summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:41:55 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:41:55 -0700
commitaf43989d3f7234033be30ba7cfd9e8ac88ddee1e (patch)
tree978cbadf0c68cb7c99f78fdc4a0ec9a8b3c2c527 /old
initial commit of ebook 13339HEADmain
Diffstat (limited to 'old')
-rw-r--r--old/13339-8.txt19855
-rw-r--r--old/13339-8.zipbin0 -> 298866 bytes
-rw-r--r--old/13339-h.zipbin0 -> 308020 bytes
-rw-r--r--old/13339-h/13339-h.htm22784
-rw-r--r--old/13339.txt19855
-rw-r--r--old/13339.zipbin0 -> 293607 bytes
6 files changed, 62494 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/13339-8.txt b/old/13339-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..cb6bb7f
--- /dev/null
+++ b/old/13339-8.txt
@@ -0,0 +1,19855 @@
+Project Gutenberg's Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour, by Michel Zévaco
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour
+
+Author: Michel Zévaco
+
+Release Date: August 31, 2004 [EBook #13339]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+MICHEL ZÉVACO
+
+
+LES PARDAILLAN
+
+L'épopée d'amour
+
+
+
+I
+
+OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNÉES DE MISÈRE
+
+Le maréchal de Montmorency avait retrouvé, au bout de dix-sept ans, sa
+femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la félonie de son frère cadet,
+le maréchal de Damville, l'avait séparé.
+
+Il revoyait, comme dans un songe, la scène où Damville feignait de lui
+avouer qu'il avait été l'amant de Jeanne... son duel avec lui où il
+avait cru le laisser mort sur place... et la disparition de la comtesse
+de Piennes, duchesse de Montmorency.
+
+Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que,
+d'ailleurs, il n'avait jamais aimée, l'image de la première demeurant
+tout entière en son coeur.
+
+Les années coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune héros, le
+chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu'il croyait
+à jamais disparue de sa vie.
+
+Jeanne de Piennes était vivante!
+
+Dans sa lettre, elle en appelait à son ancien seigneur et maître, elle
+clamait la félonie de Damville, elle demandait grâce et secours pour
+Loïse, sa fille, à lui, duc de Montmorency.
+
+Une aube de gratitude et de joie s'était levée dans l'âme du vieux duc:
+il avait été, mais en vain, en appeler de son frère à la justice du roi,
+en vain il l'avait provoqué, sachant qu'il tenait en son pouvoir Jeanne
+et sa fille, en vain il avait fouillé Paris pour les retrouver, et il
+allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de
+Pardaillan était venu à lui.
+
+Ce jeune homme, héros d'un autre âge, dont peut-être il devinait
+confusément le secret, l'avait conduit par la main à la demeure
+mystérieuse où se cachait tout ce qu'il avait aimé au monde, l'avait mis
+en présence de Jeanne de Piennes, la première duchesse de Montmorency.
+
+L'heure tant espérée, après dix-sept ans de larmes et de deuil, était
+enfin sonnée.
+
+Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait chéri et qui avait été la joie
+de son coeur, la moelle de ses os, l'essence même de son être; en un
+mot, celle qu'il avait aimée.
+
+Hélas! comme une sève trop puissante fait craquer le bourgeon, le
+bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait été sienne.
+
+Comment la retrouvait-il?
+
+Folle?...
+
+Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu'elle
+se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu'avec une pensée:
+
+«Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assuré le bonheur de ma
+fille... Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant
+qu'elle ne sera pas sous l'égide de son père!... Oui! retrouver
+François, même s'il me croit encore coupable... mettre son enfant dans
+ses bras... et mourir alors!...»
+
+Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui
+dit que c'était à un autre que lui de dire comment sa lettre avait été
+accueillie par le maréchal, Jeanne eut dès lors la conviction intime
+que François avait lu la lettre, et qu'il savait la vérité. Et elle
+attendit.
+
+Lorsque le vieux Pardaillan lui annonça que le maréchal était là, elle
+ne parut pas surprise.
+
+Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura:
+
+«Voici l'heure où je vais mourir!...»
+
+La pensée de la mort ne la quittait plus. Elle ne la désirait ni ne la
+craignait.
+
+Au vrai, elle se sentait mourir.
+
+Qu'y avait-il de brisé en elle? Pourquoi le retour du bien-aimé
+n'avait-il provoqué dans son âme qu'une sorte de flamme dévorante et
+aussitôt éteinte? Elle ne savait.
+
+Mais, sûrement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire:
+Voici la mort! Voici l'heure du repos!...
+
+Elle étreignit convulsivement Loïse dans ses bras et murmura à son
+oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque
+foudroyant effet, car elle essaya en vain de répondre, elle fit
+un effort inutile pour suivre sa mère et elle demeura comme rivée
+défaillante, soutenue par le vieux Pardaillan.
+
+Telle était l'immense lassitude de Jeanne, telle était la morbide fixité
+de sa pensée, qu'elle ne s'aperçut pas de l'évanouissement de Loïse.
+
+Elle se mit en marche en songeant:
+
+«O mon François, ô ma Loïse. Je vais donc vous voir réunis! Je vais donc
+pouvoir mourir dans vos bras!...»
+
+Elle ouvrit la porte que lui avait indiquée Pardaillan et elle vit
+François de Montmorency.
+
+Elle voulut, elle crut même s'élancer vers lui.
+
+Elle crut pousser une grande clameur où fulgurait son bonheur.
+
+Et tout ce mouvement de sa pensée se réduisit brusquement à cette parole
+qu'elle crut prononcer:
+
+«Adieu... je meurs...»
+
+Puis il n'y eut plus rien en elle.
+
+Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut...
+
+Sa pensée seule s'anéantit dans la folie: cette femme qui avait supporté
+tant de douleurs, qui avait tenu tête à de si effroyables catastrophes,
+cette admirable mère qui n'avait été soutenue pendant son calvaire
+que par l'idée fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin
+s'abandonna, cessa de résister dès l'instant où elle crut sa fille
+sauvée, en sûreté! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des
+années, fondit sur elle.
+
+Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser.
+
+Une seconde de joie la tua.
+
+Mais, par une consolante miséricorde de la fatalité qui s'était acharnée
+sur elle,--si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces
+de la pensée humaine!--par une sorte de pitié du sort, disons-nous,
+la folie de Jeanne la ramenait aux premières années de sa radieuse
+jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, où elle
+avait tant aimé...
+
+Pauvre Jeanne! Pauvre petite fée aux fleurs!
+
+L'histoire injuste ne t'a consacré que quelques mots arides. Pour le
+rêveur qui aime à pénétrer d'un pas hésitant dans les sombres annales
+du passé, qui cherche en tremblant parmi l'amas des décombres, l'humble
+fleurette qui a vécu, aimé, souffert, tu demeures un pur symbole de la
+souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous
+saluons d'un souvenir ému ta douce et noble figure.
+
+Lorsque le maréchal de Montmorency revint à lui il se souleva sur un
+genou et, jetant à travers la salle le regard étonné de l'homme qui
+croit sortir d'un rêve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante
+la physionomie apaisée, mais, hélas! les yeux sans vie.
+
+Une jeune fille agenouillée devant elle, la tête cachée dans les genoux
+de la folle, sanglotait sans bruit.
+
+François se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux
+et si mélancolique.
+
+Il se baissa vers la jeune fille et la toucha légèrement à l'épaule.
+
+Loïse leva la tête.
+
+Le maréchal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mère
+essayât de la retenir et il la contempla avec avidité.
+
+Il la reconnut à l'instant.
+
+Loïse était le vivant portrait de sa mère.
+
+Ou plutôt elle était le commencement de Jeanne telle qu'il l'avait vue
+et aimée à Margency.
+
+«Ma fille!» balbutia-t-il.
+
+Loïse, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller dans les bras
+du maréchal et, pour la première fois de sa vie, avec un inexprimable
+ravissement mêlé d'une infinie douceur, elle prononça ce mot auquel ses
+lèvres n'étaient pas accoutumées...
+
+«Mon père!...»
+
+Alors, leurs larmes se confondirent. Le maréchal s'assit près de Jeanne
+dont il garda une main dans sa main, et prenant sa fille sur ses genoux,
+comme si elle eût été toute petite, il dit gravement:
+
+«Mon enfant, tu n'as plus de mère... mais, dans le moment même où ce
+grand malheur te frappe, tu retrouves un père...»
+
+Ce fut ainsi que ces trois êtres se trouvèrent réunis.
+
+Lorsque le maréchal et Loïse eurent repris un peu de calme à force de
+se répéter qu'à eux deux ils arriveraient à sauver la raison de Jeanne,
+lorsque leurs larmes furent apaisées, ce furent de part et d'autre les
+questions sans fin.
+
+Et François apprit ainsi par sa fille, en un long récit souvent
+interrompu, quelle avait été l'existence de celle qui avait porté son
+nom...
+
+A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de Margency.
+
+Et au moment où, enlacés, ils déposèrent sur le front pâle de Jeanne
+leur double baiser, il était près de minuit.
+
+
+
+II
+
+OU LA PROMESSE DE PARDAILLAN PÈRE EST TENUE PAR MAÎTRE GILLES
+
+Le maréchal de Damville, après avoir assisté a l'investissement de la
+maison de la rue Montmartre, s'était empressé de regagner l'hôtel de
+Mesmes.
+
+Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser
+échapper.
+
+En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa
+propre sécurité. Ils étaient tous les deux possesseurs d'un secret qui
+pouvait l'envoyer à t'échafaud.
+
+Lorsque, persuadé que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui
+enlevait Jeanne de Piennes, le maréchal s'était décidé à rompre avec
+lui, il avait en même temps décidé de supprimer ce dangereux auxiliaire.
+
+Il se privait ainsi d'un aide précieux.
+
+Mais il y gagnait une certaine tranquillité en ce qui concernait ses
+prisonnières.
+
+Damville s'était jeté dans la conspiration de Guise uniquement en haine
+de son frère: pour acquérir Damville, Guise avait promis la mort de
+Montmorency. François mort, assassiné par quelque bon procès, Henri
+devenait le chef de la maison, l'unique héritier, un seigneur presque
+aussi puissant et peut-être plus riche que le roi; on lui donnait l'épée
+de connétable qu'avait illustrée son père; il était presque le deuxième
+personnage du royaume!
+
+Voilà les pensées qui, lentement, s'étaient agglomérées dans la
+conscience du rude maréchal, et dont la pensée initiale avait été le
+désir effréné de se débarrasser de son frère.
+
+Or, cette haine elle-même avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour
+Jeanne de Piennes.
+
+Repoussé à Margency par la fiancée de son frère, il s'était atrocement
+vengé.
+
+Les choses en étaient là lorsqu'il rencontra Jeanne et s'aperçut ou crut
+s'apercevoir que sa passion mal éteinte se réveillait plus ardente que
+jadis.
+
+La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville
+à la puissance; du même coup, son frère disparaissait; Jeanne de Piennes
+n'avait plus de raison de demeurer fidèle à François; et cette puissance
+acquise conduisait Henri à la conquête de Jeanne.
+
+On s'explique maintenant que Damville s'empressât de se saisir de Jeanne
+et de sa fille pour que François ne pût jamais les rencontrer; on
+s'explique aussi sa modération relative vis-à-vis de ses prisonnières.
+
+Il voulait un beau jour apparaître à Jeanne et lui dire:
+
+«Je suis immensément riche, je suis le plus puissant du royaume après le
+roi; je serai peut-être un jour roi de France, car, en notre temps,
+le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette
+puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur
+votre tête?»
+
+Et il ne doutait pas d'éblouir Jeanne de Piennes!
+
+On comprend donc l'immense intérêt qu'avait Damville à ce que le
+chevalier de Pardaillan, féal de Montmorency, croyait-il, ignorât
+toujours où se trouvaient Jeanne et Loïse.
+
+De là, la nécessité de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui
+n'hésiterait pas à avertir son fils! De là, la fureur du maréchal
+lorsque d'Aspremont lui eut persuadé que le vieux routier avait suivi
+la voiture! De là. Sa résolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le
+fils!
+
+Or, il croyait que le vieux Pardaillan était mort au moment où il quitta
+Paris pour se rendre à Blois à la suite du roi.
+
+Maintenant on comprend sa stupéfaction, sa rage, et aussi sa terreur de
+retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils!
+
+Et quelles durent être ses pensées lorsqu'il vit Jeanne elle-même!...
+
+C'était l'écroulement de tout son plan.
+
+Les Pardaillan dénonçant la conspiration, François reprenant Jeanne, il
+vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'hôtel
+de Mesmes, il était bien résolu à obtenir un ordre du roi, à revenir
+lui-même faire le siège de la maison, de tuer de sa main les deux
+Pardaillan.
+
+Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait
+laissé pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie,
+et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'échapper de chez
+Alice.
+
+Il avait cédé à la prière menaçante de Jeanne en lui disant: «Ces
+deux hommes sont à vous, prenez-les!» Mais, en cédant, il s'était dit
+simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait
+dans un seul coup de filet.
+
+Malgré ces assurances qu'il se donnait à lui-même, il se sentait dévoré
+d'inquiétude et, lorsqu'il atteignit l'hôtel de Mesmes, il écumait de
+rage.
+
+Il parcourut rapidement l'hôtel sans retrouver personne.
+
+«Fou que je suis! gronda-t-il, le misérable Gilles doit se trouver lui
+aussi aux Fossés-Montmartre!... à moins qu'il n'ait fui!...»
+
+Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'idée de pousser
+jusqu'à l'office.
+
+Il lui fallut pour cela longer ce corridor où se trouvait la porte de la
+fameuse cave et où avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan.
+
+Or, en passant devant la cave, le maréchal vit la porte ouverte.
+
+Il se pencha et aperçut une faible lueur.
+
+«Si ce pouvait être lui!» grinça-t-il entre ses dents. Cette cave qui
+eût dû être la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voilà
+tout. Il n'y aurait que le cadavre de changé!
+
+Il descendit avec précaution.
+
+A mesure qu'il descendait, l'intérieur de la cave lui apparaissait plus
+nettement.
+
+Un spectacle étrange, presque fantastique, s'offrit à sa vue.
+
+Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre
+du spectacle en question.
+
+La scène que nous allons retracer et qui se déroula sous les yeux du
+maréchal, était éclairée par une torche de résine qui traçait un cercle
+de lumière, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plongé dans
+les ténèbres.
+
+Dans ce cercle de lumière, éclairé par les lueurs fumeuses de la torche,
+apparaissaient deux hommes.
+
+L'un d'eux était debout, attaché par des cordes à une espèce de poteau
+de torture.
+
+L'autre était assis sur un billot de bois, en face du patient.
+
+Celui qui était attaché au poteau était assez jeune encore; il avait une
+figure blême de terreur et poussait des gémissements à fendre l'âme la
+plus dure.
+
+L'autre était un vieillard à physionomie démoniaque; une espèce de
+rictus balafrait ce visage couturé de rides.
+
+Il était accroupi plutôt qu'assis sur son billot, et il s'occupait très
+consciencieusement à aiguiser son couteau.
+
+Or, ce vieux qui semblait se préparer à quelque besogne de bourreau,
+c'était Gilles.
+
+Le jeune, c'était Gillot.
+
+Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette
+cave alors que la plus élémentaire notion de la prudence eût dû lui
+conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne
+oncle.
+
+Gillot avait reçu du ciel un certain nombre de vices en partage.
+Il était poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutôt goinfre,
+paresseux, fainéant, méchant quand il pouvait, lâche par conséquent, en
+somme un répugnant personnage.
+
+Mais par-dessus tout, Gillot était avare.
+
+Il tenait cela de son oncle, qui était l'avarice incarnée.
+
+Ce fut cette avarice qui perdit l'infortuné Gillot, de même que l'amour
+perdit Troie.
+
+En effet, au moment où, après l'héroïque résistance de Gilles, qui,
+comme on l'a vu, s'était obstinément refusé à révéler le secret du
+maréchal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait raconté à Pardaillan
+en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse; à ce
+moment-là, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de
+l'émotion des deux Pardaillan, Gillot s'était éclipsé sans bruit.
+
+Il venait de sauver ses oreilles--ces larges oreilles auxquelles,
+d'après les dires du vieux Pardaillan, qui avait des idées spéciales en
+esthétique, il avait si grand tort de tenir.
+
+Mais ce n'était pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un
+ornement de sa figure.
+
+Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier.
+
+Pardaillan n'avait menacé que les oreilles, et encore prétendait-il
+ainsi embellir la face rougeaude de Gillot.
+
+Mais Gilles! Ah! l'inexorable colère de l'oncle s'attaquerait à sa vie
+même! Gillot s'attendait pour le moins à être pendu si jamais il se
+trouvait nez à nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hésité à
+offrir sa vie et sa fortune plutôt que d'encourir la disgrâce de son
+maître!
+
+Et ce maître lui-même que ferait-il de Gillot?...
+
+Gillot frémit. Gillot sentit des ailes pousser à ses talons. Gillot
+escalada l'escalier avec toute la vélocité de l'épouvante la plus
+justifiée. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et là.
+il se dit:
+
+«Voyons, je ne puis rester à Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de
+strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un.
+Il faut que je m'en aille!»
+
+Et Gillot fit un mouvement pour s'élancer.
+
+Mais au même instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut
+beaucoup d'argent.
+
+Presque aussitôt, une réflexion traversa sa cervelle matoise et sa
+figure prit à l'instant une expression d'hilarité qui eût pu faire
+croire qu'il devenait fou.
+
+Non, Gillot n'était pas fou!
+
+Simplement, il venait de se rappeler que s'il était pauvre, son oncle
+était fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'hôtel,
+Gillot avait découvert depuis longtemps le vénérable coffre où Gilles
+entassait les écus qu'il avait gagnés indistinctement avec ceux qu'il
+avait volés.
+
+Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son
+oncle, ouvrir le cabinet où se trouvait le fameux coffre, tout cela ne
+fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes.
+
+Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart
+d'heure avec les Pardaillan.
+
+Gillot, avant de porter le premier coup, tâta le couvercle du coffre
+pour voir où il faudrait frapper.
+
+Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise:
+au premier mouvement qu'il avait fait, il avait soulevé le couvercle! Le
+coffre n'était pas fermé! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublié
+sans doute que le vieux Pardaillan avait passé par la.) Gillot leva le
+couvercle sans plus de réflexions et poussa un rugissement de joie,
+tomba à genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles
+d'écus.
+
+A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il
+oublia son oncle. Après un temps d'extase et de contemplation, Gillot en
+vint pourtant à se dire qu'il était là pour emplir ses poches, opération
+qu'il commença aussitôt.
+
+«Jamais je ne pourrai tout emporter!» grommela-t-il avec un soupir de
+furieux regret, un vrai soupir d'avare.
+
+Gillot était tout entier dans ce mot.
+
+Pêle-mêle, cependant, il entassait les écus dans ses poches, dans ses
+chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un
+pas dans la rue sans résonner comme un mulet à sonnettes et sans risquer
+de semer de l'or sur la route.
+
+Une fois qu'il se fut vautré tout son soûl dans cet argent et cet or,
+Gillot, les jambes écartées, les bras raides, tout pesant et tout
+embarrassé, se recula en murmurant:
+
+«Quel malheur! j'en ai à peine la moitié. Or ça, fuyons!»
+
+Il se détourna vers la porte et demeura pétrifié.
+
+Son oncle était là!
+
+Le terrible Gilles, accoté à la porte fermée, le regardait faire, avec
+un sourire blafard.
+
+Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois
+écus roulèrent sur le carreau.
+
+Gillot se laissa tomber à genoux, et alors ce furent ses chausses
+qui crevèrent, la danse des écus recommença, une course d'or que le
+vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant à sourire le plus
+hideusement du Monde.
+
+Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'où le choc de deux
+grimaces extraordinaires.
+
+--Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot.
+
+--Que fais-tu là? demanda le vieillard.
+
+--Je... vous voyez... je... range votre coffre...
+
+Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garçon.
+
+Gillot demeura interloqué.
+
+--Que... je continue?
+
+--Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent
+soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit
+livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq
+cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garçon, compte devant moi,
+écu par écu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or à droite,
+comme étant plus noble; l'argent à gauche; allons... qu'attends-tu?
+
+--Voilà, mon digne oncle, mon bon oncle, voilà! fit Gillot.
+
+Et il se mit à vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint.
+
+Le rangement commença avec ordre et méthode sous les yeux de l'oncle qui
+brillaient comme des escarboucles.
+
+A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau
+soupir s'étranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle
+comptait:
+
+«Encore quinze mille... encore douze mille...»
+
+Le total baissait de plus en plus, à mesure que les écus étaient
+réintégrés.
+
+L'opération, comme bien on pense, dura longtemps. Commencée vers deux
+heures, elle s'acheva à cinq heures du soir.
+
+Or, cette opération s'accomplissait en même temps que le roi Charles IX
+faisait sa rentrée dans Paris, en même temps que les deux Pardaillan se
+battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville.
+
+Donc, l'oncle Gilles annonçait le total à mesure que les piles d'or et
+les piles d'argent s'entassaient dans le coffre.
+
+«Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille...
+plus que trois mille...»
+
+Gillot qui venait de placer délicatement le dernier
+
+écu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda autour de lui et ne
+vit plus rien.
+
+Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait plus un seul écu.
+
+«Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot.
+
+--Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres.»
+
+Gillot se fouilla et tira de sa poche l'écu, les deux sols et les six
+deniers qui constituaient sa fortune personnelle. Héroïquement, il les
+tendit au vieillard qui s'en saisit, les fit disparaître, et dit:
+
+--Après!...
+
+--Après, mon oncle?
+
+--Oui, les trois mille livres!
+
+--Mais je n'ai plus rien, mon oncle!
+
+--Allons, dépêche-toi, sans quoi je te fouille.
+
+--Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien!
+
+Gilles étouffa un grognement de désespoir, palpa de ses mains
+tremblantes les vêtements de Gillot, et une sueur froide pointa sur son
+crâne. Gillot ne mentait pas!...
+
+--Déshabille-toi!
+
+Gillot obéit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina chaque
+vêtement, sonda les coutures, retourna les poches, déchira les
+doublures... Il dut se rendre enfin à l'horrible vérité:
+
+Trois mille livres manquaient au trésor!...
+
+Une sauvage imprécation et un hurlement d'épouvante retentirent dans le
+cabinet; l'imprécation venait de Gilles, qui en même temps rugissait:
+
+--Rends-les-moi, misérable!
+
+Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait de saisir à la gorge.
+
+--Mes économies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, qui donc me les a
+pris, mes pauvres écus? Mes pauvres écus, où êtes-vous?...
+
+Seul, le vieux Pardaillan eût pu répondre à cette question.
+
+Mais Gillot crut que le moment était venu de rentrer en grâce et
+insinua:
+
+--Mon oncle, je vous aiderai à les retrouver!
+
+--Toi! hurla le vieillard qui avait oublié son neveu, toi, misérable!
+Toi qui venais pour me voler! Toi! attends! Tu vas voir ce qu'il en
+coûte de se faire larronneur et traître! Habille-toi! vite!
+
+En même temps, il secouait son neveu avec une force qu'on n'eût pu lui
+soupçonner. Enfin, il le lâcha, et Gillot se revêtit rapidement.
+
+Gilles, cependant, s'apaisa par degrés.
+
+Lorsque Gillot fut prêt, il le harponna au cou de ses doigts longs,
+osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement refermé le cabinet, il
+l'entraîna.
+
+--Miséricorde! gémit Gillot.
+
+Arrivé au rez-de-chaussée, Gilles lâcha son neveu, et tirant une dague
+acérée, lui dit:
+
+--Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je t'égorge!
+
+Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait donc pas le tuer,
+puisqu'il n'était menacé de mort que s'il tentait de fuir!
+
+--Marche devant! reprit l'oncle, sa dague à la main.
+
+Guidé, ou plutôt poussé, par le vieillard, Gillot passa dans le jardin,
+et entra dans la remise du jardinier.
+
+--Prends ce pieu! commanda l'oncle en désignant un assez long poteau
+pointu par un bout.
+
+Gillot obéit et chargea le poteau sur son épaule.
+
+--Prends cette corde! Prends cette bêche! ajouta l'oncle.
+
+Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui désigner. Ainsi
+chargé des instruments de supplice que le redoutable vieillard trouva
+amusant de lui faire porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis
+il pénétra dans le couloir de la cave.
+
+Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche et un couteau.
+
+Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent descendus, il
+l'entraîna au fond et lui dit:
+
+--Creuse ici!
+
+Gillot, véritable loque humaine, décomposé par la terreur, hébété, se
+mit à creuser avec la bêche.
+
+Le trou creusé, Gillot y planta le poteau et l'enfonça profondément à
+coups de maillet jusqu'à ce que Gilles, ayant constaté qu'il tenait
+solidement, criât: Assez!
+
+Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau et l'y attacha
+avec la corde, de façon qu'il ne pûtremuer ni les bras, ni les jambes,
+ni la tête.
+
+Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital ne lui
+suggérait pas une révolte.
+
+--Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il.
+
+--Tu vas le savoir, dit l'oncle.
+
+Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot de bois, s'y assit
+et se mit à aiguiser sur la lame de sa dague le couteau de cuisine qu'il
+avait apporté.
+
+A la vue de ces apprêts, Gillot commença à pousser des gémissements
+ininterrompus.
+
+Ce fut à ce moment-là que le maréchal de Damville pénétra dans la cave.
+
+«Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon qu'on égorge, cria Gilles.
+Si tu ne te tais, je serai forcé de te tuer.
+
+Gillot observa instantanément un silence absolu.
+
+«Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, que veut-il?...»
+
+--Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te juger en mon âme et
+conscience. C'est te dire que je serai indulgent, autant que tes crimes
+peuvent mériter l'indulgence. Réponds-moi en toute franchise.
+
+--Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit Gillot commençant à se
+rassurer.
+
+Cependant, il louchait fortement sur le couteau que le vieillard
+continuait à affûter paisiblement. Celui-ci reprit:
+
+--Tu as donc suivi la voiture où monseigneur avait caché ses
+prisonnières?
+
+--Oui, mon oncle. Jusqu'à la rue de la Hache.
+
+--Quelqu'un t'a-t-il vu?
+
+--Je crois que M. d'Aspremont a dû m'apercevoir. Mais je ne pense pas
+qu'il m'ait reconnu.
+
+--Et quelle était ton idée en suivant la voiture?
+
+--Rien. Je voulais voir, voilà tout.
+
+--Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon garçon!
+
+--Hélas! je m'en repens bien, mon digne oncle!
+
+--Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, misérable, quel démon t'a
+poussé à raconter ce que tu n'aurais jamais dû voir aux deux damnés
+Pardaillan?
+
+--Ce n'est pas un démon. Je voulais sauver mes oreilles, mon oncle.
+
+--Ah! misérable lâche! Tu voulais sauver tes oreilles, alors que je te
+donnais l'exemple! Alors que j'offrais toute ma fortune, ce dont je
+fusse mort de chagrin si on l'eût acceptée! Sais-tu bien, infâme, quels
+malheurs ta trahison va attirer sur mon illustre maître?
+
+--Hélas! pardonnez-moi, mon oncle!
+
+--Et moi-même, que vais-je devenir? Que vais-je répondre à ce puissant
+seigneur lorsqu'il va me demander des comptes?
+
+Le vieux Gilles était sincère. Il avait laissé tomber sa tête dans ses
+deux mains et se demandait s'il ne valait pas mieux mourir plutôt que
+d'avoir à essuyer la colère du maréchal.
+
+Cependant, il avait un témoin de sa résistance et de sa parfaite
+innocence. Ce témoin n'était autre que Gillot lui-même. Gillot était
+donc précieux à conserver.
+
+--Ecoute! dit-il en relevant la tête. Je ne te condamne pas à mort.
+Monseigneur prendra à ton égard telle décision qui lui conviendra. Mais
+il faut que je punisse ta lâcheté, ta trahison qui me met moi-même au
+pied du gibet, sans compter qu'elle me déshonore. Note que je ne te
+parle pas des trois mille livres qui manquent à mon coffre...
+
+--Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot.
+
+--Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible du vol énorme que
+tu as voulu perpétrer. Que n'as-tu eu l'idée de me poignarder plutôt que
+de toucher à mes pauvres chers écus?... Mais je te pardonne ce crime, te
+dis-je!... Et quant à ta trahison, monseigneur en jugera, et peut-être
+te fera-t-il grâce si tu lui racontes les choses telles qu'elles se sont
+passés. Me le jures-tu?
+
+--Sur ma part de paradis, je le jure!
+
+--Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le tort que tu me causes
+à moi-même en me faisant courir le risque d'être pour le moins chassé
+par monseigneur. Et je vais te punir par où tu as péché...
+
+--Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot en verdissant de
+terreur.
+
+--Oui, tu as trahi ton maître et ton oncle pour sauver tes oreilles. Eh
+bien, je vais te couper les oreilles!
+
+--Miséricorde! rugit l'infortuné Gillot.
+
+Gilles s'était levé tranquillement et essayait le tranchant de son
+couteau sur l'ongle de son pouce.
+
+Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermés, eut encore la
+force de se dégager.
+
+--Au moins, n'en coupez qu'une!...
+
+Il avait à peine terminé cette singulière objurgation qu'une clameur
+terrible jaillit de sa gorge: le terrible vieillard venait de lui saisir
+l'oreille droite et, la tirant fortement, l'avait tranchée d'un seul
+coup de couteau.
+
+L'oreille tomba sur le sol de la cave.
+
+--Grâce pour celle qui me reste, vociféra Gillot. ivre d'épouvante et de
+douleur. Grâce! pitié...
+
+Un deuxième hurlement lui échappa, et alors il s'évanouit.
+
+Avec la même tranquillité, l'oncle était passé à gauche et, au bout
+d'une seconde, l'oreille gauche de Gillot avait rejoint son oreille
+droite sur le sol ensanglanté.
+
+Nul n'évite sa destinée, assurent les fatalistes. Il paraît que celle du
+malheureux Gillot était d'être tôt ou tard privé de ces deux vastes et
+larges ornements que la nature avait prodigalement octroyés à chaque
+face de son visage.
+
+Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se mit à sourire.
+
+Mais lorsqu'il vit son neveu inondé de sang, lorsqu'il le vit sans
+connaissance, il frémit et grommela:
+
+«Diable! il ne faut pas que cet imbécile meure tout de suite. Il est mon
+témoin devant le maréchal!»
+
+Il s'empressa donc de courir à l'office et en rapporta de l'eau, du vin
+sucré, un cordial, des compresses.
+
+Lorsqu'il eut bien lavé les deux plaies, lorsqu'il les eut cautérisées
+au vin sucré, lorsqu'il les eut bandées convenablement, il introduisit
+une gorgée de cordial entre les lèvres du patient et aspergea son visage
+d'eau fraîche.
+
+Gillot revint à lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant avoir fait
+un cauchemar, son premier geste fut de porter les deux mains à ses
+oreilles. Elles n'y étaient plus!...
+
+Gillot poussa un lamentable gémissement.
+
+--Qu'as-tu donc à te plaindre? fit l'oncle avec cette intonation
+narquoise qu'on prête à Satan dans les vieilles légendes.
+
+--Hélas! répondit Gillot, comment vais-je faire pour entendre, à
+présent?
+
+--Imbécile! dit Gilles.
+
+Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre mutilé! Seulement,
+il le prit par un bras, l'aida à se soulever, le remit debout, et tous
+deux se dirigèrent vers l'escalier aux dernières lueurs de la torche
+mourante.
+
+Mais ils s'arrêtèrent alors, aussi épouvantés l'un que l'autre.
+
+Un homme était devant eux!
+
+Et cet homme, c'était le maréchal de Damville!
+
+--Monseigneur! s'écria Gilles qui tomba à genoux.
+
+--Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se passe-t-il?
+
+--Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis innocent, je vous le
+jure! J'ai veillé, surveillé, comme vous m'en aviez donné l'ordre en
+partant. La fatalité et ce misérable imbécile ont tout fait.
+
+--Expliquez-vous clairement, maître Gilles! fit Damville avec sévérité.
+
+--Eh bien, monseigneur, les prisonnières, le damné Pardaillan sait où
+elles se trouvent...
+
+--Et tu n'es pour rien dans cette trahison?
+
+--Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger ce misérable à
+qui je viens de couper les oreilles...
+
+--C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Relève-toi.
+
+--Ah! monseigneur! s'écria l'intendant; vous me croirez si vous voulez,
+mais ce que vous venez de dire est pour moi une récompense plus
+magnifique que le jour où vous me donnâtes cinq cents écus d'un seul
+coup!
+
+--Ainsi, tu me restes dévoué?
+
+--Jusqu'à la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est à vous!
+
+--Viens donc, et fais appel à ton génie d'astuce. Car, si je n'ai nul
+besoin de ton sang, ce que je vais te demander sera plus difficile à
+coup sûr que de mourir pour moi.
+
+--Je suis prêt, monseigneur!
+
+Et le vieillard se redressa. Le maréchal lui avait dit qu'il avait foi
+en sa parole, à lui, laquais! Comme s'il eût été gentilhomme!... de
+puissance à puissance!
+
+Gilles sentit ses forces d'intrigue se décupler et brûla de se jeter
+dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette lutte, une victoire
+éclatante, et, au bout de cette victoire, la fortune.
+
+Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif.
+
+«Monseigneur, et cet imbécile? dit le vieillard, en désignant Gillot,
+toujours évanoui. Faut-il l'achever?
+
+--Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. Viens!...
+
+
+
+III
+
+L'ASTROLOGUE
+
+Nous laisserons le maréchal de Damville aux prises avec sa haine et sa
+rage, chercher quelque moyen de frapper à mort les Pardaillan et de
+s'emparer de Jeanne. Nous laisserons également François de Montmorency,
+la pauvre folle, et Loïse, dans la maison du savant Ramus, où les
+nécessités de notre récit nous rappelleront bientôt.
+
+Trois jours après les événements qui se sont déroulés, trois jours après
+la rentrée triomphale du roi dans sa ville, comme dix heures, du soir
+sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois, deux ombres marchaient lentement,
+dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hôtel de la reine.
+
+Sur l'emplacement actuel de la Halle aux blés (Bourse de commerce),
+s'était élevé jadis l'hôtel de Soissons, non loin de l'hôtel de Nesle.
+
+Catherine de Médicis, qui avait l'amour de la propriété, avait acheté
+les vastes jardins et les terrains vagues, autour de l'hôtel de
+Soissons, en ruine. Elle avait fait jeter bas les pierres branlantes;
+des régiments de maçons s'étaient employés à faire sortir de terre,
+comme sous le coup de baguette d'une fée, un hôtel d'une élégante
+magnificence, et une armée de jardiniers avaient, autour de l'Hôtel de
+la Reine, fait jaillir les plantes, les arbustes et les fleurs.
+
+Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta l'Italie, avait
+fait transplanter à grands frais des orangers et des citronniers.
+
+Elle aimait toutes les voluptés, toutes les ivresses, tous les parfums,
+le sang et les fleurs.
+
+Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une sorte de cour qui
+s'avançait dans la direction du Louvre que, sur les ordres et les
+plans de Catherine, s'était élevée la colonne d'ordre dorique,
+encore debout--dernier vestige de tout cet harmonieux ensemble de
+constructions. Cette espèce de tourelle avait été spécialement
+construite pour l'astrologue de la reine.
+
+C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres que nous
+venons de signaler. Ombres... car Ruggieri et Catherine--c'étaient
+eux--s'avançaient en silence, vêtus de noir tous deux. Ils s'arrêtèrent
+au pied de la colonne.
+
+L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit une porte basse.
+
+Ils entrèrent et se trouvèrent alors au pied de l'escalier, qui montait
+en spirale jusqu'à la plate-forme de la tour.
+
+Là, c'était un cabinet, ou plutôt un étroit réduit, où Ruggieri rangeait
+ses instruments de travail, lunettes, compas, etc. Pour tout meuble, il
+n'y avait qu'une table chargée de livres et deux fauteuils.
+
+Une étroite meurtrière, donnant sur la rue de la Hache, laissait
+pénétrer l'air dans ce réduit.
+
+C'est par cette meurtrière que la vieille Laura, espionne d'une
+espionne, communiquait avec Ruggieri.
+
+C'est par cette meurtrière qu'Alice de Lux jetait les rapports qu'elle
+voulait faire parvenir à la reine.
+
+Or, ce jour-là, Catherine avait reçu de Laura un billet contenant ces
+quelques mots:
+
+«Ce soir, vers dix heures, _elle_ recevra une visite importante, dont je
+rendrai compte demain.»
+
+--Votre Majesté désire-t-elle que j'allume un flambeau? demanda
+Ruggieri.
+
+Au lieu de lui répondre, Catherine saisit vivement la main de
+l'astrologue et la pressa, comme pour lui recommander le silence.
+
+En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, dans la rue,
+s'approchait de la tour. Et, Catherine de Médicis, qui eût été un
+policier de premier ordre, se disait d'instinct que ces pas étaient sans
+doute ceux de la personne qui devait faire à Alice de Lux une importante
+visite.
+
+La reine s'avança vers la meurtrière. Et, comme les ténèbres étaient
+profondes, comme elle ne voyait rien, elle se plaça de façon à entendre.
+
+Les pas se rapprochaient.
+
+--Des passants! fit Ruggieri, en haussant les épaules. Croyez-moi.
+Majesté.
+
+Et il élevait la voix comme s'il eût voulu être entendu, eût-on dit, des
+gens qui venaient.
+
+--Silence! murmura Catherine d'un ton de menace qui fit pâlir
+l'astrologue.
+
+Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles qu'elles fussent, ne
+pouvaient, en aucune façon, se douter qu'elles étaient ainsi épiées.
+Elles s'arrêtèrent près de la tour, non loin de la meurtrière, et la
+reine entendit une voix... une voix d'homme qu'on eût dit voilée d'une
+indéfinissable tristesse et qui la fit brusquement tressaillir.
+
+La voix disait:
+
+«J'attendrai ici Votre Majesté. De ce poste, je surveillerai à la fois
+la rue Traversine et la rue de la Hache. Nul ne saurait arriver à la
+porte verte sans que je lui barre le chemin. Votre Majesté sera donc en
+parfaite sûreté...
+
+--Je n'ai aucune crainte, comte, répondit une autre voix--voix de femme,
+cette fois.
+
+--Déodat! avait sourdement murmuré Ruggieri.
+
+--Jeanne d'Albret! avait ajouté Catherine de Médicis.
+
+--Voici la porte, madame, reprit la voix du comte de Marillac. Voyez, à
+travers le jardin, apparaît une lumière. Sans aucun doute, elle a reçu
+votre messager. Elle vous attend...
+
+--Tu trembles, mon pauvre enfant?
+
+--Jamais je n'éprouverai pareille émotion dans ma vie, qui en contient
+pourtant quelques-unes, qui furent ou bien douces, ou bien cruelles.
+Songez, Majesté, que ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il
+advienne, je vous bénis, madame, pour l'intérêt que vous daignez me
+témoigner...
+
+--Déodat, tu sais que je t'aime à l'égal d'un fils.
+
+--Oui, ma reine, je le sais. Hélas! c'est une autre qui devrait être où
+vous êtes... Tenez, madame, quand je songe que ma mère m'a certainement
+reconnu dans cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle a vu
+mon émotion, touché ma plaie, sondé ma douleur et que pas un mot, pas un
+geste, pas un signe d'affection ne lui est échappé, qu'elle est demeurée
+glaciale, impénétrable, formidable de rigidité...»
+
+Le comte laissa échapper un geste de violente amertume, et le bruit
+étouffé d'une sorte de sanglot parvint jusqu'à Catherine, qui demeura
+impassible.
+
+--Courage! fit Jeanne d'Albret pour détourner les cours des pensées du
+jeune homme. Dans une heure, je l'espère, je vous apporterai un peu de
+joie, mon enfant...
+
+A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement la rue et alla
+frapper à la porte verte.
+
+L'instant d'après, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret pénétrait dans
+la maison d'Alice de Lux.
+
+Le comte de Marillac, les bras croisés, s'accota à la tour et attendit.
+Sa tête touchait presque à la meurtrière.
+
+Quelles furent les pensées de ces trois êtres, pendant les longues
+minutes qui, une à une, tombèrent dans le silence de la nuit?
+L'astrologue: le père!... la reine: la mère!... Déodat: l'enfant!...
+
+Par un imperceptible mouvement très lent, Ruggieri s'était placé de
+manière à empêcher Catherine de passer son bras par la meurtrière. Quel
+horrible soupçon traversa donc son esprit?
+
+Catherine était toujours armée d'un court poignard acéré, arme
+florentine dont la lame portait d'admirables arabesques, bijou terrible
+dans les mains de la reine.
+
+Et Ruggieri frémissait d'épouvante.
+
+Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempée lui-même de subtils
+poisons, et une seule piqûre de ce précieux objet d'art était mortelle.
+
+Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensée d'allonger subitement
+son bras et de frapper?
+
+Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile.
+
+Onze heures sonnèrent, puis la demie.
+
+Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait lourdement par les
+airs, la reine de Navarre quitta la maison d'Alice de Lux.
+
+Le cou tendu, éperdu d'angoisse, le comte la vit venir sans pouvoir
+faire un pas.
+
+Catherine s'apprêta à écouter.
+
+Mais Jeanne d'Albret, s'étant approchée du comte de Marillac, lui dit
+simplement:
+
+--Venez, mon cher fils, nous avons à causer sans retard...
+
+Et tous deux s'éloignèrent alors...
+
+Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Médicis murmura:
+
+--Maintenant, tu peux allumer ton flambeau.
+
+L'astrologue obéit. Et il apparut alors livide, quoique sa main n'eût
+pas un tremblement et que son regard fût calme. Catherine, l'ayant
+considéré attentivement, eut un haussement d'épaules et dit:
+
+--Tu as pensé que j'allais le tuer?
+
+--Oui, dit l'astrologue avec une effrayante netteté.
+
+--Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? Qu'il peut m'être
+utile? Tu vois que je ne songe pas à le frapper, puisqu'il vit encore
+après ce que nous venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que
+je suis sa mère!
+
+L'astrologue garda le silence.
+
+--Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. Lui-même a
+parlé. Il sait, René!...
+
+Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine n'eussent porté
+l'accent d'aucune émotion. Mais l'astrologue la connaissait. Et la voix
+de sa terrible amante lui apparut si formidable qu'il tint les yeux
+baissés, n'osant regarder celle qui, en apparence, lui parlait si
+paisiblement.
+
+Sombre, la bouche contractée, les yeux fixés dans la nuit vers le point
+où le comte avait disparu, la reine reprit:
+
+--Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon René; ton affection
+paternelle ne sera soumise à aucune épreuve.
+
+--Si, madame! répondit sourdement l'astrologue; je sais que mon fils va
+mourir et que rien au monde ne peut le sauver.
+
+Catherine, étonnée, jeta un furtif regard sur l'astrologue.
+
+--Expliquez-moi cela!» fit-elle en s'asseyant dans un fauteuil.
+
+Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de beauté, ni même d'une
+certaine majesté naturelle. Ruggieri était loin d'être un charlatan.
+Nature complexe, faible au point d'accepter sans révolte les plus
+effroyables besognes, implacable dans l'exécution des crimes que seul il
+n'eût jamais osé concevoir, pitoyable quand il était livré à lui-même,
+terrible quand il redevenait l'instrument de la reine, il eût sans doute
+passé sa vie en études et fût devenu un paisible savant s'il ne s'était
+trouvé sur le chemin de Catherine.
+
+L'art de la divination par les astres n'était pour Ruggieri qu'un art
+intermédiaire: il cherchait plus haut et plus loin. Connaître l'avenir,
+se disait-il, c'est le diriger! Quelle redoutable puissance armera
+l'homme qui parviendra à savoir aujourd'hui ce que demain doit être!
+Et que deviendra cette puissance si cet homme peut faire de l'or à sa
+guise?
+
+Ruggieri croyait donc fermement.
+
+Sans cesse déçu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il avait passé des
+nuits, il laissait tomber sa plume avec découragement. Mais bientôt une
+force nouvelle le poussait, et avec une froide fureur, il s'enfonçait
+dans la solution de l'insoluble.
+
+Quoi d'étonnant, dès lors, que ce cerveau fatigué ait été hanté de
+visions?
+
+--Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils va mourir et
+pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais vous le dire. Lorsque j'ai
+reconnu mon fils dans cette auberge où vous m'aviez envoyé, je n'ai
+d'abord songé qu'à vous. Qu'était mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis
+que vous étiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, peu à peu, la pitié
+est entrée en moi. Et avec la pitié, d'autres sentiments assez forts
+pour me faire souffrir, pas assez pour me pousser à me dresser devant
+vous pour vous dire: Celui-là, vous ne le frapperez pas... Et lorsque
+j'ai compris que vous l'aviez condamné, je me suis contenté de pleurer
+en moi-même. Car vous avez pris sur moi un étrange pouvoir, Catherine.
+Je ne vous étonnerai pas en disant que j'ai lutté pour vous chasser de
+moi-même. Ces temps derniers surtout, ayant consulté les astres, et ne
+recevant que des réponses douteuses, je m'étais repris à espérer. C'est
+vous dire que j'avais pris la résolution de me placer entre vous et lui,
+et d'empêcher le meurtre de mon enfant. Tout à l'heure encore, madame,
+si vous aviez essayé de le frapper, vous n'y eussiez point réussi: car
+je croyais alors qu'il devait vivre... Maintenant, je sais qu'il doit
+mourir.
+
+Catherine hocha la tête, très calme en apparence.
+
+--Superstition! murmura-t-elle.
+
+--Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je vois cela. Si
+vous avez une vision, vous l'appelez fantôme. Si j'ai une vision, je
+l'appelle corps astral.
+
+--Je te crois, René! je te crois, fit sourdement Catherine.
+
+Car cette femme si forte, et qui dominait si entièrement l'astrologue,
+était à son tour dominée par lui dès que Ruggieri abordait les problèmes
+d'occultisme.
+
+Un changement étrange s'était fait dans la physionomie de l'astrologue.
+Ses yeux, légèrement convulsés, avaient ce regard en dedans qui
+transforme si complètement la figure humaine.
+
+--Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse à me répondre,
+lorsque les problèmes que je pose d'après les données sidérales
+aboutissent à l'insoluble, parfois la question que j'ai posée aux
+invisibles puissances me parvient par une autre voie. C'est ce qui
+vient d'arriver. Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous étiez près de la
+meurtrière. Et moi j'étais à cette place. Toute mon attention se portait
+sur vos bras. La bague que vous avez à l'index brillait doucement dans
+la nuit, et je ne la quittais pas des yeux. Car ainsi, je pouvais
+surveiller votre main, et si votre main se fût portée à votre poignard,
+je l'eusse arrêtée. Tout à coup, mon regard s'est troublé. A la même
+seconde, j'ai reçu comme une légère secousse dans le crâne, et ma tête,
+d'elle-même, s'est tournée vers la meurtrière. A ces signes, il m'était
+impossible de ne pas reconnaître que j'étais en communication avec
+l'Invisible. Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de la place où
+j'étais. Pourtant, je l'aperçus distinctement. Il était à une vingtaine
+de pas en avant de la meurtrière, et se trouvait à sept ou huit pieds
+en l'air; il flottait, pour ainsi dire, dans une atmosphère brillante;
+lui-même brillait d'un étrange éclat dans toutes les parties de son
+corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. Cette main, lentement,
+retomba. Et à la place où elle était, je vis une large blessure par
+laquelle s'échappait à flots un sang pareil à du cristal en fusion, et
+non pas rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi devant mes
+yeux pendant près de deux minutes. Puis, peu à peu, ses contours sont
+devenus moins précis; la forme s'est confondue jusqu'à ne plus être
+qu'une vapeur légère; la lueur s'est éteinte; la vision s'est évanouie,
+puis, rien...
+
+La voix de Ruggieri était tombée au plus bas pendant ces derniers mots,
+et n'était plus qu'un murmure indistinct.
+
+La reine se secoua comme pour se décharger de l'inutile fardeau des
+terreurs vaines; ses yeux pleins de défi dardèrent leur regard d'une
+étrange clarté sur le point que fixait l'astrologue.
+
+--Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que je sentais la
+mort! Soit! Par le corps du Christ! il me plaît de sentir la mort! Il
+me plaît d'être celle qui passe en laissant un sillage de cadavres,
+puisque, pour dominer, il faut frapper! Puissances invisibles qui venez
+de me prévenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: qu'il meure!
+Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... Anges et démons, vous
+m'aiderez à placer sur le trône le fils de mon coeur, mon bien-aimé
+Henri...
+
+Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha l'astrologue au
+front, du bout de son doigt glacé.
+
+Ruggieri fut secoué d'un tressaillement.
+
+--René, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-même condamne cet
+homme...
+
+--Notre fils...
+
+--Eh bien, laissons sa destinée s'accomplir; ne nous mêlons pas de
+discuter les arrêts prononcés par les puissances; il sait que je suis sa
+mère, et c'est pour cela qu'on le condamne.
+
+Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au juste si elle
+devait dire Dieu ou Satan.
+
+--On le condamne alors que je rêvais pour lui un avenir royal. N'en
+parlons plus, René... Mais l'autre!... Cette femme qui sait aussi! tu
+viens d'entendre: Jeanne d'Albret connaît ce secret... Et celle-là,
+René, c'est moi qui la condamne! Je la tiens. Je rêve de nettoyer d'un
+seul coup le royaume que je destine à mon fils. Je rêve de rétablir
+l'autorité de Rome pour consolider l'autorité de mon Henri. J'ai sondé
+Coligny; j'ai sondé le Béarnais, j'ai étudié tous ces seigneurs qui
+encombrent la cour et la ville de leur morgue. René, je te le dis, tous,
+depuis leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le germe de la
+révolte. Ce n'est pas seulement contre l'Eglise qu'ils s'élèvent comme
+une menaçante barrière; l'autorité royale de France leur pèse; là-bas,
+dans leurs montagnes, ils ont pris des habitudes d'indépendance, et plus
+d'un se dit huguenot qui est tout bonnement révolté. René, si je ne
+détruis pas la réforme, c'est la monarchie elle-même qui sera quelque
+jour réformée. Commençons donc par frapper à la tête. Jeanne d'Albret,
+c'est la tête du protestantisme. Jeanne d'Albret connaît mon secret. En
+la supprimant, je me sauve et je sauve l'Eglise et l'État.
+
+Ayant ainsi parlé, Catherine de Médicis entraîna Ruggieri hors de la
+tour.
+
+--Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci.
+
+--Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais savoir.
+
+Ils traversèrent la partie des jardins où ils se trouvaient et
+parvinrent à un petit bâtiment d'allure élégante, placé à une centaine
+de pas de la tour. Il se composait d'un rez-de-chaussée et d'un premier
+étage. Catherine l'avait fait construire pour servir de logement à son
+astrologue. C'était une gracieuse maison brique et pierre blanche, avec
+balcon ventru en fer forgé. Une belle porte cintrée, en chêne orné de
+gros clous à tête, des fenêtres à vitraux délicats, une façade contre
+laquelle grimpaient des rosiers touffus, achevaient de donner à cette
+demeure une apparence de coquetterie.
+
+Ils entrèrent, et, tout de suite après l'antichambre, pénétrèrent
+dans une pièce très vaste qui occupait toute l'aile gauche du
+rez-de-chaussée. Sur une grande table étaient déployées des cartes
+célestes dressées par Ruggieri lui-même; les murs disparaissaient
+derrière les rayons de chêne qui supportaient des volumes.
+
+La reine et l'astrologue ne s'arrêtèrent que quelques instants dans le
+cabinet de travail poussiéreux.
+
+--Allons dans ton laboratoire, dit Catherine.
+
+Ruggieri eut un frémissement, mais obéit.
+
+Ils traversèrent à nouveau l'antichambre, et Ruggieri, faisant
+manoeuvrer trois serrures compliquées, finit par ouvrir, après dix
+minutes de travail, une lourde porte renforcée de barres de fer.
+
+Derrière cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci était toute en
+fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine elle-même ayant appuyé
+fortement sur un imperceptible bouton, la porte s'ouvrit, ou plutôt
+s'écarta, laissant de chaque côté la place suffisante pour le passage
+d'un homme.
+
+La pièce où ils entrèrent alors occupait l'aile droite du
+rez-de-chaussée.
+
+L'air y pénétrait par deux fenêtres, que d'épais rideaux en cuir,
+soigneusement tirés, protégeaient contre tout regard qui fût parvenu à
+percer les vitraux.
+
+Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle apparut alors.
+
+Tout le panneau du fond était occupé par le manteau d'une cheminée
+assez vaste pour former à elle seule comme une pièce distincte. Sous
+ce manteau, deux larges fourneaux étaient dressés: à chacun d'eux,
+aboutissait le bout d'un soufflet de forge. Ils étaient encombrés de
+creusets de différentes, grandeurs. Cinq ou six tables placées ça et
+là supportaient des cornues de toutes tailles. Sur une planche, une
+collection de masques en verre ou en treillis d'acier.
+
+Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine au moyen de la
+clef qu'il portait suspendue à son cou, sous son pourpoint.
+
+Catherine se pencha, et murmura:
+
+--Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, René, cette jolie
+aiguille d'or?...
+
+René s'était penché, lui aussi. Leurs deux têtes se touchaient presque.
+
+Celle de Catherine, à ce moment, était hideuse;, parce qu'elle riait. Au
+repos, la tête de la reine présentait un caractère de sombre mélancolie
+qui n'allait pas sans grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait à
+être gracieuse comme au temps de sa jeunesse où son sourire avait été
+chanté par tous les poètes. Mais quand elle riait d'une certaine façon,
+elle devenait effrayante.
+
+Quant à Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquiétude sur son
+visage, où éclatait le sauvage orgueil du savant qui contemple son
+oeuvre.
+
+--Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. Cueillez
+un fruit, madame, par exemple, une belle pêche bien mûre et dorée;
+enfoncez cette aiguille dans sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est
+si mince qu'il sera impossible d'apercevoir la trace de son passage dans
+le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gâté, Seulement, la
+personne qui aura mangé cette pêche sera prise, dans la journée, de
+nausées et de vertiges; le soir, elle sera morte.
+
+--Ah! ah!... Et ce liquide épais dans ce flacon, ce liquide qui
+ressemble à de l'huile?
+
+--C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on prépare la
+veilleuse de Votre Majesté, on mélangeait douze ou quinze gouttes de
+cette huile à l'huile de la veilleuse. Votre Majesté s'endormirait
+comme d'habitude sans éprouver ni angoisse ni malaise. Seulement,
+elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et elle ne se
+réveillerait plus.
+
+--Admirable, René! et cette série de minuscules flacons?
+
+--Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. Voici la rosé, voici
+l'oeillet et voici l'héliotrope; puis, l'essence de géranium; voici la
+violette; voici l'oranger. Vous vous promenez dans vos jardins avec un
+ami et vous lui faites remarquer la beauté d'un rosier, par exemple.
+Votre ami admire et demande à cueillir la rose. Il la cueille et la
+respire: c'est un homme mort si, la veille, vous avez fait une légère
+incision sur l'arbuste et si, dans l'incision, vous avez versé dix
+gouttes de cette essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser
+une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de la fleur n'est
+pas modifié puisque chacune de ces essences possède le parfum lui-même.
+
+--Très joli, René! Et ces cosmétiques?
+
+--Ce sont des cosmétiques ordinaires, madame. Voici le noir pour les
+sourcils et cils; voici le rouge pour les lèvres; voici la pâte pour
+étendre sur le visage; voici les crayons pour donner de la vivacité aux
+yeux. Seulement, la femme qui aura employé cette pâte ou ces crayons
+sera prise, dans les deux jours qui suivront, de violentes démangeaisons
+à la figure, et bientôt un ulcère se produira, qui ravagera le plus beau
+visage.
+
+--Ah! ce n'est pas pour tuer, alors?
+
+--Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant sa beauté.
+
+--Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y a-t-il là? de l'eau?
+
+-Oui, madame, de l'eau pure, sans goût, sans saveur, sans odeur, sans
+parfum, de l'eau qui n'altérera en rien l'eau ou le vin, ou le liquide
+quelconque avec lequel vous l'aurez mêlée dans la proportion infime
+de trente à quarante gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le
+chef-d'oeuvre de Lucrèce: c'est l'aqua-tofana.
+
+--L'aqua-tofana! fit sourdement la reine.
+
+--Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non sans raison, que
+l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. Je comprends qu'il est
+des cas où il faut agir avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide
+comme du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le corps de
+l'être quelconque, animal ou homme qui en aura bu. Cet homme, s'il a eu
+l'honneur de dîner à votre table et si son vin a été additionné de cette
+pure eau de roche, s'en retournera chez lui très bien portant. Ce n'est
+qu'un mois après qu'il commencera à éprouver quelque malaise, une
+angoisse spéciale; peu à peu, il lui sera impossible de manger; une
+faiblesse générale s'emparera de lui et, trois mois après le dîner, on
+l'enterrera.
+
+--Merveilleux, dit Catherine, mais trop long.
+
+--Venons-en donc à l'honnête moyenne. Dans combien de temps voulez-vous
+que... la gêne soit supprimée?
+
+--Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou trente jours, pas
+plus, pas moins.
+
+--La chose est possible, madame, et la victime va nous en fournir le
+moyen. Choisissez sur tout ce rayon d'ébène.
+
+--Ce livre?
+
+--Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle utilité entre
+les mains d'une catholique, missel précieux pour le travail des fermoirs
+d'or et de la reliure d'argent. Il suffit de le feuilleter.
+
+--Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit Catherine. Cette
+broche?
+
+--Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile à fermer...
+Alors, il arrive que la personne qui s'en sert force le ressort pour
+fermer et, en forçant, elle se pique au doigt, piqûre insignifiante qui
+fait se déclarer en huit jours une bonne gangrène.
+
+--Non. Ce coffret. Qu'est-ce?
+
+--Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil à tous les coffrets
+du monde, avec cette différence pourtant qu'il a été ciselé par
+d'habiles artisans et qu'il est en or massif, ce qui en fait un présent
+vraiment royal. Et puis, il y a une deuxième différence. Ouvrez-le,
+madame.
+
+Catherine, sans la moindre hésitation, ouvrit. Un autre que Ruggieri eût
+tressailli devant une preuve d'aussi absolue confiance. Mais il y était
+habitué.
+
+--Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'intérieur de ce coffret est doublé
+en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de Cordoue, qui est à lui seul un
+objet d'art, gaufré selon les méthodes secrètes de la tradition arabe,
+ce cuir est légèrement parfumé, comme vous pouvez vous en assurer.
+
+Catherine, sans hésitation, aspira le parfum d'ambre qui se dégageait
+légèrement de l'intérieur du coffret.
+
+--Il n'y a aucun danger à respirer ce parfum, reprit le chimiste.
+Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous laissiez votre main dans ce
+coffret pendant un temps suffisant, soit une heure environ, les essences
+dont il est imbibé se communiqueraient à votre sang par les pores de la
+peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez prise d'une fièvre qui
+vous emporterait en trois ou quatre jours.
+
+--Très bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que je laisserais ma
+main dans ce coffret pendant au moins une heure?
+
+--A défaut de votre main allant trouver le cuir de Cordoue, le cuir
+ne peut-il pas lui-même venir trouver votre main?... Je vous offre ce
+coffret... Vous lui donnez une destination quelconque... Il vous servira
+à renfermer l'écharpe que vous mettez à votre cou, les gants qui vont
+s'adapter à votre main. L'écharpe, les gants séjournent dans le coffret,
+leur vertu est dès lors aussi efficace que la vertu même de ce cuir.
+
+--Voilà un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine.
+
+Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait dans ce mot la
+récompense de son patient labeur.
+
+--Oui, dit-il, c'est là mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des années à
+combiner les éléments subtils capables de s'adapter à la peau comme à la
+tunique de Nessus; j'ai veillé des nuits et des nuits, j'ai failli cent
+fois m'empoisonner moi-même pour trouver cette essence qui se communique
+par le toucher, et non par l'odorat ou par le palais. Dans ce coffret
+redoutable, j'ai enfermé la mort que j'ai ainsi réduite à l'état de
+servante docile, muette, invisible, méconnaissable. Prenez-le, ma reine.
+Il est à vous.
+
+--Je le prends! dit Catherine.
+
+En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en empara. Elle le
+garda un instant dans ses deux mains levées à hauteur de ses yeux, et
+murmura:
+
+--Dieu le veut!
+
+
+
+IV
+
+ORDRE DU ROI
+
+Le lendemain du jour où François de Montmorency retrouva sa fille et
+celle qui avait été sa femme, fut une journée paisible pour tous les
+habitants de la maison de la rue Montmartre.
+
+Le maréchal sentait son coeur se dilater. Il était en extase devant
+sa fille et n'imaginait pas qu'il pût exister au monde rien d'aussi
+gracieux. Quant à Jeanne, la conviction se fortifiait en lui qu'elle
+subissait une crise passagère et que le bonheur lui rendrait à la fois
+la raison et la santé physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre
+dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. Il voulait croire à
+la guérison.
+
+Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, et se disait alors:
+
+«Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je mon mariage? Est-ce
+que je n'aurais pas dû demeurer fidèle, même la croyant infidèle?»
+
+Et un trouble l'envahissait à la voir si belle, à peine changée, presque
+aussi idéale qu'au temps où il l'attendait dans le bois de Margency.
+
+Quant à Loïse, à part la douleur de ne pouvoir tout de suite associer sa
+mère à sa félicité, elle était en plein ravissement. Elle aussi était
+convaincue qu'un mois de soins attentifs rendrait la raison à la
+martyre. Et elle s'abandonnait à cette joie inconnue d'elle jusqu'ici
+d'avoir une famille, un nom, un père. Ce père lui semblait un homme
+exceptionnel par la force, la gravité sereine. C'était de plus l'un des
+puissants du royaume.
+
+Cette journée fut donc une journée de bonheur véritable malgré la folie
+de Jeanne.
+
+Mais n'était-elle pas là, vivante? Et même, lorsqu'ils la considéraient
+tous les deux, le père et la fille ne remarquaient-ils pas qu'un heureux
+changement se manifestait dans sa santé? Ses yeux reprenaient leur
+brillant, ses joues redevenaient rosés; jamais Loïse ne l'avait vue ni
+aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle éclatait non pas strident
+et nerveux, mais doux et plein d'innocent bonheur.
+
+En ce jour, le maréchal lia pleine connaissance avec le vieux
+Pardaillan. Leurs mains se serrèrent dans une étreinte loyale et le
+souvenir de l'enlèvement de Loïse s'éteignit.
+
+La nuit qui suivit fut également très calme.
+
+Cependant, vers le commencement de cette nuit, un incident se produisit
+dans la rue. Le maréchal de Damville vint visiter le poste qui veillait
+devant la maison. Il était accompagné de quarante gardes du roi qui
+relevèrent les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale les
+commandait et le capitaine qui avait accepté la caution de Jeanne de
+Piennes dut se retirer.
+
+Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un mouvement se
+produisit parmi les soldats.
+
+Vingt d'entre eux chargèrent leurs arquebuses et se tinrent prêts à
+faire feu.
+
+On se préparait évidemment à enfoncer la porte.
+
+La caution de Jeanne de Piennes était donc tenue pour nulle et non
+avenue? C'est là la réflexion que se fit le vieux Pardaillan lorsque,
+ayant mis le nez à la lucarne, il vit ces préparatifs. Il appela
+aussitôt le maréchal et le chevalier qui vinrent examiner la situation.
+Le vieux routier était tout joyeux et ses yeux pétillaient:
+
+--S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison de tenir
+notre parole; nous étions ici prisonniers sous la foi de Mme de Piennes.
+L'attaque nous délivre et nous rend le droit de fuir. Il y a une porte
+ouverte: fuyons!
+
+--C'est mon avis, dit le maréchal, pour le cas où ils attaqueraient.
+Parole faussée, parole rendue!
+
+--Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, chevalier?
+
+--Je pense que M. le maréchal doit sortir immédiatement avec les deux
+femmes, mais que nous devons rester, nous, et tenir tête.
+
+--Ah! ah! Voilà du nouveau! grommela le vieux Pardaillan, qui comprit
+aussitôt ce qui se passait dans le coeur de son fils.
+
+Et le prenant à part:
+
+--Tu veux mourir, hein?
+
+--Oui, mon père.
+
+--Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien entendre une
+observation de ton vieux père?
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, puisque tu ne peux
+vivre sans cette petite Loïson que le diable emporte, et que moi, je
+ne puis vivre sans toi. Mais encore faut-il être sûr que ta Loïsette
+t'échappe!
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria le chevalier en pâlissant d'espoir.
+
+--Simplement ceci: as-tu demandé sa fille au maréchal?
+
+--Folie!
+
+--D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandée?
+
+--Vous savez bien que non!
+
+--Eh bien, il faut la demander!
+
+--Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!...
+
+--Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de de deux choses
+l'une: ou tu es accepté et tu fais aux Montmorency l'honneur d'entrer
+dans leur famille. Mort de tous les diables! ton épée vaut la leur,
+et ton nom est sans tache... Je poursuis: ou tu es refusé, et alors
+seulement il sera temps de graisser nos bottes pour le grand voyage d'où
+on ne revient pas. Voyons, consens à vivre jusqu'à ce que le père de
+Loise m'ait formellement dit: Non!
+
+--Soit, mon père! dit le chevalier qui entrevit là un moyen de mourir
+seul et de ne pas entraîner son père à la mort.
+
+--Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant le maréchal,
+nous venons, le chevalier et moi, de tenir conseil de guerre. Voici
+ce qui est décidé: Vous allez partir à l'instant. Nous demeurons ici
+jusqu'à ce que l'attaque soit avérée. Alors, nous partirons à notre
+tour.
+
+--Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le maréchal d'une voix ferme.
+Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez pas à me suivre, dès la
+première attaque, vous exposez à une mort terrible ces deux innocentes
+créatures.
+
+Le chevalier tressaillit.
+
+--Nous partirons donc, dit-il.
+
+--Il n'y a plus qu'à attendre», dit Pardaillan père.
+
+L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, le vieux
+routier, demeuré en observation à l'oeil-de-boeuf, vit un cavalier
+faire un signe à l'officier. Ce cavalier, bien qu'il fît chaud, était
+enveloppé d'un manteau qui le couvrait entièrement. En sorte que
+Pardaillan ne put le reconnaître.
+
+L'officier s'approcha, escorté d'un procureur tout vêtu de noir, lequel,
+tirant un papier d'un étui, se mit à lire à haute et distincte voix:
+
+«Au nom du roi:
+
+«Sont déclarés traîtres et rebelles les sieurs Pardaillan père et fils
+réfugiés en cette maison sous la caution de noble dame de Piennes; est
+déclarée non avenue ladite caution, en ce que ladite dame ignorait les
+crimes précédemment commis par lesdits sieurs Pardaillan;
+
+«Enjoignons auxdits sieurs de se rendre à discrétion pour être menés au
+Temple et de là être jugés pour crime de félonie et de lèse-majesté;
+plus incendie volontaire d'une maison; plus rébellion à main armée;
+
+«Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre morts s'ils ne
+peuvent les prendre vifs, afin que leurs cadavres soient pendus.
+
+«Et nous, Jules-Henri Percegrain, déclarons avoir ainsi parlé à haute
+voix auxdits rebelles, et déclarons leur avoir, par dernière indulgence,
+accordé une heure de réflexion.
+
+«En foi de quoi nous avons signé et remis les présentes réquisitions à
+gentilhomme Guillaume Mercier, baron du Teil, lieutenant à la compagnie
+des arquebusiers du roi.»
+
+L'homme noir remit son papier à l'officier et se retira près du cavalier
+au manteau, qui demeura immobile.
+
+L'heure de grâce accordée aux rebelles s'écoula promptement.
+
+La rue s'était remplie de monde; les curieux se haussaient sur la pointe
+des pieds pour voir si on prendrait les rebelles tout vifs ou si on les
+prendrait morts.
+
+L'heure était passée, l'officier s'approcha de la porte et frappa
+rudement en criant:
+
+«Au nom du roi!»
+
+Le bruit du marteau résonna sourdement dans la maison et une fenêtre du
+premier étage s'ouvrit. Le vieux Pardaillan apparut. Une clameur s'éleva
+dans la rue:
+
+«Les voilà! Les voilà! Ils se rendent!...»
+
+Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda:
+
+--Monsieur, prétendez-vous donc nous attaquer?
+
+--A l'instant même, dit l'officier, si vous ne vous rendez.
+
+--Faites bien attention que vous violez vous-même la caution accordée.
+
+--Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre à discrétion.
+
+--Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement vous faire dire
+que vous faussez la parole donnée. Maintenant, attaquez si bon vous
+semble.
+
+Là-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement sa fenêtre, tandis
+que l'officier criait encore une fois:
+
+«Au nom du roi!»
+
+Comme aucune réponse ne lui parvenait, l'officier fit un signe et
+un madrier disposé en façon de catapulte commença à fonctionner. Au
+cinquième coup, la porte tomba.
+
+Les arquebusiers dirigèrent leurs canons sur la porte et se tinrent
+prêts.
+
+Mais, personne ne s'étant montré, il fallut se résoudre à entrer dans
+la maison. Là, on constata que l'escalier était hérissé de barricades
+diverses.
+
+--C'est en haut qu'il faudra faire le siège, gronda l'officier.
+
+Il fallut deux heures pour déblayer l'escalier.
+
+Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe monta avec
+précaution, suivie par le cavalier, qui avait mis pied à terre, mais qui
+continuait à se cacher le visage dans son manteau.
+
+A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes ouvertes en
+haut.
+
+On pénétra dans les pièces qu'on visita l'une après l'autre, avec toutes
+les précautions nécessaires.
+
+Le premier étage ayant été ainsi fouillé, il devint évident que les
+assiégés s'étaient retirés dans le grenier.
+
+Mais, lorsque, après bien des hésitations et des sommations réitérées,
+on se décida enfin à pénétrer dans ce grenier, on n'y trouva que du
+foin.
+
+Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant la porte de
+communication par laquelle on entrait dans la maison voisine, l'enfonça
+d'un violent coup de pied.
+
+--Ils ont fui par là! rugit-il. Ils m'échappent!
+
+Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les soldats étonnés
+reconnurent l'illustre maréchal de Damville.
+
+--Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier.
+
+--Fouillez cette maison!» grinça Damville.
+
+La maison fut fouillée; on n'y trouva personne.
+
+Le maréchal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. Il était
+pâle de fureur. Il monta aussitôt à cheval et s'élança dans la direction
+du Louvre.
+
+Arrivé là, il demanda aussitôt à être introduit auprès du roi.
+
+Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient à l'hôtel de Montmorency, et,
+les deux femmes installées, tinrent conseil de guerre.
+
+--Ici, dit le maréchal aux Pardaillan, vous êtes en sûreté.
+
+Le chevalier hocha la tête.
+
+--Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez fuir. Si vous
+étiez seul, je ne vous donnerais pas ce conseil...
+
+--Vous avez raison, chevalier, dit le maréchal. Aussi bien, mon
+intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et sa mère. Dès ce soir, je
+partirai avec elles pour le château de Montmorency. Je compte sur vous
+pour nous escorter jusque-là. Une fois à Montmorency, nul, pas même le
+roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une armée pour prendre le
+manoir.
+
+Il fut donc convenu que le soir, à la nuit tombante, on quitterait
+Paris.
+
+Dans cette journée, Pardaillan père eut avec le maréchal une mémorable
+conversation. Le chevalier s'était retiré dans la chambre qu'il occupait
+à l'hôtel. Loïse venait de se retirer auprès de sa mère. Le vieux
+Pardaillan demeura seul avec le maréchal et, voyant sortir Loïse, entama
+héroïquement la question qui lui tenait au coeur:
+
+--Charmante enfant, dit-il, et que vous devez être bien heureux d'avoir
+retrouvée, monseigneur.
+
+--Oui, monsieur. Heureux au-delà de toute expression.
+
+--Puisse-t-elle, s'écria le vieux renard, trouver un mari digne d'elle!
+Mais je doute qu'il existe un homme digne de posséder une beauté aussi
+accomplie...
+
+--Cet homme existe pourtant, dit simplement le maréchal. Je connais un
+personnage étrange qui apparaît comme un type achevé de bravoure et de
+finesse. Ce qu'on m'a raconté de lui, ce que j'en ai su par moi-même
+fait que je me le représente comme un de ces anciens paladins du temps
+du bon empereur Charlemagne. C'est à cet homme, mon cher monsieur de
+Pardaillan, que je destine ma fille.
+
+--Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait que vous venez de
+tracer est si beau que j'éprouve un impérieux désir de connaître un tel
+homme. Serais-je très indiscret si je vous demandais son nom?
+
+--Nullement. Je vous ai, à vous et à votre fils, de telles obligations,
+que je ne veux rien vous cacher de mes chagrins et de mes joies. Vous le
+verrez, monsieur, car j'espère bien que vous assisterez au mariage de
+Loïse...
+
+--Et il s'appelle? demanda Pardaillan.
+
+--Le comte de Margency, répondit le maréchal en fixant son regard sur le
+vieux routier.
+
+Celui-ci chancela. Il avait reçu le coup en plein coeur.
+
+Il balbutia quelques mots et, tout étourdi, atterré, prit congé du
+maréchal et rejoignit son fils.
+
+--Je viens de parler à M. le maréchal, dit-il.
+
+--Ah!... Et vous lui avez dit?
+
+--Je lui ai demandé à qui il comptait donner Loïse en mariage. Tiens-toi
+bien, chevalier. Le fer chaud dans une plaie vaut mieux que l'onguent.
+Tu n'auras jamais la petite. Elle est destinée à un certain comte de
+Margency.
+
+--Ah! Et connaissez-vous cet homme?
+
+--Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est un beau comté.
+Enclavé dans les domaines de Montmorency, il avait été pour ainsi dire
+dépecé, et il n'en restait plus qu'un pauvre reste qui a appartenu à la
+famille de Piennes jusqu'au moment où le connétable s'en est emparé.
+Sans aucun doute, le comté a été reconstitué; quelque hobereau l'aura
+acheté pour avoir le titre de comte.
+
+--Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier.
+
+--J'admire ton calme, éclata le routier. Comment! c'est ainsi qu'on te
+traite, toi!... Et tu ne bondis pas?...
+
+--Mais, mon père, comment voulez-vous que je sois traité? Le maréchal
+pour quelques pauvres services que je lui ai rendus, m'offre une
+somptueuse hospitalité.
+
+--Chevalier, nous allons partir d'ici.
+
+--Non, mon père.
+
+--Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant?
+
+--Le maréchal compte sur nous pour l'escorter jusqu'à Montmorency. Nous
+l'escorterons, mon père. Et, une fois qu'il sera en parfaite sûreté
+dans son castel, alors nous irons nous faire tuer dans quelque jolie
+entreprise.
+
+--De par tous les diables! pourquoi M. le maréchal n'appelle-t-il pas M.
+le comte de Margency pour l'escorter?
+
+--Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit le chevalier
+toujours souriant. Mais, lors même qu'il serait ici, je ne lui céderais
+pas le droit que j'ai conquis de mettre Loïse en sûreté. C'est à moi
+qu'elle fit appel, à moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute.
+J'étais à mon observatoire de la Devinière... Tiens, à propos, il me
+faudra y passer pour régler une vieille dette. Avez-vous de l'argent,
+mon père?
+
+--Trois mille livres. C'est le dernier présent que m'a fait M. de
+Damville, un peu malgré lui, d'ailleurs. Tu disais donc que tu voulais
+payer maître Landry?
+
+--Et dame Huguette.
+
+--Tu dois à tous les deux?
+
+--Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois à Landry. Et c'est de la
+reconnaissance que je dois à Huguette. Je paierai l'un avec des écus, et
+l'autre... ma foi, ce sera plus difficile. Un écu n'est qu'un écu. Une
+parole sortie du coeur vaut un trésor. Je chercherai... je trouverai.
+
+--Mais mon père, il faut nous occuper de quitter Paris dès ce soir.
+L'escorte du maréchal, s'il survient quelque obstacle, ne pourra que
+se battre, et ceci est insuffisant. Nous avons besoin de force et nous
+avons besoin de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter que
+nous avons à nos trousses une foule de roquets de moindre importance.
+
+--Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garçons qui pourront ce soir
+nous être utiles. Il faudrait que j'aille faire un tour du côté de la
+Truanderie.
+
+--Allez donc, mon père, et soyez prudent.
+
+Le vieux routier jeta un dernier regard à son fils, hocha la tête et
+s'éloigna.
+
+Le chevalier décrocha sa rapière, fit quelques tours dans la chambre et
+s'assit dans un vaste fauteuil qu'on appelait dans l'hôtel le fauteuil
+du roi, parce que Henri Il s'y était assis.
+
+Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de jouer vis-à-vis de
+son père la comédie du jeune amoureux qui parle avec détachement de sa
+peine, en laissant sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire
+amer.
+
+Le chevalier était sincère au point qu'il ne jouait même pas la comédie
+avec lui-même, ce qui est encore plus difficile que de ne pas la jouer
+avec les autres.
+
+Le sourire de pince-sans-rire qui lui était habituel ne disparut pas de
+ses lèvres. Il ne pleura pas. Il ne soupira pas. Chez lui, les choses se
+passaient en dedans.
+
+Il était naïf. Une douleur entrevue même chez des inconnus lui serrait
+le coeur. Il rêvait de fabuleuses richesses pour étancher des larmes
+partout où il passerait. A défaut de richesses, il rêvait de parcourir
+le monde en aidant les opprimés, en frappant les oppresseurs. Il ne
+s'était jamais admiré soi-même. Mais il comprenait vaguement qu'il était
+exceptionnel et digne d'admiration. Il en résultait que parfois des
+bouffées d'ambition montaient à son cerveau. L'ambition de quelque
+magnifique et glorieuse destinée.
+
+Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu devant le roi,
+c'est-à-dire devant un être d'essence supérieure, tout voisin de la
+divinité, calme, paisible, railleur à son habitude, comme devant un
+égal. Et, au fond de lui-même, il s'était effaré de n'avoir pas tremblé
+devant la majesté royale.
+
+Lors donc qu'il se trouva seul, il n'éprouva pas le besoin de modifier
+son attitude. Il avait simplement dit à son père qu'il ne lui restait
+plus qu'à mourir, parce qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour
+qui avait pris possession de son coeur. Avec la même simplicité, il eût
+sangloté, s'il en eût éprouvé le besoin.
+
+Tel était ce héros qui avait étonné Catherine de Médicis si difficile à
+étonner, qui avait conquis l'admiration de Jeanne d'Albret, qui avait
+souffleté de son rire le duc d'Anjou, qui s'était moqué du roi de
+France, qui avait battu sur tous les terrains le maréchal de Damville,
+et que le maréchal de Montmorency traitait en hôte royal.
+
+Il était si pauvre qu'à part les trois mille écus rapinés par son père,
+il allait se trouver sans un sol du jour où il sortirait de cet hôtel.
+
+Sincère, moqueur, tendre, ouvert à toutes les émotions, fort comme
+Samson, élégant comme Guise, il passait dans la vie sans voir qu'il
+marchait dans une gloire.
+
+Une fois seul, il ne maudit pas le maréchal et trouva que les choses
+étaient comme elles devaient être, puisque, selon les idées de son
+temps,--de tous les temps!--un gueux ne pouvait épouser une héritière
+d'immenses richesses.
+
+Il maudit encore moins Loïse, et se contenta de murmurer avec une
+adorable naïveté:
+
+«Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il jamais l'aimer
+comme je l'eusse aimée?... Pauvre Loïse!...»
+
+Et après quelques instants de réflexion:
+
+«Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus que je ne souffre.
+Si cela devait durer huit jours, je deviendrais fou. Heureusement, tout
+va s'arranger. Cette nuit, nous sommes à Montmorency, demain je rentre
+à Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: rude épée. Ce
+d'Aspremont dont m'a parlé mon père. Les trois mignons. Ce Maurevert.
+Cela fait six. Je les provoque tous les six à la fois. C'est le diable
+si à eux tous ils ne parviennent pas à me tuer. Allons, j'aurai de
+jolies funérailles!
+
+A ce moment, une tête tiède se posa sur ses genoux.
+
+Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'était approché de lui, avait
+commodément installé sa tête et le regardait de ses grands yeux bruns,
+tendres, profonds, d'une belle humanité.
+
+--Te voilà, toi? sourit-il joyeusement.
+
+Pipeau jappa avec non moins de joie, répondant:
+
+--Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais l'air de m'oublier, de
+ne pas plus penser à moi que si je n'étais pas ton ami le plus fidèle...
+fidèle jusqu'à la mort!
+
+Voilà ce que dit Pipeau.
+
+Le chevalier posa sa main sur la tête du chien et dit:
+
+--Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est un grand chagrin. Je
+te dois beaucoup, sais-tu? Grâce à toi, je suis sorti de la Bastille, et
+puis, un jour que j'avais faim, tu as partagé avec moi, tu te rappelles?
+Et puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que deviendras-tu
+sans moi?...
+
+Le chien avait écouté gravement.
+
+Et sans doute, bien que le discours de son maître fût terminé, il
+continua à écouter ce que le chevalier pouvait se dire à lui-même, car
+ses yeux ne quittèrent pas les yeux du jeune homme, et le chien finit
+par pousser une plainte sourde.
+
+--Pipeau! fit à ce moment le vieux Pardaillan qui entrebâilla la porte.
+
+Le chien interrogea le chevalier, qui dit:
+
+--Va.
+
+--Je vais à la Devinière, puisque tu as des scrupules en ce qui regarde
+maître Landry, reprit le routier.
+
+--Je vous accompagne, mon père.
+
+--Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas d'attaque. Il pourra
+aussi me servir de courrier. Mais toi, ne bouge pas d'ici.»
+
+Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan père s'éloigna,
+suivi du chien, heureux d'entreprendre seul la besogne d'exploration
+qu'il avait méditée. Car, sous prétexte d'aller à la Devinière payer les
+dettes de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hôtel
+n'était pas surveillé, qu'ils n'avaient pas été suivis, enfin, que le
+chevalier était en sûreté parfaite.
+
+«Une fois à Montmorency, songeait-il, je le déciderai à me suivre, et du
+diable si je n'arrive pas à lui faire oublier toutes les Loïse du monde.
+A son âge, j'eusse enlevé la petite, voilà tout. D'ailleurs, qui sait si
+ma ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour de vieille guerre.
+Allons, Pipeau, saute sur ton maître!»
+
+Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec un aboi sonore.
+
+A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion?
+
+Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. Il
+parcourut les rues avoisinantes et ayant constaté que tout paraissait
+parfaitement tranquille, n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au
+bac pour traverser la Seine.
+
+Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint à la Devinière en se
+promettant bien de pousser jusqu'au cabaret de Catho par la même
+occasion.
+
+Maître Landry vit arriver Pardaillan avec un certain étonnement mélangé
+de crainte et d'espérance.
+
+«Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas payé?» murmura le digne
+aubergiste.
+
+--Maître Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes dettes et celles de
+mon fils, car nous allons quitter Paris.
+
+--Ah! monsieur, quel malheur! s'écria Landry.
+
+--Que voulez-vous, mon cher monsieur Grégoire, nous nous retirons après
+fortune faite.
+
+L'aubergiste ouvrit des yeux énormes.
+
+--Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. J'ai une
+commission à lui faire de la part de mon fils.
+
+--Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur me fera bien
+l'honneur de déjeuner une fois encore dans mon auberge, puisqu'il est
+sur le point de quitter Paris?
+
+--Très volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis que je
+déjeunerai, vous établirez notre compte.
+
+--Oh! monsieur, la chose ne presse pas.
+
+--Si fait!
+
+--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai que votre compte
+est tout préparé. Vous m'en aviez vous-même donné l'ordre, et par deux
+fois vous fûtes sur le point de régler cette misère. Seulement, vous en
+fûtes toujours empêché par des circonstances regrettables...
+
+--Pour vous? fit Pardaillan en éclatant de rire.
+
+--Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, qui se mit à rire aussi
+par politesse. En effet, la première fois, vous eûtes ce terrible duel
+avec ce monsieur Orthès... Et la deuxième fois... au moment où je
+tendais déjà la main, vous vous élançâtes dans la rue...
+
+---Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais serrer dans mes
+bras.
+
+--En sorte que nous en demeurâmes là, acheva Lan dry d'un air si piteux
+que le vieux routier eut un deuxième accès d'hilarité.
+
+Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, tandis que
+Pipeau, reprenant instantanément ses vieilles habitudes, entrait dans
+la cuisine de cet air hypocrite et détaché des biens de ce monde
+qui inspirait tant de confiance à ceux qui ne connaissaient pas la
+gourmandise et l'astuce de ce chien.
+
+Pardaillan se mit donc à table. A l'aspect vénérable des flacons que
+Landry lui-même déposa sur la nappe éblouissante, il comprit qu'il était
+devenu aux yeux de l'aubergiste un personnage d'importance.
+
+«Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de même une bonne chose! Avec de
+l'argent qu'il me suppose, j'achète à crédit le respect et l'admiration
+de ce digne homme. Que serait-ce si j'étais réellement riche!»
+
+A ce moment, Huguette entra dans la salle.
+
+--Toujours fraîche, rose et tendre comme un jeune radis qui croque à la
+dent, dit le vieux Pardaillan.
+
+Huguette, sans s'étonner de la bizarrerie de cette comparaison, sourit
+et soupira:
+
+--Il paraît donc que vous nous abandonnez?
+
+--Oui, ma chère madame Huguette, nous partons pour... pour des pays
+inconnus. Et, avant de partir, nous avons songé, mon fils et moi, que
+nous avions un vieux compte à régler, ici...
+
+--Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. Et il ajouta: je vais
+chercher la note.
+
+--Ma chère Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, je crois qu'il sera
+difficile au chevalier de venir acquitter ce qu'il vous doit, bien qu'il
+m'ait annoncé son intention de passer à, la Devinière.
+
+--Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement Huguette.
+
+--Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes que je vais vous
+citer ses propres paroles: «Quant à la jolie Huguette, a-t-il dit,
+ce n'est pas de l'argent que je lui dois, mais deux bons baisers, en
+reconnaissance des attentions qu'elle a eues pour moi. Et je voudrais
+lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai jamais, et que
+je lui garderai toujours une bonne place parmi les plus doux et les
+meilleurs de mes souvenirs.»
+
+--Le chevalier a dit cela? s'écria l'hôtesse, en rougissant.
+
+--Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitié de ce qu'il
+pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission.
+
+Là-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette deux fois sur
+chaque joue, ce qui faisait bonne mesure. Puis, se rasseyant, il leva
+son verre, et dit gravement: «A votre santé, jolie Huguette!»
+
+--Monsieur, fit alors l'hôtesse toute rêveuse, je n'oublierai jamais la
+bonne pensée qu'a eue pour moi monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je
+vous prie. Et, je veux à mon tour lui témoigner ma gratitude par un
+avis...
+
+--Parlez, ma chère...
+
+--Eh bien! dites-lui bien qu'_elle l'aime_! fit Huguette avec un soupir.
+
+--Qui cela? s'écria Pardaillan, étonné.
+
+--Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loïse... Elle l'aime,
+continua Huguette, j'en suis sûre. J'ai vu ce pauvre jeune homme si
+malheureux...
+
+--Ah! ma chère Huguette, vous êtes un ange!...
+
+--Si malheureux que je n'ai pu m'empêcher de le lui dire à lui-même.
+Répétez-le-lui, et, lorsqu'il sera le mari de Loïse, qu'il se souvienne
+que c'est moi qui lui ai annoncé son bonheur.
+
+--Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma bonne Huguette. Ah!
+c'est ainsi?... Ah! bien, voilà qui change diablement les choses!...
+Vive Dieu!... Que je vous embrasse encore!...
+
+Sur ce, nouvelle embrassade. Après quoi, le vieux Pardaillan continua
+son repas, avec une infinie satisfaction.
+
+Tout a une fin, même les bons déjeuners.
+
+Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le dernier flacon
+vidé jusqu'à la dernière goutte, le vieux routier, l'oeil conquérant,
+reboucla son épée et, mettant la main à sa ceinture de cuir qui
+contenait les trois mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela
+maître Landry qui, sa note à la main, accourut, radieux, léger, fendant
+l'air de ses bras pour arriver plus vite. Landry, en arrivant à la
+table, déploya son papier. Il était long d'une aune. Et, comme pour
+s'excuser de cette menaçante longueur, l'aubergiste se hâta de dire:
+
+--Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, n'ai-je pas marqué
+les extras.
+
+--Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan.
+
+--En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres juste.
+
+Le vieux routier reçut le coup sans sourciller et commença à entrouvrir
+sa ceinture de cuir. Le visage de Landry, qui était radieux, devint
+incandescent, tant l'émotion le fit flamboyer.
+
+«Enfin!» murmura-t-il dans un souffle.
+
+«Le voilà! Le voilà!» tonna à ce moment une voix furieuse.
+
+En même temps, trois personnages, qui venaient d'entrer à l'instant même
+dans la salle, dégainèrent et se précipitèrent sur Pardaillan. L'auberge
+se remplit de cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse
+ceinture, descendit jusqu'à la rapière qu'elle mit au vent.
+
+Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'épouvante...
+Pardaillan avait, d'un coup de pied, renversé la table ont toute la
+vaisselle s'était écroulée.
+
+Huguette s'était enfuie dans la cuisine.
+
+Les trois enragés portaient coup sur coup.
+
+--Cette fois, pas de caution! ricanait l'un.
+
+--Cette fois, pas de quartier! hurlait le second.
+
+Le premier, c'était Maugiron. L'autre, Quélus.
+
+Le troisième, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait avec une rage
+froide, c'était Maurevert.
+
+Ils étaient entrés à tout hasard dans l'auberge, sachant que la
+Devinière avait été longtemps le quartier général des Pardaillan.
+
+A défaut du chevalier, ils trouvaient le père et, sans plus de
+réflexion, s'étant consultés d'un rapide regard, ils le chargèrent.
+
+Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait reçues rue
+Montmartre, se contenta d'établir un peu de défensive.
+
+Il avait sur sa poitrine trois pointes menaçantes.
+
+A chaque coup qui lui était porté, il parait s'il pouvait, ou reculait
+d'un bond.
+
+La bataille était silencieuse, cette fois. Les trois étaient résolus à
+tuer le père en attendant le fils, et ils gardaient toutes leurs forces,
+tout leur sang-froid, jouant serré, cherchant le coup mortel.
+
+Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois adversaires étaient
+placés en bataille entre lui et la porte de la rue. Il était donc
+repoussé peu à peu vers le fond de la salle, où la porte se trouvait
+ouverte. Il la franchit et se trouva alors dans cette salle où, au début
+de ce récit, nous avons montré le banquet des poètes de la Pléiade.
+
+Cette salle franchie, il pénétra dans la suivante et parvint enfin dans
+la dernière pièce.
+
+--Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents serrées.
+
+«Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous ne mourrons pas
+ensemble!»
+
+A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hésitation, se
+précipita dans le réduit obscur qu'il entrevoyait: c'était un sombre
+cabinet où se trouvait l'entrée de la cave, d'une part, et, de l'autre,
+l'entrée du long corridor qui aboutissait à la rue.
+
+Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de Pardaillan dans
+ce réduit. Mais la porte se ferma à leur nez.
+
+Ce n'était pas le vieux routier qui avait fermé la porte: c'était
+Huguette!...
+
+Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, elle avait
+rapidement fait le tour par la rue et le corridor et avait ouvert, puis
+refermé à clef la porte du réduit.
+
+--Vous! s'écria Pardaillan, qui reconnut Huguette.
+
+--Fuyez! fit la jolie hôtesse en montrant le corridor.
+
+--Pas avant de vous avoir remerciée, dit le vieux; routier qui,
+rengainant sa rapière, saisit Huguette par la taille et l'embrassa sur
+les deux joues. Un pour moi! Un pour le chevalier de Pardaillan.
+
+Aussitôt, il s'élança dans le corridor et, l'instant d'après, il
+détalait le long de la rue Saint-Denis.
+
+--Tu ne nous échapperas pas, cette fois! criaient Maugiron et Quélus,
+tandis que Maurevert courait chercher un marteau pour défoncer la
+serrure.
+
+Il se heurta à Huguette dans la salle des banquets.
+
+--Un marteau! commanda Maurevert.
+
+--Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef.
+
+--Vous serez récompensée, ma brave femme.
+
+La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir et comprirent
+que le vieux renard avait fui.
+
+Et tous trois s'élancèrent. Mais trop tard! Pardaillan était déjà loin,
+courant vers la Truanderie, non pour y chercher refuge, mais pour y
+trouver les compagnons dont il avait besoin pour assurer le départ du
+maréchal.
+
+Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidèle à ses habitudes,
+tenait dans sa gueule un saucisson enlevé sur les tables de la
+Devinière.
+
+Huguette, après le départ des mignons, revint à la cuisine, où elle
+trouva son mari cramoisi de fureur.
+
+--Ah! vociférait Landry, j'espère bien que M. de Pardaillan n'aura plus
+la pensée de me payer!
+
+--Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra pourtant qu'il
+paie, nous ne sommes pas assez riches pour abandonner une note pareille!
+
+--Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient payer, il y a
+bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre auberge!
+
+--Bah! marquez toujours...
+
+Et maître Landry, ayant poussé un soupir, s'assit à une table, commanda
+qu'on lui apportât de l'encre et une plume, et il fit à la fameuse note
+la rallonge suivante:
+
+«Item, un déjeuner complet et bien conditionné. Ci: deux écus et cinq
+sols. Item, une bouteille de vieux Beaugency: trois écus. Item, deux
+flacons de Saumur: deux écus. Item, vaisselle brisée: vingt livres.
+Item, un saucisson volé par le chien de M. de Pardaillan: quinze sols et
+quatre deniers.
+
+--Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui avait lu par-dessus
+l'épaule de son mari.
+
+Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en proie à la plus
+sombre mélancolie.
+
+Au-dessous du total général, Huguette écrivit alors:
+
+«Reçu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, un pour M. le
+chevalier, son fils, de la valeur de quinze cents livres chacun.»
+
+Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre.
+
+Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra à l'hôtel de
+Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise rencontre. Il avait
+fait une longue station dans la Truanderie et avait eu un entretien
+mystérieux avec un certain nombre de ces figures patibulaires, qui
+pullulent en ce lieu.
+
+Il souriait dans sa moustache et murmurait:
+
+«Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai si habilement
+préparée!»
+
+A quelle rencontre faisait-il allusion?
+
+On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitté son fils en
+lui disant qu'il allait à la Truanderie, puis, qu'il était revenu sous
+prétexte de lui emprunter Pipeau.
+
+Or, du premier coup où il sortit de la chambre du chevalier, Pardaillan
+père se mit à errer par l'hôtel, jusqu'au moment où il se rencontra avec
+Loïse.
+
+«Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais à vous faire mes
+adieux.
+
+--Vos adieux! s'écria la charmante enfant qui ne put s'empêcher de
+pâlir.
+
+--Oui, nous partons, mon fils et moi.
+
+En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilité que son fils lui
+paraissait atteint d'un mal incurable, le vieux renard marchait dans la
+direction de la chambre du chevalier.
+
+Loïse le suivait, machinalement, tout émue par la nouvelle de ce brusque
+départ, le coeur serré par une angoisse inconnue.
+
+Pardaillan ouvrit doucement la porte.
+
+Loïse entendit le discours que le chevalier adressait à Pipeau.
+
+Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et partit, laissant
+la porte ouverte et, devant cette porte, Loïse tout interdite... Que se
+passa-t-il en elle à ce moment? A quelle impulsion obéit-elle? Toujours
+est-il qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier
+stupéfait et bouleversé, demanda:
+
+--Vous voulez partir?... Pourquoi?
+
+Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant que la jeune
+fille, murmura:
+
+--Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle?
+
+--Votre père, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, monsieur... J'ai
+entendu bien malgré moi... Vous avez dit que vous vouliez partir et pour
+ne plus revenir... et que vous ne pouviez emmener votre chien là où
+vous allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... Oh!
+monsieur quel est ce pays d'où vous ne reviendrez jamais?...
+
+--Mademoiselle...
+
+--Et où vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? Et pourquoi vous
+ennuyez-vous?
+
+Elle parlait ainsi que dans un rêve, tout étonnée de sa propre audace,
+toute tremblante maintenant, deux larmes au bord de ses longs cils.
+
+Le chevalier la contemplait avec un inexprimable ravissement et une
+douleur aiguë.
+
+--De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une façon de parler...
+
+--Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irrésistible mouvement du coeur,
+est-ce parce que vous êtes ici?...
+
+Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, d'une voix ardente:
+
+--Ici... oh! ici... c'est le paradis!...
+
+Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumière qui, en de certaines
+circonstances, jette sa flamme dans l'esprit et le coeur des jeunes
+filles, l'illumina soudainement, et, très pâle, blanche comme un lis,
+elle dit:
+
+--Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir...
+
+--C'est vrai.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je vous aime.
+
+--Vous m'aimez?
+
+--Oui.
+
+--Et vous voulez mourir?
+
+--Oui.
+
+--Vous voulez donc que je meure?
+
+Ces demandes et ces réponses, rapides et haletantes, fiévreuses, furent
+faites de part et d'autre, d'une voix basse. Emportés qu'ils étaient par
+leur rêve, ils se rendaient à peine compte de ce qu'ils se disaient.
+Mais tout était amour entre eux.
+
+Entre eux, il ne put être question de dissimulation. Loïse, qui parlait
+au chevalier pour la deuxième ou troisième fois, avoua son amour
+spontanément. La pensée qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne
+l'effleura même pas. Cette fleur de timidité n'eût pas compris la
+timidité en ce moment.
+
+Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses lèvres, ce cri de
+sincérité superbe était l'expression la plus complète, la plus absolue,
+de ce qu'elle pensait.
+
+Si le chevalier mourait, elle mourrait.
+
+C'était simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien autour de cela: pas
+de réflexion, pas de contestation possible. Était-ce de l'amour? Elle ne
+savait pas. Elle ne savait qu'une chose:
+
+C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du chevalier; c'est
+que son âme s'incorporait à l'âme de cet homme.
+
+Et maintenant, s'il partait, elle partait.
+
+S'il mourait, elle mourait.
+
+Plus rien au monde ne pouvait les séparer.
+
+--Voulez-vous donc que je meure? dit Loïse.
+
+En même temps, ses yeux bleus, limpides comme l'azur du ciel, se
+fixèrent sur les yeux du chevalier de Pardaillan.
+
+Il chancela.
+
+Il oublia que le maréchal la destinait à ce comte de Margency, à cet
+inconnu qui allait la lui prendre, et, extasié, bouleversé par un
+étonnement infini, murmura:
+
+«Je rêve.»
+
+Lentement, elle baissa les yeux; une pâleur de lis s'étendit sur son
+visage, et elle dit:
+
+--Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime...
+
+Ils étaient tout près l'un de l'autre. Et pourtant, ils ne se touchaient
+pas. Le jeune homme éprouvait cette sensation très nette que l'ange
+s'évanouirait si seulement il lui prenait les mains.
+
+Alors, avec cet accent de simplicité qui est la plus souveraine
+expression du pathétique, il murmura:
+
+--Loïse, je vis puisque vous m'aimez... Être aimé de vous, cela me
+semblait une hérésie... Que votre regard se fût abaissé sur moi, c'était
+une folie... et pourtant, cela est. Loïse, je ne sais si je suis heureux
+ou malheureux, je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, la
+plénitude de la vie, Loïse, vous me l'avez versée...
+
+--Je vous aime...
+
+--Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait que j'étais venu
+dans ce monde pour vous, pour vous seule!
+
+Il se tut subitement.
+
+Il était comme dans une épouvante et dans une extase.
+
+Et tous les deux comprirent que toute parole eût été vaine.
+
+Lentement, les yeux rivés aux yeux du chevalier, Loïse recula jusqu'à la
+porte, s'éloigna, s'évapora pour ainsi dire, et lui demeura longtemps à
+la même place, comme foudroyé.
+
+Alors, la réaction se fit dans cette nature si froide en apparence, et
+si réellement violente.
+
+Une joie inouïe, une joie terrible le souleva, le transporta.
+
+Par la baie de la fenêtre, son regard étincelant rayonna sur Paris.
+
+Et sa pensée cria, tandis que ses lèvres serrées ne laissaient échapper
+aucun son:
+
+«Maintenant, je suis le maître du monde! Roi Charles, Montmorency,
+Damville, puissances et gloires, ma gloire et ma puissance vous égalent!
+O Loïse! Loïse!...»
+
+Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hôtel de Montmorency. Il
+retrouva son fils armé en guerre, en conciliabule avec le maréchal
+de Montmorency. Dans la cour de l'hôtel attendait un de ces lourds
+carrosses qu'on pouvait entièrement fermer, au moyen de mantelets.
+
+Le vieux routier examina curieusement le chevalier qui parut calme et
+froid, comme à son habitude.
+
+«Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passé. Heureusement que j'apporte
+les bonnes paroles de cette chère Huguette!»
+
+Et, tirant son fils à part, il lui annonça qu'une vingtaine de truands
+se trouvaient aux abords de l'hôtel, prêts à escorter le maréchal, sans
+même qu'il s'en doutât.
+
+Le signal du départ fut alors donné par le maréchal. On devait, pour
+dépister les curieux ou les sbires, sortir par la porte Saint-Antoine,
+puis faire un crochet à gauche, pour rejoindre la route de Montmorency.
+
+Loïse et sa mère prirent place dans le carrosse, qui fut soigneusement
+fermé.
+
+Le maréchal se plaça à la portière de droite; le chevalier à celle de
+gauche; le vieux Pardaillan prit la tête; derrière, venaient douze
+cavaliers de la maison du maréchal.
+
+Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil formidable,
+n'étaient alors nullement rares; nul ne fit donc attention à celle-ci,
+et la voiture arriva vers sept heures à la porte Saint-Antoine.
+
+--On ne passe pas! dit à ce moment une voix...
+
+Et l'officier qui commandait le poste s'avança.
+
+--Qu'est-ce? demanda le maréchal en pâlissant.
+
+L'officier le reconnut à l'instant, et, le saluant:
+
+--Monseigneur, à mon grand regret, je suis obligé de vous empêcher de
+passer.
+
+--Mais, monsieur, la porte est encore ouverte à cette heure!
+
+--Pardon, monseigneur, elle est fermée; voyez, le pont est levé.
+
+Le maréchal se pencha, regarda sous la voûte et vit, en effet, que le
+pont était levé!
+
+--Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans doute...
+
+--Toutes les portes de Paris sont fermées, monseigneur.
+
+--Et à quelle heure seront-elles ouvertes demain?
+
+--Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; ni demain, ni les
+autres jours...
+
+--Mais, s'écria le maréchal avec plus d'inquiétude encore que de colère,
+c'est une tyrannie cela!
+
+--Ordre du roi, monseigneur!...
+
+--Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y entrer?...
+
+--Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et d'en sortir. On
+n'empêche personne d'entrer. Et, quant à sortir, il n'y a qu'à se
+procurer un laissez-passer de M. le grand prévôt. Il demeure à deux pas
+de la Bastille. Et, si monseigneur le désire...
+
+--Inutile, dit le maréchal.
+
+Et il donna l'ordre du retour.
+
+«Ordre du roi! murmura-t-il. Très bien. Mais qui cet ordre vise-t-il?
+Moi? Quelle apparence y a-t-il?...»
+
+Tout aussitôt, il songea à ces nombreux huguenots venus à Paris, avec
+Jeanne d'Albret, le roi Henri de Navarre et l'amiral Coligny.
+
+François de Montmorency demeura persuadé qu'il s'agissait d'une mesure
+de police prise sans autre intention contre les huguenots.
+
+Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hôtel de Montmorency.
+Le vieux Pardaillan, lui, avais mis pied à terre et donné son cheval à
+conduire en main, à l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir
+le coeur net, et son intention était d'interroger l'officier.
+
+Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ du maréchal, et
+il réfléchissait à la fable qu'il inventerait pour forcer l'officier à
+parler, lorsqu'il vit l'un des soldats du poste s'éloigner de la porte
+en prenant la rue Saint-Antoine.
+
+Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui serait plus facile
+de tirer quelque chose de ce soldat. Il l'aborda donc et se mit à
+marcher de conserve avec lui.
+
+--Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matière. Une bouteille de vin
+frais serait la bienvenue?
+
+--La bienvenue, mon gentilhomme.
+
+--Voulez-vous en boire une avec moi, à la santé du roi?
+
+--Je veux bien, par ma foi.
+
+--Entrons donc dans ce bouchon...
+
+--Pas maintenant.
+
+--Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant que nous avons soif?
+
+--Parce que j'ai une commission à faire.
+
+--Où cela?
+
+Du coup, le soldat commença à regarder de travers l'acharné
+questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan s'accrocha à un
+papier que le soldat avait placé dans son justaucorps et dont un bout
+dépassait.
+
+--Ah ça, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut bien vous faire?
+reprit le soldat.
+
+--Rien du tout. Mais, si votre commission vous mène trop loin, vous
+comprenez...
+
+--C'est juste. Eh bien, je vais au Temple.
+
+Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques pas en ruminant
+une idée qui venait de lui traverser la cervelle.
+
+--Camarade, dit-il tout à coup, voulez-vous que je vous dise?... Vous
+portez une lettre à l'hôtel de Mesmes.
+
+--Comment le savez-vous? s'écria le soldat stupéfait.
+
+--Tenez, voici la lettre qui dépasse et sort de votre justaucorps; elle
+va tomber, prenez garde.
+
+En même temps, Pardaillan saisit entre le pouce et l'index le bout
+du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta un coup d'oeil sur la
+suscription. Elle était ainsi libellée:
+
+A monsieur le maréchal de Damville, en son hôtel.
+
+Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se trouvaient dans
+la rue Saint-Antoine, pleine de passants. A vingt pas, arrivait une
+patrouille du guet à cheval. Il n'y avait pas moyen de se sauver en
+emportant la lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu
+remarquer qu'elle était assez mal cachetée, comme par une personne qui
+eût été très pressée.
+
+Ils se remirent en marche. Pardaillan résolu à ne plus lâcher son homme
+d'une semelle, le soldat devenu très méfiant.
+
+--Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout à coup ce dernier, cette
+lettre doit arriver le plus tôt possible.
+
+Là-dessus, le soldat prit le pas de course.
+
+Mais il avait affaire à plus entêté que lui: Pardaillan se mit aussi à
+courir.
+
+--Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres?
+
+--Non! fit le soldat, en précipitant sa course.
+
+--Cinq cents! reprit Pardaillan.
+
+--Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle!
+
+--Mille!...
+
+Le soldat s'arrêta court et devint cramoisi.
+
+--Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante.
+
+--Vous donner mille livres en or, si vous me laissez lire la lettre que
+vous portez.
+
+--Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc!
+
+--Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez?
+
+En ce cas, je vous offre deux mille livres.»
+
+Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement:
+
+--Nous entrons au premier cabaret et, tandis que vous videz une bonne
+bouteille, je décacheté la lettre, je la lis, puis je remets le cachet
+en place. Personne ne saura.
+
+--Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon officier m'a dit que je
+serais pendu si la lettre s'égarit!...
+
+--Imbécile! Qui te parle de l'égarer?... Trois mille livres! dit
+Pardaillan.
+
+Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraîna au fond d'un cabaret
+voisin. Le soldat suait à grosses gouttes.
+
+Il pâlissait, il rougissait.
+
+--Est-ce bien vrai?» murmura-t-il quand ils furent installés devant une
+bouteille.
+
+Pardaillan vida sa ceinture et dit:
+
+--Compte!
+
+Le soldat, ébloui, étouffa un rugissement. Jamais il n'avait vu tant
+d'or. C'était une fortune qu'il avait là devant lui. Haletant, il remit
+la lettre à Pardaillan et, sans compter, remplit d'or ses poches. Puis,
+comme dans un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut.
+Pardaillan haussa les épaules et, tranquillement, décacheta la lettre
+dont il était dès lors le maître.
+
+Elle contenait ces mots:
+
+«Monseigneur, une voiture de voyage fermée s'est presentée à la porte
+Saint-Antoine, escortée par une douzaine de cavaliers. Le maréchal de
+Montmorency était là. Il a paru très contrarié de ne pouvoir passer. Je
+crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous m'avez signalés. Je
+fais suivre la voiture qui, je suppose, regagne l'hôtel de Montmorency.
+J'ose espérer, monseigneur, que vous brûlerez ce billet aussitôt reçu et
+que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet avis.»
+
+«Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que signifie l'ordre du
+roi de faire fermer toutes les portes de Paris!...»
+
+Là-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner l'hôtel de
+Montmorency.
+
+Dans cette soirée, le maréchal de Damville reçut autant de billets qu'il
+y avait de portes à Paris. Tous contenaient la même indication en peu de
+mots: «Rien de nouveau» ou bien: «Le maréchal ne s'est pas présenté pour
+sortir», ou bien encore: «Les personnes signalées ne sont pas venues.»
+
+Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun rapport.
+
+Ainsi, le maréchal de Montmorency, Loïse, Jeanne de Piennes et les deux
+Pardaillan étaient prisonniers dans Paris! Damville qui, en attendant
+de pouvoir assassiner Charles IX, usait et abusait du crédit dont il
+jouissait auprès du jeune roi, Damville avait obtenu pour une durée de
+trois mois la charge d'inspecter les portes de Paris. Il n'avait pas eu
+de peine à démontrer que, dans les circonstances présentes, il fallait
+exercer une étroite surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris.
+
+Et le roi lui avait confié le redoutable emploi qui le faisait quelque
+chose comme gouverneur militaire de Paris.
+
+A l'hôtel de Montmorency, l'existence s'écoulait sans incident. Il avait
+été convenu qu'on resterait enfermé sans vaine tentative. Les portes
+de Paris ne pouvaient demeurer longtemps fermées et, à la première
+occasion, le départ se ferait tout naturellement.
+
+Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi.
+
+Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque tous les
+jours pour aller aux nouvelles et en prenant toutes les précautions
+nécessaires pour ne pas être reconnus.
+
+Un soir, le routier, qui était sorti seul, rentrait à l'hôtel
+lorsque, dans la loge du suisse, il aperçut quelqu'un qu'il reconnut
+immédiatement: c'était Gillot, le digne neveu de l'intendant de
+Damville.
+
+--Que viens-tu faire ici? gronda-t-il.
+
+--Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement...
+
+--Tu viens m'espionner, misérable!...
+
+--Ecoutez-moi, de grâce! balbutia Gillot.
+
+--Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles.
+
+Gillot se redressa et, très digne, prononça:
+
+--Je vous en défie bien, par exemple!
+
+En même temps, il retira un bonnet qui couvrait sa tête jusqu'à la
+nuque, et Pardaillan demeura stupéfait:
+
+Gillot n'avait plus d'oreilles!...
+
+--Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me couper ce que je
+n'ai plus.
+
+--Mais qui t'a ainsi arrangé?
+
+--Mon oncle lui-même! Oui, monsieur!... Lorsque Mgr de Damville a su que
+j'avais trahi son secret parce que j'avais peur que vous me coupassiez
+les oreilles, il a dit à mon oncle: «C'est bon! Coupez-les-lui!...»
+Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable d'un tel crime, a
+exécuté la cruelle sentence, et, tout évanoui que j'étais, m'a ensuite
+fait porter hors de l'hôtel. Une femme m'a relevé, m'a soigné, a guéri
+les deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me venger, je viens
+me mettre à votre disposition.»
+
+--Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan.
+
+--Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
+Je vous aiderai peut-être mieux que vous ne croyez. Et, contre mes
+services, je ne vous demande qu'une chose.
+
+--Laquelle? Voyons.
+
+--C'est de m'aider à votre tour à me venger de Mgr de Damville qui a
+donné l'ordre de me couper les oreilles, et de mon oncle qui a exécuté
+cet ordre.»
+
+«Voilà un animal qui me paraît animé d'excellentes intentions et qui
+pourra nous être utile», songea Pardaillan qui ajouta:
+
+--Eh bien, c'est dit; je te prends à mon service.
+
+Gillot eut dans les yeux un éclair de joie qui eût inquiété Pardaillan
+s'il l'eût surpris. Mais, faisant signe à Gillot de le suivre, le vieux
+routier s'enfonçait déjà dans l'hôtel.
+
+Gillot le suivit en murmurant entre ses dents:
+
+«J'espère que mon oncle Gilles sera content de moi!»
+
+
+
+V
+
+L'ORAGE GRONDE
+
+Une vingtaine de jours après l'entrée du roi dans Paris eurent lieu les
+fiançailles d'Henri de Béarn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A
+cette occasion, une fête fut donnée au Louvre, fête somptueuse et telle
+qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scènes auxquelles
+se complurent François Ier et Henri II.
+
+Cette mémorable, fastueuse et terrible soirée, il faut que nous la
+suivions pour ainsi dire heure par heure.
+
+Le Louvre flamboyait de lumières, un immense bruissement de rires
+s'élevait de cette fournaise, et chacune des salles où se déployaient
+ces magnificences contenait un drame...
+
+Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers
+de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour
+du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant
+rocher. Cette foule n'était pas seulement attirée par la curiosité.
+Malgré les édits criés à diverses reprises, la plupart des bourgeois
+étaient armés de pertuisanes et avaient endossé la cuirasse.
+
+Au début de cette soirée, et comme la nuit s'étendait sur Paris,
+Catherine de Médicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une
+pièce dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche.
+
+Habillé de noir comme à son habitude, plus pâle que jamais, ses maigres
+mains d'ivoire incrustées sur la balustrade de fer, Charles IX regardait
+au loin une grande lueur rouge. Et, près de lui, d'un pas en arrière,
+Catherine souriait, de son rire énigmatique et cruel, sphinx formidable.
+
+--Pourquoi m'avez-vous amené là, madame? demanda le roi.
+
+--Pour vous montrer ce feu, sire.
+
+--Un feu de joie? Mes bons Parisiens se réjouissent.
+
+--Non, sire. Les Parisiens brûlent une maison où l'on a surpris
+une réunion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui
+s'allume... là, sur votre gauche!
+
+Une bouffée de sang monta aux joues blêmes de Charles IX.
+
+--Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idée ne leur vienne pas de
+brûler le Louvre!
+
+--Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les
+incendiaires.
+
+Et, se retournant, le roi cria:
+
+--Holà, Cosseins!
+
+--Êtes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son
+fils. Voulez-vous donc provoquer des émotions et des émeutes dans Paris?
+
+--Que dites-vous là, madame? fit Charles en frissonnant.
+
+--La vérité!... Vous avez rêvé la fusion des catholiques et des
+huguenots. Dieu sait si j'en ai gémi moi-même, car je voyais l'abîme où
+vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menaçants qui vous entourent
+depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Béarn, Condé et Coligny sont ici!
+Aveugle!
+
+Au loin, l'incendie montait et s'étendait, vaste nappe de flammes rouges
+qui ondulait dans la nuit.
+
+--Voilà la réponse des Parisiens aux fiançailles de ce soir! reprit
+Catherine.
+
+Les yeux exorbités, les mâchoires serrées, Charles IX regardait. Par
+moment, un frisson le secouait.
+
+--Charles, continua la reine, écoutez-moi. Vous savez avec quelle joie
+j'ai poussé à la paix; vous savez que moi-même je me suis humiliée
+devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai été jusqu'à
+imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Béarn. C'est que,
+moi aussi, j'étais aveugle! Je croyais alors que la paix était possible
+entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots?
+Délire! Rêve insensé! Il faut que l'hérésie ou l'Eglise triomphe ou
+meure!
+
+--Madame!... Vous m'épouvantez!... Il est impossible que les choses en
+soient là parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait!
+
+--Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de
+tous les États apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il
+prépare une armée pour rétablir le règne de Dieu compromis par notre
+faiblesse.
+
+--Je ferai la guerre à l'Espagnol!
+
+--Insensé! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que
+nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blâment, tous
+nous menacent!
+
+--Je tiendrai tête à l'Europe s'il le faut!...
+
+--Tiendrez-vous tête au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous
+relèverez-vous de l'excommunication dont il vous menace?
+
+--Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de
+France!...
+
+Et, cramponné à la balustrade, Charles se raidit davantage.
+
+--Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai décidé la
+paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre à
+l'Espagne, à l'Empire, au pape lui-même, je ferai la guerre!
+
+--Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale.
+
+--Avec mes armées, avec ma noblesse, avec mon peuple!...
+
+--Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut!
+
+En même temps la reine saisit la main de son fils avec un geste
+d'irrésistible autorité et, l''entraînant, elle lui fit traverser
+plusieurs pièces.
+
+Catherine s'arrêta dans une grande salle qui donnait sur le côté du
+Louvre opposé à la Seine.
+
+--Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous?
+Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un
+Montmorency qui s'enferme dans son hôtel pour y donner refuge aux
+rebelles?
+
+--Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous?
+
+--De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insultés, vous
+et moi!
+
+--Et vous dites que Montmorency leur donne asile?
+
+--Oui, sire. Et toute votre noblesse en est à ce point de révolte
+ouverte... Quant au peuple, écoutez...
+
+Catherine entraîna le roi dans l'embrasure d'une fenêtre ouverte, et
+Charles, se penchant, vit, au-delà des fossés, du Louvre, la foule
+énorme qui se pressait et hurlait:
+
+«Vive la messe! Mort aux huguenots!...»
+
+Mais ces cris eux-mêmes étaient dominés et couverts par une clameur plus
+forte, plus volontaire, comme organisée:
+
+«Vive Guise! Vive notre capitaine général!...»
+
+Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant
+vers la reine mère:
+
+--Que signifie?... Qui est capitaine général?
+
+--Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise!
+
+--Et de quoi est-il capitaine général?
+
+--Des troupes catholiques, sire!
+
+--Or ça, madame, perdons-nous le sens?... Où donc sont ces troupes
+catholiques? Et qui les a instituées?...
+
+--Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui
+ne veulent pas que l'hérétique soit traité sur le même pied que le
+loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la
+pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour
+sauver la vieille religion qui, elle, a sauvé le monde... Et c'est cela
+qui fait une armée, sire!
+
+Charles IX referma violemment la fenêtre et se mit à arpenter la salle
+d'un pas agité.
+
+--Que faire? Que faire? balbutiait-il.
+
+--Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils aîné de l'Eglise!
+
+--Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand
+je l'appelle mon père! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et
+qui m'assure de toute son amitié... Faites tout ce que vous voudrez! Je
+ne veux pas m'en mêler.»
+
+Tout Charles IX était dans ce mot.
+
+Catherine réprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha
+rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et,
+d'une voix sourde, elle murmura:
+
+--Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu
+pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amitié
+d'Henri de Béarn! Sais-tu où se trouvait Henri lorsque tu le croyais au
+camp de La Rochelle, avant ton départ pour Blois! Interroge là-dessus
+ton grand prévôt...
+
+--Parlez, madame!...
+
+--Eh bien, il était à Paris avec Condé, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu
+ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta
+couronne!»
+
+Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards...
+
+Se penchant à l'oreille de son fils, la reine ajouta:
+
+--Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damnés
+huguenots que vous savez l'horrible vérité! Dissimulez, sire, ou nous
+sommes tous perdus!...»
+
+Alors elle s'éloigna, descendit un escalier dérobé et parvint à son
+oratoire.
+
+--Paola! appela-t-elle.
+
+Sa suivante florentine apparut.
+
+--Sont-ils là? demanda la reine.
+
+--Oui, Majesté. Lui, ici... et l'autre, là!
+
+--Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui!
+
+La suivante sortit et reparut quelques instants après, suivie d'un homme
+qui s'inclina jusqu'à terre.
+
+--Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux
+sourire. Je vois que vous êtes toujours de nos amis, toujours empressé
+lorsque nous avons besoin d'un homme brave, énergique et dévoué.
+
+--Votre Majesté me comble, dit Maurevert en se redressant.
+
+--Pas du tout. J'aime à rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre
+couronne! Bien peu solide sur la tête de mon fils!...
+
+«Diable! songea Maurevert en pâlissant, aurait-elle vent de quelque
+chose?»
+
+Et, tout haut, il dit:
+
+--S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre
+Majesté n'a qu'à parler: je suis tout prêt... à tout!
+
+Au fond, Maurevert tremblait.
+
+Il avait jeté autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il
+était bien seul avec la reine.
+
+Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il
+paraissait une trentaine d'années; svelte, mince, les cheveux et la
+barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets
+d'acier, la figure régulière, la tournure élégante, il avait la démarche
+souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte
+de beauté. Rompu à tous les exercices vigoureux, il passait pour très
+dangereux l'épée à la main et, en outre, avait une réputation établie de
+tireur infaillible à l'arquebuse et au pistolet.
+
+Il n'avait pas de situation fixe à la cour. On ignorait d'où il venait
+et quelle était sa famille. Mais il avait été d'abord très protégé par
+le duc d'Anjou, frère du roi, à qui il avait rendu de ces inavouables
+services qu'un bravo pouvait rendre à un prince. En récompense Henri
+l'avait présenté à la reine Catherine, en lui disant:
+
+--Madame ma mère, M. de Maurevert tuerait son père si je lui en donnais
+l'ordre.
+
+Maurevert, en marge de la cour, méprisé par les uns, redouté par les
+autres, accepté, toléré plutôt, n'aimait et ne haïssait personne; mais
+il était capable de tuer froidement quiconque le gênait.
+
+Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre
+qui lui permît de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui
+acceptaient sa société.
+
+Il trahissait secrètement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout prêt
+à trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frère
+du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-être
+Maurevert eût-il assassiné le roi s'il n'eût craint d'être ensuite
+abandonné par Anjou.
+
+Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la
+couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-être des soupçons
+sur la conspiration de Guise.
+
+«S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arrêter, je
+saute sur elle, je l'étrangle, et je prouve au roi que la reine mère
+voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trône.»
+
+C'est pourquoi il répondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait
+comprendre:
+
+--Je suis prêt... à tout!
+
+--Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les
+circonstances difficiles que nous traversons, j'ai songé à vous. J'ai
+des ennemis, ou plutôt mon fils a beaucoup d'ennemis...
+
+--De quel fils Votre Majesté parle-t-elle en ce moment?
+
+«Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus
+intelligent que je ne le pensais!»
+
+Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant:
+
+--Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi...
+
+--C'est que, comme je suis le plus fidèle serviteur de Mgr Henri, j'ai
+toujours une tendance à m'imaginer que c'est lui le seul fils de la
+reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi!
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime également mes enfants...
+Lorsqu'il plaira à Dieu de rappeler à lui mon pauvre Charles, je serai
+heureuse de savoir qu'Henri possède des serviteurs aussi dévoués que
+vous... Mais, ce dévouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne
+sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps?
+
+--Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre
+à Votre Majesté que j'appartiens corps et âme à Mgr d'Anjou...
+
+Les yeux de la reine étincelèrent de joie. Maurevert surprit cette joie
+et continua:
+
+--Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services,
+je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidèle sujet.
+
+Il y avait une telle différence entre le ton que le bravo employait pour
+parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transportée,
+s'écria:
+
+--Monsieur de Maurevert, vous êtes un honnête homme et, si vous voulez
+m'obéir, je me charge de votre fortune!
+
+Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle dès qu'on la
+flattait dans son amour pour Henri d'Anjou.
+
+Elle reprit après une minute de réflexion:
+
+--Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de
+mon amitié en vous disant quels sont ses ennemis...
+
+--J'écoute Votre Majesté, tout prêt à renfermer dans mon coeur comme au
+fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier.
+
+--Je connais votre discrétion... Mais est-ce bien un secret pour vous?
+Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler?
+
+--Serait-ce de M. le duc de Guise?
+
+--Guise? Oh! non... le duc nous est tout dévoué...
+
+--Alors, Votre Majesté veut parler du maréchal de Damville.
+
+--Damville, à qui nous avons donné le gouvernement de la Guyenne, est un
+de nos plus beaux amis...
+
+--Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des
+_Politiques_.
+
+--Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous
+désignez. Mais nous en reparlerons plus tard.
+
+--Alors, reprit Maurevert impénétrable, je ne vois pas...
+
+--Songez que, le roi, c'est le fils aîné de l'Eglise.
+
+--Votre Majesté veut parler des huguenots! s'écria le bravo avec une
+surprise parfaitement jouée. Mais le roi lui-même n'a-t-il pas proclamé
+la grande réconciliation?
+
+--Eh bien, oui! Mais, malgré toutes nos avances, malgré la sincérité
+de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah!
+Maurevert, je tremble pour mon fils!
+
+--Pourquoi Votre Majesté ne fait-elle pas arrêter l'amiral?
+
+--Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arrêter l'amiral! Qui donc
+oserait maintenant se charger d'une telle besogne?...
+
+--Moi, fit Maurevert.
+
+--Vous!...
+
+--Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, dès ce soir, en
+pleine fête, j'arrête Coligny.
+
+--Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine
+bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma
+prière! Une bonne fièvre quartaine nous délivrerait de Coligny, et il
+n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Hélas! nous en serons
+réduits à subir la loi des hérétiques et à entendre la messe en
+français! car, d'espérer que le Ciel enverra à l'amiral la fièvre qui
+nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de
+Maurevert, d'espérer cela, il n'y faut pas songer...
+
+La reine s'arrêta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des
+ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps.
+
+--Un accident! fit-il.
+
+--Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tête de
+l'amiral?
+
+--Hum! Il faudrait que cette tuile fût douée d'un dévouement...
+
+--Qui coûterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans crainte, mon cher
+monsieur de Maurevert. Que faudrait-il pour donner de l'intelligence et
+du dévouement à cette tuile?
+
+--Je l'ignore, madame. Mais, à défaut de cette tuile, je connais
+quelque part une bonne arquebuse...
+
+--Mais c'est tout ce qu'il faut!
+
+--En ce cas, que Votre Majesté cesse de craindre. Je n'ai qu'un mot à
+dire à un ami qui se chargerait...
+
+--Voyons. Comment s'y prendrait cet ami?
+
+--Mais de la façon la plus simple et la moins scandaleuse... Il
+attendrait au détour de quelque rue M. l'amiral qui tous les jours
+quitte le Louvre à la même heure et suit le même chemin pour se rendre
+à son hôtel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... Votre Majesté
+connaît-elle le révérend Villemur?
+
+--Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois?
+
+--C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des amis les
+plus zélés de l'Eglise, demeure justement dans le cloître
+Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral traverse tous les jours
+pour gagner la rue de Béthisy. Il loge dans une fort belle maison, cet
+excellent Villemur. Et il se trouve que les fenêtres de son logis sont
+grillées au rez-de-chaussée d'un assez-fort treillis, en sorte que, de
+la rue, il est impossible de voir ce qui se passe à l'intérieur de la
+maison.
+
+--Très bien! Très bien...
+
+--Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalité au chanoine, et
+qu'il se place près de la fenêtre, son arquebuse à la main. Il joue avec
+cette arquebuse. Tout à coup la balle part et va frapper M. l'amiral qui
+passe juste à ce moment. Je crois bien, madame, que ceci vaut la tuile
+ou la fièvre.
+
+--Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami serait royalement
+récompensé.
+
+--S'il s'agissait de moi, je répondrais que ma plus belle récompense
+serait la satisfaction d'avoir servi ma reine.
+
+--Oui, mais tout le monde n'a pas votre désintéressement.
+
+--Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc que l'ami dont je vous
+parle et qui est d'une adresse extraordinaire à l'arquebuse pourrait
+bien se montrer maladroit si je n'étais là pour assurer un paiement
+raisonnable. Mais que Votre Majesté ne s'en inquiète pas: je possède une
+cinquantaine de mille livres, et avec cette faible somme...
+
+Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant aussitôt elle attira à
+elle une feuille de papier et y traça quelques mots.
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai pas un tel
+sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. Quant à votre ami, voici
+pour lui un bon de vingt-cinq mille livres sur le trésor.
+
+Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche.
+
+--Le reste... après l'accident, dit Catherine. Vous voyez que je ne
+marchande pas quand il s'agit de récompenser vos amis, mais j'espère
+qu'il m'en sera tenu compte... Prévenez aussi votre ami que j'aurai
+besoin de lui...
+
+--Contre qui, madame?...
+
+--Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus là ni du roi ni de
+l'Eglise. Il s'agit...»
+
+Catherine, se déchargeant de cette souriante simplicité dont elle
+s'était couverte pour parler des affaires de l'État, laissa la haine
+éclater sur son visage.
+
+--Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui m'ont mortellement
+offensée. Sans eux, ou du moins sans l'un d'eux, nous n'en serions pas
+où nous sommes. Il n'y aurait plus d'armée huguenote. Il n'y aurait
+pas de fiançailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant Jeanne
+d'Albret, il nous a menacés, mes fils et moi, d'une ruine que toutes
+mes ressources pourront à peine conjurer. Mais ce n'est pas tout.
+Ce misérable se mêle de protéger quelqu'un qui est, dans ma vie, un
+obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois il m'a bafouée. Lui
+et son père, je les hais, Maurevert, et je vous donne, en vous révélant
+cette haine, la plus grande preuve d'estime que j'aie jamais donnée à
+per sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous crée comte...»
+
+Maurevert tressaillit.
+
+--Je vous trouverai un comté à votre taille. Et en attendant, pour
+chacune de ces têtes, il y a cent mille livres.
+
+--Ce sont donc de bien puissants personnages, madame?
+
+--Ce sont deux misérables aventuriers. Mais, prenez-y garde, ces deux
+hommes sont de fer. On croit les avoir tués: ils reparaissent. On les
+brûle dans une maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y
+étiez, Maurevert! Vous y étiez à l'incendie du cabaret, vous étiez
+au siège de la rue Montmartre, vous étiez ici même lorsque j'ai été
+insultée, bafouée.
+
+--Vous parlez des Pardaillan, madame!
+
+--Vous les avez nommés! Ils sont maintenant...
+
+--A l'hôtel de Montmorency, je le sais madame. Eh bien, madame, je vais
+vous étonner: pour la vie de ces deux hommes, je ne veux ni de votre
+comté, ni de vos deux cent mille livres... et je donnerais moi-même
+jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour les tenir un jour à ma merci
+et les étrangler de mes mains...
+
+--Ah! ah! fit lentement Catherine, il paraît que vous leur en voulez
+fort, mon bon Maurevert.
+
+Maurevert posa son doigt sur sa joue droite.
+
+Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, livide, sous les
+couches de pâte.
+
+--Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible tranquillité.
+Vous en serez marqué toute la vie.
+
+Maurevert grinça des dents. Mais, se remettant presque aussitôt, il
+s'inclina:
+
+--La reine me donne-t-elle congé?
+
+--Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien servie, vous pourrez
+demander ce que vous voudrez sans craindre de trop demander.
+
+Maurevert s'éloigna.
+
+«Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. Voyons maintenant où en
+est notre bonne Jeanne d'Albret.»
+
+Elle s'assit dans un vaste fauteuil.
+
+Peu à peu les traits convulsés de Catherine se détendirent. Une
+expression de mélancolie rêveuse remplaça l'expression de haine. Elle
+saisit un petit miroir pour s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle
+voulait qu'elle fût, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose
+affaissée, ramena sur ses épaules le voile noir qui couvrait sa tête et
+s'en fit ainsi une sorte de cadre qui seyait merveilleusement à cette
+attitude et à cette mélancolie.
+
+Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un signe. Paola
+pénétra dans une pièce voisine, et, de même qu'elle avait introduit
+Maurevert, elle introduisit cette fois un nouveau personnage, et
+s'éclipsa sans bruit.
+
+Quant à Maurevert il avait regagné les immenses salles où évoluaient dix
+mille invités. Sans que la fête battît encore son plein, il commençait
+déjà à régner dans cette foule ce laisser-aller qui dénote que la
+froideur première est passée.
+
+Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant quelqu'un.
+
+Il aperçut enfin un groupe nombreux de seigneurs qui paraissaient faire
+leur cour à un personnage qui, d'après l'attitude et le nombre des
+courtisans, ne pouvait être que le roi lui-même.
+
+Ce n'était pas le roi, c'était Henri, duc de Guise.
+
+Il portait avec une grâce hautaine un costume qui était une merveille de
+magnificence et de bon goût: la garde de son épée de parade étincelait
+de diamants; chacun des rubans de son pourpoint était fixé par une
+grosse perle; une agrafe de rubis et d'émeraudes supportait les plumes
+blanches de sa toque.
+
+Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, resplendissant de
+jeunesse, réellement magnifique, pouvait en cette soirée passer pour le
+cavalier le plus accompli de la cour de France. Il riait avec les siens
+des huguenots qui passaient en leurs costumes plus sévères.
+
+Tout à coup, l'idée d'une excellente farce traversa sans doute son
+esprit. Car il se mit à rire plus nerveusement que jamais: Téligny,
+gendre de l'amiral, venait d'apparaître, donnant la main à sa femme,
+Louise de Coligny, alors dans tout l'éclat de sa beauté.
+
+Guise la vit de loin. Il étouffa un soupir et pâlit légèrement. Puis,
+éclatant de rire, comme nous avons dit, il s'écria:
+
+--Messieurs, une jolie comédie!... Approchez-vous, je vais vous
+expliquer cela.
+
+Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, quelqu'un toucha
+Henri de Guise au bras. Le duc se retourna et vit Maurevert.
+
+--Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens à l'instant, et nous
+allons combiner ensemble une petite mascarade dont il sera parié!
+
+Là-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, et se réfugia
+dans l'embrasure d'une large fenêtre.
+
+--Eh bien, fit-il, que voulait-elle?
+
+--Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert.
+
+Le duc tressaillit et murmura sourdement:
+
+--Elle cherche à nous devancer... Mais n'importe! Autant commencer par
+l'amiral! Ah Coligny! Coligny! Tu pleureras des larmes de sang pour
+m'avoir fait pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis?
+
+--De tirer sur l'amiral.
+
+--Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le bon moment. Tu
+comprends... Ne tire pas sans mon ordre.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et puis... le jour où tu tireras... tu t'arrangeras pour blesser
+grièvement le bonhomme, tu entends... mais non pour le tuer sur le coup.
+
+Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il commença à expliquer
+son idée, qui devait être des plus bouffonnes à en juger par les rires
+et les bravos qui l'accueillaient.
+
+Quant à Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna lentement les
+portes des salons, puis sortit du Louvre et disparut dans les rues
+noires.
+
+
+
+VI
+
+L'ORAGE GRONDE (suite)
+
+«Le bravo d'abords et lui ensuite!» avait dit la reine Catherine à sa
+suivante Paola.
+
+Nous venons d'assister à l'entretien qu'elle avait eu avec Maurevert. La
+suivante florentine introduisit alors le personnage que la reine avait
+simplement appelé «lui».
+
+Ce nouveau personnage, ayant salué la reine, se tint immobile devant
+elle dans une attitude de raideur où il y avait autre chose que de la
+fierté. Il était très pâle. Ses yeux ardents éclairaient cette pâleur
+d'un feu étrange.
+
+Cet homme, c'était le comte de Marillac.
+
+--Vous êtes fidèle au rendez-vous, dit enfin Catherine; merci, comte.
+
+--C'est bien plutôt à moi de remercier Votre Majesté de l'intérêt
+qu'elle daigne me témoigner, de la promesse qu'elle a bien voulu me
+faire...
+
+La reine fit un signe de tête où il y avait de la lassitude, de la
+mélancolie, des sentiments réprimés, quelque chose comme une
+affection profonde qui n'ose éclater. Sa voix avait pris une douceur
+extraordinaire.
+
+--Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restée si jeune et si pure,
+il faut avant tout que je vous supplie de ne pas vous étonner de cet
+intérêt que vous avez pu remarquer...
+
+--Madame, s'écria Marillac remué jusqu'aux entrailles, est-ce bien la
+reine qui me parle ainsi?
+
+Et, en cette minute, il eut l'impression émouvante que Catherine allait
+lui répondre:
+
+«Non pas la reine... mais vôtre mère!...»
+
+Cette réponse ne vint pas.
+
+--Comte, dit-elle, vous êtes l'homme le plus généreux que j'aie
+rencontré... C'est à cette générosité que je fais appel pour vous prier
+de ne pas m'interroger au sujet de cet intérêt... de cette affection que
+je vous porte.
+
+--S'il y a un secret dans la pensée de Votre Majesté, et que ce secret
+soit surpris par moi, puisse-je être foudroyé par le feu du ciel avant
+que de mon coeur il soit monté à ma langue!
+
+--Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez... ce secret, je
+vous jure de vous le divulguer un jour... bientôt...
+
+Le jeune homme laissa échapper un faible cri.
+
+--Bientôt, reprit la reine avec un admirable désordre dans la voix, vous
+saurez pourquoi je m'intéresse tant à vous, pourquoi j'ai dû, dans notre
+dernière entrevue, feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous
+offrais une royauté... pourquoi j'ai sondé votre chagrin... et pourquoi
+enfin je veux vous voir heureux!...
+
+--Madame! madame! cria Marillac, comme il eût crié: Ma mère!...
+
+Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un mot définitif fût
+prononcé. Elle dit en souriant:
+
+--Que fîtes-vous de ce coffret d'or que vous voulûtes bien accepter?...
+
+Marillac répondit par un sourire au sourire de la reine.
+
+--Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde précieusement comme une
+relique, madame, puisqu'il me vient de vous!
+
+Un nuage passa sur le front de Catherine.
+
+--Vous le gardez... chez vous?
+
+--Votre Majesté sait que j'habite l'hôtel de la reine de Navarre,
+puisque je suis un de ses gentilshommes... Le coffret est un bijou de
+femme.
+
+--C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le même sourire. Je m'en
+servais pour renfermer tantôt mes gants, tantôt mes écharpes. Il me fut
+jadis donné par le bon roi François Ier, lorsque j'arrivai à la cour de
+France...
+
+--Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte. Car Sa Majesté ma
+reine s'en sert pour mettre ses gants.
+
+--Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eût paru un merveilleux
+chef-d'oeuvre de ruse à quiconque eût pu voir la joie sauvage qui éclata
+soudain dans ce coeur.
+
+--Oui, reprit le comte avec une gravité soudaine, j'aime la reine de
+Navarre... pardonnez-moi, madame, j'allais dire: comme si elle était
+ma mère... Alors, je l'ai priée de me garder cette relique.... ce
+coffret... jusqu'au jour...
+
+--Vous avez bien fait, mon enfant!
+
+Le comte chancela, ébloui par ce mot qu'il entendait pour la première
+fois dans la bouche de Catherine.
+
+--Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement.
+
+--Jusqu'au jour où je saurai enfin la vérité sur celle que vous savez,
+dit le comte en retombant dans ce même désespoir qui paraissait
+l'accabler. Et ceci m'amène à vous rappeler que Votre Majesté, dans
+cette entrevue même où elle me donna ce magnifique coffret, daigna me
+promettre...
+
+--Je vais tenir ma promesse, mon cher comte...
+
+Mais n'êtes-vous pas curieux de savoir comment j'ai connu votre passion
+pour Alice de Lux?...
+
+--Je vis dans une telle inquiétude, madame, que rien ne me touche ni
+m'étonne... J'ai simplement supposé que Votre Majesté avait daigné
+s'informer de moi...
+
+--C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que le génie et
+l'intrigue qu'il m'a fallu déployer pour vous suivre pas à pas, savoir
+ce que vous pensiez, vous protéger au besoin...
+
+Le comte, à ces mots, eut encore un de ces mouvements impulsifs comme
+Catherine en avait provoqué deux ou trois depuis le début de cet
+entretien. Mais, cette fois encore, elle s'arrêta, en se reprenant pour
+ainsi dire à l'instant précis où elle paraissait vouloir s'abandonner à
+l'émotion.
+
+--Je vous ai surveillé, reprit-elle avec un sourire. J'ai d'abord voulu
+voir de près, et Dieu sait ce qu'il m'en a coûté pour demeurer si froide
+devant vous, alors que...
+
+--Achevez, madame, je vous en supplie!
+
+--Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas venue, et vous avez
+juré de ne pas m'arracher mon secret.
+
+Le comte joignit les mains et s'inclina comme devant une sainte.
+
+--Après notre première entrevue, continua la reine, je ne tardai pas à
+connaître votre amour pour Alice de Lux. Un soir, comte, vous vous êtes
+arrêté près de mon nouvel hôtel, au pied même de la tour. La reine
+de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez Alice. Et vous, vous
+attendîtes... Alors, je voulus savoir ce qui vous tourmentait... Je
+connaissais Alice... je l'avais quelque peu malmenée jadis parce qu'elle
+abandonnait notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait
+toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain matin, je la
+vis donc... et je sus ce qu'il s'était passé entre elle et la bonne
+reine Jeanne...
+
+--C'est ce jour-là, madame, interrompit le comte frémissant, qu'eut lieu
+notre deuxième entrevue... c'est ce jour-là que vous me fîtes venir...
+que vous voulûtes bien me donner ce coffret d'or en signe de votre
+affection... royale... c'est ce jour-là enfin que vous me fîtes une
+promesse...
+
+--Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice de Lux!... Cette
+promesse je vais la tenir... Mais, reprit Catherine, la reine de Navarre
+ne vous a donc rien dit depuis ce jour?
+
+--Rien, madame, rien!... En quittant la maison d'Alice de Lux, elle me
+dit... et toute ma vie j'aurai ces paroles gravées dans ma mémoire: «Mon
+enfant, j'ai longuement interrogé votre fiancée. Dans mon âme, voici ce
+que je pense: je verrai avec effroi que cette demoiselle devienne la
+femme d'un homme que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire des
+miracles... et je crois vraiment que l'amour d'Alice pour vous est de
+ceux qui font des miraclés... Devant cet amour si grand, je vous dis,
+mon enfant: suivez votre destinée».
+
+Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il eût encore répété en
+lui-même ces paroles. Puis il reprit:
+
+--Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot. Elle me pria même
+de ne plus lui parler de ces choses jusqu'au jour où je serais décidé
+à épouser Alice... Que signifie cet effroi qu'elle manifeste à l'idée
+qu'Alice peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passé qu'il ait fallu
+un miracle, un miracle d'amour pour faire oublier à Jeanne d'Albret?...
+Il me semble, à force de creuser ma pensée, que la reine de Navarre a
+surpris un crime chez Alice, et que, par pitié pour moi, peut-être, elle
+ait résolu de taire ce crime...
+
+--Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine.
+
+--Non, madame!... Il me semble maintenant qu'à son premier mot, à son
+premier geste, je découvrirai son crime... et pourtant je ne puis vivre
+sans elle!
+
+--Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant la tête, prenez garde
+de ne pas aller trop loin dans des soupçons que rien ne justifie...
+Écoutez-moi, comte... Il y a dix-huit jours, je vous ai demandé un mois
+pour savoir toute la vérité sur Alice de Lux. Mon enquête a abouti plus
+rapidement que je n'eusse espéré... cette vérité, vous allez la savoir
+selon ma promesse... Alice de Lux est pure, Alice de Lux a mené
+l'existence la plus innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un
+homme tel que vous... mais...»
+
+Ce «mais», le comte de Marillac ne l'entendit pas. A cette certitude
+que lui donnait Catherine de la pureté, de l'innocence d'Alice, le
+malheureux était tombé sur ses genoux, il avait saisi les mains de la
+reine, et ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses lèvres:
+
+«Ma mère!... ma mère!...»
+
+Catherine laissa tomber sur le comte prosterné un regard terrible; puis
+ce regard fit le tour de l'oratoire avec une inexprimable épouvante.
+
+--Êtes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle.
+
+Au même instant, Marillac fut debout...
+
+--Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me donner une émotion bien
+cruelle, pour si douce qu'elle soit... Songez que, si l'on vous avait
+entendu, la mère du roi de France était déshonorée...
+
+--Oh! infâme que je suis!... Pardonnez à mon délire, Majesté...
+
+--Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer non pas même de
+l'affection, mais cette pitié naturelle que tout homme accorde à la
+femme qui a longuement et atrocement souffert, silence! Silence sur tout
+ceci...
+
+--Je le jure, oh! je le jure sur mon âme.
+
+--Pas un mot, pas une allusion à personne au monde!
+
+--A personne, madame, à personne!...
+
+--Pas même à Alice! Pas même à cette reine de bonté qui est votre reine.
+
+--Je le jure!...
+
+--Vous m'avez également juré de tenir secrètes toutes nos entrevues...
+
+--Je le jure encore!...
+
+La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner à cette mélancolie qui
+donnait un charme sévère à son visage, quand elle voulait.
+
+«Quoi! songeait-il. D'où me vient donc tant de joie? Ai-je donc
+réellement douté d'Alice? Jamais! Jamais!»
+
+Après quelques instants, pendant lesquels Catherine calcula la confiance
+qu'elle avait pu acquérir dans le coeur de Marillac, elle reprit:
+
+«Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute la vérité, il faut
+que vous sachiez pourquoi la reine de Navarre a hésité, pourquoi vous
+avez pu concevoir des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet
+un mystère sur cette pauvre petite... Elle craignait que la vérité
+n'éclatât un jour à vos yeux; cette vérité est terrible en soi, bien que
+la pauvre enfant n'en soit en aucune façon responsable...
+
+--Parlez, madame, supplia le comte...
+
+--Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille. Adoptée par les
+de Lux, elle ne peut en réalité se réclamer de sa naissance; voilà la
+vérité, comte!
+
+Cette étrange accusation proférée devant Déodat--l'enfant trouvé
+lui-même--était une de ces audaces comme les concevait le sombre cerveau
+de Catherine. N'être pas «née» était alors pour une fille un terrible
+malheur.
+
+Le comte, radieux, s'écria:
+
+--Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle me pardonner
+d'avoir osé la soupçonner!
+
+--Ainsi, comte, vous passez outre?...
+
+--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse et ardente, comment cela
+pourrait-il m'arrêter, alors que moi-même...
+
+Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse qui couvrait
+soudain le front de la reine, et, se courbant devant elle, ajouta:
+
+--Madame, je vous bénis pour la joie immense que vous venez de me
+donner... c'est à vous que je dois la vie...
+
+--Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez que je fasse ce mariage,
+croyez-moi, faites-le sans éclat.
+
+--Peu importe, madame, comment se fera cette union, pourvu qu'elle se
+fasse!
+
+--Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda la reine avec un
+charmant sourire.
+
+--Ah! madame, vous m'enivrez! s'écria le comte dans l'exaltation de sa
+double joie de fils et d'amant.
+
+--Eh bien, je veux choisir l'église, l'heure, le jour... Voyons, vous
+n'êtes pas assez huguenot pour me refuser cette joie?...
+
+--Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe le prêtre...
+
+--Le prêtre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouvé... un saint
+homme... c'est le révérend Panigarola qui vous unira... L'église?... ce
+sera Saint-Germain-l'Auxerrois...
+
+--Le jour? demanda le comte réellement enivré.
+
+--Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de ma fille Marguerite...
+
+--L'heure?
+
+--La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous être heureux!
+
+--Je le suis au-delà de toute expression, dit le comte en couvrant de
+baisers la main que lui avait tendue la reine.
+
+--Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie d'annoncer à
+Alice son mariage; je dois une répara tion à cette pauvre enfant que
+j'ai rudoyée jadis plus qu'il ne convenait...
+
+--Je vous obéirai, madame.
+
+Et léger, soulevé par cette force de joie qui transporte les vrais
+amoureux, le comte s'éloigna, l'âme ravie, pour courir d'abord faire
+part de son bonheur à la reine de Navarre, et ensuite pour courir
+demander pardon à Alice.
+
+A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire, traversa son
+cabinet de travail et parvint à une pièce éloignée. Là, une jeune
+femme attendait dans la demi-obscurité de la pièce où brûlait un seul
+flambeau.
+
+Cette femme, c'était Alice de Lux.
+
+La reine alla à elle, lui prit la main et, la regardant jusqu'au fond de
+l'âme:
+
+--Tu as entendu?
+
+--Non, Majesté! dit Alice.
+
+--Tu m'étonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus toi-même!... Eh bien,
+écoute: il sort de mon oratoire; il t'aime plus ardemment que jamais;
+vous devez vous marier bientôt; ne lui demande ni le jour ni l'heure, ni
+le nom du prêtre; je t'instruirai de ces détails en temps voulu. Sache
+seulement que tu n'es pas la fille du comte de Lux, mais seulement une
+enfant qu'il a recueillie et dont on ne connaît ni le père ni la mère.
+C'est là le secret que tu avais confié à Jeanne d'Albret et qui te
+faisait trembler devant lui. Me comprends-tu?
+
+--Oui, madame, dit faiblement Alice.
+
+--Donc, à partir de ce jour, tu es heureuse. Plus de contrainte. Plus
+rien qui te gêne, puisque je suis seule à savoir...
+
+--Et la reine de Navarre! murmura sourdement Alice.
+
+--Ne t'en inquiète plus! répondit Catherine, d'une voix étrange. Donc,
+tu vas l'épouser, et vous partirez loin, où vous voudrez, et tu seras
+heureuse à jamais... tout cela à condition que tu m'obéisses jusqu'au
+bout... A la moindre hésitation de ta part, je te brise... et je le tue!
+
+--J'obéirai, madame, dit Alice.
+
+--Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur et le tien...
+
+Alice demeura immobile.
+
+Il semblait qu'elle fût agitée par un combat intérieur.
+
+--Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous donc?
+
+--Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non...
+
+--Voyons, tu as quelque chose à me dire?
+
+--Non... je songeais...
+
+--Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sûre que tu n'as pas entendu la
+conversation que je viens d'avoir?
+
+--Je vous le jure, madame!
+
+La reine connaissait Alice: les moindres intonations de sa voix lui
+étaient familières. A l'accent de la jeune femme, elle comprit sa
+sincérité. Du reste, Alice se remettait maintenant; elle fit la
+révérence et sortit.
+
+Par des couloirs et des escaliers retirés, l'espionne évita les salles
+de fête, gagna une porte du Louvre, sortit et rentra dans sa petite
+maison de la rue de la Hache.
+
+Là, elle s'assit, les coudes sur une table, la tête dans les deux mains,
+et elle réfléchit:
+
+«Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je le lui dire à
+lui?... Dois-je le lui dire à elle?... Ah! heureusement que je me suis
+retenue à temps, tout à l'heure, lorsque le mot a failli m'échapper...
+Je n'ai pas écouté, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je
+ne me trompe pas, ma mémoire est fidèle... Là-bas, à Saint-Germain,
+lorsque la reine de Navarre m'a chassée, elle a bien eu une entrevue
+avec Déodat... j'ai bien entendu... ses paroles sont encore dans mes
+oreilles... il a dit: «Pourquoi ne suis-je pas mort le jour où j'ai
+appris que ma mère était l'implacable Médicis!» Dois-je lui dire que je
+sais cela?... Et Catherine, sait-elle que Déodat est son fils?... Si
+je lui dis... Ah! qui sait s'il ne se ferait pas un revirement de
+coeur!...»
+
+Elle songea longuement, tournant et retournant le problème sous toutes
+ses faces.
+
+«Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je révèle à
+Catherine que le comte est son fils, elle le ferait peut-être tuer!»
+
+
+
+VII
+
+PREMIER COUP DE FOUDRE
+
+Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, après avoir quitté
+Catherine de Médicis, était rentre dans les salons où se déployait la
+fête des fiançailles.
+
+Ainsi, toute la douleur accumulée dans son âme se fondait sous les
+paroles de Catherine; il retrouvait une mère douloureuse dans cette
+reine, qui avait été, à ses yeux, l'implacable ennemie.
+
+Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire, à elle la
+première, combien il avait été heureux--sans dire le motif de ce bonheur
+imprévu, puisqu'il avait juré de se taire. Ensuite, s'il n'était pas
+trop tard, il irait chez Alice.
+
+A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de
+farandole. Dans la bande, le plus joyeux était le duc d'Anjou.
+
+--Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou.
+
+--Mon frère..., songea le comte, qui eut un sourire où parut toute
+l'affection qui débordait de son âme.
+
+--Mort-Dieu! messieurs de la Réforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou.
+
+--Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille.
+
+--A la bonne heure!
+
+Et toute la bande entourant Marillac, chercha à l'entraîner. Et il
+sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi,
+cherchaient à le rendre ridicule. Un flot de sang monta à son visage,
+et, en quelques bourrades, il se dégagea. La bande s'enfuit en riant.
+
+Alors, le comte s'aperçut que la fête prenait étrange tournure.
+
+Les seigneurs catholiques s'étaient organisés par petites bandes de
+cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous
+prétexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de
+moqueries.
+
+Dans une salle, Henri de Béarn, saisi ainsi par la bande de Guise,
+servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un à
+l'autre. Pâle et inquiet, le rusé Béarnais n'en riait que plus fort.
+
+Dans une autre salle, le prince de Condé tenait tête à une dizaine de
+catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup
+et bourrade pour bourrade. En sorte que, là, les rixes sonnaient la
+fête.
+
+Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore à mal et faisaient
+preuve d'une bonne grâce endurante, qui excitait les brocards et les
+lazzi des gentilshommes catholiques.
+
+Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant
+voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux
+brillants, les lèvres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles,
+disons-nous, se ruèrent à travers l'immense salon doré où venait d'avoir
+lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joué un rôle.
+
+--L'escadron volant de la reine! s'écria Guise. Nous allons rire.
+
+Le mot était bien trouvé; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard
+déclara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant
+en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la plaça à califourchon
+sur ses épaules.
+
+En un instant, une rumeur de folie secoua la fête, chacune des
+bacchantes se trouva à cheval sur quelque seigneur; mais, à part Pon tus
+qui était catholique, tous ces chevaux humains se trouvèrent être des
+huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'était accrochée à un
+huguenot, et, bon gré mal gré, poussée, hissée par des catholiques,
+enfourchait ses épaules, et le huguenot, moitié riant, moitié
+scandalisé, se laissait faire.
+
+Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transformé en bête de somme, fut
+saisi par les mains par deux catholiques qui l'entraînèrent.
+
+Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles à cheval sur des épaules
+huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des
+vivats, les cris, les rires, commença à cavalcader.
+
+En tête de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait:
+
+«Place aux centauresses! Place à l'union des sexes et des religions!»
+
+Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles,
+toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues,
+comme pour donner des coups d'éperon, dépoitraillées, se démenant,
+gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la
+messe...
+
+Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-à-dire les
+demoiselles que Catherine avaient asservies et dressées aux besoins
+de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine
+s'emparaient des huguenots, en même temps, une scène identique se
+produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes
+et les obligeaient à participer à une sorte de sarabande affolée.
+
+Ce fut dans ce moment que le roi parut
+
+Les rires s'éteignirent d'un coup.
+
+Les huguenots retrouvèrent leurs femmes et les catholiques se placèrent
+en masse sur le passage de Charles IX.
+
+Celui-ci aperçut Coligny qui, impassible et les sourcils froncés, avait
+assisté, pâle et muet, aux scènes que nous venons d'esquisser d'un
+trait. L'amiral salua profondément le roi; mais celui-ci, s'avançant
+vers lui, le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui dit:
+
+--Eh bien, mon bon père, vous vous divertissez?
+
+--Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour ont des façons que je
+n'oublierai de ma vie...
+
+--Peut-être, fit le roi, eussiez-vous préféré un autre amusement, comme,
+par exemple, de courir au roi, comme on courre le cerf...
+
+Ces paroles résonnèrent comme un couo de tonnerre; pourtant Charles IX
+les avait prononcées en souriant.
+
+--Sire, dit l'amiral froidement, j'espère que Votre Majesté voudra bien
+m'expliquer sa pensée...
+
+--Eh! mort-Dieu! commença le roi.
+
+Il était devenu livide, ses yeux lancèrent un double éclair, et,
+peut-être se fût-il abandonné à sa fureur, peut-être eût-il laissé
+échapper les secrets que sa mère venait de lui révéler, lorsqu'il vit le
+visage pâle de Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine
+s'avança rapidement et, toute souriante, s'écria:
+
+--Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous préparez à courre le duc
+d'Albe, il faudra bien vous décider à courre le roi d'Espagne!
+
+Un soupir de soulagement échappa aux huguenots, tandis qu'un murmure
+désappointé se faisait entendre parmi les catholiques.
+
+--Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en effet qu'il
+m'intéresserait davantage de me divertir aux Pays-Bas, bien que la fête
+de Votre Majesté soit des plus magnifiques...
+
+--Oui, mon digne père, vous êtes homme de camp plutôt qu'homme de
+cour, je le sais, fit le roi qui, sous les regards de sa mère, s'était
+promptement ressaisi. Mais je ne vois pas mon cousin de Béarn...
+
+--Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux qu'il serait
+dommage de troubler son bonheur.»
+
+En effet, Henri de Béarn passait à ce moment, donnant la main à
+Marguerite, et paraissant très occupé à lui conter fleurette.
+
+Charles IX, alors, fit un signe, et la fête reprit de plus belle,
+quoique avec un peu plus de modération apparente.
+
+En même temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena en disant:
+
+--Voyons, mon père, où en sommes-nous de l'expédition aux Pays-Bas?...
+Pâques-Dieu, savez-vous qu'il se fait là-bas de grands carnages et que
+le duc d'Albe a fait occire dix-huit mille huguenots?
+
+--Hélas! sire... je ne le sais que trop; mais, grâce à la haute
+générosité du roi de France, j'espère qu'avant peu nous pourrons arrêter
+l'affreux massacre...
+
+--Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait que d'autres pays,
+fussent tentés d'imiter ces tueries.
+
+Charles IX marchait vers un trône qu'on lui avait élevé dans le salon
+central. En route, il rencontra le poète Ronsard, et son visage parut
+s'éclairer. Il l'emmena aussi. Puis, s'asseyant sur son trône pour voir
+la fête, il obligea Coligny à s'asseoir à droite, honneur extraordinaire
+qui arracha aux huguenots des trépignements d'enthousiasme.
+
+En même temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait place à sa gauche;
+le poète, rouge de plaisir, se confondait en salutations.
+
+--Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos gens s'amusent et
+que mon bon père l'amiral songe à la guerre, faisons des vers, veux-tu?
+
+Ronsard, comme on sait, était parfaitement sourd.
+
+Il répondit donc le plus naturellement du monde en faisant allusion à la
+place qu'il occupait près du roi:
+
+--Sans aucun doute, sire, et c'est là un honneur dont je me souviendrai
+toute la vie.
+
+--Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le dernier sixain que
+j'ai fait? Tu le corrigeras:
+
+ Toucher, aimer, c'est ma devise...
+
+Mais, à peine le roi achevait-il le premier vers de son sixain qu'une
+rumeur soudaine s'éleva de la grande salle voisine où, une heure plus
+tôt, avait été joué le grand ballet des nymphes et des dryades.
+
+--La reine se meurt!...
+
+Voici ce qui se passait:
+
+Nous avons vu le comte de Marillac se mettre à la recherche de Jeanne
+d'Albret. Il finit par la trouver à peu près au moment où Charles IX
+s'asseyait sur son trône, entre Ronsard et Coligny. Ce moment était
+celui aussi où Catherine de Médicis, entourée d'une escorte de
+gentilshommes, se dirigeait lentement, le sourire aux lèvres, vers la
+reine de Navarre.
+
+Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait à cette fête donnée en
+l'honneur de son fils. A deux ou trois reprises, les dames d'honneur et
+les gentilshommes qui, autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue
+pâlir; puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait remplacé cette
+pâleur.
+
+Cependant, elle ne prêtait qu'une médiocre attention à ces symptômes
+d'un mal qu'elle ne pouvait prévoir.
+
+Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, quand elle l'avait
+trouvé, elle le suivait d'un regard inquiet.
+
+Ce fut sur ces entrefaites qu'elle aperçut tout à coup le comte de
+Marillac qui, faisant effort pour percer le cercle de courtisans,
+tâchait de s'approcher d'elle.
+
+Elle sourit et tendit la main.
+
+Aussitôt, les courtisans s'écartèrent et le comte, rayonnant de bonheur,
+comme nous avons dit, s'avança vivement pour saisir et baiser la main
+qui lui était tendue.
+
+Mais, au même instant, la reine retira cette main et la porta à son
+front, puis à sa gorge. En même temps, elle se renversa en arrière,
+livide, le front baigné de sueur.
+
+--De l'air! De l'air! cria Marillac, en pâlissant. La reine se trouve
+mal...
+
+Aussitôt, cris, affolement des femmes, tumulte.
+
+--Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante d'émotion, qu'a donc
+notre chère cousine?...
+
+Et l'on vit Catherine de Médicis s'approcher précipitamment, se pencher
+sur Jeanne d'Albret, avec tous les signes d'un violent chagrin.
+
+--Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maître Paré...
+
+Vingt courtisans se précipitèrent vers le médecin du roi. Mais déjà,
+grâce à un flacon que lui faisait respirer Catherine, la reine de
+Navarre reprenait ses sens et balbutiait:
+
+«Ce n'est rien... la chaleur... l'émotion... C'est vous, mon cher
+enfant?...
+
+--Oui, madame, répondit Marillac d'une voix bouleversée. Plaise au Ciel
+de prendre ma vie plutôt que la vôtre!...
+
+A ce moment, Ambroise Paré se penchait sur la reine et l'examinait
+attentivement.
+
+--A moi! râla tout à coup Jeanne d'Albret... Mon fils! Je veux voir mon
+fils! Oh! je brûle! Mes mains brûlent...
+
+Paré saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait chercher Henri
+de Béarn.
+
+Jeanne d'Albret, pour la deuxième fois, perdit connaissance. Et, cette
+fois, le flacon de sels fut impuissant. Henri arrivait à ce moment. Il
+vit sa mère mourante. Il pâlit affreusement et, saisissant le médecin
+par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible:
+
+--La vérité, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la vérité!...
+
+Paré. bouleversé lui-même, la tête perdue, murmura imprudemment:
+
+--Elle va mourir!
+
+Alors, Henri se jeta à genoux, saisit sa mère, se cramponna à elle, et
+les sanglots de ce roi, qui paraissait si jovial, furent effrayants.
+Effrayante aussi fut la douleur de Marillac qui, ayant reculé quelque
+peu, s'adossait à une colonne pour ne pas chanceler.
+
+Catherine avait porté les mains à ses yeux et s'écriait:
+
+--O mon Dieu! Quel affreux malheur!...
+
+Et, de salle en salle, de groupe en groupe, étouffant les rires,
+chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur parmi les huguenots:
+
+--La reine se meurt!...
+
+Coligny accourait à son tour. Condé, d'Andelot, les principaux huguenots
+se plaçaient autour de la reine de Navarre, comme s'ils eussent compris
+vaguement que ce malheur qui les frappait était peut-être un mystérieux
+avertissement de mort pour chacun d'eux.
+
+Cependant, Charles IX avait appris en pâlissant la nouvelle.
+
+Il allait s'écrier, s'étonner, lorsque, comme tout à l'heure, il vit les
+yeux de sa mère fixés sur lui.
+
+Et ces yeux lui recommandaient si impérieusement le silence, ils étaient
+d'une si formidable éloquence, que Charles IX comprit sans doute! Il
+baissa la tête et dit tout haut:
+
+--Allons, la fête est finie!
+
+Vingt minutes plus tard, toutes les lumières étaient éteintes au Louvre
+et tout paraissait dormir.
+
+Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pâles tous deux et suant le
+crime, causaient à voix basse.
+
+--Que disait-elle? demandait l'astrologue.
+
+--Qu'elle brûlait... partout... et surtout aux mains...
+
+Ruggieri hocha la tête et dit:
+
+--La chose s'est faite par les gants...
+
+--Ah! mon ami, ton coffret est une merveille...
+
+--La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait accepter le
+coffret à Jeanne d'Albret, sans éveiller ses soupçons.
+
+Le lendemain matin, le bruit se répandit dans Paris que la reine de
+Navarre était morte d'un mal foudroyant, d'une sorte de fièvre inconnue.
+Et, à ceux qui s'étonnaient de cette mort imprévue, on répondait
+généralement qu'après tout, cela faisait une hérétique de moins et que
+cela n'empêchait pas les Parisiens de se régaler des grandes fêtes qui
+auraient lieu pour le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de
+France.
+
+
+
+VIII
+
+GILLOT
+
+Revenant en arrière, nous renouerons connaissance avec l'intéressant
+Gillot au moment même où, son oncle lui ayant proprement coupé les deux
+oreilles, il demeura étendu sans connaissance sur le sol humide des
+caves de l'hôtel de Mesmes.
+
+On se souvient que le digne oncle Gilles avait demandé à Damville:
+
+--Que ferons-nous de cet imbécile? Faut-il l'achever?
+
+Et que le maréchal avait répondu:
+
+--Non pas, car il peut nous servir.
+
+Gillot demeura évanoui, mais ne tarda pas à revenir à lui.
+
+Son premier mouvement fut de porter les deux mains à ses oreilles, comme
+s'il lui fût resté un vague espoir d'avoir rêvé. Mais ses mains ne
+rencontrèrent que les compresses, imbibées de vin et d'huile, que son
+oncle lui avait mises autour de la tête.
+
+--Hélas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel oeil vais-je être
+considéré? Je vais passer pour un monstre. Cependant, il me semble que
+je perçois le bruit de mes propres paroles...
+
+Gillot se remit sur pied et constata qu'à part la violente douleur qu'il
+éprouvait, de chaque côté de la tête, il se portait, en somme, comme
+s'il n'eût subi aucune fâcheuse mutilation.
+
+Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il était par la souffrance,
+il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, lorsqu'au haut de cet
+escalier parut quelqu'un.
+
+C'était l'oncle Gilles.
+
+«Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans doute le maréchal
+lui a donné l'ordre de m'exterminer!»
+
+A sa grande stupéfaction, son oncle s'approcha de lui, avec un sourire
+des plus gracieux.
+
+--Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu?
+
+--Heu!... Bien mal, mon oncle.
+
+--Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu guériras.
+
+--Ainsi, vous ne voulez pas me tuer?
+
+--Pourquoi te tuerais-je? imbécile! Monseigneur te fait grâce. Et, non
+seulement il te fait grâce de la vie, mais encore il veut faire ta
+fortune.
+
+--Ma fortune? balbutia Gillot.
+
+--Oui, imbécile! A condition que tu lui obéisses pour lui faire oublier
+ta honteuse trahison.
+
+--Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous jure.
+
+--Tant mieux, car, si tu es sincère, tu es en passe de devenir un homme
+riche.
+
+On se souvient sans doute que l'avarice était le vice favori de maître
+Gillot, et que c'était même ce vice qui l'avait perdu.
+
+--Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante d'émotion. Je
+suis tout prêt à obéir. Qu'ordonne monseigneur?
+
+--D'abord, de te guérir!
+
+Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le conduisit dans sa
+chambre, le fit coucher dans son propre lit et commença à lui donner les
+soins les plus dévoués.
+
+A peine fut-il dans le lit qu'une fièvre violente se déclara.
+
+Gillot eut le délire pendant deux jours, c'est-à-dire qu'il passa ces
+deux jours à supplier son oncle de lui rendre ses oreilles.
+
+Gilles, impatienté, finit par le menacer du bâillon. Au bout du sixième
+jour, la fièvre était tombée; au bout du dixième, les blessures étaient
+cicatrisées et Gillot pouvait se lever.
+
+Le quinzième jour, Gillot put sortir.
+
+Son premier soin fut de courir acheter un certain nombre de bonnets,
+capables de lui couvrir entièrement la tête, du front à la nuque.
+
+Sur ce bonnet, il plaçait son chapeau ordinaire.
+
+En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait encore faire
+assez bonne figure.
+
+Ce jour-là, Gillot eut avec son oncle une très longue conversation.
+
+A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses habits du
+dimanche, et Gilles lui dit:
+
+--Va, maintenant, va, je te donne ma bénédiction...
+
+--J'aimerais mieux quelques écus d'acompte, dit Gillot.
+
+Gilles fit la grimace, mais s'exécuta.
+
+--Réussiras-tu à entrer seulement? demanda-t-il d'un air offensant pour
+les capacités intellectuelles de son neveu.
+
+--J'en réponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible.
+
+--Lequel?
+
+--Mes oreilles!
+
+Là-dessus, laissant son oncle abasourdi méditer cette réponse, le matois
+Gillot s'éloigna.
+
+Nos lecteurs ont vu comment Gillot était entré à l'hôtel Montmorency.
+Il avait rencontré le vieux Pardaillan dans la loge du suisse. Et le
+routier l'avait emmené dans la chambre qu'il occupait.
+
+Lorsqu'ils furent arrivés dans sa chambre, le routier s'assit à cheval
+sur une chaise à dossier de bois plein, allongea les jambes, plaça les
+coudes sur le dossier de la chaise et inspecta Gillot, qui prit une
+attitude digne, ferme et modeste.
+
+--Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service?
+
+--Je le crois, monsieur;
+
+--Très bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut tirer de toi.
+Seulement, avant tout, il faut que je te dise une chose.
+
+--Laquelle, monsieur?
+
+--Si jamais je surprends chez toi la moindre velléité de trahison... Si
+je te surprends à écouter aux portes...
+
+--Eh bien, monsieur?
+
+--Eh bien, je te coupe la langue.»
+
+Gillot demeura plus d'une minute suffoqué par cette perspective. Quoi?
+Après les oreilles, la langue!
+
+--Mais enfin, monsieur, s'écria-t-il, quelle rage avez-vous de me
+vouloir ainsi découper vif?
+
+--Que veux-tu? C'est ma manière, à moi. Il paraît que c'est aussi celle
+de ton oncle. Mais, pour en revenir à ta langue, sois assuré que, si
+jamais j'apprends que tu as raconté à qui que ce soit ce qui se passe
+ici, eh bien, je te la couperai!
+
+Cette menace donna la chair de poule à Gillot, qui se demanda aussitôt
+s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Mais il réfléchit que la colère
+de l'oncle serait terrible. D'autre part, la récompense promise n'avait
+pas été sans lui inspirer quelque courage.
+
+--Pendant qu'on me découpe, songeait-il, un peu plus, un peu moins...
+J'en serai quitte pour ne plus parler.
+
+Seulement, Où s'arrêtera ce découpage? Car, enfin, si, après les
+oreilles, on me coupe la langue, il faudra bien un jour que mon nez y
+passe, et puis peut-être la tête...»
+
+--Que penses-tu? demanda Pardaillan.
+
+--Je pense, monsieur, à ce que je pourrais bien dire pour vous persuader
+de ma bonne foi. Pendant que j'ai encore une langue, je voudrais m'en
+servir pour vous jurer obéissance et fidélité...
+
+--Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous rendre?
+
+--Eh bien, monsieur, je n'ai pas été sans m'apercevoir qu'il existe
+quelque inimitié entre vous et monseigneur de Damville. Je crois que, si
+vous pouviez occire ce digne seigneur, vous n'hésiteriez guère. Et je
+puis vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon ancien maître,
+au bout de cinq minutes, vous vous balanceriez dans le vide, une bonne
+corde au cou.
+
+--Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien?
+
+--Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu au courant des
+faits et gestes de monseigneur de Damville. Voilà, je pense, qui vous
+permettrait de vous défendre?
+
+--Mais tu es vraiment moins bête que tu n'en as l'air!
+
+--C'est-à-dire que mon petit plan vous convient?
+
+--Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que veut entreprendre le
+maréchal, puisque tu ne peux plus rentrer à l'hôtel de Mesmes?
+
+--C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine de mort. Car,
+monseigneur et mon oncle m'ont déclaré que je serais pendu si je
+reparaissais jamais en leur présence.
+
+--Alors? Comment feras-tu?
+
+--Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce que femme veut, Dieu
+le veut? Eh bien, il y a une femme, ou plutôt une jeune fille, à l'hôtel
+de Mesmes. Elle s'appelle Jeannette.
+
+--Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le chevalier lui avait
+raconté.
+
+--Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons nous marier. Je
+peux lui faire faire tout ce que je voudrai. Et, comme c'est une fine
+mouche, elle saura, si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense
+dans l'hôtel de Mesmes.
+
+--Admirable!...
+
+--Mon plan vous convient donc?
+
+--Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir ainsi?
+
+--Je vous l'ai dit: de m'aider à me venger de mon oncle, qui m'a coupé
+les oreilles.
+
+--Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan pieds et poings liés,
+et tu en feras ce que tu voudras. Voyons, que lui feras-tu?
+
+--Monsieur, je lui rendrai la pareille!
+
+--Bravo!... Et quand commenceras-tu à entrer en campagne?
+
+--Dès le plus tôt...
+
+--C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content de toi, non
+seulement tu seras vengé de ton avare d'oncle, mais encore tu auras des
+écus à n'en savoir que faire.
+
+Gillot prit aussitôt un air de jubilation qui acheva de persuader
+entièrement le vieux routier.
+
+C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se laisser prendre.
+
+Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme son oncle, avait
+admirablement joué son rôle. Quoi qu'il en soit, il fut installé dans
+l'hôtel Montmorency, qui abrita dès lors un traître.
+
+Gillot ne perdit pas son temps.
+
+Il passa le restant de la soirée et la journée du lendemain à étudier le
+plan de l'hôtel Montmorency.
+
+Le surlendemain, il sortit après avoir dit à Pardaillan qu'il allait
+voir Jeannette et s'entendre avec elle. Le drôle se rendit à l'hôtel de
+Mesmes, en s'assurant tous les cent pas qu'il n'était pas suivi.
+
+--Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles.
+
+--Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S»
+
+Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. Puis il alla
+chercher une feuille de papier, une plume, de l'encre, installa Gillot
+devant une table et lui dit:
+
+--Explique...
+
+Et Gillot expliqua. C'est-à-dire qu'il commença par tracer un plan de
+l'hôtel Montmorency qui, tout grossier qu'il était, n'en devait pas être
+moins précieux.
+
+--Là, à gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand bâtiment pour les
+hommes d'armes et les chevaux.
+
+--Combien d'hommes?
+
+--Vingt-cinq, mon oncle, armés de bonnes arquebuses.
+
+--Bon. Continue...
+
+--Voyez, mon oncle, ce bâtiment est placé en arrière de la loge du
+suisse... en face la loge, ce carré que je dessine représente un autre
+bâtiment, pareil à celui des gens d'armes.
+
+--Et que contient-il?
+
+--Il sert de logis à une dizaine de gentilshommes dévoués au maréchal.
+
+--Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes.
+
+--Justement; mais ce n'est pas tout; et même cela n'est rien...
+
+--Comment, il y aurait donc une autre garnison?
+
+--Il y a M. le chevalier et son père... le coupeur de langues! dit
+Gillot en frémissant.
+
+--Que veux-tu dire, imbécile?
+
+--Rien, mon oncle, sinon que les deux damnés Pardaillan valent peut-être
+à eux seuls les vingt-cinq gens d'armes et les dix gentilshommes.
+
+--C'est possible. Et où sont-ils logés, ces deux enragés?
+
+--Attendez, mon oncle. Le deuxième étage du bâtiment aux gentilshommes
+est occupé par les laquais, au nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant,
+vous voyez que le bâtiment des écuries et gens d'armes et le bâtiment
+des gentilshommes sont séparés par ce carré qui représente une cour
+pavée. Au fond de ce carré, se dresse l'hôtel lui-même, c'est-à-dire
+l'habitation du maréchal. Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux
+autres constructions, en sorte que l'hôtel est complètement isolé. En
+arrière, il y a un jardin.
+
+--Je vois. Parle-moi donc de ce logis isolé.
+
+--C'est là, je vous dis, qu'habite le maréchal; c'est là, dans des
+appartements ayant vue sur le jardin, que logent les deux dames; c'est
+là, aussi, que sont logés les deux Pardaillan.
+
+Le maréchal de Damville connaissait parfaitement l'hôtel de Montmorency.
+Le plan de Gillot ne devait donc pas lui servir; mais, ce plan indiquait
+comment étaient disposées les forces de l'hôtel, et cela pouvait lui
+être précieux.
+
+L'oncle Gilles ne marchanda pas les éloges à son neveu, mais il ajouta:
+
+--Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant de ce qui se passe
+là-bas. Il faut donc que tu trouves le moyen de venir ici, tous les deux
+ou trois jours...
+
+--Ce moyen est tout trouvé, dit paisiblement Gillot.
+
+--Explique-moi cela!
+
+--Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour vous espionner;
+oui, je lui ai fait croire cela!
+
+Gilles répondit:
+
+--Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbécile! Encore quelques
+efforts et tu auras conquis le fameux coffre qui, à ce que tu m'as
+assuré toi-même, t'avait tant ébloui.
+
+Gillot quitta donc l'hôtel de Mesmes, radieux et convaincu que sa
+fortune était faite.
+
+--Que vais-je bien raconter au Pardaillan? réfléchit-il, chemin faisant.
+
+Il eut soudain un tressaillement.
+
+--Mais, s'écria-t-il en lui-même, puisque je vais avoir un trésor pour
+dire ce qui se passe à l'hôtel de Montmorency, pourquoi n'en aurais-je
+pas un autre, en racontant ce qui se passe à l'hôtel de Mesmes?
+
+Trahir des deux côtés, c'était recevoir des deux mains; et il résolut de
+trahir son oncle auprès de Pardaillan, comme il trahissait Pardaillan
+auprès de son oncle.
+
+Gillot résolut de faire double fortune.
+
+Aussi, lorsqu'il rentra à l'hôtel de Montmorency, s'empressa-t-il de
+dire à Pardaillan:
+
+--Ah! monsieur, j'en ai de belles à vous raconter. Je viens de voir
+Jeannette, et je suis sûr que je vais vous intéresser.
+
+«Décidément, songea Pardaillan, j'ai fait là une précieuse acquisition!»
+
+
+
+IX
+
+PANIGAROLA
+
+Pendant toute cette période, le révérend Panigarola, qui s'était naguère
+signalé par la violence de ses attaques contre les huguenots, ne parut
+pas en chaire.
+
+Il avait même renoncé à ses sinistres fonctions de «crieur des morts».
+
+A quoi songeait-il? Que méditait-il?...
+
+Deux jours après les funérailles royales qui furent faites à Jeanne
+d'Albret, vers la tombée de la nuit, une litière, de bourgeoise
+apparence, s'arrêta devant le couvent des Barrés.
+
+Deux femmes en descendirent et entrèrent dans le parloir. Elles étaient
+voilées de noir.
+
+Le frère portier leur ayant demandé ce qu'elles voulaient, la plus jeune
+répondit qu'elles désiraient parler à l'abbé lui-même.
+
+Le moine ayant, répondu, en levant les bras au ciel, qu'on ne parlait
+pas ainsi au révérendissime abbé du couvent, la plus vieille, ou, du
+moins, celle qui paraissait telle, tira une lettre de son sein et la
+remit au portier.
+
+--Portez cela à M. l'abbé, dit-elle... Et hâtez-vous, si vous ne voulez
+être châtié.
+
+Cette femme parla d'un tel ton d'autorité que le moine, abasourdi, se
+hâta d'obéir. Il paraît que la visiteuse était femme de qualité, car,
+à peine l'abbé eut-il parcouru la lettre qu'il pâlit, se troubla et
+s'empressa de courir au parloir.
+
+Que devint la stupéfaction du digne frère portier lorsqu'il vit son abbé
+s'incliner avec humilité devant la femme voilée de noir!
+
+Et cette stupéfaction elle-même devint presque du scandale lorsque
+l'abbé, après quelques mots prononcés à voix basse, introduisit la femme
+dans le couvent et la guida à travers les longs couloirs déserts.
+
+La plus jeune était demeurée au parloir.
+
+L'abbé, suivi de la dame voilée, s'arrêta enfin devant une cellule.
+
+Et cette cellule, c'était celle du révérend Panigarola. Les portes des
+cellules étaient toujours ouvertes.
+
+--C'est là!» murmura l'abbé qui, aussitôt, se retira.
+
+La femme entra.
+
+Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain.
+
+La femme laissa alors tomber son voile.
+
+--La reine! murmura le moine.
+
+En effet, c'était Catherine de Médicis!
+
+--Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. Il faut donc
+que ce soit moi qui vienne vous trouver au fond de ce hideux monastère.
+Sans compter que, pour y entrer, j'ai été obligée de me montrer à votre
+abbé, en sorte que, dans dix minutes, toute la communauté saura que la
+mère du roi est ici...
+
+--Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le vénérable abbé est incapable
+de trahir un incognito de cette importance. Mais il y avait un moyen
+bien simple de vous éviter toute inquiétude en me faisant appeler. Je me
+fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine.
+
+--Est-ce bien sûr?
+
+--Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas.
+
+--Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola qui n'en
+faisait qu'à sa tête.
+
+--L'homme dont vous parlez est mort, madame.
+
+Panigarola se redressa. Sa figure ravagée apparut blafarde et dure, avec
+un caractère d'étrange grandeur; dans les plis de sa robe blanche et
+noire, il se pétrifia comme une statue.
+
+Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher un siège.
+
+Panigarola, sans hâte, avança l'unique escabeau de la cellule.
+
+--Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je n'ai pas encore
+fait de voeux, moi!
+
+Et elle s'assit au bord du lit du moine.
+
+--Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en désignant à son tour
+l'escabeau.
+
+Panigarola refusa d'un signe de tête qui indiquait son respect des
+hiérarchies et de l'étiquette.
+
+--Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, C'est qu'en ce moment
+je ne suis pas la reine, mais seulement une amie... une véritable et
+sincère amie... Mais comme vous avez donc changé, mon pauvre Pani!
+Est-ce bien vous que je revois si pâle, si amaigri, presque décharné?...
+Peut-être y a-t-il des remèdes au mal qui vous ronge...
+
+Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une sorte d'enjouement, le
+moine avait accentué la raideur de son maintien.
+
+Il avait à demi ramené son capuchon, qui retombait presque sur les yeux.
+
+En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas de son visage
+émacié, une bouche sans sourire.
+
+--Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez de la franchise.
+En voici. Lorsque je suis arrivé à la cour de France, vous vous êtes
+figurée que j'étais un émissaire des républiques italiennes et que je
+venais conspirer avec le maréchal de Montmorency. Vous avez supposé
+que j'étais porteur de redoutables secrets. Alors, pour m'arracher ces
+secrets, vous avez lancé sur moi une de vos espionnes. Cette femme n'a
+pas tardé à se convaincre que je ne songeais guère à conspirer. Dès
+lors, vous fûtes rassurée, et Votre Majesté daigna même, alors, me faire
+des offres que je fus obligé de décliner. Vous me proposiez en effet
+de devenir un homme de parti, alors que jeune, débordant de vie et
+de passion, je ne songeais qu'à aimer la vie dans toutes ses
+manifestations. Malgré mon refus, Votre Majesté voulut bien m'honorer en
+effet de son amitié... peut-être espériez-vous qu'un jour viendrait où,
+quelque grande catastrophe ayant fait dévier ma vie, je serais entre
+vos mains un instrument de politique plus complaisant... Daigne Votre
+Majesté ne pas s'offenser de la violence de ma franchise...
+
+--Mais je ne me fâche pas, mio caro, dit Catherine en accentuant son
+sourire. Je me demande seulement comment vous avez su que j'avais
+soupçonné en vous un espion des princes italiens?
+
+--De la façon la plus naturelle, madame: la femme que vous aviez lancée
+sur moi est tombée malade.
+
+--Des suites de ses couches, je le sais... car vous êtes père, mon cher
+marquis.
+
+Un effrayant sanglot râla dans la gorge du moine.
+
+--C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mère... Une nuit,
+elle m'avait volé mes papiers pour vous les remettre. C'est ainsi que
+j'appris qu'elle était une de vos créatures... Lorsqu'elle devint mère
+et qu'elle fut malade, dans son délire, elle m'instruisit de ce que vous
+aviez médité contre moi. Ce fut alors que je lui fis écrire cette lettre
+où elle s'accusait elle-même d'avoir tué son fils. Et moi, pour me
+venger, sachant l'usage que vous en feriez, je vous remis cette lettre.
+
+--Ah! ah! vous aviez donc pensé que je ferais juger Alice et que le
+bourreau serait chargé de votre vengeance!...
+
+--Non, madame; je vous avais observée, je vous connaissais... C'est vous
+dire que je vous savais incapable d'un acte aussi peu profitable que de
+tuer une femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armée de cette lettre vous
+obligeriez cette femme à devenir votre esclave; je pensais qu'un
+jour viendrait où elle aimerait; je pensais que vous n'auriez pas la
+générosité de couvrir son passé; je pensais que, ce jour-là, elle
+souffrirait ce que j'avais souffert, et que je serais vengé... Vous
+m'avez demandé de la franchise, madame...
+
+--Oui. En voilà, et de la vraie! Mais, je ne vous en veux pas, au
+contraire! Vous êtes un homme supérieur, marquis!
+
+--Ah! madame, s'écria le moine avec un sombre accent de désespoir, bénie
+serait la minute où, pour vous avoir offensée, vous me livreriez au
+bourreau! Car, je serais alors délivré de cette existence que je n'ai
+pas le courage de terminer! Quant à tirer parti de moi... regardez-moi,
+je ne suis plus qu'une loque humaine... J'ai eu un moment l'espoir qu'à
+force de tourmenter mon cerveau j'en arriverais à croire en Dieu...
+
+--Et vous ne croyez pas?
+
+--Non, madame.
+
+--Je vous plains, dit Catherine.
+
+--J'ai fait ce que j'ai pu; mes prédications furieuses contre les
+hérétiques, l'audace de mes attaques contre le roi, votre fils, avaient
+fini par m'exalter... mais je suis retombé dans mon néant...
+
+--Pourquoi? demanda vivement la reine.
+
+--Parce que j'ai rencontré cette femme; parce que l'amour que j'avais
+cru étouffé s'est réveillé plus violent que jadis!...
+
+Les yeux de Catherine lancèrent un éclair.
+
+«Je le tiens!» songea-t-elle.
+
+Il y eut quelques minutes de long silence, pendant lesquelles Catherine
+se garda de faire le moindre geste.
+
+Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la reine un regard
+interrogateur.
+
+--Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? demanda Catherine.
+
+--J'ai le devoir d'écouter Votre Majesté, mais non le droit de
+l'interroger.
+
+--Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez interrogée et vais
+répondre à la question que je lis dans vos yeux. Rassurez-vous, je ne
+viens pas vous demander d'être mon confesseur...
+
+Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne paraissait frémir
+ou vivre en lui.
+
+--C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. Je pense que
+vous êtes, comme moi, intéressé à sa solution. Dites-moi, marquis, ne
+pensez-vous pas que vous êtes assez vengé, et qu'Alice a assez souffert?
+
+Cette fois, les paupières baissées du moine se relevèrent lentement et
+son regard se fixa sur la reine, avec épouvante.
+
+--Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette lettre qu'elle a
+écrite sous votre dictée et que vous m'avez remise; je vais vous dire,
+marquis. Cette lettre, je veux la rendre à la malheureuse. Moi, je
+trouve que c'est assez. Et vous?
+
+--Je suis de l'avis de Votre Majesté, dit Panigarola d'une voix morne.
+
+«Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus rusé?... Non, par la Madone,
+il n'est que trop sincère!»
+
+Et elle ajouta:
+
+--Je suis heureuse de ce que vous me dites là, car la lettre... eh bien,
+je l'ai déjà rendue à Alice.
+
+Panigarola dit d'une voix paisible--trop paisible pour l'oreille exercée
+de Catherine:
+
+--En sorte que la voilà libre? Je veux dire: délivrée de vous, madame.
+
+--Et de vous, mon révérend père.
+
+--Je ne l'ai jamais menacée.
+
+--Allons, marquis, vous êtes encore un enfant. Faut-il vous dire
+que j'ai assisté à la scène de la confession d'Alice dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que vous avez eue avec elle,
+chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, sinon par mes yeux et mes
+oreilles, du moins par des yeux et des oreilles qui m'appartiennent.
+Je sais que vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravalé votre noble
+élégance au hideux métier de crieur des trépassés pour pouvoir, la nuit,
+aller rôder et sangloter autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous
+dis-je.
+
+--Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine.
+
+Et cette fois la statue parut s'animer.
+
+--Je l'aime! continua-t-il. Et j'éprouve une joie affreuse à dire tout
+haut ce que je me répète tout bas dans le silence de mes nuits sans
+sommeil. Oui, ma pensée a sombré dans un océan de désespoir et, lorsque,
+éperdu, je lève les yeux au ciel, je n'y découvre pas l'étoile qui
+pourrait me ramener à l'apaisement. Dieu, espoir suprême! je t'ai
+cherché: tu n'es que néant... En moi, madame, il ne reste plus rien; je
+suis une ombre, moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans
+les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, dans la nuit de mon
+deuil, je vois luire l'aube incertaine d'un sentiment nouveau...
+
+--Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine étonnée.
+
+--La pitié, répondit le moine. Ah! madame, je sais que je vous parle en
+ce moment une langue ignorée de vous, inconnue des hommes de ce temps...
+Et pourtant il m'arrive de me dire que la pitié sauvera le monde.
+
+--Folie! murmura Catherine. Rêves insensés d'un esprit aux abois!
+Allons, je n'ai rien à faire ici.
+
+Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua:
+
+--Voilà ce que parfois je songe, Majesté... Alors je sens mes douleurs
+s'apaiser. Alors je renonce à rôder autour de la femme que j'aime. Alors
+je m'enferme dans cette cellule, et c'est de la pitié qui s'élève de mon
+coeur vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui souffre plus
+que moi peut-être...
+
+--Vous êtes de bonne composition, marquis..., dit Catherine en se
+levant.
+
+Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eût eu; plus rien à dire.
+
+La reine fit deux pas vers la porte.
+
+Tout à coup une idée soudaine la fit s'arrêter court.
+
+Elle se retourna à demi vers le moine, courbé dans une attitude où il y
+avait plus de politesse pour la femme que de respect pour la reine.
+
+--Je vous félicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice sera donc
+heureuse, puisque la voilà délivrée de vous, délivrée de moi et qu'elle
+partagera ce divin bonheur avec l'homme qu'elle aime.
+
+--L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide.
+
+--Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidèle du roi de Navarre.
+Ce digne huguenot épousera son Alice dès que les noces du Béarnais
+seront accomplies, il l'emmènera là-bas dans son pays et, comme la paix
+régnera dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait bonheur des
+jeunes époux.
+
+Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul eût pu le dire.
+L'infernale Catherine venait d'un seul mot de réveiller en lui tous les
+démons de la jalousie. Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force
+de s'hypnotiser dans la pensée d'Alice, à force de supputer ce qu'elle
+avait dû souffrir, oui, il avait eu pitié d'elle...
+
+Des rêves de pardon l'avaient hanté, aussi.
+
+Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas auprès d'Alice le petit
+Jacques Clément?
+
+--Vous avez assez payé votre crime, lui dirait-il, embrassez votre
+enfant!
+
+Dans ces rêves heurtés, dans cette sombre recherche de l'apaisement, le
+comte de Marillac n'existait plus.
+
+Un mot de Catherine de Médicis le fit revivre dans l'esprit du moine.
+
+La passion devait être la plus forte! S'il pardonnait à l'amante
+malheureuse, il ne pardonnait pas au rival heureux!
+
+Peut-être à ce moment haïssait-il Marillac autant qu'il aimait Alice.
+
+--L'homme qu'elle aime! avait répété Panigarola.
+
+--Vous avez pitié de celui-là aussi? dit Catherine. Je vous jure que lui
+n'aurait pas pitié de vous.»
+
+Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer Marillac.
+
+Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitié: Alice ne devait être à
+personne! Et Marillac devait disparaître!
+
+--Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, autant, que la
+paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... ah! l'homme! C'est autre
+chose!...
+
+--Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre lui?
+
+--Rien! fit le moine, qui grinça des dents. Mais vous pouvez tout, vous!
+
+--C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac épouse Alice de Lux,
+qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce
+que tout cela peut me faire?...
+
+--Qu'êtes-vous venue faire ici? éclata le moine. Vous êtes la reine! Je
+dis la reine la plus puissante de la chrétienté! Les instructions que
+j'ai reçues de Rome vous indiquent comme la maîtresse absolue des
+destinées catholiques! Reine, je vous ai parlé sans respect; chef des
+catholiques, je vous ai crié que je n'ai ni foi ni croyance! Et vous ne
+me faites pas saisir pour me jeter en quelque cachot, pour offrir ma
+mort en exemple aux hérétiques! Pourquoi m'écoutez-vous avec tant
+de mansuétude?... Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir une
+vengeance que j'ignore, pour servir de ténébreux projets! Eh bien, soit.
+Je me donne à vous!
+
+--Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. Tout ce que vous
+avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous trouver parce que j'ai besoin
+de vous. Et je comptais sur votre aide parce que je connaissais votre
+haine pour Marillac.
+
+--Parlez donc! Parlez, madame! Délivrez-moi de cette jalousie, et prenez
+mon âme!
+
+--Je la prends! dit Catherine avec un calme étrange.
+
+Panigarola avait enfoncé ses mains sous sa robe et ensanglantait ses
+ongles sur sa poitrine.
+
+Pitié, amour, douleur, tout disparaissait de lui.
+
+Il était seulement l'homme qui hait.
+
+Catherine, sûre désormais d'avoir conquis le moine, reprit avec une
+simplicité d'accent qui eût pu paraître plus terrible que les cris
+d'angoisse du moine:
+
+--En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas la femme du seul homme
+qu'elle ait jamais aimé? Vous voulez tuer cet homme? Et vous voulez
+aussi qu'Alice ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez,
+car vous espérez encore! Eh bien, tout cela est facile si vous me donnez
+en échange l'aide que je suis venue vous demander.
+
+--Je suis prêt, dit Panigarola dans un souffle.
+
+--Écoutez. Par votre éloquence emportée et sauvage, vous êtes devenu
+l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout à coup, avez-vous
+gardé le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis:
+remontez dans la chaire, parcourez les églises de Paris, parlez, parlez
+encore comme vous parliez...
+
+--Que m'importent les prédications, maintenant!
+
+--Insensé! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?
+
+Panigarola poussa un effroyable soupir.
+
+--La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et
+j'espère qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une
+centaine de mauvaises têtes que jamais je ne pourrai réduire à la
+raison. Il s'agit de les faire disparaître. M'entendez-vous? Un procès
+est impossible. Le procès de cent huguenots serait le signal de
+nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colère, tue ces
+hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi désavoue
+ces meurtres, que je les désavoue aussi, la paix est à jamais
+consolidée. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons
+les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses
+victimes!... Pour cela, il faut votre terrible éloquence!...
+
+Le moine ne répondit pas tout de suite.
+
+Une fièvre l'exaltait. Avec sa brûlante imagination, il se voyait
+décrétant la mort des huguenots.
+
+Et c'était un rêve étrange, d'une tragique ampleur, que de décréter
+la mort, de traverser la ville comme un météore dévastateur, de faire
+naître sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang,
+et d'arriver enfin à Alice en lui disant:
+
+--Voyez! Paris brûle! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai égorgé
+Paris!...»
+
+Panigarola presque délirant, l'oeil en feu, le visage bouleversé,
+effroyable à voir, saisit la main de Catherine.
+
+--Demain, madame, je prêcherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--Ne vous inquiétez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et même,
+tenez, marquis... je vous réponds que des miracles vont s'accomplir, et,
+que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aimé!
+
+--Moi! rugit-il avec un accent de désespoir indescriptible.
+
+--Vous!... Aimé d'Alice!... Je la connais!... Elle méprise vos larmes;
+couvert de sang et d'horreur, vous lui apparaîtrez comme un dieu!...
+Nous, nous serons prêts...
+
+--Comment?
+
+--Les maisons des cent condamnés seront marquées une nuit. Au matin, ces
+maisons brûleront. Et leurs habitants...
+
+--Vous savez où il habite, lui?
+
+--Soyez donc tranquille! Sa maison sera la première brûlée, puisqu'il
+faut que Coligny soit le premier tué! Tout est prévu, tout est prêt; le
+jour est fixé...
+
+--Quel jour?
+
+--Le dimanche 24 août, jour consacré à saint Barthélémy.
+
+--Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais méditer sur ce que
+je vais dire au peuple de Paris!
+
+En parlant ainsi, Panigarola, écumant, donnait réellement une impression
+de hideur et de force qui se déchaîne. Catherine de Médicis comprit
+qu'il était inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit
+quelques mots à l'abbé qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au
+parloir la femme qui l'avait accompagnée et monta avec elle dans sa
+litière.
+
+La jeune femme qui avait accompagné Catherine dans cette expédition
+demeurait silencieuse.
+
+--Eh bien, fit tout à coup la reine avec une sorte de gaieté qui eût pu
+paraître macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit?
+
+La jeune femme laissa retomber son voile, et la pâle figure d'Alice de
+Lux apparut.
+
+--Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majesté?
+
+--Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire
+comme si tu m'avais interrogée... Il te pardonne!
+
+Alice de Lux eut un frémissement.
+
+--Madame...
+
+--Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai
+remise... Et il veut te la rendre lui-même... Et ce n'est pas tout!...
+Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant.
+Alice, et tu pourras l'emmener.
+
+Alice pâlit affreusement.
+
+--Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut
+pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras
+quitte pour ne pas l'emmener...
+
+Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fût, continuait sa
+route, le moine, à travers les couloirs et les escaliers du couvent, se
+dirigeait vers les jardins.
+
+Panigarola marcha machinalement vers un coin où il y avait un banc de
+pierre et où il se promenait d'habitude.
+
+Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tête dans une de ses mains.
+
+A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout à coup
+quelqu'un qui s'asseyait près de lui. Ce quelqu'un, c'était l'abbé du
+couvent des Carmes, personnage considérable, jouissant d'une haute
+influence et considéré comme un saint.
+
+--Vous travaillez, mon frère? demanda l'abbé... Restez assis... Ne vous
+levez pas.
+
+--Monseigneur, dit Panigarola en cédant au geste bienveillant de l'abbé,
+je travaillais en effet... je prépare un sermon...
+
+--C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne
+frère... moi je vais prévenir les curés et leurs vicaires qu'ils aient à
+venir vous entendre demain à Saint-Germain-l'Auxerrois... en même temps,
+j'écris à Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une
+recommandation, mon frère.
+
+--Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.
+
+--Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs
+mondains ordinaires; l'église sera remplie de prêtres; or, vous
+connaissez le peu d'intelligence de nos curés; il s'agit donc de leur
+remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que
+vous leur portez un mot d'ordre.
+
+--Votre Révérence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon
+mieux.
+
+--Si cela est vrai, dit l'abbé en se levant, de grandes choses
+s'accompliront. Mon fils, recevez ma bénédiction...
+
+Panigarola se courba sous le geste.
+
+Quand il se redressa, il vit l'abbé qui s'en allait.
+
+Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent où se trouvaient logés
+un certain nombre d'employés laïques, et qui était séparée du monastère
+proprement dit par un mur percé d'une porte. Le moine franchit cette
+porte, traversa une cour, entra dans un bâtiment isolé et pénétra enfin
+dans une chambrette où dormait un enfant.
+
+Panigarola n'alluma pas de flambeau.
+
+Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme
+s'il eût vu clair dans la nuit.
+
+Et qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu murmurer dans un sanglot:
+
+--O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire
+reconquérir ta mère!...
+
+Le lendemain soir, le révérend Panigarola prêcha dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+L'archevêque de Paris assista à ce sermon. Les évêques Vigor et Sorbin
+de Sainte-Foi, prédicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur à la
+tête du chapitre de son église, les curés, doyens et vicaires de toutes
+les paroisses près de trois mille prêtres emplissaient la vaste nef. Les
+portes étaient fermées Une vingtaine de laïques furent seuls admis. En
+outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des
+centainiers, et même quelques simples dizainiers se massèrent à
+l'intérieur, près des portes, et purent entendre le sermon.
+
+Le discours du révérend fut entendu dans le plus grand silence.
+
+Seulement, quand ce fut fini, un frémissement terrible parcourut cette
+assemblée, surtout parmi les curés.
+
+Puis, tout ce monde s'écoula.
+
+Alors une femme, qui, cachée dans une des loges, avait tout vu, tout
+entendu, se leva à son tour et sortit. A la porte, elle retrouva
+quelques gentilshommes qui escortèrent sa litière jusqu'à l'hôtel de la
+reine.
+
+En effet, c'était Catherine.
+
+Et Catherine, au moment où le sermon se finissait, s'était penchée; son
+regard, chargé d'une haine avide, s'était appesanti sur le duc de Guise,
+et elle avait murmuré:
+
+«Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien
+étonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes
+ou autres ne me débarrassent de vous en même temps! Quant au roi,
+ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt.
+O mon Henri, tu régneras!»
+
+Dès le lendemain de cette mémorable soirée, de furieuses prédications
+éclatèrent à la fois dans toutes les églises de Paris. Et, à la suite
+de chacun de ces prêches, le peuple se répandait dans les rues avec des
+menaces et des imprécations contre les réformés.
+
+
+
+X
+
+OU TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX
+
+Le moment est venu où, semblable au voyageur qui monte une côte fort
+rude et très hérissée d'aspérités, nous devons prier le lecteur de
+souffler un instant avec nous et d'examiner de haut l'ensemble de la
+position.
+
+Catherine de Médicis est la véritable protagoniste d'un gigantesque
+drame. La reine, par une lente manoeuvre, se trouve à la veille d'un
+double événement qui doit, d'après elle, se présenter dans le même
+instant. En effet, l'extermination des huguenots ne doit-elle pas être,
+du même coup, la mort de son fils Déodat?
+
+Catherine redoutait les huguenots qui étaient capables de soutenir les
+prétentions qu'elle supposait à Henri de Béarn.
+
+Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi férus d'un amour sans
+borne pour la puissance royale.
+
+Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute qui, si elle
+était découverte, ferait d'elle la risée de la cour.
+
+Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les Guise par les
+huguenots, assurer la disparition du comte son fils, telle dut être sa
+pensée conductrice.
+
+Le résultat de la victoire était de placer le duc d'Anjou sur le trône,
+dès la mort escomptée de Charles IX, et de gouverner en souveraine
+maîtresse sous le nom de son fils préféré.
+
+Toute cette laborieuse combinaison était sur le point d'aboutir: par
+Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; Charles IX, épouvanté et
+tremblant, persuadé que les huguenots conspiraient sa mort, devenait un
+instrument docile; les Guise étaient prêts à se ruer dans Paris, le fer
+et la torche à la main.
+
+Catherine était donc plus paisible, plus heureuse que nous ne l'avons
+jamais vue.
+
+Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de la mère au fils,
+nous voyons que Déodat vient de recevoir le double coup d'un bonheur
+imprévu.
+
+Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touché le coeur de sa mère,
+et Catherine l'amuse par la fantasmagorie de sa maternité à demi avouée.
+
+De plus, le comte a retrouvé toute sa sérénité d'amour pour Alice.
+
+Les soupçons vagues, imprécis qu'il a pu concevoir, se sont évanouis
+sous le souffle de Catherine. Il n'a pas cessé un moment d'adorer Alice
+de Lux; mais, maintenant, il est sûr d'elle...
+
+L'époque de son mariage approche.
+
+Un grand chagrin, pourtant, a traversé cette félicité: Jeanne d'Albret
+est morte!...
+
+C'est-à-dire tout ce que le comte a vénéré jusque-là! Mais ce chagrin
+lui-même s'efface lorsque Déodat songe qu'il a retrouvé une mère et une
+fiancée...
+
+Encore un qui est heureux!...
+
+Quant à Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui a ôté le plus cruel
+de ses soucis. Seule, la reine de Navarre eût eu intérêt à la séparer
+du comte. Seule, elle pouvait et devait la dénoncer... La reine morte,
+Alice a respiré.
+
+Catherine de Médicis lui a promis la suprême récompense de ses services.
+
+Elle épousera le comte de Marillac!...
+
+Une encore qui se persuade qu'après tant d'orages, elle est enfin
+arrivée au port d'un bonheur si durement conquis!...
+
+Charles IX attend sans impatience le grand événement que lui a promis sa
+mère. Il ne sait pas au juste ce qui doit se passer. Il sait qu'il n'y
+aura plus de tracas, plus d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir
+les bois, chasser le cerf et le sanglier, sans se demander à chaque
+instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va pas le tuer; il
+pourra étudier de nouveaux airs sur le cor; enfin, vivre à sa guise.
+
+Dès lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, à la moindre émotion,
+le jettent dans des délires tantôt furieux, tantôt désespérés, ces
+crises ne se renouvelleront plus. Il régnera sans conteste, c'est-à-dire
+qu'il emploiera aux commodités de sa vie tout ce qu'un peuple entier
+peut produire de richesse, de génie, de science et d'art.
+
+Il pourra librement, vêtu en bourgeois, parcourir sa bonne ville,
+s'arrêter parfois dans quelque guinguette, et finir toutes ses
+excursions chez Marie Touchet qu'il aime sans passion, mais avec une
+tendresse profonde. Voilà ce que rêve cet enfant de vingt ans; pour le
+reste, il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses
+ministres qui s'occuperont de l'administration de son royaume.
+
+Il a bonne mine, c'est-à-dire qu'au lieu d'être livide, comme à son
+ordinaire, il est simplement pâle.
+
+Il semble même qu'il y ait une sorte de fierté dans ses yeux, une fierté
+qui étonne ses courtisans, inquiète Guise, et fait rêver Catherine.
+
+C'est qu'il s'est passé une chose que toute la cour ignore:
+
+Marie Touchet a accouché d'un beau garçon bien râblé, solide, criard,
+plein de vie; Charles IX est père!... Un nouveau petit Valois est au
+monde; et le roi songe quel titre il pourra bien lui conférer.
+
+Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que l'ère
+paisible prédite par sa mère se réalise enfin.
+
+Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie Touchet.
+
+Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses exquises
+délicatesses. Si nous pénétrons chez elle, nous la trouvons penchée sur
+le berceau de son fils; car, depuis quelques jours, elle est relevée de
+ses couches, et désormais elle ne vit plus que pour cet enfant.
+
+Quel calme dans ce logis! quelle propreté!... Quelle modestie aussi!...
+modestie charmante qui ne va pas sans coquetterie. Dans la chambre à
+coucher aux meubles de noyer ciré, toute claire, voici le berceau où
+dort le duc d'Angoulême. Au-dessus du berceau, un beau portrait de
+Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son cadre. Et Marie lui
+sourit lorsque parfois son regard se lève de l'enfant jusqu'au père.
+
+Passons maintenant à des personnages plus actifs.
+
+Panigarola, dans son couvent, médite la destruction des huguenots et la
+mort de son rival Marillac. Étrange physionomie que celle de ce moine
+incroyant poussé à la haine par l'amour, devenu à son insu le redoutable
+instrument que manie la sainte Inquisition!
+
+Le duc de Guise s'apprête pour la suprême conquête. Son plan est d'une
+effrayante simplicité: le roi paraît résister au mouvement de foi
+apostolique et romaine qui veut sauver l'Eglise en exterminant la
+réformation. Or, ce mouvement doit aboutir à quelque bataille géante
+dans les rues de Paris.
+
+Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX de connivence
+avec les huguenots; il se fera nommer capitaine général de l'armée
+catholique, et, lorsque le massacre sera commencé, lorsque Paris
+brûlera, lorsque les ruisseaux des rues seront transformés en fleuves de
+sang, lorsque le peuple sera déchaîné, il marchera sur le Louvre; le roi
+impopulaire, le roi des huguenots sera déposé; Tavannes, le maréchal,
+est avec lui; Damville lui garantit trois mille cavaliers qui sont en
+route, quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la Bastille,
+prépare son oubliette la plus sûre pour y enfermer Charles IX... et,
+lorsque le roi voudra se défendre, lorsqu'il appellera ses gardes, c'est
+Cosseins, son propre capitaine, qui l'arrêtera!...
+
+Alors Guise arrêtera le carnage: il aura ainsi du même coup l'amour des
+catholiques qu'il aura déchaînés, et des huguenots qu'il aura sauvés.
+
+Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme son oncle, le
+cardinal de Lorraine, a établi nettement la généalogie qui le fait
+descendre de Charlemagne, Henri de Guise sera roi!...
+
+Le maréchal de Damville, lui aussi, prépare son coup.
+
+Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes nombreuses: près
+de sept mille hommes qu'il a offerts à Guise pour l'aider à déposer
+Charles IX. Et, par un miracle de ruse, c'est à la prière même du roi
+que ces troupes se sont mises en route.
+
+Si Guise est tué, Damville cherchera audacieusement à se substituer
+à lui, et ce rêve le hante d'arriver tout sanglant dans le Louvre,
+d'arracher la couronne à Charles et de la poser sur sa tête!...
+
+Si au contraire Guise réussit, Damville se contentera d'être le plus
+haut personnage du royaume après le roi.
+
+Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'écrasement de son frère.
+
+La vieille haine qui date du jour lointain où Jeanne de Piennes le
+repoussa, cette haine a gangrené son âme. Elle est devenue un hideux
+ulcère inguérissable... Damville donnerait jusqu'à cette royauté qu'il
+rêve dans le secret de ses pensées, pour faire souffrir son frère.
+L'occasion va enfin se présenter: Damville s'est réservé l'attaque de
+l'hôtel de Montmorency... c'est lui qui veut prendre le vieil hôtel où
+le connétable son père a vécu! Et le réduire en cendres! Il prendra
+François et le tuera de ses mains... Puis il emportera Jeanne de
+Piennes.
+
+Montmorency est donc compris dans les massacres. Pourtant il n'est pas
+huguenot!... C'est vrai, mais il est suspect. Le parti modéré qui veut
+l'apaisement le considère comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs,
+est-il vraiment besoin d'être huguenot pour être condamné?
+
+Damville. donc, en cette période où nous essayons d'indiquer la position
+générale de la mise en scène historique, attendait avec la certitude
+que sa haine et son amour, avant peu, recevraient du même coup leur
+satisfaction. Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son frère, et
+il prend ses mesures en conséquence.
+
+Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une chose, une
+seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, pour la raison qu'il
+l'ignore. Et cette chose, qui peut-être bouleverserait de fond en comble
+les plans de Damville, c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est
+folle...
+
+Pénétrons maintenant dans l'hôtel de Montmorency
+
+Là se trouvent cinq personnages qui nous intéressent. D'abord, nos
+deux héros d'amour: le chevalier de Pardaillan et Loïse de Piennes de
+Montmorency.
+
+Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent à peine. Et
+qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une pensée du chevalier qui
+n'aille à Loïse; il n'est pas un battement du coeur de Loïse qui ne soit
+pour le chevalier. Pour Loïse. c'est bien simple: elle mourrait en ce
+moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui fût près d'elle!
+Et quel danger est possible quand le chevalier est là? Elle n'a pas
+confiance: elle est la confiance même.
+
+Quant au chevalier, sûr de l'amour de Loïse, il croît n'avoir plus rien
+à redouter de la fortune adverse. Pourtant, il ne se croit pas certain
+d'être uni un jour à Loïse. Le maréchal de Montmorency a déclaré que sa
+fille est destinée au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan ne
+connaît pas ce comte, mais il fera tout au monde pour le rencontrer, et,
+l'épée à la main, lui disputera sa fiancée.
+
+Il recherche activement deux choses. La première, c'est le moyen de
+sauver définitivement Loïse, c'est-à-dire de sortir de Paris; la
+deuxième, c'est de savoir qui est le comte de Margency que le maréchal a
+choisi pour fiancé à Loïse.
+
+Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure à l'affût. Il fait
+manoeuvrer son Gillot et échafaude un plan que nous ne tarderons pas à
+voir se développer sous nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire
+il ne sait trop quel immense danger...
+
+La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est peut-être la plus
+heureuse. Sa douce et tendre folie l'a ramenée aux beaux jours de sa
+première jeunesse. Elle se croit à Margency. Par un phénomène assez
+rare, sa santé physique est entièrement rétablie.
+
+Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart par les chefs huguenots parce
+qu'il a refusé de s'associer à l'entreprise d'Henri de Béarn, alors que
+la paix n'était pas déclarée, est, d'autre part, haï de la Cour,
+parce qu'on l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis
+politiques ne comprennent pas l'indépendance chez un homme influent.
+
+Mais François de Montmorency ne cherche pas l'estime et l'admiration de
+ses concitoyens, pour la raison bien simple qu'il ne les estime ni ne
+les admire. Il a vu trop d'ambitions déchaînées autour du trône; il a vu
+trop de pensées criminelles, trop d'hypocrisies, trop de férocités: il
+ne rêve plus que la retraite au fond de son manoir...
+
+Voilà donc, d'une façon générale, la position de tous nos personnages
+principaux.
+
+Il plane sur cette situation un calme d'orage.
+
+C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui précèdent la tempête,
+les arbres de la forêt demeurent immobiles; pas un souffle ne traverse
+l'espace. Le ciel pur n'offre rien de menaçant, et les buées grises dont
+il se couvre paraissent devoir se dissiper bientôt.
+
+Tout à coup ce ciel devient noir; une rafale énorme balaie les airs, la
+tempête bat les horizons...
+
+
+
+XI
+
+ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN
+
+Nous transporterons maintenant nos lecteurs à l'hôtel de Montmorency,
+par une chaude soirée des premiers jours d'août. Dans la chambre qu'il
+occupait à l'hôtel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en
+guerre, en sifflotant une fanfare de chasse.
+
+C'est-à-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait sa longue
+rapière, non sans s'être assuré que la pointe n'en était pas émoussée.
+En outre, il se munissait d'une courte dague, présent de Montmorency,
+portant la marque des fabriques de Milan.
+
+«Par Pilate! grogna-t-il, j'étouffe dans cette cuirasse; mais j'espère
+que sous peu je pourrai m'en débarrasser.»
+
+Il était à ce moment neuf heures du soir et le lourd crépuscule d'été
+commençait à voiler Paris.
+
+Lorsqu'il fut prêt, le vieux routier se jeta dans un fauteuil les jambes
+croisées, la rapière en travers des genoux, et se mit à réfléchir.
+
+«Dois-je prévenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. Il voudrait me
+suivre, car il n'en fait qu'à sa tête. Or, je veux être seul à traiter
+cette petite affaire. En effet, de deux choses l'une: ou mon ancien
+maître se trouvera seul, comme me l'a affirmé cet animal de Gillot, et,
+alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans un traquenard, et il
+est inutile que le chevalier soit tué en même temps que moi... Oui, mais
+si je suis tué!... Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant...»
+
+Pardaillan continua sa rêverie jusqu'au moment où il entendit sonner dix
+heures.
+
+Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaître du suisse et sortit
+de l'hôtel en prévenant le digne gardien qu'il rentrerait peut-être
+fort tard dans la nuit; que, s'il ne rentrait pas du tout, il aurait
+entrepris un voyage.
+
+Cependant, Pardaillan s'était éloigné. Il descendit sans hâte jusqu'à la
+Seine et, comme le passeur était couché, s'en alla traverser le fleuve
+au Grand Pont, qui porte aujourd'hui le nom de Pont au Change.
+
+Pardaillan, tout flânant et sans se hâter, se dirigea vers le Temple, et
+il était à peu près onze heures lorsqu'il atteignit l'hôtel de Mesmes.
+
+Sur sa façade, l'hôtel paraissait endormi.
+
+Pardaillan en fit le tour. Sur les derrières, on l'a vu, se trouvait un
+jardin clôturé d'un mur.
+
+Le vieux routier escalada le mur avec cette agilité qui était telle
+encore qu'elle excitait l'admiration de son fils.
+
+Parvenu à la porte de l'office qui donnait sur le jardin, il commença à
+manoeuvrer pour forcer les verrous au moyen de sa dague. Il était minuit
+lorsque Pardaillan, à sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir.
+
+L'instant d'après, il était dans l'intérieur de l'hôtel. Pendant le
+séjour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez étudié la localité,
+selon son expression, pour être sûr de s'y conduire les yeux fermés. Il
+traversa donc le vestibule de l'office, enfila le couloir où se trouvait
+la fameuse entrée des caves et sourit en se rappelant la grande bataille
+qu'il avait soutenue là.
+
+Parvenu à la partie antérieure de l'hôtel, il commença à monter un large
+escalier et arriva au premier étage; puis, ayant longé un corridor,
+il s'arrêta devant une porte: c'est là que commençait l'appartement
+particulier du duc de Damville.
+
+«Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?»
+
+Le vieux routier se posa ces questions.
+
+«Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir.»
+
+Et il allongea la main pour voir si la porte était fermée.
+
+Au même instant, cette porte s'ouvrit d'elle-même, et le maréchal de
+Damville parut, un flambeau dans une main.
+
+--Tiens! fit le maréchal d'une voix tranquille, c'est ce cher monsieur
+de Pardaillan! Vous me cherchez, je crois? Donnez-vous donc la peine
+d'entrer... moi aussi, je voulais justement vous voir et vous parler...
+
+Pardaillan demeura une seconde atterré. Si difficile à émouvoir que soit
+un homme, il n'est pas sans éprouver quelque violente secousse lorsqu'il
+est soudain surpris par un ennemi mortel au moment même où il croyait
+surprendre cet ennemi.
+
+Cependant, par un énergique effort de volonté, le vieux routier se remit
+promptement, et, saluant de bonne grâce, il répondit:
+
+--Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car j'ai des choses
+urgentes à vous dire.
+
+--Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, je vous eusse
+évité la peine de crocheter mes portes.
+
+--Vous êtes mille fois trop bon, monseigneur. On crochète ce qu'on
+peut... les uns des serrures, les autres des coeurs humains...
+
+--Mais entrez donc, je vous en supplie!
+
+Pardaillan n'hésita pas. Il entra. Le maréchal referma la porte.
+
+Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre sur laquelle
+s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait sur une sorte de salon.
+C'est dans ce salon que Damville fit entrer Pardaillan.
+
+--Ah! ça, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez donc,
+monseigneur?
+
+--Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous attendre. On
+attend toujours un homme comme vous.
+
+--Voyons, monseigneur, dites-moi que vous étiez prévenu de ma visite,
+dit Pardaillan qui songea à Gillot.
+
+--C'est la vérité, répondit Damville.
+
+--Puisque vous êtes en veine de franchise, ne pourriez-vous me dire qui
+vous a prévenu?
+
+--C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous cacher ce détail. Un
+de mes officiers que vous connaissez bien, pour qui vous professez la
+plus vive amitié... ce brave Orthès...
+
+--Le vicomte d'Aspremont!
+
+--Lui-même. Si vous avez de l'amitié pour lui, il a pour vous une telle
+affection qu'il recherche toutes les occasions de vous apercevoir, ne
+fût-ce qu'un instant. Je crois qu'il a quelque chose d'intéressant à
+vous dire.
+
+--Je l'écouterai volontiers, monseigneur. Il y a en effet une
+conversation engagée entre ce digne gentilhomme et moi, et il faudra
+bien que le dernier mot reste à l'un ou à l'autre.
+
+--Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent ami Orthès,
+dans l'espoir de vous serrer dans ses bras, ne cesse de rôder autour de
+l'hôtel Montmorency.
+
+«Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!»
+
+--Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader le mur de mon
+enclos, et, tandis que vous forciez l'office, il est entré par la
+grande porte et m'a prévenu de votre visite. J'étais sur le point de
+me coucher. Mais, pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai résolu de
+veiller. Bien m'en a pris, puisque vous voilà.
+
+--Oui, me voilà, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, puisque vous poussez
+la condescendance à ce point, vous me permettrez bien de vous poser une
+petite question, une seule?
+
+--Comment donc! Dix questions, question ordinaire et question
+extraordinaire, vous avez droit à toutes les questions!
+
+Cette fois, le vieux routier ne put s'empêcher de pâlir!
+
+Est-ce qu'il allait être livré au bourreau?
+
+Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-à-dire la
+torture!...
+
+Pourtant, il fit bonne contenance et reprit:
+
+--Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous êtes seul.
+
+--Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et décharger votre
+coeur. Quant à être seul, il n'y aura ja mais trop de braves officiers
+autour de moi pour faire honneur à un homme tel que vous. Et d'ailleurs,
+voyez!
+
+A ces mots, le maréchal se leva. Trois portes s'ouvraient sur le salon:
+l'une par laquelle Pardaillan était entré; la deuxième qui donnait sur
+la chambre à coucher; la troisième qui ouvrait sur un cabinet d'armes.
+
+Damville ouvrit la première, et Pardaillan aperçut douze gardes sur deux
+rangs, armés de hallebardes.
+
+Le vieux routier hocha la tête, et Damville referma.
+
+Puis il ouvrit la deuxième porte, et une quinzaine de gentilshommes
+apparurent à Pardaillan: ils avaient tous l'épée à la main.
+
+--Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant.
+
+Cette deuxième vision disparut aussitôt, le maréchal ayant refermé la
+porte. Il alla alors ouvrir la troisième, et, cette fois, ce furent six
+arquebusiers, prêts à faire feu, qui apparurent; derrière eux, Orthès,
+prêt à donner le signal d'une décharge.
+
+«Je suis pris!» se dit Pardaillan.
+
+--Causons maintenant, dit le maréchal en fronçant les sourcils. Mon cher
+monsieur, vous veniez pour m'assassiner.
+
+--Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, il est vrai, mais pour
+vous tuer en un combat loyal. Je comptais vous trouver seul. J'avais
+même prévu le cas où je vous eusse trouvé endormi. Alors, je vous eusse
+réveillé, je vous eusse prié de vous habiller, et je vous eusse dit
+ceci: «Monseigneur, vous gênez terriblement quelques braves gens qui
+ne demandent qu'à vivre heureux et tranquilles et que vous avez résolu
+d'occire. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est vous
+rendre un signalé service que de vous empêcher d'en faire encore. Voici
+votre épée, voici la mienne. Défendez-vous bien, car j'ai la prétention
+de ne pas sortir d'ici sans vous avoir tué.» Voilà ce que je vous eusse
+dit, monseigneur. Et je suis prêt à vous le redire. Vous ouvrirez ces
+trois portes. Il y aura de nombreux témoins pour affirmer que Mgr Henry
+de Montmorency, maréchal duc de Damville, n'a pas été assassiné, mais
+bien tué légalement par la grâce de Dieu et de ma rapière.
+
+Le maréchal était une véritable bête féroce; mais il avait le culte du
+courage.
+
+L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire qui hérissait
+sa moustache, sa tranquillité parfaite dans une aussi terrible
+conjecture, firent donc sur lui une profonde impression.
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prévu le cas où c'est
+moi qui vous eusse tué....
+
+--C'était impossible, monseigneur. J'avais tous les avantages. Je ne
+vous dirai pas que votre cause est mauvaise et la mienne juste; mais je
+vous dirai qu'au métier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte,
+et je suis sûr d'être plus audacieux que vous.
+
+--Soit, mais vous n'avez pas prévu le cas où je n'eusse pas voulu vous
+accorder l'honneur de me battre avec vous.
+
+--Nous nous sommes expliqués là-dessus, à notre rencontre des
+Ponts-de-Cé, monseigneur; je crois vous avoir prouvé que mon épée vaut
+la vôtre.
+
+Le maréchal se leva, pensif, et fit quelques pas dans la salle, non sans
+surveiller du coin de l'oeil les mains de son adversaire.
+
+Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoudé à son fauteuil, le
+regardait d'un air de bonhomie qui apparut au maréchal comme un excès
+d'intrépidité. Il s'accota à la haute cheminée et dit lentement:
+
+--Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous la plus haute
+estime, et je vous l'ai prouvé. Je vous le prouve encore en ce moment
+par ma modération. Si je faisais un signe, vous tomberiez mort à
+l'instant. Je pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter
+à la Bastille qui, vous le savez, est commandée par un de mes amis,
+lequel, sur ma recommandation, vous tuerait aussi sûrement que
+pourraient le faire ces hallebardes et ces arquebuses, avec cette
+seule différence que vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie
+pourrait durer plusieurs heures et même plusieurs jours... En effet, qui
+êtes-vous pour moi? Un ennemi. Vous m'avez trahi à Margency autrefois;
+aux Ponts-de-Cé, nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonné
+votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous étiez de mes amis;
+vous m'avez encore trahi de la façon que vous savez. Par miracle, vous
+avez échappé à ma juste vengeance. Et, depuis, vous êtes passé au camp
+ennemi. Qu'avez-vous à dire à cela?
+
+--Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que décidé à me faire votre
+second loyal dans une entreprise grandiose, je ne voulais pas devenir
+votre complice dans une entreprise infâme. Capable d'entrer dans le
+Louvre et d'y arrêter le roi de mes mains, capable si vous me l'aviez
+ordonné de me saisir de la couronne et de vous l'apporter, capable de
+tenir tête en rase campagne à l'armée royale si vous m'aviez confié la
+poignée d'hommes dont vous disposez, je n'étais pas capable de me faire
+le bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que je pouvais vous
+donner, monseigneur! Mon épée, mon sang, mon énergie; vous avez voulu
+faire de moi l'espion de mon fils et le geôlier de celle qu'il aime.
+Vous avez fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai pas
+trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune du coup, si
+j'avais voulu vous envoyer à Montfaucon et gagner dans cette ignominie
+vos propres richesses, je n'avais qu'à aller trouver le roi et lui dire
+que vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. Mon silence sur
+cette affaire vous prouve, monseigneur, que vous vous êtes séparé par
+votre faute d'un homme capable de garder un important secret, ce qui est
+rare, croyez-moi.
+
+Le maréchal avait affreusement pâli. Et, lui qui tenait le vieux routier
+en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante qu'il demanda:
+
+--Ainsi, vous n'avez rien dit à personne de cette affaire?
+
+Pardaillan haussa les épaules avec un suprême dédain.
+
+--Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me dénoncer, chose abominable
+et monstrueuse dont votre fierté ne saurait s'accommoder, vous auriez pu
+tout au moins... confier...
+
+«Ah! ah! voilà donc le secret de ce qu'il appelle sa modération, songea
+Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai point parlé!
+
+Et, tout haut, il ajouta:
+
+--A quelles personnes, monseigneur?
+
+--Mais à des personnes qui, elles, n'auraient peut-être pas votre
+générosité!... A M. de Montmorency, par exemple!
+
+--Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez de vos droits!
+N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? N'ai-je pas le droit de
+donner cette arme à votre frère? C'est plus qu'un droit. Comment! vous
+séquestrez la fille du maréchal de Montmorency... et je ne parle pas de
+l'infortunée dame de Piennes! Je prends seulement les choses où elles en
+sont: vous faites fermer les portes de Paris au maréchal; vous le tenez
+prisonnier, lui et les siens, et nous, par conséquent! C'est donc que
+vous préparez le dernier coup qui doit nous écraser tous!... Je vous
+le déclare, monseigneur, je n'aurais pas le courage de me faire votre
+dénonciateur, j'ai du moins pensé que je devais tout dire au maréchal
+votre frère, afin qu'il puisse au moins se défendre...
+
+--Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent de rage et de
+désespoir.
+
+--Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne me remerciez pas.
+J'enrage d'avoir gardé le silence: c'est mon fils qui m'a empêché de
+parler. Savez-vous ce qu'il m'a dit?... Plutôt que de révéler un secret
+confié à notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maître, je me
+tuerais à vos yeux! Que Damville brûle Paris, s'il l'ose, pour s'emparer
+de nous! S'il faut mourir, nous mourrons du moins sans que nul au monde,
+pas même un félon comme lui, puisse nous accuser de félonie!... Voilà ce
+que m'a dit mon fils, et voilà pourquoi je me suis tu, monseigneur!
+
+--Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency ne sait rien?
+
+--Rien, monseigneur; ni lui ni personne!
+
+Le maréchal poussa un profond soupir. Sa terreur avait été telle qu'il
+ne songeait même pas à relever ce terme de félon dont Pardaillan venait
+de le souffleter.
+
+En quelques instants il eut repris tout son sang-froid.
+
+Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des portes derrière
+laquelle se trouvait Orthès et ses arquebuses.
+
+Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan.
+
+--Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la paix?
+
+Pardaillan se leva, s'inclina et demanda:
+
+--Vos conditions, monseigneur?
+
+--Simplement de ne pas me gêner dans ce que je vais entreprendre: vous
+et votre fils, vous sortirez de l'hôtel Montmorency; vous vous en irez
+de Paris, au diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux bons
+chevaux tout harnachés; dans la sacoche de chacun des chevaux, il y aura
+deux mille écus.
+
+Pardaillan, la tête baissée, paraissait réfléchir profondément.
+
+--Songez-y, reprit le maréchal. Vous m'avez désarmé par votre fidélité à
+garder un secret que bien d'autres eussent vendu. Vos insultes, je les
+oublie. Vos petites trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier,
+je veux le plus grand bien possible. Je ne veux même pas me souvenir
+que vous vous êtes introduit dans cet hôtel pour me tuer. Je vous dis:
+Pardaillan, ne soyons ni amis, ni ennemis, soyons neutres. Vous êtes mon
+prisonnier de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne pouvez
+lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et ces bonnes épées qui
+vous cernent; il n'y a pas de fuite possible: vous êtes pris, mon cher.
+Eh bien, acceptez ce que je vous propose, et vous êtes libre.
+
+--Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment vous y
+prendriez-vous, monseigneur? Car je vous sais défiant; sur ma simple
+parole, vous ne m'ouvririez pas les portes de votre hôtel.
+
+Un éclair de joie, aussitôt éteint, flamboya dans les yeux du maréchal,
+qui répondit:
+
+--Je ne prendrai que les précautions indispensables; vous allez écrire
+une lettre au chevalier, assez pressante pour qu'il vienne vous
+retrouver ici. Un de ces gentilshommes portera cette lettre. Lorsque le
+chevalier sera ici, lorsque vous m'aurez tous deux donné votre parole
+de ne pas revenir à Paris avant trois mois, je vous escorterai moi-même
+avec quelques amis jusqu'à telle porte de Paris que vous me désignerez,
+et je vous souhaiterai bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit
+Damville en frémissant.
+
+--Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude!
+
+--Écrivez donc, alors! gronda le maréchal qui, se précipitant vers un
+meuble, en tira une écritoire et du papier.
+
+Pardaillan ne bougea pas.
+
+--Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je ne puis accepter
+que pour moi seul.
+
+--Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le chevalier!
+
+--Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. Vous n'avez pas idée
+de sa méfiance. Il se méfie de moi. Il se méfie de lui-même. Il se méfie
+de l'ombre qui suit ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai
+rougi de le voir si méfiant alors que j'ai, moi, un respect sans bornes
+pour les paroles d'un personnage tel que vous.
+
+--Que signifie? gronda le maréchal.
+
+--Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, mon fils
+s'écrierait: «Comment! mon père est prisonnier du maréchal de Damville
+et il veut que je l'aille rejoindre, sous prétexte qu'il a fait la paix
+avec monseigneur! Allons donc! Vous êtes fou, mon père! Est-ce que vous
+ne savez pas que M. Damville est un fourbe, un félon--c'est mon fils qui
+parle!--un être pétri de ruse qui voudrait nous tenir tous les deux et
+nous occire ensemble? Mais sa ruse est par trop grossière. Je suis jeune
+et veux vivre. Quant à vous, mon père, qui avez assez vécu, mourez tout
+seul, puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer dans la
+gueule du loup!...» Voilà ce que dirait le chevalier en recevant ma
+lettre; il me semble l'entendre éclater de rire...
+
+--Ainsi, fit Damville, les dents serrées, vous n'écrivez pas?...
+
+--Cela ne servirait à rien, monseigneur. Et puis, tenez, admettons que,
+par impossible, mon fils se décide à me rejoindre. Savez-vous ce qui
+arriverait?
+
+--Voyons!
+
+--Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus méfiant de la terre,
+il est têtu, monseigneur, à tel point qu'il l'est presque autant que
+vous. Il s'est logé dans la tête d'arracher de vos griffes la dame
+de Piennes, sa fille et monseigneur votre frère. Rien ne l'en fera
+démordre. Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance votre
+honorable proposition. Mais lui... Savez-vous ce qu'il nous dirait?...»
+
+Pardaillan se campa devant Damville, la main à la garde de sa rapière,
+le buste droit.
+
+--Il nous dirait ceci, monseigneur: «Ainsi donc, mon père, et vous,
+monsieur le duc, vous osez me proposer cette vilenie! Fi donc,
+messieurs! Pour quatre mille écus et deux chevaux tout harnachés d'or,
+eussiez-vous à m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun quatre mille
+écus, que l'insulte n'en serait que plus forte. Quoi! il y a donc deux
+hommes au monde qui ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait
+vendre l'épée qu'il tient de son père et, abandonnant deux malheureuses
+femmes qu'il a juré de sauver, se mettre soi-même au rang des lâches?
+Ah! mon père, je ne me relèverai pas de l'offense que vous me faites.
+Revenez à une plus haute et plus digne estime de ce que vous vous devez
+à vous-même et laissez la honte de ces propositions à M. le duc de
+Damville qui, lui, a l'habitude de la félonie et de la trahison.»
+
+--Misérable! rugit Damville.
+
+--Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les défauts que je viens
+de vous signaler, le chevalier a encore celui de m'aimer tel que je
+suis. Il me sait ici! S'il ne me revoit pas au petit jour, il est
+capable d'aller raconter au roi que vous le trahissez pour Guise...
+Quitte à se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de
+dénonciateur!
+
+Le maréchal, qui, déjà, s'élançait, s'arrêta comme frappé de la foudre,
+blême, écumant, terrible. Pardaillan sourit dans sa moustache et
+murmura:
+
+«Pare celle-là, si tu peux!...
+
+Mais, dans l'esprit du maréchal, affolé par les paroles du vieux routier
+comme le taureau peut l'être par les banderilles, la fureur et la haine
+l'emportèrent sur l'épouvante.
+
+--Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!»
+
+Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et bondit sur le
+maréchal.
+
+--C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il.
+
+Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment où le poignard
+s'abattait sur lui, il se laissa tomber à plat sur le tapis! Pardaillan,
+emporté par l'élan, trébucha; au même instant, la pièce se remplissait
+de monde, se hérissait de hallebardes et d'épées.
+
+Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapière pour mourir au
+moins en se défendant: vaine tentative! Saisi de tous les côtés à la
+fois, maintenu par vingt bras, il fut en un instant désarmé, bâillonné,
+ligoté.
+
+Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilité farouche.
+
+--Monseigneur, dit Orthès, où faut-il pendre ce truand?
+
+--Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait encore de rage.
+Y pensez-vous? Ce truand possède des secrets qu'il est utile de lui
+arracher dans l'intérêt de Sa Majesté notre roi...
+
+--On va donc lui appliquer la question? reprit Orthès.
+
+Pardaillan frissonna longuement.
+
+--Oui-da! répondit Damville. Le tourmenteur juré sera prévenu par mes
+soins, et je veux assister moi-même à la besogne.
+
+--Où faut-il le conduire?
+
+--Au Temple, dit le maréchal.
+
+
+
+XII
+
+OU MAUREVERT JOUE UN RÔLE IMPORTANT
+
+Ce dimanche-là, le chevalier de Pardaillan avait été voir son ami
+Marillac, comme il faisait presque tous les jours. Les deux jeunes
+gens se racontaient leurs inquiétudes, leurs joies, leurs espérances;
+Marillac parlait d'Alice; le chevalier parlait de Loïse.
+
+Plusieurs fois, le comte avait offert à son ami d'aller trouver la reine
+mère et de lui demander un sauf-conduit pour le maréchal de Montmorency
+et les siens, Mais le chevalier avait toujours refusé avec obstination.
+
+Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de sa bienveillance,
+de ses promesses, Pardaillan gardait le silence.
+
+«Tout est possible! se disait en effet le chevalier. Qui sait si
+l'infernale Catherine n'a pas été enfin touchée au coeur! Qui sait si
+elle ne s'est pas mise à aimer ce fils retrouvé!... Mais qui sait aussi
+quels pièges peut cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant
+à la malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutôt que de dire
+l'affreux secret qu'elle m'a confié dans une heure de délire...
+
+Donc, le chevalier gardait le silence à la fois sur la reine et sur
+Alice... Seulement, il ne cessait de répéter à son ami:
+
+--C'est le moment de redoubler de prudence, mon cher...
+
+Marillac souriait alors... il était dans cet état de confiance absolue
+qui est comme un profond sommeil de l'esprit.
+
+Il n'y avait qu'une ombre à son bonheur: la mort de Jeanne d'Albret.
+
+Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas vu le chevalier,
+lorsqu'il le vit entrer.
+
+--J'allais entreprendre de vous relancer à l'hôtel de Montmorency!
+s'écria le comte en saisissant les mains de son ami... mais
+qu'avez-vous? Vous me paraissez sombre... préoccupé...
+
+--Vous, au contraire, vous êtes en pleine joie à ce que je vois... vous
+essayez un costume?...
+
+Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un costume qu'on lui
+avait apporté et qu'il avait essayé... C'était un habillement de
+grand seigneur, et tel que la magnificence de ces époques pouvait le
+concevoir. Mais ce costume si riche était entièrement noir depuis la
+plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin.
+
+--C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant. C'est demain que
+notre roi Henri épouse Mme Marguerite. Avez-vous vu les préparatifs que
+l'on a faits à Notre-Dame? Ce sera magique. L'église tout entière
+est tendue de velours à crépines d'or. Les sièges des époux sont des
+merveilles...
+
+--Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends votre joie.
+
+Marillac saisit sa main et la pressa.
+
+--Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de là... Écoutez...
+j'avais juré de ne le dire à personne au monde... mais vous, mon
+ami, vous êtes mon autre moi-même... Demain, il y aura un mariage
+à Notre-Dame... et, demain soir, il y en aura un autre à
+Saint-Germain-l'Auxerrois... et je veux que vous soyez là!...
+
+--Quel mariage? demanda le chevalier.
+
+--Le mien!...
+
+--Le vôtre! fit Pardaillan qui ne put s'empêcher de frémir. Et pourquoi
+le soir?
+
+--La nuit, plutôt; à minuit!... Vous allez comprendre... la reine veut
+être là pour me bénir... elle se charge de tous les détails de la
+cérémonie... des amis à elle, des amis sûrs, y assisteront seuls... et
+vous, mon cher, mon frère! mais n'en dites rien. La reine veut être là,
+comprenez-vous? Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait savoir
+pourquoi la mère de Charles IX s'intéresse tant à un pauvre gentilhomme
+huguenot...
+
+Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua pas: cette
+cérémonie mystérieuse, ce mariage de minuit qui devait être tenu secret
+et auquel Catherine devait assister... Il eut la pensée d'un guet-apens.
+
+«Heureusement que je serai là!» songea-t-il.
+
+Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eût poursuivi, il désigna
+le costume étalé sur un fauteuil:
+
+--Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier?
+
+--Oui, frère, dit Marillac soudain redevenu grave. C'est dans ce costume
+que je veux assister au mariage de notre roi, et c'est dans ce
+même costume que, le soir, à minuit, je me rendrai à
+Saint-Germain-l'Auxerrois...
+
+--Eh quoi! Tout de noir vêtu?
+
+--Écoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage se voila de
+mélancolie. Je suis dans un bonheur tel que je me demande parfois si
+je rêve. Vous savez combien j'ai souffert d'être obligé de maudire ma
+mère... eh bien, cette mère se révèle à moi comme la femme la plus
+aimante. Vous savez combien J'aime ma fiancée... eh bien, demain,
+Alice devient ma femme... comprenez-vous que ces deux bonheurs inouïs
+accablent mon âme!...
+
+--Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre à votre bonheur?
+
+--Quelle inquiétude, quelle crainte pourrais-je avoir? Non, mon ami...
+tout en moi est apaisement et confiance... Et pourtant, oui, tout ce
+bonheur est comme voilé d'un crêpe.
+
+--Il faut quelquefois écouter les pressentiments.
+
+--Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois, je ne crains
+rien, je n'ai rien à redouter. Mais je m'habille de noir, mon ami, parce
+que je veux, aux yeux de tous, porter le deuil de l'admirable femme qui
+a été ma vraie mère: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir déjà
+oubliée. Son fils lui-même, cet Henri qu'elle aimait tant, a bien vite
+repris ce visage insoucieux et sardonique... il a bien vite recommencé
+à papillonner autour des femmes, tandis que celle qui sera la sienne
+s'occupe, dit-on d'amours où le roi de Navarre ne joue aucun rôle, sinon
+celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute cette ingratitude pour
+une femme si vaillante et si bonne, cela me révolte. Et moi qui l'ai
+vénérée, moi qui l'ai vue mourir, je veux porter son deuil devant son
+fils, devant ma mère aussi... et devant ma femme!
+
+Marillac demeura quelques minutes tout songeur.
+
+--Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admiré la singulière
+destinée qui vous a fait retrouver une mère juste au moment où vous avez
+perdu celle que vous considériez comme telle?
+
+--Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant.
+
+--Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a vécu, Catherine
+de Médicis vous est apparue comme un monstre capable de toutes les
+atrocités. Or, c'est justement dans la nuit où est morte l'infortunée
+Jeanne d'Albret que madame votre mère a commencé de se révéler à vous
+dans toute sa maternelle mansuétude...
+
+--Je vous avoue que je n'ai pas songé à cette coïncidence, dit Marillac
+en passant une main sur son front. Mais, puisque vous m'y faites penser,
+ne dois-je pas voir là une preuve de plus que mon bonheur dépasse mes
+espérances?»
+
+Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir.
+
+Il eut la sensation que son ami cherchait à s'étourdir, et qu'il faisait
+un violent effort pour se persuader à soi-même qu'il était heureux.
+
+Oui, peut-être Marillac avait-il entrevu la haine formidable qui couvait
+sous les sourires de Catherine! Peut-être, à force de creuser le
+problème, en était-il arrivé à pressentir vaguement vers quels abîmes il
+était entraîné!... Peut-être n'y avait-il en lui qu'un désespoir sans
+fond... le désespoir d'avoir compris que sa mère voulait le tuer, le
+désespoir de deviner que sa fiancée était complice de sa mère!...
+
+Peut-être, disons-nous!
+
+Car, ce que nous établissons en quelques lignes positives, Marillac ne
+pouvait que le soupçonner.
+
+--Vous ne m'avez jamais raconté la mort de la reine de Navarre! reprit
+tout à coup le chevalier.
+
+--Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez là, chevalier, dit le
+comte avec une sombre expression. Ce fut foudroyant. La reine était
+arrivée à neuf heures au Louvre, où on célébrait les fiançailles de
+son fils et de la princesse Marguerite. Après avoir reçu l'hommage des
+seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil de ce salon, où
+le roi de France vint, en personne, lui témoigner son affectueuse
+admiration. Moi, j'étais où vous savez. Lorsque je fus redescendu dans
+les salles de fête, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'à
+l'instant où elle s'évanouissait. Il y eut de grandes rumeurs, et je
+n'oublierai jamais la douleur qui éclata sur le visage de... la reine
+mère...
+
+--De Catherine de Médicis? insista le chevalier.
+
+--Oui, mon ami... Après que le médecin du roi eut examiné la reine de
+Navarre, celle-ci fut aussitôt transportée jusqu'à sa litière, malgré
+Ambroise Paré, qui lui voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel
+médicament... Le roi Henri, l'amiral, le prince de Condé et moi, nous
+montâmes à cheval pour escorter la litière; quelques gentilshommes nous
+accompagnèrent. La litière, ainsi entourée de notre groupe et précédée
+de laquais à cheval, portant des flambeaux, traversa la foule qui
+entourait le Louvre. A la vue du roi Henri, cette foule se mit à
+pousser des clameurs comme si nous eussions été des ennemis; cependant,
+lorsqu'on sut que la litière contenait Jeanne d'Albret mourante, un
+grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-être, s'écartèrent,
+mais, dans leur silence même, ce n'était pas le respect de la mort qui
+apparaissait... Ah! chevalier, quelle nuit!... Quand je songe à cette
+fête monstrueuse, à cette orgie plutôt, où les nôtres ont toléré que
+leurs femmes fussent insultées, puis ces cris funèbres, cette litière
+qui passe à travers un peuple retenant à peine ses grondements, je me
+prends à songer à quelque énorme et fantastique traquenard... mais c'est
+de la folie.
+
+--Hum! fit le chevalier.
+
+--Le roi nous comble de ses caresses; la reine mère... je connais ses
+sentiments...
+
+--Hum! hum! répéta le chevalier.
+
+--Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise nous assure que
+les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise humeur, qui se dissipera
+lorsqu'on aura vu notre roi entrer à Notre-Dame...
+
+Et, comme pour éviter d'approfondir les soupçons qu'évoquait l'attitude
+du chevalier, le comte se hâta de continuer son récit:
+
+--Lorsque la reine eut été couchée dans son lit, elle reprit
+connaissance. Le médecin du roi, maître Ambroise Paré, arriva à ce
+moment. Mais la reine, le regardant fixement, lui dit: «Je vous
+remercie, maître, Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles
+contre le mal. Je vais mourir... Allez!» Sans insister davantage, maître
+Paré s'inclina, en poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous
+vîmes que son visage portait les traces d'une étrange épouvante.
+
+--Ah! ah! Ce médecin n'est-il pas de la religion reformée?
+
+--Oui, chevalier.
+
+--Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des soins à la
+malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait l'air épouvanté?
+
+--En effet. Mais n'était-ce pas naturel? Ce mal foudroyant...
+
+--Non, comte! Ambroise Paré est un homme énergique. S'il n'a pas
+insisté, s'il a été épouvanté, s'il a reculé, enfin...
+
+--Que voulez-vous dire, chevalier? s'écria Marillac avec agitation.
+
+--Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'étonne de cette attitude,
+voilà tout. Mais continuez, cher ami...
+
+--Oui... laissons de côté les soupçons.
+
+--Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous soupçonnez...
+
+--Quoi? balbutia le comte.
+
+--Un crime!...
+
+Marillac pâlit. Son regard se détourna de Pardaillan.
+
+--Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois à un crime! La reine de Navarre
+avait des ennemis acharnés; plus d'une fois, elle a failli succomber.
+Peut-être, un de ces ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas
+devant le forfait... je donnerais ma vie pour le connaître, celui-là...
+
+Marillac passa la main sur son front. Et, comme le chevalier gardait le
+silence, il continua:
+
+--Mais peut-être, après tout, n'est-ce qu'un soupçon sans valeur.
+
+--Peut-être! fit le chevalier. Vous disiez donc que le médecin du roi se
+retira.
+
+--Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement fébrile. Le
+roi Henri demeura seul près de sa mère. Pendant trois longues heures,
+nous attendîmes dans la pièce voisine. Enfin, l'aube entra dans cette
+salle où nos douleurs silencieuses étaient rassemblées, et fit pâlir les
+flambeaux. Ce fut à ce moment que le roi Henri sortit de la chambre
+de sa mère... Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses suprêmes
+confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'étrange hallucination qui
+s'empara de moi ne fut pas une vérité?... Car, comme je me trouvais près
+de la porte, il me sembla, un moment, saisir quelques lambeaux de la
+parole royale et funèbre... «Je meurs assassinée, disait la voix rauque
+de la mourante, mais je vous ordonne de l'ignorer... feignez de croire à
+une mort naturelle... ou, sans cela... vous seriez frappé à votre tour.
+Mais prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!...» Ces
+paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute une imagination de
+mon esprit ébranlé... Le roi Henri reparut à nos yeux et nous fit signe
+d'entrer.
+
+Marillac étouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne songea pas à
+essuyer, coulèrent de ses yeux.
+
+--Nous entrâmes donc, poursuivit-il. Quand je vis cette généreuse reine,
+cette guerrière qui avait étonné nos vieux généraux, quand je vis cette
+mère admirable qui avait abandonné la vie paisible de son palais pour
+se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'à son dernier
+diamant, pour payer les soldats de son fils, quand je vis celle qui
+m'avait tiré du néant, arraché à la mort, oui, quand je la vis livide,
+il me sembla que j'allais mourir moi-même et je demeurai comme stupide,
+dans un anéantissement de mes forces et de ma pensée... Elle dit au
+prince de Condé: «Ne pleurez pas, mon cher enfant. Peut-être suis-je la
+plus heureuse...» Nous l'entourions, tâchant de refouler nos sanglots...
+Son regard trouble fit le tour de cette assemblée d'hommes d'armes,
+penchés sur le lit d'une reine mourante.
+
+Et j'ai retenu ses dernières paroles... Les voici, chevalier:
+
+«Monsieur l'amiral, aussitôt après le mariage du roi, il faut quitter
+Paris... Rassemblez toutes nos forces... non pas que je me défie de mon
+cousin Charles, mais il faut être prêt à tout... Sous les ordres du
+roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement suprême... Henri,
+ajouta-t-elle en s'adressant au prince de Condé, vous êtes un frère pour
+mon fils... je vous bénis, mon enfant... Soyez toujours près de lui, au
+camp, à la ville et à la cour... Adieu, messieurs, je vous aimais bien
+tous... Toi, mon vieux d'Andelot, et vous, capitaine Briquemaut, et
+vous tous, fiers gentilshommes, grâce à vous, les grandes injustices
+prendront fin... le droit de vivre et de penser sera assuré aux
+huguenots... ayez confiance... notre cause est grande... qu'est-ce que
+le bonheur de l'humanité sans la liberté?... Adieu à tous...»
+
+--A ces mots, les sanglots éclatèrent. Je crus que tout était fini...
+mais la reine, fixant son regard sur moi, me fit signe d'approcher...
+J'obéis et tombai à genoux, près du roi, en sorte que ma tête se
+trouvait près de celle de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son
+dernier soupir...
+
+Marillac se leva et fit quelques pas, en proie à une agitation que
+n'expliquait pas complètement la tristesse de pareils souvenirs. Il
+revint s'arrêter devant Pardaillan et continua d'une voix plus sourde:
+
+--Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier soupir de la
+reine de Navarre... mais, peut-être, à ma douleur filiale se mêla, dans
+cette minute terrible, une horreur qui me fit comprendre l'épouvante
+que j'avais surprise sur le visage du médecin et sur celui du roi... En
+effet, lorsque je fus tout près d'elle, Jeanne d'Albret tourna vers moi
+sa tête convulsée par l'agonie, murmura distinctement: «Prends sarde,
+mon enfant, prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches...» Que
+voulait me dire la reine? Quel secret allait s'échapper de ses lèvres
+crispées? Je ne le saurai jamais, chevalier! car, à ce moment, la reine
+entra en agonie... Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais
+aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, tout à coup, son
+regard se fixa avec une effrayante expression sur la cheminée... puis,
+une légère secousse l'agita... puis, ce fut fini, la reine était
+morte... morte... et son regard semblait encore s'attacher à cet objet
+que, dans la seconde suprême, elle avait cherché des yeux...
+
+Marillac se tut.
+
+A travers ses doigts crispés sur ses yeux, des larmes s'échappèrent.
+
+--Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi d'avoir ramené vos
+pensées vers ces pénibles scènes... Mais, dites-moi... pouvez-vous me
+dire quel était cet objet que la reine regardait en mourant?
+
+Marillac alla à une armoire, dont il portait la clef sur lui et,
+l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa sur une table.
+
+--Ce coffret, chevalier, m'a été donné par une personne auguste. Je
+l'avais à mon tour offert à la reine de Navarre, qui s'en servait pour
+y mettre ses gants... Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a
+voulu me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la cheminée de
+sa chambre et de le garder comme un double souvenir... le souvenir de
+mes deux mères.
+
+--Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine Catherine qui vous a
+donné ce coffret?
+
+--Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant.
+
+Les deux hommes se regardèrent.
+
+Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la pensée terrible
+qui l'agitait, car tous les deux pâlirent et détournèrent les yeux.
+
+Marillac demeurait tremblant, les mains crispées sur le coffret d'or. Il
+baissa la tête. Et, soudain, le mystère de sa pensée monta jusqu'à ses
+lèvres, comme s'il n'eût pu le contenir davantage. Hagard, livide, il
+murmura:
+
+--Mon sang... je le donnerais jusqu'à la dernière goutte... pour savoir
+la vérité... oh! chevalier... cette vérité... Ce n'est pas possible!...
+Ce serait trop horrible que ce coffret ait été l'instrument de mort...
+que Catherine, ma mère, ait tué Jeanne, mon autre mère... et que moi...
+moi... leur fils à toutes deux... aie porté à l'une le poison que lui
+envoyait l'autre!
+
+--Comte! Comte! s'écria le chevalier, vous avez raison... ce serait trop
+horrible...
+
+--Ah! puissé-je donc être foudroyé plutôt que de continuer à porter
+de tels soupçons dans mon esprit!... Catherine ne peut avoir conçu de
+pareilles horreurs... Catherine m'aime... j'en suis sûr... elle est ma
+mère... ma mère!...
+
+En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret avec une sorte de
+rage désespérée.
+
+Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs ceux que portait
+Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort.
+
+Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement.
+
+Pardaillan, hors de lui, en proie à une sorte de vertige, lui arracha
+les gants, les remit à leur place, funèbre relique, et, lui-même, alla
+renfermer, avec un effroi visible, le mystérieux coffret d'or dans
+l'armoire.
+
+Il y eut alors entre les deux hommes un long silence lourd d'angoisse.
+
+L'action rapide de Pardaillan venait de préciser dans l'esprit de
+Marillac un soupçon qu'il n'osait s'avouer à lui-même.
+
+Sa joie fébrile, son bonheur trop surexcité par lui-même, la vague
+épouvante que recouvraient ce bonheur et cette joie, son incertitude,
+ses doutes, son désespoir latent, en un éclair aveuglant, il comprit
+tout, il se comprit soi-même.
+
+Et il assista, muet d'horreur, à l'abominable drame qui se déroulait
+dans sa pensée.
+
+La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mystérieux avertissements,
+ce regard de terreur qu'elle avait eu en lui montrant le coffret d'or,
+cette mort fit rentrer le soupçon dans l'esprit du comte.
+
+Quel soupçon? Que Catherine avait assassiné Jeanne d'Albret.
+
+Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire!
+
+S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infâme soupçon, s'il
+admettait sa mère meurtrière, c'est donc que sa mère se jouait de lui!
+
+C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignité d'Alice! C'est
+donc qu'Alice était une créature de Catherine!
+
+Si Alice l'avait joué, si Alice était indigne, si son amour
+s'effondrait!... Oh! mille morts plutôt! Il fallait, de toute son
+énergie, repousser le soupçon.
+
+Voilà dans quels abîmes tournoyait l'âme du comte de Marillac.
+
+Voilà pourquoi il s'arracha violemment à sa méditation. Voilà pourquoi,
+éclatant de rire, il alla ramasser la clef que le chevalier avait
+jetée, la remit tranquillement à la serrure de l'armoire et s'écria
+joyeusement:
+
+--Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes fous... C'est votre
+faute aussi! Pourquoi m'avoir parlé de la mort de Jeanne d'Albret? Ah!
+oui, j'y suis. C'est ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien,
+oui, mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le deuil de
+la grande amie que je pleurerai toujours... Parlons d'autre chose,
+voulez-vous?
+
+--Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la sueur froide qui
+mouillait ses tempes. Un dernier mot, toutefois.
+
+--Parlez, cher ami.
+
+--C'est bien décidément demain que doit avoir lieu votre mariage?
+
+--Demain soir, à minuit, à Saint-Germain-l'Auxerrois... Mais vous êtes
+seul à le savoir.
+
+--Et vous désirez que j'y assiste?
+
+--Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'étiez là.
+
+--Bon. Comment et à quelle heure entrerai-je dans l'église?
+
+--Trouvez-vous à onze heures à la petite porte qui donne sur le
+cloître... mais soyez seul.
+
+--Très bien, mon cher comte!...
+
+Et le chevalier songea:
+
+«J'y serai avec quelques bonnes épées que je connais. Car, je veux
+donner mon âme au diable, si la douce Catherine ne cherche pas à faire
+assassiner son fils!...»
+
+--Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer avec vous cette
+fin de journée. Nous entrerons en quelque guinguette du bord de l'eau,
+et nous viderons bouteille...
+
+--Je ne demande pas mieux, car, moi-même, je ne serais pas fâché de voir
+un peu ce qui se passe dans Paris. Avez-vous remarqué, mon cher comte,
+comme Paris a l'air fiévreux...
+
+--Non, je n'ai pas remarqué, mon ami. Que voulez-vous? le bonheur est
+égoïste... mais, une chose que je remarque parfaitement, c'est que vous,
+si gai tous ces jours-ci, vous êtes triste...
+
+--Triste? Non pas... mais inquiet.»
+
+Les deux amis étaient dehors. Il faisait un beau soleil, et, comme
+le gros de la chaleur était passé, la rue était pleine de gens
+endimanchés...
+
+--Et le sujet de cette inquiétude? demanda Marillac en prenant le bras
+du chevalier.
+
+--Voici. Mon père a disparu depuis trois jours et je crains qu'il ne se
+soit jeté en quelque périlleuse aventure.
+
+--Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle?
+
+--Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hôtel de Montmorency en
+disant au suisse que, s'il n'était pas rentré au matin, c'est qu'il
+aurait entrepris un voyage. Quel peut être ce voyage? Et comment a-t-il
+pu sortir de Paris?
+
+--C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun doute, vous avez
+tort de vous inquiéter.
+
+--Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour lui. Et,
+d'ailleurs, s'il y eût un danger immédiat, il m'eût prévenu. Seulement,
+pendant qu'il travaillait de son côté, je travaillais du mien et son
+absence peut compromettre la réussite de mon plan.
+
+--Voyons votre plan, fit Marillac.
+
+--Je suis arrivé à séduire un sergent qui doit être de garde à la porte
+Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a promis de ne défendre que mollement
+le passage, pourvu que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera
+pour que le pont soit baissé au moment où je l'attaquerai... Je compte
+sur vous, mon cher ami.
+
+--Très bien. Mardi, quelle heure?
+
+--Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une voiture dans
+laquelle seront Loïse et sa mère, ainsi que le maréchal, de qui j'ai pu
+obtenir qu'il ne se montrât pas. Nous serons une vingtaine...
+
+--Bon. Je vous promets de vous en amener autant.
+
+--Ah! si mon père était là!...
+
+--Il sera rentré d'ici mardi, sans doute... Mais que veut tout ce
+monde?...
+
+--Ma foi, dit le chevalier, les voilà qui se mettent à genoux!...
+Avançons.
+
+--En voilà deux! hurla à ce moment une voix qui fit tressaillir le
+chevalier.
+
+Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'étaient heurtés à une foule
+qui entourait quelque chose, devant la porte d'un couvent. Et cette
+foule criait:
+
+«Miracle! Noël!...»
+
+Les deux jeunes gens avaient continué à avancer jusqu'au moment où ils
+se trouvèrent devant la porte du couvent, au milieu de gens dont les
+uns entonnaient des cantiques, dont les autres, comme en délire,
+s'embrassaient sans se connaître, faisaient des signes de croix et se
+frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple était tombé à genoux,
+tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient debout.
+
+La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le cri qu'elle
+croyait être le plus agréable à tous les saints du paradis:
+
+«Mort aux huguenots!...»
+
+C'est à ce moment que la voix en question cria:
+
+«En voilà deux!...»
+
+Pardaillan reconnut aussitôt Maurevert qui le désignait spécialement.
+Maurevert était entouré d'une quinzaine de gentilshommes, qui semblaient
+le considérer comme leur chef. Au signe qu'il fit, ils se précipitèrent
+sur le chevalier, l'épée à la main.
+
+Déjà, la foule, furieuse, délirante, enveloppait les deux amis qui,
+serrés de près, étouffés, ne pouvaient même pas tirer leurs épées.
+
+«Place! Place!» vociféraient les gentilshommes en essayant d'arriver
+jusqu'à leurs deux victimes.
+
+Mais chacun, dans ce peuple, tenait à se distinguer.
+
+C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer
+elle-même les deux huguenots qui, la dague à la main, immobiles,
+contenaient encore par leur attitude les enragés qui les entouraient.
+
+Les deux jeunes gens échangèrent un regard; ils semblaient se dire:
+
+«Nous allons mourir là, mais, avant de tomber, nous en découdrons bien
+quelques-uns?»
+
+--Tue! Tue! vociférait Maurevert. Les huguenots à la hart!...»
+
+Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; des milliers de
+poings se levèrent...
+
+Mais, à ce moment, comme si un grand souffle eût abattu toute cette
+fureur, la foule retomba à genoux en criant:
+
+«Miracle!... Voici le saint!...»
+
+Le saint, c'était frère Lubin qui, ouvrant la porte du couvent où son
+supérieur l'avait rappelé, la mission laïque du frère étant terminée, le
+moine Lubin, donc, apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde
+et, apercevant le chevalier, s'en venait à lui, la larme a l'oeil, en
+souvenir des innombrables fonds de bouteille dont Pardaillan l'avait
+gratifié à la Devinière.
+
+«Ce digne chevalier! Ce cher ami!» bégayait le moine qui passait à
+travers la foule prosternée.
+
+Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. Pardaillan et Marillac
+avaient profité de ce répit inespéré pour rengainer leurs dagues et
+mettre l'épée à la main.
+
+Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se trouvait parmi
+cette masse de peuple et pour quelle besogne il était escorté de
+gentilshommes, dont il en reconnut quelques-uns pour des fervents de la
+reine Catherine.
+
+--Attention! dit-il à Marillac, voici la meute... Voyez-vous, à votre
+gauche, cette encoignure sous l'auvent?
+
+--Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son épée, menaçait déjà
+un de ses assaillants.
+
+--Allons-y d'un bond. Là, nous pourrons tenir tête... Attention! Vous y
+êtes?
+
+Les deux amis se fendirent ensemble: un double hurlement éclata; deux
+des plus avancés tombèrent.
+
+Marillac, alors, obéissant à la manoeuvre indiquée, se rua vers
+l'encoignure, en fourrageant de l'épée; la foule s'écarta avec des
+clameurs et se referma sur lui. Lorsque Marillac eut atteint son poste,
+il s'aperçut qu'il était seul.
+
+--Pardaillan! rugit-il.
+
+Et il se jeta tête baissée sur la muraille vivante.
+
+A ce moment, il fut saisi par-derrière, paralysé, dans l'impossibilité
+de faire un mouvement, soulevé, entraîné, emporté dans l'intérieur du
+couvent.
+
+Quant au chevalier, voici ce qui était arrivé:
+
+Au moment où Lubin arrivait près de lui, l'un des gentilshommes, qui
+escortait Maurevert, lui porta un coup de pointe. Ce fut alors qu'il se
+fendit à fond et par un coup droit, traversa l'épaule de son adversaire.
+A l'instant où il se relevait et où il allait se jeter vers l'encoignure
+qu'il avait montrée à Marillac, le moine fut sur lui et l'enserra dans
+ses bras, en bégayant:
+
+«C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez boire...»
+
+D'une violente secousse, Pardaillan se débarrassa du moine, qui alla
+rouler à terre en murmurant:
+
+«L'ingrat!...»
+
+A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier; son épée fut
+brisée; en un instant, ses vêtements en lambeaux; le chevalier voulut
+saisir sa dague: Maurevert l'enleva.
+
+Alors, on vit un spectacle inouï.
+
+Désarmé, sanglant, le chevalier avait sur lui une masse humaine qui
+s'efforçait de l'écraser.
+
+Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait d'un
+formidable roulis des épaules; elle se reformait, l'accablait; il
+l'entraînait, roulait avec elle, se relevait, mordant, frappant de ses
+deux poings comme de deux béliers; des gens ensanglantés tombaient
+autour de lui; des hurlements effroyables, tout autour, éclataient dans
+la foule, tandis que le groupe frénétique attaché à lui luttait dans un
+silence farouche.
+
+Presque assommé, du sang plein le visage et la bouche, Pardaillan,
+formidable, secouait la grappe humaine, comme le sanglier, enfin coiffé,
+peut secouer la meute.
+
+Il soufflait d'un souffle rauque et bref.
+
+Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait plus à rien... à
+rien qu'à atteindre Maurevert qui, à dix pas, commandait la manoeuvre, à
+le saisir, à l'étrangler avant de mourir.
+
+Une clameur plus terrible retentit soudain:
+
+Le chevalier venait de tomber une dernière fois et ne se relevait plus:
+à chacune de ses jambes, à chacun de ses bras, à sa poitrine, deux
+hommes, trois, quatre, toute une foule pesait.
+
+«Des cordes!» vociféra alors Maurevert.
+
+Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement lié, était emporté
+dans le couvent; sur la chaussée, une dizaine de blessés étanchaient
+leur sang.
+
+Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait en triomphe et
+l'acclamait. C'était le saint qui avait arrêté l'hérétique! C'était le
+saint qui, rien qu'en l'enlaçant de ses bras, lui avait ôté sa force!
+
+Maurevert était entré dans le couvent et avait eu une assez longue
+conférence avec le prieur. A la suite de cette conférence, il s'était
+fait conduire dans la cellule où le comte de Marillac avait été enfermé.
+Il portait sous son bras l'épée du comte.
+
+--Monsieur, dit-il en entrant, vous êtes libre, voici votre épée.
+
+Marillac ne témoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement la lame
+qu'on lui tendait et la remit au fourreau.
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espère que nous nous retrouverons,
+dans des conditions meilleures, c'est-à-dire à un moment où vous n'aurez
+pas pris la précaution de vous entourer de vingt spadassins pour
+attaquer deux hommes.
+
+--Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand il vous plaira, dit
+Maurevert en grondant.
+
+--Après-demain matin, voulez-vous?
+
+--Soit.
+
+--Dans les prés du passeur?
+
+--Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi vous dire,
+monsieur le comte, que je ne comprends pas la querellé que vous me
+faites, au moment où je vous sauve la vie.
+
+--Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec un dédain qui fit pâlir
+Maurevert.
+
+Le bravo eut un éclair de joie dans les yeux. Mais il se contint et
+reprit:
+
+--C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais cela est. Je suis
+arrivé devant le couvent à l'instant même où la foule, furieuse de je ne
+sais quoi, allait se ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et
+transporté ici. Sans moi, vous étiez donc mort, monsieur le comte.»
+
+Marillac avait écouté ces explications avec une surprise étonnée.
+
+--Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je ne puis qu'être
+surpris. Je ne suis pas de vos amis, je crois...
+
+--Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour essayer de vous
+tirer des mains de ces enragés! Qui n'en eût fait autant à ma place?...
+Et puis, je dois vous l'avouer, j'avais une raison secrète de me jeter à
+votre secours...
+
+--Quelle est cette raison, monsieur?
+
+--Le désir que j'ai d'être agréable à la reine mère, dit Maurevert en
+s'inclinant avec un respect outré.
+
+Marillac tressaillit et pâlit. Déjà Maurevert continuait:
+
+--Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte, si nous nous sommes
+même un peu regardés de travers à la dernière fête du Louvre, je n'en ai
+pas moins l'insigne honneur d'être des amis de la reine. Et savez-vous
+ce que la reine m'a dit tout récemment, à moi et à quelques autres de
+ses fidèles? Elle a dit, en propres termes, qu'elle vous considérait
+comme un parfait cavalier, qu'elle avait pour vous une véritable
+affection et qu'elle priait tous ses amis de vous protéger en toutes
+mauvaises occasions où vous pourriez vous trouver...
+
+--La reine a dit cela! s'écria Marillac d'une voix altérée.
+
+--Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur de vous répéter,
+monsieur le comte. Aussi, tout en acceptant le rendez-vous que vous me
+faites l'honneur de me donner, je vous prie de me tenir pour votre très
+dévoué.
+
+Maurevert, après s'être incliné, fit un pas pour se retirer.
+
+--Attendez, monsieur! dit Marillac.
+
+Sombre, bouleversé, la voix tremblante, malgré tous ses efforts, il
+reprit:
+
+--Monsieur, les paroles que vous prêtez à Sa Majesté ont pour moi une
+importance de vie ou de mort. Me jurez-vous que la reine s'est bien
+exprimée ainsi, en parlant de moi?
+
+--Je vous le jure! dit Maurevert, avec une évidente sincérité. Je dois
+même ajouter que, si les paroles de la reine étaient affectueuses, le
+ton l'était plus encore. Ce n'est un secret pour personne, monsieur
+le comte, que vous êtes fort avant dans les faveurs de Sa Majesté, et
+qu'elle vous destine un haut commandement dans l'armée que M. l'amiral
+va conduire aux Pays-Bas.»
+
+Un soupir, qui ressemblait à un rugissement, gonfla la poitrine de
+Marillac.
+
+«Ma mère! ma mère! balbutia-t-il au fond de lui-même. Serait-ce donc
+vrai? Me serais-je donc trompé?...»
+
+--Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette de vous avoir
+mal accueilli.
+
+--Tout le monde s'y fût trompé, monsieur le comte!
+
+--Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me conduire à M. de
+Pardaillan, afin que nous partions ensemble.
+
+--Monsieur le comte, je vous le répète: vous êtes libre. Mais, quant
+à M. de Pardaillan, c'est autre chose, vu que M. de Pardaillan est
+rebelle, accusé de lèse-majesté et que c'est mon devoir de l'arrêter.
+
+--Vous l'arrêtez?
+
+--C'est fait.
+
+--De quel droit? Êtes-vous donc officier des gardes?
+
+--Non, monsieur. J'ai simplement reçu un ordre d'avoir à me saisir de la
+personne de M. de Pardaillan, et j'étais justement à sa recherche, quand
+j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.
+
+--Un ordre! gronda Marillac. De qui?
+
+--De la reine mère!
+
+Sur ce mot, Maurevert, saluant une dernière fois le comte, sortit,
+laissant la porte ouverte. Marillac demeura un moment tout étourdi. Mais
+bientôt, se frappant le front, il murmura:
+
+«Cette fois, je vais voir quelle peut être l'affection de la reine pour
+moi!...»
+
+Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un couloir en présence
+d'un moine, qui le salua et lui dit:
+
+--Monsieur le comte, je suis chargé de vous faire sortir du couvent par
+une porte de derrière.
+
+--Pourquoi pas par la grande porte?
+
+--Écoutez, monsieur, fit le moine en souriant.
+
+Marillac écouta. Au loin, vers la rue, il entendit une rumeur furieuse.
+
+«Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui réclame sa victime.
+Et sa victime, c'est vous. Mais nous savons trop quelle serait la
+douleur de notre grande reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc,
+monsieur.»
+
+Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine, qui le conduisit
+jusqu'à une petite porte donnant sur une ruelle solitaire.
+
+Le comte prit aussitôt le chemin du Louvre.
+
+
+
+XIII
+
+LE TEMPLE
+
+Si vite que Marillac eût pris sa course vers le Louvre, Maurevert y
+arriva avant lui. Les ailes de la haine sont encore plus rapides que
+celles de l'amitié.
+
+Il paraît que Maurevert était attendu avec impatience dans cette partie
+du Louvre, où se trouvaient les appartements de la reine mère. Car, à
+peine le capitaine des gardes, Nancey, l'eut-il aperçu, qu'il lui fit
+signe de le suivre et, le conduisant par un couloir privé, l'introduisit
+dans une antichambre où se trouvait la suivante florentine Paola,
+laquelle, à son tour, l'introduisit aussitôt dans le fameux oratoire.
+
+Catherine de Médicis était là, écrivant fiévreusement; elle avait
+devant elle un monceau de lettres déjà terminées. Car la reine écrivait
+toujours elle-même. Soit défiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa
+dévorante activité, elle n'eut jamais de secrétaire.
+
+A l'entrée de Maurevert, elle leva la tête, fit un signe bref pour lui
+ordonner d'attendre et acheva la phrase commencée.
+
+Maurevert avait bon oeil.
+
+Il essaya de démêler les suscriptions de toutes les lettres déjà
+cachetées, que la reine avait rejetées sur la table, au hasard. Et il
+put constater que presque toutes ces lettres étaient adressées aux
+gouverneurs des provinces.
+
+A ce moment. Catherine, levant brusquement la tête, surprit le regard de
+Maurevert.
+
+--Vous essayez de savoir à qui j'écris? demanda-t-elle. J'aime les
+gens curieux. La curiosité est un signe d'intelligence. Allez à cette
+fenêtre...
+
+--Je supplie Votre Majesté de croire...
+
+--Obéissez donc...»
+
+Maurevert alla à la fenêtre, tremblant et flairant quelque terrible
+surprise.
+
+--Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine.
+
+--Je vois une trentaine de courriers de Sa Majesté, à cheval, prêts à
+partir.
+
+--C'est bien, demeurez où vous êtes, reprit la reine qui, en même temps,
+frappa un timbre d'un coup de son petit marteau d'argent.
+
+Un homme entra qui, stylé d'avance, saisit toutes les lettres cachetées
+et sortit en toute hâte, sans avoir dit un mot. Deux minutes plus tard,
+Maurevert vit appa raître dans la cour le même homme. Il remit une
+lettre à l'un des courriers, et le courrier partit aussitôt à fond
+de train; puis il passa au deuxième, qui partit à son tour, puis au
+troisième... Au bout de cinq minutes, tous les courriers étaient partis.
+
+--La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc de Guise, dit
+tranquillement Catherine, vous lui direz que vous avez vu partir mes
+courriers porteurs de dépêches pour chacun de nos gouverneurs. Vous
+ajouterez que chacune de ces dépêches donne l'ordre à nos gouverneurs
+de rassembler leurs troupes et de marcher sur Paris, pour y arrêter les
+insensés qui ne craignent pas de conspirer contre le roi. Dans quelques
+jours, monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront sur
+Paris, pour protéger le roi!
+
+Maurevert sentit un long frisson lui courir le long des reins, comme si
+la hache du bourreau se fût levée sur son cou.
+
+«Je suis perdu», murmura-t-il en s'inclinant.
+
+Catherine le regarda un instant avec une sombre expression de doute, de
+mépris et de triomphe.
+
+Elle avait d'ailleurs menti.
+
+Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arrêter tout courrier
+qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit, tout fuyard venant de Paris,
+et de faire saisir tout huguenot dans une sorte de vaste rafle.
+
+«Relevez-vous, monsieur», reprit la reine.
+
+Maurevert obéit.
+
+--Si vous êtes franc, poursuivit Catherine, je vous donne vie sauve.
+
+Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert. La reine ne le
+faisait pas saisir. La reine discutait encore avec lui. Donc, il était
+sauvé.
+
+--Où en est la conspiration de M. de Guise? demanda froidement Catherine
+de Médicis.
+
+--Madame, répondit enfin Maurevert en faisant un effort surhumain pour
+assurer sa voix, je jure sur le Christ que je n'ai pas conspiré.
+
+--Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc, pour conspirer, il
+faut être quelqu'un! Seulement, vous n'êtes pas sans avoir écouté autour
+de vous. Que savez-vous?
+
+--Eh bien, madame, on espère que Sa Majesté le roi ne voudra pas prendre
+contre les hérétiques les mesures nécessaires.
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation, on en profitera
+pour se faire désigner par la noblesse, par la bourgeoisie et par le
+peuple, comme le capitaine général des catholiques...
+
+--Et alors?...
+
+--C'est tout, madame!
+
+--Vous mentez, monsieur de Maurevert!
+
+--Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais dire plus.
+Cependant... je pense... mais c'est une simple supposition...
+
+--Dites toujours.
+
+--Je pense que, maître de Paris, capitaine général des forces
+catholiques, on en profiterait peut-être, si les circonstances étaient
+favorables... pour mener directement Sa Majesté le roi...
+
+«Est-ce que vraiment il ne sait rien?» songea la reine.
+
+Maurevert, maintenant, s'était repris. Son visage était redevenu
+impénétrable.
+
+--Monsieur, dit tout à coup la reine, vous avez rendu plus d'un service,
+et vous en rendrez d'autres sans doute.
+
+--Ma vie appartient à Votre Majesté! qu'elle en dispose!
+
+--Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de Guise, s'il veut être
+capitaine général, il le sera. J'aime les emportements de sa foi. Elle
+va jusqu'à le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontés. Je
+pense comme lui. Et, pour l'aider à convaincre le roi, je fais venir à
+Paris une armée complète. Alors nous verrons. Quant à vous...
+
+Elle le fixa de son regard aigu.
+
+Maurevert soutint l'examen avec le courage suprême du désespoir.
+
+--Quant à vous, continua Catherine en traçant quelques mots sur un
+parchemin, voici ce que je puis faire pour vous.
+
+Maurevert essayait ardemment de lire de loin.
+
+«L'ordre de m'envoyer à la Bastille?» songeait-il.
+
+La reine lui tendit le papier: c'était un bon de cinquante mille livres
+sur la cassette de la reine mère.
+
+Un frémissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina avec respect,
+mais sans exagération.
+
+«Décidément, il ne sait rien, pensa Catherine qui avait suivi
+attentivement l'effet de sa générosité... L'heure approche,
+continua-t-elle; vous allez, mon cher monsieur, aller vous poster chez
+le chanoine Villemur, avec votre ami, cet ami dont vous me parliez.
+
+--Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est déjà payé, déjà à son poste.
+Et les cinquante mille livres que Votre Majesté veut bien m'octroyer...
+
+--Sont pour vous dédommager d'un injuste soupçon, fit Catherine avec son
+plus charmant sourire, et aussi pour vous récompenser des nouvelles
+que vous m'apportez. Deux hérétiques ont été arrêtés grâce à votre
+intervention; oui, je sais déjà cela... Qu'avez-vous fait de ces deux
+hommes?
+
+--J'ai rendu la liberté à l'un d'eux...
+
+Une expression de surprise et d'inquiétude se peignit sur le visage de
+la reine.
+
+--Celui à qui j'ai rendu la liberté, continua Maurevert, celui que je
+crois bien avoir sauvé des mains de la foule furieuse, c'est un huguenot
+d'importance... Mais j'ai cru remarquer que Votre Majesté le tenait en
+estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac.
+
+La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura souriante, presque
+indifférente. Mais Maurevert eût frémi d'épouvanté s'il avait pu
+entendre le rugissement du coeur de cette mère. Sans la moindre émotion,
+elle dit très simplement:
+
+--Vous avez bien fait d'épargner M. de Marillac; il est de mes amis...
+Et l'autre?
+
+--L'autre, madame! Daigne Votre Majesté me permettre de lui rappeler une
+promesse qu'elle a bien voulu me faire?
+
+--Laquelle? dit la reine étonnée.
+
+--Madame, je porte au visage une marque ineffaçable. Tant que je n'aurai
+pas vengé d'effroyable manière l'insulte...
+
+--Ce coup de fouet? dit la reine.
+
+--Oui, madame, fit Maurevert en grinçant des dents. On dirait, en effet,
+un coup de cravache... Eh bien, madame, l'homme que j'ai pris devant le
+couvent, c'est celui qui m'a marqué!
+
+--Le chevalier de Pardaillan?
+
+--Oui, Majesté...
+
+«Ah! décidément, songea Catherine, en frémissant de joie, c'est un homme
+admirable que ce Maurevert!»
+
+--Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que vous m'avez donné cet
+homme pour en faire ce que bon me semblerait...
+
+--Où est-il? demanda Catherine.
+
+--Enfermé dans une cellule de couvent.
+
+--Et où voulez-vous le mettre?
+
+--A la Bastille, si Votre Majesté m'en donne l'ordre.
+
+--Et que voulez-vous faire de ces deux hommes? reprit-elle tout à coup.
+
+--Votre Majesté a dit: ces deux hommes?
+
+--Oui, l'autre... le père, le vieux truand, a été pris chez M. le
+maréchal de Damville qui m'en a fait prévenir: il est au Temple. M. le
+maréchal, pour des raisons que j'ignore, m'a demandé un ordre d'avoir
+à questionner ce vieux diable à quatre. M. le maréchal veut assister
+lui-même à la question. Mais tout cela est assez grave, en somme.
+Aucun jugement n'a été pris... J'avoue que je suis assez surprise de
+l'attitude du duc de Damville; il veut faire là un métier qui n'est pas
+le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan posséderait des
+secrets précieux?
+
+--Que Votre Majesté m'en donne l'ordre et je saurai bien lui arracher
+ces secrets!
+
+--Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine contre ce Pardaillan
+auquel vous en voulez tant...
+
+--Le chevalier a insulté Votre Majesté en plein Louvre...
+
+--Ce n'est pas bien sûr qu'il ait eu pensée de m'offenser. Et ce jeune
+homme a d'ailleurs rendu un grand service au roi en sauvant un jour sa
+cousine d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Hélas! pauvre
+reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empêchée de mourir... c'est un
+grand malheur...
+
+Maurevert eût vainement entrepris de suivre la pensée tortueuse de la
+reine.
+
+Elle reprit avec un soupir:
+
+--Je vous ai donné ces deux hommes, je ne m'en dédirai pas. Il faudrait
+donc, pour bien faire, les mettre ensemble... Et, puisque le vieux se
+trouve au Temple, c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune?
+
+En même temps, elle signait un ordre d'arrestation.
+
+--Ah! madame, au Temple ou à la Bastille, peu importe, pourvu que je les
+tienne... surtout le chevalier!
+
+--Et vous dites que vous vous chargeriez de les questionner?
+
+--Oui, madame. Et cela suffira à ma vengeance.
+
+--Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre d'arrestation.
+
+Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant:
+
+--Votre Majesté me donne-t-elle congé?
+
+--Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer la question à vos
+deux ennemis?
+
+--Dès tout à l'heure, madame. Le temps de faire transférer le chevalier
+au Temple et de faire prévenir le tourmenteur juré.
+
+--Qui ne voudra instrumenter qu'en présence des juges!
+
+--C'est vrai! fit Maurevert atterré.
+
+--A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la reine.
+
+Et elle écrivit rapidement quelques mots sur un papier qu'elle tendit à
+Maurevert.
+
+C'était un ordre d'avoir à appliquer la question ordinaire et
+extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la prison du Temple, le samedi
+23 août, à dix heures du matin.
+
+--Il faudra donc que j'attende jusque-là! grinça Maurevert.
+
+--Eh! mon cher monsieur, j'ai patienté plus que vous, moi. Qu'est-ce que
+cinq jours? Car nous sommes à dimanche soir...
+
+--C'est vrai. Que Votre Majesté me pardonne!
+
+--Un dernier mot. Je ne veux personne dans la chambre des questions;
+personne que vous et le maître bourreau. Est-ce entendu?
+
+--Votre Majesté peut se rassurer.
+
+--Et vous me rapporterez fidèlement les aveux de ces deux hommes?
+
+--Je vous le jure, madame!
+
+--C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur. C'est que je vous
+donne la vie de ces deux hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a
+promise... votre ami.
+
+--Dès demain matin, madame, mon ami prendra position dans le cloître
+Saint-Germain-l'Auxerrois...»
+
+--Maurevert se retira la tête en feu, la gorge sèche, avec une joie
+effroyable dans le coeur.
+
+«Voilà qui se dessine, murmura Catherine de Médicis... Monsieur
+l'amiral, dites un pater et un ave, si toutefois vous savez vos
+prières... Quant à ces deux spadassins, je saurai quel secret Damville
+voulait leur arracher... il y a justement dans la chambre des tortures
+du Temple un cabinet noir où je serai à merveille pour tout entendre.»
+
+A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et dit:
+
+--Madame, M. le comte de Marillac est dans votre antichambre qui
+s'entretient vivement avec M. de Nancey.
+
+Le sourire de la reine demeura figé sur ses lèvres.
+
+--Et que veut-il, ce cher comte?
+
+--Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour lui une audience
+immédiate à Votre Majesté.
+
+--Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire.
+
+Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible, d'une expression
+plus sereine, tandis qu'elle grondait:
+
+--Que ne puis-je te faire arrêter, toi aussi! Ce serait si simple!...
+Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience, patience... encore
+un jour!... Si je le tuais maintenant, d'ailleurs, cette pécore d'Alice
+serait capable... Allons donc! je les tiens tous les deux! ne gâtons
+rien!...
+
+--Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous désirez m'entretenir...
+
+Marillac venait d'entrer.
+
+La reine écarta de la main les lettres qui étaient devant elle.
+
+Le comte, pâle, agité, violemment ému, s'approcha sur un signe qu'elle
+lui adressa.
+
+--Voyons, reprit Catherine, qu'êtes-vous venu me demander?... Si tout
+est prêt pour la cérémonie de demain soir?
+
+Marillac fléchit le genou.
+
+--Votre Majesté, dit-il d'une voix tremblante, me comble d'une telle
+bienveillance que je serais ingrat de douter... Non, madame, ce n'est
+pas de moi qu'il s'agit. Je suis venu demander grâce.
+
+--Grâce? fit la reine avec étonnement.
+
+--Ou plutôt justice. Un de mes amis vient d'être saisi. Un ami, madame!
+Un frère!
+
+--Il suffit, comte, dit la reine avec émotion. Il suffit que vous aimiez
+cet homme pour que je lui veuille tout le bien que je vous veux à
+vous-même. Son nom?
+
+--Hélas! madame. Il a eu le malheur de vous déplaire à deux reprises
+différentes: une première fois, dans une entrevue qu'il eut avec vous au
+Pont de Bois, dans cette même salle où j'eus, moi, le bonheur de vous
+connaître! Une deuxième fois, au Louvre, dans le cabinet de Sa Majesté
+le roi...
+
+--Comte, dit Catherine de sa voix mélancolique, tant de gens m'ont
+déplu... je tâche à les oublier...
+
+Marillac jeta un regard ardent sur la reine.
+
+--C'est le chevalier de Pardaillan», dit-il.
+
+La reine parut chercher un instant dans sa mémoire, puis frappant ses
+deux mains l'une contre l'autre:
+
+--Ah! oui!... Eh bien, j'avais complètement oublié ce jeune homme à qui
+je me souviens maintenant d'avoir offert d'entrer à mon service. Et vous
+dites qu'il est arrêté?
+
+--Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre la liberté. Je me
+porte garant que le chevalier n'a rien pu entreprendre ni contre le roi
+ni contre Votre Majesté.
+
+--Nancey! appela la reine en frappant de son marteau.
+
+Le capitaine des gardes apparut bientôt.
+
+--Nancey, demanda la reine, êtes-vous au courant de l'arrestation d'un
+jeune gentilhomme, le chevalier de Pardaillan?
+
+--Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrêté une première fois, s'est
+évadé de la Bastille.
+
+--Qui a donné l'ordre? dit Catherine en fronçant le Sourcil.
+
+--Sa Majesté le roi. Je crois que ce jeune homme est accusé de
+rébellion. En tout cas, on sait qu'il a résisté par deux fois aux
+soldats du roi.
+
+--Ah! madame, s'écria Marillac, je vais vous dire en quelles
+circonstances...
+
+--Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey.
+
+Le capitaine se retira.
+
+--Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais vous donner une
+preuve de... ma bienveillance... telle que mes fils Henri et François
+pourraient seuls en attendre de moi... Demeurez ici jusqu'à mon retour.
+
+Marillac s'inclina profondément. Il tremblait. Un bouleversement
+se faisait dans son esprit. La conviction entrait en lui profonde,
+indéracinable, que la reine avait pour lui une affection profonde, une
+affection de mère.
+
+Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui le regardait avec une
+pareille douceur, qui lui parlait avec cette agitation que lui seul
+pouvait comprendre!
+
+Et il n'était pas jusqu'à cette confiance illimitée de la reine qui ne
+lui inspirât une gratitude dont se gonflait son coeur, confiance que la
+soupçonneuse Catherine n'eût peut-être pas témoignée au roi lui-même.
+
+En effet, la reine le laissait seul! Et là, devant lui, se trouvaient
+les lettres qu'elle écrivait, secrets d'État sans aucun doute!
+
+Ah! plutôt que d'essayer de lire, plutôt que de jeter un regard sur ces
+secrets augustes, il se fût aveuglé sur l'heure.
+
+Catherine demeura absente une demi-heure pendant laquelle elle ne perdit
+pas de vue un instant le comte de Marillac.
+
+Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du comte.
+
+Maurevert lui avait déclaré que Pardaillan était arrêté par ordre de la
+reine mère.
+
+Et la reine paraissait avoir oublié jusqu'au nom du chevalier!
+
+Nancey affirmait que l'ordre venait du roi.
+
+Simples contradictions, après tout!
+
+Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait.
+
+--Nous avons cause gagnée! fit-elle gaiement.
+
+--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que l'émotion rendait sourde.
+Ainsi, mon ami... le chevalier de Pardaillan... il est libre?
+
+--J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui ai pas arrachée
+sans peine. Il paraît que votre ami conspire avec M. le maréchal de
+Montmorency.
+
+--Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion s'en présente,
+laissez-moi vous dire ce que le maréchal...
+
+--Silence, comte... Ce ne sont pas là mes affaires, et puis, si M. de
+Pardaillan a quelque chose à me dire au sujet du maréchal, il me le dira
+lui-même.
+
+--Comme vous êtes un grande reine! fit Marillac avec une expression de
+tendresse.
+
+--Hélas! je suis simplement une femme qui a souffert, et la douleur, mon
+cher comte, est la bonne école de l'indulgence... Je ne veux pas savoir
+si votre ami conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est votre
+ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit à me demander pour lui-même
+ou pour le maréchal, je le recevrai après-demain matin, à dix heures,
+lorsque le roi aura achevé de l'interroger...
+
+--Sa Majesté désire donc interroger le chevalier?
+
+--Oui, j'ai pu obtenir cette énorme dérogation à toutes les procédures.
+Au lieu d'être interrogé par un juge, votre ami le sera par le roi...
+et, si ses réponses sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il
+demeure renfermé dans l'hôtel de Montmorency... on le tiendra quitte de
+tout le reste, c'est-à-dire de la triple affaire du Louvre, du cabaret
+incendié et de la bataille rue Montmartre.
+
+--Ah! madame, s'écria Marillac radieux, l'explication est des plus
+simples! Pardaillan et le maréchal ne demandent qu'à quitter Paris... si
+vous saviez!... il n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour...
+
+--Eh bien, trouvez-vous après-demain matin au lever du roi, et vous
+emmènerez vous-même votre ami.
+
+--Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir déposé à vos pieds
+l'hommage de sa reconnaissance... Quant à moi, ma vie vous appartient.
+
+Un éclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais Marillac ne vit pas
+cet éclair qui l'eût épouvanté, penché qu'il était devant la reine.
+
+--Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, après-demain matin...»
+
+Le comte sortit enivré.
+
+Il se rendit à pied jusqu'au couvent. Comme il y arrivait, un cavalier
+en sortait, montait à cheval et disparaissait dans la direction du
+Louvre. Le comte demanda à être introduit auprès de l'abbé, ou tout au
+moins auprès du prieur. Ce fut le prieur qui le reçut au parloir.
+
+--Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la grimace au révérend
+prieur, y a-t-il inconvénient à ce que vous me disiez si M. le chevalier
+de Pardaillan est encore dans votre couvent?
+
+--Aucun inconvénient; ce jeune homme est encore ici. Il devait être
+transféré à la Bastille. Mais je viens de recevoir un ordre du Louvre,
+qui m'enjoint de le garder jusqu'à mardi matin dans la meilleure chambre
+du couvent: je lui ai cédé la mienne; c'est tout ce que je pouvais
+faire.
+
+--Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac palpitant.
+
+--J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberté, en lui disant
+simplement que le roi veut lui parler à son lever et qu'une auguste
+personne compte sur son honneur de gentilhomme pour...
+
+--Il ira! Je vous en réponds, moi! s'écria Marillac transporté. Mais ne
+pourrais-je voir le chevalier quelques instants?
+
+--Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. Mais je n'ai pas
+reçu d'ordre à ce sujet.
+
+--Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. Du moins, vous
+pouvez dire au chevalier que je serai ici mardi matin pour l'accompagner
+au Louvre.
+
+--Oh! quant à cela, chose facile, dit le prieur avec bonhomie. La
+commission sera faite dans cinq minutes.
+
+Le comte salua et se retira, l'âme ravie...
+
+Et pourtant, il sentait peser sur lui une indéfinissable angoisse qui
+ressemblait vaguement à de la terreur.
+
+--C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, récapitulons tout mon bonheur.
+Demain matin, c'est le mariage du roi Henri à Notre-Dame. Bon. Après
+cela, je suis libre. Je demande un congé jusqu'au moment de l'entrée
+en campagne. Demain soir, à minuit... ma mère, oui, ma mère elle-même
+daigne conduire mon Alice à l'autel, et un prêtre m'unit enfin à celle
+qui est toute ma vie... Un prêtre! Bah! je puis bien faire cela pour
+ma mère!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... Bon!
+Après-demain matin, je vais prendre Pardaillan, je le conduis au Louvre,
+j'obtiens pour le maréchal et sa famille une autorisation de franchir
+les portes... Nous partons tous!... Ah! ma mère! qui m'eût dit, il y a
+quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!»
+
+Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y avait, dans les
+profondeurs obscures de Paris, des rumeurs inaccoutumées...
+
+«Les Parisiens se préparent aux grandes fêtes qui commenceront demain!»
+songea Marillac.
+
+Le prieur avait menti en disant que le chevalier se trouvait encore
+dans son couvent; depuis plus d'une heure déjà, une escorte de vingt
+cavaliers, commandée par Maurevert, était arrivée: le chevalier, tout
+ligoté, avait été porté dans une voiture fermée. Et la voiture s'était
+élancée au galop, entourée par les cavaliers.
+
+Elle s'arrêta devant la prison du Temple.
+
+Le vaste enclos conservait encore, à cette époque, le nom qu'il avait
+reçu jadis au temps où les moines-soldats qu'on appelait les Templiers
+l'avaient habité. Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eût été
+une ville dans la ville.
+
+Pourtant, depuis plus de deux siècles, les Templiers avaient été
+exterminés, et les chevaliers de Malte, qui les avaient remplacés,
+s'étaient dispersés depuis longtemps.
+
+La plupart des bâtiments tombaient en ruine dès cette époque.
+
+Il ne restait plus guère de solide que la vieille tour où, deux cent
+vingt ans plus tard, Louis XVI devait être enfermé avant d'être conduit
+à l'échafaud.
+
+En 1572, la Tour du Temple servait déjà de prison. Et déjà même François
+Ier l'avait employée à cet usage.
+
+Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'était le fils de ce Blaise
+de Montluc qui, en Guyenne, tailla les huguenots avec tant d'ardeur
+qu'on l'appela le Boucher royaliste.
+
+Marc de Montluc avait la tournure et l'âme d'un geôlier. C'était un
+homme de trente-cinq ans, cheveux roux en broussaille, encolure de
+taureau, visage flétri par les vices, regard sanglant--une belle brute
+qui ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant une fille.
+
+Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connétable de Montmorency
+d'abord, puis sous le maréchal de Damville. Et c'était à Damville qu'il
+avait recommandé son fils. Le maréchal lui avait obtenu cette fonction
+de gouverneur du Temple.
+
+Lorsque Damville se fut emparé du vieux Pardaillan, il l'expédia donc
+tout droit au Temple: il se méfiait de la Bastille, dont le gouverneur
+Guitalens, bien que de ses amis, ne lui semblait pas assez énergique.
+
+Puis il rendit compte de sa capture à la reine Catherine, et s'en
+prévalut naturellement comme d'un grand service.
+
+Le maréchal se réservait de questionner lui-même le vieux routier.
+
+Son plan devait être renversé par Maurevert qui, ayant capturé le
+chevalier de Pardaillan, fut chargé, par Catherine, de procéder à
+l'opération de la question. On a vu que la reine avait l'intention
+d'assister, cachée, à cette opération.
+
+On a vu, en outre, que la reine avait fixé au samedi 23 août, dans la
+matinée, la torture des deux Pardaillan.
+
+Et cette torture, qui devait être la vengeance de Maurevert, elle
+l'avait présentée au bravo comme la récompense de l'assassinat de
+Coligny.
+
+Maurevert donnait un cadavre à la reine. La reine lui en donnait deux.
+C'était royalement payé.
+
+Depuis l'instant où il avait été transporté dans le couvent, le
+chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il songeait. Le visage immobile,
+un pli d'ironie au coin des lèvres, il attendait le coup mortel. Car il
+ne doutait pas que Maurevert ne fût décidé à le tuer.
+
+«Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert m'assassine. Je
+ne crois pas qu'il ait gardé rancune du coup d'épée à revers dont je le
+souffletai; il n'en a gardé que la marque. Voyons, qui me fait tuer? La
+grande Catherine? Peut-être! Pourquoi? Parce que j'ai refusé de lui tuer
+son fils. Pauvre ami! Je crois que nous allons mourir ensemble... Loïse
+épousera le comte de Margency, voilà tout!»
+
+Il fit un violent effort pour briser ses liens en se raidissant, en
+s'arc-boutant sur la tête et les pieds. Les cordes tinrent bon et il
+retomba en soufflant fortement.
+
+Et, toutes les fois que le nom de Loïse revint dans son triste
+monologue, le même effort le tordit dans un spasme impuissant.
+
+Une dizaine d'hommes entrèrent tout à coup. Pardaillan rouvrit les yeux,
+voulant regarder en face ses assassins. A sa grande surprise, il ne
+vit pas Maurevert, et ceux qui venaient d'entrer se contentèrent de
+le soulever et de l'emporter jusqu'à une voiture où il fut jeté tout
+ligoté. Au bout de vingt minutes, il comprit que la voiture passait sur
+un pont-levis. Puis il entendit le bruit grinçant d'une porte qu'on
+referme. Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut qu'il
+était dans la cour du Temple. Il vit Maurevert qui causait avec un homme
+de haute taille, fort comme un hercule. Derrière cet homme, vingt gardes
+étaient alignés. Près de lui, deux geôliers portaient des flambeaux, car
+il faisait nuit.
+
+--Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous êtes responsable de ces
+deux hommes jusqu'à samedi.
+
+«Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi jusqu'à samedi?... Deux
+hommes! Ah! oui, Marillac...»
+
+--C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur en riant; j'en
+aurai tellement soin qu'ils ne voudront jamais me quitter. J'en réponds
+donc jusqu'à samedi. Et alors, samedi?...
+
+--Lisez ceci.
+
+--Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire...
+
+--Et extraordinaire, monsieur de Montluc.
+
+Le chevalier frissonna longuement.
+
+«Pour samedi, à dix heures, bon!»
+
+--Prévenez le tourmenteur juré pour dix heures, dit Maurevert.
+
+--Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc avec son rire épais
+d'ivrogne.
+
+Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la face rouge du
+gouverneur, les torches, les gardes... Saisi par cinq ou six geôliers,
+Pardaillan fut entraîné dans l'antre formidable de la Tour carrée. On
+monta un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut rapidement
+délié, puis poussé dans une sorte de cachot; la porte se referma.
+
+--Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier reconnut pour celle
+de Montluc.
+
+--Pourquoi messieurs? se demanda-t-il.
+
+A ce moment, quelqu'un le saisit à pleins bras, quelqu'un qu'il ne put
+reconnaître dans la profonde obscurité. Mais ce quelqu'un, l'ayant
+embrassé en poussant force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de
+douleur:
+
+«Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer!
+
+--Mon père! s'écria le chevalier qui eut une seconde de joie intense.
+
+Et, tendrement, il serra à son tour le vieux routier dans ses bras.
+
+--Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan père. Pour moi, le
+mal n'est pas grand. Mais toi! toi, mon pauvre chevalier!...
+
+--Bon! Vous saviez bien que notre destinée était de mourir ensemble!
+
+--Et vous aurez satisfaction, ricana derrière la porte la voix de
+Maurevert. C'est grâce à moi, messieurs, que vous êtes ici dans la même
+chambre; c'est grâce à moi que vous subirez la même torture; c'est grâce
+à moi que vous mourrez ensemble! Voilà votre coup de cravache payé!...
+
+--Misérable! hurla le vieux routier en se jetant sur la porte.
+
+Le chevalier n'avait pas bronché.
+
+--Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par la main. Viens
+t'asseoir, mon pauvre enfant...
+
+Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis quelques jours,
+il conduisit le chevalier dans un coin où se trouvait entassée de la
+paille, à la fois siège et couchette des habitants de ce lieu sinistre.
+
+Le chevalier allongea sur la paille ses membres endoloris par la
+pression des cordes. Le premier moment de joie instinctive passé, il
+éprouvait maintenant une douleur plus accablante qu'au moment où il
+avait été arrêté. Vaguement, sans se le dire, il avait compté sur
+son père pour sauver Loïse! Lui mort, le vieux serait encore là pour
+protéger la jeune fille et la mettre en sûreté.
+
+Tout était fini! Le vieux Pardaillan était prisonnier comme lui.
+
+Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir à la gorge...
+
+Quoi! Son père! Il allait le voir torturer sous ses yeux! Il allait
+entendre les horribles cris du pauvre vieux qu'il avait tant aimé!
+
+Le chevalier éclata en sanglots. Il saisit dans ses bras la tête vénérée
+du vieux routier.
+
+--O mon père! bégaya-t-il... mon pauvre père!...
+
+Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleversé d'entendre pleurer son
+fils.
+
+C'était la première fois!...
+
+Oui! Si loin qu'il remontât dans sa vie, jamais il n'avait vu pleurer le
+chevalier... Lorsque, tout enfant, il lui était arrivé de le corriger
+d'une taloche--bien rare du reste--le petit lui tournait le dos après
+l'avoir fièrement regardé, mais il ne pleurait pas!... Plus tard,
+lorsque, après de longues années passées ensemble sur les routes, à
+travers les mêmes aventures et les mêmes périls, il s'était décidé à
+partir seul de Paris, il avait bien surpris dans l'oeil du chevalier
+quelque chose comme une humide buée... mais il ne pouvait dire qu'il eût
+réellement pleuré! Lorsque le jeune homme éperdu d'amour avait eu cette
+conviction que sa Loïse ne serait jamais à lui, il n'avait pas pleuré
+encore!
+
+Ces larmes brûlantes qui tombaient sur ses cheveux blancs lui causèrent
+une inexplicable sensation d'étonnement douloureux.
+
+--Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, mon fils, je
+cherche vainement dans mon coeur des paroles de consolation... Comme tu
+dois souffrir, mon pauvre enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si
+je pouvais mourir deux fois, et que cela suffise aux misérables...
+mais non! c'est à toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont pris que pour
+t'atteindre plus sûrement... Pleure, mon petit Jean, pleure avec ton
+vieux père qui se maudit de n'avoir que des larmes à t'offrir dans ce
+suprême moment... pleure ta jeune existence brisée...
+
+--Mon vénéré père, vous vous trompez. Je mourrai sans faiblir et saurai
+faire honneur à votre nom.
+
+--C'est donc ta petite Loïson que tu pleures?
+
+--Non, mon père... Loïse m'aime... je le sais... et mourir avec cette
+certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le paradis dans le coeur...
+Mais tenez, ne parlons plus de ce moment de faiblesse que je viens
+d'avoir... conservons toutes nos forces pour l'instant... où...
+
+Le chevalier ne put achever et se mordit violemment les lèvres. Le
+vieux Pardaillan s'était levé et, habitué déjà à l'obscurité, arpentait
+furieusement le cachot.
+
+--Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je n'avais pas commis
+la folie d'aller me jeter dans la gueule du loup, je serais libre, et,
+fût-ce même en mettant le feu à cette vieille tour, je te délivrerais!
+
+Il raconta alors comment il s'était rendu à l'hôtel de Mesmes, croyant y
+trouver le maréchal seul et le forcer à se battre avec lui. De son
+côté, le chevalier raconta la scène de son arrestation. Enfin, brisé
+de fatigue, le jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques
+heures.
+
+Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de faible jour
+éclairait assez le cachot pour qu'il y pût voir.
+
+Sa première idée fut d'examiner soigneusement la porte, puis l'étroite
+lucarne par où passait la lumière. Le vieux routier le laissa faire en
+secouant la tête. Lorsque le chevalier eut achevé son inspection, il se
+tourna vers son père.
+
+--Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant la
+première journée de mon emprisonnement. Et voici ce que j'ai pu
+apprendre: si nous parvenions à ouvrir la porte--et il nous faudrait
+pour cela dix à quinze jours de travail--nous tomberions dans un
+couloir qui n'a qu'une issue, laquelle est gardée par une trentaine
+d'arquebusiers...
+
+--Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible.
+
+--Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de ces blocs cimentés
+pour arriver jusqu'aux barreaux, et alors il faudrait descendre dans la
+cour toujours pleine de gardes...
+
+--N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?...
+
+--Aucun moyen d'évasion, dit le vieux routier. Et, quant à l'espoir, il
+ne nous en reste qu'un: celui de ne pas trop souffrir en mourant et de
+ne pas faire une trop vilaine grimace.
+
+Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques instants à cette
+violente figure de Montluc que nous n'avons fait qu'entrevoir. Après
+avoir fait conduire son nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du
+Temple était rentré dans son appartement. L'arrivée de Maurevert l'avait
+surpris en plein dîner; le prisonnier dûment verrouillé, Montluc
+reprenait tout simplement son dîner où il l'avait laissé.
+
+--A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil.
+
+La salle à manger était vaste et riche. Au milieu de cette salle se
+trouvait une table bien éclairée, chargée de venaisons diverses et
+surtout de flacons de toutes dimensions. Trois couverts étaient mis:
+celui de Marc de Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le voyant
+entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne veut pas tituber, se
+hâtèrent de remplir son gobelet, vaste récipient d'étain qui contenait
+une demi-pinte.
+
+Ces deux femmes étaient à peine vêtues; leurs seins nus débordaient de
+leurs corsages ouverts; elles avaient les cheveux dénoues et le visage
+peint. Elles étaient jolies, malgré la flétrissure de la débauche;
+c'étaient deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent
+comme une bête fauve, l'autre brune, avec une magnifique chevelure
+d'Espagnole.
+
+La rousse se nommait tout simplement la Roussette, et elle-même ne se
+connaissait pas d'autre nom.
+
+La brune s'appelait Pâquette.
+
+Toutes deux étaient douées, inoffensives, très bêtes, même pas fières de
+la splendeur un peu fanée de leurs chairs, dociles et passives.
+
+Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond gobelet qui venait
+de lui être présenté, puis il répéta:
+
+--A boire! J'ai l'enfer dans la gorge.
+
+--Ce doit être ce jambon, observa la Roussette.
+
+--Ou plutôt les épices de ce quartier de chevreuil riposta Pâquette déjà
+jalouse.
+
+--Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage de soif et
+d'amour.
+
+--Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les deux ribaudes qui,
+saisissant chacune un flacon, se mirent à verser en même temps dans le
+fameux gobelet.
+
+Ce repas, cette orgie plutôt, fut ce qu'il devait être Montluc qui était
+déjà ivre lorsque Maurevert était arrivé, eut de plus en plus soif. Les
+ribaudes, à force de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles
+avaient fini par laisser tomber les robes légères qui les couvraient
+encore; elles étaient entièrement nues et Montluc, faune formidable,
+s'amusait dans son énorme gaieté à les porter toutes les deux à bras
+tendus, la Roussette, à cheval sur le bras droit. Raquette, à cheval sur
+le bras gauche. Puis il s'amusa encore à les envoyer au plafond comme
+des balles et à les recevoir dans ses bras. Elles riaient, écorchées
+d'ailleurs et toutes contuses. Pâquette avait une plaie au front. La
+Roussette saignait du nez. La gaieté de Montluc devenait du délire.
+Parmi les vaisselles brisées, les flacons renversés, il imagina alors de
+lutter contre les deux ribaudes.
+
+--Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une récompense rare.
+Tête et ventre! La reine mère en serait jalouse!
+
+La lutte commença aussitôt. Les deux ribaudes attaquèrent le colosse.
+Les trois nudités s'étreignirent en des enlacements furieux et formèrent
+un groupe cynique dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre
+d'insolente impudeur.
+
+Le mâle se laissa terrasser, accablé de baisers, de morsures et de coups
+de griffe, remplissant la salle du tonnerre de son rire.
+
+--Voyons la récompense! crièrent en choeur la Roussette et Pâquette.
+
+--La récompense, bégaya Montluc, ah! oui...
+
+--Est-ce le beau collier que vous nous fîtes voir?
+
+--Non, par le diable, c'est mieux que cela!
+
+--Doux Jésus, s'écria la Roussette, cette ceinture toute en soie bleue
+passementée d'or?
+
+--Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant à rassembler ses idées, je
+veux... vous mener... écoutez, mes brebis...
+
+--Voir les baladins! s'écrièrent les ribaudes en frappant des mains.
+
+--Non... voir torturer!...
+
+La Roussette et Pâquette se regardèrent inquiètes, dégrisées, un peu
+pâles.
+
+Montluc assena sur la table un coup de poing qui renversa un flambeau.
+
+--A boire! dit-il. Je veux... vous mener... à la question... vous verrez
+le chevalet... et comme on enfonce... les coins... ah! ah!... ce sera
+beau, par saint Marc! Il y aura deux questionnés... ils n'en sortiront
+pas vivants. A boire!
+
+--Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant.
+
+--Rien, dit Montluc.
+
+--Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes?
+
+--Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... monsieur de
+Pardaillan... le père et le fils...
+
+Les deux ribaudes firent le signe de croix.
+
+--Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur?
+
+--Quand? fit Montluc. Ah! voilà... Attendez...
+
+Un travail confus se fit dans la cervelle épaissie de l'ivrogne. Une
+lueur de raison lui fit entrevoir les conséquences que pourrait avoir
+pour lui la fantaisie qui venait de lui passer par la tête. Il risquait
+sa place, un procès peut-être!...
+
+Une idée soudaine l'illumina, et, comme la question devait être
+appliquée le samedi matin, il bredouilla:
+
+--Dimanche, mes brebis... venez dimanche... à la première heure...
+n'oubliez pas... dimanche!...
+
+
+
+XIV
+
+LA REINE MARGOT
+
+Ce lundi matin 18 août de l'an 1572, dès huit heures, les cloches de
+Notre-Dame se mirent à sonner à toute volée, les cloches des églises
+voisines ne tardèrent pas à repondre, en sorte que bientôt, dans l'air
+pur et léger de la claire matinée d'été, ce fut un vaste vacarme des
+voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.
+
+Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du peuple marchaient
+par bandes nombreuses, les femmes traînant après elles des gamins qui
+trottinaient; des marchands allaient de groupe en groupe, offrant des
+échaudés, des oublies, des flans, des pâtés chauds, toutes bonnes choses
+qui se débitaient rapidement.
+
+Des cris, des interpellations, des rires éclataient dans ce peuple et
+cela prenait une grande rumeur de fête.
+
+Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces rires, de menaçant
+dans ces physionomies.
+
+Et la menace se précisait lorsqu'on remarquait que la plupart des
+bourgeois, au lieu d'avoir endossé le pourpoint de drap des dimanches,
+portaient la cuirasse de buffle ou de fer et s'appuyaient sur des
+pertuisanes.
+
+Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur l'épaule.
+
+Ce matin-là, en effet, devait se célébrer dans Notre-Dame le mariage
+d'Henri de Béarn et de Marguerite de France que, dans le Louvre, Charles
+IX appelait déjà la reine Margot.
+
+Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position sur le parvis
+et empêchaient la foule d'approcher des marches qui montaient au
+grand porche central de l'église. La double haie de soldats, hérissée
+d'arquebuses et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le parvis,
+jusqu'à la porte du Louvre, tournée vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Il en résultait que les groupes du peuple, en arrivant au parvis, le
+trouvaient déjà occupé par une foule entassée. Les nouveaux arrivés
+poussaient pour avoir une place. Ceux qui étaient déjà installés
+résistaient: de là des remous terribles, des bagarres, des hurlements.
+
+Par moments, il y avait des silences subits, d'une inquiétante lourdeur;
+puis des clameurs éclataient, on ne savait pourquoi; dans tous les
+groupes, on s'entretenait de choses menaçantes; il se trouvait bien
+par-ci par-là des femmes qui causaient de la toilette que porterait
+Madame Marguerite et qui était, disait-on, un miracle de richesses ou
+encore, de la somptuosité des carrosses de cérémonie... mais vite, on
+revenait partout au sujet qui tenait au coeur des Parisiens.
+
+Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force jurons et signes de
+croix, c'était la question de savoir si le roi de Béarn et ses damnés
+acolytes, les huguenots, entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns
+faisaient bien remarquer qu'il fallait que le roi entrât, s'il voulait
+se marier, mais le plus grand nombre jurait que le maudit n'oserait
+pénétrer dans le lieu saint.
+
+On en concluait généralement qu'il faudrait le traîner de force dans
+Notre-Dame, afin qu'il pût faire amende honorable.
+
+Telles étaient les dispositions de la foule, lorsque les canons du
+Louvre se mirent à tonner.
+
+Il y eut alors, à la surface de cette masse humaine, une sorte de
+houle qui se propagea du parvis jusqu'aux rues voisines, les cous se
+tendirent, des cris de femmes à demi étouffées retentirent, mais furent
+couverts par une clameur énorme, d'une sauvage expression:
+
+«Vive la messe!... A la messe, les huguenots!...»
+
+Presque aussitôt, de nouvelles compagnies d'archers et d'arquebusiers
+renforcèrent la haie des gens d'armes qui avait maintenant un quadruple
+rang de chaque côté.
+
+Les bourgeois vociféraient.
+
+Il fut évident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots ainsi protégés.
+Mais il fut évident aussi que cette foule, savamment portée au suprême
+degré de l'exaspération, deviendrait terrible si par malheur on la
+laissait se déchaîner!
+
+La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait les huguenots hors
+d'atteinte, exaspéra la multitude.
+
+Et cette exaspération éclata en violents murmures contre le roi, qu'on
+accusait tout haut de protéger les hérétiques.
+
+«Il nous faut un capitaine général!...»
+
+Ce cri, qui traduisait si bien la pensée des bourgeois armés, courut de
+bouche en bouche, se fortifia, s'enfla.
+
+«Guise! Guise! Guise, capitaine général!
+
+«A la messe les huguenots!»
+
+Tout à coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre hérauts à
+cheval, magnifiquement vêtus de drap d'or, les armoiries royales brodées
+en bleu sur la poitrine, les chevaux caparaçonnés de longues housses
+flottantes, débouchaient sur six rangs, le coude haut, la trompette à
+bannière armoriée levée au ciel, et sonnaient une fanfare bruyante.
+
+«Les voilà! Les voilà!...»
+
+Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, et les haines
+éparses se résorbèrent en curiosité.
+
+Le cortège royal déroulait sa pompe vraiment imposante, et des
+applaudissements éclatèrent même.
+
+Immédiatement après la fanfare des hérauts, parut une compagnie des
+gardes à cheval, commandés par M de Cosseins: c'était tous des cavaliers
+de haute taille, montés sur de lourds chevaux normands, étincelants
+d'acier et de broderies.
+
+Puis venait le grand-maître des cérémonies dont le cheval était tenu en
+bride par deux valets, et qui précédait une centaine de seigneurs, tous
+de l'entourage du roi de France.
+
+Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis que les rues
+avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse du roi venait
+d'apparaître. Charles IX, sous son grand manteau royal, grelottait de
+fièvre; il avait été pris par une de ses crises au moment de sortir du
+Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous ses sourcils
+froncés, avaient un regard de fou. Ce fut une sinistre apparition qui
+passa dans un grand frisson de défiance. Près de lui, Henri de Béarn,
+très, pale aussi et pourtant souriant, considérait le peuple avec
+inquiétude, ne voyant autour de lui que des visages hostiles et des yeux
+menaçants.
+
+Dans un vaste carrosse entièrement doré, trame par huit chevaux blancs,
+on vit alors Catherine de Médicis et Marguerite de France: la vieille
+reine rutilante de diamants, toute raide dans une robe de lourde soie
+qui semblait taillée dans le marbre, glaciale, hautaine et, semblait-il,
+attristée par la cérémonie qui se préparait; sa fille Margot, radieuse
+de beauté, indifférente à ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des
+lèvres.
+
+La reine mère était à droite et, de ce côté-là, retentirent des
+hurlements forcenés de:
+
+«Vive la messe! Vive la reine de la messe!»
+
+Marguerite était assise à gauche et, sur la gauche du carrosse, ce
+furent des ricanements qui éclatèrent. «Bonjour, madame, cria une femme;
+votre mari a-t-il été à confesse, au moins?»
+
+Le carrosse passa dans un rire énorme; mais, aussitôt après les
+vingt-quatre voitures qui contenaient les princes du sang, c'est-à-dire
+Henri, duc d'Anjou, et François, duc d'Alençon, et la duchesse de
+Lorraine, deuxième fille de Catherine, puis les dames d'atours, les
+demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que la foule
+accueillit par un tonnerre de vivats: le duc de Guise, le maréchal
+de Tavannes, le maréchal de Damville, le duc d'Aumale, M. Goudé, le
+chancelier de Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes,
+tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse tous vêtus de costumes
+d'une réelle splendeur.
+
+Puis, tout aussitôt, les hurlements reprirent:
+
+«A la messe! A la messe!»
+
+Les huguenots apparaissaient à leur tour en des costumes non moins
+riches, mais plus sévères que les catholiques.
+
+On ignore qui avait ainsi ordonnancé la marche du cortège. Mais
+cette séparation très nette entre les gentilshommes catholiques et
+protestants, le soin qu'on avait eu de placer les huguenots à la fin,
+à part quelques-uns comme Coligny et Condé qui occupaient leur rang
+naturel, permirent à la multitude mille suppositions, dont la plus
+essentielle était qu'on avait voulu mortifier les hérétiques.
+
+Ils passèrent très fiers, dédaignant de répondre aux quolibets, aux
+plaisanteries, aux insultes.
+
+Or, au fur et à mesure que le cortège défilait, les personnages de
+chaque carrosse pénétraient sous le grand porche, où l'archevêque et son
+chapitre se trouvaient réunis pour accueillir les deux rois, la reine et
+la fiancée.
+
+Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient Crucé, Pezou
+et Kervier, toujours inséparables.
+
+Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient à cheval avaient formé un
+demi-cercle autour du porche, de façon à dessiner une nouvelle barrière
+renforçant la barrière de hallebardiers et d'arquebusiers.
+
+Charles IX et Henri de Béarn, précédés du grand-maître des cérémonies,
+de ses acolytes et de douze hérauts à pied sonnant de la trompette,
+entrèrent les premiers dans Notre-Dame.
+
+Le moine Salviati, envoyé spécial du pape, s'avança à la rencontre du
+roi et, fléchissant à demi le genou, lui offrit l'eau bénite dans une
+aiguière d'or, en lui disant que cette eau avait été apportée par lui de
+Rome et prise au bénitier de Saint-Pierre.
+
+Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguière et il se signa lentement,
+jetant un regard oblique sur Henri.
+
+Le chef des huguenots comprit que tous les yeux étaient fixés sur lui,
+et qu'on attendait qu'il fît le signe croix.
+
+--Mon cousin, s'écria-t-il à demi-voix, que voilà donc une superbe
+assemblée d'évêques. Béni par un aussi grand nombre de saints, mon
+mariage ne peut manquer d'être heureux.
+
+En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec sa main, de façon
+qu'on pût à la rigueur admettre qu'il s'était signé. Charles IX sourit
+faiblement et se dirigea vers son trône.
+
+Le cortège, peu à peu, s'entassa dans l'énorme nef qui, dans le
+scintillement des milliers de cierges, dans le cadre immense des
+tentures brodées qui tombaient du haut des voûtes, dans la clameur des
+cloches, des chants solennels et des trompettes, présenta alors un
+spectacle d'une magnificence inouïe.
+
+Au-dehors, les vociférations éclataient à ce moment plus menaçantes,
+et le bruit du peuple, semblable au bruit de l'Océan par les heures de
+tempête, faisait frissonner Charles IX qui, livide, écoutait;
+
+«Vive Guise! Vive le capitaine général!...»
+
+Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, venaient de
+mettre pied à terre devant le grand porche.
+
+Mais, au lieu d'entrer dans l'église, ils s'étaient arrêtés, silencieux,
+ou formant des groupes qui causaient entre eux à voix basse, sans
+paraître entendre les hurlements.
+
+--A la messe! à la messe! vociféra Pezou.
+
+--Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier.
+
+--Ils y entreront bientôt malgré eux! tonna Crucé.
+
+Cette menace directe provoqua un délire d'enthousiasme dans le groupe
+qui occupait les marches, tandis qu'au loin la foule, ne sachant de quoi
+il s'agissait, riait en criant:
+
+«Les damnés huguenots sont à la messe! Vive la messe!...»
+
+Seuls trois huguenots avaient pénétré dans l'église. Le premier, c'était
+l'amiral Coligny, qui avait dit tout haut:
+
+«Ici, ce peut être un champ de bataille comme un autre...»
+
+Le deuxième, c'était le jeune prince de Condé qui, se penchant vers
+l'oreille du Béarnais, avait murmuré:
+
+«La pauvre défunte reine m'a enjoint de ne vous quitter jamais, ni au
+camp, ni à la ville, ni à la cour.»
+
+Le troisième; c'était Marillac.
+
+Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis deux jours, en
+témoignage de son affection et pour avoir le droit de la protéger, la
+reine mère avait reçu Alice de Lux parmi ses filles d'honneur.
+
+Alice devait donc être dans Notre-Dame: il y entra. Il fût entré en
+enfer. Il la vit en effet. Elle était tout près de la reine, habillée de
+blanc. Elle était toute pâle. Ses yeux étaient baissés.
+
+«A quoi pense-t-elle?» songeait-il en la dévorant des yeux.
+
+Alice, à ce moment, songeait ceci:
+
+«Ce soir. Oh! ce soir, à minuit, j'aurai la lettre! l'infernale lettre
+qui me faisait la serve de Catherine! Ce soir, je serai libre, ah!
+libre... nous partirons, demain, et le bonheur, enfin, commencera pour
+moi.»
+
+Ainsi, en cette matinée où elle croyait toucher à la liberté,
+c'est-à-dire à l'amour, au bonheur, Alice n'avait pas une pensée pour le
+pauvre petit être abandonné, pour son fils, pour Jacques Clément!
+
+La reine Catherine était assise à gauche du maître-autel, sur un trône
+un peu plus bas que celui du roi, placé sa droite. Autour d'elle, ses
+filles d'honneur préférées sur des sièges en velours bleu, parsemé de
+fleurs de lis.
+
+Derrière cette tenture, nul ne pouvait voir un moine qui se tenait
+debout dans l'ombre: c'était l'envoyé du pape, Salviati. Il était à demi
+penché vers la reine, qui semblait très attentive à lire dans son livre
+d'heures.
+
+--Vous partirez aujourd'hui même, disait Catherine du bout des lèvres.
+
+--Et que dois-je rapporter au Saint-Père? Que vous faites la paix avec
+les hérétiques? Dites, madame, est-ce cela que je dois rapporter?
+
+Catherine répondit:
+
+--Vous rapporterez au Saint-Père que l'amiral Coligny est mort!
+
+Salviati tressaillit.
+
+--L'amiral! fit-il. Le voilà là, à trente pas de nous, plus hautain que
+jamais.
+
+--Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome?
+
+--Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles intéressantes...
+
+--Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours.
+
+--Et qui le prouvera? demanda rudement le moine.
+
+--La tête de Coligny que je vous enverrai», répondit Catherine sans
+émotion.
+
+Salviati, tout cuirassé qu'il fût contre la pitié, ne put s'empêcher de
+frissonner. Mais déjà Catherine ajoutait:
+
+--Vous direz donc au Saint-Père que l'amiral n'est plus. Dites-lui aussi
+qu'il n'y a plus de huguenots à Paris.
+
+--Madame!...
+
+--Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina Catherine d'une voix
+funèbre.
+
+En même temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu et se prosternait.
+Salviati, pâle comme un mort, avait lentement reculé.
+
+Nul n'avait remarqué son manège, excepté une personne qui paraissait
+plongée dans la plus évangélique méditation, mais qui, manoeuvrant son
+regard à droite et à gauche, ne perdait pas un détail de ce qui se
+passait autour d'elle.
+
+Et cette personne, c'était l'épousée elle-même, la soeur de Charles IX,
+la fille aînée de Catherine.
+
+Savante, sceptique, supérieure à son époque, capable de soutenir une
+conversation suivie en latin et même en grec, éprise de littérature, de
+moeurs faciles, Marguerite était l'antithèse vivante de sa mère. Elle
+avait horreur des violences, horreur du sang versé, horreur de la
+guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considéré la vertu
+domestique comme un préjugé. Mais nous voulons seulement retenir que
+Margot, jusque dans ses débauches, conserva une élégance d'attitude et
+d'esprit qui lui font pardonner bien des choses.
+
+Le matin même, comme l'amiral Coligny arrivait au Louvre pour prendre sa
+place dans le cortège, il avait dit au roi:
+
+--Sire, voilà certes un beau jour qui se prépare pour le roi de Navarre,
+pour moi, et pour tous ceux de ma religion.
+
+--Oui, avait brusquement répondu Charles, car, en donnant Margot à mon
+cousin Henri, je la donne à tous les huguenots du royaume.
+
+Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime qu'avait le roi
+pour la vertu de sa soeur, fut rapportée aussitôt à Marguerite qui, avec
+son plus charmant sourire, repartit:
+
+--Oui-da, mon frère et sire a dit cela? Eh bien, j'en accepte l'augure,
+et ferai de mon mieux pour rendre heureux tous les huguenots de France.
+
+Pendant la cérémonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit l'entretien de
+sa mère et de l'envoyé du pape. A ce moment, elle était agenouillée près
+d'Henri de Béarn, qu'elle poussa légèrement du coude.
+
+Henri, un peu pâle et souriant quand même de son sourire narquois,
+étudiait, lui aussi, avec une ardeur parfaitement dissimulée, les gens
+qui l'entouraient.
+
+--Monsieur mon époux, murmura Marguerite, tandis que l'archevêque
+psalmodiait, avez-vous vu ma mère causer avec le révérend Salviati?
+
+--Non, madame, dit Henri à voix basse tout en paraissant écouter
+religieusement l'officiant. Mais, comme vous avez de bons yeux, j'ose
+espérer que vous me ferez part de ce que vous avez vu.
+
+--Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien de bon autour de
+nous.
+
+--Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le Gascon.
+
+--Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous rien?
+
+--Si fait. Je sens l'encens...
+
+--Et moi, je sens la poudre.
+
+Henri jeta un regard de côté sur sa femme. Pour la première fois,
+peut-être, il la comprit bien. Car, baissant la tête comme pour une
+prière, il murmura d'une voix où, cette fois, il n'y avait plus
+d'ironie:
+
+--Madame, pourrais-je donc vous parler à coeur ouvert?... Puis-je
+réellement compter sur vous?
+
+--Oui, monsieur et sire, répondit Marguerite avec un accent de ferme
+franchise. Ne me quittez pas pendant tout le temps que nous serons à
+Paris...
+
+--Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne vais plus avoir peur
+que d'une chose?
+
+--Laquelle, sire?
+
+--C'est de me mettre à vous aimer.
+
+Margot eut un sourire plein de coquetterie.
+
+Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidélité pour tout le temps
+que vous logerez au Louvre?
+
+--Madame, vous êtes adorable, dit le Gascon avec une émotion contenue.
+
+Tels furent les propos qu'échangèrent les deux nouveaux époux, pendant
+que se déroulait la cérémonie nuptiale:
+
+Cette cérémonie se termina enfin. Puis, précédé en grande pompe de tout
+le chapitre de Notre-Dame, le cortège se reforma: cardinaux, évêques,
+archevêques rutilants d'or, mitre en tête, crosse à la main, marchèrent
+jusqu'à la porte en entonnant le Te Deum. Le roi de Navarre donnait la
+main à la nouvelle reine; Catherine de Médicis, Charles IX, les princes,
+passèrent dans la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes
+raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnèrent de joyeuses
+fanfares; les cloches recommencèrent leurs mugissements; le canon
+gronda, le peuple se mit à hurler, et tout ce monde, dans une houle
+énorme, dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le chemin du
+Louvre.
+
+Au Louvre, des fêtes splendides commencèrent aussitôt. Mais, dès que
+Marguerite eut reçu les salutations et les voeux de la multitude des
+seigneurs, dès qu'on se fut répandu dans les salles, elle entraîna son
+mari jusque dans son appartement.
+
+--Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, j'y ai fait
+dresser deux lits. Voici le mien, et voici le vôtre. Tant que vous
+dormirez dans ce lit, je réponds de vous, sire!
+
+--Pour Dieu, madame, s'écria Henri, que savez-vous?
+
+--Je ne sais rien, dit sincèrement Margot. Je ne sais rien qu'une chose.
+C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul n'oserait pénétrer, pas même le
+roi.»
+
+Henri baissa la tête, pensif.
+
+--Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas que notre absence
+soit remarquée. On pourrait soupçonner que nous parlons d'amour...
+
+--Tandis que nous parlons de mort! dit le Béarnais avec un frisson.
+
+Pâles tous deux des pensées formidables qu'ils portaient et des choses
+qu'ils entrevoyaient, ils reprirent silencieusement le chemin des salles
+de fête.
+
+«Vive la messe!» rugissait au-dehors la foule.
+
+--Eh! ventre-saint-gris! dit le Béarnais, j'en sors, de la messe... et
+je n'en suis pas fâché, ajouta-t-il en déguisant ses inquiétudes sous
+une apparence de joviale galanterie... Car ma première messe me vaut la
+femme de France qui a le plus d'esprit et de beauté.
+
+Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine.
+
+--Or ça, que me rapportera, en ce cas, ma deuxième messe?
+
+--Qui sait? répondit la reine Margot en lui rendant regard pour regard.
+
+Et, en elle-même, elle pensa:
+
+--Peut-être un coup de poignard... ou peut-être le trône de France.
+
+
+
+XV
+
+L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE
+
+Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de bourgeois et de
+peuple enfin libre de toute entrave s'était répandue avec des hurlements
+si féroces que les postes de chaque porte crurent prudent de relever les
+ponts-levis.
+
+On ne sait ce qui fût arrivé dans cette journée si le temps ne se fût
+soudainement couvert et si une forte pluie d'orage n'eût engagé les
+Parisiens à rentrer chez eux.
+
+Cependant, deux ou trois milliers des plus enragés reçurent stoïquement
+les averses en criant de plus belle:
+
+«Vive la messe! Vive la messe!»
+
+Ce cri, les huguenots rassemblés dans le Louvre l'entendaient sans
+inquiétude: ils étaient les hôtes du roi de France, et il leur semblait
+impossible que le plus grand roi de la chrétienté manquât à ses devoirs
+d'hospitalité en les faisant malmener.
+
+Ils étaient d'ailleurs parfaitement résolus à se défendre, et à défendre
+le roi lui-même. Beaucoup d'entre eux soupçonnaient la main de Guise
+dans toute cette effervescence populaire. Si les choses allaient plus
+loin, si Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX, ils
+défendraient le roi et le maintiendraient sur le trône.
+
+Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine écoutait avec
+un sourire aigu.
+
+A un moment, elle entraîna son fils Charles vers un balcon en lui
+disant:
+
+--Sire, montrez-vous donc un peu à votre bon peuple qui vous acclame.
+
+Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors une sorte de
+rugissement furieux. Et cette rumeur éclata:
+
+«Vive le capitaine général! Vive Guise!... Mort aux huguenots!»
+
+--Vous entendez, sire? fit Catherine à l'oreille du roi. Il n'est que
+temps d'agir... si vous ne voulez que Guise agisse à votre place!
+
+Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur. Une lueur
+sanglante s'alluma dans ses yeux. Il recula, rentra, et, comme il se
+retournait vers l'intérieur de la salle, il vit venir Henri de Guise et
+l'amiral Coligny qui paraissaient au mieux ensemble.
+
+Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de fou. Et, soudain,
+il éclata de rire: ce rire atroce, funèbre, terrible, qui le secouait
+comme d'une convulsion mortelle.
+
+Catherine de Médicis s'était éloignée lentement. Sur son passage, les
+fronts se courbaient. Souriante, hautaine, elle passa.
+
+Elle était plus jaune encore que d'habitude; c'était une statue d'ivoire
+en marche. On la vit s'arrêter devant une de ses demoiselles d'honneur;
+elle laissa tomber quelques mots, et continua son chemin: puis elle
+parla à une autre de ses demoiselles, puis à une autre; peut-être
+donnait-elle un mot d'ordre.
+
+Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par quatre de ses
+filles qui l'avaient escortée dans toutes ses évolutions.
+
+Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux.
+
+Catherine pénétra dans son vaste et somptueux cabinet. Sur un signe
+qu'elle fit, Alice seule la suivit.
+
+--Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son grand fauteuil,
+tandis qu'Alice avançait un coussin de velours sous ses pieds, mon
+enfant, vous ne quitterez pas le Louvre aujourd'hui, ou plutôt vous ne
+me quitterez pas...
+
+--Cependant, madame...
+
+--Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez attendre le comte
+de Marillac ce soir à huit heures...
+
+Alice jeta sur la reine un regard étonné. Catherine haussa les épaules.
+
+--Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie. Mais, puisque
+nous allons nous séparer sans doute, je veux vous parler avec entière
+franchise: c'est Laura qui m'a prévenue. Cette bonne vieille Laura qui
+vous avait inspiré tant de confiance, eh bien, elle me tenait tous les
+jours au courant de ce que vous disiez et faisiez... A l'avenir, Alice,
+soyez prudente dans le choix de vos amies et de vos confidentes.
+
+Alice demeurait atterrée, reprise par cette épouvante insurmontable que
+lui inspirait Catherine.
+
+--Cette Laura est une laide créature, continua la reine; chassez-la dès
+demain... Mais, pour en revenir à ce que je disais, je sais donc que
+vous avez donné rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, à huit
+heures. Il devait vous révéler le secret qu'il avait eu bien du mal à
+garder, le pauvre garçon!... Ce secret, je vais vous le dire: le
+comte devait vous conduire à minuit dans Saint-Germain-l'Auxerrois...
+savez-vous pourquoi?
+
+--Non, madame, balbutia Alice.
+
+--Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh bien, apprenez donc
+que j'ai tout fait préparer pour que votre union avec le comte soit
+couronnée ce soir...
+
+L'espionne rougit et pâlit coup sur coup. Son coeur se dilata. Ses yeux
+se remplirent de larmes. Elle balbutia:
+
+--Mais la lettre, madame...
+
+--La lettre? ah! oui... eh bien?
+
+--C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice tremblante
+d'espoir.
+
+--Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous dire? Puisque je la
+lui ai remise à lui-même! Puisqu'il vous pardonne!... Eh bien... à
+onze heures, vous verrez le marquis, et à minuit, le comte de Marillac
+arrivera, je me charge de le prévenir...
+
+Alice sentait sa tête lui tourner comme lorsqu'on a le vertige.
+
+Que Panigarola et Marillac fussent amenés par la reine dans le même
+lieu, presque à la même heure, cela lui semblait une redoutable
+conjoncture.
+
+Le moine s'en irait-il? Le moine était-il au courant du mariage qui
+se préparait? Aurait-il donc cette grandeur d'âme de disparaître, la
+laissant libre, heureuse?...
+
+--Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours souriante.
+
+--Hélas! madame! Vous me voyez toute bouleversée de bonheur et de
+crainte...
+
+--De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux rivaux peuvent
+se rencontrer, qu'un mot échappé à Panigarola peut tout apprendre à
+Marillac... Rassurez-vous: j'ai pris mes précautions... ils ne se
+verront pas.
+
+--Ah! madame, s'écria Alice dans une explosion de joie sincère, que ne
+puis-je mourir pour Votre Majesté!...
+
+--Enfant que vous êtes! Songez donc à vivre bien plutôt!... Mais
+ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle avec la plus entière
+franchise... j'espère que vous-même...
+
+--Interrogez-moi, madame!
+
+--Eh bien, demanda la reine, que prétendez-vous faire? J'entends non pas
+seulement demain, mais dès cette nuit... Restez-vous à Paris?... Vous en
+allez-vous?...
+
+Alors l'espionne devina ou crut avoir deviné la secrète pensée de la
+reine.
+
+Le comte de Marillac, c'était son fils!
+
+L'espionne le savait. Elle l'avait appris à Saint-Germain, dans la
+soirée même où la reine de Navarre l'avait chassée. Ce terrible secret,
+elle l'avait enfermé au plus profond de son coeur.
+
+En effet, elle avait cette conviction profonde que la reine tuerait
+Marillac du jour où le mystère de sa naissance menacerait de s'éclairer.
+
+Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac est son fils.
+Elle sait que je ne puis vivre à Paris sans risquer d'être démasquée à
+chaque instant. Elle sait donc que j'entraînerai le comte le plus loin
+possible de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela
+qu'elle me le donne pour époux et que mon mariage se fait la nuit, en
+plein mystère...
+
+--Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que je voulais, ce
+soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai les ordres de Votre
+Majesté.
+
+--Nullement. Je veux que vous en fassiez à votre tête. Voyons, quel
+conseil donnerez-vous au comte?
+
+--Eh bien, madame, pour être franche comme me l'ordonne ma reine, je
+n'ai pas de plus ardent désir que de quitter Paris. Votre Majesté me
+pardonnera, j'ose l'espérer.
+
+--Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et peut-être sincère,
+vous partirez... mais quand?
+
+--Dès cette nuit, si je puis, madame!
+
+Catherine demeura pensive pendant quelques instants.
+
+Qui sait si, à ce moment, elle ne pesa pas une dernière fois dans son
+esprit la nécessité du meurtre de son fils.
+
+Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre était peut-être inutile!
+
+--Ce soir, à minuit, dit-elle lentement, une voiture vous attendra à la
+porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. J'aurai donné les ordres nécessaires
+pour qu'elle puisse franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle
+vous quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arrêter. De là, vous
+passerez en Italie. Vous vous arrêterez à Florence et vous y attendrez
+mes dernières instructions. Me promettez-vous que tout se passera ainsi
+que je vous le dis?
+
+--Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant à genoux.
+
+--Bien... Si le comte... si votre époux manifestait un jour l'intention
+de rentrer en France, me promettez-vous de l'en détourner? Et s'il
+persiste, de m'en aviser?
+
+--Jamais nous ne reviendrons en France, madame!
+
+--Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture, vous trouverez mon
+cadeau de noces. A Florence, je vous ferai parvenir un acte de donation
+de l'un des palais de ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous
+m'avez fidèlement servie, il est juste que je vous récompense...
+
+Un flot de larmes brûlantes déborda des yeux d'Alice.
+
+--Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, dépouillée du peu que
+je possède, dussé-je marcher à pied, je serai trop heureuse encore de
+quitter Paris... pardonnez-moi, madame, j'y ai trop souffert!...
+
+--Maintenant, Alice, écoutez-moi bien... j'ai encore des choses graves
+à vous dire... Je vais, mon enfant, vous donner une preuve de confiance
+illimitée.
+
+--Les secrets de Votre Majesté me sont sacrés...
+
+Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et dit nettement.
+
+--Il y a une faute dans ma vie...
+
+Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente.
+
+--Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie de femme... Quant à
+ma vie de reine, elle est au-dessus de la faute même... Pour vous parler
+plus clairement, Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'où
+va ma confiance pour vous: Charles, Henri et François ne sont pas mes
+seuls fils...
+
+Alice n'eut pas un tressaillement.
+
+Peut-être cette insensibilité absolue fut-elle une erreur de sa part.
+Peut-être eût-elle dû témoigner une respectueuse surprise.
+
+La reine, qui la dévorait des yeux, poursuivit:
+
+--J'ai un quatrième fils. Et celui-là est loin des marches du trône.
+
+--Quoi! madame, s'écria enfin Alice, un des fils de Votre Majesté aurait
+donc été écarté dès sa naissance...
+
+Exclamation d'une prodigieuse habileté qui arriva presque à convaincre
+Catherine.
+
+--Vous n'y êtes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je vous parle, c'est
+mon fils, mais ce n'est pas celui du roi défunt...
+
+--Madame, balbutia Alice, est-ce bien à moi que Votre Majesté fait une
+si terrible confidence....
+
+--Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine... Oui, vous
+avez raison... Car, si on savait qu'il y a un adultère dans la vie de
+la grande Catherine, s'il y avait de par le monde un homme qui puisse
+entrer un jour ici et revendiquer peut-être des droits de naissance,
+à coup sûr des droit du coeur... oui, ce serait horrible pour moi!...
+C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce pas?...
+
+--Madame, s'écria l'espionne affolée déjà, comment oserais-je me
+permettre une pareille pensée!
+
+Catherine se leva brusquement.
+
+--Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette affreuse menace est
+suspendue sur la tête de ta reine! Et maintenant tu vas savoir pourquoi
+je considère Marillac comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu le
+surveiller étroitement, pourquoi je t'ai attachée à ses pas...
+
+Alice frissonnait.
+
+Catherine notait ces frissons, étudiait cette pâleur livide, cherchait
+à provoquer le coup de foudre qui éclairerait ce qu'il y avait d'obscur
+dans la pensée d'Alice...
+
+--Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a un homme qui est
+la preuve vivante de ma faute, et cet homme, mon fils... Marillac le
+connaît...
+
+--C'est faux, rugit Alice.
+
+--Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais donc quelque chose?...
+
+--Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait rien...
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--Il me l'eût dit! Il n'a pas de secret pour moi...
+
+La réponse était si naturelle, si vraisemblable, que la reine reprit
+lentement sa place et murmura:
+
+«Me suis-je trompée?...»
+
+Mais c'était une habile tourmenteuse que Catherine de Médicis. Elle
+rassembla ses idées et, avec cette rapidité, cette lucidité qui la
+faisaient si redoutable, changea sur l'instant même son plan d'attaque.
+
+--Oui, dit-elle avec une mélancolie profonde, je haïssais le comte de
+Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne crois pas que ce soit pour toi
+que je lui ai pardonné... Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection
+ne pouvait aller jusque-là... Non, si j'ai pardonné au comte, c'est
+que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parlé, qu'il a enseveli en
+lui-même le terrible secret... Et puis, ce qui me rassure, c'est que je
+compte sur toi pour l'emmener loin de Paris...
+
+L'espionne fut, dès lors, entièrement rassurée.
+
+«Voilà donc la vérité! Je la vois clairement. La reine sait que son fils
+est vivant! Elle croit que Déodat connaît son fils. Elle me charge de
+l'entraîner loin de Paris. C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle
+savait que ce fils... c'est Déodat lui-même!»
+
+Dans cette dernière et suprême bataille entre les deux femmes, la reine
+fut la plus forte. Elle ne commit aucune faute. Alice en commit une
+terrible en oubliant de se demander pourquoi Catherine lui faisait de
+telles confidences.
+
+Alors la reine acheva son évolution, ce qu'on pourrait appeler un
+mouvement tournant de la pensée; sans grand effort, ses yeux se
+remplirent de larmes et elle murmura:
+
+--Hélas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le coeur d'une mère? Ce
+fils, qui est une menace pour moi, ce fils dont j'ai peur, ce fils que
+je cherche à écarter de ma vie sans le connaître, eh bien, je donnerais
+tout au monde pour le voir... ne fût-ce qu'une fois! Oh! tu ne peux
+comprendre cela, toi.
+
+Alice demeura écrasée.
+
+--En effet, gémit-elle au fond de sa conscience, je ne puis comprendre
+cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant mon enfant...
+
+--Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des années et des
+années, c'est de cela que l'on me voit triste à la mort! Ce fils, Alice,
+il m'inspire une terreur insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si
+seulement je pouvais le bénir, l'embrasser à mon heure dernière... Comme
+je l'ai cherché... Comme je le cherche encore!...
+
+Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisée, la reine semblait
+oublier la présence d'Alice.
+
+--Est-il plus effroyable supplice pour une mère! Passer sa vie à
+chercher l'enfant que l'on aime en secret sans même avoir la consolation
+de pouvoir avouer son amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?...
+oui, c'est sur toi que je compte...
+
+--Sur moi, madame, balbutia l'espionne.
+
+--Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connaît mon fils. Le comte,
+dans son extrême loyauté, ne t'a jamais entretenu de ce mystère... mais
+à quelques mots qui lui sont échappés, devant moi, je sais qu'il connaît
+mon fils!... Alors...
+
+--Alors, madame? fit Alice toute palpitante.
+
+--Eh bien, lorsque vous serez à Florence, tu lui arracheras ce secret...
+c'est le dernier service que je te demande, Alice!
+
+Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle était comme un duelliste
+qui a reçu plusieurs coups et qui sent l'épée lui échapper des mains.
+Elle jeta un regard sur la reine et la vit livide.
+
+--Hélas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant les yeux, faible
+espoir! Qui sait si tu arriveras jamais à me faire connaître ce fils que
+je cherche en vain...
+
+--J'en suis sûre, madame! s'écria l'espionne hors d'elle.
+
+--Tu cherches à me consoler, fit la reine en se raidissant dans son
+rôle. Tu ne sais rien... tu me l'as dit..
+
+--Madame, je vous jure que je vous ferai connaître votre fils!...
+
+--Hélas! en es-tu bien sûre?...
+
+--Aussi sûre que je vois Votre Majesté!
+
+Ce fut une explosion sur les lèvres d'Alice.
+
+La reine ferma les yeux, ses traits se détendirent: la lutte était
+terminée par ce mot. Avec la profonde satisfaction du triomphe, avec la
+haine furieuse qui s'était accumulée en elle, avec l'épouvante que le
+secret n'eût déjà franchi le cercle où il était enfermé, elle murmura en
+elle-même:
+
+«Enfin! tu avoues! Tu sais, vipère!... Bon, bon... Ils étaient trois:
+Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne d'Albret est morte. Au tour
+d'Alice... et de mon fils!...»
+
+Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne.
+
+--Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui me ferez
+retrouver mon fils... Adieu, Alice, à ce soir... D'ici là, vous êtes ma
+prisonnière... quelqu'un viendra vous prendre ici...
+
+Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbée par l'émotion plus
+encore que par le respect.
+
+«O mon amant! s'écria l'espionne quand elle fut seule, enfin, nous
+touchons au bonheur.»
+
+
+
+XVI
+
+L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)
+
+Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la première journée
+des fêtes données en l'honneur du grand acte qu'avait été le mariage
+d'Henri de Béarn et de Marguerite de France, cette première journée
+s'achevait dans une joie sans mélange.
+
+Au-dehors, tout était silence et ténèbres.
+
+A dix heures du soir, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois était plongée
+dans une profonde obscurité.
+
+Cependant, l'une des chapelles latérales s'éclairait faiblement, grâce à
+quatre flambeaux qui brûlaient sur l'autel.
+
+Dans ce coin de l'église, un étrange spectacle eût frappé le visiteur
+qui fût entré à ce moment-là, si toutefois quelqu'un eût pu entrer:
+chose difficile, car les portes étaient fermées, et à chacune de ces
+portes, au-dehors, dissimulés dans l'ombre, trois ou quatre hommes
+montaient la garde.
+
+Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine façon convenue, ils
+devaient ne pas s'en inquiéter: on ouvrirait à ce quelqu'un, du dedans.
+Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre
+personne qui se serait approchée.
+
+Au-dedans, près de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes
+inconnues qui devaient venir.
+
+Dans la chapelle latérale que nous venons de signaler, se trouvaient
+rassemblées une cinquantaine de femmes.
+
+Elles étaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six
+rangs, et causaient entre elles à voix basse; il en résultait un murmure
+confus qui n'était pas un murmure de prières.
+
+Parfois, un éclat de rire étouffé jaillissait de ce murmure.
+
+Parfois aussi, un éclat de voix dominait soudain les conversations.
+
+Ces femmes étaient toutes d'une extrême jeunesse: la plus vieille
+n'avait pas vingt ans.
+
+Elles étaient richement vêtues; toutes étaient belles; elles avaient des
+yeux hardis, hautains, et même durs.
+
+Telles qu'elles étaient, cependant, plus d'une de ces femmes était
+souverainement belle, de cette beauté qui inspire de tragiques amours.
+
+Toutes ces jeunes filles portaient à leur corsage une dague.
+
+Toutes ces dagues, sorties évidemment de chez le même armurier, étaient
+cachées dans d'uniformes fourreaux de velours noirs.
+
+Uniformément aussi, la poignée de ces dagues formait une croix.
+
+Et chacune de ces poignées, c'est-à-dire chacune de ces croix, portait
+pour unique ornement un beau rubis.
+
+Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustés à la croix de ces poignards
+attachés aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs.
+
+Dix heures sonnèrent...
+
+Le murmure des voix féminines s'arrêta soudain.
+
+Tout à coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes
+filles tournèrent la tête vers le maître-autel...
+
+«La reine! Voici la reine!»
+
+Toutes alors se levèrent et demeurèrent silencieuses, courbées,
+frissonnantes.
+
+Catherine s'avança lentement, arrivant du fond de l'église, probablement
+de la sacristie.
+
+Elle était entièrement vêtue de noir. Le long voile des veuves
+l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tête, une couronne royale en
+or vieilli jetait de vagues reflets.
+
+Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.
+
+Toutes s'agenouillèrent.
+
+Puis le fantôme se releva et monta les trois marches de l'autel.
+
+Alors Catherine, rejetant sur ses épaules le voile qui couvrait son
+visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant,
+muettes, violemment impressionnées, la regardaient avec une sorte de
+crainte superstitieuse.
+
+La reine jeta un long regard sur ces filles.
+
+Catherine de Médicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.
+
+Ces cinquante visages de jeunes femmes tournés vers elle étaient comme
+pétrifiés par l'angoisse de cette mise en scène. Et elle-même, à la
+sourde émotion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout
+l'effet qu'elle avait dû produire.
+
+Oui, la reine était émue!
+
+Un souvenir traversa son esprit.
+
+Elle se revit à la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant
+au son des violes sur le champ de bataille avec ces mêmes filles qui
+étaient devant elle; elle entendit les éclats de rire de ses femmes
+lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un blessé, ou de laisser traîner
+le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tête le son
+des violes se mêlait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on
+bombardait les huguenots en déroute.
+
+Du sang et des danses!
+
+Des cadavres et des jeunes filles qui rient!
+
+De la mort et de l'amour!
+
+L'esprit de Catherine était fait de ces antithèses exorbitantes, de ces
+formidables contrastes.
+
+Sous ses yeux, maintenant, dans l'église noire, emplie de silence,
+l'escadron volant était là, non pas au complet: sur les cent cinquante
+filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en
+ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles
+dont elle était très sûre.
+
+Celles-ci lui étaient soumises, lui appartenaient corps et âme. Leur
+admiration pour la souveraine maîtresse tenait de l'adoration.
+
+Ribaudes, guerrières, espionnes, hystérisées par les passions, par les
+plaisirs orgiaques, surmenées de jouissance et de superstition, dans un
+couvent elles eussent été des possédées. Elles l'étaient en effet: l'âme
+de Catherine les brûlait...
+
+Et elles étaient jeunes, belles, oui, belles à inspirer autour d'elles
+d'effroyables passions...
+
+Tel était l'escadron volant de la reine.
+
+--Mes filles, dit Catherine, l'heure approche où vous allez délivrer le
+royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la suprême victoire... J'ai
+voulu la paix avec les hérétiques: Dieu m'en punit. Je suis frappée dans
+ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-à-dire en vous qui êtes mes
+véritables filles selon mon coeur.
+
+Les auditrices s'entre-regardèrent avec ce vague sentiment de terreur
+que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait
+distiller. Elle continua: «Parce que vous êtes toute ma joie, toute ma
+consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible
+lutte que j'ai engagée, parce que vous êtes les plus implacables ennemis
+que Dieu ait suscités aux hérétiques, parce que vous êtes enfin les
+guerrières de Dieu, on a résolu votre perte. Dans une même nuit, vous
+devez être égorgées. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hécatombe
+s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or,
+mes filles, tout est prêt. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres,
+cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi à dimanche,
+assassiner les cinquante fidèles de la reine dont chacune aura été
+attirée dans un guet-apens.
+
+Les cinquante filles, d'un même geste, dégainèrent leurs dagues.
+
+Elles frémissaient de rage autant que d'épouvanté.
+
+Un geste de la reine calma cet orage.
+
+Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatées, elles écoutèrent.
+
+--Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la
+trahison vient de ceux à qui j'avais donné toute ma confiance. Parmi les
+huguenots, il en était un qui m'avait inspiré une sorte d'affection.
+Parmi vous, il en était une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-là
+qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-là qui a agencé, combiné,
+fomenté le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis,
+puisque vous serez toutes égorgées!»
+
+La reine parlait sans colère.
+
+Cette fois, les filles demeurèrent silencieuses, stupéfiées d'horreur.
+
+--Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous
+a désignées. Ah! elle ne s'est pas trompée! Elle a choisi parmi mes
+cent cinquante amies les plus résolues, les plus fidèles, les plus
+guerrières, vous toutes ici présentes. L'abominable traîtresse s'appelle
+Alice de Lux.
+
+--La Belle Béarnaise! hurlèrent plusieurs voix.
+
+Et la tempête se déchaîna: tempête de vociférations, de menaces sur
+ces bouches convulsées, bras levés, mains frénétiques, agitant les
+poignards, tempête que Catherine, livide dans ses voiles noirs,
+immobile et raide, dominait comme le génie du mal. Puis les hurlements
+s'apaisèrent.
+
+--L'homme qui, sur les indications de la Béarnaise, a combiné le
+massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une
+véritable amitié: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, dès
+que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hôtel
+et vous y logerez jusqu'à dimanche. Pas une de vous, d'ici là, ne se
+hasardera à sortir: car elle serait impitoyablement frappée. Dimanche,
+tout danger sera écarté. Vous verrez comment. Vous serez donc sauvées.
+Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et
+Marillac seront ici.
+
+Un silence effrayant accueillit cette déclaration et Catherine sourit.
+
+Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais écoutez-moi d'abord. Un
+saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est
+chargé de punir les deux traîtres. Frappés par lui, ils seront frappés
+par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le
+veut! Le révérend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger.
+Vous, pendant l'exécution, massées contre la grande porte, invisibles,
+vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hésitait...
+si sa main tremblait... si la Belle Béarnaise et Marillac se défendaient
+trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le
+reste. Ce signal...
+
+Catherine dégaina sa dague et la leva comme une croix.
+
+--Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le
+silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut!
+
+Elle prononça ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante
+filles en eurent un recul d'épouvante.
+
+Mais aussitôt, entraînées comme dans une formidable rafale de haine,
+soulevées par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards
+en croix et un seul hurlement gronda, funèbre et sourd:
+
+«Dieu le veut!...»
+
+Un grand souffle de superstition courba toutes les êtes... L'obscurité
+se fit soudain complète... Les cierges de l'autel s'éteignirent... Quand
+les filles de la reine se redressèrent, elles virent Catherine qui,
+ayant éteint les flambeaux, descendait les marches de l'autel.
+
+Frémissantes, agitées de sentiments où la rage, la vengeance,
+l'épouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se
+glissèrent à la place qui leur avait été désignée.
+
+Et, le poignard à la main, elles attendirent.
+
+
+
+XVII
+
+LE MOINE
+
+Vingt minutes s'écoulèrent. Les rafales qui mugissaient autour de la
+vaste église, dans le cloître, donnaient plus de profondeur au silence
+de l'intérieur. Car la tempête qui avait menacé toute la soirée,
+paraissait alors sur le point d'éclater.
+
+Onze heures sonnèrent.
+
+Puis la demie.
+
+A ce moment, un homme s'approcha du maître-autel et d'une main
+tremblante, alluma quatre cierges, deux à droite, deux à gauche du
+tabernacle. Cet homme était blême. Il vacillait sur ses jambes. Il se
+retourna et vit la reine prosternée dans une attitude de recueillement.
+
+--Madame..., balbutia-t-il.
+
+Et, comme elle ne répondait pas, il la toucha à l'épaule et murmura:
+
+--Catherine!...
+
+La reine releva la tête; cette tête était effrayante.
+
+--René, demanda la reine dans un souffle, tout est-il prêt?
+
+Ruggieri joignit les mains:
+
+--Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un rêve atroce. Oh vous lui
+ferez grâce, n'est-ce pas? Grâce, ma reine! Pitié pour mon fils!
+
+La reine s'était mise debout.
+
+--René, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous écoute, je te jure que
+j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interrogé Alice... j'ai surpris
+la vérité... Elle est terrible, cette vérité! Non seulement Déodat sait
+qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connaît le secret.
+
+Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parlé?... Qui sait ce qu'à eux
+deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non,
+René, il n'y a pas de pitié possible. Et, toi-même, ne l'as-tu pas
+condamné? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein percé?
+
+--Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents
+claquaient. Grâce, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les
+surveillerai...
+
+--Tais-toi, René... Voici le signal... là... à cette porte...
+
+--Non! c'est le tonnerre qui gronde!
+
+--Va ouvrir, te dis-je!...
+
+--Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair!
+Vous n'en aurez pas pitié!...
+
+La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce
+moment ses forces étaient décuplées, d'un mouvement irrésistible, elle
+le releva.
+
+--Misérable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur,
+gloire, puissance, royauté, à ta faiblesse indigne? Prends garde
+toi-même!
+
+Ruggieri leva les bras vers les voûtes obscures.
+
+--Va ouvrir! commanda la reine.
+
+Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux aspérités des piliers
+massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut.
+
+Son capuchon était rabattu sur ses yeux.
+
+Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux
+hérissés, le regardait de ses yeux fous.
+
+--Où dois-je aller? demanda lentement le moine.
+
+Ruggieri étendit le bras vers le maître-autel et, d'une voix rauque,
+sans expression humaine, gronda:
+
+--Là!... C'est là qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...
+
+Le moine tressaillit longuement.
+
+Ruggieri, les yeux tournés vers lui, recula, le bras tendu, et franchit
+la porte. Alors, le moine entendit une plainte déchirante que couvrait
+le roulement d'un coup de tonnerre, et, à la lueur de l'éclair, il vit
+l'homme qui s'en allait, se sauvait en trébuchant, les deux poings dans
+ses cheveux, grondant de sourdes imprécations.
+
+Alors il ferma lui-même la porte et, laissant retomber son capuchon sur
+ses épaules, se dirigea vers le maître-autel.
+
+Catherine le vit venir sans faire un pas à sa rencontre.
+
+--Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidèle au rendez-vous. Fort dans
+l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu.
+
+Panigarola tourna la tête vers la porte qu'il venait de fermer et
+songea:
+
+«Pourquoi cet homme m'a-t-il appelé bourreau?...»
+
+--Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grâce à vous, Paris
+est en ébullition. Grâce à vous, les paroisses sont autant de foyers
+d'incendie. Il n'y manque que l'étincelle qui mettra le feu à tant de
+passions. Merci mon révérend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un
+instant, vous allez voir celle que vous aimez...
+
+--Alice! frémit le moine dans un frisson de tout son être.
+
+--Elle est à vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au
+rival, l'homme exécré, voici pour le tuer!....»
+
+La reine tendit au moine un papier plié en quatre
+
+--La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le papier. Ah! je
+comprends! Ah! vous êtes grande et terrible!... Oui, il l'aime, il
+l'adore, et cette lettre peut le tuer plus sûrement qu'une balle au
+coeur!
+
+--Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la lettre a Marillac?...
+Vous la lui faites lire?
+
+--Oui, oui!...
+
+--Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera à vous de la consoler... elle
+ne demande qu'à vous croire... je l'ai interrogée, marquis... soyez sûr
+qu'elle ne vous hait pas! Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je
+pense?
+
+--Mais lui! lui! Il va donc venir ici?...
+
+--Il va venir. Là est l'essentiel. Et si, malgré la lettre, il veut
+garder Alice pour lui? S'il la veut infâme et couverte d'opprobre comme
+vous allez la lui montrer? Si son amour survit à cette révélation, comme
+votre amour à vous a survécu à ses trahisons?...
+
+--Madame! Madame! râla le moine.
+
+--Il faut tout prévoir, poursuivit Catherine d'une voix effroyablement
+calme. Si Marillac vous dispute Alice...
+
+D'un geste violent, le moine écarta sa robe.
+
+Sous cette robe, il apparut vêtu en gentilhomme, d'un costume d'une rare
+magnificence. Il apparut «tel qu'il était jadis, l'élégant marquis au
+pourpoint de soie, à la collerette de dentelles précieuses, une chaîne
+d'or au cou, une forte dague à la ceinture.
+
+Farouche, il tira la lame courte, épaisse, trapue et, d'une voix
+sifflante, haleta:
+
+--Voilà qui décidera!
+
+
+
+XVIII
+
+LES FIANCÉS
+
+Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et s'agenouilla...
+Catherine le contempla un instant avec un sourire aigu. Puis elle se
+dirigea vers la porte par laquelle était entré le moine.
+
+Il était à ce moment près de minuit.
+
+Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-même Le carrosse
+s'arrêta. Trois femmes en descendirent. L'une d'elles était Alice de
+Lux, pâle, vêtue de blanc. Elle eut comme une hésitation, puis entra.
+Les deux autres femmes remontèrent alors dans le carrosse qui s'éloigna
+aussitôt.
+
+L'espionne, en pénétrant dans l'église, demeura un instant palpitante,
+interrogeant les ténèbres que les quatre flambeaux du maître-autel,
+là-bas, tout au loin trouaient de leurs lumières blafardes.
+
+Mais une main saisit sa main; une voix murmura à son oreille:
+
+--Mon enfant, vous voilà donc?...
+
+Alice reconnut alors la reine.
+
+--Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine. Patience... il va
+venir...
+
+--Comme vous êtes bonne, madame!...
+
+--As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?...
+
+--Je n'ai pas remarqué, madame! Mais je ne vois pas... le prêtre...
+Quoi! personne dans cette église?...
+
+--Patience! te dis-je...
+
+--Voici minuit qui sonne, madame.
+
+--Oui. Et voici ton fiancé, dit la reine.
+
+En effet, comme le premier coup de minuit résonnait, le signal fut
+frappé à la porte, du dehors. Alice, palpitante, allongea le bras pour
+ouvrir. La reine retint ce bras, d'un geste rude.
+
+--C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle.
+
+Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'était étrange que la reine
+fût postée à cette entrée de l'église, qu'elle n'eût pas commis le soin
+d'ouvrir à quelque domestique; qu'elle-même, de ses mains royales,
+s'occupât de cette besogne.
+
+Elle apparut à la malheureuse affolée comme une horrible araignée
+embusquée au centre de la toile qu'elle avait tendue.
+
+«Ce n'est pas Marillac», songea-t-elle éperdue.
+
+Elle se trompait: c'était bien Marillac!
+
+La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'église pour s'assurer
+que le comte était venu seul.
+
+--Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amené avec vous deux ou trois
+amis?
+
+Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'étonnement. Il s'inclina
+avec une profonde émotion. Ah cette reine qui attendait à la porte, qui
+lui ouvrait elle-même! Quelle autre qu'une mère lui eût donné une telle
+preuve d'excessive bienveillance!
+
+--Madame, dit-il, Votre Majesté oublie qu'elle m'a ordonné de venir
+seul... Cependant, je dois l'avouer j'avais résolu de me faire
+accompagner de celui qui est pour moi plus qu'un ami... mais le
+chevalier ne sera libre que demain matin...
+
+--Oui, oui, interrompit vivement Catherine.
+
+Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible s'exhala de sa
+poitrine.
+
+Les deux fiancés s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent plutôt
+qu'ils ne se virent; à l'instant, leurs mains s'enlacèrent et ils
+oublièrent l'univers...
+
+D'instinct, ils marchèrent vers le maître-autel, attirés par les quatre
+étoiles qui brillaient faiblement.
+
+La reine marchait derrière eux, les couvant de son regard funèbre.
+
+Les fiancés s'arrêtèrent au pied de l'autel.
+
+Alice murmura:
+
+--Je ne vois pas le prêtre qui doit nous unir... Serait-il en retard?
+
+Catherine s'avança vers Panigarola prosterné, le toucha à l'épaule et
+dit:
+
+--Voici celui qui va vous unir...
+
+Le moine se releva lentement, découvrit son visage et se tourna vers les
+fiancés...
+
+
+
+XIX
+
+LES RIBAUDES
+
+En cette même soirée du lundi 18 août, la vieille Laura était seule dans
+la petite maison de la rue de la Hache.
+
+A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice Marillac était
+arrivé.
+
+--Alice? demanda-t-il.
+
+--Retenue par la reine jusqu'à minuit. Elle m'a chargée de vous
+attendre. Que doit-il se passer. Seigneur Jésus? Jamais je n'ai vu Alice
+aussi radieuse.
+
+Marillac sourit.
+
+--Elle m'a dit de vous prévenir... attendez donc que je me rappelle bien
+ses paroles... Mon Dieu, la chère entant, comme elle est heureuse!...
+
+--Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous
+
+--J'y suis!... Voici: vous êtes attendu au premier coup de minuit, pas
+avant, pas après, où vous savez...
+
+--C'est bien...
+
+--Vous savez donc? reprit Laura en joignant les mains. Oh! que je
+voudrais savoir, moi aussi!
+
+Vous saurez demain matin, je vous le promets... Allons, adieu, ma bonne
+dame!...
+
+--Dieu vous conduise, monsieur le comte!
+
+Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette pièce paisible
+où si souvent il avait vu celle qu'il aimait, fit un geste d'adieu et
+disparut.
+
+La vieille Laura l'avait accompagné jusqu'à la porte du jardin en
+le comblant de bénédictions émues. Puis elle était rentrée, s'était
+enfermée soigneusement et, s'étant assise, elle se mit à attendre.
+
+Neuf heures sonnèrent.
+
+Alors, elle grommela:
+
+«Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant à elle... elle est
+en bonnes mains.»
+
+Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura en souriant:
+
+«_E finita la commedia_. Je commençais à m'ennuyer. Ouf! c'est fini. Me
+voici libre. Voyons, que vais-je faire? Eh! pardieu! c'est bien simple.
+Chercher dans Paris quelque bonne petit auberge où je puisse passer
+trois au quatre jours inaperçue. Puis, me mettre en route, gagner
+l'Italie à petites journées... et là, nous verrons, je suis riche!»
+
+Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle défonça la serrure en deux
+coups de marteau.
+
+Là, sur le lit, Alice avait le matin même rassemblé tout ce qu'elle
+voulait emporter: une sacoche et un coffret.
+
+Le coffret contenait les lettres qu'elle avait reçues de Marillac: Laura
+les jeta tranquillement au feu et elle ouvrit la sacoche. Ses yeux
+jetèrent un double éclair, sa bouche édentée grimaça un sourire.
+
+La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine de rouleaux
+d'écus d'or--toute sa fortune!
+
+«Il y a bien là pour trois cent mille livres de bijoux et d'or, murmura
+la vieille, toute pâle. Avec ce que m'a remis la reine...
+
+Un coup violent retentit au-dehors.
+
+Laura, d'un souffle, éteignit le flambeau qui l'éclairait et, dégainant
+un poignard, elle se posta derrière la porte.
+
+«Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en ai assez! La
+reine m'a dit que tout serait fini cette nuit!»
+
+Le même coup violent se renouvela et un long gémissement traversa la
+maison.
+
+Laura, alors, respira:
+
+«Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se rabattre...»
+
+Alors, à la hâte, elle empila dans la sacoche les bijoux et les rouleaux
+d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut à sa proche chambre, revint
+avec un petit sac.
+
+«Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue de dédain. Voilà ce
+que me donne la grande Catherine pour tant de bons et loyaux services.
+C'est maigre. Heureusement, je me rattrape!»
+
+Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche qu'elle referma
+solidement.
+
+Puis elle jeta un manteau sur ses épaules, sortit, ferma la porte du
+jardin, jeta la clef par-dessus le mur et s'éloigna aussi rapidement que
+le lui permettait le poids de sa sacoche.
+
+Une ombre se détacha d'une encoignure voisine et se mit à la suivre.
+
+Il était alors neuf heures et demie.
+
+Les rues étaient désertes et noires; des nuages bas passaient en courant
+au-dessus des toits aigus; le couvre-feu avait sonné; les auberges et
+hôtelleries étaient fermées...
+
+Laura ne s'apercevait pas qu'elle était suivie.
+
+Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, d'ailleurs: depuis
+l'époque où elle était venue, elle n'avait guère quitté la rue de la
+Hache. Enfin, elle se trouva complètement égarée.
+
+Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient autour d'elle.
+Elle entendait des chuchotements. Peut-être l'homme qui la suivait
+parlait-il à ces gens... Peut-être... car, à diverses reprises, les
+ombres, qui avaient paru vouloir l'arrêter, s'écartèrent.
+
+Alors elle frissonnait de terreur et hâtait le pas...
+
+«Insensée que j'ai été! grondait-elle, de quitter la maison avant le
+jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... Oui, mais si la reine
+m'avait menti!... Si elle était revenue!...»
+
+Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche.
+
+A un moment, elle s'arrêta haletante: elle se trouvait dans une rue
+étroite et venait d'apercevoir un peu de lumière filtrant entre les
+jointures d'une porte.
+
+Un large éclair déchira l'obscurité, inonda la rue d'une lumière
+livide. Et, à cette lueur, Laura entrevit une enseigne qui se balançait
+au-dessus de la porte en grinçant au vent.
+
+L'enseigne représentait deux Maures attablés, buvant et causant.
+
+«C'est une auberge!» gronda-t-elle.
+
+Et elle s'élança vers la porte.
+
+A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux et
+renversée sur la chaussée, tandis qu'une main rude s'appuyait sur sa
+bouche pour l'empêcher de crier.
+
+Laura était vigoureuse. Elle se raidit dans un désespoir furieux.
+
+--Diable! diable! grommela une voix avinée, on fait la méchante! A bas
+les pattes! En voilà une enragée!...
+
+La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; cette main se
+retira; Laura se mit à hurler:
+
+--A moi! Au guet! Au meurtre!
+
+Le dernier cri s'étrangla dans sa gorge; la main qui s'était retirée
+de sa bouche venait de s'incruster sur son cou, les doigts s'y
+enfonçaient... et cette tenaille serrait d'un mouvement lent, d'une
+pression savante...
+
+Laura se débattit quelques instants encore.
+
+Et, tout à coup, la vieille espionne se tint immobile, sa tête roula sur
+son épaule, ses ongles s'implantèrent dans la boue de la chaussée.
+
+Elle était morte.
+
+Le truand la palpa, la retourna en grommelant.
+
+Lorsque le truand eut trouvé la sacoche, il la soupesa, et un sourire de
+satisfaction balafra son visage, comme les éclairs balafraient le ciel
+noir.
+
+Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long d'un mur.
+
+«Là! grogna-t-il, me voilà en paix. Ah! ah! en voilà une qui ne parlera
+plus jamais!»
+
+Pourtant, si cuirassé qu'il fût, le truand ne put échapper à cette
+rêverie spéciale qui s'appesantit sur le meurtrier.
+
+Il demeura là une minute, arrangeant le cadavre contre le mur de façon
+qu'il ne pût être mouillé par le ruisseau du milieu de la ruelle.
+
+«C'est drôle, songeait-il. Ce matin encore pauvre comme Job, me voici
+riche ce soir. Riche! Que de fois j'ai souhaité la richesse! Par les
+tripes du diable, il y a quarante mille livres là-dedans, et je n'en
+suis pas plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille
+livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizième cadavre,
+depuis que j'exerce la digne profession de tueur aux gages... Seize
+cadavres!... Bah! je tue on me paie, et tout est dit...»
+
+Le bandit frissonna. Peut-être tout n'était-il pas dit dans cette
+conscience obscure.
+
+Il continua son monologue, attendant un nouvel éclair pour voir une
+dernière fois la vieille, peut-être par cette terrible curiosité du
+criminel, ou peut-être simplement pour s'assurer qu'elle était bien
+morte.
+
+Il était accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il songeait:
+
+«Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma cassine. Il cachait bien
+son visage... mais je connais tous les visages de Paris, moi! Suffit, le
+seigneur astrologue ne voulait pas être reconnu; soit: ni vu, ni connu!
+Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon métier. L'homme me dit:
+combien pour une vieille femme?--Cinq écus de six livres, ce n'est pas
+trop. Voici les cinq écus. Tu iras rue de la Hache, au coin de la rue
+Traversine, tu attendras devant la maison; il y a une porte verte. Vers
+huit heures, la femme s'en ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu
+attendras qu'elle soit loin, très loin de la maison. Compris, n'est-ce
+pas?--Compris, par les boyaux du diable!--Bon, qu'il me dit encore.
+Maintenant, écoute bien. Si tu n'exécutes pas bien la chose, si tu
+frappes mal, si la femme en revient, tu seras pendu. On te connaît, mon
+brave, et on a l'oeil sur toi.--Paix, monseigneur! La besogne sera faite
+et bien faite!--Alors, écoute: ce n'est pas cinq malheureux écus que tu
+auras gagnés: la femme aura sur elle au moins quarante mille livres;
+c'est pour toi!...»
+
+Le truand souffla fortement et tâta le cadavre.
+
+«Hum! elle se refroidit déjà, grogna-t-il... Quelle journée! Il me
+semblait que jamais le soir ne viendrait!... Il est venu pourtant! Et
+la vieille est bien sortie de la maison à la porte verte! Et je l'ai
+suivie! Et la voilà morte!... A moi les quarante mille livres!»
+
+Un éclair, à ce moment, illumina la face convulsée du cadavre.
+
+Le truand se releva.
+
+«Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... Entrons
+là, j'ai soif...»
+
+Il frappa d'une façon spéciale. La porte s'entrouvrit. Le truand entra
+et alla s'asseoir dans un coin obscur, la sacoche sur ses genoux, sous
+la table.
+
+Il parvint à entrouvrir la sacoche, y plongea la main, tâta les rouleaux
+d'écus, sentit les pierres sous ses doigts.
+
+«Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes d'enfer! Pourquoi ne
+suis-je pas plus joyeux?...»
+
+Qu'eût dit le truand s'il eût connu la véritable fortune que renfermait
+la sacoche?...
+
+Peu nous importe, au fond.
+
+Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparaît de notre récit
+sans que nous sachions si nous la retrouverons plus tard. C'est une
+ombre qui passe; nous l'avons noté pour le geste tragique inspiré par
+Catherine, qui avait toutes les prudences.
+
+Le truand, ayant vidé plusieurs flacons, paya et s'en alla sans bruit.
+
+Mais, puisque nous venons de pénétrer dans le cabaret des
+deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil.
+
+Il y avait nombreuse société, surtout composée de femmes, dans ce que
+Catho appelait la grande salle.
+
+Catho était sujette aux hyperboles et exagérations. En vente, cette
+«grande salle» était assez étroite. Elle contenait cinq tables. A
+chaque table, il y avait trois ou quatre buveurs, truands et ribaudes,
+physionomies féroces ou abêties, gens de sac et de corde, qui
+composaient la clientèle nocturne du cabaret.
+
+En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, fréquentée le jour par
+des bourgeois et des soldats, devenait, la nuit, un véritable repaire.
+Catho ne s'était jamais senti le courage de refuser l'hospitalité à ses
+anciennes connaissances.
+
+Il en résultait que cette salle avait, le jour, l'aspect du plus honnête
+cabaret qui fût dans le quartier, et, la nuit, l'apparence d'une
+véritable caverne où se réfugiaient des gens poursuivis par le guet, des
+ribaudes qui attendaient la bonne fortune.
+
+A cette heure tardive, Catho n'était pas couchée encore. Elle était
+attablée dans un étroit cabinet, attenant à la salle publique, et
+causait avec deux jeunes femmes.
+
+Ces deux femmes étaient entrées vers dix heures dans le cabaret,
+et, comme cette visite s'enchaîne étroitement à divers incidents de
+l'histoire que nous racontons, il est intéressant que nous reprenions du
+début la conversation qu'elles eurent avec Catho.
+
+Lorsqu'elles pénétrèrent dans la salle, Catho s'avança à leur rencontre
+en disant:
+
+«Vous voilà donc, mes toutes belles? Plus d'un mois qu'on ne vous a
+vues... Sûrement, vous avez quelque chose à me demander...
+
+--C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque chose à te demander,
+fit l'une des deux femmes.
+
+--Et c'est grave, ajouta l'autre.
+
+--Bon, bon, entrez là, dit Catho en les poussant vers le cabinet. Vous
+êtes toujours à court, et vous ne me rendez jamais. Toi, la Roussette,
+tu as encore mon beau collier de verroterie bleue que je te prêtai pour
+faire la conquête de ce beau capitaine, et toi, Pâquette, tu me dois Je
+ne sais plus combien d'écus... Vous êtes deux paniers percés...
+
+--Mais aussi, comme nous t'aimons!
+
+--Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre un sol de côté...
+S'il vous arrivait pourtant ce qui m'est arrivé à moi! Si vous perdiez
+votre beauté du diable!
+
+Elles entrèrent dans le cabinet, tandis que la maîtresse du cabaret
+s'occupait de divers clients. Enfin, la digne Catho vint rejoindre ses
+préférées avec un flacon de vieux vin et quelques tartelettes.
+
+Elle aimait la Roussette et Pâquette justement à cause des défauts
+qu'elle leur reprochait.
+
+La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, sur un coup de
+coude que lui donna Pâquette.
+
+--Voilà, dit-elle, Pâquette et moi, nous sommes invitées à une fête...
+
+--Pour quand? fit Catho souriante.
+
+--Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps de nous préparer...
+surtout si tu nous aides.
+
+--Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous faut quelque
+collier, quelque ceinture?
+
+--Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous soyons décemment vêtues,
+comme des bourgeoises, si j'ose dire. Dame... il y aura à cette fête des
+juges, des prêtres, sans doute... et lors, comprends-tu? Pâquette et
+moi, nous avons passé la journée à examiner nos robes... Toutes bonnes
+pour notre métier... corsages ouverts... ceintures éclatantes: non,
+il n'est pas possible que nous allions ainsi vêtues à cette fête. Et
+pourtant nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que d'ici à
+dimanche, et même samedi soir, tu nous aies habillées...
+
+Catho leva les bras au ciel:
+
+--Mais enfin! s'écria-t-elle, qu'est-ce donc que cette fête où doivent
+paraître des juges et des prêtres et où vous ne pouvez paraître avec ces
+robes, qui pourtant vous vont à merveille?
+
+--Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Pâquette.
+
+--Un mariage, peut-être? Ou bien un feu de joie!
+
+--Non pas, Catho: nous sommes invitées à voir questionner.
+
+Catho demeura stupéfaite.
+
+La Roussette et Pâquette, d'un signe de tête répétèrent que c'était bien
+vrai.
+
+--Et cela vous amuse? s'écria la digne cabaretière Voir souffrir un
+pauvre diable, l'entendre crier merci... Moi, j'ai vu rouer une fois, et
+j'en frémis encore lorsque j'y songe.
+
+--Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais pas. Mais Pâquette
+veut voir. Et puis si nous n'y allions pas, M. de Montluc, qui est fort
+généreux, mais aussi fort brutal, nous en voudrait...
+
+--Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite à voir torturer? Le gouverneur
+du Temple?
+
+--Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance.
+
+--Et où devez-vous voir la question?
+
+--Au Temple même. Nous serons cachées dans un cabinet proche de la
+chambre des questions. Car il ne faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin,
+si on nous voit, nous devons passer pour des parentes du patient venues
+pour l'assister.
+
+--Ah! bon... Mais, à votre place, je n'irais pas...
+
+--Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire un gros chagrin? fit
+Pâquette.
+
+--Et nous faire perdre la clientèle de M. de Montluc!
+
+--Et nous attirer sa colère!
+
+--Eh bien, soit! s'écria Catho vaincue. Je vous aurai tout ce qu'il
+faut.
+
+--Pour samedi?
+
+--Pour samedi soir, c'est entendu!
+
+Les deux ribaudes battirent des mains et embrassèrent la digne
+aubergiste.
+
+--Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux qu'on va
+questionner?
+
+--Ils sont deux, fit Pâquette.
+
+--Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables?
+
+--Pardaillan, fit tranquillement Pâquette. Le père et le fils.
+
+Catho ne disait plus rien. Elle avait pâli. Ses mains, en tremblant,
+s'occupaient à déchiqueter une tartelette.
+
+Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte de rude affection.
+
+Dans son temps, elle avait aimé le vieux Pardaillan quinze jours, ou un
+mois, elle ne se souvenait plus.
+
+Mais, tout de même, elle ne pensait pas qu'elle eût pu ressentir une
+telle angoisse, une si profonde révolte de son coeur et de sa chair à
+l'idée que cet homme devait mourir.
+
+Catho avait passé dans la vie en repoussant d'instinct tout sentiment
+qui fait souffrir. Etait-elle bonne? méchante? Elle ne savait pas.
+Rarement, elle avait pleuré. Sa seule douleur sérieuse avait été de se
+voir marquée au visage et enlaidie après sa maladie.
+
+Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme ne lui avait jamais
+inspiré qu'une sorte d'admiration. Elle ne voyait aucun gentilhomme
+semblable à lui. Sa fierté, sa grâce, sa froideur qui tenait à distance,
+l'ironie de son sourire, et, avec tout cela, cette pitié lointaine
+qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en faisait un être à
+part.
+
+Souvent Catho, songeant à lui, avait soupiré en se regardant au miroir.
+Mais la pensée ne lui fût jamais venue qu'elle pouvait aimer le
+chevalier.
+
+Ils devaient mourir!
+
+On devait les torturer!...
+
+Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita de mourir sur
+l'heure, elle aussi.
+
+--On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit la Roussette.
+Est-ce que tu connais ces hommes?
+
+--Moi? Non..., murmura Catho.
+
+--Alors... c'est entendu? nos robes...
+
+--Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi...
+Et vous dites que la chose est pour dimanche?
+
+--Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir...
+
+--Ah!... samedi soir...
+
+--Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend à souper samedi soir, à
+huit heures... tu comprends?
+
+--Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.
+
+Les deux ribaudes embrassèrent leur bonne amie et se retirèrent.
+
+Catho, alors, plaça ses deux coudes sur la table sa tête dans ses mains,
+et murmura:
+
+«Dimanche! Dimanche matin!...»
+
+Et, alors, elle se prit à sangloter.
+
+Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait être
+appliquée aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient
+Pâquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc,
+après avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister à la hideuse
+scène, s'était repris à temps. Mais, comme il tenait à s'assurer leur
+visite, il leur avait affirmé que la chose se ferait le dimanche: au
+moment de tenir sa promesse après la bonne nuit qu'il se promettait, il
+en serait quitte pour leur dire que la question avait été avancée d'un
+jour.
+
+Ceci établi, revenons à Catho.
+
+Comme on a pu le voir, c'était une fille énergique.
+
+L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et après les premiers
+sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche
+qui indique les résolutions inébranlables:
+
+«C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi à dimanche, j'entre au
+Temple!»
+
+Au moment où elle prit cette résolution, des cris retentirent dans la
+grande salle.
+
+Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener
+quelque couleur et pénétra dans le cabaret en grondant:
+
+--Que se passe-t-il encore?
+
+--Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme!
+
+--C'est la Roussette et Pâquette!
+
+Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'étaient
+des ennemies acharnées des deux filles, jalouses de leur succès et de
+leur beauté.
+
+Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres
+circonstances, les eût laissées parfaitement indifférentes.
+
+--Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!
+
+--J'ai toujours dit que Pâquette avait un mauvais regard! criait une
+autre.
+
+--Il faut les dénoncer à la prévôté! hurlait une troisième.
+
+La Roussette et Pâquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur
+innocence.
+
+--Silence, toutes et tous! commanda Catho.
+
+Le silence se rétablit à l'instant.
+
+--Où est la vieille femme tuée? demanda Catho.
+
+--Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait pitié, j'en
+ferai une maladie...
+
+Celle qui venait de parler ainsi était une grosse fille à tignasse
+jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les
+deux pauvrettes abasourdies, épouvantées par la soudaine accusation qui
+pesait sur elles.
+
+--Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.
+
+La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balança un instant et
+commença:
+
+--Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le
+Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Léonarde. A peine
+dehors, voilà Jacques le Manchot qui crie: «Tiens! qu'est-ce qu'il y a
+là?»
+
+--Faut voir, que dit Fifine.--Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le
+Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons?
+La Roussette et Pâquette accroupies sur une vieille femme qu'elles
+achevaient d'étrangler. Pas vrai, dites?
+
+--C'est vrai! s'écrièrent Léonarde, la grande Blonde et
+Fifine-aux-soldats.
+
+--C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille était déjà morte.
+
+--Déjà morte! Déjà morte! Même qu'elle remuait encore!
+
+Pâquette et la Roussette éclatèrent en sanglots et jurèrent qu'elles
+s'étaient heurtées dans la nuit à ce cadavre et qu'elles avaient voulu
+voir seulement s'il n'y avait rien de bon à emporter.
+
+--Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je
+vais prévenir la prévôté! Viens Manchot!
+
+Catho saisit la fille par le bras.
+
+--Voilà bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui
+est venue mourir à ma porte. C'est-il la première fois? Qu'as-tu à dire?
+Va chercher la prévôté, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est
+devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouvé; et toi Manchot, j'en sais
+long sur ton compte... et vous toutes hein?
+
+Il y eut un frémissement de terreur parmi la clientèle du cabaret.
+
+--Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la première fois qu'on parle
+de m'amener la prévôté. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de
+belles!...
+
+--Catho! Catho! s'écrièrent quelques truands.
+
+--Mais Catho a raison! C'est la faute à Jehanne!
+
+La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu
+plaisanter en parlant de dénoncer la Roussette et Pâquette. La paix se
+rétablit. Deux truands se chargèrent d'emporter le cadavre au loin, afin
+d'écarter tout soupçon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la
+société se dispersa.
+
+Au moment où Pâquette et la Roussette allaient s'éloigner à leur tour,
+Catho les retint:
+
+--Restez, je veux vous parler! dit-elle.
+
+L'auberge fut fermée; les lumières s'éteignirent.
+
+Catho conduisit ses deux amies jusqu'à une chambre et, là, elle leur
+dit:
+
+--Alors, ce n'est pas vous qui avez tué la vieille?
+
+--Catho! est-il possible que tu nous soupçonnes?...
+
+--Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne
+pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand même ce
+ne serait pas vous, tout vous dénonce. Il y a des témoins pour prouver
+que vous avez tué la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence,
+donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... écoutez-moi!
+
+Pâquette joignit les mains. La Roussette baissa la tête. Elles
+tremblaient de terreur.
+
+--Écoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obéissez, je ne dis rien. Si vous
+ne m'obéissez pas, je vous dénonce. Choisissez.
+
+--Commande! dirent-elles en claquant des dents.
+
+--Voilà. Je vous demande cinq jours d'obéissance, pas une heure de plus;
+c'est facile.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez
+coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas
+peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.
+
+--On t'obéira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.
+
+--C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte
+d'ici à samedi soir, je cours chez le grand prévôt.
+
+--Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?
+
+--Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberté. Je vous habille comme
+des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au
+Temple.
+
+
+
+XX
+
+LA DERNIÈRE FARCE DE L'ONCLE GILLES
+
+Pendant que ces choses se passaient à l'auberge des
+Deux-morts-qui-parlent, une scène grotesque et macabre se déroulait à
+l'hôtel de Mesmes.
+
+Ainsi, trois points de Paris, en cette soirée qui suivit le mariage
+d'Henri de Béarn et de Margot, en cette nuit où se déchaîna le violent
+orage que nous avons signalé, trois points, disons-nous, sollicitent
+notre curiosité, sans parler du Louvre où éclatait le faste d'une fête
+dont les annales du temps parlent comme d'un événement magnifique; sans
+parler de l'hôtel de Montmorency où la disparition inexpliquée des deux
+Pardaillan avait jeté le trouble, la crainte et la douleur; sans parler
+des recoins obscurs où grouillaient des ombres préparant on ne sait quel
+cataclysme...
+
+Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous venons de
+quitter; l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où nous devons revenir sur
+le coup de minuit; et enfin, l'hôtel de Mesmes.
+
+L'hôtel du duc de Damville était désert: toute la maison du maréchal
+s'était transportée rue des Fossés-Montmartre. Il y avait à cela un
+double motif. Le premier, le plus important peut-être, c'est qu'Henri
+de Montmorency redoutait une attaque de son frère; la visite du vieux
+Pardaillan n'avait fait qu'exaspérer cette crainte.
+
+«Prévenu à temps, se disait Damville, j'ai pu attendre cet homme de pied
+ferme et m'emparer de lui; mais qui sait si François, dans un coup de
+désespoir, ne viendra pas lui-même à la tête de ses gentilshommes?
+
+Le deuxième motif, c'est que le maréchal, ayant obtenu la surveillance
+de toutes les portes de Paris, en avait profité pour placer des hommes
+à lui à la porte Montmartre. Qu'une catastrophe se produisît, que
+Catherine de Médicis fût informée de la conspiration de Guise, comme
+Maurevert le laissait entendre, que Paris fût envahi par les troupes des
+provinces en marche, et il n'avait qu'un bond à faire pour fuir par la
+porte Montmartre.
+
+L'hôtel de Mesmes était donc abandonné.
+
+Cependant, ce soir-là, deux hommes s'y étaient introduits, et vers neuf
+heures, ils achevaient de souper dans l'office, en devisant entre eux:
+c'étaient Gilles et son neveu Gillot.
+
+--Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles au moment où nous
+pénétrons auprès des deux compères.
+
+Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva vide à
+l'instant même.
+
+--Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix pâteuse.
+
+Il avait la figure enluminée et les yeux brillants.
+
+--Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, là, dans cette armoire
+ouverte, et tu en boira? du meilleur.
+
+Gillot se leva et obéit sans trop trébucher.
+
+«Il n'est pas encore à point», murmura Gilles.
+
+Et il versa à son neveu une nouvelle rasade.
+
+--Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner à l'hôtel Montmorency?
+
+--Retourner là-bas! s'écria Gillot en levant les bras au ciel. Vous n'y
+pensez pas, mon oncle! Savez-vous que la maison est sens dessus dessous
+depuis la disparition du vieux coupeur de langues?
+
+--Coupeur de langues? interrogea Gilles.
+
+--Oui... le damné Pardaillan!...
+
+Gillot, renversé sur le dossier de son fauteuil, se mit à rire aux
+éclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, à lui, grinçait comme une
+vieille girouette et eût donné le frisson au neveu, si le neveu n'eût
+pas été occupé à ses agréables pensées.
+
+--Or, continua Gillot, tout le monde, là-bas, se méfiait de moi. On
+devait soupçonner que j'étais pour quelque chose dans cette bonne farce;
+je vous le dis, mon oncle, il était temps que je m'en allasse... j'y
+eusse laissé ma tête... et je tiens à ma tête, moi...
+
+Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot porta les deux
+mains à sa tête, soit pour s'assurer que cette tête était bien toujours
+à sa place, soit en signe d'adieu à ses oreilles défuntes. Il frissonna
+et parut se dégriser.
+
+L'oncle se hâta de remplir son gobelet.
+
+--Pour une farce, reprit Gillot après avoir bu, c'est une bonne farce!
+Le Pardaillan avait en moi une confiance! Et quand je lui ai assuré
+qu'il trouverait monseigneur tout seul... il a failli m'embrasser...
+Pauvre diable!
+
+--Oui, mais il a voulu te couper les oreilles!
+
+--C'est vrai! L'infâme!...
+
+--Et la langue!
+
+--Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!...
+
+Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il retomba pesamment
+assis et se mit à rire.
+
+--En sorte, reprit Gilles, que tu es content?
+
+--Content, mon oncle!... c'est-à-dire qu'il me semble que je rêve!...
+Quand je pense que, sur l'ordre de notre bon seigneur, vous m'avez
+octroyé mille écus!
+
+--Et tu es bien décidé à ne plus retourner là-bas? dit Gilles.
+
+--Vous êtes, fou, mon oncle!...
+
+--Imbécile! Puisque Pardaillan n'est plus là!
+
+--Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la langue, voyez-vous!
+Je veux jouir de mes mille écus, moi!... Je veux boire, moi! Et comment
+ferais-je pour boire sans langue?
+
+Gillot, à partir de ce moment, devint larmoyant.
+
+--Tu les as là, tes écus? demanda l'oncle. Fais voir un peu...
+
+Gillot vida sa ceinture sur la table; les écus roulèrent; les yeux de
+Gilles brillèrent.
+
+--C'est pourtant moi qui t'ai donné cela! fit-il d'un étrange accent,
+tandis que ses doigts osseux caressaient les écus et commençaient à les
+empiler...
+
+--Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez encore... me
+donner... Ça, mon oncle, c'est pour boire... vous me l'avez dit... mais
+maintenant... vous devez... me donner le reste...
+
+--Quel reste? haleta Gilles.
+
+--Le maréchal a dit... trois mille écus... trois mille...
+
+--Bois donc, imbécile!
+
+Gillot obéit. Son gobelet vide roula sur le carreau.
+
+L'oncle s'était levé. Il était hagard. La vue des piles d'écus lui
+donnait le vertige.
+
+--Imbécile! gronda-t-il. Trois mille écus d'or! à toi? Tu es ivre, je
+pense!
+
+--Monseigneur... l'a dit!... Hé là! mon oncle!... Payez... ou je me
+plains... au maréchal...
+
+--Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas, moi!...
+Misérable! tu veux donc me ruiner?...
+
+--Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement de se lever, nous
+allons voir... ce que monseigneur...
+
+--Prends garde, Gillot, ricana l'oncle.
+
+--Ah!... quel drôle de rire... vous avez... j'ai peur...
+
+Gilles riait de son effroyable rire. Il était livide. La pensée d'avoir
+à livrer trois mille écus d'or l'affolait. Et la pensée que Gillot
+pourrait le dénoncer au maréchal, s'il ne s'exécutait pas, lui
+paraissait non moins effrayante.
+
+--Ecoute, Gillot, dit-il tout à coup, veux-tu me donner de bon coeur cet
+argent dont tu ne saurais que faire?
+
+--Fou! bégaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu fou...
+
+Gillot ne put achever. Le vieillard s'était précipité sur lui et, d'un
+tour de main, l'avait bâillonné. Puis, saisissant une corde que sans
+doute il avait préparée d'avance, il le lia sur son fauteuil.
+
+Cela s'était fait si vite que Gillot, soudain dégrisé par l'épouvante,
+se vit dans l'impossibilité de faire un mouvement en même temps qu'il
+voulut essayer de se défendre.
+
+Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, allant et venant
+comme un lutin, plaçant dans une armoire les écus que Gillot avait jetés
+sur la table, sauf un petit tas. Quand cette opération fut terminée,
+quand il eut refermé l'armoire, Gilles se retourna vers son neveu et le
+débaillonna.
+
+Gillot en profita pour se mettre à hurler; Gilles attendit patiemment.
+Quand son neveu eut compris que ses lamentations étaient inutiles, quand
+il se tut, Gilles lui dit paisiblement:
+
+--Te voilà enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? C'est ta part:
+cinquante écus. Le reste est pour moi.
+
+Le vieillard sourit et se versa un verre de vin.
+
+--Avec ces cinquante écus, tu t'en iras chercher fortune ailleurs, et
+tâche que je ne t'y reprenne plus, ou sans ça, cette fois, plus de
+pitié: je t'occis.
+
+La résolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus grande
+résignation:
+
+--Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en irai...
+
+--Et où iras-tu?
+
+--Je ne sais pas... je quitterai Paris...
+
+--Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu iras bien un peu me
+dénoncer au maréchal, hein?... Si fait! Je te connais.
+
+--Je me tairai, mon oncle, je vous le jure!
+
+--Oui, mais moi, je veux en être sûr. Et, pour cela, je vais te couper
+la langue!
+
+Gilles éclata de son rire démoniaque et ajouta:
+
+--C'est toi qui m'en as donné l'idée. Comme tu m'avais déjà donné l'idée
+de te couper les oreilles. Bonnes idées, mon garçon, fameuses idées!
+
+Quant à Gillot, son épouvante et son horreur furent telles qu'il
+renversa la tête, exhala un soupir d'angoisse et s'évanouit.
+
+Gilles, paisible et rapide, se mit à affûter un coutelas de cuisine.
+
+Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il s'approcha de
+l'infortuné.
+
+Mais, alors, il s'aperçut qu'il était plus difficile d'arracher une
+langue que de couper des oreilles. Il demeura un instant perplexe, sa
+tenaille d'une main, son coutelas de l'autre.
+
+«Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le pauvre Gillot, tout
+de même!»
+
+Il se mit à pouffer en se figurant la tête qu'aurait son neveu.
+
+Il était sinistre.
+
+Dehors, la tempête faisait rage autour de l'hôtel et, par moment,
+s'engouffrait en gémissant dans les couloirs.
+
+Tout à coup, Gillot rouvrit les yeux.
+
+Les hésitations de Gilles cessèrent à l'instant même. Gillot n'eut pas
+le temps de pousser jusqu'au bout le cri de terreur et de supplication
+que déjà l'horrible vieux lui enfonçait sa tenaille dans la bouche, ou
+plutôt il cherchait à la lui enfoncer.
+
+Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front gonflées par
+l'effort, serrait les dents, en une crise de désespoir.
+
+Cette lutte muette était effroyable.
+
+Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis une longue, une
+hideuse clameur stridente, frénétique; la tenaille avait saisi la
+langue! La tenaille venait de couper cette langue!
+
+«Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'était pas débattu, j'eusse coupé
+proprement la chose avec mon couteau!»
+
+Et comme il commençait son ricanement de démon, comme un coup de vent
+furieux ouvrait soudain sa fenêtre et éteignait le flambeau sur la
+table, Gilles, lui aussi, se mit tout à coup à hurler d'épouvante.
+Gillot venait de le saisir à la gorge!
+
+Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'était raidi d'un effort
+étrange, Gillot avait cassé la corde qui attachait son bras, Gillot, à
+demi mort, mais rendu fou furieux par l'atroce douleur, s'était levé
+et, se laissant lourdement retomber sur son oncle, Gillot épouvantable.
+sanglant, monstrueux, enlaça le vieillard, ses doigts s'incrustèrent
+dans sa gorge, tous deux roulèrent sur le carreau...
+
+Lorsque le jour vint, lorsque le soleil pénétra par la fenêtre ouverte,
+il éclaira deux cadavres enlacés, dont l'un, la figure rouge de sang,
+serrait encore l'autre à la gorge.
+
+
+
+XXI
+
+DIEU LE VEUT!
+
+Panigarola priait, agenouillé, prostré sur les marches du maître-autel
+de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, c'est-à-dire qu'il discutait
+avec lui-même, dans un tragique et silencieux corps à corps. Il semblait
+de pierre.
+
+Il n'implorait ni la bonté ni la puissance de la divinité: il cherchait
+dans son âme tourmentée une lueur de vérité.
+
+Voici quelle fut la prière, ou plutôt la méditation, du moine, dans
+la silencieuse église, que la tempête extérieure battait de ses ailes
+géantes, tandis que Catherine de Médicis, embusquée à la petite porte,
+guettait l'arrivée d'Alice de Lux, l'arrivée du comte de Marillac,
+tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles
+demoiselles, attendaient, le poignard à la main.
+
+«Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je fait?... Ce que
+j'ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j'ai fait passer
+ma haine dans l'âme des multitudes à qui j'ai parlé au nom de Dieu,
+c'est-à-dire au nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonté, le Pardon,
+la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indiqué qu'il fallait être
+injuste envers une foule de malheureux, au nom du Pardon, j'ai soutenu
+qu'il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques;
+au nom de la Bonté, j'ai déchaîné la haine... J'ai voulu tuer Marillac.
+J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquérir un baiser et, pour
+ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre horizons du monde!... Or, où en
+suis-je maintenant? Voici: aujourd'hui, l'envoyée de Catherine
+m'est venue dire: «Ce soir, un peu avant minuit, soyez à
+Samt-Germain-l'Auxerrois: Alice vous attend.» Oui, voila bien ce qui m'a
+été dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublié Marillac, lorsque j'arrive
+chercher l'amour, c'est encore à ma haine que je me heurte, et Catherine
+est là pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O sombre
+génie, ô ténébreuse conspiratrice! qu'attends-tu de moi?... Ce que tu
+attends de moi, reine, c'est que je mette dans l'âme de cet homme autant
+de douleur, autant de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela
+que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je
+dois le faire lire à cet homme! Et voilà à quoi aboutit ma vengeance!...
+à cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de
+Pani Garola, moi, qu'au-delà des monts on appelait le loyal, le fier, le
+probe gentilhomme, oui, moi, je vais lâchement tuer un homme, non pas
+en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, mais dans l'ombre,
+après l'avoir attiré au plus infâme guet-apens, non pas les armes à la
+main, mais par un papier, par une forfaiture!... Voilà ce que je vais
+faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime pas soit à moi!
+
+Une main s'appesantit sur l'épaule du moine.
+
+Il frissonna.
+
+«L'heure terrible est venue!» murmura-t-il.
+
+Telle fut la pensée suprême du moine, à l'instant où le comte
+de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacées, l'âme ravie,
+s'approchaient à pas lents et s'arrêtaient au pied de l'autel.
+
+Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, concentrée dans
+l'attente, dit d'une voix calme:
+
+--Voici celui qui va vous unir...
+
+Les fiancés levèrent leur regard vers le moine qui lentement se
+redressait, rabattait son capuchon sur ses épaules et se tournait vers
+eux...
+
+L'angoisse de cet instant fut inexprimable.
+
+Alice vit Panigarola. Ses lèvres devinrent blanches. Un tremblement
+convulsif la saisit. Ses yeux rivés à ceux du moine exprimèrent une
+surhumaine horreur.
+
+Dans cette inappréciable seconde, elle comprit l'affreux guet-apens.
+
+Son regard de folie se détacha du moine, se posa sur Catherine avec une
+telle intensité d'épouvante que la reine recula d'un pas, puis sur
+son fiancé, et, cette fois, avec une si profonde pitié que Marillac
+chancela, puis, enfin, à nouveau sur le moine.
+
+Marillac sentait ses pensées se disloquer avec le fracas d'un monument
+qui tombe.
+
+Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il devinait, il
+voyait avec une aveuglante clarté que ce devait être quelque chose de
+monstrueux, d'impossible et pourtant de certain, quelque chose d'énorme
+et de fabuleusement hideux...
+
+Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule!
+
+Cela ne dura pas en tout deux secondes...
+
+Mais ces deux secondes furent dans l'âme de Panigarola une éternité de
+désespoir. Il y avait dans l'attitude d'Alice un tel amour, si grand, si
+vrai, si pur, que, dans l'ombre, elle en paraissait illuminée...
+
+Ah! ses grands yeux bruns tournés vers le moine! Comme ils parlèrent!
+Quelle ineffable et sublime supplication jaillit de leur double rayon de
+lumière!
+
+«Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures qu'il vous
+plaira, mais lui! Ah! si vous n'êtes pas plus bourreau que le bourreau,
+ne lui faites pas de mal!...»
+
+Cette prière muette de l'amante, cette synthèse d'atroce douleur, cette
+intense supplication, pénétraient dans l'âme du moine.
+
+Il était debout par un miracle de volonté.
+
+Et, lorsque après ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il put jeter
+en lui-même un regard d'étonnement, il n'y découvrit plus qu'une immense
+pitié...
+
+Il leva les bras vers les voûtes noires, comme s'il eût voulu prendre à
+témoin de son sacrifice d'invisibles puissances, puis ses yeux, avec une
+expression de miséricorde où il sembla que son âme entière fût passée;
+l'instant d'après, tandis qu'Alice de Lux étouffait une clameur de joie,
+d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, évanoui.
+
+Le sacrifice avait brisé ses forces.
+
+Marillac éperdu, livide, s'arracha à l'étreinte d'Alice et fit deux pas
+vers Catherine.
+
+--Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? Quel est cet homme?
+Ah! ce n'est pas un prêtre! Voyez, voyez... sous sa robe de moine, c'est
+un gentilhomme qui apparaît!...
+
+La robe s'était en effet écartée. Le brillant costume de Panigarola se
+montrait en partie. Dans sa main crispée, le moine tenait encore un
+papier chiffonné.
+
+--Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!...
+
+--Madame, rugit le comte, quel est cet homme?...
+
+Catherine répondit:
+
+--Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira peut-être...
+
+Au même moment la reine s'écria:
+
+--Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! Que fait-il
+ici à la place du prêtre qui m'attendait?...
+
+Marillac s'était penché; de la main crispée du moine, il avait arraché
+le papier, ou du moins une partie du papier, et, d'un geste fébrile, de
+ses doigts qui tremblaient, il le dépliait, le défripait...
+
+Ses deux poignets, à cet instant, furent saisis comme dans deux étaux
+par deux mains frêles, glacées, douées, satinées, mais convulsivement
+serrées. Le visage d'Alice lui apparut à quelques lignes du sien. Leurs
+regards échangèrent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles,
+terribles. Elle murmura d'une voix à peine distincte:
+
+--Ne lis pas...
+
+--Alice, tu sais ce qu'il y a là?
+
+--Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour! Regarde-moi! Je t'aime,
+tu ne peux savoir combien je t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon époux!
+Ne lis pas le papier de cet homme!
+
+--Alice! Tu connais cet homme!
+
+Leurs voix, maintenant, avaient d'étranges intonations. Ils ne les
+reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute l'épouvante était dans la
+voix d'Alice, tandis que celle de Marillac rugissait le soupçon.
+
+La malheureuse fit un effort désespéré et tenta de prendre le papier.
+
+Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se défit de l'étreinte et
+monta jusqu'à l'autel, posa près du tabernacle la lettre que ses doigts
+ne pouvaient plus tenir.
+
+Alice se mit à genoux et murmura:
+
+--Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne sauras jamais... comme
+tu as été adoré... adieu...
+
+Et, portant à ses lèvres le chaton d'une bague qui ne quittait pas son
+index, elle le mordit.
+
+Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une passion surhumaine
+et attendit la mort.
+
+A la lueur du cierge posé près du tabernacle, Marillac lut ces mots:
+
+«Moi, Alice de Lux, je déclare que, si l'enfant que j ai eu du marquis
+de Pani-Garola, mon amant est mort, c'est que je l'ai tué. Que, si on
+retrouvait le cadavre de mon enfant, il ne...»
+
+Là le papier était déchiré. Le reste était demeuré dans la main du
+moine.
+
+Le comte se retourna: décomposé à ce point que Catherine ne le reconnut
+pas,--Catherine qui, à deux pas, ramassée sur elle-même, son poignard à
+la main contemplait cette scène.
+
+Alice tendit vers lui ses bras, et, d'une voix redevenue étrangement
+pure, dans une extase d'amour, transfigurée, purifiée par la mort qui la
+gagnait, elle dit:
+
+--Je t'aime!...
+
+Marillac ne la vit ni ne l'entendit.
+
+Il s'étonnait qu'il fût vivant, que l'effroyable charge de douleur
+appesantie tout à coup sur lui ne l'eût pas écrasé, une singulière
+lucidité dans son esprit éclairait violemment un seul point,--une
+question qu'il se posait:
+
+--Comment vais-je mourir?
+
+Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurité. Il n'y avait plus en
+lui que l'horreur de la vie. Vivre encore une heure, une minute, cela
+lui semblait une impossibilité.
+
+Son regard vitreux tourna autour de lui.
+
+Il se posa un inappréciable instant sur Alice qui, les bras tendus, les
+yeux rivés à lui, ne voyant que lui, répéta:
+
+--Je t'aime...
+
+Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine.
+
+A grand-peine, il se détacha de l'autel auquel il s'était appuyé, et,
+d'un pas lourd, hésitant, il s'approcha d'elle.
+
+Catherine de Médicis le vit venir sans pouvoir faire un geste. Elle
+était sous le charme de l'horreur. Confusément, elle se disait qu'elle
+avait outrepassé les limites.
+
+Lorsque Marillac fut tout près d'elle, il sourit.
+
+Quel sourire!...
+
+Et voilà ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutôt:
+
+--Eh bien, ma mère, êtes-vous contente?... Pourquoi me tuez-vous... de
+cette manière?...
+
+Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la vérité tout entière.
+Cette conviction rompit le charme. Effroyable, elle se redressa; d'un
+geste brusque, elle leva quelque chose qui paraissait être une croix et
+qui était un poignard, et elle gronda:
+
+--Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette croix... c'est
+pour le service de Dieu! Dieu le veut!
+
+Et, d'une voix tonnante, elle répéta:
+
+--Dieu le veut!
+
+Alors une étrange rumeur se fit entendre dans l'église. On eut dit que
+la tempête qui mugissait au-dehors avait défonce les portes et que les
+rafales accouraient vers le maître-autel. Un bruissement de robes qui
+se froissent et se heurtent, un piétinement rapide parmi des bruits
+de chaises renversées, un murmure d'abord indistinct de voix, puis le
+tumulte de ces voix éclatant en imprécations sauvages...
+
+--Dieu le veut! Dieu le veut!
+
+Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar, vit la foule des
+têtes féminines convulsées par la haine et la peur, il vit l'ombre se
+hérisser de lueurs de poignards...
+
+Puis son regard tomba sur Alice.
+
+Et il ne vit plus qu'elle!
+
+--Je t'aime...
+
+Et il n'entendit plus que ce mot.
+
+Ses pensées se disloquèrent, sa raison s'effondra à grand tracas; il
+lui sembla une seconde que des hurlements emplissaient sa tête, que ses
+muscles hurlaient que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis
+brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu s'éloigna,
+l'apaisement infini se fit en lui; son sourire devint radieux. Il était
+fou!
+
+Dans cette fugitive durée du temps, le fou se mit à marcher vers Alice.
+
+Elle répéta:
+
+--Je t'aime...
+
+Et il répondit de sa voix d'amour:
+
+--Je t'aime... Attends-moi... partons...
+
+--Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!...
+
+Au même instant le corps de son amant s'abattit près d'elle; plus de dix
+coups de poignard l'avaient frappé en même temps.
+
+--Quoi! râla-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est là?... Ecoute!
+
+Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment...
+
+Et, dans la même seconde, des mains furieuses s'abattirent sur elle,
+la déchirèrent, lacérèrent sa robe... Sanglante, hagarde, presque nue,
+Alice s'attachait désespérément au corps et haletait:
+
+--Laissez-le! grâce pour lui!... Tuez-moi seule!
+
+Un hurlement énorme emplit ses oreilles.
+
+--A mort! à mort les deux traîtres! à mort la Béarnaise!
+
+De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre.
+
+A travers les larmes de sang qui inondaient son visage, Alice aperçut
+alors, dans une suprême vision, la reine qui, debout, appuyée à l'autel,
+son poignard levé au ciel, son pied posé sur la poitrine de Marillac,
+hideuse et flamboyante, rugissait:
+
+--Ainsi périssent les ennemis de la reine et de Dieu!
+
+--Grâce pour lui! cria frénétiquement Alice.
+
+--Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de frapper ainsi les
+ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le veut!
+
+Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint à soulever la tête livide de
+son amant comme pour le montrer à Catherine. D'une main elle s'accrocha
+violemment à la robe de la reine.
+
+Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis que les
+poignards s'agitaient, que les bouches écumaient, que les yeux
+étincelaient, dans la tempête des serments, la malheureuse, comme dans
+une dernière lueur d'espoir, jeta cette clameur:
+
+--Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre! Tu cherchais ton
+fils! Regarde! Le voilà...
+
+A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et elle mourut en
+murmurant:
+
+-Je t'aime!...
+
+
+
+XXII
+
+LE CIMETIÈRE DES S. S. INNOCENTS
+
+Lorsque le tumulte se fut apaisé, Catherine de Médicis prononça quelques
+mots, et les cinquante, une à une, quittèrent l'église. Seulement, l'une
+d'elles, en sortant dans la rue, alla droit à un groupe de quatre ou
+cinq hommes qui attendaient et leur parla à voix basse.
+
+Les hommes alors entrèrent dans l'église et marchèrent jusqu'au
+maître-autel où ils virent une femme agenouillée, complètement
+enveloppée dans ses voiles noirs.
+
+La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac.
+
+«Et celle-ci?» fit l'un d'eux en désignant Alice de Lux.
+
+La femme secoua la tête; les hommes saisirent Marillac et l'emportèrent
+hors de l'église.
+
+Alors la reine éteignit les quatre cierges qui brûlaient à droite et
+à gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurité que trouait seule
+maintenant la faible lueur de la veilleuse suspendue aux voûtes, elle se
+baissa, se pencha sur une ombre étendue au pied de l'autel.
+
+Cette ombre, c'était le moine Panigarola.
+
+La reine plaça sa main sur la poitrine du moine et constata que le coeur
+battait sourdement. Alors, elle tira un flacon de son aumônière, et,
+l'ayant débouché, le fit respirer à l'homme évanoui.
+
+Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains...
+
+«Pourtant, il vit!» gronda-t-elle.
+
+Enfin, un léger tressaillement agita le moine, et bientôt il entrouvrit
+les yeux.
+
+«Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!»
+
+Panigarola se remit debout.
+
+Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pensée indécise,
+affaiblie, lui parut revenir des lointaines régions de la mort.
+
+Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au cadavre d'Alice, et
+lui dit:
+
+«Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez, il l'a tuée... J'ai
+assisté, impuissante, à ce meurtre... Lorsqu'il a vu le papier que vous
+teniez dans vos mains raidies, il s'en est emparé... il l'a lu... jamais
+je ne vis fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse
+enfant, lacérée, déchirée comme vous voyez, est tombée sous ses coups...
+Mais vous êtes vengé... quelques gentilshommes qui m'avaient escortée...
+l'ont vu sortir sanglant, hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper
+moi-même, et, à cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les
+flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de cette
+pauvre fille à vos soins pieux... que Dieu ait pitié de son âme...
+
+Catherine, alors, se recula, pareille à un fantôme qui rentre dans les
+ténèbres d'où il est sorti un instant pour quelque maléfice; quelques
+instants plus tard, seule, à pied, sans escorte, son poignard à la main,
+vaillante comme un reître, l'âme gorgée d'horreur, paisible et forte,
+elle se glissait par les rues et rentrait en son hôtel.
+
+Panigarola demeuré seul se pencha sur le cadavre d'Alice.
+
+Sa main se posa sur le sein nu et glacé: rien ne palpitait plus sous ce
+sein de neige, Alice était bien morte.
+
+Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme pour chercher
+quelque chose. Ayant trouvé, sans doute, il se dirigea vers le bénitier,
+y trempa son mouchoir de fine batiste, et revenant au cadavre se mit à
+laver doucement les taches de sang.
+
+Bien que l'obscurité fût profonde, excepté au-dessous de la pâle
+veilleuse, il semblait y voir parfaitement et, dans ses allées et
+venues, marchait sans hésitation, sans bruit.
+
+Par trois fois, il retourna au bénitier tremper son mouchoir.
+
+Le bénitier, dès lors, parut plein de sang.
+
+Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune plaie au visage,
+et le sang qu'elle y portait provenait des blessures qui avaient labouré
+ses épaules, sa gorge et sa poitrine.
+
+Lorsqu'il eut achevé de laver toutes ces plaies, le moine contempla un
+instant le cadavre: le visage pâle d'Alice apparaissait dans l'indécise
+clarté de la veilleuse, avec sa merveilleuse beauté pour ainsi dire
+idéalisée.
+
+Panigarola, cependant, avait examiné les blessures, l'une après l'autre.
+
+Il y en avait dix-sept. C'étaient de longues déchirures à fleur de peau,
+aucune n'avait pénétré aux sources de la vie.
+
+Le moine secoua la tête et murmura:
+
+«Pas une de ces blessures n'était mortelle...»
+
+Continuant son funèbre examen, il remarqua à l'index de la main droite
+une bague dont le large chaton était comme crevé. A grand-peine il
+retira la bague du doigt qui se raidissait déjà.
+
+Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de curiosité morbide, il
+étudia la bague.
+
+Dans le chaton éventré, il aperçut quelques grains d'une poudre blanche;
+il rajusta les bords du chaton, de façon que le reste de poudre ne pût
+s'en échapper, et plaça la bague à son petit doigt.
+
+«L'anneau des fiançailles», dit-il.
+
+Revenant à Alice, il essaya de la recouvrir tant bien que mal; mais,
+comme il ne pouvait arriver à rejoindre les lambeaux lacérés du corsage,
+il se dépouilla de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le cadavre.
+
+Il apparut ainsi dans son élégant costume de riche gentilhomme.
+
+D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva dans ses bras le
+cadavre habillé de sa robe de moine, et l'emporta vers la porte que
+Ruggieri lui avait ouverte au moment où il était entré dans l'église.
+
+Un carrosse de voyage était là qui attendait: c'était celui que la reine
+avait fait venir.
+
+Un homme vêtu en postillon s'approcha du marquis de Pani-Garola et lui
+dit:
+
+--Monseigneur, voici la chaise de route...
+
+--Cette voiture est là pour moi? demanda-t-il sans s'étonner.
+
+--Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons la route de Lyon et de
+l'Italie. Vous n'avez qu'à monter.
+
+Le marquis, sans répondre, déposa Alice dans la voiture, l'allongea
+sur la banquette, de façon qu'elle ne pût tomber; puis, refermant la
+portière, il alla se placer à la tête des chevaux qu'il saisit par la
+bride.
+
+Et il se mit en marche.
+
+Le postillon, étonné, suivit et songeait:
+
+«Voici l'épousée que m'a dit la reine... L'épousée est dans la
+voiture... mais pourquoi habillée en moine?...»
+
+Il était, à ce moment, deux heures du matin.
+
+Par moments, la rafale arrêtait l'attelage, les chevaux, la tête dans le
+vent, les jambes arquées dans une résistance.
+
+Le postillon, terrifié maintenant plus encore par ce gentilhomme
+silencieux qui avait une allure de spectre que par la bataille qui
+hurlait dans les airs, s'abritait derrière la voiture, s'accrochait aux
+rayons des roues.
+
+Panigarola demeurait immobile, sa face livide levée vers le ciel en feu.
+
+Et, lorsque la rafale était passée, il reprenait sa marche, dans le
+bruit de la ferraille de la voiture funéraire, dans le tumulte et les
+clameurs des éléments déchaînés.
+
+«Ou va-t-il? Où va-t-il? murmurait le postillon éperdu Pour un voyage de
+noces... c'est drôle... j'ai peur!»
+
+Panigarola s'arrêta tout à coup, et, l'homme, ayant regarde autour de
+lui, se signa rapidement et bégaya:
+
+«Le cimetière des Saints-Innocents!...»
+
+Panigarola, sans plus faire attention à cet homme que s'il n'eut pas été
+là, monta dans la voiture; l'instant d'après, il en redescendait, tenant
+dans ses bras le cadavre d'Alice.
+
+Il le déposa au pied du petit mur qui, de ce côté clôturait le
+cimetière.
+
+Et il alla frapper à la fenêtre basse d'une sorte de cabane qui se
+dressait là.
+
+Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considérait celle qu'il
+avait appelée l'épousée. Un coup de vent écarta la robe de gros drap:
+la figure livide du cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde
+imprécation, il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfonça ses
+éperons dans les flancs de l'animal, et, comme emportée par une rafale
+d'épouvante, la lourde voiture s'enfuit dans la nuit...
+
+--Qui va là? dit une voix chancelante, au coup que Panigarola frappa.
+
+--Vous êtes le fossoyeur? demanda le gentilhomme
+
+La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut qui tenait à la main
+une lampe fumeuse. Cet homme examina un instant l'étrange visiteur qui
+venait le réveiller à pareille heure.
+
+--Le révérend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!...
+
+--Vous me connaissez?
+
+--Qui ne connaît Votre Révérence? qui ne l'a entendue prêcher?
+
+--Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il t'en coûterait
+pour me désobéir? Prends ta pioche tes instruments...
+
+--Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif.
+
+--De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une voix qui glaça le
+fossoyeur.
+
+Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillèrent d'une sueur froide.
+Cette voix, qu'il entendait, ne lui parvenait pas comme une voix
+humaine. Elle paraissait monter du fond d'une tombe.
+
+Vacillant, il saisit une pioche et une pelle.
+
+Sur un signe du funèbre visiteur, il ouvrit une porte et pénétra dans le
+cimetière.
+
+Panigarola avait soulevé dans ses bras le cadavre d'Alice et
+l'étreignait en marchant, d'une étreinte dont aucune parole ne pourrait
+rendre l'infinie douceur.
+
+Il l'étreignait comme l'amant le plus passionné peut serrer dans ses
+bras la vierge qui lui avoue son amour.
+
+Il l'étreignait comme une mère douloureuse peut étreindre le cadavre de
+l'enfant bien-aimé qu'elle essaie de faire revivre.
+
+Le fossoyeur s'était arrêté.
+
+Le vieillard commença à creuser, avec une hâte maladroite.
+
+Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse fut assez
+profonde.
+
+Or, pendant cette heure-là, le marquis de Panigarola, le premier amant
+d'Alice de Lux, se tint debout au bord de la fosse qui se creusait,
+tenant dans ses bras le cadavre de son amante. Ses yeux de pitié
+demeurèrent rivés sur le visage de la morte, sans un tressaillement des
+cils. Pendant cette heure-là, tandis que le fossoyeur piochait, tandis
+que les éclairs l'enveloppaient de leurs nappes livides, tandis que les
+croix de bois tombaient autour de lui avec des bruits secs de branches
+qui se brisent, il fut une statue du désespoir et de la pitié.
+
+Le fossoyeur étant remonté, Panigarola descendit dans la fosse et y
+coucha son amante.
+
+Il couvrit soigneusement son visage et ses mains, l'enveloppa tout
+entière dans la robe de moine.
+
+Alors, il remonta sur les bords de la fosse.
+
+Le vieillard effaré, ses mèches grises au vent tendit son doigt pour
+désigner le cadavre, et demanda:
+
+--Quoi!... Sans cercueil?...
+
+--Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola.
+
+--Quoi! à peine couverte!...
+
+--Elle sera mieux couverte tout à l'heure.
+
+Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles.
+
+Il saisit sa bêche et s'apprêta à jeter dans la fosse la première
+pelletée de terre.
+
+Panigarola l'empoigna par le bras et dit:
+
+--Pas encore!
+
+Le fossoyeur, déjà penché, se redressa. Panigarola continua:
+
+--Il manque quelqu'un dans la fosse...
+
+--Qui? hurla le vieillard.
+
+--Moi.
+
+Le fossoyeur vacilla d'épouvanté. Il était transporté dans les régions
+de l'horreur... Il ne cherchait pas à comprendre. Il ne vivait plus, il
+rêvait.
+
+--Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une heure. Et, alors,
+écoute...
+
+--J'entends, dit le vieillard en claquant des dents
+
+--Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura deux cadavres, le
+mien et le sien... tu recouvriras tout. Prends ceci.
+
+Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une fortune. Le vieillard
+s'en saisit. Dès lors, il se rassura quelque peu.
+
+--C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec un sourire où
+luttaient l'avarice et l'effroi.
+
+Panigarola secoua la tête.
+
+--C'est donc pour me payer ma besogne?
+
+--Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit tu serais pendu.
+Quant à ta besogne, je n'ai pas à la payer puisque tu es le fossoyeur...
+
+--Alors, pourquoi cet or?
+
+--Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois je ne sais pas quand,
+un enfant viendra... un petit garçon, cheveux noirs, yeux noirs, figure
+triste, pâle et chétive... six ans à le voir... Cet enfant, tu le
+prendras par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras: «Si
+c'est la tombe de ta mère que tu cherches, «mon enfant, la voici.» Le
+feras-tu?
+
+--C'est facile.
+
+--L'enfant s'appelle Jacques-Clément.
+
+--Jacques-Clément. Bon. Il pourra venir prier et pleurer tant qu'il
+voudra. C'est sacré.
+
+Panigarola eut un geste de satisfaction.
+
+Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure.
+
+Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tournés vers cet homme qui,
+debout sur le bord de la fosse, immobile, paraissait un spectre se
+préparant à rentrer dans la tombe d'où il était sorti.
+
+Une terreur insensée, de nouveau, s'abattit sur lui. Il sentit qu'il
+allait tomber et s'appuya à quelque chose qui était une croix de bois.
+Il s'y cramponna. Et, de là, il continua à regarder. Un large éclair lui
+montra l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse...
+
+Puis l'obscurité se fit profonde.
+
+Un nouvel éclair illumina le cimetière. Le fossoyeur, à bout de forces,
+tomba sur ses genoux: cette fois, il n'y avait plus personne au bord de
+la fosse!...
+
+Panigarola s'était étendu près du corps d'Alice, son visage tourné vers
+le visage de la morte. Il avait dégainé sa dague, pour se frapper sans
+doute au cas où la mort ne viendrait pas assez vite.
+
+Alors, il porta à ses lèvres le chaton qu'Alice avait mordu et il le
+mordit à la même place, absorba le reste de la poudre blanche.
+
+C'est à peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea sous le cou de la
+morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient à la voir. Et, dans ces yeux,
+il n'y avait ni haine ni amour, seulement une pitié infime.
+
+A vingt pas de là, le fossoyeur écroulé au pied de la croix de bois,
+hagard, livide, le cou tendu vers la fosse, attendait. L'heure convenue
+s'écoula. Puis une autre. La tempête, lentement, s'apaisa. Et ce fut
+seulement au jour venu, au moment où, dans un ciel pur, lavé par les
+grands souffles, monta la lumière du soleil levant, ce fut alors
+seulement que le vieillard se traîna jusqu'au bord de la fosse et y jeta
+un regard empreint de cet étonnement indicible que causent les visions
+des rêves tragiques.
+
+Les deux cadavres tournés visage contre visage les yeux ouverts, la
+bouche crispée, semblaient se regarder, se sourire, et se dire des
+choses mystérieuses et douées.
+
+Le vieillard se dépouilla du surtout en peau de mouton qui couvrait ses
+épaules et le plaça sur les deux visages.
+
+Puis, en hâte, il commença à remplir la fosse à pelletées rapides.
+
+
+
+XXIII
+
+LES AMOURS DE PIPEAU
+
+Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des personnages
+les plus affairés, les plus occupés, les plus actifs de Paris, c'était
+certainement maître Pipeau.
+
+Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui était voleur comme six
+tire-laine, avait d'abord trouvé dans l'hôtel Montmorency le paradis que
+peut rêver un chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'était mis au
+mieux avec le maître queux de l'hôtel; il avait persuadé à ce cuisinier,
+un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il avait pour lui une amitié sans
+borne. Pur mensonge! Pipeau méprisait parfaitement le cuisinier, mais il
+adorait sa cuisine.
+
+«Comme il m'aime! répétait le digne homme. Toujours dans mes Jambes! Il
+ne me quitte plus!»
+
+Qu'eût-il dit, s'il avait connu la véritable pensée de Pipeau?
+
+Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait frénétiquement!
+Mensonge, le bon regard où il eût été impossible de démêler la moindre
+ironie! Mensonge, cette langue qui léchait avec componction les mains du
+brave homme et la sauce qui y restait souvent! Mensonge ces petits abois
+amicaux, ces cabrioles qui secouaient de rire la panse du maître queux!
+
+Mais comment celui-ci aurait-il deviné la malice, l'hypocrisie et le
+mensonge du chien?
+
+Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fût-il, des mains du
+cuisinier: il y avait à cela une raison toute simple, mais qui fut
+toujours ignorée de cet homme. Pipeau se servait lui-même.
+
+En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui convenait. Et c'était
+ainsi bien meilleur.
+
+«Il n'est pas gourmand, disait le maître queux. Il m'aime pour
+moi-même.»
+
+Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font les réputations
+bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout ce qu'il pouvait. Pipeau mettait
+l'office au pillage. Pipeau, fidèle à ses instincts, passait son temps à
+voler. Il devenait gras. Il devenait insolent.
+
+Mais Pipeau n'était pas seulement un chien voleur, un effronté, un
+menteur, comme nous croyons l'avoir prouvé en diverses circonstances.
+Lorsque nous présentâmes ce personnage au lecteur, il nous souvient
+d'avoir affirmé que c'était un chien paillard.
+
+Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les amours de Pipeau, si
+le récit de ces amours n'était lié à des scènes importantes de notre
+récit.
+
+Donc, Pipeau, dans l'hôtel Montmorency, était le chien le plus heureux
+de la création.
+
+Ce bonheur fut sans mélange et sans remords jusqu'au jour où disparut le
+chevalier de Pardaillan. Le chien avait pour son maître--ou plutôt son
+ami--une adoration qui, de son côté, était sincère.
+
+Un soir--soir d'inquiétude et de douleur--l'ami ne reparut pas!
+
+De cette nuit-là. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla et vint par
+l'hôtel, quêta, flaira, appela par de petits gémissements, le tout en
+pure perte. Le matin, il s'installa dans la rue devant la grande porte
+de l'hôtel.
+
+Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-même. Et le
+cuisinier l'appela en vain. Même le digne homme ayant voulu le saisir
+par le collier, le chien gronda de façon à lui faire comprendre qu'il
+eût à le laisser tranquille.
+
+Cette journée se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra pas dans
+l'hôtel. Il continua d'attendre devant la porte.
+
+Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuadé que son maître
+ne reviendrait plus, il fila comme un trait.
+
+Où pensez-vous qu'il alla?
+
+Eh bien, il courut à la Bastille! «Qu'on m'aille soutenir, s'écrie
+quelque part La Fontaine, ce maître des poètes, qu'on m'aille soutenir,
+après un tel récit, que les bêtes n'ont point d'esprit!»
+
+Pipeau en avait certainement. Il venait de passer de longues heures à
+ruminer sur l'absence de son maître.
+
+«Où peut-il être, finit-il par se dire en son langage ou peut-il être,
+sinon dans cet endroit sombre et escarpé ou il s'est déjà renfermé une
+fois? Que peut-il bien faire là-dedans?»
+
+C'est pourquoi il s'élança comme une flèche dans la direction de la
+Bastille. En temps ordinaire, Pipeau ignorait les allures lentes. Mais,
+lorsqu'il était pressé, le galop qui était sa marche habituelle devenait
+une frénésie. Pipeau culbuta successivement une douzaine d'enfants,
+deux ou trois vieilles femmes, renversa des pots à lait et des paniers
+d'oeufs à des devantures, fonça tête baissée dans des groupes, souleva
+sur son passage force clameurs et malédictions, et s'arrêta tout
+haletant devant la porte même par où le chevalier de Pardaillan avait
+été entraîné dans la Bastille.
+
+Le chien leva le nez vers la fenêtre où son ami s'était montré à lui.
+Hélas! l'étroite meurtrière avait été bouchée: la précaution, chez
+les administratifs, est toujours rétrospective, et, pourrait-on dire,
+vindicative. M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait
+servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer avec son chien!
+
+Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit à faire le tour de la
+Bastille.
+
+Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta toute meurtrière
+semblable à la sienne.
+
+Alors, de la même course furieuse, il repartit, et, quelques minutes
+plus tard, faisait irruption à l'auberge de la Devinière. Il monta
+jusqu'à la chambre jadis habitée par son maître, redescendit, visita
+coins et recoins, jusqu'à ce que, maître Landry Grégoire l'ayant aperçu,
+le pauvre chien fut expulsé à renfort de coups de balai.
+
+Pipeau fila sans insister. Évidemment son maître n'était pas là: sans
+quoi'on ne l'eût pas ainsi traité.
+
+Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut Paris en tous
+sens, et toujours à la même allure désordonnée. Il visita tous les
+endroits où il était passé avec son maître et finit, sur le soir, par
+aboutir à l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, affamé, assoiffé,
+éreinté, haletant.
+
+Catho lui donna à boire, à manger, le réconforta, et Pipeau trouvant le
+gîte à son gré y passa la nuit.
+
+Mais le lendemain matin, reposé par neuf heures de sommeil, restauré,
+et ayant eu soin de faire un tour à la cuisine, il s'éclipsa dès qu'une
+servante ouvrit la porte.
+
+Cette fois, il ne courait plus.
+
+Il s'en allait tristement le nez à terre, la queue et les oreilles
+basses.
+
+«C'est fini, songeait la pauvre bête, il m'a abandonné, je ne le verrai
+plus!»
+
+Il atteignit ainsi l'hôtel Montmorency, se coucha devant la porte et
+attendit. Tout le jour, il demeura là, sourd à toute invitation du
+cuisinier, lequel, vraiment magnanime en cette circonstance, lui apporta
+sur le soir un succulent repas composé d'une carcasse de poulet.
+
+Or, on était au soir du mercredi 20 août. Et cette date qui n'avait
+aucune importance pour le chien en a une pour nous.
+
+La nuit vint. Pipeau, couché au fond d'une encoignure cherchait le
+sommeil et se livrait aux plus sombres réflexions, lorsque, tout à coup,
+il se remit sur ses quatre pattes; son nez se mit à remuer et à renifler
+sa queue s'agita doucement.
+
+Pipeau avait-il flairé de loin son maître!... D'où lui venait cet émoi?
+D'où cette joie? Il nous en coûte de l'avouer, mais la vérité avant
+tout; Pipeau venait de flairer une chienne! Pipeau donc, s'était
+redressé, les yeux fixes, le nez interrogateur. Il ne tarda pas à
+apercevoir quatre ombres qui s'arrêtèrent juste en face de l'hôtel.
+
+Ce groupe de quatre ombres se composait de deux hommes et de deux
+chiens.
+
+Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognèrent. L'un des deux hommes,
+d'une voix basse et rude, commanda:
+
+--La paix, Pluton! La paix, Proserpine!
+
+Pluton et Proserpine devaient être merveilleusement dressés car ils se
+turent à l'instant. C'étaient deux chiens de forte taille, deux
+sortes de molosses à poil rude, aux yeux sanguinolents, aux mâchoires
+formidables. L'un, le chien Pluton, était tout noir L'autre la chienne
+Proserpine, était toute blanche. Mais tous deux étaient de même race.
+
+Pendant une heure environ, les deux hommes demeurèrent en observation
+devant l'hôtel. Ils allaient et venaient avec précaution et paraissaient
+chercher à voir ce qui pouvait se passer à l'intérieur.
+
+--Voyez-vous, dit à la fin l'un d'eux, c'est par là qu'il faudra
+attaquer, croyez-moi, monseigneur.
+
+--Oui, Orthès, répondit l'autre. Tu avais raison. Allons, rappelle les
+chiens et allons-nous-en.
+
+L'homme qu'on venait d'appeler Orthès siffla doucement: Pluton,
+Proserpine et Pipeau se mirent en marche.
+
+Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui!
+
+Car Pipeau s'était approché de Proserpine, et, en son langage, lui avait
+fait compliment. Il lui avait présenté ses civilités en excellents
+termes, sans doute, car Proserpine avait doucement remué la queue, sur
+quoi Pipeau s'était livré sans plus de bagatelles à une déclaration en
+règle; c'est-à-dire qu'il s'était mis à tourner autour de la donzelle en
+flairant tout ce qu'un chien croit devoir flairer.
+
+Or, Pluton, mari de la dame, ayant relevé ses lèvres épaisses, montra
+une double rangée de crocs formidables.
+
+Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil se hérissa. Sa lèvre
+tremblotante découvrit, chez lui aussi, des engins d'attaque et de
+défense d'un calibre raisonnable.
+
+Il y eut de part et d'autre un grognement sourd.
+
+La bataille était imminente.
+
+Proserpine, assise commodément sur son derrière, s'apprêta à juger ce
+combat dont, comme Chimène, elle était le prix.
+
+Tout à coup. Pipeau recula.
+
+Pipeau recula jusqu'à la carcasse de poulet qu'on lui avait apportée et
+à laquelle il n'avait pas touché, soit par tristesse, soit qu'il voulût
+ménager ses provisions. Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui,
+l'apporta... à qui? à Proserpine? pas du tout: à Pluton!
+
+Pluton était un chien féroce et bête. Il se précipita sur la carcasse
+et la dévora incontinent. Après quoi il jeta sur Pipeau un regard
+d'étonnement et de reconnaissance; et, en signe de paix, agita sa queue,
+puis se coucha tranquillement.
+
+Pipeau comprit que dès lors il était admis dans, l'amitié du gros chien.
+
+Il se retourna aussitôt vers Proserpine et, en toute sécurité,
+recommença ses salamalecs.
+
+Lorsque les deux hommes s'en allèrent, Pluton et Proserpine suivirent.
+Tout naturellement, Pipeau suivit.
+
+Il oublia l'amitié pour l'amour. Il oublia sa tristesse. Il oublia son
+maître disparu. Il eût suivi Proserpine au bout du monde, d'autant
+plus que la ribaude faisait des grâces, jouait avec lui, et paraissait
+disposée à lui accorder ses faveurs.
+
+Pluton marchait gravement, et peut-être, se disait-il qu'après tout un
+camarade qui offrait ainsi des carcasses de poulet méritait bien un
+petit sacrifice de sa part.
+
+La bande arriva jusqu'à une grande maison de la rue des
+Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et Pipeau, se faufilant en
+douceur entre Proserpine et Pluton, entra dans la maison!...
+
+La porte se referma.
+
+Pipeau était l'hôte du maréchal de Damville et d'Orthes, vicomte
+d'Aspremont!...
+
+
+
+XXIV
+
+L'AMIRAL COLIGNY
+
+Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous laisserons Catho,
+l'hôtesse des Deux-morts-qui-parlent, s'occuper, en compagnie de la
+Roussette et de Pâquette, d'une mystérieuse affaire pour laquelle elle
+se démenait fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans la
+prison du Temple, attendent l'heure lugubre où leur sera appliquée la
+question, nous conduirons nos lecteurs au Louvre.
+
+Depuis le lundi 18 août, les fêtes succèdent aux fêtes. Les huguenots
+sont radieux.
+
+Catherine de Médicis se montre charmante pour tous.
+
+Charles IX, seul, méfiant et taciturne, semble promener dans toute cette
+joie une incurable mélancolie.
+
+Le vendredi 22 août, de bon matin, l'amiral Coligny quitta son hôtel de
+la rue de Béthisy et se rendit au Louvre.
+
+Il était escorté, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes huguenots
+et portait sous son bras une liasse de papiers.
+
+C'était le plan définitif de la campagne qu'on allait entreprendre
+contre les Pays-Bas et dont Coligny devait avoir le commandement
+suprême.
+
+Le roi devait étudier ce plan avec l'amiral et lui donner la dernière
+approbation.
+
+Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva aux appartements
+du roi déjà envahis par la foule des courtisans. Il était ce matin-là de
+bonne humeur, et, lorsqu'il aperçut Coligny, il alla à sa rencontre, le
+pressa tendrement dans ses bras et s'écria:
+
+--Mon bon père, j'ai rêvé cette nuit que vous me battiez!
+
+--Moi, sire!
+
+--Oui, oui, vous-même.
+
+Déjà l'inquiétude se peignait sur le visage des huguenots présents,
+tandis que les catholiques ricanaient. Les uns et les autres
+pressentaient quelqu'une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX
+était coutumier.
+
+Mais le roi, éclatant de rire, continua:
+
+--Vous me battiez à la paume! Conçoit-on cela? Moi, le premier joueur de
+France!
+
+--Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de Béarn. Chacun sait que
+mon cousin Charles est imbattable à la paume.
+
+Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et reprit:
+
+--Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon rêve. Venez.
+
+--Mais, sire, dit Coligny, Votre Majesté n'ignore pas que je n'ai jamais
+tenu une raquette...
+
+--Allons bon! Et moi qui comptais vous battre!
+
+--Sire, dit alors Téligny, si Votre Majesté le permet, je serai en cette
+occasion le tenant de M. l'amiral, que j'ai bien le droit d'appeler mon
+père, et je relèverai en son nom le défi.
+
+--Vrai Dieu, monsieur, vous êtes un charmant homme et vous me faites
+grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses sérieuses, car
+je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me
+vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, mon bon père?
+
+Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume,
+suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent formés et la partie
+commença aussitôt par un coup superbe du roi qui excellait véritablement
+à cet exercice.
+
+Coligny était demeuré avec quelques gentilshommes et le vieux général
+des galères La Garde, qu'on appelait familièrement le capitaine Paulin.
+
+Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, était un soldat
+d'aventure. Pauvre, né de parents obscurs, il s'était élevé de grade en
+grade jusqu'au titre de général des galères, qui correspond à peu près à
+ce que nous appelons un contre-amiral.
+
+C'était un homme froid, sans scrupule, féroce dans la bataille,
+catholique enragé par politique plutôt que par dévotion: mais il avait
+conçu pour Coligny une sorte d'admiration et d'estime; il s'intéressait
+fort à la campagne projetée, espérant y conquérir quelque nouvelle
+faveur.
+
+Coligny l'avait spécialement chargé d'armer les vaisseaux qui devaient
+servir, car on comptait attaquer le duc d'Aïbe par terre et par mer,
+et le vieux La Garde s'était acquitté de sa mission avec le plus grand
+zèle: la flotte était prête.
+
+Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? Avait-il flairé les
+projets de Catherine?
+
+C'est probable. Mais, courtisan avisé autant que guerrier sans peur, il
+gardait pour lui ses impressions.
+
+Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures.
+
+Ceci se passait dans l'antichambre même du roi, en une embrasure de
+fenêtre où La Garde avait tiré un fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que
+Coligny avait déroulé ses plans. Ils avaient fini par se mettre à genoux
+tous les deux près du fauteuil, pour examiner de plus près une carte que
+l'amiral avait étalée.
+
+Et ils étaient si profondément plongés dans leur étude qu'ils ne virent
+pas la reine Catherine de Médicis sortir des appartements du roi,
+traverser l'antichambre, saluée au passage par les gentilshommes
+présents, et s'enfoncer dans une galerie, lente, pâle, glaciale comme un
+spectre sous ses vêtements noirs.
+
+Depuis la terrible scène de Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine
+paraissait troublée.
+
+Parfois, elle s'arrêtait court dans les longues promenades solitaires
+qu'elle faisait dans son oratoire, et qui se fût trouvé près d'elle
+l'eût entendue murmurer alors:
+
+«C'était mon fils...»
+
+Était-ce donc le remords qui avait forcé les portes de cet esprit
+jusqu'alors fermé, solidement verrouillé?
+
+Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment étrange
+qu'on appelle le remords, si son esprit sondait avec effroi les abîmes
+qu'elle avait creusés, ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri
+par exemple, eussent redouté l'explosion de ce remords.
+
+En effet, Catherine n'était pas femme à reculer. Si une plainte montait
+du fond de sa conscience, elle devait chercher à l'étouffer sous des
+clameurs plus terribles.
+
+Ainsi son remords, si c'était du remords, aboutissait à une hâte plus
+fébrile, à une soif de sang plus brulante.
+
+Catherine songeait:
+
+«Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!»
+
+Ce matin-là, plus sombre que jamais dès qu'elle se trouvait seule,
+le sourire radieux qu'elle affectait devant la, cour disparut de ses
+lèvres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur
+Coligny.
+
+Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son oratoire, elle vit
+un homme qui l'attendait. C'était Maurevert. Il s'inclina comme pour la
+saluer et murmura:
+
+--J'attends votre dernier ordre, madame.
+
+Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout de la galerie,
+jusqu'à l'antichambre, jusqu'à Coligny qui se relevait, roulait ses
+papiers en causant vivement avec La Garde.
+
+Et elle laissa tomber ce mot:
+
+--Allez!
+
+Maurevert s'inclina plus profondément. Il avait quelque chose a dire..
+Maurevert songeait à la recommandation que lui avait faite le duc de
+Guise par une nuit de fête: il fallait blesser et non tuer Coligny...
+Maurevert voulait garder les bonnes grâces du duc, tout en obéissant à
+la reine. Et, laissant de côté la fiction que c'était un ami a lui qui
+devait tirer sur l'amiral, il dit:
+
+--Et si je le manquais, madame?
+
+--Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez quitte pour
+recommencer!
+
+--Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne meure pas, demain
+matin, mes deux prisonniers du Temple sont bien à moi?...
+
+--Oui!... à condition que j'assiste à la question.»
+
+La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques minutes plus
+tard, Maurevert sortait du Louvre.
+
+Dans l'embrasure de fenêtre de l'antichambre, le vieux La Garde disait à
+ce moment:
+
+--Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous hâterez les derniers
+préparatifs... J'ai bataillé contre vous... Mais j'ai pour vous l'estime
+qu'on doit à un chef illustre... permettez-moi d'insister... Il faudrait
+que, dans un mois au plus tard, vous soyez en campagne.
+
+--Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix jours et vous serez dans
+la vérité.
+
+--Ah! tant mieux!» fit le vieux La Garde avec un soupir de soulagement.
+
+Les deux chefs se serrèrent la main et La Garde descendit au jeu de
+paume pour faire sa cour au roi.
+
+Coligny ayant roulé ses papiers, les plaça sous son bras et, faisant
+signe à ses gentilshommes, descendit à son tour et sortit du Louvre,
+répondant d'un sourire aux saluts respectueux.
+
+Maurevert, sans se presser était arrivé au cloître
+Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison basse dont les
+fenêtres du rez-de-chaussée étaient grillées: c'est là que demeurait
+le chanoine Villemur. Mais, depuis trois jours, le chanoine avait
+ostensiblement quitté la maison, se rendant, disait-il, auprès d'une
+parente qui habitait la Picardie. La maison passait donc pour inhabitée.
+Maurevert se glissa dans l'intérieur par une petite porte qu'une main
+mystérieuse lui entrouvrit du dedans, et il parvint bientôt dans la
+salle à manger au rez-de-chaussée.
+
+--C'est le moment! dit-il alors à l'homme qui lui avait ouvert et qui
+l'avait accompagné.
+
+Cet homme, c'était le chanoine Villemur.
+
+--Je le savais, répondit simplement le chanoine. Venez.
+
+Maurevert suivit son hôte, qui lui fit traverser trois pièces et
+l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait sur le derrière de
+la maison. La cour était clôturée de murs assez élevés. Une porte
+permettait d'en sortir. Villemur l'ouvrit et montra à Maurevert une
+sente déserte qui aboutissait à la Seine.
+
+--Vous fuirez par là, dit-il. Et voici pour votre fuite.
+
+Du doigt, il désigna un vigoureux cheval tout sellé, attaché par le
+bridon à un anneau.
+
+--C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui s'est ainsi
+occupé de votre sûreté. Ce cheval sort de ses écuries. A la porte
+Saint-Antoine, on vous laissera passer. Vous gagnerez le Soissonnais;
+puis, tournant à droite, vous vous dirigerez sur Reims. Là, vous
+attendrez.
+
+--Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. Croyez-vous
+vraiment à la nécessité de ma fuite?
+
+--Je crois qu'il y va de votre tête.
+
+--Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement résolu à n'en rien
+faire.
+
+Alors ils revinrent tous deux dans la salle à manger. Villemur prit dans
+un angle une arquebuse toute chargée et la présenta à Maurevert, qui
+l'examina attentivement.
+
+--Parfait, dit-il enfin.
+
+--Le voici!» s'écria à ce moment, et non sans quelque émotion, Villemur,
+qui s'était posté à la fenêtre grillée.
+
+Le chanoine se recula, mais de façon à ne rien perdre de ce qui allait
+se passer.
+
+Maurevert avait appuyé le bout du canon de l'arquebuse contre le
+treillis de la fenêtre.
+
+Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou six gentilshommes. En
+avant d'eux, à trois pas, marchait Coligny, qui causait paisiblement
+avec Clermont comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de Navarre.
+
+Maurevert, à ce moment, fit feu.
+
+Il y eut, dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois une seconde de
+stupéfaction. Coligny agitait sa main droite vers la fenêtre. Cette main
+était ensanglantée: la balle avait emporté l'index.
+
+--Au meurtre! hurlèrent les gentilshommes.
+
+Au même instant, un deuxième coup de feu retentit et, cette fois,
+l'amiral s'affaissa, l'épaule gauche fracassée.
+
+Dans la même seconde, le cloître se remplit de cris une foule se
+rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral Coligny venait d'être
+frappé, cette foule se recula aussitôt, avec de sourdes imprécations
+contre les huguenots.
+
+Après son premier coup de feu, Maurevert avait reposé son arme, en
+disant:
+
+--Maladroit! je l'ai manqué.
+
+--Recommencez! gronda Villemur.
+
+--Avec quoi? fit Maurevert goguenard.
+
+Le chanoine, d'un bond, fut près de lui, une deuxième arquebuse à la
+main, toute chargée. Maurevert, sans hésitation apparente, s'en saisit,
+et fit feu.
+
+L'amiral tomba.
+
+--Il est mort! dit Villemur.
+
+--Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire.
+
+--Fuyez!...
+
+Maurevert obéit sans hâte, bien qu'à ce moment des coups violents
+ébranlassent la porte.
+
+Il atteignit l'arrière-cour, défit le bridon, se mit en selle et enfila
+la sente, au trot.
+
+Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves de sa maison,
+leva une trappe, s'enfonça dans un boyau, parcourut un long couloir,
+et, remontant par un escalier de pierre, arriva dans la sacristie de
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Dans le cloître, une scène de confusion terrible se passait. Les
+gentilshommes huguenots s'étaient rués vers la fenêtre; mais le treillis
+était solide; alors, tandis que les uns cherchaient à défoncer la porte,
+d'autres, l'épée à la main, entourèrent Coligny, comme pour faire face à
+une nouvelle attaque.
+
+--Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny.
+
+L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'élança en courant vers le
+Louvre, traversant des groupes silencieux et hostiles.
+
+Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'était relevé; mais il ne
+put se tenir debout et parut prêt à défaillir.
+
+--Une chaise! cria Clermont de Piles.
+
+Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. Les huguenots se
+regardèrent épouvantés, tout pâles.
+
+Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacées, formant ainsi
+une sorte de siège sur lequel le blessé fut assis, ses deux bras au cou
+des deux gentilshommes.
+
+Les autres entourèrent ce groupe en silence, l'épée à la main. Ceux
+qui avaient essayé vainement de défoncer la porte, vinrent s'unir au
+cortège, qui se mit en route.
+
+Coligny n'avait pas perdu connaissance.
+
+--Soyez calmes, répétait-il d'une voix encore forte.
+
+Mais ses amis ne l'écoutaient pas. Clermont de Piles pleurait--de colère
+autant que de douleur. Les autres criaient:
+
+--On a tué l'amiral! on a meurtri notre père! Vengeance!
+
+A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, qui, se réunissant
+au cortège et voyant l'amiral grièvement blessé, tiraient leur épées et
+criaient:
+
+--Vengeance!
+
+En arrivant rue de Béthisy, ils étaient deux cents, agitant leurs épées,
+pleurant, menaçant, et les groupes du peuple qui les regardaient passer
+gardaient le silence.
+
+Le bruit de l'attentat se répandit avec une rapidité inouïe; en moins
+d'une heure, une effervescence extraordinaire enfiévra Paris; les
+bourgeois sortirent en armes a tous les carrefours, des danses
+s'organisèrent; en d'autres endroits, des prêtres, montés sur des
+bornes, expliquèrent au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi de
+l'Eglise.
+
+A l'hôtel Béthisy et dans les environs, plus de mille huguenots
+s'étaient rassemblés et organisés, ne doutant pas qu'on voulût tuer
+l'amiral et décidés à le défendre en bataille rangée.
+
+Cette multitude de gentilshommes exaspérés emplissait la cour de l'hôtel
+et, refluant par les portes grandes ouvertes, occupait toute la rue.
+
+Cependant, le calme se rétablit peu à peu, et les épées rentrèrent
+dans les fourreaux lorsque le bruit se fut répandu que le meurtrier
+de l'amiral était un vulgaire coquin et non un stipendié du chanoine
+Villemur, comme on l'avait pensé. Le calme devint de l'apaisement
+lorsqu'on sut que les blessures, n'étaient nullement mortelles.
+
+Malgré ce calme et cet apaisement, un grand nombre de huguenots
+s'enquirent, sur l'heure même, des logements qui étaient à louer dans la
+rue de Béthisy, voulant être prêts, jour et nuit. à courir au secours de
+leur chef.
+
+Vers deux heures, il y eut un remous dans cette foule qui continuait à
+stationner dans la rue.
+
+Une litière venait d'apparaître au bout de la rue; elle était précédée
+et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers.
+
+«Le roi! Le roi!...»
+
+Toutes les têtes se découvrirent.
+
+Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le respect, on cria:
+«Vengeance!»
+
+La litière, avant d'entrer dans l'hôtel, s'arrêta un moment. Et, alors,
+on put voir qu'elle contenait le roi, Catherine et le duc d'Anjou.
+
+Charles IX, pâle, sombre, agité, se pencha vers le groupe de
+gentilshommes le plus rapproché de lui.
+
+--Messieurs, dit-il, autant que vous, je désire la vengeance; plus que
+vous, j'y suis engagé, car l'amiral est mon hôte; tenez-vous donc en
+paix, le meurtrier sera saisi et livré à un châtiment mémorable...
+
+Des cris frénétiques de: «Vive le roi!» s'élevèrent alors.
+
+Charles IX était au jeu de paume et dirigeait la partie contre le camp
+opposé, à la tête duquel se trouvait M. de Téligny, gendre de l'amiral,
+lorsque le baron de Pont était arrivé en courant, tout bouleversé, des
+larmes plein les yeux.
+
+--Sire, on vient de tuer M. l'amiral!
+
+Charles IX, qui s'apprêtait à envoyer la balle, demeura un instant
+immobile, comme frappé de stupeur.
+
+Déjà, Téligny, Henri de Béarn, Condé et quelques autres huguenots, qui
+avaient entendu, s'étaient précipités au-dehors et avaient pris le
+chemin de la rue de Béthisy.
+
+--Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous là, monsieur!
+
+--La vérité, sire! La triste vérité!...
+
+Et il raconta la scène du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Charles jeta furieusement sa raquette.
+
+--C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour qu'on ne tue. Ah!
+messieurs les Parisiens, vous ne voulez faire qu'à votre tête? Et moi,
+qui suis le roi, je n'en ferai qu'a la mienne! Voilà qu'on me tue mes
+chefs d'armée à présent!
+
+Et il rentra précipitamment dans le Louvre en disant:
+
+--Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand prévôt.
+
+Le grand prévôt se trouvait au Louvre; il se présenta aussitôt dans le
+cabinet du roi.
+
+--Monsieur, dit Charles IX au grand prévôt, je vous donne trois jours
+pour trouver le meurtrier de mon digne père, l'amiral Coligny.
+
+--Mais, sire...
+
+--Allez, monsieur, allez! vociféra le roi. Trois tours vous entendez?
+Et, si vous ne trouvez pas, je croirai que vous êtes complice et je
+ferai votre procès!
+
+Le grand prévôt se retira dans une inexprimable épouvante.
+
+Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure pendant laquelle
+Charles IX se promena fébrilement dans son cabinet.
+
+--Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous édictées
+contre les bourgeois porteurs d'armes?
+
+--L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnée à la richesse du
+coupable; puis, la prison.
+
+--Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous fassiez créer un nouvel
+édit, que veuillez faire enregistrer.
+
+Le chancelier, courbé, attendait. Le roi prononça:
+
+«Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, épées dagues, pistolets,
+arbalètes, hallebardes ou piques sera saisi sans autre procès et
+embastillé pour dix ans; ses biens, s'il en a, confisqués. Tout porteur
+d'armes cachées sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires
+de sa juridiction et pendu, après douze heures pour tout délai, afin
+qu'il puisse faire pénitence et se réconcilier avec Dieu, s'il est en
+état de péché mortel.
+
+--Sire, dit Birague, l'édit sera crié aujourd'hui. Mais Votre Majesté
+veut-elle me permettre une observation?
+
+--Faites, monsieur.
+
+--L'édit concerne tous les Parisiens, sans exception?
+
+--Oui, monsieur: hormis les gentilshommes.
+
+--Très bien, sire; seulement, je ferai remarquer à Votre Majesté que,
+depuis quelque temps, il n'est pas un Parisien qui se montre sans armes,
+dans les rues.
+
+--Voilà qui prouve combien nos commandements royaux sont respectés. Que
+voulez-vous dire? Qu'il sera difficile d'arrêter tous les Parisiens
+armés? On les arrêtera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous,
+monsieur le chancelier; quelques exemples suffiront, deux bonnes
+douzaines de pendus, accrochés à nos fourches, inspireront de salutaires
+réflexions. Allez, mon sieur.
+
+Birague s'inclina et sortit.
+
+--Messieurs, continua le roi en s'adressant à ses courtisans, je veux
+qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, si l'on tire l'épée, que ce
+soit pour notre service et le bien du royaume, et non pour continuer des
+guerres intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, je veux
+qu'on le sache!
+
+Là-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans s'empressa
+de sortir.
+
+Le roi, demeuré seul, se jeta dans un fauteuil et se mit à songer:
+
+«Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste étouffât le truand qui a
+tiré sur l'amiral!... Voilà la campagne retardée... Et, pourtant, mon
+salut est dans cette guerre qui entraînera hors du royaume tous les
+huguenots, à la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer
+aux Pays-Bas, et voilà ma tranquillité assurée. Combien en
+reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la reine le
+prétend? C'est possible! Mais la meilleure manière de me débarrasser de
+lui et de tous ses acolytes, n'était-ce pas de lui donner une armée pour
+l'envoyer loin du royaume? Lui parti, Henri de Béarn tenu en laisse par
+Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise devant moi, et j'en eusse
+fait bon marché... Voilà ma politique, à moi. Elle vaut bien celle de ma
+mère!...»
+
+Charles IX demeura enfermé deux heures dans son cabinet, montrant par là
+la douleur que lui causait l'événement.
+
+Puis, ayant dîné en hâte, il fit savoir à Catherine et à son frère,
+le duc d'Anjou, qu'ils eussent à se préparer pour l'accompagner chez
+l'amiral.
+
+Bientôt, la litière se mit en route, escortée par une compagnie que
+commandait de Cosseins, le capitaine des gardes du roi. Pendant tout
+le trajet, le duc d'Anjou et Catherine affectèrent de parler
+continuellement d'un miracle qu'on avait constaté, à
+Saint-Germain-l'Auxerrois:
+
+Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le sacristain, étant
+entré dans l'église, avait vu le bénitier tout plein de sang, alors que,
+la veille au soir, il était rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle.
+Et tout ce sang avait été pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on
+avait portées à Notre-Dame.
+
+A ce signe, il était impossible de ne pas connaître la volonté divine:
+Dieu voulait du sang!
+
+Charles IX avait écouté tout cet entretien, sombre et silencieux, se
+demandant peut-être s'il n'était pas dans l'erreur, et si le temps
+n'était pas venu de donner satisfaction à Dieu.
+
+Cependant, lorsque la litière arriva devant l'hôtel de Coligny, le roi,
+secouant la tête, parut se reprendre, et, se penchant, prononça les
+paroles que nous avons signalées et qui furent accueillies par des cris
+frénétiques de: «Vive le roi!».
+
+Coligny était couché lorsque Charles IX, Henri d'Anjou et Catherine
+entrèrent dans sa chambre. La pâle figure du blessé rayonna de joie. Le
+roi courut à lui et l'embrassa en disant:
+
+--J'espère que ce misérable se balancera bientôt au bout d'une corde.
+J'espère que votre précieuse vie n'est pas en danger.
+
+--Sire, dit Ambroise Paré qui se trouvait près du lit, je réponds de la
+vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, il sera sur pied...
+
+--Sire, dit à son tour Coligny, la joie que me cause la marque d'intérêt
+qui m'est donnée par mon roi fera beaucoup pour ma guérison.
+
+--Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me voyez tout morfondu du
+mal qui vous arrive...
+
+--Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, en qui nous
+avons mis toute notre confiance! fit Catherine, qui essuyait ses larmes.
+
+A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, un grand
+murmure de satisfaction.
+
+Malgré les recommandations d'Ambroise Paré, on cria:
+
+«Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!...»
+
+Enfin, la chambre du blessé se vida. Autour du lit demeurèrent seuls les
+trois augustes visiteurs, Henri de Navarre, Téligny et sa femme, Louise
+de Coligny.
+
+La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle le roi se retira
+en disant qu'il reviendrait le surlendemain, dimanche.
+
+--Monsieur de Cosseins. appela-t-il à haute voix, pour que tout le monde
+pût l'entendre.
+
+--Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant.
+
+--Combien d'hommes avez-vous avec vous?
+
+--Une compagnie, sire!
+
+--Bon! Cela vous suffit-il pour défendre cet hôtel en cas d'attaque?
+
+--Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois mille assaillants
+bien organisés.
+
+--Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets à la garde de cet
+hôtel, vous me répondez de la vie de l'amiral sur la vôtre...
+
+--Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au Louvre?
+
+Charles IX, d'un geste large, désigna les huguenots qui remplissaient la
+cour.
+
+--Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une fois, composer mon
+escorte et, jamais, je n'en aurai eu de plus belle.
+
+Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel enthousiasme, qu'il
+sembla que l'hôtel allait crouler...
+
+Charles IX était radieux. Catherine avait échangé un rapide regard avec
+le duc d'Anjou, et dissimulait la joie terrible qui la faisait palpiter.
+
+En effet, l'hôtel Coligny se trouvait ainsi dégarni de huguenots et
+occupé par Cosseins, qu'elle se flattait de faire obéir au premier
+signe.
+
+Les gentilshommes huguenots s'organisèrent aussitôt pour faire escorte
+au roi. Ils tirèrent l'épée et se placèrent en rangs, comme des soldats
+à la parade.
+
+Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, parmi les
+acclamations, que le roi rentra au Louvre.
+
+Le soir, il y eut un grand dîner pour célébrer l'heureuse issue de
+l'événement, qui avait failli être mortel. La campagne projetée
+s'ouvrirait, dès que Coligny pourrait partir, c'est-à-dire dans une
+quinzaine de jours. Il voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on
+venait d'inventer, et perdit, contre le Béarnais, deux cents écus, en
+riant de tout son coeur.
+
+Le roi de Navarre empocha les deux cents écus avec une grimace de
+satisfaction et dit à la jeune reine, sa femme:
+
+--Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons riches, et cela me
+changera un peu.
+
+Margot regarda autour d'elle avec inquiétude et murmura:
+
+--Sire, prenez garde!
+
+--A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais!
+
+--Peut-être, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai vue aussi
+souriante... Prenez garde, sire!
+
+Catherine de Médicis, en effet, paraissait toute à la joie.
+
+A dix heures, elle se retira dans son appartement, en disant à haute
+voix:
+
+--Bonne nuit, messieurs de la réforme, je vais prier pour vous...
+
+A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre...
+
+
+
+XXV
+
+LA NUIT TERRIBLE
+
+Le roi était couché depuis une heure et ne dormait pas encore... Il
+méditait. Et, chez cet être maladif, nerveux à l'excès, la méditation
+prenait tout naturellement sa forme la plus poétique et peut-être la
+plus féconde c'est-a-dire la forme imaginative.
+
+Ce n'étaient pas des raisonnements qui se présentaient à son esprit,
+mais des images.
+
+Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces visages bouleversés
+de fureur, ces épées qui s'agitaient dans la rue de Béthisy, puis
+l'apaisement, dès qu'il avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de
+la journée, ce triomphe qu'on lui avait décerné, lui inspirait autant de
+reconnaissance que de fierté.
+
+Charles avait vingt ans: c'était un enfant. C'était un roi. Double
+raison pour excuser en lui l'égoïste vanité d'avoir entendu tant de cris
+qui se traduisaient par ce mot: «Vive moi!...»
+
+Puis, il revoyait Coligny tout pâle dans son lit, et il repoussait
+l'idée que cette physionomie sévère, mais loyale, put être une figure de
+traître. Presque aussitôt une image en appelant une autre, c'était sa
+mère qui passait sur l'écran de son imagination. Rassuré par l'image de
+Coligny, il frémissait devant celle de sa mère... Et il évitait de se
+demander pourquoi.
+
+Guise lui apparaissait alors, éclatant d'orgueil, rayonnant de beauté,
+magnifique, souriant et vigoureux, autant que lui, pauvre petit roi,
+était chétif, triste et maladif... «Oui certes. Guise serait un roi plus
+royal que moi!...», et une révolte le faisait se redresser.
+
+Puis, il s'apaisait en appelant à son aide le tableau de l'armée partant
+pour la guerre, la multitude des hommes d'armes défilant devant lui,
+Coligny, les huguenots, et Condé, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait
+de lui-même ou qu'on lui avait appris à redouter, tous, jusqu'à son
+frère d'Anjou, s'en allant aux pays lointains d'où, peut-être, ils ne
+reviendraient pas...
+
+C'était sa grande trouvaille, cela. C'était sa politique.
+
+Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillité, l'amour de Marie
+Touchet.
+
+Charles ferma les yeux et sourit doucement.
+
+Alors, le sommeil le gagna.
+
+C'était ainsi toutes les nuits; les rêveries qui précèdent le sommeil
+chez tout homme qui s'endort, aboutissent fatalement au point central de
+ses inquiétudes du jour. Chez Charles, après des méandres, la rêverie
+aboutissait toujours à Marie Touchet.
+
+Charles était donc dans cet état où la vie réelle se fond en une sorte
+de torpeur, lorsqu'un grattement, à une porte, le ramena violemment à la
+conscience des choses qui l'entouraient.
+
+Il se souleva sur un coude et écouta.
+
+Il y avait trois portes à sa chambre: une grande, qu'on ouvrait à deux
+battants, pour laisser entrer les courtisans au moment de son lever, et
+deux petites. L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier par
+où le roi pouvait passer dans sa salle à manger. L'autre donnait sur un
+long et étroit couloir dérobé, dont deux personnes seules, au Louvre,
+pouvaient faire usage: sa mère et lui.
+
+C'est à cette dernière porte qu'on venait de gratter.
+
+Charles sauta à bas de son lit, alla à la porte et demanda:
+
+--Est-ce vous, madame?
+
+--Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure.
+
+Le roi ne s'était pas trompé: c'était bien Catherine de Médicis qui
+venait le réveiller. Il eut un geste d'ennui puis s'habilla en hâte,
+plaça un poignard à sa ceinture, et ouvrit.
+
+Catherine de Médicis entra, et, sans autre explication:
+
+--Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, M. Gondi, le duc
+de Nevers, le maréchal de Tavannes et votre frère, Henri d'Anjou, sont
+réunis dans mon oratoire pour y prendre des décisions propres à vous
+sauver, à sauver l'État. Et ils attendent le roi pour lui soumettre le
+résultat de leur délibération.
+
+Charles IX demeura un instant stupéfait.
+
+--Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre fermeté
+d'esprit, je me demanderais si une vision n'a pas troublé votre bon
+sens. Quoi, madame! vous me venez éveiller une heure après minuit pour
+me dire que ces messieurs délibèrent! De quel droit délibèrent-ils? Qui
+les a convoqués? Quel danger me menace et menace l'État? Eh bien, qu'ils
+délibèrent donc et me laissent dormir en paix!...
+
+--Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez pas. Ou bien, ce
+sera peut-être pour la dernière fois.
+
+Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient pris cette
+expression de terreur, ses joues, cette pâleur plombée qu'il avait au
+moment de ses crises.
+
+--Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX.
+
+--Il se passe que vous avez heureusement des amis qui veillent sur vous.
+Il se passe que, sous quarante-huit heures au plus tard, le Louvre doit
+être envahi, le roi massacré, moi exilée. Il se passe que les vaillants
+serviteurs que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, et qu'à mon
+tour je vous avertis. Maintenant, sire, recouchez-vous, si vous voulez:
+je vais prévenir ces amis dévoués que leur délibération est inutile et
+que le roi veut dormir en paix...
+
+--Le Louvre envahi! Le roi massacré! répétait Charles en passant ses
+mains sur son front jaune. Quelle folie!
+
+Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement.
+
+--Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous défiez de votre mère,
+de votre frère, de ceux qui vous aiment et dont l'intérêt même, à défaut
+de leur affection, vous garantit le dévouement. Ce qui est de la folie,
+c'est de vous livrer pieds et poings liés à ces maudits hérétiques, qui
+ont horreur de notre religion, et qui, pour en arriver à leurs fins,
+sont obligés de commencer par tuer le fils aîné de l'Eglise...
+Qu'avez-vous fait, Charles? Vous avez comblé ces gens-là des marques de
+votre affection, au point que la chrétienté catholique du royaume est
+réduite au désespoir, au point que trois mille seigneurs catholiques.
+Guise en tête, ont pris la résolution de sauver la France et l'Eglise
+malgré vous!... Vous voilà donc pris entre ces deux forces également
+redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et résolus à nous imposer
+la réforme; les catholiques, désespérés, furieux, acculés à la révolte
+suprême. L'instant est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur
+le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne ferions pas bien
+de sauver tout au moins notre vie en prenant la fuite! Votre attitude
+d'aujourd'hui a mis le feu aux poudres. En jurant publiquement, en
+pleine rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a effleuré le
+cher amiral, vous avez soulevé le peuple entier. En faisant crier l'édit
+qui désarme les bourgeois, vous avez accrédité le bruit que vous voulez
+faire massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous faisant
+escorter par les hérétiques, vous avez signifié aux gentilshommes
+catholiques qu'ils ne vous étaient plus rien, et que, sous peu, il leur
+faudrait céder le pas aux huguenots. Voilà ce que vous avez fait, sire!
+O mon Dieu! ajouta-t-elle tout à coup en levant les bras, éclairez le
+roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se méfie de sa mère, dites-lui que
+l'heure est venue de mourir ou de tuer!
+
+--Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer?
+
+--Coligny!
+
+--Jamais!
+
+Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa mère lui
+donnaient le vertige. Une exorbitante terreur s'était emparée de lui.
+Il jetait autour de lui des regards de fou, et sa main s'incrustait
+au manche de son poignard. Mais la pensée de ce procès terrible qu'il
+faudrait faire à l'amiral (car, dans son esprit, c'était de cela qu'il
+s'agissait) lui causait une insurmontable horreur.
+
+Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mère; il avait admis que
+l'amiral conspirait contre lui. Mais les preuves de l'innocence du vieux
+chef s'étaient accumulées si nombreuses, si évidentes dans son esprit,
+qu'il avait dû se rendre à cette évidence.
+
+--Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves de la
+trahison de Coligny et des huguenots. Où sont-elles, ces preuves?
+
+--Vous voulez des preuves? Vous en aurez!
+
+--Et quand cela?
+
+--Demain matin: pas plus tard. Écoutez. Je suis parvenue à faire saisir
+deux aventuriers qui ont surpris bien des secrets et qui en savent long
+à la fois sur Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est ce
+jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint au Louvre en compagnie
+du maréchal, et qui eut une si étrange attitude. L'autre est son père.
+Je tiens ces deux hommes. Demain matin, ils vont être interrogés au
+Temple, où ils sont prisonniers. Je vous apporterai le procès-verbal de
+l'interrogatoire et vous verrez que Coligny n'est venu à Paris que pour
+vous frapper!
+
+La reine parlait avec une telle force de conviction que Charles, déjà
+terrorisé, se sentit cette fois convaincu.
+
+Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de céder et dit avec une fermeté
+apparente:
+
+--C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-même l'interrogatoire de
+ces Pardaillan.
+
+--Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec plus d'énergie
+encore. Je vous ai dit que Tavannes se trouve dans mon oratoire, et
+vous m'avez dit, vous, que vous vous défiez du maréchal... Eh bien, moi
+aussi, je m'en défie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, moi.
+Je vais droit au but et je cherche à savoir la vérité: je la sais!
+
+--Il y a donc une vérité sur Tavannes!
+
+--Une terrible vérité: savez-vous pourquoi le maréchal de Tavannes est
+au Louvre? C'est Henri de Guise qui l'a envoyé!... Ainsi cet homme, qui
+commande aux trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, peut
+faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, cet homme appartient à
+Guise! Et que vient-il faire en notre conseil? S'assurer que vous êtes
+vraiment le roi, que vous allez prendre les mesures propres à sauver
+votre trône, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est Guise qui
+les prendra ces mesures. Mais lui ne sauvera que l'Eglise... Quant
+à votre trône et à votre vie, vous devrez lui demander merci. Ah!
+Charles... mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du Christ!
+Voyez les huguenots qui s'apprêtent à une suprême entreprise! Voyez
+Guise, qui attend de vous un moment de défaillance pour se faire
+élire capitaine général et marcher sur vous... sur le roi, ami des
+hérétiques!...
+
+--Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! pour ceux-là, pas
+d'hésitation! Je n'ai que trop bien compris leur trahison. Je veux que,
+sur l'heure même, on arrête Guise en son hôtel! Je veux qu'on arrête
+Tavannes dans votre oratoire...
+
+--Sire! Sire! cria Catherine en s'élançant et en plaçant sa main sur la
+bouche du roi, pour l'empêcher d'appeler.
+
+--Eh! madame! êtes-vous donc aussi avec eux? dit Charles en se
+débarrassant de l'étreinte.
+
+--Charles, qu'allez-vous faire? Où sont vos gardes pour arrêter Guise?
+Sachez que Paris tout entier se lèvera pour le défendre. Ce n'est
+pas seulement du courage et de l'énergie qu'il faut ici, c'est de
+la prudence! Laissez Guise s'endormir dans sa sécurité, et nous le
+rattraperons bien tôt ou tard. L'essentiel est qu'il ne puisse rien
+faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, il faut qu'il sache par
+Tavannes que vous êtes décidé à sauver l'Eglise!... Venez, Charles,
+venez, mon fils... allons jouer ensemble la partie suprême qui doit
+raffermir sur votre tête cette couronne chancelante!
+
+Catherine paraissait transfigurée par l'enthousiasme.
+
+Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec un visage
+enflammé, des yeux où roulaient des pensées tragiques.
+
+Et lui, chétif, malingre, suant l'épouvante et la fièvre, il se sentit
+près d'elle comme un petit enfant.
+
+Elle l'avait pris par la main et l'entraînait avec une irrésistible
+vigueur.
+
+La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la porte et s'effaça
+devant Charles IX, qui entra le premier.
+
+--Le roi! dit Tavannes.
+
+Les autres se levèrent, s'inclinèrent, demeurèrent courbés.
+
+Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-même pour paraître calme.
+
+--Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous être rendus à mon
+appel...»
+
+Ce trait d'audace était presque un trait de génie, et Catherine regarda
+son fils avec étonnement.
+
+--Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et délibérons sur les
+affaires présentes. Parlez le premier, monsieur le chancelier.
+
+--Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'édit qui défend aux
+Parisiens de sortir armés dans les rues. Or, à mesure que cet édit
+se criait, les rues de Paris se sont remplies de gens en armes. Les
+capitaines de quartier ont rassemblé leurs hommes et, à l'heure qu'il
+est, il y a, dans chaque maison, des soldats prêts à occuper les
+carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible de résister à une
+pareille force. Si M. de Coligny est encore vivant d'ici vingt-quatre
+heures, il ne restera plus pierre sur pierre dans Paris.
+
+--Votre avis est donc que nous devons arrêter M. l'amiral et instruire
+son procès?
+
+--Mon avis, sire, est qu'on doit exécuter M. de Coligny séance tenante
+et sans autre forme de procès.
+
+Le roi ne montra aucune surprise.
+
+Seulement, il devint un peu plus pâle, et ses yeux parurent encore plus
+vitreux que d'habitude.
+
+--Et vous, monsieur de Nevers?
+
+--Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes de huguenots
+qui, hautement, accusaient Votre Majesté de jouer double jeu. J'ai vu
+ces mêmes huguenots tout pâles et déconfits au moment où ils ont su que
+l'amiral avait été tué; ils se préparaient tous à prendre la fuite.
+Puis, lorsqu'ils ont connu la vérité, plus insolents que jamais, ils
+ont décidé qu'il fallait exterminer les catholiques, de crainte d'être
+exterminés par eux; qu'on tue Coligny, et tout danger est conjuré.
+
+Tavannes, interrogé, fit une réponse pareille.
+
+Le duc d'Anjou assura que le maréchal de Montmorency, à la tête des
+politiques, allait se réunir aux huguenots, pour accabler le roi et
+Paris.
+
+Gondi, dans un beau mouvement de colère, dit qu'il était prêt à
+étrangler l'amiral de ses propres mains.
+
+Catherine ne disait rien. Elle écoutait et souriait.
+
+Seulement, quand tous eurent parlé, quand elle vit Charles IX si pâle
+qu'on eût dit un spectre, ses lèvres blanches agitées d'un tremblement
+convulsif, elle se tourna vers lui et prononça:
+
+--Sire, nous ici présents, et toute la chrétienté comme nous, attendons
+le mot qui doit nous sauver.
+
+--Vous voulez donc que l'amiral meure? bégaya Charles.
+
+--Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix.
+
+Le roi se leva de son siège et se mit à marcher à pas précipités dans
+l'oratoire, essuyant, à grands revers de main, l'abondante sueur qui
+coulait sur son visage.
+
+Catherine le suivait des yeux dans ses évolutions. Sa main, cette main
+de femme encore fine et belle, s'était crispée au manche de la dague
+qu'elle portait toujours à sa ceinture. Une double flamme d'un feu
+sombre jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'étaient
+contractés; toute sa personne se raidissait dans une tension de volonté
+portée au paroxysme.
+
+Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans suite.
+
+La reine le vit s'arrêter au pied du grand Christ d'argent massif sur sa
+croix d'ébène. Catherine fit trois pas, et, levant ses deux bras vers la
+croix, d'une voix rauque, empreinte d'une étrange exaltation, elle cria:
+
+--Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porté dans mes flancs un fils
+qui méprise ta loi, résiste à tes ordres et, sous ton divin regard,
+songe à jeter bas ton temple!...
+
+Charles, les cheveux hérissés, recula et gronda:
+
+--Vous blasphémez, madame!...
+
+--Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisée par l'excès
+de l'effort, maudis-moi de ne pas trouver les paroles qui doivent
+convaincre le roi de France!
+
+--Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?...
+
+--La mort de l'Antéchrist.
+
+--La mort de Coligny! murmura Charles.
+
+--Ah! cria Catherine d'une voix éclatante, vous voyez bien que vous le
+nommez!... Oui, sire, vous le savez comme nous tous, l'Antéchrist,
+c'est l'hypocrite qui nous a tué plus de six mille braves en tant de
+batailles, qui nous fait une guerre acharnée, qui, dans Paris même,
+exalte l'orgueil de ses démons et fomente la destruction de la sainte
+Eglise!
+
+--C'est mon hôte, madame!... Messieurs, songez-y...
+
+--C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit Catherine.
+
+--Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de mon âme avant tout!
+
+--Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre Majesté me permettre
+de me retirer sur mes terres...
+
+--Par le tonnerre du Ciel! vociféra Tavannes, je vais offrir mon épée au
+duc d'Albe!
+
+--Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que l'exode des fils
+de France commence donc! Malheur! Malheur sur nous! Charles, ta mère
+demeurera seule avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son
+corps avant que les hérétiques ne te frappent!...
+
+Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille:
+
+--Avant qu'Henri de Guise ne soit proclamé roi de France, pour avoir
+arraché le royaume aux huguenots!...
+
+--Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez tous!... Eh bien,
+tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hôte! Tuez celui que j'appelle mon
+père! Mais, par l'enfer, tuez aussi tous les huguenots de France, afin
+qu'il n'en reste pas un pour me reprocher ma félonie! Tuez! Tuez tout!
+Tuez!... Ah!...»
+
+Son visage se convulsa.
+
+Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, éclatait sûr
+ses lèvres, le secoua de frissons convulsifs.
+
+--Enfin! avait hurlé Catherine avec un accent de joie furieuse.
+
+--Enfin! répéta le maréchal de Tavannes avec une sorte de contrariété.
+
+D'un geste, Catherine les entraîna tous dans son cabinet proche de
+l'oratoire, tandis que le roi tombait dans un fauteuil, luttant
+désespérément contre la crise qui se déchaînait.
+
+--Monsieur le maréchal, dit alors Catherine en regardant Tavannes en
+face, je vous charge d'avertir M. de Guise que le roi est décidé à
+sauver l'Eglise et le royaume. Nous comptons sur lui...
+
+Tavannes s'inclina.
+
+--Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures qui sonnent;
+soyez ici demain matin, à huit heures; amenez-moi M. de Guise, M.
+d'Aumale, M. de Montpensier et M. de Damville; n'oubliez pas le prévôt
+Le Charron. Que, dès huit heures, nous soyons tous assemblés ici...
+
+Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mère.
+
+Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement avec une
+profonde tendresse et, d'une voix très douce, murmura:
+
+--Tu seras roi, mon fils! Va te reposer...
+
+--Ma foi, dit le futur Henri III en bâillant, j'en ai grand besoin,
+madame.
+
+Et il se retira, sans répondre au baiser de sa mère Cette indifférence
+du fils préféré, adoré... c'était le tourment, la plaie secrète de ce
+coeur de granit... c'était peut-être le châtiment.
+
+Après quelques minutes de rêverie, Catherine alla ouvrir une porte.
+
+Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de dix ans.
+
+--Il est temps, dit la reine. Préviens Crucé, Kervier Pezou...
+
+--Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche.
+
+--C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. A trois heures
+après minuit. L'heure est bonne. Tu placeras quelqu'un aux cloches de
+Saint-Germain-l'Auxerrois...
+
+Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur.
+
+--Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les épaules.
+
+--J'irai moi-même, murmura sourdement Ruggieri, le glas de mon fils n'a
+pas été sonné... Je le sonnerai!...
+
+--Son fils! songea la reine. Mon fils!...
+
+Elle eut un geste violent et rude pour écarter d'importunes pensées et
+reprit:
+
+A propos, qu'as-tu fait de Laura?
+
+--Morte, dit Ruggieri.
+
+--Et Panigarola?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Il faudra savoir. Cet homme peut être dangereux...
+
+Ruggieri disparut silencieusement, pâle comme un fantôme.
+
+La reine se mit à sa table. Bien qu'il fût plus de trois heures, elle
+n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa plume et fébrilement commença
+à écrire...
+
+Mais, bientôt, elle s'arrêta... la plume tomba de ses mains... son front
+s'inclina et, d'une voix sourde, à peine perceptible, dans un long et
+terrible soupir qui gonfla son sein, elle murmura:
+
+«C'était mon fils!»
+
+Cependant, Charles IX, la tête en feu, s'était traîné hors de l'oratoire
+et avait regagné sa chambre à coucher.
+
+Il se jeta tout habillé en travers de son lit, mais n'y demeura que
+quelques minutes.
+
+Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait les rideaux
+de sa fenêtre pour voir si le jour ne paraîtrait pas. Ses deux lévriers
+favoris, Nysus et Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses
+évolutions.
+
+«Que faire pour ne pas penser à cela?» murmurait-il en claquant des
+dents.
+
+Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la chambre et, allant
+à un petit meuble vitré, en tira un manuscrit.
+
+«Si je travaillais un peu à mon livre?...»
+
+Le manuscrit était tout entier de la main du roi. Il portait ce titre:
+_La Chasse royale_[1]. Le roi le feuilleta machinalement de ses mains
+qu'agitaient des tremblements et arriva jusqu'aux dernières lignes,
+jusqu'à la dernière phrase. Elle commençait par ces mots:
+
+«Lorsque l'animal est hallali...»
+
+[Note 1: Revu et corrigé par Villeroi, ce livre a été imprimé en
+1625.]
+
+«Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre hallali qui se
+prépare!...»
+
+Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit meuble. Un
+gémissement se fit entendre.
+
+«Qui est là?» hurla Charles en se retournant, livide.
+
+C'était Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait une caresse. Ils
+étaient là, tous les deux, le museau pointu en l'air, le regardant et
+l'interrogeant.
+
+«Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que voulez-vous?...
+Êtes-vous chiens de chasse?... Est-ce la curée que vous réclamez?...
+Arrière! Arrière! C'est trop de sang!...»
+
+Les deux lévriers, effarés, se reculèrent en jetant une plainte.
+
+Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'étendirent pour chercher un
+appui, il tomba. Ses ongles s'incrustèrent sur le tapis; ses yeux se
+convulsèrent jusqu'à paraître entièrement blancs; sa bouche écuma...
+
+«A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... Qui vient
+derrière lui?... Coligny! Les huguenots!... A mort! Tuez! Tuez!...
+Mettez-moi ce Pardaillan au chevalet... Réponds! Que sais-tu?...
+Cosseins!... Arrêtez ma mère! Ah! je meurs!...»
+
+Il demeura pantelant pendant dix minutes.
+
+Puis, se redressant sur ses mains:
+
+«Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voilà que je sue du sang, à
+présent!... Maître Ambroise, sauvez-moi!... Horreur! c'est du sang!
+J'étouffe! A moi! Oh! ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons,
+Marie, fuyons... Là... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!...
+Fuyons, Marie... le sang monte toujours...
+
+Pendant une heure, le roi se débattit contre la crise, dans l'effroyable
+cauchemar de sa vision.
+
+Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et tomba d'un morne
+et profond sommeil...
+
+
+
+XXVI
+
+LA CHAMBRE DE TORTURE
+
+Pendant que se déroulaient au Louvre les tragiques incidents de ce
+formidable et suprême conciliabule que nous avons essayé d'esquisser,
+les deux Pardaillan, dans leur prison du Temple, sur leur botte de
+paille, dormaient côte à côte.
+
+Car, c'est ce matin-là, samedi 23 août, qu'ils devaient tous les deux
+subir la question ordinaire et extraordinaire.
+
+Et cela équivalait à une condamnation à mort.
+
+Quelle mort!... Les os broyés, les chairs arrachées par des tenailles
+chauffées à blanc, les jambes serrées dans l'étau mortel, au point que
+les veines éclatent et que le sang jaillit et gicle!...
+
+La chose devait se faire à dix heures du matin.
+
+Ils dormaient.
+
+Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son père dans ce cachot,
+les deux prisonniers n'avaient eu aucune nouvelle du dehors. Montluc
+n'était pas venu les voir; Peut-être l'ivrogne les avait-il oubliés. Ils
+ne voyaient même pas le geôlier, car on leur passait à boire et à manger
+par une sorte de chatière ménagée au bas de la porte. Les trois
+premiers jours, et quoi que son père lui en eût dit, le chevalier avait
+activement cherché un moyen d'évasion.
+
+Il avait sondé les murs: leur épaisseur--peut-être cinq ou six
+pieds--défiait toute tentative; il eût fallu un an pour arriver à les
+percer sans le secours des instruments nécessaires--et pour aboutir où?
+Sans doute dans quelque cachot voisin.
+
+Quant à la lucarne, par où filtrait une lumière avare de ses rayons, il
+n'y avait même pas moyen d'atteindre les barreaux.
+
+La porte était en chêne massif, bardée de fer, hérissée de clous
+énormes.
+
+L'emploi de la force étant inutile, le chevalier songea à la ruse. Un
+soir, il se mit à plat ventre, la tête contre la chatière, appela la
+sentinelle et lui offrit cinq cents écus d'or s'il voulait l'aider à
+sortir, ne doutant pas que le duc de Montmorency ne payât la dette. La
+sentinelle répondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait une telle
+défiance, qu'il gardait chez lui les clefs des cachots où se trouvaient
+les prisonniers les plus importants; que, même eût-il ces clefs, lui,
+soldat, n'ouvrirait pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait à sa
+tête plus encore qu'à la richesse.
+
+--Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous n'avons plus que deux
+ou trois jours à vivre, tâchons de les vivre calmement. Ah! si tu
+m'avais écouté, chevalier! Si tu avais suivi mes conseils! Or ça,
+qu'as-tu à soupirer? Regretterais-tu de mourir?
+
+--Ma foi oui, monsieur, répondit le chevalier dans la simplicité de son
+âme. J'aime la vie, je l'avoue. Et puis, il me semble que j'avais un
+rôle à jouer et que j'en ai esquissé les premiers gestes à peine.
+J'eusse voulu être un de ces hommes simples et dignes qui, la lance au
+poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en allaient par le monde,
+afin de terroriser les méchants et de réconforter les faibles!
+
+C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan--évitant avec
+soin de parler de Loïse, l'un pour ne pas éveiller une suprême douleur
+chez son fils, l'autre pour ne pas pleurer,--atteignirent la nuit du
+vendredi, la dernière nuit.
+
+Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement.
+
+Comme tous les mâtins, le vieux Pardaillan se réveilla le premier, vers
+six heures. Un mince filet de jour se jouait sur le visage du chevalier;
+il souriait, rêvant sans doute de Loïse.
+
+Le routier le contempla avec une inexprimable expression de tendresse et
+de douleur. L'heure terrible était arrivée. Un léger mouvement qu'il fit
+réveilla le jeune homme. Il ouvrit les yeux et vit son père, penché sur
+lui.
+
+Alors, chacun d'eux frémit jusqu'au plus profond de l'être, et chacun
+s'efforça de garder un visage serein. Ils ne se dirent rien. Que se
+fussent-ils dit à ce moment suprême?
+
+Enfin, après des heures qui leur parurent des minutes, ils entendirent
+dans le couloir un bruit de pas nombreux.
+
+Ils s'étreignirent silencieusement, d'une longue étreinte d'adieu.
+
+La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte de vingt
+arquebusiers.
+
+Montluc fit un signe: les gardes entourèrent les deux Pardaillan, qui
+eurent un dernier éclair de joie sombre en voyant que, jusqu'au bout,
+ils seraient ensemble.
+
+On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au bout du couloir il
+y avait d'autres gardes qui attendaient; toute la garnison du
+Temple--soixante soldats--était sur pied.
+
+On descendit un escalier de pierre. On s'enfonça dans les entrailles de
+la vieille prison.
+
+Enfin, on pénétra dans une vaste pièce dallée.
+
+C'était la chambre de torture.
+
+Le bourreau-juré était là. Près de lui, se trouvait un homme qu'à la
+lueur des torches le chevalier reconnut aussitôt--: c'était Maurevert.
+Le chevalier tourna la tête vers son père et sourit. Maurevert était
+livide et tremblant de haine impatiente.
+
+Trente arquebusiers se rangèrent autour de la salle aux voûtes
+surbaissées. De six en six hommes, il y avait une torche. Les Pardaillan
+virent tout cela d'un coup d'oeil. Ils virent le chevalet de torture,
+avec ses ais, ses cordes, les coins de bois et le maillet posés sur une
+dalle; ils virent un brasier où chauffaient des fers, des tenailles.
+Ils virent le bourreau qui donnait des instructions à deux hommes: ses
+aides; ils virent Montluc qui causait avec Maurevert...
+
+--Par lequel commençons-nous? demanda Montluc.
+
+--Monsieur..., fit le chevalier en avançant d'un pas.
+
+Aussitôt, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme si on eût craint
+quelque tentative désespérée.
+
+--Que voulez-vous? grommela Montluc.
+
+--Une grâce, dit le chevalier en affermissant sa voix d'un effort
+terrible. Faites que je sois questionné le premier.
+
+--Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes là est injuste.
+Honneur, à la vieillesse, que diable!
+
+--Moi, ça m'est égal, dit Montluc qui interrogea Maurevert du regard.
+
+Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le jeune homme avait
+tourné vers son père un suprême regard d'adieu.
+
+--Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent de haine implacable.
+
+Il avait deviné tout ce que le chevalier allait souffrir en voyant
+torturer son père. En même temps, il recula vivement vers une porte qui
+donnait sur une sorte de cabinet, où divers ustensiles étaient rangés.
+Là, dans l'ombre, une femme vêtue de noir, le visage couvert d'un long
+voile, attendait, semblable au génie familier de cet enfer.
+
+Elle fit un signe à Maurevert, qui cria:
+
+--Allons, bourreau, commence ton office.
+
+--Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le bourreau d'une voix
+indifférente.
+
+Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent le vieux
+routier.
+
+--Mon père! Mon père! rugit le chevalier.
+
+Et, le désespoir le galvanisant d'une secousse électrique, il se courba,
+se raidit, se secoua, faisant vaciller et trembler les huit gardes
+qui essayaient de le maintenir. Il y eut une minute de tumulte et de
+désordre. Montluc tirait sa dague, et Maurevert cria: «Les chaînes! Les
+chaînes!» lorsque, tout à coup, la porte de la chambre des questions
+s'ouvrit et une voix haletante, une voix de femme, éclatante, domina les
+bruits de l'affreuse lutte:
+
+«Au nom du roi!... Il y a sursis!...»
+
+A ce cri «Au nom du roi», tous demeurèrent immobiles, jusqu'au bourreau
+qui laissa tomber les chaînettes dont il commençait à lier les jambes du
+chevalier, jusqu'à Maurevert, qui se mordit les poings pour étouffer un
+hurlement de rage, jusqu'à Catherine de Médicis qui, dans son ombre,
+tressaillit violemment.
+
+Et tous virent alors une femme, une jeune femme à tournure élégante,
+modestement vêtue, qui jetait un regard de compassion émue et de joie
+profonde sur les deux condamnés, et qui, les mains jointes, murmurait:
+
+«Que bénie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, j'arrive à temps!
+
+--Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina d'un air de grâce,
+d'une simplicité prodigieuse en un tel moment.
+
+--Qui êtes-vous, madame? demanda Montluc en s'avançant vers la jeune
+femme.
+
+--Je suis une messagère du roi de France, voilà tout ce qui vous
+importe, monsieur! dit Marie Touchet.
+
+--Comment êtes-vous parvenue ici?
+
+Sans répondre, elle tendit un papier que Montluc alla lire à la lueur
+d'une torche. Il contenait ces mots:
+
+_Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geôliers du
+
+Temple de laisser passer le porteur des présentes jusqu'à la chambre des
+questions.--Signé: Charles, Roi._
+
+--Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet.
+
+Et elle tendit à Montluc stupéfait un deuxième papier sur lequel le roi
+avait, de sa main, tracé cette ligne:
+
+_Ordre de surseoir à l'interrogatoire de messieurs de Pardaillan père et
+fils.--Signé: Charles, Roi._
+
+Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait les gardes
+et dit:
+
+--Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, tu reviendras
+quand il plaira au roi.
+
+--Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas dit...
+
+--Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc.
+
+Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques instants, avaient
+tenu leurs yeux fixés sur Marie Touchet et l'éloquence de leurs regards
+la remerciait. Ils sortirent, environnés de leurs gardes, déjà plus
+respectueux.
+
+Alors Marie Touchet s'éloigna à son tour, pareille à un de ces anges de
+la légende descendu un instant dans la demeure des démons.
+
+Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert et Montluc.
+
+--Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera sans doute heureux
+de votre promptitude à obéir; mais, enfin, s'ils n'étaient pas de
+lui!...
+
+--Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils soient du roi ou
+d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un cachet sur ces papiers? Oui. Ce
+cachet est-il aux armes du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas.
+
+Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet.
+
+--J'ai tout entendu, dit la reine en jetant à peine un coup d'oeil sur
+les papiers. Je connais la personne qui est venue.
+
+--Ainsi, c'est bien le roi qui a signé? balbutia Maurevert. Que faire
+alors?
+
+--Obéir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose Tenez-vous en paix;
+ce qui est dit est dit; vous aurez ces deux hommes. Dans huit jours,
+trouvez-vous à mon hôtel. D'ici là, voyagez; ne demeurez pas à Paris.
+Vous avez commis une première maladresse en manquant l'amiral. Si vous
+en commettiez une deuxième en vous laissant arrêter--car on cherche le
+meurtrier--vous seriez, cette fois, perdu sans recours.
+
+--Madame, je crois que mon intérêt exige que je demeure a Paris. Dans
+huit jours, d'ailleurs on aura autant d'intérêt que maintenant à trouver
+l'auteur de l'arquebusade du cloître.
+
+--Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide.
+
+Et saisissant le bras de Maurevert:
+
+--Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute n'est pas d'avoir
+tiré sur l'amiral, c'est de l'avoir manqué. Mais au surplus, les choses
+sont mieux ainsi; votre maladresse est peut-être un coup d'adresse
+extraordinaire. Obéissez, partez, revenez dans huit jours et vous saurez
+alors ma pensée. Et, quant à ces deux hommes ne craignez rien: je vous
+en réponds.
+
+--J'obéirai, madame, dit Maurevert
+
+Il sortit en se disant:
+
+«Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge pas de huit jours; je
+veux voir, moi!...»
+
+«Comment et pourquoi la maîtresse du roi s'intéresse-t-elle à ces deux
+aventuriers? se demandait Catherine. Comment et pourquoi a-t-elle obtenu
+cet ordre de sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan
+ne peuvent m'échapper. Pour aujourd'hui, songeons à la grande besogne!»
+
+Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est ce que nous devons
+expliquer rapidement.
+
+Le valet du roi était entré à sept heures du matin dans l'appartement de
+Charles IX et l'avait trouvé qui se déshabillait.
+
+--Tu vois, avait dit Charles, j'ai passé la nuit à travailler...
+
+--Aussi Votre Majesté est-elle à faire peur, dit familièrement le valet.
+
+--Je vais réparer cela. Je veux dormir jusqu'à onze heures, tu entends?
+Que personne n'entre ici! Tu diras à mes gentilshommes qu'il n'y aura
+pas de lever ce matin et que je les attends à mon jeu de paume après
+midi.
+
+Le valet parti, le roi acheva de se déshabiller, mais pour revêtir
+aussitôt un costume de drap, d'apparence bourgeoise. Bientôt, par des
+couloirs et des escaliers dérobés, il gagna une cour déserte,
+atteignit une petite porte située non loin de l'angle qui avoisine
+Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est par là qu'il passait quand il voulait
+qu'on le crût au Louvre alors qu'il se promenait dans sa bonne ville,
+comme un écolier heureux d'échapper pour quelques heures à la dure
+contrainte.
+
+Dès qu'il se trouva dehors, le roi huma à pleins poumons l'air vif de la
+Seine. Sa poitrine étroite se dilata.
+
+Un peu de couleur anima ses joues.
+
+Nul n'eût reconnu dans ce petit bourgeois souriant et heureux l'homme
+qui venait de se débattre dans une crise affreuse contre des visions
+formidables, le roi qui venait de décréter l'hécatombe des huguenots...
+
+Il remonta le cours de la Seine, puis tourna à gauche, atteignit la rue
+des Barrés et pénétra dans la maison de Marie Touchet.
+
+C'est là qu'après ces terribles accès, qui faisaient de lui tantôt une
+misérable loque humaine, tantôt un fou furieux, c'est là qu'il venait
+chercher le repos réparateur; c'est là qu'il venait trouver l'apaisement
+et la douceur, lorsque quelque terrible scène l'avait mis aux prises
+avec sa mère.
+
+Lorsque le roi eut été introduit dans l'appartement de Marie Touchet,
+il s'arrêta dans l'encadrement de la porte, émerveillé par le spectacle
+qu'il avait sous les yeux: Marie Touchet, assise près d'une fenêtre dont
+les châssis levés laissaient entrer à flots l'air et la lumière, était
+en déshabillé du matin. Son sein était nu. Et a ce sein se suspendait
+l'enfant rosé, joufflu ses deux petites mains pressant le beau sein
+blanc qu'il tétait assidûment, ses jambes en l'air se livrant à une
+gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en souriant.
+
+Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout à coup, une goutte de
+lait au coin des lèvres.
+
+Alors Marie Touchet se leva et le déposa doucement dans le berceau.
+
+Et elle demeura là, le visage plein d'admiration.
+
+A ce moment, Charles s'avança sans bruit, la saisit par-derrière dans
+ses bras et lui mit ses deux mains sur les yeux, en riant comme un gamin
+qui fait une bonne farce.
+
+Marie le reconnut aussitôt, mais, se prêtant au jeu de son amant, elle
+s'écria dans un joli rire:
+
+--Qui est là? Quel vilain m'empêche de voir monsieur mon fils? Ah! c'est
+trop fort. Je m'en plaindrai au roi.
+
+--Plains-toi donc! fit Charles en ôtant ses mains. Et Marie, se jetant
+dans ses bras, lui tendit ses lèvres en disant:
+
+--Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et maintenant,
+monsieur votre fils.
+
+Le roi se pencha sur le berceau. Marie était près de lui, penchée aussi.
+Les deux têtes se touchaient. Toutes les deux exprimaient la même
+admiration naïve qui chez le roi, se nuançait d'étonnement... Quoi! ce
+petit être si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi était perplexe...
+Il cherchait une place pour embrasser le petit sans l'éveiller et
+finalement, n'osant pas, chercha les lèvres de Marie en disant:
+
+--Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire mal, moi!
+
+Marie Touchet déposa doucement ses lèvres sur le front de l'enfant.
+
+Puis, tous deux, se relevant, gagnèrent sur la pointe des pieds la salle
+à manger où le roi se jeta dans un fauteuil en disant:
+
+--Je tombe de sommeil et de fatigue...
+
+Marie Touchet s'était assise sur ses genoux et caressait doucement les
+cheveux de Charles.
+
+--Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es pâle!... Qui t'a
+encore tourmenté?... J'espère que tu n'as pas eu de crise, au moins?...
+
+--Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle a été terrible... Ce
+qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il y a quelque chose de nouveau
+dans mon mal... Je sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se
+détraque... lorsque je sens la crise venir, il entre en moi comme un
+souffle de haine furieuse contre l'humanité... Dans ces minutes-là, je
+voudrais détruire tout ce qui m'entoure, mettre le feu à Paris comme je
+t'ai dit que cet empereur fît de Rome, frapper, tuer... Ah! Marie, on
+m'a trop dit que les rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute,
+lorsqu'ils tuent... et cela, vois-tu, m'est entré dans le sang...
+
+--Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu de repos...
+
+--Oui... du calme... du repos... Mais où en trouver hormis ici? Je suis
+entouré de conspirateurs.
+
+--N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, le peu de repos qui
+calme ta pauvre chère tête... plains-toi, dis-moi ce que tu as souffert,
+mais ne me dis pas ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait
+te toucher...»
+
+Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le berçant, le
+consolant...
+
+Mais, cette fois, le roi ne voulait pas être consolé. Trop de choses et
+des choses trop terribles se préparaient autour de lui. Et, comme
+il n'osait en parler, il se mit à raconter que le parti des Guises
+travaillait à sa perte et que sa mère avait découvert la preuve de
+la conspiration, et que, ce matin même, on allait questionner deux
+dangereux acolytes de Guise.
+
+--Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces maudits
+Pardaillan auront tout avoué, et je saurai la vérité.
+
+Marie Touchet jeta un cri.
+
+--Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui s'appellent Pardaillan?
+
+--Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise.
+
+--Sire, s'écria Marie Touchet, je vous demande grâce pour ces deux
+hommes.
+
+--Ça! perds-tu la tête?...
+
+--Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que j'ai été sauvée par
+deux inconnus qui m'ont dit s'appeler Brisard et La Rochette?... Eh
+bien, ce sont eux! Ramus a su leurs vrais noms...
+
+--Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent leurs noms!...
+Ecoute, Marie, veux-tu que je sois tué?...
+
+--Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent être coupables! Oh!
+tu les cherchais pour les combler d'honneurs... et voici qu'on va les
+questionner!... Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont sauvée! Si
+je suis vivante, c'est à eux que je le dois.
+
+--Marie!...
+
+--Non, Charles! Je serais une infâme si je laissais livrer au bourreau
+deux vaillants gentilshommes qui ont risqué leur vie pour moi! Ne
+peux-tu les faire venir au Louvre? les interroger sans l'aide du
+bourreau? Ils diront tout! Je m'en fais la caution!...
+
+--C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je pas moi-même?...
+
+Marie, toute tremblante, entraîna le roi à un secrétaire.
+
+--Écris, dit-elle, écris un ordre de sursis.
+
+Charles écrivit l'ordre.
+
+--Où sont-ils? demanda-t-elle.
+
+--Au Temple. Je vais envoyer...
+
+--Non, non! J'y vais! J'y cours! s'écria Marie Touchet en jetant à la
+hâte une capeline sur sa tête et un manteau sur ses épaules. Donne-moi
+seulement un sauf-conduit...
+
+Charles écrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet sur les deux
+papiers et les remit à Marie Touchet.
+
+--O mon Charles, comme tu es bon... comme je t'aime!...
+
+Et elle s'élança au-dehors, laissant le roi tout effaré, mais charmé. On
+sait le reste. Le roi demeura quelques minutes encore dans la paisible
+maison, alla revoir son fils qui dormait dans son berceau; puis, calme,
+l'âme purifiée, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre.
+
+
+
+XXVII
+
+LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION
+
+La reine, en quittant le Temple, était rentrée secrètement au Louvre où
+l'attendaient quelques seigneurs à qui elle avait donné rendez-vous pour
+huit heures. L'ordre de surseoir à l'interrogatoire des Pardailîan était
+pour elle une grosse déception.
+
+En effet, elle avait espéré surprendre enfin la preuve de la trahison de
+Guise.
+
+Par avance, elle avait préparé un coup de théâtre qui devait mettre
+Henri de Guise à sa discrétion...
+
+Passant par un couloir secret, elle arriva à son oratoire.
+
+Sa suivante florentine l'attendait.
+
+--Qui est là? demanda la reine.
+
+--Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise le duc d'Aumale,
+M. de Birague, M. Gondi, le maréchal de Tavannes et le maréchal de
+Damville, M. le duc de Nevers et M. le duc de Montpensier.
+
+--Où est Nancey?
+
+--Le capitaine est à son poste avec les cent gardes.
+
+--Que fait le roi?
+
+--Sa Majesté est sortie ce matin de bonne heure; mais tout le monde
+croit, au Louvre, que le roi dort.
+
+Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey, son capitaine, l'épée
+nue à la main. Elle eut un geste de satisfaction et, venant s'asseoir
+près d'une petite table qui supportait un lourd missel, elle s'assura
+que son poignard était bien en place à portée de sa main, et elle dit:
+
+--Fais prévenir M. le duc de Guise que je l'attends.
+
+Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vêtu comme à son
+ordinaire, pénétrait dans l'oratoire et s'inclinait devant la reine.
+
+La reine s'arma de son plus charmant sourire et désigna un siège au duc
+qui, sans se faire prier davantage, s'assit, campa son poing sur la
+hanche et regarda fixement la souveraine, comme d'égal à égal.
+
+--Il se croit déjà roi! songea-t-elle.
+
+Quel était donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable Catherine?
+
+Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, était alors âgé de vingt-deux ans.
+
+Il était très beau.
+
+C'était le vivant portrait de sa mère, Anne d'Esté, duchesse de Nemours.
+Il avait donc cette beauté mâle et régulière de la superbe Italienne qui
+avait peut-être dans les veines un peu du sang de Lucrèce Borgia.
+
+Cette filiation éclatait sur son visage en orgueil et en dédain.
+
+Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison plus fastueuse
+que celle du roi; il portait au cou un triple collier de perles d'une
+inestimable valeur, et la garde de son épée était constellée de
+diamants; les soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins
+composaient son costume. Il penchait un peu la tête en arrière et
+fermait à demi les yeux pour parler aux gens, comme s'il eût voulu
+laisser tomber sa parole de plus haut. Sa certitude de monter sur le
+trône de France était, à cette époque, absolue.
+
+D'où lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait cette superbe
+confiance, cette morgue fastueuse, cet orgueil intraitable? Nous
+l'allons dire.
+
+Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui éclipsait jusqu'au
+duc d'Anjou en élégance, que ce type achevé de la beauté, connut toute
+sa vie la singulière destinée d'être outrageusement trompé par sa femme:
+les amants se succédaient dans son lit, et toujours le duc de Guise
+montrait la morgue d'un être à demi divin que le ridicule ne saurait
+atteindre.
+
+Si Henri de Guise tenait de sa mère la beauté du visage et la noblesse
+outrée des attitudes, il tenait de son père la froide cruauté.
+
+François de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, prince de Joinville
+et marquis de Mayenne, avait tué quelquefois pour le seul plaisir de
+tuer,--comme à Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel
+avait été l'illustre, le magnanime, le brave François de Guise, que les
+écrivains se sont toujours efforcés de présenter comme un modèle de
+vertu civique et guerrière.
+
+La reine, ayant essayé de faire baisser les yeux à son redoutable
+interlocuteur, résolut d'abattre au moins pour un temps ses espérances.
+
+--Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous a sans doute
+appris que le roi votre maître s'est décidé à débarrasser le royaume des
+hérétiques qui l'encombrent.
+
+--Je connais cette résolution, et vous m'en voyez tout heureux, madame,
+bien qu'elle soit un peu tardive.
+
+--Le roi est maître de choisir son heure. Mieux que les intrigants et
+les brouillons, il sait l'heure propice pour frapper les ennemis de
+l'Eglise... et ceux du trône.
+
+Guise ne sourcilla pas et continua de sourire.
+
+--Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur votre concours?...
+
+--Vous le savez bien, madame! Mon père et moi nous avons assez fait pour
+le salut de la religion pour que je puisse reculer au dernier moment.
+
+--Bien, monsieur. De quelle besogne spéciale voulez-vous vous charger?
+
+--Je prends Coligny, dit froidement Guise; je prétends envoyer sa tête à
+mon frère le cardinal.
+
+Catherine pâlit. Cette tête, c'est elle qui avait promis de l'envoyer
+aux inquisiteurs!
+
+--Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le tocsin de
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--Est-ce tout, madame?
+
+--C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous êtes le rempart du
+trône, je prétends vous montrer les précautions que j'ai prises pour le
+cas où le Louvre serait attaqué par les parpaillots. Nancey!
+
+Le capitaine des gardes de la reine parut aussitôt.
+
+--Nancey, demanda la reine, combien avons-nous d'arquebusiers en ce
+moment dans le Louvre?
+
+--Douze cents, madame.
+
+Guise sourit.
+
+--Et puis? reprit Catherine en le regardant de côté.
+
+--Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille Suisses, quatre cents
+arbalétriers et mille cavaliers logés comme nous avons pu.»
+
+Cette fois, le front de Guise devint soucieux.
+
+--Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant M. le duc, qui
+est un fidèle serviteur du roi.
+
+--Et puis, enfin, nous avons douze canons...
+
+--Les bombardes des jours de fête? insista Catherine.
+
+--Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont entrés secrètement
+au Louvre la nuit dernière.
+
+Guise pâlit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva et prit une
+attitude où commençait à paraître une nuance de respect.
+
+--Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que nous ont annoncé les
+messagers qui nous arrivent de puis trois jours?
+
+--Mais, fit Nancey d'un air étonné, ces messagers annoncent simplement
+que les ordres du roi s'exécutent et que chaque gouverneur a mis des
+troupes en marche sur Paris...
+
+--En sorte que?...
+
+--En sorte que six mille cavaliers nous ont été signalés ce matin et
+seront dans la journée à Paris; en sorte que huit à dix mille fantassins
+doivent arriver ce soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous
+trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de Paris une armée de
+vingt-cinq mille combattants aux ordres du roi.»
+
+Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il était atterré.
+
+--La partie est perdue! gronda-t-il.
+
+Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne lui avait
+jamais témoigné: il était vaincu.
+
+Mais déjà Nancey reprenait:
+
+--Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous me dire
+qui doit prendre le commandement des troupes du Louvre? Est-ce M. de
+Cosseins?
+
+Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins était à lui, on le sait.
+Mais cet espoir fut de courte durée.
+
+--Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi la garde de
+l'hôtel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous commanderez. Je sais à quel
+point vous êtes dévoué.
+
+Nancey mit un genou à terre et dit:
+
+Jusqu'à la mort. Majesté!
+
+--Je le sais. Faites donc, dès la nuit tombante, charger les arquebuses.
+Placez vos hommes en les distribuant à chaque porte. Que les canons
+soient chargés et pointés dans toutes les directions. Que les cavaliers
+se tiennent à cheval dans la cour, prêts à charger. Mettez quatre cents
+Suisses autour du roi, et, si on tente de marcher sur le Louvre, feu,
+Nancey! feu de vos arquebuses! feu de vos canons! feu partout et contre
+qui que ce soit, manants, bourgeois, prêtres, gentilshommes huguenots ou
+catholiques... tuez tout.
+
+--Je tuerai tout! s'écria Nancey en se relevant. Mais, madame, autour de
+Votre Majesté... qui dois-je placer?
+
+Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent et, d'une
+voix qui eut des sonorités étranges, elle répondit:
+
+--Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!...
+
+--Madame, dit Guise d'une voix altérée, lorsque Nancey fut sorti. Votre
+Majesté sait qu'elle peut faire état de moi pour le service du roi aussi
+bien que pour la défense de la religion...
+
+--Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que, si vous n'aviez
+vous-même choisi votre besogne dans le grand oeuvre qui se prépare,
+c'est à vous que j'eusse demandé de prendre le commandement du Louvre.
+
+Guise se mordit les lèvres jusqu'au sang: il s'était enferré lui-même.
+
+--Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu'à vous demander la faveur de
+vouloir bien recevoir l'homme à qui j'ai donné des ordres pour la nuit
+prochaine.
+
+--Qu'il vienne!» dit Catherine.
+
+Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe. Une sorte de
+colosse à figure niaise et poupine, aux mains énormes, aux yeux ronds
+à fleui; de tête, bleu faïence, au front bas et têtu, entra en se
+dandinant.
+
+Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il était d'origine
+bohémienne, le duc de Guise, selon l'usage qui faisait nommer les
+domestiques du nom de leur province, l'appelait Bohême et, par
+abréviation, simplement Bême.
+
+La reine regarda le géant avec une admiration exagérée. Le géant sourit
+et caressa sa moustache.
+
+--Tu t'es chargé de quelque chose pour cette nuit? demanda Catherine.
+
+--De tuer l'Antéchrist, oui. Si Votre Majesté veut, je lui coupe la
+tête.
+
+--Je le veux, dit la reine. Va, et obéis à ton maître.
+
+Le géant se dandina sur ses jambes, mais demeura sur place.
+
+--Eh bien, Bême, as-tu entendu? fit le duc.
+
+--Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec deux ou trois bons
+compagnons qui m'escortent jusqu'à Rome... Vous savez que toutes les
+portes sont fermées...»
+
+Catherine s'assit et écrivit rapidement quelques lignes sur un papier
+qu'elle signa et sur lequel elle apposa le sceau royal.
+
+Bême le lut attentivement. Il contenait ces mots:
+
+Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce jourd'hui 23 août et
+jusque dans trois jours--Laissez passer le porteur des présentes et les
+personnes qui l'accompagnent.--Service du Roi.
+
+Le géant plia le papier et le plaça dans son pourpoint.
+
+--Tu oublies ceci, dit Catherine.
+
+Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher.
+
+Le géant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il avait produit
+sur la reine une impression extraordinaire.
+
+--Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous félicite, monsieur le
+duc, d'être capable d'avoir près de vous de pareils serviteurs... Et,
+maintenant, allons conférer avec nos amis.
+
+La conférence dura jusqu'à sept heures du soir.
+
+Tout cet après-midi, il y eut dans le Louvre des allées et venues
+mystérieuses.
+
+A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi; mais le roi jouait
+à la paume avec les huguenots et refusa constamment de se rendre à la
+prière de sa mère.
+
+Peut-être espérait-il que, sans lui, on n'oserait prendre les décisions
+suprêmes. Peut-être voulait-il simplement s'étourdir.
+
+A huit heures du soir, il y eut dans l'hôtel du duc de Guise une réunion
+de tous ceux qui avaient placé en lui toutes leurs espérances et déjà le
+considéraient comme le roi de France--depuis Damville jusqu'à Cosseins,
+depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu'à Guitalens.
+
+--Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion de la
+Messe. Vous savez tous ce que vous avez à faire...
+
+Un profond silence accueillit ces paroles.
+
+--Quant à nos projets, continua Guise, ils sont remis à plus tard. La
+reine est sur ses gardes, messieurs, montrons ce soir que nous sommes
+des sujets fidèles--et, pour le reste, nous attendrons. Allez,
+messieurs.
+
+C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux conjurés. Il
+paraissait troublé, inquiet, furieux.
+
+A partir de neuf heures et jusqu'à onze heures, le duc reçut les curés
+des diverses paroisses et les capitaines de quartier, qu'on alla
+chercher par groupes de huit à dix.
+
+A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix saccadée, le même
+langage:
+
+--Messieurs, la bête est prise au piège!
+
+--A mort! A mort!» répondirent prêtres et capitaines.
+
+Et, à mesure que chaque groupe se retirait, on lui donnait les dernières
+instructions; le signal devait être donné par le tocsin de toutes les
+églises; les fidèles serviteurs de la religion porteraient un brassard
+blanc, ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un brassard
+mettraient un mouchoir autour du bras.
+
+
+
+XXVIII
+
+ÉTONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE
+CATHO
+
+Or, en cette soirée, trois scènes bien différentes, mais également
+étranges, se déroulèrent sur les points les plus divers de Paris.
+
+La première, au Temple.
+
+La deuxième, dans le repaire de Damville, aux Fossés-Montmartre.
+
+La troisième, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent.
+
+Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands manteaux furent
+mystérieusement introduites dans la prison du Temple et conduites à
+l'appartement du gouverneur: c'était Pâquette et la Roussette.
+
+Montluc les attendait devant une table chargée de mets et de vins. Et,
+pour avoir liberté complète dans l'orgie, il avait donné congé à ses
+trois valets et à sa servante, lesquels, heureux de cette aubaine,
+s'étaient empressés d'aller respirer au-dehors un autre air que celui de
+la prison.
+
+--Vous voilà, mes tourterelles! s'écria Marc de Montîuc en éclatant de
+rire. Venez ça, que je vous embrasse!
+
+Mais Pâquette et la Roussette, au lieu d'obéir, dégrafèrent leurs
+manteaux et les laissèrent tomber.
+
+Montluc ouvrit des yeux énormes et demeura bouche bée. Les deux
+ribaudes lui apparurent vêtues de satin, le cou enfoncé dans de vastes
+collerettes, la taille pincée et amincie sur le devant, en pointe; des
+costumes, non de bourgeoises, mais de princesses. Elles étaient chargées
+de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux doigts; elles étaient
+fardées comme des grandes dames.
+
+Dans son ingénuité, Catho avait cru devoir faire les choses en grand et
+avait visé à la magnificence. Où s'était-elle procuré ces nippes? Au
+fond de quelque friperie de la Cour des Miracles? Peu importe.
+
+Ce qui est sûr, c'est qu'elle avait transformé les ribaudes en
+princesses: seulement, il y avait des détails qui révélaient la parfaite
+ignorance de Catho en matière de costumes de cour. En outre, si les
+robes étaient de satin authentique, elles étaient fripées et tachées.
+Les bijoux étaient en verroterie et en cuivre. Les deux ribaudes
+s'étaient fardées, mais elles l'étaient outrageusement.
+
+Telles qu'elles étaient, elles s'admirèrent naïvement, et à peine leurs
+manteaux furent-ils tombés que, s'avançant vers Montluc ébahi, elles
+exécutèrent les trois révérences que Catho leur avait apprises.
+
+Montluc, déjà ivre, car il en était à sa quatrième bouteille en les
+attendant, Montluc se leva, effaré, subjugué, se demandant s'il était en
+proie à un cauchemar et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait,
+il ne recevait pas la visite de deux reines.
+
+--Or ça! gronda Montluc en se remettant, que signifie?
+
+--Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillées pour la fête de
+demain matin.
+
+--La fête! bégaya Montluc.
+
+--Eh! oui, dit gentiment Pâquette, les deux truands qu'on va
+questionner, tenailler et mettre au chevalet...
+
+Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb, son rire fit
+trembler les vitraux.
+
+--La fête! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ça, vous vous
+
+êtes déguisées en princesses pour voir la question? Cornes du diable!
+Tripes et ventre! Voilà une idée! J'étouffe de rire! Ah! les dignes
+gueuses! Et moi qui ne les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'étouffe,
+j'étrangle!... Des princesses! Holà! les gardes de Leurs Majestés!...
+Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir! Tais-toi, la
+Roussette... Assieds-toi, là, à ma gauche, et toi, Pâquette, à ma
+droite! Par les boyaux du dernier parpaillot que j'ai occis! Il faut que
+j'écrive la chose à M. Blaise, mon père, pour qu'il la raconte en son
+mémoire qu'il écrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi! Et je serai
+roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras... tu seras Mme Margot
+en personne! Et toi, Pâquette, que seras-tu? Tu seras Elisabeth
+d'Espagne... Silence! Que tout se taise dans Paris, en cette nuit
+mémorable! Toi, là reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi, la
+reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux...
+
+Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur par le récit de
+l'orgie qui suivit: nous voulions simplement indiquer l'entrée des deux
+ribaudes au Temple.
+
+A minuit, Montluc était au dernier degré de l'ivresse. Et pourtant il
+luttait encore.
+
+A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre lui, dans une
+étreinte furieuse, les deux reines dont les robes étaient en lambeaux,
+dont les coiffures s'étaient déroulées, dont les fards s'étaient
+liquéfiés et se mêlaient en un coloris sans nom sur leurs visages.
+
+Bientôt on n'entendit plus que les ronflements énormes du soudard.
+
+Alors, Pâquette et Roussette se relevèrent et prêtèrent l'oreille.
+
+Sous leurs fards, elles étaient livides et des frissons les secouaient.
+
+***
+
+Transportons-nous maintenant à la maison des Fossés-Montmartre. Il est
+onze heures du soir. Le maréchal de Damville vient de rentrer. Il est
+sombre: ordre du chef de la conjuration de ne rien tenter contre le
+Louvre! Tous les grands projets remis à plus tard!... Mais, en même
+temps, une joie funeste jaillit de ses yeux en flammes de cruauté: on
+lui livre son frère! Il est chargé d'attaquer l'hôtel de Montmorency;
+c'est lui qui doit mettre à mort celui qu'on appelle le chef des
+politiques.
+
+Et, dans cet hôtel de Montmorency, c'est Jeanne de Piennes qu'il va
+enfin reconquérir!...
+
+Son frère mort, Jeanne est à lui!
+
+Le maréchal traverse les vastes salles de sa maison. Elles sont remplies
+de soldats, les uns aiguisent leurs dagues sur des pierres; d'autres
+visitent leurs pistolets; d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela
+se fait silencieusement. Sur des tables sont posées d'énormes cruches de
+vin. Tantôt l'un, tantôt l'autre se verse un grand gobelet.
+
+Damville a fait signe à une douzaine de gentilshommes qui l'attendent.
+Et il va s'enfermer avec eux pour donner à chacun des ordres et lui
+indiquer sa besogne. Mais, avant de disparaître, il demande où est son
+favori, le vicomte d'Aspremont, et on lui répond qu'Orthés est avec ses
+chiens. Damville va le voir et le trouve dans une cour qu'éclairent deux
+torches.
+
+--Eh bien, lui demande-t-il, tu n'apprêtes donc pas tes armes, toi?
+
+Sans répondre, Orthès d'Aspremont lui montre ses deux molosses. Damville
+sourit.
+
+Dans cette cour étroite, que les lueurs des deux torches teintaient de
+rouge, le vicomte d'Aspremont se livrait à un singulier travail. Il
+allait et venait lentement, les mains au dos. Ces mains tenaient un
+fouet à chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux chiens, la
+gueule entrouverte, les yeux sanglants, les épaisses babines pendantes:
+Pluton et Proserpine!
+
+Et, derrière Proserpine, un chien berger à poil roux ébouriffé faisait
+des grâces, bondissait, se roulait: Pipeau!
+
+Pipeau était le commensal de Proserpine...
+
+Orthès avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui avait montré les
+dents.
+
+Quant à Pluton, il avait admis le partage, soit par indifférence
+philosophique, soit en reconnaissance de la carcasse de poulet.
+
+Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas à pas leur maître.
+
+Celui-ci arrivait au bout de la cour; là, un homme, debout, attendait,
+tout raide, sans un geste, sans un mouvement.
+
+Alors, Orthès se retournait brusquement vers les deux molosses et
+faisait claquer son fouet. A ce signal, les deux monstrueuses bêtes
+sautaient sur l'homme immobile et, d'un seul coup, avec un grondement
+terrible, lui enfonçaient leurs crocs dans la gorge!...
+
+Pipeau, la patte dressée, examinait cette scène avec étonnement.
+
+Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le remettait debout,
+arrangeait ses vêtements et son masque: l'homme était un mannequin...
+
+Puis, le vicomte recommençait sa promenade, son fouet au dos, les deux
+chiens sur ses talons. Pipeau courtisant Proserpine.
+
+Et, tout à coup, il donnait encore le signal... la hideuse leçon était
+répétée.
+
+Alors, Orthès d'Aspremont se tourna vers le maréchal qui examinait cette
+scène effrayante et, avec un calme plus effrayant, il dit:
+
+--Monseigneur, voilà mes armes!
+
+***
+
+Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit. Depuis longtemps,
+Catho avait renvoyé ses ordinaires clients nocturnes. Et même elle avait
+condamné sa porte au moment où le couvre-feu avait sonné.
+
+Mais, à partir de onze heures, cette porte s'entrebâilla.
+
+Bientôt une femme parut, une pauvresse misérablement vêtue. Puis deux
+vieilles entrèrent, espèces de sorcières à capuches noires. Puis une
+borgnesse, un emplâtre sur l'oeil, qui, en entrant, défit son emplâtre.
+
+Puis une hideuse manchote à tête de furie, qui s'étant assise, délia
+quelques cordes et retrouva son bras. Puis cinq ou six béquillardes qui
+se traînaient péniblement et qui jetèrent leurs béquilles dès qu'elles
+furent dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge était bondée, toutes ses
+salles occupées, toutes ses tables prises: et là grouillait un monde
+fantastique, rien que des femmes, toute la Cour des Miracles femelle,
+truandes, diseuses de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes,
+les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses, toutes vêtues de
+pièces et morceaux.
+
+A toutes, Catho, aidée de deux ou trois femmes, servait à manger,
+versait à boire; elle causait vivement à quelques-unes, glissant à
+celle-ci un ducat, à celle-là un écu d'or...
+
+Puis, tout à coup, après que Catho eut dit quelques mots, cette vision
+s'évanouit; les béquillardes reprirent leurs béquilles, les bossues leur
+bosse, les borgnes leur emplâtre, et, en quelques minutes, l'auberge se
+vida.
+
+Tout ce monde inouï, exorbitant, s'était enfoncé dans l'ombre sereine de
+la nuit d'été.
+
+Catho, alors, alla à une armoire et en tira trois sacs d'écus d'argent
+et d'or.
+
+«La fin!» murmura-t-elle avec une grimace.
+
+Vers une heure, le cabaret, qui s'était vidé, commença à se remplir de
+nouveau; cette fois encore, il ne vint que des femmes. Et leur misère, à
+celles-ci, était plus décente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait
+de très jolies. Il y en avait des laides. La plupart étaient jeunes.
+Presque toutes portaient la robe lâche et la ceinture; beaucoup de ces
+ceintures étaient brodées d'or...
+
+Et c'étaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient métier de leur
+corps, et que Catho, l'une après l'autre, avait depuis trois jours
+décidées. Elles riaient, chantaient, les unes d'une voix douce et
+dolente, les autres d'une voix enrouée; toutes buvaient, buvaient!
+
+Catho recommença la distribution des écus. Ses trois sacs se vidèrent.
+
+Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allèrent dans la nuit
+silencieuse, et l'auberge demeura vide.
+
+Catho prit une lanterne et descendit à sa cave; elle vit qu'il ne lui
+restait plus une bouteille de vin, plus un flacon de liqueur! Elle
+remonta dans le cabaret, pénétra dans l'office et vit qu'il ne lui
+restait plus un jambon, plus un morceau de pain, plus une volaille, plus
+un pâté!... Elle monta à sa chambre, ouvrit ses armoires et vit que,
+depuis deux jours, elle avait vendu ce qu'elle possédait pour en faire
+de l'argent... Elle ouvrit l'armoire où elle avait placé son argent, vit
+qu'il ne lui restait plus un sou...
+
+«Bah!» dit-elle simplement.
+
+Alors, elle prit une forte dague qu'elle plaça à sa ceinture, sortit,
+ferma la porte du cabaret dévasté, plaça les clefs sous la porte et
+s'éloigna à son tour.
+
+
+
+XXIX
+
+CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE
+
+La nuit était claire; c'est-à-dire que le ciel, constellé du zénith
+jusqu'à l'horizon, paraissait tout pâle, de cette pâleur indécise et
+tendre de la toute première aube Pourtant l'aube était loin encore.
+
+Catho marchait, étonnée de cette majestueuse sérénité; bien que son âme
+inculte et farouche fût peu apte à regarder face à face les beautés
+insondables, elle levait parfois la tête vers le zénith diamanté; puis
+peut-être parce qu'elle ne pouvait saisir l'émotion qui tombait de ces
+harmonies, elle baissait son regard en frissonnant.
+
+Seulement, elle pensait:
+
+«Comme la nuit est belle!»
+
+Elle s'étonna que Paris fût aussi profondément silencieux.
+
+Où étaient les amoureux? Où étaient les truands? Pourquoi tout le monde
+se cachait-il?
+
+Tout à coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une belle maison,
+la maison de quelque homme noble ou tout au moins bourgeois. Une
+quinzaine de personnages en sortirent. Ils étaient armés d'arquebuses,
+de pistolets, de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait une
+lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous avaient un brassard
+blanc, quelques-uns une croix blanche sur le pourpoint.
+
+Cette troupe se mit en marche.
+
+L'homme qui tenait le papier marchait en tête, près de l'homme a la
+lanterne.
+
+«Où vont-ils? Que font-ils?» se demandait Catho en poursuivant sa route.
+
+La troupe s'arrêta soudain; l'homme qui était en tête consulta son
+papier et, s'approchant d'une maison, traça sur la porte un signe.
+
+Ces gens alors allèrent plus loin et Catho, étant arrivée devant la
+porte, vit que le signe tracé était une croix blanche marquée à la
+craie.
+
+La troupe s'arrêta encore devant deux autres maisons, et le même homme
+les marqua d'une croix blanche.
+
+Puis ils tournèrent brusquement dans une autre rue, et Catho poursuivit
+son chemin.
+
+Mais alors, à vingt pas devant elle, une deuxième troupe lui apparut;
+puis, à gauche, à droite, dans toutes les rues qu'elle longeait ou
+qu'elle traversait, elle aperçut des troupes pareilles. Et toutes
+escortaient un homme qui portait un papier; cet homme s'arrêtait de
+temps à autre, examinait son papier et marquait une maison d'une croix
+blanche...
+
+Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes qui se promenaient de
+place en place; elle compta aussi les portes que, sur sa route, elle
+vit marquées d'une croix blanches; puis elle y renonça... il y en avait
+trop.
+
+Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel silence, elle
+tressaillit et hâta le pas en disant:
+
+«A quoi vais-je penser là!... Voici l'heure, et on m'attend!...»
+
+Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute la ville comme une
+vaste et sourde rumeur, pareille à un coup de vent qui bruisse tout à
+coup à travers une forêt.
+
+Puis le silence se fit plus profond...
+
+Henri de Guise était à cheval dans la cour de son hôtel, remplie de gens
+d'armes.
+
+Le duc d'Aumale était posté non loin de l'hôtel Coligny, sous un hangar,
+avec cent arquebusiers.
+
+Le marquis chancelier de Birague était devant Saint-Germam-l'Auxerrois
+et, à voix basse, donnait des ordres à un capitaine de quartier qui
+commandait cinquante hommes.
+
+Le maréchal de Damville attendait hors sa maison frissonnant
+d'impatience. Il était à cheval; autour de lui, trois cents cavaliers
+pareils à des statues équestres!
+
+Crucé était embusqué près de l'hôtel du duc de La Force, vieux huguenot
+qui, depuis la mort de sa femme vivait retiré, se consacrant à
+l'éducation de son jeune fils. Crucé avait avec lui une vingtaine
+d'hommes Trente garçons bouchers, les bras nus, le coutelas à la main,
+entouraient Pezou.
+
+Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait à une bande
+de truands, déjà ivres de vin, en attendant qu'ils fussent ivres de
+sang. Ce Charpentier était un docteur plus ou moins savant, mais rival
+haineux du vieux Ramus.
+
+Le maréchal de Tavannes, posté sur le grand pont écoutait, penché sur
+l'encolure de son cheval. Deux cents fantassins, la pique au poing,
+avaient l'oeil fixé sur sa haute silhouette noire.
+
+A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins, les chaînes
+étaient d'ailleurs tendues du côté de l'Université, pour que ces troupes
+ne pussent être assaillies par-derrière.
+
+A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine de quartier et
+cinquante bourgeois en armes.
+
+Derrière les portes fermées de toutes les maisons catholiques, des gens,
+prêts à se ruer au-dehors la figure livide, écoutaient le silence.
+
+Le silence était énorme; c'était le silence de la mort.
+
+
+
+XXX
+
+LES MYSTÈRES DE LA RÉINCARNATION
+
+Vers ce moment-là, c'est-à-dire entre deux et trois heures du matin, à
+cet instant solennel où des souffles d'angoisse faisaient frissonner la
+nuit, une scène effroyable se déroulait au Temple, avec, pour uniques
+personnages, le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan.
+
+C'était une de ces scènes qui, par l'épouvante qu'elles dégagent,
+dépassent l'imagination et devant lesquelles la plume du romancier
+hésite et tremble. Mais, pour la présenter au lecteur, nous devons, pour
+quelques moments, nous attacher aux faits et gestes d'un personnage sur
+lequel nous concentrons toute notre attention.
+
+Ce personnage, c'était l'astrologue de la reine, Ruggieri.
+
+Ruggieri était sans doute l'homme le plus convaincu de la cour de
+France. Il avait la foi. Il croyait, d'une croyance profonde et sincère,
+à la possibilité de l'Absolu. Était-ce un fou? C'est possible, sans que
+ce soit certain.
+
+L'astrologue portait en lui le mystère du Moyen Age agonisant. Né à
+Florence, il était peut-être le fils de quelque magicienne syriaque ou
+égyptienne, qui lui avait transmis l'amour des études ésotériques.
+
+L'alchimie et l'astrologie étaient la double et incessante préoccupation
+de cet homme. En cherchant la pierre philosophale, en manipulant et
+en combinant des corps chimiques, Ruggieri avait trouvé des poisons
+redoutables.
+
+Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale et la
+connaissance de l'avenir par les astres n'étaient que deux formes de
+l'Absolu. Ses études ésotériques comprenaient une troisième forme, qui
+était la recherche de l'immortalité de l'homme.
+
+Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie, la science
+absolue par la connaissance de l'avenir; la parfaite jouissance de la
+vie par l'immortalité, voilà le rêve fabuleux qui hantait ce cerveau.
+
+Quand il était fatigué de regarder au ciel, il redescendait à la chimie;
+quand il était fatigué de se pencher sur ses creusets, il se colletait
+avec la mort...
+
+Et, courbé sur le cadavre de quelque supplicié qu'il avait acheté au
+bourreau, il cherchait, oui, il cherchait le moyen de faire revivre ce
+cadavre!...
+
+«Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier. Qu'est-ce que le
+sang? Le charroi de la vie. Voici un corps. Le sang y est toujours,
+c'est-à-dire le moyen de véhiculer la vie. Le coeur y est toujours,
+c'est-à-dire le régulateur nécessaire aux mouvements de la vie. Nerfs,
+muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il est
+maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde l'ait serré au cou
+pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant, il est tel qu'il était avant
+la pendaison. Que manque-t-il à ce corps de matière? Evidemment le corps
+astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait de la vie à
+travers les veines. De quoi s'agit-il donc, en somme? D'obliger ce corps
+astral à se réincarner en ce corps matériel. Voilà tout!
+
+Quand il avait bien ainsi rêvé, Ruggieri modelait une statuette de cire
+qui représentait à ses yeux le corps astral du cadavre. Et, sur ce
+simulacre, il essayait ses incantations...
+
+Quelquefois, il lui avait semblé voir le cadavre tressaillir comme prêt
+à se réveiller. Mais l'illusion s'envolait bientôt.
+
+A force de triturer le problème sous toutes ses faces, un jour, il se
+frappa le front:
+
+«Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est dans le cadavre.
+Oui, il y est. Mais il n'y est plus à l'état liquide. Il est coagulé.
+Il ne peut plus charrier la vie. Il faudra donc au prochain cadavre que
+j'achèterai, il faudra qu'avant toute incantation je lui transfuse un
+sang vivant!...»
+
+Or, maintenant que nous avons complété le portrait de Ruggieri,
+maintenant qu'une lumière livide, mais nécessaire, a été projetée sur
+cette monstrueuse silhouette, nous prierons le lecteur de se transporter
+cinq jours en arrière, jusqu'au moment où le groupe d'hommes, que
+nous avons signalé en temps et lieu, pénétra dans l'église
+Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre de Marillac.
+
+Catherine s'était montrée généreuse: à Panigarola, elle laissait le
+cadavre d'Alice; à Ruggieri, elle envoyait celui de son fils. Ruggieri
+attendait, en effet, hors l'église. Quand il vit les hommes qui
+emportaient Marillac mort, il s'approcha et prononça quelques paroles,
+sans doute un mot de reconnaissance.
+
+Alors, il fit un signe, et les funèbres porteurs se mirent à le suivre.
+
+Arrivé rue de la Hache, Ruggieri s'arrêta non loin de la maison qu'avait
+habitée Alice de Lux et, ayant fait déposer le cadavre à terre, il
+renvoya les porteurs.
+
+A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou plutôt le traîna
+jusque dans les jardins. Et il referma la petite porte. Puis, à nouveau,
+il chargea sur ses épaules le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'à
+la maison si coquette où se trouvaient ses laboratoires.
+
+Lorsque le corps se trouva étendu sur une grande table de marbre,
+lorsque Ruggieri l'eut déshabillé et soigneusement lavé, sa première
+besogne fut de lui injecter des aromates destinés à empêcher toute
+décomposition pendant quelques jours au moins; et ceci n'était qu'un jeu
+pour ce redoutable créateur de poisons.
+
+Il s'assit près de la table de marbre à laquelle il s'accouda, et
+examina le corps de son fils: il était labouré de coups de poignard dont
+plusieurs avaient pénétré jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les
+épaules, le cou étaient zébrés de longues plaies entrouvertes. La tête
+avait conservé une sérénité remarquable. Evidemment, Marillac ne s'était
+pas aperçu qu'on le tuait. Le premier coup, qui lui avait été porté au
+moment où il descendait vers Alice, avait dû le foudroyer. Les paupières
+étaient légèrement soulevées. Ruggieri essaya en vain de les fermer et,
+n'y parvenant pas, il jeta sur le visage un mouchoir de fine batiste
+parfumée qu'il avait trouvé dans le pourpoint du mort et qui était au
+chiffre d'Alice.
+
+Ruggieri n'était nullement ému.
+
+La douleur paternelle disparaissait dans l'effort cérébral du savant.
+
+Et cet effort devait être énorme. Car, pendant plusieurs heures, le mage
+demeura pétrifié dans une immobilité telle qu'on l'eût pris pour un
+autre cadavre, si une espèce de tremblement n'eût parfois agité ses
+mains. Il était d'ailleurs aussi pâle que le mort qu'il étudiait. Mais
+ses yeux laissaient échapper une flamme ardente.
+
+A un moment de cette sinistre méditation, il bredouilla quelques mots:
+
+«Il a perdu tout son sang... l'opération n'en est-elle pas
+simplifiée?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf une... celle-ci...
+qui a ouvert la carotide... c'est par là que je dois faire la
+transfusion...»
+
+A un autre moment de la journée, il murmura:
+
+«Nostradamus ne m'a-t-il pas affirmé qu'il avait obligé le corps astral
+d'un de ses enfants à demeurer près de lui pendant plus d'un mois?...
+Et, moi-même, n'ai-je pas vu tressaillir à diverses reprises les
+cadavres que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'était pas
+là, alors, qui essayait de réintégrer sa demeure charnelle?»
+
+A l'heure où la nuit commençait à tomber, Ruggieri se leva brusquement,
+courut à une vaste armoire pleine de livres et de manuscrits, et il se
+mit à la fouiller fébrilement.
+
+Il tremblait convulsivement et répétait:
+
+«Oh! je le trouverai... je le trouverai....»
+
+Au bout de deux heures, ayant jonché le parquet de papiers et de volumes
+épars, il finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait: c'était un
+livre qui ne contenait guère qu'une cinquantaine de pages. Les pages
+étaient moisies. Les caractères de l'écriture étaient hébraïques.
+
+Lentement, Ruggieri se mit à le feuilleter. Ses yeux, d'un seul trait,
+parcouraient chaque page.
+
+A la vingt-neuvième page, il eut comme un sourd rugissement, et son
+doigt se posa, s'incrusta sur une ligne.
+
+«La formule d'incantation!» gronda-t-il.
+
+Il était à ce moment dix heures du soir. Le silence était profond
+au-dehors.
+
+Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq nouveaux flambeaux, ce
+qui faisait sept avec ceux qui l'éclairaient déjà.
+
+Il les plaça sur le parquet dans l'angle du laboratoire tourné à l'est.
+Les flambeaux étaient placés en fer à cheval dont l'ouverture se
+trouvait donc tournée vers l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le
+coin, un demi-cercle appuyé à l'est. Dans ce demi-cercle de lumière,
+Ruggieri se plaça debout, tourné vers l'intérieur du laboratoire,
+c'est-à-dire regardant l'ouest, qui est le lieu de ténèbres, par rapport
+à l'est d'où vient la lumière.
+
+De fa main, il traça dans l'air un cercle, comme pour s'enfermer.
+
+Puis, devant lui, à ses pieds, au milieu des deux branches du fer
+à cheval formé par les sept flambeaux, il enfonça profondément son
+poignard dont la garde formait une croix.
+
+Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en détacha douze grains
+qu'il plaça en cercle autour du poignard dressé comme une croix.
+
+Minuit commença à sonner ses douze coups lents et sonores, voilés de
+tristesse...
+
+Au sixième coup, Ruggieri prononça la formule d'une voix calme, forte et
+grave.
+
+Les vibrations du douzième coup de minuit résonnaient encore sourdement
+dans les airs, lorsqu'il vit à l'autre extrémité du laboratoire une
+forme blanche qui, d'abord indécise, se précisa rapidement jusqu'à
+dessiner une silhouette humaine.
+
+Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche apparut dans le
+laboratoire. Nous disons que Ruggieri la vit.
+
+Alors, d'un pas saccadé, il sortit du cercle formé par les flambeaux et
+la croix, et s'avança vers la forme blanche qu'il voyait.
+
+Il ne faisait guère qu'un pas par minute, et chacun de ces pas
+s'accomplissait avec la raideur lente et sans arrêt d'un mécanisme.
+
+Au bout de douze pas, il s'arrêta et demanda:
+
+--Est-ce toi, mon enfant?...
+
+Il ne vit pas les lèvres de l'apparition remuer. Aucun son ne frappa
+ses oreilles. Mais il entendit, en lui-même, et très distinctement, la
+réponse:
+
+--Pourquoi m'avez-vous appelé, mon père?
+
+Ruggieri se remit en marche; à mesure qu'il avançait, il vit
+l'apparition reculer; le corps astral essayait de le fuir; mais lui le
+poursuivait.
+
+Ruggieri continua à marcher, revenant cette fois sur le cercle.
+
+L'apparition se trouvait près du poignard, entre les deux branches du
+fer à cheval lumineux.
+
+Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit:
+
+--Mon enfant, il faut entrer.
+
+Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme tout à l'heure,
+en lui-même, il entendit:
+
+--Pourquoi ne me laissez-vous pas à l'éternel repos?
+
+--Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi, mon fils, de
+t'emprisonner ici. Entre, je le veux.
+
+Il vit la forme blanche hésiter, reculer, prendre son élan, et se placer
+enfin au centre des lumières, à la place même qu'il avait occupée.
+
+Une satisfaction infinie se peignit sur les traits pétrifiés de
+Ruggieri.
+
+Au bout de quelques minutes, son visage se détendit, ses yeux reprirent
+leur position naturelle, son bras droit retomba pesamment, le livre
+s'échappa de sa main gauche et roula sur le parquet.
+
+Regardant dans le cercle de lumières, Ruggieri ne vit plus rien: la
+forme blanche avait disparu.
+
+Mais il sourit et murmura:
+
+«Je ne suis plus en état de voyant; donc, je ne vois pas; mais il est
+là; le corps astral de mon fils est là; et il ne sortira que lorsque je
+le voudrai!»
+
+Ruggieri subit alors, et d'une façon soudaine, la réaction de l'état
+morbide où il s'était placé par suite d'un phénomène de volonté connu et
+décrit par tous les anciens auteurs des sciences ésotériques, mais que
+la médecine moderne a inventé... en lui donnant le nom tout battant neuf
+d'autosuggestion.
+
+Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant, agité de
+frissons fiévreux. Mais, bientôt, il se remit, et, courant aux volumes
+qu'il avait jetés sur le parquet, il saisit l'un d'eux et sortit
+rapidement de son laboratoire.
+
+Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis que les sept
+flambeaux continuaient à brûler.
+
+Ruggieri était entré dans sa chambre à coucher et, ayant allumé une
+lampe, se mit à parcourir le volume qui portait ce titre: _Traité des
+fardements_.
+
+C'était une oeuvre de Nostradamus, publiée à Lyon en l'an 1552.
+
+«Voilà, murmura Ruggieri, voilà ce que me laissa en mourant mon bon
+maître Nostredame. Que de fois j'ai lu et relu ces lignes tracées par sa
+main quelques heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passées sur
+ces pages qu'il m'a sans doute laissées pour que je pusse tenter sa
+réincarnation!... Je la tentai. Par trois fois, j'entrai dans son
+tombeau, là-bas, dans l'église de Salon... mais je n'avais pas de sang à
+lui transfuser... Lisons encore... essayons!...»
+
+Le manuscrit était divisé en trois parties très courtes. écrit à la
+hâte, et dont beaucoup de phrases étaient simplement commencées.
+
+La première partie commençait par ces mots:
+
+«La réincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel du corps astral.»
+
+La deuxième partie portait une sorte de titre qui était:
+
+«Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral et le corps
+matériel après leur séparation.»
+
+Enfin, la troisième partie était également résumée par quelques mots
+placés en tête de la page:
+
+«Quel sang il faut infuser au cadavre.»
+
+Ce fut cette dernière partie que Ruggieri se mit à lire et à relire
+longuement, la tête entre les deux mains. Enfin il se leva, alla à une
+armoire de fer encastrée dans le mur et dissimulée dans une tapisserie.
+L'ayant ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un rouleau de
+parchemin qu'il déroula, sur la table et sur lequel il s'accouda.
+
+C'était une grande feuille sur laquelle étaient traces des signes
+géométriques, avec renvois explicatifs sur les côtés. En haut de la
+feuille, ces mots étaient écrits:
+
+«Horoscope de mon fils Déodat, comte de Marillac, et diverses
+constellations en conjonction avec la sienne.»
+
+Alors, l'astrologue se mit à commencer une série de calculs géométriques
+dont chacun était suivi de calculs chiffrés.
+
+Cela dura des heures.
+
+Vers la fin, il écrivait avec une sorte de fièvre délirante. Une joie
+intense resplendissait sur son visage.
+
+«J'y suis! murmura-t-il tout à coup, voilà la constellation de l'homme
+qu'il me faut!... quel est cet homme?... Oh! je le trouverai!»
+
+Il s'évanouit soudain.
+
+Peut-être de joie ou peut-être de fatigue.
+
+Quand il revint à lui.'au bout de quelques minutes, il se dit:
+
+«Le jour ne va pas tarder à paraître, maintenant... Eh bien, j'attendrai
+à ce soir!...»
+
+Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire de fer, et en tira
+une boîte qu'il ouvrit; elle contenait un certain nombre de pilules; il
+en prit une et, l'ayant avalée, un bien-être immédiat succéda aussitôt à
+l'énorme fatigue qu'il éprouvait.
+
+Ses yeux tombèrent alors sur l'horloge.
+
+«Neuf heures, dit-il, il fait grand jour...»
+
+Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journée à étudier
+l'horoscope, après toute la nuit passée à évoquer le corps astral de
+son fils. On était au mercredi soir... Il y avait donc à tout le moins
+quarante-deux heures que Ruggieri n'avait pas mangé!... qu'il n'avait
+pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!...
+
+Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber une et qu'il
+avait composées lui-même, devaient contenir une substance fortifiante
+d'une extrême énergie, car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se
+contenta de boire un grand verre d'eau.
+
+Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet de la tour, l'oeil
+fixé à une puissante lunette qu'il avait perfectionnée pour son usage
+personnel.
+
+Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail forcené auquel il
+se livrait par un envoyé de la reine, qui l'appelait. Lorsqu'il revint
+du Louvre, il se remit a étudier la constellation de l'homme dont le
+sang était nécessaire à la réincarnation de son fils.
+
+Vers trois heures, comme les astres pâlissaient et qu'il allait remettre
+à la nuit suivante la suite de ses recherches, il poussa un cri
+terrible:
+
+«J'ai trouvé! C'est lui!»
+
+Il courut à sa chambre, sortit de l'armoire de fer une feuille de
+parchemin pareille à celle qui contenait l'horoscope de son fils. Et
+c'était en effet un autre horoscope.
+
+Il tremblait de joie au point qu'il n'écrivait qu'avec difficulté. Une
+flamme étrange jaillissait de ses yeux. Et il murmurait, après chaque
+calcul:
+
+«Oui... c'est bien lui!... cela coïncide...»
+
+A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil à un rugissement,
+et s'évanouit de nouveau en prononçant un nom:
+
+«Pardaillan!...»
+
+Voilà donc ce que Ruggieri avait trouvé! Le nom de l'homme dont le sang
+était nécessaire à la réincarnation de son fils!...
+
+Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan!
+
+C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter la hideuse,
+l'effroyable expérience!...
+
+Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver à cette conclusion?
+
+Il est probable que, dans son aberration, dans l'état de délire à
+froid où il vivait depuis l'assassinat de l'infortuné Marillac, il est
+probable que, dans le détraquement filial de cette cervelle qui avait
+reçu tant de secousses, il est probable, disons-nous, que la figure de
+Pardaillan se présenta d'elle-même à lui.
+
+Ruggieri, lorsqu'il avait été trouver le chevalier à l'auberge de la
+Devinière pour lui faire les propositions au nom de la reine, avait
+rencontré dans l'escalier, et sans doute reconnu du premier coup son
+fils Déodat.
+
+Plus tard, il avait établi l'horoscope du chevalier.
+
+Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir Pardaillan, était
+née dans ce cerveau, sans cesse préoccupé de conjonctions, la certitude
+que le comte de Marillac et le chevalier de Pardaillan étaient unis par
+d'invisibles liens et que leurs destinées faisaient corps.
+
+Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit, s'était réveillée
+sans qu'il en eût conscience, au moment où il cherchait dans le ciel la
+constellation de l'homme dont le sang lui était nécessaire.
+
+En réalité, dès la première minute, il avait été obsédé par l'énergie du
+chevalier, et, comme il arrive à tous ceux qui poursuivent un problème
+insoluble, il avait amoncelé d'instinct les preuves autour de la
+solution ardemment souhaitée. Et, alors qu'il croyait que cette solution
+lui venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise dès avant de
+commencer le calcul. Toute folie trouve son explication.
+
+Ruggieri revint rapidement à lui.
+
+En toute hâte, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre papiers.
+
+Ces papiers étaient blancs.
+
+Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de Charles IX et le
+sceau royal.
+
+Comment Ruggieri s'était-il procuré ces ordres en blanc? Les avait-il
+obtenus de Catherine? Étaient-ce de parfaites imitations? Peu importe.
+
+Il en remplit deux.
+
+Puis il descendit à son laboratoire et renouvela ceux des flambeaux du
+cercle lumineux qui étaient près de s'éteindre, opération qu'il avait
+soigneusement recommencée plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les
+lumières ne devaient pas s'éteindre: une seule lumière éteinte, c'était
+une porte par où le corps astral pouvait fuir.
+
+«O mon fils, dit-il, sois rassuré; dès cette nuit, je verserai dans ton
+corps matériel le sang nécessaire, et, pour chasser les esprits jaloux,
+je sonnerai le glas, le glas terrible qui sera le signal des milliers de
+morts, afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphère!»
+
+Ainsi s'exprima le fou...
+
+Ayant parlé au corps astral comme on vient de le dire, Ruggieri sortit
+du laboratoire sans regarder le cadavre tout raide et livide sur sa
+table de marbre. Et, ayant enfourché sa mule, il se hâta vers le Temple.
+
+Introduit auprès de Montluc, il exhiba les papiers qu'il avait remplis.
+
+Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard de stupeur et
+presque d'épouvanté.
+
+«Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccadée, je ne sais pas si la
+mécanique fonctionne encore... il y a longtemps qu'elle n'a servi...
+
+--Ne vous inquiétez de rien. Mettez-moi seulement en relation avec
+l'homme.
+
+--Bon. Venez donc.
+
+Montluc et Ruggieri descendirent, gagnèrent une cour étroite au Fond de
+laquelle s'élevait une cahute en planches.
+
+--Il est là, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper de faire
+descendre vos deux gaillards.
+
+Montluc salua et se retira avec une hâte que motivait peut-être un
+sentiment d'horreur, ou peut-être simplement le désir de courir à son
+appartement où il devait attendre les deux ribaudes qui lui avaient
+promis leur visite pour ce soir-là.
+
+Ruggieri, étant entré dans la cabane, vit un homme qui s'occupait à
+raccommoder une paire de sandales.
+
+Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tête monstrueuse, des
+épaules énormes, et devait être d'une force herculéenne. C'était un
+ancien condamné aux galères, qu'on avait gracié à condition qu'il
+remplît, au Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier.
+
+Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit signe qu'il
+obéirait. Ruggieri lui donna alors quelques ordres à voix basse. L'homme
+répondit:
+
+--J'y vais.
+
+--Non, dit l'astrologue, pas maintenant.
+
+--Et quand-?
+
+--Cette nuit. Je ne pourrai être ici qu'à trois heures et demie. Je veux
+recueillir moi-même la chose.
+
+--Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc à tourner la manivelle
+vers trois heures.
+
+Ruggieri approuva d'un signe de tête et sortit.
+
+Mais, au moment où il allait franchir la porte du Temple, il s'arrêta
+soudain et murmura:
+
+«Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans sa main...»
+
+
+
+XXXI
+
+LA MÉCANIQUE
+
+Après la soudaine intervention de Marie Touchet dans la chambre de
+torture, les deux Pardaillan avaient été réintégrés dans leur cellule.
+Un flot d'espoir montait de leurs coeurs à leurs cerveaux. Mais ces
+deux hommes d'une trempe exceptionnelle évitaient de se montrer l'un à
+l'autre la joie qu'ils éprouvaient.
+
+Simplement, le vieux routier s'écria Quand ils eurent été enfermés:
+
+--Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu n'as pas eu tort
+de sauver cette aimable personne. Par Pilate, j'aurai donc connu une
+femme qui aura montré quelque gratitude?
+
+--Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier.
+
+--Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir dans ce
+cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait déjà avoir mis le feu à Paris et
+fait sauter le Temple pour nous en tirer!
+
+--Mais, monsieur, nous eussions sauté, nous aussi en ce cas, répondit le
+chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de Ramus que je voulais parler.
+Ce digne savant ne nous a-t-il pas tirés d'un fort mauvais pas, rue
+Montmartre?
+
+--C'est pardieu la vérité. Mort de tous les diables devrai-je donc me
+réconcilier avec l'humanité?
+
+Les deux intrépides aventuriers plaisantaient et devisaient paisiblement
+à l'heure où ils venaient d'échapper à une mort affreuse.
+
+Cependant, peu à peu, leur entretien s'attacha à cette charmante et
+vaillante jeune femme qui leur était apparue comme un ange sauveur. Ils
+finirent par convenir que leur situation s'était infiniment améliorée et
+que, sûrement. Marie Touchet les délivrerait.
+
+La journée se passa ainsi.
+
+Et, déjà, la nuit avait envahi leur cachot, alors que dehors il faisait
+jour encore, lorsque la porte s'ouvrit.
+
+Avouons que le coeur leur battit fort: était-ce la liberté?...
+
+C'était Ruggieri!...
+
+Il entra seul, une lanterne à la main, tandis que les arquebusiers qui
+l'avaient accompagné se rangeaient dans le couloir, prêts à faire feu à
+la moindre tentative d'évasion.
+
+Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier.
+
+--Me reconnaissez-vous? demanda-t-il.
+
+Le chevalier examina un instant l'astrologue.
+
+--Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort changé. C'est vous
+qui vîntes me voir en mon taudis qui se trouva fort honoré de votre
+visite. C'est vous qui me posâtes de ces questions étranges, comme de me
+demander en quelle année j'étais né et si j'étais libre... C'est vous
+qui me donnâtes ce joli sac contenant deux cents beaux écus de six
+livres parisis. C'est vous qui m'ouvrîtes la porte de la maison du Pont
+de Bois où vous m'aviez donné rendez-vous... Mon père, saluez cet
+homme: c'est un des plus hideux coquins dont puisse se glorifier une
+truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena à l'illustre et généreuse
+Catherine, reine de par le diable? C'était pour me prier d'assassiner
+mon ami, le comte de Marillac!
+
+Une terrible secousse fit bondir l'astrologue.
+
+Ses yeux se gonflèrent, comme s'il allait pleurer.
+
+Mais il ne pleura pas. Il éclata d'un rire sinistre et grinça:
+
+--Moi! Moi! Tuer Déodat! Fou! Triple fou!... Ah! si Déodat n'était mort,
+si je n'avais enfermé son corps astral dans le cercle magique...
+
+Il n'acheva pas.
+
+Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment ce bras.
+
+Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est mort!...
+
+--Mort! répéta Ruggieri hagard, une lueur de folie dans les yeux.
+Mort!... heureusement, je tiens les deux corps, le corps matériel et
+l'astral... jeune homme, c'est pour cela que je suis ici... votre main,
+je vous prie...
+
+Le chevalier avait croisé les bras, et sa tête s'était inclinée sur sa
+poitrine.
+
+--Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si bon!...
+Mort!... Tué sans doute par cette femme!... Mon père, mon père, vous
+avez trop raison... il y a trop de loups et de louves de par le monde...
+
+--Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosité autour de
+Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier! Des loups, certes, il y en a
+à foison. Et des hiboux... tiens, comme monsieur que voici... fi! la
+vilaine bête... vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!...
+
+--Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me donner votre
+main?...
+
+Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si étrange douceur, elle
+implorait avec tant de tristesse, que le chevalier, lentement, décroisa
+les bras et dit:
+
+--Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous pleurez, mon
+pauvre ami... voici ma main.
+
+Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier, croyant qu'il
+voulait simplement la serrer par communauté d'affliction, lui avait
+tendue. Cette main, il l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la
+lumière de la lanterne, il l'étudiait, il en inspectait les lignes.
+
+Déjà, Ruggieri avait oublié ce sentiment de douleur paternelle qui
+s'éveillait en lui. Il était tout à sa folie, à l'affreuse pensée qui le
+guidait.
+
+--Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie qui va se perdre
+dans la ligne que j'ai retrouvée dans la main de Déodat! Voici, tenez...
+
+Il eût sans doute révélé l'abominable, la monstrueuse espérance de
+réincarnation, mais le vieux Pardaillan, exaspéré par l'accent funèbre
+de cette voix, avait saisi Ruggieri au col; il le secoua un instant et,
+finalement, d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot.
+
+Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un dernier regard si
+étrange que celui-ci en frissonna; puis, ouvrant la porte, il disparut.
+
+--As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout pâle.
+
+Le chevalier, tout à la violente douleur de la nouvelle qu'il venait
+d'apprendre, allait et venait dans le cachot avec une agitation
+croissante. Une furieuse colère montait en lui. Jamais le vieux
+Pardaillan n'avait vu son fils dans cet état. Et, sans doute, cette
+colère, allait finalement se traduire par quelque éclat, lorsque la
+porte s'ouvrit à nouveau. Les mêmes arquebusiers, qui avaient conduit
+Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et le sergent qui les commandait
+dit simplement:
+
+--Messieurs, veuillez me suivre.
+
+Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet incident la
+suite de l'intervention de Marie Touchet. Si on ne les mettait pas en
+liberté, on allait les transférer dans quelque chambre plus aérée. Il
+saisit le bras du chevalier.
+
+--Viens, dit-il. Nous songerons à venger ton ami quand nous serons hors
+d'ici.
+
+--Oui, fît le chevalier, les dents serrées, le venger!... Je sais d'où
+est parti le coup qui l'a frappé.
+
+Ils se mirent en marche, entourés d'arquebusiers.
+
+--Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous nous conduisez dans
+une autre cellule?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Très bien.
+
+Le sergent le regarda d'un air étonné. On arriva au bout du couloir et
+on commença à descendre un escalier tournant, pareil à celui qu'ils
+avaient descendu le matin pour arriver à la chambre de torture, mais non
+le même.
+
+Cependant, ils s'enfonçaient de plus en plus. L'air devenait méphitique.
+Les murailles suintaient. Par plaques, des touffes de champignons
+verdâtres se renflaient sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre
+brillait de mille cristaux minuscules: c'était le salpêtre qui sortait.
+
+On arriva ainsi à une sorte de boyau long d'une vingtaine de pas.
+
+«Diable!» songea Pardaillan père.
+
+Mais il se rassura aussitôt en apercevant, au bout du boyau, un étroit
+escalier qui remontait. Et, comme il n'y avait de couloir ni à droite ni
+à gauche, il en conclut qu'ils allaient reprendre par là le chemin qui
+les ramènerait à l'air.
+
+C'était vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet escalier qui
+tournait rapidement sur lui-même et dont ils n'apercevaient que les deux
+ou trois premières marches.
+
+Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le boyau, et les
+deux prisonniers furent invités à monter les premiers. Ils montèrent;
+derrière eux, le sergent; derrière le sergent, les arquebusiers.
+
+Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en tête, compta huit
+marches tournantes. A la neuvième marche, il n'y avait plus d'escalier,
+mais une sorte de porte basse et étroite s'ouvrait; machinalement, il
+franchit le pas; le chevalier passa derrière lui; au même instant, ils
+entendirent derrière eux un bruit sonore et métallique, comme celui
+d'une porte de fer qui se referme...
+
+L'obscurité était opaque.
+
+Le silence était aussi absolu que les ténèbres.
+
+--Es-tu là? demanda le vieux Pardaillan, avec une poignante angoisse.
+
+--Je suis là! dit le chevalier.
+
+Ils se turent brusquement, pris de cet indicible étonnement qui est le
+premier signe de la terreur: en effet, leurs voix résonnaient d'étrange
+façon, avec cette même sonorité métallique qu'avait eue la porte en se
+Refermant.
+
+Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les bras devant eux;
+leurs mains se rencontrèrent et s'étreignirent.
+
+Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se rapprocher l'un de
+l'autre.
+
+Mais ils s'arrêtèrent soudain, et la même sensation d'étonnement les
+immobilisa; en voulant marcher, ils avaient senti que le plancher
+n'était pas sur un plan horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente
+assez raide.
+
+Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce plancher.
+
+--Du fer! gronda-t-il en se redressant.
+
+Alors, ensemble, ils reculèrent, remontant la pente de cet étrange
+plancher de fer.
+
+Au bout de trois pas, ils furent arrêtés par la muraille et, l'ayant
+touchée, ils constatèrent qu'elle était en fer!
+
+Ils étaient entourés de fer. Ils étaient dans une chambre de fer!
+
+Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient d'aplomb. La
+déclivité ne commençait qu'à un demi-pas du mur de fer.
+
+--Ne bouge pas de là! fit le vieux Pardaillan. Je ne sais dans quel
+traquenard nous sommes tombés. Mais ce doit être effroyable. Je veux
+pourtant me rendre compte...
+
+Alors, il se mit à suivre la muraille en comptant ses pas à haute voix,
+afin de rester en communication avec le chevalier.
+
+Il marchait le long de cette bordure horizontale sorte de sentier qui
+côtoyait le pied des murs.
+
+Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit son fils, il
+avait compté vingt-quatre pas; huit de chaque côté dans le sens de la
+longueur et quatre dans le sens de la largeur.
+
+La cage était donc d'assez vastes proportions. Ni banc ni siège d'aucune
+sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent un cachot: partout la
+muraille était unie.
+
+Ils songèrent-qu'on les avait enfermés dans cette cage pour les y
+laisser mourir de faim et de soif.
+
+Un moment, l'effroi pénétra dans ces âmes indomptables.
+
+Mais, bientôt, chacun d'eux songeant qu'il ne devait pas augmenter les
+souffrances de l'autre par sa propre faiblesse, ils raffermirent leurs
+coeurs, et se prenant par la main:
+
+--Je pense, dit Pardaillan père, que voici la fin de notre carrière.
+
+--Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier.
+
+--Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore. Mais j'enrage de ne
+pas savoir où je suis, et pourquoi ce plancher s'en va de tous côtés en
+pente vers le centre.
+
+--Peut-être s'est-il affaissé par son propre poids Attendons, monsieur.
+Qu'avons-nous à redouter au bout du compte? De mourir par la faim.
+Je conviens que c'est un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y
+échapper quand il nous sera bien démontré que nous devons mourir.
+
+--Y échapper! Et comment?
+
+--En nous tuant, dit simplement le chevalier.
+
+--J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni dague, ni épée.
+
+--Nous avons mieux.
+
+--Et quoi?
+
+--Nos éperons. Les miens n'ont pas de molette et constituent au pis
+aller des poignards assez présentables.
+
+--Par Pilate, tu es en veine de bonnes idées, chevalier!
+
+Tel fut l'entretien héroïque de ces deux hommes placés dans la situation
+la plus effroyable.
+
+Séance tenante, le chevalier défit ses éperons qui, selon un usage
+encore très répandu, consistaient simplement en une tige d'acier assez
+longue et aiguë. Il en donna un au vieux routier et garda l'autre pour
+lui...
+
+Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans sa main droite en
+nouant autour du poignet les courroies d'éperon.
+
+A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien.
+
+Accotés à la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent,
+cherchant à voir et ne voyant que ténèbres, cherchant à entendre et
+n'entendant que silence.
+
+Quel espace de temps s'écoula ainsi?
+
+Soudain, le vieux Pardaillan murmura:
+
+--As-tu entendu?...
+
+--Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous...
+
+Un léger bruit, comme le bruit du déclic d'une machine qui va se mettre
+en mouvement, venait de frapper leurs oreilles.
+
+Ce bruit de déclic venait du plafond.
+
+A ce moment même, une lumière pâle envahit la cage de fer... puis cette
+lumière se renforça comme si une deuxième lampe mystérieuse eût été
+allumée... puis elle se renforça deux fois encore, en sorte que la
+clarté était maintenant suffisante pour montrer tous les détails de
+l'épouvantable lieu.
+
+D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-mêmes. Ils se virent
+hagards, hérissés, avec des visages terribles:
+
+--On va nous attaquer, gronda le vieux.
+
+--Oui, tenons-nous bien.
+
+--Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer... C'est donc la
+bataille!...
+
+--La bataille! La vie!...
+
+Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide regard, ils
+inspectèrent alors le caveau. Et cet étonnement que nous avons signalé
+plus haut, cet étonnement avant-coureur des plus atroces sensations
+d'horreur entra de nouveau dans leurs esprits avec une violence d'écluse
+qui s'ouvre...
+
+Voici en effet ce qu'ils virent:
+
+Ils avaient cherché d'instinct la porte, le trou par où ils étaient
+entrés, et ils ne la trouvèrent plus; cette porte devait sans doute se
+fermer hermétiquement au moyen d'un mécanisme: sur la muraille, aucune
+ligne indiquant la solution de continuité, plus de porte!
+
+Ils examinèrent alors ce plancher bizarre qui, dans la nuit, leur avait
+paru s'en aller en pente.
+
+Ils ne s'étaient pas trompés: tout autour du caveau bordant la muraille,
+régnait un sentier horizontal de deux pieds de large; et à partir de
+l'arête de ce sentier commençait la déclivité assez raide; le plancher
+était ainsi divisé en quatre pans dont chacun s'abaissait vers le
+centre, et cela formait un tronc de pyramide renversée parfaitement
+régulier. Les quatre pans inclinés, au lieu d'aboutir à une pointe
+centrale, étaient coupés de façon à former au fond de cette cuvette
+quadrangulaire un rectangle très régulier.
+
+Or, ce rectangle, ce n'était pas une plaque de fer, ni une dalle de
+pierre, ni rien!
+
+C'était du vide!...
+
+Si, dans la nuit, ils se fussent laissé entraîner sur l'une des quatre
+pentes, ils eussent abouti à ce trou!
+
+Tombés! Où? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abîme?
+
+A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant l'un à
+l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils descendirent et
+arrivèrent au bord du trou de la cheminée.
+
+Et alors, ils frémirent. S'étant regardés ils se virent livides. Et le
+vieux Pardaillan prononça ces mots:
+
+--J'ai peur... Et toi?...
+
+--Éloignons-nous, fit le chevalier sans répondre à la terrible question.
+
+Ils revinrent sur le sentier.
+
+Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? Était-ce un puits sans fond?
+Était-ce le vertige d'une chute qui ne s'arrêterait jamais?
+
+Non. C'était quelque chose de plus simple, mais cette simplicité
+dégageait de l'horreur.
+
+Ce trou... Eh bien, ce trou, c'était une fosse en fer.
+
+Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'étranges particularités.
+D'un bout à l'autre, elle était creusée d'une rigole. Et cette rigole
+aboutissait à un orifice de tuyau qui se perdait on ne savait où...
+
+Pourquoi cet agencement destiné à pousser, à refouler, à attirer, à
+absorber?...
+
+Les Pardaillan, muets, collés contre la muraille de fer, regardaient la
+fosse qui béait au centre de la cuvette quadrangulaire formée par le
+plancher de fer.
+
+Nous avons dit que le fantastique caveau s'était éclairé.
+
+La lumière venait de quatre lampes.
+
+Ces lampes, placées dans des niches pratiquées au bas de la muraille, au
+ras du sentier, étaient mises hors d'atteinte par un treillis de fer.
+
+Les niches, évidées dans la muraille de fer, correspondaient évidemment
+avec un couloir qui faisait le tour du caveau puisque c'était du dehors
+qu'on avait allumé les quatre lampes.
+
+Ces lampes, placées au ras du sol, étaient agencées pourtant de manière
+à envoyer leurs reflets vers le plafond en même temps que vers la fosse.
+
+Ce plafond lui-même était de fer.
+
+Les Pardaillan levèrent les yeux, l'inspectèrent... et ï'étonnement les
+saisit dans ses rafales plus puissantes...
+
+Ce plafond ne ressemblait pas plus à un plafond que le plancher
+ressemblait à un plancher...
+
+Ce plafond était lui-même disposé en tronc de pyramide, chacun de ses
+pans étant parfaitement dans le plan de la pyramide d'en bas!
+
+En sorte que, si ce plafond était tombé, il se fût exactement adapté au
+plancher.
+
+Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse, une masse de
+fer parfaitement rectangulaire surplombait. Cette masse, épaisse de cinq
+pieds, toujours dans l'hypothèse où le plafond fût tombé, se serait
+exactement emboîtée dans la fosse!...
+
+Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait l'épouvante, cela
+distillait de l'horreur...
+
+Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspecté, ayant confronté avec ce
+qu'il voyait le souvenir des choses qu'on se racontait à voix basse sans
+y croire, le chevalier de Pardaillan, avait compris. Et, de ses lèvres
+qui remuèrent à peine, il laissa tomber ces seuls mots:
+
+--La mécanique espagnole qui fonctionna aux XVe et XVIe siècles, dans le
+mystère des geôles profondes!
+
+--La mécanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui ne savait pas, lui!
+
+Le chevalier n'eut pas le temps de répondre.
+
+Ce léger bruit de déclic, qu'ils venaient d'entendre peu avant que les
+lumières ne s'allumassent, se reproduisit dans le silence absolu.
+
+Presque en même temps, ils entendirent sur le côté droit de la cage de
+fer, au-dehors, une rumeur grinçante et continue de roue mal graissée
+qui se met en mouvement, ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis
+rouille...
+
+La vis devait être formidable, si c'était une vis. Car la rumeur était
+assourdissante.
+
+Et, aussitôt, un grondement sourd, un roulement ininterrompu qui venait
+d'en haut leur fit lever les yeux vers le plafond.
+
+Leurs cheveux se hérissèrent...
+
+Le plafond s'était mis à descendre!...
+
+Il descendait tout d'une pièce, d'un mouvement très lent, mais continu.
+Il s'abaissait...
+
+La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait vers la pyramide de
+fer en creux...
+
+Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer dans la
+fosse de fer...
+
+Et eux?...
+
+Eux!... Ils allaient bientôt sentir peser sur leurs têtes la masse
+formidable!
+
+Alors, affolés, ils allaient chercher à gagner une minute de vie!
+
+Comment?... En descendant vers la fosse.
+
+Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboîterait dans
+cette fosse...
+
+Ils seraient écrasés par l'effroyable pression!
+
+Et la rigole était là pour recueillir leur sang!
+
+La fosse était là! Ils y descendraient sûrement, infailliblement! Elle
+les fascinait. Elle les appelait. Elle les attirait comme le Maëlstrom
+de l'Océan attire le vaisseau qui se débat en vain pour échapper à ses
+mortelles étreintes!
+
+Le grondement de la mécanique continuait.
+
+Le plafond descendait.
+
+Bientôt, il se trouva à un pied de la tête du vieux Pardaillan, plus
+grand que le chevalier.
+
+Épouvante et délire»... Bientôt, il ne fut qu'à un pouce!...
+
+Bientôt, il ne fut qu'à une ligne!...
+
+Il toucha les cheveux... il atteignit le crâne... le vieux routier
+baissa la tête... la masse effroyable atteignit ses épaules... il
+fallait descendre... descendre vers l'horreur... descendre vers la fosse
+de fer!...
+
+Terrible, les yeux exorbités, les veines des tempes gonflées à éclater,
+le vieux incrusta ses pieds sur le sentier de fer, s'arc-bouta des
+deux coudes à la muraille de fer, et, se raidissant dans un effort
+titanesque, il voulut, oui, il voulut, de ses épaules, arrêter la
+descente du plafond de fer!...
+
+Et l'impossible se réalisa!
+
+Le plafond s'arrêta!...
+
+Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son visage se
+convulsa... le plafond se remit à descendre...
+
+Alors, comme le fer touchait les épaules du chevalier, il s'arc-bouta à
+son tour... il refit le prodige...
+
+Et pendant que, de ses épaules, il suspendait un instant l'épouvantable
+masse, sa parole, étrange, comme lointaine, descendit vers le vieux
+routier...
+
+--Mon père, nous avons nos poignards... Quand je tomberai près de vous,
+il sera temps... mourons ensemble...
+
+La seconde d'après, l'irrésistible force descendante le courba...
+
+Il s'abattit près de son père.
+
+L'instant suprême était venu: en même temps, ils levèrent leurs mains
+armées pour se frapper...
+
+
+
+XXXII
+
+DES VISAGES PENCHÉS SUR LA NUIT
+
+Vers deux heures du matin, cette nuit-là, Ruggieri sorti du nouvel
+hôtel de la reine, et, d'un pas tranquille, prit le chemin de l'église
+Saint-Germain-l'Auxerrois où il ne tarda pas à arriver. Il se dirigea
+vers la petite porte par laquelle Marillac et Alice de Lux étaient
+entrés dans la nuit du lundi précédent.
+
+Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait. C était le
+sonneur de cloches. Cet homme remit à l'astrologue la clef du clocher,
+et dit:
+
+--Comme ça, vous ne voulez pas que je vous aide? C'est que la Guisarde
+est lourde à manoeuvrer. Moi-même j'ai du mal à la mettre en mouvement.
+
+--La Guisarde? fit Ruggieri.
+
+--Oui, dit le sonneur en éclatant de rire, c'est le nom que j'ai donné à
+la grosse cloche.
+
+Ruggieri entra dans l'église, ferma la porte et bientôt il commençait
+l'ascension du clocher. Il parvint ainsi à une sorte de chambre ouverte
+à tous les vents et dont le plafond était percé de trous par où
+descendaient des cordes qui servaient à mettre en mouvement les cloches
+situées au-dessus du plafond.
+
+L'une de ces cordes était un vrai câble: c'était la corde du gros
+bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur, pourtant vigoureux était
+obligé de se faire aider pour le mettre en branle.
+
+Ruggieri saisit ce câble et le secoua en levant la tête.
+
+Une douzaine de hiboux effarés se mirent à voleter.
+
+--Qui êtes-vous? s'écria l'astrologue qui se mit à parcourir à grands
+pas le plancher à demi pourri. Êtes-vous les âmes de Chilpéric et
+d'Ultrogothe dont j'ai vu les statues aux portails de cette église?
+Est-ce toi, roi franc, toi qui bâtis ce temple, voici près de mille ans?
+Venez-vous m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs soient
+remplis d'esprits!
+
+Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage.
+
+--Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante. Voici l'heure où
+je vais sonner le grand rappel des esprits épars... le glas du comte de
+Marillac!...
+
+Il se redressa lentement en éclatant de rire, et marcha vers la grosse
+corde, la corde du tocsin...
+
+--Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la Vierge, de par les
+saints!... Sonne, bronze énorme, sonne la vie, sonne la réincarnation du
+fils de la reine!...
+
+En hurlant ces paroles insensées, il se jeta sur la corde du tocsin et
+s'y suspendit de tout son poids...
+
+Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'ébranla, se balança,
+tressaillit, grinça...
+
+Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit, jetant
+dans le même silence un mugissement prolongé.
+
+Sur la façade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois,
+un balcon était ouvert--le balcon d'une vaste salle plongée dans
+l'obscurité. Près du balcon, deux ombres à demi penchées en avant, sans
+oser se montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute
+Fatale.
+
+C'était Catherine de Médicis, toute vêtue de noir.
+
+C'était son fils bien-aimé, Henri, duc d'Anjou.
+
+Ils se tenaient par la main. Ils étaient blêmes. Le duc d'Anjou
+tremblait. Comme Ruggieri, ils écoutaient, ils regardaient. Leurs yeux
+étaient fixés sur l'église
+
+Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on éprouve lorsqu'on
+attend le bruit d'une explosion alors que les mineurs ont mis le feu
+à la mèche, tordait Catherine et lui laissait à peine la faculté de
+respirer...
+
+Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et mugissante du bronze
+donna son premier coup de gueule.
+
+Le duc d'Anjou, d'une secousse, échappa à l'étreinte de sa mère, et
+recula... recula jusqu'à ce que, trouvant derrière lui un fauteuil, il
+tomba en se bouchant les oreilles.
+
+Catherine, comme poussée par une force invincible, s'était redressée
+avec un soupir terrible.
+
+Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire funèbre les
+ongles incrustés à la pierre, pareille à l'archange de la Mort.
+
+La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois hurlait,
+gueulait, mugissait, rugissait, comme folle...
+
+Alors des bruits étranges, des rumeurs inouïes montèrent du fond de
+l'ombre...
+
+Près de Saint-Germain, une autre cloche se mit à hurler, puis, plus
+loin, une autre, puis d'autres, toutes les cloches tous les tocsins de
+Paris secouant sur la ville les rafales monstrueuses de leurs sonorités
+éperdues!
+
+En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se heurtaient,
+vociféraient, et des éclairs jaillissaient des épées; des torches, des
+centaines de torches, des milliers de torches s'allumaient, et la ville
+paraissait toute rouge tout embrasée comme par les feux de l'enfer
+soudain ramenés sur la terre...
+
+Derrière Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet retentit, puis
+un autre, puis d'autres.
+
+Le grand carnage huguenot, la grande hécatombe humaine venait de
+commencer!
+
+
+
+XXXIII
+
+LE ROI QUI RIT
+
+Charles IX se trouvait dans sa chambre à coucher. Il ne s'était pas
+déshabillé. Mais il était assis dans un vaste et profond fauteuil où il
+paraissait plus petit encore plus malingre et chétif. Ses deux lévriers
+favoris Nysus et Euryalus, étaient couchés à ses pieds et dormaient d'un
+sommeil inquiet.
+
+Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson.
+
+Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors à gronder et à
+mugir, comme une bête fauve encagée bondit a tort et à travers.
+
+Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un long grognement de
+colère et de peur. Charles IX les appela; ils sautèrent sur le fauteuil,
+chacun d'un côté; il saisit leurs deux têtes fines et soyeuses, les
+pressa contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant et d'ami.
+
+Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'étaient mis a répondre
+au tocsin enragé de Ruggieri.
+
+Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut enfoncer sa
+tête sous les oreillers du lit; mais le hurlement était plus fort;
+les vitraux tremblaient; les flambeaux grelottaient; les meubles
+trépidaient... Alors il se redressa, leva la tête, voulut braver les
+hurlements; sa bouche crispée laissa échapper des malédictions sourdes;
+puis il cria plus fort; puis il se mît à vociférer, il hurla à l'unisson
+des cloches, et ses deux chiens hurlèrent. Le roi vociférait:
+
+--Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses! cloches d'enfer! Je
+veux qu'on les fasse taire! Oh! les cloches! Elles crient plus fort, je
+ne veux pas! Ne tuez pas!
+
+Où fuir? Plus féroce, plus lugubre, l'immense et tragique hurlement
+répercutait les échos prolongés de ses clameurs. L'affreuse tempête des
+tocsins déployait sur Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles
+ne se tairaient pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre nuits,
+elles devaient ainsi rugir sans arrêt.
+
+Charles courut à la fenêtre, arracha le rideau, souleva un châssis.
+
+Il recula en claquant des dents.
+
+Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait. Mais, malgré le jour,
+les torches continuaient à courir.
+
+Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient. D'autres, rouges de
+sang, les poursuivaient.
+
+Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula jusqu'au milieu de
+la chambre. Il bégaya:
+
+«Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon ordre que cela se
+fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne veux pas entendre!... Où fuir?
+Où fuir?...»
+
+Où fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa, pareil à un
+fantôme, le long d'un couloir, et entra dans une galerie. Et ses cheveux
+se hérissèrent.
+
+Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le nez, tout ramassés,
+les autres sur le dos, les bras en croix. Dans un angle de la galerie,
+un jeune homme se défendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba
+tout à coup. C'était Clermont de Piles. Au centre de la galerie, deux
+femmes à genoux levaient les mains; elles tombèrent, la gorge ouverte
+de coups de poignards. Et là, les hurlements des hommes retentissaient,
+plus féroces que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans la
+galène et il bégaya:
+
+«C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi qui assassine ces
+hommes! Grâce! Pitié! Où fuir?...
+
+Où fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et voulut descendre
+un escalier... mais là, au tournant, sur le palier, une quinzaine
+de cadavres entassés, les poings crispés, les yeux convulsés!...
+Il remonta, chercha un autre couloir... Là, des coups d'arquebuse
+éclataient et des coups de pistolet.
+
+Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumée acre Charles eut
+la vision d'une quinzaine de forcenés sanglants, mourant, vociférant:
+Arrête! Taïaut! Taïaut!... L'homme poursuivi trébucha, tomba et
+l'instant après, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les démons
+disparurent, coururent au bout du couloir où deux huguenots, presque
+nus, essayaient de fuir... La bande disparut... le couloir était
+libre... Charles s'avança et arriva au cadavre de l'homme qu'on venait
+de tuer... C'était le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagné une
+partie a la paume... Charles fit un effort, bondit comme pour traverser
+un large fossé, et franchit ainsi le cadavre... Mais il demeura
+pétrifié: ses deux pieds venaient de se poser dans une flaque de sang et
+il rugit:
+
+«Oh! ces cris dans ma tête! Qu'on sonne donc les cloches plus fort,
+mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne font pas de bruit! Plus fort! Je ne
+veux plus entendre ces cris dans ma tête! A moi! fuyons!... où fuir? où
+fuir?...»
+
+Où fuir? Il se mit à courir, enjamba des cadavres d hommes a peine
+vêtus, des cadavres de femmes entièrement nus, des cadavres tordus, avec
+des bouches convulsées par la dernière malédiction, des yeux terribles,
+des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables étonnements... des
+cadavres, encore des cadavres...
+
+Où fuir? Grâce! Pitié! Ces deux mots, ces deux cris résonnaient dans sa
+cervelle avec des hurlements prolongés...
+
+Le Louvre, le Louvre entier n'était plus que fumée, sang, hurlements,
+plaintes, détonations... Où fuir?
+
+Il se frappa le crâne à grands coups. Tous ces cadavres, il les
+reconnaissait! Il les nommait au passage! Maintenant il marchait dans
+le sang et n'y faisait plus attention. Il piétinait des chairs
+déchiquetées. Il avait pris sa tête à deux mains et courait, courait,
+montait, descendait, fou, hagard, hébété, et hurlait:
+
+«Où fuir? Qui crie dans ma tête? Assez! assez! assez!»
+
+Il rencontra une fenêtre. Il tira le châssis. Sans doute, l'horreur
+centuplait ses forces: le châssis tomba, brisé, dans la cour. La fenêtre
+était au premier. Charles, haletant, essaya de respirer. Il se pencha:
+
+--Grâce! Pitié! crièrent des voix.
+
+--Sire! sire! nous sommes vos hôtes!
+
+--Sire! sire! nous étions vos amis!
+
+Ils étaient là une vingtaine de gentilshommes huguenots qui tendaient
+leurs bras vers lui. Sans armes, à peine vêtus, ils avaient été acculés
+dans un coin de la cour. Cent fauves à visage humain les entouraient,
+cent arquebuses. Charles, penché, entendit encore:
+
+«Sire! Sire! Sire!»
+
+Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui épouvantait lorsqu'on
+l'entendait, ce rire tragique éclata sur ses lèvres. La tête renversée
+en arrière, les mains crispées à la fenêtre, il riait sans pouvoir
+s'arrêter de rire...
+
+Alors, il recommença a fuir. Une porte était ouverte... Il s'y
+engouffra... alla tomber dans un fauteuil...
+
+Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet familier, celui
+où il aimait à entasser les instruments de chasse, les trompes,
+les ferronneries, celui où Crucé lui avait remis une arquebuse
+perfectionnée, d'invention toute récente.
+
+L'arquebuse était là, dans son coin.
+
+Elle n'était pas seule, il y en avait une dizaine accrochées aux murs,
+un peu partout, car le roi s'intéressait fort aux ouvrages de mécanique,
+aux armes à feu.
+
+Ce cabinet, que nous avons dépeint, se trouvait au rez-de-chaussée. On
+se rappelle sans doute que le chevalier de Pardaillan y avait été amené
+par le maréchal de Montmorency et la manière dont il en était sorti en
+sautant le fossé.
+
+Le fossé en effet, était exactement sous la fenêtre.
+
+Au-delà du fossé commençait la berge où de beaux peupliers dressaient
+dans le ciel bleu leurs cimes élégantes.
+
+Au-delà de la berge, la Seine.
+
+En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit comme rassuré.
+Il respira un instant. Au-delà de la porte, l'effroyable tumulte de la
+tuerie continuait dans le Louvre.
+
+Soudain, derrière cette porte une galopade de pas nombreux.
+
+La porte s'ouvrit violemment.
+
+Deux hommes hagards, déchirés, poursuivis par plus de cinquante
+forcenés, firent irruption dans le cabinet.
+
+Charles se redressa tout d'une pièce.
+
+Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'étaient les deux grands chefs des
+huguenots.
+
+C'était le roi Henri de Navarre.
+
+C'était le jeune prince de Condé!...
+
+--Feu! Feu donc! vociféra quelqu'un.
+
+D'un bond instinctif, Charles se plaça entre les poursuivants et les
+poursuivis.
+
+La meute s'arrêta sur le seuil du cabinet, grondante hérissée, des
+visages noirs de poudre, des yeux sanglants...
+
+--Arrière! dit Charles IX.
+
+--Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met à protéger les
+hérétiques!...
+
+--Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant moi?
+
+Une seconde, Charles eut l'attitude de majesté qui lui manqua toujours.
+La meute recula.
+
+Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de fureur.
+
+--Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur une table, il y a
+donc une autorité, dans le royaume, aussi forte bientôt que l'autorité
+du roi?
+
+--Oui, sire, dit Condé: l'autorité de...
+
+--Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le Béarnais pâle
+comme la mort.
+
+Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le roi un regard
+intrépide, et, se croisant les bras, il continua:
+
+--Je ne suis pas venu ici pour implorer pitié. Roi de Navarre, je vous
+ai entraîné chez le roi de France pour que vous lui demandiez compte du
+sang de nos frères! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi
+qui parlerai!...
+
+--Mauvaise tête! fit le Béarnais, qui parvint à sourire. Remercie mon
+cousin Charles qui nous sauve!
+
+Condé lui tourna le dos.
+
+Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il tordait dans ses
+mains un mouchoir dont, parfois, il essuyait son front. Il grelottait.
+Cette folie spéciale qui l'avait fait fuir à travers son palais
+s'emparait de nouveau de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La
+contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle affolée. Des
+lueurs sinistres s'allumèrent dans ses Yeux.
+
+Dans le Louvre, les détonations, les plaintes déchirantes, les
+imprécations horribles retentissaient plus violentes.
+
+Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, faite des hurlements des
+cloches, des hurlements des assassins, des hurlements des victimes...
+
+--Sire! sire! clama Condé en se tordant les bras, vous n'avez donc ni
+coeur ni entrailles? Quoi! cette monstrueuse tuerie!
+
+--Taisez-vous! rugit Charles qui grinça des dents. On tue ceux qui
+me voulaient tuer! C'est votre faute fourbes, hypocrites qui voulez
+renverser la religion de nos pères, détruire la tradition française!
+C'est la messe qui nous sauve, entendez-vous?
+
+--La messe! vociféra Condé. Comédie infâme!...
+
+--Que dit-il? bégaya Charles, que dit-il? Voilà qu'il blasphème!
+Attends! Attends!...
+
+Il se jeta sur l'arquebuse dont Crucé lui avait fait hommage. Elle était
+chargée.
+
+--Tu nous perds, murmura le Béarnais qui s'adossa à un meuble pour ne
+pas tomber.
+
+--Renonce! tonna le roi en couchant Condé en joue.
+
+Et, par une de ces sautes soudaines de la pensée qui tourne aux vents de
+la folie, tout à coup ce fut sur Henri de Béarn qu'il dirigea le
+canon de son arme en même temps, il éclatait de rire, furieusement,
+funèbrement.
+
+--Renonce! hurla-t-il de nouveau.
+
+--Eh! ventre-saint-gris, s'écria le Béarnais en accentuant cet accent
+gascon qui, la veille encore, mettait Charles de si bonne humeur, est-ce
+à la vie que je dois renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos
+belles chasses!
+
+--Je veux que tu ailles à la messe! Que cela finisse une bonne fois.
+Tout le monde à la messe, et n'en parlons plus!...
+
+--A la messe! fit Henri de Navarre.
+
+--Oui! Choisis! La messe ou la mort!...
+
+--Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ça! où dit-on la messe? J'en
+veux tout de suite, moi!
+
+--Et toi? reprit Charles en se tournant vers Condé
+
+--Moi, sire, je choisis la mort!
+
+Le roi fit feu.
+
+Henri de Béarn jeta un cri d'angoisse.
+
+Mais dans la fumée, on vit Condé debout, très calme et les bras croises.
+La main de Charles tremblait à tel point que la balle avait passé à deux
+pieds au-dessus de la tête du jeune homme.
+
+--Sire! clama le Béarnais, je réponds de lui. Il se convertira sous
+trois jours!
+
+Mais Charles ne l'écoutait plus. Peut-être ne les voyait-il plus.
+L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans Paris, lui donnait une
+sorte de vertige. La folie montait, folie de terreur, folie de meurtre,
+folie de la conscience qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres
+envahissaient sa cervelle. Il poussa une effroyable imprécation et,
+saisissant son arquebuse par le canon, à coups de crosse il se mit à
+démolir la fenêtre; les vitraux tombèrent en éclats, le châssis sauta,
+Paris lui apparut dans un brouillard sanglant!...
+
+Charles avait jeté son arquebuse. Il se pencha à la fenêtre et regarda
+avidement. L'affreuse chasse à l'homme, sur les berges de la Seine, se
+poursuivait comme sur tous les points de Paris.
+
+Des hommes, des enfants passaient en bondissant comme des cerfs. Un coup
+d'arquebuse abattait tantôt l'un, tantôt l'autre. Il y en avait qui
+tombaient à genoux, les mains levées vers les bourreaux. Mais des
+prêtres, arrivaient au pas de course et hurlaient:
+
+«Tuez! Tuez!...»
+
+On tuait.
+
+«Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi tuer? Ah! oui!...
+Guise... la messe...»
+
+Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa tête.
+
+«Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!...»
+
+Il était ivre. Il était soûl. Il tremblait. Sa tête se balançait de
+droite et de gauche, lentement. Il riait. Il sentait ses nerfs se tordre
+sous l'effort du rire. Il avait un visage épouvantable. La folie montait
+à la fureur.
+
+Et, tout à coup, secouant frénétiquement l'appui de la fenêtre, il eut
+un long hurlement de loup au fond des bois. Et la parole affreuse, en
+cris rauques, en râles brefs, fit explosion sur ses lèvres exsangues:
+
+«Tuez! Tuez! Tuez!...»
+
+Alors, il bondit en arrière, saisit l'une des arquebuse. Il y en avait
+une dizaine. Elles étaient toutes chargees... Qui les avait chargées?...
+
+Et il tira.
+
+Puis il saisit une autre arquebuse
+
+Et il tira...
+
+Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout ce qu'il voyait passer,
+il tirait.
+
+Quand il eut déchargé toutes les arquebuses il se pencha, fou furieux,
+effroyable à voir, la bouche pleine de mousse, les yeux hors de la tête,
+les cheveux hérissés et, longuement, il se mit à hurler:
+
+«Tuez! Tuez! Tuez!...»
+
+Soudain, il se renversa en arrière, tomba se tordit sur le plancher, la
+poitrine gonflée, les ongles incrustés au tapis.
+
+Et, alors, le roi de Navarre et Condé purent voir un spectacle hideux et
+tragique...
+
+Là, sur ce tapis, un homme secoué de sanglots frénétiques se roulait,
+se cognait la tête, se labourait la poitrine à coups de griffes et, de
+cette loque tordue de ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de
+plainte rauque, un cri bref:
+
+«Tuez!... Tuez!... Tuez!...»
+
+Et cette loque, c'était le roi de France!
+
+Condé leva ses deux poings crispés vers le ciel comme pour une
+malédiction suprême. Et brusquement, il sortit du cabinet.
+
+
+
+XXXIV
+
+ENTRÉE DE CATHO DANS LA GLOIRE
+
+Vers l'heure où Catherine de Médicis, au balcon du Louvre, attendait le
+premier coup de tocsin Catho comme on a vu cheminait dans la nuit que
+sillonnaient de lueurs falotes les lanternes des marqueurs de portes.
+Elle était paisible et farouche. C'était tout simple, ce qu'elle
+entreprenait!... et c'était formidable!
+
+Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac plus noir et plus
+silencieux encore que les rues avoisinantes, elle s'arrêta et, à
+demi-voix, se mit à fredonner une complainte.
+
+Aussitôt dans le cul-de-sac, se produisit un murmure confus de voix,
+vite étouffé, un remous d'ombres se mettant en mouvement. Catho se remit
+en marche Mais, cette fois, elle n'était plus seule. Une troupe étrange
+la suivait. Près de trois cents femmes. Toutes celles à qui, dans son
+cabaret, elle avait donné rendez-vous. Mendiantes et ribaudes, jeunes et
+vieilles borgnesses, bancales, boiteuses, hideuses mégères de la Cour
+des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient en troupeau
+serré, Catho en tête, étrange général de cette armée fantastique.
+Elles allaient d'un bon pas. Toutes étaient armées, les unes de vieux
+pistolets les autres d'épées rouillées, d'autres d'une barres de fer,
+d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient que leurs
+griffes.
+
+Comme pour Catho. c'était tout simple, ce qu'elles entreprenaient!
+
+A diverses reprises, le fantastique troupeau qui piétinait derrière
+Catho fut arrêté par ces petites troupes qui s'en allaient de porte en
+porte. Le chef de l'une d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le
+chemin. Mais Catho et ses guerrières le regardèrent d'un air si menaçant
+que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs, que peut-être ces femmes
+avaient un rôle à jouer dans la grande tragédie.
+
+Catho arriva devant le Temple et s'arrêta.
+
+Derrière elle, son troupeau s'arrêta. Il y eut des rires étouffés, des
+jurons assourdis; l'impatience de la bataille gagnait les guerrières,
+il y avait une petite fille de seize ans, toute mince et fluette, qui
+brandissait une arquebuse et disait:
+
+--Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman était malade sur son
+grabat, il est entré chez nous avec du bon vieux vin, du poulet et trois
+écus...
+
+--Une fois, il m'a tirée des mains de la prévôté, dit une voix éraillée.
+
+--Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant une rapière.
+
+--Voulez-vous vous taire? dit Catho.
+
+Elles se turent, mais maintenant, elles frémissaient. Celles qui
+connaissaient Pardaillan, à voix basse, racontaient ses hauts faits.
+
+Catho, alors, rangea son armée. Au premier rang, toutes celles qui
+avaient pu se procurer une arme à feu; puis celles qui avaient une épée,
+une dague, un bâton enfin, derrière, celles qui n'avaient rien.
+
+Quant à elle, elle tenait à la main un solide poignard.
+
+--Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi!
+
+Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple se dressait,
+terrible et sombre.
+
+Tout à coup, au loin, très loin, une cloche se mit à rugir. Puis une
+autre cloche...
+
+--Le tocsin! dit une vieille mendiante.
+
+--Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour nous?
+
+Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient en branle. Des
+coups d'arquebuse, des coups de pistolet éclataient dans la nuit.
+Dans la fantastique armée de Catho, il y eut un long frémissement. La
+panique, un instant, menaça. Mais, brusquement, le commencement de
+terreur se changea en fureur. Aux hurlements des cloches, aux cris
+lointains, aux sourdes détonations, elles se mirent à répondre par
+des insultes; les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques
+secondes, le désordre et le bruit d'une halle où l'on s'invective.
+
+Soudain, une porte basse fut ouverte.
+
+La Roussette et Pâquette apparurent.
+
+--En avant! hurla Catho.
+
+--En avant! répondit le tonnerre des trois cents voix.
+
+--Par ici!» cria la Roussette.
+
+Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que les deux ribaudes
+venaient d'ouvrir du dedans.
+
+--J'ai les clefs! glapissait Pâquette.
+
+--Nous avons renfermé les hommes d'armes! ajouta la Roussette.
+
+--Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Où est-ce?
+
+--Par là!
+
+Elles débouchèrent dans une petite cour qu'elles emplirent de leur
+tumulte.
+
+Holà! tonna une voix, que signifie? Qui êtes-vous, sorcières?...
+Arrière!...
+
+--En avant! vociféra Catho.
+
+--Feu! Feu! hurla la voix...
+
+Douze arquebuses éclatèrent. Cinq des guerrières de Catho tombèrent,
+mortes ou blessées. Alors, dans cette cour étroite, il y eut des
+vociférations inimaginables. Douze soldats rangés en bataille et
+commandés par un officier venaient de faire feu...
+
+Voici ce qui s'était passé:
+
+Il y avait dans le Temple une garnison de soixante soldats. Elle était
+divisée en deux groupes qui occupaient deux postes. La Roussette et
+Pâquette, après avoir ficelé solidement le gouverneur Montluc, avaient
+pris deux trousseaux de clefs et étaient descendues en toute hâte. Dans
+l'une des cours sur laquelle s'ouvrait la grande porte du Temple, il y
+avait un poste. Quarante soldats y dormaient; la Roussette s'approcha
+de la porte massive et la ferma à double tour: les soldats ne pouvaient
+plus sortir, les fenêtres étant grillées!
+
+Alors elles coururent ouvrir la porte basse où Catho devait entrer.
+
+Malheureusement, il y avait un deuxième poste. Outre ce deuxième poste,
+il y avait les geôliers, les sentinelles.
+
+Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une cour à l'armée des
+ribaudes.
+
+Au bruit de la décharge et de la bataille qui commençait, les soldats du
+deuxième poste, qui n'étaient pas enfermés, accoururent. Les geôliers
+s'habillèrent en hâte et descendirent. Les sentinelles se replièrent sur
+le champ de bataille... En voyant le Temple envahi par cette légion de
+mendiantes hurlantes et vociférantes, ils crurent d'abord à une vision
+de cauchemar. Mais les coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles
+frappaient et leurs coups portaient...
+
+Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un vacarme effrayant que
+couvrait le tumulte déchaîné sur Paris.
+
+Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le sol. Mais autant
+de soldats étaient tombés.
+
+Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants, rouges de
+sang, les cheveux épars, sorcières en délire: enivrées par le sang,
+enfiévrées, furieuses, hagardes; les soldats pliaient, se débandaient,
+on n'entendait plus que des plaintes sourdes, de rauques imprécations
+et, finalement, un grand hurlement de triomphe éclata.
+
+Les derniers soldats ou geôliers survivants s'étaient précipités dans
+un couloir dont ils poussèrent la porte affolés terrorisés par cette
+irruption inouïe de mégères endiablées. Seuls, un officier, un sergent
+et un soldat demeurèrent dans un coin.
+
+--En avant! rugit Catho.
+
+Elle avait reçu trois coups de dague. Elle haletait elle était comme une
+panthère blessée qui cherche sur quel ennemi elle va fondre.
+
+Elle chercha des yeux la Roussette et Pâquette: elles venaient de
+tomber, blessées--mortellement peut-être.
+
+Alors Catho eut une malédiction terrible. Elle saisit les clefs que la
+Roussette tenait dans sa main crispée et, livide, sanglante, échevelée,
+courut au groupe des trois prisonniers.
+
+--Où est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle au soldat.
+
+--Je ne sais pas! dit le soldat.
+
+Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat tomba comme une
+masse.
+
+--Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant à l'officier.
+
+--Ribaude! dit l'officier, croîs-tu donc que...
+
+Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un coup terrible, un
+seul coup, comme pour le soldat.
+
+--A toi, dit-elle au sergent.
+
+--J'obéis, répondit le sergent, pâle comme la mort
+
+Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant ses blessures,
+marchant de ce pas souple de la panthère prête à bondir, son poignard
+rouge incrusté dans la main. Derrière elle le troupeau suivait à la
+débandade.
+
+Le sergent par une porte, était passé dans une deuxième cour.
+
+Là, au fond de cette cour, il y avait une voûte.
+
+Le sergent s'enfonça sous la voûte; à gauche, une petite porte basse
+ouverte; un escalier tournant commençait là.
+
+Catho arrêta le sergent, lui mit la main sur l'épaule et dit:
+
+--Si tu me trompes, tu es mort.
+
+--Des lumières! cria une voix.
+
+--Inutile, reprit le sergent. La mécanique est éclairée.
+
+--La mécanique? gronda Catho.
+
+--Oui. Là, vous trouverez ceux que vous cherchez.
+
+Le sergent commença à descendre l'escalier tournant. Il grommelait et
+ricanait dans sa moustache grise:
+
+--Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les retrouver... une
+pinte ou deux de sang, et voilà!
+
+La bande cheminait le long de l'étroit boyau.
+
+Au bout de ce couloir où les tumultes du dehors n'arrivaient plus que
+comme un bourdonnement lointain, Catho entrevit un étrange spectacle.
+
+Dans la lumière fumeuse d'une torche, au bas d'un escalier tournant, il
+y avait un homme, sorte de gnome court sur pattes, à tête énorme, aux
+bras nus musculeux.
+
+Cet être bizarre, à grand effort, faisait tourner une manivelle de fer.
+
+--Qu'est cela? demanda-t-elle.
+
+--La mécanique! dit le sergent.
+
+--Où sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible.
+
+--Là!... sous la meule de fer!» dit le sergent qui éclata de rire.
+
+Catho jeta un hurlement. Son poing fermé se leva, siffla dans l'air
+et s'abattit sur le crâne du sergent qui étendit les bras, tourna sur
+lui-même et tomba, le nez sur les dalles.
+
+Il était mort.
+
+Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante, échevelée,
+dépoitraillée, elle fut sur le gnome qui, tout à sa besogne, ne voyait
+rien, n'entendait rien.
+
+Les dix doigts de Catho s'incrustèrent sur la nuque du gnome qu'elle
+arracha de la manivelle.
+
+Le grincement s'arrêta net.
+
+Le bourreau considéra Catho d'un oeil hébété. Catho, après l'avoir saisi
+par la nuque, l'avait retourné, l'avait collé contre la muraille. Ses
+doigts maintenant s'incrustaient dans la gorge du gnome. Un silence
+profond régna dans le boyau. On n'entendait que les deux râles, celui du
+monstre et celui de Catho.
+
+--Grâce! dit l'homme, stupide d'épouvanté devant tous ces visages de
+femmes.
+
+--Où sont-ils? râla Catho.
+
+--Là! fit le gnome.
+
+--Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort!
+
+Elle parlait bas, bredouillait plutôt, comme ivre. Le monstre étendit le
+bras et montra un fort bouton de métal qui, à cinq pieds au-dessus de la
+manivelle, bosselait le mur.
+
+Catho lâcha le gnome et bondit.
+
+Son poing fermé se mit à marteler à grands coups le bouton de fer.
+
+Mais, dès le premier coup, un déclic avait retenti, La porte de fer
+s'ouvrit.
+
+Et alors, deux hommes, deux fantômes, livides, les yeux élargis par
+l'étonnement infini, les lèvres retroussées par le rictus des épouvantes
+surhumaines, apparurent...
+
+--Sauvés! hurla Catho dans un éclat de rire effrayant.
+
+Presque aussitôt, les sanglots firent explosion sur ses lèvres.
+
+--Sauvés!...
+
+--Catho!...
+
+Ce cri éclata en même temps, poussé par les deux hommes.
+
+Un instant, ils demeurèrent comme pétrifiés devant le boyau empli de
+femmes qui maintenant riaient, battaient des mains, se félicitaient,
+jacassaient, pleuraient.
+
+Alors, ils comprirent!
+
+Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'épopée: Catho
+soulevant les ribaudes et les truandes pour envahir le Temple, et la
+bataille, et la ruée a travers les sombres couloirs; et ils comprirent
+pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu de sourdes
+rumeurs, pourquoi le plafond s'était arrête net pourquoi la porte
+s'était ouverte, pourquoi ils étaient vivants, libres, hors
+l'épouvantable cauchemar de la mécanique de fer!...
+
+D'un bond, ils furent près de Catho.
+
+D'un même mouvement, ils tombèrent à ses genoux et chacun d'eux,
+saisissant une de ses mains, y déposa un long baiser.
+
+Catho, appuyée au mur, se laissait faire, comme si elle eut compris que
+cet hommage, venant de pareils hommes, était la suite toute naturelle du
+rêve de son âme simple, violente et douce.
+
+Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes torses, s'était
+faufilé, avait fui, effaré.
+
+Dans l'étroit couloir, le silence s'était rétabli, et on entendait
+seulement la sourde rumeur qui venait du monde des vivants en train
+d'accomplir la grande hécatombe.
+
+Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase qui les avait
+fait tomberai genoux devant Catho.
+
+Il se releva, le sourcil froncé, la moustache hérissée et, de sa voix
+brève:
+
+--Partons! Malheur à eux!...
+
+--Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons! Nous avons
+quelque chose à faire!
+
+Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il était impossible d'y
+découvrir une émotion.
+
+Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura entre ses dents
+serrées:
+
+--Gare aux loups, maintenant que ce lion est déchaîné!... Allons, viens,
+Catho!
+
+Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa.
+
+Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglanté. D'un
+geste rapide, le vieux routier acheva de déchirer le corsage déjà en
+lambeaux. Le sein apparut.
+
+Une plaie large et profonde laissait échapper du sang qui ne sortait
+déjà plus que goutte à goutte.
+
+--Partez!, râla Catho.
+
+--Sans toi! Jamais!...»
+
+De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidèle s'attachèrent sur
+le vieux routier, puis sur le chevalier.
+
+--Tout de même, murmura-t-elle à mots entrecoupés, ils... ne vous...
+auront pas... partez... adieu...
+
+--Catho! ma pauvre Catho!
+
+Les deux Pardaillan s'étaient mis à genoux. Ils soutenaient, dans leurs
+bras, l'un les épaules, l'autre la tête de la blessée.
+
+Elle continuait à sourire. Elle comprenait bien que tout était fini pour
+elle. Tout à coup, ses yeux fixés sur le chevalier devinrent vitreux.
+Elle eut une légère secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en
+regardant le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le suprême
+effort de la vie qui quitte le corps.
+
+--Morte! gronda le vieux Pardaillan.
+
+--Les voilà! Les voilà! hurla à ce moment à l'entrée du couloir une voix
+féroce, délirante et tremblante à la fois.
+
+Et un homme apparut, haletant, convulsé, hideux à voir... suivi d'une
+vingtaine de soldats.
+
+Et, cet homme, c'était Ruggieri qui cherchait sa proie, Ruggieri qui
+venait chercher le sang nécessaire à la réincarnation--à son rêve de
+magicien fou furieux!
+
+
+
+XXXV
+
+LIONS DÉCHAÎNÉS
+
+Les deux Pardaillan bondirent et se ruèrent vers l'entrée du boyau.
+D'instinct, les ribaudes, collées au mur a droite et à gauche, leur
+firent un passage. Mais, dès qu'ils se trouvèrent en tête, elles
+remplirent le couloir de leurs cris assourdissants.
+
+--Catho est morte!
+
+--Vengeons-la!
+
+--Mort au guet!
+
+En un instant, les Pardaillan s'étaient heurtés au groupe de soldats qui
+apparaissait. Les deux premiers tombèrent mortellement frappés à
+coups de l'arme bizarre et courte qu'ils portaient--des poinçons,
+paraissait-il.
+
+Devant cette attaque furieuse, devant les visages des tunes décharnées
+qui hurlaient à la mort derrière les deux hommes, les autres soldats
+s'arrêtèrent. Le vieux routier et son fils avaient ramassé les piques
+des deux soldats tombés.
+
+Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de front.
+
+Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre les deux plus
+avancés.
+
+En même temps, la bande des ribaudes, agitant ses armes, poussait des
+cris terribles; en désordre, les soldats remontèrent précipitamment
+l'escalier.
+
+Sans un mot, livides, hérissés, les Pardaillan montèrent par bonds
+furieux; à chaque bond, un coup de pique; à chaque coup de pique, un
+juron; à chaque juron, un homme qui tombait.
+
+Tout à coup, les Pardaillan se virent à l'air, dans une cour. Ils
+respirèrent largement, et, d'un même mouvement instinctif, levèrent les
+yeux comme pour se rendre compte qu'ils ne rêvaient pas, qu'ils voyaient
+bien une réalité: les sombres bâtiments du Temple, et, là-haut, le ciel
+où brillaient des étoiles pâlies par l'approche de l'aube.
+
+--Feu! tonna la voix d'un officier.
+
+Les deux Pardaillan tombèrent à plat ventre, la décharge passa au-dessus
+d'eux et ils se relevèrent d'un bond...
+
+L'officier avait rangé ses hommes au fond de la cour, sur un seul rang.
+Les arquebuses déchargées, il hurla:
+
+--En avant!...
+
+Alors, dans cet étroit espace qu'éclairaient les premières lueurs de
+l'aube, il y eut une mêlée fabuleuse, comparable en ses évolutions
+désordonnées aux tourbillons d'un cyclone. En effet, les soldats,
+croyant que les Pardaillan étaient les chefs de cette bande de furies,
+les avaient entourés. Le vieux routier et le chevalier s'étaient adossés
+l'un à l'autre; autour d'eux tourbillonnaient des hommes d'armes, et,
+autour des hommes d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient les
+femmes.
+
+Ruggieri, cependant, courait comme un insensé, s'arrachant les cheveux
+et vociférant des malédictions.
+
+--A l'aide! A l'aide! Ils s'échappent!
+
+Il parvint à la grande porte et l'ouvrit, affolé, ne sachant plus ce
+qu'il faisait.
+
+Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir blanc au bras.
+
+--Ici, Ici! hurla Ruggieri... Misérables! Ils ne m'entendent pas!
+
+Devant lui, on pillait une maison d'où sortaient les cris perçants des
+victimes.
+
+--Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...
+
+On ne l'écoutait pas; en effet, chacun des assassins pillards était
+occupé à quelque sinistre besogne.
+
+Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux murs, se frappant
+la poitrine, invoquant les esprits, il rentra dans le Temple. Il eut
+un rugissement de joie en apercevant les hommes d'armes derrière les
+barreaux des deux fenêtres.
+
+Réveillés par le tumulte, d'abord effarés de trouver la solide porte
+fermée, ces hommes cherchaient à démolir les grilles des fenêtres.
+
+--Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!
+
+--Au nom du Ciel! cria un sergent, que se passe-t-il?
+
+--Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!
+
+A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. Il vit la cour se
+remplir de femmes délirantes qui hurlaient:
+
+--Victoire! Victoire!...
+
+Elles passèrent en courant, se dirigeant vers la grande porte.
+
+Les soldats du poste, à grands coups, cherchaient à démolir leurs
+grilles. Des barreaux sautèrent enfin! A cet instant, les dernières
+combattantes passèrent échevelées, et cette vision fantastique
+s'évanouit sous une voûte: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent
+alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas souple et terrible
+des grands fauves qui regagnent leurs forêts.
+
+Ruggieri, sans voix, bégayant une dernière malédiction, voulut se jeter
+au-devant d'eux.
+
+Le chevalier, d'une main, l'écarta sans effort apparent Mais le geste
+avait dû être puissant, car Ruggieri alla rouler jusqu'à la muraille au
+pied de laquelle il tomba tout d'une masse.
+
+Les Pardaillan passèrent!...
+
+Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquée, sautaient dans la
+cour et leur coururent sus; les deux fauves se retournèrent avec un
+grondement si effroyable, avec des faces si terribles que les reîtres
+s'arrêtèrent, reculèrent et mirent en joue.
+
+Deux coups de feu éclatèrent.
+
+Sans hâter leur pas souple de lions en marche, les Pardaillan
+continuèrent leur route et, comme les quarante soldats du poste enfin
+délivrés s'élançaient ensemble, ils les virent franchir la grande
+porte que Ruggieri avait ouverte et disparaître dans la fumée, dans
+le tumulte. L'officier survivant, stupéfait du spectacle insensé que
+présentait la rue entrevue, ne songea qu'à se barricader. Puis il se mit
+à la recherche du gouverneur Montluc qu'il trouva ficelé, ronflant sous
+la table de sa salle à manger...
+
+A ce moment, il était trois heures et demie.
+
+Le jour grandissait.
+
+Malgré cela, les bandes de forcenés qui parcouraient les rues
+n'éteignaient pas leurs torches! Elles servaient à mettre le feu aux
+maisons marquées d'une croix blanche.
+
+Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient pris au hasard
+la première rue. Elle était pleine de fumée et de cris; fumée des
+arquebusades, fumée des incendies, détonations, cris d'horreur, clameurs
+d'agonie...
+
+--Libres! gronda le vieux routier.
+
+--Libres! répéta le chevalier. Pauvre Catho!...
+
+Ils se regardèrent. Chacun d'eux avait ramassé une forte rapière et une
+bonne dague. Dagues et rapières étaient rouges. Ils étaient déchirés.
+Ils étaient pâles.
+
+--Pas blessé? demanda le vieux.
+
+--Rien, ou presque. Et vous, monsieur?
+
+--Pas une égratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il dans Paris?... Que
+de sang!... Quelle affreuse bataille!...
+
+--Non, mon père, c'est un égorgement... Allons, dépêchons...
+
+--Mais où?... Chez Montmorency?...
+
+--Tout à l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer le maréchal.
+D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...
+
+--Où aller, alors?
+
+--A l'hôtel Coligny, mon père! On tue les huguenots... Là, on doit tuer
+aussi... Ah! mon pauvre ami!...
+
+--Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a dit!
+
+--Il a menti, peut-être... Allons!
+
+Ils couraient maintenant, sans s'arrêter, enjambant ici un cadavre,
+faisant là un crochet pour éviter une foule en train de brûler une
+maison; ils allaient, remplis d'étonnement, la cervelle endolorie par
+l'épouvantable tumulte des cloches et des détonations; ils allaient,
+frappant tout ce qui se dressait devant eux, sans un mot, côte à côte,
+la dague en avant; et ce fut ainsi qu'ils atteignirent l'hôtel Coligny,
+à quatre heures du matin.
+
+Une foule énorme remplissait la rue de Béthisy.
+
+Ils foncèrent et se frayèrent un passage. Peut-être les prit-on pour
+deux catholiques forcenés.
+
+La porte de l'hôtel était grande ouverte, la cour encombrée de gens
+d'armes qui hurlaient:
+
+--A sac! A sac!
+
+Et ils entrèrent. Dans un remous de cette foule qui affluait et
+refluait, ils arrivèrent au centre de la cour, horrifiés, et, comme ils
+regardaient autour d'eux, pantelants de colère, une voix dominant le
+tumulte cria:
+
+--Eh bien, Bême!... Bême! Bême! As-tu fini?...
+
+Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tête vers une des
+fenêtres de l'hôtel.
+
+
+
+XXXVI
+
+ICI L'ON TUE
+
+Guise avait perdu du temps. Parti à trois heures de son hôtel, il venait
+d'arriver seulement chez Coligny Il avait fait plusieurs détours et,
+de temps à autre, il s'arrêtait, écoutait, paraissant attendre. Chemin
+faisant pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer au hasard
+de la rencontre, tout ce qui ne criait pas «Vive la messe!» et n'avait
+pas une croix blanche au chapeau. Qu'espérait-il? Qu'attendait-il?
+Peut-être pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il venait
+de s'arrêter encore, un homme accourut au galop de son cheval, vint se
+placer près de lui et lui dit à voix basse:
+
+--Rien à faire, monseigneur! Le prévôt occupe l'hôtel de ville avec des
+forces imposantes et les troupes de la reine sont en route!
+
+Guise grinça des dents. Il prit le trot. Suivi de ses cavaliers, il
+passa comme un tonnerre, tandis qu'autour de lui retentissaient les
+vociférations de:
+
+«Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!»
+
+Dans la rue de Béthisy, les maisons qui avoisinaient l'hôtel étaient
+remplies de huguenots. Mais, là, la besogne était déjà faite; trois de
+ces maisons flambaient; deux cents cadavres jonchaient la chaussée;
+Guise et ses soudards arrivèrent de leur trot pesant et piétinant ces
+cadavres, s'arrêtèrent devant la porte de l'hôtel.
+
+Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots à la craie:
+
+«Ici, l'on tue!»
+
+--Tu vois? de Guise s'adressant à un colosse qui était près de lui.
+
+--Je vois! répondit le colosse.
+
+C'était Dianowitz, appelé Bohême et, par abréviation, Bême.
+
+A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorté de Sarlabous, gouverneur du
+Havre, et de cent cavaliers.
+
+--Ça va se faire! dit Guise.
+
+Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du pommeau de son épée,
+frappa rudement à la porte Elle s'ouvrit aussitôt. Cosseins apparut,
+entouré de ses gardes--ces gardes que Charles IX avait laissés pour
+protéger Coligny.
+
+--Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer?
+
+--Commencez! répondit Guise.
+
+Aussitôt, les gardes mêlés aux cavaliers de Guise s'élancèrent dans
+l'hôtel, des torches à la main l'épée nue. Bême, suivi d'une dizaine de
+gardes, monta droit à l'appartement de l'amiral.
+
+Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on égorgeait. Pendant
+quelques minutes, l'hôtel fut plein de ces étranges clameurs d'agonie
+qui ressemblent aux cris des fous. Puis il y eut un brusque silence.
+Bême et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la maison
+d'Aumale, étaient arrivés devant la chambre de l'amiral. Derrière eux,
+en soutien, marchait Cosseins le capitaine des gardes de Charles IX. La
+bande s'arreta un instant; devant la porte, un homme, l'épée nue a la
+main, les attendait. C'était Téligny, gendre de Coligny.
+
+«Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme
+
+--L'Antéchrist! répondit Bême.
+
+Téligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eût pu faire deux pas, il
+tomba, percé de dix coups de poignard Cosseins se pencha sur lui.
+
+--Il est mort, dit-il froidement.
+
+Téligny n'était pas mort. Il agonisait. Ses yeux effrayants s'ouvrirent
+et se fixèrent sur ce visage penché sur lui. Il fit un suprême effort.
+
+--Face de traître! râla-t-il.
+
+Et, dans ce même effort, il cracha au visage du capitaine et expira.
+Cosseins se releva et recula vivement tout pâle, en essuyant sa face
+souillée.
+
+Bême, cependant, d'un coup d'épaule, avait défoncé la porte.
+
+Il entra. Coligny était au lit. La chambre était éclairée par deux
+grands flambeaux.
+
+A demi relevé sur les oreillers, l'amiral apparut si calme, si
+majestueux, que les forcenés eurent une hésitation. Près de lui, le
+pasteur Merlin lisait dans un livre de prières. Coligny qui, depuis
+une heure, écoutait l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la
+hideuse vérité, Coligny n'avait pas essayé de fuir.
+
+Toute tentative eût d'ailleurs été inutile; dès les premiers instants,
+Cosseins avait placé partout des gardes.
+
+Lorsqu'il vit entrer Bême, il se tourna légèrement vers le pasteur et
+lui dit d'une voix étrangement paisible:
+
+--Je crois qu'il est temps de réciter la prière des morts.
+
+--Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques feuillets de son
+livre.
+
+Au même moment, Attin lui enfonça son poignard dans la gorge; le pasteur
+s'affaissa, sans une plainte tué raide.
+
+Bême s'était approché en ricanant du lit de l'amiral Il tenait une dague
+dans sa main gauche et un épieu de chasse dans sa main droite.
+
+--Quiconque se sert de l'épée périra par l'épée dit gravement Coligny en
+regardant Attin qui venait de foudroyer le pasteur.
+
+--Bon! hurla Bême, ce n'est donc pas par l'épée que tu seras meurtri!
+
+Et il jeta son poignard.
+
+Il leva son épieu, un fort épieu de chasse au sanglier.
+
+Et, comme il paraissait hésiter devant le vieillard, si calme, si
+imposant, si majestueux, l'amiral lui dit:
+
+--Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie.
+
+--Taïaut! Taïaut! hurlèrent les démons qui entouraient Bême.
+
+Bême frappa. L'épieu, du premier coup, troua profondément la gorge. Un
+flot de sang jaillit. Alors le misérable, ivre de sang, se mit à frapper
+à coups redoublés le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors
+de la tête, tandis que la meute, autour de lui, saccageait, pillait,
+brisait et hurlait:
+
+--Taïaut! Taïaut!
+
+--Bême! Bême! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu fini?...
+
+Bême s'acharnait.
+
+--Bême! Bême! appela encore Henri de Guise. Est-ce fait?...
+
+Sanglant, hagard, Bême s'arrêta. Sa monstrueuse figure s'apaisa par
+degré, c'est-à-dire qu'elle s'illumina d'une sorte d'orgueil bestial. Il
+examina le cadavre hideusement déchiqueté, comme le tigre peut examiner
+sa proie alors qu'il est repu.
+
+Ce cadavre, il le saisit à pleins bras, l'arracha du lit et l'apporta
+près de la fenêtre dont le châssis venait de voler en éclats.
+
+--C'est fait! hurla Bême en se penchant.
+
+Et il apparut, à la lueur des torches, dans le jour naissant, dans ce
+mélange informe de jour, de lumière rouge et de fumée, il apparut, le
+cadavre rouge dans ses bras, il apparut comme ces visions de délire qui
+durent jadis épouvanter les rêves de Dante!
+
+Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua l'atroce apparition.
+
+Les cheveux hérissés d'horreur, pétrifiés comme dans les cauchemars, le
+chevalier de Pardaillan et le vieux routier, parmi ces abois féroces,
+distinguèrent:
+
+--Vive la messe!
+
+--Vive le pilier de l'Eglise!
+
+Lorsque le silence se rétablit, comme parfois les volcans se taisent
+après un instant, on entendit alors une voix, la voix du noble Henri de
+Lorraine, duc de Guise, qui criait à Bême:
+
+--C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!...
+
+Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur les pavés de la cour.
+
+Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se penchèrent.
+
+--C'est bien lui! dit Guise. Te voilà donc, Châtillon! Je savais bien
+qu'un jour ou l'autre ma race mettrait son pied sur ta tête! Tiens!
+Tiens!...
+
+Le talon se leva et se posa violemment sur le front du cadavre.
+
+--Voilà! hurla le duc de Guise, voilà comment travaillent les bons
+catholiques!
+
+--Lâche! siffla une voix étrange, cinglante comme un coup de cravache.
+
+Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de stupéfaction qui
+suivit ce cri, Pardaillan marcha au duc, l'atteignit et sa voix continua
+à cravacher;
+
+--Ton père s'appelait le Balafré. Toi, tu t'appelleras le Souffleté!...
+
+Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face de Guise, le
+soufflet retentit dans le silence comme un coup de tonnerre. Guise
+chancela et roula à trois pas dans les bras de ses soudards...
+
+Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines de poignards,
+des centaines d'épées se levèrent, se choquèrent, des centaines de voix
+heurtèrent dans le tumulte leurs cris de mort.
+
+Pardaillan s'était mis en garde, résolu à mourir.
+
+Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup, les bras levés
+n'eurent pas le temps de s'abattre sur lui... Le chevalier, à l'instant
+précis où retentissait le soufflet, se sentit saisi par une force
+d'ouragan, enlevé, porté, poussé vers un trou noir qui béait, il entra
+dans du noir, il entendit un choc violent et sonore.
+
+Ce trou, c'était une porte ouverte.
+
+Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la rafale peut saisir
+une feuille, c'était le vieux routier qui empoignait son fils et
+l'emportait.
+
+Ce choc sonore, c'était une porte que le vieux lion venait de pousser du
+pied, à l'instant où des centaines de furieux, se gênant d'ailleurs et
+se bousculant l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!...
+
+Des coups énormes ébranlèrent cette porte.
+
+Il était certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes.
+
+--Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le vieux routier en
+escaladant les marches qui se trouvaient devant lui et en entraînant son
+fils.
+
+Où montaient-ils? Ils ne savaient pas...
+
+--Ce n'est pas fini! répondit le chevalier, les dents serrées.
+
+Dans la cour, Henri de Guise était remonté à cheval et criait:
+
+--Cinquante hommes pour fouiller l'hôtel! Que j'aie la tête de ces deux
+parpaillots dans une heure! Les autres, suivez-moi!... A Montfaucon!...»
+
+
+
+XXXVII
+
+LA MARCHE AU GIBET
+
+--Pardon, monseigneur, dit une voix près du duc sanglant.
+
+Guise se pencha, féroce, le poignard levé.
+
+--Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Bême. Que veux-tu?
+
+--Vous voulez pendre l'Antéchrist?
+
+--Oui! Que veux-tu? Dépêche!
+
+--Je veux la tête, pardieu! Elle m'appartient, vous le savez! Elle vaut
+mille écus d'or!»
+
+Guise éclata d'un rire terrible.
+
+--C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antéchrist parles pieds,
+voilà tout!...
+
+Bême se baissa. En quelques coups de poignard il acheva de séparer
+la tête du tronc. Le corps fut saisi par les pieds. Deux hommes le
+traînaient, marchant en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse
+sanglant traînant dans la boue.
+
+Et tous suivirent. Guise en tête!...
+
+La marche au gibet, la marche macabre du corps traîné dans la boue
+gluante de sang, commença à travers les rues de Paris, parmi d'autres
+cadavres, dans le tumulte des acclamations féroces, dans le tonnerre des
+détonations d'arquebuses, sous le hurlement des cloches inlassables...
+
+Vingt mille Parisiens suivaient l'infâme procession que conduisait
+Guise.
+
+Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait... Le cadavre de Coligny
+sautait sur les cailloux, tantôt sur le ventre, tantôt sur le dos...
+Ce fut ainsi qu'on atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre,
+bientôt, se balança par les pieds au bout d'une corde. Et alors s'éleva
+dans les airs une clameur immense qu'on entendit de tout Paris et qui
+frissonna longuement, lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan
+déchaîné.
+
+
+
+XXXVIII
+
+PAROLE MÉMORABLE DE BÊME
+
+Bême était resté dans la cour de l'hôtel de Coligny, avec les gens
+d'armes laissés par Guise pour retrouver les audacieux, les fous qui
+l'avaient insulté en un tel moment. En quelques minutes, la porte fut
+défoncée et la bande se rua dans un escalier, celui-là même qu'avaient
+monté les Pardaillan. Bême entendit les cris éclater d'étage en étage.
+
+«Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voilà deux gaillards dont la
+peau ne vaut pas un ducaton à l'heure qu'il est... tandis que cette
+tête vaut mille écus d'or. Belle tête, ma foi!... Ça, il faut que je la
+débarbouille...
+
+Il entra dans une pièce du rez-de-chaussée qui avait dû servir de
+corps de garde, et il en ressortit bientôt avec un baquet plein d'eau.
+Tranquillement, il se mit à sa hideuse besogne.
+
+En haut, dans les combles, il entendait les voix furieuses des limiers
+lancés aux trousses des Pardaillan.
+
+Tout à coup, il vit entrer dans la cour un homme qui, d'un air anxieux,
+se mit à inspecter l'hôtel, le nez en l'air.
+
+--Tiens! monsieur de Maurevert! dit Bême. On dirait que vous cherchez un
+trésor!
+
+--Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les yeux sanglants, je
+cherche deux de ces parpaillots, justement! Je les ai vus partir du
+Temple. J'ai perdu leur piste. Je suis sûr qu'ils ont dû venir ici...
+
+--Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et rude, oeil gris?...
+
+--Oui, oui!...
+
+--Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage, en plus fort,
+en plus hérissé? Ils sont là... on leur fait la chasse, allez-y!
+
+Maurevert s'élança dans l'escalier que lui montrait Bême et disparut en
+poussant un rugissement de joie.
+
+Pendant que ces choses se passaient dans la cour, les deux Pardaillan
+avaient monté l'escalier. Le bâtiment dans lequel ils se trouvaient
+formait le flanc gauche de l'hôtel et était isolé des deux autres dont
+l'ensemble traçait le rectangle de la cour.
+
+D'étage en étage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait pour eux aucune
+issue possible.
+
+Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de céder et la bande
+faisait irruption dans l'escalier.
+
+--Ah! ça! dit le vieux routier, mais nous allons être pris comme des
+renards?
+
+--Faites attention, monsieur, répondit le chevalier, que nous étions,
+il y a moins de deux heures, dans une cage de fer où nous allions être
+broyés; nous sommes au paradis en comparaison.
+
+En parlant ainsi, ils avaient couru à l'unique fenêtre du grenier,
+donnant sur une cour étroite.
+
+--Voici le chemin! s'écria le vieux routier en apercevant la fenêtre.
+
+--Une planche! Vite, une planche!
+
+Ils cherchèrent des yeux: il n'y avait rien dans le grenier, pas même
+une corde qu'on eût pu, peut-être, utiliser...
+
+Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient, fouillant chaque
+étage.
+
+Ils se regardèrent, tout pâles...
+
+Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux...
+
+--Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins de six pieds d'une
+fenêtre à l'autre!...
+
+--Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui parut étrange à son fils.
+
+En effet, sauter était impossible: tout point d'appui pour prendre
+de l'élan manquait; la fenêtre d'en face était étroite; c'eût été un
+prodige que de pouvoir se lancer dans le vide et arriver juste à passer
+dans cet espace resserré.
+
+Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que de tomber aux
+mains des cinquante fous furieux qui montaient, ivres de rage!
+
+--Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je passe le
+premier!...
+
+Et aussitôt il se mit debout sur le bord de la fenêtre.
+
+Au même instant, le chevalier, la gorge serrée par l'angoisse, la sueur
+au front, vit son père se laisser tomber en avant!
+
+Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait tomber!...
+
+La tentative était prodigieuse, inouïe--une de ces idées folles qui
+germent dans la folie du désespoir!...
+
+Le corps raidi, tendu à briser ses nerfs, les bras musculeux tendus dans
+un formidable effort, les pieds rivés à l'appui de la fenêtre, le
+vieux Pardaillan se laissa tomber en avant, tout d'une pièce, sans
+fléchissement ni des jarrets, ni des coudes... Son corps décrivit un arc
+de cercle dans le vide...
+
+Le chevalier jeta un cri...
+
+Et, à ce cri, la voix du routier, oui, sa voix même, répondit:
+
+--Voici la planche, passe, chevalier!...»
+
+La folle tentative avait réussi!
+
+Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras tendus, avaient saisi
+le rebord de la fenêtre d'en face, tandis que ses pieds s'arc-boutaient
+à la fenêtre du grenier!...
+
+Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant jeté d'une
+fenêtre à l'autre!
+
+Ces deux hommes étaient formidables dans tout ce qu'ils entreprenaient:
+prompt comme l'éclair, léger comme un chat sauvage, le chevalier bondit,
+posa son pied sur le centre du pont vivant, et, dans son élan, alla
+rouler jusqu'au milieu de la pièce où il venait de tomber!...
+
+Au même instant, le vieux routier, solidement harponné des mains, laissa
+tomber ses pieds, se hissa à la force des poignets et rejoignit son
+fils...
+
+Tel avait été l'effort que, pendant une minute, ils demeurèrent
+prostrés, haletants, sans voix...
+
+Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de cris de fureur.
+
+Puis il y eut un silence relatif.
+
+Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couchés sur le plancher,
+écoutaient, prêts à bondir.
+
+--Je comprends tout! s'écria une voix. Voyez, capitaine, ils ont dû
+sauter dans le passage par la fenêtre du premier étage, pendant que nous
+montions.
+
+--Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix qui devait être celle
+de l'officier.
+
+Les Pardaillan entendirent la bande s'éloigner et redescendre en brisant
+quelques vitres par acquit de conscience. Le chevalier s'approcha alors
+d'une fenêtre qui donnait sur la cour.
+
+Bême était demeuré seul, toujours occupé à sa funèbre besogne.
+
+Maintenant, il enveloppait de linges la tête de l'amiral.
+
+Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de l'eau pour se
+laver les mains. Il n'avait plus qu'à prendre la tête et la porter chez
+un embaumeur qui était prévenu et l'attendait. Après quoi, avec cinq ou
+six compagnons, il monterait à cheval et se dirigerait à franc étrier
+sur l'Italie et Rome...
+
+--Tiens! dit Bême en revenant dans la cour, la grande porte est fermée?
+Par qui? Pourquoi?
+
+Comme il se posait ces questions avec une vague inquiétude, il aperçut
+tout à coup les deux Pardaillan.
+
+Au même instant, le chevalier fut sur lui et dit:
+
+--C'est bien toi qui as jeté par la fenêtre le corps de M. de Coligny?
+
+La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible.
+
+Bême se redressa, se rengorgea et répondit de son haut:
+
+--C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Après?
+
+--Est-ce toi qui as tué l'amiral?
+
+--C'est bien moi, suppôt de Calvin. Après?
+
+--Avec quoi l'as-tu assassiné?
+
+--Avec ça! fit le colosse en désignant son épieu rouge.
+
+Et il éclata de rire en ajoutant:
+
+--Il y en a autant à votre service, faillis chiens d'hérétiques! Holà! A
+moi! Au parpaillot!...
+
+En même temps, Bême voulut s'élancer vers la porte de l'hôtel pour
+l'ouvrir et appeler une bande qu'on entendait dans la rue, occupée à
+saccager une maison.
+
+Mais il demeura cloué sur place.
+
+Le vieux Pardaillan venait de lui sauter à la gorge en disant:
+
+--Ne bouge pas, mon ami, nous avons à régler un petit compte...
+
+Bême se secoua violemment. Mais la tenaille vivante ne lâchait pas
+prise. A demi suffoqué, râlant, le colosse fit signe qu'il se tiendrait
+tranquille. Le vieux routier le lâcha.
+
+--Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un commencement de
+terreur.
+
+--A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement débarrasser la terre
+d'un monstre.
+
+--Ah! vous me voulez assassiner?
+
+--Sais-tu te battre?» dit le chevalier en haussant les épaules.
+
+Bême bondit en arrière, tira sa rapière de la main droite et sa dague de
+la main gauche. Il tomba en garde.
+
+Le chevalier déboucla son ceinturon et jeta son épée.
+
+--Voici l'arme qui convient ici, dit-il.
+
+Sans hâte, il alla ramasser l'épieu, l'assura dans sa main et marcha sur
+le colosse.
+
+Bême sourit: sa rapière était deux fois plus longue que l'épieu; il
+était sûr d'embrocher ce jeune fou et après, il ferait son affaire au
+vieux.
+
+Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Bême pâlit.
+
+Le vieux routier, au milieu de la cour, s'était croisé les bras.
+
+Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie était
+méconnaissable, avec ses yeux effrayants de fixité.
+
+Bême, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes: elles furent parées
+par l'épieu qui, soudain, se trouva à un pouce de sa poitrine. Le
+colosse recula, d'abord lentement, puis plus vite; il rugissait,
+bondissait, multipliait les coups, effaré, stupéfait de voir qu'aucun
+ne portait. Il reculait. Et, après chacun de ses coups, à chacun de ses
+arrêts, il voyait la pointe de l'épieu sur sa poitrine.
+
+Tout à coup, il se trouva acculé à la grande porte.
+
+Devant lui, le visage effrayant du chevalier.
+
+Bême comprit qu'il était dans la main de la fatalité.
+
+--Je vais donc mourir! bégaya-t-il. Ah!... Est-ce que par hasard Dieu...
+
+Ce fut sa dernière parole. Comme il levait son poignard dans un dernier
+effort désespéré, le chevalier lui porta le coup--le seul qu'il lui eût
+porté--un seul coup.
+
+L'épieu, lancé avec une sorte de frénésie, défonça la poitrine, passa à
+travers et s'enfonça dans le bois de la porte...
+
+Bême demeura cloué au portail de l'hôtel Coligny, tout debout, mort sans
+un soupir...
+
+Le chevalier alla ramasser sa rapière, reboucla son ceinturon et,
+prenant le bras de son père, qui avait assisté sans un mot, sans un
+geste, à cette exécution, tous d°ux sortirent par la petite porte
+bâtarde...
+
+Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que Maurevert parut dans la cour.
+
+Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'étage en étage,
+cherchant et fouillant avec une ardeur passionnée. Lorsque les soldats
+s'éloignèrent, il eut un moment de désespoir. Par où avaient donc fui
+les Pardaillan? Il redescendit et seul, d'étage en étage, recommença les
+recherches.
+
+--Ils ont fui! Ils m'échappent!... Oh! je les retrouverai!»
+
+Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et jetait autour de lui
+des regards sanglants.
+
+Il s'arrêta soudain, pétrifié, muet d'épouvanté...
+
+Là, devant lui, un cadavre, debout, un épieu en travers du corps, était
+cloué à la grande porte fermée!...
+
+Le cadavre de Bême!...
+
+Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur et se mit à
+tourner dans la cour comme un insensé en vociférant:
+
+«Ils ont passé par là! Voilà la marque de leur passage!»
+
+Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y avait plus
+personne dans la cour ni dans l'hôtel... plus rien, que des cadavres!
+
+Alors, par un effort de volonté, il se calma, réfléchit comme peut
+réfléchir un limier et chercha à reprendre la piste.
+
+Son regard tomba sur un paquet enveloppé de linges.
+
+Il défit les linges et trouva la tête de Coligny. Il la saisit par les
+cheveux.
+
+--Toujours bon à prendre, gronda-t-il entre les dents. A qui la
+porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah! Guise est battu pour cette
+fois, je la porterai à la reine!
+
+Il s'élança.
+
+--Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux Pardaillan à son
+fils, lorsqu'ils se trouvèrent dans la rue.
+
+--Nous allons essayer de gagner l'hôtel Montmorency.
+
+--Tu l'as dit toi-même: le maréchal, en sa qualité de catholique, ne
+court aucun danger...
+
+--Est-ce qu'on sait? Allons toujours.
+
+--Dis donc la vérité! fit le vieux routier avec humeur. Il te tarde de
+revoir la petite Loïson...
+
+Le chevalier pâlit. Jamais il ne prononçait le nom de Loïse: il y
+pensait trop pour en parler. Il se contenta de répéter:
+
+--Allons toujours, monsieur. Si le maréchal de Montmorency est attaqué,
+je crois que nous ne lui serons pas inutiles...
+
+Et, à la pensée que des bandes de forcenés entouraient peut-être Loïse,
+il frémit et hâta le pas.
+
+--Mais enfin! s'écria le vieux routier, s'il est avec les
+massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique?
+
+Le chevalier s'arrêta, livide.
+
+--Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en assurer, mon
+père! Je veux voir si Loïse est la fille d'un de ceux qui tuent au nom
+de Dieu!...
+
+
+
+XXXIX
+
+LE DIMANCHE 24 AOÛT 1572 FÊTE DE LA SAINT-BARTHÉLÉMY
+
+Dès qu'ils furent sortis de la rue de Béthisy, les Pardaillan purent
+se rendre compte que chacun de leurs pas les jetterait dans un nouveau
+péril Paris était comme un vaste champ de bataille, qu'il était
+impossible de traverser sans se heurter à des ennemis furieux, sans
+risquer la mort à chaque seconde Pourtant, il n'y avait pas bataille: il
+y avait tuerie, carnage.
+
+Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne suspecte, qui
+avait témoigné quelque sympathie à la réforme, ceux-là, protestants ou
+non. étaient traqués; la même hideuse scène se reproduisait sur tous les
+points de Paris.
+
+Au jour venu, le massacre avait pris des proportions fantastiques. Cela
+devait durer ainsi pendant six jours En province, dans les grandes
+villes, les mêmes scènes d'horreur se reproduisaient...
+
+A Paris, dans cette matinée d'août, si belle et si radieuse, l'humanité
+se transforma. Les hommes devinrent des carnassiers. On vit des femmes
+boire du sang des victimes. On respirait une odeur acre et fade on
+respirait des chairs grillées, on ne voyait que du feu, de la fumée,
+et, dans ces tourbillons de fumée, des visages hideux, des ombres qui
+couraient, l'éclair rouge d'un poignard au poing.
+
+Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des murs, en larges
+éclaboussures, sur les chaussées en flaques gluantes, dans les ruisseaux
+épaissis qui roulaient lourdement. Et, par un singulier phénomène il
+y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des rues ou, pendant
+plusieurs heures, on ne se douta pas que Paris était à feu et à sang.
+
+Dans un petit marché en plein air qui se tenait derrière Samt-Merry,
+dans une cour, marchandes et ménagères causaient gaiement, étonnées
+seulement de ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas...
+
+A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des vieillards jouaient
+aux boules ou se chauffaient au soleil...
+
+En dehors de ces rares endroits qui échappaient à l'horreur, tout dans
+Paris offrait l'image d'une ville dévastée par quelque grand cataclysme;
+des centaines de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient
+les rues.
+
+Voilà ce que les Pardaillan virent en cette matinée de dimanche, fête de
+saint Barthélémy:
+
+Obstinément, ils cherchaient à piquer droit sur l'hôtel Montmorency;
+ils reculaient jusqu'aux confins de Paris, revenaient à la charge,
+entraînés, poussés en avant, ramenés en arrière, ballottés par le
+cyclone qui ravageait la cité, l'université et la ville.
+
+
+
+XL
+
+PROFILS DE GARGOUILLES
+
+Quelle heure était-il? Ils ne savaient pas. Où étaient-ils? Ils ne
+savaient pas. Ils étaient quelque part accrochés à la borne cavalière
+qui se dressait sous un auvent où les avait entraînés un violent reflux
+de peuple.
+
+A dix pas, sur leur droite, on saccageait un hôtel
+
+Devant l'hôtel, on dressait un bûcher: les meubles les sièges de l'hôtel
+s'entassaient.
+
+Alors, quelqu'un mit le feu au bûcher.
+
+Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre.
+
+«Vive Pezou!» hurlait la foule autour du bûcher.
+
+Le cadavre, c'était celui du duc de La Rochefoucauld. L homme, c'était
+Pezou. Le chevalier de Pardaillan le distingua nettement dans les
+tourbillons de fumée Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et
+l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les mêmes faces
+crispées; les mêmes yeux flamboyants les mêmes bouches aux lèvres
+retroussées... des tigres! Il n'y avait là que des tigres...
+
+--Ça fait le quarantième! hurla l'un d'eux. Bravo Pezou!
+
+Pezou sourit, marcha sur le bûcher, le cadavre dans les bras.
+
+Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la gorge ouverte par une
+large plaie d'où le sang continuait à couler.
+
+Pezou et sa bande entourèrent le bûcher qui déjà flambait.
+
+Pezou monta sur une table.
+
+Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet de l'entassement.
+
+Soudain, il le ramena à lui, violemment. Sa face prit l'expression du
+fauve. Sa bouche, dans un geste de délire, se colla un instant à la
+plaie rouge... puis il jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut
+sanglante et il sauta de la table en grognant:
+
+--J'avais soif!...
+
+Un hurlement prolongé de la foule salua la bande de tigres qui
+s'élançait, disparaissait au coin de la rue, cherchant, quêtant,
+reniflant; Pezou grognait;
+
+--Au quarante et unième à présent! M'en faut cent d'ici ce soir à moi
+tout seul...
+
+--Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide d'horreur.
+
+Il avait enlacé son fils de tout son effort pour l'empêcher de se ruer
+sur Pezou.
+
+Ils s'orientèrent et reprirent leur chemin, piquant droit sur l'hôtel
+Montmorency.
+
+Et, comme ils avaient gagné du terrain, comme ils se rapprochaient de la
+Seine, ils furent saisis dans un autre tourbillon, se trouvèrent
+soudain au milieu d'une foule, et, accrochés l'un à l'autre, ballottés,
+entraînés, refluèrent jusqu'à l'entrée de la rue Saint-Denis, et,
+regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une belle maison; à
+l'intérieur, on entendait des cris d'agonie, la foule battait des mains
+et vociférait...
+
+--Bravo, Crucé! Bravo, Crucé! Taïaut! Pille La Force!...
+
+C'était en effet la maison du vieux huguenot La Force.
+
+Là, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit plus
+de cris d'agonie; tout avait été massacré. serviteurs, servantes,
+maîtres...
+
+La foule partit, entraînée par les lieutenants de Crucé, allant plus
+loin chercher de nouvelles autres victimes... la cour se trouva libre.
+
+--Fuyons! répéta le vieux Pardaillan.
+
+--Entrons! dit le chevalier.
+
+S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent dans une grande
+belle salle ravagée en partie. Au milieu de ce salon, il y avait cinq
+cadavres en tas, les uns sur les autres.
+
+Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillité à fracturer une
+armoire. C'était Crucé et l'un de ses fidèles.
+
+Ils défoncèrent les tiroirs et commencèrent à emplir leurs poches.
+
+Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force ayant encore au cou
+un collier de grand prix.
+
+Ils se penchèrent... Crucé saisit le collier, son compagnon arrachait
+les oreilles d'une femme pour avoir les diamants des boucles.
+
+--En route, maintenant, dit Crucé...
+
+Comme ils allaient se relever, ils tombèrent tous deux en même temps, la
+face sur les cadavres.
+
+Le chevalier avait assommé Crucé d'un coup de poing à la tempe; le vieux
+Pardaillan avait fracassé le rrâne de l'autre d'un coup de crosse de
+pistolet.
+
+Les deux bandits ne poussèrent pas un cri. Ils se débattirent un instant
+dans les spasmes de l'agonie...
+
+Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue, reprirent leur
+course, rasant les maisons, tâchant d'éviter les feux de joie et les
+bandes de carnassiers.
+
+Où étaient-ils? Ils ne savaient pas.
+
+Quelle heure? Ils ne savaient pas.
+
+Seulement, le soleil était haut dans le ciel, brillant d'un éclat
+paisible au-dessus des tourbillons de fumée.
+
+Et, toujours, les cloches mugissaient.
+
+A un tournant de rue, les Pardaillan s'arrêtèrent pétrifiés.
+
+Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition.
+
+Devant eux, à vingt pas, une bande venait d'apparaître. Elle se
+composait d'une cinquantaine de carnassiers marchant en rangs serrés;
+derrière eux venait une foule énorme, armée de gourdins, de vieilles
+épées, de piques rouges.
+
+Les cinquante qui marchaient en tête étaient solidement armés de
+poignards. Toutes ces lames étaient rouges de sang.
+
+Tous portaient la croix blanche.
+
+Une quinzaine d'entre eux étaient à cheval.
+
+Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes. Ces trois hommes
+portaient des piques. Au bout de chacune de ces piques, il y avait une
+tête!...
+
+--Vive Kervier! Vive Kervier! vociférait la foule frénétique.
+
+Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier! Il brandissait sa
+pique au haut de laquelle la tête blafarde se balançait...
+
+Cette tête, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble et un même
+frémissement d'horreur les secoua.
+
+--Ramus!
+
+Le chevalier avait murmuré le nom en fermant un instant les yeux...
+
+C'était bien la tête du pauvre et inoffensif savant...
+
+Les yeux du chevalier demeuraient fixés sur cette tête. Puis ces yeux
+s'abaissèrent sur celui qui portait la pique, sur Kervier. Le chevalier
+trembla. Cette impression d'horreur et de pitié qui l'avait paralysé fit
+place à une furieuse colère qui blanchit ses lèvres.
+
+Kervier vit cette figure convulsée qui le regardait; il y lut le mépris
+foudroyant qui y éclatait. Il eut un grondement et fit un geste pour
+désigner les deux Pardaillan; dans la même seconde, il tomba, roula sur
+la chaussée qu'il talonna. Il cria:
+
+--Malédiction!
+
+Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper en plein front,
+et ce coup de pistolet c'était le chevalier qui l'avait tiré. Rudement,
+un grand gaillard à croix blanche venait de le heurter; cet homme
+agitait un pistolet chargé; d'un coup de poing, Pardaillan l'avait
+arrêté net, lui avait arraché son pistolet et avait fait feu!
+
+Au même instant, il y eut contre les deux Pardaillan une ruée féroce,
+une sauvage clameur de mort, des coups d'arquebuse retentirent, cinq
+cents loups furieux aboyèrent lugubrement devant une allée où les deux
+hérétiques s'enfonçaient tous voulurent pénétrer à la fois, mais, plus
+prompt, plus furieux que tous, un cavalier, un géant vêtu de rouge et
+qui appartenait sans doute à la maison de Damville, car il en portait
+les armes sur son pourpoint, ce géant poussa son cheval en avant, et
+pointa sa rapière...
+
+--Sauvés! hurla d'une voix étrange le vieux routier.
+
+Et tandis que le chevalier se demandait comment, le vieux Pardaillan,
+d'un bond terrible, se jeta à la bride du cheval dont la tête et le cou
+se présentaient à l'entrée de l'allée; ce cheval, il l'attira, le happa,
+l'entraîna, le fit entrer tout entier dans l'allée!..
+
+Et l'allée se trouva ainsi bouchée!...
+
+Le routier éclata d'un rire homérique.
+
+Derrière la croupe du cheval tourbillonnaient les loups, retentissaient
+les hurlements de rage; le cheval ruait; le colosse rouge, un instant
+hébété par cette manoeuvre, essayait par violentes saccades de ramener
+la bête en arrière, et, tout à coup, pris d'une terreur folle, il se
+laissa glisser en arrière de la croupe pour fuir et une ruade l'envoya
+rouler sur les assaillants au moment où il touchait le sol...
+
+Déjà le chevalier, avec son ceinturon, avait entravé les jambes de
+devant du cheval, magnifique rouan... le vieux routier s'apprêtait
+à frapper la bête au poitrail, de son poignard, afin que l'obstacle
+demeurât plus longtemps... le chevalier l'arrêta soudain et dit:
+
+--Galaor!...
+
+Le vieux considéra la bête et, la reconnaissant, répéta:
+
+--Galaor!... C'est bien lui!...
+
+Et leur rire, à tous deux, remplit l'allée d'un bruit de tonnerre.
+
+Galaor, ses jambes entravées, n'en ruait qu'avec plus de fureur; chacun
+de ses flancs touchait l'une et l'autre paroi; l'allée était bouchée par
+une barricade vivante.
+
+Les deux Pardaillan s'enfoncèrent vers le fond de l'allée, certains
+qu'elle ne serait pas dégagée avant dix bonnes minutes; mais, avant
+de partir, le chevalier avait embrassé le naseau fumant du cheval en
+disant:
+
+--Merci, mon bon ami...
+
+--Ah ça! s'écria le vieux, mais nous sommes dans une souricière... pas
+d'issue! Mais du diable si je ne connais pas ce boyau... il me semble
+que j'ai dû passer par là...
+
+Une porte, au fond de l'allée, s'ouvrit soudain, et une femme parut...
+
+--Huguette!
+
+Ce cri échappa aux deux hommes.
+
+C'était Huguette, en effet et ils se trouvaient dans l'allée de
+l'auberge de la Devinière. Comment ne l'avaient-ils pas reconnue?
+
+Le hasard les avait poussés dans la rue Saint-Denis au moment où ils
+essayaient de se diriger sur la Seine.
+
+Le hasard les avait arrêtés devant cette allée qui leur offrait un
+refuge au moment où la rue avait été envahie par la bande hurlante des
+loups de Kervier...
+
+Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans la salle voisine;
+trois hommes s'y trouvaient: Landry Grégoire, pâle comme un mort, et,
+chose étrange en pareil moment, deux poètes qui buvaient et écrivaient:
+c'étaient Dorât et Pontus de Thyard.
+
+--Par là! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur montrant un
+escalier. En haut vous pourrez communiquer avec la maison voisine,
+redescendre et sortir par-derrière... fuyez!
+
+--Par le Ciel! disait Dorât, je veux écrire en l'honneur de la
+destruction des hérétiques une ode qui portera mon nom à la postérité!
+j'appellerai mon poème: les Matines de Paris!
+
+--Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit Pontus.
+
+--Malheur! malheur! gémit Landry Grégoire en faisant le geste de
+s'arracher les cheveux, opération impossible puisqu'il était entièrement
+chauve. Malheur! mon auberge va être saccagée, si on sait qu'ils ont fui
+par là!
+
+--Maître Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous mettrez l'auberge,
+la casse et l'incendie sur ma note!...
+
+--Je jure que tout sera payé, ajouta le chevalier.
+
+--Fuyez! Fuyez!... répéta Huguette.
+
+Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues.
+
+Le chevalier la prit dans ses bras, toute pâlissante, la baisa doucement
+sur les yeux, et murmura:
+
+--Huguette, jamais je ne t'oublierai...
+
+Pour la première fois, il tutoyait Huguette, et le coeur de celle-ci en
+fut bouleversé...
+
+Ils s'élancèrent et disparurent dans l'escalier.
+
+Au même instant reparut l'aubergiste, portant sur le bras un sac où il
+avait entassé son or et les bijoux de sa femme.
+
+--Fuyons! dit Huguette. Les forcenés ont envahi l'allée...
+
+Fuyons! répéta Landry qui flageolait sur ses jambes.
+
+--Madame Landry! tonna le poète Dorât, vous êtes une mauvaise catholique
+et je vais vous dénoncer!
+
+Pontus de Thyard dégaina sa rapière et dit tranquillement:
+
+--Partez, Huguette, partez, maître Landry!... Et, si cette vipère
+s'avise de siffler, je la pourfends sur l'heure!..
+
+Dorât s'effondra.
+
+Quelques instants plus tard, la horde des loups pénétrait par la porte
+de l'allée défoncée, et, ne trouvant plus personne, mettait l'auberge à
+sac et à feu...
+
+
+
+XLI
+
+VISIONS TRAGIQUES
+
+Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait indiqué Huguette,
+se retrouvèrent dans une ruelle déserte, et, s'élançant au pas de
+course, atteignirent la rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais
+c'est en vain qu'ils eussent essayé de prendre pied dans cette rue. Il y
+avait là un prodigieux encombrement de peuple qui roulait vers la Seine
+ses flots vertigineux, parmi les lourdes volutes de fumée, parmi les
+hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des cloches et des
+arquebusades...
+
+Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraînés où?... Ils
+ne savaient pas! Ils avaient la tête perdue d'angoisse. Des nausées
+violentes soulevaient leurs coeurs...
+
+Et, comme ils s'étonnaient vaguement que les carnassiers d'alentour ne
+se jetassent pas sur eux, soudain ils virent que chacun d'eux avait un
+brassard blanc au bras droit...
+
+C'était Huguette qui, d'une main rapide et légère sans qu'ils s'en
+aperçussent, les avait marqués du talisman de protection.
+
+Le chevalier dégrafa le brassard d'un geste de colère; il n'était pas
+huguenot. Était-il catholique? En réalité il ignorait l'une et l'autre
+religion. Il voulut jeter le brassard; le vieux Pardaillan le saisit au
+vol, et le mit dans sa poche en disant:
+
+--Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir de la bonne
+Huguette!
+
+Le chevalier haussa les épaules.
+
+En enfouissant l'étoffé blanche au fond de sa poche, le vieux routier
+sentit un papier qu'il froissait.
+
+--Qu'est cela? dit-il.
+
+--Quoi?...
+
+--Rien... je me rappelle... marchons.
+
+Ce n'était rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait le routier; au
+moment où ils avaient quitté la cour de l'hôtel Coligny, Pardaillan père
+avait aperçu ce papier tombé aux pieds de Bême cloué à la porte, l'épieu
+en travers de la poitrine. Machinalement, il avait ramassé le papier et
+l'avait fourré dans sa poche.
+
+Ils continuèrent donc à suivre le flot humain qui les portait vers la
+Seine qu'il leur fallait traverser pour marcher sur l'hôtel Montmorency.
+Mais, à l'embouchure du pont, ils durent s'arrêter devant une foule de
+huit à dix mille forcenés.
+
+Tout à coup, ils purent se jeter dans une ruelle et fuir l'effroyable
+tumulte... ils coururent haletants, hagards, et, brusquement, se
+trouvèrent près d'un enclos entouré de murs assez bas; et ce coin de
+Paris leur apparut paisible, souriant, tranquille...
+
+
+
+XLII
+
+L'OASIS
+
+Ou étaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure était-il?... Ils ne
+savaient pas. Ils respirèrent, essuyèrent la sueur qui inondait leurs
+visages livides.
+
+A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. Près de la
+porte s'élevait une construction basse, une sorte de cabane.
+
+L'esprit reposé, et rafraîchi, ils regardèrent autour d'eux et virent
+alors qu'il y avait une croix au-dessus de la porte. Ayant regardé
+par-dessus le mur, ils virent l'enclos plein de croix. Et ils
+comprirent.
+
+L'enclos était un cimetière. La cabane, c'était le logis du fossoyeur.
+
+Les Pardaillan avaient abouti au cimetière des Innocents.
+
+Il pouvait être un peu plus de midi.
+
+Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin ils traverseraient
+la Seine pour gagner l'hôtel Montmorency.
+
+Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait à gagner le port
+aux plâtres, qu'on appelait aussi _port des Barrés_, et qui se trouvait
+derrière Saint-Paul La, ils sauteraient dans une barque et descendraient
+le cours du fleuve jusqu'au bac, où ils aborderaient non loin de l'hôtel
+du maréchal.
+
+Comme ils allaient se mettre en route, ils virent venir à eux un petit
+enfant.
+
+L'enfant marchait lentement, courbé sous un volumineux paquet enveloppé
+d'une serge.
+
+--Où ai-je vu cet enfant-là? murmura le chevalier.
+
+Et comme le porteur arrivait près d'eux:
+
+Où vas-tu, petit?...»
+
+L'enfant déposa son paquet avec précaution, désigna le cimetière et dit:
+
+--Je vais là... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez
+parlé un jour, comme je travaillais près du couvent... et vous m'avez
+dit que mes aubépines étaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles
+sont finies...
+
+--Lestement, il défit son paquet et, avec un naïf orgueil, montra son
+ouvrage.
+
+--C'est très beau, dit sincèrement le chevalier.
+
+--N'est-ce pas?... C'est pour ma mère...
+
+--Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier ému... Tu te nommes?...
+
+--Jacques Clément, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la
+porte du cimetière.
+
+Le chevalier alla heurter à la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut,
+tremblant du tumulte qu'il entendait se déchaîner. Cependant, lorsqu'on
+lui eut expliqué de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina
+attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:
+
+--Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clément
+
+--Oui-da.
+
+--Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mère...
+
+Les deux Pardaillan étaient stupéfaits de cette reconnaissance. Mais le
+petit n'en paraissait pas étonné. Il reprit son paquet.
+
+--Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.
+
+--Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal à passer, par
+exemple! Il y en a du monde dans les rues!
+
+Il parlait posément, gravement même. Puis il suivit le fossoyeur. Le
+chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetière.
+
+Au moment où le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines
+arrivèrent par le même chemin qu'avait suivi Jacques Clément et
+s'arrêtèrent près de la porte d'entrée.
+
+--Mon frère, dit l'un, soufflons un instant et laissons à nos hommes le
+temps de nous rejoindre.
+
+--Et le temps à l'enfant de préparer le miracle, dit l'autre... Que de
+meurtres! Que de sang, frère Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne
+vaudrait pas mieux répandre du vin, bonum vinum?...
+
+--Frère Lubin, ce sang est agréable à Dieu, songez-y!
+
+--Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux être à la
+Devinière, sans compter qu'une balle égarée...»
+
+Pendant que les moines, l'un sévère et l'autre dolent, devisaient ainsi,
+le groupe formé par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit
+Jacques Clément, s'arrêtait près d'une tombe où la terre était
+fraîchement remuée.
+
+--C'est là!» dit le fossoyeur.
+
+Une minute, l'enfant parut troublé. Il murmura:
+
+--Ma mère... comment était-elle, quand elle vivait!
+
+--Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue?
+
+--Non... mais elle va être contente.
+
+Alors il se mit à planter sur la tombe les touffes d'aubépine
+artificielle qu'il tirait de son paquet...
+
+Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle,
+de l'aubépine se fût mise à fleurir en plein mois d'août.
+
+Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba
+sur la terre... sur la tombe de la mère du petit Jacques Clément... la
+tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!...
+
+L'enfant, ayant levé les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il
+s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement:
+
+«Vous avez pleuré sur ma mère, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous
+me dire votre nom?
+
+--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...
+
+--Le chevalier de Pardaillan...
+
+--Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...
+
+--Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai
+beaucoup de choses à dire à maman...
+
+--Adieu, mon enfant...
+
+--Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clément.
+
+Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entraîna.
+
+Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du
+cimetière. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparaître le petit
+Jacques Clément. Thibaut donna rapidement ses instructions à Lubin, qui
+gémit:
+
+--Alors, il faut encore que je risque d'être tué dans la bagarre!
+
+--Soyez prompt, soyez fort, frère Lubin... moi, je rentre au couvent, il
+faut accompagner l'enfant...
+
+Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla.
+
+Thibaut avait pris Jacques Clément par la main. Il s'éloigna en disant:
+
+--D'ailleurs, voici du renfort... _fratres ad succurrendum_!... allons,
+frère Lubin, c'est le moment!
+
+Une cinquantaine d'individus à mine patibulaire s'approchaient du
+cimetière. En passant près d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il
+disparut rapidement, entraînant le petit.
+
+--C'est égal, grommela Lubin, s'il s'était agi d'aller vider bouteille
+à la Devinière, frère Thibaut n'eût pas été si prompt à me confier aux
+soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre à l'abri...
+
+Et il pénétra dans le cimetière sans avoir l'air d'apercevoir la bande
+qui s'engouffra derrière lui et le suivit.
+
+Frère Lubin marcha tout droit à la tombe d'Alice de Lux.
+
+--Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubépine qui vient
+de fleurir?...
+
+Et, tombant à genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:
+
+--Miracle! Miracle! Loué soit le Seigneur!
+
+--Miracle! Miracle! hurlèrent les acolytes, comparses probablement
+inconscients de la comédie qui se jouait.
+
+--C'est Dieu qui manifeste sa volonté.
+
+--Mort aux hérétiques!
+
+Ces cris se croisèrent pendant quelques secondes. Fuis frère Lubin
+entonna le _Te Deum_, repris en choeur par les gens qui l'entouraient.
+D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetière. Le bruit
+du miracle, rapidement colporté, se répandait dans tout le quartier; des
+gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart
+d'heure, une foule énorme emplissait le cimetière, et chacun put se
+rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubépine avait fleuri en plein
+mois d'août!...
+
+Frère Lubin cueillit le buisson d'aubépine dont il eut soin de ne pas
+laisser une seule branche.
+
+Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placèrent sur
+leurs épaules; ce groupe fut étroitement entouré par les gens à mine
+patibulaire que Thibaut avait appelés des _fratres ad succurrendum_
+(frères de renfort).
+
+Et la procession s'organisa. Des prêtres surgirent Des moines en
+quantité affluèrent.
+
+Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson
+du petit Jacques Clément fut promené à travers Paris; sur son passage,
+l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie
+devenait plus furieuse.
+
+Tel fut le miracle de l'aubépine...
+
+
+
+XLIII
+
+«...QUE DES CHIENS DÉVORANTS SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....
+
+Les deux Pardaillan avaient essayé de mettre à exécution leur projet de
+gagner le port aux Barrés pour descendre la Seine en s'emparant de l'une
+des nombreuses barques attachées à quai.
+
+Mais à peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis que formait la
+tranquillité du cimetière et des environs qu'ils furent repris par les
+tourbillons des foules déchaînées: ils voulaient remonter le fleuve, un
+coup d'aile de le tempête humaine les renvoya vers le Louvre.
+
+Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouvèrent à l'entrée du
+Pont de Bois, puis sur le pont, puis sur la rive gauche...
+
+Ce fut ainsi qu'ils passèrent la Seine.
+
+Le torrent tournait vers la gauche
+
+Alors ils entrèrent dans le dédale des rues qui les conduirait à l'hôtel
+de Montmorency.
+
+Là les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des
+victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs
+embrasés.
+
+La tête perdue, ils allaient, guidés seulement par une sorte
+d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'épique ruée à travers le
+carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants.
+
+Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par
+le bras, l'arrêta net et lui désigna quelque chose qui devait être
+effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif.
+
+Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait grondé:
+
+--Orthès! Orthès d'Aspremont... Damville rôde par ici!
+
+--Malédiction! râla le chevalier.
+
+--C'était Orthès, le premier lieutenant de Damville! son âme damnée!
+
+A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit
+échevelée, hagarde, ses vêtements en lambeaux, presque nue, en criant
+d'une voix déchirante: Grâce!
+
+Une douzaine de forcenés la poursuivaient.
+
+La femme, jeune et belle, alla heurter Orthès, tomba à genoux et
+pantela, les mains tendues:
+
+--Grâce! Ne me tuez pas! Pitié!
+
+Un effroyable sourire contracta les lèvres d'Orthès. Il leva un fouet
+et toucha la femme, puis, à grands coups, il fit claquer son fouet en
+hurlant:
+
+--Taïaut, Pluton! Taïaut, Proserpine! Taïaut! Pille! Pille!...»
+
+Au même instant, deux chiens énormes, à la gueule rouge de sang, se
+jetèrent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'épouvante et
+tomba à la renverse, les deux chiens sur elle.
+
+Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine
+s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan,
+pétrifiés par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'où
+fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des
+deux chiens occupés à l'horrible besogne.
+
+Alors, le chevalier, pâle comme un mort, la lèvre soulevée par l'étrange
+sourire qu'il avait à de certaines minutes épiques, la moustache
+hérissée, tremblante marcha sur Orthès.
+
+Orthès, levant les yeux, aperçut les deux Pardaillan et poussa un
+hurlement de joie infernale... il commença un geste, ce geste ne
+s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui
+qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le
+chevalier lui arracha le fouet, continua à tenir l'homme par le poignet.
+
+Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orthès...
+
+Une large zébrure rouge balafra la face du tigre humain.
+
+Une deuxième fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur
+la face d'Orthès, puis encore, et encore!...
+
+D'un effort désespéré, Orthès s'arracha à l'étreinte et, les yeux
+sanglants, vociféra à ceux qui le suivaient:
+
+--Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taïaut!
+taïaut!...
+
+Les deux chiens lâchèrent les restes sanglants de la femme et se
+dressèrent, tout hérissés, les babines retroussées, l'un devant le vieux
+Pardaillan, l'autre devant le chevalier...
+
+Orthès, délirant de rage et de souffrance, râla encore:
+
+--Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!
+
+Il tomba soudain renversé, en proférant une horrible imprécation un
+chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et
+subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'était Pipeau! Pipeau; l'amant
+de Proserpine, qui avait suivi sa maîtresse d'étape en étape.
+
+D'un coup sec, d'un seul coup, les mâchoires de fer de Pipeau entrèrent
+dans la gorge d'Orthès.
+
+Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tué net près des restes
+sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette
+scène...
+
+Pluton s'était dressé devant le vieux Pardaillan.
+
+Proserpine, devant le chevalier...
+
+Ils hésitèrent pendant un laps de temps inappréciable, puis, ensemble,
+avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge...
+
+Dans le même instant, Pluton retomba en arrière, éventré par le coup de
+dague du vieux routier...
+
+Proserpine avait sauté sur le chevalier...
+
+Au moment où elle avait bondi, lui, des deux mains» l'avait empoignée au
+cou; il serra frénétiquement, de ses dix doigts convulsés par l'effort;
+la chienne râla, sa voix s'éteignit...
+
+Dix secondes ne s'étaient pas écoulées depuis l'instant où les
+Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote.
+
+Ils jetèrent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant même pas
+Pipeau qui bondissait autour d'eux, délirant de joie, ne voyant que les
+visages des compagnons d'Orthès, de la foule qui houlait, roulait autour
+d'eux, aboyant à la mort.
+
+--En route! dit le chevalier.
+
+Et sa voix avait une prodigieuse intonation.
+
+Il ramassa le fouet... le fouet à chiens.
+
+Et ils s'avancèrent, flamboyants, étincelants, tragiques, souples,
+grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant
+d'un pas rude qui talonnait le pavé derrière eux, comme s'ils eussent
+foncé sur le génie des tempêtes d'enfer...
+
+Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes
+déchaînés.
+
+--Arrière, chiens!... Fils de chiennes!... Arrière, chiens!...
+
+A droite, à gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...
+
+Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait...
+
+--Arrière, les chiens! Au chenil, la meute!
+
+Tout à coup, il aperçut Pipeau et dit:
+
+
+--Pardon, ami! je t'ai insulté...
+
+Devant le fouet, devant cette lanière vivante prodigieuse, la foule
+s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers rampèrent, se
+culbutèrent, se bousculèrent a droite et à gauche sur la petite place.
+
+Une ruelle déserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra.
+
+
+
+XLIV
+
+ENTRE LE CIEL ET LA TERRE
+
+Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir où elle le conduirait...
+
+Près de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains armées, pareilles à
+deux griffes de lion.
+
+Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!
+
+Ils firent face à la foule.
+
+Sur leurs pas, la foule s'était ruée avait envahi l'étroit passage,
+massée, tassée, ondulante; et cela formait un mascaret humain qui
+s'avançait, roulait se heurtait, avec des clameurs d'océan.
+
+Pas à pas, face au mascaret, les deux êtres fabuleux haussés en cette
+minute aux grandissements surhumains pas à pas, les deux Pardaillan
+reculaient.
+
+La lanière du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des faces d'où
+jaillissait un hurlement: les deux dagues les deux griffes du vieux
+routier, du vieux lion labouraient des poitrines; Pipeau à reculons,
+l'oeil en feu, le poil droit, la gueule enrouée, pillait, mordait des
+jambes...
+
+Les Pardaillan reculaient...
+
+Où étaient-ils? Ils ne le savaient pas.
+
+Soudain, à vingt pas derrière eux, il y eut une sourde et puissante
+détonation suivie d'un fracas de maison qui s'écroule. Le vieux routier
+jeta un rapide regard vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que
+la ruelle débouchait sur une rue plus large; que, dans cette rue, une
+deuxième foule tourbillonnait autour de quelque chose qui ressemblait à
+une forteresse assiégée, et qu'un coup de mine venait de faire sauter
+une partie de cette forteresse...
+
+Donc, devant eux, la horde déchaînée devant laquelle ils reculaient pas
+à pas...
+
+Derrière eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient être jetés...
+
+Un étau dans lequel ils allaient être broyés...
+
+Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se rejoignirent.
+Refoulés par une vague plus puissante du mascaret, les deux Pardaillan
+furent jetés sur la horde qui assiégeait la forteresse; la rue était
+pleine de fumée acre, de poussière, de vociférations, de détonations
+d'arquebuses; il y eut une mêlée affreuse de cavalerie et de piétons,
+un remous vertigineux où les Pardaillan furent ballottés, poussés,
+repoussés brusquement, une sorte d'ouverture béa devant eux ils se
+retrouvèrent dans un large escalier éventré rampes démolies, marches
+déchaussées... Ils se retrouvèrent là... ils se retrouvèrent bondissant
+le long des marches de cet escalier qui ne tenait plus que par
+miracle... ils montaient, montaient: comme dans les rêves du délire, ils
+montaient, sans savoir où ils étaient, où ils allaient, sans que nul,
+parmi la foule osât se lancer à leur poursuite dans l'infernal escalier
+qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de fumée!...
+
+Ils atteignirent le sommet de l'escalier, étroite plateforme en plein
+air, qui avait dû être son dernier palier.
+
+Là il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille à laquelle
+s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond les deux Pardaillan
+atteignirent le faîte de cette muraille. Ils s'y cramponnèrent, s'y
+installèrent solidement et, au même instant, derrière eux, il y eut un
+effroyable fracas tandis qu'un opaque nuage de poussière et de plâtras
+les enveloppait: c'était l'escalier qui venait de s'écrouler!...
+
+Cramponnés sur le faîte de la haute muraille, ils se trouvèrent alors
+isolés entre le ciel, où roulaient de lourdes volutes de fumée, où
+passait la rafale des hurlements de cloches, et la terre d'où montait
+l'immense clameur de mort...
+
+Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du cote de l'escalier
+écroulé, mais sur l'autre versant de la muraille.
+
+Il regarda à travers les tourbillons de fumée écarlate qui montait,
+chercha à distinguer ce qu'il y avait dans le tumulte effrayant qui se
+déchaînait au-dessous de lui.
+
+Et son âme frémit. Son coeur défaillit. Ses lèvres tremblèrent. Ses yeux
+jetèrent une lueur farouche de desespoir!
+
+Qu'avait-il donc vu?...
+
+La cour d'un hôtel: l'hôtel qu'on assiégeait de la rue. Une cour pleine
+de décombres et de cadavres! Parmi ces décombres, une foule de gens
+d'armes qui se ruaient à travers la grande porte démantelée! Et sur les
+marches qui conduisaient à la porte de l'hôtel trois hommes, l'épée à la
+main, se défendant encore!...
+
+Et, à la tête des assaillants, un furieux, plus furieux plus ardent que
+tous!
+
+Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui levait au ciel un
+dernier regard chargé d'imprécations!
+
+Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assiégés!
+
+C'était Henri de Damville qui attaquait! François de Montmorency qui
+allait succomber!
+
+Les deux frères enfin face à face!
+
+Et, cette cour, c'était la cour de l'hôtel Montmorency!...
+
+--Malédiction! rugit le chevalier de Pardaillan.
+
+
+
+XLV
+
+COMME A THÉROUANNE
+
+Henri de Montmorency, maréchal de Damville, s'était mis en route au
+premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. Son armée marchait
+en bon ordre et sans hâte.
+
+Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au nombre de
+vingt-cinq; puis trois cents soudards à cheval; derrière les cavaliers,
+roulaient trois tombereaux chargés de tonneaux de poudre; derrière la
+poudre, deux cents reîtres armés d'arquebuses.
+
+A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que le maréchal en
+confia le commandement à l'un de ses gentilshommes et s'éloigna avec
+trente cavaliers seulement.
+
+La petite troupe atteignit rapidement l'hôtel de Mesmes.
+
+Il mit pied à terre, s'approcha de la porte de son hôtel et cria:
+
+--François de Montmorency, est-ce toi qui m'as jeté ce gant?
+
+En même temps, il frappait le gant cloué à la porte.
+
+Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches passaient, des
+cris retentissaient. Les trente cavaliers, immobiles comme des statues,
+ne tournaient pas la tête vers ces clameurs: ils regardaient leur chef.
+
+Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus sauvage, il cria:
+
+--Où es-tu, François de Montmorency? Pourquoi n'es-tu pas ici quand je
+relève ton gant?
+
+Aussitôt, il arracha le gant et alla l'attacher à l'arçon de sa selle.
+
+Pour la troisième fois, il cria:
+
+--Lâche! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton défi, c'est donc moi
+qui vais te retrouver!
+
+A ces mots, il monta à cheval et, s'élançant au galop, rejoignit son
+armée au moment où elle venait de franchir le Grand-Pont.
+
+Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart comme nous avons vu, suspect
+à Guise, haï de la vieille reine, ignorait ce qui devait se passer.
+L'eût-il su même, il lui eût été impossible de supposer qu'on oserait
+s'attaquer à un Montmorency.
+
+François de Montmorency, donc, se savait suspect, mais non désigné aux
+coups des massacreurs.
+
+A tout hasard, il mit son hôtel en état de défense.
+
+Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques, les autres
+huguenots, et bons serviteurs de la monarchie, mais comme lui ayant
+horreur de tant de guerres sauvages, vivaient dans l'hôtel et
+composaient sa maison, ou, si l'on veut, sa cour.
+
+Le maréchal porta à quarante le nombre des gens d'armes qu'il
+entretenait.
+
+De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine dans l'hôtel.
+
+Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts combattants. L'hôtel
+fut abondamment pourvu de poudre, de balles, de mousquets, de pistolets
+et d'armes de toute nature, des provisions de bouche pour un mois y
+furent entassées.
+
+La successive disparition du vieux Pardaillan et du chevalier raviva les
+inquiétudes du maréchal. Dès lors tous les soirs, l'hôtel fut barricadé.
+
+Pendant ces quelques journées, Loïse vécut auprès de sa mère La douce
+folie de Jeanne de Piennes demeurait invariable dans ses manifestations;
+toujours elle se croyait à Margency et on la voyait prêter l'oreille en
+murmurant:
+
+--Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble... Et, si
+François apparaissait alors, le coeur serré les bras vaguement tendus
+vers celle qui l'avait tant aimé, la folle le regardait d'un air étonné,
+sans le reconnaître:
+
+Quant à Loïse, si elle souffrit de l'inexplicable disparition du
+chevalier il fut impossible de le deviner; son pur et fier profil de
+vierge ne s'altéra pas. Seulement l'inquiétude faisait de terrible
+ravages dans cette âme.
+
+Le samedi soir, comme elle s'était assise près de Jeanne de Piennes,
+s'occupant à un travail de broderie ses yeux rêveurs parurent fixer
+un point dans l'espace; la folle, qui semblait sommeiller, redressa
+soudain, se pencha, et, la figure extasiée, murmura:
+
+--Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?...
+
+--Hélas! Hélas! murmura Loïse. Où est-il?
+
+Le maréchal entra en ce moment. Il vit cette scène si douce et triste
+d'un seul coup d'oeil Il saisit la mère et la fille dans ses bras et les
+serra convulsivement contre lui, en proie a une angoisse inexprimable.
+
+Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hôtel, en cette nuit du
+samedi, hormis les gens d'armes du corps de garde. Le silence était
+profond. Jeanne de Piennes et Loïse reposaient dans la même chambre.
+
+Le maréchal, vers dix heures, s'était retiré dans son appartement.
+
+Les premiers mugissements des cloches réveillèrent François de
+Montmorency.
+
+Il s'habilla, revêtit une cuirasse de buffle, ceignit son épée de
+bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une fenêtre.
+
+Une étrange rumeur venait du fond de Paris et semblait gagner les rues
+de proche en proche. Au loin, de sourdes détonations éclataient. Les
+cloches sonnaient le tocsin.
+
+Pendant quelques minutes, le maréchal écouta cette énorme rumeur. Son
+visage s'assombrit.
+
+Alors, il courut à la chambre où dormaient Jeanne de Piennes et Loïse.
+
+Loïse, dès le premier coup de cloche, s'était habillée, et, maintenant,
+elle aidait sa mère à se vêtir.
+
+--Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le maréchal.
+
+--Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il?
+
+--Je vais le savoir. Mets tes vêtements de route, mon enfant, et
+tiens-toi prête. à tout!
+
+Dans la cour, François trouva ses gentilshommes, armés, écoutant
+l'horrible tumulte dont les rafales allaient grandissant de minute en
+minute. Les gens d'armes étaient à leur poste.
+
+--Monseigneur, s'écria l'un des gentilshommes, le jeune La Trémoille,
+que le vieux duc de La Trémoille avait placé auprès de Montmorency
+pour y apprendre, avait-il dit, l'honneur, le courage et la
+vertu,--monseigneur, je suis sûr que les guisards attaquent le Louvre!
+Il faut courir au secours du roi! Écoutez! écoutez! On se bat au
+Louvre!...»
+
+Le maréchal secoua la tête. Une inexprimable inquiétude l'envahissait.
+Non! il ne s'agissait pas d'un coup de force tenté par Guise!... Guise
+eût procédé plus vite!
+
+--La Trémoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez une pointe
+jusqu'à la Seine...
+
+Les deux jeunes gens s'élancèrent dans la rue.
+
+Il était tout près de quatre heures lorsqu'ils revinrent. Et, sans
+doute, ce qu'ils avaient vu devait être horrible, car ils étaient
+livides, hagards.
+
+--Maréchal! râla Saint-Martin, on meurtrit les huguenots en masse!...
+
+--Monseigneur, rugit La Trémoille. on tue mes frères! Partout! Dans les
+maisons! Dans les rues! Au Louvre!
+
+--J'y vais» dit Montmorency d'un accent qui fit courir un long frisson
+parmi les hommes d'armes.
+
+Il commanda, comme jadis quand il partait pour Thérouanne:
+
+--A cheval, messieurs! Holà! mon destrier de bataille!...
+
+Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes.
+
+--Messieurs, dit François, nous allons tenter l'impossible: atteindre le
+Louvre, pénétrer jusqu'au roi, lui demander d'arrêter le carnage... et
+s'il refuse... bataille!
+
+--Bataille! rugirent les gentilshommes.
+
+--Ouvrez la porte! commanda le maréchal.
+
+Le suisse se précipita vers la grande porte.
+
+A ce moment, un étrange tumulte envahit la rue tumulte de reîtres
+arrivant au pas de course, de lourds chevaux martelant le pavé, d'épées
+entrechoquées et tout ce tumulte s'arrêta devant l'hôtel... Une voix
+éclatante, terrible, sauvage, hurla:
+
+--A l'assaut, au pillage! à sac! Sus! Sus! Sus!
+
+--Mon frère! gronda François de Montmorency.
+
+Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales de la tempête
+de mort, il cria:
+
+--Henri! Henri! Malheur! Malheur à toi!
+
+Un formidable coup de madrier ébranla la grande porte massive.
+
+--Pied à terre! commanda Montmorency
+
+La manoeuvre s'exécuta, les chevaux furent rentrés aux écuries.
+
+François en quelques secondes, prit son dispositif de bataille: devant
+la porte fermée, les quarante hommes d'armes sur un front de dix
+arquebuses, et sur quatre rangs, le premier rang, prêt à faire feu,
+les trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un groupe de
+gentilshommes armés de longues piques; à droite, un autre groupe.
+Montmorency, sur le perron de l'hôtel, dominant cet ensemble,
+l'estramaçon au poing.
+
+Un deuxième coup de madrier retentit sourdement sur la porte.
+
+--Lâche! Lâche! hurla la voix de Damville, je relève ton défi! Me voici!
+Où es-tu, que je te soufflette de ton gant!...
+
+--Ouvrez la porte! tonna Montmorency.
+
+De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes se
+précipitèrent, firent tomber les lourdes ferrures, attirèrent à eux
+les deux énormes vantaux de chêne massif, la porte se trouva grande
+ouverte!...
+
+Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime!
+
+Il y eut dans la rue un recul désordonné devant cette porte qui
+s'ouvrait.
+
+Puissante et calme, la voix de François tomba du haut du perron:
+
+--Premier rang!... Feu!...
+
+Les dix arquebuses tonnèrent; d'effroyables clameurs retentirent; les
+dix hommes, déjà, avaient dégagé le deuxième rang et rechargeaient leurs
+armes.
+
+--En avant! En avant! vociféra Damville.
+
+--Deuxième rang!... Feu!...
+
+Un rideau de flammes, un nuage de fumée noire, un coup de tonnerre,
+cris, vociférations, insultes, tourbillon de recul dans la rue...
+
+--Troisième rang!... Feu!...
+
+--Quatrième rang!... Feu!...
+
+Dans la ruelle par où avaient débouché les Pardaillan, les troupes de
+Damville fuyaient; trente cadavres jonchaient la rue, à droite et à
+gauche de la porte, une foule énorme, et Damville mettant pied à terre,
+livide de rage, fou furieux, tendant le poing à la forteresse, geste
+impuissant!...
+
+--Fermez la porte! commanda Montmorency.
+
+Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement le sang-froid
+nécessaire pour organiser un deuxième assaut.
+
+Il commença par rassembler ses reîtres et ses cavaliers auxquels il fit
+mettre pied à terre; les chevaux furent conduits au bord de la Seine, à
+l'endroit où aboutissait le bac du passeur.
+
+Puis il fit refouler à droite et à gauche de l'hôtel la foule hurlante.
+
+Alors, devant l'hôtel, il tint conseil avec quelques-uns de ses
+gentilshommes. Tout cela dura une heure.
+
+Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Damville acheva son
+dispositif pour une nouvelle attaque. Les lèvres blanches, la moustache
+tremblante, la voix brève et rauque, il donnait ses ordres.
+
+Et il persista dans le même plan: défoncer la porte!
+
+Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de catapulte devant
+la porte de l'hôtel. A cette machine fut accrochée une masse de fer
+composée de trois énormes enclumes attachées ensemble au bout d'une
+chaîne.
+
+En même temps, on pénétrait dans la maison qui faisait mur mitoyen avec
+le bâtiment de droite: ce mur, on le perça à coups de pioche et, dans
+l'excavation, un tonneau de poudre fut placé.
+
+A ce moment, il était plus de midi. L'installation de la machine avait
+demandé plusieurs heures. Un silence relatif s'établit dans la rue. D'un
+coup d'oeil, Damville vit que chacun était à son poste. Il donna le
+signal en levant le bras.
+
+Dix hommes s'attelèrent à la masse de fer suspendue à la chaîne qui
+pendait du haut de quatre immenses madriers placés debout l'un contre
+l'autre, les quatre sommets liés ensemble, les quatre pieds s'écartant
+de dix coudées l'un de l'autre.
+
+Les dix hommes ramenèrent la masse de fer jusque dans la ruelle, et,
+soudain, la lâchèrent.
+
+La masse partit, s'élança, décrivit sa courbe de plus en plus
+foudroyante et alla heurter la porte... les reîtres firent un mouvement
+pour s'élancer... un craquement sinistre se fit entendre...
+
+Mais reîtres et gentilshommes poussèrent une clameur de malédiction: la
+porte avait résisté!...
+
+Damville se mordait les poings, il comprit que, de l'intérieur, on
+avait élevé une barricade; tout le temps qu'il avait passé à préparer
+l'assaut, Montmorency l'avait passé à organiser une défense acharnée.
+
+--Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois devant cette
+masure!...
+
+Cette masure, c'était l'hôtel de Montmorency! la demeure qu'avait
+habitée son père le connétable!
+
+--Orthès! appela-t-il.
+
+--Le vicomte promène ses chiens! lui fut-il répondu.
+
+--Sauval! appela-t-il alors.
+
+L'homme ainsi nommé se précipita: c'était celui qui était préposé à la
+garde de la manipulation des poudres.
+
+--Ici, dit le maréchal, un tonneau. Et là, un tonneau, Est-ce compris?
+
+La manoeuvre fut aussitôt exécutée, les tonneaux placés, la mèche
+amorcée.
+
+Damville y mit lui-même le feu, puis se retira à distance.
+
+Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double jet de flammes
+s'éleva jusqu'au ciel, la porte s'écroula, les barricades qui la
+maintenaient se disloquèrent, le passage était libre!...
+
+Les reîtres entrèrent dans la cour comme une bande de loups. Des
+décharges d'arquebuses les accueillirent, mais, cette fois, ils étaient
+lancés, rien ne pouvait les arrêter.
+
+La mêlée commença; les arquebuses et les pistolets déchargés se turent;
+on commença à se battre à coups de piques, de dagues et de rapières.
+
+Serrés en un groupe compact, en un peloton hérissé, les gens de
+Montmorency tenaient tête à la meute; ils gardaient le silence farouche
+du désespoir; les assaillants hurlaient, vociféraient; dans la rue, la
+foule accourue de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin de tuer
+était dans ces esprits affolés.
+
+Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne le voyait pas.
+
+Damville attendait la minute propice.
+
+L'estramaçon de François, de seconde en seconde, se levait et
+s'abattait.
+
+Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entassés, morts ou
+blessés, lui faisaient un rempart.
+
+Son peloton, réduit de la moitié, s'était massé au pied du perron
+central de l'hôtel.
+
+Or, pendant que ces reîtres tourbillonnaient autour de cette poignée
+d'hommes, Damville avait rassemblé cent de ses cavaliers démontés sur la
+gauche de la cour.
+
+Et il les jetait comme un bélier vivant sur le groupe de défenseurs et
+d'assaillants. Leur masse se rua d'un bloc.
+
+Avec la violence d'épaves lancées à la côte, les gens de Montmorency
+furent précipités sur le bâtiment de droite.
+
+Montmorency, dès lors, n'eut plus qu'une dizaine de combattants autour
+de lui.
+
+Il monta sur le perron avec ces quelques derniers défenseurs. Quelques
+secondes se passèrent; une clameur immense s'éleva tout à coup... et
+Montmorency vit qu'il n'y avait plus autour de lui que sept ou huit
+hommes; la cour tout entière appartenait aux gens de Damville.
+
+A ce moment même, une détonation formidable retentissait: le bâtiment
+de droite s'écroulait presque tout entier, ensevelissant ses défenseurs
+sous des décombres fumants!
+
+Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le bâtiment!...
+
+Il ne restait plus debout que la muraille bordant la cour.
+
+--Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme du désespoir.
+
+Et, comme il jetait derrière lui un rapide regard, par la porte de la
+salle d'honneur il vit sa fille Loïse qui accourait, bondissait, une
+dague à la main.
+
+--Mon père! cria-t-elle, vous allez voir comment sait mourir une
+Montmorency!
+
+--Ta mère! hurla François en assenant un terrible coup d'estramaçon qui
+fit reculer le flot des assaillants.
+
+Loïse s'arrêta, pantelante. Sa mère!... Il fallait qu'elle vécût pour sa
+mère.
+
+A cet instant, François de Montmorency, livide, sanglant, déchiré,
+effrayant, eut un rugissement de joie terrible:
+
+--Enfin! Toi! Toi! Enfin!...
+
+--Il avait Damville devant lui!...
+
+
+
+XLVI
+
+LES TITANS
+
+Dans un de ces suprêmes coups d'oeil qui durent ce que dure un éclair,
+voici ce que vit François de Montmorency.
+
+Il était sur le perron, son estramaçon levé à deux mains. Derrière lui,
+sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil, Jeanne de Piennes,
+souriante devant ces horreurs...
+
+Près de lui, deux hommes encore vivants.
+
+Au bas des marches, Damville, son frère Henri, levant vers lui une face
+convulsée de haine, montant, une lourde rapière au poing.
+
+Derrière Damville, à sa droite, à sa gauche, une foule de gens d'armes
+pressés, tassés, un bloc hérissé d'épées, de dagues, qui emplissait la
+cour tout entière, quatre cents tigres entassés là, des flamboiements
+d'acier, une clameur sauvage;
+
+--A mort! A mort!
+
+Au milieu de cette foule, un tombereau chargé de poudre qu'on venait de
+faire entrer.
+
+Au-delà, la porte de l'hôtel, démantelée, jetée bas, béante...
+
+Par ce large trou béant, la rue apparaissait, noire de foule, un océan
+de peuple, d'où montait la même clameur obstinée, rauque, sauvage:
+
+--A mort! A mort!
+
+Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inappréciable temps
+de récit pendant lequel Damville, refoulant ses hommes d'armes pour
+atteindre son frère, gronda:
+
+--Place! Il est à moi!...
+
+Au même instant, les deux frères se trouvèrent l'un devant l'autre.
+
+Les deux hommes, qui avaient survécu à l'effroyable carnage et qui se
+trouvaient près de Montmorency, tombèrent.
+
+Damville fit un geste, qui arrêta les centaines de dagues levées sur
+François, et il hurla:
+
+--Vivant! Il me le faut vivant!...
+
+François avait levé son estramaçon qui jeta dans l'air un flamboiement
+rouge. L'estramaçon décrivit sa courbe et s'abattit avec une violence
+capable de fendre un homme...
+
+Damville fit un bond en arrière.
+
+L'estramaçon de François heurta la marche de marbre et se brisa.
+
+Malédiction! rugit Montmorency.
+
+--A moi! hurla Damville. François, tu meurs de ma main! Adieu, mon
+frère! Rappelle-toi que tu m'as confié Jeanne de Piennes! Sois
+tranquille, j'aurai soin d'elle!
+
+En même temps, il se rua sur François, désarmé.
+
+François, d'un coup de son tronçon d'épée, para le coup formidable qui
+lui était destiné. Au même instant, d'un bond, il entra dans la salle
+d'honneur et, d'un geste frénétique, saisissant sa fille dans ses bras,
+il tonna:
+
+--Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne sera à toi!
+
+Il arracha la dague des mains de la jeune fille et, entraînant Loïse
+près de sa mère assise au fond de la salle, il leva l'arme sur Jeanne de
+Piennes!...
+
+Mourons! Mourons ensemble! adieu!...
+
+A ce moment, une clameur énorme, une clameur d'imprécations, de
+malédictions, de plaintes déchirantes, jaillit, fusa de la cour, mêlée
+au grondement sourd de quelque chose qui s'écroule!...
+
+Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri de malédiction!
+
+Les reîtres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, éperdus, se
+frappaient les uns les autres pour fuir plus vite!
+
+Que se passe-t-il?...
+
+En quelques bondissements, haletant, la tête perdue, délirant d'un
+espoir insensé. Montmorency regagna le perron...
+
+Ce qui se passait!... Voici:
+
+Du haut de la muraille demeurée debout, seule de tout le bâtiment qui
+avait sauté, du haut de cette muraille, disons-nous, un bloc de pierre
+avait roulé, s'était abattu au milieu de la cour, écrasant trois ou
+quatre hommes...
+
+Tous, ayant levé la tête, aperçurent à travers les tourbillons de fumée
+deux hommes, debout, deux êtres étranges qui marchaient sur l'arête de
+la muraille branlante...
+
+Et, aussitôt après le premier bloc, un deuxième tomba, roula, écrasa,
+traça un large sillon sanglant, puis un autre, et un autre encore, sans
+arrêt!... Cela pleuvait!
+
+Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'épouvanté!
+
+Vingt secondes après la chute du premier bloc, il n'y avait plus dans
+la cour de l'hôtel que des cadavres et des blessés aux membres
+fracassés!...
+
+Et, là-haut, sur l'infernale muraille, les deux êtres fabuleux, entourés
+de fumée et de poussière, noirs, étincelants, rouges, déchirés,
+flamboyants, les deux Pardaillan éclataient d'un rire terrible!...
+
+La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de Pardaillan et
+le vieux routier dominait l'hôtel central, c'est-à-dire que les deux
+épiques travailleurs étaient plus haut placés que le toit.
+
+Il leur eût été facile de sauter sur ce toit, de gagner la première
+lucarne et de descendre par le grenier.
+
+C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer à son fils sur le
+premier moment, c'est-à-dire lorsque, s'étant penchés, ils reconnurent
+qu'ils avaient abouti à l'hôtel Montmorency.
+
+Le chevalier secoua frénétiquement la tête. Il montra le maréchal debout
+entre ses deux derniers compagnons, et, derrière lui, Loïse. Et il
+gronda:
+
+--Si elle meurt, c'est la tête la première que je descendrai!...
+
+--Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tête à Paris tout entier! Et venir
+te tuer ici!...
+
+Il s'était croisé les bras et frappait furieusement du talon.
+
+Sous ces coups, une pierre à moitié descellé se détacha, tomba dans le
+vide... d'en bas, une clameur de stupéfaction, de rage et de terreur
+monta jusqu'à eux...
+
+--Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais ça écrase, ça!...
+
+--A l'oeuvre! rugit le chevalier.
+
+Ils se baissèrent tous deux; leurs deux dagues attaquèrent un bloc,
+firent levier, une poussée précipita le bloc dans le vide et, en bas,
+une large trouée se fit dans la foule des reîtres.
+
+Dès lors, ils ne regardèrent plus.
+
+Chacun travailla de son côté; la grêle de pierres se mit à pleuvoir;
+pièce par pièce, ils démantelaient la muraille. Ils étaient aussi fermes
+sur l'étroite corniche que sur la terre; un geste de trop, un mouvement
+à faux, et ils étaient précipités; ils n'y prenaient pas garde... Quand
+ils se rejoignirent, ils regardèrent en bas et virent qu'il n'y avait
+plus personne dans la cour!...
+
+Ils riaient; ils étaient noirs de fumée et de poussière; leurs yeux
+flamboyaient; leurs mains s'étaient ensanglantées; leurs habits étaient
+en lambeaux; ils riaient comme des fous!
+
+Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le chapeau du
+chevalier.
+
+--Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il.
+
+Les arquebusades se succédaient; les balles sifflaient autour d'eux; de
+la rue, deux ou trois cents reîtres les visaient, tandis que la foule
+poussait ses hurlements de mort...
+
+Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber la rue...
+
+--Rangez vos crânes! vociféra-t-il.
+
+On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il lança à toute
+volée.
+
+--Place, monsieur! dit le chevalier.
+
+Et, à son tour, il s'avança, tandis que le vieux se couchait sur la
+crête pour le laisser passer.
+
+Le moellon du chevalier traça sa courbe dans l'espace, tomba, rebondit
+parmi les hurlements d'épouvanté.
+
+Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit; à coups de
+moellons, les deux titans déblayaient la rue comme ils avaient déblayé
+la cour; la muraille baissait; ils descendaient à mesure d'un cran; et,
+finalement, les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait plus
+personne! Damville, livide, saisit sa tête à deux mains et, tandis que,
+là-haut, retentissait le rire des titans, ceux qui environnaient le
+maréchal virent qu'il pleurait à chaudes larmes, de rage, de honte et de
+fureur!...
+
+La muraille avait baissé de sept ou huit rangées de moellons...
+
+Les deux titans, voyant la rue libre et l'hôtel entièrement dégagé,
+dirent ensemble: «Partons!»
+
+Ils sautèrent sur le toit de la loge du suisse; du toit, ils sautèrent
+dans la cour; là, ils se regardèrent un instant et ne se reconnurent
+pas, tant leurs faces noires et sanglantes flamboyaient d'audace et
+d'orgueil!...
+
+Les Pardaillan, enjambant cadavres et décombres, traversèrent la cour
+en quelques bonds, escaladèrent le perron et se jetèrent dans la grande
+salle d'honneur de l'hôtel de Montmorency.
+
+Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi par deux bras
+puissants, enlevé, pressé sur une large poitrine; et le maréchal de
+Montmorency, l'embrassant sur les deux joues, murmura en frémissant:
+
+--Mon fils! Mon fils!...
+
+Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard égaré: il vit Jeanne
+de Piennes, qui, indifférente, souriait à son rêve; il vit François de
+Montmorency qui pleurait; il vit Loïse toute droite, toute pâle, qui
+l'examinait d'un air de suprême gravité.
+
+Le chevalier laissa errer, du maréchal à Loïse, son regard ébloui. Et le
+titan se sentit faible comme un enfant...
+
+Il balbutia:
+
+--Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe sur le sens de ce
+mot!... Vous m'appelez votre fils... moi!...»
+
+Le maréchal comprit l'angoisse qui montait dans ce coeur de lion.
+
+Il se tourna vers sa fille et dit:
+
+--Réponds, Loïse!...
+
+Loïse devint très pâle. Ses yeux se remplirent de larmes.
+
+--Mon époux... soyez le bienvenu dans la maison de mes pères... ta
+maison, ô mon époux!...»
+
+Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son front s'inclina sur
+les deux mains de Loïse et il se prit à pleurer...
+
+--Pardieu! s'écria le vieux routier. Je te disais bien qu'elle ne
+pouvait être qu'à toi! Tu l'as conquise le fer à la main!
+
+Mais Loïse secoua la tête, et elle murmura:
+
+--Non, non... je l'aimais avant!... Là-bas... la petite fenêtre du
+grenier... c'est là qu'il m'a conquise...
+
+Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions en de tels
+moments!... Dans l'intense émotion qui les faisait palpiter, cette scène
+n'avait duré que quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'éclair,
+une explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de l'hôtel fumant,
+parmi les ruines, dans la vaste et funèbre rumeur de mort qui emplissait
+Paris, ce fut, dans cette minute épique, l'enlacement suprême de deux
+âmes qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!...
+
+Loïse, dégageant ses mains, alla au vieux routier, lui mit ses bras
+autour du cou et, comme le maréchal avait dit: «Mon fils» au chevalier,
+elle dit:
+
+--Mon père!...
+
+La rude moustache du routier trembla.
+
+Puis, il saisit Loïse à pleins bras, l'enleva et cria:
+
+--Vive Dieu! La jolie fille que j'ai là!...
+
+Une rumeur qui venait de la rue l'arrêta court.
+
+Hérissés, les deux Pardaillan bondirent vers le perron.
+
+--Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux.
+
+Près de la grande porte démantelée, les visages de tigres de Damville se
+montraient.
+
+Le chevalier courut au maréchal.
+
+Le routier s'avança sur le perron.
+
+Haletant, à mots hachés, eut lieu le suprême conciliabule:
+
+--Maréchal, qu'y a-t-il, par là?
+
+--Les jardins, les communs, mon fils...
+
+--Au-delà des jardins?
+
+--Des ruelles aboutissant à la Seine...
+
+--Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?...
+
+--Une chaise de voyage...
+
+--En route! hurla le chevalier.
+
+--Je vous rejoins! cria le vieux routier.
+
+Le maréchal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le chevalier enleva
+Loïse comme une plume; elle laissa tomber sa tête sur son épaule; il fut
+secoué d'un frisson convulsif et s'élança.
+
+L'instant d'après, ils étaient dans les jardins. Pénétrer dans la grande
+remise, traîner dehors une voiture fermée qui s'y trouvait, atteler
+deux chevaux à la voiture furent pour les deux hommes l'affaire de deux
+minutes. Jeanne de Piennes et Loïse furent déposées, jetées, pourrait-on
+dire, sur les banquettes.
+
+--En conducteur, maréchal! commanda Pardaillan.
+
+Le maréchal sauta sur l'un des deux chevaux.
+
+Le chevalier bondit dans l'écurie, en tira un cheval qu'il ne sella même
+pas, lui jetant simplement un bridon à la bouche. Il remit le bridon au
+maréchal:
+
+--Où est la porte, mon père?...
+
+--Là!... Voyez, mon fils!...
+
+--Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!...
+
+Le chevalier, le pauvre hère, le gueux jetait des ordres. François de
+Montmorency, maréchal de France, obéissait.
+
+Et cela leur semblait, à tous deux, naturel, comme certaines choses
+exorbitantes deviennent naturelles dans les rêves!...
+
+La voiture, déjà, traversait le jardin, gagnait la porte que le maréchal
+ouvrait.
+
+Le chevalier se précipitait vers la grande salle d'honneur.
+
+Dans la cour de l'hôtel s'élevaient d'effroyables clameurs... Damville
+revenait à la charge!...
+
+--Mon père! Mon père! Mon père! hurla Pardaillan.
+
+A l'instant où le chevalier allait mettre le pied dans la salle qu'il
+lui fallait traverser pour rejoindre la cour antérieure de l'hôtel, une
+explosion terrible fit entendre son tonnerre qui, pour une seconde,
+étouffa l'immense rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de
+mort...
+
+Une flamme écarlate fusa très haut dans le ciel, puis s'affaissa, se
+replia sur elle-même comme un rideau qui tombe...
+
+L'hôtel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'écroula dans un fracas de
+cataclysme.
+
+La violente poussée de l'air fit reculer de dix pas le chevalier.
+
+Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber!
+
+Et ce fut ce recul qui le sauva malgré lui.
+
+La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit pas.
+
+Dans cette seconde épique où, farouche, convulsé, pétrifé, il lutta
+contre l'ouragan déchaîné par l'explosion, où, quand même, il demeura
+debout, une sorte de passage s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants...
+Passage hérissé de poutres calcinées, de pierres fumantes, de plâtras.
+Et cela brûlait!...
+
+L'incendie, allumé par l'explosion, achevait l'oeuvre dévastatrice...
+
+--Mon père! Mon père! râla le chevalier. Où est mon père?...
+
+Où était le vieux routier? Que faisait-il?
+
+Tandis que le chevalier entraînait Montmorency, Jeanne de Piennes et
+Loïse vers les jardins, le vieux Pardaillan s'était avancé vers la cour.
+Par un étrange revirement de son esprit, le routier avait reconquis tout
+son calme.
+
+Il était allé plus loin que l'horreur, plus haut que toute exaltation,
+et, très calme, grommelait:
+
+--C'est tout de même exorbitant que cela me tarabuste ainsi!... Il faut
+que j'en aie le coeur net!
+
+De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris à Bême.
+
+Qu'était-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il avait voulu y
+regarder. Toujours quelque nouvel incident l'en avait empêché: il n'y
+tenait plus. Il le prit, l'ouvrit, le parcourut rapidement.
+
+Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui, 23 d'août,
+et jusque dans trois jours.--Laissez passer le porteur des présentes et
+les personnes qui l'accompagneront.--Service du Roi.
+
+C'était signé: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de France, faisait une
+tache rouge dans un coin.
+
+Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement. Il savait
+enfin!
+
+Il descendait le perron, le terrible perron où Montmorency avait tenu
+tête à la meute.
+
+Voyait-il seulement les reîtres de Damville qui, un à un,
+s'approchaient, avec des faces inquiètes et sombres?... S'il les voyait,
+il ne s'en préoccupa point. Il alla droit au tombereau de poudre laissé
+dans la cour, au milieu de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt
+barils de poudre.
+
+Le vieux Pardaillan se mit tranquillement à les décharger.
+
+A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des reîtres venait de
+tirer sur lui et l'avait manqué.
+
+Le routier grommela:
+
+--C'est imbécile de n'avoir pas lu ce papier plus tôt. Comment le faire
+parvenir au chevalier, maintenant?
+
+Et il continua sa besogne, sans hâte apparente, sans déploiement de
+force visible, mais, en réalité, avec le prodigieux effort de tous ses
+muscles tendus, avec la rapidité foudroyante d'une machine en mouvement.
+
+L'un après l'autre, il transportait les barils dans la salle d'honneur.
+
+D'instant en instant, le nombre de ces figures louches qu'il avait
+remarquées augmentait; les reîtres n'osaient pas encore pénétrer dans la
+cour.
+
+Le vieux Pardaillan en était à son seizième baril.
+
+Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles déchirés, livide de
+son titanesque effort sous la couche de poussière qui lui noircissait
+le visage, il reparut sur le perron pour aller chercher le dix-septième
+baril...
+
+Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le perron...
+
+--A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses reîtres.
+
+--Mais il me reste quatre barils à prendre! hurla le vieux Pardaillan.
+Tant pis! Avec seize, nous ferons l'affaire... Adieu, Loise, Loïsette,
+Loïson!
+
+Il tira le pistolet qu'il avait à la ceinture et, au moment où la horde
+envahissait la salle d'honneur, murmura:
+
+--Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier je vais dresser
+une barricade un peu soignée!
+
+Il fit feu sur la poudre!...
+
+La poudre s'enflamma, commença à pétiller!...
+
+Les assaillants, à la vue des barils entassés, de la traînée de poudre
+qui crépitait, essayèrent de fuir, jetant des imprécations sauvages, des
+râles d'épouvanté. Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de
+dégagement... Trop tard!...
+
+La formidable explosion retentit.
+
+L'hôtel s'écroula dans un fracas d'enfer, ensevelissant deux cents des
+assaillants sous ses décombres fumants.
+
+Damville avait pu fuir à temps, lui!
+
+Et, de la rue, fou de rage, livide d'épouvanté, hagard, hébété, il
+contemplait la destruction des derniers restes de son armée de cinq
+cents reîtres, gentilshommes et gens d'armes!...
+
+Son armée mise en déroute! Et par qui?... Par deux hommes!...
+
+--Oh! les démons! hurla-t-il, les démons de l'enfer!
+
+Devant la grande porte de l'hôtel, il contemplait ces ruines avec le
+désespoir de la vengeance inassouvie. Et pourtant une flamme de sombre
+joie jaillissait de ses yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute,
+tous avaient péri dans l'explosion: son frère, les Pardaillan... Jeanne
+de Piennes aussi! Sa passion en saignait. Mais mieux encore il aimait
+Jeanne morte que Jeanne au bras de François.
+
+Soudain, voici ce que la foule put voir:
+
+Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons de fumée, dans
+les flammes, marchant parmi les ruines fumantes, sautant ici une poutre
+enflammée, là un entassement de pierres brûlantes, oui, dans cette
+fournaise, apparut un homme!
+
+Les sourcils et les cheveux à demi brûlés, les vêtements en lambeaux,
+noir dans l'auréole écarlate des flammes, cet homme tourna vers
+Damville, vers la foule, un visage effrayant où on ne vit que le
+flamboiement des yeux...
+
+Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan L.
+
+--Mon père!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!...
+
+--Ici, par les cornes du diable!
+
+Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres et de moellons, il
+vit alors son père. Arc-bouté sur ses genoux, le vieux routier soutenait
+encore de ses épaules la charge effroyable des pierres écroulées sur
+lui. Il était livide. Son souffle court et rauque ne rendait plus qu'un
+râle. Il souriait à son fils.
+
+--Me voici, père, me voici... ce ne sera rien... courage... encore cette
+pierre... oh! vos pauvres cheveux blancs sont brûlés... plus que cette
+poutre... votre jambe. Seigneur!»
+
+Délirant, la voix tremblante, le geste fiévreux, rude, le chevalier
+travaillait...
+
+--Tu n'auras donc... jamais... voulu m'écouter... Je t'avais ordonné...
+de fuir...»
+
+Le chevalier saisit son père à pleins bras, le souleva...
+
+--Père, père... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?... Oui, oui... pas
+d'autres blessures...
+
+--Je dois avoir... deux ou trois côtes... un peu... froissées.
+
+Le vieux routier avait la poitrine fracassée.
+
+Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot terrible
+convulsa la gorge du chevalier...
+
+Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en marche...
+
+La foule se rua avec un long hurlement de mort et envahit les décombres
+de ce qui avait été la cour d'honneur.
+
+L'instant d'après, le chevalier, emportant son père chargé sur ses
+épaules, achevait de franchir les ruines, se retrouvait dans les
+jardins, courait dans un dernier effort jusqu'à la voiture où il déposa
+le vieux routier agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Loïse... entre
+la mère dont il avait jadis enlevé l'enfant... et la fille qu'il avait
+ramenée!...
+
+Alors, il ramassa une rapière, sauta sur le cheval sans selle que lui
+tenait le maréchal; il se mit en tête et piqua droit devant lui, vers la
+porte la plus voisine!...
+
+Dans la voiture, le vieux routier, secoué par les cahots, revint à
+lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un papier qu'il serra
+convulsivement dans sa main et qu'il tendit tout froissé à Loise...
+
+
+
+XLVII
+
+LA BONNE ÉTAPE
+
+Il pouvait être sept heures du soir. Le soleil descendait vers l'horizon
+et ses rayons obliques nuançaient de pourpre les fumées qui roulaient
+lourdement sur Paris. Dans les rues, dans les carrefours, dans les
+maisons, on tuait toujours.
+
+Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapière au poing, passait à
+travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien. Il n'entendait plus rien.
+Dans sa tête, une seule idée fixe: gagner l'une des portes de Paris!
+Sortir de cet enfer! Comment? Il ne savait pas...
+
+Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient, ces feux
+de bûchers et d'incendies, ces houles humaines qui déferlaient à grand
+fracas lui apparaissaient dans un brouillard rouge, comme les ombres
+d'une fantasmagorie géante...
+
+Soudain, la halte!...
+
+Où est-il? Devant une porte.
+
+En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses. Un officier.
+
+D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un cri rauque, bref:
+
+--Ouvrez!...
+
+--On ne sort pas!...
+
+De la voiture, Loïse a sauté. A l'officier, elle présente un papier tout
+ouvert, et elle se rejette dans la voiture...
+
+L'officier jette un regard étonné sur Pardaillan et crie:
+
+--Ouvrez la porte!... Messagers du roi!...
+
+--Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans le fond de la
+voiture, s'est soulevé un instant et retombe pantelant, un sourire
+étrange au coin de sa moustache hérissée...
+
+--Messagers du roi! murmure Pardaillan.
+
+Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il rêve! C'est la suite du rêve
+fabuleux qui se poursuit depuis le matin, partant de l'apparition
+de Catho dans la mécanique infernale du Temple, pour aboutir à la
+catastrophe de l'hôtel Montmorency!...
+
+Voici la porte ouverte! Voici le pont baissé!
+
+Il s'élance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-delà du pont-levis
+qui déjà se relève. Ils sont hors Paris!...
+
+Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme la porte, déjà, s'est
+refermée, voici qu'arrivent une quinzaine de cavaliers, chevaux blancs
+d'écume, flancs éventrés par les éperons, faces humaines convulsées par
+la haine, la rage, la fureur...
+
+C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants. Le cheval de
+Damville s'abat, fourbu. Ensemble, ils vocifèrent:
+
+--Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!...
+
+--Ce sont des messagers du roi! répond l'officier. Voici l'ordre!
+
+--Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du Christ...
+
+--Gardes! tonne l'officier. Apprêtez vos armes!...
+
+Damville recule... Maurevert s'élance, un papier à la main:
+
+--Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier!
+
+--Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arrière. les autres!...
+
+Maurevert franchit la porte.
+
+Damville lève ses deux poings au ciel, vomit une affreuse imprécation et
+tombe comme une masse...
+
+
+Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de Catherine de
+Médicis. Après avoir cherché les Pardaillan partout où il pense les
+trouver, il s'est rendu au Louvre, il a été introduit aussitôt dans
+l'oratoire, où il a trouvé la reine à genoux, au pied du grand Christ
+massif.
+
+--Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie pour l'âme de tous
+ceux qui meurent en ce jour...
+
+--Priez-vous aussi pour celui-ci, madame?
+
+Rudement, il a posé la tête de Coligny sur la table. Catherine n'a pas
+eu un frisson. Dans un souffle, elle a interrogé:
+
+--Bême?...
+
+--Mort!
+
+--Maurevert, portez cette tête à Rome et racontez là-bas ce que nous
+faisons ici!
+
+--Je pars!...
+
+--Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez. Pas un instant
+à perdre... Ah! prenez encore ceci!...
+
+«Ceci» c'est un petit poignard qu'elle tend à Maurevert. Celui-ci secoue
+la tête en montrant sa forte dague:
+
+--Je suis armé!
+
+--Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!...
+
+Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre... et qui, sans
+doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri, le savant manipulateur de
+poisons!...
+
+Il est parti!... Il a attaché la tête de Coligny à l'arçon de sa
+selle... Il est parti... rêvant de faire sa fortune à Rome, puis de
+revenir en France frapper Pardaillan avec le petit poignard qui jamais
+ne pardonne... Il a traversé la Seine... Et, comme il se dirige vers la
+porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes passent près de
+lui, dans le tumulte de la tuerie... des hommes qui fuient! Il les a
+reconnus. Ce sont des gens de Damville!...
+
+Damville! Montmorency! Pardaillan!
+
+Les trois noms se heurtent dans sa tête! Il se rue vers l'hôtel
+Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste à l'explosion, à la
+retraite épique de Pardaillan jetant son père sur ses épaules comme Enée
+autrefois Anchise, et l'emportant à travers la fournaise...
+
+Puis il a rassemblé quelques cavaliers, il a secoué Damville, tous ont
+fait le tour de la forteresse embrasée, se sont lancés sur les traces de
+la voiture qui vole devant eux, parmi les cadavres.
+
+Maurevert, enfin, a franchi la même porte que Pardaillan...
+
+En même temps que Maurevert, un être s'est glissé, s'est précipité, que
+nul n'a songé à retenir: ce n'est qu'un chien!
+
+Pipeau!...
+
+Pipeau, qui a suivi son maître à la piste, et qui, maintenant, s'élance.
+
+Hors la porte, Maurevert s'est arrêté un instant. Où sont-ils passés?
+Par où ont-ils fui? Oh! il les retrouvera! Il les suivra jusqu'en
+enfer!...
+
+Ah! ce chien qui s'élance!... Mais c'est son chien! Le chien de
+Pardaillan!... Le nez à terre, il cherche, souffle... Il a trouvé la
+piste!...
+
+Pipeau est parti comme un trait...
+
+Et Maurevert, enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, a
+bondi sur les traces de Pipeau!...
+
+Une fois hors Paris, Pardaillan a poussé son cheval droit devant lui. La
+voiture le suit. Ils traversent une plaine. Ils montent une côte. Une
+colline boisée par places de hêtres et de châtaigniers. Puis des champs,
+de larges champs couverts d'épis dorés.
+
+En haut de la côte, Pardaillan s'est arrêté, il a sauté à bas de son
+cheval.
+
+Montmorency, de son côté, met pied à terre.
+
+Où sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre Quelle heure? Le
+soleil, à l'horizon, plonge dans un océan de nuées écarlates... A leurs
+pieds, Paris!...
+
+A peine a-t-il sauté à terre que Pardaillan, ayant constaté qu'on ne le
+poursuit pas, s'est élancé, a ouvert la voiture; Loïse en est descendue;
+Jeanne de Piennes demeure à sa place, indifférente.
+
+Le chevalier a pris son père dans ses bras et, avec des précautions
+infinies, l'a descendu, l'a étendu sur le gazon... Il est encore
+persuadé que le vieux routier est seulement blessé aux jambes. Il se
+penche sur lui... sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafré
+d'éraflures sanguinolentes, noir de poudre...
+
+M. de Pardaillan vient de perdre connaissance.
+
+Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux soupir, il a
+fermé les yeux...
+
+--De l'eau! De l'eau!
+
+De l'eau? Une source murmure là, tout près. Le chevalier s'est redressé.
+Il aperçoit la source. Il va s'élancer.
+
+A ce moment, du milieu d'un épais buisson, surgit un homme...
+
+Maurevert!...
+
+Maurevert a suivi à la piste Pipeau qui, maintenant, se roule sur le
+gazon, saute, bondit, gémit, prouve l'allégresse de son âme par les
+exorbitantes gambades qui sont sa façon de parler.
+
+Maurevert, à trois cents pas de la voiture qu'il a aperçue, est descendu
+de cheval, a attaché sa bête sous le couvert d'un bouquet de hêtres et
+s'est avancé en rampant parmi les buissons...
+
+Il a vu le chevalier descendre son père de la voiture...
+
+Il l'a vu se baisser...
+
+C'est le moment!...
+
+Il frappera le chevalier encore baissé, dans le dos!...
+
+Le chevalier se relève... les deux hommes sont presque face à face... le
+chevalier désarmé, Maurevert, son poignard à la main... le poignard que
+lui a donné la reine!
+
+L'élan emporte Maurevert...
+
+--Meurs! hurle-t-il dans un râle de joie sauvage! Voici ma réponse à ton
+coup de cravache!...
+
+Un cri terrible, un cri de femme retentit...
+
+Le poignard s'est levé!...
+
+Et, avant qu'il ne soit retombé, Loïse s'est jetée en avant... Elle a
+reçu au sein le coup destiné à Pardaillan!... Elle tombe dans les bras
+du chevalier!...
+
+Toute cette scène a duré moins d'une seconde.
+
+Déjà Maurevert a bondi en arrière, il court, il vole vers son cheval...
+
+Pardaillan a déposé Loïse sur le gazon et, terrible, convulsé, rugissant
+de douleur, il a fait un saut effrayant sur la pente raide de la
+colline.
+
+Vain effort...
+
+Maurevert a atteint son cheval!
+
+Et, avant de disparaître, il se retourne sur sa selle et vocifère:
+
+Au revoir! Bientôt ton tour!»
+
+Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas jusqu'à Pardaillan.
+
+Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant de terreur,
+Pardaillan se retourne vers le groupe de Loïse et Montmorency; il n'ose
+faire un pas; il râle:
+
+--Morte! Morte peut-être!
+
+--Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans une clameur de joie
+folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce n'est qu'une piqûre au sein!
+
+Au même instant, le chevalier voit Loïse se relever et lui sourire.
+
+Le chevalier, à pas tremblants, vacillant de la secousse qu'il vient
+d'éprouver, s'approche vers Loïse qui lui tend les deux mains. Près de
+la gorge, il voit la blessure: une légère éraflure... Sans aucun doute,
+le mouvement violent de Loïse a fait dévier l'arme de l'assassin...
+
+Le chevalier, laissant Loïse aux soins du maréchal, se retourna vers son
+père. Et, à ce moment, il oublia qu'il existât une Loïse au monde; les
+effroyables dangers qui l'avaient harcelé comme une nuée de fantômes,
+son amour même, il oublia tout, il fut comme submergé par une douleur
+qu'il ne connaissait pas. Que se passait-il?...
+
+Le sire de Pardaillan se mourait!...
+
+En ces quelques secondes qui venaient de s'écouler, un terrible
+bouleversement s'était accompli sur le visage du vieux lutteur abattu,
+du titan écrasé, du sire de Pardaillan étendu sur le gazon de la colline
+de Montmartre.
+
+Le masque de l'aventurier, de l'intrépide coureur de routes, ce masque
+si vivant, si narquois, déjà se détournait, les joues tirées, le nez
+aminci; ce profil si fin et si hardi semblait se pétrifier...
+
+--Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au fond de lui-même, mon
+père agonise!...
+
+Intrépide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots et parvint,
+oui, il parvint à sourire; doucement, sans une secousse, il souleva le
+blessé dans ses bras, le porta au bord de la source...
+
+--Comment êtes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes, n'est-ce pas?...
+mais nous allons nous installer dans une maison de ce village... et je
+vous guérirai, moi...
+
+Héroïquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne tremblaient tandis
+qu'il mouillait son mouchoir dans la source et lavait le visage noir de
+poudre.
+
+Et, soudain, il s'arrêta épouvanté; ce visage, à mesure qu'il le lavait,
+apparaissait d'une lividité de cadavre!
+
+Pipeau, couché au long de la source, gémissait doucement, remuant son
+moignon de queue, et il léchait les mains du blessé, les pauvres mains à
+demi brûlées, toutes tailladées de longues plaies...
+
+Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut que la terre allait
+s'effondrer sous lui...
+
+Le vieux souleva à demi la tête; il eut un geste de caresse pour le
+chien, qui le regarda de ses yeux noirs et profonds, humides de douleur
+humaine.
+
+--Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris, toi? Et tu
+me dis adieu, hein? Chevalier, où est donc... le maréchal? Et Loïse,
+Loison?...
+
+--Me voici, monsieur, dit François de Montmorency en se penchant.
+
+--Me voici, mon père, dit Loïse en s'agenouillant.
+
+Le chevalier étouffa le rugissement qui montait à sa gorge, et, de ses
+ongles, laboura sa poitrine...
+
+--Maréchal, reprit le blessé, vous allez... donc... marier... nos
+enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille...
+
+--Je vous le jure! dit gravement Montmorency.
+
+--Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas à plaindre... Mais,
+dites-moi, maréchal.. vous aviez parlé... d'un certain comte de
+Margency...
+
+A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais personne de
+plus digne d'elle... monsieur...
+
+--Eh bien?...
+
+--Le voici! dit Montmorency en désignant le chevalier. Le comté de
+Margency m'appartient: je le donne au chevalier de Pardaillan... c'est
+la dot de Loïse...
+
+Le vieux routier eut un pâle sourire. Il murmura:
+
+Ta main, chevalier!...
+
+Le chevalier, à bout de forces, s'abattit à genoux, saisit la main de
+son père, y colla ses lèvres et s'abandonna aux sanglots.
+
+--Tu pleures?... enfant!... Donc te voilà... comte de Margency... Va,
+mon fils, tu seras heureux.. Et vous aussi, ma chère enfant... Vos deux
+visages... près du mien... jamais je n'eusse osé... rêver... une aussi
+belle.... mort!...
+
+--Tu ne mourras pas! bégaya le chevalier. Mon père!...
+
+--C'est ici... ma dernière étape, chevalier, la bonne étape... de
+l'éternel repos!... Et tu voudrais que je ne meure pas?... Adieu,
+maréchal... adieu, Loïse... Loïsette... Loïson... je vous bénis, chère
+petite... adieu, chevalier...
+
+Les mains du vieux routier devenaient glacées... Le sire de Pardaillan
+ferma un instant les yeux.
+
+Il les rouvrit bientôt, jeta un regard autour de lui et dit:
+
+--Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant... près
+de cette source... sous ce grand hêtre... Moi qui ai couru... tant
+d'auberges... ce sera là ma dernière auberge...
+
+Une plainte déchirante jaillit des lèvres du chevalier
+
+Le vieux routier l'entendit... Un étrange sourire passa sur ses lèvres
+blanches. Il eut quelque chose comme un éclat de rire de suprême ironie
+et il dit:
+
+--A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de payer.... notre
+dette... à Huguette!...
+
+Presque aussitôt, il leva les yeux vers la sérénité du ciel ou les
+premières étoiles du soir s'allumaient une à une, pales et douces.
+
+Les mains du vieux Pardaillan étreignirent la main de son fils et celle
+de Loïse.
+
+Il eut encore un murmure, presque un souffle les yeux fixes sur une
+étoile qui souriait au fond de l'immensité bleuâtre.
+
+Une légère secousse l'agita.
+
+Il demeura immobile, un sourire figé sur les lèvres les yeux ouverts sur
+l'immensité du ciel crépusculaire au fond duquel les douces et pâles
+constellations s'éveillaient...
+
+Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien national
+Henri Martin, si réservé dans ses admirations a appelé L'HÉROÏQUE
+PARDAILLAN... le vieux routier était mort...
+
+Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit dans les bras du
+maréchal de Montmorency, Loïse soutenait sa tête et pleurait; Pipeau se
+lamentait à ses pieds.
+
+--Mon fils, dit le maréchal, soyez homme jusqu'au bout... songez que
+votre fiancée n'est pas en sûreté tant que nous n'aurons pas gagné
+Montmorency...
+
+--Ah! râla le jeune homme, j'ai perdu le meilleur de moi-même.»
+
+Il retomba à genoux près du corps de son père et, la tête dans les
+mains, se prit à pleurer... Une heure se passa... Lorsque le chevalier
+regarda autour de lui, il vit que quelques paysans du village s'étaient
+approchés, avec une torche, des bêches... sans doute le maréchal les
+avait appelés pendant sa longue défaillance.
+
+Il colla ses lèvres sur le front glacé du vieux routier et murmura un
+adieu suprême...
+
+Alors il se releva et, comme les paysans commençaient à creuser une
+fosse sous le grand hêtre, près de la source, le chevalier les écarta
+doucement, saisit lui-même la bêche, et, tandis que de grosses larmes
+traçaient leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses mains, à
+creuser la tombe de son père... la dernière auberge du vieux coureur de
+routes!...
+
+Un des paysans, de sa torche, l'éclairait de reflets rouges.
+
+Les autres, le bonnet à la main, regardaient en silence... Au-dessus
+de cette scène tragique, le ciel déroulait ses splendeurs paisibles et
+là-bas, au-delà des plaines qui s'étendaient au bas de la colline, Paris
+rougeoyait comme une fournaise immense, et il semblait que toutes les
+cloches sonnaient le glas de l'héroïque Pardaillan...
+
+Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde.
+
+Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une pâleur terrible
+avait envahi son visage; il prit son père dans ses bras et le coucha au
+fond de la fosse.
+
+A ses côtés il plaça le tronçon de rapière qui, n'avait pas quitté le
+vieux lutteur.
+
+Puis il le couvrit soigneusement, et lui-même, doucement, commença à
+ramener du gazon, des feuillages, puis de la terre; alors, il sortit
+de la fosse qu'il commença à combler... Au bout d'une demi-heure, tout
+était fini!...
+
+Le maréchal et les paysans s'approchèrent de cette tombe et
+s'inclinèrent profondément.
+
+Loïse et le chevalier s'agenouillèrent, leurs mains s'unirent...
+
+Et, comme Loïse cherchait ce que, dans sa naïve croyance, elle pourrait
+dire qui fût bien venu du vieux père couché sous la terre, elle murmura:
+
+--O mon père, je te jure d'aimer toujours celui que tu aimais tant!...
+
+Bientôt, ils se relevèrent. Loïse, de deux branches coupées par un
+paysan, fit une croix et la planta dans la terre fraîchement remuée...
+
+Alors, elle remonta dans la voiture; le maréchal se remit en selle, le
+chevalier sauta sur son cheval et ils prirent le chemin de Montmorency.
+
+Comme le soleil se levait, ils pénétraient dans l'antique château
+féodal...
+
+Quant à la fosse creusée par le chevalier, voici ce qui arriva: la croix
+plantée par Loïse fut remplacée, par les paysans qui avaient assisté à
+la scène, par une grande croix mieux faite.
+
+Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacée par un crucifix immense,
+qu'on appela le Calvaire.
+
+Le souvenir de ces choses s'est perpétué jusqu'à nos temps, et
+aujourd'hui encore, à l'endroit où le vieux routier rendit le dernier
+soupir, il y a une petite place qu'on appelle la place du Calvaire de
+Montmartre.
+
+
+
+XLVIII
+
+SUÉE SANGLANTE
+
+Si notre récit est terminé en fait, nous devons donner satisfaction aux
+curiosités qui ont pu s'éveiller sur certains de nos personnages.
+
+Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne de Piennes, Loïse, le
+chevalier de Pardaillan et François de Montmorency lorsqu'ils eurent
+enfin gagné le vieux manoir où s'est déroulée la première scène de cette
+histoire.
+
+Mais, avant de revenir au château de Montmorency, jetons un dernier coup
+d'oeil sur quelques autres acteurs du drame.
+
+Maurevert alla jusqu'à Rome porter la nouvelle de la destruction des
+hérétiques. En traversant la France, il put se rendre compte que la
+tache de sang s'élargissait jusqu'à couvrir tout le royaume. Maurevert
+demeura un an à Rome.
+
+Que fit-il pendant cette année? Sans doute, il prépara sa fortune;
+probablement il s'aboucha avec certains personnages.
+
+Le jour où il se mit en selle pour reprendre la route de Paris, ce qui
+arriva le Ier septembre de l'an 1573, une sombre satisfaction brillait
+dans ses yeux, et il murmura, en se touchant la joue que le chevalier
+avait cinglée:
+
+«Et maintenant, Pardaillan, à nous deux!...»
+
+Huguette et son mari, maître Grégoire, avaient pu demeurer cachés dans
+une cave chez une de leurs parentes; lorsque le calme se rétablit,
+Huguette voulut retourner à son auberge. Mais le timide Grégoire lui fit
+observer que Paris était un séjour encore bien dangereux, que tous les
+jours il y avait des processions ou les cris de mort retentissaient
+encore; que lui, Landry Grégoire, était, Dieu merci! excellent
+catholique, mais, enfin, qu'à défaut d'hérétiques on pourrait bien le
+pendre ou le tailler un jour pour avoir favorisé la fuite de Pardaillan.
+Huguette se rendit à ses raisonnements. Ils allèrent donc à Provins,
+pays natal d'Huguette, et y demeurèrent environ trois ans, au bout
+desquels maître Grégoire commença à se persuader que peut-être on
+l'avait oublié, et qu'il pouvait rentrer à Paris. C'est ce qu'il fit,
+non d'ailleurs sans répugnances.
+
+Le 18 juin 1575, l'auberge de la Devinière, ainsi baptisée jadis par
+Rabelais, fut rouverte, et aussi achalandée que par le passé.
+
+Jacques Clément continua à être élevé chez les Barrés jusqu'à l'âge
+de treize ans, époque de sa vie à laquelle il passa au couvent des
+Cordeliers.
+
+Ruggieri, pendant les horribles journées de carnage, demeura enfermé
+dans son laboratoire, en tête-à-tête avec le cadavre embaumé du
+malheureux comte de Marillac.
+
+Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre qui fut taillé en
+forme de pierre tombale très simple.
+
+Sur la pierre, il fit graver un seul mot,--le nom de l'infortuné jeune
+homme:
+
+DÉODAT
+
+Dès lors Ruggieri vécut misérablement, se tuant à la recherche de
+l'insoluble problème, passant des nuits entières en observation sur sa
+tour, et des jours en rêveries sombres pendant lesquels, assis au fond
+d'un fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un point dans
+l'espace.
+
+Il paraît que Catherine eut peur de lui à un moment donné, car elle le
+fit impliquer dans le procès en sorcellerie intenté à La Môle et au
+comte de Coconasso. Peut-être la vieille souveraine eut-elle alors
+encore plus peur des révélations que Ruggieri pouvait faire. Car, après
+lui avoir pour ainsi dire montré de prés l'échafaud, elle le sauva et
+le garda près d'elle, et, sans doute, il lui rendit encore plus d'un
+mystérieux service.
+
+Après les massacres de la Saint-Barthélémy, le duc de Guise rejoignît
+son gouvernement de Champagne, et le duc de Damville, son gouvernement
+de Guyenne. Henri de Guise comprenait que Catherine de Médicis,
+chaudement félicitée par Rome et par l'Espagne, triomphait pour l'heure.
+Mais, sans doute, il ne renonçait pas à ses projets car, en s'éloignant
+de Paris, il montra le poing au Louvre et gronda entre ses dents
+serrées:
+
+--Tout n'est pas fini!...
+
+Quant à Damville, lorsqu'il sut que son frère et Jeanne de Piennes
+avaient pu gagner Montmorency, il tomba dans un état de prostration qui
+faillit lui coûter la vie... Mais sa robuste constitution, la rage et
+le désir de vengeance furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en
+disant lui aussi:
+
+--Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frère!
+
+Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter au château de
+Vincennes, résidence et prison royales. C'est par une magnifique matinée
+d'été. Nous sommes au 30 mai de l'an 1574, c'est-à-dire exactement vingt
+et un mois et six jours après ce dimanche de la fête de Saint-Barthélémy
+où le roi Charles IX avait laissé massacrer ses hôtes.
+
+Près de deux ans, donc, se sont écoulés depuis l'abominable forfait.
+
+Entouré d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient
+ouvertement, Charles vécut retiré, laissant le gouvernement à sa
+mère. Il voyait bien qu'autour de lui tous, sa mère, ses frères, ses
+courtisans, trouvaient qu'il avait trop vécu. Et pourtant, il n'avait
+que vingt-trois ans. Brantôme dit qu'au moment de se retirer au château
+de Vincennes Charles s'écria amèrement:
+
+--Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent attendu ma
+mort!...
+
+A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva quelque
+tranquillité. Mais ses nuits étaient terribles. Dès qu'il s'endormait,
+il se voyait entouré de spectres auxquels il demandait grâce. Il ne
+parvenait à dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise près de son
+lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie, comme on fait
+aux enfants peureux pour les endormir.
+
+Il faisait aussi de la musique, se mêlait aux choeurs qu'il organisait,
+faisait venir des musiciens avec lesquels il discutait fiévreusement
+pendant des heures. Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait
+s'arrêter tout à coup, pâlir et trembler de tous ses membres. Et alors,
+ceux qui pouvaient l'approcher de très près l'entendaient murmurer:
+
+--Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi et fais-moi
+miséricorde!...
+
+Puis il se mettait à pleurer, et généralement se déclarait alors une
+crise qui le laissait abattu, mortellement triste... Plusieurs fois par
+semaine. Marie Touchet venait le voir secrètement.
+
+Le 29 mai, Charles IX passa une journée effrayante, suivie d'une nuit de
+délire pendant laquelle, malgré les soins de sa nourrice, il se débattit
+contre d'affreuses visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et
+ne retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai.
+
+C'est en ce matin-là que nous introduisons le lecteur dans la chambre du
+roi.
+
+Charles se promenait lentement, courbé, voûté, les joues creuses, les
+yeux caves, brûlants de fièvre; ce jeune homme paraissait un vieillard
+brisé par l'âge...
+
+--Charles, à chaque instant, allait à la fenêtre, soulevait le rideau et
+balbutiait:
+
+--Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient pas!...
+
+--Sire, le cavalier est parti à sept heures, il est à peine huit heures
+et demie... elle va venir...
+
+--Et Entraigues? L'as-tu mandé?... Est-il là?
+
+--Il est là, sire... Vous n'avez qu'à ouvrir cette porte...
+
+François de Balzac d'Entraigues était un jeune gentilhomme profondément
+dévoué à Charles qui, deux jours avant cette scène, l'avait nommé
+gouverneur d'Orléans.
+
+Orléans! le pays natal de Marie Touchet!
+
+Que rêvait donc Charles IX?... Nous allons le savoir.
+
+A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie Touchet parut.
+Elle portait son enfant dans ses bras. Une joie intense brilla dans les
+yeux du roi. Marie déposa l'enfant dans les bras de la vieille nourrice
+de Charles et s'avança vers le roi. Elle avait bien maigri. Elle était
+bien pâlie. Mais elle était toujours belle de cette beauté douce et
+comme effacée qui était son grand charme.
+
+En voyant les ravages que le mal avait faits sur la figure du roi depuis
+sa dernière visite, elle ne put retenir ses larmes. S'asseyant, elle
+prit son amant sur ses genoux comme elle faisait dans leur maison de la
+rue des Barrés, et elle l'étreignit sans pouvoir prononcer une parole.
+
+Cette fois, ce fut Charles qui s'efforça de consoler Marie. Il semblait
+avoir repris une dernière lueur d'énergie.
+
+--Marie, écoute-moi... je suis condamné, je vais mourir, demain, dans
+quelques jours, aujourd'hui peut-être...
+
+--Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce sont les regrets qui
+te donnent ces tristes idées!... Ah! maudits soient ceux qui t'ont
+conseillé, et que ce sang versé retombe sur leur tête...
+
+--Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-être à ta prochaine visite
+ne me trouveras-tu pas. Ne pleure pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois
+heureuse encore et que tu vives... ne fût-ce que pour apprendre à cet
+enfant à ne pas exécrer ma mémoire...
+
+--Charles! Tu me déchires le coeur!...
+
+--Je sais, mon doux ange bien-aimé... il le faut pourtant. Je t'ai
+appelée ce matin pour te donner mes dernières instructions, mes
+ordres... Oui, s'il le faut, ce seront les ordres de ton roi!...
+
+--Charles! mon amant! mon roi! ta volonté m'est sacrée!...
+
+--Donc, pour la tranquillité de mes derniers jours, pour toi, ma chère
+Marie, et aussi pour ce pauvre innocent, tu vas me jurer de m'obéir
+par-delà ma mort...
+
+Elle se prit à sangloter et, espérant le calmer, répondit:
+
+--Je te le jure, mon bon sire.
+
+--Très bien, dit le roi. Je te sais femme à tenir parole, même quand tu
+sauras ce que je vais te demander. Écoute, Marie. Quand je serai mort,
+si tu es seule, tu seras en butte à mes ennemis qui voudront te faire
+payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde...
+
+--Qu'importe! s'écria la jeune femme, alarmée par ce qu'elle prévoyait.
+J'aime mieux souffrir, pourvu que je sois seule. Et puis, pourquoi
+songerait-on à persécuter une pauvre femme qui ne demande que d'élever
+son enfant!
+
+--Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-être te ferait-on grâce, à
+toi... Mais l'enfant!... On redoutera les prétentions de ce pauvre petit
+qui est de sang royal, on voudra l'écarter... et la meilleure manière
+d'écarter les gens, vois-tu, c'est de les tuer!...»
+
+Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura toute tremblante.
+
+--On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que tu te caches,
+on l'empoisonnera... on l'égorgera.
+
+--Tais-toi! oh! tais-toi!...
+
+--La seule manière de le sauver, c'est de placer près de toi et de lui
+un homme fidèle, brave et bon qui veillera sur vous deux parce qu'il en
+aura le droit, parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de traîtres qui
+m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que tu estimes à sa
+valeur: c'est Entraigues... ce sera ton époux...
+
+--Sire!... Charles!...
+
+--C'est mon désir suprême, dit le roi.
+
+--O mon cher bien-aimé! dit Marie d'une voix brisée.
+
+--C'est ma volonté royale!...
+
+--J'obéirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant, pour ton
+fils... J'obéirai!...
+
+Le roi fit un signe à la nourrice qui ouvrit une porte.
+
+François d'Entraigues parut.
+
+--Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander si tu es
+disposé à tenir le serment que tu me fis hier.
+
+--Je l'ai juré, sire, et je ne suis pas de ceux qui jurent par deux
+fois.
+
+--Tu me promis d'épouser la femme que je te désignerais, d'adopter son
+enfant comme la chair de ta propre chair...
+
+--Sire, dit Entraigues, dès ce moment j'ai compris que vous me demandiez
+de veiller sur la vie de votre fils en devenant aux yeux du monde, sinon
+en fait, l'époux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire?
+
+--Oui, mon ami...
+
+--J'ai juré, sire, que je tiendrai parole: je donnerai mon nom à celle
+que vous avez aimée; je la couvrirai du blason de ma famille; la force
+de mon bras et les ressources de mon esprit je les emploierai à la
+protéger envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui m'est
+confié...
+
+Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir et pleurait.
+
+Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta:
+
+--Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prévaudrai de mon titre
+d'époux, qui ne me donnera qu'un seul droit: celui de vous rendre la vie
+douce et de vous faire un rempart contre les desseins des méchants...
+
+C'était un redoutable engagement que prenait là ce jeune homme--en toute
+sincérité.
+
+Peut-être l'avenir allait-il échafauder sur ce serment des complications
+dramatiques...
+
+Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit la main de Marie
+Touchet et la plaça dans celle d'Entraigues.
+
+--Mes enfants, dit-il,--et ce mot, dans la bouche de ce mourant, n'était
+pas déplacé--mes enfants, soyez bénis tous deux!
+
+Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit être autour duquel
+déjà se tramaient peut-être dans l'ombre des projets de mort; il le
+serra sur sa maigre poitrine, l'embrassa, et le rendit enfin à Marie
+Touchet.
+
+--Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont comptés; mon enfant,
+fais-moi la grâce de revenir ici tous les matins à partir d'aujourd'hui.
+
+--Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer en ce château... te
+soigner, te veiller... ah! je te guérirais!
+
+Le roi secoua la tête...
+
+--Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure où madame ma
+mère me vient voir.
+
+Marie se jeta dans les bras du roi.
+
+--A demain, dit Charles IX.
+
+--A demain, répondit Marie Touchet.
+
+Après un dernier baiser, un dernier regard à son amant, elle sortit,
+accompagnée d'Entraigues.
+
+Comme Marie Touchet était montée dans sa voiture fermée, et comme
+Entraigues se mettait en selle, il vit venir au loin un groupe de
+cavaliers au galop.
+
+La voiture de Marie Touchet s'ébranla.
+
+Entraigues demeura un moment sur place pour voir quels étaient ces
+cavaliers si pressés qui accouraient dans un nuage de poussière. En
+tête de ce groupe, en avant de plus de cinquante pas, galopait un homme
+qu'Entraigues ne tarda pas à reconnaître.
+
+Il pâlit et murmura:
+
+--Le roi de Pologne ici[2]!... Ah! maintenant je vois bien que Charles
+va mourir, puisque les corbeaux accourent!
+
+[Note 2: Le duc d'Anjou. On sait qu'Henri d'Anjou, frère de Charles,
+était monté, peu après la Saint-Barthélémy, sur le trône de Pologne.
+On sait que, prévenu en toute hâte par Catherine de Médicis, de la fin
+prochaine de Charles IX, il quitta secrètement la cour de Pologne
+et arriva à Vincennes juste à temps pour voir mourir son frère, et
+recueillir sa couronne sous le nom de Henri III.]
+
+Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture de Marie
+Touchet et rentra avec elle dans Paris.
+
+Charles IX était demeuré avec sa nourrice.
+
+--Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre dans la paix des
+champs, n'être plus roi, n'être plus le misérable que je suis, ne plus
+deviner les poignards dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le
+pain que je mange. Oh! mon rêve de roi!... Vivre! oh! vivre encore!...
+Seigneur! un peu de paix, par pitié!...
+
+Deux larmes coulèrent le long de ses joues amaigries.
+
+--Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il.
+
+Non, Catherine de Médicis ne venait pas, ce matin-là! Sans doute, elle
+devait être fort occupée, depuis que le cavalier aperçu par Entraigues
+était entré au château.
+
+--Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un moment.
+
+La vieille nourrice obéit. Bientôt, le roi fut installé dans son grand
+lit. Elle le borda maternellement. Il ferma les yeux.
+
+--Il va mieux, songea la nourrice.
+
+Lorsqu'il comprit qu'il était seul, Charles IX ouvrit les yeux.
+
+--Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le silence, l'abandon!
+plus de courtisans, plus de gardes! On sait que je vais mourir...
+
+La solitude, en effet, était profonde autour du roi. C'était bien le
+silence de l'abandon. Seule, la vieille nourrice venait de temps à autre
+se pencher sur lui...
+
+Pourtant, en prêtant l'oreille, il semblait à Charles qu'il entendait
+dans le château des bruits inaccoutumés, un mouvement de va-et-vient de
+gens empressés, une rumeur joyeuse, eût-on dit! cette rumeur d'une foule
+de courtisans qui s'empresse autour d'un roi...
+
+Quelle était donc cette Majesté qu'on saluait ainsi, tandis que lui
+demeurait seul, tout seul en présence de la mort?...
+
+Les heures s'écoulèrent.
+
+La nourrice elle-même ne venait plus: peut-être l'avait-on écartée afin
+qu'elle ne pût renseigner le roi.
+
+Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un timbre. Il
+appela. Personne ne vint.
+
+Alors il voulut se lever seul, sans aide.
+
+Mais il retomba sur son lit, et constata avec épouvante que ses forces,
+depuis le matin, s'en étaient allées.
+
+Il demeura faible, baigné d'une sueur froide, pris d'une angoisse
+terrible. Il voulut crier, et ses lèvres ne rendirent qu'un son rauque,
+à peine intelligible.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! râla-t-il. Est-ce que je vais mourir?
+
+Il se souleva subitement, ses dents se mirent à claquer... la crise, la
+redoutable crise qui l'avait si souvent terrassé, s'abattait sur lui...
+
+Les ombres du crépuscule envahissaient la chambre.
+
+Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un geste d'horreur,
+repoussait de la main droite les spectres qui, peu à peu, envahissaient
+la chambre, tandis que, de la main gauche, il cherchait à remonter la
+couverture jusqu'à son cou, comme pour se cacher.
+
+--Du sang! gronda-t-il. Qui a répandu tant de sang?... Grâce! Qui donc
+crie grâce et pitié?... Qui êtes-vous? Est-ce toi, Coligny? Et toi,
+Clermont, que veux-tu? Et toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et
+toi, La Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut? Et toi,
+La Trémoille? Et toi, La Place? Et toi, Rohan? Que me voulez-vous? Et,
+vous tous, pourquoi entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit...
+il y en a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie, dans le
+château, dans la cour... Ils montent! Ils viennent tous! Qui êtes-vous?
+Que voulez-vous? A moi! A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez
+tuer?... Quels effroyables gémissements! Quels cris d'agonie! Que sont
+ces mugissements par les airs? Les cloches! Les cloches! Cela hurle dans
+ma tête! Cela rugit! Assez! Arrêtez! Grâce!...
+
+Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu à peu, s'était enflée,
+se termina par une plainte affreuse.
+
+Alors, il prit sa tête à deux mains et pleura. Il murmurait:
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi!
+
+Tout à coup, il tendit ses bras décharnés vers cette foule de fantômes
+qui l'entouraient.
+
+--Pardon! oh! pardon!... Que de malédictions sur moi!
+
+La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre s'était éclairée de
+flambeaux.
+
+En effet, maintenant, des êtres se glissaient vers ce lit où hoquetait
+l'épouvantable agonie.. non pas des fantômes, mais des vivants... des
+courtisans... le duc d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante,
+Catherine de Médicis!...
+
+La vieille reine se pencha sur le lit et murmura:
+
+--Mon fils...
+
+De sa main glacée, elle toucha le roi au front.
+
+Charles IX jeta une stridente clameur d'épouvante, chercha à repousser
+cette main, se souleva, les yeux hagards, fou de terreur, fou de
+remords, il rejeta les couvertures...
+
+Il eut un râle, un souffle:
+
+--Du sang!...
+
+Et, cette fois, ce n'était pas une illusion!...
+
+Il y avait réellement du sang dans ce lit! Les draps étaient piqués de
+petites taches rouges! Et c'était du sang! Une affreuse transpiration
+d'agonie et de délire coulait sur le corps du mourant. Et c'était du
+sang! Charles IX suait du sang[3]. Sa poitrine était à nu. De ses
+ongles, il avait lacéré sa chemise. Ses bras se tordaient, tordus par la
+crise.
+
+[Note 3: Historique.]
+
+Et tous ceux qui étaient là se regardèrent avec des yeux d'épouvanté et
+d'horreur!
+
+Cette poitrine était rouge! Ces bras étaient rouges! Rouges de sang!...
+
+Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux.
+
+Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scène.
+
+D'un râle plus rauque, d'une voix plus rude, Charles répéta son cri:
+
+--Du sang!...
+
+Et, tout à coup, sa bouche se convulsa, ses lèvres se crispèrent, et son
+rire, le rire terrible, le rire funèbre qui jetait l'épouvante dans les
+âmes, ce rire semblable à un hurlement grinça, fusa, éclata, se gonfla,
+toujours plus fort, toujours plus sinistre...
+
+Soudain, Charles se renversa... Mort!...
+
+La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de Charles. Et cette
+main devint toute rouge.
+
+Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc d'Anjou, livide,
+et, d'une étreinte farouche de sa main sanglante, elle empoigna la
+main de son fils bien-aimé, la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix
+éclatante, d'une clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria:
+
+--Messieurs!... Vive le roi!...
+
+
+
+XLIX
+
+LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY
+
+Revenant de vingt et un mois en arrière, nous reprenons nos héros au
+point où nous les avons laissés, c'est-à-dire entrant au château de
+Montmorency, à l'aube du 25 août 1572.
+
+On n'a peut-être pas oublié qu'après son enquête à Margency, enquête qui
+établissait d'une manière éclatante l'innocence de Jeanne de Piennes,
+le maréchal avait commandé à son intendant d'aménager toute une aile du
+château pour deux princesses qu'il comptait héberger. C'est dans cette
+partie du château que furent installées Loïse et Jeanne de Piennes.
+
+Le maréchal voulait entreprendre de sauver la raison de celle qu'il
+avait adorée, qu'il adorait encore, et il imaginait de frapper vivement
+l'esprit de la pauvre folle en la conduisant un jour à Margency...
+
+Mais, un devoir plus immédiat sollicita son courage et son dévouement.
+A peine Jeanne et sa fille furent-elles installées qu'il fit sonner
+le tocsin du manoir. Il ordonna à son capitaine d'armes de fermer les
+portes, de lever les ponts-levis, de faire couler dans les fossés les
+eaux qui en étaient détournées en temps de paix, de faire charger les
+vingt-quatre pièces d'artillerie, d'armer en guerre les quatre cents
+hommes de la garnison, enfin, de tout préparer pour soutenir au besoin
+un long siège.
+
+En même temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs directions.
+
+François de Montmorency eut un entretien avec le chevalier de
+Pardaillan. Les dernières résolutions y furent prises.
+
+Le 25 août 1572, vers trois heures, il y avait près du château deux
+mille quatre cents cavaliers bien montes, bien armés. Ce corps de
+cavalerie fut divisé en deux brigades, fortes chacune de douze cents
+hommes.
+
+Le maréchal prit le commandement de l'une; Pardaillan fut mis à la tête
+de l'autre.
+
+Puis, chacun d'eux s'élança dans une direction différente; et ces deux
+hommes, qui laissaient derrière eux tout ce qu'ils aimaient au monde,
+partirent sans regrets apparents pour remplir un devoir d'humanité.
+
+Le maréchal s'élança vers Pontoise; de là, il battit le pays jusqu'à
+Magny, puis poussa droit au nord et arriva jusqu'à Beauvais. Partout où
+il passait, il rassemblait ceux qui étaient en état de porter les armes,
+leur parlait fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et enfin
+les décidait à s'opposer, les armes à la main, à toute tentative de
+massacre.
+
+Là où les ordres de Catherine étaient déjà arrivés, là où on commençait
+à tuer, il fondait tout à coup sur les massacreurs, faisait jeter en
+prison les plus enragés et décrétait que tout homme pris à violenter,
+molester ou piller, serait pendu haut et court, sans procès.
+
+Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout une terreur
+salutaire aux trop fervents catholiques.
+
+Pardaillan opérait de son côté. mais avec plus de fougue encore et de
+rapidité. Pendant deux mois, il ne laissa pas un point inexploré dans
+les pays qu'il traversa.
+
+De L'Isle-Adam, où il se dirigea tout d'abord, Pardaillan bondit jusqu'à
+Luzarches; de là, il remonta à Senlis, traversa Crépy, allant, revenant,
+courant à l'est, à l'ouest, entra en coup de foudre à Compiègne et
+poussa jusqu'à Noyon dans une course audacieuse.
+
+Alors, obliquant à gauche, il redescendit sur Montdidier, et, par
+Crèvecoeur, gagna enfin Beauvais où le maréchal avait établi ses
+quartiers.
+
+Cette campagne, faite de marches et de contre-marches, avait duré trois
+mois.
+
+Grâce donc au maréchal de Montmorency et au chevalier de Pardaillan,
+toute cette province fut exempte des horreurs qui s'abattirent sur
+presque tout le reste du royaume.
+
+Au bout de ces trois mois, le calme s'était complètement rétabli. Mais
+le maréchal, pendant un mois encore, promena sa petite armée pour
+achever d'intimider les forcenés.
+
+Ce ne fut que le soir du 29 décembre par un temps de neige, que le
+maréchal rentra dans son manoir. Le 6 janvier, il licencia son armée.
+
+L'hiver s'écoula paisiblement.
+
+Le mariage de Pardaillan et de Loïse avait été fixé au mois d'avril, sur
+la prière de François.
+
+Pendant la campagne du maréchal et du chevalier, la santé de Jeanne
+de Piennes avait achevé de se rétablir. Sa beauté était redevenue
+éclatante; toute pâleur avait disparu; cette ombre de mélancolie, qui
+couvrait son visage à l'époque où on l'appelait encore la Dame en noir,
+s'était dissipée. C'était dans ses yeux et sur ses lèvres un soupir de
+bonheur.
+
+Hélas! ce bonheur n'était qu'un rêve!
+
+C'est à son rêve que souriait la pauvre démente...
+
+Quant à Loïse, la blessure qu'elle avait reçue de Maurevert sur la
+colline de Montmartre s'était cicatrisée moins promptement qu'on
+n'aurait pu s'y attendre, il est vrai; mais enfin, lorsque le maréchal
+et le chevalier étaient rentrés au château, il n'y avait plus qu'une
+légère trace rosée indiquant que Loïse avait été frappée là.
+
+Sa santé, à elle aussi, s'était rétablie. Elle avait même pris une bonne
+mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat de ses lèvres, l'animation
+extraordinaire de son teint étonnèrent le maréchal. Il est vrai que,
+parfois, elle devenait soudain d'une pâleur mortelle et se mettait
+à grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait paraître
+alarmant.
+
+En même temps, le caractère de la jeune fille se transformait.
+
+Elle avait toujours été un peu mélancolique; elle devint d'une gaieté
+dont les éclats, par moments, amenèrent de soudaines épouvantes dans
+l'âme du chevalier.
+
+Seulement, lorsqu'elle était seule, elle croisait quelquefois ses mains
+sur sa poitrine, et murmurait:
+
+«J'ai là un feu qui me brûle, et lentement me consume...»
+
+Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province, tandis que les
+cloches de Montmorency sonnaient, et que les canons faisaient entendre
+des salves joyeuses, le contrat de mariage fut signé dans la grande
+salle d'honneur du château.
+
+La veille, le maréchal dit à Pardaillan:
+
+--Mon cher fils, voici les lettres et documents qui vous font maître
+et seigneur du comté de Margency... Prenez-les comme un gage de mon
+affection et de ma gratitude...
+
+--Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et d'admiration que
+je veux offrir à celui qui fut mon maître, et me légua le nom de
+Pardaillan. Pauvre, sans sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout
+bien au monde que ce nom, je désire, en m'unissant à l'ange que vous me
+donnez, m'appeler seulement le chevalier de Pardaillan... Plus tard,
+monseigneur, il conviendra peut-être que je m'appelle le comte de
+Margency.
+
+Ceci fut dit avec une belle simplicité d'orgueil que le maréchal
+comprit. Il serra le chevalier dans ses bras, et, sans insister, referma
+les parchemins dans un coffre.
+
+Devant le bailli qui procédait au contrat, devant la foule des seigneurs
+accourus, le chevalier fut donc purement et simplement: le chevalier de
+Pardaillan.
+
+La cérémonie fut suivie d'un de ces festins somptueux comme seul un
+Montmorency pouvait en offrir à de tels hôtes.
+
+Le soir, les invités repartirent.
+
+En effet, le mariage devait se faire à l'église, en la plus stricte
+intimité, vu le deuil du jeune époux.
+
+Le matin du 26 avril se leva enfin.
+
+Ce fut une radieuse journée de printemps. Les cerisiers étaient en
+fleur; les haies embaumaient; les bois d'alentour se couvraient d'une
+verdure tendre; la campagne parsemée de bouquets--pommiers blancs,
+poudrés à frimas--saturés de parfums--lilas, violettes, muguet--la
+campagne si douce et si plaisante à l'oeil, en ces jours où le monde
+renaît, offrait le spectacle et le charme d'un jardin comme timide et
+frileux encore. Cette journée passa comme un doux songe d'amour.
+
+Le maréchal, pourtant, paraissait assiégé de sombres souvenirs... C'est
+que cette date du 26 avril était à jamais gravée dans son coeur. Vingt
+ans avant, la nuit du 26 avril, en la chapelle de Margency, s'était
+consommée son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette même nuit, il
+était parti pour Thérouanne... pour la guerre... pour l'inconnu... pour
+le malheur!...
+
+Le soir vint. Onze heures sonnèrent.
+
+Le maréchal avait revêtu son costume, semblable à celui qu'il portait le
+26 avril de l'an 1553. Il donna le signal du départ: en effet, ce n'est
+pas dans la chapelle du château que devait s'accomplir la cérémonie...
+Loïse et Jeanne furent placées dans une voiture. Le maréchal et
+Pardaillan montèrent à cheval. On partit. On suivit la route sous un
+clair de lune d'une douceur infinie, et, enfin, on s'arrêta devant une
+pauvre petite église:
+
+La chapelle de Margency, comme vingt ans avant!
+
+Le mariage de minuit, comme vingt ans avant!
+
+Presque les mêmes personnages!... Quelques paysans... et près de
+l'autel, une vieille, très vieille femme qui pleurait, nourrice de
+Jeanne! Le prêtre commença son office.
+
+Pardaillan et Loïse, l'un près de l'autre, se tenaient par la main;
+leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans ce double regard qui se
+croisait, il y avait comme de l'extase.
+
+Le maréchal, avec une poignante anxiété suivait sur le visage Jeanne
+l'effet de cette scène. La mémoire allait-elle se réveiller? La raison
+allait-elle revenir? La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de
+bonheur?...
+
+Les anneaux furent échanges.
+
+Le prêtre prononça les formules sacramentelles.
+
+Loïse et Pardaillan étaient unis!...
+
+Alors, comme autrefois Jeanne et, François s'étaient à cette minute même
+tournés vers le sire de Piennes Pour demander sa bénédiction suprême,
+d'un même mouvement instinctif et gracieux, les deux époux se tournèrent
+vers la pauvre folle, et, pâles tous deux de leur bonheur infini,
+s'inclinèrent doucement, ployèrent le genoux...
+
+Dans le trajet de Montmorency à Margency, Jeanne de Piennes était
+demeurée indifférente, loin de ce monde, aux prises avec les pensées
+obscures qui évoluaient dans les ténèbres de son esprit.
+
+Pendant la cérémonie, elle tint ses regards fixes tantôt sur le prêtre,
+tantôt sur cette vieille femme qui pleurait non loin d'elle. A un
+moment, elle passa ses mains sur son front, ses lèvres s'agitèrent... un
+prodigieux travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout à coup,
+elle vit Loïse et le chevalier, qui s'inclinaient devant elle.
+
+--Où suis-je? balbutia-t-elle.
+
+--Jeanne! Jeanne! supplia François d'une voix ardente.
+
+--Ma mère!... murmura Loïse en levant sur elle son beau regard noyé de
+larmes.
+
+La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes qui furent
+longues comme des heures, dans le silence plein d'angoisse qui régnait
+dans l'église, elle contempla tout ce qui l'entourait.
+
+Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte, plus affermie:
+
+--L'église de Margency... l'autel... Qui est là? ma fille?... oh!...
+est-ce bien toi, François?... Est-ce que je rêve?... Non... je suis
+morte et je vois ces choses du fond de la tombe!...
+
+--Jeanne!...
+
+--Ma mère!...
+
+Ce double cri retentit dans l'église, déchirant, terrible, épouvanté.
+
+Jeanne avait répété:
+
+«Morte!»
+
+Et, en même temps qu'elle prononçait ce mot, elle était tombée à la
+renverse dans le fauteuil, comme jadis le sire de Piennes, son père. Un
+instant, ses bras essayèrent de se soulever comme pour bénir les
+êtres qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent et
+s'attachèrent à François... un céleste rayonnement d'amour intense et de
+bonheur surhumain jaillit de ces yeux... et ce fut tout!...
+
+François, avec un atroce sanglot de désespoir, la saisit dans ses
+bras... la tête de Jeanne retomba mollement sur son épaule... C'était
+fini!...
+
+Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier l'union de Loïse
+et Pardaillan s'éleva, solennelle te tremblante:
+
+--Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient à vous.
+
+Un mois après cette scène, par un beau soir de mai, comme le soleil
+se couchait dans une gloire pourpre François de Montmorency, en grand
+deuil, l'âme noyée de regrets, se promenant dans le jardin du château.
+Il s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un énorme buisson de
+chèvrefeuille.
+
+Dans une allée lointaine, il vit passer un couple qui marchait lentement
+parmi les fleurs, parmi les parfums du soir, dans l'auguste sérénité de
+ce beau crépuscule.
+
+Pardaillan et Loïse s'arrêtèrent enlacés; ils échangèrent un long
+baiser, et leur amour paraissait infini, suave, parfumé comme la
+radieuse et sereine nature qui les enveloppait de ses caresses.
+
+Les yeux du maréchal s'emplirent de larmes, il laissa tomber sa tête
+dans ses deux mains, et murmura:
+
+«O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme Loïse est fiévreuse
+depuis quelques jours!... comme ses yeux brillent d'un éclat funeste!...
+Est-ce que je n'ai pas assez payé ma dette au malheur? Est-ce que je
+vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants, chers enfants,
+pour tant d'infortune et de tristesse, soyez heureux!...
+
+Il releva la tête... regarda au loin la vision adorable des deux
+amoureux qui s'étaient remis en marche, lents, onduleux, enlacés... Dans
+l'ombre ils semblèrent ne former qu'un seul être... Puis ils disparurent
+au détour d'un massif de roses.
+
+Alors, un sourire consolateur erra sur les lèvres de François de
+Montmorency.
+
+Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot qui résume tout le
+doute et toute l'espérance des hommes:
+
+«Qui sait?... Peut-être!...»
+
+
+
+TABLE
+
+ I.--Où une minute de joie fait plus que dix-sept années de misère.
+ II.--Où la promesse de Pardaillan père est tenue par maître Gilles.
+ III.--L'astrologue.
+ IV.--Ordre du roi.
+ V.--L'orage gronde.
+ VI.--L'orage gronde (suite).
+ VII.--Premier coup de foudre.
+ VIII.--Gillot.
+ IX,--Panigarola.
+ X.--Où tout le monde se trouve heureux.
+ XI.--Entrevue de Damville et de Pardaillan.
+ XII.--Où Maurevert joue un rôle important.
+ XIII.--Le Temple.
+ XIV.--La reine Margot.
+ XV.--L'escadron volant de la reine.
+ XVI.--L'escadron volant de la reine (suite).
+ XVII.--Le moine.
+ XVIII.--Les fiancés.
+ XIX.--Les ribaudes.
+ XX.--La dernière farce de l'oncle Gilles.
+ XXI.--Dieu le veut!
+ XXII.--Le cimetière des SS Innocents.
+ XXIII.--Les amours de Pipeau.
+ XXIV.--L'amiral Coligny.
+ XXV.--La nuit terrible.
+ XXVI.--La chambre de torture.
+ XXVII.--Le messie de la Sainte-Inquisition.
+ XXVIII.--Étonnement de Montluc; suite des amours de Pipeau et
+ nouvelle ruine de Catho.
+ XXIX.--Ce qu'il y avait dans le silence.
+ XXX.--Les mystères de la réincarnation.
+ XXXI.--La mécanique.
+ XXXII.--Des visages penches sur la nuit.
+ XXXIII.--Le roi qui rit.
+ XXXIV.--Entrée de Catho dans la gloire.
+ XXXV.--Lions déchaînés.
+ XXXVI.--Ici l'on tue.
+ XXXVII.--La marche au gibet.
+ XXXVIII.--Parole mémorable de Bême.
+ XXXIX.--Le dimanche 24 août 1572, fête de la Saint-Barthélémy.
+ XL.--Profils de gargouilles.
+ XLI.--Visions tragiques.
+ XLII.--L'oasis.
+ XLIII.--«...que des chiens dévorants se disputaient entre eux...»
+ XLIV.--Entre le ciel et la terre.
+ XLV.--Comme à Thérouanne.
+ XLVI.--Les Titans.
+ XLVII.--La bonne étape.
+ XLVIII.--Suée sanglante.
+ XLIX.--Le printemps de Montmorency.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour
+by Michel Zévaco
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 ***
+
+***** This file should be named 13339-8.txt or 13339-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/3/3/13339/
+
+Produced by Renald Levesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/13339-8.zip b/old/13339-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..1f17f0a
--- /dev/null
+++ b/old/13339-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/13339-h.zip b/old/13339-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..ddb64b1
--- /dev/null
+++ b/old/13339-h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/13339-h/13339-h.htm b/old/13339-h/13339-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..a634663
--- /dev/null
+++ b/old/13339-h/13339-h.htm
@@ -0,0 +1,22784 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>Les Pardaillan 2 - Epopée d'amour</title>
+ <meta name="author" content="Michel Zévaco">
+
+<style type=text/css>
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+
+</style>
+
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour, by Michel Zévaco
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour
+
+Author: Michel Zévaco
+
+Release Date: August 31, 2004 [EBook #13339]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<h3>MICHEL ZÉVACO</h3>
+
+
+<h2>LES PARDAILLAN-2</h2>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>L'épopée d'amour</h1>
+
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<h3>OU UNE MINUTE DE JOIE
+FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNÉES DE MISÈRE</h3>
+
+<p>Le maréchal de Montmorency avait retrouvé, au bout
+de dix-sept ans, sa femme, Jeanne de Piennes, sa
+femme dont la félonie de son frère cadet, le maréchal
+de Damville, l'avait séparé.</p>
+
+<p>Il revoyait, comme dans un songe, la scène où Damville
+feignait de lui avouer qu'il avait été l'amant de
+Jeanne... son duel avec lui où il avait cru le laisser
+mort sur place... et la disparition de la comtesse de
+Piennes, duchesse de Montmorency.</p>
+
+<p>Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre
+femme que, d'ailleurs, il n'avait jamais aimée, l'image
+de la première demeurant tout entière en son coeur.</p>
+
+<p>Les années coulaient et, soudain, un jeune seigneur,
+un jeune héros, le chevalier de Pardaillan, lui apportait
+une lettre de celle qu'il croyait à jamais disparue
+de sa vie.</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes était vivante!</p>
+
+<p>Dans sa lettre, elle en appelait à son ancien seigneur
+et maître, elle clamait la félonie de Damville, elle
+demandait grâce et secours pour Loïse, sa fille, à lui,
+duc de Montmorency.</p>
+
+<p>Une aube de gratitude et de joie s'était levée dans
+l'âme du vieux duc: il avait été, mais en vain, en
+appeler de son frère à la justice du roi, en vain il
+l'avait provoqué, sachant qu'il tenait en son pouvoir
+Jeanne et sa fille, en vain il avait fouillé Paris pour
+les retrouver, et il allait retomber dans sa nuit de
+deuil quand, de nouveau, le chevalier de Pardaillan
+était venu à lui.</p>
+
+<p>Ce jeune homme, héros d'un autre âge, dont peut-être
+il devinait confusément le secret, l'avait conduit
+par la main à la demeure mystérieuse où se cachait
+tout ce qu'il avait aimé au monde, l'avait mis en présence de
+Jeanne de Piennes, la première duchesse de
+Montmorency.</p>
+
+<p>L'heure tant espérée, après dix-sept ans de larmes
+et de deuil, était enfin sonnée.</p>
+
+<p>Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait chéri et qui
+avait été la joie de son coeur, la moelle de ses os,
+l'essence même de son être; en un mot, celle qu'il
+avait aimée.</p>
+
+<p>Hélas! comme une sève trop puissante fait craquer
+le bourgeon, le bonheur avait fait craquer le cerveau
+de celle qui avait été sienne.</p>
+
+<p>Comment la retrouvait-il?</p>
+
+<p>Folle?...</p>
+
+<p>Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son
+martyre, alors qu'elle se sentait mortellement atteinte,
+ne vivait plus qu'avec une pensée:</p>
+
+<p>«Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assuré
+le bonheur de ma fille... Et quel bonheur peut-il y
+avoir pour la pauvre petite tant qu'elle ne sera pas
+sous l'égide de son père!... Oui! retrouver François,
+même s'il me croit encore coupable... mettre son enfant
+dans ses bras... et mourir alors!...»</p>
+
+<p>Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque
+celui-ci lui dit que c'était à un autre que lui de
+dire comment sa lettre avait été accueillie par le maréchal,
+Jeanne eut dès lors la conviction intime que
+François avait lu la lettre, et qu'il savait la vérité.
+Et elle attendit.</p>
+
+<p>Lorsque le vieux Pardaillan lui annonça que le maréchal
+était là, elle ne parut pas surprise.</p>
+
+<p>Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura:</p>
+
+<p>«Voici l'heure où je vais mourir!...»</p>
+
+<p>La pensée de la mort ne la quittait plus. Elle ne la
+désirait ni ne la craignait.</p>
+
+<p>Au vrai, elle se sentait mourir.</p>
+
+<p>Qu'y avait-il de brisé en elle? Pourquoi le retour du
+bien-aimé n'avait-il provoqué dans son âme qu'une sorte
+de flamme dévorante et aussitôt éteinte? Elle ne savait.</p>
+
+<p>Mais, sûrement, quelque chose se brisait en elle.
+Et elle put se dire: Voici la mort! Voici l'heure du
+repos!...</p>
+
+<p>Elle étreignit convulsivement Loïse dans ses bras
+et murmura à son oreille quelques mots qui produisirent
+sur la jeune fille quelque foudroyant effet, car
+elle essaya en vain de répondre, elle fit un effort inutile
+pour suivre sa mère et elle demeura comme rivée
+défaillante, soutenue par le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>Telle était l'immense lassitude de Jeanne, telle était
+la morbide fixité de sa pensée, qu'elle ne s'aperçut pas
+de l'évanouissement de Loïse.</p>
+
+<p>Elle se mit en marche en songeant:</p>
+
+<p>«O mon François, ô ma Loïse. Je vais donc vous voir
+réunis! Je vais donc pouvoir mourir dans vos bras!...»</p>
+
+<p>Elle ouvrit la porte que lui avait indiquée Pardaillan
+et elle vit François de Montmorency.</p>
+
+<p>Elle voulut, elle crut même s'élancer vers lui.</p>
+
+<p>Elle crut pousser une grande clameur où fulgurait
+son bonheur.</p>
+
+<p>Et tout ce mouvement de sa pensée se réduisit brusquement
+à cette parole qu'elle crut prononcer:</p>
+
+<p>«Adieu... je meurs...»</p>
+
+<p>Puis il n'y eut plus rien en elle.</p>
+
+<p>Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut...</p>
+
+<p>Sa pensée seule s'anéantit dans la folie: cette
+femme qui avait supporté tant de douleurs, qui avait
+tenu tête à de si effroyables catastrophes, cette admirable
+mère qui n'avait été soutenue pendant son calvaire
+que par l'idée fixe de sauver son enfant, cette
+malheureuse enfin s'abandonna, cessa de résister dès
+l'instant où elle crut sa fille sauvée, en sûreté! la
+folie qui, sans doute, la guettait depuis des années,
+fondit sur elle.</p>
+
+<p>Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser.</p>
+
+<p>Une seconde de joie la tua.</p>
+
+<p>Mais, par une consolante miséricorde de la fatalité
+qui s'était acharnée sur elle,&mdash;si toutefois il est des
+consolations dans ces drames atroces de la pensée
+humaine!&mdash;par une sorte de pitié du sort, disons-nous,
+la folie de Jeanne la ramenait aux premières années
+de sa radieuse jeunesse, de son pur amour, dans ces
+chers paysages de Margency, où elle avait tant aimé...</p>
+
+<p>Pauvre Jeanne! Pauvre petite fée aux fleurs!</p>
+
+<p>L'histoire injuste ne t'a consacré que quelques mots
+arides. Pour le rêveur qui aime à pénétrer d'un pas
+hésitant dans les sombres annales du passé, qui cherche
+en tremblant parmi l'amas des décombres, l'humble
+fleurette qui a vécu, aimé, souffert, tu demeures un
+pur symbole de la souffrance humaine, et nous qui
+venons de retracer ta douleur, nous saluons d'un souvenir
+ému ta douce et noble figure.</p>
+
+<p>Lorsque le maréchal de Montmorency revint à lui
+il se souleva sur un genou et, jetant à travers la salle
+le regard étonné de l'homme qui croit sortir d'un
+rêve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante la
+physionomie apaisée, mais, hélas! les yeux sans vie.</p>
+
+<p>Une jeune fille agenouillée devant elle, la tête cachée
+dans les genoux de la folle, sanglotait sans bruit.</p>
+
+<p>François se releva et s'approcha, en titubant, de ce
+groupe si gracieux et si mélancolique.</p>
+
+<p>Il se baissa vers la jeune fille et la toucha légèrement
+à l'épaule.</p>
+
+<p>Loïse leva la tête.</p>
+
+<p>Le maréchal la prit par les deux mains, la mit
+debout sans que sa mère essayât de la retenir et il
+la contempla avec avidité.</p>
+
+<p>Il la reconnut à l'instant.</p>
+
+<p>Loïse était le vivant portrait de sa mère.</p>
+
+<p>Ou plutôt elle était le commencement de Jeanne telle
+qu'il l'avait vue et aimée à Margency.</p>
+
+<p>«Ma fille!» balbutia-t-il.</p>
+
+<p>Loïse, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller
+dans les bras du maréchal et, pour la première fois
+de sa vie, avec un inexprimable ravissement mêlé d'une
+infinie douceur, elle prononça ce mot auquel ses lèvres
+n'étaient pas accoutumées...</p>
+
+<p>«Mon père!...»</p>
+
+<p>Alors, leurs larmes se confondirent. Le maréchal
+s'assit près de Jeanne dont il garda une main dans sa
+main, et prenant sa fille sur ses genoux, comme si
+elle eût été toute petite, il dit gravement:</p>
+
+<p>«Mon enfant, tu n'as plus de mère... mais, dans le
+moment même où ce grand malheur te frappe, tu
+retrouves un père...»</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que ces trois êtres se trouvèrent réunis.</p>
+
+<p>Lorsque le maréchal et Loïse eurent repris un peu
+de calme à force de se répéter qu'à eux deux ils arriveraient
+à sauver la raison de Jeanne, lorsque leurs
+larmes furent apaisées, ce furent de part et d'autre
+les questions sans fin.</p>
+
+<p>Et François apprit ainsi par sa fille, en un long récit
+souvent interrompu, quelle avait été l'existence de
+celle qui avait porté son nom...</p>
+
+<p>A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de
+Margency.</p>
+
+<p>Et au moment où, enlacés, ils déposèrent sur le front
+pâle de Jeanne leur double baiser, il était près de
+minuit.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<h3>OÙ LA PROMESSE DE PARDAILLAN PÈRE<br>
+EST TENUE PAR MAÎTRE GILLES</h3>
+
+<p>Le maréchal de Damville, après avoir assisté a l'investissement
+de la maison de la rue Montmartre, s'était
+empressé de regagner l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne
+pas les laisser échapper.</p>
+
+<p>En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait
+lui garantir sa propre sécurité. Ils étaient tous les
+deux possesseurs d'un secret qui pouvait l'envoyer à
+t'échafaud.</p>
+
+<p>Lorsque, persuadé que le vieux Pardaillan avait
+suivi la voiture qui enlevait Jeanne de Piennes, le maréchal
+s'était décidé à rompre avec lui, il avait en même
+temps décidé de supprimer ce dangereux auxiliaire.</p>
+
+<p>Il se privait ainsi d'un aide précieux.</p>
+
+<p>Mais il y gagnait une certaine tranquillité en ce qui
+concernait ses prisonnières.</p>
+
+<p>Damville s'était jeté dans la conspiration de Guise
+uniquement en haine de son frère: pour acquérir
+Damville, Guise avait promis la mort de Montmorency.
+François mort, assassiné par quelque bon procès,
+Henri devenait le chef de la maison, l'unique
+héritier, un seigneur presque aussi puissant et peut-être
+plus riche que le roi; on lui donnait l'épée de
+connétable qu'avait illustrée son père; il était presque
+le deuxième personnage du royaume!</p>
+
+<p>Voilà les pensées qui, lentement, s'étaient agglomérées
+dans la conscience du rude maréchal, et dont la
+pensée initiale avait été le désir effréné de se débarrasser
+de son frère.</p>
+
+<p>Or, cette haine elle-même avait pris sa source dans
+l'amour d'Henri pour Jeanne de Piennes.</p>
+
+<p>Repoussé à Margency par la fiancée de son frère, il
+s'était atrocement vengé.</p>
+
+<p>Les choses en étaient là lorsqu'il rencontra Jeanne
+et s'aperçut ou crut s'apercevoir que sa passion mal
+éteinte se réveillait plus ardente que jadis.</p>
+
+<p>La conspiration qui devait faire Guise roi de France
+conduisait Damville à la puissance; du même coup,
+son frère disparaissait; Jeanne de Piennes n'avait plus
+de raison de demeurer fidèle à François; et cette
+puissance acquise conduisait Henri à la conquête de
+Jeanne.</p>
+
+<p>On s'explique maintenant que Damville s'empressât de
+se saisir de Jeanne et de sa fille pour que François
+ne pût jamais les rencontrer; on s'explique aussi sa
+modération relative vis-à-vis de ses prisonnières.</p>
+
+<p>Il voulait un beau jour apparaître à Jeanne et lui
+dire:</p>
+
+<p>«Je suis immensément riche, je suis le plus puissant
+du royaume après le roi; je serai peut-être un
+jour roi de France, car, en notre temps, le pouvoir
+appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager
+cette puissance et cette richesse, en attendant que je
+place une couronne sur votre tête?»</p>
+
+<p>Et il ne doutait pas d'éblouir Jeanne de Piennes!</p>
+
+<p>On comprend donc l'immense intérêt qu'avait Damville
+à ce que le chevalier de Pardaillan, féal de Montmorency,
+croyait-il, ignorât toujours où se trouvaient
+Jeanne et Loïse.</p>
+
+<p>De là, la nécessité de cacher cette retraite au vieux
+Pardaillan qui n'hésiterait pas à avertir son fils! De
+là, la fureur du maréchal lorsque d'Aspremont lui eut
+persuadé que le vieux routier avait suivi la voiture!
+De là. Sa résolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite
+le fils!</p>
+
+<p>Or, il croyait que le vieux Pardaillan était mort au
+moment où il quitta Paris pour se rendre à Blois
+à la suite du roi.</p>
+
+<p>Maintenant on comprend sa stupéfaction, sa rage,
+et aussi sa terreur de retrouver Pardaillan bien vivant,
+Pardaillan avec son fils!</p>
+
+<p>Et quelles durent être ses pensées lorsqu'il vit
+Jeanne elle-même!...</p>
+
+<p>C'était l'écroulement de tout son plan.</p>
+
+<p>Les Pardaillan dénonçant la conspiration, François
+reprenant Jeanne, il vit tout cela d'un coup d'oeil, et
+lorsqu'il reprit le chemin de l'hôtel de Mesmes, il
+était bien résolu à obtenir un ordre du roi, à revenir
+lui-même faire le siège de la maison, de tuer de sa
+main les deux Pardaillan.</p>
+
+<p>Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan,
+qu'il avait laissé pour mort au fond de sa cave,
+se trouvait parfaitement en vie, et comment Gilles
+avait pu laisser Jeanne de Piennes s'échapper de chez
+Alice.</p>
+
+<p>Il avait cédé à la prière menaçante de Jeanne en lui
+disant: «Ces deux hommes sont à vous, prenez-les!»
+Mais, en cédant, il s'était dit simplement qu'ainsi il
+les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait dans un
+seul coup de filet.</p>
+
+<p>Malgré ces assurances qu'il se donnait à lui-même,
+il se sentait dévoré d'inquiétude et, lorsqu'il atteignit
+l'hôtel de Mesmes, il écumait de rage.</p>
+
+<p>Il parcourut rapidement l'hôtel sans retrouver personne.</p>
+
+<p>«Fou que je suis! gronda-t-il, le misérable Gilles
+doit se trouver lui aussi aux Fossés-Montmartre!... à
+moins qu'il n'ait fui!...»</p>
+
+<p>Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut
+l'idée de pousser jusqu'à l'office.</p>
+
+<p>Il lui fallut pour cela longer ce corridor où se trouvait
+la porte de la fameuse cave et où avait eu lieu
+la grande bataille de Pardaillan.</p>
+
+<p>Or, en passant devant la cave, le maréchal vit la
+porte ouverte.</p>
+
+<p>Il se pencha et aperçut une faible lueur.</p>
+
+<p>«Si ce pouvait être lui!» grinça-t-il entre ses dents.
+Cette cave qui eût dû être la tombe de Pardaillan
+deviendrait celle de Gilles, voilà tout. Il n'y aurait que
+le cadavre de changé!</p>
+
+<p>Il descendit avec précaution.</p>
+
+<p>A mesure qu'il descendait, l'intérieur de la cave lui
+apparaissait plus nettement.</p>
+
+<p>Un spectacle étrange, presque fantastique, s'offrit à
+sa vue.</p>
+
+<p>Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur
+pour ne rien perdre du spectacle en question.</p>
+
+<p>La scène que nous allons retracer et qui se déroula
+sous les yeux du maréchal, était éclairée par une torche
+de résine qui traçait un cercle de lumière, tandis que
+le restant de la vaste cave demeurait plongé dans les
+ténèbres.</p>
+
+<p>Dans ce cercle de lumière, éclairé par les lueurs
+fumeuses de la torche, apparaissaient deux hommes.</p>
+
+<p>L'un d'eux était debout, attaché par des cordes à
+une espèce de poteau de torture.</p>
+
+<p>L'autre était assis sur un billot de bois, en face du
+patient.</p>
+
+<p>Celui qui était attaché au poteau était assez jeune
+encore; il avait une figure blême de terreur et poussait
+des gémissements à fendre l'âme la plus dure.</p>
+
+<p>L'autre était un vieillard à physionomie démoniaque;
+une espèce de rictus balafrait ce visage couturé de rides.</p>
+
+<p>Il était accroupi plutôt qu'assis sur son billot, et il
+s'occupait très consciencieusement à aiguiser son
+couteau.</p>
+
+<p>Or, ce vieux qui semblait se préparer à quelque
+besogne de bourreau, c'était Gilles.</p>
+
+<p>Le jeune, c'était Gillot.</p>
+
+<p>Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se
+trouvait dans cette cave alors que la plus élémentaire
+notion de la prudence eût dû lui conseiller de mettre le
+plus d'espace possible entre lui et son digne oncle.</p>
+
+<p>Gillot avait reçu du ciel un certain nombre de vices en
+partage. Il était poltron, cafard, libidineux, gourmand ou
+plutôt goinfre, paresseux, fainéant, méchant quand il
+pouvait, lâche par conséquent, en somme un répugnant
+personnage.</p>
+
+<p>Mais par-dessus tout, Gillot était avare.</p>
+
+<p>Il tenait cela de son oncle, qui était l'avarice incarnée.</p>
+
+<p>Ce fut cette avarice qui perdit l'infortuné Gillot, de
+même que l'amour perdit Troie.</p>
+
+<p>En effet, au moment où, après l'héroïque résistance
+de Gilles, qui, comme on l'a vu, s'était obstinément
+refusé à révéler le secret du maréchal, Gillot, pour
+sauver ses oreilles, avait raconté à Pardaillan en
+quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse;
+à ce moment-là, disons-nous, profitant de la prostration
+de son oncle et de l'émotion des deux Pardaillan, Gillot
+s'était éclipsé sans bruit.</p>
+
+<p>Il venait de sauver ses oreilles&mdash;ces larges oreilles
+auxquelles, d'après les dires du vieux Pardaillan, qui
+avait des idées spéciales en esthétique, il avait si grand
+tort de tenir.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas tout, les oreilles ne constituant en
+somme qu'un ornement de sa figure.</p>
+
+<p>Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier.</p>
+
+<p>Pardaillan n'avait menacé que les oreilles, et encore
+prétendait-il ainsi embellir la face rougeaude de
+Gillot.</p>
+
+<p>Mais Gilles! Ah! l'inexorable colère de l'oncle s'attaquerait
+à sa vie même! Gillot s'attendait pour le moins
+à être pendu si jamais il se trouvait nez à nez avec le
+terrible vieillard qui n'avait pas hésité à offrir sa vie et
+sa fortune plutôt que d'encourir la disgrâce de son
+maître!</p>
+
+<p>Et ce maître lui-même que ferait-il de Gillot?...</p>
+
+<p>Gillot frémit. Gillot sentit des ailes pousser à ses
+talons. Gillot escalada l'escalier avec toute la vélocité
+de l'épouvante la plus justifiée. Gillot en quelques
+secondes, se trouva dans l'office, et là. il se dit:</p>
+
+<p>«Voyons, je ne puis rester à Paris. Si je n'y mourais
+de pendaison, de strangulation ou d'estrapade, j'y
+mourrais de peur, ce qui est tout un. Il faut que je
+m'en aille!»</p>
+
+<p>Et Gillot fit un mouvement pour s'élancer.</p>
+
+<p>Mais au même instant, sa figure se rembrunit. Pour
+aller loin, il faut beaucoup d'argent.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, une réflexion traversa sa cervelle
+matoise et sa figure prit à l'instant une expression
+d'hilarité qui eût pu faire croire qu'il devenait fou.</p>
+
+<p>Non, Gillot n'était pas fou!</p>
+
+<p>Simplement, il venait de se rappeler que s'il était
+pauvre, son oncle était fort riche! A force de musarder
+et de fouiller dans l'hôtel, Gillot avait découvert depuis
+longtemps le vénérable coffre où Gilles entassait les
+écus qu'il avait gagnés indistinctement avec ceux qu'il
+avait volés.</p>
+
+<p>Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers
+l'appartement de son oncle, ouvrir le cabinet où se
+trouvait le fameux coffre, tout cela ne fut pour le
+rapide Gillot que l'affaire de deux minutes.</p>
+
+<p>Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un
+bon quart d'heure avec les Pardaillan.</p>
+
+<p>Gillot, avant de porter le premier coup, tâta le couvercle
+du coffre pour voir où il faudrait frapper.</p>
+
+<p>Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de
+joie et de surprise: au premier mouvement qu'il avait
+fait, il avait soulevé le couvercle! Le coffre n'était pas
+fermé! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublié sans
+doute que le vieux Pardaillan avait passé par la.) Gillot
+leva le couvercle sans plus de réflexions et poussa un
+rugissement de joie, tomba à genoux, et plongea ses
+deux bras jusqu'aux coudes dans les piles d'écus.</p>
+
+<p>A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia
+Pardaillan. Il oublia son oncle. Après un temps d'extase
+et de contemplation, Gillot en vint pourtant à se dire
+qu'il était là pour emplir ses poches, opération qu'il
+commença aussitôt.</p>
+
+<p>«Jamais je ne pourrai tout emporter!» grommela-t-il
+avec un soupir de furieux regret, un vrai soupir d'avare.</p>
+
+<p>Gillot était tout entier dans ce mot.</p>
+
+<p>Pêle-mêle, cependant, il entassait les écus dans ses
+poches, dans ses chaussures, dans son pourpoint, sans
+songer qu'il ne pourrait faire un pas dans la rue sans
+résonner comme un mulet à sonnettes et sans risquer
+de semer de l'or sur la route.</p>
+
+<p>Une fois qu'il se fut vautré tout son soûl dans cet
+argent et cet or, Gillot, les jambes écartées, les bras
+raides, tout pesant et tout embarrassé, se recula en
+murmurant:</p>
+
+<p>«Quel malheur! j'en ai à peine la moitié. Or ça,
+fuyons!»</p>
+
+<p>Il se détourna vers la porte et demeura pétrifié.</p>
+
+<p>Son oncle était là!</p>
+
+<p>Le terrible Gilles, accoté à la porte fermée, le regardait
+faire, avec un sourire blafard.</p>
+
+<p>Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement,
+deux ou trois écus roulèrent sur le carreau.</p>
+
+<p>Gillot se laissa tomber à genoux, et alors ce furent
+ses chausses qui crevèrent, la danse des écus recommença,
+une course d'or que le vieillard suivait du coin
+de l'oeil en continuant à sourire le plus hideusement du
+Monde.</p>
+
+<p>Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'où le
+choc de deux grimaces extraordinaires.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu là? demanda le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Je... vous voyez... je... range votre coffre...</p>
+
+<p>Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue,
+mon garçon.</p>
+
+<p>Gillot demeura interloqué.</p>
+
+<p>&mdash;Que... je continue?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille
+trois cent soixante-cinq livres en argent et soixante
+mille deux cent vingt-huit livres en or; en tout, si je sais
+compter, quatre-vingt-neuf mille cinq cent quatre-vingt-treize
+livres. Compte, mon garçon, compte devant moi,
+écu par écu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq;
+l'or à droite, comme étant plus noble; l'argent
+à gauche; allons... qu'attends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, mon digne oncle, mon bon oncle, voilà!
+fit Gillot.</p>
+
+<p>Et il se mit à vider ses poches, ses chaussures, son
+pourpoint.</p>
+
+<p>Le rangement commença avec ordre et méthode
+sous les yeux de l'oncle qui brillaient comme des escarboucles.</p>
+
+<p>A mesure que chaque pile reprenait sa place dans
+le coffre, un nouveau soupir s'étranglait dans la gorge
+de Gillot, tandis que l'oncle comptait:</p>
+
+<p>«Encore quinze mille... encore douze mille...»</p>
+
+<p>Le total baissait de plus en plus, à mesure que les
+écus étaient réintégrés.</p>
+
+<p>L'opération, comme bien on pense, dura longtemps.
+Commencée vers deux heures, elle s'acheva à cinq
+heures du soir.</p>
+
+<p>Or, cette opération s'accomplissait en même temps que
+le roi Charles IX faisait sa rentrée dans Paris, en même
+temps que les deux Pardaillan se battaient rue
+Montmartre contre les mignons de Damville.</p>
+
+<p>Donc, l'oncle Gilles annonçait le total à mesure que
+les piles d'or et les piles d'argent s'entassaient dans le
+coffre.</p>
+
+<p>«Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que
+quatre mille... plus que trois mille...»</p>
+
+<p>Gillot qui venait de placer délicatement le dernier</p>
+
+
+<p>écu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda
+autour de lui et ne vit plus rien.</p>
+
+<p>Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait
+plus un seul écu.</p>
+
+<p>«Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres.»</p>
+
+<p>Gillot se fouilla et tira de sa poche l'écu, les deux sols
+et les six deniers qui constituaient sa fortune personnelle.
+Héroïquement, il les tendit au vieillard qui s'en
+saisit, les fit disparaître, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Après!...</p>
+
+<p>&mdash;Après, mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les trois mille livres!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai plus rien, mon oncle!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dépêche-toi, sans quoi je te fouille.</p>
+
+<p>&mdash;Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien!</p>
+
+<p>Gilles étouffa un grognement de désespoir, palpa de ses
+mains tremblantes les vêtements de Gillot, et une sueur
+froide pointa sur son crâne. Gillot ne mentait pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Déshabille-toi!</p>
+
+<p>Gillot obéit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina
+chaque vêtement, sonda les coutures, retourna les
+poches, déchira les doublures... Il dut se rendre enfin
+à l'horrible vérité:</p>
+
+<p>Trois mille livres manquaient au trésor!...</p>
+
+<p>Une sauvage imprécation et un hurlement d'épouvante
+retentirent dans le cabinet; l'imprécation venait
+de Gilles, qui en même temps rugissait:</p>
+
+<p>&mdash;Rends-les-moi, misérable!</p>
+
+<p>Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait
+de saisir à la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Mes économies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui,
+qui donc me les a pris, mes pauvres écus? Mes pauvres
+écus, où êtes-vous?...</p>
+
+<p>Seul, le vieux Pardaillan eût pu répondre à cette
+question.</p>
+
+<p>Mais Gillot crut que le moment était venu de rentrer
+en grâce et insinua:</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, je vous aiderai à les retrouver!</p>
+
+<p>&mdash;Toi! hurla le vieillard qui avait oublié son neveu,
+toi, misérable! Toi qui venais pour me voler! Toi!
+attends! Tu vas voir ce qu'il en coûte de se faire larronneur
+et traître! Habille-toi! vite!</p>
+
+<p>En même temps, il secouait son neveu avec une
+force qu'on n'eût pu lui soupçonner. Enfin, il le lâcha,
+et Gillot se revêtit rapidement.</p>
+
+<p>Gilles, cependant, s'apaisa par degrés.</p>
+
+<p>Lorsque Gillot fut prêt, il le harponna au cou de ses
+doigts longs, osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement
+refermé le cabinet, il l'entraîna.</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! gémit Gillot.</p>
+
+<p>Arrivé au rez-de-chaussée, Gilles lâcha son neveu, et
+tirant une dague acérée, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je
+t'égorge!</p>
+
+<p>Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait
+donc pas le tuer, puisqu'il n'était menacé de mort que
+s'il tentait de fuir!</p>
+
+<p>&mdash;Marche devant! reprit l'oncle, sa dague à la main.</p>
+
+<p>Guidé, ou plutôt poussé, par le vieillard, Gillot passa
+dans le jardin, et entra dans la remise du jardinier.</p>
+
+<p>&mdash;Prends ce pieu! commanda l'oncle en désignant
+un assez long poteau pointu par un bout.</p>
+
+<p>Gillot obéit et chargea le poteau sur son épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Prends cette corde! Prends cette bêche! ajouta
+l'oncle.</p>
+
+<p>Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui
+désigner. Ainsi chargé des instruments de supplice que
+le redoutable vieillard trouva amusant de lui faire
+porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis il pénétra
+dans le couloir de la cave.</p>
+
+<p>Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche
+et un couteau.</p>
+
+<p>Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent
+descendus, il l'entraîna au fond et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Creuse ici!</p>
+
+<p>Gillot, véritable loque humaine, décomposé par la
+terreur, hébété, se mit à creuser avec la bêche.</p>
+
+<p>Le trou creusé, Gillot y planta le poteau et l'enfonça
+profondément à coups de maillet jusqu'à ce que Gilles,
+ayant constaté qu'il tenait solidement, criât: Assez!</p>
+
+<p>Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau
+et l'y attacha avec la corde, de façon qu'il ne pûtremuer
+ni les bras, ni les jambes, ni la tête.</p>
+
+<p>Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital
+ne lui suggérait pas une révolte.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas le savoir, dit l'oncle.</p>
+
+<p>Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot
+de bois, s'y assit et se mit à aiguiser sur la lame de
+sa dague le couteau de cuisine qu'il avait apporté.</p>
+
+<p>A la vue de ces apprêts, Gillot commença à pousser
+des gémissements ininterrompus.</p>
+
+<p>Ce fut à ce moment-là que le maréchal de Damville
+pénétra dans la cave.</p>
+
+<p>«Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon
+qu'on égorge, cria Gilles. Si tu ne te tais, je serai forcé
+de te tuer.</p>
+
+<p>Gillot observa instantanément un silence absolu.</p>
+
+<p>«Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors,
+que veut-il?...»</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te
+juger en mon âme et conscience. C'est te dire que je
+serai indulgent, autant que tes crimes peuvent mériter
+l'indulgence. Réponds-moi en toute franchise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit
+Gillot commençant à se rassurer.</p>
+
+<p>Cependant, il louchait fortement sur le couteau que
+le vieillard continuait à affûter paisiblement. Celui-ci
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc suivi la voiture où monseigneur avait
+caché ses prisonnières?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon oncle. Jusqu'à la rue de la Hache.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un t'a-t-il vu?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que M. d'Aspremont a dû m'apercevoir.
+Mais je ne pense pas qu'il m'ait reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle était ton idée en suivant la voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Je voulais voir, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon
+garçon!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je m'en repens bien, mon digne oncle!</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, misérable,
+quel démon t'a poussé à raconter ce que tu n'aurais
+jamais dû voir aux deux damnés Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un démon. Je voulais sauver mes
+oreilles, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! misérable lâche! Tu voulais sauver tes oreilles,
+alors que je te donnais l'exemple! Alors que j'offrais
+toute ma fortune, ce dont je fusse mort de chagrin
+si on l'eût acceptée! Sais-tu bien, infâme, quels malheurs
+ta trahison va attirer sur mon illustre maître?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! pardonnez-moi, mon oncle!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi-même, que vais-je devenir? Que vais-je répondre
+à ce puissant seigneur lorsqu'il va me demander
+des comptes?</p>
+
+<p>Le vieux Gilles était sincère. Il avait laissé tomber sa
+tête dans ses deux mains et se demandait s'il ne valait
+pas mieux mourir plutôt que d'avoir à essuyer la colère
+du maréchal.</p>
+
+<p>Cependant, il avait un témoin de sa résistance et de
+sa parfaite innocence. Ce témoin n'était autre que
+Gillot lui-même. Gillot était donc précieux à conserver.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute! dit-il en relevant la tête. Je ne te condamne
+pas à mort. Monseigneur prendra à ton égard
+telle décision qui lui conviendra. Mais il faut que je
+punisse ta lâcheté, ta trahison qui me met moi-même
+au pied du gibet, sans compter qu'elle me déshonore.
+Note que je ne te parle pas des trois mille livres qui
+manquent à mon coffre...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible
+du vol énorme que tu as voulu perpétrer. Que n'as-tu
+eu l'idée de me poignarder plutôt que de toucher à mes
+pauvres chers écus?... Mais je te pardonne ce crime, te
+dis-je!... Et quant à ta trahison, monseigneur en jugera,
+et peut-être te fera-t-il grâce si tu lui racontes les choses
+telles qu'elles se sont passés. Me le jures-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma part de paradis, je le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le
+tort que tu me causes à moi-même en me faisant
+courir le risque d'être pour le moins chassé par monseigneur.
+Et je vais te punir par où tu as péché...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot
+en verdissant de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu as trahi ton maître et ton oncle pour
+sauver tes oreilles. Eh bien, je vais te couper les
+oreilles!</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! rugit l'infortuné Gillot.</p>
+
+<p>Gilles s'était levé tranquillement et essayait le tranchant
+de son couteau sur l'ongle de son pouce.</p>
+
+<p>Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermés,
+eut encore la force de se dégager.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, n'en coupez qu'une!...</p>
+
+<p>Il avait à peine terminé cette singulière objurgation
+qu'une clameur terrible jaillit de sa gorge: le terrible
+vieillard venait de lui saisir l'oreille droite et, la
+tirant fortement, l'avait tranchée d'un seul coup de
+couteau.</p>
+
+<p>L'oreille tomba sur le sol de la cave.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce pour celle qui me reste, vociféra Gillot.
+ivre d'épouvante et de douleur. Grâce! pitié...</p>
+
+<p>Un deuxième hurlement lui échappa, et alors il
+s'évanouit.</p>
+
+<p>Avec la même tranquillité, l'oncle était passé à
+gauche et, au bout d'une seconde, l'oreille gauche de
+Gillot avait rejoint son oreille droite sur le sol ensanglanté.</p>
+
+<p>Nul n'évite sa destinée, assurent les fatalistes. Il
+paraît que celle du malheureux Gillot était d'être tôt ou
+tard privé de ces deux vastes et larges ornements que
+la nature avait prodigalement octroyés à chaque face
+de son visage.</p>
+
+<p>Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se
+mit à sourire.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'il vit son neveu inondé de sang, lorsqu'il
+le vit sans connaissance, il frémit et grommela:</p>
+
+<p>«Diable! il ne faut pas que cet imbécile meure tout
+de suite. Il est mon témoin devant le maréchal!»</p>
+
+<p>Il s'empressa donc de courir à l'office et en rapporta
+de l'eau, du vin sucré, un cordial, des compresses.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut bien lavé les deux plaies, lorsqu'il les
+eut cautérisées au vin sucré, lorsqu'il les eut bandées
+convenablement, il introduisit une gorgée de cordial
+entre les lèvres du patient et aspergea son visage d'eau
+fraîche.</p>
+
+<p>Gillot revint à lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant
+avoir fait un cauchemar, son premier geste fut de porter
+les deux mains à ses oreilles. Elles n'y étaient plus!...</p>
+
+<p>Gillot poussa un lamentable gémissement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc à te plaindre? fit l'oncle avec cette
+intonation narquoise qu'on prête à Satan dans les
+vieilles légendes.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! répondit Gillot, comment vais-je faire pour
+entendre, à présent?</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! dit Gilles.</p>
+
+<p>Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre
+mutilé! Seulement, il le prit par un bras, l'aida à se
+soulever, le remit debout, et tous deux se dirigèrent
+vers l'escalier aux dernières lueurs de la torche mourante.</p>
+
+<p>Mais ils s'arrêtèrent alors, aussi épouvantés l'un que
+l'autre.</p>
+
+<p>Un homme était devant eux!</p>
+
+<p>Et cet homme, c'était le maréchal de Damville!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur! s'écria Gilles qui tomba à genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se
+passe-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis
+innocent, je vous le jure! J'ai veillé, surveillé, comme
+vous m'en aviez donné l'ordre en partant. La fatalité
+et ce misérable imbécile ont tout fait.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous clairement, maître Gilles! fit Damville
+avec sévérité.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, les prisonnières, le damné
+Pardaillan sait où elles se trouvent...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'es pour rien dans cette trahison?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger
+ce misérable à qui je viens de couper les
+oreilles...</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Relève-toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur! s'écria l'intendant; vous me
+croirez si vous voulez, mais ce que vous venez de
+dire est pour moi une récompense plus magnifique que
+le jour où vous me donnâtes cinq cents écus d'un
+seul coup!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu me restes dévoué?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est à
+vous!</p>
+
+<p>&mdash;Viens donc, et fais appel à ton génie d'astuce. Car,
+si je n'ai nul besoin de ton sang, ce que je vais te
+demander sera plus difficile à coup sûr que de mourir
+pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt, monseigneur!</p>
+
+<p>Et le vieillard se redressa. Le maréchal lui avait dit
+qu'il avait foi en sa parole, à lui, laquais! Comme s'il eût
+été gentilhomme!... de puissance à puissance!</p>
+
+<p>Gilles sentit ses forces d'intrigue se décupler et brûla
+de se jeter dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette
+lutte, une victoire éclatante, et, au bout de cette victoire,
+la fortune.</p>
+
+<p>Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif.</p>
+
+<p>«Monseigneur, et cet imbécile? dit le vieillard, en
+désignant Gillot, toujours évanoui. Faut-il l'achever?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre.
+Viens!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<h3>L'ASTROLOGUE</h3>
+
+<p>Nous laisserons le maréchal de Damville aux prises avec
+sa haine et sa rage, chercher quelque moyen de frapper
+à mort les Pardaillan et de s'emparer de Jeanne.
+Nous laisserons également François de Montmorency,
+la pauvre folle, et Loïse, dans la maison du savant
+Ramus, où les nécessités de notre récit nous rappelleront
+bientôt.</p>
+
+<p>Trois jours après les événements qui se sont déroulés,
+trois jours après la rentrée triomphale du roi dans sa
+ville, comme dix heures, du soir sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois,
+deux ombres marchaient lentement,
+dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hôtel
+de la reine.</p>
+
+<p>Sur l'emplacement actuel de la Halle aux blés (Bourse
+de commerce), s'était élevé jadis l'hôtel de Soissons, non
+loin de l'hôtel de Nesle.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis, qui avait l'amour de la propriété,
+avait acheté les vastes jardins et les terrains
+vagues, autour de l'hôtel de Soissons, en ruine. Elle avait
+fait jeter bas les pierres branlantes; des régiments de
+maçons s'étaient employés à faire sortir de terre, comme
+sous le coup de baguette d'une fée, un hôtel d'une élégante
+magnificence, et une armée de jardiniers avaient,
+autour de l'Hôtel de la Reine, fait jaillir les plantes,
+les arbustes et les fleurs.</p>
+
+<p>Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta
+l'Italie, avait fait transplanter à grands frais des orangers
+et des citronniers.</p>
+
+<p>Elle aimait toutes les voluptés, toutes les ivresses,
+tous les parfums, le sang et les fleurs.</p>
+
+<p>Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une
+sorte de cour qui s'avançait dans la direction du Louvre
+que, sur les ordres et les plans de Catherine, s'était
+élevée la colonne d'ordre dorique, encore debout&mdash;dernier
+vestige de tout cet harmonieux ensemble de
+constructions. Cette espèce de tourelle avait été spécialement
+construite pour l'astrologue de la reine.</p>
+
+<p>C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres
+que nous venons de signaler. Ombres... car Ruggieri
+et Catherine&mdash;c'étaient eux&mdash;s'avançaient en
+silence, vêtus de noir tous deux. Ils s'arrêtèrent au
+pied de la colonne.</p>
+
+<p>L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit
+une porte basse.</p>
+
+<p>Ils entrèrent et se trouvèrent alors au pied de l'escalier,
+qui montait en spirale jusqu'à la plate-forme de
+la tour.</p>
+
+<p>Là, c'était un cabinet, ou plutôt un étroit réduit, où
+Ruggieri rangeait ses instruments de travail, lunettes,
+compas, etc. Pour tout meuble, il n'y avait qu'une table
+chargée de livres et deux fauteuils.</p>
+
+<p>Une étroite meurtrière, donnant sur la rue de la
+Hache, laissait pénétrer l'air dans ce réduit.</p>
+
+<p>C'est par cette meurtrière que la vieille Laura, espionne
+d'une espionne, communiquait avec Ruggieri.</p>
+
+<p>C'est par cette meurtrière qu'Alice de Lux jetait les
+rapports qu'elle voulait faire parvenir à la reine.</p>
+
+<p>Or, ce jour-là, Catherine avait reçu de Laura un
+billet contenant ces quelques mots:</p>
+
+<p>«Ce soir, vers dix heures, <i>elle</i> recevra une visite
+importante, dont je rendrai compte demain.»</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté désire-t-elle que j'allume un flambeau?
+demanda Ruggieri.</p>
+
+<p>Au lieu de lui répondre, Catherine saisit vivement la
+main de l'astrologue et la pressa, comme pour lui
+recommander le silence.</p>
+
+<p>En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui,
+dans la rue, s'approchait de la tour. Et, Catherine de
+Médicis, qui eût été un policier de premier ordre, se
+disait d'instinct que ces pas étaient sans doute ceux de
+la personne qui devait faire à Alice de Lux une importante
+visite.</p>
+
+<p>La reine s'avança vers la meurtrière. Et, comme les
+ténèbres étaient profondes, comme elle ne voyait rien,
+elle se plaça de façon à entendre.</p>
+
+<p>Les pas se rapprochaient.</p>
+
+<p>&mdash;Des passants! fit Ruggieri, en haussant les épaules.
+Croyez-moi. Majesté.</p>
+
+<p>Et il élevait la voix comme s'il eût voulu être entendu,
+eût-on dit, des gens qui venaient.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! murmura Catherine d'un ton de menace
+qui fit pâlir l'astrologue.</p>
+
+<p>Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles
+qu'elles fussent, ne pouvaient, en aucune façon, se
+douter qu'elles étaient ainsi épiées. Elles s'arrêtèrent
+près de la tour, non loin de la meurtrière, et la reine
+entendit une voix... une voix d'homme qu'on eût dit
+voilée d'une indéfinissable tristesse et qui la fit brusquement
+tressaillir.</p>
+
+<p>La voix disait:</p>
+
+<p>«J'attendrai ici Votre Majesté. De ce poste, je surveillerai
+à la fois la rue Traversine et la rue de la
+Hache. Nul ne saurait arriver à la porte verte sans que
+je lui barre le chemin. Votre Majesté sera donc en
+parfaite sûreté...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucune crainte, comte, répondit une autre
+voix&mdash;voix de femme, cette fois.</p>
+
+<p>&mdash;Déodat! avait sourdement murmuré Ruggieri.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne d'Albret! avait ajouté Catherine de Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la porte, madame, reprit la voix du comte
+de Marillac. Voyez, à travers le jardin, apparaît une
+lumière. Sans aucun doute, elle a reçu votre messager.
+Elle vous attend...</p>
+
+<p>&mdash;Tu trembles, mon pauvre enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'éprouverai pareille émotion dans ma
+vie, qui en contient pourtant quelques-unes, qui furent
+ou bien douces, ou bien cruelles. Songez, Majesté, que
+ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il advienne,
+je vous bénis, madame, pour l'intérêt que vous daignez
+me témoigner...</p>
+
+<p>&mdash;Déodat, tu sais que je t'aime à l'égal d'un fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma reine, je le sais. Hélas! c'est une autre qui
+devrait être où vous êtes... Tenez, madame, quand je
+songe que ma mère m'a certainement reconnu dans
+cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle
+a vu mon émotion, touché ma plaie, sondé ma douleur
+et que pas un mot, pas un geste, pas un signe d'affection
+ne lui est échappé, qu'elle est demeurée glaciale,
+impénétrable, formidable de rigidité...»</p>
+
+<p>Le comte laissa échapper un geste de violente amertume,
+et le bruit étouffé d'une sorte de sanglot parvint
+jusqu'à Catherine, qui demeura impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! fit Jeanne d'Albret pour détourner les
+cours des pensées du jeune homme. Dans une heure,
+je l'espère, je vous apporterai un peu de joie, mon
+enfant...</p>
+
+<p>A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement
+la rue et alla frapper à la porte verte.</p>
+
+<p>L'instant d'après, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret
+pénétrait dans la maison d'Alice de Lux.</p>
+
+<p>Le comte de Marillac, les bras croisés, s'accota à la
+tour et attendit. Sa tête touchait presque à la meurtrière.</p>
+
+<p>Quelles furent les pensées de ces trois êtres, pendant
+les longues minutes qui, une à une, tombèrent dans le
+silence de la nuit? L'astrologue: le père!... la reine:
+la mère!... Déodat: l'enfant!...</p>
+
+<p>Par un imperceptible mouvement très lent, Ruggieri
+s'était placé de manière à empêcher Catherine de passer
+son bras par la meurtrière. Quel horrible soupçon traversa
+donc son esprit?</p>
+
+<p>Catherine était toujours armée d'un court poignard
+acéré, arme florentine dont la lame portait d'admirables
+arabesques, bijou terrible dans les mains de la
+reine.</p>
+
+<p>Et Ruggieri frémissait d'épouvante.</p>
+
+<p>Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempée lui-même
+de subtils poisons, et une seule piqûre de ce
+précieux objet d'art était mortelle.</p>
+
+<p>Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensée d'allonger
+subitement son bras et de frapper?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile.</p>
+
+<p>Onze heures sonnèrent, puis la demie.</p>
+
+<p>Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait
+lourdement par les airs, la reine de Navarre quitta la
+maison d'Alice de Lux.</p>
+
+<p>Le cou tendu, éperdu d'angoisse, le comte la vit venir
+sans pouvoir faire un pas.</p>
+
+<p>Catherine s'apprêta à écouter.</p>
+
+<p>Mais Jeanne d'Albret, s'étant approchée du comte de
+Marillac, lui dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Venez, mon cher fils, nous avons à causer sans
+retard...</p>
+
+<p>Et tous deux s'éloignèrent alors...</p>
+
+<p>Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Médicis murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, tu peux allumer ton flambeau.</p>
+
+<p>L'astrologue obéit. Et il apparut alors livide, quoique
+sa main n'eût pas un tremblement et que son regard
+fût calme. Catherine, l'ayant considéré attentivement,
+eut un haussement d'épaules et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as pensé que j'allais le tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'astrologue avec une effrayante netteté.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort?
+Qu'il peut m'être utile? Tu vois que je ne songe pas
+à le frapper, puisqu'il vit encore après ce que nous
+venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que je
+suis sa mère!</p>
+
+<p>L'astrologue garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini.
+Lui-même a parlé. Il sait, René!...</p>
+
+<p>Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine
+n'eussent porté l'accent d'aucune émotion. Mais l'astrologue
+la connaissait. Et la voix de sa terrible amante lui
+apparut si formidable qu'il tint les yeux baissés, n'osant
+regarder celle qui, en apparence, lui parlait si paisiblement.</p>
+
+<p>Sombre, la bouche contractée, les yeux fixés dans la
+nuit vers le point où le comte avait disparu, la reine
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon
+René; ton affection paternelle ne sera soumise à aucune
+épreuve.</p>
+
+<p>&mdash;Si, madame! répondit sourdement l'astrologue; je
+sais que mon fils va mourir et que rien au monde ne
+peut le sauver.</p>
+
+<p>Catherine, étonnée, jeta un furtif regard sur l'astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-moi cela!» fit-elle en s'asseyant dans un
+fauteuil.</p>
+
+<p>Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de
+beauté, ni même d'une certaine majesté naturelle. Ruggieri
+était loin d'être un charlatan. Nature complexe, faible
+au point d'accepter sans révolte les plus effroyables
+besognes, implacable dans l'exécution des crimes que
+seul il n'eût jamais osé concevoir, pitoyable quand il
+était livré à lui-même, terrible quand il redevenait l'instrument
+de la reine, il eût sans doute passé sa vie en études
+et fût devenu un paisible savant s'il ne s'était trouvé
+sur le chemin de Catherine.</p>
+
+<p>L'art de la divination par les astres n'était pour Ruggieri
+qu'un art intermédiaire: il cherchait plus haut et
+plus loin. Connaître l'avenir, se disait-il, c'est le diriger!
+Quelle redoutable puissance armera l'homme qui parviendra
+à savoir aujourd'hui ce que demain doit être!
+Et que deviendra cette puissance si cet homme peut
+faire de l'or à sa guise?</p>
+
+<p>Ruggieri croyait donc fermement.</p>
+
+<p>Sans cesse déçu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il
+avait passé des nuits, il laissait tomber sa plume avec
+découragement. Mais bientôt une force nouvelle le poussait,
+et avec une froide fureur, il s'enfonçait dans la solution
+de l'insoluble.</p>
+
+<p>Quoi d'étonnant, dès lors, que ce cerveau fatigué ait
+été hanté de visions?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils
+va mourir et pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais
+vous le dire. Lorsque j'ai reconnu mon fils dans cette
+auberge où vous m'aviez envoyé, je n'ai d'abord songé
+qu'à vous. Qu'était mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis
+que vous étiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis,
+peu à peu, la pitié est entrée en moi. Et avec la pitié,
+d'autres sentiments assez forts pour me faire souffrir,
+pas assez pour me pousser à me dresser devant vous
+pour vous dire: Celui-là, vous ne le frapperez pas... Et
+lorsque j'ai compris que vous l'aviez condamné, je me
+suis contenté de pleurer en moi-même. Car vous avez
+pris sur moi un étrange pouvoir, Catherine. Je ne vous
+étonnerai pas en disant que j'ai lutté pour vous chasser
+de moi-même. Ces temps derniers surtout, ayant consulté
+les astres, et ne recevant que des réponses douteuses,
+je m'étais repris à espérer. C'est vous dire que j'avais
+pris la résolution de me placer entre vous et lui, et d'empêcher
+le meurtre de mon enfant. Tout à l'heure encore,
+madame, si vous aviez essayé de le frapper, vous n'y
+eussiez point réussi: car je croyais alors qu'il devait
+vivre... Maintenant, je sais qu'il doit mourir.</p>
+
+<p>Catherine hocha la tête, très calme en apparence.</p>
+
+<p>&mdash;Superstition! murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je
+vois cela. Si vous avez une vision, vous l'appelez fantôme.
+Si j'ai une vision, je l'appelle corps astral.</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois, René! je te crois, fit sourdement Catherine.</p>
+
+<p>Car cette femme si forte, et qui dominait si entièrement
+l'astrologue, était à son tour dominée par lui dès
+que Ruggieri abordait les problèmes d'occultisme.</p>
+
+<p>Un changement étrange s'était fait dans la physionomie
+de l'astrologue. Ses yeux, légèrement convulsés,
+avaient ce regard en dedans qui transforme si complètement
+la figure humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse à
+me répondre, lorsque les problèmes que je pose d'après
+les données sidérales aboutissent à l'insoluble, parfois
+la question que j'ai posée aux invisibles puissances me
+parvient par une autre voie. C'est ce qui vient d'arriver.
+Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous étiez près de la
+meurtrière. Et moi j'étais à cette place. Toute mon attention
+se portait sur vos bras. La bague que vous avez à
+l'index brillait doucement dans la nuit, et je ne la quittais
+pas des yeux. Car ainsi, je pouvais surveiller votre
+main, et si votre main se fût portée à votre poignard,
+je l'eusse arrêtée. Tout à coup, mon regard s'est troublé.
+A la même seconde, j'ai reçu comme une légère secousse
+dans le crâne, et ma tête, d'elle-même, s'est tournée vers
+la meurtrière. A ces signes, il m'était impossible de ne
+pas reconnaître que j'étais en communication avec l'Invisible.
+Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de
+la place où j'étais. Pourtant, je l'aperçus distinctement.
+Il était à une vingtaine de pas en avant de la meurtrière,
+et se trouvait à sept ou huit pieds en l'air; il flottait,
+pour ainsi dire, dans une atmosphère brillante; lui-même
+brillait d'un étrange éclat dans toutes les parties
+de son corps. Il appuyait sa main sur son sein droit.
+Cette main, lentement, retomba. Et à la place où elle
+était, je vis une large blessure par laquelle s'échappait à
+flots un sang pareil à du cristal en fusion, et non pas
+rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi
+devant mes yeux pendant près de deux minutes. Puis,
+peu à peu, ses contours sont devenus moins précis; la
+forme s'est confondue jusqu'à ne plus être qu'une vapeur
+légère; la lueur s'est éteinte; la vision s'est évanouie,
+puis, rien...</p>
+
+<p>La voix de Ruggieri était tombée au plus bas pendant
+ces derniers mots, et n'était plus qu'un murmure indistinct.</p>
+
+<p>La reine se secoua comme pour se décharger de l'inutile
+fardeau des terreurs vaines; ses yeux pleins de défi
+dardèrent leur regard d'une étrange clarté sur le point
+que fixait l'astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que
+je sentais la mort! Soit! Par le corps du Christ! il me
+plaît de sentir la mort! Il me plaît d'être celle qui passe
+en laissant un sillage de cadavres, puisque, pour dominer,
+il faut frapper! Puissances invisibles qui venez de
+me prévenir, je vous remercie! Marillac doit mourir:
+qu'il meure! Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!...
+Anges et démons, vous m'aiderez à placer sur le
+trône le fils de mon coeur, mon bien-aimé Henri...</p>
+
+<p>Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha
+l'astrologue au front, du bout de son doigt glacé.</p>
+
+<p>Ruggieri fut secoué d'un tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;René, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-même condamne
+cet homme...</p>
+
+<p>&mdash;Notre fils...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, laissons sa destinée s'accomplir; ne nous
+mêlons pas de discuter les arrêts prononcés par les puissances;
+il sait que je suis sa mère, et c'est pour cela
+qu'on le condamne.</p>
+
+<p>Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au
+juste si elle devait dire Dieu ou Satan.</p>
+
+<p>&mdash;On le condamne alors que je rêvais pour lui un avenir
+royal. N'en parlons plus, René... Mais l'autre!... Cette
+femme qui sait aussi! tu viens d'entendre: Jeanne d'Albret
+connaît ce secret... Et celle-là, René, c'est moi qui
+la condamne! Je la tiens. Je rêve de nettoyer d'un seul
+coup le royaume que je destine à mon fils. Je rêve de
+rétablir l'autorité de Rome pour consolider l'autorité de
+mon Henri. J'ai sondé Coligny; j'ai sondé le Béarnais,
+j'ai étudié tous ces seigneurs qui encombrent la cour et
+la ville de leur morgue. René, je te le dis, tous, depuis
+leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le
+germe de la révolte. Ce n'est pas seulement contre
+l'Eglise qu'ils s'élèvent comme une menaçante barrière;
+l'autorité royale de France leur pèse; là-bas, dans leurs
+montagnes, ils ont pris des habitudes d'indépendance, et
+plus d'un se dit huguenot qui est tout bonnement révolté.
+René, si je ne détruis pas la réforme, c'est la monarchie
+elle-même qui sera quelque jour réformée. Commençons
+donc par frapper à la tête. Jeanne d'Albret,
+c'est la tête du protestantisme. Jeanne d'Albret connaît
+mon secret. En la supprimant, je me sauve et je sauve
+l'Eglise et l'État.</p>
+
+<p>Ayant ainsi parlé, Catherine de Médicis entraîna Ruggieri
+hors de la tour.</p>
+
+<p>&mdash;Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais
+savoir.</p>
+
+<p>Ils traversèrent la partie des jardins où ils se trouvaient
+et parvinrent à un petit bâtiment d'allure élégante,
+placé à une centaine de pas de la tour. Il se composait
+d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage. Catherine
+l'avait fait construire pour servir de logement à son
+astrologue. C'était une gracieuse maison brique et pierre
+blanche, avec balcon ventru en fer forgé. Une belle porte
+cintrée, en chêne orné de gros clous à tête, des fenêtres
+à vitraux délicats, une façade contre laquelle grimpaient
+des rosiers touffus, achevaient de donner à cette
+demeure une apparence de coquetterie.</p>
+
+<p>Ils entrèrent, et, tout de suite après l'antichambre, pénétrèrent
+dans une pièce très vaste qui occupait toute
+l'aile gauche du rez-de-chaussée. Sur une grande table
+étaient déployées des cartes célestes dressées par Ruggieri
+lui-même; les murs disparaissaient derrière les
+rayons de chêne qui supportaient des volumes.</p>
+
+<p>La reine et l'astrologue ne s'arrêtèrent que quelques
+instants dans le cabinet de travail poussiéreux.</p>
+
+<p>&mdash;Allons dans ton laboratoire, dit Catherine.</p>
+
+<p>Ruggieri eut un frémissement, mais obéit.</p>
+
+<p>Ils traversèrent à nouveau l'antichambre, et Ruggieri,
+faisant manoeuvrer trois serrures compliquées, finit par
+ouvrir, après dix minutes de travail, une lourde porte
+renforcée de barres de fer.</p>
+
+<p>Derrière cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci
+était toute en fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine
+elle-même ayant appuyé fortement sur un imperceptible
+bouton, la porte s'ouvrit, ou plutôt s'écarta,
+laissant de chaque côté la place suffisante pour le passage
+d'un homme.</p>
+
+<p>La pièce où ils entrèrent alors occupait l'aile droite
+du rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>L'air y pénétrait par deux fenêtres, que d'épais rideaux
+en cuir, soigneusement tirés, protégeaient contre
+tout regard qui fût parvenu à percer les vitraux.</p>
+
+<p>Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle
+apparut alors.</p>
+
+<p>Tout le panneau du fond était occupé par le manteau
+d'une cheminée assez vaste pour former à elle seule comme
+une pièce distincte. Sous ce manteau, deux larges
+fourneaux étaient dressés: à chacun d'eux, aboutissait
+le bout d'un soufflet de forge. Ils étaient encombrés de
+creusets de différentes, grandeurs. Cinq ou six tables
+placées ça et là supportaient des cornues de toutes tailles.
+Sur une planche, une collection de masques en verre
+ou en treillis d'acier.</p>
+
+<p>Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine
+au moyen de la clef qu'il portait suspendue à son
+cou, sous son pourpoint.</p>
+
+<p>Catherine se pencha, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, René,
+cette jolie aiguille d'or?...</p>
+
+<p>René s'était penché, lui aussi. Leurs deux têtes se touchaient
+presque.</p>
+
+<p>Celle de Catherine, à ce moment, était hideuse;, parce
+qu'elle riait. Au repos, la tête de la reine présentait un
+caractère de sombre mélancolie qui n'allait pas sans
+grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait à être gracieuse
+comme au temps de sa jeunesse où son sourire
+avait été chanté par tous les poètes. Mais quand elle
+riait d'une certaine façon, elle devenait effrayante.</p>
+
+<p>Quant à Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquiétude
+sur son visage, où éclatait le sauvage orgueil du
+savant qui contemple son oeuvre.</p>
+
+<p>&mdash;Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie.
+Cueillez un fruit, madame, par exemple, une belle
+pêche bien mûre et dorée; enfoncez cette aiguille dans
+sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est si mince qu'il
+sera impossible d'apercevoir la trace de son passage
+dans le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gâté,
+Seulement, la personne qui aura mangé cette pêche sera
+prise, dans la journée, de nausées et de vertiges; le soir,
+elle sera morte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... Et ce liquide épais dans ce flacon, ce
+liquide qui ressemble à de l'huile?</p>
+
+<p>&mdash;C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on
+prépare la veilleuse de Votre Majesté, on mélangeait
+douze ou quinze gouttes de cette huile à l'huile de la
+veilleuse. Votre Majesté s'endormirait comme d'habitude
+sans éprouver ni angoisse ni malaise. Seulement,
+elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et
+elle ne se réveillerait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable, René! et cette série de minuscules flacons?</p>
+
+<p>&mdash;Tout simplement des essences de fleurs, ma reine.
+Voici la rosé, voici l'oeillet et voici l'héliotrope; puis,
+l'essence de géranium; voici la violette; voici l'oranger.
+Vous vous promenez dans vos jardins avec un ami et
+vous lui faites remarquer la beauté d'un rosier, par
+exemple. Votre ami admire et demande à cueillir la rose.
+Il la cueille et la respire: c'est un homme mort si, la
+veille, vous avez fait une légère incision sur l'arbuste et
+si, dans l'incision, vous avez versé dix gouttes de cette
+essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser
+une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de
+la fleur n'est pas modifié puisque chacune de ces essences
+possède le parfum lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Très joli, René! Et ces cosmétiques?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des cosmétiques ordinaires, madame. Voici
+le noir pour les sourcils et cils; voici le rouge pour les
+lèvres; voici la pâte pour étendre sur le visage; voici
+les crayons pour donner de la vivacité aux yeux. Seulement,
+la femme qui aura employé cette pâte ou ces
+crayons sera prise, dans les deux jours qui suivront, de
+violentes démangeaisons à la figure, et bientôt un ulcère
+se produira, qui ravagera le plus beau visage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce n'est pas pour tuer, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant
+sa beauté.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y
+a-t-il là? de l'eau?</p>
+
+<p>-Oui, madame, de l'eau pure, sans goût, sans saveur,
+sans odeur, sans parfum, de l'eau qui n'altérera en rien
+l'eau ou le vin, ou le liquide quelconque avec lequel vous
+l'aurez mêlée dans la proportion infime de trente à quarante
+gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le chef-d'oeuvre
+de Lucrèce: c'est l'aqua-tofana.</p>
+
+<p>&mdash;L'aqua-tofana! fit sourdement la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non
+sans raison, que l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant.
+Je comprends qu'il est des cas où il faut agir
+avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide comme
+du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le
+corps de l'être quelconque, animal ou homme qui en
+aura bu. Cet homme, s'il a eu l'honneur de dîner à votre
+table et si son vin a été additionné de cette pure eau de
+roche, s'en retournera chez lui très bien portant. Ce n'est
+qu'un mois après qu'il commencera à éprouver quelque
+malaise, une angoisse spéciale; peu à peu, il lui sera
+impossible de manger; une faiblesse générale s'emparera
+de lui et, trois mois après le dîner, on l'enterrera.</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleux, dit Catherine, mais trop long.</p>
+
+<p>&mdash;Venons-en donc à l'honnête moyenne. Dans combien
+de temps voulez-vous que... la gêne soit supprimée?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou
+trente jours, pas plus, pas moins.</p>
+
+<p>&mdash;La chose est possible, madame, et la victime va
+nous en fournir le moyen. Choisissez sur tout ce rayon
+d'ébène.</p>
+
+<p>&mdash;Ce livre?</p>
+
+<p>&mdash;Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle
+utilité entre les mains d'une catholique, missel précieux
+pour le travail des fermoirs d'or et de la reliure
+d'argent. Il suffit de le feuilleter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit
+Catherine. Cette broche?</p>
+
+<p>&mdash;Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile
+à fermer... Alors, il arrive que la personne qui s'en
+sert force le ressort pour fermer et, en forçant, elle se
+pique au doigt, piqûre insignifiante qui fait se déclarer
+en huit jours une bonne gangrène.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Ce coffret. Qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil
+à tous les coffrets du monde, avec cette différence pourtant
+qu'il a été ciselé par d'habiles artisans et qu'il est
+en or massif, ce qui en fait un présent vraiment royal.
+Et puis, il y a une deuxième différence. Ouvrez-le, madame.</p>
+
+<p>Catherine, sans la moindre hésitation, ouvrit. Un autre
+que Ruggieri eût tressailli devant une preuve d'aussi
+absolue confiance. Mais il y était habitué.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'intérieur de ce
+coffret est doublé en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de
+Cordoue, qui est à lui seul un objet d'art, gaufré selon
+les méthodes secrètes de la tradition arabe, ce cuir est
+légèrement parfumé, comme vous pouvez vous en assurer.</p>
+
+<p>Catherine, sans hésitation, aspira le parfum d'ambre
+qui se dégageait légèrement de l'intérieur du coffret.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a aucun danger à respirer ce parfum, reprit
+le chimiste. Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous
+laissiez votre main dans ce coffret pendant un temps
+suffisant, soit une heure environ, les essences dont il est
+imbibé se communiqueraient à votre sang par les pores
+de la peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez
+prise d'une fièvre qui vous emporterait en trois ou quatre
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que
+je laisserais ma main dans ce coffret pendant au moins
+une heure?</p>
+
+<p>&mdash;A défaut de votre main allant trouver le cuir de
+Cordoue, le cuir ne peut-il pas lui-même venir trouver
+votre main?... Je vous offre ce coffret... Vous lui donnez
+une destination quelconque... Il vous servira à renfermer
+l'écharpe que vous mettez à votre cou, les gants
+qui vont s'adapter à votre main. L'écharpe, les gants
+séjournent dans le coffret, leur vertu est dès lors aussi
+efficace que la vertu même de ce cuir.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine.</p>
+
+<p>Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait
+dans ce mot la récompense de son patient labeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, c'est là mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des
+années à combiner les éléments subtils capables de
+s'adapter à la peau comme à la tunique de Nessus; j'ai
+veillé des nuits et des nuits, j'ai failli cent fois m'empoisonner
+moi-même pour trouver cette essence qui se
+communique par le toucher, et non par l'odorat ou par
+le palais. Dans ce coffret redoutable, j'ai enfermé la
+mort que j'ai ainsi réduite à l'état de servante docile,
+muette, invisible, méconnaissable. Prenez-le, ma reine.
+Il est à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je le prends! dit Catherine.</p>
+
+<p>En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en
+empara. Elle le garda un instant dans ses deux mains
+levées à hauteur de ses yeux, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veut!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<h3>ORDRE DU ROI</h3>
+
+<p>Le lendemain du jour où François de Montmorency retrouva
+sa fille et celle qui avait été sa femme, fut une
+journée paisible pour tous les habitants de la maison
+de la rue Montmartre.</p>
+
+<p>Le maréchal sentait son coeur se dilater. Il était en
+extase devant sa fille et n'imaginait pas qu'il pût exister
+au monde rien d'aussi gracieux. Quant à Jeanne, la conviction
+se fortifiait en lui qu'elle subissait une crise passagère
+et que le bonheur lui rendrait à la fois la raison
+et la santé physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre
+dans les yeux de la folle une aube d'intelligence.
+Il voulait croire à la guérison.</p>
+
+<p>Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne,
+et se disait alors:</p>
+
+<p>«Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je
+mon mariage? Est-ce que je n'aurais pas dû demeurer
+fidèle, même la croyant infidèle?»</p>
+
+<p>Et un trouble l'envahissait à la voir si belle, à peine
+changée, presque aussi idéale qu'au temps où il l'attendait
+dans le bois de Margency.</p>
+
+<p>Quant à Loïse, à part la douleur de ne pouvoir tout
+de suite associer sa mère à sa félicité, elle était en plein
+ravissement. Elle aussi était convaincue qu'un mois de
+soins attentifs rendrait la raison à la martyre. Et elle
+s'abandonnait à cette joie inconnue d'elle jusqu'ici
+d'avoir une famille, un nom, un père. Ce père lui semblait
+un homme exceptionnel par la force, la gravité
+sereine. C'était de plus l'un des puissants du royaume.</p>
+
+<p>Cette journée fut donc une journée de bonheur véritable
+malgré la folie de Jeanne.</p>
+
+<p>Mais n'était-elle pas là, vivante? Et même, lorsqu'ils la
+considéraient tous les deux, le père et la fille ne remarquaient-ils
+pas qu'un heureux changement se manifestait
+dans sa santé? Ses yeux reprenaient leur brillant, ses
+joues redevenaient rosés; jamais Loïse ne l'avait vue
+ni aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle éclatait
+non pas strident et nerveux, mais doux et plein d'innocent
+bonheur.</p>
+
+<p>En ce jour, le maréchal lia pleine connaissance avec
+le vieux Pardaillan. Leurs mains se serrèrent dans une
+étreinte loyale et le souvenir de l'enlèvement de Loïse
+s'éteignit.</p>
+
+<p>La nuit qui suivit fut également très calme.</p>
+
+<p>Cependant, vers le commencement de cette nuit, un
+incident se produisit dans la rue. Le maréchal de Damville
+vint visiter le poste qui veillait devant la maison.
+Il était accompagné de quarante gardes du roi qui relevèrent
+les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale
+les commandait et le capitaine qui avait accepté la caution
+de Jeanne de Piennes dut se retirer.</p>
+
+<p>Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un
+mouvement se produisit parmi les soldats.</p>
+
+<p>Vingt d'entre eux chargèrent leurs arquebuses et se
+tinrent prêts à faire feu.</p>
+
+<p>On se préparait évidemment à enfoncer la porte.</p>
+
+<p>La caution de Jeanne de Piennes était donc tenue pour
+nulle et non avenue? C'est là la réflexion que se fit le
+vieux Pardaillan lorsque, ayant mis le nez à la lucarne, il
+vit ces préparatifs. Il appela aussitôt le maréchal et le
+chevalier qui vinrent examiner la situation. Le vieux
+routier était tout joyeux et ses yeux pétillaient:</p>
+
+<p>&mdash;S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison
+de tenir notre parole; nous étions ici prisonniers
+sous la foi de Mme de Piennes. L'attaque nous délivre et
+nous rend le droit de fuir. Il y a une porte ouverte:
+fuyons!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis, dit le maréchal, pour le cas où ils
+attaqueraient. Parole faussée, parole rendue!</p>
+
+<p>&mdash;Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu,
+chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que M. le maréchal doit sortir immédiatement
+avec les deux femmes, mais que nous devons rester,
+nous, et tenir tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Voilà du nouveau! grommela le vieux
+Pardaillan, qui comprit aussitôt ce qui se passait dans
+le coeur de son fils.</p>
+
+<p>Et le prenant à part:</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux mourir, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien
+entendre une observation de ton vieux père?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir,
+puisque tu ne peux vivre sans cette petite Loïson que le
+diable emporte, et que moi, je ne puis vivre sans toi.
+Mais encore faut-il être sûr que ta Loïsette t'échappe!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? s'écria le chevalier en pâlissant
+d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Simplement ceci: as-tu demandé sa fille au maréchal?</p>
+
+<p>&mdash;Folie!</p>
+
+<p>&mdash;D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandée?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que non!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il faut la demander!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!...</p>
+
+<p>&mdash;Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de
+de deux choses l'une: ou tu es accepté et tu fais aux Montmorency
+l'honneur d'entrer dans leur famille. Mort de
+tous les diables! ton épée vaut la leur, et ton nom est
+sans tache... Je poursuis: ou tu es refusé, et alors seulement
+il sera temps de graisser nos bottes pour le grand
+voyage d'où on ne revient pas. Voyons, consens à vivre
+jusqu'à ce que le père de Loise m'ait formellement dit:
+Non!</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mon père! dit le chevalier qui entrevit là un
+moyen de mourir seul et de ne pas entraîner son père
+à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant
+le maréchal, nous venons, le chevalier et moi, de
+tenir conseil de guerre. Voici ce qui est décidé: Vous
+allez partir à l'instant. Nous demeurons ici jusqu'à ce
+que l'attaque soit avérée. Alors, nous partirons à notre
+tour.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le maréchal
+d'une voix ferme. Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez
+pas à me suivre, dès la première attaque, vous
+exposez à une mort terrible ces deux innocentes créatures.</p>
+
+<p>Le chevalier tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Nous partirons donc, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus qu'à attendre», dit Pardaillan père.</p>
+
+<p>L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin,
+le vieux routier, demeuré en observation à l'oeil-de-boeuf,
+vit un cavalier faire un signe à l'officier. Ce cavalier,
+bien qu'il fît chaud, était enveloppé d'un manteau
+qui le couvrait entièrement. En sorte que Pardaillan
+ne put le reconnaître.</p>
+
+<p>L'officier s'approcha, escorté d'un procureur tout vêtu
+de noir, lequel, tirant un papier d'un étui, se mit à lire
+à haute et distincte voix:</p>
+
+<p>«Au nom du roi:</p>
+
+<p>«Sont déclarés traîtres et rebelles les sieurs Pardaillan
+père et fils réfugiés en cette maison sous la caution
+de noble dame de Piennes; est déclarée non avenue ladite
+caution, en ce que ladite dame ignorait les crimes
+précédemment commis par lesdits sieurs Pardaillan;</p>
+
+<p>«Enjoignons auxdits sieurs de se rendre à discrétion
+pour être menés au Temple et de là être jugés pour
+crime de félonie et de lèse-majesté; plus incendie volontaire
+d'une maison; plus rébellion à main armée;</p>
+
+<p>«Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre
+morts s'ils ne peuvent les prendre vifs, afin que leurs
+cadavres soient pendus.</p>
+
+<p>«Et nous, Jules-Henri Percegrain, déclarons avoir
+ainsi parlé à haute voix auxdits rebelles, et déclarons
+leur avoir, par dernière indulgence, accordé une heure
+de réflexion.</p>
+
+<p>«En foi de quoi nous avons signé et remis les présentes
+réquisitions à gentilhomme Guillaume Mercier,
+baron du Teil, lieutenant à la compagnie des arquebusiers
+du roi.»</p>
+
+<p>L'homme noir remit son papier à l'officier et se retira
+près du cavalier au manteau, qui demeura immobile.</p>
+
+<p>L'heure de grâce accordée aux rebelles s'écoula promptement.</p>
+
+<p>La rue s'était remplie de monde; les curieux se haussaient
+sur la pointe des pieds pour voir si on prendrait
+les rebelles tout vifs ou si on les prendrait morts.</p>
+
+<p>L'heure était passée, l'officier s'approcha de la porte
+et frappa rudement en criant:</p>
+
+<p>«Au nom du roi!»</p>
+
+<p>Le bruit du marteau résonna sourdement dans la maison
+et une fenêtre du premier étage s'ouvrit. Le vieux
+Pardaillan apparut. Une clameur s'éleva dans la rue:</p>
+
+<p>«Les voilà! Les voilà! Ils se rendent!...»</p>
+
+<p>Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, prétendez-vous donc nous attaquer?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant même, dit l'officier, si vous ne vous
+rendez.</p>
+
+<p>&mdash;Faites bien attention que vous violez vous-même la
+caution accordée.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre à
+discrétion.</p>
+
+<p>&mdash;Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement
+vous faire dire que vous faussez la parole donnée.
+Maintenant, attaquez si bon vous semble.</p>
+
+<p>Là-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement
+sa fenêtre, tandis que l'officier criait encore une fois:</p>
+
+<p>«Au nom du roi!»</p>
+
+<p>Comme aucune réponse ne lui parvenait, l'officier fit
+un signe et un madrier disposé en façon de catapulte
+commença à fonctionner. Au cinquième coup, la porte
+tomba.</p>
+
+<p>Les arquebusiers dirigèrent leurs canons sur la porte
+et se tinrent prêts.</p>
+
+<p>Mais, personne ne s'étant montré, il fallut se résoudre
+à entrer dans la maison. Là, on constata que l'escalier
+était hérissé de barricades diverses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est en haut qu'il faudra faire le siège, gronda
+l'officier.</p>
+
+<p>Il fallut deux heures pour déblayer l'escalier.</p>
+
+<p>Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe
+monta avec précaution, suivie par le cavalier, qui avait
+mis pied à terre, mais qui continuait à se cacher le visage
+dans son manteau.</p>
+
+<p>A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes
+ouvertes en haut.</p>
+
+<p>On pénétra dans les pièces qu'on visita l'une après
+l'autre, avec toutes les précautions nécessaires.</p>
+
+<p>Le premier étage ayant été ainsi fouillé, il devint évident
+que les assiégés s'étaient retirés dans le grenier.</p>
+
+<p>Mais, lorsque, après bien des hésitations et des sommations
+réitérées, on se décida enfin à pénétrer dans ce
+grenier, on n'y trouva que du foin.</p>
+
+<p>Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant
+la porte de communication par laquelle on entrait dans
+la maison voisine, l'enfonça d'un violent coup de pied.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont fui par là! rugit-il. Ils m'échappent!</p>
+
+<p>Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les
+soldats étonnés reconnurent l'illustre maréchal de Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Fouillez cette maison!» grinça Damville.</p>
+
+<p>La maison fut fouillée; on n'y trouva personne.</p>
+
+<p>Le maréchal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs.
+Il était pâle de fureur. Il monta aussitôt à cheval
+et s'élança dans la direction du Louvre.</p>
+
+<p>Arrivé là, il demanda aussitôt à être introduit auprès
+du roi.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient à l'hôtel de
+Montmorency, et, les deux femmes installées, tinrent
+conseil de guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, dit le maréchal aux Pardaillan, vous êtes en
+sûreté.</p>
+
+<p>Le chevalier hocha la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez
+fuir. Si vous étiez seul, je ne vous donnerais pas ce
+conseil...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, chevalier, dit le maréchal. Aussi
+bien, mon intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et
+sa mère. Dès ce soir, je partirai avec elles pour le château
+de Montmorency. Je compte sur vous pour nous
+escorter jusque-là. Une fois à Montmorency, nul, pas
+même le roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une
+armée pour prendre le manoir.</p>
+
+<p>Il fut donc convenu que le soir, à la nuit tombante,
+on quitterait Paris.</p>
+
+<p>Dans cette journée, Pardaillan père eut avec le maréchal
+une mémorable conversation. Le chevalier s'était
+retiré dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel. Loïse
+venait de se retirer auprès de sa mère. Le vieux Pardaillan
+demeura seul avec le maréchal et, voyant sortir
+Loïse, entama héroïquement la question qui lui tenait
+au coeur:</p>
+
+<p>&mdash;Charmante enfant, dit-il, et que vous devez être bien
+heureux d'avoir retrouvée, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Heureux au-delà de toute expression.</p>
+
+<p>&mdash;Puisse-t-elle, s'écria le vieux renard, trouver un mari
+digne d'elle! Mais je doute qu'il existe un homme digne
+de posséder une beauté aussi accomplie...</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme existe pourtant, dit simplement le maréchal.
+Je connais un personnage étrange qui apparaît
+comme un type achevé de bravoure et de finesse. Ce
+qu'on m'a raconté de lui, ce que j'en ai su par moi-même
+fait que je me le représente comme un de ces anciens
+paladins du temps du bon empereur Charlemagne. C'est
+à cet homme, mon cher monsieur de Pardaillan, que je
+destine ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait
+que vous venez de tracer est si beau que j'éprouve
+un impérieux désir de connaître un tel homme. Serais-je
+très indiscret si je vous demandais son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement. Je vous ai, à vous et à votre fils, de
+telles obligations, que je ne veux rien vous cacher de
+mes chagrins et de mes joies. Vous le verrez, monsieur,
+car j'espère bien que vous assisterez au mariage de
+Loïse...</p>
+
+<p>&mdash;Et il s'appelle? demanda Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte de Margency, répondit le maréchal en
+fixant son regard sur le vieux routier.</p>
+
+<p>Celui-ci chancela. Il avait reçu le coup en plein coeur.</p>
+
+<p>Il balbutia quelques mots et, tout étourdi, atterré, prit
+congé du maréchal et rejoignit son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de parler à M. le maréchal, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Et vous lui avez dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai demandé à qui il comptait donner Loïse
+en mariage. Tiens-toi bien, chevalier. Le fer chaud dans
+une plaie vaut mieux que l'onguent. Tu n'auras jamais la
+petite. Elle est destinée à un certain comte de Margency.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Et connaissez-vous cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est
+un beau comté. Enclavé dans les domaines de Montmorency,
+il avait été pour ainsi dire dépecé, et il n'en restait
+plus qu'un pauvre reste qui a appartenu à la famille
+de Piennes jusqu'au moment où le connétable s'en est
+emparé. Sans aucun doute, le comté a été reconstitué;
+quelque hobereau l'aura acheté pour avoir le titre de
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;J'admire ton calme, éclata le routier. Comment!
+c'est ainsi qu'on te traite, toi!... Et tu ne bondis pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon père, comment voulez-vous que je sois
+traité? Le maréchal pour quelques pauvres services que
+je lui ai rendus, m'offre une somptueuse hospitalité.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, nous allons partir d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal compte sur nous pour l'escorter jusqu'à
+Montmorency. Nous l'escorterons, mon père. Et, une
+fois qu'il sera en parfaite sûreté dans son castel, alors
+nous irons nous faire tuer dans quelque jolie entreprise.</p>
+
+<p>&mdash;De par tous les diables! pourquoi M. le maréchal
+n'appelle-t-il pas M. le comte de Margency pour l'escorter?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit
+le chevalier toujours souriant. Mais, lors même qu'il
+serait ici, je ne lui céderais pas le droit que j'ai conquis
+de mettre Loïse en sûreté. C'est à moi qu'elle fit appel,
+à moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute. J'étais à
+mon observatoire de la Devinière... Tiens, à propos, il me
+faudra y passer pour régler une vieille dette. Avez-vous
+de l'argent, mon père?</p>
+
+<p>&mdash;Trois mille livres. C'est le dernier présent que m'a
+fait M. de Damville, un peu malgré lui, d'ailleurs. Tu
+disais donc que tu voulais payer maître Landry?</p>
+
+<p>&mdash;Et dame Huguette.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois à tous les deux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois à Landry.
+Et c'est de la reconnaissance que je dois à Huguette.
+Je paierai l'un avec des écus, et l'autre... ma foi, ce sera
+plus difficile. Un écu n'est qu'un écu. Une parole sortie
+du coeur vaut un trésor. Je chercherai... je trouverai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon père, il faut nous occuper de quitter Paris
+dès ce soir. L'escorte du maréchal, s'il survient quelque
+obstacle, ne pourra que se battre, et ceci est insuffisant.
+Nous avons besoin de force et nous avons besoin
+de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter
+que nous avons à nos trousses une foule de roquets de
+moindre importance.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garçons
+qui pourront ce soir nous être utiles. Il faudrait que
+j'aille faire un tour du côté de la Truanderie.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, mon père, et soyez prudent.</p>
+
+<p>Le vieux routier jeta un dernier regard à son fils, hocha
+la tête et s'éloigna.</p>
+
+<p>Le chevalier décrocha sa rapière, fit quelques tours
+dans la chambre et s'assit dans un vaste fauteuil qu'on
+appelait dans l'hôtel le fauteuil du roi, parce que
+Henri Il s'y était assis.</p>
+
+<p>Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de
+jouer vis-à-vis de son père la comédie du jeune amoureux
+qui parle avec détachement de sa peine, en laissant
+sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire
+amer.</p>
+
+<p>Le chevalier était sincère au point qu'il ne jouait même
+pas la comédie avec lui-même, ce qui est encore plus
+difficile que de ne pas la jouer avec les autres.</p>
+
+<p>Le sourire de pince-sans-rire qui lui était habituel ne
+disparut pas de ses lèvres. Il ne pleura pas. Il ne soupira
+pas. Chez lui, les choses se passaient en dedans.</p>
+
+<p>Il était naïf. Une douleur entrevue même chez des inconnus
+lui serrait le coeur. Il rêvait de fabuleuses richesses
+pour étancher des larmes partout où il passerait. A
+défaut de richesses, il rêvait de parcourir le monde en
+aidant les opprimés, en frappant les oppresseurs. Il ne
+s'était jamais admiré soi-même. Mais il comprenait vaguement
+qu'il était exceptionnel et digne d'admiration.
+Il en résultait que parfois des bouffées d'ambition montaient
+à son cerveau. L'ambition de quelque magnifique
+et glorieuse destinée.</p>
+
+<p>Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu
+devant le roi, c'est-à-dire devant un être d'essence supérieure,
+tout voisin de la divinité, calme, paisible, railleur
+à son habitude, comme devant un égal. Et, au fond de
+lui-même, il s'était effaré de n'avoir pas tremblé devant
+la majesté royale.</p>
+
+<p>Lors donc qu'il se trouva seul, il n'éprouva pas le besoin
+de modifier son attitude. Il avait simplement dit
+à son père qu'il ne lui restait plus qu'à mourir, parce
+qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour qui avait
+pris possession de son coeur. Avec la même simplicité,
+il eût sangloté, s'il en eût éprouvé le besoin.</p>
+
+<p>Tel était ce héros qui avait étonné Catherine de Médicis
+si difficile à étonner, qui avait conquis l'admiration
+de Jeanne d'Albret, qui avait souffleté de son rire
+le duc d'Anjou, qui s'était moqué du roi de France, qui
+avait battu sur tous les terrains le maréchal de Damville,
+et que le maréchal de Montmorency traitait en
+hôte royal.</p>
+
+<p>Il était si pauvre qu'à part les trois mille écus rapinés
+par son père, il allait se trouver sans un sol du jour où
+il sortirait de cet hôtel.</p>
+
+<p>Sincère, moqueur, tendre, ouvert à toutes les émotions,
+fort comme Samson, élégant comme Guise, il passait
+dans la vie sans voir qu'il marchait dans une gloire.</p>
+
+<p>Une fois seul, il ne maudit pas le maréchal et trouva
+que les choses étaient comme elles devaient être, puisque,
+selon les idées de son temps,&mdash;de tous les temps!&mdash;un
+gueux ne pouvait épouser une héritière d'immenses
+richesses.</p>
+
+<p>Il maudit encore moins Loïse, et se contenta de murmurer
+avec une adorable naïveté:</p>
+
+<p>«Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il
+jamais l'aimer comme je l'eusse aimée?... Pauvre
+Loïse!...»</p>
+
+<p>Et après quelques instants de réflexion:</p>
+
+<p>«Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus
+que je ne souffre. Si cela devait durer huit jours, je
+deviendrais fou. Heureusement, tout va s'arranger. Cette
+nuit, nous sommes à Montmorency, demain je rentre à
+Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville:
+rude épée. Ce d'Aspremont dont m'a parlé mon père.
+Les trois mignons. Ce Maurevert. Cela fait six. Je les
+provoque tous les six à la fois. C'est le diable si à eux
+tous ils ne parviennent pas à me tuer. Allons, j'aurai de
+jolies funérailles!</p>
+
+<p>A ce moment, une tête tiède se posa sur ses genoux.</p>
+
+<p>Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'était approché
+de lui, avait commodément installé sa tête et le regardait
+de ses grands yeux bruns, tendres, profonds, d'une
+belle humanité.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà, toi? sourit-il joyeusement.</p>
+
+<p>Pipeau jappa avec non moins de joie, répondant:</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais
+l'air de m'oublier, de ne pas plus penser à moi que si je
+n'étais pas ton ami le plus fidèle... fidèle jusqu'à la
+mort!</p>
+
+<p>Voilà ce que dit Pipeau.</p>
+
+<p>Le chevalier posa sa main sur la tête du chien et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est
+un grand chagrin. Je te dois beaucoup, sais-tu? Grâce
+à toi, je suis sorti de la Bastille, et puis, un jour que
+j'avais faim, tu as partagé avec moi, tu te rappelles? Et
+puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que
+deviendras-tu sans moi?...</p>
+
+<p>Le chien avait écouté gravement.</p>
+
+<p>Et sans doute, bien que le discours de son maître fût
+terminé, il continua à écouter ce que le chevalier pouvait
+se dire à lui-même, car ses yeux ne quittèrent pas
+les yeux du jeune homme, et le chien finit par pousser
+une plainte sourde.</p>
+
+<p>&mdash;Pipeau! fit à ce moment le vieux Pardaillan qui
+entrebâilla la porte.</p>
+
+<p>Le chien interrogea le chevalier, qui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais à la Devinière, puisque tu as des scrupules
+en ce qui regarde maître Landry, reprit le routier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous accompagne, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas
+d'attaque. Il pourra aussi me servir de courrier. Mais
+toi, ne bouge pas d'ici.»</p>
+
+<p>Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan
+père s'éloigna, suivi du chien, heureux d'entreprendre
+seul la besogne d'exploration qu'il avait méditée.
+Car, sous prétexte d'aller à la Devinière payer les dettes
+de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hôtel
+n'était pas surveillé, qu'ils n'avaient pas été suivis,
+enfin, que le chevalier était en sûreté parfaite.</p>
+
+<p>«Une fois à Montmorency, songeait-il, je le déciderai
+à me suivre, et du diable si je n'arrive pas à lui faire
+oublier toutes les Loïse du monde. A son âge, j'eusse
+enlevé la petite, voilà tout. D'ailleurs, qui sait si ma
+ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour
+de vieille guerre. Allons, Pipeau, saute sur ton maître!»</p>
+
+<p>Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec
+un aboi sonore.</p>
+
+<p>A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion?</p>
+
+<p>Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration.
+Il parcourut les rues avoisinantes et ayant
+constaté que tout paraissait parfaitement tranquille,
+n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au bac pour
+traverser la Seine.</p>
+
+<p>Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint à la Devinière
+en se promettant bien de pousser jusqu'au cabaret
+de Catho par la même occasion.</p>
+
+<p>Maître Landry vit arriver Pardaillan avec un certain
+étonnement mélangé de crainte et d'espérance.</p>
+
+<p>«Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas payé?»
+murmura le digne aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes
+dettes et celles de mon fils, car nous allons quitter
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, quel malheur! s'écria Landry.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mon cher monsieur Grégoire, nous
+nous retirons après fortune faite.</p>
+
+<p>L'aubergiste ouvrit des yeux énormes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan.
+J'ai une commission à lui faire de la part de mon
+fils.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur
+me fera bien l'honneur de déjeuner une fois encore
+dans mon auberge, puisqu'il est sur le point de quitter
+Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Très volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis
+que je déjeunerai, vous établirez notre compte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, la chose ne presse pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait!</p>
+
+<p>&mdash;Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai
+que votre compte est tout préparé. Vous m'en aviez
+vous-même donné l'ordre, et par deux fois vous fûtes
+sur le point de régler cette misère. Seulement, vous en
+fûtes toujours empêché par des circonstances regrettables...</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous? fit Pardaillan en éclatant de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry,
+qui se mit à rire aussi par politesse. En effet, la première
+fois, vous eûtes ce terrible duel avec ce monsieur Orthès...
+Et la deuxième fois... au moment où je tendais
+déjà la main, vous vous élançâtes dans la rue...</p>
+
+<p>&mdash;-Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais
+serrer dans mes bras.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que nous en demeurâmes là, acheva Lan dry
+d'un air si piteux que le vieux routier eut un
+deuxième accès d'hilarité.</p>
+
+<p>Cependant, on dressait le couvert sur une petite table,
+tandis que Pipeau, reprenant instantanément ses vieilles
+habitudes, entrait dans la cuisine de cet air hypocrite et
+détaché des biens de ce monde qui inspirait tant de
+confiance à ceux qui ne connaissaient pas la gourmandise
+et l'astuce de ce chien.</p>
+
+<p>Pardaillan se mit donc à table. A l'aspect vénérable
+des flacons que Landry lui-même déposa sur la nappe
+éblouissante, il comprit qu'il était devenu aux yeux de
+l'aubergiste un personnage d'importance.</p>
+
+<p>«Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de même une
+bonne chose! Avec de l'argent qu'il me suppose, j'achète
+à crédit le respect et l'admiration de ce digne homme.
+Que serait-ce si j'étais réellement riche!»</p>
+
+<p>A ce moment, Huguette entra dans la salle.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours fraîche, rose et tendre comme un jeune
+radis qui croque à la dent, dit le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>Huguette, sans s'étonner de la bizarrerie de cette
+comparaison, sourit et soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît donc que vous nous abandonnez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma chère madame Huguette, nous partons
+pour... pour des pays inconnus. Et, avant de partir, nous
+avons songé, mon fils et moi, que nous avions un
+vieux compte à régler, ici...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement.
+Et il ajouta: je vais chercher la note.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Huguette, dit alors le vieux Pardaillan,
+je crois qu'il sera difficile au chevalier de venir acquitter
+ce qu'il vous doit, bien qu'il m'ait annoncé son
+intention de passer à, la Devinière.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement
+Huguette.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes
+que je vais vous citer ses propres paroles: «Quant à
+la jolie Huguette, a-t-il dit, ce n'est pas de l'argent
+que je lui dois, mais deux bons baisers, en reconnaissance
+des attentions qu'elle a eues pour moi. Et
+je voudrais lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je
+ne l'oublierai jamais, et que je lui garderai toujours
+une bonne place parmi les plus doux et les meilleurs
+de mes souvenirs.»</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier a dit cela? s'écria l'hôtesse, en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitié
+de ce qu'il pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission.</p>
+
+<p>Là-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette
+deux fois sur chaque joue, ce qui faisait bonne
+mesure. Puis, se rasseyant, il leva son verre, et dit
+gravement: «A votre santé, jolie Huguette!»</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit alors l'hôtesse toute rêveuse, je n'oublierai
+jamais la bonne pensée qu'a eue pour moi
+monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je vous prie. Et, je
+veux à mon tour lui témoigner ma gratitude par un
+avis...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, ma chère...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dites-lui bien qu'<i>elle l'aime</i>! fit Huguette
+avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela? s'écria Pardaillan, étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loïse... Elle
+l'aime, continua Huguette, j'en suis sûre. J'ai vu ce
+pauvre jeune homme si malheureux...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma chère Huguette, vous êtes un ange!...</p>
+
+<p>&mdash;Si malheureux que je n'ai pu m'empêcher de le
+lui dire à lui-même. Répétez-le-lui, et, lorsqu'il sera le
+mari de Loïse, qu'il se souvienne que c'est moi qui lui
+ai annoncé son bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma
+bonne Huguette. Ah! c'est ainsi?... Ah! bien, voilà qui
+change diablement les choses!... Vive Dieu!... Que je
+vous embrasse encore!...</p>
+
+<p>Sur ce, nouvelle embrassade. Après quoi, le vieux
+Pardaillan continua son repas, avec une infinie satisfaction.</p>
+
+<p>Tout a une fin, même les bons déjeuners.</p>
+
+<p>Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le
+dernier flacon vidé jusqu'à la dernière goutte, le vieux
+routier, l'oeil conquérant, reboucla son épée et, mettant
+la main à sa ceinture de cuir qui contenait les trois
+mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela maître
+Landry qui, sa note à la main, accourut, radieux,
+léger, fendant l'air de ses bras pour arriver plus vite.
+Landry, en arrivant à la table, déploya son papier.
+Il était long d'une aune. Et, comme pour s'excuser de
+cette menaçante longueur, l'aubergiste se hâta de
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore,
+n'ai-je pas marqué les extras.</p>
+
+<p>&mdash;Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres
+juste.</p>
+
+<p>Le vieux routier reçut le coup sans sourciller et commença
+à entrouvrir sa ceinture de cuir. Le visage de
+Landry, qui était radieux, devint incandescent, tant
+l'émotion le fit flamboyer.</p>
+
+<p>«Enfin!» murmura-t-il dans un souffle.</p>
+
+<p>«Le voilà! Le voilà!» tonna à ce moment une voix
+furieuse.</p>
+
+<p>En même temps, trois personnages, qui venaient d'entrer
+à l'instant même dans la salle, dégainèrent et se
+précipitèrent sur Pardaillan. L'auberge se remplit de
+cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse
+ceinture, descendit jusqu'à la rapière qu'elle mit au vent.</p>
+
+<p>Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'épouvante...
+Pardaillan avait, d'un coup de pied, renversé la table
+ont toute la vaisselle s'était écroulée.</p>
+
+<p>Huguette s'était enfuie dans la cuisine.</p>
+
+<p>Les trois enragés portaient coup sur coup.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, pas de caution! ricanait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, pas de quartier! hurlait le second.</p>
+
+<p>Le premier, c'était Maugiron. L'autre, Quélus.</p>
+
+<p>Le troisième, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait
+avec une rage froide, c'était Maurevert.</p>
+
+<p>Ils étaient entrés à tout hasard dans l'auberge, sachant
+que la Devinière avait été longtemps le quartier
+général des Pardaillan.</p>
+
+<p>A défaut du chevalier, ils trouvaient le père et, sans
+plus de réflexion, s'étant consultés d'un rapide regard,
+ils le chargèrent.</p>
+
+<p>Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait reçues
+rue Montmartre, se contenta d'établir un peu de défensive.</p>
+
+<p>Il avait sur sa poitrine trois pointes menaçantes.</p>
+
+<p>A chaque coup qui lui était porté, il parait s'il pouvait,
+ou reculait d'un bond.</p>
+
+<p>La bataille était silencieuse, cette fois. Les trois
+étaient résolus à tuer le père en attendant le fils, et ils
+gardaient toutes leurs forces, tout leur sang-froid,
+jouant serré, cherchant le coup mortel.</p>
+
+<p>Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois
+adversaires étaient placés en bataille entre lui et la
+porte de la rue. Il était donc repoussé peu à peu vers
+le fond de la salle, où la porte se trouvait ouverte. Il la
+franchit et se trouva alors dans cette salle où, au début
+de ce récit, nous avons montré le banquet des
+poètes de la Pléiade.</p>
+
+<p>Cette salle franchie, il pénétra dans la suivante et
+parvint enfin dans la dernière pièce.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents
+serrées.</p>
+
+<p>«Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous
+ne mourrons pas ensemble!»</p>
+
+<p>A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hésitation,
+se précipita dans le réduit obscur qu'il entrevoyait:
+c'était un sombre cabinet où se trouvait l'entrée
+de la cave, d'une part, et, de l'autre, l'entrée du
+long corridor qui aboutissait à la rue.</p>
+
+<p>Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de
+Pardaillan dans ce réduit. Mais la porte se ferma à
+leur nez.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le vieux routier qui avait fermé la
+porte: c'était Huguette!...</p>
+
+<p>Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre,
+elle avait rapidement fait le tour par la rue et le
+corridor et avait ouvert, puis refermé à clef la porte du
+réduit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! s'écria Pardaillan, qui reconnut Huguette.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez! fit la jolie hôtesse en montrant le corridor.</p>
+
+<p>&mdash;Pas avant de vous avoir remerciée, dit le vieux;
+routier qui, rengainant sa rapière, saisit Huguette par
+la taille et l'embrassa sur les deux joues. Un pour moi!
+Un pour le chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>Aussitôt, il s'élança dans le corridor et, l'instant
+d'après, il détalait le long de la rue Saint-Denis.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne nous échapperas pas, cette fois! criaient
+Maugiron et Quélus, tandis que Maurevert courait chercher
+un marteau pour défoncer la serrure.</p>
+
+<p>Il se heurta à Huguette dans la salle des banquets.</p>
+
+<p>&mdash;Un marteau! commanda Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez récompensée, ma brave femme.</p>
+
+<p>La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir
+et comprirent que le vieux renard avait fui.</p>
+
+<p>Et tous trois s'élancèrent. Mais trop tard! Pardaillan
+était déjà loin, courant vers la Truanderie, non pour y
+chercher refuge, mais pour y trouver les compagnons
+dont il avait besoin pour assurer le départ du maréchal.</p>
+
+<p>Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidèle à ses
+habitudes, tenait dans sa gueule un saucisson enlevé sur
+les tables de la Devinière.</p>
+
+<p>Huguette, après le départ des mignons, revint à la cuisine,
+où elle trouva son mari cramoisi de fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vociférait Landry, j'espère bien que M. de Pardaillan
+n'aura plus la pensée de me payer!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra
+pourtant qu'il paie, nous ne sommes pas assez riches
+pour abandonner une note pareille!</p>
+
+<p>&mdash;Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient
+payer, il y a bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre
+auberge!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! marquez toujours...</p>
+
+<p>Et maître Landry, ayant poussé un soupir, s'assit à une
+table, commanda qu'on lui apportât de l'encre et une
+plume, et il fit à la fameuse note la rallonge suivante:</p>
+
+<p>«Item, un déjeuner complet et bien conditionné. Ci:
+deux écus et cinq sols. Item, une bouteille de vieux
+Beaugency: trois écus. Item, deux flacons de Saumur:
+deux écus. Item, vaisselle brisée: vingt livres. Item, un
+saucisson volé par le chien de M. de Pardaillan: quinze
+sols et quatre deniers.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui
+avait lu par-dessus l'épaule de son mari.</p>
+
+<p>Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en
+proie à la plus sombre mélancolie.</p>
+
+<p>Au-dessous du total général, Huguette écrivit alors:</p>
+
+<p>«Reçu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui,
+un pour M. le chevalier, son fils, de la valeur de quinze
+cents livres chacun.»</p>
+
+<p>Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre.</p>
+
+<p>Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra à
+l'hôtel de Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise
+rencontre. Il avait fait une longue station dans la Truanderie
+et avait eu un entretien mystérieux avec un certain
+nombre de ces figures patibulaires, qui pullulent en ce
+lieu.</p>
+
+<p>Il souriait dans sa moustache et murmurait:</p>
+
+<p>«Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai
+si habilement préparée!»</p>
+
+<p>A quelle rencontre faisait-il allusion?</p>
+
+<p>On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitté
+son fils en lui disant qu'il allait à la Truanderie,
+puis, qu'il était revenu sous prétexte de lui emprunter
+Pipeau.</p>
+
+<p>Or, du premier coup où il sortit de la chambre du
+chevalier, Pardaillan père se mit à errer par l'hôtel,
+jusqu'au moment où il se rencontra avec Loïse.</p>
+
+<p>«Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais à
+vous faire mes adieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vos adieux! s'écria la charmante enfant qui ne
+put s'empêcher de pâlir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous partons, mon fils et moi.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilité
+que son fils lui paraissait atteint d'un mal incurable,
+le vieux renard marchait dans la direction de la chambre
+du chevalier.</p>
+
+<p>Loïse le suivait, machinalement, tout émue par la
+nouvelle de ce brusque départ, le coeur serré par une
+angoisse inconnue.</p>
+
+<p>Pardaillan ouvrit doucement la porte.</p>
+
+<p>Loïse entendit le discours que le chevalier adressait
+à Pipeau.</p>
+
+<p>Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et
+partit, laissant la porte ouverte et, devant cette porte,
+Loïse tout interdite... Que se passa-t-il en elle à ce moment?
+A quelle impulsion obéit-elle? Toujours est-il
+qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier
+stupéfait et bouleversé, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez partir?... Pourquoi?</p>
+
+<p>Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant
+que la jeune fille, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Votre père, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi,
+monsieur... J'ai entendu bien malgré moi... Vous avez dit
+que vous vouliez partir et pour ne plus revenir... et
+que vous ne pouviez emmener votre chien là où vous
+allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez...
+Oh! monsieur quel est ce pays d'où vous ne
+reviendrez jamais?...</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle...</p>
+
+<p>&mdash;Et où vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau?
+Et pourquoi vous ennuyez-vous?</p>
+
+<p>Elle parlait ainsi que dans un rêve, tout étonnée de
+sa propre audace, toute tremblante maintenant, deux
+larmes au bord de ses longs cils.</p>
+
+<p>Le chevalier la contemplait avec un inexprimable
+ravissement et une douleur aiguë.</p>
+
+<p>&mdash;De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une
+façon de parler...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irrésistible
+mouvement du coeur, est-ce parce que vous êtes ici?...</p>
+
+<p>Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et,
+d'une voix ardente:</p>
+
+<p>&mdash;Ici... oh! ici... c'est le paradis!...</p>
+
+<p>Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumière qui,
+en de certaines circonstances, jette sa flamme dans
+l'esprit et le coeur des jeunes filles, l'illumina soudainement,
+et, très pâle, blanche comme un lis, elle
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aimez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc que je meure?</p>
+
+
+<p>Ces demandes et ces réponses, rapides et haletantes,
+fiévreuses, furent faites de part et d'autre, d'une voix
+basse. Emportés qu'ils étaient par leur rêve, ils se rendaient
+à peine compte de ce qu'ils se disaient. Mais
+tout était amour entre eux.</p>
+
+<p>Entre eux, il ne put être question de dissimulation.
+Loïse, qui parlait au chevalier pour la deuxième ou troisième
+fois, avoua son amour spontanément. La pensée
+qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne l'effleura
+même pas. Cette fleur de timidité n'eût pas compris
+la timidité en ce moment.</p>
+
+<p>Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses lèvres,
+ce cri de sincérité superbe était l'expression la plus
+complète, la plus absolue, de ce qu'elle pensait.</p>
+
+<p>Si le chevalier mourait, elle mourrait.</p>
+
+<p>C'était simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien
+autour de cela: pas de réflexion, pas de contestation
+possible. Était-ce de l'amour? Elle ne savait pas. Elle
+ne savait qu'une chose:</p>
+
+<p>C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du
+chevalier; c'est que son âme s'incorporait à l'âme de
+cet homme.</p>
+
+<p>Et maintenant, s'il partait, elle partait.</p>
+
+<p>S'il mourait, elle mourait.</p>
+
+<p>Plus rien au monde ne pouvait les séparer.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous donc que je meure? dit Loïse.</p>
+
+<p>En même temps, ses yeux bleus, limpides comme
+l'azur du ciel, se fixèrent sur les yeux du chevalier de
+Pardaillan.</p>
+
+<p>Il chancela.</p>
+
+<p>Il oublia que le maréchal la destinait à ce comte de
+Margency, à cet inconnu qui allait la lui prendre, et,
+extasié, bouleversé par un étonnement infini, murmura:</p>
+
+<p>«Je rêve.»</p>
+
+<p>Lentement, elle baissa les yeux; une pâleur de lis
+s'étendit sur son visage, et elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime...</p>
+
+<p>Ils étaient tout près l'un de l'autre. Et pourtant, ils
+ne se touchaient pas. Le jeune homme éprouvait cette
+sensation très nette que l'ange s'évanouirait si seulement
+il lui prenait les mains.</p>
+
+<p>Alors, avec cet accent de simplicité qui est la plus
+souveraine expression du pathétique, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Loïse, je vis puisque vous m'aimez... Être aimé de
+vous, cela me semblait une hérésie... Que votre regard
+se fût abaissé sur moi, c'était une folie... et pourtant,
+cela est. Loïse, je ne sais si je suis heureux ou malheureux,
+je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais,
+la plénitude de la vie, Loïse, vous me l'avez versée...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous aime...</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait
+que j'étais venu dans ce monde pour vous, pour vous
+seule!</p>
+
+<p>Il se tut subitement.</p>
+
+<p>Il était comme dans une épouvante et dans une extase.</p>
+
+<p>Et tous les deux comprirent que toute parole eût
+été vaine.</p>
+
+<p>Lentement, les yeux rivés aux yeux du chevalier,
+Loïse recula jusqu'à la porte, s'éloigna, s'évapora pour
+ainsi dire, et lui demeura longtemps à la même place,
+comme foudroyé.</p>
+
+<p>Alors, la réaction se fit dans cette nature si froide en
+apparence, et si réellement violente.</p>
+
+<p>Une joie inouïe, une joie terrible le souleva, le transporta.</p>
+
+<p>Par la baie de la fenêtre, son regard étincelant rayonna
+sur Paris.</p>
+
+<p>Et sa pensée cria, tandis que ses lèvres serrées ne
+laissaient échapper aucun son:</p>
+
+<p>«Maintenant, je suis le maître du monde! Roi Charles,
+Montmorency, Damville, puissances et gloires, ma
+gloire et ma puissance vous égalent! O Loïse! Loïse!...»</p>
+
+<p>Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hôtel de
+Montmorency. Il retrouva son fils armé en guerre, en
+conciliabule avec le maréchal de Montmorency. Dans
+la cour de l'hôtel attendait un de ces lourds carrosses
+qu'on pouvait entièrement fermer, au moyen de mantelets.</p>
+
+<p>Le vieux routier examina curieusement le chevalier
+qui parut calme et froid, comme à son habitude.</p>
+
+<p>«Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passé. Heureusement
+que j'apporte les bonnes paroles de cette chère
+Huguette!»</p>
+
+<p>Et, tirant son fils à part, il lui annonça qu'une vingtaine
+de truands se trouvaient aux abords de l'hôtel,
+prêts à escorter le maréchal, sans même qu'il s'en
+doutât.</p>
+
+<p>Le signal du départ fut alors donné par le maréchal.
+On devait, pour dépister les curieux ou les sbires,
+sortir par la porte Saint-Antoine, puis faire un crochet
+à gauche, pour rejoindre la route de Montmorency.</p>
+
+<p>Loïse et sa mère prirent place dans le carrosse, qui
+fut soigneusement fermé.</p>
+
+<p>Le maréchal se plaça à la portière de droite; le chevalier
+à celle de gauche; le vieux Pardaillan prit la
+tête; derrière, venaient douze cavaliers de la maison du
+maréchal.</p>
+
+<p>Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil
+formidable, n'étaient alors nullement rares; nul ne fit
+donc attention à celle-ci, et la voiture arriva vers sept
+heures à la porte Saint-Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;On ne passe pas! dit à ce moment une voix...</p>
+
+<p>Et l'officier qui commandait le poste s'avança.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? demanda le maréchal en pâlissant.</p>
+
+<p>L'officier le reconnut à l'instant, et, le saluant:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, à mon grand regret, je suis obligé
+de vous empêcher de passer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, la porte est encore ouverte à cette
+heure!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monseigneur, elle est fermée; voyez, le
+pont est levé.</p>
+
+<p>Le maréchal se pencha, regarda sous la voûte et vit,
+en effet, que le pont était levé!</p>
+
+<p>&mdash;Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans
+doute...</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les portes de Paris sont fermées, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et à quelle heure seront-elles ouvertes demain?</p>
+
+<p>&mdash;Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur;
+ni demain, ni les autres jours...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'écria le maréchal avec plus d'inquiétude
+encore que de colère, c'est une tyrannie cela!</p>
+
+<p>&mdash;Ordre du roi, monseigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y
+entrer?...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et
+d'en sortir. On n'empêche personne d'entrer. Et, quant
+à sortir, il n'y a qu'à se procurer un laissez-passer de
+M. le grand prévôt. Il demeure à deux pas de la Bastille.
+Et, si monseigneur le désire...</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, dit le maréchal.</p>
+
+<p>Et il donna l'ordre du retour.</p>
+
+<p>«Ordre du roi! murmura-t-il. Très bien. Mais qui cet
+ordre vise-t-il? Moi? Quelle apparence y a-t-il?...»</p>
+
+<p>Tout aussitôt, il songea à ces nombreux huguenots
+venus à Paris, avec Jeanne d'Albret, le roi Henri de
+Navarre et l'amiral Coligny.</p>
+
+<p>François de Montmorency demeura persuadé qu'il
+s'agissait d'une mesure de police prise sans autre intention
+contre les huguenots.</p>
+
+<p>Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hôtel
+de Montmorency. Le vieux Pardaillan, lui, avais mis
+pied à terre et donné son cheval à conduire en main,
+à l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir le
+coeur net, et son intention était d'interroger l'officier.</p>
+
+<p>Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ
+du maréchal, et il réfléchissait à la fable qu'il
+inventerait pour forcer l'officier à parler, lorsqu'il vit
+l'un des soldats du poste s'éloigner de la porte en
+prenant la rue Saint-Antoine.</p>
+
+<p>Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui
+serait plus facile de tirer quelque chose de ce soldat.
+Il l'aborda donc et se mit à marcher de conserve
+avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matière. Une
+bouteille de vin frais serait la bienvenue?</p>
+
+<p>&mdash;La bienvenue, mon gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous en boire une avec moi, à la santé du
+roi?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien, par ma foi.</p>
+
+<p>&mdash;Entrons donc dans ce bouchon...</p>
+
+<p>&mdash;Pas maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant
+que nous avons soif?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai une commission à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>Du coup, le soldat commença à regarder de travers
+l'acharné questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan
+s'accrocha à un papier que le soldat avait placé
+dans son justaucorps et dont un bout dépassait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut
+bien vous faire? reprit le soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Rien du tout. Mais, si votre commission vous mène
+trop loin, vous comprenez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste. Eh bien, je vais au Temple.</p>
+
+<p>Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques
+pas en ruminant une idée qui venait de lui traverser la
+cervelle.</p>
+
+<p>&mdash;Camarade, dit-il tout à coup, voulez-vous que je
+vous dise?... Vous portez une lettre à l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous? s'écria le soldat stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, voici la lettre qui dépasse et sort de votre
+justaucorps; elle va tomber, prenez garde.</p>
+
+<p>En même temps, Pardaillan saisit entre le pouce et
+l'index le bout du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta
+un coup d'oeil sur la suscription. Elle était ainsi libellée:</p>
+
+<p>A monsieur le maréchal de Damville, en son hôtel.</p>
+
+<p>Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se
+trouvaient dans la rue Saint-Antoine, pleine de passants.
+A vingt pas, arrivait une patrouille du guet à cheval.
+Il n'y avait pas moyen de se sauver en emportant la
+lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu
+remarquer qu'elle était assez mal cachetée, comme par
+une personne qui eût été très pressée.</p>
+
+<p>Ils se remirent en marche. Pardaillan résolu à ne
+plus lâcher son homme d'une semelle, le soldat devenu
+très méfiant.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout à coup
+ce dernier, cette lettre doit arriver le plus tôt possible.</p>
+
+<p>Là-dessus, le soldat prit le pas de course.</p>
+
+<p>Mais il avait affaire à plus entêté que lui: Pardaillan
+se mit aussi à courir.</p>
+
+<p>&mdash;Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres?</p>
+
+<p>&mdash;Non! fit le soldat, en précipitant sa course.</p>
+
+<p>&mdash;Cinq cents! reprit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle!</p>
+
+<p>&mdash;Mille!...</p>
+
+<p>Le soldat s'arrêta court et devint cramoisi.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous donner mille livres en or, si vous me laissez
+lire la lettre que vous portez.</p>
+
+<p>&mdash;Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez?</p>
+
+<p>En ce cas, je vous offre deux mille livres.»</p>
+
+<p>Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement:</p>
+
+<p>&mdash;Nous entrons au premier cabaret et, tandis que
+vous videz une bonne bouteille, je décacheté la lettre,
+je la lis, puis je remets le cachet en place. Personne ne
+saura.</p>
+
+<p>&mdash;Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon
+officier m'a dit que je serais pendu si la lettre s'égarit!...</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! Qui te parle de l'égarer?... Trois mille
+livres! dit Pardaillan.</p>
+
+<p>Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraîna au fond
+d'un cabaret voisin. Le soldat suait à grosses gouttes.</p>
+
+<p>Il pâlissait, il rougissait.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien vrai?» murmura-t-il quand ils furent
+installés devant une bouteille.</p>
+
+<p>Pardaillan vida sa ceinture et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Compte!</p>
+
+<p>Le soldat, ébloui, étouffa un rugissement. Jamais il
+n'avait vu tant d'or. C'était une fortune qu'il avait là
+devant lui. Haletant, il remit la lettre à Pardaillan et,
+sans compter, remplit d'or ses poches. Puis, comme dans
+un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut.
+Pardaillan haussa les épaules et, tranquillement, décacheta
+la lettre dont il était dès lors le maître.</p>
+
+<p>Elle contenait ces mots:</p>
+
+<p>«Monseigneur, une voiture de voyage fermée s'est presentée
+à la porte Saint-Antoine, escortée par une douzaine
+de cavaliers. Le maréchal de Montmorency était
+là. Il a paru très contrarié de ne pouvoir passer. Je
+crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous
+m'avez signalés. Je fais suivre la voiture qui, je suppose,
+regagne l'hôtel de Montmorency. J'ose espérer,
+monseigneur, que vous brûlerez ce billet aussitôt reçu
+et que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet
+avis.»</p>
+
+<p>«Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que
+signifie l'ordre du roi de faire fermer toutes les portes
+de Paris!...»</p>
+
+<p>Là-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner
+l'hôtel de Montmorency.</p>
+
+<p>Dans cette soirée, le maréchal de Damville reçut autant
+de billets qu'il y avait de portes à Paris. Tous contenaient
+la même indication en peu de mots: «Rien de nouveau» ou bien:
+«Le maréchal ne s'est pas présenté pour sortir», ou bien
+encore: «Les personnes signalées ne sont pas venues.»</p>
+
+<p>Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun
+rapport.</p>
+
+
+<p>Ainsi, le maréchal de Montmorency, Loïse, Jeanne de
+Piennes et les deux Pardaillan étaient prisonniers dans
+Paris! Damville qui, en attendant de pouvoir assassiner
+Charles IX, usait et abusait du crédit dont il jouissait
+auprès du jeune roi, Damville avait obtenu pour une
+durée de trois mois la charge d'inspecter les portes de
+Paris. Il n'avait pas eu de peine à démontrer que, dans
+les circonstances présentes, il fallait exercer une étroite
+surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris.</p>
+
+<p>Et le roi lui avait confié le redoutable emploi qui le
+faisait quelque chose comme gouverneur militaire de
+Paris.</p>
+
+<p>A l'hôtel de Montmorency, l'existence s'écoulait sans
+incident. Il avait été convenu qu'on resterait enfermé
+sans vaine tentative. Les portes de Paris ne pouvaient
+demeurer longtemps fermées et, à la première occasion,
+le départ se ferait tout naturellement.</p>
+
+<p>Une quinzaine de jours s'écoulèrent ainsi.</p>
+
+
+<p>Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque
+tous les jours pour aller aux nouvelles et en prenant
+toutes les précautions nécessaires pour ne pas être
+reconnus.</p>
+
+<p>Un soir, le routier, qui était sorti seul, rentrait à
+l'hôtel lorsque, dans la loge du suisse, il aperçut quelqu'un
+qu'il reconnut immédiatement: c'était Gillot,
+le digne neveu de l'intendant de Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Que viens-tu faire ici? gronda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement...</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens m'espionner, misérable!...</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez-moi, de grâce! balbutia Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles.</p>
+
+<p>Gillot se redressa et, très digne, prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en défie bien, par exemple!</p>
+
+<p>En même temps, il retira un bonnet qui couvrait sa
+tête jusqu'à la nuque, et Pardaillan demeura stupéfait:</p>
+
+<p>Gillot n'avait plus d'oreilles!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me
+couper ce que je n'ai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui t'a ainsi arrangé?</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle lui-même! Oui, monsieur!... Lorsque
+Mgr de Damville a su que j'avais trahi son secret parce
+que j'avais peur que vous me coupassiez les oreilles,
+il a dit à mon oncle: «C'est bon! Coupez-les-lui!...»
+Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable
+d'un tel crime, a exécuté la cruelle sentence, et, tout
+évanoui que j'étais, m'a ensuite fait porter hors de
+l'hôtel. Une femme m'a relevé, m'a soigné, a guéri les
+deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me
+venger, je viens me mettre à votre disposition.»</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de
+vous en repentir. Je vous aiderai peut-être mieux que
+vous ne croyez. Et, contre mes services, je ne vous
+demande qu'une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? Voyons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de m'aider à votre tour à me venger de
+Mgr de Damville qui a donné l'ordre de me couper les
+oreilles, et de mon oncle qui a exécuté cet ordre.»</p>
+
+<p>«Voilà un animal qui me paraît animé d'excellentes
+intentions et qui pourra nous être utile», songea Pardaillan
+qui ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est dit; je te prends à mon service.</p>
+
+<p>Gillot eut dans les yeux un éclair de joie qui eût
+inquiété Pardaillan s'il l'eût surpris. Mais, faisant signe
+à Gillot de le suivre, le vieux routier s'enfonçait déjà
+dans l'hôtel.</p>
+
+<p>Gillot le suivit en murmurant entre ses dents:</p>
+
+<p>«J'espère que mon oncle Gilles sera content de
+moi!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<h3>L'ORAGE GRONDE</h3>
+
+<p>Une vingtaine de jours après l'entrée du roi dans
+Paris eurent lieu les fiançailles d'Henri de Béarn et
+de Marguerite, soeur de Charles IX. A cette occasion,
+une fête fut donnée au Louvre, fête somptueuse et
+telle qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes
+mises en scènes auxquelles se complurent François Ier
+et Henri II.</p>
+
+<p>Cette mémorable, fastueuse et terrible soirée, il faut
+que nous la suivions pour ainsi dire heure par heure.</p>
+
+<p>Le Louvre flamboyait de lumières, un immense bruissement
+de rires s'élevait de cette fournaise, et chacune
+des salles où se déployaient ces magnificences contenait
+un drame...</p>
+
+<p>Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue
+par les archers de service soutenus par des compagnies
+d'arquebusiers, roulait autour du Louvre, comme une
+mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant
+rocher. Cette foule n'était pas seulement attirée par
+la curiosité. Malgré les édits criés à diverses reprises,
+la plupart des bourgeois étaient armés de pertuisanes
+et avaient endossé la cuirasse.</p>
+
+<p>Au début de cette soirée, et comme la nuit s'étendait
+sur Paris, Catherine de Médicis et son fils Charles IX
+se trouvaient seuls dans une pièce dont le balcon
+dominait la Seine et la rive gauche.</p>
+
+<p>Habillé de noir comme à son habitude, plus pâle
+que jamais, ses maigres mains d'ivoire incrustées sur
+la balustrade de fer, Charles IX regardait au loin une
+grande lueur rouge. Et, près de lui, d'un pas en arrière,
+Catherine souriait, de son rire énigmatique et cruel,
+sphinx formidable.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'avez-vous amené là, madame? demanda
+le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous montrer ce feu, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Un feu de joie? Mes bons Parisiens se réjouissent.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire. Les Parisiens brûlent une maison où
+l'on a surpris une réunion de parpaillots... Et tenez...
+voici encore un feu qui s'allume... là, sur votre
+gauche!</p>
+
+<p>Une bouffée de sang monta aux joues blêmes de
+Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idée ne
+leur vienne pas de brûler le Louvre!</p>
+
+<p>&mdash;Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de
+charger les incendiaires.</p>
+
+<p>Et, se retournant, le roi cria:</p>
+
+<p>&mdash;Holà, Cosseins!</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant
+la main de son fils. Voulez-vous donc provoquer
+des émotions et des émeutes dans Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous là, madame? fit Charles en frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;La vérité!... Vous avez rêvé la fusion des catholiques
+et des huguenots. Dieu sait si j'en ai gémi moi-même,
+car je voyais l'abîme où vous couriez. Ne voyez-vous
+pas les visages menaçants qui vous entourent
+depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Béarn, Condé
+et Coligny sont ici! Aveugle!</p>
+
+<p>Au loin, l'incendie montait et s'étendait, vaste nappe
+de flammes rouges qui ondulait dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la réponse des Parisiens aux fiançailles de
+ce soir! reprit Catherine.</p>
+
+<p>Les yeux exorbités, les mâchoires serrées, Charles IX
+regardait. Par moment, un frisson le secouait.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, continua la reine, écoutez-moi. Vous savez
+avec quelle joie j'ai poussé à la paix; vous savez que
+moi-même je me suis humiliée devant l'orgueilleuse
+Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai été jusqu'à imaginer
+le mariage de ma propre fille avec Henri de Béarn. C'est
+que, moi aussi, j'étais aveugle! Je croyais alors que la
+paix était possible entre les huguenots et les catholiques.
+La paix avec les huguenots? Délire! Rêve insensé! Il
+faut que l'hérésie ou l'Eglise triomphe ou meure!</p>
+
+<p>&mdash;Madame!... Vous m'épouvantez!... Il est impossible
+que les choses en soient là parce que j'ai eu
+horreur de tout le sang qui se versait!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que
+les ambassadeurs de tous les États apportent? Que
+nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il prépare une armée
+pour rétablir le règne de Dieu compromis par notre
+faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai la guerre à l'Espagnol!</p>
+
+<p>&mdash;Insensé! Que nous dit Venise? Que nous disent
+Parme et Mantoue? Que nous disent les Etats de
+l'Empire? Tous, tous, tous nous blâment, tous nous
+menacent!</p>
+
+<p>&mdash;Je tiendrai tête à l'Europe s'il le faut!...</p>
+
+<p>&mdash;Tiendrez-vous tête au Souverain Pontife? gronda
+Catherine. Vous relèverez-vous de l'excommunication
+dont il vous menace?</p>
+
+<p>&mdash;Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et,
+moi, je suis le roi de France!...</p>
+
+<p>Et, cramponné à la balustrade, Charles se raidit
+davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de
+moi! J'ai décidé la paix, et la paix se fera dans mon
+royaume! S'il faut faire la guerre à l'Espagne, à l'Empire,
+au pape lui-même, je ferai la guerre!</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale.</p>
+
+<p>&mdash;Avec mes armées, avec ma noblesse, avec mon
+peuple!...</p>
+
+<p>&mdash;Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre
+ce qu'il veut!</p>
+
+<p>En même temps la reine saisit la main de son fils
+avec un geste d'irrésistible autorité et, l''entraînant,
+elle lui fit traverser plusieurs pièces.</p>
+
+<p>Catherine s'arrêta dans une grande salle qui donnait
+sur le côté du Louvre opposé à la Seine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur
+qui compterez-vous? Sur un Guise qui fomente je
+ne sais quoi dans l'ombre? Sur un Montmorency qui
+s'enferme dans son hôtel pour y donner refuge aux
+rebelles?</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre,
+nous ont insultés, vous et moi!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites que Montmorency leur donne
+asile?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire. Et toute votre noblesse en est à ce
+point de révolte ouverte... Quant au peuple, écoutez...</p>
+
+<p>Catherine entraîna le roi dans l'embrasure d'une
+fenêtre ouverte, et Charles, se penchant, vit, au-delà
+des fossés, du Louvre, la foule énorme qui se pressait
+et hurlait:</p>
+
+<p>«Vive la messe! Mort aux huguenots!...»</p>
+
+<p>Mais ces cris eux-mêmes étaient dominés et couverts
+par une clameur plus forte, plus volontaire, comme
+organisée:</p>
+
+<p>«Vive Guise! Vive notre capitaine général!...»</p>
+
+<p>Charles choqua violemment ses mains l'une contre
+l'autre et, se tournant vers la reine mère:</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie?... Qui est capitaine général?</p>
+
+<p>&mdash;Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de
+Guise!</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi est-il capitaine général?</p>
+
+<p>&mdash;Des troupes catholiques, sire!</p>
+
+<p>&mdash;Or ça, madame, perdons-nous le sens?... Où donc
+sont ces troupes catholiques? Et qui les a instituées?...</p>
+
+<p>&mdash;Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce
+sont les seigneurs qui ne veulent pas que l'hérétique
+soit traité sur le même pied que le loyal serviteur!
+Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la
+pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin,
+qui s'arme pour sauver la vieille religion qui, elle, a
+sauvé le monde... Et c'est cela qui fait une armée,
+sire!</p>
+
+<p>Charles IX referma violemment la fenêtre et se mit
+à arpenter la salle d'un pas agité.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire? Que faire? balbutiait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils
+aîné de l'Eglise!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui
+pleure de joie quand je l'appelle mon père! Contre
+ce pauvre Henri qui est si rayonnant et qui m'assure
+de toute son amitié... Faites tout ce que vous voudrez!
+Je ne veux pas m'en mêler.»</p>
+
+<p>Tout Charles IX était dans ce mot.</p>
+
+<p>Catherine réprima le tressaillement de joie qui
+l'agita. Elle marcha rapidement vers son fils, fixa son
+regard aigu sur ses yeux troubles et, d'une voix sourde,
+elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux
+enfant, ne vois-tu pas que tu as introduit le loup
+dans Paris? Tu parles de l'amitié d'Henri de Béarn!
+Sais-tu où se trouvait Henri lorsque tu le croyais au
+camp de La Rochelle, avant ton départ pour Blois!
+Interroge là-dessus ton grand prévôt...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, madame!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il était à Paris avec Condé, d'Andelot
+et Coligny. Et sais-tu ce qu'il y venait faire?... Il conspirait
+ta mort pour s'emparer de ta couronne!»</p>
+
+<p>Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux
+hagards...</p>
+
+<p>Se penchant à l'oreille de son fils, la reine ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre
+aux damnés huguenots que vous savez l'horrible
+vérité! Dissimulez, sire, ou nous sommes tous
+perdus!...»</p>
+
+<p>Alors elle s'éloigna, descendit un escalier dérobé et
+parvint à son oratoire.</p>
+
+<p>&mdash;Paola! appela-t-elle.</p>
+
+<p>Sa suivante florentine apparut.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ils là? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Majesté. Lui, ici... et l'autre, là!</p>
+
+<p>&mdash;Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui!</p>
+
+<p>La suivante sortit et reparut quelques instants après,
+suivie d'un homme qui s'inclina jusqu'à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec
+son plus gracieux sourire. Je vois que vous êtes toujours
+de nos amis, toujours empressé lorsque nous
+avons besoin d'un homme brave, énergique et dévoué.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté me comble, dit Maurevert en se
+redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout. J'aime à rendre hommage aux amis
+de la couronne. Pauvre couronne! Bien peu solide sur
+la tête de mon fils!...</p>
+
+<p>«Diable! songea Maurevert en pâlissant, aurait-elle
+vent de quelque chose?»</p>
+
+<p>Et, tout haut, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider
+cette couronne. Votre Majesté n'a qu'à parler: je
+suis tout prêt... à tout!</p>
+
+<p>Au fond, Maurevert tremblait.</p>
+
+<p>Il avait jeté autour de lui un rapide coup d'oeil
+pour s'assurer qu'il était bien seul avec la reine.</p>
+
+<p>Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en
+quelques traits. Il paraissait une trentaine d'années;
+svelte, mince, les cheveux et la barbe d'un blond ardent,
+presque roux, l'oeil gris, avec des reflets d'acier,
+la figure régulière, la tournure élégante, il avait la
+démarche souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne
+manquait pas d'une sorte de beauté. Rompu à tous les
+exercices vigoureux, il passait pour très dangereux
+l'épée à la main et, en outre, avait une réputation
+établie de tireur infaillible à l'arquebuse et au pistolet.</p>
+
+<p>Il n'avait pas de situation fixe à la cour. On ignorait
+d'où il venait et quelle était sa famille. Mais il avait
+été d'abord très protégé par le duc d'Anjou, frère du
+roi, à qui il avait rendu de ces inavouables services
+qu'un bravo pouvait rendre à un prince. En récompense
+Henri l'avait présenté à la reine Catherine, en lui
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Madame ma mère, M. de Maurevert tuerait son
+père si je lui en donnais l'ordre.</p>
+
+<p>Maurevert, en marge de la cour, méprisé par les
+uns, redouté par les autres, accepté, toléré plutôt, n'aimait
+et ne haïssait personne; mais il était capable de
+tuer froidement quiconque le gênait.</p>
+
+<p>Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent.
+Et puis un titre qui lui permît de faire bonne figure
+parmi les nobles compagnons qui acceptaient sa
+société.</p>
+
+<p>Il trahissait secrètement le duc d'Anjou pour le duc
+de Guise, tout prêt à trahir le duc de Guise pour le
+roi Charles. Il savait que le frère du roi attendait avec
+impatience la mort de Charles IX, et peut-être Maurevert
+eût-il assassiné le roi s'il n'eût craint d'être
+ensuite abandonné par Anjou.</p>
+
+<p>Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle
+craignait pour la couronne, Maurevert s'imagina que
+la reine avait peut-être des soupçons sur la conspiration
+de Guise.</p>
+
+<p>«S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille
+faire arrêter, je saute sur elle, je l'étrangle, et je
+prouve au roi que la reine mère voulait le tuer pour
+mettre Anjou sur le trône.»</p>
+
+<p>C'est pourquoi il répondit sur un ton de menace
+que Catherine ne pouvait comprendre:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt... à tout!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi,
+dans les circonstances difficiles que nous traversons,
+j'ai songé à vous. J'ai des ennemis, ou plutôt mon
+fils a beaucoup d'ennemis...</p>
+
+<p>&mdash;De quel fils Votre Majesté parle-t-elle en ce moment?</p>
+
+<p>«Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila
+un gaillard plus intelligent que je ne le pensais!»</p>
+
+<p>Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon
+du roi...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, comme je suis le plus fidèle serviteur
+de Mgr Henri, j'ai toujours une tendance à m'imaginer
+que c'est lui le seul fils de la reine. Pardonnez-moi,
+madame, j'oubliais le roi!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime également
+mes enfants... Lorsqu'il plaira à Dieu de rappeler à
+lui mon pauvre Charles, je serai heureuse de savoir
+qu'Henri possède des serviteurs aussi dévoués que
+vous... Mais, ce dévouement que vous avez pour le duc
+d'Anjou, ne sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est
+pour faire comprendre à Votre Majesté que j'appartiens
+corps et âme à Mgr d'Anjou...</p>
+
+<p>Les yeux de la reine étincelèrent de joie. Maurevert
+surprit cette joie et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes
+faibles services, je lui suis tout acquis: c'est mon
+devoir de fidèle sujet.</p>
+
+<p>Il y avait une telle différence entre le ton que le
+bravo employait pour parler du duc d'Anjou et pour
+parler du roi que Catherine, transportée, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, vous êtes un honnête homme
+et, si vous voulez m'obéir, je me charge de votre
+fortune!</p>
+
+<p>Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle
+dès qu'on la flattait dans son amour pour Henri
+d'Anjou.</p>
+
+<p>Elle reprit après une minute de réflexion:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous
+donner une preuve de mon amitié en vous disant quels
+sont ses ennemis...</p>
+
+<p>&mdash;J'écoute Votre Majesté, tout prêt à renfermer dans
+mon coeur comme au fond d'une tombe les secrets
+qu'elle daignera me confier.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais votre discrétion... Mais est-ce bien un
+secret pour vous? Ne vous doutez-vous pas de quels
+ennemis je veux vous parler?</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce de M. le duc de Guise?</p>
+
+<p>&mdash;Guise? Oh! non... le duc nous est tout dévoué...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Votre Majesté veut parler du maréchal de
+Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Damville, à qui nous avons donné le gouvernement
+de la Guyenne, est un de nos plus beaux amis...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle
+le chef des <i>Politiques</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien
+un ennemi que vous désignez. Mais nous en reparlerons
+plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit Maurevert impénétrable, je ne vois
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Songez que, le roi, c'est le fils aîné de l'Eglise.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté veut parler des huguenots! s'écria
+le bravo avec une surprise parfaitement jouée. Mais
+le roi lui-même n'a-t-il pas proclamé la grande réconciliation?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui! Mais, malgré toutes nos avances,
+malgré la sincérité de nos offres, les huguenots conspirent.
+Ils sont insatiables. Ah! Maurevert, je tremble
+pour mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi Votre Majesté ne fait-elle pas arrêter
+l'amiral?</p>
+
+<p>&mdash;Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arrêter
+l'amiral! Qui donc oserait maintenant se charger d'une
+telle besogne?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, fit Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, dès
+ce soir, en pleine fête, j'arrête Coligny.</p>
+
+<p>&mdash;Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!...
+Ah! je suis une reine bien malheureuse!... Ah! si le
+Ciel pouvait donc une fois exaucer ma prière! Une
+bonne fièvre quartaine nous délivrerait de Coligny, et
+il n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Hélas!
+nous en serons réduits à subir la loi des hérétiques et
+à entendre la messe en français! car, d'espérer que le
+Ciel enverra à l'amiral la fièvre qui nous sauverait tous,
+et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de Maurevert,
+d'espérer cela, il n'y faut pas songer...</p>
+
+<p>La reine s'arrêta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais
+il voulait des ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris
+depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Un accident! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas
+tomber sur la tête de l'amiral?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! Il faudrait que cette tuile fût douée d'un
+dévouement...</p>
+
+<p>&mdash;Qui coûterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans
+crainte, mon cher monsieur de Maurevert. Que faudrait-il
+pour donner de l'intelligence et du dévouement à cette
+tuile?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore, madame. Mais, à défaut de cette tuile,
+je connais quelque part une bonne arquebuse...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est tout ce qu'il faut!</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, que Votre Majesté cesse de craindre.
+Je n'ai qu'un mot à dire à un ami qui se chargerait...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons. Comment s'y prendrait cet ami?</p>
+
+<p>&mdash;Mais de la façon la plus simple et la moins scandaleuse...
+Il attendrait au détour de quelque rue
+M. l'amiral qui tous les jours quitte le Louvre à la
+même heure et suit le même chemin pour se rendre
+à son hôtel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit...
+Votre Majesté connaît-elle le révérend Villemur?</p>
+
+<p>&mdash;Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des
+amis les plus zélés de l'Eglise, demeure justement dans
+le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral
+traverse tous les jours pour gagner la rue de Béthisy.
+Il loge dans une fort belle maison, cet excellent
+Villemur. Et il se trouve que les fenêtres de son logis
+sont grillées au rez-de-chaussée d'un assez-fort treillis,
+en sorte que, de la rue, il est impossible de voir ce
+qui se passe à l'intérieur de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! Très bien...</p>
+
+<p>&mdash;Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalité
+au chanoine, et qu'il se place près de la fenêtre,
+son arquebuse à la main. Il joue avec cette arquebuse.
+Tout à coup la balle part et va frapper M. l'amiral
+qui passe juste à ce moment. Je crois bien, madame,
+que ceci vaut la tuile ou la fièvre.</p>
+
+<p>&mdash;Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami
+serait royalement récompensé.</p>
+
+<p>&mdash;S'il s'agissait de moi, je répondrais que ma plus
+belle récompense serait la satisfaction d'avoir servi
+ma reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais tout le monde n'a pas votre désintéressement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc
+que l'ami dont je vous parle et qui est d'une adresse
+extraordinaire à l'arquebuse pourrait bien se montrer
+maladroit si je n'étais là pour assurer un paiement
+raisonnable. Mais que Votre Majesté ne s'en inquiète
+pas: je possède une cinquantaine de mille livres, et
+avec cette faible somme...</p>
+
+<p>Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant
+aussitôt elle attira à elle une feuille de papier et y
+traça quelques mots.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai
+pas un tel sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres.
+Quant à votre ami, voici pour lui un bon de vingt-cinq
+mille livres sur le trésor.</p>
+
+<p>Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche.</p>
+
+<p>&mdash;Le reste... après l'accident, dit Catherine. Vous
+voyez que je ne marchande pas quand il s'agit de
+récompenser vos amis, mais j'espère qu'il m'en sera
+tenu compte... Prévenez aussi votre ami que j'aurai
+besoin de lui...</p>
+
+<p>&mdash;Contre qui, madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus là ni
+du roi ni de l'Eglise. Il s'agit...»</p>
+
+<p>Catherine, se déchargeant de cette souriante simplicité
+dont elle s'était couverte pour parler des affaires
+de l'État, laissa la haine éclater sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui
+m'ont mortellement offensée. Sans eux, ou du moins
+sans l'un d'eux, nous n'en serions pas où nous sommes.
+Il n'y aurait plus d'armée huguenote. Il n'y aurait
+pas de fiançailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant
+Jeanne d'Albret, il nous a menacés, mes fils et
+moi, d'une ruine que toutes mes ressources pourront à
+peine conjurer. Mais ce n'est pas tout. Ce misérable
+se mêle de protéger quelqu'un qui est, dans ma vie,
+un obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois
+il m'a bafouée. Lui et son père, je les hais, Maurevert,
+et je vous donne, en vous révélant cette haine, la plus
+grande preuve d'estime que j'aie jamais donnée à per
+sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous crée
+comte...»</p>
+
+<p>Maurevert tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous trouverai un comté à votre taille. Et en
+attendant, pour chacune de ces têtes, il y a cent mille
+livres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont donc de bien puissants personnages,
+madame?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont deux misérables aventuriers. Mais, prenez-y garde,
+ces deux hommes sont de fer. On croit les
+avoir tués: ils reparaissent. On les brûle dans une
+maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y
+étiez, Maurevert! Vous y étiez à l'incendie du cabaret,
+vous étiez au siège de la rue Montmartre, vous étiez
+ici même lorsque j'ai été insultée, bafouée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez des Pardaillan, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Vous les avez nommés! Ils sont maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel de Montmorency, je le sais madame. Eh
+bien, madame, je vais vous étonner: pour la vie de
+ces deux hommes, je ne veux ni de votre comté, ni de vos
+deux cent mille livres... et je donnerais moi-même jusqu'à
+la dernière goutte de mon sang pour les tenir un
+jour à ma merci et les étrangler de mes mains...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit lentement Catherine, il paraît que
+vous leur en voulez fort, mon bon Maurevert.</p>
+
+<p>Maurevert posa son doigt sur sa joue droite.</p>
+
+<p>Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait,
+livide, sous les couches de pâte.</p>
+
+<p>&mdash;Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible
+tranquillité. Vous en serez marqué toute la vie.</p>
+
+<p>Maurevert grinça des dents. Mais, se remettant presque
+aussitôt, il s'inclina:</p>
+
+<p>&mdash;La reine me donne-t-elle congé?</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien
+servie, vous pourrez demander ce que vous voudrez
+sans craindre de trop demander.</p>
+
+<p>Maurevert s'éloigna.</p>
+
+<p>«Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan.
+Voyons maintenant où en est notre bonne Jeanne
+d'Albret.»</p>
+
+<p>Elle s'assit dans un vaste fauteuil.</p>
+
+<p>Peu à peu les traits convulsés de Catherine se détendirent.
+Une expression de mélancolie rêveuse remplaça
+l'expression de haine. Elle saisit un petit miroir pour
+s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle voulait qu'elle
+fût, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose
+affaissée, ramena sur ses épaules le voile noir qui
+couvrait sa tête et s'en fit ainsi une sorte de cadre
+qui seyait merveilleusement à cette attitude et à cette
+mélancolie.</p>
+
+<p>Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un
+signe. Paola pénétra dans une pièce voisine, et, de
+même qu'elle avait introduit Maurevert, elle introduisit
+cette fois un nouveau personnage, et s'éclipsa sans
+bruit.</p>
+
+<p>Quant à Maurevert il avait regagné les immenses
+salles où évoluaient dix mille invités. Sans que la fête
+battît encore son plein, il commençait déjà à régner
+dans cette foule ce laisser-aller qui dénote que la
+froideur première est passée.</p>
+
+<p>Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant
+quelqu'un.</p>
+
+<p>Il aperçut enfin un groupe nombreux de seigneurs
+qui paraissaient faire leur cour à un personnage qui,
+d'après l'attitude et le nombre des courtisans, ne pouvait
+être que le roi lui-même.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le roi, c'était Henri, duc de Guise.</p>
+
+<p>Il portait avec une grâce hautaine un costume qui
+était une merveille de magnificence et de bon goût:
+la garde de son épée de parade étincelait de diamants;
+chacun des rubans de son pourpoint était fixé par une
+grosse perle; une agrafe de rubis et d'émeraudes supportait
+les plumes blanches de sa toque.</p>
+
+<p>Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant,
+resplendissant de jeunesse, réellement magnifique, pouvait
+en cette soirée passer pour le cavalier le plus
+accompli de la cour de France. Il riait avec les siens
+des huguenots qui passaient en leurs costumes plus
+sévères.</p>
+
+<p>Tout à coup, l'idée d'une excellente farce traversa
+sans doute son esprit. Car il se mit à rire plus nerveusement
+que jamais: Téligny, gendre de l'amiral, venait
+d'apparaître, donnant la main à sa femme, Louise de
+Coligny, alors dans tout l'éclat de sa beauté.</p>
+
+<p>Guise la vit de loin. Il étouffa un soupir et pâlit
+légèrement. Puis, éclatant de rire, comme nous avons
+dit, il s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, une jolie comédie!... Approchez-vous, je
+vais vous expliquer cela.</p>
+
+<p>Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment,
+quelqu'un toucha Henri de Guise au bras. Le duc se
+retourna et vit Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens à l'instant,
+et nous allons combiner ensemble une petite mascarade
+dont il sera parié!</p>
+
+<p>Là-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert,
+et se réfugia dans l'embrasure d'une large fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit-il, que voulait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert.</p>
+
+<p>Le duc tressaillit et murmura sourdement:</p>
+
+<p>&mdash;Elle cherche à nous devancer... Mais n'importe!
+Autant commencer par l'amiral! Ah Coligny! Coligny!
+Tu pleureras des larmes de sang pour m'avoir fait
+pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis?</p>
+
+<p>&mdash;De tirer sur l'amiral.</p>
+
+<p>&mdash;Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le
+bon moment. Tu comprends... Ne tire pas sans mon
+ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis... le jour où tu tireras... tu t'arrangeras
+pour blesser grièvement le bonhomme, tu entends...
+mais non pour le tuer sur le coup.</p>
+
+<p>Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il
+commença à expliquer son idée, qui devait être des
+plus bouffonnes à en juger par les rires et les bravos
+qui l'accueillaient.</p>
+
+<p>Quant à Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna
+lentement les portes des salons, puis sortit du Louvre
+et disparut dans les rues noires.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<h3>L'ORAGE GRONDE (suite)</h3>
+
+<p>«Le bravo d'abords et lui ensuite!» avait dit la
+reine Catherine à sa suivante Paola.</p>
+
+<p>Nous venons d'assister à l'entretien qu'elle avait eu
+avec Maurevert. La suivante florentine introduisit
+alors le personnage que la reine avait simplement
+appelé «lui».</p>
+
+<p>Ce nouveau personnage, ayant salué la reine, se tint
+immobile devant elle dans une attitude de raideur
+où il y avait autre chose que de la fierté. Il était très
+pâle. Ses yeux ardents éclairaient cette pâleur d'un
+feu étrange.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était le comte de Marillac.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fidèle au rendez-vous, dit enfin Catherine;
+merci, comte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien plutôt à moi de remercier Votre Majesté
+de l'intérêt qu'elle daigne me témoigner, de la promesse
+qu'elle a bien voulu me faire...</p>
+
+<p>La reine fit un signe de tête où il y avait de la lassitude,
+de la mélancolie, des sentiments réprimés, quelque
+chose comme une affection profonde qui n'ose
+éclater. Sa voix avait pris une douceur extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restée
+si jeune et si pure, il faut avant tout que je vous supplie
+de ne pas vous étonner de cet intérêt que vous avez
+pu remarquer...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s'écria Marillac remué jusqu'aux entrailles,
+est-ce bien la reine qui me parle ainsi?</p>
+
+<p>Et, en cette minute, il eut l'impression émouvante que
+Catherine allait lui répondre:</p>
+
+<p>«Non pas la reine... mais vôtre mère!...»</p>
+
+<p>Cette réponse ne vint pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, dit-elle, vous êtes l'homme le plus généreux
+que j'aie rencontré... C'est à cette générosité que je fais
+appel pour vous prier de ne pas m'interroger au sujet
+de cet intérêt... de cette affection que je vous porte.</p>
+
+<p>&mdash;S'il y a un secret dans la pensée de Votre Majesté,
+et que ce secret soit surpris par moi, puisse-je être
+foudroyé par le feu du ciel avant que de mon coeur il
+soit monté à ma langue!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez...
+ce secret, je vous jure de vous le divulguer un jour...
+bientôt...</p>
+
+<p>Le jeune homme laissa échapper un faible cri.</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt, reprit la reine avec un admirable désordre
+dans la voix, vous saurez pourquoi je m'intéresse tant
+à vous, pourquoi j'ai dû, dans notre dernière entrevue,
+feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous
+offrais une royauté... pourquoi j'ai sondé votre chagrin...
+et pourquoi enfin je veux vous voir heureux!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame! madame! cria Marillac, comme il eût
+crié: Ma mère!...</p>
+
+<p>Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un
+mot définitif fût prononcé. Elle dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Que fîtes-vous de ce coffret d'or que vous voulûtes
+bien accepter?...</p>
+
+<p>Marillac répondit par un sourire au sourire de la
+reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde précieusement
+comme une relique, madame, puisqu'il me vient de vous!</p>
+
+<p>Un nuage passa sur le front de Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le gardez... chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté sait que j'habite l'hôtel de la reine
+de Navarre, puisque je suis un de ses gentilshommes...
+Le coffret est un bijou de femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le même
+sourire. Je m'en servais pour renfermer tantôt mes
+gants, tantôt mes écharpes. Il me fut jadis donné par
+le bon roi François Ier, lorsque j'arrivai à la cour de
+France...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte.
+Car Sa Majesté ma reine s'en sert pour mettre ses
+gants.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eût
+paru un merveilleux chef-d'oeuvre de ruse à quiconque
+eût pu voir la joie sauvage qui éclata soudain dans ce
+coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit le comte avec une gravité soudaine,
+j'aime la reine de Navarre... pardonnez-moi, madame,
+j'allais dire: comme si elle était ma mère... Alors, je l'ai
+priée de me garder cette relique.... ce coffret... jusqu'au
+jour...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait, mon enfant!</p>
+
+<p>Le comte chancela, ébloui par ce mot qu'il entendait
+pour la première fois dans la bouche de Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au jour où je saurai enfin la vérité sur celle
+que vous savez, dit le comte en retombant dans ce
+même désespoir qui paraissait l'accabler. Et ceci
+m'amène à vous rappeler que Votre Majesté, dans cette
+entrevue même où elle me donna ce magnifique coffret,
+daigna me promettre...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais tenir ma promesse, mon cher comte...</p>
+
+<p>Mais n'êtes-vous pas curieux de savoir comment j'ai
+connu votre passion pour Alice de Lux?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vis dans une telle inquiétude, madame, que rien
+ne me touche ni m'étonne... J'ai simplement supposé
+que Votre Majesté avait daigné s'informer de moi...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que
+le génie et l'intrigue qu'il m'a fallu déployer pour vous
+suivre pas à pas, savoir ce que vous pensiez, vous
+protéger au besoin...</p>
+
+<p>Le comte, à ces mots, eut encore un de ces mouvements
+impulsifs comme Catherine en avait provoqué
+deux ou trois depuis le début de cet entretien. Mais,
+cette fois encore, elle s'arrêta, en se reprenant pour
+ainsi dire à l'instant précis où elle paraissait vouloir
+s'abandonner à l'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai surveillé, reprit-elle avec un sourire.
+J'ai d'abord voulu voir de près, et Dieu sait ce qu'il
+m'en a coûté pour demeurer si froide devant vous,
+alors que...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, madame, je vous en supplie!</p>
+
+<p>&mdash;Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas
+venue, et vous avez juré de ne pas m'arracher mon
+secret.</p>
+
+<p>Le comte joignit les mains et s'inclina comme
+devant une sainte.</p>
+
+<p>&mdash;Après notre première entrevue, continua la reine,
+je ne tardai pas à connaître votre amour pour Alice
+de Lux. Un soir, comte, vous vous êtes arrêté près
+de mon nouvel hôtel, au pied même de la tour. La
+reine de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez
+Alice. Et vous, vous attendîtes... Alors, je voulus savoir
+ce qui vous tourmentait... Je connaissais Alice... je l'avais
+quelque peu malmenée jadis parce qu'elle abandonnait
+notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait
+toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain
+matin, je la vis donc... et je sus ce qu'il s'était
+passé entre elle et la bonne reine Jeanne...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce jour-là, madame, interrompit le comte
+frémissant, qu'eut lieu notre deuxième entrevue...
+c'est ce jour-là que vous me fîtes venir... que vous
+voulûtes bien me donner ce coffret d'or en signe de
+votre affection... royale... c'est ce jour-là enfin que
+vous me fîtes une promesse...</p>
+
+<p>&mdash;Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice
+de Lux!... Cette promesse je vais la tenir... Mais, reprit
+Catherine, la reine de Navarre ne vous a donc rien
+dit depuis ce jour?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame, rien!... En quittant la maison
+d'Alice de Lux, elle me dit... et toute ma vie j'aurai
+ces paroles gravées dans ma mémoire: «Mon enfant,
+j'ai longuement interrogé votre fiancée. Dans mon
+âme, voici ce que je pense: je verrai avec effroi
+que cette demoiselle devienne la femme d'un homme
+que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire
+des miracles... et je crois vraiment que l'amour
+d'Alice pour vous est de ceux qui font des miraclés...
+Devant cet amour si grand, je vous dis, mon
+enfant: suivez votre destinée».</p>
+
+<p>Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il
+eût encore répété en lui-même ces paroles. Puis il
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot.
+Elle me pria même de ne plus lui parler de ces choses
+jusqu'au jour où je serais décidé à épouser Alice... Que
+signifie cet effroi qu'elle manifeste à l'idée qu'Alice
+peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passé
+qu'il ait fallu un miracle, un miracle d'amour pour
+faire oublier à Jeanne d'Albret?... Il me semble, à force
+de creuser ma pensée, que la reine de Navarre a
+surpris un crime chez Alice, et que, par pitié pour
+moi, peut-être, elle ait résolu de taire ce crime...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame!... Il me semble maintenant qu'à son
+premier mot, à son premier geste, je découvrirai son
+crime... et pourtant je ne puis vivre sans elle!</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant
+la tête, prenez garde de ne pas aller trop loin dans
+des soupçons que rien ne justifie... Écoutez-moi, comte...
+Il y a dix-huit jours, je vous ai demandé un mois pour
+savoir toute la vérité sur Alice de Lux. Mon enquête
+a abouti plus rapidement que je n'eusse espéré... cette
+vérité, vous allez la savoir selon ma promesse... Alice
+de Lux est pure, Alice de Lux a mené l'existence la plus
+innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un homme
+tel que vous... mais...»</p>
+
+<p>Ce «mais», le comte de Marillac ne l'entendit pas.
+A cette certitude que lui donnait Catherine de la
+pureté, de l'innocence d'Alice, le malheureux était tombé
+sur ses genoux, il avait saisi les mains de la reine, et
+ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses lèvres:</p>
+
+<p>«Ma mère!... ma mère!...»</p>
+
+<p>Catherine laissa tomber sur le comte prosterné un
+regard terrible; puis ce regard fit le tour de l'oratoire
+avec une inexprimable épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle.</p>
+
+<p>Au même instant, Marillac fut debout...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me
+donner une émotion bien cruelle, pour si douce qu'elle
+soit... Songez que, si l'on vous avait entendu, la mère
+du roi de France était déshonorée...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! infâme que je suis!... Pardonnez à mon délire,
+Majesté...</p>
+
+<p>&mdash;Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer
+non pas même de l'affection, mais cette pitié naturelle
+que tout homme accorde à la femme qui a longuement
+et atrocement souffert, silence! Silence sur
+tout ceci...</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure, oh! je le jure sur mon âme.</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot, pas une allusion à personne au
+monde!</p>
+
+<p>&mdash;A personne, madame, à personne!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas même à Alice! Pas même à cette reine de
+bonté qui est votre reine.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez également juré de tenir secrètes toutes
+nos entrevues...</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure encore!...</p>
+
+<p>La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner à
+cette mélancolie qui donnait un charme sévère à son
+visage, quand elle voulait.</p>
+
+<p>«Quoi! songeait-il. D'où me vient donc tant de
+joie? Ai-je donc réellement douté d'Alice? Jamais!
+Jamais!»</p>
+
+<p>Après quelques instants, pendant lesquels Catherine
+calcula la confiance qu'elle avait pu acquérir dans le
+coeur de Marillac, elle reprit:</p>
+
+<p>«Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute
+la vérité, il faut que vous sachiez pourquoi la reine
+de Navarre a hésité, pourquoi vous avez pu concevoir
+des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet un mystère
+sur cette pauvre petite... Elle craignait que la vérité
+n'éclatât un jour à vos yeux; cette vérité est terrible
+en soi, bien que la pauvre enfant n'en soit en aucune
+façon responsable...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, madame, supplia le comte...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille.
+Adoptée par les de Lux, elle ne peut en réalité se réclamer
+de sa naissance; voilà la vérité, comte!</p>
+
+<p>Cette étrange accusation proférée devant Déodat&mdash;l'enfant
+trouvé lui-même&mdash;était une de ces audaces comme
+les concevait le sombre cerveau de Catherine. N'être
+pas «née» était alors pour une fille un terrible malheur.</p>
+
+<p>Le comte, radieux, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle
+me pardonner d'avoir osé la soupçonner!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, comte, vous passez outre?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse
+et ardente, comment cela pourrait-il m'arrêter, alors
+que moi-même...</p>
+
+<p>Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse
+qui couvrait soudain le front de la reine, et, se courbant
+devant elle, ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je vous bénis pour la joie immense que
+vous venez de me donner... c'est à vous que je dois
+la vie...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez
+que je fasse ce mariage, croyez-moi, faites-le sans
+éclat.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe, madame, comment se fera cette
+union, pourvu qu'elle se fasse!</p>
+
+<p>&mdash;Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda
+la reine avec un charmant sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, vous m'enivrez! s'écria le comte dans
+l'exaltation de sa double joie de fils et d'amant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je veux choisir l'église, l'heure, le jour...
+Voyons, vous n'êtes pas assez huguenot pour me refuser
+cette joie?...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe
+le prêtre...</p>
+
+<p>&mdash;Le prêtre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouvé...
+un saint homme... c'est le révérend Panigarola qui vous
+unira... L'église?... ce sera Saint-Germain-l'Auxerrois...</p>
+
+<p>&mdash;Le jour? demanda le comte réellement enivré.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de
+ma fille Marguerite...</p>
+
+<p>&mdash;L'heure?</p>
+
+<p>&mdash;La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous être
+heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis au-delà de toute expression, dit le
+comte en couvrant de baisers la main que lui avait
+tendue la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie
+d'annoncer à Alice son mariage; je dois une répara
+tion à cette pauvre enfant que j'ai rudoyée jadis plus
+qu'il ne convenait...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous obéirai, madame.</p>
+
+<p>Et léger, soulevé par cette force de joie qui transporte
+les vrais amoureux, le comte s'éloigna, l'âme
+ravie, pour courir d'abord faire part de son bonheur
+à la reine de Navarre, et ensuite pour courir demander
+pardon à Alice.</p>
+
+<p>A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire,
+traversa son cabinet de travail et parvint à une pièce
+éloignée. Là, une jeune femme attendait dans la demi-obscurité
+de la pièce où brûlait un seul flambeau.</p>
+
+<p>Cette femme, c'était Alice de Lux.</p>
+
+<p>La reine alla à elle, lui prit la main et, la regardant
+jusqu'au fond de l'âme:</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Majesté! dit Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'étonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus
+toi-même!... Eh bien, écoute: il sort de mon oratoire;
+il t'aime plus ardemment que jamais; vous devez vous
+marier bientôt; ne lui demande ni le jour ni l'heure,
+ni le nom du prêtre; je t'instruirai de ces détails en
+temps voulu. Sache seulement que tu n'es pas la fille
+du comte de Lux, mais seulement une enfant qu'il a
+recueillie et dont on ne connaît ni le père ni la mère.
+C'est là le secret que tu avais confié à Jeanne d'Albret
+et qui te faisait trembler devant lui. Me comprends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit faiblement Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, à partir de ce jour, tu es heureuse. Plus
+de contrainte. Plus rien qui te gêne, puisque je suis
+seule à savoir...</p>
+
+<p>&mdash;Et la reine de Navarre! murmura sourdement
+Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Ne t'en inquiète plus! répondit Catherine, d'une
+voix étrange. Donc, tu vas l'épouser, et vous partirez
+loin, où vous voudrez, et tu seras heureuse à jamais...
+tout cela à condition que tu m'obéisses jusqu'au bout...
+A la moindre hésitation de ta part, je te brise... et je
+le tue!</p>
+
+<p>&mdash;J'obéirai, madame, dit Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur
+et le tien...</p>
+
+<p>Alice demeura immobile.</p>
+
+<p>Il semblait qu'elle fût agitée par un combat intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, tu as quelque chose à me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Non... je songeais...</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sûre que tu
+n'as pas entendu la conversation que je viens d'avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure, madame!</p>
+
+<p>La reine connaissait Alice: les moindres intonations
+de sa voix lui étaient familières. A l'accent de la jeune
+femme, elle comprit sa sincérité. Du reste, Alice se
+remettait maintenant; elle fit la révérence et sortit.</p>
+
+<p>Par des couloirs et des escaliers retirés, l'espionne
+évita les salles de fête, gagna une porte du Louvre,
+sortit et rentra dans sa petite maison de la rue de la
+Hache.</p>
+
+<p>Là, elle s'assit, les coudes sur une table, la tête dans
+les deux mains, et elle réfléchit:</p>
+
+<p>«Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je
+le lui dire à lui?... Dois-je le lui dire à elle?... Ah!
+heureusement que je me suis retenue à temps, tout à
+l'heure, lorsque le mot a failli m'échapper... Je n'ai pas
+écouté, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je
+ne me trompe pas, ma mémoire est fidèle... Là-bas, à
+Saint-Germain, lorsque la reine de Navarre m'a chassée,
+elle a bien eu une entrevue avec Déodat... j'ai bien
+entendu... ses paroles sont encore dans mes oreilles...
+il a dit: «Pourquoi ne suis-je pas mort le jour où j'ai
+appris que ma mère était l'implacable Médicis!»
+Dois-je lui dire que je sais cela?... Et Catherine, sait-elle
+que Déodat est son fils?... Si je lui dis... Ah! qui
+sait s'il ne se ferait pas un revirement de coeur!...»</p>
+
+<p>Elle songea longuement, tournant et retournant le
+problème sous toutes ses faces.</p>
+
+<p>«Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je
+révèle à Catherine que le comte est son fils, elle le ferait
+peut-être tuer!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<h3>PREMIER COUP DE FOUDRE</h3>
+
+
+<p>Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui,
+après avoir quitté Catherine de Médicis, était rentre
+dans les salons où se déployait la fête des fiançailles.</p>
+
+<p>Ainsi, toute la douleur accumulée dans son âme se
+fondait sous les paroles de Catherine; il retrouvait une
+mère douloureuse dans cette reine, qui avait été, à
+ses yeux, l'implacable ennemie.</p>
+
+<p>Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour
+lui dire, à elle la première, combien il avait été heureux&mdash;sans
+dire le motif de ce bonheur imprévu,
+puisqu'il avait juré de se taire. Ensuite, s'il n'était pas
+trop tard, il irait chez Alice.</p>
+
+<p>A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa
+d'une sorte de farandole. Dans la bande, le plus
+joyeux était le duc d'Anjou.</p>
+
+<p>&mdash;Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le
+duc d'Anjou.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère..., songea le comte, qui eut un sourire
+où parut toute l'affection qui débordait de son âme.</p>
+
+<p>&mdash;Mort-Dieu! messieurs de la Réforme, il faut s'amuser!
+reprenait Anjou.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je
+n'ai eu joie pareille.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure!</p>
+
+<p>Et toute la bande entourant Marillac, chercha à l'entraîner.
+Et il sembla au comte que les seigneurs catholiques,
+qui s'amusaient ainsi, cherchaient à le rendre
+ridicule. Un flot de sang monta à son visage, et, en
+quelques bourrades, il se dégagea. La bande s'enfuit
+en riant.</p>
+
+<p>Alors, le comte s'aperçut que la fête prenait étrange
+tournure.</p>
+
+<p>Les seigneurs catholiques s'étaient organisés par petites
+bandes de cinq ou six, et chacune d'elles entourait
+un gentilhomme huguenot. Sous prétexte de liesse et
+d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de
+moqueries.</p>
+
+<p>Dans une salle, Henri de Béarn, saisi ainsi par la
+bande de Guise, servait de balle que les gentilshommes
+catholiques se renvoyaient l'un à l'autre. Pâle et inquiet,
+le rusé Béarnais n'en riait que plus fort.</p>
+
+<p>Dans une autre salle, le prince de Condé tenait tête
+à une dizaine de catholiques, mais, moins patient que
+son roi, il rendait coup pour coup et bourrade pour
+bourrade. En sorte que, là, les rixes sonnaient la fête.</p>
+
+<p>Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore à
+mal et faisaient preuve d'une bonne grâce endurante,
+qui excitait les brocards et les lazzi des gentilshommes
+catholiques.</p>
+
+<p>Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par
+la main, laissant voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient
+en montrer, les yeux brillants, les lèvres ouvertes
+aux baisers, ces jeunes filles, disons-nous, se ruèrent à
+travers l'immense salon doré où venait d'avoir lieu un
+ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joué un
+rôle.</p>
+
+<p>&mdash;L'escadron volant de la reine! s'écria Guise. Nous
+allons rire.</p>
+
+<p>Le mot était bien trouvé; il fit le tour des salles.
+Pontus de Thyard déclara qu'il fallait des chevaux pour
+un pareil escadron, et, s'offrant en exemple, saisit l'une
+des bacchantes au vol, la plaça à califourchon sur ses
+épaules.</p>
+
+<p>En un instant, une rumeur de folie secoua la fête,
+chacune des bacchantes se trouva à cheval sur quelque
+seigneur; mais, à part Pon tus qui était catholique,
+tous ces chevaux humains se trouvèrent être des huguenots;
+en effet, chacune des bacchantes s'était accrochée
+à un huguenot, et, bon gré mal gré, poussée,
+hissée par des catholiques, enfourchait ses épaules, et
+le huguenot, moitié riant, moitié scandalisé, se laissait
+faire.</p>
+
+<p>Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transformé en
+bête de somme, fut saisi par les mains par deux catholiques
+qui l'entraînèrent.</p>
+
+<p>Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles à cheval
+sur des épaules huguenotes; le tout forma une
+longue file qui, parmi les tonnerres des vivats, les
+cris, les rires, commença à cavalcader.</p>
+
+<p>En tête de cette cavalcade courait le duc de Guise,
+qui criait:</p>
+
+<p>«Place aux centauresses! Place à l'union des sexes
+et des religions!»</p>
+
+<p>Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes
+belles filles, toutes demoiselles de haute noblesse, agitant
+leur jambes nues, comme pour donner des coups
+d'éperon, dépoitraillées, se démenant, gesticulant, les
+centauresses proclamaient la grande victoire de la
+messe...</p>
+
+<p>Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-à-dire
+les demoiselles que Catherine avaient asservies
+et dressées aux besoins de sa politique et de sa police,
+pendant que les filles de la reine s'emparaient des huguenots,
+en même temps, une scène identique se produisait,
+les seigneurs catholiques s'emparaient des dames
+huguenotes et les obligeaient à participer à une
+sorte de sarabande affolée.</p>
+
+<p>Ce fut dans ce moment que le roi parut</p>
+
+<p>Les rires s'éteignirent d'un coup.</p>
+
+<p>Les huguenots retrouvèrent leurs femmes et les catholiques
+se placèrent en masse sur le passage de Charles IX.</p>
+
+<p>Celui-ci aperçut Coligny qui, impassible et les sourcils
+froncés, avait assisté, pâle et muet, aux scènes que
+nous venons d'esquisser d'un trait. L'amiral salua profondément
+le roi; mais celui-ci, s'avançant vers lui,
+le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon bon père, vous vous divertissez?</p>
+
+<p>&mdash;Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour
+ont des façons que je n'oublierai de ma vie...</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, fit le roi, eussiez-vous préféré un autre
+amusement, comme, par exemple, de courir au roi,
+comme on courre le cerf...</p>
+
+<p>Ces paroles résonnèrent comme un couo de tonnerre;
+pourtant Charles IX les avait prononcées en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit l'amiral froidement, j'espère que Votre
+Majesté voudra bien m'expliquer sa pensée...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mort-Dieu! commença le roi.</p>
+
+<p>Il était devenu livide, ses yeux lancèrent un double
+éclair, et, peut-être se fût-il abandonné à sa fureur,
+peut-être eût-il laissé échapper les secrets que sa mère
+venait de lui révéler, lorsqu'il vit le visage pâle de
+Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine
+s'avança rapidement et, toute souriante, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous préparez
+à courre le duc d'Albe, il faudra bien vous décider à
+courre le roi d'Espagne!</p>
+
+<p>Un soupir de soulagement échappa aux huguenots,
+tandis qu'un murmure désappointé se faisait entendre
+parmi les catholiques.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en
+effet qu'il m'intéresserait davantage de me divertir aux
+Pays-Bas, bien que la fête de Votre Majesté soit des
+plus magnifiques...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon digne père, vous êtes homme de camp
+plutôt qu'homme de cour, je le sais, fit le roi qui, sous
+les regards de sa mère, s'était promptement ressaisi.
+Mais je ne vois pas mon cousin de Béarn...</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux
+qu'il serait dommage de troubler son bonheur.»</p>
+
+<p>En effet, Henri de Béarn passait à ce moment, donnant
+la main à Marguerite, et paraissant très occupé à
+lui conter fleurette.</p>
+
+<p>Charles IX, alors, fit un signe, et la fête reprit de
+plus belle, quoique avec un peu plus de modération
+apparente.</p>
+
+<p>En même temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon père, où en sommes-nous de l'expédition
+aux Pays-Bas?... Pâques-Dieu, savez-vous qu'il se
+fait là-bas de grands carnages et que le duc d'Albe a
+fait occire dix-huit mille huguenots?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! sire... je ne le sais que trop; mais, grâce
+à la haute générosité du roi de France, j'espère qu'avant
+peu nous pourrons arrêter l'affreux massacre...</p>
+
+<p>&mdash;Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait
+que d'autres pays, fussent tentés d'imiter ces tueries.</p>
+
+<p>Charles IX marchait vers un trône qu'on lui avait
+élevé dans le salon central. En route, il rencontra le
+poète Ronsard, et son visage parut s'éclairer. Il l'emmena
+aussi. Puis, s'asseyant sur son trône pour voir
+la fête, il obligea Coligny à s'asseoir à droite, honneur
+extraordinaire qui arracha aux huguenots des trépignements
+d'enthousiasme.</p>
+
+<p>En même temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait
+place à sa gauche; le poète, rouge de plaisir, se confondait
+en salutations.</p>
+
+<p>&mdash;Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos
+gens s'amusent et que mon bon père l'amiral songe à la
+guerre, faisons des vers, veux-tu?</p>
+
+<p>Ronsard, comme on sait, était parfaitement sourd.</p>
+
+<p>Il répondit donc le plus naturellement du monde en
+faisant allusion à la place qu'il occupait près du roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sans aucun doute, sire, et c'est là un honneur dont
+je me souviendrai toute la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le
+dernier sixain que j'ai fait? Tu le corrigeras:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Toucher, aimer, c'est ma devise...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais, à peine le roi achevait-il le premier vers de
+son sixain qu'une rumeur soudaine s'éleva de la grande
+salle voisine où, une heure plus tôt, avait été joué le
+grand ballet des nymphes et des dryades.</p>
+
+<p>&mdash;La reine se meurt!...</p>
+
+<p>Voici ce qui se passait:</p>
+
+<p>Nous avons vu le comte de Marillac se mettre à la
+recherche de Jeanne d'Albret. Il finit par la trouver
+à peu près au moment où Charles IX s'asseyait sur
+son trône, entre Ronsard et Coligny. Ce moment était
+celui aussi où Catherine de Médicis, entourée d'une
+escorte de gentilshommes, se dirigeait lentement, le
+sourire aux lèvres, vers la reine de Navarre.</p>
+
+<p>Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait à cette
+fête donnée en l'honneur de son fils. A deux ou trois
+reprises, les dames d'honneur et les gentilshommes qui,
+autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue pâlir;
+puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait
+remplacé cette pâleur.</p>
+
+<p>Cependant, elle ne prêtait qu'une médiocre attention
+à ces symptômes d'un mal qu'elle ne pouvait prévoir.</p>
+
+<p>Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et,
+quand elle l'avait trouvé, elle le suivait d'un regard inquiet.</p>
+
+<p>Ce fut sur ces entrefaites qu'elle aperçut tout à coup
+le comte de Marillac qui, faisant effort pour percer
+le cercle de courtisans, tâchait de s'approcher d'elle.</p>
+
+<p>Elle sourit et tendit la main.</p>
+
+<p>Aussitôt, les courtisans s'écartèrent et le comte, rayonnant
+de bonheur, comme nous avons dit, s'avança vivement
+pour saisir et baiser la main qui lui était tendue.</p>
+
+<p>Mais, au même instant, la reine retira cette main et
+la porta à son front, puis à sa gorge. En même temps,
+elle se renversa en arrière, livide, le front baigné de
+sueur.</p>
+
+<p>&mdash;De l'air! De l'air! cria Marillac, en pâlissant. La
+reine se trouve mal...</p>
+
+<p>Aussitôt, cris, affolement des femmes, tumulte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante
+d'émotion, qu'a donc notre chère cousine?...</p>
+
+<p>Et l'on vit Catherine de Médicis s'approcher précipitamment,
+se pencher sur Jeanne d'Albret, avec tous
+les signes d'un violent chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maître
+Paré...</p>
+
+<p>Vingt courtisans se précipitèrent vers le médecin du
+roi. Mais déjà, grâce à un flacon que lui faisait respirer
+Catherine, la reine de Navarre reprenait ses sens et
+balbutiait:</p>
+
+<p>«Ce n'est rien... la chaleur... l'émotion... C'est vous,
+mon cher enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, répondit Marillac d'une voix bouleversée.
+Plaise au Ciel de prendre ma vie plutôt que la
+vôtre!...</p>
+
+<p>A ce moment, Ambroise Paré se penchait sur la reine
+et l'examinait attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! râla tout à coup Jeanne d'Albret... Mon fils!
+Je veux voir mon fils! Oh! je brûle! Mes mains brûlent...</p>
+
+<p>Paré saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait
+chercher Henri de Béarn.</p>
+
+<p>Jeanne d'Albret, pour la deuxième fois, perdit connaissance.
+Et, cette fois, le flacon de sels fut impuissant.
+Henri arrivait à ce moment. Il vit sa mère mourante.
+Il pâlit affreusement et, saisissant le médecin
+par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible:</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la
+vérité!...</p>
+
+<p>Paré. bouleversé lui-même, la tête perdue, murmura
+imprudemment:</p>
+
+<p>&mdash;Elle va mourir!</p>
+
+<p>Alors, Henri se jeta à genoux, saisit sa mère, se cramponna
+à elle, et les sanglots de ce roi, qui paraissait si
+jovial, furent effrayants. Effrayante aussi fut la douleur
+de Marillac qui, ayant reculé quelque peu, s'adossait
+à une colonne pour ne pas chanceler.</p>
+
+<p>Catherine avait porté les mains à ses yeux et s'écriait:</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! Quel affreux malheur!...</p>
+
+<p>Et, de salle en salle, de groupe en groupe, étouffant
+les rires, chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur
+parmi les huguenots:</p>
+
+<p>&mdash;La reine se meurt!...</p>
+
+<p>Coligny accourait à son tour. Condé, d'Andelot, les
+principaux huguenots se plaçaient autour de la reine
+de Navarre, comme s'ils eussent compris vaguement
+que ce malheur qui les frappait était peut-être un mystérieux
+avertissement de mort pour chacun d'eux.</p>
+
+<p>Cependant, Charles IX avait appris en pâlissant la
+nouvelle.</p>
+
+<p>Il allait s'écrier, s'étonner, lorsque, comme tout à
+l'heure, il vit les yeux de sa mère fixés sur lui.</p>
+
+<p>Et ces yeux lui recommandaient si impérieusement le
+silence, ils étaient d'une si formidable éloquence, que
+Charles IX comprit sans doute!
+Il baissa la tête et dit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, la fête est finie!</p>
+
+<p>Vingt minutes plus tard, toutes les lumières étaient
+éteintes au Louvre et tout paraissait dormir.</p>
+
+<p>Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pâles tous deux
+et suant le crime, causaient à voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Que disait-elle? demandait l'astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle brûlait... partout... et surtout aux mains...</p>
+
+<p>Ruggieri hocha la tête et dit:</p>
+
+<p>&mdash;La chose s'est faite par les gants...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, ton coffret est une merveille...</p>
+
+<p>&mdash;La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait
+accepter le coffret à Jeanne d'Albret, sans éveiller ses
+soupçons.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, le bruit se répandit dans Paris
+que la reine de Navarre était morte d'un mal foudroyant,
+d'une sorte de fièvre inconnue. Et, à ceux qui
+s'étonnaient de cette mort imprévue, on répondait généralement
+qu'après tout, cela faisait une hérétique de
+moins et que cela n'empêchait pas les Parisiens de se
+régaler des grandes fêtes qui auraient lieu pour le
+mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<h3>GILLOT</h3>
+
+
+<p>Revenant en arrière, nous renouerons connaissance avec
+l'intéressant Gillot au moment même où, son oncle lui
+ayant proprement coupé les deux oreilles, il demeura
+étendu sans connaissance sur le sol humide des caves
+de l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>On se souvient que le digne oncle Gilles avait demandé
+à Damville:</p>
+
+<p>&mdash;Que ferons-nous de cet imbécile? Faut-il l'achever?</p>
+
+<p>Et que le maréchal avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, car il peut nous servir.</p>
+
+<p>Gillot demeura évanoui, mais ne tarda pas à revenir
+à lui.</p>
+
+<p>Son premier mouvement fut de porter les deux mains
+à ses oreilles, comme s'il lui fût resté un vague espoir
+d'avoir rêvé. Mais ses mains ne rencontrèrent que les
+compresses, imbibées de vin et d'huile, que son oncle
+lui avait mises autour de la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel
+oeil vais-je être considéré? Je vais passer pour un
+monstre. Cependant, il me semble que je perçois le
+bruit de mes propres paroles...</p>
+
+<p>Gillot se remit sur pied et constata qu'à part la violente
+douleur qu'il éprouvait, de chaque côté de la tête,
+il se portait, en somme, comme s'il n'eût subi aucune
+fâcheuse mutilation.</p>
+
+<p>Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il était par
+la souffrance, il allait entreprendre l'ascension de l'escalier,
+lorsqu'au haut de cet escalier parut quelqu'un.</p>
+
+<p>C'était l'oncle Gilles.</p>
+
+<p>«Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans
+doute le maréchal lui a donné l'ordre de m'exterminer!»</p>
+
+<p>A sa grande stupéfaction, son oncle s'approcha de
+lui, avec un sourire des plus gracieux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Heu!... Bien mal, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu
+guériras.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous ne voulez pas me tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi te tuerais-je? imbécile! Monseigneur te
+fait grâce. Et, non seulement il te fait grâce de la vie,
+mais encore il veut faire ta fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fortune? balbutia Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, imbécile! A condition que tu lui obéisses pour
+lui faire oublier ta honteuse trahison.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous
+jure.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, car, si tu es sincère, tu es en passe
+de devenir un homme riche.</p>
+
+<p>On se souvient sans doute que l'avarice était le vice
+favori de maître Gillot, et que c'était même ce vice
+qui l'avait perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante
+d'émotion. Je suis tout prêt à obéir. Qu'ordonne
+monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, de te guérir!</p>
+
+<p>Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le
+conduisit dans sa chambre, le fit coucher dans son
+propre lit et commença à lui donner les soins les plus
+dévoués.</p>
+
+<p>A peine fut-il dans le lit qu'une fièvre violente se
+déclara.</p>
+
+<p>Gillot eut le délire pendant deux jours, c'est-à-dire
+qu'il passa ces deux jours à supplier son oncle de lui
+rendre ses oreilles.</p>
+
+<p>Gilles, impatienté, finit par le menacer du bâillon.
+Au bout du sixième jour, la fièvre était tombée; au
+bout du dixième, les blessures étaient cicatrisées et
+Gillot pouvait se lever.</p>
+
+<p>Le quinzième jour, Gillot put sortir.</p>
+
+<p>Son premier soin fut de courir acheter un certain
+nombre de bonnets, capables de lui couvrir entièrement
+la tête, du front à la nuque.</p>
+
+<p>Sur ce bonnet, il plaçait son chapeau ordinaire.</p>
+
+<p>En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait
+encore faire assez bonne figure.</p>
+
+<p>Ce jour-là, Gillot eut avec son oncle une très longue
+conversation.</p>
+
+<p>A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses
+habits du dimanche, et Gilles lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Va, maintenant, va, je te donne ma bénédiction...</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux quelques écus d'acompte, dit
+Gillot.</p>
+
+<p>Gilles fit la grimace, mais s'exécuta.</p>
+
+<p>&mdash;Réussiras-tu à entrer seulement? demanda-t-il d'un
+air offensant pour les capacités intellectuelles de son
+neveu.</p>
+
+<p>&mdash;J'en réponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Mes oreilles!</p>
+
+<p>Là-dessus, laissant son oncle abasourdi méditer cette
+réponse, le matois Gillot s'éloigna.</p>
+
+<p>Nos lecteurs ont vu comment Gillot était entré à
+l'hôtel Montmorency. Il avait rencontré le vieux Pardaillan
+dans la loge du suisse. Et le routier l'avait emmené
+dans la chambre qu'il occupait.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent arrivés dans sa chambre, le routier
+s'assit à cheval sur une chaise à dossier de bois plein,
+allongea les jambes, plaça les coudes sur le dossier de
+la chaise et inspecta Gillot, qui prit une attitude digne,
+ferme et modeste.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, monsieur;</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut
+tirer de toi. Seulement, avant tout, il faut que je te dise
+une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Si jamais je surprends chez toi la moindre velléité
+de trahison... Si je te surprends à écouter aux portes...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je te coupe la langue.»</p>
+
+<p>Gillot demeura plus d'une minute suffoqué par cette
+perspective. Quoi? Après les oreilles, la langue!</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, monsieur, s'écria-t-il, quelle rage avez-vous
+de me vouloir ainsi découper vif?</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? C'est ma manière, à moi. Il paraît
+que c'est aussi celle de ton oncle. Mais, pour en revenir
+à ta langue, sois assuré que, si jamais j'apprends que
+tu as raconté à qui que ce soit ce qui se passe ici, eh
+bien, je te la couperai!</p>
+
+<p>Cette menace donna la chair de poule à Gillot, qui se
+demanda aussitôt s'il ne ferait pas mieux de s'en aller.
+Mais il réfléchit que la colère de l'oncle serait terrible.
+D'autre part, la récompense promise n'avait pas
+été sans lui inspirer quelque courage.</p>
+
+<p>&mdash;Pendant qu'on me découpe, songeait-il, un peu plus,
+un peu moins... J'en serai quitte pour ne plus parler.</p>
+
+<p>Seulement, Où s'arrêtera ce découpage? Car, enfin, si,
+après les oreilles, on me coupe la langue, il faudra
+bien un jour que mon nez y passe, et puis peut-être
+la tête...»</p>
+
+<p>&mdash;Que penses-tu? demanda Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, monsieur, à ce que je pourrais bien dire
+pour vous persuader de ma bonne foi. Pendant que j'ai
+encore une langue, je voudrais m'en servir pour vous
+jurer obéissance et fidélité...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous
+rendre?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, je n'ai pas été sans m'apercevoir
+qu'il existe quelque inimitié entre vous et monseigneur
+de Damville. Je crois que, si vous pouviez occire
+ce digne seigneur, vous n'hésiteriez guère. Et je puis
+vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon
+ancien maître, au bout de cinq minutes, vous vous
+balanceriez dans le vide, une bonne corde au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu
+au courant des faits et gestes de monseigneur de Damville.
+Voilà, je pense, qui vous permettrait de vous défendre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu es vraiment moins bête que tu n'en as
+l'air!</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que mon petit plan vous convient?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que
+veut entreprendre le maréchal, puisque tu ne peux
+plus rentrer à l'hôtel de Mesmes?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine
+de mort. Car, monseigneur et mon oncle m'ont déclaré
+que je serais pendu si je reparaissais jamais en leur
+présence.</p>
+
+<p>&mdash;Alors? Comment feras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce
+que femme veut, Dieu le veut? Eh bien, il y a une
+femme, ou plutôt une jeune fille, à l'hôtel de Mesmes.
+Elle s'appelle Jeannette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le
+chevalier lui avait raconté.</p>
+
+<p>&mdash;Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons
+nous marier. Je peux lui faire faire tout ce que je
+voudrai. Et, comme c'est une fine mouche, elle saura,
+si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense dans
+l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon plan vous convient donc?</p>
+
+<p>&mdash;Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir
+ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit: de m'aider à me venger de mon
+oncle, qui m'a coupé les oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan
+pieds et poings liés, et tu en feras ce que tu voudras.
+Voyons, que lui feras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je lui rendrai la pareille!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!... Et quand commenceras-tu à entrer en
+campagne?</p>
+
+<p>&mdash;Dès le plus tôt...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content
+de toi, non seulement tu seras vengé de ton avare
+d'oncle, mais encore tu auras des écus à n'en savoir
+que faire.</p>
+
+<p>Gillot prit aussitôt un air de jubilation qui acheva de
+persuader entièrement le vieux routier.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se
+laisser prendre.</p>
+
+<p>Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme
+son oncle, avait admirablement joué son rôle. Quoi
+qu'il en soit, il fut installé dans l'hôtel Montmorency,
+qui abrita dès lors un traître.</p>
+
+<p>Gillot ne perdit pas son temps.</p>
+
+<p>Il passa le restant de la soirée et la journée du lendemain
+à étudier le plan de l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<p>Le surlendemain, il sortit après avoir dit à Pardaillan
+qu'il allait voir Jeannette et s'entendre avec elle.
+Le drôle se rendit à l'hôtel de Mesmes, en s'assurant
+tous les cent pas qu'il n'était pas suivi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S»</p>
+
+<p>Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration.
+Puis il alla chercher une feuille de papier, une
+plume, de l'encre, installa Gillot devant une table et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Explique...</p>
+
+<p>Et Gillot expliqua. C'est-à-dire qu'il commença par
+tracer un plan de l'hôtel Montmorency qui, tout grossier
+qu'il était, n'en devait pas être moins précieux.</p>
+
+<p>&mdash;Là, à gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand
+bâtiment pour les hommes d'armes et les chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq, mon oncle, armés de bonnes arquebuses.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Continue...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, mon oncle, ce bâtiment est placé en arrière
+de la loge du suisse... en face la loge, ce carré
+que je dessine représente un autre bâtiment, pareil à
+celui des gens d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;Et que contient-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il sert de logis à une dizaine de gentilshommes
+dévoués au maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Justement; mais ce n'est pas tout; et même cela
+n'est rien...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, il y aurait donc une autre garnison?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a M. le chevalier et son père... le coupeur de
+langues! dit Gillot en frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire, imbécile?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, mon oncle, sinon que les deux damnés Pardaillan
+valent peut-être à eux seuls les vingt-cinq gens
+d'armes et les dix gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. Et où sont-ils logés, ces deux enragés?</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, mon oncle. Le deuxième étage du bâtiment
+aux gentilshommes est occupé par les laquais, au
+nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant, vous voyez
+que le bâtiment des écuries et gens d'armes et le bâtiment
+des gentilshommes sont séparés par ce carré qui
+représente une cour pavée. Au fond de ce carré, se
+dresse l'hôtel lui-même, c'est-à-dire l'habitation du maréchal.
+Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux
+autres constructions, en sorte que l'hôtel est complètement
+isolé. En arrière, il y a un jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois. Parle-moi donc de ce logis isolé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là, je vous dis, qu'habite le maréchal; c'est
+là, dans des appartements ayant vue sur le jardin, que
+logent les deux dames; c'est là, aussi, que sont logés
+les deux Pardaillan.</p>
+
+<p>Le maréchal de Damville connaissait parfaitement l'hôtel
+de Montmorency. Le plan de Gillot ne devait donc
+pas lui servir; mais, ce plan indiquait comment étaient
+disposées les forces de l'hôtel, et cela pouvait lui être
+précieux.</p>
+
+<p>L'oncle Gilles ne marchanda pas les éloges à son
+neveu, mais il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant
+de ce qui se passe là-bas. Il faut donc que tu
+trouves le moyen de venir ici, tous les deux ou trois
+jours...</p>
+
+<p>&mdash;Ce moyen est tout trouvé, dit paisiblement Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-moi cela!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour
+vous espionner; oui, je lui ai fait croire cela!</p>
+
+<p>Gilles répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbécile!
+Encore quelques efforts et tu auras conquis le fameux
+coffre qui, à ce que tu m'as assuré toi-même, t'avait tant
+ébloui.</p>
+
+<p>Gillot quitta donc l'hôtel de Mesmes, radieux et convaincu
+que sa fortune était faite.</p>
+
+<p>&mdash;Que vais-je bien raconter au Pardaillan? réfléchit-il,
+chemin faisant.</p>
+
+<p>Il eut soudain un tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'écria-t-il en lui-même, puisque je vais avoir
+un trésor pour dire ce qui se passe à l'hôtel de Montmorency,
+pourquoi n'en aurais-je pas un autre, en racontant
+ce qui se passe à l'hôtel de Mesmes?</p>
+
+<p>Trahir des deux côtés, c'était recevoir des deux
+mains; et il résolut de trahir son oncle auprès de Pardaillan,
+comme il trahissait Pardaillan auprès de son
+oncle.</p>
+
+<p>Gillot résolut de faire double fortune.</p>
+
+<p>Aussi, lorsqu'il rentra à l'hôtel de Montmorency,
+s'empressa-t-il de dire à Pardaillan:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, j'en ai de belles à vous raconter.
+Je viens de voir Jeannette, et je suis sûr que je vais
+vous intéresser.</p>
+
+<p>«Décidément, songea Pardaillan, j'ai fait là une
+précieuse acquisition!»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<h3>PANIGAROLA</h3>
+
+<p>Pendant toute cette période, le révérend Panigarola,
+qui s'était naguère signalé par la violence de ses attaques
+contre les huguenots, ne parut pas en chaire.</p>
+
+<p>Il avait même renoncé à ses sinistres fonctions de
+«crieur des morts».</p>
+
+<p>A quoi songeait-il? Que méditait-il?...</p>
+
+<p>Deux jours après les funérailles royales qui furent
+faites à Jeanne d'Albret, vers la tombée de la nuit, une
+litière, de bourgeoise apparence, s'arrêta devant le couvent
+des Barrés.</p>
+
+<p>Deux femmes en descendirent et entrèrent dans le
+parloir. Elles étaient voilées de noir.</p>
+
+<p>Le frère portier leur ayant demandé ce qu'elles voulaient,
+la plus jeune répondit qu'elles désiraient parler
+à l'abbé lui-même.</p>
+
+<p>Le moine ayant, répondu, en levant les bras au ciel,
+qu'on ne parlait pas ainsi au révérendissime abbé du
+couvent, la plus vieille, ou, du moins, celle qui paraissait
+telle, tira une lettre de son sein et la remit au portier.</p>
+
+<p>&mdash;Portez cela à M. l'abbé, dit-elle... Et hâtez-vous, si
+vous ne voulez être châtié.</p>
+
+<p>Cette femme parla d'un tel ton d'autorité que le
+moine, abasourdi, se hâta d'obéir. Il paraît que la visiteuse
+était femme de qualité, car, à peine l'abbé eut-il
+parcouru la lettre qu'il pâlit, se troubla et s'empressa
+de courir au parloir.</p>
+
+<p>Que devint la stupéfaction du digne frère portier
+lorsqu'il vit son abbé s'incliner avec humilité devant la
+femme voilée de noir!</p>
+
+<p>Et cette stupéfaction elle-même devint presque du
+scandale lorsque l'abbé, après quelques mots prononcés
+à voix basse, introduisit la femme dans le couvent
+et la guida à travers les longs couloirs déserts.</p>
+
+<p>La plus jeune était demeurée au parloir.</p>
+
+<p>L'abbé, suivi de la dame voilée, s'arrêta enfin devant
+une cellule.</p>
+
+<p>Et cette cellule, c'était celle du révérend Panigarola.
+Les portes des cellules étaient toujours ouvertes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là!» murmura l'abbé qui, aussitôt, se retira.</p>
+
+<p>La femme entra.</p>
+
+<p>Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain.</p>
+
+<p>La femme laissa alors tomber son voile.</p>
+
+<p>&mdash;La reine! murmura le moine.</p>
+
+<p>En effet, c'était Catherine de Médicis!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant.
+Il faut donc que ce soit moi qui vienne vous
+trouver au fond de ce hideux monastère. Sans compter
+que, pour y entrer, j'ai été obligée de me montrer à
+votre abbé, en sorte que, dans dix minutes, toute la
+communauté saura que la mère du roi est ici...</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le vénérable
+abbé est incapable de trahir un incognito de cette
+importance. Mais il y avait un moyen bien simple de
+vous éviter toute inquiétude en me faisant appeler. Je
+me fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien sûr?</p>
+
+<p>&mdash;Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola
+qui n'en faisait qu'à sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme dont vous parlez est mort, madame.</p>
+
+<p>Panigarola se redressa. Sa figure ravagée apparut
+blafarde et dure, avec un caractère d'étrange grandeur;
+dans les plis de sa robe blanche et noire, il se pétrifia
+comme une statue.</p>
+
+<p>Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher
+un siège.</p>
+
+<p>Panigarola, sans hâte, avança l'unique escabeau de
+la cellule.</p>
+
+<p>&mdash;Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je
+n'ai pas encore fait de voeux, moi!</p>
+
+<p>Et elle s'assit au bord du lit du moine.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en désignant
+à son tour l'escabeau.</p>
+
+<p>Panigarola refusa d'un signe de tête qui indiquait son
+respect des hiérarchies et de l'étiquette.</p>
+
+<p>&mdash;Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose,
+C'est qu'en ce moment je ne suis pas la reine, mais
+seulement une amie... une véritable et sincère amie...
+Mais comme vous avez donc changé, mon pauvre Pani!
+Est-ce bien vous que je revois si pâle, si amaigri, presque décharné?...
+Peut-être y a-t-il des remèdes au mal
+qui vous ronge...</p>
+
+<p>Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une
+sorte d'enjouement, le moine avait accentué la raideur
+de son maintien.</p>
+
+<p>Il avait à demi ramené son capuchon, qui retombait
+presque sur les yeux.</p>
+
+<p>En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas
+de son visage émacié, une bouche sans sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez
+de la franchise. En voici. Lorsque je suis arrivé
+à la cour de France, vous vous êtes figurée que j'étais
+un émissaire des républiques italiennes et que je venais
+conspirer avec le maréchal de Montmorency. Vous avez
+supposé que j'étais porteur de redoutables secrets.
+Alors, pour m'arracher ces secrets, vous avez lancé sur
+moi une de vos espionnes. Cette femme n'a pas tardé
+à se convaincre que je ne songeais guère à conspirer.
+Dès lors, vous fûtes rassurée, et Votre Majesté daigna
+même, alors, me faire des offres que je fus obligé de
+décliner. Vous me proposiez en effet de devenir un
+homme de parti, alors que jeune, débordant de vie et
+de passion, je ne songeais qu'à aimer la vie dans toutes
+ses manifestations. Malgré mon refus, Votre Majesté
+voulut bien m'honorer en effet de son amitié... peut-être
+espériez-vous qu'un jour viendrait où, quelque
+grande catastrophe ayant fait dévier ma vie, je serais
+entre vos mains un instrument de politique plus complaisant...
+Daigne Votre Majesté ne pas s'offenser de la
+violence de ma franchise...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne me fâche pas, mio caro, dit Catherine
+en accentuant son sourire. Je me demande seulement
+comment vous avez su que j'avais soupçonné en vous
+un espion des princes italiens?</p>
+
+<p>&mdash;De la façon la plus naturelle, madame: la femme
+que vous aviez lancée sur moi est tombée malade.</p>
+
+<p>&mdash;Des suites de ses couches, je le sais... car vous
+êtes père, mon cher marquis.</p>
+
+<p>Un effrayant sanglot râla dans la gorge du moine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mère...
+Une nuit, elle m'avait volé mes papiers pour vous les
+remettre. C'est ainsi que j'appris qu'elle était une de
+vos créatures... Lorsqu'elle devint mère et qu'elle fut
+malade, dans son délire, elle m'instruisit de ce que vous
+aviez médité contre moi. Ce fut alors que je lui fis
+écrire cette lettre où elle s'accusait elle-même d'avoir
+tué son fils. Et moi, pour me venger, sachant l'usage
+que vous en feriez, je vous remis cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vous aviez donc pensé que je ferais juger
+Alice et que le bourreau serait chargé de votre vengeance!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; je vous avais observée, je vous
+connaissais... C'est vous dire que je vous savais incapable
+d'un acte aussi peu profitable que de tuer une
+femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armée de cette
+lettre vous obligeriez cette femme à devenir votre
+esclave; je pensais qu'un jour viendrait où elle aimerait;
+je pensais que vous n'auriez pas la générosité de
+couvrir son passé; je pensais que, ce jour-là, elle souffrirait
+ce que j'avais souffert, et que je serais vengé...
+Vous m'avez demandé de la franchise, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Oui. En voilà, et de la vraie! Mais, je ne vous en
+veux pas, au contraire! Vous êtes un homme supérieur,
+marquis!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, s'écria le moine avec un sombre
+accent de désespoir, bénie serait la minute où, pour
+vous avoir offensée, vous me livreriez au bourreau!
+Car, je serais alors délivré de cette existence que je
+n'ai pas le courage de terminer! Quant à tirer parti de
+moi... regardez-moi, je ne suis plus qu'une loque humaine...
+J'ai eu un moment l'espoir qu'à force de tourmenter
+mon cerveau j'en arriverais à croire en Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne croyez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous plains, dit Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait ce que j'ai pu; mes prédications furieuses
+contre les hérétiques, l'audace de mes attaques contre
+le roi, votre fils, avaient fini par m'exalter... mais je
+suis retombé dans mon néant...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda vivement la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai rencontré cette femme; parce que
+l'amour que j'avais cru étouffé s'est réveillé plus violent
+que jadis!...</p>
+
+<p>Les yeux de Catherine lancèrent un éclair.</p>
+
+<p>«Je le tiens!» songea-t-elle.</p>
+
+<p>Il y eut quelques minutes de long silence, pendant
+lesquelles Catherine se garda de faire le moindre geste.</p>
+
+<p>Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la
+reine un regard interrogateur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici?
+demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le devoir d'écouter Votre Majesté, mais non le
+droit de l'interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez
+interrogée et vais répondre à la question que je lis dans
+vos yeux. Rassurez-vous, je ne viens pas vous demander
+d'être mon confesseur...</p>
+
+<p>Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne
+paraissait frémir ou vivre en lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un cas de conscience que je veux vous exposer.
+Je pense que vous êtes, comme moi, intéressé à sa
+solution. Dites-moi, marquis, ne pensez-vous pas que
+vous êtes assez vengé, et qu'Alice a assez souffert?</p>
+
+<p>Cette fois, les paupières baissées du moine se relevèrent
+lentement et son regard se fixa sur la reine, avec
+épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette
+lettre qu'elle a écrite sous votre dictée et que vous
+m'avez remise; je vais vous dire, marquis. Cette lettre,
+je veux la rendre à la malheureuse. Moi, je trouve que
+c'est assez. Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de l'avis de Votre Majesté, dit Panigarola
+d'une voix morne.</p>
+
+<p>«Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus rusé?...
+Non, par la Madone, il n'est que trop sincère!»</p>
+
+<p>Et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureuse de ce que vous me dites là, car la
+lettre... eh bien, je l'ai déjà rendue à Alice.</p>
+
+<p>Panigarola dit d'une voix paisible&mdash;trop paisible
+pour l'oreille exercée de Catherine:</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que la voilà libre? Je veux dire: délivrée
+de vous, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et de vous, mon révérend père.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais menacée.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, marquis, vous êtes encore un enfant. Faut-il
+vous dire que j'ai assisté à la scène de la confession
+d'Alice dans Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que
+vous avez eue avec elle, chez elle? J'ai tout vu, tout entendu,
+sinon par mes yeux et mes oreilles, du moins par
+des yeux et des oreilles qui m'appartiennent. Je sais que
+vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravalé votre
+noble élégance au hideux métier de crieur des trépassés
+pour pouvoir, la nuit, aller rôder et sangloter
+autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous
+dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine.</p>
+
+<p>Et cette fois la statue parut s'animer.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime! continua-t-il. Et j'éprouve une joie affreuse
+à dire tout haut ce que je me répète tout bas
+dans le silence de mes nuits sans sommeil. Oui, ma pensée
+a sombré dans un océan de désespoir et, lorsque,
+éperdu, je lève les yeux au ciel, je n'y découvre pas
+l'étoile qui pourrait me ramener à l'apaisement. Dieu,
+espoir suprême! je t'ai cherché: tu n'es que néant... En
+moi, madame, il ne reste plus rien; je suis une ombre,
+moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans
+les obscures profondeurs de ma conscience, parfois,
+dans la nuit de mon deuil, je vois luire l'aube incertaine
+d'un sentiment nouveau...</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine
+étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;La pitié, répondit le moine. Ah! madame, je sais
+que je vous parle en ce moment une langue ignorée de
+vous, inconnue des hommes de ce temps... Et pourtant
+il m'arrive de me dire que la pitié sauvera le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Folie! murmura Catherine. Rêves insensés d'un
+esprit aux abois! Allons, je n'ai rien à faire ici.</p>
+
+<p>Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que parfois je songe, Majesté... Alors je
+sens mes douleurs s'apaiser. Alors je renonce à rôder
+autour de la femme que j'aime. Alors je m'enferme dans
+cette cellule, et c'est de la pitié qui s'élève de mon coeur
+vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui
+souffre plus que moi peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes de bonne composition, marquis..., dit
+Catherine en se levant.</p>
+
+<p>Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eût eu; plus
+rien à dire.</p>
+
+<p>La reine fit deux pas vers la porte.</p>
+
+<p>Tout à coup une idée soudaine la fit s'arrêter court.</p>
+
+<p>Elle se retourna à demi vers le moine, courbé dans
+une attitude où il y avait plus de politesse pour la femme
+que de respect pour la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous félicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice
+sera donc heureuse, puisque la voilà délivrée de vous,
+délivrée de moi et qu'elle partagera ce divin bonheur
+avec l'homme qu'elle aime.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidèle
+du roi de Navarre. Ce digne huguenot épousera son Alice
+dès que les noces du Béarnais seront accomplies, il l'emmènera
+là-bas dans son pays et, comme la paix régnera
+dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait
+bonheur des jeunes époux.</p>
+
+<p>Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul
+eût pu le dire. L'infernale Catherine venait d'un seul
+mot de réveiller en lui tous les démons de la jalousie.
+Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force de s'hypnotiser
+dans la pensée d'Alice, à force de supputer ce
+qu'elle avait dû souffrir, oui, il avait eu pitié d'elle...</p>
+
+<p>Des rêves de pardon l'avaient hanté, aussi.</p>
+
+<p>Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas auprès
+d'Alice le petit Jacques Clément?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez assez payé votre crime, lui dirait-il, embrassez
+votre enfant!</p>
+
+<p>Dans ces rêves heurtés, dans cette sombre recherche
+de l'apaisement, le comte de Marillac n'existait plus.</p>
+
+<p>Un mot de Catherine de Médicis le fit revivre dans l'esprit
+du moine.</p>
+
+<p>La passion devait être la plus forte! S'il pardonnait
+à l'amante malheureuse, il ne pardonnait pas au rival
+heureux!</p>
+
+<p>Peut-être à ce moment haïssait-il Marillac autant qu'il
+aimait Alice.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qu'elle aime! avait répété Panigarola.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pitié de celui-là aussi? dit Catherine. Je
+vous jure que lui n'aurait pas pitié de vous.»</p>
+
+<p>Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer
+Marillac.</p>
+
+<p>Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitié: Alice
+ne devait être à personne! Et Marillac devait disparaître!</p>
+
+<p>&mdash;Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix,
+autant, que la paix peut descendre en elle! Mais l'homme!...
+ah! l'homme! C'est autre chose!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre
+lui?</p>
+
+<p>&mdash;Rien! fit le moine, qui grinça des dents. Mais vous
+pouvez tout, vous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac
+épouse Alice de Lux, qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent,
+qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce que tout cela peut
+me faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'êtes-vous venue faire ici? éclata le moine. Vous
+êtes la reine! Je dis la reine la plus puissante de la chrétienté!
+Les instructions que j'ai reçues de Rome vous
+indiquent comme la maîtresse absolue des destinées
+catholiques! Reine, je vous ai parlé sans respect; chef
+des catholiques, je vous ai crié que je n'ai ni foi ni
+croyance! Et vous ne me faites pas saisir pour me jeter
+en quelque cachot, pour offrir ma mort en exemple aux
+hérétiques! Pourquoi m'écoutez-vous avec tant de mansuétude?...
+Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir
+une vengeance que j'ignore, pour servir de ténébreux
+projets! Eh bien, soit. Je me donne à vous!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine.
+Tout ce que vous avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous
+trouver parce que j'ai besoin de vous. Et je comptais
+sur votre aide parce que je connaissais votre haine pour
+Marillac.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc! Parlez, madame! Délivrez-moi de cette
+jalousie, et prenez mon âme!</p>
+
+<p>&mdash;Je la prends! dit Catherine avec un calme étrange.</p>
+
+<p>Panigarola avait enfoncé ses mains sous sa robe et
+ensanglantait ses ongles sur sa poitrine.</p>
+
+<p>Pitié, amour, douleur, tout disparaissait de lui.</p>
+
+<p>Il était seulement l'homme qui hait.</p>
+
+<p>Catherine, sûre désormais d'avoir conquis le moine,
+reprit avec une simplicité d'accent qui eût pu paraître
+plus terrible que les cris d'angoisse du moine:</p>
+
+<p>&mdash;En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas
+la femme du seul homme qu'elle ait jamais aimé? Vous
+voulez tuer cet homme? Et vous voulez aussi qu'Alice
+ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez,
+car vous espérez encore! Eh bien, tout cela est
+facile si vous me donnez en échange l'aide que je suis
+venue vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt, dit Panigarola dans un souffle.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez. Par votre éloquence emportée et sauvage,
+vous êtes devenu l'homme qui peut bouleverser Paris.
+Pourquoi, tout à coup, avez-vous gardé le silence? C'est
+votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis: remontez
+dans la chaire, parcourez les églises de Paris, parlez,
+parlez encore comme vous parliez...</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importent les prédications, maintenant!</p>
+
+<p>&mdash;Insensé! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?</p>
+
+<p>Panigarola poussa un effroyable soupir.</p>
+
+<p>&mdash;La paix est faite, reprit Catherine avec un livide
+sourire. Et j'espère qu'elle sera maintenue. Mais il y a
+parmi ces huguenots une centaine de mauvaises têtes
+que jamais je ne pourrai réduire à la raison. Il s'agit
+de les faire disparaître. M'entendez-vous? Un procès est
+impossible. Le procès de cent huguenots serait le signal
+de nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour
+de colère, tue ces hommes, s'ils disparaissent dans une
+tourmente, et que le roi désavoue ces meurtres, que je
+les désavoue aussi, la paix est à jamais consolidée. Or,
+que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons
+les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve,
+lui montrer ses victimes!... Pour cela, il faut votre terrible
+éloquence!...</p>
+
+<p>Le moine ne répondit pas tout de suite.</p>
+
+<p>Une fièvre l'exaltait. Avec sa brûlante imagination, il
+se voyait décrétant la mort des huguenots.</p>
+
+<p>Et c'était un rêve étrange, d'une tragique ampleur, que
+de décréter la mort, de traverser la ville comme un météore
+dévastateur, de faire naître sous ses pas les incendies,
+de marcher dans des fleuves de sang, et d'arriver
+enfin à Alice en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez! Paris brûle! Paris meurt! Pour tuer Marillac,
+j'ai égorgé Paris!...»</p>
+
+<p>Panigarola presque délirant, l'oeil en feu, le visage bouleversé,
+effroyable à voir, saisit la main de Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, madame, je prêcherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez donc plus du reste! dit-elle rapidement.
+Et même, tenez, marquis... je vous réponds que
+des miracles vont s'accomplir, et, que le premier de ces
+miracles, c'est que vous serez aimé!</p>
+
+<p>&mdash;Moi! rugit-il avec un accent de désespoir indescriptible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!... Aimé d'Alice!... Je la connais!... Elle méprise
+vos larmes; couvert de sang et d'horreur, vous
+lui apparaîtrez comme un dieu!... Nous, nous serons
+prêts...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Les maisons des cent condamnés seront marquées
+une nuit. Au matin, ces maisons brûleront. Et leurs habitants...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez où il habite, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez donc tranquille! Sa maison sera la première
+brûlée, puisqu'il faut que Coligny soit le premier tué!
+Tout est prévu, tout est prêt; le jour est fixé...</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour?</p>
+
+<p>&mdash;Le dimanche 24 août, jour consacré à saint Barthélémy.</p>
+
+<p>&mdash;Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais
+méditer sur ce que je vais dire au peuple de Paris!</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Panigarola, écumant, donnait réellement
+une impression de hideur et de force qui se déchaîne.
+Catherine de Médicis comprit qu'il était inutile
+de le pousser plus loin. Elle se retira, dit quelques mots
+à l'abbé qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au parloir
+la femme qui l'avait accompagnée et monta avec
+elle dans sa litière.</p>
+
+<p>La jeune femme qui avait accompagné Catherine dans
+cette expédition demeurait silencieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, fit tout à coup la reine avec une sorte de
+gaieté qui eût pu paraître macabre, tu ne me demandes
+pas ce qu'il a dit?</p>
+
+<p>La jeune femme laissa retomber son voile, et la pâle
+figure d'Alice de Lux apparut.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger
+Votre Majesté?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh
+bien! je vais faire comme si tu m'avais interrogée... Il
+te pardonne!</p>
+
+<p>Alice de Lux eut un frémissement.</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh
+bien! je la lui ai remise... Et il veut te la rendre lui-même...
+Et ce n'est pas tout!... Il veut que tu sois heureuse,
+jusqu'au bout: tu reverras ton enfant. Alice, et
+tu pourras l'emmener.</p>
+
+<p>Alice pâlit affreusement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais
+plus!... Il ne faut pas que le comte sache l'existence de
+cet enfant... Eh bien, tu en seras quitte pour ne pas
+l'emmener...</p>
+
+<p>Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fût,
+continuait sa route, le moine, à travers les couloirs et
+les escaliers du couvent, se dirigeait vers les jardins.</p>
+
+<p>Panigarola marcha machinalement vers un coin où il y
+avait un banc de pierre et où il se promenait d'habitude.</p>
+
+<p>Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tête dans une
+de ses mains.</p>
+
+<p>A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit
+tout à coup quelqu'un qui s'asseyait près de lui. Ce quelqu'un,
+c'était l'abbé du couvent des Carmes, personnage
+considérable, jouissant d'une haute influence et considéré
+comme un saint.</p>
+
+<p>&mdash;Vous travaillez, mon frère? demanda l'abbé... Restez
+assis... Ne vous levez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Panigarola en cédant au geste
+bienveillant de l'abbé, je travaillais en effet... je prépare
+un sermon...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez,
+mon digne frère... moi je vais prévenir les curés
+et leurs vicaires qu'ils aient à venir vous entendre demain
+à Saint-Germain-l'Auxerrois... en même temps,
+j'écris à Rome que les temps sont proches... Laissez-moi
+vous faire une recommandation, mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez
+pas vos auditeurs mondains ordinaires; l'église sera
+remplie de prêtres; or, vous connaissez le peu d'intelligence
+de nos curés; il s'agit donc de leur remontrer nettement
+leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez
+que vous leur portez un mot d'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Révérence peut se rassurer, dit Panigarola.
+Je ferai de mon mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela est vrai, dit l'abbé en se levant, de grandes choses
+s'accompliront. Mon fils, recevez ma bénédiction...</p>
+
+<p>Panigarola se courba sous le geste.</p>
+
+<p>Quand il se redressa, il vit l'abbé qui s'en allait.</p>
+
+<p>Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent où se
+trouvaient logés un certain nombre d'employés laïques,
+et qui était séparée du monastère proprement dit par un
+mur percé d'une porte. Le moine franchit cette porte,
+traversa une cour, entra dans un bâtiment isolé et pénétra
+enfin dans une chambrette où dormait un enfant.</p>
+
+<p>Panigarola n'alluma pas de flambeau.</p>
+
+<p>Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla
+l'enfant, comme s'il eût vu clair dans la nuit.</p>
+
+<p>Et qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu murmurer
+dans un sanglot:</p>
+
+<p>&mdash;O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu
+pouvais me faire reconquérir ta mère!...</p>
+
+<p>Le lendemain soir, le révérend Panigarola prêcha dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>L'archevêque de Paris assista à ce sermon. Les évêques
+Vigor et Sorbin de Sainte-Foi, prédicateur ordinaire
+du roi, le chanoine Villemur à la tête du chapitre de son
+église, les curés, doyens et vicaires de toutes les paroisses
+près de trois mille prêtres emplissaient la vaste nef.
+Les portes étaient fermées Une vingtaine de laïques furent
+seuls admis. En outre, un certain nombre de capitaines
+des milices bourgeoises, des centainiers, et même
+quelques simples dizainiers se massèrent à l'intérieur,
+près des portes, et purent entendre le sermon.</p>
+
+<p>Le discours du révérend fut entendu dans le plus
+grand silence.</p>
+
+<p>Seulement, quand ce fut fini, un frémissement terrible
+parcourut cette assemblée, surtout parmi les curés.</p>
+
+<p>Puis, tout ce monde s'écoula.</p>
+
+<p>Alors une femme, qui, cachée dans une des loges, avait
+tout vu, tout entendu, se leva à son tour et sortit. A la
+porte, elle retrouva quelques gentilshommes qui escortèrent
+sa litière jusqu'à l'hôtel de la reine.</p>
+
+<p>En effet, c'était Catherine.</p>
+
+<p>Et Catherine, au moment où le sermon se finissait,
+s'était penchée; son regard, chargé d'une haine avide,
+s'était appesanti sur le duc de Guise, et elle avait murmuré:</p>
+
+<p>«Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!...
+Ce sera bien étonnant si, dans la bagarre, quelques
+bonnes arquebuses huguenotes ou autres ne me
+débarrassent de vous en même temps! Quant au roi,
+ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le
+tuer: il meurt. O mon Henri, tu régneras!»</p>
+
+<p>Dès le lendemain de cette mémorable soirée, de furieuses
+prédications éclatèrent à la fois dans toutes les
+églises de Paris. Et, à la suite de chacun de ces prêches,
+le peuple se répandait dans les rues avec des menaces
+et des imprécations contre les réformés.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>X</h3>
+
+<h3>OÙ TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX</h3>
+
+<p>Le moment est venu où, semblable au voyageur qui monte
+une côte fort rude et très hérissée d'aspérités, nous
+devons prier le lecteur de souffler un instant avec nous
+et d'examiner de haut l'ensemble de la position.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis est la véritable protagoniste d'un
+gigantesque drame. La reine, par une lente manoeuvre,
+se trouve à la veille d'un double événement qui doit,
+d'après elle, se présenter dans le même instant. En effet,
+l'extermination des huguenots ne doit-elle pas être, du
+même coup, la mort de son fils Déodat?</p>
+
+<p>Catherine redoutait les huguenots qui étaient capables
+de soutenir les prétentions qu'elle supposait à Henri de
+Béarn.</p>
+
+<p>Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi férus
+d'un amour sans borne pour la puissance royale.</p>
+
+<p>Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute
+qui, si elle était découverte, ferait d'elle la risée de la
+cour.</p>
+
+<p>Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les
+Guise par les huguenots, assurer la disparition du
+comte son fils, telle dut être sa pensée conductrice.</p>
+
+<p>Le résultat de la victoire était de placer le duc d'Anjou
+sur le trône, dès la mort escomptée de Charles IX, et
+de gouverner en souveraine maîtresse sous le nom de
+son fils préféré.</p>
+
+<p>Toute cette laborieuse combinaison était sur le point
+d'aboutir: par Alice et Panigarola, elle tenait Marillac;
+Charles IX, épouvanté et tremblant, persuadé que les
+huguenots conspiraient sa mort, devenait un instrument
+docile; les Guise étaient prêts à se ruer dans Paris,
+le fer et la torche à la main.</p>
+
+<p>Catherine était donc plus paisible, plus heureuse que
+nous ne l'avons jamais vue.</p>
+
+<p>Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de
+la mère au fils, nous voyons que Déodat vient de recevoir
+le double coup d'un bonheur imprévu.</p>
+
+<p>Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touché
+le coeur de sa mère, et Catherine l'amuse par la fantasmagorie
+de sa maternité à demi avouée.</p>
+
+<p>De plus, le comte a retrouvé toute sa sérénité d'amour
+pour Alice.</p>
+
+<p>Les soupçons vagues, imprécis qu'il a pu concevoir,
+se sont évanouis sous le souffle de Catherine. Il n'a pas
+cessé un moment d'adorer Alice de Lux; mais, maintenant,
+il est sûr d'elle...</p>
+
+<p>L'époque de son mariage approche.</p>
+
+<p>Un grand chagrin, pourtant, a traversé cette félicité:
+Jeanne d'Albret est morte!...</p>
+
+<p>C'est-à-dire tout ce que le comte a vénéré jusque-là!
+Mais ce chagrin lui-même s'efface lorsque Déodat
+songe qu'il a retrouvé une mère et une fiancée...</p>
+
+<p>Encore un qui est heureux!...</p>
+
+<p>Quant à Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui
+a ôté le plus cruel de ses soucis. Seule, la reine de Navarre
+eût eu intérêt à la séparer du comte. Seule, elle
+pouvait et devait la dénoncer... La reine morte, Alice a
+respiré.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis lui a promis la suprême récompense
+de ses services.</p>
+
+<p>Elle épousera le comte de Marillac!...</p>
+
+<p>Une encore qui se persuade qu'après tant d'orages,
+elle est enfin arrivée au port d'un bonheur si durement
+conquis!...</p>
+
+<p>Charles IX attend sans impatience le grand événement
+que lui a promis sa mère. Il ne sait pas au juste ce qui
+doit se passer. Il sait qu'il n'y aura plus de tracas, plus
+d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir les bois, chasser
+le cerf et le sanglier, sans se demander à chaque
+instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va
+pas le tuer; il pourra étudier de nouveaux airs sur le
+cor; enfin, vivre à sa guise.</p>
+
+<p>Dès lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, à la
+moindre émotion, le jettent dans des délires tantôt furieux,
+tantôt désespérés, ces crises ne se renouvelleront
+plus. Il régnera sans conteste, c'est-à-dire qu'il emploiera
+aux commodités de sa vie tout ce qu'un peuple entier
+peut produire de richesse, de génie, de science et
+d'art.</p>
+
+<p>Il pourra librement, vêtu en bourgeois, parcourir sa
+bonne ville, s'arrêter parfois dans quelque guinguette,
+et finir toutes ses excursions chez Marie Touchet qu'il
+aime sans passion, mais avec une tendresse profonde.
+Voilà ce que rêve cet enfant de vingt ans; pour le reste,
+il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses
+ministres qui s'occuperont de l'administration de son
+royaume.</p>
+
+<p>Il a bonne mine, c'est-à-dire qu'au lieu d'être livide,
+comme à son ordinaire, il est simplement pâle.</p>
+
+<p>Il semble même qu'il y ait une sorte de fierté dans
+ses yeux, une fierté qui étonne ses courtisans, inquiète
+Guise, et fait rêver Catherine.</p>
+
+<p>C'est qu'il s'est passé une chose que toute la cour
+ignore:</p>
+
+<p>Marie Touchet a accouché d'un beau garçon bien râblé,
+solide, criard, plein de vie; Charles IX est père!... Un
+nouveau petit Valois est au monde; et le roi songe quel
+titre il pourra bien lui conférer.</p>
+
+<p>Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que
+l'ère paisible prédite par sa mère se réalise enfin.</p>
+
+<p>Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie
+Touchet.</p>
+
+<p>Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses
+exquises délicatesses. Si nous pénétrons chez elle, nous
+la trouvons penchée sur le berceau de son fils; car, depuis
+quelques jours, elle est relevée de ses couches, et
+désormais elle ne vit plus que pour cet enfant.</p>
+
+<p>Quel calme dans ce logis! quelle propreté!... Quelle
+modestie aussi!... modestie charmante qui ne va pas
+sans coquetterie. Dans la chambre à coucher aux meubles
+de noyer ciré, toute claire, voici le berceau où dort
+le duc d'Angoulême. Au-dessus du berceau, un beau portrait
+de Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son
+cadre. Et Marie lui sourit lorsque parfois son regard
+se lève de l'enfant jusqu'au père.</p>
+
+<p>Passons maintenant à des personnages plus actifs.</p>
+
+<p>Panigarola, dans son couvent, médite la destruction
+des huguenots et la mort de son rival Marillac. Étrange
+physionomie que celle de ce moine incroyant poussé à
+la haine par l'amour, devenu à son insu le redoutable
+instrument que manie la sainte Inquisition!</p>
+
+<p>Le duc de Guise s'apprête pour la suprême conquête.
+Son plan est d'une effrayante simplicité: le roi paraît
+résister au mouvement de foi apostolique et romaine
+qui veut sauver l'Eglise en exterminant la réformation.
+Or, ce mouvement doit aboutir à quelque bataille géante
+dans les rues de Paris.</p>
+
+<p>Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX
+de connivence avec les huguenots; il se fera nommer
+capitaine général de l'armée catholique, et, lorsque le
+massacre sera commencé, lorsque Paris brûlera, lorsque
+les ruisseaux des rues seront transformés en fleuves
+de sang, lorsque le peuple sera déchaîné, il marchera
+sur le Louvre; le roi impopulaire, le roi des huguenots
+sera déposé; Tavannes, le maréchal, est avec lui; Damville
+lui garantit trois mille cavaliers qui sont en route,
+quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la
+Bastille, prépare son oubliette la plus sûre pour y enfermer
+Charles IX... et, lorsque le roi voudra se défendre,
+lorsqu'il appellera ses gardes, c'est Cosseins, son
+propre capitaine, qui l'arrêtera!...</p>
+
+<p>Alors Guise arrêtera le carnage: il aura ainsi du même
+coup l'amour des catholiques qu'il aura déchaînés, et
+des huguenots qu'il aura sauvés.</p>
+
+<p>Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme
+son oncle, le cardinal de Lorraine, a établi nettement la
+généalogie qui le fait descendre de Charlemagne, Henri
+de Guise sera roi!...</p>
+
+<p>Le maréchal de Damville, lui aussi, prépare son coup.</p>
+
+<p>Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes
+nombreuses: près de sept mille hommes qu'il a offerts
+à Guise pour l'aider à déposer Charles IX. Et, par
+un miracle de ruse, c'est à la prière même du roi que
+ces troupes se sont mises en route.</p>
+
+<p>Si Guise est tué, Damville cherchera audacieusement
+à se substituer à lui, et ce rêve le hante d'arriver tout
+sanglant dans le Louvre, d'arracher la couronne à Charles
+et de la poser sur sa tête!...</p>
+
+<p>Si au contraire Guise réussit, Damville se contentera
+d'être le plus haut personnage du royaume après le roi.</p>
+
+<p>Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'écrasement
+de son frère.</p>
+
+<p>La vieille haine qui date du jour lointain où Jeanne
+de Piennes le repoussa, cette haine a gangrené son âme.
+Elle est devenue un hideux ulcère inguérissable... Damville
+donnerait jusqu'à cette royauté qu'il rêve dans le
+secret de ses pensées, pour faire souffrir son frère.
+L'occasion va enfin se présenter: Damville s'est réservé
+l'attaque de l'hôtel de Montmorency... c'est lui qui veut
+prendre le vieil hôtel où le connétable son père a vécu!
+Et le réduire en cendres! Il prendra François et le tuera
+de ses mains... Puis il emportera Jeanne de Piennes.</p>
+
+<p>Montmorency est donc compris dans les massacres.
+Pourtant il n'est pas huguenot!... C'est vrai, mais il est
+suspect. Le parti modéré qui veut l'apaisement le considère
+comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs, est-il
+vraiment besoin d'être huguenot pour être condamné?</p>
+
+<p>Damville. donc, en cette période où nous essayons
+d'indiquer la position générale de la mise en scène historique,
+attendait avec la certitude que sa haine et son
+amour, avant peu, recevraient du même coup leur satisfaction.
+Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son
+frère, et il prend ses mesures en conséquence.</p>
+
+<p>Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une
+chose, une seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles,
+pour la raison qu'il l'ignore. Et cette chose, qui peut-être
+bouleverserait de fond en comble les plans de Damville,
+c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est
+folle...</p>
+
+<p>Pénétrons maintenant dans l'hôtel de Montmorency</p>
+
+<p>Là se trouvent cinq personnages qui nous intéressent.
+D'abord, nos deux héros d'amour: le chevalier de
+Pardaillan et Loïse de Piennes de Montmorency.</p>
+
+<p>Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent à
+peine. Et qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une
+pensée du chevalier qui n'aille à Loïse; il n'est pas un
+battement du coeur de Loïse qui ne soit pour le chevalier.
+Pour Loïse. c'est bien simple: elle mourrait en ce
+moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui
+fût près d'elle! Et quel danger est possible quand le
+chevalier est là? Elle n'a pas confiance: elle est la
+confiance même.</p>
+
+<p>Quant au chevalier, sûr de l'amour de Loïse, il croît
+n'avoir plus rien à redouter de la fortune adverse. Pourtant,
+il ne se croit pas certain d'être uni un jour à Loïse.
+Le maréchal de Montmorency a déclaré que sa fille est
+destinée au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan
+ne connaît pas ce comte, mais il fera tout au
+monde pour le rencontrer, et, l'épée à la main, lui disputera
+sa fiancée.</p>
+
+<p>Il recherche activement deux choses. La première,
+c'est le moyen de sauver définitivement Loïse, c'est-à-dire
+de sortir de Paris; la deuxième, c'est de savoir qui
+est le comte de Margency que le maréchal a choisi pour
+fiancé à Loïse.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure à l'affût.
+Il fait manoeuvrer son Gillot et échafaude un plan
+que nous ne tarderons pas à voir se développer sous
+nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire il ne sait
+trop quel immense danger...</p>
+
+<p>La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est
+peut-être la plus heureuse. Sa douce et tendre folie l'a
+ramenée aux beaux jours de sa première jeunesse. Elle
+se croit à Margency. Par un phénomène assez rare, sa
+santé physique est entièrement rétablie.</p>
+
+<p>Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart par les
+chefs huguenots parce qu'il a refusé de s'associer à l'entreprise
+d'Henri de Béarn, alors que la paix n'était pas
+déclarée, est, d'autre part, haï de la Cour, parce qu'on
+l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis
+politiques ne comprennent pas l'indépendance chez un
+homme influent.</p>
+
+<p>Mais François de Montmorency ne cherche pas l'estime
+et l'admiration de ses concitoyens, pour la raison
+bien simple qu'il ne les estime ni ne les admire. Il a vu
+trop d'ambitions déchaînées autour du trône; il a vu
+trop de pensées criminelles, trop d'hypocrisies, trop de
+férocités: il ne rêve plus que la retraite au fond de
+son manoir...</p>
+
+<p>Voilà donc, d'une façon générale, la position de tous
+nos personnages principaux.</p>
+
+<p>Il plane sur cette situation un calme d'orage.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui précèdent
+la tempête, les arbres de la forêt demeurent immobiles;
+pas un souffle ne traverse l'espace. Le ciel pur
+n'offre rien de menaçant, et les buées grises dont il se
+couvre paraissent devoir se dissiper bientôt.</p>
+
+<p>Tout à coup ce ciel devient noir; une rafale énorme
+balaie les airs, la tempête bat les horizons...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<h3>ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN</h3>
+
+<p>Nous transporterons maintenant nos lecteurs à l'hôtel de
+Montmorency, par une chaude soirée des premiers jours
+d'août. Dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel, le vieux
+Pardaillan achevait de s'habiller en guerre, en sifflotant
+une fanfare de chasse.</p>
+
+<p>C'est-à-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait
+sa longue rapière, non sans s'être assuré que la
+pointe n'en était pas émoussée. En outre, il se munissait
+d'une courte dague, présent de Montmorency, portant
+la marque des fabriques de Milan.</p>
+
+<p>«Par Pilate! grogna-t-il, j'étouffe dans cette cuirasse;
+mais j'espère que sous peu je pourrai m'en débarrasser.»</p>
+
+<p>Il était à ce moment neuf heures du soir et le lourd
+crépuscule d'été commençait à voiler Paris.</p>
+
+<p>Lorsqu'il fut prêt, le vieux routier se jeta dans un fauteuil
+les jambes croisées, la rapière en travers des genoux,
+et se mit à réfléchir.</p>
+
+<p>«Dois-je prévenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu.
+Il voudrait me suivre, car il n'en fait qu'à sa tête.
+Or, je veux être seul à traiter cette petite affaire. En
+effet, de deux choses l'une: ou mon ancien maître se
+trouvera seul, comme me l'a affirmé cet animal de Gillot,
+et, alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans
+un traquenard, et il est inutile que le chevalier soit tué
+en même temps que moi... Oui, mais si je suis tué!...
+Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant...»</p>
+
+<p>Pardaillan continua sa rêverie jusqu'au moment où il
+entendit sonner dix heures.</p>
+
+<p>Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaître du
+suisse et sortit de l'hôtel en prévenant le digne gardien
+qu'il rentrerait peut-être fort tard dans la nuit; que, s'il
+ne rentrait pas du tout, il aurait entrepris un voyage.</p>
+
+<p>Cependant, Pardaillan s'était éloigné. Il descendit sans
+hâte jusqu'à la Seine et, comme le passeur était couché,
+s'en alla traverser le fleuve au Grand Pont, qui porte
+aujourd'hui le nom de Pont au Change.</p>
+
+<p>Pardaillan, tout flânant et sans se hâter, se dirigea
+vers le Temple, et il était à peu près onze heures lorsqu'il
+atteignit l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>Sur sa façade, l'hôtel paraissait endormi.</p>
+
+<p>Pardaillan en fit le tour. Sur les derrières, on l'a vu,
+se trouvait un jardin clôturé d'un mur.</p>
+
+<p>Le vieux routier escalada le mur avec cette agilité qui
+était telle encore qu'elle excitait l'admiration de son fils.</p>
+
+<p>Parvenu à la porte de l'office qui donnait sur le jardin,
+il commença à manoeuvrer pour forcer les verrous
+au moyen de sa dague. Il était minuit lorsque Pardaillan,
+à sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir.</p>
+
+<p>L'instant d'après, il était dans l'intérieur de l'hôtel.
+Pendant le séjour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez
+étudié la localité, selon son expression, pour être sûr de
+s'y conduire les yeux fermés. Il traversa donc le vestibule
+de l'office, enfila le couloir où se trouvait la fameuse
+entrée des caves et sourit en se rappelant la
+grande bataille qu'il avait soutenue là.</p>
+
+<p>Parvenu à la partie antérieure de l'hôtel, il commença
+à monter un large escalier et arriva au premier étage;
+puis, ayant longé un corridor, il s'arrêta devant une
+porte: c'est là que commençait l'appartement particulier
+du duc de Damville.</p>
+
+<p>«Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?»</p>
+
+<p>Le vieux routier se posa ces questions.</p>
+
+<p>«Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir.»</p>
+
+<p>Et il allongea la main pour voir si la porte était
+fermée.</p>
+
+<p>Au même instant, cette porte s'ouvrit d'elle-même, et
+le maréchal de Damville parut, un flambeau dans une
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! fit le maréchal d'une voix tranquille, c'est
+ce cher monsieur de Pardaillan! Vous me cherchez, je
+crois? Donnez-vous donc la peine d'entrer... moi aussi,
+je voulais justement vous voir et vous parler...</p>
+
+<p>Pardaillan demeura une seconde atterré. Si difficile à
+émouvoir que soit un homme, il n'est pas sans éprouver
+quelque violente secousse lorsqu'il est soudain surpris
+par un ennemi mortel au moment même où il
+croyait surprendre cet ennemi.</p>
+
+<p>Cependant, par un énergique effort de volonté, le
+vieux routier se remit promptement, et, saluant de bonne
+grâce, il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car
+j'ai des choses urgentes à vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville,
+je vous eusse évité la peine de crocheter mes
+portes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes mille fois trop bon, monseigneur. On
+crochète ce qu'on peut... les uns des serrures, les autres
+des coeurs humains...</p>
+
+<p>&mdash;Mais entrez donc, je vous en supplie!</p>
+
+<p>Pardaillan n'hésita pas. Il entra. Le maréchal referma
+la porte.</p>
+
+<p>Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre
+sur laquelle s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait
+sur une sorte de salon. C'est dans ce salon que Damville
+fit entrer Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez
+donc, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous
+attendre. On attend toujours un homme comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monseigneur, dites-moi que vous étiez prévenu
+de ma visite, dit Pardaillan qui songea à Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité, répondit Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous êtes en veine de franchise, ne pourriez-vous
+me dire qui vous a prévenu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous
+cacher ce détail. Un de mes officiers que vous connaissez
+bien, pour qui vous professez la plus vive amitié...
+ce brave Orthès...</p>
+
+<p>&mdash;Le vicomte d'Aspremont!</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même. Si vous avez de l'amitié pour lui, il a
+pour vous une telle affection qu'il recherche toutes les
+occasions de vous apercevoir, ne fût-ce qu'un instant. Je
+crois qu'il a quelque chose d'intéressant à vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'écouterai volontiers, monseigneur. Il y a en
+effet une conversation engagée entre ce digne gentilhomme
+et moi, et il faudra bien que le dernier mot reste
+à l'un ou à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent
+ami Orthès, dans l'espoir de vous serrer dans
+ses bras, ne cesse de rôder autour de l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<p>«Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!»</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader
+le mur de mon enclos, et, tandis que vous forciez l'office,
+il est entré par la grande porte et m'a prévenu de
+votre visite. J'étais sur le point de me coucher. Mais,
+pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai résolu de veiller.
+Bien m'en a pris, puisque vous voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me voilà, dit Pardaillan. Mais, monseigneur,
+puisque vous poussez la condescendance à ce point, vous
+me permettrez bien de vous poser une petite question,
+une seule?</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! Dix questions, question ordinaire
+et question extraordinaire, vous avez droit à toutes
+les questions!</p>
+
+<p>Cette fois, le vieux routier ne put s'empêcher de
+pâlir!</p>
+
+<p>Est-ce qu'il allait être livré au bourreau?</p>
+
+<p>Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-à-dire
+la torture!...</p>
+
+<p>Pourtant, il fit bonne contenance et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous êtes
+seul.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et
+décharger votre coeur. Quant à être seul, il n'y aura ja mais
+trop de braves officiers autour de moi pour faire
+honneur à un homme tel que vous. Et d'ailleurs, voyez!</p>
+
+<p>A ces mots, le maréchal se leva. Trois portes s'ouvraient
+sur le salon: l'une par laquelle Pardaillan était
+entré; la deuxième qui donnait sur la chambre à coucher;
+la troisième qui ouvrait sur un cabinet d'armes.</p>
+
+<p>Damville ouvrit la première, et Pardaillan aperçut
+douze gardes sur deux rangs, armés de hallebardes.</p>
+
+<p>Le vieux routier hocha la tête, et Damville referma.</p>
+
+<p>Puis il ouvrit la deuxième porte, et une quinzaine de
+gentilshommes apparurent à Pardaillan: ils avaient tous
+l'épée à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant.</p>
+
+<p>Cette deuxième vision disparut aussitôt, le maréchal
+ayant refermé la porte. Il alla alors ouvrir la troisième,
+et, cette fois, ce furent six arquebusiers, prêts à faire
+feu, qui apparurent; derrière eux, Orthès, prêt à donner
+le signal d'une décharge.</p>
+
+<p>«Je suis pris!» se dit Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Causons maintenant, dit le maréchal en fronçant
+les sourcils. Mon cher monsieur, vous veniez pour m'assassiner.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer,
+il est vrai, mais pour vous tuer en un combat loyal. Je
+comptais vous trouver seul. J'avais même prévu le cas
+où je vous eusse trouvé endormi. Alors, je vous eusse
+réveillé, je vous eusse prié de vous habiller, et je vous
+eusse dit ceci: «Monseigneur, vous gênez terriblement
+quelques braves gens qui ne demandent qu'à vivre heureux
+et tranquilles et que vous avez résolu d'occire.
+Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est
+vous rendre un signalé service que de vous empêcher
+d'en faire encore. Voici votre épée, voici la mienne.
+Défendez-vous bien, car j'ai la prétention de ne pas
+sortir d'ici sans vous avoir tué.» Voilà ce que je vous
+eusse dit, monseigneur. Et je suis prêt à vous le redire.
+Vous ouvrirez ces trois portes. Il y aura de nombreux
+témoins pour affirmer que Mgr Henry de Montmorency,
+maréchal duc de Damville, n'a pas été assassiné,
+mais bien tué légalement par la grâce de Dieu et de
+ma rapière.</p>
+
+<p>Le maréchal était une véritable bête féroce; mais il
+avait le culte du courage.</p>
+
+<p>L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire
+qui hérissait sa moustache, sa tranquillité parfaite
+dans une aussi terrible conjecture, firent donc sur lui
+une profonde impression.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prévu
+le cas où c'est moi qui vous eusse tué....</p>
+
+<p>&mdash;C'était impossible, monseigneur. J'avais tous les
+avantages. Je ne vous dirai pas que votre cause est
+mauvaise et la mienne juste; mais je vous dirai qu'au
+métier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte,
+et je suis sûr d'être plus audacieux que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais vous n'avez pas prévu le cas où je n'eusse
+pas voulu vous accorder l'honneur de me battre avec
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous sommes expliqués là-dessus, à notre
+rencontre des Ponts-de-Cé, monseigneur; je crois vous
+avoir prouvé que mon épée vaut la vôtre.</p>
+
+<p>Le maréchal se leva, pensif, et fit quelques pas dans
+la salle, non sans surveiller du coin de l'oeil les mains
+de son adversaire.</p>
+
+<p>Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoudé à son
+fauteuil, le regardait d'un air de bonhomie qui apparut
+au maréchal comme un excès d'intrépidité. Il s'accota
+à la haute cheminée et dit lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous
+la plus haute estime, et je vous l'ai prouvé. Je vous le
+prouve encore en ce moment par ma modération. Si je
+faisais un signe, vous tomberiez mort à l'instant. Je
+pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter
+à la Bastille qui, vous le savez, est commandée par un
+de mes amis, lequel, sur ma recommandation, vous tuerait
+aussi sûrement que pourraient le faire ces hallebardes
+et ces arquebuses, avec cette seule différence que
+vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie pourrait
+durer plusieurs heures et même plusieurs jours...
+En effet, qui êtes-vous pour moi? Un ennemi. Vous
+m'avez trahi à Margency autrefois; aux Ponts-de-Cé,
+nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonné
+votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous
+étiez de mes amis; vous m'avez encore trahi de la façon
+que vous savez. Par miracle, vous avez échappé à
+ma juste vengeance. Et, depuis, vous êtes passé au camp
+ennemi. Qu'avez-vous à dire à cela?</p>
+
+<p>&mdash;Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que décidé
+à me faire votre second loyal dans une entreprise
+grandiose, je ne voulais pas devenir votre complice dans
+une entreprise infâme. Capable d'entrer dans le Louvre
+et d'y arrêter le roi de mes mains, capable si vous me
+l'aviez ordonné de me saisir de la couronne et de vous
+l'apporter, capable de tenir tête en rase campagne à l'armée
+royale si vous m'aviez confié la poignée d'hommes
+dont vous disposez, je n'étais pas capable de me faire le
+bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que
+je pouvais vous donner, monseigneur! Mon épée, mon
+sang, mon énergie; vous avez voulu faire de moi l'espion
+de mon fils et le geôlier de celle qu'il aime. Vous avez
+fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai
+pas trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune
+du coup, si j'avais voulu vous envoyer à Montfaucon
+et gagner dans cette ignominie vos propres richesses,
+je n'avais qu'à aller trouver le roi et lui dire que
+vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise.
+Mon silence sur cette affaire vous prouve, monseigneur,
+que vous vous êtes séparé par votre faute d'un homme
+capable de garder un important secret, ce qui est rare,
+croyez-moi.</p>
+
+<p>Le maréchal avait affreusement pâli. Et, lui qui tenait
+le vieux routier en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante
+qu'il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous n'avez rien dit à personne de cette affaire?</p>
+
+<p>Pardaillan haussa les épaules avec un suprême dédain.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me dénoncer,
+chose abominable et monstrueuse dont votre
+fierté ne saurait s'accommoder, vous auriez pu tout au
+moins... confier...</p>
+
+<p>«Ah! ah! voilà donc le secret de ce qu'il appelle sa
+modération, songea Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai
+point parlé!</p>
+
+<p>Et, tout haut, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;A quelles personnes, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Mais à des personnes qui, elles, n'auraient peut-être
+pas votre générosité!... A M. de Montmorency, par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez
+de vos droits! N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi?
+N'ai-je pas le droit de donner cette arme à votre
+frère? C'est plus qu'un droit. Comment! vous séquestrez
+la fille du maréchal de Montmorency... et je ne parle
+pas de l'infortunée dame de Piennes! Je prends seulement
+les choses où elles en sont: vous faites fermer les
+portes de Paris au maréchal; vous le tenez prisonnier,
+lui et les siens, et nous, par conséquent! C'est donc que
+vous préparez le dernier coup qui doit nous écraser
+tous!... Je vous le déclare, monseigneur, je n'aurais pas
+le courage de me faire votre dénonciateur, j'ai du moins
+pensé que je devais tout dire au maréchal votre frère,
+afin qu'il puisse au moins se défendre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent
+de rage et de désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne
+me remerciez pas. J'enrage d'avoir gardé le silence:
+c'est mon fils qui m'a empêché de parler. Savez-vous ce
+qu'il m'a dit?... Plutôt que de révéler un secret confié
+à notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maître,
+je me tuerais à vos yeux! Que Damville brûle Paris, s'il
+l'ose, pour s'emparer de nous! S'il faut mourir, nous
+mourrons du moins sans que nul au monde, pas même
+un félon comme lui, puisse nous accuser de félonie!...
+Voilà ce que m'a dit mon fils, et voilà pourquoi je me
+suis tu, monseigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency
+ne sait rien?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, monseigneur; ni lui ni personne!</p>
+
+<p>Le maréchal poussa un profond soupir. Sa terreur
+avait été telle qu'il ne songeait même pas à relever ce
+terme de félon dont Pardaillan venait de le souffleter.</p>
+
+<p>En quelques instants il eut repris tout son sang-froid.</p>
+
+<p>Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des
+portes derrière laquelle se trouvait Orthès et ses arquebuses.</p>
+
+<p>Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la
+paix?</p>
+
+<p>Pardaillan se leva, s'inclina et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Vos conditions, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Simplement de ne pas me gêner dans ce que je
+vais entreprendre: vous et votre fils, vous sortirez de
+l'hôtel Montmorency; vous vous en irez de Paris, au
+diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux
+bons chevaux tout harnachés; dans la sacoche de chacun
+des chevaux, il y aura deux mille écus.</p>
+
+<p>Pardaillan, la tête baissée, paraissait réfléchir profondément.</p>
+
+<p>&mdash;Songez-y, reprit le maréchal. Vous m'avez désarmé
+par votre fidélité à garder un secret que bien d'autres
+eussent vendu. Vos insultes, je les oublie. Vos petites
+trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier, je
+veux le plus grand bien possible. Je ne veux même pas
+me souvenir que vous vous êtes introduit dans cet hôtel
+pour me tuer. Je vous dis: Pardaillan, ne soyons ni amis,
+ni ennemis, soyons neutres. Vous êtes mon prisonnier
+de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne
+pouvez lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et
+ces bonnes épées qui vous cernent; il n'y a pas de fuite
+possible: vous êtes pris, mon cher. Eh bien, acceptez
+ce que je vous propose, et vous êtes libre.</p>
+
+<p>&mdash;Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment
+vous y prendriez-vous, monseigneur? Car je vous
+sais défiant; sur ma simple parole, vous ne m'ouvririez
+pas les portes de votre hôtel.</p>
+
+<p>Un éclair de joie, aussitôt éteint, flamboya dans les
+yeux du maréchal, qui répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne prendrai que les précautions indispensables;
+vous allez écrire une lettre au chevalier, assez pressante
+pour qu'il vienne vous retrouver ici. Un de ces gentilshommes
+portera cette lettre. Lorsque le chevalier sera
+ici, lorsque vous m'aurez tous deux donné votre parole
+de ne pas revenir à Paris avant trois mois, je vous escorterai
+moi-même avec quelques amis jusqu'à telle
+porte de Paris que vous me désignerez, et je vous souhaiterai
+bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit
+Damville en frémissant.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude!</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez donc, alors! gronda le maréchal qui, se
+précipitant vers un meuble, en tira une écritoire et du
+papier.</p>
+
+<p>Pardaillan ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je
+ne puis accepter que pour moi seul.</p>
+
+<p>&mdash;Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le
+chevalier!</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils.
+Vous n'avez pas idée de sa méfiance. Il se méfie de moi.
+Il se méfie de lui-même. Il se méfie de l'ombre qui suit
+ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai rougi de
+le voir si méfiant alors que j'ai, moi, un respect sans
+bornes pour les paroles d'un personnage tel que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie? gronda le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre,
+mon fils s'écrierait: «Comment! mon père est prisonnier
+du maréchal de Damville et il veut que je l'aille
+rejoindre, sous prétexte qu'il a fait la paix avec monseigneur!
+Allons donc! Vous êtes fou, mon père!
+Est-ce que vous ne savez pas que M. Damville est un
+fourbe, un félon&mdash;c'est mon fils qui parle!&mdash;un
+être pétri de ruse qui voudrait nous tenir tous les
+deux et nous occire ensemble? Mais sa ruse est par
+trop grossière. Je suis jeune et veux vivre. Quant à
+vous, mon père, qui avez assez vécu, mourez tout seul,
+puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer
+dans la gueule du loup!...» Voilà ce que dirait le chevalier
+en recevant ma lettre; il me semble l'entendre
+éclater de rire...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, fit Damville, les dents serrées, vous n'écrivez pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne servirait à rien, monseigneur. Et puis, tenez,
+admettons que, par impossible, mon fils se décide à me
+rejoindre. Savez-vous ce qui arriverait?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus
+méfiant de la terre, il est têtu, monseigneur, à tel point
+qu'il l'est presque autant que vous. Il s'est logé dans la
+tête d'arracher de vos griffes la dame de Piennes, sa
+fille et monseigneur votre frère. Rien ne l'en fera démordre.
+Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance
+votre honorable proposition. Mais lui... Savez-vous
+ce qu'il nous dirait?...»</p>
+
+<p>Pardaillan se campa devant Damville, la main à la
+garde de sa rapière, le buste droit.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous dirait ceci, monseigneur: «Ainsi donc, mon
+père, et vous, monsieur le duc, vous osez me proposer
+cette vilenie! Fi donc, messieurs! Pour quatre mille
+écus et deux chevaux tout harnachés d'or, eussiez-vous
+à m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun
+quatre mille écus, que l'insulte n'en serait que plus
+forte. Quoi! il y a donc deux hommes au monde qui
+ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait
+vendre l'épée qu'il tient de son père et, abandonnant
+deux malheureuses femmes qu'il a juré de sauver, se
+mettre soi-même au rang des lâches? Ah! mon père,
+je ne me relèverai pas de l'offense que vous me faites.
+Revenez à une plus haute et plus digne estime de ce
+que vous vous devez à vous-même et laissez la honte
+de ces propositions à M. le duc de Damville qui, lui,
+a l'habitude de la félonie et de la trahison.»</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! rugit Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les
+défauts que je viens de vous signaler, le chevalier a encore
+celui de m'aimer tel que je suis. Il me sait ici! S'il
+ne me revoit pas au petit jour, il est capable d'aller raconter
+au roi que vous le trahissez pour Guise... Quitte
+à se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de dénonciateur!</p>
+
+<p>Le maréchal, qui, déjà, s'élançait, s'arrêta comme frappé
+de la foudre, blême, écumant, terrible. Pardaillan
+sourit dans sa moustache et murmura:</p>
+
+<p>«Pare celle-là, si tu peux!...</p>
+
+<p>Mais, dans l'esprit du maréchal, affolé par les paroles
+du vieux routier comme le taureau peut l'être par les
+banderilles, la fureur et la haine l'emportèrent sur
+l'épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!»</p>
+
+<p>Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et
+bondit sur le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il.</p>
+
+<p>Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment où le
+poignard s'abattait sur lui, il se laissa tomber à plat sur
+le tapis! Pardaillan, emporté par l'élan, trébucha; au
+même instant, la pièce se remplissait de monde, se hérissait
+de hallebardes et d'épées.</p>
+
+<p>Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapière
+pour mourir au moins en se défendant: vaine tentative!
+Saisi de tous les côtés à la fois, maintenu par vingt
+bras, il fut en un instant désarmé, bâillonné, ligoté.</p>
+
+<p>Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilité
+farouche.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Orthès, où faut-il pendre ce
+truand?</p>
+
+<p>&mdash;Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait
+encore de rage. Y pensez-vous? Ce truand possède des
+secrets qu'il est utile de lui arracher dans l'intérêt de
+Sa Majesté notre roi...</p>
+
+<p>&mdash;On va donc lui appliquer la question? reprit
+Orthès.</p>
+
+<p>Pardaillan frissonna longuement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da! répondit Damville. Le tourmenteur juré
+sera prévenu par mes soins, et je veux assister moi-même
+à la besogne.</p>
+
+<p>&mdash;Où faut-il le conduire?</p>
+
+<p>&mdash;Au Temple, dit le maréchal.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<h3>OÙ MAUREVERT JOUE UN RÔLE IMPORTANT</h3>
+
+<p>Ce dimanche-là, le chevalier de Pardaillan avait été voir
+son ami Marillac, comme il faisait presque tous les
+jours. Les deux jeunes gens se racontaient leurs inquiétudes,
+leurs joies, leurs espérances; Marillac parlait
+d'Alice; le chevalier parlait de Loïse.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, le comte avait offert à son ami d'aller
+trouver la reine mère et de lui demander un sauf-conduit
+pour le maréchal de Montmorency et les siens,
+Mais le chevalier avait toujours refusé avec obstination.</p>
+
+<p>Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de
+sa bienveillance, de ses promesses, Pardaillan gardait le
+silence.</p>
+
+<p>«Tout est possible! se disait en effet le chevalier.
+Qui sait si l'infernale Catherine n'a pas été enfin touchée
+au coeur! Qui sait si elle ne s'est pas mise à aimer ce
+fils retrouvé!... Mais qui sait aussi quels pièges peut
+cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant à la
+malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutôt que
+de dire l'affreux secret qu'elle m'a confié dans une heure
+de délire...</p>
+
+<p>Donc, le chevalier gardait le silence à la fois sur la
+reine et sur Alice... Seulement, il ne cessait de répéter
+à son ami:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le moment de redoubler de prudence, mon
+cher...</p>
+
+<p>Marillac souriait alors... il était dans cet état de confiance
+absolue qui est comme un profond sommeil de
+l'esprit.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une ombre à son bonheur: la mort
+de Jeanne d'Albret.</p>
+
+<p>Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas
+vu le chevalier, lorsqu'il le vit entrer.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais entreprendre de vous relancer à l'hôtel de
+Montmorency! s'écria le comte en saisissant les mains
+de son ami... mais qu'avez-vous? Vous me paraissez
+sombre... préoccupé...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, au contraire, vous êtes en pleine joie à ce
+que je vois... vous essayez un costume?...</p>
+
+<p>Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un
+costume qu'on lui avait apporté et qu'il avait essayé...
+C'était un habillement de grand seigneur, et tel que la
+magnificence de ces époques pouvait le concevoir. Mais
+ce costume si riche était entièrement noir depuis la
+plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant.
+C'est demain que notre roi Henri épouse Mme Marguerite.
+Avez-vous vu les préparatifs que l'on a faits à Notre-Dame?
+Ce sera magique. L'église tout entière est tendue
+de velours à crépines d'or. Les sièges des époux sont des
+merveilles...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends
+votre joie.</p>
+
+<p>Marillac saisit sa main et la pressa.</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de là...
+Écoutez... j'avais juré de ne le dire à personne au
+monde... mais vous, mon ami, vous êtes mon autre moi-même...
+Demain, il y aura un mariage à Notre-Dame...
+et, demain soir, il y en aura un autre à Saint-Germain-l'Auxerrois...
+et je veux que vous soyez là!...</p>
+
+<p>&mdash;Quel mariage? demanda le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Le mien!...</p>
+
+
+<p>&mdash;Le vôtre! fit Pardaillan qui ne put s'empêcher de
+frémir. Et pourquoi le soir?</p>
+
+<p>&mdash;La nuit, plutôt; à minuit!... Vous allez comprendre...
+la reine veut être là pour me bénir... elle se charge
+de tous les détails de la cérémonie... des amis à elle, des
+amis sûrs, y assisteront seuls... et vous, mon cher, mon
+frère! mais n'en dites rien. La reine veut être là, comprenez-vous?
+Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait
+savoir pourquoi la mère de Charles IX s'intéresse
+tant à un pauvre gentilhomme huguenot...</p>
+
+<p>Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua
+pas: cette cérémonie mystérieuse, ce mariage de minuit
+qui devait être tenu secret et auquel Catherine devait
+assister... Il eut la pensée d'un guet-apens.</p>
+
+<p>«Heureusement que je serai là!» songea-t-il.</p>
+
+<p>Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eût poursuivi,
+il désigna le costume étalé sur un fauteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, frère, dit Marillac soudain redevenu grave.
+C'est dans ce costume que je veux assister au mariage
+de notre roi, et c'est dans ce même costume que, le soir,
+à minuit, je me rendrai à Saint-Germain-l'Auxerrois...</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! Tout de noir vêtu?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage
+se voila de mélancolie. Je suis dans un bonheur tel que
+je me demande parfois si je rêve. Vous savez combien
+j'ai souffert d'être obligé de maudire ma mère... eh bien,
+cette mère se révèle à moi comme la femme la plus aimante.
+Vous savez combien J'aime ma fiancée... eh bien,
+demain, Alice devient ma femme... comprenez-vous que
+ces deux bonheurs inouïs accablent mon âme!...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre à votre bonheur?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle inquiétude, quelle crainte pourrais-je avoir?
+Non, mon ami... tout en moi est apaisement et confiance...
+Et pourtant, oui, tout ce bonheur est comme
+voilé d'un crêpe.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut quelquefois écouter les pressentiments.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois,
+je ne crains rien, je n'ai rien à redouter. Mais je m'habille
+de noir, mon ami, parce que je veux, aux yeux de
+tous, porter le deuil de l'admirable femme qui a été ma
+vraie mère: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir
+déjà oubliée. Son fils lui-même, cet Henri qu'elle aimait
+tant, a bien vite repris ce visage insoucieux et sardonique...
+il a bien vite recommencé à papillonner autour des
+femmes, tandis que celle qui sera la sienne s'occupe, dit-on
+d'amours où le roi de Navarre ne joue aucun rôle,
+sinon celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute
+cette ingratitude pour une femme si vaillante et si bonne,
+cela me révolte. Et moi qui l'ai vénérée, moi qui l'ai vue
+mourir, je veux porter son deuil devant son fils, devant
+ma mère aussi... et devant ma femme!</p>
+
+<p>Marillac demeura quelques minutes tout songeur.</p>
+
+<p>&mdash;Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admiré
+la singulière destinée qui vous a fait retrouver une
+mère juste au moment où vous avez perdu celle que
+vous considériez comme telle?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant.</p>
+
+<p>&mdash;Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a
+vécu, Catherine de Médicis vous est apparue comme un
+monstre capable de toutes les atrocités. Or, c'est justement
+dans la nuit où est morte l'infortunée Jeanne d'Albret
+que madame votre mère a commencé de se révéler
+à vous dans toute sa maternelle mansuétude...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avoue que je n'ai pas songé à cette coïncidence,
+dit Marillac en passant une main sur son front.
+Mais, puisque vous m'y faites penser, ne dois-je pas voir
+là une preuve de plus que mon bonheur dépasse mes
+espérances?»</p>
+
+<p>Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir.</p>
+
+<p>Il eut la sensation que son ami cherchait à s'étourdir,
+et qu'il faisait un violent effort pour se persuader à soi-même
+qu'il était heureux.</p>
+
+<p>Oui, peut-être Marillac avait-il entrevu la haine formidable
+qui couvait sous les sourires de Catherine! Peut-être,
+à force de creuser le problème, en était-il arrivé à
+pressentir vaguement vers quels abîmes il était entraîné!...
+Peut-être n'y avait-il en lui qu'un désespoir sans
+fond... le désespoir d'avoir compris que sa mère voulait
+le tuer, le désespoir de deviner que sa fiancée était complice
+de sa mère!...</p>
+
+<p>Peut-être, disons-nous!</p>
+
+<p>Car, ce que nous établissons en quelques lignes positives,
+Marillac ne pouvait que le soupçonner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez jamais raconté la mort de la reine
+de Navarre! reprit tout à coup le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez
+là, chevalier, dit le comte avec une sombre expression.
+Ce fut foudroyant. La reine était arrivée à neuf heures
+au Louvre, où on célébrait les fiançailles de son fils
+et de la princesse Marguerite. Après avoir reçu l'hommage
+des seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil
+de ce salon, où le roi de France vint, en personne,
+lui témoigner son affectueuse admiration. Moi, j'étais
+où vous savez. Lorsque je fus redescendu dans les salles
+de fête, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'à
+l'instant où elle s'évanouissait. Il y eut de grandes rumeurs,
+et je n'oublierai jamais la douleur qui éclata
+sur le visage de... la reine mère...</p>
+
+<p>&mdash;De Catherine de Médicis? insista le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami... Après que le médecin du roi eut
+examiné la reine de Navarre, celle-ci fut aussitôt transportée
+jusqu'à sa litière, malgré Ambroise Paré, qui lui
+voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel médicament...
+Le roi Henri, l'amiral, le prince de Condé et
+moi, nous montâmes à cheval pour escorter la litière;
+quelques gentilshommes nous accompagnèrent. La litière,
+ainsi entourée de notre groupe et précédée de
+laquais à cheval, portant des flambeaux, traversa la
+foule qui entourait le Louvre. A la vue du roi Henri,
+cette foule se mit à pousser des clameurs comme si
+nous eussions été des ennemis; cependant, lorsqu'on
+sut que la litière contenait Jeanne d'Albret mourante,
+un grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-être,
+s'écartèrent, mais, dans leur silence même, ce n'était
+pas le respect de la mort qui apparaissait... Ah! chevalier,
+quelle nuit!... Quand je songe à cette fête monstrueuse,
+à cette orgie plutôt, où les nôtres ont toléré
+que leurs femmes fussent insultées, puis ces cris
+funèbres, cette litière qui passe à travers un peuple
+retenant à peine ses grondements, je me prends à songer
+à quelque énorme et fantastique traquenard... mais
+c'est de la folie.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! fit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi nous comble de ses caresses; la reine mère...
+je connais ses sentiments...</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! répéta le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise
+nous assure que les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise
+humeur, qui se dissipera lorsqu'on aura vu notre
+roi entrer à Notre-Dame...</p>
+
+<p>Et, comme pour éviter d'approfondir les soupçons
+qu'évoquait l'attitude du chevalier, le comte se hâta de
+continuer son récit:</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque la reine eut été couchée dans son lit, elle
+reprit connaissance. Le médecin du roi, maître Ambroise
+Paré, arriva à ce moment. Mais la reine, le regardant
+fixement, lui dit: «Je vous remercie, maître,
+Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles
+contre le mal. Je vais mourir... Allez!»
+Sans insister davantage, maître Paré s'inclina, en
+poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous vîmes
+que son visage portait les traces d'une étrange épouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Ce médecin n'est-il pas de la religion
+reformée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des
+soins à la malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait
+l'air épouvanté?</p>
+
+<p>&mdash;En effet. Mais n'était-ce pas naturel? Ce mal foudroyant...</p>
+
+<p>&mdash;Non, comte! Ambroise Paré est un homme énergique.
+S'il n'a pas insisté, s'il a été épouvanté, s'il a
+reculé, enfin...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, chevalier? s'écria Marillac
+avec agitation.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'étonne
+de cette attitude, voilà tout. Mais continuez, cher
+ami...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... laissons de côté les soupçons.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous
+soupçonnez...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? balbutia le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Un crime!...</p>
+
+<p>Marillac pâlit. Son regard se détourna de Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois à un crime! La
+reine de Navarre avait des ennemis acharnés; plus
+d'une fois, elle a failli succomber. Peut-être, un de ces
+ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas devant
+le forfait... je donnerais ma vie pour le connaître,
+celui-là...</p>
+
+<p>Marillac passa la main sur son front. Et, comme le
+chevalier gardait le silence, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Mais peut-être, après tout, n'est-ce qu'un soupçon
+sans valeur.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être! fit le chevalier. Vous disiez donc que le
+médecin du roi se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement
+fébrile. Le roi Henri demeura seul près de
+sa mère. Pendant trois longues heures, nous attendîmes
+dans la pièce voisine. Enfin, l'aube entra dans
+cette salle où nos douleurs silencieuses étaient rassemblées,
+et fit pâlir les flambeaux. Ce fut à ce moment
+que le roi Henri sortit de la chambre de sa mère...
+Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses suprêmes
+confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'étrange hallucination
+qui s'empara de moi ne fut pas une vérité?...
+Car, comme je me trouvais près de la porte, il me sembla,
+un moment, saisir quelques lambeaux de la parole
+royale et funèbre... «Je meurs assassinée, disait la
+voix rauque de la mourante, mais je vous ordonne
+de l'ignorer... feignez de croire à une mort naturelle...
+ou, sans cela... vous seriez frappé à votre tour. Mais
+prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!...»
+Ces paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute
+une imagination de mon esprit ébranlé... Le roi Henri
+reparut à nos yeux et nous fit signe d'entrer.</p>
+
+<p>Marillac étouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne
+songea pas à essuyer, coulèrent de ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Nous entrâmes donc, poursuivit-il. Quand je vis
+cette généreuse reine, cette guerrière qui avait étonné
+nos vieux généraux, quand je vis cette mère admirable
+qui avait abandonné la vie paisible de son palais pour
+se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'à
+son dernier diamant, pour payer les soldats de son
+fils, quand je vis celle qui m'avait tiré du néant, arraché
+à la mort, oui, quand je la vis livide, il me sembla que
+j'allais mourir moi-même et je demeurai comme stupide,
+dans un anéantissement de mes forces et de ma
+pensée... Elle dit au prince de Condé: «Ne pleurez pas,
+mon cher enfant. Peut-être suis-je la plus heureuse...»
+Nous l'entourions, tâchant de refouler nos sanglots...
+Son regard trouble fit le tour de cette assemblée d'hommes
+d'armes, penchés sur le lit d'une reine mourante.</p>
+
+<p>Et j'ai retenu ses dernières paroles... Les voici, chevalier:</p>
+
+<p>«Monsieur l'amiral, aussitôt après le mariage du
+roi, il faut quitter Paris... Rassemblez toutes nos
+forces... non pas que je me défie de mon cousin Charles,
+mais il faut être prêt à tout... Sous les ordres
+du roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement
+suprême... Henri, ajouta-t-elle en s'adressant au
+prince de Condé, vous êtes un frère pour mon fils...
+je vous bénis, mon enfant... Soyez toujours près de
+lui, au camp, à la ville et à la cour... Adieu, messieurs,
+je vous aimais bien tous... Toi, mon vieux d'Andelot,
+et vous, capitaine Briquemaut, et vous tous, fiers
+gentilshommes, grâce à vous, les grandes injustices
+prendront fin... le droit de vivre et de penser sera
+assuré aux huguenots... ayez confiance... notre cause
+est grande... qu'est-ce que le bonheur de l'humanité
+sans la liberté?... Adieu à tous...»</p>
+
+<p>&mdash;A ces mots, les sanglots éclatèrent. Je crus que tout
+était fini... mais la reine, fixant son regard sur moi, me
+fit signe d'approcher... J'obéis et tombai à genoux, près
+du roi, en sorte que ma tête se trouvait près de celle
+de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son dernier
+soupir...</p>
+
+<p>Marillac se leva et fit quelques pas, en proie à une
+agitation que n'expliquait pas complètement la tristesse
+de pareils souvenirs. Il revint s'arrêter devant Pardaillan
+et continua d'une voix plus sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier
+soupir de la reine de Navarre... mais, peut-être, à ma
+douleur filiale se mêla, dans cette minute terrible, une
+horreur qui me fit comprendre l'épouvante que j'avais
+surprise sur le visage du médecin et sur celui du roi...
+En effet, lorsque je fus tout près d'elle, Jeanne d'Albret
+tourna vers moi sa tête convulsée par l'agonie, murmura
+distinctement: «Prends sarde, mon enfant,
+prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches...»
+Que voulait me dire la reine? Quel secret allait s'échapper
+de ses lèvres crispées? Je ne le saurai jamais, chevalier!
+car, à ce moment, la reine entra en agonie...
+Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais
+aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement,
+tout à coup, son regard se fixa avec une effrayante
+expression sur la cheminée... puis, une légère secousse
+l'agita... puis, ce fut fini, la reine était morte... morte...
+et son regard semblait encore s'attacher à cet objet
+que, dans la seconde suprême, elle avait cherché des
+yeux...</p>
+
+<p>Marillac se tut.</p>
+
+<p>A travers ses doigts crispés sur ses yeux, des larmes
+s'échappèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi
+d'avoir ramené vos pensées vers ces pénibles scènes...
+Mais, dites-moi... pouvez-vous me dire quel était cet
+objet que la reine regardait en mourant?</p>
+
+<p>Marillac alla à une armoire, dont il portait la clef
+sur lui et, l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa
+sur une table.</p>
+
+<p>&mdash;Ce coffret, chevalier, m'a été donné par une personne
+auguste. Je l'avais à mon tour offert à la reine
+de Navarre, qui s'en servait pour y mettre ses gants...
+Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a voulu
+me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la
+cheminée de sa chambre et de le garder comme un
+double souvenir... le souvenir de mes deux mères.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine
+Catherine qui vous a donné ce coffret?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant.</p>
+
+<p>Les deux hommes se regardèrent.</p>
+
+<p>Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la
+pensée terrible qui l'agitait, car tous les deux pâlirent
+et détournèrent les yeux.</p>
+
+<p>Marillac demeurait tremblant, les mains crispées sur
+le coffret d'or. Il baissa la tête. Et, soudain, le mystère
+de sa pensée monta jusqu'à ses lèvres, comme s'il n'eût
+pu le contenir davantage. Hagard, livide, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon sang... je le donnerais jusqu'à la dernière
+goutte... pour savoir la vérité... oh! chevalier... cette
+vérité... Ce n'est pas possible!... Ce serait trop horrible
+que ce coffret ait été l'instrument de mort... que Catherine,
+ma mère, ait tué Jeanne, mon autre mère... et que
+moi... moi... leur fils à toutes deux... aie porté à l'une le
+poison que lui envoyait l'autre!</p>
+
+<p>&mdash;Comte! Comte! s'écria le chevalier, vous avez
+raison... ce serait trop horrible...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! puissé-je donc être foudroyé plutôt que de
+continuer à porter de tels soupçons dans mon esprit!...
+Catherine ne peut avoir conçu de pareilles horreurs...
+Catherine m'aime... j'en suis sûr... elle est ma mère...
+ma mère!...</p>
+
+<p>En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret
+avec une sorte de rage désespérée.</p>
+
+<p>Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs
+ceux que portait Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort.</p>
+
+<p>Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement.</p>
+
+<p>Pardaillan, hors de lui, en proie à une sorte de vertige,
+lui arracha les gants, les remit à leur place, funèbre
+relique, et, lui-même, alla renfermer, avec un effroi
+visible, le mystérieux coffret d'or dans l'armoire.</p>
+
+<p>Il y eut alors entre les deux hommes un long silence
+lourd d'angoisse.</p>
+
+<p>L'action rapide de Pardaillan venait de préciser dans
+l'esprit de Marillac un soupçon qu'il n'osait s'avouer
+à lui-même.</p>
+
+<p>Sa joie fébrile, son bonheur trop surexcité par lui-même,
+la vague épouvante que recouvraient ce bonheur
+et cette joie, son incertitude, ses doutes, son désespoir
+latent, en un éclair aveuglant, il comprit tout,
+il se comprit soi-même.</p>
+
+<p>Et il assista, muet d'horreur, à l'abominable drame
+qui se déroulait dans sa pensée.</p>
+
+<p>La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mystérieux
+avertissements, ce regard de terreur qu'elle avait
+eu en lui montrant le coffret d'or, cette mort fit rentrer
+le soupçon dans l'esprit du comte.</p>
+
+<p>Quel soupçon? Que Catherine avait assassiné Jeanne
+d'Albret.</p>
+
+<p>Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire!</p>
+
+<p>S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infâme
+soupçon, s'il admettait sa mère meurtrière, c'est donc
+que sa mère se jouait de lui!</p>
+
+<p>C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignité
+d'Alice! C'est donc qu'Alice était une créature de
+Catherine!</p>
+
+<p>Si Alice l'avait joué, si Alice était indigne, si son
+amour s'effondrait!... Oh! mille morts plutôt! Il
+fallait, de toute son énergie, repousser le soupçon.</p>
+
+<p>Voilà dans quels abîmes tournoyait l'âme du comte
+de Marillac.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi il s'arracha violemment à sa méditation.
+Voilà pourquoi, éclatant de rire, il alla ramasser
+la clef que le chevalier avait jetée, la remit tranquillement
+à la serrure de l'armoire et s'écria joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes
+fous... C'est votre faute aussi! Pourquoi m'avoir parlé
+de la mort de Jeanne d'Albret? Ah! oui, j'y suis. C'est
+ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien, oui,
+mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le
+deuil de la grande amie que je pleurerai toujours...
+Parlons d'autre chose, voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la
+sueur froide qui mouillait ses tempes. Un dernier mot,
+toutefois.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien décidément demain que doit avoir lieu
+votre mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Demain soir, à minuit, à Saint-Germain-l'Auxerrois...
+Mais vous êtes seul à le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous désirez que j'y assiste?</p>
+
+<p>&mdash;Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'étiez
+là.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Comment et à quelle heure entrerai-je dans
+l'église?</p>
+
+<p>&mdash;Trouvez-vous à onze heures à la petite porte qui
+donne sur le cloître... mais soyez seul.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, mon cher comte!...</p>
+
+<p>Et le chevalier songea:</p>
+
+<p>«J'y serai avec quelques bonnes épées que je connais.
+Car, je veux donner mon âme au diable, si la douce
+Catherine ne cherche pas à faire assassiner son fils!...»</p>
+
+<p>&mdash;Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer
+avec vous cette fin de journée. Nous entrerons en
+quelque guinguette du bord de l'eau, et nous viderons
+bouteille...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, car, moi-même, je ne
+serais pas fâché de voir un peu ce qui se passe dans
+Paris. Avez-vous remarqué, mon cher comte, comme
+Paris a l'air fiévreux...</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'ai pas remarqué, mon ami. Que voulez-vous?
+le bonheur est égoïste... mais, une chose que je
+remarque parfaitement, c'est que vous, si gai tous ces
+jours-ci, vous êtes triste...</p>
+
+<p>&mdash;Triste? Non pas... mais inquiet.»</p>
+
+<p>Les deux amis étaient dehors. Il faisait un beau soleil,
+et, comme le gros de la chaleur était passé, la rue était
+pleine de gens endimanchés...</p>
+
+<p>&mdash;Et le sujet de cette inquiétude? demanda Marillac
+en prenant le bras du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Voici. Mon père a disparu depuis trois jours et je
+crains qu'il ne se soit jeté en quelque périlleuse aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hôtel de
+Montmorency en disant au suisse que, s'il n'était pas rentré
+au matin, c'est qu'il aurait entrepris un voyage. Quel
+peut être ce voyage? Et comment a-t-il pu sortir de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun
+doute, vous avez tort de vous inquiéter.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour
+lui. Et, d'ailleurs, s'il y eût un danger immédiat, il m'eût
+prévenu. Seulement, pendant qu'il travaillait de son
+côté, je travaillais du mien et son absence peut compromettre
+la réussite de mon plan.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons votre plan, fit Marillac.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis arrivé à séduire un sergent qui doit être de
+garde à la porte Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a
+promis de ne défendre que mollement le passage, pourvu
+que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera
+pour que le pont soit baissé au moment où je l'attaquerai...
+Je compte sur vous, mon cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien. Mardi, quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une
+voiture dans laquelle seront Loïse et sa mère, ainsi que
+le maréchal, de qui j'ai pu obtenir qu'il ne se montrât
+pas. Nous serons une vingtaine...</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Je vous promets de vous en amener autant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si mon père était là!...</p>
+
+<p>&mdash;Il sera rentré d'ici mardi, sans doute... Mais que
+veut tout ce monde?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit le chevalier, les voilà qui se mettent à
+genoux!... Avançons.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà deux! hurla à ce moment une voix qui
+fit tressaillir le chevalier.</p>
+
+<p>Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'étaient
+heurtés à une foule qui entourait quelque chose, devant
+la porte d'un couvent. Et cette foule criait:</p>
+
+<p>«Miracle! Noël!...»</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens avaient continué à avancer jusqu'au
+moment où ils se trouvèrent devant la porte du
+couvent, au milieu de gens dont les uns entonnaient des
+cantiques, dont les autres, comme en délire, s'embrassaient
+sans se connaître, faisaient des signes de croix et se
+frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple était tombé à
+genoux, tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient
+debout.</p>
+
+<p>La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le
+cri qu'elle croyait être le plus agréable à tous les saints
+du paradis:</p>
+
+<p>«Mort aux huguenots!...»</p>
+
+<p>C'est à ce moment que la voix en question cria:</p>
+
+<p>«En voilà deux!...»</p>
+
+<p>Pardaillan reconnut aussitôt Maurevert qui le désignait
+spécialement. Maurevert était entouré d'une quinzaine de
+gentilshommes, qui semblaient le considérer comme leur
+chef. Au signe qu'il fit, ils se précipitèrent sur le chevalier,
+l'épée à la main.</p>
+
+<p>Déjà, la foule, furieuse, délirante, enveloppait les deux
+amis qui, serrés de près, étouffés, ne pouvaient même pas
+tirer leurs épées.</p>
+
+<p>«Place! Place!» vociféraient les gentilshommes en
+essayant d'arriver jusqu'à leurs deux victimes.</p>
+
+<p>Mais chacun, dans ce peuple, tenait à se distinguer.</p>
+
+<p>C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer
+elle-même les deux huguenots qui, la dague à la
+main, immobiles, contenaient encore par leur attitude les
+enragés qui les entouraient.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens échangèrent un regard; ils
+semblaient se dire:</p>
+
+<p>«Nous allons mourir là, mais, avant de tomber, nous
+en découdrons bien quelques-uns?»</p>
+
+<p>&mdash;Tue! Tue! vociférait Maurevert. Les huguenots à
+la hart!...»</p>
+
+<p>Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule;
+des milliers de poings se levèrent...</p>
+
+<p>Mais, à ce moment, comme si un grand souffle eût
+abattu toute cette fureur, la foule retomba à genoux en
+criant:</p>
+
+<p>«Miracle!... Voici le saint!...»</p>
+
+<p>Le saint, c'était frère Lubin qui, ouvrant la porte du
+couvent où son supérieur l'avait rappelé, la mission
+laïque du frère étant terminée, le moine Lubin, donc,
+apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde et,
+apercevant le chevalier, s'en venait à lui, la larme a
+l'oeil, en souvenir des innombrables fonds de bouteille
+dont Pardaillan l'avait gratifié à la Devinière.</p>
+
+<p>«Ce digne chevalier! Ce cher ami!» bégayait le
+moine qui passait à travers la foule prosternée.</p>
+
+<p>Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe.
+Pardaillan et Marillac avaient profité de ce répit inespéré
+pour rengainer leurs dagues et mettre l'épée à
+la main.</p>
+
+<p>Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se
+trouvait parmi cette masse de peuple et pour quelle
+besogne il était escorté de gentilshommes, dont il en
+reconnut quelques-uns pour des fervents de la reine
+Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! dit-il à Marillac, voici la meute... Voyez-vous,
+à votre gauche, cette encoignure sous l'auvent?</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son
+épée, menaçait déjà un de ses assaillants.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y d'un bond. Là, nous pourrons tenir tête...
+Attention! Vous y êtes?</p>
+
+<p>Les deux amis se fendirent ensemble: un double
+hurlement éclata; deux des plus avancés tombèrent.</p>
+
+<p>Marillac, alors, obéissant à la manoeuvre indiquée,
+se rua vers l'encoignure, en fourrageant de l'épée; la
+foule s'écarta avec des clameurs et se referma sur lui.
+Lorsque Marillac eut atteint son poste, il s'aperçut
+qu'il était seul.</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan! rugit-il.</p>
+
+<p>Et il se jeta tête baissée sur la muraille vivante.</p>
+
+<p>A ce moment, il fut saisi par-derrière, paralysé, dans
+l'impossibilité de faire un mouvement, soulevé, entraîné,
+emporté dans l'intérieur du couvent.</p>
+
+<p>Quant au chevalier, voici ce qui était arrivé:</p>
+
+<p>Au moment où Lubin arrivait près de lui, l'un des
+gentilshommes, qui escortait Maurevert, lui porta un
+coup de pointe. Ce fut alors qu'il se fendit à fond et
+par un coup droit, traversa l'épaule de son adversaire.
+A l'instant où il se relevait et où il allait se jeter vers
+l'encoignure qu'il avait montrée à Marillac, le moine
+fut sur lui et l'enserra dans ses bras, en bégayant:</p>
+
+<p>«C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez
+boire...»</p>
+
+<p>D'une violente secousse, Pardaillan se débarrassa du
+moine, qui alla rouler à terre en murmurant:</p>
+
+<p>«L'ingrat!...»</p>
+
+<p>A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier;
+son épée fut brisée; en un instant, ses vêtements en
+lambeaux; le chevalier voulut saisir sa dague: Maurevert
+l'enleva.</p>
+
+<p>Alors, on vit un spectacle inouï.</p>
+
+<p>Désarmé, sanglant, le chevalier avait sur lui une
+masse humaine qui s'efforçait de l'écraser.</p>
+
+<p>Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait
+d'un formidable roulis des épaules; elle se reformait,
+l'accablait; il l'entraînait, roulait avec elle, se
+relevait, mordant, frappant de ses deux poings comme
+de deux béliers; des gens ensanglantés tombaient autour
+de lui; des hurlements effroyables, tout autour,
+éclataient dans la foule, tandis que le groupe frénétique
+attaché à lui luttait dans un silence farouche.</p>
+
+<p>Presque assommé, du sang plein le visage et la bouche,
+Pardaillan, formidable, secouait la grappe humaine,
+comme le sanglier, enfin coiffé, peut secouer
+la meute.</p>
+
+<p>Il soufflait d'un souffle rauque et bref.</p>
+
+<p>Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait
+plus à rien... à rien qu'à atteindre Maurevert qui, à dix
+pas, commandait la manoeuvre, à le saisir, à l'étrangler
+avant de mourir.</p>
+
+<p>Une clameur plus terrible retentit soudain:</p>
+
+<p>Le chevalier venait de tomber une dernière fois et ne
+se relevait plus: à chacune de ses jambes, à chacun
+de ses bras, à sa poitrine, deux hommes, trois, quatre,
+toute une foule pesait.</p>
+
+<p>«Des cordes!» vociféra alors Maurevert.</p>
+
+<p>Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement
+lié, était emporté dans le couvent; sur la chaussée,
+une dizaine de blessés étanchaient leur sang.</p>
+
+<p>Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait
+en triomphe et l'acclamait. C'était le saint qui avait
+arrêté l'hérétique! C'était le saint qui, rien qu'en l'enlaçant
+de ses bras, lui avait ôté sa force!</p>
+
+<p>Maurevert était entré dans le couvent et avait eu une
+assez longue conférence avec le prieur. A la suite de
+cette conférence, il s'était fait conduire dans la cellule
+où le comte de Marillac avait été enfermé. Il portait
+sous son bras l'épée du comte.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il en entrant, vous êtes libre, voici
+votre épée.</p>
+
+<p>Marillac ne témoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement
+la lame qu'on lui tendait et la remit au fourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espère que nous
+nous retrouverons, dans des conditions meilleures, c'est-à-dire
+à un moment où vous n'aurez pas pris la précaution
+de vous entourer de vingt spadassins pour attaquer
+deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand
+il vous plaira, dit Maurevert en grondant.</p>
+
+<p>&mdash;Après-demain matin, voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les prés du passeur?</p>
+
+<p>&mdash;Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi
+vous dire, monsieur le comte, que je ne comprends pas
+la querellé que vous me faites, au moment où je vous
+sauve la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec
+un dédain qui fit pâlir Maurevert.</p>
+
+<p>Le bravo eut un éclair de joie dans les yeux. Mais
+il se contint et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais
+cela est. Je suis arrivé devant le couvent à l'instant
+même où la foule, furieuse de je ne sais quoi, allait se
+ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et transporté
+ici. Sans moi, vous étiez donc mort, monsieur le
+comte.»</p>
+
+<p>Marillac avait écouté ces explications avec une surprise
+étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je
+ne puis qu'être surpris. Je ne suis pas de vos amis, je
+crois...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour
+essayer de vous tirer des mains de ces enragés! Qui
+n'en eût fait autant à ma place?... Et puis, je dois vous
+l'avouer, j'avais une raison secrète de me jeter à votre
+secours...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est cette raison, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Le désir que j'ai d'être agréable à la reine mère,
+dit Maurevert en s'inclinant avec un respect outré.</p>
+
+<p>Marillac tressaillit et pâlit. Déjà Maurevert continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte,
+si nous nous sommes même un peu regardés de travers
+à la dernière fête du Louvre, je n'en ai pas moins
+l'insigne honneur d'être des amis de la reine. Et savez-vous
+ce que la reine m'a dit tout récemment, à moi et
+à quelques autres de ses fidèles? Elle a dit, en propres
+termes, qu'elle vous considérait comme un parfait
+cavalier, qu'elle avait pour vous une véritable affection
+et qu'elle priait tous ses amis de vous protéger en
+toutes mauvaises occasions où vous pourriez vous
+trouver...</p>
+
+<p>&mdash;La reine a dit cela! s'écria Marillac d'une voix
+altérée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur
+de vous répéter, monsieur le comte. Aussi, tout en
+acceptant le rendez-vous que vous me faites l'honneur
+de me donner, je vous prie de me tenir pour votre très
+dévoué.</p>
+
+<p>Maurevert, après s'être incliné, fit un pas pour se
+retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, monsieur! dit Marillac.</p>
+
+<p>Sombre, bouleversé, la voix tremblante, malgré tous
+ses efforts, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, les paroles que vous prêtez à Sa Majesté
+ont pour moi une importance de vie ou de mort. Me
+jurez-vous que la reine s'est bien exprimée ainsi, en
+parlant de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure! dit Maurevert, avec une évidente
+sincérité. Je dois même ajouter que, si les paroles de la
+reine étaient affectueuses, le ton l'était plus encore.
+Ce n'est un secret pour personne, monsieur le comte,
+que vous êtes fort avant dans les faveurs de Sa Majesté,
+et qu'elle vous destine un haut commandement
+dans l'armée que M. l'amiral va conduire aux Pays-Bas.»</p>
+
+<p>Un soupir, qui ressemblait à un rugissement, gonfla
+la poitrine de Marillac.</p>
+
+<p>«Ma mère! ma mère! balbutia-t-il au fond de lui-même.
+Serait-ce donc vrai? Me serais-je donc trompé?...»</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette
+de vous avoir mal accueilli.</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde s'y fût trompé, monsieur le comte!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me
+conduire à M. de Pardaillan, afin que nous partions
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, je vous le répète: vous êtes
+libre. Mais, quant à M. de Pardaillan, c'est autre chose,
+vu que M. de Pardaillan est rebelle, accusé de lèse-majesté
+et que c'est mon devoir de l'arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'arrêtez?</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait.</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit? Êtes-vous donc officier des gardes?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur. J'ai simplement reçu un ordre
+d'avoir à me saisir de la personne de M. de Pardaillan,
+et j'étais justement à sa recherche, quand j'ai eu
+l'honneur de vous rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Un ordre! gronda Marillac. De qui?</p>
+
+<p>&mdash;De la reine mère!</p>
+
+<p>Sur ce mot, Maurevert, saluant une dernière fois le
+comte, sortit, laissant la porte ouverte. Marillac demeura
+un moment tout étourdi. Mais bientôt, se frappant
+le front, il murmura:</p>
+
+<p>«Cette fois, je vais voir quelle peut être l'affection
+de la reine pour moi!...»</p>
+
+<p>Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un
+couloir en présence d'un moine, qui le salua et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, je suis chargé de vous faire
+sortir du couvent par une porte de derrière.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas par la grande porte?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, monsieur, fit le moine en souriant.</p>
+
+<p>Marillac écouta. Au loin, vers la rue, il entendit une
+rumeur furieuse.</p>
+
+<p>«Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui
+réclame sa victime. Et sa victime, c'est vous. Mais nous
+savons trop quelle serait la douleur de notre grande
+reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc, monsieur.»</p>
+
+<p>Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine,
+qui le conduisit jusqu'à une petite porte donnant sur
+une ruelle solitaire.</p>
+
+<p>Le comte prit aussitôt le chemin du Louvre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<h3>LE TEMPLE</h3>
+
+<p>Si vite que Marillac eût pris sa course vers le Louvre,
+Maurevert y arriva avant lui. Les ailes de la haine sont
+encore plus rapides que celles de l'amitié.</p>
+
+<p>Il paraît que Maurevert était attendu avec impatience
+dans cette partie du Louvre, où se trouvaient les appartements
+de la reine mère. Car, à peine le capitaine des
+gardes, Nancey, l'eut-il aperçu, qu'il lui fit signe de le
+suivre et, le conduisant par un couloir privé, l'introduisit
+dans une antichambre où se trouvait la suivante
+florentine Paola, laquelle, à son tour, l'introduisit aussitôt
+dans le fameux oratoire.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis était là, écrivant fiévreusement;
+elle avait devant elle un monceau de lettres déjà terminées.
+Car la reine écrivait toujours elle-même. Soit
+défiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa dévorante
+activité, elle n'eut jamais de secrétaire.</p>
+
+<p>A l'entrée de Maurevert, elle leva la tête, fit un signe
+bref pour lui ordonner d'attendre et acheva la phrase
+commencée.</p>
+
+<p>Maurevert avait bon oeil.</p>
+
+<p>Il essaya de démêler les suscriptions de toutes les
+lettres déjà cachetées, que la reine avait rejetées sur
+la table, au hasard. Et il put constater que presque
+toutes ces lettres étaient adressées aux gouverneurs
+des provinces.</p>
+
+<p>A ce moment. Catherine, levant brusquement la tête,
+surprit le regard de Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Vous essayez de savoir à qui j'écris? demanda-t-elle.
+J'aime les gens curieux. La curiosité est un signe d'intelligence.
+Allez à cette fenêtre...</p>
+
+<p>&mdash;Je supplie Votre Majesté de croire...</p>
+
+<p>&mdash;Obéissez donc...»</p>
+
+<p>Maurevert alla à la fenêtre, tremblant et flairant
+quelque terrible surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois une trentaine de courriers de Sa Majesté,
+à cheval, prêts à partir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, demeurez où vous êtes, reprit la reine
+qui, en même temps, frappa un timbre d'un coup de
+son petit marteau d'argent.</p>
+
+<p>Un homme entra qui, stylé d'avance, saisit toutes les
+lettres cachetées et sortit en toute hâte, sans avoir dit
+un mot. Deux minutes plus tard, Maurevert vit appa
+raître dans la cour le même homme. Il remit une lettre
+à l'un des courriers, et le courrier partit aussitôt à
+fond de train; puis il passa au deuxième, qui partit à
+son tour, puis au troisième... Au bout de cinq minutes,
+tous les courriers étaient partis.</p>
+
+<p>&mdash;La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc
+de Guise, dit tranquillement Catherine, vous lui direz
+que vous avez vu partir mes courriers porteurs de dépêches
+pour chacun de nos gouverneurs. Vous ajouterez
+que chacune de ces dépêches donne l'ordre à nos
+gouverneurs de rassembler leurs troupes et de marcher
+sur Paris, pour y arrêter les insensés qui ne craignent
+pas de conspirer contre le roi. Dans quelques jours,
+monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront
+sur Paris, pour protéger le roi!</p>
+
+<p>Maurevert sentit un long frisson lui courir le long
+des reins, comme si la hache du bourreau se fût levée
+sur son cou.</p>
+
+<p>«Je suis perdu», murmura-t-il en s'inclinant.</p>
+
+<p>Catherine le regarda un instant avec une sombre
+expression de doute, de mépris et de triomphe.</p>
+
+<p>Elle avait d'ailleurs menti.</p>
+
+<p>Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arrêter
+tout courrier qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit,
+tout fuyard venant de Paris, et de faire saisir
+tout huguenot dans une sorte de vaste rafle.</p>
+
+<p>«Relevez-vous, monsieur», reprit la reine.</p>
+
+<p>Maurevert obéit.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous êtes franc, poursuivit Catherine, je vous
+donne vie sauve.</p>
+
+<p>Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert.
+La reine ne le faisait pas saisir. La reine discutait
+encore avec lui. Donc, il était sauvé.</p>
+
+<p>&mdash;Où en est la conspiration de M. de Guise? demanda
+froidement Catherine de Médicis.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, répondit enfin Maurevert en faisant un
+effort surhumain pour assurer sa voix, je jure sur le
+Christ que je n'ai pas conspiré.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc,
+pour conspirer, il faut être quelqu'un! Seulement, vous
+n'êtes pas sans avoir écouté autour de vous. Que savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, on espère que Sa Majesté le roi
+ne voudra pas prendre contre les hérétiques les mesures
+nécessaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation,
+on en profitera pour se faire désigner par la
+noblesse, par la bourgeoisie et par le peuple, comme le
+capitaine général des catholiques...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez, monsieur de Maurevert!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais
+dire plus. Cependant... je pense... mais c'est une simple
+supposition...</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que, maître de Paris, capitaine général
+des forces catholiques, on en profiterait peut-être, si
+les circonstances étaient favorables... pour mener directement
+Sa Majesté le roi...</p>
+
+<p>«Est-ce que vraiment il ne sait rien?» songea la
+reine.</p>
+
+<p>Maurevert, maintenant, s'était repris. Son visage était
+redevenu impénétrable.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit tout à coup la reine, vous avez rendu
+plus d'un service, et vous en rendrez d'autres sans
+doute.</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie appartient à Votre Majesté! qu'elle en
+dispose!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de
+Guise, s'il veut être capitaine général, il le sera.
+J'aime les emportements de sa foi. Elle va jusqu'à
+le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontés.
+Je pense comme lui. Et, pour l'aider à convaincre le
+roi, je fais venir à Paris une armée complète. Alors
+nous verrons. Quant à vous...</p>
+
+<p>Elle le fixa de son regard aigu.</p>
+
+<p>Maurevert soutint l'examen avec le courage suprême
+du désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à vous, continua Catherine en traçant quelques
+mots sur un parchemin, voici ce que je puis faire
+pour vous.</p>
+
+<p>Maurevert essayait ardemment de lire de loin.</p>
+
+<p>«L'ordre de m'envoyer à la Bastille?» songeait-il.</p>
+
+<p>La reine lui tendit le papier: c'était un bon de cinquante
+mille livres sur la cassette de la reine mère.</p>
+
+<p>Un frémissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina
+avec respect, mais sans exagération.</p>
+
+<p>«Décidément, il ne sait rien, pensa Catherine qui
+avait suivi attentivement l'effet de sa générosité...
+L'heure approche, continua-t-elle; vous allez, mon cher
+monsieur, aller vous poster chez le chanoine Villemur,
+avec votre ami, cet ami dont vous me parliez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est déjà
+payé, déjà à son poste. Et les cinquante mille livres
+que Votre Majesté veut bien m'octroyer...</p>
+
+<p>&mdash;Sont pour vous dédommager d'un injuste soupçon,
+fit Catherine avec son plus charmant sourire, et aussi
+pour vous récompenser des nouvelles que vous m'apportez.
+Deux hérétiques ont été arrêtés grâce à votre intervention;
+oui, je sais déjà cela... Qu'avez-vous fait de
+ces deux hommes?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rendu la liberté à l'un d'eux...</p>
+
+<p>Une expression de surprise et d'inquiétude se peignit
+sur le visage de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Celui à qui j'ai rendu la liberté, continua Maurevert,
+celui que je crois bien avoir sauvé des mains
+de la foule furieuse, c'est un huguenot d'importance...
+Mais j'ai cru remarquer que Votre Majesté le tenait en
+estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac.</p>
+
+<p>La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura
+souriante, presque indifférente. Mais Maurevert eût
+frémi d'épouvanté s'il avait pu entendre le rugissement
+du coeur de cette mère. Sans la moindre émotion,
+elle dit très simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien fait d'épargner M. de Marillac; il
+est de mes amis... Et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;L'autre, madame! Daigne Votre Majesté me permettre
+de lui rappeler une promesse qu'elle a bien
+voulu me faire?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? dit la reine étonnée.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je porte au visage une marque ineffaçable.
+Tant que je n'aurai pas vengé d'effroyable manière
+l'insulte...</p>
+
+<p>&mdash;Ce coup de fouet? dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, fit Maurevert en grinçant des dents.
+On dirait, en effet, un coup de cravache... Eh bien,
+madame, l'homme que j'ai pris devant le couvent, c'est
+celui qui m'a marqué!</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Majesté...</p>
+
+<p>«Ah! décidément, songea Catherine, en frémissant
+de joie, c'est un homme admirable que ce Maurevert!»</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que
+vous m'avez donné cet homme pour en faire ce que
+bon me semblerait...</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Enfermé dans une cellule de couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Et où voulez-vous le mettre?</p>
+
+<p>&mdash;A la Bastille, si Votre Majesté m'en donne l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous faire de ces deux hommes?
+reprit-elle tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté a dit: ces deux hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'autre... le père, le vieux truand, a été pris
+chez M. le maréchal de Damville qui m'en a fait prévenir:
+il est au Temple. M. le maréchal, pour des
+raisons que j'ignore, m'a demandé un ordre d'avoir à
+questionner ce vieux diable à quatre. M. le maréchal
+veut assister lui-même à la question. Mais tout cela est
+assez grave, en somme. Aucun jugement n'a été pris...
+J'avoue que je suis assez surprise de l'attitude du duc
+de Damville; il veut faire là un métier qui n'est pas
+le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan posséderait
+des secrets précieux?</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majesté m'en donne l'ordre et je
+saurai bien lui arracher ces secrets!</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine
+contre ce Pardaillan auquel vous en voulez tant...</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier a insulté Votre Majesté en plein
+Louvre...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas bien sûr qu'il ait eu pensée de
+m'offenser. Et ce jeune homme a d'ailleurs rendu un
+grand service au roi en sauvant un jour sa cousine
+d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Hélas!
+pauvre reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empêchée
+de mourir... c'est un grand malheur...</p>
+
+<p>Maurevert eût vainement entrepris de suivre la
+pensée tortueuse de la reine.</p>
+
+<p>Elle reprit avec un soupir:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai donné ces deux hommes, je ne m'en
+dédirai pas. Il faudrait donc, pour bien faire, les mettre
+ensemble... Et, puisque le vieux se trouve au Temple,
+c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune?</p>
+
+<p>En même temps, elle signait un ordre d'arrestation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, au Temple ou à la Bastille, peu importe,
+pourvu que je les tienne... surtout le chevalier!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites que vous vous chargeriez de les
+questionner?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Et cela suffira à ma vengeance.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre
+d'arrestation.</p>
+
+<p>Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté me donne-t-elle congé?</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer
+la question à vos deux ennemis?</p>
+
+<p>&mdash;Dès tout à l'heure, madame. Le temps de faire
+transférer le chevalier au Temple et de faire prévenir
+le tourmenteur juré.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne voudra instrumenter qu'en présence des
+juges!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! fit Maurevert atterré.</p>
+
+<p>&mdash;A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la
+reine.</p>
+
+<p>Et elle écrivit rapidement quelques mots sur un
+papier qu'elle tendit à Maurevert.</p>
+
+<p>C'était un ordre d'avoir à appliquer la question ordinaire
+et extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la
+prison du Temple, le samedi 23 août, à dix heures du
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra donc que j'attende jusque-là! grinça Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon cher monsieur, j'ai patienté plus que
+vous, moi. Qu'est-ce que cinq jours? Car nous sommes
+à dimanche soir...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Que Votre Majesté me pardonne!</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot. Je ne veux personne dans la
+chambre des questions; personne que vous et le
+maître bourreau. Est-ce entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté peut se rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me rapporterez fidèlement les aveux de
+ces deux hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure, madame!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur.
+C'est que je vous donne la vie de ces deux
+hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a promise... votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Dès demain matin, madame, mon ami prendra
+position dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois...»</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert se retira la tête en feu, la gorge sèche,
+avec une joie effroyable dans le coeur.</p>
+
+<p>«Voilà qui se dessine, murmura Catherine de Médicis...
+Monsieur l'amiral, dites un pater et un ave, si
+toutefois vous savez vos prières... Quant à ces deux
+spadassins, je saurai quel secret Damville voulait leur
+arracher... il y a justement dans la chambre des tortures
+du Temple un cabinet noir où je serai à merveille
+pour tout entendre.»</p>
+
+<p>A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, M. le comte de Marillac est dans votre
+antichambre qui s'entretient vivement avec M. de Nancey.</p>
+
+<p>Le sourire de la reine demeura figé sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Et que veut-il, ce cher comte?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour
+lui une audience immédiate à Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire.</p>
+
+<p>Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible,
+d'une expression plus sereine, tandis qu'elle grondait:</p>
+
+<p>&mdash;Que ne puis-je te faire arrêter, toi aussi! Ce serait si
+simple!... Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience,
+patience... encore un jour!... Si je le tuais maintenant,
+d'ailleurs, cette pécore d'Alice serait capable... Allons
+donc! je les tiens tous les deux! ne gâtons rien!...</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous
+désirez m'entretenir...</p>
+
+<p>Marillac venait d'entrer.</p>
+
+<p>La reine écarta de la main les lettres qui étaient
+devant elle.</p>
+
+<p>Le comte, pâle, agité, violemment ému, s'approcha
+sur un signe qu'elle lui adressa.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit Catherine, qu'êtes-vous venu me demander?...
+Si tout est prêt pour la cérémonie de
+demain soir?</p>
+
+<p>Marillac fléchit le genou.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majesté, dit-il d'une voix tremblante, me
+comble d'une telle bienveillance que je serais ingrat
+de douter... Non, madame, ce n'est pas de moi qu'il
+s'agit. Je suis venu demander grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce? fit la reine avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Ou plutôt justice. Un de mes amis vient d'être
+saisi. Un ami, madame! Un frère!</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, comte, dit la reine avec émotion. Il suffit
+que vous aimiez cet homme pour que je lui veuille
+tout le bien que je vous veux à vous-même. Son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame. Il a eu le malheur de vous déplaire
+à deux reprises différentes: une première fois,
+dans une entrevue qu'il eut avec vous au Pont de Bois,
+dans cette même salle où j'eus, moi, le bonheur de vous
+connaître! Une deuxième fois, au Louvre, dans le cabinet
+de Sa Majesté le roi...</p>
+
+<p>&mdash;Comte, dit Catherine de sa voix mélancolique, tant
+de gens m'ont déplu... je tâche à les oublier...</p>
+
+<p>Marillac jeta un regard ardent sur la reine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le chevalier de Pardaillan», dit-il.</p>
+
+<p>La reine parut chercher un instant dans sa mémoire,
+puis frappant ses deux mains l'une contre l'autre:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui!... Eh bien, j'avais complètement oublié ce
+jeune homme à qui je me souviens maintenant d'avoir
+offert d'entrer à mon service. Et vous dites qu'il est
+arrêté?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre
+la liberté. Je me porte garant que le chevalier n'a rien
+pu entreprendre ni contre le roi ni contre Votre
+Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Nancey! appela la reine en frappant de son marteau.</p>
+
+<p>Le capitaine des gardes apparut bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Nancey, demanda la reine, êtes-vous au courant
+de l'arrestation d'un jeune gentilhomme, le chevalier
+de Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrêté une première
+fois, s'est évadé de la Bastille.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a donné l'ordre? dit Catherine en fronçant le
+Sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté le roi. Je crois que ce jeune homme
+est accusé de rébellion. En tout cas, on sait qu'il a
+résisté par deux fois aux soldats du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, s'écria Marillac, je vais vous dire
+en quelles circonstances...</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey.</p>
+
+<p>Le capitaine se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais
+vous donner une preuve de... ma bienveillance... telle
+que mes fils Henri et François pourraient seuls en
+attendre de moi... Demeurez ici jusqu'à mon retour.</p>
+
+<p>Marillac s'inclina profondément. Il tremblait. Un
+bouleversement se faisait dans son esprit. La conviction
+entrait en lui profonde, indéracinable, que la reine
+avait pour lui une affection profonde, une affection
+de mère.</p>
+
+<p>Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui
+le regardait avec une pareille douceur, qui lui parlait
+avec cette agitation que lui seul pouvait comprendre!</p>
+
+<p>Et il n'était pas jusqu'à cette confiance illimitée de
+la reine qui ne lui inspirât une gratitude dont se
+gonflait son coeur, confiance que la soupçonneuse
+Catherine n'eût peut-être pas témoignée au roi lui-même.</p>
+
+<p>En effet, la reine le laissait seul! Et là, devant lui,
+se trouvaient les lettres qu'elle écrivait, secrets d'État
+sans aucun doute!</p>
+
+<p>Ah! plutôt que d'essayer de lire, plutôt que de jeter
+un regard sur ces secrets augustes, il se fût aveuglé sur
+l'heure.</p>
+
+<p>Catherine demeura absente une demi-heure pendant
+laquelle elle ne perdit pas de vue un instant le comte
+de Marillac.</p>
+
+<p>Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du
+comte.</p>
+
+<p>Maurevert lui avait déclaré que Pardaillan était
+arrêté par ordre de la reine mère.</p>
+
+<p>Et la reine paraissait avoir oublié jusqu'au nom du
+chevalier!</p>
+
+<p>Nancey affirmait que l'ordre venait du roi.</p>
+
+<p>Simples contradictions, après tout!</p>
+
+<p>Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons cause gagnée! fit-elle gaiement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que
+l'émotion rendait sourde. Ainsi, mon ami... le chevalier
+de Pardaillan... il est libre?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui
+ai pas arrachée sans peine. Il paraît que votre ami
+conspire avec M. le maréchal de Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion
+s'en présente, laissez-moi vous dire ce que le maréchal...</p>
+
+<p>&mdash;Silence, comte... Ce ne sont pas là mes affaires, et
+puis, si M. de Pardaillan a quelque chose à me dire au
+sujet du maréchal, il me le dira lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes un grande reine! fit Marillac
+avec une expression de tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! je suis simplement une femme qui a souffert,
+et la douleur, mon cher comte, est la bonne école
+de l'indulgence... Je ne veux pas savoir si votre ami
+conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est
+votre ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit à me
+demander pour lui-même ou pour le maréchal, je le
+recevrai après-demain matin, à dix heures, lorsque le
+roi aura achevé de l'interroger...</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté désire donc interroger le chevalier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai pu obtenir cette énorme dérogation à
+toutes les procédures. Au lieu d'être interrogé par un
+juge, votre ami le sera par le roi... et, si ses réponses
+sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il demeure
+renfermé dans l'hôtel de Montmorency... on le tiendra
+quitte de tout le reste, c'est-à-dire de la triple affaire
+du Louvre, du cabaret incendié et de la bataille rue
+Montmartre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, s'écria Marillac radieux, l'explication
+est des plus simples! Pardaillan et le maréchal
+ne demandent qu'à quitter Paris... si vous saviez!... il
+n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, trouvez-vous après-demain matin au lever
+du roi, et vous emmènerez vous-même votre ami.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir
+déposé à vos pieds l'hommage de sa reconnaissance...
+Quant à moi, ma vie vous appartient.</p>
+
+<p>Un éclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais
+Marillac ne vit pas cet éclair qui l'eût épouvanté, penché
+qu'il était devant la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord...
+dans Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, après-demain
+matin...»</p>
+
+<p>Le comte sortit enivré.</p>
+
+<p>Il se rendit à pied jusqu'au couvent. Comme il y
+arrivait, un cavalier en sortait, montait à cheval et disparaissait
+dans la direction du Louvre. Le comte demanda
+à être introduit auprès de l'abbé, ou tout au
+moins auprès du prieur. Ce fut le prieur qui le reçut
+au parloir.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la
+grimace au révérend prieur, y a-t-il inconvénient à
+ce que vous me disiez si M. le chevalier de Pardaillan
+est encore dans votre couvent?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun inconvénient; ce jeune homme est encore
+ici. Il devait être transféré à la Bastille. Mais je viens
+de recevoir un ordre du Louvre, qui m'enjoint de le
+garder jusqu'à mardi matin dans la meilleure chambre
+du couvent: je lui ai cédé la mienne; c'est tout ce que
+je pouvais faire.</p>
+
+<p>&mdash;Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac
+palpitant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberté,
+en lui disant simplement que le roi veut lui parler à
+son lever et qu'une auguste personne compte sur son
+honneur de gentilhomme pour...</p>
+
+<p>&mdash;Il ira! Je vous en réponds, moi! s'écria Marillac
+transporté. Mais ne pourrais-je voir le chevalier quelques
+instants?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle.
+Mais je n'ai pas reçu d'ordre à ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas.
+Du moins, vous pouvez dire au chevalier que je serai
+ici mardi matin pour l'accompagner au Louvre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant à cela, chose facile, dit le prieur avec
+bonhomie. La commission sera faite dans cinq minutes.</p>
+
+<p>Le comte salua et se retira, l'âme ravie...</p>
+
+<p>Et pourtant, il sentait peser sur lui une indéfinissable
+angoisse qui ressemblait vaguement à de la terreur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, récapitulons tout
+mon bonheur. Demain matin, c'est le mariage du roi
+Henri à Notre-Dame. Bon. Après cela, je suis libre.
+Je demande un congé jusqu'au moment de l'entrée
+en campagne. Demain soir, à minuit... ma mère, oui,
+ma mère elle-même daigne conduire mon Alice à l'autel,
+et un prêtre m'unit enfin à celle qui est toute ma vie...
+Un prêtre! Bah! je puis bien faire cela pour ma
+mère!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux...
+Bon! Après-demain matin, je vais prendre Pardaillan,
+je le conduis au Louvre, j'obtiens pour le maréchal et
+sa famille une autorisation de franchir les portes... Nous
+partons tous!... Ah! ma mère! qui m'eût dit, il y a
+quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!»</p>
+
+<p>Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y
+avait, dans les profondeurs obscures de Paris, des
+rumeurs inaccoutumées...</p>
+
+<p>«Les Parisiens se préparent aux grandes fêtes qui
+commenceront demain!» songea Marillac.</p>
+
+
+<p>Le prieur avait menti en disant que le chevalier se
+trouvait encore dans son couvent; depuis plus d'une
+heure déjà, une escorte de vingt cavaliers, commandée
+par Maurevert, était arrivée: le chevalier, tout ligoté,
+avait été porté dans une voiture fermée. Et la voiture
+s'était élancée au galop, entourée par les cavaliers.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta devant la prison du Temple.</p>
+
+<p>Le vaste enclos conservait encore, à cette époque,
+le nom qu'il avait reçu jadis au temps où les moines-soldats
+qu'on appelait les Templiers l'avaient habité.
+Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eût
+été une ville dans la ville.</p>
+
+<p>Pourtant, depuis plus de deux siècles, les Templiers
+avaient été exterminés, et les chevaliers de Malte, qui
+les avaient remplacés, s'étaient dispersés depuis longtemps.</p>
+
+<p>La plupart des bâtiments tombaient en ruine dès
+cette époque.</p>
+
+<p>Il ne restait plus guère de solide que la vieille tour
+où, deux cent vingt ans plus tard, Louis XVI devait
+être enfermé avant d'être conduit à l'échafaud.</p>
+
+<p>En 1572, la Tour du Temple servait déjà de prison.
+Et déjà même François Ier l'avait employée à cet
+usage.</p>
+
+<p>Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'était le
+fils de ce Blaise de Montluc qui, en Guyenne, tailla les
+huguenots avec tant d'ardeur qu'on l'appela le Boucher
+royaliste.</p>
+
+<p>Marc de Montluc avait la tournure et l'âme d'un
+geôlier. C'était un homme de trente-cinq ans, cheveux
+roux en broussaille, encolure de taureau, visage flétri
+par les vices, regard sanglant&mdash;une belle brute qui
+ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant
+une fille.</p>
+
+<p>Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connétable
+de Montmorency d'abord, puis sous le maréchal
+de Damville. Et c'était à Damville qu'il avait recommandé
+son fils. Le maréchal lui avait obtenu cette
+fonction de gouverneur du Temple.</p>
+
+<p>Lorsque Damville se fut emparé du vieux Pardaillan,
+il l'expédia donc tout droit au Temple: il se méfiait
+de la Bastille, dont le gouverneur Guitalens, bien que
+de ses amis, ne lui semblait pas assez énergique.</p>
+
+<p>Puis il rendit compte de sa capture à la reine Catherine,
+et s'en prévalut naturellement comme d'un grand
+service.</p>
+
+<p>Le maréchal se réservait de questionner lui-même le
+vieux routier.</p>
+
+<p>Son plan devait être renversé par Maurevert qui,
+ayant capturé le chevalier de Pardaillan, fut chargé,
+par Catherine, de procéder à l'opération de la question.
+On a vu que la reine avait l'intention d'assister,
+cachée, à cette opération.</p>
+
+<p>On a vu, en outre, que la reine avait fixé au samedi
+23 août, dans la matinée, la torture des deux Pardaillan.</p>
+
+<p>Et cette torture, qui devait être la vengeance de
+Maurevert, elle l'avait présentée au bravo comme la
+récompense de l'assassinat de Coligny.</p>
+
+<p>Maurevert donnait un cadavre à la reine. La reine
+lui en donnait deux. C'était royalement payé.</p>
+
+<p>Depuis l'instant où il avait été transporté dans le
+couvent, le chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il
+songeait. Le visage immobile, un pli d'ironie au coin
+des lèvres, il attendait le coup mortel. Car il ne doutait
+pas que Maurevert ne fût décidé à le tuer.</p>
+
+<p>«Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert
+m'assassine. Je ne crois pas qu'il ait gardé
+rancune du coup d'épée à revers dont je le souffletai;
+il n'en a gardé que la marque. Voyons, qui me fait
+tuer? La grande Catherine? Peut-être! Pourquoi?
+Parce que j'ai refusé de lui tuer son fils. Pauvre ami!
+Je crois que nous allons mourir ensemble... Loïse
+épousera le comte de Margency, voilà tout!»</p>
+
+<p>Il fit un violent effort pour briser ses liens en se
+raidissant, en s'arc-boutant sur la tête et les pieds.
+Les cordes tinrent bon et il retomba en soufflant
+fortement.</p>
+
+<p>Et, toutes les fois que le nom de Loïse revint dans
+son triste monologue, le même effort le tordit dans
+un spasme impuissant.</p>
+
+<p>Une dizaine d'hommes entrèrent tout à coup. Pardaillan
+rouvrit les yeux, voulant regarder en face ses
+assassins. A sa grande surprise, il ne vit pas Maurevert,
+et ceux qui venaient d'entrer se contentèrent de
+le soulever et de l'emporter jusqu'à une voiture où il
+fut jeté tout ligoté. Au bout de vingt minutes, il comprit
+que la voiture passait sur un pont-levis. Puis il
+entendit le bruit grinçant d'une porte qu'on referme.
+Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut
+qu'il était dans la cour du Temple. Il vit Maurevert
+qui causait avec un homme de haute taille, fort comme
+un hercule. Derrière cet homme, vingt gardes étaient
+alignés. Près de lui, deux geôliers portaient des flambeaux,
+car il faisait nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous êtes
+responsable de ces deux hommes jusqu'à samedi.</p>
+
+<p>«Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi
+jusqu'à samedi?... Deux hommes! Ah! oui, Marillac...»</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur
+en riant; j'en aurai tellement soin qu'ils ne voudront
+jamais me quitter. J'en réponds donc jusqu'à
+samedi. Et alors, samedi?...</p>
+
+<p>&mdash;Lisez ceci.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire...</p>
+
+<p>&mdash;Et extraordinaire, monsieur de Montluc.</p>
+
+<p>Le chevalier frissonna longuement.</p>
+
+<p>«Pour samedi, à dix heures, bon!»</p>
+
+<p>&mdash;Prévenez le tourmenteur juré pour dix heures, dit
+Maurevert.</p>
+
+<p>&mdash;Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc
+avec son rire épais d'ivrogne.</p>
+
+<p>Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la
+face rouge du gouverneur, les torches, les gardes...
+Saisi par cinq ou six geôliers, Pardaillan fut entraîné
+dans l'antre formidable de la Tour carrée. On monta
+un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut
+rapidement délié, puis poussé dans une sorte de cachot;
+la porte se referma.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier
+reconnut pour celle de Montluc.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi messieurs? se demanda-t-il.</p>
+
+<p>A ce moment, quelqu'un le saisit à pleins bras, quelqu'un
+qu'il ne put reconnaître dans la profonde obscurité.
+Mais ce quelqu'un, l'ayant embrassé en poussant
+force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de
+douleur:</p>
+
+<p>«Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer!</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! s'écria le chevalier qui eut une seconde
+de joie intense.</p>
+
+<p>Et, tendrement, il serra à son tour le vieux routier
+dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan
+père. Pour moi, le mal n'est pas grand. Mais toi! toi,
+mon pauvre chevalier!...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Vous saviez bien que notre destinée était
+de mourir ensemble!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aurez satisfaction, ricana derrière la
+porte la voix de Maurevert. C'est grâce à moi, messieurs,
+que vous êtes ici dans la même chambre; c'est
+grâce à moi que vous subirez la même torture; c'est
+grâce à moi que vous mourrez ensemble! Voilà votre
+coup de cravache payé!...</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! hurla le vieux routier en se jetant
+sur la porte.</p>
+
+<p>Le chevalier n'avait pas bronché.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par
+la main. Viens t'asseoir, mon pauvre enfant...</p>
+
+<p>Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis
+quelques jours, il conduisit le chevalier dans un
+coin où se trouvait entassée de la paille, à la fois siège
+et couchette des habitants de ce lieu sinistre.</p>
+
+<p>Le chevalier allongea sur la paille ses membres
+endoloris par la pression des cordes. Le premier moment
+de joie instinctive passé, il éprouvait maintenant une
+douleur plus accablante qu'au moment où il avait été
+arrêté. Vaguement, sans se le dire, il avait compté sur
+son père pour sauver Loïse! Lui mort, le vieux serait
+encore là pour protéger la jeune fille et la mettre en
+sûreté.</p>
+
+<p>Tout était fini! Le vieux Pardaillan était prisonnier
+comme lui.</p>
+
+<p>Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir à la
+gorge...</p>
+
+<p>Quoi! Son père! Il allait le voir torturer sous ses
+yeux! Il allait entendre les horribles cris du pauvre vieux
+qu'il avait tant aimé!</p>
+
+<p>Le chevalier éclata en sanglots. Il saisit dans ses bras
+la tête vénérée du vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;O mon père! bégaya-t-il... mon pauvre père!...</p>
+
+<p>Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleversé d'entendre
+pleurer son fils.</p>
+
+<p>C'était la première fois!...</p>
+
+<p>Oui! Si loin qu'il remontât dans sa vie, jamais il
+n'avait vu pleurer le chevalier... Lorsque, tout enfant,
+il lui était arrivé de le corriger d'une taloche&mdash;bien
+rare du reste&mdash;le petit lui tournait le dos après l'avoir
+fièrement regardé, mais il ne pleurait pas!... Plus tard,
+lorsque, après de longues années passées ensemble sur les
+routes, à travers les mêmes aventures et les mêmes
+périls, il s'était décidé à partir seul de Paris, il avait
+bien surpris dans l'oeil du chevalier quelque chose comme
+une humide buée... mais il ne pouvait dire qu'il eût réellement
+pleuré! Lorsque le jeune homme éperdu d'amour
+avait eu cette conviction que sa Loïse ne serait jamais
+à lui, il n'avait pas pleuré encore!</p>
+
+<p>Ces larmes brûlantes qui tombaient sur ses cheveux
+blancs lui causèrent une inexplicable sensation d'étonnement
+douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean,
+mon fils, je cherche vainement dans mon coeur des paroles
+de consolation... Comme tu dois souffrir, mon pauvre
+enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si je pouvais
+mourir deux fois, et que cela suffise aux misérables...
+mais non! c'est à toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont
+pris que pour t'atteindre plus sûrement... Pleure, mon
+petit Jean, pleure avec ton vieux père qui se maudit de
+n'avoir que des larmes à t'offrir dans ce suprême
+moment... pleure ta jeune existence brisée...</p>
+
+<p>&mdash;Mon vénéré père, vous vous trompez. Je mourrai
+sans faiblir et saurai faire honneur à votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc ta petite Loïson que tu pleures?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père... Loïse m'aime... je le sais... et mourir
+avec cette certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le
+paradis dans le coeur... Mais tenez, ne parlons plus de
+ce moment de faiblesse que je viens d'avoir... conservons
+toutes nos forces pour l'instant... où...</p>
+
+<p>Le chevalier ne put achever et se mordit violemment
+les lèvres. Le vieux Pardaillan s'était levé et,
+habitué déjà à l'obscurité, arpentait furieusement le
+cachot.</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je
+n'avais pas commis la folie d'aller me jeter dans la
+gueule du loup, je serais libre, et, fût-ce même en mettant
+le feu à cette vieille tour, je te délivrerais!</p>
+
+<p>Il raconta alors comment il s'était rendu à l'hôtel de
+Mesmes, croyant y trouver le maréchal seul et le forcer
+à se battre avec lui. De son côté, le chevalier raconta
+la scène de son arrestation. Enfin, brisé de fatigue, le
+jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques
+heures.</p>
+
+<p>Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de
+faible jour éclairait assez le cachot pour qu'il y pût voir.</p>
+
+<p>Sa première idée fut d'examiner soigneusement la
+porte, puis l'étroite lucarne par où passait la lumière.
+Le vieux routier le laissa faire en secouant la tête. Lorsque
+le chevalier eut achevé son inspection, il se tourna
+vers son père.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant
+la première journée de mon emprisonnement. Et
+voici ce que j'ai pu apprendre: si nous parvenions à
+ouvrir la porte&mdash;et il nous faudrait pour cela dix à
+quinze jours de travail&mdash;nous tomberions dans un couloir
+qui n'a qu'une issue, laquelle est gardée par une trentaine
+d'arquebusiers...</p>
+
+<p>&mdash;Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de
+ces blocs cimentés pour arriver jusqu'aux barreaux, et
+alors il faudrait descendre dans la cour toujours pleine
+de gardes...</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?...</p>
+
+<p>&mdash;Aucun moyen d'évasion, dit le vieux routier. Et,
+quant à l'espoir, il ne nous en reste qu'un: celui de ne
+pas trop souffrir en mourant et de ne pas faire une
+trop vilaine grimace.</p>
+
+<p>Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques
+instants à cette violente figure de Montluc que nous
+n'avons fait qu'entrevoir. Après avoir fait conduire son
+nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du Temple
+était rentré dans son appartement. L'arrivée de Maurevert
+l'avait surpris en plein dîner; le prisonnier dûment
+verrouillé, Montluc reprenait tout simplement son dîner
+où il l'avait laissé.</p>
+
+<p>&mdash;A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil.</p>
+
+<p>La salle à manger était vaste et riche. Au milieu de
+cette salle se trouvait une table bien éclairée, chargée de
+venaisons diverses et surtout de flacons de toutes dimensions.
+Trois couverts étaient mis: celui de Marc de
+Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le
+voyant entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne
+veut pas tituber, se hâtèrent de remplir son gobelet,
+vaste récipient d'étain qui contenait une demi-pinte.</p>
+
+<p>Ces deux femmes étaient à peine vêtues; leurs seins
+nus débordaient de leurs corsages ouverts; elles avaient
+les cheveux dénoues et le visage peint. Elles étaient
+jolies, malgré la flétrissure de la débauche; c'étaient
+deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent
+comme une bête fauve, l'autre brune, avec une magnifique
+chevelure d'Espagnole.</p>
+
+<p>La rousse se nommait tout simplement la Roussette,
+et elle-même ne se connaissait pas d'autre nom.</p>
+
+<p>La brune s'appelait Pâquette.</p>
+
+<p>Toutes deux étaient douées, inoffensives, très bêtes,
+même pas fières de la splendeur un peu fanée de leurs
+chairs, dociles et passives.</p>
+
+<p>Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond
+gobelet qui venait de lui être présenté, puis il répéta:</p>
+
+<p>&mdash;A boire! J'ai l'enfer dans la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit être ce jambon, observa la Roussette.</p>
+
+<p>&mdash;Ou plutôt les épices de ce quartier de chevreuil
+riposta Pâquette déjà jalouse.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage
+de soif et d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les
+deux ribaudes qui, saisissant chacune un flacon, se
+mirent à verser en même temps dans le fameux gobelet.</p>
+
+<p>Ce repas, cette orgie plutôt, fut ce qu'il devait être
+Montluc qui était déjà ivre lorsque Maurevert était
+arrivé, eut de plus en plus soif. Les ribaudes, à force
+de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles
+avaient fini par laisser tomber les robes légères qui les
+couvraient encore; elles étaient entièrement nues et
+Montluc, faune formidable, s'amusait dans son énorme
+gaieté à les porter toutes les deux à bras tendus, la
+Roussette, à cheval sur le bras droit. Raquette, à
+cheval sur le bras gauche. Puis il s'amusa encore à les envoyer
+au plafond comme des balles et à les recevoir
+dans ses bras. Elles riaient, écorchées d'ailleurs et toutes
+contuses. Pâquette avait une plaie au front. La Roussette
+saignait du nez. La gaieté de Montluc devenait du
+délire. Parmi les vaisselles brisées, les flacons renversés,
+il imagina alors de lutter contre les deux ribaudes.</p>
+
+<p>&mdash;Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une
+récompense rare. Tête et ventre! La reine mère en
+serait jalouse!</p>
+
+<p>La lutte commença aussitôt. Les deux ribaudes attaquèrent
+le colosse. Les trois nudités s'étreignirent en
+des enlacements furieux et formèrent un groupe cynique
+dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre d'insolente
+impudeur.</p>
+
+<p>Le mâle se laissa terrasser, accablé de baisers, de
+morsures et de coups de griffe, remplissant la salle du
+tonnerre de son rire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons la récompense! crièrent en choeur la Roussette
+et Pâquette.</p>
+
+<p>&mdash;La récompense, bégaya Montluc, ah! oui...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce le beau collier que vous nous fîtes voir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, par le diable, c'est mieux que cela!</p>
+
+<p>&mdash;Doux Jésus, s'écria la Roussette, cette ceinture
+toute en soie bleue passementée d'or?</p>
+
+<p>&mdash;Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant à rassembler
+ses idées, je veux... vous mener... écoutez, mes
+brebis...</p>
+
+<p>&mdash;Voir les baladins! s'écrièrent les ribaudes en frappant
+des mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non... voir torturer!...</p>
+
+<p>La Roussette et Pâquette se regardèrent inquiètes,
+dégrisées, un peu pâles.</p>
+
+<p>Montluc assena sur la table un coup de poing qui
+renversa un flambeau.</p>
+
+<p>&mdash;A boire! dit-il. Je veux... vous mener... à la question...
+vous verrez le chevalet... et comme on enfonce... les
+coins... ah! ah!... ce sera beau, par saint Marc! Il y
+aura deux questionnés... ils n'en sortiront pas vivants.
+A boire!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit Montluc.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes?</p>
+
+<p>&mdash;Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune...
+monsieur de Pardaillan... le père et le fils...</p>
+
+<p>Les deux ribaudes firent le signe de croix.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Quand? fit Montluc. Ah! voilà... Attendez...</p>
+
+<p>Un travail confus se fit dans la cervelle épaissie de
+l'ivrogne. Une lueur de raison lui fit entrevoir les conséquences
+que pourrait avoir pour lui la fantaisie qui
+venait de lui passer par la tête. Il risquait sa place,
+un procès peut-être!...</p>
+
+<p>Une idée soudaine l'illumina, et, comme la question
+devait être appliquée le samedi matin, il bredouilla:</p>
+
+<p>&mdash;Dimanche, mes brebis... venez dimanche... à la première heure...
+n'oubliez pas... dimanche!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<h3>LA REINE MARGOT</h3>
+
+<p>Ce lundi matin 18 août de l'an 1572, dès huit heures, les
+cloches de Notre-Dame se mirent à sonner à toute volée,
+les cloches des églises voisines ne tardèrent pas à repondre,
+en sorte que bientôt, dans l'air pur et léger de
+la claire matinée d'été, ce fut un vaste vacarme des
+voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.</p>
+
+<p>Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du
+peuple marchaient par bandes nombreuses, les femmes
+traînant après elles des gamins qui trottinaient; des
+marchands allaient de groupe en groupe, offrant des
+échaudés, des oublies, des flans, des pâtés chauds, toutes
+bonnes choses qui se débitaient rapidement.</p>
+
+<p>Des cris, des interpellations, des rires éclataient dans
+ce peuple et cela prenait une grande rumeur de fête.</p>
+
+<p>Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces
+rires, de menaçant dans ces physionomies.</p>
+
+<p>Et la menace se précisait lorsqu'on remarquait que la
+plupart des bourgeois, au lieu d'avoir endossé le pourpoint
+de drap des dimanches, portaient la cuirasse de
+buffle ou de fer et s'appuyaient sur des pertuisanes.</p>
+
+<p>Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur
+l'épaule.</p>
+
+<p>Ce matin-là, en effet, devait se célébrer dans Notre-Dame
+le mariage d'Henri de Béarn et de Marguerite de
+France que, dans le Louvre, Charles IX appelait déjà
+la reine Margot.</p>
+
+<p>Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position
+sur le parvis et empêchaient la foule d'approcher
+des marches qui montaient au grand porche central de
+l'église. La double haie de soldats, hérissée d'arquebuses
+et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le
+parvis, jusqu'à la porte du Louvre, tournée vers Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>Il en résultait que les groupes du peuple, en arrivant
+au parvis, le trouvaient déjà occupé par une foule entassée.
+Les nouveaux arrivés poussaient pour avoir une
+place. Ceux qui étaient déjà installés résistaient: de
+là des remous terribles, des bagarres, des hurlements.</p>
+
+<p>Par moments, il y avait des silences subits, d'une
+inquiétante lourdeur; puis des clameurs éclataient, on
+ne savait pourquoi; dans tous les groupes, on s'entretenait
+de choses menaçantes; il se trouvait bien par-ci
+par-là des femmes qui causaient de la toilette que porterait
+Madame Marguerite et qui était, disait-on, un
+miracle de richesses ou encore, de la somptuosité des
+carrosses de cérémonie... mais vite, on revenait partout
+au sujet qui tenait au coeur des Parisiens.</p>
+
+<p>Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force
+jurons et signes de croix, c'était la question de savoir
+si le roi de Béarn et ses damnés acolytes, les huguenots,
+entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns faisaient
+bien remarquer qu'il fallait que le roi entrât, s'il voulait
+se marier, mais le plus grand nombre jurait que
+le maudit n'oserait pénétrer dans le lieu saint.</p>
+
+<p>On en concluait généralement qu'il faudrait le traîner
+de force dans Notre-Dame, afin qu'il pût faire amende
+honorable.</p>
+
+<p>Telles étaient les dispositions de la foule, lorsque les
+canons du Louvre se mirent à tonner.</p>
+
+<p>Il y eut alors, à la surface de cette masse humaine,
+une sorte de houle qui se propagea du parvis jusqu'aux
+rues voisines, les cous se tendirent, des cris de femmes
+à demi étouffées retentirent, mais furent couverts par
+une clameur énorme, d'une sauvage expression:</p>
+
+<p>«Vive la messe!... A la messe, les huguenots!...»</p>
+
+<p>Presque aussitôt, de nouvelles compagnies d'archers
+et d'arquebusiers renforcèrent la haie des gens d'armes
+qui avait maintenant un quadruple rang de chaque
+côté.</p>
+
+<p>Les bourgeois vociféraient.</p>
+
+<p>Il fut évident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots
+ainsi protégés. Mais il fut évident aussi que cette
+foule, savamment portée au suprême degré de l'exaspération,
+deviendrait terrible si par malheur on la laissait
+se déchaîner!</p>
+
+<p>La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait
+les huguenots hors d'atteinte, exaspéra la multitude.</p>
+
+<p>Et cette exaspération éclata en violents murmures
+contre le roi, qu'on accusait tout haut de protéger les
+hérétiques.</p>
+
+<p>«Il nous faut un capitaine général!...»</p>
+
+<p>Ce cri, qui traduisait si bien la pensée des bourgeois
+armés, courut de bouche en bouche, se fortifia, s'enfla.</p>
+
+<p>«Guise! Guise! Guise, capitaine général!</p>
+
+<p>«A la messe les huguenots!»</p>
+
+<p>Tout à coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre
+hérauts à cheval, magnifiquement vêtus de drap
+d'or, les armoiries royales brodées en bleu sur la poitrine,
+les chevaux caparaçonnés de longues housses
+flottantes, débouchaient sur six rangs, le coude haut, la
+trompette à bannière armoriée levée au ciel, et sonnaient
+une fanfare bruyante.</p>
+
+<p>«Les voilà! Les voilà!...»</p>
+
+<p>Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs,
+et les haines éparses se résorbèrent en curiosité.</p>
+
+<p>Le cortège royal déroulait sa pompe vraiment imposante,
+et des applaudissements éclatèrent même.</p>
+
+<p>Immédiatement après la fanfare des hérauts, parut
+une compagnie des gardes à cheval, commandés par
+M de Cosseins: c'était tous des cavaliers de haute
+taille, montés sur de lourds chevaux normands, étincelants
+d'acier et de broderies.</p>
+
+<p>Puis venait le grand-maître des cérémonies dont le cheval
+était tenu en bride par deux valets, et qui précédait
+une centaine de seigneurs, tous de l'entourage du roi
+de France.</p>
+
+<p>Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis
+que les rues avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse
+du roi venait d'apparaître. Charles IX, sous son
+grand manteau royal, grelottait de fièvre; il avait été
+pris par une de ses crises au moment de sortir du
+Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous
+ses sourcils froncés, avaient un regard de fou. Ce fut
+une sinistre apparition qui passa dans un grand frisson
+de défiance. Près de lui, Henri de Béarn, très, pale aussi
+et pourtant souriant, considérait le peuple avec inquiétude,
+ne voyant autour de lui que des visages hostiles
+et des yeux menaçants.</p>
+
+<p>Dans un vaste carrosse entièrement doré, trame par
+huit chevaux blancs, on vit alors Catherine de Médicis
+et Marguerite de France: la vieille reine rutilante de
+diamants, toute raide dans une robe de lourde soie
+qui semblait taillée dans le marbre, glaciale, hautaine
+et, semblait-il, attristée par la cérémonie qui se préparait;
+sa fille Margot, radieuse de beauté, indifférente
+à ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des lèvres.</p>
+
+<p>La reine mère était à droite et, de ce côté-là, retentirent
+des hurlements forcenés de:</p>
+
+<p>«Vive la messe! Vive la reine de la messe!»</p>
+
+<p>Marguerite était assise à gauche et, sur la gauche du
+carrosse, ce furent des ricanements qui éclatèrent.
+«Bonjour, madame, cria une femme; votre mari
+a-t-il été à confesse, au moins?»</p>
+
+<p>Le carrosse passa dans un rire énorme; mais, aussitôt
+après les vingt-quatre voitures qui contenaient les
+princes du sang, c'est-à-dire Henri, duc d'Anjou, et
+François, duc d'Alençon, et la duchesse de Lorraine,
+deuxième fille de Catherine, puis les dames d'atours, les
+demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que
+la foule accueillit par un tonnerre de vivats: le duc
+de Guise, le maréchal de Tavannes, le maréchal de
+Damville, le duc d'Aumale, M. Goudé, le chancelier de
+Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes,
+tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse
+tous vêtus de costumes d'une réelle splendeur.</p>
+
+<p>Puis, tout aussitôt, les hurlements reprirent:</p>
+
+<p>«A la messe! A la messe!»</p>
+
+<p>Les huguenots apparaissaient à leur tour en des costumes
+non moins riches, mais plus sévères que les
+catholiques.</p>
+
+<p>On ignore qui avait ainsi ordonnancé la marche du
+cortège. Mais cette séparation très nette entre les gentilshommes
+catholiques et protestants, le soin qu'on
+avait eu de placer les huguenots à la fin, à part quelques-uns
+comme Coligny et Condé qui occupaient leur
+rang naturel, permirent à la multitude mille suppositions,
+dont la plus essentielle était qu'on avait voulu
+mortifier les hérétiques.</p>
+
+<p>Ils passèrent très fiers, dédaignant de répondre aux
+quolibets, aux plaisanteries, aux insultes.</p>
+
+<p>Or, au fur et à mesure que le cortège défilait, les personnages
+de chaque carrosse pénétraient sous le grand
+porche, où l'archevêque et son chapitre se trouvaient
+réunis pour accueillir les deux rois, la reine et la fiancée.</p>
+
+<p>Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient
+Crucé, Pezou et Kervier, toujours inséparables.</p>
+
+<p>Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient à cheval
+avaient formé un demi-cercle autour du porche, de façon
+à dessiner une nouvelle barrière renforçant la barrière
+de hallebardiers et d'arquebusiers.</p>
+
+<p>Charles IX et Henri de Béarn, précédés du grand-maître
+des cérémonies, de ses acolytes et de douze hérauts
+à pied sonnant de la trompette, entrèrent les
+premiers dans Notre-Dame.</p>
+
+<p>Le moine Salviati, envoyé spécial du pape, s'avança à
+la rencontre du roi et, fléchissant à demi le genou, lui
+offrit l'eau bénite dans une aiguière d'or, en lui disant
+que cette eau avait été apportée par lui de Rome et
+prise au bénitier de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguière et il se
+signa lentement, jetant un regard oblique sur Henri.</p>
+
+<p>Le chef des huguenots comprit que tous les yeux
+étaient fixés sur lui, et qu'on attendait qu'il fît le signe
+croix.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cousin, s'écria-t-il à demi-voix, que voilà donc
+une superbe assemblée d'évêques. Béni par un aussi
+grand nombre de saints, mon mariage ne peut manquer
+d'être heureux.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec
+sa main, de façon qu'on pût à la rigueur admettre qu'il
+s'était signé. Charles IX sourit faiblement et se dirigea
+vers son trône.</p>
+
+<p>Le cortège, peu à peu, s'entassa dans l'énorme nef
+qui, dans le scintillement des milliers de cierges, dans
+le cadre immense des tentures brodées qui tombaient
+du haut des voûtes, dans la clameur des cloches, des
+chants solennels et des trompettes, présenta alors un
+spectacle d'une magnificence inouïe.</p>
+
+<p>Au-dehors, les vociférations éclataient à ce moment
+plus menaçantes, et le bruit du peuple, semblable au
+bruit de l'Océan par les heures de tempête, faisait frissonner
+Charles IX qui, livide, écoutait;</p>
+
+<p>«Vive Guise! Vive le capitaine général!...»</p>
+
+<p>Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes,
+venaient de mettre pied à terre devant le
+grand porche.</p>
+
+<p>Mais, au lieu d'entrer dans l'église, ils s'étaient arrêtés,
+silencieux, ou formant des groupes qui causaient entre
+eux à voix basse, sans paraître entendre les hurlements.</p>
+
+<p>&mdash;A la messe! à la messe! vociféra Pezou.</p>
+
+<p>&mdash;Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier.</p>
+
+<p>&mdash;Ils y entreront bientôt malgré eux! tonna Crucé.</p>
+
+<p>Cette menace directe provoqua un délire d'enthousiasme
+dans le groupe qui occupait les marches, tandis qu'au
+loin la foule, ne sachant de quoi il s'agissait, riait en
+criant:</p>
+
+<p>«Les damnés huguenots sont à la messe! Vive la
+messe!...»</p>
+
+<p>Seuls trois huguenots avaient pénétré dans l'église. Le
+premier, c'était l'amiral Coligny, qui avait dit tout
+haut:</p>
+
+<p>«Ici, ce peut être un champ de bataille comme un
+autre...»</p>
+
+<p>Le deuxième, c'était le jeune prince de Condé qui, se
+penchant vers l'oreille du Béarnais, avait murmuré:</p>
+
+<p>«La pauvre défunte reine m'a enjoint de ne vous
+quitter jamais, ni au camp, ni à la ville, ni à la cour.»</p>
+
+<p>Le troisième; c'était Marillac.</p>
+
+<p>Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis
+deux jours, en témoignage de son affection et pour
+avoir le droit de la protéger, la reine mère avait reçu
+Alice de Lux parmi ses filles d'honneur.</p>
+
+<p>Alice devait donc être dans Notre-Dame: il y entra.
+Il fût entré en enfer. Il la vit en effet. Elle était tout
+près de la reine, habillée de blanc. Elle était toute pâle.
+Ses yeux étaient baissés.</p>
+
+<p>«A quoi pense-t-elle?» songeait-il en la dévorant des
+yeux.</p>
+
+<p>Alice, à ce moment, songeait ceci:</p>
+
+<p>«Ce soir. Oh! ce soir, à minuit, j'aurai la lettre! l'infernale
+lettre qui me faisait la serve de Catherine! Ce
+soir, je serai libre, ah! libre... nous partirons, demain,
+et le bonheur, enfin, commencera pour moi.»</p>
+
+<p>Ainsi, en cette matinée où elle croyait toucher à la
+liberté, c'est-à-dire à l'amour, au bonheur, Alice n'avait
+pas une pensée pour le pauvre petit être abandonné,
+pour son fils, pour Jacques Clément!</p>
+
+<p>La reine Catherine était assise à gauche du maître-autel,
+sur un trône un peu plus bas que celui du roi,
+placé sa droite. Autour d'elle, ses filles d'honneur préférées
+sur des sièges en velours bleu, parsemé de fleurs
+de lis.</p>
+
+<p>Derrière cette tenture, nul ne pouvait voir un moine
+qui se tenait debout dans l'ombre: c'était l'envoyé du
+pape, Salviati. Il était à demi penché vers la reine, qui
+semblait très attentive à lire dans son livre d'heures.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partirez aujourd'hui même, disait Catherine
+du bout des lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Et que dois-je rapporter au Saint-Père? Que vous
+faites la paix avec les hérétiques? Dites, madame, est-ce
+cela que je dois rapporter?</p>
+
+<p>Catherine répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous rapporterez au Saint-Père que l'amiral Coligny
+est mort!</p>
+
+<p>Salviati tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;L'amiral! fit-il. Le voilà là, à trente pas de nous,
+plus hautain que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome?</p>
+
+<p>&mdash;Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles intéressantes...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui le prouvera? demanda rudement le moine.</p>
+
+<p>&mdash;La tête de Coligny que je vous enverrai», répondit
+Catherine sans émotion.</p>
+
+<p>Salviati, tout cuirassé qu'il fût contre la pitié, ne put
+s'empêcher de frissonner. Mais déjà Catherine ajoutait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous direz donc au Saint-Père que l'amiral n'est
+plus. Dites-lui aussi qu'il n'y a plus de huguenots à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina
+Catherine d'une voix funèbre.</p>
+
+<p>En même temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu
+et se prosternait. Salviati, pâle comme un mort, avait
+lentement reculé.</p>
+
+<p>Nul n'avait remarqué son manège, excepté une personne
+qui paraissait plongée dans la plus évangélique
+méditation, mais qui, manoeuvrant son regard à droite
+et à gauche, ne perdait pas un détail de ce qui se passait
+autour d'elle.</p>
+
+<p>Et cette personne, c'était l'épousée elle-même, la
+soeur de Charles IX, la fille aînée de Catherine.</p>
+
+<p>Savante, sceptique, supérieure à son époque, capable
+de soutenir une conversation suivie en latin et même en
+grec, éprise de littérature, de moeurs faciles, Marguerite
+était l'antithèse vivante de sa mère. Elle avait horreur
+des violences, horreur du sang versé, horreur de la
+guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considéré
+la vertu domestique comme un préjugé. Mais nous
+voulons seulement retenir que Margot, jusque dans ses
+débauches, conserva une élégance d'attitude et d'esprit
+qui lui font pardonner bien des choses.</p>
+
+<p>Le matin même, comme l'amiral Coligny arrivait au
+Louvre pour prendre sa place dans le cortège, il avait
+dit au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, voilà certes un beau jour qui se prépare pour
+le roi de Navarre, pour moi, et pour tous ceux de ma
+religion.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, avait brusquement répondu Charles, car, en
+donnant Margot à mon cousin Henri, je la donne à tous
+les huguenots du royaume.</p>
+
+<p>Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime
+qu'avait le roi pour la vertu de sa soeur, fut rapportée
+aussitôt à Marguerite qui, avec son plus charmant sourire,
+repartit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da, mon frère et sire a dit cela? Eh bien, j'en
+accepte l'augure, et ferai de mon mieux pour rendre
+heureux tous les huguenots de France.</p>
+
+<p>Pendant la cérémonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit
+l'entretien de sa mère et de l'envoyé du pape. A ce
+moment, elle était agenouillée près d'Henri de Béarn,
+qu'elle poussa légèrement du coude.</p>
+
+<p>Henri, un peu pâle et souriant quand même de son
+sourire narquois, étudiait, lui aussi, avec une ardeur
+parfaitement dissimulée, les gens qui l'entouraient.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur mon époux, murmura Marguerite, tandis
+que l'archevêque psalmodiait, avez-vous vu ma mère
+causer avec le révérend Salviati?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, dit Henri à voix basse tout en paraissant
+écouter religieusement l'officiant. Mais, comme
+vous avez de bons yeux, j'ose espérer que vous me ferez
+part de ce que vous avez vu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien
+de bon autour de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le
+Gascon.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous
+rien?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. Je sens l'encens...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je sens la poudre.</p>
+
+<p>Henri jeta un regard de côté sur sa femme. Pour la
+première fois, peut-être, il la comprit bien. Car, baissant
+la tête comme pour une prière, il murmura d'une voix
+où, cette fois, il n'y avait plus d'ironie:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, pourrais-je donc vous parler à coeur ouvert?...
+Puis-je réellement compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur et sire, répondit Marguerite avec un
+accent de ferme franchise. Ne me quittez pas pendant
+tout le temps que nous serons à Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne
+vais plus avoir peur que d'une chose?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, sire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de me mettre à vous aimer.</p>
+
+<p>Margot eut un sourire plein de coquetterie.</p>
+
+<p>Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidélité
+pour tout le temps que vous logerez au Louvre?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous êtes adorable, dit le Gascon avec
+une émotion contenue.</p>
+
+<p>Tels furent les propos qu'échangèrent les deux nouveaux
+époux, pendant que se déroulait la cérémonie
+nuptiale:</p>
+
+<p>Cette cérémonie se termina enfin. Puis, précédé en
+grande pompe de tout le chapitre de Notre-Dame, le
+cortège se reforma: cardinaux, évêques, archevêques
+rutilants d'or, mitre en tête, crosse à la main, marchèrent
+jusqu'à la porte en entonnant le Te Deum. Le roi
+de Navarre donnait la main à la nouvelle reine; Catherine
+de Médicis, Charles IX, les princes, passèrent dans
+la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes
+raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnèrent
+de joyeuses fanfares; les cloches recommencèrent
+leurs mugissements; le canon gronda, le peuple se
+mit à hurler, et tout ce monde, dans une houle énorme,
+dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le
+chemin du Louvre.</p>
+
+<p>Au Louvre, des fêtes splendides commencèrent aussitôt.
+Mais, dès que Marguerite eut reçu les salutations et
+les voeux de la multitude des seigneurs, dès qu'on se fut
+répandu dans les salles, elle entraîna son mari jusque
+dans son appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez,
+j'y ai fait dresser deux lits. Voici le mien, et voici le
+vôtre. Tant que vous dormirez dans ce lit, je réponds de
+vous, sire!</p>
+
+<p>&mdash;Pour Dieu, madame, s'écria Henri, que savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, dit sincèrement Margot. Je ne sais
+rien qu'une chose. C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul
+n'oserait pénétrer, pas même le roi.»</p>
+
+<p>Henri baissa la tête, pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas
+que notre absence soit remarquée. On pourrait soupçonner
+que nous parlons d'amour...</p>
+
+<p>&mdash;Tandis que nous parlons de mort! dit le Béarnais
+avec un frisson.</p>
+
+<p>Pâles tous deux des pensées formidables qu'ils portaient
+et des choses qu'ils entrevoyaient, ils reprirent
+silencieusement le chemin des salles de fête.</p>
+
+<p>«Vive la messe!» rugissait au-dehors la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ventre-saint-gris! dit le Béarnais, j'en sors, de
+la messe... et je n'en suis pas fâché, ajouta-t-il en déguisant
+ses inquiétudes sous une apparence de joviale galanterie...
+Car ma première messe me vaut la femme de
+France qui a le plus d'esprit et de beauté.</p>
+
+<p>Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine.</p>
+
+<p>&mdash;Or ça, que me rapportera, en ce cas, ma deuxième
+messe?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? répondit la reine Margot en lui rendant
+regard pour regard.</p>
+
+<p>Et, en elle-même, elle pensa:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être un coup de poignard... ou peut-être le
+trône de France.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<h3>L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE</h3>
+
+<p>Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de
+bourgeois et de peuple enfin libre de toute entrave
+s'était répandue avec des hurlements si féroces que les
+postes de chaque porte crurent prudent de relever les
+ponts-levis.</p>
+
+<p>On ne sait ce qui fût arrivé dans cette journée si le
+temps ne se fût soudainement couvert et si une forte
+pluie d'orage n'eût engagé les Parisiens à rentrer chez
+eux.</p>
+
+<p>Cependant, deux ou trois milliers des plus enragés
+reçurent stoïquement les averses en criant de plus
+belle:</p>
+
+<p>«Vive la messe! Vive la messe!»</p>
+
+<p>Ce cri, les huguenots rassemblés dans le Louvre l'entendaient
+sans inquiétude: ils étaient les hôtes du roi
+de France, et il leur semblait impossible que le plus
+grand roi de la chrétienté manquât à ses devoirs d'hospitalité
+en les faisant malmener.</p>
+
+<p>Ils étaient d'ailleurs parfaitement résolus à se défendre,
+et à défendre le roi lui-même. Beaucoup d'entre eux
+soupçonnaient la main de Guise dans toute cette effervescence
+populaire. Si les choses allaient plus loin, si
+Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX,
+ils défendraient le roi et le maintiendraient sur le
+trône.</p>
+
+<p>Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine
+écoutait avec un sourire aigu.</p>
+
+<p>A un moment, elle entraîna son fils Charles vers un
+balcon en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, montrez-vous donc un peu à votre bon peuple
+qui vous acclame.</p>
+
+<p>Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors
+une sorte de rugissement furieux. Et cette rumeur
+éclata:</p>
+
+<p>«Vive le capitaine général! Vive Guise!... Mort aux
+huguenots!»</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendez, sire? fit Catherine à l'oreille du
+roi. Il n'est que temps d'agir... si vous ne voulez que
+Guise agisse à votre place!</p>
+
+<p>Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur.
+Une lueur sanglante s'alluma dans ses yeux. Il
+recula, rentra, et, comme il se retournait vers l'intérieur
+de la salle, il vit venir Henri de Guise et l'amiral Coligny
+qui paraissaient au mieux ensemble.</p>
+
+<p>Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de
+fou. Et, soudain, il éclata de rire: ce rire atroce, funèbre,
+terrible, qui le secouait comme d'une convulsion mortelle.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis s'était éloignée lentement. Sur
+son passage, les fronts se courbaient. Souriante, hautaine,
+elle passa.</p>
+
+<p>Elle était plus jaune encore que d'habitude; c'était
+une statue d'ivoire en marche. On la vit s'arrêter devant
+une de ses demoiselles d'honneur; elle laissa tomber
+quelques mots, et continua son chemin: puis elle parla
+à une autre de ses demoiselles, puis à une autre; peut-être
+donnait-elle un mot d'ordre.</p>
+
+<p>Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par
+quatre de ses filles qui l'avaient escortée dans toutes
+ses évolutions.</p>
+
+<p>Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux.</p>
+
+<p>Catherine pénétra dans son vaste et somptueux cabinet.
+Sur un signe qu'elle fit, Alice seule la suivit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son
+grand fauteuil, tandis qu'Alice avançait un coussin de
+velours sous ses pieds, mon enfant, vous ne quitterez
+pas le Louvre aujourd'hui, ou plutôt vous ne me quitterez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez
+attendre le comte de Marillac ce soir à huit heures...</p>
+
+<p>Alice jeta sur la reine un regard étonné. Catherine
+haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie.
+Mais, puisque nous allons nous séparer sans doute,
+je veux vous parler avec entière franchise: c'est Laura
+qui m'a prévenue. Cette bonne vieille Laura qui vous
+avait inspiré tant de confiance, eh bien, elle me tenait
+tous les jours au courant de ce que vous disiez et faisiez...
+A l'avenir, Alice, soyez prudente dans le choix de
+vos amies et de vos confidentes.</p>
+
+<p>Alice demeurait atterrée, reprise par cette épouvante
+insurmontable que lui inspirait Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Cette Laura est une laide créature, continua la
+reine; chassez-la dès demain... Mais, pour en revenir à
+ce que je disais, je sais donc que vous avez donné
+rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, à huit
+heures. Il devait vous révéler le secret qu'il avait eu
+bien du mal à garder, le pauvre garçon!... Ce secret, je
+vais vous le dire: le comte devait vous conduire à minuit
+dans Saint-Germain-l'Auxerrois... savez-vous pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, balbutia Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh
+bien, apprenez donc que j'ai tout fait préparer pour que
+votre union avec le comte soit couronnée ce soir...</p>
+
+<p>L'espionne rougit et pâlit coup sur coup. Son coeur se
+dilata. Ses yeux se remplirent de larmes. Elle balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Mais la lettre, madame...</p>
+
+<p>&mdash;La lettre? ah! oui... eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice
+tremblante d'espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous
+dire? Puisque je la lui ai remise à lui-même! Puisqu'il
+vous pardonne!... Eh bien... à onze heures, vous verrez
+le marquis, et à minuit, le comte de Marillac arrivera,
+je me charge de le prévenir...</p>
+
+<p>Alice sentait sa tête lui tourner comme lorsqu'on a le
+vertige.</p>
+
+<p>Que Panigarola et Marillac fussent amenés par la
+reine dans le même lieu, presque à la même heure, cela
+lui semblait une redoutable conjoncture.</p>
+
+<p>Le moine s'en irait-il? Le moine était-il au courant du
+mariage qui se préparait? Aurait-il donc cette grandeur
+d'âme de disparaître, la laissant libre, heureuse?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours
+souriante.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! madame! Vous me voyez toute bouleversée
+de bonheur et de crainte...</p>
+
+<p>&mdash;De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux
+rivaux peuvent se rencontrer, qu'un mot échappé à Panigarola
+peut tout apprendre à Marillac... Rassurez-vous:
+j'ai pris mes précautions... ils ne se verront pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, s'écria Alice dans une explosion de
+joie sincère, que ne puis-je mourir pour Votre Majesté!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfant que vous êtes! Songez donc à vivre bien
+plutôt!... Mais ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle
+avec la plus entière franchise... j'espère que vous-même...</p>
+
+<p>&mdash;Interrogez-moi, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda la reine, que prétendez-vous
+faire? J'entends non pas seulement demain, mais dès
+cette nuit... Restez-vous à Paris?... Vous en allez-vous?...</p>
+
+<p>Alors l'espionne devina ou crut avoir deviné la secrète
+pensée de la reine.</p>
+
+<p>Le comte de Marillac, c'était son fils!</p>
+
+<p>L'espionne le savait. Elle l'avait appris à Saint-Germain,
+dans la soirée même où la reine de Navarre
+l'avait chassée. Ce terrible secret, elle l'avait enfermé au
+plus profond de son coeur.</p>
+
+<p>En effet, elle avait cette conviction profonde que la
+reine tuerait Marillac du jour où le mystère de sa naissance
+menacerait de s'éclairer.</p>
+
+<p>Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac
+est son fils. Elle sait que je ne puis vivre à Paris
+sans risquer d'être démasquée à chaque instant. Elle
+sait donc que j'entraînerai le comte le plus loin possible
+de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela
+qu'elle me le donne pour époux et que mon mariage se
+fait la nuit, en plein mystère...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que
+je voulais, ce soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai
+les ordres de Votre Majesté.</p>
+
+<p>&mdash;Nullement. Je veux que vous en fassiez à votre
+tête. Voyons, quel conseil donnerez-vous au comte?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, pour être franche comme me
+l'ordonne ma reine, je n'ai pas de plus ardent désir que
+de quitter Paris. Votre Majesté me pardonnera, j'ose
+l'espérer.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et
+peut-être sincère, vous partirez... mais quand?</p>
+
+<p>&mdash;Dès cette nuit, si je puis, madame!</p>
+
+<p>Catherine demeura pensive pendant quelques instants.</p>
+
+<p>Qui sait si, à ce moment, elle ne pesa pas une dernière
+fois dans son esprit la nécessité du meurtre de son fils.</p>
+
+<p>Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre était peut-être
+inutile!</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, à minuit, dit-elle lentement, une voiture
+vous attendra à la porte de Saint-Germain-l'Auxerrois.
+J'aurai donné les ordres nécessaires pour qu'elle puisse
+franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle vous
+quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arrêter.
+De là, vous passerez en Italie. Vous vous arrêterez à
+Florence et vous y attendrez mes dernières instructions.
+Me promettez-vous que tout se passera ainsi que je vous
+le dis?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant à
+genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Bien... Si le comte... si votre époux manifestait un
+jour l'intention de rentrer en France, me promettez-vous
+de l'en détourner? Et s'il persiste, de m'en aviser?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais nous ne reviendrons en France, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture,
+vous trouverez mon cadeau de noces. A Florence, je vous
+ferai parvenir un acte de donation de l'un des palais de
+ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous m'avez
+fidèlement servie, il est juste que je vous récompense...</p>
+
+<p>Un flot de larmes brûlantes déborda des yeux d'Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, dépouillée
+du peu que je possède, dussé-je marcher à pied,
+je serai trop heureuse encore de quitter Paris... pardonnez-moi,
+madame, j'y ai trop souffert!...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, Alice, écoutez-moi bien... j'ai encore
+des choses graves à vous dire... Je vais, mon enfant,
+vous donner une preuve de confiance illimitée.</p>
+
+<p>&mdash;Les secrets de Votre Majesté me sont sacrés...</p>
+
+<p>Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et
+dit nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une faute dans ma vie...</p>
+
+<p>Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie
+de femme... Quant à ma vie de reine, elle est au-dessus
+de la faute même... Pour vous parler plus clairement,
+Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'où
+va ma confiance pour vous: Charles, Henri et François
+ne sont pas mes seuls fils...</p>
+
+<p>Alice n'eut pas un tressaillement.</p>
+
+<p>Peut-être cette insensibilité absolue fut-elle une erreur
+de sa part. Peut-être eût-elle dû témoigner une respectueuse
+surprise.</p>
+
+<p>La reine, qui la dévorait des yeux, poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un quatrième fils. Et celui-là est loin des marches
+du trône.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! madame, s'écria enfin Alice, un des
+fils de Votre Majesté aurait donc été écarté dès sa
+naissance...</p>
+
+<p>Exclamation d'une prodigieuse habileté qui arriva presque
+à convaincre Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y êtes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je
+vous parle, c'est mon fils, mais ce n'est pas celui du roi
+défunt...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, balbutia Alice, est-ce bien à moi que
+Votre Majesté fait une si terrible confidence....</p>
+
+<p>&mdash;Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine...
+Oui, vous avez raison... Car, si on savait qu'il
+y a un adultère dans la vie de la grande Catherine, s'il
+y avait de par le monde un homme qui puisse entrer un
+jour ici et revendiquer peut-être des droits de naissance,
+à coup sûr des droit du coeur... oui, ce serait horrible
+pour moi!... C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce
+pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, s'écria l'espionne affolée déjà, comment
+oserais-je me permettre une pareille pensée!</p>
+
+<p>Catherine se leva brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette
+affreuse menace est suspendue sur la tête de ta reine!
+Et maintenant tu vas savoir pourquoi je considère Marillac
+comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu
+le surveiller étroitement, pourquoi je t'ai attachée à ses
+pas...</p>
+
+<p>Alice frissonnait.</p>
+
+<p>Catherine notait ces frissons, étudiait cette pâleur livide,
+cherchait à provoquer le coup de foudre qui éclairerait
+ce qu'il y avait d'obscur dans la pensée d'Alice...</p>
+
+<p>&mdash;Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a
+un homme qui est la preuve vivante de ma faute, et cet
+homme, mon fils... Marillac le connaît...</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux, rugit Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais
+donc quelque chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait
+rien...</p>
+
+<p>&mdash;Comment le sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Il me l'eût dit! Il n'a pas de secret pour moi...</p>
+
+<p>La réponse était si naturelle, si vraisemblable, que la
+reine reprit lentement sa place et murmura:</p>
+
+<p>«Me suis-je trompée?...»</p>
+
+<p>Mais c'était une habile tourmenteuse que Catherine
+de Médicis. Elle rassembla ses idées et, avec cette rapidité,
+cette lucidité qui la faisaient si redoutable, changea
+sur l'instant même son plan d'attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle avec une mélancolie profonde, je haïssais
+le comte de Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne
+crois pas que ce soit pour toi que je lui ai pardonné...
+Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection ne pouvait
+aller jusque-là... Non, si j'ai pardonné au comte, c'est
+que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parlé, qu'il a
+enseveli en lui-même le terrible secret... Et puis, ce qui
+me rassure, c'est que je compte sur toi pour l'emmener
+loin de Paris...</p>
+
+<p>L'espionne fut, dès lors, entièrement rassurée.</p>
+
+<p>«Voilà donc la vérité! Je la vois clairement. La reine
+sait que son fils est vivant! Elle croit que Déodat connaît
+son fils. Elle me charge de l'entraîner loin de Paris.
+C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle savait que
+ce fils... c'est Déodat lui-même!»</p>
+
+<p>Dans cette dernière et suprême bataille entre les deux
+femmes, la reine fut la plus forte. Elle ne commit aucune
+faute. Alice en commit une terrible en oubliant
+de se demander pourquoi Catherine lui faisait de telles
+confidences.</p>
+
+<p>Alors la reine acheva son évolution, ce qu'on pourrait
+appeler un mouvement tournant de la pensée; sans
+grand effort, ses yeux se remplirent de larmes et elle
+murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le
+coeur d'une mère? Ce fils, qui est une menace pour moi,
+ce fils dont j'ai peur, ce fils que je cherche à écarter de
+ma vie sans le connaître, eh bien, je donnerais tout au
+monde pour le voir... ne fût-ce qu'une fois! Oh! tu ne
+peux comprendre cela, toi.</p>
+
+<p>Alice demeura écrasée.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, gémit-elle au fond de sa conscience, je ne
+puis comprendre cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant
+mon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des
+années et des années, c'est de cela que l'on me voit
+triste à la mort! Ce fils, Alice, il m'inspire une terreur
+insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si seulement
+je pouvais le bénir, l'embrasser à mon heure dernière...
+Comme je l'ai cherché... Comme je le cherche
+encore!...</p>
+
+<p>Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisée, la
+reine semblait oublier la présence d'Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il plus effroyable supplice pour une mère! Passer
+sa vie à chercher l'enfant que l'on aime en secret
+sans même avoir la consolation de pouvoir avouer son
+amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?... oui, c'est
+sur toi que je compte...</p>
+
+<p>&mdash;Sur moi, madame, balbutia l'espionne.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connaît
+mon fils. Le comte, dans son extrême loyauté, ne t'a
+jamais entretenu de ce mystère... mais à quelques mots
+qui lui sont échappés, devant moi, je sais qu'il connaît
+mon fils!... Alors...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, madame? fit Alice toute palpitante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lorsque vous serez à Florence, tu lui arracheras
+ce secret... c'est le dernier service que je te
+demande, Alice!</p>
+
+<p>Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle était comme
+un duelliste qui a reçu plusieurs coups et qui sent l'épée
+lui échapper des mains. Elle jeta un regard sur la reine
+et la vit livide.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant
+les yeux, faible espoir! Qui sait si tu arriveras
+jamais à me faire connaître ce fils que je cherche en
+vain...</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûre, madame! s'écria l'espionne hors
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Tu cherches à me consoler, fit la reine en se raidissant
+dans son rôle. Tu ne sais rien... tu me l'as dit..</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je vous jure que je vous ferai connaître
+votre fils!...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! en es-tu bien sûre?...</p>
+
+<p>&mdash;Aussi sûre que je vois Votre Majesté!</p>
+
+<p>Ce fut une explosion sur les lèvres d'Alice.</p>
+
+<p>La reine ferma les yeux, ses traits se détendirent: la
+lutte était terminée par ce mot. Avec la profonde satisfaction
+du triomphe, avec la haine furieuse qui s'était
+accumulée en elle, avec l'épouvante que le secret n'eût
+déjà franchi le cercle où il était enfermé, elle murmura
+en elle-même:</p>
+
+<p>«Enfin! tu avoues! Tu sais, vipère!... Bon, bon... Ils
+étaient trois: Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne
+d'Albret est morte. Au tour d'Alice... et de mon fils!...»</p>
+
+<p>Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui
+me ferez retrouver mon fils... Adieu, Alice, à ce soir...
+D'ici là, vous êtes ma prisonnière... quelqu'un viendra
+vous prendre ici...</p>
+
+<p>Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbée par
+l'émotion plus encore que par le respect.</p>
+
+<p>«O mon amant! s'écria l'espionne quand elle fut
+seule, enfin, nous touchons au bonheur.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<h3>L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)</h3>
+
+<p>Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la
+première journée des fêtes données en l'honneur du
+grand acte qu'avait été le mariage d'Henri de Béarn et
+de Marguerite de France, cette première journée s'achevait
+dans une joie sans mélange.</p>
+
+<p>Au-dehors, tout était silence et ténèbres.</p>
+
+<p>A dix heures du soir, l'église Saint-Germain-l'Auxerrois
+était plongée dans une profonde obscurité.</p>
+
+<p>Cependant, l'une des chapelles latérales s'éclairait faiblement,
+grâce à quatre flambeaux qui brûlaient sur
+l'autel.</p>
+
+<p>Dans ce coin de l'église, un étrange spectacle eût
+frappé le visiteur qui fût entré à ce moment-là, si toutefois
+quelqu'un eût pu entrer: chose difficile, car les
+portes étaient fermées, et à chacune de ces portes, au-dehors,
+dissimulés dans l'ombre, trois ou quatre hommes
+montaient la garde.</p>
+
+<p>Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine façon
+convenue, ils devaient ne pas s'en inquiéter: on ouvrirait
+à ce quelqu'un, du dedans. Ces nocturnes veilleurs
+avaient mission de se saisir de toute autre personne qui
+se serait approchée.</p>
+
+<p>Au-dedans, près de chaque porte, deux femmes attendaient
+ces personnes inconnues qui devaient venir.</p>
+
+<p>Dans la chapelle latérale que nous venons de signaler,
+se trouvaient rassemblées une cinquantaine de femmes.</p>
+
+<p>Elles étaient assises autour de l'autel, en demi-cercle,
+sur cinq ou six rangs, et causaient entre elles à voix
+basse; il en résultait un murmure confus qui n'était
+pas un murmure de prières.</p>
+
+<p>Parfois, un éclat de rire étouffé jaillissait de ce murmure.</p>
+
+<p>Parfois aussi, un éclat de voix dominait soudain les
+conversations.</p>
+
+<p>Ces femmes étaient toutes d'une extrême jeunesse: la
+plus vieille n'avait pas vingt ans.</p>
+
+<p>Elles étaient richement vêtues; toutes étaient belles;
+elles avaient des yeux hardis, hautains, et même durs.</p>
+
+<p>Telles qu'elles étaient, cependant, plus d'une de ces
+femmes était souverainement belle, de cette beauté qui
+inspire de tragiques amours.</p>
+
+<p>Toutes ces jeunes filles portaient à leur corsage une
+dague.</p>
+
+<p>Toutes ces dagues, sorties évidemment de chez le même
+armurier, étaient cachées dans d'uniformes fourreaux
+de velours noirs.</p>
+
+<p>Uniformément aussi, la poignée de ces dagues formait
+une croix.</p>
+
+<p>Et chacune de ces poignées, c'est-à-dire chacune de
+ces croix, portait pour unique ornement un beau
+rubis.</p>
+
+<p>Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustés à la croix
+de ces poignards attachés aux corsages de ces femmes,
+jetaient de rouges lueurs.</p>
+
+<p>Dix heures sonnèrent...</p>
+
+<p>Le murmure des voix féminines s'arrêta soudain.</p>
+
+<p>Tout à coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre,
+les jeunes filles tournèrent la tête vers le maître-autel...</p>
+
+<p>«La reine! Voici la reine!»</p>
+
+<p>Toutes alors se levèrent et demeurèrent silencieuses,
+courbées, frissonnantes.</p>
+
+<p>Catherine s'avança lentement, arrivant du fond de
+l'église, probablement de la sacristie.</p>
+
+<p>Elle était entièrement vêtue de noir. Le long voile des
+veuves l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tête,
+une couronne royale en or vieilli jetait de vagues reflets.</p>
+
+<p>Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.</p>
+
+<p>Toutes s'agenouillèrent.</p>
+
+<p>Puis le fantôme se releva et monta les trois marches
+de l'autel.</p>
+
+<p>Alors Catherine, rejetant sur ses épaules le voile qui
+couvrait son visage, se tourna vers les jeunes femmes
+qui, debout maintenant, muettes, violemment impressionnées,
+la regardaient avec une sorte de crainte superstitieuse.</p>
+
+<p>La reine jeta un long regard sur ces filles.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.</p>
+
+<p>Ces cinquante visages de jeunes femmes tournés vers
+elle étaient comme pétrifiés par l'angoisse de cette mise
+en scène. Et elle-même, à la sourde émotion qui la faisait
+palpiter, elle si forte, elle comprit tout l'effet qu'elle
+avait dû produire.</p>
+
+<p>Oui, la reine était émue!</p>
+
+<p>Un souvenir traversa son esprit.</p>
+
+<p>Elle se revit à la bataille de Jarnac, trois ans auparavant,
+dansant au son des violes sur le champ de bataille
+avec ces mêmes filles qui étaient devant elle; elle entendit
+les éclats de rire de ses femmes lorsqu'il leur arrivait
+de marcher sur un blessé, ou de laisser traîner le
+bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa
+tête le son des violes se mêlait au son du canon: pendant
+qu'elle dansait, on bombardait les huguenots en
+déroute.</p>
+
+<p>Du sang et des danses!</p>
+
+<p>Des cadavres et des jeunes filles qui rient!</p>
+
+<p>De la mort et de l'amour!</p>
+
+<p>L'esprit de Catherine était fait de ces antithèses exorbitantes,
+de ces formidables contrastes.</p>
+
+<p>Sous ses yeux, maintenant, dans l'église noire, emplie
+de silence, l'escadron volant était là, non pas au complet:
+sur les cent cinquante filles de noblesse qu'elle
+surexcitait, transformant les unes en ribaudes, les autres
+en espionnes, elle n'avait fait venir que celles dont
+elle était très sûre.</p>
+
+<p>Celles-ci lui étaient soumises, lui appartenaient corps
+et âme. Leur admiration pour la souveraine maîtresse
+tenait de l'adoration.</p>
+
+<p>Ribaudes, guerrières, espionnes, hystérisées par les
+passions, par les plaisirs orgiaques, surmenées de jouissance
+et de superstition, dans un couvent elles eussent
+été des possédées. Elles l'étaient en effet: l'âme de
+Catherine les brûlait...</p>
+
+<p>Et elles étaient jeunes, belles, oui, belles à inspirer
+autour d'elles d'effroyables passions...</p>
+
+<p>Tel était l'escadron volant de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Mes filles, dit Catherine, l'heure approche où vous
+allez délivrer le royaume. Vous allez entrer dans la gloire
+de la suprême victoire... J'ai voulu la paix avec les hérétiques:
+Dieu m'en punit. Je suis frappée dans ce que
+j'ai de plus cher au monde, c'est-à-dire en vous qui êtes
+mes véritables filles selon mon coeur.</p>
+
+<p>Les auditrices s'entre-regardèrent avec ce vague sentiment
+de terreur que l'accent, plus encore que les paroles
+de la reine, semblait distiller. Elle continua:
+«Parce que vous êtes toute ma joie, toute ma consolation,
+toute ma force, parce que vous m'aidez dans la
+terrible lutte que j'ai engagée, parce que vous êtes les
+plus implacables ennemis que Dieu ait suscités aux hérétiques,
+parce que vous êtes enfin les guerrières de
+Dieu, on a résolu votre perte. Dans une même nuit, vous
+devez être égorgées. Si ce malheur arrivait, si l'horrible
+hécatombe s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait
+la perte du royaume. Or, mes filles, tout est prêt. Cinquante
+gentilshommes, cinquante monstres, cinquante
+huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi à dimanche,
+assassiner les cinquante fidèles de la reine
+dont chacune aura été attirée dans un guet-apens.</p>
+
+<p>Les cinquante filles, d'un même geste, dégainèrent
+leurs dagues.</p>
+
+<p>Elles frémissaient de rage autant que d'épouvanté.</p>
+
+<p>Un geste de la reine calma cet orage.</p>
+
+<p>Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatées, elles écoutèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie
+d'autant plus que la trahison vient de ceux à qui j'avais
+donné toute ma confiance. Parmi les huguenots, il en
+était un qui m'avait inspiré une sorte d'affection. Parmi
+vous, il en était une que j'aimais plus que toutes. C'est
+celle-là qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-là qui
+a agencé, combiné, fomenté le massacre qui doit me
+laisser seule, sans appui, sans amis, puisque vous serez
+toutes égorgées!»</p>
+
+<p>La reine parlait sans colère.</p>
+
+<p>Cette fois, les filles demeurèrent silencieuses, stupéfiées
+d'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua
+la reine, vous a désignées. Ah! elle ne s'est pas trompée!
+Elle a choisi parmi mes cent cinquante amies les
+plus résolues, les plus fidèles, les plus guerrières, vous
+toutes ici présentes. L'abominable traîtresse s'appelle
+Alice de Lux.</p>
+
+<p>&mdash;La Belle Béarnaise! hurlèrent plusieurs voix.</p>
+
+<p>Et la tempête se déchaîna: tempête de vociférations,
+de menaces sur ces bouches convulsées, bras levés,
+mains frénétiques, agitant les poignards, tempête que
+Catherine, livide dans ses voiles noirs, immobile et raide,
+dominait comme le génie du mal. Puis les hurlements
+s'apaisèrent.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui, sur les indications de la Béarnaise, a
+combiné le massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui
+avait su m'inspirer une véritable amitié: le comte de
+Marillac!... A partir de cette nuit, dès que vous sortirez
+d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hôtel et
+vous y logerez jusqu'à dimanche. Pas une de vous, d'ici
+là, ne se hasardera à sortir: car elle serait impitoyablement
+frappée. Dimanche, tout danger sera écarté. Vous
+verrez comment. Vous serez donc sauvées. Mais ce n'est
+pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et
+Marillac seront ici.</p>
+
+<p>Un silence effrayant accueillit cette déclaration et Catherine
+sourit.</p>
+
+<p>Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais écoutez-moi
+d'abord. Un saint homme doit venir ici. Il est au
+courant de la trahison. Il s'est chargé de punir les deux
+traîtres. Frappés par lui, ils seront frappés par la main
+de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu
+le veut! Le révérend Panigarola, instrument du Seigneur,
+va vous venger. Vous, pendant l'exécution, massées
+contre la grande porte, invisibles, vous ne vous montrerez pas.
+Je le veux. Mais si Panigarola hésitait... si sa
+main tremblait... si la Belle Béarnaise et Marillac se défendaient
+trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez...
+et vous feriez le reste. Ce signal...</p>
+
+<p>Catherine dégaina sa dague et la leva comme une
+croix.</p>
+
+<p>&mdash;Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba
+pesamment dans le silence plein de frissons. Et je crierai:
+Dieu le veut!</p>
+
+<p>Elle prononça ce mot d'un accent si rude, si sauvage
+que les cinquante filles en eurent un recul d'épouvante.</p>
+
+<p>Mais aussitôt, entraînées comme dans une formidable
+rafale de haine, soulevées par la vengeance, elles tendaient
+leurs bras, leurs poignards en croix et un seul
+hurlement gronda, funèbre et sourd:</p>
+
+<p>«Dieu le veut!...»</p>
+
+<p>Un grand souffle de superstition courba toutes les
+êtes... L'obscurité se fit soudain complète... Les cierges
+de l'autel s'éteignirent... Quand les filles de la reine se
+redressèrent, elles virent Catherine qui, ayant éteint les
+flambeaux, descendait les marches de l'autel.</p>
+
+<p>Frémissantes, agitées de sentiments où la rage, la vengeance,
+l'épouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient,
+les cinquante se glissèrent à la place qui leur
+avait été désignée.</p>
+
+<p>Et, le poignard à la main, elles attendirent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<h3>LE MOINE</h3>
+
+<p>Vingt minutes s'écoulèrent. Les rafales qui mugissaient
+autour de la vaste église, dans le cloître, donnaient
+plus de profondeur au silence de l'intérieur. Car
+la tempête qui avait menacé toute la soirée, paraissait
+alors sur le point d'éclater.</p>
+
+<p>Onze heures sonnèrent.</p>
+
+<p>Puis la demie.</p>
+
+<p>A ce moment, un homme s'approcha du maître-autel
+et d'une main tremblante, alluma quatre cierges, deux
+à droite, deux à gauche du tabernacle. Cet homme était
+blême. Il vacillait sur ses jambes. Il se retourna et vit la
+reine prosternée dans une attitude de recueillement.</p>
+
+<p>&mdash;Madame..., balbutia-t-il.</p>
+
+<p>Et, comme elle ne répondait pas, il la toucha à l'épaule
+et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Catherine!...</p>
+
+<p>La reine releva la tête; cette tête était effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;René, demanda la reine dans un souffle, tout est-il
+prêt?</p>
+
+<p>Ruggieri joignit les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un rêve
+atroce. Oh vous lui ferez grâce, n'est-ce pas? Grâce, ma
+reine! Pitié pour mon fils!</p>
+
+<p>La reine s'était mise debout.</p>
+
+<p>&mdash;René, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous écoute,
+je te jure que j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interrogé
+Alice... j'ai surpris la vérité... Elle est terrible,
+cette vérité! Non seulement Déodat sait qu'il est mon
+fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connaît le secret.</p>
+
+<p>Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parlé?... Qui sait
+ce qu'à eux deux ils pourraient faire de ce secret si je
+les laissais fuir?... Non, René, il n'y a pas de pitié possible.
+Et, toi-même, ne l'as-tu pas condamné? Ne l'as-tu
+pas vu mort, le sein percé?</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri,
+dont les dents claquaient. Grâce, madame!... Tenez...
+je partirai avec eux... je les surveillerai...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, René... Voici le signal... là... à cette porte...</p>
+
+<p>&mdash;Non! c'est le tonnerre qui gronde!</p>
+
+<p>&mdash;Va ouvrir, te dis-je!...</p>
+
+<p>&mdash;Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La
+chair de votre chair! Vous n'en aurez pas pitié!...</p>
+
+<p>La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et,
+comme dans ce moment ses forces étaient décuplées,
+d'un mouvement irrésistible, elle le releva.</p>
+
+<p>&mdash;Misérable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie
+honneur, gloire, puissance, royauté, à ta faiblesse indigne?
+Prends garde toi-même!</p>
+
+<p>Ruggieri leva les bras vers les voûtes obscures.</p>
+
+<p>&mdash;Va ouvrir! commanda la reine.</p>
+
+<p>Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux aspérités
+des piliers massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un
+homme, un moine, lui apparut.</p>
+
+<p>Son capuchon était rabattu sur ses yeux.</p>
+
+<p>Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard,
+les cheveux hérissés, le regardait de ses yeux fous.</p>
+
+<p>&mdash;Où dois-je aller? demanda lentement le moine.</p>
+
+<p>Ruggieri étendit le bras vers le maître-autel et, d'une
+voix rauque, sans expression humaine, gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Là!... C'est là qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...</p>
+
+<p>Le moine tressaillit longuement.</p>
+
+<p>Ruggieri, les yeux tournés vers lui, recula, le bras
+tendu, et franchit la porte. Alors, le moine entendit une
+plainte déchirante que couvrait le roulement d'un coup
+de tonnerre, et, à la lueur de l'éclair, il vit l'homme qui
+s'en allait, se sauvait en trébuchant, les deux poings
+dans ses cheveux, grondant de sourdes imprécations.</p>
+
+<p>Alors il ferma lui-même la porte et, laissant retomber
+son capuchon sur ses épaules, se dirigea vers le maître-autel.</p>
+
+<p>Catherine le vit venir sans faire un pas à sa rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidèle au rendez-vous.
+Fort dans l'amour. Fort dans la mort. Soyez le
+bienvenu.</p>
+
+<p>Panigarola tourna la tête vers la porte qu'il venait de
+fermer et songea:</p>
+
+<p>«Pourquoi cet homme m'a-t-il appelé bourreau?...»</p>
+
+<p>&mdash;Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grâce
+à vous, Paris est en ébullition. Grâce à vous, les paroisses
+sont autant de foyers d'incendie. Il n'y manque que
+l'étincelle qui mettra le feu à tant de passions. Merci
+mon révérend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un
+instant, vous allez voir celle que vous aimez...</p>
+
+<p>&mdash;Alice! frémit le moine dans un frisson de tout son
+être.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est à vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la
+donne. Et quant au rival, l'homme exécré, voici pour le
+tuer!....»</p>
+
+<p>La reine tendit au moine un papier plié en quatre</p>
+
+<p>&mdash;La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le
+papier. Ah! je comprends! Ah! vous êtes grande et terrible!...
+Oui, il l'aime, il l'adore, et cette lettre peut le
+tuer plus sûrement qu'une balle au coeur!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la
+lettre a Marillac?... Vous la lui faites lire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera à vous de la
+consoler... elle ne demande qu'à vous croire... je l'ai interrogée,
+marquis... soyez sûr qu'elle ne vous hait pas!
+Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je pense?</p>
+
+<p>&mdash;Mais lui! lui! Il va donc venir ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Il va venir. Là est l'essentiel. Et si, malgré la lettre,
+il veut garder Alice pour lui? S'il la veut infâme et couverte
+d'opprobre comme vous allez la lui montrer? Si
+son amour survit à cette révélation, comme votre amour
+à vous a survécu à ses trahisons?...</p>
+
+<p>&mdash;Madame! Madame! râla le moine.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut tout prévoir, poursuivit Catherine d'une voix
+effroyablement calme. Si Marillac vous dispute Alice...</p>
+
+<p>D'un geste violent, le moine écarta sa robe.</p>
+
+<p>Sous cette robe, il apparut vêtu en gentilhomme, d'un
+costume d'une rare magnificence. Il apparut «tel qu'il
+était jadis, l'élégant marquis au pourpoint de soie, à la
+collerette de dentelles précieuses, une chaîne d'or au
+cou, une forte dague à la ceinture.</p>
+
+<p>Farouche, il tira la lame courte, épaisse, trapue et,
+d'une voix sifflante, haleta:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui décidera!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<h3>LES FIANCÉS</h3>
+
+<p>Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et
+s'agenouilla... Catherine le contempla un instant avec un
+sourire aigu. Puis elle se dirigea vers la porte par laquelle
+était entré le moine.</p>
+
+<p>Il était à ce moment près de minuit.</p>
+
+<p>Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-même
+Le carrosse s'arrêta. Trois femmes en descendirent.
+L'une d'elles était Alice de Lux, pâle, vêtue de
+blanc. Elle eut comme une hésitation, puis entra. Les
+deux autres femmes remontèrent alors dans le carrosse
+qui s'éloigna aussitôt.</p>
+
+<p>L'espionne, en pénétrant dans l'église, demeura un
+instant palpitante, interrogeant les ténèbres que les quatre
+flambeaux du maître-autel, là-bas, tout au loin
+trouaient de leurs lumières blafardes.</p>
+
+<p>Mais une main saisit sa main; une voix murmura à
+son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, vous voilà donc?...</p>
+
+<p>Alice reconnut alors la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine.
+Patience... il va venir...</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes bonne, madame!...</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas remarqué, madame! Mais je ne vois
+pas... le prêtre... Quoi! personne dans cette église?...</p>
+
+<p>&mdash;Patience! te dis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Voici minuit qui sonne, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Et voici ton fiancé, dit la reine.</p>
+
+<p>En effet, comme le premier coup de minuit résonnait,
+le signal fut frappé à la porte, du dehors.
+Alice, palpitante, allongea le bras pour ouvrir.
+La reine retint ce bras, d'un geste rude.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle.</p>
+
+<p>Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'était étrange
+que la reine fût postée à cette entrée de l'église, qu'elle
+n'eût pas commis le soin d'ouvrir à quelque domestique;
+qu'elle-même, de ses mains royales, s'occupât de
+cette besogne.</p>
+
+<p>Elle apparut à la malheureuse affolée comme une horrible
+araignée embusquée au centre de la toile qu'elle
+avait tendue.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas Marillac», songea-t-elle éperdue.</p>
+
+<p>Elle se trompait: c'était bien Marillac!</p>
+
+<p>La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'église
+pour s'assurer que le comte était venu seul.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amené avec
+vous deux ou trois amis?</p>
+
+<p>Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'étonnement.
+Il s'inclina avec une profonde émotion. Ah cette
+reine qui attendait à la porte, qui lui ouvrait elle-même!
+Quelle autre qu'une mère lui eût donné une telle
+preuve d'excessive bienveillance!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, Votre Majesté oublie qu'elle m'a
+ordonné de venir seul... Cependant, je dois l'avouer
+j'avais résolu de me faire accompagner de celui qui est
+pour moi plus qu'un ami... mais le chevalier ne sera
+libre que demain matin...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, interrompit vivement Catherine.</p>
+
+<p>Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible
+s'exhala de sa poitrine.</p>
+
+<p>Les deux fiancés s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent
+plutôt qu'ils ne se virent; à l'instant, leurs mains
+s'enlacèrent et ils oublièrent l'univers...</p>
+
+<p>D'instinct, ils marchèrent vers le maître-autel, attirés
+par les quatre étoiles qui brillaient faiblement.</p>
+
+<p>La reine marchait derrière eux, les couvant de son
+regard funèbre.</p>
+
+<p>Les fiancés s'arrêtèrent au pied de l'autel.</p>
+
+<p>Alice murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas le prêtre qui doit nous unir... Serait-il
+en retard?</p>
+
+<p>Catherine s'avança vers Panigarola prosterné, le toucha
+à l'épaule et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici celui qui va vous unir...</p>
+
+<p>Le moine se releva lentement, découvrit son visage et
+se tourna vers les fiancés...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<h3>LES RIBAUDES</h3>
+
+<p>En cette même soirée du lundi 18 août, la vieille Laura
+était seule dans la petite maison de la rue de la Hache.</p>
+
+<p>A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice
+Marillac était arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;Alice? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Retenue par la reine jusqu'à minuit. Elle m'a chargée
+de vous attendre. Que doit-il se passer. Seigneur
+Jésus? Jamais je n'ai vu Alice aussi radieuse.</p>
+
+<p>Marillac sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a dit de vous prévenir... attendez donc que
+je me rappelle bien ses paroles... Mon Dieu, la chère
+entant, comme elle est heureuse!...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis!... Voici: vous êtes attendu au premier
+coup de minuit, pas avant, pas après, où vous savez...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien...</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez donc? reprit Laura en joignant les
+mains. Oh! que je voudrais savoir, moi aussi!</p>
+
+<p>Vous saurez demain matin, je vous le promets...
+Allons, adieu, ma bonne dame!...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous conduise, monsieur le comte!</p>
+
+<p>Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette
+pièce paisible où si souvent il avait vu celle qu'il aimait,
+fit un geste d'adieu et disparut.</p>
+
+<p>La vieille Laura l'avait accompagné jusqu'à la porte
+du jardin en le comblant de bénédictions émues. Puis
+elle était rentrée, s'était enfermée soigneusement et,
+s'étant assise, elle se mit à attendre.</p>
+
+<p>Neuf heures sonnèrent.</p>
+
+<p>Alors, elle grommela:</p>
+
+<p>«Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant
+à elle... elle est en bonnes mains.»</p>
+
+<p>Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura
+en souriant:</p>
+
+<p>«<i>E finita la commedia</i>. Je commençais à m'ennuyer.
+Ouf! c'est fini. Me voici libre. Voyons, que vais-je faire?
+Eh! pardieu! c'est bien simple. Chercher dans Paris
+quelque bonne petit auberge où je puisse passer trois
+au quatre jours inaperçue. Puis, me mettre en route, gagner
+l'Italie à petites journées... et là, nous verrons, je
+suis riche!»</p>
+
+<p>Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle défonça
+la serrure en deux coups de marteau.</p>
+
+<p>Là, sur le lit, Alice avait le matin même rassemblé
+tout ce qu'elle voulait emporter: une sacoche et un
+coffret.</p>
+
+<p>Le coffret contenait les lettres qu'elle avait reçues de
+Marillac: Laura les jeta tranquillement au feu et elle
+ouvrit la sacoche. Ses yeux jetèrent un double éclair, sa
+bouche édentée grimaça un sourire.</p>
+
+<p>La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine
+de rouleaux d'écus d'or&mdash;toute sa fortune!</p>
+
+<p>«Il y a bien là pour trois cent mille livres de bijoux
+et d'or, murmura la vieille, toute pâle. Avec ce que m'a
+remis la reine...</p>
+
+<p>Un coup violent retentit au-dehors.</p>
+
+<p>Laura, d'un souffle, éteignit le flambeau qui l'éclairait
+et, dégainant un poignard, elle se posta derrière
+la porte.</p>
+
+<p>«Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en
+ai assez! La reine m'a dit que tout serait fini cette
+nuit!»</p>
+
+<p>Le même coup violent se renouvela et un long gémissement
+traversa la maison.</p>
+
+<p>Laura, alors, respira:</p>
+
+<p>«Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se
+rabattre...»</p>
+
+<p>Alors, à la hâte, elle empila dans la sacoche les bijoux
+et les rouleaux d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut
+à sa proche chambre, revint avec un petit sac.</p>
+
+<p>«Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue
+de dédain. Voilà ce que me donne la grande Catherine
+pour tant de bons et loyaux services. C'est maigre. Heureusement,
+je me rattrape!»</p>
+
+<p>Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche
+qu'elle referma solidement.</p>
+
+<p>Puis elle jeta un manteau sur ses épaules, sortit, ferma
+la porte du jardin, jeta la clef par-dessus le mur et
+s'éloigna aussi rapidement que le lui permettait le poids
+de sa sacoche.</p>
+
+<p>Une ombre se détacha d'une encoignure voisine et se
+mit à la suivre.</p>
+
+<p>Il était alors neuf heures et demie.</p>
+
+<p>Les rues étaient désertes et noires; des nuages bas
+passaient en courant au-dessus des toits aigus; le couvre-feu
+avait sonné; les auberges et hôtelleries étaient
+fermées...</p>
+
+<p>Laura ne s'apercevait pas qu'elle était suivie.</p>
+
+<p>Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris,
+d'ailleurs: depuis l'époque où elle était venue, elle
+n'avait guère quitté la rue de la Hache. Enfin, elle se
+trouva complètement égarée.</p>
+
+<p>Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient
+autour d'elle. Elle entendait des chuchotements.
+Peut-être l'homme qui la suivait parlait-il à ces gens...
+Peut-être... car, à diverses reprises, les ombres, qui
+avaient paru vouloir l'arrêter, s'écartèrent.</p>
+
+<p>Alors elle frissonnait de terreur et hâtait le pas...</p>
+
+<p>«Insensée que j'ai été! grondait-elle, de quitter la
+maison avant le jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!...
+Oui, mais si la reine m'avait menti!... Si elle
+était revenue!...»</p>
+
+<p>Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche.</p>
+
+<p>A un moment, elle s'arrêta haletante: elle se trouvait
+dans une rue étroite et venait d'apercevoir un peu de
+lumière filtrant entre les jointures d'une porte.</p>
+
+<p>Un large éclair déchira l'obscurité, inonda la rue d'une
+lumière livide. Et, à cette lueur, Laura entrevit une enseigne
+qui se balançait au-dessus de la porte en grinçant
+au vent.</p>
+
+<p>L'enseigne représentait deux Maures attablés, buvant
+et causant.</p>
+
+<p>«C'est une auberge!» gronda-t-elle.</p>
+
+<p>Et elle s'élança vers la porte.</p>
+
+<p>A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux
+et renversée sur la chaussée, tandis qu'une
+main rude s'appuyait sur sa bouche pour l'empêcher
+de crier.</p>
+
+<p>Laura était vigoureuse. Elle se raidit dans un désespoir
+furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable! grommela une voix avinée, on fait
+la méchante! A bas les pattes! En voilà une enragée!...</p>
+
+<p>La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche;
+cette main se retira; Laura se mit à hurler:</p>
+
+<p>&mdash;A moi! Au guet! Au meurtre!</p>
+
+<p>Le dernier cri s'étrangla dans sa gorge; la main qui
+s'était retirée de sa bouche venait de s'incruster sur son
+cou, les doigts s'y enfonçaient... et cette tenaille serrait
+d'un mouvement lent, d'une pression savante...</p>
+
+<p>Laura se débattit quelques instants encore.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, la vieille espionne se tint immobile,
+sa tête roula sur son épaule, ses ongles s'implantèrent
+dans la boue de la chaussée.</p>
+
+<p>Elle était morte.</p>
+
+<p>Le truand la palpa, la retourna en grommelant.</p>
+
+<p>Lorsque le truand eut trouvé la sacoche, il la soupesa,
+et un sourire de satisfaction balafra son visage, comme
+les éclairs balafraient le ciel noir.</p>
+
+<p>Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long
+d'un mur.</p>
+
+<p>«Là! grogna-t-il, me voilà en paix. Ah! ah! en voilà
+une qui ne parlera plus jamais!»</p>
+
+<p>Pourtant, si cuirassé qu'il fût, le truand ne put échapper
+à cette rêverie spéciale qui s'appesantit sur le meurtrier.</p>
+
+<p>Il demeura là une minute, arrangeant le cadavre
+contre le mur de façon qu'il ne pût être mouillé par
+le ruisseau du milieu de la ruelle.</p>
+
+<p>«C'est drôle, songeait-il. Ce matin encore pauvre
+comme Job, me voici riche ce soir. Riche! Que de fois
+j'ai souhaité la richesse! Par les tripes du diable, il
+y a quarante mille livres là-dedans, et je n'en suis pas
+plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille
+livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizième
+cadavre, depuis que j'exerce la digne profession de
+tueur aux gages... Seize cadavres!... Bah! je tue on
+me paie, et tout est dit...»</p>
+
+<p>Le bandit frissonna. Peut-être tout n'était-il pas dit
+dans cette conscience obscure.</p>
+
+<p>Il continua son monologue, attendant un nouvel
+éclair pour voir une dernière fois la vieille, peut-être
+par cette terrible curiosité du criminel, ou peut-être
+simplement pour s'assurer qu'elle était bien morte.</p>
+
+<p>Il était accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il
+songeait:</p>
+
+<p>«Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma
+cassine. Il cachait bien son visage... mais je connais
+tous les visages de Paris, moi! Suffit, le seigneur astrologue
+ne voulait pas être reconnu; soit: ni vu, ni
+connu! Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon
+métier. L'homme me dit: combien pour une vieille
+femme?&mdash;Cinq écus de six livres, ce n'est pas trop.
+Voici les cinq écus. Tu iras rue de la Hache, au coin
+de la rue Traversine, tu attendras devant la maison;
+il y a une porte verte. Vers huit heures, la femme s'en
+ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu attendras
+qu'elle soit loin, très loin de la maison. Compris,
+n'est-ce pas?&mdash;Compris, par les boyaux du diable!&mdash;Bon,
+qu'il me dit encore. Maintenant, écoute bien. Si
+tu n'exécutes pas bien la chose, si tu frappes mal, si
+la femme en revient, tu seras pendu. On te connaît,
+mon brave, et on a l'oeil sur toi.&mdash;Paix, monseigneur!
+La besogne sera faite et bien faite!&mdash;Alors,
+écoute: ce n'est pas cinq malheureux écus que tu
+auras gagnés: la femme aura sur elle au moins quarante
+mille livres; c'est pour toi!...»</p>
+
+<p>Le truand souffla fortement et tâta le cadavre.</p>
+
+<p>«Hum! elle se refroidit déjà, grogna-t-il... Quelle
+journée! Il me semblait que jamais le soir ne viendrait!...
+Il est venu pourtant! Et la vieille est bien
+sortie de la maison à la porte verte! Et je l'ai suivie!
+Et la voilà morte!... A moi les quarante mille
+livres!»</p>
+
+<p>Un éclair, à ce moment, illumina la face convulsée
+du cadavre.</p>
+
+<p>Le truand se releva.</p>
+
+<p>«Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!...
+Entrons là, j'ai soif...»</p>
+
+<p>Il frappa d'une façon spéciale. La porte s'entrouvrit.
+Le truand entra et alla s'asseoir dans un coin obscur,
+la sacoche sur ses genoux, sous la table.</p>
+
+<p>Il parvint à entrouvrir la sacoche, y plongea la main,
+tâta les rouleaux d'écus, sentit les pierres sous ses
+doigts.</p>
+
+<p>«Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes
+d'enfer! Pourquoi ne suis-je pas plus joyeux?...»</p>
+
+<p>Qu'eût dit le truand s'il eût connu la véritable fortune
+que renfermait la sacoche?...</p>
+
+<p>Peu nous importe, au fond.</p>
+
+<p>Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparaît
+de notre récit sans que nous sachions si nous la
+retrouverons plus tard. C'est une ombre qui passe;
+nous l'avons noté pour le geste tragique inspiré par
+Catherine, qui avait toutes les prudences.</p>
+
+<p>Le truand, ayant vidé plusieurs flacons, paya et s'en
+alla sans bruit.</p>
+
+<p>Mais, puisque nous venons de pénétrer dans le cabaret
+des deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil.</p>
+
+<p>Il y avait nombreuse société, surtout composée de
+femmes, dans ce que Catho appelait la grande salle.</p>
+
+<p>Catho était sujette aux hyperboles et exagérations. En
+vente, cette «grande salle» était assez étroite. Elle
+contenait cinq tables. A chaque table, il y avait trois
+ou quatre buveurs, truands et ribaudes, physionomies
+féroces ou abêties, gens de sac et de corde, qui composaient
+la clientèle nocturne du cabaret.</p>
+
+<p>En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, fréquentée
+le jour par des bourgeois et des soldats, devenait,
+la nuit, un véritable repaire. Catho ne s'était
+jamais senti le courage de refuser l'hospitalité à ses
+anciennes connaissances.</p>
+
+<p>Il en résultait que cette salle avait, le jour, l'aspect
+du plus honnête cabaret qui fût dans le quartier, et,
+la nuit, l'apparence d'une véritable caverne où se réfugiaient
+des gens poursuivis par le guet, des ribaudes
+qui attendaient la bonne fortune.</p>
+
+<p>A cette heure tardive, Catho n'était pas couchée
+encore. Elle était attablée dans un étroit cabinet, attenant
+à la salle publique, et causait avec deux jeunes
+femmes.</p>
+
+<p>Ces deux femmes étaient entrées vers dix heures
+dans le cabaret, et, comme cette visite s'enchaîne étroitement
+à divers incidents de l'histoire que nous racontons,
+il est intéressant que nous reprenions du début
+la conversation qu'elles eurent avec Catho.</p>
+
+<p>Lorsqu'elles pénétrèrent dans la salle, Catho s'avança
+à leur rencontre en disant:</p>
+
+<p>«Vous voilà donc, mes toutes belles? Plus d'un mois
+qu'on ne vous a vues... Sûrement, vous avez quelque
+chose à me demander...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque
+chose à te demander, fit l'une des deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est grave, ajouta l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, entrez là, dit Catho en les poussant
+vers le cabinet. Vous êtes toujours à court, et vous ne
+me rendez jamais. Toi, la Roussette, tu as encore mon
+beau collier de verroterie bleue que je te prêtai pour
+faire la conquête de ce beau capitaine, et toi, Pâquette,
+tu me dois Je ne sais plus combien d'écus... Vous êtes
+deux paniers percés...</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi, comme nous t'aimons!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre
+un sol de côté... S'il vous arrivait pourtant ce qui
+m'est arrivé à moi! Si vous perdiez votre beauté du
+diable!</p>
+
+<p>Elles entrèrent dans le cabinet, tandis que la maîtresse
+du cabaret s'occupait de divers clients. Enfin, la
+digne Catho vint rejoindre ses préférées avec un flacon
+de vieux vin et quelques tartelettes.</p>
+
+<p>Elle aimait la Roussette et Pâquette justement à
+cause des défauts qu'elle leur reprochait.</p>
+
+<p>La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole,
+sur un coup de coude que lui donna Pâquette.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit-elle, Pâquette et moi, nous sommes invitées
+à une fête...</p>
+
+<p>&mdash;Pour quand? fit Catho souriante.</p>
+
+<p>&mdash;Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps
+de nous préparer... surtout si tu nous aides.</p>
+
+<p>&mdash;Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous
+faut quelque collier, quelque ceinture?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous
+soyons décemment vêtues, comme des bourgeoises, si
+j'ose dire. Dame... il y aura à cette fête des juges, des
+prêtres, sans doute... et lors, comprends-tu? Pâquette
+et moi, nous avons passé la journée à examiner nos
+robes... Toutes bonnes pour notre métier... corsages
+ouverts... ceintures éclatantes: non, il n'est pas possible
+que nous allions ainsi vêtues à cette fête. Et pourtant
+nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que
+d'ici à dimanche, et même samedi soir, tu nous aies
+habillées...</p>
+
+<p>Catho leva les bras au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin! s'écria-t-elle, qu'est-ce donc que cette
+fête où doivent paraître des juges et des prêtres et
+où vous ne pouvez paraître avec ces robes, qui pourtant
+vous vont à merveille?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Pâquette.</p>
+
+<p>&mdash;Un mariage, peut-être? Ou bien un feu de joie!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, Catho: nous sommes invitées à voir
+questionner.</p>
+
+<p>Catho demeura stupéfaite.</p>
+
+<p>La Roussette et Pâquette, d'un signe de tête répétèrent
+que c'était bien vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et cela vous amuse? s'écria la digne cabaretière
+Voir souffrir un pauvre diable, l'entendre crier merci...
+Moi, j'ai vu rouer une fois, et j'en frémis encore lorsque
+j'y songe.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais
+pas. Mais Pâquette veut voir. Et puis si nous n'y allions
+pas, M. de Montluc, qui est fort généreux, mais aussi
+fort brutal, nous en voudrait...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite à voir
+torturer? Le gouverneur du Temple?</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance.</p>
+
+<p>&mdash;Et où devez-vous voir la question?</p>
+
+<p>&mdash;Au Temple même. Nous serons cachées dans un
+cabinet proche de la chambre des questions. Car il ne
+faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin, si on nous voit,
+nous devons passer pour des parentes du patient
+venues pour l'assister.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon... Mais, à votre place, je n'irais pas...</p>
+
+<p>&mdash;Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire
+un gros chagrin? fit Pâquette.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous faire perdre la clientèle de M. de Montluc!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous attirer sa colère!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! s'écria Catho vaincue. Je vous aurai
+tout ce qu'il faut.</p>
+
+<p>&mdash;Pour samedi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour samedi soir, c'est entendu!</p>
+
+<p>Les deux ribaudes battirent des mains et embrassèrent
+la digne aubergiste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux
+qu'on va questionner?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont deux, fit Pâquette.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables?</p>
+
+<p>&mdash;Pardaillan, fit tranquillement Pâquette. Le père et
+le fils.</p>
+
+<p>Catho ne disait plus rien. Elle avait pâli. Ses mains,
+en tremblant, s'occupaient à déchiqueter une tartelette.</p>
+
+<p>Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte
+de rude affection.</p>
+
+<p>Dans son temps, elle avait aimé le vieux Pardaillan
+quinze jours, ou un mois, elle ne se souvenait plus.</p>
+
+<p>Mais, tout de même, elle ne pensait pas qu'elle eût
+pu ressentir une telle angoisse, une si profonde révolte
+de son coeur et de sa chair à l'idée que cet homme
+devait mourir.</p>
+
+<p>Catho avait passé dans la vie en repoussant d'instinct
+tout sentiment qui fait souffrir. Etait-elle bonne?
+méchante? Elle ne savait pas. Rarement, elle avait
+pleuré. Sa seule douleur sérieuse avait été de se voir
+marquée au visage et enlaidie après sa maladie.</p>
+
+<p>Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme
+ne lui avait jamais inspiré qu'une sorte d'admiration.
+Elle ne voyait aucun gentilhomme semblable à lui. Sa
+fierté, sa grâce, sa froideur qui tenait à distance, l'ironie
+de son sourire, et, avec tout cela, cette pitié lointaine
+qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en
+faisait un être à part.</p>
+
+<p>Souvent Catho, songeant à lui, avait soupiré en se
+regardant au miroir. Mais la pensée ne lui fût jamais
+venue qu'elle pouvait aimer le chevalier.</p>
+
+<p>Ils devaient mourir!</p>
+
+<p>On devait les torturer!...</p>
+
+<p>Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita
+de mourir sur l'heure, elle aussi.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit
+la Roussette. Est-ce que tu connais ces hommes?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? Non..., murmura Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Alors... c'est entendu? nos robes...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez,
+allons, laissez-moi... Et vous dites que la chose est
+pour dimanche?</p>
+
+<p>&mdash;Dimanche matin... mais nous devons aller au
+Temple samedi soir...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... samedi soir...</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend à
+souper samedi soir, à huit heures... tu comprends?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.</p>
+
+<p>Les deux ribaudes embrassèrent leur bonne amie et
+se retirèrent.</p>
+
+<p>Catho, alors, plaça ses deux coudes sur la table sa
+tête dans ses mains, et murmura:</p>
+
+<p>«Dimanche! Dimanche matin!...»</p>
+
+<p>Et, alors, elle se prit à sangloter.</p>
+
+<p>Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture
+devait être appliquée aux Pardaillan non pas le dimanche,
+comme le croyaient Pâquette et la Roussette mais
+bien le samedi matin. Marc de Montluc, après avoir
+promis aux deux ribaudes de les faire assister à la
+hideuse scène, s'était repris à temps. Mais, comme il
+tenait à s'assurer leur visite, il leur avait affirmé que
+la chose se ferait le dimanche: au moment de tenir sa
+promesse après la bonne nuit qu'il se promettait, il en
+serait quitte pour leur dire que la question avait été
+avancée d'un jour.</p>
+
+<p>Ceci établi, revenons à Catho.</p>
+
+<p>Comme on a pu le voir, c'était une fille énergique.</p>
+
+<p>L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et après
+les premiers sanglots, elle frappa du poing sur la table
+en disant de ce ton farouche qui indique les résolutions
+inébranlables:</p>
+
+<p>«C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi à
+dimanche, j'entre au Temple!»</p>
+
+<p>Au moment où elle prit cette résolution, des cris
+retentirent dans la grande salle.</p>
+
+<p>Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son
+tablier pour y ramener quelque couleur et pénétra dans
+le cabaret en grondant:</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il encore?</p>
+
+<p>&mdash;Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille
+femme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la Roussette et Pâquette!</p>
+
+<p>Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation:
+c'étaient des ennemies acharnées des deux filles,
+jalouses de leur succès et de leur beauté.</p>
+
+<p>Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui,
+en d'autres circonstances, les eût laissées parfaitement
+indifférentes.</p>
+
+<p>&mdash;Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours dit que Pâquette avait un mauvais
+regard! criait une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut les dénoncer à la prévôté! hurlait une troisième.</p>
+
+<p>La Roussette et Pâquette pleuraient, sanglotaient, juraient
+de leur innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Silence, toutes et tous! commanda Catho.</p>
+
+<p>Le silence se rétablit à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Où est la vieille femme tuée? demanda Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela
+fait pitié, j'en ferai une maladie...</p>
+
+<p>Celle qui venait de parler ainsi était une grosse fille
+à tignasse jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des
+regards terribles sur les deux pauvrettes abasourdies,
+épouvantées par la soudaine accusation qui pesait sur
+elles.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.</p>
+
+<p>La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se
+balança un instant et commença:</p>
+
+<p>&mdash;Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes,
+moi et Jacques le Manchot, avec la grande Blonde,
+Fifine-aux-soldats et Léonarde. A peine dehors, voilà Jacques
+le Manchot qui crie: «Tiens! qu'est-ce qu'il y a là?»</p>
+
+<p>&mdash;Faut voir, que dit Fifine.&mdash;Allons-y, que je dis.
+Alors, Jacques le Manchot en avant, nous allons toutes
+voir. Et qu'est-ce que nous voyons? La Roussette et
+Pâquette accroupies sur une vieille femme qu'elles
+achevaient d'étrangler. Pas vrai, dites?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! s'écrièrent Léonarde, la grande Blonde
+et Fifine-aux-soldats.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille était déjà
+morte.</p>
+
+<p>&mdash;Déjà morte! Déjà morte! Même qu'elle remuait
+encore!</p>
+
+<p>Pâquette et la Roussette éclatèrent en sanglots et
+jurèrent qu'elles s'étaient heurtées dans la nuit à ce
+cadavre et qu'elles avaient voulu voir seulement s'il n'y
+avait rien de bon à emporter.</p>
+
+<p>&mdash;Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux.
+Moi, d'abord, je vais prévenir la prévôté! Viens Manchot!</p>
+
+<p>Catho saisit la fille par le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien des histoires, dit-elle simplement, pour
+une vieille qui est venue mourir à ma porte. C'est-il la
+première fois? Qu'as-tu à dire? Va chercher la prévôté,
+ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est devenu
+ce sergent qu'on n'a jamais retrouvé; et toi Manchot,
+j'en sais long sur ton compte... et vous toutes
+hein?</p>
+
+<p>Il y eut un frémissement de terreur parmi la clientèle
+du cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la première
+fois qu'on parle de m'amener la prévôté. Qu'elle vienne
+donc, et elle en entendra de belles!...</p>
+
+<p>&mdash;Catho! Catho! s'écrièrent quelques truands.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Catho a raison! C'est la faute à Jehanne!</p>
+
+<p>La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle
+avait voulu plaisanter en parlant de dénoncer la Roussette
+et Pâquette. La paix se rétablit. Deux truands se
+chargèrent d'emporter le cadavre au loin, afin d'écarter
+tout soupçon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent.
+Puis la société se dispersa.</p>
+
+<p>Au moment où Pâquette et la Roussette allaient s'éloigner
+à leur tour, Catho les retint:</p>
+
+<p>&mdash;Restez, je veux vous parler! dit-elle.</p>
+
+<p>L'auberge fut fermée; les lumières s'éteignirent.</p>
+
+<p>Catho conduisit ses deux amies jusqu'à une chambre
+et, là, elle leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ce n'est pas vous qui avez tué la vieille?</p>
+
+<p>&mdash;Catho! est-il possible que tu nous soupçonnes?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne
+criez pas, ne pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est
+vous. Et, quand même ce ne serait pas vous, tout
+vous dénonce. Il y a des témoins pour prouver que vous
+avez tué la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence,
+donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous
+entendre... écoutez-moi!</p>
+
+<p>Pâquette joignit les mains. La Roussette baissa la
+tête. Elles tremblaient de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obéissez, je ne
+dis rien. Si vous ne m'obéissez pas, je vous dénonce.
+Choisissez.</p>
+
+<p>&mdash;Commande! dirent-elles en claquant des dents.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà. Je vous demande cinq jours d'obéissance, pas
+une heure de plus; c'est facile.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le
+moment, vous allez coucher ici. De cinq jours vous ne
+sortirez pas de chez moi. N'ayez pas peur, vous savez
+qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.</p>
+
+<p>&mdash;On t'obéira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de
+vous me quitte d'ici à samedi soir, je cours chez le grand
+prévôt.</p>
+
+<p>&mdash;Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberté. Je
+vous habille comme des filles de bourgeoises, et tout
+simplement vous vous rendez au Temple.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<h3>LA DERNIÈRE FARCE DE L'ONCLE GILLES</h3>
+
+<p>Pendant que ces choses se passaient à l'auberge des
+Deux-morts-qui-parlent, une scène grotesque et macabre
+se déroulait à l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>Ainsi, trois points de Paris, en cette soirée qui suivit
+le mariage d'Henri de Béarn et de Margot, en cette
+nuit où se déchaîna le violent orage que nous avons
+signalé, trois points, disons-nous, sollicitent notre curiosité,
+sans parler du Louvre où éclatait le faste d'une
+fête dont les annales du temps parlent comme d'un
+événement magnifique; sans parler de l'hôtel de Montmorency
+où la disparition inexpliquée des deux Pardaillan
+avait jeté le trouble, la crainte et la douleur; sans
+parler des recoins obscurs où grouillaient des ombres
+préparant on ne sait quel cataclysme...</p>
+
+<p>Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous
+venons de quitter; l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où
+nous devons revenir sur le coup de minuit; et enfin,
+l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>L'hôtel du duc de Damville était désert: toute la
+maison du maréchal s'était transportée rue des Fossés-Montmartre.
+Il y avait à cela un double motif. Le premier,
+le plus important peut-être, c'est qu'Henri de
+Montmorency redoutait une attaque de son frère; la
+visite du vieux Pardaillan n'avait fait qu'exaspérer cette
+crainte.</p>
+
+<p>«Prévenu à temps, se disait Damville, j'ai pu attendre
+cet homme de pied ferme et m'emparer de lui; mais qui
+sait si François, dans un coup de désespoir, ne viendra
+pas lui-même à la tête de ses gentilshommes?</p>
+
+<p>Le deuxième motif, c'est que le maréchal, ayant obtenu
+la surveillance de toutes les portes de Paris, en avait
+profité pour placer des hommes à lui à la porte Montmartre.
+Qu'une catastrophe se produisît, que Catherine
+de Médicis fût informée de la conspiration de Guise,
+comme Maurevert le laissait entendre, que Paris fût envahi
+par les troupes des provinces en marche, et il
+n'avait qu'un bond à faire pour fuir par la porte Montmartre.</p>
+
+<p>L'hôtel de Mesmes était donc abandonné.</p>
+
+<p>Cependant, ce soir-là, deux hommes s'y étaient introduits,
+et vers neuf heures, ils achevaient de souper
+dans l'office, en devisant entre eux: c'étaient Gilles
+et son neveu Gillot.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles
+au moment où nous pénétrons auprès des deux compères.</p>
+
+<p>Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva
+vide à l'instant même.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix
+pâteuse.</p>
+
+<p>Il avait la figure enluminée et les yeux brillants.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, là,
+dans cette armoire ouverte, et tu en boira? du
+meilleur.</p>
+
+<p>Gillot se leva et obéit sans trop trébucher.</p>
+
+<p>«Il n'est pas encore à point», murmura Gilles.</p>
+
+<p>Et il versa à son neveu une nouvelle rasade.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner à l'hôtel
+Montmorency?</p>
+
+<p>&mdash;Retourner là-bas! s'écria Gillot en levant les bras
+au ciel. Vous n'y pensez pas, mon oncle! Savez-vous
+que la maison est sens dessus dessous depuis la disparition
+du vieux coupeur de langues?</p>
+
+<p>&mdash;Coupeur de langues? interrogea Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... le damné Pardaillan!...</p>
+
+<p>Gillot, renversé sur le dossier de son fauteuil, se mit
+à rire aux éclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, à
+lui, grinçait comme une vieille girouette et eût donné
+le frisson au neveu, si le neveu n'eût pas été occupé
+à ses agréables pensées.</p>
+
+<p>&mdash;Or, continua Gillot, tout le monde, là-bas, se méfiait
+de moi. On devait soupçonner que j'étais pour quelque
+chose dans cette bonne farce; je vous le dis, mon oncle,
+il était temps que je m'en allasse... j'y eusse laissé ma
+tête... et je tiens à ma tête, moi...</p>
+
+<p>Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot
+porta les deux mains à sa tête, soit pour s'assurer que
+cette tête était bien toujours à sa place, soit en signe
+d'adieu à ses oreilles défuntes. Il frissonna et parut se
+dégriser.</p>
+
+<p>L'oncle se hâta de remplir son gobelet.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une farce, reprit Gillot après avoir bu, c'est
+une bonne farce! Le Pardaillan avait en moi une confiance!
+Et quand je lui ai assuré qu'il trouverait monseigneur
+tout seul... il a failli m'embrasser... Pauvre
+diable!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il a voulu te couper les oreilles!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! L'infâme!...</p>
+
+<p>&mdash;Et la langue!</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!...</p>
+
+<p>Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il
+retomba pesamment assis et se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte, reprit Gilles, que tu es content?</p>
+
+<p>&mdash;Content, mon oncle!... c'est-à-dire qu'il me semble
+que je rêve!... Quand je pense que, sur l'ordre de notre
+bon seigneur, vous m'avez octroyé mille écus!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es bien décidé à ne plus retourner là-bas?
+dit Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes, fou, mon oncle!...</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! Puisque Pardaillan n'est plus là!</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la
+langue, voyez-vous! Je veux jouir de mes mille écus,
+moi!... Je veux boire, moi! Et comment ferais-je pour
+boire sans langue?</p>
+
+<p>Gillot, à partir de ce moment, devint larmoyant.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les as là, tes écus? demanda l'oncle. Fais voir
+un peu...</p>
+
+<p>Gillot vida sa ceinture sur la table; les écus roulèrent;
+les yeux de Gilles brillèrent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant moi qui t'ai donné cela! fit-il d'un
+étrange accent, tandis que ses doigts osseux caressaient
+les écus et commençaient à les empiler...</p>
+
+<p>&mdash;Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez
+encore... me donner... Ça, mon oncle, c'est pour
+boire... vous me l'avez dit... mais maintenant... vous devez...
+me donner le reste...</p>
+
+<p>&mdash;Quel reste? haleta Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;Le maréchal a dit... trois mille écus... trois mille...</p>
+
+<p>&mdash;Bois donc, imbécile!</p>
+
+<p>Gillot obéit. Son gobelet vide roula sur le carreau.</p>
+
+<p>L'oncle s'était levé. Il était hagard. La vue des piles
+d'écus lui donnait le vertige.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! gronda-t-il. Trois mille écus d'or! à toi?
+Tu es ivre, je pense!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur... l'a dit!... Hé là! mon oncle!...
+Payez... ou je me plains... au maréchal...</p>
+
+<p>&mdash;Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas,
+moi!... Misérable! tu veux donc me ruiner?...</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement
+de se lever, nous allons voir... ce que monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, Gillot, ricana l'oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... quel drôle de rire... vous avez... j'ai peur...</p>
+
+<p>Gilles riait de son effroyable rire. Il était livide. La
+pensée d'avoir à livrer trois mille écus d'or l'affolait.
+Et la pensée que Gillot pourrait le dénoncer au maréchal,
+s'il ne s'exécutait pas, lui paraissait non moins
+effrayante.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute, Gillot, dit-il tout à coup, veux-tu me donner
+de bon coeur cet argent dont tu ne saurais que faire?</p>
+
+<p>&mdash;Fou! bégaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu
+fou...</p>
+
+<p>Gillot ne put achever. Le vieillard s'était précipité
+sur lui et, d'un tour de main, l'avait bâillonné. Puis,
+saisissant une corde que sans doute il avait préparée
+d'avance, il le lia sur son fauteuil.</p>
+
+<p>Cela s'était fait si vite que Gillot, soudain dégrisé
+par l'épouvante, se vit dans l'impossibilité de faire un
+mouvement en même temps qu'il voulut essayer de se
+défendre.</p>
+
+<p>Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite,
+allant et venant comme un lutin, plaçant dans une
+armoire les écus que Gillot avait jetés sur la table, sauf
+un petit tas. Quand cette opération fut terminée, quand
+il eut refermé l'armoire, Gilles se retourna vers son
+neveu et le débaillonna.</p>
+
+<p>Gillot en profita pour se mettre à hurler; Gilles attendit
+patiemment. Quand son neveu eut compris que ses
+lamentations étaient inutiles, quand il se tut, Gilles
+lui dit paisiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas?
+C'est ta part: cinquante écus. Le reste est pour moi.</p>
+
+<p>Le vieillard sourit et se versa un verre de vin.</p>
+
+<p>&mdash;Avec ces cinquante écus, tu t'en iras chercher fortune
+ailleurs, et tâche que je ne t'y reprenne plus, ou sans
+ça, cette fois, plus de pitié: je t'occis.</p>
+
+<p>La résolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus
+grande résignation:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en
+irai...</p>
+
+<p>&mdash;Et où iras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas... je quitterai Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu
+iras bien un peu me dénoncer au maréchal, hein?...
+Si fait! Je te connais.</p>
+
+<p>&mdash;Je me tairai, mon oncle, je vous le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais moi, je veux en être sûr. Et, pour cela,
+je vais te couper la langue!</p>
+
+<p>Gilles éclata de son rire démoniaque et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui m'en as donné l'idée. Comme tu m'avais
+déjà donné l'idée de te couper les oreilles. Bonnes idées,
+mon garçon, fameuses idées!</p>
+
+<p>Quant à Gillot, son épouvante et son horreur furent
+telles qu'il renversa la tête, exhala un soupir d'angoisse
+et s'évanouit.</p>
+
+<p>Gilles, paisible et rapide, se mit à affûter un coutelas
+de cuisine.</p>
+
+<p>Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il
+s'approcha de l'infortuné.</p>
+
+<p>Mais, alors, il s'aperçut qu'il était plus difficile d'arracher
+une langue que de couper des oreilles. Il demeura
+un instant perplexe, sa tenaille d'une main, son coutelas
+de l'autre.</p>
+
+<p>«Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le
+pauvre Gillot, tout de même!»</p>
+
+<p>Il se mit à pouffer en se figurant la tête qu'aurait son
+neveu.</p>
+
+<p>Il était sinistre.</p>
+
+<p>Dehors, la tempête faisait rage autour de l'hôtel et, par
+moment, s'engouffrait en gémissant dans les couloirs.</p>
+
+<p>Tout à coup, Gillot rouvrit les yeux.</p>
+
+<p>Les hésitations de Gilles cessèrent à l'instant même.
+Gillot n'eut pas le temps de pousser jusqu'au bout le cri
+de terreur et de supplication que déjà l'horrible vieux
+lui enfonçait sa tenaille dans la bouche, ou plutôt il
+cherchait à la lui enfoncer.</p>
+
+<p>Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front
+gonflées par l'effort, serrait les dents, en une crise de
+désespoir.</p>
+
+<p>Cette lutte muette était effroyable.</p>
+
+<p>Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis
+une longue, une hideuse clameur stridente, frénétique;
+la tenaille avait saisi la langue! La tenaille venait de
+couper cette langue!</p>
+
+<p>«Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'était pas débattu,
+j'eusse coupé proprement la chose avec mon couteau!»</p>
+
+<p>Et comme il commençait son ricanement de démon,
+comme un coup de vent furieux ouvrait soudain sa fenêtre
+et éteignait le flambeau sur la table, Gilles, lui
+aussi, se mit tout à coup à hurler d'épouvante. Gillot venait
+de le saisir à la gorge!</p>
+
+<p>Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'était raidi
+d'un effort étrange, Gillot avait cassé la corde qui attachait
+son bras, Gillot, à demi mort, mais rendu fou furieux
+par l'atroce douleur, s'était levé et, se laissant lourdement
+retomber sur son oncle, Gillot épouvantable.
+sanglant, monstrueux, enlaça le vieillard, ses doigts
+s'incrustèrent dans sa gorge, tous deux roulèrent sur
+le carreau...</p>
+
+<p>Lorsque le jour vint, lorsque le soleil pénétra par la
+fenêtre ouverte, il éclaira deux cadavres enlacés, dont
+l'un, la figure rouge de sang, serrait encore l'autre à la
+gorge.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<h3>DIEU LE VEUT!</h3>
+
+
+
+
+<p>Panigarola priait, agenouillé, prostré sur les marches
+du maître-autel de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait,
+c'est-à-dire qu'il discutait avec lui-même, dans un tragique
+et silencieux corps à corps. Il semblait de pierre.</p>
+
+<p>Il n'implorait ni la bonté ni la puissance de la divinité:
+il cherchait dans son âme tourmentée une lueur de vérité.</p>
+
+<p>Voici quelle fut la prière, ou plutôt la méditation, du
+moine, dans la silencieuse église, que la tempête extérieure
+battait de ses ailes géantes, tandis que Catherine
+de Médicis, embusquée à la petite porte, guettait l'arrivée
+d'Alice de Lux, l'arrivée du comte de Marillac, tandis
+que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles
+demoiselles, attendaient, le poignard à la main.</p>
+
+<p>«Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je
+fait?... Ce que j'ai fait est terrible: pour atteindre un
+homme, j'ai fait passer ma haine dans l'âme des multitudes
+à qui j'ai parlé au nom de Dieu, c'est-à-dire au
+nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonté, le Pardon,
+la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indiqué qu'il
+fallait être injuste envers une foule de malheureux, au
+nom du Pardon, j'ai soutenu qu'il fallait exterminer ceux
+qui ne croient pas comme les catholiques; au nom de
+la Bonté, j'ai déchaîné la haine... J'ai voulu tuer Marillac.
+J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquérir
+un baiser et, pour ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre
+horizons du monde!... Or, où en suis-je maintenant?
+Voici: aujourd'hui, l'envoyée de Catherine m'est venue
+dire: «Ce soir, un peu avant minuit, soyez à Samt-Germain-l'Auxerrois:
+Alice vous attend.» Oui, voila bien
+ce qui m'a été dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublié Marillac,
+lorsque j'arrive chercher l'amour, c'est encore
+à ma haine que je me heurte, et Catherine est là pour
+me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O
+sombre génie, ô ténébreuse conspiratrice! qu'attends-tu
+de moi?... Ce que tu attends de moi, reine, c'est que je
+mette dans l'âme de cet homme autant de douleur, autant
+de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela
+que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans
+ma main, je dois le faire lire à cet homme! Et voilà à
+quoi aboutit ma vengeance!... à cette chose ignoble et
+basse, vile et hideuse, que moi, marquis de Pani Garola,
+moi, qu'au-delà des monts on appelait le loyal, le fier,
+le probe gentilhomme, oui, moi, je vais lâchement tuer
+un homme, non pas en combat singulier comme jadis,
+non pas au soleil, mais dans l'ombre, après l'avoir attiré
+au plus infâme guet-apens, non pas les armes à la main,
+mais par un papier, par une forfaiture!... Voilà ce que
+je vais faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime
+pas soit à moi!</p>
+
+<p>Une main s'appesantit sur l'épaule du moine.</p>
+
+<p>Il frissonna.</p>
+
+<p>«L'heure terrible est venue!» murmura-t-il.</p>
+
+<p>Telle fut la pensée suprême du moine, à l'instant où le
+comte de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacées,
+l'âme ravie, s'approchaient à pas lents et s'arrêtaient au
+pied de l'autel.</p>
+
+<p>Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop,
+concentrée dans l'attente, dit d'une voix calme:</p>
+
+<p>&mdash;Voici celui qui va vous unir...</p>
+
+<p>Les fiancés levèrent leur regard vers le moine qui lentement
+se redressait, rabattait son capuchon sur ses
+épaules et se tournait vers eux...</p>
+
+<p>L'angoisse de cet instant fut inexprimable.</p>
+
+<p>Alice vit Panigarola. Ses lèvres devinrent blanches. Un
+tremblement convulsif la saisit. Ses yeux rivés à ceux
+du moine exprimèrent une surhumaine horreur.</p>
+
+<p>Dans cette inappréciable seconde, elle comprit l'affreux
+guet-apens.</p>
+
+<p>Son regard de folie se détacha du moine, se posa sur
+Catherine avec une telle intensité d'épouvante que la
+reine recula d'un pas, puis sur son fiancé, et, cette fois,
+avec une si profonde pitié que Marillac chancela, puis,
+enfin, à nouveau sur le moine.</p>
+
+<p>Marillac sentait ses pensées se disloquer avec le fracas
+d'un monument qui tombe.</p>
+
+<p>Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il
+devinait, il voyait avec une aveuglante clarté que ce devait
+être quelque chose de monstrueux, d'impossible et
+pourtant de certain, quelque chose d'énorme et de fabuleusement
+hideux...</p>
+
+<p>Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule!</p>
+
+<p>Cela ne dura pas en tout deux secondes...</p>
+
+<p>Mais ces deux secondes furent dans l'âme de Panigarola
+une éternité de désespoir. Il y avait dans l'attitude
+d'Alice un tel amour, si grand, si vrai, si pur, que, dans
+l'ombre, elle en paraissait illuminée...</p>
+
+<p>Ah! ses grands yeux bruns tournés vers le moine!
+Comme ils parlèrent! Quelle ineffable et sublime supplication
+jaillit de leur double rayon de lumière!</p>
+
+<p>«Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures
+qu'il vous plaira, mais lui! Ah! si vous n'êtes pas
+plus bourreau que le bourreau, ne lui faites pas de
+mal!...»</p>
+
+<p>Cette prière muette de l'amante, cette synthèse d'atroce
+douleur, cette intense supplication, pénétraient dans
+l'âme du moine.</p>
+
+<p>Il était debout par un miracle de volonté.</p>
+
+<p>Et, lorsque après ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il
+put jeter en lui-même un regard d'étonnement, il
+n'y découvrit plus qu'une immense pitié...</p>
+
+<p>Il leva les bras vers les voûtes noires, comme s'il eût
+voulu prendre à témoin de son sacrifice d'invisibles
+puissances, puis ses yeux, avec une expression de miséricorde
+où il sembla que son âme entière fût passée; l'instant
+d'après, tandis qu'Alice de Lux étouffait une clameur
+de joie, d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa,
+évanoui.</p>
+
+<p>Le sacrifice avait brisé ses forces.</p>
+
+<p>Marillac éperdu, livide, s'arracha à l'étreinte d'Alice et
+fit deux pas vers Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il?
+Quel est cet homme? Ah! ce n'est pas un prêtre! Voyez,
+voyez... sous sa robe de moine, c'est un gentilhomme qui
+apparaît!...</p>
+
+<p>La robe s'était en effet écartée. Le brillant costume
+de Panigarola se montrait en partie. Dans sa main crispée,
+le moine tenait encore un papier chiffonné.</p>
+
+<p>&mdash;Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, rugit le comte, quel est cet homme?...</p>
+
+<p>Catherine répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira
+peut-être...</p>
+
+<p>Au même moment la reine s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola!
+Que fait-il ici à la place du prêtre qui m'attendait?...</p>
+
+<p>Marillac s'était penché; de la main crispée du moine,
+il avait arraché le papier, ou du moins une partie du
+papier, et, d'un geste fébrile, de ses doigts qui tremblaient,
+il le dépliait, le défripait...</p>
+
+<p>Ses deux poignets, à cet instant, furent saisis comme
+dans deux étaux par deux mains frêles, glacées, douées,
+satinées, mais convulsivement serrées. Le visage d'Alice
+lui apparut à quelques lignes du sien. Leurs regards
+échangèrent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles,
+terribles. Elle murmura d'une voix à peine distincte:</p>
+
+<p>&mdash;Ne lis pas...</p>
+
+<p>&mdash;Alice, tu sais ce qu'il y a là?</p>
+
+<p>&mdash;Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour!
+Regarde-moi! Je t'aime, tu ne peux savoir combien je
+t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon époux! Ne lis pas
+le papier de cet homme!</p>
+
+<p>&mdash;Alice! Tu connais cet homme!</p>
+
+<p>Leurs voix, maintenant, avaient d'étranges intonations.
+Ils ne les reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute
+l'épouvante était dans la voix d'Alice, tandis que celle
+de Marillac rugissait le soupçon.</p>
+
+<p>La malheureuse fit un effort désespéré et tenta de
+prendre le papier.</p>
+
+<p>Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se
+défit de l'étreinte et monta jusqu'à l'autel, posa près du
+tabernacle la lettre que ses doigts ne pouvaient plus
+tenir.</p>
+
+<p>Alice se mit à genoux et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne
+sauras jamais... comme tu as été adoré... adieu...</p>
+
+<p>Et, portant à ses lèvres le chaton d'une bague qui ne
+quittait pas son index, elle le mordit.</p>
+
+<p>Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une
+passion surhumaine et attendit la mort.</p>
+
+<p>A la lueur du cierge posé près du tabernacle, Marillac
+lut ces mots:</p>
+
+<p>«Moi, Alice de Lux, je déclare que, si l'enfant que
+j ai eu du marquis de Pani-Garola, mon amant est
+mort, c'est que je l'ai tué. Que, si on retrouvait le
+cadavre de mon enfant, il ne...»</p>
+
+<p>Là le papier était déchiré. Le reste était demeuré dans
+la main du moine.</p>
+
+<p>Le comte se retourna: décomposé à ce point que
+Catherine ne le reconnut pas,&mdash;Catherine qui, à deux
+pas, ramassée sur elle-même, son poignard à la main
+contemplait cette scène.</p>
+
+<p>Alice tendit vers lui ses bras, et d'une voix redevenue
+étrangement pure, dans une extase d'amour, transfigurée,
+purifiée par la mort qui la gagnait, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime!...</p>
+
+<p>Marillac ne la vit ni ne l'entendit.</p>
+
+<p>Il s'étonnait qu'il fût vivant, que l'effroyable charge
+de douleur appesantie tout à coup sur lui ne l'eût pas
+écrasé, une singulière lucidité dans son esprit éclairait
+violemment un seul point,&mdash;une question qu'il se posait:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vais-je mourir?</p>
+
+<p>Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurité. Il
+n'y avait plus en lui que l'horreur de la vie. Vivre encore
+une heure, une minute, cela lui semblait une impossibilité.</p>
+
+<p>Son regard vitreux tourna autour de lui.</p>
+
+<p>Il se posa un inappréciable instant sur Alice qui, les
+bras tendus, les yeux rivés à lui, ne voyant que lui,
+répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime...</p>
+
+<p>Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine.</p>
+
+<p>A grand-peine, il se détacha de l'autel auquel il s'était
+appuyé, et, d'un pas lourd, hésitant, il s'approcha d'elle.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis le vit venir sans pouvoir faire un
+geste. Elle était sous le charme de l'horreur. Confusément,
+elle se disait qu'elle avait outrepassé les limites.</p>
+
+<p>Lorsque Marillac fut tout près d'elle, il sourit.</p>
+
+<p>Quel sourire!...</p>
+
+<p>Et voilà ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutôt:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ma mère, êtes-vous contente?... Pourquoi
+me tuez-vous... de cette manière?...</p>
+
+<p>Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la vérité
+tout entière. Cette conviction rompit le charme. Effroyable,
+elle se redressa; d'un geste brusque, elle leva quelque
+chose qui paraissait être une croix et qui était un
+poignard, et elle gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette
+croix... c'est pour le service de Dieu! Dieu le veut!</p>
+
+<p>Et, d'une voix tonnante, elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veut!</p>
+
+<p>Alors une étrange rumeur se fit entendre dans l'église.
+On eut dit que la tempête qui mugissait au-dehors avait
+défonce les portes et que les rafales accouraient vers le
+maître-autel. Un bruissement de robes qui se froissent et
+se heurtent, un piétinement rapide parmi des bruits de
+chaises renversées, un murmure d'abord indistinct de
+voix, puis le tumulte de ces voix éclatant en imprécations
+sauvages...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veut! Dieu le veut!</p>
+
+<p>Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar,
+vit la foule des têtes féminines convulsées par la
+haine et la peur, il vit l'ombre se hérisser de lueurs de
+poignards...</p>
+
+<p>Puis son regard tomba sur Alice.</p>
+
+<p>Et il ne vit plus qu'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime...</p>
+
+<p>Et il n'entendit plus que ce mot.</p>
+
+<p>Ses pensées se disloquèrent, sa raison s'effondra à
+grand tracas; il lui sembla une seconde que des hurlements
+emplissaient sa tête, que ses muscles hurlaient
+que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis
+brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu
+s'éloigna, l'apaisement infini se fit en lui; son sourire
+devint radieux. Il était fou!</p>
+
+<p>Dans cette fugitive durée du temps, le fou se mit à
+marcher vers Alice.</p>
+
+<p>Elle répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime...</p>
+
+<p>Et il répondit de sa voix d'amour:</p>
+
+<p>&mdash;Je t'aime... Attends-moi... partons...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!...</p>
+
+<p>Au même instant le corps de son amant s'abattit près
+d'elle; plus de dix coups de poignard l'avaient frappé
+en même temps.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! râla-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est là?...
+Ecoute!</p>
+
+<p>Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment...</p>
+
+<p>Et, dans la même seconde, des mains furieuses s'abattirent
+sur elle, la déchirèrent, lacérèrent sa robe... Sanglante,
+hagarde, presque nue, Alice s'attachait désespérément
+au corps et haletait:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-le! grâce pour lui!... Tuez-moi seule!</p>
+
+<p>Un hurlement énorme emplit ses oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;A mort! à mort les deux traîtres! à mort la Béarnaise!</p>
+
+<p>De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre.</p>
+
+<p>A travers les larmes de sang qui inondaient son visage,
+Alice aperçut alors, dans une suprême vision, la reine
+qui, debout, appuyée à l'autel, son poignard levé au ciel,
+son pied posé sur la poitrine de Marillac, hideuse et
+flamboyante, rugissait:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi périssent les ennemis de la reine et de Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Grâce pour lui! cria frénétiquement Alice.</p>
+
+<p>&mdash;Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de
+frapper ainsi les ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le
+veut!</p>
+
+<p>Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint à soulever la
+tête livide de son amant comme pour le montrer à Catherine.
+D'une main elle s'accrocha violemment à la robe
+de la reine.</p>
+
+<p>Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis
+que les poignards s'agitaient, que les bouches écumaient,
+que les yeux étincelaient, dans la tempête des serments,
+la malheureuse, comme dans une dernière lueur d'espoir,
+jeta cette clameur:</p>
+
+<p>&mdash;Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre!
+Tu cherchais ton fils! Regarde! Le voilà...</p>
+
+<p>A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et
+elle mourut en murmurant:</p>
+
+<p>-Je t'aime!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<h3>LE CIMETIÈRE DES S. S. INNOCENTS</h3>
+
+<p>Lorsque le tumulte se fut apaisé, Catherine de Médicis
+prononça quelques mots, et les cinquante, une à une,
+quittèrent l'église. Seulement, l'une d'elles, en sortant
+dans la rue, alla droit à un groupe de quatre ou cinq
+hommes qui attendaient et leur parla à voix basse.</p>
+
+<p>Les hommes alors entrèrent dans l'église et marchèrent
+jusqu'au maître-autel où ils virent une femme agenouillée,
+complètement enveloppée dans ses voiles noirs.</p>
+
+<p>La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac.</p>
+
+<p>«Et celle-ci?» fit l'un d'eux en désignant Alice de Lux.</p>
+
+<p>La femme secoua la tête; les hommes saisirent Marillac
+et l'emportèrent hors de l'église.</p>
+
+<p>Alors la reine éteignit les quatre cierges qui brûlaient
+à droite et à gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurité
+que trouait seule maintenant la faible lueur de la veilleuse
+suspendue aux voûtes, elle se baissa, se pencha
+sur une ombre étendue au pied de l'autel.</p>
+
+<p>Cette ombre, c'était le moine Panigarola.</p>
+
+<p>La reine plaça sa main sur la poitrine du moine et
+constata que le coeur battait sourdement. Alors, elle tira
+un flacon de son aumônière, et, l'ayant débouché, le fit
+respirer à l'homme évanoui.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains...</p>
+
+<p>«Pourtant, il vit!» gronda-t-elle.</p>
+
+<p>Enfin, un léger tressaillement agita le moine, et bientôt
+il entrouvrit les yeux.</p>
+
+<p>«Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!»</p>
+
+<p>Panigarola se remit debout.</p>
+
+<p>Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pensée
+indécise, affaiblie, lui parut revenir des lointaines régions
+de la mort.</p>
+
+<p>Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au
+cadavre d'Alice, et lui dit:</p>
+
+<p>«Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez,
+il l'a tuée... J'ai assisté, impuissante, à ce meurtre... Lorsqu'il
+a vu le papier que vous teniez dans vos mains
+raidies, il s'en est emparé... il l'a lu... jamais je ne vis
+fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse
+enfant, lacérée, déchirée comme vous voyez, est tombée
+sous ses coups... Mais vous êtes vengé... quelques gentilshommes
+qui m'avaient escortée... l'ont vu sortir sanglant,
+hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper moi-même,
+et, à cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les
+flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de
+cette pauvre fille à vos soins pieux... que Dieu ait pitié
+de son âme...</p>
+
+<p>Catherine, alors, se recula, pareille à un fantôme qui
+rentre dans les ténèbres d'où il est sorti un instant pour
+quelque maléfice; quelques instants plus tard, seule, à
+pied, sans escorte, son poignard à la main, vaillante
+comme un reître, l'âme gorgée d'horreur, paisible et
+forte, elle se glissait par les rues et rentrait en son
+hôtel.</p>
+
+<p>Panigarola demeuré seul se pencha sur le cadavre
+d'Alice.</p>
+
+<p>Sa main se posa sur le sein nu et glacé: rien ne palpitait
+plus sous ce sein de neige, Alice était bien morte.</p>
+
+<p>Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme
+pour chercher quelque chose. Ayant trouvé, sans doute,
+il se dirigea vers le bénitier, y trempa son mouchoir de
+fine batiste, et revenant au cadavre se mit à laver doucement
+les taches de sang.</p>
+
+<p>Bien que l'obscurité fût profonde, excepté au-dessous
+de la pâle veilleuse, il semblait y voir parfaitement et,
+dans ses allées et venues, marchait sans hésitation,
+sans bruit.</p>
+
+<p>Par trois fois, il retourna au bénitier tremper son
+mouchoir.</p>
+
+<p>Le bénitier, dès lors, parut plein de sang.</p>
+
+<p>Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune
+plaie au visage, et le sang qu'elle y portait provenait
+des blessures qui avaient labouré ses épaules, sa gorge
+et sa poitrine.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut achevé de laver toutes ces plaies, le
+moine contempla un instant le cadavre: le visage pâle
+d'Alice apparaissait dans l'indécise clarté de la veilleuse,
+avec sa merveilleuse beauté pour ainsi dire
+idéalisée.</p>
+
+<p>Panigarola, cependant, avait examiné les blessures,
+l'une après l'autre.</p>
+
+<p>Il y en avait dix-sept. C'étaient de longues déchirures
+à fleur de peau, aucune n'avait pénétré aux sources
+de la vie.</p>
+
+<p>Le moine secoua la tête et murmura:</p>
+
+<p>«Pas une de ces blessures n'était mortelle...»</p>
+
+<p>Continuant son funèbre examen, il remarqua à
+l'index de la main droite une bague dont le large
+chaton était comme crevé. A grand-peine il retira la
+bague du doigt qui se raidissait déjà.</p>
+
+<p>Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de
+curiosité morbide, il étudia la bague.</p>
+
+<p>Dans le chaton éventré, il aperçut quelques grains
+d'une poudre blanche; il rajusta les bords du chaton,
+de façon que le reste de poudre ne pût s'en échapper,
+et plaça la bague à son petit doigt.</p>
+
+<p>«L'anneau des fiançailles», dit-il.</p>
+
+<p>Revenant à Alice, il essaya de la recouvrir tant bien
+que mal; mais, comme il ne pouvait arriver à rejoindre
+les lambeaux lacérés du corsage, il se dépouilla
+de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le
+cadavre.</p>
+
+<p>Il apparut ainsi dans son élégant costume de riche
+gentilhomme.</p>
+
+<p>D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva
+dans ses bras le cadavre habillé de sa robe de moine,
+et l'emporta vers la porte que Ruggieri lui avait
+ouverte au moment où il était entré dans l'église.</p>
+
+<p>Un carrosse de voyage était là qui attendait: c'était
+celui que la reine avait fait venir.</p>
+
+<p>Un homme vêtu en postillon s'approcha du marquis
+de Pani-Garola et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, voici la chaise de route...</p>
+
+<p>&mdash;Cette voiture est là pour moi? demanda-t-il sans
+s'étonner.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons
+la route de Lyon et de l'Italie. Vous n'avez qu'à monter.</p>
+
+<p>Le marquis, sans répondre, déposa Alice dans la voiture,
+l'allongea sur la banquette, de façon qu'elle ne
+pût tomber; puis, refermant la portière, il alla se
+placer à la tête des chevaux qu'il saisit par la bride.</p>
+
+<p>Et il se mit en marche.</p>
+
+<p>Le postillon, étonné, suivit et songeait:</p>
+
+<p>«Voici l'épousée que m'a dit la reine... L'épousée est
+dans la voiture... mais pourquoi habillée en moine?...»</p>
+
+<p>Il était, à ce moment, deux heures du matin.</p>
+
+<p>Par moments, la rafale arrêtait l'attelage, les chevaux,
+la tête dans le vent, les jambes arquées dans une résistance.</p>
+
+<p>Le postillon, terrifié maintenant plus encore par ce
+gentilhomme silencieux qui avait une allure de spectre
+que par la bataille qui hurlait dans les airs, s'abritait
+derrière la voiture, s'accrochait aux rayons des roues.</p>
+
+<p>Panigarola demeurait immobile, sa face livide levée
+vers le ciel en feu.</p>
+
+<p>Et, lorsque la rafale était passée, il reprenait sa marche,
+dans le bruit de la ferraille de la voiture funéraire,
+dans le tumulte et les clameurs des éléments déchaînés.</p>
+
+<p>«Ou va-t-il? Où va-t-il? murmurait le postillon éperdu
+Pour un voyage de noces... c'est drôle... j'ai peur!»</p>
+
+<p>Panigarola s'arrêta tout à coup, et, l'homme, ayant
+regarde autour de lui, se signa rapidement et bégaya:</p>
+
+<p>«Le cimetière des Saints-Innocents!...»</p>
+
+<p>Panigarola, sans plus faire attention à cet homme que
+s'il n'eut pas été là, monta dans la voiture; l'instant
+d'après, il en redescendait, tenant dans ses bras le
+cadavre d'Alice.</p>
+
+<p>Il le déposa au pied du petit mur qui, de ce côté
+clôturait le cimetière.</p>
+
+<p>Et il alla frapper à la fenêtre basse d'une sorte de
+cabane qui se dressait là.</p>
+
+<p>Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considérait
+celle qu'il avait appelée l'épousée. Un coup de
+vent écarta la robe de gros drap: la figure livide du
+cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde imprécation,
+il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfonça
+ses éperons dans les flancs de l'animal, et, comme emportée
+par une rafale d'épouvante, la lourde voiture
+s'enfuit dans la nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Qui va là? dit une voix chancelante, au coup que
+Panigarola frappa.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le fossoyeur? demanda le gentilhomme</p>
+
+<p>La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut
+qui tenait à la main une lampe fumeuse. Cet homme
+examina un instant l'étrange visiteur qui venait le réveiller
+à pareille heure.</p>
+
+<p>&mdash;Le révérend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne connaît Votre Révérence? qui ne l'a entendue prêcher?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il
+t'en coûterait pour me désobéir? Prends ta pioche tes
+instruments...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif.</p>
+
+<p>&mdash;De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une
+voix qui glaça le fossoyeur.</p>
+
+<p>Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillèrent
+d'une sueur froide. Cette voix, qu'il entendait, ne lui
+parvenait pas comme une voix humaine. Elle paraissait
+monter du fond d'une tombe.</p>
+
+<p>Vacillant, il saisit une pioche et une pelle.</p>
+
+<p>Sur un signe du funèbre visiteur, il ouvrit une porte
+et pénétra dans le cimetière.</p>
+
+<p>Panigarola avait soulevé dans ses bras le cadavre
+d'Alice et l'étreignait en marchant, d'une étreinte dont
+aucune parole ne pourrait rendre l'infinie douceur.</p>
+
+<p>Il l'étreignait comme l'amant le plus passionné peut
+serrer dans ses bras la vierge qui lui avoue son amour.</p>
+
+<p>Il l'étreignait comme une mère douloureuse peut
+étreindre le cadavre de l'enfant bien-aimé qu'elle essaie
+de faire revivre.</p>
+
+<p>Le fossoyeur s'était arrêté.</p>
+
+<p>Le vieillard commença à creuser, avec une hâte maladroite.</p>
+
+<p>Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse
+fut assez profonde.</p>
+
+<p>Or, pendant cette heure-là, le marquis de Panigarola,
+le premier amant d'Alice de Lux, se tint debout au bord
+de la fosse qui se creusait, tenant dans ses bras le cadavre
+de son amante. Ses yeux de pitié demeurèrent
+rivés sur le visage de la morte, sans un tressaillement
+des cils. Pendant cette heure-là, tandis que le fossoyeur
+piochait, tandis que les éclairs l'enveloppaient de leurs
+nappes livides, tandis que les croix de bois tombaient
+autour de lui avec des bruits secs de branches qui se
+brisent, il fut une statue du désespoir et de la
+pitié.</p>
+
+<p>Le fossoyeur étant remonté, Panigarola descendit
+dans la fosse et y coucha son amante.</p>
+
+<p>Il couvrit soigneusement son visage et ses mains,
+l'enveloppa tout entière dans la robe de moine.</p>
+
+<p>Alors, il remonta sur les bords de la fosse.</p>
+
+<p>Le vieillard effaré, ses mèches grises au vent tendit
+son doigt pour désigner le cadavre, et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!... Sans cercueil?...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! à peine couverte!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera mieux couverte tout à l'heure.</p>
+
+<p>Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles.</p>
+
+<p>Il saisit sa bêche et s'apprêta à jeter dans la fosse la
+première pelletée de terre.</p>
+
+<p>Panigarola l'empoigna par le bras et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore!</p>
+
+<p>Le fossoyeur, déjà penché, se redressa. Panigarola
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il manque quelqu'un dans la fosse...</p>
+
+<p>&mdash;Qui? hurla le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Moi.</p>
+
+<p>Le fossoyeur vacilla d'épouvanté. Il était transporté
+dans les régions de l'horreur... Il ne cherchait pas à
+comprendre. Il ne vivait plus, il rêvait.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une
+heure. Et, alors, écoute...</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, dit le vieillard en claquant des dents</p>
+
+<p>&mdash;Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura
+deux cadavres, le mien et le sien... tu recouvriras tout.
+Prends ceci.</p>
+
+<p>Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une
+fortune. Le vieillard s'en saisit. Dès lors, il se rassura
+quelque peu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec
+un sourire où luttaient l'avarice et l'effroi.</p>
+
+<p>Panigarola secoua la tête.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc pour me payer ma besogne?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit
+tu serais pendu. Quant à ta besogne, je n'ai pas à la
+payer puisque tu es le fossoyeur...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi cet or?</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois
+je ne sais pas quand, un enfant viendra... un petit garçon,
+cheveux noirs, yeux noirs, figure triste, pâle et
+chétive... six ans à le voir... Cet enfant, tu le prendras
+par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras:
+«Si c'est la tombe de ta mère que tu cherches,
+«mon enfant, la voici.» Le feras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile.</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant s'appelle Jacques-Clément.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques-Clément. Bon. Il pourra venir prier et pleurer
+tant qu'il voudra. C'est sacré.</p>
+
+<p>Panigarola eut un geste de satisfaction.</p>
+
+<p>Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure.</p>
+
+<p>Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tournés vers
+cet homme qui, debout sur le bord de la fosse, immobile,
+paraissait un spectre se préparant à rentrer dans
+la tombe d'où il était sorti.</p>
+
+<p>Une terreur insensée, de nouveau, s'abattit sur lui.
+Il sentit qu'il allait tomber et s'appuya à quelque chose
+qui était une croix de bois. Il s'y cramponna. Et, de là,
+il continua à regarder. Un large éclair lui montra
+l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse...</p>
+
+<p>Puis l'obscurité se fit profonde.</p>
+
+<p>Un nouvel éclair illumina le cimetière. Le fossoyeur,
+à bout de forces, tomba sur ses genoux: cette fois,
+il n'y avait plus personne au bord de la fosse!...</p>
+
+<p>Panigarola s'était étendu près du corps d'Alice, son
+visage tourné vers le visage de la morte. Il avait dégainé
+sa dague, pour se frapper sans doute au cas où
+la mort ne viendrait pas assez vite.</p>
+
+<p>Alors, il porta à ses lèvres le chaton qu'Alice avait
+mordu et il le mordit à la même place, absorba le reste
+de la poudre blanche.</p>
+
+<p>C'est à peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea
+sous le cou de la morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient
+à la voir. Et, dans ces yeux, il n'y avait ni haine
+ni amour, seulement une pitié infime.</p>
+
+<p>A vingt pas de là, le fossoyeur écroulé au pied de la
+croix de bois, hagard, livide, le cou tendu vers la fosse,
+attendait. L'heure convenue s'écoula. Puis une autre.
+La tempête, lentement, s'apaisa. Et ce fut seulement
+au jour venu, au moment où, dans un ciel pur, lavé par
+les grands souffles, monta la lumière du soleil levant,
+ce fut alors seulement que le vieillard se traîna jusqu'au
+bord de la fosse et y jeta un regard empreint de
+cet étonnement indicible que causent les visions des
+rêves tragiques.</p>
+
+<p>Les deux cadavres tournés visage contre visage les
+yeux ouverts, la bouche crispée, semblaient se regarder,
+se sourire, et se dire des choses mystérieuses et
+douées.</p>
+
+<p>Le vieillard se dépouilla du surtout en peau de mouton
+qui couvrait ses épaules et le plaça sur les deux
+visages.</p>
+
+<p>Puis, en hâte, il commença à remplir la fosse à pelletées
+rapides.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<h3>LES AMOURS DE PIPEAU</h3>
+
+<p>Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des
+personnages les plus affairés, les plus occupés, les plus
+actifs de Paris, c'était certainement maître Pipeau.</p>
+
+<p>Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui
+était voleur comme six tire-laine, avait d'abord trouvé
+dans l'hôtel Montmorency le paradis que peut rêver un
+chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'était mis au
+mieux avec le maître queux de l'hôtel; il avait persuadé
+à ce cuisinier, un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il
+avait pour lui une amitié sans borne. Pur mensonge!
+Pipeau méprisait parfaitement le cuisinier, mais il adorait
+sa cuisine.</p>
+
+<p>«Comme il m'aime! répétait le digne homme. Toujours
+dans mes Jambes! Il ne me quitte plus!»</p>
+
+<p>Qu'eût-il dit, s'il avait connu la véritable pensée de
+Pipeau?</p>
+
+<p>Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait
+frénétiquement! Mensonge, le bon regard où il eût été
+impossible de démêler la moindre ironie! Mensonge,
+cette langue qui léchait avec componction les mains
+du brave homme et la sauce qui y restait souvent!
+Mensonge ces petits abois amicaux, ces cabrioles qui
+secouaient de rire la panse du maître queux!</p>
+
+<p>Mais comment celui-ci aurait-il deviné la malice, l'hypocrisie
+et le mensonge du chien?</p>
+
+<p>Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fût-il,
+des mains du cuisinier: il y avait à cela une raison
+toute simple, mais qui fut toujours ignorée de cet
+homme. Pipeau se servait lui-même.</p>
+
+<p>En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui
+convenait. Et c'était ainsi bien meilleur.</p>
+
+<p>«Il n'est pas gourmand, disait le maître queux. Il
+m'aime pour moi-même.»</p>
+
+<p>Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font
+les réputations bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout
+ce qu'il pouvait. Pipeau mettait l'office au pillage. Pipeau,
+fidèle à ses instincts, passait son temps à voler.
+Il devenait gras. Il devenait insolent.</p>
+
+<p>Mais Pipeau n'était pas seulement un chien voleur, un
+effronté, un menteur, comme nous croyons l'avoir
+prouvé en diverses circonstances. Lorsque nous présentâmes
+ce personnage au lecteur, il nous souvient d'avoir
+affirmé que c'était un chien paillard.</p>
+
+<p>Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les
+amours de Pipeau, si le récit de ces amours n'était lié
+à des scènes importantes de notre récit.</p>
+
+<p>Donc, Pipeau, dans l'hôtel Montmorency, était le chien
+le plus heureux de la création.</p>
+
+<p>Ce bonheur fut sans mélange et sans remords jusqu'au
+jour où disparut le chevalier de Pardaillan. Le
+chien avait pour son maître&mdash;ou plutôt son ami&mdash;une
+adoration qui, de son côté, était sincère.</p>
+
+<p>Un soir&mdash;soir d'inquiétude et de douleur&mdash;l'ami
+ne reparut pas!</p>
+
+<p>De cette nuit-là. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla
+et vint par l'hôtel, quêta, flaira, appela par de petits
+gémissements, le tout en pure perte. Le matin, il s'installa
+dans la rue devant la grande porte de l'hôtel.</p>
+
+<p>Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-même.
+Et le cuisinier l'appela en vain. Même le digne
+homme ayant voulu le saisir par le collier, le chien
+gronda de façon à lui faire comprendre qu'il eût à le
+laisser tranquille.</p>
+
+<p>Cette journée se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra
+pas dans l'hôtel. Il continua d'attendre devant la
+porte.</p>
+
+<p>Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuadé
+que son maître ne reviendrait plus, il fila comme un
+trait.</p>
+
+<p>Où pensez-vous qu'il alla?</p>
+
+<p>Eh bien, il courut à la Bastille! «Qu'on m'aille soutenir,
+s'écrie quelque part La Fontaine, ce maître des
+poètes, qu'on m'aille soutenir, après un tel récit, que
+les bêtes n'ont point d'esprit!»</p>
+
+<p>Pipeau en avait certainement. Il venait de passer
+de longues heures à ruminer sur l'absence de son
+maître.</p>
+
+<p>«Où peut-il être, finit-il par se dire en son langage
+ou peut-il être, sinon dans cet endroit sombre et escarpé
+ou il s'est déjà renfermé une fois? Que peut-il bien
+faire là-dedans?»</p>
+
+<p>C'est pourquoi il s'élança comme une flèche dans la
+direction de la Bastille. En temps ordinaire, Pipeau
+ignorait les allures lentes. Mais, lorsqu'il était pressé,
+le galop qui était sa marche habituelle devenait une
+frénésie. Pipeau culbuta successivement une douzaine
+d'enfants, deux ou trois vieilles femmes, renversa des
+pots à lait et des paniers d'oeufs à des devantures, fonça
+tête baissée dans des groupes, souleva sur son passage
+force clameurs et malédictions, et s'arrêta tout haletant
+devant la porte même par où le chevalier de Pardaillan
+avait été entraîné dans la Bastille.</p>
+
+<p>Le chien leva le nez vers la fenêtre où son ami s'était
+montré à lui. Hélas! l'étroite meurtrière avait été bouchée:
+la précaution, chez les administratifs, est toujours
+rétrospective, et, pourrait-on dire, vindicative.
+M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait
+servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer
+avec son chien!</p>
+
+<p>Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit à faire le
+tour de la Bastille.</p>
+
+<p>Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta
+toute meurtrière semblable à la sienne.</p>
+
+<p>Alors, de la même course furieuse, il repartit, et, quelques
+minutes plus tard, faisait irruption à l'auberge de
+la Devinière. Il monta jusqu'à la chambre jadis habitée
+par son maître, redescendit, visita coins et recoins, jusqu'à
+ce que, maître Landry Grégoire l'ayant aperçu, le
+pauvre chien fut expulsé à renfort de coups de balai.</p>
+
+<p>Pipeau fila sans insister. Évidemment son maître
+n'était pas là: sans quoi'on ne l'eût pas ainsi traité.</p>
+
+<p>Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut
+Paris en tous sens, et toujours à la même allure
+désordonnée. Il visita tous les endroits où il était passé
+avec son maître et finit, sur le soir, par aboutir à l'auberge
+des Deux-morts-qui-parlent, affamé, assoiffé,
+éreinté, haletant.</p>
+
+<p>Catho lui donna à boire, à manger, le réconforta, et
+Pipeau trouvant le gîte à son gré y passa la nuit.</p>
+
+<p>Mais le lendemain matin, reposé par neuf heures de
+sommeil, restauré, et ayant eu soin de faire un tour à
+la cuisine, il s'éclipsa dès qu'une servante ouvrit la
+porte.</p>
+
+<p>Cette fois, il ne courait plus.</p>
+
+<p>Il s'en allait tristement le nez à terre, la queue et les
+oreilles basses.</p>
+
+<p>«C'est fini, songeait la pauvre bête, il m'a abandonné,
+je ne le verrai plus!»</p>
+
+<p>Il atteignit ainsi l'hôtel Montmorency, se coucha devant
+la porte et attendit. Tout le jour, il demeura là,
+sourd à toute invitation du cuisinier, lequel, vraiment
+magnanime en cette circonstance, lui apporta sur le
+soir un succulent repas composé d'une carcasse de
+poulet.</p>
+
+<p>Or, on était au soir du mercredi 20 août. Et cette date
+qui n'avait aucune importance pour le chien en a une
+pour nous.</p>
+
+<p>La nuit vint. Pipeau, couché au fond d'une encoignure
+cherchait le sommeil et se livrait aux plus sombres
+réflexions, lorsque, tout à coup, il se remit sur ses quatre
+pattes; son nez se mit à remuer et à renifler sa
+queue s'agita doucement.</p>
+
+<p>Pipeau avait-il flairé de loin son maître!...
+D'où lui venait cet émoi? D'où cette joie?
+Il nous en coûte de l'avouer, mais la vérité avant
+tout; Pipeau venait de flairer une chienne!
+Pipeau donc, s'était redressé, les yeux fixes, le nez
+interrogateur. Il ne tarda pas à apercevoir quatre ombres
+qui s'arrêtèrent juste en face de l'hôtel.</p>
+
+<p>Ce groupe de quatre ombres se composait de deux
+hommes et de deux chiens.</p>
+
+<p>Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognèrent. L'un
+des deux hommes, d'une voix basse et rude, commanda:</p>
+
+<p>&mdash;La paix, Pluton! La paix, Proserpine!</p>
+
+<p>Pluton et Proserpine devaient être merveilleusement
+dressés car ils se turent à l'instant. C'étaient deux
+chiens de forte taille, deux sortes de molosses à poil
+rude, aux yeux sanguinolents, aux mâchoires formidables.
+L'un, le chien Pluton, était tout noir L'autre la
+chienne Proserpine, était toute blanche. Mais tous deux
+étaient de même race.</p>
+
+<p>Pendant une heure environ, les deux hommes demeurèrent
+en observation devant l'hôtel. Ils allaient et venaient
+avec précaution et paraissaient chercher à voir
+ce qui pouvait se passer à l'intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, dit à la fin l'un d'eux, c'est par là qu'il
+faudra attaquer, croyez-moi, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Orthès, répondit l'autre. Tu avais raison.
+Allons, rappelle les chiens et allons-nous-en.</p>
+
+<p>L'homme qu'on venait d'appeler Orthès siffla doucement:
+Pluton, Proserpine et Pipeau se mirent en marche.</p>
+
+<p>Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui!</p>
+
+<p>Car Pipeau s'était approché de Proserpine, et, en son
+langage, lui avait fait compliment. Il lui avait présenté
+ses civilités en excellents termes, sans doute, car Proserpine
+avait doucement remué la queue, sur quoi Pipeau
+s'était livré sans plus de bagatelles à une déclaration
+en règle; c'est-à-dire qu'il s'était mis à tourner
+autour de la donzelle en flairant tout ce qu'un chien
+croit devoir flairer.</p>
+
+<p>Or, Pluton, mari de la dame, ayant relevé ses lèvres
+épaisses, montra une double rangée de crocs formidables.</p>
+
+<p>Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil
+se hérissa. Sa lèvre tremblotante découvrit, chez lui
+aussi, des engins d'attaque et de défense d'un calibre
+raisonnable.</p>
+
+<p>Il y eut de part et d'autre un grognement sourd.</p>
+
+<p>La bataille était imminente.</p>
+
+<p>Proserpine, assise commodément sur son derrière,
+s'apprêta à juger ce combat dont, comme Chimène, elle
+était le prix.</p>
+
+<p>Tout à coup. Pipeau recula.</p>
+
+<p>Pipeau recula jusqu'à la carcasse de poulet qu'on lui
+avait apportée et à laquelle il n'avait pas touché, soit
+par tristesse, soit qu'il voulût ménager ses provisions.
+Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui, l'apporta... à
+qui? à Proserpine? pas du tout: à Pluton!</p>
+
+<p>Pluton était un chien féroce et bête. Il se précipita
+sur la carcasse et la dévora incontinent. Après quoi il
+jeta sur Pipeau un regard d'étonnement et de reconnaissance;
+et, en signe de paix, agita sa queue, puis se
+coucha tranquillement.</p>
+
+<p>Pipeau comprit que dès lors il était admis dans,
+l'amitié du gros chien.</p>
+
+<p>Il se retourna aussitôt vers Proserpine et, en toute
+sécurité, recommença ses salamalecs.</p>
+
+<p>Lorsque les deux hommes s'en allèrent, Pluton et Proserpine
+suivirent. Tout naturellement, Pipeau suivit.</p>
+
+<p>Il oublia l'amitié pour l'amour. Il oublia sa tristesse.
+Il oublia son maître disparu. Il eût suivi Proserpine au
+bout du monde, d'autant plus que la ribaude faisait
+des grâces, jouait avec lui, et paraissait disposée à lui
+accorder ses faveurs.</p>
+
+<p>Pluton marchait gravement, et peut-être, se disait-il
+qu'après tout un camarade qui offrait ainsi des carcasses
+de poulet méritait bien un petit sacrifice de
+sa part.</p>
+
+<p>La bande arriva jusqu'à une grande maison de la rue
+des Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et
+Pipeau, se faufilant en douceur entre Proserpine et Pluton,
+entra dans la maison!...</p>
+
+<p>La porte se referma.</p>
+
+<p>Pipeau était l'hôte du maréchal de Damville et d'Orthes,
+vicomte d'Aspremont!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<h3>L'AMIRAL COLIGNY</h3>
+
+<p>Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous
+laisserons Catho, l'hôtesse des Deux-morts-qui-parlent,
+s'occuper, en compagnie de la Roussette et de Pâquette,
+d'une mystérieuse affaire pour laquelle elle se démenait
+fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans
+la prison du Temple, attendent l'heure lugubre où leur
+sera appliquée la question, nous conduirons nos lecteurs
+au Louvre.</p>
+
+<p>Depuis le lundi 18 août, les fêtes succèdent aux fêtes.
+Les huguenots sont radieux.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis se montre charmante pour tous.</p>
+
+<p>Charles IX, seul, méfiant et taciturne, semble promener
+dans toute cette joie une incurable mélancolie.</p>
+
+<p>Le vendredi 22 août, de bon matin, l'amiral Coligny
+quitta son hôtel de la rue de Béthisy et se rendit au
+Louvre.</p>
+
+<p>Il était escorté, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes
+huguenots et portait sous son bras une
+liasse de papiers.</p>
+
+<p>C'était le plan définitif de la campagne qu'on allait
+entreprendre contre les Pays-Bas et dont Coligny devait
+avoir le commandement suprême.</p>
+
+<p>Le roi devait étudier ce plan avec l'amiral et lui donner
+la dernière approbation.</p>
+
+<p>Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva
+aux appartements du roi déjà envahis par la foule des
+courtisans. Il était ce matin-là de bonne humeur, et, lorsqu'il
+aperçut Coligny, il alla à sa rencontre, le pressa
+tendrement dans ses bras et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon père, j'ai rêvé cette nuit que vous me
+battiez!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, sire!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vous-même.</p>
+
+<p>Déjà l'inquiétude se peignait sur le visage des huguenots
+présents, tandis que les catholiques ricanaient.
+Les uns et les autres pressentaient quelqu'une de ces
+terribles plaisanteries dont Charles IX était coutumier.</p>
+
+<p>Mais le roi, éclatant de rire, continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me battiez à la paume! Conçoit-on cela? Moi,
+le premier joueur de France!</p>
+
+<p>&mdash;Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de
+Béarn. Chacun sait que mon cousin Charles est imbattable
+à la paume.</p>
+
+<p>Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon
+rêve. Venez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sire, dit Coligny, Votre Majesté n'ignore pas
+que je n'ai jamais tenu une raquette...</p>
+
+<p>&mdash;Allons bon! Et moi qui comptais vous battre!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit alors Téligny, si Votre Majesté le permet,
+je serai en cette occasion le tenant de M. l'amiral, que
+j'ai bien le droit d'appeler mon père, et je relèverai en
+son nom le défi.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai Dieu, monsieur, vous êtes un charmant homme
+et vous me faites grand plaisir. Amiral, nous causerons
+ce soir de choses sérieuses, car je vois aux redoutables
+papiers que vous tenez sous le bras, que vous me vouliez
+faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas,
+mon bon père?</p>
+
+<p>Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au
+jeu de paume, suivi de tous ses courtisans. Deux camps
+furent formés et la partie commença aussitôt par un
+coup superbe du roi qui excellait véritablement à cet
+exercice.</p>
+
+<p>Coligny était demeuré avec quelques gentilshommes
+et le vieux général des galères La Garde, qu'on appelait
+familièrement le capitaine Paulin.</p>
+
+<p>Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, était
+un soldat d'aventure. Pauvre, né de parents obscurs, il
+s'était élevé de grade en grade jusqu'au titre de général
+des galères, qui correspond à peu près à ce que nous
+appelons un contre-amiral.</p>
+
+<p>C'était un homme froid, sans scrupule, féroce dans la
+bataille, catholique enragé par politique plutôt que par
+dévotion: mais il avait conçu pour Coligny une sorte
+d'admiration et d'estime; il s'intéressait fort à la campagne
+projetée, espérant y conquérir quelque nouvelle
+faveur.</p>
+
+<p>Coligny l'avait spécialement chargé d'armer les vaisseaux
+qui devaient servir, car on comptait attaquer le
+duc d'Aïbe par terre et par mer, et le vieux La Garde
+s'était acquitté de sa mission avec le plus grand zèle:
+la flotte était prête.</p>
+
+<p>Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison?
+Avait-il flairé les projets de Catherine?</p>
+
+<p>C'est probable. Mais, courtisan avisé autant que guerrier
+sans peur, il gardait pour lui ses impressions.</p>
+
+<p>Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux
+heures.</p>
+
+<p>Ceci se passait dans l'antichambre même du roi, en
+une embrasure de fenêtre où La Garde avait tiré un
+fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que Coligny avait déroulé
+ses plans. Ils avaient fini par se mettre à genoux
+tous les deux près du fauteuil, pour examiner de plus
+près une carte que l'amiral avait étalée.</p>
+
+<p>Et ils étaient si profondément plongés dans leur
+étude qu'ils ne virent pas la reine Catherine de Médicis
+sortir des appartements du roi, traverser l'antichambre,
+saluée au passage par les gentilshommes présents, et
+s'enfoncer dans une galerie, lente, pâle, glaciale comme
+un spectre sous ses vêtements noirs.</p>
+
+<p>Depuis la terrible scène de Saint-Germain-l'Auxerrois,
+Catherine paraissait troublée.</p>
+
+<p>Parfois, elle s'arrêtait court dans les longues promenades
+solitaires qu'elle faisait dans son oratoire, et qui
+se fût trouvé près d'elle l'eût entendue murmurer alors:</p>
+
+<p>«C'était mon fils...»</p>
+
+<p>Était-ce donc le remords qui avait forcé les portes
+de cet esprit jusqu'alors fermé, solidement verrouillé?</p>
+
+<p>Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce
+sentiment étrange qu'on appelle le remords, si son esprit
+sondait avec effroi les abîmes qu'elle avait creusés,
+ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri par
+exemple, eussent redouté l'explosion de ce remords.</p>
+
+<p>En effet, Catherine n'était pas femme à reculer. Si
+une plainte montait du fond de sa conscience, elle devait
+chercher à l'étouffer sous des clameurs plus terribles.</p>
+
+<p>Ainsi son remords, si c'était du remords, aboutissait
+à une hâte plus fébrile, à une soif de sang plus brulante.</p>
+
+<p>Catherine songeait:</p>
+
+<p>«Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!»</p>
+
+<p>Ce matin-là, plus sombre que jamais dès qu'elle se
+trouvait seule, le sourire radieux qu'elle affectait devant
+la, cour disparut de ses lèvres, elle passa, comme nous
+avons dit, et jeta un oblique regard sur Coligny.</p>
+
+<p>Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son
+oratoire, elle vit un homme qui l'attendait. C'était Maurevert.
+Il s'inclina comme pour la saluer et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;J'attends votre dernier ordre, madame.</p>
+
+<p>Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout
+de la galerie, jusqu'à l'antichambre, jusqu'à Coligny
+qui se relevait, roulait ses papiers en causant vivement
+avec La Garde.</p>
+
+<p>Et elle laissa tomber ce mot:</p>
+
+<p>&mdash;Allez!</p>
+
+<p>Maurevert s'inclina plus profondément. Il avait quelque
+chose a dire.. Maurevert songeait à la recommandation
+que lui avait faite le duc de Guise par une nuit
+de fête: il fallait blesser et non tuer Coligny... Maurevert
+voulait garder les bonnes grâces du duc, tout en
+obéissant à la reine. Et, laissant de côté la fiction que
+c'était un ami a lui qui devait tirer sur l'amiral, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et si je le manquais, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez
+quitte pour recommencer!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne
+meure pas, demain matin, mes deux prisonniers du
+Temple sont bien à moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui!... à condition que j'assiste à la question.»</p>
+
+<p>La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques
+minutes plus tard, Maurevert sortait du Louvre.</p>
+
+<p>Dans l'embrasure de fenêtre de l'antichambre, le
+vieux La Garde disait à ce moment:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous hâterez
+les derniers préparatifs... J'ai bataillé contre vous...
+Mais j'ai pour vous l'estime qu'on doit à un chef illustre...
+permettez-moi d'insister... Il faudrait que, dans un
+mois au plus tard, vous soyez en campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix
+jours et vous serez dans la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux!» fit le vieux La Garde avec un
+soupir de soulagement.</p>
+
+<p>Les deux chefs se serrèrent la main et La Garde descendit
+au jeu de paume pour faire sa cour au roi.</p>
+
+<p>Coligny ayant roulé ses papiers, les plaça sous son
+bras et, faisant signe à ses gentilshommes, descendit à
+son tour et sortit du Louvre, répondant d'un sourire
+aux saluts respectueux.</p>
+
+<p>Maurevert, sans se presser était arrivé au cloître
+Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison
+basse dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient grillées:
+c'est là que demeurait le chanoine Villemur. Mais,
+depuis trois jours, le chanoine avait ostensiblement
+quitté la maison, se rendant, disait-il, auprès d'une parente
+qui habitait la Picardie. La maison passait donc
+pour inhabitée. Maurevert se glissa dans l'intérieur par
+une petite porte qu'une main mystérieuse lui entrouvrit
+du dedans, et il parvint bientôt dans la salle à manger
+au rez-de-chaussée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le moment! dit-il alors à l'homme qui lui
+avait ouvert et qui l'avait accompagné.</p>
+
+<p>Cet homme, c'était le chanoine Villemur.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais, répondit simplement le chanoine.
+Venez.</p>
+
+<p>Maurevert suivit son hôte, qui lui fit traverser trois
+pièces et l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait
+sur le derrière de la maison. La cour était clôturée
+de murs assez élevés. Une porte permettait d'en sortir.
+Villemur l'ouvrit et montra à Maurevert une sente déserte
+qui aboutissait à la Seine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous fuirez par là, dit-il. Et voici pour votre fuite.</p>
+
+<p>Du doigt, il désigna un vigoureux cheval tout sellé,
+attaché par le bridon à un anneau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui
+s'est ainsi occupé de votre sûreté. Ce cheval sort de ses
+écuries. A la porte Saint-Antoine, on vous laissera passer.
+Vous gagnerez le Soissonnais; puis, tournant à
+droite, vous vous dirigerez sur Reims. Là, vous attendrez.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois.
+Croyez-vous vraiment à la nécessité de ma fuite?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il y va de votre tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement résolu
+à n'en rien faire.</p>
+
+<p>Alors ils revinrent tous deux dans la salle à manger.
+Villemur prit dans un angle une arquebuse toute chargée
+et la présenta à Maurevert, qui l'examina attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Parfait, dit-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici!» s'écria à ce moment, et non sans quelque
+émotion, Villemur, qui s'était posté à la fenêtre
+grillée.</p>
+
+<p>Le chanoine se recula, mais de façon à ne rien perdre
+de ce qui allait se passer.</p>
+
+<p>Maurevert avait appuyé le bout du canon de l'arquebuse
+contre le treillis de la fenêtre.</p>
+
+<p>Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou
+six gentilshommes. En avant d'eux, à trois pas, marchait
+Coligny, qui causait paisiblement avec Clermont
+comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de
+Navarre.</p>
+
+<p>Maurevert, à ce moment, fit feu.</p>
+
+<p>Il y eut, dans le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois une
+seconde de stupéfaction. Coligny agitait sa main droite
+vers la fenêtre. Cette main était ensanglantée: la balle
+avait emporté l'index.</p>
+
+<p>&mdash;Au meurtre! hurlèrent les gentilshommes.</p>
+
+<p>Au même instant, un deuxième coup de feu retentit
+et, cette fois, l'amiral s'affaissa, l'épaule gauche fracassée.</p>
+
+<p>Dans la même seconde, le cloître se remplit de cris
+une foule se rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral
+Coligny venait d'être frappé, cette foule se recula aussitôt,
+avec de sourdes imprécations contre les huguenots.</p>
+
+<p>Après son premier coup de feu, Maurevert avait reposé
+son arme, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Maladroit! je l'ai manqué.</p>
+
+<p>&mdash;Recommencez! gronda Villemur.</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi? fit Maurevert goguenard.</p>
+
+<p>Le chanoine, d'un bond, fut près de lui, une deuxième
+arquebuse à la main, toute chargée. Maurevert, sans hésitation
+apparente, s'en saisit, et fit feu.</p>
+
+<p>L'amiral tomba.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort! dit Villemur.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez!...</p>
+
+<p>Maurevert obéit sans hâte, bien qu'à ce moment des
+coups violents ébranlassent la porte.</p>
+
+<p>Il atteignit l'arrière-cour, défit le bridon, se mit en
+selle et enfila la sente, au trot.</p>
+
+<p>Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves
+de sa maison, leva une trappe, s'enfonça dans un
+boyau, parcourut un long couloir, et, remontant par un
+escalier de pierre, arriva dans la sacristie de Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>Dans le cloître, une scène de confusion terrible se
+passait. Les gentilshommes huguenots s'étaient rués vers
+la fenêtre; mais le treillis était solide; alors, tandis
+que les uns cherchaient à défoncer la porte, d'autres,
+l'épée à la main, entourèrent Coligny, comme pour faire
+face à une nouvelle attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny.</p>
+
+<p>L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'élança
+en courant vers le Louvre, traversant des groupes silencieux
+et hostiles.</p>
+
+<p>Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'était
+relevé; mais il ne put se tenir debout et parut prêt à
+défaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Une chaise! cria Clermont de Piles.</p>
+
+<p>Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea.
+Les huguenots se regardèrent épouvantés, tout pâles.</p>
+
+<p>Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacées,
+formant ainsi une sorte de siège sur lequel le
+blessé fut assis, ses deux bras au cou des deux gentilshommes.</p>
+
+<p>Les autres entourèrent ce groupe en silence, l'épée à
+la main. Ceux qui avaient essayé vainement de défoncer
+la porte, vinrent s'unir au cortège, qui se mit en
+route.</p>
+
+<p>Coligny n'avait pas perdu connaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez calmes, répétait-il d'une voix encore
+forte.</p>
+
+<p>Mais ses amis ne l'écoutaient pas. Clermont de Piles
+pleurait&mdash;de colère autant que de douleur. Les autres
+criaient:</p>
+
+<p>&mdash;On a tué l'amiral! on a meurtri notre père! Vengeance!</p>
+
+<p>A chaque instant, ils rencontraient des huguenots,
+qui, se réunissant au cortège et voyant l'amiral grièvement
+blessé, tiraient leur épées et criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Vengeance!</p>
+
+<p>En arrivant rue de Béthisy, ils étaient deux cents,
+agitant leurs épées, pleurant, menaçant, et les groupes
+du peuple qui les regardaient passer gardaient le
+silence.</p>
+
+<p>Le bruit de l'attentat se répandit avec une rapidité
+inouïe; en moins d'une heure, une effervescence extraordinaire
+enfiévra Paris; les bourgeois sortirent en armes
+a tous les carrefours, des danses s'organisèrent; en d'autres
+endroits, des prêtres, montés sur des bornes, expliquèrent
+au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi
+de l'Eglise.</p>
+
+<p>A l'hôtel Béthisy et dans les environs, plus de mille
+huguenots s'étaient rassemblés et organisés, ne doutant
+pas qu'on voulût tuer l'amiral et décidés à le défendre
+en bataille rangée.</p>
+
+<p>Cette multitude de gentilshommes exaspérés emplissait
+la cour de l'hôtel et, refluant par les portes grandes ouvertes,
+occupait toute la rue.</p>
+
+<p>Cependant, le calme se rétablit peu à peu, et les épées
+rentrèrent dans les fourreaux lorsque le bruit se fut répandu
+que le meurtrier de l'amiral était un vulgaire
+coquin et non un stipendié du chanoine Villemur, comme
+on l'avait pensé. Le calme devint de l'apaisement lorsqu'on
+sut que les blessures, n'étaient nullement mortelles.</p>
+
+<p>Malgré ce calme et cet apaisement, un grand nombre
+de huguenots s'enquirent, sur l'heure même, des logements
+qui étaient à louer dans la rue de Béthisy, voulant
+être prêts, jour et nuit. à courir au secours de leur
+chef.</p>
+
+<p>Vers deux heures, il y eut un remous dans cette
+foule qui continuait à stationner dans la rue.</p>
+
+<p>Une litière venait d'apparaître au bout de la rue;
+elle était précédée et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers.</p>
+
+<p>«Le roi! Le roi!...»</p>
+
+<p>Toutes les têtes se découvrirent.</p>
+
+<p>Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le
+respect, on cria: «Vengeance!»</p>
+
+<p>La litière, avant d'entrer dans l'hôtel, s'arrêta un moment.
+Et, alors, on put voir qu'elle contenait le roi,
+Catherine et le duc d'Anjou.</p>
+
+<p>Charles IX, pâle, sombre, agité, se pencha vers le
+groupe de gentilshommes le plus rapproché de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, autant que vous, je désire la vengeance;
+plus que vous, j'y suis engagé, car l'amiral est
+mon hôte; tenez-vous donc en paix, le meurtrier sera
+saisi et livré à un châtiment mémorable...</p>
+
+<p>Des cris frénétiques de: «Vive le roi!» s'élevèrent alors.</p>
+
+<p>Charles IX était au jeu de paume et dirigeait la partie
+contre le camp opposé, à la tête duquel se trouvait
+M. de Téligny, gendre de l'amiral, lorsque le baron de
+Pont était arrivé en courant, tout bouleversé, des larmes
+plein les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, on vient de tuer M. l'amiral!</p>
+
+<p>Charles IX, qui s'apprêtait à envoyer la balle, demeura
+un instant immobile, comme frappé de stupeur.</p>
+
+<p>Déjà, Téligny, Henri de Béarn, Condé et quelques
+autres huguenots, qui avaient entendu, s'étaient précipités
+au-dehors et avaient pris le chemin de la rue de
+Béthisy.</p>
+
+<p>&mdash;Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous là,
+monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;La vérité, sire! La triste vérité!...</p>
+
+<p>Et il raconta la scène du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>Charles jeta furieusement sa raquette.</p>
+
+<p>&mdash;C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour
+qu'on ne tue. Ah! messieurs les Parisiens, vous ne voulez
+faire qu'à votre tête? Et moi, qui suis le roi, je n'en
+ferai qu'a la mienne! Voilà qu'on me tue mes chefs
+d'armée à présent!</p>
+
+<p>Et il rentra précipitamment dans le Louvre en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand
+prévôt.</p>
+
+<p>Le grand prévôt se trouvait au Louvre; il se présenta
+aussitôt dans le cabinet du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Charles IX au grand prévôt, je vous
+donne trois jours pour trouver le meurtrier de mon
+digne père, l'amiral Coligny.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sire...</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur, allez! vociféra le roi. Trois tours
+vous entendez? Et, si vous ne trouvez pas, je croirai
+que vous êtes complice et je ferai votre procès!</p>
+
+<p>Le grand prévôt se retira dans une inexprimable
+épouvante.</p>
+
+<p>Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure
+pendant laquelle Charles IX se promena fébrilement
+dans son cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous
+édictées contre les bourgeois porteurs d'armes?</p>
+
+<p>&mdash;L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnée à
+la richesse du coupable; puis, la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous
+fassiez créer un nouvel édit, que veuillez faire enregistrer.</p>
+
+<p>Le chancelier, courbé, attendait. Le roi prononça:</p>
+
+<p>«Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, épées
+dagues, pistolets, arbalètes, hallebardes ou piques sera
+saisi sans autre procès et embastillé pour dix ans; ses
+biens, s'il en a, confisqués. Tout porteur d'armes cachées
+sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires
+de sa juridiction et pendu, après douze heures
+pour tout délai, afin qu'il puisse faire pénitence et se
+réconcilier avec Dieu, s'il est en état de péché mortel.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Birague, l'édit sera crié aujourd'hui. Mais
+Votre Majesté veut-elle me permettre une observation?</p>
+
+<p>&mdash;Faites, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;L'édit concerne tous les Parisiens, sans exception?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur: hormis les gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, sire; seulement, je ferai remarquer à
+Votre Majesté que, depuis quelque temps, il n'est pas
+un Parisien qui se montre sans armes, dans les rues.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui prouve combien nos commandements
+royaux sont respectés. Que voulez-vous dire? Qu'il sera
+difficile d'arrêter tous les Parisiens armés? On les
+arrêtera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous, monsieur
+le chancelier; quelques exemples suffiront, deux
+bonnes douzaines de pendus, accrochés à nos fourches,
+inspireront de salutaires réflexions. Allez, mon
+sieur.</p>
+
+<p>Birague s'inclina et sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, continua le roi en s'adressant à ses courtisans,
+je veux qu'on fasse bon visage aux huguenots, et,
+si l'on tire l'épée, que ce soit pour notre service et le
+bien du royaume, et non pour continuer des guerres
+intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis,
+je veux qu'on le sache!</p>
+
+<p>Là-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans
+s'empressa de sortir.</p>
+
+<p>Le roi, demeuré seul, se jeta dans un fauteuil et se
+mit à songer:</p>
+
+<p>«Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste étouffât
+le truand qui a tiré sur l'amiral!... Voilà la campagne
+retardée... Et, pourtant, mon salut est dans cette guerre
+qui entraînera hors du royaume tous les huguenots, à
+la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer aux
+Pays-Bas, et voilà ma tranquillité assurée. Combien en
+reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la
+reine le prétend? C'est possible! Mais la meilleure
+manière de me débarrasser de lui et de tous ses acolytes,
+n'était-ce pas de lui donner une armée pour l'envoyer
+loin du royaume? Lui parti, Henri de Béarn tenu en
+laisse par Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise
+devant moi, et j'en eusse fait bon marché... Voilà
+ma politique, à moi. Elle vaut bien celle de ma
+mère!...»</p>
+
+<p>Charles IX demeura enfermé deux heures dans son
+cabinet, montrant par là la douleur que lui causait
+l'événement.</p>
+
+<p>Puis, ayant dîné en hâte, il fit savoir à Catherine et
+à son frère, le duc d'Anjou, qu'ils eussent à se préparer
+pour l'accompagner chez l'amiral.</p>
+
+<p>Bientôt, la litière se mit en route, escortée par une
+compagnie que commandait de Cosseins, le capitaine
+des gardes du roi. Pendant tout le trajet, le duc d'Anjou
+et Catherine affectèrent de parler continuellement d'un
+miracle qu'on avait constaté, à Saint-Germain-l'Auxerrois:</p>
+
+<p>Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le
+sacristain, étant entré dans l'église, avait vu le bénitier
+tout plein de sang, alors que, la veille au soir, il était
+rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle. Et tout ce sang
+avait été pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on
+avait portées à Notre-Dame.</p>
+
+<p>A ce signe, il était impossible de ne pas connaître la
+volonté divine: Dieu voulait du sang!</p>
+
+<p>Charles IX avait écouté tout cet entretien, sombre et
+silencieux, se demandant peut-être s'il n'était pas dans
+l'erreur, et si le temps n'était pas venu de donner satisfaction
+à Dieu.</p>
+
+<p>Cependant, lorsque la litière arriva devant l'hôtel de
+Coligny, le roi, secouant la tête, parut se reprendre, et,
+se penchant, prononça les paroles que nous avons signalées
+et qui furent accueillies par des cris frénétiques de:
+«Vive le roi!».</p>
+
+<p>Coligny était couché lorsque Charles IX, Henri d'Anjou
+et Catherine entrèrent dans sa chambre. La pâle
+figure du blessé rayonna de joie. Le roi courut à lui
+et l'embrassa en disant:</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que ce misérable se balancera bientôt au
+bout d'une corde. J'espère que votre précieuse vie n'est
+pas en danger.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Ambroise Paré qui se trouvait près du lit,
+je réponds de la vie de M. l'amiral. Dans quinze jours,
+il sera sur pied...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit à son tour Coligny, la joie que me cause
+la marque d'intérêt qui m'est donnée par mon roi fera
+beaucoup pour ma guérison.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me
+voyez tout morfondu du mal qui vous arrive...</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur,
+en qui nous avons mis toute notre confiance!
+fit Catherine, qui essuyait ses larmes.</p>
+
+<p>A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes,
+un grand murmure de satisfaction.</p>
+
+<p>Malgré les recommandations d'Ambroise Paré, on
+cria:</p>
+
+<p>«Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!...»</p>
+
+<p>Enfin, la chambre du blessé se vida. Autour du lit
+demeurèrent seuls les trois augustes visiteurs, Henri
+de Navarre, Téligny et sa femme, Louise de Coligny.</p>
+
+<p>La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle
+le roi se retira en disant qu'il reviendrait le surlendemain,
+dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Cosseins. appela-t-il à haute voix, pour
+que tout le monde pût l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant.</p>
+
+<p>&mdash;Combien d'hommes avez-vous avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une compagnie, sire!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Cela vous suffit-il pour défendre cet hôtel
+en cas d'attaque?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois
+mille assaillants bien organisés.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets
+à la garde de cet hôtel, vous me répondez de la vie de
+l'amiral sur la vôtre...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au
+Louvre?</p>
+
+<p>Charles IX, d'un geste large, désigna les huguenots
+qui remplissaient la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une
+fois, composer mon escorte et, jamais, je n'en aurai eu
+de plus belle.</p>
+
+<p>Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel
+enthousiasme, qu'il sembla que l'hôtel allait crouler...</p>
+
+<p>Charles IX était radieux. Catherine avait échangé un
+rapide regard avec le duc d'Anjou, et dissimulait la joie
+terrible qui la faisait palpiter.</p>
+
+<p>En effet, l'hôtel Coligny se trouvait ainsi dégarni de
+huguenots et occupé par Cosseins, qu'elle se flattait de
+faire obéir au premier signe.</p>
+
+<p>Les gentilshommes huguenots s'organisèrent aussitôt
+pour faire escorte au roi. Ils tirèrent l'épée et se placèrent
+en rangs, comme des soldats à la parade.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots,
+parmi les acclamations, que le roi rentra au Louvre.</p>
+
+<p>Le soir, il y eut un grand dîner pour célébrer l'heureuse
+issue de l'événement, qui avait failli être mortel.
+La campagne projetée s'ouvrirait, dès que Coligny pourrait
+partir, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours. Il
+voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on
+venait d'inventer, et perdit, contre le Béarnais, deux
+cents écus, en riant de tout son coeur.</p>
+
+<p>Le roi de Navarre empocha les deux cents écus avec
+une grimace de satisfaction et dit à la jeune reine, sa
+femme:</p>
+
+<p>&mdash;Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons
+riches, et cela me changera un peu.</p>
+
+<p>Margot regarda autour d'elle avec inquiétude et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais!</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai
+vue aussi souriante... Prenez garde, sire!</p>
+
+<p>Catherine de Médicis, en effet, paraissait toute à la
+joie.</p>
+
+<p>A dix heures, elle se retira dans son appartement, en
+disant à haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit, messieurs de la réforme, je vais prier
+pour vous...</p>
+
+<p>A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+<h3>LA NUIT TERRIBLE</h3>
+
+<p>Le roi était couché depuis une heure et ne dormait pas
+encore... Il méditait. Et, chez cet être maladif, nerveux
+à l'excès, la méditation prenait tout naturellement sa
+forme la plus poétique et peut-être la plus féconde
+c'est-a-dire la forme imaginative.</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas des raisonnements qui se présentaient
+à son esprit, mais des images.</p>
+
+<p>Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces
+visages bouleversés de fureur, ces épées qui s'agitaient
+dans la rue de Béthisy, puis l'apaisement, dès qu'il
+avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de la
+journée, ce triomphe qu'on lui avait décerné, lui inspirait
+autant de reconnaissance que de fierté.</p>
+
+<p>Charles avait vingt ans: c'était un enfant. C'était un
+roi. Double raison pour excuser en lui l'égoïste vanité
+d'avoir entendu tant de cris qui se traduisaient par ce
+mot: «Vive moi!...»</p>
+
+<p>Puis, il revoyait Coligny tout pâle dans son lit, et il
+repoussait l'idée que cette physionomie sévère, mais
+loyale, put être une figure de traître. Presque aussitôt
+une image en appelant une autre, c'était sa mère qui
+passait sur l'écran de son imagination. Rassuré par
+l'image de Coligny, il frémissait devant celle de sa
+mère... Et il évitait de se demander pourquoi.</p>
+
+<p>Guise lui apparaissait alors, éclatant d'orgueil, rayonnant
+de beauté, magnifique, souriant et vigoureux, autant
+que lui, pauvre petit roi, était chétif, triste et
+maladif... «Oui certes. Guise serait un roi plus royal
+que moi!...», et une révolte le faisait se redresser.</p>
+
+<p>Puis, il s'apaisait en appelant à son aide le tableau de
+l'armée partant pour la guerre, la multitude des hommes
+d'armes défilant devant lui, Coligny, les huguenots,
+et Condé, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait de lui-même
+ou qu'on lui avait appris à redouter, tous, jusqu'à
+son frère d'Anjou, s'en allant aux pays lointains
+d'où, peut-être, ils ne reviendraient pas...</p>
+
+<p>C'était sa grande trouvaille, cela. C'était sa politique.</p>
+
+<p>Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillité, l'amour
+de Marie Touchet.</p>
+
+<p>Charles ferma les yeux et sourit doucement.</p>
+
+<p>Alors, le sommeil le gagna.</p>
+
+<p>C'était ainsi toutes les nuits; les rêveries qui précèdent
+le sommeil chez tout homme qui s'endort, aboutissent
+fatalement au point central de ses inquiétudes
+du jour. Chez Charles, après des méandres, la rêverie
+aboutissait toujours à Marie Touchet.</p>
+
+<p>Charles était donc dans cet état où la vie réelle se
+fond en une sorte de torpeur, lorsqu'un grattement, à
+une porte, le ramena violemment à la conscience des
+choses qui l'entouraient.</p>
+
+<p>Il se souleva sur un coude et écouta.</p>
+
+<p>Il y avait trois portes à sa chambre: une grande,
+qu'on ouvrait à deux battants, pour laisser entrer les
+courtisans au moment de son lever, et deux petites.
+L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier
+par où le roi pouvait passer dans sa salle à manger.
+L'autre donnait sur un long et étroit couloir dérobé,
+dont deux personnes seules, au Louvre, pouvaient faire
+usage: sa mère et lui.</p>
+
+<p>C'est à cette dernière porte qu'on venait de gratter.</p>
+
+<p>Charles sauta à bas de son lit, alla à la porte et
+demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure.</p>
+
+<p>Le roi ne s'était pas trompé: c'était bien Catherine
+de Médicis qui venait le réveiller. Il eut un geste d'ennui
+puis s'habilla en hâte, plaça un poignard à sa ceinture,
+et ouvrit.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis entra, et, sans autre explication:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague,
+M. Gondi, le duc de Nevers, le maréchal de Tavannes
+et votre frère, Henri d'Anjou, sont réunis dans mon
+oratoire pour y prendre des décisions propres à vous
+sauver, à sauver l'État. Et ils attendent le roi pour lui
+soumettre le résultat de leur délibération.</p>
+
+<p>Charles IX demeura un instant stupéfait.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre
+fermeté d'esprit, je me demanderais si une vision
+n'a pas troublé votre bon sens. Quoi, madame! vous me
+venez éveiller une heure après minuit pour me dire
+que ces messieurs délibèrent! De quel droit délibèrent-ils?
+Qui les a convoqués? Quel danger me menace et
+menace l'État? Eh bien, qu'ils délibèrent donc et me
+laissent dormir en paix!...</p>
+
+<p>&mdash;Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez
+pas. Ou bien, ce sera peut-être pour la dernière
+fois.</p>
+
+<p>Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient
+pris cette expression de terreur, ses joues, cette pâleur
+plombée qu'il avait au moment de ses crises.</p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;Il se passe que vous avez heureusement des amis
+qui veillent sur vous. Il se passe que, sous quarante-huit
+heures au plus tard, le Louvre doit être envahi, le roi
+massacré, moi exilée. Il se passe que les vaillants serviteurs
+que je viens de vous nommer sont venus m'avertir,
+et qu'à mon tour je vous avertis. Maintenant, sire,
+recouchez-vous, si vous voulez: je vais prévenir ces
+amis dévoués que leur délibération est inutile et que
+le roi veut dormir en paix...</p>
+
+<p>&mdash;Le Louvre envahi! Le roi massacré! répétait Charles
+en passant ses mains sur son front jaune. Quelle
+folie!</p>
+
+<p>Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous défiez
+de votre mère, de votre frère, de ceux qui vous
+aiment et dont l'intérêt même, à défaut de leur affection,
+vous garantit le dévouement. Ce qui est de la folie,
+c'est de vous livrer pieds et poings liés à ces maudits
+hérétiques, qui ont horreur de notre religion, et qui,
+pour en arriver à leurs fins, sont obligés de commencer
+par tuer le fils aîné de l'Eglise... Qu'avez-vous fait,
+Charles? Vous avez comblé ces gens-là des marques de
+votre affection, au point que la chrétienté catholique du
+royaume est réduite au désespoir, au point que trois
+mille seigneurs catholiques. Guise en tête, ont pris la
+résolution de sauver la France et l'Eglise malgré vous!...
+Vous voilà donc pris entre ces deux forces également
+redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et résolus
+à nous imposer la réforme; les catholiques, désespérés,
+furieux, acculés à la révolte suprême. L'instant
+est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur
+le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne
+ferions pas bien de sauver tout au moins notre vie en
+prenant la fuite! Votre attitude d'aujourd'hui a mis
+le feu aux poudres. En jurant publiquement, en pleine
+rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a
+effleuré le cher amiral, vous avez soulevé le peuple
+entier. En faisant crier l'édit qui désarme les bourgeois,
+vous avez accrédité le bruit que vous voulez faire
+massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous
+faisant escorter par les hérétiques, vous avez signifié
+aux gentilshommes catholiques qu'ils ne vous étaient
+plus rien, et que, sous peu, il leur faudrait céder le pas
+aux huguenots. Voilà ce que vous avez fait, sire! O mon
+Dieu! ajouta-t-elle tout à coup en levant les bras,
+éclairez le roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se méfie de sa
+mère, dites-lui que l'heure est venue de mourir ou de
+tuer!</p>
+
+<p>&mdash;Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Coligny!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa
+mère lui donnaient le vertige. Une exorbitante terreur
+s'était emparée de lui. Il jetait autour de lui des regards
+de fou, et sa main s'incrustait au manche de son
+poignard. Mais la pensée de ce procès terrible qu'il
+faudrait faire à l'amiral (car, dans son esprit, c'était de
+cela qu'il s'agissait) lui causait une insurmontable
+horreur.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mère;
+il avait admis que l'amiral conspirait contre lui.
+Mais les preuves de l'innocence du vieux chef s'étaient
+accumulées si nombreuses, si évidentes dans son esprit,
+qu'il avait dû se rendre à cette évidence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves
+de la trahison de Coligny et des huguenots. Où
+sont-elles, ces preuves?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez des preuves? Vous en aurez!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin: pas plus tard. Écoutez. Je suis
+parvenue à faire saisir deux aventuriers qui ont surpris
+bien des secrets et qui en savent long à la fois sur
+Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est
+ce jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint
+au Louvre en compagnie du maréchal, et qui eut une
+si étrange attitude. L'autre est son père. Je tiens ces
+deux hommes. Demain matin, ils vont être interrogés
+au Temple, où ils sont prisonniers. Je vous apporterai
+le procès-verbal de l'interrogatoire et vous verrez
+que Coligny n'est venu à Paris que pour vous
+frapper!</p>
+
+<p>La reine parlait avec une telle force de conviction
+que Charles, déjà terrorisé, se sentit cette fois
+convaincu.</p>
+
+<p>Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de céder et dit
+avec une fermeté apparente:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-même
+l'interrogatoire de ces Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec
+plus d'énergie encore. Je vous ai dit que Tavannes se
+trouve dans mon oratoire, et vous m'avez dit, vous, que
+vous vous défiez du maréchal... Eh bien, moi aussi, je
+m'en défie! Seulement, je ne me contente pas de supposer,
+moi. Je vais droit au but et je cherche à savoir la
+vérité: je la sais!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc une vérité sur Tavannes!</p>
+
+<p>&mdash;Une terrible vérité: savez-vous pourquoi le maréchal
+de Tavannes est au Louvre? C'est Henri de Guise
+qui l'a envoyé!... Ainsi cet homme, qui commande aux
+trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste,
+peut faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre,
+cet homme appartient à Guise! Et que vient-il faire en
+notre conseil? S'assurer que vous êtes vraiment le roi,
+que vous allez prendre les mesures propres à sauver
+votre trône, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est
+Guise qui les prendra ces mesures. Mais lui ne
+sauvera que l'Eglise... Quant à votre trône et à votre
+vie, vous devrez lui demander merci. Ah! Charles...
+mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du
+Christ! Voyez les huguenots qui s'apprêtent à une suprême
+entreprise! Voyez Guise, qui attend de vous
+un moment de défaillance pour se faire élire capitaine
+général et marcher sur vous... sur le roi, ami
+des hérétiques!...</p>
+
+<p>&mdash;Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah!
+pour ceux-là, pas d'hésitation! Je n'ai que trop bien
+compris leur trahison. Je veux que, sur l'heure même,
+on arrête Guise en son hôtel! Je veux qu'on arrête
+Tavannes dans votre oratoire...</p>
+
+<p>&mdash;Sire! Sire! cria Catherine en s'élançant et en plaçant
+sa main sur la bouche du roi, pour l'empêcher
+d'appeler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame! êtes-vous donc aussi avec eux? dit
+Charles en se débarrassant de l'étreinte.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, qu'allez-vous faire? Où sont vos gardes
+pour arrêter Guise? Sachez que Paris tout entier se
+lèvera pour le défendre. Ce n'est pas seulement du courage
+et de l'énergie qu'il faut ici, c'est de la prudence!
+Laissez Guise s'endormir dans sa sécurité, et nous le
+rattraperons bien tôt ou tard. L'essentiel est qu'il ne
+puisse rien faire cette nuit, ni demain; et, pour cela,
+il faut qu'il sache par Tavannes que vous êtes décidé
+à sauver l'Eglise!... Venez, Charles, venez, mon fils...
+allons jouer ensemble la partie suprême qui doit raffermir
+sur votre tête cette couronne chancelante!</p>
+
+<p>Catherine paraissait transfigurée par l'enthousiasme.</p>
+
+<p>Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec
+un visage enflammé, des yeux où roulaient des pensées
+tragiques.</p>
+
+<p>Et lui, chétif, malingre, suant l'épouvante et la fièvre,
+il se sentit près d'elle comme un petit enfant.</p>
+
+<p>Elle l'avait pris par la main et l'entraînait avec une
+irrésistible vigueur.</p>
+
+<p>La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la
+porte et s'effaça devant Charles IX, qui entra le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi! dit Tavannes.</p>
+
+<p>Les autres se levèrent, s'inclinèrent, demeurèrent
+courbés.</p>
+
+<p>Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-même
+pour paraître calme.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous être rendus
+à mon appel...»</p>
+
+<p>Ce trait d'audace était presque un trait de génie, et
+Catherine regarda son fils avec étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et délibérons
+sur les affaires présentes. Parlez le premier,
+monsieur le chancelier.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'édit
+qui défend aux Parisiens de sortir armés dans les rues.
+Or, à mesure que cet édit se criait, les rues de Paris se
+sont remplies de gens en armes. Les capitaines de quartier
+ont rassemblé leurs hommes et, à l'heure qu'il est,
+il y a, dans chaque maison, des soldats prêts à occuper
+les carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible
+de résister à une pareille force. Si M. de Coligny est
+encore vivant d'ici vingt-quatre heures, il ne restera
+plus pierre sur pierre dans Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Votre avis est donc que nous devons arrêter
+M. l'amiral et instruire son procès?</p>
+
+<p>&mdash;Mon avis, sire, est qu'on doit exécuter M. de Coligny
+séance tenante et sans autre forme de procès.</p>
+
+<p>Le roi ne montra aucune surprise.</p>
+
+<p>Seulement, il devint un peu plus pâle, et ses yeux
+parurent encore plus vitreux que d'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, monsieur de Nevers?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes
+de huguenots qui, hautement, accusaient Votre Majesté
+de jouer double jeu. J'ai vu ces mêmes huguenots
+tout pâles et déconfits au moment où ils ont su que
+l'amiral avait été tué; ils se préparaient tous à prendre
+la fuite. Puis, lorsqu'ils ont connu la vérité, plus insolents
+que jamais, ils ont décidé qu'il fallait exterminer
+les catholiques, de crainte d'être exterminés par eux;
+qu'on tue Coligny, et tout danger est conjuré.</p>
+
+<p>Tavannes, interrogé, fit une réponse pareille.</p>
+
+<p>Le duc d'Anjou assura que le maréchal de Montmorency,
+à la tête des politiques, allait se réunir aux huguenots,
+pour accabler le roi et Paris.</p>
+
+<p>Gondi, dans un beau mouvement de colère, dit qu'il
+était prêt à étrangler l'amiral de ses propres mains.</p>
+
+<p>Catherine ne disait rien. Elle écoutait et souriait.</p>
+
+<p>Seulement, quand tous eurent parlé, quand elle vit
+Charles IX si pâle qu'on eût dit un spectre, ses lèvres
+blanches agitées d'un tremblement convulsif, elle se
+tourna vers lui et prononça:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, nous ici présents, et toute la chrétienté comme
+nous, attendons le mot qui doit nous sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc que l'amiral meure? bégaya
+Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix.</p>
+
+<p>Le roi se leva de son siège et se mit à marcher à pas
+précipités dans l'oratoire, essuyant, à grands revers de
+main, l'abondante sueur qui coulait sur son visage.</p>
+
+<p>Catherine le suivait des yeux dans ses évolutions. Sa
+main, cette main de femme encore fine et belle, s'était
+crispée au manche de la dague qu'elle portait toujours
+à sa ceinture. Une double flamme d'un feu sombre
+jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'étaient
+contractés; toute sa personne se raidissait dans une
+tension de volonté portée au paroxysme.</p>
+
+<p>Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans
+suite.</p>
+
+<p>La reine le vit s'arrêter au pied du grand Christ d'argent
+massif sur sa croix d'ébène. Catherine fit trois
+pas, et, levant ses deux bras vers la croix, d'une voix
+rauque, empreinte d'une étrange exaltation, elle cria:</p>
+
+<p>&mdash;Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porté
+dans mes flancs un fils qui méprise ta loi, résiste à tes
+ordres et, sous ton divin regard, songe à jeter bas ton
+temple!...</p>
+
+<p>Charles, les cheveux hérissés, recula et gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Vous blasphémez, madame!...</p>
+
+<p>&mdash;Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisée
+par l'excès de l'effort, maudis-moi de ne pas
+trouver les paroles qui doivent convaincre le roi de
+France!</p>
+
+<p>&mdash;Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;La mort de l'Antéchrist.</p>
+
+<p>&mdash;La mort de Coligny! murmura Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cria Catherine d'une voix éclatante, vous voyez
+bien que vous le nommez!... Oui, sire, vous le savez
+comme nous tous, l'Antéchrist, c'est l'hypocrite qui nous
+a tué plus de six mille braves en tant de batailles, qui
+nous fait une guerre acharnée, qui, dans Paris même,
+exalte l'orgueil de ses démons et fomente la destruction
+de la sainte Eglise!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon hôte, madame!... Messieurs, songez-y...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit
+Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de
+mon âme avant tout!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre
+Majesté me permettre de me retirer sur mes terres...</p>
+
+<p>&mdash;Par le tonnerre du Ciel! vociféra Tavannes, je vais
+offrir mon épée au duc d'Albe!</p>
+
+<p>&mdash;Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que
+l'exode des fils de France commence donc! Malheur!
+Malheur sur nous! Charles, ta mère demeurera seule
+avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son
+corps avant que les hérétiques ne te frappent!...</p>
+
+<p>Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Avant qu'Henri de Guise ne soit proclamé roi de
+France, pour avoir arraché le royaume aux huguenots!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez
+tous!... Eh bien, tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hôte!
+Tuez celui que j'appelle mon père! Mais, par l'enfer,
+tuez aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en
+reste pas un pour me reprocher ma félonie! Tuez!
+Tuez tout! Tuez!... Ah!...»</p>
+
+<p>Son visage se convulsa.</p>
+
+<p>Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois,
+éclatait sûr ses lèvres, le secoua de frissons convulsifs.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! avait hurlé Catherine avec un accent de
+joie furieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! répéta le maréchal de Tavannes avec une
+sorte de contrariété.</p>
+
+<p>D'un geste, Catherine les entraîna tous dans son cabinet
+proche de l'oratoire, tandis que le roi tombait
+dans un fauteuil, luttant désespérément contre la crise
+qui se déchaînait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maréchal, dit alors Catherine en regardant
+Tavannes en face, je vous charge d'avertir M. de
+Guise que le roi est décidé à sauver l'Eglise et le
+royaume. Nous comptons sur lui...</p>
+
+<p>Tavannes s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures
+qui sonnent; soyez ici demain matin, à huit heures;
+amenez-moi M. de Guise, M. d'Aumale, M. de Montpensier
+et M. de Damville; n'oubliez pas le prévôt Le
+Charron. Que, dès huit heures, nous soyons tous assemblés ici...</p>
+
+<p>Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mère.</p>
+
+<p>Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement
+avec une profonde tendresse et, d'une voix très
+douce, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras roi, mon fils! Va te reposer...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit le futur Henri III en bâillant, j'en ai
+grand besoin, madame.</p>
+
+<p>Et il se retira, sans répondre au baiser de sa mère
+Cette indifférence du fils préféré, adoré... c'était le tourment,
+la plaie secrète de ce coeur de granit... c'était
+peut-être le châtiment.</p>
+
+<p>Après quelques minutes de rêverie, Catherine alla
+ouvrir une porte.</p>
+
+<p>Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de
+dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps, dit la reine. Préviens Crucé, Kervier
+Pezou...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal.
+A trois heures après minuit. L'heure est bonne. Tu placeras
+quelqu'un aux cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois...</p>
+
+<p>Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai moi-même, murmura sourdement Ruggieri,
+le glas de mon fils n'a pas été sonné... Je le sonnerai!...</p>
+
+<p>&mdash;Son fils! songea la reine. Mon fils!...</p>
+
+<p>Elle eut un geste violent et rude pour écarter d'importunes
+pensées et reprit:</p>
+
+<p>A propos, qu'as-tu fait de Laura?</p>
+
+<p>&mdash;Morte, dit Ruggieri.</p>
+
+<p>&mdash;Et Panigarola?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra savoir. Cet homme peut être dangereux...</p>
+
+<p>Ruggieri disparut silencieusement, pâle comme un
+fantôme.</p>
+
+<p>La reine se mit à sa table. Bien qu'il fût plus de trois
+heures, elle n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa
+plume et fébrilement commença à écrire...</p>
+
+<p>Mais, bientôt, elle s'arrêta... la plume tomba de ses
+mains... son front s'inclina et, d'une voix sourde, à
+peine perceptible, dans un long et terrible soupir qui
+gonfla son sein, elle murmura:</p>
+
+<p>«C'était mon fils!»</p>
+
+<p>Cependant, Charles IX, la tête en feu, s'était traîné
+hors de l'oratoire et avait regagné sa chambre à coucher.</p>
+
+<p>Il se jeta tout habillé en travers de son lit, mais n'y
+demeura que quelques minutes.</p>
+
+<p>Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait
+les rideaux de sa fenêtre pour voir si le jour
+ne paraîtrait pas. Ses deux lévriers favoris, Nysus et
+Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses évolutions.</p>
+
+<p>«Que faire pour ne pas penser à cela?» murmurait-il
+en claquant des dents.</p>
+
+<p>Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la
+chambre et, allant à un petit meuble vitré, en tira un
+manuscrit.</p>
+
+<p>«Si je travaillais un peu à mon livre?...»</p>
+
+<p>Le manuscrit était tout entier de la main du roi. Il
+portait ce titre: <i>La Chasse royale</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Le roi le feuilleta
+machinalement de ses mains qu'agitaient des tremblements
+et arriva jusqu'aux dernières lignes, jusqu'à la
+dernière phrase. Elle commençait par ces mots:</p>
+
+<p>«Lorsque l'animal est hallali...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Revu et corrigé par Villeroi, ce livre a été imprimé en 1625.</blockquote>
+
+<p>«Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre
+hallali qui se prépare!...»</p>
+
+<p>Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit
+meuble. Un gémissement se fit entendre.</p>
+
+<p>«Qui est là?» hurla Charles en se retournant, livide.</p>
+
+<p>C'était Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait
+une caresse. Ils étaient là, tous les deux, le museau
+pointu en l'air, le regardant et l'interrogeant.</p>
+
+<p>«Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que
+voulez-vous?... Êtes-vous chiens de chasse?... Est-ce la
+curée que vous réclamez?... Arrière! Arrière! C'est trop
+de sang!...»</p>
+
+<p>Les deux lévriers, effarés, se reculèrent en jetant une
+plainte.</p>
+
+<p>Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'étendirent
+pour chercher un appui, il tomba. Ses ongles s'incrustèrent
+sur le tapis; ses yeux se convulsèrent jusqu'à
+paraître entièrement blancs; sa bouche écuma...</p>
+
+<p>«A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!...
+Qui vient derrière lui?... Coligny! Les huguenots!...
+A mort! Tuez! Tuez!... Mettez-moi ce Pardaillan
+au chevalet... Réponds! Que sais-tu?... Cosseins!...
+Arrêtez ma mère! Ah! je meurs!...»</p>
+
+<p>Il demeura pantelant pendant dix minutes.</p>
+
+<p>Puis, se redressant sur ses mains:</p>
+
+<p>«Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voilà que je
+sue du sang, à présent!... Maître Ambroise, sauvez-moi!...
+Horreur! c'est du sang! J'étouffe! A moi! Oh!
+ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons, Marie,
+fuyons... Là... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!...
+Fuyons, Marie... le sang monte toujours...</p>
+
+<p>Pendant une heure, le roi se débattit contre la crise,
+dans l'effroyable cauchemar de sa vision.</p>
+
+<p>Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et
+tomba d'un morne et profond sommeil...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+<h3>LA CHAMBRE DE TORTURE</h3>
+
+<p>Pendant que se déroulaient au Louvre les tragiques
+incidents de ce formidable et suprême conciliabule que
+nous avons essayé d'esquisser, les deux Pardaillan, dans
+leur prison du Temple, sur leur botte de paille, dormaient
+côte à côte.</p>
+
+<p>Car, c'est ce matin-là, samedi 23 août, qu'ils devaient
+tous les deux subir la question ordinaire et extraordinaire.</p>
+
+<p>Et cela équivalait à une condamnation à mort.</p>
+
+<p>Quelle mort!... Les os broyés, les chairs arrachées par
+des tenailles chauffées à blanc, les jambes serrées dans
+l'étau mortel, au point que les veines éclatent et que le
+sang jaillit et gicle!...</p>
+
+<p>La chose devait se faire à dix heures du matin.</p>
+
+<p>Ils dormaient.</p>
+
+<p>Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son
+père dans ce cachot, les deux prisonniers n'avaient eu
+aucune nouvelle du dehors. Montluc n'était pas venu les
+voir; Peut-être l'ivrogne les avait-il oubliés. Ils ne
+voyaient même pas le geôlier, car on leur passait à
+boire et à manger par une sorte de chatière ménagée
+au bas de la porte. Les trois premiers jours, et quoi
+que son père lui en eût dit, le chevalier avait activement
+cherché un moyen d'évasion.</p>
+
+<p>Il avait sondé les murs: leur épaisseur&mdash;peut-être
+cinq ou six pieds&mdash;défiait toute tentative; il eût fallu
+un an pour arriver à les percer sans le secours des instruments
+nécessaires&mdash;et pour aboutir où? Sans doute
+dans quelque cachot voisin.</p>
+
+<p>Quant à la lucarne, par où filtrait une lumière avare
+de ses rayons, il n'y avait même pas moyen d'atteindre
+les barreaux.</p>
+
+<p>La porte était en chêne massif, bardée de fer, hérissée
+de clous énormes.</p>
+
+<p>L'emploi de la force étant inutile, le chevalier songea
+à la ruse. Un soir, il se mit à plat ventre, la tête contre
+la chatière, appela la sentinelle et lui offrit cinq cents
+écus d'or s'il voulait l'aider à sortir, ne doutant pas que
+le duc de Montmorency ne payât la dette. La sentinelle
+répondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait
+une telle défiance, qu'il gardait chez lui les clefs des
+cachots où se trouvaient les prisonniers les plus importants;
+que, même eût-il ces clefs, lui, soldat, n'ouvrirait
+pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait
+à sa tête plus encore qu'à la richesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous
+n'avons plus que deux ou trois jours à vivre, tâchons
+de les vivre calmement. Ah! si tu m'avais écouté, chevalier!
+Si tu avais suivi mes conseils! Or ça, qu'as-tu
+à soupirer? Regretterais-tu de mourir?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi oui, monsieur, répondit le chevalier dans la
+simplicité de son âme. J'aime la vie, je l'avoue. Et
+puis, il me semble que j'avais un rôle à jouer et que
+j'en ai esquissé les premiers gestes à peine. J'eusse
+voulu être un de ces hommes simples et dignes qui, la
+lance au poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en
+allaient par le monde, afin de terroriser les méchants et
+de réconforter les faibles!</p>
+
+<p>C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan&mdash;évitant
+avec soin de parler de Loïse, l'un pour ne
+pas éveiller une suprême douleur chez son fils, l'autre
+pour ne pas pleurer,&mdash;atteignirent la nuit du vendredi,
+la dernière nuit.</p>
+
+<p>Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement.</p>
+
+<p>Comme tous les mâtins, le vieux Pardaillan se réveilla
+le premier, vers six heures. Un mince filet de jour se
+jouait sur le visage du chevalier; il souriait, rêvant sans
+doute de Loïse.</p>
+
+<p>Le routier le contempla avec une inexprimable expression
+de tendresse et de douleur. L'heure terrible était
+arrivée. Un léger mouvement qu'il fit réveilla le jeune
+homme. Il ouvrit les yeux et vit son père, penché sur
+lui.</p>
+
+<p>Alors, chacun d'eux frémit jusqu'au plus profond de
+l'être, et chacun s'efforça de garder un visage serein.
+Ils ne se dirent rien. Que se fussent-ils dit à ce moment
+suprême?</p>
+
+<p>Enfin, après des heures qui leur parurent des minutes,
+ils entendirent dans le couloir un bruit de pas
+nombreux.</p>
+
+<p>Ils s'étreignirent silencieusement, d'une longue étreinte
+d'adieu.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte
+de vingt arquebusiers.</p>
+
+<p>Montluc fit un signe: les gardes entourèrent les deux
+Pardaillan, qui eurent un dernier éclair de joie sombre
+en voyant que, jusqu'au bout, ils seraient ensemble.</p>
+
+<p>On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au
+bout du couloir il y avait d'autres gardes qui attendaient;
+toute la garnison du Temple&mdash;soixante soldats&mdash;était sur pied.</p>
+
+<p>On descendit un escalier de pierre. On s'enfonça dans
+les entrailles de la vieille prison.</p>
+
+<p>Enfin, on pénétra dans une vaste pièce dallée.</p>
+
+<p>C'était la chambre de torture.</p>
+
+<p>Le bourreau-juré était là. Près de lui, se trouvait un
+homme qu'à la lueur des torches le chevalier reconnut
+aussitôt&mdash;: c'était Maurevert. Le chevalier tourna la tête
+vers son père et sourit. Maurevert était livide et tremblant
+de haine impatiente.</p>
+
+<p>Trente arquebusiers se rangèrent autour de la salle
+aux voûtes surbaissées. De six en six hommes, il y avait
+une torche. Les Pardaillan virent tout cela d'un coup
+d'oeil. Ils virent le chevalet de torture, avec ses ais, ses
+cordes, les coins de bois et le maillet posés sur une
+dalle; ils virent un brasier où chauffaient des fers, des
+tenailles. Ils virent le bourreau qui donnait des instructions
+à deux hommes: ses aides; ils virent Montluc qui
+causait avec Maurevert...</p>
+
+<p>&mdash;Par lequel commençons-nous? demanda Montluc.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur..., fit le chevalier en avançant d'un pas.</p>
+
+<p>Aussitôt, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme
+si on eût craint quelque tentative désespérée.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? grommela Montluc.</p>
+
+<p>&mdash;Une grâce, dit le chevalier en affermissant sa voix
+d'un effort terrible. Faites que je sois questionné le
+premier.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes
+là est injuste. Honneur, à la vieillesse, que diable!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, ça m'est égal, dit Montluc qui interrogea
+Maurevert du regard.</p>
+
+<p>Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le
+jeune homme avait tourné vers son père un suprême
+regard d'adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent
+de haine implacable.</p>
+
+<p>Il avait deviné tout ce que le chevalier allait souffrir
+en voyant torturer son père. En même temps, il recula
+vivement vers une porte qui donnait sur une sorte de
+cabinet, où divers ustensiles étaient rangés. Là, dans
+l'ombre, une femme vêtue de noir, le visage couvert d'un
+long voile, attendait, semblable au génie familier de
+cet enfer.</p>
+
+<p>Elle fit un signe à Maurevert, qui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bourreau, commence ton office.</p>
+
+<p>&mdash;Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le
+bourreau d'une voix indifférente.</p>
+
+<p>Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent
+le vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! Mon père! rugit le chevalier.</p>
+
+<p>Et, le désespoir le galvanisant d'une secousse électrique,
+il se courba, se raidit, se secoua, faisant vaciller et
+trembler les huit gardes qui essayaient de le maintenir.
+Il y eut une minute de tumulte et de désordre. Montluc
+tirait sa dague, et Maurevert cria: «Les chaînes!
+Les chaînes!» lorsque, tout à coup, la porte de la chambre
+des questions s'ouvrit et une voix haletante, une
+voix de femme, éclatante, domina les bruits de l'affreuse
+lutte:</p>
+
+<p>«Au nom du roi!... Il y a sursis!...»</p>
+
+<p>A ce cri «Au nom du roi», tous demeurèrent immobiles,
+jusqu'au bourreau qui laissa tomber les chaînettes
+dont il commençait à lier les jambes du chevalier,
+jusqu'à Maurevert, qui se mordit les poings pour
+étouffer un hurlement de rage, jusqu'à Catherine de
+Médicis qui, dans son ombre, tressaillit violemment.</p>
+
+<p>Et tous virent alors une femme, une jeune femme à
+tournure élégante, modestement vêtue, qui jetait un regard
+de compassion émue et de joie profonde sur les
+deux condamnés, et qui, les mains jointes, murmurait:</p>
+
+<p>«Que bénie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne,
+j'arrive à temps!</p>
+
+<p>&mdash;Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina
+d'un air de grâce, d'une simplicité prodigieuse en un
+tel moment.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, madame? demanda Montluc en
+s'avançant vers la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis une messagère du roi de France, voilà
+tout ce qui vous importe, monsieur! dit Marie Touchet.</p>
+
+<p>&mdash;Comment êtes-vous parvenue ici?</p>
+
+<p>Sans répondre, elle tendit un papier que Montluc alla
+lire à la lueur d'une torche. Il contenait ces mots:</p>
+
+<p><i>Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geôliers du<br>
+Temple de laisser passer le porteur des présentes jusqu'à<br>
+la chambre des questions.&mdash;Signé: Charles, Roi.</i></p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet.</p>
+
+<p>Et elle tendit à Montluc stupéfait un deuxième papier
+sur lequel le roi avait, de sa main, tracé cette ligne:</p>
+
+<p><i>Ordre de surseoir à l'interrogatoire de messieurs de<BR>
+Pardaillan père et fils.&mdash;Signé: Charles, Roi.</i></p>
+
+<p>Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait
+les gardes et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau,
+tu reviendras quand il plaira au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas
+dit...</p>
+
+<p>&mdash;Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc.</p>
+
+<p>Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques
+instants, avaient tenu leurs yeux fixés sur Marie Touchet
+et l'éloquence de leurs regards la remerciait. Ils
+sortirent, environnés de leurs gardes, déjà plus respectueux.</p>
+
+<p>Alors Marie Touchet s'éloigna à son tour, pareille à
+un de ces anges de la légende descendu un instant dans
+la demeure des démons.</p>
+
+<p>Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert
+et Montluc.</p>
+
+<p>&mdash;Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera
+sans doute heureux de votre promptitude à obéir; mais,
+enfin, s'ils n'étaient pas de lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils
+soient du roi ou d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un
+cachet sur ces papiers? Oui. Ce cachet est-il aux armes
+du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas.</p>
+
+<p>Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tout entendu, dit la reine en jetant à peine un
+coup d'oeil sur les papiers. Je connais la personne qui
+est venue.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est bien le roi qui a signé? balbutia Maurevert.
+Que faire alors?</p>
+
+<p>&mdash;Obéir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose
+Tenez-vous en paix; ce qui est dit est dit; vous aurez
+ces deux hommes. Dans huit jours, trouvez-vous à mon
+hôtel. D'ici là, voyagez; ne demeurez pas à Paris. Vous
+avez commis une première maladresse en manquant
+l'amiral. Si vous en commettiez une deuxième en vous
+laissant arrêter&mdash;car on cherche le meurtrier&mdash;vous
+seriez, cette fois, perdu sans recours.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je crois que mon intérêt exige que je
+demeure a Paris. Dans huit jours, d'ailleurs on aura
+autant d'intérêt que maintenant à trouver l'auteur de
+l'arquebusade du cloître.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide.</p>
+
+<p>Et saisissant le bras de Maurevert:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute
+n'est pas d'avoir tiré sur l'amiral, c'est de l'avoir manqué.
+Mais au surplus, les choses sont mieux ainsi; votre
+maladresse est peut-être un coup d'adresse extraordinaire.
+Obéissez, partez, revenez dans huit jours et
+vous saurez alors ma pensée. Et, quant à ces deux
+hommes ne craignez rien: je vous en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;J'obéirai, madame, dit Maurevert</p>
+
+<p>Il sortit en se disant:</p>
+
+<p>«Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge
+pas de huit jours; je veux voir, moi!...»</p>
+
+<p>«Comment et pourquoi la maîtresse du roi s'intéresse-t-elle
+à ces deux aventuriers? se demandait Catherine.
+Comment et pourquoi a-t-elle obtenu cet ordre de
+sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan
+ne peuvent m'échapper. Pour aujourd'hui, songeons
+à la grande besogne!»</p>
+
+<p>Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est
+ce que nous devons expliquer rapidement.</p>
+
+<p>Le valet du roi était entré à sept heures du matin
+dans l'appartement de Charles IX et l'avait trouvé qui
+se déshabillait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, avait dit Charles, j'ai passé la nuit à travailler...</p>
+
+<p>&mdash;Aussi Votre Majesté est-elle à faire peur, dit familièrement
+le valet.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais réparer cela. Je veux dormir jusqu'à onze
+heures, tu entends? Que personne n'entre ici! Tu diras
+à mes gentilshommes qu'il n'y aura pas de lever ce matin
+et que je les attends à mon jeu de paume après
+midi.</p>
+
+<p>Le valet parti, le roi acheva de se déshabiller, mais
+pour revêtir aussitôt un costume de drap, d'apparence
+bourgeoise. Bientôt, par des couloirs et des escaliers dérobés,
+il gagna une cour déserte, atteignit une petite
+porte située non loin de l'angle qui avoisine Saint-Germain-l'Auxerrois.
+C'est par là qu'il passait quand il voulait
+qu'on le crût au Louvre alors qu'il se promenait
+dans sa bonne ville, comme un écolier heureux d'échapper
+pour quelques heures à la dure contrainte.</p>
+
+<p>Dès qu'il se trouva dehors, le roi huma à pleins poumons
+l'air vif de la Seine. Sa poitrine étroite se dilata.</p>
+
+<p>Un peu de couleur anima ses joues.</p>
+
+<p>Nul n'eût reconnu dans ce petit bourgeois souriant et
+heureux l'homme qui venait de se débattre dans une
+crise affreuse contre des visions formidables, le roi qui
+venait de décréter l'hécatombe des huguenots...</p>
+
+<p>Il remonta le cours de la Seine, puis tourna à gauche,
+atteignit la rue des Barrés et pénétra dans la maison
+de Marie Touchet.</p>
+
+<p>C'est là qu'après ces terribles accès, qui faisaient de
+lui tantôt une misérable loque humaine, tantôt un fou
+furieux, c'est là qu'il venait chercher le repos réparateur;
+c'est là qu'il venait trouver l'apaisement et la
+douceur, lorsque quelque terrible scène l'avait mis aux
+prises avec sa mère.</p>
+
+<p>Lorsque le roi eut été introduit dans l'appartement
+de Marie Touchet, il s'arrêta dans l'encadrement de la
+porte, émerveillé par le spectacle qu'il avait sous les
+yeux: Marie Touchet, assise près d'une fenêtre dont
+les châssis levés laissaient entrer à flots l'air et la lumière,
+était en déshabillé du matin. Son sein était nu.
+Et a ce sein se suspendait l'enfant rosé, joufflu ses
+deux petites mains pressant le beau sein blanc qu'il
+tétait assidûment, ses jambes en l'air se livrant à une
+gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en
+souriant.</p>
+
+<p>Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout à
+coup, une goutte de lait au coin des lèvres.</p>
+
+<p>Alors Marie Touchet se leva et le déposa doucement
+dans le berceau.</p>
+
+<p>Et elle demeura là, le visage plein d'admiration.</p>
+
+<p>A ce moment, Charles s'avança sans bruit, la saisit
+par-derrière dans ses bras et lui mit ses deux mains
+sur les yeux, en riant comme un gamin qui fait une
+bonne farce.</p>
+
+<p>Marie le reconnut aussitôt, mais, se prêtant au jeu
+de son amant, elle s'écria dans un joli rire:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? Quel vilain m'empêche de voir monsieur
+mon fils? Ah! c'est trop fort. Je m'en plaindrai
+au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Plains-toi donc! fit Charles en ôtant ses mains.
+Et Marie, se jetant dans ses bras, lui tendit ses lèvres
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et
+maintenant, monsieur votre fils.</p>
+
+<p>Le roi se pencha sur le berceau. Marie était près de
+lui, penchée aussi. Les deux têtes se touchaient. Toutes
+les deux exprimaient la même admiration naïve qui
+chez le roi, se nuançait d'étonnement... Quoi! ce petit
+être si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi était perplexe...
+Il cherchait une place pour embrasser le petit
+sans l'éveiller et finalement, n'osant pas, chercha les
+lèvres de Marie en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire
+mal, moi!</p>
+
+<p>Marie Touchet déposa doucement ses lèvres sur le
+front de l'enfant.</p>
+
+<p>Puis, tous deux, se relevant, gagnèrent sur la pointe
+des pieds la salle à manger où le roi se jeta dans un
+fauteuil en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je tombe de sommeil et de fatigue...</p>
+
+<p>Marie Touchet s'était assise sur ses genoux et caressait
+doucement les cheveux de Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es
+pâle!... Qui t'a encore tourmenté?... J'espère que tu
+n'as pas eu de crise, au moins?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle
+a été terrible... Ce qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il
+y a quelque chose de nouveau dans mon mal... Je
+sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se
+détraque... lorsque je sens la crise venir, il entre
+en moi comme un souffle de haine furieuse contre
+l'humanité... Dans ces minutes-là, je voudrais détruire
+tout ce qui m'entoure, mettre le feu à Paris
+comme je t'ai dit que cet empereur fît de Rome,
+frapper, tuer... Ah! Marie, on m'a trop dit que les
+rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute, lorsqu'ils
+tuent... et cela, vois-tu, m'est entré dans le
+sang...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu
+de repos...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... du calme... du repos... Mais où en trouver
+hormis ici? Je suis entouré de conspirateurs.</p>
+
+<p>&mdash;N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins,
+le peu de repos qui calme ta pauvre chère tête... plains-toi,
+dis-moi ce que tu as souffert, mais ne me dis pas
+ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait te toucher...»</p>
+
+<p>Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le berçant,
+le consolant...</p>
+
+<p>Mais, cette fois, le roi ne voulait pas être consolé.
+Trop de choses et des choses trop terribles se préparaient
+autour de lui. Et, comme il n'osait en parler, il
+se mit à raconter que le parti des Guises travaillait à
+sa perte et que sa mère avait découvert la preuve de
+la conspiration, et que, ce matin même, on allait questionner
+deux dangereux acolytes de Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces
+maudits Pardaillan auront tout avoué, et je saurai la
+vérité.</p>
+
+<p>Marie Touchet jeta un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui
+s'appellent Pardaillan?</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, s'écria Marie Touchet, je vous demande grâce
+pour ces deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ça! perds-tu la tête?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que
+j'ai été sauvée par deux inconnus qui m'ont dit s'appeler
+Brisard et La Rochette?... Eh bien, ce sont eux!
+Ramus a su leurs vrais noms...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent
+leurs noms!... Ecoute, Marie, veux-tu que je sois
+tué?...</p>
+
+<p>&mdash;Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent
+être coupables! Oh! tu les cherchais pour les
+combler d'honneurs... et voici qu'on va les questionner!...
+Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont
+sauvée! Si je suis vivante, c'est à eux que je le dois.</p>
+
+<p>&mdash;Marie!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Charles! Je serais une infâme si je laissais
+livrer au bourreau deux vaillants gentilshommes qui
+ont risqué leur vie pour moi! Ne peux-tu les faire venir
+au Louvre? les interroger sans l'aide du bourreau? Ils
+diront tout! Je m'en fais la caution!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je
+pas moi-même?...</p>
+
+<p>Marie, toute tremblante, entraîna le roi à un secrétaire.</p>
+
+<p>&mdash;Écris, dit-elle, écris un ordre de sursis.</p>
+
+<p>Charles écrivit l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Au Temple. Je vais envoyer...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! J'y vais! J'y cours! s'écria Marie Touchet
+en jetant à la hâte une capeline sur sa tête et un
+manteau sur ses épaules. Donne-moi seulement un sauf-conduit...</p>
+
+<p>Charles écrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet
+sur les deux papiers et les remit à Marie Touchet.</p>
+
+<p>&mdash;O mon Charles, comme tu es bon... comme je
+t'aime!...</p>
+
+<p>Et elle s'élança au-dehors, laissant le roi tout effaré,
+mais charmé. On sait le reste. Le roi demeura quelques
+minutes encore dans la paisible maison, alla revoir son
+fils qui dormait dans son berceau; puis, calme, l'âme
+purifiée, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVII</h3>
+
+<h3>LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION</h3>
+
+<p>La reine, en quittant le Temple, était rentrée secrètement
+au Louvre où l'attendaient quelques seigneurs à
+qui elle avait donné rendez-vous pour huit heures. L'ordre
+de surseoir à l'interrogatoire des Pardailîan était
+pour elle une grosse déception.</p>
+
+<p>En effet, elle avait espéré surprendre enfin la preuve
+de la trahison de Guise.</p>
+
+<p>Par avance, elle avait préparé un coup de théâtre qui
+devait mettre Henri de Guise à sa discrétion...</p>
+
+<p>Passant par un couloir secret, elle arriva à son oratoire.</p>
+
+<p>Sa suivante florentine l'attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise
+le duc d'Aumale, M. de Birague, M. Gondi, le maréchal
+de Tavannes et le maréchal de Damville, M. le duc de
+Nevers et M. le duc de Montpensier.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Nancey?</p>
+
+<p>&mdash;Le capitaine est à son poste avec les cent gardes.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majesté est sortie ce matin de bonne heure;
+mais tout le monde croit, au Louvre, que le roi dort.</p>
+
+<p>Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey,
+son capitaine, l'épée nue à la main. Elle eut un geste
+de satisfaction et, venant s'asseoir près d'une petite
+table qui supportait un lourd missel, elle s'assura que
+son poignard était bien en place à portée de sa main,
+et elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Fais prévenir M. le duc de Guise que je l'attends.</p>
+
+<p>Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vêtu
+comme à son ordinaire, pénétrait dans l'oratoire et s'inclinait
+devant la reine.</p>
+
+<p>La reine s'arma de son plus charmant sourire et désigna
+un siège au duc qui, sans se faire prier davantage,
+s'assit, campa son poing sur la hanche et regarda fixement
+la souveraine, comme d'égal à égal.</p>
+
+<p>&mdash;Il se croit déjà roi! songea-t-elle.</p>
+
+<p>Quel était donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable
+Catherine?</p>
+
+<p>Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, était alors âgé
+de vingt-deux ans.</p>
+
+<p>Il était très beau.</p>
+
+<p>C'était le vivant portrait de sa mère, Anne d'Esté, duchesse
+de Nemours. Il avait donc cette beauté mâle et
+régulière de la superbe Italienne qui avait peut-être
+dans les veines un peu du sang de Lucrèce Borgia.</p>
+
+<p>Cette filiation éclatait sur son visage en orgueil et en
+dédain.</p>
+
+<p>Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison
+plus fastueuse que celle du roi; il portait au cou un
+triple collier de perles d'une inestimable valeur, et la
+garde de son épée était constellée de diamants; les
+soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins
+composaient son costume. Il penchait un peu la tête
+en arrière et fermait à demi les yeux pour parler aux
+gens, comme s'il eût voulu laisser tomber sa parole de
+plus haut. Sa certitude de monter sur le trône de
+France était, à cette époque, absolue.</p>
+
+<p>D'où lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait
+cette superbe confiance, cette morgue fastueuse, cet
+orgueil intraitable? Nous l'allons dire.</p>
+
+<p>Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui
+éclipsait jusqu'au duc d'Anjou en élégance, que ce type
+achevé de la beauté, connut toute sa vie la singulière
+destinée d'être outrageusement trompé par sa femme:
+les amants se succédaient dans son lit, et toujours le
+duc de Guise montrait la morgue d'un être à demi divin
+que le ridicule ne saurait atteindre.</p>
+
+<p>Si Henri de Guise tenait de sa mère la beauté du
+visage et la noblesse outrée des attitudes, il tenait de
+son père la froide cruauté.</p>
+
+<p>François de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale,
+prince de Joinville et marquis de Mayenne, avait tué
+quelquefois pour le seul plaisir de tuer,&mdash;comme à
+Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel avait
+été l'illustre, le magnanime, le brave François de Guise,
+que les écrivains se sont toujours efforcés de présenter
+comme un modèle de vertu civique et guerrière.</p>
+
+<p>La reine, ayant essayé de faire baisser les yeux à son
+redoutable interlocuteur, résolut d'abattre au moins
+pour un temps ses espérances.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous
+a sans doute appris que le roi votre maître s'est décidé
+à débarrasser le royaume des hérétiques qui l'encombrent.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais cette résolution, et vous m'en voyez tout
+heureux, madame, bien qu'elle soit un peu tardive.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi est maître de choisir son heure. Mieux que
+les intrigants et les brouillons, il sait l'heure propice
+pour frapper les ennemis de l'Eglise... et ceux du trône.</p>
+
+<p>Guise ne sourcilla pas et continua de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur
+votre concours?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez bien, madame! Mon père et moi
+nous avons assez fait pour le salut de la religion pour
+que je puisse reculer au dernier moment.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, monsieur. De quelle besogne spéciale voulez-vous
+vous charger?</p>
+
+<p>&mdash;Je prends Coligny, dit froidement Guise; je prétends
+envoyer sa tête à mon frère le cardinal.</p>
+
+<p>Catherine pâlit. Cette tête, c'est elle qui avait promis
+de l'envoyer aux inquisiteurs!</p>
+
+<p>&mdash;Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le
+tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout, madame?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous
+êtes le rempart du trône, je prétends vous montrer les
+précautions que j'ai prises pour le cas où le Louvre
+serait attaqué par les parpaillots. Nancey!</p>
+
+<p>Le capitaine des gardes de la reine parut aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Nancey, demanda la reine, combien avons-nous
+d'arquebusiers en ce moment dans le Louvre?</p>
+
+<p>&mdash;Douze cents, madame.</p>
+
+<p>Guise sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis? reprit Catherine en le regardant de côté.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille
+Suisses, quatre cents arbalétriers et mille cavaliers logés
+comme nous avons pu.»</p>
+
+<p>Cette fois, le front de Guise devint soucieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant
+M. le duc, qui est un fidèle serviteur du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, enfin, nous avons douze canons...</p>
+
+<p>&mdash;Les bombardes des jours de fête? insista Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont
+entrés secrètement au Louvre la nuit dernière.</p>
+
+<p>Guise pâlit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva
+et prit une attitude où commençait à paraître une
+nuance de respect.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que
+nous ont annoncé les messagers qui nous arrivent de
+puis trois jours?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Nancey d'un air étonné, ces messagers
+annoncent simplement que les ordres du roi s'exécutent
+et que chaque gouverneur a mis des troupes en
+marche sur Paris...</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que?...</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que six mille cavaliers nous ont été signalés
+ce matin et seront dans la journée à Paris; en
+sorte que huit à dix mille fantassins doivent arriver ce
+soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous
+trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de
+Paris une armée de vingt-cinq mille combattants aux
+ordres du roi.»</p>
+
+<p>Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il était
+atterré.</p>
+
+<p>&mdash;La partie est perdue! gronda-t-il.</p>
+
+<p>Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne
+lui avait jamais témoigné: il était vaincu.</p>
+
+<p>Mais déjà Nancey reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous
+me dire qui doit prendre le commandement des
+troupes du Louvre? Est-ce M. de Cosseins?</p>
+
+<p>Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins était
+à lui, on le sait. Mais cet espoir fut de courte durée.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi
+la garde de l'hôtel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous
+commanderez. Je sais à quel point vous êtes dévoué.</p>
+
+<p>Nancey mit un genou à terre et dit:</p>
+
+<p>Jusqu'à la mort. Majesté!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais. Faites donc, dès la nuit tombante, charger
+les arquebuses. Placez vos hommes en les distribuant
+à chaque porte. Que les canons soient chargés et
+pointés dans toutes les directions. Que les cavaliers se
+tiennent à cheval dans la cour, prêts à charger. Mettez
+quatre cents Suisses autour du roi, et, si on tente de
+marcher sur le Louvre, feu, Nancey! feu de vos arquebuses!
+feu de vos canons! feu partout et contre qui
+que ce soit, manants, bourgeois, prêtres, gentilshommes
+huguenots ou catholiques... tuez tout.</p>
+
+<p>&mdash;Je tuerai tout! s'écria Nancey en se relevant. Mais,
+madame, autour de Votre Majesté... qui dois-je placer?</p>
+
+<p>Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent
+et, d'une voix qui eut des sonorités étranges, elle
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Guise d'une voix altérée, lorsque Nancey
+fut sorti. Votre Majesté sait qu'elle peut faire état
+de moi pour le service du roi aussi bien que pour la
+défense de la religion...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que,
+si vous n'aviez vous-même choisi votre besogne dans le
+grand oeuvre qui se prépare, c'est à vous que j'eusse
+demandé de prendre le commandement du Louvre.</p>
+
+<p>Guise se mordit les lèvres jusqu'au sang: il s'était
+enferré lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu'à vous
+demander la faveur de vouloir bien recevoir l'homme
+à qui j'ai donné des ordres pour la nuit prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vienne!» dit Catherine.</p>
+
+<p>Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe.
+Une sorte de colosse à figure niaise et poupine, aux
+mains énormes, aux yeux ronds à fleui; de tête, bleu
+faïence, au front bas et têtu, entra en se dandinant.</p>
+
+<p>Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il
+était d'origine bohémienne, le duc de Guise, selon
+l'usage qui faisait nommer les domestiques du nom de
+leur province, l'appelait Bohême et, par abréviation,
+simplement Bême.</p>
+
+<p>La reine regarda le géant avec une admiration exagérée.
+Le géant sourit et caressa sa moustache.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'es chargé de quelque chose pour cette nuit?
+demanda Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;De tuer l'Antéchrist, oui. Si Votre Majesté veut, je
+lui coupe la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux, dit la reine. Va, et obéis à ton maître.</p>
+
+<p>Le géant se dandina sur ses jambes, mais demeura
+sur place.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Bême, as-tu entendu? fit le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec
+deux ou trois bons compagnons qui m'escortent jusqu'à
+Rome... Vous savez que toutes les portes sont fermées...»</p>
+
+<p>Catherine s'assit et écrivit rapidement quelques lignes
+sur un papier qu'elle signa et sur lequel elle apposa le
+sceau royal.</p>
+
+<p>Bême le lut attentivement. Il contenait ces mots:</p>
+
+<p>Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce
+jourd'hui 23 août et jusque dans trois jours&mdash;Laissez
+passer le porteur des présentes et les personnes qui
+l'accompagnent.&mdash;Service du Roi.</p>
+
+<p>Le géant plia le papier et le plaça dans son pourpoint.</p>
+
+<p>&mdash;Tu oublies ceci, dit Catherine.</p>
+
+<p>Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher.</p>
+
+<p>Le géant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il
+avait produit sur la reine une impression extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous félicite,
+monsieur le duc, d'être capable d'avoir près de
+vous de pareils serviteurs... Et, maintenant, allons conférer
+avec nos amis.</p>
+
+
+<p>La conférence dura jusqu'à sept heures du soir.</p>
+
+<p>Tout cet après-midi, il y eut dans le Louvre des allées
+et venues mystérieuses.</p>
+
+<p>A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi;
+mais le roi jouait à la paume avec les huguenots et
+refusa constamment de se rendre à la prière de sa
+mère.</p>
+
+<p>Peut-être espérait-il que, sans lui, on n'oserait prendre
+les décisions suprêmes. Peut-être voulait-il simplement
+s'étourdir.</p>
+
+<p>A huit heures du soir, il y eut dans l'hôtel du duc de
+Guise une réunion de tous ceux qui avaient placé en
+lui toutes leurs espérances et déjà le considéraient
+comme le roi de France&mdash;depuis Damville jusqu'à
+Cosseins, depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu'à Guitalens.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion
+de la Messe. Vous savez tous ce que vous avez
+à faire...</p>
+
+<p>Un profond silence accueillit ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Quant à nos projets, continua Guise, ils sont remis
+à plus tard. La reine est sur ses gardes, messieurs, montrons
+ce soir que nous sommes des sujets fidèles&mdash;et,
+pour le reste, nous attendrons. Allez, messieurs.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux
+conjurés. Il paraissait troublé, inquiet, furieux.</p>
+
+<p>A partir de neuf heures et jusqu'à onze heures, le duc
+reçut les curés des diverses paroisses et les capitaines
+de quartier, qu'on alla chercher par groupes de huit
+à dix.</p>
+
+<p>A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix
+saccadée, le même langage:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, la bête est prise au piège!</p>
+
+<p>&mdash;A mort! A mort!» répondirent prêtres et capitaines.</p>
+
+<p>Et, à mesure que chaque groupe se retirait, on lui
+donnait les dernières instructions; le signal devait être
+donné par le tocsin de toutes les églises; les fidèles
+serviteurs de la religion porteraient un brassard blanc,
+ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un
+brassard mettraient un mouchoir autour du bras.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXVIII</h3>
+
+
+<h3>ÉTONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS<br>
+DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE CATHO</h3>
+
+<p>Or, en cette soirée, trois scènes bien différentes, mais
+également étranges, se déroulèrent sur les points les
+plus divers de Paris.</p>
+
+<p>La première, au Temple.</p>
+
+<p>La deuxième, dans le repaire de Damville, aux Fossés-Montmartre.</p>
+
+<p>La troisième, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent.</p>
+
+<p>Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands
+manteaux furent mystérieusement introduites dans la
+prison du Temple et conduites à l'appartement du gouverneur:
+c'était Pâquette et la Roussette.</p>
+
+<p>Montluc les attendait devant une table chargée de
+mets et de vins. Et, pour avoir liberté complète dans
+l'orgie, il avait donné congé à ses trois valets et à sa
+servante, lesquels, heureux de cette aubaine, s'étaient
+empressés d'aller respirer au-dehors un autre air que
+celui de la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà, mes tourterelles! s'écria Marc de Montîuc
+en éclatant de rire. Venez ça, que je vous embrasse!</p>
+
+<p>Mais Pâquette et la Roussette, au lieu d'obéir, dégrafèrent
+leurs manteaux et les laissèrent tomber.</p>
+
+<p>Montluc ouvrit des yeux énormes et demeura bouche
+bée. Les deux ribaudes lui apparurent vêtues de satin, le
+cou enfoncé dans de vastes collerettes, la taille pincée
+et amincie sur le devant, en pointe; des costumes, non
+de bourgeoises, mais de princesses. Elles étaient chargées
+de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux
+doigts; elles étaient fardées comme des grandes dames.</p>
+
+<p>Dans son ingénuité, Catho avait cru devoir faire les
+choses en grand et avait visé à la magnificence. Où
+s'était-elle procuré ces nippes? Au fond de quelque friperie
+de la Cour des Miracles? Peu importe.</p>
+
+<p>Ce qui est sûr, c'est qu'elle avait transformé les ribaudes
+en princesses: seulement, il y avait des détails
+qui révélaient la parfaite ignorance de Catho en matière
+de costumes de cour. En outre, si les robes étaient
+de satin authentique, elles étaient fripées et tachées.
+Les bijoux étaient en verroterie et en cuivre. Les deux
+ribaudes s'étaient fardées, mais elles l'étaient outrageusement.</p>
+
+<p>Telles qu'elles étaient, elles s'admirèrent naïvement,
+et à peine leurs manteaux furent-ils tombés que, s'avançant
+vers Montluc ébahi, elles exécutèrent les trois révérences
+que Catho leur avait apprises.</p>
+
+<p>Montluc, déjà ivre, car il en était à sa quatrième
+bouteille en les attendant, Montluc se leva, effaré, subjugué,
+se demandant s'il était en proie à un cauchemar
+et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait, il ne
+recevait pas la visite de deux reines.</p>
+
+<p>&mdash;Or ça! gronda Montluc en se remettant, que signifie?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillées
+pour la fête de demain matin.</p>
+
+<p>&mdash;La fête! bégaya Montluc.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, dit gentiment Pâquette, les deux truands
+qu'on va questionner, tenailler et mettre au chevalet...</p>
+
+<p>Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb,
+son rire fit trembler les vitraux.</p>
+
+<p>&mdash;La fête! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ça, vous vous</p>
+
+<p>êtes déguisées en princesses pour voir la question? Cornes
+du diable! Tripes et ventre! Voilà une idée!
+J'étouffe de rire! Ah! les dignes gueuses! Et moi qui ne
+les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'étouffe, j'étrangle!...
+Des princesses! Holà! les gardes de Leurs Majestés!...
+Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir!
+Tais-toi, la Roussette... Assieds-toi, là, à ma gauche, et
+toi, Pâquette, à ma droite! Par les boyaux du dernier
+parpaillot que j'ai occis! Il faut que j'écrive la chose
+à M. Blaise, mon père, pour qu'il la raconte en son mémoire
+qu'il écrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi!
+Et je serai roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras...
+tu seras Mme Margot en personne! Et toi, Pâquette,
+que seras-tu? Tu seras Elisabeth d'Espagne... Silence!
+Que tout se taise dans Paris, en cette nuit mémorable!
+Toi, là reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi,
+la reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux...</p>
+
+<p>Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur
+par le récit de l'orgie qui suivit: nous voulions
+simplement indiquer l'entrée des deux ribaudes au Temple.</p>
+
+<p>A minuit, Montluc était au dernier degré de l'ivresse.
+Et pourtant il luttait encore.</p>
+
+<p>A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre
+lui, dans une étreinte furieuse, les deux reines dont
+les robes étaient en lambeaux, dont les coiffures s'étaient
+déroulées, dont les fards s'étaient liquéfiés et se
+mêlaient en un coloris sans nom sur leurs visages.</p>
+
+<p>Bientôt on n'entendit plus que les ronflements énormes
+du soudard.</p>
+
+<p>Alors, Pâquette et Roussette se relevèrent et prêtèrent
+l'oreille.</p>
+
+<p>Sous leurs fards, elles étaient livides et des frissons
+les secouaient.</p>
+
+<p>***</p>
+
+<p>Transportons-nous maintenant à la maison des Fossés-Montmartre.
+Il est onze heures du soir. Le maréchal de
+Damville vient de rentrer. Il est sombre: ordre du
+chef de la conjuration de ne rien tenter contre le Louvre!
+Tous les grands projets remis à plus tard!... Mais,
+en même temps, une joie funeste jaillit de ses yeux
+en flammes de cruauté: on lui livre son frère! Il est
+chargé d'attaquer l'hôtel de Montmorency; c'est lui
+qui doit mettre à mort celui qu'on appelle le chef des
+politiques.</p>
+
+<p>Et, dans cet hôtel de Montmorency, c'est Jeanne de
+Piennes qu'il va enfin reconquérir!...</p>
+
+<p>Son frère mort, Jeanne est à lui!</p>
+
+<p>Le maréchal traverse les vastes salles de sa maison.
+Elles sont remplies de soldats, les uns aiguisent leurs
+dagues sur des pierres; d'autres visitent leurs pistolets;
+d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela se
+fait silencieusement. Sur des tables sont posées d'énormes
+cruches de vin. Tantôt l'un, tantôt l'autre se verse
+un grand gobelet.</p>
+
+<p>Damville a fait signe à une douzaine de gentilshommes
+qui l'attendent. Et il va s'enfermer avec eux pour
+donner à chacun des ordres et lui indiquer sa besogne.
+Mais, avant de disparaître, il demande où est son favori,
+le vicomte d'Aspremont, et on lui répond qu'Orthés
+est avec ses chiens. Damville va le voir et le trouve
+dans une cour qu'éclairent deux torches.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, lui demande-t-il, tu n'apprêtes donc pas
+tes armes, toi?</p>
+
+<p>Sans répondre, Orthès d'Aspremont lui montre ses
+deux molosses. Damville sourit.</p>
+
+<p>Dans cette cour étroite, que les lueurs des deux torches
+teintaient de rouge, le vicomte d'Aspremont se
+livrait à un singulier travail. Il allait et venait lentement,
+les mains au dos. Ces mains tenaient un fouet
+à chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux
+chiens, la gueule entrouverte, les yeux sanglants, les
+épaisses babines pendantes: Pluton et Proserpine!</p>
+
+<p>Et, derrière Proserpine, un chien berger à poil roux
+ébouriffé faisait des grâces, bondissait, se roulait: Pipeau!</p>
+
+<p>Pipeau était le commensal de Proserpine...</p>
+
+<p>Orthès avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui
+avait montré les dents.</p>
+
+<p>Quant à Pluton, il avait admis le partage, soit par
+indifférence philosophique, soit en reconnaissance de
+la carcasse de poulet.</p>
+
+<p>Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas à pas leur
+maître.</p>
+
+<p>Celui-ci arrivait au bout de la cour; là, un homme,
+debout, attendait, tout raide, sans un geste, sans un
+mouvement.</p>
+
+<p>Alors, Orthès se retournait brusquement vers les
+deux molosses et faisait claquer son fouet. A ce signal,
+les deux monstrueuses bêtes sautaient sur l'homme immobile
+et, d'un seul coup, avec un grondement terrible,
+lui enfonçaient leurs crocs dans la gorge!...</p>
+
+<p>Pipeau, la patte dressée, examinait cette scène avec
+étonnement.</p>
+
+<p>Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le
+remettait debout, arrangeait ses vêtements et son masque:
+l'homme était un mannequin...</p>
+
+<p>Puis, le vicomte recommençait sa promenade, son
+fouet au dos, les deux chiens sur ses talons. Pipeau
+courtisant Proserpine.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, il donnait encore le signal... la hideuse
+leçon était répétée.</p>
+
+<p>Alors, Orthès d'Aspremont se tourna vers le maréchal
+qui examinait cette scène effrayante et, avec un
+calme plus effrayant, il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, voilà mes armes!</p>
+
+<p>***</p>
+
+<p>Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit.
+Depuis longtemps, Catho avait renvoyé ses ordinaires
+clients nocturnes. Et même elle avait condamné sa
+porte au moment où le couvre-feu avait sonné.</p>
+
+<p>Mais, à partir de onze heures, cette porte s'entrebâilla.</p>
+
+<p>Bientôt une femme parut, une pauvresse misérablement
+vêtue. Puis deux vieilles entrèrent, espèces de sorcières
+à capuches noires. Puis une borgnesse, un emplâtre
+sur l'oeil, qui, en entrant, défit son emplâtre.</p>
+
+<p>Puis une hideuse manchote à tête de furie, qui s'étant
+assise, délia quelques cordes et retrouva son bras.
+Puis cinq ou six béquillardes qui se traînaient péniblement
+et qui jetèrent leurs béquilles dès qu'elles furent
+dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge était bondée,
+toutes ses salles occupées, toutes ses tables prises:
+et là grouillait un monde fantastique, rien que des femmes,
+toute la Cour des Miracles femelle, truandes, diseuses
+de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes,
+les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses,
+toutes vêtues de pièces et morceaux.</p>
+
+<p>A toutes, Catho, aidée de deux ou trois femmes, servait
+à manger, versait à boire; elle causait vivement à
+quelques-unes, glissant à celle-ci un ducat, à celle-là un
+écu d'or...</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, après que Catho eut dit quelques
+mots, cette vision s'évanouit; les béquillardes reprirent
+leurs béquilles, les bossues leur bosse, les borgnes
+leur emplâtre, et, en quelques minutes, l'auberge se
+vida.</p>
+
+<p>Tout ce monde inouï, exorbitant, s'était enfoncé dans
+l'ombre sereine de la nuit d'été.</p>
+
+<p>Catho, alors, alla à une armoire et en tira trois sacs
+d'écus d'argent et d'or.</p>
+
+<p>«La fin!» murmura-t-elle avec une grimace.</p>
+
+<p>Vers une heure, le cabaret, qui s'était vidé, commença
+à se remplir de nouveau; cette fois encore, il ne vint
+que des femmes. Et leur misère, à celles-ci, était plus
+décente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait de très
+jolies. Il y en avait des laides. La plupart étaient jeunes.
+Presque toutes portaient la robe lâche et la ceinture;
+beaucoup de ces ceintures étaient brodées d'or...</p>
+
+<p>Et c'étaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient
+métier de leur corps, et que Catho, l'une après l'autre,
+avait depuis trois jours décidées. Elles riaient, chantaient,
+les unes d'une voix douce et dolente, les autres
+d'une voix enrouée; toutes buvaient, buvaient!</p>
+
+<p>Catho recommença la distribution des écus. Ses trois
+sacs se vidèrent.</p>
+
+<p>Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allèrent
+dans la nuit silencieuse, et l'auberge demeura vide.</p>
+
+<p>Catho prit une lanterne et descendit à sa cave; elle
+vit qu'il ne lui restait plus une bouteille de vin, plus un
+flacon de liqueur! Elle remonta dans le cabaret, pénétra
+dans l'office et vit qu'il ne lui restait plus un jambon,
+plus un morceau de pain, plus une volaille, plus
+un pâté!... Elle monta à sa chambre, ouvrit ses armoires
+et vit que, depuis deux jours, elle avait vendu
+ce qu'elle possédait pour en faire de l'argent... Elle ouvrit
+l'armoire où elle avait placé son argent, vit qu'il ne
+lui restait plus un sou...</p>
+
+<p>«Bah!» dit-elle simplement.</p>
+
+<p>Alors, elle prit une forte dague qu'elle plaça à sa ceinture,
+sortit, ferma la porte du cabaret dévasté, plaça
+les clefs sous la porte et s'éloigna à son tour.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIX</h3>
+
+<h3>CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE</h3>
+
+<p>La nuit était claire; c'est-à-dire que le ciel, constellé
+du zénith jusqu'à l'horizon, paraissait tout pâle, de cette
+pâleur indécise et tendre de la toute première aube
+Pourtant l'aube était loin encore.</p>
+
+<p>Catho marchait, étonnée de cette majestueuse sérénité;
+bien que son âme inculte et farouche fût peu apte
+à regarder face à face les beautés insondables, elle levait
+parfois la tête vers le zénith diamanté; puis peut-être
+parce qu'elle ne pouvait saisir l'émotion qui tombait
+de ces harmonies, elle baissait son regard en frissonnant.</p>
+
+<p>Seulement, elle pensait:</p>
+
+<p>«Comme la nuit est belle!»</p>
+
+<p>Elle s'étonna que Paris fût aussi profondément silencieux.</p>
+
+<p>Où étaient les amoureux? Où étaient les truands?
+Pourquoi tout le monde se cachait-il?</p>
+
+<p>Tout à coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une
+belle maison, la maison de quelque homme noble ou
+tout au moins bourgeois. Une quinzaine de personnages
+en sortirent. Ils étaient armés d'arquebuses, de pistolets,
+de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait
+une lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous
+avaient un brassard blanc, quelques-uns une croix blanche
+sur le pourpoint.</p>
+
+<p>Cette troupe se mit en marche.</p>
+
+<p>L'homme qui tenait le papier marchait en tête, près
+de l'homme a la lanterne.</p>
+
+<p>«Où vont-ils? Que font-ils?» se demandait Catho en
+poursuivant sa route.</p>
+
+<p>La troupe s'arrêta soudain; l'homme qui était en tête
+consulta son papier et, s'approchant d'une maison, traça
+sur la porte un signe.</p>
+
+<p>Ces gens alors allèrent plus loin et Catho, étant arrivée
+devant la porte, vit que le signe tracé était une croix
+blanche marquée à la craie.</p>
+
+<p>La troupe s'arrêta encore devant deux autres maisons,
+et le même homme les marqua d'une croix blanche.</p>
+
+<p>Puis ils tournèrent brusquement dans une autre rue,
+et Catho poursuivit son chemin.</p>
+
+<p>Mais alors, à vingt pas devant elle, une deuxième
+troupe lui apparut; puis, à gauche, à droite, dans toutes
+les rues qu'elle longeait ou qu'elle traversait, elle
+aperçut des troupes pareilles. Et toutes escortaient un
+homme qui portait un papier; cet homme s'arrêtait de
+temps à autre, examinait son papier et marquait une
+maison d'une croix blanche...</p>
+
+<p>Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes
+qui se promenaient de place en place; elle compta aussi
+les portes que, sur sa route, elle vit marquées d'une
+croix blanches; puis elle y renonça... il y en avait trop.</p>
+
+<p>Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel
+silence, elle tressaillit et hâta le pas en disant:</p>
+
+<p>«A quoi vais-je penser là!... Voici l'heure, et on m'attend!...»</p>
+
+<p>Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute
+la ville comme une vaste et sourde rumeur, pareille à
+un coup de vent qui bruisse tout à coup à travers une
+forêt.</p>
+
+<p>Puis le silence se fit plus profond...</p>
+
+<p>Henri de Guise était à cheval dans la cour de son
+hôtel, remplie de gens d'armes.</p>
+
+<p>Le duc d'Aumale était posté non loin de l'hôtel
+Coligny, sous un hangar, avec cent arquebusiers.</p>
+
+<p>Le marquis chancelier de Birague était devant Saint-Germam-l'Auxerrois
+et, à voix basse, donnait des ordres
+à un capitaine de quartier qui commandait cinquante
+hommes.</p>
+
+<p>Le maréchal de Damville attendait hors sa maison
+frissonnant d'impatience. Il était à cheval; autour de lui,
+trois cents cavaliers pareils à des statues équestres!</p>
+
+<p>Crucé était embusqué près de l'hôtel du duc de La
+Force, vieux huguenot qui, depuis la mort de sa femme
+vivait retiré, se consacrant à l'éducation de son jeune
+fils. Crucé avait avec lui une vingtaine d'hommes
+Trente garçons bouchers, les bras nus, le coutelas à
+la main, entouraient Pezou.</p>
+
+<p>Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait
+à une bande de truands, déjà ivres de vin, en
+attendant qu'ils fussent ivres de sang. Ce Charpentier
+était un docteur plus ou moins savant, mais rival haineux
+du vieux Ramus.</p>
+
+<p>Le maréchal de Tavannes, posté sur le grand pont
+écoutait, penché sur l'encolure de son cheval. Deux
+cents fantassins, la pique au poing, avaient l'oeil fixé sur
+sa haute silhouette noire.</p>
+
+<p>A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins.
+les chaînes étaient d'ailleurs tendues du côté de
+l'Université, pour que ces troupes ne pussent être assaillies
+par-derrière.</p>
+
+<p>A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine
+de quartier et cinquante bourgeois en armes.</p>
+
+<p>Derrière les portes fermées de toutes les maisons
+catholiques, des gens, prêts à se ruer au-dehors la figure
+livide, écoutaient le silence.</p>
+
+<p>Le silence était énorme; c'était le silence de la mort.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXX</h3>
+
+<h3>LES MYSTÈRES DE LA RÉINCARNATION</h3>
+
+
+<p>Vers ce moment-là, c'est-à-dire entre deux et trois heures
+du matin, à cet instant solennel où des souffles d'angoisse
+faisaient frissonner la nuit, une scène effroyable
+se déroulait au Temple, avec, pour uniques personnages,
+le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>C'était une de ces scènes qui, par l'épouvante qu'elles
+dégagent, dépassent l'imagination et devant lesquelles
+la plume du romancier hésite et tremble. Mais, pour la
+présenter au lecteur, nous devons, pour quelques moments,
+nous attacher aux faits et gestes d'un personnage
+sur lequel nous concentrons toute notre attention.</p>
+
+<p>Ce personnage, c'était l'astrologue de la reine, Ruggieri.</p>
+
+<p>Ruggieri était sans doute l'homme le plus convaincu
+de la cour de France. Il avait la foi. Il croyait, d'une
+croyance profonde et sincère, à la possibilité de l'Absolu.
+Était-ce un fou? C'est possible, sans que ce soit
+certain.</p>
+
+<p>L'astrologue portait en lui le mystère du Moyen Age
+agonisant. Né à Florence, il était peut-être le fils de
+quelque magicienne syriaque ou égyptienne, qui lui avait
+transmis l'amour des études ésotériques.</p>
+
+<p>L'alchimie et l'astrologie étaient la double et incessante
+préoccupation de cet homme. En cherchant la
+pierre philosophale, en manipulant et en combinant des
+corps chimiques, Ruggieri avait trouvé des poisons redoutables.</p>
+
+<p>Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale
+et la connaissance de l'avenir par les astres n'étaient
+que deux formes de l'Absolu. Ses études ésotériques
+comprenaient une troisième forme, qui était la
+recherche de l'immortalité de l'homme.</p>
+
+<p>Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie,
+la science absolue par la connaissance de l'avenir; la
+parfaite jouissance de la vie par l'immortalité, voilà le
+rêve fabuleux qui hantait ce cerveau.</p>
+
+<p>Quand il était fatigué de regarder au ciel, il redescendait
+à la chimie; quand il était fatigué de se pencher
+sur ses creusets, il se colletait avec la mort...</p>
+
+<p>Et, courbé sur le cadavre de quelque supplicié qu'il
+avait acheté au bourreau, il cherchait, oui, il cherchait
+le moyen de faire revivre ce cadavre!...</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier.
+Qu'est-ce que le sang? Le charroi de la vie. Voici un
+corps. Le sang y est toujours, c'est-à-dire le moyen de
+véhiculer la vie. Le coeur y est toujours, c'est-à-dire le
+régulateur nécessaire aux mouvements de la vie. Nerfs,
+muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il
+est maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde
+l'ait serré au cou pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant,
+il est tel qu'il était avant la pendaison. Que manque-t-il
+à ce corps de matière? Evidemment le corps
+astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait
+de la vie à travers les veines. De quoi s'agit-il donc,
+en somme? D'obliger ce corps astral à se réincarner en
+ce corps matériel. Voilà tout!</p>
+
+<p>Quand il avait bien ainsi rêvé, Ruggieri modelait une
+statuette de cire qui représentait à ses yeux le corps
+astral du cadavre. Et, sur ce simulacre, il essayait ses
+incantations...</p>
+
+<p>Quelquefois, il lui avait semblé voir le cadavre tressaillir
+comme prêt à se réveiller. Mais l'illusion s'envolait
+bientôt.</p>
+
+<p>A force de triturer le problème sous toutes ses faces,
+un jour, il se frappa le front:</p>
+
+<p>«Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est
+dans le cadavre. Oui, il y est. Mais il n'y est plus à l'état
+liquide. Il est coagulé. Il ne peut plus charrier la vie. Il
+faudra donc au prochain cadavre que j'achèterai, il faudra
+qu'avant toute incantation je lui transfuse un sang
+vivant!...»</p>
+
+<p>Or, maintenant que nous avons complété le portrait
+de Ruggieri, maintenant qu'une lumière livide, mais nécessaire,
+a été projetée sur cette monstrueuse silhouette,
+nous prierons le lecteur de se transporter cinq
+jours en arrière, jusqu'au moment où le groupe d'hommes,
+que nous avons signalé en temps et lieu, pénétra
+dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre
+de Marillac.</p>
+
+<p>Catherine s'était montrée généreuse: à Panigarola,
+elle laissait le cadavre d'Alice; à Ruggieri, elle envoyait
+celui de son fils. Ruggieri attendait, en effet, hors
+l'église. Quand il vit les hommes qui emportaient Marillac
+mort, il s'approcha et prononça quelques paroles,
+sans doute un mot de reconnaissance.</p>
+
+<p>Alors, il fit un signe, et les funèbres porteurs se mirent
+à le suivre.</p>
+
+<p>Arrivé rue de la Hache, Ruggieri s'arrêta non loin de
+la maison qu'avait habitée Alice de Lux et, ayant fait
+déposer le cadavre à terre, il renvoya les porteurs.</p>
+
+<p>A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou
+plutôt le traîna jusque dans les jardins. Et il referma
+la petite porte. Puis, à nouveau, il chargea sur ses épaules
+le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'à la maison
+si coquette où se trouvaient ses laboratoires.</p>
+
+<p>Lorsque le corps se trouva étendu sur une grande table
+de marbre, lorsque Ruggieri l'eut déshabillé et soigneusement
+lavé, sa première besogne fut de lui injecter
+des aromates destinés à empêcher toute décomposition
+pendant quelques jours au moins; et ceci n'était
+qu'un jeu pour ce redoutable créateur de poisons.</p>
+
+<p>Il s'assit près de la table de marbre à laquelle il
+s'accouda, et examina le corps de son fils: il était labouré
+de coups de poignard dont plusieurs avaient pénétré
+jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les épaules,
+le cou étaient zébrés de longues plaies entrouvertes.
+La tête avait conservé une sérénité remarquable. Evidemment,
+Marillac ne s'était pas aperçu qu'on le tuait.
+Le premier coup, qui lui avait été porté au moment où
+il descendait vers Alice, avait dû le foudroyer. Les paupières
+étaient légèrement soulevées. Ruggieri essaya en
+vain de les fermer et, n'y parvenant pas, il jeta sur le
+visage un mouchoir de fine batiste parfumée qu'il avait
+trouvé dans le pourpoint du mort et qui était au chiffre d'Alice.</p>
+
+<p>Ruggieri n'était nullement ému.</p>
+
+<p>La douleur paternelle disparaissait dans l'effort cérébral
+du savant.</p>
+
+<p>Et cet effort devait être énorme. Car, pendant plusieurs
+heures, le mage demeura pétrifié dans une immobilité
+telle qu'on l'eût pris pour un autre cadavre,
+si une espèce de tremblement n'eût parfois agité ses
+mains. Il était d'ailleurs aussi pâle que le mort qu'il
+étudiait. Mais ses yeux laissaient échapper une flamme
+ardente.</p>
+
+<p>A un moment de cette sinistre méditation, il bredouilla
+quelques mots:</p>
+
+<p>«Il a perdu tout son sang... l'opération n'en est-elle
+pas simplifiée?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf
+une... celle-ci... qui a ouvert la carotide... c'est par là
+que je dois faire la transfusion...»</p>
+
+<p>A un autre moment de la journée, il murmura:</p>
+
+<p>«Nostradamus ne m'a-t-il pas affirmé qu'il avait
+obligé le corps astral d'un de ses enfants à demeurer
+près de lui pendant plus d'un mois?... Et, moi-même,
+n'ai-je pas vu tressaillir à diverses reprises les cadavres
+que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'était
+pas là, alors, qui essayait de réintégrer sa demeure
+charnelle?»</p>
+
+<p>A l'heure où la nuit commençait à tomber, Ruggieri
+se leva brusquement, courut à une vaste armoire pleine
+de livres et de manuscrits, et il se mit à la fouiller fébrilement.</p>
+
+<p>Il tremblait convulsivement et répétait:</p>
+
+<p>«Oh! je le trouverai... je le trouverai....»</p>
+
+<p>Au bout de deux heures, ayant jonché le parquet de
+papiers et de volumes épars, il finit par mettre la main
+sur ce qu'il cherchait: c'était un livre qui ne contenait
+guère qu'une cinquantaine de pages. Les pages étaient
+moisies. Les caractères de l'écriture étaient hébraïques.</p>
+
+<p>Lentement, Ruggieri se mit à le feuilleter. Ses yeux,
+d'un seul trait, parcouraient chaque page.</p>
+
+<p>A la vingt-neuvième page, il eut comme un sourd rugissement,
+et son doigt se posa, s'incrusta sur une ligne.</p>
+
+<p>«La formule d'incantation!» gronda-t-il.</p>
+
+<p>Il était à ce moment dix heures du soir. Le silence
+était profond au-dehors.</p>
+
+<p>Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq
+nouveaux flambeaux, ce qui faisait sept avec ceux qui
+l'éclairaient déjà.</p>
+
+<p>Il les plaça sur le parquet dans l'angle du laboratoire
+tourné à l'est. Les flambeaux étaient placés en fer à
+cheval dont l'ouverture se trouvait donc tournée vers
+l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le coin, un
+demi-cercle appuyé à l'est. Dans ce demi-cercle de lumière,
+Ruggieri se plaça debout, tourné vers l'intérieur
+du laboratoire, c'est-à-dire regardant l'ouest, qui est le
+lieu de ténèbres, par rapport à l'est d'où vient la lumière.</p>
+
+<p>De fa main, il traça dans l'air un cercle, comme pour
+s'enfermer.</p>
+
+<p>Puis, devant lui, à ses pieds, au milieu des deux branches
+du fer à cheval formé par les sept flambeaux, il
+enfonça profondément son poignard dont la garde formait
+une croix.</p>
+
+<p>Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en détacha
+douze grains qu'il plaça en cercle autour du poignard
+dressé comme une croix.</p>
+
+<p>Minuit commença à sonner ses douze coups lents et
+sonores, voilés de tristesse...</p>
+
+<p>Au sixième coup, Ruggieri prononça la formule d'une
+voix calme, forte et grave.</p>
+
+<p>Les vibrations du douzième coup de minuit résonnaient
+encore sourdement dans les airs, lorsqu'il vit à l'autre
+extrémité du laboratoire une forme blanche qui, d'abord
+indécise, se précisa rapidement jusqu'à dessiner une
+silhouette humaine.</p>
+
+<p>Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche
+apparut dans le laboratoire. Nous disons que Ruggieri
+la vit.</p>
+
+<p>Alors, d'un pas saccadé, il sortit du cercle formé par
+les flambeaux et la croix, et s'avança vers la forme blanche
+qu'il voyait.</p>
+
+<p>Il ne faisait guère qu'un pas par minute, et chacun
+de ces pas s'accomplissait avec la raideur lente et sans
+arrêt d'un mécanisme.</p>
+
+<p>Au bout de douze pas, il s'arrêta et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi, mon enfant?...</p>
+
+<p>Il ne vit pas les lèvres de l'apparition remuer. Aucun
+son ne frappa ses oreilles. Mais il entendit, en lui-même,
+et très distinctement, la réponse:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi m'avez-vous appelé, mon père?</p>
+
+<p>Ruggieri se remit en marche; à mesure qu'il avançait,
+il vit l'apparition reculer; le corps astral essayait
+de le fuir; mais lui le poursuivait.</p>
+
+<p>Ruggieri continua à marcher, revenant cette fois sur
+le cercle.</p>
+
+<p>L'apparition se trouvait près du poignard, entre les
+deux branches du fer à cheval lumineux.</p>
+
+<p>Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, il faut entrer.</p>
+
+<p>Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme
+tout à l'heure, en lui-même, il entendit:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne me laissez-vous pas à l'éternel repos?</p>
+
+<p>&mdash;Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi,
+mon fils, de t'emprisonner ici. Entre, je le veux.</p>
+
+<p>Il vit la forme blanche hésiter, reculer, prendre son
+élan, et se placer enfin au centre des lumières, à la
+place même qu'il avait occupée.</p>
+
+<p>Une satisfaction infinie se peignit sur les traits pétrifiés
+de Ruggieri.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, son visage se détendit,
+ses yeux reprirent leur position naturelle, son bras
+droit retomba pesamment, le livre s'échappa de sa main
+gauche et roula sur le parquet.</p>
+
+<p>Regardant dans le cercle de lumières, Ruggieri ne vit
+plus rien: la forme blanche avait disparu.</p>
+
+<p>Mais il sourit et murmura:</p>
+
+<p>«Je ne suis plus en état de voyant; donc, je ne vois
+pas; mais il est là; le corps astral de mon fils est là;
+et il ne sortira que lorsque je le voudrai!»</p>
+
+<p>Ruggieri subit alors, et d'une façon soudaine, la réaction
+de l'état morbide où il s'était placé par suite d'un
+phénomène de volonté connu et décrit par tous les
+anciens auteurs des sciences ésotériques, mais que la
+médecine moderne a inventé... en lui donnant le nom
+tout battant neuf d'autosuggestion.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant,
+agité de frissons fiévreux. Mais, bientôt, il se
+remit, et, courant aux volumes qu'il avait jetés sur le
+parquet, il saisit l'un d'eux et sortit rapidement de son
+laboratoire.</p>
+
+<p>Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis
+que les sept flambeaux continuaient à brûler.</p>
+
+<p>Ruggieri était entré dans sa chambre à coucher et,
+ayant allumé une lampe, se mit à parcourir le volume
+qui portait ce titre: <i>Traité des fardements</i>.</p>
+
+<p>C'était une oeuvre de Nostradamus, publiée à Lyon
+en l'an 1552.</p>
+
+<p>«Voilà, murmura Ruggieri, voilà ce que me laissa en
+mourant mon bon maître Nostredame. Que de fois
+j'ai lu et relu ces lignes tracées par sa main quelques
+heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passées sur ces
+pages qu'il m'a sans doute laissées pour que je pusse
+tenter sa réincarnation!... Je la tentai. Par trois fois,
+j'entrai dans son tombeau, là-bas, dans l'église de Salon...
+mais je n'avais pas de sang à lui transfuser... Lisons
+encore... essayons!...»</p>
+
+<p>Le manuscrit était divisé en trois parties très courtes.
+écrit à la hâte, et dont beaucoup de phrases étaient
+simplement commencées.</p>
+
+<p>La première partie commençait par ces mots:</p>
+
+<p>«La réincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel
+du corps astral.»</p>
+
+<p>La deuxième partie portait une sorte de titre qui
+était:</p>
+
+<p>«Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral
+et le corps matériel après leur séparation.»</p>
+
+<p>Enfin, la troisième partie était également résumée
+par quelques mots placés en tête de la page:</p>
+
+<p>«Quel sang il faut infuser au cadavre.»</p>
+
+<p>Ce fut cette dernière partie que Ruggieri se mit à
+lire et à relire longuement, la tête entre les deux mains.
+Enfin il se leva, alla à une armoire de fer encastrée
+dans le mur et dissimulée dans une tapisserie. L'ayant
+ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un
+rouleau de parchemin qu'il déroula, sur la table et sur
+lequel il s'accouda.</p>
+
+<p>C'était une grande feuille sur laquelle étaient traces
+des signes géométriques, avec renvois explicatifs sur
+les côtés. En haut de la feuille, ces mots étaient écrits:</p>
+
+<p>«Horoscope de mon fils Déodat, comte de Marillac,
+et diverses constellations en conjonction avec la
+sienne.»</p>
+
+<p>Alors, l'astrologue se mit à commencer une série de
+calculs géométriques dont chacun était suivi de calculs
+chiffrés.</p>
+
+<p>Cela dura des heures.</p>
+
+<p>Vers la fin, il écrivait avec une sorte de fièvre délirante.
+Une joie intense resplendissait sur son visage.</p>
+
+<p>«J'y suis! murmura-t-il tout à coup, voilà la constellation
+de l'homme qu'il me faut!... quel est cet homme?...
+Oh! je le trouverai!»</p>
+
+<p>Il s'évanouit soudain.</p>
+
+<p>Peut-être de joie ou peut-être de fatigue.</p>
+
+<p>Quand il revint à lui.'au bout de quelques minutes,
+il se dit:</p>
+
+<p>«Le jour ne va pas tarder à paraître, maintenant...
+Eh bien, j'attendrai à ce soir!...»</p>
+
+<p>Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire
+de fer, et en tira une boîte qu'il ouvrit; elle contenait
+un certain nombre de pilules; il en prit une et, l'ayant
+avalée, un bien-être immédiat succéda aussitôt à l'énorme
+fatigue qu'il éprouvait.</p>
+
+<p>Ses yeux tombèrent alors sur l'horloge.</p>
+
+<p>«Neuf heures, dit-il, il fait grand jour...»</p>
+
+<p>Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journée
+à étudier l'horoscope, après toute la nuit passée à
+évoquer le corps astral de son fils. On était au mercredi
+soir... Il y avait donc à tout le moins quarante-deux
+heures que Ruggieri n'avait pas mangé!... qu'il
+n'avait pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!...</p>
+
+<p>Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber
+une et qu'il avait composées lui-même, devaient
+contenir une substance fortifiante d'une extrême énergie,
+car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se contenta
+de boire un grand verre d'eau.</p>
+
+<p>Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet
+de la tour, l'oeil fixé à une puissante lunette qu'il avait
+perfectionnée pour son usage personnel.</p>
+
+<p>Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail
+forcené auquel il se livrait par un envoyé de la reine,
+qui l'appelait. Lorsqu'il revint du Louvre, il se remit a
+étudier la constellation de l'homme dont le sang était
+nécessaire à la réincarnation de son fils.</p>
+
+<p>Vers trois heures, comme les astres pâlissaient et
+qu'il allait remettre à la nuit suivante la suite de ses
+recherches, il poussa un cri terrible:</p>
+
+<p>«J'ai trouvé! C'est lui!»</p>
+
+<p>Il courut à sa chambre, sortit de l'armoire de fer une
+feuille de parchemin pareille à celle qui contenait l'horoscope
+de son fils. Et c'était en effet un autre horoscope.</p>
+
+<p>Il tremblait de joie au point qu'il n'écrivait qu'avec
+difficulté. Une flamme étrange jaillissait de ses yeux.
+Et il murmurait, après chaque calcul:</p>
+
+<p>«Oui... c'est bien lui!... cela coïncide...»</p>
+
+<p>A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil
+à un rugissement, et s'évanouit de nouveau en prononçant
+un nom:</p>
+
+<p>«Pardaillan!...»</p>
+
+<p>Voilà donc ce que Ruggieri avait trouvé! Le nom de
+l'homme dont le sang était nécessaire à la réincarnation
+de son fils!...</p>
+
+<p>Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan!</p>
+
+<p>C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter
+la hideuse, l'effroyable expérience!...</p>
+
+<p>Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver à
+cette conclusion?</p>
+
+<p>Il est probable que, dans son aberration, dans l'état de
+délire à froid où il vivait depuis l'assassinat de l'infortuné
+Marillac, il est probable que, dans le détraquement
+filial de cette cervelle qui avait reçu tant de secousses,
+il est probable, disons-nous, que la figure de Pardaillan
+se présenta d'elle-même à lui.</p>
+
+<p>Ruggieri, lorsqu'il avait été trouver le chevalier à l'auberge
+de la Devinière pour lui faire les propositions au
+nom de la reine, avait rencontré dans l'escalier, et sans
+doute reconnu du premier coup son fils Déodat.</p>
+
+<p>Plus tard, il avait établi l'horoscope du chevalier.</p>
+
+<p>Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir
+Pardaillan, était née dans ce cerveau, sans cesse préoccupé
+de conjonctions, la certitude que le comte de Marillac
+et le chevalier de Pardaillan étaient unis par d'invisibles
+liens et que leurs destinées faisaient corps.</p>
+
+<p>Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit,
+s'était réveillée sans qu'il en eût conscience, au moment
+où il cherchait dans le ciel la constellation de l'homme
+dont le sang lui était nécessaire.</p>
+
+<p>En réalité, dès la première minute, il avait été obsédé
+par l'énergie du chevalier, et, comme il arrive à tous ceux
+qui poursuivent un problème insoluble, il avait amoncelé
+d'instinct les preuves autour de la solution ardemment
+souhaitée. Et, alors qu'il croyait que cette solution lui
+venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise dès avant
+de commencer le calcul. Toute folie trouve son explication.</p>
+
+<p>Ruggieri revint rapidement à lui.</p>
+
+<p>En toute hâte, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre
+papiers.</p>
+
+<p>Ces papiers étaient blancs.</p>
+
+<p>Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de
+Charles IX et le sceau royal.</p>
+
+<p>Comment Ruggieri s'était-il procuré ces ordres en
+blanc? Les avait-il obtenus de Catherine? Étaient-ce
+de parfaites imitations? Peu importe.</p>
+
+<p>Il en remplit deux.</p>
+
+<p>Puis il descendit à son laboratoire et renouvela ceux des
+flambeaux du cercle lumineux qui étaient près de s'éteindre,
+opération qu'il avait soigneusement recommencée
+plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les lumières ne
+devaient pas s'éteindre: une seule lumière éteinte, c'était
+une porte par où le corps astral pouvait fuir.</p>
+
+<p>«O mon fils, dit-il, sois rassuré; dès cette nuit, je
+verserai dans ton corps matériel le sang nécessaire, et,
+pour chasser les esprits jaloux, je sonnerai le glas, le
+glas terrible qui sera le signal des milliers de morts,
+afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphère!»</p>
+
+<p>Ainsi s'exprima le fou...</p>
+
+<p>Ayant parlé au corps astral comme on vient de le dire,
+Ruggieri sortit du laboratoire sans regarder le cadavre
+tout raide et livide sur sa table de marbre. Et, ayant
+enfourché sa mule, il se hâta vers le Temple.</p>
+
+<p>Introduit auprès de Montluc, il exhiba les papiers qu'il
+avait remplis.</p>
+
+<p>Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard
+de stupeur et presque d'épouvanté.</p>
+
+<p>«Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccadée, je ne
+sais pas si la mécanique fonctionne encore... il y a longtemps
+qu'elle n'a servi...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inquiétez de rien. Mettez-moi seulement en
+relation avec l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Venez donc.</p>
+
+<p>Montluc et Ruggieri descendirent, gagnèrent une cour
+étroite au Fond de laquelle s'élevait une cahute en planches.</p>
+
+<p>&mdash;Il est là, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper
+de faire descendre vos deux gaillards.</p>
+
+<p>Montluc salua et se retira avec une hâte que motivait
+peut-être un sentiment d'horreur, ou peut-être simplement
+le désir de courir à son appartement où il devait
+attendre les deux ribaudes qui lui avaient promis leur
+visite pour ce soir-là.</p>
+
+<p>Ruggieri, étant entré dans la cabane, vit un homme qui
+s'occupait à raccommoder une paire de sandales.</p>
+
+<p>Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tête
+monstrueuse, des épaules énormes, et devait être d'une
+force herculéenne. C'était un ancien condamné aux galères,
+qu'on avait gracié à condition qu'il remplît, au
+Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier.</p>
+
+<p>Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit
+signe qu'il obéirait. Ruggieri lui donna alors quelques
+ordres à voix basse. L'homme répondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit l'astrologue, pas maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand-?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit. Je ne pourrai être ici qu'à trois heures
+et demie. Je veux recueillir moi-même la chose.</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc à
+tourner la manivelle vers trois heures.</p>
+
+<p>Ruggieri approuva d'un signe de tête et sortit.</p>
+
+<p>Mais, au moment où il allait franchir la porte du Temple,
+il s'arrêta soudain et murmura:</p>
+
+<p>«Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans
+sa main...»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXI</h3>
+
+<h3>LA MÉCANIQUE</h3>
+
+<p>Après la soudaine intervention de Marie Touchet dans
+la chambre de torture, les deux Pardaillan avaient été
+réintégrés dans leur cellule. Un flot d'espoir montait de
+leurs coeurs à leurs cerveaux. Mais ces deux hommes
+d'une trempe exceptionnelle évitaient de se montrer l'un
+à l'autre la joie qu'ils éprouvaient.</p>
+
+<p>Simplement, le vieux routier s'écria Quand ils eurent
+été enfermés:</p>
+
+<p>&mdash;Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu
+n'as pas eu tort de sauver cette aimable personne. Par
+Pilate, j'aurai donc connu une femme qui aura montré
+quelque gratitude?</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir
+dans ce cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait déjà
+avoir mis le feu à Paris et fait sauter le Temple pour
+nous en tirer!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, nous eussions sauté, nous aussi en
+ce cas, répondit le chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de
+Ramus que je voulais parler. Ce digne savant ne nous
+a-t-il pas tirés d'un fort mauvais pas, rue Montmartre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est pardieu la vérité. Mort de tous les diables
+devrai-je donc me réconcilier avec l'humanité?</p>
+
+<p>Les deux intrépides aventuriers plaisantaient et devisaient
+paisiblement à l'heure où ils venaient d'échapper
+à une mort affreuse.</p>
+
+<p>Cependant, peu à peu, leur entretien s'attacha à cette
+charmante et vaillante jeune femme qui leur était apparue
+comme un ange sauveur. Ils finirent par convenir
+que leur situation s'était infiniment améliorée et que,
+sûrement. Marie Touchet les délivrerait.</p>
+
+<p>La journée se passa ainsi.</p>
+
+<p>Et, déjà, la nuit avait envahi leur cachot, alors que
+dehors il faisait jour encore, lorsque la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Avouons que le coeur leur battit fort: était-ce la
+liberté?...</p>
+
+<p>C'était Ruggieri!...</p>
+
+<p>Il entra seul, une lanterne à la main, tandis que les
+arquebusiers qui l'avaient accompagné se rangeaient
+dans le couloir, prêts à faire feu à la moindre tentative
+d'évasion.</p>
+
+<p>Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Me reconnaissez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Le chevalier examina un instant l'astrologue.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort
+changé. C'est vous qui vîntes me voir en mon taudis qui
+se trouva fort honoré de votre visite. C'est vous qui me
+posâtes de ces questions étranges, comme de me demander
+en quelle année j'étais né et si j'étais libre... C'est
+vous qui me donnâtes ce joli sac contenant deux cents
+beaux écus de six livres parisis. C'est vous qui m'ouvrîtes
+la porte de la maison du Pont de Bois où vous
+m'aviez donné rendez-vous... Mon père, saluez cet homme:
+c'est un des plus hideux coquins dont puisse se
+glorifier une truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena
+à l'illustre et généreuse Catherine, reine de par le diable?
+C'était pour me prier d'assassiner mon ami, le comte de
+Marillac!</p>
+
+<p>Une terrible secousse fit bondir l'astrologue.</p>
+
+<p>Ses yeux se gonflèrent, comme s'il allait pleurer.</p>
+
+<p>Mais il ne pleura pas. Il éclata d'un rire sinistre et
+grinça:</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Moi! Tuer Déodat! Fou! Triple fou!... Ah!
+si Déodat n'était mort, si je n'avais enfermé son corps
+astral dans le cercle magique...</p>
+
+<p>Il n'acheva pas.</p>
+
+<p>Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment
+ce bras.</p>
+
+<p>Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est
+mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Mort! répéta Ruggieri hagard, une lueur de folie
+dans les yeux. Mort!... heureusement, je tiens les deux
+corps, le corps matériel et l'astral... jeune homme, c'est
+pour cela que je suis ici... votre main, je vous prie...</p>
+
+<p>Le chevalier avait croisé les bras, et sa tête s'était
+inclinée sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si
+bon!... Mort!... Tué sans doute par cette femme!... Mon
+père, mon père, vous avez trop raison... il y a trop de
+loups et de louves de par le monde...</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosité
+autour de Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier!
+Des loups, certes, il y en a à foison. Et des hiboux...
+tiens, comme monsieur que voici... fi! la vilaine bête...
+vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me
+donner votre main?...</p>
+
+<p>Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si étrange
+douceur, elle implorait avec tant de tristesse, que le chevalier,
+lentement, décroisa les bras et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous
+pleurez, mon pauvre ami... voici ma main.</p>
+
+<p>Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier,
+croyant qu'il voulait simplement la serrer par communauté
+d'affliction, lui avait tendue. Cette main, il
+l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la lumière
+de la lanterne, il l'étudiait, il en inspectait les lignes.</p>
+
+<p>Déjà, Ruggieri avait oublié ce sentiment de douleur
+paternelle qui s'éveillait en lui. Il était tout à sa folie,
+à l'affreuse pensée qui le guidait.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie
+qui va se perdre dans la ligne que j'ai retrouvée dans la
+main de Déodat! Voici, tenez...</p>
+
+<p>Il eût sans doute révélé l'abominable, la monstrueuse
+espérance de réincarnation, mais le vieux Pardaillan,
+exaspéré par l'accent funèbre de cette voix, avait saisi
+Ruggieri au col; il le secoua un instant et, finalement,
+d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot.</p>
+
+<p>Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un
+dernier regard si étrange que celui-ci en frissonna;
+puis, ouvrant la porte, il disparut.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout pâle.</p>
+
+<p>Le chevalier, tout à la violente douleur de la nouvelle
+qu'il venait d'apprendre, allait et venait dans le cachot
+avec une agitation croissante. Une furieuse colère montait
+en lui. Jamais le vieux Pardaillan n'avait vu son
+fils dans cet état. Et, sans doute, cette colère, allait
+finalement se traduire par quelque éclat, lorsque la
+porte s'ouvrit à nouveau. Les mêmes arquebusiers, qui
+avaient conduit Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et
+le sergent qui les commandait dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, veuillez me suivre.</p>
+
+<p>Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet
+incident la suite de l'intervention de Marie Touchet. Si
+on ne les mettait pas en liberté, on allait les transférer
+dans quelque chambre plus aérée. Il saisit le bras du
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit-il. Nous songerons à venger ton ami
+quand nous serons hors d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fît le chevalier, les dents serrées, le venger!...
+Je sais d'où est parti le coup qui l'a frappé.</p>
+
+<p>Ils se mirent en marche, entourés d'arquebusiers.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous
+nous conduisez dans une autre cellule?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien.</p>
+
+<p>Le sergent le regarda d'un air étonné. On arriva au
+bout du couloir et on commença à descendre un escalier
+tournant, pareil à celui qu'ils avaient descendu le
+matin pour arriver à la chambre de torture, mais non
+le même.</p>
+
+<p>Cependant, ils s'enfonçaient de plus en plus. L'air
+devenait méphitique. Les murailles suintaient. Par plaques,
+des touffes de champignons verdâtres se renflaient
+sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre
+brillait de mille cristaux minuscules: c'était le salpêtre
+qui sortait.</p>
+
+<p>On arriva ainsi à une sorte de boyau long d'une
+vingtaine de pas.</p>
+
+<p>«Diable!» songea Pardaillan père.</p>
+
+<p>Mais il se rassura aussitôt en apercevant, au bout du
+boyau, un étroit escalier qui remontait. Et, comme il n'y
+avait de couloir ni à droite ni à gauche, il en conclut
+qu'ils allaient reprendre par là le chemin qui les ramènerait
+à l'air.</p>
+
+<p>C'était vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet
+escalier qui tournait rapidement sur lui-même et dont
+ils n'apercevaient que les deux ou trois premières marches.</p>
+
+<p>Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le
+boyau, et les deux prisonniers furent invités à monter
+les premiers. Ils montèrent; derrière eux, le sergent;
+derrière le sergent, les arquebusiers.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en
+tête, compta huit marches tournantes. A la neuvième
+marche, il n'y avait plus d'escalier, mais une sorte de
+porte basse et étroite s'ouvrait; machinalement, il franchit
+le pas; le chevalier passa derrière lui; au même
+instant, ils entendirent derrière eux un bruit sonore et
+métallique, comme celui d'une porte de fer qui se
+referme...</p>
+
+<p>L'obscurité était opaque.</p>
+
+<p>Le silence était aussi absolu que les ténèbres.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu là? demanda le vieux Pardaillan, avec une
+poignante angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis là! dit le chevalier.</p>
+
+<p>Ils se turent brusquement, pris de cet indicible étonnement
+qui est le premier signe de la terreur: en effet,
+leurs voix résonnaient d'étrange façon, avec cette
+même sonorité métallique qu'avait eue la porte en se
+Refermant.</p>
+
+<p>Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les
+bras devant eux; leurs mains se rencontrèrent et s'étreignirent.</p>
+
+<p>Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se
+rapprocher l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Mais ils s'arrêtèrent soudain, et la même sensation
+d'étonnement les immobilisa; en voulant marcher, ils
+avaient senti que le plancher n'était pas sur un plan
+horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente assez
+raide.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce
+plancher.</p>
+
+<p>&mdash;Du fer! gronda-t-il en se redressant.</p>
+
+<p>Alors, ensemble, ils reculèrent, remontant la pente de
+cet étrange plancher de fer.</p>
+
+<p>Au bout de trois pas, ils furent arrêtés par la muraille
+et, l'ayant touchée, ils constatèrent qu'elle était en
+fer!</p>
+
+<p>Ils étaient entourés de fer. Ils étaient dans une
+chambre de fer!</p>
+
+<p>Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient
+d'aplomb. La déclivité ne commençait qu'à un demi-pas
+du mur de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Ne bouge pas de là! fit le vieux Pardaillan. Je ne
+sais dans quel traquenard nous sommes tombés. Mais
+ce doit être effroyable. Je veux pourtant me rendre
+compte...</p>
+
+<p>Alors, il se mit à suivre la muraille en comptant ses
+pas à haute voix, afin de rester en communication avec
+le chevalier.</p>
+
+<p>Il marchait le long de cette bordure horizontale
+sorte de sentier qui côtoyait le pied des murs.</p>
+
+<p>Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit
+son fils, il avait compté vingt-quatre pas; huit de chaque
+côté dans le sens de la longueur et quatre dans le
+sens de la largeur.</p>
+
+<p>La cage était donc d'assez vastes proportions. Ni banc
+ni siège d'aucune sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent
+un cachot: partout la muraille était unie.</p>
+
+<p>Ils songèrent-qu'on les avait enfermés dans cette cage
+pour les y laisser mourir de faim et de soif.</p>
+
+<p>Un moment, l'effroi pénétra dans ces âmes indomptables.</p>
+
+<p>Mais, bientôt, chacun d'eux songeant qu'il ne devait
+pas augmenter les souffrances de l'autre par sa propre
+faiblesse, ils raffermirent leurs coeurs, et se prenant par
+la main:</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, dit Pardaillan père, que voici la fin de
+notre carrière.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore.
+Mais j'enrage de ne pas savoir où je suis, et pourquoi ce
+plancher s'en va de tous côtés en pente vers le centre.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être s'est-il affaissé par son propre poids
+Attendons, monsieur. Qu'avons-nous à redouter au bout
+du compte? De mourir par la faim. Je conviens que c'est
+un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y échapper
+quand il nous sera bien démontré que nous devons
+mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Y échapper! Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;En nous tuant, dit simplement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni
+dague, ni épée.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Nos éperons. Les miens n'ont pas de molette et
+constituent au pis aller des poignards assez présentables.</p>
+
+<p>&mdash;Par Pilate, tu es en veine de bonnes idées, chevalier!</p>
+
+<p>Tel fut l'entretien héroïque de ces deux hommes placés
+dans la situation la plus effroyable.</p>
+
+<p>Séance tenante, le chevalier défit ses éperons qui, selon
+un usage encore très répandu, consistaient simplement
+en une tige d'acier assez longue et aiguë. Il en donna
+un au vieux routier et garda l'autre pour lui...</p>
+
+<p>Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans
+sa main droite en nouant autour du poignet les courroies
+d'éperon.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien.</p>
+
+<p>Accotés à la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent,
+cherchant à voir et ne voyant que ténèbres, cherchant
+à entendre et n'entendant que silence.</p>
+
+<p>Quel espace de temps s'écoula ainsi?</p>
+
+<p>Soudain, le vieux Pardaillan murmura:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu entendu?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous...</p>
+
+<p>Un léger bruit, comme le bruit du déclic d'une machine
+qui va se mettre en mouvement, venait de frapper
+leurs oreilles.</p>
+
+<p>Ce bruit de déclic venait du plafond.</p>
+
+<p>A ce moment même, une lumière pâle envahit la cage
+de fer... puis cette lumière se renforça comme si une
+deuxième lampe mystérieuse eût été allumée... puis elle
+se renforça deux fois encore, en sorte que la clarté était
+maintenant suffisante pour montrer tous les détails de
+l'épouvantable lieu.</p>
+
+<p>D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-mêmes.
+Ils se virent hagards, hérissés, avec des visages terribles:</p>
+
+<p>&mdash;On va nous attaquer, gronda le vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tenons-nous bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer...
+C'est donc la bataille!...</p>
+
+<p>&mdash;La bataille! La vie!...</p>
+
+<p>Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide
+regard, ils inspectèrent alors le caveau. Et cet étonnement
+que nous avons signalé plus haut, cet étonnement
+avant-coureur des plus atroces sensations d'horreur entra
+de nouveau dans leurs esprits avec une violence
+d'écluse qui s'ouvre...</p>
+
+<p>Voici en effet ce qu'ils virent:</p>
+
+<p>Ils avaient cherché d'instinct la porte, le trou par où
+ils étaient entrés, et ils ne la trouvèrent plus; cette
+porte devait sans doute se fermer hermétiquement au
+moyen d'un mécanisme: sur la muraille, aucune ligne
+indiquant la solution de continuité, plus de porte!</p>
+
+<p>Ils examinèrent alors ce plancher bizarre qui, dans la
+nuit, leur avait paru s'en aller en pente.</p>
+
+<p>Ils ne s'étaient pas trompés: tout autour du caveau
+bordant la muraille, régnait un sentier horizontal de
+deux pieds de large; et à partir de l'arête de ce sentier
+commençait la déclivité assez raide; le plancher était
+ainsi divisé en quatre pans dont chacun s'abaissait vers
+le centre, et cela formait un tronc de pyramide renversée
+parfaitement régulier. Les quatre pans inclinés, au
+lieu d'aboutir à une pointe centrale, étaient coupés de
+façon à former au fond de cette cuvette quadrangulaire
+un rectangle très régulier.</p>
+
+<p>Or, ce rectangle, ce n'était pas une plaque de fer, ni
+une dalle de pierre, ni rien!</p>
+
+<p>C'était du vide!...</p>
+
+<p>Si, dans la nuit, ils se fussent laissé entraîner sur l'une
+des quatre pentes, ils eussent abouti à ce trou!</p>
+
+<p>Tombés! Où? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abîme?</p>
+
+<p>A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant
+l'un à l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils
+descendirent et arrivèrent au bord du trou de la cheminée.</p>
+
+<p>Et alors, ils frémirent. S'étant regardés ils se virent
+livides. Et le vieux Pardaillan prononça ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur... Et toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Éloignons-nous, fit le chevalier sans répondre à la
+terrible question.</p>
+
+<p>Ils revinrent sur le sentier.</p>
+
+<p>Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? Était-ce un
+puits sans fond? Était-ce le vertige d'une chute qui ne
+s'arrêterait jamais?</p>
+
+<p>Non. C'était quelque chose de plus simple, mais cette
+simplicité dégageait de l'horreur.</p>
+
+<p>Ce trou... Eh bien, ce trou, c'était une fosse en fer.</p>
+
+<p>Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'étranges particularités.
+D'un bout à l'autre, elle était creusée d'une
+rigole. Et cette rigole aboutissait à un orifice de tuyau
+qui se perdait on ne savait où...</p>
+
+<p>Pourquoi cet agencement destiné à pousser, à refouler,
+à attirer, à absorber?...</p>
+
+<p>Les Pardaillan, muets, collés contre la muraille de fer,
+regardaient la fosse qui béait au centre de la cuvette
+quadrangulaire formée par le plancher de fer.</p>
+
+<p>Nous avons dit que le fantastique caveau s'était éclairé.</p>
+
+<p>La lumière venait de quatre lampes.</p>
+
+<p>Ces lampes, placées dans des niches pratiquées au
+bas de la muraille, au ras du sentier, étaient mises hors
+d'atteinte par un treillis de fer.</p>
+
+<p>Les niches, évidées dans la muraille de fer, correspondaient
+évidemment avec un couloir qui faisait le tour
+du caveau puisque c'était du dehors qu'on avait allumé
+les quatre lampes.</p>
+
+<p>Ces lampes, placées au ras du sol, étaient agencées
+pourtant de manière à envoyer leurs reflets vers le plafond
+en même temps que vers la fosse.</p>
+
+<p>Ce plafond lui-même était de fer.</p>
+
+<p>Les Pardaillan levèrent les yeux, l'inspectèrent... et
+ï'étonnement les saisit dans ses rafales plus puissantes...</p>
+
+<p>Ce plafond ne ressemblait pas plus à un plafond que
+le plancher ressemblait à un plancher...</p>
+
+<p>Ce plafond était lui-même disposé en tronc de pyramide,
+chacun de ses pans étant parfaitement dans le
+plan de la pyramide d'en bas!</p>
+
+<p>En sorte que, si ce plafond était tombé, il se fût exactement
+adapté au plancher.</p>
+
+<p>Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse,
+une masse de fer parfaitement rectangulaire surplombait.
+Cette masse, épaisse de cinq pieds, toujours dans
+l'hypothèse où le plafond fût tombé, se serait exactement
+emboîtée dans la fosse!...</p>
+
+<p>Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait
+l'épouvante, cela distillait de l'horreur...</p>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspecté, ayant
+confronté avec ce qu'il voyait le souvenir des choses
+qu'on se racontait à voix basse sans y croire, le chevalier
+de Pardaillan, avait compris. Et, de ses lèvres qui
+remuèrent à peine, il laissa tomber ces seuls mots:</p>
+
+<p>&mdash;La mécanique espagnole qui fonctionna aux XVe et
+XVIe siècles, dans le mystère des geôles profondes!</p>
+
+<p>&mdash;La mécanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui
+ne savait pas, lui!</p>
+
+<p>Le chevalier n'eut pas le temps de répondre.</p>
+
+<p>Ce léger bruit de déclic, qu'ils venaient d'entendre peu
+avant que les lumières ne s'allumassent, se reproduisit
+dans le silence absolu.</p>
+
+<p>Presque en même temps, ils entendirent sur le côté
+droit de la cage de fer, au-dehors, une rumeur grinçante
+et continue de roue mal graissée qui se met en mouvement,
+ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis
+rouille...</p>
+
+<p>La vis devait être formidable, si c'était une vis. Car la
+rumeur était assourdissante.</p>
+
+<p>Et, aussitôt, un grondement sourd, un roulement ininterrompu
+qui venait d'en haut leur fit lever les yeux
+vers le plafond.</p>
+
+<p>Leurs cheveux se hérissèrent...</p>
+
+<p>Le plafond s'était mis à descendre!...</p>
+
+<p>Il descendait tout d'une pièce, d'un mouvement très
+lent, mais continu. Il s'abaissait...</p>
+
+<p>La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait
+vers la pyramide de fer en creux...</p>
+
+<p>Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer
+dans la fosse de fer...</p>
+
+<p>Et eux?...</p>
+
+<p>Eux!... Ils allaient bientôt sentir peser sur leurs têtes
+la masse formidable!</p>
+
+<p>Alors, affolés, ils allaient chercher à gagner une minute
+de vie!</p>
+
+<p>Comment?... En descendant vers la fosse.</p>
+
+<p>Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboîterait
+dans cette fosse...</p>
+
+<p>Ils seraient écrasés par l'effroyable pression!</p>
+
+<p>Et la rigole était là pour recueillir leur sang!</p>
+
+<p>La fosse était là! Ils y descendraient sûrement, infailliblement!
+Elle les fascinait. Elle les appelait. Elle les
+attirait comme le Maëlstrom de l'Océan attire le vaisseau
+qui se débat en vain pour échapper à ses mortelles
+étreintes!</p>
+
+<p>Le grondement de la mécanique continuait.</p>
+
+<p>Le plafond descendait.</p>
+
+<p>Bientôt, il se trouva à un pied de la tête du vieux Pardaillan,
+plus grand que le chevalier.</p>
+
+<p>Épouvante et délire»... Bientôt, il ne fut qu'à un
+pouce!...</p>
+
+<p>Bientôt, il ne fut qu'à une ligne!...</p>
+
+<p>Il toucha les cheveux... il atteignit le crâne... le vieux
+routier baissa la tête... la masse effroyable atteignit ses
+épaules... il fallait descendre... descendre vers l'horreur...
+descendre vers la fosse de fer!...</p>
+
+<p>Terrible, les yeux exorbités, les veines des tempes gonflées
+à éclater, le vieux incrusta ses pieds sur le sentier
+de fer, s'arc-bouta des deux coudes à la muraille de fer,
+et, se raidissant dans un effort titanesque, il voulut, oui,
+il voulut, de ses épaules, arrêter la descente du plafond
+de fer!...</p>
+
+<p>Et l'impossible se réalisa!</p>
+
+<p>Le plafond s'arrêta!...</p>
+
+<p>Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son
+visage se convulsa... le plafond se remit à descendre...</p>
+
+<p>Alors, comme le fer touchait les épaules du chevalier,
+il s'arc-bouta à son tour... il refit le prodige...</p>
+
+<p>Et pendant que, de ses épaules, il suspendait un instant
+l'épouvantable masse, sa parole, étrange, comme
+lointaine, descendit vers le vieux routier...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, nous avons nos poignards... Quand je
+tomberai près de vous, il sera temps... mourons ensemble...</p>
+
+<p>La seconde d'après, l'irrésistible force descendante le
+courba...</p>
+
+<p>Il s'abattit près de son père.</p>
+
+<p>L'instant suprême était venu: en même temps, ils levèrent
+leurs mains armées pour se frapper...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXII</h3>
+
+<h3>DES VISAGES PENCHÉS SUR LA NUIT</h3>
+
+<p>Vers deux heures du matin, cette nuit-là, Ruggieri
+sorti du nouvel hôtel de la reine, et, d'un pas tranquille,
+prit le chemin de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois où il
+ne tarda pas à arriver. Il se dirigea vers la petite porte
+par laquelle Marillac et Alice de Lux étaient entrés dans
+la nuit du lundi précédent.</p>
+
+<p>Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait.
+C était le sonneur de cloches. Cet homme remit à
+l'astrologue la clef du clocher, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ça, vous ne voulez pas que je vous aide?
+C'est que la Guisarde est lourde à manoeuvrer. Moi-même
+j'ai du mal à la mettre en mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;La Guisarde? fit Ruggieri.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le sonneur en éclatant de rire, c'est le nom
+que j'ai donné à la grosse cloche.</p>
+
+<p>Ruggieri entra dans l'église, ferma la porte et bientôt
+il commençait l'ascension du clocher. Il parvint ainsi à
+une sorte de chambre ouverte à tous les vents et dont
+le plafond était percé de trous par où descendaient des
+cordes qui servaient à mettre en mouvement les cloches
+situées au-dessus du plafond.</p>
+
+<p>L'une de ces cordes était un vrai câble: c'était la corde
+du gros bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur,
+pourtant vigoureux était obligé de se faire aider pour
+le mettre en branle.</p>
+
+<p>Ruggieri saisit ce câble et le secoua en levant la tête.</p>
+
+<p>Une douzaine de hiboux effarés se mirent à voleter.</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous? s'écria l'astrologue qui se mit à parcourir
+à grands pas le plancher à demi pourri. Êtes-vous
+les âmes de Chilpéric et d'Ultrogothe dont j'ai vu les
+statues aux portails de cette église? Est-ce toi, roi franc,
+toi qui bâtis ce temple, voici près de mille ans? Venez-vous
+m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs
+soient remplis d'esprits!</p>
+
+<p>Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante.
+Voici l'heure où je vais sonner le grand rappel des esprits
+épars... le glas du comte de Marillac!...</p>
+
+<p>Il se redressa lentement en éclatant de rire, et marcha
+vers la grosse corde, la corde du tocsin...</p>
+
+<p>&mdash;Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la
+Vierge, de par les saints!... Sonne, bronze énorme, sonne
+la vie, sonne la réincarnation du fils de la reine!...</p>
+
+<p>En hurlant ces paroles insensées, il se jeta sur la corde
+du tocsin et s'y suspendit de tout son poids...</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'ébranla,
+se balança, tressaillit, grinça...</p>
+
+<p>Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit,
+jetant dans le même silence un mugissement
+prolongé.</p>
+
+
+
+<p>Sur la façade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois,
+un balcon était ouvert&mdash;le balcon d'une
+vaste salle plongée dans l'obscurité. Près du balcon,
+deux ombres à demi penchées en avant, sans oser se
+montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute
+Fatale.</p>
+
+<p>C'était Catherine de Médicis, toute vêtue de noir.</p>
+
+<p>C'était son fils bien-aimé, Henri, duc d'Anjou.</p>
+
+<p>Ils se tenaient par la main. Ils étaient blêmes. Le duc
+d'Anjou tremblait. Comme Ruggieri, ils écoutaient, ils
+regardaient. Leurs yeux étaient fixés sur l'église</p>
+
+<p>Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on
+éprouve lorsqu'on attend le bruit d'une explosion alors
+que les mineurs ont mis le feu à la mèche, tordait Catherine
+et lui laissait à peine la faculté de respirer...</p>
+
+<p>Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et
+mugissante du bronze donna son premier coup de
+gueule.</p>
+
+<p>Le duc d'Anjou, d'une secousse, échappa à l'étreinte de
+sa mère, et recula... recula jusqu'à ce que, trouvant derrière
+lui un fauteuil, il tomba en se bouchant les oreilles.</p>
+
+<p>Catherine, comme poussée par une force invincible,
+s'était redressée avec un soupir terrible.</p>
+
+<p>Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire
+funèbre les ongles incrustés à la pierre, pareille à l'archange
+de la Mort.</p>
+
+<p>La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois
+hurlait, gueulait, mugissait, rugissait, comme folle...</p>
+
+<p>Alors des bruits étranges, des rumeurs inouïes montèrent
+du fond de l'ombre...</p>
+
+<p>Près de Saint-Germain, une autre cloche se mit à hurler,
+puis, plus loin, une autre, puis d'autres, toutes les
+cloches tous les tocsins de Paris secouant sur la ville
+les rafales monstrueuses de leurs sonorités éperdues!</p>
+
+<p>En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se
+heurtaient, vociféraient, et des éclairs jaillissaient des
+épées; des torches, des centaines de torches, des milliers
+de torches s'allumaient, et la ville paraissait toute rouge
+tout embrasée comme par les feux de l'enfer soudain
+ramenés sur la terre...</p>
+
+<p>Derrière Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet
+retentit, puis un autre, puis d'autres.</p>
+
+<p>Le grand carnage huguenot, la grande hécatombe humaine
+venait de commencer!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIII</h3>
+
+<h3>LE ROI QUI RIT</h3>
+
+<p>Charles IX se trouvait dans sa chambre à coucher. Il
+ne s'était pas déshabillé. Mais il était assis dans un vaste
+et profond fauteuil où il paraissait plus petit encore
+plus malingre et chétif. Ses deux lévriers favoris Nysus
+et Euryalus, étaient couchés à ses pieds et dormaient
+d'un sommeil inquiet.</p>
+
+<p>Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson.</p>
+
+<p>Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors
+à gronder et à mugir, comme une bête fauve encagée
+bondit a tort et à travers.</p>
+
+<p>Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un
+long grognement de colère et de peur. Charles IX les
+appela; ils sautèrent sur le fauteuil, chacun d'un côté;
+il saisit leurs deux têtes fines et soyeuses, les pressa
+contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant
+et d'ami.</p>
+
+<p>Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'étaient
+mis a répondre au tocsin enragé de Ruggieri.</p>
+
+<p>Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut
+enfoncer sa tête sous les oreillers du lit; mais le
+hurlement était plus fort; les vitraux tremblaient; les
+flambeaux grelottaient; les meubles trépidaient... Alors
+il se redressa, leva la tête, voulut braver les hurlements;
+sa bouche crispée laissa échapper des malédictions
+sourdes; puis il cria plus fort; puis il se mît à
+vociférer, il hurla à l'unisson des cloches, et ses deux
+chiens hurlèrent. Le roi vociférait:</p>
+
+<p>&mdash;Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses!
+cloches d'enfer! Je veux qu'on les fasse taire! Oh! les
+cloches! Elles crient plus fort, je ne veux pas! Ne tuez
+pas!</p>
+
+<p>Où fuir? Plus féroce, plus lugubre, l'immense et tragique
+hurlement répercutait les échos prolongés de ses
+clameurs. L'affreuse tempête des tocsins déployait sur
+Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles ne se tairaient
+pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre
+nuits, elles devaient ainsi rugir sans arrêt.</p>
+
+<p>Charles courut à la fenêtre, arracha le rideau, souleva
+un châssis.</p>
+
+<p>Il recula en claquant des dents.</p>
+
+<p>Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait.
+Mais, malgré le jour, les torches continuaient à courir.</p>
+
+<p>Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient.
+D'autres, rouges de sang, les poursuivaient.</p>
+
+<p>Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula
+jusqu'au milieu de la chambre. Il bégaya:</p>
+
+<p>«Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon
+ordre que cela se fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne
+veux pas entendre!... Où fuir? Où fuir?...»</p>
+
+<p>Où fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa,
+pareil à un fantôme, le long d'un couloir, et entra dans
+une galerie. Et ses cheveux se hérissèrent.</p>
+
+<p>Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le
+nez, tout ramassés, les autres sur le dos, les bras en
+croix. Dans un angle de la galerie, un jeune homme se
+défendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba
+tout à coup. C'était Clermont de Piles. Au centre de la
+galerie, deux femmes à genoux levaient les mains; elles
+tombèrent, la gorge ouverte de coups de poignards. Et
+là, les hurlements des hommes retentissaient, plus féroces
+que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans
+la galène et il bégaya:</p>
+
+<p>«C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi
+qui assassine ces hommes! Grâce! Pitié! Où fuir?...</p>
+
+<p>Où fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et
+voulut descendre un escalier... mais là, au tournant, sur
+le palier, une quinzaine de cadavres entassés, les poings
+crispés, les yeux convulsés!... Il remonta, chercha un
+autre couloir... Là, des coups d'arquebuse éclataient et
+des coups de pistolet.</p>
+
+<p>Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumée
+acre Charles eut la vision d'une quinzaine de forcenés
+sanglants, mourant, vociférant: Arrête! Taïaut!
+Taïaut!... L'homme poursuivi trébucha, tomba et l'instant
+après, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les démons
+disparurent, coururent au bout du couloir où deux
+huguenots, presque nus, essayaient de fuir... La bande
+disparut... le couloir était libre... Charles s'avança et arriva
+au cadavre de l'homme qu'on venait de tuer...
+C'était le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagné
+une partie a la paume... Charles fit un effort, bondit
+comme pour traverser un large fossé, et franchit ainsi
+le cadavre... Mais il demeura pétrifié: ses deux pieds
+venaient de se poser dans une flaque de sang et il
+rugit:</p>
+
+<p>«Oh! ces cris dans ma tête! Qu'on sonne donc les
+cloches plus fort, mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne
+font pas de bruit! Plus fort! Je ne veux plus entendre
+ces cris dans ma tête! A moi! fuyons!... où fuir? où
+fuir?...»</p>
+
+<p>Où fuir? Il se mit à courir, enjamba des cadavres
+d hommes a peine vêtus, des cadavres de femmes entièrement
+nus, des cadavres tordus, avec des bouches
+convulsées par la dernière malédiction, des yeux terribles,
+des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables
+étonnements... des cadavres, encore des cadavres...</p>
+
+<p>Où fuir? Grâce! Pitié! Ces deux mots, ces deux cris
+résonnaient dans sa cervelle avec des hurlements prolongés...</p>
+
+<p>Le Louvre, le Louvre entier n'était plus que fumée,
+sang, hurlements, plaintes, détonations... Où fuir?</p>
+
+<p>Il se frappa le crâne à grands coups. Tous ces cadavres,
+il les reconnaissait! Il les nommait au passage!
+Maintenant il marchait dans le sang et n'y faisait plus
+attention. Il piétinait des chairs déchiquetées. Il avait
+pris sa tête à deux mains et courait, courait, montait,
+descendait, fou, hagard, hébété, et hurlait:</p>
+
+<p>«Où fuir? Qui crie dans ma tête? Assez! assez!
+assez!»</p>
+
+<p>Il rencontra une fenêtre. Il tira le châssis. Sans doute,
+l'horreur centuplait ses forces: le châssis tomba, brisé,
+dans la cour. La fenêtre était au premier. Charles, haletant,
+essaya de respirer. Il se pencha:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! Pitié! crièrent des voix.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! sire! nous sommes vos hôtes!</p>
+
+<p>&mdash;Sire! sire! nous étions vos amis!</p>
+
+<p>Ils étaient là une vingtaine de gentilshommes huguenots
+qui tendaient leurs bras vers lui. Sans armes, à
+peine vêtus, ils avaient été acculés dans un coin de la
+cour. Cent fauves à visage humain les entouraient, cent
+arquebuses. Charles, penché, entendit encore:</p>
+
+<p>«Sire! Sire! Sire!»</p>
+
+<p>Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui épouvantait
+lorsqu'on l'entendait, ce rire tragique éclata sur ses
+lèvres. La tête renversée en arrière, les mains crispées
+à la fenêtre, il riait sans pouvoir s'arrêter de rire...</p>
+
+<p>Alors, il recommença a fuir. Une porte était ouverte...
+Il s'y engouffra... alla tomber dans un fauteuil...</p>
+
+<p>Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet
+familier, celui où il aimait à entasser les instruments
+de chasse, les trompes, les ferronneries, celui où
+Crucé lui avait remis une arquebuse perfectionnée,
+d'invention toute récente.</p>
+
+<p>L'arquebuse était là, dans son coin.</p>
+
+<p>Elle n'était pas seule, il y en avait une dizaine accrochées
+aux murs, un peu partout, car le roi s'intéressait
+fort aux ouvrages de mécanique, aux armes à feu.</p>
+
+<p>Ce cabinet, que nous avons dépeint, se trouvait au
+rez-de-chaussée. On se rappelle sans doute que le chevalier
+de Pardaillan y avait été amené par le maréchal
+de Montmorency et la manière dont il en était sorti en
+sautant le fossé.</p>
+
+<p>Le fossé en effet, était exactement sous la fenêtre.</p>
+
+<p>Au-delà du fossé commençait la berge où de beaux
+peupliers dressaient dans le ciel bleu leurs cimes élégantes.</p>
+
+<p>Au-delà de la berge, la Seine.</p>
+
+<p>En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit
+comme rassuré. Il respira un instant. Au-delà de la
+porte, l'effroyable tumulte de la tuerie continuait dans
+le Louvre.</p>
+
+<p>Soudain, derrière cette porte une galopade de pas
+nombreux.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit violemment.</p>
+
+<p>Deux hommes hagards, déchirés, poursuivis par plus
+de cinquante forcenés, firent irruption dans le cabinet.</p>
+
+<p>Charles se redressa tout d'une pièce.</p>
+
+<p>Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'étaient les deux
+grands chefs des huguenots.</p>
+
+<p>C'était le roi Henri de Navarre.</p>
+
+<p>C'était le jeune prince de Condé!...</p>
+
+<p>&mdash;Feu! Feu donc! vociféra quelqu'un.</p>
+
+<p>D'un bond instinctif, Charles se plaça entre les poursuivants
+et les poursuivis.</p>
+
+<p>La meute s'arrêta sur le seuil du cabinet, grondante
+hérissée, des visages noirs de poudre, des yeux sanglants...</p>
+
+<p>&mdash;Arrière! dit Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met à
+protéger les hérétiques!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant
+moi?</p>
+
+<p>Une seconde, Charles eut l'attitude de majesté qui lui
+manqua toujours. La meute recula.</p>
+
+<p>Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de
+fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur
+une table, il y a donc une autorité, dans le royaume,
+aussi forte bientôt que l'autorité du roi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, dit Condé: l'autorité de...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le
+Béarnais pâle comme la mort.</p>
+
+<p>Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le
+roi un regard intrépide, et, se croisant les bras, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas venu ici pour implorer pitié. Roi
+de Navarre, je vous ai entraîné chez le roi de France
+pour que vous lui demandiez compte du sang de nos
+frères! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi
+qui parlerai!...</p>
+
+<p>&mdash;Mauvaise tête! fit le Béarnais, qui parvint à sourire.
+Remercie mon cousin Charles qui nous sauve!</p>
+
+<p>Condé lui tourna le dos.</p>
+
+<p>Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il
+tordait dans ses mains un mouchoir dont, parfois, il
+essuyait son front. Il grelottait. Cette folie spéciale qui
+l'avait fait fuir à travers son palais s'emparait de nouveau
+de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La
+contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle
+affolée. Des lueurs sinistres s'allumèrent dans ses
+Yeux.</p>
+
+<p>Dans le Louvre, les détonations, les plaintes déchirantes,
+les imprécations horribles retentissaient plus
+violentes.</p>
+
+<p>Au-dehors de Paris montait une rumeur immense,
+faite des hurlements des cloches, des hurlements des
+assassins, des hurlements des victimes...</p>
+
+<p>&mdash;Sire! sire! clama Condé en se tordant les bras,
+vous n'avez donc ni coeur ni entrailles? Quoi! cette
+monstrueuse tuerie!</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! rugit Charles qui grinça des dents.
+On tue ceux qui me voulaient tuer! C'est votre faute
+fourbes, hypocrites qui voulez renverser la religion de
+nos pères, détruire la tradition française! C'est la
+messe qui nous sauve, entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;La messe! vociféra Condé. Comédie infâme!...</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-il? bégaya Charles, que dit-il? Voilà qu'il
+blasphème! Attends! Attends!...</p>
+
+<p>Il se jeta sur l'arquebuse dont Crucé lui avait fait
+hommage. Elle était chargée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu nous perds, murmura le Béarnais qui s'adossa
+à un meuble pour ne pas tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Renonce! tonna le roi en couchant Condé en joue.</p>
+
+<p>Et, par une de ces sautes soudaines de la pensée qui
+tourne aux vents de la folie, tout à coup ce fut sur
+Henri de Béarn qu'il dirigea le canon de son arme en
+même temps, il éclatait de rire, furieusement, funèbrement.</p>
+
+<p>&mdash;Renonce! hurla-t-il de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ventre-saint-gris, s'écria le Béarnais en accentuant
+cet accent gascon qui, la veille encore, mettait
+Charles de si bonne humeur, est-ce à la vie que je dois
+renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos belles chasses!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que tu ailles à la messe! Que cela finisse
+une bonne fois. Tout le monde à la messe, et n'en parlons
+plus!...</p>
+
+<p>&mdash;A la messe! fit Henri de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Choisis! La messe ou la mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ça! où
+dit-on la messe? J'en veux tout de suite, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Et toi? reprit Charles en se tournant vers Condé</p>
+
+<p>&mdash;Moi, sire, je choisis la mort!</p>
+
+<p>Le roi fit feu.</p>
+
+<p>Henri de Béarn jeta un cri d'angoisse.</p>
+
+<p>Mais dans la fumée, on vit Condé debout, très calme
+et les bras croises. La main de Charles tremblait à tel
+point que la balle avait passé à deux pieds au-dessus
+de la tête du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! clama le Béarnais, je réponds de lui. Il se
+convertira sous trois jours!</p>
+
+<p>Mais Charles ne l'écoutait plus. Peut-être ne les voyait-il
+plus. L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans
+Paris, lui donnait une sorte de vertige. La folie montait,
+folie de terreur, folie de meurtre, folie de la conscience
+qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres envahissaient
+sa cervelle. Il poussa une effroyable imprécation
+et, saisissant son arquebuse par le canon, à coups de
+crosse il se mit à démolir la fenêtre; les vitraux tombèrent
+en éclats, le châssis sauta, Paris lui apparut
+dans un brouillard sanglant!...</p>
+
+<p>Charles avait jeté son arquebuse. Il se pencha à la
+fenêtre et regarda avidement. L'affreuse chasse à
+l'homme, sur les berges de la Seine, se poursuivait comme
+sur tous les points de Paris.</p>
+
+<p>Des hommes, des enfants passaient en bondissant
+comme des cerfs. Un coup d'arquebuse abattait tantôt
+l'un, tantôt l'autre. Il y en avait qui tombaient à genoux,
+les mains levées vers les bourreaux. Mais des
+prêtres, arrivaient au pas de course et hurlaient:</p>
+
+<p>«Tuez! Tuez!...»</p>
+
+<p>On tuait.</p>
+
+<p>«Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi
+tuer? Ah! oui!... Guise... la messe...»</p>
+
+<p>Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa
+tête.</p>
+
+<p>«Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!...»</p>
+
+<p>Il était ivre. Il était soûl. Il tremblait. Sa tête se
+balançait de droite et de gauche, lentement. Il riait. Il
+sentait ses nerfs se tordre sous l'effort du rire. Il avait
+un visage épouvantable. La folie montait à la fureur.</p>
+
+<p>Et, tout à coup, secouant frénétiquement l'appui de
+la fenêtre, il eut un long hurlement de loup au fond
+des bois. Et la parole affreuse, en cris rauques, en
+râles brefs, fit explosion sur ses lèvres exsangues:</p>
+
+<p>«Tuez! Tuez! Tuez!...»</p>
+
+<p>Alors, il bondit en arrière, saisit l'une des arquebuse.
+Il y en avait une dizaine. Elles étaient toutes chargees...
+Qui les avait chargées?...</p>
+
+<p>Et il tira.</p>
+
+<p>Puis il saisit une autre arquebuse</p>
+
+<p>Et il tira...</p>
+
+<p>Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout
+ce qu'il voyait passer, il tirait.</p>
+
+<p>Quand il eut déchargé toutes les arquebuses il se
+pencha, fou furieux, effroyable à voir, la bouche pleine
+de mousse, les yeux hors de la tête, les cheveux hérissés
+et, longuement, il se mit à hurler:</p>
+
+<p>«Tuez! Tuez! Tuez!...»</p>
+
+<p>Soudain, il se renversa en arrière, tomba se tordit
+sur le plancher, la poitrine gonflée, les ongles incrustés
+au tapis.</p>
+
+<p>Et, alors, le roi de Navarre et Condé purent voir un
+spectacle hideux et tragique...</p>
+
+<p>Là, sur ce tapis, un homme secoué de sanglots frénétiques
+se roulait, se cognait la tête, se labourait la
+poitrine à coups de griffes et, de cette loque tordue de
+ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de plainte
+rauque, un cri bref:</p>
+
+<p>«Tuez!... Tuez!... Tuez!...»</p>
+
+<p>Et cette loque, c'était le roi de France!</p>
+
+<p>Condé leva ses deux poings crispés vers le ciel comme
+pour une malédiction suprême. Et brusquement, il sortit
+du cabinet.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIV</h3>
+
+<h3>ENTRÉE DE CATHO DANS LA GLOIRE</h3>
+
+<p>Vers l'heure où Catherine de Médicis, au balcon du
+Louvre, attendait le premier coup de tocsin Catho
+comme on a vu cheminait dans la nuit que sillonnaient
+de lueurs falotes les lanternes des marqueurs
+de portes. Elle était paisible et farouche. C'était tout
+simple, ce qu'elle entreprenait!... et c'était formidable!</p>
+
+<p>Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac
+plus noir et plus silencieux encore que les rues avoisinantes,
+elle s'arrêta et, à demi-voix, se mit à fredonner
+une complainte.</p>
+
+<p>Aussitôt dans le cul-de-sac, se produisit un murmure
+confus de voix, vite étouffé, un remous d'ombres
+se mettant en mouvement. Catho se remit en marche
+Mais, cette fois, elle n'était plus seule. Une troupe
+étrange la suivait. Près de trois cents femmes. Toutes
+celles à qui, dans son cabaret, elle avait donné rendez-vous.
+Mendiantes et ribaudes, jeunes et vieilles borgnesses,
+bancales, boiteuses, hideuses mégères de la
+Cour des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient
+en troupeau serré, Catho en tête, étrange général
+de cette armée fantastique. Elles allaient d'un bon
+pas. Toutes étaient armées, les unes de vieux pistolets
+les autres d'épées rouillées, d'autres d'une barres de fer,
+d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient
+que leurs griffes.</p>
+
+<p>Comme pour Catho. c'était tout simple, ce qu'elles
+entreprenaient!</p>
+
+<p>A diverses reprises, le fantastique troupeau qui piétinait
+derrière Catho fut arrêté par ces petites troupes
+qui s'en allaient de porte en porte. Le chef de l'une
+d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le chemin.
+Mais Catho et ses guerrières le regardèrent d'un air si
+menaçant que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs,
+que peut-être ces femmes avaient un rôle à jouer dans
+la grande tragédie.</p>
+
+<p>Catho arriva devant le Temple et s'arrêta.</p>
+
+<p>Derrière elle, son troupeau s'arrêta. Il y eut des rires
+étouffés, des jurons assourdis; l'impatience de la bataille
+gagnait les guerrières, il y avait une petite fille
+de seize ans, toute mince et fluette, qui brandissait une
+arquebuse et disait:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman
+était malade sur son grabat, il est entré chez nous avec
+du bon vieux vin, du poulet et trois écus...</p>
+
+<p>&mdash;Une fois, il m'a tirée des mains de la prévôté, dit
+une voix éraillée.</p>
+
+<p>&mdash;Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant
+une rapière.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous vous taire? dit Catho.</p>
+
+<p>Elles se turent, mais maintenant, elles frémissaient.
+Celles qui connaissaient Pardaillan, à voix basse, racontaient
+ses hauts faits.</p>
+
+<p>Catho, alors, rangea son armée. Au premier rang, toutes
+celles qui avaient pu se procurer une arme à feu;
+puis celles qui avaient une épée, une dague, un bâton
+enfin, derrière, celles qui n'avaient rien.</p>
+
+<p>Quant à elle, elle tenait à la main un solide poignard.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi!</p>
+
+<p>Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple
+se dressait, terrible et sombre.</p>
+
+
+
+
+
+<p>Tout à coup, au loin, très loin, une cloche se mit à
+rugir. Puis une autre cloche...</p>
+
+<p>&mdash;Le tocsin! dit une vieille mendiante.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour
+nous?</p>
+
+<p>Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient
+en branle. Des coups d'arquebuse, des coups de
+pistolet éclataient dans la nuit. Dans la fantastique
+armée de Catho, il y eut un long frémissement. La panique,
+un instant, menaça. Mais, brusquement, le commencement
+de terreur se changea en fureur. Aux hurlements
+des cloches, aux cris lointains, aux sourdes détonations,
+elles se mirent à répondre par des insultes;
+les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques
+secondes, le désordre et le bruit d'une halle où l'on s'invective.</p>
+
+<p>Soudain, une porte basse fut ouverte.</p>
+
+<p>La Roussette et Pâquette apparurent.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! hurla Catho.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! répondit le tonnerre des trois cents voix.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici!» cria la Roussette.</p>
+
+<p>Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que
+les deux ribaudes venaient d'ouvrir du dedans.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai les clefs! glapissait Pâquette.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons renfermé les hommes d'armes! ajouta
+la Roussette.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Où
+est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Par là!</p>
+
+<p>Elles débouchèrent dans une petite cour qu'elles emplirent
+de leur tumulte.</p>
+
+<p>Holà! tonna une voix, que signifie? Qui êtes-vous,
+sorcières?... Arrière!...</p>
+
+<p>&mdash;En avant! vociféra Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Feu! Feu! hurla la voix...</p>
+
+<p>Douze arquebuses éclatèrent. Cinq des guerrières de
+Catho tombèrent, mortes ou blessées. Alors, dans cette
+cour étroite, il y eut des vociférations inimaginables.
+Douze soldats rangés en bataille et commandés par un
+officier venaient de faire feu...</p>
+
+<p>Voici ce qui s'était passé:</p>
+
+<p>Il y avait dans le Temple une garnison de soixante
+soldats. Elle était divisée en deux groupes qui occupaient
+deux postes. La Roussette et Pâquette, après
+avoir ficelé solidement le gouverneur Montluc, avaient
+pris deux trousseaux de clefs et étaient descendues en
+toute hâte. Dans l'une des cours sur laquelle s'ouvrait
+la grande porte du Temple, il y avait un poste. Quarante
+soldats y dormaient; la Roussette s'approcha de
+la porte massive et la ferma à double tour: les soldats
+ne pouvaient plus sortir, les fenêtres étant grillées!</p>
+
+<p>Alors elles coururent ouvrir la porte basse où Catho
+devait entrer.</p>
+
+<p>Malheureusement, il y avait un deuxième poste. Outre
+ce deuxième poste, il y avait les geôliers, les sentinelles.</p>
+
+<p>Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une
+cour à l'armée des ribaudes.</p>
+
+<p>Au bruit de la décharge et de la bataille qui commençait,
+les soldats du deuxième poste, qui n'étaient
+pas enfermés, accoururent. Les geôliers s'habillèrent en
+hâte et descendirent. Les sentinelles se replièrent sur le
+champ de bataille... En voyant le Temple envahi par
+cette légion de mendiantes hurlantes et vociférantes, ils
+crurent d'abord à une vision de cauchemar. Mais les
+coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles frappaient
+et leurs coups portaient...</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un
+vacarme effrayant que couvrait le tumulte déchaîné sur
+Paris.</p>
+
+<p>Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le
+sol. Mais autant de soldats étaient tombés.</p>
+
+<p>Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants,
+rouges de sang, les cheveux épars, sorcières en délire:
+enivrées par le sang, enfiévrées, furieuses, hagardes;
+les soldats pliaient, se débandaient, on n'entendait
+plus que des plaintes sourdes, de rauques imprécations
+et, finalement, un grand hurlement de triomphe
+éclata.</p>
+
+<p>Les derniers soldats ou geôliers survivants s'étaient
+précipités dans un couloir dont ils poussèrent la porte
+affolés terrorisés par cette irruption inouïe de mégères
+endiablées. Seuls, un officier, un sergent et un soldat
+demeurèrent dans un coin.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! rugit Catho.</p>
+
+<p>Elle avait reçu trois coups de dague. Elle haletait
+elle était comme une panthère blessée qui cherche sur
+quel ennemi elle va fondre.</p>
+
+<p>Elle chercha des yeux la Roussette et Pâquette: elles
+venaient de tomber, blessées&mdash;mortellement peut-être.</p>
+
+<p>Alors Catho eut une malédiction terrible. Elle saisit
+les clefs que la Roussette tenait dans sa main crispée
+et, livide, sanglante, échevelée, courut au groupe des
+trois prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Où est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle
+au soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas! dit le soldat.</p>
+
+<p>Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat
+tomba comme une masse.</p>
+
+<p>&mdash;Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant à
+l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Ribaude! dit l'officier, croîs-tu donc que...</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un
+coup terrible, un seul coup, comme pour le soldat.</p>
+
+<p>&mdash;A toi, dit-elle au sergent.</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis, répondit le sergent, pâle comme la mort</p>
+
+<p>Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant
+ses blessures, marchant de ce pas souple de la panthère
+prête à bondir, son poignard rouge incrusté dans
+la main. Derrière elle le troupeau suivait à la débandade.</p>
+
+<p>Le sergent par une porte, était passé dans une deuxième cour.</p>
+
+<p>Là, au fond de cette cour, il y avait une voûte.</p>
+
+<p>Le sergent s'enfonça sous la voûte; à gauche, une
+petite porte basse ouverte; un escalier tournant commençait là.</p>
+
+<p>Catho arrêta le sergent, lui mit la main sur l'épaule et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Si tu me trompes, tu es mort.</p>
+
+<p>&mdash;Des lumières! cria une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, reprit le sergent. La mécanique est éclairée.</p>
+
+<p>&mdash;La mécanique? gronda Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Là, vous trouverez ceux que vous cherchez.</p>
+
+<p>Le sergent commença à descendre l'escalier tournant.
+Il grommelait et ricanait dans sa moustache grise:</p>
+
+<p>&mdash;Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les
+retrouver... une pinte ou deux de sang, et voilà!</p>
+
+<p>La bande cheminait le long de l'étroit boyau.</p>
+
+<p>Au bout de ce couloir où les tumultes du dehors n'arrivaient
+plus que comme un bourdonnement lointain,
+Catho entrevit un étrange spectacle.</p>
+
+<p>Dans la lumière fumeuse d'une torche, au bas d'un
+escalier tournant, il y avait un homme, sorte de gnome
+court sur pattes, à tête énorme, aux bras nus musculeux.</p>
+
+<p>Cet être bizarre, à grand effort, faisait tourner une
+manivelle de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est cela? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;La mécanique! dit le sergent.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Là!... sous la meule de fer!» dit le sergent qui éclata de rire.</p>
+
+<p>Catho jeta un hurlement. Son poing fermé se leva,
+siffla dans l'air et s'abattit sur le crâne du sergent qui
+étendit les bras, tourna sur lui-même et tomba, le nez
+sur les dalles.</p>
+
+<p>Il était mort.</p>
+
+<p>Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante,
+échevelée, dépoitraillée, elle fut sur le gnome qui, tout
+à sa besogne, ne voyait rien, n'entendait rien.</p>
+
+<p>Les dix doigts de Catho s'incrustèrent sur la nuque
+du gnome qu'elle arracha de la manivelle.</p>
+
+<p>Le grincement s'arrêta net.</p>
+
+<p>Le bourreau considéra Catho d'un oeil hébété. Catho,
+après l'avoir saisi par la nuque, l'avait retourné, l'avait
+collé contre la muraille. Ses doigts maintenant s'incrustaient
+dans la gorge du gnome. Un silence profond régna
+dans le boyau. On n'entendait que les deux râles, celui
+du monstre et celui de Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! dit l'homme, stupide d'épouvanté devant
+tous ces visages de femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils? râla Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Là! fit le gnome.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort!</p>
+
+<p>Elle parlait bas, bredouillait plutôt, comme ivre.
+Le monstre étendit le bras et montra un fort bouton
+de métal qui, à cinq pieds au-dessus de la manivelle,
+bosselait le mur.</p>
+
+<p>Catho lâcha le gnome et bondit.</p>
+
+<p>Son poing fermé se mit à marteler à grands coups
+le bouton de fer.</p>
+
+<p>Mais, dès le premier coup, un déclic avait retenti,
+La porte de fer s'ouvrit.</p>
+
+<p>Et alors, deux hommes, deux fantômes, livides, les
+yeux élargis par l'étonnement infini, les lèvres retroussées
+par le rictus des épouvantes surhumaines, apparurent...</p>
+
+<p>&mdash;Sauvés! hurla Catho dans un éclat de rire
+effrayant.</p>
+
+<p>Presque aussitôt, les sanglots firent explosion sur ses
+lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvés!...</p>
+
+<p>&mdash;Catho!...</p>
+
+<p>Ce cri éclata en même temps, poussé par les deux
+hommes.</p>
+
+<p>Un instant, ils demeurèrent comme pétrifiés devant
+le boyau empli de femmes qui maintenant riaient, battaient
+des mains, se félicitaient, jacassaient, pleuraient.</p>
+
+<p>Alors, ils comprirent!</p>
+
+<p>Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'épopée:
+Catho soulevant les ribaudes et les
+truandes pour envahir le Temple, et la bataille, et la
+ruée a travers les sombres couloirs; et ils comprirent
+pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu
+de sourdes rumeurs, pourquoi le plafond s'était
+arrête net pourquoi la porte s'était ouverte, pourquoi
+ils étaient vivants, libres, hors l'épouvantable cauchemar
+de la mécanique de fer!...</p>
+
+<p>D'un bond, ils furent près de Catho.</p>
+
+<p>D'un même mouvement, ils tombèrent à ses genoux
+et chacun d'eux, saisissant une de ses mains, y déposa
+un long baiser.</p>
+
+<p>Catho, appuyée au mur, se laissait faire, comme si elle
+eut compris que cet hommage, venant de pareils hommes,
+était la suite toute naturelle du rêve de son âme
+simple, violente et douce.</p>
+
+<p>Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes
+torses, s'était faufilé, avait fui, effaré.</p>
+
+<p>Dans l'étroit couloir, le silence s'était rétabli, et on
+entendait seulement la sourde rumeur qui venait du
+monde des vivants en train d'accomplir la grande
+hécatombe.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase
+qui les avait fait tomberai genoux devant Catho.</p>
+
+<p>Il se releva, le sourcil froncé, la moustache hérissée
+et, de sa voix brève:</p>
+
+<p>&mdash;Partons! Malheur à eux!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons!
+Nous avons quelque chose à faire!</p>
+
+<p>Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il était impossible
+d'y découvrir une émotion.</p>
+
+<p>Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura
+entre ses dents serrées:</p>
+
+<p>&mdash;Gare aux loups, maintenant que ce lion est déchaîné!...
+Allons, viens, Catho!</p>
+
+<p>Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa.</p>
+
+<p>Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglanté.
+D'un geste rapide, le vieux routier acheva de
+déchirer le corsage déjà en lambeaux. Le sein apparut.</p>
+
+<p>Une plaie large et profonde laissait échapper du sang
+qui ne sortait déjà plus que goutte à goutte.</p>
+
+<p>&mdash;Partez!, râla Catho.</p>
+
+<p>&mdash;Sans toi! Jamais!...»</p>
+
+<p>De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidèle
+s'attachèrent sur le vieux routier, puis sur le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de même, murmura-t-elle à mots entrecoupés,
+ils... ne vous... auront pas... partez... adieu...</p>
+
+<p>&mdash;Catho! ma pauvre Catho!</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan s'étaient mis à genoux. Ils soutenaient,
+dans leurs bras, l'un les épaules, l'autre la tête
+de la blessée.</p>
+
+<p>Elle continuait à sourire. Elle comprenait bien que
+tout était fini pour elle. Tout à coup, ses yeux fixés
+sur le chevalier devinrent vitreux. Elle eut une légère
+secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en regardant
+le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le
+suprême effort de la vie qui quitte le corps.</p>
+
+<p>&mdash;Morte! gronda le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Les voilà! Les voilà! hurla à ce moment à l'entrée
+du couloir une voix féroce, délirante et tremblante
+à la fois.</p>
+
+<p>Et un homme apparut, haletant, convulsé, hideux à
+voir... suivi d'une vingtaine de soldats.</p>
+
+<p>Et, cet homme, c'était Ruggieri qui cherchait sa
+proie, Ruggieri qui venait chercher le sang nécessaire
+à la réincarnation&mdash;à son rêve de magicien fou
+furieux!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXV</h3>
+
+<h3>LIONS DÉCHAÎNÉS</h3>
+
+<p>Les deux Pardaillan bondirent et se ruèrent vers l'entrée
+du boyau. D'instinct, les ribaudes, collées au mur
+a droite et à gauche, leur firent un passage. Mais, dès
+qu'ils se trouvèrent en tête, elles remplirent le couloir
+de leurs cris assourdissants.</p>
+
+<p>&mdash;Catho est morte!</p>
+
+<p>&mdash;Vengeons-la!</p>
+
+<p>&mdash;Mort au guet!</p>
+
+<p>En un instant, les Pardaillan s'étaient heurtés au
+groupe de soldats qui apparaissait. Les deux premiers
+tombèrent mortellement frappés à coups de l'arme
+bizarre et courte qu'ils portaient&mdash;des poinçons, paraissait-il.</p>
+
+<p>Devant cette attaque furieuse, devant les visages des
+tunes décharnées qui hurlaient à la mort derrière les
+deux hommes, les autres soldats s'arrêtèrent. Le vieux
+routier et son fils avaient ramassé les piques des
+deux soldats tombés.</p>
+
+<p>Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de
+front.</p>
+
+<p>Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre
+les deux plus avancés.</p>
+
+<p>En même temps, la bande des ribaudes, agitant ses
+armes, poussait des cris terribles; en désordre, les
+soldats remontèrent précipitamment l'escalier.</p>
+
+<p>Sans un mot, livides, hérissés, les Pardaillan montèrent
+par bonds furieux; à chaque bond, un coup de
+pique; à chaque coup de pique, un juron; à chaque
+juron, un homme qui tombait.</p>
+
+<p>Tout à coup, les Pardaillan se virent à l'air, dans
+une cour. Ils respirèrent largement, et, d'un même
+mouvement instinctif, levèrent les yeux comme pour
+se rendre compte qu'ils ne rêvaient pas, qu'ils voyaient
+bien une réalité: les sombres bâtiments du Temple,
+et, là-haut, le ciel où brillaient des étoiles pâlies par
+l'approche de l'aube.</p>
+
+<p>&mdash;Feu! tonna la voix d'un officier.</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan tombèrent à plat ventre, la décharge
+passa au-dessus d'eux et ils se relevèrent d'un
+bond...</p>
+
+<p>L'officier avait rangé ses hommes au fond de la
+cour, sur un seul rang. Les arquebuses déchargées, il
+hurla:</p>
+
+<p>&mdash;En avant!...</p>
+
+<p>Alors, dans cet étroit espace qu'éclairaient les premières
+lueurs de l'aube, il y eut une mêlée fabuleuse,
+comparable en ses évolutions désordonnées aux tourbillons
+d'un cyclone. En effet, les soldats, croyant que
+les Pardaillan étaient les chefs de cette bande de
+furies, les avaient entourés. Le vieux routier et le chevalier
+s'étaient adossés l'un à l'autre; autour d'eux tourbillonnaient
+des hommes d'armes, et, autour des hommes
+d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient
+les femmes.</p>
+
+<p>Ruggieri, cependant, courait comme un insensé, s'arrachant
+les cheveux et vociférant des malédictions.</p>
+
+<p>&mdash;A l'aide! A l'aide! Ils s'échappent!</p>
+
+<p>Il parvint à la grande porte et l'ouvrit, affolé, ne
+sachant plus ce qu'il faisait.</p>
+
+<p>Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir
+blanc au bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, Ici! hurla Ruggieri... Misérables! Ils ne m'entendent pas!</p>
+
+<p>Devant lui, on pillait une maison d'où sortaient les cris perçants des victimes.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...</p>
+
+<p>On ne l'écoutait pas; en effet, chacun des assassins
+pillards était occupé à quelque sinistre besogne.</p>
+
+<p>Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux
+murs, se frappant la poitrine, invoquant les esprits, il
+rentra dans le Temple. Il eut un rugissement de joie
+en apercevant les hommes d'armes derrière les barreaux
+des deux fenêtres.</p>
+
+<p>Réveillés par le tumulte, d'abord effarés de trouver
+la solide porte fermée, ces hommes cherchaient à
+démolir les grilles des fenêtres.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Ciel! cria un sergent, que se
+passe-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!</p>
+
+<p>A ce moment, une grande clameur le fit se retourner.
+Il vit la cour se remplir de femmes délirantes qui
+hurlaient:</p>
+
+<p>&mdash;Victoire! Victoire!...</p>
+
+<p>Elles passèrent en courant, se dirigeant vers la grande
+porte.</p>
+
+<p>Les soldats du poste, à grands coups, cherchaient à
+démolir leurs grilles. Des barreaux sautèrent enfin!
+A cet instant, les dernières combattantes passèrent
+échevelées, et cette vision fantastique s'évanouit sous
+une voûte: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent
+alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas
+souple et terrible des grands fauves qui regagnent leurs
+forêts.</p>
+
+<p>Ruggieri, sans voix, bégayant une dernière malédiction,
+voulut se jeter au-devant d'eux.</p>
+
+<p>Le chevalier, d'une main, l'écarta sans effort apparent
+Mais le geste avait dû être puissant, car Ruggieri alla
+rouler jusqu'à la muraille au pied de laquelle il tomba
+tout d'une masse.</p>
+
+<p>Les Pardaillan passèrent!...</p>
+
+<p>Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquée,
+sautaient dans la cour et leur coururent sus; les deux
+fauves se retournèrent avec un grondement si effroyable,
+avec des faces si terribles que les reîtres s'arrêtèrent,
+reculèrent et mirent en joue.</p>
+
+<p>Deux coups de feu éclatèrent.</p>
+
+<p>Sans hâter leur pas souple de lions en marche, les
+Pardaillan continuèrent leur route et, comme les quarante
+soldats du poste enfin délivrés s'élançaient ensemble,
+ils les virent franchir la grande porte que
+Ruggieri avait ouverte et disparaître dans la fumée,
+dans le tumulte. L'officier survivant, stupéfait du spectacle
+insensé que présentait la rue entrevue, ne songea
+qu'à se barricader. Puis il se mit à la recherche du
+gouverneur Montluc qu'il trouva ficelé, ronflant sous la
+table de sa salle à manger...</p>
+
+<p>A ce moment, il était trois heures et demie.</p>
+
+<p>Le jour grandissait.</p>
+
+<p>Malgré cela, les bandes de forcenés qui parcouraient
+les rues n'éteignaient pas leurs torches! Elles
+servaient à mettre le feu aux maisons marquées d'une
+croix blanche.</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient
+pris au hasard la première rue. Elle était pleine de
+fumée et de cris; fumée des arquebusades, fumée des
+incendies, détonations, cris d'horreur, clameurs d'agonie...</p>
+
+<p>&mdash;Libres! gronda le vieux routier.</p>
+
+<p>&mdash;Libres! répéta le chevalier. Pauvre Catho!...</p>
+
+<p>Ils se regardèrent. Chacun d'eux avait ramassé une
+forte rapière et une bonne dague. Dagues et rapières
+étaient rouges. Ils étaient déchirés. Ils étaient pâles.</p>
+
+<p>&mdash;Pas blessé? demanda le vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, ou presque. Et vous, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Pas une égratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il
+dans Paris?... Que de sang!... Quelle affreuse bataille!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon père, c'est un égorgement... Allons, dépêchons...</p>
+
+<p>&mdash;Mais où?... Chez Montmorency?...</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer
+le maréchal. D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...</p>
+
+<p>&mdash;Où aller, alors?</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel Coligny, mon père! On tue les huguenots...
+Là, on doit tuer aussi... Ah! mon pauvre ami!...</p>
+
+<p>&mdash;Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a
+dit!</p>
+
+<p>&mdash;Il a menti, peut-être... Allons!</p>
+
+<p>Ils couraient maintenant, sans s'arrêter, enjambant
+ici un cadavre, faisant là un crochet pour éviter une
+foule en train de brûler une maison; ils allaient,
+remplis d'étonnement, la cervelle endolorie par l'épouvantable
+tumulte des cloches et des détonations; ils
+allaient, frappant tout ce qui se dressait devant eux,
+sans un mot, côte à côte, la dague en avant; et ce fut
+ainsi qu'ils atteignirent l'hôtel Coligny, à quatre heures
+du matin.</p>
+
+<p>Une foule énorme remplissait la rue de Béthisy.</p>
+
+<p>Ils foncèrent et se frayèrent un passage. Peut-être les
+prit-on pour deux catholiques forcenés.</p>
+
+<p>La porte de l'hôtel était grande ouverte, la cour
+encombrée de gens d'armes qui hurlaient:</p>
+
+<p>&mdash;A sac! A sac!</p>
+
+<p>Et ils entrèrent. Dans un remous de cette foule qui
+affluait et refluait, ils arrivèrent au centre de la cour,
+horrifiés, et, comme ils regardaient autour d'eux, pantelants
+de colère, une voix dominant le tumulte cria:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Bême!... Bême! Bême! As-tu fini?...</p>
+
+<p>Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tête
+vers une des fenêtres de l'hôtel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>XXXVI</h3>
+
+<h3>ICI L'ON TUE</h3>
+
+<p>Guise avait perdu du temps. Parti à trois heures de
+son hôtel, il venait d'arriver seulement chez Coligny
+Il avait fait plusieurs détours et, de temps à autre, il
+s'arrêtait, écoutait, paraissant attendre. Chemin faisant
+pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer
+au hasard de la rencontre, tout ce qui ne criait pas
+«Vive la messe!» et n'avait pas une croix blanche
+au chapeau. Qu'espérait-il? Qu'attendait-il? Peut-être
+pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il
+venait de s'arrêter encore, un homme accourut au
+galop de son cheval, vint se placer près de lui et lui dit
+à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Rien à faire, monseigneur! Le prévôt occupe l'hôtel
+de ville avec des forces imposantes et les troupes de la
+reine sont en route!</p>
+
+<p>Guise grinça des dents. Il prit le trot. Suivi de ses
+cavaliers, il passa comme un tonnerre, tandis qu'autour
+de lui retentissaient les vociférations de:</p>
+
+<p>«Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!»</p>
+
+<p>Dans la rue de Béthisy, les maisons qui avoisinaient
+l'hôtel étaient remplies de huguenots. Mais, là, la besogne
+était déjà faite; trois de ces maisons flambaient;
+deux cents cadavres jonchaient la chaussée; Guise
+et ses soudards arrivèrent de leur trot pesant et piétinant
+ces cadavres, s'arrêtèrent devant la porte de
+l'hôtel.</p>
+
+<p>Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots
+à la craie:</p>
+
+<p>«Ici, l'on tue!»</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois? de Guise s'adressant à un colosse qui
+était près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois! répondit le colosse.</p>
+
+<p>C'était Dianowitz, appelé Bohême et, par abréviation,
+Bême.</p>
+
+<p>A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorté de Sarlabous,
+gouverneur du Havre, et de cent cavaliers.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va se faire! dit Guise.</p>
+
+<p>Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du
+pommeau de son épée, frappa rudement à la porte
+Elle s'ouvrit aussitôt. Cosseins apparut, entouré de ses
+gardes&mdash;ces gardes que Charles IX avait laissés pour
+protéger Coligny.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer?</p>
+
+<p>&mdash;Commencez! répondit Guise.</p>
+
+<p>Aussitôt, les gardes mêlés aux cavaliers de Guise
+s'élancèrent dans l'hôtel, des torches à la main l'épée
+nue. Bême, suivi d'une dizaine de gardes, monta droit
+à l'appartement de l'amiral.</p>
+
+<p>Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on
+égorgeait. Pendant quelques minutes, l'hôtel fut plein
+de ces étranges clameurs d'agonie qui ressemblent aux
+cris des fous. Puis il y eut un brusque silence. Bême
+et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la
+maison d'Aumale, étaient arrivés devant la chambre de
+l'amiral. Derrière eux, en soutien, marchait Cosseins
+le capitaine des gardes de Charles IX. La bande s'arreta
+un instant; devant la porte, un homme, l'épée
+nue a la main, les attendait. C'était Téligny, gendre de
+Coligny.</p>
+
+<p>«Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme</p>
+
+<p>&mdash;L'Antéchrist! répondit Bême.</p>
+
+<p>Téligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eût pu faire
+deux pas, il tomba, percé de dix coups de poignard
+Cosseins se pencha sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort, dit-il froidement.</p>
+
+<p>Téligny n'était pas mort. Il agonisait. Ses yeux
+effrayants s'ouvrirent et se fixèrent sur ce visage penché
+sur lui. Il fit un suprême effort.</p>
+
+<p>&mdash;Face de traître! râla-t-il.</p>
+
+<p>Et, dans ce même effort, il cracha au visage du capitaine
+et expira. Cosseins se releva et recula vivement
+tout pâle, en essuyant sa face souillée.</p>
+
+<p>Bême, cependant, d'un coup d'épaule, avait défoncé
+la porte.</p>
+
+<p>Il entra. Coligny était au lit. La chambre était éclairée
+par deux grands flambeaux.</p>
+
+<p>A demi relevé sur les oreillers, l'amiral apparut si
+calme, si majestueux, que les forcenés eurent une hésitation.
+Près de lui, le pasteur Merlin lisait dans un
+livre de prières. Coligny qui, depuis une heure, écoutait
+l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la hideuse
+vérité, Coligny n'avait pas essayé de fuir.</p>
+
+<p>Toute tentative eût d'ailleurs été inutile; dès les
+premiers instants, Cosseins avait placé partout des
+gardes.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vit entrer Bême, il se tourna légèrement
+vers le pasteur et lui dit d'une voix étrangement paisible:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il est temps de réciter la prière des
+morts.</p>
+
+<p>&mdash;Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques
+feuillets de son livre.</p>
+
+<p>Au même moment, Attin lui enfonça son poignard
+dans la gorge; le pasteur s'affaissa, sans une plainte
+tué raide.</p>
+
+<p>Bême s'était approché en ricanant du lit de l'amiral
+Il tenait une dague dans sa main gauche et un épieu
+de chasse dans sa main droite.</p>
+
+<p>&mdash;Quiconque se sert de l'épée périra par l'épée dit
+gravement Coligny en regardant Attin qui venait de
+foudroyer le pasteur.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! hurla Bême, ce n'est donc pas par l'épée
+que tu seras meurtri!</p>
+
+<p>Et il jeta son poignard.</p>
+
+<p>Il leva son épieu, un fort épieu de chasse au sanglier.</p>
+
+<p>Et, comme il paraissait hésiter devant le vieillard,
+si calme, si imposant, si majestueux, l'amiral lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Taïaut! Taïaut! hurlèrent les démons qui entouraient
+Bême.</p>
+
+<p>Bême frappa. L'épieu, du premier coup, troua profondément
+la gorge. Un flot de sang jaillit. Alors le misérable,
+ivre de sang, se mit à frapper à coups redoublés
+le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors de la
+tête, tandis que la meute, autour de lui, saccageait,
+pillait, brisait et hurlait:</p>
+
+<p>&mdash;Taïaut! Taïaut!</p>
+
+<p>&mdash;Bême! Bême! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu
+fini?...</p>
+
+<p>Bême s'acharnait.</p>
+
+<p>&mdash;Bême! Bême! appela encore Henri de Guise. Est-ce
+fait?...</p>
+
+<p>Sanglant, hagard, Bême s'arrêta. Sa monstrueuse
+figure s'apaisa par degré, c'est-à-dire qu'elle s'illumina
+d'une sorte d'orgueil bestial. Il examina le cadavre
+hideusement déchiqueté, comme le tigre peut examiner
+sa proie alors qu'il est repu.</p>
+
+<p>Ce cadavre, il le saisit à pleins bras, l'arracha du lit
+et l'apporta près de la fenêtre dont le châssis venait
+de voler en éclats.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait! hurla Bême en se penchant.</p>
+
+<p>Et il apparut, à la lueur des torches, dans le jour
+naissant, dans ce mélange informe de jour, de lumière
+rouge et de fumée, il apparut, le cadavre rouge dans
+ses bras, il apparut comme ces visions de délire qui
+durent jadis épouvanter les rêves de Dante!</p>
+
+<p>Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua
+l'atroce apparition.</p>
+
+<p>Les cheveux hérissés d'horreur, pétrifiés comme dans
+les cauchemars, le chevalier de Pardaillan et le vieux
+routier, parmi ces abois féroces, distinguèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Vive la messe!</p>
+
+<p>&mdash;Vive le pilier de l'Eglise!</p>
+
+<p>Lorsque le silence se rétablit, comme parfois les
+volcans se taisent après un instant, on entendit alors
+une voix, la voix du noble Henri de Lorraine, duc de
+Guise, qui criait à Bême:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!...</p>
+
+<p>Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur
+les pavés de la cour.</p>
+
+<p>Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se
+penchèrent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien lui! dit Guise. Te voilà donc, Châtillon!
+Je savais bien qu'un jour ou l'autre ma race mettrait
+son pied sur ta tête! Tiens! Tiens!...</p>
+
+<p>Le talon se leva et se posa violemment sur le front
+du cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! hurla le duc de Guise, voilà comment travaillent
+les bons catholiques!</p>
+
+<p>&mdash;Lâche! siffla une voix étrange, cinglante comme
+un coup de cravache.</p>
+
+<p>Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de
+stupéfaction qui suivit ce cri, Pardaillan marcha au
+duc, l'atteignit et sa voix continua à cravacher;</p>
+
+<p>&mdash;Ton père s'appelait le Balafré. Toi, tu t'appelleras
+le Souffleté!...</p>
+
+<p>Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face
+de Guise, le soufflet retentit dans le silence comme un
+coup de tonnerre. Guise chancela et roula à trois pas
+dans les bras de ses soudards...</p>
+
+<p>Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines
+de poignards, des centaines d'épées se levèrent,
+se choquèrent, des centaines de voix heurtèrent dans
+le tumulte leurs cris de mort.</p>
+
+<p>Pardaillan s'était mis en garde, résolu à mourir.</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup,
+les bras levés n'eurent pas le temps de s'abattre sur
+lui... Le chevalier, à l'instant précis où retentissait
+le soufflet, se sentit saisi par une force d'ouragan, enlevé,
+porté, poussé vers un trou noir qui béait, il entra
+dans du noir, il entendit un choc violent et sonore.</p>
+
+<p>Ce trou, c'était une porte ouverte.</p>
+
+<p>Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la
+rafale peut saisir une feuille, c'était le vieux routier
+qui empoignait son fils et l'emportait.</p>
+
+<p>Ce choc sonore, c'était une porte que le vieux lion
+venait de pousser du pied, à l'instant où des centaines
+de furieux, se gênant d'ailleurs et se bousculant
+l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!...</p>
+
+<p>Des coups énormes ébranlèrent cette porte.</p>
+
+<p>Il était certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le
+vieux routier en escaladant les marches qui se trouvaient
+devant lui et en entraînant son fils.</p>
+
+<p>Où montaient-ils? Ils ne savaient pas...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas fini! répondit le chevalier, les dents
+serrées.</p>
+
+<p>Dans la cour, Henri de Guise était remonté à cheval
+et criait:</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante hommes pour fouiller l'hôtel! Que j'aie
+la tête de ces deux parpaillots dans une heure! Les
+autres, suivez-moi!... A Montfaucon!...»</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVII</h3>
+
+<h3>LA MARCHE AU GIBET</h3>
+
+<p>&mdash;Pardon, monseigneur, dit une voix près du duc sanglant.</p>
+
+<p>Guise se pencha, féroce, le poignard levé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Bême. Que
+veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez pendre l'Antéchrist?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! Que veux-tu? Dépêche!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux la tête, pardieu! Elle m'appartient, vous
+le savez! Elle vaut mille écus d'or!»</p>
+
+<p>Guise éclata d'un rire terrible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antéchrist
+parles pieds, voilà tout!...</p>
+
+<p>Bême se baissa. En quelques coups de poignard il
+acheva de séparer la tête du tronc. Le corps fut saisi
+par les pieds. Deux hommes le traînaient, marchant
+en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse sanglant
+traînant dans la boue.</p>
+
+<p>Et tous suivirent. Guise en tête!...</p>
+
+<p>La marche au gibet, la marche macabre du corps
+traîné dans la boue gluante de sang, commença à travers
+les rues de Paris, parmi d'autres cadavres, dans
+le tumulte des acclamations féroces, dans le tonnerre
+des détonations d'arquebuses, sous le hurlement des
+cloches inlassables...</p>
+
+<p>Vingt mille Parisiens suivaient l'infâme procession
+que conduisait Guise.</p>
+
+<p>Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait...
+Le cadavre de Coligny sautait sur les cailloux, tantôt
+sur le ventre, tantôt sur le dos... Ce fut ainsi qu'on
+atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre,
+bientôt, se balança par les pieds au bout d'une corde.
+Et alors s'éleva dans les airs une clameur immense
+qu'on entendit de tout Paris et qui frissonna longuement,
+lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan
+déchaîné.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXVIII</h3>
+
+<h3>PAROLE MÉMORABLE DE BÊME</h3>
+
+<p>Bême était resté dans la cour de l'hôtel de Coligny,
+avec les gens d'armes laissés par Guise pour retrouver
+les audacieux, les fous qui l'avaient insulté en un tel
+moment. En quelques minutes, la porte fut défoncée
+et la bande se rua dans un escalier, celui-là même
+qu'avaient monté les Pardaillan. Bême entendit les cris
+éclater d'étage en étage.</p>
+
+<p>«Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voilà deux gaillards
+dont la peau ne vaut pas un ducaton à l'heure
+qu'il est... tandis que cette tête vaut mille écus d'or.
+Belle tête, ma foi!... Ça, il faut que je la débarbouille...</p>
+
+<p>Il entra dans une pièce du rez-de-chaussée qui avait
+dû servir de corps de garde, et il en ressortit bientôt
+avec un baquet plein d'eau. Tranquillement, il se mit
+à sa hideuse besogne.</p>
+
+<p>En haut, dans les combles, il entendait les voix
+furieuses des limiers lancés aux trousses des Pardaillan.</p>
+
+<p>Tout à coup, il vit entrer dans la cour un homme
+qui, d'un air anxieux, se mit à inspecter l'hôtel, le nez
+en l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! monsieur de Maurevert! dit Bême. On dirait
+que vous cherchez un trésor!</p>
+
+<p>&mdash;Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les
+yeux sanglants, je cherche deux de ces parpaillots,
+justement! Je les ai vus partir du Temple. J'ai perdu
+leur piste. Je suis sûr qu'ils ont dû venir ici...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et
+rude, oeil gris?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage,
+en plus fort, en plus hérissé? Ils sont là... on
+leur fait la chasse, allez-y!</p>
+
+<p>Maurevert s'élança dans l'escalier que lui montrait
+Bême et disparut en poussant un rugissement de joie.</p>
+
+<p>Pendant que ces choses se passaient dans la cour,
+les deux Pardaillan avaient monté l'escalier. Le bâtiment
+dans lequel ils se trouvaient formait le flanc
+gauche de l'hôtel et était isolé des deux autres dont
+l'ensemble traçait le rectangle de la cour.</p>
+
+<p>D'étage en étage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait
+pour eux aucune issue possible.</p>
+
+<p>Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de
+céder et la bande faisait irruption dans l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça! dit le vieux routier, mais nous allons
+être pris comme des renards?</p>
+
+<p>&mdash;Faites attention, monsieur, répondit le chevalier,
+que nous étions, il y a moins de deux heures, dans
+une cage de fer où nous allions être broyés; nous sommes
+au paradis en comparaison.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, ils avaient couru à l'unique fenêtre
+du grenier, donnant sur une cour étroite.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le chemin! s'écria le vieux routier en apercevant
+la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Une planche! Vite, une planche!</p>
+
+<p>Ils cherchèrent des yeux: il n'y avait rien dans le
+grenier, pas même une corde qu'on eût pu, peut-être,
+utiliser...</p>
+
+<p>Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient,
+fouillant chaque étage.</p>
+
+<p>Ils se regardèrent, tout pâles...</p>
+
+<p>Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux...</p>
+
+<p>&mdash;Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins
+de six pieds d'une fenêtre à l'autre!...</p>
+
+<p>&mdash;Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui
+parut étrange à son fils.</p>
+
+<p>En effet, sauter était impossible: tout point d'appui
+pour prendre de l'élan manquait; la fenêtre d'en face
+était étroite; c'eût été un prodige que de pouvoir se
+lancer dans le vide et arriver juste à passer dans cet
+espace resserré.</p>
+
+<p>Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que
+de tomber aux mains des cinquante fous furieux qui
+montaient, ivres de rage!</p>
+
+<p>&mdash;Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je
+passe le premier!...</p>
+
+<p>Et aussitôt il se mit debout sur le bord de la fenêtre.</p>
+
+<p>Au même instant, le chevalier, la gorge serrée par
+l'angoisse, la sueur au front, vit son père se laisser
+tomber en avant!</p>
+
+<p>Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait
+tomber!...</p>
+
+<p>La tentative était prodigieuse, inouïe&mdash;une de ces
+idées folles qui germent dans la folie du désespoir!...</p>
+
+<p>Le corps raidi, tendu à briser ses nerfs, les bras musculeux
+tendus dans un formidable effort, les pieds
+rivés à l'appui de la fenêtre, le vieux Pardaillan se
+laissa tomber en avant, tout d'une pièce, sans fléchissement
+ni des jarrets, ni des coudes... Son corps décrivit
+un arc de cercle dans le vide...</p>
+
+<p>Le chevalier jeta un cri...</p>
+
+<p>Et, à ce cri, la voix du routier, oui, sa voix même,
+répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la planche, passe, chevalier!...»</p>
+
+<p>La folle tentative avait réussi!</p>
+
+<p>Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras
+tendus, avaient saisi le rebord de la fenêtre d'en face,
+tandis que ses pieds s'arc-boutaient à la fenêtre du
+grenier!...</p>
+
+<p>Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant
+jeté d'une fenêtre à l'autre!</p>
+
+<p>Ces deux hommes étaient formidables dans tout ce
+qu'ils entreprenaient: prompt comme l'éclair, léger
+comme un chat sauvage, le chevalier bondit, posa son
+pied sur le centre du pont vivant, et, dans son élan,
+alla rouler jusqu'au milieu de la pièce où il venait de
+tomber!...</p>
+
+<p>Au même instant, le vieux routier, solidement harponné
+des mains, laissa tomber ses pieds, se hissa à
+la force des poignets et rejoignit son fils...</p>
+
+<p>Tel avait été l'effort que, pendant une minute, ils
+demeurèrent prostrés, haletants, sans voix...</p>
+
+<p>Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de
+cris de fureur.</p>
+
+<p>Puis il y eut un silence relatif.</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couchés sur le
+plancher, écoutaient, prêts à bondir.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends tout! s'écria une voix. Voyez, capitaine,
+ils ont dû sauter dans le passage par la fenêtre
+du premier étage, pendant que nous montions.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix
+qui devait être celle de l'officier.</p>
+
+<p>Les Pardaillan entendirent la bande s'éloigner et redescendre
+en brisant quelques vitres par acquit de
+conscience. Le chevalier s'approcha alors d'une fenêtre
+qui donnait sur la cour.</p>
+
+<p>Bême était demeuré seul, toujours occupé à sa funèbre
+besogne.</p>
+
+<p>Maintenant, il enveloppait de linges la tête de l'amiral.</p>
+
+<p>Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de
+l'eau pour se laver les mains. Il n'avait plus qu'à prendre
+la tête et la porter chez un embaumeur qui était
+prévenu et l'attendait. Après quoi, avec cinq ou six
+compagnons, il monterait à cheval et se dirigerait à
+franc étrier sur l'Italie et Rome...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit Bême en revenant dans la cour, la grande
+porte est fermée? Par qui? Pourquoi?</p>
+
+<p>Comme il se posait ces questions avec une vague
+inquiétude, il aperçut tout à coup les deux Pardaillan.</p>
+
+<p>Au même instant, le chevalier fut sur lui et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien toi qui as jeté par la fenêtre le corps
+de M. de Coligny?</p>
+
+<p>La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible.</p>
+
+<p>Bême se redressa, se rengorgea et répondit de son
+haut:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Après?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi qui as tué l'amiral?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien moi, suppôt de Calvin. Après?</p>
+
+<p>&mdash;Avec quoi l'as-tu assassiné?</p>
+
+<p>&mdash;Avec ça! fit le colosse en désignant son épieu
+rouge.</p>
+
+<p>Et il éclata de rire en ajoutant:</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a autant à votre service, faillis chiens
+d'hérétiques! Holà! A moi! Au parpaillot!...</p>
+
+<p>En même temps, Bême voulut s'élancer vers la porte
+de l'hôtel pour l'ouvrir et appeler une bande qu'on
+entendait dans la rue, occupée à saccager une maison.</p>
+
+<p>Mais il demeura cloué sur place.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan venait de lui sauter à la gorge en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne bouge pas, mon ami, nous avons à régler un
+petit compte...</p>
+
+<p>Bême se secoua violemment. Mais la tenaille vivante
+ne lâchait pas prise. A demi suffoqué, râlant, le
+colosse fit signe qu'il se tiendrait tranquille. Le vieux
+routier le lâcha.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un
+commencement de terreur.</p>
+
+<p>&mdash;A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement
+débarrasser la terre d'un monstre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous me voulez assassiner?</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu te battre?» dit le chevalier en haussant
+les épaules.</p>
+
+<p>Bême bondit en arrière, tira sa rapière de la main
+droite et sa dague de la main gauche. Il tomba en
+garde.</p>
+
+<p>Le chevalier déboucla son ceinturon et jeta son épée.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'arme qui convient ici, dit-il.</p>
+
+<p>Sans hâte, il alla ramasser l'épieu, l'assura dans sa
+main et marcha sur le colosse.</p>
+
+<p>Bême sourit: sa rapière était deux fois plus longue
+que l'épieu; il était sûr d'embrocher ce jeune fou et
+après, il ferait son affaire au vieux.</p>
+
+<p>Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Bême
+pâlit.</p>
+
+<p>Le vieux routier, au milieu de la cour, s'était croisé
+les bras.</p>
+
+<p>Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie
+était méconnaissable, avec ses yeux effrayants de
+fixité.</p>
+
+<p>Bême, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes:
+elles furent parées par l'épieu qui, soudain, se trouva
+à un pouce de sa poitrine. Le colosse recula, d'abord
+lentement, puis plus vite; il rugissait, bondissait, multipliait
+les coups, effaré, stupéfait de voir qu'aucun ne
+portait. Il reculait. Et, après chacun de ses coups, à
+chacun de ses arrêts, il voyait la pointe de l'épieu sur
+sa poitrine.</p>
+
+<p>Tout à coup, il se trouva acculé à la grande porte.</p>
+
+<p>Devant lui, le visage effrayant du chevalier.</p>
+
+<p>Bême comprit qu'il était dans la main de la fatalité.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc mourir! bégaya-t-il. Ah!... Est-ce que
+par hasard Dieu...</p>
+
+<p>Ce fut sa dernière parole. Comme il levait son poignard
+dans un dernier effort désespéré, le chevalier
+lui porta le coup&mdash;le seul qu'il lui eût porté&mdash;un
+seul coup.</p>
+
+<p>L'épieu, lancé avec une sorte de frénésie, défonça la
+poitrine, passa à travers et s'enfonça dans le bois de
+la porte...</p>
+
+<p>Bême demeura cloué au portail de l'hôtel Coligny,
+tout debout, mort sans un soupir...</p>
+
+<p>Le chevalier alla ramasser sa rapière, reboucla son
+ceinturon et, prenant le bras de son père, qui avait
+assisté sans un mot, sans un geste, à cette exécution,
+tous d°ux sortirent par la petite porte bâtarde...</p>
+
+<p>Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que Maurevert
+parut dans la cour.</p>
+
+<p>Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'étage
+en étage, cherchant et fouillant avec une ardeur
+passionnée. Lorsque les soldats s'éloignèrent, il eut un
+moment de désespoir. Par où avaient donc fui les
+Pardaillan? Il redescendit et seul, d'étage en étage,
+recommença les recherches.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont fui! Ils m'échappent!... Oh! je les retrouverai!»</p>
+
+<p>Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et
+jetait autour de lui des regards sanglants.</p>
+
+<p>Il s'arrêta soudain, pétrifié, muet d'épouvanté...</p>
+
+<p>Là, devant lui, un cadavre, debout, un épieu en travers
+du corps, était cloué à la grande porte fermée!...</p>
+
+<p>Le cadavre de Bême!...</p>
+
+<p>Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur
+et se mit à tourner dans la cour comme un insensé en
+vociférant:</p>
+
+<p>«Ils ont passé par là! Voilà la marque de leur passage!»</p>
+
+<p>Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y
+avait plus personne dans la cour ni dans l'hôtel... plus
+rien, que des cadavres!</p>
+
+<p>Alors, par un effort de volonté, il se calma, réfléchit
+comme peut réfléchir un limier et chercha à reprendre
+la piste.</p>
+
+<p>Son regard tomba sur un paquet enveloppé de linges.</p>
+
+<p>Il défit les linges et trouva la tête de Coligny. Il la
+saisit par les cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours bon à prendre, gronda-t-il entre les dents.
+A qui la porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah!
+Guise est battu pour cette fois, je la porterai à la
+reine!</p>
+
+<p>Il s'élança.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux
+Pardaillan à son fils, lorsqu'ils se trouvèrent dans la
+rue.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons essayer de gagner l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit toi-même: le maréchal, en sa qualité
+de catholique, ne court aucun danger...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on sait? Allons toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc la vérité! fit le vieux routier avec
+humeur. Il te tarde de revoir la petite Loïson...</p>
+
+<p>Le chevalier pâlit. Jamais il ne prononçait le nom de
+Loïse: il y pensait trop pour en parler. Il se contenta
+de répéter:</p>
+
+<p>&mdash;Allons toujours, monsieur. Si le maréchal de Montmorency
+est attaqué, je crois que nous ne lui serons
+pas inutiles...</p>
+
+<p>Et, à la pensée que des bandes de forcenés entouraient
+peut-être Loïse, il frémit et hâta le pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin! s'écria le vieux routier, s'il est avec
+les massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique?</p>
+
+<p>Le chevalier s'arrêta, livide.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en
+assurer, mon père! Je veux voir si Loïse est la fille
+d'un de ceux qui tuent au nom de Dieu!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXXIX</h3>
+
+<h3>LE DIMANCHE 24 AOÛT 1572<br>
+FÊTE DE LA SAINT-BARTHÉLÉMY</h3>
+
+<p>Dès qu'ils furent sortis de la rue de Béthisy, les Pardaillan
+purent se rendre compte que chacun de leurs
+pas les jetterait dans un nouveau péril Paris était
+comme un vaste champ de bataille, qu'il était impossible
+de traverser sans se heurter à des ennemis
+furieux, sans risquer la mort à chaque seconde Pourtant,
+il n'y avait pas bataille: il y avait tuerie, carnage.</p>
+
+<p>Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne
+suspecte, qui avait témoigné quelque sympathie
+à la réforme, ceux-là, protestants ou non. étaient traqués;
+la même hideuse scène se reproduisait sur tous
+les points de Paris.</p>
+
+<p>Au jour venu, le massacre avait pris des proportions
+fantastiques. Cela devait durer ainsi pendant six jours
+En province, dans les grandes villes, les mêmes scènes
+d'horreur se reproduisaient...</p>
+
+<p>A Paris, dans cette matinée d'août, si belle et si radieuse,
+l'humanité se transforma. Les hommes devinrent
+des carnassiers. On vit des femmes boire du sang
+des victimes. On respirait une odeur acre et fade on
+respirait des chairs grillées, on ne voyait que du feu,
+de la fumée, et, dans ces tourbillons de fumée, des
+visages hideux, des ombres qui couraient, l'éclair rouge
+d'un poignard au poing.</p>
+
+<p>Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des
+murs, en larges éclaboussures, sur les chaussées en
+flaques gluantes, dans les ruisseaux épaissis qui roulaient
+lourdement. Et, par un singulier phénomène il
+y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des
+rues ou, pendant plusieurs heures, on ne se douta pas
+que Paris était à feu et à sang.</p>
+
+<p>Dans un petit marché en plein air qui se tenait
+derrière Samt-Merry, dans une cour, marchandes et
+ménagères causaient gaiement, étonnées seulement de
+ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas...</p>
+
+<p>A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des
+vieillards jouaient aux boules ou se chauffaient au
+soleil...</p>
+
+<p>En dehors de ces rares endroits qui échappaient à
+l'horreur, tout dans Paris offrait l'image d'une ville
+dévastée par quelque grand cataclysme; des centaines
+de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient
+les rues.</p>
+
+<p>Voilà ce que les Pardaillan virent en cette matinée
+de dimanche, fête de saint Barthélémy:</p>
+
+<p>Obstinément, ils cherchaient à piquer droit sur
+l'hôtel Montmorency; ils reculaient jusqu'aux confins
+de Paris, revenaient à la charge, entraînés, poussés en
+avant, ramenés en arrière, ballottés par le cyclone qui
+ravageait la cité, l'université et la ville.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XL</h3>
+
+<h3>PROFILS DE GARGOUILLES</h3>
+
+<p>Quelle heure était-il? Ils ne savaient pas. Où étaient-ils?
+Ils ne savaient pas. Ils étaient quelque part
+accrochés à la borne cavalière qui se dressait sous un
+auvent où les avait entraînés un violent reflux de
+peuple.</p>
+
+<p>A dix pas, sur leur droite, on saccageait un hôtel</p>
+
+<p>Devant l'hôtel, on dressait un bûcher: les meubles
+les sièges de l'hôtel s'entassaient.</p>
+
+<p>Alors, quelqu'un mit le feu au bûcher.</p>
+
+<p>Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre.</p>
+
+<p>«Vive Pezou!» hurlait la foule autour du bûcher.</p>
+
+<p>Le cadavre, c'était celui du duc de La Rochefoucauld.
+L homme, c'était Pezou. Le chevalier de Pardaillan
+le distingua nettement dans les tourbillons de
+fumée Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et
+l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les
+mêmes faces crispées; les mêmes yeux flamboyants
+les mêmes bouches aux lèvres retroussées... des tigres!
+Il n'y avait là que des tigres...</p>
+
+<p>&mdash;Ça fait le quarantième! hurla l'un d'eux. Bravo
+Pezou!</p>
+
+<p>Pezou sourit, marcha sur le bûcher, le cadavre dans
+les bras.</p>
+
+<p>Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la
+gorge ouverte par une large plaie d'où le sang continuait
+à couler.</p>
+
+<p>Pezou et sa bande entourèrent le bûcher qui déjà
+flambait.</p>
+
+<p>Pezou monta sur une table.</p>
+
+<p>Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet
+de l'entassement.</p>
+
+<p>Soudain, il le ramena à lui, violemment. Sa face prit
+l'expression du fauve. Sa bouche, dans un geste de
+délire, se colla un instant à la plaie rouge... puis il
+jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut sanglante
+et il sauta de la table en grognant:</p>
+
+<p>&mdash;J'avais soif!...</p>
+
+<p>Un hurlement prolongé de la foule salua la bande de
+tigres qui s'élançait, disparaissait au coin de la rue,
+cherchant, quêtant, reniflant; Pezou grognait;</p>
+
+<p>&mdash;Au quarante et unième à présent! M'en faut cent
+d'ici ce soir à moi tout seul...</p>
+
+<p>&mdash;Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide
+d'horreur.</p>
+
+<p>Il avait enlacé son fils de tout son effort pour l'empêcher
+de se ruer sur Pezou.</p>
+
+<p>Ils s'orientèrent et reprirent leur chemin, piquant
+droit sur l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<p>Et, comme ils avaient gagné du terrain, comme ils
+se rapprochaient de la Seine, ils furent saisis dans un
+autre tourbillon, se trouvèrent soudain au milieu d'une
+foule, et, accrochés l'un à l'autre, ballottés, entraînés,
+refluèrent jusqu'à l'entrée de la rue Saint-Denis, et,
+regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une
+belle maison; à l'intérieur, on entendait des cris
+d'agonie, la foule battait des mains et vociférait...</p>
+
+<p>&mdash;Bravo, Crucé! Bravo, Crucé! Taïaut! Pille La
+Force!...</p>
+
+<p>C'était en effet la maison du vieux huguenot La
+Force.</p>
+
+<p>Là, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit
+plus de cris d'agonie; tout avait été massacre,
+serviteurs, servantes, maîtres...</p>
+
+<p>La foule partit, entraînée par les lieutenants de
+Crucé, allant plus loin chercher de nouvelles autres
+victimes... la cour se trouva libre.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyons! répéta le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>&mdash;Entrons! dit le chevalier.</p>
+
+<p>S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent
+dans une grande belle salle ravagée en partie. Au milieu
+de ce salon, il y avait cinq cadavres en tas, les uns
+sur les autres.</p>
+
+<p>Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillité
+à fracturer une armoire. C'était Crucé et l'un de
+ses fidèles.</p>
+
+<p>Ils défoncèrent les tiroirs et commencèrent à emplir
+leurs poches.</p>
+
+<p>Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force
+ayant encore au cou un collier de grand prix.</p>
+
+<p>Ils se penchèrent... Crucé saisit le collier, son compagnon
+arrachait les oreilles d'une femme pour avoir
+les diamants des boucles.</p>
+
+<p>&mdash;En route, maintenant, dit Crucé...</p>
+
+<p>Comme ils allaient se relever, ils tombèrent tous deux
+en même temps, la face sur les cadavres.</p>
+
+<p>Le chevalier avait assommé Crucé d'un coup de poing
+à la tempe; le vieux Pardaillan avait fracassé le rrâne
+de l'autre d'un coup de crosse de pistolet.</p>
+
+<p>Les deux bandits ne poussèrent pas un cri. Ils se débattirent
+un instant dans les spasmes de l'agonie...</p>
+
+<p>Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue,
+reprirent leur course, rasant les maisons, tâchant d'éviter
+les feux de joie et les bandes de carnassiers.</p>
+
+<p>Où étaient-ils? Ils ne savaient pas.</p>
+
+<p>Quelle heure? Ils ne savaient pas.</p>
+
+<p>Seulement, le soleil était haut dans le ciel, brillant
+d'un éclat paisible au-dessus des tourbillons de
+fumée.</p>
+
+<p>Et, toujours, les cloches mugissaient.</p>
+
+<p>A un tournant de rue, les Pardaillan s'arrêtèrent pétrifiés.</p>
+
+<p>Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition.</p>
+
+<p>Devant eux, à vingt pas, une bande venait d'apparaître.
+Elle se composait d'une cinquantaine de carnassiers
+marchant en rangs serrés; derrière eux venait
+une foule énorme, armée de gourdins, de vieilles épées,
+de piques rouges.</p>
+
+<p>Les cinquante qui marchaient en tête étaient solidement
+armés de poignards. Toutes ces lames étaient
+rouges de sang.</p>
+
+<p>Tous portaient la croix blanche.</p>
+
+<p>Une quinzaine d'entre eux étaient à cheval.</p>
+
+<p>Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes.
+Ces trois hommes portaient des piques. Au bout de
+chacune de ces piques, il y avait une tête!...</p>
+
+<p>&mdash;Vive Kervier! Vive Kervier! vociférait la foule
+frénétique.</p>
+
+<p>Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier!
+Il brandissait sa pique au haut de laquelle la tête blafarde
+se balançait...</p>
+
+<p>Cette tête, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble
+et un même frémissement d'horreur les secoua.</p>
+
+<p>&mdash;Ramus!</p>
+
+<p>Le chevalier avait murmuré le nom en fermant un
+instant les yeux...</p>
+
+<p>C'était bien la tête du pauvre et inoffensif savant...</p>
+
+<p>Les yeux du chevalier demeuraient fixés sur cette
+tête. Puis ces yeux s'abaissèrent sur celui qui portait
+la pique, sur Kervier. Le chevalier trembla. Cette impression
+d'horreur et de pitié qui l'avait paralysé fit
+place à une furieuse colère qui blanchit ses lèvres.</p>
+
+<p>Kervier vit cette figure convulsée qui le regardait; il
+y lut le mépris foudroyant qui y éclatait. Il eut un grondement
+et fit un geste pour désigner les deux Pardaillan;
+dans la même seconde, il tomba, roula sur la
+chaussée qu'il talonna. Il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction!</p>
+
+<p>Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper
+en plein front, et ce coup de pistolet c'était le chevalier
+qui l'avait tiré. Rudement, un grand gaillard à
+croix blanche venait de le heurter; cet homme agitait
+un pistolet chargé; d'un coup de poing, Pardaillan
+l'avait arrêté net, lui avait arraché son pistolet et avait
+fait feu!</p>
+
+<p>Au même instant, il y eut contre les deux Pardaillan
+une ruée féroce, une sauvage clameur de mort, des
+coups d'arquebuse retentirent, cinq cents loups furieux
+aboyèrent lugubrement devant une allée où les deux
+hérétiques s'enfonçaient tous voulurent pénétrer à la
+fois, mais, plus prompt, plus furieux que tous, un cavalier,
+un géant vêtu de rouge et qui appartenait sans
+doute à la maison de Damville, car il en portait les armes
+sur son pourpoint, ce géant poussa son cheval en
+avant, et pointa sa rapière...</p>
+
+<p>&mdash;Sauvés! hurla d'une voix étrange le vieux routier.</p>
+
+<p>Et tandis que le chevalier se demandait comment, le
+vieux Pardaillan, d'un bond terrible, se jeta à la bride
+du cheval dont la tête et le cou se présentaient à l'entrée
+de l'allée; ce cheval, il l'attira, le happa, l'entraîna,
+le fit entrer tout entier dans l'allée!..</p>
+
+<p>Et l'allée se trouva ainsi bouchée!...</p>
+
+<p>Le routier éclata d'un rire homérique.</p>
+
+<p>Derrière la croupe du cheval tourbillonnaient les
+loups, retentissaient les hurlements de rage; le cheval
+ruait; le colosse rouge, un instant hébété par cette manoeuvre,
+essayait par violentes saccades de ramener la
+bête en arrière, et, tout à coup, pris d'une terreur folle,
+il se laissa glisser en arrière de la croupe pour fuir et
+une ruade l'envoya rouler sur les assaillants au moment
+où il touchait le sol...</p>
+
+<p>Déjà le chevalier, avec son ceinturon, avait entravé
+les jambes de devant du cheval, magnifique rouan... le
+vieux routier s'apprêtait à frapper la bête au poitrail,
+de son poignard, afin que l'obstacle demeurât plus longtemps...
+le chevalier l'arrêta soudain et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Galaor!...</p>
+
+<p>Le vieux considéra la bête et, la reconnaissant, répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Galaor!... C'est bien lui!...</p>
+
+<p>Et leur rire, à tous deux, remplit l'allée d'un bruit de
+tonnerre.</p>
+
+<p>Galaor, ses jambes entravées, n'en ruait qu'avec plus
+de fureur; chacun de ses flancs touchait l'une et l'autre
+paroi; l'allée était bouchée par une barricade vivante.</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan s'enfoncèrent vers le fond de
+l'allée, certains qu'elle ne serait pas dégagée avant dix
+bonnes minutes; mais, avant de partir, le chevalier
+avait embrassé le naseau fumant du cheval en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon bon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! s'écria le vieux, mais nous sommes dans
+une souricière... pas d'issue! Mais du diable si je ne
+connais pas ce boyau... il me semble que j'ai dû passer par là...</p>
+
+<p>Une porte, au fond de l'allée, s'ouvrit soudain, et une
+femme parut...</p>
+
+<p>&mdash;Huguette!</p>
+
+<p>Ce cri échappa aux deux hommes.</p>
+
+<p>C'était Huguette, en effet et ils se trouvaient dans
+l'allée de l'auberge de la Devinière. Comment ne
+l'avaient-ils pas reconnue?</p>
+
+<p>Le hasard les avait poussés dans la rue Saint-Denis
+au moment où ils essayaient de se diriger sur la
+Seine.</p>
+
+<p>Le hasard les avait arrêtés devant cette allée qui leur
+offrait un refuge au moment où la rue avait été envahie
+par la bande hurlante des loups de Kervier...</p>
+
+<p>Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans
+la salle voisine; trois hommes s'y trouvaient: Landry
+Grégoire, pâle comme un mort, et, chose étrange en
+pareil moment, deux poètes qui buvaient et écrivaient:
+c'étaient Dorât et Pontus de Thyard.</p>
+
+<p>&mdash;Par là! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur
+montrant un escalier. En haut vous pourrez communiquer
+avec la maison voisine, redescendre et sortir
+par-derrière... fuyez!</p>
+
+<p>&mdash;Par le Ciel! disait Dorât, je veux écrire en l'honneur
+de la destruction des hérétiques une ode qui
+portera mon nom à la postérité! j'appellerai mon
+poème: les Matines de Paris!</p>
+
+<p>&mdash;Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit
+Pontus.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur! malheur! gémit Landry Grégoire en faisant
+le geste de s'arracher les cheveux, opération impossible
+puisqu'il était entièrement chauve. Malheur!
+mon auberge va être saccagée, si on sait qu'ils ont fui
+par là!</p>
+
+<p>&mdash;Maître Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous
+mettrez l'auberge, la casse et l'incendie sur ma
+note!...</p>
+
+<p>&mdash;Je jure que tout sera payé, ajouta le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez! Fuyez!... répéta Huguette.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues.</p>
+
+<p>Le chevalier la prit dans ses bras, toute pâlissante,
+la baisa doucement sur les yeux, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Huguette, jamais je ne t'oublierai...</p>
+
+<p>Pour la première fois, il tutoyait Huguette, et le coeur
+de celle-ci en fut bouleversé...</p>
+
+<p>Ils s'élancèrent et disparurent dans l'escalier.</p>
+
+<p>Au même instant reparut l'aubergiste, portant sur le
+bras un sac où il avait entassé son or et les bijoux
+de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyons! dit Huguette. Les forcenés ont envahi
+l'allée...</p>
+
+<p>Fuyons! répéta Landry qui flageolait sur ses jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Landry! tonna le poète Dorât, vous
+êtes une mauvaise catholique et je vais vous dénoncer!</p>
+
+<p>Pontus de Thyard dégaina sa rapière et dit tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;Partez, Huguette, partez, maître Landry!... Et, si
+cette vipère s'avise de siffler, je la pourfends sur
+l'heure!..</p>
+
+<p>Dorât s'effondra.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, la horde des loups pénétrait
+par la porte de l'allée défoncée, et, ne trouvant
+plus personne, mettait l'auberge à sac et à feu...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLI</h3>
+
+<h3>VISIONS TRAGIQUES</h3>
+
+<p>Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait
+indiqué Huguette, se retrouvèrent dans une ruelle
+déserte, et, s'élançant au pas de course, atteignirent la
+rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais c'est
+en vain qu'ils eussent essayé de prendre pied dans
+cette rue. Il y avait là un prodigieux encombrement
+de peuple qui roulait vers la Seine ses flots vertigineux,
+parmi les lourdes volutes de fumée, parmi les
+hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des
+cloches et des arquebusades...</p>
+
+<p>Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraînés
+où?... Ils ne savaient pas! Ils avaient la tête
+perdue d'angoisse. Des nausées violentes soulevaient
+leurs coeurs...</p>
+
+<p>Et, comme ils s'étonnaient vaguement que les carnassiers
+d'alentour ne se jetassent pas sur eux, soudain
+ils virent que chacun d'eux avait un brassard blanc au
+bras droit...</p>
+
+<p>C'était Huguette qui, d'une main rapide et légère
+sans qu'ils s'en aperçussent, les avait marqués du
+talisman de protection.</p>
+
+<p>Le chevalier dégrafa le brassard d'un geste de colère;
+il n'était pas huguenot. Était-il catholique? En réalité
+il ignorait l'une et l'autre religion. Il voulut jeter le
+brassard; le vieux Pardaillan le saisit au vol, et le mit
+dans sa poche en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir
+de la bonne Huguette!</p>
+
+<p>Le chevalier haussa les épaules.</p>
+
+<p>En enfouissant l'étoffé blanche au fond de sa poche,
+le vieux routier sentit un papier qu'il froissait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est cela? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Rien... je me rappelle... marchons.</p>
+
+<p>Ce n'était rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait
+le routier; au moment où ils avaient quitté la cour
+de l'hôtel Coligny, Pardaillan père avait aperçu ce
+papier tombé aux pieds de Bême cloué à la porte,
+l'épieu en travers de la poitrine. Machinalement, il
+avait ramassé le papier et l'avait fourré dans sa poche.</p>
+
+<p>Ils continuèrent donc à suivre le flot humain qui les
+portait vers la Seine qu'il leur fallait traverser pour
+marcher sur l'hôtel Montmorency. Mais, à l'embouchure
+du pont, ils durent s'arrêter devant une foule
+de huit à dix mille forcenés.</p>
+
+<p>Tout à coup, ils purent se jeter dans une ruelle et
+fuir l'effroyable tumulte... ils coururent haletants,
+hagards, et, brusquement, se trouvèrent près d'un
+enclos entouré de murs assez bas; et ce coin de Paris
+leur apparut paisible, souriant, tranquille...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLII</h3>
+
+<h3>L'OASIS</h3>
+
+<p>Ou étaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure
+était-il?... Ils ne savaient pas. Ils respirèrent, essuyèrent
+la sueur qui inondait leurs visages livides.</p>
+
+<p>A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse.
+Près de la porte s'élevait une construction
+basse, une sorte de cabane.</p>
+
+<p>L'esprit reposé, et rafraîchi, ils regardèrent autour
+d'eux et virent alors qu'il y avait une croix au-dessus
+de la porte. Ayant regardé par-dessus le mur, ils virent
+l'enclos plein de croix. Et ils comprirent.</p>
+
+<p>L'enclos était un cimetière. La cabane, c'était le logis
+du fossoyeur.</p>
+
+<p>Les Pardaillan avaient abouti au cimetière des Innocents.</p>
+
+<p>Il pouvait être un peu plus de midi.</p>
+
+<p>Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin
+ils traverseraient la Seine pour gagner l'hôtel Montmorency.</p>
+
+<p>Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait
+à gagner le port aux plâtres, qu'on appelait aussi
+<i>port des Barrés</i>, et qui se trouvait derrière Saint-Paul
+La, ils sauteraient dans une barque et descendraient
+le cours du fleuve jusqu'au bac, où ils aborderaient non
+loin de l'hôtel du maréchal.</p>
+
+<p>Comme ils allaient se mettre en route, ils virent
+venir à eux un petit enfant.</p>
+
+<p>L'enfant marchait lentement, courbé sous un volumineux
+paquet enveloppé d'une serge.</p>
+
+<p>&mdash;Où ai-je vu cet enfant-là? murmura le chevalier.</p>
+
+<p>Et comme le porteur arrivait près d'eux:</p>
+
+<p>Où vas-tu, petit?...»</p>
+
+<p>L'enfant déposa son paquet avec précaution, désigna
+le cimetière et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais là... Ah! Je vous reconnais bien... c'est
+vous qui m'avez parlé un jour, comme je travaillais
+près du couvent... et vous m'avez dit que mes aubépines
+étaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles
+sont finies...</p>
+
+<p>&mdash;Lestement, il défit son paquet et, avec un naïf orgueil,
+montra son ouvrage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très beau, dit sincèrement le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas?... C'est pour ma mère...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier ému... Tu
+te nommes?...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques Clément, je vous l'ai dit. Voulez-vous me
+faire ouvrir la porte du cimetière.</p>
+
+<p>Le chevalier alla heurter à la porte de la cabane. Le
+fossoyeur apparut, tremblant du tumulte qu'il entendait
+se déchaîner. Cependant, lorsqu'on lui eut expliqué
+de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina
+attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clément</p>
+
+<p>&mdash;Oui-da.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de
+ta mère...</p>
+
+<p>Les deux Pardaillan étaient stupéfaits de cette reconnaissance.
+Mais le petit n'en paraissait pas étonné. Il
+reprit son paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal à
+passer, par exemple! Il y en a du monde dans les rues!</p>
+
+<p>Il parlait posément, gravement même. Puis il suivit
+le fossoyeur. Le chevalier, machinalement, suivit et
+entra dans le cimetière.</p>
+
+<p>Au moment où le groupe disparaissait parmi les
+tombes, deux moines arrivèrent par le même chemin
+qu'avait suivi Jacques Clément et s'arrêtèrent près de
+la porte d'entrée.</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère, dit l'un, soufflons un instant et laissons
+à nos hommes le temps de nous rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Et le temps à l'enfant de préparer le miracle, dit
+l'autre... Que de meurtres! Que de sang, frère Thibaut!
+Croyez-vous vraiment qu'il ne vaudrait pas
+mieux répandre du vin, bonum vinum?...</p>
+
+<p>&mdash;Frère Lubin, ce sang est agréable à Dieu, songez-y!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais
+mieux être à la Devinière, sans compter qu'une
+balle égarée...»</p>
+
+<p>Pendant que les moines, l'un sévère et l'autre dolent,
+devisaient ainsi, le groupe formé par les deux Pardaillan,
+le fossoyeur et le petit Jacques Clément, s'arrêtait
+près d'une tombe où la terre était fraîchement remuée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là!» dit le fossoyeur.</p>
+
+<p>Une minute, l'enfant parut troublé. Il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère... comment était-elle, quand elle vivait!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas
+connue?</p>
+
+<p>&mdash;Non... mais elle va être contente.</p>
+
+<p>Alors il se mit à planter sur la tombe les touffes
+d'aubépine artificielle qu'il tirait de son paquet...</p>
+
+<p>Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme
+si, par miracle, de l'aubépine se fût mise à fleurir
+en plein mois d'août.</p>
+
+<p>Quelque chose comme une larme roula sur les joues
+du chevalier et tomba sur la terre... sur la tombe de la
+mère du petit Jacques Clément... la tombe d'Alice de Lux
+et de Panigarola!...</p>
+
+<p>L'enfant, ayant levé les yeux, vit ces larmes et demeura
+tout saisi. Il s'approcha et, prenant la main du
+chevalier, il dit gravement:</p>
+
+<p>«Vous avez pleuré sur ma mère, jamais je ne l'oublierai...
+voulez-vous me dire votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier de Pardaillan...</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester
+ici... j'ai beaucoup de choses à dire à maman...</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement
+Jacques Clément.</p>
+
+<p>Le vieux routier prit le chevalier par le bras et
+l'entraîna.</p>
+
+<p>Les deux moines, cependant, attendaient non loin de
+la porte du cimetière. Au bout d'une demi-heure, ils
+virent reparaître le petit Jacques Clément. Thibaut
+donna rapidement ses instructions à Lubin, qui gémit:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il faut encore que je risque d'être tué dans
+la bagarre!</p>
+
+<p>&mdash;Soyez prompt, soyez fort, frère Lubin... moi, je
+rentre au couvent, il faut accompagner l'enfant...</p>
+
+<p>Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses
+joues trembla.</p>
+
+<p>Thibaut avait pris Jacques Clément par la main. Il
+s'éloigna en disant:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, voici du renfort... <i>fratres ad succurrendum</i>!...
+allons, frère Lubin, c'est le moment!</p>
+
+<p>Une cinquantaine d'individus à mine patibulaire
+s'approchaient du cimetière. En passant près d'eux,
+Thibaut leur fit un signe; puis il disparut rapidement,
+entraînant le petit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal, grommela Lubin, s'il s'était agi d'aller
+vider bouteille à la Devinière, frère Thibaut n'eût
+pas été si prompt à me confier aux soins de la Providence,
+tandis qu'il va se mettre à l'abri...</p>
+
+<p>Et il pénétra dans le cimetière sans avoir l'air
+d'apercevoir la bande qui s'engouffra derrière lui et
+le suivit.</p>
+
+<p>Frère Lubin marcha tout droit à la tombe d'Alice
+de Lux.</p>
+
+<p>&mdash;Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubépine
+qui vient de fleurir?...</p>
+
+<p>Et, tombant à genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:</p>
+
+<p>&mdash;Miracle! Miracle! Loué soit le Seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Miracle! Miracle! hurlèrent les acolytes, comparses
+probablement inconscients de la comédie qui se
+jouait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dieu qui manifeste sa volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Mort aux hérétiques!</p>
+
+<p>Ces cris se croisèrent pendant quelques secondes.
+Fuis frère Lubin entonna le <i>Te Deum</i>, repris en choeur
+par les gens qui l'entouraient. D'autres, entendant des
+clameurs, entraient dans le cimetière. Le bruit du miracle,
+rapidement colporté, se répandait dans tout le
+quartier; des gens accouraient, se pressaient parmi
+les tombes; au bout d'un quart d'heure, une foule énorme
+emplissait le cimetière, et chacun put se rendre
+compte qu'un magnifique buisson d'aubépine avait
+fleuri en plein mois d'août!...</p>
+
+<p>Frère Lubin cueillit le buisson d'aubépine dont il eut
+soin de ne pas laisser une seule branche.</p>
+
+<p>Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le
+placèrent sur leurs épaules; ce groupe fut étroitement
+entouré par les gens à mine patibulaire que Thibaut
+avait appelés des <i>fratres ad succurrendum</i> (frères de
+renfort).</p>
+
+<p>Et la procession s'organisa. Des prêtres surgirent Des
+moines en quantité affluèrent.</p>
+
+<p>Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans
+ses bras le buisson du petit Jacques Clément fut
+promené à travers Paris; sur son passage, l'ardeur
+se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande
+tuerie devenait plus furieuse.</p>
+
+<p>Tel fut le miracle de l'aubépine...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLIII</h3>
+
+<h3>«...QUE DES CHIENS DÉVORANTS<br>
+SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....»</h3>
+
+<p>Les deux Pardaillan avaient essayé de mettre à exécution
+leur projet de gagner le port aux Barrés pour
+descendre la Seine en s'emparant de l'une des nombreuses
+barques attachées à quai.</p>
+
+<p>Mais à peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis
+que formait la tranquillité du cimetière et des environs
+qu'ils furent repris par les tourbillons des foules déchaînées:
+ils voulaient remonter le fleuve, un coup
+d'aile de le tempête humaine les renvoya vers le Louvre.</p>
+
+<p>Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouvèrent
+à l'entrée du Pont de Bois, puis sur le pont, puis
+sur la rive gauche...</p>
+
+<p>Ce fut ainsi qu'ils passèrent la Seine.</p>
+
+<p>Le torrent tournait vers la gauche</p>
+
+<p>Alors ils entrèrent dans le dédale des rues qui les
+conduirait à l'hôtel de Montmorency.</p>
+
+<p>Là les clameurs de mort, le hurlement des cloches,
+les plaintes des victimes s'entrechoquaient comme sur
+la rive droite dans les airs embrasés.</p>
+
+<p>La tête perdue, ils allaient, guidés seulement par une
+sorte d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'épique
+ruée à travers le carnage, dans le sang et les flammes,
+tragiques, effrayants.</p>
+
+<p>Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit
+son fils par le bras, l'arrêta net et lui désigna quelque
+chose qui devait être effroyable, car le chevalier fut
+saisi d'un frisson convulsif.</p>
+
+<p>Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait grondé:</p>
+
+<p>&mdash;Orthès! Orthès d'Aspremont... Damville rôde par
+ici!</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction! râla le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;C'était Orthès, le premier lieutenant de Damville!
+son âme damnée!</p>
+
+<p>A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison
+voisine, bondit échevelée, hagarde, ses vêtements
+en lambeaux, presque nue, en criant d'une voix déchirante:
+Grâce!</p>
+
+<p>Une douzaine de forcenés la poursuivaient.</p>
+
+<p>La femme, jeune et belle, alla heurter Orthès, tomba
+à genoux et pantela, les mains tendues:</p>
+
+<p>&mdash;Grâce! Ne me tuez pas! Pitié!</p>
+
+<p>Un effroyable sourire contracta les lèvres d'Orthès.
+Il leva un fouet et toucha la femme, puis, à grands
+coups, il fit claquer son fouet en hurlant:</p>
+
+<p>&mdash;Taïaut, Pluton! Taïaut, Proserpine! Taïaut! Pille!
+Pille!...»</p>
+
+<p>Au même instant, deux chiens énormes, à la gueule
+rouge de sang, se jetèrent sur la femme; elle eut une
+horrible clameur d'épouvante et tomba à la renverse,
+les deux chiens sur elle.</p>
+
+<p>Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la
+gueule de Proserpine s'implanta sur un des seins,
+pendant quelques secondes, les Pardaillan, pétrifiés par
+l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes
+d'où fusaient des jets de sang, n'entendirent que les
+grognements sourds des deux chiens occupés à l'horrible
+besogne.</p>
+
+<p>Alors, le chevalier, pâle comme un mort, la lèvre soulevée
+par l'étrange sourire qu'il avait à de certaines
+minutes épiques, la moustache hérissée, tremblante
+marcha sur Orthès.</p>
+
+<p>Orthès, levant les yeux, aperçut les deux Pardaillan et
+poussa un hurlement de joie infernale... il commença
+un geste, ce geste ne s'acheva pas... le chevalier venait
+de le saisir par un poignet, celui qui tenait le fouet
+le hurlement de joie devint un cri de terreur: le chevalier
+lui arracha le fouet, continua à tenir l'homme
+par le poignet.</p>
+
+<p>Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit
+sur Orthès...</p>
+
+<p>Une large zébrure rouge balafra la face du tigre
+humain.</p>
+
+<p>Une deuxième fois, le fouet se leva, le fouet des
+chiens s'abattit sur la face d'Orthès, puis encore, et
+encore!...</p>
+
+<p>D'un effort désespéré, Orthès s'arracha à l'étreinte
+et, les yeux sanglants, vociféra à ceux qui le suivaient:</p>
+
+<p>&mdash;Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine,
+taïaut! taïaut!...</p>
+
+<p>Les deux chiens lâchèrent les restes sanglants de la
+femme et se dressèrent, tout hérissés, les babines retroussées,
+l'un devant le vieux Pardaillan, l'autre devant le chevalier...</p>
+
+<p>Orthès, délirant de rage et de souffrance, râla encore:</p>
+
+<p>&mdash;Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!</p>
+
+<p>Il tomba soudain renversé, en proférant une horrible
+imprécation un chien, non l'un des siens, un chien de
+berger a poil roux, maigre et subtil, avait bondi sur
+lui... Pipeau! C'était Pipeau! Pipeau; l'amant de Proserpine,
+qui avait suivi sa maîtresse d'étape en étape.</p>
+
+<p>D'un coup sec, d'un seul coup, les mâchoires de fer
+de Pipeau entrèrent dans la gorge d'Orthès.</p>
+
+<p>Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tué net
+près des restes sanglants de la femme... les deux Pardaillan
+n'avaient rien vu de cette scène...</p>
+
+<p>Pluton s'était dressé devant le vieux Pardaillan.</p>
+
+<p>Proserpine, devant le chevalier...</p>
+
+<p>Ils hésitèrent pendant un laps de temps inappréciable,
+puis, ensemble, avec un aboi sauvage, ils bondirent,
+cherchant la gorge...</p>
+
+<p>Dans le même instant, Pluton retomba en arrière,
+éventré par le coup de dague du vieux routier...</p>
+
+<p>Proserpine avait sauté sur le chevalier...</p>
+
+<p>Au moment où elle avait bondi, lui, des deux mains»
+l'avait empoignée au cou; il serra frénétiquement, de
+ses dix doigts convulsés par l'effort; la chienne râla,
+sa voix s'éteignit...</p>
+
+<p>Dix secondes ne s'étaient pas écoulées depuis l'instant
+où les Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur
+la huguenote.</p>
+
+<p>Ils jetèrent autour d'eux des regards flamboyants,
+ne voyant même pas Pipeau qui bondissait autour
+d'eux, délirant de joie, ne voyant que les visages des
+compagnons d'Orthès, de la foule qui houlait, roulait
+autour d'eux, aboyant à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;En route! dit le chevalier.</p>
+
+<p>Et sa voix avait une prodigieuse intonation.</p>
+
+<p>Il ramassa le fouet... le fouet à chiens.</p>
+
+<p>Et ils s'avancèrent, flamboyants, étincelants, tragiques,
+souples, grandis, paraissait-il, plus grands que
+ne sont les hommes, marchant d'un pas rude qui
+talonnait le pavé derrière eux, comme s'ils eussent
+foncé sur le génie des tempêtes d'enfer...</p>
+
+<p>Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des
+tumultes déchaînés.</p>
+
+<p>&mdash;Arrière, chiens!... Fils de chiennes!... Arrière,
+chiens!...</p>
+
+<p>A droite, à gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...</p>
+
+<p>Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait,
+sifflait...</p>
+
+<p>&mdash;Arrière, les chiens! Au chenil, la meute!</p>
+
+<p>Tout à coup, il aperçut Pipeau et dit:</p>
+
+
+<p>&mdash;Pardon, ami! je t'ai insulté...</p>
+
+<p>Devant le fouet, devant cette lanière vivante prodigieuse,
+la foule s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les
+carnassiers rampèrent, se culbutèrent, se bousculèrent
+a droite et à gauche sur la petite place.</p>
+
+<p>Une ruelle déserte s'ouvrait devant le chevalier: il
+s'y engouffra.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLIV</h3>
+
+<h3>ENTRE LE CIEL ET LA TERRE</h3>
+
+<p>Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir où elle le
+conduirait...</p>
+
+<p>Près de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains
+armées, pareilles à deux griffes de lion.</p>
+
+<p>Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!</p>
+
+<p>Ils firent face à la foule.</p>
+
+<p>Sur leurs pas, la foule s'était ruée avait envahi
+l'étroit passage, massée, tassée, ondulante; et cela formait
+un mascaret humain qui s'avançait, roulait se
+heurtait, avec des clameurs d'océan.</p>
+
+<p>Pas à pas, face au mascaret, les deux êtres fabuleux
+haussés en cette minute aux grandissements surhumains
+pas à pas, les deux Pardaillan reculaient.</p>
+
+<p>La lanière du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des
+faces d'où jaillissait un hurlement: les deux dagues
+les deux griffes du vieux routier, du vieux lion labouraient
+des poitrines; Pipeau à reculons, l'oeil en feu, le
+poil droit, la gueule enrouée, pillait, mordait des
+jambes...</p>
+
+<p>Les Pardaillan reculaient...</p>
+
+<p>Où étaient-ils? Ils ne le savaient pas.</p>
+
+<p>Soudain, à vingt pas derrière eux, il y eut une sourde
+et puissante détonation suivie d'un fracas de maison
+qui s'écroule. Le vieux routier jeta un rapide regard
+vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que la ruelle
+débouchait sur une rue plus large; que, dans cette
+rue, une deuxième foule tourbillonnait autour de
+quelque chose qui ressemblait à une forteresse assiégée,
+et qu'un coup de mine venait de faire sauter une
+partie de cette forteresse...</p>
+
+<p>Donc, devant eux, la horde déchaînée devant laquelle
+ils reculaient pas à pas...</p>
+
+<p>Derrière eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient
+être jetés...</p>
+
+<p>Un étau dans lequel ils allaient être broyés...</p>
+
+<p>Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se
+rejoignirent. Refoulés par une vague plus puissante
+du mascaret, les deux Pardaillan furent jetés sur la
+horde qui assiégeait la forteresse; la rue était pleine
+de fumée acre, de poussière, de vociférations, de détonations
+d'arquebuses; il y eut une mêlée affreuse de
+cavalerie et de piétons, un remous vertigineux où les
+Pardaillan furent ballottés, poussés, repoussés brusquement,
+une sorte d'ouverture béa devant eux
+ils se retrouvèrent dans un large escalier éventré
+rampes démolies, marches déchaussées... Ils se retrouvèrent
+là... ils se retrouvèrent bondissant le
+long des marches de cet escalier qui ne tenait plus
+que par miracle... ils montaient, montaient: comme
+dans les rêves du délire, ils montaient, sans savoir où
+ils étaient, où ils allaient, sans que nul, parmi la foule
+osât se lancer à leur poursuite dans l'infernal escalier
+qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de
+fumée!...</p>
+
+<p>Ils atteignirent le sommet de l'escalier, étroite plateforme
+en plein air, qui avait dû être son dernier palier.</p>
+
+<p>Là il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille à
+laquelle s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond
+les deux Pardaillan atteignirent le faîte de cette muraille.
+Ils s'y cramponnèrent, s'y installèrent solidement
+et, au même instant, derrière eux, il y eut un effroyable
+fracas tandis qu'un opaque nuage de poussière et
+de plâtras les enveloppait: c'était l'escalier qui venait
+de s'écrouler!...</p>
+
+<p>Cramponnés sur le faîte de la haute muraille, ils se
+trouvèrent alors isolés entre le ciel, où roulaient de
+lourdes volutes de fumée, où passait la rafale des hurlements
+de cloches, et la terre d'où montait l'immense
+clameur de mort...</p>
+
+<p>Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du
+cote de l'escalier écroulé, mais sur l'autre versant de la
+muraille.</p>
+
+<p>Il regarda à travers les tourbillons de fumée écarlate
+qui montait, chercha à distinguer ce qu'il y avait dans
+le tumulte effrayant qui se déchaînait au-dessous de lui.</p>
+
+<p>Et son âme frémit. Son coeur défaillit. Ses lèvres
+tremblèrent. Ses yeux jetèrent une lueur farouche de
+desespoir!</p>
+
+<p>Qu'avait-il donc vu?...</p>
+
+<p>La cour d'un hôtel: l'hôtel qu'on assiégeait de la rue.
+Une cour pleine de décombres et de cadavres! Parmi
+ces décombres, une foule de gens d'armes qui se
+ruaient à travers la grande porte démantelée! Et sur
+les marches qui conduisaient à la porte de l'hôtel trois
+hommes, l'épée à la main, se défendant encore!...</p>
+
+<p>Et, à la tête des assaillants, un furieux, plus furieux
+plus ardent que tous!</p>
+
+<p>Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui
+levait au ciel un dernier regard chargé d'imprécations!</p>
+
+<p>Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assiégés!</p>
+
+<p>C'était Henri de Damville qui attaquait! François de
+Montmorency qui allait succomber!</p>
+
+<p>Les deux frères enfin face à face!</p>
+
+<p>Et, cette cour, c'était la cour de l'hôtel Montmorency!...</p>
+
+<p>&mdash;Malédiction! rugit le chevalier de Pardaillan.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLV</h3>
+
+<h3>COMME A THÉROUANNE</h3>
+
+<p>Henri de Montmorency, maréchal de Damville, s'était
+mis en route au premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois.
+Son armée marchait en bon ordre et
+sans hâte.</p>
+
+<p>Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au
+nombre de vingt-cinq; puis trois cents soudards à
+cheval; derrière les cavaliers, roulaient trois tombereaux
+chargés de tonneaux de poudre; derrière la poudre,
+deux cents reîtres armés d'arquebuses.</p>
+
+<p>A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que
+le maréchal en confia le commandement à l'un de ses
+gentilshommes et s'éloigna avec trente cavaliers seulement.</p>
+
+<p>La petite troupe atteignit rapidement l'hôtel de Mesmes.</p>
+
+<p>Il mit pied à terre, s'approcha de la porte de son
+hôtel et cria:</p>
+
+<p>&mdash;François de Montmorency, est-ce toi qui m'as jeté
+ce gant?</p>
+
+<p>En même temps, il frappait le gant cloué à la porte.</p>
+
+<p>Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches
+passaient, des cris retentissaient. Les trente cavaliers,
+immobiles comme des statues, ne tournaient pas la
+tête vers ces clameurs: ils regardaient leur chef.</p>
+
+<p>Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus
+sauvage, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Où es-tu, François de Montmorency? Pourquoi n'es-tu
+pas ici quand je relève ton gant?</p>
+
+<p>Aussitôt, il arracha le gant et alla l'attacher à l'arçon
+de sa selle.</p>
+
+<p>Pour la troisième fois, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Lâche! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton défi,
+c'est donc moi qui vais te retrouver!</p>
+
+<p>A ces mots, il monta à cheval et, s'élançant au galop,
+rejoignit son armée au moment où elle venait de franchir
+le Grand-Pont.</p>
+
+<p>Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart comme
+nous avons vu, suspect à Guise, haï de la vieille reine,
+ignorait ce qui devait se passer. L'eût-il su même, il
+lui eût été impossible de supposer qu'on oserait s'attaquer
+à un Montmorency.</p>
+
+<p>François de Montmorency, donc, se savait suspect,
+mais non désigné aux coups des massacreurs.</p>
+
+<p>A tout hasard, il mit son hôtel en état de défense.</p>
+
+<p>Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques,
+les autres huguenots, et bons serviteurs de la monarchie,
+mais comme lui ayant horreur de tant de guerres
+sauvages, vivaient dans l'hôtel et composaient sa maison,
+ou, si l'on veut, sa cour.</p>
+
+<p>Le maréchal porta à quarante le nombre des gens
+d'armes qu'il entretenait.</p>
+
+<p>De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine
+dans l'hôtel.</p>
+
+<p>Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts
+combattants. L'hôtel fut abondamment pourvu de poudre,
+de balles, de mousquets, de pistolets et d'armes
+de toute nature, des provisions de bouche pour un mois
+y furent entassées.</p>
+
+<p>La successive disparition du vieux Pardaillan et du
+chevalier raviva les inquiétudes du maréchal. Dès lors
+tous les soirs, l'hôtel fut barricadé.</p>
+
+<p>Pendant ces quelques journées, Loïse vécut auprès
+de sa mère La douce folie de Jeanne de Piennes demeurait
+invariable dans ses manifestations; toujours elle
+se croyait à Margency et on la voyait prêter l'oreille en
+murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble...
+Et, si François apparaissait alors, le coeur serré les
+bras vaguement tendus vers celle qui l'avait tant aimé,
+la folle le regardait d'un air étonné, sans le reconnaître:</p>
+
+<p>Quant à Loïse, si elle souffrit de l'inexplicable disparition
+du chevalier il fut impossible de le deviner; son
+pur et fier profil de vierge ne s'altéra pas. Seulement
+l'inquiétude faisait de terrible ravages dans
+cette âme.</p>
+
+<p>Le samedi soir, comme elle s'était assise près de
+Jeanne de Piennes, s'occupant à un travail de broderie
+ses yeux rêveurs parurent fixer un point dans l'espace;
+la folle, qui semblait sommeiller, redressa soudain,
+se pencha, et, la figure extasiée, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Hélas! murmura Loïse. Où est-il?</p>
+
+<p>Le maréchal entra en ce moment. Il vit cette scène si
+douce et triste d'un seul coup d'oeil Il saisit la mère
+et la fille dans ses bras et les serra convulsivement
+contre lui, en proie a une angoisse inexprimable.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hôtel,
+en cette nuit du samedi, hormis les gens d'armes du
+corps de garde. Le silence était profond. Jeanne de
+Piennes et Loïse reposaient dans la même chambre.</p>
+
+<p>Le maréchal, vers dix heures, s'était retiré dans son
+appartement.</p>
+
+<p>Les premiers mugissements des cloches réveillèrent
+François de Montmorency.</p>
+
+<p>Il s'habilla, revêtit une cuirasse de buffle, ceignit son
+épée de bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une
+fenêtre.</p>
+
+<p>Une étrange rumeur venait du fond de Paris et semblait
+gagner les rues de proche en proche. Au loin, de
+sourdes détonations éclataient. Les cloches sonnaient
+le tocsin.</p>
+
+<p>Pendant quelques minutes, le maréchal écouta cette
+énorme rumeur. Son visage s'assombrit.</p>
+
+<p>Alors, il courut à la chambre où dormaient Jeanne de
+Piennes et Loïse.</p>
+
+<p>Loïse, dès le premier coup de cloche, s'était habillée,
+et, maintenant, elle aidait sa mère à se vêtir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le maréchal.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais le savoir. Mets tes vêtements de route,
+mon enfant, et tiens-toi prête. à tout!</p>
+
+<p>Dans la cour, François trouva ses gentilshommes,
+armés, écoutant l'horrible tumulte dont les rafales allaient
+grandissant de minute en minute. Les gens d'armes
+étaient à leur poste.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, s'écria l'un des gentilshommes, le jeune
+La Trémoille, que le vieux duc de La Trémoille avait
+placé auprès de Montmorency pour y apprendre, avait-il
+dit, l'honneur, le courage et la vertu,&mdash;monseigneur, je
+suis sûr que les guisards attaquent le Louvre! Il faut
+courir au secours du roi! Écoutez! écoutez! On se bat
+au Louvre!...»</p>
+
+
+<p>Le maréchal secoua la tête. Une inexprimable inquiétude
+l'envahissait. Non! il ne s'agissait pas d'un coup
+de force tenté par Guise!... Guise eût procédé plus
+vite!</p>
+
+<p>&mdash;La Trémoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez
+une pointe jusqu'à la Seine...</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens s'élancèrent dans la rue.</p>
+
+<p>Il était tout près de quatre heures lorsqu'ils revinrent.
+Et, sans doute, ce qu'ils avaient vu devait être
+horrible, car ils étaient livides, hagards.</p>
+
+<p>&mdash;Maréchal! râla Saint-Martin, on meurtrit les huguenots
+en masse!...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, rugit La Trémoille. on tue mes
+frères! Partout! Dans les maisons! Dans les rues!
+Au Louvre!</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais» dit Montmorency d'un accent qui fit
+courir un long frisson parmi les hommes d'armes.</p>
+
+<p>Il commanda, comme jadis quand il partait pour
+Thérouanne:</p>
+
+<p>&mdash;A cheval, messieurs! Holà! mon destrier de bataille!...</p>
+
+<p>Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit François, nous allons tenter l'impossible:
+atteindre le Louvre, pénétrer jusqu'au roi, lui
+demander d'arrêter le carnage... et s'il refuse...
+bataille!</p>
+
+<p>&mdash;Bataille! rugirent les gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez la porte! commanda le maréchal.</p>
+
+<p>Le suisse se précipita vers la grande porte.</p>
+
+<p>A ce moment, un étrange tumulte envahit la rue
+tumulte de reîtres arrivant au pas de course, de lourds
+chevaux martelant le pavé, d'épées entrechoquées et
+tout ce tumulte s'arrêta devant l'hôtel... Une voix éclatante,
+terrible, sauvage, hurla:</p>
+
+<p>&mdash;A l'assaut, au pillage! à sac! Sus! Sus! Sus!</p>
+
+<p>&mdash;Mon frère! gronda François de Montmorency.</p>
+
+<p>Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales
+de la tempête de mort, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Henri! Henri! Malheur! Malheur à toi!</p>
+
+<p>Un formidable coup de madrier ébranla la grande
+porte massive.</p>
+
+<p>&mdash;Pied à terre! commanda Montmorency</p>
+
+<p>La manoeuvre s'exécuta, les chevaux furent rentrés
+aux écuries.</p>
+
+<p>François en quelques secondes, prit son dispositif
+de bataille: devant la porte fermée, les quarante hommes
+d'armes sur un front de dix arquebuses, et sur
+quatre rangs, le premier rang, prêt à faire feu, les
+trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un
+groupe de gentilshommes armés de longues piques;
+à droite, un autre groupe. Montmorency, sur le perron
+de l'hôtel, dominant cet ensemble, l'estramaçon au
+poing.</p>
+
+<p>Un deuxième coup de madrier retentit sourdement
+sur la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Lâche! Lâche! hurla la voix de Damville, je relève
+ton défi! Me voici! Où es-tu, que je te soufflette de ton
+gant!...</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez la porte! tonna Montmorency.</p>
+
+<p>De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes
+se précipitèrent, firent tomber les lourdes ferrures,
+attirèrent à eux les deux énormes vantaux de
+chêne massif, la porte se trouva grande ouverte!...</p>
+
+<p>Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime!</p>
+
+<p>Il y eut dans la rue un recul désordonné devant cette
+porte qui s'ouvrait.</p>
+
+<p>Puissante et calme, la voix de François tomba du
+haut du perron:</p>
+
+<p>&mdash;Premier rang!... Feu!...</p>
+
+<p>Les dix arquebuses tonnèrent; d'effroyables clameurs
+retentirent; les dix hommes, déjà, avaient dégagé le
+deuxième rang et rechargeaient leurs armes.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! En avant! vociféra Damville.</p>
+
+<p>&mdash;Deuxième rang!... Feu!...</p>
+
+<p>Un rideau de flammes, un nuage de fumée noire,
+un coup de tonnerre, cris, vociférations, insultes, tourbillon
+de recul dans la rue...</p>
+
+<p>&mdash;Troisième rang!... Feu!...</p>
+
+<p>&mdash;Quatrième rang!... Feu!...</p>
+
+<p>Dans la ruelle par où avaient débouché les Pardaillan,
+les troupes de Damville fuyaient; trente cadavres
+jonchaient la rue, à droite et à gauche de la porte, une
+foule énorme, et Damville mettant pied à terre, livide
+de rage, fou furieux, tendant le poing à la forteresse,
+geste impuissant!...</p>
+
+<p>&mdash;Fermez la porte! commanda Montmorency.</p>
+
+<p>Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement
+le sang-froid nécessaire pour organiser un deuxième
+assaut.</p>
+
+<p>Il commença par rassembler ses reîtres et ses cavaliers
+auxquels il fit mettre pied à terre; les chevaux
+furent conduits au bord de la Seine, à l'endroit où
+aboutissait le bac du passeur.</p>
+
+<p>Puis il fit refouler à droite et à gauche de l'hôtel
+la foule hurlante.</p>
+
+<p>Alors, devant l'hôtel, il tint conseil avec quelques-uns
+de ses gentilshommes. Tout cela dura une heure.</p>
+
+<p>Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque Damville
+acheva son dispositif pour une nouvelle attaque. Les
+lèvres blanches, la moustache tremblante, la voix brève
+et rauque, il donnait ses ordres.</p>
+
+<p>Et il persista dans le même plan: défoncer la porte!</p>
+
+<p>Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de
+catapulte devant la porte de l'hôtel. A cette machine fut
+accrochée une masse de fer composée de trois énormes
+enclumes attachées ensemble au bout d'une chaîne.</p>
+
+<p>En même temps, on pénétrait dans la maison qui faisait
+mur mitoyen avec le bâtiment de droite: ce mur,
+on le perça à coups de pioche et, dans l'excavation, un
+tonneau de poudre fut placé.</p>
+
+<p>A ce moment, il était plus de midi. L'installation de
+la machine avait demandé plusieurs heures. Un silence
+relatif s'établit dans la rue. D'un coup d'oeil, Damville
+vit que chacun était à son poste. Il donna le signal
+en levant le bras.</p>
+
+<p>Dix hommes s'attelèrent à la masse de fer suspendue
+à la chaîne qui pendait du haut de quatre immenses
+madriers placés debout l'un contre l'autre, les quatre
+sommets liés ensemble, les quatre pieds s'écartant de
+dix coudées l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Les dix hommes ramenèrent la masse de fer jusque
+dans la ruelle, et, soudain, la lâchèrent.</p>
+
+<p>La masse partit, s'élança, décrivit sa courbe de plus
+en plus foudroyante et alla heurter la porte... les reîtres
+firent un mouvement pour s'élancer... un craquement
+sinistre se fit entendre...</p>
+
+<p>Mais reîtres et gentilshommes poussèrent une clameur
+de malédiction: la porte avait résisté!...</p>
+
+<p>Damville se mordait les poings, il comprit que, de
+l'intérieur, on avait élevé une barricade; tout le temps
+qu'il avait passé à préparer l'assaut, Montmorency
+l'avait passé à organiser une défense acharnée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois
+devant cette masure!...</p>
+
+<p>Cette masure, c'était l'hôtel de Montmorency! la demeure
+qu'avait habitée son père le connétable!</p>
+
+<p>&mdash;Orthès! appela-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le vicomte promène ses chiens! lui fut-il répondu.</p>
+
+<p>&mdash;Sauval! appela-t-il alors.</p>
+
+<p>L'homme ainsi nommé se précipita: c'était celui qui
+était préposé à la garde de la manipulation des poudres.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, dit le maréchal, un tonneau. Et là, un tonneau,
+Est-ce compris?</p>
+
+<p>La manoeuvre fut aussitôt exécutée, les tonneaux placés,
+la mèche amorcée.</p>
+
+<p>Damville y mit lui-même le feu, puis se retira à distance.</p>
+
+<p>Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double
+jet de flammes s'éleva jusqu'au ciel, la porte s'écroula,
+les barricades qui la maintenaient se disloquèrent,
+le passage était libre!...</p>
+
+<p>Les reîtres entrèrent dans la cour comme une bande
+de loups. Des décharges d'arquebuses les accueillirent,
+mais, cette fois, ils étaient lancés, rien ne pouvait les
+arrêter.</p>
+
+<p>La mêlée commença; les arquebuses et les pistolets
+déchargés se turent; on commença à se battre à coups
+de piques, de dagues et de rapières.</p>
+
+<p>Serrés en un groupe compact, en un peloton hérissé,
+les gens de Montmorency tenaient tête à la meute;
+ils gardaient le silence farouche du désespoir; les assaillants
+hurlaient, vociféraient; dans la rue, la foule accourue
+de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin
+de tuer était dans ces esprits affolés.</p>
+
+<p>Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne
+le voyait pas.</p>
+
+<p>Damville attendait la minute propice.</p>
+
+<p>L'estramaçon de François, de seconde en seconde, se
+levait et s'abattait.</p>
+
+<p>Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entassés,
+morts ou blessés, lui faisaient un rempart.</p>
+
+<p>Son peloton, réduit de la moitié, s'était massé au
+pied du perron central de l'hôtel.</p>
+
+<p>Or, pendant que ces reîtres tourbillonnaient autour
+de cette poignée d'hommes, Damville avait rassemblé
+cent de ses cavaliers démontés sur la gauche de la cour.</p>
+
+<p>Et il les jetait comme un bélier vivant sur le groupe
+de défenseurs et d'assaillants. Leur masse se rua d'un
+bloc.</p>
+
+<p>Avec la violence d'épaves lancées à la côte, les gens
+de Montmorency furent précipités sur le bâtiment de
+droite.</p>
+
+<p>Montmorency, dès lors, n'eut plus qu'une dizaine de
+combattants autour de lui.</p>
+
+<p>Il monta sur le perron avec ces quelques derniers
+défenseurs. Quelques secondes se passèrent; une clameur
+immense s'éleva tout à coup... et Montmorency vit qu'il
+n'y avait plus autour de lui que sept ou huit hommes;
+la cour tout entière appartenait aux gens de Damville.</p>
+
+<p>A ce moment même, une détonation formidable
+retentissait: le bâtiment de droite s'écroulait presque
+tout entier, ensevelissant ses défenseurs sous des décombres
+fumants!</p>
+
+<p>Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le
+bâtiment!...</p>
+
+<p>Il ne restait plus debout que la muraille bordant
+la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme
+du désespoir.</p>
+
+<p>Et, comme il jetait derrière lui un rapide regard,
+par la porte de la salle d'honneur il vit sa fille Loïse
+qui accourait, bondissait, une dague à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! cria-t-elle, vous allez voir comment sait
+mourir une Montmorency!</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère! hurla François en assenant un terrible
+coup d'estramaçon qui fit reculer le flot des assaillants.</p>
+
+<p>Loïse s'arrêta, pantelante. Sa mère!... Il fallait qu'elle
+vécût pour sa mère.</p>
+
+<p>A cet instant, François de Montmorency, livide, sanglant,
+déchiré, effrayant, eut un rugissement de joie
+terrible:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! Toi! Toi! Enfin!...</p>
+
+<p>&mdash;Il avait Damville devant lui!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLVI</h3>
+
+<h3>LES TITANS</h3>
+
+<p>Dans un de ces suprêmes coups d'oeil qui durent ce que
+dure un éclair, voici ce que vit François de Montmorency.</p>
+
+<p>Il était sur le perron, son estramaçon levé à deux
+mains. Derrière lui, sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil,
+Jeanne de Piennes, souriante devant ces horreurs...</p>
+
+<p>Près de lui, deux hommes encore vivants.</p>
+
+<p>Au bas des marches, Damville, son frère Henri, levant
+vers lui une face convulsée de haine, montant, une
+lourde rapière au poing.</p>
+
+<p>Derrière Damville, à sa droite, à sa gauche, une foule
+de gens d'armes pressés, tassés, un bloc hérissé d'épées,
+de dagues, qui emplissait la cour tout entière, quatre
+cents tigres entassés là, des flamboiements d'acier, une
+clameur sauvage;</p>
+
+<p>&mdash;A mort! A mort!</p>
+
+<p>Au milieu de cette foule, un tombereau chargé de
+poudre qu'on venait de faire entrer.</p>
+
+<p>Au-delà, la porte de l'hôtel, démantelée, jetée bas,
+béante...</p>
+
+<p>Par ce large trou béant, la rue apparaissait, noire de
+foule, un océan de peuple, d'où montait la même clameur
+obstinée, rauque, sauvage:</p>
+
+<p>&mdash;A mort! A mort!</p>
+
+<p>Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inappréciable
+temps de récit pendant lequel Damville, refoulant
+ses hommes d'armes pour atteindre son frère, gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Place! Il est à moi!...</p>
+
+<p>Au même instant, les deux frères se trouvèrent l'un
+devant l'autre.</p>
+
+<p>Les deux hommes, qui avaient survécu à l'effroyable
+carnage et qui se trouvaient près de Montmorency, tombèrent.</p>
+
+<p>Damville fit un geste, qui arrêta les centaines de
+dagues levées sur François, et il hurla:</p>
+
+<p>&mdash;Vivant! Il me le faut vivant!...</p>
+
+<p>François avait levé son estramaçon qui jeta dans
+l'air un flamboiement rouge. L'estramaçon décrivit sa
+courbe et s'abattit avec une violence capable de fendre
+un homme...</p>
+
+<p>Damville fit un bond en arrière.</p>
+
+<p>L'estramaçon de François heurta la marche de marbre
+et se brisa.</p>
+
+<p>Malédiction! rugit Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;A moi! hurla Damville. François, tu meurs de ma
+main! Adieu, mon frère! Rappelle-toi que tu m'as
+confié Jeanne de Piennes! Sois tranquille, j'aurai soin
+d'elle!</p>
+
+<p>En même temps, il se rua sur François, désarmé.</p>
+
+<p>François, d'un coup de son tronçon d'épée, para le
+coup formidable qui lui était destiné. Au même instant,
+d'un bond, il entra dans la salle d'honneur et, d'un geste
+frénétique, saisissant sa fille dans ses bras, il tonna:</p>
+
+<p>&mdash;Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne
+sera à toi!</p>
+
+<p>Il arracha la dague des mains de la jeune fille et,
+entraînant Loïse près de sa mère assise au fond de la
+salle, il leva l'arme sur Jeanne de Piennes!...</p>
+
+<p>Mourons! Mourons ensemble! adieu!...</p>
+
+<p>A ce moment, une clameur énorme, une clameur
+d'imprécations, de malédictions, de plaintes déchirantes,
+jaillit, fusa de la cour, mêlée au grondement sourd de
+quelque chose qui s'écroule!...</p>
+
+<p>Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri
+de malédiction!</p>
+
+<p>Les reîtres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, éperdus,
+se frappaient les uns les autres pour fuir plus vite!</p>
+
+<p>Que se passe-t-il?...</p>
+
+<p>En quelques bondissements, haletant, la tête perdue,
+délirant d'un espoir insensé. Montmorency regagna le
+perron...</p>
+
+<p>Ce qui se passait!... Voici:</p>
+
+<p>Du haut de la muraille demeurée debout, seule de tout
+le bâtiment qui avait sauté, du haut de cette muraille,
+disons-nous, un bloc de pierre avait roulé, s'était abattu
+au milieu de la cour, écrasant trois ou quatre hommes...</p>
+
+<p>Tous, ayant levé la tête, aperçurent à travers les tourbillons
+de fumée deux hommes, debout, deux êtres étranges
+qui marchaient sur l'arête de la muraille branlante...</p>
+
+<p>Et, aussitôt après le premier bloc, un deuxième tomba,
+roula, écrasa, traça un large sillon sanglant, puis un autre,
+et un autre encore, sans arrêt!... Cela pleuvait!</p>
+
+<p>Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'épouvanté!</p>
+
+<p>Vingt secondes après la chute du premier bloc, il n'y
+avait plus dans la cour de l'hôtel que des cadavres et
+des blessés aux membres fracassés!...</p>
+
+<p>Et, là-haut, sur l'infernale muraille, les deux êtres
+fabuleux, entourés de fumée et de poussière, noirs,
+étincelants, rouges, déchirés, flamboyants, les deux Pardaillan
+éclataient d'un rire terrible!...</p>
+
+<p>La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de
+Pardaillan et le vieux routier dominait l'hôtel central,
+c'est-à-dire que les deux épiques travailleurs étaient plus
+haut placés que le toit.</p>
+
+<p>Il leur eût été facile de sauter sur ce toit, de gagner la
+première lucarne et de descendre par le grenier.</p>
+
+<p>C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer à son
+fils sur le premier moment, c'est-à-dire lorsque, s'étant
+penchés, ils reconnurent qu'ils avaient abouti à l'hôtel
+Montmorency.</p>
+
+<p>Le chevalier secoua frénétiquement la tête. Il montra
+le maréchal debout entre ses deux derniers compagnons,
+et, derrière lui, Loïse. Et il gronda:</p>
+
+<p>&mdash;Si elle meurt, c'est la tête la première que je descendrai!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tête à Paris tout
+entier! Et venir te tuer ici!...</p>
+
+<p>Il s'était croisé les bras et frappait furieusement du
+talon.</p>
+
+<p>Sous ces coups, une pierre à moitié descellé se détacha,
+tomba dans le vide... d'en bas, une clameur de stupéfaction,
+de rage et de terreur monta jusqu'à eux...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais
+ça écrase, ça!...</p>
+
+<p>&mdash;A l'oeuvre! rugit le chevalier.</p>
+
+<p>Ils se baissèrent tous deux; leurs deux dagues attaquèrent
+un bloc, firent levier, une poussée précipita le
+bloc dans le vide et, en bas, une large trouée se fit dans
+la foule des reîtres.</p>
+
+<p>Dès lors, ils ne regardèrent plus.</p>
+
+<p>Chacun travailla de son côté; la grêle de pierres se mit
+à pleuvoir; pièce par pièce, ils démantelaient la muraille.
+Ils étaient aussi fermes sur l'étroite corniche que sur la
+terre; un geste de trop, un mouvement à faux, et ils
+étaient précipités; ils n'y prenaient pas garde... Quand
+ils se rejoignirent, ils regardèrent en bas et virent qu'il
+n'y avait plus personne dans la cour!...</p>
+
+<p>Ils riaient; ils étaient noirs de fumée et de poussière;
+leurs yeux flamboyaient; leurs mains s'étaient ensanglantées;
+leurs habits étaient en lambeaux; ils riaient
+comme des fous!</p>
+
+<p>Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le
+chapeau du chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il.</p>
+
+<p>Les arquebusades se succédaient; les balles sifflaient
+autour d'eux; de la rue, deux ou trois cents reîtres les
+visaient, tandis que la foule poussait ses hurlements de
+mort...</p>
+
+<p>Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber
+la rue...</p>
+
+<p>&mdash;Rangez vos crânes! vociféra-t-il.</p>
+
+<p>On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il
+lança à toute volée.</p>
+
+<p>&mdash;Place, monsieur! dit le chevalier.</p>
+
+<p>Et, à son tour, il s'avança, tandis que le vieux se couchait
+sur la crête pour le laisser passer.</p>
+
+<p>Le moellon du chevalier traça sa courbe dans l'espace,
+tomba, rebondit parmi les hurlements d'épouvanté.</p>
+
+<p>Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit;
+à coups de moellons, les deux titans déblayaient
+la rue comme ils avaient déblayé la cour; la muraille
+baissait; ils descendaient à mesure d'un cran; et, finalement,
+les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait
+plus personne! Damville, livide, saisit sa tête à deux
+mains et, tandis que, là-haut, retentissait le rire des titans,
+ceux qui environnaient le maréchal virent qu'il pleurait à
+chaudes larmes, de rage, de honte et de fureur!...</p>
+
+<p>La muraille avait baissé de sept ou huit rangées de
+moellons...</p>
+
+<p>Les deux titans, voyant la rue libre et l'hôtel entièrement
+dégagé, dirent ensemble: «Partons!»</p>
+
+<p>Ils sautèrent sur le toit de la loge du suisse; du toit,
+ils sautèrent dans la cour; là, ils se regardèrent un instant
+et ne se reconnurent pas, tant leurs faces noires et
+sanglantes flamboyaient d'audace et d'orgueil!...</p>
+
+<p>Les Pardaillan, enjambant cadavres et décombres, traversèrent
+la cour en quelques bonds, escaladèrent le perron
+et se jetèrent dans la grande salle d'honneur de
+l'hôtel de Montmorency.</p>
+
+<p>Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi
+par deux bras puissants, enlevé, pressé sur une large
+poitrine; et le maréchal de Montmorency, l'embrassant
+sur les deux joues, murmura en frémissant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! Mon fils!...</p>
+
+<p>Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard égaré:
+il vit Jeanne de Piennes, qui, indifférente, souriait à son
+rêve; il vit François de Montmorency qui pleurait; il vit
+Loïse toute droite, toute pâle, qui l'examinait d'un air de
+suprême gravité.</p>
+
+<p>Le chevalier laissa errer, du maréchal à Loïse, son regard
+ébloui. Et le titan se sentit faible comme un enfant...</p>
+
+<p>Il balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe
+sur le sens de ce mot!... Vous m'appelez votre fils...
+moi!...»</p>
+
+<p>Le maréchal comprit l'angoisse qui montait dans ce
+coeur de lion.</p>
+
+<p>Il se tourna vers sa fille et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Réponds, Loïse!...</p>
+
+<p>Loïse devint très pâle. Ses yeux se remplirent de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon époux... soyez le bienvenu dans la maison de
+mes pères... ta maison, ô mon époux!...»</p>
+
+<p>Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son
+front s'inclina sur les deux mains de Loïse et il se prit
+à pleurer...</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! s'écria le vieux routier. Je te disais bien
+qu'elle ne pouvait être qu'à toi! Tu l'as conquise le fer à
+la main!</p>
+
+<p>Mais Loïse secoua la tête, et elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... je l'aimais avant!... Là-bas... la petite
+fenêtre du grenier... c'est là qu'il m'a conquise...</p>
+
+<p>Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions
+en de tels moments!... Dans l'intense émotion
+qui les faisait palpiter, cette scène n'avait duré que
+quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'éclair, une
+explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de
+l'hôtel fumant, parmi les ruines, dans la vaste et funèbre
+rumeur de mort qui emplissait Paris, ce fut, dans
+cette minute épique, l'enlacement suprême de deux âmes
+qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!...</p>
+
+<p>Loïse, dégageant ses mains, alla au vieux routier, lui
+mit ses bras autour du cou et, comme le maréchal avait
+dit: «Mon fils» au chevalier, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon père!...</p>
+
+<p>La rude moustache du routier trembla.</p>
+
+<p>Puis, il saisit Loïse à pleins bras, l'enleva et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Vive Dieu! La jolie fille que j'ai là!...</p>
+
+<p>Une rumeur qui venait de la rue l'arrêta court.</p>
+
+<p>Hérissés, les deux Pardaillan bondirent vers le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux.</p>
+
+<p>Près de la grande porte démantelée, les visages de tigres
+de Damville se montraient.</p>
+
+<p>Le chevalier courut au maréchal.</p>
+
+<p>Le routier s'avança sur le perron.</p>
+
+<p>Haletant, à mots hachés, eut lieu le suprême conciliabule:</p>
+
+<p>&mdash;Maréchal, qu'y a-t-il, par là?</p>
+
+<p>&mdash;Les jardins, les communs, mon fils...</p>
+
+<p>&mdash;Au-delà des jardins?</p>
+
+<p>&mdash;Des ruelles aboutissant à la Seine...</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?...</p>
+
+<p>&mdash;Une chaise de voyage...</p>
+
+<p>&mdash;En route! hurla le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous rejoins! cria le vieux routier.</p>
+
+<p>Le maréchal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le
+chevalier enleva Loïse comme une plume; elle laissa
+tomber sa tête sur son épaule; il fut secoué d'un frisson
+convulsif et s'élança.</p>
+
+<p>L'instant d'après, ils étaient dans les jardins. Pénétrer
+dans la grande remise, traîner dehors une voiture fermée
+qui s'y trouvait, atteler deux chevaux à la voiture
+furent pour les deux hommes l'affaire de deux minutes.
+Jeanne de Piennes et Loïse furent déposées, jetées,
+pourrait-on dire, sur les banquettes.</p>
+
+<p>&mdash;En conducteur, maréchal! commanda Pardaillan.</p>
+
+<p>Le maréchal sauta sur l'un des deux chevaux.</p>
+
+<p>Le chevalier bondit dans l'écurie, en tira un cheval
+qu'il ne sella même pas, lui jetant simplement un bridon
+à la bouche. Il remit le bridon au maréchal:</p>
+
+<p>&mdash;Où est la porte, mon père?...</p>
+
+<p>&mdash;Là!... Voyez, mon fils!...</p>
+
+<p>&mdash;Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!...</p>
+
+<p>Le chevalier, le pauvre hère, le gueux jetait des ordres.
+François de Montmorency, maréchal de France,
+obéissait.</p>
+
+<p>Et cela leur semblait, à tous deux, naturel, comme certaines
+choses exorbitantes deviennent naturelles dans les
+rêves!...</p>
+
+<p>La voiture, déjà, traversait le jardin, gagnait la porte
+que le maréchal ouvrait.</p>
+
+<p>Le chevalier se précipitait vers la grande salle d'honneur.</p>
+
+<p>Dans la cour de l'hôtel s'élevaient d'effroyables clameurs...
+Damville revenait à la charge!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! Mon père! Mon père! hurla Pardaillan.</p>
+
+<p>A l'instant où le chevalier allait mettre le pied dans la
+salle qu'il lui fallait traverser pour rejoindre la cour
+antérieure de l'hôtel, une explosion terrible fit entendre
+son tonnerre qui, pour une seconde, étouffa l'immense
+rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de
+mort...</p>
+
+<p>Une flamme écarlate fusa très haut dans le ciel, puis
+s'affaissa, se replia sur elle-même comme un rideau qui
+tombe...</p>
+
+<p>L'hôtel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'écroula
+dans un fracas de cataclysme.</p>
+
+<p>La violente poussée de l'air fit reculer de dix pas le
+chevalier.</p>
+
+<p>Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber!</p>
+
+<p>Et ce fut ce recul qui le sauva malgré lui.</p>
+
+<p>La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit
+pas.</p>
+
+<p>Dans cette seconde épique où, farouche, convulsé, pétrifé,
+il lutta contre l'ouragan déchaîné par l'explosion,
+où, quand même, il demeura debout, une sorte de passage
+s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants... Passage
+hérissé de poutres calcinées, de pierres fumantes, de
+plâtras. Et cela brûlait!...</p>
+
+<p>L'incendie, allumé par l'explosion, achevait l'oeuvre dévastatrice...</p>
+
+<p>&mdash;Mon père! Mon père! râla le chevalier. Où est mon père?...</p>
+
+<p>Où était le vieux routier? Que faisait-il?</p>
+
+<p>Tandis que le chevalier entraînait Montmorency, Jeanne
+de Piennes et Loïse vers les jardins, le vieux Pardaillan
+s'était avancé vers la cour. Par un étrange revirement de
+son esprit, le routier avait reconquis tout son calme.</p>
+
+<p>Il était allé plus loin que l'horreur, plus haut que toute
+exaltation, et, très calme, grommelait:</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout de même exorbitant que cela me tarabuste ainsi!...
+Il faut que j'en aie le coeur net!</p>
+
+<p>De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris à Bême.</p>
+
+<p>Qu'était-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il
+avait voulu y regarder. Toujours quelque nouvel incident
+l'en avait empêché: il n'y tenait plus. Il le prit, l'ouvrit,
+le parcourut rapidement.</p>
+
+<p>Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui,
+23 d'août, et jusque dans trois jours.&mdash;Laissez
+passer le porteur des présentes et les personnes qui
+l'accompagneront.&mdash;Service du Roi.</p>
+
+<p>C'était signé: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de
+France, faisait une tache rouge dans un coin.</p>
+
+<p>Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement.
+Il savait enfin!</p>
+
+<p>Il descendait le perron, le terrible perron où Montmorency
+avait tenu tête à la meute.</p>
+
+<p>Voyait-il seulement les reîtres de Damville qui, un à
+un, s'approchaient, avec des faces inquiètes et sombres?...
+S'il les voyait, il ne s'en préoccupa point. Il alla droit
+au tombereau de poudre laissé dans la cour, au milieu
+de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt barils de
+poudre.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan se mit tranquillement à les décharger.</p>
+
+<p>A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des
+reîtres venait de tirer sur lui et l'avait manqué.</p>
+
+<p>Le routier grommela:</p>
+
+<p>&mdash;C'est imbécile de n'avoir pas lu ce papier plus
+tôt. Comment le faire parvenir au chevalier, maintenant?</p>
+
+<p>Et il continua sa besogne, sans hâte apparente, sans
+déploiement de force visible, mais, en réalité, avec le
+prodigieux effort de tous ses muscles tendus, avec la
+rapidité foudroyante d'une machine en mouvement.</p>
+
+<p>L'un après l'autre, il transportait les barils dans la
+salle d'honneur.</p>
+
+<p>D'instant en instant, le nombre de ces figures louches
+qu'il avait remarquées augmentait; les reîtres n'osaient
+pas encore pénétrer dans la cour.</p>
+
+<p>Le vieux Pardaillan en était à son seizième baril.</p>
+
+<p>Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles déchirés,
+livide de son titanesque effort sous la couche de
+poussière qui lui noircissait le visage, il reparut sur le
+perron pour aller chercher le dix-septième baril...</p>
+
+<p>Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le
+perron...</p>
+
+<p>&mdash;A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses
+reîtres.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me reste quatre barils à prendre! hurla le
+vieux Pardaillan. Tant pis! Avec seize, nous ferons
+l'affaire... Adieu, Loise, Loïsette, Loïson!</p>
+
+<p>Il tira le pistolet qu'il avait à la ceinture et, au moment
+où la horde envahissait la salle d'honneur, murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier
+je vais dresser une barricade un peu soignée!</p>
+
+<p>Il fit feu sur la poudre!...</p>
+
+<p>La poudre s'enflamma, commença à pétiller!...</p>
+
+<p>Les assaillants, à la vue des barils entassés, de la
+traînée de poudre qui crépitait, essayèrent de fuir, jetant
+des imprécations sauvages, des râles d'épouvanté.
+Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de
+dégagement... Trop tard!...</p>
+
+<p>La formidable explosion retentit.</p>
+
+<p>L'hôtel s'écroula dans un fracas d'enfer, ensevelissant
+deux cents des assaillants sous ses décombres fumants.</p>
+
+<p>Damville avait pu fuir à temps, lui!</p>
+
+<p>Et, de la rue, fou de rage, livide d'épouvanté, hagard,
+hébété, il contemplait la destruction des derniers restes
+de son armée de cinq cents reîtres, gentilshommes et
+gens d'armes!...</p>
+
+<p>Son armée mise en déroute! Et par qui?... Par deux
+hommes!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les démons! hurla-t-il, les démons de l'enfer!</p>
+
+<p>Devant la grande porte de l'hôtel, il contemplait ces
+ruines avec le désespoir de la vengeance inassouvie. Et
+pourtant une flamme de sombre joie jaillissait de ses
+yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute, tous
+avaient péri dans l'explosion: son frère, les Pardaillan...
+Jeanne de Piennes aussi! Sa passion en saignait.
+Mais mieux encore il aimait Jeanne morte que Jeanne
+au bras de François.</p>
+
+<p>Soudain, voici ce que la foule put voir:</p>
+
+<p>Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons
+de fumée, dans les flammes, marchant parmi les ruines
+fumantes, sautant ici une poutre enflammée, là un entassement
+de pierres brûlantes, oui, dans cette fournaise,
+apparut un homme!</p>
+
+<p>Les sourcils et les cheveux à demi brûlés, les vêtements
+en lambeaux, noir dans l'auréole écarlate des
+flammes, cet homme tourna vers Damville, vers la
+foule, un visage effrayant où on ne vit que le flamboiement
+des yeux...</p>
+
+<p>Et, cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan L.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!...</p>
+
+<p>&mdash;Ici, par les cornes du diable!</p>
+
+<p>Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres
+et de moellons, il vit alors son père. Arc-bouté sur ses
+genoux, le vieux routier soutenait encore de ses épaules
+la charge effroyable des pierres écroulées sur lui.
+Il était livide. Son souffle court et rauque ne rendait
+plus qu'un râle. Il souriait à son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, père, me voici... ce ne sera rien... courage...
+encore cette pierre... oh! vos pauvres cheveux
+blancs sont brûlés... plus que cette poutre... votre
+jambe. Seigneur!»</p>
+
+<p>Délirant, la voix tremblante, le geste fiévreux, rude,
+le chevalier travaillait...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'auras donc... jamais... voulu m'écouter... Je
+t'avais ordonné... de fuir...»</p>
+
+<p>Le chevalier saisit son père à pleins bras, le souleva...</p>
+
+<p>&mdash;Père, père... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?...
+Oui, oui... pas d'autres blessures...</p>
+
+<p>&mdash;Je dois avoir... deux ou trois côtes... un peu... froissées.</p>
+
+<p>Le vieux routier avait la poitrine fracassée.</p>
+
+<p>Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot
+terrible convulsa la gorge du chevalier...</p>
+
+<p>Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en
+marche...</p>
+
+<p>La foule se rua avec un long hurlement de mort et
+envahit les décombres de ce qui avait été la cour d'honneur.</p>
+
+<p>L'instant d'après, le chevalier, emportant son père
+chargé sur ses épaules, achevait de franchir les ruines,
+se retrouvait dans les jardins, courait dans un dernier
+effort jusqu'à la voiture où il déposa le vieux routier
+agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Loïse... entre la
+mère dont il avait jadis enlevé l'enfant... et la fille qu'il
+avait ramenée!...</p>
+
+<p>Alors, il ramassa une rapière, sauta sur le cheval sans
+selle que lui tenait le maréchal; il se mit en tête et
+piqua droit devant lui, vers la porte la plus voisine!...</p>
+
+<p>Dans la voiture, le vieux routier, secoué par les cahots,
+revint à lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un
+papier qu'il serra convulsivement dans sa main et qu'il
+tendit tout froissé à Loise...</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>XLVII</h3>
+
+<h3>LA BONNE ÉTAPE</h3>
+
+<p>Il pouvait être sept heures du soir. Le soleil descendait
+vers l'horizon et ses rayons obliques nuançaient de pourpre
+les fumées qui roulaient lourdement sur Paris.
+Dans les rues, dans les carrefours, dans les maisons,
+on tuait toujours.</p>
+
+<p>Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapière au poing,
+passait à travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien.
+Il n'entendait plus rien. Dans sa tête, une seule idée
+fixe: gagner l'une des portes de Paris! Sortir de cet
+enfer! Comment? Il ne savait pas...</p>
+
+<p>Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient,
+ces feux de bûchers et d'incendies, ces houles
+humaines qui déferlaient à grand fracas lui apparaissaient
+dans un brouillard rouge, comme les ombres
+d'une fantasmagorie géante...</p>
+
+<p>Soudain, la halte!...</p>
+
+<p>Où est-il? Devant une porte.</p>
+
+<p>En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses.
+Un officier.</p>
+
+<p>D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un
+cri rauque, bref:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez!...</p>
+
+<p>&mdash;On ne sort pas!...</p>
+
+<p>De la voiture, Loïse a sauté. A l'officier, elle présente
+un papier tout ouvert, et elle se rejette dans la voiture...</p>
+
+<p>L'officier jette un regard étonné sur Pardaillan et
+crie:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez la porte!... Messagers du roi!...</p>
+
+<p>&mdash;Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans
+le fond de la voiture, s'est soulevé un instant et retombe
+pantelant, un sourire étrange au coin de sa moustache
+hérissée...</p>
+
+<p>&mdash;Messagers du roi! murmure Pardaillan.</p>
+
+<p>Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il rêve! C'est
+la suite du rêve fabuleux qui se poursuit depuis le
+matin, partant de l'apparition de Catho dans la mécanique
+infernale du Temple, pour aboutir à la catastrophe
+de l'hôtel Montmorency!...</p>
+
+<p>Voici la porte ouverte! Voici le pont baissé!</p>
+
+<p>Il s'élance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-delà
+du pont-levis qui déjà se relève. Ils sont hors
+Paris!...</p>
+
+<p>Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme
+la porte, déjà, s'est refermée, voici qu'arrivent une
+quinzaine de cavaliers, chevaux blancs d'écume, flancs
+éventrés par les éperons, faces humaines convulsées par
+la haine, la rage, la fureur...</p>
+
+<p>C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants.
+Le cheval de Damville s'abat, fourbu. Ensemble,
+ils vocifèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des messagers du roi! répond l'officier.
+Voici l'ordre!</p>
+
+<p>&mdash;Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du
+Christ...</p>
+
+<p>&mdash;Gardes! tonne l'officier. Apprêtez vos armes!...</p>
+
+<p>Damville recule... Maurevert s'élance, un papier à la
+main:</p>
+
+<p>&mdash;Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier!</p>
+
+<p>&mdash;Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arrière. les autres!...</p>
+
+<p>Maurevert franchit la porte.</p>
+
+<p>Damville lève ses deux poings au ciel, vomit une
+affreuse imprécation et tombe comme une masse...</p>
+
+
+<p>Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de
+Catherine de Médicis. Après avoir cherché les Pardaillan
+partout où il pense les trouver, il s'est rendu au Louvre,
+il a été introduit aussitôt dans l'oratoire, où il
+a trouvé la reine à genoux, au pied du grand Christ
+massif.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie
+pour l'âme de tous ceux qui meurent en ce jour...</p>
+
+<p>&mdash;Priez-vous aussi pour celui-ci, madame?</p>
+
+<p>Rudement, il a posé la tête de Coligny sur la table.
+Catherine n'a pas eu un frisson. Dans un souffle, elle
+a interrogé:</p>
+
+<p>&mdash;Bême?...</p>
+
+<p>&mdash;Mort!</p>
+
+<p>&mdash;Maurevert, portez cette tête à Rome et racontez
+là-bas ce que nous faisons ici!</p>
+
+<p>&mdash;Je pars!...</p>
+
+<p>&mdash;Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez.
+Pas un instant à perdre... Ah! prenez encore ceci!...</p>
+
+<p>«Ceci» c'est un petit poignard qu'elle tend à Maurevert.
+Celui-ci secoue la tête en montrant sa forte
+dague:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis armé!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!...</p>
+
+<p>Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre...
+et qui, sans doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri,
+le savant manipulateur de poisons!...</p>
+
+<p>Il est parti!... Il a attaché la tête de Coligny à l'arçon
+de sa selle... Il est parti... rêvant de faire sa fortune
+à Rome, puis de revenir en France frapper Pardaillan
+avec le petit poignard qui jamais ne pardonne...
+Il a traversé la Seine... Et, comme il se dirige vers la
+porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes
+passent près de lui, dans le tumulte de la tuerie... des
+hommes qui fuient! Il les a reconnus. Ce sont des gens
+de Damville!...</p>
+
+<p>Damville! Montmorency! Pardaillan!</p>
+
+<p>Les trois noms se heurtent dans sa tête! Il se rue vers
+l'hôtel Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste
+à l'explosion, à la retraite épique de Pardaillan jetant
+son père sur ses épaules comme Enée autrefois Anchise,
+et l'emportant à travers la fournaise...</p>
+
+<p>Puis il a rassemblé quelques cavaliers, il a secoué
+Damville, tous ont fait le tour de la forteresse embrasée,
+se sont lancés sur les traces de la voiture qui vole
+devant eux, parmi les cadavres.</p>
+
+<p>Maurevert, enfin, a franchi la même porte que Pardaillan...</p>
+
+<p>En même temps que Maurevert, un être s'est glissé,
+s'est précipité, que nul n'a songé à retenir: ce n'est
+qu'un chien!</p>
+
+<p>Pipeau!...</p>
+
+<p>Pipeau, qui a suivi son maître à la piste, et qui, maintenant,
+s'élance.</p>
+
+<p>Hors la porte, Maurevert s'est arrêté un instant. Où
+sont-ils passés? Par où ont-ils fui? Oh! il les retrouvera!
+Il les suivra jusqu'en enfer!...</p>
+
+<p>Ah! ce chien qui s'élance!... Mais c'est son chien! Le
+chien de Pardaillan!... Le nez à terre, il cherche, souffle...
+Il a trouvé la piste!...</p>
+
+<p>Pipeau est parti comme un trait...</p>
+
+<p>Et Maurevert, enfonçant ses éperons dans le ventre
+de son cheval, a bondi sur les traces de Pipeau!...</p>
+
+<p>Une fois hors Paris, Pardaillan a poussé son cheval
+droit devant lui. La voiture le suit. Ils traversent une
+plaine. Ils montent une côte. Une colline boisée par
+places de hêtres et de châtaigniers. Puis des champs, de
+larges champs couverts d'épis dorés.</p>
+
+<p>En haut de la côte, Pardaillan s'est arrêté, il a sauté
+à bas de son cheval.</p>
+
+<p>Montmorency, de son côté, met pied à terre.</p>
+
+<p>Où sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre
+Quelle heure? Le soleil, à l'horizon, plonge dans un
+océan de nuées écarlates... A leurs pieds, Paris!...</p>
+
+<p>A peine a-t-il sauté à terre que Pardaillan, ayant constaté
+qu'on ne le poursuit pas, s'est élancé, a ouvert
+la voiture; Loïse en est descendue; Jeanne de Piennes
+demeure à sa place, indifférente.</p>
+
+<p>Le chevalier a pris son père dans ses bras et, avec des
+précautions infinies, l'a descendu, l'a étendu sur le
+gazon... Il est encore persuadé que le vieux routier
+est seulement blessé aux jambes. Il se penche sur lui...
+sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafré
+d'éraflures sanguinolentes, noir de poudre...</p>
+
+<p>M. de Pardaillan vient de perdre connaissance.</p>
+
+<p>Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux
+soupir, il a fermé les yeux...</p>
+
+<p>&mdash;De l'eau! De l'eau!</p>
+
+<p>De l'eau? Une source murmure là, tout près. Le chevalier
+s'est redressé. Il aperçoit la source. Il va s'élancer.</p>
+
+<p>A ce moment, du milieu d'un épais buisson, surgit un
+homme...</p>
+
+<p>Maurevert!...</p>
+
+<p>Maurevert a suivi à la piste Pipeau qui, maintenant, se
+roule sur le gazon, saute, bondit, gémit, prouve l'allégresse
+de son âme par les exorbitantes gambades qui
+sont sa façon de parler.</p>
+
+<p>Maurevert, à trois cents pas de la voiture qu'il a
+aperçue, est descendu de cheval, a attaché sa bête sous
+le couvert d'un bouquet de hêtres et s'est avancé en
+rampant parmi les buissons...</p>
+
+<p>Il a vu le chevalier descendre son père de la voiture...</p>
+
+<p>Il l'a vu se baisser...</p>
+
+<p>C'est le moment!...</p>
+
+<p>Il frappera le chevalier encore baissé, dans le dos!...</p>
+
+<p>Le chevalier se relève... les deux hommes sont presque
+face à face... le chevalier désarmé, Maurevert, son poignard
+à la main... le poignard que lui a donné la reine!</p>
+
+<p>L'élan emporte Maurevert...</p>
+
+<p>&mdash;Meurs! hurle-t-il dans un râle de joie sauvage!
+Voici ma réponse à ton coup de cravache!...</p>
+
+<p>Un cri terrible, un cri de femme retentit...</p>
+
+<p>Le poignard s'est levé!...</p>
+
+<p>Et, avant qu'il ne soit retombé, Loïse s'est jetée en
+avant... Elle a reçu au sein le coup destiné à Pardaillan!...
+Elle tombe dans les bras du chevalier!...</p>
+
+<p>Toute cette scène a duré moins d'une seconde.</p>
+
+<p>Déjà Maurevert a bondi en arrière, il court, il vole
+vers son cheval...</p>
+
+<p>Pardaillan a déposé Loïse sur le gazon et, terrible,
+convulsé, rugissant de douleur, il a fait un saut effrayant
+sur la pente raide de la colline.</p>
+
+<p>Vain effort...</p>
+
+<p>Maurevert a atteint son cheval!</p>
+
+<p>Et, avant de disparaître, il se retourne sur sa selle et
+vocifère:</p>
+
+<p>Au revoir! Bientôt ton tour!»</p>
+
+<p>Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas
+jusqu'à Pardaillan.</p>
+
+<p>Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant
+de terreur, Pardaillan se retourne vers le groupe
+de Loïse et Montmorency; il n'ose faire un pas; il
+râle:</p>
+
+<p>&mdash;Morte! Morte peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans
+une clameur de joie folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce
+n'est qu'une piqûre au sein!</p>
+
+<p>Au même instant, le chevalier voit Loïse se relever
+et lui sourire.</p>
+
+<p>Le chevalier, à pas tremblants, vacillant de la secousse
+qu'il vient d'éprouver, s'approche vers Loïse qui lui tend
+les deux mains. Près de la gorge, il voit la blessure:
+une légère éraflure... Sans aucun doute, le mouvement
+violent de Loïse a fait dévier l'arme de l'assassin...</p>
+
+<p>Le chevalier, laissant Loïse aux soins du maréchal, se
+retourna vers son père. Et, à ce moment, il oublia
+qu'il existât une Loïse au monde; les effroyables dangers
+qui l'avaient harcelé comme une nuée de fantômes,
+son amour même, il oublia tout, il fut comme submergé
+par une douleur qu'il ne connaissait pas. Que se
+passait-il?...</p>
+
+<p>Le sire de Pardaillan se mourait!...</p>
+
+<p>En ces quelques secondes qui venaient de s'écouler,
+un terrible bouleversement s'était accompli sur le visage
+du vieux lutteur abattu, du titan écrasé, du sire
+de Pardaillan étendu sur le gazon de la colline de
+Montmartre.</p>
+
+<p>Le masque de l'aventurier, de l'intrépide coureur de
+routes, ce masque si vivant, si narquois, déjà se détournait,
+les joues tirées, le nez aminci; ce profil si fin et
+si hardi semblait se pétrifier...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au
+fond de lui-même, mon père agonise!...</p>
+
+<p>Intrépide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots
+et parvint, oui, il parvint à sourire; doucement,
+sans une secousse, il souleva le blessé dans ses bras, le
+porta au bord de la source...</p>
+
+<p>&mdash;Comment êtes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes,
+n'est-ce pas?... mais nous allons nous installer dans
+une maison de ce village... et je vous guérirai, moi...</p>
+
+<p>Héroïquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne
+tremblaient tandis qu'il mouillait son mouchoir dans la
+source et lavait le visage noir de poudre.</p>
+
+<p>Et, soudain, il s'arrêta épouvanté; ce visage, à mesure
+qu'il le lavait, apparaissait d'une lividité de cadavre!</p>
+
+<p>Pipeau, couché au long de la source, gémissait doucement,
+remuant son moignon de queue, et il léchait
+les mains du blessé, les pauvres mains à demi brûlées,
+toutes tailladées de longues plaies...</p>
+
+<p>Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut
+que la terre allait s'effondrer sous lui...</p>
+
+<p>Le vieux souleva à demi la tête; il eut un geste de
+caresse pour le chien, qui le regarda de ses yeux noirs
+et profonds, humides de douleur humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris,
+toi? Et tu me dis adieu, hein? Chevalier, où est
+donc... le maréchal? Et Loïse, Loison?...</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, monsieur, dit François de Montmorency
+en se penchant.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, mon père, dit Loïse en s'agenouillant.</p>
+
+<p>Le chevalier étouffa le rugissement qui montait à sa
+gorge, et, de ses ongles, laboura sa poitrine...</p>
+
+<p>&mdash;Maréchal, reprit le blessé, vous allez... donc... marier...
+nos enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure! dit gravement Montmorency.</p>
+
+<p>&mdash;Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas à plaindre...
+Mais, dites-moi, maréchal.. vous aviez parlé... d'un certain
+comte de Margency...</p>
+
+<p>A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais
+personne de plus digne d'elle... monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Le voici! dit Montmorency en désignant le chevalier.
+Le comté de Margency m'appartient: je le donne
+au chevalier de Pardaillan... c'est la dot de Loïse...</p>
+
+<p>Le vieux routier eut un pâle sourire. Il murmura:</p>
+
+<p>Ta main, chevalier!...</p>
+
+<p>Le chevalier, à bout de forces, s'abattit à genoux, saisit
+la main de son père, y colla ses lèvres et s'abandonna
+aux sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pleures?... enfant!... Donc te voilà... comte de
+Margency... Va, mon fils, tu seras heureux.. Et vous
+aussi, ma chère enfant... Vos deux visages... près du
+mien... jamais je n'eusse osé... rêver... une aussi belle....
+mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne mourras pas! bégaya le chevalier. Mon
+père!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ici... ma dernière étape, chevalier, la bonne
+étape... de l'éternel repos!... Et tu voudrais que je ne
+meure pas?... Adieu, maréchal... adieu, Loïse... Loïsette...
+Loïson... je vous bénis, chère petite... adieu, chevalier...</p>
+
+<p>Les mains du vieux routier devenaient glacées... Le
+sire de Pardaillan ferma un instant les yeux.</p>
+
+<p>Il les rouvrit bientôt, jeta un regard autour de lui et
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant...
+près de cette source... sous ce grand hêtre... Moi
+qui ai couru... tant d'auberges... ce sera là ma dernière
+auberge...</p>
+
+<p>Une plainte déchirante jaillit des lèvres du chevalier</p>
+
+<p>Le vieux routier l'entendit... Un étrange sourire passa
+sur ses lèvres blanches. Il eut quelque chose comme un
+éclat de rire de suprême ironie et il dit:</p>
+
+<p>&mdash;A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de
+payer.... notre dette... à Huguette!...</p>
+
+<p>Presque aussitôt, il leva les yeux vers la sérénité du
+ciel ou les premières étoiles du soir s'allumaient une à
+une, pales et douces.</p>
+
+<p>Les mains du vieux Pardaillan étreignirent la main de
+son fils et celle de Loïse.</p>
+
+<p>Il eut encore un murmure, presque un souffle les
+yeux fixes sur une étoile qui souriait au fond de l'immensité
+bleuâtre.</p>
+
+<p>Une légère secousse l'agita.</p>
+
+<p>Il demeura immobile, un sourire figé sur les lèvres
+les yeux ouverts sur l'immensité du ciel crépusculaire
+au fond duquel les douces et pâles constellations s'éveillaient...</p>
+
+<p>Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien
+national Henri Martin, si réservé dans ses admirations
+a appelé L'HÉROÏQUE PARDAILLAN... le vieux routier était
+mort...</p>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit
+dans les bras du maréchal de Montmorency, Loïse soutenait
+sa tête et pleurait; Pipeau se lamentait à ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit le maréchal, soyez homme jusqu'au
+bout... songez que votre fiancée n'est pas en sûreté tant
+que nous n'aurons pas gagné Montmorency...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! râla le jeune homme, j'ai perdu le meilleur
+de moi-même.»</p>
+
+<p>Il retomba à genoux près du corps de son père et,
+la tête dans les mains, se prit à pleurer... Une heure se
+passa... Lorsque le chevalier regarda autour de lui, il
+vit que quelques paysans du village s'étaient approchés,
+avec une torche, des bêches... sans doute le maréchal
+les avait appelés pendant sa longue défaillance.</p>
+
+<p>Il colla ses lèvres sur le front glacé du vieux routier
+et murmura un adieu suprême...</p>
+
+<p>Alors il se releva et, comme les paysans commençaient
+à creuser une fosse sous le grand hêtre, près de
+la source, le chevalier les écarta doucement, saisit lui-même
+la bêche, et, tandis que de grosses larmes traçaient
+leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses
+mains, à creuser la tombe de son père... la dernière auberge
+du vieux coureur de routes!...</p>
+
+<p>Un des paysans, de sa torche, l'éclairait de reflets
+rouges.</p>
+
+<p>Les autres, le bonnet à la main, regardaient en silence...
+Au-dessus de cette scène tragique, le ciel déroulait
+ses splendeurs paisibles et là-bas, au-delà des
+plaines qui s'étendaient au bas de la colline, Paris rougeoyait
+comme une fournaise immense, et il semblait
+que toutes les cloches sonnaient le glas de l'héroïque
+Pardaillan...</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde.</p>
+
+<p>Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une
+pâleur terrible avait envahi son visage; il prit son
+père dans ses bras et le coucha au fond de la fosse.</p>
+
+<p>A ses côtés il plaça le tronçon de rapière qui, n'avait
+pas quitté le vieux lutteur.</p>
+
+<p>Puis il le couvrit soigneusement, et lui-même, doucement,
+commença à ramener du gazon, des feuillages,
+puis de la terre; alors, il sortit de la fosse qu'il commença
+à combler... Au bout d'une demi-heure, tout était
+fini!...</p>
+
+<p>Le maréchal et les paysans s'approchèrent de cette
+tombe et s'inclinèrent profondément.</p>
+
+<p>Loïse et le chevalier s'agenouillèrent, leurs mains s'unirent...</p>
+
+<p>Et, comme Loïse cherchait ce que, dans sa naïve
+croyance, elle pourrait dire qui fût bien venu du vieux
+père couché sous la terre, elle murmura:</p>
+
+<p>&mdash;O mon père, je te jure d'aimer toujours celui que
+tu aimais tant!...</p>
+
+<p>Bientôt, ils se relevèrent. Loïse, de deux branches coupées
+par un paysan, fit une croix et la planta dans la
+terre fraîchement remuée...</p>
+
+<p>Alors, elle remonta dans la voiture; le maréchal se
+remit en selle, le chevalier sauta sur son cheval et ils
+prirent le chemin de Montmorency.</p>
+
+<p>Comme le soleil se levait, ils pénétraient dans l'antique
+château féodal...</p>
+
+<p>Quant à la fosse creusée par le chevalier, voici ce qui
+arriva: la croix plantée par Loïse fut remplacée, par
+les paysans qui avaient assisté à la scène, par une
+grande croix mieux faite.</p>
+
+<p>Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacée par un
+crucifix immense, qu'on appela le Calvaire.</p>
+
+<p>Le souvenir de ces choses s'est perpétué jusqu'à nos
+temps, et aujourd'hui encore, à l'endroit où le vieux
+routier rendit le dernier soupir, il y a une petite place
+qu'on appelle la place du Calvaire de Montmartre.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLVIII</h3>
+
+<h3>SUÉE SANGLANTE</h3>
+
+
+<p>Si notre récit est terminé en fait, nous devons donner
+satisfaction aux curiosités qui ont pu s'éveiller sur certains
+de nos personnages.</p>
+
+<p>Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne
+de Piennes, Loïse, le chevalier de Pardaillan et François
+de Montmorency lorsqu'ils eurent enfin gagné le
+vieux manoir où s'est déroulée la première scène de
+cette histoire.</p>
+
+<p>Mais, avant de revenir au château de Montmorency,
+jetons un dernier coup d'oeil sur quelques autres acteurs
+du drame.</p>
+
+<p>Maurevert alla jusqu'à Rome porter la nouvelle de la
+destruction des hérétiques. En traversant la France, il
+put se rendre compte que la tache de sang s'élargissait
+jusqu'à couvrir tout le royaume. Maurevert demeura
+un an à Rome.</p>
+
+<p>Que fit-il pendant cette année? Sans doute, il prépara
+sa fortune; probablement il s'aboucha avec certains
+personnages.</p>
+
+<p>Le jour où il se mit en selle pour reprendre la route
+de Paris, ce qui arriva le Ier septembre de l'an 1573, une
+sombre satisfaction brillait dans ses yeux, et il murmura,
+en se touchant la joue que le chevalier avait
+cinglée:</p>
+
+<p>«Et maintenant, Pardaillan, à nous deux!...»</p>
+
+<p>Huguette et son mari, maître Grégoire, avaient pu
+demeurer cachés dans une cave chez une de leurs parentes;
+lorsque le calme se rétablit, Huguette voulut
+retourner à son auberge. Mais le timide Grégoire lui
+fit observer que Paris était un séjour encore bien dangereux,
+que tous les jours il y avait des processions ou
+les cris de mort retentissaient encore; que lui, Landry
+Grégoire, était, Dieu merci! excellent catholique, mais,
+enfin, qu'à défaut d'hérétiques on pourrait bien le pendre
+ou le tailler un jour pour avoir favorisé la fuite
+de Pardaillan. Huguette se rendit à ses raisonnements.
+Ils allèrent donc à Provins, pays natal d'Huguette, et y
+demeurèrent environ trois ans, au bout desquels maître
+Grégoire commença à se persuader que peut-être on l'avait
+oublié, et qu'il pouvait rentrer à Paris. C'est ce qu'il
+fit, non d'ailleurs sans répugnances.</p>
+
+<p>Le 18 juin 1575, l'auberge de la Devinière, ainsi baptisée
+jadis par Rabelais, fut rouverte, et aussi achalandée
+que par le passé.</p>
+
+<p>Jacques Clément continua à être élevé chez les Barrés
+jusqu'à l'âge de treize ans, époque de sa vie à laquelle
+il passa au couvent des Cordeliers.</p>
+
+<p>Ruggieri, pendant les horribles journées de carnage,
+demeura enfermé dans son laboratoire, en tête-à-tête
+avec le cadavre embaumé du malheureux comte de
+Marillac.</p>
+
+<p>Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre
+qui fut taillé en forme de pierre tombale très simple.</p>
+
+<p>Sur la pierre, il fit graver un seul mot,&mdash;le nom de
+l'infortuné jeune homme:</p>
+
+<p>DÉODAT</p>
+
+<p>Dès lors Ruggieri vécut misérablement, se tuant à la
+recherche de l'insoluble problème, passant des nuits
+entières en observation sur sa tour, et des jours en
+rêveries sombres pendant lesquels, assis au fond d'un
+fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un
+point dans l'espace.</p>
+
+<p>Il paraît que Catherine eut peur de lui à un moment
+donné, car elle le fit impliquer dans le procès en sorcellerie
+intenté à La Môle et au comte de Coconasso.
+Peut-être la vieille souveraine eut-elle alors encore plus
+peur des révélations que Ruggieri pouvait faire. Car,
+après lui avoir pour ainsi dire montré de prés l'échafaud,
+elle le sauva et le garda près d'elle, et, sans doute,
+il lui rendit encore plus d'un mystérieux service.</p>
+
+<p>Après les massacres de la Saint-Barthélémy, le duc
+de Guise rejoignît son gouvernement de Champagne, et
+le duc de Damville, son gouvernement de Guyenne.
+Henri de Guise comprenait que Catherine de Médicis,
+chaudement félicitée par Rome et par l'Espagne, triomphait
+pour l'heure. Mais, sans doute, il ne renonçait pas
+à ses projets car, en s'éloignant de Paris, il montra le
+poing au Louvre et gronda entre ses dents serrées:</p>
+
+<p>&mdash;Tout n'est pas fini!...</p>
+
+<p>Quant à Damville, lorsqu'il sut que son frère et Jeanne
+de Piennes avaient pu gagner Montmorency, il tomba
+dans un état de prostration qui faillit lui coûter la vie...
+Mais sa robuste constitution, la rage et le désir de vengeance
+furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en
+disant lui aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frère!</p>
+
+<p>Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter
+au château de Vincennes, résidence et prison royales.
+C'est par une magnifique matinée d'été. Nous sommes
+au 30 mai de l'an 1574, c'est-à-dire exactement vingt et un
+mois et six jours après ce dimanche de la fête de Saint-Barthélémy
+où le roi Charles IX avait laissé massacrer
+ses hôtes.</p>
+
+<p>Près de deux ans, donc, se sont écoulés depuis l'abominable
+forfait.</p>
+
+<p>Entouré d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient
+ouvertement, Charles vécut retiré, laissant
+le gouvernement à sa mère. Il voyait bien qu'autour de
+lui tous, sa mère, ses frères, ses courtisans, trouvaient
+qu'il avait trop vécu. Et pourtant, il n'avait que vingt-trois
+ans. Brantôme dit qu'au moment de se retirer au
+château de Vincennes Charles s'écria amèrement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent
+attendu ma mort!...</p>
+
+<p>A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva
+quelque tranquillité. Mais ses nuits étaient terribles.
+Dès qu'il s'endormait, il se voyait entouré de
+spectres auxquels il demandait grâce. Il ne parvenait
+à dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise près
+de son lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie,
+comme on fait aux enfants peureux pour les endormir.</p>
+
+<p>Il faisait aussi de la musique, se mêlait aux choeurs
+qu'il organisait, faisait venir des musiciens avec lesquels
+il discutait fiévreusement pendant des heures.
+Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait s'arrêter
+tout à coup, pâlir et trembler de tous ses membres.
+Et alors, ceux qui pouvaient l'approcher de très
+près l'entendaient murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi
+et fais-moi miséricorde!...</p>
+
+<p>Puis il se mettait à pleurer, et généralement se déclarait
+alors une crise qui le laissait abattu, mortellement
+triste... Plusieurs fois par semaine. Marie Touchet venait
+le voir secrètement.</p>
+
+<p>Le 29 mai, Charles IX passa une journée effrayante,
+suivie d'une nuit de délire pendant laquelle, malgré les
+soins de sa nourrice, il se débattit contre d'affreuses
+visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et ne
+retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai.</p>
+
+<p>C'est en ce matin-là que nous introduisons le lecteur
+dans la chambre du roi.</p>
+
+<p>Charles se promenait lentement, courbé, voûté, les
+joues creuses, les yeux caves, brûlants de fièvre; ce
+jeune homme paraissait un vieillard brisé par l'âge...</p>
+
+<p>&mdash;Charles, à chaque instant, allait à la fenêtre, soulevait
+le rideau et balbutiait:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient
+pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, le cavalier est parti à sept heures, il est à
+peine huit heures et demie... elle va venir...</p>
+
+<p>&mdash;Et Entraigues? L'as-tu mandé?... Est-il là?</p>
+
+<p>&mdash;Il est là, sire... Vous n'avez qu'à ouvrir cette porte...</p>
+
+<p>François de Balzac d'Entraigues était un jeune gentilhomme
+profondément dévoué à Charles qui, deux
+jours avant cette scène, l'avait nommé gouverneur
+d'Orléans.</p>
+
+<p>Orléans! le pays natal de Marie Touchet!</p>
+
+<p>Que rêvait donc Charles IX?... Nous allons le savoir.</p>
+
+<p>A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie
+Touchet parut. Elle portait son enfant dans ses bras.
+Une joie intense brilla dans les yeux du roi. Marie déposa
+l'enfant dans les bras de la vieille nourrice de
+Charles et s'avança vers le roi. Elle avait bien maigri.
+Elle était bien pâlie. Mais elle était toujours belle de
+cette beauté douce et comme effacée qui était son
+grand charme.</p>
+
+<p>En voyant les ravages que le mal avait faits sur la
+figure du roi depuis sa dernière visite, elle ne put retenir
+ses larmes. S'asseyant, elle prit son amant sur ses
+genoux comme elle faisait dans leur maison de la rue
+des Barrés, et elle l'étreignit sans pouvoir prononcer
+une parole.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut Charles qui s'efforça de consoler
+Marie. Il semblait avoir repris une dernière lueur d'énergie.</p>
+
+<p>&mdash;Marie, écoute-moi... je suis condamné, je vais mourir,
+demain, dans quelques jours, aujourd'hui peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce
+sont les regrets qui te donnent ces tristes idées!... Ah!
+maudits soient ceux qui t'ont conseillé, et que ce sang
+versé retombe sur leur tête...</p>
+
+<p>&mdash;Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-être à
+ta prochaine visite ne me trouveras-tu pas. Ne pleure
+pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois heureuse encore
+et que tu vives... ne fût-ce que pour apprendre à cet
+enfant à ne pas exécrer ma mémoire...</p>
+
+<p>&mdash;Charles! Tu me déchires le coeur!...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, mon doux ange bien-aimé... il le faut pourtant.
+Je t'ai appelée ce matin pour te donner mes dernières
+instructions, mes ordres... Oui, s'il le faut, ce
+seront les ordres de ton roi!...</p>
+
+<p>&mdash;Charles! mon amant! mon roi! ta volonté m'est
+sacrée!...</p>
+
+<p>&mdash;Donc, pour la tranquillité de mes derniers jours,
+pour toi, ma chère Marie, et aussi pour ce pauvre innocent,
+tu vas me jurer de m'obéir par-delà ma mort...</p>
+
+<p>Elle se prit à sangloter et, espérant le calmer, répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure, mon bon sire.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, dit le roi. Je te sais femme à tenir parole,
+même quand tu sauras ce que je vais te demander.
+Écoute, Marie. Quand je serai mort, si tu es seule,
+tu seras en butte à mes ennemis qui voudront te faire
+payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! s'écria la jeune femme, alarmée par
+ce qu'elle prévoyait. J'aime mieux souffrir, pourvu que
+je sois seule. Et puis, pourquoi songerait-on à persécuter
+une pauvre femme qui ne demande que d'élever
+son enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-être te ferait-on
+grâce, à toi... Mais l'enfant!... On redoutera les
+prétentions de ce pauvre petit qui est de sang royal,
+on voudra l'écarter... et la meilleure manière d'écarter
+les gens, vois-tu, c'est de les tuer!...»</p>
+
+<p>Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura
+toute tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que
+tu te caches, on l'empoisonnera... on l'égorgera.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! oh! tais-toi!...</p>
+
+<p>&mdash;La seule manière de le sauver, c'est de placer près
+de toi et de lui un homme fidèle, brave et bon qui
+veillera sur vous deux parce qu'il en aura le droit,
+parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de traîtres qui
+m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que
+tu estimes à sa valeur: c'est Entraigues... ce sera ton
+époux...</p>
+
+<p>&mdash;Sire!... Charles!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon désir suprême, dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;O mon cher bien-aimé! dit Marie d'une voix brisée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma volonté royale!...</p>
+
+<p>&mdash;J'obéirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant,
+pour ton fils... J'obéirai!...</p>
+
+<p>Le roi fit un signe à la nourrice qui ouvrit une porte.</p>
+
+<p>François d'Entraigues parut.</p>
+
+<p>&mdash;Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander
+si tu es disposé à tenir le serment que tu me
+fis hier.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai juré, sire, et je ne suis pas de ceux qui
+jurent par deux fois.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me promis d'épouser la femme que je te désignerais,
+d'adopter son enfant comme la chair de ta
+propre chair...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit Entraigues, dès ce moment j'ai compris
+que vous me demandiez de veiller sur la vie de votre
+fils en devenant aux yeux du monde, sinon en fait,
+l'époux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai juré, sire, que je tiendrai parole: je donnerai
+mon nom à celle que vous avez aimée; je la couvrirai
+du blason de ma famille; la force de mon bras et les
+ressources de mon esprit je les emploierai à la protéger
+envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui
+m'est confié...</p>
+
+<p>Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir
+et pleurait.</p>
+
+<p>Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prévaudrai
+de mon titre d'époux, qui ne me donnera qu'un
+seul droit: celui de vous rendre la vie douce et de vous
+faire un rempart contre les desseins des méchants...</p>
+
+<p>C'était un redoutable engagement que prenait là ce
+jeune homme&mdash;en toute sincérité.</p>
+
+<p>Peut-être l'avenir allait-il échafauder sur ce serment
+des complications dramatiques...</p>
+
+<p>Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit
+la main de Marie Touchet et la plaça dans celle
+d'Entraigues.</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, dit-il,&mdash;et ce mot, dans la bouche de
+ce mourant, n'était pas déplacé&mdash;mes enfants, soyez
+bénis tous deux!</p>
+
+<p>Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit être
+autour duquel déjà se tramaient peut-être dans l'ombre
+des projets de mort; il le serra sur sa maigre poitrine,
+l'embrassa, et le rendit enfin à Marie Touchet.</p>
+
+<p>&mdash;Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont
+comptés; mon enfant, fais-moi la grâce de revenir ici
+tous les matins à partir d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer
+en ce château... te soigner, te veiller... ah! je te guérirais!</p>
+
+<p>Le roi secoua la tête...</p>
+
+<p>&mdash;Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure
+où madame ma mère me vient voir.</p>
+
+<p>Marie se jeta dans les bras du roi.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, dit Charles IX.</p>
+
+<p>&mdash;A demain, répondit Marie Touchet.</p>
+
+<p>Après un dernier baiser, un dernier regard à son
+amant, elle sortit, accompagnée d'Entraigues.</p>
+
+<p>Comme Marie Touchet était montée dans sa voiture
+fermée, et comme Entraigues se mettait en selle, il vit
+venir au loin un groupe de cavaliers au galop.</p>
+
+<p>La voiture de Marie Touchet s'ébranla.</p>
+
+<p>Entraigues demeura un moment sur place pour
+voir quels étaient ces cavaliers si pressés qui accouraient
+dans un nuage de poussière. En tête de ce groupe,
+en avant de plus de cinquante pas, galopait un
+homme qu'Entraigues ne tarda pas à reconnaître.</p>
+
+<p>Il pâlit et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de Pologne ici<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>!... Ah! maintenant je vois
+bien que Charles va mourir, puisque les corbeaux accourent!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Le duc d'Anjou. On sait qu'Henri d'Anjou, frère de Charles,
+était monté, peu après la Saint-Barthélémy, sur le trône de
+Pologne. On sait que, prévenu en toute hâte par Catherine de Médicis,
+de la fin prochaine de Charles IX, il quitta secrètement la
+cour de Pologne et arriva à Vincennes juste à temps pour voir
+mourir son frère, et recueillir sa couronne sous le nom de
+Henri III.</blockquote>
+
+<p>Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture
+de Marie Touchet et rentra avec elle dans Paris.</p>
+
+<p>Charles IX était demeuré avec sa nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre
+dans la paix des champs, n'être plus roi, n'être plus le
+misérable que je suis, ne plus deviner les poignards
+dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le pain
+que je mange. Oh! mon rêve de roi!... Vivre! oh! vivre
+encore!... Seigneur! un peu de paix, par pitié!...</p>
+
+<p>Deux larmes coulèrent le long de ses joues amaigries.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Non, Catherine de Médicis ne venait pas, ce matin-là!
+Sans doute, elle devait être fort occupée, depuis que le
+cavalier aperçu par Entraigues était entré au château.</p>
+
+<p>&mdash;Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un
+moment.</p>
+
+<p>La vieille nourrice obéit. Bientôt, le roi fut installé
+dans son grand lit. Elle le borda maternellement. Il
+ferma les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il va mieux, songea la nourrice.</p>
+
+<p>Lorsqu'il comprit qu'il était seul, Charles IX ouvrit
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le
+silence, l'abandon! plus de courtisans, plus de gardes!
+On sait que je vais mourir...</p>
+
+<p>La solitude, en effet, était profonde autour du roi.
+C'était bien le silence de l'abandon. Seule, la vieille
+nourrice venait de temps à autre se pencher sur lui...</p>
+
+<p>Pourtant, en prêtant l'oreille, il semblait à Charles
+qu'il entendait dans le château des bruits inaccoutumés,
+un mouvement de va-et-vient de gens empressés, une
+rumeur joyeuse, eût-on dit! cette rumeur d'une foule de
+courtisans qui s'empresse autour d'un roi...</p>
+
+<p>Quelle était donc cette Majesté qu'on saluait ainsi,
+tandis que lui demeurait seul, tout seul en présence de
+la mort?...</p>
+
+<p>Les heures s'écoulèrent.</p>
+
+<p>La nourrice elle-même ne venait plus: peut-être
+l'avait-on écartée afin qu'elle ne pût renseigner le roi.</p>
+
+<p>Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un
+timbre. Il appela. Personne ne vint.</p>
+
+<p>Alors il voulut se lever seul, sans aide.</p>
+
+<p>Mais il retomba sur son lit, et constata avec épouvante
+que ses forces, depuis le matin, s'en étaient allées.</p>
+
+<p>Il demeura faible, baigné d'une sueur froide, pris
+d'une angoisse terrible. Il voulut crier, et ses lèvres ne
+rendirent qu'un son rauque, à peine intelligible.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! râla-t-il. Est-ce que je vais
+mourir?</p>
+
+<p>Il se souleva subitement, ses dents se mirent à claquer...
+la crise, la redoutable crise qui l'avait si souvent
+terrassé, s'abattait sur lui...</p>
+
+<p>Les ombres du crépuscule envahissaient la chambre.</p>
+
+<p>Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un
+geste d'horreur, repoussait de la main droite les spectres
+qui, peu à peu, envahissaient la chambre, tandis
+que, de la main gauche, il cherchait à remonter la couverture
+jusqu'à son cou, comme pour se cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Du sang! gronda-t-il. Qui a répandu tant de sang?...
+Grâce! Qui donc crie grâce et pitié?... Qui êtes-vous?
+Est-ce toi, Coligny? Et toi, Clermont, que veux-tu? Et
+toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et toi, La
+Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut?
+Et toi, La Trémoille? Et toi, La Place? Et toi,
+Rohan? Que me voulez-vous? Et, vous tous, pourquoi
+entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit... il y en
+a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie,
+dans le château, dans la cour... Ils montent! Ils viennent
+tous! Qui êtes-vous? Que voulez-vous? A moi!
+A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez tuer?...
+Quels effroyables gémissements! Quels cris d'agonie!
+Que sont ces mugissements par les airs? Les cloches!
+Les cloches! Cela hurle dans ma tête! Cela rugit! Assez!
+Arrêtez! Grâce!...</p>
+
+<p>Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu à peu,
+s'était enflée, se termina par une plainte affreuse.</p>
+
+<p>Alors, il prit sa tête à deux mains et pleura. Il murmurait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi!</p>
+
+<p>Tout à coup, il tendit ses bras décharnés vers cette
+foule de fantômes qui l'entouraient.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! oh! pardon!... Que de malédictions sur
+moi!</p>
+
+<p>La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre
+s'était éclairée de flambeaux.</p>
+
+<p>En effet, maintenant, des êtres se glissaient vers ce lit
+où hoquetait l'épouvantable agonie.. non pas des
+fantômes, mais des vivants... des courtisans... le duc
+d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante, Catherine
+de Médicis!...</p>
+
+<p>La vieille reine se pencha sur le lit et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils...</p>
+
+<p>De sa main glacée, elle toucha le roi au front.</p>
+
+<p>Charles IX jeta une stridente clameur d'épouvante,
+chercha à repousser cette main, se souleva, les yeux
+hagards, fou de terreur, fou de remords, il rejeta les
+couvertures...</p>
+
+<p>Il eut un râle, un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Du sang!...</p>
+
+<p>Et, cette fois, ce n'était pas une illusion!...</p>
+
+<p>Il y avait réellement du sang dans ce lit! Les draps
+étaient piqués de petites taches rouges! Et c'était du
+sang! Une affreuse transpiration d'agonie et de délire
+coulait sur le corps du mourant. Et c'était du sang!
+Charles IX suait du sang<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Sa poitrine était à nu. De
+ses ongles, il avait lacéré sa chemise. Ses bras se tordaient,
+tordus par la crise.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Historique.</blockquote>
+
+<p>Et tous ceux qui étaient là se regardèrent avec des
+yeux d'épouvanté et d'horreur!</p>
+
+<p>Cette poitrine était rouge! Ces bras étaient rouges!
+Rouges de sang!...</p>
+
+<p>Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux.</p>
+
+<p>Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scène.</p>
+
+<p>D'un râle plus rauque, d'une voix plus rude, Charles
+répéta son cri:</p>
+
+<p>&mdash;Du sang!...</p>
+
+<p>Et, tout à coup, sa bouche se convulsa, ses lèvres se
+crispèrent, et son rire, le rire terrible, le rire funèbre
+qui jetait l'épouvante dans les âmes, ce rire semblable
+à un hurlement grinça, fusa, éclata, se gonfla, toujours
+plus fort, toujours plus sinistre...</p>
+
+<p>Soudain, Charles se renversa... Mort!...</p>
+
+<p>La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de
+Charles. Et cette main devint toute rouge.</p>
+
+<p>Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc
+d'Anjou, livide, et, d'une étreinte farouche de sa main
+sanglante, elle empoigna la main de son fils bien-aimé,
+la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix éclatante, d'une
+clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs!... Vive le roi!...</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XLIX</h3>
+
+<h3>LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY</h3>
+
+<p>Revenant de vingt et un mois en arrière, nous reprenons
+nos héros au point où nous les avons laissés, c'est-à-dire
+entrant au château de Montmorency, à l'aube du
+25 août 1572.</p>
+
+<p>On n'a peut-être pas oublié qu'après son enquête à
+Margency, enquête qui établissait d'une manière éclatante
+l'innocence de Jeanne de Piennes, le maréchal
+avait commandé à son intendant d'aménager toute une
+aile du château pour deux princesses qu'il comptait
+héberger. C'est dans cette partie du château que furent
+installées Loïse et Jeanne de Piennes.</p>
+
+<p>Le maréchal voulait entreprendre de sauver la raison
+de celle qu'il avait adorée, qu'il adorait encore, et il
+imaginait de frapper vivement l'esprit de la pauvre folle
+en la conduisant un jour à Margency...</p>
+
+<p>Mais, un devoir plus immédiat sollicita son courage et
+son dévouement. A peine Jeanne et sa fille furent-elles
+installées qu'il fit sonner le tocsin du manoir. Il ordonna
+à son capitaine d'armes de fermer les portes, de
+lever les ponts-levis, de faire couler dans les fossés les
+eaux qui en étaient détournées en temps de paix, de
+faire charger les vingt-quatre pièces d'artillerie, d'armer
+en guerre les quatre cents hommes de la garnison,
+enfin, de tout préparer pour soutenir au besoin un long
+siège.</p>
+
+<p>En même temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs
+directions.</p>
+
+<p>François de Montmorency eut un entretien avec le
+chevalier de Pardaillan. Les dernières résolutions y furent prises.</p>
+
+<p>Le 25 août 1572, vers trois heures, il y avait près du
+château deux mille quatre cents cavaliers bien montes,
+bien armés. Ce corps de cavalerie fut divisé en deux
+brigades, fortes chacune de douze cents hommes.</p>
+
+<p>Le maréchal prit le commandement de l'une; Pardaillan
+fut mis à la tête de l'autre.</p>
+
+<p>Puis, chacun d'eux s'élança dans une direction différente;
+et ces deux hommes, qui laissaient derrière eux
+tout ce qu'ils aimaient au monde, partirent sans regrets
+apparents pour remplir un devoir d'humanité.</p>
+
+<p>Le maréchal s'élança vers Pontoise; de là, il battit le
+pays jusqu'à Magny, puis poussa droit au nord et arriva
+jusqu'à Beauvais. Partout où il passait, il rassemblait
+ceux qui étaient en état de porter les armes, leur parlait
+fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et
+enfin les décidait à s'opposer, les armes à la main, à
+toute tentative de massacre.</p>
+
+<p>Là où les ordres de Catherine étaient déjà arrivés, là
+où on commençait à tuer, il fondait tout à coup sur les
+massacreurs, faisait jeter en prison les plus enragés et
+décrétait que tout homme pris à violenter, molester ou
+piller, serait pendu haut et court, sans procès.</p>
+
+<p>Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout
+une terreur salutaire aux trop fervents catholiques.</p>
+
+<p>Pardaillan opérait de son côté. mais avec plus de
+fougue encore et de rapidité. Pendant deux mois, il ne
+laissa pas un point inexploré dans les pays qu'il traversa.</p>
+
+<p>De L'Isle-Adam, où il se dirigea tout d'abord, Pardaillan
+bondit jusqu'à Luzarches; de là, il remonta à Senlis,
+traversa Crépy, allant, revenant, courant à l'est, à l'ouest,
+entra en coup de foudre à Compiègne et poussa jusqu'à
+Noyon dans une course audacieuse.</p>
+
+<p>Alors, obliquant à gauche, il redescendit sur Montdidier,
+et, par Crèvecoeur, gagna enfin Beauvais où le
+maréchal avait établi ses quartiers.</p>
+
+<p>Cette campagne, faite de marches et de contre-marches,
+avait duré trois mois.</p>
+
+<p>Grâce donc au maréchal de Montmorency et au chevalier
+de Pardaillan, toute cette province fut exempte
+des horreurs qui s'abattirent sur presque tout le reste
+du royaume.</p>
+
+<p>Au bout de ces trois mois, le calme s'était complètement
+rétabli. Mais le maréchal, pendant un mois encore,
+promena sa petite armée pour achever d'intimider les
+forcenés.</p>
+
+<p>Ce ne fut que le soir du 29 décembre par un temps
+de neige, que le maréchal rentra dans son manoir. Le
+6 janvier, il licencia son armée.</p>
+
+<p>L'hiver s'écoula paisiblement.</p>
+
+<p>Le mariage de Pardaillan et de Loïse avait été fixé au
+mois d'avril, sur la prière de François.</p>
+
+<p>Pendant la campagne du maréchal et du chevalier, la
+santé de Jeanne de Piennes avait achevé de se rétablir.
+Sa beauté était redevenue éclatante; toute pâleur avait
+disparu; cette ombre de mélancolie, qui couvrait son
+visage à l'époque où on l'appelait encore la Dame en
+noir, s'était dissipée. C'était dans ses yeux et sur ses
+lèvres un soupir de bonheur.</p>
+
+<p>Hélas! ce bonheur n'était qu'un rêve!</p>
+
+<p>C'est à son rêve que souriait la pauvre démente...</p>
+
+<p>Quant à Loïse, la blessure qu'elle avait reçue de Maurevert
+sur la colline de Montmartre s'était cicatrisée
+moins promptement qu'on n'aurait pu s'y attendre, il
+est vrai; mais enfin, lorsque le maréchal et le chevalier
+étaient rentrés au château, il n'y avait plus qu'une
+légère trace rosée indiquant que Loïse avait été frappée
+là.</p>
+
+<p>Sa santé, à elle aussi, s'était rétablie. Elle avait même
+pris une bonne mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat
+de ses lèvres, l'animation extraordinaire de son
+teint étonnèrent le maréchal. Il est vrai que, parfois,
+elle devenait soudain d'une pâleur mortelle et se mettait
+à grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait
+paraître alarmant.</p>
+
+<p>En même temps, le caractère de la jeune fille se transformait.</p>
+
+<p>Elle avait toujours été un peu mélancolique; elle
+devint d'une gaieté dont les éclats, par moments, amenèrent
+de soudaines épouvantes dans l'âme du chevalier.</p>
+
+<p>Seulement, lorsqu'elle était seule, elle croisait quelquefois
+ses mains sur sa poitrine, et murmurait:</p>
+
+<p>«J'ai là un feu qui me brûle, et lentement me
+consume...»</p>
+
+<p>Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province,
+tandis que les cloches de Montmorency sonnaient, et
+que les canons faisaient entendre des salves joyeuses,
+le contrat de mariage fut signé dans la grande salle
+d'honneur du château.</p>
+
+<p>La veille, le maréchal dit à Pardaillan:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher fils, voici les lettres et documents qui
+vous font maître et seigneur du comté de Margency...
+Prenez-les comme un gage de mon affection et de ma
+gratitude...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et
+d'admiration que je veux offrir à celui qui fut mon
+maître, et me légua le nom de Pardaillan. Pauvre, sans
+sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout bien au
+monde que ce nom, je désire, en m'unissant à l'ange
+que vous me donnez, m'appeler seulement le chevalier
+de Pardaillan... Plus tard, monseigneur, il conviendra
+peut-être que je m'appelle le comte de Margency.</p>
+
+<p>Ceci fut dit avec une belle simplicité d'orgueil que le
+maréchal comprit. Il serra le chevalier dans ses bras,
+et, sans insister, referma les parchemins dans un
+coffre.</p>
+
+<p>Devant le bailli qui procédait au contrat, devant la
+foule des seigneurs accourus, le chevalier fut donc purement
+et simplement: le chevalier de Pardaillan.</p>
+
+<p>La cérémonie fut suivie d'un de ces festins somptueux
+comme seul un Montmorency pouvait en offrir à de
+tels hôtes.</p>
+
+<p>Le soir, les invités repartirent.</p>
+
+<p>En effet, le mariage devait se faire à l'église, en la
+plus stricte intimité, vu le deuil du jeune époux.</p>
+
+<p>Le matin du 26 avril se leva enfin.</p>
+
+<p>Ce fut une radieuse journée de printemps. Les cerisiers
+étaient en fleur; les haies embaumaient; les bois
+d'alentour se couvraient d'une verdure tendre; la campagne
+parsemée de bouquets&mdash;pommiers blancs, poudrés à
+frimas&mdash;saturés de parfums&mdash;lilas, violettes,
+muguet&mdash;la campagne si douce et si plaisante à l'oeil,
+en ces jours où le monde renaît, offrait le spectacle
+et le charme d'un jardin comme timide et frileux encore.
+Cette journée passa comme un doux songe
+d'amour.</p>
+
+<p>Le maréchal, pourtant, paraissait assiégé de sombres
+souvenirs... C'est que cette date du 26 avril était à jamais
+gravée dans son coeur. Vingt ans avant, la nuit du
+26 avril, en la chapelle de Margency, s'était consommée
+son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette même
+nuit, il était parti pour Thérouanne... pour la guerre...
+pour l'inconnu... pour le malheur!...</p>
+
+<p>Le soir vint. Onze heures sonnèrent.</p>
+
+<p>Le maréchal avait revêtu son costume, semblable à
+celui qu'il portait le 26 avril de l'an 1553. Il donna le
+signal du départ: en effet, ce n'est pas dans la chapelle
+du château que devait s'accomplir la cérémonie... Loïse
+et Jeanne furent placées dans une voiture. Le maréchal
+et Pardaillan montèrent à cheval. On partit. On suivit
+la route sous un clair de lune d'une douceur infinie,
+et, enfin, on s'arrêta devant une pauvre petite église:</p>
+
+<p>La chapelle de Margency, comme vingt ans avant!</p>
+
+<p>Le mariage de minuit, comme vingt ans avant!</p>
+
+<p>Presque les mêmes personnages!... Quelques paysans...
+et près de l'autel, une vieille, très vieille femme qui
+pleurait, nourrice de Jeanne! Le prêtre commença
+son office.</p>
+
+<p>Pardaillan et Loïse, l'un près de l'autre, se tenaient
+par la main; leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans
+ce double regard qui se croisait, il y avait comme de
+l'extase.</p>
+
+<p>Le maréchal, avec une poignante anxiété suivait sur
+le visage Jeanne l'effet de cette scène. La mémoire
+allait-elle se réveiller? La raison allait-elle revenir?
+La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de bonheur?...</p>
+
+<p>Les anneaux furent échanges.</p>
+
+<p>Le prêtre prononça les formules sacramentelles.</p>
+
+<p>Loïse et Pardaillan étaient unis!...</p>
+
+<p>Alors, comme autrefois Jeanne et, François s'étaient
+à cette minute même tournés vers le sire de Piennes
+Pour demander sa bénédiction suprême, d'un même
+mouvement instinctif et gracieux, les deux époux se
+tournèrent vers la pauvre folle, et, pâles tous deux de
+leur bonheur infini, s'inclinèrent doucement, ployèrent
+le genoux...</p>
+
+<p>Dans le trajet de Montmorency à Margency, Jeanne
+de Piennes était demeurée indifférente, loin de ce monde,
+aux prises avec les pensées obscures qui évoluaient
+dans les ténèbres de son esprit.</p>
+
+<p>Pendant la cérémonie, elle tint ses regards fixes tantôt
+sur le prêtre, tantôt sur cette vieille femme qui
+pleurait non loin d'elle. A un moment, elle passa ses
+mains sur son front, ses lèvres s'agitèrent... un prodigieux
+travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout
+à coup, elle vit Loïse et le chevalier, qui s'inclinaient
+devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Où suis-je? balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne! Jeanne! supplia François d'une voix ardente.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère!... murmura Loïse en levant sur elle
+son beau regard noyé de larmes.</p>
+
+<p>La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes
+qui furent longues comme des heures, dans le
+silence plein d'angoisse qui régnait dans l'église, elle
+contempla tout ce qui l'entourait.</p>
+
+<p>Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte,
+plus affermie:</p>
+
+<p>&mdash;L'église de Margency... l'autel... Qui est là? ma
+fille?... oh!... est-ce bien toi, François?... Est-ce que je
+rêve?... Non... je suis morte et je vois ces choses du
+fond de la tombe!...</p>
+
+<p>&mdash;Jeanne!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère!...</p>
+
+<p>Ce double cri retentit dans l'église, déchirant, terrible,
+épouvanté.</p>
+
+<p>Jeanne avait répété:</p>
+
+<p>«Morte!»</p>
+
+<p>Et, en même temps qu'elle prononçait ce mot, elle
+était tombée à la renverse dans le fauteuil, comme jadis
+le sire de Piennes, son père. Un instant, ses bras
+essayèrent de se soulever comme pour bénir les êtres
+qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent
+et s'attachèrent à François... un céleste rayonnement
+d'amour intense et de bonheur surhumain jaillit
+de ces yeux... et ce fut tout!...</p>
+
+<p>François, avec un atroce sanglot de désespoir, la saisit
+dans ses bras... la tête de Jeanne retomba mollement
+sur son épaule... C'était fini!...</p>
+
+<p>Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier
+l'union de Loïse et Pardaillan s'éleva, solennelle te
+tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient
+à vous.</p>
+
+<p>Un mois après cette scène, par un beau soir de mai,
+comme le soleil se couchait dans une gloire pourpre
+François de Montmorency, en grand deuil, l'âme noyée
+de regrets, se promenant dans le jardin du château. Il
+s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un énorme
+buisson de chèvrefeuille.</p>
+
+<p>Dans une allée lointaine, il vit passer un couple qui
+marchait lentement parmi les fleurs, parmi les parfums
+du soir, dans l'auguste sérénité de ce beau crépuscule.</p>
+
+<p>Pardaillan et Loïse s'arrêtèrent enlacés; ils échangèrent
+un long baiser, et leur amour paraissait infini,
+suave, parfumé comme la radieuse et sereine nature
+qui les enveloppait de ses caresses.</p>
+
+<p>Les yeux du maréchal s'emplirent de larmes, il laissa
+tomber sa tête dans ses deux mains, et murmura:</p>
+
+<p>«O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme
+Loïse est fiévreuse depuis quelques jours!... comme
+ses yeux brillent d'un éclat funeste!... Est-ce que je
+n'ai pas assez payé ma dette au malheur? Est-ce que je
+vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants,
+chers enfants, pour tant d'infortune et de tristesse,
+soyez heureux!...</p>
+
+<p>Il releva la tête... regarda au loin la vision adorable
+des deux amoureux qui s'étaient remis en marche, lents,
+onduleux, enlacés... Dans l'ombre ils semblèrent ne former
+qu'un seul être... Puis ils disparurent au détour
+d'un massif de roses.</p>
+
+<p>Alors, un sourire consolateur erra sur les lèvres de
+François de Montmorency.</p>
+
+<p>Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot
+qui résume tout le doute et toute l'espérance des hommes:</p>
+
+<p>«Qui sait?... Peut-être!...»</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h3>TABLE</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Où une minute de joie fait plus que dix-sept années de misère.</p>
+<p>II.&mdash;Où la promesse de Pardaillan père est tenue par maître Gilles.</p>
+<p>III.&mdash;L'astrologue.</p>
+<p>IV.&mdash;Ordre du roi.</p>
+<p>V.&mdash;L'orage gronde.</p>
+<p>VI.&mdash;L'orage gronde (suite).</p>
+<p>VII.&mdash;Premier coup de foudre.</p>
+<p>VIII.&mdash;Gillot.</p>
+<p>IX,&mdash;Panigarola.</p>
+<p>X.&mdash;Où tout le monde se trouve heureux.</p>
+<p>XI.&mdash;Entrevue de Damville et de Pardaillan.</p>
+<p>XII.&mdash;Où Maurevert joue un rôle important.</p>
+<p>XIII.&mdash;Le Temple.</p>
+<p>XIV.&mdash;La reine Margot.</p>
+<p>XV.&mdash;L'escadron volant de la reine.</p>
+<p>XVI.&mdash;L'escadron volant de la reine (suite).</p>
+<p>XVII.&mdash;Le moine.</p>
+<p>XVIII.&mdash;Les fiancés.</p>
+<p>XIX.&mdash;Les ribaudes.</p>
+<p>XX.&mdash;La dernière farce de l'oncle Gilles.</p>
+<p>XXI.&mdash;Dieu le veut!</p>
+<p>XXII.&mdash;Le cimetière des SS Innocents.</p>
+<p>XXIII.&mdash;Les amours de Pipeau.</p>
+<p>XXIV.&mdash;L'amiral Coligny.</p>
+<p>XXV.&mdash;La nuit terrible.</p>
+<p>XXVI.&mdash;La chambre de torture.</p>
+<p>XXVII.&mdash;Le messie de la Sainte-Inquisition.</p>
+<p>XXVIII.&mdash;Étonnement de Montluc; suite des amours de Pipeau et</p>
+<p>nouvelle ruine de Catho.</p>
+<p>XXIX.&mdash;Ce qu'il y avait dans le silence.</p>
+<p>XXX.&mdash;Les mystères de la réincarnation.</p>
+<p>XXXI.&mdash;La mécanique.</p>
+<p>XXXII.&mdash;Des visages penches sur la nuit.</p>
+<p>XXXIII.&mdash;Le roi qui rit.</p>
+<p>XXXIV.&mdash;Entrée de Catho dans la gloire.</p>
+<p>XXXV.&mdash;Lions déchaînés.</p>
+<p>XXXVI.&mdash;Ici l'on tue.</p>
+<p>XXXVII.&mdash;La marche au gibet.</p>
+<p>XXXVIII.&mdash;Parole mémorable de Bême.</p>
+<p>XXXIX.&mdash;Le dimanche 24 août 1572, fête de la Saint-Barthélémy.</p>
+<p>XL.&mdash;Profils de gargouilles.</p>
+<p>XLI.&mdash;Visions tragiques.</p>
+<p>XLII.&mdash;L'oasis.</p>
+<p>XLIII.&mdash;«...que des chiens dévorants se disputaient entre eux...»</p>
+<p>XLIV.&mdash;Entre le ciel et la terre.</p>
+<p>XLV.&mdash;Comme à Thérouanne.</p>
+<p>XLVI.&mdash;Les Titans.</p>
+<p>XLVII.&mdash;La bonne étape.</p>
+<p>XLVIII.&mdash;Suée sanglante.</p>
+<p>XLIX.&mdash;Le printemps de Montmorency.</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 02, L'épopée d'amour
+by Michel Zévaco
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 ***
+
+***** This file should be named 13339-h.htm or 13339-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/3/3/13339/
+
+Produced by Renald Levesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/old/13339.txt b/old/13339.txt
new file mode 100644
index 0000000..18460a0
--- /dev/null
+++ b/old/13339.txt
@@ -0,0 +1,19855 @@
+Project Gutenberg's Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour, by Michel Zevaco
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour
+
+Author: Michel Zevaco
+
+Release Date: August 31, 2004 [EBook #13339]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+MICHEL ZEVACO
+
+
+LES PARDAILLAN
+
+L'epopee d'amour
+
+
+
+I
+
+OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNEES DE MISERE
+
+Le marechal de Montmorency avait retrouve, au bout de dix-sept ans, sa
+femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la felonie de son frere cadet,
+le marechal de Damville, l'avait separe.
+
+Il revoyait, comme dans un songe, la scene ou Damville feignait de lui
+avouer qu'il avait ete l'amant de Jeanne... son duel avec lui ou il
+avait cru le laisser mort sur place... et la disparition de la comtesse
+de Piennes, duchesse de Montmorency.
+
+Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que,
+d'ailleurs, il n'avait jamais aimee, l'image de la premiere demeurant
+tout entiere en son coeur.
+
+Les annees coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune heros, le
+chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu'il croyait
+a jamais disparue de sa vie.
+
+Jeanne de Piennes etait vivante!
+
+Dans sa lettre, elle en appelait a son ancien seigneur et maitre, elle
+clamait la felonie de Damville, elle demandait grace et secours pour
+Loise, sa fille, a lui, duc de Montmorency.
+
+Une aube de gratitude et de joie s'etait levee dans l'ame du vieux duc:
+il avait ete, mais en vain, en appeler de son frere a la justice du roi,
+en vain il l'avait provoque, sachant qu'il tenait en son pouvoir Jeanne
+et sa fille, en vain il avait fouille Paris pour les retrouver, et il
+allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de
+Pardaillan etait venu a lui.
+
+Ce jeune homme, heros d'un autre age, dont peut-etre il devinait
+confusement le secret, l'avait conduit par la main a la demeure
+mysterieuse ou se cachait tout ce qu'il avait aime au monde, l'avait mis
+en presence de Jeanne de Piennes, la premiere duchesse de Montmorency.
+
+L'heure tant esperee, apres dix-sept ans de larmes et de deuil, etait
+enfin sonnee.
+
+Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait cheri et qui avait ete la joie
+de son coeur, la moelle de ses os, l'essence meme de son etre; en un
+mot, celle qu'il avait aimee.
+
+Helas! comme une seve trop puissante fait craquer le bourgeon, le
+bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait ete sienne.
+
+Comment la retrouvait-il?
+
+Folle?...
+
+Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu'elle
+se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu'avec une pensee:
+
+"Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assure le bonheur de ma
+fille... Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant
+qu'elle ne sera pas sous l'egide de son pere!... Oui! retrouver
+Francois, meme s'il me croit encore coupable... mettre son enfant dans
+ses bras... et mourir alors!..."
+
+Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui
+dit que c'etait a un autre que lui de dire comment sa lettre avait ete
+accueillie par le marechal, Jeanne eut des lors la conviction intime
+que Francois avait lu la lettre, et qu'il savait la verite. Et elle
+attendit.
+
+Lorsque le vieux Pardaillan lui annonca que le marechal etait la, elle
+ne parut pas surprise.
+
+Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura:
+
+"Voici l'heure ou je vais mourir!..."
+
+La pensee de la mort ne la quittait plus. Elle ne la desirait ni ne la
+craignait.
+
+Au vrai, elle se sentait mourir.
+
+Qu'y avait-il de brise en elle? Pourquoi le retour du bien-aime
+n'avait-il provoque dans son ame qu'une sorte de flamme devorante et
+aussitot eteinte? Elle ne savait.
+
+Mais, surement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire:
+Voici la mort! Voici l'heure du repos!...
+
+Elle etreignit convulsivement Loise dans ses bras et murmura a son
+oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque
+foudroyant effet, car elle essaya en vain de repondre, elle fit
+un effort inutile pour suivre sa mere et elle demeura comme rivee
+defaillante, soutenue par le vieux Pardaillan.
+
+Telle etait l'immense lassitude de Jeanne, telle etait la morbide fixite
+de sa pensee, qu'elle ne s'apercut pas de l'evanouissement de Loise.
+
+Elle se mit en marche en songeant:
+
+"O mon Francois, o ma Loise. Je vais donc vous voir reunis! Je vais donc
+pouvoir mourir dans vos bras!..."
+
+Elle ouvrit la porte que lui avait indiquee Pardaillan et elle vit
+Francois de Montmorency.
+
+Elle voulut, elle crut meme s'elancer vers lui.
+
+Elle crut pousser une grande clameur ou fulgurait son bonheur.
+
+Et tout ce mouvement de sa pensee se reduisit brusquement a cette parole
+qu'elle crut prononcer:
+
+"Adieu... je meurs..."
+
+Puis il n'y eut plus rien en elle.
+
+Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut...
+
+Sa pensee seule s'aneantit dans la folie: cette femme qui avait supporte
+tant de douleurs, qui avait tenu tete a de si effroyables catastrophes,
+cette admirable mere qui n'avait ete soutenue pendant son calvaire
+que par l'idee fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin
+s'abandonna, cessa de resister des l'instant ou elle crut sa fille
+sauvee, en surete! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des
+annees, fondit sur elle.
+
+Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser.
+
+Une seconde de joie la tua.
+
+Mais, par une consolante misericorde de la fatalite qui s'etait acharnee
+sur elle,--si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces
+de la pensee humaine!--par une sorte de pitie du sort, disons-nous,
+la folie de Jeanne la ramenait aux premieres annees de sa radieuse
+jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, ou elle
+avait tant aime...
+
+Pauvre Jeanne! Pauvre petite fee aux fleurs!
+
+L'histoire injuste ne t'a consacre que quelques mots arides. Pour le
+reveur qui aime a penetrer d'un pas hesitant dans les sombres annales
+du passe, qui cherche en tremblant parmi l'amas des decombres, l'humble
+fleurette qui a vecu, aime, souffert, tu demeures un pur symbole de la
+souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous
+saluons d'un souvenir emu ta douce et noble figure.
+
+Lorsque le marechal de Montmorency revint a lui il se souleva sur un
+genou et, jetant a travers la salle le regard etonne de l'homme qui
+croit sortir d'un reve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante
+la physionomie apaisee, mais, helas! les yeux sans vie.
+
+Une jeune fille agenouillee devant elle, la tete cachee dans les genoux
+de la folle, sanglotait sans bruit.
+
+Francois se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux
+et si melancolique.
+
+Il se baissa vers la jeune fille et la toucha legerement a l'epaule.
+
+Loise leva la tete.
+
+Le marechal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mere
+essayat de la retenir et il la contempla avec avidite.
+
+Il la reconnut a l'instant.
+
+Loise etait le vivant portrait de sa mere.
+
+Ou plutot elle etait le commencement de Jeanne telle qu'il l'avait vue
+et aimee a Margency.
+
+"Ma fille!" balbutia-t-il.
+
+Loise, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller dans les bras
+du marechal et, pour la premiere fois de sa vie, avec un inexprimable
+ravissement mele d'une infinie douceur, elle prononca ce mot auquel ses
+levres n'etaient pas accoutumees...
+
+"Mon pere!..."
+
+Alors, leurs larmes se confondirent. Le marechal s'assit pres de Jeanne
+dont il garda une main dans sa main, et prenant sa fille sur ses genoux,
+comme si elle eut ete toute petite, il dit gravement:
+
+"Mon enfant, tu n'as plus de mere... mais, dans le moment meme ou ce
+grand malheur te frappe, tu retrouves un pere..."
+
+Ce fut ainsi que ces trois etres se trouverent reunis.
+
+Lorsque le marechal et Loise eurent repris un peu de calme a force de
+se repeter qu'a eux deux ils arriveraient a sauver la raison de Jeanne,
+lorsque leurs larmes furent apaisees, ce furent de part et d'autre les
+questions sans fin.
+
+Et Francois apprit ainsi par sa fille, en un long recit souvent
+interrompu, quelle avait ete l'existence de celle qui avait porte son
+nom...
+
+A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de Margency.
+
+Et au moment ou, enlaces, ils deposerent sur le front pale de Jeanne
+leur double baiser, il etait pres de minuit.
+
+
+
+II
+
+OU LA PROMESSE DE PARDAILLAN PERE EST TENUE PAR MAITRE GILLES
+
+Le marechal de Damville, apres avoir assiste a l'investissement de la
+maison de la rue Montmartre, s'etait empresse de regagner l'hotel de
+Mesmes.
+
+Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser
+echapper.
+
+En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa
+propre securite. Ils etaient tous les deux possesseurs d'un secret qui
+pouvait l'envoyer a t'echafaud.
+
+Lorsque, persuade que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui
+enlevait Jeanne de Piennes, le marechal s'etait decide a rompre avec
+lui, il avait en meme temps decide de supprimer ce dangereux auxiliaire.
+
+Il se privait ainsi d'un aide precieux.
+
+Mais il y gagnait une certaine tranquillite en ce qui concernait ses
+prisonnieres.
+
+Damville s'etait jete dans la conspiration de Guise uniquement en haine
+de son frere: pour acquerir Damville, Guise avait promis la mort de
+Montmorency. Francois mort, assassine par quelque bon proces, Henri
+devenait le chef de la maison, l'unique heritier, un seigneur presque
+aussi puissant et peut-etre plus riche que le roi; on lui donnait l'epee
+de connetable qu'avait illustree son pere; il etait presque le deuxieme
+personnage du royaume!
+
+Voila les pensees qui, lentement, s'etaient agglomerees dans la
+conscience du rude marechal, et dont la pensee initiale avait ete le
+desir effrene de se debarrasser de son frere.
+
+Or, cette haine elle-meme avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour
+Jeanne de Piennes.
+
+Repousse a Margency par la fiancee de son frere, il s'etait atrocement
+venge.
+
+Les choses en etaient la lorsqu'il rencontra Jeanne et s'apercut ou crut
+s'apercevoir que sa passion mal eteinte se reveillait plus ardente que
+jadis.
+
+La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville
+a la puissance; du meme coup, son frere disparaissait; Jeanne de Piennes
+n'avait plus de raison de demeurer fidele a Francois; et cette puissance
+acquise conduisait Henri a la conquete de Jeanne.
+
+On s'explique maintenant que Damville s'empressat de se saisir de Jeanne
+et de sa fille pour que Francois ne put jamais les rencontrer; on
+s'explique aussi sa moderation relative vis-a-vis de ses prisonnieres.
+
+Il voulait un beau jour apparaitre a Jeanne et lui dire:
+
+"Je suis immensement riche, je suis le plus puissant du royaume apres le
+roi; je serai peut-etre un jour roi de France, car, en notre temps,
+le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette
+puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur
+votre tete?"
+
+Et il ne doutait pas d'eblouir Jeanne de Piennes!
+
+On comprend donc l'immense interet qu'avait Damville a ce que le
+chevalier de Pardaillan, feal de Montmorency, croyait-il, ignorat
+toujours ou se trouvaient Jeanne et Loise.
+
+De la, la necessite de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui
+n'hesiterait pas a avertir son fils! De la, la fureur du marechal
+lorsque d'Aspremont lui eut persuade que le vieux routier avait suivi
+la voiture! De la. Sa resolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le
+fils!
+
+Or, il croyait que le vieux Pardaillan etait mort au moment ou il quitta
+Paris pour se rendre a Blois a la suite du roi.
+
+Maintenant on comprend sa stupefaction, sa rage, et aussi sa terreur de
+retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils!
+
+Et quelles durent etre ses pensees lorsqu'il vit Jeanne elle-meme!...
+
+C'etait l'ecroulement de tout son plan.
+
+Les Pardaillan denoncant la conspiration, Francois reprenant Jeanne, il
+vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'hotel
+de Mesmes, il etait bien resolu a obtenir un ordre du roi, a revenir
+lui-meme faire le siege de la maison, de tuer de sa main les deux
+Pardaillan.
+
+Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait
+laisse pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie,
+et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'echapper de chez
+Alice.
+
+Il avait cede a la priere menacante de Jeanne en lui disant: "Ces
+deux hommes sont a vous, prenez-les!" Mais, en cedant, il s'etait dit
+simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait
+dans un seul coup de filet.
+
+Malgre ces assurances qu'il se donnait a lui-meme, il se sentait devore
+d'inquietude et, lorsqu'il atteignit l'hotel de Mesmes, il ecumait de
+rage.
+
+Il parcourut rapidement l'hotel sans retrouver personne.
+
+"Fou que je suis! gronda-t-il, le miserable Gilles doit se trouver lui
+aussi aux Fosses-Montmartre!... a moins qu'il n'ait fui!..."
+
+Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'idee de pousser
+jusqu'a l'office.
+
+Il lui fallut pour cela longer ce corridor ou se trouvait la porte de la
+fameuse cave et ou avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan.
+
+Or, en passant devant la cave, le marechal vit la porte ouverte.
+
+Il se pencha et apercut une faible lueur.
+
+"Si ce pouvait etre lui!" grinca-t-il entre ses dents. Cette cave qui
+eut du etre la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voila
+tout. Il n'y aurait que le cadavre de change!
+
+Il descendit avec precaution.
+
+A mesure qu'il descendait, l'interieur de la cave lui apparaissait plus
+nettement.
+
+Un spectacle etrange, presque fantastique, s'offrit a sa vue.
+
+Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre
+du spectacle en question.
+
+La scene que nous allons retracer et qui se deroula sous les yeux du
+marechal, etait eclairee par une torche de resine qui tracait un cercle
+de lumiere, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plonge dans
+les tenebres.
+
+Dans ce cercle de lumiere, eclaire par les lueurs fumeuses de la torche,
+apparaissaient deux hommes.
+
+L'un d'eux etait debout, attache par des cordes a une espece de poteau
+de torture.
+
+L'autre etait assis sur un billot de bois, en face du patient.
+
+Celui qui etait attache au poteau etait assez jeune encore; il avait une
+figure bleme de terreur et poussait des gemissements a fendre l'ame la
+plus dure.
+
+L'autre etait un vieillard a physionomie demoniaque; une espece de
+rictus balafrait ce visage couture de rides.
+
+Il etait accroupi plutot qu'assis sur son billot, et il s'occupait tres
+consciencieusement a aiguiser son couteau.
+
+Or, ce vieux qui semblait se preparer a quelque besogne de bourreau,
+c'etait Gilles.
+
+Le jeune, c'etait Gillot.
+
+Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette
+cave alors que la plus elementaire notion de la prudence eut du lui
+conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne
+oncle.
+
+Gillot avait recu du ciel un certain nombre de vices en partage.
+Il etait poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutot goinfre,
+paresseux, faineant, mechant quand il pouvait, lache par consequent, en
+somme un repugnant personnage.
+
+Mais par-dessus tout, Gillot etait avare.
+
+Il tenait cela de son oncle, qui etait l'avarice incarnee.
+
+Ce fut cette avarice qui perdit l'infortune Gillot, de meme que l'amour
+perdit Troie.
+
+En effet, au moment ou, apres l'heroique resistance de Gilles, qui,
+comme on l'a vu, s'etait obstinement refuse a reveler le secret du
+marechal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait raconte a Pardaillan
+en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loise; a ce
+moment-la, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de
+l'emotion des deux Pardaillan, Gillot s'etait eclipse sans bruit.
+
+Il venait de sauver ses oreilles--ces larges oreilles auxquelles,
+d'apres les dires du vieux Pardaillan, qui avait des idees speciales en
+esthetique, il avait si grand tort de tenir.
+
+Mais ce n'etait pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un
+ornement de sa figure.
+
+Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier.
+
+Pardaillan n'avait menace que les oreilles, et encore pretendait-il
+ainsi embellir la face rougeaude de Gillot.
+
+Mais Gilles! Ah! l'inexorable colere de l'oncle s'attaquerait a sa vie
+meme! Gillot s'attendait pour le moins a etre pendu si jamais il se
+trouvait nez a nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hesite a
+offrir sa vie et sa fortune plutot que d'encourir la disgrace de son
+maitre!
+
+Et ce maitre lui-meme que ferait-il de Gillot?...
+
+Gillot fremit. Gillot sentit des ailes pousser a ses talons. Gillot
+escalada l'escalier avec toute la velocite de l'epouvante la plus
+justifiee. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et la.
+il se dit:
+
+"Voyons, je ne puis rester a Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de
+strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un.
+Il faut que je m'en aille!"
+
+Et Gillot fit un mouvement pour s'elancer.
+
+Mais au meme instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut
+beaucoup d'argent.
+
+Presque aussitot, une reflexion traversa sa cervelle matoise et sa
+figure prit a l'instant une expression d'hilarite qui eut pu faire
+croire qu'il devenait fou.
+
+Non, Gillot n'etait pas fou!
+
+Simplement, il venait de se rappeler que s'il etait pauvre, son oncle
+etait fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'hotel,
+Gillot avait decouvert depuis longtemps le venerable coffre ou Gilles
+entassait les ecus qu'il avait gagnes indistinctement avec ceux qu'il
+avait voles.
+
+Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son
+oncle, ouvrir le cabinet ou se trouvait le fameux coffre, tout cela ne
+fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes.
+
+Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart
+d'heure avec les Pardaillan.
+
+Gillot, avant de porter le premier coup, tata le couvercle du coffre
+pour voir ou il faudrait frapper.
+
+Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise:
+au premier mouvement qu'il avait fait, il avait souleve le couvercle! Le
+coffre n'etait pas ferme! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublie
+sans doute que le vieux Pardaillan avait passe par la.) Gillot leva le
+couvercle sans plus de reflexions et poussa un rugissement de joie,
+tomba a genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles
+d'ecus.
+
+A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il
+oublia son oncle. Apres un temps d'extase et de contemplation, Gillot en
+vint pourtant a se dire qu'il etait la pour emplir ses poches, operation
+qu'il commenca aussitot.
+
+"Jamais je ne pourrai tout emporter!" grommela-t-il avec un soupir de
+furieux regret, un vrai soupir d'avare.
+
+Gillot etait tout entier dans ce mot.
+
+Pele-mele, cependant, il entassait les ecus dans ses poches, dans ses
+chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un
+pas dans la rue sans resonner comme un mulet a sonnettes et sans risquer
+de semer de l'or sur la route.
+
+Une fois qu'il se fut vautre tout son soul dans cet argent et cet or,
+Gillot, les jambes ecartees, les bras raides, tout pesant et tout
+embarrasse, se recula en murmurant:
+
+"Quel malheur! j'en ai a peine la moitie. Or ca, fuyons!"
+
+Il se detourna vers la porte et demeura petrifie.
+
+Son oncle etait la!
+
+Le terrible Gilles, accote a la porte fermee, le regardait faire, avec
+un sourire blafard.
+
+Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois
+ecus roulerent sur le carreau.
+
+Gillot se laissa tomber a genoux, et alors ce furent ses chausses
+qui creverent, la danse des ecus recommenca, une course d'or que le
+vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant a sourire le plus
+hideusement du Monde.
+
+Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'ou le choc de deux
+grimaces extraordinaires.
+
+--Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot.
+
+--Que fais-tu la? demanda le vieillard.
+
+--Je... vous voyez... je... range votre coffre...
+
+Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garcon.
+
+Gillot demeura interloque.
+
+--Que... je continue?
+
+--Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent
+soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit
+livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq
+cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garcon, compte devant moi,
+ecu par ecu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or a droite,
+comme etant plus noble; l'argent a gauche; allons... qu'attends-tu?
+
+--Voila, mon digne oncle, mon bon oncle, voila! fit Gillot.
+
+Et il se mit a vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint.
+
+Le rangement commenca avec ordre et methode sous les yeux de l'oncle qui
+brillaient comme des escarboucles.
+
+A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau
+soupir s'etranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle
+comptait:
+
+"Encore quinze mille... encore douze mille..."
+
+Le total baissait de plus en plus, a mesure que les ecus etaient
+reintegres.
+
+L'operation, comme bien on pense, dura longtemps. Commencee vers deux
+heures, elle s'acheva a cinq heures du soir.
+
+Or, cette operation s'accomplissait en meme temps que le roi Charles IX
+faisait sa rentree dans Paris, en meme temps que les deux Pardaillan se
+battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville.
+
+Donc, l'oncle Gilles annoncait le total a mesure que les piles d'or et
+les piles d'argent s'entassaient dans le coffre.
+
+"Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille...
+plus que trois mille..."
+
+Gillot qui venait de placer delicatement le dernier
+
+ecu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda autour de lui et ne
+vit plus rien.
+
+Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait plus un seul ecu.
+
+"Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot.
+
+--Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres."
+
+Gillot se fouilla et tira de sa poche l'ecu, les deux sols et les six
+deniers qui constituaient sa fortune personnelle. Heroiquement, il les
+tendit au vieillard qui s'en saisit, les fit disparaitre, et dit:
+
+--Apres!...
+
+--Apres, mon oncle?
+
+--Oui, les trois mille livres!
+
+--Mais je n'ai plus rien, mon oncle!
+
+--Allons, depeche-toi, sans quoi je te fouille.
+
+--Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien!
+
+Gilles etouffa un grognement de desespoir, palpa de ses mains
+tremblantes les vetements de Gillot, et une sueur froide pointa sur son
+crane. Gillot ne mentait pas!...
+
+--Deshabille-toi!
+
+Gillot obeit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina chaque
+vetement, sonda les coutures, retourna les poches, dechira les
+doublures... Il dut se rendre enfin a l'horrible verite:
+
+Trois mille livres manquaient au tresor!...
+
+Une sauvage imprecation et un hurlement d'epouvante retentirent dans le
+cabinet; l'imprecation venait de Gilles, qui en meme temps rugissait:
+
+--Rends-les-moi, miserable!
+
+Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait de saisir a la gorge.
+
+--Mes economies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, qui donc me les a
+pris, mes pauvres ecus? Mes pauvres ecus, ou etes-vous?...
+
+Seul, le vieux Pardaillan eut pu repondre a cette question.
+
+Mais Gillot crut que le moment etait venu de rentrer en grace et
+insinua:
+
+--Mon oncle, je vous aiderai a les retrouver!
+
+--Toi! hurla le vieillard qui avait oublie son neveu, toi, miserable!
+Toi qui venais pour me voler! Toi! attends! Tu vas voir ce qu'il en
+coute de se faire larronneur et traitre! Habille-toi! vite!
+
+En meme temps, il secouait son neveu avec une force qu'on n'eut pu lui
+soupconner. Enfin, il le lacha, et Gillot se revetit rapidement.
+
+Gilles, cependant, s'apaisa par degres.
+
+Lorsque Gillot fut pret, il le harponna au cou de ses doigts longs,
+osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement referme le cabinet, il
+l'entraina.
+
+--Misericorde! gemit Gillot.
+
+Arrive au rez-de-chaussee, Gilles lacha son neveu, et tirant une dague
+aceree, lui dit:
+
+--Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je t'egorge!
+
+Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait donc pas le tuer,
+puisqu'il n'etait menace de mort que s'il tentait de fuir!
+
+--Marche devant! reprit l'oncle, sa dague a la main.
+
+Guide, ou plutot pousse, par le vieillard, Gillot passa dans le jardin,
+et entra dans la remise du jardinier.
+
+--Prends ce pieu! commanda l'oncle en designant un assez long poteau
+pointu par un bout.
+
+Gillot obeit et chargea le poteau sur son epaule.
+
+--Prends cette corde! Prends cette beche! ajouta l'oncle.
+
+Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui designer. Ainsi
+charge des instruments de supplice que le redoutable vieillard trouva
+amusant de lui faire porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis
+il penetra dans le couloir de la cave.
+
+Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche et un couteau.
+
+Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent descendus, il
+l'entraina au fond et lui dit:
+
+--Creuse ici!
+
+Gillot, veritable loque humaine, decompose par la terreur, hebete, se
+mit a creuser avec la beche.
+
+Le trou creuse, Gillot y planta le poteau et l'enfonca profondement a
+coups de maillet jusqu'a ce que Gilles, ayant constate qu'il tenait
+solidement, criat: Assez!
+
+Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau et l'y attacha
+avec la corde, de facon qu'il ne putremuer ni les bras, ni les jambes,
+ni la tete.
+
+Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital ne lui
+suggerait pas une revolte.
+
+--Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il.
+
+--Tu vas le savoir, dit l'oncle.
+
+Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot de bois, s'y assit
+et se mit a aiguiser sur la lame de sa dague le couteau de cuisine qu'il
+avait apporte.
+
+A la vue de ces apprets, Gillot commenca a pousser des gemissements
+ininterrompus.
+
+Ce fut a ce moment-la que le marechal de Damville penetra dans la cave.
+
+"Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon qu'on egorge, cria Gilles.
+Si tu ne te tais, je serai force de te tuer.
+
+Gillot observa instantanement un silence absolu.
+
+"Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, que veut-il?..."
+
+--Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te juger en mon ame et
+conscience. C'est te dire que je serai indulgent, autant que tes crimes
+peuvent meriter l'indulgence. Reponds-moi en toute franchise.
+
+--Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit Gillot commencant a se
+rassurer.
+
+Cependant, il louchait fortement sur le couteau que le vieillard
+continuait a affuter paisiblement. Celui-ci reprit:
+
+--Tu as donc suivi la voiture ou monseigneur avait cache ses
+prisonnieres?
+
+--Oui, mon oncle. Jusqu'a la rue de la Hache.
+
+--Quelqu'un t'a-t-il vu?
+
+--Je crois que M. d'Aspremont a du m'apercevoir. Mais je ne pense pas
+qu'il m'ait reconnu.
+
+--Et quelle etait ton idee en suivant la voiture?
+
+--Rien. Je voulais voir, voila tout.
+
+--Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon garcon!
+
+--Helas! je m'en repens bien, mon digne oncle!
+
+--Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, miserable, quel demon t'a
+pousse a raconter ce que tu n'aurais jamais du voir aux deux damnes
+Pardaillan?
+
+--Ce n'est pas un demon. Je voulais sauver mes oreilles, mon oncle.
+
+--Ah! miserable lache! Tu voulais sauver tes oreilles, alors que je te
+donnais l'exemple! Alors que j'offrais toute ma fortune, ce dont je
+fusse mort de chagrin si on l'eut acceptee! Sais-tu bien, infame, quels
+malheurs ta trahison va attirer sur mon illustre maitre?
+
+--Helas! pardonnez-moi, mon oncle!
+
+--Et moi-meme, que vais-je devenir? Que vais-je repondre a ce puissant
+seigneur lorsqu'il va me demander des comptes?
+
+Le vieux Gilles etait sincere. Il avait laisse tomber sa tete dans ses
+deux mains et se demandait s'il ne valait pas mieux mourir plutot que
+d'avoir a essuyer la colere du marechal.
+
+Cependant, il avait un temoin de sa resistance et de sa parfaite
+innocence. Ce temoin n'etait autre que Gillot lui-meme. Gillot etait
+donc precieux a conserver.
+
+--Ecoute! dit-il en relevant la tete. Je ne te condamne pas a mort.
+Monseigneur prendra a ton egard telle decision qui lui conviendra. Mais
+il faut que je punisse ta lachete, ta trahison qui me met moi-meme au
+pied du gibet, sans compter qu'elle me deshonore. Note que je ne te
+parle pas des trois mille livres qui manquent a mon coffre...
+
+--Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot.
+
+--Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible du vol enorme que
+tu as voulu perpetrer. Que n'as-tu eu l'idee de me poignarder plutot que
+de toucher a mes pauvres chers ecus?... Mais je te pardonne ce crime, te
+dis-je!... Et quant a ta trahison, monseigneur en jugera, et peut-etre
+te fera-t-il grace si tu lui racontes les choses telles qu'elles se sont
+passes. Me le jures-tu?
+
+--Sur ma part de paradis, je le jure!
+
+--Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le tort que tu me causes
+a moi-meme en me faisant courir le risque d'etre pour le moins chasse
+par monseigneur. Et je vais te punir par ou tu as peche...
+
+--Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot en verdissant de
+terreur.
+
+--Oui, tu as trahi ton maitre et ton oncle pour sauver tes oreilles. Eh
+bien, je vais te couper les oreilles!
+
+--Misericorde! rugit l'infortune Gillot.
+
+Gilles s'etait leve tranquillement et essayait le tranchant de son
+couteau sur l'ongle de son pouce.
+
+Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermes, eut encore la
+force de se degager.
+
+--Au moins, n'en coupez qu'une!...
+
+Il avait a peine termine cette singuliere objurgation qu'une clameur
+terrible jaillit de sa gorge: le terrible vieillard venait de lui saisir
+l'oreille droite et, la tirant fortement, l'avait tranchee d'un seul
+coup de couteau.
+
+L'oreille tomba sur le sol de la cave.
+
+--Grace pour celle qui me reste, vocifera Gillot. ivre d'epouvante et de
+douleur. Grace! pitie...
+
+Un deuxieme hurlement lui echappa, et alors il s'evanouit.
+
+Avec la meme tranquillite, l'oncle etait passe a gauche et, au bout
+d'une seconde, l'oreille gauche de Gillot avait rejoint son oreille
+droite sur le sol ensanglante.
+
+Nul n'evite sa destinee, assurent les fatalistes. Il parait que celle du
+malheureux Gillot etait d'etre tot ou tard prive de ces deux vastes et
+larges ornements que la nature avait prodigalement octroyes a chaque
+face de son visage.
+
+Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se mit a sourire.
+
+Mais lorsqu'il vit son neveu inonde de sang, lorsqu'il le vit sans
+connaissance, il fremit et grommela:
+
+"Diable! il ne faut pas que cet imbecile meure tout de suite. Il est mon
+temoin devant le marechal!"
+
+Il s'empressa donc de courir a l'office et en rapporta de l'eau, du vin
+sucre, un cordial, des compresses.
+
+Lorsqu'il eut bien lave les deux plaies, lorsqu'il les eut cauterisees
+au vin sucre, lorsqu'il les eut bandees convenablement, il introduisit
+une gorgee de cordial entre les levres du patient et aspergea son visage
+d'eau fraiche.
+
+Gillot revint a lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant avoir fait
+un cauchemar, son premier geste fut de porter les deux mains a ses
+oreilles. Elles n'y etaient plus!...
+
+Gillot poussa un lamentable gemissement.
+
+--Qu'as-tu donc a te plaindre? fit l'oncle avec cette intonation
+narquoise qu'on prete a Satan dans les vieilles legendes.
+
+--Helas! repondit Gillot, comment vais-je faire pour entendre, a
+present?
+
+--Imbecile! dit Gilles.
+
+Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre mutile! Seulement,
+il le prit par un bras, l'aida a se soulever, le remit debout, et tous
+deux se dirigerent vers l'escalier aux dernieres lueurs de la torche
+mourante.
+
+Mais ils s'arreterent alors, aussi epouvantes l'un que l'autre.
+
+Un homme etait devant eux!
+
+Et cet homme, c'etait le marechal de Damville!
+
+--Monseigneur! s'ecria Gilles qui tomba a genoux.
+
+--Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se passe-t-il?
+
+--Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis innocent, je vous le
+jure! J'ai veille, surveille, comme vous m'en aviez donne l'ordre en
+partant. La fatalite et ce miserable imbecile ont tout fait.
+
+--Expliquez-vous clairement, maitre Gilles! fit Damville avec severite.
+
+--Eh bien, monseigneur, les prisonnieres, le damne Pardaillan sait ou
+elles se trouvent...
+
+--Et tu n'es pour rien dans cette trahison?
+
+--Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger ce miserable a
+qui je viens de couper les oreilles...
+
+--C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Releve-toi.
+
+--Ah! monseigneur! s'ecria l'intendant; vous me croirez si vous voulez,
+mais ce que vous venez de dire est pour moi une recompense plus
+magnifique que le jour ou vous me donnates cinq cents ecus d'un seul
+coup!
+
+--Ainsi, tu me restes devoue?
+
+--Jusqu'a la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est a vous!
+
+--Viens donc, et fais appel a ton genie d'astuce. Car, si je n'ai nul
+besoin de ton sang, ce que je vais te demander sera plus difficile a
+coup sur que de mourir pour moi.
+
+--Je suis pret, monseigneur!
+
+Et le vieillard se redressa. Le marechal lui avait dit qu'il avait foi
+en sa parole, a lui, laquais! Comme s'il eut ete gentilhomme!... de
+puissance a puissance!
+
+Gilles sentit ses forces d'intrigue se decupler et brula de se jeter
+dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette lutte, une victoire
+eclatante, et, au bout de cette victoire, la fortune.
+
+Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif.
+
+"Monseigneur, et cet imbecile? dit le vieillard, en designant Gillot,
+toujours evanoui. Faut-il l'achever?
+
+--Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. Viens!...
+
+
+
+III
+
+L'ASTROLOGUE
+
+Nous laisserons le marechal de Damville aux prises avec sa haine et sa
+rage, chercher quelque moyen de frapper a mort les Pardaillan et de
+s'emparer de Jeanne. Nous laisserons egalement Francois de Montmorency,
+la pauvre folle, et Loise, dans la maison du savant Ramus, ou les
+necessites de notre recit nous rappelleront bientot.
+
+Trois jours apres les evenements qui se sont deroules, trois jours apres
+la rentree triomphale du roi dans sa ville, comme dix heures, du soir
+sonnaient a Saint-Germain-l'Auxerrois, deux ombres marchaient lentement,
+dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hotel de la reine.
+
+Sur l'emplacement actuel de la Halle aux bles (Bourse de commerce),
+s'etait eleve jadis l'hotel de Soissons, non loin de l'hotel de Nesle.
+
+Catherine de Medicis, qui avait l'amour de la propriete, avait achete
+les vastes jardins et les terrains vagues, autour de l'hotel de
+Soissons, en ruine. Elle avait fait jeter bas les pierres branlantes;
+des regiments de macons s'etaient employes a faire sortir de terre,
+comme sous le coup de baguette d'une fee, un hotel d'une elegante
+magnificence, et une armee de jardiniers avaient, autour de l'Hotel de
+la Reine, fait jaillir les plantes, les arbustes et les fleurs.
+
+Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta l'Italie, avait
+fait transplanter a grands frais des orangers et des citronniers.
+
+Elle aimait toutes les voluptes, toutes les ivresses, tous les parfums,
+le sang et les fleurs.
+
+Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une sorte de cour qui
+s'avancait dans la direction du Louvre que, sur les ordres et les
+plans de Catherine, s'etait elevee la colonne d'ordre dorique,
+encore debout--dernier vestige de tout cet harmonieux ensemble de
+constructions. Cette espece de tourelle avait ete specialement
+construite pour l'astrologue de la reine.
+
+C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres que nous
+venons de signaler. Ombres... car Ruggieri et Catherine--c'etaient
+eux--s'avancaient en silence, vetus de noir tous deux. Ils s'arreterent
+au pied de la colonne.
+
+L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit une porte basse.
+
+Ils entrerent et se trouverent alors au pied de l'escalier, qui montait
+en spirale jusqu'a la plate-forme de la tour.
+
+La, c'etait un cabinet, ou plutot un etroit reduit, ou Ruggieri rangeait
+ses instruments de travail, lunettes, compas, etc. Pour tout meuble, il
+n'y avait qu'une table chargee de livres et deux fauteuils.
+
+Une etroite meurtriere, donnant sur la rue de la Hache, laissait
+penetrer l'air dans ce reduit.
+
+C'est par cette meurtriere que la vieille Laura, espionne d'une
+espionne, communiquait avec Ruggieri.
+
+C'est par cette meurtriere qu'Alice de Lux jetait les rapports qu'elle
+voulait faire parvenir a la reine.
+
+Or, ce jour-la, Catherine avait recu de Laura un billet contenant ces
+quelques mots:
+
+"Ce soir, vers dix heures, _elle_ recevra une visite importante, dont je
+rendrai compte demain."
+
+--Votre Majeste desire-t-elle que j'allume un flambeau? demanda
+Ruggieri.
+
+Au lieu de lui repondre, Catherine saisit vivement la main de
+l'astrologue et la pressa, comme pour lui recommander le silence.
+
+En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, dans la rue,
+s'approchait de la tour. Et, Catherine de Medicis, qui eut ete un
+policier de premier ordre, se disait d'instinct que ces pas etaient sans
+doute ceux de la personne qui devait faire a Alice de Lux une importante
+visite.
+
+La reine s'avanca vers la meurtriere. Et, comme les tenebres etaient
+profondes, comme elle ne voyait rien, elle se placa de facon a entendre.
+
+Les pas se rapprochaient.
+
+--Des passants! fit Ruggieri, en haussant les epaules. Croyez-moi.
+Majeste.
+
+Et il elevait la voix comme s'il eut voulu etre entendu, eut-on dit, des
+gens qui venaient.
+
+--Silence! murmura Catherine d'un ton de menace qui fit palir
+l'astrologue.
+
+Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles qu'elles fussent, ne
+pouvaient, en aucune facon, se douter qu'elles etaient ainsi epiees.
+Elles s'arreterent pres de la tour, non loin de la meurtriere, et la
+reine entendit une voix... une voix d'homme qu'on eut dit voilee d'une
+indefinissable tristesse et qui la fit brusquement tressaillir.
+
+La voix disait:
+
+"J'attendrai ici Votre Majeste. De ce poste, je surveillerai a la fois
+la rue Traversine et la rue de la Hache. Nul ne saurait arriver a la
+porte verte sans que je lui barre le chemin. Votre Majeste sera donc en
+parfaite surete...
+
+--Je n'ai aucune crainte, comte, repondit une autre voix--voix de femme,
+cette fois.
+
+--Deodat! avait sourdement murmure Ruggieri.
+
+--Jeanne d'Albret! avait ajoute Catherine de Medicis.
+
+--Voici la porte, madame, reprit la voix du comte de Marillac. Voyez, a
+travers le jardin, apparait une lumiere. Sans aucun doute, elle a recu
+votre messager. Elle vous attend...
+
+--Tu trembles, mon pauvre enfant?
+
+--Jamais je n'eprouverai pareille emotion dans ma vie, qui en contient
+pourtant quelques-unes, qui furent ou bien douces, ou bien cruelles.
+Songez, Majeste, que ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il
+advienne, je vous benis, madame, pour l'interet que vous daignez me
+temoigner...
+
+--Deodat, tu sais que je t'aime a l'egal d'un fils.
+
+--Oui, ma reine, je le sais. Helas! c'est une autre qui devrait etre ou
+vous etes... Tenez, madame, quand je songe que ma mere m'a certainement
+reconnu dans cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle a vu
+mon emotion, touche ma plaie, sonde ma douleur et que pas un mot, pas un
+geste, pas un signe d'affection ne lui est echappe, qu'elle est demeuree
+glaciale, impenetrable, formidable de rigidite..."
+
+Le comte laissa echapper un geste de violente amertume, et le bruit
+etouffe d'une sorte de sanglot parvint jusqu'a Catherine, qui demeura
+impassible.
+
+--Courage! fit Jeanne d'Albret pour detourner les cours des pensees du
+jeune homme. Dans une heure, je l'espere, je vous apporterai un peu de
+joie, mon enfant...
+
+A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement la rue et alla
+frapper a la porte verte.
+
+L'instant d'apres, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret penetrait dans
+la maison d'Alice de Lux.
+
+Le comte de Marillac, les bras croises, s'accota a la tour et attendit.
+Sa tete touchait presque a la meurtriere.
+
+Quelles furent les pensees de ces trois etres, pendant les longues
+minutes qui, une a une, tomberent dans le silence de la nuit?
+L'astrologue: le pere!... la reine: la mere!... Deodat: l'enfant!...
+
+Par un imperceptible mouvement tres lent, Ruggieri s'etait place de
+maniere a empecher Catherine de passer son bras par la meurtriere. Quel
+horrible soupcon traversa donc son esprit?
+
+Catherine etait toujours armee d'un court poignard acere, arme
+florentine dont la lame portait d'admirables arabesques, bijou terrible
+dans les mains de la reine.
+
+Et Ruggieri fremissait d'epouvante.
+
+Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempee lui-meme de subtils
+poisons, et une seule piqure de ce precieux objet d'art etait mortelle.
+
+Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensee d'allonger subitement
+son bras et de frapper?
+
+Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile.
+
+Onze heures sonnerent, puis la demie.
+
+Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait lourdement par les
+airs, la reine de Navarre quitta la maison d'Alice de Lux.
+
+Le cou tendu, eperdu d'angoisse, le comte la vit venir sans pouvoir
+faire un pas.
+
+Catherine s'appreta a ecouter.
+
+Mais Jeanne d'Albret, s'etant approchee du comte de Marillac, lui dit
+simplement:
+
+--Venez, mon cher fils, nous avons a causer sans retard...
+
+Et tous deux s'eloignerent alors...
+
+Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Medicis murmura:
+
+--Maintenant, tu peux allumer ton flambeau.
+
+L'astrologue obeit. Et il apparut alors livide, quoique sa main n'eut
+pas un tremblement et que son regard fut calme. Catherine, l'ayant
+considere attentivement, eut un haussement d'epaules et dit:
+
+--Tu as pense que j'allais le tuer?
+
+--Oui, dit l'astrologue avec une effrayante nettete.
+
+--Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? Qu'il peut m'etre
+utile? Tu vois que je ne songe pas a le frapper, puisqu'il vit encore
+apres ce que nous venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que
+je suis sa mere!
+
+L'astrologue garda le silence.
+
+--Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. Lui-meme a
+parle. Il sait, Rene!...
+
+Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine n'eussent porte
+l'accent d'aucune emotion. Mais l'astrologue la connaissait. Et la voix
+de sa terrible amante lui apparut si formidable qu'il tint les yeux
+baisses, n'osant regarder celle qui, en apparence, lui parlait si
+paisiblement.
+
+Sombre, la bouche contractee, les yeux fixes dans la nuit vers le point
+ou le comte avait disparu, la reine reprit:
+
+--Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon Rene; ton affection
+paternelle ne sera soumise a aucune epreuve.
+
+--Si, madame! repondit sourdement l'astrologue; je sais que mon fils va
+mourir et que rien au monde ne peut le sauver.
+
+Catherine, etonnee, jeta un furtif regard sur l'astrologue.
+
+--Expliquez-moi cela!" fit-elle en s'asseyant dans un fauteuil.
+
+Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de beaute, ni meme d'une
+certaine majeste naturelle. Ruggieri etait loin d'etre un charlatan.
+Nature complexe, faible au point d'accepter sans revolte les plus
+effroyables besognes, implacable dans l'execution des crimes que seul il
+n'eut jamais ose concevoir, pitoyable quand il etait livre a lui-meme,
+terrible quand il redevenait l'instrument de la reine, il eut sans doute
+passe sa vie en etudes et fut devenu un paisible savant s'il ne s'etait
+trouve sur le chemin de Catherine.
+
+L'art de la divination par les astres n'etait pour Ruggieri qu'un art
+intermediaire: il cherchait plus haut et plus loin. Connaitre l'avenir,
+se disait-il, c'est le diriger! Quelle redoutable puissance armera
+l'homme qui parviendra a savoir aujourd'hui ce que demain doit etre!
+Et que deviendra cette puissance si cet homme peut faire de l'or a sa
+guise?
+
+Ruggieri croyait donc fermement.
+
+Sans cesse decu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il avait passe des
+nuits, il laissait tomber sa plume avec decouragement. Mais bientot une
+force nouvelle le poussait, et avec une froide fureur, il s'enfoncait
+dans la solution de l'insoluble.
+
+Quoi d'etonnant, des lors, que ce cerveau fatigue ait ete hante de
+visions?
+
+--Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils va mourir et
+pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais vous le dire. Lorsque j'ai
+reconnu mon fils dans cette auberge ou vous m'aviez envoye, je n'ai
+d'abord songe qu'a vous. Qu'etait mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis
+que vous etiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, peu a peu, la pitie
+est entree en moi. Et avec la pitie, d'autres sentiments assez forts
+pour me faire souffrir, pas assez pour me pousser a me dresser devant
+vous pour vous dire: Celui-la, vous ne le frapperez pas... Et lorsque
+j'ai compris que vous l'aviez condamne, je me suis contente de pleurer
+en moi-meme. Car vous avez pris sur moi un etrange pouvoir, Catherine.
+Je ne vous etonnerai pas en disant que j'ai lutte pour vous chasser de
+moi-meme. Ces temps derniers surtout, ayant consulte les astres, et ne
+recevant que des reponses douteuses, je m'etais repris a esperer. C'est
+vous dire que j'avais pris la resolution de me placer entre vous et lui,
+et d'empecher le meurtre de mon enfant. Tout a l'heure encore, madame,
+si vous aviez essaye de le frapper, vous n'y eussiez point reussi: car
+je croyais alors qu'il devait vivre... Maintenant, je sais qu'il doit
+mourir.
+
+Catherine hocha la tete, tres calme en apparence.
+
+--Superstition! murmura-t-elle.
+
+--Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je vois cela. Si
+vous avez une vision, vous l'appelez fantome. Si j'ai une vision, je
+l'appelle corps astral.
+
+--Je te crois, Rene! je te crois, fit sourdement Catherine.
+
+Car cette femme si forte, et qui dominait si entierement l'astrologue,
+etait a son tour dominee par lui des que Ruggieri abordait les problemes
+d'occultisme.
+
+Un changement etrange s'etait fait dans la physionomie de l'astrologue.
+Ses yeux, legerement convulses, avaient ce regard en dedans qui
+transforme si completement la figure humaine.
+
+--Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse a me repondre,
+lorsque les problemes que je pose d'apres les donnees siderales
+aboutissent a l'insoluble, parfois la question que j'ai posee aux
+invisibles puissances me parvient par une autre voie. C'est ce qui
+vient d'arriver. Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous etiez pres de la
+meurtriere. Et moi j'etais a cette place. Toute mon attention se portait
+sur vos bras. La bague que vous avez a l'index brillait doucement dans
+la nuit, et je ne la quittais pas des yeux. Car ainsi, je pouvais
+surveiller votre main, et si votre main se fut portee a votre poignard,
+je l'eusse arretee. Tout a coup, mon regard s'est trouble. A la meme
+seconde, j'ai recu comme une legere secousse dans le crane, et ma tete,
+d'elle-meme, s'est tournee vers la meurtriere. A ces signes, il m'etait
+impossible de ne pas reconnaitre que j'etais en communication avec
+l'Invisible. Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de la place ou
+j'etais. Pourtant, je l'apercus distinctement. Il etait a une vingtaine
+de pas en avant de la meurtriere, et se trouvait a sept ou huit pieds
+en l'air; il flottait, pour ainsi dire, dans une atmosphere brillante;
+lui-meme brillait d'un etrange eclat dans toutes les parties de son
+corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. Cette main, lentement,
+retomba. Et a la place ou elle etait, je vis une large blessure par
+laquelle s'echappait a flots un sang pareil a du cristal en fusion, et
+non pas rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi devant mes
+yeux pendant pres de deux minutes. Puis, peu a peu, ses contours sont
+devenus moins precis; la forme s'est confondue jusqu'a ne plus etre
+qu'une vapeur legere; la lueur s'est eteinte; la vision s'est evanouie,
+puis, rien...
+
+La voix de Ruggieri etait tombee au plus bas pendant ces derniers mots,
+et n'etait plus qu'un murmure indistinct.
+
+La reine se secoua comme pour se decharger de l'inutile fardeau des
+terreurs vaines; ses yeux pleins de defi darderent leur regard d'une
+etrange clarte sur le point que fixait l'astrologue.
+
+--Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que je sentais la
+mort! Soit! Par le corps du Christ! il me plait de sentir la mort! Il
+me plait d'etre celle qui passe en laissant un sillage de cadavres,
+puisque, pour dominer, il faut frapper! Puissances invisibles qui venez
+de me prevenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: qu'il meure!
+Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... Anges et demons, vous
+m'aiderez a placer sur le trone le fils de mon coeur, mon bien-aime
+Henri...
+
+Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha l'astrologue au
+front, du bout de son doigt glace.
+
+Ruggieri fut secoue d'un tressaillement.
+
+--Rene, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-meme condamne cet
+homme...
+
+--Notre fils...
+
+--Eh bien, laissons sa destinee s'accomplir; ne nous melons pas de
+discuter les arrets prononces par les puissances; il sait que je suis sa
+mere, et c'est pour cela qu'on le condamne.
+
+Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au juste si elle
+devait dire Dieu ou Satan.
+
+--On le condamne alors que je revais pour lui un avenir royal. N'en
+parlons plus, Rene... Mais l'autre!... Cette femme qui sait aussi! tu
+viens d'entendre: Jeanne d'Albret connait ce secret... Et celle-la,
+Rene, c'est moi qui la condamne! Je la tiens. Je reve de nettoyer d'un
+seul coup le royaume que je destine a mon fils. Je reve de retablir
+l'autorite de Rome pour consolider l'autorite de mon Henri. J'ai sonde
+Coligny; j'ai sonde le Bearnais, j'ai etudie tous ces seigneurs qui
+encombrent la cour et la ville de leur morgue. Rene, je te le dis, tous,
+depuis leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le germe de la
+revolte. Ce n'est pas seulement contre l'Eglise qu'ils s'elevent comme
+une menacante barriere; l'autorite royale de France leur pese; la-bas,
+dans leurs montagnes, ils ont pris des habitudes d'independance, et plus
+d'un se dit huguenot qui est tout bonnement revolte. Rene, si je ne
+detruis pas la reforme, c'est la monarchie elle-meme qui sera quelque
+jour reformee. Commencons donc par frapper a la tete. Jeanne d'Albret,
+c'est la tete du protestantisme. Jeanne d'Albret connait mon secret. En
+la supprimant, je me sauve et je sauve l'Eglise et l'Etat.
+
+Ayant ainsi parle, Catherine de Medicis entraina Ruggieri hors de la
+tour.
+
+--Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci.
+
+--Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais savoir.
+
+Ils traverserent la partie des jardins ou ils se trouvaient et
+parvinrent a un petit batiment d'allure elegante, place a une centaine
+de pas de la tour. Il se composait d'un rez-de-chaussee et d'un premier
+etage. Catherine l'avait fait construire pour servir de logement a son
+astrologue. C'etait une gracieuse maison brique et pierre blanche, avec
+balcon ventru en fer forge. Une belle porte cintree, en chene orne de
+gros clous a tete, des fenetres a vitraux delicats, une facade contre
+laquelle grimpaient des rosiers touffus, achevaient de donner a cette
+demeure une apparence de coquetterie.
+
+Ils entrerent, et, tout de suite apres l'antichambre, penetrerent
+dans une piece tres vaste qui occupait toute l'aile gauche du
+rez-de-chaussee. Sur une grande table etaient deployees des cartes
+celestes dressees par Ruggieri lui-meme; les murs disparaissaient
+derriere les rayons de chene qui supportaient des volumes.
+
+La reine et l'astrologue ne s'arreterent que quelques instants dans le
+cabinet de travail poussiereux.
+
+--Allons dans ton laboratoire, dit Catherine.
+
+Ruggieri eut un fremissement, mais obeit.
+
+Ils traverserent a nouveau l'antichambre, et Ruggieri, faisant
+manoeuvrer trois serrures compliquees, finit par ouvrir, apres dix
+minutes de travail, une lourde porte renforcee de barres de fer.
+
+Derriere cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci etait toute en
+fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine elle-meme ayant appuye
+fortement sur un imperceptible bouton, la porte s'ouvrit, ou plutot
+s'ecarta, laissant de chaque cote la place suffisante pour le passage
+d'un homme.
+
+La piece ou ils entrerent alors occupait l'aile droite du
+rez-de-chaussee.
+
+L'air y penetrait par deux fenetres, que d'epais rideaux en cuir,
+soigneusement tires, protegeaient contre tout regard qui fut parvenu a
+percer les vitraux.
+
+Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle apparut alors.
+
+Tout le panneau du fond etait occupe par le manteau d'une cheminee
+assez vaste pour former a elle seule comme une piece distincte. Sous
+ce manteau, deux larges fourneaux etaient dresses: a chacun d'eux,
+aboutissait le bout d'un soufflet de forge. Ils etaient encombres de
+creusets de differentes, grandeurs. Cinq ou six tables placees ca et
+la supportaient des cornues de toutes tailles. Sur une planche, une
+collection de masques en verre ou en treillis d'acier.
+
+Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine au moyen de la
+clef qu'il portait suspendue a son cou, sous son pourpoint.
+
+Catherine se pencha, et murmura:
+
+--Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, Rene, cette jolie
+aiguille d'or?...
+
+Rene s'etait penche, lui aussi. Leurs deux tetes se touchaient presque.
+
+Celle de Catherine, a ce moment, etait hideuse;, parce qu'elle riait. Au
+repos, la tete de la reine presentait un caractere de sombre melancolie
+qui n'allait pas sans grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait a
+etre gracieuse comme au temps de sa jeunesse ou son sourire avait ete
+chante par tous les poetes. Mais quand elle riait d'une certaine facon,
+elle devenait effrayante.
+
+Quant a Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquietude sur son
+visage, ou eclatait le sauvage orgueil du savant qui contemple son
+oeuvre.
+
+--Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. Cueillez
+un fruit, madame, par exemple, une belle peche bien mure et doree;
+enfoncez cette aiguille dans sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est
+si mince qu'il sera impossible d'apercevoir la trace de son passage dans
+le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gate, Seulement, la
+personne qui aura mange cette peche sera prise, dans la journee, de
+nausees et de vertiges; le soir, elle sera morte.
+
+--Ah! ah!... Et ce liquide epais dans ce flacon, ce liquide qui
+ressemble a de l'huile?
+
+--C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on prepare la
+veilleuse de Votre Majeste, on melangeait douze ou quinze gouttes de
+cette huile a l'huile de la veilleuse. Votre Majeste s'endormirait
+comme d'habitude sans eprouver ni angoisse ni malaise. Seulement,
+elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et elle ne se
+reveillerait plus.
+
+--Admirable, Rene! et cette serie de minuscules flacons?
+
+--Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. Voici la rose, voici
+l'oeillet et voici l'heliotrope; puis, l'essence de geranium; voici la
+violette; voici l'oranger. Vous vous promenez dans vos jardins avec un
+ami et vous lui faites remarquer la beaute d'un rosier, par exemple.
+Votre ami admire et demande a cueillir la rose. Il la cueille et la
+respire: c'est un homme mort si, la veille, vous avez fait une legere
+incision sur l'arbuste et si, dans l'incision, vous avez verse dix
+gouttes de cette essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser
+une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de la fleur n'est
+pas modifie puisque chacune de ces essences possede le parfum lui-meme.
+
+--Tres joli, Rene! Et ces cosmetiques?
+
+--Ce sont des cosmetiques ordinaires, madame. Voici le noir pour les
+sourcils et cils; voici le rouge pour les levres; voici la pate pour
+etendre sur le visage; voici les crayons pour donner de la vivacite aux
+yeux. Seulement, la femme qui aura employe cette pate ou ces crayons
+sera prise, dans les deux jours qui suivront, de violentes demangeaisons
+a la figure, et bientot un ulcere se produira, qui ravagera le plus beau
+visage.
+
+--Ah! ce n'est pas pour tuer, alors?
+
+--Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant sa beaute.
+
+--Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y a-t-il la? de l'eau?
+
+-Oui, madame, de l'eau pure, sans gout, sans saveur, sans odeur, sans
+parfum, de l'eau qui n'alterera en rien l'eau ou le vin, ou le liquide
+quelconque avec lequel vous l'aurez melee dans la proportion infime
+de trente a quarante gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le
+chef-d'oeuvre de Lucrece: c'est l'aqua-tofana.
+
+--L'aqua-tofana! fit sourdement la reine.
+
+--Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non sans raison, que
+l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. Je comprends qu'il est
+des cas ou il faut agir avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide
+comme du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le corps de
+l'etre quelconque, animal ou homme qui en aura bu. Cet homme, s'il a eu
+l'honneur de diner a votre table et si son vin a ete additionne de cette
+pure eau de roche, s'en retournera chez lui tres bien portant. Ce n'est
+qu'un mois apres qu'il commencera a eprouver quelque malaise, une
+angoisse speciale; peu a peu, il lui sera impossible de manger; une
+faiblesse generale s'emparera de lui et, trois mois apres le diner, on
+l'enterrera.
+
+--Merveilleux, dit Catherine, mais trop long.
+
+--Venons-en donc a l'honnete moyenne. Dans combien de temps voulez-vous
+que... la gene soit supprimee?
+
+--Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou trente jours, pas
+plus, pas moins.
+
+--La chose est possible, madame, et la victime va nous en fournir le
+moyen. Choisissez sur tout ce rayon d'ebene.
+
+--Ce livre?
+
+--Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle utilite entre
+les mains d'une catholique, missel precieux pour le travail des fermoirs
+d'or et de la reliure d'argent. Il suffit de le feuilleter.
+
+--Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit Catherine. Cette
+broche?
+
+--Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile a fermer...
+Alors, il arrive que la personne qui s'en sert force le ressort pour
+fermer et, en forcant, elle se pique au doigt, piqure insignifiante qui
+fait se declarer en huit jours une bonne gangrene.
+
+--Non. Ce coffret. Qu'est-ce?
+
+--Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil a tous les coffrets
+du monde, avec cette difference pourtant qu'il a ete cisele par
+d'habiles artisans et qu'il est en or massif, ce qui en fait un present
+vraiment royal. Et puis, il y a une deuxieme difference. Ouvrez-le,
+madame.
+
+Catherine, sans la moindre hesitation, ouvrit. Un autre que Ruggieri eut
+tressailli devant une preuve d'aussi absolue confiance. Mais il y etait
+habitue.
+
+--Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'interieur de ce coffret est double
+en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de Cordoue, qui est a lui seul un
+objet d'art, gaufre selon les methodes secretes de la tradition arabe,
+ce cuir est legerement parfume, comme vous pouvez vous en assurer.
+
+Catherine, sans hesitation, aspira le parfum d'ambre qui se degageait
+legerement de l'interieur du coffret.
+
+--Il n'y a aucun danger a respirer ce parfum, reprit le chimiste.
+Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous laissiez votre main dans ce
+coffret pendant un temps suffisant, soit une heure environ, les essences
+dont il est imbibe se communiqueraient a votre sang par les pores de la
+peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez prise d'une fievre qui
+vous emporterait en trois ou quatre jours.
+
+--Tres bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que je laisserais ma
+main dans ce coffret pendant au moins une heure?
+
+--A defaut de votre main allant trouver le cuir de Cordoue, le cuir
+ne peut-il pas lui-meme venir trouver votre main?... Je vous offre ce
+coffret... Vous lui donnez une destination quelconque... Il vous servira
+a renfermer l'echarpe que vous mettez a votre cou, les gants qui vont
+s'adapter a votre main. L'echarpe, les gants sejournent dans le coffret,
+leur vertu est des lors aussi efficace que la vertu meme de ce cuir.
+
+--Voila un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine.
+
+Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait dans ce mot la
+recompense de son patient labeur.
+
+--Oui, dit-il, c'est la mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des annees a
+combiner les elements subtils capables de s'adapter a la peau comme a la
+tunique de Nessus; j'ai veille des nuits et des nuits, j'ai failli cent
+fois m'empoisonner moi-meme pour trouver cette essence qui se communique
+par le toucher, et non par l'odorat ou par le palais. Dans ce coffret
+redoutable, j'ai enferme la mort que j'ai ainsi reduite a l'etat de
+servante docile, muette, invisible, meconnaissable. Prenez-le, ma reine.
+Il est a vous.
+
+--Je le prends! dit Catherine.
+
+En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en empara. Elle le
+garda un instant dans ses deux mains levees a hauteur de ses yeux, et
+murmura:
+
+--Dieu le veut!
+
+
+
+IV
+
+ORDRE DU ROI
+
+Le lendemain du jour ou Francois de Montmorency retrouva sa fille et
+celle qui avait ete sa femme, fut une journee paisible pour tous les
+habitants de la maison de la rue Montmartre.
+
+Le marechal sentait son coeur se dilater. Il etait en extase devant
+sa fille et n'imaginait pas qu'il put exister au monde rien d'aussi
+gracieux. Quant a Jeanne, la conviction se fortifiait en lui qu'elle
+subissait une crise passagere et que le bonheur lui rendrait a la fois
+la raison et la sante physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre
+dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. Il voulait croire a
+la guerison.
+
+Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, et se disait alors:
+
+"Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je mon mariage? Est-ce
+que je n'aurais pas du demeurer fidele, meme la croyant infidele?"
+
+Et un trouble l'envahissait a la voir si belle, a peine changee, presque
+aussi ideale qu'au temps ou il l'attendait dans le bois de Margency.
+
+Quant a Loise, a part la douleur de ne pouvoir tout de suite associer sa
+mere a sa felicite, elle etait en plein ravissement. Elle aussi etait
+convaincue qu'un mois de soins attentifs rendrait la raison a la
+martyre. Et elle s'abandonnait a cette joie inconnue d'elle jusqu'ici
+d'avoir une famille, un nom, un pere. Ce pere lui semblait un homme
+exceptionnel par la force, la gravite sereine. C'etait de plus l'un des
+puissants du royaume.
+
+Cette journee fut donc une journee de bonheur veritable malgre la folie
+de Jeanne.
+
+Mais n'etait-elle pas la, vivante? Et meme, lorsqu'ils la consideraient
+tous les deux, le pere et la fille ne remarquaient-ils pas qu'un heureux
+changement se manifestait dans sa sante? Ses yeux reprenaient leur
+brillant, ses joues redevenaient roses; jamais Loise ne l'avait vue ni
+aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle eclatait non pas strident
+et nerveux, mais doux et plein d'innocent bonheur.
+
+En ce jour, le marechal lia pleine connaissance avec le vieux
+Pardaillan. Leurs mains se serrerent dans une etreinte loyale et le
+souvenir de l'enlevement de Loise s'eteignit.
+
+La nuit qui suivit fut egalement tres calme.
+
+Cependant, vers le commencement de cette nuit, un incident se produisit
+dans la rue. Le marechal de Damville vint visiter le poste qui veillait
+devant la maison. Il etait accompagne de quarante gardes du roi qui
+releverent les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale les
+commandait et le capitaine qui avait accepte la caution de Jeanne de
+Piennes dut se retirer.
+
+Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un mouvement se
+produisit parmi les soldats.
+
+Vingt d'entre eux chargerent leurs arquebuses et se tinrent prets a
+faire feu.
+
+On se preparait evidemment a enfoncer la porte.
+
+La caution de Jeanne de Piennes etait donc tenue pour nulle et non
+avenue? C'est la la reflexion que se fit le vieux Pardaillan lorsque,
+ayant mis le nez a la lucarne, il vit ces preparatifs. Il appela
+aussitot le marechal et le chevalier qui vinrent examiner la situation.
+Le vieux routier etait tout joyeux et ses yeux petillaient:
+
+--S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison de tenir
+notre parole; nous etions ici prisonniers sous la foi de Mme de Piennes.
+L'attaque nous delivre et nous rend le droit de fuir. Il y a une porte
+ouverte: fuyons!
+
+--C'est mon avis, dit le marechal, pour le cas ou ils attaqueraient.
+Parole faussee, parole rendue!
+
+--Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, chevalier?
+
+--Je pense que M. le marechal doit sortir immediatement avec les deux
+femmes, mais que nous devons rester, nous, et tenir tete.
+
+--Ah! ah! Voila du nouveau! grommela le vieux Pardaillan, qui comprit
+aussitot ce qui se passait dans le coeur de son fils.
+
+Et le prenant a part:
+
+--Tu veux mourir, hein?
+
+--Oui, mon pere.
+
+--Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien entendre une
+observation de ton vieux pere?
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, puisque tu ne peux
+vivre sans cette petite Loison que le diable emporte, et que moi, je
+ne puis vivre sans toi. Mais encore faut-il etre sur que ta Loisette
+t'echappe!
+
+--Que voulez-vous dire? s'ecria le chevalier en palissant d'espoir.
+
+--Simplement ceci: as-tu demande sa fille au marechal?
+
+--Folie!
+
+--D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandee?
+
+--Vous savez bien que non!
+
+--Eh bien, il faut la demander!
+
+--Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!...
+
+--Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de de deux choses
+l'une: ou tu es accepte et tu fais aux Montmorency l'honneur d'entrer
+dans leur famille. Mort de tous les diables! ton epee vaut la leur,
+et ton nom est sans tache... Je poursuis: ou tu es refuse, et alors
+seulement il sera temps de graisser nos bottes pour le grand voyage d'ou
+on ne revient pas. Voyons, consens a vivre jusqu'a ce que le pere de
+Loise m'ait formellement dit: Non!
+
+--Soit, mon pere! dit le chevalier qui entrevit la un moyen de mourir
+seul et de ne pas entrainer son pere a la mort.
+
+--Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant le marechal,
+nous venons, le chevalier et moi, de tenir conseil de guerre. Voici
+ce qui est decide: Vous allez partir a l'instant. Nous demeurons ici
+jusqu'a ce que l'attaque soit averee. Alors, nous partirons a notre
+tour.
+
+--Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le marechal d'une voix ferme.
+Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez pas a me suivre, des la
+premiere attaque, vous exposez a une mort terrible ces deux innocentes
+creatures.
+
+Le chevalier tressaillit.
+
+--Nous partirons donc, dit-il.
+
+--Il n'y a plus qu'a attendre", dit Pardaillan pere.
+
+L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, le vieux
+routier, demeure en observation a l'oeil-de-boeuf, vit un cavalier
+faire un signe a l'officier. Ce cavalier, bien qu'il fit chaud, etait
+enveloppe d'un manteau qui le couvrait entierement. En sorte que
+Pardaillan ne put le reconnaitre.
+
+L'officier s'approcha, escorte d'un procureur tout vetu de noir, lequel,
+tirant un papier d'un etui, se mit a lire a haute et distincte voix:
+
+"Au nom du roi:
+
+"Sont declares traitres et rebelles les sieurs Pardaillan pere et fils
+refugies en cette maison sous la caution de noble dame de Piennes; est
+declaree non avenue ladite caution, en ce que ladite dame ignorait les
+crimes precedemment commis par lesdits sieurs Pardaillan;
+
+"Enjoignons auxdits sieurs de se rendre a discretion pour etre menes au
+Temple et de la etre juges pour crime de felonie et de lese-majeste;
+plus incendie volontaire d'une maison; plus rebellion a main armee;
+
+"Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre morts s'ils ne
+peuvent les prendre vifs, afin que leurs cadavres soient pendus.
+
+"Et nous, Jules-Henri Percegrain, declarons avoir ainsi parle a haute
+voix auxdits rebelles, et declarons leur avoir, par derniere indulgence,
+accorde une heure de reflexion.
+
+"En foi de quoi nous avons signe et remis les presentes requisitions a
+gentilhomme Guillaume Mercier, baron du Teil, lieutenant a la compagnie
+des arquebusiers du roi."
+
+L'homme noir remit son papier a l'officier et se retira pres du cavalier
+au manteau, qui demeura immobile.
+
+L'heure de grace accordee aux rebelles s'ecoula promptement.
+
+La rue s'etait remplie de monde; les curieux se haussaient sur la pointe
+des pieds pour voir si on prendrait les rebelles tout vifs ou si on les
+prendrait morts.
+
+L'heure etait passee, l'officier s'approcha de la porte et frappa
+rudement en criant:
+
+"Au nom du roi!"
+
+Le bruit du marteau resonna sourdement dans la maison et une fenetre du
+premier etage s'ouvrit. Le vieux Pardaillan apparut. Une clameur s'eleva
+dans la rue:
+
+"Les voila! Les voila! Ils se rendent!..."
+
+Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda:
+
+--Monsieur, pretendez-vous donc nous attaquer?
+
+--A l'instant meme, dit l'officier, si vous ne vous rendez.
+
+--Faites bien attention que vous violez vous-meme la caution accordee.
+
+--Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre a discretion.
+
+--Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement vous faire dire
+que vous faussez la parole donnee. Maintenant, attaquez si bon vous
+semble.
+
+La-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement sa fenetre, tandis
+que l'officier criait encore une fois:
+
+"Au nom du roi!"
+
+Comme aucune reponse ne lui parvenait, l'officier fit un signe et
+un madrier dispose en facon de catapulte commenca a fonctionner. Au
+cinquieme coup, la porte tomba.
+
+Les arquebusiers dirigerent leurs canons sur la porte et se tinrent
+prets.
+
+Mais, personne ne s'etant montre, il fallut se resoudre a entrer dans
+la maison. La, on constata que l'escalier etait herisse de barricades
+diverses.
+
+--C'est en haut qu'il faudra faire le siege, gronda l'officier.
+
+Il fallut deux heures pour deblayer l'escalier.
+
+Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe monta avec
+precaution, suivie par le cavalier, qui avait mis pied a terre, mais qui
+continuait a se cacher le visage dans son manteau.
+
+A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes ouvertes en
+haut.
+
+On penetra dans les pieces qu'on visita l'une apres l'autre, avec toutes
+les precautions necessaires.
+
+Le premier etage ayant ete ainsi fouille, il devint evident que les
+assieges s'etaient retires dans le grenier.
+
+Mais, lorsque, apres bien des hesitations et des sommations reiterees,
+on se decida enfin a penetrer dans ce grenier, on n'y trouva que du
+foin.
+
+Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant la porte de
+communication par laquelle on entrait dans la maison voisine, l'enfonca
+d'un violent coup de pied.
+
+--Ils ont fui par la! rugit-il. Ils m'echappent!
+
+Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les soldats etonnes
+reconnurent l'illustre marechal de Damville.
+
+--Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier.
+
+--Fouillez cette maison!" grinca Damville.
+
+La maison fut fouillee; on n'y trouva personne.
+
+Le marechal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. Il etait
+pale de fureur. Il monta aussitot a cheval et s'elanca dans la direction
+du Louvre.
+
+Arrive la, il demanda aussitot a etre introduit aupres du roi.
+
+Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient a l'hotel de Montmorency, et,
+les deux femmes installees, tinrent conseil de guerre.
+
+--Ici, dit le marechal aux Pardaillan, vous etes en surete.
+
+Le chevalier hocha la tete.
+
+--Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez fuir. Si vous
+etiez seul, je ne vous donnerais pas ce conseil...
+
+--Vous avez raison, chevalier, dit le marechal. Aussi bien, mon
+intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et sa mere. Des ce soir, je
+partirai avec elles pour le chateau de Montmorency. Je compte sur vous
+pour nous escorter jusque-la. Une fois a Montmorency, nul, pas meme le
+roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une armee pour prendre le
+manoir.
+
+Il fut donc convenu que le soir, a la nuit tombante, on quitterait
+Paris.
+
+Dans cette journee, Pardaillan pere eut avec le marechal une memorable
+conversation. Le chevalier s'etait retire dans la chambre qu'il occupait
+a l'hotel. Loise venait de se retirer aupres de sa mere. Le vieux
+Pardaillan demeura seul avec le marechal et, voyant sortir Loise, entama
+heroiquement la question qui lui tenait au coeur:
+
+--Charmante enfant, dit-il, et que vous devez etre bien heureux d'avoir
+retrouvee, monseigneur.
+
+--Oui, monsieur. Heureux au-dela de toute expression.
+
+--Puisse-t-elle, s'ecria le vieux renard, trouver un mari digne d'elle!
+Mais je doute qu'il existe un homme digne de posseder une beaute aussi
+accomplie...
+
+--Cet homme existe pourtant, dit simplement le marechal. Je connais un
+personnage etrange qui apparait comme un type acheve de bravoure et de
+finesse. Ce qu'on m'a raconte de lui, ce que j'en ai su par moi-meme
+fait que je me le represente comme un de ces anciens paladins du temps
+du bon empereur Charlemagne. C'est a cet homme, mon cher monsieur de
+Pardaillan, que je destine ma fille.
+
+--Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait que vous venez de
+tracer est si beau que j'eprouve un imperieux desir de connaitre un tel
+homme. Serais-je tres indiscret si je vous demandais son nom?
+
+--Nullement. Je vous ai, a vous et a votre fils, de telles obligations,
+que je ne veux rien vous cacher de mes chagrins et de mes joies. Vous le
+verrez, monsieur, car j'espere bien que vous assisterez au mariage de
+Loise...
+
+--Et il s'appelle? demanda Pardaillan.
+
+--Le comte de Margency, repondit le marechal en fixant son regard sur le
+vieux routier.
+
+Celui-ci chancela. Il avait recu le coup en plein coeur.
+
+Il balbutia quelques mots et, tout etourdi, atterre, prit conge du
+marechal et rejoignit son fils.
+
+--Je viens de parler a M. le marechal, dit-il.
+
+--Ah!... Et vous lui avez dit?
+
+--Je lui ai demande a qui il comptait donner Loise en mariage. Tiens-toi
+bien, chevalier. Le fer chaud dans une plaie vaut mieux que l'onguent.
+Tu n'auras jamais la petite. Elle est destinee a un certain comte de
+Margency.
+
+--Ah! Et connaissez-vous cet homme?
+
+--Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est un beau comte.
+Enclave dans les domaines de Montmorency, il avait ete pour ainsi dire
+depece, et il n'en restait plus qu'un pauvre reste qui a appartenu a la
+famille de Piennes jusqu'au moment ou le connetable s'en est empare.
+Sans aucun doute, le comte a ete reconstitue; quelque hobereau l'aura
+achete pour avoir le titre de comte.
+
+--Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier.
+
+--J'admire ton calme, eclata le routier. Comment! c'est ainsi qu'on te
+traite, toi!... Et tu ne bondis pas?...
+
+--Mais, mon pere, comment voulez-vous que je sois traite? Le marechal
+pour quelques pauvres services que je lui ai rendus, m'offre une
+somptueuse hospitalite.
+
+--Chevalier, nous allons partir d'ici.
+
+--Non, mon pere.
+
+--Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant?
+
+--Le marechal compte sur nous pour l'escorter jusqu'a Montmorency. Nous
+l'escorterons, mon pere. Et, une fois qu'il sera en parfaite surete
+dans son castel, alors nous irons nous faire tuer dans quelque jolie
+entreprise.
+
+--De par tous les diables! pourquoi M. le marechal n'appelle-t-il pas M.
+le comte de Margency pour l'escorter?
+
+--Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit le chevalier
+toujours souriant. Mais, lors meme qu'il serait ici, je ne lui cederais
+pas le droit que j'ai conquis de mettre Loise en surete. C'est a moi
+qu'elle fit appel, a moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute.
+J'etais a mon observatoire de la Deviniere... Tiens, a propos, il me
+faudra y passer pour regler une vieille dette. Avez-vous de l'argent,
+mon pere?
+
+--Trois mille livres. C'est le dernier present que m'a fait M. de
+Damville, un peu malgre lui, d'ailleurs. Tu disais donc que tu voulais
+payer maitre Landry?
+
+--Et dame Huguette.
+
+--Tu dois a tous les deux?
+
+--Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois a Landry. Et c'est de la
+reconnaissance que je dois a Huguette. Je paierai l'un avec des ecus, et
+l'autre... ma foi, ce sera plus difficile. Un ecu n'est qu'un ecu. Une
+parole sortie du coeur vaut un tresor. Je chercherai... je trouverai.
+
+--Mais mon pere, il faut nous occuper de quitter Paris des ce soir.
+L'escorte du marechal, s'il survient quelque obstacle, ne pourra que
+se battre, et ceci est insuffisant. Nous avons besoin de force et nous
+avons besoin de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter que
+nous avons a nos trousses une foule de roquets de moindre importance.
+
+--Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garcons qui pourront ce soir
+nous etre utiles. Il faudrait que j'aille faire un tour du cote de la
+Truanderie.
+
+--Allez donc, mon pere, et soyez prudent.
+
+Le vieux routier jeta un dernier regard a son fils, hocha la tete et
+s'eloigna.
+
+Le chevalier decrocha sa rapiere, fit quelques tours dans la chambre et
+s'assit dans un vaste fauteuil qu'on appelait dans l'hotel le fauteuil
+du roi, parce que Henri Il s'y etait assis.
+
+Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de jouer vis-a-vis de
+son pere la comedie du jeune amoureux qui parle avec detachement de sa
+peine, en laissant sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire
+amer.
+
+Le chevalier etait sincere au point qu'il ne jouait meme pas la comedie
+avec lui-meme, ce qui est encore plus difficile que de ne pas la jouer
+avec les autres.
+
+Le sourire de pince-sans-rire qui lui etait habituel ne disparut pas de
+ses levres. Il ne pleura pas. Il ne soupira pas. Chez lui, les choses se
+passaient en dedans.
+
+Il etait naif. Une douleur entrevue meme chez des inconnus lui serrait
+le coeur. Il revait de fabuleuses richesses pour etancher des larmes
+partout ou il passerait. A defaut de richesses, il revait de parcourir
+le monde en aidant les opprimes, en frappant les oppresseurs. Il ne
+s'etait jamais admire soi-meme. Mais il comprenait vaguement qu'il etait
+exceptionnel et digne d'admiration. Il en resultait que parfois des
+bouffees d'ambition montaient a son cerveau. L'ambition de quelque
+magnifique et glorieuse destinee.
+
+Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu devant le roi,
+c'est-a-dire devant un etre d'essence superieure, tout voisin de la
+divinite, calme, paisible, railleur a son habitude, comme devant un
+egal. Et, au fond de lui-meme, il s'etait effare de n'avoir pas tremble
+devant la majeste royale.
+
+Lors donc qu'il se trouva seul, il n'eprouva pas le besoin de modifier
+son attitude. Il avait simplement dit a son pere qu'il ne lui restait
+plus qu'a mourir, parce qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour
+qui avait pris possession de son coeur. Avec la meme simplicite, il eut
+sanglote, s'il en eut eprouve le besoin.
+
+Tel etait ce heros qui avait etonne Catherine de Medicis si difficile a
+etonner, qui avait conquis l'admiration de Jeanne d'Albret, qui avait
+soufflete de son rire le duc d'Anjou, qui s'etait moque du roi de
+France, qui avait battu sur tous les terrains le marechal de Damville,
+et que le marechal de Montmorency traitait en hote royal.
+
+Il etait si pauvre qu'a part les trois mille ecus rapines par son pere,
+il allait se trouver sans un sol du jour ou il sortirait de cet hotel.
+
+Sincere, moqueur, tendre, ouvert a toutes les emotions, fort comme
+Samson, elegant comme Guise, il passait dans la vie sans voir qu'il
+marchait dans une gloire.
+
+Une fois seul, il ne maudit pas le marechal et trouva que les choses
+etaient comme elles devaient etre, puisque, selon les idees de son
+temps,--de tous les temps!--un gueux ne pouvait epouser une heritiere
+d'immenses richesses.
+
+Il maudit encore moins Loise, et se contenta de murmurer avec une
+adorable naivete:
+
+"Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il jamais l'aimer
+comme je l'eusse aimee?... Pauvre Loise!..."
+
+Et apres quelques instants de reflexion:
+
+"Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus que je ne souffre.
+Si cela devait durer huit jours, je deviendrais fou. Heureusement, tout
+va s'arranger. Cette nuit, nous sommes a Montmorency, demain je rentre
+a Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: rude epee. Ce
+d'Aspremont dont m'a parle mon pere. Les trois mignons. Ce Maurevert.
+Cela fait six. Je les provoque tous les six a la fois. C'est le diable
+si a eux tous ils ne parviennent pas a me tuer. Allons, j'aurai de
+jolies funerailles!
+
+A ce moment, une tete tiede se posa sur ses genoux.
+
+Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'etait approche de lui, avait
+commodement installe sa tete et le regardait de ses grands yeux bruns,
+tendres, profonds, d'une belle humanite.
+
+--Te voila, toi? sourit-il joyeusement.
+
+Pipeau jappa avec non moins de joie, repondant:
+
+--Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais l'air de m'oublier, de
+ne pas plus penser a moi que si je n'etais pas ton ami le plus fidele...
+fidele jusqu'a la mort!
+
+Voila ce que dit Pipeau.
+
+Le chevalier posa sa main sur la tete du chien et dit:
+
+--Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est un grand chagrin. Je
+te dois beaucoup, sais-tu? Grace a toi, je suis sorti de la Bastille, et
+puis, un jour que j'avais faim, tu as partage avec moi, tu te rappelles?
+Et puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que deviendras-tu
+sans moi?...
+
+Le chien avait ecoute gravement.
+
+Et sans doute, bien que le discours de son maitre fut termine, il
+continua a ecouter ce que le chevalier pouvait se dire a lui-meme, car
+ses yeux ne quitterent pas les yeux du jeune homme, et le chien finit
+par pousser une plainte sourde.
+
+--Pipeau! fit a ce moment le vieux Pardaillan qui entrebailla la porte.
+
+Le chien interrogea le chevalier, qui dit:
+
+--Va.
+
+--Je vais a la Deviniere, puisque tu as des scrupules en ce qui regarde
+maitre Landry, reprit le routier.
+
+--Je vous accompagne, mon pere.
+
+--Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas d'attaque. Il pourra
+aussi me servir de courrier. Mais toi, ne bouge pas d'ici."
+
+Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan pere s'eloigna,
+suivi du chien, heureux d'entreprendre seul la besogne d'exploration
+qu'il avait meditee. Car, sous pretexte d'aller a la Deviniere payer les
+dettes de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hotel
+n'etait pas surveille, qu'ils n'avaient pas ete suivis, enfin, que le
+chevalier etait en surete parfaite.
+
+"Une fois a Montmorency, songeait-il, je le deciderai a me suivre, et du
+diable si je n'arrive pas a lui faire oublier toutes les Loise du monde.
+A son age, j'eusse enleve la petite, voila tout. D'ailleurs, qui sait si
+ma ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour de vieille guerre.
+Allons, Pipeau, saute sur ton maitre!"
+
+Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec un aboi sonore.
+
+A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion?
+
+Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. Il
+parcourut les rues avoisinantes et ayant constate que tout paraissait
+parfaitement tranquille, n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au
+bac pour traverser la Seine.
+
+Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint a la Deviniere en se
+promettant bien de pousser jusqu'au cabaret de Catho par la meme
+occasion.
+
+Maitre Landry vit arriver Pardaillan avec un certain etonnement melange
+de crainte et d'esperance.
+
+"Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas paye?" murmura le digne
+aubergiste.
+
+--Maitre Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes dettes et celles de
+mon fils, car nous allons quitter Paris.
+
+--Ah! monsieur, quel malheur! s'ecria Landry.
+
+--Que voulez-vous, mon cher monsieur Gregoire, nous nous retirons apres
+fortune faite.
+
+L'aubergiste ouvrit des yeux enormes.
+
+--Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. J'ai une
+commission a lui faire de la part de mon fils.
+
+--Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur me fera bien
+l'honneur de dejeuner une fois encore dans mon auberge, puisqu'il est
+sur le point de quitter Paris?
+
+--Tres volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis que je
+dejeunerai, vous etablirez notre compte.
+
+--Oh! monsieur, la chose ne presse pas.
+
+--Si fait!
+
+--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai que votre compte
+est tout prepare. Vous m'en aviez vous-meme donne l'ordre, et par deux
+fois vous futes sur le point de regler cette misere. Seulement, vous en
+futes toujours empeche par des circonstances regrettables...
+
+--Pour vous? fit Pardaillan en eclatant de rire.
+
+--Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, qui se mit a rire aussi
+par politesse. En effet, la premiere fois, vous eutes ce terrible duel
+avec ce monsieur Orthes... Et la deuxieme fois... au moment ou je
+tendais deja la main, vous vous elancates dans la rue...
+
+---Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais serrer dans mes
+bras.
+
+--En sorte que nous en demeurames la, acheva Lan dry d'un air si piteux
+que le vieux routier eut un deuxieme acces d'hilarite.
+
+Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, tandis que
+Pipeau, reprenant instantanement ses vieilles habitudes, entrait dans
+la cuisine de cet air hypocrite et detache des biens de ce monde
+qui inspirait tant de confiance a ceux qui ne connaissaient pas la
+gourmandise et l'astuce de ce chien.
+
+Pardaillan se mit donc a table. A l'aspect venerable des flacons que
+Landry lui-meme deposa sur la nappe eblouissante, il comprit qu'il etait
+devenu aux yeux de l'aubergiste un personnage d'importance.
+
+"Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de meme une bonne chose! Avec de
+l'argent qu'il me suppose, j'achete a credit le respect et l'admiration
+de ce digne homme. Que serait-ce si j'etais reellement riche!"
+
+A ce moment, Huguette entra dans la salle.
+
+--Toujours fraiche, rose et tendre comme un jeune radis qui croque a la
+dent, dit le vieux Pardaillan.
+
+Huguette, sans s'etonner de la bizarrerie de cette comparaison, sourit
+et soupira:
+
+--Il parait donc que vous nous abandonnez?
+
+--Oui, ma chere madame Huguette, nous partons pour... pour des pays
+inconnus. Et, avant de partir, nous avons songe, mon fils et moi, que
+nous avions un vieux compte a regler, ici...
+
+--Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. Et il ajouta: je vais
+chercher la note.
+
+--Ma chere Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, je crois qu'il sera
+difficile au chevalier de venir acquitter ce qu'il vous doit, bien qu'il
+m'ait annonce son intention de passer a, la Deviniere.
+
+--Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement Huguette.
+
+--Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes que je vais vous
+citer ses propres paroles: "Quant a la jolie Huguette, a-t-il dit,
+ce n'est pas de l'argent que je lui dois, mais deux bons baisers, en
+reconnaissance des attentions qu'elle a eues pour moi. Et je voudrais
+lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai jamais, et que
+je lui garderai toujours une bonne place parmi les plus doux et les
+meilleurs de mes souvenirs."
+
+--Le chevalier a dit cela? s'ecria l'hotesse, en rougissant.
+
+--Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitie de ce qu'il
+pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission.
+
+La-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette deux fois sur
+chaque joue, ce qui faisait bonne mesure. Puis, se rasseyant, il leva
+son verre, et dit gravement: "A votre sante, jolie Huguette!"
+
+--Monsieur, fit alors l'hotesse toute reveuse, je n'oublierai jamais la
+bonne pensee qu'a eue pour moi monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je
+vous prie. Et, je veux a mon tour lui temoigner ma gratitude par un
+avis...
+
+--Parlez, ma chere...
+
+--Eh bien! dites-lui bien qu'_elle l'aime_! fit Huguette avec un soupir.
+
+--Qui cela? s'ecria Pardaillan, etonne.
+
+--Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loise... Elle l'aime,
+continua Huguette, j'en suis sure. J'ai vu ce pauvre jeune homme si
+malheureux...
+
+--Ah! ma chere Huguette, vous etes un ange!...
+
+--Si malheureux que je n'ai pu m'empecher de le lui dire a lui-meme.
+Repetez-le-lui, et, lorsqu'il sera le mari de Loise, qu'il se souvienne
+que c'est moi qui lui ai annonce son bonheur.
+
+--Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma bonne Huguette. Ah!
+c'est ainsi?... Ah! bien, voila qui change diablement les choses!...
+Vive Dieu!... Que je vous embrasse encore!...
+
+Sur ce, nouvelle embrassade. Apres quoi, le vieux Pardaillan continua
+son repas, avec une infinie satisfaction.
+
+Tout a une fin, meme les bons dejeuners.
+
+Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le dernier flacon
+vide jusqu'a la derniere goutte, le vieux routier, l'oeil conquerant,
+reboucla son epee et, mettant la main a sa ceinture de cuir qui
+contenait les trois mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela
+maitre Landry qui, sa note a la main, accourut, radieux, leger, fendant
+l'air de ses bras pour arriver plus vite. Landry, en arrivant a la
+table, deploya son papier. Il etait long d'une aune. Et, comme pour
+s'excuser de cette menacante longueur, l'aubergiste se hata de dire:
+
+--Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, n'ai-je pas marque
+les extras.
+
+--Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan.
+
+--En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres juste.
+
+Le vieux routier recut le coup sans sourciller et commenca a entrouvrir
+sa ceinture de cuir. Le visage de Landry, qui etait radieux, devint
+incandescent, tant l'emotion le fit flamboyer.
+
+"Enfin!" murmura-t-il dans un souffle.
+
+"Le voila! Le voila!" tonna a ce moment une voix furieuse.
+
+En meme temps, trois personnages, qui venaient d'entrer a l'instant meme
+dans la salle, degainerent et se precipiterent sur Pardaillan. L'auberge
+se remplit de cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse
+ceinture, descendit jusqu'a la rapiere qu'elle mit au vent.
+
+Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'epouvante...
+Pardaillan avait, d'un coup de pied, renverse la table ont toute la
+vaisselle s'etait ecroulee.
+
+Huguette s'etait enfuie dans la cuisine.
+
+Les trois enrages portaient coup sur coup.
+
+--Cette fois, pas de caution! ricanait l'un.
+
+--Cette fois, pas de quartier! hurlait le second.
+
+Le premier, c'etait Maugiron. L'autre, Quelus.
+
+Le troisieme, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait avec une rage
+froide, c'etait Maurevert.
+
+Ils etaient entres a tout hasard dans l'auberge, sachant que la
+Deviniere avait ete longtemps le quartier general des Pardaillan.
+
+A defaut du chevalier, ils trouvaient le pere et, sans plus de
+reflexion, s'etant consultes d'un rapide regard, ils le chargerent.
+
+Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait recues rue
+Montmartre, se contenta d'etablir un peu de defensive.
+
+Il avait sur sa poitrine trois pointes menacantes.
+
+A chaque coup qui lui etait porte, il parait s'il pouvait, ou reculait
+d'un bond.
+
+La bataille etait silencieuse, cette fois. Les trois etaient resolus a
+tuer le pere en attendant le fils, et ils gardaient toutes leurs forces,
+tout leur sang-froid, jouant serre, cherchant le coup mortel.
+
+Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois adversaires etaient
+places en bataille entre lui et la porte de la rue. Il etait donc
+repousse peu a peu vers le fond de la salle, ou la porte se trouvait
+ouverte. Il la franchit et se trouva alors dans cette salle ou, au debut
+de ce recit, nous avons montre le banquet des poetes de la Pleiade.
+
+Cette salle franchie, il penetra dans la suivante et parvint enfin dans
+la derniere piece.
+
+--Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents serrees.
+
+"Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous ne mourrons pas
+ensemble!"
+
+A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hesitation, se
+precipita dans le reduit obscur qu'il entrevoyait: c'etait un sombre
+cabinet ou se trouvait l'entree de la cave, d'une part, et, de l'autre,
+l'entree du long corridor qui aboutissait a la rue.
+
+Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de Pardaillan dans
+ce reduit. Mais la porte se ferma a leur nez.
+
+Ce n'etait pas le vieux routier qui avait ferme la porte: c'etait
+Huguette!...
+
+Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, elle avait
+rapidement fait le tour par la rue et le corridor et avait ouvert, puis
+referme a clef la porte du reduit.
+
+--Vous! s'ecria Pardaillan, qui reconnut Huguette.
+
+--Fuyez! fit la jolie hotesse en montrant le corridor.
+
+--Pas avant de vous avoir remerciee, dit le vieux; routier qui,
+rengainant sa rapiere, saisit Huguette par la taille et l'embrassa sur
+les deux joues. Un pour moi! Un pour le chevalier de Pardaillan.
+
+Aussitot, il s'elanca dans le corridor et, l'instant d'apres, il
+detalait le long de la rue Saint-Denis.
+
+--Tu ne nous echapperas pas, cette fois! criaient Maugiron et Quelus,
+tandis que Maurevert courait chercher un marteau pour defoncer la
+serrure.
+
+Il se heurta a Huguette dans la salle des banquets.
+
+--Un marteau! commanda Maurevert.
+
+--Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef.
+
+--Vous serez recompensee, ma brave femme.
+
+La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir et comprirent
+que le vieux renard avait fui.
+
+Et tous trois s'elancerent. Mais trop tard! Pardaillan etait deja loin,
+courant vers la Truanderie, non pour y chercher refuge, mais pour y
+trouver les compagnons dont il avait besoin pour assurer le depart du
+marechal.
+
+Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidele a ses habitudes,
+tenait dans sa gueule un saucisson enleve sur les tables de la
+Deviniere.
+
+Huguette, apres le depart des mignons, revint a la cuisine, ou elle
+trouva son mari cramoisi de fureur.
+
+--Ah! vociferait Landry, j'espere bien que M. de Pardaillan n'aura plus
+la pensee de me payer!
+
+--Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra pourtant qu'il
+paie, nous ne sommes pas assez riches pour abandonner une note pareille!
+
+--Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient payer, il y a
+bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre auberge!
+
+--Bah! marquez toujours...
+
+Et maitre Landry, ayant pousse un soupir, s'assit a une table, commanda
+qu'on lui apportat de l'encre et une plume, et il fit a la fameuse note
+la rallonge suivante:
+
+"Item, un dejeuner complet et bien conditionne. Ci: deux ecus et cinq
+sols. Item, une bouteille de vieux Beaugency: trois ecus. Item, deux
+flacons de Saumur: deux ecus. Item, vaisselle brisee: vingt livres.
+Item, un saucisson vole par le chien de M. de Pardaillan: quinze sols et
+quatre deniers.
+
+--Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui avait lu par-dessus
+l'epaule de son mari.
+
+Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en proie a la plus
+sombre melancolie.
+
+Au-dessous du total general, Huguette ecrivit alors:
+
+"Recu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, un pour M. le
+chevalier, son fils, de la valeur de quinze cents livres chacun."
+
+Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre.
+
+Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra a l'hotel de
+Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise rencontre. Il avait
+fait une longue station dans la Truanderie et avait eu un entretien
+mysterieux avec un certain nombre de ces figures patibulaires, qui
+pullulent en ce lieu.
+
+Il souriait dans sa moustache et murmurait:
+
+"Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai si habilement
+preparee!"
+
+A quelle rencontre faisait-il allusion?
+
+On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitte son fils en
+lui disant qu'il allait a la Truanderie, puis, qu'il etait revenu sous
+pretexte de lui emprunter Pipeau.
+
+Or, du premier coup ou il sortit de la chambre du chevalier, Pardaillan
+pere se mit a errer par l'hotel, jusqu'au moment ou il se rencontra avec
+Loise.
+
+"Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais a vous faire mes
+adieux.
+
+--Vos adieux! s'ecria la charmante enfant qui ne put s'empecher de
+palir.
+
+--Oui, nous partons, mon fils et moi.
+
+En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilite que son fils lui
+paraissait atteint d'un mal incurable, le vieux renard marchait dans la
+direction de la chambre du chevalier.
+
+Loise le suivait, machinalement, tout emue par la nouvelle de ce brusque
+depart, le coeur serre par une angoisse inconnue.
+
+Pardaillan ouvrit doucement la porte.
+
+Loise entendit le discours que le chevalier adressait a Pipeau.
+
+Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et partit, laissant
+la porte ouverte et, devant cette porte, Loise tout interdite... Que se
+passa-t-il en elle a ce moment? A quelle impulsion obeit-elle? Toujours
+est-il qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier
+stupefait et bouleverse, demanda:
+
+--Vous voulez partir?... Pourquoi?
+
+Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant que la jeune
+fille, murmura:
+
+--Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle?
+
+--Votre pere, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, monsieur... J'ai
+entendu bien malgre moi... Vous avez dit que vous vouliez partir et pour
+ne plus revenir... et que vous ne pouviez emmener votre chien la ou
+vous allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... Oh!
+monsieur quel est ce pays d'ou vous ne reviendrez jamais?...
+
+--Mademoiselle...
+
+--Et ou vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? Et pourquoi vous
+ennuyez-vous?
+
+Elle parlait ainsi que dans un reve, tout etonnee de sa propre audace,
+toute tremblante maintenant, deux larmes au bord de ses longs cils.
+
+Le chevalier la contemplait avec un inexprimable ravissement et une
+douleur aigue.
+
+--De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une facon de parler...
+
+--Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irresistible mouvement du coeur,
+est-ce parce que vous etes ici?...
+
+Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, d'une voix ardente:
+
+--Ici... oh! ici... c'est le paradis!...
+
+Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumiere qui, en de certaines
+circonstances, jette sa flamme dans l'esprit et le coeur des jeunes
+filles, l'illumina soudainement, et, tres pale, blanche comme un lis,
+elle dit:
+
+--Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir...
+
+--C'est vrai.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je vous aime.
+
+--Vous m'aimez?
+
+--Oui.
+
+--Et vous voulez mourir?
+
+--Oui.
+
+--Vous voulez donc que je meure?
+
+Ces demandes et ces reponses, rapides et haletantes, fievreuses, furent
+faites de part et d'autre, d'une voix basse. Emportes qu'ils etaient par
+leur reve, ils se rendaient a peine compte de ce qu'ils se disaient.
+Mais tout etait amour entre eux.
+
+Entre eux, il ne put etre question de dissimulation. Loise, qui parlait
+au chevalier pour la deuxieme ou troisieme fois, avoua son amour
+spontanement. La pensee qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne
+l'effleura meme pas. Cette fleur de timidite n'eut pas compris la
+timidite en ce moment.
+
+Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses levres, ce cri de
+sincerite superbe etait l'expression la plus complete, la plus absolue,
+de ce qu'elle pensait.
+
+Si le chevalier mourait, elle mourrait.
+
+C'etait simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien autour de cela: pas
+de reflexion, pas de contestation possible. Etait-ce de l'amour? Elle ne
+savait pas. Elle ne savait qu'une chose:
+
+C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du chevalier; c'est
+que son ame s'incorporait a l'ame de cet homme.
+
+Et maintenant, s'il partait, elle partait.
+
+S'il mourait, elle mourait.
+
+Plus rien au monde ne pouvait les separer.
+
+--Voulez-vous donc que je meure? dit Loise.
+
+En meme temps, ses yeux bleus, limpides comme l'azur du ciel, se
+fixerent sur les yeux du chevalier de Pardaillan.
+
+Il chancela.
+
+Il oublia que le marechal la destinait a ce comte de Margency, a cet
+inconnu qui allait la lui prendre, et, extasie, bouleverse par un
+etonnement infini, murmura:
+
+"Je reve."
+
+Lentement, elle baissa les yeux; une paleur de lis s'etendit sur son
+visage, et elle dit:
+
+--Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime...
+
+Ils etaient tout pres l'un de l'autre. Et pourtant, ils ne se touchaient
+pas. Le jeune homme eprouvait cette sensation tres nette que l'ange
+s'evanouirait si seulement il lui prenait les mains.
+
+Alors, avec cet accent de simplicite qui est la plus souveraine
+expression du pathetique, il murmura:
+
+--Loise, je vis puisque vous m'aimez... Etre aime de vous, cela me
+semblait une heresie... Que votre regard se fut abaisse sur moi, c'etait
+une folie... et pourtant, cela est. Loise, je ne sais si je suis heureux
+ou malheureux, je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, la
+plenitude de la vie, Loise, vous me l'avez versee...
+
+--Je vous aime...
+
+--Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait que j'etais venu
+dans ce monde pour vous, pour vous seule!
+
+Il se tut subitement.
+
+Il etait comme dans une epouvante et dans une extase.
+
+Et tous les deux comprirent que toute parole eut ete vaine.
+
+Lentement, les yeux rives aux yeux du chevalier, Loise recula jusqu'a la
+porte, s'eloigna, s'evapora pour ainsi dire, et lui demeura longtemps a
+la meme place, comme foudroye.
+
+Alors, la reaction se fit dans cette nature si froide en apparence, et
+si reellement violente.
+
+Une joie inouie, une joie terrible le souleva, le transporta.
+
+Par la baie de la fenetre, son regard etincelant rayonna sur Paris.
+
+Et sa pensee cria, tandis que ses levres serrees ne laissaient echapper
+aucun son:
+
+"Maintenant, je suis le maitre du monde! Roi Charles, Montmorency,
+Damville, puissances et gloires, ma gloire et ma puissance vous egalent!
+O Loise! Loise!..."
+
+Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hotel de Montmorency. Il
+retrouva son fils arme en guerre, en conciliabule avec le marechal
+de Montmorency. Dans la cour de l'hotel attendait un de ces lourds
+carrosses qu'on pouvait entierement fermer, au moyen de mantelets.
+
+Le vieux routier examina curieusement le chevalier qui parut calme et
+froid, comme a son habitude.
+
+"Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passe. Heureusement que j'apporte
+les bonnes paroles de cette chere Huguette!"
+
+Et, tirant son fils a part, il lui annonca qu'une vingtaine de truands
+se trouvaient aux abords de l'hotel, prets a escorter le marechal, sans
+meme qu'il s'en doutat.
+
+Le signal du depart fut alors donne par le marechal. On devait, pour
+depister les curieux ou les sbires, sortir par la porte Saint-Antoine,
+puis faire un crochet a gauche, pour rejoindre la route de Montmorency.
+
+Loise et sa mere prirent place dans le carrosse, qui fut soigneusement
+ferme.
+
+Le marechal se placa a la portiere de droite; le chevalier a celle de
+gauche; le vieux Pardaillan prit la tete; derriere, venaient douze
+cavaliers de la maison du marechal.
+
+Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil formidable,
+n'etaient alors nullement rares; nul ne fit donc attention a celle-ci,
+et la voiture arriva vers sept heures a la porte Saint-Antoine.
+
+--On ne passe pas! dit a ce moment une voix...
+
+Et l'officier qui commandait le poste s'avanca.
+
+--Qu'est-ce? demanda le marechal en palissant.
+
+L'officier le reconnut a l'instant, et, le saluant:
+
+--Monseigneur, a mon grand regret, je suis oblige de vous empecher de
+passer.
+
+--Mais, monsieur, la porte est encore ouverte a cette heure!
+
+--Pardon, monseigneur, elle est fermee; voyez, le pont est leve.
+
+Le marechal se pencha, regarda sous la voute et vit, en effet, que le
+pont etait leve!
+
+--Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans doute...
+
+--Toutes les portes de Paris sont fermees, monseigneur.
+
+--Et a quelle heure seront-elles ouvertes demain?
+
+--Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; ni demain, ni les
+autres jours...
+
+--Mais, s'ecria le marechal avec plus d'inquietude encore que de colere,
+c'est une tyrannie cela!
+
+--Ordre du roi, monseigneur!...
+
+--Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y entrer?...
+
+--Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et d'en sortir. On
+n'empeche personne d'entrer. Et, quant a sortir, il n'y a qu'a se
+procurer un laissez-passer de M. le grand prevot. Il demeure a deux pas
+de la Bastille. Et, si monseigneur le desire...
+
+--Inutile, dit le marechal.
+
+Et il donna l'ordre du retour.
+
+"Ordre du roi! murmura-t-il. Tres bien. Mais qui cet ordre vise-t-il?
+Moi? Quelle apparence y a-t-il?..."
+
+Tout aussitot, il songea a ces nombreux huguenots venus a Paris, avec
+Jeanne d'Albret, le roi Henri de Navarre et l'amiral Coligny.
+
+Francois de Montmorency demeura persuade qu'il s'agissait d'une mesure
+de police prise sans autre intention contre les huguenots.
+
+Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hotel de Montmorency.
+Le vieux Pardaillan, lui, avais mis pied a terre et donne son cheval a
+conduire en main, a l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir
+le coeur net, et son intention etait d'interroger l'officier.
+
+Cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees depuis le depart du marechal, et
+il reflechissait a la fable qu'il inventerait pour forcer l'officier a
+parler, lorsqu'il vit l'un des soldats du poste s'eloigner de la porte
+en prenant la rue Saint-Antoine.
+
+Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui serait plus facile
+de tirer quelque chose de ce soldat. Il l'aborda donc et se mit a
+marcher de conserve avec lui.
+
+--Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matiere. Une bouteille de vin
+frais serait la bienvenue?
+
+--La bienvenue, mon gentilhomme.
+
+--Voulez-vous en boire une avec moi, a la sante du roi?
+
+--Je veux bien, par ma foi.
+
+--Entrons donc dans ce bouchon...
+
+--Pas maintenant.
+
+--Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant que nous avons soif?
+
+--Parce que j'ai une commission a faire.
+
+--Ou cela?
+
+Du coup, le soldat commenca a regarder de travers l'acharne
+questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan s'accrocha a un
+papier que le soldat avait place dans son justaucorps et dont un bout
+depassait.
+
+--Ah ca, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut bien vous faire?
+reprit le soldat.
+
+--Rien du tout. Mais, si votre commission vous mene trop loin, vous
+comprenez...
+
+--C'est juste. Eh bien, je vais au Temple.
+
+Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques pas en ruminant
+une idee qui venait de lui traverser la cervelle.
+
+--Camarade, dit-il tout a coup, voulez-vous que je vous dise?... Vous
+portez une lettre a l'hotel de Mesmes.
+
+--Comment le savez-vous? s'ecria le soldat stupefait.
+
+--Tenez, voici la lettre qui depasse et sort de votre justaucorps; elle
+va tomber, prenez garde.
+
+En meme temps, Pardaillan saisit entre le pouce et l'index le bout
+du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta un coup d'oeil sur la
+suscription. Elle etait ainsi libellee:
+
+A monsieur le marechal de Damville, en son hotel.
+
+Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se trouvaient dans
+la rue Saint-Antoine, pleine de passants. A vingt pas, arrivait une
+patrouille du guet a cheval. Il n'y avait pas moyen de se sauver en
+emportant la lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu
+remarquer qu'elle etait assez mal cachetee, comme par une personne qui
+eut ete tres pressee.
+
+Ils se remirent en marche. Pardaillan resolu a ne plus lacher son homme
+d'une semelle, le soldat devenu tres mefiant.
+
+--Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout a coup ce dernier, cette
+lettre doit arriver le plus tot possible.
+
+La-dessus, le soldat prit le pas de course.
+
+Mais il avait affaire a plus entete que lui: Pardaillan se mit aussi a
+courir.
+
+--Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres?
+
+--Non! fit le soldat, en precipitant sa course.
+
+--Cinq cents! reprit Pardaillan.
+
+--Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle!
+
+--Mille!...
+
+Le soldat s'arreta court et devint cramoisi.
+
+--Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante.
+
+--Vous donner mille livres en or, si vous me laissez lire la lettre que
+vous portez.
+
+--Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc!
+
+--Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez?
+
+En ce cas, je vous offre deux mille livres."
+
+Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement:
+
+--Nous entrons au premier cabaret et, tandis que vous videz une bonne
+bouteille, je decachete la lettre, je la lis, puis je remets le cachet
+en place. Personne ne saura.
+
+--Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon officier m'a dit que je
+serais pendu si la lettre s'egarit!...
+
+--Imbecile! Qui te parle de l'egarer?... Trois mille livres! dit
+Pardaillan.
+
+Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraina au fond d'un cabaret
+voisin. Le soldat suait a grosses gouttes.
+
+Il palissait, il rougissait.
+
+--Est-ce bien vrai?" murmura-t-il quand ils furent installes devant une
+bouteille.
+
+Pardaillan vida sa ceinture et dit:
+
+--Compte!
+
+Le soldat, ebloui, etouffa un rugissement. Jamais il n'avait vu tant
+d'or. C'etait une fortune qu'il avait la devant lui. Haletant, il remit
+la lettre a Pardaillan et, sans compter, remplit d'or ses poches. Puis,
+comme dans un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut.
+Pardaillan haussa les epaules et, tranquillement, decacheta la lettre
+dont il etait des lors le maitre.
+
+Elle contenait ces mots:
+
+"Monseigneur, une voiture de voyage fermee s'est presentee a la porte
+Saint-Antoine, escortee par une douzaine de cavaliers. Le marechal de
+Montmorency etait la. Il a paru tres contrarie de ne pouvoir passer. Je
+crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous m'avez signales. Je
+fais suivre la voiture qui, je suppose, regagne l'hotel de Montmorency.
+J'ose esperer, monseigneur, que vous brulerez ce billet aussitot recu et
+que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet avis."
+
+"Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que signifie l'ordre du
+roi de faire fermer toutes les portes de Paris!..."
+
+La-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner l'hotel de
+Montmorency.
+
+Dans cette soiree, le marechal de Damville recut autant de billets qu'il
+y avait de portes a Paris. Tous contenaient la meme indication en peu de
+mots: "Rien de nouveau" ou bien: "Le marechal ne s'est pas presente pour
+sortir", ou bien encore: "Les personnes signalees ne sont pas venues."
+
+Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun rapport.
+
+Ainsi, le marechal de Montmorency, Loise, Jeanne de Piennes et les deux
+Pardaillan etaient prisonniers dans Paris! Damville qui, en attendant
+de pouvoir assassiner Charles IX, usait et abusait du credit dont il
+jouissait aupres du jeune roi, Damville avait obtenu pour une duree de
+trois mois la charge d'inspecter les portes de Paris. Il n'avait pas eu
+de peine a demontrer que, dans les circonstances presentes, il fallait
+exercer une etroite surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris.
+
+Et le roi lui avait confie le redoutable emploi qui le faisait quelque
+chose comme gouverneur militaire de Paris.
+
+A l'hotel de Montmorency, l'existence s'ecoulait sans incident. Il avait
+ete convenu qu'on resterait enferme sans vaine tentative. Les portes
+de Paris ne pouvaient demeurer longtemps fermees et, a la premiere
+occasion, le depart se ferait tout naturellement.
+
+Une quinzaine de jours s'ecoulerent ainsi.
+
+Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque tous les
+jours pour aller aux nouvelles et en prenant toutes les precautions
+necessaires pour ne pas etre reconnus.
+
+Un soir, le routier, qui etait sorti seul, rentrait a l'hotel
+lorsque, dans la loge du suisse, il apercut quelqu'un qu'il reconnut
+immediatement: c'etait Gillot, le digne neveu de l'intendant de
+Damville.
+
+--Que viens-tu faire ici? gronda-t-il.
+
+--Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement...
+
+--Tu viens m'espionner, miserable!...
+
+--Ecoutez-moi, de grace! balbutia Gillot.
+
+--Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles.
+
+Gillot se redressa et, tres digne, prononca:
+
+--Je vous en defie bien, par exemple!
+
+En meme temps, il retira un bonnet qui couvrait sa tete jusqu'a la
+nuque, et Pardaillan demeura stupefait:
+
+Gillot n'avait plus d'oreilles!...
+
+--Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me couper ce que je
+n'ai plus.
+
+--Mais qui t'a ainsi arrange?
+
+--Mon oncle lui-meme! Oui, monsieur!... Lorsque Mgr de Damville a su que
+j'avais trahi son secret parce que j'avais peur que vous me coupassiez
+les oreilles, il a dit a mon oncle: "C'est bon! Coupez-les-lui!..."
+Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable d'un tel crime, a
+execute la cruelle sentence, et, tout evanoui que j'etais, m'a ensuite
+fait porter hors de l'hotel. Une femme m'a releve, m'a soigne, a gueri
+les deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me venger, je viens
+me mettre a votre disposition."
+
+--Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan.
+
+--Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
+Je vous aiderai peut-etre mieux que vous ne croyez. Et, contre mes
+services, je ne vous demande qu'une chose.
+
+--Laquelle? Voyons.
+
+--C'est de m'aider a votre tour a me venger de Mgr de Damville qui a
+donne l'ordre de me couper les oreilles, et de mon oncle qui a execute
+cet ordre."
+
+"Voila un animal qui me parait anime d'excellentes intentions et qui
+pourra nous etre utile", songea Pardaillan qui ajouta:
+
+--Eh bien, c'est dit; je te prends a mon service.
+
+Gillot eut dans les yeux un eclair de joie qui eut inquiete Pardaillan
+s'il l'eut surpris. Mais, faisant signe a Gillot de le suivre, le vieux
+routier s'enfoncait deja dans l'hotel.
+
+Gillot le suivit en murmurant entre ses dents:
+
+"J'espere que mon oncle Gilles sera content de moi!"
+
+
+
+V
+
+L'ORAGE GRONDE
+
+Une vingtaine de jours apres l'entree du roi dans Paris eurent lieu les
+fiancailles d'Henri de Bearn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A
+cette occasion, une fete fut donnee au Louvre, fete somptueuse et telle
+qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scenes auxquelles
+se complurent Francois Ier et Henri II.
+
+Cette memorable, fastueuse et terrible soiree, il faut que nous la
+suivions pour ainsi dire heure par heure.
+
+Le Louvre flamboyait de lumieres, un immense bruissement de rires
+s'elevait de cette fournaise, et chacune des salles ou se deployaient
+ces magnificences contenait un drame...
+
+Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers
+de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour
+du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant
+rocher. Cette foule n'etait pas seulement attiree par la curiosite.
+Malgre les edits cries a diverses reprises, la plupart des bourgeois
+etaient armes de pertuisanes et avaient endosse la cuirasse.
+
+Au debut de cette soiree, et comme la nuit s'etendait sur Paris,
+Catherine de Medicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une
+piece dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche.
+
+Habille de noir comme a son habitude, plus pale que jamais, ses maigres
+mains d'ivoire incrustees sur la balustrade de fer, Charles IX regardait
+au loin une grande lueur rouge. Et, pres de lui, d'un pas en arriere,
+Catherine souriait, de son rire enigmatique et cruel, sphinx formidable.
+
+--Pourquoi m'avez-vous amene la, madame? demanda le roi.
+
+--Pour vous montrer ce feu, sire.
+
+--Un feu de joie? Mes bons Parisiens se rejouissent.
+
+--Non, sire. Les Parisiens brulent une maison ou l'on a surpris
+une reunion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui
+s'allume... la, sur votre gauche!
+
+Une bouffee de sang monta aux joues blemes de Charles IX.
+
+--Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idee ne leur vienne pas de
+bruler le Louvre!
+
+--Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les
+incendiaires.
+
+Et, se retournant, le roi cria:
+
+--Hola, Cosseins!
+
+--Etes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son
+fils. Voulez-vous donc provoquer des emotions et des emeutes dans Paris?
+
+--Que dites-vous la, madame? fit Charles en frissonnant.
+
+--La verite!... Vous avez reve la fusion des catholiques et des
+huguenots. Dieu sait si j'en ai gemi moi-meme, car je voyais l'abime ou
+vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menacants qui vous entourent
+depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Bearn, Conde et Coligny sont ici!
+Aveugle!
+
+Au loin, l'incendie montait et s'etendait, vaste nappe de flammes rouges
+qui ondulait dans la nuit.
+
+--Voila la reponse des Parisiens aux fiancailles de ce soir! reprit
+Catherine.
+
+Les yeux exorbites, les machoires serrees, Charles IX regardait. Par
+moment, un frisson le secouait.
+
+--Charles, continua la reine, ecoutez-moi. Vous savez avec quelle joie
+j'ai pousse a la paix; vous savez que moi-meme je me suis humiliee
+devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai ete jusqu'a
+imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Bearn. C'est que,
+moi aussi, j'etais aveugle! Je croyais alors que la paix etait possible
+entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots?
+Delire! Reve insense! Il faut que l'heresie ou l'Eglise triomphe ou
+meure!
+
+--Madame!... Vous m'epouvantez!... Il est impossible que les choses en
+soient la parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait!
+
+--Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de
+tous les Etats apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il
+prepare une armee pour retablir le regne de Dieu compromis par notre
+faiblesse.
+
+--Je ferai la guerre a l'Espagnol!
+
+--Insense! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que
+nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blament, tous
+nous menacent!
+
+--Je tiendrai tete a l'Europe s'il le faut!...
+
+--Tiendrez-vous tete au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous
+releverez-vous de l'excommunication dont il vous menace?
+
+--Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de
+France!...
+
+Et, cramponne a la balustrade, Charles se raidit davantage.
+
+--Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai decide la
+paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre a
+l'Espagne, a l'Empire, au pape lui-meme, je ferai la guerre!
+
+--Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale.
+
+--Avec mes armees, avec ma noblesse, avec mon peuple!...
+
+--Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut!
+
+En meme temps la reine saisit la main de son fils avec un geste
+d'irresistible autorite et, l''entrainant, elle lui fit traverser
+plusieurs pieces.
+
+Catherine s'arreta dans une grande salle qui donnait sur le cote du
+Louvre oppose a la Seine.
+
+--Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous?
+Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un
+Montmorency qui s'enferme dans son hotel pour y donner refuge aux
+rebelles?
+
+--Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous?
+
+--De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insultes, vous
+et moi!
+
+--Et vous dites que Montmorency leur donne asile?
+
+--Oui, sire. Et toute votre noblesse en est a ce point de revolte
+ouverte... Quant au peuple, ecoutez...
+
+Catherine entraina le roi dans l'embrasure d'une fenetre ouverte, et
+Charles, se penchant, vit, au-dela des fosses, du Louvre, la foule
+enorme qui se pressait et hurlait:
+
+"Vive la messe! Mort aux huguenots!..."
+
+Mais ces cris eux-memes etaient domines et couverts par une clameur plus
+forte, plus volontaire, comme organisee:
+
+"Vive Guise! Vive notre capitaine general!..."
+
+Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant
+vers la reine mere:
+
+--Que signifie?... Qui est capitaine general?
+
+--Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise!
+
+--Et de quoi est-il capitaine general?
+
+--Des troupes catholiques, sire!
+
+--Or ca, madame, perdons-nous le sens?... Ou donc sont ces troupes
+catholiques? Et qui les a instituees?...
+
+--Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui
+ne veulent pas que l'heretique soit traite sur le meme pied que le
+loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la
+pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour
+sauver la vieille religion qui, elle, a sauve le monde... Et c'est cela
+qui fait une armee, sire!
+
+Charles IX referma violemment la fenetre et se mit a arpenter la salle
+d'un pas agite.
+
+--Que faire? Que faire? balbutiait-il.
+
+--Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils aine de l'Eglise!
+
+--Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand
+je l'appelle mon pere! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et
+qui m'assure de toute son amitie... Faites tout ce que vous voudrez! Je
+ne veux pas m'en meler."
+
+Tout Charles IX etait dans ce mot.
+
+Catherine reprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha
+rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et,
+d'une voix sourde, elle murmura:
+
+--Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu
+pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amitie
+d'Henri de Bearn! Sais-tu ou se trouvait Henri lorsque tu le croyais au
+camp de La Rochelle, avant ton depart pour Blois! Interroge la-dessus
+ton grand prevot...
+
+--Parlez, madame!...
+
+--Eh bien, il etait a Paris avec Conde, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu
+ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta
+couronne!"
+
+Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards...
+
+Se penchant a l'oreille de son fils, la reine ajouta:
+
+--Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damnes
+huguenots que vous savez l'horrible verite! Dissimulez, sire, ou nous
+sommes tous perdus!..."
+
+Alors elle s'eloigna, descendit un escalier derobe et parvint a son
+oratoire.
+
+--Paola! appela-t-elle.
+
+Sa suivante florentine apparut.
+
+--Sont-ils la? demanda la reine.
+
+--Oui, Majeste. Lui, ici... et l'autre, la!
+
+--Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui!
+
+La suivante sortit et reparut quelques instants apres, suivie d'un homme
+qui s'inclina jusqu'a terre.
+
+--Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux
+sourire. Je vois que vous etes toujours de nos amis, toujours empresse
+lorsque nous avons besoin d'un homme brave, energique et devoue.
+
+--Votre Majeste me comble, dit Maurevert en se redressant.
+
+--Pas du tout. J'aime a rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre
+couronne! Bien peu solide sur la tete de mon fils!...
+
+"Diable! songea Maurevert en palissant, aurait-elle vent de quelque
+chose?"
+
+Et, tout haut, il dit:
+
+--S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre
+Majeste n'a qu'a parler: je suis tout pret... a tout!
+
+Au fond, Maurevert tremblait.
+
+Il avait jete autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il
+etait bien seul avec la reine.
+
+Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il
+paraissait une trentaine d'annees; svelte, mince, les cheveux et la
+barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets
+d'acier, la figure reguliere, la tournure elegante, il avait la demarche
+souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte
+de beaute. Rompu a tous les exercices vigoureux, il passait pour tres
+dangereux l'epee a la main et, en outre, avait une reputation etablie de
+tireur infaillible a l'arquebuse et au pistolet.
+
+Il n'avait pas de situation fixe a la cour. On ignorait d'ou il venait
+et quelle etait sa famille. Mais il avait ete d'abord tres protege par
+le duc d'Anjou, frere du roi, a qui il avait rendu de ces inavouables
+services qu'un bravo pouvait rendre a un prince. En recompense Henri
+l'avait presente a la reine Catherine, en lui disant:
+
+--Madame ma mere, M. de Maurevert tuerait son pere si je lui en donnais
+l'ordre.
+
+Maurevert, en marge de la cour, meprise par les uns, redoute par les
+autres, accepte, tolere plutot, n'aimait et ne haissait personne; mais
+il etait capable de tuer froidement quiconque le genait.
+
+Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre
+qui lui permit de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui
+acceptaient sa societe.
+
+Il trahissait secretement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout pret
+a trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frere
+du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-etre
+Maurevert eut-il assassine le roi s'il n'eut craint d'etre ensuite
+abandonne par Anjou.
+
+Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la
+couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-etre des soupcons
+sur la conspiration de Guise.
+
+"S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arreter, je
+saute sur elle, je l'etrangle, et je prouve au roi que la reine mere
+voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trone."
+
+C'est pourquoi il repondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait
+comprendre:
+
+--Je suis pret... a tout!
+
+--Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les
+circonstances difficiles que nous traversons, j'ai songe a vous. J'ai
+des ennemis, ou plutot mon fils a beaucoup d'ennemis...
+
+--De quel fils Votre Majeste parle-t-elle en ce moment?
+
+"Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus
+intelligent que je ne le pensais!"
+
+Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant:
+
+--Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi...
+
+--C'est que, comme je suis le plus fidele serviteur de Mgr Henri, j'ai
+toujours une tendance a m'imaginer que c'est lui le seul fils de la
+reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi!
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime egalement mes enfants...
+Lorsqu'il plaira a Dieu de rappeler a lui mon pauvre Charles, je serai
+heureuse de savoir qu'Henri possede des serviteurs aussi devoues que
+vous... Mais, ce devouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne
+sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps?
+
+--Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre
+a Votre Majeste que j'appartiens corps et ame a Mgr d'Anjou...
+
+Les yeux de la reine etincelerent de joie. Maurevert surprit cette joie
+et continua:
+
+--Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services,
+je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidele sujet.
+
+Il y avait une telle difference entre le ton que le bravo employait pour
+parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transportee,
+s'ecria:
+
+--Monsieur de Maurevert, vous etes un honnete homme et, si vous voulez
+m'obeir, je me charge de votre fortune!
+
+Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle des qu'on la
+flattait dans son amour pour Henri d'Anjou.
+
+Elle reprit apres une minute de reflexion:
+
+--Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de
+mon amitie en vous disant quels sont ses ennemis...
+
+--J'ecoute Votre Majeste, tout pret a renfermer dans mon coeur comme au
+fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier.
+
+--Je connais votre discretion... Mais est-ce bien un secret pour vous?
+Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler?
+
+--Serait-ce de M. le duc de Guise?
+
+--Guise? Oh! non... le duc nous est tout devoue...
+
+--Alors, Votre Majeste veut parler du marechal de Damville.
+
+--Damville, a qui nous avons donne le gouvernement de la Guyenne, est un
+de nos plus beaux amis...
+
+--Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des
+_Politiques_.
+
+--Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous
+designez. Mais nous en reparlerons plus tard.
+
+--Alors, reprit Maurevert impenetrable, je ne vois pas...
+
+--Songez que, le roi, c'est le fils aine de l'Eglise.
+
+--Votre Majeste veut parler des huguenots! s'ecria le bravo avec une
+surprise parfaitement jouee. Mais le roi lui-meme n'a-t-il pas proclame
+la grande reconciliation?
+
+--Eh bien, oui! Mais, malgre toutes nos avances, malgre la sincerite
+de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah!
+Maurevert, je tremble pour mon fils!
+
+--Pourquoi Votre Majeste ne fait-elle pas arreter l'amiral?
+
+--Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arreter l'amiral! Qui donc
+oserait maintenant se charger d'une telle besogne?...
+
+--Moi, fit Maurevert.
+
+--Vous!...
+
+--Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, des ce soir, en
+pleine fete, j'arrete Coligny.
+
+--Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine
+bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma
+priere! Une bonne fievre quartaine nous delivrerait de Coligny, et il
+n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Helas! nous en serons
+reduits a subir la loi des heretiques et a entendre la messe en
+francais! car, d'esperer que le Ciel enverra a l'amiral la fievre qui
+nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de
+Maurevert, d'esperer cela, il n'y faut pas songer...
+
+La reine s'arreta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des
+ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps.
+
+--Un accident! fit-il.
+
+--Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tete de
+l'amiral?
+
+--Hum! Il faudrait que cette tuile fut douee d'un devouement...
+
+--Qui couterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans crainte, mon cher
+monsieur de Maurevert. Que faudrait-il pour donner de l'intelligence et
+du devouement a cette tuile?
+
+--Je l'ignore, madame. Mais, a defaut de cette tuile, je connais
+quelque part une bonne arquebuse...
+
+--Mais c'est tout ce qu'il faut!
+
+--En ce cas, que Votre Majeste cesse de craindre. Je n'ai qu'un mot a
+dire a un ami qui se chargerait...
+
+--Voyons. Comment s'y prendrait cet ami?
+
+--Mais de la facon la plus simple et la moins scandaleuse... Il
+attendrait au detour de quelque rue M. l'amiral qui tous les jours
+quitte le Louvre a la meme heure et suit le meme chemin pour se rendre
+a son hotel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... Votre Majeste
+connait-elle le reverend Villemur?
+
+--Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois?
+
+--C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des amis les
+plus zeles de l'Eglise, demeure justement dans le cloitre
+Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral traverse tous les jours
+pour gagner la rue de Bethisy. Il loge dans une fort belle maison, cet
+excellent Villemur. Et il se trouve que les fenetres de son logis sont
+grillees au rez-de-chaussee d'un assez-fort treillis, en sorte que, de
+la rue, il est impossible de voir ce qui se passe a l'interieur de la
+maison.
+
+--Tres bien! Tres bien...
+
+--Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalite au chanoine, et
+qu'il se place pres de la fenetre, son arquebuse a la main. Il joue avec
+cette arquebuse. Tout a coup la balle part et va frapper M. l'amiral qui
+passe juste a ce moment. Je crois bien, madame, que ceci vaut la tuile
+ou la fievre.
+
+--Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami serait royalement
+recompense.
+
+--S'il s'agissait de moi, je repondrais que ma plus belle recompense
+serait la satisfaction d'avoir servi ma reine.
+
+--Oui, mais tout le monde n'a pas votre desinteressement.
+
+--Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc que l'ami dont je vous
+parle et qui est d'une adresse extraordinaire a l'arquebuse pourrait
+bien se montrer maladroit si je n'etais la pour assurer un paiement
+raisonnable. Mais que Votre Majeste ne s'en inquiete pas: je possede une
+cinquantaine de mille livres, et avec cette faible somme...
+
+Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant aussitot elle attira a
+elle une feuille de papier et y traca quelques mots.
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai pas un tel
+sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. Quant a votre ami, voici
+pour lui un bon de vingt-cinq mille livres sur le tresor.
+
+Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche.
+
+--Le reste... apres l'accident, dit Catherine. Vous voyez que je ne
+marchande pas quand il s'agit de recompenser vos amis, mais j'espere
+qu'il m'en sera tenu compte... Prevenez aussi votre ami que j'aurai
+besoin de lui...
+
+--Contre qui, madame?...
+
+--Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus la ni du roi ni de
+l'Eglise. Il s'agit..."
+
+Catherine, se dechargeant de cette souriante simplicite dont elle
+s'etait couverte pour parler des affaires de l'Etat, laissa la haine
+eclater sur son visage.
+
+--Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui m'ont mortellement
+offensee. Sans eux, ou du moins sans l'un d'eux, nous n'en serions pas
+ou nous sommes. Il n'y aurait plus d'armee huguenote. Il n'y aurait
+pas de fiancailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant Jeanne
+d'Albret, il nous a menaces, mes fils et moi, d'une ruine que toutes
+mes ressources pourront a peine conjurer. Mais ce n'est pas tout.
+Ce miserable se mele de proteger quelqu'un qui est, dans ma vie, un
+obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois il m'a bafouee. Lui
+et son pere, je les hais, Maurevert, et je vous donne, en vous revelant
+cette haine, la plus grande preuve d'estime que j'aie jamais donnee a
+per sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous cree comte..."
+
+Maurevert tressaillit.
+
+--Je vous trouverai un comte a votre taille. Et en attendant, pour
+chacune de ces tetes, il y a cent mille livres.
+
+--Ce sont donc de bien puissants personnages, madame?
+
+--Ce sont deux miserables aventuriers. Mais, prenez-y garde, ces deux
+hommes sont de fer. On croit les avoir tues: ils reparaissent. On les
+brule dans une maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y
+etiez, Maurevert! Vous y etiez a l'incendie du cabaret, vous etiez
+au siege de la rue Montmartre, vous etiez ici meme lorsque j'ai ete
+insultee, bafouee.
+
+--Vous parlez des Pardaillan, madame!
+
+--Vous les avez nommes! Ils sont maintenant...
+
+--A l'hotel de Montmorency, je le sais madame. Eh bien, madame, je vais
+vous etonner: pour la vie de ces deux hommes, je ne veux ni de votre
+comte, ni de vos deux cent mille livres... et je donnerais moi-meme
+jusqu'a la derniere goutte de mon sang pour les tenir un jour a ma merci
+et les etrangler de mes mains...
+
+--Ah! ah! fit lentement Catherine, il parait que vous leur en voulez
+fort, mon bon Maurevert.
+
+Maurevert posa son doigt sur sa joue droite.
+
+Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, livide, sous les
+couches de pate.
+
+--Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible tranquillite.
+Vous en serez marque toute la vie.
+
+Maurevert grinca des dents. Mais, se remettant presque aussitot, il
+s'inclina:
+
+--La reine me donne-t-elle conge?
+
+--Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien servie, vous pourrez
+demander ce que vous voudrez sans craindre de trop demander.
+
+Maurevert s'eloigna.
+
+"Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. Voyons maintenant ou en
+est notre bonne Jeanne d'Albret."
+
+Elle s'assit dans un vaste fauteuil.
+
+Peu a peu les traits convulses de Catherine se detendirent. Une
+expression de melancolie reveuse remplaca l'expression de haine. Elle
+saisit un petit miroir pour s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle
+voulait qu'elle fut, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose
+affaissee, ramena sur ses epaules le voile noir qui couvrait sa tete et
+s'en fit ainsi une sorte de cadre qui seyait merveilleusement a cette
+attitude et a cette melancolie.
+
+Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un signe. Paola
+penetra dans une piece voisine, et, de meme qu'elle avait introduit
+Maurevert, elle introduisit cette fois un nouveau personnage, et
+s'eclipsa sans bruit.
+
+Quant a Maurevert il avait regagne les immenses salles ou evoluaient dix
+mille invites. Sans que la fete battit encore son plein, il commencait
+deja a regner dans cette foule ce laisser-aller qui denote que la
+froideur premiere est passee.
+
+Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant quelqu'un.
+
+Il apercut enfin un groupe nombreux de seigneurs qui paraissaient faire
+leur cour a un personnage qui, d'apres l'attitude et le nombre des
+courtisans, ne pouvait etre que le roi lui-meme.
+
+Ce n'etait pas le roi, c'etait Henri, duc de Guise.
+
+Il portait avec une grace hautaine un costume qui etait une merveille de
+magnificence et de bon gout: la garde de son epee de parade etincelait
+de diamants; chacun des rubans de son pourpoint etait fixe par une
+grosse perle; une agrafe de rubis et d'emeraudes supportait les plumes
+blanches de sa toque.
+
+Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, resplendissant de
+jeunesse, reellement magnifique, pouvait en cette soiree passer pour le
+cavalier le plus accompli de la cour de France. Il riait avec les siens
+des huguenots qui passaient en leurs costumes plus severes.
+
+Tout a coup, l'idee d'une excellente farce traversa sans doute son
+esprit. Car il se mit a rire plus nerveusement que jamais: Teligny,
+gendre de l'amiral, venait d'apparaitre, donnant la main a sa femme,
+Louise de Coligny, alors dans tout l'eclat de sa beaute.
+
+Guise la vit de loin. Il etouffa un soupir et palit legerement. Puis,
+eclatant de rire, comme nous avons dit, il s'ecria:
+
+--Messieurs, une jolie comedie!... Approchez-vous, je vais vous
+expliquer cela.
+
+Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, quelqu'un toucha
+Henri de Guise au bras. Le duc se retourna et vit Maurevert.
+
+--Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens a l'instant, et nous
+allons combiner ensemble une petite mascarade dont il sera parie!
+
+La-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, et se refugia
+dans l'embrasure d'une large fenetre.
+
+--Eh bien, fit-il, que voulait-elle?
+
+--Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert.
+
+Le duc tressaillit et murmura sourdement:
+
+--Elle cherche a nous devancer... Mais n'importe! Autant commencer par
+l'amiral! Ah Coligny! Coligny! Tu pleureras des larmes de sang pour
+m'avoir fait pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis?
+
+--De tirer sur l'amiral.
+
+--Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le bon moment. Tu
+comprends... Ne tire pas sans mon ordre.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et puis... le jour ou tu tireras... tu t'arrangeras pour blesser
+grievement le bonhomme, tu entends... mais non pour le tuer sur le coup.
+
+Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il commenca a expliquer
+son idee, qui devait etre des plus bouffonnes a en juger par les rires
+et les bravos qui l'accueillaient.
+
+Quant a Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna lentement les
+portes des salons, puis sortit du Louvre et disparut dans les rues
+noires.
+
+
+
+VI
+
+L'ORAGE GRONDE (suite)
+
+"Le bravo d'abords et lui ensuite!" avait dit la reine Catherine a sa
+suivante Paola.
+
+Nous venons d'assister a l'entretien qu'elle avait eu avec Maurevert. La
+suivante florentine introduisit alors le personnage que la reine avait
+simplement appele "lui".
+
+Ce nouveau personnage, ayant salue la reine, se tint immobile devant
+elle dans une attitude de raideur ou il y avait autre chose que de la
+fierte. Il etait tres pale. Ses yeux ardents eclairaient cette paleur
+d'un feu etrange.
+
+Cet homme, c'etait le comte de Marillac.
+
+--Vous etes fidele au rendez-vous, dit enfin Catherine; merci, comte.
+
+--C'est bien plutot a moi de remercier Votre Majeste de l'interet
+qu'elle daigne me temoigner, de la promesse qu'elle a bien voulu me
+faire...
+
+La reine fit un signe de tete ou il y avait de la lassitude, de la
+melancolie, des sentiments reprimes, quelque chose comme une
+affection profonde qui n'ose eclater. Sa voix avait pris une douceur
+extraordinaire.
+
+--Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restee si jeune et si pure,
+il faut avant tout que je vous supplie de ne pas vous etonner de cet
+interet que vous avez pu remarquer...
+
+--Madame, s'ecria Marillac remue jusqu'aux entrailles, est-ce bien la
+reine qui me parle ainsi?
+
+Et, en cette minute, il eut l'impression emouvante que Catherine allait
+lui repondre:
+
+"Non pas la reine... mais votre mere!..."
+
+Cette reponse ne vint pas.
+
+--Comte, dit-elle, vous etes l'homme le plus genereux que j'aie
+rencontre... C'est a cette generosite que je fais appel pour vous prier
+de ne pas m'interroger au sujet de cet interet... de cette affection que
+je vous porte.
+
+--S'il y a un secret dans la pensee de Votre Majeste, et que ce secret
+soit surpris par moi, puisse-je etre foudroye par le feu du ciel avant
+que de mon coeur il soit monte a ma langue!
+
+--Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez... ce secret, je
+vous jure de vous le divulguer un jour... bientot...
+
+Le jeune homme laissa echapper un faible cri.
+
+--Bientot, reprit la reine avec un admirable desordre dans la voix, vous
+saurez pourquoi je m'interesse tant a vous, pourquoi j'ai du, dans notre
+derniere entrevue, feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous
+offrais une royaute... pourquoi j'ai sonde votre chagrin... et pourquoi
+enfin je veux vous voir heureux!...
+
+--Madame! madame! cria Marillac, comme il eut crie: Ma mere!...
+
+Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un mot definitif fut
+prononce. Elle dit en souriant:
+
+--Que fites-vous de ce coffret d'or que vous voulutes bien accepter?...
+
+Marillac repondit par un sourire au sourire de la reine.
+
+--Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde precieusement comme une
+relique, madame, puisqu'il me vient de vous!
+
+Un nuage passa sur le front de Catherine.
+
+--Vous le gardez... chez vous?
+
+--Votre Majeste sait que j'habite l'hotel de la reine de Navarre,
+puisque je suis un de ses gentilshommes... Le coffret est un bijou de
+femme.
+
+--C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le meme sourire. Je m'en
+servais pour renfermer tantot mes gants, tantot mes echarpes. Il me fut
+jadis donne par le bon roi Francois Ier, lorsque j'arrivai a la cour de
+France...
+
+--Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte. Car Sa Majeste ma
+reine s'en sert pour mettre ses gants.
+
+--Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eut paru un merveilleux
+chef-d'oeuvre de ruse a quiconque eut pu voir la joie sauvage qui eclata
+soudain dans ce coeur.
+
+--Oui, reprit le comte avec une gravite soudaine, j'aime la reine de
+Navarre... pardonnez-moi, madame, j'allais dire: comme si elle etait
+ma mere... Alors, je l'ai priee de me garder cette relique.... ce
+coffret... jusqu'au jour...
+
+--Vous avez bien fait, mon enfant!
+
+Le comte chancela, ebloui par ce mot qu'il entendait pour la premiere
+fois dans la bouche de Catherine.
+
+--Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement.
+
+--Jusqu'au jour ou je saurai enfin la verite sur celle que vous savez,
+dit le comte en retombant dans ce meme desespoir qui paraissait
+l'accabler. Et ceci m'amene a vous rappeler que Votre Majeste, dans
+cette entrevue meme ou elle me donna ce magnifique coffret, daigna me
+promettre...
+
+--Je vais tenir ma promesse, mon cher comte...
+
+Mais n'etes-vous pas curieux de savoir comment j'ai connu votre passion
+pour Alice de Lux?...
+
+--Je vis dans une telle inquietude, madame, que rien ne me touche ni
+m'etonne... J'ai simplement suppose que Votre Majeste avait daigne
+s'informer de moi...
+
+--C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que le genie et
+l'intrigue qu'il m'a fallu deployer pour vous suivre pas a pas, savoir
+ce que vous pensiez, vous proteger au besoin...
+
+Le comte, a ces mots, eut encore un de ces mouvements impulsifs comme
+Catherine en avait provoque deux ou trois depuis le debut de cet
+entretien. Mais, cette fois encore, elle s'arreta, en se reprenant pour
+ainsi dire a l'instant precis ou elle paraissait vouloir s'abandonner a
+l'emotion.
+
+--Je vous ai surveille, reprit-elle avec un sourire. J'ai d'abord voulu
+voir de pres, et Dieu sait ce qu'il m'en a coute pour demeurer si froide
+devant vous, alors que...
+
+--Achevez, madame, je vous en supplie!
+
+--Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas venue, et vous avez
+jure de ne pas m'arracher mon secret.
+
+Le comte joignit les mains et s'inclina comme devant une sainte.
+
+--Apres notre premiere entrevue, continua la reine, je ne tardai pas a
+connaitre votre amour pour Alice de Lux. Un soir, comte, vous vous etes
+arrete pres de mon nouvel hotel, au pied meme de la tour. La reine
+de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez Alice. Et vous, vous
+attendites... Alors, je voulus savoir ce qui vous tourmentait... Je
+connaissais Alice... je l'avais quelque peu malmenee jadis parce qu'elle
+abandonnait notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait
+toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain matin, je la
+vis donc... et je sus ce qu'il s'etait passe entre elle et la bonne
+reine Jeanne...
+
+--C'est ce jour-la, madame, interrompit le comte fremissant, qu'eut lieu
+notre deuxieme entrevue... c'est ce jour-la que vous me fites venir...
+que vous voulutes bien me donner ce coffret d'or en signe de votre
+affection... royale... c'est ce jour-la enfin que vous me fites une
+promesse...
+
+--Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice de Lux!... Cette
+promesse je vais la tenir... Mais, reprit Catherine, la reine de Navarre
+ne vous a donc rien dit depuis ce jour?
+
+--Rien, madame, rien!... En quittant la maison d'Alice de Lux, elle me
+dit... et toute ma vie j'aurai ces paroles gravees dans ma memoire: "Mon
+enfant, j'ai longuement interroge votre fiancee. Dans mon ame, voici ce
+que je pense: je verrai avec effroi que cette demoiselle devienne la
+femme d'un homme que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire des
+miracles... et je crois vraiment que l'amour d'Alice pour vous est de
+ceux qui font des miracles... Devant cet amour si grand, je vous dis,
+mon enfant: suivez votre destinee".
+
+Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il eut encore repete en
+lui-meme ces paroles. Puis il reprit:
+
+--Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot. Elle me pria meme
+de ne plus lui parler de ces choses jusqu'au jour ou je serais decide
+a epouser Alice... Que signifie cet effroi qu'elle manifeste a l'idee
+qu'Alice peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passe qu'il ait fallu
+un miracle, un miracle d'amour pour faire oublier a Jeanne d'Albret?...
+Il me semble, a force de creuser ma pensee, que la reine de Navarre a
+surpris un crime chez Alice, et que, par pitie pour moi, peut-etre, elle
+ait resolu de taire ce crime...
+
+--Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine.
+
+--Non, madame!... Il me semble maintenant qu'a son premier mot, a son
+premier geste, je decouvrirai son crime... et pourtant je ne puis vivre
+sans elle!
+
+--Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant la tete, prenez garde
+de ne pas aller trop loin dans des soupcons que rien ne justifie...
+Ecoutez-moi, comte... Il y a dix-huit jours, je vous ai demande un mois
+pour savoir toute la verite sur Alice de Lux. Mon enquete a abouti plus
+rapidement que je n'eusse espere... cette verite, vous allez la savoir
+selon ma promesse... Alice de Lux est pure, Alice de Lux a mene
+l'existence la plus innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un
+homme tel que vous... mais..."
+
+Ce "mais", le comte de Marillac ne l'entendit pas. A cette certitude
+que lui donnait Catherine de la purete, de l'innocence d'Alice, le
+malheureux etait tombe sur ses genoux, il avait saisi les mains de la
+reine, et ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses levres:
+
+"Ma mere!... ma mere!..."
+
+Catherine laissa tomber sur le comte prosterne un regard terrible; puis
+ce regard fit le tour de l'oratoire avec une inexprimable epouvante.
+
+--Etes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle.
+
+Au meme instant, Marillac fut debout...
+
+--Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me donner une emotion bien
+cruelle, pour si douce qu'elle soit... Songez que, si l'on vous avait
+entendu, la mere du roi de France etait deshonoree...
+
+--Oh! infame que je suis!... Pardonnez a mon delire, Majeste...
+
+--Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer non pas meme de
+l'affection, mais cette pitie naturelle que tout homme accorde a la
+femme qui a longuement et atrocement souffert, silence! Silence sur tout
+ceci...
+
+--Je le jure, oh! je le jure sur mon ame.
+
+--Pas un mot, pas une allusion a personne au monde!
+
+--A personne, madame, a personne!...
+
+--Pas meme a Alice! Pas meme a cette reine de bonte qui est votre reine.
+
+--Je le jure!...
+
+--Vous m'avez egalement jure de tenir secretes toutes nos entrevues...
+
+--Je le jure encore!...
+
+La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner a cette melancolie qui
+donnait un charme severe a son visage, quand elle voulait.
+
+"Quoi! songeait-il. D'ou me vient donc tant de joie? Ai-je donc
+reellement doute d'Alice? Jamais! Jamais!"
+
+Apres quelques instants, pendant lesquels Catherine calcula la confiance
+qu'elle avait pu acquerir dans le coeur de Marillac, elle reprit:
+
+"Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute la verite, il faut
+que vous sachiez pourquoi la reine de Navarre a hesite, pourquoi vous
+avez pu concevoir des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet
+un mystere sur cette pauvre petite... Elle craignait que la verite
+n'eclatat un jour a vos yeux; cette verite est terrible en soi, bien que
+la pauvre enfant n'en soit en aucune facon responsable...
+
+--Parlez, madame, supplia le comte...
+
+--Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille. Adoptee par les
+de Lux, elle ne peut en realite se reclamer de sa naissance; voila la
+verite, comte!
+
+Cette etrange accusation proferee devant Deodat--l'enfant trouve
+lui-meme--etait une de ces audaces comme les concevait le sombre cerveau
+de Catherine. N'etre pas "nee" etait alors pour une fille un terrible
+malheur.
+
+Le comte, radieux, s'ecria:
+
+--Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle me pardonner
+d'avoir ose la soupconner!
+
+--Ainsi, comte, vous passez outre?...
+
+--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse et ardente, comment cela
+pourrait-il m'arreter, alors que moi-meme...
+
+Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse qui couvrait
+soudain le front de la reine, et, se courbant devant elle, ajouta:
+
+--Madame, je vous benis pour la joie immense que vous venez de me
+donner... c'est a vous que je dois la vie...
+
+--Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez que je fasse ce mariage,
+croyez-moi, faites-le sans eclat.
+
+--Peu importe, madame, comment se fera cette union, pourvu qu'elle se
+fasse!
+
+--Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda la reine avec un
+charmant sourire.
+
+--Ah! madame, vous m'enivrez! s'ecria le comte dans l'exaltation de sa
+double joie de fils et d'amant.
+
+--Eh bien, je veux choisir l'eglise, l'heure, le jour... Voyons, vous
+n'etes pas assez huguenot pour me refuser cette joie?...
+
+--Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe le pretre...
+
+--Le pretre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouve... un saint
+homme... c'est le reverend Panigarola qui vous unira... L'eglise?... ce
+sera Saint-Germain-l'Auxerrois...
+
+--Le jour? demanda le comte reellement enivre.
+
+--Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de ma fille Marguerite...
+
+--L'heure?
+
+--La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous etre heureux!
+
+--Je le suis au-dela de toute expression, dit le comte en couvrant de
+baisers la main que lui avait tendue la reine.
+
+--Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie d'annoncer a
+Alice son mariage; je dois une repara tion a cette pauvre enfant que
+j'ai rudoyee jadis plus qu'il ne convenait...
+
+--Je vous obeirai, madame.
+
+Et leger, souleve par cette force de joie qui transporte les vrais
+amoureux, le comte s'eloigna, l'ame ravie, pour courir d'abord faire
+part de son bonheur a la reine de Navarre, et ensuite pour courir
+demander pardon a Alice.
+
+A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire, traversa son
+cabinet de travail et parvint a une piece eloignee. La, une jeune
+femme attendait dans la demi-obscurite de la piece ou brulait un seul
+flambeau.
+
+Cette femme, c'etait Alice de Lux.
+
+La reine alla a elle, lui prit la main et, la regardant jusqu'au fond de
+l'ame:
+
+--Tu as entendu?
+
+--Non, Majeste! dit Alice.
+
+--Tu m'etonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus toi-meme!... Eh bien,
+ecoute: il sort de mon oratoire; il t'aime plus ardemment que jamais;
+vous devez vous marier bientot; ne lui demande ni le jour ni l'heure, ni
+le nom du pretre; je t'instruirai de ces details en temps voulu. Sache
+seulement que tu n'es pas la fille du comte de Lux, mais seulement une
+enfant qu'il a recueillie et dont on ne connait ni le pere ni la mere.
+C'est la le secret que tu avais confie a Jeanne d'Albret et qui te
+faisait trembler devant lui. Me comprends-tu?
+
+--Oui, madame, dit faiblement Alice.
+
+--Donc, a partir de ce jour, tu es heureuse. Plus de contrainte. Plus
+rien qui te gene, puisque je suis seule a savoir...
+
+--Et la reine de Navarre! murmura sourdement Alice.
+
+--Ne t'en inquiete plus! repondit Catherine, d'une voix etrange. Donc,
+tu vas l'epouser, et vous partirez loin, ou vous voudrez, et tu seras
+heureuse a jamais... tout cela a condition que tu m'obeisses jusqu'au
+bout... A la moindre hesitation de ta part, je te brise... et je le tue!
+
+--J'obeirai, madame, dit Alice.
+
+--Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur et le tien...
+
+Alice demeura immobile.
+
+Il semblait qu'elle fut agitee par un combat interieur.
+
+--Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous donc?
+
+--Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non...
+
+--Voyons, tu as quelque chose a me dire?
+
+--Non... je songeais...
+
+--Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sure que tu n'as pas entendu la
+conversation que je viens d'avoir?
+
+--Je vous le jure, madame!
+
+La reine connaissait Alice: les moindres intonations de sa voix lui
+etaient familieres. A l'accent de la jeune femme, elle comprit sa
+sincerite. Du reste, Alice se remettait maintenant; elle fit la
+reverence et sortit.
+
+Par des couloirs et des escaliers retires, l'espionne evita les salles
+de fete, gagna une porte du Louvre, sortit et rentra dans sa petite
+maison de la rue de la Hache.
+
+La, elle s'assit, les coudes sur une table, la tete dans les deux mains,
+et elle reflechit:
+
+"Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je le lui dire a
+lui?... Dois-je le lui dire a elle?... Ah! heureusement que je me suis
+retenue a temps, tout a l'heure, lorsque le mot a failli m'echapper...
+Je n'ai pas ecoute, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je
+ne me trompe pas, ma memoire est fidele... La-bas, a Saint-Germain,
+lorsque la reine de Navarre m'a chassee, elle a bien eu une entrevue
+avec Deodat... j'ai bien entendu... ses paroles sont encore dans mes
+oreilles... il a dit: "Pourquoi ne suis-je pas mort le jour ou j'ai
+appris que ma mere etait l'implacable Medicis!" Dois-je lui dire que je
+sais cela?... Et Catherine, sait-elle que Deodat est son fils?... Si
+je lui dis... Ah! qui sait s'il ne se ferait pas un revirement de
+coeur!..."
+
+Elle songea longuement, tournant et retournant le probleme sous toutes
+ses faces.
+
+"Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je revele a
+Catherine que le comte est son fils, elle le ferait peut-etre tuer!"
+
+
+
+VII
+
+PREMIER COUP DE FOUDRE
+
+Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, apres avoir quitte
+Catherine de Medicis, etait rentre dans les salons ou se deployait la
+fete des fiancailles.
+
+Ainsi, toute la douleur accumulee dans son ame se fondait sous les
+paroles de Catherine; il retrouvait une mere douloureuse dans cette
+reine, qui avait ete, a ses yeux, l'implacable ennemie.
+
+Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire, a elle la
+premiere, combien il avait ete heureux--sans dire le motif de ce bonheur
+imprevu, puisqu'il avait jure de se taire. Ensuite, s'il n'etait pas
+trop tard, il irait chez Alice.
+
+A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de
+farandole. Dans la bande, le plus joyeux etait le duc d'Anjou.
+
+--Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou.
+
+--Mon frere..., songea le comte, qui eut un sourire ou parut toute
+l'affection qui debordait de son ame.
+
+--Mort-Dieu! messieurs de la Reforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou.
+
+--Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille.
+
+--A la bonne heure!
+
+Et toute la bande entourant Marillac, chercha a l'entrainer. Et il
+sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi,
+cherchaient a le rendre ridicule. Un flot de sang monta a son visage,
+et, en quelques bourrades, il se degagea. La bande s'enfuit en riant.
+
+Alors, le comte s'apercut que la fete prenait etrange tournure.
+
+Les seigneurs catholiques s'etaient organises par petites bandes de
+cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous
+pretexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de
+moqueries.
+
+Dans une salle, Henri de Bearn, saisi ainsi par la bande de Guise,
+servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un a
+l'autre. Pale et inquiet, le ruse Bearnais n'en riait que plus fort.
+
+Dans une autre salle, le prince de Conde tenait tete a une dizaine de
+catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup
+et bourrade pour bourrade. En sorte que, la, les rixes sonnaient la
+fete.
+
+Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore a mal et faisaient
+preuve d'une bonne grace endurante, qui excitait les brocards et les
+lazzi des gentilshommes catholiques.
+
+Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant
+voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux
+brillants, les levres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles,
+disons-nous, se ruerent a travers l'immense salon dore ou venait d'avoir
+lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joue un role.
+
+--L'escadron volant de la reine! s'ecria Guise. Nous allons rire.
+
+Le mot etait bien trouve; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard
+declara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant
+en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la placa a califourchon
+sur ses epaules.
+
+En un instant, une rumeur de folie secoua la fete, chacune des
+bacchantes se trouva a cheval sur quelque seigneur; mais, a part Pon tus
+qui etait catholique, tous ces chevaux humains se trouverent etre des
+huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'etait accrochee a un
+huguenot, et, bon gre mal gre, poussee, hissee par des catholiques,
+enfourchait ses epaules, et le huguenot, moitie riant, moitie
+scandalise, se laissait faire.
+
+Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transforme en bete de somme, fut
+saisi par les mains par deux catholiques qui l'entrainerent.
+
+Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles a cheval sur des epaules
+huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des
+vivats, les cris, les rires, commenca a cavalcader.
+
+En tete de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait:
+
+"Place aux centauresses! Place a l'union des sexes et des religions!"
+
+Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles,
+toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues,
+comme pour donner des coups d'eperon, depoitraillees, se demenant,
+gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la
+messe...
+
+Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-a-dire les
+demoiselles que Catherine avaient asservies et dressees aux besoins
+de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine
+s'emparaient des huguenots, en meme temps, une scene identique se
+produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes
+et les obligeaient a participer a une sorte de sarabande affolee.
+
+Ce fut dans ce moment que le roi parut
+
+Les rires s'eteignirent d'un coup.
+
+Les huguenots retrouverent leurs femmes et les catholiques se placerent
+en masse sur le passage de Charles IX.
+
+Celui-ci apercut Coligny qui, impassible et les sourcils fronces, avait
+assiste, pale et muet, aux scenes que nous venons d'esquisser d'un
+trait. L'amiral salua profondement le roi; mais celui-ci, s'avancant
+vers lui, le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui dit:
+
+--Eh bien, mon bon pere, vous vous divertissez?
+
+--Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour ont des facons que je
+n'oublierai de ma vie...
+
+--Peut-etre, fit le roi, eussiez-vous prefere un autre amusement, comme,
+par exemple, de courir au roi, comme on courre le cerf...
+
+Ces paroles resonnerent comme un couo de tonnerre; pourtant Charles IX
+les avait prononcees en souriant.
+
+--Sire, dit l'amiral froidement, j'espere que Votre Majeste voudra bien
+m'expliquer sa pensee...
+
+--Eh! mort-Dieu! commenca le roi.
+
+Il etait devenu livide, ses yeux lancerent un double eclair, et,
+peut-etre se fut-il abandonne a sa fureur, peut-etre eut-il laisse
+echapper les secrets que sa mere venait de lui reveler, lorsqu'il vit le
+visage pale de Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine
+s'avanca rapidement et, toute souriante, s'ecria:
+
+--Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous preparez a courre le duc
+d'Albe, il faudra bien vous decider a courre le roi d'Espagne!
+
+Un soupir de soulagement echappa aux huguenots, tandis qu'un murmure
+desappointe se faisait entendre parmi les catholiques.
+
+--Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en effet qu'il
+m'interesserait davantage de me divertir aux Pays-Bas, bien que la fete
+de Votre Majeste soit des plus magnifiques...
+
+--Oui, mon digne pere, vous etes homme de camp plutot qu'homme de
+cour, je le sais, fit le roi qui, sous les regards de sa mere, s'etait
+promptement ressaisi. Mais je ne vois pas mon cousin de Bearn...
+
+--Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux qu'il serait
+dommage de troubler son bonheur."
+
+En effet, Henri de Bearn passait a ce moment, donnant la main a
+Marguerite, et paraissant tres occupe a lui conter fleurette.
+
+Charles IX, alors, fit un signe, et la fete reprit de plus belle,
+quoique avec un peu plus de moderation apparente.
+
+En meme temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena en disant:
+
+--Voyons, mon pere, ou en sommes-nous de l'expedition aux Pays-Bas?...
+Paques-Dieu, savez-vous qu'il se fait la-bas de grands carnages et que
+le duc d'Albe a fait occire dix-huit mille huguenots?
+
+--Helas! sire... je ne le sais que trop; mais, grace a la haute
+generosite du roi de France, j'espere qu'avant peu nous pourrons arreter
+l'affreux massacre...
+
+--Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait que d'autres pays,
+fussent tentes d'imiter ces tueries.
+
+Charles IX marchait vers un trone qu'on lui avait eleve dans le salon
+central. En route, il rencontra le poete Ronsard, et son visage parut
+s'eclairer. Il l'emmena aussi. Puis, s'asseyant sur son trone pour voir
+la fete, il obligea Coligny a s'asseoir a droite, honneur extraordinaire
+qui arracha aux huguenots des trepignements d'enthousiasme.
+
+En meme temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait place a sa gauche;
+le poete, rouge de plaisir, se confondait en salutations.
+
+--Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos gens s'amusent et
+que mon bon pere l'amiral songe a la guerre, faisons des vers, veux-tu?
+
+Ronsard, comme on sait, etait parfaitement sourd.
+
+Il repondit donc le plus naturellement du monde en faisant allusion a la
+place qu'il occupait pres du roi:
+
+--Sans aucun doute, sire, et c'est la un honneur dont je me souviendrai
+toute la vie.
+
+--Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le dernier sixain que
+j'ai fait? Tu le corrigeras:
+
+ Toucher, aimer, c'est ma devise...
+
+Mais, a peine le roi achevait-il le premier vers de son sixain qu'une
+rumeur soudaine s'eleva de la grande salle voisine ou, une heure plus
+tot, avait ete joue le grand ballet des nymphes et des dryades.
+
+--La reine se meurt!...
+
+Voici ce qui se passait:
+
+Nous avons vu le comte de Marillac se mettre a la recherche de Jeanne
+d'Albret. Il finit par la trouver a peu pres au moment ou Charles IX
+s'asseyait sur son trone, entre Ronsard et Coligny. Ce moment etait
+celui aussi ou Catherine de Medicis, entouree d'une escorte de
+gentilshommes, se dirigeait lentement, le sourire aux levres, vers la
+reine de Navarre.
+
+Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait a cette fete donnee en
+l'honneur de son fils. A deux ou trois reprises, les dames d'honneur et
+les gentilshommes qui, autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue
+palir; puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait remplace cette
+paleur.
+
+Cependant, elle ne pretait qu'une mediocre attention a ces symptomes
+d'un mal qu'elle ne pouvait prevoir.
+
+Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, quand elle l'avait
+trouve, elle le suivait d'un regard inquiet.
+
+Ce fut sur ces entrefaites qu'elle apercut tout a coup le comte de
+Marillac qui, faisant effort pour percer le cercle de courtisans,
+tachait de s'approcher d'elle.
+
+Elle sourit et tendit la main.
+
+Aussitot, les courtisans s'ecarterent et le comte, rayonnant de bonheur,
+comme nous avons dit, s'avanca vivement pour saisir et baiser la main
+qui lui etait tendue.
+
+Mais, au meme instant, la reine retira cette main et la porta a son
+front, puis a sa gorge. En meme temps, elle se renversa en arriere,
+livide, le front baigne de sueur.
+
+--De l'air! De l'air! cria Marillac, en palissant. La reine se trouve
+mal...
+
+Aussitot, cris, affolement des femmes, tumulte.
+
+--Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante d'emotion, qu'a donc
+notre chere cousine?...
+
+Et l'on vit Catherine de Medicis s'approcher precipitamment, se pencher
+sur Jeanne d'Albret, avec tous les signes d'un violent chagrin.
+
+--Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maitre Pare...
+
+Vingt courtisans se precipiterent vers le medecin du roi. Mais deja,
+grace a un flacon que lui faisait respirer Catherine, la reine de
+Navarre reprenait ses sens et balbutiait:
+
+"Ce n'est rien... la chaleur... l'emotion... C'est vous, mon cher
+enfant?...
+
+--Oui, madame, repondit Marillac d'une voix bouleversee. Plaise au Ciel
+de prendre ma vie plutot que la votre!...
+
+A ce moment, Ambroise Pare se penchait sur la reine et l'examinait
+attentivement.
+
+--A moi! rala tout a coup Jeanne d'Albret... Mon fils! Je veux voir mon
+fils! Oh! je brule! Mes mains brulent...
+
+Pare saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait chercher Henri
+de Bearn.
+
+Jeanne d'Albret, pour la deuxieme fois, perdit connaissance. Et, cette
+fois, le flacon de sels fut impuissant. Henri arrivait a ce moment. Il
+vit sa mere mourante. Il palit affreusement et, saisissant le medecin
+par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible:
+
+--La verite, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la verite!...
+
+Pare. bouleverse lui-meme, la tete perdue, murmura imprudemment:
+
+--Elle va mourir!
+
+Alors, Henri se jeta a genoux, saisit sa mere, se cramponna a elle, et
+les sanglots de ce roi, qui paraissait si jovial, furent effrayants.
+Effrayante aussi fut la douleur de Marillac qui, ayant recule quelque
+peu, s'adossait a une colonne pour ne pas chanceler.
+
+Catherine avait porte les mains a ses yeux et s'ecriait:
+
+--O mon Dieu! Quel affreux malheur!...
+
+Et, de salle en salle, de groupe en groupe, etouffant les rires,
+chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur parmi les huguenots:
+
+--La reine se meurt!...
+
+Coligny accourait a son tour. Conde, d'Andelot, les principaux huguenots
+se placaient autour de la reine de Navarre, comme s'ils eussent compris
+vaguement que ce malheur qui les frappait etait peut-etre un mysterieux
+avertissement de mort pour chacun d'eux.
+
+Cependant, Charles IX avait appris en palissant la nouvelle.
+
+Il allait s'ecrier, s'etonner, lorsque, comme tout a l'heure, il vit les
+yeux de sa mere fixes sur lui.
+
+Et ces yeux lui recommandaient si imperieusement le silence, ils etaient
+d'une si formidable eloquence, que Charles IX comprit sans doute! Il
+baissa la tete et dit tout haut:
+
+--Allons, la fete est finie!
+
+Vingt minutes plus tard, toutes les lumieres etaient eteintes au Louvre
+et tout paraissait dormir.
+
+Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pales tous deux et suant le
+crime, causaient a voix basse.
+
+--Que disait-elle? demandait l'astrologue.
+
+--Qu'elle brulait... partout... et surtout aux mains...
+
+Ruggieri hocha la tete et dit:
+
+--La chose s'est faite par les gants...
+
+--Ah! mon ami, ton coffret est une merveille...
+
+--La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait accepter le
+coffret a Jeanne d'Albret, sans eveiller ses soupcons.
+
+Le lendemain matin, le bruit se repandit dans Paris que la reine de
+Navarre etait morte d'un mal foudroyant, d'une sorte de fievre inconnue.
+Et, a ceux qui s'etonnaient de cette mort imprevue, on repondait
+generalement qu'apres tout, cela faisait une heretique de moins et que
+cela n'empechait pas les Parisiens de se regaler des grandes fetes qui
+auraient lieu pour le mariage d'Henri de Bearn et de Marguerite de
+France.
+
+
+
+VIII
+
+GILLOT
+
+Revenant en arriere, nous renouerons connaissance avec l'interessant
+Gillot au moment meme ou, son oncle lui ayant proprement coupe les deux
+oreilles, il demeura etendu sans connaissance sur le sol humide des
+caves de l'hotel de Mesmes.
+
+On se souvient que le digne oncle Gilles avait demande a Damville:
+
+--Que ferons-nous de cet imbecile? Faut-il l'achever?
+
+Et que le marechal avait repondu:
+
+--Non pas, car il peut nous servir.
+
+Gillot demeura evanoui, mais ne tarda pas a revenir a lui.
+
+Son premier mouvement fut de porter les deux mains a ses oreilles, comme
+s'il lui fut reste un vague espoir d'avoir reve. Mais ses mains ne
+rencontrerent que les compresses, imbibees de vin et d'huile, que son
+oncle lui avait mises autour de la tete.
+
+--Helas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel oeil vais-je etre
+considere? Je vais passer pour un monstre. Cependant, il me semble que
+je percois le bruit de mes propres paroles...
+
+Gillot se remit sur pied et constata qu'a part la violente douleur qu'il
+eprouvait, de chaque cote de la tete, il se portait, en somme, comme
+s'il n'eut subi aucune facheuse mutilation.
+
+Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il etait par la souffrance,
+il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, lorsqu'au haut de cet
+escalier parut quelqu'un.
+
+C'etait l'oncle Gilles.
+
+"Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans doute le marechal
+lui a donne l'ordre de m'exterminer!"
+
+A sa grande stupefaction, son oncle s'approcha de lui, avec un sourire
+des plus gracieux.
+
+--Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu?
+
+--Heu!... Bien mal, mon oncle.
+
+--Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu gueriras.
+
+--Ainsi, vous ne voulez pas me tuer?
+
+--Pourquoi te tuerais-je? imbecile! Monseigneur te fait grace. Et, non
+seulement il te fait grace de la vie, mais encore il veut faire ta
+fortune.
+
+--Ma fortune? balbutia Gillot.
+
+--Oui, imbecile! A condition que tu lui obeisses pour lui faire oublier
+ta honteuse trahison.
+
+--Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous jure.
+
+--Tant mieux, car, si tu es sincere, tu es en passe de devenir un homme
+riche.
+
+On se souvient sans doute que l'avarice etait le vice favori de maitre
+Gillot, et que c'etait meme ce vice qui l'avait perdu.
+
+--Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante d'emotion. Je
+suis tout pret a obeir. Qu'ordonne monseigneur?
+
+--D'abord, de te guerir!
+
+Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le conduisit dans sa
+chambre, le fit coucher dans son propre lit et commenca a lui donner les
+soins les plus devoues.
+
+A peine fut-il dans le lit qu'une fievre violente se declara.
+
+Gillot eut le delire pendant deux jours, c'est-a-dire qu'il passa ces
+deux jours a supplier son oncle de lui rendre ses oreilles.
+
+Gilles, impatiente, finit par le menacer du baillon. Au bout du sixieme
+jour, la fievre etait tombee; au bout du dixieme, les blessures etaient
+cicatrisees et Gillot pouvait se lever.
+
+Le quinzieme jour, Gillot put sortir.
+
+Son premier soin fut de courir acheter un certain nombre de bonnets,
+capables de lui couvrir entierement la tete, du front a la nuque.
+
+Sur ce bonnet, il placait son chapeau ordinaire.
+
+En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait encore faire
+assez bonne figure.
+
+Ce jour-la, Gillot eut avec son oncle une tres longue conversation.
+
+A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses habits du
+dimanche, et Gilles lui dit:
+
+--Va, maintenant, va, je te donne ma benediction...
+
+--J'aimerais mieux quelques ecus d'acompte, dit Gillot.
+
+Gilles fit la grimace, mais s'executa.
+
+--Reussiras-tu a entrer seulement? demanda-t-il d'un air offensant pour
+les capacites intellectuelles de son neveu.
+
+--J'en reponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible.
+
+--Lequel?
+
+--Mes oreilles!
+
+La-dessus, laissant son oncle abasourdi mediter cette reponse, le matois
+Gillot s'eloigna.
+
+Nos lecteurs ont vu comment Gillot etait entre a l'hotel Montmorency.
+Il avait rencontre le vieux Pardaillan dans la loge du suisse. Et le
+routier l'avait emmene dans la chambre qu'il occupait.
+
+Lorsqu'ils furent arrives dans sa chambre, le routier s'assit a cheval
+sur une chaise a dossier de bois plein, allongea les jambes, placa les
+coudes sur le dossier de la chaise et inspecta Gillot, qui prit une
+attitude digne, ferme et modeste.
+
+--Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service?
+
+--Je le crois, monsieur;
+
+--Tres bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut tirer de toi.
+Seulement, avant tout, il faut que je te dise une chose.
+
+--Laquelle, monsieur?
+
+--Si jamais je surprends chez toi la moindre velleite de trahison... Si
+je te surprends a ecouter aux portes...
+
+--Eh bien, monsieur?
+
+--Eh bien, je te coupe la langue."
+
+Gillot demeura plus d'une minute suffoque par cette perspective. Quoi?
+Apres les oreilles, la langue!
+
+--Mais enfin, monsieur, s'ecria-t-il, quelle rage avez-vous de me
+vouloir ainsi decouper vif?
+
+--Que veux-tu? C'est ma maniere, a moi. Il parait que c'est aussi celle
+de ton oncle. Mais, pour en revenir a ta langue, sois assure que, si
+jamais j'apprends que tu as raconte a qui que ce soit ce qui se passe
+ici, eh bien, je te la couperai!
+
+Cette menace donna la chair de poule a Gillot, qui se demanda aussitot
+s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Mais il reflechit que la colere
+de l'oncle serait terrible. D'autre part, la recompense promise n'avait
+pas ete sans lui inspirer quelque courage.
+
+--Pendant qu'on me decoupe, songeait-il, un peu plus, un peu moins...
+J'en serai quitte pour ne plus parler.
+
+Seulement, Ou s'arretera ce decoupage? Car, enfin, si, apres les
+oreilles, on me coupe la langue, il faudra bien un jour que mon nez y
+passe, et puis peut-etre la tete..."
+
+--Que penses-tu? demanda Pardaillan.
+
+--Je pense, monsieur, a ce que je pourrais bien dire pour vous persuader
+de ma bonne foi. Pendant que j'ai encore une langue, je voudrais m'en
+servir pour vous jurer obeissance et fidelite...
+
+--Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous rendre?
+
+--Eh bien, monsieur, je n'ai pas ete sans m'apercevoir qu'il existe
+quelque inimitie entre vous et monseigneur de Damville. Je crois que, si
+vous pouviez occire ce digne seigneur, vous n'hesiteriez guere. Et je
+puis vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon ancien maitre,
+au bout de cinq minutes, vous vous balanceriez dans le vide, une bonne
+corde au cou.
+
+--Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien?
+
+--Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu au courant des
+faits et gestes de monseigneur de Damville. Voila, je pense, qui vous
+permettrait de vous defendre?
+
+--Mais tu es vraiment moins bete que tu n'en as l'air!
+
+--C'est-a-dire que mon petit plan vous convient?
+
+--Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que veut entreprendre le
+marechal, puisque tu ne peux plus rentrer a l'hotel de Mesmes?
+
+--C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine de mort. Car,
+monseigneur et mon oncle m'ont declare que je serais pendu si je
+reparaissais jamais en leur presence.
+
+--Alors? Comment feras-tu?
+
+--Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce que femme veut, Dieu
+le veut? Eh bien, il y a une femme, ou plutot une jeune fille, a l'hotel
+de Mesmes. Elle s'appelle Jeannette.
+
+--Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le chevalier lui avait
+raconte.
+
+--Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons nous marier. Je
+peux lui faire faire tout ce que je voudrai. Et, comme c'est une fine
+mouche, elle saura, si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense
+dans l'hotel de Mesmes.
+
+--Admirable!...
+
+--Mon plan vous convient donc?
+
+--Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir ainsi?
+
+--Je vous l'ai dit: de m'aider a me venger de mon oncle, qui m'a coupe
+les oreilles.
+
+--Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan pieds et poings lies,
+et tu en feras ce que tu voudras. Voyons, que lui feras-tu?
+
+--Monsieur, je lui rendrai la pareille!
+
+--Bravo!... Et quand commenceras-tu a entrer en campagne?
+
+--Des le plus tot...
+
+--C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content de toi, non
+seulement tu seras venge de ton avare d'oncle, mais encore tu auras des
+ecus a n'en savoir que faire.
+
+Gillot prit aussitot un air de jubilation qui acheva de persuader
+entierement le vieux routier.
+
+C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se laisser prendre.
+
+Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme son oncle, avait
+admirablement joue son role. Quoi qu'il en soit, il fut installe dans
+l'hotel Montmorency, qui abrita des lors un traitre.
+
+Gillot ne perdit pas son temps.
+
+Il passa le restant de la soiree et la journee du lendemain a etudier le
+plan de l'hotel Montmorency.
+
+Le surlendemain, il sortit apres avoir dit a Pardaillan qu'il allait
+voir Jeannette et s'entendre avec elle. Le drole se rendit a l'hotel de
+Mesmes, en s'assurant tous les cent pas qu'il n'etait pas suivi.
+
+--Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles.
+
+--Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S"
+
+Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. Puis il alla
+chercher une feuille de papier, une plume, de l'encre, installa Gillot
+devant une table et lui dit:
+
+--Explique...
+
+Et Gillot expliqua. C'est-a-dire qu'il commenca par tracer un plan de
+l'hotel Montmorency qui, tout grossier qu'il etait, n'en devait pas etre
+moins precieux.
+
+--La, a gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand batiment pour les
+hommes d'armes et les chevaux.
+
+--Combien d'hommes?
+
+--Vingt-cinq, mon oncle, armes de bonnes arquebuses.
+
+--Bon. Continue...
+
+--Voyez, mon oncle, ce batiment est place en arriere de la loge du
+suisse... en face la loge, ce carre que je dessine represente un autre
+batiment, pareil a celui des gens d'armes.
+
+--Et que contient-il?
+
+--Il sert de logis a une dizaine de gentilshommes devoues au marechal.
+
+--Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes.
+
+--Justement; mais ce n'est pas tout; et meme cela n'est rien...
+
+--Comment, il y aurait donc une autre garnison?
+
+--Il y a M. le chevalier et son pere... le coupeur de langues! dit
+Gillot en fremissant.
+
+--Que veux-tu dire, imbecile?
+
+--Rien, mon oncle, sinon que les deux damnes Pardaillan valent peut-etre
+a eux seuls les vingt-cinq gens d'armes et les dix gentilshommes.
+
+--C'est possible. Et ou sont-ils loges, ces deux enrages?
+
+--Attendez, mon oncle. Le deuxieme etage du batiment aux gentilshommes
+est occupe par les laquais, au nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant,
+vous voyez que le batiment des ecuries et gens d'armes et le batiment
+des gentilshommes sont separes par ce carre qui represente une cour
+pavee. Au fond de ce carre, se dresse l'hotel lui-meme, c'est-a-dire
+l'habitation du marechal. Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux
+autres constructions, en sorte que l'hotel est completement isole. En
+arriere, il y a un jardin.
+
+--Je vois. Parle-moi donc de ce logis isole.
+
+--C'est la, je vous dis, qu'habite le marechal; c'est la, dans des
+appartements ayant vue sur le jardin, que logent les deux dames; c'est
+la, aussi, que sont loges les deux Pardaillan.
+
+Le marechal de Damville connaissait parfaitement l'hotel de Montmorency.
+Le plan de Gillot ne devait donc pas lui servir; mais, ce plan indiquait
+comment etaient disposees les forces de l'hotel, et cela pouvait lui
+etre precieux.
+
+L'oncle Gilles ne marchanda pas les eloges a son neveu, mais il ajouta:
+
+--Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant de ce qui se passe
+la-bas. Il faut donc que tu trouves le moyen de venir ici, tous les deux
+ou trois jours...
+
+--Ce moyen est tout trouve, dit paisiblement Gillot.
+
+--Explique-moi cela!
+
+--Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour vous espionner;
+oui, je lui ai fait croire cela!
+
+Gilles repondit:
+
+--Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbecile! Encore quelques
+efforts et tu auras conquis le fameux coffre qui, a ce que tu m'as
+assure toi-meme, t'avait tant ebloui.
+
+Gillot quitta donc l'hotel de Mesmes, radieux et convaincu que sa
+fortune etait faite.
+
+--Que vais-je bien raconter au Pardaillan? reflechit-il, chemin faisant.
+
+Il eut soudain un tressaillement.
+
+--Mais, s'ecria-t-il en lui-meme, puisque je vais avoir un tresor pour
+dire ce qui se passe a l'hotel de Montmorency, pourquoi n'en aurais-je
+pas un autre, en racontant ce qui se passe a l'hotel de Mesmes?
+
+Trahir des deux cotes, c'etait recevoir des deux mains; et il resolut de
+trahir son oncle aupres de Pardaillan, comme il trahissait Pardaillan
+aupres de son oncle.
+
+Gillot resolut de faire double fortune.
+
+Aussi, lorsqu'il rentra a l'hotel de Montmorency, s'empressa-t-il de
+dire a Pardaillan:
+
+--Ah! monsieur, j'en ai de belles a vous raconter. Je viens de voir
+Jeannette, et je suis sur que je vais vous interesser.
+
+"Decidement, songea Pardaillan, j'ai fait la une precieuse acquisition!"
+
+
+
+IX
+
+PANIGAROLA
+
+Pendant toute cette periode, le reverend Panigarola, qui s'etait naguere
+signale par la violence de ses attaques contre les huguenots, ne parut
+pas en chaire.
+
+Il avait meme renonce a ses sinistres fonctions de "crieur des morts".
+
+A quoi songeait-il? Que meditait-il?...
+
+Deux jours apres les funerailles royales qui furent faites a Jeanne
+d'Albret, vers la tombee de la nuit, une litiere, de bourgeoise
+apparence, s'arreta devant le couvent des Barres.
+
+Deux femmes en descendirent et entrerent dans le parloir. Elles etaient
+voilees de noir.
+
+Le frere portier leur ayant demande ce qu'elles voulaient, la plus jeune
+repondit qu'elles desiraient parler a l'abbe lui-meme.
+
+Le moine ayant, repondu, en levant les bras au ciel, qu'on ne parlait
+pas ainsi au reverendissime abbe du couvent, la plus vieille, ou, du
+moins, celle qui paraissait telle, tira une lettre de son sein et la
+remit au portier.
+
+--Portez cela a M. l'abbe, dit-elle... Et hatez-vous, si vous ne voulez
+etre chatie.
+
+Cette femme parla d'un tel ton d'autorite que le moine, abasourdi, se
+hata d'obeir. Il parait que la visiteuse etait femme de qualite, car,
+a peine l'abbe eut-il parcouru la lettre qu'il palit, se troubla et
+s'empressa de courir au parloir.
+
+Que devint la stupefaction du digne frere portier lorsqu'il vit son abbe
+s'incliner avec humilite devant la femme voilee de noir!
+
+Et cette stupefaction elle-meme devint presque du scandale lorsque
+l'abbe, apres quelques mots prononces a voix basse, introduisit la femme
+dans le couvent et la guida a travers les longs couloirs deserts.
+
+La plus jeune etait demeuree au parloir.
+
+L'abbe, suivi de la dame voilee, s'arreta enfin devant une cellule.
+
+Et cette cellule, c'etait celle du reverend Panigarola. Les portes des
+cellules etaient toujours ouvertes.
+
+--C'est la!" murmura l'abbe qui, aussitot, se retira.
+
+La femme entra.
+
+Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain.
+
+La femme laissa alors tomber son voile.
+
+--La reine! murmura le moine.
+
+En effet, c'etait Catherine de Medicis!
+
+--Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. Il faut donc
+que ce soit moi qui vienne vous trouver au fond de ce hideux monastere.
+Sans compter que, pour y entrer, j'ai ete obligee de me montrer a votre
+abbe, en sorte que, dans dix minutes, toute la communaute saura que la
+mere du roi est ici...
+
+--Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le venerable abbe est incapable
+de trahir un incognito de cette importance. Mais il y avait un moyen
+bien simple de vous eviter toute inquietude en me faisant appeler. Je me
+fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine.
+
+--Est-ce bien sur?
+
+--Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas.
+
+--Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola qui n'en
+faisait qu'a sa tete.
+
+--L'homme dont vous parlez est mort, madame.
+
+Panigarola se redressa. Sa figure ravagee apparut blafarde et dure, avec
+un caractere d'etrange grandeur; dans les plis de sa robe blanche et
+noire, il se petrifia comme une statue.
+
+Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher un siege.
+
+Panigarola, sans hate, avanca l'unique escabeau de la cellule.
+
+--Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je n'ai pas encore
+fait de voeux, moi!
+
+Et elle s'assit au bord du lit du moine.
+
+--Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en designant a son tour
+l'escabeau.
+
+Panigarola refusa d'un signe de tete qui indiquait son respect des
+hierarchies et de l'etiquette.
+
+--Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, C'est qu'en ce moment
+je ne suis pas la reine, mais seulement une amie... une veritable et
+sincere amie... Mais comme vous avez donc change, mon pauvre Pani!
+Est-ce bien vous que je revois si pale, si amaigri, presque decharne?...
+Peut-etre y a-t-il des remedes au mal qui vous ronge...
+
+Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une sorte d'enjouement, le
+moine avait accentue la raideur de son maintien.
+
+Il avait a demi ramene son capuchon, qui retombait presque sur les yeux.
+
+En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas de son visage
+emacie, une bouche sans sourire.
+
+--Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez de la franchise.
+En voici. Lorsque je suis arrive a la cour de France, vous vous etes
+figuree que j'etais un emissaire des republiques italiennes et que je
+venais conspirer avec le marechal de Montmorency. Vous avez suppose
+que j'etais porteur de redoutables secrets. Alors, pour m'arracher ces
+secrets, vous avez lance sur moi une de vos espionnes. Cette femme n'a
+pas tarde a se convaincre que je ne songeais guere a conspirer. Des
+lors, vous futes rassuree, et Votre Majeste daigna meme, alors, me faire
+des offres que je fus oblige de decliner. Vous me proposiez en effet
+de devenir un homme de parti, alors que jeune, debordant de vie et
+de passion, je ne songeais qu'a aimer la vie dans toutes ses
+manifestations. Malgre mon refus, Votre Majeste voulut bien m'honorer en
+effet de son amitie... peut-etre esperiez-vous qu'un jour viendrait ou,
+quelque grande catastrophe ayant fait devier ma vie, je serais entre
+vos mains un instrument de politique plus complaisant... Daigne Votre
+Majeste ne pas s'offenser de la violence de ma franchise...
+
+--Mais je ne me fache pas, mio caro, dit Catherine en accentuant son
+sourire. Je me demande seulement comment vous avez su que j'avais
+soupconne en vous un espion des princes italiens?
+
+--De la facon la plus naturelle, madame: la femme que vous aviez lancee
+sur moi est tombee malade.
+
+--Des suites de ses couches, je le sais... car vous etes pere, mon cher
+marquis.
+
+Un effrayant sanglot rala dans la gorge du moine.
+
+--C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mere... Une nuit,
+elle m'avait vole mes papiers pour vous les remettre. C'est ainsi que
+j'appris qu'elle etait une de vos creatures... Lorsqu'elle devint mere
+et qu'elle fut malade, dans son delire, elle m'instruisit de ce que vous
+aviez medite contre moi. Ce fut alors que je lui fis ecrire cette lettre
+ou elle s'accusait elle-meme d'avoir tue son fils. Et moi, pour me
+venger, sachant l'usage que vous en feriez, je vous remis cette lettre.
+
+--Ah! ah! vous aviez donc pense que je ferais juger Alice et que le
+bourreau serait charge de votre vengeance!...
+
+--Non, madame; je vous avais observee, je vous connaissais... C'est vous
+dire que je vous savais incapable d'un acte aussi peu profitable que de
+tuer une femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armee de cette lettre vous
+obligeriez cette femme a devenir votre esclave; je pensais qu'un
+jour viendrait ou elle aimerait; je pensais que vous n'auriez pas la
+generosite de couvrir son passe; je pensais que, ce jour-la, elle
+souffrirait ce que j'avais souffert, et que je serais venge... Vous
+m'avez demande de la franchise, madame...
+
+--Oui. En voila, et de la vraie! Mais, je ne vous en veux pas, au
+contraire! Vous etes un homme superieur, marquis!
+
+--Ah! madame, s'ecria le moine avec un sombre accent de desespoir, benie
+serait la minute ou, pour vous avoir offensee, vous me livreriez au
+bourreau! Car, je serais alors delivre de cette existence que je n'ai
+pas le courage de terminer! Quant a tirer parti de moi... regardez-moi,
+je ne suis plus qu'une loque humaine... J'ai eu un moment l'espoir qu'a
+force de tourmenter mon cerveau j'en arriverais a croire en Dieu...
+
+--Et vous ne croyez pas?
+
+--Non, madame.
+
+--Je vous plains, dit Catherine.
+
+--J'ai fait ce que j'ai pu; mes predications furieuses contre les
+heretiques, l'audace de mes attaques contre le roi, votre fils, avaient
+fini par m'exalter... mais je suis retombe dans mon neant...
+
+--Pourquoi? demanda vivement la reine.
+
+--Parce que j'ai rencontre cette femme; parce que l'amour que j'avais
+cru etouffe s'est reveille plus violent que jadis!...
+
+Les yeux de Catherine lancerent un eclair.
+
+"Je le tiens!" songea-t-elle.
+
+Il y eut quelques minutes de long silence, pendant lesquelles Catherine
+se garda de faire le moindre geste.
+
+Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la reine un regard
+interrogateur.
+
+--Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? demanda Catherine.
+
+--J'ai le devoir d'ecouter Votre Majeste, mais non le droit de
+l'interroger.
+
+--Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez interrogee et vais
+repondre a la question que je lis dans vos yeux. Rassurez-vous, je ne
+viens pas vous demander d'etre mon confesseur...
+
+Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne paraissait fremir
+ou vivre en lui.
+
+--C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. Je pense que
+vous etes, comme moi, interesse a sa solution. Dites-moi, marquis, ne
+pensez-vous pas que vous etes assez venge, et qu'Alice a assez souffert?
+
+Cette fois, les paupieres baissees du moine se releverent lentement et
+son regard se fixa sur la reine, avec epouvante.
+
+--Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette lettre qu'elle a
+ecrite sous votre dictee et que vous m'avez remise; je vais vous dire,
+marquis. Cette lettre, je veux la rendre a la malheureuse. Moi, je
+trouve que c'est assez. Et vous?
+
+--Je suis de l'avis de Votre Majeste, dit Panigarola d'une voix morne.
+
+"Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus ruse?... Non, par la Madone,
+il n'est que trop sincere!"
+
+Et elle ajouta:
+
+--Je suis heureuse de ce que vous me dites la, car la lettre... eh bien,
+je l'ai deja rendue a Alice.
+
+Panigarola dit d'une voix paisible--trop paisible pour l'oreille exercee
+de Catherine:
+
+--En sorte que la voila libre? Je veux dire: delivree de vous, madame.
+
+--Et de vous, mon reverend pere.
+
+--Je ne l'ai jamais menacee.
+
+--Allons, marquis, vous etes encore un enfant. Faut-il vous dire
+que j'ai assiste a la scene de la confession d'Alice dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que vous avez eue avec elle,
+chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, sinon par mes yeux et mes
+oreilles, du moins par des yeux et des oreilles qui m'appartiennent.
+Je sais que vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravale votre noble
+elegance au hideux metier de crieur des trepasses pour pouvoir, la nuit,
+aller roder et sangloter autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous
+dis-je.
+
+--Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine.
+
+Et cette fois la statue parut s'animer.
+
+--Je l'aime! continua-t-il. Et j'eprouve une joie affreuse a dire tout
+haut ce que je me repete tout bas dans le silence de mes nuits sans
+sommeil. Oui, ma pensee a sombre dans un ocean de desespoir et, lorsque,
+eperdu, je leve les yeux au ciel, je n'y decouvre pas l'etoile qui
+pourrait me ramener a l'apaisement. Dieu, espoir supreme! je t'ai
+cherche: tu n'es que neant... En moi, madame, il ne reste plus rien; je
+suis une ombre, moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans
+les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, dans la nuit de mon
+deuil, je vois luire l'aube incertaine d'un sentiment nouveau...
+
+--Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine etonnee.
+
+--La pitie, repondit le moine. Ah! madame, je sais que je vous parle en
+ce moment une langue ignoree de vous, inconnue des hommes de ce temps...
+Et pourtant il m'arrive de me dire que la pitie sauvera le monde.
+
+--Folie! murmura Catherine. Reves insenses d'un esprit aux abois!
+Allons, je n'ai rien a faire ici.
+
+Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua:
+
+--Voila ce que parfois je songe, Majeste... Alors je sens mes douleurs
+s'apaiser. Alors je renonce a roder autour de la femme que j'aime. Alors
+je m'enferme dans cette cellule, et c'est de la pitie qui s'eleve de mon
+coeur vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui souffre plus
+que moi peut-etre...
+
+--Vous etes de bonne composition, marquis..., dit Catherine en se
+levant.
+
+Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eut eu; plus rien a dire.
+
+La reine fit deux pas vers la porte.
+
+Tout a coup une idee soudaine la fit s'arreter court.
+
+Elle se retourna a demi vers le moine, courbe dans une attitude ou il y
+avait plus de politesse pour la femme que de respect pour la reine.
+
+--Je vous felicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice sera donc
+heureuse, puisque la voila delivree de vous, delivree de moi et qu'elle
+partagera ce divin bonheur avec l'homme qu'elle aime.
+
+--L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide.
+
+--Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidele du roi de Navarre.
+Ce digne huguenot epousera son Alice des que les noces du Bearnais
+seront accomplies, il l'emmenera la-bas dans son pays et, comme la paix
+regnera dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait bonheur des
+jeunes epoux.
+
+Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul eut pu le dire.
+L'infernale Catherine venait d'un seul mot de reveiller en lui tous les
+demons de la jalousie. Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force
+de s'hypnotiser dans la pensee d'Alice, a force de supputer ce qu'elle
+avait du souffrir, oui, il avait eu pitie d'elle...
+
+Des reves de pardon l'avaient hante, aussi.
+
+Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas aupres d'Alice le petit
+Jacques Clement?
+
+--Vous avez assez paye votre crime, lui dirait-il, embrassez votre
+enfant!
+
+Dans ces reves heurtes, dans cette sombre recherche de l'apaisement, le
+comte de Marillac n'existait plus.
+
+Un mot de Catherine de Medicis le fit revivre dans l'esprit du moine.
+
+La passion devait etre la plus forte! S'il pardonnait a l'amante
+malheureuse, il ne pardonnait pas au rival heureux!
+
+Peut-etre a ce moment haissait-il Marillac autant qu'il aimait Alice.
+
+--L'homme qu'elle aime! avait repete Panigarola.
+
+--Vous avez pitie de celui-la aussi? dit Catherine. Je vous jure que lui
+n'aurait pas pitie de vous."
+
+Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer Marillac.
+
+Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitie: Alice ne devait etre a
+personne! Et Marillac devait disparaitre!
+
+--Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, autant, que la
+paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... ah! l'homme! C'est autre
+chose!...
+
+--Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre lui?
+
+--Rien! fit le moine, qui grinca des dents. Mais vous pouvez tout, vous!
+
+--C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac epouse Alice de Lux,
+qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce
+que tout cela peut me faire?...
+
+--Qu'etes-vous venue faire ici? eclata le moine. Vous etes la reine! Je
+dis la reine la plus puissante de la chretiente! Les instructions que
+j'ai recues de Rome vous indiquent comme la maitresse absolue des
+destinees catholiques! Reine, je vous ai parle sans respect; chef des
+catholiques, je vous ai crie que je n'ai ni foi ni croyance! Et vous ne
+me faites pas saisir pour me jeter en quelque cachot, pour offrir ma
+mort en exemple aux heretiques! Pourquoi m'ecoutez-vous avec tant
+de mansuetude?... Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir une
+vengeance que j'ignore, pour servir de tenebreux projets! Eh bien, soit.
+Je me donne a vous!
+
+--Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. Tout ce que vous
+avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous trouver parce que j'ai besoin
+de vous. Et je comptais sur votre aide parce que je connaissais votre
+haine pour Marillac.
+
+--Parlez donc! Parlez, madame! Delivrez-moi de cette jalousie, et prenez
+mon ame!
+
+--Je la prends! dit Catherine avec un calme etrange.
+
+Panigarola avait enfonce ses mains sous sa robe et ensanglantait ses
+ongles sur sa poitrine.
+
+Pitie, amour, douleur, tout disparaissait de lui.
+
+Il etait seulement l'homme qui hait.
+
+Catherine, sure desormais d'avoir conquis le moine, reprit avec une
+simplicite d'accent qui eut pu paraitre plus terrible que les cris
+d'angoisse du moine:
+
+--En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas la femme du seul homme
+qu'elle ait jamais aime? Vous voulez tuer cet homme? Et vous voulez
+aussi qu'Alice ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez,
+car vous esperez encore! Eh bien, tout cela est facile si vous me donnez
+en echange l'aide que je suis venue vous demander.
+
+--Je suis pret, dit Panigarola dans un souffle.
+
+--Ecoutez. Par votre eloquence emportee et sauvage, vous etes devenu
+l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout a coup, avez-vous
+garde le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis:
+remontez dans la chaire, parcourez les eglises de Paris, parlez, parlez
+encore comme vous parliez...
+
+--Que m'importent les predications, maintenant!
+
+--Insense! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?
+
+Panigarola poussa un effroyable soupir.
+
+--La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et
+j'espere qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une
+centaine de mauvaises tetes que jamais je ne pourrai reduire a la
+raison. Il s'agit de les faire disparaitre. M'entendez-vous? Un proces
+est impossible. Le proces de cent huguenots serait le signal de
+nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colere, tue ces
+hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi desavoue
+ces meurtres, que je les desavoue aussi, la paix est a jamais
+consolidee. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons
+les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses
+victimes!... Pour cela, il faut votre terrible eloquence!...
+
+Le moine ne repondit pas tout de suite.
+
+Une fievre l'exaltait. Avec sa brulante imagination, il se voyait
+decretant la mort des huguenots.
+
+Et c'etait un reve etrange, d'une tragique ampleur, que de decreter
+la mort, de traverser la ville comme un meteore devastateur, de faire
+naitre sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang,
+et d'arriver enfin a Alice en lui disant:
+
+--Voyez! Paris brule! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai egorge
+Paris!..."
+
+Panigarola presque delirant, l'oeil en feu, le visage bouleverse,
+effroyable a voir, saisit la main de Catherine.
+
+--Demain, madame, je precherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--Ne vous inquietez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et meme,
+tenez, marquis... je vous reponds que des miracles vont s'accomplir, et,
+que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aime!
+
+--Moi! rugit-il avec un accent de desespoir indescriptible.
+
+--Vous!... Aime d'Alice!... Je la connais!... Elle meprise vos larmes;
+couvert de sang et d'horreur, vous lui apparaitrez comme un dieu!...
+Nous, nous serons prets...
+
+--Comment?
+
+--Les maisons des cent condamnes seront marquees une nuit. Au matin, ces
+maisons bruleront. Et leurs habitants...
+
+--Vous savez ou il habite, lui?
+
+--Soyez donc tranquille! Sa maison sera la premiere brulee, puisqu'il
+faut que Coligny soit le premier tue! Tout est prevu, tout est pret; le
+jour est fixe...
+
+--Quel jour?
+
+--Le dimanche 24 aout, jour consacre a saint Barthelemy.
+
+--Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais mediter sur ce que
+je vais dire au peuple de Paris!
+
+En parlant ainsi, Panigarola, ecumant, donnait reellement une impression
+de hideur et de force qui se dechaine. Catherine de Medicis comprit
+qu'il etait inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit
+quelques mots a l'abbe qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au
+parloir la femme qui l'avait accompagnee et monta avec elle dans sa
+litiere.
+
+La jeune femme qui avait accompagne Catherine dans cette expedition
+demeurait silencieuse.
+
+--Eh bien, fit tout a coup la reine avec une sorte de gaiete qui eut pu
+paraitre macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit?
+
+La jeune femme laissa retomber son voile, et la pale figure d'Alice de
+Lux apparut.
+
+--Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majeste?
+
+--Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire
+comme si tu m'avais interrogee... Il te pardonne!
+
+Alice de Lux eut un fremissement.
+
+--Madame...
+
+--Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai
+remise... Et il veut te la rendre lui-meme... Et ce n'est pas tout!...
+Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant.
+Alice, et tu pourras l'emmener.
+
+Alice palit affreusement.
+
+--Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut
+pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras
+quitte pour ne pas l'emmener...
+
+Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fut, continuait sa
+route, le moine, a travers les couloirs et les escaliers du couvent, se
+dirigeait vers les jardins.
+
+Panigarola marcha machinalement vers un coin ou il y avait un banc de
+pierre et ou il se promenait d'habitude.
+
+Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tete dans une de ses mains.
+
+A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout a coup
+quelqu'un qui s'asseyait pres de lui. Ce quelqu'un, c'etait l'abbe du
+couvent des Carmes, personnage considerable, jouissant d'une haute
+influence et considere comme un saint.
+
+--Vous travaillez, mon frere? demanda l'abbe... Restez assis... Ne vous
+levez pas.
+
+--Monseigneur, dit Panigarola en cedant au geste bienveillant de l'abbe,
+je travaillais en effet... je prepare un sermon...
+
+--C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne
+frere... moi je vais prevenir les cures et leurs vicaires qu'ils aient a
+venir vous entendre demain a Saint-Germain-l'Auxerrois... en meme temps,
+j'ecris a Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une
+recommandation, mon frere.
+
+--Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.
+
+--Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs
+mondains ordinaires; l'eglise sera remplie de pretres; or, vous
+connaissez le peu d'intelligence de nos cures; il s'agit donc de leur
+remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que
+vous leur portez un mot d'ordre.
+
+--Votre Reverence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon
+mieux.
+
+--Si cela est vrai, dit l'abbe en se levant, de grandes choses
+s'accompliront. Mon fils, recevez ma benediction...
+
+Panigarola se courba sous le geste.
+
+Quand il se redressa, il vit l'abbe qui s'en allait.
+
+Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent ou se trouvaient loges
+un certain nombre d'employes laiques, et qui etait separee du monastere
+proprement dit par un mur perce d'une porte. Le moine franchit cette
+porte, traversa une cour, entra dans un batiment isole et penetra enfin
+dans une chambrette ou dormait un enfant.
+
+Panigarola n'alluma pas de flambeau.
+
+Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme
+s'il eut vu clair dans la nuit.
+
+Et qui se fut trouve pres de lui l'eut entendu murmurer dans un sanglot:
+
+--O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire
+reconquerir ta mere!...
+
+Le lendemain soir, le reverend Panigarola precha dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+L'archeveque de Paris assista a ce sermon. Les eveques Vigor et Sorbin
+de Sainte-Foi, predicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur a la
+tete du chapitre de son eglise, les cures, doyens et vicaires de toutes
+les paroisses pres de trois mille pretres emplissaient la vaste nef. Les
+portes etaient fermees Une vingtaine de laiques furent seuls admis. En
+outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des
+centainiers, et meme quelques simples dizainiers se masserent a
+l'interieur, pres des portes, et purent entendre le sermon.
+
+Le discours du reverend fut entendu dans le plus grand silence.
+
+Seulement, quand ce fut fini, un fremissement terrible parcourut cette
+assemblee, surtout parmi les cures.
+
+Puis, tout ce monde s'ecoula.
+
+Alors une femme, qui, cachee dans une des loges, avait tout vu, tout
+entendu, se leva a son tour et sortit. A la porte, elle retrouva
+quelques gentilshommes qui escorterent sa litiere jusqu'a l'hotel de la
+reine.
+
+En effet, c'etait Catherine.
+
+Et Catherine, au moment ou le sermon se finissait, s'etait penchee; son
+regard, charge d'une haine avide, s'etait appesanti sur le duc de Guise,
+et elle avait murmure:
+
+"Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien
+etonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes
+ou autres ne me debarrassent de vous en meme temps! Quant au roi,
+ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt.
+O mon Henri, tu regneras!"
+
+Des le lendemain de cette memorable soiree, de furieuses predications
+eclaterent a la fois dans toutes les eglises de Paris. Et, a la suite
+de chacun de ces preches, le peuple se repandait dans les rues avec des
+menaces et des imprecations contre les reformes.
+
+
+
+X
+
+OU TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX
+
+Le moment est venu ou, semblable au voyageur qui monte une cote fort
+rude et tres herissee d'asperites, nous devons prier le lecteur de
+souffler un instant avec nous et d'examiner de haut l'ensemble de la
+position.
+
+Catherine de Medicis est la veritable protagoniste d'un gigantesque
+drame. La reine, par une lente manoeuvre, se trouve a la veille d'un
+double evenement qui doit, d'apres elle, se presenter dans le meme
+instant. En effet, l'extermination des huguenots ne doit-elle pas etre,
+du meme coup, la mort de son fils Deodat?
+
+Catherine redoutait les huguenots qui etaient capables de soutenir les
+pretentions qu'elle supposait a Henri de Bearn.
+
+Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi ferus d'un amour sans
+borne pour la puissance royale.
+
+Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute qui, si elle
+etait decouverte, ferait d'elle la risee de la cour.
+
+Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les Guise par les
+huguenots, assurer la disparition du comte son fils, telle dut etre sa
+pensee conductrice.
+
+Le resultat de la victoire etait de placer le duc d'Anjou sur le trone,
+des la mort escomptee de Charles IX, et de gouverner en souveraine
+maitresse sous le nom de son fils prefere.
+
+Toute cette laborieuse combinaison etait sur le point d'aboutir: par
+Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; Charles IX, epouvante et
+tremblant, persuade que les huguenots conspiraient sa mort, devenait un
+instrument docile; les Guise etaient prets a se ruer dans Paris, le fer
+et la torche a la main.
+
+Catherine etait donc plus paisible, plus heureuse que nous ne l'avons
+jamais vue.
+
+Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de la mere au fils,
+nous voyons que Deodat vient de recevoir le double coup d'un bonheur
+imprevu.
+
+Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touche le coeur de sa mere,
+et Catherine l'amuse par la fantasmagorie de sa maternite a demi avouee.
+
+De plus, le comte a retrouve toute sa serenite d'amour pour Alice.
+
+Les soupcons vagues, imprecis qu'il a pu concevoir, se sont evanouis
+sous le souffle de Catherine. Il n'a pas cesse un moment d'adorer Alice
+de Lux; mais, maintenant, il est sur d'elle...
+
+L'epoque de son mariage approche.
+
+Un grand chagrin, pourtant, a traverse cette felicite: Jeanne d'Albret
+est morte!...
+
+C'est-a-dire tout ce que le comte a venere jusque-la! Mais ce chagrin
+lui-meme s'efface lorsque Deodat songe qu'il a retrouve une mere et une
+fiancee...
+
+Encore un qui est heureux!...
+
+Quant a Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui a ote le plus cruel
+de ses soucis. Seule, la reine de Navarre eut eu interet a la separer
+du comte. Seule, elle pouvait et devait la denoncer... La reine morte,
+Alice a respire.
+
+Catherine de Medicis lui a promis la supreme recompense de ses services.
+
+Elle epousera le comte de Marillac!...
+
+Une encore qui se persuade qu'apres tant d'orages, elle est enfin
+arrivee au port d'un bonheur si durement conquis!...
+
+Charles IX attend sans impatience le grand evenement que lui a promis sa
+mere. Il ne sait pas au juste ce qui doit se passer. Il sait qu'il n'y
+aura plus de tracas, plus d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir
+les bois, chasser le cerf et le sanglier, sans se demander a chaque
+instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va pas le tuer; il
+pourra etudier de nouveaux airs sur le cor; enfin, vivre a sa guise.
+
+Des lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, a la moindre emotion,
+le jettent dans des delires tantot furieux, tantot desesperes, ces
+crises ne se renouvelleront plus. Il regnera sans conteste, c'est-a-dire
+qu'il emploiera aux commodites de sa vie tout ce qu'un peuple entier
+peut produire de richesse, de genie, de science et d'art.
+
+Il pourra librement, vetu en bourgeois, parcourir sa bonne ville,
+s'arreter parfois dans quelque guinguette, et finir toutes ses
+excursions chez Marie Touchet qu'il aime sans passion, mais avec une
+tendresse profonde. Voila ce que reve cet enfant de vingt ans; pour le
+reste, il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses
+ministres qui s'occuperont de l'administration de son royaume.
+
+Il a bonne mine, c'est-a-dire qu'au lieu d'etre livide, comme a son
+ordinaire, il est simplement pale.
+
+Il semble meme qu'il y ait une sorte de fierte dans ses yeux, une fierte
+qui etonne ses courtisans, inquiete Guise, et fait rever Catherine.
+
+C'est qu'il s'est passe une chose que toute la cour ignore:
+
+Marie Touchet a accouche d'un beau garcon bien rable, solide, criard,
+plein de vie; Charles IX est pere!... Un nouveau petit Valois est au
+monde; et le roi songe quel titre il pourra bien lui conferer.
+
+Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que l'ere
+paisible predite par sa mere se realise enfin.
+
+Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie Touchet.
+
+Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses exquises
+delicatesses. Si nous penetrons chez elle, nous la trouvons penchee sur
+le berceau de son fils; car, depuis quelques jours, elle est relevee de
+ses couches, et desormais elle ne vit plus que pour cet enfant.
+
+Quel calme dans ce logis! quelle proprete!... Quelle modestie aussi!...
+modestie charmante qui ne va pas sans coquetterie. Dans la chambre a
+coucher aux meubles de noyer cire, toute claire, voici le berceau ou
+dort le duc d'Angouleme. Au-dessus du berceau, un beau portrait de
+Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son cadre. Et Marie lui
+sourit lorsque parfois son regard se leve de l'enfant jusqu'au pere.
+
+Passons maintenant a des personnages plus actifs.
+
+Panigarola, dans son couvent, medite la destruction des huguenots et la
+mort de son rival Marillac. Etrange physionomie que celle de ce moine
+incroyant pousse a la haine par l'amour, devenu a son insu le redoutable
+instrument que manie la sainte Inquisition!
+
+Le duc de Guise s'apprete pour la supreme conquete. Son plan est d'une
+effrayante simplicite: le roi parait resister au mouvement de foi
+apostolique et romaine qui veut sauver l'Eglise en exterminant la
+reformation. Or, ce mouvement doit aboutir a quelque bataille geante
+dans les rues de Paris.
+
+Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX de connivence
+avec les huguenots; il se fera nommer capitaine general de l'armee
+catholique, et, lorsque le massacre sera commence, lorsque Paris
+brulera, lorsque les ruisseaux des rues seront transformes en fleuves de
+sang, lorsque le peuple sera dechaine, il marchera sur le Louvre; le roi
+impopulaire, le roi des huguenots sera depose; Tavannes, le marechal,
+est avec lui; Damville lui garantit trois mille cavaliers qui sont en
+route, quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la Bastille,
+prepare son oubliette la plus sure pour y enfermer Charles IX... et,
+lorsque le roi voudra se defendre, lorsqu'il appellera ses gardes, c'est
+Cosseins, son propre capitaine, qui l'arretera!...
+
+Alors Guise arretera le carnage: il aura ainsi du meme coup l'amour des
+catholiques qu'il aura dechaines, et des huguenots qu'il aura sauves.
+
+Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme son oncle, le
+cardinal de Lorraine, a etabli nettement la genealogie qui le fait
+descendre de Charlemagne, Henri de Guise sera roi!...
+
+Le marechal de Damville, lui aussi, prepare son coup.
+
+Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes nombreuses: pres
+de sept mille hommes qu'il a offerts a Guise pour l'aider a deposer
+Charles IX. Et, par un miracle de ruse, c'est a la priere meme du roi
+que ces troupes se sont mises en route.
+
+Si Guise est tue, Damville cherchera audacieusement a se substituer
+a lui, et ce reve le hante d'arriver tout sanglant dans le Louvre,
+d'arracher la couronne a Charles et de la poser sur sa tete!...
+
+Si au contraire Guise reussit, Damville se contentera d'etre le plus
+haut personnage du royaume apres le roi.
+
+Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'ecrasement de son frere.
+
+La vieille haine qui date du jour lointain ou Jeanne de Piennes le
+repoussa, cette haine a gangrene son ame. Elle est devenue un hideux
+ulcere inguerissable... Damville donnerait jusqu'a cette royaute qu'il
+reve dans le secret de ses pensees, pour faire souffrir son frere.
+L'occasion va enfin se presenter: Damville s'est reserve l'attaque de
+l'hotel de Montmorency... c'est lui qui veut prendre le vieil hotel ou
+le connetable son pere a vecu! Et le reduire en cendres! Il prendra
+Francois et le tuera de ses mains... Puis il emportera Jeanne de
+Piennes.
+
+Montmorency est donc compris dans les massacres. Pourtant il n'est pas
+huguenot!... C'est vrai, mais il est suspect. Le parti modere qui veut
+l'apaisement le considere comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs,
+est-il vraiment besoin d'etre huguenot pour etre condamne?
+
+Damville. donc, en cette periode ou nous essayons d'indiquer la position
+generale de la mise en scene historique, attendait avec la certitude
+que sa haine et son amour, avant peu, recevraient du meme coup leur
+satisfaction. Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son frere, et
+il prend ses mesures en consequence.
+
+Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une chose, une
+seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, pour la raison qu'il
+l'ignore. Et cette chose, qui peut-etre bouleverserait de fond en comble
+les plans de Damville, c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est
+folle...
+
+Penetrons maintenant dans l'hotel de Montmorency
+
+La se trouvent cinq personnages qui nous interessent. D'abord, nos
+deux heros d'amour: le chevalier de Pardaillan et Loise de Piennes de
+Montmorency.
+
+Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent a peine. Et
+qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une pensee du chevalier qui
+n'aille a Loise; il n'est pas un battement du coeur de Loise qui ne soit
+pour le chevalier. Pour Loise. c'est bien simple: elle mourrait en ce
+moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui fut pres d'elle!
+Et quel danger est possible quand le chevalier est la? Elle n'a pas
+confiance: elle est la confiance meme.
+
+Quant au chevalier, sur de l'amour de Loise, il croit n'avoir plus rien
+a redouter de la fortune adverse. Pourtant, il ne se croit pas certain
+d'etre uni un jour a Loise. Le marechal de Montmorency a declare que sa
+fille est destinee au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan ne
+connait pas ce comte, mais il fera tout au monde pour le rencontrer, et,
+l'epee a la main, lui disputera sa fiancee.
+
+Il recherche activement deux choses. La premiere, c'est le moyen de
+sauver definitivement Loise, c'est-a-dire de sortir de Paris; la
+deuxieme, c'est de savoir qui est le comte de Margency que le marechal a
+choisi pour fiance a Loise.
+
+Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure a l'affut. Il fait
+manoeuvrer son Gillot et echafaude un plan que nous ne tarderons pas a
+voir se developper sous nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire
+il ne sait trop quel immense danger...
+
+La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est peut-etre la plus
+heureuse. Sa douce et tendre folie l'a ramenee aux beaux jours de sa
+premiere jeunesse. Elle se croit a Margency. Par un phenomene assez
+rare, sa sante physique est entierement retablie.
+
+Le marechal de Montmorency, tenu a l'ecart par les chefs huguenots parce
+qu'il a refuse de s'associer a l'entreprise d'Henri de Bearn, alors que
+la paix n'etait pas declaree, est, d'autre part, hai de la Cour,
+parce qu'on l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis
+politiques ne comprennent pas l'independance chez un homme influent.
+
+Mais Francois de Montmorency ne cherche pas l'estime et l'admiration de
+ses concitoyens, pour la raison bien simple qu'il ne les estime ni ne
+les admire. Il a vu trop d'ambitions dechainees autour du trone; il a vu
+trop de pensees criminelles, trop d'hypocrisies, trop de ferocites: il
+ne reve plus que la retraite au fond de son manoir...
+
+Voila donc, d'une facon generale, la position de tous nos personnages
+principaux.
+
+Il plane sur cette situation un calme d'orage.
+
+C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui precedent la tempete,
+les arbres de la foret demeurent immobiles; pas un souffle ne traverse
+l'espace. Le ciel pur n'offre rien de menacant, et les buees grises dont
+il se couvre paraissent devoir se dissiper bientot.
+
+Tout a coup ce ciel devient noir; une rafale enorme balaie les airs, la
+tempete bat les horizons...
+
+
+
+XI
+
+ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN
+
+Nous transporterons maintenant nos lecteurs a l'hotel de Montmorency,
+par une chaude soiree des premiers jours d'aout. Dans la chambre qu'il
+occupait a l'hotel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en
+guerre, en sifflotant une fanfare de chasse.
+
+C'est-a-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait sa longue
+rapiere, non sans s'etre assure que la pointe n'en etait pas emoussee.
+En outre, il se munissait d'une courte dague, present de Montmorency,
+portant la marque des fabriques de Milan.
+
+"Par Pilate! grogna-t-il, j'etouffe dans cette cuirasse; mais j'espere
+que sous peu je pourrai m'en debarrasser."
+
+Il etait a ce moment neuf heures du soir et le lourd crepuscule d'ete
+commencait a voiler Paris.
+
+Lorsqu'il fut pret, le vieux routier se jeta dans un fauteuil les jambes
+croisees, la rapiere en travers des genoux, et se mit a reflechir.
+
+"Dois-je prevenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. Il voudrait me
+suivre, car il n'en fait qu'a sa tete. Or, je veux etre seul a traiter
+cette petite affaire. En effet, de deux choses l'une: ou mon ancien
+maitre se trouvera seul, comme me l'a affirme cet animal de Gillot, et,
+alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans un traquenard, et il
+est inutile que le chevalier soit tue en meme temps que moi... Oui, mais
+si je suis tue!... Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant..."
+
+Pardaillan continua sa reverie jusqu'au moment ou il entendit sonner dix
+heures.
+
+Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaitre du suisse et sortit
+de l'hotel en prevenant le digne gardien qu'il rentrerait peut-etre
+fort tard dans la nuit; que, s'il ne rentrait pas du tout, il aurait
+entrepris un voyage.
+
+Cependant, Pardaillan s'etait eloigne. Il descendit sans hate jusqu'a la
+Seine et, comme le passeur etait couche, s'en alla traverser le fleuve
+au Grand Pont, qui porte aujourd'hui le nom de Pont au Change.
+
+Pardaillan, tout flanant et sans se hater, se dirigea vers le Temple, et
+il etait a peu pres onze heures lorsqu'il atteignit l'hotel de Mesmes.
+
+Sur sa facade, l'hotel paraissait endormi.
+
+Pardaillan en fit le tour. Sur les derrieres, on l'a vu, se trouvait un
+jardin cloture d'un mur.
+
+Le vieux routier escalada le mur avec cette agilite qui etait telle
+encore qu'elle excitait l'admiration de son fils.
+
+Parvenu a la porte de l'office qui donnait sur le jardin, il commenca a
+manoeuvrer pour forcer les verrous au moyen de sa dague. Il etait minuit
+lorsque Pardaillan, a sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir.
+
+L'instant d'apres, il etait dans l'interieur de l'hotel. Pendant le
+sejour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez etudie la localite,
+selon son expression, pour etre sur de s'y conduire les yeux fermes. Il
+traversa donc le vestibule de l'office, enfila le couloir ou se trouvait
+la fameuse entree des caves et sourit en se rappelant la grande bataille
+qu'il avait soutenue la.
+
+Parvenu a la partie anterieure de l'hotel, il commenca a monter un large
+escalier et arriva au premier etage; puis, ayant longe un corridor,
+il s'arreta devant une porte: c'est la que commencait l'appartement
+particulier du duc de Damville.
+
+"Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?"
+
+Le vieux routier se posa ces questions.
+
+"Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir."
+
+Et il allongea la main pour voir si la porte etait fermee.
+
+Au meme instant, cette porte s'ouvrit d'elle-meme, et le marechal de
+Damville parut, un flambeau dans une main.
+
+--Tiens! fit le marechal d'une voix tranquille, c'est ce cher monsieur
+de Pardaillan! Vous me cherchez, je crois? Donnez-vous donc la peine
+d'entrer... moi aussi, je voulais justement vous voir et vous parler...
+
+Pardaillan demeura une seconde atterre. Si difficile a emouvoir que soit
+un homme, il n'est pas sans eprouver quelque violente secousse lorsqu'il
+est soudain surpris par un ennemi mortel au moment meme ou il croyait
+surprendre cet ennemi.
+
+Cependant, par un energique effort de volonte, le vieux routier se remit
+promptement, et, saluant de bonne grace, il repondit:
+
+--Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car j'ai des choses
+urgentes a vous dire.
+
+--Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, je vous eusse
+evite la peine de crocheter mes portes.
+
+--Vous etes mille fois trop bon, monseigneur. On crochete ce qu'on
+peut... les uns des serrures, les autres des coeurs humains...
+
+--Mais entrez donc, je vous en supplie!
+
+Pardaillan n'hesita pas. Il entra. Le marechal referma la porte.
+
+Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre sur laquelle
+s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait sur une sorte de salon.
+C'est dans ce salon que Damville fit entrer Pardaillan.
+
+--Ah! ca, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez donc,
+monseigneur?
+
+--Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous attendre. On
+attend toujours un homme comme vous.
+
+--Voyons, monseigneur, dites-moi que vous etiez prevenu de ma visite,
+dit Pardaillan qui songea a Gillot.
+
+--C'est la verite, repondit Damville.
+
+--Puisque vous etes en veine de franchise, ne pourriez-vous me dire qui
+vous a prevenu?
+
+--C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous cacher ce detail. Un
+de mes officiers que vous connaissez bien, pour qui vous professez la
+plus vive amitie... ce brave Orthes...
+
+--Le vicomte d'Aspremont!
+
+--Lui-meme. Si vous avez de l'amitie pour lui, il a pour vous une telle
+affection qu'il recherche toutes les occasions de vous apercevoir, ne
+fut-ce qu'un instant. Je crois qu'il a quelque chose d'interessant a
+vous dire.
+
+--Je l'ecouterai volontiers, monseigneur. Il y a en effet une
+conversation engagee entre ce digne gentilhomme et moi, et il faudra
+bien que le dernier mot reste a l'un ou a l'autre.
+
+--Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent ami Orthes,
+dans l'espoir de vous serrer dans ses bras, ne cesse de roder autour de
+l'hotel Montmorency.
+
+"Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!"
+
+--Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader le mur de mon
+enclos, et, tandis que vous forciez l'office, il est entre par la
+grande porte et m'a prevenu de votre visite. J'etais sur le point de
+me coucher. Mais, pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai resolu de
+veiller. Bien m'en a pris, puisque vous voila.
+
+--Oui, me voila, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, puisque vous poussez
+la condescendance a ce point, vous me permettrez bien de vous poser une
+petite question, une seule?
+
+--Comment donc! Dix questions, question ordinaire et question
+extraordinaire, vous avez droit a toutes les questions!
+
+Cette fois, le vieux routier ne put s'empecher de palir!
+
+Est-ce qu'il allait etre livre au bourreau?
+
+Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-a-dire la
+torture!...
+
+Pourtant, il fit bonne contenance et reprit:
+
+--Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous etes seul.
+
+--Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et decharger votre
+coeur. Quant a etre seul, il n'y aura ja mais trop de braves officiers
+autour de moi pour faire honneur a un homme tel que vous. Et d'ailleurs,
+voyez!
+
+A ces mots, le marechal se leva. Trois portes s'ouvraient sur le salon:
+l'une par laquelle Pardaillan etait entre; la deuxieme qui donnait sur
+la chambre a coucher; la troisieme qui ouvrait sur un cabinet d'armes.
+
+Damville ouvrit la premiere, et Pardaillan apercut douze gardes sur deux
+rangs, armes de hallebardes.
+
+Le vieux routier hocha la tete, et Damville referma.
+
+Puis il ouvrit la deuxieme porte, et une quinzaine de gentilshommes
+apparurent a Pardaillan: ils avaient tous l'epee a la main.
+
+--Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant.
+
+Cette deuxieme vision disparut aussitot, le marechal ayant referme la
+porte. Il alla alors ouvrir la troisieme, et, cette fois, ce furent six
+arquebusiers, prets a faire feu, qui apparurent; derriere eux, Orthes,
+pret a donner le signal d'une decharge.
+
+"Je suis pris!" se dit Pardaillan.
+
+--Causons maintenant, dit le marechal en froncant les sourcils. Mon cher
+monsieur, vous veniez pour m'assassiner.
+
+--Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, il est vrai, mais pour
+vous tuer en un combat loyal. Je comptais vous trouver seul. J'avais
+meme prevu le cas ou je vous eusse trouve endormi. Alors, je vous eusse
+reveille, je vous eusse prie de vous habiller, et je vous eusse dit
+ceci: "Monseigneur, vous genez terriblement quelques braves gens qui
+ne demandent qu'a vivre heureux et tranquilles et que vous avez resolu
+d'occire. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est vous
+rendre un signale service que de vous empecher d'en faire encore. Voici
+votre epee, voici la mienne. Defendez-vous bien, car j'ai la pretention
+de ne pas sortir d'ici sans vous avoir tue." Voila ce que je vous eusse
+dit, monseigneur. Et je suis pret a vous le redire. Vous ouvrirez ces
+trois portes. Il y aura de nombreux temoins pour affirmer que Mgr Henry
+de Montmorency, marechal duc de Damville, n'a pas ete assassine, mais
+bien tue legalement par la grace de Dieu et de ma rapiere.
+
+Le marechal etait une veritable bete feroce; mais il avait le culte du
+courage.
+
+L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire qui herissait
+sa moustache, sa tranquillite parfaite dans une aussi terrible
+conjecture, firent donc sur lui une profonde impression.
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prevu le cas ou c'est
+moi qui vous eusse tue....
+
+--C'etait impossible, monseigneur. J'avais tous les avantages. Je ne
+vous dirai pas que votre cause est mauvaise et la mienne juste; mais je
+vous dirai qu'au metier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte,
+et je suis sur d'etre plus audacieux que vous.
+
+--Soit, mais vous n'avez pas prevu le cas ou je n'eusse pas voulu vous
+accorder l'honneur de me battre avec vous.
+
+--Nous nous sommes expliques la-dessus, a notre rencontre des
+Ponts-de-Ce, monseigneur; je crois vous avoir prouve que mon epee vaut
+la votre.
+
+Le marechal se leva, pensif, et fit quelques pas dans la salle, non sans
+surveiller du coin de l'oeil les mains de son adversaire.
+
+Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoude a son fauteuil, le
+regardait d'un air de bonhomie qui apparut au marechal comme un exces
+d'intrepidite. Il s'accota a la haute cheminee et dit lentement:
+
+--Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous la plus haute
+estime, et je vous l'ai prouve. Je vous le prouve encore en ce moment
+par ma moderation. Si je faisais un signe, vous tomberiez mort a
+l'instant. Je pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter
+a la Bastille qui, vous le savez, est commandee par un de mes amis,
+lequel, sur ma recommandation, vous tuerait aussi surement que
+pourraient le faire ces hallebardes et ces arquebuses, avec cette
+seule difference que vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie
+pourrait durer plusieurs heures et meme plusieurs jours... En effet, qui
+etes-vous pour moi? Un ennemi. Vous m'avez trahi a Margency autrefois;
+aux Ponts-de-Ce, nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonne
+votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous etiez de mes amis;
+vous m'avez encore trahi de la facon que vous savez. Par miracle, vous
+avez echappe a ma juste vengeance. Et, depuis, vous etes passe au camp
+ennemi. Qu'avez-vous a dire a cela?
+
+--Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que decide a me faire votre
+second loyal dans une entreprise grandiose, je ne voulais pas devenir
+votre complice dans une entreprise infame. Capable d'entrer dans le
+Louvre et d'y arreter le roi de mes mains, capable si vous me l'aviez
+ordonne de me saisir de la couronne et de vous l'apporter, capable de
+tenir tete en rase campagne a l'armee royale si vous m'aviez confie la
+poignee d'hommes dont vous disposez, je n'etais pas capable de me faire
+le bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que je pouvais vous
+donner, monseigneur! Mon epee, mon sang, mon energie; vous avez voulu
+faire de moi l'espion de mon fils et le geolier de celle qu'il aime.
+Vous avez fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai pas
+trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune du coup, si
+j'avais voulu vous envoyer a Montfaucon et gagner dans cette ignominie
+vos propres richesses, je n'avais qu'a aller trouver le roi et lui dire
+que vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. Mon silence sur
+cette affaire vous prouve, monseigneur, que vous vous etes separe par
+votre faute d'un homme capable de garder un important secret, ce qui est
+rare, croyez-moi.
+
+Le marechal avait affreusement pali. Et, lui qui tenait le vieux routier
+en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante qu'il demanda:
+
+--Ainsi, vous n'avez rien dit a personne de cette affaire?
+
+Pardaillan haussa les epaules avec un supreme dedain.
+
+--Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me denoncer, chose abominable
+et monstrueuse dont votre fierte ne saurait s'accommoder, vous auriez pu
+tout au moins... confier...
+
+"Ah! ah! voila donc le secret de ce qu'il appelle sa moderation, songea
+Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai point parle!
+
+Et, tout haut, il ajouta:
+
+--A quelles personnes, monseigneur?
+
+--Mais a des personnes qui, elles, n'auraient peut-etre pas votre
+generosite!... A M. de Montmorency, par exemple!
+
+--Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez de vos droits!
+N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? N'ai-je pas le droit de
+donner cette arme a votre frere? C'est plus qu'un droit. Comment! vous
+sequestrez la fille du marechal de Montmorency... et je ne parle pas de
+l'infortunee dame de Piennes! Je prends seulement les choses ou elles en
+sont: vous faites fermer les portes de Paris au marechal; vous le tenez
+prisonnier, lui et les siens, et nous, par consequent! C'est donc que
+vous preparez le dernier coup qui doit nous ecraser tous!... Je vous
+le declare, monseigneur, je n'aurais pas le courage de me faire votre
+denonciateur, j'ai du moins pense que je devais tout dire au marechal
+votre frere, afin qu'il puisse au moins se defendre...
+
+--Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent de rage et de
+desespoir.
+
+--Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne me remerciez pas.
+J'enrage d'avoir garde le silence: c'est mon fils qui m'a empeche de
+parler. Savez-vous ce qu'il m'a dit?... Plutot que de reveler un secret
+confie a notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maitre, je me
+tuerais a vos yeux! Que Damville brule Paris, s'il l'ose, pour s'emparer
+de nous! S'il faut mourir, nous mourrons du moins sans que nul au monde,
+pas meme un felon comme lui, puisse nous accuser de felonie!... Voila ce
+que m'a dit mon fils, et voila pourquoi je me suis tu, monseigneur!
+
+--Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency ne sait rien?
+
+--Rien, monseigneur; ni lui ni personne!
+
+Le marechal poussa un profond soupir. Sa terreur avait ete telle qu'il
+ne songeait meme pas a relever ce terme de felon dont Pardaillan venait
+de le souffleter.
+
+En quelques instants il eut repris tout son sang-froid.
+
+Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des portes derriere
+laquelle se trouvait Orthes et ses arquebuses.
+
+Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan.
+
+--Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la paix?
+
+Pardaillan se leva, s'inclina et demanda:
+
+--Vos conditions, monseigneur?
+
+--Simplement de ne pas me gener dans ce que je vais entreprendre: vous
+et votre fils, vous sortirez de l'hotel Montmorency; vous vous en irez
+de Paris, au diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux bons
+chevaux tout harnaches; dans la sacoche de chacun des chevaux, il y aura
+deux mille ecus.
+
+Pardaillan, la tete baissee, paraissait reflechir profondement.
+
+--Songez-y, reprit le marechal. Vous m'avez desarme par votre fidelite a
+garder un secret que bien d'autres eussent vendu. Vos insultes, je les
+oublie. Vos petites trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier,
+je veux le plus grand bien possible. Je ne veux meme pas me souvenir
+que vous vous etes introduit dans cet hotel pour me tuer. Je vous dis:
+Pardaillan, ne soyons ni amis, ni ennemis, soyons neutres. Vous etes mon
+prisonnier de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne pouvez
+lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et ces bonnes epees qui
+vous cernent; il n'y a pas de fuite possible: vous etes pris, mon cher.
+Eh bien, acceptez ce que je vous propose, et vous etes libre.
+
+--Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment vous y
+prendriez-vous, monseigneur? Car je vous sais defiant; sur ma simple
+parole, vous ne m'ouvririez pas les portes de votre hotel.
+
+Un eclair de joie, aussitot eteint, flamboya dans les yeux du marechal,
+qui repondit:
+
+--Je ne prendrai que les precautions indispensables; vous allez ecrire
+une lettre au chevalier, assez pressante pour qu'il vienne vous
+retrouver ici. Un de ces gentilshommes portera cette lettre. Lorsque le
+chevalier sera ici, lorsque vous m'aurez tous deux donne votre parole
+de ne pas revenir a Paris avant trois mois, je vous escorterai moi-meme
+avec quelques amis jusqu'a telle porte de Paris que vous me designerez,
+et je vous souhaiterai bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit
+Damville en fremissant.
+
+--Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude!
+
+--Ecrivez donc, alors! gronda le marechal qui, se precipitant vers un
+meuble, en tira une ecritoire et du papier.
+
+Pardaillan ne bougea pas.
+
+--Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je ne puis accepter
+que pour moi seul.
+
+--Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le chevalier!
+
+--Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. Vous n'avez pas idee
+de sa mefiance. Il se mefie de moi. Il se mefie de lui-meme. Il se mefie
+de l'ombre qui suit ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai
+rougi de le voir si mefiant alors que j'ai, moi, un respect sans bornes
+pour les paroles d'un personnage tel que vous.
+
+--Que signifie? gronda le marechal.
+
+--Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, mon fils
+s'ecrierait: "Comment! mon pere est prisonnier du marechal de Damville
+et il veut que je l'aille rejoindre, sous pretexte qu'il a fait la paix
+avec monseigneur! Allons donc! Vous etes fou, mon pere! Est-ce que vous
+ne savez pas que M. Damville est un fourbe, un felon--c'est mon fils qui
+parle!--un etre petri de ruse qui voudrait nous tenir tous les deux et
+nous occire ensemble? Mais sa ruse est par trop grossiere. Je suis jeune
+et veux vivre. Quant a vous, mon pere, qui avez assez vecu, mourez tout
+seul, puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer dans la
+gueule du loup!..." Voila ce que dirait le chevalier en recevant ma
+lettre; il me semble l'entendre eclater de rire...
+
+--Ainsi, fit Damville, les dents serrees, vous n'ecrivez pas?...
+
+--Cela ne servirait a rien, monseigneur. Et puis, tenez, admettons que,
+par impossible, mon fils se decide a me rejoindre. Savez-vous ce qui
+arriverait?
+
+--Voyons!
+
+--Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus mefiant de la terre,
+il est tetu, monseigneur, a tel point qu'il l'est presque autant que
+vous. Il s'est loge dans la tete d'arracher de vos griffes la dame
+de Piennes, sa fille et monseigneur votre frere. Rien ne l'en fera
+demordre. Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance votre
+honorable proposition. Mais lui... Savez-vous ce qu'il nous dirait?..."
+
+Pardaillan se campa devant Damville, la main a la garde de sa rapiere,
+le buste droit.
+
+--Il nous dirait ceci, monseigneur: "Ainsi donc, mon pere, et vous,
+monsieur le duc, vous osez me proposer cette vilenie! Fi donc,
+messieurs! Pour quatre mille ecus et deux chevaux tout harnaches d'or,
+eussiez-vous a m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun quatre mille
+ecus, que l'insulte n'en serait que plus forte. Quoi! il y a donc deux
+hommes au monde qui ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait
+vendre l'epee qu'il tient de son pere et, abandonnant deux malheureuses
+femmes qu'il a jure de sauver, se mettre soi-meme au rang des laches?
+Ah! mon pere, je ne me releverai pas de l'offense que vous me faites.
+Revenez a une plus haute et plus digne estime de ce que vous vous devez
+a vous-meme et laissez la honte de ces propositions a M. le duc de
+Damville qui, lui, a l'habitude de la felonie et de la trahison."
+
+--Miserable! rugit Damville.
+
+--Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les defauts que je viens
+de vous signaler, le chevalier a encore celui de m'aimer tel que je
+suis. Il me sait ici! S'il ne me revoit pas au petit jour, il est
+capable d'aller raconter au roi que vous le trahissez pour Guise...
+Quitte a se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de
+denonciateur!
+
+Le marechal, qui, deja, s'elancait, s'arreta comme frappe de la foudre,
+bleme, ecumant, terrible. Pardaillan sourit dans sa moustache et
+murmura:
+
+"Pare celle-la, si tu peux!...
+
+Mais, dans l'esprit du marechal, affole par les paroles du vieux routier
+comme le taureau peut l'etre par les banderilles, la fureur et la haine
+l'emporterent sur l'epouvante.
+
+--Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!"
+
+Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et bondit sur le
+marechal.
+
+--C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il.
+
+Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment ou le poignard
+s'abattait sur lui, il se laissa tomber a plat sur le tapis! Pardaillan,
+emporte par l'elan, trebucha; au meme instant, la piece se remplissait
+de monde, se herissait de hallebardes et d'epees.
+
+Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapiere pour mourir au
+moins en se defendant: vaine tentative! Saisi de tous les cotes a la
+fois, maintenu par vingt bras, il fut en un instant desarme, baillonne,
+ligote.
+
+Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilite farouche.
+
+--Monseigneur, dit Orthes, ou faut-il pendre ce truand?
+
+--Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait encore de rage.
+Y pensez-vous? Ce truand possede des secrets qu'il est utile de lui
+arracher dans l'interet de Sa Majeste notre roi...
+
+--On va donc lui appliquer la question? reprit Orthes.
+
+Pardaillan frissonna longuement.
+
+--Oui-da! repondit Damville. Le tourmenteur jure sera prevenu par mes
+soins, et je veux assister moi-meme a la besogne.
+
+--Ou faut-il le conduire?
+
+--Au Temple, dit le marechal.
+
+
+
+XII
+
+OU MAUREVERT JOUE UN ROLE IMPORTANT
+
+Ce dimanche-la, le chevalier de Pardaillan avait ete voir son ami
+Marillac, comme il faisait presque tous les jours. Les deux jeunes
+gens se racontaient leurs inquietudes, leurs joies, leurs esperances;
+Marillac parlait d'Alice; le chevalier parlait de Loise.
+
+Plusieurs fois, le comte avait offert a son ami d'aller trouver la reine
+mere et de lui demander un sauf-conduit pour le marechal de Montmorency
+et les siens, Mais le chevalier avait toujours refuse avec obstination.
+
+Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de sa bienveillance,
+de ses promesses, Pardaillan gardait le silence.
+
+"Tout est possible! se disait en effet le chevalier. Qui sait si
+l'infernale Catherine n'a pas ete enfin touchee au coeur! Qui sait si
+elle ne s'est pas mise a aimer ce fils retrouve!... Mais qui sait aussi
+quels pieges peut cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant
+a la malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutot que de dire
+l'affreux secret qu'elle m'a confie dans une heure de delire...
+
+Donc, le chevalier gardait le silence a la fois sur la reine et sur
+Alice... Seulement, il ne cessait de repeter a son ami:
+
+--C'est le moment de redoubler de prudence, mon cher...
+
+Marillac souriait alors... il etait dans cet etat de confiance absolue
+qui est comme un profond sommeil de l'esprit.
+
+Il n'y avait qu'une ombre a son bonheur: la mort de Jeanne d'Albret.
+
+Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas vu le chevalier,
+lorsqu'il le vit entrer.
+
+--J'allais entreprendre de vous relancer a l'hotel de Montmorency!
+s'ecria le comte en saisissant les mains de son ami... mais
+qu'avez-vous? Vous me paraissez sombre... preoccupe...
+
+--Vous, au contraire, vous etes en pleine joie a ce que je vois... vous
+essayez un costume?...
+
+Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un costume qu'on lui
+avait apporte et qu'il avait essaye... C'etait un habillement de
+grand seigneur, et tel que la magnificence de ces epoques pouvait le
+concevoir. Mais ce costume si riche etait entierement noir depuis la
+plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin.
+
+--C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant. C'est demain que
+notre roi Henri epouse Mme Marguerite. Avez-vous vu les preparatifs que
+l'on a faits a Notre-Dame? Ce sera magique. L'eglise tout entiere
+est tendue de velours a crepines d'or. Les sieges des epoux sont des
+merveilles...
+
+--Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends votre joie.
+
+Marillac saisit sa main et la pressa.
+
+--Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de la... Ecoutez...
+j'avais jure de ne le dire a personne au monde... mais vous, mon
+ami, vous etes mon autre moi-meme... Demain, il y aura un mariage
+a Notre-Dame... et, demain soir, il y en aura un autre a
+Saint-Germain-l'Auxerrois... et je veux que vous soyez la!...
+
+--Quel mariage? demanda le chevalier.
+
+--Le mien!...
+
+--Le votre! fit Pardaillan qui ne put s'empecher de fremir. Et pourquoi
+le soir?
+
+--La nuit, plutot; a minuit!... Vous allez comprendre... la reine veut
+etre la pour me benir... elle se charge de tous les details de la
+ceremonie... des amis a elle, des amis surs, y assisteront seuls... et
+vous, mon cher, mon frere! mais n'en dites rien. La reine veut etre la,
+comprenez-vous? Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait savoir
+pourquoi la mere de Charles IX s'interesse tant a un pauvre gentilhomme
+huguenot...
+
+Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua pas: cette
+ceremonie mysterieuse, ce mariage de minuit qui devait etre tenu secret
+et auquel Catherine devait assister... Il eut la pensee d'un guet-apens.
+
+"Heureusement que je serai la!" songea-t-il.
+
+Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eut poursuivi, il designa
+le costume etale sur un fauteuil:
+
+--Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier?
+
+--Oui, frere, dit Marillac soudain redevenu grave. C'est dans ce costume
+que je veux assister au mariage de notre roi, et c'est dans ce
+meme costume que, le soir, a minuit, je me rendrai a
+Saint-Germain-l'Auxerrois...
+
+--Eh quoi! Tout de noir vetu?
+
+--Ecoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage se voila de
+melancolie. Je suis dans un bonheur tel que je me demande parfois si
+je reve. Vous savez combien j'ai souffert d'etre oblige de maudire ma
+mere... eh bien, cette mere se revele a moi comme la femme la plus
+aimante. Vous savez combien J'aime ma fiancee... eh bien, demain,
+Alice devient ma femme... comprenez-vous que ces deux bonheurs inouis
+accablent mon ame!...
+
+--Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre a votre bonheur?
+
+--Quelle inquietude, quelle crainte pourrais-je avoir? Non, mon ami...
+tout en moi est apaisement et confiance... Et pourtant, oui, tout ce
+bonheur est comme voile d'un crepe.
+
+--Il faut quelquefois ecouter les pressentiments.
+
+--Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois, je ne crains
+rien, je n'ai rien a redouter. Mais je m'habille de noir, mon ami, parce
+que je veux, aux yeux de tous, porter le deuil de l'admirable femme qui
+a ete ma vraie mere: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir deja
+oubliee. Son fils lui-meme, cet Henri qu'elle aimait tant, a bien vite
+repris ce visage insoucieux et sardonique... il a bien vite recommence
+a papillonner autour des femmes, tandis que celle qui sera la sienne
+s'occupe, dit-on d'amours ou le roi de Navarre ne joue aucun role, sinon
+celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute cette ingratitude pour
+une femme si vaillante et si bonne, cela me revolte. Et moi qui l'ai
+veneree, moi qui l'ai vue mourir, je veux porter son deuil devant son
+fils, devant ma mere aussi... et devant ma femme!
+
+Marillac demeura quelques minutes tout songeur.
+
+--Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admire la singuliere
+destinee qui vous a fait retrouver une mere juste au moment ou vous avez
+perdu celle que vous consideriez comme telle?
+
+--Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant.
+
+--Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a vecu, Catherine
+de Medicis vous est apparue comme un monstre capable de toutes les
+atrocites. Or, c'est justement dans la nuit ou est morte l'infortunee
+Jeanne d'Albret que madame votre mere a commence de se reveler a vous
+dans toute sa maternelle mansuetude...
+
+--Je vous avoue que je n'ai pas songe a cette coincidence, dit Marillac
+en passant une main sur son front. Mais, puisque vous m'y faites penser,
+ne dois-je pas voir la une preuve de plus que mon bonheur depasse mes
+esperances?"
+
+Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir.
+
+Il eut la sensation que son ami cherchait a s'etourdir, et qu'il faisait
+un violent effort pour se persuader a soi-meme qu'il etait heureux.
+
+Oui, peut-etre Marillac avait-il entrevu la haine formidable qui couvait
+sous les sourires de Catherine! Peut-etre, a force de creuser le
+probleme, en etait-il arrive a pressentir vaguement vers quels abimes il
+etait entraine!... Peut-etre n'y avait-il en lui qu'un desespoir sans
+fond... le desespoir d'avoir compris que sa mere voulait le tuer, le
+desespoir de deviner que sa fiancee etait complice de sa mere!...
+
+Peut-etre, disons-nous!
+
+Car, ce que nous etablissons en quelques lignes positives, Marillac ne
+pouvait que le soupconner.
+
+--Vous ne m'avez jamais raconte la mort de la reine de Navarre! reprit
+tout a coup le chevalier.
+
+--Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez la, chevalier, dit le
+comte avec une sombre expression. Ce fut foudroyant. La reine etait
+arrivee a neuf heures au Louvre, ou on celebrait les fiancailles de
+son fils et de la princesse Marguerite. Apres avoir recu l'hommage des
+seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil de ce salon, ou
+le roi de France vint, en personne, lui temoigner son affectueuse
+admiration. Moi, j'etais ou vous savez. Lorsque je fus redescendu dans
+les salles de fete, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'a
+l'instant ou elle s'evanouissait. Il y eut de grandes rumeurs, et je
+n'oublierai jamais la douleur qui eclata sur le visage de... la reine
+mere...
+
+--De Catherine de Medicis? insista le chevalier.
+
+--Oui, mon ami... Apres que le medecin du roi eut examine la reine de
+Navarre, celle-ci fut aussitot transportee jusqu'a sa litiere, malgre
+Ambroise Pare, qui lui voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel
+medicament... Le roi Henri, l'amiral, le prince de Conde et moi, nous
+montames a cheval pour escorter la litiere; quelques gentilshommes nous
+accompagnerent. La litiere, ainsi entouree de notre groupe et precedee
+de laquais a cheval, portant des flambeaux, traversa la foule qui
+entourait le Louvre. A la vue du roi Henri, cette foule se mit a
+pousser des clameurs comme si nous eussions ete des ennemis; cependant,
+lorsqu'on sut que la litiere contenait Jeanne d'Albret mourante, un
+grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-etre, s'ecarterent,
+mais, dans leur silence meme, ce n'etait pas le respect de la mort qui
+apparaissait... Ah! chevalier, quelle nuit!... Quand je songe a cette
+fete monstrueuse, a cette orgie plutot, ou les notres ont tolere que
+leurs femmes fussent insultees, puis ces cris funebres, cette litiere
+qui passe a travers un peuple retenant a peine ses grondements, je me
+prends a songer a quelque enorme et fantastique traquenard... mais c'est
+de la folie.
+
+--Hum! fit le chevalier.
+
+--Le roi nous comble de ses caresses; la reine mere... je connais ses
+sentiments...
+
+--Hum! hum! repeta le chevalier.
+
+--Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise nous assure que
+les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise humeur, qui se dissipera
+lorsqu'on aura vu notre roi entrer a Notre-Dame...
+
+Et, comme pour eviter d'approfondir les soupcons qu'evoquait l'attitude
+du chevalier, le comte se hata de continuer son recit:
+
+--Lorsque la reine eut ete couchee dans son lit, elle reprit
+connaissance. Le medecin du roi, maitre Ambroise Pare, arriva a ce
+moment. Mais la reine, le regardant fixement, lui dit: "Je vous
+remercie, maitre, Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles
+contre le mal. Je vais mourir... Allez!" Sans insister davantage, maitre
+Pare s'inclina, en poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous
+vimes que son visage portait les traces d'une etrange epouvante.
+
+--Ah! ah! Ce medecin n'est-il pas de la religion reformee?
+
+--Oui, chevalier.
+
+--Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des soins a la
+malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait l'air epouvante?
+
+--En effet. Mais n'etait-ce pas naturel? Ce mal foudroyant...
+
+--Non, comte! Ambroise Pare est un homme energique. S'il n'a pas
+insiste, s'il a ete epouvante, s'il a recule, enfin...
+
+--Que voulez-vous dire, chevalier? s'ecria Marillac avec agitation.
+
+--Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'etonne de cette attitude,
+voila tout. Mais continuez, cher ami...
+
+--Oui... laissons de cote les soupcons.
+
+--Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous soupconnez...
+
+--Quoi? balbutia le comte.
+
+--Un crime!...
+
+Marillac palit. Son regard se detourna de Pardaillan.
+
+--Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois a un crime! La reine de Navarre
+avait des ennemis acharnes; plus d'une fois, elle a failli succomber.
+Peut-etre, un de ces ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas
+devant le forfait... je donnerais ma vie pour le connaitre, celui-la...
+
+Marillac passa la main sur son front. Et, comme le chevalier gardait le
+silence, il continua:
+
+--Mais peut-etre, apres tout, n'est-ce qu'un soupcon sans valeur.
+
+--Peut-etre! fit le chevalier. Vous disiez donc que le medecin du roi se
+retira.
+
+--Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement febrile. Le
+roi Henri demeura seul pres de sa mere. Pendant trois longues heures,
+nous attendimes dans la piece voisine. Enfin, l'aube entra dans cette
+salle ou nos douleurs silencieuses etaient rassemblees, et fit palir les
+flambeaux. Ce fut a ce moment que le roi Henri sortit de la chambre
+de sa mere... Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses supremes
+confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'etrange hallucination qui
+s'empara de moi ne fut pas une verite?... Car, comme je me trouvais pres
+de la porte, il me sembla, un moment, saisir quelques lambeaux de la
+parole royale et funebre... "Je meurs assassinee, disait la voix rauque
+de la mourante, mais je vous ordonne de l'ignorer... feignez de croire a
+une mort naturelle... ou, sans cela... vous seriez frappe a votre tour.
+Mais prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!..." Ces
+paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute une imagination de
+mon esprit ebranle... Le roi Henri reparut a nos yeux et nous fit signe
+d'entrer.
+
+Marillac etouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne songea pas a
+essuyer, coulerent de ses yeux.
+
+--Nous entrames donc, poursuivit-il. Quand je vis cette genereuse reine,
+cette guerriere qui avait etonne nos vieux generaux, quand je vis cette
+mere admirable qui avait abandonne la vie paisible de son palais pour
+se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'a son dernier
+diamant, pour payer les soldats de son fils, quand je vis celle qui
+m'avait tire du neant, arrache a la mort, oui, quand je la vis livide,
+il me sembla que j'allais mourir moi-meme et je demeurai comme stupide,
+dans un aneantissement de mes forces et de ma pensee... Elle dit au
+prince de Conde: "Ne pleurez pas, mon cher enfant. Peut-etre suis-je la
+plus heureuse..." Nous l'entourions, tachant de refouler nos sanglots...
+Son regard trouble fit le tour de cette assemblee d'hommes d'armes,
+penches sur le lit d'une reine mourante.
+
+Et j'ai retenu ses dernieres paroles... Les voici, chevalier:
+
+"Monsieur l'amiral, aussitot apres le mariage du roi, il faut quitter
+Paris... Rassemblez toutes nos forces... non pas que je me defie de mon
+cousin Charles, mais il faut etre pret a tout... Sous les ordres du
+roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement supreme... Henri,
+ajouta-t-elle en s'adressant au prince de Conde, vous etes un frere pour
+mon fils... je vous benis, mon enfant... Soyez toujours pres de lui, au
+camp, a la ville et a la cour... Adieu, messieurs, je vous aimais bien
+tous... Toi, mon vieux d'Andelot, et vous, capitaine Briquemaut, et
+vous tous, fiers gentilshommes, grace a vous, les grandes injustices
+prendront fin... le droit de vivre et de penser sera assure aux
+huguenots... ayez confiance... notre cause est grande... qu'est-ce que
+le bonheur de l'humanite sans la liberte?... Adieu a tous..."
+
+--A ces mots, les sanglots eclaterent. Je crus que tout etait fini...
+mais la reine, fixant son regard sur moi, me fit signe d'approcher...
+J'obeis et tombai a genoux, pres du roi, en sorte que ma tete se
+trouvait pres de celle de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son
+dernier soupir...
+
+Marillac se leva et fit quelques pas, en proie a une agitation que
+n'expliquait pas completement la tristesse de pareils souvenirs. Il
+revint s'arreter devant Pardaillan et continua d'une voix plus sourde:
+
+--Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier soupir de la
+reine de Navarre... mais, peut-etre, a ma douleur filiale se mela, dans
+cette minute terrible, une horreur qui me fit comprendre l'epouvante
+que j'avais surprise sur le visage du medecin et sur celui du roi... En
+effet, lorsque je fus tout pres d'elle, Jeanne d'Albret tourna vers moi
+sa tete convulsee par l'agonie, murmura distinctement: "Prends sarde,
+mon enfant, prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches..." Que
+voulait me dire la reine? Quel secret allait s'echapper de ses levres
+crispees? Je ne le saurai jamais, chevalier! car, a ce moment, la reine
+entra en agonie... Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais
+aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, tout a coup, son
+regard se fixa avec une effrayante expression sur la cheminee... puis,
+une legere secousse l'agita... puis, ce fut fini, la reine etait
+morte... morte... et son regard semblait encore s'attacher a cet objet
+que, dans la seconde supreme, elle avait cherche des yeux...
+
+Marillac se tut.
+
+A travers ses doigts crispes sur ses yeux, des larmes s'echapperent.
+
+--Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi d'avoir ramene vos
+pensees vers ces penibles scenes... Mais, dites-moi... pouvez-vous me
+dire quel etait cet objet que la reine regardait en mourant?
+
+Marillac alla a une armoire, dont il portait la clef sur lui et,
+l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa sur une table.
+
+--Ce coffret, chevalier, m'a ete donne par une personne auguste. Je
+l'avais a mon tour offert a la reine de Navarre, qui s'en servait pour
+y mettre ses gants... Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a
+voulu me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la cheminee de
+sa chambre et de le garder comme un double souvenir... le souvenir de
+mes deux meres.
+
+--Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine Catherine qui vous a
+donne ce coffret?
+
+--Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant.
+
+Les deux hommes se regarderent.
+
+Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la pensee terrible
+qui l'agitait, car tous les deux palirent et detournerent les yeux.
+
+Marillac demeurait tremblant, les mains crispees sur le coffret d'or. Il
+baissa la tete. Et, soudain, le mystere de sa pensee monta jusqu'a ses
+levres, comme s'il n'eut pu le contenir davantage. Hagard, livide, il
+murmura:
+
+--Mon sang... je le donnerais jusqu'a la derniere goutte... pour savoir
+la verite... oh! chevalier... cette verite... Ce n'est pas possible!...
+Ce serait trop horrible que ce coffret ait ete l'instrument de mort...
+que Catherine, ma mere, ait tue Jeanne, mon autre mere... et que moi...
+moi... leur fils a toutes deux... aie porte a l'une le poison que lui
+envoyait l'autre!
+
+--Comte! Comte! s'ecria le chevalier, vous avez raison... ce serait trop
+horrible...
+
+--Ah! puisse-je donc etre foudroye plutot que de continuer a porter
+de tels soupcons dans mon esprit!... Catherine ne peut avoir concu de
+pareilles horreurs... Catherine m'aime... j'en suis sur... elle est ma
+mere... ma mere!...
+
+En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret avec une sorte de
+rage desesperee.
+
+Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs ceux que portait
+Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort.
+
+Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement.
+
+Pardaillan, hors de lui, en proie a une sorte de vertige, lui arracha
+les gants, les remit a leur place, funebre relique, et, lui-meme, alla
+renfermer, avec un effroi visible, le mysterieux coffret d'or dans
+l'armoire.
+
+Il y eut alors entre les deux hommes un long silence lourd d'angoisse.
+
+L'action rapide de Pardaillan venait de preciser dans l'esprit de
+Marillac un soupcon qu'il n'osait s'avouer a lui-meme.
+
+Sa joie febrile, son bonheur trop surexcite par lui-meme, la vague
+epouvante que recouvraient ce bonheur et cette joie, son incertitude,
+ses doutes, son desespoir latent, en un eclair aveuglant, il comprit
+tout, il se comprit soi-meme.
+
+Et il assista, muet d'horreur, a l'abominable drame qui se deroulait
+dans sa pensee.
+
+La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mysterieux avertissements,
+ce regard de terreur qu'elle avait eu en lui montrant le coffret d'or,
+cette mort fit rentrer le soupcon dans l'esprit du comte.
+
+Quel soupcon? Que Catherine avait assassine Jeanne d'Albret.
+
+Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire!
+
+S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infame soupcon, s'il
+admettait sa mere meurtriere, c'est donc que sa mere se jouait de lui!
+
+C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignite d'Alice! C'est
+donc qu'Alice etait une creature de Catherine!
+
+Si Alice l'avait joue, si Alice etait indigne, si son amour
+s'effondrait!... Oh! mille morts plutot! Il fallait, de toute son
+energie, repousser le soupcon.
+
+Voila dans quels abimes tournoyait l'ame du comte de Marillac.
+
+Voila pourquoi il s'arracha violemment a sa meditation. Voila pourquoi,
+eclatant de rire, il alla ramasser la clef que le chevalier avait
+jetee, la remit tranquillement a la serrure de l'armoire et s'ecria
+joyeusement:
+
+--Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes fous... C'est votre
+faute aussi! Pourquoi m'avoir parle de la mort de Jeanne d'Albret? Ah!
+oui, j'y suis. C'est ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien,
+oui, mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le deuil de
+la grande amie que je pleurerai toujours... Parlons d'autre chose,
+voulez-vous?
+
+--Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la sueur froide qui
+mouillait ses tempes. Un dernier mot, toutefois.
+
+--Parlez, cher ami.
+
+--C'est bien decidement demain que doit avoir lieu votre mariage?
+
+--Demain soir, a minuit, a Saint-Germain-l'Auxerrois... Mais vous etes
+seul a le savoir.
+
+--Et vous desirez que j'y assiste?
+
+--Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'etiez la.
+
+--Bon. Comment et a quelle heure entrerai-je dans l'eglise?
+
+--Trouvez-vous a onze heures a la petite porte qui donne sur le
+cloitre... mais soyez seul.
+
+--Tres bien, mon cher comte!...
+
+Et le chevalier songea:
+
+"J'y serai avec quelques bonnes epees que je connais. Car, je veux
+donner mon ame au diable, si la douce Catherine ne cherche pas a faire
+assassiner son fils!..."
+
+--Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer avec vous cette
+fin de journee. Nous entrerons en quelque guinguette du bord de l'eau,
+et nous viderons bouteille...
+
+--Je ne demande pas mieux, car, moi-meme, je ne serais pas fache de voir
+un peu ce qui se passe dans Paris. Avez-vous remarque, mon cher comte,
+comme Paris a l'air fievreux...
+
+--Non, je n'ai pas remarque, mon ami. Que voulez-vous? le bonheur est
+egoiste... mais, une chose que je remarque parfaitement, c'est que vous,
+si gai tous ces jours-ci, vous etes triste...
+
+--Triste? Non pas... mais inquiet."
+
+Les deux amis etaient dehors. Il faisait un beau soleil, et, comme
+le gros de la chaleur etait passe, la rue etait pleine de gens
+endimanches...
+
+--Et le sujet de cette inquietude? demanda Marillac en prenant le bras
+du chevalier.
+
+--Voici. Mon pere a disparu depuis trois jours et je crains qu'il ne se
+soit jete en quelque perilleuse aventure.
+
+--Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle?
+
+--Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hotel de Montmorency en
+disant au suisse que, s'il n'etait pas rentre au matin, c'est qu'il
+aurait entrepris un voyage. Quel peut etre ce voyage? Et comment a-t-il
+pu sortir de Paris?
+
+--C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun doute, vous avez
+tort de vous inquieter.
+
+--Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour lui. Et,
+d'ailleurs, s'il y eut un danger immediat, il m'eut prevenu. Seulement,
+pendant qu'il travaillait de son cote, je travaillais du mien et son
+absence peut compromettre la reussite de mon plan.
+
+--Voyons votre plan, fit Marillac.
+
+--Je suis arrive a seduire un sergent qui doit etre de garde a la porte
+Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a promis de ne defendre que mollement
+le passage, pourvu que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera
+pour que le pont soit baisse au moment ou je l'attaquerai... Je compte
+sur vous, mon cher ami.
+
+--Tres bien. Mardi, quelle heure?
+
+--Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une voiture dans
+laquelle seront Loise et sa mere, ainsi que le marechal, de qui j'ai pu
+obtenir qu'il ne se montrat pas. Nous serons une vingtaine...
+
+--Bon. Je vous promets de vous en amener autant.
+
+--Ah! si mon pere etait la!...
+
+--Il sera rentre d'ici mardi, sans doute... Mais que veut tout ce
+monde?...
+
+--Ma foi, dit le chevalier, les voila qui se mettent a genoux!...
+Avancons.
+
+--En voila deux! hurla a ce moment une voix qui fit tressaillir le
+chevalier.
+
+Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'etaient heurtes a une foule
+qui entourait quelque chose, devant la porte d'un couvent. Et cette
+foule criait:
+
+"Miracle! Noel!..."
+
+Les deux jeunes gens avaient continue a avancer jusqu'au moment ou ils
+se trouverent devant la porte du couvent, au milieu de gens dont les
+uns entonnaient des cantiques, dont les autres, comme en delire,
+s'embrassaient sans se connaitre, faisaient des signes de croix et se
+frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple etait tombe a genoux,
+tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient debout.
+
+La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le cri qu'elle
+croyait etre le plus agreable a tous les saints du paradis:
+
+"Mort aux huguenots!..."
+
+C'est a ce moment que la voix en question cria:
+
+"En voila deux!..."
+
+Pardaillan reconnut aussitot Maurevert qui le designait specialement.
+Maurevert etait entoure d'une quinzaine de gentilshommes, qui semblaient
+le considerer comme leur chef. Au signe qu'il fit, ils se precipiterent
+sur le chevalier, l'epee a la main.
+
+Deja, la foule, furieuse, delirante, enveloppait les deux amis qui,
+serres de pres, etouffes, ne pouvaient meme pas tirer leurs epees.
+
+"Place! Place!" vociferaient les gentilshommes en essayant d'arriver
+jusqu'a leurs deux victimes.
+
+Mais chacun, dans ce peuple, tenait a se distinguer.
+
+C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer
+elle-meme les deux huguenots qui, la dague a la main, immobiles,
+contenaient encore par leur attitude les enrages qui les entouraient.
+
+Les deux jeunes gens echangerent un regard; ils semblaient se dire:
+
+"Nous allons mourir la, mais, avant de tomber, nous en decoudrons bien
+quelques-uns?"
+
+--Tue! Tue! vociferait Maurevert. Les huguenots a la hart!..."
+
+Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; des milliers de
+poings se leverent...
+
+Mais, a ce moment, comme si un grand souffle eut abattu toute cette
+fureur, la foule retomba a genoux en criant:
+
+"Miracle!... Voici le saint!..."
+
+Le saint, c'etait frere Lubin qui, ouvrant la porte du couvent ou son
+superieur l'avait rappele, la mission laique du frere etant terminee, le
+moine Lubin, donc, apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde
+et, apercevant le chevalier, s'en venait a lui, la larme a l'oeil, en
+souvenir des innombrables fonds de bouteille dont Pardaillan l'avait
+gratifie a la Deviniere.
+
+"Ce digne chevalier! Ce cher ami!" begayait le moine qui passait a
+travers la foule prosternee.
+
+Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. Pardaillan et Marillac
+avaient profite de ce repit inespere pour rengainer leurs dagues et
+mettre l'epee a la main.
+
+Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se trouvait parmi
+cette masse de peuple et pour quelle besogne il etait escorte de
+gentilshommes, dont il en reconnut quelques-uns pour des fervents de la
+reine Catherine.
+
+--Attention! dit-il a Marillac, voici la meute... Voyez-vous, a votre
+gauche, cette encoignure sous l'auvent?
+
+--Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son epee, menacait deja
+un de ses assaillants.
+
+--Allons-y d'un bond. La, nous pourrons tenir tete... Attention! Vous y
+etes?
+
+Les deux amis se fendirent ensemble: un double hurlement eclata; deux
+des plus avances tomberent.
+
+Marillac, alors, obeissant a la manoeuvre indiquee, se rua vers
+l'encoignure, en fourrageant de l'epee; la foule s'ecarta avec des
+clameurs et se referma sur lui. Lorsque Marillac eut atteint son poste,
+il s'apercut qu'il etait seul.
+
+--Pardaillan! rugit-il.
+
+Et il se jeta tete baissee sur la muraille vivante.
+
+A ce moment, il fut saisi par-derriere, paralyse, dans l'impossibilite
+de faire un mouvement, souleve, entraine, emporte dans l'interieur du
+couvent.
+
+Quant au chevalier, voici ce qui etait arrive:
+
+Au moment ou Lubin arrivait pres de lui, l'un des gentilshommes, qui
+escortait Maurevert, lui porta un coup de pointe. Ce fut alors qu'il se
+fendit a fond et par un coup droit, traversa l'epaule de son adversaire.
+A l'instant ou il se relevait et ou il allait se jeter vers l'encoignure
+qu'il avait montree a Marillac, le moine fut sur lui et l'enserra dans
+ses bras, en begayant:
+
+"C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez boire..."
+
+D'une violente secousse, Pardaillan se debarrassa du moine, qui alla
+rouler a terre en murmurant:
+
+"L'ingrat!..."
+
+A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier; son epee fut
+brisee; en un instant, ses vetements en lambeaux; le chevalier voulut
+saisir sa dague: Maurevert l'enleva.
+
+Alors, on vit un spectacle inoui.
+
+Desarme, sanglant, le chevalier avait sur lui une masse humaine qui
+s'efforcait de l'ecraser.
+
+Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait d'un
+formidable roulis des epaules; elle se reformait, l'accablait; il
+l'entrainait, roulait avec elle, se relevait, mordant, frappant de ses
+deux poings comme de deux beliers; des gens ensanglantes tombaient
+autour de lui; des hurlements effroyables, tout autour, eclataient dans
+la foule, tandis que le groupe frenetique attache a lui luttait dans un
+silence farouche.
+
+Presque assomme, du sang plein le visage et la bouche, Pardaillan,
+formidable, secouait la grappe humaine, comme le sanglier, enfin coiffe,
+peut secouer la meute.
+
+Il soufflait d'un souffle rauque et bref.
+
+Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait plus a rien... a
+rien qu'a atteindre Maurevert qui, a dix pas, commandait la manoeuvre, a
+le saisir, a l'etrangler avant de mourir.
+
+Une clameur plus terrible retentit soudain:
+
+Le chevalier venait de tomber une derniere fois et ne se relevait plus:
+a chacune de ses jambes, a chacun de ses bras, a sa poitrine, deux
+hommes, trois, quatre, toute une foule pesait.
+
+"Des cordes!" vocifera alors Maurevert.
+
+Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement lie, etait emporte
+dans le couvent; sur la chaussee, une dizaine de blesses etanchaient
+leur sang.
+
+Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait en triomphe et
+l'acclamait. C'etait le saint qui avait arrete l'heretique! C'etait le
+saint qui, rien qu'en l'enlacant de ses bras, lui avait ote sa force!
+
+Maurevert etait entre dans le couvent et avait eu une assez longue
+conference avec le prieur. A la suite de cette conference, il s'etait
+fait conduire dans la cellule ou le comte de Marillac avait ete enferme.
+Il portait sous son bras l'epee du comte.
+
+--Monsieur, dit-il en entrant, vous etes libre, voici votre epee.
+
+Marillac ne temoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement la lame
+qu'on lui tendait et la remit au fourreau.
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espere que nous nous retrouverons,
+dans des conditions meilleures, c'est-a-dire a un moment ou vous n'aurez
+pas pris la precaution de vous entourer de vingt spadassins pour
+attaquer deux hommes.
+
+--Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand il vous plaira, dit
+Maurevert en grondant.
+
+--Apres-demain matin, voulez-vous?
+
+--Soit.
+
+--Dans les pres du passeur?
+
+--Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi vous dire,
+monsieur le comte, que je ne comprends pas la querelle que vous me
+faites, au moment ou je vous sauve la vie.
+
+--Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec un dedain qui fit palir
+Maurevert.
+
+Le bravo eut un eclair de joie dans les yeux. Mais il se contint et
+reprit:
+
+--C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais cela est. Je suis
+arrive devant le couvent a l'instant meme ou la foule, furieuse de je ne
+sais quoi, allait se ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et
+transporte ici. Sans moi, vous etiez donc mort, monsieur le comte."
+
+Marillac avait ecoute ces explications avec une surprise etonnee.
+
+--Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je ne puis qu'etre
+surpris. Je ne suis pas de vos amis, je crois...
+
+--Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour essayer de vous
+tirer des mains de ces enrages! Qui n'en eut fait autant a ma place?...
+Et puis, je dois vous l'avouer, j'avais une raison secrete de me jeter a
+votre secours...
+
+--Quelle est cette raison, monsieur?
+
+--Le desir que j'ai d'etre agreable a la reine mere, dit Maurevert en
+s'inclinant avec un respect outre.
+
+Marillac tressaillit et palit. Deja Maurevert continuait:
+
+--Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte, si nous nous sommes
+meme un peu regardes de travers a la derniere fete du Louvre, je n'en ai
+pas moins l'insigne honneur d'etre des amis de la reine. Et savez-vous
+ce que la reine m'a dit tout recemment, a moi et a quelques autres de
+ses fideles? Elle a dit, en propres termes, qu'elle vous considerait
+comme un parfait cavalier, qu'elle avait pour vous une veritable
+affection et qu'elle priait tous ses amis de vous proteger en toutes
+mauvaises occasions ou vous pourriez vous trouver...
+
+--La reine a dit cela! s'ecria Marillac d'une voix alteree.
+
+--Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur de vous repeter,
+monsieur le comte. Aussi, tout en acceptant le rendez-vous que vous me
+faites l'honneur de me donner, je vous prie de me tenir pour votre tres
+devoue.
+
+Maurevert, apres s'etre incline, fit un pas pour se retirer.
+
+--Attendez, monsieur! dit Marillac.
+
+Sombre, bouleverse, la voix tremblante, malgre tous ses efforts, il
+reprit:
+
+--Monsieur, les paroles que vous pretez a Sa Majeste ont pour moi une
+importance de vie ou de mort. Me jurez-vous que la reine s'est bien
+exprimee ainsi, en parlant de moi?
+
+--Je vous le jure! dit Maurevert, avec une evidente sincerite. Je dois
+meme ajouter que, si les paroles de la reine etaient affectueuses, le
+ton l'etait plus encore. Ce n'est un secret pour personne, monsieur
+le comte, que vous etes fort avant dans les faveurs de Sa Majeste, et
+qu'elle vous destine un haut commandement dans l'armee que M. l'amiral
+va conduire aux Pays-Bas."
+
+Un soupir, qui ressemblait a un rugissement, gonfla la poitrine de
+Marillac.
+
+"Ma mere! ma mere! balbutia-t-il au fond de lui-meme. Serait-ce donc
+vrai? Me serais-je donc trompe?..."
+
+--Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette de vous avoir
+mal accueilli.
+
+--Tout le monde s'y fut trompe, monsieur le comte!
+
+--Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me conduire a M. de
+Pardaillan, afin que nous partions ensemble.
+
+--Monsieur le comte, je vous le repete: vous etes libre. Mais, quant
+a M. de Pardaillan, c'est autre chose, vu que M. de Pardaillan est
+rebelle, accuse de lese-majeste et que c'est mon devoir de l'arreter.
+
+--Vous l'arretez?
+
+--C'est fait.
+
+--De quel droit? Etes-vous donc officier des gardes?
+
+--Non, monsieur. J'ai simplement recu un ordre d'avoir a me saisir de la
+personne de M. de Pardaillan, et j'etais justement a sa recherche, quand
+j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.
+
+--Un ordre! gronda Marillac. De qui?
+
+--De la reine mere!
+
+Sur ce mot, Maurevert, saluant une derniere fois le comte, sortit,
+laissant la porte ouverte. Marillac demeura un moment tout etourdi. Mais
+bientot, se frappant le front, il murmura:
+
+"Cette fois, je vais voir quelle peut etre l'affection de la reine pour
+moi!..."
+
+Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un couloir en presence
+d'un moine, qui le salua et lui dit:
+
+--Monsieur le comte, je suis charge de vous faire sortir du couvent par
+une porte de derriere.
+
+--Pourquoi pas par la grande porte?
+
+--Ecoutez, monsieur, fit le moine en souriant.
+
+Marillac ecouta. Au loin, vers la rue, il entendit une rumeur furieuse.
+
+"Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui reclame sa victime.
+Et sa victime, c'est vous. Mais nous savons trop quelle serait la
+douleur de notre grande reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc,
+monsieur."
+
+Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine, qui le conduisit
+jusqu'a une petite porte donnant sur une ruelle solitaire.
+
+Le comte prit aussitot le chemin du Louvre.
+
+
+
+XIII
+
+LE TEMPLE
+
+Si vite que Marillac eut pris sa course vers le Louvre, Maurevert y
+arriva avant lui. Les ailes de la haine sont encore plus rapides que
+celles de l'amitie.
+
+Il parait que Maurevert etait attendu avec impatience dans cette partie
+du Louvre, ou se trouvaient les appartements de la reine mere. Car, a
+peine le capitaine des gardes, Nancey, l'eut-il apercu, qu'il lui fit
+signe de le suivre et, le conduisant par un couloir prive, l'introduisit
+dans une antichambre ou se trouvait la suivante florentine Paola,
+laquelle, a son tour, l'introduisit aussitot dans le fameux oratoire.
+
+Catherine de Medicis etait la, ecrivant fievreusement; elle avait
+devant elle un monceau de lettres deja terminees. Car la reine ecrivait
+toujours elle-meme. Soit defiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa
+devorante activite, elle n'eut jamais de secretaire.
+
+A l'entree de Maurevert, elle leva la tete, fit un signe bref pour lui
+ordonner d'attendre et acheva la phrase commencee.
+
+Maurevert avait bon oeil.
+
+Il essaya de demeler les suscriptions de toutes les lettres deja
+cachetees, que la reine avait rejetees sur la table, au hasard. Et il
+put constater que presque toutes ces lettres etaient adressees aux
+gouverneurs des provinces.
+
+A ce moment. Catherine, levant brusquement la tete, surprit le regard de
+Maurevert.
+
+--Vous essayez de savoir a qui j'ecris? demanda-t-elle. J'aime les
+gens curieux. La curiosite est un signe d'intelligence. Allez a cette
+fenetre...
+
+--Je supplie Votre Majeste de croire...
+
+--Obeissez donc..."
+
+Maurevert alla a la fenetre, tremblant et flairant quelque terrible
+surprise.
+
+--Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine.
+
+--Je vois une trentaine de courriers de Sa Majeste, a cheval, prets a
+partir.
+
+--C'est bien, demeurez ou vous etes, reprit la reine qui, en meme temps,
+frappa un timbre d'un coup de son petit marteau d'argent.
+
+Un homme entra qui, style d'avance, saisit toutes les lettres cachetees
+et sortit en toute hate, sans avoir dit un mot. Deux minutes plus tard,
+Maurevert vit appa raitre dans la cour le meme homme. Il remit une
+lettre a l'un des courriers, et le courrier partit aussitot a fond
+de train; puis il passa au deuxieme, qui partit a son tour, puis au
+troisieme... Au bout de cinq minutes, tous les courriers etaient partis.
+
+--La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc de Guise, dit
+tranquillement Catherine, vous lui direz que vous avez vu partir mes
+courriers porteurs de depeches pour chacun de nos gouverneurs. Vous
+ajouterez que chacune de ces depeches donne l'ordre a nos gouverneurs
+de rassembler leurs troupes et de marcher sur Paris, pour y arreter les
+insenses qui ne craignent pas de conspirer contre le roi. Dans quelques
+jours, monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront sur
+Paris, pour proteger le roi!
+
+Maurevert sentit un long frisson lui courir le long des reins, comme si
+la hache du bourreau se fut levee sur son cou.
+
+"Je suis perdu", murmura-t-il en s'inclinant.
+
+Catherine le regarda un instant avec une sombre expression de doute, de
+mepris et de triomphe.
+
+Elle avait d'ailleurs menti.
+
+Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arreter tout courrier
+qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit, tout fuyard venant de Paris,
+et de faire saisir tout huguenot dans une sorte de vaste rafle.
+
+"Relevez-vous, monsieur", reprit la reine.
+
+Maurevert obeit.
+
+--Si vous etes franc, poursuivit Catherine, je vous donne vie sauve.
+
+Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert. La reine ne le
+faisait pas saisir. La reine discutait encore avec lui. Donc, il etait
+sauve.
+
+--Ou en est la conspiration de M. de Guise? demanda froidement Catherine
+de Medicis.
+
+--Madame, repondit enfin Maurevert en faisant un effort surhumain pour
+assurer sa voix, je jure sur le Christ que je n'ai pas conspire.
+
+--Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc, pour conspirer, il
+faut etre quelqu'un! Seulement, vous n'etes pas sans avoir ecoute autour
+de vous. Que savez-vous?
+
+--Eh bien, madame, on espere que Sa Majeste le roi ne voudra pas prendre
+contre les heretiques les mesures necessaires.
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation, on en profitera
+pour se faire designer par la noblesse, par la bourgeoisie et par le
+peuple, comme le capitaine general des catholiques...
+
+--Et alors?...
+
+--C'est tout, madame!
+
+--Vous mentez, monsieur de Maurevert!
+
+--Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais dire plus.
+Cependant... je pense... mais c'est une simple supposition...
+
+--Dites toujours.
+
+--Je pense que, maitre de Paris, capitaine general des forces
+catholiques, on en profiterait peut-etre, si les circonstances etaient
+favorables... pour mener directement Sa Majeste le roi...
+
+"Est-ce que vraiment il ne sait rien?" songea la reine.
+
+Maurevert, maintenant, s'etait repris. Son visage etait redevenu
+impenetrable.
+
+--Monsieur, dit tout a coup la reine, vous avez rendu plus d'un service,
+et vous en rendrez d'autres sans doute.
+
+--Ma vie appartient a Votre Majeste! qu'elle en dispose!
+
+--Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de Guise, s'il veut etre
+capitaine general, il le sera. J'aime les emportements de sa foi. Elle
+va jusqu'a le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontes. Je
+pense comme lui. Et, pour l'aider a convaincre le roi, je fais venir a
+Paris une armee complete. Alors nous verrons. Quant a vous...
+
+Elle le fixa de son regard aigu.
+
+Maurevert soutint l'examen avec le courage supreme du desespoir.
+
+--Quant a vous, continua Catherine en tracant quelques mots sur un
+parchemin, voici ce que je puis faire pour vous.
+
+Maurevert essayait ardemment de lire de loin.
+
+"L'ordre de m'envoyer a la Bastille?" songeait-il.
+
+La reine lui tendit le papier: c'etait un bon de cinquante mille livres
+sur la cassette de la reine mere.
+
+Un fremissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina avec respect,
+mais sans exageration.
+
+"Decidement, il ne sait rien, pensa Catherine qui avait suivi
+attentivement l'effet de sa generosite... L'heure approche,
+continua-t-elle; vous allez, mon cher monsieur, aller vous poster chez
+le chanoine Villemur, avec votre ami, cet ami dont vous me parliez.
+
+--Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est deja paye, deja a son poste.
+Et les cinquante mille livres que Votre Majeste veut bien m'octroyer...
+
+--Sont pour vous dedommager d'un injuste soupcon, fit Catherine avec son
+plus charmant sourire, et aussi pour vous recompenser des nouvelles
+que vous m'apportez. Deux heretiques ont ete arretes grace a votre
+intervention; oui, je sais deja cela... Qu'avez-vous fait de ces deux
+hommes?
+
+--J'ai rendu la liberte a l'un d'eux...
+
+Une expression de surprise et d'inquietude se peignit sur le visage de
+la reine.
+
+--Celui a qui j'ai rendu la liberte, continua Maurevert, celui que je
+crois bien avoir sauve des mains de la foule furieuse, c'est un huguenot
+d'importance... Mais j'ai cru remarquer que Votre Majeste le tenait en
+estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac.
+
+La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura souriante, presque
+indifferente. Mais Maurevert eut fremi d'epouvante s'il avait pu
+entendre le rugissement du coeur de cette mere. Sans la moindre emotion,
+elle dit tres simplement:
+
+--Vous avez bien fait d'epargner M. de Marillac; il est de mes amis...
+Et l'autre?
+
+--L'autre, madame! Daigne Votre Majeste me permettre de lui rappeler une
+promesse qu'elle a bien voulu me faire?
+
+--Laquelle? dit la reine etonnee.
+
+--Madame, je porte au visage une marque ineffacable. Tant que je n'aurai
+pas venge d'effroyable maniere l'insulte...
+
+--Ce coup de fouet? dit la reine.
+
+--Oui, madame, fit Maurevert en grincant des dents. On dirait, en effet,
+un coup de cravache... Eh bien, madame, l'homme que j'ai pris devant le
+couvent, c'est celui qui m'a marque!
+
+--Le chevalier de Pardaillan?
+
+--Oui, Majeste...
+
+"Ah! decidement, songea Catherine, en fremissant de joie, c'est un homme
+admirable que ce Maurevert!"
+
+--Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que vous m'avez donne cet
+homme pour en faire ce que bon me semblerait...
+
+--Ou est-il? demanda Catherine.
+
+--Enferme dans une cellule de couvent.
+
+--Et ou voulez-vous le mettre?
+
+--A la Bastille, si Votre Majeste m'en donne l'ordre.
+
+--Et que voulez-vous faire de ces deux hommes? reprit-elle tout a coup.
+
+--Votre Majeste a dit: ces deux hommes?
+
+--Oui, l'autre... le pere, le vieux truand, a ete pris chez M. le
+marechal de Damville qui m'en a fait prevenir: il est au Temple. M. le
+marechal, pour des raisons que j'ignore, m'a demande un ordre d'avoir
+a questionner ce vieux diable a quatre. M. le marechal veut assister
+lui-meme a la question. Mais tout cela est assez grave, en somme.
+Aucun jugement n'a ete pris... J'avoue que je suis assez surprise de
+l'attitude du duc de Damville; il veut faire la un metier qui n'est pas
+le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan possederait des
+secrets precieux?
+
+--Que Votre Majeste m'en donne l'ordre et je saurai bien lui arracher
+ces secrets!
+
+--Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine contre ce Pardaillan
+auquel vous en voulez tant...
+
+--Le chevalier a insulte Votre Majeste en plein Louvre...
+
+--Ce n'est pas bien sur qu'il ait eu pensee de m'offenser. Et ce jeune
+homme a d'ailleurs rendu un grand service au roi en sauvant un jour sa
+cousine d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Helas! pauvre
+reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empechee de mourir... c'est un
+grand malheur...
+
+Maurevert eut vainement entrepris de suivre la pensee tortueuse de la
+reine.
+
+Elle reprit avec un soupir:
+
+--Je vous ai donne ces deux hommes, je ne m'en dedirai pas. Il faudrait
+donc, pour bien faire, les mettre ensemble... Et, puisque le vieux se
+trouve au Temple, c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune?
+
+En meme temps, elle signait un ordre d'arrestation.
+
+--Ah! madame, au Temple ou a la Bastille, peu importe, pourvu que je les
+tienne... surtout le chevalier!
+
+--Et vous dites que vous vous chargeriez de les questionner?
+
+--Oui, madame. Et cela suffira a ma vengeance.
+
+--Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre d'arrestation.
+
+Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant:
+
+--Votre Majeste me donne-t-elle conge?
+
+--Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer la question a vos
+deux ennemis?
+
+--Des tout a l'heure, madame. Le temps de faire transferer le chevalier
+au Temple et de faire prevenir le tourmenteur jure.
+
+--Qui ne voudra instrumenter qu'en presence des juges!
+
+--C'est vrai! fit Maurevert atterre.
+
+--A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la reine.
+
+Et elle ecrivit rapidement quelques mots sur un papier qu'elle tendit a
+Maurevert.
+
+C'etait un ordre d'avoir a appliquer la question ordinaire et
+extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la prison du Temple, le samedi
+23 aout, a dix heures du matin.
+
+--Il faudra donc que j'attende jusque-la! grinca Maurevert.
+
+--Eh! mon cher monsieur, j'ai patiente plus que vous, moi. Qu'est-ce que
+cinq jours? Car nous sommes a dimanche soir...
+
+--C'est vrai. Que Votre Majeste me pardonne!
+
+--Un dernier mot. Je ne veux personne dans la chambre des questions;
+personne que vous et le maitre bourreau. Est-ce entendu?
+
+--Votre Majeste peut se rassurer.
+
+--Et vous me rapporterez fidelement les aveux de ces deux hommes?
+
+--Je vous le jure, madame!
+
+--C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur. C'est que je vous
+donne la vie de ces deux hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a
+promise... votre ami.
+
+--Des demain matin, madame, mon ami prendra position dans le cloitre
+Saint-Germain-l'Auxerrois..."
+
+--Maurevert se retira la tete en feu, la gorge seche, avec une joie
+effroyable dans le coeur.
+
+"Voila qui se dessine, murmura Catherine de Medicis... Monsieur
+l'amiral, dites un pater et un ave, si toutefois vous savez vos
+prieres... Quant a ces deux spadassins, je saurai quel secret Damville
+voulait leur arracher... il y a justement dans la chambre des tortures
+du Temple un cabinet noir ou je serai a merveille pour tout entendre."
+
+A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et dit:
+
+--Madame, M. le comte de Marillac est dans votre antichambre qui
+s'entretient vivement avec M. de Nancey.
+
+Le sourire de la reine demeura fige sur ses levres.
+
+--Et que veut-il, ce cher comte?
+
+--Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour lui une audience
+immediate a Votre Majeste.
+
+--Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire.
+
+Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible, d'une expression
+plus sereine, tandis qu'elle grondait:
+
+--Que ne puis-je te faire arreter, toi aussi! Ce serait si simple!...
+Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience, patience... encore
+un jour!... Si je le tuais maintenant, d'ailleurs, cette pecore d'Alice
+serait capable... Allons donc! je les tiens tous les deux! ne gatons
+rien!...
+
+--Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous desirez m'entretenir...
+
+Marillac venait d'entrer.
+
+La reine ecarta de la main les lettres qui etaient devant elle.
+
+Le comte, pale, agite, violemment emu, s'approcha sur un signe qu'elle
+lui adressa.
+
+--Voyons, reprit Catherine, qu'etes-vous venu me demander?... Si tout
+est pret pour la ceremonie de demain soir?
+
+Marillac flechit le genou.
+
+--Votre Majeste, dit-il d'une voix tremblante, me comble d'une telle
+bienveillance que je serais ingrat de douter... Non, madame, ce n'est
+pas de moi qu'il s'agit. Je suis venu demander grace.
+
+--Grace? fit la reine avec etonnement.
+
+--Ou plutot justice. Un de mes amis vient d'etre saisi. Un ami, madame!
+Un frere!
+
+--Il suffit, comte, dit la reine avec emotion. Il suffit que vous aimiez
+cet homme pour que je lui veuille tout le bien que je vous veux a
+vous-meme. Son nom?
+
+--Helas! madame. Il a eu le malheur de vous deplaire a deux reprises
+differentes: une premiere fois, dans une entrevue qu'il eut avec vous au
+Pont de Bois, dans cette meme salle ou j'eus, moi, le bonheur de vous
+connaitre! Une deuxieme fois, au Louvre, dans le cabinet de Sa Majeste
+le roi...
+
+--Comte, dit Catherine de sa voix melancolique, tant de gens m'ont
+deplu... je tache a les oublier...
+
+Marillac jeta un regard ardent sur la reine.
+
+--C'est le chevalier de Pardaillan", dit-il.
+
+La reine parut chercher un instant dans sa memoire, puis frappant ses
+deux mains l'une contre l'autre:
+
+--Ah! oui!... Eh bien, j'avais completement oublie ce jeune homme a qui
+je me souviens maintenant d'avoir offert d'entrer a mon service. Et vous
+dites qu'il est arrete?
+
+--Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre la liberte. Je me
+porte garant que le chevalier n'a rien pu entreprendre ni contre le roi
+ni contre Votre Majeste.
+
+--Nancey! appela la reine en frappant de son marteau.
+
+Le capitaine des gardes apparut bientot.
+
+--Nancey, demanda la reine, etes-vous au courant de l'arrestation d'un
+jeune gentilhomme, le chevalier de Pardaillan?
+
+--Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrete une premiere fois, s'est
+evade de la Bastille.
+
+--Qui a donne l'ordre? dit Catherine en froncant le Sourcil.
+
+--Sa Majeste le roi. Je crois que ce jeune homme est accuse de
+rebellion. En tout cas, on sait qu'il a resiste par deux fois aux
+soldats du roi.
+
+--Ah! madame, s'ecria Marillac, je vais vous dire en quelles
+circonstances...
+
+--Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey.
+
+Le capitaine se retira.
+
+--Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais vous donner une
+preuve de... ma bienveillance... telle que mes fils Henri et Francois
+pourraient seuls en attendre de moi... Demeurez ici jusqu'a mon retour.
+
+Marillac s'inclina profondement. Il tremblait. Un bouleversement
+se faisait dans son esprit. La conviction entrait en lui profonde,
+inderacinable, que la reine avait pour lui une affection profonde, une
+affection de mere.
+
+Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui le regardait avec une
+pareille douceur, qui lui parlait avec cette agitation que lui seul
+pouvait comprendre!
+
+Et il n'etait pas jusqu'a cette confiance illimitee de la reine qui ne
+lui inspirat une gratitude dont se gonflait son coeur, confiance que la
+soupconneuse Catherine n'eut peut-etre pas temoignee au roi lui-meme.
+
+En effet, la reine le laissait seul! Et la, devant lui, se trouvaient
+les lettres qu'elle ecrivait, secrets d'Etat sans aucun doute!
+
+Ah! plutot que d'essayer de lire, plutot que de jeter un regard sur ces
+secrets augustes, il se fut aveugle sur l'heure.
+
+Catherine demeura absente une demi-heure pendant laquelle elle ne perdit
+pas de vue un instant le comte de Marillac.
+
+Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du comte.
+
+Maurevert lui avait declare que Pardaillan etait arrete par ordre de la
+reine mere.
+
+Et la reine paraissait avoir oublie jusqu'au nom du chevalier!
+
+Nancey affirmait que l'ordre venait du roi.
+
+Simples contradictions, apres tout!
+
+Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait.
+
+--Nous avons cause gagnee! fit-elle gaiement.
+
+--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que l'emotion rendait sourde.
+Ainsi, mon ami... le chevalier de Pardaillan... il est libre?
+
+--J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui ai pas arrachee
+sans peine. Il parait que votre ami conspire avec M. le marechal de
+Montmorency.
+
+--Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion s'en presente,
+laissez-moi vous dire ce que le marechal...
+
+--Silence, comte... Ce ne sont pas la mes affaires, et puis, si M. de
+Pardaillan a quelque chose a me dire au sujet du marechal, il me le dira
+lui-meme.
+
+--Comme vous etes un grande reine! fit Marillac avec une expression de
+tendresse.
+
+--Helas! je suis simplement une femme qui a souffert, et la douleur, mon
+cher comte, est la bonne ecole de l'indulgence... Je ne veux pas savoir
+si votre ami conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est votre
+ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit a me demander pour lui-meme
+ou pour le marechal, je le recevrai apres-demain matin, a dix heures,
+lorsque le roi aura acheve de l'interroger...
+
+--Sa Majeste desire donc interroger le chevalier?
+
+--Oui, j'ai pu obtenir cette enorme derogation a toutes les procedures.
+Au lieu d'etre interroge par un juge, votre ami le sera par le roi...
+et, si ses reponses sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il
+demeure renferme dans l'hotel de Montmorency... on le tiendra quitte de
+tout le reste, c'est-a-dire de la triple affaire du Louvre, du cabaret
+incendie et de la bataille rue Montmartre.
+
+--Ah! madame, s'ecria Marillac radieux, l'explication est des plus
+simples! Pardaillan et le marechal ne demandent qu'a quitter Paris... si
+vous saviez!... il n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour...
+
+--Eh bien, trouvez-vous apres-demain matin au lever du roi, et vous
+emmenerez vous-meme votre ami.
+
+--Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir depose a vos pieds
+l'hommage de sa reconnaissance... Quant a moi, ma vie vous appartient.
+
+Un eclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais Marillac ne vit pas
+cet eclair qui l'eut epouvante, penche qu'il etait devant la reine.
+
+--Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, apres-demain matin..."
+
+Le comte sortit enivre.
+
+Il se rendit a pied jusqu'au couvent. Comme il y arrivait, un cavalier
+en sortait, montait a cheval et disparaissait dans la direction du
+Louvre. Le comte demanda a etre introduit aupres de l'abbe, ou tout au
+moins aupres du prieur. Ce fut le prieur qui le recut au parloir.
+
+--Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la grimace au reverend
+prieur, y a-t-il inconvenient a ce que vous me disiez si M. le chevalier
+de Pardaillan est encore dans votre couvent?
+
+--Aucun inconvenient; ce jeune homme est encore ici. Il devait etre
+transfere a la Bastille. Mais je viens de recevoir un ordre du Louvre,
+qui m'enjoint de le garder jusqu'a mardi matin dans la meilleure chambre
+du couvent: je lui ai cede la mienne; c'est tout ce que je pouvais
+faire.
+
+--Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac palpitant.
+
+--J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberte, en lui disant
+simplement que le roi veut lui parler a son lever et qu'une auguste
+personne compte sur son honneur de gentilhomme pour...
+
+--Il ira! Je vous en reponds, moi! s'ecria Marillac transporte. Mais ne
+pourrais-je voir le chevalier quelques instants?
+
+--Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. Mais je n'ai pas
+recu d'ordre a ce sujet.
+
+--Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. Du moins, vous
+pouvez dire au chevalier que je serai ici mardi matin pour l'accompagner
+au Louvre.
+
+--Oh! quant a cela, chose facile, dit le prieur avec bonhomie. La
+commission sera faite dans cinq minutes.
+
+Le comte salua et se retira, l'ame ravie...
+
+Et pourtant, il sentait peser sur lui une indefinissable angoisse qui
+ressemblait vaguement a de la terreur.
+
+--C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, recapitulons tout mon bonheur.
+Demain matin, c'est le mariage du roi Henri a Notre-Dame. Bon. Apres
+cela, je suis libre. Je demande un conge jusqu'au moment de l'entree
+en campagne. Demain soir, a minuit... ma mere, oui, ma mere elle-meme
+daigne conduire mon Alice a l'autel, et un pretre m'unit enfin a celle
+qui est toute ma vie... Un pretre! Bah! je puis bien faire cela pour
+ma mere!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... Bon!
+Apres-demain matin, je vais prendre Pardaillan, je le conduis au Louvre,
+j'obtiens pour le marechal et sa famille une autorisation de franchir
+les portes... Nous partons tous!... Ah! ma mere! qui m'eut dit, il y a
+quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!"
+
+Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y avait, dans les
+profondeurs obscures de Paris, des rumeurs inaccoutumees...
+
+"Les Parisiens se preparent aux grandes fetes qui commenceront demain!"
+songea Marillac.
+
+Le prieur avait menti en disant que le chevalier se trouvait encore
+dans son couvent; depuis plus d'une heure deja, une escorte de vingt
+cavaliers, commandee par Maurevert, etait arrivee: le chevalier, tout
+ligote, avait ete porte dans une voiture fermee. Et la voiture s'etait
+elancee au galop, entouree par les cavaliers.
+
+Elle s'arreta devant la prison du Temple.
+
+Le vaste enclos conservait encore, a cette epoque, le nom qu'il avait
+recu jadis au temps ou les moines-soldats qu'on appelait les Templiers
+l'avaient habite. Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eut ete
+une ville dans la ville.
+
+Pourtant, depuis plus de deux siecles, les Templiers avaient ete
+extermines, et les chevaliers de Malte, qui les avaient remplaces,
+s'etaient disperses depuis longtemps.
+
+La plupart des batiments tombaient en ruine des cette epoque.
+
+Il ne restait plus guere de solide que la vieille tour ou, deux cent
+vingt ans plus tard, Louis XVI devait etre enferme avant d'etre conduit
+a l'echafaud.
+
+En 1572, la Tour du Temple servait deja de prison. Et deja meme Francois
+Ier l'avait employee a cet usage.
+
+Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'etait le fils de ce Blaise
+de Montluc qui, en Guyenne, tailla les huguenots avec tant d'ardeur
+qu'on l'appela le Boucher royaliste.
+
+Marc de Montluc avait la tournure et l'ame d'un geolier. C'etait un
+homme de trente-cinq ans, cheveux roux en broussaille, encolure de
+taureau, visage fletri par les vices, regard sanglant--une belle brute
+qui ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant une fille.
+
+Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connetable de Montmorency
+d'abord, puis sous le marechal de Damville. Et c'etait a Damville qu'il
+avait recommande son fils. Le marechal lui avait obtenu cette fonction
+de gouverneur du Temple.
+
+Lorsque Damville se fut empare du vieux Pardaillan, il l'expedia donc
+tout droit au Temple: il se mefiait de la Bastille, dont le gouverneur
+Guitalens, bien que de ses amis, ne lui semblait pas assez energique.
+
+Puis il rendit compte de sa capture a la reine Catherine, et s'en
+prevalut naturellement comme d'un grand service.
+
+Le marechal se reservait de questionner lui-meme le vieux routier.
+
+Son plan devait etre renverse par Maurevert qui, ayant capture le
+chevalier de Pardaillan, fut charge, par Catherine, de proceder a
+l'operation de la question. On a vu que la reine avait l'intention
+d'assister, cachee, a cette operation.
+
+On a vu, en outre, que la reine avait fixe au samedi 23 aout, dans la
+matinee, la torture des deux Pardaillan.
+
+Et cette torture, qui devait etre la vengeance de Maurevert, elle
+l'avait presentee au bravo comme la recompense de l'assassinat de
+Coligny.
+
+Maurevert donnait un cadavre a la reine. La reine lui en donnait deux.
+C'etait royalement paye.
+
+Depuis l'instant ou il avait ete transporte dans le couvent, le
+chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il songeait. Le visage immobile,
+un pli d'ironie au coin des levres, il attendait le coup mortel. Car il
+ne doutait pas que Maurevert ne fut decide a le tuer.
+
+"Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert m'assassine. Je
+ne crois pas qu'il ait garde rancune du coup d'epee a revers dont je le
+souffletai; il n'en a garde que la marque. Voyons, qui me fait tuer? La
+grande Catherine? Peut-etre! Pourquoi? Parce que j'ai refuse de lui tuer
+son fils. Pauvre ami! Je crois que nous allons mourir ensemble... Loise
+epousera le comte de Margency, voila tout!"
+
+Il fit un violent effort pour briser ses liens en se raidissant, en
+s'arc-boutant sur la tete et les pieds. Les cordes tinrent bon et il
+retomba en soufflant fortement.
+
+Et, toutes les fois que le nom de Loise revint dans son triste
+monologue, le meme effort le tordit dans un spasme impuissant.
+
+Une dizaine d'hommes entrerent tout a coup. Pardaillan rouvrit les yeux,
+voulant regarder en face ses assassins. A sa grande surprise, il ne
+vit pas Maurevert, et ceux qui venaient d'entrer se contenterent de
+le soulever et de l'emporter jusqu'a une voiture ou il fut jete tout
+ligote. Au bout de vingt minutes, il comprit que la voiture passait sur
+un pont-levis. Puis il entendit le bruit grincant d'une porte qu'on
+referme. Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut qu'il
+etait dans la cour du Temple. Il vit Maurevert qui causait avec un homme
+de haute taille, fort comme un hercule. Derriere cet homme, vingt gardes
+etaient alignes. Pres de lui, deux geoliers portaient des flambeaux, car
+il faisait nuit.
+
+--Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous etes responsable de ces
+deux hommes jusqu'a samedi.
+
+"Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi jusqu'a samedi?... Deux
+hommes! Ah! oui, Marillac..."
+
+--C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur en riant; j'en
+aurai tellement soin qu'ils ne voudront jamais me quitter. J'en reponds
+donc jusqu'a samedi. Et alors, samedi?...
+
+--Lisez ceci.
+
+--Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire...
+
+--Et extraordinaire, monsieur de Montluc.
+
+Le chevalier frissonna longuement.
+
+"Pour samedi, a dix heures, bon!"
+
+--Prevenez le tourmenteur jure pour dix heures, dit Maurevert.
+
+--Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc avec son rire epais
+d'ivrogne.
+
+Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la face rouge du
+gouverneur, les torches, les gardes... Saisi par cinq ou six geoliers,
+Pardaillan fut entraine dans l'antre formidable de la Tour carree. On
+monta un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut rapidement
+delie, puis pousse dans une sorte de cachot; la porte se referma.
+
+--Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier reconnut pour celle
+de Montluc.
+
+--Pourquoi messieurs? se demanda-t-il.
+
+A ce moment, quelqu'un le saisit a pleins bras, quelqu'un qu'il ne put
+reconnaitre dans la profonde obscurite. Mais ce quelqu'un, l'ayant
+embrasse en poussant force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de
+douleur:
+
+"Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer!
+
+--Mon pere! s'ecria le chevalier qui eut une seconde de joie intense.
+
+Et, tendrement, il serra a son tour le vieux routier dans ses bras.
+
+--Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan pere. Pour moi, le
+mal n'est pas grand. Mais toi! toi, mon pauvre chevalier!...
+
+--Bon! Vous saviez bien que notre destinee etait de mourir ensemble!
+
+--Et vous aurez satisfaction, ricana derriere la porte la voix de
+Maurevert. C'est grace a moi, messieurs, que vous etes ici dans la meme
+chambre; c'est grace a moi que vous subirez la meme torture; c'est grace
+a moi que vous mourrez ensemble! Voila votre coup de cravache paye!...
+
+--Miserable! hurla le vieux routier en se jetant sur la porte.
+
+Le chevalier n'avait pas bronche.
+
+--Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par la main. Viens
+t'asseoir, mon pauvre enfant...
+
+Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis quelques jours,
+il conduisit le chevalier dans un coin ou se trouvait entassee de la
+paille, a la fois siege et couchette des habitants de ce lieu sinistre.
+
+Le chevalier allongea sur la paille ses membres endoloris par la
+pression des cordes. Le premier moment de joie instinctive passe, il
+eprouvait maintenant une douleur plus accablante qu'au moment ou il
+avait ete arrete. Vaguement, sans se le dire, il avait compte sur
+son pere pour sauver Loise! Lui mort, le vieux serait encore la pour
+proteger la jeune fille et la mettre en surete.
+
+Tout etait fini! Le vieux Pardaillan etait prisonnier comme lui.
+
+Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir a la gorge...
+
+Quoi! Son pere! Il allait le voir torturer sous ses yeux! Il allait
+entendre les horribles cris du pauvre vieux qu'il avait tant aime!
+
+Le chevalier eclata en sanglots. Il saisit dans ses bras la tete veneree
+du vieux routier.
+
+--O mon pere! begaya-t-il... mon pauvre pere!...
+
+Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleverse d'entendre pleurer son
+fils.
+
+C'etait la premiere fois!...
+
+Oui! Si loin qu'il remontat dans sa vie, jamais il n'avait vu pleurer le
+chevalier... Lorsque, tout enfant, il lui etait arrive de le corriger
+d'une taloche--bien rare du reste--le petit lui tournait le dos apres
+l'avoir fierement regarde, mais il ne pleurait pas!... Plus tard,
+lorsque, apres de longues annees passees ensemble sur les routes, a
+travers les memes aventures et les memes perils, il s'etait decide a
+partir seul de Paris, il avait bien surpris dans l'oeil du chevalier
+quelque chose comme une humide buee... mais il ne pouvait dire qu'il eut
+reellement pleure! Lorsque le jeune homme eperdu d'amour avait eu cette
+conviction que sa Loise ne serait jamais a lui, il n'avait pas pleure
+encore!
+
+Ces larmes brulantes qui tombaient sur ses cheveux blancs lui causerent
+une inexplicable sensation d'etonnement douloureux.
+
+--Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, mon fils, je
+cherche vainement dans mon coeur des paroles de consolation... Comme tu
+dois souffrir, mon pauvre enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si
+je pouvais mourir deux fois, et que cela suffise aux miserables...
+mais non! c'est a toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont pris que pour
+t'atteindre plus surement... Pleure, mon petit Jean, pleure avec ton
+vieux pere qui se maudit de n'avoir que des larmes a t'offrir dans ce
+supreme moment... pleure ta jeune existence brisee...
+
+--Mon venere pere, vous vous trompez. Je mourrai sans faiblir et saurai
+faire honneur a votre nom.
+
+--C'est donc ta petite Loison que tu pleures?
+
+--Non, mon pere... Loise m'aime... je le sais... et mourir avec cette
+certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le paradis dans le coeur...
+Mais tenez, ne parlons plus de ce moment de faiblesse que je viens
+d'avoir... conservons toutes nos forces pour l'instant... ou...
+
+Le chevalier ne put achever et se mordit violemment les levres. Le
+vieux Pardaillan s'etait leve et, habitue deja a l'obscurite, arpentait
+furieusement le cachot.
+
+--Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je n'avais pas commis
+la folie d'aller me jeter dans la gueule du loup, je serais libre, et,
+fut-ce meme en mettant le feu a cette vieille tour, je te delivrerais!
+
+Il raconta alors comment il s'etait rendu a l'hotel de Mesmes, croyant y
+trouver le marechal seul et le forcer a se battre avec lui. De son
+cote, le chevalier raconta la scene de son arrestation. Enfin, brise
+de fatigue, le jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques
+heures.
+
+Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de faible jour
+eclairait assez le cachot pour qu'il y put voir.
+
+Sa premiere idee fut d'examiner soigneusement la porte, puis l'etroite
+lucarne par ou passait la lumiere. Le vieux routier le laissa faire en
+secouant la tete. Lorsque le chevalier eut acheve son inspection, il se
+tourna vers son pere.
+
+--Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant la
+premiere journee de mon emprisonnement. Et voici ce que j'ai pu
+apprendre: si nous parvenions a ouvrir la porte--et il nous faudrait
+pour cela dix a quinze jours de travail--nous tomberions dans un
+couloir qui n'a qu'une issue, laquelle est gardee par une trentaine
+d'arquebusiers...
+
+--Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible.
+
+--Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de ces blocs cimentes
+pour arriver jusqu'aux barreaux, et alors il faudrait descendre dans la
+cour toujours pleine de gardes...
+
+--N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?...
+
+--Aucun moyen d'evasion, dit le vieux routier. Et, quant a l'espoir, il
+ne nous en reste qu'un: celui de ne pas trop souffrir en mourant et de
+ne pas faire une trop vilaine grimace.
+
+Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques instants a cette
+violente figure de Montluc que nous n'avons fait qu'entrevoir. Apres
+avoir fait conduire son nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du
+Temple etait rentre dans son appartement. L'arrivee de Maurevert l'avait
+surpris en plein diner; le prisonnier dument verrouille, Montluc
+reprenait tout simplement son diner ou il l'avait laisse.
+
+--A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil.
+
+La salle a manger etait vaste et riche. Au milieu de cette salle se
+trouvait une table bien eclairee, chargee de venaisons diverses et
+surtout de flacons de toutes dimensions. Trois couverts etaient mis:
+celui de Marc de Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le voyant
+entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne veut pas tituber, se
+haterent de remplir son gobelet, vaste recipient d'etain qui contenait
+une demi-pinte.
+
+Ces deux femmes etaient a peine vetues; leurs seins nus debordaient de
+leurs corsages ouverts; elles avaient les cheveux denoues et le visage
+peint. Elles etaient jolies, malgre la fletrissure de la debauche;
+c'etaient deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent
+comme une bete fauve, l'autre brune, avec une magnifique chevelure
+d'Espagnole.
+
+La rousse se nommait tout simplement la Roussette, et elle-meme ne se
+connaissait pas d'autre nom.
+
+La brune s'appelait Paquette.
+
+Toutes deux etaient douees, inoffensives, tres betes, meme pas fieres de
+la splendeur un peu fanee de leurs chairs, dociles et passives.
+
+Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond gobelet qui venait
+de lui etre presente, puis il repeta:
+
+--A boire! J'ai l'enfer dans la gorge.
+
+--Ce doit etre ce jambon, observa la Roussette.
+
+--Ou plutot les epices de ce quartier de chevreuil riposta Paquette deja
+jalouse.
+
+--Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage de soif et
+d'amour.
+
+--Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les deux ribaudes qui,
+saisissant chacune un flacon, se mirent a verser en meme temps dans le
+fameux gobelet.
+
+Ce repas, cette orgie plutot, fut ce qu'il devait etre Montluc qui etait
+deja ivre lorsque Maurevert etait arrive, eut de plus en plus soif. Les
+ribaudes, a force de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles
+avaient fini par laisser tomber les robes legeres qui les couvraient
+encore; elles etaient entierement nues et Montluc, faune formidable,
+s'amusait dans son enorme gaiete a les porter toutes les deux a bras
+tendus, la Roussette, a cheval sur le bras droit. Raquette, a cheval sur
+le bras gauche. Puis il s'amusa encore a les envoyer au plafond comme
+des balles et a les recevoir dans ses bras. Elles riaient, ecorchees
+d'ailleurs et toutes contuses. Paquette avait une plaie au front. La
+Roussette saignait du nez. La gaiete de Montluc devenait du delire.
+Parmi les vaisselles brisees, les flacons renverses, il imagina alors de
+lutter contre les deux ribaudes.
+
+--Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une recompense rare.
+Tete et ventre! La reine mere en serait jalouse!
+
+La lutte commenca aussitot. Les deux ribaudes attaquerent le colosse.
+Les trois nudites s'etreignirent en des enlacements furieux et formerent
+un groupe cynique dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre
+d'insolente impudeur.
+
+Le male se laissa terrasser, accable de baisers, de morsures et de coups
+de griffe, remplissant la salle du tonnerre de son rire.
+
+--Voyons la recompense! crierent en choeur la Roussette et Paquette.
+
+--La recompense, begaya Montluc, ah! oui...
+
+--Est-ce le beau collier que vous nous fites voir?
+
+--Non, par le diable, c'est mieux que cela!
+
+--Doux Jesus, s'ecria la Roussette, cette ceinture toute en soie bleue
+passementee d'or?
+
+--Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant a rassembler ses idees, je
+veux... vous mener... ecoutez, mes brebis...
+
+--Voir les baladins! s'ecrierent les ribaudes en frappant des mains.
+
+--Non... voir torturer!...
+
+La Roussette et Paquette se regarderent inquietes, degrisees, un peu
+pales.
+
+Montluc assena sur la table un coup de poing qui renversa un flambeau.
+
+--A boire! dit-il. Je veux... vous mener... a la question... vous verrez
+le chevalet... et comme on enfonce... les coins... ah! ah!... ce sera
+beau, par saint Marc! Il y aura deux questionnes... ils n'en sortiront
+pas vivants. A boire!
+
+--Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant.
+
+--Rien, dit Montluc.
+
+--Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes?
+
+--Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... monsieur de
+Pardaillan... le pere et le fils...
+
+Les deux ribaudes firent le signe de croix.
+
+--Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur?
+
+--Quand? fit Montluc. Ah! voila... Attendez...
+
+Un travail confus se fit dans la cervelle epaissie de l'ivrogne. Une
+lueur de raison lui fit entrevoir les consequences que pourrait avoir
+pour lui la fantaisie qui venait de lui passer par la tete. Il risquait
+sa place, un proces peut-etre!...
+
+Une idee soudaine l'illumina, et, comme la question devait etre
+appliquee le samedi matin, il bredouilla:
+
+--Dimanche, mes brebis... venez dimanche... a la premiere heure...
+n'oubliez pas... dimanche!...
+
+
+
+XIV
+
+LA REINE MARGOT
+
+Ce lundi matin 18 aout de l'an 1572, des huit heures, les cloches de
+Notre-Dame se mirent a sonner a toute volee, les cloches des eglises
+voisines ne tarderent pas a repondre, en sorte que bientot, dans l'air
+pur et leger de la claire matinee d'ete, ce fut un vaste vacarme des
+voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.
+
+Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du peuple marchaient
+par bandes nombreuses, les femmes trainant apres elles des gamins qui
+trottinaient; des marchands allaient de groupe en groupe, offrant des
+echaudes, des oublies, des flans, des pates chauds, toutes bonnes choses
+qui se debitaient rapidement.
+
+Des cris, des interpellations, des rires eclataient dans ce peuple et
+cela prenait une grande rumeur de fete.
+
+Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces rires, de menacant
+dans ces physionomies.
+
+Et la menace se precisait lorsqu'on remarquait que la plupart des
+bourgeois, au lieu d'avoir endosse le pourpoint de drap des dimanches,
+portaient la cuirasse de buffle ou de fer et s'appuyaient sur des
+pertuisanes.
+
+Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur l'epaule.
+
+Ce matin-la, en effet, devait se celebrer dans Notre-Dame le mariage
+d'Henri de Bearn et de Marguerite de France que, dans le Louvre, Charles
+IX appelait deja la reine Margot.
+
+Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position sur le parvis
+et empechaient la foule d'approcher des marches qui montaient au
+grand porche central de l'eglise. La double haie de soldats, herissee
+d'arquebuses et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le parvis,
+jusqu'a la porte du Louvre, tournee vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Il en resultait que les groupes du peuple, en arrivant au parvis, le
+trouvaient deja occupe par une foule entassee. Les nouveaux arrives
+poussaient pour avoir une place. Ceux qui etaient deja installes
+resistaient: de la des remous terribles, des bagarres, des hurlements.
+
+Par moments, il y avait des silences subits, d'une inquietante lourdeur;
+puis des clameurs eclataient, on ne savait pourquoi; dans tous les
+groupes, on s'entretenait de choses menacantes; il se trouvait bien
+par-ci par-la des femmes qui causaient de la toilette que porterait
+Madame Marguerite et qui etait, disait-on, un miracle de richesses ou
+encore, de la somptuosite des carrosses de ceremonie... mais vite, on
+revenait partout au sujet qui tenait au coeur des Parisiens.
+
+Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force jurons et signes de
+croix, c'etait la question de savoir si le roi de Bearn et ses damnes
+acolytes, les huguenots, entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns
+faisaient bien remarquer qu'il fallait que le roi entrat, s'il voulait
+se marier, mais le plus grand nombre jurait que le maudit n'oserait
+penetrer dans le lieu saint.
+
+On en concluait generalement qu'il faudrait le trainer de force dans
+Notre-Dame, afin qu'il put faire amende honorable.
+
+Telles etaient les dispositions de la foule, lorsque les canons du
+Louvre se mirent a tonner.
+
+Il y eut alors, a la surface de cette masse humaine, une sorte de
+houle qui se propagea du parvis jusqu'aux rues voisines, les cous se
+tendirent, des cris de femmes a demi etouffees retentirent, mais furent
+couverts par une clameur enorme, d'une sauvage expression:
+
+"Vive la messe!... A la messe, les huguenots!..."
+
+Presque aussitot, de nouvelles compagnies d'archers et d'arquebusiers
+renforcerent la haie des gens d'armes qui avait maintenant un quadruple
+rang de chaque cote.
+
+Les bourgeois vociferaient.
+
+Il fut evident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots ainsi proteges.
+Mais il fut evident aussi que cette foule, savamment portee au supreme
+degre de l'exasperation, deviendrait terrible si par malheur on la
+laissait se dechainer!
+
+La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait les huguenots hors
+d'atteinte, exaspera la multitude.
+
+Et cette exasperation eclata en violents murmures contre le roi, qu'on
+accusait tout haut de proteger les heretiques.
+
+"Il nous faut un capitaine general!..."
+
+Ce cri, qui traduisait si bien la pensee des bourgeois armes, courut de
+bouche en bouche, se fortifia, s'enfla.
+
+"Guise! Guise! Guise, capitaine general!
+
+"A la messe les huguenots!"
+
+Tout a coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre herauts a
+cheval, magnifiquement vetus de drap d'or, les armoiries royales brodees
+en bleu sur la poitrine, les chevaux caparaconnes de longues housses
+flottantes, debouchaient sur six rangs, le coude haut, la trompette a
+banniere armoriee levee au ciel, et sonnaient une fanfare bruyante.
+
+"Les voila! Les voila!..."
+
+Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, et les haines
+eparses se resorberent en curiosite.
+
+Le cortege royal deroulait sa pompe vraiment imposante, et des
+applaudissements eclaterent meme.
+
+Immediatement apres la fanfare des herauts, parut une compagnie des
+gardes a cheval, commandes par M de Cosseins: c'etait tous des cavaliers
+de haute taille, montes sur de lourds chevaux normands, etincelants
+d'acier et de broderies.
+
+Puis venait le grand-maitre des ceremonies dont le cheval etait tenu en
+bride par deux valets, et qui precedait une centaine de seigneurs, tous
+de l'entourage du roi de France.
+
+Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis que les rues
+avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse du roi venait
+d'apparaitre. Charles IX, sous son grand manteau royal, grelottait de
+fievre; il avait ete pris par une de ses crises au moment de sortir du
+Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous ses sourcils
+fronces, avaient un regard de fou. Ce fut une sinistre apparition qui
+passa dans un grand frisson de defiance. Pres de lui, Henri de Bearn,
+tres, pale aussi et pourtant souriant, considerait le peuple avec
+inquietude, ne voyant autour de lui que des visages hostiles et des yeux
+menacants.
+
+Dans un vaste carrosse entierement dore, trame par huit chevaux blancs,
+on vit alors Catherine de Medicis et Marguerite de France: la vieille
+reine rutilante de diamants, toute raide dans une robe de lourde soie
+qui semblait taillee dans le marbre, glaciale, hautaine et, semblait-il,
+attristee par la ceremonie qui se preparait; sa fille Margot, radieuse
+de beaute, indifferente a ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des
+levres.
+
+La reine mere etait a droite et, de ce cote-la, retentirent des
+hurlements forcenes de:
+
+"Vive la messe! Vive la reine de la messe!"
+
+Marguerite etait assise a gauche et, sur la gauche du carrosse, ce
+furent des ricanements qui eclaterent. "Bonjour, madame, cria une femme;
+votre mari a-t-il ete a confesse, au moins?"
+
+Le carrosse passa dans un rire enorme; mais, aussitot apres les
+vingt-quatre voitures qui contenaient les princes du sang, c'est-a-dire
+Henri, duc d'Anjou, et Francois, duc d'Alencon, et la duchesse de
+Lorraine, deuxieme fille de Catherine, puis les dames d'atours, les
+demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que la foule
+accueillit par un tonnerre de vivats: le duc de Guise, le marechal
+de Tavannes, le marechal de Damville, le duc d'Aumale, M. Goude, le
+chancelier de Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes,
+tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse tous vetus de costumes
+d'une reelle splendeur.
+
+Puis, tout aussitot, les hurlements reprirent:
+
+"A la messe! A la messe!"
+
+Les huguenots apparaissaient a leur tour en des costumes non moins
+riches, mais plus severes que les catholiques.
+
+On ignore qui avait ainsi ordonnance la marche du cortege. Mais
+cette separation tres nette entre les gentilshommes catholiques et
+protestants, le soin qu'on avait eu de placer les huguenots a la fin,
+a part quelques-uns comme Coligny et Conde qui occupaient leur rang
+naturel, permirent a la multitude mille suppositions, dont la plus
+essentielle etait qu'on avait voulu mortifier les heretiques.
+
+Ils passerent tres fiers, dedaignant de repondre aux quolibets, aux
+plaisanteries, aux insultes.
+
+Or, au fur et a mesure que le cortege defilait, les personnages de
+chaque carrosse penetraient sous le grand porche, ou l'archeveque et son
+chapitre se trouvaient reunis pour accueillir les deux rois, la reine et
+la fiancee.
+
+Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient Cruce, Pezou
+et Kervier, toujours inseparables.
+
+Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient a cheval avaient forme un
+demi-cercle autour du porche, de facon a dessiner une nouvelle barriere
+renforcant la barriere de hallebardiers et d'arquebusiers.
+
+Charles IX et Henri de Bearn, precedes du grand-maitre des ceremonies,
+de ses acolytes et de douze herauts a pied sonnant de la trompette,
+entrerent les premiers dans Notre-Dame.
+
+Le moine Salviati, envoye special du pape, s'avanca a la rencontre du
+roi et, flechissant a demi le genou, lui offrit l'eau benite dans une
+aiguiere d'or, en lui disant que cette eau avait ete apportee par lui de
+Rome et prise au benitier de Saint-Pierre.
+
+Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguiere et il se signa lentement,
+jetant un regard oblique sur Henri.
+
+Le chef des huguenots comprit que tous les yeux etaient fixes sur lui,
+et qu'on attendait qu'il fit le signe croix.
+
+--Mon cousin, s'ecria-t-il a demi-voix, que voila donc une superbe
+assemblee d'eveques. Beni par un aussi grand nombre de saints, mon
+mariage ne peut manquer d'etre heureux.
+
+En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec sa main, de facon
+qu'on put a la rigueur admettre qu'il s'etait signe. Charles IX sourit
+faiblement et se dirigea vers son trone.
+
+Le cortege, peu a peu, s'entassa dans l'enorme nef qui, dans le
+scintillement des milliers de cierges, dans le cadre immense des
+tentures brodees qui tombaient du haut des voutes, dans la clameur des
+cloches, des chants solennels et des trompettes, presenta alors un
+spectacle d'une magnificence inouie.
+
+Au-dehors, les vociferations eclataient a ce moment plus menacantes,
+et le bruit du peuple, semblable au bruit de l'Ocean par les heures de
+tempete, faisait frissonner Charles IX qui, livide, ecoutait;
+
+"Vive Guise! Vive le capitaine general!..."
+
+Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, venaient de
+mettre pied a terre devant le grand porche.
+
+Mais, au lieu d'entrer dans l'eglise, ils s'etaient arretes, silencieux,
+ou formant des groupes qui causaient entre eux a voix basse, sans
+paraitre entendre les hurlements.
+
+--A la messe! a la messe! vocifera Pezou.
+
+--Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier.
+
+--Ils y entreront bientot malgre eux! tonna Cruce.
+
+Cette menace directe provoqua un delire d'enthousiasme dans le groupe
+qui occupait les marches, tandis qu'au loin la foule, ne sachant de quoi
+il s'agissait, riait en criant:
+
+"Les damnes huguenots sont a la messe! Vive la messe!..."
+
+Seuls trois huguenots avaient penetre dans l'eglise. Le premier, c'etait
+l'amiral Coligny, qui avait dit tout haut:
+
+"Ici, ce peut etre un champ de bataille comme un autre..."
+
+Le deuxieme, c'etait le jeune prince de Conde qui, se penchant vers
+l'oreille du Bearnais, avait murmure:
+
+"La pauvre defunte reine m'a enjoint de ne vous quitter jamais, ni au
+camp, ni a la ville, ni a la cour."
+
+Le troisieme; c'etait Marillac.
+
+Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis deux jours, en
+temoignage de son affection et pour avoir le droit de la proteger, la
+reine mere avait recu Alice de Lux parmi ses filles d'honneur.
+
+Alice devait donc etre dans Notre-Dame: il y entra. Il fut entre en
+enfer. Il la vit en effet. Elle etait tout pres de la reine, habillee de
+blanc. Elle etait toute pale. Ses yeux etaient baisses.
+
+"A quoi pense-t-elle?" songeait-il en la devorant des yeux.
+
+Alice, a ce moment, songeait ceci:
+
+"Ce soir. Oh! ce soir, a minuit, j'aurai la lettre! l'infernale lettre
+qui me faisait la serve de Catherine! Ce soir, je serai libre, ah!
+libre... nous partirons, demain, et le bonheur, enfin, commencera pour
+moi."
+
+Ainsi, en cette matinee ou elle croyait toucher a la liberte,
+c'est-a-dire a l'amour, au bonheur, Alice n'avait pas une pensee pour le
+pauvre petit etre abandonne, pour son fils, pour Jacques Clement!
+
+La reine Catherine etait assise a gauche du maitre-autel, sur un trone
+un peu plus bas que celui du roi, place sa droite. Autour d'elle, ses
+filles d'honneur preferees sur des sieges en velours bleu, parseme de
+fleurs de lis.
+
+Derriere cette tenture, nul ne pouvait voir un moine qui se tenait
+debout dans l'ombre: c'etait l'envoye du pape, Salviati. Il etait a demi
+penche vers la reine, qui semblait tres attentive a lire dans son livre
+d'heures.
+
+--Vous partirez aujourd'hui meme, disait Catherine du bout des levres.
+
+--Et que dois-je rapporter au Saint-Pere? Que vous faites la paix avec
+les heretiques? Dites, madame, est-ce cela que je dois rapporter?
+
+Catherine repondit:
+
+--Vous rapporterez au Saint-Pere que l'amiral Coligny est mort!
+
+Salviati tressaillit.
+
+--L'amiral! fit-il. Le voila la, a trente pas de nous, plus hautain que
+jamais.
+
+--Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome?
+
+--Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles interessantes...
+
+--Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours.
+
+--Et qui le prouvera? demanda rudement le moine.
+
+--La tete de Coligny que je vous enverrai", repondit Catherine sans
+emotion.
+
+Salviati, tout cuirasse qu'il fut contre la pitie, ne put s'empecher de
+frissonner. Mais deja Catherine ajoutait:
+
+--Vous direz donc au Saint-Pere que l'amiral n'est plus. Dites-lui aussi
+qu'il n'y a plus de huguenots a Paris.
+
+--Madame!...
+
+--Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina Catherine d'une voix
+funebre.
+
+En meme temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu et se prosternait.
+Salviati, pale comme un mort, avait lentement recule.
+
+Nul n'avait remarque son manege, excepte une personne qui paraissait
+plongee dans la plus evangelique meditation, mais qui, manoeuvrant son
+regard a droite et a gauche, ne perdait pas un detail de ce qui se
+passait autour d'elle.
+
+Et cette personne, c'etait l'epousee elle-meme, la soeur de Charles IX,
+la fille ainee de Catherine.
+
+Savante, sceptique, superieure a son epoque, capable de soutenir une
+conversation suivie en latin et meme en grec, eprise de litterature, de
+moeurs faciles, Marguerite etait l'antithese vivante de sa mere. Elle
+avait horreur des violences, horreur du sang verse, horreur de la
+guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considere la vertu
+domestique comme un prejuge. Mais nous voulons seulement retenir que
+Margot, jusque dans ses debauches, conserva une elegance d'attitude et
+d'esprit qui lui font pardonner bien des choses.
+
+Le matin meme, comme l'amiral Coligny arrivait au Louvre pour prendre sa
+place dans le cortege, il avait dit au roi:
+
+--Sire, voila certes un beau jour qui se prepare pour le roi de Navarre,
+pour moi, et pour tous ceux de ma religion.
+
+--Oui, avait brusquement repondu Charles, car, en donnant Margot a mon
+cousin Henri, je la donne a tous les huguenots du royaume.
+
+Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime qu'avait le roi
+pour la vertu de sa soeur, fut rapportee aussitot a Marguerite qui, avec
+son plus charmant sourire, repartit:
+
+--Oui-da, mon frere et sire a dit cela? Eh bien, j'en accepte l'augure,
+et ferai de mon mieux pour rendre heureux tous les huguenots de France.
+
+Pendant la ceremonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit l'entretien de
+sa mere et de l'envoye du pape. A ce moment, elle etait agenouillee pres
+d'Henri de Bearn, qu'elle poussa legerement du coude.
+
+Henri, un peu pale et souriant quand meme de son sourire narquois,
+etudiait, lui aussi, avec une ardeur parfaitement dissimulee, les gens
+qui l'entouraient.
+
+--Monsieur mon epoux, murmura Marguerite, tandis que l'archeveque
+psalmodiait, avez-vous vu ma mere causer avec le reverend Salviati?
+
+--Non, madame, dit Henri a voix basse tout en paraissant ecouter
+religieusement l'officiant. Mais, comme vous avez de bons yeux, j'ose
+esperer que vous me ferez part de ce que vous avez vu.
+
+--Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien de bon autour de
+nous.
+
+--Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le Gascon.
+
+--Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous rien?
+
+--Si fait. Je sens l'encens...
+
+--Et moi, je sens la poudre.
+
+Henri jeta un regard de cote sur sa femme. Pour la premiere fois,
+peut-etre, il la comprit bien. Car, baissant la tete comme pour une
+priere, il murmura d'une voix ou, cette fois, il n'y avait plus
+d'ironie:
+
+--Madame, pourrais-je donc vous parler a coeur ouvert?... Puis-je
+reellement compter sur vous?
+
+--Oui, monsieur et sire, repondit Marguerite avec un accent de ferme
+franchise. Ne me quittez pas pendant tout le temps que nous serons a
+Paris...
+
+--Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne vais plus avoir peur
+que d'une chose?
+
+--Laquelle, sire?
+
+--C'est de me mettre a vous aimer.
+
+Margot eut un sourire plein de coquetterie.
+
+Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidelite pour tout le temps
+que vous logerez au Louvre?
+
+--Madame, vous etes adorable, dit le Gascon avec une emotion contenue.
+
+Tels furent les propos qu'echangerent les deux nouveaux epoux, pendant
+que se deroulait la ceremonie nuptiale:
+
+Cette ceremonie se termina enfin. Puis, precede en grande pompe de tout
+le chapitre de Notre-Dame, le cortege se reforma: cardinaux, eveques,
+archeveques rutilants d'or, mitre en tete, crosse a la main, marcherent
+jusqu'a la porte en entonnant le Te Deum. Le roi de Navarre donnait la
+main a la nouvelle reine; Catherine de Medicis, Charles IX, les princes,
+passerent dans la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes
+raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnerent de joyeuses
+fanfares; les cloches recommencerent leurs mugissements; le canon
+gronda, le peuple se mit a hurler, et tout ce monde, dans une houle
+enorme, dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le chemin du
+Louvre.
+
+Au Louvre, des fetes splendides commencerent aussitot. Mais, des que
+Marguerite eut recu les salutations et les voeux de la multitude des
+seigneurs, des qu'on se fut repandu dans les salles, elle entraina son
+mari jusque dans son appartement.
+
+--Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, j'y ai fait
+dresser deux lits. Voici le mien, et voici le votre. Tant que vous
+dormirez dans ce lit, je reponds de vous, sire!
+
+--Pour Dieu, madame, s'ecria Henri, que savez-vous?
+
+--Je ne sais rien, dit sincerement Margot. Je ne sais rien qu'une chose.
+C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul n'oserait penetrer, pas meme le
+roi."
+
+Henri baissa la tete, pensif.
+
+--Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas que notre absence
+soit remarquee. On pourrait soupconner que nous parlons d'amour...
+
+--Tandis que nous parlons de mort! dit le Bearnais avec un frisson.
+
+Pales tous deux des pensees formidables qu'ils portaient et des choses
+qu'ils entrevoyaient, ils reprirent silencieusement le chemin des salles
+de fete.
+
+"Vive la messe!" rugissait au-dehors la foule.
+
+--Eh! ventre-saint-gris! dit le Bearnais, j'en sors, de la messe... et
+je n'en suis pas fache, ajouta-t-il en deguisant ses inquietudes sous
+une apparence de joviale galanterie... Car ma premiere messe me vaut la
+femme de France qui a le plus d'esprit et de beaute.
+
+Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine.
+
+--Or ca, que me rapportera, en ce cas, ma deuxieme messe?
+
+--Qui sait? repondit la reine Margot en lui rendant regard pour regard.
+
+Et, en elle-meme, elle pensa:
+
+--Peut-etre un coup de poignard... ou peut-etre le trone de France.
+
+
+
+XV
+
+L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE
+
+Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de bourgeois et de
+peuple enfin libre de toute entrave s'etait repandue avec des hurlements
+si feroces que les postes de chaque porte crurent prudent de relever les
+ponts-levis.
+
+On ne sait ce qui fut arrive dans cette journee si le temps ne se fut
+soudainement couvert et si une forte pluie d'orage n'eut engage les
+Parisiens a rentrer chez eux.
+
+Cependant, deux ou trois milliers des plus enrages recurent stoiquement
+les averses en criant de plus belle:
+
+"Vive la messe! Vive la messe!"
+
+Ce cri, les huguenots rassembles dans le Louvre l'entendaient sans
+inquietude: ils etaient les hotes du roi de France, et il leur semblait
+impossible que le plus grand roi de la chretiente manquat a ses devoirs
+d'hospitalite en les faisant malmener.
+
+Ils etaient d'ailleurs parfaitement resolus a se defendre, et a defendre
+le roi lui-meme. Beaucoup d'entre eux soupconnaient la main de Guise
+dans toute cette effervescence populaire. Si les choses allaient plus
+loin, si Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX, ils
+defendraient le roi et le maintiendraient sur le trone.
+
+Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine ecoutait avec
+un sourire aigu.
+
+A un moment, elle entraina son fils Charles vers un balcon en lui
+disant:
+
+--Sire, montrez-vous donc un peu a votre bon peuple qui vous acclame.
+
+Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors une sorte de
+rugissement furieux. Et cette rumeur eclata:
+
+"Vive le capitaine general! Vive Guise!... Mort aux huguenots!"
+
+--Vous entendez, sire? fit Catherine a l'oreille du roi. Il n'est que
+temps d'agir... si vous ne voulez que Guise agisse a votre place!
+
+Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur. Une lueur
+sanglante s'alluma dans ses yeux. Il recula, rentra, et, comme il se
+retournait vers l'interieur de la salle, il vit venir Henri de Guise et
+l'amiral Coligny qui paraissaient au mieux ensemble.
+
+Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de fou. Et, soudain,
+il eclata de rire: ce rire atroce, funebre, terrible, qui le secouait
+comme d'une convulsion mortelle.
+
+Catherine de Medicis s'etait eloignee lentement. Sur son passage, les
+fronts se courbaient. Souriante, hautaine, elle passa.
+
+Elle etait plus jaune encore que d'habitude; c'etait une statue d'ivoire
+en marche. On la vit s'arreter devant une de ses demoiselles d'honneur;
+elle laissa tomber quelques mots, et continua son chemin: puis elle
+parla a une autre de ses demoiselles, puis a une autre; peut-etre
+donnait-elle un mot d'ordre.
+
+Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par quatre de ses
+filles qui l'avaient escortee dans toutes ses evolutions.
+
+Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux.
+
+Catherine penetra dans son vaste et somptueux cabinet. Sur un signe
+qu'elle fit, Alice seule la suivit.
+
+--Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son grand fauteuil,
+tandis qu'Alice avancait un coussin de velours sous ses pieds, mon
+enfant, vous ne quitterez pas le Louvre aujourd'hui, ou plutot vous ne
+me quitterez pas...
+
+--Cependant, madame...
+
+--Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez attendre le comte
+de Marillac ce soir a huit heures...
+
+Alice jeta sur la reine un regard etonne. Catherine haussa les epaules.
+
+--Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie. Mais, puisque
+nous allons nous separer sans doute, je veux vous parler avec entiere
+franchise: c'est Laura qui m'a prevenue. Cette bonne vieille Laura qui
+vous avait inspire tant de confiance, eh bien, elle me tenait tous les
+jours au courant de ce que vous disiez et faisiez... A l'avenir, Alice,
+soyez prudente dans le choix de vos amies et de vos confidentes.
+
+Alice demeurait atterree, reprise par cette epouvante insurmontable que
+lui inspirait Catherine.
+
+--Cette Laura est une laide creature, continua la reine; chassez-la des
+demain... Mais, pour en revenir a ce que je disais, je sais donc que
+vous avez donne rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, a huit
+heures. Il devait vous reveler le secret qu'il avait eu bien du mal a
+garder, le pauvre garcon!... Ce secret, je vais vous le dire: le
+comte devait vous conduire a minuit dans Saint-Germain-l'Auxerrois...
+savez-vous pourquoi?
+
+--Non, madame, balbutia Alice.
+
+--Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh bien, apprenez donc
+que j'ai tout fait preparer pour que votre union avec le comte soit
+couronnee ce soir...
+
+L'espionne rougit et palit coup sur coup. Son coeur se dilata. Ses yeux
+se remplirent de larmes. Elle balbutia:
+
+--Mais la lettre, madame...
+
+--La lettre? ah! oui... eh bien?
+
+--C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice tremblante
+d'espoir.
+
+--Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous dire? Puisque je la
+lui ai remise a lui-meme! Puisqu'il vous pardonne!... Eh bien... a
+onze heures, vous verrez le marquis, et a minuit, le comte de Marillac
+arrivera, je me charge de le prevenir...
+
+Alice sentait sa tete lui tourner comme lorsqu'on a le vertige.
+
+Que Panigarola et Marillac fussent amenes par la reine dans le meme
+lieu, presque a la meme heure, cela lui semblait une redoutable
+conjoncture.
+
+Le moine s'en irait-il? Le moine etait-il au courant du mariage qui
+se preparait? Aurait-il donc cette grandeur d'ame de disparaitre, la
+laissant libre, heureuse?...
+
+--Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours souriante.
+
+--Helas! madame! Vous me voyez toute bouleversee de bonheur et de
+crainte...
+
+--De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux rivaux peuvent
+se rencontrer, qu'un mot echappe a Panigarola peut tout apprendre a
+Marillac... Rassurez-vous: j'ai pris mes precautions... ils ne se
+verront pas.
+
+--Ah! madame, s'ecria Alice dans une explosion de joie sincere, que ne
+puis-je mourir pour Votre Majeste!...
+
+--Enfant que vous etes! Songez donc a vivre bien plutot!... Mais
+ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle avec la plus entiere
+franchise... j'espere que vous-meme...
+
+--Interrogez-moi, madame!
+
+--Eh bien, demanda la reine, que pretendez-vous faire? J'entends non pas
+seulement demain, mais des cette nuit... Restez-vous a Paris?... Vous en
+allez-vous?...
+
+Alors l'espionne devina ou crut avoir devine la secrete pensee de la
+reine.
+
+Le comte de Marillac, c'etait son fils!
+
+L'espionne le savait. Elle l'avait appris a Saint-Germain, dans la
+soiree meme ou la reine de Navarre l'avait chassee. Ce terrible secret,
+elle l'avait enferme au plus profond de son coeur.
+
+En effet, elle avait cette conviction profonde que la reine tuerait
+Marillac du jour ou le mystere de sa naissance menacerait de s'eclairer.
+
+Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac est son fils.
+Elle sait que je ne puis vivre a Paris sans risquer d'etre demasquee a
+chaque instant. Elle sait donc que j'entrainerai le comte le plus loin
+possible de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela
+qu'elle me le donne pour epoux et que mon mariage se fait la nuit, en
+plein mystere...
+
+--Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que je voulais, ce
+soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai les ordres de Votre
+Majeste.
+
+--Nullement. Je veux que vous en fassiez a votre tete. Voyons, quel
+conseil donnerez-vous au comte?
+
+--Eh bien, madame, pour etre franche comme me l'ordonne ma reine, je
+n'ai pas de plus ardent desir que de quitter Paris. Votre Majeste me
+pardonnera, j'ose l'esperer.
+
+--Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et peut-etre sincere,
+vous partirez... mais quand?
+
+--Des cette nuit, si je puis, madame!
+
+Catherine demeura pensive pendant quelques instants.
+
+Qui sait si, a ce moment, elle ne pesa pas une derniere fois dans son
+esprit la necessite du meurtre de son fils.
+
+Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre etait peut-etre inutile!
+
+--Ce soir, a minuit, dit-elle lentement, une voiture vous attendra a la
+porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. J'aurai donne les ordres necessaires
+pour qu'elle puisse franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle
+vous quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arreter. De la, vous
+passerez en Italie. Vous vous arreterez a Florence et vous y attendrez
+mes dernieres instructions. Me promettez-vous que tout se passera ainsi
+que je vous le dis?
+
+--Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant a genoux.
+
+--Bien... Si le comte... si votre epoux manifestait un jour l'intention
+de rentrer en France, me promettez-vous de l'en detourner? Et s'il
+persiste, de m'en aviser?
+
+--Jamais nous ne reviendrons en France, madame!
+
+--Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture, vous trouverez mon
+cadeau de noces. A Florence, je vous ferai parvenir un acte de donation
+de l'un des palais de ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous
+m'avez fidelement servie, il est juste que je vous recompense...
+
+Un flot de larmes brulantes deborda des yeux d'Alice.
+
+--Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, depouillee du peu que
+je possede, dusse-je marcher a pied, je serai trop heureuse encore de
+quitter Paris... pardonnez-moi, madame, j'y ai trop souffert!...
+
+--Maintenant, Alice, ecoutez-moi bien... j'ai encore des choses graves
+a vous dire... Je vais, mon enfant, vous donner une preuve de confiance
+illimitee.
+
+--Les secrets de Votre Majeste me sont sacres...
+
+Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et dit nettement.
+
+--Il y a une faute dans ma vie...
+
+Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente.
+
+--Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie de femme... Quant a
+ma vie de reine, elle est au-dessus de la faute meme... Pour vous parler
+plus clairement, Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'ou
+va ma confiance pour vous: Charles, Henri et Francois ne sont pas mes
+seuls fils...
+
+Alice n'eut pas un tressaillement.
+
+Peut-etre cette insensibilite absolue fut-elle une erreur de sa part.
+Peut-etre eut-elle du temoigner une respectueuse surprise.
+
+La reine, qui la devorait des yeux, poursuivit:
+
+--J'ai un quatrieme fils. Et celui-la est loin des marches du trone.
+
+--Quoi! madame, s'ecria enfin Alice, un des fils de Votre Majeste aurait
+donc ete ecarte des sa naissance...
+
+Exclamation d'une prodigieuse habilete qui arriva presque a convaincre
+Catherine.
+
+--Vous n'y etes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je vous parle, c'est
+mon fils, mais ce n'est pas celui du roi defunt...
+
+--Madame, balbutia Alice, est-ce bien a moi que Votre Majeste fait une
+si terrible confidence....
+
+--Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine... Oui, vous
+avez raison... Car, si on savait qu'il y a un adultere dans la vie de
+la grande Catherine, s'il y avait de par le monde un homme qui puisse
+entrer un jour ici et revendiquer peut-etre des droits de naissance,
+a coup sur des droit du coeur... oui, ce serait horrible pour moi!...
+C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce pas?...
+
+--Madame, s'ecria l'espionne affolee deja, comment oserais-je me
+permettre une pareille pensee!
+
+Catherine se leva brusquement.
+
+--Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette affreuse menace est
+suspendue sur la tete de ta reine! Et maintenant tu vas savoir pourquoi
+je considere Marillac comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu le
+surveiller etroitement, pourquoi je t'ai attachee a ses pas...
+
+Alice frissonnait.
+
+Catherine notait ces frissons, etudiait cette paleur livide, cherchait
+a provoquer le coup de foudre qui eclairerait ce qu'il y avait d'obscur
+dans la pensee d'Alice...
+
+--Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a un homme qui est
+la preuve vivante de ma faute, et cet homme, mon fils... Marillac le
+connait...
+
+--C'est faux, rugit Alice.
+
+--Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais donc quelque chose?...
+
+--Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait rien...
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--Il me l'eut dit! Il n'a pas de secret pour moi...
+
+La reponse etait si naturelle, si vraisemblable, que la reine reprit
+lentement sa place et murmura:
+
+"Me suis-je trompee?..."
+
+Mais c'etait une habile tourmenteuse que Catherine de Medicis. Elle
+rassembla ses idees et, avec cette rapidite, cette lucidite qui la
+faisaient si redoutable, changea sur l'instant meme son plan d'attaque.
+
+--Oui, dit-elle avec une melancolie profonde, je haissais le comte de
+Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne crois pas que ce soit pour toi
+que je lui ai pardonne... Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection
+ne pouvait aller jusque-la... Non, si j'ai pardonne au comte, c'est
+que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parle, qu'il a enseveli en
+lui-meme le terrible secret... Et puis, ce qui me rassure, c'est que je
+compte sur toi pour l'emmener loin de Paris...
+
+L'espionne fut, des lors, entierement rassuree.
+
+"Voila donc la verite! Je la vois clairement. La reine sait que son fils
+est vivant! Elle croit que Deodat connait son fils. Elle me charge de
+l'entrainer loin de Paris. C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle
+savait que ce fils... c'est Deodat lui-meme!"
+
+Dans cette derniere et supreme bataille entre les deux femmes, la reine
+fut la plus forte. Elle ne commit aucune faute. Alice en commit une
+terrible en oubliant de se demander pourquoi Catherine lui faisait de
+telles confidences.
+
+Alors la reine acheva son evolution, ce qu'on pourrait appeler un
+mouvement tournant de la pensee; sans grand effort, ses yeux se
+remplirent de larmes et elle murmura:
+
+--Helas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le coeur d'une mere? Ce
+fils, qui est une menace pour moi, ce fils dont j'ai peur, ce fils que
+je cherche a ecarter de ma vie sans le connaitre, eh bien, je donnerais
+tout au monde pour le voir... ne fut-ce qu'une fois! Oh! tu ne peux
+comprendre cela, toi.
+
+Alice demeura ecrasee.
+
+--En effet, gemit-elle au fond de sa conscience, je ne puis comprendre
+cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant mon enfant...
+
+--Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des annees et des
+annees, c'est de cela que l'on me voit triste a la mort! Ce fils, Alice,
+il m'inspire une terreur insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si
+seulement je pouvais le benir, l'embrasser a mon heure derniere... Comme
+je l'ai cherche... Comme je le cherche encore!...
+
+Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisee, la reine semblait
+oublier la presence d'Alice.
+
+--Est-il plus effroyable supplice pour une mere! Passer sa vie a
+chercher l'enfant que l'on aime en secret sans meme avoir la consolation
+de pouvoir avouer son amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?...
+oui, c'est sur toi que je compte...
+
+--Sur moi, madame, balbutia l'espionne.
+
+--Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connait mon fils. Le comte,
+dans son extreme loyaute, ne t'a jamais entretenu de ce mystere... mais
+a quelques mots qui lui sont echappes, devant moi, je sais qu'il connait
+mon fils!... Alors...
+
+--Alors, madame? fit Alice toute palpitante.
+
+--Eh bien, lorsque vous serez a Florence, tu lui arracheras ce secret...
+c'est le dernier service que je te demande, Alice!
+
+Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle etait comme un duelliste
+qui a recu plusieurs coups et qui sent l'epee lui echapper des mains.
+Elle jeta un regard sur la reine et la vit livide.
+
+--Helas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant les yeux, faible
+espoir! Qui sait si tu arriveras jamais a me faire connaitre ce fils que
+je cherche en vain...
+
+--J'en suis sure, madame! s'ecria l'espionne hors d'elle.
+
+--Tu cherches a me consoler, fit la reine en se raidissant dans son
+role. Tu ne sais rien... tu me l'as dit..
+
+--Madame, je vous jure que je vous ferai connaitre votre fils!...
+
+--Helas! en es-tu bien sure?...
+
+--Aussi sure que je vois Votre Majeste!
+
+Ce fut une explosion sur les levres d'Alice.
+
+La reine ferma les yeux, ses traits se detendirent: la lutte etait
+terminee par ce mot. Avec la profonde satisfaction du triomphe, avec la
+haine furieuse qui s'etait accumulee en elle, avec l'epouvante que le
+secret n'eut deja franchi le cercle ou il etait enferme, elle murmura en
+elle-meme:
+
+"Enfin! tu avoues! Tu sais, vipere!... Bon, bon... Ils etaient trois:
+Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne d'Albret est morte. Au tour
+d'Alice... et de mon fils!..."
+
+Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne.
+
+--Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui me ferez
+retrouver mon fils... Adieu, Alice, a ce soir... D'ici la, vous etes ma
+prisonniere... quelqu'un viendra vous prendre ici...
+
+Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbee par l'emotion plus
+encore que par le respect.
+
+"O mon amant! s'ecria l'espionne quand elle fut seule, enfin, nous
+touchons au bonheur."
+
+
+
+XVI
+
+L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)
+
+Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la premiere journee
+des fetes donnees en l'honneur du grand acte qu'avait ete le mariage
+d'Henri de Bearn et de Marguerite de France, cette premiere journee
+s'achevait dans une joie sans melange.
+
+Au-dehors, tout etait silence et tenebres.
+
+A dix heures du soir, l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois etait plongee
+dans une profonde obscurite.
+
+Cependant, l'une des chapelles laterales s'eclairait faiblement, grace a
+quatre flambeaux qui brulaient sur l'autel.
+
+Dans ce coin de l'eglise, un etrange spectacle eut frappe le visiteur
+qui fut entre a ce moment-la, si toutefois quelqu'un eut pu entrer:
+chose difficile, car les portes etaient fermees, et a chacune de ces
+portes, au-dehors, dissimules dans l'ombre, trois ou quatre hommes
+montaient la garde.
+
+Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine facon convenue, ils
+devaient ne pas s'en inquieter: on ouvrirait a ce quelqu'un, du dedans.
+Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre
+personne qui se serait approchee.
+
+Au-dedans, pres de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes
+inconnues qui devaient venir.
+
+Dans la chapelle laterale que nous venons de signaler, se trouvaient
+rassemblees une cinquantaine de femmes.
+
+Elles etaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six
+rangs, et causaient entre elles a voix basse; il en resultait un murmure
+confus qui n'etait pas un murmure de prieres.
+
+Parfois, un eclat de rire etouffe jaillissait de ce murmure.
+
+Parfois aussi, un eclat de voix dominait soudain les conversations.
+
+Ces femmes etaient toutes d'une extreme jeunesse: la plus vieille
+n'avait pas vingt ans.
+
+Elles etaient richement vetues; toutes etaient belles; elles avaient des
+yeux hardis, hautains, et meme durs.
+
+Telles qu'elles etaient, cependant, plus d'une de ces femmes etait
+souverainement belle, de cette beaute qui inspire de tragiques amours.
+
+Toutes ces jeunes filles portaient a leur corsage une dague.
+
+Toutes ces dagues, sorties evidemment de chez le meme armurier, etaient
+cachees dans d'uniformes fourreaux de velours noirs.
+
+Uniformement aussi, la poignee de ces dagues formait une croix.
+
+Et chacune de ces poignees, c'est-a-dire chacune de ces croix, portait
+pour unique ornement un beau rubis.
+
+Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustes a la croix de ces poignards
+attaches aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs.
+
+Dix heures sonnerent...
+
+Le murmure des voix feminines s'arreta soudain.
+
+Tout a coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes
+filles tournerent la tete vers le maitre-autel...
+
+"La reine! Voici la reine!"
+
+Toutes alors se leverent et demeurerent silencieuses, courbees,
+frissonnantes.
+
+Catherine s'avanca lentement, arrivant du fond de l'eglise, probablement
+de la sacristie.
+
+Elle etait entierement vetue de noir. Le long voile des veuves
+l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tete, une couronne royale en
+or vieilli jetait de vagues reflets.
+
+Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.
+
+Toutes s'agenouillerent.
+
+Puis le fantome se releva et monta les trois marches de l'autel.
+
+Alors Catherine, rejetant sur ses epaules le voile qui couvrait son
+visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant,
+muettes, violemment impressionnees, la regardaient avec une sorte de
+crainte superstitieuse.
+
+La reine jeta un long regard sur ces filles.
+
+Catherine de Medicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.
+
+Ces cinquante visages de jeunes femmes tournes vers elle etaient comme
+petrifies par l'angoisse de cette mise en scene. Et elle-meme, a la
+sourde emotion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout
+l'effet qu'elle avait du produire.
+
+Oui, la reine etait emue!
+
+Un souvenir traversa son esprit.
+
+Elle se revit a la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant
+au son des violes sur le champ de bataille avec ces memes filles qui
+etaient devant elle; elle entendit les eclats de rire de ses femmes
+lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un blesse, ou de laisser trainer
+le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tete le son
+des violes se melait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on
+bombardait les huguenots en deroute.
+
+Du sang et des danses!
+
+Des cadavres et des jeunes filles qui rient!
+
+De la mort et de l'amour!
+
+L'esprit de Catherine etait fait de ces antitheses exorbitantes, de ces
+formidables contrastes.
+
+Sous ses yeux, maintenant, dans l'eglise noire, emplie de silence,
+l'escadron volant etait la, non pas au complet: sur les cent cinquante
+filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en
+ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles
+dont elle etait tres sure.
+
+Celles-ci lui etaient soumises, lui appartenaient corps et ame. Leur
+admiration pour la souveraine maitresse tenait de l'adoration.
+
+Ribaudes, guerrieres, espionnes, hysterisees par les passions, par les
+plaisirs orgiaques, surmenees de jouissance et de superstition, dans un
+couvent elles eussent ete des possedees. Elles l'etaient en effet: l'ame
+de Catherine les brulait...
+
+Et elles etaient jeunes, belles, oui, belles a inspirer autour d'elles
+d'effroyables passions...
+
+Tel etait l'escadron volant de la reine.
+
+--Mes filles, dit Catherine, l'heure approche ou vous allez delivrer le
+royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la supreme victoire... J'ai
+voulu la paix avec les heretiques: Dieu m'en punit. Je suis frappee dans
+ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-a-dire en vous qui etes mes
+veritables filles selon mon coeur.
+
+Les auditrices s'entre-regarderent avec ce vague sentiment de terreur
+que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait
+distiller. Elle continua: "Parce que vous etes toute ma joie, toute ma
+consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible
+lutte que j'ai engagee, parce que vous etes les plus implacables ennemis
+que Dieu ait suscites aux heretiques, parce que vous etes enfin les
+guerrieres de Dieu, on a resolu votre perte. Dans une meme nuit, vous
+devez etre egorgees. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hecatombe
+s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or,
+mes filles, tout est pret. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres,
+cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi a dimanche,
+assassiner les cinquante fideles de la reine dont chacune aura ete
+attiree dans un guet-apens.
+
+Les cinquante filles, d'un meme geste, degainerent leurs dagues.
+
+Elles fremissaient de rage autant que d'epouvante.
+
+Un geste de la reine calma cet orage.
+
+Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatees, elles ecouterent.
+
+--Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la
+trahison vient de ceux a qui j'avais donne toute ma confiance. Parmi les
+huguenots, il en etait un qui m'avait inspire une sorte d'affection.
+Parmi vous, il en etait une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-la
+qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-la qui a agence, combine,
+fomente le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis,
+puisque vous serez toutes egorgees!"
+
+La reine parlait sans colere.
+
+Cette fois, les filles demeurerent silencieuses, stupefiees d'horreur.
+
+--Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous
+a designees. Ah! elle ne s'est pas trompee! Elle a choisi parmi mes
+cent cinquante amies les plus resolues, les plus fideles, les plus
+guerrieres, vous toutes ici presentes. L'abominable traitresse s'appelle
+Alice de Lux.
+
+--La Belle Bearnaise! hurlerent plusieurs voix.
+
+Et la tempete se dechaina: tempete de vociferations, de menaces sur
+ces bouches convulsees, bras leves, mains frenetiques, agitant les
+poignards, tempete que Catherine, livide dans ses voiles noirs,
+immobile et raide, dominait comme le genie du mal. Puis les hurlements
+s'apaiserent.
+
+--L'homme qui, sur les indications de la Bearnaise, a combine le
+massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une
+veritable amitie: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, des
+que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hotel
+et vous y logerez jusqu'a dimanche. Pas une de vous, d'ici la, ne se
+hasardera a sortir: car elle serait impitoyablement frappee. Dimanche,
+tout danger sera ecarte. Vous verrez comment. Vous serez donc sauvees.
+Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et
+Marillac seront ici.
+
+Un silence effrayant accueillit cette declaration et Catherine sourit.
+
+Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais ecoutez-moi d'abord. Un
+saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est
+charge de punir les deux traitres. Frappes par lui, ils seront frappes
+par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le
+veut! Le reverend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger.
+Vous, pendant l'execution, massees contre la grande porte, invisibles,
+vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hesitait...
+si sa main tremblait... si la Belle Bearnaise et Marillac se defendaient
+trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le
+reste. Ce signal...
+
+Catherine degaina sa dague et la leva comme une croix.
+
+--Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le
+silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut!
+
+Elle prononca ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante
+filles en eurent un recul d'epouvante.
+
+Mais aussitot, entrainees comme dans une formidable rafale de haine,
+soulevees par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards
+en croix et un seul hurlement gronda, funebre et sourd:
+
+"Dieu le veut!..."
+
+Un grand souffle de superstition courba toutes les etes... L'obscurite
+se fit soudain complete... Les cierges de l'autel s'eteignirent... Quand
+les filles de la reine se redresserent, elles virent Catherine qui,
+ayant eteint les flambeaux, descendait les marches de l'autel.
+
+Fremissantes, agitees de sentiments ou la rage, la vengeance,
+l'epouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se
+glisserent a la place qui leur avait ete designee.
+
+Et, le poignard a la main, elles attendirent.
+
+
+
+XVII
+
+LE MOINE
+
+Vingt minutes s'ecoulerent. Les rafales qui mugissaient autour de la
+vaste eglise, dans le cloitre, donnaient plus de profondeur au silence
+de l'interieur. Car la tempete qui avait menace toute la soiree,
+paraissait alors sur le point d'eclater.
+
+Onze heures sonnerent.
+
+Puis la demie.
+
+A ce moment, un homme s'approcha du maitre-autel et d'une main
+tremblante, alluma quatre cierges, deux a droite, deux a gauche du
+tabernacle. Cet homme etait bleme. Il vacillait sur ses jambes. Il se
+retourna et vit la reine prosternee dans une attitude de recueillement.
+
+--Madame..., balbutia-t-il.
+
+Et, comme elle ne repondait pas, il la toucha a l'epaule et murmura:
+
+--Catherine!...
+
+La reine releva la tete; cette tete etait effrayante.
+
+--Rene, demanda la reine dans un souffle, tout est-il pret?
+
+Ruggieri joignit les mains:
+
+--Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un reve atroce. Oh vous lui
+ferez grace, n'est-ce pas? Grace, ma reine! Pitie pour mon fils!
+
+La reine s'etait mise debout.
+
+--Rene, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous ecoute, je te jure que
+j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interroge Alice... j'ai surpris
+la verite... Elle est terrible, cette verite! Non seulement Deodat sait
+qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connait le secret.
+
+Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parle?... Qui sait ce qu'a eux
+deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non,
+Rene, il n'y a pas de pitie possible. Et, toi-meme, ne l'as-tu pas
+condamne? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein perce?
+
+--Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents
+claquaient. Grace, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les
+surveillerai...
+
+--Tais-toi, Rene... Voici le signal... la... a cette porte...
+
+--Non! c'est le tonnerre qui gronde!
+
+--Va ouvrir, te dis-je!...
+
+--Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair!
+Vous n'en aurez pas pitie!...
+
+La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce
+moment ses forces etaient decuplees, d'un mouvement irresistible, elle
+le releva.
+
+--Miserable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur,
+gloire, puissance, royaute, a ta faiblesse indigne? Prends garde
+toi-meme!
+
+Ruggieri leva les bras vers les voutes obscures.
+
+--Va ouvrir! commanda la reine.
+
+Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux asperites des piliers
+massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut.
+
+Son capuchon etait rabattu sur ses yeux.
+
+Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux
+herisses, le regardait de ses yeux fous.
+
+--Ou dois-je aller? demanda lentement le moine.
+
+Ruggieri etendit le bras vers le maitre-autel et, d'une voix rauque,
+sans expression humaine, gronda:
+
+--La!... C'est la qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...
+
+Le moine tressaillit longuement.
+
+Ruggieri, les yeux tournes vers lui, recula, le bras tendu, et franchit
+la porte. Alors, le moine entendit une plainte dechirante que couvrait
+le roulement d'un coup de tonnerre, et, a la lueur de l'eclair, il vit
+l'homme qui s'en allait, se sauvait en trebuchant, les deux poings dans
+ses cheveux, grondant de sourdes imprecations.
+
+Alors il ferma lui-meme la porte et, laissant retomber son capuchon sur
+ses epaules, se dirigea vers le maitre-autel.
+
+Catherine le vit venir sans faire un pas a sa rencontre.
+
+--Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidele au rendez-vous. Fort dans
+l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu.
+
+Panigarola tourna la tete vers la porte qu'il venait de fermer et
+songea:
+
+"Pourquoi cet homme m'a-t-il appele bourreau?..."
+
+--Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grace a vous, Paris
+est en ebullition. Grace a vous, les paroisses sont autant de foyers
+d'incendie. Il n'y manque que l'etincelle qui mettra le feu a tant de
+passions. Merci mon reverend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un
+instant, vous allez voir celle que vous aimez...
+
+--Alice! fremit le moine dans un frisson de tout son etre.
+
+--Elle est a vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au
+rival, l'homme execre, voici pour le tuer!...."
+
+La reine tendit au moine un papier plie en quatre
+
+--La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le papier. Ah! je
+comprends! Ah! vous etes grande et terrible!... Oui, il l'aime, il
+l'adore, et cette lettre peut le tuer plus surement qu'une balle au
+coeur!
+
+--Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la lettre a Marillac?...
+Vous la lui faites lire?
+
+--Oui, oui!...
+
+--Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera a vous de la consoler... elle
+ne demande qu'a vous croire... je l'ai interrogee, marquis... soyez sur
+qu'elle ne vous hait pas! Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je
+pense?
+
+--Mais lui! lui! Il va donc venir ici?...
+
+--Il va venir. La est l'essentiel. Et si, malgre la lettre, il veut
+garder Alice pour lui? S'il la veut infame et couverte d'opprobre comme
+vous allez la lui montrer? Si son amour survit a cette revelation, comme
+votre amour a vous a survecu a ses trahisons?...
+
+--Madame! Madame! rala le moine.
+
+--Il faut tout prevoir, poursuivit Catherine d'une voix effroyablement
+calme. Si Marillac vous dispute Alice...
+
+D'un geste violent, le moine ecarta sa robe.
+
+Sous cette robe, il apparut vetu en gentilhomme, d'un costume d'une rare
+magnificence. Il apparut "tel qu'il etait jadis, l'elegant marquis au
+pourpoint de soie, a la collerette de dentelles precieuses, une chaine
+d'or au cou, une forte dague a la ceinture.
+
+Farouche, il tira la lame courte, epaisse, trapue et, d'une voix
+sifflante, haleta:
+
+--Voila qui decidera!
+
+
+
+XVIII
+
+LES FIANCES
+
+Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et s'agenouilla...
+Catherine le contempla un instant avec un sourire aigu. Puis elle se
+dirigea vers la porte par laquelle etait entre le moine.
+
+Il etait a ce moment pres de minuit.
+
+Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-meme Le carrosse
+s'arreta. Trois femmes en descendirent. L'une d'elles etait Alice de
+Lux, pale, vetue de blanc. Elle eut comme une hesitation, puis entra.
+Les deux autres femmes remonterent alors dans le carrosse qui s'eloigna
+aussitot.
+
+L'espionne, en penetrant dans l'eglise, demeura un instant palpitante,
+interrogeant les tenebres que les quatre flambeaux du maitre-autel,
+la-bas, tout au loin trouaient de leurs lumieres blafardes.
+
+Mais une main saisit sa main; une voix murmura a son oreille:
+
+--Mon enfant, vous voila donc?...
+
+Alice reconnut alors la reine.
+
+--Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine. Patience... il va
+venir...
+
+--Comme vous etes bonne, madame!...
+
+--As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?...
+
+--Je n'ai pas remarque, madame! Mais je ne vois pas... le pretre...
+Quoi! personne dans cette eglise?...
+
+--Patience! te dis-je...
+
+--Voici minuit qui sonne, madame.
+
+--Oui. Et voici ton fiance, dit la reine.
+
+En effet, comme le premier coup de minuit resonnait, le signal fut
+frappe a la porte, du dehors. Alice, palpitante, allongea le bras pour
+ouvrir. La reine retint ce bras, d'un geste rude.
+
+--C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle.
+
+Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'etait etrange que la reine
+fut postee a cette entree de l'eglise, qu'elle n'eut pas commis le soin
+d'ouvrir a quelque domestique; qu'elle-meme, de ses mains royales,
+s'occupat de cette besogne.
+
+Elle apparut a la malheureuse affolee comme une horrible araignee
+embusquee au centre de la toile qu'elle avait tendue.
+
+"Ce n'est pas Marillac", songea-t-elle eperdue.
+
+Elle se trompait: c'etait bien Marillac!
+
+La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'eglise pour s'assurer
+que le comte etait venu seul.
+
+--Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amene avec vous deux ou trois
+amis?
+
+Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'etonnement. Il s'inclina
+avec une profonde emotion. Ah cette reine qui attendait a la porte, qui
+lui ouvrait elle-meme! Quelle autre qu'une mere lui eut donne une telle
+preuve d'excessive bienveillance!
+
+--Madame, dit-il, Votre Majeste oublie qu'elle m'a ordonne de venir
+seul... Cependant, je dois l'avouer j'avais resolu de me faire
+accompagner de celui qui est pour moi plus qu'un ami... mais le
+chevalier ne sera libre que demain matin...
+
+--Oui, oui, interrompit vivement Catherine.
+
+Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible s'exhala de sa
+poitrine.
+
+Les deux fiances s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent plutot
+qu'ils ne se virent; a l'instant, leurs mains s'enlacerent et ils
+oublierent l'univers...
+
+D'instinct, ils marcherent vers le maitre-autel, attires par les quatre
+etoiles qui brillaient faiblement.
+
+La reine marchait derriere eux, les couvant de son regard funebre.
+
+Les fiances s'arreterent au pied de l'autel.
+
+Alice murmura:
+
+--Je ne vois pas le pretre qui doit nous unir... Serait-il en retard?
+
+Catherine s'avanca vers Panigarola prosterne, le toucha a l'epaule et
+dit:
+
+--Voici celui qui va vous unir...
+
+Le moine se releva lentement, decouvrit son visage et se tourna vers les
+fiances...
+
+
+
+XIX
+
+LES RIBAUDES
+
+En cette meme soiree du lundi 18 aout, la vieille Laura etait seule dans
+la petite maison de la rue de la Hache.
+
+A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice Marillac etait
+arrive.
+
+--Alice? demanda-t-il.
+
+--Retenue par la reine jusqu'a minuit. Elle m'a chargee de vous
+attendre. Que doit-il se passer. Seigneur Jesus? Jamais je n'ai vu Alice
+aussi radieuse.
+
+Marillac sourit.
+
+--Elle m'a dit de vous prevenir... attendez donc que je me rappelle bien
+ses paroles... Mon Dieu, la chere entant, comme elle est heureuse!...
+
+--Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous
+
+--J'y suis!... Voici: vous etes attendu au premier coup de minuit, pas
+avant, pas apres, ou vous savez...
+
+--C'est bien...
+
+--Vous savez donc? reprit Laura en joignant les mains. Oh! que je
+voudrais savoir, moi aussi!
+
+Vous saurez demain matin, je vous le promets... Allons, adieu, ma bonne
+dame!...
+
+--Dieu vous conduise, monsieur le comte!
+
+Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette piece paisible
+ou si souvent il avait vu celle qu'il aimait, fit un geste d'adieu et
+disparut.
+
+La vieille Laura l'avait accompagne jusqu'a la porte du jardin en
+le comblant de benedictions emues. Puis elle etait rentree, s'etait
+enfermee soigneusement et, s'etant assise, elle se mit a attendre.
+
+Neuf heures sonnerent.
+
+Alors, elle grommela:
+
+"Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant a elle... elle est
+en bonnes mains."
+
+Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura en souriant:
+
+"_E finita la commedia_. Je commencais a m'ennuyer. Ouf! c'est fini. Me
+voici libre. Voyons, que vais-je faire? Eh! pardieu! c'est bien simple.
+Chercher dans Paris quelque bonne petit auberge ou je puisse passer
+trois au quatre jours inapercue. Puis, me mettre en route, gagner
+l'Italie a petites journees... et la, nous verrons, je suis riche!"
+
+Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle defonca la serrure en deux
+coups de marteau.
+
+La, sur le lit, Alice avait le matin meme rassemble tout ce qu'elle
+voulait emporter: une sacoche et un coffret.
+
+Le coffret contenait les lettres qu'elle avait recues de Marillac: Laura
+les jeta tranquillement au feu et elle ouvrit la sacoche. Ses yeux
+jeterent un double eclair, sa bouche edentee grimaca un sourire.
+
+La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine de rouleaux
+d'ecus d'or--toute sa fortune!
+
+"Il y a bien la pour trois cent mille livres de bijoux et d'or, murmura
+la vieille, toute pale. Avec ce que m'a remis la reine...
+
+Un coup violent retentit au-dehors.
+
+Laura, d'un souffle, eteignit le flambeau qui l'eclairait et, degainant
+un poignard, elle se posta derriere la porte.
+
+"Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en ai assez! La
+reine m'a dit que tout serait fini cette nuit!"
+
+Le meme coup violent se renouvela et un long gemissement traversa la
+maison.
+
+Laura, alors, respira:
+
+"Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se rabattre..."
+
+Alors, a la hate, elle empila dans la sacoche les bijoux et les rouleaux
+d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut a sa proche chambre, revint
+avec un petit sac.
+
+"Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue de dedain. Voila ce
+que me donne la grande Catherine pour tant de bons et loyaux services.
+C'est maigre. Heureusement, je me rattrape!"
+
+Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche qu'elle referma
+solidement.
+
+Puis elle jeta un manteau sur ses epaules, sortit, ferma la porte du
+jardin, jeta la clef par-dessus le mur et s'eloigna aussi rapidement que
+le lui permettait le poids de sa sacoche.
+
+Une ombre se detacha d'une encoignure voisine et se mit a la suivre.
+
+Il etait alors neuf heures et demie.
+
+Les rues etaient desertes et noires; des nuages bas passaient en courant
+au-dessus des toits aigus; le couvre-feu avait sonne; les auberges et
+hotelleries etaient fermees...
+
+Laura ne s'apercevait pas qu'elle etait suivie.
+
+Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, d'ailleurs: depuis
+l'epoque ou elle etait venue, elle n'avait guere quitte la rue de la
+Hache. Enfin, elle se trouva completement egaree.
+
+Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient autour d'elle.
+Elle entendait des chuchotements. Peut-etre l'homme qui la suivait
+parlait-il a ces gens... Peut-etre... car, a diverses reprises, les
+ombres, qui avaient paru vouloir l'arreter, s'ecarterent.
+
+Alors elle frissonnait de terreur et hatait le pas...
+
+"Insensee que j'ai ete! grondait-elle, de quitter la maison avant le
+jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... Oui, mais si la reine
+m'avait menti!... Si elle etait revenue!..."
+
+Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche.
+
+A un moment, elle s'arreta haletante: elle se trouvait dans une rue
+etroite et venait d'apercevoir un peu de lumiere filtrant entre les
+jointures d'une porte.
+
+Un large eclair dechira l'obscurite, inonda la rue d'une lumiere
+livide. Et, a cette lueur, Laura entrevit une enseigne qui se balancait
+au-dessus de la porte en grincant au vent.
+
+L'enseigne representait deux Maures attables, buvant et causant.
+
+"C'est une auberge!" gronda-t-elle.
+
+Et elle s'elanca vers la porte.
+
+A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux et
+renversee sur la chaussee, tandis qu'une main rude s'appuyait sur sa
+bouche pour l'empecher de crier.
+
+Laura etait vigoureuse. Elle se raidit dans un desespoir furieux.
+
+--Diable! diable! grommela une voix avinee, on fait la mechante! A bas
+les pattes! En voila une enragee!...
+
+La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; cette main se
+retira; Laura se mit a hurler:
+
+--A moi! Au guet! Au meurtre!
+
+Le dernier cri s'etrangla dans sa gorge; la main qui s'etait retiree
+de sa bouche venait de s'incruster sur son cou, les doigts s'y
+enfoncaient... et cette tenaille serrait d'un mouvement lent, d'une
+pression savante...
+
+Laura se debattit quelques instants encore.
+
+Et, tout a coup, la vieille espionne se tint immobile, sa tete roula sur
+son epaule, ses ongles s'implanterent dans la boue de la chaussee.
+
+Elle etait morte.
+
+Le truand la palpa, la retourna en grommelant.
+
+Lorsque le truand eut trouve la sacoche, il la soupesa, et un sourire de
+satisfaction balafra son visage, comme les eclairs balafraient le ciel
+noir.
+
+Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long d'un mur.
+
+"La! grogna-t-il, me voila en paix. Ah! ah! en voila une qui ne parlera
+plus jamais!"
+
+Pourtant, si cuirasse qu'il fut, le truand ne put echapper a cette
+reverie speciale qui s'appesantit sur le meurtrier.
+
+Il demeura la une minute, arrangeant le cadavre contre le mur de facon
+qu'il ne put etre mouille par le ruisseau du milieu de la ruelle.
+
+"C'est drole, songeait-il. Ce matin encore pauvre comme Job, me voici
+riche ce soir. Riche! Que de fois j'ai souhaite la richesse! Par les
+tripes du diable, il y a quarante mille livres la-dedans, et je n'en
+suis pas plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille
+livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizieme cadavre,
+depuis que j'exerce la digne profession de tueur aux gages... Seize
+cadavres!... Bah! je tue on me paie, et tout est dit..."
+
+Le bandit frissonna. Peut-etre tout n'etait-il pas dit dans cette
+conscience obscure.
+
+Il continua son monologue, attendant un nouvel eclair pour voir une
+derniere fois la vieille, peut-etre par cette terrible curiosite du
+criminel, ou peut-etre simplement pour s'assurer qu'elle etait bien
+morte.
+
+Il etait accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il songeait:
+
+"Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma cassine. Il cachait bien
+son visage... mais je connais tous les visages de Paris, moi! Suffit, le
+seigneur astrologue ne voulait pas etre reconnu; soit: ni vu, ni connu!
+Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon metier. L'homme me dit:
+combien pour une vieille femme?--Cinq ecus de six livres, ce n'est pas
+trop. Voici les cinq ecus. Tu iras rue de la Hache, au coin de la rue
+Traversine, tu attendras devant la maison; il y a une porte verte. Vers
+huit heures, la femme s'en ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu
+attendras qu'elle soit loin, tres loin de la maison. Compris, n'est-ce
+pas?--Compris, par les boyaux du diable!--Bon, qu'il me dit encore.
+Maintenant, ecoute bien. Si tu n'executes pas bien la chose, si tu
+frappes mal, si la femme en revient, tu seras pendu. On te connait, mon
+brave, et on a l'oeil sur toi.--Paix, monseigneur! La besogne sera faite
+et bien faite!--Alors, ecoute: ce n'est pas cinq malheureux ecus que tu
+auras gagnes: la femme aura sur elle au moins quarante mille livres;
+c'est pour toi!..."
+
+Le truand souffla fortement et tata le cadavre.
+
+"Hum! elle se refroidit deja, grogna-t-il... Quelle journee! Il me
+semblait que jamais le soir ne viendrait!... Il est venu pourtant! Et
+la vieille est bien sortie de la maison a la porte verte! Et je l'ai
+suivie! Et la voila morte!... A moi les quarante mille livres!"
+
+Un eclair, a ce moment, illumina la face convulsee du cadavre.
+
+Le truand se releva.
+
+"Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... Entrons
+la, j'ai soif..."
+
+Il frappa d'une facon speciale. La porte s'entrouvrit. Le truand entra
+et alla s'asseoir dans un coin obscur, la sacoche sur ses genoux, sous
+la table.
+
+Il parvint a entrouvrir la sacoche, y plongea la main, tata les rouleaux
+d'ecus, sentit les pierres sous ses doigts.
+
+"Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes d'enfer! Pourquoi ne
+suis-je pas plus joyeux?..."
+
+Qu'eut dit le truand s'il eut connu la veritable fortune que renfermait
+la sacoche?...
+
+Peu nous importe, au fond.
+
+Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparait de notre recit
+sans que nous sachions si nous la retrouverons plus tard. C'est une
+ombre qui passe; nous l'avons note pour le geste tragique inspire par
+Catherine, qui avait toutes les prudences.
+
+Le truand, ayant vide plusieurs flacons, paya et s'en alla sans bruit.
+
+Mais, puisque nous venons de penetrer dans le cabaret des
+deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil.
+
+Il y avait nombreuse societe, surtout composee de femmes, dans ce que
+Catho appelait la grande salle.
+
+Catho etait sujette aux hyperboles et exagerations. En vente, cette
+"grande salle" etait assez etroite. Elle contenait cinq tables. A
+chaque table, il y avait trois ou quatre buveurs, truands et ribaudes,
+physionomies feroces ou abeties, gens de sac et de corde, qui
+composaient la clientele nocturne du cabaret.
+
+En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, frequentee le jour par
+des bourgeois et des soldats, devenait, la nuit, un veritable repaire.
+Catho ne s'etait jamais senti le courage de refuser l'hospitalite a ses
+anciennes connaissances.
+
+Il en resultait que cette salle avait, le jour, l'aspect du plus honnete
+cabaret qui fut dans le quartier, et, la nuit, l'apparence d'une
+veritable caverne ou se refugiaient des gens poursuivis par le guet, des
+ribaudes qui attendaient la bonne fortune.
+
+A cette heure tardive, Catho n'etait pas couchee encore. Elle etait
+attablee dans un etroit cabinet, attenant a la salle publique, et
+causait avec deux jeunes femmes.
+
+Ces deux femmes etaient entrees vers dix heures dans le cabaret,
+et, comme cette visite s'enchaine etroitement a divers incidents de
+l'histoire que nous racontons, il est interessant que nous reprenions du
+debut la conversation qu'elles eurent avec Catho.
+
+Lorsqu'elles penetrerent dans la salle, Catho s'avanca a leur rencontre
+en disant:
+
+"Vous voila donc, mes toutes belles? Plus d'un mois qu'on ne vous a
+vues... Surement, vous avez quelque chose a me demander...
+
+--C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque chose a te demander,
+fit l'une des deux femmes.
+
+--Et c'est grave, ajouta l'autre.
+
+--Bon, bon, entrez la, dit Catho en les poussant vers le cabinet. Vous
+etes toujours a court, et vous ne me rendez jamais. Toi, la Roussette,
+tu as encore mon beau collier de verroterie bleue que je te pretai pour
+faire la conquete de ce beau capitaine, et toi, Paquette, tu me dois Je
+ne sais plus combien d'ecus... Vous etes deux paniers perces...
+
+--Mais aussi, comme nous t'aimons!
+
+--Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre un sol de cote...
+S'il vous arrivait pourtant ce qui m'est arrive a moi! Si vous perdiez
+votre beaute du diable!
+
+Elles entrerent dans le cabinet, tandis que la maitresse du cabaret
+s'occupait de divers clients. Enfin, la digne Catho vint rejoindre ses
+preferees avec un flacon de vieux vin et quelques tartelettes.
+
+Elle aimait la Roussette et Paquette justement a cause des defauts
+qu'elle leur reprochait.
+
+La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, sur un coup de
+coude que lui donna Paquette.
+
+--Voila, dit-elle, Paquette et moi, nous sommes invitees a une fete...
+
+--Pour quand? fit Catho souriante.
+
+--Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps de nous preparer...
+surtout si tu nous aides.
+
+--Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous faut quelque
+collier, quelque ceinture?
+
+--Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous soyons decemment vetues,
+comme des bourgeoises, si j'ose dire. Dame... il y aura a cette fete des
+juges, des pretres, sans doute... et lors, comprends-tu? Paquette et
+moi, nous avons passe la journee a examiner nos robes... Toutes bonnes
+pour notre metier... corsages ouverts... ceintures eclatantes: non,
+il n'est pas possible que nous allions ainsi vetues a cette fete. Et
+pourtant nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que d'ici a
+dimanche, et meme samedi soir, tu nous aies habillees...
+
+Catho leva les bras au ciel:
+
+--Mais enfin! s'ecria-t-elle, qu'est-ce donc que cette fete ou doivent
+paraitre des juges et des pretres et ou vous ne pouvez paraitre avec ces
+robes, qui pourtant vous vont a merveille?
+
+--Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Paquette.
+
+--Un mariage, peut-etre? Ou bien un feu de joie!
+
+--Non pas, Catho: nous sommes invitees a voir questionner.
+
+Catho demeura stupefaite.
+
+La Roussette et Paquette, d'un signe de tete repeterent que c'etait bien
+vrai.
+
+--Et cela vous amuse? s'ecria la digne cabaretiere Voir souffrir un
+pauvre diable, l'entendre crier merci... Moi, j'ai vu rouer une fois, et
+j'en fremis encore lorsque j'y songe.
+
+--Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais pas. Mais Paquette
+veut voir. Et puis si nous n'y allions pas, M. de Montluc, qui est fort
+genereux, mais aussi fort brutal, nous en voudrait...
+
+--Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite a voir torturer? Le gouverneur
+du Temple?
+
+--Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance.
+
+--Et ou devez-vous voir la question?
+
+--Au Temple meme. Nous serons cachees dans un cabinet proche de la
+chambre des questions. Car il ne faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin,
+si on nous voit, nous devons passer pour des parentes du patient venues
+pour l'assister.
+
+--Ah! bon... Mais, a votre place, je n'irais pas...
+
+--Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire un gros chagrin? fit
+Paquette.
+
+--Et nous faire perdre la clientele de M. de Montluc!
+
+--Et nous attirer sa colere!
+
+--Eh bien, soit! s'ecria Catho vaincue. Je vous aurai tout ce qu'il
+faut.
+
+--Pour samedi?
+
+--Pour samedi soir, c'est entendu!
+
+Les deux ribaudes battirent des mains et embrasserent la digne
+aubergiste.
+
+--Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux qu'on va
+questionner?
+
+--Ils sont deux, fit Paquette.
+
+--Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables?
+
+--Pardaillan, fit tranquillement Paquette. Le pere et le fils.
+
+Catho ne disait plus rien. Elle avait pali. Ses mains, en tremblant,
+s'occupaient a dechiqueter une tartelette.
+
+Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte de rude affection.
+
+Dans son temps, elle avait aime le vieux Pardaillan quinze jours, ou un
+mois, elle ne se souvenait plus.
+
+Mais, tout de meme, elle ne pensait pas qu'elle eut pu ressentir une
+telle angoisse, une si profonde revolte de son coeur et de sa chair a
+l'idee que cet homme devait mourir.
+
+Catho avait passe dans la vie en repoussant d'instinct tout sentiment
+qui fait souffrir. Etait-elle bonne? mechante? Elle ne savait pas.
+Rarement, elle avait pleure. Sa seule douleur serieuse avait ete de se
+voir marquee au visage et enlaidie apres sa maladie.
+
+Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme ne lui avait jamais
+inspire qu'une sorte d'admiration. Elle ne voyait aucun gentilhomme
+semblable a lui. Sa fierte, sa grace, sa froideur qui tenait a distance,
+l'ironie de son sourire, et, avec tout cela, cette pitie lointaine
+qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en faisait un etre a
+part.
+
+Souvent Catho, songeant a lui, avait soupire en se regardant au miroir.
+Mais la pensee ne lui fut jamais venue qu'elle pouvait aimer le
+chevalier.
+
+Ils devaient mourir!
+
+On devait les torturer!...
+
+Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita de mourir sur
+l'heure, elle aussi.
+
+--On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit la Roussette.
+Est-ce que tu connais ces hommes?
+
+--Moi? Non..., murmura Catho.
+
+--Alors... c'est entendu? nos robes...
+
+--Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi...
+Et vous dites que la chose est pour dimanche?
+
+--Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir...
+
+--Ah!... samedi soir...
+
+--Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend a souper samedi soir, a
+huit heures... tu comprends?
+
+--Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.
+
+Les deux ribaudes embrasserent leur bonne amie et se retirerent.
+
+Catho, alors, placa ses deux coudes sur la table sa tete dans ses mains,
+et murmura:
+
+"Dimanche! Dimanche matin!..."
+
+Et, alors, elle se prit a sangloter.
+
+Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait etre
+appliquee aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient
+Paquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc,
+apres avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister a la hideuse
+scene, s'etait repris a temps. Mais, comme il tenait a s'assurer leur
+visite, il leur avait affirme que la chose se ferait le dimanche: au
+moment de tenir sa promesse apres la bonne nuit qu'il se promettait, il
+en serait quitte pour leur dire que la question avait ete avancee d'un
+jour.
+
+Ceci etabli, revenons a Catho.
+
+Comme on a pu le voir, c'etait une fille energique.
+
+L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et apres les premiers
+sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche
+qui indique les resolutions inebranlables:
+
+"C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi a dimanche, j'entre au
+Temple!"
+
+Au moment ou elle prit cette resolution, des cris retentirent dans la
+grande salle.
+
+Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener
+quelque couleur et penetra dans le cabaret en grondant:
+
+--Que se passe-t-il encore?
+
+--Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme!
+
+--C'est la Roussette et Paquette!
+
+Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'etaient
+des ennemies acharnees des deux filles, jalouses de leur succes et de
+leur beaute.
+
+Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres
+circonstances, les eut laissees parfaitement indifferentes.
+
+--Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!
+
+--J'ai toujours dit que Paquette avait un mauvais regard! criait une
+autre.
+
+--Il faut les denoncer a la prevote! hurlait une troisieme.
+
+La Roussette et Paquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur
+innocence.
+
+--Silence, toutes et tous! commanda Catho.
+
+Le silence se retablit a l'instant.
+
+--Ou est la vieille femme tuee? demanda Catho.
+
+--Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait pitie, j'en
+ferai une maladie...
+
+Celle qui venait de parler ainsi etait une grosse fille a tignasse
+jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les
+deux pauvrettes abasourdies, epouvantees par la soudaine accusation qui
+pesait sur elles.
+
+--Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.
+
+La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balanca un instant et
+commenca:
+
+--Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le
+Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Leonarde. A peine
+dehors, voila Jacques le Manchot qui crie: "Tiens! qu'est-ce qu'il y a
+la?"
+
+--Faut voir, que dit Fifine.--Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le
+Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons?
+La Roussette et Paquette accroupies sur une vieille femme qu'elles
+achevaient d'etrangler. Pas vrai, dites?
+
+--C'est vrai! s'ecrierent Leonarde, la grande Blonde et
+Fifine-aux-soldats.
+
+--C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille etait deja morte.
+
+--Deja morte! Deja morte! Meme qu'elle remuait encore!
+
+Paquette et la Roussette eclaterent en sanglots et jurerent qu'elles
+s'etaient heurtees dans la nuit a ce cadavre et qu'elles avaient voulu
+voir seulement s'il n'y avait rien de bon a emporter.
+
+--Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je
+vais prevenir la prevote! Viens Manchot!
+
+Catho saisit la fille par le bras.
+
+--Voila bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui
+est venue mourir a ma porte. C'est-il la premiere fois? Qu'as-tu a dire?
+Va chercher la prevote, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est
+devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouve; et toi Manchot, j'en sais
+long sur ton compte... et vous toutes hein?
+
+Il y eut un fremissement de terreur parmi la clientele du cabaret.
+
+--Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la premiere fois qu'on parle
+de m'amener la prevote. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de
+belles!...
+
+--Catho! Catho! s'ecrierent quelques truands.
+
+--Mais Catho a raison! C'est la faute a Jehanne!
+
+La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu
+plaisanter en parlant de denoncer la Roussette et Paquette. La paix se
+retablit. Deux truands se chargerent d'emporter le cadavre au loin, afin
+d'ecarter tout soupcon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la
+societe se dispersa.
+
+Au moment ou Paquette et la Roussette allaient s'eloigner a leur tour,
+Catho les retint:
+
+--Restez, je veux vous parler! dit-elle.
+
+L'auberge fut fermee; les lumieres s'eteignirent.
+
+Catho conduisit ses deux amies jusqu'a une chambre et, la, elle leur
+dit:
+
+--Alors, ce n'est pas vous qui avez tue la vieille?
+
+--Catho! est-il possible que tu nous soupconnes?...
+
+--Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne
+pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand meme ce
+ne serait pas vous, tout vous denonce. Il y a des temoins pour prouver
+que vous avez tue la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence,
+donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... ecoutez-moi!
+
+Paquette joignit les mains. La Roussette baissa la tete. Elles
+tremblaient de terreur.
+
+--Ecoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obeissez, je ne dis rien. Si vous
+ne m'obeissez pas, je vous denonce. Choisissez.
+
+--Commande! dirent-elles en claquant des dents.
+
+--Voila. Je vous demande cinq jours d'obeissance, pas une heure de plus;
+c'est facile.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez
+coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas
+peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.
+
+--On t'obeira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.
+
+--C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte
+d'ici a samedi soir, je cours chez le grand prevot.
+
+--Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?
+
+--Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberte. Je vous habille comme
+des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au
+Temple.
+
+
+
+XX
+
+LA DERNIERE FARCE DE L'ONCLE GILLES
+
+Pendant que ces choses se passaient a l'auberge des
+Deux-morts-qui-parlent, une scene grotesque et macabre se deroulait a
+l'hotel de Mesmes.
+
+Ainsi, trois points de Paris, en cette soiree qui suivit le mariage
+d'Henri de Bearn et de Margot, en cette nuit ou se dechaina le violent
+orage que nous avons signale, trois points, disons-nous, sollicitent
+notre curiosite, sans parler du Louvre ou eclatait le faste d'une fete
+dont les annales du temps parlent comme d'un evenement magnifique; sans
+parler de l'hotel de Montmorency ou la disparition inexpliquee des deux
+Pardaillan avait jete le trouble, la crainte et la douleur; sans parler
+des recoins obscurs ou grouillaient des ombres preparant on ne sait quel
+cataclysme...
+
+Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous venons de
+quitter; l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois ou nous devons revenir sur
+le coup de minuit; et enfin, l'hotel de Mesmes.
+
+L'hotel du duc de Damville etait desert: toute la maison du marechal
+s'etait transportee rue des Fosses-Montmartre. Il y avait a cela un
+double motif. Le premier, le plus important peut-etre, c'est qu'Henri
+de Montmorency redoutait une attaque de son frere; la visite du vieux
+Pardaillan n'avait fait qu'exasperer cette crainte.
+
+"Prevenu a temps, se disait Damville, j'ai pu attendre cet homme de pied
+ferme et m'emparer de lui; mais qui sait si Francois, dans un coup de
+desespoir, ne viendra pas lui-meme a la tete de ses gentilshommes?
+
+Le deuxieme motif, c'est que le marechal, ayant obtenu la surveillance
+de toutes les portes de Paris, en avait profite pour placer des hommes
+a lui a la porte Montmartre. Qu'une catastrophe se produisit, que
+Catherine de Medicis fut informee de la conspiration de Guise, comme
+Maurevert le laissait entendre, que Paris fut envahi par les troupes des
+provinces en marche, et il n'avait qu'un bond a faire pour fuir par la
+porte Montmartre.
+
+L'hotel de Mesmes etait donc abandonne.
+
+Cependant, ce soir-la, deux hommes s'y etaient introduits, et vers neuf
+heures, ils achevaient de souper dans l'office, en devisant entre eux:
+c'etaient Gilles et son neveu Gillot.
+
+--Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles au moment ou nous
+penetrons aupres des deux comperes.
+
+Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva vide a
+l'instant meme.
+
+--Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix pateuse.
+
+Il avait la figure enluminee et les yeux brillants.
+
+--Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, la, dans cette armoire
+ouverte, et tu en boira? du meilleur.
+
+Gillot se leva et obeit sans trop trebucher.
+
+"Il n'est pas encore a point", murmura Gilles.
+
+Et il versa a son neveu une nouvelle rasade.
+
+--Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner a l'hotel Montmorency?
+
+--Retourner la-bas! s'ecria Gillot en levant les bras au ciel. Vous n'y
+pensez pas, mon oncle! Savez-vous que la maison est sens dessus dessous
+depuis la disparition du vieux coupeur de langues?
+
+--Coupeur de langues? interrogea Gilles.
+
+--Oui... le damne Pardaillan!...
+
+Gillot, renverse sur le dossier de son fauteuil, se mit a rire aux
+eclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, a lui, grincait comme une
+vieille girouette et eut donne le frisson au neveu, si le neveu n'eut
+pas ete occupe a ses agreables pensees.
+
+--Or, continua Gillot, tout le monde, la-bas, se mefiait de moi. On
+devait soupconner que j'etais pour quelque chose dans cette bonne farce;
+je vous le dis, mon oncle, il etait temps que je m'en allasse... j'y
+eusse laisse ma tete... et je tiens a ma tete, moi...
+
+Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot porta les deux
+mains a sa tete, soit pour s'assurer que cette tete etait bien toujours
+a sa place, soit en signe d'adieu a ses oreilles defuntes. Il frissonna
+et parut se degriser.
+
+L'oncle se hata de remplir son gobelet.
+
+--Pour une farce, reprit Gillot apres avoir bu, c'est une bonne farce!
+Le Pardaillan avait en moi une confiance! Et quand je lui ai assure
+qu'il trouverait monseigneur tout seul... il a failli m'embrasser...
+Pauvre diable!
+
+--Oui, mais il a voulu te couper les oreilles!
+
+--C'est vrai! L'infame!...
+
+--Et la langue!
+
+--Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!...
+
+Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il retomba pesamment
+assis et se mit a rire.
+
+--En sorte, reprit Gilles, que tu es content?
+
+--Content, mon oncle!... c'est-a-dire qu'il me semble que je reve!...
+Quand je pense que, sur l'ordre de notre bon seigneur, vous m'avez
+octroye mille ecus!
+
+--Et tu es bien decide a ne plus retourner la-bas? dit Gilles.
+
+--Vous etes, fou, mon oncle!...
+
+--Imbecile! Puisque Pardaillan n'est plus la!
+
+--Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la langue, voyez-vous!
+Je veux jouir de mes mille ecus, moi!... Je veux boire, moi! Et comment
+ferais-je pour boire sans langue?
+
+Gillot, a partir de ce moment, devint larmoyant.
+
+--Tu les as la, tes ecus? demanda l'oncle. Fais voir un peu...
+
+Gillot vida sa ceinture sur la table; les ecus roulerent; les yeux de
+Gilles brillerent.
+
+--C'est pourtant moi qui t'ai donne cela! fit-il d'un etrange accent,
+tandis que ses doigts osseux caressaient les ecus et commencaient a les
+empiler...
+
+--Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez encore... me
+donner... Ca, mon oncle, c'est pour boire... vous me l'avez dit... mais
+maintenant... vous devez... me donner le reste...
+
+--Quel reste? haleta Gilles.
+
+--Le marechal a dit... trois mille ecus... trois mille...
+
+--Bois donc, imbecile!
+
+Gillot obeit. Son gobelet vide roula sur le carreau.
+
+L'oncle s'etait leve. Il etait hagard. La vue des piles d'ecus lui
+donnait le vertige.
+
+--Imbecile! gronda-t-il. Trois mille ecus d'or! a toi? Tu es ivre, je
+pense!
+
+--Monseigneur... l'a dit!... He la! mon oncle!... Payez... ou je me
+plains... au marechal...
+
+--Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas, moi!...
+Miserable! tu veux donc me ruiner?...
+
+--Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement de se lever, nous
+allons voir... ce que monseigneur...
+
+--Prends garde, Gillot, ricana l'oncle.
+
+--Ah!... quel drole de rire... vous avez... j'ai peur...
+
+Gilles riait de son effroyable rire. Il etait livide. La pensee d'avoir
+a livrer trois mille ecus d'or l'affolait. Et la pensee que Gillot
+pourrait le denoncer au marechal, s'il ne s'executait pas, lui
+paraissait non moins effrayante.
+
+--Ecoute, Gillot, dit-il tout a coup, veux-tu me donner de bon coeur cet
+argent dont tu ne saurais que faire?
+
+--Fou! begaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu fou...
+
+Gillot ne put achever. Le vieillard s'etait precipite sur lui et, d'un
+tour de main, l'avait baillonne. Puis, saisissant une corde que sans
+doute il avait preparee d'avance, il le lia sur son fauteuil.
+
+Cela s'etait fait si vite que Gillot, soudain degrise par l'epouvante,
+se vit dans l'impossibilite de faire un mouvement en meme temps qu'il
+voulut essayer de se defendre.
+
+Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, allant et venant
+comme un lutin, placant dans une armoire les ecus que Gillot avait jetes
+sur la table, sauf un petit tas. Quand cette operation fut terminee,
+quand il eut referme l'armoire, Gilles se retourna vers son neveu et le
+debaillonna.
+
+Gillot en profita pour se mettre a hurler; Gilles attendit patiemment.
+Quand son neveu eut compris que ses lamentations etaient inutiles, quand
+il se tut, Gilles lui dit paisiblement:
+
+--Te voila enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? C'est ta part:
+cinquante ecus. Le reste est pour moi.
+
+Le vieillard sourit et se versa un verre de vin.
+
+--Avec ces cinquante ecus, tu t'en iras chercher fortune ailleurs, et
+tache que je ne t'y reprenne plus, ou sans ca, cette fois, plus de
+pitie: je t'occis.
+
+La resolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus grande
+resignation:
+
+--Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en irai...
+
+--Et ou iras-tu?
+
+--Je ne sais pas... je quitterai Paris...
+
+--Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu iras bien un peu me
+denoncer au marechal, hein?... Si fait! Je te connais.
+
+--Je me tairai, mon oncle, je vous le jure!
+
+--Oui, mais moi, je veux en etre sur. Et, pour cela, je vais te couper
+la langue!
+
+Gilles eclata de son rire demoniaque et ajouta:
+
+--C'est toi qui m'en as donne l'idee. Comme tu m'avais deja donne l'idee
+de te couper les oreilles. Bonnes idees, mon garcon, fameuses idees!
+
+Quant a Gillot, son epouvante et son horreur furent telles qu'il
+renversa la tete, exhala un soupir d'angoisse et s'evanouit.
+
+Gilles, paisible et rapide, se mit a affuter un coutelas de cuisine.
+
+Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il s'approcha de
+l'infortune.
+
+Mais, alors, il s'apercut qu'il etait plus difficile d'arracher une
+langue que de couper des oreilles. Il demeura un instant perplexe, sa
+tenaille d'une main, son coutelas de l'autre.
+
+"Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le pauvre Gillot, tout
+de meme!"
+
+Il se mit a pouffer en se figurant la tete qu'aurait son neveu.
+
+Il etait sinistre.
+
+Dehors, la tempete faisait rage autour de l'hotel et, par moment,
+s'engouffrait en gemissant dans les couloirs.
+
+Tout a coup, Gillot rouvrit les yeux.
+
+Les hesitations de Gilles cesserent a l'instant meme. Gillot n'eut pas
+le temps de pousser jusqu'au bout le cri de terreur et de supplication
+que deja l'horrible vieux lui enfoncait sa tenaille dans la bouche, ou
+plutot il cherchait a la lui enfoncer.
+
+Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front gonflees par
+l'effort, serrait les dents, en une crise de desespoir.
+
+Cette lutte muette etait effroyable.
+
+Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis une longue, une
+hideuse clameur stridente, frenetique; la tenaille avait saisi la
+langue! La tenaille venait de couper cette langue!
+
+"Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'etait pas debattu, j'eusse coupe
+proprement la chose avec mon couteau!"
+
+Et comme il commencait son ricanement de demon, comme un coup de vent
+furieux ouvrait soudain sa fenetre et eteignait le flambeau sur la
+table, Gilles, lui aussi, se mit tout a coup a hurler d'epouvante.
+Gillot venait de le saisir a la gorge!
+
+Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'etait raidi d'un effort
+etrange, Gillot avait casse la corde qui attachait son bras, Gillot, a
+demi mort, mais rendu fou furieux par l'atroce douleur, s'etait leve
+et, se laissant lourdement retomber sur son oncle, Gillot epouvantable.
+sanglant, monstrueux, enlaca le vieillard, ses doigts s'incrusterent
+dans sa gorge, tous deux roulerent sur le carreau...
+
+Lorsque le jour vint, lorsque le soleil penetra par la fenetre ouverte,
+il eclaira deux cadavres enlaces, dont l'un, la figure rouge de sang,
+serrait encore l'autre a la gorge.
+
+
+
+XXI
+
+DIEU LE VEUT!
+
+Panigarola priait, agenouille, prostre sur les marches du maitre-autel
+de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, c'est-a-dire qu'il discutait
+avec lui-meme, dans un tragique et silencieux corps a corps. Il semblait
+de pierre.
+
+Il n'implorait ni la bonte ni la puissance de la divinite: il cherchait
+dans son ame tourmentee une lueur de verite.
+
+Voici quelle fut la priere, ou plutot la meditation, du moine, dans
+la silencieuse eglise, que la tempete exterieure battait de ses ailes
+geantes, tandis que Catherine de Medicis, embusquee a la petite porte,
+guettait l'arrivee d'Alice de Lux, l'arrivee du comte de Marillac,
+tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles
+demoiselles, attendaient, le poignard a la main.
+
+"Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je fait?... Ce que
+j'ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j'ai fait passer
+ma haine dans l'ame des multitudes a qui j'ai parle au nom de Dieu,
+c'est-a-dire au nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonte, le Pardon,
+la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indique qu'il fallait etre
+injuste envers une foule de malheureux, au nom du Pardon, j'ai soutenu
+qu'il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques;
+au nom de la Bonte, j'ai dechaine la haine... J'ai voulu tuer Marillac.
+J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquerir un baiser et, pour
+ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre horizons du monde!... Or, ou en
+suis-je maintenant? Voici: aujourd'hui, l'envoyee de Catherine
+m'est venue dire: "Ce soir, un peu avant minuit, soyez a
+Samt-Germain-l'Auxerrois: Alice vous attend." Oui, voila bien ce qui m'a
+ete dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublie Marillac, lorsque j'arrive
+chercher l'amour, c'est encore a ma haine que je me heurte, et Catherine
+est la pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O sombre
+genie, o tenebreuse conspiratrice! qu'attends-tu de moi?... Ce que tu
+attends de moi, reine, c'est que je mette dans l'ame de cet homme autant
+de douleur, autant de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela
+que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je
+dois le faire lire a cet homme! Et voila a quoi aboutit ma vengeance!...
+a cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de
+Pani Garola, moi, qu'au-dela des monts on appelait le loyal, le fier, le
+probe gentilhomme, oui, moi, je vais lachement tuer un homme, non pas
+en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, mais dans l'ombre,
+apres l'avoir attire au plus infame guet-apens, non pas les armes a la
+main, mais par un papier, par une forfaiture!... Voila ce que je vais
+faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime pas soit a moi!
+
+Une main s'appesantit sur l'epaule du moine.
+
+Il frissonna.
+
+"L'heure terrible est venue!" murmura-t-il.
+
+Telle fut la pensee supreme du moine, a l'instant ou le comte
+de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacees, l'ame ravie,
+s'approchaient a pas lents et s'arretaient au pied de l'autel.
+
+Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, concentree dans
+l'attente, dit d'une voix calme:
+
+--Voici celui qui va vous unir...
+
+Les fiances leverent leur regard vers le moine qui lentement se
+redressait, rabattait son capuchon sur ses epaules et se tournait vers
+eux...
+
+L'angoisse de cet instant fut inexprimable.
+
+Alice vit Panigarola. Ses levres devinrent blanches. Un tremblement
+convulsif la saisit. Ses yeux rives a ceux du moine exprimerent une
+surhumaine horreur.
+
+Dans cette inappreciable seconde, elle comprit l'affreux guet-apens.
+
+Son regard de folie se detacha du moine, se posa sur Catherine avec une
+telle intensite d'epouvante que la reine recula d'un pas, puis sur
+son fiance, et, cette fois, avec une si profonde pitie que Marillac
+chancela, puis, enfin, a nouveau sur le moine.
+
+Marillac sentait ses pensees se disloquer avec le fracas d'un monument
+qui tombe.
+
+Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il devinait, il
+voyait avec une aveuglante clarte que ce devait etre quelque chose de
+monstrueux, d'impossible et pourtant de certain, quelque chose d'enorme
+et de fabuleusement hideux...
+
+Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule!
+
+Cela ne dura pas en tout deux secondes...
+
+Mais ces deux secondes furent dans l'ame de Panigarola une eternite de
+desespoir. Il y avait dans l'attitude d'Alice un tel amour, si grand, si
+vrai, si pur, que, dans l'ombre, elle en paraissait illuminee...
+
+Ah! ses grands yeux bruns tournes vers le moine! Comme ils parlerent!
+Quelle ineffable et sublime supplication jaillit de leur double rayon de
+lumiere!
+
+"Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures qu'il vous
+plaira, mais lui! Ah! si vous n'etes pas plus bourreau que le bourreau,
+ne lui faites pas de mal!..."
+
+Cette priere muette de l'amante, cette synthese d'atroce douleur, cette
+intense supplication, penetraient dans l'ame du moine.
+
+Il etait debout par un miracle de volonte.
+
+Et, lorsque apres ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il put jeter
+en lui-meme un regard d'etonnement, il n'y decouvrit plus qu'une immense
+pitie...
+
+Il leva les bras vers les voutes noires, comme s'il eut voulu prendre a
+temoin de son sacrifice d'invisibles puissances, puis ses yeux, avec une
+expression de misericorde ou il sembla que son ame entiere fut passee;
+l'instant d'apres, tandis qu'Alice de Lux etouffait une clameur de joie,
+d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, evanoui.
+
+Le sacrifice avait brise ses forces.
+
+Marillac eperdu, livide, s'arracha a l'etreinte d'Alice et fit deux pas
+vers Catherine.
+
+--Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? Quel est cet homme?
+Ah! ce n'est pas un pretre! Voyez, voyez... sous sa robe de moine, c'est
+un gentilhomme qui apparait!...
+
+La robe s'etait en effet ecartee. Le brillant costume de Panigarola se
+montrait en partie. Dans sa main crispee, le moine tenait encore un
+papier chiffonne.
+
+--Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!...
+
+--Madame, rugit le comte, quel est cet homme?...
+
+Catherine repondit:
+
+--Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira peut-etre...
+
+Au meme moment la reine s'ecria:
+
+--Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! Que fait-il
+ici a la place du pretre qui m'attendait?...
+
+Marillac s'etait penche; de la main crispee du moine, il avait arrache
+le papier, ou du moins une partie du papier, et, d'un geste febrile, de
+ses doigts qui tremblaient, il le depliait, le defripait...
+
+Ses deux poignets, a cet instant, furent saisis comme dans deux etaux
+par deux mains freles, glacees, douees, satinees, mais convulsivement
+serrees. Le visage d'Alice lui apparut a quelques lignes du sien. Leurs
+regards echangerent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles,
+terribles. Elle murmura d'une voix a peine distincte:
+
+--Ne lis pas...
+
+--Alice, tu sais ce qu'il y a la?
+
+--Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour! Regarde-moi! Je t'aime,
+tu ne peux savoir combien je t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon epoux!
+Ne lis pas le papier de cet homme!
+
+--Alice! Tu connais cet homme!
+
+Leurs voix, maintenant, avaient d'etranges intonations. Ils ne les
+reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute l'epouvante etait dans la
+voix d'Alice, tandis que celle de Marillac rugissait le soupcon.
+
+La malheureuse fit un effort desespere et tenta de prendre le papier.
+
+Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se defit de l'etreinte et
+monta jusqu'a l'autel, posa pres du tabernacle la lettre que ses doigts
+ne pouvaient plus tenir.
+
+Alice se mit a genoux et murmura:
+
+--Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne sauras jamais... comme
+tu as ete adore... adieu...
+
+Et, portant a ses levres le chaton d'une bague qui ne quittait pas son
+index, elle le mordit.
+
+Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une passion surhumaine
+et attendit la mort.
+
+A la lueur du cierge pose pres du tabernacle, Marillac lut ces mots:
+
+"Moi, Alice de Lux, je declare que, si l'enfant que j ai eu du marquis
+de Pani-Garola, mon amant est mort, c'est que je l'ai tue. Que, si on
+retrouvait le cadavre de mon enfant, il ne..."
+
+La le papier etait dechire. Le reste etait demeure dans la main du
+moine.
+
+Le comte se retourna: decompose a ce point que Catherine ne le reconnut
+pas,--Catherine qui, a deux pas, ramassee sur elle-meme, son poignard a
+la main contemplait cette scene.
+
+Alice tendit vers lui ses bras, et, d'une voix redevenue etrangement
+pure, dans une extase d'amour, transfiguree, purifiee par la mort qui la
+gagnait, elle dit:
+
+--Je t'aime!...
+
+Marillac ne la vit ni ne l'entendit.
+
+Il s'etonnait qu'il fut vivant, que l'effroyable charge de douleur
+appesantie tout a coup sur lui ne l'eut pas ecrase, une singuliere
+lucidite dans son esprit eclairait violemment un seul point,--une
+question qu'il se posait:
+
+--Comment vais-je mourir?
+
+Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurite. Il n'y avait plus en
+lui que l'horreur de la vie. Vivre encore une heure, une minute, cela
+lui semblait une impossibilite.
+
+Son regard vitreux tourna autour de lui.
+
+Il se posa un inappreciable instant sur Alice qui, les bras tendus, les
+yeux rives a lui, ne voyant que lui, repeta:
+
+--Je t'aime...
+
+Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine.
+
+A grand-peine, il se detacha de l'autel auquel il s'etait appuye, et,
+d'un pas lourd, hesitant, il s'approcha d'elle.
+
+Catherine de Medicis le vit venir sans pouvoir faire un geste. Elle
+etait sous le charme de l'horreur. Confusement, elle se disait qu'elle
+avait outrepasse les limites.
+
+Lorsque Marillac fut tout pres d'elle, il sourit.
+
+Quel sourire!...
+
+Et voila ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutot:
+
+--Eh bien, ma mere, etes-vous contente?... Pourquoi me tuez-vous... de
+cette maniere?...
+
+Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la verite tout entiere.
+Cette conviction rompit le charme. Effroyable, elle se redressa; d'un
+geste brusque, elle leva quelque chose qui paraissait etre une croix et
+qui etait un poignard, et elle gronda:
+
+--Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette croix... c'est
+pour le service de Dieu! Dieu le veut!
+
+Et, d'une voix tonnante, elle repeta:
+
+--Dieu le veut!
+
+Alors une etrange rumeur se fit entendre dans l'eglise. On eut dit que
+la tempete qui mugissait au-dehors avait defonce les portes et que les
+rafales accouraient vers le maitre-autel. Un bruissement de robes qui
+se froissent et se heurtent, un pietinement rapide parmi des bruits
+de chaises renversees, un murmure d'abord indistinct de voix, puis le
+tumulte de ces voix eclatant en imprecations sauvages...
+
+--Dieu le veut! Dieu le veut!
+
+Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar, vit la foule des
+tetes feminines convulsees par la haine et la peur, il vit l'ombre se
+herisser de lueurs de poignards...
+
+Puis son regard tomba sur Alice.
+
+Et il ne vit plus qu'elle!
+
+--Je t'aime...
+
+Et il n'entendit plus que ce mot.
+
+Ses pensees se disloquerent, sa raison s'effondra a grand tracas; il
+lui sembla une seconde que des hurlements emplissaient sa tete, que ses
+muscles hurlaient que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis
+brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu s'eloigna,
+l'apaisement infini se fit en lui; son sourire devint radieux. Il etait
+fou!
+
+Dans cette fugitive duree du temps, le fou se mit a marcher vers Alice.
+
+Elle repeta:
+
+--Je t'aime...
+
+Et il repondit de sa voix d'amour:
+
+--Je t'aime... Attends-moi... partons...
+
+--Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!...
+
+Au meme instant le corps de son amant s'abattit pres d'elle; plus de dix
+coups de poignard l'avaient frappe en meme temps.
+
+--Quoi! rala-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est la?... Ecoute!
+
+Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment...
+
+Et, dans la meme seconde, des mains furieuses s'abattirent sur elle,
+la dechirerent, lacererent sa robe... Sanglante, hagarde, presque nue,
+Alice s'attachait desesperement au corps et haletait:
+
+--Laissez-le! grace pour lui!... Tuez-moi seule!
+
+Un hurlement enorme emplit ses oreilles.
+
+--A mort! a mort les deux traitres! a mort la Bearnaise!
+
+De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre.
+
+A travers les larmes de sang qui inondaient son visage, Alice apercut
+alors, dans une supreme vision, la reine qui, debout, appuyee a l'autel,
+son poignard leve au ciel, son pied pose sur la poitrine de Marillac,
+hideuse et flamboyante, rugissait:
+
+--Ainsi perissent les ennemis de la reine et de Dieu!
+
+--Grace pour lui! cria frenetiquement Alice.
+
+--Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de frapper ainsi les
+ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le veut!
+
+Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint a soulever la tete livide de
+son amant comme pour le montrer a Catherine. D'une main elle s'accrocha
+violemment a la robe de la reine.
+
+Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis que les
+poignards s'agitaient, que les bouches ecumaient, que les yeux
+etincelaient, dans la tempete des serments, la malheureuse, comme dans
+une derniere lueur d'espoir, jeta cette clameur:
+
+--Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre! Tu cherchais ton
+fils! Regarde! Le voila...
+
+A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et elle mourut en
+murmurant:
+
+-Je t'aime!...
+
+
+
+XXII
+
+LE CIMETIERE DES S. S. INNOCENTS
+
+Lorsque le tumulte se fut apaise, Catherine de Medicis prononca quelques
+mots, et les cinquante, une a une, quitterent l'eglise. Seulement, l'une
+d'elles, en sortant dans la rue, alla droit a un groupe de quatre ou
+cinq hommes qui attendaient et leur parla a voix basse.
+
+Les hommes alors entrerent dans l'eglise et marcherent jusqu'au
+maitre-autel ou ils virent une femme agenouillee, completement
+enveloppee dans ses voiles noirs.
+
+La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac.
+
+"Et celle-ci?" fit l'un d'eux en designant Alice de Lux.
+
+La femme secoua la tete; les hommes saisirent Marillac et l'emporterent
+hors de l'eglise.
+
+Alors la reine eteignit les quatre cierges qui brulaient a droite et
+a gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurite que trouait seule
+maintenant la faible lueur de la veilleuse suspendue aux voutes, elle se
+baissa, se pencha sur une ombre etendue au pied de l'autel.
+
+Cette ombre, c'etait le moine Panigarola.
+
+La reine placa sa main sur la poitrine du moine et constata que le coeur
+battait sourdement. Alors, elle tira un flacon de son aumoniere, et,
+l'ayant debouche, le fit respirer a l'homme evanoui.
+
+Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains...
+
+"Pourtant, il vit!" gronda-t-elle.
+
+Enfin, un leger tressaillement agita le moine, et bientot il entrouvrit
+les yeux.
+
+"Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!"
+
+Panigarola se remit debout.
+
+Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pensee indecise,
+affaiblie, lui parut revenir des lointaines regions de la mort.
+
+Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au cadavre d'Alice, et
+lui dit:
+
+"Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez, il l'a tuee... J'ai
+assiste, impuissante, a ce meurtre... Lorsqu'il a vu le papier que vous
+teniez dans vos mains raidies, il s'en est empare... il l'a lu... jamais
+je ne vis fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse
+enfant, laceree, dechiree comme vous voyez, est tombee sous ses coups...
+Mais vous etes venge... quelques gentilshommes qui m'avaient escortee...
+l'ont vu sortir sanglant, hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper
+moi-meme, et, a cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les
+flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de cette
+pauvre fille a vos soins pieux... que Dieu ait pitie de son ame...
+
+Catherine, alors, se recula, pareille a un fantome qui rentre dans les
+tenebres d'ou il est sorti un instant pour quelque malefice; quelques
+instants plus tard, seule, a pied, sans escorte, son poignard a la main,
+vaillante comme un reitre, l'ame gorgee d'horreur, paisible et forte,
+elle se glissait par les rues et rentrait en son hotel.
+
+Panigarola demeure seul se pencha sur le cadavre d'Alice.
+
+Sa main se posa sur le sein nu et glace: rien ne palpitait plus sous ce
+sein de neige, Alice etait bien morte.
+
+Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme pour chercher
+quelque chose. Ayant trouve, sans doute, il se dirigea vers le benitier,
+y trempa son mouchoir de fine batiste, et revenant au cadavre se mit a
+laver doucement les taches de sang.
+
+Bien que l'obscurite fut profonde, excepte au-dessous de la pale
+veilleuse, il semblait y voir parfaitement et, dans ses allees et
+venues, marchait sans hesitation, sans bruit.
+
+Par trois fois, il retourna au benitier tremper son mouchoir.
+
+Le benitier, des lors, parut plein de sang.
+
+Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune plaie au visage,
+et le sang qu'elle y portait provenait des blessures qui avaient laboure
+ses epaules, sa gorge et sa poitrine.
+
+Lorsqu'il eut acheve de laver toutes ces plaies, le moine contempla un
+instant le cadavre: le visage pale d'Alice apparaissait dans l'indecise
+clarte de la veilleuse, avec sa merveilleuse beaute pour ainsi dire
+idealisee.
+
+Panigarola, cependant, avait examine les blessures, l'une apres l'autre.
+
+Il y en avait dix-sept. C'etaient de longues dechirures a fleur de peau,
+aucune n'avait penetre aux sources de la vie.
+
+Le moine secoua la tete et murmura:
+
+"Pas une de ces blessures n'etait mortelle..."
+
+Continuant son funebre examen, il remarqua a l'index de la main droite
+une bague dont le large chaton etait comme creve. A grand-peine il
+retira la bague du doigt qui se raidissait deja.
+
+Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de curiosite morbide, il
+etudia la bague.
+
+Dans le chaton eventre, il apercut quelques grains d'une poudre blanche;
+il rajusta les bords du chaton, de facon que le reste de poudre ne put
+s'en echapper, et placa la bague a son petit doigt.
+
+"L'anneau des fiancailles", dit-il.
+
+Revenant a Alice, il essaya de la recouvrir tant bien que mal; mais,
+comme il ne pouvait arriver a rejoindre les lambeaux laceres du corsage,
+il se depouilla de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le cadavre.
+
+Il apparut ainsi dans son elegant costume de riche gentilhomme.
+
+D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva dans ses bras le
+cadavre habille de sa robe de moine, et l'emporta vers la porte que
+Ruggieri lui avait ouverte au moment ou il etait entre dans l'eglise.
+
+Un carrosse de voyage etait la qui attendait: c'etait celui que la reine
+avait fait venir.
+
+Un homme vetu en postillon s'approcha du marquis de Pani-Garola et lui
+dit:
+
+--Monseigneur, voici la chaise de route...
+
+--Cette voiture est la pour moi? demanda-t-il sans s'etonner.
+
+--Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons la route de Lyon et de
+l'Italie. Vous n'avez qu'a monter.
+
+Le marquis, sans repondre, deposa Alice dans la voiture, l'allongea
+sur la banquette, de facon qu'elle ne put tomber; puis, refermant la
+portiere, il alla se placer a la tete des chevaux qu'il saisit par la
+bride.
+
+Et il se mit en marche.
+
+Le postillon, etonne, suivit et songeait:
+
+"Voici l'epousee que m'a dit la reine... L'epousee est dans la
+voiture... mais pourquoi habillee en moine?..."
+
+Il etait, a ce moment, deux heures du matin.
+
+Par moments, la rafale arretait l'attelage, les chevaux, la tete dans le
+vent, les jambes arquees dans une resistance.
+
+Le postillon, terrifie maintenant plus encore par ce gentilhomme
+silencieux qui avait une allure de spectre que par la bataille qui
+hurlait dans les airs, s'abritait derriere la voiture, s'accrochait aux
+rayons des roues.
+
+Panigarola demeurait immobile, sa face livide levee vers le ciel en feu.
+
+Et, lorsque la rafale etait passee, il reprenait sa marche, dans le
+bruit de la ferraille de la voiture funeraire, dans le tumulte et les
+clameurs des elements dechaines.
+
+"Ou va-t-il? Ou va-t-il? murmurait le postillon eperdu Pour un voyage de
+noces... c'est drole... j'ai peur!"
+
+Panigarola s'arreta tout a coup, et, l'homme, ayant regarde autour de
+lui, se signa rapidement et begaya:
+
+"Le cimetiere des Saints-Innocents!..."
+
+Panigarola, sans plus faire attention a cet homme que s'il n'eut pas ete
+la, monta dans la voiture; l'instant d'apres, il en redescendait, tenant
+dans ses bras le cadavre d'Alice.
+
+Il le deposa au pied du petit mur qui, de ce cote cloturait le
+cimetiere.
+
+Et il alla frapper a la fenetre basse d'une sorte de cabane qui se
+dressait la.
+
+Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considerait celle qu'il
+avait appelee l'epousee. Un coup de vent ecarta la robe de gros drap:
+la figure livide du cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde
+imprecation, il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfonca ses
+eperons dans les flancs de l'animal, et, comme emportee par une rafale
+d'epouvante, la lourde voiture s'enfuit dans la nuit...
+
+--Qui va la? dit une voix chancelante, au coup que Panigarola frappa.
+
+--Vous etes le fossoyeur? demanda le gentilhomme
+
+La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut qui tenait a la main
+une lampe fumeuse. Cet homme examina un instant l'etrange visiteur qui
+venait le reveiller a pareille heure.
+
+--Le reverend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!...
+
+--Vous me connaissez?
+
+--Qui ne connait Votre Reverence? qui ne l'a entendue precher?
+
+--Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il t'en couterait
+pour me desobeir? Prends ta pioche tes instruments...
+
+--Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif.
+
+--De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une voix qui glaca le
+fossoyeur.
+
+Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillerent d'une sueur froide.
+Cette voix, qu'il entendait, ne lui parvenait pas comme une voix
+humaine. Elle paraissait monter du fond d'une tombe.
+
+Vacillant, il saisit une pioche et une pelle.
+
+Sur un signe du funebre visiteur, il ouvrit une porte et penetra dans le
+cimetiere.
+
+Panigarola avait souleve dans ses bras le cadavre d'Alice et
+l'etreignait en marchant, d'une etreinte dont aucune parole ne pourrait
+rendre l'infinie douceur.
+
+Il l'etreignait comme l'amant le plus passionne peut serrer dans ses
+bras la vierge qui lui avoue son amour.
+
+Il l'etreignait comme une mere douloureuse peut etreindre le cadavre de
+l'enfant bien-aime qu'elle essaie de faire revivre.
+
+Le fossoyeur s'etait arrete.
+
+Le vieillard commenca a creuser, avec une hate maladroite.
+
+Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse fut assez
+profonde.
+
+Or, pendant cette heure-la, le marquis de Panigarola, le premier amant
+d'Alice de Lux, se tint debout au bord de la fosse qui se creusait,
+tenant dans ses bras le cadavre de son amante. Ses yeux de pitie
+demeurerent rives sur le visage de la morte, sans un tressaillement des
+cils. Pendant cette heure-la, tandis que le fossoyeur piochait, tandis
+que les eclairs l'enveloppaient de leurs nappes livides, tandis que les
+croix de bois tombaient autour de lui avec des bruits secs de branches
+qui se brisent, il fut une statue du desespoir et de la pitie.
+
+Le fossoyeur etant remonte, Panigarola descendit dans la fosse et y
+coucha son amante.
+
+Il couvrit soigneusement son visage et ses mains, l'enveloppa tout
+entiere dans la robe de moine.
+
+Alors, il remonta sur les bords de la fosse.
+
+Le vieillard effare, ses meches grises au vent tendit son doigt pour
+designer le cadavre, et demanda:
+
+--Quoi!... Sans cercueil?...
+
+--Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola.
+
+--Quoi! a peine couverte!...
+
+--Elle sera mieux couverte tout a l'heure.
+
+Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles.
+
+Il saisit sa beche et s'appreta a jeter dans la fosse la premiere
+pelletee de terre.
+
+Panigarola l'empoigna par le bras et dit:
+
+--Pas encore!
+
+Le fossoyeur, deja penche, se redressa. Panigarola continua:
+
+--Il manque quelqu'un dans la fosse...
+
+--Qui? hurla le vieillard.
+
+--Moi.
+
+Le fossoyeur vacilla d'epouvante. Il etait transporte dans les regions
+de l'horreur... Il ne cherchait pas a comprendre. Il ne vivait plus, il
+revait.
+
+--Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une heure. Et, alors,
+ecoute...
+
+--J'entends, dit le vieillard en claquant des dents
+
+--Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura deux cadavres, le
+mien et le sien... tu recouvriras tout. Prends ceci.
+
+Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une fortune. Le vieillard
+s'en saisit. Des lors, il se rassura quelque peu.
+
+--C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec un sourire ou
+luttaient l'avarice et l'effroi.
+
+Panigarola secoua la tete.
+
+--C'est donc pour me payer ma besogne?
+
+--Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit tu serais pendu.
+Quant a ta besogne, je n'ai pas a la payer puisque tu es le fossoyeur...
+
+--Alors, pourquoi cet or?
+
+--Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois je ne sais pas quand,
+un enfant viendra... un petit garcon, cheveux noirs, yeux noirs, figure
+triste, pale et chetive... six ans a le voir... Cet enfant, tu le
+prendras par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras: "Si
+c'est la tombe de ta mere que tu cherches, "mon enfant, la voici." Le
+feras-tu?
+
+--C'est facile.
+
+--L'enfant s'appelle Jacques-Clement.
+
+--Jacques-Clement. Bon. Il pourra venir prier et pleurer tant qu'il
+voudra. C'est sacre.
+
+Panigarola eut un geste de satisfaction.
+
+Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure.
+
+Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tournes vers cet homme qui,
+debout sur le bord de la fosse, immobile, paraissait un spectre se
+preparant a rentrer dans la tombe d'ou il etait sorti.
+
+Une terreur insensee, de nouveau, s'abattit sur lui. Il sentit qu'il
+allait tomber et s'appuya a quelque chose qui etait une croix de bois.
+Il s'y cramponna. Et, de la, il continua a regarder. Un large eclair lui
+montra l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse...
+
+Puis l'obscurite se fit profonde.
+
+Un nouvel eclair illumina le cimetiere. Le fossoyeur, a bout de forces,
+tomba sur ses genoux: cette fois, il n'y avait plus personne au bord de
+la fosse!...
+
+Panigarola s'etait etendu pres du corps d'Alice, son visage tourne vers
+le visage de la morte. Il avait degaine sa dague, pour se frapper sans
+doute au cas ou la mort ne viendrait pas assez vite.
+
+Alors, il porta a ses levres le chaton qu'Alice avait mordu et il le
+mordit a la meme place, absorba le reste de la poudre blanche.
+
+C'est a peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea sous le cou de la
+morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient a la voir. Et, dans ces yeux,
+il n'y avait ni haine ni amour, seulement une pitie infime.
+
+A vingt pas de la, le fossoyeur ecroule au pied de la croix de bois,
+hagard, livide, le cou tendu vers la fosse, attendait. L'heure convenue
+s'ecoula. Puis une autre. La tempete, lentement, s'apaisa. Et ce fut
+seulement au jour venu, au moment ou, dans un ciel pur, lave par les
+grands souffles, monta la lumiere du soleil levant, ce fut alors
+seulement que le vieillard se traina jusqu'au bord de la fosse et y jeta
+un regard empreint de cet etonnement indicible que causent les visions
+des reves tragiques.
+
+Les deux cadavres tournes visage contre visage les yeux ouverts, la
+bouche crispee, semblaient se regarder, se sourire, et se dire des
+choses mysterieuses et douees.
+
+Le vieillard se depouilla du surtout en peau de mouton qui couvrait ses
+epaules et le placa sur les deux visages.
+
+Puis, en hate, il commenca a remplir la fosse a pelletees rapides.
+
+
+
+XXIII
+
+LES AMOURS DE PIPEAU
+
+Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des personnages
+les plus affaires, les plus occupes, les plus actifs de Paris, c'etait
+certainement maitre Pipeau.
+
+Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui etait voleur comme six
+tire-laine, avait d'abord trouve dans l'hotel Montmorency le paradis que
+peut rever un chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'etait mis au
+mieux avec le maitre queux de l'hotel; il avait persuade a ce cuisinier,
+un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il avait pour lui une amitie sans
+borne. Pur mensonge! Pipeau meprisait parfaitement le cuisinier, mais il
+adorait sa cuisine.
+
+"Comme il m'aime! repetait le digne homme. Toujours dans mes Jambes! Il
+ne me quitte plus!"
+
+Qu'eut-il dit, s'il avait connu la veritable pensee de Pipeau?
+
+Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait frenetiquement!
+Mensonge, le bon regard ou il eut ete impossible de demeler la moindre
+ironie! Mensonge, cette langue qui lechait avec componction les mains du
+brave homme et la sauce qui y restait souvent! Mensonge ces petits abois
+amicaux, ces cabrioles qui secouaient de rire la panse du maitre queux!
+
+Mais comment celui-ci aurait-il devine la malice, l'hypocrisie et le
+mensonge du chien?
+
+Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fut-il, des mains du
+cuisinier: il y avait a cela une raison toute simple, mais qui fut
+toujours ignoree de cet homme. Pipeau se servait lui-meme.
+
+En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui convenait. Et c'etait
+ainsi bien meilleur.
+
+"Il n'est pas gourmand, disait le maitre queux. Il m'aime pour
+moi-meme."
+
+Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font les reputations
+bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout ce qu'il pouvait. Pipeau mettait
+l'office au pillage. Pipeau, fidele a ses instincts, passait son temps a
+voler. Il devenait gras. Il devenait insolent.
+
+Mais Pipeau n'etait pas seulement un chien voleur, un effronte, un
+menteur, comme nous croyons l'avoir prouve en diverses circonstances.
+Lorsque nous presentames ce personnage au lecteur, il nous souvient
+d'avoir affirme que c'etait un chien paillard.
+
+Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les amours de Pipeau, si
+le recit de ces amours n'etait lie a des scenes importantes de notre
+recit.
+
+Donc, Pipeau, dans l'hotel Montmorency, etait le chien le plus heureux
+de la creation.
+
+Ce bonheur fut sans melange et sans remords jusqu'au jour ou disparut le
+chevalier de Pardaillan. Le chien avait pour son maitre--ou plutot son
+ami--une adoration qui, de son cote, etait sincere.
+
+Un soir--soir d'inquietude et de douleur--l'ami ne reparut pas!
+
+De cette nuit-la. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla et vint par
+l'hotel, queta, flaira, appela par de petits gemissements, le tout en
+pure perte. Le matin, il s'installa dans la rue devant la grande porte
+de l'hotel.
+
+Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-meme. Et le
+cuisinier l'appela en vain. Meme le digne homme ayant voulu le saisir
+par le collier, le chien gronda de facon a lui faire comprendre qu'il
+eut a le laisser tranquille.
+
+Cette journee se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra pas dans
+l'hotel. Il continua d'attendre devant la porte.
+
+Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuade que son maitre
+ne reviendrait plus, il fila comme un trait.
+
+Ou pensez-vous qu'il alla?
+
+Eh bien, il courut a la Bastille! "Qu'on m'aille soutenir, s'ecrie
+quelque part La Fontaine, ce maitre des poetes, qu'on m'aille soutenir,
+apres un tel recit, que les betes n'ont point d'esprit!"
+
+Pipeau en avait certainement. Il venait de passer de longues heures a
+ruminer sur l'absence de son maitre.
+
+"Ou peut-il etre, finit-il par se dire en son langage ou peut-il etre,
+sinon dans cet endroit sombre et escarpe ou il s'est deja renferme une
+fois? Que peut-il bien faire la-dedans?"
+
+C'est pourquoi il s'elanca comme une fleche dans la direction de la
+Bastille. En temps ordinaire, Pipeau ignorait les allures lentes. Mais,
+lorsqu'il etait presse, le galop qui etait sa marche habituelle devenait
+une frenesie. Pipeau culbuta successivement une douzaine d'enfants,
+deux ou trois vieilles femmes, renversa des pots a lait et des paniers
+d'oeufs a des devantures, fonca tete baissee dans des groupes, souleva
+sur son passage force clameurs et maledictions, et s'arreta tout
+haletant devant la porte meme par ou le chevalier de Pardaillan avait
+ete entraine dans la Bastille.
+
+Le chien leva le nez vers la fenetre ou son ami s'etait montre a lui.
+Helas! l'etroite meurtriere avait ete bouchee: la precaution, chez
+les administratifs, est toujours retrospective, et, pourrait-on dire,
+vindicative. M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait
+servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer avec son chien!
+
+Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit a faire le tour de la
+Bastille.
+
+Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta toute meurtriere
+semblable a la sienne.
+
+Alors, de la meme course furieuse, il repartit, et, quelques minutes
+plus tard, faisait irruption a l'auberge de la Deviniere. Il monta
+jusqu'a la chambre jadis habitee par son maitre, redescendit, visita
+coins et recoins, jusqu'a ce que, maitre Landry Gregoire l'ayant apercu,
+le pauvre chien fut expulse a renfort de coups de balai.
+
+Pipeau fila sans insister. Evidemment son maitre n'etait pas la: sans
+quoi'on ne l'eut pas ainsi traite.
+
+Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut Paris en tous
+sens, et toujours a la meme allure desordonnee. Il visita tous les
+endroits ou il etait passe avec son maitre et finit, sur le soir, par
+aboutir a l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, affame, assoiffe,
+ereinte, haletant.
+
+Catho lui donna a boire, a manger, le reconforta, et Pipeau trouvant le
+gite a son gre y passa la nuit.
+
+Mais le lendemain matin, repose par neuf heures de sommeil, restaure,
+et ayant eu soin de faire un tour a la cuisine, il s'eclipsa des qu'une
+servante ouvrit la porte.
+
+Cette fois, il ne courait plus.
+
+Il s'en allait tristement le nez a terre, la queue et les oreilles
+basses.
+
+"C'est fini, songeait la pauvre bete, il m'a abandonne, je ne le verrai
+plus!"
+
+Il atteignit ainsi l'hotel Montmorency, se coucha devant la porte et
+attendit. Tout le jour, il demeura la, sourd a toute invitation du
+cuisinier, lequel, vraiment magnanime en cette circonstance, lui apporta
+sur le soir un succulent repas compose d'une carcasse de poulet.
+
+Or, on etait au soir du mercredi 20 aout. Et cette date qui n'avait
+aucune importance pour le chien en a une pour nous.
+
+La nuit vint. Pipeau, couche au fond d'une encoignure cherchait le
+sommeil et se livrait aux plus sombres reflexions, lorsque, tout a coup,
+il se remit sur ses quatre pattes; son nez se mit a remuer et a renifler
+sa queue s'agita doucement.
+
+Pipeau avait-il flaire de loin son maitre!... D'ou lui venait cet emoi?
+D'ou cette joie? Il nous en coute de l'avouer, mais la verite avant
+tout; Pipeau venait de flairer une chienne! Pipeau donc, s'etait
+redresse, les yeux fixes, le nez interrogateur. Il ne tarda pas a
+apercevoir quatre ombres qui s'arreterent juste en face de l'hotel.
+
+Ce groupe de quatre ombres se composait de deux hommes et de deux
+chiens.
+
+Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognerent. L'un des deux hommes,
+d'une voix basse et rude, commanda:
+
+--La paix, Pluton! La paix, Proserpine!
+
+Pluton et Proserpine devaient etre merveilleusement dresses car ils se
+turent a l'instant. C'etaient deux chiens de forte taille, deux
+sortes de molosses a poil rude, aux yeux sanguinolents, aux machoires
+formidables. L'un, le chien Pluton, etait tout noir L'autre la chienne
+Proserpine, etait toute blanche. Mais tous deux etaient de meme race.
+
+Pendant une heure environ, les deux hommes demeurerent en observation
+devant l'hotel. Ils allaient et venaient avec precaution et paraissaient
+chercher a voir ce qui pouvait se passer a l'interieur.
+
+--Voyez-vous, dit a la fin l'un d'eux, c'est par la qu'il faudra
+attaquer, croyez-moi, monseigneur.
+
+--Oui, Orthes, repondit l'autre. Tu avais raison. Allons, rappelle les
+chiens et allons-nous-en.
+
+L'homme qu'on venait d'appeler Orthes siffla doucement: Pluton,
+Proserpine et Pipeau se mirent en marche.
+
+Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui!
+
+Car Pipeau s'etait approche de Proserpine, et, en son langage, lui avait
+fait compliment. Il lui avait presente ses civilites en excellents
+termes, sans doute, car Proserpine avait doucement remue la queue, sur
+quoi Pipeau s'etait livre sans plus de bagatelles a une declaration en
+regle; c'est-a-dire qu'il s'etait mis a tourner autour de la donzelle en
+flairant tout ce qu'un chien croit devoir flairer.
+
+Or, Pluton, mari de la dame, ayant releve ses levres epaisses, montra
+une double rangee de crocs formidables.
+
+Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil se herissa. Sa levre
+tremblotante decouvrit, chez lui aussi, des engins d'attaque et de
+defense d'un calibre raisonnable.
+
+Il y eut de part et d'autre un grognement sourd.
+
+La bataille etait imminente.
+
+Proserpine, assise commodement sur son derriere, s'appreta a juger ce
+combat dont, comme Chimene, elle etait le prix.
+
+Tout a coup. Pipeau recula.
+
+Pipeau recula jusqu'a la carcasse de poulet qu'on lui avait apportee et
+a laquelle il n'avait pas touche, soit par tristesse, soit qu'il voulut
+menager ses provisions. Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui,
+l'apporta... a qui? a Proserpine? pas du tout: a Pluton!
+
+Pluton etait un chien feroce et bete. Il se precipita sur la carcasse
+et la devora incontinent. Apres quoi il jeta sur Pipeau un regard
+d'etonnement et de reconnaissance; et, en signe de paix, agita sa queue,
+puis se coucha tranquillement.
+
+Pipeau comprit que des lors il etait admis dans, l'amitie du gros chien.
+
+Il se retourna aussitot vers Proserpine et, en toute securite,
+recommenca ses salamalecs.
+
+Lorsque les deux hommes s'en allerent, Pluton et Proserpine suivirent.
+Tout naturellement, Pipeau suivit.
+
+Il oublia l'amitie pour l'amour. Il oublia sa tristesse. Il oublia son
+maitre disparu. Il eut suivi Proserpine au bout du monde, d'autant
+plus que la ribaude faisait des graces, jouait avec lui, et paraissait
+disposee a lui accorder ses faveurs.
+
+Pluton marchait gravement, et peut-etre, se disait-il qu'apres tout un
+camarade qui offrait ainsi des carcasses de poulet meritait bien un
+petit sacrifice de sa part.
+
+La bande arriva jusqu'a une grande maison de la rue des
+Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et Pipeau, se faufilant en
+douceur entre Proserpine et Pluton, entra dans la maison!...
+
+La porte se referma.
+
+Pipeau etait l'hote du marechal de Damville et d'Orthes, vicomte
+d'Aspremont!...
+
+
+
+XXIV
+
+L'AMIRAL COLIGNY
+
+Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous laisserons Catho,
+l'hotesse des Deux-morts-qui-parlent, s'occuper, en compagnie de la
+Roussette et de Paquette, d'une mysterieuse affaire pour laquelle elle
+se demenait fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans la
+prison du Temple, attendent l'heure lugubre ou leur sera appliquee la
+question, nous conduirons nos lecteurs au Louvre.
+
+Depuis le lundi 18 aout, les fetes succedent aux fetes. Les huguenots
+sont radieux.
+
+Catherine de Medicis se montre charmante pour tous.
+
+Charles IX, seul, mefiant et taciturne, semble promener dans toute cette
+joie une incurable melancolie.
+
+Le vendredi 22 aout, de bon matin, l'amiral Coligny quitta son hotel de
+la rue de Bethisy et se rendit au Louvre.
+
+Il etait escorte, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes huguenots
+et portait sous son bras une liasse de papiers.
+
+C'etait le plan definitif de la campagne qu'on allait entreprendre
+contre les Pays-Bas et dont Coligny devait avoir le commandement
+supreme.
+
+Le roi devait etudier ce plan avec l'amiral et lui donner la derniere
+approbation.
+
+Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva aux appartements
+du roi deja envahis par la foule des courtisans. Il etait ce matin-la de
+bonne humeur, et, lorsqu'il apercut Coligny, il alla a sa rencontre, le
+pressa tendrement dans ses bras et s'ecria:
+
+--Mon bon pere, j'ai reve cette nuit que vous me battiez!
+
+--Moi, sire!
+
+--Oui, oui, vous-meme.
+
+Deja l'inquietude se peignait sur le visage des huguenots presents,
+tandis que les catholiques ricanaient. Les uns et les autres
+pressentaient quelqu'une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX
+etait coutumier.
+
+Mais le roi, eclatant de rire, continua:
+
+--Vous me battiez a la paume! Concoit-on cela? Moi, le premier joueur de
+France!
+
+--Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de Bearn. Chacun sait que
+mon cousin Charles est imbattable a la paume.
+
+Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et reprit:
+
+--Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon reve. Venez.
+
+--Mais, sire, dit Coligny, Votre Majeste n'ignore pas que je n'ai jamais
+tenu une raquette...
+
+--Allons bon! Et moi qui comptais vous battre!
+
+--Sire, dit alors Teligny, si Votre Majeste le permet, je serai en cette
+occasion le tenant de M. l'amiral, que j'ai bien le droit d'appeler mon
+pere, et je releverai en son nom le defi.
+
+--Vrai Dieu, monsieur, vous etes un charmant homme et vous me faites
+grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses serieuses, car
+je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me
+vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, mon bon pere?
+
+Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume,
+suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent formes et la partie
+commenca aussitot par un coup superbe du roi qui excellait veritablement
+a cet exercice.
+
+Coligny etait demeure avec quelques gentilshommes et le vieux general
+des galeres La Garde, qu'on appelait familierement le capitaine Paulin.
+
+Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, etait un soldat
+d'aventure. Pauvre, ne de parents obscurs, il s'etait eleve de grade en
+grade jusqu'au titre de general des galeres, qui correspond a peu pres a
+ce que nous appelons un contre-amiral.
+
+C'etait un homme froid, sans scrupule, feroce dans la bataille,
+catholique enrage par politique plutot que par devotion: mais il avait
+concu pour Coligny une sorte d'admiration et d'estime; il s'interessait
+fort a la campagne projetee, esperant y conquerir quelque nouvelle
+faveur.
+
+Coligny l'avait specialement charge d'armer les vaisseaux qui devaient
+servir, car on comptait attaquer le duc d'Aibe par terre et par mer,
+et le vieux La Garde s'etait acquitte de sa mission avec le plus grand
+zele: la flotte etait prete.
+
+Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? Avait-il flaire les
+projets de Catherine?
+
+C'est probable. Mais, courtisan avise autant que guerrier sans peur, il
+gardait pour lui ses impressions.
+
+Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures.
+
+Ceci se passait dans l'antichambre meme du roi, en une embrasure de
+fenetre ou La Garde avait tire un fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que
+Coligny avait deroule ses plans. Ils avaient fini par se mettre a genoux
+tous les deux pres du fauteuil, pour examiner de plus pres une carte que
+l'amiral avait etalee.
+
+Et ils etaient si profondement plonges dans leur etude qu'ils ne virent
+pas la reine Catherine de Medicis sortir des appartements du roi,
+traverser l'antichambre, saluee au passage par les gentilshommes
+presents, et s'enfoncer dans une galerie, lente, pale, glaciale comme un
+spectre sous ses vetements noirs.
+
+Depuis la terrible scene de Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine
+paraissait troublee.
+
+Parfois, elle s'arretait court dans les longues promenades solitaires
+qu'elle faisait dans son oratoire, et qui se fut trouve pres d'elle
+l'eut entendue murmurer alors:
+
+"C'etait mon fils..."
+
+Etait-ce donc le remords qui avait force les portes de cet esprit
+jusqu'alors ferme, solidement verrouille?
+
+Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment etrange
+qu'on appelle le remords, si son esprit sondait avec effroi les abimes
+qu'elle avait creuses, ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri
+par exemple, eussent redoute l'explosion de ce remords.
+
+En effet, Catherine n'etait pas femme a reculer. Si une plainte montait
+du fond de sa conscience, elle devait chercher a l'etouffer sous des
+clameurs plus terribles.
+
+Ainsi son remords, si c'etait du remords, aboutissait a une hate plus
+febrile, a une soif de sang plus brulante.
+
+Catherine songeait:
+
+"Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!"
+
+Ce matin-la, plus sombre que jamais des qu'elle se trouvait seule,
+le sourire radieux qu'elle affectait devant la, cour disparut de ses
+levres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur
+Coligny.
+
+Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son oratoire, elle vit
+un homme qui l'attendait. C'etait Maurevert. Il s'inclina comme pour la
+saluer et murmura:
+
+--J'attends votre dernier ordre, madame.
+
+Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout de la galerie,
+jusqu'a l'antichambre, jusqu'a Coligny qui se relevait, roulait ses
+papiers en causant vivement avec La Garde.
+
+Et elle laissa tomber ce mot:
+
+--Allez!
+
+Maurevert s'inclina plus profondement. Il avait quelque chose a dire..
+Maurevert songeait a la recommandation que lui avait faite le duc de
+Guise par une nuit de fete: il fallait blesser et non tuer Coligny...
+Maurevert voulait garder les bonnes graces du duc, tout en obeissant a
+la reine. Et, laissant de cote la fiction que c'etait un ami a lui qui
+devait tirer sur l'amiral, il dit:
+
+--Et si je le manquais, madame?
+
+--Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez quitte pour
+recommencer!
+
+--Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne meure pas, demain
+matin, mes deux prisonniers du Temple sont bien a moi?...
+
+--Oui!... a condition que j'assiste a la question."
+
+La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques minutes plus
+tard, Maurevert sortait du Louvre.
+
+Dans l'embrasure de fenetre de l'antichambre, le vieux La Garde disait a
+ce moment:
+
+--Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous haterez les derniers
+preparatifs... J'ai bataille contre vous... Mais j'ai pour vous l'estime
+qu'on doit a un chef illustre... permettez-moi d'insister... Il faudrait
+que, dans un mois au plus tard, vous soyez en campagne.
+
+--Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix jours et vous serez dans
+la verite.
+
+--Ah! tant mieux!" fit le vieux La Garde avec un soupir de soulagement.
+
+Les deux chefs se serrerent la main et La Garde descendit au jeu de
+paume pour faire sa cour au roi.
+
+Coligny ayant roule ses papiers, les placa sous son bras et, faisant
+signe a ses gentilshommes, descendit a son tour et sortit du Louvre,
+repondant d'un sourire aux saluts respectueux.
+
+Maurevert, sans se presser etait arrive au cloitre
+Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison basse dont les
+fenetres du rez-de-chaussee etaient grillees: c'est la que demeurait
+le chanoine Villemur. Mais, depuis trois jours, le chanoine avait
+ostensiblement quitte la maison, se rendant, disait-il, aupres d'une
+parente qui habitait la Picardie. La maison passait donc pour inhabitee.
+Maurevert se glissa dans l'interieur par une petite porte qu'une main
+mysterieuse lui entrouvrit du dedans, et il parvint bientot dans la
+salle a manger au rez-de-chaussee.
+
+--C'est le moment! dit-il alors a l'homme qui lui avait ouvert et qui
+l'avait accompagne.
+
+Cet homme, c'etait le chanoine Villemur.
+
+--Je le savais, repondit simplement le chanoine. Venez.
+
+Maurevert suivit son hote, qui lui fit traverser trois pieces et
+l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait sur le derriere de
+la maison. La cour etait cloturee de murs assez eleves. Une porte
+permettait d'en sortir. Villemur l'ouvrit et montra a Maurevert une
+sente deserte qui aboutissait a la Seine.
+
+--Vous fuirez par la, dit-il. Et voici pour votre fuite.
+
+Du doigt, il designa un vigoureux cheval tout selle, attache par le
+bridon a un anneau.
+
+--C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui s'est ainsi
+occupe de votre surete. Ce cheval sort de ses ecuries. A la porte
+Saint-Antoine, on vous laissera passer. Vous gagnerez le Soissonnais;
+puis, tournant a droite, vous vous dirigerez sur Reims. La, vous
+attendrez.
+
+--Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. Croyez-vous
+vraiment a la necessite de ma fuite?
+
+--Je crois qu'il y va de votre tete.
+
+--Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement resolu a n'en rien
+faire.
+
+Alors ils revinrent tous deux dans la salle a manger. Villemur prit dans
+un angle une arquebuse toute chargee et la presenta a Maurevert, qui
+l'examina attentivement.
+
+--Parfait, dit-il enfin.
+
+--Le voici!" s'ecria a ce moment, et non sans quelque emotion, Villemur,
+qui s'etait poste a la fenetre grillee.
+
+Le chanoine se recula, mais de facon a ne rien perdre de ce qui allait
+se passer.
+
+Maurevert avait appuye le bout du canon de l'arquebuse contre le
+treillis de la fenetre.
+
+Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou six gentilshommes. En
+avant d'eux, a trois pas, marchait Coligny, qui causait paisiblement
+avec Clermont comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de Navarre.
+
+Maurevert, a ce moment, fit feu.
+
+Il y eut, dans le cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois une seconde de
+stupefaction. Coligny agitait sa main droite vers la fenetre. Cette main
+etait ensanglantee: la balle avait emporte l'index.
+
+--Au meurtre! hurlerent les gentilshommes.
+
+Au meme instant, un deuxieme coup de feu retentit et, cette fois,
+l'amiral s'affaissa, l'epaule gauche fracassee.
+
+Dans la meme seconde, le cloitre se remplit de cris une foule se
+rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral Coligny venait d'etre
+frappe, cette foule se recula aussitot, avec de sourdes imprecations
+contre les huguenots.
+
+Apres son premier coup de feu, Maurevert avait repose son arme, en
+disant:
+
+--Maladroit! je l'ai manque.
+
+--Recommencez! gronda Villemur.
+
+--Avec quoi? fit Maurevert goguenard.
+
+Le chanoine, d'un bond, fut pres de lui, une deuxieme arquebuse a la
+main, toute chargee. Maurevert, sans hesitation apparente, s'en saisit,
+et fit feu.
+
+L'amiral tomba.
+
+--Il est mort! dit Villemur.
+
+--Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire.
+
+--Fuyez!...
+
+Maurevert obeit sans hate, bien qu'a ce moment des coups violents
+ebranlassent la porte.
+
+Il atteignit l'arriere-cour, defit le bridon, se mit en selle et enfila
+la sente, au trot.
+
+Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves de sa maison,
+leva une trappe, s'enfonca dans un boyau, parcourut un long couloir,
+et, remontant par un escalier de pierre, arriva dans la sacristie de
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Dans le cloitre, une scene de confusion terrible se passait. Les
+gentilshommes huguenots s'etaient rues vers la fenetre; mais le treillis
+etait solide; alors, tandis que les uns cherchaient a defoncer la porte,
+d'autres, l'epee a la main, entourerent Coligny, comme pour faire face a
+une nouvelle attaque.
+
+--Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny.
+
+L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'elanca en courant vers le
+Louvre, traversant des groupes silencieux et hostiles.
+
+Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'etait releve; mais il ne
+put se tenir debout et parut pret a defaillir.
+
+--Une chaise! cria Clermont de Piles.
+
+Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. Les huguenots se
+regarderent epouvantes, tout pales.
+
+Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacees, formant ainsi
+une sorte de siege sur lequel le blesse fut assis, ses deux bras au cou
+des deux gentilshommes.
+
+Les autres entourerent ce groupe en silence, l'epee a la main. Ceux
+qui avaient essaye vainement de defoncer la porte, vinrent s'unir au
+cortege, qui se mit en route.
+
+Coligny n'avait pas perdu connaissance.
+
+--Soyez calmes, repetait-il d'une voix encore forte.
+
+Mais ses amis ne l'ecoutaient pas. Clermont de Piles pleurait--de colere
+autant que de douleur. Les autres criaient:
+
+--On a tue l'amiral! on a meurtri notre pere! Vengeance!
+
+A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, qui, se reunissant
+au cortege et voyant l'amiral grievement blesse, tiraient leur epees et
+criaient:
+
+--Vengeance!
+
+En arrivant rue de Bethisy, ils etaient deux cents, agitant leurs epees,
+pleurant, menacant, et les groupes du peuple qui les regardaient passer
+gardaient le silence.
+
+Le bruit de l'attentat se repandit avec une rapidite inouie; en moins
+d'une heure, une effervescence extraordinaire enfievra Paris; les
+bourgeois sortirent en armes a tous les carrefours, des danses
+s'organiserent; en d'autres endroits, des pretres, montes sur des
+bornes, expliquerent au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi de
+l'Eglise.
+
+A l'hotel Bethisy et dans les environs, plus de mille huguenots
+s'etaient rassembles et organises, ne doutant pas qu'on voulut tuer
+l'amiral et decides a le defendre en bataille rangee.
+
+Cette multitude de gentilshommes exasperes emplissait la cour de l'hotel
+et, refluant par les portes grandes ouvertes, occupait toute la rue.
+
+Cependant, le calme se retablit peu a peu, et les epees rentrerent
+dans les fourreaux lorsque le bruit se fut repandu que le meurtrier
+de l'amiral etait un vulgaire coquin et non un stipendie du chanoine
+Villemur, comme on l'avait pense. Le calme devint de l'apaisement
+lorsqu'on sut que les blessures, n'etaient nullement mortelles.
+
+Malgre ce calme et cet apaisement, un grand nombre de huguenots
+s'enquirent, sur l'heure meme, des logements qui etaient a louer dans la
+rue de Bethisy, voulant etre prets, jour et nuit. a courir au secours de
+leur chef.
+
+Vers deux heures, il y eut un remous dans cette foule qui continuait a
+stationner dans la rue.
+
+Une litiere venait d'apparaitre au bout de la rue; elle etait precedee
+et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers.
+
+"Le roi! Le roi!..."
+
+Toutes les tetes se decouvrirent.
+
+Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le respect, on cria:
+"Vengeance!"
+
+La litiere, avant d'entrer dans l'hotel, s'arreta un moment. Et, alors,
+on put voir qu'elle contenait le roi, Catherine et le duc d'Anjou.
+
+Charles IX, pale, sombre, agite, se pencha vers le groupe de
+gentilshommes le plus rapproche de lui.
+
+--Messieurs, dit-il, autant que vous, je desire la vengeance; plus que
+vous, j'y suis engage, car l'amiral est mon hote; tenez-vous donc en
+paix, le meurtrier sera saisi et livre a un chatiment memorable...
+
+Des cris frenetiques de: "Vive le roi!" s'eleverent alors.
+
+Charles IX etait au jeu de paume et dirigeait la partie contre le camp
+oppose, a la tete duquel se trouvait M. de Teligny, gendre de l'amiral,
+lorsque le baron de Pont etait arrive en courant, tout bouleverse, des
+larmes plein les yeux.
+
+--Sire, on vient de tuer M. l'amiral!
+
+Charles IX, qui s'appretait a envoyer la balle, demeura un instant
+immobile, comme frappe de stupeur.
+
+Deja, Teligny, Henri de Bearn, Conde et quelques autres huguenots, qui
+avaient entendu, s'etaient precipites au-dehors et avaient pris le
+chemin de la rue de Bethisy.
+
+--Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous la, monsieur!
+
+--La verite, sire! La triste verite!...
+
+Et il raconta la scene du cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Charles jeta furieusement sa raquette.
+
+--C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour qu'on ne tue. Ah!
+messieurs les Parisiens, vous ne voulez faire qu'a votre tete? Et moi,
+qui suis le roi, je n'en ferai qu'a la mienne! Voila qu'on me tue mes
+chefs d'armee a present!
+
+Et il rentra precipitamment dans le Louvre en disant:
+
+--Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand prevot.
+
+Le grand prevot se trouvait au Louvre; il se presenta aussitot dans le
+cabinet du roi.
+
+--Monsieur, dit Charles IX au grand prevot, je vous donne trois jours
+pour trouver le meurtrier de mon digne pere, l'amiral Coligny.
+
+--Mais, sire...
+
+--Allez, monsieur, allez! vocifera le roi. Trois tours vous entendez?
+Et, si vous ne trouvez pas, je croirai que vous etes complice et je
+ferai votre proces!
+
+Le grand prevot se retira dans une inexprimable epouvante.
+
+Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure pendant laquelle
+Charles IX se promena febrilement dans son cabinet.
+
+--Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous edictees
+contre les bourgeois porteurs d'armes?
+
+--L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnee a la richesse du
+coupable; puis, la prison.
+
+--Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous fassiez creer un nouvel
+edit, que veuillez faire enregistrer.
+
+Le chancelier, courbe, attendait. Le roi prononca:
+
+"Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, epees dagues, pistolets,
+arbaletes, hallebardes ou piques sera saisi sans autre proces et
+embastille pour dix ans; ses biens, s'il en a, confisques. Tout porteur
+d'armes cachees sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires
+de sa juridiction et pendu, apres douze heures pour tout delai, afin
+qu'il puisse faire penitence et se reconcilier avec Dieu, s'il est en
+etat de peche mortel.
+
+--Sire, dit Birague, l'edit sera crie aujourd'hui. Mais Votre Majeste
+veut-elle me permettre une observation?
+
+--Faites, monsieur.
+
+--L'edit concerne tous les Parisiens, sans exception?
+
+--Oui, monsieur: hormis les gentilshommes.
+
+--Tres bien, sire; seulement, je ferai remarquer a Votre Majeste que,
+depuis quelque temps, il n'est pas un Parisien qui se montre sans armes,
+dans les rues.
+
+--Voila qui prouve combien nos commandements royaux sont respectes. Que
+voulez-vous dire? Qu'il sera difficile d'arreter tous les Parisiens
+armes? On les arretera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous,
+monsieur le chancelier; quelques exemples suffiront, deux bonnes
+douzaines de pendus, accroches a nos fourches, inspireront de salutaires
+reflexions. Allez, mon sieur.
+
+Birague s'inclina et sortit.
+
+--Messieurs, continua le roi en s'adressant a ses courtisans, je veux
+qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, si l'on tire l'epee, que ce
+soit pour notre service et le bien du royaume, et non pour continuer des
+guerres intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, je veux
+qu'on le sache!
+
+La-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans s'empressa
+de sortir.
+
+Le roi, demeure seul, se jeta dans un fauteuil et se mit a songer:
+
+"Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste etouffat le truand qui a
+tire sur l'amiral!... Voila la campagne retardee... Et, pourtant, mon
+salut est dans cette guerre qui entrainera hors du royaume tous les
+huguenots, a la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer
+aux Pays-Bas, et voila ma tranquillite assuree. Combien en
+reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la reine le
+pretend? C'est possible! Mais la meilleure maniere de me debarrasser de
+lui et de tous ses acolytes, n'etait-ce pas de lui donner une armee pour
+l'envoyer loin du royaume? Lui parti, Henri de Bearn tenu en laisse par
+Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise devant moi, et j'en eusse
+fait bon marche... Voila ma politique, a moi. Elle vaut bien celle de ma
+mere!..."
+
+Charles IX demeura enferme deux heures dans son cabinet, montrant par la
+la douleur que lui causait l'evenement.
+
+Puis, ayant dine en hate, il fit savoir a Catherine et a son frere,
+le duc d'Anjou, qu'ils eussent a se preparer pour l'accompagner chez
+l'amiral.
+
+Bientot, la litiere se mit en route, escortee par une compagnie que
+commandait de Cosseins, le capitaine des gardes du roi. Pendant tout
+le trajet, le duc d'Anjou et Catherine affecterent de parler
+continuellement d'un miracle qu'on avait constate, a
+Saint-Germain-l'Auxerrois:
+
+Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le sacristain, etant
+entre dans l'eglise, avait vu le benitier tout plein de sang, alors que,
+la veille au soir, il etait rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle.
+Et tout ce sang avait ete pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on
+avait portees a Notre-Dame.
+
+A ce signe, il etait impossible de ne pas connaitre la volonte divine:
+Dieu voulait du sang!
+
+Charles IX avait ecoute tout cet entretien, sombre et silencieux, se
+demandant peut-etre s'il n'etait pas dans l'erreur, et si le temps
+n'etait pas venu de donner satisfaction a Dieu.
+
+Cependant, lorsque la litiere arriva devant l'hotel de Coligny, le roi,
+secouant la tete, parut se reprendre, et, se penchant, prononca les
+paroles que nous avons signalees et qui furent accueillies par des cris
+frenetiques de: "Vive le roi!".
+
+Coligny etait couche lorsque Charles IX, Henri d'Anjou et Catherine
+entrerent dans sa chambre. La pale figure du blesse rayonna de joie. Le
+roi courut a lui et l'embrassa en disant:
+
+--J'espere que ce miserable se balancera bientot au bout d'une corde.
+J'espere que votre precieuse vie n'est pas en danger.
+
+--Sire, dit Ambroise Pare qui se trouvait pres du lit, je reponds de la
+vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, il sera sur pied...
+
+--Sire, dit a son tour Coligny, la joie que me cause la marque d'interet
+qui m'est donnee par mon roi fera beaucoup pour ma guerison.
+
+--Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me voyez tout morfondu du
+mal qui vous arrive...
+
+--Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, en qui nous
+avons mis toute notre confiance! fit Catherine, qui essuyait ses larmes.
+
+A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, un grand
+murmure de satisfaction.
+
+Malgre les recommandations d'Ambroise Pare, on cria:
+
+"Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!..."
+
+Enfin, la chambre du blesse se vida. Autour du lit demeurerent seuls les
+trois augustes visiteurs, Henri de Navarre, Teligny et sa femme, Louise
+de Coligny.
+
+La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle le roi se retira
+en disant qu'il reviendrait le surlendemain, dimanche.
+
+--Monsieur de Cosseins. appela-t-il a haute voix, pour que tout le monde
+put l'entendre.
+
+--Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant.
+
+--Combien d'hommes avez-vous avec vous?
+
+--Une compagnie, sire!
+
+--Bon! Cela vous suffit-il pour defendre cet hotel en cas d'attaque?
+
+--Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois mille assaillants
+bien organises.
+
+--Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets a la garde de cet
+hotel, vous me repondez de la vie de l'amiral sur la votre...
+
+--Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au Louvre?
+
+Charles IX, d'un geste large, designa les huguenots qui remplissaient la
+cour.
+
+--Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une fois, composer mon
+escorte et, jamais, je n'en aurai eu de plus belle.
+
+Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel enthousiasme, qu'il
+sembla que l'hotel allait crouler...
+
+Charles IX etait radieux. Catherine avait echange un rapide regard avec
+le duc d'Anjou, et dissimulait la joie terrible qui la faisait palpiter.
+
+En effet, l'hotel Coligny se trouvait ainsi degarni de huguenots et
+occupe par Cosseins, qu'elle se flattait de faire obeir au premier
+signe.
+
+Les gentilshommes huguenots s'organiserent aussitot pour faire escorte
+au roi. Ils tirerent l'epee et se placerent en rangs, comme des soldats
+a la parade.
+
+Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, parmi les
+acclamations, que le roi rentra au Louvre.
+
+Le soir, il y eut un grand diner pour celebrer l'heureuse issue de
+l'evenement, qui avait failli etre mortel. La campagne projetee
+s'ouvrirait, des que Coligny pourrait partir, c'est-a-dire dans une
+quinzaine de jours. Il voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on
+venait d'inventer, et perdit, contre le Bearnais, deux cents ecus, en
+riant de tout son coeur.
+
+Le roi de Navarre empocha les deux cents ecus avec une grimace de
+satisfaction et dit a la jeune reine, sa femme:
+
+--Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons riches, et cela me
+changera un peu.
+
+Margot regarda autour d'elle avec inquietude et murmura:
+
+--Sire, prenez garde!
+
+--A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais!
+
+--Peut-etre, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai vue aussi
+souriante... Prenez garde, sire!
+
+Catherine de Medicis, en effet, paraissait toute a la joie.
+
+A dix heures, elle se retira dans son appartement, en disant a haute
+voix:
+
+--Bonne nuit, messieurs de la reforme, je vais prier pour vous...
+
+A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre...
+
+
+
+XXV
+
+LA NUIT TERRIBLE
+
+Le roi etait couche depuis une heure et ne dormait pas encore... Il
+meditait. Et, chez cet etre maladif, nerveux a l'exces, la meditation
+prenait tout naturellement sa forme la plus poetique et peut-etre la
+plus feconde c'est-a-dire la forme imaginative.
+
+Ce n'etaient pas des raisonnements qui se presentaient a son esprit,
+mais des images.
+
+Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces visages bouleverses
+de fureur, ces epees qui s'agitaient dans la rue de Bethisy, puis
+l'apaisement, des qu'il avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de
+la journee, ce triomphe qu'on lui avait decerne, lui inspirait autant de
+reconnaissance que de fierte.
+
+Charles avait vingt ans: c'etait un enfant. C'etait un roi. Double
+raison pour excuser en lui l'egoiste vanite d'avoir entendu tant de cris
+qui se traduisaient par ce mot: "Vive moi!..."
+
+Puis, il revoyait Coligny tout pale dans son lit, et il repoussait
+l'idee que cette physionomie severe, mais loyale, put etre une figure de
+traitre. Presque aussitot une image en appelant une autre, c'etait sa
+mere qui passait sur l'ecran de son imagination. Rassure par l'image de
+Coligny, il fremissait devant celle de sa mere... Et il evitait de se
+demander pourquoi.
+
+Guise lui apparaissait alors, eclatant d'orgueil, rayonnant de beaute,
+magnifique, souriant et vigoureux, autant que lui, pauvre petit roi,
+etait chetif, triste et maladif... "Oui certes. Guise serait un roi plus
+royal que moi!...", et une revolte le faisait se redresser.
+
+Puis, il s'apaisait en appelant a son aide le tableau de l'armee partant
+pour la guerre, la multitude des hommes d'armes defilant devant lui,
+Coligny, les huguenots, et Conde, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait
+de lui-meme ou qu'on lui avait appris a redouter, tous, jusqu'a son
+frere d'Anjou, s'en allant aux pays lointains d'ou, peut-etre, ils ne
+reviendraient pas...
+
+C'etait sa grande trouvaille, cela. C'etait sa politique.
+
+Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillite, l'amour de Marie
+Touchet.
+
+Charles ferma les yeux et sourit doucement.
+
+Alors, le sommeil le gagna.
+
+C'etait ainsi toutes les nuits; les reveries qui precedent le sommeil
+chez tout homme qui s'endort, aboutissent fatalement au point central de
+ses inquietudes du jour. Chez Charles, apres des meandres, la reverie
+aboutissait toujours a Marie Touchet.
+
+Charles etait donc dans cet etat ou la vie reelle se fond en une sorte
+de torpeur, lorsqu'un grattement, a une porte, le ramena violemment a la
+conscience des choses qui l'entouraient.
+
+Il se souleva sur un coude et ecouta.
+
+Il y avait trois portes a sa chambre: une grande, qu'on ouvrait a deux
+battants, pour laisser entrer les courtisans au moment de son lever, et
+deux petites. L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier par
+ou le roi pouvait passer dans sa salle a manger. L'autre donnait sur un
+long et etroit couloir derobe, dont deux personnes seules, au Louvre,
+pouvaient faire usage: sa mere et lui.
+
+C'est a cette derniere porte qu'on venait de gratter.
+
+Charles sauta a bas de son lit, alla a la porte et demanda:
+
+--Est-ce vous, madame?
+
+--Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure.
+
+Le roi ne s'etait pas trompe: c'etait bien Catherine de Medicis qui
+venait le reveiller. Il eut un geste d'ennui puis s'habilla en hate,
+placa un poignard a sa ceinture, et ouvrit.
+
+Catherine de Medicis entra, et, sans autre explication:
+
+--Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, M. Gondi, le duc
+de Nevers, le marechal de Tavannes et votre frere, Henri d'Anjou, sont
+reunis dans mon oratoire pour y prendre des decisions propres a vous
+sauver, a sauver l'Etat. Et ils attendent le roi pour lui soumettre le
+resultat de leur deliberation.
+
+Charles IX demeura un instant stupefait.
+
+--Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre fermete
+d'esprit, je me demanderais si une vision n'a pas trouble votre bon
+sens. Quoi, madame! vous me venez eveiller une heure apres minuit pour
+me dire que ces messieurs deliberent! De quel droit deliberent-ils? Qui
+les a convoques? Quel danger me menace et menace l'Etat? Eh bien, qu'ils
+deliberent donc et me laissent dormir en paix!...
+
+--Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez pas. Ou bien, ce
+sera peut-etre pour la derniere fois.
+
+Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient pris cette
+expression de terreur, ses joues, cette paleur plombee qu'il avait au
+moment de ses crises.
+
+--Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX.
+
+--Il se passe que vous avez heureusement des amis qui veillent sur vous.
+Il se passe que, sous quarante-huit heures au plus tard, le Louvre doit
+etre envahi, le roi massacre, moi exilee. Il se passe que les vaillants
+serviteurs que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, et qu'a mon
+tour je vous avertis. Maintenant, sire, recouchez-vous, si vous voulez:
+je vais prevenir ces amis devoues que leur deliberation est inutile et
+que le roi veut dormir en paix...
+
+--Le Louvre envahi! Le roi massacre! repetait Charles en passant ses
+mains sur son front jaune. Quelle folie!
+
+Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement.
+
+--Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous defiez de votre mere,
+de votre frere, de ceux qui vous aiment et dont l'interet meme, a defaut
+de leur affection, vous garantit le devouement. Ce qui est de la folie,
+c'est de vous livrer pieds et poings lies a ces maudits heretiques, qui
+ont horreur de notre religion, et qui, pour en arriver a leurs fins,
+sont obliges de commencer par tuer le fils aine de l'Eglise...
+Qu'avez-vous fait, Charles? Vous avez comble ces gens-la des marques de
+votre affection, au point que la chretiente catholique du royaume est
+reduite au desespoir, au point que trois mille seigneurs catholiques.
+Guise en tete, ont pris la resolution de sauver la France et l'Eglise
+malgre vous!... Vous voila donc pris entre ces deux forces egalement
+redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et resolus a nous imposer
+la reforme; les catholiques, desesperes, furieux, accules a la revolte
+supreme. L'instant est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur
+le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne ferions pas bien
+de sauver tout au moins notre vie en prenant la fuite! Votre attitude
+d'aujourd'hui a mis le feu aux poudres. En jurant publiquement, en
+pleine rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a effleure le
+cher amiral, vous avez souleve le peuple entier. En faisant crier l'edit
+qui desarme les bourgeois, vous avez accredite le bruit que vous voulez
+faire massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous faisant
+escorter par les heretiques, vous avez signifie aux gentilshommes
+catholiques qu'ils ne vous etaient plus rien, et que, sous peu, il leur
+faudrait ceder le pas aux huguenots. Voila ce que vous avez fait, sire!
+O mon Dieu! ajouta-t-elle tout a coup en levant les bras, eclairez le
+roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se mefie de sa mere, dites-lui que
+l'heure est venue de mourir ou de tuer!
+
+--Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer?
+
+--Coligny!
+
+--Jamais!
+
+Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa mere lui
+donnaient le vertige. Une exorbitante terreur s'etait emparee de lui.
+Il jetait autour de lui des regards de fou, et sa main s'incrustait
+au manche de son poignard. Mais la pensee de ce proces terrible qu'il
+faudrait faire a l'amiral (car, dans son esprit, c'etait de cela qu'il
+s'agissait) lui causait une insurmontable horreur.
+
+Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mere; il avait admis que
+l'amiral conspirait contre lui. Mais les preuves de l'innocence du vieux
+chef s'etaient accumulees si nombreuses, si evidentes dans son esprit,
+qu'il avait du se rendre a cette evidence.
+
+--Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves de la
+trahison de Coligny et des huguenots. Ou sont-elles, ces preuves?
+
+--Vous voulez des preuves? Vous en aurez!
+
+--Et quand cela?
+
+--Demain matin: pas plus tard. Ecoutez. Je suis parvenue a faire saisir
+deux aventuriers qui ont surpris bien des secrets et qui en savent long
+a la fois sur Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est ce
+jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint au Louvre en compagnie
+du marechal, et qui eut une si etrange attitude. L'autre est son pere.
+Je tiens ces deux hommes. Demain matin, ils vont etre interroges au
+Temple, ou ils sont prisonniers. Je vous apporterai le proces-verbal de
+l'interrogatoire et vous verrez que Coligny n'est venu a Paris que pour
+vous frapper!
+
+La reine parlait avec une telle force de conviction que Charles, deja
+terrorise, se sentit cette fois convaincu.
+
+Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de ceder et dit avec une fermete
+apparente:
+
+--C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-meme l'interrogatoire de
+ces Pardaillan.
+
+--Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec plus d'energie
+encore. Je vous ai dit que Tavannes se trouve dans mon oratoire, et
+vous m'avez dit, vous, que vous vous defiez du marechal... Eh bien, moi
+aussi, je m'en defie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, moi.
+Je vais droit au but et je cherche a savoir la verite: je la sais!
+
+--Il y a donc une verite sur Tavannes!
+
+--Une terrible verite: savez-vous pourquoi le marechal de Tavannes est
+au Louvre? C'est Henri de Guise qui l'a envoye!... Ainsi cet homme, qui
+commande aux trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, peut
+faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, cet homme appartient a
+Guise! Et que vient-il faire en notre conseil? S'assurer que vous etes
+vraiment le roi, que vous allez prendre les mesures propres a sauver
+votre trone, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est Guise qui
+les prendra ces mesures. Mais lui ne sauvera que l'Eglise... Quant
+a votre trone et a votre vie, vous devrez lui demander merci. Ah!
+Charles... mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du Christ!
+Voyez les huguenots qui s'appretent a une supreme entreprise! Voyez
+Guise, qui attend de vous un moment de defaillance pour se faire
+elire capitaine general et marcher sur vous... sur le roi, ami des
+heretiques!...
+
+--Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! pour ceux-la, pas
+d'hesitation! Je n'ai que trop bien compris leur trahison. Je veux que,
+sur l'heure meme, on arrete Guise en son hotel! Je veux qu'on arrete
+Tavannes dans votre oratoire...
+
+--Sire! Sire! cria Catherine en s'elancant et en placant sa main sur la
+bouche du roi, pour l'empecher d'appeler.
+
+--Eh! madame! etes-vous donc aussi avec eux? dit Charles en se
+debarrassant de l'etreinte.
+
+--Charles, qu'allez-vous faire? Ou sont vos gardes pour arreter Guise?
+Sachez que Paris tout entier se levera pour le defendre. Ce n'est
+pas seulement du courage et de l'energie qu'il faut ici, c'est de
+la prudence! Laissez Guise s'endormir dans sa securite, et nous le
+rattraperons bien tot ou tard. L'essentiel est qu'il ne puisse rien
+faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, il faut qu'il sache par
+Tavannes que vous etes decide a sauver l'Eglise!... Venez, Charles,
+venez, mon fils... allons jouer ensemble la partie supreme qui doit
+raffermir sur votre tete cette couronne chancelante!
+
+Catherine paraissait transfiguree par l'enthousiasme.
+
+Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec un visage
+enflamme, des yeux ou roulaient des pensees tragiques.
+
+Et lui, chetif, malingre, suant l'epouvante et la fievre, il se sentit
+pres d'elle comme un petit enfant.
+
+Elle l'avait pris par la main et l'entrainait avec une irresistible
+vigueur.
+
+La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la porte et s'effaca
+devant Charles IX, qui entra le premier.
+
+--Le roi! dit Tavannes.
+
+Les autres se leverent, s'inclinerent, demeurerent courbes.
+
+Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-meme pour paraitre calme.
+
+--Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous etre rendus a mon
+appel..."
+
+Ce trait d'audace etait presque un trait de genie, et Catherine regarda
+son fils avec etonnement.
+
+--Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et deliberons sur les
+affaires presentes. Parlez le premier, monsieur le chancelier.
+
+--Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'edit qui defend aux
+Parisiens de sortir armes dans les rues. Or, a mesure que cet edit
+se criait, les rues de Paris se sont remplies de gens en armes. Les
+capitaines de quartier ont rassemble leurs hommes et, a l'heure qu'il
+est, il y a, dans chaque maison, des soldats prets a occuper les
+carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible de resister a une
+pareille force. Si M. de Coligny est encore vivant d'ici vingt-quatre
+heures, il ne restera plus pierre sur pierre dans Paris.
+
+--Votre avis est donc que nous devons arreter M. l'amiral et instruire
+son proces?
+
+--Mon avis, sire, est qu'on doit executer M. de Coligny seance tenante
+et sans autre forme de proces.
+
+Le roi ne montra aucune surprise.
+
+Seulement, il devint un peu plus pale, et ses yeux parurent encore plus
+vitreux que d'habitude.
+
+--Et vous, monsieur de Nevers?
+
+--Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes de huguenots
+qui, hautement, accusaient Votre Majeste de jouer double jeu. J'ai vu
+ces memes huguenots tout pales et deconfits au moment ou ils ont su que
+l'amiral avait ete tue; ils se preparaient tous a prendre la fuite.
+Puis, lorsqu'ils ont connu la verite, plus insolents que jamais, ils
+ont decide qu'il fallait exterminer les catholiques, de crainte d'etre
+extermines par eux; qu'on tue Coligny, et tout danger est conjure.
+
+Tavannes, interroge, fit une reponse pareille.
+
+Le duc d'Anjou assura que le marechal de Montmorency, a la tete des
+politiques, allait se reunir aux huguenots, pour accabler le roi et
+Paris.
+
+Gondi, dans un beau mouvement de colere, dit qu'il etait pret a
+etrangler l'amiral de ses propres mains.
+
+Catherine ne disait rien. Elle ecoutait et souriait.
+
+Seulement, quand tous eurent parle, quand elle vit Charles IX si pale
+qu'on eut dit un spectre, ses levres blanches agitees d'un tremblement
+convulsif, elle se tourna vers lui et prononca:
+
+--Sire, nous ici presents, et toute la chretiente comme nous, attendons
+le mot qui doit nous sauver.
+
+--Vous voulez donc que l'amiral meure? begaya Charles.
+
+--Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix.
+
+Le roi se leva de son siege et se mit a marcher a pas precipites dans
+l'oratoire, essuyant, a grands revers de main, l'abondante sueur qui
+coulait sur son visage.
+
+Catherine le suivait des yeux dans ses evolutions. Sa main, cette main
+de femme encore fine et belle, s'etait crispee au manche de la dague
+qu'elle portait toujours a sa ceinture. Une double flamme d'un feu
+sombre jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'etaient
+contractes; toute sa personne se raidissait dans une tension de volonte
+portee au paroxysme.
+
+Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans suite.
+
+La reine le vit s'arreter au pied du grand Christ d'argent massif sur sa
+croix d'ebene. Catherine fit trois pas, et, levant ses deux bras vers la
+croix, d'une voix rauque, empreinte d'une etrange exaltation, elle cria:
+
+--Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porte dans mes flancs un fils
+qui meprise ta loi, resiste a tes ordres et, sous ton divin regard,
+songe a jeter bas ton temple!...
+
+Charles, les cheveux herisses, recula et gronda:
+
+--Vous blasphemez, madame!...
+
+--Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisee par l'exces
+de l'effort, maudis-moi de ne pas trouver les paroles qui doivent
+convaincre le roi de France!
+
+--Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?...
+
+--La mort de l'Antechrist.
+
+--La mort de Coligny! murmura Charles.
+
+--Ah! cria Catherine d'une voix eclatante, vous voyez bien que vous le
+nommez!... Oui, sire, vous le savez comme nous tous, l'Antechrist,
+c'est l'hypocrite qui nous a tue plus de six mille braves en tant de
+batailles, qui nous fait une guerre acharnee, qui, dans Paris meme,
+exalte l'orgueil de ses demons et fomente la destruction de la sainte
+Eglise!
+
+--C'est mon hote, madame!... Messieurs, songez-y...
+
+--C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit Catherine.
+
+--Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de mon ame avant tout!
+
+--Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre Majeste me permettre
+de me retirer sur mes terres...
+
+--Par le tonnerre du Ciel! vocifera Tavannes, je vais offrir mon epee au
+duc d'Albe!
+
+--Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que l'exode des fils
+de France commence donc! Malheur! Malheur sur nous! Charles, ta mere
+demeurera seule avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son
+corps avant que les heretiques ne te frappent!...
+
+Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille:
+
+--Avant qu'Henri de Guise ne soit proclame roi de France, pour avoir
+arrache le royaume aux huguenots!...
+
+--Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez tous!... Eh bien,
+tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hote! Tuez celui que j'appelle mon
+pere! Mais, par l'enfer, tuez aussi tous les huguenots de France, afin
+qu'il n'en reste pas un pour me reprocher ma felonie! Tuez! Tuez tout!
+Tuez!... Ah!..."
+
+Son visage se convulsa.
+
+Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, eclatait sur
+ses levres, le secoua de frissons convulsifs.
+
+--Enfin! avait hurle Catherine avec un accent de joie furieuse.
+
+--Enfin! repeta le marechal de Tavannes avec une sorte de contrariete.
+
+D'un geste, Catherine les entraina tous dans son cabinet proche de
+l'oratoire, tandis que le roi tombait dans un fauteuil, luttant
+desesperement contre la crise qui se dechainait.
+
+--Monsieur le marechal, dit alors Catherine en regardant Tavannes en
+face, je vous charge d'avertir M. de Guise que le roi est decide a
+sauver l'Eglise et le royaume. Nous comptons sur lui...
+
+Tavannes s'inclina.
+
+--Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures qui sonnent;
+soyez ici demain matin, a huit heures; amenez-moi M. de Guise, M.
+d'Aumale, M. de Montpensier et M. de Damville; n'oubliez pas le prevot
+Le Charron. Que, des huit heures, nous soyons tous assembles ici...
+
+Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mere.
+
+Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement avec une
+profonde tendresse et, d'une voix tres douce, murmura:
+
+--Tu seras roi, mon fils! Va te reposer...
+
+--Ma foi, dit le futur Henri III en baillant, j'en ai grand besoin,
+madame.
+
+Et il se retira, sans repondre au baiser de sa mere Cette indifference
+du fils prefere, adore... c'etait le tourment, la plaie secrete de ce
+coeur de granit... c'etait peut-etre le chatiment.
+
+Apres quelques minutes de reverie, Catherine alla ouvrir une porte.
+
+Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de dix ans.
+
+--Il est temps, dit la reine. Previens Cruce, Kervier Pezou...
+
+--Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche.
+
+--C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. A trois heures
+apres minuit. L'heure est bonne. Tu placeras quelqu'un aux cloches de
+Saint-Germain-l'Auxerrois...
+
+Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur.
+
+--Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les epaules.
+
+--J'irai moi-meme, murmura sourdement Ruggieri, le glas de mon fils n'a
+pas ete sonne... Je le sonnerai!...
+
+--Son fils! songea la reine. Mon fils!...
+
+Elle eut un geste violent et rude pour ecarter d'importunes pensees et
+reprit:
+
+A propos, qu'as-tu fait de Laura?
+
+--Morte, dit Ruggieri.
+
+--Et Panigarola?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Il faudra savoir. Cet homme peut etre dangereux...
+
+Ruggieri disparut silencieusement, pale comme un fantome.
+
+La reine se mit a sa table. Bien qu'il fut plus de trois heures, elle
+n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa plume et febrilement commenca
+a ecrire...
+
+Mais, bientot, elle s'arreta... la plume tomba de ses mains... son front
+s'inclina et, d'une voix sourde, a peine perceptible, dans un long et
+terrible soupir qui gonfla son sein, elle murmura:
+
+"C'etait mon fils!"
+
+Cependant, Charles IX, la tete en feu, s'etait traine hors de l'oratoire
+et avait regagne sa chambre a coucher.
+
+Il se jeta tout habille en travers de son lit, mais n'y demeura que
+quelques minutes.
+
+Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait les rideaux
+de sa fenetre pour voir si le jour ne paraitrait pas. Ses deux levriers
+favoris, Nysus et Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses
+evolutions.
+
+"Que faire pour ne pas penser a cela?" murmurait-il en claquant des
+dents.
+
+Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la chambre et, allant
+a un petit meuble vitre, en tira un manuscrit.
+
+"Si je travaillais un peu a mon livre?..."
+
+Le manuscrit etait tout entier de la main du roi. Il portait ce titre:
+_La Chasse royale_[1]. Le roi le feuilleta machinalement de ses mains
+qu'agitaient des tremblements et arriva jusqu'aux dernieres lignes,
+jusqu'a la derniere phrase. Elle commencait par ces mots:
+
+"Lorsque l'animal est hallali..."
+
+[Note 1: Revu et corrige par Villeroi, ce livre a ete imprime en
+1625.]
+
+"Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre hallali qui se
+prepare!..."
+
+Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit meuble. Un
+gemissement se fit entendre.
+
+"Qui est la?" hurla Charles en se retournant, livide.
+
+C'etait Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait une caresse. Ils
+etaient la, tous les deux, le museau pointu en l'air, le regardant et
+l'interrogeant.
+
+"Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que voulez-vous?...
+Etes-vous chiens de chasse?... Est-ce la curee que vous reclamez?...
+Arriere! Arriere! C'est trop de sang!..."
+
+Les deux levriers, effares, se reculerent en jetant une plainte.
+
+Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'etendirent pour chercher un
+appui, il tomba. Ses ongles s'incrusterent sur le tapis; ses yeux se
+convulserent jusqu'a paraitre entierement blancs; sa bouche ecuma...
+
+"A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... Qui vient
+derriere lui?... Coligny! Les huguenots!... A mort! Tuez! Tuez!...
+Mettez-moi ce Pardaillan au chevalet... Reponds! Que sais-tu?...
+Cosseins!... Arretez ma mere! Ah! je meurs!..."
+
+Il demeura pantelant pendant dix minutes.
+
+Puis, se redressant sur ses mains:
+
+"Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voila que je sue du sang, a
+present!... Maitre Ambroise, sauvez-moi!... Horreur! c'est du sang!
+J'etouffe! A moi! Oh! ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons,
+Marie, fuyons... La... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!...
+Fuyons, Marie... le sang monte toujours...
+
+Pendant une heure, le roi se debattit contre la crise, dans l'effroyable
+cauchemar de sa vision.
+
+Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et tomba d'un morne
+et profond sommeil...
+
+
+
+XXVI
+
+LA CHAMBRE DE TORTURE
+
+Pendant que se deroulaient au Louvre les tragiques incidents de ce
+formidable et supreme conciliabule que nous avons essaye d'esquisser,
+les deux Pardaillan, dans leur prison du Temple, sur leur botte de
+paille, dormaient cote a cote.
+
+Car, c'est ce matin-la, samedi 23 aout, qu'ils devaient tous les deux
+subir la question ordinaire et extraordinaire.
+
+Et cela equivalait a une condamnation a mort.
+
+Quelle mort!... Les os broyes, les chairs arrachees par des tenailles
+chauffees a blanc, les jambes serrees dans l'etau mortel, au point que
+les veines eclatent et que le sang jaillit et gicle!...
+
+La chose devait se faire a dix heures du matin.
+
+Ils dormaient.
+
+Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son pere dans ce cachot,
+les deux prisonniers n'avaient eu aucune nouvelle du dehors. Montluc
+n'etait pas venu les voir; Peut-etre l'ivrogne les avait-il oublies. Ils
+ne voyaient meme pas le geolier, car on leur passait a boire et a manger
+par une sorte de chatiere menagee au bas de la porte. Les trois
+premiers jours, et quoi que son pere lui en eut dit, le chevalier avait
+activement cherche un moyen d'evasion.
+
+Il avait sonde les murs: leur epaisseur--peut-etre cinq ou six
+pieds--defiait toute tentative; il eut fallu un an pour arriver a les
+percer sans le secours des instruments necessaires--et pour aboutir ou?
+Sans doute dans quelque cachot voisin.
+
+Quant a la lucarne, par ou filtrait une lumiere avare de ses rayons, il
+n'y avait meme pas moyen d'atteindre les barreaux.
+
+La porte etait en chene massif, bardee de fer, herissee de clous
+enormes.
+
+L'emploi de la force etant inutile, le chevalier songea a la ruse. Un
+soir, il se mit a plat ventre, la tete contre la chatiere, appela la
+sentinelle et lui offrit cinq cents ecus d'or s'il voulait l'aider a
+sortir, ne doutant pas que le duc de Montmorency ne payat la dette. La
+sentinelle repondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait une telle
+defiance, qu'il gardait chez lui les clefs des cachots ou se trouvaient
+les prisonniers les plus importants; que, meme eut-il ces clefs, lui,
+soldat, n'ouvrirait pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait a sa
+tete plus encore qu'a la richesse.
+
+--Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous n'avons plus que deux
+ou trois jours a vivre, tachons de les vivre calmement. Ah! si tu
+m'avais ecoute, chevalier! Si tu avais suivi mes conseils! Or ca,
+qu'as-tu a soupirer? Regretterais-tu de mourir?
+
+--Ma foi oui, monsieur, repondit le chevalier dans la simplicite de son
+ame. J'aime la vie, je l'avoue. Et puis, il me semble que j'avais un
+role a jouer et que j'en ai esquisse les premiers gestes a peine.
+J'eusse voulu etre un de ces hommes simples et dignes qui, la lance au
+poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en allaient par le monde,
+afin de terroriser les mechants et de reconforter les faibles!
+
+C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan--evitant avec
+soin de parler de Loise, l'un pour ne pas eveiller une supreme douleur
+chez son fils, l'autre pour ne pas pleurer,--atteignirent la nuit du
+vendredi, la derniere nuit.
+
+Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement.
+
+Comme tous les matins, le vieux Pardaillan se reveilla le premier, vers
+six heures. Un mince filet de jour se jouait sur le visage du chevalier;
+il souriait, revant sans doute de Loise.
+
+Le routier le contempla avec une inexprimable expression de tendresse et
+de douleur. L'heure terrible etait arrivee. Un leger mouvement qu'il fit
+reveilla le jeune homme. Il ouvrit les yeux et vit son pere, penche sur
+lui.
+
+Alors, chacun d'eux fremit jusqu'au plus profond de l'etre, et chacun
+s'efforca de garder un visage serein. Ils ne se dirent rien. Que se
+fussent-ils dit a ce moment supreme?
+
+Enfin, apres des heures qui leur parurent des minutes, ils entendirent
+dans le couloir un bruit de pas nombreux.
+
+Ils s'etreignirent silencieusement, d'une longue etreinte d'adieu.
+
+La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte de vingt
+arquebusiers.
+
+Montluc fit un signe: les gardes entourerent les deux Pardaillan, qui
+eurent un dernier eclair de joie sombre en voyant que, jusqu'au bout,
+ils seraient ensemble.
+
+On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au bout du couloir il
+y avait d'autres gardes qui attendaient; toute la garnison du
+Temple--soixante soldats--etait sur pied.
+
+On descendit un escalier de pierre. On s'enfonca dans les entrailles de
+la vieille prison.
+
+Enfin, on penetra dans une vaste piece dallee.
+
+C'etait la chambre de torture.
+
+Le bourreau-jure etait la. Pres de lui, se trouvait un homme qu'a la
+lueur des torches le chevalier reconnut aussitot--: c'etait Maurevert.
+Le chevalier tourna la tete vers son pere et sourit. Maurevert etait
+livide et tremblant de haine impatiente.
+
+Trente arquebusiers se rangerent autour de la salle aux voutes
+surbaissees. De six en six hommes, il y avait une torche. Les Pardaillan
+virent tout cela d'un coup d'oeil. Ils virent le chevalet de torture,
+avec ses ais, ses cordes, les coins de bois et le maillet poses sur une
+dalle; ils virent un brasier ou chauffaient des fers, des tenailles.
+Ils virent le bourreau qui donnait des instructions a deux hommes: ses
+aides; ils virent Montluc qui causait avec Maurevert...
+
+--Par lequel commencons-nous? demanda Montluc.
+
+--Monsieur..., fit le chevalier en avancant d'un pas.
+
+Aussitot, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme si on eut craint
+quelque tentative desesperee.
+
+--Que voulez-vous? grommela Montluc.
+
+--Une grace, dit le chevalier en affermissant sa voix d'un effort
+terrible. Faites que je sois questionne le premier.
+
+--Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes la est injuste.
+Honneur, a la vieillesse, que diable!
+
+--Moi, ca m'est egal, dit Montluc qui interrogea Maurevert du regard.
+
+Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le jeune homme avait
+tourne vers son pere un supreme regard d'adieu.
+
+--Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent de haine implacable.
+
+Il avait devine tout ce que le chevalier allait souffrir en voyant
+torturer son pere. En meme temps, il recula vivement vers une porte qui
+donnait sur une sorte de cabinet, ou divers ustensiles etaient ranges.
+La, dans l'ombre, une femme vetue de noir, le visage couvert d'un long
+voile, attendait, semblable au genie familier de cet enfer.
+
+Elle fit un signe a Maurevert, qui cria:
+
+--Allons, bourreau, commence ton office.
+
+--Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le bourreau d'une voix
+indifferente.
+
+Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent le vieux
+routier.
+
+--Mon pere! Mon pere! rugit le chevalier.
+
+Et, le desespoir le galvanisant d'une secousse electrique, il se courba,
+se raidit, se secoua, faisant vaciller et trembler les huit gardes
+qui essayaient de le maintenir. Il y eut une minute de tumulte et de
+desordre. Montluc tirait sa dague, et Maurevert cria: "Les chaines! Les
+chaines!" lorsque, tout a coup, la porte de la chambre des questions
+s'ouvrit et une voix haletante, une voix de femme, eclatante, domina les
+bruits de l'affreuse lutte:
+
+"Au nom du roi!... Il y a sursis!..."
+
+A ce cri "Au nom du roi", tous demeurerent immobiles, jusqu'au bourreau
+qui laissa tomber les chainettes dont il commencait a lier les jambes du
+chevalier, jusqu'a Maurevert, qui se mordit les poings pour etouffer un
+hurlement de rage, jusqu'a Catherine de Medicis qui, dans son ombre,
+tressaillit violemment.
+
+Et tous virent alors une femme, une jeune femme a tournure elegante,
+modestement vetue, qui jetait un regard de compassion emue et de joie
+profonde sur les deux condamnes, et qui, les mains jointes, murmurait:
+
+"Que benie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, j'arrive a temps!
+
+--Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina d'un air de grace,
+d'une simplicite prodigieuse en un tel moment.
+
+--Qui etes-vous, madame? demanda Montluc en s'avancant vers la jeune
+femme.
+
+--Je suis une messagere du roi de France, voila tout ce qui vous
+importe, monsieur! dit Marie Touchet.
+
+--Comment etes-vous parvenue ici?
+
+Sans repondre, elle tendit un papier que Montluc alla lire a la lueur
+d'une torche. Il contenait ces mots:
+
+_Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geoliers du
+
+Temple de laisser passer le porteur des presentes jusqu'a la chambre des
+questions.--Signe: Charles, Roi._
+
+--Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet.
+
+Et elle tendit a Montluc stupefait un deuxieme papier sur lequel le roi
+avait, de sa main, trace cette ligne:
+
+_Ordre de surseoir a l'interrogatoire de messieurs de Pardaillan pere et
+fils.--Signe: Charles, Roi._
+
+Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait les gardes
+et dit:
+
+--Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, tu reviendras
+quand il plaira au roi.
+
+--Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas dit...
+
+--Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc.
+
+Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques instants, avaient
+tenu leurs yeux fixes sur Marie Touchet et l'eloquence de leurs regards
+la remerciait. Ils sortirent, environnes de leurs gardes, deja plus
+respectueux.
+
+Alors Marie Touchet s'eloigna a son tour, pareille a un de ces anges de
+la legende descendu un instant dans la demeure des demons.
+
+Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert et Montluc.
+
+--Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera sans doute heureux
+de votre promptitude a obeir; mais, enfin, s'ils n'etaient pas de
+lui!...
+
+--Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils soient du roi ou
+d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un cachet sur ces papiers? Oui. Ce
+cachet est-il aux armes du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas.
+
+Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet.
+
+--J'ai tout entendu, dit la reine en jetant a peine un coup d'oeil sur
+les papiers. Je connais la personne qui est venue.
+
+--Ainsi, c'est bien le roi qui a signe? balbutia Maurevert. Que faire
+alors?
+
+--Obeir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose Tenez-vous en paix;
+ce qui est dit est dit; vous aurez ces deux hommes. Dans huit jours,
+trouvez-vous a mon hotel. D'ici la, voyagez; ne demeurez pas a Paris.
+Vous avez commis une premiere maladresse en manquant l'amiral. Si vous
+en commettiez une deuxieme en vous laissant arreter--car on cherche le
+meurtrier--vous seriez, cette fois, perdu sans recours.
+
+--Madame, je crois que mon interet exige que je demeure a Paris. Dans
+huit jours, d'ailleurs on aura autant d'interet que maintenant a trouver
+l'auteur de l'arquebusade du cloitre.
+
+--Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide.
+
+Et saisissant le bras de Maurevert:
+
+--Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute n'est pas d'avoir
+tire sur l'amiral, c'est de l'avoir manque. Mais au surplus, les choses
+sont mieux ainsi; votre maladresse est peut-etre un coup d'adresse
+extraordinaire. Obeissez, partez, revenez dans huit jours et vous saurez
+alors ma pensee. Et, quant a ces deux hommes ne craignez rien: je vous
+en reponds.
+
+--J'obeirai, madame, dit Maurevert
+
+Il sortit en se disant:
+
+"Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge pas de huit jours; je
+veux voir, moi!..."
+
+"Comment et pourquoi la maitresse du roi s'interesse-t-elle a ces deux
+aventuriers? se demandait Catherine. Comment et pourquoi a-t-elle obtenu
+cet ordre de sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan
+ne peuvent m'echapper. Pour aujourd'hui, songeons a la grande besogne!"
+
+Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est ce que nous devons
+expliquer rapidement.
+
+Le valet du roi etait entre a sept heures du matin dans l'appartement de
+Charles IX et l'avait trouve qui se deshabillait.
+
+--Tu vois, avait dit Charles, j'ai passe la nuit a travailler...
+
+--Aussi Votre Majeste est-elle a faire peur, dit familierement le valet.
+
+--Je vais reparer cela. Je veux dormir jusqu'a onze heures, tu entends?
+Que personne n'entre ici! Tu diras a mes gentilshommes qu'il n'y aura
+pas de lever ce matin et que je les attends a mon jeu de paume apres
+midi.
+
+Le valet parti, le roi acheva de se deshabiller, mais pour revetir
+aussitot un costume de drap, d'apparence bourgeoise. Bientot, par des
+couloirs et des escaliers derobes, il gagna une cour deserte,
+atteignit une petite porte situee non loin de l'angle qui avoisine
+Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est par la qu'il passait quand il voulait
+qu'on le crut au Louvre alors qu'il se promenait dans sa bonne ville,
+comme un ecolier heureux d'echapper pour quelques heures a la dure
+contrainte.
+
+Des qu'il se trouva dehors, le roi huma a pleins poumons l'air vif de la
+Seine. Sa poitrine etroite se dilata.
+
+Un peu de couleur anima ses joues.
+
+Nul n'eut reconnu dans ce petit bourgeois souriant et heureux l'homme
+qui venait de se debattre dans une crise affreuse contre des visions
+formidables, le roi qui venait de decreter l'hecatombe des huguenots...
+
+Il remonta le cours de la Seine, puis tourna a gauche, atteignit la rue
+des Barres et penetra dans la maison de Marie Touchet.
+
+C'est la qu'apres ces terribles acces, qui faisaient de lui tantot une
+miserable loque humaine, tantot un fou furieux, c'est la qu'il venait
+chercher le repos reparateur; c'est la qu'il venait trouver l'apaisement
+et la douceur, lorsque quelque terrible scene l'avait mis aux prises
+avec sa mere.
+
+Lorsque le roi eut ete introduit dans l'appartement de Marie Touchet,
+il s'arreta dans l'encadrement de la porte, emerveille par le spectacle
+qu'il avait sous les yeux: Marie Touchet, assise pres d'une fenetre dont
+les chassis leves laissaient entrer a flots l'air et la lumiere, etait
+en deshabille du matin. Son sein etait nu. Et a ce sein se suspendait
+l'enfant rose, joufflu ses deux petites mains pressant le beau sein
+blanc qu'il tetait assidument, ses jambes en l'air se livrant a une
+gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en souriant.
+
+Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout a coup, une goutte de
+lait au coin des levres.
+
+Alors Marie Touchet se leva et le deposa doucement dans le berceau.
+
+Et elle demeura la, le visage plein d'admiration.
+
+A ce moment, Charles s'avanca sans bruit, la saisit par-derriere dans
+ses bras et lui mit ses deux mains sur les yeux, en riant comme un gamin
+qui fait une bonne farce.
+
+Marie le reconnut aussitot, mais, se pretant au jeu de son amant, elle
+s'ecria dans un joli rire:
+
+--Qui est la? Quel vilain m'empeche de voir monsieur mon fils? Ah! c'est
+trop fort. Je m'en plaindrai au roi.
+
+--Plains-toi donc! fit Charles en otant ses mains. Et Marie, se jetant
+dans ses bras, lui tendit ses levres en disant:
+
+--Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et maintenant,
+monsieur votre fils.
+
+Le roi se pencha sur le berceau. Marie etait pres de lui, penchee aussi.
+Les deux tetes se touchaient. Toutes les deux exprimaient la meme
+admiration naive qui chez le roi, se nuancait d'etonnement... Quoi! ce
+petit etre si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi etait perplexe...
+Il cherchait une place pour embrasser le petit sans l'eveiller et
+finalement, n'osant pas, chercha les levres de Marie en disant:
+
+--Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire mal, moi!
+
+Marie Touchet deposa doucement ses levres sur le front de l'enfant.
+
+Puis, tous deux, se relevant, gagnerent sur la pointe des pieds la salle
+a manger ou le roi se jeta dans un fauteuil en disant:
+
+--Je tombe de sommeil et de fatigue...
+
+Marie Touchet s'etait assise sur ses genoux et caressait doucement les
+cheveux de Charles.
+
+--Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es pale!... Qui t'a
+encore tourmente?... J'espere que tu n'as pas eu de crise, au moins?...
+
+--Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle a ete terrible... Ce
+qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il y a quelque chose de nouveau
+dans mon mal... Je sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se
+detraque... lorsque je sens la crise venir, il entre en moi comme un
+souffle de haine furieuse contre l'humanite... Dans ces minutes-la, je
+voudrais detruire tout ce qui m'entoure, mettre le feu a Paris comme je
+t'ai dit que cet empereur fit de Rome, frapper, tuer... Ah! Marie, on
+m'a trop dit que les rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute,
+lorsqu'ils tuent... et cela, vois-tu, m'est entre dans le sang...
+
+--Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu de repos...
+
+--Oui... du calme... du repos... Mais ou en trouver hormis ici? Je suis
+entoure de conspirateurs.
+
+--N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, le peu de repos qui
+calme ta pauvre chere tete... plains-toi, dis-moi ce que tu as souffert,
+mais ne me dis pas ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait
+te toucher..."
+
+Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le bercant, le
+consolant...
+
+Mais, cette fois, le roi ne voulait pas etre console. Trop de choses et
+des choses trop terribles se preparaient autour de lui. Et, comme
+il n'osait en parler, il se mit a raconter que le parti des Guises
+travaillait a sa perte et que sa mere avait decouvert la preuve de
+la conspiration, et que, ce matin meme, on allait questionner deux
+dangereux acolytes de Guise.
+
+--Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces maudits
+Pardaillan auront tout avoue, et je saurai la verite.
+
+Marie Touchet jeta un cri.
+
+--Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui s'appellent Pardaillan?
+
+--Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise.
+
+--Sire, s'ecria Marie Touchet, je vous demande grace pour ces deux
+hommes.
+
+--Ca! perds-tu la tete?...
+
+--Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que j'ai ete sauvee par
+deux inconnus qui m'ont dit s'appeler Brisard et La Rochette?... Eh
+bien, ce sont eux! Ramus a su leurs vrais noms...
+
+--Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent leurs noms!...
+Ecoute, Marie, veux-tu que je sois tue?...
+
+--Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent etre coupables! Oh!
+tu les cherchais pour les combler d'honneurs... et voici qu'on va les
+questionner!... Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont sauvee! Si
+je suis vivante, c'est a eux que je le dois.
+
+--Marie!...
+
+--Non, Charles! Je serais une infame si je laissais livrer au bourreau
+deux vaillants gentilshommes qui ont risque leur vie pour moi! Ne
+peux-tu les faire venir au Louvre? les interroger sans l'aide du
+bourreau? Ils diront tout! Je m'en fais la caution!...
+
+--C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je pas moi-meme?...
+
+Marie, toute tremblante, entraina le roi a un secretaire.
+
+--Ecris, dit-elle, ecris un ordre de sursis.
+
+Charles ecrivit l'ordre.
+
+--Ou sont-ils? demanda-t-elle.
+
+--Au Temple. Je vais envoyer...
+
+--Non, non! J'y vais! J'y cours! s'ecria Marie Touchet en jetant a la
+hate une capeline sur sa tete et un manteau sur ses epaules. Donne-moi
+seulement un sauf-conduit...
+
+Charles ecrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet sur les deux
+papiers et les remit a Marie Touchet.
+
+--O mon Charles, comme tu es bon... comme je t'aime!...
+
+Et elle s'elanca au-dehors, laissant le roi tout effare, mais charme. On
+sait le reste. Le roi demeura quelques minutes encore dans la paisible
+maison, alla revoir son fils qui dormait dans son berceau; puis, calme,
+l'ame purifiee, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre.
+
+
+
+XXVII
+
+LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION
+
+La reine, en quittant le Temple, etait rentree secretement au Louvre ou
+l'attendaient quelques seigneurs a qui elle avait donne rendez-vous pour
+huit heures. L'ordre de surseoir a l'interrogatoire des Pardailian etait
+pour elle une grosse deception.
+
+En effet, elle avait espere surprendre enfin la preuve de la trahison de
+Guise.
+
+Par avance, elle avait prepare un coup de theatre qui devait mettre
+Henri de Guise a sa discretion...
+
+Passant par un couloir secret, elle arriva a son oratoire.
+
+Sa suivante florentine l'attendait.
+
+--Qui est la? demanda la reine.
+
+--Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise le duc d'Aumale,
+M. de Birague, M. Gondi, le marechal de Tavannes et le marechal de
+Damville, M. le duc de Nevers et M. le duc de Montpensier.
+
+--Ou est Nancey?
+
+--Le capitaine est a son poste avec les cent gardes.
+
+--Que fait le roi?
+
+--Sa Majeste est sortie ce matin de bonne heure; mais tout le monde
+croit, au Louvre, que le roi dort.
+
+Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey, son capitaine, l'epee
+nue a la main. Elle eut un geste de satisfaction et, venant s'asseoir
+pres d'une petite table qui supportait un lourd missel, elle s'assura
+que son poignard etait bien en place a portee de sa main, et elle dit:
+
+--Fais prevenir M. le duc de Guise que je l'attends.
+
+Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vetu comme a son
+ordinaire, penetrait dans l'oratoire et s'inclinait devant la reine.
+
+La reine s'arma de son plus charmant sourire et designa un siege au duc
+qui, sans se faire prier davantage, s'assit, campa son poing sur la
+hanche et regarda fixement la souveraine, comme d'egal a egal.
+
+--Il se croit deja roi! songea-t-elle.
+
+Quel etait donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable Catherine?
+
+Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, etait alors age de vingt-deux ans.
+
+Il etait tres beau.
+
+C'etait le vivant portrait de sa mere, Anne d'Este, duchesse de Nemours.
+Il avait donc cette beaute male et reguliere de la superbe Italienne qui
+avait peut-etre dans les veines un peu du sang de Lucrece Borgia.
+
+Cette filiation eclatait sur son visage en orgueil et en dedain.
+
+Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison plus fastueuse
+que celle du roi; il portait au cou un triple collier de perles d'une
+inestimable valeur, et la garde de son epee etait constellee de
+diamants; les soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins
+composaient son costume. Il penchait un peu la tete en arriere et
+fermait a demi les yeux pour parler aux gens, comme s'il eut voulu
+laisser tomber sa parole de plus haut. Sa certitude de monter sur le
+trone de France etait, a cette epoque, absolue.
+
+D'ou lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait cette superbe
+confiance, cette morgue fastueuse, cet orgueil intraitable? Nous
+l'allons dire.
+
+Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui eclipsait jusqu'au
+duc d'Anjou en elegance, que ce type acheve de la beaute, connut toute
+sa vie la singuliere destinee d'etre outrageusement trompe par sa femme:
+les amants se succedaient dans son lit, et toujours le duc de Guise
+montrait la morgue d'un etre a demi divin que le ridicule ne saurait
+atteindre.
+
+Si Henri de Guise tenait de sa mere la beaute du visage et la noblesse
+outree des attitudes, il tenait de son pere la froide cruaute.
+
+Francois de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, prince de Joinville
+et marquis de Mayenne, avait tue quelquefois pour le seul plaisir de
+tuer,--comme a Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel
+avait ete l'illustre, le magnanime, le brave Francois de Guise, que les
+ecrivains se sont toujours efforces de presenter comme un modele de
+vertu civique et guerriere.
+
+La reine, ayant essaye de faire baisser les yeux a son redoutable
+interlocuteur, resolut d'abattre au moins pour un temps ses esperances.
+
+--Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous a sans doute
+appris que le roi votre maitre s'est decide a debarrasser le royaume des
+heretiques qui l'encombrent.
+
+--Je connais cette resolution, et vous m'en voyez tout heureux, madame,
+bien qu'elle soit un peu tardive.
+
+--Le roi est maitre de choisir son heure. Mieux que les intrigants et
+les brouillons, il sait l'heure propice pour frapper les ennemis de
+l'Eglise... et ceux du trone.
+
+Guise ne sourcilla pas et continua de sourire.
+
+--Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur votre concours?...
+
+--Vous le savez bien, madame! Mon pere et moi nous avons assez fait pour
+le salut de la religion pour que je puisse reculer au dernier moment.
+
+--Bien, monsieur. De quelle besogne speciale voulez-vous vous charger?
+
+--Je prends Coligny, dit froidement Guise; je pretends envoyer sa tete a
+mon frere le cardinal.
+
+Catherine palit. Cette tete, c'est elle qui avait promis de l'envoyer
+aux inquisiteurs!
+
+--Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le tocsin de
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--Est-ce tout, madame?
+
+--C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous etes le rempart du
+trone, je pretends vous montrer les precautions que j'ai prises pour le
+cas ou le Louvre serait attaque par les parpaillots. Nancey!
+
+Le capitaine des gardes de la reine parut aussitot.
+
+--Nancey, demanda la reine, combien avons-nous d'arquebusiers en ce
+moment dans le Louvre?
+
+--Douze cents, madame.
+
+Guise sourit.
+
+--Et puis? reprit Catherine en le regardant de cote.
+
+--Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille Suisses, quatre cents
+arbaletriers et mille cavaliers loges comme nous avons pu."
+
+Cette fois, le front de Guise devint soucieux.
+
+--Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant M. le duc, qui
+est un fidele serviteur du roi.
+
+--Et puis, enfin, nous avons douze canons...
+
+--Les bombardes des jours de fete? insista Catherine.
+
+--Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont entres secretement
+au Louvre la nuit derniere.
+
+Guise palit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva et prit une
+attitude ou commencait a paraitre une nuance de respect.
+
+--Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que nous ont annonce les
+messagers qui nous arrivent de puis trois jours?
+
+--Mais, fit Nancey d'un air etonne, ces messagers annoncent simplement
+que les ordres du roi s'executent et que chaque gouverneur a mis des
+troupes en marche sur Paris...
+
+--En sorte que?...
+
+--En sorte que six mille cavaliers nous ont ete signales ce matin et
+seront dans la journee a Paris; en sorte que huit a dix mille fantassins
+doivent arriver ce soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous
+trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de Paris une armee de
+vingt-cinq mille combattants aux ordres du roi."
+
+Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il etait atterre.
+
+--La partie est perdue! gronda-t-il.
+
+Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne lui avait
+jamais temoigne: il etait vaincu.
+
+Mais deja Nancey reprenait:
+
+--Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous me dire
+qui doit prendre le commandement des troupes du Louvre? Est-ce M. de
+Cosseins?
+
+Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins etait a lui, on le sait.
+Mais cet espoir fut de courte duree.
+
+--Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi la garde de
+l'hotel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous commanderez. Je sais a quel
+point vous etes devoue.
+
+Nancey mit un genou a terre et dit:
+
+Jusqu'a la mort. Majeste!
+
+--Je le sais. Faites donc, des la nuit tombante, charger les arquebuses.
+Placez vos hommes en les distribuant a chaque porte. Que les canons
+soient charges et pointes dans toutes les directions. Que les cavaliers
+se tiennent a cheval dans la cour, prets a charger. Mettez quatre cents
+Suisses autour du roi, et, si on tente de marcher sur le Louvre, feu,
+Nancey! feu de vos arquebuses! feu de vos canons! feu partout et contre
+qui que ce soit, manants, bourgeois, pretres, gentilshommes huguenots ou
+catholiques... tuez tout.
+
+--Je tuerai tout! s'ecria Nancey en se relevant. Mais, madame, autour de
+Votre Majeste... qui dois-je placer?
+
+Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent et, d'une
+voix qui eut des sonorites etranges, elle repondit:
+
+--Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!...
+
+--Madame, dit Guise d'une voix alteree, lorsque Nancey fut sorti. Votre
+Majeste sait qu'elle peut faire etat de moi pour le service du roi aussi
+bien que pour la defense de la religion...
+
+--Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que, si vous n'aviez
+vous-meme choisi votre besogne dans le grand oeuvre qui se prepare,
+c'est a vous que j'eusse demande de prendre le commandement du Louvre.
+
+Guise se mordit les levres jusqu'au sang: il s'etait enferre lui-meme.
+
+--Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu'a vous demander la faveur de
+vouloir bien recevoir l'homme a qui j'ai donne des ordres pour la nuit
+prochaine.
+
+--Qu'il vienne!" dit Catherine.
+
+Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe. Une sorte de
+colosse a figure niaise et poupine, aux mains enormes, aux yeux ronds
+a fleui; de tete, bleu faience, au front bas et tetu, entra en se
+dandinant.
+
+Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il etait d'origine
+bohemienne, le duc de Guise, selon l'usage qui faisait nommer les
+domestiques du nom de leur province, l'appelait Boheme et, par
+abreviation, simplement Beme.
+
+La reine regarda le geant avec une admiration exageree. Le geant sourit
+et caressa sa moustache.
+
+--Tu t'es charge de quelque chose pour cette nuit? demanda Catherine.
+
+--De tuer l'Antechrist, oui. Si Votre Majeste veut, je lui coupe la
+tete.
+
+--Je le veux, dit la reine. Va, et obeis a ton maitre.
+
+Le geant se dandina sur ses jambes, mais demeura sur place.
+
+--Eh bien, Beme, as-tu entendu? fit le duc.
+
+--Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec deux ou trois bons
+compagnons qui m'escortent jusqu'a Rome... Vous savez que toutes les
+portes sont fermees..."
+
+Catherine s'assit et ecrivit rapidement quelques lignes sur un papier
+qu'elle signa et sur lequel elle apposa le sceau royal.
+
+Beme le lut attentivement. Il contenait ces mots:
+
+Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce jourd'hui 23 aout et
+jusque dans trois jours--Laissez passer le porteur des presentes et les
+personnes qui l'accompagnent.--Service du Roi.
+
+Le geant plia le papier et le placa dans son pourpoint.
+
+--Tu oublies ceci, dit Catherine.
+
+Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher.
+
+Le geant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il avait produit
+sur la reine une impression extraordinaire.
+
+--Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous felicite, monsieur le
+duc, d'etre capable d'avoir pres de vous de pareils serviteurs... Et,
+maintenant, allons conferer avec nos amis.
+
+La conference dura jusqu'a sept heures du soir.
+
+Tout cet apres-midi, il y eut dans le Louvre des allees et venues
+mysterieuses.
+
+A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi; mais le roi jouait
+a la paume avec les huguenots et refusa constamment de se rendre a la
+priere de sa mere.
+
+Peut-etre esperait-il que, sans lui, on n'oserait prendre les decisions
+supremes. Peut-etre voulait-il simplement s'etourdir.
+
+A huit heures du soir, il y eut dans l'hotel du duc de Guise une reunion
+de tous ceux qui avaient place en lui toutes leurs esperances et deja le
+consideraient comme le roi de France--depuis Damville jusqu'a Cosseins,
+depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu'a Guitalens.
+
+--Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion de la
+Messe. Vous savez tous ce que vous avez a faire...
+
+Un profond silence accueillit ces paroles.
+
+--Quant a nos projets, continua Guise, ils sont remis a plus tard. La
+reine est sur ses gardes, messieurs, montrons ce soir que nous sommes
+des sujets fideles--et, pour le reste, nous attendrons. Allez,
+messieurs.
+
+C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux conjures. Il
+paraissait trouble, inquiet, furieux.
+
+A partir de neuf heures et jusqu'a onze heures, le duc recut les cures
+des diverses paroisses et les capitaines de quartier, qu'on alla
+chercher par groupes de huit a dix.
+
+A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix saccadee, le meme
+langage:
+
+--Messieurs, la bete est prise au piege!
+
+--A mort! A mort!" repondirent pretres et capitaines.
+
+Et, a mesure que chaque groupe se retirait, on lui donnait les dernieres
+instructions; le signal devait etre donne par le tocsin de toutes les
+eglises; les fideles serviteurs de la religion porteraient un brassard
+blanc, ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un brassard
+mettraient un mouchoir autour du bras.
+
+
+
+XXVIII
+
+ETONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE
+CATHO
+
+Or, en cette soiree, trois scenes bien differentes, mais egalement
+etranges, se deroulerent sur les points les plus divers de Paris.
+
+La premiere, au Temple.
+
+La deuxieme, dans le repaire de Damville, aux Fosses-Montmartre.
+
+La troisieme, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent.
+
+Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands manteaux furent
+mysterieusement introduites dans la prison du Temple et conduites a
+l'appartement du gouverneur: c'etait Paquette et la Roussette.
+
+Montluc les attendait devant une table chargee de mets et de vins. Et,
+pour avoir liberte complete dans l'orgie, il avait donne conge a ses
+trois valets et a sa servante, lesquels, heureux de cette aubaine,
+s'etaient empresses d'aller respirer au-dehors un autre air que celui de
+la prison.
+
+--Vous voila, mes tourterelles! s'ecria Marc de Montiuc en eclatant de
+rire. Venez ca, que je vous embrasse!
+
+Mais Paquette et la Roussette, au lieu d'obeir, degraferent leurs
+manteaux et les laisserent tomber.
+
+Montluc ouvrit des yeux enormes et demeura bouche bee. Les deux
+ribaudes lui apparurent vetues de satin, le cou enfonce dans de vastes
+collerettes, la taille pincee et amincie sur le devant, en pointe; des
+costumes, non de bourgeoises, mais de princesses. Elles etaient chargees
+de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux doigts; elles etaient
+fardees comme des grandes dames.
+
+Dans son ingenuite, Catho avait cru devoir faire les choses en grand et
+avait vise a la magnificence. Ou s'etait-elle procure ces nippes? Au
+fond de quelque friperie de la Cour des Miracles? Peu importe.
+
+Ce qui est sur, c'est qu'elle avait transforme les ribaudes en
+princesses: seulement, il y avait des details qui revelaient la parfaite
+ignorance de Catho en matiere de costumes de cour. En outre, si les
+robes etaient de satin authentique, elles etaient fripees et tachees.
+Les bijoux etaient en verroterie et en cuivre. Les deux ribaudes
+s'etaient fardees, mais elles l'etaient outrageusement.
+
+Telles qu'elles etaient, elles s'admirerent naivement, et a peine leurs
+manteaux furent-ils tombes que, s'avancant vers Montluc ebahi, elles
+executerent les trois reverences que Catho leur avait apprises.
+
+Montluc, deja ivre, car il en etait a sa quatrieme bouteille en les
+attendant, Montluc se leva, effare, subjugue, se demandant s'il etait en
+proie a un cauchemar et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait,
+il ne recevait pas la visite de deux reines.
+
+--Or ca! gronda Montluc en se remettant, que signifie?
+
+--Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillees pour la fete de
+demain matin.
+
+--La fete! begaya Montluc.
+
+--Eh! oui, dit gentiment Paquette, les deux truands qu'on va
+questionner, tenailler et mettre au chevalet...
+
+Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb, son rire fit
+trembler les vitraux.
+
+--La fete! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ca, vous vous
+
+etes deguisees en princesses pour voir la question? Cornes du diable!
+Tripes et ventre! Voila une idee! J'etouffe de rire! Ah! les dignes
+gueuses! Et moi qui ne les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'etouffe,
+j'etrangle!... Des princesses! Hola! les gardes de Leurs Majestes!...
+Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir! Tais-toi, la
+Roussette... Assieds-toi, la, a ma gauche, et toi, Paquette, a ma
+droite! Par les boyaux du dernier parpaillot que j'ai occis! Il faut que
+j'ecrive la chose a M. Blaise, mon pere, pour qu'il la raconte en son
+memoire qu'il ecrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi! Et je serai
+roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras... tu seras Mme Margot
+en personne! Et toi, Paquette, que seras-tu? Tu seras Elisabeth
+d'Espagne... Silence! Que tout se taise dans Paris, en cette nuit
+memorable! Toi, la reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi, la
+reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux...
+
+Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur par le recit de
+l'orgie qui suivit: nous voulions simplement indiquer l'entree des deux
+ribaudes au Temple.
+
+A minuit, Montluc etait au dernier degre de l'ivresse. Et pourtant il
+luttait encore.
+
+A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre lui, dans une
+etreinte furieuse, les deux reines dont les robes etaient en lambeaux,
+dont les coiffures s'etaient deroulees, dont les fards s'etaient
+liquefies et se melaient en un coloris sans nom sur leurs visages.
+
+Bientot on n'entendit plus que les ronflements enormes du soudard.
+
+Alors, Paquette et Roussette se releverent et preterent l'oreille.
+
+Sous leurs fards, elles etaient livides et des frissons les secouaient.
+
+***
+
+Transportons-nous maintenant a la maison des Fosses-Montmartre. Il est
+onze heures du soir. Le marechal de Damville vient de rentrer. Il est
+sombre: ordre du chef de la conjuration de ne rien tenter contre le
+Louvre! Tous les grands projets remis a plus tard!... Mais, en meme
+temps, une joie funeste jaillit de ses yeux en flammes de cruaute: on
+lui livre son frere! Il est charge d'attaquer l'hotel de Montmorency;
+c'est lui qui doit mettre a mort celui qu'on appelle le chef des
+politiques.
+
+Et, dans cet hotel de Montmorency, c'est Jeanne de Piennes qu'il va
+enfin reconquerir!...
+
+Son frere mort, Jeanne est a lui!
+
+Le marechal traverse les vastes salles de sa maison. Elles sont remplies
+de soldats, les uns aiguisent leurs dagues sur des pierres; d'autres
+visitent leurs pistolets; d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela
+se fait silencieusement. Sur des tables sont posees d'enormes cruches de
+vin. Tantot l'un, tantot l'autre se verse un grand gobelet.
+
+Damville a fait signe a une douzaine de gentilshommes qui l'attendent.
+Et il va s'enfermer avec eux pour donner a chacun des ordres et lui
+indiquer sa besogne. Mais, avant de disparaitre, il demande ou est son
+favori, le vicomte d'Aspremont, et on lui repond qu'Orthes est avec ses
+chiens. Damville va le voir et le trouve dans une cour qu'eclairent deux
+torches.
+
+--Eh bien, lui demande-t-il, tu n'appretes donc pas tes armes, toi?
+
+Sans repondre, Orthes d'Aspremont lui montre ses deux molosses. Damville
+sourit.
+
+Dans cette cour etroite, que les lueurs des deux torches teintaient de
+rouge, le vicomte d'Aspremont se livrait a un singulier travail. Il
+allait et venait lentement, les mains au dos. Ces mains tenaient un
+fouet a chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux chiens, la
+gueule entrouverte, les yeux sanglants, les epaisses babines pendantes:
+Pluton et Proserpine!
+
+Et, derriere Proserpine, un chien berger a poil roux ebouriffe faisait
+des graces, bondissait, se roulait: Pipeau!
+
+Pipeau etait le commensal de Proserpine...
+
+Orthes avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui avait montre les
+dents.
+
+Quant a Pluton, il avait admis le partage, soit par indifference
+philosophique, soit en reconnaissance de la carcasse de poulet.
+
+Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas a pas leur maitre.
+
+Celui-ci arrivait au bout de la cour; la, un homme, debout, attendait,
+tout raide, sans un geste, sans un mouvement.
+
+Alors, Orthes se retournait brusquement vers les deux molosses et
+faisait claquer son fouet. A ce signal, les deux monstrueuses betes
+sautaient sur l'homme immobile et, d'un seul coup, avec un grondement
+terrible, lui enfoncaient leurs crocs dans la gorge!...
+
+Pipeau, la patte dressee, examinait cette scene avec etonnement.
+
+Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le remettait debout,
+arrangeait ses vetements et son masque: l'homme etait un mannequin...
+
+Puis, le vicomte recommencait sa promenade, son fouet au dos, les deux
+chiens sur ses talons. Pipeau courtisant Proserpine.
+
+Et, tout a coup, il donnait encore le signal... la hideuse lecon etait
+repetee.
+
+Alors, Orthes d'Aspremont se tourna vers le marechal qui examinait cette
+scene effrayante et, avec un calme plus effrayant, il dit:
+
+--Monseigneur, voila mes armes!
+
+***
+
+Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit. Depuis longtemps,
+Catho avait renvoye ses ordinaires clients nocturnes. Et meme elle avait
+condamne sa porte au moment ou le couvre-feu avait sonne.
+
+Mais, a partir de onze heures, cette porte s'entrebailla.
+
+Bientot une femme parut, une pauvresse miserablement vetue. Puis deux
+vieilles entrerent, especes de sorcieres a capuches noires. Puis une
+borgnesse, un emplatre sur l'oeil, qui, en entrant, defit son emplatre.
+
+Puis une hideuse manchote a tete de furie, qui s'etant assise, delia
+quelques cordes et retrouva son bras. Puis cinq ou six bequillardes qui
+se trainaient peniblement et qui jeterent leurs bequilles des qu'elles
+furent dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge etait bondee, toutes ses
+salles occupees, toutes ses tables prises: et la grouillait un monde
+fantastique, rien que des femmes, toute la Cour des Miracles femelle,
+truandes, diseuses de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes,
+les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses, toutes vetues de
+pieces et morceaux.
+
+A toutes, Catho, aidee de deux ou trois femmes, servait a manger,
+versait a boire; elle causait vivement a quelques-unes, glissant a
+celle-ci un ducat, a celle-la un ecu d'or...
+
+Puis, tout a coup, apres que Catho eut dit quelques mots, cette vision
+s'evanouit; les bequillardes reprirent leurs bequilles, les bossues leur
+bosse, les borgnes leur emplatre, et, en quelques minutes, l'auberge se
+vida.
+
+Tout ce monde inoui, exorbitant, s'etait enfonce dans l'ombre sereine de
+la nuit d'ete.
+
+Catho, alors, alla a une armoire et en tira trois sacs d'ecus d'argent
+et d'or.
+
+"La fin!" murmura-t-elle avec une grimace.
+
+Vers une heure, le cabaret, qui s'etait vide, commenca a se remplir de
+nouveau; cette fois encore, il ne vint que des femmes. Et leur misere, a
+celles-ci, etait plus decente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait
+de tres jolies. Il y en avait des laides. La plupart etaient jeunes.
+Presque toutes portaient la robe lache et la ceinture; beaucoup de ces
+ceintures etaient brodees d'or...
+
+Et c'etaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient metier de leur
+corps, et que Catho, l'une apres l'autre, avait depuis trois jours
+decidees. Elles riaient, chantaient, les unes d'une voix douce et
+dolente, les autres d'une voix enrouee; toutes buvaient, buvaient!
+
+Catho recommenca la distribution des ecus. Ses trois sacs se viderent.
+
+Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allerent dans la nuit
+silencieuse, et l'auberge demeura vide.
+
+Catho prit une lanterne et descendit a sa cave; elle vit qu'il ne lui
+restait plus une bouteille de vin, plus un flacon de liqueur! Elle
+remonta dans le cabaret, penetra dans l'office et vit qu'il ne lui
+restait plus un jambon, plus un morceau de pain, plus une volaille, plus
+un pate!... Elle monta a sa chambre, ouvrit ses armoires et vit que,
+depuis deux jours, elle avait vendu ce qu'elle possedait pour en faire
+de l'argent... Elle ouvrit l'armoire ou elle avait place son argent, vit
+qu'il ne lui restait plus un sou...
+
+"Bah!" dit-elle simplement.
+
+Alors, elle prit une forte dague qu'elle placa a sa ceinture, sortit,
+ferma la porte du cabaret devaste, placa les clefs sous la porte et
+s'eloigna a son tour.
+
+
+
+XXIX
+
+CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE
+
+La nuit etait claire; c'est-a-dire que le ciel, constelle du zenith
+jusqu'a l'horizon, paraissait tout pale, de cette paleur indecise et
+tendre de la toute premiere aube Pourtant l'aube etait loin encore.
+
+Catho marchait, etonnee de cette majestueuse serenite; bien que son ame
+inculte et farouche fut peu apte a regarder face a face les beautes
+insondables, elle levait parfois la tete vers le zenith diamante; puis
+peut-etre parce qu'elle ne pouvait saisir l'emotion qui tombait de ces
+harmonies, elle baissait son regard en frissonnant.
+
+Seulement, elle pensait:
+
+"Comme la nuit est belle!"
+
+Elle s'etonna que Paris fut aussi profondement silencieux.
+
+Ou etaient les amoureux? Ou etaient les truands? Pourquoi tout le monde
+se cachait-il?
+
+Tout a coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une belle maison,
+la maison de quelque homme noble ou tout au moins bourgeois. Une
+quinzaine de personnages en sortirent. Ils etaient armes d'arquebuses,
+de pistolets, de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait une
+lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous avaient un brassard
+blanc, quelques-uns une croix blanche sur le pourpoint.
+
+Cette troupe se mit en marche.
+
+L'homme qui tenait le papier marchait en tete, pres de l'homme a la
+lanterne.
+
+"Ou vont-ils? Que font-ils?" se demandait Catho en poursuivant sa route.
+
+La troupe s'arreta soudain; l'homme qui etait en tete consulta son
+papier et, s'approchant d'une maison, traca sur la porte un signe.
+
+Ces gens alors allerent plus loin et Catho, etant arrivee devant la
+porte, vit que le signe trace etait une croix blanche marquee a la
+craie.
+
+La troupe s'arreta encore devant deux autres maisons, et le meme homme
+les marqua d'une croix blanche.
+
+Puis ils tournerent brusquement dans une autre rue, et Catho poursuivit
+son chemin.
+
+Mais alors, a vingt pas devant elle, une deuxieme troupe lui apparut;
+puis, a gauche, a droite, dans toutes les rues qu'elle longeait ou
+qu'elle traversait, elle apercut des troupes pareilles. Et toutes
+escortaient un homme qui portait un papier; cet homme s'arretait de
+temps a autre, examinait son papier et marquait une maison d'une croix
+blanche...
+
+Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes qui se promenaient de
+place en place; elle compta aussi les portes que, sur sa route, elle
+vit marquees d'une croix blanches; puis elle y renonca... il y en avait
+trop.
+
+Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel silence, elle
+tressaillit et hata le pas en disant:
+
+"A quoi vais-je penser la!... Voici l'heure, et on m'attend!..."
+
+Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute la ville comme une
+vaste et sourde rumeur, pareille a un coup de vent qui bruisse tout a
+coup a travers une foret.
+
+Puis le silence se fit plus profond...
+
+Henri de Guise etait a cheval dans la cour de son hotel, remplie de gens
+d'armes.
+
+Le duc d'Aumale etait poste non loin de l'hotel Coligny, sous un hangar,
+avec cent arquebusiers.
+
+Le marquis chancelier de Birague etait devant Saint-Germam-l'Auxerrois
+et, a voix basse, donnait des ordres a un capitaine de quartier qui
+commandait cinquante hommes.
+
+Le marechal de Damville attendait hors sa maison frissonnant
+d'impatience. Il etait a cheval; autour de lui, trois cents cavaliers
+pareils a des statues equestres!
+
+Cruce etait embusque pres de l'hotel du duc de La Force, vieux huguenot
+qui, depuis la mort de sa femme vivait retire, se consacrant a
+l'education de son jeune fils. Cruce avait avec lui une vingtaine
+d'hommes Trente garcons bouchers, les bras nus, le coutelas a la main,
+entouraient Pezou.
+
+Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait a une bande
+de truands, deja ivres de vin, en attendant qu'ils fussent ivres de
+sang. Ce Charpentier etait un docteur plus ou moins savant, mais rival
+haineux du vieux Ramus.
+
+Le marechal de Tavannes, poste sur le grand pont ecoutait, penche sur
+l'encolure de son cheval. Deux cents fantassins, la pique au poing,
+avaient l'oeil fixe sur sa haute silhouette noire.
+
+A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins, les chaines
+etaient d'ailleurs tendues du cote de l'Universite, pour que ces troupes
+ne pussent etre assaillies par-derriere.
+
+A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine de quartier et
+cinquante bourgeois en armes.
+
+Derriere les portes fermees de toutes les maisons catholiques, des gens,
+prets a se ruer au-dehors la figure livide, ecoutaient le silence.
+
+Le silence etait enorme; c'etait le silence de la mort.
+
+
+
+XXX
+
+LES MYSTERES DE LA REINCARNATION
+
+Vers ce moment-la, c'est-a-dire entre deux et trois heures du matin, a
+cet instant solennel ou des souffles d'angoisse faisaient frissonner la
+nuit, une scene effroyable se deroulait au Temple, avec, pour uniques
+personnages, le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan.
+
+C'etait une de ces scenes qui, par l'epouvante qu'elles degagent,
+depassent l'imagination et devant lesquelles la plume du romancier
+hesite et tremble. Mais, pour la presenter au lecteur, nous devons, pour
+quelques moments, nous attacher aux faits et gestes d'un personnage sur
+lequel nous concentrons toute notre attention.
+
+Ce personnage, c'etait l'astrologue de la reine, Ruggieri.
+
+Ruggieri etait sans doute l'homme le plus convaincu de la cour de
+France. Il avait la foi. Il croyait, d'une croyance profonde et sincere,
+a la possibilite de l'Absolu. Etait-ce un fou? C'est possible, sans que
+ce soit certain.
+
+L'astrologue portait en lui le mystere du Moyen Age agonisant. Ne a
+Florence, il etait peut-etre le fils de quelque magicienne syriaque ou
+egyptienne, qui lui avait transmis l'amour des etudes esoteriques.
+
+L'alchimie et l'astrologie etaient la double et incessante preoccupation
+de cet homme. En cherchant la pierre philosophale, en manipulant et
+en combinant des corps chimiques, Ruggieri avait trouve des poisons
+redoutables.
+
+Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale et la
+connaissance de l'avenir par les astres n'etaient que deux formes de
+l'Absolu. Ses etudes esoteriques comprenaient une troisieme forme, qui
+etait la recherche de l'immortalite de l'homme.
+
+Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie, la science
+absolue par la connaissance de l'avenir; la parfaite jouissance de la
+vie par l'immortalite, voila le reve fabuleux qui hantait ce cerveau.
+
+Quand il etait fatigue de regarder au ciel, il redescendait a la chimie;
+quand il etait fatigue de se pencher sur ses creusets, il se colletait
+avec la mort...
+
+Et, courbe sur le cadavre de quelque supplicie qu'il avait achete au
+bourreau, il cherchait, oui, il cherchait le moyen de faire revivre ce
+cadavre!...
+
+"Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier. Qu'est-ce que le
+sang? Le charroi de la vie. Voici un corps. Le sang y est toujours,
+c'est-a-dire le moyen de vehiculer la vie. Le coeur y est toujours,
+c'est-a-dire le regulateur necessaire aux mouvements de la vie. Nerfs,
+muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il est
+maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde l'ait serre au cou
+pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant, il est tel qu'il etait avant
+la pendaison. Que manque-t-il a ce corps de matiere? Evidemment le corps
+astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait de la vie a
+travers les veines. De quoi s'agit-il donc, en somme? D'obliger ce corps
+astral a se reincarner en ce corps materiel. Voila tout!
+
+Quand il avait bien ainsi reve, Ruggieri modelait une statuette de cire
+qui representait a ses yeux le corps astral du cadavre. Et, sur ce
+simulacre, il essayait ses incantations...
+
+Quelquefois, il lui avait semble voir le cadavre tressaillir comme pret
+a se reveiller. Mais l'illusion s'envolait bientot.
+
+A force de triturer le probleme sous toutes ses faces, un jour, il se
+frappa le front:
+
+"Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est dans le cadavre.
+Oui, il y est. Mais il n'y est plus a l'etat liquide. Il est coagule.
+Il ne peut plus charrier la vie. Il faudra donc au prochain cadavre que
+j'acheterai, il faudra qu'avant toute incantation je lui transfuse un
+sang vivant!..."
+
+Or, maintenant que nous avons complete le portrait de Ruggieri,
+maintenant qu'une lumiere livide, mais necessaire, a ete projetee sur
+cette monstrueuse silhouette, nous prierons le lecteur de se transporter
+cinq jours en arriere, jusqu'au moment ou le groupe d'hommes, que
+nous avons signale en temps et lieu, penetra dans l'eglise
+Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre de Marillac.
+
+Catherine s'etait montree genereuse: a Panigarola, elle laissait le
+cadavre d'Alice; a Ruggieri, elle envoyait celui de son fils. Ruggieri
+attendait, en effet, hors l'eglise. Quand il vit les hommes qui
+emportaient Marillac mort, il s'approcha et prononca quelques paroles,
+sans doute un mot de reconnaissance.
+
+Alors, il fit un signe, et les funebres porteurs se mirent a le suivre.
+
+Arrive rue de la Hache, Ruggieri s'arreta non loin de la maison qu'avait
+habitee Alice de Lux et, ayant fait deposer le cadavre a terre, il
+renvoya les porteurs.
+
+A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou plutot le traina
+jusque dans les jardins. Et il referma la petite porte. Puis, a nouveau,
+il chargea sur ses epaules le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'a
+la maison si coquette ou se trouvaient ses laboratoires.
+
+Lorsque le corps se trouva etendu sur une grande table de marbre,
+lorsque Ruggieri l'eut deshabille et soigneusement lave, sa premiere
+besogne fut de lui injecter des aromates destines a empecher toute
+decomposition pendant quelques jours au moins; et ceci n'etait qu'un jeu
+pour ce redoutable createur de poisons.
+
+Il s'assit pres de la table de marbre a laquelle il s'accouda, et
+examina le corps de son fils: il etait laboure de coups de poignard dont
+plusieurs avaient penetre jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les
+epaules, le cou etaient zebres de longues plaies entrouvertes. La tete
+avait conserve une serenite remarquable. Evidemment, Marillac ne s'etait
+pas apercu qu'on le tuait. Le premier coup, qui lui avait ete porte au
+moment ou il descendait vers Alice, avait du le foudroyer. Les paupieres
+etaient legerement soulevees. Ruggieri essaya en vain de les fermer et,
+n'y parvenant pas, il jeta sur le visage un mouchoir de fine batiste
+parfumee qu'il avait trouve dans le pourpoint du mort et qui etait au
+chiffre d'Alice.
+
+Ruggieri n'etait nullement emu.
+
+La douleur paternelle disparaissait dans l'effort cerebral du savant.
+
+Et cet effort devait etre enorme. Car, pendant plusieurs heures, le mage
+demeura petrifie dans une immobilite telle qu'on l'eut pris pour un
+autre cadavre, si une espece de tremblement n'eut parfois agite ses
+mains. Il etait d'ailleurs aussi pale que le mort qu'il etudiait. Mais
+ses yeux laissaient echapper une flamme ardente.
+
+A un moment de cette sinistre meditation, il bredouilla quelques mots:
+
+"Il a perdu tout son sang... l'operation n'en est-elle pas
+simplifiee?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf une... celle-ci...
+qui a ouvert la carotide... c'est par la que je dois faire la
+transfusion..."
+
+A un autre moment de la journee, il murmura:
+
+"Nostradamus ne m'a-t-il pas affirme qu'il avait oblige le corps astral
+d'un de ses enfants a demeurer pres de lui pendant plus d'un mois?...
+Et, moi-meme, n'ai-je pas vu tressaillir a diverses reprises les
+cadavres que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'etait pas
+la, alors, qui essayait de reintegrer sa demeure charnelle?"
+
+A l'heure ou la nuit commencait a tomber, Ruggieri se leva brusquement,
+courut a une vaste armoire pleine de livres et de manuscrits, et il se
+mit a la fouiller febrilement.
+
+Il tremblait convulsivement et repetait:
+
+"Oh! je le trouverai... je le trouverai...."
+
+Au bout de deux heures, ayant jonche le parquet de papiers et de volumes
+epars, il finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait: c'etait un
+livre qui ne contenait guere qu'une cinquantaine de pages. Les pages
+etaient moisies. Les caracteres de l'ecriture etaient hebraiques.
+
+Lentement, Ruggieri se mit a le feuilleter. Ses yeux, d'un seul trait,
+parcouraient chaque page.
+
+A la vingt-neuvieme page, il eut comme un sourd rugissement, et son
+doigt se posa, s'incrusta sur une ligne.
+
+"La formule d'incantation!" gronda-t-il.
+
+Il etait a ce moment dix heures du soir. Le silence etait profond
+au-dehors.
+
+Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq nouveaux flambeaux, ce
+qui faisait sept avec ceux qui l'eclairaient deja.
+
+Il les placa sur le parquet dans l'angle du laboratoire tourne a l'est.
+Les flambeaux etaient places en fer a cheval dont l'ouverture se
+trouvait donc tournee vers l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le
+coin, un demi-cercle appuye a l'est. Dans ce demi-cercle de lumiere,
+Ruggieri se placa debout, tourne vers l'interieur du laboratoire,
+c'est-a-dire regardant l'ouest, qui est le lieu de tenebres, par rapport
+a l'est d'ou vient la lumiere.
+
+De fa main, il traca dans l'air un cercle, comme pour s'enfermer.
+
+Puis, devant lui, a ses pieds, au milieu des deux branches du fer
+a cheval forme par les sept flambeaux, il enfonca profondement son
+poignard dont la garde formait une croix.
+
+Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en detacha douze grains
+qu'il placa en cercle autour du poignard dresse comme une croix.
+
+Minuit commenca a sonner ses douze coups lents et sonores, voiles de
+tristesse...
+
+Au sixieme coup, Ruggieri prononca la formule d'une voix calme, forte et
+grave.
+
+Les vibrations du douzieme coup de minuit resonnaient encore sourdement
+dans les airs, lorsqu'il vit a l'autre extremite du laboratoire une
+forme blanche qui, d'abord indecise, se precisa rapidement jusqu'a
+dessiner une silhouette humaine.
+
+Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche apparut dans le
+laboratoire. Nous disons que Ruggieri la vit.
+
+Alors, d'un pas saccade, il sortit du cercle forme par les flambeaux et
+la croix, et s'avanca vers la forme blanche qu'il voyait.
+
+Il ne faisait guere qu'un pas par minute, et chacun de ces pas
+s'accomplissait avec la raideur lente et sans arret d'un mecanisme.
+
+Au bout de douze pas, il s'arreta et demanda:
+
+--Est-ce toi, mon enfant?...
+
+Il ne vit pas les levres de l'apparition remuer. Aucun son ne frappa
+ses oreilles. Mais il entendit, en lui-meme, et tres distinctement, la
+reponse:
+
+--Pourquoi m'avez-vous appele, mon pere?
+
+Ruggieri se remit en marche; a mesure qu'il avancait, il vit
+l'apparition reculer; le corps astral essayait de le fuir; mais lui le
+poursuivait.
+
+Ruggieri continua a marcher, revenant cette fois sur le cercle.
+
+L'apparition se trouvait pres du poignard, entre les deux branches du
+fer a cheval lumineux.
+
+Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit:
+
+--Mon enfant, il faut entrer.
+
+Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme tout a l'heure,
+en lui-meme, il entendit:
+
+--Pourquoi ne me laissez-vous pas a l'eternel repos?
+
+--Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi, mon fils, de
+t'emprisonner ici. Entre, je le veux.
+
+Il vit la forme blanche hesiter, reculer, prendre son elan, et se placer
+enfin au centre des lumieres, a la place meme qu'il avait occupee.
+
+Une satisfaction infinie se peignit sur les traits petrifies de
+Ruggieri.
+
+Au bout de quelques minutes, son visage se detendit, ses yeux reprirent
+leur position naturelle, son bras droit retomba pesamment, le livre
+s'echappa de sa main gauche et roula sur le parquet.
+
+Regardant dans le cercle de lumieres, Ruggieri ne vit plus rien: la
+forme blanche avait disparu.
+
+Mais il sourit et murmura:
+
+"Je ne suis plus en etat de voyant; donc, je ne vois pas; mais il est
+la; le corps astral de mon fils est la; et il ne sortira que lorsque je
+le voudrai!"
+
+Ruggieri subit alors, et d'une facon soudaine, la reaction de l'etat
+morbide ou il s'etait place par suite d'un phenomene de volonte connu et
+decrit par tous les anciens auteurs des sciences esoteriques, mais que
+la medecine moderne a invente... en lui donnant le nom tout battant neuf
+d'autosuggestion.
+
+Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant, agite de
+frissons fievreux. Mais, bientot, il se remit, et, courant aux volumes
+qu'il avait jetes sur le parquet, il saisit l'un d'eux et sortit
+rapidement de son laboratoire.
+
+Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis que les sept
+flambeaux continuaient a bruler.
+
+Ruggieri etait entre dans sa chambre a coucher et, ayant allume une
+lampe, se mit a parcourir le volume qui portait ce titre: _Traite des
+fardements_.
+
+C'etait une oeuvre de Nostradamus, publiee a Lyon en l'an 1552.
+
+"Voila, murmura Ruggieri, voila ce que me laissa en mourant mon bon
+maitre Nostredame. Que de fois j'ai lu et relu ces lignes tracees par sa
+main quelques heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passees sur
+ces pages qu'il m'a sans doute laissees pour que je pusse tenter sa
+reincarnation!... Je la tentai. Par trois fois, j'entrai dans son
+tombeau, la-bas, dans l'eglise de Salon... mais je n'avais pas de sang a
+lui transfuser... Lisons encore... essayons!..."
+
+Le manuscrit etait divise en trois parties tres courtes. ecrit a la
+hate, et dont beaucoup de phrases etaient simplement commencees.
+
+La premiere partie commencait par ces mots:
+
+"La reincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel du corps astral."
+
+La deuxieme partie portait une sorte de titre qui etait:
+
+"Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral et le corps
+materiel apres leur separation."
+
+Enfin, la troisieme partie etait egalement resumee par quelques mots
+places en tete de la page:
+
+"Quel sang il faut infuser au cadavre."
+
+Ce fut cette derniere partie que Ruggieri se mit a lire et a relire
+longuement, la tete entre les deux mains. Enfin il se leva, alla a une
+armoire de fer encastree dans le mur et dissimulee dans une tapisserie.
+L'ayant ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un rouleau de
+parchemin qu'il deroula, sur la table et sur lequel il s'accouda.
+
+C'etait une grande feuille sur laquelle etaient traces des signes
+geometriques, avec renvois explicatifs sur les cotes. En haut de la
+feuille, ces mots etaient ecrits:
+
+"Horoscope de mon fils Deodat, comte de Marillac, et diverses
+constellations en conjonction avec la sienne."
+
+Alors, l'astrologue se mit a commencer une serie de calculs geometriques
+dont chacun etait suivi de calculs chiffres.
+
+Cela dura des heures.
+
+Vers la fin, il ecrivait avec une sorte de fievre delirante. Une joie
+intense resplendissait sur son visage.
+
+"J'y suis! murmura-t-il tout a coup, voila la constellation de l'homme
+qu'il me faut!... quel est cet homme?... Oh! je le trouverai!"
+
+Il s'evanouit soudain.
+
+Peut-etre de joie ou peut-etre de fatigue.
+
+Quand il revint a lui.'au bout de quelques minutes, il se dit:
+
+"Le jour ne va pas tarder a paraitre, maintenant... Eh bien, j'attendrai
+a ce soir!..."
+
+Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire de fer, et en tira
+une boite qu'il ouvrit; elle contenait un certain nombre de pilules; il
+en prit une et, l'ayant avalee, un bien-etre immediat succeda aussitot a
+l'enorme fatigue qu'il eprouvait.
+
+Ses yeux tomberent alors sur l'horloge.
+
+"Neuf heures, dit-il, il fait grand jour..."
+
+Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journee a etudier
+l'horoscope, apres toute la nuit passee a evoquer le corps astral de
+son fils. On etait au mercredi soir... Il y avait donc a tout le moins
+quarante-deux heures que Ruggieri n'avait pas mange!... qu'il n'avait
+pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!...
+
+Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber une et qu'il
+avait composees lui-meme, devaient contenir une substance fortifiante
+d'une extreme energie, car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se
+contenta de boire un grand verre d'eau.
+
+Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet de la tour, l'oeil
+fixe a une puissante lunette qu'il avait perfectionnee pour son usage
+personnel.
+
+Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail forcene auquel il
+se livrait par un envoye de la reine, qui l'appelait. Lorsqu'il revint
+du Louvre, il se remit a etudier la constellation de l'homme dont le
+sang etait necessaire a la reincarnation de son fils.
+
+Vers trois heures, comme les astres palissaient et qu'il allait remettre
+a la nuit suivante la suite de ses recherches, il poussa un cri
+terrible:
+
+"J'ai trouve! C'est lui!"
+
+Il courut a sa chambre, sortit de l'armoire de fer une feuille de
+parchemin pareille a celle qui contenait l'horoscope de son fils. Et
+c'etait en effet un autre horoscope.
+
+Il tremblait de joie au point qu'il n'ecrivait qu'avec difficulte. Une
+flamme etrange jaillissait de ses yeux. Et il murmurait, apres chaque
+calcul:
+
+"Oui... c'est bien lui!... cela coincide..."
+
+A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil a un rugissement,
+et s'evanouit de nouveau en prononcant un nom:
+
+"Pardaillan!..."
+
+Voila donc ce que Ruggieri avait trouve! Le nom de l'homme dont le sang
+etait necessaire a la reincarnation de son fils!...
+
+Et, cet homme, c'etait le chevalier de Pardaillan!
+
+C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter la hideuse,
+l'effroyable experience!...
+
+Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver a cette conclusion?
+
+Il est probable que, dans son aberration, dans l'etat de delire a
+froid ou il vivait depuis l'assassinat de l'infortune Marillac, il est
+probable que, dans le detraquement filial de cette cervelle qui avait
+recu tant de secousses, il est probable, disons-nous, que la figure de
+Pardaillan se presenta d'elle-meme a lui.
+
+Ruggieri, lorsqu'il avait ete trouver le chevalier a l'auberge de la
+Deviniere pour lui faire les propositions au nom de la reine, avait
+rencontre dans l'escalier, et sans doute reconnu du premier coup son
+fils Deodat.
+
+Plus tard, il avait etabli l'horoscope du chevalier.
+
+Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir Pardaillan, etait
+nee dans ce cerveau, sans cesse preoccupe de conjonctions, la certitude
+que le comte de Marillac et le chevalier de Pardaillan etaient unis par
+d'invisibles liens et que leurs destinees faisaient corps.
+
+Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit, s'etait reveillee
+sans qu'il en eut conscience, au moment ou il cherchait dans le ciel la
+constellation de l'homme dont le sang lui etait necessaire.
+
+En realite, des la premiere minute, il avait ete obsede par l'energie du
+chevalier, et, comme il arrive a tous ceux qui poursuivent un probleme
+insoluble, il avait amoncele d'instinct les preuves autour de la
+solution ardemment souhaitee. Et, alors qu'il croyait que cette solution
+lui venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise des avant de
+commencer le calcul. Toute folie trouve son explication.
+
+Ruggieri revint rapidement a lui.
+
+En toute hate, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre papiers.
+
+Ces papiers etaient blancs.
+
+Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de Charles IX et le
+sceau royal.
+
+Comment Ruggieri s'etait-il procure ces ordres en blanc? Les avait-il
+obtenus de Catherine? Etaient-ce de parfaites imitations? Peu importe.
+
+Il en remplit deux.
+
+Puis il descendit a son laboratoire et renouvela ceux des flambeaux du
+cercle lumineux qui etaient pres de s'eteindre, operation qu'il avait
+soigneusement recommencee plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les
+lumieres ne devaient pas s'eteindre: une seule lumiere eteinte, c'etait
+une porte par ou le corps astral pouvait fuir.
+
+"O mon fils, dit-il, sois rassure; des cette nuit, je verserai dans ton
+corps materiel le sang necessaire, et, pour chasser les esprits jaloux,
+je sonnerai le glas, le glas terrible qui sera le signal des milliers de
+morts, afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphere!"
+
+Ainsi s'exprima le fou...
+
+Ayant parle au corps astral comme on vient de le dire, Ruggieri sortit
+du laboratoire sans regarder le cadavre tout raide et livide sur sa
+table de marbre. Et, ayant enfourche sa mule, il se hata vers le Temple.
+
+Introduit aupres de Montluc, il exhiba les papiers qu'il avait remplis.
+
+Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard de stupeur et
+presque d'epouvante.
+
+"Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccadee, je ne sais pas si la
+mecanique fonctionne encore... il y a longtemps qu'elle n'a servi...
+
+--Ne vous inquietez de rien. Mettez-moi seulement en relation avec
+l'homme.
+
+--Bon. Venez donc.
+
+Montluc et Ruggieri descendirent, gagnerent une cour etroite au Fond de
+laquelle s'elevait une cahute en planches.
+
+--Il est la, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper de faire
+descendre vos deux gaillards.
+
+Montluc salua et se retira avec une hate que motivait peut-etre un
+sentiment d'horreur, ou peut-etre simplement le desir de courir a son
+appartement ou il devait attendre les deux ribaudes qui lui avaient
+promis leur visite pour ce soir-la.
+
+Ruggieri, etant entre dans la cabane, vit un homme qui s'occupait a
+raccommoder une paire de sandales.
+
+Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tete monstrueuse, des
+epaules enormes, et devait etre d'une force herculeenne. C'etait un
+ancien condamne aux galeres, qu'on avait gracie a condition qu'il
+remplit, au Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier.
+
+Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit signe qu'il
+obeirait. Ruggieri lui donna alors quelques ordres a voix basse. L'homme
+repondit:
+
+--J'y vais.
+
+--Non, dit l'astrologue, pas maintenant.
+
+--Et quand-?
+
+--Cette nuit. Je ne pourrai etre ici qu'a trois heures et demie. Je veux
+recueillir moi-meme la chose.
+
+--Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc a tourner la manivelle
+vers trois heures.
+
+Ruggieri approuva d'un signe de tete et sortit.
+
+Mais, au moment ou il allait franchir la porte du Temple, il s'arreta
+soudain et murmura:
+
+"Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans sa main..."
+
+
+
+XXXI
+
+LA MECANIQUE
+
+Apres la soudaine intervention de Marie Touchet dans la chambre de
+torture, les deux Pardaillan avaient ete reintegres dans leur cellule.
+Un flot d'espoir montait de leurs coeurs a leurs cerveaux. Mais ces
+deux hommes d'une trempe exceptionnelle evitaient de se montrer l'un a
+l'autre la joie qu'ils eprouvaient.
+
+Simplement, le vieux routier s'ecria Quand ils eurent ete enfermes:
+
+--Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu n'as pas eu tort
+de sauver cette aimable personne. Par Pilate, j'aurai donc connu une
+femme qui aura montre quelque gratitude?
+
+--Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier.
+
+--Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir dans ce
+cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait deja avoir mis le feu a Paris et
+fait sauter le Temple pour nous en tirer!
+
+--Mais, monsieur, nous eussions saute, nous aussi en ce cas, repondit le
+chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de Ramus que je voulais parler.
+Ce digne savant ne nous a-t-il pas tires d'un fort mauvais pas, rue
+Montmartre?
+
+--C'est pardieu la verite. Mort de tous les diables devrai-je donc me
+reconcilier avec l'humanite?
+
+Les deux intrepides aventuriers plaisantaient et devisaient paisiblement
+a l'heure ou ils venaient d'echapper a une mort affreuse.
+
+Cependant, peu a peu, leur entretien s'attacha a cette charmante et
+vaillante jeune femme qui leur etait apparue comme un ange sauveur. Ils
+finirent par convenir que leur situation s'etait infiniment amelioree et
+que, surement. Marie Touchet les delivrerait.
+
+La journee se passa ainsi.
+
+Et, deja, la nuit avait envahi leur cachot, alors que dehors il faisait
+jour encore, lorsque la porte s'ouvrit.
+
+Avouons que le coeur leur battit fort: etait-ce la liberte?...
+
+C'etait Ruggieri!...
+
+Il entra seul, une lanterne a la main, tandis que les arquebusiers qui
+l'avaient accompagne se rangeaient dans le couloir, prets a faire feu a
+la moindre tentative d'evasion.
+
+Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier.
+
+--Me reconnaissez-vous? demanda-t-il.
+
+Le chevalier examina un instant l'astrologue.
+
+--Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort change. C'est vous
+qui vintes me voir en mon taudis qui se trouva fort honore de votre
+visite. C'est vous qui me posates de ces questions etranges, comme de me
+demander en quelle annee j'etais ne et si j'etais libre... C'est vous
+qui me donnates ce joli sac contenant deux cents beaux ecus de six
+livres parisis. C'est vous qui m'ouvrites la porte de la maison du Pont
+de Bois ou vous m'aviez donne rendez-vous... Mon pere, saluez cet
+homme: c'est un des plus hideux coquins dont puisse se glorifier une
+truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena a l'illustre et genereuse
+Catherine, reine de par le diable? C'etait pour me prier d'assassiner
+mon ami, le comte de Marillac!
+
+Une terrible secousse fit bondir l'astrologue.
+
+Ses yeux se gonflerent, comme s'il allait pleurer.
+
+Mais il ne pleura pas. Il eclata d'un rire sinistre et grinca:
+
+--Moi! Moi! Tuer Deodat! Fou! Triple fou!... Ah! si Deodat n'etait mort,
+si je n'avais enferme son corps astral dans le cercle magique...
+
+Il n'acheva pas.
+
+Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment ce bras.
+
+Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est mort!...
+
+--Mort! repeta Ruggieri hagard, une lueur de folie dans les yeux.
+Mort!... heureusement, je tiens les deux corps, le corps materiel et
+l'astral... jeune homme, c'est pour cela que je suis ici... votre main,
+je vous prie...
+
+Le chevalier avait croise les bras, et sa tete s'etait inclinee sur sa
+poitrine.
+
+--Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si bon!...
+Mort!... Tue sans doute par cette femme!... Mon pere, mon pere, vous
+avez trop raison... il y a trop de loups et de louves de par le monde...
+
+--Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosite autour de
+Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier! Des loups, certes, il y en a
+a foison. Et des hiboux... tiens, comme monsieur que voici... fi! la
+vilaine bete... vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!...
+
+--Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me donner votre
+main?...
+
+Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si etrange douceur, elle
+implorait avec tant de tristesse, que le chevalier, lentement, decroisa
+les bras et dit:
+
+--Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous pleurez, mon
+pauvre ami... voici ma main.
+
+Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier, croyant qu'il
+voulait simplement la serrer par communaute d'affliction, lui avait
+tendue. Cette main, il l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la
+lumiere de la lanterne, il l'etudiait, il en inspectait les lignes.
+
+Deja, Ruggieri avait oublie ce sentiment de douleur paternelle qui
+s'eveillait en lui. Il etait tout a sa folie, a l'affreuse pensee qui le
+guidait.
+
+--Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie qui va se perdre
+dans la ligne que j'ai retrouvee dans la main de Deodat! Voici, tenez...
+
+Il eut sans doute revele l'abominable, la monstrueuse esperance de
+reincarnation, mais le vieux Pardaillan, exaspere par l'accent funebre
+de cette voix, avait saisi Ruggieri au col; il le secoua un instant et,
+finalement, d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot.
+
+Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un dernier regard si
+etrange que celui-ci en frissonna; puis, ouvrant la porte, il disparut.
+
+--As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout pale.
+
+Le chevalier, tout a la violente douleur de la nouvelle qu'il venait
+d'apprendre, allait et venait dans le cachot avec une agitation
+croissante. Une furieuse colere montait en lui. Jamais le vieux
+Pardaillan n'avait vu son fils dans cet etat. Et, sans doute, cette
+colere, allait finalement se traduire par quelque eclat, lorsque la
+porte s'ouvrit a nouveau. Les memes arquebusiers, qui avaient conduit
+Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et le sergent qui les commandait
+dit simplement:
+
+--Messieurs, veuillez me suivre.
+
+Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet incident la
+suite de l'intervention de Marie Touchet. Si on ne les mettait pas en
+liberte, on allait les transferer dans quelque chambre plus aeree. Il
+saisit le bras du chevalier.
+
+--Viens, dit-il. Nous songerons a venger ton ami quand nous serons hors
+d'ici.
+
+--Oui, fit le chevalier, les dents serrees, le venger!... Je sais d'ou
+est parti le coup qui l'a frappe.
+
+Ils se mirent en marche, entoures d'arquebusiers.
+
+--Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous nous conduisez dans
+une autre cellule?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Tres bien.
+
+Le sergent le regarda d'un air etonne. On arriva au bout du couloir et
+on commenca a descendre un escalier tournant, pareil a celui qu'ils
+avaient descendu le matin pour arriver a la chambre de torture, mais non
+le meme.
+
+Cependant, ils s'enfoncaient de plus en plus. L'air devenait mephitique.
+Les murailles suintaient. Par plaques, des touffes de champignons
+verdatres se renflaient sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre
+brillait de mille cristaux minuscules: c'etait le salpetre qui sortait.
+
+On arriva ainsi a une sorte de boyau long d'une vingtaine de pas.
+
+"Diable!" songea Pardaillan pere.
+
+Mais il se rassura aussitot en apercevant, au bout du boyau, un etroit
+escalier qui remontait. Et, comme il n'y avait de couloir ni a droite ni
+a gauche, il en conclut qu'ils allaient reprendre par la le chemin qui
+les ramenerait a l'air.
+
+C'etait vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet escalier qui
+tournait rapidement sur lui-meme et dont ils n'apercevaient que les deux
+ou trois premieres marches.
+
+Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le boyau, et les
+deux prisonniers furent invites a monter les premiers. Ils monterent;
+derriere eux, le sergent; derriere le sergent, les arquebusiers.
+
+Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en tete, compta huit
+marches tournantes. A la neuvieme marche, il n'y avait plus d'escalier,
+mais une sorte de porte basse et etroite s'ouvrait; machinalement, il
+franchit le pas; le chevalier passa derriere lui; au meme instant, ils
+entendirent derriere eux un bruit sonore et metallique, comme celui
+d'une porte de fer qui se referme...
+
+L'obscurite etait opaque.
+
+Le silence etait aussi absolu que les tenebres.
+
+--Es-tu la? demanda le vieux Pardaillan, avec une poignante angoisse.
+
+--Je suis la! dit le chevalier.
+
+Ils se turent brusquement, pris de cet indicible etonnement qui est le
+premier signe de la terreur: en effet, leurs voix resonnaient d'etrange
+facon, avec cette meme sonorite metallique qu'avait eue la porte en se
+Refermant.
+
+Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les bras devant eux;
+leurs mains se rencontrerent et s'etreignirent.
+
+Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se rapprocher l'un de
+l'autre.
+
+Mais ils s'arreterent soudain, et la meme sensation d'etonnement les
+immobilisa; en voulant marcher, ils avaient senti que le plancher
+n'etait pas sur un plan horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente
+assez raide.
+
+Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce plancher.
+
+--Du fer! gronda-t-il en se redressant.
+
+Alors, ensemble, ils reculerent, remontant la pente de cet etrange
+plancher de fer.
+
+Au bout de trois pas, ils furent arretes par la muraille et, l'ayant
+touchee, ils constaterent qu'elle etait en fer!
+
+Ils etaient entoures de fer. Ils etaient dans une chambre de fer!
+
+Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient d'aplomb. La
+declivite ne commencait qu'a un demi-pas du mur de fer.
+
+--Ne bouge pas de la! fit le vieux Pardaillan. Je ne sais dans quel
+traquenard nous sommes tombes. Mais ce doit etre effroyable. Je veux
+pourtant me rendre compte...
+
+Alors, il se mit a suivre la muraille en comptant ses pas a haute voix,
+afin de rester en communication avec le chevalier.
+
+Il marchait le long de cette bordure horizontale sorte de sentier qui
+cotoyait le pied des murs.
+
+Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit son fils, il
+avait compte vingt-quatre pas; huit de chaque cote dans le sens de la
+longueur et quatre dans le sens de la largeur.
+
+La cage etait donc d'assez vastes proportions. Ni banc ni siege d'aucune
+sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent un cachot: partout la
+muraille etait unie.
+
+Ils songerent-qu'on les avait enfermes dans cette cage pour les y
+laisser mourir de faim et de soif.
+
+Un moment, l'effroi penetra dans ces ames indomptables.
+
+Mais, bientot, chacun d'eux songeant qu'il ne devait pas augmenter les
+souffrances de l'autre par sa propre faiblesse, ils raffermirent leurs
+coeurs, et se prenant par la main:
+
+--Je pense, dit Pardaillan pere, que voici la fin de notre carriere.
+
+--Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier.
+
+--Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore. Mais j'enrage de ne
+pas savoir ou je suis, et pourquoi ce plancher s'en va de tous cotes en
+pente vers le centre.
+
+--Peut-etre s'est-il affaisse par son propre poids Attendons, monsieur.
+Qu'avons-nous a redouter au bout du compte? De mourir par la faim.
+Je conviens que c'est un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y
+echapper quand il nous sera bien demontre que nous devons mourir.
+
+--Y echapper! Et comment?
+
+--En nous tuant, dit simplement le chevalier.
+
+--J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni dague, ni epee.
+
+--Nous avons mieux.
+
+--Et quoi?
+
+--Nos eperons. Les miens n'ont pas de molette et constituent au pis
+aller des poignards assez presentables.
+
+--Par Pilate, tu es en veine de bonnes idees, chevalier!
+
+Tel fut l'entretien heroique de ces deux hommes places dans la situation
+la plus effroyable.
+
+Seance tenante, le chevalier defit ses eperons qui, selon un usage
+encore tres repandu, consistaient simplement en une tige d'acier assez
+longue et aigue. Il en donna un au vieux routier et garda l'autre pour
+lui...
+
+Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans sa main droite en
+nouant autour du poignet les courroies d'eperon.
+
+A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien.
+
+Accotes a la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent,
+cherchant a voir et ne voyant que tenebres, cherchant a entendre et
+n'entendant que silence.
+
+Quel espace de temps s'ecoula ainsi?
+
+Soudain, le vieux Pardaillan murmura:
+
+--As-tu entendu?...
+
+--Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous...
+
+Un leger bruit, comme le bruit du declic d'une machine qui va se mettre
+en mouvement, venait de frapper leurs oreilles.
+
+Ce bruit de declic venait du plafond.
+
+A ce moment meme, une lumiere pale envahit la cage de fer... puis cette
+lumiere se renforca comme si une deuxieme lampe mysterieuse eut ete
+allumee... puis elle se renforca deux fois encore, en sorte que la
+clarte etait maintenant suffisante pour montrer tous les details de
+l'epouvantable lieu.
+
+D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-memes. Ils se virent
+hagards, herisses, avec des visages terribles:
+
+--On va nous attaquer, gronda le vieux.
+
+--Oui, tenons-nous bien.
+
+--Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer... C'est donc la
+bataille!...
+
+--La bataille! La vie!...
+
+Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide regard, ils
+inspecterent alors le caveau. Et cet etonnement que nous avons signale
+plus haut, cet etonnement avant-coureur des plus atroces sensations
+d'horreur entra de nouveau dans leurs esprits avec une violence d'ecluse
+qui s'ouvre...
+
+Voici en effet ce qu'ils virent:
+
+Ils avaient cherche d'instinct la porte, le trou par ou ils etaient
+entres, et ils ne la trouverent plus; cette porte devait sans doute se
+fermer hermetiquement au moyen d'un mecanisme: sur la muraille, aucune
+ligne indiquant la solution de continuite, plus de porte!
+
+Ils examinerent alors ce plancher bizarre qui, dans la nuit, leur avait
+paru s'en aller en pente.
+
+Ils ne s'etaient pas trompes: tout autour du caveau bordant la muraille,
+regnait un sentier horizontal de deux pieds de large; et a partir de
+l'arete de ce sentier commencait la declivite assez raide; le plancher
+etait ainsi divise en quatre pans dont chacun s'abaissait vers le
+centre, et cela formait un tronc de pyramide renversee parfaitement
+regulier. Les quatre pans inclines, au lieu d'aboutir a une pointe
+centrale, etaient coupes de facon a former au fond de cette cuvette
+quadrangulaire un rectangle tres regulier.
+
+Or, ce rectangle, ce n'etait pas une plaque de fer, ni une dalle de
+pierre, ni rien!
+
+C'etait du vide!...
+
+Si, dans la nuit, ils se fussent laisse entrainer sur l'une des quatre
+pentes, ils eussent abouti a ce trou!
+
+Tombes! Ou? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abime?
+
+A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant l'un a
+l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils descendirent et
+arriverent au bord du trou de la cheminee.
+
+Et alors, ils fremirent. S'etant regardes ils se virent livides. Et le
+vieux Pardaillan prononca ces mots:
+
+--J'ai peur... Et toi?...
+
+--Eloignons-nous, fit le chevalier sans repondre a la terrible question.
+
+Ils revinrent sur le sentier.
+
+Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? Etait-ce un puits sans fond?
+Etait-ce le vertige d'une chute qui ne s'arreterait jamais?
+
+Non. C'etait quelque chose de plus simple, mais cette simplicite
+degageait de l'horreur.
+
+Ce trou... Eh bien, ce trou, c'etait une fosse en fer.
+
+Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'etranges particularites.
+D'un bout a l'autre, elle etait creusee d'une rigole. Et cette rigole
+aboutissait a un orifice de tuyau qui se perdait on ne savait ou...
+
+Pourquoi cet agencement destine a pousser, a refouler, a attirer, a
+absorber?...
+
+Les Pardaillan, muets, colles contre la muraille de fer, regardaient la
+fosse qui beait au centre de la cuvette quadrangulaire formee par le
+plancher de fer.
+
+Nous avons dit que le fantastique caveau s'etait eclaire.
+
+La lumiere venait de quatre lampes.
+
+Ces lampes, placees dans des niches pratiquees au bas de la muraille, au
+ras du sentier, etaient mises hors d'atteinte par un treillis de fer.
+
+Les niches, evidees dans la muraille de fer, correspondaient evidemment
+avec un couloir qui faisait le tour du caveau puisque c'etait du dehors
+qu'on avait allume les quatre lampes.
+
+Ces lampes, placees au ras du sol, etaient agencees pourtant de maniere
+a envoyer leurs reflets vers le plafond en meme temps que vers la fosse.
+
+Ce plafond lui-meme etait de fer.
+
+Les Pardaillan leverent les yeux, l'inspecterent... et i'etonnement les
+saisit dans ses rafales plus puissantes...
+
+Ce plafond ne ressemblait pas plus a un plafond que le plancher
+ressemblait a un plancher...
+
+Ce plafond etait lui-meme dispose en tronc de pyramide, chacun de ses
+pans etant parfaitement dans le plan de la pyramide d'en bas!
+
+En sorte que, si ce plafond etait tombe, il se fut exactement adapte au
+plancher.
+
+Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse, une masse de
+fer parfaitement rectangulaire surplombait. Cette masse, epaisse de cinq
+pieds, toujours dans l'hypothese ou le plafond fut tombe, se serait
+exactement emboitee dans la fosse!...
+
+Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait l'epouvante, cela
+distillait de l'horreur...
+
+Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspecte, ayant confronte avec ce
+qu'il voyait le souvenir des choses qu'on se racontait a voix basse sans
+y croire, le chevalier de Pardaillan, avait compris. Et, de ses levres
+qui remuerent a peine, il laissa tomber ces seuls mots:
+
+--La mecanique espagnole qui fonctionna aux XVe et XVIe siecles, dans le
+mystere des geoles profondes!
+
+--La mecanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui ne savait pas, lui!
+
+Le chevalier n'eut pas le temps de repondre.
+
+Ce leger bruit de declic, qu'ils venaient d'entendre peu avant que les
+lumieres ne s'allumassent, se reproduisit dans le silence absolu.
+
+Presque en meme temps, ils entendirent sur le cote droit de la cage de
+fer, au-dehors, une rumeur grincante et continue de roue mal graissee
+qui se met en mouvement, ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis
+rouille...
+
+La vis devait etre formidable, si c'etait une vis. Car la rumeur etait
+assourdissante.
+
+Et, aussitot, un grondement sourd, un roulement ininterrompu qui venait
+d'en haut leur fit lever les yeux vers le plafond.
+
+Leurs cheveux se herisserent...
+
+Le plafond s'etait mis a descendre!...
+
+Il descendait tout d'une piece, d'un mouvement tres lent, mais continu.
+Il s'abaissait...
+
+La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait vers la pyramide de
+fer en creux...
+
+Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer dans la
+fosse de fer...
+
+Et eux?...
+
+Eux!... Ils allaient bientot sentir peser sur leurs tetes la masse
+formidable!
+
+Alors, affoles, ils allaient chercher a gagner une minute de vie!
+
+Comment?... En descendant vers la fosse.
+
+Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboiterait dans
+cette fosse...
+
+Ils seraient ecrases par l'effroyable pression!
+
+Et la rigole etait la pour recueillir leur sang!
+
+La fosse etait la! Ils y descendraient surement, infailliblement! Elle
+les fascinait. Elle les appelait. Elle les attirait comme le Maelstrom
+de l'Ocean attire le vaisseau qui se debat en vain pour echapper a ses
+mortelles etreintes!
+
+Le grondement de la mecanique continuait.
+
+Le plafond descendait.
+
+Bientot, il se trouva a un pied de la tete du vieux Pardaillan, plus
+grand que le chevalier.
+
+Epouvante et delire"... Bientot, il ne fut qu'a un pouce!...
+
+Bientot, il ne fut qu'a une ligne!...
+
+Il toucha les cheveux... il atteignit le crane... le vieux routier
+baissa la tete... la masse effroyable atteignit ses epaules... il
+fallait descendre... descendre vers l'horreur... descendre vers la fosse
+de fer!...
+
+Terrible, les yeux exorbites, les veines des tempes gonflees a eclater,
+le vieux incrusta ses pieds sur le sentier de fer, s'arc-bouta des
+deux coudes a la muraille de fer, et, se raidissant dans un effort
+titanesque, il voulut, oui, il voulut, de ses epaules, arreter la
+descente du plafond de fer!...
+
+Et l'impossible se realisa!
+
+Le plafond s'arreta!...
+
+Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son visage se
+convulsa... le plafond se remit a descendre...
+
+Alors, comme le fer touchait les epaules du chevalier, il s'arc-bouta a
+son tour... il refit le prodige...
+
+Et pendant que, de ses epaules, il suspendait un instant l'epouvantable
+masse, sa parole, etrange, comme lointaine, descendit vers le vieux
+routier...
+
+--Mon pere, nous avons nos poignards... Quand je tomberai pres de vous,
+il sera temps... mourons ensemble...
+
+La seconde d'apres, l'irresistible force descendante le courba...
+
+Il s'abattit pres de son pere.
+
+L'instant supreme etait venu: en meme temps, ils leverent leurs mains
+armees pour se frapper...
+
+
+
+XXXII
+
+DES VISAGES PENCHES SUR LA NUIT
+
+Vers deux heures du matin, cette nuit-la, Ruggieri sorti du nouvel
+hotel de la reine, et, d'un pas tranquille, prit le chemin de l'eglise
+Saint-Germain-l'Auxerrois ou il ne tarda pas a arriver. Il se dirigea
+vers la petite porte par laquelle Marillac et Alice de Lux etaient
+entres dans la nuit du lundi precedent.
+
+Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait. C etait le
+sonneur de cloches. Cet homme remit a l'astrologue la clef du clocher,
+et dit:
+
+--Comme ca, vous ne voulez pas que je vous aide? C'est que la Guisarde
+est lourde a manoeuvrer. Moi-meme j'ai du mal a la mettre en mouvement.
+
+--La Guisarde? fit Ruggieri.
+
+--Oui, dit le sonneur en eclatant de rire, c'est le nom que j'ai donne a
+la grosse cloche.
+
+Ruggieri entra dans l'eglise, ferma la porte et bientot il commencait
+l'ascension du clocher. Il parvint ainsi a une sorte de chambre ouverte
+a tous les vents et dont le plafond etait perce de trous par ou
+descendaient des cordes qui servaient a mettre en mouvement les cloches
+situees au-dessus du plafond.
+
+L'une de ces cordes etait un vrai cable: c'etait la corde du gros
+bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur, pourtant vigoureux etait
+oblige de se faire aider pour le mettre en branle.
+
+Ruggieri saisit ce cable et le secoua en levant la tete.
+
+Une douzaine de hiboux effares se mirent a voleter.
+
+--Qui etes-vous? s'ecria l'astrologue qui se mit a parcourir a grands
+pas le plancher a demi pourri. Etes-vous les ames de Chilperic et
+d'Ultrogothe dont j'ai vu les statues aux portails de cette eglise?
+Est-ce toi, roi franc, toi qui batis ce temple, voici pres de mille ans?
+Venez-vous m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs soient
+remplis d'esprits!
+
+Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage.
+
+--Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante. Voici l'heure ou
+je vais sonner le grand rappel des esprits epars... le glas du comte de
+Marillac!...
+
+Il se redressa lentement en eclatant de rire, et marcha vers la grosse
+corde, la corde du tocsin...
+
+--Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la Vierge, de par les
+saints!... Sonne, bronze enorme, sonne la vie, sonne la reincarnation du
+fils de la reine!...
+
+En hurlant ces paroles insensees, il se jeta sur la corde du tocsin et
+s'y suspendit de tout son poids...
+
+Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'ebranla, se balanca,
+tressaillit, grinca...
+
+Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit, jetant
+dans le meme silence un mugissement prolonge.
+
+Sur la facade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois,
+un balcon etait ouvert--le balcon d'une vaste salle plongee dans
+l'obscurite. Pres du balcon, deux ombres a demi penchees en avant, sans
+oser se montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute
+Fatale.
+
+C'etait Catherine de Medicis, toute vetue de noir.
+
+C'etait son fils bien-aime, Henri, duc d'Anjou.
+
+Ils se tenaient par la main. Ils etaient blemes. Le duc d'Anjou
+tremblait. Comme Ruggieri, ils ecoutaient, ils regardaient. Leurs yeux
+etaient fixes sur l'eglise
+
+Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on eprouve lorsqu'on
+attend le bruit d'une explosion alors que les mineurs ont mis le feu
+a la meche, tordait Catherine et lui laissait a peine la faculte de
+respirer...
+
+Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et mugissante du bronze
+donna son premier coup de gueule.
+
+Le duc d'Anjou, d'une secousse, echappa a l'etreinte de sa mere, et
+recula... recula jusqu'a ce que, trouvant derriere lui un fauteuil, il
+tomba en se bouchant les oreilles.
+
+Catherine, comme poussee par une force invincible, s'etait redressee
+avec un soupir terrible.
+
+Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire funebre les
+ongles incrustes a la pierre, pareille a l'archange de la Mort.
+
+La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois hurlait,
+gueulait, mugissait, rugissait, comme folle...
+
+Alors des bruits etranges, des rumeurs inouies monterent du fond de
+l'ombre...
+
+Pres de Saint-Germain, une autre cloche se mit a hurler, puis, plus
+loin, une autre, puis d'autres, toutes les cloches tous les tocsins de
+Paris secouant sur la ville les rafales monstrueuses de leurs sonorites
+eperdues!
+
+En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se heurtaient,
+vociferaient, et des eclairs jaillissaient des epees; des torches, des
+centaines de torches, des milliers de torches s'allumaient, et la ville
+paraissait toute rouge tout embrasee comme par les feux de l'enfer
+soudain ramenes sur la terre...
+
+Derriere Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet retentit, puis
+un autre, puis d'autres.
+
+Le grand carnage huguenot, la grande hecatombe humaine venait de
+commencer!
+
+
+
+XXXIII
+
+LE ROI QUI RIT
+
+Charles IX se trouvait dans sa chambre a coucher. Il ne s'etait pas
+deshabille. Mais il etait assis dans un vaste et profond fauteuil ou il
+paraissait plus petit encore plus malingre et chetif. Ses deux levriers
+favoris Nysus et Euryalus, etaient couches a ses pieds et dormaient d'un
+sommeil inquiet.
+
+Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson.
+
+Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors a gronder et a
+mugir, comme une bete fauve encagee bondit a tort et a travers.
+
+Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un long grognement de
+colere et de peur. Charles IX les appela; ils sauterent sur le fauteuil,
+chacun d'un cote; il saisit leurs deux tetes fines et soyeuses, les
+pressa contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant et d'ami.
+
+Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'etaient mis a repondre
+au tocsin enrage de Ruggieri.
+
+Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut enfoncer sa
+tete sous les oreillers du lit; mais le hurlement etait plus fort;
+les vitraux tremblaient; les flambeaux grelottaient; les meubles
+trepidaient... Alors il se redressa, leva la tete, voulut braver les
+hurlements; sa bouche crispee laissa echapper des maledictions sourdes;
+puis il cria plus fort; puis il se mit a vociferer, il hurla a l'unisson
+des cloches, et ses deux chiens hurlerent. Le roi vociferait:
+
+--Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses! cloches d'enfer! Je
+veux qu'on les fasse taire! Oh! les cloches! Elles crient plus fort, je
+ne veux pas! Ne tuez pas!
+
+Ou fuir? Plus feroce, plus lugubre, l'immense et tragique hurlement
+repercutait les echos prolonges de ses clameurs. L'affreuse tempete des
+tocsins deployait sur Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles
+ne se tairaient pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre nuits,
+elles devaient ainsi rugir sans arret.
+
+Charles courut a la fenetre, arracha le rideau, souleva un chassis.
+
+Il recula en claquant des dents.
+
+Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait. Mais, malgre le jour,
+les torches continuaient a courir.
+
+Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient. D'autres, rouges de
+sang, les poursuivaient.
+
+Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula jusqu'au milieu de
+la chambre. Il begaya:
+
+"Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon ordre que cela se
+fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne veux pas entendre!... Ou fuir?
+Ou fuir?..."
+
+Ou fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa, pareil a un
+fantome, le long d'un couloir, et entra dans une galerie. Et ses cheveux
+se herisserent.
+
+Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le nez, tout ramasses,
+les autres sur le dos, les bras en croix. Dans un angle de la galerie,
+un jeune homme se defendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba
+tout a coup. C'etait Clermont de Piles. Au centre de la galerie, deux
+femmes a genoux levaient les mains; elles tomberent, la gorge ouverte
+de coups de poignards. Et la, les hurlements des hommes retentissaient,
+plus feroces que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans la
+galene et il begaya:
+
+"C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi qui assassine ces
+hommes! Grace! Pitie! Ou fuir?...
+
+Ou fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et voulut descendre
+un escalier... mais la, au tournant, sur le palier, une quinzaine
+de cadavres entasses, les poings crispes, les yeux convulses!...
+Il remonta, chercha un autre couloir... La, des coups d'arquebuse
+eclataient et des coups de pistolet.
+
+Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumee acre Charles eut
+la vision d'une quinzaine de forcenes sanglants, mourant, vociferant:
+Arrete! Taiaut! Taiaut!... L'homme poursuivi trebucha, tomba et
+l'instant apres, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les demons
+disparurent, coururent au bout du couloir ou deux huguenots, presque
+nus, essayaient de fuir... La bande disparut... le couloir etait
+libre... Charles s'avanca et arriva au cadavre de l'homme qu'on venait
+de tuer... C'etait le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagne une
+partie a la paume... Charles fit un effort, bondit comme pour traverser
+un large fosse, et franchit ainsi le cadavre... Mais il demeura
+petrifie: ses deux pieds venaient de se poser dans une flaque de sang et
+il rugit:
+
+"Oh! ces cris dans ma tete! Qu'on sonne donc les cloches plus fort,
+mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne font pas de bruit! Plus fort! Je ne
+veux plus entendre ces cris dans ma tete! A moi! fuyons!... ou fuir? ou
+fuir?..."
+
+Ou fuir? Il se mit a courir, enjamba des cadavres d hommes a peine
+vetus, des cadavres de femmes entierement nus, des cadavres tordus, avec
+des bouches convulsees par la derniere malediction, des yeux terribles,
+des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables etonnements... des
+cadavres, encore des cadavres...
+
+Ou fuir? Grace! Pitie! Ces deux mots, ces deux cris resonnaient dans sa
+cervelle avec des hurlements prolonges...
+
+Le Louvre, le Louvre entier n'etait plus que fumee, sang, hurlements,
+plaintes, detonations... Ou fuir?
+
+Il se frappa le crane a grands coups. Tous ces cadavres, il les
+reconnaissait! Il les nommait au passage! Maintenant il marchait dans
+le sang et n'y faisait plus attention. Il pietinait des chairs
+dechiquetees. Il avait pris sa tete a deux mains et courait, courait,
+montait, descendait, fou, hagard, hebete, et hurlait:
+
+"Ou fuir? Qui crie dans ma tete? Assez! assez! assez!"
+
+Il rencontra une fenetre. Il tira le chassis. Sans doute, l'horreur
+centuplait ses forces: le chassis tomba, brise, dans la cour. La fenetre
+etait au premier. Charles, haletant, essaya de respirer. Il se pencha:
+
+--Grace! Pitie! crierent des voix.
+
+--Sire! sire! nous sommes vos hotes!
+
+--Sire! sire! nous etions vos amis!
+
+Ils etaient la une vingtaine de gentilshommes huguenots qui tendaient
+leurs bras vers lui. Sans armes, a peine vetus, ils avaient ete accules
+dans un coin de la cour. Cent fauves a visage humain les entouraient,
+cent arquebuses. Charles, penche, entendit encore:
+
+"Sire! Sire! Sire!"
+
+Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui epouvantait lorsqu'on
+l'entendait, ce rire tragique eclata sur ses levres. La tete renversee
+en arriere, les mains crispees a la fenetre, il riait sans pouvoir
+s'arreter de rire...
+
+Alors, il recommenca a fuir. Une porte etait ouverte... Il s'y
+engouffra... alla tomber dans un fauteuil...
+
+Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet familier, celui
+ou il aimait a entasser les instruments de chasse, les trompes,
+les ferronneries, celui ou Cruce lui avait remis une arquebuse
+perfectionnee, d'invention toute recente.
+
+L'arquebuse etait la, dans son coin.
+
+Elle n'etait pas seule, il y en avait une dizaine accrochees aux murs,
+un peu partout, car le roi s'interessait fort aux ouvrages de mecanique,
+aux armes a feu.
+
+Ce cabinet, que nous avons depeint, se trouvait au rez-de-chaussee. On
+se rappelle sans doute que le chevalier de Pardaillan y avait ete amene
+par le marechal de Montmorency et la maniere dont il en etait sorti en
+sautant le fosse.
+
+Le fosse en effet, etait exactement sous la fenetre.
+
+Au-dela du fosse commencait la berge ou de beaux peupliers dressaient
+dans le ciel bleu leurs cimes elegantes.
+
+Au-dela de la berge, la Seine.
+
+En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit comme rassure.
+Il respira un instant. Au-dela de la porte, l'effroyable tumulte de la
+tuerie continuait dans le Louvre.
+
+Soudain, derriere cette porte une galopade de pas nombreux.
+
+La porte s'ouvrit violemment.
+
+Deux hommes hagards, dechires, poursuivis par plus de cinquante
+forcenes, firent irruption dans le cabinet.
+
+Charles se redressa tout d'une piece.
+
+Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'etaient les deux grands chefs des
+huguenots.
+
+C'etait le roi Henri de Navarre.
+
+C'etait le jeune prince de Conde!...
+
+--Feu! Feu donc! vocifera quelqu'un.
+
+D'un bond instinctif, Charles se placa entre les poursuivants et les
+poursuivis.
+
+La meute s'arreta sur le seuil du cabinet, grondante herissee, des
+visages noirs de poudre, des yeux sanglants...
+
+--Arriere! dit Charles IX.
+
+--Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met a proteger les
+heretiques!...
+
+--Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant moi?
+
+Une seconde, Charles eut l'attitude de majeste qui lui manqua toujours.
+La meute recula.
+
+Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de fureur.
+
+--Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur une table, il y a
+donc une autorite, dans le royaume, aussi forte bientot que l'autorite
+du roi?
+
+--Oui, sire, dit Conde: l'autorite de...
+
+--Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le Bearnais pale
+comme la mort.
+
+Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le roi un regard
+intrepide, et, se croisant les bras, il continua:
+
+--Je ne suis pas venu ici pour implorer pitie. Roi de Navarre, je vous
+ai entraine chez le roi de France pour que vous lui demandiez compte du
+sang de nos freres! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi
+qui parlerai!...
+
+--Mauvaise tete! fit le Bearnais, qui parvint a sourire. Remercie mon
+cousin Charles qui nous sauve!
+
+Conde lui tourna le dos.
+
+Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il tordait dans ses
+mains un mouchoir dont, parfois, il essuyait son front. Il grelottait.
+Cette folie speciale qui l'avait fait fuir a travers son palais
+s'emparait de nouveau de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La
+contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle affolee. Des
+lueurs sinistres s'allumerent dans ses Yeux.
+
+Dans le Louvre, les detonations, les plaintes dechirantes, les
+imprecations horribles retentissaient plus violentes.
+
+Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, faite des hurlements des
+cloches, des hurlements des assassins, des hurlements des victimes...
+
+--Sire! sire! clama Conde en se tordant les bras, vous n'avez donc ni
+coeur ni entrailles? Quoi! cette monstrueuse tuerie!
+
+--Taisez-vous! rugit Charles qui grinca des dents. On tue ceux qui
+me voulaient tuer! C'est votre faute fourbes, hypocrites qui voulez
+renverser la religion de nos peres, detruire la tradition francaise!
+C'est la messe qui nous sauve, entendez-vous?
+
+--La messe! vocifera Conde. Comedie infame!...
+
+--Que dit-il? begaya Charles, que dit-il? Voila qu'il blaspheme!
+Attends! Attends!...
+
+Il se jeta sur l'arquebuse dont Cruce lui avait fait hommage. Elle etait
+chargee.
+
+--Tu nous perds, murmura le Bearnais qui s'adossa a un meuble pour ne
+pas tomber.
+
+--Renonce! tonna le roi en couchant Conde en joue.
+
+Et, par une de ces sautes soudaines de la pensee qui tourne aux vents de
+la folie, tout a coup ce fut sur Henri de Bearn qu'il dirigea le
+canon de son arme en meme temps, il eclatait de rire, furieusement,
+funebrement.
+
+--Renonce! hurla-t-il de nouveau.
+
+--Eh! ventre-saint-gris, s'ecria le Bearnais en accentuant cet accent
+gascon qui, la veille encore, mettait Charles de si bonne humeur, est-ce
+a la vie que je dois renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos
+belles chasses!
+
+--Je veux que tu ailles a la messe! Que cela finisse une bonne fois.
+Tout le monde a la messe, et n'en parlons plus!...
+
+--A la messe! fit Henri de Navarre.
+
+--Oui! Choisis! La messe ou la mort!...
+
+--Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ca! ou dit-on la messe? J'en
+veux tout de suite, moi!
+
+--Et toi? reprit Charles en se tournant vers Conde
+
+--Moi, sire, je choisis la mort!
+
+Le roi fit feu.
+
+Henri de Bearn jeta un cri d'angoisse.
+
+Mais dans la fumee, on vit Conde debout, tres calme et les bras croises.
+La main de Charles tremblait a tel point que la balle avait passe a deux
+pieds au-dessus de la tete du jeune homme.
+
+--Sire! clama le Bearnais, je reponds de lui. Il se convertira sous
+trois jours!
+
+Mais Charles ne l'ecoutait plus. Peut-etre ne les voyait-il plus.
+L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans Paris, lui donnait une
+sorte de vertige. La folie montait, folie de terreur, folie de meurtre,
+folie de la conscience qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres
+envahissaient sa cervelle. Il poussa une effroyable imprecation et,
+saisissant son arquebuse par le canon, a coups de crosse il se mit a
+demolir la fenetre; les vitraux tomberent en eclats, le chassis sauta,
+Paris lui apparut dans un brouillard sanglant!...
+
+Charles avait jete son arquebuse. Il se pencha a la fenetre et regarda
+avidement. L'affreuse chasse a l'homme, sur les berges de la Seine, se
+poursuivait comme sur tous les points de Paris.
+
+Des hommes, des enfants passaient en bondissant comme des cerfs. Un coup
+d'arquebuse abattait tantot l'un, tantot l'autre. Il y en avait qui
+tombaient a genoux, les mains levees vers les bourreaux. Mais des
+pretres, arrivaient au pas de course et hurlaient:
+
+"Tuez! Tuez!..."
+
+On tuait.
+
+"Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi tuer? Ah! oui!...
+Guise... la messe..."
+
+Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa tete.
+
+"Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!..."
+
+Il etait ivre. Il etait soul. Il tremblait. Sa tete se balancait de
+droite et de gauche, lentement. Il riait. Il sentait ses nerfs se tordre
+sous l'effort du rire. Il avait un visage epouvantable. La folie montait
+a la fureur.
+
+Et, tout a coup, secouant frenetiquement l'appui de la fenetre, il eut
+un long hurlement de loup au fond des bois. Et la parole affreuse, en
+cris rauques, en rales brefs, fit explosion sur ses levres exsangues:
+
+"Tuez! Tuez! Tuez!..."
+
+Alors, il bondit en arriere, saisit l'une des arquebuse. Il y en avait
+une dizaine. Elles etaient toutes chargees... Qui les avait chargees?...
+
+Et il tira.
+
+Puis il saisit une autre arquebuse
+
+Et il tira...
+
+Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout ce qu'il voyait passer,
+il tirait.
+
+Quand il eut decharge toutes les arquebuses il se pencha, fou furieux,
+effroyable a voir, la bouche pleine de mousse, les yeux hors de la tete,
+les cheveux herisses et, longuement, il se mit a hurler:
+
+"Tuez! Tuez! Tuez!..."
+
+Soudain, il se renversa en arriere, tomba se tordit sur le plancher, la
+poitrine gonflee, les ongles incrustes au tapis.
+
+Et, alors, le roi de Navarre et Conde purent voir un spectacle hideux et
+tragique...
+
+La, sur ce tapis, un homme secoue de sanglots frenetiques se roulait,
+se cognait la tete, se labourait la poitrine a coups de griffes et, de
+cette loque tordue de ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de
+plainte rauque, un cri bref:
+
+"Tuez!... Tuez!... Tuez!..."
+
+Et cette loque, c'etait le roi de France!
+
+Conde leva ses deux poings crispes vers le ciel comme pour une
+malediction supreme. Et brusquement, il sortit du cabinet.
+
+
+
+XXXIV
+
+ENTREE DE CATHO DANS LA GLOIRE
+
+Vers l'heure ou Catherine de Medicis, au balcon du Louvre, attendait le
+premier coup de tocsin Catho comme on a vu cheminait dans la nuit que
+sillonnaient de lueurs falotes les lanternes des marqueurs de portes.
+Elle etait paisible et farouche. C'etait tout simple, ce qu'elle
+entreprenait!... et c'etait formidable!
+
+Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac plus noir et plus
+silencieux encore que les rues avoisinantes, elle s'arreta et, a
+demi-voix, se mit a fredonner une complainte.
+
+Aussitot dans le cul-de-sac, se produisit un murmure confus de voix,
+vite etouffe, un remous d'ombres se mettant en mouvement. Catho se remit
+en marche Mais, cette fois, elle n'etait plus seule. Une troupe etrange
+la suivait. Pres de trois cents femmes. Toutes celles a qui, dans son
+cabaret, elle avait donne rendez-vous. Mendiantes et ribaudes, jeunes et
+vieilles borgnesses, bancales, boiteuses, hideuses megeres de la Cour
+des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient en troupeau
+serre, Catho en tete, etrange general de cette armee fantastique.
+Elles allaient d'un bon pas. Toutes etaient armees, les unes de vieux
+pistolets les autres d'epees rouillees, d'autres d'une barres de fer,
+d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient que leurs
+griffes.
+
+Comme pour Catho. c'etait tout simple, ce qu'elles entreprenaient!
+
+A diverses reprises, le fantastique troupeau qui pietinait derriere
+Catho fut arrete par ces petites troupes qui s'en allaient de porte en
+porte. Le chef de l'une d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le
+chemin. Mais Catho et ses guerrieres le regarderent d'un air si menacant
+que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs, que peut-etre ces femmes
+avaient un role a jouer dans la grande tragedie.
+
+Catho arriva devant le Temple et s'arreta.
+
+Derriere elle, son troupeau s'arreta. Il y eut des rires etouffes, des
+jurons assourdis; l'impatience de la bataille gagnait les guerrieres,
+il y avait une petite fille de seize ans, toute mince et fluette, qui
+brandissait une arquebuse et disait:
+
+--Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman etait malade sur son
+grabat, il est entre chez nous avec du bon vieux vin, du poulet et trois
+ecus...
+
+--Une fois, il m'a tiree des mains de la prevote, dit une voix eraillee.
+
+--Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant une rapiere.
+
+--Voulez-vous vous taire? dit Catho.
+
+Elles se turent, mais maintenant, elles fremissaient. Celles qui
+connaissaient Pardaillan, a voix basse, racontaient ses hauts faits.
+
+Catho, alors, rangea son armee. Au premier rang, toutes celles qui
+avaient pu se procurer une arme a feu; puis celles qui avaient une epee,
+une dague, un baton enfin, derriere, celles qui n'avaient rien.
+
+Quant a elle, elle tenait a la main un solide poignard.
+
+--Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi!
+
+Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple se dressait,
+terrible et sombre.
+
+Tout a coup, au loin, tres loin, une cloche se mit a rugir. Puis une
+autre cloche...
+
+--Le tocsin! dit une vieille mendiante.
+
+--Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour nous?
+
+Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient en branle. Des
+coups d'arquebuse, des coups de pistolet eclataient dans la nuit.
+Dans la fantastique armee de Catho, il y eut un long fremissement. La
+panique, un instant, menaca. Mais, brusquement, le commencement de
+terreur se changea en fureur. Aux hurlements des cloches, aux cris
+lointains, aux sourdes detonations, elles se mirent a repondre par
+des insultes; les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques
+secondes, le desordre et le bruit d'une halle ou l'on s'invective.
+
+Soudain, une porte basse fut ouverte.
+
+La Roussette et Paquette apparurent.
+
+--En avant! hurla Catho.
+
+--En avant! repondit le tonnerre des trois cents voix.
+
+--Par ici!" cria la Roussette.
+
+Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que les deux ribaudes
+venaient d'ouvrir du dedans.
+
+--J'ai les clefs! glapissait Paquette.
+
+--Nous avons renferme les hommes d'armes! ajouta la Roussette.
+
+--Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Ou est-ce?
+
+--Par la!
+
+Elles deboucherent dans une petite cour qu'elles emplirent de leur
+tumulte.
+
+Hola! tonna une voix, que signifie? Qui etes-vous, sorcieres?...
+Arriere!...
+
+--En avant! vocifera Catho.
+
+--Feu! Feu! hurla la voix...
+
+Douze arquebuses eclaterent. Cinq des guerrieres de Catho tomberent,
+mortes ou blessees. Alors, dans cette cour etroite, il y eut des
+vociferations inimaginables. Douze soldats ranges en bataille et
+commandes par un officier venaient de faire feu...
+
+Voici ce qui s'etait passe:
+
+Il y avait dans le Temple une garnison de soixante soldats. Elle etait
+divisee en deux groupes qui occupaient deux postes. La Roussette et
+Paquette, apres avoir ficele solidement le gouverneur Montluc, avaient
+pris deux trousseaux de clefs et etaient descendues en toute hate. Dans
+l'une des cours sur laquelle s'ouvrait la grande porte du Temple, il y
+avait un poste. Quarante soldats y dormaient; la Roussette s'approcha
+de la porte massive et la ferma a double tour: les soldats ne pouvaient
+plus sortir, les fenetres etant grillees!
+
+Alors elles coururent ouvrir la porte basse ou Catho devait entrer.
+
+Malheureusement, il y avait un deuxieme poste. Outre ce deuxieme poste,
+il y avait les geoliers, les sentinelles.
+
+Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une cour a l'armee des
+ribaudes.
+
+Au bruit de la decharge et de la bataille qui commencait, les soldats du
+deuxieme poste, qui n'etaient pas enfermes, accoururent. Les geoliers
+s'habillerent en hate et descendirent. Les sentinelles se replierent sur
+le champ de bataille... En voyant le Temple envahi par cette legion de
+mendiantes hurlantes et vociferantes, ils crurent d'abord a une vision
+de cauchemar. Mais les coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles
+frappaient et leurs coups portaient...
+
+Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un vacarme effrayant que
+couvrait le tumulte dechaine sur Paris.
+
+Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le sol. Mais autant
+de soldats etaient tombes.
+
+Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants, rouges de
+sang, les cheveux epars, sorcieres en delire: enivrees par le sang,
+enfievrees, furieuses, hagardes; les soldats pliaient, se debandaient,
+on n'entendait plus que des plaintes sourdes, de rauques imprecations
+et, finalement, un grand hurlement de triomphe eclata.
+
+Les derniers soldats ou geoliers survivants s'etaient precipites dans
+un couloir dont ils pousserent la porte affoles terrorises par cette
+irruption inouie de megeres endiablees. Seuls, un officier, un sergent
+et un soldat demeurerent dans un coin.
+
+--En avant! rugit Catho.
+
+Elle avait recu trois coups de dague. Elle haletait elle etait comme une
+panthere blessee qui cherche sur quel ennemi elle va fondre.
+
+Elle chercha des yeux la Roussette et Paquette: elles venaient de
+tomber, blessees--mortellement peut-etre.
+
+Alors Catho eut une malediction terrible. Elle saisit les clefs que la
+Roussette tenait dans sa main crispee et, livide, sanglante, echevelee,
+courut au groupe des trois prisonniers.
+
+--Ou est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle au soldat.
+
+--Je ne sais pas! dit le soldat.
+
+Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat tomba comme une
+masse.
+
+--Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant a l'officier.
+
+--Ribaude! dit l'officier, crois-tu donc que...
+
+Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un coup terrible, un
+seul coup, comme pour le soldat.
+
+--A toi, dit-elle au sergent.
+
+--J'obeis, repondit le sergent, pale comme la mort
+
+Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant ses blessures,
+marchant de ce pas souple de la panthere prete a bondir, son poignard
+rouge incruste dans la main. Derriere elle le troupeau suivait a la
+debandade.
+
+Le sergent par une porte, etait passe dans une deuxieme cour.
+
+La, au fond de cette cour, il y avait une voute.
+
+Le sergent s'enfonca sous la voute; a gauche, une petite porte basse
+ouverte; un escalier tournant commencait la.
+
+Catho arreta le sergent, lui mit la main sur l'epaule et dit:
+
+--Si tu me trompes, tu es mort.
+
+--Des lumieres! cria une voix.
+
+--Inutile, reprit le sergent. La mecanique est eclairee.
+
+--La mecanique? gronda Catho.
+
+--Oui. La, vous trouverez ceux que vous cherchez.
+
+Le sergent commenca a descendre l'escalier tournant. Il grommelait et
+ricanait dans sa moustache grise:
+
+--Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les retrouver... une
+pinte ou deux de sang, et voila!
+
+La bande cheminait le long de l'etroit boyau.
+
+Au bout de ce couloir ou les tumultes du dehors n'arrivaient plus que
+comme un bourdonnement lointain, Catho entrevit un etrange spectacle.
+
+Dans la lumiere fumeuse d'une torche, au bas d'un escalier tournant, il
+y avait un homme, sorte de gnome court sur pattes, a tete enorme, aux
+bras nus musculeux.
+
+Cet etre bizarre, a grand effort, faisait tourner une manivelle de fer.
+
+--Qu'est cela? demanda-t-elle.
+
+--La mecanique! dit le sergent.
+
+--Ou sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible.
+
+--La!... sous la meule de fer!" dit le sergent qui eclata de rire.
+
+Catho jeta un hurlement. Son poing ferme se leva, siffla dans l'air
+et s'abattit sur le crane du sergent qui etendit les bras, tourna sur
+lui-meme et tomba, le nez sur les dalles.
+
+Il etait mort.
+
+Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante, echevelee,
+depoitraillee, elle fut sur le gnome qui, tout a sa besogne, ne voyait
+rien, n'entendait rien.
+
+Les dix doigts de Catho s'incrusterent sur la nuque du gnome qu'elle
+arracha de la manivelle.
+
+Le grincement s'arreta net.
+
+Le bourreau considera Catho d'un oeil hebete. Catho, apres l'avoir saisi
+par la nuque, l'avait retourne, l'avait colle contre la muraille. Ses
+doigts maintenant s'incrustaient dans la gorge du gnome. Un silence
+profond regna dans le boyau. On n'entendait que les deux rales, celui du
+monstre et celui de Catho.
+
+--Grace! dit l'homme, stupide d'epouvante devant tous ces visages de
+femmes.
+
+--Ou sont-ils? rala Catho.
+
+--La! fit le gnome.
+
+--Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort!
+
+Elle parlait bas, bredouillait plutot, comme ivre. Le monstre etendit le
+bras et montra un fort bouton de metal qui, a cinq pieds au-dessus de la
+manivelle, bosselait le mur.
+
+Catho lacha le gnome et bondit.
+
+Son poing ferme se mit a marteler a grands coups le bouton de fer.
+
+Mais, des le premier coup, un declic avait retenti, La porte de fer
+s'ouvrit.
+
+Et alors, deux hommes, deux fantomes, livides, les yeux elargis par
+l'etonnement infini, les levres retroussees par le rictus des epouvantes
+surhumaines, apparurent...
+
+--Sauves! hurla Catho dans un eclat de rire effrayant.
+
+Presque aussitot, les sanglots firent explosion sur ses levres.
+
+--Sauves!...
+
+--Catho!...
+
+Ce cri eclata en meme temps, pousse par les deux hommes.
+
+Un instant, ils demeurerent comme petrifies devant le boyau empli de
+femmes qui maintenant riaient, battaient des mains, se felicitaient,
+jacassaient, pleuraient.
+
+Alors, ils comprirent!
+
+Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'epopee: Catho
+soulevant les ribaudes et les truandes pour envahir le Temple, et la
+bataille, et la ruee a travers les sombres couloirs; et ils comprirent
+pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu de sourdes
+rumeurs, pourquoi le plafond s'etait arrete net pourquoi la porte
+s'etait ouverte, pourquoi ils etaient vivants, libres, hors
+l'epouvantable cauchemar de la mecanique de fer!...
+
+D'un bond, ils furent pres de Catho.
+
+D'un meme mouvement, ils tomberent a ses genoux et chacun d'eux,
+saisissant une de ses mains, y deposa un long baiser.
+
+Catho, appuyee au mur, se laissait faire, comme si elle eut compris que
+cet hommage, venant de pareils hommes, etait la suite toute naturelle du
+reve de son ame simple, violente et douce.
+
+Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes torses, s'etait
+faufile, avait fui, effare.
+
+Dans l'etroit couloir, le silence s'etait retabli, et on entendait
+seulement la sourde rumeur qui venait du monde des vivants en train
+d'accomplir la grande hecatombe.
+
+Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase qui les avait
+fait tomberai genoux devant Catho.
+
+Il se releva, le sourcil fronce, la moustache herissee et, de sa voix
+breve:
+
+--Partons! Malheur a eux!...
+
+--Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons! Nous avons
+quelque chose a faire!
+
+Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il etait impossible d'y
+decouvrir une emotion.
+
+Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura entre ses dents
+serrees:
+
+--Gare aux loups, maintenant que ce lion est dechaine!... Allons, viens,
+Catho!
+
+Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa.
+
+Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglante. D'un
+geste rapide, le vieux routier acheva de dechirer le corsage deja en
+lambeaux. Le sein apparut.
+
+Une plaie large et profonde laissait echapper du sang qui ne sortait
+deja plus que goutte a goutte.
+
+--Partez!, rala Catho.
+
+--Sans toi! Jamais!..."
+
+De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidele s'attacherent sur
+le vieux routier, puis sur le chevalier.
+
+--Tout de meme, murmura-t-elle a mots entrecoupes, ils... ne vous...
+auront pas... partez... adieu...
+
+--Catho! ma pauvre Catho!
+
+Les deux Pardaillan s'etaient mis a genoux. Ils soutenaient, dans leurs
+bras, l'un les epaules, l'autre la tete de la blessee.
+
+Elle continuait a sourire. Elle comprenait bien que tout etait fini pour
+elle. Tout a coup, ses yeux fixes sur le chevalier devinrent vitreux.
+Elle eut une legere secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en
+regardant le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le supreme
+effort de la vie qui quitte le corps.
+
+--Morte! gronda le vieux Pardaillan.
+
+--Les voila! Les voila! hurla a ce moment a l'entree du couloir une voix
+feroce, delirante et tremblante a la fois.
+
+Et un homme apparut, haletant, convulse, hideux a voir... suivi d'une
+vingtaine de soldats.
+
+Et, cet homme, c'etait Ruggieri qui cherchait sa proie, Ruggieri qui
+venait chercher le sang necessaire a la reincarnation--a son reve de
+magicien fou furieux!
+
+
+
+XXXV
+
+LIONS DECHAINES
+
+Les deux Pardaillan bondirent et se ruerent vers l'entree du boyau.
+D'instinct, les ribaudes, collees au mur a droite et a gauche, leur
+firent un passage. Mais, des qu'ils se trouverent en tete, elles
+remplirent le couloir de leurs cris assourdissants.
+
+--Catho est morte!
+
+--Vengeons-la!
+
+--Mort au guet!
+
+En un instant, les Pardaillan s'etaient heurtes au groupe de soldats qui
+apparaissait. Les deux premiers tomberent mortellement frappes a
+coups de l'arme bizarre et courte qu'ils portaient--des poincons,
+paraissait-il.
+
+Devant cette attaque furieuse, devant les visages des tunes decharnees
+qui hurlaient a la mort derriere les deux hommes, les autres soldats
+s'arreterent. Le vieux routier et son fils avaient ramasse les piques
+des deux soldats tombes.
+
+Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de front.
+
+Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre les deux plus
+avances.
+
+En meme temps, la bande des ribaudes, agitant ses armes, poussait des
+cris terribles; en desordre, les soldats remonterent precipitamment
+l'escalier.
+
+Sans un mot, livides, herisses, les Pardaillan monterent par bonds
+furieux; a chaque bond, un coup de pique; a chaque coup de pique, un
+juron; a chaque juron, un homme qui tombait.
+
+Tout a coup, les Pardaillan se virent a l'air, dans une cour. Ils
+respirerent largement, et, d'un meme mouvement instinctif, leverent les
+yeux comme pour se rendre compte qu'ils ne revaient pas, qu'ils voyaient
+bien une realite: les sombres batiments du Temple, et, la-haut, le ciel
+ou brillaient des etoiles palies par l'approche de l'aube.
+
+--Feu! tonna la voix d'un officier.
+
+Les deux Pardaillan tomberent a plat ventre, la decharge passa au-dessus
+d'eux et ils se releverent d'un bond...
+
+L'officier avait range ses hommes au fond de la cour, sur un seul rang.
+Les arquebuses dechargees, il hurla:
+
+--En avant!...
+
+Alors, dans cet etroit espace qu'eclairaient les premieres lueurs de
+l'aube, il y eut une melee fabuleuse, comparable en ses evolutions
+desordonnees aux tourbillons d'un cyclone. En effet, les soldats,
+croyant que les Pardaillan etaient les chefs de cette bande de furies,
+les avaient entoures. Le vieux routier et le chevalier s'etaient adosses
+l'un a l'autre; autour d'eux tourbillonnaient des hommes d'armes, et,
+autour des hommes d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient les
+femmes.
+
+Ruggieri, cependant, courait comme un insense, s'arrachant les cheveux
+et vociferant des maledictions.
+
+--A l'aide! A l'aide! Ils s'echappent!
+
+Il parvint a la grande porte et l'ouvrit, affole, ne sachant plus ce
+qu'il faisait.
+
+Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir blanc au bras.
+
+--Ici, Ici! hurla Ruggieri... Miserables! Ils ne m'entendent pas!
+
+Devant lui, on pillait une maison d'ou sortaient les cris percants des
+victimes.
+
+--Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...
+
+On ne l'ecoutait pas; en effet, chacun des assassins pillards etait
+occupe a quelque sinistre besogne.
+
+Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux murs, se frappant
+la poitrine, invoquant les esprits, il rentra dans le Temple. Il eut
+un rugissement de joie en apercevant les hommes d'armes derriere les
+barreaux des deux fenetres.
+
+Reveilles par le tumulte, d'abord effares de trouver la solide porte
+fermee, ces hommes cherchaient a demolir les grilles des fenetres.
+
+--Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!
+
+--Au nom du Ciel! cria un sergent, que se passe-t-il?
+
+--Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!
+
+A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. Il vit la cour se
+remplir de femmes delirantes qui hurlaient:
+
+--Victoire! Victoire!...
+
+Elles passerent en courant, se dirigeant vers la grande porte.
+
+Les soldats du poste, a grands coups, cherchaient a demolir leurs
+grilles. Des barreaux sauterent enfin! A cet instant, les dernieres
+combattantes passerent echevelees, et cette vision fantastique
+s'evanouit sous une voute: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent
+alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas souple et terrible
+des grands fauves qui regagnent leurs forets.
+
+Ruggieri, sans voix, begayant une derniere malediction, voulut se jeter
+au-devant d'eux.
+
+Le chevalier, d'une main, l'ecarta sans effort apparent Mais le geste
+avait du etre puissant, car Ruggieri alla rouler jusqu'a la muraille au
+pied de laquelle il tomba tout d'une masse.
+
+Les Pardaillan passerent!...
+
+Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquee, sautaient dans la
+cour et leur coururent sus; les deux fauves se retournerent avec un
+grondement si effroyable, avec des faces si terribles que les reitres
+s'arreterent, reculerent et mirent en joue.
+
+Deux coups de feu eclaterent.
+
+Sans hater leur pas souple de lions en marche, les Pardaillan
+continuerent leur route et, comme les quarante soldats du poste enfin
+delivres s'elancaient ensemble, ils les virent franchir la grande
+porte que Ruggieri avait ouverte et disparaitre dans la fumee, dans
+le tumulte. L'officier survivant, stupefait du spectacle insense que
+presentait la rue entrevue, ne songea qu'a se barricader. Puis il se mit
+a la recherche du gouverneur Montluc qu'il trouva ficele, ronflant sous
+la table de sa salle a manger...
+
+A ce moment, il etait trois heures et demie.
+
+Le jour grandissait.
+
+Malgre cela, les bandes de forcenes qui parcouraient les rues
+n'eteignaient pas leurs torches! Elles servaient a mettre le feu aux
+maisons marquees d'une croix blanche.
+
+Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient pris au hasard
+la premiere rue. Elle etait pleine de fumee et de cris; fumee des
+arquebusades, fumee des incendies, detonations, cris d'horreur, clameurs
+d'agonie...
+
+--Libres! gronda le vieux routier.
+
+--Libres! repeta le chevalier. Pauvre Catho!...
+
+Ils se regarderent. Chacun d'eux avait ramasse une forte rapiere et une
+bonne dague. Dagues et rapieres etaient rouges. Ils etaient dechires.
+Ils etaient pales.
+
+--Pas blesse? demanda le vieux.
+
+--Rien, ou presque. Et vous, monsieur?
+
+--Pas une egratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il dans Paris?... Que
+de sang!... Quelle affreuse bataille!...
+
+--Non, mon pere, c'est un egorgement... Allons, depechons...
+
+--Mais ou?... Chez Montmorency?...
+
+--Tout a l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer le marechal.
+D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...
+
+--Ou aller, alors?
+
+--A l'hotel Coligny, mon pere! On tue les huguenots... La, on doit tuer
+aussi... Ah! mon pauvre ami!...
+
+--Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a dit!
+
+--Il a menti, peut-etre... Allons!
+
+Ils couraient maintenant, sans s'arreter, enjambant ici un cadavre,
+faisant la un crochet pour eviter une foule en train de bruler une
+maison; ils allaient, remplis d'etonnement, la cervelle endolorie par
+l'epouvantable tumulte des cloches et des detonations; ils allaient,
+frappant tout ce qui se dressait devant eux, sans un mot, cote a cote,
+la dague en avant; et ce fut ainsi qu'ils atteignirent l'hotel Coligny,
+a quatre heures du matin.
+
+Une foule enorme remplissait la rue de Bethisy.
+
+Ils foncerent et se frayerent un passage. Peut-etre les prit-on pour
+deux catholiques forcenes.
+
+La porte de l'hotel etait grande ouverte, la cour encombree de gens
+d'armes qui hurlaient:
+
+--A sac! A sac!
+
+Et ils entrerent. Dans un remous de cette foule qui affluait et
+refluait, ils arriverent au centre de la cour, horrifies, et, comme ils
+regardaient autour d'eux, pantelants de colere, une voix dominant le
+tumulte cria:
+
+--Eh bien, Beme!... Beme! Beme! As-tu fini?...
+
+Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tete vers une des
+fenetres de l'hotel.
+
+
+
+XXXVI
+
+ICI L'ON TUE
+
+Guise avait perdu du temps. Parti a trois heures de son hotel, il venait
+d'arriver seulement chez Coligny Il avait fait plusieurs detours et,
+de temps a autre, il s'arretait, ecoutait, paraissant attendre. Chemin
+faisant pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer au hasard
+de la rencontre, tout ce qui ne criait pas "Vive la messe!" et n'avait
+pas une croix blanche au chapeau. Qu'esperait-il? Qu'attendait-il?
+Peut-etre pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il venait
+de s'arreter encore, un homme accourut au galop de son cheval, vint se
+placer pres de lui et lui dit a voix basse:
+
+--Rien a faire, monseigneur! Le prevot occupe l'hotel de ville avec des
+forces imposantes et les troupes de la reine sont en route!
+
+Guise grinca des dents. Il prit le trot. Suivi de ses cavaliers, il
+passa comme un tonnerre, tandis qu'autour de lui retentissaient les
+vociferations de:
+
+"Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!"
+
+Dans la rue de Bethisy, les maisons qui avoisinaient l'hotel etaient
+remplies de huguenots. Mais, la, la besogne etait deja faite; trois de
+ces maisons flambaient; deux cents cadavres jonchaient la chaussee;
+Guise et ses soudards arriverent de leur trot pesant et pietinant ces
+cadavres, s'arreterent devant la porte de l'hotel.
+
+Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots a la craie:
+
+"Ici, l'on tue!"
+
+--Tu vois? de Guise s'adressant a un colosse qui etait pres de lui.
+
+--Je vois! repondit le colosse.
+
+C'etait Dianowitz, appele Boheme et, par abreviation, Beme.
+
+A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorte de Sarlabous, gouverneur du
+Havre, et de cent cavaliers.
+
+--Ca va se faire! dit Guise.
+
+Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du pommeau de son epee,
+frappa rudement a la porte Elle s'ouvrit aussitot. Cosseins apparut,
+entoure de ses gardes--ces gardes que Charles IX avait laisses pour
+proteger Coligny.
+
+--Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer?
+
+--Commencez! repondit Guise.
+
+Aussitot, les gardes meles aux cavaliers de Guise s'elancerent dans
+l'hotel, des torches a la main l'epee nue. Beme, suivi d'une dizaine de
+gardes, monta droit a l'appartement de l'amiral.
+
+Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on egorgeait. Pendant
+quelques minutes, l'hotel fut plein de ces etranges clameurs d'agonie
+qui ressemblent aux cris des fous. Puis il y eut un brusque silence.
+Beme et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la maison
+d'Aumale, etaient arrives devant la chambre de l'amiral. Derriere eux,
+en soutien, marchait Cosseins le capitaine des gardes de Charles IX. La
+bande s'arreta un instant; devant la porte, un homme, l'epee nue a la
+main, les attendait. C'etait Teligny, gendre de Coligny.
+
+"Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme
+
+--L'Antechrist! repondit Beme.
+
+Teligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eut pu faire deux pas, il
+tomba, perce de dix coups de poignard Cosseins se pencha sur lui.
+
+--Il est mort, dit-il froidement.
+
+Teligny n'etait pas mort. Il agonisait. Ses yeux effrayants s'ouvrirent
+et se fixerent sur ce visage penche sur lui. Il fit un supreme effort.
+
+--Face de traitre! rala-t-il.
+
+Et, dans ce meme effort, il cracha au visage du capitaine et expira.
+Cosseins se releva et recula vivement tout pale, en essuyant sa face
+souillee.
+
+Beme, cependant, d'un coup d'epaule, avait defonce la porte.
+
+Il entra. Coligny etait au lit. La chambre etait eclairee par deux
+grands flambeaux.
+
+A demi releve sur les oreillers, l'amiral apparut si calme, si
+majestueux, que les forcenes eurent une hesitation. Pres de lui, le
+pasteur Merlin lisait dans un livre de prieres. Coligny qui, depuis
+une heure, ecoutait l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la
+hideuse verite, Coligny n'avait pas essaye de fuir.
+
+Toute tentative eut d'ailleurs ete inutile; des les premiers instants,
+Cosseins avait place partout des gardes.
+
+Lorsqu'il vit entrer Beme, il se tourna legerement vers le pasteur et
+lui dit d'une voix etrangement paisible:
+
+--Je crois qu'il est temps de reciter la priere des morts.
+
+--Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques feuillets de son
+livre.
+
+Au meme moment, Attin lui enfonca son poignard dans la gorge; le pasteur
+s'affaissa, sans une plainte tue raide.
+
+Beme s'etait approche en ricanant du lit de l'amiral Il tenait une dague
+dans sa main gauche et un epieu de chasse dans sa main droite.
+
+--Quiconque se sert de l'epee perira par l'epee dit gravement Coligny en
+regardant Attin qui venait de foudroyer le pasteur.
+
+--Bon! hurla Beme, ce n'est donc pas par l'epee que tu seras meurtri!
+
+Et il jeta son poignard.
+
+Il leva son epieu, un fort epieu de chasse au sanglier.
+
+Et, comme il paraissait hesiter devant le vieillard, si calme, si
+imposant, si majestueux, l'amiral lui dit:
+
+--Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie.
+
+--Taiaut! Taiaut! hurlerent les demons qui entouraient Beme.
+
+Beme frappa. L'epieu, du premier coup, troua profondement la gorge. Un
+flot de sang jaillit. Alors le miserable, ivre de sang, se mit a frapper
+a coups redoubles le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors
+de la tete, tandis que la meute, autour de lui, saccageait, pillait,
+brisait et hurlait:
+
+--Taiaut! Taiaut!
+
+--Beme! Beme! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu fini?...
+
+Beme s'acharnait.
+
+--Beme! Beme! appela encore Henri de Guise. Est-ce fait?...
+
+Sanglant, hagard, Beme s'arreta. Sa monstrueuse figure s'apaisa par
+degre, c'est-a-dire qu'elle s'illumina d'une sorte d'orgueil bestial. Il
+examina le cadavre hideusement dechiquete, comme le tigre peut examiner
+sa proie alors qu'il est repu.
+
+Ce cadavre, il le saisit a pleins bras, l'arracha du lit et l'apporta
+pres de la fenetre dont le chassis venait de voler en eclats.
+
+--C'est fait! hurla Beme en se penchant.
+
+Et il apparut, a la lueur des torches, dans le jour naissant, dans ce
+melange informe de jour, de lumiere rouge et de fumee, il apparut, le
+cadavre rouge dans ses bras, il apparut comme ces visions de delire qui
+durent jadis epouvanter les reves de Dante!
+
+Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua l'atroce apparition.
+
+Les cheveux herisses d'horreur, petrifies comme dans les cauchemars, le
+chevalier de Pardaillan et le vieux routier, parmi ces abois feroces,
+distinguerent:
+
+--Vive la messe!
+
+--Vive le pilier de l'Eglise!
+
+Lorsque le silence se retablit, comme parfois les volcans se taisent
+apres un instant, on entendit alors une voix, la voix du noble Henri de
+Lorraine, duc de Guise, qui criait a Beme:
+
+--C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!...
+
+Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur les paves de la cour.
+
+Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se pencherent.
+
+--C'est bien lui! dit Guise. Te voila donc, Chatillon! Je savais bien
+qu'un jour ou l'autre ma race mettrait son pied sur ta tete! Tiens!
+Tiens!...
+
+Le talon se leva et se posa violemment sur le front du cadavre.
+
+--Voila! hurla le duc de Guise, voila comment travaillent les bons
+catholiques!
+
+--Lache! siffla une voix etrange, cinglante comme un coup de cravache.
+
+Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de stupefaction qui
+suivit ce cri, Pardaillan marcha au duc, l'atteignit et sa voix continua
+a cravacher;
+
+--Ton pere s'appelait le Balafre. Toi, tu t'appelleras le Soufflete!...
+
+Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face de Guise, le
+soufflet retentit dans le silence comme un coup de tonnerre. Guise
+chancela et roula a trois pas dans les bras de ses soudards...
+
+Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines de poignards,
+des centaines d'epees se leverent, se choquerent, des centaines de voix
+heurterent dans le tumulte leurs cris de mort.
+
+Pardaillan s'etait mis en garde, resolu a mourir.
+
+Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup, les bras leves
+n'eurent pas le temps de s'abattre sur lui... Le chevalier, a l'instant
+precis ou retentissait le soufflet, se sentit saisi par une force
+d'ouragan, enleve, porte, pousse vers un trou noir qui beait, il entra
+dans du noir, il entendit un choc violent et sonore.
+
+Ce trou, c'etait une porte ouverte.
+
+Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la rafale peut saisir
+une feuille, c'etait le vieux routier qui empoignait son fils et
+l'emportait.
+
+Ce choc sonore, c'etait une porte que le vieux lion venait de pousser du
+pied, a l'instant ou des centaines de furieux, se genant d'ailleurs et
+se bousculant l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!...
+
+Des coups enormes ebranlerent cette porte.
+
+Il etait certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes.
+
+--Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le vieux routier en
+escaladant les marches qui se trouvaient devant lui et en entrainant son
+fils.
+
+Ou montaient-ils? Ils ne savaient pas...
+
+--Ce n'est pas fini! repondit le chevalier, les dents serrees.
+
+Dans la cour, Henri de Guise etait remonte a cheval et criait:
+
+--Cinquante hommes pour fouiller l'hotel! Que j'aie la tete de ces deux
+parpaillots dans une heure! Les autres, suivez-moi!... A Montfaucon!..."
+
+
+
+XXXVII
+
+LA MARCHE AU GIBET
+
+--Pardon, monseigneur, dit une voix pres du duc sanglant.
+
+Guise se pencha, feroce, le poignard leve.
+
+--Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Beme. Que veux-tu?
+
+--Vous voulez pendre l'Antechrist?
+
+--Oui! Que veux-tu? Depeche!
+
+--Je veux la tete, pardieu! Elle m'appartient, vous le savez! Elle vaut
+mille ecus d'or!"
+
+Guise eclata d'un rire terrible.
+
+--C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antechrist parles pieds,
+voila tout!...
+
+Beme se baissa. En quelques coups de poignard il acheva de separer
+la tete du tronc. Le corps fut saisi par les pieds. Deux hommes le
+trainaient, marchant en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse
+sanglant trainant dans la boue.
+
+Et tous suivirent. Guise en tete!...
+
+La marche au gibet, la marche macabre du corps traine dans la boue
+gluante de sang, commenca a travers les rues de Paris, parmi d'autres
+cadavres, dans le tumulte des acclamations feroces, dans le tonnerre des
+detonations d'arquebuses, sous le hurlement des cloches inlassables...
+
+Vingt mille Parisiens suivaient l'infame procession que conduisait
+Guise.
+
+Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait... Le cadavre de Coligny
+sautait sur les cailloux, tantot sur le ventre, tantot sur le dos...
+Ce fut ainsi qu'on atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre,
+bientot, se balanca par les pieds au bout d'une corde. Et alors s'eleva
+dans les airs une clameur immense qu'on entendit de tout Paris et qui
+frissonna longuement, lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan
+dechaine.
+
+
+
+XXXVIII
+
+PAROLE MEMORABLE DE BEME
+
+Beme etait reste dans la cour de l'hotel de Coligny, avec les gens
+d'armes laisses par Guise pour retrouver les audacieux, les fous qui
+l'avaient insulte en un tel moment. En quelques minutes, la porte fut
+defoncee et la bande se rua dans un escalier, celui-la meme qu'avaient
+monte les Pardaillan. Beme entendit les cris eclater d'etage en etage.
+
+"Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voila deux gaillards dont la
+peau ne vaut pas un ducaton a l'heure qu'il est... tandis que cette
+tete vaut mille ecus d'or. Belle tete, ma foi!... Ca, il faut que je la
+debarbouille...
+
+Il entra dans une piece du rez-de-chaussee qui avait du servir de
+corps de garde, et il en ressortit bientot avec un baquet plein d'eau.
+Tranquillement, il se mit a sa hideuse besogne.
+
+En haut, dans les combles, il entendait les voix furieuses des limiers
+lances aux trousses des Pardaillan.
+
+Tout a coup, il vit entrer dans la cour un homme qui, d'un air anxieux,
+se mit a inspecter l'hotel, le nez en l'air.
+
+--Tiens! monsieur de Maurevert! dit Beme. On dirait que vous cherchez un
+tresor!
+
+--Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les yeux sanglants, je
+cherche deux de ces parpaillots, justement! Je les ai vus partir du
+Temple. J'ai perdu leur piste. Je suis sur qu'ils ont du venir ici...
+
+--Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et rude, oeil gris?...
+
+--Oui, oui!...
+
+--Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage, en plus fort,
+en plus herisse? Ils sont la... on leur fait la chasse, allez-y!
+
+Maurevert s'elanca dans l'escalier que lui montrait Beme et disparut en
+poussant un rugissement de joie.
+
+Pendant que ces choses se passaient dans la cour, les deux Pardaillan
+avaient monte l'escalier. Le batiment dans lequel ils se trouvaient
+formait le flanc gauche de l'hotel et etait isole des deux autres dont
+l'ensemble tracait le rectangle de la cour.
+
+D'etage en etage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait pour eux aucune
+issue possible.
+
+Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de ceder et la bande
+faisait irruption dans l'escalier.
+
+--Ah! ca! dit le vieux routier, mais nous allons etre pris comme des
+renards?
+
+--Faites attention, monsieur, repondit le chevalier, que nous etions,
+il y a moins de deux heures, dans une cage de fer ou nous allions etre
+broyes; nous sommes au paradis en comparaison.
+
+En parlant ainsi, ils avaient couru a l'unique fenetre du grenier,
+donnant sur une cour etroite.
+
+--Voici le chemin! s'ecria le vieux routier en apercevant la fenetre.
+
+--Une planche! Vite, une planche!
+
+Ils chercherent des yeux: il n'y avait rien dans le grenier, pas meme
+une corde qu'on eut pu, peut-etre, utiliser...
+
+Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient, fouillant chaque
+etage.
+
+Ils se regarderent, tout pales...
+
+Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux...
+
+--Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins de six pieds d'une
+fenetre a l'autre!...
+
+--Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui parut etrange a son fils.
+
+En effet, sauter etait impossible: tout point d'appui pour prendre
+de l'elan manquait; la fenetre d'en face etait etroite; c'eut ete un
+prodige que de pouvoir se lancer dans le vide et arriver juste a passer
+dans cet espace resserre.
+
+Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que de tomber aux
+mains des cinquante fous furieux qui montaient, ivres de rage!
+
+--Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je passe le
+premier!...
+
+Et aussitot il se mit debout sur le bord de la fenetre.
+
+Au meme instant, le chevalier, la gorge serree par l'angoisse, la sueur
+au front, vit son pere se laisser tomber en avant!
+
+Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait tomber!...
+
+La tentative etait prodigieuse, inouie--une de ces idees folles qui
+germent dans la folie du desespoir!...
+
+Le corps raidi, tendu a briser ses nerfs, les bras musculeux tendus dans
+un formidable effort, les pieds rives a l'appui de la fenetre, le
+vieux Pardaillan se laissa tomber en avant, tout d'une piece, sans
+flechissement ni des jarrets, ni des coudes... Son corps decrivit un arc
+de cercle dans le vide...
+
+Le chevalier jeta un cri...
+
+Et, a ce cri, la voix du routier, oui, sa voix meme, repondit:
+
+--Voici la planche, passe, chevalier!..."
+
+La folle tentative avait reussi!
+
+Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras tendus, avaient saisi
+le rebord de la fenetre d'en face, tandis que ses pieds s'arc-boutaient
+a la fenetre du grenier!...
+
+Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant jete d'une
+fenetre a l'autre!
+
+Ces deux hommes etaient formidables dans tout ce qu'ils entreprenaient:
+prompt comme l'eclair, leger comme un chat sauvage, le chevalier bondit,
+posa son pied sur le centre du pont vivant, et, dans son elan, alla
+rouler jusqu'au milieu de la piece ou il venait de tomber!...
+
+Au meme instant, le vieux routier, solidement harponne des mains, laissa
+tomber ses pieds, se hissa a la force des poignets et rejoignit son
+fils...
+
+Tel avait ete l'effort que, pendant une minute, ils demeurerent
+prostres, haletants, sans voix...
+
+Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de cris de fureur.
+
+Puis il y eut un silence relatif.
+
+Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couches sur le plancher,
+ecoutaient, prets a bondir.
+
+--Je comprends tout! s'ecria une voix. Voyez, capitaine, ils ont du
+sauter dans le passage par la fenetre du premier etage, pendant que nous
+montions.
+
+--Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix qui devait etre celle
+de l'officier.
+
+Les Pardaillan entendirent la bande s'eloigner et redescendre en brisant
+quelques vitres par acquit de conscience. Le chevalier s'approcha alors
+d'une fenetre qui donnait sur la cour.
+
+Beme etait demeure seul, toujours occupe a sa funebre besogne.
+
+Maintenant, il enveloppait de linges la tete de l'amiral.
+
+Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de l'eau pour se
+laver les mains. Il n'avait plus qu'a prendre la tete et la porter chez
+un embaumeur qui etait prevenu et l'attendait. Apres quoi, avec cinq ou
+six compagnons, il monterait a cheval et se dirigerait a franc etrier
+sur l'Italie et Rome...
+
+--Tiens! dit Beme en revenant dans la cour, la grande porte est fermee?
+Par qui? Pourquoi?
+
+Comme il se posait ces questions avec une vague inquietude, il apercut
+tout a coup les deux Pardaillan.
+
+Au meme instant, le chevalier fut sur lui et dit:
+
+--C'est bien toi qui as jete par la fenetre le corps de M. de Coligny?
+
+La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible.
+
+Beme se redressa, se rengorgea et repondit de son haut:
+
+--C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Apres?
+
+--Est-ce toi qui as tue l'amiral?
+
+--C'est bien moi, suppot de Calvin. Apres?
+
+--Avec quoi l'as-tu assassine?
+
+--Avec ca! fit le colosse en designant son epieu rouge.
+
+Et il eclata de rire en ajoutant:
+
+--Il y en a autant a votre service, faillis chiens d'heretiques! Hola! A
+moi! Au parpaillot!...
+
+En meme temps, Beme voulut s'elancer vers la porte de l'hotel pour
+l'ouvrir et appeler une bande qu'on entendait dans la rue, occupee a
+saccager une maison.
+
+Mais il demeura cloue sur place.
+
+Le vieux Pardaillan venait de lui sauter a la gorge en disant:
+
+--Ne bouge pas, mon ami, nous avons a regler un petit compte...
+
+Beme se secoua violemment. Mais la tenaille vivante ne lachait pas
+prise. A demi suffoque, ralant, le colosse fit signe qu'il se tiendrait
+tranquille. Le vieux routier le lacha.
+
+--Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un commencement de
+terreur.
+
+--A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement debarrasser la terre
+d'un monstre.
+
+--Ah! vous me voulez assassiner?
+
+--Sais-tu te battre?" dit le chevalier en haussant les epaules.
+
+Beme bondit en arriere, tira sa rapiere de la main droite et sa dague de
+la main gauche. Il tomba en garde.
+
+Le chevalier deboucla son ceinturon et jeta son epee.
+
+--Voici l'arme qui convient ici, dit-il.
+
+Sans hate, il alla ramasser l'epieu, l'assura dans sa main et marcha sur
+le colosse.
+
+Beme sourit: sa rapiere etait deux fois plus longue que l'epieu; il
+etait sur d'embrocher ce jeune fou et apres, il ferait son affaire au
+vieux.
+
+Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Beme palit.
+
+Le vieux routier, au milieu de la cour, s'etait croise les bras.
+
+Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie etait
+meconnaissable, avec ses yeux effrayants de fixite.
+
+Beme, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes: elles furent parees
+par l'epieu qui, soudain, se trouva a un pouce de sa poitrine. Le
+colosse recula, d'abord lentement, puis plus vite; il rugissait,
+bondissait, multipliait les coups, effare, stupefait de voir qu'aucun
+ne portait. Il reculait. Et, apres chacun de ses coups, a chacun de ses
+arrets, il voyait la pointe de l'epieu sur sa poitrine.
+
+Tout a coup, il se trouva accule a la grande porte.
+
+Devant lui, le visage effrayant du chevalier.
+
+Beme comprit qu'il etait dans la main de la fatalite.
+
+--Je vais donc mourir! begaya-t-il. Ah!... Est-ce que par hasard Dieu...
+
+Ce fut sa derniere parole. Comme il levait son poignard dans un dernier
+effort desespere, le chevalier lui porta le coup--le seul qu'il lui eut
+porte--un seul coup.
+
+L'epieu, lance avec une sorte de frenesie, defonca la poitrine, passa a
+travers et s'enfonca dans le bois de la porte...
+
+Beme demeura cloue au portail de l'hotel Coligny, tout debout, mort sans
+un soupir...
+
+Le chevalier alla ramasser sa rapiere, reboucla son ceinturon et,
+prenant le bras de son pere, qui avait assiste sans un mot, sans un
+geste, a cette execution, tous d deg.ux sortirent par la petite porte
+batarde...
+
+Deux minutes ne s'etaient pas ecoulees que Maurevert parut dans la cour.
+
+Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'etage en etage,
+cherchant et fouillant avec une ardeur passionnee. Lorsque les soldats
+s'eloignerent, il eut un moment de desespoir. Par ou avaient donc fui
+les Pardaillan? Il redescendit et seul, d'etage en etage, recommenca les
+recherches.
+
+--Ils ont fui! Ils m'echappent!... Oh! je les retrouverai!"
+
+Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et jetait autour de lui
+des regards sanglants.
+
+Il s'arreta soudain, petrifie, muet d'epouvante...
+
+La, devant lui, un cadavre, debout, un epieu en travers du corps, etait
+cloue a la grande porte fermee!...
+
+Le cadavre de Beme!...
+
+Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur et se mit a
+tourner dans la cour comme un insense en vociferant:
+
+"Ils ont passe par la! Voila la marque de leur passage!"
+
+Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y avait plus
+personne dans la cour ni dans l'hotel... plus rien, que des cadavres!
+
+Alors, par un effort de volonte, il se calma, reflechit comme peut
+reflechir un limier et chercha a reprendre la piste.
+
+Son regard tomba sur un paquet enveloppe de linges.
+
+Il defit les linges et trouva la tete de Coligny. Il la saisit par les
+cheveux.
+
+--Toujours bon a prendre, gronda-t-il entre les dents. A qui la
+porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah! Guise est battu pour cette
+fois, je la porterai a la reine!
+
+Il s'elanca.
+
+--Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux Pardaillan a son
+fils, lorsqu'ils se trouverent dans la rue.
+
+--Nous allons essayer de gagner l'hotel Montmorency.
+
+--Tu l'as dit toi-meme: le marechal, en sa qualite de catholique, ne
+court aucun danger...
+
+--Est-ce qu'on sait? Allons toujours.
+
+--Dis donc la verite! fit le vieux routier avec humeur. Il te tarde de
+revoir la petite Loison...
+
+Le chevalier palit. Jamais il ne prononcait le nom de Loise: il y
+pensait trop pour en parler. Il se contenta de repeter:
+
+--Allons toujours, monsieur. Si le marechal de Montmorency est attaque,
+je crois que nous ne lui serons pas inutiles...
+
+Et, a la pensee que des bandes de forcenes entouraient peut-etre Loise,
+il fremit et hata le pas.
+
+--Mais enfin! s'ecria le vieux routier, s'il est avec les
+massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique?
+
+Le chevalier s'arreta, livide.
+
+--Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en assurer, mon
+pere! Je veux voir si Loise est la fille d'un de ceux qui tuent au nom
+de Dieu!...
+
+
+
+XXXIX
+
+LE DIMANCHE 24 AOUT 1572 FETE DE LA SAINT-BARTHELEMY
+
+Des qu'ils furent sortis de la rue de Bethisy, les Pardaillan purent
+se rendre compte que chacun de leurs pas les jetterait dans un nouveau
+peril Paris etait comme un vaste champ de bataille, qu'il etait
+impossible de traverser sans se heurter a des ennemis furieux, sans
+risquer la mort a chaque seconde Pourtant, il n'y avait pas bataille: il
+y avait tuerie, carnage.
+
+Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne suspecte, qui
+avait temoigne quelque sympathie a la reforme, ceux-la, protestants ou
+non. etaient traques; la meme hideuse scene se reproduisait sur tous les
+points de Paris.
+
+Au jour venu, le massacre avait pris des proportions fantastiques. Cela
+devait durer ainsi pendant six jours En province, dans les grandes
+villes, les memes scenes d'horreur se reproduisaient...
+
+A Paris, dans cette matinee d'aout, si belle et si radieuse, l'humanite
+se transforma. Les hommes devinrent des carnassiers. On vit des femmes
+boire du sang des victimes. On respirait une odeur acre et fade on
+respirait des chairs grillees, on ne voyait que du feu, de la fumee,
+et, dans ces tourbillons de fumee, des visages hideux, des ombres qui
+couraient, l'eclair rouge d'un poignard au poing.
+
+Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des murs, en larges
+eclaboussures, sur les chaussees en flaques gluantes, dans les ruisseaux
+epaissis qui roulaient lourdement. Et, par un singulier phenomene il
+y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des rues ou, pendant
+plusieurs heures, on ne se douta pas que Paris etait a feu et a sang.
+
+Dans un petit marche en plein air qui se tenait derriere Samt-Merry,
+dans une cour, marchandes et menageres causaient gaiement, etonnees
+seulement de ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas...
+
+A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des vieillards jouaient
+aux boules ou se chauffaient au soleil...
+
+En dehors de ces rares endroits qui echappaient a l'horreur, tout dans
+Paris offrait l'image d'une ville devastee par quelque grand cataclysme;
+des centaines de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient
+les rues.
+
+Voila ce que les Pardaillan virent en cette matinee de dimanche, fete de
+saint Barthelemy:
+
+Obstinement, ils cherchaient a piquer droit sur l'hotel Montmorency;
+ils reculaient jusqu'aux confins de Paris, revenaient a la charge,
+entraines, pousses en avant, ramenes en arriere, ballottes par le
+cyclone qui ravageait la cite, l'universite et la ville.
+
+
+
+XL
+
+PROFILS DE GARGOUILLES
+
+Quelle heure etait-il? Ils ne savaient pas. Ou etaient-ils? Ils ne
+savaient pas. Ils etaient quelque part accroches a la borne cavaliere
+qui se dressait sous un auvent ou les avait entraines un violent reflux
+de peuple.
+
+A dix pas, sur leur droite, on saccageait un hotel
+
+Devant l'hotel, on dressait un bucher: les meubles les sieges de l'hotel
+s'entassaient.
+
+Alors, quelqu'un mit le feu au bucher.
+
+Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre.
+
+"Vive Pezou!" hurlait la foule autour du bucher.
+
+Le cadavre, c'etait celui du duc de La Rochefoucauld. L homme, c'etait
+Pezou. Le chevalier de Pardaillan le distingua nettement dans les
+tourbillons de fumee Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et
+l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les memes faces
+crispees; les memes yeux flamboyants les memes bouches aux levres
+retroussees... des tigres! Il n'y avait la que des tigres...
+
+--Ca fait le quarantieme! hurla l'un d'eux. Bravo Pezou!
+
+Pezou sourit, marcha sur le bucher, le cadavre dans les bras.
+
+Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la gorge ouverte par une
+large plaie d'ou le sang continuait a couler.
+
+Pezou et sa bande entourerent le bucher qui deja flambait.
+
+Pezou monta sur une table.
+
+Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet de l'entassement.
+
+Soudain, il le ramena a lui, violemment. Sa face prit l'expression du
+fauve. Sa bouche, dans un geste de delire, se colla un instant a la
+plaie rouge... puis il jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut
+sanglante et il sauta de la table en grognant:
+
+--J'avais soif!...
+
+Un hurlement prolonge de la foule salua la bande de tigres qui
+s'elancait, disparaissait au coin de la rue, cherchant, quetant,
+reniflant; Pezou grognait;
+
+--Au quarante et unieme a present! M'en faut cent d'ici ce soir a moi
+tout seul...
+
+--Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide d'horreur.
+
+Il avait enlace son fils de tout son effort pour l'empecher de se ruer
+sur Pezou.
+
+Ils s'orienterent et reprirent leur chemin, piquant droit sur l'hotel
+Montmorency.
+
+Et, comme ils avaient gagne du terrain, comme ils se rapprochaient de la
+Seine, ils furent saisis dans un autre tourbillon, se trouverent
+soudain au milieu d'une foule, et, accroches l'un a l'autre, ballottes,
+entraines, refluerent jusqu'a l'entree de la rue Saint-Denis, et,
+regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une belle maison; a
+l'interieur, on entendait des cris d'agonie, la foule battait des mains
+et vociferait...
+
+--Bravo, Cruce! Bravo, Cruce! Taiaut! Pille La Force!...
+
+C'etait en effet la maison du vieux huguenot La Force.
+
+La, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit plus
+de cris d'agonie; tout avait ete massacre. serviteurs, servantes,
+maitres...
+
+La foule partit, entrainee par les lieutenants de Cruce, allant plus
+loin chercher de nouvelles autres victimes... la cour se trouva libre.
+
+--Fuyons! repeta le vieux Pardaillan.
+
+--Entrons! dit le chevalier.
+
+S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent dans une grande
+belle salle ravagee en partie. Au milieu de ce salon, il y avait cinq
+cadavres en tas, les uns sur les autres.
+
+Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillite a fracturer une
+armoire. C'etait Cruce et l'un de ses fideles.
+
+Ils defoncerent les tiroirs et commencerent a emplir leurs poches.
+
+Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force ayant encore au cou
+un collier de grand prix.
+
+Ils se pencherent... Cruce saisit le collier, son compagnon arrachait
+les oreilles d'une femme pour avoir les diamants des boucles.
+
+--En route, maintenant, dit Cruce...
+
+Comme ils allaient se relever, ils tomberent tous deux en meme temps, la
+face sur les cadavres.
+
+Le chevalier avait assomme Cruce d'un coup de poing a la tempe; le vieux
+Pardaillan avait fracasse le rrane de l'autre d'un coup de crosse de
+pistolet.
+
+Les deux bandits ne pousserent pas un cri. Ils se debattirent un instant
+dans les spasmes de l'agonie...
+
+Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue, reprirent leur
+course, rasant les maisons, tachant d'eviter les feux de joie et les
+bandes de carnassiers.
+
+Ou etaient-ils? Ils ne savaient pas.
+
+Quelle heure? Ils ne savaient pas.
+
+Seulement, le soleil etait haut dans le ciel, brillant d'un eclat
+paisible au-dessus des tourbillons de fumee.
+
+Et, toujours, les cloches mugissaient.
+
+A un tournant de rue, les Pardaillan s'arreterent petrifies.
+
+Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition.
+
+Devant eux, a vingt pas, une bande venait d'apparaitre. Elle se
+composait d'une cinquantaine de carnassiers marchant en rangs serres;
+derriere eux venait une foule enorme, armee de gourdins, de vieilles
+epees, de piques rouges.
+
+Les cinquante qui marchaient en tete etaient solidement armes de
+poignards. Toutes ces lames etaient rouges de sang.
+
+Tous portaient la croix blanche.
+
+Une quinzaine d'entre eux etaient a cheval.
+
+Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes. Ces trois hommes
+portaient des piques. Au bout de chacune de ces piques, il y avait une
+tete!...
+
+--Vive Kervier! Vive Kervier! vociferait la foule frenetique.
+
+Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier! Il brandissait sa
+pique au haut de laquelle la tete blafarde se balancait...
+
+Cette tete, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble et un meme
+fremissement d'horreur les secoua.
+
+--Ramus!
+
+Le chevalier avait murmure le nom en fermant un instant les yeux...
+
+C'etait bien la tete du pauvre et inoffensif savant...
+
+Les yeux du chevalier demeuraient fixes sur cette tete. Puis ces yeux
+s'abaisserent sur celui qui portait la pique, sur Kervier. Le chevalier
+trembla. Cette impression d'horreur et de pitie qui l'avait paralyse fit
+place a une furieuse colere qui blanchit ses levres.
+
+Kervier vit cette figure convulsee qui le regardait; il y lut le mepris
+foudroyant qui y eclatait. Il eut un grondement et fit un geste pour
+designer les deux Pardaillan; dans la meme seconde, il tomba, roula sur
+la chaussee qu'il talonna. Il cria:
+
+--Malediction!
+
+Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper en plein front,
+et ce coup de pistolet c'etait le chevalier qui l'avait tire. Rudement,
+un grand gaillard a croix blanche venait de le heurter; cet homme
+agitait un pistolet charge; d'un coup de poing, Pardaillan l'avait
+arrete net, lui avait arrache son pistolet et avait fait feu!
+
+Au meme instant, il y eut contre les deux Pardaillan une ruee feroce,
+une sauvage clameur de mort, des coups d'arquebuse retentirent, cinq
+cents loups furieux aboyerent lugubrement devant une allee ou les deux
+heretiques s'enfoncaient tous voulurent penetrer a la fois, mais, plus
+prompt, plus furieux que tous, un cavalier, un geant vetu de rouge et
+qui appartenait sans doute a la maison de Damville, car il en portait
+les armes sur son pourpoint, ce geant poussa son cheval en avant, et
+pointa sa rapiere...
+
+--Sauves! hurla d'une voix etrange le vieux routier.
+
+Et tandis que le chevalier se demandait comment, le vieux Pardaillan,
+d'un bond terrible, se jeta a la bride du cheval dont la tete et le cou
+se presentaient a l'entree de l'allee; ce cheval, il l'attira, le happa,
+l'entraina, le fit entrer tout entier dans l'allee!..
+
+Et l'allee se trouva ainsi bouchee!...
+
+Le routier eclata d'un rire homerique.
+
+Derriere la croupe du cheval tourbillonnaient les loups, retentissaient
+les hurlements de rage; le cheval ruait; le colosse rouge, un instant
+hebete par cette manoeuvre, essayait par violentes saccades de ramener
+la bete en arriere, et, tout a coup, pris d'une terreur folle, il se
+laissa glisser en arriere de la croupe pour fuir et une ruade l'envoya
+rouler sur les assaillants au moment ou il touchait le sol...
+
+Deja le chevalier, avec son ceinturon, avait entrave les jambes de
+devant du cheval, magnifique rouan... le vieux routier s'appretait
+a frapper la bete au poitrail, de son poignard, afin que l'obstacle
+demeurat plus longtemps... le chevalier l'arreta soudain et dit:
+
+--Galaor!...
+
+Le vieux considera la bete et, la reconnaissant, repeta:
+
+--Galaor!... C'est bien lui!...
+
+Et leur rire, a tous deux, remplit l'allee d'un bruit de tonnerre.
+
+Galaor, ses jambes entravees, n'en ruait qu'avec plus de fureur; chacun
+de ses flancs touchait l'une et l'autre paroi; l'allee etait bouchee par
+une barricade vivante.
+
+Les deux Pardaillan s'enfoncerent vers le fond de l'allee, certains
+qu'elle ne serait pas degagee avant dix bonnes minutes; mais, avant
+de partir, le chevalier avait embrasse le naseau fumant du cheval en
+disant:
+
+--Merci, mon bon ami...
+
+--Ah ca! s'ecria le vieux, mais nous sommes dans une souriciere... pas
+d'issue! Mais du diable si je ne connais pas ce boyau... il me semble
+que j'ai du passer par la...
+
+Une porte, au fond de l'allee, s'ouvrit soudain, et une femme parut...
+
+--Huguette!
+
+Ce cri echappa aux deux hommes.
+
+C'etait Huguette, en effet et ils se trouvaient dans l'allee de
+l'auberge de la Deviniere. Comment ne l'avaient-ils pas reconnue?
+
+Le hasard les avait pousses dans la rue Saint-Denis au moment ou ils
+essayaient de se diriger sur la Seine.
+
+Le hasard les avait arretes devant cette allee qui leur offrait un
+refuge au moment ou la rue avait ete envahie par la bande hurlante des
+loups de Kervier...
+
+Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans la salle voisine;
+trois hommes s'y trouvaient: Landry Gregoire, pale comme un mort, et,
+chose etrange en pareil moment, deux poetes qui buvaient et ecrivaient:
+c'etaient Dorat et Pontus de Thyard.
+
+--Par la! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur montrant un
+escalier. En haut vous pourrez communiquer avec la maison voisine,
+redescendre et sortir par-derriere... fuyez!
+
+--Par le Ciel! disait Dorat, je veux ecrire en l'honneur de la
+destruction des heretiques une ode qui portera mon nom a la posterite!
+j'appellerai mon poeme: les Matines de Paris!
+
+--Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit Pontus.
+
+--Malheur! malheur! gemit Landry Gregoire en faisant le geste de
+s'arracher les cheveux, operation impossible puisqu'il etait entierement
+chauve. Malheur! mon auberge va etre saccagee, si on sait qu'ils ont fui
+par la!
+
+--Maitre Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous mettrez l'auberge,
+la casse et l'incendie sur ma note!...
+
+--Je jure que tout sera paye, ajouta le chevalier.
+
+--Fuyez! Fuyez!... repeta Huguette.
+
+Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues.
+
+Le chevalier la prit dans ses bras, toute palissante, la baisa doucement
+sur les yeux, et murmura:
+
+--Huguette, jamais je ne t'oublierai...
+
+Pour la premiere fois, il tutoyait Huguette, et le coeur de celle-ci en
+fut bouleverse...
+
+Ils s'elancerent et disparurent dans l'escalier.
+
+Au meme instant reparut l'aubergiste, portant sur le bras un sac ou il
+avait entasse son or et les bijoux de sa femme.
+
+--Fuyons! dit Huguette. Les forcenes ont envahi l'allee...
+
+Fuyons! repeta Landry qui flageolait sur ses jambes.
+
+--Madame Landry! tonna le poete Dorat, vous etes une mauvaise catholique
+et je vais vous denoncer!
+
+Pontus de Thyard degaina sa rapiere et dit tranquillement:
+
+--Partez, Huguette, partez, maitre Landry!... Et, si cette vipere
+s'avise de siffler, je la pourfends sur l'heure!..
+
+Dorat s'effondra.
+
+Quelques instants plus tard, la horde des loups penetrait par la porte
+de l'allee defoncee, et, ne trouvant plus personne, mettait l'auberge a
+sac et a feu...
+
+
+
+XLI
+
+VISIONS TRAGIQUES
+
+Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait indique Huguette,
+se retrouverent dans une ruelle deserte, et, s'elancant au pas de
+course, atteignirent la rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais
+c'est en vain qu'ils eussent essaye de prendre pied dans cette rue. Il y
+avait la un prodigieux encombrement de peuple qui roulait vers la Seine
+ses flots vertigineux, parmi les lourdes volutes de fumee, parmi les
+hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des cloches et des
+arquebusades...
+
+Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraines ou?... Ils
+ne savaient pas! Ils avaient la tete perdue d'angoisse. Des nausees
+violentes soulevaient leurs coeurs...
+
+Et, comme ils s'etonnaient vaguement que les carnassiers d'alentour ne
+se jetassent pas sur eux, soudain ils virent que chacun d'eux avait un
+brassard blanc au bras droit...
+
+C'etait Huguette qui, d'une main rapide et legere sans qu'ils s'en
+apercussent, les avait marques du talisman de protection.
+
+Le chevalier degrafa le brassard d'un geste de colere; il n'etait pas
+huguenot. Etait-il catholique? En realite il ignorait l'une et l'autre
+religion. Il voulut jeter le brassard; le vieux Pardaillan le saisit au
+vol, et le mit dans sa poche en disant:
+
+--Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir de la bonne
+Huguette!
+
+Le chevalier haussa les epaules.
+
+En enfouissant l'etoffe blanche au fond de sa poche, le vieux routier
+sentit un papier qu'il froissait.
+
+--Qu'est cela? dit-il.
+
+--Quoi?...
+
+--Rien... je me rappelle... marchons.
+
+Ce n'etait rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait le routier; au
+moment ou ils avaient quitte la cour de l'hotel Coligny, Pardaillan pere
+avait apercu ce papier tombe aux pieds de Beme cloue a la porte, l'epieu
+en travers de la poitrine. Machinalement, il avait ramasse le papier et
+l'avait fourre dans sa poche.
+
+Ils continuerent donc a suivre le flot humain qui les portait vers la
+Seine qu'il leur fallait traverser pour marcher sur l'hotel Montmorency.
+Mais, a l'embouchure du pont, ils durent s'arreter devant une foule de
+huit a dix mille forcenes.
+
+Tout a coup, ils purent se jeter dans une ruelle et fuir l'effroyable
+tumulte... ils coururent haletants, hagards, et, brusquement, se
+trouverent pres d'un enclos entoure de murs assez bas; et ce coin de
+Paris leur apparut paisible, souriant, tranquille...
+
+
+
+XLII
+
+L'OASIS
+
+Ou etaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure etait-il?... Ils ne
+savaient pas. Ils respirerent, essuyerent la sueur qui inondait leurs
+visages livides.
+
+A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. Pres de la
+porte s'elevait une construction basse, une sorte de cabane.
+
+L'esprit repose, et rafraichi, ils regarderent autour d'eux et virent
+alors qu'il y avait une croix au-dessus de la porte. Ayant regarde
+par-dessus le mur, ils virent l'enclos plein de croix. Et ils
+comprirent.
+
+L'enclos etait un cimetiere. La cabane, c'etait le logis du fossoyeur.
+
+Les Pardaillan avaient abouti au cimetiere des Innocents.
+
+Il pouvait etre un peu plus de midi.
+
+Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin ils traverseraient
+la Seine pour gagner l'hotel Montmorency.
+
+Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait a gagner le port
+aux platres, qu'on appelait aussi _port des Barres_, et qui se trouvait
+derriere Saint-Paul La, ils sauteraient dans une barque et descendraient
+le cours du fleuve jusqu'au bac, ou ils aborderaient non loin de l'hotel
+du marechal.
+
+Comme ils allaient se mettre en route, ils virent venir a eux un petit
+enfant.
+
+L'enfant marchait lentement, courbe sous un volumineux paquet enveloppe
+d'une serge.
+
+--Ou ai-je vu cet enfant-la? murmura le chevalier.
+
+Et comme le porteur arrivait pres d'eux:
+
+Ou vas-tu, petit?..."
+
+L'enfant deposa son paquet avec precaution, designa le cimetiere et dit:
+
+--Je vais la... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez
+parle un jour, comme je travaillais pres du couvent... et vous m'avez
+dit que mes aubepines etaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles
+sont finies...
+
+--Lestement, il defit son paquet et, avec un naif orgueil, montra son
+ouvrage.
+
+--C'est tres beau, dit sincerement le chevalier.
+
+--N'est-ce pas?... C'est pour ma mere...
+
+--Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier emu... Tu te nommes?...
+
+--Jacques Clement, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la
+porte du cimetiere.
+
+Le chevalier alla heurter a la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut,
+tremblant du tumulte qu'il entendait se dechainer. Cependant, lorsqu'on
+lui eut explique de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina
+attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:
+
+--Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clement
+
+--Oui-da.
+
+--Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mere...
+
+Les deux Pardaillan etaient stupefaits de cette reconnaissance. Mais le
+petit n'en paraissait pas etonne. Il reprit son paquet.
+
+--Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.
+
+--Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal a passer, par
+exemple! Il y en a du monde dans les rues!
+
+Il parlait posement, gravement meme. Puis il suivit le fossoyeur. Le
+chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetiere.
+
+Au moment ou le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines
+arriverent par le meme chemin qu'avait suivi Jacques Clement et
+s'arreterent pres de la porte d'entree.
+
+--Mon frere, dit l'un, soufflons un instant et laissons a nos hommes le
+temps de nous rejoindre.
+
+--Et le temps a l'enfant de preparer le miracle, dit l'autre... Que de
+meurtres! Que de sang, frere Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne
+vaudrait pas mieux repandre du vin, bonum vinum?...
+
+--Frere Lubin, ce sang est agreable a Dieu, songez-y!
+
+--Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux etre a la
+Deviniere, sans compter qu'une balle egaree..."
+
+Pendant que les moines, l'un severe et l'autre dolent, devisaient ainsi,
+le groupe forme par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit
+Jacques Clement, s'arretait pres d'une tombe ou la terre etait
+fraichement remuee.
+
+--C'est la!" dit le fossoyeur.
+
+Une minute, l'enfant parut trouble. Il murmura:
+
+--Ma mere... comment etait-elle, quand elle vivait!
+
+--Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue?
+
+--Non... mais elle va etre contente.
+
+Alors il se mit a planter sur la tombe les touffes d'aubepine
+artificielle qu'il tirait de son paquet...
+
+Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle,
+de l'aubepine se fut mise a fleurir en plein mois d'aout.
+
+Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba
+sur la terre... sur la tombe de la mere du petit Jacques Clement... la
+tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!...
+
+L'enfant, ayant leve les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il
+s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement:
+
+"Vous avez pleure sur ma mere, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous
+me dire votre nom?
+
+--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...
+
+--Le chevalier de Pardaillan...
+
+--Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...
+
+--Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai
+beaucoup de choses a dire a maman...
+
+--Adieu, mon enfant...
+
+--Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clement.
+
+Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entraina.
+
+Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du
+cimetiere. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparaitre le petit
+Jacques Clement. Thibaut donna rapidement ses instructions a Lubin, qui
+gemit:
+
+--Alors, il faut encore que je risque d'etre tue dans la bagarre!
+
+--Soyez prompt, soyez fort, frere Lubin... moi, je rentre au couvent, il
+faut accompagner l'enfant...
+
+Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla.
+
+Thibaut avait pris Jacques Clement par la main. Il s'eloigna en disant:
+
+--D'ailleurs, voici du renfort... _fratres ad succurrendum_!... allons,
+frere Lubin, c'est le moment!
+
+Une cinquantaine d'individus a mine patibulaire s'approchaient du
+cimetiere. En passant pres d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il
+disparut rapidement, entrainant le petit.
+
+--C'est egal, grommela Lubin, s'il s'etait agi d'aller vider bouteille
+a la Deviniere, frere Thibaut n'eut pas ete si prompt a me confier aux
+soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre a l'abri...
+
+Et il penetra dans le cimetiere sans avoir l'air d'apercevoir la bande
+qui s'engouffra derriere lui et le suivit.
+
+Frere Lubin marcha tout droit a la tombe d'Alice de Lux.
+
+--Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubepine qui vient
+de fleurir?...
+
+Et, tombant a genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:
+
+--Miracle! Miracle! Loue soit le Seigneur!
+
+--Miracle! Miracle! hurlerent les acolytes, comparses probablement
+inconscients de la comedie qui se jouait.
+
+--C'est Dieu qui manifeste sa volonte.
+
+--Mort aux heretiques!
+
+Ces cris se croiserent pendant quelques secondes. Fuis frere Lubin
+entonna le _Te Deum_, repris en choeur par les gens qui l'entouraient.
+D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetiere. Le bruit
+du miracle, rapidement colporte, se repandait dans tout le quartier; des
+gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart
+d'heure, une foule enorme emplissait le cimetiere, et chacun put se
+rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubepine avait fleuri en plein
+mois d'aout!...
+
+Frere Lubin cueillit le buisson d'aubepine dont il eut soin de ne pas
+laisser une seule branche.
+
+Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placerent sur
+leurs epaules; ce groupe fut etroitement entoure par les gens a mine
+patibulaire que Thibaut avait appeles des _fratres ad succurrendum_
+(freres de renfort).
+
+Et la procession s'organisa. Des pretres surgirent Des moines en
+quantite affluerent.
+
+Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson
+du petit Jacques Clement fut promene a travers Paris; sur son passage,
+l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie
+devenait plus furieuse.
+
+Tel fut le miracle de l'aubepine...
+
+
+
+XLIII
+
+"...QUE DES CHIENS DEVORANTS SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....
+
+Les deux Pardaillan avaient essaye de mettre a execution leur projet de
+gagner le port aux Barres pour descendre la Seine en s'emparant de l'une
+des nombreuses barques attachees a quai.
+
+Mais a peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis que formait la
+tranquillite du cimetiere et des environs qu'ils furent repris par les
+tourbillons des foules dechainees: ils voulaient remonter le fleuve, un
+coup d'aile de le tempete humaine les renvoya vers le Louvre.
+
+Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouverent a l'entree du
+Pont de Bois, puis sur le pont, puis sur la rive gauche...
+
+Ce fut ainsi qu'ils passerent la Seine.
+
+Le torrent tournait vers la gauche
+
+Alors ils entrerent dans le dedale des rues qui les conduirait a l'hotel
+de Montmorency.
+
+La les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des
+victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs
+embrases.
+
+La tete perdue, ils allaient, guides seulement par une sorte
+d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'epique ruee a travers le
+carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants.
+
+Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par
+le bras, l'arreta net et lui designa quelque chose qui devait etre
+effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif.
+
+Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait gronde:
+
+--Orthes! Orthes d'Aspremont... Damville rode par ici!
+
+--Malediction! rala le chevalier.
+
+--C'etait Orthes, le premier lieutenant de Damville! son ame damnee!
+
+A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit
+echevelee, hagarde, ses vetements en lambeaux, presque nue, en criant
+d'une voix dechirante: Grace!
+
+Une douzaine de forcenes la poursuivaient.
+
+La femme, jeune et belle, alla heurter Orthes, tomba a genoux et
+pantela, les mains tendues:
+
+--Grace! Ne me tuez pas! Pitie!
+
+Un effroyable sourire contracta les levres d'Orthes. Il leva un fouet
+et toucha la femme, puis, a grands coups, il fit claquer son fouet en
+hurlant:
+
+--Taiaut, Pluton! Taiaut, Proserpine! Taiaut! Pille! Pille!..."
+
+Au meme instant, deux chiens enormes, a la gueule rouge de sang, se
+jeterent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'epouvante et
+tomba a la renverse, les deux chiens sur elle.
+
+Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine
+s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan,
+petrifies par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'ou
+fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des
+deux chiens occupes a l'horrible besogne.
+
+Alors, le chevalier, pale comme un mort, la levre soulevee par l'etrange
+sourire qu'il avait a de certaines minutes epiques, la moustache
+herissee, tremblante marcha sur Orthes.
+
+Orthes, levant les yeux, apercut les deux Pardaillan et poussa un
+hurlement de joie infernale... il commenca un geste, ce geste ne
+s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui
+qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le
+chevalier lui arracha le fouet, continua a tenir l'homme par le poignet.
+
+Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orthes...
+
+Une large zebrure rouge balafra la face du tigre humain.
+
+Une deuxieme fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur
+la face d'Orthes, puis encore, et encore!...
+
+D'un effort desespere, Orthes s'arracha a l'etreinte et, les yeux
+sanglants, vocifera a ceux qui le suivaient:
+
+--Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taiaut!
+taiaut!...
+
+Les deux chiens lacherent les restes sanglants de la femme et se
+dresserent, tout herisses, les babines retroussees, l'un devant le vieux
+Pardaillan, l'autre devant le chevalier...
+
+Orthes, delirant de rage et de souffrance, rala encore:
+
+--Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!
+
+Il tomba soudain renverse, en proferant une horrible imprecation un
+chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et
+subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'etait Pipeau! Pipeau; l'amant
+de Proserpine, qui avait suivi sa maitresse d'etape en etape.
+
+D'un coup sec, d'un seul coup, les machoires de fer de Pipeau entrerent
+dans la gorge d'Orthes.
+
+Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tue net pres des restes
+sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette
+scene...
+
+Pluton s'etait dresse devant le vieux Pardaillan.
+
+Proserpine, devant le chevalier...
+
+Ils hesiterent pendant un laps de temps inappreciable, puis, ensemble,
+avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge...
+
+Dans le meme instant, Pluton retomba en arriere, eventre par le coup de
+dague du vieux routier...
+
+Proserpine avait saute sur le chevalier...
+
+Au moment ou elle avait bondi, lui, des deux mains" l'avait empoignee au
+cou; il serra frenetiquement, de ses dix doigts convulses par l'effort;
+la chienne rala, sa voix s'eteignit...
+
+Dix secondes ne s'etaient pas ecoulees depuis l'instant ou les
+Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote.
+
+Ils jeterent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant meme pas
+Pipeau qui bondissait autour d'eux, delirant de joie, ne voyant que les
+visages des compagnons d'Orthes, de la foule qui houlait, roulait autour
+d'eux, aboyant a la mort.
+
+--En route! dit le chevalier.
+
+Et sa voix avait une prodigieuse intonation.
+
+Il ramassa le fouet... le fouet a chiens.
+
+Et ils s'avancerent, flamboyants, etincelants, tragiques, souples,
+grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant
+d'un pas rude qui talonnait le pave derriere eux, comme s'ils eussent
+fonce sur le genie des tempetes d'enfer...
+
+Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes
+dechaines.
+
+--Arriere, chiens!... Fils de chiennes!... Arriere, chiens!...
+
+A droite, a gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...
+
+Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait...
+
+--Arriere, les chiens! Au chenil, la meute!
+
+Tout a coup, il apercut Pipeau et dit:
+
+
+--Pardon, ami! je t'ai insulte...
+
+Devant le fouet, devant cette laniere vivante prodigieuse, la foule
+s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers ramperent, se
+culbuterent, se bousculerent a droite et a gauche sur la petite place.
+
+Une ruelle deserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra.
+
+
+
+XLIV
+
+ENTRE LE CIEL ET LA TERRE
+
+Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir ou elle le conduirait...
+
+Pres de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains armees, pareilles a
+deux griffes de lion.
+
+Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!
+
+Ils firent face a la foule.
+
+Sur leurs pas, la foule s'etait ruee avait envahi l'etroit passage,
+massee, tassee, ondulante; et cela formait un mascaret humain qui
+s'avancait, roulait se heurtait, avec des clameurs d'ocean.
+
+Pas a pas, face au mascaret, les deux etres fabuleux hausses en cette
+minute aux grandissements surhumains pas a pas, les deux Pardaillan
+reculaient.
+
+La laniere du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des faces d'ou
+jaillissait un hurlement: les deux dagues les deux griffes du vieux
+routier, du vieux lion labouraient des poitrines; Pipeau a reculons,
+l'oeil en feu, le poil droit, la gueule enrouee, pillait, mordait des
+jambes...
+
+Les Pardaillan reculaient...
+
+Ou etaient-ils? Ils ne le savaient pas.
+
+Soudain, a vingt pas derriere eux, il y eut une sourde et puissante
+detonation suivie d'un fracas de maison qui s'ecroule. Le vieux routier
+jeta un rapide regard vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que
+la ruelle debouchait sur une rue plus large; que, dans cette rue, une
+deuxieme foule tourbillonnait autour de quelque chose qui ressemblait a
+une forteresse assiegee, et qu'un coup de mine venait de faire sauter
+une partie de cette forteresse...
+
+Donc, devant eux, la horde dechainee devant laquelle ils reculaient pas
+a pas...
+
+Derriere eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient etre jetes...
+
+Un etau dans lequel ils allaient etre broyes...
+
+Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se rejoignirent.
+Refoules par une vague plus puissante du mascaret, les deux Pardaillan
+furent jetes sur la horde qui assiegeait la forteresse; la rue etait
+pleine de fumee acre, de poussiere, de vociferations, de detonations
+d'arquebuses; il y eut une melee affreuse de cavalerie et de pietons,
+un remous vertigineux ou les Pardaillan furent ballottes, pousses,
+repousses brusquement, une sorte d'ouverture bea devant eux ils se
+retrouverent dans un large escalier eventre rampes demolies, marches
+dechaussees... Ils se retrouverent la... ils se retrouverent bondissant
+le long des marches de cet escalier qui ne tenait plus que par
+miracle... ils montaient, montaient: comme dans les reves du delire, ils
+montaient, sans savoir ou ils etaient, ou ils allaient, sans que nul,
+parmi la foule osat se lancer a leur poursuite dans l'infernal escalier
+qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de fumee!...
+
+Ils atteignirent le sommet de l'escalier, etroite plateforme en plein
+air, qui avait du etre son dernier palier.
+
+La il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille a laquelle
+s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond les deux Pardaillan
+atteignirent le faite de cette muraille. Ils s'y cramponnerent, s'y
+installerent solidement et, au meme instant, derriere eux, il y eut un
+effroyable fracas tandis qu'un opaque nuage de poussiere et de platras
+les enveloppait: c'etait l'escalier qui venait de s'ecrouler!...
+
+Cramponnes sur le faite de la haute muraille, ils se trouverent alors
+isoles entre le ciel, ou roulaient de lourdes volutes de fumee, ou
+passait la rafale des hurlements de cloches, et la terre d'ou montait
+l'immense clameur de mort...
+
+Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du cote de l'escalier
+ecroule, mais sur l'autre versant de la muraille.
+
+Il regarda a travers les tourbillons de fumee ecarlate qui montait,
+chercha a distinguer ce qu'il y avait dans le tumulte effrayant qui se
+dechainait au-dessous de lui.
+
+Et son ame fremit. Son coeur defaillit. Ses levres tremblerent. Ses yeux
+jeterent une lueur farouche de desespoir!
+
+Qu'avait-il donc vu?...
+
+La cour d'un hotel: l'hotel qu'on assiegeait de la rue. Une cour pleine
+de decombres et de cadavres! Parmi ces decombres, une foule de gens
+d'armes qui se ruaient a travers la grande porte demantelee! Et sur les
+marches qui conduisaient a la porte de l'hotel trois hommes, l'epee a la
+main, se defendant encore!...
+
+Et, a la tete des assaillants, un furieux, plus furieux plus ardent que
+tous!
+
+Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui levait au ciel un
+dernier regard charge d'imprecations!
+
+Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assieges!
+
+C'etait Henri de Damville qui attaquait! Francois de Montmorency qui
+allait succomber!
+
+Les deux freres enfin face a face!
+
+Et, cette cour, c'etait la cour de l'hotel Montmorency!...
+
+--Malediction! rugit le chevalier de Pardaillan.
+
+
+
+XLV
+
+COMME A THEROUANNE
+
+Henri de Montmorency, marechal de Damville, s'etait mis en route au
+premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. Son armee marchait
+en bon ordre et sans hate.
+
+Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au nombre de
+vingt-cinq; puis trois cents soudards a cheval; derriere les cavaliers,
+roulaient trois tombereaux charges de tonneaux de poudre; derriere la
+poudre, deux cents reitres armes d'arquebuses.
+
+A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que le marechal en
+confia le commandement a l'un de ses gentilshommes et s'eloigna avec
+trente cavaliers seulement.
+
+La petite troupe atteignit rapidement l'hotel de Mesmes.
+
+Il mit pied a terre, s'approcha de la porte de son hotel et cria:
+
+--Francois de Montmorency, est-ce toi qui m'as jete ce gant?
+
+En meme temps, il frappait le gant cloue a la porte.
+
+Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches passaient, des
+cris retentissaient. Les trente cavaliers, immobiles comme des statues,
+ne tournaient pas la tete vers ces clameurs: ils regardaient leur chef.
+
+Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus sauvage, il cria:
+
+--Ou es-tu, Francois de Montmorency? Pourquoi n'es-tu pas ici quand je
+releve ton gant?
+
+Aussitot, il arracha le gant et alla l'attacher a l'arcon de sa selle.
+
+Pour la troisieme fois, il cria:
+
+--Lache! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton defi, c'est donc moi
+qui vais te retrouver!
+
+A ces mots, il monta a cheval et, s'elancant au galop, rejoignit son
+armee au moment ou elle venait de franchir le Grand-Pont.
+
+Le marechal de Montmorency, tenu a l'ecart comme nous avons vu, suspect
+a Guise, hai de la vieille reine, ignorait ce qui devait se passer.
+L'eut-il su meme, il lui eut ete impossible de supposer qu'on oserait
+s'attaquer a un Montmorency.
+
+Francois de Montmorency, donc, se savait suspect, mais non designe aux
+coups des massacreurs.
+
+A tout hasard, il mit son hotel en etat de defense.
+
+Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques, les autres
+huguenots, et bons serviteurs de la monarchie, mais comme lui ayant
+horreur de tant de guerres sauvages, vivaient dans l'hotel et
+composaient sa maison, ou, si l'on veut, sa cour.
+
+Le marechal porta a quarante le nombre des gens d'armes qu'il
+entretenait.
+
+De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine dans l'hotel.
+
+Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts combattants. L'hotel
+fut abondamment pourvu de poudre, de balles, de mousquets, de pistolets
+et d'armes de toute nature, des provisions de bouche pour un mois y
+furent entassees.
+
+La successive disparition du vieux Pardaillan et du chevalier raviva les
+inquietudes du marechal. Des lors tous les soirs, l'hotel fut barricade.
+
+Pendant ces quelques journees, Loise vecut aupres de sa mere La douce
+folie de Jeanne de Piennes demeurait invariable dans ses manifestations;
+toujours elle se croyait a Margency et on la voyait preter l'oreille en
+murmurant:
+
+--Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble... Et, si
+Francois apparaissait alors, le coeur serre les bras vaguement tendus
+vers celle qui l'avait tant aime, la folle le regardait d'un air etonne,
+sans le reconnaitre:
+
+Quant a Loise, si elle souffrit de l'inexplicable disparition du
+chevalier il fut impossible de le deviner; son pur et fier profil de
+vierge ne s'altera pas. Seulement l'inquietude faisait de terrible
+ravages dans cette ame.
+
+Le samedi soir, comme elle s'etait assise pres de Jeanne de Piennes,
+s'occupant a un travail de broderie ses yeux reveurs parurent fixer
+un point dans l'espace; la folle, qui semblait sommeiller, redressa
+soudain, se pencha, et, la figure extasiee, murmura:
+
+--Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?...
+
+--Helas! Helas! murmura Loise. Ou est-il?
+
+Le marechal entra en ce moment. Il vit cette scene si douce et triste
+d'un seul coup d'oeil Il saisit la mere et la fille dans ses bras et les
+serra convulsivement contre lui, en proie a une angoisse inexprimable.
+
+Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hotel, en cette nuit du
+samedi, hormis les gens d'armes du corps de garde. Le silence etait
+profond. Jeanne de Piennes et Loise reposaient dans la meme chambre.
+
+Le marechal, vers dix heures, s'etait retire dans son appartement.
+
+Les premiers mugissements des cloches reveillerent Francois de
+Montmorency.
+
+Il s'habilla, revetit une cuirasse de buffle, ceignit son epee de
+bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une fenetre.
+
+Une etrange rumeur venait du fond de Paris et semblait gagner les rues
+de proche en proche. Au loin, de sourdes detonations eclataient. Les
+cloches sonnaient le tocsin.
+
+Pendant quelques minutes, le marechal ecouta cette enorme rumeur. Son
+visage s'assombrit.
+
+Alors, il courut a la chambre ou dormaient Jeanne de Piennes et Loise.
+
+Loise, des le premier coup de cloche, s'etait habillee, et, maintenant,
+elle aidait sa mere a se vetir.
+
+--Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le marechal.
+
+--Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il?
+
+--Je vais le savoir. Mets tes vetements de route, mon enfant, et
+tiens-toi prete. a tout!
+
+Dans la cour, Francois trouva ses gentilshommes, armes, ecoutant
+l'horrible tumulte dont les rafales allaient grandissant de minute en
+minute. Les gens d'armes etaient a leur poste.
+
+--Monseigneur, s'ecria l'un des gentilshommes, le jeune La Tremoille,
+que le vieux duc de La Tremoille avait place aupres de Montmorency
+pour y apprendre, avait-il dit, l'honneur, le courage et la
+vertu,--monseigneur, je suis sur que les guisards attaquent le Louvre!
+Il faut courir au secours du roi! Ecoutez! ecoutez! On se bat au
+Louvre!..."
+
+Le marechal secoua la tete. Une inexprimable inquietude l'envahissait.
+Non! il ne s'agissait pas d'un coup de force tente par Guise!... Guise
+eut procede plus vite!
+
+--La Tremoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez une pointe
+jusqu'a la Seine...
+
+Les deux jeunes gens s'elancerent dans la rue.
+
+Il etait tout pres de quatre heures lorsqu'ils revinrent. Et, sans
+doute, ce qu'ils avaient vu devait etre horrible, car ils etaient
+livides, hagards.
+
+--Marechal! rala Saint-Martin, on meurtrit les huguenots en masse!...
+
+--Monseigneur, rugit La Tremoille. on tue mes freres! Partout! Dans les
+maisons! Dans les rues! Au Louvre!
+
+--J'y vais" dit Montmorency d'un accent qui fit courir un long frisson
+parmi les hommes d'armes.
+
+Il commanda, comme jadis quand il partait pour Therouanne:
+
+--A cheval, messieurs! Hola! mon destrier de bataille!...
+
+Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes.
+
+--Messieurs, dit Francois, nous allons tenter l'impossible: atteindre le
+Louvre, penetrer jusqu'au roi, lui demander d'arreter le carnage... et
+s'il refuse... bataille!
+
+--Bataille! rugirent les gentilshommes.
+
+--Ouvrez la porte! commanda le marechal.
+
+Le suisse se precipita vers la grande porte.
+
+A ce moment, un etrange tumulte envahit la rue tumulte de reitres
+arrivant au pas de course, de lourds chevaux martelant le pave, d'epees
+entrechoquees et tout ce tumulte s'arreta devant l'hotel... Une voix
+eclatante, terrible, sauvage, hurla:
+
+--A l'assaut, au pillage! a sac! Sus! Sus! Sus!
+
+--Mon frere! gronda Francois de Montmorency.
+
+Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales de la tempete
+de mort, il cria:
+
+--Henri! Henri! Malheur! Malheur a toi!
+
+Un formidable coup de madrier ebranla la grande porte massive.
+
+--Pied a terre! commanda Montmorency
+
+La manoeuvre s'executa, les chevaux furent rentres aux ecuries.
+
+Francois en quelques secondes, prit son dispositif de bataille: devant
+la porte fermee, les quarante hommes d'armes sur un front de dix
+arquebuses, et sur quatre rangs, le premier rang, pret a faire feu,
+les trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un groupe de
+gentilshommes armes de longues piques; a droite, un autre groupe.
+Montmorency, sur le perron de l'hotel, dominant cet ensemble,
+l'estramacon au poing.
+
+Un deuxieme coup de madrier retentit sourdement sur la porte.
+
+--Lache! Lache! hurla la voix de Damville, je releve ton defi! Me voici!
+Ou es-tu, que je te soufflette de ton gant!...
+
+--Ouvrez la porte! tonna Montmorency.
+
+De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes se
+precipiterent, firent tomber les lourdes ferrures, attirerent a eux
+les deux enormes vantaux de chene massif, la porte se trouva grande
+ouverte!...
+
+Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime!
+
+Il y eut dans la rue un recul desordonne devant cette porte qui
+s'ouvrait.
+
+Puissante et calme, la voix de Francois tomba du haut du perron:
+
+--Premier rang!... Feu!...
+
+Les dix arquebuses tonnerent; d'effroyables clameurs retentirent; les
+dix hommes, deja, avaient degage le deuxieme rang et rechargeaient leurs
+armes.
+
+--En avant! En avant! vocifera Damville.
+
+--Deuxieme rang!... Feu!...
+
+Un rideau de flammes, un nuage de fumee noire, un coup de tonnerre,
+cris, vociferations, insultes, tourbillon de recul dans la rue...
+
+--Troisieme rang!... Feu!...
+
+--Quatrieme rang!... Feu!...
+
+Dans la ruelle par ou avaient debouche les Pardaillan, les troupes de
+Damville fuyaient; trente cadavres jonchaient la rue, a droite et a
+gauche de la porte, une foule enorme, et Damville mettant pied a terre,
+livide de rage, fou furieux, tendant le poing a la forteresse, geste
+impuissant!...
+
+--Fermez la porte! commanda Montmorency.
+
+Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement le sang-froid
+necessaire pour organiser un deuxieme assaut.
+
+Il commenca par rassembler ses reitres et ses cavaliers auxquels il fit
+mettre pied a terre; les chevaux furent conduits au bord de la Seine, a
+l'endroit ou aboutissait le bac du passeur.
+
+Puis il fit refouler a droite et a gauche de l'hotel la foule hurlante.
+
+Alors, devant l'hotel, il tint conseil avec quelques-uns de ses
+gentilshommes. Tout cela dura une heure.
+
+Le soleil etait deja haut dans le ciel lorsque Damville acheva son
+dispositif pour une nouvelle attaque. Les levres blanches, la moustache
+tremblante, la voix breve et rauque, il donnait ses ordres.
+
+Et il persista dans le meme plan: defoncer la porte!
+
+Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de catapulte devant
+la porte de l'hotel. A cette machine fut accrochee une masse de fer
+composee de trois enormes enclumes attachees ensemble au bout d'une
+chaine.
+
+En meme temps, on penetrait dans la maison qui faisait mur mitoyen avec
+le batiment de droite: ce mur, on le perca a coups de pioche et, dans
+l'excavation, un tonneau de poudre fut place.
+
+A ce moment, il etait plus de midi. L'installation de la machine avait
+demande plusieurs heures. Un silence relatif s'etablit dans la rue. D'un
+coup d'oeil, Damville vit que chacun etait a son poste. Il donna le
+signal en levant le bras.
+
+Dix hommes s'attelerent a la masse de fer suspendue a la chaine qui
+pendait du haut de quatre immenses madriers places debout l'un contre
+l'autre, les quatre sommets lies ensemble, les quatre pieds s'ecartant
+de dix coudees l'un de l'autre.
+
+Les dix hommes ramenerent la masse de fer jusque dans la ruelle, et,
+soudain, la lacherent.
+
+La masse partit, s'elanca, decrivit sa courbe de plus en plus
+foudroyante et alla heurter la porte... les reitres firent un mouvement
+pour s'elancer... un craquement sinistre se fit entendre...
+
+Mais reitres et gentilshommes pousserent une clameur de malediction: la
+porte avait resiste!...
+
+Damville se mordait les poings, il comprit que, de l'interieur, on
+avait eleve une barricade; tout le temps qu'il avait passe a preparer
+l'assaut, Montmorency l'avait passe a organiser une defense acharnee.
+
+--Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois devant cette
+masure!...
+
+Cette masure, c'etait l'hotel de Montmorency! la demeure qu'avait
+habitee son pere le connetable!
+
+--Orthes! appela-t-il.
+
+--Le vicomte promene ses chiens! lui fut-il repondu.
+
+--Sauval! appela-t-il alors.
+
+L'homme ainsi nomme se precipita: c'etait celui qui etait prepose a la
+garde de la manipulation des poudres.
+
+--Ici, dit le marechal, un tonneau. Et la, un tonneau, Est-ce compris?
+
+La manoeuvre fut aussitot executee, les tonneaux places, la meche
+amorcee.
+
+Damville y mit lui-meme le feu, puis se retira a distance.
+
+Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double jet de flammes
+s'eleva jusqu'au ciel, la porte s'ecroula, les barricades qui la
+maintenaient se disloquerent, le passage etait libre!...
+
+Les reitres entrerent dans la cour comme une bande de loups. Des
+decharges d'arquebuses les accueillirent, mais, cette fois, ils etaient
+lances, rien ne pouvait les arreter.
+
+La melee commenca; les arquebuses et les pistolets decharges se turent;
+on commenca a se battre a coups de piques, de dagues et de rapieres.
+
+Serres en un groupe compact, en un peloton herisse, les gens de
+Montmorency tenaient tete a la meute; ils gardaient le silence farouche
+du desespoir; les assaillants hurlaient, vociferaient; dans la rue, la
+foule accourue de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin de tuer
+etait dans ces esprits affoles.
+
+Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne le voyait pas.
+
+Damville attendait la minute propice.
+
+L'estramacon de Francois, de seconde en seconde, se levait et
+s'abattait.
+
+Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entasses, morts ou
+blesses, lui faisaient un rempart.
+
+Son peloton, reduit de la moitie, s'etait masse au pied du perron
+central de l'hotel.
+
+Or, pendant que ces reitres tourbillonnaient autour de cette poignee
+d'hommes, Damville avait rassemble cent de ses cavaliers demontes sur la
+gauche de la cour.
+
+Et il les jetait comme un belier vivant sur le groupe de defenseurs et
+d'assaillants. Leur masse se rua d'un bloc.
+
+Avec la violence d'epaves lancees a la cote, les gens de Montmorency
+furent precipites sur le batiment de droite.
+
+Montmorency, des lors, n'eut plus qu'une dizaine de combattants autour
+de lui.
+
+Il monta sur le perron avec ces quelques derniers defenseurs. Quelques
+secondes se passerent; une clameur immense s'eleva tout a coup... et
+Montmorency vit qu'il n'y avait plus autour de lui que sept ou huit
+hommes; la cour tout entiere appartenait aux gens de Damville.
+
+A ce moment meme, une detonation formidable retentissait: le batiment
+de droite s'ecroulait presque tout entier, ensevelissant ses defenseurs
+sous des decombres fumants!
+
+Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le batiment!...
+
+Il ne restait plus debout que la muraille bordant la cour.
+
+--Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme du desespoir.
+
+Et, comme il jetait derriere lui un rapide regard, par la porte de la
+salle d'honneur il vit sa fille Loise qui accourait, bondissait, une
+dague a la main.
+
+--Mon pere! cria-t-elle, vous allez voir comment sait mourir une
+Montmorency!
+
+--Ta mere! hurla Francois en assenant un terrible coup d'estramacon qui
+fit reculer le flot des assaillants.
+
+Loise s'arreta, pantelante. Sa mere!... Il fallait qu'elle vecut pour sa
+mere.
+
+A cet instant, Francois de Montmorency, livide, sanglant, dechire,
+effrayant, eut un rugissement de joie terrible:
+
+--Enfin! Toi! Toi! Enfin!...
+
+--Il avait Damville devant lui!...
+
+
+
+XLVI
+
+LES TITANS
+
+Dans un de ces supremes coups d'oeil qui durent ce que dure un eclair,
+voici ce que vit Francois de Montmorency.
+
+Il etait sur le perron, son estramacon leve a deux mains. Derriere lui,
+sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil, Jeanne de Piennes,
+souriante devant ces horreurs...
+
+Pres de lui, deux hommes encore vivants.
+
+Au bas des marches, Damville, son frere Henri, levant vers lui une face
+convulsee de haine, montant, une lourde rapiere au poing.
+
+Derriere Damville, a sa droite, a sa gauche, une foule de gens d'armes
+presses, tasses, un bloc herisse d'epees, de dagues, qui emplissait la
+cour tout entiere, quatre cents tigres entasses la, des flamboiements
+d'acier, une clameur sauvage;
+
+--A mort! A mort!
+
+Au milieu de cette foule, un tombereau charge de poudre qu'on venait de
+faire entrer.
+
+Au-dela, la porte de l'hotel, demantelee, jetee bas, beante...
+
+Par ce large trou beant, la rue apparaissait, noire de foule, un ocean
+de peuple, d'ou montait la meme clameur obstinee, rauque, sauvage:
+
+--A mort! A mort!
+
+Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inappreciable temps
+de recit pendant lequel Damville, refoulant ses hommes d'armes pour
+atteindre son frere, gronda:
+
+--Place! Il est a moi!...
+
+Au meme instant, les deux freres se trouverent l'un devant l'autre.
+
+Les deux hommes, qui avaient survecu a l'effroyable carnage et qui se
+trouvaient pres de Montmorency, tomberent.
+
+Damville fit un geste, qui arreta les centaines de dagues levees sur
+Francois, et il hurla:
+
+--Vivant! Il me le faut vivant!...
+
+Francois avait leve son estramacon qui jeta dans l'air un flamboiement
+rouge. L'estramacon decrivit sa courbe et s'abattit avec une violence
+capable de fendre un homme...
+
+Damville fit un bond en arriere.
+
+L'estramacon de Francois heurta la marche de marbre et se brisa.
+
+Malediction! rugit Montmorency.
+
+--A moi! hurla Damville. Francois, tu meurs de ma main! Adieu, mon
+frere! Rappelle-toi que tu m'as confie Jeanne de Piennes! Sois
+tranquille, j'aurai soin d'elle!
+
+En meme temps, il se rua sur Francois, desarme.
+
+Francois, d'un coup de son troncon d'epee, para le coup formidable qui
+lui etait destine. Au meme instant, d'un bond, il entra dans la salle
+d'honneur et, d'un geste frenetique, saisissant sa fille dans ses bras,
+il tonna:
+
+--Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne sera a toi!
+
+Il arracha la dague des mains de la jeune fille et, entrainant Loise
+pres de sa mere assise au fond de la salle, il leva l'arme sur Jeanne de
+Piennes!...
+
+Mourons! Mourons ensemble! adieu!...
+
+A ce moment, une clameur enorme, une clameur d'imprecations, de
+maledictions, de plaintes dechirantes, jaillit, fusa de la cour, melee
+au grondement sourd de quelque chose qui s'ecroule!...
+
+Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri de malediction!
+
+Les reitres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, eperdus, se
+frappaient les uns les autres pour fuir plus vite!
+
+Que se passe-t-il?...
+
+En quelques bondissements, haletant, la tete perdue, delirant d'un
+espoir insense. Montmorency regagna le perron...
+
+Ce qui se passait!... Voici:
+
+Du haut de la muraille demeuree debout, seule de tout le batiment qui
+avait saute, du haut de cette muraille, disons-nous, un bloc de pierre
+avait roule, s'etait abattu au milieu de la cour, ecrasant trois ou
+quatre hommes...
+
+Tous, ayant leve la tete, apercurent a travers les tourbillons de fumee
+deux hommes, debout, deux etres etranges qui marchaient sur l'arete de
+la muraille branlante...
+
+Et, aussitot apres le premier bloc, un deuxieme tomba, roula, ecrasa,
+traca un large sillon sanglant, puis un autre, et un autre encore, sans
+arret!... Cela pleuvait!
+
+Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'epouvante!
+
+Vingt secondes apres la chute du premier bloc, il n'y avait plus dans
+la cour de l'hotel que des cadavres et des blesses aux membres
+fracasses!...
+
+Et, la-haut, sur l'infernale muraille, les deux etres fabuleux, entoures
+de fumee et de poussiere, noirs, etincelants, rouges, dechires,
+flamboyants, les deux Pardaillan eclataient d'un rire terrible!...
+
+La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de Pardaillan et
+le vieux routier dominait l'hotel central, c'est-a-dire que les deux
+epiques travailleurs etaient plus haut places que le toit.
+
+Il leur eut ete facile de sauter sur ce toit, de gagner la premiere
+lucarne et de descendre par le grenier.
+
+C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer a son fils sur le
+premier moment, c'est-a-dire lorsque, s'etant penches, ils reconnurent
+qu'ils avaient abouti a l'hotel Montmorency.
+
+Le chevalier secoua frenetiquement la tete. Il montra le marechal debout
+entre ses deux derniers compagnons, et, derriere lui, Loise. Et il
+gronda:
+
+--Si elle meurt, c'est la tete la premiere que je descendrai!...
+
+--Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tete a Paris tout entier! Et venir
+te tuer ici!...
+
+Il s'etait croise les bras et frappait furieusement du talon.
+
+Sous ces coups, une pierre a moitie descelle se detacha, tomba dans le
+vide... d'en bas, une clameur de stupefaction, de rage et de terreur
+monta jusqu'a eux...
+
+--Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais ca ecrase, ca!...
+
+--A l'oeuvre! rugit le chevalier.
+
+Ils se baisserent tous deux; leurs deux dagues attaquerent un bloc,
+firent levier, une poussee precipita le bloc dans le vide et, en bas,
+une large trouee se fit dans la foule des reitres.
+
+Des lors, ils ne regarderent plus.
+
+Chacun travailla de son cote; la grele de pierres se mit a pleuvoir;
+piece par piece, ils demantelaient la muraille. Ils etaient aussi fermes
+sur l'etroite corniche que sur la terre; un geste de trop, un mouvement
+a faux, et ils etaient precipites; ils n'y prenaient pas garde... Quand
+ils se rejoignirent, ils regarderent en bas et virent qu'il n'y avait
+plus personne dans la cour!...
+
+Ils riaient; ils etaient noirs de fumee et de poussiere; leurs yeux
+flamboyaient; leurs mains s'etaient ensanglantees; leurs habits etaient
+en lambeaux; ils riaient comme des fous!
+
+Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le chapeau du
+chevalier.
+
+--Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il.
+
+Les arquebusades se succedaient; les balles sifflaient autour d'eux; de
+la rue, deux ou trois cents reitres les visaient, tandis que la foule
+poussait ses hurlements de mort...
+
+Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber la rue...
+
+--Rangez vos cranes! vocifera-t-il.
+
+On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il lanca a toute
+volee.
+
+--Place, monsieur! dit le chevalier.
+
+Et, a son tour, il s'avanca, tandis que le vieux se couchait sur la
+crete pour le laisser passer.
+
+Le moellon du chevalier traca sa courbe dans l'espace, tomba, rebondit
+parmi les hurlements d'epouvante.
+
+Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit; a coups de
+moellons, les deux titans deblayaient la rue comme ils avaient deblaye
+la cour; la muraille baissait; ils descendaient a mesure d'un cran; et,
+finalement, les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait plus
+personne! Damville, livide, saisit sa tete a deux mains et, tandis que,
+la-haut, retentissait le rire des titans, ceux qui environnaient le
+marechal virent qu'il pleurait a chaudes larmes, de rage, de honte et de
+fureur!...
+
+La muraille avait baisse de sept ou huit rangees de moellons...
+
+Les deux titans, voyant la rue libre et l'hotel entierement degage,
+dirent ensemble: "Partons!"
+
+Ils sauterent sur le toit de la loge du suisse; du toit, ils sauterent
+dans la cour; la, ils se regarderent un instant et ne se reconnurent
+pas, tant leurs faces noires et sanglantes flamboyaient d'audace et
+d'orgueil!...
+
+Les Pardaillan, enjambant cadavres et decombres, traverserent la cour
+en quelques bonds, escaladerent le perron et se jeterent dans la grande
+salle d'honneur de l'hotel de Montmorency.
+
+Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi par deux bras
+puissants, enleve, presse sur une large poitrine; et le marechal de
+Montmorency, l'embrassant sur les deux joues, murmura en fremissant:
+
+--Mon fils! Mon fils!...
+
+Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard egare: il vit Jeanne
+de Piennes, qui, indifferente, souriait a son reve; il vit Francois de
+Montmorency qui pleurait; il vit Loise toute droite, toute pale, qui
+l'examinait d'un air de supreme gravite.
+
+Le chevalier laissa errer, du marechal a Loise, son regard ebloui. Et le
+titan se sentit faible comme un enfant...
+
+Il balbutia:
+
+--Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe sur le sens de ce
+mot!... Vous m'appelez votre fils... moi!..."
+
+Le marechal comprit l'angoisse qui montait dans ce coeur de lion.
+
+Il se tourna vers sa fille et dit:
+
+--Reponds, Loise!...
+
+Loise devint tres pale. Ses yeux se remplirent de larmes.
+
+--Mon epoux... soyez le bienvenu dans la maison de mes peres... ta
+maison, o mon epoux!..."
+
+Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son front s'inclina sur
+les deux mains de Loise et il se prit a pleurer...
+
+--Pardieu! s'ecria le vieux routier. Je te disais bien qu'elle ne
+pouvait etre qu'a toi! Tu l'as conquise le fer a la main!
+
+Mais Loise secoua la tete, et elle murmura:
+
+--Non, non... je l'aimais avant!... La-bas... la petite fenetre du
+grenier... c'est la qu'il m'a conquise...
+
+Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions en de tels
+moments!... Dans l'intense emotion qui les faisait palpiter, cette scene
+n'avait dure que quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'eclair,
+une explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de l'hotel fumant,
+parmi les ruines, dans la vaste et funebre rumeur de mort qui emplissait
+Paris, ce fut, dans cette minute epique, l'enlacement supreme de deux
+ames qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!...
+
+Loise, degageant ses mains, alla au vieux routier, lui mit ses bras
+autour du cou et, comme le marechal avait dit: "Mon fils" au chevalier,
+elle dit:
+
+--Mon pere!...
+
+La rude moustache du routier trembla.
+
+Puis, il saisit Loise a pleins bras, l'enleva et cria:
+
+--Vive Dieu! La jolie fille que j'ai la!...
+
+Une rumeur qui venait de la rue l'arreta court.
+
+Herisses, les deux Pardaillan bondirent vers le perron.
+
+--Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux.
+
+Pres de la grande porte demantelee, les visages de tigres de Damville se
+montraient.
+
+Le chevalier courut au marechal.
+
+Le routier s'avanca sur le perron.
+
+Haletant, a mots haches, eut lieu le supreme conciliabule:
+
+--Marechal, qu'y a-t-il, par la?
+
+--Les jardins, les communs, mon fils...
+
+--Au-dela des jardins?
+
+--Des ruelles aboutissant a la Seine...
+
+--Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?...
+
+--Une chaise de voyage...
+
+--En route! hurla le chevalier.
+
+--Je vous rejoins! cria le vieux routier.
+
+Le marechal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le chevalier enleva
+Loise comme une plume; elle laissa tomber sa tete sur son epaule; il fut
+secoue d'un frisson convulsif et s'elanca.
+
+L'instant d'apres, ils etaient dans les jardins. Penetrer dans la grande
+remise, trainer dehors une voiture fermee qui s'y trouvait, atteler
+deux chevaux a la voiture furent pour les deux hommes l'affaire de deux
+minutes. Jeanne de Piennes et Loise furent deposees, jetees, pourrait-on
+dire, sur les banquettes.
+
+--En conducteur, marechal! commanda Pardaillan.
+
+Le marechal sauta sur l'un des deux chevaux.
+
+Le chevalier bondit dans l'ecurie, en tira un cheval qu'il ne sella meme
+pas, lui jetant simplement un bridon a la bouche. Il remit le bridon au
+marechal:
+
+--Ou est la porte, mon pere?...
+
+--La!... Voyez, mon fils!...
+
+--Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!...
+
+Le chevalier, le pauvre here, le gueux jetait des ordres. Francois de
+Montmorency, marechal de France, obeissait.
+
+Et cela leur semblait, a tous deux, naturel, comme certaines choses
+exorbitantes deviennent naturelles dans les reves!...
+
+La voiture, deja, traversait le jardin, gagnait la porte que le marechal
+ouvrait.
+
+Le chevalier se precipitait vers la grande salle d'honneur.
+
+Dans la cour de l'hotel s'elevaient d'effroyables clameurs... Damville
+revenait a la charge!...
+
+--Mon pere! Mon pere! Mon pere! hurla Pardaillan.
+
+A l'instant ou le chevalier allait mettre le pied dans la salle qu'il
+lui fallait traverser pour rejoindre la cour anterieure de l'hotel, une
+explosion terrible fit entendre son tonnerre qui, pour une seconde,
+etouffa l'immense rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de
+mort...
+
+Une flamme ecarlate fusa tres haut dans le ciel, puis s'affaissa, se
+replia sur elle-meme comme un rideau qui tombe...
+
+L'hotel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'ecroula dans un fracas de
+cataclysme.
+
+La violente poussee de l'air fit reculer de dix pas le chevalier.
+
+Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber!
+
+Et ce fut ce recul qui le sauva malgre lui.
+
+La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit pas.
+
+Dans cette seconde epique ou, farouche, convulse, petrife, il lutta
+contre l'ouragan dechaine par l'explosion, ou, quand meme, il demeura
+debout, une sorte de passage s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants...
+Passage herisse de poutres calcinees, de pierres fumantes, de platras.
+Et cela brulait!...
+
+L'incendie, allume par l'explosion, achevait l'oeuvre devastatrice...
+
+--Mon pere! Mon pere! rala le chevalier. Ou est mon pere?...
+
+Ou etait le vieux routier? Que faisait-il?
+
+Tandis que le chevalier entrainait Montmorency, Jeanne de Piennes et
+Loise vers les jardins, le vieux Pardaillan s'etait avance vers la cour.
+Par un etrange revirement de son esprit, le routier avait reconquis tout
+son calme.
+
+Il etait alle plus loin que l'horreur, plus haut que toute exaltation,
+et, tres calme, grommelait:
+
+--C'est tout de meme exorbitant que cela me tarabuste ainsi!... Il faut
+que j'en aie le coeur net!
+
+De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris a Beme.
+
+Qu'etait-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il avait voulu y
+regarder. Toujours quelque nouvel incident l'en avait empeche: il n'y
+tenait plus. Il le prit, l'ouvrit, le parcourut rapidement.
+
+Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui, 23 d'aout,
+et jusque dans trois jours.--Laissez passer le porteur des presentes et
+les personnes qui l'accompagneront.--Service du Roi.
+
+C'etait signe: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de France, faisait une
+tache rouge dans un coin.
+
+Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement. Il savait
+enfin!
+
+Il descendait le perron, le terrible perron ou Montmorency avait tenu
+tete a la meute.
+
+Voyait-il seulement les reitres de Damville qui, un a un,
+s'approchaient, avec des faces inquietes et sombres?... S'il les voyait,
+il ne s'en preoccupa point. Il alla droit au tombereau de poudre laisse
+dans la cour, au milieu de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt
+barils de poudre.
+
+Le vieux Pardaillan se mit tranquillement a les decharger.
+
+A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des reitres venait de
+tirer sur lui et l'avait manque.
+
+Le routier grommela:
+
+--C'est imbecile de n'avoir pas lu ce papier plus tot. Comment le faire
+parvenir au chevalier, maintenant?
+
+Et il continua sa besogne, sans hate apparente, sans deploiement de
+force visible, mais, en realite, avec le prodigieux effort de tous ses
+muscles tendus, avec la rapidite foudroyante d'une machine en mouvement.
+
+L'un apres l'autre, il transportait les barils dans la salle d'honneur.
+
+D'instant en instant, le nombre de ces figures louches qu'il avait
+remarquees augmentait; les reitres n'osaient pas encore penetrer dans la
+cour.
+
+Le vieux Pardaillan en etait a son seizieme baril.
+
+Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles dechires, livide de
+son titanesque effort sous la couche de poussiere qui lui noircissait
+le visage, il reparut sur le perron pour aller chercher le dix-septieme
+baril...
+
+Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le perron...
+
+--A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses reitres.
+
+--Mais il me reste quatre barils a prendre! hurla le vieux Pardaillan.
+Tant pis! Avec seize, nous ferons l'affaire... Adieu, Loise, Loisette,
+Loison!
+
+Il tira le pistolet qu'il avait a la ceinture et, au moment ou la horde
+envahissait la salle d'honneur, murmura:
+
+--Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier je vais dresser
+une barricade un peu soignee!
+
+Il fit feu sur la poudre!...
+
+La poudre s'enflamma, commenca a petiller!...
+
+Les assaillants, a la vue des barils entasses, de la trainee de poudre
+qui crepitait, essayerent de fuir, jetant des imprecations sauvages, des
+rales d'epouvante. Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de
+degagement... Trop tard!...
+
+La formidable explosion retentit.
+
+L'hotel s'ecroula dans un fracas d'enfer, ensevelissant deux cents des
+assaillants sous ses decombres fumants.
+
+Damville avait pu fuir a temps, lui!
+
+Et, de la rue, fou de rage, livide d'epouvante, hagard, hebete, il
+contemplait la destruction des derniers restes de son armee de cinq
+cents reitres, gentilshommes et gens d'armes!...
+
+Son armee mise en deroute! Et par qui?... Par deux hommes!...
+
+--Oh! les demons! hurla-t-il, les demons de l'enfer!
+
+Devant la grande porte de l'hotel, il contemplait ces ruines avec le
+desespoir de la vengeance inassouvie. Et pourtant une flamme de sombre
+joie jaillissait de ses yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute,
+tous avaient peri dans l'explosion: son frere, les Pardaillan... Jeanne
+de Piennes aussi! Sa passion en saignait. Mais mieux encore il aimait
+Jeanne morte que Jeanne au bras de Francois.
+
+Soudain, voici ce que la foule put voir:
+
+Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons de fumee, dans
+les flammes, marchant parmi les ruines fumantes, sautant ici une poutre
+enflammee, la un entassement de pierres brulantes, oui, dans cette
+fournaise, apparut un homme!
+
+Les sourcils et les cheveux a demi brules, les vetements en lambeaux,
+noir dans l'aureole ecarlate des flammes, cet homme tourna vers
+Damville, vers la foule, un visage effrayant ou on ne vit que le
+flamboiement des yeux...
+
+Et, cet homme, c'etait le chevalier de Pardaillan L.
+
+--Mon pere!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!...
+
+--Ici, par les cornes du diable!
+
+Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres et de moellons, il
+vit alors son pere. Arc-boute sur ses genoux, le vieux routier soutenait
+encore de ses epaules la charge effroyable des pierres ecroulees sur
+lui. Il etait livide. Son souffle court et rauque ne rendait plus qu'un
+rale. Il souriait a son fils.
+
+--Me voici, pere, me voici... ce ne sera rien... courage... encore cette
+pierre... oh! vos pauvres cheveux blancs sont brules... plus que cette
+poutre... votre jambe. Seigneur!"
+
+Delirant, la voix tremblante, le geste fievreux, rude, le chevalier
+travaillait...
+
+--Tu n'auras donc... jamais... voulu m'ecouter... Je t'avais ordonne...
+de fuir..."
+
+Le chevalier saisit son pere a pleins bras, le souleva...
+
+--Pere, pere... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?... Oui, oui... pas
+d'autres blessures...
+
+--Je dois avoir... deux ou trois cotes... un peu... froissees.
+
+Le vieux routier avait la poitrine fracassee.
+
+Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot terrible
+convulsa la gorge du chevalier...
+
+Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en marche...
+
+La foule se rua avec un long hurlement de mort et envahit les decombres
+de ce qui avait ete la cour d'honneur.
+
+L'instant d'apres, le chevalier, emportant son pere charge sur ses
+epaules, achevait de franchir les ruines, se retrouvait dans les
+jardins, courait dans un dernier effort jusqu'a la voiture ou il deposa
+le vieux routier agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Loise... entre
+la mere dont il avait jadis enleve l'enfant... et la fille qu'il avait
+ramenee!...
+
+Alors, il ramassa une rapiere, sauta sur le cheval sans selle que lui
+tenait le marechal; il se mit en tete et piqua droit devant lui, vers la
+porte la plus voisine!...
+
+Dans la voiture, le vieux routier, secoue par les cahots, revint a
+lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un papier qu'il serra
+convulsivement dans sa main et qu'il tendit tout froisse a Loise...
+
+
+
+XLVII
+
+LA BONNE ETAPE
+
+Il pouvait etre sept heures du soir. Le soleil descendait vers l'horizon
+et ses rayons obliques nuancaient de pourpre les fumees qui roulaient
+lourdement sur Paris. Dans les rues, dans les carrefours, dans les
+maisons, on tuait toujours.
+
+Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapiere au poing, passait a
+travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien. Il n'entendait plus rien.
+Dans sa tete, une seule idee fixe: gagner l'une des portes de Paris!
+Sortir de cet enfer! Comment? Il ne savait pas...
+
+Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient, ces feux
+de buchers et d'incendies, ces houles humaines qui deferlaient a grand
+fracas lui apparaissaient dans un brouillard rouge, comme les ombres
+d'une fantasmagorie geante...
+
+Soudain, la halte!...
+
+Ou est-il? Devant une porte.
+
+En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses. Un officier.
+
+D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un cri rauque, bref:
+
+--Ouvrez!...
+
+--On ne sort pas!...
+
+De la voiture, Loise a saute. A l'officier, elle presente un papier tout
+ouvert, et elle se rejette dans la voiture...
+
+L'officier jette un regard etonne sur Pardaillan et crie:
+
+--Ouvrez la porte!... Messagers du roi!...
+
+--Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans le fond de la
+voiture, s'est souleve un instant et retombe pantelant, un sourire
+etrange au coin de sa moustache herissee...
+
+--Messagers du roi! murmure Pardaillan.
+
+Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il reve! C'est la suite du reve
+fabuleux qui se poursuit depuis le matin, partant de l'apparition
+de Catho dans la mecanique infernale du Temple, pour aboutir a la
+catastrophe de l'hotel Montmorency!...
+
+Voici la porte ouverte! Voici le pont baisse!
+
+Il s'elance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-dela du pont-levis
+qui deja se releve. Ils sont hors Paris!...
+
+Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme la porte, deja, s'est
+refermee, voici qu'arrivent une quinzaine de cavaliers, chevaux blancs
+d'ecume, flancs eventres par les eperons, faces humaines convulsees par
+la haine, la rage, la fureur...
+
+C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants. Le cheval de
+Damville s'abat, fourbu. Ensemble, ils vociferent:
+
+--Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!...
+
+--Ce sont des messagers du roi! repond l'officier. Voici l'ordre!
+
+--Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du Christ...
+
+--Gardes! tonne l'officier. Appretez vos armes!...
+
+Damville recule... Maurevert s'elance, un papier a la main:
+
+--Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier!
+
+--Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arriere. les autres!...
+
+Maurevert franchit la porte.
+
+Damville leve ses deux poings au ciel, vomit une affreuse imprecation et
+tombe comme une masse...
+
+
+Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de Catherine de
+Medicis. Apres avoir cherche les Pardaillan partout ou il pense les
+trouver, il s'est rendu au Louvre, il a ete introduit aussitot dans
+l'oratoire, ou il a trouve la reine a genoux, au pied du grand Christ
+massif.
+
+--Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie pour l'ame de tous
+ceux qui meurent en ce jour...
+
+--Priez-vous aussi pour celui-ci, madame?
+
+Rudement, il a pose la tete de Coligny sur la table. Catherine n'a pas
+eu un frisson. Dans un souffle, elle a interroge:
+
+--Beme?...
+
+--Mort!
+
+--Maurevert, portez cette tete a Rome et racontez la-bas ce que nous
+faisons ici!
+
+--Je pars!...
+
+--Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez. Pas un instant
+a perdre... Ah! prenez encore ceci!...
+
+"Ceci" c'est un petit poignard qu'elle tend a Maurevert. Celui-ci secoue
+la tete en montrant sa forte dague:
+
+--Je suis arme!
+
+--Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!...
+
+Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre... et qui, sans
+doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri, le savant manipulateur de
+poisons!...
+
+Il est parti!... Il a attache la tete de Coligny a l'arcon de sa
+selle... Il est parti... revant de faire sa fortune a Rome, puis de
+revenir en France frapper Pardaillan avec le petit poignard qui jamais
+ne pardonne... Il a traverse la Seine... Et, comme il se dirige vers la
+porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes passent pres de
+lui, dans le tumulte de la tuerie... des hommes qui fuient! Il les a
+reconnus. Ce sont des gens de Damville!...
+
+Damville! Montmorency! Pardaillan!
+
+Les trois noms se heurtent dans sa tete! Il se rue vers l'hotel
+Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste a l'explosion, a la
+retraite epique de Pardaillan jetant son pere sur ses epaules comme Enee
+autrefois Anchise, et l'emportant a travers la fournaise...
+
+Puis il a rassemble quelques cavaliers, il a secoue Damville, tous ont
+fait le tour de la forteresse embrasee, se sont lances sur les traces de
+la voiture qui vole devant eux, parmi les cadavres.
+
+Maurevert, enfin, a franchi la meme porte que Pardaillan...
+
+En meme temps que Maurevert, un etre s'est glisse, s'est precipite, que
+nul n'a songe a retenir: ce n'est qu'un chien!
+
+Pipeau!...
+
+Pipeau, qui a suivi son maitre a la piste, et qui, maintenant, s'elance.
+
+Hors la porte, Maurevert s'est arrete un instant. Ou sont-ils passes?
+Par ou ont-ils fui? Oh! il les retrouvera! Il les suivra jusqu'en
+enfer!...
+
+Ah! ce chien qui s'elance!... Mais c'est son chien! Le chien de
+Pardaillan!... Le nez a terre, il cherche, souffle... Il a trouve la
+piste!...
+
+Pipeau est parti comme un trait...
+
+Et Maurevert, enfoncant ses eperons dans le ventre de son cheval, a
+bondi sur les traces de Pipeau!...
+
+Une fois hors Paris, Pardaillan a pousse son cheval droit devant lui. La
+voiture le suit. Ils traversent une plaine. Ils montent une cote. Une
+colline boisee par places de hetres et de chataigniers. Puis des champs,
+de larges champs couverts d'epis dores.
+
+En haut de la cote, Pardaillan s'est arrete, il a saute a bas de son
+cheval.
+
+Montmorency, de son cote, met pied a terre.
+
+Ou sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre Quelle heure? Le
+soleil, a l'horizon, plonge dans un ocean de nuees ecarlates... A leurs
+pieds, Paris!...
+
+A peine a-t-il saute a terre que Pardaillan, ayant constate qu'on ne le
+poursuit pas, s'est elance, a ouvert la voiture; Loise en est descendue;
+Jeanne de Piennes demeure a sa place, indifferente.
+
+Le chevalier a pris son pere dans ses bras et, avec des precautions
+infinies, l'a descendu, l'a etendu sur le gazon... Il est encore
+persuade que le vieux routier est seulement blesse aux jambes. Il se
+penche sur lui... sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafre
+d'eraflures sanguinolentes, noir de poudre...
+
+M. de Pardaillan vient de perdre connaissance.
+
+Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux soupir, il a
+ferme les yeux...
+
+--De l'eau! De l'eau!
+
+De l'eau? Une source murmure la, tout pres. Le chevalier s'est redresse.
+Il apercoit la source. Il va s'elancer.
+
+A ce moment, du milieu d'un epais buisson, surgit un homme...
+
+Maurevert!...
+
+Maurevert a suivi a la piste Pipeau qui, maintenant, se roule sur le
+gazon, saute, bondit, gemit, prouve l'allegresse de son ame par les
+exorbitantes gambades qui sont sa facon de parler.
+
+Maurevert, a trois cents pas de la voiture qu'il a apercue, est descendu
+de cheval, a attache sa bete sous le couvert d'un bouquet de hetres et
+s'est avance en rampant parmi les buissons...
+
+Il a vu le chevalier descendre son pere de la voiture...
+
+Il l'a vu se baisser...
+
+C'est le moment!...
+
+Il frappera le chevalier encore baisse, dans le dos!...
+
+Le chevalier se releve... les deux hommes sont presque face a face... le
+chevalier desarme, Maurevert, son poignard a la main... le poignard que
+lui a donne la reine!
+
+L'elan emporte Maurevert...
+
+--Meurs! hurle-t-il dans un rale de joie sauvage! Voici ma reponse a ton
+coup de cravache!...
+
+Un cri terrible, un cri de femme retentit...
+
+Le poignard s'est leve!...
+
+Et, avant qu'il ne soit retombe, Loise s'est jetee en avant... Elle a
+recu au sein le coup destine a Pardaillan!... Elle tombe dans les bras
+du chevalier!...
+
+Toute cette scene a dure moins d'une seconde.
+
+Deja Maurevert a bondi en arriere, il court, il vole vers son cheval...
+
+Pardaillan a depose Loise sur le gazon et, terrible, convulse, rugissant
+de douleur, il a fait un saut effrayant sur la pente raide de la
+colline.
+
+Vain effort...
+
+Maurevert a atteint son cheval!
+
+Et, avant de disparaitre, il se retourne sur sa selle et vocifere:
+
+Au revoir! Bientot ton tour!"
+
+Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas jusqu'a Pardaillan.
+
+Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant de terreur,
+Pardaillan se retourne vers le groupe de Loise et Montmorency; il n'ose
+faire un pas; il rale:
+
+--Morte! Morte peut-etre!
+
+--Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans une clameur de joie
+folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce n'est qu'une piqure au sein!
+
+Au meme instant, le chevalier voit Loise se relever et lui sourire.
+
+Le chevalier, a pas tremblants, vacillant de la secousse qu'il vient
+d'eprouver, s'approche vers Loise qui lui tend les deux mains. Pres de
+la gorge, il voit la blessure: une legere eraflure... Sans aucun doute,
+le mouvement violent de Loise a fait devier l'arme de l'assassin...
+
+Le chevalier, laissant Loise aux soins du marechal, se retourna vers son
+pere. Et, a ce moment, il oublia qu'il existat une Loise au monde; les
+effroyables dangers qui l'avaient harcele comme une nuee de fantomes,
+son amour meme, il oublia tout, il fut comme submerge par une douleur
+qu'il ne connaissait pas. Que se passait-il?...
+
+Le sire de Pardaillan se mourait!...
+
+En ces quelques secondes qui venaient de s'ecouler, un terrible
+bouleversement s'etait accompli sur le visage du vieux lutteur abattu,
+du titan ecrase, du sire de Pardaillan etendu sur le gazon de la colline
+de Montmartre.
+
+Le masque de l'aventurier, de l'intrepide coureur de routes, ce masque
+si vivant, si narquois, deja se detournait, les joues tirees, le nez
+aminci; ce profil si fin et si hardi semblait se petrifier...
+
+--Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au fond de lui-meme, mon
+pere agonise!...
+
+Intrepide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots et parvint,
+oui, il parvint a sourire; doucement, sans une secousse, il souleva le
+blesse dans ses bras, le porta au bord de la source...
+
+--Comment etes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes, n'est-ce pas?...
+mais nous allons nous installer dans une maison de ce village... et je
+vous guerirai, moi...
+
+Heroiquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne tremblaient tandis
+qu'il mouillait son mouchoir dans la source et lavait le visage noir de
+poudre.
+
+Et, soudain, il s'arreta epouvante; ce visage, a mesure qu'il le lavait,
+apparaissait d'une lividite de cadavre!
+
+Pipeau, couche au long de la source, gemissait doucement, remuant son
+moignon de queue, et il lechait les mains du blesse, les pauvres mains a
+demi brulees, toutes tailladees de longues plaies...
+
+Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut que la terre allait
+s'effondrer sous lui...
+
+Le vieux souleva a demi la tete; il eut un geste de caresse pour le
+chien, qui le regarda de ses yeux noirs et profonds, humides de douleur
+humaine.
+
+--Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris, toi? Et tu
+me dis adieu, hein? Chevalier, ou est donc... le marechal? Et Loise,
+Loison?...
+
+--Me voici, monsieur, dit Francois de Montmorency en se penchant.
+
+--Me voici, mon pere, dit Loise en s'agenouillant.
+
+Le chevalier etouffa le rugissement qui montait a sa gorge, et, de ses
+ongles, laboura sa poitrine...
+
+--Marechal, reprit le blesse, vous allez... donc... marier... nos
+enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille...
+
+--Je vous le jure! dit gravement Montmorency.
+
+--Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas a plaindre... Mais,
+dites-moi, marechal.. vous aviez parle... d'un certain comte de
+Margency...
+
+A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais personne de
+plus digne d'elle... monsieur...
+
+--Eh bien?...
+
+--Le voici! dit Montmorency en designant le chevalier. Le comte de
+Margency m'appartient: je le donne au chevalier de Pardaillan... c'est
+la dot de Loise...
+
+Le vieux routier eut un pale sourire. Il murmura:
+
+Ta main, chevalier!...
+
+Le chevalier, a bout de forces, s'abattit a genoux, saisit la main de
+son pere, y colla ses levres et s'abandonna aux sanglots.
+
+--Tu pleures?... enfant!... Donc te voila... comte de Margency... Va,
+mon fils, tu seras heureux.. Et vous aussi, ma chere enfant... Vos deux
+visages... pres du mien... jamais je n'eusse ose... rever... une aussi
+belle.... mort!...
+
+--Tu ne mourras pas! begaya le chevalier. Mon pere!...
+
+--C'est ici... ma derniere etape, chevalier, la bonne etape... de
+l'eternel repos!... Et tu voudrais que je ne meure pas?... Adieu,
+marechal... adieu, Loise... Loisette... Loison... je vous benis, chere
+petite... adieu, chevalier...
+
+Les mains du vieux routier devenaient glacees... Le sire de Pardaillan
+ferma un instant les yeux.
+
+Il les rouvrit bientot, jeta un regard autour de lui et dit:
+
+--Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant... pres
+de cette source... sous ce grand hetre... Moi qui ai couru... tant
+d'auberges... ce sera la ma derniere auberge...
+
+Une plainte dechirante jaillit des levres du chevalier
+
+Le vieux routier l'entendit... Un etrange sourire passa sur ses levres
+blanches. Il eut quelque chose comme un eclat de rire de supreme ironie
+et il dit:
+
+--A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de payer.... notre
+dette... a Huguette!...
+
+Presque aussitot, il leva les yeux vers la serenite du ciel ou les
+premieres etoiles du soir s'allumaient une a une, pales et douces.
+
+Les mains du vieux Pardaillan etreignirent la main de son fils et celle
+de Loise.
+
+Il eut encore un murmure, presque un souffle les yeux fixes sur une
+etoile qui souriait au fond de l'immensite bleuatre.
+
+Une legere secousse l'agita.
+
+Il demeura immobile, un sourire fige sur les levres les yeux ouverts sur
+l'immensite du ciel crepusculaire au fond duquel les douces et pales
+constellations s'eveillaient...
+
+Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien national
+Henri Martin, si reserve dans ses admirations a appele L'HEROIQUE
+PARDAILLAN... le vieux routier etait mort...
+
+Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit dans les bras du
+marechal de Montmorency, Loise soutenait sa tete et pleurait; Pipeau se
+lamentait a ses pieds.
+
+--Mon fils, dit le marechal, soyez homme jusqu'au bout... songez que
+votre fiancee n'est pas en surete tant que nous n'aurons pas gagne
+Montmorency...
+
+--Ah! rala le jeune homme, j'ai perdu le meilleur de moi-meme."
+
+Il retomba a genoux pres du corps de son pere et, la tete dans les
+mains, se prit a pleurer... Une heure se passa... Lorsque le chevalier
+regarda autour de lui, il vit que quelques paysans du village s'etaient
+approches, avec une torche, des beches... sans doute le marechal les
+avait appeles pendant sa longue defaillance.
+
+Il colla ses levres sur le front glace du vieux routier et murmura un
+adieu supreme...
+
+Alors il se releva et, comme les paysans commencaient a creuser une
+fosse sous le grand hetre, pres de la source, le chevalier les ecarta
+doucement, saisit lui-meme la beche, et, tandis que de grosses larmes
+tracaient leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses mains, a
+creuser la tombe de son pere... la derniere auberge du vieux coureur de
+routes!...
+
+Un des paysans, de sa torche, l'eclairait de reflets rouges.
+
+Les autres, le bonnet a la main, regardaient en silence... Au-dessus
+de cette scene tragique, le ciel deroulait ses splendeurs paisibles et
+la-bas, au-dela des plaines qui s'etendaient au bas de la colline, Paris
+rougeoyait comme une fournaise immense, et il semblait que toutes les
+cloches sonnaient le glas de l'heroique Pardaillan...
+
+Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde.
+
+Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une paleur terrible
+avait envahi son visage; il prit son pere dans ses bras et le coucha au
+fond de la fosse.
+
+A ses cotes il placa le troncon de rapiere qui, n'avait pas quitte le
+vieux lutteur.
+
+Puis il le couvrit soigneusement, et lui-meme, doucement, commenca a
+ramener du gazon, des feuillages, puis de la terre; alors, il sortit
+de la fosse qu'il commenca a combler... Au bout d'une demi-heure, tout
+etait fini!...
+
+Le marechal et les paysans s'approcherent de cette tombe et
+s'inclinerent profondement.
+
+Loise et le chevalier s'agenouillerent, leurs mains s'unirent...
+
+Et, comme Loise cherchait ce que, dans sa naive croyance, elle pourrait
+dire qui fut bien venu du vieux pere couche sous la terre, elle murmura:
+
+--O mon pere, je te jure d'aimer toujours celui que tu aimais tant!...
+
+Bientot, ils se releverent. Loise, de deux branches coupees par un
+paysan, fit une croix et la planta dans la terre fraichement remuee...
+
+Alors, elle remonta dans la voiture; le marechal se remit en selle, le
+chevalier sauta sur son cheval et ils prirent le chemin de Montmorency.
+
+Comme le soleil se levait, ils penetraient dans l'antique chateau
+feodal...
+
+Quant a la fosse creusee par le chevalier, voici ce qui arriva: la croix
+plantee par Loise fut remplacee, par les paysans qui avaient assiste a
+la scene, par une grande croix mieux faite.
+
+Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacee par un crucifix immense,
+qu'on appela le Calvaire.
+
+Le souvenir de ces choses s'est perpetue jusqu'a nos temps, et
+aujourd'hui encore, a l'endroit ou le vieux routier rendit le dernier
+soupir, il y a une petite place qu'on appelle la place du Calvaire de
+Montmartre.
+
+
+
+XLVIII
+
+SUEE SANGLANTE
+
+Si notre recit est termine en fait, nous devons donner satisfaction aux
+curiosites qui ont pu s'eveiller sur certains de nos personnages.
+
+Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne de Piennes, Loise, le
+chevalier de Pardaillan et Francois de Montmorency lorsqu'ils eurent
+enfin gagne le vieux manoir ou s'est deroulee la premiere scene de cette
+histoire.
+
+Mais, avant de revenir au chateau de Montmorency, jetons un dernier coup
+d'oeil sur quelques autres acteurs du drame.
+
+Maurevert alla jusqu'a Rome porter la nouvelle de la destruction des
+heretiques. En traversant la France, il put se rendre compte que la
+tache de sang s'elargissait jusqu'a couvrir tout le royaume. Maurevert
+demeura un an a Rome.
+
+Que fit-il pendant cette annee? Sans doute, il prepara sa fortune;
+probablement il s'aboucha avec certains personnages.
+
+Le jour ou il se mit en selle pour reprendre la route de Paris, ce qui
+arriva le Ier septembre de l'an 1573, une sombre satisfaction brillait
+dans ses yeux, et il murmura, en se touchant la joue que le chevalier
+avait cinglee:
+
+"Et maintenant, Pardaillan, a nous deux!..."
+
+Huguette et son mari, maitre Gregoire, avaient pu demeurer caches dans
+une cave chez une de leurs parentes; lorsque le calme se retablit,
+Huguette voulut retourner a son auberge. Mais le timide Gregoire lui fit
+observer que Paris etait un sejour encore bien dangereux, que tous les
+jours il y avait des processions ou les cris de mort retentissaient
+encore; que lui, Landry Gregoire, etait, Dieu merci! excellent
+catholique, mais, enfin, qu'a defaut d'heretiques on pourrait bien le
+pendre ou le tailler un jour pour avoir favorise la fuite de Pardaillan.
+Huguette se rendit a ses raisonnements. Ils allerent donc a Provins,
+pays natal d'Huguette, et y demeurerent environ trois ans, au bout
+desquels maitre Gregoire commenca a se persuader que peut-etre on
+l'avait oublie, et qu'il pouvait rentrer a Paris. C'est ce qu'il fit,
+non d'ailleurs sans repugnances.
+
+Le 18 juin 1575, l'auberge de la Deviniere, ainsi baptisee jadis par
+Rabelais, fut rouverte, et aussi achalandee que par le passe.
+
+Jacques Clement continua a etre eleve chez les Barres jusqu'a l'age
+de treize ans, epoque de sa vie a laquelle il passa au couvent des
+Cordeliers.
+
+Ruggieri, pendant les horribles journees de carnage, demeura enferme
+dans son laboratoire, en tete-a-tete avec le cadavre embaume du
+malheureux comte de Marillac.
+
+Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre qui fut taille en
+forme de pierre tombale tres simple.
+
+Sur la pierre, il fit graver un seul mot,--le nom de l'infortune jeune
+homme:
+
+DEODAT
+
+Des lors Ruggieri vecut miserablement, se tuant a la recherche de
+l'insoluble probleme, passant des nuits entieres en observation sur sa
+tour, et des jours en reveries sombres pendant lesquels, assis au fond
+d'un fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un point dans
+l'espace.
+
+Il parait que Catherine eut peur de lui a un moment donne, car elle le
+fit impliquer dans le proces en sorcellerie intente a La Mole et au
+comte de Coconasso. Peut-etre la vieille souveraine eut-elle alors
+encore plus peur des revelations que Ruggieri pouvait faire. Car, apres
+lui avoir pour ainsi dire montre de pres l'echafaud, elle le sauva et
+le garda pres d'elle, et, sans doute, il lui rendit encore plus d'un
+mysterieux service.
+
+Apres les massacres de la Saint-Barthelemy, le duc de Guise rejoignit
+son gouvernement de Champagne, et le duc de Damville, son gouvernement
+de Guyenne. Henri de Guise comprenait que Catherine de Medicis,
+chaudement felicitee par Rome et par l'Espagne, triomphait pour l'heure.
+Mais, sans doute, il ne renoncait pas a ses projets car, en s'eloignant
+de Paris, il montra le poing au Louvre et gronda entre ses dents
+serrees:
+
+--Tout n'est pas fini!...
+
+Quant a Damville, lorsqu'il sut que son frere et Jeanne de Piennes
+avaient pu gagner Montmorency, il tomba dans un etat de prostration qui
+faillit lui couter la vie... Mais sa robuste constitution, la rage et
+le desir de vengeance furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en
+disant lui aussi:
+
+--Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frere!
+
+Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter au chateau de
+Vincennes, residence et prison royales. C'est par une magnifique matinee
+d'ete. Nous sommes au 30 mai de l'an 1574, c'est-a-dire exactement vingt
+et un mois et six jours apres ce dimanche de la fete de Saint-Barthelemy
+ou le roi Charles IX avait laisse massacrer ses hotes.
+
+Pres de deux ans, donc, se sont ecoules depuis l'abominable forfait.
+
+Entoure d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient
+ouvertement, Charles vecut retire, laissant le gouvernement a sa
+mere. Il voyait bien qu'autour de lui tous, sa mere, ses freres, ses
+courtisans, trouvaient qu'il avait trop vecu. Et pourtant, il n'avait
+que vingt-trois ans. Brantome dit qu'au moment de se retirer au chateau
+de Vincennes Charles s'ecria amerement:
+
+--Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent attendu ma
+mort!...
+
+A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva quelque
+tranquillite. Mais ses nuits etaient terribles. Des qu'il s'endormait,
+il se voyait entoure de spectres auxquels il demandait grace. Il ne
+parvenait a dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise pres de son
+lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie, comme on fait
+aux enfants peureux pour les endormir.
+
+Il faisait aussi de la musique, se melait aux choeurs qu'il organisait,
+faisait venir des musiciens avec lesquels il discutait fievreusement
+pendant des heures. Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait
+s'arreter tout a coup, palir et trembler de tous ses membres. Et alors,
+ceux qui pouvaient l'approcher de tres pres l'entendaient murmurer:
+
+--Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi et fais-moi
+misericorde!...
+
+Puis il se mettait a pleurer, et generalement se declarait alors une
+crise qui le laissait abattu, mortellement triste... Plusieurs fois par
+semaine. Marie Touchet venait le voir secretement.
+
+Le 29 mai, Charles IX passa une journee effrayante, suivie d'une nuit de
+delire pendant laquelle, malgre les soins de sa nourrice, il se debattit
+contre d'affreuses visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et
+ne retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai.
+
+C'est en ce matin-la que nous introduisons le lecteur dans la chambre du
+roi.
+
+Charles se promenait lentement, courbe, voute, les joues creuses, les
+yeux caves, brulants de fievre; ce jeune homme paraissait un vieillard
+brise par l'age...
+
+--Charles, a chaque instant, allait a la fenetre, soulevait le rideau et
+balbutiait:
+
+--Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient pas!...
+
+--Sire, le cavalier est parti a sept heures, il est a peine huit heures
+et demie... elle va venir...
+
+--Et Entraigues? L'as-tu mande?... Est-il la?
+
+--Il est la, sire... Vous n'avez qu'a ouvrir cette porte...
+
+Francois de Balzac d'Entraigues etait un jeune gentilhomme profondement
+devoue a Charles qui, deux jours avant cette scene, l'avait nomme
+gouverneur d'Orleans.
+
+Orleans! le pays natal de Marie Touchet!
+
+Que revait donc Charles IX?... Nous allons le savoir.
+
+A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie Touchet parut.
+Elle portait son enfant dans ses bras. Une joie intense brilla dans les
+yeux du roi. Marie deposa l'enfant dans les bras de la vieille nourrice
+de Charles et s'avanca vers le roi. Elle avait bien maigri. Elle etait
+bien palie. Mais elle etait toujours belle de cette beaute douce et
+comme effacee qui etait son grand charme.
+
+En voyant les ravages que le mal avait faits sur la figure du roi depuis
+sa derniere visite, elle ne put retenir ses larmes. S'asseyant, elle
+prit son amant sur ses genoux comme elle faisait dans leur maison de la
+rue des Barres, et elle l'etreignit sans pouvoir prononcer une parole.
+
+Cette fois, ce fut Charles qui s'efforca de consoler Marie. Il semblait
+avoir repris une derniere lueur d'energie.
+
+--Marie, ecoute-moi... je suis condamne, je vais mourir, demain, dans
+quelques jours, aujourd'hui peut-etre...
+
+--Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce sont les regrets qui
+te donnent ces tristes idees!... Ah! maudits soient ceux qui t'ont
+conseille, et que ce sang verse retombe sur leur tete...
+
+--Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-etre a ta prochaine visite
+ne me trouveras-tu pas. Ne pleure pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois
+heureuse encore et que tu vives... ne fut-ce que pour apprendre a cet
+enfant a ne pas execrer ma memoire...
+
+--Charles! Tu me dechires le coeur!...
+
+--Je sais, mon doux ange bien-aime... il le faut pourtant. Je t'ai
+appelee ce matin pour te donner mes dernieres instructions, mes
+ordres... Oui, s'il le faut, ce seront les ordres de ton roi!...
+
+--Charles! mon amant! mon roi! ta volonte m'est sacree!...
+
+--Donc, pour la tranquillite de mes derniers jours, pour toi, ma chere
+Marie, et aussi pour ce pauvre innocent, tu vas me jurer de m'obeir
+par-dela ma mort...
+
+Elle se prit a sangloter et, esperant le calmer, repondit:
+
+--Je te le jure, mon bon sire.
+
+--Tres bien, dit le roi. Je te sais femme a tenir parole, meme quand tu
+sauras ce que je vais te demander. Ecoute, Marie. Quand je serai mort,
+si tu es seule, tu seras en butte a mes ennemis qui voudront te faire
+payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde...
+
+--Qu'importe! s'ecria la jeune femme, alarmee par ce qu'elle prevoyait.
+J'aime mieux souffrir, pourvu que je sois seule. Et puis, pourquoi
+songerait-on a persecuter une pauvre femme qui ne demande que d'elever
+son enfant!
+
+--Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-etre te ferait-on grace, a
+toi... Mais l'enfant!... On redoutera les pretentions de ce pauvre petit
+qui est de sang royal, on voudra l'ecarter... et la meilleure maniere
+d'ecarter les gens, vois-tu, c'est de les tuer!..."
+
+Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura toute tremblante.
+
+--On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que tu te caches,
+on l'empoisonnera... on l'egorgera.
+
+--Tais-toi! oh! tais-toi!...
+
+--La seule maniere de le sauver, c'est de placer pres de toi et de lui
+un homme fidele, brave et bon qui veillera sur vous deux parce qu'il en
+aura le droit, parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de traitres qui
+m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que tu estimes a sa
+valeur: c'est Entraigues... ce sera ton epoux...
+
+--Sire!... Charles!...
+
+--C'est mon desir supreme, dit le roi.
+
+--O mon cher bien-aime! dit Marie d'une voix brisee.
+
+--C'est ma volonte royale!...
+
+--J'obeirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant, pour ton
+fils... J'obeirai!...
+
+Le roi fit un signe a la nourrice qui ouvrit une porte.
+
+Francois d'Entraigues parut.
+
+--Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander si tu es
+dispose a tenir le serment que tu me fis hier.
+
+--Je l'ai jure, sire, et je ne suis pas de ceux qui jurent par deux
+fois.
+
+--Tu me promis d'epouser la femme que je te designerais, d'adopter son
+enfant comme la chair de ta propre chair...
+
+--Sire, dit Entraigues, des ce moment j'ai compris que vous me demandiez
+de veiller sur la vie de votre fils en devenant aux yeux du monde, sinon
+en fait, l'epoux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire?
+
+--Oui, mon ami...
+
+--J'ai jure, sire, que je tiendrai parole: je donnerai mon nom a celle
+que vous avez aimee; je la couvrirai du blason de ma famille; la force
+de mon bras et les ressources de mon esprit je les emploierai a la
+proteger envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui m'est
+confie...
+
+Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir et pleurait.
+
+Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta:
+
+--Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prevaudrai de mon titre
+d'epoux, qui ne me donnera qu'un seul droit: celui de vous rendre la vie
+douce et de vous faire un rempart contre les desseins des mechants...
+
+C'etait un redoutable engagement que prenait la ce jeune homme--en toute
+sincerite.
+
+Peut-etre l'avenir allait-il echafauder sur ce serment des complications
+dramatiques...
+
+Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit la main de Marie
+Touchet et la placa dans celle d'Entraigues.
+
+--Mes enfants, dit-il,--et ce mot, dans la bouche de ce mourant, n'etait
+pas deplace--mes enfants, soyez benis tous deux!
+
+Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit etre autour duquel
+deja se tramaient peut-etre dans l'ombre des projets de mort; il le
+serra sur sa maigre poitrine, l'embrassa, et le rendit enfin a Marie
+Touchet.
+
+--Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont comptes; mon enfant,
+fais-moi la grace de revenir ici tous les matins a partir d'aujourd'hui.
+
+--Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer en ce chateau... te
+soigner, te veiller... ah! je te guerirais!
+
+Le roi secoua la tete...
+
+--Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure ou madame ma
+mere me vient voir.
+
+Marie se jeta dans les bras du roi.
+
+--A demain, dit Charles IX.
+
+--A demain, repondit Marie Touchet.
+
+Apres un dernier baiser, un dernier regard a son amant, elle sortit,
+accompagnee d'Entraigues.
+
+Comme Marie Touchet etait montee dans sa voiture fermee, et comme
+Entraigues se mettait en selle, il vit venir au loin un groupe de
+cavaliers au galop.
+
+La voiture de Marie Touchet s'ebranla.
+
+Entraigues demeura un moment sur place pour voir quels etaient ces
+cavaliers si presses qui accouraient dans un nuage de poussiere. En
+tete de ce groupe, en avant de plus de cinquante pas, galopait un homme
+qu'Entraigues ne tarda pas a reconnaitre.
+
+Il palit et murmura:
+
+--Le roi de Pologne ici[2]!... Ah! maintenant je vois bien que Charles
+va mourir, puisque les corbeaux accourent!
+
+[Note 2: Le duc d'Anjou. On sait qu'Henri d'Anjou, frere de Charles,
+etait monte, peu apres la Saint-Barthelemy, sur le trone de Pologne.
+On sait que, prevenu en toute hate par Catherine de Medicis, de la fin
+prochaine de Charles IX, il quitta secretement la cour de Pologne
+et arriva a Vincennes juste a temps pour voir mourir son frere, et
+recueillir sa couronne sous le nom de Henri III.]
+
+Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture de Marie
+Touchet et rentra avec elle dans Paris.
+
+Charles IX etait demeure avec sa nourrice.
+
+--Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre dans la paix des
+champs, n'etre plus roi, n'etre plus le miserable que je suis, ne plus
+deviner les poignards dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le
+pain que je mange. Oh! mon reve de roi!... Vivre! oh! vivre encore!...
+Seigneur! un peu de paix, par pitie!...
+
+Deux larmes coulerent le long de ses joues amaigries.
+
+--Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il.
+
+Non, Catherine de Medicis ne venait pas, ce matin-la! Sans doute, elle
+devait etre fort occupee, depuis que le cavalier apercu par Entraigues
+etait entre au chateau.
+
+--Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un moment.
+
+La vieille nourrice obeit. Bientot, le roi fut installe dans son grand
+lit. Elle le borda maternellement. Il ferma les yeux.
+
+--Il va mieux, songea la nourrice.
+
+Lorsqu'il comprit qu'il etait seul, Charles IX ouvrit les yeux.
+
+--Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le silence, l'abandon!
+plus de courtisans, plus de gardes! On sait que je vais mourir...
+
+La solitude, en effet, etait profonde autour du roi. C'etait bien le
+silence de l'abandon. Seule, la vieille nourrice venait de temps a autre
+se pencher sur lui...
+
+Pourtant, en pretant l'oreille, il semblait a Charles qu'il entendait
+dans le chateau des bruits inaccoutumes, un mouvement de va-et-vient de
+gens empresses, une rumeur joyeuse, eut-on dit! cette rumeur d'une foule
+de courtisans qui s'empresse autour d'un roi...
+
+Quelle etait donc cette Majeste qu'on saluait ainsi, tandis que lui
+demeurait seul, tout seul en presence de la mort?...
+
+Les heures s'ecoulerent.
+
+La nourrice elle-meme ne venait plus: peut-etre l'avait-on ecartee afin
+qu'elle ne put renseigner le roi.
+
+Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un timbre. Il
+appela. Personne ne vint.
+
+Alors il voulut se lever seul, sans aide.
+
+Mais il retomba sur son lit, et constata avec epouvante que ses forces,
+depuis le matin, s'en etaient allees.
+
+Il demeura faible, baigne d'une sueur froide, pris d'une angoisse
+terrible. Il voulut crier, et ses levres ne rendirent qu'un son rauque,
+a peine intelligible.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! rala-t-il. Est-ce que je vais mourir?
+
+Il se souleva subitement, ses dents se mirent a claquer... la crise, la
+redoutable crise qui l'avait si souvent terrasse, s'abattait sur lui...
+
+Les ombres du crepuscule envahissaient la chambre.
+
+Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un geste d'horreur,
+repoussait de la main droite les spectres qui, peu a peu, envahissaient
+la chambre, tandis que, de la main gauche, il cherchait a remonter la
+couverture jusqu'a son cou, comme pour se cacher.
+
+--Du sang! gronda-t-il. Qui a repandu tant de sang?... Grace! Qui donc
+crie grace et pitie?... Qui etes-vous? Est-ce toi, Coligny? Et toi,
+Clermont, que veux-tu? Et toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et
+toi, La Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut? Et toi,
+La Tremoille? Et toi, La Place? Et toi, Rohan? Que me voulez-vous? Et,
+vous tous, pourquoi entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit...
+il y en a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie, dans le
+chateau, dans la cour... Ils montent! Ils viennent tous! Qui etes-vous?
+Que voulez-vous? A moi! A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez
+tuer?... Quels effroyables gemissements! Quels cris d'agonie! Que sont
+ces mugissements par les airs? Les cloches! Les cloches! Cela hurle dans
+ma tete! Cela rugit! Assez! Arretez! Grace!...
+
+Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu a peu, s'etait enflee,
+se termina par une plainte affreuse.
+
+Alors, il prit sa tete a deux mains et pleura. Il murmurait:
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi!
+
+Tout a coup, il tendit ses bras decharnes vers cette foule de fantomes
+qui l'entouraient.
+
+--Pardon! oh! pardon!... Que de maledictions sur moi!
+
+La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre s'etait eclairee de
+flambeaux.
+
+En effet, maintenant, des etres se glissaient vers ce lit ou hoquetait
+l'epouvantable agonie.. non pas des fantomes, mais des vivants... des
+courtisans... le duc d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante,
+Catherine de Medicis!...
+
+La vieille reine se pencha sur le lit et murmura:
+
+--Mon fils...
+
+De sa main glacee, elle toucha le roi au front.
+
+Charles IX jeta une stridente clameur d'epouvante, chercha a repousser
+cette main, se souleva, les yeux hagards, fou de terreur, fou de
+remords, il rejeta les couvertures...
+
+Il eut un rale, un souffle:
+
+--Du sang!...
+
+Et, cette fois, ce n'etait pas une illusion!...
+
+Il y avait reellement du sang dans ce lit! Les draps etaient piques de
+petites taches rouges! Et c'etait du sang! Une affreuse transpiration
+d'agonie et de delire coulait sur le corps du mourant. Et c'etait du
+sang! Charles IX suait du sang[3]. Sa poitrine etait a nu. De ses
+ongles, il avait lacere sa chemise. Ses bras se tordaient, tordus par la
+crise.
+
+[Note 3: Historique.]
+
+Et tous ceux qui etaient la se regarderent avec des yeux d'epouvante et
+d'horreur!
+
+Cette poitrine etait rouge! Ces bras etaient rouges! Rouges de sang!...
+
+Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux.
+
+Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scene.
+
+D'un rale plus rauque, d'une voix plus rude, Charles repeta son cri:
+
+--Du sang!...
+
+Et, tout a coup, sa bouche se convulsa, ses levres se crisperent, et son
+rire, le rire terrible, le rire funebre qui jetait l'epouvante dans les
+ames, ce rire semblable a un hurlement grinca, fusa, eclata, se gonfla,
+toujours plus fort, toujours plus sinistre...
+
+Soudain, Charles se renversa... Mort!...
+
+La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de Charles. Et cette
+main devint toute rouge.
+
+Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc d'Anjou, livide,
+et, d'une etreinte farouche de sa main sanglante, elle empoigna la
+main de son fils bien-aime, la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix
+eclatante, d'une clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria:
+
+--Messieurs!... Vive le roi!...
+
+
+
+XLIX
+
+LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY
+
+Revenant de vingt et un mois en arriere, nous reprenons nos heros au
+point ou nous les avons laisses, c'est-a-dire entrant au chateau de
+Montmorency, a l'aube du 25 aout 1572.
+
+On n'a peut-etre pas oublie qu'apres son enquete a Margency, enquete qui
+etablissait d'une maniere eclatante l'innocence de Jeanne de Piennes,
+le marechal avait commande a son intendant d'amenager toute une aile du
+chateau pour deux princesses qu'il comptait heberger. C'est dans cette
+partie du chateau que furent installees Loise et Jeanne de Piennes.
+
+Le marechal voulait entreprendre de sauver la raison de celle qu'il
+avait adoree, qu'il adorait encore, et il imaginait de frapper vivement
+l'esprit de la pauvre folle en la conduisant un jour a Margency...
+
+Mais, un devoir plus immediat sollicita son courage et son devouement.
+A peine Jeanne et sa fille furent-elles installees qu'il fit sonner
+le tocsin du manoir. Il ordonna a son capitaine d'armes de fermer les
+portes, de lever les ponts-levis, de faire couler dans les fosses les
+eaux qui en etaient detournees en temps de paix, de faire charger les
+vingt-quatre pieces d'artillerie, d'armer en guerre les quatre cents
+hommes de la garnison, enfin, de tout preparer pour soutenir au besoin
+un long siege.
+
+En meme temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs directions.
+
+Francois de Montmorency eut un entretien avec le chevalier de
+Pardaillan. Les dernieres resolutions y furent prises.
+
+Le 25 aout 1572, vers trois heures, il y avait pres du chateau deux
+mille quatre cents cavaliers bien montes, bien armes. Ce corps de
+cavalerie fut divise en deux brigades, fortes chacune de douze cents
+hommes.
+
+Le marechal prit le commandement de l'une; Pardaillan fut mis a la tete
+de l'autre.
+
+Puis, chacun d'eux s'elanca dans une direction differente; et ces deux
+hommes, qui laissaient derriere eux tout ce qu'ils aimaient au monde,
+partirent sans regrets apparents pour remplir un devoir d'humanite.
+
+Le marechal s'elanca vers Pontoise; de la, il battit le pays jusqu'a
+Magny, puis poussa droit au nord et arriva jusqu'a Beauvais. Partout ou
+il passait, il rassemblait ceux qui etaient en etat de porter les armes,
+leur parlait fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et enfin
+les decidait a s'opposer, les armes a la main, a toute tentative de
+massacre.
+
+La ou les ordres de Catherine etaient deja arrives, la ou on commencait
+a tuer, il fondait tout a coup sur les massacreurs, faisait jeter en
+prison les plus enrages et decretait que tout homme pris a violenter,
+molester ou piller, serait pendu haut et court, sans proces.
+
+Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout une terreur
+salutaire aux trop fervents catholiques.
+
+Pardaillan operait de son cote. mais avec plus de fougue encore et de
+rapidite. Pendant deux mois, il ne laissa pas un point inexplore dans
+les pays qu'il traversa.
+
+De L'Isle-Adam, ou il se dirigea tout d'abord, Pardaillan bondit jusqu'a
+Luzarches; de la, il remonta a Senlis, traversa Crepy, allant, revenant,
+courant a l'est, a l'ouest, entra en coup de foudre a Compiegne et
+poussa jusqu'a Noyon dans une course audacieuse.
+
+Alors, obliquant a gauche, il redescendit sur Montdidier, et, par
+Crevecoeur, gagna enfin Beauvais ou le marechal avait etabli ses
+quartiers.
+
+Cette campagne, faite de marches et de contre-marches, avait dure trois
+mois.
+
+Grace donc au marechal de Montmorency et au chevalier de Pardaillan,
+toute cette province fut exempte des horreurs qui s'abattirent sur
+presque tout le reste du royaume.
+
+Au bout de ces trois mois, le calme s'etait completement retabli. Mais
+le marechal, pendant un mois encore, promena sa petite armee pour
+achever d'intimider les forcenes.
+
+Ce ne fut que le soir du 29 decembre par un temps de neige, que le
+marechal rentra dans son manoir. Le 6 janvier, il licencia son armee.
+
+L'hiver s'ecoula paisiblement.
+
+Le mariage de Pardaillan et de Loise avait ete fixe au mois d'avril, sur
+la priere de Francois.
+
+Pendant la campagne du marechal et du chevalier, la sante de Jeanne
+de Piennes avait acheve de se retablir. Sa beaute etait redevenue
+eclatante; toute paleur avait disparu; cette ombre de melancolie, qui
+couvrait son visage a l'epoque ou on l'appelait encore la Dame en noir,
+s'etait dissipee. C'etait dans ses yeux et sur ses levres un soupir de
+bonheur.
+
+Helas! ce bonheur n'etait qu'un reve!
+
+C'est a son reve que souriait la pauvre demente...
+
+Quant a Loise, la blessure qu'elle avait recue de Maurevert sur la
+colline de Montmartre s'etait cicatrisee moins promptement qu'on
+n'aurait pu s'y attendre, il est vrai; mais enfin, lorsque le marechal
+et le chevalier etaient rentres au chateau, il n'y avait plus qu'une
+legere trace rosee indiquant que Loise avait ete frappee la.
+
+Sa sante, a elle aussi, s'etait retablie. Elle avait meme pris une bonne
+mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat de ses levres, l'animation
+extraordinaire de son teint etonnerent le marechal. Il est vrai que,
+parfois, elle devenait soudain d'une paleur mortelle et se mettait
+a grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait paraitre
+alarmant.
+
+En meme temps, le caractere de la jeune fille se transformait.
+
+Elle avait toujours ete un peu melancolique; elle devint d'une gaiete
+dont les eclats, par moments, amenerent de soudaines epouvantes dans
+l'ame du chevalier.
+
+Seulement, lorsqu'elle etait seule, elle croisait quelquefois ses mains
+sur sa poitrine, et murmurait:
+
+"J'ai la un feu qui me brule, et lentement me consume..."
+
+Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province, tandis que les
+cloches de Montmorency sonnaient, et que les canons faisaient entendre
+des salves joyeuses, le contrat de mariage fut signe dans la grande
+salle d'honneur du chateau.
+
+La veille, le marechal dit a Pardaillan:
+
+--Mon cher fils, voici les lettres et documents qui vous font maitre
+et seigneur du comte de Margency... Prenez-les comme un gage de mon
+affection et de ma gratitude...
+
+--Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et d'admiration que
+je veux offrir a celui qui fut mon maitre, et me legua le nom de
+Pardaillan. Pauvre, sans sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout
+bien au monde que ce nom, je desire, en m'unissant a l'ange que vous me
+donnez, m'appeler seulement le chevalier de Pardaillan... Plus tard,
+monseigneur, il conviendra peut-etre que je m'appelle le comte de
+Margency.
+
+Ceci fut dit avec une belle simplicite d'orgueil que le marechal
+comprit. Il serra le chevalier dans ses bras, et, sans insister, referma
+les parchemins dans un coffre.
+
+Devant le bailli qui procedait au contrat, devant la foule des seigneurs
+accourus, le chevalier fut donc purement et simplement: le chevalier de
+Pardaillan.
+
+La ceremonie fut suivie d'un de ces festins somptueux comme seul un
+Montmorency pouvait en offrir a de tels hotes.
+
+Le soir, les invites repartirent.
+
+En effet, le mariage devait se faire a l'eglise, en la plus stricte
+intimite, vu le deuil du jeune epoux.
+
+Le matin du 26 avril se leva enfin.
+
+Ce fut une radieuse journee de printemps. Les cerisiers etaient en
+fleur; les haies embaumaient; les bois d'alentour se couvraient d'une
+verdure tendre; la campagne parsemee de bouquets--pommiers blancs,
+poudres a frimas--satures de parfums--lilas, violettes, muguet--la
+campagne si douce et si plaisante a l'oeil, en ces jours ou le monde
+renait, offrait le spectacle et le charme d'un jardin comme timide et
+frileux encore. Cette journee passa comme un doux songe d'amour.
+
+Le marechal, pourtant, paraissait assiege de sombres souvenirs... C'est
+que cette date du 26 avril etait a jamais gravee dans son coeur. Vingt
+ans avant, la nuit du 26 avril, en la chapelle de Margency, s'etait
+consommee son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette meme nuit, il
+etait parti pour Therouanne... pour la guerre... pour l'inconnu... pour
+le malheur!...
+
+Le soir vint. Onze heures sonnerent.
+
+Le marechal avait revetu son costume, semblable a celui qu'il portait le
+26 avril de l'an 1553. Il donna le signal du depart: en effet, ce n'est
+pas dans la chapelle du chateau que devait s'accomplir la ceremonie...
+Loise et Jeanne furent placees dans une voiture. Le marechal et
+Pardaillan monterent a cheval. On partit. On suivit la route sous un
+clair de lune d'une douceur infinie, et, enfin, on s'arreta devant une
+pauvre petite eglise:
+
+La chapelle de Margency, comme vingt ans avant!
+
+Le mariage de minuit, comme vingt ans avant!
+
+Presque les memes personnages!... Quelques paysans... et pres de
+l'autel, une vieille, tres vieille femme qui pleurait, nourrice de
+Jeanne! Le pretre commenca son office.
+
+Pardaillan et Loise, l'un pres de l'autre, se tenaient par la main;
+leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans ce double regard qui se
+croisait, il y avait comme de l'extase.
+
+Le marechal, avec une poignante anxiete suivait sur le visage Jeanne
+l'effet de cette scene. La memoire allait-elle se reveiller? La raison
+allait-elle revenir? La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de
+bonheur?...
+
+Les anneaux furent echanges.
+
+Le pretre prononca les formules sacramentelles.
+
+Loise et Pardaillan etaient unis!...
+
+Alors, comme autrefois Jeanne et, Francois s'etaient a cette minute meme
+tournes vers le sire de Piennes Pour demander sa benediction supreme,
+d'un meme mouvement instinctif et gracieux, les deux epoux se tournerent
+vers la pauvre folle, et, pales tous deux de leur bonheur infini,
+s'inclinerent doucement, ployerent le genoux...
+
+Dans le trajet de Montmorency a Margency, Jeanne de Piennes etait
+demeuree indifferente, loin de ce monde, aux prises avec les pensees
+obscures qui evoluaient dans les tenebres de son esprit.
+
+Pendant la ceremonie, elle tint ses regards fixes tantot sur le pretre,
+tantot sur cette vieille femme qui pleurait non loin d'elle. A un
+moment, elle passa ses mains sur son front, ses levres s'agiterent... un
+prodigieux travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout a coup,
+elle vit Loise et le chevalier, qui s'inclinaient devant elle.
+
+--Ou suis-je? balbutia-t-elle.
+
+--Jeanne! Jeanne! supplia Francois d'une voix ardente.
+
+--Ma mere!... murmura Loise en levant sur elle son beau regard noye de
+larmes.
+
+La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes qui furent
+longues comme des heures, dans le silence plein d'angoisse qui regnait
+dans l'eglise, elle contempla tout ce qui l'entourait.
+
+Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte, plus affermie:
+
+--L'eglise de Margency... l'autel... Qui est la? ma fille?... oh!...
+est-ce bien toi, Francois?... Est-ce que je reve?... Non... je suis
+morte et je vois ces choses du fond de la tombe!...
+
+--Jeanne!...
+
+--Ma mere!...
+
+Ce double cri retentit dans l'eglise, dechirant, terrible, epouvante.
+
+Jeanne avait repete:
+
+"Morte!"
+
+Et, en meme temps qu'elle prononcait ce mot, elle etait tombee a la
+renverse dans le fauteuil, comme jadis le sire de Piennes, son pere. Un
+instant, ses bras essayerent de se soulever comme pour benir les
+etres qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent et
+s'attacherent a Francois... un celeste rayonnement d'amour intense et de
+bonheur surhumain jaillit de ces yeux... et ce fut tout!...
+
+Francois, avec un atroce sanglot de desespoir, la saisit dans ses
+bras... la tete de Jeanne retomba mollement sur son epaule... C'etait
+fini!...
+
+Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier l'union de Loise
+et Pardaillan s'eleva, solennelle te tremblante:
+
+--Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient a vous.
+
+Un mois apres cette scene, par un beau soir de mai, comme le soleil
+se couchait dans une gloire pourpre Francois de Montmorency, en grand
+deuil, l'ame noyee de regrets, se promenant dans le jardin du chateau.
+Il s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un enorme buisson de
+chevrefeuille.
+
+Dans une allee lointaine, il vit passer un couple qui marchait lentement
+parmi les fleurs, parmi les parfums du soir, dans l'auguste serenite de
+ce beau crepuscule.
+
+Pardaillan et Loise s'arreterent enlaces; ils echangerent un long
+baiser, et leur amour paraissait infini, suave, parfume comme la
+radieuse et sereine nature qui les enveloppait de ses caresses.
+
+Les yeux du marechal s'emplirent de larmes, il laissa tomber sa tete
+dans ses deux mains, et murmura:
+
+"O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme Loise est fievreuse
+depuis quelques jours!... comme ses yeux brillent d'un eclat funeste!...
+Est-ce que je n'ai pas assez paye ma dette au malheur? Est-ce que je
+vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants, chers enfants,
+pour tant d'infortune et de tristesse, soyez heureux!...
+
+Il releva la tete... regarda au loin la vision adorable des deux
+amoureux qui s'etaient remis en marche, lents, onduleux, enlaces... Dans
+l'ombre ils semblerent ne former qu'un seul etre... Puis ils disparurent
+au detour d'un massif de roses.
+
+Alors, un sourire consolateur erra sur les levres de Francois de
+Montmorency.
+
+Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot qui resume tout le
+doute et toute l'esperance des hommes:
+
+"Qui sait?... Peut-etre!..."
+
+
+
+TABLE
+
+ I.--Ou une minute de joie fait plus que dix-sept annees de misere.
+ II.--Ou la promesse de Pardaillan pere est tenue par maitre Gilles.
+ III.--L'astrologue.
+ IV.--Ordre du roi.
+ V.--L'orage gronde.
+ VI.--L'orage gronde (suite).
+ VII.--Premier coup de foudre.
+ VIII.--Gillot.
+ IX,--Panigarola.
+ X.--Ou tout le monde se trouve heureux.
+ XI.--Entrevue de Damville et de Pardaillan.
+ XII.--Ou Maurevert joue un role important.
+ XIII.--Le Temple.
+ XIV.--La reine Margot.
+ XV.--L'escadron volant de la reine.
+ XVI.--L'escadron volant de la reine (suite).
+ XVII.--Le moine.
+ XVIII.--Les fiances.
+ XIX.--Les ribaudes.
+ XX.--La derniere farce de l'oncle Gilles.
+ XXI.--Dieu le veut!
+ XXII.--Le cimetiere des SS Innocents.
+ XXIII.--Les amours de Pipeau.
+ XXIV.--L'amiral Coligny.
+ XXV.--La nuit terrible.
+ XXVI.--La chambre de torture.
+ XXVII.--Le messie de la Sainte-Inquisition.
+ XXVIII.--Etonnement de Montluc; suite des amours de Pipeau et
+ nouvelle ruine de Catho.
+ XXIX.--Ce qu'il y avait dans le silence.
+ XXX.--Les mysteres de la reincarnation.
+ XXXI.--La mecanique.
+ XXXII.--Des visages penches sur la nuit.
+ XXXIII.--Le roi qui rit.
+ XXXIV.--Entree de Catho dans la gloire.
+ XXXV.--Lions dechaines.
+ XXXVI.--Ici l'on tue.
+ XXXVII.--La marche au gibet.
+ XXXVIII.--Parole memorable de Beme.
+ XXXIX.--Le dimanche 24 aout 1572, fete de la Saint-Barthelemy.
+ XL.--Profils de gargouilles.
+ XLI.--Visions tragiques.
+ XLII.--L'oasis.
+ XLIII.--"...que des chiens devorants se disputaient entre eux..."
+ XLIV.--Entre le ciel et la terre.
+ XLV.--Comme a Therouanne.
+ XLVI.--Les Titans.
+ XLVII.--La bonne etape.
+ XLVIII.--Suee sanglante.
+ XLIX.--Le printemps de Montmorency.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour
+by Michel Zevaco
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 ***
+
+***** This file should be named 13339.txt or 13339.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/3/3/13339/
+
+Produced by Renald Levesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/13339.zip b/old/13339.zip
new file mode 100644
index 0000000..d84efe6
--- /dev/null
+++ b/old/13339.zip
Binary files differ