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diff --git a/old/13339.txt b/old/13339.txt new file mode 100644 index 0000000..18460a0 --- /dev/null +++ b/old/13339.txt @@ -0,0 +1,19855 @@ +Project Gutenberg's Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour, by Michel Zevaco + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour + +Author: Michel Zevaco + +Release Date: August 31, 2004 [EBook #13339] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 *** + + + + +Produced by Renald Levesque + + + + +MICHEL ZEVACO + + +LES PARDAILLAN + +L'epopee d'amour + + + +I + +OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNEES DE MISERE + +Le marechal de Montmorency avait retrouve, au bout de dix-sept ans, sa +femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la felonie de son frere cadet, +le marechal de Damville, l'avait separe. + +Il revoyait, comme dans un songe, la scene ou Damville feignait de lui +avouer qu'il avait ete l'amant de Jeanne... son duel avec lui ou il +avait cru le laisser mort sur place... et la disparition de la comtesse +de Piennes, duchesse de Montmorency. + +Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que, +d'ailleurs, il n'avait jamais aimee, l'image de la premiere demeurant +tout entiere en son coeur. + +Les annees coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune heros, le +chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu'il croyait +a jamais disparue de sa vie. + +Jeanne de Piennes etait vivante! + +Dans sa lettre, elle en appelait a son ancien seigneur et maitre, elle +clamait la felonie de Damville, elle demandait grace et secours pour +Loise, sa fille, a lui, duc de Montmorency. + +Une aube de gratitude et de joie s'etait levee dans l'ame du vieux duc: +il avait ete, mais en vain, en appeler de son frere a la justice du roi, +en vain il l'avait provoque, sachant qu'il tenait en son pouvoir Jeanne +et sa fille, en vain il avait fouille Paris pour les retrouver, et il +allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de +Pardaillan etait venu a lui. + +Ce jeune homme, heros d'un autre age, dont peut-etre il devinait +confusement le secret, l'avait conduit par la main a la demeure +mysterieuse ou se cachait tout ce qu'il avait aime au monde, l'avait mis +en presence de Jeanne de Piennes, la premiere duchesse de Montmorency. + +L'heure tant esperee, apres dix-sept ans de larmes et de deuil, etait +enfin sonnee. + +Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait cheri et qui avait ete la joie +de son coeur, la moelle de ses os, l'essence meme de son etre; en un +mot, celle qu'il avait aimee. + +Helas! comme une seve trop puissante fait craquer le bourgeon, le +bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait ete sienne. + +Comment la retrouvait-il? + +Folle?... + +Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu'elle +se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu'avec une pensee: + +"Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assure le bonheur de ma +fille... Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant +qu'elle ne sera pas sous l'egide de son pere!... Oui! retrouver +Francois, meme s'il me croit encore coupable... mettre son enfant dans +ses bras... et mourir alors!..." + +Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui +dit que c'etait a un autre que lui de dire comment sa lettre avait ete +accueillie par le marechal, Jeanne eut des lors la conviction intime +que Francois avait lu la lettre, et qu'il savait la verite. Et elle +attendit. + +Lorsque le vieux Pardaillan lui annonca que le marechal etait la, elle +ne parut pas surprise. + +Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura: + +"Voici l'heure ou je vais mourir!..." + +La pensee de la mort ne la quittait plus. Elle ne la desirait ni ne la +craignait. + +Au vrai, elle se sentait mourir. + +Qu'y avait-il de brise en elle? Pourquoi le retour du bien-aime +n'avait-il provoque dans son ame qu'une sorte de flamme devorante et +aussitot eteinte? Elle ne savait. + +Mais, surement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire: +Voici la mort! Voici l'heure du repos!... + +Elle etreignit convulsivement Loise dans ses bras et murmura a son +oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque +foudroyant effet, car elle essaya en vain de repondre, elle fit +un effort inutile pour suivre sa mere et elle demeura comme rivee +defaillante, soutenue par le vieux Pardaillan. + +Telle etait l'immense lassitude de Jeanne, telle etait la morbide fixite +de sa pensee, qu'elle ne s'apercut pas de l'evanouissement de Loise. + +Elle se mit en marche en songeant: + +"O mon Francois, o ma Loise. Je vais donc vous voir reunis! Je vais donc +pouvoir mourir dans vos bras!..." + +Elle ouvrit la porte que lui avait indiquee Pardaillan et elle vit +Francois de Montmorency. + +Elle voulut, elle crut meme s'elancer vers lui. + +Elle crut pousser une grande clameur ou fulgurait son bonheur. + +Et tout ce mouvement de sa pensee se reduisit brusquement a cette parole +qu'elle crut prononcer: + +"Adieu... je meurs..." + +Puis il n'y eut plus rien en elle. + +Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut... + +Sa pensee seule s'aneantit dans la folie: cette femme qui avait supporte +tant de douleurs, qui avait tenu tete a de si effroyables catastrophes, +cette admirable mere qui n'avait ete soutenue pendant son calvaire +que par l'idee fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin +s'abandonna, cessa de resister des l'instant ou elle crut sa fille +sauvee, en surete! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des +annees, fondit sur elle. + +Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser. + +Une seconde de joie la tua. + +Mais, par une consolante misericorde de la fatalite qui s'etait acharnee +sur elle,--si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces +de la pensee humaine!--par une sorte de pitie du sort, disons-nous, +la folie de Jeanne la ramenait aux premieres annees de sa radieuse +jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, ou elle +avait tant aime... + +Pauvre Jeanne! Pauvre petite fee aux fleurs! + +L'histoire injuste ne t'a consacre que quelques mots arides. Pour le +reveur qui aime a penetrer d'un pas hesitant dans les sombres annales +du passe, qui cherche en tremblant parmi l'amas des decombres, l'humble +fleurette qui a vecu, aime, souffert, tu demeures un pur symbole de la +souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous +saluons d'un souvenir emu ta douce et noble figure. + +Lorsque le marechal de Montmorency revint a lui il se souleva sur un +genou et, jetant a travers la salle le regard etonne de l'homme qui +croit sortir d'un reve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante +la physionomie apaisee, mais, helas! les yeux sans vie. + +Une jeune fille agenouillee devant elle, la tete cachee dans les genoux +de la folle, sanglotait sans bruit. + +Francois se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux +et si melancolique. + +Il se baissa vers la jeune fille et la toucha legerement a l'epaule. + +Loise leva la tete. + +Le marechal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mere +essayat de la retenir et il la contempla avec avidite. + +Il la reconnut a l'instant. + +Loise etait le vivant portrait de sa mere. + +Ou plutot elle etait le commencement de Jeanne telle qu'il l'avait vue +et aimee a Margency. + +"Ma fille!" balbutia-t-il. + +Loise, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller dans les bras +du marechal et, pour la premiere fois de sa vie, avec un inexprimable +ravissement mele d'une infinie douceur, elle prononca ce mot auquel ses +levres n'etaient pas accoutumees... + +"Mon pere!..." + +Alors, leurs larmes se confondirent. Le marechal s'assit pres de Jeanne +dont il garda une main dans sa main, et prenant sa fille sur ses genoux, +comme si elle eut ete toute petite, il dit gravement: + +"Mon enfant, tu n'as plus de mere... mais, dans le moment meme ou ce +grand malheur te frappe, tu retrouves un pere..." + +Ce fut ainsi que ces trois etres se trouverent reunis. + +Lorsque le marechal et Loise eurent repris un peu de calme a force de +se repeter qu'a eux deux ils arriveraient a sauver la raison de Jeanne, +lorsque leurs larmes furent apaisees, ce furent de part et d'autre les +questions sans fin. + +Et Francois apprit ainsi par sa fille, en un long recit souvent +interrompu, quelle avait ete l'existence de celle qui avait porte son +nom... + +A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de Margency. + +Et au moment ou, enlaces, ils deposerent sur le front pale de Jeanne +leur double baiser, il etait pres de minuit. + + + +II + +OU LA PROMESSE DE PARDAILLAN PERE EST TENUE PAR MAITRE GILLES + +Le marechal de Damville, apres avoir assiste a l'investissement de la +maison de la rue Montmartre, s'etait empresse de regagner l'hotel de +Mesmes. + +Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser +echapper. + +En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa +propre securite. Ils etaient tous les deux possesseurs d'un secret qui +pouvait l'envoyer a t'echafaud. + +Lorsque, persuade que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui +enlevait Jeanne de Piennes, le marechal s'etait decide a rompre avec +lui, il avait en meme temps decide de supprimer ce dangereux auxiliaire. + +Il se privait ainsi d'un aide precieux. + +Mais il y gagnait une certaine tranquillite en ce qui concernait ses +prisonnieres. + +Damville s'etait jete dans la conspiration de Guise uniquement en haine +de son frere: pour acquerir Damville, Guise avait promis la mort de +Montmorency. Francois mort, assassine par quelque bon proces, Henri +devenait le chef de la maison, l'unique heritier, un seigneur presque +aussi puissant et peut-etre plus riche que le roi; on lui donnait l'epee +de connetable qu'avait illustree son pere; il etait presque le deuxieme +personnage du royaume! + +Voila les pensees qui, lentement, s'etaient agglomerees dans la +conscience du rude marechal, et dont la pensee initiale avait ete le +desir effrene de se debarrasser de son frere. + +Or, cette haine elle-meme avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour +Jeanne de Piennes. + +Repousse a Margency par la fiancee de son frere, il s'etait atrocement +venge. + +Les choses en etaient la lorsqu'il rencontra Jeanne et s'apercut ou crut +s'apercevoir que sa passion mal eteinte se reveillait plus ardente que +jadis. + +La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville +a la puissance; du meme coup, son frere disparaissait; Jeanne de Piennes +n'avait plus de raison de demeurer fidele a Francois; et cette puissance +acquise conduisait Henri a la conquete de Jeanne. + +On s'explique maintenant que Damville s'empressat de se saisir de Jeanne +et de sa fille pour que Francois ne put jamais les rencontrer; on +s'explique aussi sa moderation relative vis-a-vis de ses prisonnieres. + +Il voulait un beau jour apparaitre a Jeanne et lui dire: + +"Je suis immensement riche, je suis le plus puissant du royaume apres le +roi; je serai peut-etre un jour roi de France, car, en notre temps, +le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette +puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur +votre tete?" + +Et il ne doutait pas d'eblouir Jeanne de Piennes! + +On comprend donc l'immense interet qu'avait Damville a ce que le +chevalier de Pardaillan, feal de Montmorency, croyait-il, ignorat +toujours ou se trouvaient Jeanne et Loise. + +De la, la necessite de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui +n'hesiterait pas a avertir son fils! De la, la fureur du marechal +lorsque d'Aspremont lui eut persuade que le vieux routier avait suivi +la voiture! De la. Sa resolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le +fils! + +Or, il croyait que le vieux Pardaillan etait mort au moment ou il quitta +Paris pour se rendre a Blois a la suite du roi. + +Maintenant on comprend sa stupefaction, sa rage, et aussi sa terreur de +retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils! + +Et quelles durent etre ses pensees lorsqu'il vit Jeanne elle-meme!... + +C'etait l'ecroulement de tout son plan. + +Les Pardaillan denoncant la conspiration, Francois reprenant Jeanne, il +vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'hotel +de Mesmes, il etait bien resolu a obtenir un ordre du roi, a revenir +lui-meme faire le siege de la maison, de tuer de sa main les deux +Pardaillan. + +Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait +laisse pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie, +et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'echapper de chez +Alice. + +Il avait cede a la priere menacante de Jeanne en lui disant: "Ces +deux hommes sont a vous, prenez-les!" Mais, en cedant, il s'etait dit +simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait +dans un seul coup de filet. + +Malgre ces assurances qu'il se donnait a lui-meme, il se sentait devore +d'inquietude et, lorsqu'il atteignit l'hotel de Mesmes, il ecumait de +rage. + +Il parcourut rapidement l'hotel sans retrouver personne. + +"Fou que je suis! gronda-t-il, le miserable Gilles doit se trouver lui +aussi aux Fosses-Montmartre!... a moins qu'il n'ait fui!..." + +Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'idee de pousser +jusqu'a l'office. + +Il lui fallut pour cela longer ce corridor ou se trouvait la porte de la +fameuse cave et ou avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan. + +Or, en passant devant la cave, le marechal vit la porte ouverte. + +Il se pencha et apercut une faible lueur. + +"Si ce pouvait etre lui!" grinca-t-il entre ses dents. Cette cave qui +eut du etre la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voila +tout. Il n'y aurait que le cadavre de change! + +Il descendit avec precaution. + +A mesure qu'il descendait, l'interieur de la cave lui apparaissait plus +nettement. + +Un spectacle etrange, presque fantastique, s'offrit a sa vue. + +Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre +du spectacle en question. + +La scene que nous allons retracer et qui se deroula sous les yeux du +marechal, etait eclairee par une torche de resine qui tracait un cercle +de lumiere, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plonge dans +les tenebres. + +Dans ce cercle de lumiere, eclaire par les lueurs fumeuses de la torche, +apparaissaient deux hommes. + +L'un d'eux etait debout, attache par des cordes a une espece de poteau +de torture. + +L'autre etait assis sur un billot de bois, en face du patient. + +Celui qui etait attache au poteau etait assez jeune encore; il avait une +figure bleme de terreur et poussait des gemissements a fendre l'ame la +plus dure. + +L'autre etait un vieillard a physionomie demoniaque; une espece de +rictus balafrait ce visage couture de rides. + +Il etait accroupi plutot qu'assis sur son billot, et il s'occupait tres +consciencieusement a aiguiser son couteau. + +Or, ce vieux qui semblait se preparer a quelque besogne de bourreau, +c'etait Gilles. + +Le jeune, c'etait Gillot. + +Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette +cave alors que la plus elementaire notion de la prudence eut du lui +conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne +oncle. + +Gillot avait recu du ciel un certain nombre de vices en partage. +Il etait poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutot goinfre, +paresseux, faineant, mechant quand il pouvait, lache par consequent, en +somme un repugnant personnage. + +Mais par-dessus tout, Gillot etait avare. + +Il tenait cela de son oncle, qui etait l'avarice incarnee. + +Ce fut cette avarice qui perdit l'infortune Gillot, de meme que l'amour +perdit Troie. + +En effet, au moment ou, apres l'heroique resistance de Gilles, qui, +comme on l'a vu, s'etait obstinement refuse a reveler le secret du +marechal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait raconte a Pardaillan +en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loise; a ce +moment-la, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de +l'emotion des deux Pardaillan, Gillot s'etait eclipse sans bruit. + +Il venait de sauver ses oreilles--ces larges oreilles auxquelles, +d'apres les dires du vieux Pardaillan, qui avait des idees speciales en +esthetique, il avait si grand tort de tenir. + +Mais ce n'etait pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un +ornement de sa figure. + +Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier. + +Pardaillan n'avait menace que les oreilles, et encore pretendait-il +ainsi embellir la face rougeaude de Gillot. + +Mais Gilles! Ah! l'inexorable colere de l'oncle s'attaquerait a sa vie +meme! Gillot s'attendait pour le moins a etre pendu si jamais il se +trouvait nez a nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hesite a +offrir sa vie et sa fortune plutot que d'encourir la disgrace de son +maitre! + +Et ce maitre lui-meme que ferait-il de Gillot?... + +Gillot fremit. Gillot sentit des ailes pousser a ses talons. Gillot +escalada l'escalier avec toute la velocite de l'epouvante la plus +justifiee. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et la. +il se dit: + +"Voyons, je ne puis rester a Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de +strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un. +Il faut que je m'en aille!" + +Et Gillot fit un mouvement pour s'elancer. + +Mais au meme instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut +beaucoup d'argent. + +Presque aussitot, une reflexion traversa sa cervelle matoise et sa +figure prit a l'instant une expression d'hilarite qui eut pu faire +croire qu'il devenait fou. + +Non, Gillot n'etait pas fou! + +Simplement, il venait de se rappeler que s'il etait pauvre, son oncle +etait fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'hotel, +Gillot avait decouvert depuis longtemps le venerable coffre ou Gilles +entassait les ecus qu'il avait gagnes indistinctement avec ceux qu'il +avait voles. + +Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son +oncle, ouvrir le cabinet ou se trouvait le fameux coffre, tout cela ne +fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes. + +Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart +d'heure avec les Pardaillan. + +Gillot, avant de porter le premier coup, tata le couvercle du coffre +pour voir ou il faudrait frapper. + +Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise: +au premier mouvement qu'il avait fait, il avait souleve le couvercle! Le +coffre n'etait pas ferme! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublie +sans doute que le vieux Pardaillan avait passe par la.) Gillot leva le +couvercle sans plus de reflexions et poussa un rugissement de joie, +tomba a genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles +d'ecus. + +A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il +oublia son oncle. Apres un temps d'extase et de contemplation, Gillot en +vint pourtant a se dire qu'il etait la pour emplir ses poches, operation +qu'il commenca aussitot. + +"Jamais je ne pourrai tout emporter!" grommela-t-il avec un soupir de +furieux regret, un vrai soupir d'avare. + +Gillot etait tout entier dans ce mot. + +Pele-mele, cependant, il entassait les ecus dans ses poches, dans ses +chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un +pas dans la rue sans resonner comme un mulet a sonnettes et sans risquer +de semer de l'or sur la route. + +Une fois qu'il se fut vautre tout son soul dans cet argent et cet or, +Gillot, les jambes ecartees, les bras raides, tout pesant et tout +embarrasse, se recula en murmurant: + +"Quel malheur! j'en ai a peine la moitie. Or ca, fuyons!" + +Il se detourna vers la porte et demeura petrifie. + +Son oncle etait la! + +Le terrible Gilles, accote a la porte fermee, le regardait faire, avec +un sourire blafard. + +Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois +ecus roulerent sur le carreau. + +Gillot se laissa tomber a genoux, et alors ce furent ses chausses +qui creverent, la danse des ecus recommenca, une course d'or que le +vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant a sourire le plus +hideusement du Monde. + +Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'ou le choc de deux +grimaces extraordinaires. + +--Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot. + +--Que fais-tu la? demanda le vieillard. + +--Je... vous voyez... je... range votre coffre... + +Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garcon. + +Gillot demeura interloque. + +--Que... je continue? + +--Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent +soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit +livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq +cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garcon, compte devant moi, +ecu par ecu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or a droite, +comme etant plus noble; l'argent a gauche; allons... qu'attends-tu? + +--Voila, mon digne oncle, mon bon oncle, voila! fit Gillot. + +Et il se mit a vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint. + +Le rangement commenca avec ordre et methode sous les yeux de l'oncle qui +brillaient comme des escarboucles. + +A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau +soupir s'etranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle +comptait: + +"Encore quinze mille... encore douze mille..." + +Le total baissait de plus en plus, a mesure que les ecus etaient +reintegres. + +L'operation, comme bien on pense, dura longtemps. Commencee vers deux +heures, elle s'acheva a cinq heures du soir. + +Or, cette operation s'accomplissait en meme temps que le roi Charles IX +faisait sa rentree dans Paris, en meme temps que les deux Pardaillan se +battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville. + +Donc, l'oncle Gilles annoncait le total a mesure que les piles d'or et +les piles d'argent s'entassaient dans le coffre. + +"Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille... +plus que trois mille..." + +Gillot qui venait de placer delicatement le dernier + +ecu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda autour de lui et ne +vit plus rien. + +Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait plus un seul ecu. + +"Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot. + +--Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres." + +Gillot se fouilla et tira de sa poche l'ecu, les deux sols et les six +deniers qui constituaient sa fortune personnelle. Heroiquement, il les +tendit au vieillard qui s'en saisit, les fit disparaitre, et dit: + +--Apres!... + +--Apres, mon oncle? + +--Oui, les trois mille livres! + +--Mais je n'ai plus rien, mon oncle! + +--Allons, depeche-toi, sans quoi je te fouille. + +--Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien! + +Gilles etouffa un grognement de desespoir, palpa de ses mains +tremblantes les vetements de Gillot, et une sueur froide pointa sur son +crane. Gillot ne mentait pas!... + +--Deshabille-toi! + +Gillot obeit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina chaque +vetement, sonda les coutures, retourna les poches, dechira les +doublures... Il dut se rendre enfin a l'horrible verite: + +Trois mille livres manquaient au tresor!... + +Une sauvage imprecation et un hurlement d'epouvante retentirent dans le +cabinet; l'imprecation venait de Gilles, qui en meme temps rugissait: + +--Rends-les-moi, miserable! + +Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait de saisir a la gorge. + +--Mes economies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, qui donc me les a +pris, mes pauvres ecus? Mes pauvres ecus, ou etes-vous?... + +Seul, le vieux Pardaillan eut pu repondre a cette question. + +Mais Gillot crut que le moment etait venu de rentrer en grace et +insinua: + +--Mon oncle, je vous aiderai a les retrouver! + +--Toi! hurla le vieillard qui avait oublie son neveu, toi, miserable! +Toi qui venais pour me voler! Toi! attends! Tu vas voir ce qu'il en +coute de se faire larronneur et traitre! Habille-toi! vite! + +En meme temps, il secouait son neveu avec une force qu'on n'eut pu lui +soupconner. Enfin, il le lacha, et Gillot se revetit rapidement. + +Gilles, cependant, s'apaisa par degres. + +Lorsque Gillot fut pret, il le harponna au cou de ses doigts longs, +osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement referme le cabinet, il +l'entraina. + +--Misericorde! gemit Gillot. + +Arrive au rez-de-chaussee, Gilles lacha son neveu, et tirant une dague +aceree, lui dit: + +--Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je t'egorge! + +Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait donc pas le tuer, +puisqu'il n'etait menace de mort que s'il tentait de fuir! + +--Marche devant! reprit l'oncle, sa dague a la main. + +Guide, ou plutot pousse, par le vieillard, Gillot passa dans le jardin, +et entra dans la remise du jardinier. + +--Prends ce pieu! commanda l'oncle en designant un assez long poteau +pointu par un bout. + +Gillot obeit et chargea le poteau sur son epaule. + +--Prends cette corde! Prends cette beche! ajouta l'oncle. + +Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui designer. Ainsi +charge des instruments de supplice que le redoutable vieillard trouva +amusant de lui faire porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis +il penetra dans le couloir de la cave. + +Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche et un couteau. + +Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent descendus, il +l'entraina au fond et lui dit: + +--Creuse ici! + +Gillot, veritable loque humaine, decompose par la terreur, hebete, se +mit a creuser avec la beche. + +Le trou creuse, Gillot y planta le poteau et l'enfonca profondement a +coups de maillet jusqu'a ce que Gilles, ayant constate qu'il tenait +solidement, criat: Assez! + +Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau et l'y attacha +avec la corde, de facon qu'il ne putremuer ni les bras, ni les jambes, +ni la tete. + +Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital ne lui +suggerait pas une revolte. + +--Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il. + +--Tu vas le savoir, dit l'oncle. + +Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot de bois, s'y assit +et se mit a aiguiser sur la lame de sa dague le couteau de cuisine qu'il +avait apporte. + +A la vue de ces apprets, Gillot commenca a pousser des gemissements +ininterrompus. + +Ce fut a ce moment-la que le marechal de Damville penetra dans la cave. + +"Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon qu'on egorge, cria Gilles. +Si tu ne te tais, je serai force de te tuer. + +Gillot observa instantanement un silence absolu. + +"Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, que veut-il?..." + +--Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te juger en mon ame et +conscience. C'est te dire que je serai indulgent, autant que tes crimes +peuvent meriter l'indulgence. Reponds-moi en toute franchise. + +--Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit Gillot commencant a se +rassurer. + +Cependant, il louchait fortement sur le couteau que le vieillard +continuait a affuter paisiblement. Celui-ci reprit: + +--Tu as donc suivi la voiture ou monseigneur avait cache ses +prisonnieres? + +--Oui, mon oncle. Jusqu'a la rue de la Hache. + +--Quelqu'un t'a-t-il vu? + +--Je crois que M. d'Aspremont a du m'apercevoir. Mais je ne pense pas +qu'il m'ait reconnu. + +--Et quelle etait ton idee en suivant la voiture? + +--Rien. Je voulais voir, voila tout. + +--Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon garcon! + +--Helas! je m'en repens bien, mon digne oncle! + +--Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, miserable, quel demon t'a +pousse a raconter ce que tu n'aurais jamais du voir aux deux damnes +Pardaillan? + +--Ce n'est pas un demon. Je voulais sauver mes oreilles, mon oncle. + +--Ah! miserable lache! Tu voulais sauver tes oreilles, alors que je te +donnais l'exemple! Alors que j'offrais toute ma fortune, ce dont je +fusse mort de chagrin si on l'eut acceptee! Sais-tu bien, infame, quels +malheurs ta trahison va attirer sur mon illustre maitre? + +--Helas! pardonnez-moi, mon oncle! + +--Et moi-meme, que vais-je devenir? Que vais-je repondre a ce puissant +seigneur lorsqu'il va me demander des comptes? + +Le vieux Gilles etait sincere. Il avait laisse tomber sa tete dans ses +deux mains et se demandait s'il ne valait pas mieux mourir plutot que +d'avoir a essuyer la colere du marechal. + +Cependant, il avait un temoin de sa resistance et de sa parfaite +innocence. Ce temoin n'etait autre que Gillot lui-meme. Gillot etait +donc precieux a conserver. + +--Ecoute! dit-il en relevant la tete. Je ne te condamne pas a mort. +Monseigneur prendra a ton egard telle decision qui lui conviendra. Mais +il faut que je punisse ta lachete, ta trahison qui me met moi-meme au +pied du gibet, sans compter qu'elle me deshonore. Note que je ne te +parle pas des trois mille livres qui manquent a mon coffre... + +--Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot. + +--Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible du vol enorme que +tu as voulu perpetrer. Que n'as-tu eu l'idee de me poignarder plutot que +de toucher a mes pauvres chers ecus?... Mais je te pardonne ce crime, te +dis-je!... Et quant a ta trahison, monseigneur en jugera, et peut-etre +te fera-t-il grace si tu lui racontes les choses telles qu'elles se sont +passes. Me le jures-tu? + +--Sur ma part de paradis, je le jure! + +--Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le tort que tu me causes +a moi-meme en me faisant courir le risque d'etre pour le moins chasse +par monseigneur. Et je vais te punir par ou tu as peche... + +--Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot en verdissant de +terreur. + +--Oui, tu as trahi ton maitre et ton oncle pour sauver tes oreilles. Eh +bien, je vais te couper les oreilles! + +--Misericorde! rugit l'infortune Gillot. + +Gilles s'etait leve tranquillement et essayait le tranchant de son +couteau sur l'ongle de son pouce. + +Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermes, eut encore la +force de se degager. + +--Au moins, n'en coupez qu'une!... + +Il avait a peine termine cette singuliere objurgation qu'une clameur +terrible jaillit de sa gorge: le terrible vieillard venait de lui saisir +l'oreille droite et, la tirant fortement, l'avait tranchee d'un seul +coup de couteau. + +L'oreille tomba sur le sol de la cave. + +--Grace pour celle qui me reste, vocifera Gillot. ivre d'epouvante et de +douleur. Grace! pitie... + +Un deuxieme hurlement lui echappa, et alors il s'evanouit. + +Avec la meme tranquillite, l'oncle etait passe a gauche et, au bout +d'une seconde, l'oreille gauche de Gillot avait rejoint son oreille +droite sur le sol ensanglante. + +Nul n'evite sa destinee, assurent les fatalistes. Il parait que celle du +malheureux Gillot etait d'etre tot ou tard prive de ces deux vastes et +larges ornements que la nature avait prodigalement octroyes a chaque +face de son visage. + +Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se mit a sourire. + +Mais lorsqu'il vit son neveu inonde de sang, lorsqu'il le vit sans +connaissance, il fremit et grommela: + +"Diable! il ne faut pas que cet imbecile meure tout de suite. Il est mon +temoin devant le marechal!" + +Il s'empressa donc de courir a l'office et en rapporta de l'eau, du vin +sucre, un cordial, des compresses. + +Lorsqu'il eut bien lave les deux plaies, lorsqu'il les eut cauterisees +au vin sucre, lorsqu'il les eut bandees convenablement, il introduisit +une gorgee de cordial entre les levres du patient et aspergea son visage +d'eau fraiche. + +Gillot revint a lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant avoir fait +un cauchemar, son premier geste fut de porter les deux mains a ses +oreilles. Elles n'y etaient plus!... + +Gillot poussa un lamentable gemissement. + +--Qu'as-tu donc a te plaindre? fit l'oncle avec cette intonation +narquoise qu'on prete a Satan dans les vieilles legendes. + +--Helas! repondit Gillot, comment vais-je faire pour entendre, a +present? + +--Imbecile! dit Gilles. + +Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre mutile! Seulement, +il le prit par un bras, l'aida a se soulever, le remit debout, et tous +deux se dirigerent vers l'escalier aux dernieres lueurs de la torche +mourante. + +Mais ils s'arreterent alors, aussi epouvantes l'un que l'autre. + +Un homme etait devant eux! + +Et cet homme, c'etait le marechal de Damville! + +--Monseigneur! s'ecria Gilles qui tomba a genoux. + +--Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se passe-t-il? + +--Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis innocent, je vous le +jure! J'ai veille, surveille, comme vous m'en aviez donne l'ordre en +partant. La fatalite et ce miserable imbecile ont tout fait. + +--Expliquez-vous clairement, maitre Gilles! fit Damville avec severite. + +--Eh bien, monseigneur, les prisonnieres, le damne Pardaillan sait ou +elles se trouvent... + +--Et tu n'es pour rien dans cette trahison? + +--Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger ce miserable a +qui je viens de couper les oreilles... + +--C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Releve-toi. + +--Ah! monseigneur! s'ecria l'intendant; vous me croirez si vous voulez, +mais ce que vous venez de dire est pour moi une recompense plus +magnifique que le jour ou vous me donnates cinq cents ecus d'un seul +coup! + +--Ainsi, tu me restes devoue? + +--Jusqu'a la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est a vous! + +--Viens donc, et fais appel a ton genie d'astuce. Car, si je n'ai nul +besoin de ton sang, ce que je vais te demander sera plus difficile a +coup sur que de mourir pour moi. + +--Je suis pret, monseigneur! + +Et le vieillard se redressa. Le marechal lui avait dit qu'il avait foi +en sa parole, a lui, laquais! Comme s'il eut ete gentilhomme!... de +puissance a puissance! + +Gilles sentit ses forces d'intrigue se decupler et brula de se jeter +dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette lutte, une victoire +eclatante, et, au bout de cette victoire, la fortune. + +Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif. + +"Monseigneur, et cet imbecile? dit le vieillard, en designant Gillot, +toujours evanoui. Faut-il l'achever? + +--Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. Viens!... + + + +III + +L'ASTROLOGUE + +Nous laisserons le marechal de Damville aux prises avec sa haine et sa +rage, chercher quelque moyen de frapper a mort les Pardaillan et de +s'emparer de Jeanne. Nous laisserons egalement Francois de Montmorency, +la pauvre folle, et Loise, dans la maison du savant Ramus, ou les +necessites de notre recit nous rappelleront bientot. + +Trois jours apres les evenements qui se sont deroules, trois jours apres +la rentree triomphale du roi dans sa ville, comme dix heures, du soir +sonnaient a Saint-Germain-l'Auxerrois, deux ombres marchaient lentement, +dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hotel de la reine. + +Sur l'emplacement actuel de la Halle aux bles (Bourse de commerce), +s'etait eleve jadis l'hotel de Soissons, non loin de l'hotel de Nesle. + +Catherine de Medicis, qui avait l'amour de la propriete, avait achete +les vastes jardins et les terrains vagues, autour de l'hotel de +Soissons, en ruine. Elle avait fait jeter bas les pierres branlantes; +des regiments de macons s'etaient employes a faire sortir de terre, +comme sous le coup de baguette d'une fee, un hotel d'une elegante +magnificence, et une armee de jardiniers avaient, autour de l'Hotel de +la Reine, fait jaillir les plantes, les arbustes et les fleurs. + +Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta l'Italie, avait +fait transplanter a grands frais des orangers et des citronniers. + +Elle aimait toutes les voluptes, toutes les ivresses, tous les parfums, +le sang et les fleurs. + +Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une sorte de cour qui +s'avancait dans la direction du Louvre que, sur les ordres et les +plans de Catherine, s'etait elevee la colonne d'ordre dorique, +encore debout--dernier vestige de tout cet harmonieux ensemble de +constructions. Cette espece de tourelle avait ete specialement +construite pour l'astrologue de la reine. + +C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres que nous +venons de signaler. Ombres... car Ruggieri et Catherine--c'etaient +eux--s'avancaient en silence, vetus de noir tous deux. Ils s'arreterent +au pied de la colonne. + +L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit une porte basse. + +Ils entrerent et se trouverent alors au pied de l'escalier, qui montait +en spirale jusqu'a la plate-forme de la tour. + +La, c'etait un cabinet, ou plutot un etroit reduit, ou Ruggieri rangeait +ses instruments de travail, lunettes, compas, etc. Pour tout meuble, il +n'y avait qu'une table chargee de livres et deux fauteuils. + +Une etroite meurtriere, donnant sur la rue de la Hache, laissait +penetrer l'air dans ce reduit. + +C'est par cette meurtriere que la vieille Laura, espionne d'une +espionne, communiquait avec Ruggieri. + +C'est par cette meurtriere qu'Alice de Lux jetait les rapports qu'elle +voulait faire parvenir a la reine. + +Or, ce jour-la, Catherine avait recu de Laura un billet contenant ces +quelques mots: + +"Ce soir, vers dix heures, _elle_ recevra une visite importante, dont je +rendrai compte demain." + +--Votre Majeste desire-t-elle que j'allume un flambeau? demanda +Ruggieri. + +Au lieu de lui repondre, Catherine saisit vivement la main de +l'astrologue et la pressa, comme pour lui recommander le silence. + +En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, dans la rue, +s'approchait de la tour. Et, Catherine de Medicis, qui eut ete un +policier de premier ordre, se disait d'instinct que ces pas etaient sans +doute ceux de la personne qui devait faire a Alice de Lux une importante +visite. + +La reine s'avanca vers la meurtriere. Et, comme les tenebres etaient +profondes, comme elle ne voyait rien, elle se placa de facon a entendre. + +Les pas se rapprochaient. + +--Des passants! fit Ruggieri, en haussant les epaules. Croyez-moi. +Majeste. + +Et il elevait la voix comme s'il eut voulu etre entendu, eut-on dit, des +gens qui venaient. + +--Silence! murmura Catherine d'un ton de menace qui fit palir +l'astrologue. + +Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles qu'elles fussent, ne +pouvaient, en aucune facon, se douter qu'elles etaient ainsi epiees. +Elles s'arreterent pres de la tour, non loin de la meurtriere, et la +reine entendit une voix... une voix d'homme qu'on eut dit voilee d'une +indefinissable tristesse et qui la fit brusquement tressaillir. + +La voix disait: + +"J'attendrai ici Votre Majeste. De ce poste, je surveillerai a la fois +la rue Traversine et la rue de la Hache. Nul ne saurait arriver a la +porte verte sans que je lui barre le chemin. Votre Majeste sera donc en +parfaite surete... + +--Je n'ai aucune crainte, comte, repondit une autre voix--voix de femme, +cette fois. + +--Deodat! avait sourdement murmure Ruggieri. + +--Jeanne d'Albret! avait ajoute Catherine de Medicis. + +--Voici la porte, madame, reprit la voix du comte de Marillac. Voyez, a +travers le jardin, apparait une lumiere. Sans aucun doute, elle a recu +votre messager. Elle vous attend... + +--Tu trembles, mon pauvre enfant? + +--Jamais je n'eprouverai pareille emotion dans ma vie, qui en contient +pourtant quelques-unes, qui furent ou bien douces, ou bien cruelles. +Songez, Majeste, que ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il +advienne, je vous benis, madame, pour l'interet que vous daignez me +temoigner... + +--Deodat, tu sais que je t'aime a l'egal d'un fils. + +--Oui, ma reine, je le sais. Helas! c'est une autre qui devrait etre ou +vous etes... Tenez, madame, quand je songe que ma mere m'a certainement +reconnu dans cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle a vu +mon emotion, touche ma plaie, sonde ma douleur et que pas un mot, pas un +geste, pas un signe d'affection ne lui est echappe, qu'elle est demeuree +glaciale, impenetrable, formidable de rigidite..." + +Le comte laissa echapper un geste de violente amertume, et le bruit +etouffe d'une sorte de sanglot parvint jusqu'a Catherine, qui demeura +impassible. + +--Courage! fit Jeanne d'Albret pour detourner les cours des pensees du +jeune homme. Dans une heure, je l'espere, je vous apporterai un peu de +joie, mon enfant... + +A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement la rue et alla +frapper a la porte verte. + +L'instant d'apres, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret penetrait dans +la maison d'Alice de Lux. + +Le comte de Marillac, les bras croises, s'accota a la tour et attendit. +Sa tete touchait presque a la meurtriere. + +Quelles furent les pensees de ces trois etres, pendant les longues +minutes qui, une a une, tomberent dans le silence de la nuit? +L'astrologue: le pere!... la reine: la mere!... Deodat: l'enfant!... + +Par un imperceptible mouvement tres lent, Ruggieri s'etait place de +maniere a empecher Catherine de passer son bras par la meurtriere. Quel +horrible soupcon traversa donc son esprit? + +Catherine etait toujours armee d'un court poignard acere, arme +florentine dont la lame portait d'admirables arabesques, bijou terrible +dans les mains de la reine. + +Et Ruggieri fremissait d'epouvante. + +Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempee lui-meme de subtils +poisons, et une seule piqure de ce precieux objet d'art etait mortelle. + +Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensee d'allonger subitement +son bras et de frapper? + +Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile. + +Onze heures sonnerent, puis la demie. + +Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait lourdement par les +airs, la reine de Navarre quitta la maison d'Alice de Lux. + +Le cou tendu, eperdu d'angoisse, le comte la vit venir sans pouvoir +faire un pas. + +Catherine s'appreta a ecouter. + +Mais Jeanne d'Albret, s'etant approchee du comte de Marillac, lui dit +simplement: + +--Venez, mon cher fils, nous avons a causer sans retard... + +Et tous deux s'eloignerent alors... + +Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Medicis murmura: + +--Maintenant, tu peux allumer ton flambeau. + +L'astrologue obeit. Et il apparut alors livide, quoique sa main n'eut +pas un tremblement et que son regard fut calme. Catherine, l'ayant +considere attentivement, eut un haussement d'epaules et dit: + +--Tu as pense que j'allais le tuer? + +--Oui, dit l'astrologue avec une effrayante nettete. + +--Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? Qu'il peut m'etre +utile? Tu vois que je ne songe pas a le frapper, puisqu'il vit encore +apres ce que nous venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que +je suis sa mere! + +L'astrologue garda le silence. + +--Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. Lui-meme a +parle. Il sait, Rene!... + +Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine n'eussent porte +l'accent d'aucune emotion. Mais l'astrologue la connaissait. Et la voix +de sa terrible amante lui apparut si formidable qu'il tint les yeux +baisses, n'osant regarder celle qui, en apparence, lui parlait si +paisiblement. + +Sombre, la bouche contractee, les yeux fixes dans la nuit vers le point +ou le comte avait disparu, la reine reprit: + +--Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon Rene; ton affection +paternelle ne sera soumise a aucune epreuve. + +--Si, madame! repondit sourdement l'astrologue; je sais que mon fils va +mourir et que rien au monde ne peut le sauver. + +Catherine, etonnee, jeta un furtif regard sur l'astrologue. + +--Expliquez-moi cela!" fit-elle en s'asseyant dans un fauteuil. + +Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de beaute, ni meme d'une +certaine majeste naturelle. Ruggieri etait loin d'etre un charlatan. +Nature complexe, faible au point d'accepter sans revolte les plus +effroyables besognes, implacable dans l'execution des crimes que seul il +n'eut jamais ose concevoir, pitoyable quand il etait livre a lui-meme, +terrible quand il redevenait l'instrument de la reine, il eut sans doute +passe sa vie en etudes et fut devenu un paisible savant s'il ne s'etait +trouve sur le chemin de Catherine. + +L'art de la divination par les astres n'etait pour Ruggieri qu'un art +intermediaire: il cherchait plus haut et plus loin. Connaitre l'avenir, +se disait-il, c'est le diriger! Quelle redoutable puissance armera +l'homme qui parviendra a savoir aujourd'hui ce que demain doit etre! +Et que deviendra cette puissance si cet homme peut faire de l'or a sa +guise? + +Ruggieri croyait donc fermement. + +Sans cesse decu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il avait passe des +nuits, il laissait tomber sa plume avec decouragement. Mais bientot une +force nouvelle le poussait, et avec une froide fureur, il s'enfoncait +dans la solution de l'insoluble. + +Quoi d'etonnant, des lors, que ce cerveau fatigue ait ete hante de +visions? + +--Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils va mourir et +pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais vous le dire. Lorsque j'ai +reconnu mon fils dans cette auberge ou vous m'aviez envoye, je n'ai +d'abord songe qu'a vous. Qu'etait mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis +que vous etiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, peu a peu, la pitie +est entree en moi. Et avec la pitie, d'autres sentiments assez forts +pour me faire souffrir, pas assez pour me pousser a me dresser devant +vous pour vous dire: Celui-la, vous ne le frapperez pas... Et lorsque +j'ai compris que vous l'aviez condamne, je me suis contente de pleurer +en moi-meme. Car vous avez pris sur moi un etrange pouvoir, Catherine. +Je ne vous etonnerai pas en disant que j'ai lutte pour vous chasser de +moi-meme. Ces temps derniers surtout, ayant consulte les astres, et ne +recevant que des reponses douteuses, je m'etais repris a esperer. C'est +vous dire que j'avais pris la resolution de me placer entre vous et lui, +et d'empecher le meurtre de mon enfant. Tout a l'heure encore, madame, +si vous aviez essaye de le frapper, vous n'y eussiez point reussi: car +je croyais alors qu'il devait vivre... Maintenant, je sais qu'il doit +mourir. + +Catherine hocha la tete, tres calme en apparence. + +--Superstition! murmura-t-elle. + +--Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je vois cela. Si +vous avez une vision, vous l'appelez fantome. Si j'ai une vision, je +l'appelle corps astral. + +--Je te crois, Rene! je te crois, fit sourdement Catherine. + +Car cette femme si forte, et qui dominait si entierement l'astrologue, +etait a son tour dominee par lui des que Ruggieri abordait les problemes +d'occultisme. + +Un changement etrange s'etait fait dans la physionomie de l'astrologue. +Ses yeux, legerement convulses, avaient ce regard en dedans qui +transforme si completement la figure humaine. + +--Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse a me repondre, +lorsque les problemes que je pose d'apres les donnees siderales +aboutissent a l'insoluble, parfois la question que j'ai posee aux +invisibles puissances me parvient par une autre voie. C'est ce qui +vient d'arriver. Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous etiez pres de la +meurtriere. Et moi j'etais a cette place. Toute mon attention se portait +sur vos bras. La bague que vous avez a l'index brillait doucement dans +la nuit, et je ne la quittais pas des yeux. Car ainsi, je pouvais +surveiller votre main, et si votre main se fut portee a votre poignard, +je l'eusse arretee. Tout a coup, mon regard s'est trouble. A la meme +seconde, j'ai recu comme une legere secousse dans le crane, et ma tete, +d'elle-meme, s'est tournee vers la meurtriere. A ces signes, il m'etait +impossible de ne pas reconnaitre que j'etais en communication avec +l'Invisible. Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de la place ou +j'etais. Pourtant, je l'apercus distinctement. Il etait a une vingtaine +de pas en avant de la meurtriere, et se trouvait a sept ou huit pieds +en l'air; il flottait, pour ainsi dire, dans une atmosphere brillante; +lui-meme brillait d'un etrange eclat dans toutes les parties de son +corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. Cette main, lentement, +retomba. Et a la place ou elle etait, je vis une large blessure par +laquelle s'echappait a flots un sang pareil a du cristal en fusion, et +non pas rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi devant mes +yeux pendant pres de deux minutes. Puis, peu a peu, ses contours sont +devenus moins precis; la forme s'est confondue jusqu'a ne plus etre +qu'une vapeur legere; la lueur s'est eteinte; la vision s'est evanouie, +puis, rien... + +La voix de Ruggieri etait tombee au plus bas pendant ces derniers mots, +et n'etait plus qu'un murmure indistinct. + +La reine se secoua comme pour se decharger de l'inutile fardeau des +terreurs vaines; ses yeux pleins de defi darderent leur regard d'une +etrange clarte sur le point que fixait l'astrologue. + +--Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que je sentais la +mort! Soit! Par le corps du Christ! il me plait de sentir la mort! Il +me plait d'etre celle qui passe en laissant un sillage de cadavres, +puisque, pour dominer, il faut frapper! Puissances invisibles qui venez +de me prevenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: qu'il meure! +Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... Anges et demons, vous +m'aiderez a placer sur le trone le fils de mon coeur, mon bien-aime +Henri... + +Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha l'astrologue au +front, du bout de son doigt glace. + +Ruggieri fut secoue d'un tressaillement. + +--Rene, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-meme condamne cet +homme... + +--Notre fils... + +--Eh bien, laissons sa destinee s'accomplir; ne nous melons pas de +discuter les arrets prononces par les puissances; il sait que je suis sa +mere, et c'est pour cela qu'on le condamne. + +Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au juste si elle +devait dire Dieu ou Satan. + +--On le condamne alors que je revais pour lui un avenir royal. N'en +parlons plus, Rene... Mais l'autre!... Cette femme qui sait aussi! tu +viens d'entendre: Jeanne d'Albret connait ce secret... Et celle-la, +Rene, c'est moi qui la condamne! Je la tiens. Je reve de nettoyer d'un +seul coup le royaume que je destine a mon fils. Je reve de retablir +l'autorite de Rome pour consolider l'autorite de mon Henri. J'ai sonde +Coligny; j'ai sonde le Bearnais, j'ai etudie tous ces seigneurs qui +encombrent la cour et la ville de leur morgue. Rene, je te le dis, tous, +depuis leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le germe de la +revolte. Ce n'est pas seulement contre l'Eglise qu'ils s'elevent comme +une menacante barriere; l'autorite royale de France leur pese; la-bas, +dans leurs montagnes, ils ont pris des habitudes d'independance, et plus +d'un se dit huguenot qui est tout bonnement revolte. Rene, si je ne +detruis pas la reforme, c'est la monarchie elle-meme qui sera quelque +jour reformee. Commencons donc par frapper a la tete. Jeanne d'Albret, +c'est la tete du protestantisme. Jeanne d'Albret connait mon secret. En +la supprimant, je me sauve et je sauve l'Eglise et l'Etat. + +Ayant ainsi parle, Catherine de Medicis entraina Ruggieri hors de la +tour. + +--Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci. + +--Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais savoir. + +Ils traverserent la partie des jardins ou ils se trouvaient et +parvinrent a un petit batiment d'allure elegante, place a une centaine +de pas de la tour. Il se composait d'un rez-de-chaussee et d'un premier +etage. Catherine l'avait fait construire pour servir de logement a son +astrologue. C'etait une gracieuse maison brique et pierre blanche, avec +balcon ventru en fer forge. Une belle porte cintree, en chene orne de +gros clous a tete, des fenetres a vitraux delicats, une facade contre +laquelle grimpaient des rosiers touffus, achevaient de donner a cette +demeure une apparence de coquetterie. + +Ils entrerent, et, tout de suite apres l'antichambre, penetrerent +dans une piece tres vaste qui occupait toute l'aile gauche du +rez-de-chaussee. Sur une grande table etaient deployees des cartes +celestes dressees par Ruggieri lui-meme; les murs disparaissaient +derriere les rayons de chene qui supportaient des volumes. + +La reine et l'astrologue ne s'arreterent que quelques instants dans le +cabinet de travail poussiereux. + +--Allons dans ton laboratoire, dit Catherine. + +Ruggieri eut un fremissement, mais obeit. + +Ils traverserent a nouveau l'antichambre, et Ruggieri, faisant +manoeuvrer trois serrures compliquees, finit par ouvrir, apres dix +minutes de travail, une lourde porte renforcee de barres de fer. + +Derriere cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci etait toute en +fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine elle-meme ayant appuye +fortement sur un imperceptible bouton, la porte s'ouvrit, ou plutot +s'ecarta, laissant de chaque cote la place suffisante pour le passage +d'un homme. + +La piece ou ils entrerent alors occupait l'aile droite du +rez-de-chaussee. + +L'air y penetrait par deux fenetres, que d'epais rideaux en cuir, +soigneusement tires, protegeaient contre tout regard qui fut parvenu a +percer les vitraux. + +Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle apparut alors. + +Tout le panneau du fond etait occupe par le manteau d'une cheminee +assez vaste pour former a elle seule comme une piece distincte. Sous +ce manteau, deux larges fourneaux etaient dresses: a chacun d'eux, +aboutissait le bout d'un soufflet de forge. Ils etaient encombres de +creusets de differentes, grandeurs. Cinq ou six tables placees ca et +la supportaient des cornues de toutes tailles. Sur une planche, une +collection de masques en verre ou en treillis d'acier. + +Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine au moyen de la +clef qu'il portait suspendue a son cou, sous son pourpoint. + +Catherine se pencha, et murmura: + +--Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, Rene, cette jolie +aiguille d'or?... + +Rene s'etait penche, lui aussi. Leurs deux tetes se touchaient presque. + +Celle de Catherine, a ce moment, etait hideuse;, parce qu'elle riait. Au +repos, la tete de la reine presentait un caractere de sombre melancolie +qui n'allait pas sans grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait a +etre gracieuse comme au temps de sa jeunesse ou son sourire avait ete +chante par tous les poetes. Mais quand elle riait d'une certaine facon, +elle devenait effrayante. + +Quant a Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquietude sur son +visage, ou eclatait le sauvage orgueil du savant qui contemple son +oeuvre. + +--Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. Cueillez +un fruit, madame, par exemple, une belle peche bien mure et doree; +enfoncez cette aiguille dans sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est +si mince qu'il sera impossible d'apercevoir la trace de son passage dans +le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gate, Seulement, la +personne qui aura mange cette peche sera prise, dans la journee, de +nausees et de vertiges; le soir, elle sera morte. + +--Ah! ah!... Et ce liquide epais dans ce flacon, ce liquide qui +ressemble a de l'huile? + +--C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on prepare la +veilleuse de Votre Majeste, on melangeait douze ou quinze gouttes de +cette huile a l'huile de la veilleuse. Votre Majeste s'endormirait +comme d'habitude sans eprouver ni angoisse ni malaise. Seulement, +elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et elle ne se +reveillerait plus. + +--Admirable, Rene! et cette serie de minuscules flacons? + +--Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. Voici la rose, voici +l'oeillet et voici l'heliotrope; puis, l'essence de geranium; voici la +violette; voici l'oranger. Vous vous promenez dans vos jardins avec un +ami et vous lui faites remarquer la beaute d'un rosier, par exemple. +Votre ami admire et demande a cueillir la rose. Il la cueille et la +respire: c'est un homme mort si, la veille, vous avez fait une legere +incision sur l'arbuste et si, dans l'incision, vous avez verse dix +gouttes de cette essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser +une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de la fleur n'est +pas modifie puisque chacune de ces essences possede le parfum lui-meme. + +--Tres joli, Rene! Et ces cosmetiques? + +--Ce sont des cosmetiques ordinaires, madame. Voici le noir pour les +sourcils et cils; voici le rouge pour les levres; voici la pate pour +etendre sur le visage; voici les crayons pour donner de la vivacite aux +yeux. Seulement, la femme qui aura employe cette pate ou ces crayons +sera prise, dans les deux jours qui suivront, de violentes demangeaisons +a la figure, et bientot un ulcere se produira, qui ravagera le plus beau +visage. + +--Ah! ce n'est pas pour tuer, alors? + +--Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant sa beaute. + +--Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y a-t-il la? de l'eau? + +-Oui, madame, de l'eau pure, sans gout, sans saveur, sans odeur, sans +parfum, de l'eau qui n'alterera en rien l'eau ou le vin, ou le liquide +quelconque avec lequel vous l'aurez melee dans la proportion infime +de trente a quarante gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le +chef-d'oeuvre de Lucrece: c'est l'aqua-tofana. + +--L'aqua-tofana! fit sourdement la reine. + +--Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non sans raison, que +l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. Je comprends qu'il est +des cas ou il faut agir avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide +comme du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le corps de +l'etre quelconque, animal ou homme qui en aura bu. Cet homme, s'il a eu +l'honneur de diner a votre table et si son vin a ete additionne de cette +pure eau de roche, s'en retournera chez lui tres bien portant. Ce n'est +qu'un mois apres qu'il commencera a eprouver quelque malaise, une +angoisse speciale; peu a peu, il lui sera impossible de manger; une +faiblesse generale s'emparera de lui et, trois mois apres le diner, on +l'enterrera. + +--Merveilleux, dit Catherine, mais trop long. + +--Venons-en donc a l'honnete moyenne. Dans combien de temps voulez-vous +que... la gene soit supprimee? + +--Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou trente jours, pas +plus, pas moins. + +--La chose est possible, madame, et la victime va nous en fournir le +moyen. Choisissez sur tout ce rayon d'ebene. + +--Ce livre? + +--Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle utilite entre +les mains d'une catholique, missel precieux pour le travail des fermoirs +d'or et de la reliure d'argent. Il suffit de le feuilleter. + +--Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit Catherine. Cette +broche? + +--Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile a fermer... +Alors, il arrive que la personne qui s'en sert force le ressort pour +fermer et, en forcant, elle se pique au doigt, piqure insignifiante qui +fait se declarer en huit jours une bonne gangrene. + +--Non. Ce coffret. Qu'est-ce? + +--Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil a tous les coffrets +du monde, avec cette difference pourtant qu'il a ete cisele par +d'habiles artisans et qu'il est en or massif, ce qui en fait un present +vraiment royal. Et puis, il y a une deuxieme difference. Ouvrez-le, +madame. + +Catherine, sans la moindre hesitation, ouvrit. Un autre que Ruggieri eut +tressailli devant une preuve d'aussi absolue confiance. Mais il y etait +habitue. + +--Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'interieur de ce coffret est double +en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de Cordoue, qui est a lui seul un +objet d'art, gaufre selon les methodes secretes de la tradition arabe, +ce cuir est legerement parfume, comme vous pouvez vous en assurer. + +Catherine, sans hesitation, aspira le parfum d'ambre qui se degageait +legerement de l'interieur du coffret. + +--Il n'y a aucun danger a respirer ce parfum, reprit le chimiste. +Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous laissiez votre main dans ce +coffret pendant un temps suffisant, soit une heure environ, les essences +dont il est imbibe se communiqueraient a votre sang par les pores de la +peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez prise d'une fievre qui +vous emporterait en trois ou quatre jours. + +--Tres bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que je laisserais ma +main dans ce coffret pendant au moins une heure? + +--A defaut de votre main allant trouver le cuir de Cordoue, le cuir +ne peut-il pas lui-meme venir trouver votre main?... Je vous offre ce +coffret... Vous lui donnez une destination quelconque... Il vous servira +a renfermer l'echarpe que vous mettez a votre cou, les gants qui vont +s'adapter a votre main. L'echarpe, les gants sejournent dans le coffret, +leur vertu est des lors aussi efficace que la vertu meme de ce cuir. + +--Voila un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine. + +Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait dans ce mot la +recompense de son patient labeur. + +--Oui, dit-il, c'est la mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des annees a +combiner les elements subtils capables de s'adapter a la peau comme a la +tunique de Nessus; j'ai veille des nuits et des nuits, j'ai failli cent +fois m'empoisonner moi-meme pour trouver cette essence qui se communique +par le toucher, et non par l'odorat ou par le palais. Dans ce coffret +redoutable, j'ai enferme la mort que j'ai ainsi reduite a l'etat de +servante docile, muette, invisible, meconnaissable. Prenez-le, ma reine. +Il est a vous. + +--Je le prends! dit Catherine. + +En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en empara. Elle le +garda un instant dans ses deux mains levees a hauteur de ses yeux, et +murmura: + +--Dieu le veut! + + + +IV + +ORDRE DU ROI + +Le lendemain du jour ou Francois de Montmorency retrouva sa fille et +celle qui avait ete sa femme, fut une journee paisible pour tous les +habitants de la maison de la rue Montmartre. + +Le marechal sentait son coeur se dilater. Il etait en extase devant +sa fille et n'imaginait pas qu'il put exister au monde rien d'aussi +gracieux. Quant a Jeanne, la conviction se fortifiait en lui qu'elle +subissait une crise passagere et que le bonheur lui rendrait a la fois +la raison et la sante physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre +dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. Il voulait croire a +la guerison. + +Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, et se disait alors: + +"Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je mon mariage? Est-ce +que je n'aurais pas du demeurer fidele, meme la croyant infidele?" + +Et un trouble l'envahissait a la voir si belle, a peine changee, presque +aussi ideale qu'au temps ou il l'attendait dans le bois de Margency. + +Quant a Loise, a part la douleur de ne pouvoir tout de suite associer sa +mere a sa felicite, elle etait en plein ravissement. Elle aussi etait +convaincue qu'un mois de soins attentifs rendrait la raison a la +martyre. Et elle s'abandonnait a cette joie inconnue d'elle jusqu'ici +d'avoir une famille, un nom, un pere. Ce pere lui semblait un homme +exceptionnel par la force, la gravite sereine. C'etait de plus l'un des +puissants du royaume. + +Cette journee fut donc une journee de bonheur veritable malgre la folie +de Jeanne. + +Mais n'etait-elle pas la, vivante? Et meme, lorsqu'ils la consideraient +tous les deux, le pere et la fille ne remarquaient-ils pas qu'un heureux +changement se manifestait dans sa sante? Ses yeux reprenaient leur +brillant, ses joues redevenaient roses; jamais Loise ne l'avait vue ni +aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle eclatait non pas strident +et nerveux, mais doux et plein d'innocent bonheur. + +En ce jour, le marechal lia pleine connaissance avec le vieux +Pardaillan. Leurs mains se serrerent dans une etreinte loyale et le +souvenir de l'enlevement de Loise s'eteignit. + +La nuit qui suivit fut egalement tres calme. + +Cependant, vers le commencement de cette nuit, un incident se produisit +dans la rue. Le marechal de Damville vint visiter le poste qui veillait +devant la maison. Il etait accompagne de quarante gardes du roi qui +releverent les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale les +commandait et le capitaine qui avait accepte la caution de Jeanne de +Piennes dut se retirer. + +Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un mouvement se +produisit parmi les soldats. + +Vingt d'entre eux chargerent leurs arquebuses et se tinrent prets a +faire feu. + +On se preparait evidemment a enfoncer la porte. + +La caution de Jeanne de Piennes etait donc tenue pour nulle et non +avenue? C'est la la reflexion que se fit le vieux Pardaillan lorsque, +ayant mis le nez a la lucarne, il vit ces preparatifs. Il appela +aussitot le marechal et le chevalier qui vinrent examiner la situation. +Le vieux routier etait tout joyeux et ses yeux petillaient: + +--S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison de tenir +notre parole; nous etions ici prisonniers sous la foi de Mme de Piennes. +L'attaque nous delivre et nous rend le droit de fuir. Il y a une porte +ouverte: fuyons! + +--C'est mon avis, dit le marechal, pour le cas ou ils attaqueraient. +Parole faussee, parole rendue! + +--Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, chevalier? + +--Je pense que M. le marechal doit sortir immediatement avec les deux +femmes, mais que nous devons rester, nous, et tenir tete. + +--Ah! ah! Voila du nouveau! grommela le vieux Pardaillan, qui comprit +aussitot ce qui se passait dans le coeur de son fils. + +Et le prenant a part: + +--Tu veux mourir, hein? + +--Oui, mon pere. + +--Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien entendre une +observation de ton vieux pere? + +--Oui, monsieur... + +--Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, puisque tu ne peux +vivre sans cette petite Loison que le diable emporte, et que moi, je +ne puis vivre sans toi. Mais encore faut-il etre sur que ta Loisette +t'echappe! + +--Que voulez-vous dire? s'ecria le chevalier en palissant d'espoir. + +--Simplement ceci: as-tu demande sa fille au marechal? + +--Folie! + +--D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandee? + +--Vous savez bien que non! + +--Eh bien, il faut la demander! + +--Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!... + +--Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de de deux choses +l'une: ou tu es accepte et tu fais aux Montmorency l'honneur d'entrer +dans leur famille. Mort de tous les diables! ton epee vaut la leur, +et ton nom est sans tache... Je poursuis: ou tu es refuse, et alors +seulement il sera temps de graisser nos bottes pour le grand voyage d'ou +on ne revient pas. Voyons, consens a vivre jusqu'a ce que le pere de +Loise m'ait formellement dit: Non! + +--Soit, mon pere! dit le chevalier qui entrevit la un moyen de mourir +seul et de ne pas entrainer son pere a la mort. + +--Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant le marechal, +nous venons, le chevalier et moi, de tenir conseil de guerre. Voici +ce qui est decide: Vous allez partir a l'instant. Nous demeurons ici +jusqu'a ce que l'attaque soit averee. Alors, nous partirons a notre +tour. + +--Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le marechal d'une voix ferme. +Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez pas a me suivre, des la +premiere attaque, vous exposez a une mort terrible ces deux innocentes +creatures. + +Le chevalier tressaillit. + +--Nous partirons donc, dit-il. + +--Il n'y a plus qu'a attendre", dit Pardaillan pere. + +L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, le vieux +routier, demeure en observation a l'oeil-de-boeuf, vit un cavalier +faire un signe a l'officier. Ce cavalier, bien qu'il fit chaud, etait +enveloppe d'un manteau qui le couvrait entierement. En sorte que +Pardaillan ne put le reconnaitre. + +L'officier s'approcha, escorte d'un procureur tout vetu de noir, lequel, +tirant un papier d'un etui, se mit a lire a haute et distincte voix: + +"Au nom du roi: + +"Sont declares traitres et rebelles les sieurs Pardaillan pere et fils +refugies en cette maison sous la caution de noble dame de Piennes; est +declaree non avenue ladite caution, en ce que ladite dame ignorait les +crimes precedemment commis par lesdits sieurs Pardaillan; + +"Enjoignons auxdits sieurs de se rendre a discretion pour etre menes au +Temple et de la etre juges pour crime de felonie et de lese-majeste; +plus incendie volontaire d'une maison; plus rebellion a main armee; + +"Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre morts s'ils ne +peuvent les prendre vifs, afin que leurs cadavres soient pendus. + +"Et nous, Jules-Henri Percegrain, declarons avoir ainsi parle a haute +voix auxdits rebelles, et declarons leur avoir, par derniere indulgence, +accorde une heure de reflexion. + +"En foi de quoi nous avons signe et remis les presentes requisitions a +gentilhomme Guillaume Mercier, baron du Teil, lieutenant a la compagnie +des arquebusiers du roi." + +L'homme noir remit son papier a l'officier et se retira pres du cavalier +au manteau, qui demeura immobile. + +L'heure de grace accordee aux rebelles s'ecoula promptement. + +La rue s'etait remplie de monde; les curieux se haussaient sur la pointe +des pieds pour voir si on prendrait les rebelles tout vifs ou si on les +prendrait morts. + +L'heure etait passee, l'officier s'approcha de la porte et frappa +rudement en criant: + +"Au nom du roi!" + +Le bruit du marteau resonna sourdement dans la maison et une fenetre du +premier etage s'ouvrit. Le vieux Pardaillan apparut. Une clameur s'eleva +dans la rue: + +"Les voila! Les voila! Ils se rendent!..." + +Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda: + +--Monsieur, pretendez-vous donc nous attaquer? + +--A l'instant meme, dit l'officier, si vous ne vous rendez. + +--Faites bien attention que vous violez vous-meme la caution accordee. + +--Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre a discretion. + +--Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement vous faire dire +que vous faussez la parole donnee. Maintenant, attaquez si bon vous +semble. + +La-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement sa fenetre, tandis +que l'officier criait encore une fois: + +"Au nom du roi!" + +Comme aucune reponse ne lui parvenait, l'officier fit un signe et +un madrier dispose en facon de catapulte commenca a fonctionner. Au +cinquieme coup, la porte tomba. + +Les arquebusiers dirigerent leurs canons sur la porte et se tinrent +prets. + +Mais, personne ne s'etant montre, il fallut se resoudre a entrer dans +la maison. La, on constata que l'escalier etait herisse de barricades +diverses. + +--C'est en haut qu'il faudra faire le siege, gronda l'officier. + +Il fallut deux heures pour deblayer l'escalier. + +Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe monta avec +precaution, suivie par le cavalier, qui avait mis pied a terre, mais qui +continuait a se cacher le visage dans son manteau. + +A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes ouvertes en +haut. + +On penetra dans les pieces qu'on visita l'une apres l'autre, avec toutes +les precautions necessaires. + +Le premier etage ayant ete ainsi fouille, il devint evident que les +assieges s'etaient retires dans le grenier. + +Mais, lorsque, apres bien des hesitations et des sommations reiterees, +on se decida enfin a penetrer dans ce grenier, on n'y trouva que du +foin. + +Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant la porte de +communication par laquelle on entrait dans la maison voisine, l'enfonca +d'un violent coup de pied. + +--Ils ont fui par la! rugit-il. Ils m'echappent! + +Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les soldats etonnes +reconnurent l'illustre marechal de Damville. + +--Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier. + +--Fouillez cette maison!" grinca Damville. + +La maison fut fouillee; on n'y trouva personne. + +Le marechal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. Il etait +pale de fureur. Il monta aussitot a cheval et s'elanca dans la direction +du Louvre. + +Arrive la, il demanda aussitot a etre introduit aupres du roi. + +Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient a l'hotel de Montmorency, et, +les deux femmes installees, tinrent conseil de guerre. + +--Ici, dit le marechal aux Pardaillan, vous etes en surete. + +Le chevalier hocha la tete. + +--Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez fuir. Si vous +etiez seul, je ne vous donnerais pas ce conseil... + +--Vous avez raison, chevalier, dit le marechal. Aussi bien, mon +intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et sa mere. Des ce soir, je +partirai avec elles pour le chateau de Montmorency. Je compte sur vous +pour nous escorter jusque-la. Une fois a Montmorency, nul, pas meme le +roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une armee pour prendre le +manoir. + +Il fut donc convenu que le soir, a la nuit tombante, on quitterait +Paris. + +Dans cette journee, Pardaillan pere eut avec le marechal une memorable +conversation. Le chevalier s'etait retire dans la chambre qu'il occupait +a l'hotel. Loise venait de se retirer aupres de sa mere. Le vieux +Pardaillan demeura seul avec le marechal et, voyant sortir Loise, entama +heroiquement la question qui lui tenait au coeur: + +--Charmante enfant, dit-il, et que vous devez etre bien heureux d'avoir +retrouvee, monseigneur. + +--Oui, monsieur. Heureux au-dela de toute expression. + +--Puisse-t-elle, s'ecria le vieux renard, trouver un mari digne d'elle! +Mais je doute qu'il existe un homme digne de posseder une beaute aussi +accomplie... + +--Cet homme existe pourtant, dit simplement le marechal. Je connais un +personnage etrange qui apparait comme un type acheve de bravoure et de +finesse. Ce qu'on m'a raconte de lui, ce que j'en ai su par moi-meme +fait que je me le represente comme un de ces anciens paladins du temps +du bon empereur Charlemagne. C'est a cet homme, mon cher monsieur de +Pardaillan, que je destine ma fille. + +--Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait que vous venez de +tracer est si beau que j'eprouve un imperieux desir de connaitre un tel +homme. Serais-je tres indiscret si je vous demandais son nom? + +--Nullement. Je vous ai, a vous et a votre fils, de telles obligations, +que je ne veux rien vous cacher de mes chagrins et de mes joies. Vous le +verrez, monsieur, car j'espere bien que vous assisterez au mariage de +Loise... + +--Et il s'appelle? demanda Pardaillan. + +--Le comte de Margency, repondit le marechal en fixant son regard sur le +vieux routier. + +Celui-ci chancela. Il avait recu le coup en plein coeur. + +Il balbutia quelques mots et, tout etourdi, atterre, prit conge du +marechal et rejoignit son fils. + +--Je viens de parler a M. le marechal, dit-il. + +--Ah!... Et vous lui avez dit? + +--Je lui ai demande a qui il comptait donner Loise en mariage. Tiens-toi +bien, chevalier. Le fer chaud dans une plaie vaut mieux que l'onguent. +Tu n'auras jamais la petite. Elle est destinee a un certain comte de +Margency. + +--Ah! Et connaissez-vous cet homme? + +--Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est un beau comte. +Enclave dans les domaines de Montmorency, il avait ete pour ainsi dire +depece, et il n'en restait plus qu'un pauvre reste qui a appartenu a la +famille de Piennes jusqu'au moment ou le connetable s'en est empare. +Sans aucun doute, le comte a ete reconstitue; quelque hobereau l'aura +achete pour avoir le titre de comte. + +--Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier. + +--J'admire ton calme, eclata le routier. Comment! c'est ainsi qu'on te +traite, toi!... Et tu ne bondis pas?... + +--Mais, mon pere, comment voulez-vous que je sois traite? Le marechal +pour quelques pauvres services que je lui ai rendus, m'offre une +somptueuse hospitalite. + +--Chevalier, nous allons partir d'ici. + +--Non, mon pere. + +--Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant? + +--Le marechal compte sur nous pour l'escorter jusqu'a Montmorency. Nous +l'escorterons, mon pere. Et, une fois qu'il sera en parfaite surete +dans son castel, alors nous irons nous faire tuer dans quelque jolie +entreprise. + +--De par tous les diables! pourquoi M. le marechal n'appelle-t-il pas M. +le comte de Margency pour l'escorter? + +--Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit le chevalier +toujours souriant. Mais, lors meme qu'il serait ici, je ne lui cederais +pas le droit que j'ai conquis de mettre Loise en surete. C'est a moi +qu'elle fit appel, a moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute. +J'etais a mon observatoire de la Deviniere... Tiens, a propos, il me +faudra y passer pour regler une vieille dette. Avez-vous de l'argent, +mon pere? + +--Trois mille livres. C'est le dernier present que m'a fait M. de +Damville, un peu malgre lui, d'ailleurs. Tu disais donc que tu voulais +payer maitre Landry? + +--Et dame Huguette. + +--Tu dois a tous les deux? + +--Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois a Landry. Et c'est de la +reconnaissance que je dois a Huguette. Je paierai l'un avec des ecus, et +l'autre... ma foi, ce sera plus difficile. Un ecu n'est qu'un ecu. Une +parole sortie du coeur vaut un tresor. Je chercherai... je trouverai. + +--Mais mon pere, il faut nous occuper de quitter Paris des ce soir. +L'escorte du marechal, s'il survient quelque obstacle, ne pourra que +se battre, et ceci est insuffisant. Nous avons besoin de force et nous +avons besoin de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter que +nous avons a nos trousses une foule de roquets de moindre importance. + +--Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garcons qui pourront ce soir +nous etre utiles. Il faudrait que j'aille faire un tour du cote de la +Truanderie. + +--Allez donc, mon pere, et soyez prudent. + +Le vieux routier jeta un dernier regard a son fils, hocha la tete et +s'eloigna. + +Le chevalier decrocha sa rapiere, fit quelques tours dans la chambre et +s'assit dans un vaste fauteuil qu'on appelait dans l'hotel le fauteuil +du roi, parce que Henri Il s'y etait assis. + +Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de jouer vis-a-vis de +son pere la comedie du jeune amoureux qui parle avec detachement de sa +peine, en laissant sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire +amer. + +Le chevalier etait sincere au point qu'il ne jouait meme pas la comedie +avec lui-meme, ce qui est encore plus difficile que de ne pas la jouer +avec les autres. + +Le sourire de pince-sans-rire qui lui etait habituel ne disparut pas de +ses levres. Il ne pleura pas. Il ne soupira pas. Chez lui, les choses se +passaient en dedans. + +Il etait naif. Une douleur entrevue meme chez des inconnus lui serrait +le coeur. Il revait de fabuleuses richesses pour etancher des larmes +partout ou il passerait. A defaut de richesses, il revait de parcourir +le monde en aidant les opprimes, en frappant les oppresseurs. Il ne +s'etait jamais admire soi-meme. Mais il comprenait vaguement qu'il etait +exceptionnel et digne d'admiration. Il en resultait que parfois des +bouffees d'ambition montaient a son cerveau. L'ambition de quelque +magnifique et glorieuse destinee. + +Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu devant le roi, +c'est-a-dire devant un etre d'essence superieure, tout voisin de la +divinite, calme, paisible, railleur a son habitude, comme devant un +egal. Et, au fond de lui-meme, il s'etait effare de n'avoir pas tremble +devant la majeste royale. + +Lors donc qu'il se trouva seul, il n'eprouva pas le besoin de modifier +son attitude. Il avait simplement dit a son pere qu'il ne lui restait +plus qu'a mourir, parce qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour +qui avait pris possession de son coeur. Avec la meme simplicite, il eut +sanglote, s'il en eut eprouve le besoin. + +Tel etait ce heros qui avait etonne Catherine de Medicis si difficile a +etonner, qui avait conquis l'admiration de Jeanne d'Albret, qui avait +soufflete de son rire le duc d'Anjou, qui s'etait moque du roi de +France, qui avait battu sur tous les terrains le marechal de Damville, +et que le marechal de Montmorency traitait en hote royal. + +Il etait si pauvre qu'a part les trois mille ecus rapines par son pere, +il allait se trouver sans un sol du jour ou il sortirait de cet hotel. + +Sincere, moqueur, tendre, ouvert a toutes les emotions, fort comme +Samson, elegant comme Guise, il passait dans la vie sans voir qu'il +marchait dans une gloire. + +Une fois seul, il ne maudit pas le marechal et trouva que les choses +etaient comme elles devaient etre, puisque, selon les idees de son +temps,--de tous les temps!--un gueux ne pouvait epouser une heritiere +d'immenses richesses. + +Il maudit encore moins Loise, et se contenta de murmurer avec une +adorable naivete: + +"Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il jamais l'aimer +comme je l'eusse aimee?... Pauvre Loise!..." + +Et apres quelques instants de reflexion: + +"Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus que je ne souffre. +Si cela devait durer huit jours, je deviendrais fou. Heureusement, tout +va s'arranger. Cette nuit, nous sommes a Montmorency, demain je rentre +a Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: rude epee. Ce +d'Aspremont dont m'a parle mon pere. Les trois mignons. Ce Maurevert. +Cela fait six. Je les provoque tous les six a la fois. C'est le diable +si a eux tous ils ne parviennent pas a me tuer. Allons, j'aurai de +jolies funerailles! + +A ce moment, une tete tiede se posa sur ses genoux. + +Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'etait approche de lui, avait +commodement installe sa tete et le regardait de ses grands yeux bruns, +tendres, profonds, d'une belle humanite. + +--Te voila, toi? sourit-il joyeusement. + +Pipeau jappa avec non moins de joie, repondant: + +--Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais l'air de m'oublier, de +ne pas plus penser a moi que si je n'etais pas ton ami le plus fidele... +fidele jusqu'a la mort! + +Voila ce que dit Pipeau. + +Le chevalier posa sa main sur la tete du chien et dit: + +--Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est un grand chagrin. Je +te dois beaucoup, sais-tu? Grace a toi, je suis sorti de la Bastille, et +puis, un jour que j'avais faim, tu as partage avec moi, tu te rappelles? +Et puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que deviendras-tu +sans moi?... + +Le chien avait ecoute gravement. + +Et sans doute, bien que le discours de son maitre fut termine, il +continua a ecouter ce que le chevalier pouvait se dire a lui-meme, car +ses yeux ne quitterent pas les yeux du jeune homme, et le chien finit +par pousser une plainte sourde. + +--Pipeau! fit a ce moment le vieux Pardaillan qui entrebailla la porte. + +Le chien interrogea le chevalier, qui dit: + +--Va. + +--Je vais a la Deviniere, puisque tu as des scrupules en ce qui regarde +maitre Landry, reprit le routier. + +--Je vous accompagne, mon pere. + +--Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas d'attaque. Il pourra +aussi me servir de courrier. Mais toi, ne bouge pas d'ici." + +Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan pere s'eloigna, +suivi du chien, heureux d'entreprendre seul la besogne d'exploration +qu'il avait meditee. Car, sous pretexte d'aller a la Deviniere payer les +dettes de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hotel +n'etait pas surveille, qu'ils n'avaient pas ete suivis, enfin, que le +chevalier etait en surete parfaite. + +"Une fois a Montmorency, songeait-il, je le deciderai a me suivre, et du +diable si je n'arrive pas a lui faire oublier toutes les Loise du monde. +A son age, j'eusse enleve la petite, voila tout. D'ailleurs, qui sait si +ma ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour de vieille guerre. +Allons, Pipeau, saute sur ton maitre!" + +Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec un aboi sonore. + +A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion? + +Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. Il +parcourut les rues avoisinantes et ayant constate que tout paraissait +parfaitement tranquille, n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au +bac pour traverser la Seine. + +Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint a la Deviniere en se +promettant bien de pousser jusqu'au cabaret de Catho par la meme +occasion. + +Maitre Landry vit arriver Pardaillan avec un certain etonnement melange +de crainte et d'esperance. + +"Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas paye?" murmura le digne +aubergiste. + +--Maitre Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes dettes et celles de +mon fils, car nous allons quitter Paris. + +--Ah! monsieur, quel malheur! s'ecria Landry. + +--Que voulez-vous, mon cher monsieur Gregoire, nous nous retirons apres +fortune faite. + +L'aubergiste ouvrit des yeux enormes. + +--Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. J'ai une +commission a lui faire de la part de mon fils. + +--Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur me fera bien +l'honneur de dejeuner une fois encore dans mon auberge, puisqu'il est +sur le point de quitter Paris? + +--Tres volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis que je +dejeunerai, vous etablirez notre compte. + +--Oh! monsieur, la chose ne presse pas. + +--Si fait! + +--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai que votre compte +est tout prepare. Vous m'en aviez vous-meme donne l'ordre, et par deux +fois vous futes sur le point de regler cette misere. Seulement, vous en +futes toujours empeche par des circonstances regrettables... + +--Pour vous? fit Pardaillan en eclatant de rire. + +--Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, qui se mit a rire aussi +par politesse. En effet, la premiere fois, vous eutes ce terrible duel +avec ce monsieur Orthes... Et la deuxieme fois... au moment ou je +tendais deja la main, vous vous elancates dans la rue... + +---Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais serrer dans mes +bras. + +--En sorte que nous en demeurames la, acheva Lan dry d'un air si piteux +que le vieux routier eut un deuxieme acces d'hilarite. + +Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, tandis que +Pipeau, reprenant instantanement ses vieilles habitudes, entrait dans +la cuisine de cet air hypocrite et detache des biens de ce monde +qui inspirait tant de confiance a ceux qui ne connaissaient pas la +gourmandise et l'astuce de ce chien. + +Pardaillan se mit donc a table. A l'aspect venerable des flacons que +Landry lui-meme deposa sur la nappe eblouissante, il comprit qu'il etait +devenu aux yeux de l'aubergiste un personnage d'importance. + +"Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de meme une bonne chose! Avec de +l'argent qu'il me suppose, j'achete a credit le respect et l'admiration +de ce digne homme. Que serait-ce si j'etais reellement riche!" + +A ce moment, Huguette entra dans la salle. + +--Toujours fraiche, rose et tendre comme un jeune radis qui croque a la +dent, dit le vieux Pardaillan. + +Huguette, sans s'etonner de la bizarrerie de cette comparaison, sourit +et soupira: + +--Il parait donc que vous nous abandonnez? + +--Oui, ma chere madame Huguette, nous partons pour... pour des pays +inconnus. Et, avant de partir, nous avons songe, mon fils et moi, que +nous avions un vieux compte a regler, ici... + +--Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. Et il ajouta: je vais +chercher la note. + +--Ma chere Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, je crois qu'il sera +difficile au chevalier de venir acquitter ce qu'il vous doit, bien qu'il +m'ait annonce son intention de passer a, la Deviniere. + +--Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement Huguette. + +--Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes que je vais vous +citer ses propres paroles: "Quant a la jolie Huguette, a-t-il dit, +ce n'est pas de l'argent que je lui dois, mais deux bons baisers, en +reconnaissance des attentions qu'elle a eues pour moi. Et je voudrais +lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai jamais, et que +je lui garderai toujours une bonne place parmi les plus doux et les +meilleurs de mes souvenirs." + +--Le chevalier a dit cela? s'ecria l'hotesse, en rougissant. + +--Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitie de ce qu'il +pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission. + +La-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette deux fois sur +chaque joue, ce qui faisait bonne mesure. Puis, se rasseyant, il leva +son verre, et dit gravement: "A votre sante, jolie Huguette!" + +--Monsieur, fit alors l'hotesse toute reveuse, je n'oublierai jamais la +bonne pensee qu'a eue pour moi monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je +vous prie. Et, je veux a mon tour lui temoigner ma gratitude par un +avis... + +--Parlez, ma chere... + +--Eh bien! dites-lui bien qu'_elle l'aime_! fit Huguette avec un soupir. + +--Qui cela? s'ecria Pardaillan, etonne. + +--Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loise... Elle l'aime, +continua Huguette, j'en suis sure. J'ai vu ce pauvre jeune homme si +malheureux... + +--Ah! ma chere Huguette, vous etes un ange!... + +--Si malheureux que je n'ai pu m'empecher de le lui dire a lui-meme. +Repetez-le-lui, et, lorsqu'il sera le mari de Loise, qu'il se souvienne +que c'est moi qui lui ai annonce son bonheur. + +--Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma bonne Huguette. Ah! +c'est ainsi?... Ah! bien, voila qui change diablement les choses!... +Vive Dieu!... Que je vous embrasse encore!... + +Sur ce, nouvelle embrassade. Apres quoi, le vieux Pardaillan continua +son repas, avec une infinie satisfaction. + +Tout a une fin, meme les bons dejeuners. + +Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le dernier flacon +vide jusqu'a la derniere goutte, le vieux routier, l'oeil conquerant, +reboucla son epee et, mettant la main a sa ceinture de cuir qui +contenait les trois mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela +maitre Landry qui, sa note a la main, accourut, radieux, leger, fendant +l'air de ses bras pour arriver plus vite. Landry, en arrivant a la +table, deploya son papier. Il etait long d'une aune. Et, comme pour +s'excuser de cette menacante longueur, l'aubergiste se hata de dire: + +--Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, n'ai-je pas marque +les extras. + +--Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan. + +--En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres juste. + +Le vieux routier recut le coup sans sourciller et commenca a entrouvrir +sa ceinture de cuir. Le visage de Landry, qui etait radieux, devint +incandescent, tant l'emotion le fit flamboyer. + +"Enfin!" murmura-t-il dans un souffle. + +"Le voila! Le voila!" tonna a ce moment une voix furieuse. + +En meme temps, trois personnages, qui venaient d'entrer a l'instant meme +dans la salle, degainerent et se precipiterent sur Pardaillan. L'auberge +se remplit de cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse +ceinture, descendit jusqu'a la rapiere qu'elle mit au vent. + +Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'epouvante... +Pardaillan avait, d'un coup de pied, renverse la table ont toute la +vaisselle s'etait ecroulee. + +Huguette s'etait enfuie dans la cuisine. + +Les trois enrages portaient coup sur coup. + +--Cette fois, pas de caution! ricanait l'un. + +--Cette fois, pas de quartier! hurlait le second. + +Le premier, c'etait Maugiron. L'autre, Quelus. + +Le troisieme, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait avec une rage +froide, c'etait Maurevert. + +Ils etaient entres a tout hasard dans l'auberge, sachant que la +Deviniere avait ete longtemps le quartier general des Pardaillan. + +A defaut du chevalier, ils trouvaient le pere et, sans plus de +reflexion, s'etant consultes d'un rapide regard, ils le chargerent. + +Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait recues rue +Montmartre, se contenta d'etablir un peu de defensive. + +Il avait sur sa poitrine trois pointes menacantes. + +A chaque coup qui lui etait porte, il parait s'il pouvait, ou reculait +d'un bond. + +La bataille etait silencieuse, cette fois. Les trois etaient resolus a +tuer le pere en attendant le fils, et ils gardaient toutes leurs forces, +tout leur sang-froid, jouant serre, cherchant le coup mortel. + +Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois adversaires etaient +places en bataille entre lui et la porte de la rue. Il etait donc +repousse peu a peu vers le fond de la salle, ou la porte se trouvait +ouverte. Il la franchit et se trouva alors dans cette salle ou, au debut +de ce recit, nous avons montre le banquet des poetes de la Pleiade. + +Cette salle franchie, il penetra dans la suivante et parvint enfin dans +la derniere piece. + +--Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents serrees. + +"Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous ne mourrons pas +ensemble!" + +A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hesitation, se +precipita dans le reduit obscur qu'il entrevoyait: c'etait un sombre +cabinet ou se trouvait l'entree de la cave, d'une part, et, de l'autre, +l'entree du long corridor qui aboutissait a la rue. + +Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de Pardaillan dans +ce reduit. Mais la porte se ferma a leur nez. + +Ce n'etait pas le vieux routier qui avait ferme la porte: c'etait +Huguette!... + +Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, elle avait +rapidement fait le tour par la rue et le corridor et avait ouvert, puis +referme a clef la porte du reduit. + +--Vous! s'ecria Pardaillan, qui reconnut Huguette. + +--Fuyez! fit la jolie hotesse en montrant le corridor. + +--Pas avant de vous avoir remerciee, dit le vieux; routier qui, +rengainant sa rapiere, saisit Huguette par la taille et l'embrassa sur +les deux joues. Un pour moi! Un pour le chevalier de Pardaillan. + +Aussitot, il s'elanca dans le corridor et, l'instant d'apres, il +detalait le long de la rue Saint-Denis. + +--Tu ne nous echapperas pas, cette fois! criaient Maugiron et Quelus, +tandis que Maurevert courait chercher un marteau pour defoncer la +serrure. + +Il se heurta a Huguette dans la salle des banquets. + +--Un marteau! commanda Maurevert. + +--Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef. + +--Vous serez recompensee, ma brave femme. + +La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir et comprirent +que le vieux renard avait fui. + +Et tous trois s'elancerent. Mais trop tard! Pardaillan etait deja loin, +courant vers la Truanderie, non pour y chercher refuge, mais pour y +trouver les compagnons dont il avait besoin pour assurer le depart du +marechal. + +Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidele a ses habitudes, +tenait dans sa gueule un saucisson enleve sur les tables de la +Deviniere. + +Huguette, apres le depart des mignons, revint a la cuisine, ou elle +trouva son mari cramoisi de fureur. + +--Ah! vociferait Landry, j'espere bien que M. de Pardaillan n'aura plus +la pensee de me payer! + +--Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra pourtant qu'il +paie, nous ne sommes pas assez riches pour abandonner une note pareille! + +--Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient payer, il y a +bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre auberge! + +--Bah! marquez toujours... + +Et maitre Landry, ayant pousse un soupir, s'assit a une table, commanda +qu'on lui apportat de l'encre et une plume, et il fit a la fameuse note +la rallonge suivante: + +"Item, un dejeuner complet et bien conditionne. Ci: deux ecus et cinq +sols. Item, une bouteille de vieux Beaugency: trois ecus. Item, deux +flacons de Saumur: deux ecus. Item, vaisselle brisee: vingt livres. +Item, un saucisson vole par le chien de M. de Pardaillan: quinze sols et +quatre deniers. + +--Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui avait lu par-dessus +l'epaule de son mari. + +Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en proie a la plus +sombre melancolie. + +Au-dessous du total general, Huguette ecrivit alors: + +"Recu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, un pour M. le +chevalier, son fils, de la valeur de quinze cents livres chacun." + +Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre. + +Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra a l'hotel de +Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise rencontre. Il avait +fait une longue station dans la Truanderie et avait eu un entretien +mysterieux avec un certain nombre de ces figures patibulaires, qui +pullulent en ce lieu. + +Il souriait dans sa moustache et murmurait: + +"Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai si habilement +preparee!" + +A quelle rencontre faisait-il allusion? + +On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitte son fils en +lui disant qu'il allait a la Truanderie, puis, qu'il etait revenu sous +pretexte de lui emprunter Pipeau. + +Or, du premier coup ou il sortit de la chambre du chevalier, Pardaillan +pere se mit a errer par l'hotel, jusqu'au moment ou il se rencontra avec +Loise. + +"Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais a vous faire mes +adieux. + +--Vos adieux! s'ecria la charmante enfant qui ne put s'empecher de +palir. + +--Oui, nous partons, mon fils et moi. + +En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilite que son fils lui +paraissait atteint d'un mal incurable, le vieux renard marchait dans la +direction de la chambre du chevalier. + +Loise le suivait, machinalement, tout emue par la nouvelle de ce brusque +depart, le coeur serre par une angoisse inconnue. + +Pardaillan ouvrit doucement la porte. + +Loise entendit le discours que le chevalier adressait a Pipeau. + +Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et partit, laissant +la porte ouverte et, devant cette porte, Loise tout interdite... Que se +passa-t-il en elle a ce moment? A quelle impulsion obeit-elle? Toujours +est-il qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier +stupefait et bouleverse, demanda: + +--Vous voulez partir?... Pourquoi? + +Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant que la jeune +fille, murmura: + +--Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle? + +--Votre pere, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, monsieur... J'ai +entendu bien malgre moi... Vous avez dit que vous vouliez partir et pour +ne plus revenir... et que vous ne pouviez emmener votre chien la ou +vous allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... Oh! +monsieur quel est ce pays d'ou vous ne reviendrez jamais?... + +--Mademoiselle... + +--Et ou vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? Et pourquoi vous +ennuyez-vous? + +Elle parlait ainsi que dans un reve, tout etonnee de sa propre audace, +toute tremblante maintenant, deux larmes au bord de ses longs cils. + +Le chevalier la contemplait avec un inexprimable ravissement et une +douleur aigue. + +--De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une facon de parler... + +--Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irresistible mouvement du coeur, +est-ce parce que vous etes ici?... + +Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, d'une voix ardente: + +--Ici... oh! ici... c'est le paradis!... + +Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumiere qui, en de certaines +circonstances, jette sa flamme dans l'esprit et le coeur des jeunes +filles, l'illumina soudainement, et, tres pale, blanche comme un lis, +elle dit: + +--Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir... + +--C'est vrai. + +--Pourquoi? + +--Parce que je vous aime. + +--Vous m'aimez? + +--Oui. + +--Et vous voulez mourir? + +--Oui. + +--Vous voulez donc que je meure? + +Ces demandes et ces reponses, rapides et haletantes, fievreuses, furent +faites de part et d'autre, d'une voix basse. Emportes qu'ils etaient par +leur reve, ils se rendaient a peine compte de ce qu'ils se disaient. +Mais tout etait amour entre eux. + +Entre eux, il ne put etre question de dissimulation. Loise, qui parlait +au chevalier pour la deuxieme ou troisieme fois, avoua son amour +spontanement. La pensee qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne +l'effleura meme pas. Cette fleur de timidite n'eut pas compris la +timidite en ce moment. + +Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses levres, ce cri de +sincerite superbe etait l'expression la plus complete, la plus absolue, +de ce qu'elle pensait. + +Si le chevalier mourait, elle mourrait. + +C'etait simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien autour de cela: pas +de reflexion, pas de contestation possible. Etait-ce de l'amour? Elle ne +savait pas. Elle ne savait qu'une chose: + +C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du chevalier; c'est +que son ame s'incorporait a l'ame de cet homme. + +Et maintenant, s'il partait, elle partait. + +S'il mourait, elle mourait. + +Plus rien au monde ne pouvait les separer. + +--Voulez-vous donc que je meure? dit Loise. + +En meme temps, ses yeux bleus, limpides comme l'azur du ciel, se +fixerent sur les yeux du chevalier de Pardaillan. + +Il chancela. + +Il oublia que le marechal la destinait a ce comte de Margency, a cet +inconnu qui allait la lui prendre, et, extasie, bouleverse par un +etonnement infini, murmura: + +"Je reve." + +Lentement, elle baissa les yeux; une paleur de lis s'etendit sur son +visage, et elle dit: + +--Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime... + +Ils etaient tout pres l'un de l'autre. Et pourtant, ils ne se touchaient +pas. Le jeune homme eprouvait cette sensation tres nette que l'ange +s'evanouirait si seulement il lui prenait les mains. + +Alors, avec cet accent de simplicite qui est la plus souveraine +expression du pathetique, il murmura: + +--Loise, je vis puisque vous m'aimez... Etre aime de vous, cela me +semblait une heresie... Que votre regard se fut abaisse sur moi, c'etait +une folie... et pourtant, cela est. Loise, je ne sais si je suis heureux +ou malheureux, je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, la +plenitude de la vie, Loise, vous me l'avez versee... + +--Je vous aime... + +--Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait que j'etais venu +dans ce monde pour vous, pour vous seule! + +Il se tut subitement. + +Il etait comme dans une epouvante et dans une extase. + +Et tous les deux comprirent que toute parole eut ete vaine. + +Lentement, les yeux rives aux yeux du chevalier, Loise recula jusqu'a la +porte, s'eloigna, s'evapora pour ainsi dire, et lui demeura longtemps a +la meme place, comme foudroye. + +Alors, la reaction se fit dans cette nature si froide en apparence, et +si reellement violente. + +Une joie inouie, une joie terrible le souleva, le transporta. + +Par la baie de la fenetre, son regard etincelant rayonna sur Paris. + +Et sa pensee cria, tandis que ses levres serrees ne laissaient echapper +aucun son: + +"Maintenant, je suis le maitre du monde! Roi Charles, Montmorency, +Damville, puissances et gloires, ma gloire et ma puissance vous egalent! +O Loise! Loise!..." + +Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hotel de Montmorency. Il +retrouva son fils arme en guerre, en conciliabule avec le marechal +de Montmorency. Dans la cour de l'hotel attendait un de ces lourds +carrosses qu'on pouvait entierement fermer, au moyen de mantelets. + +Le vieux routier examina curieusement le chevalier qui parut calme et +froid, comme a son habitude. + +"Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passe. Heureusement que j'apporte +les bonnes paroles de cette chere Huguette!" + +Et, tirant son fils a part, il lui annonca qu'une vingtaine de truands +se trouvaient aux abords de l'hotel, prets a escorter le marechal, sans +meme qu'il s'en doutat. + +Le signal du depart fut alors donne par le marechal. On devait, pour +depister les curieux ou les sbires, sortir par la porte Saint-Antoine, +puis faire un crochet a gauche, pour rejoindre la route de Montmorency. + +Loise et sa mere prirent place dans le carrosse, qui fut soigneusement +ferme. + +Le marechal se placa a la portiere de droite; le chevalier a celle de +gauche; le vieux Pardaillan prit la tete; derriere, venaient douze +cavaliers de la maison du marechal. + +Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil formidable, +n'etaient alors nullement rares; nul ne fit donc attention a celle-ci, +et la voiture arriva vers sept heures a la porte Saint-Antoine. + +--On ne passe pas! dit a ce moment une voix... + +Et l'officier qui commandait le poste s'avanca. + +--Qu'est-ce? demanda le marechal en palissant. + +L'officier le reconnut a l'instant, et, le saluant: + +--Monseigneur, a mon grand regret, je suis oblige de vous empecher de +passer. + +--Mais, monsieur, la porte est encore ouverte a cette heure! + +--Pardon, monseigneur, elle est fermee; voyez, le pont est leve. + +Le marechal se pencha, regarda sous la voute et vit, en effet, que le +pont etait leve! + +--Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans doute... + +--Toutes les portes de Paris sont fermees, monseigneur. + +--Et a quelle heure seront-elles ouvertes demain? + +--Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; ni demain, ni les +autres jours... + +--Mais, s'ecria le marechal avec plus d'inquietude encore que de colere, +c'est une tyrannie cela! + +--Ordre du roi, monseigneur!... + +--Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y entrer?... + +--Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et d'en sortir. On +n'empeche personne d'entrer. Et, quant a sortir, il n'y a qu'a se +procurer un laissez-passer de M. le grand prevot. Il demeure a deux pas +de la Bastille. Et, si monseigneur le desire... + +--Inutile, dit le marechal. + +Et il donna l'ordre du retour. + +"Ordre du roi! murmura-t-il. Tres bien. Mais qui cet ordre vise-t-il? +Moi? Quelle apparence y a-t-il?..." + +Tout aussitot, il songea a ces nombreux huguenots venus a Paris, avec +Jeanne d'Albret, le roi Henri de Navarre et l'amiral Coligny. + +Francois de Montmorency demeura persuade qu'il s'agissait d'une mesure +de police prise sans autre intention contre les huguenots. + +Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hotel de Montmorency. +Le vieux Pardaillan, lui, avais mis pied a terre et donne son cheval a +conduire en main, a l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir +le coeur net, et son intention etait d'interroger l'officier. + +Cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees depuis le depart du marechal, et +il reflechissait a la fable qu'il inventerait pour forcer l'officier a +parler, lorsqu'il vit l'un des soldats du poste s'eloigner de la porte +en prenant la rue Saint-Antoine. + +Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui serait plus facile +de tirer quelque chose de ce soldat. Il l'aborda donc et se mit a +marcher de conserve avec lui. + +--Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matiere. Une bouteille de vin +frais serait la bienvenue? + +--La bienvenue, mon gentilhomme. + +--Voulez-vous en boire une avec moi, a la sante du roi? + +--Je veux bien, par ma foi. + +--Entrons donc dans ce bouchon... + +--Pas maintenant. + +--Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant que nous avons soif? + +--Parce que j'ai une commission a faire. + +--Ou cela? + +Du coup, le soldat commenca a regarder de travers l'acharne +questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan s'accrocha a un +papier que le soldat avait place dans son justaucorps et dont un bout +depassait. + +--Ah ca, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut bien vous faire? +reprit le soldat. + +--Rien du tout. Mais, si votre commission vous mene trop loin, vous +comprenez... + +--C'est juste. Eh bien, je vais au Temple. + +Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques pas en ruminant +une idee qui venait de lui traverser la cervelle. + +--Camarade, dit-il tout a coup, voulez-vous que je vous dise?... Vous +portez une lettre a l'hotel de Mesmes. + +--Comment le savez-vous? s'ecria le soldat stupefait. + +--Tenez, voici la lettre qui depasse et sort de votre justaucorps; elle +va tomber, prenez garde. + +En meme temps, Pardaillan saisit entre le pouce et l'index le bout +du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta un coup d'oeil sur la +suscription. Elle etait ainsi libellee: + +A monsieur le marechal de Damville, en son hotel. + +Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se trouvaient dans +la rue Saint-Antoine, pleine de passants. A vingt pas, arrivait une +patrouille du guet a cheval. Il n'y avait pas moyen de se sauver en +emportant la lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu +remarquer qu'elle etait assez mal cachetee, comme par une personne qui +eut ete tres pressee. + +Ils se remirent en marche. Pardaillan resolu a ne plus lacher son homme +d'une semelle, le soldat devenu tres mefiant. + +--Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout a coup ce dernier, cette +lettre doit arriver le plus tot possible. + +La-dessus, le soldat prit le pas de course. + +Mais il avait affaire a plus entete que lui: Pardaillan se mit aussi a +courir. + +--Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres? + +--Non! fit le soldat, en precipitant sa course. + +--Cinq cents! reprit Pardaillan. + +--Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle! + +--Mille!... + +Le soldat s'arreta court et devint cramoisi. + +--Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante. + +--Vous donner mille livres en or, si vous me laissez lire la lettre que +vous portez. + +--Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc! + +--Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez? + +En ce cas, je vous offre deux mille livres." + +Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement: + +--Nous entrons au premier cabaret et, tandis que vous videz une bonne +bouteille, je decachete la lettre, je la lis, puis je remets le cachet +en place. Personne ne saura. + +--Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon officier m'a dit que je +serais pendu si la lettre s'egarit!... + +--Imbecile! Qui te parle de l'egarer?... Trois mille livres! dit +Pardaillan. + +Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraina au fond d'un cabaret +voisin. Le soldat suait a grosses gouttes. + +Il palissait, il rougissait. + +--Est-ce bien vrai?" murmura-t-il quand ils furent installes devant une +bouteille. + +Pardaillan vida sa ceinture et dit: + +--Compte! + +Le soldat, ebloui, etouffa un rugissement. Jamais il n'avait vu tant +d'or. C'etait une fortune qu'il avait la devant lui. Haletant, il remit +la lettre a Pardaillan et, sans compter, remplit d'or ses poches. Puis, +comme dans un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut. +Pardaillan haussa les epaules et, tranquillement, decacheta la lettre +dont il etait des lors le maitre. + +Elle contenait ces mots: + +"Monseigneur, une voiture de voyage fermee s'est presentee a la porte +Saint-Antoine, escortee par une douzaine de cavaliers. Le marechal de +Montmorency etait la. Il a paru tres contrarie de ne pouvoir passer. Je +crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous m'avez signales. Je +fais suivre la voiture qui, je suppose, regagne l'hotel de Montmorency. +J'ose esperer, monseigneur, que vous brulerez ce billet aussitot recu et +que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet avis." + +"Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que signifie l'ordre du +roi de faire fermer toutes les portes de Paris!..." + +La-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner l'hotel de +Montmorency. + +Dans cette soiree, le marechal de Damville recut autant de billets qu'il +y avait de portes a Paris. Tous contenaient la meme indication en peu de +mots: "Rien de nouveau" ou bien: "Le marechal ne s'est pas presente pour +sortir", ou bien encore: "Les personnes signalees ne sont pas venues." + +Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun rapport. + +Ainsi, le marechal de Montmorency, Loise, Jeanne de Piennes et les deux +Pardaillan etaient prisonniers dans Paris! Damville qui, en attendant +de pouvoir assassiner Charles IX, usait et abusait du credit dont il +jouissait aupres du jeune roi, Damville avait obtenu pour une duree de +trois mois la charge d'inspecter les portes de Paris. Il n'avait pas eu +de peine a demontrer que, dans les circonstances presentes, il fallait +exercer une etroite surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris. + +Et le roi lui avait confie le redoutable emploi qui le faisait quelque +chose comme gouverneur militaire de Paris. + +A l'hotel de Montmorency, l'existence s'ecoulait sans incident. Il avait +ete convenu qu'on resterait enferme sans vaine tentative. Les portes +de Paris ne pouvaient demeurer longtemps fermees et, a la premiere +occasion, le depart se ferait tout naturellement. + +Une quinzaine de jours s'ecoulerent ainsi. + +Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque tous les +jours pour aller aux nouvelles et en prenant toutes les precautions +necessaires pour ne pas etre reconnus. + +Un soir, le routier, qui etait sorti seul, rentrait a l'hotel +lorsque, dans la loge du suisse, il apercut quelqu'un qu'il reconnut +immediatement: c'etait Gillot, le digne neveu de l'intendant de +Damville. + +--Que viens-tu faire ici? gronda-t-il. + +--Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement... + +--Tu viens m'espionner, miserable!... + +--Ecoutez-moi, de grace! balbutia Gillot. + +--Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles. + +Gillot se redressa et, tres digne, prononca: + +--Je vous en defie bien, par exemple! + +En meme temps, il retira un bonnet qui couvrait sa tete jusqu'a la +nuque, et Pardaillan demeura stupefait: + +Gillot n'avait plus d'oreilles!... + +--Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me couper ce que je +n'ai plus. + +--Mais qui t'a ainsi arrange? + +--Mon oncle lui-meme! Oui, monsieur!... Lorsque Mgr de Damville a su que +j'avais trahi son secret parce que j'avais peur que vous me coupassiez +les oreilles, il a dit a mon oncle: "C'est bon! Coupez-les-lui!..." +Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable d'un tel crime, a +execute la cruelle sentence, et, tout evanoui que j'etais, m'a ensuite +fait porter hors de l'hotel. Une femme m'a releve, m'a soigne, a gueri +les deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me venger, je viens +me mettre a votre disposition." + +--Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan. + +--Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. +Je vous aiderai peut-etre mieux que vous ne croyez. Et, contre mes +services, je ne vous demande qu'une chose. + +--Laquelle? Voyons. + +--C'est de m'aider a votre tour a me venger de Mgr de Damville qui a +donne l'ordre de me couper les oreilles, et de mon oncle qui a execute +cet ordre." + +"Voila un animal qui me parait anime d'excellentes intentions et qui +pourra nous etre utile", songea Pardaillan qui ajouta: + +--Eh bien, c'est dit; je te prends a mon service. + +Gillot eut dans les yeux un eclair de joie qui eut inquiete Pardaillan +s'il l'eut surpris. Mais, faisant signe a Gillot de le suivre, le vieux +routier s'enfoncait deja dans l'hotel. + +Gillot le suivit en murmurant entre ses dents: + +"J'espere que mon oncle Gilles sera content de moi!" + + + +V + +L'ORAGE GRONDE + +Une vingtaine de jours apres l'entree du roi dans Paris eurent lieu les +fiancailles d'Henri de Bearn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A +cette occasion, une fete fut donnee au Louvre, fete somptueuse et telle +qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scenes auxquelles +se complurent Francois Ier et Henri II. + +Cette memorable, fastueuse et terrible soiree, il faut que nous la +suivions pour ainsi dire heure par heure. + +Le Louvre flamboyait de lumieres, un immense bruissement de rires +s'elevait de cette fournaise, et chacune des salles ou se deployaient +ces magnificences contenait un drame... + +Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers +de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour +du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant +rocher. Cette foule n'etait pas seulement attiree par la curiosite. +Malgre les edits cries a diverses reprises, la plupart des bourgeois +etaient armes de pertuisanes et avaient endosse la cuirasse. + +Au debut de cette soiree, et comme la nuit s'etendait sur Paris, +Catherine de Medicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une +piece dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche. + +Habille de noir comme a son habitude, plus pale que jamais, ses maigres +mains d'ivoire incrustees sur la balustrade de fer, Charles IX regardait +au loin une grande lueur rouge. Et, pres de lui, d'un pas en arriere, +Catherine souriait, de son rire enigmatique et cruel, sphinx formidable. + +--Pourquoi m'avez-vous amene la, madame? demanda le roi. + +--Pour vous montrer ce feu, sire. + +--Un feu de joie? Mes bons Parisiens se rejouissent. + +--Non, sire. Les Parisiens brulent une maison ou l'on a surpris +une reunion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui +s'allume... la, sur votre gauche! + +Une bouffee de sang monta aux joues blemes de Charles IX. + +--Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idee ne leur vienne pas de +bruler le Louvre! + +--Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les +incendiaires. + +Et, se retournant, le roi cria: + +--Hola, Cosseins! + +--Etes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son +fils. Voulez-vous donc provoquer des emotions et des emeutes dans Paris? + +--Que dites-vous la, madame? fit Charles en frissonnant. + +--La verite!... Vous avez reve la fusion des catholiques et des +huguenots. Dieu sait si j'en ai gemi moi-meme, car je voyais l'abime ou +vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menacants qui vous entourent +depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Bearn, Conde et Coligny sont ici! +Aveugle! + +Au loin, l'incendie montait et s'etendait, vaste nappe de flammes rouges +qui ondulait dans la nuit. + +--Voila la reponse des Parisiens aux fiancailles de ce soir! reprit +Catherine. + +Les yeux exorbites, les machoires serrees, Charles IX regardait. Par +moment, un frisson le secouait. + +--Charles, continua la reine, ecoutez-moi. Vous savez avec quelle joie +j'ai pousse a la paix; vous savez que moi-meme je me suis humiliee +devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai ete jusqu'a +imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Bearn. C'est que, +moi aussi, j'etais aveugle! Je croyais alors que la paix etait possible +entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots? +Delire! Reve insense! Il faut que l'heresie ou l'Eglise triomphe ou +meure! + +--Madame!... Vous m'epouvantez!... Il est impossible que les choses en +soient la parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait! + +--Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de +tous les Etats apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il +prepare une armee pour retablir le regne de Dieu compromis par notre +faiblesse. + +--Je ferai la guerre a l'Espagnol! + +--Insense! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que +nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blament, tous +nous menacent! + +--Je tiendrai tete a l'Europe s'il le faut!... + +--Tiendrez-vous tete au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous +releverez-vous de l'excommunication dont il vous menace? + +--Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de +France!... + +Et, cramponne a la balustrade, Charles se raidit davantage. + +--Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai decide la +paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre a +l'Espagne, a l'Empire, au pape lui-meme, je ferai la guerre! + +--Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale. + +--Avec mes armees, avec ma noblesse, avec mon peuple!... + +--Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut! + +En meme temps la reine saisit la main de son fils avec un geste +d'irresistible autorite et, l''entrainant, elle lui fit traverser +plusieurs pieces. + +Catherine s'arreta dans une grande salle qui donnait sur le cote du +Louvre oppose a la Seine. + +--Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous? +Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un +Montmorency qui s'enferme dans son hotel pour y donner refuge aux +rebelles? + +--Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous? + +--De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insultes, vous +et moi! + +--Et vous dites que Montmorency leur donne asile? + +--Oui, sire. Et toute votre noblesse en est a ce point de revolte +ouverte... Quant au peuple, ecoutez... + +Catherine entraina le roi dans l'embrasure d'une fenetre ouverte, et +Charles, se penchant, vit, au-dela des fosses, du Louvre, la foule +enorme qui se pressait et hurlait: + +"Vive la messe! Mort aux huguenots!..." + +Mais ces cris eux-memes etaient domines et couverts par une clameur plus +forte, plus volontaire, comme organisee: + +"Vive Guise! Vive notre capitaine general!..." + +Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant +vers la reine mere: + +--Que signifie?... Qui est capitaine general? + +--Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise! + +--Et de quoi est-il capitaine general? + +--Des troupes catholiques, sire! + +--Or ca, madame, perdons-nous le sens?... Ou donc sont ces troupes +catholiques? Et qui les a instituees?... + +--Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui +ne veulent pas que l'heretique soit traite sur le meme pied que le +loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la +pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour +sauver la vieille religion qui, elle, a sauve le monde... Et c'est cela +qui fait une armee, sire! + +Charles IX referma violemment la fenetre et se mit a arpenter la salle +d'un pas agite. + +--Que faire? Que faire? balbutiait-il. + +--Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils aine de l'Eglise! + +--Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand +je l'appelle mon pere! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et +qui m'assure de toute son amitie... Faites tout ce que vous voudrez! Je +ne veux pas m'en meler." + +Tout Charles IX etait dans ce mot. + +Catherine reprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha +rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et, +d'une voix sourde, elle murmura: + +--Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu +pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amitie +d'Henri de Bearn! Sais-tu ou se trouvait Henri lorsque tu le croyais au +camp de La Rochelle, avant ton depart pour Blois! Interroge la-dessus +ton grand prevot... + +--Parlez, madame!... + +--Eh bien, il etait a Paris avec Conde, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu +ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta +couronne!" + +Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards... + +Se penchant a l'oreille de son fils, la reine ajouta: + +--Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damnes +huguenots que vous savez l'horrible verite! Dissimulez, sire, ou nous +sommes tous perdus!..." + +Alors elle s'eloigna, descendit un escalier derobe et parvint a son +oratoire. + +--Paola! appela-t-elle. + +Sa suivante florentine apparut. + +--Sont-ils la? demanda la reine. + +--Oui, Majeste. Lui, ici... et l'autre, la! + +--Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui! + +La suivante sortit et reparut quelques instants apres, suivie d'un homme +qui s'inclina jusqu'a terre. + +--Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux +sourire. Je vois que vous etes toujours de nos amis, toujours empresse +lorsque nous avons besoin d'un homme brave, energique et devoue. + +--Votre Majeste me comble, dit Maurevert en se redressant. + +--Pas du tout. J'aime a rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre +couronne! Bien peu solide sur la tete de mon fils!... + +"Diable! songea Maurevert en palissant, aurait-elle vent de quelque +chose?" + +Et, tout haut, il dit: + +--S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre +Majeste n'a qu'a parler: je suis tout pret... a tout! + +Au fond, Maurevert tremblait. + +Il avait jete autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il +etait bien seul avec la reine. + +Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il +paraissait une trentaine d'annees; svelte, mince, les cheveux et la +barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets +d'acier, la figure reguliere, la tournure elegante, il avait la demarche +souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte +de beaute. Rompu a tous les exercices vigoureux, il passait pour tres +dangereux l'epee a la main et, en outre, avait une reputation etablie de +tireur infaillible a l'arquebuse et au pistolet. + +Il n'avait pas de situation fixe a la cour. On ignorait d'ou il venait +et quelle etait sa famille. Mais il avait ete d'abord tres protege par +le duc d'Anjou, frere du roi, a qui il avait rendu de ces inavouables +services qu'un bravo pouvait rendre a un prince. En recompense Henri +l'avait presente a la reine Catherine, en lui disant: + +--Madame ma mere, M. de Maurevert tuerait son pere si je lui en donnais +l'ordre. + +Maurevert, en marge de la cour, meprise par les uns, redoute par les +autres, accepte, tolere plutot, n'aimait et ne haissait personne; mais +il etait capable de tuer froidement quiconque le genait. + +Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre +qui lui permit de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui +acceptaient sa societe. + +Il trahissait secretement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout pret +a trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frere +du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-etre +Maurevert eut-il assassine le roi s'il n'eut craint d'etre ensuite +abandonne par Anjou. + +Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la +couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-etre des soupcons +sur la conspiration de Guise. + +"S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arreter, je +saute sur elle, je l'etrangle, et je prouve au roi que la reine mere +voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trone." + +C'est pourquoi il repondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait +comprendre: + +--Je suis pret... a tout! + +--Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les +circonstances difficiles que nous traversons, j'ai songe a vous. J'ai +des ennemis, ou plutot mon fils a beaucoup d'ennemis... + +--De quel fils Votre Majeste parle-t-elle en ce moment? + +"Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus +intelligent que je ne le pensais!" + +Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant: + +--Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi... + +--C'est que, comme je suis le plus fidele serviteur de Mgr Henri, j'ai +toujours une tendance a m'imaginer que c'est lui le seul fils de la +reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi! + +--Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime egalement mes enfants... +Lorsqu'il plaira a Dieu de rappeler a lui mon pauvre Charles, je serai +heureuse de savoir qu'Henri possede des serviteurs aussi devoues que +vous... Mais, ce devouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne +sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps? + +--Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre +a Votre Majeste que j'appartiens corps et ame a Mgr d'Anjou... + +Les yeux de la reine etincelerent de joie. Maurevert surprit cette joie +et continua: + +--Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services, +je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidele sujet. + +Il y avait une telle difference entre le ton que le bravo employait pour +parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transportee, +s'ecria: + +--Monsieur de Maurevert, vous etes un honnete homme et, si vous voulez +m'obeir, je me charge de votre fortune! + +Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle des qu'on la +flattait dans son amour pour Henri d'Anjou. + +Elle reprit apres une minute de reflexion: + +--Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de +mon amitie en vous disant quels sont ses ennemis... + +--J'ecoute Votre Majeste, tout pret a renfermer dans mon coeur comme au +fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier. + +--Je connais votre discretion... Mais est-ce bien un secret pour vous? +Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler? + +--Serait-ce de M. le duc de Guise? + +--Guise? Oh! non... le duc nous est tout devoue... + +--Alors, Votre Majeste veut parler du marechal de Damville. + +--Damville, a qui nous avons donne le gouvernement de la Guyenne, est un +de nos plus beaux amis... + +--Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des +_Politiques_. + +--Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous +designez. Mais nous en reparlerons plus tard. + +--Alors, reprit Maurevert impenetrable, je ne vois pas... + +--Songez que, le roi, c'est le fils aine de l'Eglise. + +--Votre Majeste veut parler des huguenots! s'ecria le bravo avec une +surprise parfaitement jouee. Mais le roi lui-meme n'a-t-il pas proclame +la grande reconciliation? + +--Eh bien, oui! Mais, malgre toutes nos avances, malgre la sincerite +de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah! +Maurevert, je tremble pour mon fils! + +--Pourquoi Votre Majeste ne fait-elle pas arreter l'amiral? + +--Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arreter l'amiral! Qui donc +oserait maintenant se charger d'une telle besogne?... + +--Moi, fit Maurevert. + +--Vous!... + +--Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, des ce soir, en +pleine fete, j'arrete Coligny. + +--Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine +bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma +priere! Une bonne fievre quartaine nous delivrerait de Coligny, et il +n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Helas! nous en serons +reduits a subir la loi des heretiques et a entendre la messe en +francais! car, d'esperer que le Ciel enverra a l'amiral la fievre qui +nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de +Maurevert, d'esperer cela, il n'y faut pas songer... + +La reine s'arreta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des +ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps. + +--Un accident! fit-il. + +--Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tete de +l'amiral? + +--Hum! Il faudrait que cette tuile fut douee d'un devouement... + +--Qui couterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans crainte, mon cher +monsieur de Maurevert. Que faudrait-il pour donner de l'intelligence et +du devouement a cette tuile? + +--Je l'ignore, madame. Mais, a defaut de cette tuile, je connais +quelque part une bonne arquebuse... + +--Mais c'est tout ce qu'il faut! + +--En ce cas, que Votre Majeste cesse de craindre. Je n'ai qu'un mot a +dire a un ami qui se chargerait... + +--Voyons. Comment s'y prendrait cet ami? + +--Mais de la facon la plus simple et la moins scandaleuse... Il +attendrait au detour de quelque rue M. l'amiral qui tous les jours +quitte le Louvre a la meme heure et suit le meme chemin pour se rendre +a son hotel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... Votre Majeste +connait-elle le reverend Villemur? + +--Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois? + +--C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des amis les +plus zeles de l'Eglise, demeure justement dans le cloitre +Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral traverse tous les jours +pour gagner la rue de Bethisy. Il loge dans une fort belle maison, cet +excellent Villemur. Et il se trouve que les fenetres de son logis sont +grillees au rez-de-chaussee d'un assez-fort treillis, en sorte que, de +la rue, il est impossible de voir ce qui se passe a l'interieur de la +maison. + +--Tres bien! Tres bien... + +--Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalite au chanoine, et +qu'il se place pres de la fenetre, son arquebuse a la main. Il joue avec +cette arquebuse. Tout a coup la balle part et va frapper M. l'amiral qui +passe juste a ce moment. Je crois bien, madame, que ceci vaut la tuile +ou la fievre. + +--Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami serait royalement +recompense. + +--S'il s'agissait de moi, je repondrais que ma plus belle recompense +serait la satisfaction d'avoir servi ma reine. + +--Oui, mais tout le monde n'a pas votre desinteressement. + +--Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc que l'ami dont je vous +parle et qui est d'une adresse extraordinaire a l'arquebuse pourrait +bien se montrer maladroit si je n'etais la pour assurer un paiement +raisonnable. Mais que Votre Majeste ne s'en inquiete pas: je possede une +cinquantaine de mille livres, et avec cette faible somme... + +Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant aussitot elle attira a +elle une feuille de papier et y traca quelques mots. + +--Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai pas un tel +sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. Quant a votre ami, voici +pour lui un bon de vingt-cinq mille livres sur le tresor. + +Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche. + +--Le reste... apres l'accident, dit Catherine. Vous voyez que je ne +marchande pas quand il s'agit de recompenser vos amis, mais j'espere +qu'il m'en sera tenu compte... Prevenez aussi votre ami que j'aurai +besoin de lui... + +--Contre qui, madame?... + +--Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus la ni du roi ni de +l'Eglise. Il s'agit..." + +Catherine, se dechargeant de cette souriante simplicite dont elle +s'etait couverte pour parler des affaires de l'Etat, laissa la haine +eclater sur son visage. + +--Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui m'ont mortellement +offensee. Sans eux, ou du moins sans l'un d'eux, nous n'en serions pas +ou nous sommes. Il n'y aurait plus d'armee huguenote. Il n'y aurait +pas de fiancailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant Jeanne +d'Albret, il nous a menaces, mes fils et moi, d'une ruine que toutes +mes ressources pourront a peine conjurer. Mais ce n'est pas tout. +Ce miserable se mele de proteger quelqu'un qui est, dans ma vie, un +obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois il m'a bafouee. Lui +et son pere, je les hais, Maurevert, et je vous donne, en vous revelant +cette haine, la plus grande preuve d'estime que j'aie jamais donnee a +per sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous cree comte..." + +Maurevert tressaillit. + +--Je vous trouverai un comte a votre taille. Et en attendant, pour +chacune de ces tetes, il y a cent mille livres. + +--Ce sont donc de bien puissants personnages, madame? + +--Ce sont deux miserables aventuriers. Mais, prenez-y garde, ces deux +hommes sont de fer. On croit les avoir tues: ils reparaissent. On les +brule dans une maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y +etiez, Maurevert! Vous y etiez a l'incendie du cabaret, vous etiez +au siege de la rue Montmartre, vous etiez ici meme lorsque j'ai ete +insultee, bafouee. + +--Vous parlez des Pardaillan, madame! + +--Vous les avez nommes! Ils sont maintenant... + +--A l'hotel de Montmorency, je le sais madame. Eh bien, madame, je vais +vous etonner: pour la vie de ces deux hommes, je ne veux ni de votre +comte, ni de vos deux cent mille livres... et je donnerais moi-meme +jusqu'a la derniere goutte de mon sang pour les tenir un jour a ma merci +et les etrangler de mes mains... + +--Ah! ah! fit lentement Catherine, il parait que vous leur en voulez +fort, mon bon Maurevert. + +Maurevert posa son doigt sur sa joue droite. + +Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, livide, sous les +couches de pate. + +--Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible tranquillite. +Vous en serez marque toute la vie. + +Maurevert grinca des dents. Mais, se remettant presque aussitot, il +s'inclina: + +--La reine me donne-t-elle conge? + +--Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien servie, vous pourrez +demander ce que vous voudrez sans craindre de trop demander. + +Maurevert s'eloigna. + +"Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. Voyons maintenant ou en +est notre bonne Jeanne d'Albret." + +Elle s'assit dans un vaste fauteuil. + +Peu a peu les traits convulses de Catherine se detendirent. Une +expression de melancolie reveuse remplaca l'expression de haine. Elle +saisit un petit miroir pour s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle +voulait qu'elle fut, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose +affaissee, ramena sur ses epaules le voile noir qui couvrait sa tete et +s'en fit ainsi une sorte de cadre qui seyait merveilleusement a cette +attitude et a cette melancolie. + +Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un signe. Paola +penetra dans une piece voisine, et, de meme qu'elle avait introduit +Maurevert, elle introduisit cette fois un nouveau personnage, et +s'eclipsa sans bruit. + +Quant a Maurevert il avait regagne les immenses salles ou evoluaient dix +mille invites. Sans que la fete battit encore son plein, il commencait +deja a regner dans cette foule ce laisser-aller qui denote que la +froideur premiere est passee. + +Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant quelqu'un. + +Il apercut enfin un groupe nombreux de seigneurs qui paraissaient faire +leur cour a un personnage qui, d'apres l'attitude et le nombre des +courtisans, ne pouvait etre que le roi lui-meme. + +Ce n'etait pas le roi, c'etait Henri, duc de Guise. + +Il portait avec une grace hautaine un costume qui etait une merveille de +magnificence et de bon gout: la garde de son epee de parade etincelait +de diamants; chacun des rubans de son pourpoint etait fixe par une +grosse perle; une agrafe de rubis et d'emeraudes supportait les plumes +blanches de sa toque. + +Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, resplendissant de +jeunesse, reellement magnifique, pouvait en cette soiree passer pour le +cavalier le plus accompli de la cour de France. Il riait avec les siens +des huguenots qui passaient en leurs costumes plus severes. + +Tout a coup, l'idee d'une excellente farce traversa sans doute son +esprit. Car il se mit a rire plus nerveusement que jamais: Teligny, +gendre de l'amiral, venait d'apparaitre, donnant la main a sa femme, +Louise de Coligny, alors dans tout l'eclat de sa beaute. + +Guise la vit de loin. Il etouffa un soupir et palit legerement. Puis, +eclatant de rire, comme nous avons dit, il s'ecria: + +--Messieurs, une jolie comedie!... Approchez-vous, je vais vous +expliquer cela. + +Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, quelqu'un toucha +Henri de Guise au bras. Le duc se retourna et vit Maurevert. + +--Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens a l'instant, et nous +allons combiner ensemble une petite mascarade dont il sera parie! + +La-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, et se refugia +dans l'embrasure d'une large fenetre. + +--Eh bien, fit-il, que voulait-elle? + +--Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert. + +Le duc tressaillit et murmura sourdement: + +--Elle cherche a nous devancer... Mais n'importe! Autant commencer par +l'amiral! Ah Coligny! Coligny! Tu pleureras des larmes de sang pour +m'avoir fait pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis? + +--De tirer sur l'amiral. + +--Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le bon moment. Tu +comprends... Ne tire pas sans mon ordre. + +--Oui, monseigneur. + +--Et puis... le jour ou tu tireras... tu t'arrangeras pour blesser +grievement le bonhomme, tu entends... mais non pour le tuer sur le coup. + +Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il commenca a expliquer +son idee, qui devait etre des plus bouffonnes a en juger par les rires +et les bravos qui l'accueillaient. + +Quant a Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna lentement les +portes des salons, puis sortit du Louvre et disparut dans les rues +noires. + + + +VI + +L'ORAGE GRONDE (suite) + +"Le bravo d'abords et lui ensuite!" avait dit la reine Catherine a sa +suivante Paola. + +Nous venons d'assister a l'entretien qu'elle avait eu avec Maurevert. La +suivante florentine introduisit alors le personnage que la reine avait +simplement appele "lui". + +Ce nouveau personnage, ayant salue la reine, se tint immobile devant +elle dans une attitude de raideur ou il y avait autre chose que de la +fierte. Il etait tres pale. Ses yeux ardents eclairaient cette paleur +d'un feu etrange. + +Cet homme, c'etait le comte de Marillac. + +--Vous etes fidele au rendez-vous, dit enfin Catherine; merci, comte. + +--C'est bien plutot a moi de remercier Votre Majeste de l'interet +qu'elle daigne me temoigner, de la promesse qu'elle a bien voulu me +faire... + +La reine fit un signe de tete ou il y avait de la lassitude, de la +melancolie, des sentiments reprimes, quelque chose comme une +affection profonde qui n'ose eclater. Sa voix avait pris une douceur +extraordinaire. + +--Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restee si jeune et si pure, +il faut avant tout que je vous supplie de ne pas vous etonner de cet +interet que vous avez pu remarquer... + +--Madame, s'ecria Marillac remue jusqu'aux entrailles, est-ce bien la +reine qui me parle ainsi? + +Et, en cette minute, il eut l'impression emouvante que Catherine allait +lui repondre: + +"Non pas la reine... mais votre mere!..." + +Cette reponse ne vint pas. + +--Comte, dit-elle, vous etes l'homme le plus genereux que j'aie +rencontre... C'est a cette generosite que je fais appel pour vous prier +de ne pas m'interroger au sujet de cet interet... de cette affection que +je vous porte. + +--S'il y a un secret dans la pensee de Votre Majeste, et que ce secret +soit surpris par moi, puisse-je etre foudroye par le feu du ciel avant +que de mon coeur il soit monte a ma langue! + +--Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez... ce secret, je +vous jure de vous le divulguer un jour... bientot... + +Le jeune homme laissa echapper un faible cri. + +--Bientot, reprit la reine avec un admirable desordre dans la voix, vous +saurez pourquoi je m'interesse tant a vous, pourquoi j'ai du, dans notre +derniere entrevue, feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous +offrais une royaute... pourquoi j'ai sonde votre chagrin... et pourquoi +enfin je veux vous voir heureux!... + +--Madame! madame! cria Marillac, comme il eut crie: Ma mere!... + +Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un mot definitif fut +prononce. Elle dit en souriant: + +--Que fites-vous de ce coffret d'or que vous voulutes bien accepter?... + +Marillac repondit par un sourire au sourire de la reine. + +--Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde precieusement comme une +relique, madame, puisqu'il me vient de vous! + +Un nuage passa sur le front de Catherine. + +--Vous le gardez... chez vous? + +--Votre Majeste sait que j'habite l'hotel de la reine de Navarre, +puisque je suis un de ses gentilshommes... Le coffret est un bijou de +femme. + +--C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le meme sourire. Je m'en +servais pour renfermer tantot mes gants, tantot mes echarpes. Il me fut +jadis donne par le bon roi Francois Ier, lorsque j'arrivai a la cour de +France... + +--Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte. Car Sa Majeste ma +reine s'en sert pour mettre ses gants. + +--Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eut paru un merveilleux +chef-d'oeuvre de ruse a quiconque eut pu voir la joie sauvage qui eclata +soudain dans ce coeur. + +--Oui, reprit le comte avec une gravite soudaine, j'aime la reine de +Navarre... pardonnez-moi, madame, j'allais dire: comme si elle etait +ma mere... Alors, je l'ai priee de me garder cette relique.... ce +coffret... jusqu'au jour... + +--Vous avez bien fait, mon enfant! + +Le comte chancela, ebloui par ce mot qu'il entendait pour la premiere +fois dans la bouche de Catherine. + +--Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement. + +--Jusqu'au jour ou je saurai enfin la verite sur celle que vous savez, +dit le comte en retombant dans ce meme desespoir qui paraissait +l'accabler. Et ceci m'amene a vous rappeler que Votre Majeste, dans +cette entrevue meme ou elle me donna ce magnifique coffret, daigna me +promettre... + +--Je vais tenir ma promesse, mon cher comte... + +Mais n'etes-vous pas curieux de savoir comment j'ai connu votre passion +pour Alice de Lux?... + +--Je vis dans une telle inquietude, madame, que rien ne me touche ni +m'etonne... J'ai simplement suppose que Votre Majeste avait daigne +s'informer de moi... + +--C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que le genie et +l'intrigue qu'il m'a fallu deployer pour vous suivre pas a pas, savoir +ce que vous pensiez, vous proteger au besoin... + +Le comte, a ces mots, eut encore un de ces mouvements impulsifs comme +Catherine en avait provoque deux ou trois depuis le debut de cet +entretien. Mais, cette fois encore, elle s'arreta, en se reprenant pour +ainsi dire a l'instant precis ou elle paraissait vouloir s'abandonner a +l'emotion. + +--Je vous ai surveille, reprit-elle avec un sourire. J'ai d'abord voulu +voir de pres, et Dieu sait ce qu'il m'en a coute pour demeurer si froide +devant vous, alors que... + +--Achevez, madame, je vous en supplie! + +--Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas venue, et vous avez +jure de ne pas m'arracher mon secret. + +Le comte joignit les mains et s'inclina comme devant une sainte. + +--Apres notre premiere entrevue, continua la reine, je ne tardai pas a +connaitre votre amour pour Alice de Lux. Un soir, comte, vous vous etes +arrete pres de mon nouvel hotel, au pied meme de la tour. La reine +de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez Alice. Et vous, vous +attendites... Alors, je voulus savoir ce qui vous tourmentait... Je +connaissais Alice... je l'avais quelque peu malmenee jadis parce qu'elle +abandonnait notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait +toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain matin, je la +vis donc... et je sus ce qu'il s'etait passe entre elle et la bonne +reine Jeanne... + +--C'est ce jour-la, madame, interrompit le comte fremissant, qu'eut lieu +notre deuxieme entrevue... c'est ce jour-la que vous me fites venir... +que vous voulutes bien me donner ce coffret d'or en signe de votre +affection... royale... c'est ce jour-la enfin que vous me fites une +promesse... + +--Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice de Lux!... Cette +promesse je vais la tenir... Mais, reprit Catherine, la reine de Navarre +ne vous a donc rien dit depuis ce jour? + +--Rien, madame, rien!... En quittant la maison d'Alice de Lux, elle me +dit... et toute ma vie j'aurai ces paroles gravees dans ma memoire: "Mon +enfant, j'ai longuement interroge votre fiancee. Dans mon ame, voici ce +que je pense: je verrai avec effroi que cette demoiselle devienne la +femme d'un homme que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire des +miracles... et je crois vraiment que l'amour d'Alice pour vous est de +ceux qui font des miracles... Devant cet amour si grand, je vous dis, +mon enfant: suivez votre destinee". + +Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il eut encore repete en +lui-meme ces paroles. Puis il reprit: + +--Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot. Elle me pria meme +de ne plus lui parler de ces choses jusqu'au jour ou je serais decide +a epouser Alice... Que signifie cet effroi qu'elle manifeste a l'idee +qu'Alice peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passe qu'il ait fallu +un miracle, un miracle d'amour pour faire oublier a Jeanne d'Albret?... +Il me semble, a force de creuser ma pensee, que la reine de Navarre a +surpris un crime chez Alice, et que, par pitie pour moi, peut-etre, elle +ait resolu de taire ce crime... + +--Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine. + +--Non, madame!... Il me semble maintenant qu'a son premier mot, a son +premier geste, je decouvrirai son crime... et pourtant je ne puis vivre +sans elle! + +--Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant la tete, prenez garde +de ne pas aller trop loin dans des soupcons que rien ne justifie... +Ecoutez-moi, comte... Il y a dix-huit jours, je vous ai demande un mois +pour savoir toute la verite sur Alice de Lux. Mon enquete a abouti plus +rapidement que je n'eusse espere... cette verite, vous allez la savoir +selon ma promesse... Alice de Lux est pure, Alice de Lux a mene +l'existence la plus innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un +homme tel que vous... mais..." + +Ce "mais", le comte de Marillac ne l'entendit pas. A cette certitude +que lui donnait Catherine de la purete, de l'innocence d'Alice, le +malheureux etait tombe sur ses genoux, il avait saisi les mains de la +reine, et ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses levres: + +"Ma mere!... ma mere!..." + +Catherine laissa tomber sur le comte prosterne un regard terrible; puis +ce regard fit le tour de l'oratoire avec une inexprimable epouvante. + +--Etes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle. + +Au meme instant, Marillac fut debout... + +--Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me donner une emotion bien +cruelle, pour si douce qu'elle soit... Songez que, si l'on vous avait +entendu, la mere du roi de France etait deshonoree... + +--Oh! infame que je suis!... Pardonnez a mon delire, Majeste... + +--Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer non pas meme de +l'affection, mais cette pitie naturelle que tout homme accorde a la +femme qui a longuement et atrocement souffert, silence! Silence sur tout +ceci... + +--Je le jure, oh! je le jure sur mon ame. + +--Pas un mot, pas une allusion a personne au monde! + +--A personne, madame, a personne!... + +--Pas meme a Alice! Pas meme a cette reine de bonte qui est votre reine. + +--Je le jure!... + +--Vous m'avez egalement jure de tenir secretes toutes nos entrevues... + +--Je le jure encore!... + +La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner a cette melancolie qui +donnait un charme severe a son visage, quand elle voulait. + +"Quoi! songeait-il. D'ou me vient donc tant de joie? Ai-je donc +reellement doute d'Alice? Jamais! Jamais!" + +Apres quelques instants, pendant lesquels Catherine calcula la confiance +qu'elle avait pu acquerir dans le coeur de Marillac, elle reprit: + +"Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute la verite, il faut +que vous sachiez pourquoi la reine de Navarre a hesite, pourquoi vous +avez pu concevoir des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet +un mystere sur cette pauvre petite... Elle craignait que la verite +n'eclatat un jour a vos yeux; cette verite est terrible en soi, bien que +la pauvre enfant n'en soit en aucune facon responsable... + +--Parlez, madame, supplia le comte... + +--Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille. Adoptee par les +de Lux, elle ne peut en realite se reclamer de sa naissance; voila la +verite, comte! + +Cette etrange accusation proferee devant Deodat--l'enfant trouve +lui-meme--etait une de ces audaces comme les concevait le sombre cerveau +de Catherine. N'etre pas "nee" etait alors pour une fille un terrible +malheur. + +Le comte, radieux, s'ecria: + +--Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle me pardonner +d'avoir ose la soupconner! + +--Ainsi, comte, vous passez outre?... + +--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse et ardente, comment cela +pourrait-il m'arreter, alors que moi-meme... + +Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse qui couvrait +soudain le front de la reine, et, se courbant devant elle, ajouta: + +--Madame, je vous benis pour la joie immense que vous venez de me +donner... c'est a vous que je dois la vie... + +--Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez que je fasse ce mariage, +croyez-moi, faites-le sans eclat. + +--Peu importe, madame, comment se fera cette union, pourvu qu'elle se +fasse! + +--Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda la reine avec un +charmant sourire. + +--Ah! madame, vous m'enivrez! s'ecria le comte dans l'exaltation de sa +double joie de fils et d'amant. + +--Eh bien, je veux choisir l'eglise, l'heure, le jour... Voyons, vous +n'etes pas assez huguenot pour me refuser cette joie?... + +--Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe le pretre... + +--Le pretre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouve... un saint +homme... c'est le reverend Panigarola qui vous unira... L'eglise?... ce +sera Saint-Germain-l'Auxerrois... + +--Le jour? demanda le comte reellement enivre. + +--Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de ma fille Marguerite... + +--L'heure? + +--La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous etre heureux! + +--Je le suis au-dela de toute expression, dit le comte en couvrant de +baisers la main que lui avait tendue la reine. + +--Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie d'annoncer a +Alice son mariage; je dois une repara tion a cette pauvre enfant que +j'ai rudoyee jadis plus qu'il ne convenait... + +--Je vous obeirai, madame. + +Et leger, souleve par cette force de joie qui transporte les vrais +amoureux, le comte s'eloigna, l'ame ravie, pour courir d'abord faire +part de son bonheur a la reine de Navarre, et ensuite pour courir +demander pardon a Alice. + +A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire, traversa son +cabinet de travail et parvint a une piece eloignee. La, une jeune +femme attendait dans la demi-obscurite de la piece ou brulait un seul +flambeau. + +Cette femme, c'etait Alice de Lux. + +La reine alla a elle, lui prit la main et, la regardant jusqu'au fond de +l'ame: + +--Tu as entendu? + +--Non, Majeste! dit Alice. + +--Tu m'etonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus toi-meme!... Eh bien, +ecoute: il sort de mon oratoire; il t'aime plus ardemment que jamais; +vous devez vous marier bientot; ne lui demande ni le jour ni l'heure, ni +le nom du pretre; je t'instruirai de ces details en temps voulu. Sache +seulement que tu n'es pas la fille du comte de Lux, mais seulement une +enfant qu'il a recueillie et dont on ne connait ni le pere ni la mere. +C'est la le secret que tu avais confie a Jeanne d'Albret et qui te +faisait trembler devant lui. Me comprends-tu? + +--Oui, madame, dit faiblement Alice. + +--Donc, a partir de ce jour, tu es heureuse. Plus de contrainte. Plus +rien qui te gene, puisque je suis seule a savoir... + +--Et la reine de Navarre! murmura sourdement Alice. + +--Ne t'en inquiete plus! repondit Catherine, d'une voix etrange. Donc, +tu vas l'epouser, et vous partirez loin, ou vous voudrez, et tu seras +heureuse a jamais... tout cela a condition que tu m'obeisses jusqu'au +bout... A la moindre hesitation de ta part, je te brise... et je le tue! + +--J'obeirai, madame, dit Alice. + +--Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur et le tien... + +Alice demeura immobile. + +Il semblait qu'elle fut agitee par un combat interieur. + +--Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous donc? + +--Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non... + +--Voyons, tu as quelque chose a me dire? + +--Non... je songeais... + +--Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sure que tu n'as pas entendu la +conversation que je viens d'avoir? + +--Je vous le jure, madame! + +La reine connaissait Alice: les moindres intonations de sa voix lui +etaient familieres. A l'accent de la jeune femme, elle comprit sa +sincerite. Du reste, Alice se remettait maintenant; elle fit la +reverence et sortit. + +Par des couloirs et des escaliers retires, l'espionne evita les salles +de fete, gagna une porte du Louvre, sortit et rentra dans sa petite +maison de la rue de la Hache. + +La, elle s'assit, les coudes sur une table, la tete dans les deux mains, +et elle reflechit: + +"Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je le lui dire a +lui?... Dois-je le lui dire a elle?... Ah! heureusement que je me suis +retenue a temps, tout a l'heure, lorsque le mot a failli m'echapper... +Je n'ai pas ecoute, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je +ne me trompe pas, ma memoire est fidele... La-bas, a Saint-Germain, +lorsque la reine de Navarre m'a chassee, elle a bien eu une entrevue +avec Deodat... j'ai bien entendu... ses paroles sont encore dans mes +oreilles... il a dit: "Pourquoi ne suis-je pas mort le jour ou j'ai +appris que ma mere etait l'implacable Medicis!" Dois-je lui dire que je +sais cela?... Et Catherine, sait-elle que Deodat est son fils?... Si +je lui dis... Ah! qui sait s'il ne se ferait pas un revirement de +coeur!..." + +Elle songea longuement, tournant et retournant le probleme sous toutes +ses faces. + +"Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je revele a +Catherine que le comte est son fils, elle le ferait peut-etre tuer!" + + + +VII + +PREMIER COUP DE FOUDRE + +Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, apres avoir quitte +Catherine de Medicis, etait rentre dans les salons ou se deployait la +fete des fiancailles. + +Ainsi, toute la douleur accumulee dans son ame se fondait sous les +paroles de Catherine; il retrouvait une mere douloureuse dans cette +reine, qui avait ete, a ses yeux, l'implacable ennemie. + +Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire, a elle la +premiere, combien il avait ete heureux--sans dire le motif de ce bonheur +imprevu, puisqu'il avait jure de se taire. Ensuite, s'il n'etait pas +trop tard, il irait chez Alice. + +A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de +farandole. Dans la bande, le plus joyeux etait le duc d'Anjou. + +--Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou. + +--Mon frere..., songea le comte, qui eut un sourire ou parut toute +l'affection qui debordait de son ame. + +--Mort-Dieu! messieurs de la Reforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou. + +--Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille. + +--A la bonne heure! + +Et toute la bande entourant Marillac, chercha a l'entrainer. Et il +sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi, +cherchaient a le rendre ridicule. Un flot de sang monta a son visage, +et, en quelques bourrades, il se degagea. La bande s'enfuit en riant. + +Alors, le comte s'apercut que la fete prenait etrange tournure. + +Les seigneurs catholiques s'etaient organises par petites bandes de +cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous +pretexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de +moqueries. + +Dans une salle, Henri de Bearn, saisi ainsi par la bande de Guise, +servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un a +l'autre. Pale et inquiet, le ruse Bearnais n'en riait que plus fort. + +Dans une autre salle, le prince de Conde tenait tete a une dizaine de +catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup +et bourrade pour bourrade. En sorte que, la, les rixes sonnaient la +fete. + +Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore a mal et faisaient +preuve d'une bonne grace endurante, qui excitait les brocards et les +lazzi des gentilshommes catholiques. + +Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant +voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux +brillants, les levres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles, +disons-nous, se ruerent a travers l'immense salon dore ou venait d'avoir +lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joue un role. + +--L'escadron volant de la reine! s'ecria Guise. Nous allons rire. + +Le mot etait bien trouve; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard +declara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant +en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la placa a califourchon +sur ses epaules. + +En un instant, une rumeur de folie secoua la fete, chacune des +bacchantes se trouva a cheval sur quelque seigneur; mais, a part Pon tus +qui etait catholique, tous ces chevaux humains se trouverent etre des +huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'etait accrochee a un +huguenot, et, bon gre mal gre, poussee, hissee par des catholiques, +enfourchait ses epaules, et le huguenot, moitie riant, moitie +scandalise, se laissait faire. + +Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transforme en bete de somme, fut +saisi par les mains par deux catholiques qui l'entrainerent. + +Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles a cheval sur des epaules +huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des +vivats, les cris, les rires, commenca a cavalcader. + +En tete de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait: + +"Place aux centauresses! Place a l'union des sexes et des religions!" + +Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles, +toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues, +comme pour donner des coups d'eperon, depoitraillees, se demenant, +gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la +messe... + +Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-a-dire les +demoiselles que Catherine avaient asservies et dressees aux besoins +de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine +s'emparaient des huguenots, en meme temps, une scene identique se +produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes +et les obligeaient a participer a une sorte de sarabande affolee. + +Ce fut dans ce moment que le roi parut + +Les rires s'eteignirent d'un coup. + +Les huguenots retrouverent leurs femmes et les catholiques se placerent +en masse sur le passage de Charles IX. + +Celui-ci apercut Coligny qui, impassible et les sourcils fronces, avait +assiste, pale et muet, aux scenes que nous venons d'esquisser d'un +trait. L'amiral salua profondement le roi; mais celui-ci, s'avancant +vers lui, le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui dit: + +--Eh bien, mon bon pere, vous vous divertissez? + +--Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour ont des facons que je +n'oublierai de ma vie... + +--Peut-etre, fit le roi, eussiez-vous prefere un autre amusement, comme, +par exemple, de courir au roi, comme on courre le cerf... + +Ces paroles resonnerent comme un couo de tonnerre; pourtant Charles IX +les avait prononcees en souriant. + +--Sire, dit l'amiral froidement, j'espere que Votre Majeste voudra bien +m'expliquer sa pensee... + +--Eh! mort-Dieu! commenca le roi. + +Il etait devenu livide, ses yeux lancerent un double eclair, et, +peut-etre se fut-il abandonne a sa fureur, peut-etre eut-il laisse +echapper les secrets que sa mere venait de lui reveler, lorsqu'il vit le +visage pale de Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine +s'avanca rapidement et, toute souriante, s'ecria: + +--Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous preparez a courre le duc +d'Albe, il faudra bien vous decider a courre le roi d'Espagne! + +Un soupir de soulagement echappa aux huguenots, tandis qu'un murmure +desappointe se faisait entendre parmi les catholiques. + +--Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en effet qu'il +m'interesserait davantage de me divertir aux Pays-Bas, bien que la fete +de Votre Majeste soit des plus magnifiques... + +--Oui, mon digne pere, vous etes homme de camp plutot qu'homme de +cour, je le sais, fit le roi qui, sous les regards de sa mere, s'etait +promptement ressaisi. Mais je ne vois pas mon cousin de Bearn... + +--Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux qu'il serait +dommage de troubler son bonheur." + +En effet, Henri de Bearn passait a ce moment, donnant la main a +Marguerite, et paraissant tres occupe a lui conter fleurette. + +Charles IX, alors, fit un signe, et la fete reprit de plus belle, +quoique avec un peu plus de moderation apparente. + +En meme temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena en disant: + +--Voyons, mon pere, ou en sommes-nous de l'expedition aux Pays-Bas?... +Paques-Dieu, savez-vous qu'il se fait la-bas de grands carnages et que +le duc d'Albe a fait occire dix-huit mille huguenots? + +--Helas! sire... je ne le sais que trop; mais, grace a la haute +generosite du roi de France, j'espere qu'avant peu nous pourrons arreter +l'affreux massacre... + +--Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait que d'autres pays, +fussent tentes d'imiter ces tueries. + +Charles IX marchait vers un trone qu'on lui avait eleve dans le salon +central. En route, il rencontra le poete Ronsard, et son visage parut +s'eclairer. Il l'emmena aussi. Puis, s'asseyant sur son trone pour voir +la fete, il obligea Coligny a s'asseoir a droite, honneur extraordinaire +qui arracha aux huguenots des trepignements d'enthousiasme. + +En meme temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait place a sa gauche; +le poete, rouge de plaisir, se confondait en salutations. + +--Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos gens s'amusent et +que mon bon pere l'amiral songe a la guerre, faisons des vers, veux-tu? + +Ronsard, comme on sait, etait parfaitement sourd. + +Il repondit donc le plus naturellement du monde en faisant allusion a la +place qu'il occupait pres du roi: + +--Sans aucun doute, sire, et c'est la un honneur dont je me souviendrai +toute la vie. + +--Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le dernier sixain que +j'ai fait? Tu le corrigeras: + + Toucher, aimer, c'est ma devise... + +Mais, a peine le roi achevait-il le premier vers de son sixain qu'une +rumeur soudaine s'eleva de la grande salle voisine ou, une heure plus +tot, avait ete joue le grand ballet des nymphes et des dryades. + +--La reine se meurt!... + +Voici ce qui se passait: + +Nous avons vu le comte de Marillac se mettre a la recherche de Jeanne +d'Albret. Il finit par la trouver a peu pres au moment ou Charles IX +s'asseyait sur son trone, entre Ronsard et Coligny. Ce moment etait +celui aussi ou Catherine de Medicis, entouree d'une escorte de +gentilshommes, se dirigeait lentement, le sourire aux levres, vers la +reine de Navarre. + +Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait a cette fete donnee en +l'honneur de son fils. A deux ou trois reprises, les dames d'honneur et +les gentilshommes qui, autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue +palir; puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait remplace cette +paleur. + +Cependant, elle ne pretait qu'une mediocre attention a ces symptomes +d'un mal qu'elle ne pouvait prevoir. + +Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, quand elle l'avait +trouve, elle le suivait d'un regard inquiet. + +Ce fut sur ces entrefaites qu'elle apercut tout a coup le comte de +Marillac qui, faisant effort pour percer le cercle de courtisans, +tachait de s'approcher d'elle. + +Elle sourit et tendit la main. + +Aussitot, les courtisans s'ecarterent et le comte, rayonnant de bonheur, +comme nous avons dit, s'avanca vivement pour saisir et baiser la main +qui lui etait tendue. + +Mais, au meme instant, la reine retira cette main et la porta a son +front, puis a sa gorge. En meme temps, elle se renversa en arriere, +livide, le front baigne de sueur. + +--De l'air! De l'air! cria Marillac, en palissant. La reine se trouve +mal... + +Aussitot, cris, affolement des femmes, tumulte. + +--Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante d'emotion, qu'a donc +notre chere cousine?... + +Et l'on vit Catherine de Medicis s'approcher precipitamment, se pencher +sur Jeanne d'Albret, avec tous les signes d'un violent chagrin. + +--Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maitre Pare... + +Vingt courtisans se precipiterent vers le medecin du roi. Mais deja, +grace a un flacon que lui faisait respirer Catherine, la reine de +Navarre reprenait ses sens et balbutiait: + +"Ce n'est rien... la chaleur... l'emotion... C'est vous, mon cher +enfant?... + +--Oui, madame, repondit Marillac d'une voix bouleversee. Plaise au Ciel +de prendre ma vie plutot que la votre!... + +A ce moment, Ambroise Pare se penchait sur la reine et l'examinait +attentivement. + +--A moi! rala tout a coup Jeanne d'Albret... Mon fils! Je veux voir mon +fils! Oh! je brule! Mes mains brulent... + +Pare saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait chercher Henri +de Bearn. + +Jeanne d'Albret, pour la deuxieme fois, perdit connaissance. Et, cette +fois, le flacon de sels fut impuissant. Henri arrivait a ce moment. Il +vit sa mere mourante. Il palit affreusement et, saisissant le medecin +par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible: + +--La verite, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la verite!... + +Pare. bouleverse lui-meme, la tete perdue, murmura imprudemment: + +--Elle va mourir! + +Alors, Henri se jeta a genoux, saisit sa mere, se cramponna a elle, et +les sanglots de ce roi, qui paraissait si jovial, furent effrayants. +Effrayante aussi fut la douleur de Marillac qui, ayant recule quelque +peu, s'adossait a une colonne pour ne pas chanceler. + +Catherine avait porte les mains a ses yeux et s'ecriait: + +--O mon Dieu! Quel affreux malheur!... + +Et, de salle en salle, de groupe en groupe, etouffant les rires, +chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur parmi les huguenots: + +--La reine se meurt!... + +Coligny accourait a son tour. Conde, d'Andelot, les principaux huguenots +se placaient autour de la reine de Navarre, comme s'ils eussent compris +vaguement que ce malheur qui les frappait etait peut-etre un mysterieux +avertissement de mort pour chacun d'eux. + +Cependant, Charles IX avait appris en palissant la nouvelle. + +Il allait s'ecrier, s'etonner, lorsque, comme tout a l'heure, il vit les +yeux de sa mere fixes sur lui. + +Et ces yeux lui recommandaient si imperieusement le silence, ils etaient +d'une si formidable eloquence, que Charles IX comprit sans doute! Il +baissa la tete et dit tout haut: + +--Allons, la fete est finie! + +Vingt minutes plus tard, toutes les lumieres etaient eteintes au Louvre +et tout paraissait dormir. + +Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pales tous deux et suant le +crime, causaient a voix basse. + +--Que disait-elle? demandait l'astrologue. + +--Qu'elle brulait... partout... et surtout aux mains... + +Ruggieri hocha la tete et dit: + +--La chose s'est faite par les gants... + +--Ah! mon ami, ton coffret est une merveille... + +--La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait accepter le +coffret a Jeanne d'Albret, sans eveiller ses soupcons. + +Le lendemain matin, le bruit se repandit dans Paris que la reine de +Navarre etait morte d'un mal foudroyant, d'une sorte de fievre inconnue. +Et, a ceux qui s'etonnaient de cette mort imprevue, on repondait +generalement qu'apres tout, cela faisait une heretique de moins et que +cela n'empechait pas les Parisiens de se regaler des grandes fetes qui +auraient lieu pour le mariage d'Henri de Bearn et de Marguerite de +France. + + + +VIII + +GILLOT + +Revenant en arriere, nous renouerons connaissance avec l'interessant +Gillot au moment meme ou, son oncle lui ayant proprement coupe les deux +oreilles, il demeura etendu sans connaissance sur le sol humide des +caves de l'hotel de Mesmes. + +On se souvient que le digne oncle Gilles avait demande a Damville: + +--Que ferons-nous de cet imbecile? Faut-il l'achever? + +Et que le marechal avait repondu: + +--Non pas, car il peut nous servir. + +Gillot demeura evanoui, mais ne tarda pas a revenir a lui. + +Son premier mouvement fut de porter les deux mains a ses oreilles, comme +s'il lui fut reste un vague espoir d'avoir reve. Mais ses mains ne +rencontrerent que les compresses, imbibees de vin et d'huile, que son +oncle lui avait mises autour de la tete. + +--Helas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel oeil vais-je etre +considere? Je vais passer pour un monstre. Cependant, il me semble que +je percois le bruit de mes propres paroles... + +Gillot se remit sur pied et constata qu'a part la violente douleur qu'il +eprouvait, de chaque cote de la tete, il se portait, en somme, comme +s'il n'eut subi aucune facheuse mutilation. + +Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il etait par la souffrance, +il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, lorsqu'au haut de cet +escalier parut quelqu'un. + +C'etait l'oncle Gilles. + +"Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans doute le marechal +lui a donne l'ordre de m'exterminer!" + +A sa grande stupefaction, son oncle s'approcha de lui, avec un sourire +des plus gracieux. + +--Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu? + +--Heu!... Bien mal, mon oncle. + +--Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu gueriras. + +--Ainsi, vous ne voulez pas me tuer? + +--Pourquoi te tuerais-je? imbecile! Monseigneur te fait grace. Et, non +seulement il te fait grace de la vie, mais encore il veut faire ta +fortune. + +--Ma fortune? balbutia Gillot. + +--Oui, imbecile! A condition que tu lui obeisses pour lui faire oublier +ta honteuse trahison. + +--Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous jure. + +--Tant mieux, car, si tu es sincere, tu es en passe de devenir un homme +riche. + +On se souvient sans doute que l'avarice etait le vice favori de maitre +Gillot, et que c'etait meme ce vice qui l'avait perdu. + +--Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante d'emotion. Je +suis tout pret a obeir. Qu'ordonne monseigneur? + +--D'abord, de te guerir! + +Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le conduisit dans sa +chambre, le fit coucher dans son propre lit et commenca a lui donner les +soins les plus devoues. + +A peine fut-il dans le lit qu'une fievre violente se declara. + +Gillot eut le delire pendant deux jours, c'est-a-dire qu'il passa ces +deux jours a supplier son oncle de lui rendre ses oreilles. + +Gilles, impatiente, finit par le menacer du baillon. Au bout du sixieme +jour, la fievre etait tombee; au bout du dixieme, les blessures etaient +cicatrisees et Gillot pouvait se lever. + +Le quinzieme jour, Gillot put sortir. + +Son premier soin fut de courir acheter un certain nombre de bonnets, +capables de lui couvrir entierement la tete, du front a la nuque. + +Sur ce bonnet, il placait son chapeau ordinaire. + +En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait encore faire +assez bonne figure. + +Ce jour-la, Gillot eut avec son oncle une tres longue conversation. + +A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses habits du +dimanche, et Gilles lui dit: + +--Va, maintenant, va, je te donne ma benediction... + +--J'aimerais mieux quelques ecus d'acompte, dit Gillot. + +Gilles fit la grimace, mais s'executa. + +--Reussiras-tu a entrer seulement? demanda-t-il d'un air offensant pour +les capacites intellectuelles de son neveu. + +--J'en reponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible. + +--Lequel? + +--Mes oreilles! + +La-dessus, laissant son oncle abasourdi mediter cette reponse, le matois +Gillot s'eloigna. + +Nos lecteurs ont vu comment Gillot etait entre a l'hotel Montmorency. +Il avait rencontre le vieux Pardaillan dans la loge du suisse. Et le +routier l'avait emmene dans la chambre qu'il occupait. + +Lorsqu'ils furent arrives dans sa chambre, le routier s'assit a cheval +sur une chaise a dossier de bois plein, allongea les jambes, placa les +coudes sur le dossier de la chaise et inspecta Gillot, qui prit une +attitude digne, ferme et modeste. + +--Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service? + +--Je le crois, monsieur; + +--Tres bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut tirer de toi. +Seulement, avant tout, il faut que je te dise une chose. + +--Laquelle, monsieur? + +--Si jamais je surprends chez toi la moindre velleite de trahison... Si +je te surprends a ecouter aux portes... + +--Eh bien, monsieur? + +--Eh bien, je te coupe la langue." + +Gillot demeura plus d'une minute suffoque par cette perspective. Quoi? +Apres les oreilles, la langue! + +--Mais enfin, monsieur, s'ecria-t-il, quelle rage avez-vous de me +vouloir ainsi decouper vif? + +--Que veux-tu? C'est ma maniere, a moi. Il parait que c'est aussi celle +de ton oncle. Mais, pour en revenir a ta langue, sois assure que, si +jamais j'apprends que tu as raconte a qui que ce soit ce qui se passe +ici, eh bien, je te la couperai! + +Cette menace donna la chair de poule a Gillot, qui se demanda aussitot +s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Mais il reflechit que la colere +de l'oncle serait terrible. D'autre part, la recompense promise n'avait +pas ete sans lui inspirer quelque courage. + +--Pendant qu'on me decoupe, songeait-il, un peu plus, un peu moins... +J'en serai quitte pour ne plus parler. + +Seulement, Ou s'arretera ce decoupage? Car, enfin, si, apres les +oreilles, on me coupe la langue, il faudra bien un jour que mon nez y +passe, et puis peut-etre la tete..." + +--Que penses-tu? demanda Pardaillan. + +--Je pense, monsieur, a ce que je pourrais bien dire pour vous persuader +de ma bonne foi. Pendant que j'ai encore une langue, je voudrais m'en +servir pour vous jurer obeissance et fidelite... + +--Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous rendre? + +--Eh bien, monsieur, je n'ai pas ete sans m'apercevoir qu'il existe +quelque inimitie entre vous et monseigneur de Damville. Je crois que, si +vous pouviez occire ce digne seigneur, vous n'hesiteriez guere. Et je +puis vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon ancien maitre, +au bout de cinq minutes, vous vous balanceriez dans le vide, une bonne +corde au cou. + +--Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien? + +--Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu au courant des +faits et gestes de monseigneur de Damville. Voila, je pense, qui vous +permettrait de vous defendre? + +--Mais tu es vraiment moins bete que tu n'en as l'air! + +--C'est-a-dire que mon petit plan vous convient? + +--Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que veut entreprendre le +marechal, puisque tu ne peux plus rentrer a l'hotel de Mesmes? + +--C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine de mort. Car, +monseigneur et mon oncle m'ont declare que je serais pendu si je +reparaissais jamais en leur presence. + +--Alors? Comment feras-tu? + +--Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce que femme veut, Dieu +le veut? Eh bien, il y a une femme, ou plutot une jeune fille, a l'hotel +de Mesmes. Elle s'appelle Jeannette. + +--Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le chevalier lui avait +raconte. + +--Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons nous marier. Je +peux lui faire faire tout ce que je voudrai. Et, comme c'est une fine +mouche, elle saura, si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense +dans l'hotel de Mesmes. + +--Admirable!... + +--Mon plan vous convient donc? + +--Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir ainsi? + +--Je vous l'ai dit: de m'aider a me venger de mon oncle, qui m'a coupe +les oreilles. + +--Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan pieds et poings lies, +et tu en feras ce que tu voudras. Voyons, que lui feras-tu? + +--Monsieur, je lui rendrai la pareille! + +--Bravo!... Et quand commenceras-tu a entrer en campagne? + +--Des le plus tot... + +--C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content de toi, non +seulement tu seras venge de ton avare d'oncle, mais encore tu auras des +ecus a n'en savoir que faire. + +Gillot prit aussitot un air de jubilation qui acheva de persuader +entierement le vieux routier. + +C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se laisser prendre. + +Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme son oncle, avait +admirablement joue son role. Quoi qu'il en soit, il fut installe dans +l'hotel Montmorency, qui abrita des lors un traitre. + +Gillot ne perdit pas son temps. + +Il passa le restant de la soiree et la journee du lendemain a etudier le +plan de l'hotel Montmorency. + +Le surlendemain, il sortit apres avoir dit a Pardaillan qu'il allait +voir Jeannette et s'entendre avec elle. Le drole se rendit a l'hotel de +Mesmes, en s'assurant tous les cent pas qu'il n'etait pas suivi. + +--Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles. + +--Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S" + +Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. Puis il alla +chercher une feuille de papier, une plume, de l'encre, installa Gillot +devant une table et lui dit: + +--Explique... + +Et Gillot expliqua. C'est-a-dire qu'il commenca par tracer un plan de +l'hotel Montmorency qui, tout grossier qu'il etait, n'en devait pas etre +moins precieux. + +--La, a gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand batiment pour les +hommes d'armes et les chevaux. + +--Combien d'hommes? + +--Vingt-cinq, mon oncle, armes de bonnes arquebuses. + +--Bon. Continue... + +--Voyez, mon oncle, ce batiment est place en arriere de la loge du +suisse... en face la loge, ce carre que je dessine represente un autre +batiment, pareil a celui des gens d'armes. + +--Et que contient-il? + +--Il sert de logis a une dizaine de gentilshommes devoues au marechal. + +--Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes. + +--Justement; mais ce n'est pas tout; et meme cela n'est rien... + +--Comment, il y aurait donc une autre garnison? + +--Il y a M. le chevalier et son pere... le coupeur de langues! dit +Gillot en fremissant. + +--Que veux-tu dire, imbecile? + +--Rien, mon oncle, sinon que les deux damnes Pardaillan valent peut-etre +a eux seuls les vingt-cinq gens d'armes et les dix gentilshommes. + +--C'est possible. Et ou sont-ils loges, ces deux enrages? + +--Attendez, mon oncle. Le deuxieme etage du batiment aux gentilshommes +est occupe par les laquais, au nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant, +vous voyez que le batiment des ecuries et gens d'armes et le batiment +des gentilshommes sont separes par ce carre qui represente une cour +pavee. Au fond de ce carre, se dresse l'hotel lui-meme, c'est-a-dire +l'habitation du marechal. Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux +autres constructions, en sorte que l'hotel est completement isole. En +arriere, il y a un jardin. + +--Je vois. Parle-moi donc de ce logis isole. + +--C'est la, je vous dis, qu'habite le marechal; c'est la, dans des +appartements ayant vue sur le jardin, que logent les deux dames; c'est +la, aussi, que sont loges les deux Pardaillan. + +Le marechal de Damville connaissait parfaitement l'hotel de Montmorency. +Le plan de Gillot ne devait donc pas lui servir; mais, ce plan indiquait +comment etaient disposees les forces de l'hotel, et cela pouvait lui +etre precieux. + +L'oncle Gilles ne marchanda pas les eloges a son neveu, mais il ajouta: + +--Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant de ce qui se passe +la-bas. Il faut donc que tu trouves le moyen de venir ici, tous les deux +ou trois jours... + +--Ce moyen est tout trouve, dit paisiblement Gillot. + +--Explique-moi cela! + +--Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour vous espionner; +oui, je lui ai fait croire cela! + +Gilles repondit: + +--Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbecile! Encore quelques +efforts et tu auras conquis le fameux coffre qui, a ce que tu m'as +assure toi-meme, t'avait tant ebloui. + +Gillot quitta donc l'hotel de Mesmes, radieux et convaincu que sa +fortune etait faite. + +--Que vais-je bien raconter au Pardaillan? reflechit-il, chemin faisant. + +Il eut soudain un tressaillement. + +--Mais, s'ecria-t-il en lui-meme, puisque je vais avoir un tresor pour +dire ce qui se passe a l'hotel de Montmorency, pourquoi n'en aurais-je +pas un autre, en racontant ce qui se passe a l'hotel de Mesmes? + +Trahir des deux cotes, c'etait recevoir des deux mains; et il resolut de +trahir son oncle aupres de Pardaillan, comme il trahissait Pardaillan +aupres de son oncle. + +Gillot resolut de faire double fortune. + +Aussi, lorsqu'il rentra a l'hotel de Montmorency, s'empressa-t-il de +dire a Pardaillan: + +--Ah! monsieur, j'en ai de belles a vous raconter. Je viens de voir +Jeannette, et je suis sur que je vais vous interesser. + +"Decidement, songea Pardaillan, j'ai fait la une precieuse acquisition!" + + + +IX + +PANIGAROLA + +Pendant toute cette periode, le reverend Panigarola, qui s'etait naguere +signale par la violence de ses attaques contre les huguenots, ne parut +pas en chaire. + +Il avait meme renonce a ses sinistres fonctions de "crieur des morts". + +A quoi songeait-il? Que meditait-il?... + +Deux jours apres les funerailles royales qui furent faites a Jeanne +d'Albret, vers la tombee de la nuit, une litiere, de bourgeoise +apparence, s'arreta devant le couvent des Barres. + +Deux femmes en descendirent et entrerent dans le parloir. Elles etaient +voilees de noir. + +Le frere portier leur ayant demande ce qu'elles voulaient, la plus jeune +repondit qu'elles desiraient parler a l'abbe lui-meme. + +Le moine ayant, repondu, en levant les bras au ciel, qu'on ne parlait +pas ainsi au reverendissime abbe du couvent, la plus vieille, ou, du +moins, celle qui paraissait telle, tira une lettre de son sein et la +remit au portier. + +--Portez cela a M. l'abbe, dit-elle... Et hatez-vous, si vous ne voulez +etre chatie. + +Cette femme parla d'un tel ton d'autorite que le moine, abasourdi, se +hata d'obeir. Il parait que la visiteuse etait femme de qualite, car, +a peine l'abbe eut-il parcouru la lettre qu'il palit, se troubla et +s'empressa de courir au parloir. + +Que devint la stupefaction du digne frere portier lorsqu'il vit son abbe +s'incliner avec humilite devant la femme voilee de noir! + +Et cette stupefaction elle-meme devint presque du scandale lorsque +l'abbe, apres quelques mots prononces a voix basse, introduisit la femme +dans le couvent et la guida a travers les longs couloirs deserts. + +La plus jeune etait demeuree au parloir. + +L'abbe, suivi de la dame voilee, s'arreta enfin devant une cellule. + +Et cette cellule, c'etait celle du reverend Panigarola. Les portes des +cellules etaient toujours ouvertes. + +--C'est la!" murmura l'abbe qui, aussitot, se retira. + +La femme entra. + +Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain. + +La femme laissa alors tomber son voile. + +--La reine! murmura le moine. + +En effet, c'etait Catherine de Medicis! + +--Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. Il faut donc +que ce soit moi qui vienne vous trouver au fond de ce hideux monastere. +Sans compter que, pour y entrer, j'ai ete obligee de me montrer a votre +abbe, en sorte que, dans dix minutes, toute la communaute saura que la +mere du roi est ici... + +--Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le venerable abbe est incapable +de trahir un incognito de cette importance. Mais il y avait un moyen +bien simple de vous eviter toute inquietude en me faisant appeler. Je me +fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine. + +--Est-ce bien sur? + +--Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas. + +--Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola qui n'en +faisait qu'a sa tete. + +--L'homme dont vous parlez est mort, madame. + +Panigarola se redressa. Sa figure ravagee apparut blafarde et dure, avec +un caractere d'etrange grandeur; dans les plis de sa robe blanche et +noire, il se petrifia comme une statue. + +Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher un siege. + +Panigarola, sans hate, avanca l'unique escabeau de la cellule. + +--Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je n'ai pas encore +fait de voeux, moi! + +Et elle s'assit au bord du lit du moine. + +--Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en designant a son tour +l'escabeau. + +Panigarola refusa d'un signe de tete qui indiquait son respect des +hierarchies et de l'etiquette. + +--Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, C'est qu'en ce moment +je ne suis pas la reine, mais seulement une amie... une veritable et +sincere amie... Mais comme vous avez donc change, mon pauvre Pani! +Est-ce bien vous que je revois si pale, si amaigri, presque decharne?... +Peut-etre y a-t-il des remedes au mal qui vous ronge... + +Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une sorte d'enjouement, le +moine avait accentue la raideur de son maintien. + +Il avait a demi ramene son capuchon, qui retombait presque sur les yeux. + +En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas de son visage +emacie, une bouche sans sourire. + +--Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez de la franchise. +En voici. Lorsque je suis arrive a la cour de France, vous vous etes +figuree que j'etais un emissaire des republiques italiennes et que je +venais conspirer avec le marechal de Montmorency. Vous avez suppose +que j'etais porteur de redoutables secrets. Alors, pour m'arracher ces +secrets, vous avez lance sur moi une de vos espionnes. Cette femme n'a +pas tarde a se convaincre que je ne songeais guere a conspirer. Des +lors, vous futes rassuree, et Votre Majeste daigna meme, alors, me faire +des offres que je fus oblige de decliner. Vous me proposiez en effet +de devenir un homme de parti, alors que jeune, debordant de vie et +de passion, je ne songeais qu'a aimer la vie dans toutes ses +manifestations. Malgre mon refus, Votre Majeste voulut bien m'honorer en +effet de son amitie... peut-etre esperiez-vous qu'un jour viendrait ou, +quelque grande catastrophe ayant fait devier ma vie, je serais entre +vos mains un instrument de politique plus complaisant... Daigne Votre +Majeste ne pas s'offenser de la violence de ma franchise... + +--Mais je ne me fache pas, mio caro, dit Catherine en accentuant son +sourire. Je me demande seulement comment vous avez su que j'avais +soupconne en vous un espion des princes italiens? + +--De la facon la plus naturelle, madame: la femme que vous aviez lancee +sur moi est tombee malade. + +--Des suites de ses couches, je le sais... car vous etes pere, mon cher +marquis. + +Un effrayant sanglot rala dans la gorge du moine. + +--C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mere... Une nuit, +elle m'avait vole mes papiers pour vous les remettre. C'est ainsi que +j'appris qu'elle etait une de vos creatures... Lorsqu'elle devint mere +et qu'elle fut malade, dans son delire, elle m'instruisit de ce que vous +aviez medite contre moi. Ce fut alors que je lui fis ecrire cette lettre +ou elle s'accusait elle-meme d'avoir tue son fils. Et moi, pour me +venger, sachant l'usage que vous en feriez, je vous remis cette lettre. + +--Ah! ah! vous aviez donc pense que je ferais juger Alice et que le +bourreau serait charge de votre vengeance!... + +--Non, madame; je vous avais observee, je vous connaissais... C'est vous +dire que je vous savais incapable d'un acte aussi peu profitable que de +tuer une femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armee de cette lettre vous +obligeriez cette femme a devenir votre esclave; je pensais qu'un +jour viendrait ou elle aimerait; je pensais que vous n'auriez pas la +generosite de couvrir son passe; je pensais que, ce jour-la, elle +souffrirait ce que j'avais souffert, et que je serais venge... Vous +m'avez demande de la franchise, madame... + +--Oui. En voila, et de la vraie! Mais, je ne vous en veux pas, au +contraire! Vous etes un homme superieur, marquis! + +--Ah! madame, s'ecria le moine avec un sombre accent de desespoir, benie +serait la minute ou, pour vous avoir offensee, vous me livreriez au +bourreau! Car, je serais alors delivre de cette existence que je n'ai +pas le courage de terminer! Quant a tirer parti de moi... regardez-moi, +je ne suis plus qu'une loque humaine... J'ai eu un moment l'espoir qu'a +force de tourmenter mon cerveau j'en arriverais a croire en Dieu... + +--Et vous ne croyez pas? + +--Non, madame. + +--Je vous plains, dit Catherine. + +--J'ai fait ce que j'ai pu; mes predications furieuses contre les +heretiques, l'audace de mes attaques contre le roi, votre fils, avaient +fini par m'exalter... mais je suis retombe dans mon neant... + +--Pourquoi? demanda vivement la reine. + +--Parce que j'ai rencontre cette femme; parce que l'amour que j'avais +cru etouffe s'est reveille plus violent que jadis!... + +Les yeux de Catherine lancerent un eclair. + +"Je le tiens!" songea-t-elle. + +Il y eut quelques minutes de long silence, pendant lesquelles Catherine +se garda de faire le moindre geste. + +Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la reine un regard +interrogateur. + +--Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? demanda Catherine. + +--J'ai le devoir d'ecouter Votre Majeste, mais non le droit de +l'interroger. + +--Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez interrogee et vais +repondre a la question que je lis dans vos yeux. Rassurez-vous, je ne +viens pas vous demander d'etre mon confesseur... + +Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne paraissait fremir +ou vivre en lui. + +--C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. Je pense que +vous etes, comme moi, interesse a sa solution. Dites-moi, marquis, ne +pensez-vous pas que vous etes assez venge, et qu'Alice a assez souffert? + +Cette fois, les paupieres baissees du moine se releverent lentement et +son regard se fixa sur la reine, avec epouvante. + +--Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette lettre qu'elle a +ecrite sous votre dictee et que vous m'avez remise; je vais vous dire, +marquis. Cette lettre, je veux la rendre a la malheureuse. Moi, je +trouve que c'est assez. Et vous? + +--Je suis de l'avis de Votre Majeste, dit Panigarola d'une voix morne. + +"Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus ruse?... Non, par la Madone, +il n'est que trop sincere!" + +Et elle ajouta: + +--Je suis heureuse de ce que vous me dites la, car la lettre... eh bien, +je l'ai deja rendue a Alice. + +Panigarola dit d'une voix paisible--trop paisible pour l'oreille exercee +de Catherine: + +--En sorte que la voila libre? Je veux dire: delivree de vous, madame. + +--Et de vous, mon reverend pere. + +--Je ne l'ai jamais menacee. + +--Allons, marquis, vous etes encore un enfant. Faut-il vous dire +que j'ai assiste a la scene de la confession d'Alice dans +Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que vous avez eue avec elle, +chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, sinon par mes yeux et mes +oreilles, du moins par des yeux et des oreilles qui m'appartiennent. +Je sais que vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravale votre noble +elegance au hideux metier de crieur des trepasses pour pouvoir, la nuit, +aller roder et sangloter autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous +dis-je. + +--Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine. + +Et cette fois la statue parut s'animer. + +--Je l'aime! continua-t-il. Et j'eprouve une joie affreuse a dire tout +haut ce que je me repete tout bas dans le silence de mes nuits sans +sommeil. Oui, ma pensee a sombre dans un ocean de desespoir et, lorsque, +eperdu, je leve les yeux au ciel, je n'y decouvre pas l'etoile qui +pourrait me ramener a l'apaisement. Dieu, espoir supreme! je t'ai +cherche: tu n'es que neant... En moi, madame, il ne reste plus rien; je +suis une ombre, moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans +les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, dans la nuit de mon +deuil, je vois luire l'aube incertaine d'un sentiment nouveau... + +--Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine etonnee. + +--La pitie, repondit le moine. Ah! madame, je sais que je vous parle en +ce moment une langue ignoree de vous, inconnue des hommes de ce temps... +Et pourtant il m'arrive de me dire que la pitie sauvera le monde. + +--Folie! murmura Catherine. Reves insenses d'un esprit aux abois! +Allons, je n'ai rien a faire ici. + +Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua: + +--Voila ce que parfois je songe, Majeste... Alors je sens mes douleurs +s'apaiser. Alors je renonce a roder autour de la femme que j'aime. Alors +je m'enferme dans cette cellule, et c'est de la pitie qui s'eleve de mon +coeur vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui souffre plus +que moi peut-etre... + +--Vous etes de bonne composition, marquis..., dit Catherine en se +levant. + +Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eut eu; plus rien a dire. + +La reine fit deux pas vers la porte. + +Tout a coup une idee soudaine la fit s'arreter court. + +Elle se retourna a demi vers le moine, courbe dans une attitude ou il y +avait plus de politesse pour la femme que de respect pour la reine. + +--Je vous felicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice sera donc +heureuse, puisque la voila delivree de vous, delivree de moi et qu'elle +partagera ce divin bonheur avec l'homme qu'elle aime. + +--L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide. + +--Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidele du roi de Navarre. +Ce digne huguenot epousera son Alice des que les noces du Bearnais +seront accomplies, il l'emmenera la-bas dans son pays et, comme la paix +regnera dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait bonheur des +jeunes epoux. + +Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul eut pu le dire. +L'infernale Catherine venait d'un seul mot de reveiller en lui tous les +demons de la jalousie. Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force +de s'hypnotiser dans la pensee d'Alice, a force de supputer ce qu'elle +avait du souffrir, oui, il avait eu pitie d'elle... + +Des reves de pardon l'avaient hante, aussi. + +Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas aupres d'Alice le petit +Jacques Clement? + +--Vous avez assez paye votre crime, lui dirait-il, embrassez votre +enfant! + +Dans ces reves heurtes, dans cette sombre recherche de l'apaisement, le +comte de Marillac n'existait plus. + +Un mot de Catherine de Medicis le fit revivre dans l'esprit du moine. + +La passion devait etre la plus forte! S'il pardonnait a l'amante +malheureuse, il ne pardonnait pas au rival heureux! + +Peut-etre a ce moment haissait-il Marillac autant qu'il aimait Alice. + +--L'homme qu'elle aime! avait repete Panigarola. + +--Vous avez pitie de celui-la aussi? dit Catherine. Je vous jure que lui +n'aurait pas pitie de vous." + +Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer Marillac. + +Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitie: Alice ne devait etre a +personne! Et Marillac devait disparaitre! + +--Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, autant, que la +paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... ah! l'homme! C'est autre +chose!... + +--Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre lui? + +--Rien! fit le moine, qui grinca des dents. Mais vous pouvez tout, vous! + +--C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac epouse Alice de Lux, +qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce +que tout cela peut me faire?... + +--Qu'etes-vous venue faire ici? eclata le moine. Vous etes la reine! Je +dis la reine la plus puissante de la chretiente! Les instructions que +j'ai recues de Rome vous indiquent comme la maitresse absolue des +destinees catholiques! Reine, je vous ai parle sans respect; chef des +catholiques, je vous ai crie que je n'ai ni foi ni croyance! Et vous ne +me faites pas saisir pour me jeter en quelque cachot, pour offrir ma +mort en exemple aux heretiques! Pourquoi m'ecoutez-vous avec tant +de mansuetude?... Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir une +vengeance que j'ignore, pour servir de tenebreux projets! Eh bien, soit. +Je me donne a vous! + +--Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. Tout ce que vous +avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous trouver parce que j'ai besoin +de vous. Et je comptais sur votre aide parce que je connaissais votre +haine pour Marillac. + +--Parlez donc! Parlez, madame! Delivrez-moi de cette jalousie, et prenez +mon ame! + +--Je la prends! dit Catherine avec un calme etrange. + +Panigarola avait enfonce ses mains sous sa robe et ensanglantait ses +ongles sur sa poitrine. + +Pitie, amour, douleur, tout disparaissait de lui. + +Il etait seulement l'homme qui hait. + +Catherine, sure desormais d'avoir conquis le moine, reprit avec une +simplicite d'accent qui eut pu paraitre plus terrible que les cris +d'angoisse du moine: + +--En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas la femme du seul homme +qu'elle ait jamais aime? Vous voulez tuer cet homme? Et vous voulez +aussi qu'Alice ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez, +car vous esperez encore! Eh bien, tout cela est facile si vous me donnez +en echange l'aide que je suis venue vous demander. + +--Je suis pret, dit Panigarola dans un souffle. + +--Ecoutez. Par votre eloquence emportee et sauvage, vous etes devenu +l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout a coup, avez-vous +garde le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis: +remontez dans la chaire, parcourez les eglises de Paris, parlez, parlez +encore comme vous parliez... + +--Que m'importent les predications, maintenant! + +--Insense! Oubliez-vous que Marillac est huguenot? + +Panigarola poussa un effroyable soupir. + +--La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et +j'espere qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une +centaine de mauvaises tetes que jamais je ne pourrai reduire a la +raison. Il s'agit de les faire disparaitre. M'entendez-vous? Un proces +est impossible. Le proces de cent huguenots serait le signal de +nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colere, tue ces +hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi desavoue +ces meurtres, que je les desavoue aussi, la paix est a jamais +consolidee. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons +les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses +victimes!... Pour cela, il faut votre terrible eloquence!... + +Le moine ne repondit pas tout de suite. + +Une fievre l'exaltait. Avec sa brulante imagination, il se voyait +decretant la mort des huguenots. + +Et c'etait un reve etrange, d'une tragique ampleur, que de decreter +la mort, de traverser la ville comme un meteore devastateur, de faire +naitre sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang, +et d'arriver enfin a Alice en lui disant: + +--Voyez! Paris brule! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai egorge +Paris!..." + +Panigarola presque delirant, l'oeil en feu, le visage bouleverse, +effroyable a voir, saisit la main de Catherine. + +--Demain, madame, je precherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois. + +--Ne vous inquietez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et meme, +tenez, marquis... je vous reponds que des miracles vont s'accomplir, et, +que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aime! + +--Moi! rugit-il avec un accent de desespoir indescriptible. + +--Vous!... Aime d'Alice!... Je la connais!... Elle meprise vos larmes; +couvert de sang et d'horreur, vous lui apparaitrez comme un dieu!... +Nous, nous serons prets... + +--Comment? + +--Les maisons des cent condamnes seront marquees une nuit. Au matin, ces +maisons bruleront. Et leurs habitants... + +--Vous savez ou il habite, lui? + +--Soyez donc tranquille! Sa maison sera la premiere brulee, puisqu'il +faut que Coligny soit le premier tue! Tout est prevu, tout est pret; le +jour est fixe... + +--Quel jour? + +--Le dimanche 24 aout, jour consacre a saint Barthelemy. + +--Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais mediter sur ce que +je vais dire au peuple de Paris! + +En parlant ainsi, Panigarola, ecumant, donnait reellement une impression +de hideur et de force qui se dechaine. Catherine de Medicis comprit +qu'il etait inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit +quelques mots a l'abbe qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au +parloir la femme qui l'avait accompagnee et monta avec elle dans sa +litiere. + +La jeune femme qui avait accompagne Catherine dans cette expedition +demeurait silencieuse. + +--Eh bien, fit tout a coup la reine avec une sorte de gaiete qui eut pu +paraitre macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit? + +La jeune femme laissa retomber son voile, et la pale figure d'Alice de +Lux apparut. + +--Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majeste? + +--Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire +comme si tu m'avais interrogee... Il te pardonne! + +Alice de Lux eut un fremissement. + +--Madame... + +--Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai +remise... Et il veut te la rendre lui-meme... Et ce n'est pas tout!... +Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant. +Alice, et tu pourras l'emmener. + +Alice palit affreusement. + +--Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut +pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras +quitte pour ne pas l'emmener... + +Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fut, continuait sa +route, le moine, a travers les couloirs et les escaliers du couvent, se +dirigeait vers les jardins. + +Panigarola marcha machinalement vers un coin ou il y avait un banc de +pierre et ou il se promenait d'habitude. + +Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tete dans une de ses mains. + +A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout a coup +quelqu'un qui s'asseyait pres de lui. Ce quelqu'un, c'etait l'abbe du +couvent des Carmes, personnage considerable, jouissant d'une haute +influence et considere comme un saint. + +--Vous travaillez, mon frere? demanda l'abbe... Restez assis... Ne vous +levez pas. + +--Monseigneur, dit Panigarola en cedant au geste bienveillant de l'abbe, +je travaillais en effet... je prepare un sermon... + +--C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne +frere... moi je vais prevenir les cures et leurs vicaires qu'ils aient a +venir vous entendre demain a Saint-Germain-l'Auxerrois... en meme temps, +j'ecris a Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une +recommandation, mon frere. + +--Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur. + +--Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs +mondains ordinaires; l'eglise sera remplie de pretres; or, vous +connaissez le peu d'intelligence de nos cures; il s'agit donc de leur +remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que +vous leur portez un mot d'ordre. + +--Votre Reverence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon +mieux. + +--Si cela est vrai, dit l'abbe en se levant, de grandes choses +s'accompliront. Mon fils, recevez ma benediction... + +Panigarola se courba sous le geste. + +Quand il se redressa, il vit l'abbe qui s'en allait. + +Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent ou se trouvaient loges +un certain nombre d'employes laiques, et qui etait separee du monastere +proprement dit par un mur perce d'une porte. Le moine franchit cette +porte, traversa une cour, entra dans un batiment isole et penetra enfin +dans une chambrette ou dormait un enfant. + +Panigarola n'alluma pas de flambeau. + +Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme +s'il eut vu clair dans la nuit. + +Et qui se fut trouve pres de lui l'eut entendu murmurer dans un sanglot: + +--O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire +reconquerir ta mere!... + +Le lendemain soir, le reverend Panigarola precha dans +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +L'archeveque de Paris assista a ce sermon. Les eveques Vigor et Sorbin +de Sainte-Foi, predicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur a la +tete du chapitre de son eglise, les cures, doyens et vicaires de toutes +les paroisses pres de trois mille pretres emplissaient la vaste nef. Les +portes etaient fermees Une vingtaine de laiques furent seuls admis. En +outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des +centainiers, et meme quelques simples dizainiers se masserent a +l'interieur, pres des portes, et purent entendre le sermon. + +Le discours du reverend fut entendu dans le plus grand silence. + +Seulement, quand ce fut fini, un fremissement terrible parcourut cette +assemblee, surtout parmi les cures. + +Puis, tout ce monde s'ecoula. + +Alors une femme, qui, cachee dans une des loges, avait tout vu, tout +entendu, se leva a son tour et sortit. A la porte, elle retrouva +quelques gentilshommes qui escorterent sa litiere jusqu'a l'hotel de la +reine. + +En effet, c'etait Catherine. + +Et Catherine, au moment ou le sermon se finissait, s'etait penchee; son +regard, charge d'une haine avide, s'etait appesanti sur le duc de Guise, +et elle avait murmure: + +"Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien +etonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes +ou autres ne me debarrassent de vous en meme temps! Quant au roi, +ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt. +O mon Henri, tu regneras!" + +Des le lendemain de cette memorable soiree, de furieuses predications +eclaterent a la fois dans toutes les eglises de Paris. Et, a la suite +de chacun de ces preches, le peuple se repandait dans les rues avec des +menaces et des imprecations contre les reformes. + + + +X + +OU TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX + +Le moment est venu ou, semblable au voyageur qui monte une cote fort +rude et tres herissee d'asperites, nous devons prier le lecteur de +souffler un instant avec nous et d'examiner de haut l'ensemble de la +position. + +Catherine de Medicis est la veritable protagoniste d'un gigantesque +drame. La reine, par une lente manoeuvre, se trouve a la veille d'un +double evenement qui doit, d'apres elle, se presenter dans le meme +instant. En effet, l'extermination des huguenots ne doit-elle pas etre, +du meme coup, la mort de son fils Deodat? + +Catherine redoutait les huguenots qui etaient capables de soutenir les +pretentions qu'elle supposait a Henri de Bearn. + +Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi ferus d'un amour sans +borne pour la puissance royale. + +Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute qui, si elle +etait decouverte, ferait d'elle la risee de la cour. + +Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les Guise par les +huguenots, assurer la disparition du comte son fils, telle dut etre sa +pensee conductrice. + +Le resultat de la victoire etait de placer le duc d'Anjou sur le trone, +des la mort escomptee de Charles IX, et de gouverner en souveraine +maitresse sous le nom de son fils prefere. + +Toute cette laborieuse combinaison etait sur le point d'aboutir: par +Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; Charles IX, epouvante et +tremblant, persuade que les huguenots conspiraient sa mort, devenait un +instrument docile; les Guise etaient prets a se ruer dans Paris, le fer +et la torche a la main. + +Catherine etait donc plus paisible, plus heureuse que nous ne l'avons +jamais vue. + +Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de la mere au fils, +nous voyons que Deodat vient de recevoir le double coup d'un bonheur +imprevu. + +Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touche le coeur de sa mere, +et Catherine l'amuse par la fantasmagorie de sa maternite a demi avouee. + +De plus, le comte a retrouve toute sa serenite d'amour pour Alice. + +Les soupcons vagues, imprecis qu'il a pu concevoir, se sont evanouis +sous le souffle de Catherine. Il n'a pas cesse un moment d'adorer Alice +de Lux; mais, maintenant, il est sur d'elle... + +L'epoque de son mariage approche. + +Un grand chagrin, pourtant, a traverse cette felicite: Jeanne d'Albret +est morte!... + +C'est-a-dire tout ce que le comte a venere jusque-la! Mais ce chagrin +lui-meme s'efface lorsque Deodat songe qu'il a retrouve une mere et une +fiancee... + +Encore un qui est heureux!... + +Quant a Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui a ote le plus cruel +de ses soucis. Seule, la reine de Navarre eut eu interet a la separer +du comte. Seule, elle pouvait et devait la denoncer... La reine morte, +Alice a respire. + +Catherine de Medicis lui a promis la supreme recompense de ses services. + +Elle epousera le comte de Marillac!... + +Une encore qui se persuade qu'apres tant d'orages, elle est enfin +arrivee au port d'un bonheur si durement conquis!... + +Charles IX attend sans impatience le grand evenement que lui a promis sa +mere. Il ne sait pas au juste ce qui doit se passer. Il sait qu'il n'y +aura plus de tracas, plus d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir +les bois, chasser le cerf et le sanglier, sans se demander a chaque +instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va pas le tuer; il +pourra etudier de nouveaux airs sur le cor; enfin, vivre a sa guise. + +Des lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, a la moindre emotion, +le jettent dans des delires tantot furieux, tantot desesperes, ces +crises ne se renouvelleront plus. Il regnera sans conteste, c'est-a-dire +qu'il emploiera aux commodites de sa vie tout ce qu'un peuple entier +peut produire de richesse, de genie, de science et d'art. + +Il pourra librement, vetu en bourgeois, parcourir sa bonne ville, +s'arreter parfois dans quelque guinguette, et finir toutes ses +excursions chez Marie Touchet qu'il aime sans passion, mais avec une +tendresse profonde. Voila ce que reve cet enfant de vingt ans; pour le +reste, il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses +ministres qui s'occuperont de l'administration de son royaume. + +Il a bonne mine, c'est-a-dire qu'au lieu d'etre livide, comme a son +ordinaire, il est simplement pale. + +Il semble meme qu'il y ait une sorte de fierte dans ses yeux, une fierte +qui etonne ses courtisans, inquiete Guise, et fait rever Catherine. + +C'est qu'il s'est passe une chose que toute la cour ignore: + +Marie Touchet a accouche d'un beau garcon bien rable, solide, criard, +plein de vie; Charles IX est pere!... Un nouveau petit Valois est au +monde; et le roi songe quel titre il pourra bien lui conferer. + +Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que l'ere +paisible predite par sa mere se realise enfin. + +Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie Touchet. + +Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses exquises +delicatesses. Si nous penetrons chez elle, nous la trouvons penchee sur +le berceau de son fils; car, depuis quelques jours, elle est relevee de +ses couches, et desormais elle ne vit plus que pour cet enfant. + +Quel calme dans ce logis! quelle proprete!... Quelle modestie aussi!... +modestie charmante qui ne va pas sans coquetterie. Dans la chambre a +coucher aux meubles de noyer cire, toute claire, voici le berceau ou +dort le duc d'Angouleme. Au-dessus du berceau, un beau portrait de +Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son cadre. Et Marie lui +sourit lorsque parfois son regard se leve de l'enfant jusqu'au pere. + +Passons maintenant a des personnages plus actifs. + +Panigarola, dans son couvent, medite la destruction des huguenots et la +mort de son rival Marillac. Etrange physionomie que celle de ce moine +incroyant pousse a la haine par l'amour, devenu a son insu le redoutable +instrument que manie la sainte Inquisition! + +Le duc de Guise s'apprete pour la supreme conquete. Son plan est d'une +effrayante simplicite: le roi parait resister au mouvement de foi +apostolique et romaine qui veut sauver l'Eglise en exterminant la +reformation. Or, ce mouvement doit aboutir a quelque bataille geante +dans les rues de Paris. + +Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX de connivence +avec les huguenots; il se fera nommer capitaine general de l'armee +catholique, et, lorsque le massacre sera commence, lorsque Paris +brulera, lorsque les ruisseaux des rues seront transformes en fleuves de +sang, lorsque le peuple sera dechaine, il marchera sur le Louvre; le roi +impopulaire, le roi des huguenots sera depose; Tavannes, le marechal, +est avec lui; Damville lui garantit trois mille cavaliers qui sont en +route, quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la Bastille, +prepare son oubliette la plus sure pour y enfermer Charles IX... et, +lorsque le roi voudra se defendre, lorsqu'il appellera ses gardes, c'est +Cosseins, son propre capitaine, qui l'arretera!... + +Alors Guise arretera le carnage: il aura ainsi du meme coup l'amour des +catholiques qu'il aura dechaines, et des huguenots qu'il aura sauves. + +Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme son oncle, le +cardinal de Lorraine, a etabli nettement la genealogie qui le fait +descendre de Charlemagne, Henri de Guise sera roi!... + +Le marechal de Damville, lui aussi, prepare son coup. + +Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes nombreuses: pres +de sept mille hommes qu'il a offerts a Guise pour l'aider a deposer +Charles IX. Et, par un miracle de ruse, c'est a la priere meme du roi +que ces troupes se sont mises en route. + +Si Guise est tue, Damville cherchera audacieusement a se substituer +a lui, et ce reve le hante d'arriver tout sanglant dans le Louvre, +d'arracher la couronne a Charles et de la poser sur sa tete!... + +Si au contraire Guise reussit, Damville se contentera d'etre le plus +haut personnage du royaume apres le roi. + +Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'ecrasement de son frere. + +La vieille haine qui date du jour lointain ou Jeanne de Piennes le +repoussa, cette haine a gangrene son ame. Elle est devenue un hideux +ulcere inguerissable... Damville donnerait jusqu'a cette royaute qu'il +reve dans le secret de ses pensees, pour faire souffrir son frere. +L'occasion va enfin se presenter: Damville s'est reserve l'attaque de +l'hotel de Montmorency... c'est lui qui veut prendre le vieil hotel ou +le connetable son pere a vecu! Et le reduire en cendres! Il prendra +Francois et le tuera de ses mains... Puis il emportera Jeanne de +Piennes. + +Montmorency est donc compris dans les massacres. Pourtant il n'est pas +huguenot!... C'est vrai, mais il est suspect. Le parti modere qui veut +l'apaisement le considere comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs, +est-il vraiment besoin d'etre huguenot pour etre condamne? + +Damville. donc, en cette periode ou nous essayons d'indiquer la position +generale de la mise en scene historique, attendait avec la certitude +que sa haine et son amour, avant peu, recevraient du meme coup leur +satisfaction. Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son frere, et +il prend ses mesures en consequence. + +Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une chose, une +seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, pour la raison qu'il +l'ignore. Et cette chose, qui peut-etre bouleverserait de fond en comble +les plans de Damville, c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est +folle... + +Penetrons maintenant dans l'hotel de Montmorency + +La se trouvent cinq personnages qui nous interessent. D'abord, nos +deux heros d'amour: le chevalier de Pardaillan et Loise de Piennes de +Montmorency. + +Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent a peine. Et +qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une pensee du chevalier qui +n'aille a Loise; il n'est pas un battement du coeur de Loise qui ne soit +pour le chevalier. Pour Loise. c'est bien simple: elle mourrait en ce +moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui fut pres d'elle! +Et quel danger est possible quand le chevalier est la? Elle n'a pas +confiance: elle est la confiance meme. + +Quant au chevalier, sur de l'amour de Loise, il croit n'avoir plus rien +a redouter de la fortune adverse. Pourtant, il ne se croit pas certain +d'etre uni un jour a Loise. Le marechal de Montmorency a declare que sa +fille est destinee au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan ne +connait pas ce comte, mais il fera tout au monde pour le rencontrer, et, +l'epee a la main, lui disputera sa fiancee. + +Il recherche activement deux choses. La premiere, c'est le moyen de +sauver definitivement Loise, c'est-a-dire de sortir de Paris; la +deuxieme, c'est de savoir qui est le comte de Margency que le marechal a +choisi pour fiance a Loise. + +Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure a l'affut. Il fait +manoeuvrer son Gillot et echafaude un plan que nous ne tarderons pas a +voir se developper sous nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire +il ne sait trop quel immense danger... + +La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est peut-etre la plus +heureuse. Sa douce et tendre folie l'a ramenee aux beaux jours de sa +premiere jeunesse. Elle se croit a Margency. Par un phenomene assez +rare, sa sante physique est entierement retablie. + +Le marechal de Montmorency, tenu a l'ecart par les chefs huguenots parce +qu'il a refuse de s'associer a l'entreprise d'Henri de Bearn, alors que +la paix n'etait pas declaree, est, d'autre part, hai de la Cour, +parce qu'on l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis +politiques ne comprennent pas l'independance chez un homme influent. + +Mais Francois de Montmorency ne cherche pas l'estime et l'admiration de +ses concitoyens, pour la raison bien simple qu'il ne les estime ni ne +les admire. Il a vu trop d'ambitions dechainees autour du trone; il a vu +trop de pensees criminelles, trop d'hypocrisies, trop de ferocites: il +ne reve plus que la retraite au fond de son manoir... + +Voila donc, d'une facon generale, la position de tous nos personnages +principaux. + +Il plane sur cette situation un calme d'orage. + +C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui precedent la tempete, +les arbres de la foret demeurent immobiles; pas un souffle ne traverse +l'espace. Le ciel pur n'offre rien de menacant, et les buees grises dont +il se couvre paraissent devoir se dissiper bientot. + +Tout a coup ce ciel devient noir; une rafale enorme balaie les airs, la +tempete bat les horizons... + + + +XI + +ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN + +Nous transporterons maintenant nos lecteurs a l'hotel de Montmorency, +par une chaude soiree des premiers jours d'aout. Dans la chambre qu'il +occupait a l'hotel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en +guerre, en sifflotant une fanfare de chasse. + +C'est-a-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait sa longue +rapiere, non sans s'etre assure que la pointe n'en etait pas emoussee. +En outre, il se munissait d'une courte dague, present de Montmorency, +portant la marque des fabriques de Milan. + +"Par Pilate! grogna-t-il, j'etouffe dans cette cuirasse; mais j'espere +que sous peu je pourrai m'en debarrasser." + +Il etait a ce moment neuf heures du soir et le lourd crepuscule d'ete +commencait a voiler Paris. + +Lorsqu'il fut pret, le vieux routier se jeta dans un fauteuil les jambes +croisees, la rapiere en travers des genoux, et se mit a reflechir. + +"Dois-je prevenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. Il voudrait me +suivre, car il n'en fait qu'a sa tete. Or, je veux etre seul a traiter +cette petite affaire. En effet, de deux choses l'une: ou mon ancien +maitre se trouvera seul, comme me l'a affirme cet animal de Gillot, et, +alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans un traquenard, et il +est inutile que le chevalier soit tue en meme temps que moi... Oui, mais +si je suis tue!... Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant..." + +Pardaillan continua sa reverie jusqu'au moment ou il entendit sonner dix +heures. + +Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaitre du suisse et sortit +de l'hotel en prevenant le digne gardien qu'il rentrerait peut-etre +fort tard dans la nuit; que, s'il ne rentrait pas du tout, il aurait +entrepris un voyage. + +Cependant, Pardaillan s'etait eloigne. Il descendit sans hate jusqu'a la +Seine et, comme le passeur etait couche, s'en alla traverser le fleuve +au Grand Pont, qui porte aujourd'hui le nom de Pont au Change. + +Pardaillan, tout flanant et sans se hater, se dirigea vers le Temple, et +il etait a peu pres onze heures lorsqu'il atteignit l'hotel de Mesmes. + +Sur sa facade, l'hotel paraissait endormi. + +Pardaillan en fit le tour. Sur les derrieres, on l'a vu, se trouvait un +jardin cloture d'un mur. + +Le vieux routier escalada le mur avec cette agilite qui etait telle +encore qu'elle excitait l'admiration de son fils. + +Parvenu a la porte de l'office qui donnait sur le jardin, il commenca a +manoeuvrer pour forcer les verrous au moyen de sa dague. Il etait minuit +lorsque Pardaillan, a sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir. + +L'instant d'apres, il etait dans l'interieur de l'hotel. Pendant le +sejour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez etudie la localite, +selon son expression, pour etre sur de s'y conduire les yeux fermes. Il +traversa donc le vestibule de l'office, enfila le couloir ou se trouvait +la fameuse entree des caves et sourit en se rappelant la grande bataille +qu'il avait soutenue la. + +Parvenu a la partie anterieure de l'hotel, il commenca a monter un large +escalier et arriva au premier etage; puis, ayant longe un corridor, +il s'arreta devant une porte: c'est la que commencait l'appartement +particulier du duc de Damville. + +"Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?" + +Le vieux routier se posa ces questions. + +"Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir." + +Et il allongea la main pour voir si la porte etait fermee. + +Au meme instant, cette porte s'ouvrit d'elle-meme, et le marechal de +Damville parut, un flambeau dans une main. + +--Tiens! fit le marechal d'une voix tranquille, c'est ce cher monsieur +de Pardaillan! Vous me cherchez, je crois? Donnez-vous donc la peine +d'entrer... moi aussi, je voulais justement vous voir et vous parler... + +Pardaillan demeura une seconde atterre. Si difficile a emouvoir que soit +un homme, il n'est pas sans eprouver quelque violente secousse lorsqu'il +est soudain surpris par un ennemi mortel au moment meme ou il croyait +surprendre cet ennemi. + +Cependant, par un energique effort de volonte, le vieux routier se remit +promptement, et, saluant de bonne grace, il repondit: + +--Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car j'ai des choses +urgentes a vous dire. + +--Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, je vous eusse +evite la peine de crocheter mes portes. + +--Vous etes mille fois trop bon, monseigneur. On crochete ce qu'on +peut... les uns des serrures, les autres des coeurs humains... + +--Mais entrez donc, je vous en supplie! + +Pardaillan n'hesita pas. Il entra. Le marechal referma la porte. + +Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre sur laquelle +s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait sur une sorte de salon. +C'est dans ce salon que Damville fit entrer Pardaillan. + +--Ah! ca, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez donc, +monseigneur? + +--Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous attendre. On +attend toujours un homme comme vous. + +--Voyons, monseigneur, dites-moi que vous etiez prevenu de ma visite, +dit Pardaillan qui songea a Gillot. + +--C'est la verite, repondit Damville. + +--Puisque vous etes en veine de franchise, ne pourriez-vous me dire qui +vous a prevenu? + +--C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous cacher ce detail. Un +de mes officiers que vous connaissez bien, pour qui vous professez la +plus vive amitie... ce brave Orthes... + +--Le vicomte d'Aspremont! + +--Lui-meme. Si vous avez de l'amitie pour lui, il a pour vous une telle +affection qu'il recherche toutes les occasions de vous apercevoir, ne +fut-ce qu'un instant. Je crois qu'il a quelque chose d'interessant a +vous dire. + +--Je l'ecouterai volontiers, monseigneur. Il y a en effet une +conversation engagee entre ce digne gentilhomme et moi, et il faudra +bien que le dernier mot reste a l'un ou a l'autre. + +--Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent ami Orthes, +dans l'espoir de vous serrer dans ses bras, ne cesse de roder autour de +l'hotel Montmorency. + +"Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!" + +--Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader le mur de mon +enclos, et, tandis que vous forciez l'office, il est entre par la +grande porte et m'a prevenu de votre visite. J'etais sur le point de +me coucher. Mais, pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai resolu de +veiller. Bien m'en a pris, puisque vous voila. + +--Oui, me voila, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, puisque vous poussez +la condescendance a ce point, vous me permettrez bien de vous poser une +petite question, une seule? + +--Comment donc! Dix questions, question ordinaire et question +extraordinaire, vous avez droit a toutes les questions! + +Cette fois, le vieux routier ne put s'empecher de palir! + +Est-ce qu'il allait etre livre au bourreau? + +Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-a-dire la +torture!... + +Pourtant, il fit bonne contenance et reprit: + +--Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous etes seul. + +--Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et decharger votre +coeur. Quant a etre seul, il n'y aura ja mais trop de braves officiers +autour de moi pour faire honneur a un homme tel que vous. Et d'ailleurs, +voyez! + +A ces mots, le marechal se leva. Trois portes s'ouvraient sur le salon: +l'une par laquelle Pardaillan etait entre; la deuxieme qui donnait sur +la chambre a coucher; la troisieme qui ouvrait sur un cabinet d'armes. + +Damville ouvrit la premiere, et Pardaillan apercut douze gardes sur deux +rangs, armes de hallebardes. + +Le vieux routier hocha la tete, et Damville referma. + +Puis il ouvrit la deuxieme porte, et une quinzaine de gentilshommes +apparurent a Pardaillan: ils avaient tous l'epee a la main. + +--Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant. + +Cette deuxieme vision disparut aussitot, le marechal ayant referme la +porte. Il alla alors ouvrir la troisieme, et, cette fois, ce furent six +arquebusiers, prets a faire feu, qui apparurent; derriere eux, Orthes, +pret a donner le signal d'une decharge. + +"Je suis pris!" se dit Pardaillan. + +--Causons maintenant, dit le marechal en froncant les sourcils. Mon cher +monsieur, vous veniez pour m'assassiner. + +--Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, il est vrai, mais pour +vous tuer en un combat loyal. Je comptais vous trouver seul. J'avais +meme prevu le cas ou je vous eusse trouve endormi. Alors, je vous eusse +reveille, je vous eusse prie de vous habiller, et je vous eusse dit +ceci: "Monseigneur, vous genez terriblement quelques braves gens qui +ne demandent qu'a vivre heureux et tranquilles et que vous avez resolu +d'occire. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est vous +rendre un signale service que de vous empecher d'en faire encore. Voici +votre epee, voici la mienne. Defendez-vous bien, car j'ai la pretention +de ne pas sortir d'ici sans vous avoir tue." Voila ce que je vous eusse +dit, monseigneur. Et je suis pret a vous le redire. Vous ouvrirez ces +trois portes. Il y aura de nombreux temoins pour affirmer que Mgr Henry +de Montmorency, marechal duc de Damville, n'a pas ete assassine, mais +bien tue legalement par la grace de Dieu et de ma rapiere. + +Le marechal etait une veritable bete feroce; mais il avait le culte du +courage. + +L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire qui herissait +sa moustache, sa tranquillite parfaite dans une aussi terrible +conjecture, firent donc sur lui une profonde impression. + +--Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prevu le cas ou c'est +moi qui vous eusse tue.... + +--C'etait impossible, monseigneur. J'avais tous les avantages. Je ne +vous dirai pas que votre cause est mauvaise et la mienne juste; mais je +vous dirai qu'au metier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte, +et je suis sur d'etre plus audacieux que vous. + +--Soit, mais vous n'avez pas prevu le cas ou je n'eusse pas voulu vous +accorder l'honneur de me battre avec vous. + +--Nous nous sommes expliques la-dessus, a notre rencontre des +Ponts-de-Ce, monseigneur; je crois vous avoir prouve que mon epee vaut +la votre. + +Le marechal se leva, pensif, et fit quelques pas dans la salle, non sans +surveiller du coin de l'oeil les mains de son adversaire. + +Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoude a son fauteuil, le +regardait d'un air de bonhomie qui apparut au marechal comme un exces +d'intrepidite. Il s'accota a la haute cheminee et dit lentement: + +--Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous la plus haute +estime, et je vous l'ai prouve. Je vous le prouve encore en ce moment +par ma moderation. Si je faisais un signe, vous tomberiez mort a +l'instant. Je pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter +a la Bastille qui, vous le savez, est commandee par un de mes amis, +lequel, sur ma recommandation, vous tuerait aussi surement que +pourraient le faire ces hallebardes et ces arquebuses, avec cette +seule difference que vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie +pourrait durer plusieurs heures et meme plusieurs jours... En effet, qui +etes-vous pour moi? Un ennemi. Vous m'avez trahi a Margency autrefois; +aux Ponts-de-Ce, nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonne +votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous etiez de mes amis; +vous m'avez encore trahi de la facon que vous savez. Par miracle, vous +avez echappe a ma juste vengeance. Et, depuis, vous etes passe au camp +ennemi. Qu'avez-vous a dire a cela? + +--Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que decide a me faire votre +second loyal dans une entreprise grandiose, je ne voulais pas devenir +votre complice dans une entreprise infame. Capable d'entrer dans le +Louvre et d'y arreter le roi de mes mains, capable si vous me l'aviez +ordonne de me saisir de la couronne et de vous l'apporter, capable de +tenir tete en rase campagne a l'armee royale si vous m'aviez confie la +poignee d'hommes dont vous disposez, je n'etais pas capable de me faire +le bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que je pouvais vous +donner, monseigneur! Mon epee, mon sang, mon energie; vous avez voulu +faire de moi l'espion de mon fils et le geolier de celle qu'il aime. +Vous avez fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai pas +trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune du coup, si +j'avais voulu vous envoyer a Montfaucon et gagner dans cette ignominie +vos propres richesses, je n'avais qu'a aller trouver le roi et lui dire +que vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. Mon silence sur +cette affaire vous prouve, monseigneur, que vous vous etes separe par +votre faute d'un homme capable de garder un important secret, ce qui est +rare, croyez-moi. + +Le marechal avait affreusement pali. Et, lui qui tenait le vieux routier +en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante qu'il demanda: + +--Ainsi, vous n'avez rien dit a personne de cette affaire? + +Pardaillan haussa les epaules avec un supreme dedain. + +--Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me denoncer, chose abominable +et monstrueuse dont votre fierte ne saurait s'accommoder, vous auriez pu +tout au moins... confier... + +"Ah! ah! voila donc le secret de ce qu'il appelle sa moderation, songea +Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai point parle! + +Et, tout haut, il ajouta: + +--A quelles personnes, monseigneur? + +--Mais a des personnes qui, elles, n'auraient peut-etre pas votre +generosite!... A M. de Montmorency, par exemple! + +--Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez de vos droits! +N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? N'ai-je pas le droit de +donner cette arme a votre frere? C'est plus qu'un droit. Comment! vous +sequestrez la fille du marechal de Montmorency... et je ne parle pas de +l'infortunee dame de Piennes! Je prends seulement les choses ou elles en +sont: vous faites fermer les portes de Paris au marechal; vous le tenez +prisonnier, lui et les siens, et nous, par consequent! C'est donc que +vous preparez le dernier coup qui doit nous ecraser tous!... Je vous +le declare, monseigneur, je n'aurais pas le courage de me faire votre +denonciateur, j'ai du moins pense que je devais tout dire au marechal +votre frere, afin qu'il puisse au moins se defendre... + +--Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent de rage et de +desespoir. + +--Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne me remerciez pas. +J'enrage d'avoir garde le silence: c'est mon fils qui m'a empeche de +parler. Savez-vous ce qu'il m'a dit?... Plutot que de reveler un secret +confie a notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maitre, je me +tuerais a vos yeux! Que Damville brule Paris, s'il l'ose, pour s'emparer +de nous! S'il faut mourir, nous mourrons du moins sans que nul au monde, +pas meme un felon comme lui, puisse nous accuser de felonie!... Voila ce +que m'a dit mon fils, et voila pourquoi je me suis tu, monseigneur! + +--Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency ne sait rien? + +--Rien, monseigneur; ni lui ni personne! + +Le marechal poussa un profond soupir. Sa terreur avait ete telle qu'il +ne songeait meme pas a relever ce terme de felon dont Pardaillan venait +de le souffleter. + +En quelques instants il eut repris tout son sang-froid. + +Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des portes derriere +laquelle se trouvait Orthes et ses arquebuses. + +Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan. + +--Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la paix? + +Pardaillan se leva, s'inclina et demanda: + +--Vos conditions, monseigneur? + +--Simplement de ne pas me gener dans ce que je vais entreprendre: vous +et votre fils, vous sortirez de l'hotel Montmorency; vous vous en irez +de Paris, au diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux bons +chevaux tout harnaches; dans la sacoche de chacun des chevaux, il y aura +deux mille ecus. + +Pardaillan, la tete baissee, paraissait reflechir profondement. + +--Songez-y, reprit le marechal. Vous m'avez desarme par votre fidelite a +garder un secret que bien d'autres eussent vendu. Vos insultes, je les +oublie. Vos petites trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier, +je veux le plus grand bien possible. Je ne veux meme pas me souvenir +que vous vous etes introduit dans cet hotel pour me tuer. Je vous dis: +Pardaillan, ne soyons ni amis, ni ennemis, soyons neutres. Vous etes mon +prisonnier de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne pouvez +lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et ces bonnes epees qui +vous cernent; il n'y a pas de fuite possible: vous etes pris, mon cher. +Eh bien, acceptez ce que je vous propose, et vous etes libre. + +--Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment vous y +prendriez-vous, monseigneur? Car je vous sais defiant; sur ma simple +parole, vous ne m'ouvririez pas les portes de votre hotel. + +Un eclair de joie, aussitot eteint, flamboya dans les yeux du marechal, +qui repondit: + +--Je ne prendrai que les precautions indispensables; vous allez ecrire +une lettre au chevalier, assez pressante pour qu'il vienne vous +retrouver ici. Un de ces gentilshommes portera cette lettre. Lorsque le +chevalier sera ici, lorsque vous m'aurez tous deux donne votre parole +de ne pas revenir a Paris avant trois mois, je vous escorterai moi-meme +avec quelques amis jusqu'a telle porte de Paris que vous me designerez, +et je vous souhaiterai bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit +Damville en fremissant. + +--Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude! + +--Ecrivez donc, alors! gronda le marechal qui, se precipitant vers un +meuble, en tira une ecritoire et du papier. + +Pardaillan ne bougea pas. + +--Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je ne puis accepter +que pour moi seul. + +--Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le chevalier! + +--Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. Vous n'avez pas idee +de sa mefiance. Il se mefie de moi. Il se mefie de lui-meme. Il se mefie +de l'ombre qui suit ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai +rougi de le voir si mefiant alors que j'ai, moi, un respect sans bornes +pour les paroles d'un personnage tel que vous. + +--Que signifie? gronda le marechal. + +--Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, mon fils +s'ecrierait: "Comment! mon pere est prisonnier du marechal de Damville +et il veut que je l'aille rejoindre, sous pretexte qu'il a fait la paix +avec monseigneur! Allons donc! Vous etes fou, mon pere! Est-ce que vous +ne savez pas que M. Damville est un fourbe, un felon--c'est mon fils qui +parle!--un etre petri de ruse qui voudrait nous tenir tous les deux et +nous occire ensemble? Mais sa ruse est par trop grossiere. Je suis jeune +et veux vivre. Quant a vous, mon pere, qui avez assez vecu, mourez tout +seul, puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer dans la +gueule du loup!..." Voila ce que dirait le chevalier en recevant ma +lettre; il me semble l'entendre eclater de rire... + +--Ainsi, fit Damville, les dents serrees, vous n'ecrivez pas?... + +--Cela ne servirait a rien, monseigneur. Et puis, tenez, admettons que, +par impossible, mon fils se decide a me rejoindre. Savez-vous ce qui +arriverait? + +--Voyons! + +--Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus mefiant de la terre, +il est tetu, monseigneur, a tel point qu'il l'est presque autant que +vous. Il s'est loge dans la tete d'arracher de vos griffes la dame +de Piennes, sa fille et monseigneur votre frere. Rien ne l'en fera +demordre. Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance votre +honorable proposition. Mais lui... Savez-vous ce qu'il nous dirait?..." + +Pardaillan se campa devant Damville, la main a la garde de sa rapiere, +le buste droit. + +--Il nous dirait ceci, monseigneur: "Ainsi donc, mon pere, et vous, +monsieur le duc, vous osez me proposer cette vilenie! Fi donc, +messieurs! Pour quatre mille ecus et deux chevaux tout harnaches d'or, +eussiez-vous a m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun quatre mille +ecus, que l'insulte n'en serait que plus forte. Quoi! il y a donc deux +hommes au monde qui ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait +vendre l'epee qu'il tient de son pere et, abandonnant deux malheureuses +femmes qu'il a jure de sauver, se mettre soi-meme au rang des laches? +Ah! mon pere, je ne me releverai pas de l'offense que vous me faites. +Revenez a une plus haute et plus digne estime de ce que vous vous devez +a vous-meme et laissez la honte de ces propositions a M. le duc de +Damville qui, lui, a l'habitude de la felonie et de la trahison." + +--Miserable! rugit Damville. + +--Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les defauts que je viens +de vous signaler, le chevalier a encore celui de m'aimer tel que je +suis. Il me sait ici! S'il ne me revoit pas au petit jour, il est +capable d'aller raconter au roi que vous le trahissez pour Guise... +Quitte a se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de +denonciateur! + +Le marechal, qui, deja, s'elancait, s'arreta comme frappe de la foudre, +bleme, ecumant, terrible. Pardaillan sourit dans sa moustache et +murmura: + +"Pare celle-la, si tu peux!... + +Mais, dans l'esprit du marechal, affole par les paroles du vieux routier +comme le taureau peut l'etre par les banderilles, la fureur et la haine +l'emporterent sur l'epouvante. + +--Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!" + +Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et bondit sur le +marechal. + +--C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il. + +Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment ou le poignard +s'abattait sur lui, il se laissa tomber a plat sur le tapis! Pardaillan, +emporte par l'elan, trebucha; au meme instant, la piece se remplissait +de monde, se herissait de hallebardes et d'epees. + +Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapiere pour mourir au +moins en se defendant: vaine tentative! Saisi de tous les cotes a la +fois, maintenu par vingt bras, il fut en un instant desarme, baillonne, +ligote. + +Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilite farouche. + +--Monseigneur, dit Orthes, ou faut-il pendre ce truand? + +--Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait encore de rage. +Y pensez-vous? Ce truand possede des secrets qu'il est utile de lui +arracher dans l'interet de Sa Majeste notre roi... + +--On va donc lui appliquer la question? reprit Orthes. + +Pardaillan frissonna longuement. + +--Oui-da! repondit Damville. Le tourmenteur jure sera prevenu par mes +soins, et je veux assister moi-meme a la besogne. + +--Ou faut-il le conduire? + +--Au Temple, dit le marechal. + + + +XII + +OU MAUREVERT JOUE UN ROLE IMPORTANT + +Ce dimanche-la, le chevalier de Pardaillan avait ete voir son ami +Marillac, comme il faisait presque tous les jours. Les deux jeunes +gens se racontaient leurs inquietudes, leurs joies, leurs esperances; +Marillac parlait d'Alice; le chevalier parlait de Loise. + +Plusieurs fois, le comte avait offert a son ami d'aller trouver la reine +mere et de lui demander un sauf-conduit pour le marechal de Montmorency +et les siens, Mais le chevalier avait toujours refuse avec obstination. + +Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de sa bienveillance, +de ses promesses, Pardaillan gardait le silence. + +"Tout est possible! se disait en effet le chevalier. Qui sait si +l'infernale Catherine n'a pas ete enfin touchee au coeur! Qui sait si +elle ne s'est pas mise a aimer ce fils retrouve!... Mais qui sait aussi +quels pieges peut cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant +a la malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutot que de dire +l'affreux secret qu'elle m'a confie dans une heure de delire... + +Donc, le chevalier gardait le silence a la fois sur la reine et sur +Alice... Seulement, il ne cessait de repeter a son ami: + +--C'est le moment de redoubler de prudence, mon cher... + +Marillac souriait alors... il etait dans cet etat de confiance absolue +qui est comme un profond sommeil de l'esprit. + +Il n'y avait qu'une ombre a son bonheur: la mort de Jeanne d'Albret. + +Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas vu le chevalier, +lorsqu'il le vit entrer. + +--J'allais entreprendre de vous relancer a l'hotel de Montmorency! +s'ecria le comte en saisissant les mains de son ami... mais +qu'avez-vous? Vous me paraissez sombre... preoccupe... + +--Vous, au contraire, vous etes en pleine joie a ce que je vois... vous +essayez un costume?... + +Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un costume qu'on lui +avait apporte et qu'il avait essaye... C'etait un habillement de +grand seigneur, et tel que la magnificence de ces epoques pouvait le +concevoir. Mais ce costume si riche etait entierement noir depuis la +plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin. + +--C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant. C'est demain que +notre roi Henri epouse Mme Marguerite. Avez-vous vu les preparatifs que +l'on a faits a Notre-Dame? Ce sera magique. L'eglise tout entiere +est tendue de velours a crepines d'or. Les sieges des epoux sont des +merveilles... + +--Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends votre joie. + +Marillac saisit sa main et la pressa. + +--Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de la... Ecoutez... +j'avais jure de ne le dire a personne au monde... mais vous, mon +ami, vous etes mon autre moi-meme... Demain, il y aura un mariage +a Notre-Dame... et, demain soir, il y en aura un autre a +Saint-Germain-l'Auxerrois... et je veux que vous soyez la!... + +--Quel mariage? demanda le chevalier. + +--Le mien!... + +--Le votre! fit Pardaillan qui ne put s'empecher de fremir. Et pourquoi +le soir? + +--La nuit, plutot; a minuit!... Vous allez comprendre... la reine veut +etre la pour me benir... elle se charge de tous les details de la +ceremonie... des amis a elle, des amis surs, y assisteront seuls... et +vous, mon cher, mon frere! mais n'en dites rien. La reine veut etre la, +comprenez-vous? Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait savoir +pourquoi la mere de Charles IX s'interesse tant a un pauvre gentilhomme +huguenot... + +Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua pas: cette +ceremonie mysterieuse, ce mariage de minuit qui devait etre tenu secret +et auquel Catherine devait assister... Il eut la pensee d'un guet-apens. + +"Heureusement que je serai la!" songea-t-il. + +Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eut poursuivi, il designa +le costume etale sur un fauteuil: + +--Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier? + +--Oui, frere, dit Marillac soudain redevenu grave. C'est dans ce costume +que je veux assister au mariage de notre roi, et c'est dans ce +meme costume que, le soir, a minuit, je me rendrai a +Saint-Germain-l'Auxerrois... + +--Eh quoi! Tout de noir vetu? + +--Ecoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage se voila de +melancolie. Je suis dans un bonheur tel que je me demande parfois si +je reve. Vous savez combien j'ai souffert d'etre oblige de maudire ma +mere... eh bien, cette mere se revele a moi comme la femme la plus +aimante. Vous savez combien J'aime ma fiancee... eh bien, demain, +Alice devient ma femme... comprenez-vous que ces deux bonheurs inouis +accablent mon ame!... + +--Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre a votre bonheur? + +--Quelle inquietude, quelle crainte pourrais-je avoir? Non, mon ami... +tout en moi est apaisement et confiance... Et pourtant, oui, tout ce +bonheur est comme voile d'un crepe. + +--Il faut quelquefois ecouter les pressentiments. + +--Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois, je ne crains +rien, je n'ai rien a redouter. Mais je m'habille de noir, mon ami, parce +que je veux, aux yeux de tous, porter le deuil de l'admirable femme qui +a ete ma vraie mere: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir deja +oubliee. Son fils lui-meme, cet Henri qu'elle aimait tant, a bien vite +repris ce visage insoucieux et sardonique... il a bien vite recommence +a papillonner autour des femmes, tandis que celle qui sera la sienne +s'occupe, dit-on d'amours ou le roi de Navarre ne joue aucun role, sinon +celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute cette ingratitude pour +une femme si vaillante et si bonne, cela me revolte. Et moi qui l'ai +veneree, moi qui l'ai vue mourir, je veux porter son deuil devant son +fils, devant ma mere aussi... et devant ma femme! + +Marillac demeura quelques minutes tout songeur. + +--Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admire la singuliere +destinee qui vous a fait retrouver une mere juste au moment ou vous avez +perdu celle que vous consideriez comme telle? + +--Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant. + +--Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a vecu, Catherine +de Medicis vous est apparue comme un monstre capable de toutes les +atrocites. Or, c'est justement dans la nuit ou est morte l'infortunee +Jeanne d'Albret que madame votre mere a commence de se reveler a vous +dans toute sa maternelle mansuetude... + +--Je vous avoue que je n'ai pas songe a cette coincidence, dit Marillac +en passant une main sur son front. Mais, puisque vous m'y faites penser, +ne dois-je pas voir la une preuve de plus que mon bonheur depasse mes +esperances?" + +Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir. + +Il eut la sensation que son ami cherchait a s'etourdir, et qu'il faisait +un violent effort pour se persuader a soi-meme qu'il etait heureux. + +Oui, peut-etre Marillac avait-il entrevu la haine formidable qui couvait +sous les sourires de Catherine! Peut-etre, a force de creuser le +probleme, en etait-il arrive a pressentir vaguement vers quels abimes il +etait entraine!... Peut-etre n'y avait-il en lui qu'un desespoir sans +fond... le desespoir d'avoir compris que sa mere voulait le tuer, le +desespoir de deviner que sa fiancee etait complice de sa mere!... + +Peut-etre, disons-nous! + +Car, ce que nous etablissons en quelques lignes positives, Marillac ne +pouvait que le soupconner. + +--Vous ne m'avez jamais raconte la mort de la reine de Navarre! reprit +tout a coup le chevalier. + +--Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez la, chevalier, dit le +comte avec une sombre expression. Ce fut foudroyant. La reine etait +arrivee a neuf heures au Louvre, ou on celebrait les fiancailles de +son fils et de la princesse Marguerite. Apres avoir recu l'hommage des +seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil de ce salon, ou +le roi de France vint, en personne, lui temoigner son affectueuse +admiration. Moi, j'etais ou vous savez. Lorsque je fus redescendu dans +les salles de fete, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'a +l'instant ou elle s'evanouissait. Il y eut de grandes rumeurs, et je +n'oublierai jamais la douleur qui eclata sur le visage de... la reine +mere... + +--De Catherine de Medicis? insista le chevalier. + +--Oui, mon ami... Apres que le medecin du roi eut examine la reine de +Navarre, celle-ci fut aussitot transportee jusqu'a sa litiere, malgre +Ambroise Pare, qui lui voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel +medicament... Le roi Henri, l'amiral, le prince de Conde et moi, nous +montames a cheval pour escorter la litiere; quelques gentilshommes nous +accompagnerent. La litiere, ainsi entouree de notre groupe et precedee +de laquais a cheval, portant des flambeaux, traversa la foule qui +entourait le Louvre. A la vue du roi Henri, cette foule se mit a +pousser des clameurs comme si nous eussions ete des ennemis; cependant, +lorsqu'on sut que la litiere contenait Jeanne d'Albret mourante, un +grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-etre, s'ecarterent, +mais, dans leur silence meme, ce n'etait pas le respect de la mort qui +apparaissait... Ah! chevalier, quelle nuit!... Quand je songe a cette +fete monstrueuse, a cette orgie plutot, ou les notres ont tolere que +leurs femmes fussent insultees, puis ces cris funebres, cette litiere +qui passe a travers un peuple retenant a peine ses grondements, je me +prends a songer a quelque enorme et fantastique traquenard... mais c'est +de la folie. + +--Hum! fit le chevalier. + +--Le roi nous comble de ses caresses; la reine mere... je connais ses +sentiments... + +--Hum! hum! repeta le chevalier. + +--Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise nous assure que +les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise humeur, qui se dissipera +lorsqu'on aura vu notre roi entrer a Notre-Dame... + +Et, comme pour eviter d'approfondir les soupcons qu'evoquait l'attitude +du chevalier, le comte se hata de continuer son recit: + +--Lorsque la reine eut ete couchee dans son lit, elle reprit +connaissance. Le medecin du roi, maitre Ambroise Pare, arriva a ce +moment. Mais la reine, le regardant fixement, lui dit: "Je vous +remercie, maitre, Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles +contre le mal. Je vais mourir... Allez!" Sans insister davantage, maitre +Pare s'inclina, en poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous +vimes que son visage portait les traces d'une etrange epouvante. + +--Ah! ah! Ce medecin n'est-il pas de la religion reformee? + +--Oui, chevalier. + +--Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des soins a la +malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait l'air epouvante? + +--En effet. Mais n'etait-ce pas naturel? Ce mal foudroyant... + +--Non, comte! Ambroise Pare est un homme energique. S'il n'a pas +insiste, s'il a ete epouvante, s'il a recule, enfin... + +--Que voulez-vous dire, chevalier? s'ecria Marillac avec agitation. + +--Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'etonne de cette attitude, +voila tout. Mais continuez, cher ami... + +--Oui... laissons de cote les soupcons. + +--Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous soupconnez... + +--Quoi? balbutia le comte. + +--Un crime!... + +Marillac palit. Son regard se detourna de Pardaillan. + +--Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois a un crime! La reine de Navarre +avait des ennemis acharnes; plus d'une fois, elle a failli succomber. +Peut-etre, un de ces ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas +devant le forfait... je donnerais ma vie pour le connaitre, celui-la... + +Marillac passa la main sur son front. Et, comme le chevalier gardait le +silence, il continua: + +--Mais peut-etre, apres tout, n'est-ce qu'un soupcon sans valeur. + +--Peut-etre! fit le chevalier. Vous disiez donc que le medecin du roi se +retira. + +--Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement febrile. Le +roi Henri demeura seul pres de sa mere. Pendant trois longues heures, +nous attendimes dans la piece voisine. Enfin, l'aube entra dans cette +salle ou nos douleurs silencieuses etaient rassemblees, et fit palir les +flambeaux. Ce fut a ce moment que le roi Henri sortit de la chambre +de sa mere... Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses supremes +confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'etrange hallucination qui +s'empara de moi ne fut pas une verite?... Car, comme je me trouvais pres +de la porte, il me sembla, un moment, saisir quelques lambeaux de la +parole royale et funebre... "Je meurs assassinee, disait la voix rauque +de la mourante, mais je vous ordonne de l'ignorer... feignez de croire a +une mort naturelle... ou, sans cela... vous seriez frappe a votre tour. +Mais prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!..." Ces +paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute une imagination de +mon esprit ebranle... Le roi Henri reparut a nos yeux et nous fit signe +d'entrer. + +Marillac etouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne songea pas a +essuyer, coulerent de ses yeux. + +--Nous entrames donc, poursuivit-il. Quand je vis cette genereuse reine, +cette guerriere qui avait etonne nos vieux generaux, quand je vis cette +mere admirable qui avait abandonne la vie paisible de son palais pour +se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'a son dernier +diamant, pour payer les soldats de son fils, quand je vis celle qui +m'avait tire du neant, arrache a la mort, oui, quand je la vis livide, +il me sembla que j'allais mourir moi-meme et je demeurai comme stupide, +dans un aneantissement de mes forces et de ma pensee... Elle dit au +prince de Conde: "Ne pleurez pas, mon cher enfant. Peut-etre suis-je la +plus heureuse..." Nous l'entourions, tachant de refouler nos sanglots... +Son regard trouble fit le tour de cette assemblee d'hommes d'armes, +penches sur le lit d'une reine mourante. + +Et j'ai retenu ses dernieres paroles... Les voici, chevalier: + +"Monsieur l'amiral, aussitot apres le mariage du roi, il faut quitter +Paris... Rassemblez toutes nos forces... non pas que je me defie de mon +cousin Charles, mais il faut etre pret a tout... Sous les ordres du +roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement supreme... Henri, +ajouta-t-elle en s'adressant au prince de Conde, vous etes un frere pour +mon fils... je vous benis, mon enfant... Soyez toujours pres de lui, au +camp, a la ville et a la cour... Adieu, messieurs, je vous aimais bien +tous... Toi, mon vieux d'Andelot, et vous, capitaine Briquemaut, et +vous tous, fiers gentilshommes, grace a vous, les grandes injustices +prendront fin... le droit de vivre et de penser sera assure aux +huguenots... ayez confiance... notre cause est grande... qu'est-ce que +le bonheur de l'humanite sans la liberte?... Adieu a tous..." + +--A ces mots, les sanglots eclaterent. Je crus que tout etait fini... +mais la reine, fixant son regard sur moi, me fit signe d'approcher... +J'obeis et tombai a genoux, pres du roi, en sorte que ma tete se +trouvait pres de celle de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son +dernier soupir... + +Marillac se leva et fit quelques pas, en proie a une agitation que +n'expliquait pas completement la tristesse de pareils souvenirs. Il +revint s'arreter devant Pardaillan et continua d'une voix plus sourde: + +--Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier soupir de la +reine de Navarre... mais, peut-etre, a ma douleur filiale se mela, dans +cette minute terrible, une horreur qui me fit comprendre l'epouvante +que j'avais surprise sur le visage du medecin et sur celui du roi... En +effet, lorsque je fus tout pres d'elle, Jeanne d'Albret tourna vers moi +sa tete convulsee par l'agonie, murmura distinctement: "Prends sarde, +mon enfant, prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches..." Que +voulait me dire la reine? Quel secret allait s'echapper de ses levres +crispees? Je ne le saurai jamais, chevalier! car, a ce moment, la reine +entra en agonie... Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais +aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, tout a coup, son +regard se fixa avec une effrayante expression sur la cheminee... puis, +une legere secousse l'agita... puis, ce fut fini, la reine etait +morte... morte... et son regard semblait encore s'attacher a cet objet +que, dans la seconde supreme, elle avait cherche des yeux... + +Marillac se tut. + +A travers ses doigts crispes sur ses yeux, des larmes s'echapperent. + +--Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi d'avoir ramene vos +pensees vers ces penibles scenes... Mais, dites-moi... pouvez-vous me +dire quel etait cet objet que la reine regardait en mourant? + +Marillac alla a une armoire, dont il portait la clef sur lui et, +l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa sur une table. + +--Ce coffret, chevalier, m'a ete donne par une personne auguste. Je +l'avais a mon tour offert a la reine de Navarre, qui s'en servait pour +y mettre ses gants... Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a +voulu me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la cheminee de +sa chambre et de le garder comme un double souvenir... le souvenir de +mes deux meres. + +--Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine Catherine qui vous a +donne ce coffret? + +--Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant. + +Les deux hommes se regarderent. + +Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la pensee terrible +qui l'agitait, car tous les deux palirent et detournerent les yeux. + +Marillac demeurait tremblant, les mains crispees sur le coffret d'or. Il +baissa la tete. Et, soudain, le mystere de sa pensee monta jusqu'a ses +levres, comme s'il n'eut pu le contenir davantage. Hagard, livide, il +murmura: + +--Mon sang... je le donnerais jusqu'a la derniere goutte... pour savoir +la verite... oh! chevalier... cette verite... Ce n'est pas possible!... +Ce serait trop horrible que ce coffret ait ete l'instrument de mort... +que Catherine, ma mere, ait tue Jeanne, mon autre mere... et que moi... +moi... leur fils a toutes deux... aie porte a l'une le poison que lui +envoyait l'autre! + +--Comte! Comte! s'ecria le chevalier, vous avez raison... ce serait trop +horrible... + +--Ah! puisse-je donc etre foudroye plutot que de continuer a porter +de tels soupcons dans mon esprit!... Catherine ne peut avoir concu de +pareilles horreurs... Catherine m'aime... j'en suis sur... elle est ma +mere... ma mere!... + +En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret avec une sorte de +rage desesperee. + +Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs ceux que portait +Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort. + +Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement. + +Pardaillan, hors de lui, en proie a une sorte de vertige, lui arracha +les gants, les remit a leur place, funebre relique, et, lui-meme, alla +renfermer, avec un effroi visible, le mysterieux coffret d'or dans +l'armoire. + +Il y eut alors entre les deux hommes un long silence lourd d'angoisse. + +L'action rapide de Pardaillan venait de preciser dans l'esprit de +Marillac un soupcon qu'il n'osait s'avouer a lui-meme. + +Sa joie febrile, son bonheur trop surexcite par lui-meme, la vague +epouvante que recouvraient ce bonheur et cette joie, son incertitude, +ses doutes, son desespoir latent, en un eclair aveuglant, il comprit +tout, il se comprit soi-meme. + +Et il assista, muet d'horreur, a l'abominable drame qui se deroulait +dans sa pensee. + +La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mysterieux avertissements, +ce regard de terreur qu'elle avait eu en lui montrant le coffret d'or, +cette mort fit rentrer le soupcon dans l'esprit du comte. + +Quel soupcon? Que Catherine avait assassine Jeanne d'Albret. + +Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire! + +S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infame soupcon, s'il +admettait sa mere meurtriere, c'est donc que sa mere se jouait de lui! + +C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignite d'Alice! C'est +donc qu'Alice etait une creature de Catherine! + +Si Alice l'avait joue, si Alice etait indigne, si son amour +s'effondrait!... Oh! mille morts plutot! Il fallait, de toute son +energie, repousser le soupcon. + +Voila dans quels abimes tournoyait l'ame du comte de Marillac. + +Voila pourquoi il s'arracha violemment a sa meditation. Voila pourquoi, +eclatant de rire, il alla ramasser la clef que le chevalier avait +jetee, la remit tranquillement a la serrure de l'armoire et s'ecria +joyeusement: + +--Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes fous... C'est votre +faute aussi! Pourquoi m'avoir parle de la mort de Jeanne d'Albret? Ah! +oui, j'y suis. C'est ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien, +oui, mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le deuil de +la grande amie que je pleurerai toujours... Parlons d'autre chose, +voulez-vous? + +--Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la sueur froide qui +mouillait ses tempes. Un dernier mot, toutefois. + +--Parlez, cher ami. + +--C'est bien decidement demain que doit avoir lieu votre mariage? + +--Demain soir, a minuit, a Saint-Germain-l'Auxerrois... Mais vous etes +seul a le savoir. + +--Et vous desirez que j'y assiste? + +--Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'etiez la. + +--Bon. Comment et a quelle heure entrerai-je dans l'eglise? + +--Trouvez-vous a onze heures a la petite porte qui donne sur le +cloitre... mais soyez seul. + +--Tres bien, mon cher comte!... + +Et le chevalier songea: + +"J'y serai avec quelques bonnes epees que je connais. Car, je veux +donner mon ame au diable, si la douce Catherine ne cherche pas a faire +assassiner son fils!..." + +--Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer avec vous cette +fin de journee. Nous entrerons en quelque guinguette du bord de l'eau, +et nous viderons bouteille... + +--Je ne demande pas mieux, car, moi-meme, je ne serais pas fache de voir +un peu ce qui se passe dans Paris. Avez-vous remarque, mon cher comte, +comme Paris a l'air fievreux... + +--Non, je n'ai pas remarque, mon ami. Que voulez-vous? le bonheur est +egoiste... mais, une chose que je remarque parfaitement, c'est que vous, +si gai tous ces jours-ci, vous etes triste... + +--Triste? Non pas... mais inquiet." + +Les deux amis etaient dehors. Il faisait un beau soleil, et, comme +le gros de la chaleur etait passe, la rue etait pleine de gens +endimanches... + +--Et le sujet de cette inquietude? demanda Marillac en prenant le bras +du chevalier. + +--Voici. Mon pere a disparu depuis trois jours et je crains qu'il ne se +soit jete en quelque perilleuse aventure. + +--Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle? + +--Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hotel de Montmorency en +disant au suisse que, s'il n'etait pas rentre au matin, c'est qu'il +aurait entrepris un voyage. Quel peut etre ce voyage? Et comment a-t-il +pu sortir de Paris? + +--C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun doute, vous avez +tort de vous inquieter. + +--Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour lui. Et, +d'ailleurs, s'il y eut un danger immediat, il m'eut prevenu. Seulement, +pendant qu'il travaillait de son cote, je travaillais du mien et son +absence peut compromettre la reussite de mon plan. + +--Voyons votre plan, fit Marillac. + +--Je suis arrive a seduire un sergent qui doit etre de garde a la porte +Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a promis de ne defendre que mollement +le passage, pourvu que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera +pour que le pont soit baisse au moment ou je l'attaquerai... Je compte +sur vous, mon cher ami. + +--Tres bien. Mardi, quelle heure? + +--Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une voiture dans +laquelle seront Loise et sa mere, ainsi que le marechal, de qui j'ai pu +obtenir qu'il ne se montrat pas. Nous serons une vingtaine... + +--Bon. Je vous promets de vous en amener autant. + +--Ah! si mon pere etait la!... + +--Il sera rentre d'ici mardi, sans doute... Mais que veut tout ce +monde?... + +--Ma foi, dit le chevalier, les voila qui se mettent a genoux!... +Avancons. + +--En voila deux! hurla a ce moment une voix qui fit tressaillir le +chevalier. + +Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'etaient heurtes a une foule +qui entourait quelque chose, devant la porte d'un couvent. Et cette +foule criait: + +"Miracle! Noel!..." + +Les deux jeunes gens avaient continue a avancer jusqu'au moment ou ils +se trouverent devant la porte du couvent, au milieu de gens dont les +uns entonnaient des cantiques, dont les autres, comme en delire, +s'embrassaient sans se connaitre, faisaient des signes de croix et se +frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple etait tombe a genoux, +tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient debout. + +La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le cri qu'elle +croyait etre le plus agreable a tous les saints du paradis: + +"Mort aux huguenots!..." + +C'est a ce moment que la voix en question cria: + +"En voila deux!..." + +Pardaillan reconnut aussitot Maurevert qui le designait specialement. +Maurevert etait entoure d'une quinzaine de gentilshommes, qui semblaient +le considerer comme leur chef. Au signe qu'il fit, ils se precipiterent +sur le chevalier, l'epee a la main. + +Deja, la foule, furieuse, delirante, enveloppait les deux amis qui, +serres de pres, etouffes, ne pouvaient meme pas tirer leurs epees. + +"Place! Place!" vociferaient les gentilshommes en essayant d'arriver +jusqu'a leurs deux victimes. + +Mais chacun, dans ce peuple, tenait a se distinguer. + +C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer +elle-meme les deux huguenots qui, la dague a la main, immobiles, +contenaient encore par leur attitude les enrages qui les entouraient. + +Les deux jeunes gens echangerent un regard; ils semblaient se dire: + +"Nous allons mourir la, mais, avant de tomber, nous en decoudrons bien +quelques-uns?" + +--Tue! Tue! vociferait Maurevert. Les huguenots a la hart!..." + +Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; des milliers de +poings se leverent... + +Mais, a ce moment, comme si un grand souffle eut abattu toute cette +fureur, la foule retomba a genoux en criant: + +"Miracle!... Voici le saint!..." + +Le saint, c'etait frere Lubin qui, ouvrant la porte du couvent ou son +superieur l'avait rappele, la mission laique du frere etant terminee, le +moine Lubin, donc, apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde +et, apercevant le chevalier, s'en venait a lui, la larme a l'oeil, en +souvenir des innombrables fonds de bouteille dont Pardaillan l'avait +gratifie a la Deviniere. + +"Ce digne chevalier! Ce cher ami!" begayait le moine qui passait a +travers la foule prosternee. + +Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. Pardaillan et Marillac +avaient profite de ce repit inespere pour rengainer leurs dagues et +mettre l'epee a la main. + +Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se trouvait parmi +cette masse de peuple et pour quelle besogne il etait escorte de +gentilshommes, dont il en reconnut quelques-uns pour des fervents de la +reine Catherine. + +--Attention! dit-il a Marillac, voici la meute... Voyez-vous, a votre +gauche, cette encoignure sous l'auvent? + +--Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son epee, menacait deja +un de ses assaillants. + +--Allons-y d'un bond. La, nous pourrons tenir tete... Attention! Vous y +etes? + +Les deux amis se fendirent ensemble: un double hurlement eclata; deux +des plus avances tomberent. + +Marillac, alors, obeissant a la manoeuvre indiquee, se rua vers +l'encoignure, en fourrageant de l'epee; la foule s'ecarta avec des +clameurs et se referma sur lui. Lorsque Marillac eut atteint son poste, +il s'apercut qu'il etait seul. + +--Pardaillan! rugit-il. + +Et il se jeta tete baissee sur la muraille vivante. + +A ce moment, il fut saisi par-derriere, paralyse, dans l'impossibilite +de faire un mouvement, souleve, entraine, emporte dans l'interieur du +couvent. + +Quant au chevalier, voici ce qui etait arrive: + +Au moment ou Lubin arrivait pres de lui, l'un des gentilshommes, qui +escortait Maurevert, lui porta un coup de pointe. Ce fut alors qu'il se +fendit a fond et par un coup droit, traversa l'epaule de son adversaire. +A l'instant ou il se relevait et ou il allait se jeter vers l'encoignure +qu'il avait montree a Marillac, le moine fut sur lui et l'enserra dans +ses bras, en begayant: + +"C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez boire..." + +D'une violente secousse, Pardaillan se debarrassa du moine, qui alla +rouler a terre en murmurant: + +"L'ingrat!..." + +A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier; son epee fut +brisee; en un instant, ses vetements en lambeaux; le chevalier voulut +saisir sa dague: Maurevert l'enleva. + +Alors, on vit un spectacle inoui. + +Desarme, sanglant, le chevalier avait sur lui une masse humaine qui +s'efforcait de l'ecraser. + +Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait d'un +formidable roulis des epaules; elle se reformait, l'accablait; il +l'entrainait, roulait avec elle, se relevait, mordant, frappant de ses +deux poings comme de deux beliers; des gens ensanglantes tombaient +autour de lui; des hurlements effroyables, tout autour, eclataient dans +la foule, tandis que le groupe frenetique attache a lui luttait dans un +silence farouche. + +Presque assomme, du sang plein le visage et la bouche, Pardaillan, +formidable, secouait la grappe humaine, comme le sanglier, enfin coiffe, +peut secouer la meute. + +Il soufflait d'un souffle rauque et bref. + +Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait plus a rien... a +rien qu'a atteindre Maurevert qui, a dix pas, commandait la manoeuvre, a +le saisir, a l'etrangler avant de mourir. + +Une clameur plus terrible retentit soudain: + +Le chevalier venait de tomber une derniere fois et ne se relevait plus: +a chacune de ses jambes, a chacun de ses bras, a sa poitrine, deux +hommes, trois, quatre, toute une foule pesait. + +"Des cordes!" vocifera alors Maurevert. + +Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement lie, etait emporte +dans le couvent; sur la chaussee, une dizaine de blesses etanchaient +leur sang. + +Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait en triomphe et +l'acclamait. C'etait le saint qui avait arrete l'heretique! C'etait le +saint qui, rien qu'en l'enlacant de ses bras, lui avait ote sa force! + +Maurevert etait entre dans le couvent et avait eu une assez longue +conference avec le prieur. A la suite de cette conference, il s'etait +fait conduire dans la cellule ou le comte de Marillac avait ete enferme. +Il portait sous son bras l'epee du comte. + +--Monsieur, dit-il en entrant, vous etes libre, voici votre epee. + +Marillac ne temoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement la lame +qu'on lui tendait et la remit au fourreau. + +--Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espere que nous nous retrouverons, +dans des conditions meilleures, c'est-a-dire a un moment ou vous n'aurez +pas pris la precaution de vous entourer de vingt spadassins pour +attaquer deux hommes. + +--Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand il vous plaira, dit +Maurevert en grondant. + +--Apres-demain matin, voulez-vous? + +--Soit. + +--Dans les pres du passeur? + +--Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi vous dire, +monsieur le comte, que je ne comprends pas la querelle que vous me +faites, au moment ou je vous sauve la vie. + +--Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec un dedain qui fit palir +Maurevert. + +Le bravo eut un eclair de joie dans les yeux. Mais il se contint et +reprit: + +--C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais cela est. Je suis +arrive devant le couvent a l'instant meme ou la foule, furieuse de je ne +sais quoi, allait se ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et +transporte ici. Sans moi, vous etiez donc mort, monsieur le comte." + +Marillac avait ecoute ces explications avec une surprise etonnee. + +--Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je ne puis qu'etre +surpris. Je ne suis pas de vos amis, je crois... + +--Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour essayer de vous +tirer des mains de ces enrages! Qui n'en eut fait autant a ma place?... +Et puis, je dois vous l'avouer, j'avais une raison secrete de me jeter a +votre secours... + +--Quelle est cette raison, monsieur? + +--Le desir que j'ai d'etre agreable a la reine mere, dit Maurevert en +s'inclinant avec un respect outre. + +Marillac tressaillit et palit. Deja Maurevert continuait: + +--Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte, si nous nous sommes +meme un peu regardes de travers a la derniere fete du Louvre, je n'en ai +pas moins l'insigne honneur d'etre des amis de la reine. Et savez-vous +ce que la reine m'a dit tout recemment, a moi et a quelques autres de +ses fideles? Elle a dit, en propres termes, qu'elle vous considerait +comme un parfait cavalier, qu'elle avait pour vous une veritable +affection et qu'elle priait tous ses amis de vous proteger en toutes +mauvaises occasions ou vous pourriez vous trouver... + +--La reine a dit cela! s'ecria Marillac d'une voix alteree. + +--Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur de vous repeter, +monsieur le comte. Aussi, tout en acceptant le rendez-vous que vous me +faites l'honneur de me donner, je vous prie de me tenir pour votre tres +devoue. + +Maurevert, apres s'etre incline, fit un pas pour se retirer. + +--Attendez, monsieur! dit Marillac. + +Sombre, bouleverse, la voix tremblante, malgre tous ses efforts, il +reprit: + +--Monsieur, les paroles que vous pretez a Sa Majeste ont pour moi une +importance de vie ou de mort. Me jurez-vous que la reine s'est bien +exprimee ainsi, en parlant de moi? + +--Je vous le jure! dit Maurevert, avec une evidente sincerite. Je dois +meme ajouter que, si les paroles de la reine etaient affectueuses, le +ton l'etait plus encore. Ce n'est un secret pour personne, monsieur +le comte, que vous etes fort avant dans les faveurs de Sa Majeste, et +qu'elle vous destine un haut commandement dans l'armee que M. l'amiral +va conduire aux Pays-Bas." + +Un soupir, qui ressemblait a un rugissement, gonfla la poitrine de +Marillac. + +"Ma mere! ma mere! balbutia-t-il au fond de lui-meme. Serait-ce donc +vrai? Me serais-je donc trompe?..." + +--Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette de vous avoir +mal accueilli. + +--Tout le monde s'y fut trompe, monsieur le comte! + +--Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me conduire a M. de +Pardaillan, afin que nous partions ensemble. + +--Monsieur le comte, je vous le repete: vous etes libre. Mais, quant +a M. de Pardaillan, c'est autre chose, vu que M. de Pardaillan est +rebelle, accuse de lese-majeste et que c'est mon devoir de l'arreter. + +--Vous l'arretez? + +--C'est fait. + +--De quel droit? Etes-vous donc officier des gardes? + +--Non, monsieur. J'ai simplement recu un ordre d'avoir a me saisir de la +personne de M. de Pardaillan, et j'etais justement a sa recherche, quand +j'ai eu l'honneur de vous rencontrer. + +--Un ordre! gronda Marillac. De qui? + +--De la reine mere! + +Sur ce mot, Maurevert, saluant une derniere fois le comte, sortit, +laissant la porte ouverte. Marillac demeura un moment tout etourdi. Mais +bientot, se frappant le front, il murmura: + +"Cette fois, je vais voir quelle peut etre l'affection de la reine pour +moi!..." + +Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un couloir en presence +d'un moine, qui le salua et lui dit: + +--Monsieur le comte, je suis charge de vous faire sortir du couvent par +une porte de derriere. + +--Pourquoi pas par la grande porte? + +--Ecoutez, monsieur, fit le moine en souriant. + +Marillac ecouta. Au loin, vers la rue, il entendit une rumeur furieuse. + +"Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui reclame sa victime. +Et sa victime, c'est vous. Mais nous savons trop quelle serait la +douleur de notre grande reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc, +monsieur." + +Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine, qui le conduisit +jusqu'a une petite porte donnant sur une ruelle solitaire. + +Le comte prit aussitot le chemin du Louvre. + + + +XIII + +LE TEMPLE + +Si vite que Marillac eut pris sa course vers le Louvre, Maurevert y +arriva avant lui. Les ailes de la haine sont encore plus rapides que +celles de l'amitie. + +Il parait que Maurevert etait attendu avec impatience dans cette partie +du Louvre, ou se trouvaient les appartements de la reine mere. Car, a +peine le capitaine des gardes, Nancey, l'eut-il apercu, qu'il lui fit +signe de le suivre et, le conduisant par un couloir prive, l'introduisit +dans une antichambre ou se trouvait la suivante florentine Paola, +laquelle, a son tour, l'introduisit aussitot dans le fameux oratoire. + +Catherine de Medicis etait la, ecrivant fievreusement; elle avait +devant elle un monceau de lettres deja terminees. Car la reine ecrivait +toujours elle-meme. Soit defiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa +devorante activite, elle n'eut jamais de secretaire. + +A l'entree de Maurevert, elle leva la tete, fit un signe bref pour lui +ordonner d'attendre et acheva la phrase commencee. + +Maurevert avait bon oeil. + +Il essaya de demeler les suscriptions de toutes les lettres deja +cachetees, que la reine avait rejetees sur la table, au hasard. Et il +put constater que presque toutes ces lettres etaient adressees aux +gouverneurs des provinces. + +A ce moment. Catherine, levant brusquement la tete, surprit le regard de +Maurevert. + +--Vous essayez de savoir a qui j'ecris? demanda-t-elle. J'aime les +gens curieux. La curiosite est un signe d'intelligence. Allez a cette +fenetre... + +--Je supplie Votre Majeste de croire... + +--Obeissez donc..." + +Maurevert alla a la fenetre, tremblant et flairant quelque terrible +surprise. + +--Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine. + +--Je vois une trentaine de courriers de Sa Majeste, a cheval, prets a +partir. + +--C'est bien, demeurez ou vous etes, reprit la reine qui, en meme temps, +frappa un timbre d'un coup de son petit marteau d'argent. + +Un homme entra qui, style d'avance, saisit toutes les lettres cachetees +et sortit en toute hate, sans avoir dit un mot. Deux minutes plus tard, +Maurevert vit appa raitre dans la cour le meme homme. Il remit une +lettre a l'un des courriers, et le courrier partit aussitot a fond +de train; puis il passa au deuxieme, qui partit a son tour, puis au +troisieme... Au bout de cinq minutes, tous les courriers etaient partis. + +--La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc de Guise, dit +tranquillement Catherine, vous lui direz que vous avez vu partir mes +courriers porteurs de depeches pour chacun de nos gouverneurs. Vous +ajouterez que chacune de ces depeches donne l'ordre a nos gouverneurs +de rassembler leurs troupes et de marcher sur Paris, pour y arreter les +insenses qui ne craignent pas de conspirer contre le roi. Dans quelques +jours, monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront sur +Paris, pour proteger le roi! + +Maurevert sentit un long frisson lui courir le long des reins, comme si +la hache du bourreau se fut levee sur son cou. + +"Je suis perdu", murmura-t-il en s'inclinant. + +Catherine le regarda un instant avec une sombre expression de doute, de +mepris et de triomphe. + +Elle avait d'ailleurs menti. + +Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arreter tout courrier +qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit, tout fuyard venant de Paris, +et de faire saisir tout huguenot dans une sorte de vaste rafle. + +"Relevez-vous, monsieur", reprit la reine. + +Maurevert obeit. + +--Si vous etes franc, poursuivit Catherine, je vous donne vie sauve. + +Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert. La reine ne le +faisait pas saisir. La reine discutait encore avec lui. Donc, il etait +sauve. + +--Ou en est la conspiration de M. de Guise? demanda froidement Catherine +de Medicis. + +--Madame, repondit enfin Maurevert en faisant un effort surhumain pour +assurer sa voix, je jure sur le Christ que je n'ai pas conspire. + +--Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc, pour conspirer, il +faut etre quelqu'un! Seulement, vous n'etes pas sans avoir ecoute autour +de vous. Que savez-vous? + +--Eh bien, madame, on espere que Sa Majeste le roi ne voudra pas prendre +contre les heretiques les mesures necessaires. + +--Et alors?... + +--Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation, on en profitera +pour se faire designer par la noblesse, par la bourgeoisie et par le +peuple, comme le capitaine general des catholiques... + +--Et alors?... + +--C'est tout, madame! + +--Vous mentez, monsieur de Maurevert! + +--Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais dire plus. +Cependant... je pense... mais c'est une simple supposition... + +--Dites toujours. + +--Je pense que, maitre de Paris, capitaine general des forces +catholiques, on en profiterait peut-etre, si les circonstances etaient +favorables... pour mener directement Sa Majeste le roi... + +"Est-ce que vraiment il ne sait rien?" songea la reine. + +Maurevert, maintenant, s'etait repris. Son visage etait redevenu +impenetrable. + +--Monsieur, dit tout a coup la reine, vous avez rendu plus d'un service, +et vous en rendrez d'autres sans doute. + +--Ma vie appartient a Votre Majeste! qu'elle en dispose! + +--Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de Guise, s'il veut etre +capitaine general, il le sera. J'aime les emportements de sa foi. Elle +va jusqu'a le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontes. Je +pense comme lui. Et, pour l'aider a convaincre le roi, je fais venir a +Paris une armee complete. Alors nous verrons. Quant a vous... + +Elle le fixa de son regard aigu. + +Maurevert soutint l'examen avec le courage supreme du desespoir. + +--Quant a vous, continua Catherine en tracant quelques mots sur un +parchemin, voici ce que je puis faire pour vous. + +Maurevert essayait ardemment de lire de loin. + +"L'ordre de m'envoyer a la Bastille?" songeait-il. + +La reine lui tendit le papier: c'etait un bon de cinquante mille livres +sur la cassette de la reine mere. + +Un fremissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina avec respect, +mais sans exageration. + +"Decidement, il ne sait rien, pensa Catherine qui avait suivi +attentivement l'effet de sa generosite... L'heure approche, +continua-t-elle; vous allez, mon cher monsieur, aller vous poster chez +le chanoine Villemur, avec votre ami, cet ami dont vous me parliez. + +--Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est deja paye, deja a son poste. +Et les cinquante mille livres que Votre Majeste veut bien m'octroyer... + +--Sont pour vous dedommager d'un injuste soupcon, fit Catherine avec son +plus charmant sourire, et aussi pour vous recompenser des nouvelles +que vous m'apportez. Deux heretiques ont ete arretes grace a votre +intervention; oui, je sais deja cela... Qu'avez-vous fait de ces deux +hommes? + +--J'ai rendu la liberte a l'un d'eux... + +Une expression de surprise et d'inquietude se peignit sur le visage de +la reine. + +--Celui a qui j'ai rendu la liberte, continua Maurevert, celui que je +crois bien avoir sauve des mains de la foule furieuse, c'est un huguenot +d'importance... Mais j'ai cru remarquer que Votre Majeste le tenait en +estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac. + +La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura souriante, presque +indifferente. Mais Maurevert eut fremi d'epouvante s'il avait pu +entendre le rugissement du coeur de cette mere. Sans la moindre emotion, +elle dit tres simplement: + +--Vous avez bien fait d'epargner M. de Marillac; il est de mes amis... +Et l'autre? + +--L'autre, madame! Daigne Votre Majeste me permettre de lui rappeler une +promesse qu'elle a bien voulu me faire? + +--Laquelle? dit la reine etonnee. + +--Madame, je porte au visage une marque ineffacable. Tant que je n'aurai +pas venge d'effroyable maniere l'insulte... + +--Ce coup de fouet? dit la reine. + +--Oui, madame, fit Maurevert en grincant des dents. On dirait, en effet, +un coup de cravache... Eh bien, madame, l'homme que j'ai pris devant le +couvent, c'est celui qui m'a marque! + +--Le chevalier de Pardaillan? + +--Oui, Majeste... + +"Ah! decidement, songea Catherine, en fremissant de joie, c'est un homme +admirable que ce Maurevert!" + +--Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que vous m'avez donne cet +homme pour en faire ce que bon me semblerait... + +--Ou est-il? demanda Catherine. + +--Enferme dans une cellule de couvent. + +--Et ou voulez-vous le mettre? + +--A la Bastille, si Votre Majeste m'en donne l'ordre. + +--Et que voulez-vous faire de ces deux hommes? reprit-elle tout a coup. + +--Votre Majeste a dit: ces deux hommes? + +--Oui, l'autre... le pere, le vieux truand, a ete pris chez M. le +marechal de Damville qui m'en a fait prevenir: il est au Temple. M. le +marechal, pour des raisons que j'ignore, m'a demande un ordre d'avoir +a questionner ce vieux diable a quatre. M. le marechal veut assister +lui-meme a la question. Mais tout cela est assez grave, en somme. +Aucun jugement n'a ete pris... J'avoue que je suis assez surprise de +l'attitude du duc de Damville; il veut faire la un metier qui n'est pas +le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan possederait des +secrets precieux? + +--Que Votre Majeste m'en donne l'ordre et je saurai bien lui arracher +ces secrets! + +--Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine contre ce Pardaillan +auquel vous en voulez tant... + +--Le chevalier a insulte Votre Majeste en plein Louvre... + +--Ce n'est pas bien sur qu'il ait eu pensee de m'offenser. Et ce jeune +homme a d'ailleurs rendu un grand service au roi en sauvant un jour sa +cousine d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Helas! pauvre +reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empechee de mourir... c'est un +grand malheur... + +Maurevert eut vainement entrepris de suivre la pensee tortueuse de la +reine. + +Elle reprit avec un soupir: + +--Je vous ai donne ces deux hommes, je ne m'en dedirai pas. Il faudrait +donc, pour bien faire, les mettre ensemble... Et, puisque le vieux se +trouve au Temple, c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune? + +En meme temps, elle signait un ordre d'arrestation. + +--Ah! madame, au Temple ou a la Bastille, peu importe, pourvu que je les +tienne... surtout le chevalier! + +--Et vous dites que vous vous chargeriez de les questionner? + +--Oui, madame. Et cela suffira a ma vengeance. + +--Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre d'arrestation. + +Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant: + +--Votre Majeste me donne-t-elle conge? + +--Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer la question a vos +deux ennemis? + +--Des tout a l'heure, madame. Le temps de faire transferer le chevalier +au Temple et de faire prevenir le tourmenteur jure. + +--Qui ne voudra instrumenter qu'en presence des juges! + +--C'est vrai! fit Maurevert atterre. + +--A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la reine. + +Et elle ecrivit rapidement quelques mots sur un papier qu'elle tendit a +Maurevert. + +C'etait un ordre d'avoir a appliquer la question ordinaire et +extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la prison du Temple, le samedi +23 aout, a dix heures du matin. + +--Il faudra donc que j'attende jusque-la! grinca Maurevert. + +--Eh! mon cher monsieur, j'ai patiente plus que vous, moi. Qu'est-ce que +cinq jours? Car nous sommes a dimanche soir... + +--C'est vrai. Que Votre Majeste me pardonne! + +--Un dernier mot. Je ne veux personne dans la chambre des questions; +personne que vous et le maitre bourreau. Est-ce entendu? + +--Votre Majeste peut se rassurer. + +--Et vous me rapporterez fidelement les aveux de ces deux hommes? + +--Je vous le jure, madame! + +--C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur. C'est que je vous +donne la vie de ces deux hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a +promise... votre ami. + +--Des demain matin, madame, mon ami prendra position dans le cloitre +Saint-Germain-l'Auxerrois..." + +--Maurevert se retira la tete en feu, la gorge seche, avec une joie +effroyable dans le coeur. + +"Voila qui se dessine, murmura Catherine de Medicis... Monsieur +l'amiral, dites un pater et un ave, si toutefois vous savez vos +prieres... Quant a ces deux spadassins, je saurai quel secret Damville +voulait leur arracher... il y a justement dans la chambre des tortures +du Temple un cabinet noir ou je serai a merveille pour tout entendre." + +A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et dit: + +--Madame, M. le comte de Marillac est dans votre antichambre qui +s'entretient vivement avec M. de Nancey. + +Le sourire de la reine demeura fige sur ses levres. + +--Et que veut-il, ce cher comte? + +--Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour lui une audience +immediate a Votre Majeste. + +--Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire. + +Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible, d'une expression +plus sereine, tandis qu'elle grondait: + +--Que ne puis-je te faire arreter, toi aussi! Ce serait si simple!... +Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience, patience... encore +un jour!... Si je le tuais maintenant, d'ailleurs, cette pecore d'Alice +serait capable... Allons donc! je les tiens tous les deux! ne gatons +rien!... + +--Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous desirez m'entretenir... + +Marillac venait d'entrer. + +La reine ecarta de la main les lettres qui etaient devant elle. + +Le comte, pale, agite, violemment emu, s'approcha sur un signe qu'elle +lui adressa. + +--Voyons, reprit Catherine, qu'etes-vous venu me demander?... Si tout +est pret pour la ceremonie de demain soir? + +Marillac flechit le genou. + +--Votre Majeste, dit-il d'une voix tremblante, me comble d'une telle +bienveillance que je serais ingrat de douter... Non, madame, ce n'est +pas de moi qu'il s'agit. Je suis venu demander grace. + +--Grace? fit la reine avec etonnement. + +--Ou plutot justice. Un de mes amis vient d'etre saisi. Un ami, madame! +Un frere! + +--Il suffit, comte, dit la reine avec emotion. Il suffit que vous aimiez +cet homme pour que je lui veuille tout le bien que je vous veux a +vous-meme. Son nom? + +--Helas! madame. Il a eu le malheur de vous deplaire a deux reprises +differentes: une premiere fois, dans une entrevue qu'il eut avec vous au +Pont de Bois, dans cette meme salle ou j'eus, moi, le bonheur de vous +connaitre! Une deuxieme fois, au Louvre, dans le cabinet de Sa Majeste +le roi... + +--Comte, dit Catherine de sa voix melancolique, tant de gens m'ont +deplu... je tache a les oublier... + +Marillac jeta un regard ardent sur la reine. + +--C'est le chevalier de Pardaillan", dit-il. + +La reine parut chercher un instant dans sa memoire, puis frappant ses +deux mains l'une contre l'autre: + +--Ah! oui!... Eh bien, j'avais completement oublie ce jeune homme a qui +je me souviens maintenant d'avoir offert d'entrer a mon service. Et vous +dites qu'il est arrete? + +--Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre la liberte. Je me +porte garant que le chevalier n'a rien pu entreprendre ni contre le roi +ni contre Votre Majeste. + +--Nancey! appela la reine en frappant de son marteau. + +Le capitaine des gardes apparut bientot. + +--Nancey, demanda la reine, etes-vous au courant de l'arrestation d'un +jeune gentilhomme, le chevalier de Pardaillan? + +--Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrete une premiere fois, s'est +evade de la Bastille. + +--Qui a donne l'ordre? dit Catherine en froncant le Sourcil. + +--Sa Majeste le roi. Je crois que ce jeune homme est accuse de +rebellion. En tout cas, on sait qu'il a resiste par deux fois aux +soldats du roi. + +--Ah! madame, s'ecria Marillac, je vais vous dire en quelles +circonstances... + +--Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey. + +Le capitaine se retira. + +--Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais vous donner une +preuve de... ma bienveillance... telle que mes fils Henri et Francois +pourraient seuls en attendre de moi... Demeurez ici jusqu'a mon retour. + +Marillac s'inclina profondement. Il tremblait. Un bouleversement +se faisait dans son esprit. La conviction entrait en lui profonde, +inderacinable, que la reine avait pour lui une affection profonde, une +affection de mere. + +Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui le regardait avec une +pareille douceur, qui lui parlait avec cette agitation que lui seul +pouvait comprendre! + +Et il n'etait pas jusqu'a cette confiance illimitee de la reine qui ne +lui inspirat une gratitude dont se gonflait son coeur, confiance que la +soupconneuse Catherine n'eut peut-etre pas temoignee au roi lui-meme. + +En effet, la reine le laissait seul! Et la, devant lui, se trouvaient +les lettres qu'elle ecrivait, secrets d'Etat sans aucun doute! + +Ah! plutot que d'essayer de lire, plutot que de jeter un regard sur ces +secrets augustes, il se fut aveugle sur l'heure. + +Catherine demeura absente une demi-heure pendant laquelle elle ne perdit +pas de vue un instant le comte de Marillac. + +Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du comte. + +Maurevert lui avait declare que Pardaillan etait arrete par ordre de la +reine mere. + +Et la reine paraissait avoir oublie jusqu'au nom du chevalier! + +Nancey affirmait que l'ordre venait du roi. + +Simples contradictions, apres tout! + +Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait. + +--Nous avons cause gagnee! fit-elle gaiement. + +--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que l'emotion rendait sourde. +Ainsi, mon ami... le chevalier de Pardaillan... il est libre? + +--J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui ai pas arrachee +sans peine. Il parait que votre ami conspire avec M. le marechal de +Montmorency. + +--Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion s'en presente, +laissez-moi vous dire ce que le marechal... + +--Silence, comte... Ce ne sont pas la mes affaires, et puis, si M. de +Pardaillan a quelque chose a me dire au sujet du marechal, il me le dira +lui-meme. + +--Comme vous etes un grande reine! fit Marillac avec une expression de +tendresse. + +--Helas! je suis simplement une femme qui a souffert, et la douleur, mon +cher comte, est la bonne ecole de l'indulgence... Je ne veux pas savoir +si votre ami conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est votre +ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit a me demander pour lui-meme +ou pour le marechal, je le recevrai apres-demain matin, a dix heures, +lorsque le roi aura acheve de l'interroger... + +--Sa Majeste desire donc interroger le chevalier? + +--Oui, j'ai pu obtenir cette enorme derogation a toutes les procedures. +Au lieu d'etre interroge par un juge, votre ami le sera par le roi... +et, si ses reponses sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il +demeure renferme dans l'hotel de Montmorency... on le tiendra quitte de +tout le reste, c'est-a-dire de la triple affaire du Louvre, du cabaret +incendie et de la bataille rue Montmartre. + +--Ah! madame, s'ecria Marillac radieux, l'explication est des plus +simples! Pardaillan et le marechal ne demandent qu'a quitter Paris... si +vous saviez!... il n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour... + +--Eh bien, trouvez-vous apres-demain matin au lever du roi, et vous +emmenerez vous-meme votre ami. + +--Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir depose a vos pieds +l'hommage de sa reconnaissance... Quant a moi, ma vie vous appartient. + +Un eclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais Marillac ne vit pas +cet eclair qui l'eut epouvante, penche qu'il etait devant la reine. + +--Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... dans +Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, apres-demain matin..." + +Le comte sortit enivre. + +Il se rendit a pied jusqu'au couvent. Comme il y arrivait, un cavalier +en sortait, montait a cheval et disparaissait dans la direction du +Louvre. Le comte demanda a etre introduit aupres de l'abbe, ou tout au +moins aupres du prieur. Ce fut le prieur qui le recut au parloir. + +--Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la grimace au reverend +prieur, y a-t-il inconvenient a ce que vous me disiez si M. le chevalier +de Pardaillan est encore dans votre couvent? + +--Aucun inconvenient; ce jeune homme est encore ici. Il devait etre +transfere a la Bastille. Mais je viens de recevoir un ordre du Louvre, +qui m'enjoint de le garder jusqu'a mardi matin dans la meilleure chambre +du couvent: je lui ai cede la mienne; c'est tout ce que je pouvais +faire. + +--Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac palpitant. + +--J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberte, en lui disant +simplement que le roi veut lui parler a son lever et qu'une auguste +personne compte sur son honneur de gentilhomme pour... + +--Il ira! Je vous en reponds, moi! s'ecria Marillac transporte. Mais ne +pourrais-je voir le chevalier quelques instants? + +--Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. Mais je n'ai pas +recu d'ordre a ce sujet. + +--Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. Du moins, vous +pouvez dire au chevalier que je serai ici mardi matin pour l'accompagner +au Louvre. + +--Oh! quant a cela, chose facile, dit le prieur avec bonhomie. La +commission sera faite dans cinq minutes. + +Le comte salua et se retira, l'ame ravie... + +Et pourtant, il sentait peser sur lui une indefinissable angoisse qui +ressemblait vaguement a de la terreur. + +--C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, recapitulons tout mon bonheur. +Demain matin, c'est le mariage du roi Henri a Notre-Dame. Bon. Apres +cela, je suis libre. Je demande un conge jusqu'au moment de l'entree +en campagne. Demain soir, a minuit... ma mere, oui, ma mere elle-meme +daigne conduire mon Alice a l'autel, et un pretre m'unit enfin a celle +qui est toute ma vie... Un pretre! Bah! je puis bien faire cela pour +ma mere!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... Bon! +Apres-demain matin, je vais prendre Pardaillan, je le conduis au Louvre, +j'obtiens pour le marechal et sa famille une autorisation de franchir +les portes... Nous partons tous!... Ah! ma mere! qui m'eut dit, il y a +quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!" + +Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y avait, dans les +profondeurs obscures de Paris, des rumeurs inaccoutumees... + +"Les Parisiens se preparent aux grandes fetes qui commenceront demain!" +songea Marillac. + +Le prieur avait menti en disant que le chevalier se trouvait encore +dans son couvent; depuis plus d'une heure deja, une escorte de vingt +cavaliers, commandee par Maurevert, etait arrivee: le chevalier, tout +ligote, avait ete porte dans une voiture fermee. Et la voiture s'etait +elancee au galop, entouree par les cavaliers. + +Elle s'arreta devant la prison du Temple. + +Le vaste enclos conservait encore, a cette epoque, le nom qu'il avait +recu jadis au temps ou les moines-soldats qu'on appelait les Templiers +l'avaient habite. Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eut ete +une ville dans la ville. + +Pourtant, depuis plus de deux siecles, les Templiers avaient ete +extermines, et les chevaliers de Malte, qui les avaient remplaces, +s'etaient disperses depuis longtemps. + +La plupart des batiments tombaient en ruine des cette epoque. + +Il ne restait plus guere de solide que la vieille tour ou, deux cent +vingt ans plus tard, Louis XVI devait etre enferme avant d'etre conduit +a l'echafaud. + +En 1572, la Tour du Temple servait deja de prison. Et deja meme Francois +Ier l'avait employee a cet usage. + +Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'etait le fils de ce Blaise +de Montluc qui, en Guyenne, tailla les huguenots avec tant d'ardeur +qu'on l'appela le Boucher royaliste. + +Marc de Montluc avait la tournure et l'ame d'un geolier. C'etait un +homme de trente-cinq ans, cheveux roux en broussaille, encolure de +taureau, visage fletri par les vices, regard sanglant--une belle brute +qui ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant une fille. + +Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connetable de Montmorency +d'abord, puis sous le marechal de Damville. Et c'etait a Damville qu'il +avait recommande son fils. Le marechal lui avait obtenu cette fonction +de gouverneur du Temple. + +Lorsque Damville se fut empare du vieux Pardaillan, il l'expedia donc +tout droit au Temple: il se mefiait de la Bastille, dont le gouverneur +Guitalens, bien que de ses amis, ne lui semblait pas assez energique. + +Puis il rendit compte de sa capture a la reine Catherine, et s'en +prevalut naturellement comme d'un grand service. + +Le marechal se reservait de questionner lui-meme le vieux routier. + +Son plan devait etre renverse par Maurevert qui, ayant capture le +chevalier de Pardaillan, fut charge, par Catherine, de proceder a +l'operation de la question. On a vu que la reine avait l'intention +d'assister, cachee, a cette operation. + +On a vu, en outre, que la reine avait fixe au samedi 23 aout, dans la +matinee, la torture des deux Pardaillan. + +Et cette torture, qui devait etre la vengeance de Maurevert, elle +l'avait presentee au bravo comme la recompense de l'assassinat de +Coligny. + +Maurevert donnait un cadavre a la reine. La reine lui en donnait deux. +C'etait royalement paye. + +Depuis l'instant ou il avait ete transporte dans le couvent, le +chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il songeait. Le visage immobile, +un pli d'ironie au coin des levres, il attendait le coup mortel. Car il +ne doutait pas que Maurevert ne fut decide a le tuer. + +"Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert m'assassine. Je +ne crois pas qu'il ait garde rancune du coup d'epee a revers dont je le +souffletai; il n'en a garde que la marque. Voyons, qui me fait tuer? La +grande Catherine? Peut-etre! Pourquoi? Parce que j'ai refuse de lui tuer +son fils. Pauvre ami! Je crois que nous allons mourir ensemble... Loise +epousera le comte de Margency, voila tout!" + +Il fit un violent effort pour briser ses liens en se raidissant, en +s'arc-boutant sur la tete et les pieds. Les cordes tinrent bon et il +retomba en soufflant fortement. + +Et, toutes les fois que le nom de Loise revint dans son triste +monologue, le meme effort le tordit dans un spasme impuissant. + +Une dizaine d'hommes entrerent tout a coup. Pardaillan rouvrit les yeux, +voulant regarder en face ses assassins. A sa grande surprise, il ne +vit pas Maurevert, et ceux qui venaient d'entrer se contenterent de +le soulever et de l'emporter jusqu'a une voiture ou il fut jete tout +ligote. Au bout de vingt minutes, il comprit que la voiture passait sur +un pont-levis. Puis il entendit le bruit grincant d'une porte qu'on +referme. Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut qu'il +etait dans la cour du Temple. Il vit Maurevert qui causait avec un homme +de haute taille, fort comme un hercule. Derriere cet homme, vingt gardes +etaient alignes. Pres de lui, deux geoliers portaient des flambeaux, car +il faisait nuit. + +--Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous etes responsable de ces +deux hommes jusqu'a samedi. + +"Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi jusqu'a samedi?... Deux +hommes! Ah! oui, Marillac..." + +--C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur en riant; j'en +aurai tellement soin qu'ils ne voudront jamais me quitter. J'en reponds +donc jusqu'a samedi. Et alors, samedi?... + +--Lisez ceci. + +--Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire... + +--Et extraordinaire, monsieur de Montluc. + +Le chevalier frissonna longuement. + +"Pour samedi, a dix heures, bon!" + +--Prevenez le tourmenteur jure pour dix heures, dit Maurevert. + +--Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc avec son rire epais +d'ivrogne. + +Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la face rouge du +gouverneur, les torches, les gardes... Saisi par cinq ou six geoliers, +Pardaillan fut entraine dans l'antre formidable de la Tour carree. On +monta un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut rapidement +delie, puis pousse dans une sorte de cachot; la porte se referma. + +--Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier reconnut pour celle +de Montluc. + +--Pourquoi messieurs? se demanda-t-il. + +A ce moment, quelqu'un le saisit a pleins bras, quelqu'un qu'il ne put +reconnaitre dans la profonde obscurite. Mais ce quelqu'un, l'ayant +embrasse en poussant force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de +douleur: + +"Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer! + +--Mon pere! s'ecria le chevalier qui eut une seconde de joie intense. + +Et, tendrement, il serra a son tour le vieux routier dans ses bras. + +--Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan pere. Pour moi, le +mal n'est pas grand. Mais toi! toi, mon pauvre chevalier!... + +--Bon! Vous saviez bien que notre destinee etait de mourir ensemble! + +--Et vous aurez satisfaction, ricana derriere la porte la voix de +Maurevert. C'est grace a moi, messieurs, que vous etes ici dans la meme +chambre; c'est grace a moi que vous subirez la meme torture; c'est grace +a moi que vous mourrez ensemble! Voila votre coup de cravache paye!... + +--Miserable! hurla le vieux routier en se jetant sur la porte. + +Le chevalier n'avait pas bronche. + +--Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par la main. Viens +t'asseoir, mon pauvre enfant... + +Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis quelques jours, +il conduisit le chevalier dans un coin ou se trouvait entassee de la +paille, a la fois siege et couchette des habitants de ce lieu sinistre. + +Le chevalier allongea sur la paille ses membres endoloris par la +pression des cordes. Le premier moment de joie instinctive passe, il +eprouvait maintenant une douleur plus accablante qu'au moment ou il +avait ete arrete. Vaguement, sans se le dire, il avait compte sur +son pere pour sauver Loise! Lui mort, le vieux serait encore la pour +proteger la jeune fille et la mettre en surete. + +Tout etait fini! Le vieux Pardaillan etait prisonnier comme lui. + +Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir a la gorge... + +Quoi! Son pere! Il allait le voir torturer sous ses yeux! Il allait +entendre les horribles cris du pauvre vieux qu'il avait tant aime! + +Le chevalier eclata en sanglots. Il saisit dans ses bras la tete veneree +du vieux routier. + +--O mon pere! begaya-t-il... mon pauvre pere!... + +Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleverse d'entendre pleurer son +fils. + +C'etait la premiere fois!... + +Oui! Si loin qu'il remontat dans sa vie, jamais il n'avait vu pleurer le +chevalier... Lorsque, tout enfant, il lui etait arrive de le corriger +d'une taloche--bien rare du reste--le petit lui tournait le dos apres +l'avoir fierement regarde, mais il ne pleurait pas!... Plus tard, +lorsque, apres de longues annees passees ensemble sur les routes, a +travers les memes aventures et les memes perils, il s'etait decide a +partir seul de Paris, il avait bien surpris dans l'oeil du chevalier +quelque chose comme une humide buee... mais il ne pouvait dire qu'il eut +reellement pleure! Lorsque le jeune homme eperdu d'amour avait eu cette +conviction que sa Loise ne serait jamais a lui, il n'avait pas pleure +encore! + +Ces larmes brulantes qui tombaient sur ses cheveux blancs lui causerent +une inexplicable sensation d'etonnement douloureux. + +--Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, mon fils, je +cherche vainement dans mon coeur des paroles de consolation... Comme tu +dois souffrir, mon pauvre enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si +je pouvais mourir deux fois, et que cela suffise aux miserables... +mais non! c'est a toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont pris que pour +t'atteindre plus surement... Pleure, mon petit Jean, pleure avec ton +vieux pere qui se maudit de n'avoir que des larmes a t'offrir dans ce +supreme moment... pleure ta jeune existence brisee... + +--Mon venere pere, vous vous trompez. Je mourrai sans faiblir et saurai +faire honneur a votre nom. + +--C'est donc ta petite Loison que tu pleures? + +--Non, mon pere... Loise m'aime... je le sais... et mourir avec cette +certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le paradis dans le coeur... +Mais tenez, ne parlons plus de ce moment de faiblesse que je viens +d'avoir... conservons toutes nos forces pour l'instant... ou... + +Le chevalier ne put achever et se mordit violemment les levres. Le +vieux Pardaillan s'etait leve et, habitue deja a l'obscurite, arpentait +furieusement le cachot. + +--Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je n'avais pas commis +la folie d'aller me jeter dans la gueule du loup, je serais libre, et, +fut-ce meme en mettant le feu a cette vieille tour, je te delivrerais! + +Il raconta alors comment il s'etait rendu a l'hotel de Mesmes, croyant y +trouver le marechal seul et le forcer a se battre avec lui. De son +cote, le chevalier raconta la scene de son arrestation. Enfin, brise +de fatigue, le jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques +heures. + +Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de faible jour +eclairait assez le cachot pour qu'il y put voir. + +Sa premiere idee fut d'examiner soigneusement la porte, puis l'etroite +lucarne par ou passait la lumiere. Le vieux routier le laissa faire en +secouant la tete. Lorsque le chevalier eut acheve son inspection, il se +tourna vers son pere. + +--Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant la +premiere journee de mon emprisonnement. Et voici ce que j'ai pu +apprendre: si nous parvenions a ouvrir la porte--et il nous faudrait +pour cela dix a quinze jours de travail--nous tomberions dans un +couloir qui n'a qu'une issue, laquelle est gardee par une trentaine +d'arquebusiers... + +--Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible. + +--Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de ces blocs cimentes +pour arriver jusqu'aux barreaux, et alors il faudrait descendre dans la +cour toujours pleine de gardes... + +--N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?... + +--Aucun moyen d'evasion, dit le vieux routier. Et, quant a l'espoir, il +ne nous en reste qu'un: celui de ne pas trop souffrir en mourant et de +ne pas faire une trop vilaine grimace. + +Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques instants a cette +violente figure de Montluc que nous n'avons fait qu'entrevoir. Apres +avoir fait conduire son nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du +Temple etait rentre dans son appartement. L'arrivee de Maurevert l'avait +surpris en plein diner; le prisonnier dument verrouille, Montluc +reprenait tout simplement son diner ou il l'avait laisse. + +--A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil. + +La salle a manger etait vaste et riche. Au milieu de cette salle se +trouvait une table bien eclairee, chargee de venaisons diverses et +surtout de flacons de toutes dimensions. Trois couverts etaient mis: +celui de Marc de Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le voyant +entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne veut pas tituber, se +haterent de remplir son gobelet, vaste recipient d'etain qui contenait +une demi-pinte. + +Ces deux femmes etaient a peine vetues; leurs seins nus debordaient de +leurs corsages ouverts; elles avaient les cheveux denoues et le visage +peint. Elles etaient jolies, malgre la fletrissure de la debauche; +c'etaient deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent +comme une bete fauve, l'autre brune, avec une magnifique chevelure +d'Espagnole. + +La rousse se nommait tout simplement la Roussette, et elle-meme ne se +connaissait pas d'autre nom. + +La brune s'appelait Paquette. + +Toutes deux etaient douees, inoffensives, tres betes, meme pas fieres de +la splendeur un peu fanee de leurs chairs, dociles et passives. + +Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond gobelet qui venait +de lui etre presente, puis il repeta: + +--A boire! J'ai l'enfer dans la gorge. + +--Ce doit etre ce jambon, observa la Roussette. + +--Ou plutot les epices de ce quartier de chevreuil riposta Paquette deja +jalouse. + +--Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage de soif et +d'amour. + +--Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les deux ribaudes qui, +saisissant chacune un flacon, se mirent a verser en meme temps dans le +fameux gobelet. + +Ce repas, cette orgie plutot, fut ce qu'il devait etre Montluc qui etait +deja ivre lorsque Maurevert etait arrive, eut de plus en plus soif. Les +ribaudes, a force de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles +avaient fini par laisser tomber les robes legeres qui les couvraient +encore; elles etaient entierement nues et Montluc, faune formidable, +s'amusait dans son enorme gaiete a les porter toutes les deux a bras +tendus, la Roussette, a cheval sur le bras droit. Raquette, a cheval sur +le bras gauche. Puis il s'amusa encore a les envoyer au plafond comme +des balles et a les recevoir dans ses bras. Elles riaient, ecorchees +d'ailleurs et toutes contuses. Paquette avait une plaie au front. La +Roussette saignait du nez. La gaiete de Montluc devenait du delire. +Parmi les vaisselles brisees, les flacons renverses, il imagina alors de +lutter contre les deux ribaudes. + +--Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une recompense rare. +Tete et ventre! La reine mere en serait jalouse! + +La lutte commenca aussitot. Les deux ribaudes attaquerent le colosse. +Les trois nudites s'etreignirent en des enlacements furieux et formerent +un groupe cynique dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre +d'insolente impudeur. + +Le male se laissa terrasser, accable de baisers, de morsures et de coups +de griffe, remplissant la salle du tonnerre de son rire. + +--Voyons la recompense! crierent en choeur la Roussette et Paquette. + +--La recompense, begaya Montluc, ah! oui... + +--Est-ce le beau collier que vous nous fites voir? + +--Non, par le diable, c'est mieux que cela! + +--Doux Jesus, s'ecria la Roussette, cette ceinture toute en soie bleue +passementee d'or? + +--Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant a rassembler ses idees, je +veux... vous mener... ecoutez, mes brebis... + +--Voir les baladins! s'ecrierent les ribaudes en frappant des mains. + +--Non... voir torturer!... + +La Roussette et Paquette se regarderent inquietes, degrisees, un peu +pales. + +Montluc assena sur la table un coup de poing qui renversa un flambeau. + +--A boire! dit-il. Je veux... vous mener... a la question... vous verrez +le chevalet... et comme on enfonce... les coins... ah! ah!... ce sera +beau, par saint Marc! Il y aura deux questionnes... ils n'en sortiront +pas vivants. A boire! + +--Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant. + +--Rien, dit Montluc. + +--Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes? + +--Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... monsieur de +Pardaillan... le pere et le fils... + +Les deux ribaudes firent le signe de croix. + +--Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur? + +--Quand? fit Montluc. Ah! voila... Attendez... + +Un travail confus se fit dans la cervelle epaissie de l'ivrogne. Une +lueur de raison lui fit entrevoir les consequences que pourrait avoir +pour lui la fantaisie qui venait de lui passer par la tete. Il risquait +sa place, un proces peut-etre!... + +Une idee soudaine l'illumina, et, comme la question devait etre +appliquee le samedi matin, il bredouilla: + +--Dimanche, mes brebis... venez dimanche... a la premiere heure... +n'oubliez pas... dimanche!... + + + +XIV + +LA REINE MARGOT + +Ce lundi matin 18 aout de l'an 1572, des huit heures, les cloches de +Notre-Dame se mirent a sonner a toute volee, les cloches des eglises +voisines ne tarderent pas a repondre, en sorte que bientot, dans l'air +pur et leger de la claire matinee d'ete, ce fut un vaste vacarme des +voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses. + +Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du peuple marchaient +par bandes nombreuses, les femmes trainant apres elles des gamins qui +trottinaient; des marchands allaient de groupe en groupe, offrant des +echaudes, des oublies, des flans, des pates chauds, toutes bonnes choses +qui se debitaient rapidement. + +Des cris, des interpellations, des rires eclataient dans ce peuple et +cela prenait une grande rumeur de fete. + +Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces rires, de menacant +dans ces physionomies. + +Et la menace se precisait lorsqu'on remarquait que la plupart des +bourgeois, au lieu d'avoir endosse le pourpoint de drap des dimanches, +portaient la cuirasse de buffle ou de fer et s'appuyaient sur des +pertuisanes. + +Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur l'epaule. + +Ce matin-la, en effet, devait se celebrer dans Notre-Dame le mariage +d'Henri de Bearn et de Marguerite de France que, dans le Louvre, Charles +IX appelait deja la reine Margot. + +Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position sur le parvis +et empechaient la foule d'approcher des marches qui montaient au +grand porche central de l'eglise. La double haie de soldats, herissee +d'arquebuses et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le parvis, +jusqu'a la porte du Louvre, tournee vers Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Il en resultait que les groupes du peuple, en arrivant au parvis, le +trouvaient deja occupe par une foule entassee. Les nouveaux arrives +poussaient pour avoir une place. Ceux qui etaient deja installes +resistaient: de la des remous terribles, des bagarres, des hurlements. + +Par moments, il y avait des silences subits, d'une inquietante lourdeur; +puis des clameurs eclataient, on ne savait pourquoi; dans tous les +groupes, on s'entretenait de choses menacantes; il se trouvait bien +par-ci par-la des femmes qui causaient de la toilette que porterait +Madame Marguerite et qui etait, disait-on, un miracle de richesses ou +encore, de la somptuosite des carrosses de ceremonie... mais vite, on +revenait partout au sujet qui tenait au coeur des Parisiens. + +Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force jurons et signes de +croix, c'etait la question de savoir si le roi de Bearn et ses damnes +acolytes, les huguenots, entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns +faisaient bien remarquer qu'il fallait que le roi entrat, s'il voulait +se marier, mais le plus grand nombre jurait que le maudit n'oserait +penetrer dans le lieu saint. + +On en concluait generalement qu'il faudrait le trainer de force dans +Notre-Dame, afin qu'il put faire amende honorable. + +Telles etaient les dispositions de la foule, lorsque les canons du +Louvre se mirent a tonner. + +Il y eut alors, a la surface de cette masse humaine, une sorte de +houle qui se propagea du parvis jusqu'aux rues voisines, les cous se +tendirent, des cris de femmes a demi etouffees retentirent, mais furent +couverts par une clameur enorme, d'une sauvage expression: + +"Vive la messe!... A la messe, les huguenots!..." + +Presque aussitot, de nouvelles compagnies d'archers et d'arquebusiers +renforcerent la haie des gens d'armes qui avait maintenant un quadruple +rang de chaque cote. + +Les bourgeois vociferaient. + +Il fut evident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots ainsi proteges. +Mais il fut evident aussi que cette foule, savamment portee au supreme +degre de l'exasperation, deviendrait terrible si par malheur on la +laissait se dechainer! + +La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait les huguenots hors +d'atteinte, exaspera la multitude. + +Et cette exasperation eclata en violents murmures contre le roi, qu'on +accusait tout haut de proteger les heretiques. + +"Il nous faut un capitaine general!..." + +Ce cri, qui traduisait si bien la pensee des bourgeois armes, courut de +bouche en bouche, se fortifia, s'enfla. + +"Guise! Guise! Guise, capitaine general! + +"A la messe les huguenots!" + +Tout a coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre herauts a +cheval, magnifiquement vetus de drap d'or, les armoiries royales brodees +en bleu sur la poitrine, les chevaux caparaconnes de longues housses +flottantes, debouchaient sur six rangs, le coude haut, la trompette a +banniere armoriee levee au ciel, et sonnaient une fanfare bruyante. + +"Les voila! Les voila!..." + +Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, et les haines +eparses se resorberent en curiosite. + +Le cortege royal deroulait sa pompe vraiment imposante, et des +applaudissements eclaterent meme. + +Immediatement apres la fanfare des herauts, parut une compagnie des +gardes a cheval, commandes par M de Cosseins: c'etait tous des cavaliers +de haute taille, montes sur de lourds chevaux normands, etincelants +d'acier et de broderies. + +Puis venait le grand-maitre des ceremonies dont le cheval etait tenu en +bride par deux valets, et qui precedait une centaine de seigneurs, tous +de l'entourage du roi de France. + +Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis que les rues +avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse du roi venait +d'apparaitre. Charles IX, sous son grand manteau royal, grelottait de +fievre; il avait ete pris par une de ses crises au moment de sortir du +Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous ses sourcils +fronces, avaient un regard de fou. Ce fut une sinistre apparition qui +passa dans un grand frisson de defiance. Pres de lui, Henri de Bearn, +tres, pale aussi et pourtant souriant, considerait le peuple avec +inquietude, ne voyant autour de lui que des visages hostiles et des yeux +menacants. + +Dans un vaste carrosse entierement dore, trame par huit chevaux blancs, +on vit alors Catherine de Medicis et Marguerite de France: la vieille +reine rutilante de diamants, toute raide dans une robe de lourde soie +qui semblait taillee dans le marbre, glaciale, hautaine et, semblait-il, +attristee par la ceremonie qui se preparait; sa fille Margot, radieuse +de beaute, indifferente a ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des +levres. + +La reine mere etait a droite et, de ce cote-la, retentirent des +hurlements forcenes de: + +"Vive la messe! Vive la reine de la messe!" + +Marguerite etait assise a gauche et, sur la gauche du carrosse, ce +furent des ricanements qui eclaterent. "Bonjour, madame, cria une femme; +votre mari a-t-il ete a confesse, au moins?" + +Le carrosse passa dans un rire enorme; mais, aussitot apres les +vingt-quatre voitures qui contenaient les princes du sang, c'est-a-dire +Henri, duc d'Anjou, et Francois, duc d'Alencon, et la duchesse de +Lorraine, deuxieme fille de Catherine, puis les dames d'atours, les +demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que la foule +accueillit par un tonnerre de vivats: le duc de Guise, le marechal +de Tavannes, le marechal de Damville, le duc d'Aumale, M. Goude, le +chancelier de Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes, +tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse tous vetus de costumes +d'une reelle splendeur. + +Puis, tout aussitot, les hurlements reprirent: + +"A la messe! A la messe!" + +Les huguenots apparaissaient a leur tour en des costumes non moins +riches, mais plus severes que les catholiques. + +On ignore qui avait ainsi ordonnance la marche du cortege. Mais +cette separation tres nette entre les gentilshommes catholiques et +protestants, le soin qu'on avait eu de placer les huguenots a la fin, +a part quelques-uns comme Coligny et Conde qui occupaient leur rang +naturel, permirent a la multitude mille suppositions, dont la plus +essentielle etait qu'on avait voulu mortifier les heretiques. + +Ils passerent tres fiers, dedaignant de repondre aux quolibets, aux +plaisanteries, aux insultes. + +Or, au fur et a mesure que le cortege defilait, les personnages de +chaque carrosse penetraient sous le grand porche, ou l'archeveque et son +chapitre se trouvaient reunis pour accueillir les deux rois, la reine et +la fiancee. + +Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient Cruce, Pezou +et Kervier, toujours inseparables. + +Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient a cheval avaient forme un +demi-cercle autour du porche, de facon a dessiner une nouvelle barriere +renforcant la barriere de hallebardiers et d'arquebusiers. + +Charles IX et Henri de Bearn, precedes du grand-maitre des ceremonies, +de ses acolytes et de douze herauts a pied sonnant de la trompette, +entrerent les premiers dans Notre-Dame. + +Le moine Salviati, envoye special du pape, s'avanca a la rencontre du +roi et, flechissant a demi le genou, lui offrit l'eau benite dans une +aiguiere d'or, en lui disant que cette eau avait ete apportee par lui de +Rome et prise au benitier de Saint-Pierre. + +Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguiere et il se signa lentement, +jetant un regard oblique sur Henri. + +Le chef des huguenots comprit que tous les yeux etaient fixes sur lui, +et qu'on attendait qu'il fit le signe croix. + +--Mon cousin, s'ecria-t-il a demi-voix, que voila donc une superbe +assemblee d'eveques. Beni par un aussi grand nombre de saints, mon +mariage ne peut manquer d'etre heureux. + +En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec sa main, de facon +qu'on put a la rigueur admettre qu'il s'etait signe. Charles IX sourit +faiblement et se dirigea vers son trone. + +Le cortege, peu a peu, s'entassa dans l'enorme nef qui, dans le +scintillement des milliers de cierges, dans le cadre immense des +tentures brodees qui tombaient du haut des voutes, dans la clameur des +cloches, des chants solennels et des trompettes, presenta alors un +spectacle d'une magnificence inouie. + +Au-dehors, les vociferations eclataient a ce moment plus menacantes, +et le bruit du peuple, semblable au bruit de l'Ocean par les heures de +tempete, faisait frissonner Charles IX qui, livide, ecoutait; + +"Vive Guise! Vive le capitaine general!..." + +Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, venaient de +mettre pied a terre devant le grand porche. + +Mais, au lieu d'entrer dans l'eglise, ils s'etaient arretes, silencieux, +ou formant des groupes qui causaient entre eux a voix basse, sans +paraitre entendre les hurlements. + +--A la messe! a la messe! vocifera Pezou. + +--Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier. + +--Ils y entreront bientot malgre eux! tonna Cruce. + +Cette menace directe provoqua un delire d'enthousiasme dans le groupe +qui occupait les marches, tandis qu'au loin la foule, ne sachant de quoi +il s'agissait, riait en criant: + +"Les damnes huguenots sont a la messe! Vive la messe!..." + +Seuls trois huguenots avaient penetre dans l'eglise. Le premier, c'etait +l'amiral Coligny, qui avait dit tout haut: + +"Ici, ce peut etre un champ de bataille comme un autre..." + +Le deuxieme, c'etait le jeune prince de Conde qui, se penchant vers +l'oreille du Bearnais, avait murmure: + +"La pauvre defunte reine m'a enjoint de ne vous quitter jamais, ni au +camp, ni a la ville, ni a la cour." + +Le troisieme; c'etait Marillac. + +Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis deux jours, en +temoignage de son affection et pour avoir le droit de la proteger, la +reine mere avait recu Alice de Lux parmi ses filles d'honneur. + +Alice devait donc etre dans Notre-Dame: il y entra. Il fut entre en +enfer. Il la vit en effet. Elle etait tout pres de la reine, habillee de +blanc. Elle etait toute pale. Ses yeux etaient baisses. + +"A quoi pense-t-elle?" songeait-il en la devorant des yeux. + +Alice, a ce moment, songeait ceci: + +"Ce soir. Oh! ce soir, a minuit, j'aurai la lettre! l'infernale lettre +qui me faisait la serve de Catherine! Ce soir, je serai libre, ah! +libre... nous partirons, demain, et le bonheur, enfin, commencera pour +moi." + +Ainsi, en cette matinee ou elle croyait toucher a la liberte, +c'est-a-dire a l'amour, au bonheur, Alice n'avait pas une pensee pour le +pauvre petit etre abandonne, pour son fils, pour Jacques Clement! + +La reine Catherine etait assise a gauche du maitre-autel, sur un trone +un peu plus bas que celui du roi, place sa droite. Autour d'elle, ses +filles d'honneur preferees sur des sieges en velours bleu, parseme de +fleurs de lis. + +Derriere cette tenture, nul ne pouvait voir un moine qui se tenait +debout dans l'ombre: c'etait l'envoye du pape, Salviati. Il etait a demi +penche vers la reine, qui semblait tres attentive a lire dans son livre +d'heures. + +--Vous partirez aujourd'hui meme, disait Catherine du bout des levres. + +--Et que dois-je rapporter au Saint-Pere? Que vous faites la paix avec +les heretiques? Dites, madame, est-ce cela que je dois rapporter? + +Catherine repondit: + +--Vous rapporterez au Saint-Pere que l'amiral Coligny est mort! + +Salviati tressaillit. + +--L'amiral! fit-il. Le voila la, a trente pas de nous, plus hautain que +jamais. + +--Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome? + +--Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles interessantes... + +--Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours. + +--Et qui le prouvera? demanda rudement le moine. + +--La tete de Coligny que je vous enverrai", repondit Catherine sans +emotion. + +Salviati, tout cuirasse qu'il fut contre la pitie, ne put s'empecher de +frissonner. Mais deja Catherine ajoutait: + +--Vous direz donc au Saint-Pere que l'amiral n'est plus. Dites-lui aussi +qu'il n'y a plus de huguenots a Paris. + +--Madame!... + +--Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina Catherine d'une voix +funebre. + +En meme temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu et se prosternait. +Salviati, pale comme un mort, avait lentement recule. + +Nul n'avait remarque son manege, excepte une personne qui paraissait +plongee dans la plus evangelique meditation, mais qui, manoeuvrant son +regard a droite et a gauche, ne perdait pas un detail de ce qui se +passait autour d'elle. + +Et cette personne, c'etait l'epousee elle-meme, la soeur de Charles IX, +la fille ainee de Catherine. + +Savante, sceptique, superieure a son epoque, capable de soutenir une +conversation suivie en latin et meme en grec, eprise de litterature, de +moeurs faciles, Marguerite etait l'antithese vivante de sa mere. Elle +avait horreur des violences, horreur du sang verse, horreur de la +guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considere la vertu +domestique comme un prejuge. Mais nous voulons seulement retenir que +Margot, jusque dans ses debauches, conserva une elegance d'attitude et +d'esprit qui lui font pardonner bien des choses. + +Le matin meme, comme l'amiral Coligny arrivait au Louvre pour prendre sa +place dans le cortege, il avait dit au roi: + +--Sire, voila certes un beau jour qui se prepare pour le roi de Navarre, +pour moi, et pour tous ceux de ma religion. + +--Oui, avait brusquement repondu Charles, car, en donnant Margot a mon +cousin Henri, je la donne a tous les huguenots du royaume. + +Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime qu'avait le roi +pour la vertu de sa soeur, fut rapportee aussitot a Marguerite qui, avec +son plus charmant sourire, repartit: + +--Oui-da, mon frere et sire a dit cela? Eh bien, j'en accepte l'augure, +et ferai de mon mieux pour rendre heureux tous les huguenots de France. + +Pendant la ceremonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit l'entretien de +sa mere et de l'envoye du pape. A ce moment, elle etait agenouillee pres +d'Henri de Bearn, qu'elle poussa legerement du coude. + +Henri, un peu pale et souriant quand meme de son sourire narquois, +etudiait, lui aussi, avec une ardeur parfaitement dissimulee, les gens +qui l'entouraient. + +--Monsieur mon epoux, murmura Marguerite, tandis que l'archeveque +psalmodiait, avez-vous vu ma mere causer avec le reverend Salviati? + +--Non, madame, dit Henri a voix basse tout en paraissant ecouter +religieusement l'officiant. Mais, comme vous avez de bons yeux, j'ose +esperer que vous me ferez part de ce que vous avez vu. + +--Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien de bon autour de +nous. + +--Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le Gascon. + +--Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous rien? + +--Si fait. Je sens l'encens... + +--Et moi, je sens la poudre. + +Henri jeta un regard de cote sur sa femme. Pour la premiere fois, +peut-etre, il la comprit bien. Car, baissant la tete comme pour une +priere, il murmura d'une voix ou, cette fois, il n'y avait plus +d'ironie: + +--Madame, pourrais-je donc vous parler a coeur ouvert?... Puis-je +reellement compter sur vous? + +--Oui, monsieur et sire, repondit Marguerite avec un accent de ferme +franchise. Ne me quittez pas pendant tout le temps que nous serons a +Paris... + +--Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne vais plus avoir peur +que d'une chose? + +--Laquelle, sire? + +--C'est de me mettre a vous aimer. + +Margot eut un sourire plein de coquetterie. + +Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidelite pour tout le temps +que vous logerez au Louvre? + +--Madame, vous etes adorable, dit le Gascon avec une emotion contenue. + +Tels furent les propos qu'echangerent les deux nouveaux epoux, pendant +que se deroulait la ceremonie nuptiale: + +Cette ceremonie se termina enfin. Puis, precede en grande pompe de tout +le chapitre de Notre-Dame, le cortege se reforma: cardinaux, eveques, +archeveques rutilants d'or, mitre en tete, crosse a la main, marcherent +jusqu'a la porte en entonnant le Te Deum. Le roi de Navarre donnait la +main a la nouvelle reine; Catherine de Medicis, Charles IX, les princes, +passerent dans la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes +raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnerent de joyeuses +fanfares; les cloches recommencerent leurs mugissements; le canon +gronda, le peuple se mit a hurler, et tout ce monde, dans une houle +enorme, dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le chemin du +Louvre. + +Au Louvre, des fetes splendides commencerent aussitot. Mais, des que +Marguerite eut recu les salutations et les voeux de la multitude des +seigneurs, des qu'on se fut repandu dans les salles, elle entraina son +mari jusque dans son appartement. + +--Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, j'y ai fait +dresser deux lits. Voici le mien, et voici le votre. Tant que vous +dormirez dans ce lit, je reponds de vous, sire! + +--Pour Dieu, madame, s'ecria Henri, que savez-vous? + +--Je ne sais rien, dit sincerement Margot. Je ne sais rien qu'une chose. +C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul n'oserait penetrer, pas meme le +roi." + +Henri baissa la tete, pensif. + +--Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas que notre absence +soit remarquee. On pourrait soupconner que nous parlons d'amour... + +--Tandis que nous parlons de mort! dit le Bearnais avec un frisson. + +Pales tous deux des pensees formidables qu'ils portaient et des choses +qu'ils entrevoyaient, ils reprirent silencieusement le chemin des salles +de fete. + +"Vive la messe!" rugissait au-dehors la foule. + +--Eh! ventre-saint-gris! dit le Bearnais, j'en sors, de la messe... et +je n'en suis pas fache, ajouta-t-il en deguisant ses inquietudes sous +une apparence de joviale galanterie... Car ma premiere messe me vaut la +femme de France qui a le plus d'esprit et de beaute. + +Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine. + +--Or ca, que me rapportera, en ce cas, ma deuxieme messe? + +--Qui sait? repondit la reine Margot en lui rendant regard pour regard. + +Et, en elle-meme, elle pensa: + +--Peut-etre un coup de poignard... ou peut-etre le trone de France. + + + +XV + +L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE + +Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de bourgeois et de +peuple enfin libre de toute entrave s'etait repandue avec des hurlements +si feroces que les postes de chaque porte crurent prudent de relever les +ponts-levis. + +On ne sait ce qui fut arrive dans cette journee si le temps ne se fut +soudainement couvert et si une forte pluie d'orage n'eut engage les +Parisiens a rentrer chez eux. + +Cependant, deux ou trois milliers des plus enrages recurent stoiquement +les averses en criant de plus belle: + +"Vive la messe! Vive la messe!" + +Ce cri, les huguenots rassembles dans le Louvre l'entendaient sans +inquietude: ils etaient les hotes du roi de France, et il leur semblait +impossible que le plus grand roi de la chretiente manquat a ses devoirs +d'hospitalite en les faisant malmener. + +Ils etaient d'ailleurs parfaitement resolus a se defendre, et a defendre +le roi lui-meme. Beaucoup d'entre eux soupconnaient la main de Guise +dans toute cette effervescence populaire. Si les choses allaient plus +loin, si Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX, ils +defendraient le roi et le maintiendraient sur le trone. + +Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine ecoutait avec +un sourire aigu. + +A un moment, elle entraina son fils Charles vers un balcon en lui +disant: + +--Sire, montrez-vous donc un peu a votre bon peuple qui vous acclame. + +Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors une sorte de +rugissement furieux. Et cette rumeur eclata: + +"Vive le capitaine general! Vive Guise!... Mort aux huguenots!" + +--Vous entendez, sire? fit Catherine a l'oreille du roi. Il n'est que +temps d'agir... si vous ne voulez que Guise agisse a votre place! + +Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur. Une lueur +sanglante s'alluma dans ses yeux. Il recula, rentra, et, comme il se +retournait vers l'interieur de la salle, il vit venir Henri de Guise et +l'amiral Coligny qui paraissaient au mieux ensemble. + +Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de fou. Et, soudain, +il eclata de rire: ce rire atroce, funebre, terrible, qui le secouait +comme d'une convulsion mortelle. + +Catherine de Medicis s'etait eloignee lentement. Sur son passage, les +fronts se courbaient. Souriante, hautaine, elle passa. + +Elle etait plus jaune encore que d'habitude; c'etait une statue d'ivoire +en marche. On la vit s'arreter devant une de ses demoiselles d'honneur; +elle laissa tomber quelques mots, et continua son chemin: puis elle +parla a une autre de ses demoiselles, puis a une autre; peut-etre +donnait-elle un mot d'ordre. + +Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par quatre de ses +filles qui l'avaient escortee dans toutes ses evolutions. + +Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux. + +Catherine penetra dans son vaste et somptueux cabinet. Sur un signe +qu'elle fit, Alice seule la suivit. + +--Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son grand fauteuil, +tandis qu'Alice avancait un coussin de velours sous ses pieds, mon +enfant, vous ne quitterez pas le Louvre aujourd'hui, ou plutot vous ne +me quitterez pas... + +--Cependant, madame... + +--Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez attendre le comte +de Marillac ce soir a huit heures... + +Alice jeta sur la reine un regard etonne. Catherine haussa les epaules. + +--Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie. Mais, puisque +nous allons nous separer sans doute, je veux vous parler avec entiere +franchise: c'est Laura qui m'a prevenue. Cette bonne vieille Laura qui +vous avait inspire tant de confiance, eh bien, elle me tenait tous les +jours au courant de ce que vous disiez et faisiez... A l'avenir, Alice, +soyez prudente dans le choix de vos amies et de vos confidentes. + +Alice demeurait atterree, reprise par cette epouvante insurmontable que +lui inspirait Catherine. + +--Cette Laura est une laide creature, continua la reine; chassez-la des +demain... Mais, pour en revenir a ce que je disais, je sais donc que +vous avez donne rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, a huit +heures. Il devait vous reveler le secret qu'il avait eu bien du mal a +garder, le pauvre garcon!... Ce secret, je vais vous le dire: le +comte devait vous conduire a minuit dans Saint-Germain-l'Auxerrois... +savez-vous pourquoi? + +--Non, madame, balbutia Alice. + +--Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh bien, apprenez donc +que j'ai tout fait preparer pour que votre union avec le comte soit +couronnee ce soir... + +L'espionne rougit et palit coup sur coup. Son coeur se dilata. Ses yeux +se remplirent de larmes. Elle balbutia: + +--Mais la lettre, madame... + +--La lettre? ah! oui... eh bien? + +--C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice tremblante +d'espoir. + +--Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous dire? Puisque je la +lui ai remise a lui-meme! Puisqu'il vous pardonne!... Eh bien... a +onze heures, vous verrez le marquis, et a minuit, le comte de Marillac +arrivera, je me charge de le prevenir... + +Alice sentait sa tete lui tourner comme lorsqu'on a le vertige. + +Que Panigarola et Marillac fussent amenes par la reine dans le meme +lieu, presque a la meme heure, cela lui semblait une redoutable +conjoncture. + +Le moine s'en irait-il? Le moine etait-il au courant du mariage qui +se preparait? Aurait-il donc cette grandeur d'ame de disparaitre, la +laissant libre, heureuse?... + +--Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours souriante. + +--Helas! madame! Vous me voyez toute bouleversee de bonheur et de +crainte... + +--De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux rivaux peuvent +se rencontrer, qu'un mot echappe a Panigarola peut tout apprendre a +Marillac... Rassurez-vous: j'ai pris mes precautions... ils ne se +verront pas. + +--Ah! madame, s'ecria Alice dans une explosion de joie sincere, que ne +puis-je mourir pour Votre Majeste!... + +--Enfant que vous etes! Songez donc a vivre bien plutot!... Mais +ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle avec la plus entiere +franchise... j'espere que vous-meme... + +--Interrogez-moi, madame! + +--Eh bien, demanda la reine, que pretendez-vous faire? J'entends non pas +seulement demain, mais des cette nuit... Restez-vous a Paris?... Vous en +allez-vous?... + +Alors l'espionne devina ou crut avoir devine la secrete pensee de la +reine. + +Le comte de Marillac, c'etait son fils! + +L'espionne le savait. Elle l'avait appris a Saint-Germain, dans la +soiree meme ou la reine de Navarre l'avait chassee. Ce terrible secret, +elle l'avait enferme au plus profond de son coeur. + +En effet, elle avait cette conviction profonde que la reine tuerait +Marillac du jour ou le mystere de sa naissance menacerait de s'eclairer. + +Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac est son fils. +Elle sait que je ne puis vivre a Paris sans risquer d'etre demasquee a +chaque instant. Elle sait donc que j'entrainerai le comte le plus loin +possible de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela +qu'elle me le donne pour epoux et que mon mariage se fait la nuit, en +plein mystere... + +--Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que je voulais, ce +soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai les ordres de Votre +Majeste. + +--Nullement. Je veux que vous en fassiez a votre tete. Voyons, quel +conseil donnerez-vous au comte? + +--Eh bien, madame, pour etre franche comme me l'ordonne ma reine, je +n'ai pas de plus ardent desir que de quitter Paris. Votre Majeste me +pardonnera, j'ose l'esperer. + +--Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et peut-etre sincere, +vous partirez... mais quand? + +--Des cette nuit, si je puis, madame! + +Catherine demeura pensive pendant quelques instants. + +Qui sait si, a ce moment, elle ne pesa pas une derniere fois dans son +esprit la necessite du meurtre de son fils. + +Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre etait peut-etre inutile! + +--Ce soir, a minuit, dit-elle lentement, une voiture vous attendra a la +porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. J'aurai donne les ordres necessaires +pour qu'elle puisse franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle +vous quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arreter. De la, vous +passerez en Italie. Vous vous arreterez a Florence et vous y attendrez +mes dernieres instructions. Me promettez-vous que tout se passera ainsi +que je vous le dis? + +--Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant a genoux. + +--Bien... Si le comte... si votre epoux manifestait un jour l'intention +de rentrer en France, me promettez-vous de l'en detourner? Et s'il +persiste, de m'en aviser? + +--Jamais nous ne reviendrons en France, madame! + +--Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture, vous trouverez mon +cadeau de noces. A Florence, je vous ferai parvenir un acte de donation +de l'un des palais de ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous +m'avez fidelement servie, il est juste que je vous recompense... + +Un flot de larmes brulantes deborda des yeux d'Alice. + +--Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, depouillee du peu que +je possede, dusse-je marcher a pied, je serai trop heureuse encore de +quitter Paris... pardonnez-moi, madame, j'y ai trop souffert!... + +--Maintenant, Alice, ecoutez-moi bien... j'ai encore des choses graves +a vous dire... Je vais, mon enfant, vous donner une preuve de confiance +illimitee. + +--Les secrets de Votre Majeste me sont sacres... + +Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et dit nettement. + +--Il y a une faute dans ma vie... + +Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente. + +--Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie de femme... Quant a +ma vie de reine, elle est au-dessus de la faute meme... Pour vous parler +plus clairement, Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'ou +va ma confiance pour vous: Charles, Henri et Francois ne sont pas mes +seuls fils... + +Alice n'eut pas un tressaillement. + +Peut-etre cette insensibilite absolue fut-elle une erreur de sa part. +Peut-etre eut-elle du temoigner une respectueuse surprise. + +La reine, qui la devorait des yeux, poursuivit: + +--J'ai un quatrieme fils. Et celui-la est loin des marches du trone. + +--Quoi! madame, s'ecria enfin Alice, un des fils de Votre Majeste aurait +donc ete ecarte des sa naissance... + +Exclamation d'une prodigieuse habilete qui arriva presque a convaincre +Catherine. + +--Vous n'y etes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je vous parle, c'est +mon fils, mais ce n'est pas celui du roi defunt... + +--Madame, balbutia Alice, est-ce bien a moi que Votre Majeste fait une +si terrible confidence.... + +--Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine... Oui, vous +avez raison... Car, si on savait qu'il y a un adultere dans la vie de +la grande Catherine, s'il y avait de par le monde un homme qui puisse +entrer un jour ici et revendiquer peut-etre des droits de naissance, +a coup sur des droit du coeur... oui, ce serait horrible pour moi!... +C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce pas?... + +--Madame, s'ecria l'espionne affolee deja, comment oserais-je me +permettre une pareille pensee! + +Catherine se leva brusquement. + +--Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette affreuse menace est +suspendue sur la tete de ta reine! Et maintenant tu vas savoir pourquoi +je considere Marillac comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu le +surveiller etroitement, pourquoi je t'ai attachee a ses pas... + +Alice frissonnait. + +Catherine notait ces frissons, etudiait cette paleur livide, cherchait +a provoquer le coup de foudre qui eclairerait ce qu'il y avait d'obscur +dans la pensee d'Alice... + +--Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a un homme qui est +la preuve vivante de ma faute, et cet homme, mon fils... Marillac le +connait... + +--C'est faux, rugit Alice. + +--Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais donc quelque chose?... + +--Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait rien... + +--Comment le sais-tu? + +--Il me l'eut dit! Il n'a pas de secret pour moi... + +La reponse etait si naturelle, si vraisemblable, que la reine reprit +lentement sa place et murmura: + +"Me suis-je trompee?..." + +Mais c'etait une habile tourmenteuse que Catherine de Medicis. Elle +rassembla ses idees et, avec cette rapidite, cette lucidite qui la +faisaient si redoutable, changea sur l'instant meme son plan d'attaque. + +--Oui, dit-elle avec une melancolie profonde, je haissais le comte de +Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne crois pas que ce soit pour toi +que je lui ai pardonne... Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection +ne pouvait aller jusque-la... Non, si j'ai pardonne au comte, c'est +que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parle, qu'il a enseveli en +lui-meme le terrible secret... Et puis, ce qui me rassure, c'est que je +compte sur toi pour l'emmener loin de Paris... + +L'espionne fut, des lors, entierement rassuree. + +"Voila donc la verite! Je la vois clairement. La reine sait que son fils +est vivant! Elle croit que Deodat connait son fils. Elle me charge de +l'entrainer loin de Paris. C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle +savait que ce fils... c'est Deodat lui-meme!" + +Dans cette derniere et supreme bataille entre les deux femmes, la reine +fut la plus forte. Elle ne commit aucune faute. Alice en commit une +terrible en oubliant de se demander pourquoi Catherine lui faisait de +telles confidences. + +Alors la reine acheva son evolution, ce qu'on pourrait appeler un +mouvement tournant de la pensee; sans grand effort, ses yeux se +remplirent de larmes et elle murmura: + +--Helas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le coeur d'une mere? Ce +fils, qui est une menace pour moi, ce fils dont j'ai peur, ce fils que +je cherche a ecarter de ma vie sans le connaitre, eh bien, je donnerais +tout au monde pour le voir... ne fut-ce qu'une fois! Oh! tu ne peux +comprendre cela, toi. + +Alice demeura ecrasee. + +--En effet, gemit-elle au fond de sa conscience, je ne puis comprendre +cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant mon enfant... + +--Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des annees et des +annees, c'est de cela que l'on me voit triste a la mort! Ce fils, Alice, +il m'inspire une terreur insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si +seulement je pouvais le benir, l'embrasser a mon heure derniere... Comme +je l'ai cherche... Comme je le cherche encore!... + +Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisee, la reine semblait +oublier la presence d'Alice. + +--Est-il plus effroyable supplice pour une mere! Passer sa vie a +chercher l'enfant que l'on aime en secret sans meme avoir la consolation +de pouvoir avouer son amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?... +oui, c'est sur toi que je compte... + +--Sur moi, madame, balbutia l'espionne. + +--Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connait mon fils. Le comte, +dans son extreme loyaute, ne t'a jamais entretenu de ce mystere... mais +a quelques mots qui lui sont echappes, devant moi, je sais qu'il connait +mon fils!... Alors... + +--Alors, madame? fit Alice toute palpitante. + +--Eh bien, lorsque vous serez a Florence, tu lui arracheras ce secret... +c'est le dernier service que je te demande, Alice! + +Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle etait comme un duelliste +qui a recu plusieurs coups et qui sent l'epee lui echapper des mains. +Elle jeta un regard sur la reine et la vit livide. + +--Helas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant les yeux, faible +espoir! Qui sait si tu arriveras jamais a me faire connaitre ce fils que +je cherche en vain... + +--J'en suis sure, madame! s'ecria l'espionne hors d'elle. + +--Tu cherches a me consoler, fit la reine en se raidissant dans son +role. Tu ne sais rien... tu me l'as dit.. + +--Madame, je vous jure que je vous ferai connaitre votre fils!... + +--Helas! en es-tu bien sure?... + +--Aussi sure que je vois Votre Majeste! + +Ce fut une explosion sur les levres d'Alice. + +La reine ferma les yeux, ses traits se detendirent: la lutte etait +terminee par ce mot. Avec la profonde satisfaction du triomphe, avec la +haine furieuse qui s'etait accumulee en elle, avec l'epouvante que le +secret n'eut deja franchi le cercle ou il etait enferme, elle murmura en +elle-meme: + +"Enfin! tu avoues! Tu sais, vipere!... Bon, bon... Ils etaient trois: +Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne d'Albret est morte. Au tour +d'Alice... et de mon fils!..." + +Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne. + +--Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui me ferez +retrouver mon fils... Adieu, Alice, a ce soir... D'ici la, vous etes ma +prisonniere... quelqu'un viendra vous prendre ici... + +Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbee par l'emotion plus +encore que par le respect. + +"O mon amant! s'ecria l'espionne quand elle fut seule, enfin, nous +touchons au bonheur." + + + +XVI + +L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite) + +Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la premiere journee +des fetes donnees en l'honneur du grand acte qu'avait ete le mariage +d'Henri de Bearn et de Marguerite de France, cette premiere journee +s'achevait dans une joie sans melange. + +Au-dehors, tout etait silence et tenebres. + +A dix heures du soir, l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois etait plongee +dans une profonde obscurite. + +Cependant, l'une des chapelles laterales s'eclairait faiblement, grace a +quatre flambeaux qui brulaient sur l'autel. + +Dans ce coin de l'eglise, un etrange spectacle eut frappe le visiteur +qui fut entre a ce moment-la, si toutefois quelqu'un eut pu entrer: +chose difficile, car les portes etaient fermees, et a chacune de ces +portes, au-dehors, dissimules dans l'ombre, trois ou quatre hommes +montaient la garde. + +Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine facon convenue, ils +devaient ne pas s'en inquieter: on ouvrirait a ce quelqu'un, du dedans. +Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre +personne qui se serait approchee. + +Au-dedans, pres de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes +inconnues qui devaient venir. + +Dans la chapelle laterale que nous venons de signaler, se trouvaient +rassemblees une cinquantaine de femmes. + +Elles etaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six +rangs, et causaient entre elles a voix basse; il en resultait un murmure +confus qui n'etait pas un murmure de prieres. + +Parfois, un eclat de rire etouffe jaillissait de ce murmure. + +Parfois aussi, un eclat de voix dominait soudain les conversations. + +Ces femmes etaient toutes d'une extreme jeunesse: la plus vieille +n'avait pas vingt ans. + +Elles etaient richement vetues; toutes etaient belles; elles avaient des +yeux hardis, hautains, et meme durs. + +Telles qu'elles etaient, cependant, plus d'une de ces femmes etait +souverainement belle, de cette beaute qui inspire de tragiques amours. + +Toutes ces jeunes filles portaient a leur corsage une dague. + +Toutes ces dagues, sorties evidemment de chez le meme armurier, etaient +cachees dans d'uniformes fourreaux de velours noirs. + +Uniformement aussi, la poignee de ces dagues formait une croix. + +Et chacune de ces poignees, c'est-a-dire chacune de ces croix, portait +pour unique ornement un beau rubis. + +Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustes a la croix de ces poignards +attaches aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs. + +Dix heures sonnerent... + +Le murmure des voix feminines s'arreta soudain. + +Tout a coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes +filles tournerent la tete vers le maitre-autel... + +"La reine! Voici la reine!" + +Toutes alors se leverent et demeurerent silencieuses, courbees, +frissonnantes. + +Catherine s'avanca lentement, arrivant du fond de l'eglise, probablement +de la sacristie. + +Elle etait entierement vetue de noir. Le long voile des veuves +l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tete, une couronne royale en +or vieilli jetait de vagues reflets. + +Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel. + +Toutes s'agenouillerent. + +Puis le fantome se releva et monta les trois marches de l'autel. + +Alors Catherine, rejetant sur ses epaules le voile qui couvrait son +visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant, +muettes, violemment impressionnees, la regardaient avec une sorte de +crainte superstitieuse. + +La reine jeta un long regard sur ces filles. + +Catherine de Medicis fut satisfaite de ce qu'elle vit. + +Ces cinquante visages de jeunes femmes tournes vers elle etaient comme +petrifies par l'angoisse de cette mise en scene. Et elle-meme, a la +sourde emotion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout +l'effet qu'elle avait du produire. + +Oui, la reine etait emue! + +Un souvenir traversa son esprit. + +Elle se revit a la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant +au son des violes sur le champ de bataille avec ces memes filles qui +etaient devant elle; elle entendit les eclats de rire de ses femmes +lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un blesse, ou de laisser trainer +le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tete le son +des violes se melait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on +bombardait les huguenots en deroute. + +Du sang et des danses! + +Des cadavres et des jeunes filles qui rient! + +De la mort et de l'amour! + +L'esprit de Catherine etait fait de ces antitheses exorbitantes, de ces +formidables contrastes. + +Sous ses yeux, maintenant, dans l'eglise noire, emplie de silence, +l'escadron volant etait la, non pas au complet: sur les cent cinquante +filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en +ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles +dont elle etait tres sure. + +Celles-ci lui etaient soumises, lui appartenaient corps et ame. Leur +admiration pour la souveraine maitresse tenait de l'adoration. + +Ribaudes, guerrieres, espionnes, hysterisees par les passions, par les +plaisirs orgiaques, surmenees de jouissance et de superstition, dans un +couvent elles eussent ete des possedees. Elles l'etaient en effet: l'ame +de Catherine les brulait... + +Et elles etaient jeunes, belles, oui, belles a inspirer autour d'elles +d'effroyables passions... + +Tel etait l'escadron volant de la reine. + +--Mes filles, dit Catherine, l'heure approche ou vous allez delivrer le +royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la supreme victoire... J'ai +voulu la paix avec les heretiques: Dieu m'en punit. Je suis frappee dans +ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-a-dire en vous qui etes mes +veritables filles selon mon coeur. + +Les auditrices s'entre-regarderent avec ce vague sentiment de terreur +que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait +distiller. Elle continua: "Parce que vous etes toute ma joie, toute ma +consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible +lutte que j'ai engagee, parce que vous etes les plus implacables ennemis +que Dieu ait suscites aux heretiques, parce que vous etes enfin les +guerrieres de Dieu, on a resolu votre perte. Dans une meme nuit, vous +devez etre egorgees. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hecatombe +s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or, +mes filles, tout est pret. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres, +cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi a dimanche, +assassiner les cinquante fideles de la reine dont chacune aura ete +attiree dans un guet-apens. + +Les cinquante filles, d'un meme geste, degainerent leurs dagues. + +Elles fremissaient de rage autant que d'epouvante. + +Un geste de la reine calma cet orage. + +Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatees, elles ecouterent. + +--Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la +trahison vient de ceux a qui j'avais donne toute ma confiance. Parmi les +huguenots, il en etait un qui m'avait inspire une sorte d'affection. +Parmi vous, il en etait une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-la +qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-la qui a agence, combine, +fomente le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis, +puisque vous serez toutes egorgees!" + +La reine parlait sans colere. + +Cette fois, les filles demeurerent silencieuses, stupefiees d'horreur. + +--Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous +a designees. Ah! elle ne s'est pas trompee! Elle a choisi parmi mes +cent cinquante amies les plus resolues, les plus fideles, les plus +guerrieres, vous toutes ici presentes. L'abominable traitresse s'appelle +Alice de Lux. + +--La Belle Bearnaise! hurlerent plusieurs voix. + +Et la tempete se dechaina: tempete de vociferations, de menaces sur +ces bouches convulsees, bras leves, mains frenetiques, agitant les +poignards, tempete que Catherine, livide dans ses voiles noirs, +immobile et raide, dominait comme le genie du mal. Puis les hurlements +s'apaiserent. + +--L'homme qui, sur les indications de la Bearnaise, a combine le +massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une +veritable amitie: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, des +que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hotel +et vous y logerez jusqu'a dimanche. Pas une de vous, d'ici la, ne se +hasardera a sortir: car elle serait impitoyablement frappee. Dimanche, +tout danger sera ecarte. Vous verrez comment. Vous serez donc sauvees. +Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et +Marillac seront ici. + +Un silence effrayant accueillit cette declaration et Catherine sourit. + +Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais ecoutez-moi d'abord. Un +saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est +charge de punir les deux traitres. Frappes par lui, ils seront frappes +par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le +veut! Le reverend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger. +Vous, pendant l'execution, massees contre la grande porte, invisibles, +vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hesitait... +si sa main tremblait... si la Belle Bearnaise et Marillac se defendaient +trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le +reste. Ce signal... + +Catherine degaina sa dague et la leva comme une croix. + +--Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le +silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut! + +Elle prononca ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante +filles en eurent un recul d'epouvante. + +Mais aussitot, entrainees comme dans une formidable rafale de haine, +soulevees par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards +en croix et un seul hurlement gronda, funebre et sourd: + +"Dieu le veut!..." + +Un grand souffle de superstition courba toutes les etes... L'obscurite +se fit soudain complete... Les cierges de l'autel s'eteignirent... Quand +les filles de la reine se redresserent, elles virent Catherine qui, +ayant eteint les flambeaux, descendait les marches de l'autel. + +Fremissantes, agitees de sentiments ou la rage, la vengeance, +l'epouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se +glisserent a la place qui leur avait ete designee. + +Et, le poignard a la main, elles attendirent. + + + +XVII + +LE MOINE + +Vingt minutes s'ecoulerent. Les rafales qui mugissaient autour de la +vaste eglise, dans le cloitre, donnaient plus de profondeur au silence +de l'interieur. Car la tempete qui avait menace toute la soiree, +paraissait alors sur le point d'eclater. + +Onze heures sonnerent. + +Puis la demie. + +A ce moment, un homme s'approcha du maitre-autel et d'une main +tremblante, alluma quatre cierges, deux a droite, deux a gauche du +tabernacle. Cet homme etait bleme. Il vacillait sur ses jambes. Il se +retourna et vit la reine prosternee dans une attitude de recueillement. + +--Madame..., balbutia-t-il. + +Et, comme elle ne repondait pas, il la toucha a l'epaule et murmura: + +--Catherine!... + +La reine releva la tete; cette tete etait effrayante. + +--Rene, demanda la reine dans un souffle, tout est-il pret? + +Ruggieri joignit les mains: + +--Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un reve atroce. Oh vous lui +ferez grace, n'est-ce pas? Grace, ma reine! Pitie pour mon fils! + +La reine s'etait mise debout. + +--Rene, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous ecoute, je te jure que +j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interroge Alice... j'ai surpris +la verite... Elle est terrible, cette verite! Non seulement Deodat sait +qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connait le secret. + +Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parle?... Qui sait ce qu'a eux +deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non, +Rene, il n'y a pas de pitie possible. Et, toi-meme, ne l'as-tu pas +condamne? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein perce? + +--Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents +claquaient. Grace, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les +surveillerai... + +--Tais-toi, Rene... Voici le signal... la... a cette porte... + +--Non! c'est le tonnerre qui gronde! + +--Va ouvrir, te dis-je!... + +--Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair! +Vous n'en aurez pas pitie!... + +La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce +moment ses forces etaient decuplees, d'un mouvement irresistible, elle +le releva. + +--Miserable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur, +gloire, puissance, royaute, a ta faiblesse indigne? Prends garde +toi-meme! + +Ruggieri leva les bras vers les voutes obscures. + +--Va ouvrir! commanda la reine. + +Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux asperites des piliers +massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut. + +Son capuchon etait rabattu sur ses yeux. + +Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux +herisses, le regardait de ses yeux fous. + +--Ou dois-je aller? demanda lentement le moine. + +Ruggieri etendit le bras vers le maitre-autel et, d'une voix rauque, +sans expression humaine, gronda: + +--La!... C'est la qu'elle t'attend!... Va... bourreau!... + +Le moine tressaillit longuement. + +Ruggieri, les yeux tournes vers lui, recula, le bras tendu, et franchit +la porte. Alors, le moine entendit une plainte dechirante que couvrait +le roulement d'un coup de tonnerre, et, a la lueur de l'eclair, il vit +l'homme qui s'en allait, se sauvait en trebuchant, les deux poings dans +ses cheveux, grondant de sourdes imprecations. + +Alors il ferma lui-meme la porte et, laissant retomber son capuchon sur +ses epaules, se dirigea vers le maitre-autel. + +Catherine le vit venir sans faire un pas a sa rencontre. + +--Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidele au rendez-vous. Fort dans +l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu. + +Panigarola tourna la tete vers la porte qu'il venait de fermer et +songea: + +"Pourquoi cet homme m'a-t-il appele bourreau?..." + +--Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grace a vous, Paris +est en ebullition. Grace a vous, les paroisses sont autant de foyers +d'incendie. Il n'y manque que l'etincelle qui mettra le feu a tant de +passions. Merci mon reverend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un +instant, vous allez voir celle que vous aimez... + +--Alice! fremit le moine dans un frisson de tout son etre. + +--Elle est a vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au +rival, l'homme execre, voici pour le tuer!...." + +La reine tendit au moine un papier plie en quatre + +--La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le papier. Ah! je +comprends! Ah! vous etes grande et terrible!... Oui, il l'aime, il +l'adore, et cette lettre peut le tuer plus surement qu'une balle au +coeur! + +--Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la lettre a Marillac?... +Vous la lui faites lire? + +--Oui, oui!... + +--Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera a vous de la consoler... elle +ne demande qu'a vous croire... je l'ai interrogee, marquis... soyez sur +qu'elle ne vous hait pas! Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je +pense? + +--Mais lui! lui! Il va donc venir ici?... + +--Il va venir. La est l'essentiel. Et si, malgre la lettre, il veut +garder Alice pour lui? S'il la veut infame et couverte d'opprobre comme +vous allez la lui montrer? Si son amour survit a cette revelation, comme +votre amour a vous a survecu a ses trahisons?... + +--Madame! Madame! rala le moine. + +--Il faut tout prevoir, poursuivit Catherine d'une voix effroyablement +calme. Si Marillac vous dispute Alice... + +D'un geste violent, le moine ecarta sa robe. + +Sous cette robe, il apparut vetu en gentilhomme, d'un costume d'une rare +magnificence. Il apparut "tel qu'il etait jadis, l'elegant marquis au +pourpoint de soie, a la collerette de dentelles precieuses, une chaine +d'or au cou, une forte dague a la ceinture. + +Farouche, il tira la lame courte, epaisse, trapue et, d'une voix +sifflante, haleta: + +--Voila qui decidera! + + + +XVIII + +LES FIANCES + +Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et s'agenouilla... +Catherine le contempla un instant avec un sourire aigu. Puis elle se +dirigea vers la porte par laquelle etait entre le moine. + +Il etait a ce moment pres de minuit. + +Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-meme Le carrosse +s'arreta. Trois femmes en descendirent. L'une d'elles etait Alice de +Lux, pale, vetue de blanc. Elle eut comme une hesitation, puis entra. +Les deux autres femmes remonterent alors dans le carrosse qui s'eloigna +aussitot. + +L'espionne, en penetrant dans l'eglise, demeura un instant palpitante, +interrogeant les tenebres que les quatre flambeaux du maitre-autel, +la-bas, tout au loin trouaient de leurs lumieres blafardes. + +Mais une main saisit sa main; une voix murmura a son oreille: + +--Mon enfant, vous voila donc?... + +Alice reconnut alors la reine. + +--Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine. Patience... il va +venir... + +--Comme vous etes bonne, madame!... + +--As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?... + +--Je n'ai pas remarque, madame! Mais je ne vois pas... le pretre... +Quoi! personne dans cette eglise?... + +--Patience! te dis-je... + +--Voici minuit qui sonne, madame. + +--Oui. Et voici ton fiance, dit la reine. + +En effet, comme le premier coup de minuit resonnait, le signal fut +frappe a la porte, du dehors. Alice, palpitante, allongea le bras pour +ouvrir. La reine retint ce bras, d'un geste rude. + +--C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle. + +Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'etait etrange que la reine +fut postee a cette entree de l'eglise, qu'elle n'eut pas commis le soin +d'ouvrir a quelque domestique; qu'elle-meme, de ses mains royales, +s'occupat de cette besogne. + +Elle apparut a la malheureuse affolee comme une horrible araignee +embusquee au centre de la toile qu'elle avait tendue. + +"Ce n'est pas Marillac", songea-t-elle eperdue. + +Elle se trompait: c'etait bien Marillac! + +La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'eglise pour s'assurer +que le comte etait venu seul. + +--Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amene avec vous deux ou trois +amis? + +Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'etonnement. Il s'inclina +avec une profonde emotion. Ah cette reine qui attendait a la porte, qui +lui ouvrait elle-meme! Quelle autre qu'une mere lui eut donne une telle +preuve d'excessive bienveillance! + +--Madame, dit-il, Votre Majeste oublie qu'elle m'a ordonne de venir +seul... Cependant, je dois l'avouer j'avais resolu de me faire +accompagner de celui qui est pour moi plus qu'un ami... mais le +chevalier ne sera libre que demain matin... + +--Oui, oui, interrompit vivement Catherine. + +Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible s'exhala de sa +poitrine. + +Les deux fiances s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent plutot +qu'ils ne se virent; a l'instant, leurs mains s'enlacerent et ils +oublierent l'univers... + +D'instinct, ils marcherent vers le maitre-autel, attires par les quatre +etoiles qui brillaient faiblement. + +La reine marchait derriere eux, les couvant de son regard funebre. + +Les fiances s'arreterent au pied de l'autel. + +Alice murmura: + +--Je ne vois pas le pretre qui doit nous unir... Serait-il en retard? + +Catherine s'avanca vers Panigarola prosterne, le toucha a l'epaule et +dit: + +--Voici celui qui va vous unir... + +Le moine se releva lentement, decouvrit son visage et se tourna vers les +fiances... + + + +XIX + +LES RIBAUDES + +En cette meme soiree du lundi 18 aout, la vieille Laura etait seule dans +la petite maison de la rue de la Hache. + +A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice Marillac etait +arrive. + +--Alice? demanda-t-il. + +--Retenue par la reine jusqu'a minuit. Elle m'a chargee de vous +attendre. Que doit-il se passer. Seigneur Jesus? Jamais je n'ai vu Alice +aussi radieuse. + +Marillac sourit. + +--Elle m'a dit de vous prevenir... attendez donc que je me rappelle bien +ses paroles... Mon Dieu, la chere entant, comme elle est heureuse!... + +--Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous + +--J'y suis!... Voici: vous etes attendu au premier coup de minuit, pas +avant, pas apres, ou vous savez... + +--C'est bien... + +--Vous savez donc? reprit Laura en joignant les mains. Oh! que je +voudrais savoir, moi aussi! + +Vous saurez demain matin, je vous le promets... Allons, adieu, ma bonne +dame!... + +--Dieu vous conduise, monsieur le comte! + +Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette piece paisible +ou si souvent il avait vu celle qu'il aimait, fit un geste d'adieu et +disparut. + +La vieille Laura l'avait accompagne jusqu'a la porte du jardin en +le comblant de benedictions emues. Puis elle etait rentree, s'etait +enfermee soigneusement et, s'etant assise, elle se mit a attendre. + +Neuf heures sonnerent. + +Alors, elle grommela: + +"Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant a elle... elle est +en bonnes mains." + +Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura en souriant: + +"_E finita la commedia_. Je commencais a m'ennuyer. Ouf! c'est fini. Me +voici libre. Voyons, que vais-je faire? Eh! pardieu! c'est bien simple. +Chercher dans Paris quelque bonne petit auberge ou je puisse passer +trois au quatre jours inapercue. Puis, me mettre en route, gagner +l'Italie a petites journees... et la, nous verrons, je suis riche!" + +Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle defonca la serrure en deux +coups de marteau. + +La, sur le lit, Alice avait le matin meme rassemble tout ce qu'elle +voulait emporter: une sacoche et un coffret. + +Le coffret contenait les lettres qu'elle avait recues de Marillac: Laura +les jeta tranquillement au feu et elle ouvrit la sacoche. Ses yeux +jeterent un double eclair, sa bouche edentee grimaca un sourire. + +La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine de rouleaux +d'ecus d'or--toute sa fortune! + +"Il y a bien la pour trois cent mille livres de bijoux et d'or, murmura +la vieille, toute pale. Avec ce que m'a remis la reine... + +Un coup violent retentit au-dehors. + +Laura, d'un souffle, eteignit le flambeau qui l'eclairait et, degainant +un poignard, elle se posta derriere la porte. + +"Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en ai assez! La +reine m'a dit que tout serait fini cette nuit!" + +Le meme coup violent se renouvela et un long gemissement traversa la +maison. + +Laura, alors, respira: + +"Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se rabattre..." + +Alors, a la hate, elle empila dans la sacoche les bijoux et les rouleaux +d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut a sa proche chambre, revint +avec un petit sac. + +"Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue de dedain. Voila ce +que me donne la grande Catherine pour tant de bons et loyaux services. +C'est maigre. Heureusement, je me rattrape!" + +Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche qu'elle referma +solidement. + +Puis elle jeta un manteau sur ses epaules, sortit, ferma la porte du +jardin, jeta la clef par-dessus le mur et s'eloigna aussi rapidement que +le lui permettait le poids de sa sacoche. + +Une ombre se detacha d'une encoignure voisine et se mit a la suivre. + +Il etait alors neuf heures et demie. + +Les rues etaient desertes et noires; des nuages bas passaient en courant +au-dessus des toits aigus; le couvre-feu avait sonne; les auberges et +hotelleries etaient fermees... + +Laura ne s'apercevait pas qu'elle etait suivie. + +Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, d'ailleurs: depuis +l'epoque ou elle etait venue, elle n'avait guere quitte la rue de la +Hache. Enfin, elle se trouva completement egaree. + +Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient autour d'elle. +Elle entendait des chuchotements. Peut-etre l'homme qui la suivait +parlait-il a ces gens... Peut-etre... car, a diverses reprises, les +ombres, qui avaient paru vouloir l'arreter, s'ecarterent. + +Alors elle frissonnait de terreur et hatait le pas... + +"Insensee que j'ai ete! grondait-elle, de quitter la maison avant le +jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... Oui, mais si la reine +m'avait menti!... Si elle etait revenue!..." + +Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche. + +A un moment, elle s'arreta haletante: elle se trouvait dans une rue +etroite et venait d'apercevoir un peu de lumiere filtrant entre les +jointures d'une porte. + +Un large eclair dechira l'obscurite, inonda la rue d'une lumiere +livide. Et, a cette lueur, Laura entrevit une enseigne qui se balancait +au-dessus de la porte en grincant au vent. + +L'enseigne representait deux Maures attables, buvant et causant. + +"C'est une auberge!" gronda-t-elle. + +Et elle s'elanca vers la porte. + +A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux et +renversee sur la chaussee, tandis qu'une main rude s'appuyait sur sa +bouche pour l'empecher de crier. + +Laura etait vigoureuse. Elle se raidit dans un desespoir furieux. + +--Diable! diable! grommela une voix avinee, on fait la mechante! A bas +les pattes! En voila une enragee!... + +La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; cette main se +retira; Laura se mit a hurler: + +--A moi! Au guet! Au meurtre! + +Le dernier cri s'etrangla dans sa gorge; la main qui s'etait retiree +de sa bouche venait de s'incruster sur son cou, les doigts s'y +enfoncaient... et cette tenaille serrait d'un mouvement lent, d'une +pression savante... + +Laura se debattit quelques instants encore. + +Et, tout a coup, la vieille espionne se tint immobile, sa tete roula sur +son epaule, ses ongles s'implanterent dans la boue de la chaussee. + +Elle etait morte. + +Le truand la palpa, la retourna en grommelant. + +Lorsque le truand eut trouve la sacoche, il la soupesa, et un sourire de +satisfaction balafra son visage, comme les eclairs balafraient le ciel +noir. + +Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long d'un mur. + +"La! grogna-t-il, me voila en paix. Ah! ah! en voila une qui ne parlera +plus jamais!" + +Pourtant, si cuirasse qu'il fut, le truand ne put echapper a cette +reverie speciale qui s'appesantit sur le meurtrier. + +Il demeura la une minute, arrangeant le cadavre contre le mur de facon +qu'il ne put etre mouille par le ruisseau du milieu de la ruelle. + +"C'est drole, songeait-il. Ce matin encore pauvre comme Job, me voici +riche ce soir. Riche! Que de fois j'ai souhaite la richesse! Par les +tripes du diable, il y a quarante mille livres la-dedans, et je n'en +suis pas plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille +livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizieme cadavre, +depuis que j'exerce la digne profession de tueur aux gages... Seize +cadavres!... Bah! je tue on me paie, et tout est dit..." + +Le bandit frissonna. Peut-etre tout n'etait-il pas dit dans cette +conscience obscure. + +Il continua son monologue, attendant un nouvel eclair pour voir une +derniere fois la vieille, peut-etre par cette terrible curiosite du +criminel, ou peut-etre simplement pour s'assurer qu'elle etait bien +morte. + +Il etait accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il songeait: + +"Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma cassine. Il cachait bien +son visage... mais je connais tous les visages de Paris, moi! Suffit, le +seigneur astrologue ne voulait pas etre reconnu; soit: ni vu, ni connu! +Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon metier. L'homme me dit: +combien pour une vieille femme?--Cinq ecus de six livres, ce n'est pas +trop. Voici les cinq ecus. Tu iras rue de la Hache, au coin de la rue +Traversine, tu attendras devant la maison; il y a une porte verte. Vers +huit heures, la femme s'en ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu +attendras qu'elle soit loin, tres loin de la maison. Compris, n'est-ce +pas?--Compris, par les boyaux du diable!--Bon, qu'il me dit encore. +Maintenant, ecoute bien. Si tu n'executes pas bien la chose, si tu +frappes mal, si la femme en revient, tu seras pendu. On te connait, mon +brave, et on a l'oeil sur toi.--Paix, monseigneur! La besogne sera faite +et bien faite!--Alors, ecoute: ce n'est pas cinq malheureux ecus que tu +auras gagnes: la femme aura sur elle au moins quarante mille livres; +c'est pour toi!..." + +Le truand souffla fortement et tata le cadavre. + +"Hum! elle se refroidit deja, grogna-t-il... Quelle journee! Il me +semblait que jamais le soir ne viendrait!... Il est venu pourtant! Et +la vieille est bien sortie de la maison a la porte verte! Et je l'ai +suivie! Et la voila morte!... A moi les quarante mille livres!" + +Un eclair, a ce moment, illumina la face convulsee du cadavre. + +Le truand se releva. + +"Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... Entrons +la, j'ai soif..." + +Il frappa d'une facon speciale. La porte s'entrouvrit. Le truand entra +et alla s'asseoir dans un coin obscur, la sacoche sur ses genoux, sous +la table. + +Il parvint a entrouvrir la sacoche, y plongea la main, tata les rouleaux +d'ecus, sentit les pierres sous ses doigts. + +"Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes d'enfer! Pourquoi ne +suis-je pas plus joyeux?..." + +Qu'eut dit le truand s'il eut connu la veritable fortune que renfermait +la sacoche?... + +Peu nous importe, au fond. + +Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparait de notre recit +sans que nous sachions si nous la retrouverons plus tard. C'est une +ombre qui passe; nous l'avons note pour le geste tragique inspire par +Catherine, qui avait toutes les prudences. + +Le truand, ayant vide plusieurs flacons, paya et s'en alla sans bruit. + +Mais, puisque nous venons de penetrer dans le cabaret des +deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil. + +Il y avait nombreuse societe, surtout composee de femmes, dans ce que +Catho appelait la grande salle. + +Catho etait sujette aux hyperboles et exagerations. En vente, cette +"grande salle" etait assez etroite. Elle contenait cinq tables. A +chaque table, il y avait trois ou quatre buveurs, truands et ribaudes, +physionomies feroces ou abeties, gens de sac et de corde, qui +composaient la clientele nocturne du cabaret. + +En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, frequentee le jour par +des bourgeois et des soldats, devenait, la nuit, un veritable repaire. +Catho ne s'etait jamais senti le courage de refuser l'hospitalite a ses +anciennes connaissances. + +Il en resultait que cette salle avait, le jour, l'aspect du plus honnete +cabaret qui fut dans le quartier, et, la nuit, l'apparence d'une +veritable caverne ou se refugiaient des gens poursuivis par le guet, des +ribaudes qui attendaient la bonne fortune. + +A cette heure tardive, Catho n'etait pas couchee encore. Elle etait +attablee dans un etroit cabinet, attenant a la salle publique, et +causait avec deux jeunes femmes. + +Ces deux femmes etaient entrees vers dix heures dans le cabaret, +et, comme cette visite s'enchaine etroitement a divers incidents de +l'histoire que nous racontons, il est interessant que nous reprenions du +debut la conversation qu'elles eurent avec Catho. + +Lorsqu'elles penetrerent dans la salle, Catho s'avanca a leur rencontre +en disant: + +"Vous voila donc, mes toutes belles? Plus d'un mois qu'on ne vous a +vues... Surement, vous avez quelque chose a me demander... + +--C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque chose a te demander, +fit l'une des deux femmes. + +--Et c'est grave, ajouta l'autre. + +--Bon, bon, entrez la, dit Catho en les poussant vers le cabinet. Vous +etes toujours a court, et vous ne me rendez jamais. Toi, la Roussette, +tu as encore mon beau collier de verroterie bleue que je te pretai pour +faire la conquete de ce beau capitaine, et toi, Paquette, tu me dois Je +ne sais plus combien d'ecus... Vous etes deux paniers perces... + +--Mais aussi, comme nous t'aimons! + +--Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre un sol de cote... +S'il vous arrivait pourtant ce qui m'est arrive a moi! Si vous perdiez +votre beaute du diable! + +Elles entrerent dans le cabinet, tandis que la maitresse du cabaret +s'occupait de divers clients. Enfin, la digne Catho vint rejoindre ses +preferees avec un flacon de vieux vin et quelques tartelettes. + +Elle aimait la Roussette et Paquette justement a cause des defauts +qu'elle leur reprochait. + +La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, sur un coup de +coude que lui donna Paquette. + +--Voila, dit-elle, Paquette et moi, nous sommes invitees a une fete... + +--Pour quand? fit Catho souriante. + +--Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps de nous preparer... +surtout si tu nous aides. + +--Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous faut quelque +collier, quelque ceinture? + +--Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous soyons decemment vetues, +comme des bourgeoises, si j'ose dire. Dame... il y aura a cette fete des +juges, des pretres, sans doute... et lors, comprends-tu? Paquette et +moi, nous avons passe la journee a examiner nos robes... Toutes bonnes +pour notre metier... corsages ouverts... ceintures eclatantes: non, +il n'est pas possible que nous allions ainsi vetues a cette fete. Et +pourtant nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que d'ici a +dimanche, et meme samedi soir, tu nous aies habillees... + +Catho leva les bras au ciel: + +--Mais enfin! s'ecria-t-elle, qu'est-ce donc que cette fete ou doivent +paraitre des juges et des pretres et ou vous ne pouvez paraitre avec ces +robes, qui pourtant vous vont a merveille? + +--Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Paquette. + +--Un mariage, peut-etre? Ou bien un feu de joie! + +--Non pas, Catho: nous sommes invitees a voir questionner. + +Catho demeura stupefaite. + +La Roussette et Paquette, d'un signe de tete repeterent que c'etait bien +vrai. + +--Et cela vous amuse? s'ecria la digne cabaretiere Voir souffrir un +pauvre diable, l'entendre crier merci... Moi, j'ai vu rouer une fois, et +j'en fremis encore lorsque j'y songe. + +--Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais pas. Mais Paquette +veut voir. Et puis si nous n'y allions pas, M. de Montluc, qui est fort +genereux, mais aussi fort brutal, nous en voudrait... + +--Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite a voir torturer? Le gouverneur +du Temple? + +--Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance. + +--Et ou devez-vous voir la question? + +--Au Temple meme. Nous serons cachees dans un cabinet proche de la +chambre des questions. Car il ne faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin, +si on nous voit, nous devons passer pour des parentes du patient venues +pour l'assister. + +--Ah! bon... Mais, a votre place, je n'irais pas... + +--Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire un gros chagrin? fit +Paquette. + +--Et nous faire perdre la clientele de M. de Montluc! + +--Et nous attirer sa colere! + +--Eh bien, soit! s'ecria Catho vaincue. Je vous aurai tout ce qu'il +faut. + +--Pour samedi? + +--Pour samedi soir, c'est entendu! + +Les deux ribaudes battirent des mains et embrasserent la digne +aubergiste. + +--Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux qu'on va +questionner? + +--Ils sont deux, fit Paquette. + +--Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables? + +--Pardaillan, fit tranquillement Paquette. Le pere et le fils. + +Catho ne disait plus rien. Elle avait pali. Ses mains, en tremblant, +s'occupaient a dechiqueter une tartelette. + +Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte de rude affection. + +Dans son temps, elle avait aime le vieux Pardaillan quinze jours, ou un +mois, elle ne se souvenait plus. + +Mais, tout de meme, elle ne pensait pas qu'elle eut pu ressentir une +telle angoisse, une si profonde revolte de son coeur et de sa chair a +l'idee que cet homme devait mourir. + +Catho avait passe dans la vie en repoussant d'instinct tout sentiment +qui fait souffrir. Etait-elle bonne? mechante? Elle ne savait pas. +Rarement, elle avait pleure. Sa seule douleur serieuse avait ete de se +voir marquee au visage et enlaidie apres sa maladie. + +Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme ne lui avait jamais +inspire qu'une sorte d'admiration. Elle ne voyait aucun gentilhomme +semblable a lui. Sa fierte, sa grace, sa froideur qui tenait a distance, +l'ironie de son sourire, et, avec tout cela, cette pitie lointaine +qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en faisait un etre a +part. + +Souvent Catho, songeant a lui, avait soupire en se regardant au miroir. +Mais la pensee ne lui fut jamais venue qu'elle pouvait aimer le +chevalier. + +Ils devaient mourir! + +On devait les torturer!... + +Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita de mourir sur +l'heure, elle aussi. + +--On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit la Roussette. +Est-ce que tu connais ces hommes? + +--Moi? Non..., murmura Catho. + +--Alors... c'est entendu? nos robes... + +--Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi... +Et vous dites que la chose est pour dimanche? + +--Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir... + +--Ah!... samedi soir... + +--Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend a souper samedi soir, a +huit heures... tu comprends? + +--Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant. + +Les deux ribaudes embrasserent leur bonne amie et se retirerent. + +Catho, alors, placa ses deux coudes sur la table sa tete dans ses mains, +et murmura: + +"Dimanche! Dimanche matin!..." + +Et, alors, elle se prit a sangloter. + +Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait etre +appliquee aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient +Paquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc, +apres avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister a la hideuse +scene, s'etait repris a temps. Mais, comme il tenait a s'assurer leur +visite, il leur avait affirme que la chose se ferait le dimanche: au +moment de tenir sa promesse apres la bonne nuit qu'il se promettait, il +en serait quitte pour leur dire que la question avait ete avancee d'un +jour. + +Ceci etabli, revenons a Catho. + +Comme on a pu le voir, c'etait une fille energique. + +L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et apres les premiers +sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche +qui indique les resolutions inebranlables: + +"C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi a dimanche, j'entre au +Temple!" + +Au moment ou elle prit cette resolution, des cris retentirent dans la +grande salle. + +Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener +quelque couleur et penetra dans le cabaret en grondant: + +--Que se passe-t-il encore? + +--Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme! + +--C'est la Roussette et Paquette! + +Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'etaient +des ennemies acharnees des deux filles, jalouses de leur succes et de +leur beaute. + +Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres +circonstances, les eut laissees parfaitement indifferentes. + +--Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable! + +--J'ai toujours dit que Paquette avait un mauvais regard! criait une +autre. + +--Il faut les denoncer a la prevote! hurlait une troisieme. + +La Roussette et Paquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur +innocence. + +--Silence, toutes et tous! commanda Catho. + +Le silence se retablit a l'instant. + +--Ou est la vieille femme tuee? demanda Catho. + +--Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait pitie, j'en +ferai une maladie... + +Celle qui venait de parler ainsi etait une grosse fille a tignasse +jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les +deux pauvrettes abasourdies, epouvantees par la soudaine accusation qui +pesait sur elles. + +--Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho. + +La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balanca un instant et +commenca: + +--Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le +Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Leonarde. A peine +dehors, voila Jacques le Manchot qui crie: "Tiens! qu'est-ce qu'il y a +la?" + +--Faut voir, que dit Fifine.--Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le +Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons? +La Roussette et Paquette accroupies sur une vieille femme qu'elles +achevaient d'etrangler. Pas vrai, dites? + +--C'est vrai! s'ecrierent Leonarde, la grande Blonde et +Fifine-aux-soldats. + +--C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille etait deja morte. + +--Deja morte! Deja morte! Meme qu'elle remuait encore! + +Paquette et la Roussette eclaterent en sanglots et jurerent qu'elles +s'etaient heurtees dans la nuit a ce cadavre et qu'elles avaient voulu +voir seulement s'il n'y avait rien de bon a emporter. + +--Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je +vais prevenir la prevote! Viens Manchot! + +Catho saisit la fille par le bras. + +--Voila bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui +est venue mourir a ma porte. C'est-il la premiere fois? Qu'as-tu a dire? +Va chercher la prevote, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est +devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouve; et toi Manchot, j'en sais +long sur ton compte... et vous toutes hein? + +Il y eut un fremissement de terreur parmi la clientele du cabaret. + +--Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la premiere fois qu'on parle +de m'amener la prevote. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de +belles!... + +--Catho! Catho! s'ecrierent quelques truands. + +--Mais Catho a raison! C'est la faute a Jehanne! + +La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu +plaisanter en parlant de denoncer la Roussette et Paquette. La paix se +retablit. Deux truands se chargerent d'emporter le cadavre au loin, afin +d'ecarter tout soupcon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la +societe se dispersa. + +Au moment ou Paquette et la Roussette allaient s'eloigner a leur tour, +Catho les retint: + +--Restez, je veux vous parler! dit-elle. + +L'auberge fut fermee; les lumieres s'eteignirent. + +Catho conduisit ses deux amies jusqu'a une chambre et, la, elle leur +dit: + +--Alors, ce n'est pas vous qui avez tue la vieille? + +--Catho! est-il possible que tu nous soupconnes?... + +--Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne +pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand meme ce +ne serait pas vous, tout vous denonce. Il y a des temoins pour prouver +que vous avez tue la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence, +donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... ecoutez-moi! + +Paquette joignit les mains. La Roussette baissa la tete. Elles +tremblaient de terreur. + +--Ecoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obeissez, je ne dis rien. Si vous +ne m'obeissez pas, je vous denonce. Choisissez. + +--Commande! dirent-elles en claquant des dents. + +--Voila. Je vous demande cinq jours d'obeissance, pas une heure de plus; +c'est facile. + +--Que faut-il faire? + +--Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez +coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas +peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux. + +--On t'obeira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas. + +--C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte +d'ici a samedi soir, je cours chez le grand prevot. + +--Et samedi soir, qu'arrivera-t-il? + +--Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberte. Je vous habille comme +des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au +Temple. + + + +XX + +LA DERNIERE FARCE DE L'ONCLE GILLES + +Pendant que ces choses se passaient a l'auberge des +Deux-morts-qui-parlent, une scene grotesque et macabre se deroulait a +l'hotel de Mesmes. + +Ainsi, trois points de Paris, en cette soiree qui suivit le mariage +d'Henri de Bearn et de Margot, en cette nuit ou se dechaina le violent +orage que nous avons signale, trois points, disons-nous, sollicitent +notre curiosite, sans parler du Louvre ou eclatait le faste d'une fete +dont les annales du temps parlent comme d'un evenement magnifique; sans +parler de l'hotel de Montmorency ou la disparition inexpliquee des deux +Pardaillan avait jete le trouble, la crainte et la douleur; sans parler +des recoins obscurs ou grouillaient des ombres preparant on ne sait quel +cataclysme... + +Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous venons de +quitter; l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois ou nous devons revenir sur +le coup de minuit; et enfin, l'hotel de Mesmes. + +L'hotel du duc de Damville etait desert: toute la maison du marechal +s'etait transportee rue des Fosses-Montmartre. Il y avait a cela un +double motif. Le premier, le plus important peut-etre, c'est qu'Henri +de Montmorency redoutait une attaque de son frere; la visite du vieux +Pardaillan n'avait fait qu'exasperer cette crainte. + +"Prevenu a temps, se disait Damville, j'ai pu attendre cet homme de pied +ferme et m'emparer de lui; mais qui sait si Francois, dans un coup de +desespoir, ne viendra pas lui-meme a la tete de ses gentilshommes? + +Le deuxieme motif, c'est que le marechal, ayant obtenu la surveillance +de toutes les portes de Paris, en avait profite pour placer des hommes +a lui a la porte Montmartre. Qu'une catastrophe se produisit, que +Catherine de Medicis fut informee de la conspiration de Guise, comme +Maurevert le laissait entendre, que Paris fut envahi par les troupes des +provinces en marche, et il n'avait qu'un bond a faire pour fuir par la +porte Montmartre. + +L'hotel de Mesmes etait donc abandonne. + +Cependant, ce soir-la, deux hommes s'y etaient introduits, et vers neuf +heures, ils achevaient de souper dans l'office, en devisant entre eux: +c'etaient Gilles et son neveu Gillot. + +--Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles au moment ou nous +penetrons aupres des deux comperes. + +Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva vide a +l'instant meme. + +--Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix pateuse. + +Il avait la figure enluminee et les yeux brillants. + +--Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, la, dans cette armoire +ouverte, et tu en boira? du meilleur. + +Gillot se leva et obeit sans trop trebucher. + +"Il n'est pas encore a point", murmura Gilles. + +Et il versa a son neveu une nouvelle rasade. + +--Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner a l'hotel Montmorency? + +--Retourner la-bas! s'ecria Gillot en levant les bras au ciel. Vous n'y +pensez pas, mon oncle! Savez-vous que la maison est sens dessus dessous +depuis la disparition du vieux coupeur de langues? + +--Coupeur de langues? interrogea Gilles. + +--Oui... le damne Pardaillan!... + +Gillot, renverse sur le dossier de son fauteuil, se mit a rire aux +eclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, a lui, grincait comme une +vieille girouette et eut donne le frisson au neveu, si le neveu n'eut +pas ete occupe a ses agreables pensees. + +--Or, continua Gillot, tout le monde, la-bas, se mefiait de moi. On +devait soupconner que j'etais pour quelque chose dans cette bonne farce; +je vous le dis, mon oncle, il etait temps que je m'en allasse... j'y +eusse laisse ma tete... et je tiens a ma tete, moi... + +Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot porta les deux +mains a sa tete, soit pour s'assurer que cette tete etait bien toujours +a sa place, soit en signe d'adieu a ses oreilles defuntes. Il frissonna +et parut se degriser. + +L'oncle se hata de remplir son gobelet. + +--Pour une farce, reprit Gillot apres avoir bu, c'est une bonne farce! +Le Pardaillan avait en moi une confiance! Et quand je lui ai assure +qu'il trouverait monseigneur tout seul... il a failli m'embrasser... +Pauvre diable! + +--Oui, mais il a voulu te couper les oreilles! + +--C'est vrai! L'infame!... + +--Et la langue! + +--Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!... + +Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il retomba pesamment +assis et se mit a rire. + +--En sorte, reprit Gilles, que tu es content? + +--Content, mon oncle!... c'est-a-dire qu'il me semble que je reve!... +Quand je pense que, sur l'ordre de notre bon seigneur, vous m'avez +octroye mille ecus! + +--Et tu es bien decide a ne plus retourner la-bas? dit Gilles. + +--Vous etes, fou, mon oncle!... + +--Imbecile! Puisque Pardaillan n'est plus la! + +--Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la langue, voyez-vous! +Je veux jouir de mes mille ecus, moi!... Je veux boire, moi! Et comment +ferais-je pour boire sans langue? + +Gillot, a partir de ce moment, devint larmoyant. + +--Tu les as la, tes ecus? demanda l'oncle. Fais voir un peu... + +Gillot vida sa ceinture sur la table; les ecus roulerent; les yeux de +Gilles brillerent. + +--C'est pourtant moi qui t'ai donne cela! fit-il d'un etrange accent, +tandis que ses doigts osseux caressaient les ecus et commencaient a les +empiler... + +--Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez encore... me +donner... Ca, mon oncle, c'est pour boire... vous me l'avez dit... mais +maintenant... vous devez... me donner le reste... + +--Quel reste? haleta Gilles. + +--Le marechal a dit... trois mille ecus... trois mille... + +--Bois donc, imbecile! + +Gillot obeit. Son gobelet vide roula sur le carreau. + +L'oncle s'etait leve. Il etait hagard. La vue des piles d'ecus lui +donnait le vertige. + +--Imbecile! gronda-t-il. Trois mille ecus d'or! a toi? Tu es ivre, je +pense! + +--Monseigneur... l'a dit!... He la! mon oncle!... Payez... ou je me +plains... au marechal... + +--Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas, moi!... +Miserable! tu veux donc me ruiner?... + +--Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement de se lever, nous +allons voir... ce que monseigneur... + +--Prends garde, Gillot, ricana l'oncle. + +--Ah!... quel drole de rire... vous avez... j'ai peur... + +Gilles riait de son effroyable rire. Il etait livide. La pensee d'avoir +a livrer trois mille ecus d'or l'affolait. Et la pensee que Gillot +pourrait le denoncer au marechal, s'il ne s'executait pas, lui +paraissait non moins effrayante. + +--Ecoute, Gillot, dit-il tout a coup, veux-tu me donner de bon coeur cet +argent dont tu ne saurais que faire? + +--Fou! begaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu fou... + +Gillot ne put achever. Le vieillard s'etait precipite sur lui et, d'un +tour de main, l'avait baillonne. Puis, saisissant une corde que sans +doute il avait preparee d'avance, il le lia sur son fauteuil. + +Cela s'etait fait si vite que Gillot, soudain degrise par l'epouvante, +se vit dans l'impossibilite de faire un mouvement en meme temps qu'il +voulut essayer de se defendre. + +Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, allant et venant +comme un lutin, placant dans une armoire les ecus que Gillot avait jetes +sur la table, sauf un petit tas. Quand cette operation fut terminee, +quand il eut referme l'armoire, Gilles se retourna vers son neveu et le +debaillonna. + +Gillot en profita pour se mettre a hurler; Gilles attendit patiemment. +Quand son neveu eut compris que ses lamentations etaient inutiles, quand +il se tut, Gilles lui dit paisiblement: + +--Te voila enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? C'est ta part: +cinquante ecus. Le reste est pour moi. + +Le vieillard sourit et se versa un verre de vin. + +--Avec ces cinquante ecus, tu t'en iras chercher fortune ailleurs, et +tache que je ne t'y reprenne plus, ou sans ca, cette fois, plus de +pitie: je t'occis. + +La resolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus grande +resignation: + +--Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en irai... + +--Et ou iras-tu? + +--Je ne sais pas... je quitterai Paris... + +--Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu iras bien un peu me +denoncer au marechal, hein?... Si fait! Je te connais. + +--Je me tairai, mon oncle, je vous le jure! + +--Oui, mais moi, je veux en etre sur. Et, pour cela, je vais te couper +la langue! + +Gilles eclata de son rire demoniaque et ajouta: + +--C'est toi qui m'en as donne l'idee. Comme tu m'avais deja donne l'idee +de te couper les oreilles. Bonnes idees, mon garcon, fameuses idees! + +Quant a Gillot, son epouvante et son horreur furent telles qu'il +renversa la tete, exhala un soupir d'angoisse et s'evanouit. + +Gilles, paisible et rapide, se mit a affuter un coutelas de cuisine. + +Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il s'approcha de +l'infortune. + +Mais, alors, il s'apercut qu'il etait plus difficile d'arracher une +langue que de couper des oreilles. Il demeura un instant perplexe, sa +tenaille d'une main, son coutelas de l'autre. + +"Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le pauvre Gillot, tout +de meme!" + +Il se mit a pouffer en se figurant la tete qu'aurait son neveu. + +Il etait sinistre. + +Dehors, la tempete faisait rage autour de l'hotel et, par moment, +s'engouffrait en gemissant dans les couloirs. + +Tout a coup, Gillot rouvrit les yeux. + +Les hesitations de Gilles cesserent a l'instant meme. Gillot n'eut pas +le temps de pousser jusqu'au bout le cri de terreur et de supplication +que deja l'horrible vieux lui enfoncait sa tenaille dans la bouche, ou +plutot il cherchait a la lui enfoncer. + +Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front gonflees par +l'effort, serrait les dents, en une crise de desespoir. + +Cette lutte muette etait effroyable. + +Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis une longue, une +hideuse clameur stridente, frenetique; la tenaille avait saisi la +langue! La tenaille venait de couper cette langue! + +"Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'etait pas debattu, j'eusse coupe +proprement la chose avec mon couteau!" + +Et comme il commencait son ricanement de demon, comme un coup de vent +furieux ouvrait soudain sa fenetre et eteignait le flambeau sur la +table, Gilles, lui aussi, se mit tout a coup a hurler d'epouvante. +Gillot venait de le saisir a la gorge! + +Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'etait raidi d'un effort +etrange, Gillot avait casse la corde qui attachait son bras, Gillot, a +demi mort, mais rendu fou furieux par l'atroce douleur, s'etait leve +et, se laissant lourdement retomber sur son oncle, Gillot epouvantable. +sanglant, monstrueux, enlaca le vieillard, ses doigts s'incrusterent +dans sa gorge, tous deux roulerent sur le carreau... + +Lorsque le jour vint, lorsque le soleil penetra par la fenetre ouverte, +il eclaira deux cadavres enlaces, dont l'un, la figure rouge de sang, +serrait encore l'autre a la gorge. + + + +XXI + +DIEU LE VEUT! + +Panigarola priait, agenouille, prostre sur les marches du maitre-autel +de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, c'est-a-dire qu'il discutait +avec lui-meme, dans un tragique et silencieux corps a corps. Il semblait +de pierre. + +Il n'implorait ni la bonte ni la puissance de la divinite: il cherchait +dans son ame tourmentee une lueur de verite. + +Voici quelle fut la priere, ou plutot la meditation, du moine, dans +la silencieuse eglise, que la tempete exterieure battait de ses ailes +geantes, tandis que Catherine de Medicis, embusquee a la petite porte, +guettait l'arrivee d'Alice de Lux, l'arrivee du comte de Marillac, +tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles +demoiselles, attendaient, le poignard a la main. + +"Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je fait?... Ce que +j'ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j'ai fait passer +ma haine dans l'ame des multitudes a qui j'ai parle au nom de Dieu, +c'est-a-dire au nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonte, le Pardon, +la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indique qu'il fallait etre +injuste envers une foule de malheureux, au nom du Pardon, j'ai soutenu +qu'il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques; +au nom de la Bonte, j'ai dechaine la haine... J'ai voulu tuer Marillac. +J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquerir un baiser et, pour +ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre horizons du monde!... Or, ou en +suis-je maintenant? Voici: aujourd'hui, l'envoyee de Catherine +m'est venue dire: "Ce soir, un peu avant minuit, soyez a +Samt-Germain-l'Auxerrois: Alice vous attend." Oui, voila bien ce qui m'a +ete dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublie Marillac, lorsque j'arrive +chercher l'amour, c'est encore a ma haine que je me heurte, et Catherine +est la pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O sombre +genie, o tenebreuse conspiratrice! qu'attends-tu de moi?... Ce que tu +attends de moi, reine, c'est que je mette dans l'ame de cet homme autant +de douleur, autant de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela +que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je +dois le faire lire a cet homme! Et voila a quoi aboutit ma vengeance!... +a cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de +Pani Garola, moi, qu'au-dela des monts on appelait le loyal, le fier, le +probe gentilhomme, oui, moi, je vais lachement tuer un homme, non pas +en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, mais dans l'ombre, +apres l'avoir attire au plus infame guet-apens, non pas les armes a la +main, mais par un papier, par une forfaiture!... Voila ce que je vais +faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime pas soit a moi! + +Une main s'appesantit sur l'epaule du moine. + +Il frissonna. + +"L'heure terrible est venue!" murmura-t-il. + +Telle fut la pensee supreme du moine, a l'instant ou le comte +de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacees, l'ame ravie, +s'approchaient a pas lents et s'arretaient au pied de l'autel. + +Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, concentree dans +l'attente, dit d'une voix calme: + +--Voici celui qui va vous unir... + +Les fiances leverent leur regard vers le moine qui lentement se +redressait, rabattait son capuchon sur ses epaules et se tournait vers +eux... + +L'angoisse de cet instant fut inexprimable. + +Alice vit Panigarola. Ses levres devinrent blanches. Un tremblement +convulsif la saisit. Ses yeux rives a ceux du moine exprimerent une +surhumaine horreur. + +Dans cette inappreciable seconde, elle comprit l'affreux guet-apens. + +Son regard de folie se detacha du moine, se posa sur Catherine avec une +telle intensite d'epouvante que la reine recula d'un pas, puis sur +son fiance, et, cette fois, avec une si profonde pitie que Marillac +chancela, puis, enfin, a nouveau sur le moine. + +Marillac sentait ses pensees se disloquer avec le fracas d'un monument +qui tombe. + +Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il devinait, il +voyait avec une aveuglante clarte que ce devait etre quelque chose de +monstrueux, d'impossible et pourtant de certain, quelque chose d'enorme +et de fabuleusement hideux... + +Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule! + +Cela ne dura pas en tout deux secondes... + +Mais ces deux secondes furent dans l'ame de Panigarola une eternite de +desespoir. Il y avait dans l'attitude d'Alice un tel amour, si grand, si +vrai, si pur, que, dans l'ombre, elle en paraissait illuminee... + +Ah! ses grands yeux bruns tournes vers le moine! Comme ils parlerent! +Quelle ineffable et sublime supplication jaillit de leur double rayon de +lumiere! + +"Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures qu'il vous +plaira, mais lui! Ah! si vous n'etes pas plus bourreau que le bourreau, +ne lui faites pas de mal!..." + +Cette priere muette de l'amante, cette synthese d'atroce douleur, cette +intense supplication, penetraient dans l'ame du moine. + +Il etait debout par un miracle de volonte. + +Et, lorsque apres ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il put jeter +en lui-meme un regard d'etonnement, il n'y decouvrit plus qu'une immense +pitie... + +Il leva les bras vers les voutes noires, comme s'il eut voulu prendre a +temoin de son sacrifice d'invisibles puissances, puis ses yeux, avec une +expression de misericorde ou il sembla que son ame entiere fut passee; +l'instant d'apres, tandis qu'Alice de Lux etouffait une clameur de joie, +d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, evanoui. + +Le sacrifice avait brise ses forces. + +Marillac eperdu, livide, s'arracha a l'etreinte d'Alice et fit deux pas +vers Catherine. + +--Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? Quel est cet homme? +Ah! ce n'est pas un pretre! Voyez, voyez... sous sa robe de moine, c'est +un gentilhomme qui apparait!... + +La robe s'etait en effet ecartee. Le brillant costume de Panigarola se +montrait en partie. Dans sa main crispee, le moine tenait encore un +papier chiffonne. + +--Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!... + +--Madame, rugit le comte, quel est cet homme?... + +Catherine repondit: + +--Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira peut-etre... + +Au meme moment la reine s'ecria: + +--Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! Que fait-il +ici a la place du pretre qui m'attendait?... + +Marillac s'etait penche; de la main crispee du moine, il avait arrache +le papier, ou du moins une partie du papier, et, d'un geste febrile, de +ses doigts qui tremblaient, il le depliait, le defripait... + +Ses deux poignets, a cet instant, furent saisis comme dans deux etaux +par deux mains freles, glacees, douees, satinees, mais convulsivement +serrees. Le visage d'Alice lui apparut a quelques lignes du sien. Leurs +regards echangerent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles, +terribles. Elle murmura d'une voix a peine distincte: + +--Ne lis pas... + +--Alice, tu sais ce qu'il y a la? + +--Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour! Regarde-moi! Je t'aime, +tu ne peux savoir combien je t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon epoux! +Ne lis pas le papier de cet homme! + +--Alice! Tu connais cet homme! + +Leurs voix, maintenant, avaient d'etranges intonations. Ils ne les +reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute l'epouvante etait dans la +voix d'Alice, tandis que celle de Marillac rugissait le soupcon. + +La malheureuse fit un effort desespere et tenta de prendre le papier. + +Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se defit de l'etreinte et +monta jusqu'a l'autel, posa pres du tabernacle la lettre que ses doigts +ne pouvaient plus tenir. + +Alice se mit a genoux et murmura: + +--Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne sauras jamais... comme +tu as ete adore... adieu... + +Et, portant a ses levres le chaton d'une bague qui ne quittait pas son +index, elle le mordit. + +Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une passion surhumaine +et attendit la mort. + +A la lueur du cierge pose pres du tabernacle, Marillac lut ces mots: + +"Moi, Alice de Lux, je declare que, si l'enfant que j ai eu du marquis +de Pani-Garola, mon amant est mort, c'est que je l'ai tue. Que, si on +retrouvait le cadavre de mon enfant, il ne..." + +La le papier etait dechire. Le reste etait demeure dans la main du +moine. + +Le comte se retourna: decompose a ce point que Catherine ne le reconnut +pas,--Catherine qui, a deux pas, ramassee sur elle-meme, son poignard a +la main contemplait cette scene. + +Alice tendit vers lui ses bras, et, d'une voix redevenue etrangement +pure, dans une extase d'amour, transfiguree, purifiee par la mort qui la +gagnait, elle dit: + +--Je t'aime!... + +Marillac ne la vit ni ne l'entendit. + +Il s'etonnait qu'il fut vivant, que l'effroyable charge de douleur +appesantie tout a coup sur lui ne l'eut pas ecrase, une singuliere +lucidite dans son esprit eclairait violemment un seul point,--une +question qu'il se posait: + +--Comment vais-je mourir? + +Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurite. Il n'y avait plus en +lui que l'horreur de la vie. Vivre encore une heure, une minute, cela +lui semblait une impossibilite. + +Son regard vitreux tourna autour de lui. + +Il se posa un inappreciable instant sur Alice qui, les bras tendus, les +yeux rives a lui, ne voyant que lui, repeta: + +--Je t'aime... + +Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine. + +A grand-peine, il se detacha de l'autel auquel il s'etait appuye, et, +d'un pas lourd, hesitant, il s'approcha d'elle. + +Catherine de Medicis le vit venir sans pouvoir faire un geste. Elle +etait sous le charme de l'horreur. Confusement, elle se disait qu'elle +avait outrepasse les limites. + +Lorsque Marillac fut tout pres d'elle, il sourit. + +Quel sourire!... + +Et voila ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutot: + +--Eh bien, ma mere, etes-vous contente?... Pourquoi me tuez-vous... de +cette maniere?... + +Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la verite tout entiere. +Cette conviction rompit le charme. Effroyable, elle se redressa; d'un +geste brusque, elle leva quelque chose qui paraissait etre une croix et +qui etait un poignard, et elle gronda: + +--Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette croix... c'est +pour le service de Dieu! Dieu le veut! + +Et, d'une voix tonnante, elle repeta: + +--Dieu le veut! + +Alors une etrange rumeur se fit entendre dans l'eglise. On eut dit que +la tempete qui mugissait au-dehors avait defonce les portes et que les +rafales accouraient vers le maitre-autel. Un bruissement de robes qui +se froissent et se heurtent, un pietinement rapide parmi des bruits +de chaises renversees, un murmure d'abord indistinct de voix, puis le +tumulte de ces voix eclatant en imprecations sauvages... + +--Dieu le veut! Dieu le veut! + +Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar, vit la foule des +tetes feminines convulsees par la haine et la peur, il vit l'ombre se +herisser de lueurs de poignards... + +Puis son regard tomba sur Alice. + +Et il ne vit plus qu'elle! + +--Je t'aime... + +Et il n'entendit plus que ce mot. + +Ses pensees se disloquerent, sa raison s'effondra a grand tracas; il +lui sembla une seconde que des hurlements emplissaient sa tete, que ses +muscles hurlaient que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis +brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu s'eloigna, +l'apaisement infini se fit en lui; son sourire devint radieux. Il etait +fou! + +Dans cette fugitive duree du temps, le fou se mit a marcher vers Alice. + +Elle repeta: + +--Je t'aime... + +Et il repondit de sa voix d'amour: + +--Je t'aime... Attends-moi... partons... + +--Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!... + +Au meme instant le corps de son amant s'abattit pres d'elle; plus de dix +coups de poignard l'avaient frappe en meme temps. + +--Quoi! rala-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est la?... Ecoute! + +Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment... + +Et, dans la meme seconde, des mains furieuses s'abattirent sur elle, +la dechirerent, lacererent sa robe... Sanglante, hagarde, presque nue, +Alice s'attachait desesperement au corps et haletait: + +--Laissez-le! grace pour lui!... Tuez-moi seule! + +Un hurlement enorme emplit ses oreilles. + +--A mort! a mort les deux traitres! a mort la Bearnaise! + +De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre. + +A travers les larmes de sang qui inondaient son visage, Alice apercut +alors, dans une supreme vision, la reine qui, debout, appuyee a l'autel, +son poignard leve au ciel, son pied pose sur la poitrine de Marillac, +hideuse et flamboyante, rugissait: + +--Ainsi perissent les ennemis de la reine et de Dieu! + +--Grace pour lui! cria frenetiquement Alice. + +--Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de frapper ainsi les +ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le veut! + +Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint a soulever la tete livide de +son amant comme pour le montrer a Catherine. D'une main elle s'accrocha +violemment a la robe de la reine. + +Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis que les +poignards s'agitaient, que les bouches ecumaient, que les yeux +etincelaient, dans la tempete des serments, la malheureuse, comme dans +une derniere lueur d'espoir, jeta cette clameur: + +--Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre! Tu cherchais ton +fils! Regarde! Le voila... + +A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et elle mourut en +murmurant: + +-Je t'aime!... + + + +XXII + +LE CIMETIERE DES S. S. INNOCENTS + +Lorsque le tumulte se fut apaise, Catherine de Medicis prononca quelques +mots, et les cinquante, une a une, quitterent l'eglise. Seulement, l'une +d'elles, en sortant dans la rue, alla droit a un groupe de quatre ou +cinq hommes qui attendaient et leur parla a voix basse. + +Les hommes alors entrerent dans l'eglise et marcherent jusqu'au +maitre-autel ou ils virent une femme agenouillee, completement +enveloppee dans ses voiles noirs. + +La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac. + +"Et celle-ci?" fit l'un d'eux en designant Alice de Lux. + +La femme secoua la tete; les hommes saisirent Marillac et l'emporterent +hors de l'eglise. + +Alors la reine eteignit les quatre cierges qui brulaient a droite et +a gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurite que trouait seule +maintenant la faible lueur de la veilleuse suspendue aux voutes, elle se +baissa, se pencha sur une ombre etendue au pied de l'autel. + +Cette ombre, c'etait le moine Panigarola. + +La reine placa sa main sur la poitrine du moine et constata que le coeur +battait sourdement. Alors, elle tira un flacon de son aumoniere, et, +l'ayant debouche, le fit respirer a l'homme evanoui. + +Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains... + +"Pourtant, il vit!" gronda-t-elle. + +Enfin, un leger tressaillement agita le moine, et bientot il entrouvrit +les yeux. + +"Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!" + +Panigarola se remit debout. + +Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pensee indecise, +affaiblie, lui parut revenir des lointaines regions de la mort. + +Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au cadavre d'Alice, et +lui dit: + +"Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez, il l'a tuee... J'ai +assiste, impuissante, a ce meurtre... Lorsqu'il a vu le papier que vous +teniez dans vos mains raidies, il s'en est empare... il l'a lu... jamais +je ne vis fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse +enfant, laceree, dechiree comme vous voyez, est tombee sous ses coups... +Mais vous etes venge... quelques gentilshommes qui m'avaient escortee... +l'ont vu sortir sanglant, hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper +moi-meme, et, a cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les +flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de cette +pauvre fille a vos soins pieux... que Dieu ait pitie de son ame... + +Catherine, alors, se recula, pareille a un fantome qui rentre dans les +tenebres d'ou il est sorti un instant pour quelque malefice; quelques +instants plus tard, seule, a pied, sans escorte, son poignard a la main, +vaillante comme un reitre, l'ame gorgee d'horreur, paisible et forte, +elle se glissait par les rues et rentrait en son hotel. + +Panigarola demeure seul se pencha sur le cadavre d'Alice. + +Sa main se posa sur le sein nu et glace: rien ne palpitait plus sous ce +sein de neige, Alice etait bien morte. + +Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme pour chercher +quelque chose. Ayant trouve, sans doute, il se dirigea vers le benitier, +y trempa son mouchoir de fine batiste, et revenant au cadavre se mit a +laver doucement les taches de sang. + +Bien que l'obscurite fut profonde, excepte au-dessous de la pale +veilleuse, il semblait y voir parfaitement et, dans ses allees et +venues, marchait sans hesitation, sans bruit. + +Par trois fois, il retourna au benitier tremper son mouchoir. + +Le benitier, des lors, parut plein de sang. + +Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune plaie au visage, +et le sang qu'elle y portait provenait des blessures qui avaient laboure +ses epaules, sa gorge et sa poitrine. + +Lorsqu'il eut acheve de laver toutes ces plaies, le moine contempla un +instant le cadavre: le visage pale d'Alice apparaissait dans l'indecise +clarte de la veilleuse, avec sa merveilleuse beaute pour ainsi dire +idealisee. + +Panigarola, cependant, avait examine les blessures, l'une apres l'autre. + +Il y en avait dix-sept. C'etaient de longues dechirures a fleur de peau, +aucune n'avait penetre aux sources de la vie. + +Le moine secoua la tete et murmura: + +"Pas une de ces blessures n'etait mortelle..." + +Continuant son funebre examen, il remarqua a l'index de la main droite +une bague dont le large chaton etait comme creve. A grand-peine il +retira la bague du doigt qui se raidissait deja. + +Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de curiosite morbide, il +etudia la bague. + +Dans le chaton eventre, il apercut quelques grains d'une poudre blanche; +il rajusta les bords du chaton, de facon que le reste de poudre ne put +s'en echapper, et placa la bague a son petit doigt. + +"L'anneau des fiancailles", dit-il. + +Revenant a Alice, il essaya de la recouvrir tant bien que mal; mais, +comme il ne pouvait arriver a rejoindre les lambeaux laceres du corsage, +il se depouilla de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le cadavre. + +Il apparut ainsi dans son elegant costume de riche gentilhomme. + +D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva dans ses bras le +cadavre habille de sa robe de moine, et l'emporta vers la porte que +Ruggieri lui avait ouverte au moment ou il etait entre dans l'eglise. + +Un carrosse de voyage etait la qui attendait: c'etait celui que la reine +avait fait venir. + +Un homme vetu en postillon s'approcha du marquis de Pani-Garola et lui +dit: + +--Monseigneur, voici la chaise de route... + +--Cette voiture est la pour moi? demanda-t-il sans s'etonner. + +--Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons la route de Lyon et de +l'Italie. Vous n'avez qu'a monter. + +Le marquis, sans repondre, deposa Alice dans la voiture, l'allongea +sur la banquette, de facon qu'elle ne put tomber; puis, refermant la +portiere, il alla se placer a la tete des chevaux qu'il saisit par la +bride. + +Et il se mit en marche. + +Le postillon, etonne, suivit et songeait: + +"Voici l'epousee que m'a dit la reine... L'epousee est dans la +voiture... mais pourquoi habillee en moine?..." + +Il etait, a ce moment, deux heures du matin. + +Par moments, la rafale arretait l'attelage, les chevaux, la tete dans le +vent, les jambes arquees dans une resistance. + +Le postillon, terrifie maintenant plus encore par ce gentilhomme +silencieux qui avait une allure de spectre que par la bataille qui +hurlait dans les airs, s'abritait derriere la voiture, s'accrochait aux +rayons des roues. + +Panigarola demeurait immobile, sa face livide levee vers le ciel en feu. + +Et, lorsque la rafale etait passee, il reprenait sa marche, dans le +bruit de la ferraille de la voiture funeraire, dans le tumulte et les +clameurs des elements dechaines. + +"Ou va-t-il? Ou va-t-il? murmurait le postillon eperdu Pour un voyage de +noces... c'est drole... j'ai peur!" + +Panigarola s'arreta tout a coup, et, l'homme, ayant regarde autour de +lui, se signa rapidement et begaya: + +"Le cimetiere des Saints-Innocents!..." + +Panigarola, sans plus faire attention a cet homme que s'il n'eut pas ete +la, monta dans la voiture; l'instant d'apres, il en redescendait, tenant +dans ses bras le cadavre d'Alice. + +Il le deposa au pied du petit mur qui, de ce cote cloturait le +cimetiere. + +Et il alla frapper a la fenetre basse d'une sorte de cabane qui se +dressait la. + +Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considerait celle qu'il +avait appelee l'epousee. Un coup de vent ecarta la robe de gros drap: +la figure livide du cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde +imprecation, il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfonca ses +eperons dans les flancs de l'animal, et, comme emportee par une rafale +d'epouvante, la lourde voiture s'enfuit dans la nuit... + +--Qui va la? dit une voix chancelante, au coup que Panigarola frappa. + +--Vous etes le fossoyeur? demanda le gentilhomme + +La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut qui tenait a la main +une lampe fumeuse. Cet homme examina un instant l'etrange visiteur qui +venait le reveiller a pareille heure. + +--Le reverend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!... + +--Vous me connaissez? + +--Qui ne connait Votre Reverence? qui ne l'a entendue precher? + +--Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il t'en couterait +pour me desobeir? Prends ta pioche tes instruments... + +--Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif. + +--De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une voix qui glaca le +fossoyeur. + +Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillerent d'une sueur froide. +Cette voix, qu'il entendait, ne lui parvenait pas comme une voix +humaine. Elle paraissait monter du fond d'une tombe. + +Vacillant, il saisit une pioche et une pelle. + +Sur un signe du funebre visiteur, il ouvrit une porte et penetra dans le +cimetiere. + +Panigarola avait souleve dans ses bras le cadavre d'Alice et +l'etreignait en marchant, d'une etreinte dont aucune parole ne pourrait +rendre l'infinie douceur. + +Il l'etreignait comme l'amant le plus passionne peut serrer dans ses +bras la vierge qui lui avoue son amour. + +Il l'etreignait comme une mere douloureuse peut etreindre le cadavre de +l'enfant bien-aime qu'elle essaie de faire revivre. + +Le fossoyeur s'etait arrete. + +Le vieillard commenca a creuser, avec une hate maladroite. + +Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse fut assez +profonde. + +Or, pendant cette heure-la, le marquis de Panigarola, le premier amant +d'Alice de Lux, se tint debout au bord de la fosse qui se creusait, +tenant dans ses bras le cadavre de son amante. Ses yeux de pitie +demeurerent rives sur le visage de la morte, sans un tressaillement des +cils. Pendant cette heure-la, tandis que le fossoyeur piochait, tandis +que les eclairs l'enveloppaient de leurs nappes livides, tandis que les +croix de bois tombaient autour de lui avec des bruits secs de branches +qui se brisent, il fut une statue du desespoir et de la pitie. + +Le fossoyeur etant remonte, Panigarola descendit dans la fosse et y +coucha son amante. + +Il couvrit soigneusement son visage et ses mains, l'enveloppa tout +entiere dans la robe de moine. + +Alors, il remonta sur les bords de la fosse. + +Le vieillard effare, ses meches grises au vent tendit son doigt pour +designer le cadavre, et demanda: + +--Quoi!... Sans cercueil?... + +--Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola. + +--Quoi! a peine couverte!... + +--Elle sera mieux couverte tout a l'heure. + +Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles. + +Il saisit sa beche et s'appreta a jeter dans la fosse la premiere +pelletee de terre. + +Panigarola l'empoigna par le bras et dit: + +--Pas encore! + +Le fossoyeur, deja penche, se redressa. Panigarola continua: + +--Il manque quelqu'un dans la fosse... + +--Qui? hurla le vieillard. + +--Moi. + +Le fossoyeur vacilla d'epouvante. Il etait transporte dans les regions +de l'horreur... Il ne cherchait pas a comprendre. Il ne vivait plus, il +revait. + +--Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une heure. Et, alors, +ecoute... + +--J'entends, dit le vieillard en claquant des dents + +--Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura deux cadavres, le +mien et le sien... tu recouvriras tout. Prends ceci. + +Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une fortune. Le vieillard +s'en saisit. Des lors, il se rassura quelque peu. + +--C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec un sourire ou +luttaient l'avarice et l'effroi. + +Panigarola secoua la tete. + +--C'est donc pour me payer ma besogne? + +--Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit tu serais pendu. +Quant a ta besogne, je n'ai pas a la payer puisque tu es le fossoyeur... + +--Alors, pourquoi cet or? + +--Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois je ne sais pas quand, +un enfant viendra... un petit garcon, cheveux noirs, yeux noirs, figure +triste, pale et chetive... six ans a le voir... Cet enfant, tu le +prendras par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras: "Si +c'est la tombe de ta mere que tu cherches, "mon enfant, la voici." Le +feras-tu? + +--C'est facile. + +--L'enfant s'appelle Jacques-Clement. + +--Jacques-Clement. Bon. Il pourra venir prier et pleurer tant qu'il +voudra. C'est sacre. + +Panigarola eut un geste de satisfaction. + +Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure. + +Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tournes vers cet homme qui, +debout sur le bord de la fosse, immobile, paraissait un spectre se +preparant a rentrer dans la tombe d'ou il etait sorti. + +Une terreur insensee, de nouveau, s'abattit sur lui. Il sentit qu'il +allait tomber et s'appuya a quelque chose qui etait une croix de bois. +Il s'y cramponna. Et, de la, il continua a regarder. Un large eclair lui +montra l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse... + +Puis l'obscurite se fit profonde. + +Un nouvel eclair illumina le cimetiere. Le fossoyeur, a bout de forces, +tomba sur ses genoux: cette fois, il n'y avait plus personne au bord de +la fosse!... + +Panigarola s'etait etendu pres du corps d'Alice, son visage tourne vers +le visage de la morte. Il avait degaine sa dague, pour se frapper sans +doute au cas ou la mort ne viendrait pas assez vite. + +Alors, il porta a ses levres le chaton qu'Alice avait mordu et il le +mordit a la meme place, absorba le reste de la poudre blanche. + +C'est a peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea sous le cou de la +morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient a la voir. Et, dans ces yeux, +il n'y avait ni haine ni amour, seulement une pitie infime. + +A vingt pas de la, le fossoyeur ecroule au pied de la croix de bois, +hagard, livide, le cou tendu vers la fosse, attendait. L'heure convenue +s'ecoula. Puis une autre. La tempete, lentement, s'apaisa. Et ce fut +seulement au jour venu, au moment ou, dans un ciel pur, lave par les +grands souffles, monta la lumiere du soleil levant, ce fut alors +seulement que le vieillard se traina jusqu'au bord de la fosse et y jeta +un regard empreint de cet etonnement indicible que causent les visions +des reves tragiques. + +Les deux cadavres tournes visage contre visage les yeux ouverts, la +bouche crispee, semblaient se regarder, se sourire, et se dire des +choses mysterieuses et douees. + +Le vieillard se depouilla du surtout en peau de mouton qui couvrait ses +epaules et le placa sur les deux visages. + +Puis, en hate, il commenca a remplir la fosse a pelletees rapides. + + + +XXIII + +LES AMOURS DE PIPEAU + +Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des personnages +les plus affaires, les plus occupes, les plus actifs de Paris, c'etait +certainement maitre Pipeau. + +Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui etait voleur comme six +tire-laine, avait d'abord trouve dans l'hotel Montmorency le paradis que +peut rever un chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'etait mis au +mieux avec le maitre queux de l'hotel; il avait persuade a ce cuisinier, +un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il avait pour lui une amitie sans +borne. Pur mensonge! Pipeau meprisait parfaitement le cuisinier, mais il +adorait sa cuisine. + +"Comme il m'aime! repetait le digne homme. Toujours dans mes Jambes! Il +ne me quitte plus!" + +Qu'eut-il dit, s'il avait connu la veritable pensee de Pipeau? + +Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait frenetiquement! +Mensonge, le bon regard ou il eut ete impossible de demeler la moindre +ironie! Mensonge, cette langue qui lechait avec componction les mains du +brave homme et la sauce qui y restait souvent! Mensonge ces petits abois +amicaux, ces cabrioles qui secouaient de rire la panse du maitre queux! + +Mais comment celui-ci aurait-il devine la malice, l'hypocrisie et le +mensonge du chien? + +Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fut-il, des mains du +cuisinier: il y avait a cela une raison toute simple, mais qui fut +toujours ignoree de cet homme. Pipeau se servait lui-meme. + +En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui convenait. Et c'etait +ainsi bien meilleur. + +"Il n'est pas gourmand, disait le maitre queux. Il m'aime pour +moi-meme." + +Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font les reputations +bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout ce qu'il pouvait. Pipeau mettait +l'office au pillage. Pipeau, fidele a ses instincts, passait son temps a +voler. Il devenait gras. Il devenait insolent. + +Mais Pipeau n'etait pas seulement un chien voleur, un effronte, un +menteur, comme nous croyons l'avoir prouve en diverses circonstances. +Lorsque nous presentames ce personnage au lecteur, il nous souvient +d'avoir affirme que c'etait un chien paillard. + +Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les amours de Pipeau, si +le recit de ces amours n'etait lie a des scenes importantes de notre +recit. + +Donc, Pipeau, dans l'hotel Montmorency, etait le chien le plus heureux +de la creation. + +Ce bonheur fut sans melange et sans remords jusqu'au jour ou disparut le +chevalier de Pardaillan. Le chien avait pour son maitre--ou plutot son +ami--une adoration qui, de son cote, etait sincere. + +Un soir--soir d'inquietude et de douleur--l'ami ne reparut pas! + +De cette nuit-la. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla et vint par +l'hotel, queta, flaira, appela par de petits gemissements, le tout en +pure perte. Le matin, il s'installa dans la rue devant la grande porte +de l'hotel. + +Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-meme. Et le +cuisinier l'appela en vain. Meme le digne homme ayant voulu le saisir +par le collier, le chien gronda de facon a lui faire comprendre qu'il +eut a le laisser tranquille. + +Cette journee se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra pas dans +l'hotel. Il continua d'attendre devant la porte. + +Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuade que son maitre +ne reviendrait plus, il fila comme un trait. + +Ou pensez-vous qu'il alla? + +Eh bien, il courut a la Bastille! "Qu'on m'aille soutenir, s'ecrie +quelque part La Fontaine, ce maitre des poetes, qu'on m'aille soutenir, +apres un tel recit, que les betes n'ont point d'esprit!" + +Pipeau en avait certainement. Il venait de passer de longues heures a +ruminer sur l'absence de son maitre. + +"Ou peut-il etre, finit-il par se dire en son langage ou peut-il etre, +sinon dans cet endroit sombre et escarpe ou il s'est deja renferme une +fois? Que peut-il bien faire la-dedans?" + +C'est pourquoi il s'elanca comme une fleche dans la direction de la +Bastille. En temps ordinaire, Pipeau ignorait les allures lentes. Mais, +lorsqu'il etait presse, le galop qui etait sa marche habituelle devenait +une frenesie. Pipeau culbuta successivement une douzaine d'enfants, +deux ou trois vieilles femmes, renversa des pots a lait et des paniers +d'oeufs a des devantures, fonca tete baissee dans des groupes, souleva +sur son passage force clameurs et maledictions, et s'arreta tout +haletant devant la porte meme par ou le chevalier de Pardaillan avait +ete entraine dans la Bastille. + +Le chien leva le nez vers la fenetre ou son ami s'etait montre a lui. +Helas! l'etroite meurtriere avait ete bouchee: la precaution, chez +les administratifs, est toujours retrospective, et, pourrait-on dire, +vindicative. M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait +servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer avec son chien! + +Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit a faire le tour de la +Bastille. + +Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta toute meurtriere +semblable a la sienne. + +Alors, de la meme course furieuse, il repartit, et, quelques minutes +plus tard, faisait irruption a l'auberge de la Deviniere. Il monta +jusqu'a la chambre jadis habitee par son maitre, redescendit, visita +coins et recoins, jusqu'a ce que, maitre Landry Gregoire l'ayant apercu, +le pauvre chien fut expulse a renfort de coups de balai. + +Pipeau fila sans insister. Evidemment son maitre n'etait pas la: sans +quoi'on ne l'eut pas ainsi traite. + +Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut Paris en tous +sens, et toujours a la meme allure desordonnee. Il visita tous les +endroits ou il etait passe avec son maitre et finit, sur le soir, par +aboutir a l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, affame, assoiffe, +ereinte, haletant. + +Catho lui donna a boire, a manger, le reconforta, et Pipeau trouvant le +gite a son gre y passa la nuit. + +Mais le lendemain matin, repose par neuf heures de sommeil, restaure, +et ayant eu soin de faire un tour a la cuisine, il s'eclipsa des qu'une +servante ouvrit la porte. + +Cette fois, il ne courait plus. + +Il s'en allait tristement le nez a terre, la queue et les oreilles +basses. + +"C'est fini, songeait la pauvre bete, il m'a abandonne, je ne le verrai +plus!" + +Il atteignit ainsi l'hotel Montmorency, se coucha devant la porte et +attendit. Tout le jour, il demeura la, sourd a toute invitation du +cuisinier, lequel, vraiment magnanime en cette circonstance, lui apporta +sur le soir un succulent repas compose d'une carcasse de poulet. + +Or, on etait au soir du mercredi 20 aout. Et cette date qui n'avait +aucune importance pour le chien en a une pour nous. + +La nuit vint. Pipeau, couche au fond d'une encoignure cherchait le +sommeil et se livrait aux plus sombres reflexions, lorsque, tout a coup, +il se remit sur ses quatre pattes; son nez se mit a remuer et a renifler +sa queue s'agita doucement. + +Pipeau avait-il flaire de loin son maitre!... D'ou lui venait cet emoi? +D'ou cette joie? Il nous en coute de l'avouer, mais la verite avant +tout; Pipeau venait de flairer une chienne! Pipeau donc, s'etait +redresse, les yeux fixes, le nez interrogateur. Il ne tarda pas a +apercevoir quatre ombres qui s'arreterent juste en face de l'hotel. + +Ce groupe de quatre ombres se composait de deux hommes et de deux +chiens. + +Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognerent. L'un des deux hommes, +d'une voix basse et rude, commanda: + +--La paix, Pluton! La paix, Proserpine! + +Pluton et Proserpine devaient etre merveilleusement dresses car ils se +turent a l'instant. C'etaient deux chiens de forte taille, deux +sortes de molosses a poil rude, aux yeux sanguinolents, aux machoires +formidables. L'un, le chien Pluton, etait tout noir L'autre la chienne +Proserpine, etait toute blanche. Mais tous deux etaient de meme race. + +Pendant une heure environ, les deux hommes demeurerent en observation +devant l'hotel. Ils allaient et venaient avec precaution et paraissaient +chercher a voir ce qui pouvait se passer a l'interieur. + +--Voyez-vous, dit a la fin l'un d'eux, c'est par la qu'il faudra +attaquer, croyez-moi, monseigneur. + +--Oui, Orthes, repondit l'autre. Tu avais raison. Allons, rappelle les +chiens et allons-nous-en. + +L'homme qu'on venait d'appeler Orthes siffla doucement: Pluton, +Proserpine et Pipeau se mirent en marche. + +Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui! + +Car Pipeau s'etait approche de Proserpine, et, en son langage, lui avait +fait compliment. Il lui avait presente ses civilites en excellents +termes, sans doute, car Proserpine avait doucement remue la queue, sur +quoi Pipeau s'etait livre sans plus de bagatelles a une declaration en +regle; c'est-a-dire qu'il s'etait mis a tourner autour de la donzelle en +flairant tout ce qu'un chien croit devoir flairer. + +Or, Pluton, mari de la dame, ayant releve ses levres epaisses, montra +une double rangee de crocs formidables. + +Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil se herissa. Sa levre +tremblotante decouvrit, chez lui aussi, des engins d'attaque et de +defense d'un calibre raisonnable. + +Il y eut de part et d'autre un grognement sourd. + +La bataille etait imminente. + +Proserpine, assise commodement sur son derriere, s'appreta a juger ce +combat dont, comme Chimene, elle etait le prix. + +Tout a coup. Pipeau recula. + +Pipeau recula jusqu'a la carcasse de poulet qu'on lui avait apportee et +a laquelle il n'avait pas touche, soit par tristesse, soit qu'il voulut +menager ses provisions. Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui, +l'apporta... a qui? a Proserpine? pas du tout: a Pluton! + +Pluton etait un chien feroce et bete. Il se precipita sur la carcasse +et la devora incontinent. Apres quoi il jeta sur Pipeau un regard +d'etonnement et de reconnaissance; et, en signe de paix, agita sa queue, +puis se coucha tranquillement. + +Pipeau comprit que des lors il etait admis dans, l'amitie du gros chien. + +Il se retourna aussitot vers Proserpine et, en toute securite, +recommenca ses salamalecs. + +Lorsque les deux hommes s'en allerent, Pluton et Proserpine suivirent. +Tout naturellement, Pipeau suivit. + +Il oublia l'amitie pour l'amour. Il oublia sa tristesse. Il oublia son +maitre disparu. Il eut suivi Proserpine au bout du monde, d'autant +plus que la ribaude faisait des graces, jouait avec lui, et paraissait +disposee a lui accorder ses faveurs. + +Pluton marchait gravement, et peut-etre, se disait-il qu'apres tout un +camarade qui offrait ainsi des carcasses de poulet meritait bien un +petit sacrifice de sa part. + +La bande arriva jusqu'a une grande maison de la rue des +Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et Pipeau, se faufilant en +douceur entre Proserpine et Pluton, entra dans la maison!... + +La porte se referma. + +Pipeau etait l'hote du marechal de Damville et d'Orthes, vicomte +d'Aspremont!... + + + +XXIV + +L'AMIRAL COLIGNY + +Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous laisserons Catho, +l'hotesse des Deux-morts-qui-parlent, s'occuper, en compagnie de la +Roussette et de Paquette, d'une mysterieuse affaire pour laquelle elle +se demenait fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans la +prison du Temple, attendent l'heure lugubre ou leur sera appliquee la +question, nous conduirons nos lecteurs au Louvre. + +Depuis le lundi 18 aout, les fetes succedent aux fetes. Les huguenots +sont radieux. + +Catherine de Medicis se montre charmante pour tous. + +Charles IX, seul, mefiant et taciturne, semble promener dans toute cette +joie une incurable melancolie. + +Le vendredi 22 aout, de bon matin, l'amiral Coligny quitta son hotel de +la rue de Bethisy et se rendit au Louvre. + +Il etait escorte, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes huguenots +et portait sous son bras une liasse de papiers. + +C'etait le plan definitif de la campagne qu'on allait entreprendre +contre les Pays-Bas et dont Coligny devait avoir le commandement +supreme. + +Le roi devait etudier ce plan avec l'amiral et lui donner la derniere +approbation. + +Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva aux appartements +du roi deja envahis par la foule des courtisans. Il etait ce matin-la de +bonne humeur, et, lorsqu'il apercut Coligny, il alla a sa rencontre, le +pressa tendrement dans ses bras et s'ecria: + +--Mon bon pere, j'ai reve cette nuit que vous me battiez! + +--Moi, sire! + +--Oui, oui, vous-meme. + +Deja l'inquietude se peignait sur le visage des huguenots presents, +tandis que les catholiques ricanaient. Les uns et les autres +pressentaient quelqu'une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX +etait coutumier. + +Mais le roi, eclatant de rire, continua: + +--Vous me battiez a la paume! Concoit-on cela? Moi, le premier joueur de +France! + +--Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de Bearn. Chacun sait que +mon cousin Charles est imbattable a la paume. + +Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et reprit: + +--Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon reve. Venez. + +--Mais, sire, dit Coligny, Votre Majeste n'ignore pas que je n'ai jamais +tenu une raquette... + +--Allons bon! Et moi qui comptais vous battre! + +--Sire, dit alors Teligny, si Votre Majeste le permet, je serai en cette +occasion le tenant de M. l'amiral, que j'ai bien le droit d'appeler mon +pere, et je releverai en son nom le defi. + +--Vrai Dieu, monsieur, vous etes un charmant homme et vous me faites +grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses serieuses, car +je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me +vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, mon bon pere? + +Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume, +suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent formes et la partie +commenca aussitot par un coup superbe du roi qui excellait veritablement +a cet exercice. + +Coligny etait demeure avec quelques gentilshommes et le vieux general +des galeres La Garde, qu'on appelait familierement le capitaine Paulin. + +Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, etait un soldat +d'aventure. Pauvre, ne de parents obscurs, il s'etait eleve de grade en +grade jusqu'au titre de general des galeres, qui correspond a peu pres a +ce que nous appelons un contre-amiral. + +C'etait un homme froid, sans scrupule, feroce dans la bataille, +catholique enrage par politique plutot que par devotion: mais il avait +concu pour Coligny une sorte d'admiration et d'estime; il s'interessait +fort a la campagne projetee, esperant y conquerir quelque nouvelle +faveur. + +Coligny l'avait specialement charge d'armer les vaisseaux qui devaient +servir, car on comptait attaquer le duc d'Aibe par terre et par mer, +et le vieux La Garde s'etait acquitte de sa mission avec le plus grand +zele: la flotte etait prete. + +Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? Avait-il flaire les +projets de Catherine? + +C'est probable. Mais, courtisan avise autant que guerrier sans peur, il +gardait pour lui ses impressions. + +Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures. + +Ceci se passait dans l'antichambre meme du roi, en une embrasure de +fenetre ou La Garde avait tire un fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que +Coligny avait deroule ses plans. Ils avaient fini par se mettre a genoux +tous les deux pres du fauteuil, pour examiner de plus pres une carte que +l'amiral avait etalee. + +Et ils etaient si profondement plonges dans leur etude qu'ils ne virent +pas la reine Catherine de Medicis sortir des appartements du roi, +traverser l'antichambre, saluee au passage par les gentilshommes +presents, et s'enfoncer dans une galerie, lente, pale, glaciale comme un +spectre sous ses vetements noirs. + +Depuis la terrible scene de Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine +paraissait troublee. + +Parfois, elle s'arretait court dans les longues promenades solitaires +qu'elle faisait dans son oratoire, et qui se fut trouve pres d'elle +l'eut entendue murmurer alors: + +"C'etait mon fils..." + +Etait-ce donc le remords qui avait force les portes de cet esprit +jusqu'alors ferme, solidement verrouille? + +Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment etrange +qu'on appelle le remords, si son esprit sondait avec effroi les abimes +qu'elle avait creuses, ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri +par exemple, eussent redoute l'explosion de ce remords. + +En effet, Catherine n'etait pas femme a reculer. Si une plainte montait +du fond de sa conscience, elle devait chercher a l'etouffer sous des +clameurs plus terribles. + +Ainsi son remords, si c'etait du remords, aboutissait a une hate plus +febrile, a une soif de sang plus brulante. + +Catherine songeait: + +"Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!" + +Ce matin-la, plus sombre que jamais des qu'elle se trouvait seule, +le sourire radieux qu'elle affectait devant la, cour disparut de ses +levres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur +Coligny. + +Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son oratoire, elle vit +un homme qui l'attendait. C'etait Maurevert. Il s'inclina comme pour la +saluer et murmura: + +--J'attends votre dernier ordre, madame. + +Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout de la galerie, +jusqu'a l'antichambre, jusqu'a Coligny qui se relevait, roulait ses +papiers en causant vivement avec La Garde. + +Et elle laissa tomber ce mot: + +--Allez! + +Maurevert s'inclina plus profondement. Il avait quelque chose a dire.. +Maurevert songeait a la recommandation que lui avait faite le duc de +Guise par une nuit de fete: il fallait blesser et non tuer Coligny... +Maurevert voulait garder les bonnes graces du duc, tout en obeissant a +la reine. Et, laissant de cote la fiction que c'etait un ami a lui qui +devait tirer sur l'amiral, il dit: + +--Et si je le manquais, madame? + +--Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez quitte pour +recommencer! + +--Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne meure pas, demain +matin, mes deux prisonniers du Temple sont bien a moi?... + +--Oui!... a condition que j'assiste a la question." + +La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques minutes plus +tard, Maurevert sortait du Louvre. + +Dans l'embrasure de fenetre de l'antichambre, le vieux La Garde disait a +ce moment: + +--Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous haterez les derniers +preparatifs... J'ai bataille contre vous... Mais j'ai pour vous l'estime +qu'on doit a un chef illustre... permettez-moi d'insister... Il faudrait +que, dans un mois au plus tard, vous soyez en campagne. + +--Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix jours et vous serez dans +la verite. + +--Ah! tant mieux!" fit le vieux La Garde avec un soupir de soulagement. + +Les deux chefs se serrerent la main et La Garde descendit au jeu de +paume pour faire sa cour au roi. + +Coligny ayant roule ses papiers, les placa sous son bras et, faisant +signe a ses gentilshommes, descendit a son tour et sortit du Louvre, +repondant d'un sourire aux saluts respectueux. + +Maurevert, sans se presser etait arrive au cloitre +Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison basse dont les +fenetres du rez-de-chaussee etaient grillees: c'est la que demeurait +le chanoine Villemur. Mais, depuis trois jours, le chanoine avait +ostensiblement quitte la maison, se rendant, disait-il, aupres d'une +parente qui habitait la Picardie. La maison passait donc pour inhabitee. +Maurevert se glissa dans l'interieur par une petite porte qu'une main +mysterieuse lui entrouvrit du dedans, et il parvint bientot dans la +salle a manger au rez-de-chaussee. + +--C'est le moment! dit-il alors a l'homme qui lui avait ouvert et qui +l'avait accompagne. + +Cet homme, c'etait le chanoine Villemur. + +--Je le savais, repondit simplement le chanoine. Venez. + +Maurevert suivit son hote, qui lui fit traverser trois pieces et +l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait sur le derriere de +la maison. La cour etait cloturee de murs assez eleves. Une porte +permettait d'en sortir. Villemur l'ouvrit et montra a Maurevert une +sente deserte qui aboutissait a la Seine. + +--Vous fuirez par la, dit-il. Et voici pour votre fuite. + +Du doigt, il designa un vigoureux cheval tout selle, attache par le +bridon a un anneau. + +--C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui s'est ainsi +occupe de votre surete. Ce cheval sort de ses ecuries. A la porte +Saint-Antoine, on vous laissera passer. Vous gagnerez le Soissonnais; +puis, tournant a droite, vous vous dirigerez sur Reims. La, vous +attendrez. + +--Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. Croyez-vous +vraiment a la necessite de ma fuite? + +--Je crois qu'il y va de votre tete. + +--Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement resolu a n'en rien +faire. + +Alors ils revinrent tous deux dans la salle a manger. Villemur prit dans +un angle une arquebuse toute chargee et la presenta a Maurevert, qui +l'examina attentivement. + +--Parfait, dit-il enfin. + +--Le voici!" s'ecria a ce moment, et non sans quelque emotion, Villemur, +qui s'etait poste a la fenetre grillee. + +Le chanoine se recula, mais de facon a ne rien perdre de ce qui allait +se passer. + +Maurevert avait appuye le bout du canon de l'arquebuse contre le +treillis de la fenetre. + +Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou six gentilshommes. En +avant d'eux, a trois pas, marchait Coligny, qui causait paisiblement +avec Clermont comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de Navarre. + +Maurevert, a ce moment, fit feu. + +Il y eut, dans le cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois une seconde de +stupefaction. Coligny agitait sa main droite vers la fenetre. Cette main +etait ensanglantee: la balle avait emporte l'index. + +--Au meurtre! hurlerent les gentilshommes. + +Au meme instant, un deuxieme coup de feu retentit et, cette fois, +l'amiral s'affaissa, l'epaule gauche fracassee. + +Dans la meme seconde, le cloitre se remplit de cris une foule se +rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral Coligny venait d'etre +frappe, cette foule se recula aussitot, avec de sourdes imprecations +contre les huguenots. + +Apres son premier coup de feu, Maurevert avait repose son arme, en +disant: + +--Maladroit! je l'ai manque. + +--Recommencez! gronda Villemur. + +--Avec quoi? fit Maurevert goguenard. + +Le chanoine, d'un bond, fut pres de lui, une deuxieme arquebuse a la +main, toute chargee. Maurevert, sans hesitation apparente, s'en saisit, +et fit feu. + +L'amiral tomba. + +--Il est mort! dit Villemur. + +--Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire. + +--Fuyez!... + +Maurevert obeit sans hate, bien qu'a ce moment des coups violents +ebranlassent la porte. + +Il atteignit l'arriere-cour, defit le bridon, se mit en selle et enfila +la sente, au trot. + +Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves de sa maison, +leva une trappe, s'enfonca dans un boyau, parcourut un long couloir, +et, remontant par un escalier de pierre, arriva dans la sacristie de +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Dans le cloitre, une scene de confusion terrible se passait. Les +gentilshommes huguenots s'etaient rues vers la fenetre; mais le treillis +etait solide; alors, tandis que les uns cherchaient a defoncer la porte, +d'autres, l'epee a la main, entourerent Coligny, comme pour faire face a +une nouvelle attaque. + +--Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny. + +L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'elanca en courant vers le +Louvre, traversant des groupes silencieux et hostiles. + +Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'etait releve; mais il ne +put se tenir debout et parut pret a defaillir. + +--Une chaise! cria Clermont de Piles. + +Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. Les huguenots se +regarderent epouvantes, tout pales. + +Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacees, formant ainsi +une sorte de siege sur lequel le blesse fut assis, ses deux bras au cou +des deux gentilshommes. + +Les autres entourerent ce groupe en silence, l'epee a la main. Ceux +qui avaient essaye vainement de defoncer la porte, vinrent s'unir au +cortege, qui se mit en route. + +Coligny n'avait pas perdu connaissance. + +--Soyez calmes, repetait-il d'une voix encore forte. + +Mais ses amis ne l'ecoutaient pas. Clermont de Piles pleurait--de colere +autant que de douleur. Les autres criaient: + +--On a tue l'amiral! on a meurtri notre pere! Vengeance! + +A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, qui, se reunissant +au cortege et voyant l'amiral grievement blesse, tiraient leur epees et +criaient: + +--Vengeance! + +En arrivant rue de Bethisy, ils etaient deux cents, agitant leurs epees, +pleurant, menacant, et les groupes du peuple qui les regardaient passer +gardaient le silence. + +Le bruit de l'attentat se repandit avec une rapidite inouie; en moins +d'une heure, une effervescence extraordinaire enfievra Paris; les +bourgeois sortirent en armes a tous les carrefours, des danses +s'organiserent; en d'autres endroits, des pretres, montes sur des +bornes, expliquerent au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi de +l'Eglise. + +A l'hotel Bethisy et dans les environs, plus de mille huguenots +s'etaient rassembles et organises, ne doutant pas qu'on voulut tuer +l'amiral et decides a le defendre en bataille rangee. + +Cette multitude de gentilshommes exasperes emplissait la cour de l'hotel +et, refluant par les portes grandes ouvertes, occupait toute la rue. + +Cependant, le calme se retablit peu a peu, et les epees rentrerent +dans les fourreaux lorsque le bruit se fut repandu que le meurtrier +de l'amiral etait un vulgaire coquin et non un stipendie du chanoine +Villemur, comme on l'avait pense. Le calme devint de l'apaisement +lorsqu'on sut que les blessures, n'etaient nullement mortelles. + +Malgre ce calme et cet apaisement, un grand nombre de huguenots +s'enquirent, sur l'heure meme, des logements qui etaient a louer dans la +rue de Bethisy, voulant etre prets, jour et nuit. a courir au secours de +leur chef. + +Vers deux heures, il y eut un remous dans cette foule qui continuait a +stationner dans la rue. + +Une litiere venait d'apparaitre au bout de la rue; elle etait precedee +et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers. + +"Le roi! Le roi!..." + +Toutes les tetes se decouvrirent. + +Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le respect, on cria: +"Vengeance!" + +La litiere, avant d'entrer dans l'hotel, s'arreta un moment. Et, alors, +on put voir qu'elle contenait le roi, Catherine et le duc d'Anjou. + +Charles IX, pale, sombre, agite, se pencha vers le groupe de +gentilshommes le plus rapproche de lui. + +--Messieurs, dit-il, autant que vous, je desire la vengeance; plus que +vous, j'y suis engage, car l'amiral est mon hote; tenez-vous donc en +paix, le meurtrier sera saisi et livre a un chatiment memorable... + +Des cris frenetiques de: "Vive le roi!" s'eleverent alors. + +Charles IX etait au jeu de paume et dirigeait la partie contre le camp +oppose, a la tete duquel se trouvait M. de Teligny, gendre de l'amiral, +lorsque le baron de Pont etait arrive en courant, tout bouleverse, des +larmes plein les yeux. + +--Sire, on vient de tuer M. l'amiral! + +Charles IX, qui s'appretait a envoyer la balle, demeura un instant +immobile, comme frappe de stupeur. + +Deja, Teligny, Henri de Bearn, Conde et quelques autres huguenots, qui +avaient entendu, s'etaient precipites au-dehors et avaient pris le +chemin de la rue de Bethisy. + +--Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous la, monsieur! + +--La verite, sire! La triste verite!... + +Et il raconta la scene du cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Charles jeta furieusement sa raquette. + +--C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour qu'on ne tue. Ah! +messieurs les Parisiens, vous ne voulez faire qu'a votre tete? Et moi, +qui suis le roi, je n'en ferai qu'a la mienne! Voila qu'on me tue mes +chefs d'armee a present! + +Et il rentra precipitamment dans le Louvre en disant: + +--Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand prevot. + +Le grand prevot se trouvait au Louvre; il se presenta aussitot dans le +cabinet du roi. + +--Monsieur, dit Charles IX au grand prevot, je vous donne trois jours +pour trouver le meurtrier de mon digne pere, l'amiral Coligny. + +--Mais, sire... + +--Allez, monsieur, allez! vocifera le roi. Trois tours vous entendez? +Et, si vous ne trouvez pas, je croirai que vous etes complice et je +ferai votre proces! + +Le grand prevot se retira dans une inexprimable epouvante. + +Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure pendant laquelle +Charles IX se promena febrilement dans son cabinet. + +--Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous edictees +contre les bourgeois porteurs d'armes? + +--L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnee a la richesse du +coupable; puis, la prison. + +--Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous fassiez creer un nouvel +edit, que veuillez faire enregistrer. + +Le chancelier, courbe, attendait. Le roi prononca: + +"Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, epees dagues, pistolets, +arbaletes, hallebardes ou piques sera saisi sans autre proces et +embastille pour dix ans; ses biens, s'il en a, confisques. Tout porteur +d'armes cachees sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires +de sa juridiction et pendu, apres douze heures pour tout delai, afin +qu'il puisse faire penitence et se reconcilier avec Dieu, s'il est en +etat de peche mortel. + +--Sire, dit Birague, l'edit sera crie aujourd'hui. Mais Votre Majeste +veut-elle me permettre une observation? + +--Faites, monsieur. + +--L'edit concerne tous les Parisiens, sans exception? + +--Oui, monsieur: hormis les gentilshommes. + +--Tres bien, sire; seulement, je ferai remarquer a Votre Majeste que, +depuis quelque temps, il n'est pas un Parisien qui se montre sans armes, +dans les rues. + +--Voila qui prouve combien nos commandements royaux sont respectes. Que +voulez-vous dire? Qu'il sera difficile d'arreter tous les Parisiens +armes? On les arretera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous, +monsieur le chancelier; quelques exemples suffiront, deux bonnes +douzaines de pendus, accroches a nos fourches, inspireront de salutaires +reflexions. Allez, mon sieur. + +Birague s'inclina et sortit. + +--Messieurs, continua le roi en s'adressant a ses courtisans, je veux +qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, si l'on tire l'epee, que ce +soit pour notre service et le bien du royaume, et non pour continuer des +guerres intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, je veux +qu'on le sache! + +La-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans s'empressa +de sortir. + +Le roi, demeure seul, se jeta dans un fauteuil et se mit a songer: + +"Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste etouffat le truand qui a +tire sur l'amiral!... Voila la campagne retardee... Et, pourtant, mon +salut est dans cette guerre qui entrainera hors du royaume tous les +huguenots, a la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer +aux Pays-Bas, et voila ma tranquillite assuree. Combien en +reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la reine le +pretend? C'est possible! Mais la meilleure maniere de me debarrasser de +lui et de tous ses acolytes, n'etait-ce pas de lui donner une armee pour +l'envoyer loin du royaume? Lui parti, Henri de Bearn tenu en laisse par +Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise devant moi, et j'en eusse +fait bon marche... Voila ma politique, a moi. Elle vaut bien celle de ma +mere!..." + +Charles IX demeura enferme deux heures dans son cabinet, montrant par la +la douleur que lui causait l'evenement. + +Puis, ayant dine en hate, il fit savoir a Catherine et a son frere, +le duc d'Anjou, qu'ils eussent a se preparer pour l'accompagner chez +l'amiral. + +Bientot, la litiere se mit en route, escortee par une compagnie que +commandait de Cosseins, le capitaine des gardes du roi. Pendant tout +le trajet, le duc d'Anjou et Catherine affecterent de parler +continuellement d'un miracle qu'on avait constate, a +Saint-Germain-l'Auxerrois: + +Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le sacristain, etant +entre dans l'eglise, avait vu le benitier tout plein de sang, alors que, +la veille au soir, il etait rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle. +Et tout ce sang avait ete pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on +avait portees a Notre-Dame. + +A ce signe, il etait impossible de ne pas connaitre la volonte divine: +Dieu voulait du sang! + +Charles IX avait ecoute tout cet entretien, sombre et silencieux, se +demandant peut-etre s'il n'etait pas dans l'erreur, et si le temps +n'etait pas venu de donner satisfaction a Dieu. + +Cependant, lorsque la litiere arriva devant l'hotel de Coligny, le roi, +secouant la tete, parut se reprendre, et, se penchant, prononca les +paroles que nous avons signalees et qui furent accueillies par des cris +frenetiques de: "Vive le roi!". + +Coligny etait couche lorsque Charles IX, Henri d'Anjou et Catherine +entrerent dans sa chambre. La pale figure du blesse rayonna de joie. Le +roi courut a lui et l'embrassa en disant: + +--J'espere que ce miserable se balancera bientot au bout d'une corde. +J'espere que votre precieuse vie n'est pas en danger. + +--Sire, dit Ambroise Pare qui se trouvait pres du lit, je reponds de la +vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, il sera sur pied... + +--Sire, dit a son tour Coligny, la joie que me cause la marque d'interet +qui m'est donnee par mon roi fera beaucoup pour ma guerison. + +--Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me voyez tout morfondu du +mal qui vous arrive... + +--Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, en qui nous +avons mis toute notre confiance! fit Catherine, qui essuyait ses larmes. + +A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, un grand +murmure de satisfaction. + +Malgre les recommandations d'Ambroise Pare, on cria: + +"Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!..." + +Enfin, la chambre du blesse se vida. Autour du lit demeurerent seuls les +trois augustes visiteurs, Henri de Navarre, Teligny et sa femme, Louise +de Coligny. + +La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle le roi se retira +en disant qu'il reviendrait le surlendemain, dimanche. + +--Monsieur de Cosseins. appela-t-il a haute voix, pour que tout le monde +put l'entendre. + +--Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant. + +--Combien d'hommes avez-vous avec vous? + +--Une compagnie, sire! + +--Bon! Cela vous suffit-il pour defendre cet hotel en cas d'attaque? + +--Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois mille assaillants +bien organises. + +--Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets a la garde de cet +hotel, vous me repondez de la vie de l'amiral sur la votre... + +--Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au Louvre? + +Charles IX, d'un geste large, designa les huguenots qui remplissaient la +cour. + +--Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une fois, composer mon +escorte et, jamais, je n'en aurai eu de plus belle. + +Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel enthousiasme, qu'il +sembla que l'hotel allait crouler... + +Charles IX etait radieux. Catherine avait echange un rapide regard avec +le duc d'Anjou, et dissimulait la joie terrible qui la faisait palpiter. + +En effet, l'hotel Coligny se trouvait ainsi degarni de huguenots et +occupe par Cosseins, qu'elle se flattait de faire obeir au premier +signe. + +Les gentilshommes huguenots s'organiserent aussitot pour faire escorte +au roi. Ils tirerent l'epee et se placerent en rangs, comme des soldats +a la parade. + +Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, parmi les +acclamations, que le roi rentra au Louvre. + +Le soir, il y eut un grand diner pour celebrer l'heureuse issue de +l'evenement, qui avait failli etre mortel. La campagne projetee +s'ouvrirait, des que Coligny pourrait partir, c'est-a-dire dans une +quinzaine de jours. Il voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on +venait d'inventer, et perdit, contre le Bearnais, deux cents ecus, en +riant de tout son coeur. + +Le roi de Navarre empocha les deux cents ecus avec une grimace de +satisfaction et dit a la jeune reine, sa femme: + +--Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons riches, et cela me +changera un peu. + +Margot regarda autour d'elle avec inquietude et murmura: + +--Sire, prenez garde! + +--A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais! + +--Peut-etre, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai vue aussi +souriante... Prenez garde, sire! + +Catherine de Medicis, en effet, paraissait toute a la joie. + +A dix heures, elle se retira dans son appartement, en disant a haute +voix: + +--Bonne nuit, messieurs de la reforme, je vais prier pour vous... + +A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre... + + + +XXV + +LA NUIT TERRIBLE + +Le roi etait couche depuis une heure et ne dormait pas encore... Il +meditait. Et, chez cet etre maladif, nerveux a l'exces, la meditation +prenait tout naturellement sa forme la plus poetique et peut-etre la +plus feconde c'est-a-dire la forme imaginative. + +Ce n'etaient pas des raisonnements qui se presentaient a son esprit, +mais des images. + +Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces visages bouleverses +de fureur, ces epees qui s'agitaient dans la rue de Bethisy, puis +l'apaisement, des qu'il avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de +la journee, ce triomphe qu'on lui avait decerne, lui inspirait autant de +reconnaissance que de fierte. + +Charles avait vingt ans: c'etait un enfant. C'etait un roi. Double +raison pour excuser en lui l'egoiste vanite d'avoir entendu tant de cris +qui se traduisaient par ce mot: "Vive moi!..." + +Puis, il revoyait Coligny tout pale dans son lit, et il repoussait +l'idee que cette physionomie severe, mais loyale, put etre une figure de +traitre. Presque aussitot une image en appelant une autre, c'etait sa +mere qui passait sur l'ecran de son imagination. Rassure par l'image de +Coligny, il fremissait devant celle de sa mere... Et il evitait de se +demander pourquoi. + +Guise lui apparaissait alors, eclatant d'orgueil, rayonnant de beaute, +magnifique, souriant et vigoureux, autant que lui, pauvre petit roi, +etait chetif, triste et maladif... "Oui certes. Guise serait un roi plus +royal que moi!...", et une revolte le faisait se redresser. + +Puis, il s'apaisait en appelant a son aide le tableau de l'armee partant +pour la guerre, la multitude des hommes d'armes defilant devant lui, +Coligny, les huguenots, et Conde, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait +de lui-meme ou qu'on lui avait appris a redouter, tous, jusqu'a son +frere d'Anjou, s'en allant aux pays lointains d'ou, peut-etre, ils ne +reviendraient pas... + +C'etait sa grande trouvaille, cela. C'etait sa politique. + +Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillite, l'amour de Marie +Touchet. + +Charles ferma les yeux et sourit doucement. + +Alors, le sommeil le gagna. + +C'etait ainsi toutes les nuits; les reveries qui precedent le sommeil +chez tout homme qui s'endort, aboutissent fatalement au point central de +ses inquietudes du jour. Chez Charles, apres des meandres, la reverie +aboutissait toujours a Marie Touchet. + +Charles etait donc dans cet etat ou la vie reelle se fond en une sorte +de torpeur, lorsqu'un grattement, a une porte, le ramena violemment a la +conscience des choses qui l'entouraient. + +Il se souleva sur un coude et ecouta. + +Il y avait trois portes a sa chambre: une grande, qu'on ouvrait a deux +battants, pour laisser entrer les courtisans au moment de son lever, et +deux petites. L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier par +ou le roi pouvait passer dans sa salle a manger. L'autre donnait sur un +long et etroit couloir derobe, dont deux personnes seules, au Louvre, +pouvaient faire usage: sa mere et lui. + +C'est a cette derniere porte qu'on venait de gratter. + +Charles sauta a bas de son lit, alla a la porte et demanda: + +--Est-ce vous, madame? + +--Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure. + +Le roi ne s'etait pas trompe: c'etait bien Catherine de Medicis qui +venait le reveiller. Il eut un geste d'ennui puis s'habilla en hate, +placa un poignard a sa ceinture, et ouvrit. + +Catherine de Medicis entra, et, sans autre explication: + +--Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, M. Gondi, le duc +de Nevers, le marechal de Tavannes et votre frere, Henri d'Anjou, sont +reunis dans mon oratoire pour y prendre des decisions propres a vous +sauver, a sauver l'Etat. Et ils attendent le roi pour lui soumettre le +resultat de leur deliberation. + +Charles IX demeura un instant stupefait. + +--Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre fermete +d'esprit, je me demanderais si une vision n'a pas trouble votre bon +sens. Quoi, madame! vous me venez eveiller une heure apres minuit pour +me dire que ces messieurs deliberent! De quel droit deliberent-ils? Qui +les a convoques? Quel danger me menace et menace l'Etat? Eh bien, qu'ils +deliberent donc et me laissent dormir en paix!... + +--Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez pas. Ou bien, ce +sera peut-etre pour la derniere fois. + +Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient pris cette +expression de terreur, ses joues, cette paleur plombee qu'il avait au +moment de ses crises. + +--Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX. + +--Il se passe que vous avez heureusement des amis qui veillent sur vous. +Il se passe que, sous quarante-huit heures au plus tard, le Louvre doit +etre envahi, le roi massacre, moi exilee. Il se passe que les vaillants +serviteurs que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, et qu'a mon +tour je vous avertis. Maintenant, sire, recouchez-vous, si vous voulez: +je vais prevenir ces amis devoues que leur deliberation est inutile et +que le roi veut dormir en paix... + +--Le Louvre envahi! Le roi massacre! repetait Charles en passant ses +mains sur son front jaune. Quelle folie! + +Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement. + +--Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous defiez de votre mere, +de votre frere, de ceux qui vous aiment et dont l'interet meme, a defaut +de leur affection, vous garantit le devouement. Ce qui est de la folie, +c'est de vous livrer pieds et poings lies a ces maudits heretiques, qui +ont horreur de notre religion, et qui, pour en arriver a leurs fins, +sont obliges de commencer par tuer le fils aine de l'Eglise... +Qu'avez-vous fait, Charles? Vous avez comble ces gens-la des marques de +votre affection, au point que la chretiente catholique du royaume est +reduite au desespoir, au point que trois mille seigneurs catholiques. +Guise en tete, ont pris la resolution de sauver la France et l'Eglise +malgre vous!... Vous voila donc pris entre ces deux forces egalement +redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et resolus a nous imposer +la reforme; les catholiques, desesperes, furieux, accules a la revolte +supreme. L'instant est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur +le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne ferions pas bien +de sauver tout au moins notre vie en prenant la fuite! Votre attitude +d'aujourd'hui a mis le feu aux poudres. En jurant publiquement, en +pleine rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a effleure le +cher amiral, vous avez souleve le peuple entier. En faisant crier l'edit +qui desarme les bourgeois, vous avez accredite le bruit que vous voulez +faire massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous faisant +escorter par les heretiques, vous avez signifie aux gentilshommes +catholiques qu'ils ne vous etaient plus rien, et que, sous peu, il leur +faudrait ceder le pas aux huguenots. Voila ce que vous avez fait, sire! +O mon Dieu! ajouta-t-elle tout a coup en levant les bras, eclairez le +roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se mefie de sa mere, dites-lui que +l'heure est venue de mourir ou de tuer! + +--Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer? + +--Coligny! + +--Jamais! + +Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa mere lui +donnaient le vertige. Une exorbitante terreur s'etait emparee de lui. +Il jetait autour de lui des regards de fou, et sa main s'incrustait +au manche de son poignard. Mais la pensee de ce proces terrible qu'il +faudrait faire a l'amiral (car, dans son esprit, c'etait de cela qu'il +s'agissait) lui causait une insurmontable horreur. + +Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mere; il avait admis que +l'amiral conspirait contre lui. Mais les preuves de l'innocence du vieux +chef s'etaient accumulees si nombreuses, si evidentes dans son esprit, +qu'il avait du se rendre a cette evidence. + +--Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves de la +trahison de Coligny et des huguenots. Ou sont-elles, ces preuves? + +--Vous voulez des preuves? Vous en aurez! + +--Et quand cela? + +--Demain matin: pas plus tard. Ecoutez. Je suis parvenue a faire saisir +deux aventuriers qui ont surpris bien des secrets et qui en savent long +a la fois sur Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est ce +jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint au Louvre en compagnie +du marechal, et qui eut une si etrange attitude. L'autre est son pere. +Je tiens ces deux hommes. Demain matin, ils vont etre interroges au +Temple, ou ils sont prisonniers. Je vous apporterai le proces-verbal de +l'interrogatoire et vous verrez que Coligny n'est venu a Paris que pour +vous frapper! + +La reine parlait avec une telle force de conviction que Charles, deja +terrorise, se sentit cette fois convaincu. + +Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de ceder et dit avec une fermete +apparente: + +--C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-meme l'interrogatoire de +ces Pardaillan. + +--Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec plus d'energie +encore. Je vous ai dit que Tavannes se trouve dans mon oratoire, et +vous m'avez dit, vous, que vous vous defiez du marechal... Eh bien, moi +aussi, je m'en defie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, moi. +Je vais droit au but et je cherche a savoir la verite: je la sais! + +--Il y a donc une verite sur Tavannes! + +--Une terrible verite: savez-vous pourquoi le marechal de Tavannes est +au Louvre? C'est Henri de Guise qui l'a envoye!... Ainsi cet homme, qui +commande aux trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, peut +faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, cet homme appartient a +Guise! Et que vient-il faire en notre conseil? S'assurer que vous etes +vraiment le roi, que vous allez prendre les mesures propres a sauver +votre trone, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est Guise qui +les prendra ces mesures. Mais lui ne sauvera que l'Eglise... Quant +a votre trone et a votre vie, vous devrez lui demander merci. Ah! +Charles... mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du Christ! +Voyez les huguenots qui s'appretent a une supreme entreprise! Voyez +Guise, qui attend de vous un moment de defaillance pour se faire +elire capitaine general et marcher sur vous... sur le roi, ami des +heretiques!... + +--Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! pour ceux-la, pas +d'hesitation! Je n'ai que trop bien compris leur trahison. Je veux que, +sur l'heure meme, on arrete Guise en son hotel! Je veux qu'on arrete +Tavannes dans votre oratoire... + +--Sire! Sire! cria Catherine en s'elancant et en placant sa main sur la +bouche du roi, pour l'empecher d'appeler. + +--Eh! madame! etes-vous donc aussi avec eux? dit Charles en se +debarrassant de l'etreinte. + +--Charles, qu'allez-vous faire? Ou sont vos gardes pour arreter Guise? +Sachez que Paris tout entier se levera pour le defendre. Ce n'est +pas seulement du courage et de l'energie qu'il faut ici, c'est de +la prudence! Laissez Guise s'endormir dans sa securite, et nous le +rattraperons bien tot ou tard. L'essentiel est qu'il ne puisse rien +faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, il faut qu'il sache par +Tavannes que vous etes decide a sauver l'Eglise!... Venez, Charles, +venez, mon fils... allons jouer ensemble la partie supreme qui doit +raffermir sur votre tete cette couronne chancelante! + +Catherine paraissait transfiguree par l'enthousiasme. + +Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec un visage +enflamme, des yeux ou roulaient des pensees tragiques. + +Et lui, chetif, malingre, suant l'epouvante et la fievre, il se sentit +pres d'elle comme un petit enfant. + +Elle l'avait pris par la main et l'entrainait avec une irresistible +vigueur. + +La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la porte et s'effaca +devant Charles IX, qui entra le premier. + +--Le roi! dit Tavannes. + +Les autres se leverent, s'inclinerent, demeurerent courbes. + +Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-meme pour paraitre calme. + +--Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous etre rendus a mon +appel..." + +Ce trait d'audace etait presque un trait de genie, et Catherine regarda +son fils avec etonnement. + +--Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et deliberons sur les +affaires presentes. Parlez le premier, monsieur le chancelier. + +--Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'edit qui defend aux +Parisiens de sortir armes dans les rues. Or, a mesure que cet edit +se criait, les rues de Paris se sont remplies de gens en armes. Les +capitaines de quartier ont rassemble leurs hommes et, a l'heure qu'il +est, il y a, dans chaque maison, des soldats prets a occuper les +carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible de resister a une +pareille force. Si M. de Coligny est encore vivant d'ici vingt-quatre +heures, il ne restera plus pierre sur pierre dans Paris. + +--Votre avis est donc que nous devons arreter M. l'amiral et instruire +son proces? + +--Mon avis, sire, est qu'on doit executer M. de Coligny seance tenante +et sans autre forme de proces. + +Le roi ne montra aucune surprise. + +Seulement, il devint un peu plus pale, et ses yeux parurent encore plus +vitreux que d'habitude. + +--Et vous, monsieur de Nevers? + +--Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes de huguenots +qui, hautement, accusaient Votre Majeste de jouer double jeu. J'ai vu +ces memes huguenots tout pales et deconfits au moment ou ils ont su que +l'amiral avait ete tue; ils se preparaient tous a prendre la fuite. +Puis, lorsqu'ils ont connu la verite, plus insolents que jamais, ils +ont decide qu'il fallait exterminer les catholiques, de crainte d'etre +extermines par eux; qu'on tue Coligny, et tout danger est conjure. + +Tavannes, interroge, fit une reponse pareille. + +Le duc d'Anjou assura que le marechal de Montmorency, a la tete des +politiques, allait se reunir aux huguenots, pour accabler le roi et +Paris. + +Gondi, dans un beau mouvement de colere, dit qu'il etait pret a +etrangler l'amiral de ses propres mains. + +Catherine ne disait rien. Elle ecoutait et souriait. + +Seulement, quand tous eurent parle, quand elle vit Charles IX si pale +qu'on eut dit un spectre, ses levres blanches agitees d'un tremblement +convulsif, elle se tourna vers lui et prononca: + +--Sire, nous ici presents, et toute la chretiente comme nous, attendons +le mot qui doit nous sauver. + +--Vous voulez donc que l'amiral meure? begaya Charles. + +--Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix. + +Le roi se leva de son siege et se mit a marcher a pas precipites dans +l'oratoire, essuyant, a grands revers de main, l'abondante sueur qui +coulait sur son visage. + +Catherine le suivait des yeux dans ses evolutions. Sa main, cette main +de femme encore fine et belle, s'etait crispee au manche de la dague +qu'elle portait toujours a sa ceinture. Une double flamme d'un feu +sombre jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'etaient +contractes; toute sa personne se raidissait dans une tension de volonte +portee au paroxysme. + +Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans suite. + +La reine le vit s'arreter au pied du grand Christ d'argent massif sur sa +croix d'ebene. Catherine fit trois pas, et, levant ses deux bras vers la +croix, d'une voix rauque, empreinte d'une etrange exaltation, elle cria: + +--Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porte dans mes flancs un fils +qui meprise ta loi, resiste a tes ordres et, sous ton divin regard, +songe a jeter bas ton temple!... + +Charles, les cheveux herisses, recula et gronda: + +--Vous blasphemez, madame!... + +--Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisee par l'exces +de l'effort, maudis-moi de ne pas trouver les paroles qui doivent +convaincre le roi de France! + +--Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?... + +--La mort de l'Antechrist. + +--La mort de Coligny! murmura Charles. + +--Ah! cria Catherine d'une voix eclatante, vous voyez bien que vous le +nommez!... Oui, sire, vous le savez comme nous tous, l'Antechrist, +c'est l'hypocrite qui nous a tue plus de six mille braves en tant de +batailles, qui nous fait une guerre acharnee, qui, dans Paris meme, +exalte l'orgueil de ses demons et fomente la destruction de la sainte +Eglise! + +--C'est mon hote, madame!... Messieurs, songez-y... + +--C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit Catherine. + +--Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de mon ame avant tout! + +--Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre Majeste me permettre +de me retirer sur mes terres... + +--Par le tonnerre du Ciel! vocifera Tavannes, je vais offrir mon epee au +duc d'Albe! + +--Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que l'exode des fils +de France commence donc! Malheur! Malheur sur nous! Charles, ta mere +demeurera seule avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son +corps avant que les heretiques ne te frappent!... + +Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille: + +--Avant qu'Henri de Guise ne soit proclame roi de France, pour avoir +arrache le royaume aux huguenots!... + +--Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez tous!... Eh bien, +tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hote! Tuez celui que j'appelle mon +pere! Mais, par l'enfer, tuez aussi tous les huguenots de France, afin +qu'il n'en reste pas un pour me reprocher ma felonie! Tuez! Tuez tout! +Tuez!... Ah!..." + +Son visage se convulsa. + +Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, eclatait sur +ses levres, le secoua de frissons convulsifs. + +--Enfin! avait hurle Catherine avec un accent de joie furieuse. + +--Enfin! repeta le marechal de Tavannes avec une sorte de contrariete. + +D'un geste, Catherine les entraina tous dans son cabinet proche de +l'oratoire, tandis que le roi tombait dans un fauteuil, luttant +desesperement contre la crise qui se dechainait. + +--Monsieur le marechal, dit alors Catherine en regardant Tavannes en +face, je vous charge d'avertir M. de Guise que le roi est decide a +sauver l'Eglise et le royaume. Nous comptons sur lui... + +Tavannes s'inclina. + +--Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures qui sonnent; +soyez ici demain matin, a huit heures; amenez-moi M. de Guise, M. +d'Aumale, M. de Montpensier et M. de Damville; n'oubliez pas le prevot +Le Charron. Que, des huit heures, nous soyons tous assembles ici... + +Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mere. + +Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement avec une +profonde tendresse et, d'une voix tres douce, murmura: + +--Tu seras roi, mon fils! Va te reposer... + +--Ma foi, dit le futur Henri III en baillant, j'en ai grand besoin, +madame. + +Et il se retira, sans repondre au baiser de sa mere Cette indifference +du fils prefere, adore... c'etait le tourment, la plaie secrete de ce +coeur de granit... c'etait peut-etre le chatiment. + +Apres quelques minutes de reverie, Catherine alla ouvrir une porte. + +Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de dix ans. + +--Il est temps, dit la reine. Previens Cruce, Kervier Pezou... + +--Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche. + +--C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. A trois heures +apres minuit. L'heure est bonne. Tu placeras quelqu'un aux cloches de +Saint-Germain-l'Auxerrois... + +Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur. + +--Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les epaules. + +--J'irai moi-meme, murmura sourdement Ruggieri, le glas de mon fils n'a +pas ete sonne... Je le sonnerai!... + +--Son fils! songea la reine. Mon fils!... + +Elle eut un geste violent et rude pour ecarter d'importunes pensees et +reprit: + +A propos, qu'as-tu fait de Laura? + +--Morte, dit Ruggieri. + +--Et Panigarola? + +--Je ne sais pas. + +--Il faudra savoir. Cet homme peut etre dangereux... + +Ruggieri disparut silencieusement, pale comme un fantome. + +La reine se mit a sa table. Bien qu'il fut plus de trois heures, elle +n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa plume et febrilement commenca +a ecrire... + +Mais, bientot, elle s'arreta... la plume tomba de ses mains... son front +s'inclina et, d'une voix sourde, a peine perceptible, dans un long et +terrible soupir qui gonfla son sein, elle murmura: + +"C'etait mon fils!" + +Cependant, Charles IX, la tete en feu, s'etait traine hors de l'oratoire +et avait regagne sa chambre a coucher. + +Il se jeta tout habille en travers de son lit, mais n'y demeura que +quelques minutes. + +Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait les rideaux +de sa fenetre pour voir si le jour ne paraitrait pas. Ses deux levriers +favoris, Nysus et Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses +evolutions. + +"Que faire pour ne pas penser a cela?" murmurait-il en claquant des +dents. + +Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la chambre et, allant +a un petit meuble vitre, en tira un manuscrit. + +"Si je travaillais un peu a mon livre?..." + +Le manuscrit etait tout entier de la main du roi. Il portait ce titre: +_La Chasse royale_[1]. Le roi le feuilleta machinalement de ses mains +qu'agitaient des tremblements et arriva jusqu'aux dernieres lignes, +jusqu'a la derniere phrase. Elle commencait par ces mots: + +"Lorsque l'animal est hallali..." + +[Note 1: Revu et corrige par Villeroi, ce livre a ete imprime en +1625.] + +"Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre hallali qui se +prepare!..." + +Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit meuble. Un +gemissement se fit entendre. + +"Qui est la?" hurla Charles en se retournant, livide. + +C'etait Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait une caresse. Ils +etaient la, tous les deux, le museau pointu en l'air, le regardant et +l'interrogeant. + +"Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que voulez-vous?... +Etes-vous chiens de chasse?... Est-ce la curee que vous reclamez?... +Arriere! Arriere! C'est trop de sang!..." + +Les deux levriers, effares, se reculerent en jetant une plainte. + +Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'etendirent pour chercher un +appui, il tomba. Ses ongles s'incrusterent sur le tapis; ses yeux se +convulserent jusqu'a paraitre entierement blancs; sa bouche ecuma... + +"A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... Qui vient +derriere lui?... Coligny! Les huguenots!... A mort! Tuez! Tuez!... +Mettez-moi ce Pardaillan au chevalet... Reponds! Que sais-tu?... +Cosseins!... Arretez ma mere! Ah! je meurs!..." + +Il demeura pantelant pendant dix minutes. + +Puis, se redressant sur ses mains: + +"Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voila que je sue du sang, a +present!... Maitre Ambroise, sauvez-moi!... Horreur! c'est du sang! +J'etouffe! A moi! Oh! ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons, +Marie, fuyons... La... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!... +Fuyons, Marie... le sang monte toujours... + +Pendant une heure, le roi se debattit contre la crise, dans l'effroyable +cauchemar de sa vision. + +Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et tomba d'un morne +et profond sommeil... + + + +XXVI + +LA CHAMBRE DE TORTURE + +Pendant que se deroulaient au Louvre les tragiques incidents de ce +formidable et supreme conciliabule que nous avons essaye d'esquisser, +les deux Pardaillan, dans leur prison du Temple, sur leur botte de +paille, dormaient cote a cote. + +Car, c'est ce matin-la, samedi 23 aout, qu'ils devaient tous les deux +subir la question ordinaire et extraordinaire. + +Et cela equivalait a une condamnation a mort. + +Quelle mort!... Les os broyes, les chairs arrachees par des tenailles +chauffees a blanc, les jambes serrees dans l'etau mortel, au point que +les veines eclatent et que le sang jaillit et gicle!... + +La chose devait se faire a dix heures du matin. + +Ils dormaient. + +Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son pere dans ce cachot, +les deux prisonniers n'avaient eu aucune nouvelle du dehors. Montluc +n'etait pas venu les voir; Peut-etre l'ivrogne les avait-il oublies. Ils +ne voyaient meme pas le geolier, car on leur passait a boire et a manger +par une sorte de chatiere menagee au bas de la porte. Les trois +premiers jours, et quoi que son pere lui en eut dit, le chevalier avait +activement cherche un moyen d'evasion. + +Il avait sonde les murs: leur epaisseur--peut-etre cinq ou six +pieds--defiait toute tentative; il eut fallu un an pour arriver a les +percer sans le secours des instruments necessaires--et pour aboutir ou? +Sans doute dans quelque cachot voisin. + +Quant a la lucarne, par ou filtrait une lumiere avare de ses rayons, il +n'y avait meme pas moyen d'atteindre les barreaux. + +La porte etait en chene massif, bardee de fer, herissee de clous +enormes. + +L'emploi de la force etant inutile, le chevalier songea a la ruse. Un +soir, il se mit a plat ventre, la tete contre la chatiere, appela la +sentinelle et lui offrit cinq cents ecus d'or s'il voulait l'aider a +sortir, ne doutant pas que le duc de Montmorency ne payat la dette. La +sentinelle repondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait une telle +defiance, qu'il gardait chez lui les clefs des cachots ou se trouvaient +les prisonniers les plus importants; que, meme eut-il ces clefs, lui, +soldat, n'ouvrirait pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait a sa +tete plus encore qu'a la richesse. + +--Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous n'avons plus que deux +ou trois jours a vivre, tachons de les vivre calmement. Ah! si tu +m'avais ecoute, chevalier! Si tu avais suivi mes conseils! Or ca, +qu'as-tu a soupirer? Regretterais-tu de mourir? + +--Ma foi oui, monsieur, repondit le chevalier dans la simplicite de son +ame. J'aime la vie, je l'avoue. Et puis, il me semble que j'avais un +role a jouer et que j'en ai esquisse les premiers gestes a peine. +J'eusse voulu etre un de ces hommes simples et dignes qui, la lance au +poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en allaient par le monde, +afin de terroriser les mechants et de reconforter les faibles! + +C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan--evitant avec +soin de parler de Loise, l'un pour ne pas eveiller une supreme douleur +chez son fils, l'autre pour ne pas pleurer,--atteignirent la nuit du +vendredi, la derniere nuit. + +Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement. + +Comme tous les matins, le vieux Pardaillan se reveilla le premier, vers +six heures. Un mince filet de jour se jouait sur le visage du chevalier; +il souriait, revant sans doute de Loise. + +Le routier le contempla avec une inexprimable expression de tendresse et +de douleur. L'heure terrible etait arrivee. Un leger mouvement qu'il fit +reveilla le jeune homme. Il ouvrit les yeux et vit son pere, penche sur +lui. + +Alors, chacun d'eux fremit jusqu'au plus profond de l'etre, et chacun +s'efforca de garder un visage serein. Ils ne se dirent rien. Que se +fussent-ils dit a ce moment supreme? + +Enfin, apres des heures qui leur parurent des minutes, ils entendirent +dans le couloir un bruit de pas nombreux. + +Ils s'etreignirent silencieusement, d'une longue etreinte d'adieu. + +La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte de vingt +arquebusiers. + +Montluc fit un signe: les gardes entourerent les deux Pardaillan, qui +eurent un dernier eclair de joie sombre en voyant que, jusqu'au bout, +ils seraient ensemble. + +On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au bout du couloir il +y avait d'autres gardes qui attendaient; toute la garnison du +Temple--soixante soldats--etait sur pied. + +On descendit un escalier de pierre. On s'enfonca dans les entrailles de +la vieille prison. + +Enfin, on penetra dans une vaste piece dallee. + +C'etait la chambre de torture. + +Le bourreau-jure etait la. Pres de lui, se trouvait un homme qu'a la +lueur des torches le chevalier reconnut aussitot--: c'etait Maurevert. +Le chevalier tourna la tete vers son pere et sourit. Maurevert etait +livide et tremblant de haine impatiente. + +Trente arquebusiers se rangerent autour de la salle aux voutes +surbaissees. De six en six hommes, il y avait une torche. Les Pardaillan +virent tout cela d'un coup d'oeil. Ils virent le chevalet de torture, +avec ses ais, ses cordes, les coins de bois et le maillet poses sur une +dalle; ils virent un brasier ou chauffaient des fers, des tenailles. +Ils virent le bourreau qui donnait des instructions a deux hommes: ses +aides; ils virent Montluc qui causait avec Maurevert... + +--Par lequel commencons-nous? demanda Montluc. + +--Monsieur..., fit le chevalier en avancant d'un pas. + +Aussitot, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme si on eut craint +quelque tentative desesperee. + +--Que voulez-vous? grommela Montluc. + +--Une grace, dit le chevalier en affermissant sa voix d'un effort +terrible. Faites que je sois questionne le premier. + +--Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes la est injuste. +Honneur, a la vieillesse, que diable! + +--Moi, ca m'est egal, dit Montluc qui interrogea Maurevert du regard. + +Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le jeune homme avait +tourne vers son pere un supreme regard d'adieu. + +--Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent de haine implacable. + +Il avait devine tout ce que le chevalier allait souffrir en voyant +torturer son pere. En meme temps, il recula vivement vers une porte qui +donnait sur une sorte de cabinet, ou divers ustensiles etaient ranges. +La, dans l'ombre, une femme vetue de noir, le visage couvert d'un long +voile, attendait, semblable au genie familier de cet enfer. + +Elle fit un signe a Maurevert, qui cria: + +--Allons, bourreau, commence ton office. + +--Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le bourreau d'une voix +indifferente. + +Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent le vieux +routier. + +--Mon pere! Mon pere! rugit le chevalier. + +Et, le desespoir le galvanisant d'une secousse electrique, il se courba, +se raidit, se secoua, faisant vaciller et trembler les huit gardes +qui essayaient de le maintenir. Il y eut une minute de tumulte et de +desordre. Montluc tirait sa dague, et Maurevert cria: "Les chaines! Les +chaines!" lorsque, tout a coup, la porte de la chambre des questions +s'ouvrit et une voix haletante, une voix de femme, eclatante, domina les +bruits de l'affreuse lutte: + +"Au nom du roi!... Il y a sursis!..." + +A ce cri "Au nom du roi", tous demeurerent immobiles, jusqu'au bourreau +qui laissa tomber les chainettes dont il commencait a lier les jambes du +chevalier, jusqu'a Maurevert, qui se mordit les poings pour etouffer un +hurlement de rage, jusqu'a Catherine de Medicis qui, dans son ombre, +tressaillit violemment. + +Et tous virent alors une femme, une jeune femme a tournure elegante, +modestement vetue, qui jetait un regard de compassion emue et de joie +profonde sur les deux condamnes, et qui, les mains jointes, murmurait: + +"Que benie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, j'arrive a temps! + +--Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina d'un air de grace, +d'une simplicite prodigieuse en un tel moment. + +--Qui etes-vous, madame? demanda Montluc en s'avancant vers la jeune +femme. + +--Je suis une messagere du roi de France, voila tout ce qui vous +importe, monsieur! dit Marie Touchet. + +--Comment etes-vous parvenue ici? + +Sans repondre, elle tendit un papier que Montluc alla lire a la lueur +d'une torche. Il contenait ces mots: + +_Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geoliers du + +Temple de laisser passer le porteur des presentes jusqu'a la chambre des +questions.--Signe: Charles, Roi._ + +--Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet. + +Et elle tendit a Montluc stupefait un deuxieme papier sur lequel le roi +avait, de sa main, trace cette ligne: + +_Ordre de surseoir a l'interrogatoire de messieurs de Pardaillan pere et +fils.--Signe: Charles, Roi._ + +Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait les gardes +et dit: + +--Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, tu reviendras +quand il plaira au roi. + +--Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas dit... + +--Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc. + +Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques instants, avaient +tenu leurs yeux fixes sur Marie Touchet et l'eloquence de leurs regards +la remerciait. Ils sortirent, environnes de leurs gardes, deja plus +respectueux. + +Alors Marie Touchet s'eloigna a son tour, pareille a un de ces anges de +la legende descendu un instant dans la demeure des demons. + +Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert et Montluc. + +--Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera sans doute heureux +de votre promptitude a obeir; mais, enfin, s'ils n'etaient pas de +lui!... + +--Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils soient du roi ou +d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un cachet sur ces papiers? Oui. Ce +cachet est-il aux armes du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas. + +Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet. + +--J'ai tout entendu, dit la reine en jetant a peine un coup d'oeil sur +les papiers. Je connais la personne qui est venue. + +--Ainsi, c'est bien le roi qui a signe? balbutia Maurevert. Que faire +alors? + +--Obeir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose Tenez-vous en paix; +ce qui est dit est dit; vous aurez ces deux hommes. Dans huit jours, +trouvez-vous a mon hotel. D'ici la, voyagez; ne demeurez pas a Paris. +Vous avez commis une premiere maladresse en manquant l'amiral. Si vous +en commettiez une deuxieme en vous laissant arreter--car on cherche le +meurtrier--vous seriez, cette fois, perdu sans recours. + +--Madame, je crois que mon interet exige que je demeure a Paris. Dans +huit jours, d'ailleurs on aura autant d'interet que maintenant a trouver +l'auteur de l'arquebusade du cloitre. + +--Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide. + +Et saisissant le bras de Maurevert: + +--Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute n'est pas d'avoir +tire sur l'amiral, c'est de l'avoir manque. Mais au surplus, les choses +sont mieux ainsi; votre maladresse est peut-etre un coup d'adresse +extraordinaire. Obeissez, partez, revenez dans huit jours et vous saurez +alors ma pensee. Et, quant a ces deux hommes ne craignez rien: je vous +en reponds. + +--J'obeirai, madame, dit Maurevert + +Il sortit en se disant: + +"Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge pas de huit jours; je +veux voir, moi!..." + +"Comment et pourquoi la maitresse du roi s'interesse-t-elle a ces deux +aventuriers? se demandait Catherine. Comment et pourquoi a-t-elle obtenu +cet ordre de sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan +ne peuvent m'echapper. Pour aujourd'hui, songeons a la grande besogne!" + +Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est ce que nous devons +expliquer rapidement. + +Le valet du roi etait entre a sept heures du matin dans l'appartement de +Charles IX et l'avait trouve qui se deshabillait. + +--Tu vois, avait dit Charles, j'ai passe la nuit a travailler... + +--Aussi Votre Majeste est-elle a faire peur, dit familierement le valet. + +--Je vais reparer cela. Je veux dormir jusqu'a onze heures, tu entends? +Que personne n'entre ici! Tu diras a mes gentilshommes qu'il n'y aura +pas de lever ce matin et que je les attends a mon jeu de paume apres +midi. + +Le valet parti, le roi acheva de se deshabiller, mais pour revetir +aussitot un costume de drap, d'apparence bourgeoise. Bientot, par des +couloirs et des escaliers derobes, il gagna une cour deserte, +atteignit une petite porte situee non loin de l'angle qui avoisine +Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est par la qu'il passait quand il voulait +qu'on le crut au Louvre alors qu'il se promenait dans sa bonne ville, +comme un ecolier heureux d'echapper pour quelques heures a la dure +contrainte. + +Des qu'il se trouva dehors, le roi huma a pleins poumons l'air vif de la +Seine. Sa poitrine etroite se dilata. + +Un peu de couleur anima ses joues. + +Nul n'eut reconnu dans ce petit bourgeois souriant et heureux l'homme +qui venait de se debattre dans une crise affreuse contre des visions +formidables, le roi qui venait de decreter l'hecatombe des huguenots... + +Il remonta le cours de la Seine, puis tourna a gauche, atteignit la rue +des Barres et penetra dans la maison de Marie Touchet. + +C'est la qu'apres ces terribles acces, qui faisaient de lui tantot une +miserable loque humaine, tantot un fou furieux, c'est la qu'il venait +chercher le repos reparateur; c'est la qu'il venait trouver l'apaisement +et la douceur, lorsque quelque terrible scene l'avait mis aux prises +avec sa mere. + +Lorsque le roi eut ete introduit dans l'appartement de Marie Touchet, +il s'arreta dans l'encadrement de la porte, emerveille par le spectacle +qu'il avait sous les yeux: Marie Touchet, assise pres d'une fenetre dont +les chassis leves laissaient entrer a flots l'air et la lumiere, etait +en deshabille du matin. Son sein etait nu. Et a ce sein se suspendait +l'enfant rose, joufflu ses deux petites mains pressant le beau sein +blanc qu'il tetait assidument, ses jambes en l'air se livrant a une +gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en souriant. + +Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout a coup, une goutte de +lait au coin des levres. + +Alors Marie Touchet se leva et le deposa doucement dans le berceau. + +Et elle demeura la, le visage plein d'admiration. + +A ce moment, Charles s'avanca sans bruit, la saisit par-derriere dans +ses bras et lui mit ses deux mains sur les yeux, en riant comme un gamin +qui fait une bonne farce. + +Marie le reconnut aussitot, mais, se pretant au jeu de son amant, elle +s'ecria dans un joli rire: + +--Qui est la? Quel vilain m'empeche de voir monsieur mon fils? Ah! c'est +trop fort. Je m'en plaindrai au roi. + +--Plains-toi donc! fit Charles en otant ses mains. Et Marie, se jetant +dans ses bras, lui tendit ses levres en disant: + +--Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et maintenant, +monsieur votre fils. + +Le roi se pencha sur le berceau. Marie etait pres de lui, penchee aussi. +Les deux tetes se touchaient. Toutes les deux exprimaient la meme +admiration naive qui chez le roi, se nuancait d'etonnement... Quoi! ce +petit etre si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi etait perplexe... +Il cherchait une place pour embrasser le petit sans l'eveiller et +finalement, n'osant pas, chercha les levres de Marie en disant: + +--Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire mal, moi! + +Marie Touchet deposa doucement ses levres sur le front de l'enfant. + +Puis, tous deux, se relevant, gagnerent sur la pointe des pieds la salle +a manger ou le roi se jeta dans un fauteuil en disant: + +--Je tombe de sommeil et de fatigue... + +Marie Touchet s'etait assise sur ses genoux et caressait doucement les +cheveux de Charles. + +--Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es pale!... Qui t'a +encore tourmente?... J'espere que tu n'as pas eu de crise, au moins?... + +--Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle a ete terrible... Ce +qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il y a quelque chose de nouveau +dans mon mal... Je sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se +detraque... lorsque je sens la crise venir, il entre en moi comme un +souffle de haine furieuse contre l'humanite... Dans ces minutes-la, je +voudrais detruire tout ce qui m'entoure, mettre le feu a Paris comme je +t'ai dit que cet empereur fit de Rome, frapper, tuer... Ah! Marie, on +m'a trop dit que les rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute, +lorsqu'ils tuent... et cela, vois-tu, m'est entre dans le sang... + +--Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu de repos... + +--Oui... du calme... du repos... Mais ou en trouver hormis ici? Je suis +entoure de conspirateurs. + +--N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, le peu de repos qui +calme ta pauvre chere tete... plains-toi, dis-moi ce que tu as souffert, +mais ne me dis pas ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait +te toucher..." + +Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le bercant, le +consolant... + +Mais, cette fois, le roi ne voulait pas etre console. Trop de choses et +des choses trop terribles se preparaient autour de lui. Et, comme +il n'osait en parler, il se mit a raconter que le parti des Guises +travaillait a sa perte et que sa mere avait decouvert la preuve de +la conspiration, et que, ce matin meme, on allait questionner deux +dangereux acolytes de Guise. + +--Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces maudits +Pardaillan auront tout avoue, et je saurai la verite. + +Marie Touchet jeta un cri. + +--Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui s'appellent Pardaillan? + +--Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise. + +--Sire, s'ecria Marie Touchet, je vous demande grace pour ces deux +hommes. + +--Ca! perds-tu la tete?... + +--Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que j'ai ete sauvee par +deux inconnus qui m'ont dit s'appeler Brisard et La Rochette?... Eh +bien, ce sont eux! Ramus a su leurs vrais noms... + +--Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent leurs noms!... +Ecoute, Marie, veux-tu que je sois tue?... + +--Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent etre coupables! Oh! +tu les cherchais pour les combler d'honneurs... et voici qu'on va les +questionner!... Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont sauvee! Si +je suis vivante, c'est a eux que je le dois. + +--Marie!... + +--Non, Charles! Je serais une infame si je laissais livrer au bourreau +deux vaillants gentilshommes qui ont risque leur vie pour moi! Ne +peux-tu les faire venir au Louvre? les interroger sans l'aide du +bourreau? Ils diront tout! Je m'en fais la caution!... + +--C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je pas moi-meme?... + +Marie, toute tremblante, entraina le roi a un secretaire. + +--Ecris, dit-elle, ecris un ordre de sursis. + +Charles ecrivit l'ordre. + +--Ou sont-ils? demanda-t-elle. + +--Au Temple. Je vais envoyer... + +--Non, non! J'y vais! J'y cours! s'ecria Marie Touchet en jetant a la +hate une capeline sur sa tete et un manteau sur ses epaules. Donne-moi +seulement un sauf-conduit... + +Charles ecrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet sur les deux +papiers et les remit a Marie Touchet. + +--O mon Charles, comme tu es bon... comme je t'aime!... + +Et elle s'elanca au-dehors, laissant le roi tout effare, mais charme. On +sait le reste. Le roi demeura quelques minutes encore dans la paisible +maison, alla revoir son fils qui dormait dans son berceau; puis, calme, +l'ame purifiee, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre. + + + +XXVII + +LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION + +La reine, en quittant le Temple, etait rentree secretement au Louvre ou +l'attendaient quelques seigneurs a qui elle avait donne rendez-vous pour +huit heures. L'ordre de surseoir a l'interrogatoire des Pardailian etait +pour elle une grosse deception. + +En effet, elle avait espere surprendre enfin la preuve de la trahison de +Guise. + +Par avance, elle avait prepare un coup de theatre qui devait mettre +Henri de Guise a sa discretion... + +Passant par un couloir secret, elle arriva a son oratoire. + +Sa suivante florentine l'attendait. + +--Qui est la? demanda la reine. + +--Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise le duc d'Aumale, +M. de Birague, M. Gondi, le marechal de Tavannes et le marechal de +Damville, M. le duc de Nevers et M. le duc de Montpensier. + +--Ou est Nancey? + +--Le capitaine est a son poste avec les cent gardes. + +--Que fait le roi? + +--Sa Majeste est sortie ce matin de bonne heure; mais tout le monde +croit, au Louvre, que le roi dort. + +Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey, son capitaine, l'epee +nue a la main. Elle eut un geste de satisfaction et, venant s'asseoir +pres d'une petite table qui supportait un lourd missel, elle s'assura +que son poignard etait bien en place a portee de sa main, et elle dit: + +--Fais prevenir M. le duc de Guise que je l'attends. + +Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vetu comme a son +ordinaire, penetrait dans l'oratoire et s'inclinait devant la reine. + +La reine s'arma de son plus charmant sourire et designa un siege au duc +qui, sans se faire prier davantage, s'assit, campa son poing sur la +hanche et regarda fixement la souveraine, comme d'egal a egal. + +--Il se croit deja roi! songea-t-elle. + +Quel etait donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable Catherine? + +Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, etait alors age de vingt-deux ans. + +Il etait tres beau. + +C'etait le vivant portrait de sa mere, Anne d'Este, duchesse de Nemours. +Il avait donc cette beaute male et reguliere de la superbe Italienne qui +avait peut-etre dans les veines un peu du sang de Lucrece Borgia. + +Cette filiation eclatait sur son visage en orgueil et en dedain. + +Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison plus fastueuse +que celle du roi; il portait au cou un triple collier de perles d'une +inestimable valeur, et la garde de son epee etait constellee de +diamants; les soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins +composaient son costume. Il penchait un peu la tete en arriere et +fermait a demi les yeux pour parler aux gens, comme s'il eut voulu +laisser tomber sa parole de plus haut. Sa certitude de monter sur le +trone de France etait, a cette epoque, absolue. + +D'ou lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait cette superbe +confiance, cette morgue fastueuse, cet orgueil intraitable? Nous +l'allons dire. + +Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui eclipsait jusqu'au +duc d'Anjou en elegance, que ce type acheve de la beaute, connut toute +sa vie la singuliere destinee d'etre outrageusement trompe par sa femme: +les amants se succedaient dans son lit, et toujours le duc de Guise +montrait la morgue d'un etre a demi divin que le ridicule ne saurait +atteindre. + +Si Henri de Guise tenait de sa mere la beaute du visage et la noblesse +outree des attitudes, il tenait de son pere la froide cruaute. + +Francois de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, prince de Joinville +et marquis de Mayenne, avait tue quelquefois pour le seul plaisir de +tuer,--comme a Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel +avait ete l'illustre, le magnanime, le brave Francois de Guise, que les +ecrivains se sont toujours efforces de presenter comme un modele de +vertu civique et guerriere. + +La reine, ayant essaye de faire baisser les yeux a son redoutable +interlocuteur, resolut d'abattre au moins pour un temps ses esperances. + +--Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous a sans doute +appris que le roi votre maitre s'est decide a debarrasser le royaume des +heretiques qui l'encombrent. + +--Je connais cette resolution, et vous m'en voyez tout heureux, madame, +bien qu'elle soit un peu tardive. + +--Le roi est maitre de choisir son heure. Mieux que les intrigants et +les brouillons, il sait l'heure propice pour frapper les ennemis de +l'Eglise... et ceux du trone. + +Guise ne sourcilla pas et continua de sourire. + +--Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur votre concours?... + +--Vous le savez bien, madame! Mon pere et moi nous avons assez fait pour +le salut de la religion pour que je puisse reculer au dernier moment. + +--Bien, monsieur. De quelle besogne speciale voulez-vous vous charger? + +--Je prends Coligny, dit froidement Guise; je pretends envoyer sa tete a +mon frere le cardinal. + +Catherine palit. Cette tete, c'est elle qui avait promis de l'envoyer +aux inquisiteurs! + +--Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le tocsin de +Saint-Germain-l'Auxerrois. + +--Est-ce tout, madame? + +--C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous etes le rempart du +trone, je pretends vous montrer les precautions que j'ai prises pour le +cas ou le Louvre serait attaque par les parpaillots. Nancey! + +Le capitaine des gardes de la reine parut aussitot. + +--Nancey, demanda la reine, combien avons-nous d'arquebusiers en ce +moment dans le Louvre? + +--Douze cents, madame. + +Guise sourit. + +--Et puis? reprit Catherine en le regardant de cote. + +--Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille Suisses, quatre cents +arbaletriers et mille cavaliers loges comme nous avons pu." + +Cette fois, le front de Guise devint soucieux. + +--Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant M. le duc, qui +est un fidele serviteur du roi. + +--Et puis, enfin, nous avons douze canons... + +--Les bombardes des jours de fete? insista Catherine. + +--Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont entres secretement +au Louvre la nuit derniere. + +Guise palit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva et prit une +attitude ou commencait a paraitre une nuance de respect. + +--Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que nous ont annonce les +messagers qui nous arrivent de puis trois jours? + +--Mais, fit Nancey d'un air etonne, ces messagers annoncent simplement +que les ordres du roi s'executent et que chaque gouverneur a mis des +troupes en marche sur Paris... + +--En sorte que?... + +--En sorte que six mille cavaliers nous ont ete signales ce matin et +seront dans la journee a Paris; en sorte que huit a dix mille fantassins +doivent arriver ce soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous +trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de Paris une armee de +vingt-cinq mille combattants aux ordres du roi." + +Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il etait atterre. + +--La partie est perdue! gronda-t-il. + +Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne lui avait +jamais temoigne: il etait vaincu. + +Mais deja Nancey reprenait: + +--Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous me dire +qui doit prendre le commandement des troupes du Louvre? Est-ce M. de +Cosseins? + +Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins etait a lui, on le sait. +Mais cet espoir fut de courte duree. + +--Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi la garde de +l'hotel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous commanderez. Je sais a quel +point vous etes devoue. + +Nancey mit un genou a terre et dit: + +Jusqu'a la mort. Majeste! + +--Je le sais. Faites donc, des la nuit tombante, charger les arquebuses. +Placez vos hommes en les distribuant a chaque porte. Que les canons +soient charges et pointes dans toutes les directions. Que les cavaliers +se tiennent a cheval dans la cour, prets a charger. Mettez quatre cents +Suisses autour du roi, et, si on tente de marcher sur le Louvre, feu, +Nancey! feu de vos arquebuses! feu de vos canons! feu partout et contre +qui que ce soit, manants, bourgeois, pretres, gentilshommes huguenots ou +catholiques... tuez tout. + +--Je tuerai tout! s'ecria Nancey en se relevant. Mais, madame, autour de +Votre Majeste... qui dois-je placer? + +Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent et, d'une +voix qui eut des sonorites etranges, elle repondit: + +--Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!... + +--Madame, dit Guise d'une voix alteree, lorsque Nancey fut sorti. Votre +Majeste sait qu'elle peut faire etat de moi pour le service du roi aussi +bien que pour la defense de la religion... + +--Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que, si vous n'aviez +vous-meme choisi votre besogne dans le grand oeuvre qui se prepare, +c'est a vous que j'eusse demande de prendre le commandement du Louvre. + +Guise se mordit les levres jusqu'au sang: il s'etait enferre lui-meme. + +--Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu'a vous demander la faveur de +vouloir bien recevoir l'homme a qui j'ai donne des ordres pour la nuit +prochaine. + +--Qu'il vienne!" dit Catherine. + +Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe. Une sorte de +colosse a figure niaise et poupine, aux mains enormes, aux yeux ronds +a fleui; de tete, bleu faience, au front bas et tetu, entra en se +dandinant. + +Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il etait d'origine +bohemienne, le duc de Guise, selon l'usage qui faisait nommer les +domestiques du nom de leur province, l'appelait Boheme et, par +abreviation, simplement Beme. + +La reine regarda le geant avec une admiration exageree. Le geant sourit +et caressa sa moustache. + +--Tu t'es charge de quelque chose pour cette nuit? demanda Catherine. + +--De tuer l'Antechrist, oui. Si Votre Majeste veut, je lui coupe la +tete. + +--Je le veux, dit la reine. Va, et obeis a ton maitre. + +Le geant se dandina sur ses jambes, mais demeura sur place. + +--Eh bien, Beme, as-tu entendu? fit le duc. + +--Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec deux ou trois bons +compagnons qui m'escortent jusqu'a Rome... Vous savez que toutes les +portes sont fermees..." + +Catherine s'assit et ecrivit rapidement quelques lignes sur un papier +qu'elle signa et sur lequel elle apposa le sceau royal. + +Beme le lut attentivement. Il contenait ces mots: + +Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce jourd'hui 23 aout et +jusque dans trois jours--Laissez passer le porteur des presentes et les +personnes qui l'accompagnent.--Service du Roi. + +Le geant plia le papier et le placa dans son pourpoint. + +--Tu oublies ceci, dit Catherine. + +Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher. + +Le geant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il avait produit +sur la reine une impression extraordinaire. + +--Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous felicite, monsieur le +duc, d'etre capable d'avoir pres de vous de pareils serviteurs... Et, +maintenant, allons conferer avec nos amis. + +La conference dura jusqu'a sept heures du soir. + +Tout cet apres-midi, il y eut dans le Louvre des allees et venues +mysterieuses. + +A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi; mais le roi jouait +a la paume avec les huguenots et refusa constamment de se rendre a la +priere de sa mere. + +Peut-etre esperait-il que, sans lui, on n'oserait prendre les decisions +supremes. Peut-etre voulait-il simplement s'etourdir. + +A huit heures du soir, il y eut dans l'hotel du duc de Guise une reunion +de tous ceux qui avaient place en lui toutes leurs esperances et deja le +consideraient comme le roi de France--depuis Damville jusqu'a Cosseins, +depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu'a Guitalens. + +--Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion de la +Messe. Vous savez tous ce que vous avez a faire... + +Un profond silence accueillit ces paroles. + +--Quant a nos projets, continua Guise, ils sont remis a plus tard. La +reine est sur ses gardes, messieurs, montrons ce soir que nous sommes +des sujets fideles--et, pour le reste, nous attendrons. Allez, +messieurs. + +C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux conjures. Il +paraissait trouble, inquiet, furieux. + +A partir de neuf heures et jusqu'a onze heures, le duc recut les cures +des diverses paroisses et les capitaines de quartier, qu'on alla +chercher par groupes de huit a dix. + +A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix saccadee, le meme +langage: + +--Messieurs, la bete est prise au piege! + +--A mort! A mort!" repondirent pretres et capitaines. + +Et, a mesure que chaque groupe se retirait, on lui donnait les dernieres +instructions; le signal devait etre donne par le tocsin de toutes les +eglises; les fideles serviteurs de la religion porteraient un brassard +blanc, ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un brassard +mettraient un mouchoir autour du bras. + + + +XXVIII + +ETONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE +CATHO + +Or, en cette soiree, trois scenes bien differentes, mais egalement +etranges, se deroulerent sur les points les plus divers de Paris. + +La premiere, au Temple. + +La deuxieme, dans le repaire de Damville, aux Fosses-Montmartre. + +La troisieme, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent. + +Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands manteaux furent +mysterieusement introduites dans la prison du Temple et conduites a +l'appartement du gouverneur: c'etait Paquette et la Roussette. + +Montluc les attendait devant une table chargee de mets et de vins. Et, +pour avoir liberte complete dans l'orgie, il avait donne conge a ses +trois valets et a sa servante, lesquels, heureux de cette aubaine, +s'etaient empresses d'aller respirer au-dehors un autre air que celui de +la prison. + +--Vous voila, mes tourterelles! s'ecria Marc de Montiuc en eclatant de +rire. Venez ca, que je vous embrasse! + +Mais Paquette et la Roussette, au lieu d'obeir, degraferent leurs +manteaux et les laisserent tomber. + +Montluc ouvrit des yeux enormes et demeura bouche bee. Les deux +ribaudes lui apparurent vetues de satin, le cou enfonce dans de vastes +collerettes, la taille pincee et amincie sur le devant, en pointe; des +costumes, non de bourgeoises, mais de princesses. Elles etaient chargees +de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux doigts; elles etaient +fardees comme des grandes dames. + +Dans son ingenuite, Catho avait cru devoir faire les choses en grand et +avait vise a la magnificence. Ou s'etait-elle procure ces nippes? Au +fond de quelque friperie de la Cour des Miracles? Peu importe. + +Ce qui est sur, c'est qu'elle avait transforme les ribaudes en +princesses: seulement, il y avait des details qui revelaient la parfaite +ignorance de Catho en matiere de costumes de cour. En outre, si les +robes etaient de satin authentique, elles etaient fripees et tachees. +Les bijoux etaient en verroterie et en cuivre. Les deux ribaudes +s'etaient fardees, mais elles l'etaient outrageusement. + +Telles qu'elles etaient, elles s'admirerent naivement, et a peine leurs +manteaux furent-ils tombes que, s'avancant vers Montluc ebahi, elles +executerent les trois reverences que Catho leur avait apprises. + +Montluc, deja ivre, car il en etait a sa quatrieme bouteille en les +attendant, Montluc se leva, effare, subjugue, se demandant s'il etait en +proie a un cauchemar et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait, +il ne recevait pas la visite de deux reines. + +--Or ca! gronda Montluc en se remettant, que signifie? + +--Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillees pour la fete de +demain matin. + +--La fete! begaya Montluc. + +--Eh! oui, dit gentiment Paquette, les deux truands qu'on va +questionner, tenailler et mettre au chevalet... + +Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb, son rire fit +trembler les vitraux. + +--La fete! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ca, vous vous + +etes deguisees en princesses pour voir la question? Cornes du diable! +Tripes et ventre! Voila une idee! J'etouffe de rire! Ah! les dignes +gueuses! Et moi qui ne les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'etouffe, +j'etrangle!... Des princesses! Hola! les gardes de Leurs Majestes!... +Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir! Tais-toi, la +Roussette... Assieds-toi, la, a ma gauche, et toi, Paquette, a ma +droite! Par les boyaux du dernier parpaillot que j'ai occis! Il faut que +j'ecrive la chose a M. Blaise, mon pere, pour qu'il la raconte en son +memoire qu'il ecrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi! Et je serai +roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras... tu seras Mme Margot +en personne! Et toi, Paquette, que seras-tu? Tu seras Elisabeth +d'Espagne... Silence! Que tout se taise dans Paris, en cette nuit +memorable! Toi, la reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi, la +reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux... + +Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur par le recit de +l'orgie qui suivit: nous voulions simplement indiquer l'entree des deux +ribaudes au Temple. + +A minuit, Montluc etait au dernier degre de l'ivresse. Et pourtant il +luttait encore. + +A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre lui, dans une +etreinte furieuse, les deux reines dont les robes etaient en lambeaux, +dont les coiffures s'etaient deroulees, dont les fards s'etaient +liquefies et se melaient en un coloris sans nom sur leurs visages. + +Bientot on n'entendit plus que les ronflements enormes du soudard. + +Alors, Paquette et Roussette se releverent et preterent l'oreille. + +Sous leurs fards, elles etaient livides et des frissons les secouaient. + +*** + +Transportons-nous maintenant a la maison des Fosses-Montmartre. Il est +onze heures du soir. Le marechal de Damville vient de rentrer. Il est +sombre: ordre du chef de la conjuration de ne rien tenter contre le +Louvre! Tous les grands projets remis a plus tard!... Mais, en meme +temps, une joie funeste jaillit de ses yeux en flammes de cruaute: on +lui livre son frere! Il est charge d'attaquer l'hotel de Montmorency; +c'est lui qui doit mettre a mort celui qu'on appelle le chef des +politiques. + +Et, dans cet hotel de Montmorency, c'est Jeanne de Piennes qu'il va +enfin reconquerir!... + +Son frere mort, Jeanne est a lui! + +Le marechal traverse les vastes salles de sa maison. Elles sont remplies +de soldats, les uns aiguisent leurs dagues sur des pierres; d'autres +visitent leurs pistolets; d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela +se fait silencieusement. Sur des tables sont posees d'enormes cruches de +vin. Tantot l'un, tantot l'autre se verse un grand gobelet. + +Damville a fait signe a une douzaine de gentilshommes qui l'attendent. +Et il va s'enfermer avec eux pour donner a chacun des ordres et lui +indiquer sa besogne. Mais, avant de disparaitre, il demande ou est son +favori, le vicomte d'Aspremont, et on lui repond qu'Orthes est avec ses +chiens. Damville va le voir et le trouve dans une cour qu'eclairent deux +torches. + +--Eh bien, lui demande-t-il, tu n'appretes donc pas tes armes, toi? + +Sans repondre, Orthes d'Aspremont lui montre ses deux molosses. Damville +sourit. + +Dans cette cour etroite, que les lueurs des deux torches teintaient de +rouge, le vicomte d'Aspremont se livrait a un singulier travail. Il +allait et venait lentement, les mains au dos. Ces mains tenaient un +fouet a chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux chiens, la +gueule entrouverte, les yeux sanglants, les epaisses babines pendantes: +Pluton et Proserpine! + +Et, derriere Proserpine, un chien berger a poil roux ebouriffe faisait +des graces, bondissait, se roulait: Pipeau! + +Pipeau etait le commensal de Proserpine... + +Orthes avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui avait montre les +dents. + +Quant a Pluton, il avait admis le partage, soit par indifference +philosophique, soit en reconnaissance de la carcasse de poulet. + +Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas a pas leur maitre. + +Celui-ci arrivait au bout de la cour; la, un homme, debout, attendait, +tout raide, sans un geste, sans un mouvement. + +Alors, Orthes se retournait brusquement vers les deux molosses et +faisait claquer son fouet. A ce signal, les deux monstrueuses betes +sautaient sur l'homme immobile et, d'un seul coup, avec un grondement +terrible, lui enfoncaient leurs crocs dans la gorge!... + +Pipeau, la patte dressee, examinait cette scene avec etonnement. + +Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le remettait debout, +arrangeait ses vetements et son masque: l'homme etait un mannequin... + +Puis, le vicomte recommencait sa promenade, son fouet au dos, les deux +chiens sur ses talons. Pipeau courtisant Proserpine. + +Et, tout a coup, il donnait encore le signal... la hideuse lecon etait +repetee. + +Alors, Orthes d'Aspremont se tourna vers le marechal qui examinait cette +scene effrayante et, avec un calme plus effrayant, il dit: + +--Monseigneur, voila mes armes! + +*** + +Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit. Depuis longtemps, +Catho avait renvoye ses ordinaires clients nocturnes. Et meme elle avait +condamne sa porte au moment ou le couvre-feu avait sonne. + +Mais, a partir de onze heures, cette porte s'entrebailla. + +Bientot une femme parut, une pauvresse miserablement vetue. Puis deux +vieilles entrerent, especes de sorcieres a capuches noires. Puis une +borgnesse, un emplatre sur l'oeil, qui, en entrant, defit son emplatre. + +Puis une hideuse manchote a tete de furie, qui s'etant assise, delia +quelques cordes et retrouva son bras. Puis cinq ou six bequillardes qui +se trainaient peniblement et qui jeterent leurs bequilles des qu'elles +furent dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge etait bondee, toutes ses +salles occupees, toutes ses tables prises: et la grouillait un monde +fantastique, rien que des femmes, toute la Cour des Miracles femelle, +truandes, diseuses de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes, +les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses, toutes vetues de +pieces et morceaux. + +A toutes, Catho, aidee de deux ou trois femmes, servait a manger, +versait a boire; elle causait vivement a quelques-unes, glissant a +celle-ci un ducat, a celle-la un ecu d'or... + +Puis, tout a coup, apres que Catho eut dit quelques mots, cette vision +s'evanouit; les bequillardes reprirent leurs bequilles, les bossues leur +bosse, les borgnes leur emplatre, et, en quelques minutes, l'auberge se +vida. + +Tout ce monde inoui, exorbitant, s'etait enfonce dans l'ombre sereine de +la nuit d'ete. + +Catho, alors, alla a une armoire et en tira trois sacs d'ecus d'argent +et d'or. + +"La fin!" murmura-t-elle avec une grimace. + +Vers une heure, le cabaret, qui s'etait vide, commenca a se remplir de +nouveau; cette fois encore, il ne vint que des femmes. Et leur misere, a +celles-ci, etait plus decente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait +de tres jolies. Il y en avait des laides. La plupart etaient jeunes. +Presque toutes portaient la robe lache et la ceinture; beaucoup de ces +ceintures etaient brodees d'or... + +Et c'etaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient metier de leur +corps, et que Catho, l'une apres l'autre, avait depuis trois jours +decidees. Elles riaient, chantaient, les unes d'une voix douce et +dolente, les autres d'une voix enrouee; toutes buvaient, buvaient! + +Catho recommenca la distribution des ecus. Ses trois sacs se viderent. + +Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allerent dans la nuit +silencieuse, et l'auberge demeura vide. + +Catho prit une lanterne et descendit a sa cave; elle vit qu'il ne lui +restait plus une bouteille de vin, plus un flacon de liqueur! Elle +remonta dans le cabaret, penetra dans l'office et vit qu'il ne lui +restait plus un jambon, plus un morceau de pain, plus une volaille, plus +un pate!... Elle monta a sa chambre, ouvrit ses armoires et vit que, +depuis deux jours, elle avait vendu ce qu'elle possedait pour en faire +de l'argent... Elle ouvrit l'armoire ou elle avait place son argent, vit +qu'il ne lui restait plus un sou... + +"Bah!" dit-elle simplement. + +Alors, elle prit une forte dague qu'elle placa a sa ceinture, sortit, +ferma la porte du cabaret devaste, placa les clefs sous la porte et +s'eloigna a son tour. + + + +XXIX + +CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE + +La nuit etait claire; c'est-a-dire que le ciel, constelle du zenith +jusqu'a l'horizon, paraissait tout pale, de cette paleur indecise et +tendre de la toute premiere aube Pourtant l'aube etait loin encore. + +Catho marchait, etonnee de cette majestueuse serenite; bien que son ame +inculte et farouche fut peu apte a regarder face a face les beautes +insondables, elle levait parfois la tete vers le zenith diamante; puis +peut-etre parce qu'elle ne pouvait saisir l'emotion qui tombait de ces +harmonies, elle baissait son regard en frissonnant. + +Seulement, elle pensait: + +"Comme la nuit est belle!" + +Elle s'etonna que Paris fut aussi profondement silencieux. + +Ou etaient les amoureux? Ou etaient les truands? Pourquoi tout le monde +se cachait-il? + +Tout a coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une belle maison, +la maison de quelque homme noble ou tout au moins bourgeois. Une +quinzaine de personnages en sortirent. Ils etaient armes d'arquebuses, +de pistolets, de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait une +lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous avaient un brassard +blanc, quelques-uns une croix blanche sur le pourpoint. + +Cette troupe se mit en marche. + +L'homme qui tenait le papier marchait en tete, pres de l'homme a la +lanterne. + +"Ou vont-ils? Que font-ils?" se demandait Catho en poursuivant sa route. + +La troupe s'arreta soudain; l'homme qui etait en tete consulta son +papier et, s'approchant d'une maison, traca sur la porte un signe. + +Ces gens alors allerent plus loin et Catho, etant arrivee devant la +porte, vit que le signe trace etait une croix blanche marquee a la +craie. + +La troupe s'arreta encore devant deux autres maisons, et le meme homme +les marqua d'une croix blanche. + +Puis ils tournerent brusquement dans une autre rue, et Catho poursuivit +son chemin. + +Mais alors, a vingt pas devant elle, une deuxieme troupe lui apparut; +puis, a gauche, a droite, dans toutes les rues qu'elle longeait ou +qu'elle traversait, elle apercut des troupes pareilles. Et toutes +escortaient un homme qui portait un papier; cet homme s'arretait de +temps a autre, examinait son papier et marquait une maison d'une croix +blanche... + +Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes qui se promenaient de +place en place; elle compta aussi les portes que, sur sa route, elle +vit marquees d'une croix blanches; puis elle y renonca... il y en avait +trop. + +Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel silence, elle +tressaillit et hata le pas en disant: + +"A quoi vais-je penser la!... Voici l'heure, et on m'attend!..." + +Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute la ville comme une +vaste et sourde rumeur, pareille a un coup de vent qui bruisse tout a +coup a travers une foret. + +Puis le silence se fit plus profond... + +Henri de Guise etait a cheval dans la cour de son hotel, remplie de gens +d'armes. + +Le duc d'Aumale etait poste non loin de l'hotel Coligny, sous un hangar, +avec cent arquebusiers. + +Le marquis chancelier de Birague etait devant Saint-Germam-l'Auxerrois +et, a voix basse, donnait des ordres a un capitaine de quartier qui +commandait cinquante hommes. + +Le marechal de Damville attendait hors sa maison frissonnant +d'impatience. Il etait a cheval; autour de lui, trois cents cavaliers +pareils a des statues equestres! + +Cruce etait embusque pres de l'hotel du duc de La Force, vieux huguenot +qui, depuis la mort de sa femme vivait retire, se consacrant a +l'education de son jeune fils. Cruce avait avec lui une vingtaine +d'hommes Trente garcons bouchers, les bras nus, le coutelas a la main, +entouraient Pezou. + +Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait a une bande +de truands, deja ivres de vin, en attendant qu'ils fussent ivres de +sang. Ce Charpentier etait un docteur plus ou moins savant, mais rival +haineux du vieux Ramus. + +Le marechal de Tavannes, poste sur le grand pont ecoutait, penche sur +l'encolure de son cheval. Deux cents fantassins, la pique au poing, +avaient l'oeil fixe sur sa haute silhouette noire. + +A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins, les chaines +etaient d'ailleurs tendues du cote de l'Universite, pour que ces troupes +ne pussent etre assaillies par-derriere. + +A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine de quartier et +cinquante bourgeois en armes. + +Derriere les portes fermees de toutes les maisons catholiques, des gens, +prets a se ruer au-dehors la figure livide, ecoutaient le silence. + +Le silence etait enorme; c'etait le silence de la mort. + + + +XXX + +LES MYSTERES DE LA REINCARNATION + +Vers ce moment-la, c'est-a-dire entre deux et trois heures du matin, a +cet instant solennel ou des souffles d'angoisse faisaient frissonner la +nuit, une scene effroyable se deroulait au Temple, avec, pour uniques +personnages, le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan. + +C'etait une de ces scenes qui, par l'epouvante qu'elles degagent, +depassent l'imagination et devant lesquelles la plume du romancier +hesite et tremble. Mais, pour la presenter au lecteur, nous devons, pour +quelques moments, nous attacher aux faits et gestes d'un personnage sur +lequel nous concentrons toute notre attention. + +Ce personnage, c'etait l'astrologue de la reine, Ruggieri. + +Ruggieri etait sans doute l'homme le plus convaincu de la cour de +France. Il avait la foi. Il croyait, d'une croyance profonde et sincere, +a la possibilite de l'Absolu. Etait-ce un fou? C'est possible, sans que +ce soit certain. + +L'astrologue portait en lui le mystere du Moyen Age agonisant. Ne a +Florence, il etait peut-etre le fils de quelque magicienne syriaque ou +egyptienne, qui lui avait transmis l'amour des etudes esoteriques. + +L'alchimie et l'astrologie etaient la double et incessante preoccupation +de cet homme. En cherchant la pierre philosophale, en manipulant et +en combinant des corps chimiques, Ruggieri avait trouve des poisons +redoutables. + +Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale et la +connaissance de l'avenir par les astres n'etaient que deux formes de +l'Absolu. Ses etudes esoteriques comprenaient une troisieme forme, qui +etait la recherche de l'immortalite de l'homme. + +Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie, la science +absolue par la connaissance de l'avenir; la parfaite jouissance de la +vie par l'immortalite, voila le reve fabuleux qui hantait ce cerveau. + +Quand il etait fatigue de regarder au ciel, il redescendait a la chimie; +quand il etait fatigue de se pencher sur ses creusets, il se colletait +avec la mort... + +Et, courbe sur le cadavre de quelque supplicie qu'il avait achete au +bourreau, il cherchait, oui, il cherchait le moyen de faire revivre ce +cadavre!... + +"Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier. Qu'est-ce que le +sang? Le charroi de la vie. Voici un corps. Le sang y est toujours, +c'est-a-dire le moyen de vehiculer la vie. Le coeur y est toujours, +c'est-a-dire le regulateur necessaire aux mouvements de la vie. Nerfs, +muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il est +maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde l'ait serre au cou +pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant, il est tel qu'il etait avant +la pendaison. Que manque-t-il a ce corps de matiere? Evidemment le corps +astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait de la vie a +travers les veines. De quoi s'agit-il donc, en somme? D'obliger ce corps +astral a se reincarner en ce corps materiel. Voila tout! + +Quand il avait bien ainsi reve, Ruggieri modelait une statuette de cire +qui representait a ses yeux le corps astral du cadavre. Et, sur ce +simulacre, il essayait ses incantations... + +Quelquefois, il lui avait semble voir le cadavre tressaillir comme pret +a se reveiller. Mais l'illusion s'envolait bientot. + +A force de triturer le probleme sous toutes ses faces, un jour, il se +frappa le front: + +"Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est dans le cadavre. +Oui, il y est. Mais il n'y est plus a l'etat liquide. Il est coagule. +Il ne peut plus charrier la vie. Il faudra donc au prochain cadavre que +j'acheterai, il faudra qu'avant toute incantation je lui transfuse un +sang vivant!..." + +Or, maintenant que nous avons complete le portrait de Ruggieri, +maintenant qu'une lumiere livide, mais necessaire, a ete projetee sur +cette monstrueuse silhouette, nous prierons le lecteur de se transporter +cinq jours en arriere, jusqu'au moment ou le groupe d'hommes, que +nous avons signale en temps et lieu, penetra dans l'eglise +Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre de Marillac. + +Catherine s'etait montree genereuse: a Panigarola, elle laissait le +cadavre d'Alice; a Ruggieri, elle envoyait celui de son fils. Ruggieri +attendait, en effet, hors l'eglise. Quand il vit les hommes qui +emportaient Marillac mort, il s'approcha et prononca quelques paroles, +sans doute un mot de reconnaissance. + +Alors, il fit un signe, et les funebres porteurs se mirent a le suivre. + +Arrive rue de la Hache, Ruggieri s'arreta non loin de la maison qu'avait +habitee Alice de Lux et, ayant fait deposer le cadavre a terre, il +renvoya les porteurs. + +A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou plutot le traina +jusque dans les jardins. Et il referma la petite porte. Puis, a nouveau, +il chargea sur ses epaules le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'a +la maison si coquette ou se trouvaient ses laboratoires. + +Lorsque le corps se trouva etendu sur une grande table de marbre, +lorsque Ruggieri l'eut deshabille et soigneusement lave, sa premiere +besogne fut de lui injecter des aromates destines a empecher toute +decomposition pendant quelques jours au moins; et ceci n'etait qu'un jeu +pour ce redoutable createur de poisons. + +Il s'assit pres de la table de marbre a laquelle il s'accouda, et +examina le corps de son fils: il etait laboure de coups de poignard dont +plusieurs avaient penetre jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les +epaules, le cou etaient zebres de longues plaies entrouvertes. La tete +avait conserve une serenite remarquable. Evidemment, Marillac ne s'etait +pas apercu qu'on le tuait. Le premier coup, qui lui avait ete porte au +moment ou il descendait vers Alice, avait du le foudroyer. Les paupieres +etaient legerement soulevees. Ruggieri essaya en vain de les fermer et, +n'y parvenant pas, il jeta sur le visage un mouchoir de fine batiste +parfumee qu'il avait trouve dans le pourpoint du mort et qui etait au +chiffre d'Alice. + +Ruggieri n'etait nullement emu. + +La douleur paternelle disparaissait dans l'effort cerebral du savant. + +Et cet effort devait etre enorme. Car, pendant plusieurs heures, le mage +demeura petrifie dans une immobilite telle qu'on l'eut pris pour un +autre cadavre, si une espece de tremblement n'eut parfois agite ses +mains. Il etait d'ailleurs aussi pale que le mort qu'il etudiait. Mais +ses yeux laissaient echapper une flamme ardente. + +A un moment de cette sinistre meditation, il bredouilla quelques mots: + +"Il a perdu tout son sang... l'operation n'en est-elle pas +simplifiee?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf une... celle-ci... +qui a ouvert la carotide... c'est par la que je dois faire la +transfusion..." + +A un autre moment de la journee, il murmura: + +"Nostradamus ne m'a-t-il pas affirme qu'il avait oblige le corps astral +d'un de ses enfants a demeurer pres de lui pendant plus d'un mois?... +Et, moi-meme, n'ai-je pas vu tressaillir a diverses reprises les +cadavres que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'etait pas +la, alors, qui essayait de reintegrer sa demeure charnelle?" + +A l'heure ou la nuit commencait a tomber, Ruggieri se leva brusquement, +courut a une vaste armoire pleine de livres et de manuscrits, et il se +mit a la fouiller febrilement. + +Il tremblait convulsivement et repetait: + +"Oh! je le trouverai... je le trouverai...." + +Au bout de deux heures, ayant jonche le parquet de papiers et de volumes +epars, il finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait: c'etait un +livre qui ne contenait guere qu'une cinquantaine de pages. Les pages +etaient moisies. Les caracteres de l'ecriture etaient hebraiques. + +Lentement, Ruggieri se mit a le feuilleter. Ses yeux, d'un seul trait, +parcouraient chaque page. + +A la vingt-neuvieme page, il eut comme un sourd rugissement, et son +doigt se posa, s'incrusta sur une ligne. + +"La formule d'incantation!" gronda-t-il. + +Il etait a ce moment dix heures du soir. Le silence etait profond +au-dehors. + +Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq nouveaux flambeaux, ce +qui faisait sept avec ceux qui l'eclairaient deja. + +Il les placa sur le parquet dans l'angle du laboratoire tourne a l'est. +Les flambeaux etaient places en fer a cheval dont l'ouverture se +trouvait donc tournee vers l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le +coin, un demi-cercle appuye a l'est. Dans ce demi-cercle de lumiere, +Ruggieri se placa debout, tourne vers l'interieur du laboratoire, +c'est-a-dire regardant l'ouest, qui est le lieu de tenebres, par rapport +a l'est d'ou vient la lumiere. + +De fa main, il traca dans l'air un cercle, comme pour s'enfermer. + +Puis, devant lui, a ses pieds, au milieu des deux branches du fer +a cheval forme par les sept flambeaux, il enfonca profondement son +poignard dont la garde formait une croix. + +Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en detacha douze grains +qu'il placa en cercle autour du poignard dresse comme une croix. + +Minuit commenca a sonner ses douze coups lents et sonores, voiles de +tristesse... + +Au sixieme coup, Ruggieri prononca la formule d'une voix calme, forte et +grave. + +Les vibrations du douzieme coup de minuit resonnaient encore sourdement +dans les airs, lorsqu'il vit a l'autre extremite du laboratoire une +forme blanche qui, d'abord indecise, se precisa rapidement jusqu'a +dessiner une silhouette humaine. + +Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche apparut dans le +laboratoire. Nous disons que Ruggieri la vit. + +Alors, d'un pas saccade, il sortit du cercle forme par les flambeaux et +la croix, et s'avanca vers la forme blanche qu'il voyait. + +Il ne faisait guere qu'un pas par minute, et chacun de ces pas +s'accomplissait avec la raideur lente et sans arret d'un mecanisme. + +Au bout de douze pas, il s'arreta et demanda: + +--Est-ce toi, mon enfant?... + +Il ne vit pas les levres de l'apparition remuer. Aucun son ne frappa +ses oreilles. Mais il entendit, en lui-meme, et tres distinctement, la +reponse: + +--Pourquoi m'avez-vous appele, mon pere? + +Ruggieri se remit en marche; a mesure qu'il avancait, il vit +l'apparition reculer; le corps astral essayait de le fuir; mais lui le +poursuivait. + +Ruggieri continua a marcher, revenant cette fois sur le cercle. + +L'apparition se trouvait pres du poignard, entre les deux branches du +fer a cheval lumineux. + +Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit: + +--Mon enfant, il faut entrer. + +Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme tout a l'heure, +en lui-meme, il entendit: + +--Pourquoi ne me laissez-vous pas a l'eternel repos? + +--Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi, mon fils, de +t'emprisonner ici. Entre, je le veux. + +Il vit la forme blanche hesiter, reculer, prendre son elan, et se placer +enfin au centre des lumieres, a la place meme qu'il avait occupee. + +Une satisfaction infinie se peignit sur les traits petrifies de +Ruggieri. + +Au bout de quelques minutes, son visage se detendit, ses yeux reprirent +leur position naturelle, son bras droit retomba pesamment, le livre +s'echappa de sa main gauche et roula sur le parquet. + +Regardant dans le cercle de lumieres, Ruggieri ne vit plus rien: la +forme blanche avait disparu. + +Mais il sourit et murmura: + +"Je ne suis plus en etat de voyant; donc, je ne vois pas; mais il est +la; le corps astral de mon fils est la; et il ne sortira que lorsque je +le voudrai!" + +Ruggieri subit alors, et d'une facon soudaine, la reaction de l'etat +morbide ou il s'etait place par suite d'un phenomene de volonte connu et +decrit par tous les anciens auteurs des sciences esoteriques, mais que +la medecine moderne a invente... en lui donnant le nom tout battant neuf +d'autosuggestion. + +Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant, agite de +frissons fievreux. Mais, bientot, il se remit, et, courant aux volumes +qu'il avait jetes sur le parquet, il saisit l'un d'eux et sortit +rapidement de son laboratoire. + +Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis que les sept +flambeaux continuaient a bruler. + +Ruggieri etait entre dans sa chambre a coucher et, ayant allume une +lampe, se mit a parcourir le volume qui portait ce titre: _Traite des +fardements_. + +C'etait une oeuvre de Nostradamus, publiee a Lyon en l'an 1552. + +"Voila, murmura Ruggieri, voila ce que me laissa en mourant mon bon +maitre Nostredame. Que de fois j'ai lu et relu ces lignes tracees par sa +main quelques heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passees sur +ces pages qu'il m'a sans doute laissees pour que je pusse tenter sa +reincarnation!... Je la tentai. Par trois fois, j'entrai dans son +tombeau, la-bas, dans l'eglise de Salon... mais je n'avais pas de sang a +lui transfuser... Lisons encore... essayons!..." + +Le manuscrit etait divise en trois parties tres courtes. ecrit a la +hate, et dont beaucoup de phrases etaient simplement commencees. + +La premiere partie commencait par ces mots: + +"La reincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel du corps astral." + +La deuxieme partie portait une sorte de titre qui etait: + +"Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral et le corps +materiel apres leur separation." + +Enfin, la troisieme partie etait egalement resumee par quelques mots +places en tete de la page: + +"Quel sang il faut infuser au cadavre." + +Ce fut cette derniere partie que Ruggieri se mit a lire et a relire +longuement, la tete entre les deux mains. Enfin il se leva, alla a une +armoire de fer encastree dans le mur et dissimulee dans une tapisserie. +L'ayant ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un rouleau de +parchemin qu'il deroula, sur la table et sur lequel il s'accouda. + +C'etait une grande feuille sur laquelle etaient traces des signes +geometriques, avec renvois explicatifs sur les cotes. En haut de la +feuille, ces mots etaient ecrits: + +"Horoscope de mon fils Deodat, comte de Marillac, et diverses +constellations en conjonction avec la sienne." + +Alors, l'astrologue se mit a commencer une serie de calculs geometriques +dont chacun etait suivi de calculs chiffres. + +Cela dura des heures. + +Vers la fin, il ecrivait avec une sorte de fievre delirante. Une joie +intense resplendissait sur son visage. + +"J'y suis! murmura-t-il tout a coup, voila la constellation de l'homme +qu'il me faut!... quel est cet homme?... Oh! je le trouverai!" + +Il s'evanouit soudain. + +Peut-etre de joie ou peut-etre de fatigue. + +Quand il revint a lui.'au bout de quelques minutes, il se dit: + +"Le jour ne va pas tarder a paraitre, maintenant... Eh bien, j'attendrai +a ce soir!..." + +Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire de fer, et en tira +une boite qu'il ouvrit; elle contenait un certain nombre de pilules; il +en prit une et, l'ayant avalee, un bien-etre immediat succeda aussitot a +l'enorme fatigue qu'il eprouvait. + +Ses yeux tomberent alors sur l'horloge. + +"Neuf heures, dit-il, il fait grand jour..." + +Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journee a etudier +l'horoscope, apres toute la nuit passee a evoquer le corps astral de +son fils. On etait au mercredi soir... Il y avait donc a tout le moins +quarante-deux heures que Ruggieri n'avait pas mange!... qu'il n'avait +pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!... + +Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber une et qu'il +avait composees lui-meme, devaient contenir une substance fortifiante +d'une extreme energie, car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se +contenta de boire un grand verre d'eau. + +Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet de la tour, l'oeil +fixe a une puissante lunette qu'il avait perfectionnee pour son usage +personnel. + +Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail forcene auquel il +se livrait par un envoye de la reine, qui l'appelait. Lorsqu'il revint +du Louvre, il se remit a etudier la constellation de l'homme dont le +sang etait necessaire a la reincarnation de son fils. + +Vers trois heures, comme les astres palissaient et qu'il allait remettre +a la nuit suivante la suite de ses recherches, il poussa un cri +terrible: + +"J'ai trouve! C'est lui!" + +Il courut a sa chambre, sortit de l'armoire de fer une feuille de +parchemin pareille a celle qui contenait l'horoscope de son fils. Et +c'etait en effet un autre horoscope. + +Il tremblait de joie au point qu'il n'ecrivait qu'avec difficulte. Une +flamme etrange jaillissait de ses yeux. Et il murmurait, apres chaque +calcul: + +"Oui... c'est bien lui!... cela coincide..." + +A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil a un rugissement, +et s'evanouit de nouveau en prononcant un nom: + +"Pardaillan!..." + +Voila donc ce que Ruggieri avait trouve! Le nom de l'homme dont le sang +etait necessaire a la reincarnation de son fils!... + +Et, cet homme, c'etait le chevalier de Pardaillan! + +C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter la hideuse, +l'effroyable experience!... + +Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver a cette conclusion? + +Il est probable que, dans son aberration, dans l'etat de delire a +froid ou il vivait depuis l'assassinat de l'infortune Marillac, il est +probable que, dans le detraquement filial de cette cervelle qui avait +recu tant de secousses, il est probable, disons-nous, que la figure de +Pardaillan se presenta d'elle-meme a lui. + +Ruggieri, lorsqu'il avait ete trouver le chevalier a l'auberge de la +Deviniere pour lui faire les propositions au nom de la reine, avait +rencontre dans l'escalier, et sans doute reconnu du premier coup son +fils Deodat. + +Plus tard, il avait etabli l'horoscope du chevalier. + +Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir Pardaillan, etait +nee dans ce cerveau, sans cesse preoccupe de conjonctions, la certitude +que le comte de Marillac et le chevalier de Pardaillan etaient unis par +d'invisibles liens et que leurs destinees faisaient corps. + +Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit, s'etait reveillee +sans qu'il en eut conscience, au moment ou il cherchait dans le ciel la +constellation de l'homme dont le sang lui etait necessaire. + +En realite, des la premiere minute, il avait ete obsede par l'energie du +chevalier, et, comme il arrive a tous ceux qui poursuivent un probleme +insoluble, il avait amoncele d'instinct les preuves autour de la +solution ardemment souhaitee. Et, alors qu'il croyait que cette solution +lui venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise des avant de +commencer le calcul. Toute folie trouve son explication. + +Ruggieri revint rapidement a lui. + +En toute hate, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre papiers. + +Ces papiers etaient blancs. + +Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de Charles IX et le +sceau royal. + +Comment Ruggieri s'etait-il procure ces ordres en blanc? Les avait-il +obtenus de Catherine? Etaient-ce de parfaites imitations? Peu importe. + +Il en remplit deux. + +Puis il descendit a son laboratoire et renouvela ceux des flambeaux du +cercle lumineux qui etaient pres de s'eteindre, operation qu'il avait +soigneusement recommencee plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les +lumieres ne devaient pas s'eteindre: une seule lumiere eteinte, c'etait +une porte par ou le corps astral pouvait fuir. + +"O mon fils, dit-il, sois rassure; des cette nuit, je verserai dans ton +corps materiel le sang necessaire, et, pour chasser les esprits jaloux, +je sonnerai le glas, le glas terrible qui sera le signal des milliers de +morts, afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphere!" + +Ainsi s'exprima le fou... + +Ayant parle au corps astral comme on vient de le dire, Ruggieri sortit +du laboratoire sans regarder le cadavre tout raide et livide sur sa +table de marbre. Et, ayant enfourche sa mule, il se hata vers le Temple. + +Introduit aupres de Montluc, il exhiba les papiers qu'il avait remplis. + +Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard de stupeur et +presque d'epouvante. + +"Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccadee, je ne sais pas si la +mecanique fonctionne encore... il y a longtemps qu'elle n'a servi... + +--Ne vous inquietez de rien. Mettez-moi seulement en relation avec +l'homme. + +--Bon. Venez donc. + +Montluc et Ruggieri descendirent, gagnerent une cour etroite au Fond de +laquelle s'elevait une cahute en planches. + +--Il est la, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper de faire +descendre vos deux gaillards. + +Montluc salua et se retira avec une hate que motivait peut-etre un +sentiment d'horreur, ou peut-etre simplement le desir de courir a son +appartement ou il devait attendre les deux ribaudes qui lui avaient +promis leur visite pour ce soir-la. + +Ruggieri, etant entre dans la cabane, vit un homme qui s'occupait a +raccommoder une paire de sandales. + +Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tete monstrueuse, des +epaules enormes, et devait etre d'une force herculeenne. C'etait un +ancien condamne aux galeres, qu'on avait gracie a condition qu'il +remplit, au Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier. + +Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit signe qu'il +obeirait. Ruggieri lui donna alors quelques ordres a voix basse. L'homme +repondit: + +--J'y vais. + +--Non, dit l'astrologue, pas maintenant. + +--Et quand-? + +--Cette nuit. Je ne pourrai etre ici qu'a trois heures et demie. Je veux +recueillir moi-meme la chose. + +--Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc a tourner la manivelle +vers trois heures. + +Ruggieri approuva d'un signe de tete et sortit. + +Mais, au moment ou il allait franchir la porte du Temple, il s'arreta +soudain et murmura: + +"Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans sa main..." + + + +XXXI + +LA MECANIQUE + +Apres la soudaine intervention de Marie Touchet dans la chambre de +torture, les deux Pardaillan avaient ete reintegres dans leur cellule. +Un flot d'espoir montait de leurs coeurs a leurs cerveaux. Mais ces +deux hommes d'une trempe exceptionnelle evitaient de se montrer l'un a +l'autre la joie qu'ils eprouvaient. + +Simplement, le vieux routier s'ecria Quand ils eurent ete enfermes: + +--Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu n'as pas eu tort +de sauver cette aimable personne. Par Pilate, j'aurai donc connu une +femme qui aura montre quelque gratitude? + +--Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier. + +--Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir dans ce +cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait deja avoir mis le feu a Paris et +fait sauter le Temple pour nous en tirer! + +--Mais, monsieur, nous eussions saute, nous aussi en ce cas, repondit le +chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de Ramus que je voulais parler. +Ce digne savant ne nous a-t-il pas tires d'un fort mauvais pas, rue +Montmartre? + +--C'est pardieu la verite. Mort de tous les diables devrai-je donc me +reconcilier avec l'humanite? + +Les deux intrepides aventuriers plaisantaient et devisaient paisiblement +a l'heure ou ils venaient d'echapper a une mort affreuse. + +Cependant, peu a peu, leur entretien s'attacha a cette charmante et +vaillante jeune femme qui leur etait apparue comme un ange sauveur. Ils +finirent par convenir que leur situation s'etait infiniment amelioree et +que, surement. Marie Touchet les delivrerait. + +La journee se passa ainsi. + +Et, deja, la nuit avait envahi leur cachot, alors que dehors il faisait +jour encore, lorsque la porte s'ouvrit. + +Avouons que le coeur leur battit fort: etait-ce la liberte?... + +C'etait Ruggieri!... + +Il entra seul, une lanterne a la main, tandis que les arquebusiers qui +l'avaient accompagne se rangeaient dans le couloir, prets a faire feu a +la moindre tentative d'evasion. + +Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier. + +--Me reconnaissez-vous? demanda-t-il. + +Le chevalier examina un instant l'astrologue. + +--Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort change. C'est vous +qui vintes me voir en mon taudis qui se trouva fort honore de votre +visite. C'est vous qui me posates de ces questions etranges, comme de me +demander en quelle annee j'etais ne et si j'etais libre... C'est vous +qui me donnates ce joli sac contenant deux cents beaux ecus de six +livres parisis. C'est vous qui m'ouvrites la porte de la maison du Pont +de Bois ou vous m'aviez donne rendez-vous... Mon pere, saluez cet +homme: c'est un des plus hideux coquins dont puisse se glorifier une +truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena a l'illustre et genereuse +Catherine, reine de par le diable? C'etait pour me prier d'assassiner +mon ami, le comte de Marillac! + +Une terrible secousse fit bondir l'astrologue. + +Ses yeux se gonflerent, comme s'il allait pleurer. + +Mais il ne pleura pas. Il eclata d'un rire sinistre et grinca: + +--Moi! Moi! Tuer Deodat! Fou! Triple fou!... Ah! si Deodat n'etait mort, +si je n'avais enferme son corps astral dans le cercle magique... + +Il n'acheva pas. + +Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment ce bras. + +Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est mort!... + +--Mort! repeta Ruggieri hagard, une lueur de folie dans les yeux. +Mort!... heureusement, je tiens les deux corps, le corps materiel et +l'astral... jeune homme, c'est pour cela que je suis ici... votre main, +je vous prie... + +Le chevalier avait croise les bras, et sa tete s'etait inclinee sur sa +poitrine. + +--Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si bon!... +Mort!... Tue sans doute par cette femme!... Mon pere, mon pere, vous +avez trop raison... il y a trop de loups et de louves de par le monde... + +--Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosite autour de +Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier! Des loups, certes, il y en a +a foison. Et des hiboux... tiens, comme monsieur que voici... fi! la +vilaine bete... vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!... + +--Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me donner votre +main?... + +Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si etrange douceur, elle +implorait avec tant de tristesse, que le chevalier, lentement, decroisa +les bras et dit: + +--Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous pleurez, mon +pauvre ami... voici ma main. + +Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier, croyant qu'il +voulait simplement la serrer par communaute d'affliction, lui avait +tendue. Cette main, il l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la +lumiere de la lanterne, il l'etudiait, il en inspectait les lignes. + +Deja, Ruggieri avait oublie ce sentiment de douleur paternelle qui +s'eveillait en lui. Il etait tout a sa folie, a l'affreuse pensee qui le +guidait. + +--Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie qui va se perdre +dans la ligne que j'ai retrouvee dans la main de Deodat! Voici, tenez... + +Il eut sans doute revele l'abominable, la monstrueuse esperance de +reincarnation, mais le vieux Pardaillan, exaspere par l'accent funebre +de cette voix, avait saisi Ruggieri au col; il le secoua un instant et, +finalement, d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot. + +Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un dernier regard si +etrange que celui-ci en frissonna; puis, ouvrant la porte, il disparut. + +--As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout pale. + +Le chevalier, tout a la violente douleur de la nouvelle qu'il venait +d'apprendre, allait et venait dans le cachot avec une agitation +croissante. Une furieuse colere montait en lui. Jamais le vieux +Pardaillan n'avait vu son fils dans cet etat. Et, sans doute, cette +colere, allait finalement se traduire par quelque eclat, lorsque la +porte s'ouvrit a nouveau. Les memes arquebusiers, qui avaient conduit +Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et le sergent qui les commandait +dit simplement: + +--Messieurs, veuillez me suivre. + +Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet incident la +suite de l'intervention de Marie Touchet. Si on ne les mettait pas en +liberte, on allait les transferer dans quelque chambre plus aeree. Il +saisit le bras du chevalier. + +--Viens, dit-il. Nous songerons a venger ton ami quand nous serons hors +d'ici. + +--Oui, fit le chevalier, les dents serrees, le venger!... Je sais d'ou +est parti le coup qui l'a frappe. + +Ils se mirent en marche, entoures d'arquebusiers. + +--Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous nous conduisez dans +une autre cellule? + +--Oui, monsieur. + +--Tres bien. + +Le sergent le regarda d'un air etonne. On arriva au bout du couloir et +on commenca a descendre un escalier tournant, pareil a celui qu'ils +avaient descendu le matin pour arriver a la chambre de torture, mais non +le meme. + +Cependant, ils s'enfoncaient de plus en plus. L'air devenait mephitique. +Les murailles suintaient. Par plaques, des touffes de champignons +verdatres se renflaient sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre +brillait de mille cristaux minuscules: c'etait le salpetre qui sortait. + +On arriva ainsi a une sorte de boyau long d'une vingtaine de pas. + +"Diable!" songea Pardaillan pere. + +Mais il se rassura aussitot en apercevant, au bout du boyau, un etroit +escalier qui remontait. Et, comme il n'y avait de couloir ni a droite ni +a gauche, il en conclut qu'ils allaient reprendre par la le chemin qui +les ramenerait a l'air. + +C'etait vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet escalier qui +tournait rapidement sur lui-meme et dont ils n'apercevaient que les deux +ou trois premieres marches. + +Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le boyau, et les +deux prisonniers furent invites a monter les premiers. Ils monterent; +derriere eux, le sergent; derriere le sergent, les arquebusiers. + +Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en tete, compta huit +marches tournantes. A la neuvieme marche, il n'y avait plus d'escalier, +mais une sorte de porte basse et etroite s'ouvrait; machinalement, il +franchit le pas; le chevalier passa derriere lui; au meme instant, ils +entendirent derriere eux un bruit sonore et metallique, comme celui +d'une porte de fer qui se referme... + +L'obscurite etait opaque. + +Le silence etait aussi absolu que les tenebres. + +--Es-tu la? demanda le vieux Pardaillan, avec une poignante angoisse. + +--Je suis la! dit le chevalier. + +Ils se turent brusquement, pris de cet indicible etonnement qui est le +premier signe de la terreur: en effet, leurs voix resonnaient d'etrange +facon, avec cette meme sonorite metallique qu'avait eue la porte en se +Refermant. + +Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les bras devant eux; +leurs mains se rencontrerent et s'etreignirent. + +Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se rapprocher l'un de +l'autre. + +Mais ils s'arreterent soudain, et la meme sensation d'etonnement les +immobilisa; en voulant marcher, ils avaient senti que le plancher +n'etait pas sur un plan horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente +assez raide. + +Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce plancher. + +--Du fer! gronda-t-il en se redressant. + +Alors, ensemble, ils reculerent, remontant la pente de cet etrange +plancher de fer. + +Au bout de trois pas, ils furent arretes par la muraille et, l'ayant +touchee, ils constaterent qu'elle etait en fer! + +Ils etaient entoures de fer. Ils etaient dans une chambre de fer! + +Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient d'aplomb. La +declivite ne commencait qu'a un demi-pas du mur de fer. + +--Ne bouge pas de la! fit le vieux Pardaillan. Je ne sais dans quel +traquenard nous sommes tombes. Mais ce doit etre effroyable. Je veux +pourtant me rendre compte... + +Alors, il se mit a suivre la muraille en comptant ses pas a haute voix, +afin de rester en communication avec le chevalier. + +Il marchait le long de cette bordure horizontale sorte de sentier qui +cotoyait le pied des murs. + +Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit son fils, il +avait compte vingt-quatre pas; huit de chaque cote dans le sens de la +longueur et quatre dans le sens de la largeur. + +La cage etait donc d'assez vastes proportions. Ni banc ni siege d'aucune +sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent un cachot: partout la +muraille etait unie. + +Ils songerent-qu'on les avait enfermes dans cette cage pour les y +laisser mourir de faim et de soif. + +Un moment, l'effroi penetra dans ces ames indomptables. + +Mais, bientot, chacun d'eux songeant qu'il ne devait pas augmenter les +souffrances de l'autre par sa propre faiblesse, ils raffermirent leurs +coeurs, et se prenant par la main: + +--Je pense, dit Pardaillan pere, que voici la fin de notre carriere. + +--Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier. + +--Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore. Mais j'enrage de ne +pas savoir ou je suis, et pourquoi ce plancher s'en va de tous cotes en +pente vers le centre. + +--Peut-etre s'est-il affaisse par son propre poids Attendons, monsieur. +Qu'avons-nous a redouter au bout du compte? De mourir par la faim. +Je conviens que c'est un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y +echapper quand il nous sera bien demontre que nous devons mourir. + +--Y echapper! Et comment? + +--En nous tuant, dit simplement le chevalier. + +--J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni dague, ni epee. + +--Nous avons mieux. + +--Et quoi? + +--Nos eperons. Les miens n'ont pas de molette et constituent au pis +aller des poignards assez presentables. + +--Par Pilate, tu es en veine de bonnes idees, chevalier! + +Tel fut l'entretien heroique de ces deux hommes places dans la situation +la plus effroyable. + +Seance tenante, le chevalier defit ses eperons qui, selon un usage +encore tres repandu, consistaient simplement en une tige d'acier assez +longue et aigue. Il en donna un au vieux routier et garda l'autre pour +lui... + +Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans sa main droite en +nouant autour du poignet les courroies d'eperon. + +A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien. + +Accotes a la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent, +cherchant a voir et ne voyant que tenebres, cherchant a entendre et +n'entendant que silence. + +Quel espace de temps s'ecoula ainsi? + +Soudain, le vieux Pardaillan murmura: + +--As-tu entendu?... + +--Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous... + +Un leger bruit, comme le bruit du declic d'une machine qui va se mettre +en mouvement, venait de frapper leurs oreilles. + +Ce bruit de declic venait du plafond. + +A ce moment meme, une lumiere pale envahit la cage de fer... puis cette +lumiere se renforca comme si une deuxieme lampe mysterieuse eut ete +allumee... puis elle se renforca deux fois encore, en sorte que la +clarte etait maintenant suffisante pour montrer tous les details de +l'epouvantable lieu. + +D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-memes. Ils se virent +hagards, herisses, avec des visages terribles: + +--On va nous attaquer, gronda le vieux. + +--Oui, tenons-nous bien. + +--Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer... C'est donc la +bataille!... + +--La bataille! La vie!... + +Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide regard, ils +inspecterent alors le caveau. Et cet etonnement que nous avons signale +plus haut, cet etonnement avant-coureur des plus atroces sensations +d'horreur entra de nouveau dans leurs esprits avec une violence d'ecluse +qui s'ouvre... + +Voici en effet ce qu'ils virent: + +Ils avaient cherche d'instinct la porte, le trou par ou ils etaient +entres, et ils ne la trouverent plus; cette porte devait sans doute se +fermer hermetiquement au moyen d'un mecanisme: sur la muraille, aucune +ligne indiquant la solution de continuite, plus de porte! + +Ils examinerent alors ce plancher bizarre qui, dans la nuit, leur avait +paru s'en aller en pente. + +Ils ne s'etaient pas trompes: tout autour du caveau bordant la muraille, +regnait un sentier horizontal de deux pieds de large; et a partir de +l'arete de ce sentier commencait la declivite assez raide; le plancher +etait ainsi divise en quatre pans dont chacun s'abaissait vers le +centre, et cela formait un tronc de pyramide renversee parfaitement +regulier. Les quatre pans inclines, au lieu d'aboutir a une pointe +centrale, etaient coupes de facon a former au fond de cette cuvette +quadrangulaire un rectangle tres regulier. + +Or, ce rectangle, ce n'etait pas une plaque de fer, ni une dalle de +pierre, ni rien! + +C'etait du vide!... + +Si, dans la nuit, ils se fussent laisse entrainer sur l'une des quatre +pentes, ils eussent abouti a ce trou! + +Tombes! Ou? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abime? + +A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant l'un a +l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils descendirent et +arriverent au bord du trou de la cheminee. + +Et alors, ils fremirent. S'etant regardes ils se virent livides. Et le +vieux Pardaillan prononca ces mots: + +--J'ai peur... Et toi?... + +--Eloignons-nous, fit le chevalier sans repondre a la terrible question. + +Ils revinrent sur le sentier. + +Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? Etait-ce un puits sans fond? +Etait-ce le vertige d'une chute qui ne s'arreterait jamais? + +Non. C'etait quelque chose de plus simple, mais cette simplicite +degageait de l'horreur. + +Ce trou... Eh bien, ce trou, c'etait une fosse en fer. + +Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'etranges particularites. +D'un bout a l'autre, elle etait creusee d'une rigole. Et cette rigole +aboutissait a un orifice de tuyau qui se perdait on ne savait ou... + +Pourquoi cet agencement destine a pousser, a refouler, a attirer, a +absorber?... + +Les Pardaillan, muets, colles contre la muraille de fer, regardaient la +fosse qui beait au centre de la cuvette quadrangulaire formee par le +plancher de fer. + +Nous avons dit que le fantastique caveau s'etait eclaire. + +La lumiere venait de quatre lampes. + +Ces lampes, placees dans des niches pratiquees au bas de la muraille, au +ras du sentier, etaient mises hors d'atteinte par un treillis de fer. + +Les niches, evidees dans la muraille de fer, correspondaient evidemment +avec un couloir qui faisait le tour du caveau puisque c'etait du dehors +qu'on avait allume les quatre lampes. + +Ces lampes, placees au ras du sol, etaient agencees pourtant de maniere +a envoyer leurs reflets vers le plafond en meme temps que vers la fosse. + +Ce plafond lui-meme etait de fer. + +Les Pardaillan leverent les yeux, l'inspecterent... et i'etonnement les +saisit dans ses rafales plus puissantes... + +Ce plafond ne ressemblait pas plus a un plafond que le plancher +ressemblait a un plancher... + +Ce plafond etait lui-meme dispose en tronc de pyramide, chacun de ses +pans etant parfaitement dans le plan de la pyramide d'en bas! + +En sorte que, si ce plafond etait tombe, il se fut exactement adapte au +plancher. + +Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse, une masse de +fer parfaitement rectangulaire surplombait. Cette masse, epaisse de cinq +pieds, toujours dans l'hypothese ou le plafond fut tombe, se serait +exactement emboitee dans la fosse!... + +Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait l'epouvante, cela +distillait de l'horreur... + +Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspecte, ayant confronte avec ce +qu'il voyait le souvenir des choses qu'on se racontait a voix basse sans +y croire, le chevalier de Pardaillan, avait compris. Et, de ses levres +qui remuerent a peine, il laissa tomber ces seuls mots: + +--La mecanique espagnole qui fonctionna aux XVe et XVIe siecles, dans le +mystere des geoles profondes! + +--La mecanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui ne savait pas, lui! + +Le chevalier n'eut pas le temps de repondre. + +Ce leger bruit de declic, qu'ils venaient d'entendre peu avant que les +lumieres ne s'allumassent, se reproduisit dans le silence absolu. + +Presque en meme temps, ils entendirent sur le cote droit de la cage de +fer, au-dehors, une rumeur grincante et continue de roue mal graissee +qui se met en mouvement, ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis +rouille... + +La vis devait etre formidable, si c'etait une vis. Car la rumeur etait +assourdissante. + +Et, aussitot, un grondement sourd, un roulement ininterrompu qui venait +d'en haut leur fit lever les yeux vers le plafond. + +Leurs cheveux se herisserent... + +Le plafond s'etait mis a descendre!... + +Il descendait tout d'une piece, d'un mouvement tres lent, mais continu. +Il s'abaissait... + +La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait vers la pyramide de +fer en creux... + +Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer dans la +fosse de fer... + +Et eux?... + +Eux!... Ils allaient bientot sentir peser sur leurs tetes la masse +formidable! + +Alors, affoles, ils allaient chercher a gagner une minute de vie! + +Comment?... En descendant vers la fosse. + +Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboiterait dans +cette fosse... + +Ils seraient ecrases par l'effroyable pression! + +Et la rigole etait la pour recueillir leur sang! + +La fosse etait la! Ils y descendraient surement, infailliblement! Elle +les fascinait. Elle les appelait. Elle les attirait comme le Maelstrom +de l'Ocean attire le vaisseau qui se debat en vain pour echapper a ses +mortelles etreintes! + +Le grondement de la mecanique continuait. + +Le plafond descendait. + +Bientot, il se trouva a un pied de la tete du vieux Pardaillan, plus +grand que le chevalier. + +Epouvante et delire"... Bientot, il ne fut qu'a un pouce!... + +Bientot, il ne fut qu'a une ligne!... + +Il toucha les cheveux... il atteignit le crane... le vieux routier +baissa la tete... la masse effroyable atteignit ses epaules... il +fallait descendre... descendre vers l'horreur... descendre vers la fosse +de fer!... + +Terrible, les yeux exorbites, les veines des tempes gonflees a eclater, +le vieux incrusta ses pieds sur le sentier de fer, s'arc-bouta des +deux coudes a la muraille de fer, et, se raidissant dans un effort +titanesque, il voulut, oui, il voulut, de ses epaules, arreter la +descente du plafond de fer!... + +Et l'impossible se realisa! + +Le plafond s'arreta!... + +Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son visage se +convulsa... le plafond se remit a descendre... + +Alors, comme le fer touchait les epaules du chevalier, il s'arc-bouta a +son tour... il refit le prodige... + +Et pendant que, de ses epaules, il suspendait un instant l'epouvantable +masse, sa parole, etrange, comme lointaine, descendit vers le vieux +routier... + +--Mon pere, nous avons nos poignards... Quand je tomberai pres de vous, +il sera temps... mourons ensemble... + +La seconde d'apres, l'irresistible force descendante le courba... + +Il s'abattit pres de son pere. + +L'instant supreme etait venu: en meme temps, ils leverent leurs mains +armees pour se frapper... + + + +XXXII + +DES VISAGES PENCHES SUR LA NUIT + +Vers deux heures du matin, cette nuit-la, Ruggieri sorti du nouvel +hotel de la reine, et, d'un pas tranquille, prit le chemin de l'eglise +Saint-Germain-l'Auxerrois ou il ne tarda pas a arriver. Il se dirigea +vers la petite porte par laquelle Marillac et Alice de Lux etaient +entres dans la nuit du lundi precedent. + +Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait. C etait le +sonneur de cloches. Cet homme remit a l'astrologue la clef du clocher, +et dit: + +--Comme ca, vous ne voulez pas que je vous aide? C'est que la Guisarde +est lourde a manoeuvrer. Moi-meme j'ai du mal a la mettre en mouvement. + +--La Guisarde? fit Ruggieri. + +--Oui, dit le sonneur en eclatant de rire, c'est le nom que j'ai donne a +la grosse cloche. + +Ruggieri entra dans l'eglise, ferma la porte et bientot il commencait +l'ascension du clocher. Il parvint ainsi a une sorte de chambre ouverte +a tous les vents et dont le plafond etait perce de trous par ou +descendaient des cordes qui servaient a mettre en mouvement les cloches +situees au-dessus du plafond. + +L'une de ces cordes etait un vrai cable: c'etait la corde du gros +bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur, pourtant vigoureux etait +oblige de se faire aider pour le mettre en branle. + +Ruggieri saisit ce cable et le secoua en levant la tete. + +Une douzaine de hiboux effares se mirent a voleter. + +--Qui etes-vous? s'ecria l'astrologue qui se mit a parcourir a grands +pas le plancher a demi pourri. Etes-vous les ames de Chilperic et +d'Ultrogothe dont j'ai vu les statues aux portails de cette eglise? +Est-ce toi, roi franc, toi qui batis ce temple, voici pres de mille ans? +Venez-vous m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs soient +remplis d'esprits! + +Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage. + +--Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante. Voici l'heure ou +je vais sonner le grand rappel des esprits epars... le glas du comte de +Marillac!... + +Il se redressa lentement en eclatant de rire, et marcha vers la grosse +corde, la corde du tocsin... + +--Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la Vierge, de par les +saints!... Sonne, bronze enorme, sonne la vie, sonne la reincarnation du +fils de la reine!... + +En hurlant ces paroles insensees, il se jeta sur la corde du tocsin et +s'y suspendit de tout son poids... + +Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'ebranla, se balanca, +tressaillit, grinca... + +Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit, jetant +dans le meme silence un mugissement prolonge. + +Sur la facade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois, +un balcon etait ouvert--le balcon d'une vaste salle plongee dans +l'obscurite. Pres du balcon, deux ombres a demi penchees en avant, sans +oser se montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute +Fatale. + +C'etait Catherine de Medicis, toute vetue de noir. + +C'etait son fils bien-aime, Henri, duc d'Anjou. + +Ils se tenaient par la main. Ils etaient blemes. Le duc d'Anjou +tremblait. Comme Ruggieri, ils ecoutaient, ils regardaient. Leurs yeux +etaient fixes sur l'eglise + +Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on eprouve lorsqu'on +attend le bruit d'une explosion alors que les mineurs ont mis le feu +a la meche, tordait Catherine et lui laissait a peine la faculte de +respirer... + +Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et mugissante du bronze +donna son premier coup de gueule. + +Le duc d'Anjou, d'une secousse, echappa a l'etreinte de sa mere, et +recula... recula jusqu'a ce que, trouvant derriere lui un fauteuil, il +tomba en se bouchant les oreilles. + +Catherine, comme poussee par une force invincible, s'etait redressee +avec un soupir terrible. + +Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire funebre les +ongles incrustes a la pierre, pareille a l'archange de la Mort. + +La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois hurlait, +gueulait, mugissait, rugissait, comme folle... + +Alors des bruits etranges, des rumeurs inouies monterent du fond de +l'ombre... + +Pres de Saint-Germain, une autre cloche se mit a hurler, puis, plus +loin, une autre, puis d'autres, toutes les cloches tous les tocsins de +Paris secouant sur la ville les rafales monstrueuses de leurs sonorites +eperdues! + +En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se heurtaient, +vociferaient, et des eclairs jaillissaient des epees; des torches, des +centaines de torches, des milliers de torches s'allumaient, et la ville +paraissait toute rouge tout embrasee comme par les feux de l'enfer +soudain ramenes sur la terre... + +Derriere Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet retentit, puis +un autre, puis d'autres. + +Le grand carnage huguenot, la grande hecatombe humaine venait de +commencer! + + + +XXXIII + +LE ROI QUI RIT + +Charles IX se trouvait dans sa chambre a coucher. Il ne s'etait pas +deshabille. Mais il etait assis dans un vaste et profond fauteuil ou il +paraissait plus petit encore plus malingre et chetif. Ses deux levriers +favoris Nysus et Euryalus, etaient couches a ses pieds et dormaient d'un +sommeil inquiet. + +Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson. + +Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors a gronder et a +mugir, comme une bete fauve encagee bondit a tort et a travers. + +Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un long grognement de +colere et de peur. Charles IX les appela; ils sauterent sur le fauteuil, +chacun d'un cote; il saisit leurs deux tetes fines et soyeuses, les +pressa contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant et d'ami. + +Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'etaient mis a repondre +au tocsin enrage de Ruggieri. + +Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut enfoncer sa +tete sous les oreillers du lit; mais le hurlement etait plus fort; +les vitraux tremblaient; les flambeaux grelottaient; les meubles +trepidaient... Alors il se redressa, leva la tete, voulut braver les +hurlements; sa bouche crispee laissa echapper des maledictions sourdes; +puis il cria plus fort; puis il se mit a vociferer, il hurla a l'unisson +des cloches, et ses deux chiens hurlerent. Le roi vociferait: + +--Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses! cloches d'enfer! Je +veux qu'on les fasse taire! Oh! les cloches! Elles crient plus fort, je +ne veux pas! Ne tuez pas! + +Ou fuir? Plus feroce, plus lugubre, l'immense et tragique hurlement +repercutait les echos prolonges de ses clameurs. L'affreuse tempete des +tocsins deployait sur Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles +ne se tairaient pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre nuits, +elles devaient ainsi rugir sans arret. + +Charles courut a la fenetre, arracha le rideau, souleva un chassis. + +Il recula en claquant des dents. + +Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait. Mais, malgre le jour, +les torches continuaient a courir. + +Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient. D'autres, rouges de +sang, les poursuivaient. + +Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula jusqu'au milieu de +la chambre. Il begaya: + +"Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon ordre que cela se +fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne veux pas entendre!... Ou fuir? +Ou fuir?..." + +Ou fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa, pareil a un +fantome, le long d'un couloir, et entra dans une galerie. Et ses cheveux +se herisserent. + +Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le nez, tout ramasses, +les autres sur le dos, les bras en croix. Dans un angle de la galerie, +un jeune homme se defendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba +tout a coup. C'etait Clermont de Piles. Au centre de la galerie, deux +femmes a genoux levaient les mains; elles tomberent, la gorge ouverte +de coups de poignards. Et la, les hurlements des hommes retentissaient, +plus feroces que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans la +galene et il begaya: + +"C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi qui assassine ces +hommes! Grace! Pitie! Ou fuir?... + +Ou fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et voulut descendre +un escalier... mais la, au tournant, sur le palier, une quinzaine +de cadavres entasses, les poings crispes, les yeux convulses!... +Il remonta, chercha un autre couloir... La, des coups d'arquebuse +eclataient et des coups de pistolet. + +Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumee acre Charles eut +la vision d'une quinzaine de forcenes sanglants, mourant, vociferant: +Arrete! Taiaut! Taiaut!... L'homme poursuivi trebucha, tomba et +l'instant apres, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les demons +disparurent, coururent au bout du couloir ou deux huguenots, presque +nus, essayaient de fuir... La bande disparut... le couloir etait +libre... Charles s'avanca et arriva au cadavre de l'homme qu'on venait +de tuer... C'etait le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagne une +partie a la paume... Charles fit un effort, bondit comme pour traverser +un large fosse, et franchit ainsi le cadavre... Mais il demeura +petrifie: ses deux pieds venaient de se poser dans une flaque de sang et +il rugit: + +"Oh! ces cris dans ma tete! Qu'on sonne donc les cloches plus fort, +mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne font pas de bruit! Plus fort! Je ne +veux plus entendre ces cris dans ma tete! A moi! fuyons!... ou fuir? ou +fuir?..." + +Ou fuir? Il se mit a courir, enjamba des cadavres d hommes a peine +vetus, des cadavres de femmes entierement nus, des cadavres tordus, avec +des bouches convulsees par la derniere malediction, des yeux terribles, +des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables etonnements... des +cadavres, encore des cadavres... + +Ou fuir? Grace! Pitie! Ces deux mots, ces deux cris resonnaient dans sa +cervelle avec des hurlements prolonges... + +Le Louvre, le Louvre entier n'etait plus que fumee, sang, hurlements, +plaintes, detonations... Ou fuir? + +Il se frappa le crane a grands coups. Tous ces cadavres, il les +reconnaissait! Il les nommait au passage! Maintenant il marchait dans +le sang et n'y faisait plus attention. Il pietinait des chairs +dechiquetees. Il avait pris sa tete a deux mains et courait, courait, +montait, descendait, fou, hagard, hebete, et hurlait: + +"Ou fuir? Qui crie dans ma tete? Assez! assez! assez!" + +Il rencontra une fenetre. Il tira le chassis. Sans doute, l'horreur +centuplait ses forces: le chassis tomba, brise, dans la cour. La fenetre +etait au premier. Charles, haletant, essaya de respirer. Il se pencha: + +--Grace! Pitie! crierent des voix. + +--Sire! sire! nous sommes vos hotes! + +--Sire! sire! nous etions vos amis! + +Ils etaient la une vingtaine de gentilshommes huguenots qui tendaient +leurs bras vers lui. Sans armes, a peine vetus, ils avaient ete accules +dans un coin de la cour. Cent fauves a visage humain les entouraient, +cent arquebuses. Charles, penche, entendit encore: + +"Sire! Sire! Sire!" + +Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui epouvantait lorsqu'on +l'entendait, ce rire tragique eclata sur ses levres. La tete renversee +en arriere, les mains crispees a la fenetre, il riait sans pouvoir +s'arreter de rire... + +Alors, il recommenca a fuir. Une porte etait ouverte... Il s'y +engouffra... alla tomber dans un fauteuil... + +Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet familier, celui +ou il aimait a entasser les instruments de chasse, les trompes, +les ferronneries, celui ou Cruce lui avait remis une arquebuse +perfectionnee, d'invention toute recente. + +L'arquebuse etait la, dans son coin. + +Elle n'etait pas seule, il y en avait une dizaine accrochees aux murs, +un peu partout, car le roi s'interessait fort aux ouvrages de mecanique, +aux armes a feu. + +Ce cabinet, que nous avons depeint, se trouvait au rez-de-chaussee. On +se rappelle sans doute que le chevalier de Pardaillan y avait ete amene +par le marechal de Montmorency et la maniere dont il en etait sorti en +sautant le fosse. + +Le fosse en effet, etait exactement sous la fenetre. + +Au-dela du fosse commencait la berge ou de beaux peupliers dressaient +dans le ciel bleu leurs cimes elegantes. + +Au-dela de la berge, la Seine. + +En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit comme rassure. +Il respira un instant. Au-dela de la porte, l'effroyable tumulte de la +tuerie continuait dans le Louvre. + +Soudain, derriere cette porte une galopade de pas nombreux. + +La porte s'ouvrit violemment. + +Deux hommes hagards, dechires, poursuivis par plus de cinquante +forcenes, firent irruption dans le cabinet. + +Charles se redressa tout d'une piece. + +Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'etaient les deux grands chefs des +huguenots. + +C'etait le roi Henri de Navarre. + +C'etait le jeune prince de Conde!... + +--Feu! Feu donc! vocifera quelqu'un. + +D'un bond instinctif, Charles se placa entre les poursuivants et les +poursuivis. + +La meute s'arreta sur le seuil du cabinet, grondante herissee, des +visages noirs de poudre, des yeux sanglants... + +--Arriere! dit Charles IX. + +--Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met a proteger les +heretiques!... + +--Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant moi? + +Une seconde, Charles eut l'attitude de majeste qui lui manqua toujours. +La meute recula. + +Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de fureur. + +--Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur une table, il y a +donc une autorite, dans le royaume, aussi forte bientot que l'autorite +du roi? + +--Oui, sire, dit Conde: l'autorite de... + +--Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le Bearnais pale +comme la mort. + +Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le roi un regard +intrepide, et, se croisant les bras, il continua: + +--Je ne suis pas venu ici pour implorer pitie. Roi de Navarre, je vous +ai entraine chez le roi de France pour que vous lui demandiez compte du +sang de nos freres! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi +qui parlerai!... + +--Mauvaise tete! fit le Bearnais, qui parvint a sourire. Remercie mon +cousin Charles qui nous sauve! + +Conde lui tourna le dos. + +Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il tordait dans ses +mains un mouchoir dont, parfois, il essuyait son front. Il grelottait. +Cette folie speciale qui l'avait fait fuir a travers son palais +s'emparait de nouveau de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La +contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle affolee. Des +lueurs sinistres s'allumerent dans ses Yeux. + +Dans le Louvre, les detonations, les plaintes dechirantes, les +imprecations horribles retentissaient plus violentes. + +Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, faite des hurlements des +cloches, des hurlements des assassins, des hurlements des victimes... + +--Sire! sire! clama Conde en se tordant les bras, vous n'avez donc ni +coeur ni entrailles? Quoi! cette monstrueuse tuerie! + +--Taisez-vous! rugit Charles qui grinca des dents. On tue ceux qui +me voulaient tuer! C'est votre faute fourbes, hypocrites qui voulez +renverser la religion de nos peres, detruire la tradition francaise! +C'est la messe qui nous sauve, entendez-vous? + +--La messe! vocifera Conde. Comedie infame!... + +--Que dit-il? begaya Charles, que dit-il? Voila qu'il blaspheme! +Attends! Attends!... + +Il se jeta sur l'arquebuse dont Cruce lui avait fait hommage. Elle etait +chargee. + +--Tu nous perds, murmura le Bearnais qui s'adossa a un meuble pour ne +pas tomber. + +--Renonce! tonna le roi en couchant Conde en joue. + +Et, par une de ces sautes soudaines de la pensee qui tourne aux vents de +la folie, tout a coup ce fut sur Henri de Bearn qu'il dirigea le +canon de son arme en meme temps, il eclatait de rire, furieusement, +funebrement. + +--Renonce! hurla-t-il de nouveau. + +--Eh! ventre-saint-gris, s'ecria le Bearnais en accentuant cet accent +gascon qui, la veille encore, mettait Charles de si bonne humeur, est-ce +a la vie que je dois renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos +belles chasses! + +--Je veux que tu ailles a la messe! Que cela finisse une bonne fois. +Tout le monde a la messe, et n'en parlons plus!... + +--A la messe! fit Henri de Navarre. + +--Oui! Choisis! La messe ou la mort!... + +--Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ca! ou dit-on la messe? J'en +veux tout de suite, moi! + +--Et toi? reprit Charles en se tournant vers Conde + +--Moi, sire, je choisis la mort! + +Le roi fit feu. + +Henri de Bearn jeta un cri d'angoisse. + +Mais dans la fumee, on vit Conde debout, tres calme et les bras croises. +La main de Charles tremblait a tel point que la balle avait passe a deux +pieds au-dessus de la tete du jeune homme. + +--Sire! clama le Bearnais, je reponds de lui. Il se convertira sous +trois jours! + +Mais Charles ne l'ecoutait plus. Peut-etre ne les voyait-il plus. +L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans Paris, lui donnait une +sorte de vertige. La folie montait, folie de terreur, folie de meurtre, +folie de la conscience qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres +envahissaient sa cervelle. Il poussa une effroyable imprecation et, +saisissant son arquebuse par le canon, a coups de crosse il se mit a +demolir la fenetre; les vitraux tomberent en eclats, le chassis sauta, +Paris lui apparut dans un brouillard sanglant!... + +Charles avait jete son arquebuse. Il se pencha a la fenetre et regarda +avidement. L'affreuse chasse a l'homme, sur les berges de la Seine, se +poursuivait comme sur tous les points de Paris. + +Des hommes, des enfants passaient en bondissant comme des cerfs. Un coup +d'arquebuse abattait tantot l'un, tantot l'autre. Il y en avait qui +tombaient a genoux, les mains levees vers les bourreaux. Mais des +pretres, arrivaient au pas de course et hurlaient: + +"Tuez! Tuez!..." + +On tuait. + +"Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi tuer? Ah! oui!... +Guise... la messe..." + +Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa tete. + +"Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!..." + +Il etait ivre. Il etait soul. Il tremblait. Sa tete se balancait de +droite et de gauche, lentement. Il riait. Il sentait ses nerfs se tordre +sous l'effort du rire. Il avait un visage epouvantable. La folie montait +a la fureur. + +Et, tout a coup, secouant frenetiquement l'appui de la fenetre, il eut +un long hurlement de loup au fond des bois. Et la parole affreuse, en +cris rauques, en rales brefs, fit explosion sur ses levres exsangues: + +"Tuez! Tuez! Tuez!..." + +Alors, il bondit en arriere, saisit l'une des arquebuse. Il y en avait +une dizaine. Elles etaient toutes chargees... Qui les avait chargees?... + +Et il tira. + +Puis il saisit une autre arquebuse + +Et il tira... + +Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout ce qu'il voyait passer, +il tirait. + +Quand il eut decharge toutes les arquebuses il se pencha, fou furieux, +effroyable a voir, la bouche pleine de mousse, les yeux hors de la tete, +les cheveux herisses et, longuement, il se mit a hurler: + +"Tuez! Tuez! Tuez!..." + +Soudain, il se renversa en arriere, tomba se tordit sur le plancher, la +poitrine gonflee, les ongles incrustes au tapis. + +Et, alors, le roi de Navarre et Conde purent voir un spectacle hideux et +tragique... + +La, sur ce tapis, un homme secoue de sanglots frenetiques se roulait, +se cognait la tete, se labourait la poitrine a coups de griffes et, de +cette loque tordue de ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de +plainte rauque, un cri bref: + +"Tuez!... Tuez!... Tuez!..." + +Et cette loque, c'etait le roi de France! + +Conde leva ses deux poings crispes vers le ciel comme pour une +malediction supreme. Et brusquement, il sortit du cabinet. + + + +XXXIV + +ENTREE DE CATHO DANS LA GLOIRE + +Vers l'heure ou Catherine de Medicis, au balcon du Louvre, attendait le +premier coup de tocsin Catho comme on a vu cheminait dans la nuit que +sillonnaient de lueurs falotes les lanternes des marqueurs de portes. +Elle etait paisible et farouche. C'etait tout simple, ce qu'elle +entreprenait!... et c'etait formidable! + +Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac plus noir et plus +silencieux encore que les rues avoisinantes, elle s'arreta et, a +demi-voix, se mit a fredonner une complainte. + +Aussitot dans le cul-de-sac, se produisit un murmure confus de voix, +vite etouffe, un remous d'ombres se mettant en mouvement. Catho se remit +en marche Mais, cette fois, elle n'etait plus seule. Une troupe etrange +la suivait. Pres de trois cents femmes. Toutes celles a qui, dans son +cabaret, elle avait donne rendez-vous. Mendiantes et ribaudes, jeunes et +vieilles borgnesses, bancales, boiteuses, hideuses megeres de la Cour +des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient en troupeau +serre, Catho en tete, etrange general de cette armee fantastique. +Elles allaient d'un bon pas. Toutes etaient armees, les unes de vieux +pistolets les autres d'epees rouillees, d'autres d'une barres de fer, +d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient que leurs +griffes. + +Comme pour Catho. c'etait tout simple, ce qu'elles entreprenaient! + +A diverses reprises, le fantastique troupeau qui pietinait derriere +Catho fut arrete par ces petites troupes qui s'en allaient de porte en +porte. Le chef de l'une d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le +chemin. Mais Catho et ses guerrieres le regarderent d'un air si menacant +que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs, que peut-etre ces femmes +avaient un role a jouer dans la grande tragedie. + +Catho arriva devant le Temple et s'arreta. + +Derriere elle, son troupeau s'arreta. Il y eut des rires etouffes, des +jurons assourdis; l'impatience de la bataille gagnait les guerrieres, +il y avait une petite fille de seize ans, toute mince et fluette, qui +brandissait une arquebuse et disait: + +--Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman etait malade sur son +grabat, il est entre chez nous avec du bon vieux vin, du poulet et trois +ecus... + +--Une fois, il m'a tiree des mains de la prevote, dit une voix eraillee. + +--Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant une rapiere. + +--Voulez-vous vous taire? dit Catho. + +Elles se turent, mais maintenant, elles fremissaient. Celles qui +connaissaient Pardaillan, a voix basse, racontaient ses hauts faits. + +Catho, alors, rangea son armee. Au premier rang, toutes celles qui +avaient pu se procurer une arme a feu; puis celles qui avaient une epee, +une dague, un baton enfin, derriere, celles qui n'avaient rien. + +Quant a elle, elle tenait a la main un solide poignard. + +--Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi! + +Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple se dressait, +terrible et sombre. + +Tout a coup, au loin, tres loin, une cloche se mit a rugir. Puis une +autre cloche... + +--Le tocsin! dit une vieille mendiante. + +--Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour nous? + +Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient en branle. Des +coups d'arquebuse, des coups de pistolet eclataient dans la nuit. +Dans la fantastique armee de Catho, il y eut un long fremissement. La +panique, un instant, menaca. Mais, brusquement, le commencement de +terreur se changea en fureur. Aux hurlements des cloches, aux cris +lointains, aux sourdes detonations, elles se mirent a repondre par +des insultes; les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques +secondes, le desordre et le bruit d'une halle ou l'on s'invective. + +Soudain, une porte basse fut ouverte. + +La Roussette et Paquette apparurent. + +--En avant! hurla Catho. + +--En avant! repondit le tonnerre des trois cents voix. + +--Par ici!" cria la Roussette. + +Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que les deux ribaudes +venaient d'ouvrir du dedans. + +--J'ai les clefs! glapissait Paquette. + +--Nous avons renferme les hommes d'armes! ajouta la Roussette. + +--Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Ou est-ce? + +--Par la! + +Elles deboucherent dans une petite cour qu'elles emplirent de leur +tumulte. + +Hola! tonna une voix, que signifie? Qui etes-vous, sorcieres?... +Arriere!... + +--En avant! vocifera Catho. + +--Feu! Feu! hurla la voix... + +Douze arquebuses eclaterent. Cinq des guerrieres de Catho tomberent, +mortes ou blessees. Alors, dans cette cour etroite, il y eut des +vociferations inimaginables. Douze soldats ranges en bataille et +commandes par un officier venaient de faire feu... + +Voici ce qui s'etait passe: + +Il y avait dans le Temple une garnison de soixante soldats. Elle etait +divisee en deux groupes qui occupaient deux postes. La Roussette et +Paquette, apres avoir ficele solidement le gouverneur Montluc, avaient +pris deux trousseaux de clefs et etaient descendues en toute hate. Dans +l'une des cours sur laquelle s'ouvrait la grande porte du Temple, il y +avait un poste. Quarante soldats y dormaient; la Roussette s'approcha +de la porte massive et la ferma a double tour: les soldats ne pouvaient +plus sortir, les fenetres etant grillees! + +Alors elles coururent ouvrir la porte basse ou Catho devait entrer. + +Malheureusement, il y avait un deuxieme poste. Outre ce deuxieme poste, +il y avait les geoliers, les sentinelles. + +Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une cour a l'armee des +ribaudes. + +Au bruit de la decharge et de la bataille qui commencait, les soldats du +deuxieme poste, qui n'etaient pas enfermes, accoururent. Les geoliers +s'habillerent en hate et descendirent. Les sentinelles se replierent sur +le champ de bataille... En voyant le Temple envahi par cette legion de +mendiantes hurlantes et vociferantes, ils crurent d'abord a une vision +de cauchemar. Mais les coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles +frappaient et leurs coups portaient... + +Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un vacarme effrayant que +couvrait le tumulte dechaine sur Paris. + +Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le sol. Mais autant +de soldats etaient tombes. + +Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants, rouges de +sang, les cheveux epars, sorcieres en delire: enivrees par le sang, +enfievrees, furieuses, hagardes; les soldats pliaient, se debandaient, +on n'entendait plus que des plaintes sourdes, de rauques imprecations +et, finalement, un grand hurlement de triomphe eclata. + +Les derniers soldats ou geoliers survivants s'etaient precipites dans +un couloir dont ils pousserent la porte affoles terrorises par cette +irruption inouie de megeres endiablees. Seuls, un officier, un sergent +et un soldat demeurerent dans un coin. + +--En avant! rugit Catho. + +Elle avait recu trois coups de dague. Elle haletait elle etait comme une +panthere blessee qui cherche sur quel ennemi elle va fondre. + +Elle chercha des yeux la Roussette et Paquette: elles venaient de +tomber, blessees--mortellement peut-etre. + +Alors Catho eut une malediction terrible. Elle saisit les clefs que la +Roussette tenait dans sa main crispee et, livide, sanglante, echevelee, +courut au groupe des trois prisonniers. + +--Ou est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle au soldat. + +--Je ne sais pas! dit le soldat. + +Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat tomba comme une +masse. + +--Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant a l'officier. + +--Ribaude! dit l'officier, crois-tu donc que... + +Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un coup terrible, un +seul coup, comme pour le soldat. + +--A toi, dit-elle au sergent. + +--J'obeis, repondit le sergent, pale comme la mort + +Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant ses blessures, +marchant de ce pas souple de la panthere prete a bondir, son poignard +rouge incruste dans la main. Derriere elle le troupeau suivait a la +debandade. + +Le sergent par une porte, etait passe dans une deuxieme cour. + +La, au fond de cette cour, il y avait une voute. + +Le sergent s'enfonca sous la voute; a gauche, une petite porte basse +ouverte; un escalier tournant commencait la. + +Catho arreta le sergent, lui mit la main sur l'epaule et dit: + +--Si tu me trompes, tu es mort. + +--Des lumieres! cria une voix. + +--Inutile, reprit le sergent. La mecanique est eclairee. + +--La mecanique? gronda Catho. + +--Oui. La, vous trouverez ceux que vous cherchez. + +Le sergent commenca a descendre l'escalier tournant. Il grommelait et +ricanait dans sa moustache grise: + +--Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les retrouver... une +pinte ou deux de sang, et voila! + +La bande cheminait le long de l'etroit boyau. + +Au bout de ce couloir ou les tumultes du dehors n'arrivaient plus que +comme un bourdonnement lointain, Catho entrevit un etrange spectacle. + +Dans la lumiere fumeuse d'une torche, au bas d'un escalier tournant, il +y avait un homme, sorte de gnome court sur pattes, a tete enorme, aux +bras nus musculeux. + +Cet etre bizarre, a grand effort, faisait tourner une manivelle de fer. + +--Qu'est cela? demanda-t-elle. + +--La mecanique! dit le sergent. + +--Ou sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible. + +--La!... sous la meule de fer!" dit le sergent qui eclata de rire. + +Catho jeta un hurlement. Son poing ferme se leva, siffla dans l'air +et s'abattit sur le crane du sergent qui etendit les bras, tourna sur +lui-meme et tomba, le nez sur les dalles. + +Il etait mort. + +Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante, echevelee, +depoitraillee, elle fut sur le gnome qui, tout a sa besogne, ne voyait +rien, n'entendait rien. + +Les dix doigts de Catho s'incrusterent sur la nuque du gnome qu'elle +arracha de la manivelle. + +Le grincement s'arreta net. + +Le bourreau considera Catho d'un oeil hebete. Catho, apres l'avoir saisi +par la nuque, l'avait retourne, l'avait colle contre la muraille. Ses +doigts maintenant s'incrustaient dans la gorge du gnome. Un silence +profond regna dans le boyau. On n'entendait que les deux rales, celui du +monstre et celui de Catho. + +--Grace! dit l'homme, stupide d'epouvante devant tous ces visages de +femmes. + +--Ou sont-ils? rala Catho. + +--La! fit le gnome. + +--Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort! + +Elle parlait bas, bredouillait plutot, comme ivre. Le monstre etendit le +bras et montra un fort bouton de metal qui, a cinq pieds au-dessus de la +manivelle, bosselait le mur. + +Catho lacha le gnome et bondit. + +Son poing ferme se mit a marteler a grands coups le bouton de fer. + +Mais, des le premier coup, un declic avait retenti, La porte de fer +s'ouvrit. + +Et alors, deux hommes, deux fantomes, livides, les yeux elargis par +l'etonnement infini, les levres retroussees par le rictus des epouvantes +surhumaines, apparurent... + +--Sauves! hurla Catho dans un eclat de rire effrayant. + +Presque aussitot, les sanglots firent explosion sur ses levres. + +--Sauves!... + +--Catho!... + +Ce cri eclata en meme temps, pousse par les deux hommes. + +Un instant, ils demeurerent comme petrifies devant le boyau empli de +femmes qui maintenant riaient, battaient des mains, se felicitaient, +jacassaient, pleuraient. + +Alors, ils comprirent! + +Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'epopee: Catho +soulevant les ribaudes et les truandes pour envahir le Temple, et la +bataille, et la ruee a travers les sombres couloirs; et ils comprirent +pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu de sourdes +rumeurs, pourquoi le plafond s'etait arrete net pourquoi la porte +s'etait ouverte, pourquoi ils etaient vivants, libres, hors +l'epouvantable cauchemar de la mecanique de fer!... + +D'un bond, ils furent pres de Catho. + +D'un meme mouvement, ils tomberent a ses genoux et chacun d'eux, +saisissant une de ses mains, y deposa un long baiser. + +Catho, appuyee au mur, se laissait faire, comme si elle eut compris que +cet hommage, venant de pareils hommes, etait la suite toute naturelle du +reve de son ame simple, violente et douce. + +Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes torses, s'etait +faufile, avait fui, effare. + +Dans l'etroit couloir, le silence s'etait retabli, et on entendait +seulement la sourde rumeur qui venait du monde des vivants en train +d'accomplir la grande hecatombe. + +Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase qui les avait +fait tomberai genoux devant Catho. + +Il se releva, le sourcil fronce, la moustache herissee et, de sa voix +breve: + +--Partons! Malheur a eux!... + +--Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons! Nous avons +quelque chose a faire! + +Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il etait impossible d'y +decouvrir une emotion. + +Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura entre ses dents +serrees: + +--Gare aux loups, maintenant que ce lion est dechaine!... Allons, viens, +Catho! + +Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa. + +Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglante. D'un +geste rapide, le vieux routier acheva de dechirer le corsage deja en +lambeaux. Le sein apparut. + +Une plaie large et profonde laissait echapper du sang qui ne sortait +deja plus que goutte a goutte. + +--Partez!, rala Catho. + +--Sans toi! Jamais!..." + +De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidele s'attacherent sur +le vieux routier, puis sur le chevalier. + +--Tout de meme, murmura-t-elle a mots entrecoupes, ils... ne vous... +auront pas... partez... adieu... + +--Catho! ma pauvre Catho! + +Les deux Pardaillan s'etaient mis a genoux. Ils soutenaient, dans leurs +bras, l'un les epaules, l'autre la tete de la blessee. + +Elle continuait a sourire. Elle comprenait bien que tout etait fini pour +elle. Tout a coup, ses yeux fixes sur le chevalier devinrent vitreux. +Elle eut une legere secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en +regardant le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le supreme +effort de la vie qui quitte le corps. + +--Morte! gronda le vieux Pardaillan. + +--Les voila! Les voila! hurla a ce moment a l'entree du couloir une voix +feroce, delirante et tremblante a la fois. + +Et un homme apparut, haletant, convulse, hideux a voir... suivi d'une +vingtaine de soldats. + +Et, cet homme, c'etait Ruggieri qui cherchait sa proie, Ruggieri qui +venait chercher le sang necessaire a la reincarnation--a son reve de +magicien fou furieux! + + + +XXXV + +LIONS DECHAINES + +Les deux Pardaillan bondirent et se ruerent vers l'entree du boyau. +D'instinct, les ribaudes, collees au mur a droite et a gauche, leur +firent un passage. Mais, des qu'ils se trouverent en tete, elles +remplirent le couloir de leurs cris assourdissants. + +--Catho est morte! + +--Vengeons-la! + +--Mort au guet! + +En un instant, les Pardaillan s'etaient heurtes au groupe de soldats qui +apparaissait. Les deux premiers tomberent mortellement frappes a +coups de l'arme bizarre et courte qu'ils portaient--des poincons, +paraissait-il. + +Devant cette attaque furieuse, devant les visages des tunes decharnees +qui hurlaient a la mort derriere les deux hommes, les autres soldats +s'arreterent. Le vieux routier et son fils avaient ramasse les piques +des deux soldats tombes. + +Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de front. + +Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre les deux plus +avances. + +En meme temps, la bande des ribaudes, agitant ses armes, poussait des +cris terribles; en desordre, les soldats remonterent precipitamment +l'escalier. + +Sans un mot, livides, herisses, les Pardaillan monterent par bonds +furieux; a chaque bond, un coup de pique; a chaque coup de pique, un +juron; a chaque juron, un homme qui tombait. + +Tout a coup, les Pardaillan se virent a l'air, dans une cour. Ils +respirerent largement, et, d'un meme mouvement instinctif, leverent les +yeux comme pour se rendre compte qu'ils ne revaient pas, qu'ils voyaient +bien une realite: les sombres batiments du Temple, et, la-haut, le ciel +ou brillaient des etoiles palies par l'approche de l'aube. + +--Feu! tonna la voix d'un officier. + +Les deux Pardaillan tomberent a plat ventre, la decharge passa au-dessus +d'eux et ils se releverent d'un bond... + +L'officier avait range ses hommes au fond de la cour, sur un seul rang. +Les arquebuses dechargees, il hurla: + +--En avant!... + +Alors, dans cet etroit espace qu'eclairaient les premieres lueurs de +l'aube, il y eut une melee fabuleuse, comparable en ses evolutions +desordonnees aux tourbillons d'un cyclone. En effet, les soldats, +croyant que les Pardaillan etaient les chefs de cette bande de furies, +les avaient entoures. Le vieux routier et le chevalier s'etaient adosses +l'un a l'autre; autour d'eux tourbillonnaient des hommes d'armes, et, +autour des hommes d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient les +femmes. + +Ruggieri, cependant, courait comme un insense, s'arrachant les cheveux +et vociferant des maledictions. + +--A l'aide! A l'aide! Ils s'echappent! + +Il parvint a la grande porte et l'ouvrit, affole, ne sachant plus ce +qu'il faisait. + +Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir blanc au bras. + +--Ici, Ici! hurla Ruggieri... Miserables! Ils ne m'entendent pas! + +Devant lui, on pillait une maison d'ou sortaient les cris percants des +victimes. + +--Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!... + +On ne l'ecoutait pas; en effet, chacun des assassins pillards etait +occupe a quelque sinistre besogne. + +Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux murs, se frappant +la poitrine, invoquant les esprits, il rentra dans le Temple. Il eut +un rugissement de joie en apercevant les hommes d'armes derriere les +barreaux des deux fenetres. + +Reveilles par le tumulte, d'abord effares de trouver la solide porte +fermee, ces hommes cherchaient a demolir les grilles des fenetres. + +--Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite! + +--Au nom du Ciel! cria un sergent, que se passe-t-il? + +--Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang! + +A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. Il vit la cour se +remplir de femmes delirantes qui hurlaient: + +--Victoire! Victoire!... + +Elles passerent en courant, se dirigeant vers la grande porte. + +Les soldats du poste, a grands coups, cherchaient a demolir leurs +grilles. Des barreaux sauterent enfin! A cet instant, les dernieres +combattantes passerent echevelees, et cette vision fantastique +s'evanouit sous une voute: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent +alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas souple et terrible +des grands fauves qui regagnent leurs forets. + +Ruggieri, sans voix, begayant une derniere malediction, voulut se jeter +au-devant d'eux. + +Le chevalier, d'une main, l'ecarta sans effort apparent Mais le geste +avait du etre puissant, car Ruggieri alla rouler jusqu'a la muraille au +pied de laquelle il tomba tout d'une masse. + +Les Pardaillan passerent!... + +Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquee, sautaient dans la +cour et leur coururent sus; les deux fauves se retournerent avec un +grondement si effroyable, avec des faces si terribles que les reitres +s'arreterent, reculerent et mirent en joue. + +Deux coups de feu eclaterent. + +Sans hater leur pas souple de lions en marche, les Pardaillan +continuerent leur route et, comme les quarante soldats du poste enfin +delivres s'elancaient ensemble, ils les virent franchir la grande +porte que Ruggieri avait ouverte et disparaitre dans la fumee, dans +le tumulte. L'officier survivant, stupefait du spectacle insense que +presentait la rue entrevue, ne songea qu'a se barricader. Puis il se mit +a la recherche du gouverneur Montluc qu'il trouva ficele, ronflant sous +la table de sa salle a manger... + +A ce moment, il etait trois heures et demie. + +Le jour grandissait. + +Malgre cela, les bandes de forcenes qui parcouraient les rues +n'eteignaient pas leurs torches! Elles servaient a mettre le feu aux +maisons marquees d'une croix blanche. + +Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient pris au hasard +la premiere rue. Elle etait pleine de fumee et de cris; fumee des +arquebusades, fumee des incendies, detonations, cris d'horreur, clameurs +d'agonie... + +--Libres! gronda le vieux routier. + +--Libres! repeta le chevalier. Pauvre Catho!... + +Ils se regarderent. Chacun d'eux avait ramasse une forte rapiere et une +bonne dague. Dagues et rapieres etaient rouges. Ils etaient dechires. +Ils etaient pales. + +--Pas blesse? demanda le vieux. + +--Rien, ou presque. Et vous, monsieur? + +--Pas une egratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il dans Paris?... Que +de sang!... Quelle affreuse bataille!... + +--Non, mon pere, c'est un egorgement... Allons, depechons... + +--Mais ou?... Chez Montmorency?... + +--Tout a l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer le marechal. +D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!... + +--Ou aller, alors? + +--A l'hotel Coligny, mon pere! On tue les huguenots... La, on doit tuer +aussi... Ah! mon pauvre ami!... + +--Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a dit! + +--Il a menti, peut-etre... Allons! + +Ils couraient maintenant, sans s'arreter, enjambant ici un cadavre, +faisant la un crochet pour eviter une foule en train de bruler une +maison; ils allaient, remplis d'etonnement, la cervelle endolorie par +l'epouvantable tumulte des cloches et des detonations; ils allaient, +frappant tout ce qui se dressait devant eux, sans un mot, cote a cote, +la dague en avant; et ce fut ainsi qu'ils atteignirent l'hotel Coligny, +a quatre heures du matin. + +Une foule enorme remplissait la rue de Bethisy. + +Ils foncerent et se frayerent un passage. Peut-etre les prit-on pour +deux catholiques forcenes. + +La porte de l'hotel etait grande ouverte, la cour encombree de gens +d'armes qui hurlaient: + +--A sac! A sac! + +Et ils entrerent. Dans un remous de cette foule qui affluait et +refluait, ils arriverent au centre de la cour, horrifies, et, comme ils +regardaient autour d'eux, pantelants de colere, une voix dominant le +tumulte cria: + +--Eh bien, Beme!... Beme! Beme! As-tu fini?... + +Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tete vers une des +fenetres de l'hotel. + + + +XXXVI + +ICI L'ON TUE + +Guise avait perdu du temps. Parti a trois heures de son hotel, il venait +d'arriver seulement chez Coligny Il avait fait plusieurs detours et, +de temps a autre, il s'arretait, ecoutait, paraissant attendre. Chemin +faisant pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer au hasard +de la rencontre, tout ce qui ne criait pas "Vive la messe!" et n'avait +pas une croix blanche au chapeau. Qu'esperait-il? Qu'attendait-il? +Peut-etre pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il venait +de s'arreter encore, un homme accourut au galop de son cheval, vint se +placer pres de lui et lui dit a voix basse: + +--Rien a faire, monseigneur! Le prevot occupe l'hotel de ville avec des +forces imposantes et les troupes de la reine sont en route! + +Guise grinca des dents. Il prit le trot. Suivi de ses cavaliers, il +passa comme un tonnerre, tandis qu'autour de lui retentissaient les +vociferations de: + +"Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!" + +Dans la rue de Bethisy, les maisons qui avoisinaient l'hotel etaient +remplies de huguenots. Mais, la, la besogne etait deja faite; trois de +ces maisons flambaient; deux cents cadavres jonchaient la chaussee; +Guise et ses soudards arriverent de leur trot pesant et pietinant ces +cadavres, s'arreterent devant la porte de l'hotel. + +Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots a la craie: + +"Ici, l'on tue!" + +--Tu vois? de Guise s'adressant a un colosse qui etait pres de lui. + +--Je vois! repondit le colosse. + +C'etait Dianowitz, appele Boheme et, par abreviation, Beme. + +A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorte de Sarlabous, gouverneur du +Havre, et de cent cavaliers. + +--Ca va se faire! dit Guise. + +Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du pommeau de son epee, +frappa rudement a la porte Elle s'ouvrit aussitot. Cosseins apparut, +entoure de ses gardes--ces gardes que Charles IX avait laisses pour +proteger Coligny. + +--Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer? + +--Commencez! repondit Guise. + +Aussitot, les gardes meles aux cavaliers de Guise s'elancerent dans +l'hotel, des torches a la main l'epee nue. Beme, suivi d'une dizaine de +gardes, monta droit a l'appartement de l'amiral. + +Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on egorgeait. Pendant +quelques minutes, l'hotel fut plein de ces etranges clameurs d'agonie +qui ressemblent aux cris des fous. Puis il y eut un brusque silence. +Beme et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la maison +d'Aumale, etaient arrives devant la chambre de l'amiral. Derriere eux, +en soutien, marchait Cosseins le capitaine des gardes de Charles IX. La +bande s'arreta un instant; devant la porte, un homme, l'epee nue a la +main, les attendait. C'etait Teligny, gendre de Coligny. + +"Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme + +--L'Antechrist! repondit Beme. + +Teligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eut pu faire deux pas, il +tomba, perce de dix coups de poignard Cosseins se pencha sur lui. + +--Il est mort, dit-il froidement. + +Teligny n'etait pas mort. Il agonisait. Ses yeux effrayants s'ouvrirent +et se fixerent sur ce visage penche sur lui. Il fit un supreme effort. + +--Face de traitre! rala-t-il. + +Et, dans ce meme effort, il cracha au visage du capitaine et expira. +Cosseins se releva et recula vivement tout pale, en essuyant sa face +souillee. + +Beme, cependant, d'un coup d'epaule, avait defonce la porte. + +Il entra. Coligny etait au lit. La chambre etait eclairee par deux +grands flambeaux. + +A demi releve sur les oreillers, l'amiral apparut si calme, si +majestueux, que les forcenes eurent une hesitation. Pres de lui, le +pasteur Merlin lisait dans un livre de prieres. Coligny qui, depuis +une heure, ecoutait l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la +hideuse verite, Coligny n'avait pas essaye de fuir. + +Toute tentative eut d'ailleurs ete inutile; des les premiers instants, +Cosseins avait place partout des gardes. + +Lorsqu'il vit entrer Beme, il se tourna legerement vers le pasteur et +lui dit d'une voix etrangement paisible: + +--Je crois qu'il est temps de reciter la priere des morts. + +--Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques feuillets de son +livre. + +Au meme moment, Attin lui enfonca son poignard dans la gorge; le pasteur +s'affaissa, sans une plainte tue raide. + +Beme s'etait approche en ricanant du lit de l'amiral Il tenait une dague +dans sa main gauche et un epieu de chasse dans sa main droite. + +--Quiconque se sert de l'epee perira par l'epee dit gravement Coligny en +regardant Attin qui venait de foudroyer le pasteur. + +--Bon! hurla Beme, ce n'est donc pas par l'epee que tu seras meurtri! + +Et il jeta son poignard. + +Il leva son epieu, un fort epieu de chasse au sanglier. + +Et, comme il paraissait hesiter devant le vieillard, si calme, si +imposant, si majestueux, l'amiral lui dit: + +--Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie. + +--Taiaut! Taiaut! hurlerent les demons qui entouraient Beme. + +Beme frappa. L'epieu, du premier coup, troua profondement la gorge. Un +flot de sang jaillit. Alors le miserable, ivre de sang, se mit a frapper +a coups redoubles le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors +de la tete, tandis que la meute, autour de lui, saccageait, pillait, +brisait et hurlait: + +--Taiaut! Taiaut! + +--Beme! Beme! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu fini?... + +Beme s'acharnait. + +--Beme! Beme! appela encore Henri de Guise. Est-ce fait?... + +Sanglant, hagard, Beme s'arreta. Sa monstrueuse figure s'apaisa par +degre, c'est-a-dire qu'elle s'illumina d'une sorte d'orgueil bestial. Il +examina le cadavre hideusement dechiquete, comme le tigre peut examiner +sa proie alors qu'il est repu. + +Ce cadavre, il le saisit a pleins bras, l'arracha du lit et l'apporta +pres de la fenetre dont le chassis venait de voler en eclats. + +--C'est fait! hurla Beme en se penchant. + +Et il apparut, a la lueur des torches, dans le jour naissant, dans ce +melange informe de jour, de lumiere rouge et de fumee, il apparut, le +cadavre rouge dans ses bras, il apparut comme ces visions de delire qui +durent jadis epouvanter les reves de Dante! + +Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua l'atroce apparition. + +Les cheveux herisses d'horreur, petrifies comme dans les cauchemars, le +chevalier de Pardaillan et le vieux routier, parmi ces abois feroces, +distinguerent: + +--Vive la messe! + +--Vive le pilier de l'Eglise! + +Lorsque le silence se retablit, comme parfois les volcans se taisent +apres un instant, on entendit alors une voix, la voix du noble Henri de +Lorraine, duc de Guise, qui criait a Beme: + +--C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!... + +Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur les paves de la cour. + +Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se pencherent. + +--C'est bien lui! dit Guise. Te voila donc, Chatillon! Je savais bien +qu'un jour ou l'autre ma race mettrait son pied sur ta tete! Tiens! +Tiens!... + +Le talon se leva et se posa violemment sur le front du cadavre. + +--Voila! hurla le duc de Guise, voila comment travaillent les bons +catholiques! + +--Lache! siffla une voix etrange, cinglante comme un coup de cravache. + +Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de stupefaction qui +suivit ce cri, Pardaillan marcha au duc, l'atteignit et sa voix continua +a cravacher; + +--Ton pere s'appelait le Balafre. Toi, tu t'appelleras le Soufflete!... + +Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face de Guise, le +soufflet retentit dans le silence comme un coup de tonnerre. Guise +chancela et roula a trois pas dans les bras de ses soudards... + +Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines de poignards, +des centaines d'epees se leverent, se choquerent, des centaines de voix +heurterent dans le tumulte leurs cris de mort. + +Pardaillan s'etait mis en garde, resolu a mourir. + +Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup, les bras leves +n'eurent pas le temps de s'abattre sur lui... Le chevalier, a l'instant +precis ou retentissait le soufflet, se sentit saisi par une force +d'ouragan, enleve, porte, pousse vers un trou noir qui beait, il entra +dans du noir, il entendit un choc violent et sonore. + +Ce trou, c'etait une porte ouverte. + +Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la rafale peut saisir +une feuille, c'etait le vieux routier qui empoignait son fils et +l'emportait. + +Ce choc sonore, c'etait une porte que le vieux lion venait de pousser du +pied, a l'instant ou des centaines de furieux, se genant d'ailleurs et +se bousculant l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!... + +Des coups enormes ebranlerent cette porte. + +Il etait certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes. + +--Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le vieux routier en +escaladant les marches qui se trouvaient devant lui et en entrainant son +fils. + +Ou montaient-ils? Ils ne savaient pas... + +--Ce n'est pas fini! repondit le chevalier, les dents serrees. + +Dans la cour, Henri de Guise etait remonte a cheval et criait: + +--Cinquante hommes pour fouiller l'hotel! Que j'aie la tete de ces deux +parpaillots dans une heure! Les autres, suivez-moi!... A Montfaucon!..." + + + +XXXVII + +LA MARCHE AU GIBET + +--Pardon, monseigneur, dit une voix pres du duc sanglant. + +Guise se pencha, feroce, le poignard leve. + +--Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Beme. Que veux-tu? + +--Vous voulez pendre l'Antechrist? + +--Oui! Que veux-tu? Depeche! + +--Je veux la tete, pardieu! Elle m'appartient, vous le savez! Elle vaut +mille ecus d'or!" + +Guise eclata d'un rire terrible. + +--C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antechrist parles pieds, +voila tout!... + +Beme se baissa. En quelques coups de poignard il acheva de separer +la tete du tronc. Le corps fut saisi par les pieds. Deux hommes le +trainaient, marchant en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse +sanglant trainant dans la boue. + +Et tous suivirent. Guise en tete!... + +La marche au gibet, la marche macabre du corps traine dans la boue +gluante de sang, commenca a travers les rues de Paris, parmi d'autres +cadavres, dans le tumulte des acclamations feroces, dans le tonnerre des +detonations d'arquebuses, sous le hurlement des cloches inlassables... + +Vingt mille Parisiens suivaient l'infame procession que conduisait +Guise. + +Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait... Le cadavre de Coligny +sautait sur les cailloux, tantot sur le ventre, tantot sur le dos... +Ce fut ainsi qu'on atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre, +bientot, se balanca par les pieds au bout d'une corde. Et alors s'eleva +dans les airs une clameur immense qu'on entendit de tout Paris et qui +frissonna longuement, lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan +dechaine. + + + +XXXVIII + +PAROLE MEMORABLE DE BEME + +Beme etait reste dans la cour de l'hotel de Coligny, avec les gens +d'armes laisses par Guise pour retrouver les audacieux, les fous qui +l'avaient insulte en un tel moment. En quelques minutes, la porte fut +defoncee et la bande se rua dans un escalier, celui-la meme qu'avaient +monte les Pardaillan. Beme entendit les cris eclater d'etage en etage. + +"Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voila deux gaillards dont la +peau ne vaut pas un ducaton a l'heure qu'il est... tandis que cette +tete vaut mille ecus d'or. Belle tete, ma foi!... Ca, il faut que je la +debarbouille... + +Il entra dans une piece du rez-de-chaussee qui avait du servir de +corps de garde, et il en ressortit bientot avec un baquet plein d'eau. +Tranquillement, il se mit a sa hideuse besogne. + +En haut, dans les combles, il entendait les voix furieuses des limiers +lances aux trousses des Pardaillan. + +Tout a coup, il vit entrer dans la cour un homme qui, d'un air anxieux, +se mit a inspecter l'hotel, le nez en l'air. + +--Tiens! monsieur de Maurevert! dit Beme. On dirait que vous cherchez un +tresor! + +--Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les yeux sanglants, je +cherche deux de ces parpaillots, justement! Je les ai vus partir du +Temple. J'ai perdu leur piste. Je suis sur qu'ils ont du venir ici... + +--Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et rude, oeil gris?... + +--Oui, oui!... + +--Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage, en plus fort, +en plus herisse? Ils sont la... on leur fait la chasse, allez-y! + +Maurevert s'elanca dans l'escalier que lui montrait Beme et disparut en +poussant un rugissement de joie. + +Pendant que ces choses se passaient dans la cour, les deux Pardaillan +avaient monte l'escalier. Le batiment dans lequel ils se trouvaient +formait le flanc gauche de l'hotel et etait isole des deux autres dont +l'ensemble tracait le rectangle de la cour. + +D'etage en etage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait pour eux aucune +issue possible. + +Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de ceder et la bande +faisait irruption dans l'escalier. + +--Ah! ca! dit le vieux routier, mais nous allons etre pris comme des +renards? + +--Faites attention, monsieur, repondit le chevalier, que nous etions, +il y a moins de deux heures, dans une cage de fer ou nous allions etre +broyes; nous sommes au paradis en comparaison. + +En parlant ainsi, ils avaient couru a l'unique fenetre du grenier, +donnant sur une cour etroite. + +--Voici le chemin! s'ecria le vieux routier en apercevant la fenetre. + +--Une planche! Vite, une planche! + +Ils chercherent des yeux: il n'y avait rien dans le grenier, pas meme +une corde qu'on eut pu, peut-etre, utiliser... + +Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient, fouillant chaque +etage. + +Ils se regarderent, tout pales... + +Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux... + +--Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins de six pieds d'une +fenetre a l'autre!... + +--Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui parut etrange a son fils. + +En effet, sauter etait impossible: tout point d'appui pour prendre +de l'elan manquait; la fenetre d'en face etait etroite; c'eut ete un +prodige que de pouvoir se lancer dans le vide et arriver juste a passer +dans cet espace resserre. + +Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que de tomber aux +mains des cinquante fous furieux qui montaient, ivres de rage! + +--Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je passe le +premier!... + +Et aussitot il se mit debout sur le bord de la fenetre. + +Au meme instant, le chevalier, la gorge serree par l'angoisse, la sueur +au front, vit son pere se laisser tomber en avant! + +Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait tomber!... + +La tentative etait prodigieuse, inouie--une de ces idees folles qui +germent dans la folie du desespoir!... + +Le corps raidi, tendu a briser ses nerfs, les bras musculeux tendus dans +un formidable effort, les pieds rives a l'appui de la fenetre, le +vieux Pardaillan se laissa tomber en avant, tout d'une piece, sans +flechissement ni des jarrets, ni des coudes... Son corps decrivit un arc +de cercle dans le vide... + +Le chevalier jeta un cri... + +Et, a ce cri, la voix du routier, oui, sa voix meme, repondit: + +--Voici la planche, passe, chevalier!..." + +La folle tentative avait reussi! + +Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras tendus, avaient saisi +le rebord de la fenetre d'en face, tandis que ses pieds s'arc-boutaient +a la fenetre du grenier!... + +Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant jete d'une +fenetre a l'autre! + +Ces deux hommes etaient formidables dans tout ce qu'ils entreprenaient: +prompt comme l'eclair, leger comme un chat sauvage, le chevalier bondit, +posa son pied sur le centre du pont vivant, et, dans son elan, alla +rouler jusqu'au milieu de la piece ou il venait de tomber!... + +Au meme instant, le vieux routier, solidement harponne des mains, laissa +tomber ses pieds, se hissa a la force des poignets et rejoignit son +fils... + +Tel avait ete l'effort que, pendant une minute, ils demeurerent +prostres, haletants, sans voix... + +Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de cris de fureur. + +Puis il y eut un silence relatif. + +Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couches sur le plancher, +ecoutaient, prets a bondir. + +--Je comprends tout! s'ecria une voix. Voyez, capitaine, ils ont du +sauter dans le passage par la fenetre du premier etage, pendant que nous +montions. + +--Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix qui devait etre celle +de l'officier. + +Les Pardaillan entendirent la bande s'eloigner et redescendre en brisant +quelques vitres par acquit de conscience. Le chevalier s'approcha alors +d'une fenetre qui donnait sur la cour. + +Beme etait demeure seul, toujours occupe a sa funebre besogne. + +Maintenant, il enveloppait de linges la tete de l'amiral. + +Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de l'eau pour se +laver les mains. Il n'avait plus qu'a prendre la tete et la porter chez +un embaumeur qui etait prevenu et l'attendait. Apres quoi, avec cinq ou +six compagnons, il monterait a cheval et se dirigerait a franc etrier +sur l'Italie et Rome... + +--Tiens! dit Beme en revenant dans la cour, la grande porte est fermee? +Par qui? Pourquoi? + +Comme il se posait ces questions avec une vague inquietude, il apercut +tout a coup les deux Pardaillan. + +Au meme instant, le chevalier fut sur lui et dit: + +--C'est bien toi qui as jete par la fenetre le corps de M. de Coligny? + +La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible. + +Beme se redressa, se rengorgea et repondit de son haut: + +--C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Apres? + +--Est-ce toi qui as tue l'amiral? + +--C'est bien moi, suppot de Calvin. Apres? + +--Avec quoi l'as-tu assassine? + +--Avec ca! fit le colosse en designant son epieu rouge. + +Et il eclata de rire en ajoutant: + +--Il y en a autant a votre service, faillis chiens d'heretiques! Hola! A +moi! Au parpaillot!... + +En meme temps, Beme voulut s'elancer vers la porte de l'hotel pour +l'ouvrir et appeler une bande qu'on entendait dans la rue, occupee a +saccager une maison. + +Mais il demeura cloue sur place. + +Le vieux Pardaillan venait de lui sauter a la gorge en disant: + +--Ne bouge pas, mon ami, nous avons a regler un petit compte... + +Beme se secoua violemment. Mais la tenaille vivante ne lachait pas +prise. A demi suffoque, ralant, le colosse fit signe qu'il se tiendrait +tranquille. Le vieux routier le lacha. + +--Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un commencement de +terreur. + +--A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement debarrasser la terre +d'un monstre. + +--Ah! vous me voulez assassiner? + +--Sais-tu te battre?" dit le chevalier en haussant les epaules. + +Beme bondit en arriere, tira sa rapiere de la main droite et sa dague de +la main gauche. Il tomba en garde. + +Le chevalier deboucla son ceinturon et jeta son epee. + +--Voici l'arme qui convient ici, dit-il. + +Sans hate, il alla ramasser l'epieu, l'assura dans sa main et marcha sur +le colosse. + +Beme sourit: sa rapiere etait deux fois plus longue que l'epieu; il +etait sur d'embrocher ce jeune fou et apres, il ferait son affaire au +vieux. + +Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Beme palit. + +Le vieux routier, au milieu de la cour, s'etait croise les bras. + +Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie etait +meconnaissable, avec ses yeux effrayants de fixite. + +Beme, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes: elles furent parees +par l'epieu qui, soudain, se trouva a un pouce de sa poitrine. Le +colosse recula, d'abord lentement, puis plus vite; il rugissait, +bondissait, multipliait les coups, effare, stupefait de voir qu'aucun +ne portait. Il reculait. Et, apres chacun de ses coups, a chacun de ses +arrets, il voyait la pointe de l'epieu sur sa poitrine. + +Tout a coup, il se trouva accule a la grande porte. + +Devant lui, le visage effrayant du chevalier. + +Beme comprit qu'il etait dans la main de la fatalite. + +--Je vais donc mourir! begaya-t-il. Ah!... Est-ce que par hasard Dieu... + +Ce fut sa derniere parole. Comme il levait son poignard dans un dernier +effort desespere, le chevalier lui porta le coup--le seul qu'il lui eut +porte--un seul coup. + +L'epieu, lance avec une sorte de frenesie, defonca la poitrine, passa a +travers et s'enfonca dans le bois de la porte... + +Beme demeura cloue au portail de l'hotel Coligny, tout debout, mort sans +un soupir... + +Le chevalier alla ramasser sa rapiere, reboucla son ceinturon et, +prenant le bras de son pere, qui avait assiste sans un mot, sans un +geste, a cette execution, tous d deg.ux sortirent par la petite porte +batarde... + +Deux minutes ne s'etaient pas ecoulees que Maurevert parut dans la cour. + +Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'etage en etage, +cherchant et fouillant avec une ardeur passionnee. Lorsque les soldats +s'eloignerent, il eut un moment de desespoir. Par ou avaient donc fui +les Pardaillan? Il redescendit et seul, d'etage en etage, recommenca les +recherches. + +--Ils ont fui! Ils m'echappent!... Oh! je les retrouverai!" + +Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et jetait autour de lui +des regards sanglants. + +Il s'arreta soudain, petrifie, muet d'epouvante... + +La, devant lui, un cadavre, debout, un epieu en travers du corps, etait +cloue a la grande porte fermee!... + +Le cadavre de Beme!... + +Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur et se mit a +tourner dans la cour comme un insense en vociferant: + +"Ils ont passe par la! Voila la marque de leur passage!" + +Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y avait plus +personne dans la cour ni dans l'hotel... plus rien, que des cadavres! + +Alors, par un effort de volonte, il se calma, reflechit comme peut +reflechir un limier et chercha a reprendre la piste. + +Son regard tomba sur un paquet enveloppe de linges. + +Il defit les linges et trouva la tete de Coligny. Il la saisit par les +cheveux. + +--Toujours bon a prendre, gronda-t-il entre les dents. A qui la +porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah! Guise est battu pour cette +fois, je la porterai a la reine! + +Il s'elanca. + +--Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux Pardaillan a son +fils, lorsqu'ils se trouverent dans la rue. + +--Nous allons essayer de gagner l'hotel Montmorency. + +--Tu l'as dit toi-meme: le marechal, en sa qualite de catholique, ne +court aucun danger... + +--Est-ce qu'on sait? Allons toujours. + +--Dis donc la verite! fit le vieux routier avec humeur. Il te tarde de +revoir la petite Loison... + +Le chevalier palit. Jamais il ne prononcait le nom de Loise: il y +pensait trop pour en parler. Il se contenta de repeter: + +--Allons toujours, monsieur. Si le marechal de Montmorency est attaque, +je crois que nous ne lui serons pas inutiles... + +Et, a la pensee que des bandes de forcenes entouraient peut-etre Loise, +il fremit et hata le pas. + +--Mais enfin! s'ecria le vieux routier, s'il est avec les +massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique? + +Le chevalier s'arreta, livide. + +--Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en assurer, mon +pere! Je veux voir si Loise est la fille d'un de ceux qui tuent au nom +de Dieu!... + + + +XXXIX + +LE DIMANCHE 24 AOUT 1572 FETE DE LA SAINT-BARTHELEMY + +Des qu'ils furent sortis de la rue de Bethisy, les Pardaillan purent +se rendre compte que chacun de leurs pas les jetterait dans un nouveau +peril Paris etait comme un vaste champ de bataille, qu'il etait +impossible de traverser sans se heurter a des ennemis furieux, sans +risquer la mort a chaque seconde Pourtant, il n'y avait pas bataille: il +y avait tuerie, carnage. + +Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne suspecte, qui +avait temoigne quelque sympathie a la reforme, ceux-la, protestants ou +non. etaient traques; la meme hideuse scene se reproduisait sur tous les +points de Paris. + +Au jour venu, le massacre avait pris des proportions fantastiques. Cela +devait durer ainsi pendant six jours En province, dans les grandes +villes, les memes scenes d'horreur se reproduisaient... + +A Paris, dans cette matinee d'aout, si belle et si radieuse, l'humanite +se transforma. Les hommes devinrent des carnassiers. On vit des femmes +boire du sang des victimes. On respirait une odeur acre et fade on +respirait des chairs grillees, on ne voyait que du feu, de la fumee, +et, dans ces tourbillons de fumee, des visages hideux, des ombres qui +couraient, l'eclair rouge d'un poignard au poing. + +Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des murs, en larges +eclaboussures, sur les chaussees en flaques gluantes, dans les ruisseaux +epaissis qui roulaient lourdement. Et, par un singulier phenomene il +y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des rues ou, pendant +plusieurs heures, on ne se douta pas que Paris etait a feu et a sang. + +Dans un petit marche en plein air qui se tenait derriere Samt-Merry, +dans une cour, marchandes et menageres causaient gaiement, etonnees +seulement de ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas... + +A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des vieillards jouaient +aux boules ou se chauffaient au soleil... + +En dehors de ces rares endroits qui echappaient a l'horreur, tout dans +Paris offrait l'image d'une ville devastee par quelque grand cataclysme; +des centaines de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient +les rues. + +Voila ce que les Pardaillan virent en cette matinee de dimanche, fete de +saint Barthelemy: + +Obstinement, ils cherchaient a piquer droit sur l'hotel Montmorency; +ils reculaient jusqu'aux confins de Paris, revenaient a la charge, +entraines, pousses en avant, ramenes en arriere, ballottes par le +cyclone qui ravageait la cite, l'universite et la ville. + + + +XL + +PROFILS DE GARGOUILLES + +Quelle heure etait-il? Ils ne savaient pas. Ou etaient-ils? Ils ne +savaient pas. Ils etaient quelque part accroches a la borne cavaliere +qui se dressait sous un auvent ou les avait entraines un violent reflux +de peuple. + +A dix pas, sur leur droite, on saccageait un hotel + +Devant l'hotel, on dressait un bucher: les meubles les sieges de l'hotel +s'entassaient. + +Alors, quelqu'un mit le feu au bucher. + +Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre. + +"Vive Pezou!" hurlait la foule autour du bucher. + +Le cadavre, c'etait celui du duc de La Rochefoucauld. L homme, c'etait +Pezou. Le chevalier de Pardaillan le distingua nettement dans les +tourbillons de fumee Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et +l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les memes faces +crispees; les memes yeux flamboyants les memes bouches aux levres +retroussees... des tigres! Il n'y avait la que des tigres... + +--Ca fait le quarantieme! hurla l'un d'eux. Bravo Pezou! + +Pezou sourit, marcha sur le bucher, le cadavre dans les bras. + +Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la gorge ouverte par une +large plaie d'ou le sang continuait a couler. + +Pezou et sa bande entourerent le bucher qui deja flambait. + +Pezou monta sur une table. + +Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet de l'entassement. + +Soudain, il le ramena a lui, violemment. Sa face prit l'expression du +fauve. Sa bouche, dans un geste de delire, se colla un instant a la +plaie rouge... puis il jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut +sanglante et il sauta de la table en grognant: + +--J'avais soif!... + +Un hurlement prolonge de la foule salua la bande de tigres qui +s'elancait, disparaissait au coin de la rue, cherchant, quetant, +reniflant; Pezou grognait; + +--Au quarante et unieme a present! M'en faut cent d'ici ce soir a moi +tout seul... + +--Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide d'horreur. + +Il avait enlace son fils de tout son effort pour l'empecher de se ruer +sur Pezou. + +Ils s'orienterent et reprirent leur chemin, piquant droit sur l'hotel +Montmorency. + +Et, comme ils avaient gagne du terrain, comme ils se rapprochaient de la +Seine, ils furent saisis dans un autre tourbillon, se trouverent +soudain au milieu d'une foule, et, accroches l'un a l'autre, ballottes, +entraines, refluerent jusqu'a l'entree de la rue Saint-Denis, et, +regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une belle maison; a +l'interieur, on entendait des cris d'agonie, la foule battait des mains +et vociferait... + +--Bravo, Cruce! Bravo, Cruce! Taiaut! Pille La Force!... + +C'etait en effet la maison du vieux huguenot La Force. + +La, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit plus +de cris d'agonie; tout avait ete massacre. serviteurs, servantes, +maitres... + +La foule partit, entrainee par les lieutenants de Cruce, allant plus +loin chercher de nouvelles autres victimes... la cour se trouva libre. + +--Fuyons! repeta le vieux Pardaillan. + +--Entrons! dit le chevalier. + +S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent dans une grande +belle salle ravagee en partie. Au milieu de ce salon, il y avait cinq +cadavres en tas, les uns sur les autres. + +Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillite a fracturer une +armoire. C'etait Cruce et l'un de ses fideles. + +Ils defoncerent les tiroirs et commencerent a emplir leurs poches. + +Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force ayant encore au cou +un collier de grand prix. + +Ils se pencherent... Cruce saisit le collier, son compagnon arrachait +les oreilles d'une femme pour avoir les diamants des boucles. + +--En route, maintenant, dit Cruce... + +Comme ils allaient se relever, ils tomberent tous deux en meme temps, la +face sur les cadavres. + +Le chevalier avait assomme Cruce d'un coup de poing a la tempe; le vieux +Pardaillan avait fracasse le rrane de l'autre d'un coup de crosse de +pistolet. + +Les deux bandits ne pousserent pas un cri. Ils se debattirent un instant +dans les spasmes de l'agonie... + +Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue, reprirent leur +course, rasant les maisons, tachant d'eviter les feux de joie et les +bandes de carnassiers. + +Ou etaient-ils? Ils ne savaient pas. + +Quelle heure? Ils ne savaient pas. + +Seulement, le soleil etait haut dans le ciel, brillant d'un eclat +paisible au-dessus des tourbillons de fumee. + +Et, toujours, les cloches mugissaient. + +A un tournant de rue, les Pardaillan s'arreterent petrifies. + +Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition. + +Devant eux, a vingt pas, une bande venait d'apparaitre. Elle se +composait d'une cinquantaine de carnassiers marchant en rangs serres; +derriere eux venait une foule enorme, armee de gourdins, de vieilles +epees, de piques rouges. + +Les cinquante qui marchaient en tete etaient solidement armes de +poignards. Toutes ces lames etaient rouges de sang. + +Tous portaient la croix blanche. + +Une quinzaine d'entre eux etaient a cheval. + +Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes. Ces trois hommes +portaient des piques. Au bout de chacune de ces piques, il y avait une +tete!... + +--Vive Kervier! Vive Kervier! vociferait la foule frenetique. + +Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier! Il brandissait sa +pique au haut de laquelle la tete blafarde se balancait... + +Cette tete, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble et un meme +fremissement d'horreur les secoua. + +--Ramus! + +Le chevalier avait murmure le nom en fermant un instant les yeux... + +C'etait bien la tete du pauvre et inoffensif savant... + +Les yeux du chevalier demeuraient fixes sur cette tete. Puis ces yeux +s'abaisserent sur celui qui portait la pique, sur Kervier. Le chevalier +trembla. Cette impression d'horreur et de pitie qui l'avait paralyse fit +place a une furieuse colere qui blanchit ses levres. + +Kervier vit cette figure convulsee qui le regardait; il y lut le mepris +foudroyant qui y eclatait. Il eut un grondement et fit un geste pour +designer les deux Pardaillan; dans la meme seconde, il tomba, roula sur +la chaussee qu'il talonna. Il cria: + +--Malediction! + +Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper en plein front, +et ce coup de pistolet c'etait le chevalier qui l'avait tire. Rudement, +un grand gaillard a croix blanche venait de le heurter; cet homme +agitait un pistolet charge; d'un coup de poing, Pardaillan l'avait +arrete net, lui avait arrache son pistolet et avait fait feu! + +Au meme instant, il y eut contre les deux Pardaillan une ruee feroce, +une sauvage clameur de mort, des coups d'arquebuse retentirent, cinq +cents loups furieux aboyerent lugubrement devant une allee ou les deux +heretiques s'enfoncaient tous voulurent penetrer a la fois, mais, plus +prompt, plus furieux que tous, un cavalier, un geant vetu de rouge et +qui appartenait sans doute a la maison de Damville, car il en portait +les armes sur son pourpoint, ce geant poussa son cheval en avant, et +pointa sa rapiere... + +--Sauves! hurla d'une voix etrange le vieux routier. + +Et tandis que le chevalier se demandait comment, le vieux Pardaillan, +d'un bond terrible, se jeta a la bride du cheval dont la tete et le cou +se presentaient a l'entree de l'allee; ce cheval, il l'attira, le happa, +l'entraina, le fit entrer tout entier dans l'allee!.. + +Et l'allee se trouva ainsi bouchee!... + +Le routier eclata d'un rire homerique. + +Derriere la croupe du cheval tourbillonnaient les loups, retentissaient +les hurlements de rage; le cheval ruait; le colosse rouge, un instant +hebete par cette manoeuvre, essayait par violentes saccades de ramener +la bete en arriere, et, tout a coup, pris d'une terreur folle, il se +laissa glisser en arriere de la croupe pour fuir et une ruade l'envoya +rouler sur les assaillants au moment ou il touchait le sol... + +Deja le chevalier, avec son ceinturon, avait entrave les jambes de +devant du cheval, magnifique rouan... le vieux routier s'appretait +a frapper la bete au poitrail, de son poignard, afin que l'obstacle +demeurat plus longtemps... le chevalier l'arreta soudain et dit: + +--Galaor!... + +Le vieux considera la bete et, la reconnaissant, repeta: + +--Galaor!... C'est bien lui!... + +Et leur rire, a tous deux, remplit l'allee d'un bruit de tonnerre. + +Galaor, ses jambes entravees, n'en ruait qu'avec plus de fureur; chacun +de ses flancs touchait l'une et l'autre paroi; l'allee etait bouchee par +une barricade vivante. + +Les deux Pardaillan s'enfoncerent vers le fond de l'allee, certains +qu'elle ne serait pas degagee avant dix bonnes minutes; mais, avant +de partir, le chevalier avait embrasse le naseau fumant du cheval en +disant: + +--Merci, mon bon ami... + +--Ah ca! s'ecria le vieux, mais nous sommes dans une souriciere... pas +d'issue! Mais du diable si je ne connais pas ce boyau... il me semble +que j'ai du passer par la... + +Une porte, au fond de l'allee, s'ouvrit soudain, et une femme parut... + +--Huguette! + +Ce cri echappa aux deux hommes. + +C'etait Huguette, en effet et ils se trouvaient dans l'allee de +l'auberge de la Deviniere. Comment ne l'avaient-ils pas reconnue? + +Le hasard les avait pousses dans la rue Saint-Denis au moment ou ils +essayaient de se diriger sur la Seine. + +Le hasard les avait arretes devant cette allee qui leur offrait un +refuge au moment ou la rue avait ete envahie par la bande hurlante des +loups de Kervier... + +Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans la salle voisine; +trois hommes s'y trouvaient: Landry Gregoire, pale comme un mort, et, +chose etrange en pareil moment, deux poetes qui buvaient et ecrivaient: +c'etaient Dorat et Pontus de Thyard. + +--Par la! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur montrant un +escalier. En haut vous pourrez communiquer avec la maison voisine, +redescendre et sortir par-derriere... fuyez! + +--Par le Ciel! disait Dorat, je veux ecrire en l'honneur de la +destruction des heretiques une ode qui portera mon nom a la posterite! +j'appellerai mon poeme: les Matines de Paris! + +--Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit Pontus. + +--Malheur! malheur! gemit Landry Gregoire en faisant le geste de +s'arracher les cheveux, operation impossible puisqu'il etait entierement +chauve. Malheur! mon auberge va etre saccagee, si on sait qu'ils ont fui +par la! + +--Maitre Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous mettrez l'auberge, +la casse et l'incendie sur ma note!... + +--Je jure que tout sera paye, ajouta le chevalier. + +--Fuyez! Fuyez!... repeta Huguette. + +Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues. + +Le chevalier la prit dans ses bras, toute palissante, la baisa doucement +sur les yeux, et murmura: + +--Huguette, jamais je ne t'oublierai... + +Pour la premiere fois, il tutoyait Huguette, et le coeur de celle-ci en +fut bouleverse... + +Ils s'elancerent et disparurent dans l'escalier. + +Au meme instant reparut l'aubergiste, portant sur le bras un sac ou il +avait entasse son or et les bijoux de sa femme. + +--Fuyons! dit Huguette. Les forcenes ont envahi l'allee... + +Fuyons! repeta Landry qui flageolait sur ses jambes. + +--Madame Landry! tonna le poete Dorat, vous etes une mauvaise catholique +et je vais vous denoncer! + +Pontus de Thyard degaina sa rapiere et dit tranquillement: + +--Partez, Huguette, partez, maitre Landry!... Et, si cette vipere +s'avise de siffler, je la pourfends sur l'heure!.. + +Dorat s'effondra. + +Quelques instants plus tard, la horde des loups penetrait par la porte +de l'allee defoncee, et, ne trouvant plus personne, mettait l'auberge a +sac et a feu... + + + +XLI + +VISIONS TRAGIQUES + +Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait indique Huguette, +se retrouverent dans une ruelle deserte, et, s'elancant au pas de +course, atteignirent la rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais +c'est en vain qu'ils eussent essaye de prendre pied dans cette rue. Il y +avait la un prodigieux encombrement de peuple qui roulait vers la Seine +ses flots vertigineux, parmi les lourdes volutes de fumee, parmi les +hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des cloches et des +arquebusades... + +Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraines ou?... Ils +ne savaient pas! Ils avaient la tete perdue d'angoisse. Des nausees +violentes soulevaient leurs coeurs... + +Et, comme ils s'etonnaient vaguement que les carnassiers d'alentour ne +se jetassent pas sur eux, soudain ils virent que chacun d'eux avait un +brassard blanc au bras droit... + +C'etait Huguette qui, d'une main rapide et legere sans qu'ils s'en +apercussent, les avait marques du talisman de protection. + +Le chevalier degrafa le brassard d'un geste de colere; il n'etait pas +huguenot. Etait-il catholique? En realite il ignorait l'une et l'autre +religion. Il voulut jeter le brassard; le vieux Pardaillan le saisit au +vol, et le mit dans sa poche en disant: + +--Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir de la bonne +Huguette! + +Le chevalier haussa les epaules. + +En enfouissant l'etoffe blanche au fond de sa poche, le vieux routier +sentit un papier qu'il froissait. + +--Qu'est cela? dit-il. + +--Quoi?... + +--Rien... je me rappelle... marchons. + +Ce n'etait rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait le routier; au +moment ou ils avaient quitte la cour de l'hotel Coligny, Pardaillan pere +avait apercu ce papier tombe aux pieds de Beme cloue a la porte, l'epieu +en travers de la poitrine. Machinalement, il avait ramasse le papier et +l'avait fourre dans sa poche. + +Ils continuerent donc a suivre le flot humain qui les portait vers la +Seine qu'il leur fallait traverser pour marcher sur l'hotel Montmorency. +Mais, a l'embouchure du pont, ils durent s'arreter devant une foule de +huit a dix mille forcenes. + +Tout a coup, ils purent se jeter dans une ruelle et fuir l'effroyable +tumulte... ils coururent haletants, hagards, et, brusquement, se +trouverent pres d'un enclos entoure de murs assez bas; et ce coin de +Paris leur apparut paisible, souriant, tranquille... + + + +XLII + +L'OASIS + +Ou etaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure etait-il?... Ils ne +savaient pas. Ils respirerent, essuyerent la sueur qui inondait leurs +visages livides. + +A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. Pres de la +porte s'elevait une construction basse, une sorte de cabane. + +L'esprit repose, et rafraichi, ils regarderent autour d'eux et virent +alors qu'il y avait une croix au-dessus de la porte. Ayant regarde +par-dessus le mur, ils virent l'enclos plein de croix. Et ils +comprirent. + +L'enclos etait un cimetiere. La cabane, c'etait le logis du fossoyeur. + +Les Pardaillan avaient abouti au cimetiere des Innocents. + +Il pouvait etre un peu plus de midi. + +Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin ils traverseraient +la Seine pour gagner l'hotel Montmorency. + +Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait a gagner le port +aux platres, qu'on appelait aussi _port des Barres_, et qui se trouvait +derriere Saint-Paul La, ils sauteraient dans une barque et descendraient +le cours du fleuve jusqu'au bac, ou ils aborderaient non loin de l'hotel +du marechal. + +Comme ils allaient se mettre en route, ils virent venir a eux un petit +enfant. + +L'enfant marchait lentement, courbe sous un volumineux paquet enveloppe +d'une serge. + +--Ou ai-je vu cet enfant-la? murmura le chevalier. + +Et comme le porteur arrivait pres d'eux: + +Ou vas-tu, petit?..." + +L'enfant deposa son paquet avec precaution, designa le cimetiere et dit: + +--Je vais la... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez +parle un jour, comme je travaillais pres du couvent... et vous m'avez +dit que mes aubepines etaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles +sont finies... + +--Lestement, il defit son paquet et, avec un naif orgueil, montra son +ouvrage. + +--C'est tres beau, dit sincerement le chevalier. + +--N'est-ce pas?... C'est pour ma mere... + +--Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier emu... Tu te nommes?... + +--Jacques Clement, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la +porte du cimetiere. + +Le chevalier alla heurter a la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut, +tremblant du tumulte qu'il entendait se dechainer. Cependant, lorsqu'on +lui eut explique de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina +attentivement l'enfant, se frappa le front et dit: + +--Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clement + +--Oui-da. + +--Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mere... + +Les deux Pardaillan etaient stupefaits de cette reconnaissance. Mais le +petit n'en paraissait pas etonne. Il reprit son paquet. + +--Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier. + +--Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal a passer, par +exemple! Il y en a du monde dans les rues! + +Il parlait posement, gravement meme. Puis il suivit le fossoyeur. Le +chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetiere. + +Au moment ou le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines +arriverent par le meme chemin qu'avait suivi Jacques Clement et +s'arreterent pres de la porte d'entree. + +--Mon frere, dit l'un, soufflons un instant et laissons a nos hommes le +temps de nous rejoindre. + +--Et le temps a l'enfant de preparer le miracle, dit l'autre... Que de +meurtres! Que de sang, frere Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne +vaudrait pas mieux repandre du vin, bonum vinum?... + +--Frere Lubin, ce sang est agreable a Dieu, songez-y! + +--Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux etre a la +Deviniere, sans compter qu'une balle egaree..." + +Pendant que les moines, l'un severe et l'autre dolent, devisaient ainsi, +le groupe forme par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit +Jacques Clement, s'arretait pres d'une tombe ou la terre etait +fraichement remuee. + +--C'est la!" dit le fossoyeur. + +Une minute, l'enfant parut trouble. Il murmura: + +--Ma mere... comment etait-elle, quand elle vivait! + +--Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue? + +--Non... mais elle va etre contente. + +Alors il se mit a planter sur la tombe les touffes d'aubepine +artificielle qu'il tirait de son paquet... + +Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle, +de l'aubepine se fut mise a fleurir en plein mois d'aout. + +Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba +sur la terre... sur la tombe de la mere du petit Jacques Clement... la +tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!... + +L'enfant, ayant leve les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il +s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement: + +"Vous avez pleure sur ma mere, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous +me dire votre nom? + +--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan... + +--Le chevalier de Pardaillan... + +--Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?... + +--Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai +beaucoup de choses a dire a maman... + +--Adieu, mon enfant... + +--Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clement. + +Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entraina. + +Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du +cimetiere. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparaitre le petit +Jacques Clement. Thibaut donna rapidement ses instructions a Lubin, qui +gemit: + +--Alors, il faut encore que je risque d'etre tue dans la bagarre! + +--Soyez prompt, soyez fort, frere Lubin... moi, je rentre au couvent, il +faut accompagner l'enfant... + +Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla. + +Thibaut avait pris Jacques Clement par la main. Il s'eloigna en disant: + +--D'ailleurs, voici du renfort... _fratres ad succurrendum_!... allons, +frere Lubin, c'est le moment! + +Une cinquantaine d'individus a mine patibulaire s'approchaient du +cimetiere. En passant pres d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il +disparut rapidement, entrainant le petit. + +--C'est egal, grommela Lubin, s'il s'etait agi d'aller vider bouteille +a la Deviniere, frere Thibaut n'eut pas ete si prompt a me confier aux +soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre a l'abri... + +Et il penetra dans le cimetiere sans avoir l'air d'apercevoir la bande +qui s'engouffra derriere lui et le suivit. + +Frere Lubin marcha tout droit a la tombe d'Alice de Lux. + +--Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubepine qui vient +de fleurir?... + +Et, tombant a genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant: + +--Miracle! Miracle! Loue soit le Seigneur! + +--Miracle! Miracle! hurlerent les acolytes, comparses probablement +inconscients de la comedie qui se jouait. + +--C'est Dieu qui manifeste sa volonte. + +--Mort aux heretiques! + +Ces cris se croiserent pendant quelques secondes. Fuis frere Lubin +entonna le _Te Deum_, repris en choeur par les gens qui l'entouraient. +D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetiere. Le bruit +du miracle, rapidement colporte, se repandait dans tout le quartier; des +gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart +d'heure, une foule enorme emplissait le cimetiere, et chacun put se +rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubepine avait fleuri en plein +mois d'aout!... + +Frere Lubin cueillit le buisson d'aubepine dont il eut soin de ne pas +laisser une seule branche. + +Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placerent sur +leurs epaules; ce groupe fut etroitement entoure par les gens a mine +patibulaire que Thibaut avait appeles des _fratres ad succurrendum_ +(freres de renfort). + +Et la procession s'organisa. Des pretres surgirent Des moines en +quantite affluerent. + +Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson +du petit Jacques Clement fut promene a travers Paris; sur son passage, +l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie +devenait plus furieuse. + +Tel fut le miracle de l'aubepine... + + + +XLIII + +"...QUE DES CHIENS DEVORANTS SE DISPUTAIENT ENTRE EUX.... + +Les deux Pardaillan avaient essaye de mettre a execution leur projet de +gagner le port aux Barres pour descendre la Seine en s'emparant de l'une +des nombreuses barques attachees a quai. + +Mais a peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis que formait la +tranquillite du cimetiere et des environs qu'ils furent repris par les +tourbillons des foules dechainees: ils voulaient remonter le fleuve, un +coup d'aile de le tempete humaine les renvoya vers le Louvre. + +Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouverent a l'entree du +Pont de Bois, puis sur le pont, puis sur la rive gauche... + +Ce fut ainsi qu'ils passerent la Seine. + +Le torrent tournait vers la gauche + +Alors ils entrerent dans le dedale des rues qui les conduirait a l'hotel +de Montmorency. + +La les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des +victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs +embrases. + +La tete perdue, ils allaient, guides seulement par une sorte +d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'epique ruee a travers le +carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants. + +Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par +le bras, l'arreta net et lui designa quelque chose qui devait etre +effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif. + +Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait gronde: + +--Orthes! Orthes d'Aspremont... Damville rode par ici! + +--Malediction! rala le chevalier. + +--C'etait Orthes, le premier lieutenant de Damville! son ame damnee! + +A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit +echevelee, hagarde, ses vetements en lambeaux, presque nue, en criant +d'une voix dechirante: Grace! + +Une douzaine de forcenes la poursuivaient. + +La femme, jeune et belle, alla heurter Orthes, tomba a genoux et +pantela, les mains tendues: + +--Grace! Ne me tuez pas! Pitie! + +Un effroyable sourire contracta les levres d'Orthes. Il leva un fouet +et toucha la femme, puis, a grands coups, il fit claquer son fouet en +hurlant: + +--Taiaut, Pluton! Taiaut, Proserpine! Taiaut! Pille! Pille!..." + +Au meme instant, deux chiens enormes, a la gueule rouge de sang, se +jeterent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'epouvante et +tomba a la renverse, les deux chiens sur elle. + +Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine +s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan, +petrifies par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'ou +fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des +deux chiens occupes a l'horrible besogne. + +Alors, le chevalier, pale comme un mort, la levre soulevee par l'etrange +sourire qu'il avait a de certaines minutes epiques, la moustache +herissee, tremblante marcha sur Orthes. + +Orthes, levant les yeux, apercut les deux Pardaillan et poussa un +hurlement de joie infernale... il commenca un geste, ce geste ne +s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui +qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le +chevalier lui arracha le fouet, continua a tenir l'homme par le poignet. + +Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orthes... + +Une large zebrure rouge balafra la face du tigre humain. + +Une deuxieme fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur +la face d'Orthes, puis encore, et encore!... + +D'un effort desespere, Orthes s'arracha a l'etreinte et, les yeux +sanglants, vocifera a ceux qui le suivaient: + +--Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taiaut! +taiaut!... + +Les deux chiens lacherent les restes sanglants de la femme et se +dresserent, tout herisses, les babines retroussees, l'un devant le vieux +Pardaillan, l'autre devant le chevalier... + +Orthes, delirant de rage et de souffrance, rala encore: + +--Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues! + +Il tomba soudain renverse, en proferant une horrible imprecation un +chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et +subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'etait Pipeau! Pipeau; l'amant +de Proserpine, qui avait suivi sa maitresse d'etape en etape. + +D'un coup sec, d'un seul coup, les machoires de fer de Pipeau entrerent +dans la gorge d'Orthes. + +Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tue net pres des restes +sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette +scene... + +Pluton s'etait dresse devant le vieux Pardaillan. + +Proserpine, devant le chevalier... + +Ils hesiterent pendant un laps de temps inappreciable, puis, ensemble, +avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge... + +Dans le meme instant, Pluton retomba en arriere, eventre par le coup de +dague du vieux routier... + +Proserpine avait saute sur le chevalier... + +Au moment ou elle avait bondi, lui, des deux mains" l'avait empoignee au +cou; il serra frenetiquement, de ses dix doigts convulses par l'effort; +la chienne rala, sa voix s'eteignit... + +Dix secondes ne s'etaient pas ecoulees depuis l'instant ou les +Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote. + +Ils jeterent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant meme pas +Pipeau qui bondissait autour d'eux, delirant de joie, ne voyant que les +visages des compagnons d'Orthes, de la foule qui houlait, roulait autour +d'eux, aboyant a la mort. + +--En route! dit le chevalier. + +Et sa voix avait une prodigieuse intonation. + +Il ramassa le fouet... le fouet a chiens. + +Et ils s'avancerent, flamboyants, etincelants, tragiques, souples, +grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant +d'un pas rude qui talonnait le pave derriere eux, comme s'ils eussent +fonce sur le genie des tempetes d'enfer... + +Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes +dechaines. + +--Arriere, chiens!... Fils de chiennes!... Arriere, chiens!... + +A droite, a gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait... + +Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait... + +--Arriere, les chiens! Au chenil, la meute! + +Tout a coup, il apercut Pipeau et dit: + + +--Pardon, ami! je t'ai insulte... + +Devant le fouet, devant cette laniere vivante prodigieuse, la foule +s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers ramperent, se +culbuterent, se bousculerent a droite et a gauche sur la petite place. + +Une ruelle deserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra. + + + +XLIV + +ENTRE LE CIEL ET LA TERRE + +Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir ou elle le conduirait... + +Pres de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains armees, pareilles a +deux griffes de lion. + +Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur! + +Ils firent face a la foule. + +Sur leurs pas, la foule s'etait ruee avait envahi l'etroit passage, +massee, tassee, ondulante; et cela formait un mascaret humain qui +s'avancait, roulait se heurtait, avec des clameurs d'ocean. + +Pas a pas, face au mascaret, les deux etres fabuleux hausses en cette +minute aux grandissements surhumains pas a pas, les deux Pardaillan +reculaient. + +La laniere du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des faces d'ou +jaillissait un hurlement: les deux dagues les deux griffes du vieux +routier, du vieux lion labouraient des poitrines; Pipeau a reculons, +l'oeil en feu, le poil droit, la gueule enrouee, pillait, mordait des +jambes... + +Les Pardaillan reculaient... + +Ou etaient-ils? Ils ne le savaient pas. + +Soudain, a vingt pas derriere eux, il y eut une sourde et puissante +detonation suivie d'un fracas de maison qui s'ecroule. Le vieux routier +jeta un rapide regard vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que +la ruelle debouchait sur une rue plus large; que, dans cette rue, une +deuxieme foule tourbillonnait autour de quelque chose qui ressemblait a +une forteresse assiegee, et qu'un coup de mine venait de faire sauter +une partie de cette forteresse... + +Donc, devant eux, la horde dechainee devant laquelle ils reculaient pas +a pas... + +Derriere eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient etre jetes... + +Un etau dans lequel ils allaient etre broyes... + +Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se rejoignirent. +Refoules par une vague plus puissante du mascaret, les deux Pardaillan +furent jetes sur la horde qui assiegeait la forteresse; la rue etait +pleine de fumee acre, de poussiere, de vociferations, de detonations +d'arquebuses; il y eut une melee affreuse de cavalerie et de pietons, +un remous vertigineux ou les Pardaillan furent ballottes, pousses, +repousses brusquement, une sorte d'ouverture bea devant eux ils se +retrouverent dans un large escalier eventre rampes demolies, marches +dechaussees... Ils se retrouverent la... ils se retrouverent bondissant +le long des marches de cet escalier qui ne tenait plus que par +miracle... ils montaient, montaient: comme dans les reves du delire, ils +montaient, sans savoir ou ils etaient, ou ils allaient, sans que nul, +parmi la foule osat se lancer a leur poursuite dans l'infernal escalier +qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de fumee!... + +Ils atteignirent le sommet de l'escalier, etroite plateforme en plein +air, qui avait du etre son dernier palier. + +La il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille a laquelle +s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond les deux Pardaillan +atteignirent le faite de cette muraille. Ils s'y cramponnerent, s'y +installerent solidement et, au meme instant, derriere eux, il y eut un +effroyable fracas tandis qu'un opaque nuage de poussiere et de platras +les enveloppait: c'etait l'escalier qui venait de s'ecrouler!... + +Cramponnes sur le faite de la haute muraille, ils se trouverent alors +isoles entre le ciel, ou roulaient de lourdes volutes de fumee, ou +passait la rafale des hurlements de cloches, et la terre d'ou montait +l'immense clameur de mort... + +Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du cote de l'escalier +ecroule, mais sur l'autre versant de la muraille. + +Il regarda a travers les tourbillons de fumee ecarlate qui montait, +chercha a distinguer ce qu'il y avait dans le tumulte effrayant qui se +dechainait au-dessous de lui. + +Et son ame fremit. Son coeur defaillit. Ses levres tremblerent. Ses yeux +jeterent une lueur farouche de desespoir! + +Qu'avait-il donc vu?... + +La cour d'un hotel: l'hotel qu'on assiegeait de la rue. Une cour pleine +de decombres et de cadavres! Parmi ces decombres, une foule de gens +d'armes qui se ruaient a travers la grande porte demantelee! Et sur les +marches qui conduisaient a la porte de l'hotel trois hommes, l'epee a la +main, se defendant encore!... + +Et, a la tete des assaillants, un furieux, plus furieux plus ardent que +tous! + +Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui levait au ciel un +dernier regard charge d'imprecations! + +Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assieges! + +C'etait Henri de Damville qui attaquait! Francois de Montmorency qui +allait succomber! + +Les deux freres enfin face a face! + +Et, cette cour, c'etait la cour de l'hotel Montmorency!... + +--Malediction! rugit le chevalier de Pardaillan. + + + +XLV + +COMME A THEROUANNE + +Henri de Montmorency, marechal de Damville, s'etait mis en route au +premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. Son armee marchait +en bon ordre et sans hate. + +Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au nombre de +vingt-cinq; puis trois cents soudards a cheval; derriere les cavaliers, +roulaient trois tombereaux charges de tonneaux de poudre; derriere la +poudre, deux cents reitres armes d'arquebuses. + +A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que le marechal en +confia le commandement a l'un de ses gentilshommes et s'eloigna avec +trente cavaliers seulement. + +La petite troupe atteignit rapidement l'hotel de Mesmes. + +Il mit pied a terre, s'approcha de la porte de son hotel et cria: + +--Francois de Montmorency, est-ce toi qui m'as jete ce gant? + +En meme temps, il frappait le gant cloue a la porte. + +Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches passaient, des +cris retentissaient. Les trente cavaliers, immobiles comme des statues, +ne tournaient pas la tete vers ces clameurs: ils regardaient leur chef. + +Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus sauvage, il cria: + +--Ou es-tu, Francois de Montmorency? Pourquoi n'es-tu pas ici quand je +releve ton gant? + +Aussitot, il arracha le gant et alla l'attacher a l'arcon de sa selle. + +Pour la troisieme fois, il cria: + +--Lache! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton defi, c'est donc moi +qui vais te retrouver! + +A ces mots, il monta a cheval et, s'elancant au galop, rejoignit son +armee au moment ou elle venait de franchir le Grand-Pont. + +Le marechal de Montmorency, tenu a l'ecart comme nous avons vu, suspect +a Guise, hai de la vieille reine, ignorait ce qui devait se passer. +L'eut-il su meme, il lui eut ete impossible de supposer qu'on oserait +s'attaquer a un Montmorency. + +Francois de Montmorency, donc, se savait suspect, mais non designe aux +coups des massacreurs. + +A tout hasard, il mit son hotel en etat de defense. + +Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques, les autres +huguenots, et bons serviteurs de la monarchie, mais comme lui ayant +horreur de tant de guerres sauvages, vivaient dans l'hotel et +composaient sa maison, ou, si l'on veut, sa cour. + +Le marechal porta a quarante le nombre des gens d'armes qu'il +entretenait. + +De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine dans l'hotel. + +Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts combattants. L'hotel +fut abondamment pourvu de poudre, de balles, de mousquets, de pistolets +et d'armes de toute nature, des provisions de bouche pour un mois y +furent entassees. + +La successive disparition du vieux Pardaillan et du chevalier raviva les +inquietudes du marechal. Des lors tous les soirs, l'hotel fut barricade. + +Pendant ces quelques journees, Loise vecut aupres de sa mere La douce +folie de Jeanne de Piennes demeurait invariable dans ses manifestations; +toujours elle se croyait a Margency et on la voyait preter l'oreille en +murmurant: + +--Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble... Et, si +Francois apparaissait alors, le coeur serre les bras vaguement tendus +vers celle qui l'avait tant aime, la folle le regardait d'un air etonne, +sans le reconnaitre: + +Quant a Loise, si elle souffrit de l'inexplicable disparition du +chevalier il fut impossible de le deviner; son pur et fier profil de +vierge ne s'altera pas. Seulement l'inquietude faisait de terrible +ravages dans cette ame. + +Le samedi soir, comme elle s'etait assise pres de Jeanne de Piennes, +s'occupant a un travail de broderie ses yeux reveurs parurent fixer +un point dans l'espace; la folle, qui semblait sommeiller, redressa +soudain, se pencha, et, la figure extasiee, murmura: + +--Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?... + +--Helas! Helas! murmura Loise. Ou est-il? + +Le marechal entra en ce moment. Il vit cette scene si douce et triste +d'un seul coup d'oeil Il saisit la mere et la fille dans ses bras et les +serra convulsivement contre lui, en proie a une angoisse inexprimable. + +Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hotel, en cette nuit du +samedi, hormis les gens d'armes du corps de garde. Le silence etait +profond. Jeanne de Piennes et Loise reposaient dans la meme chambre. + +Le marechal, vers dix heures, s'etait retire dans son appartement. + +Les premiers mugissements des cloches reveillerent Francois de +Montmorency. + +Il s'habilla, revetit une cuirasse de buffle, ceignit son epee de +bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une fenetre. + +Une etrange rumeur venait du fond de Paris et semblait gagner les rues +de proche en proche. Au loin, de sourdes detonations eclataient. Les +cloches sonnaient le tocsin. + +Pendant quelques minutes, le marechal ecouta cette enorme rumeur. Son +visage s'assombrit. + +Alors, il courut a la chambre ou dormaient Jeanne de Piennes et Loise. + +Loise, des le premier coup de cloche, s'etait habillee, et, maintenant, +elle aidait sa mere a se vetir. + +--Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le marechal. + +--Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il? + +--Je vais le savoir. Mets tes vetements de route, mon enfant, et +tiens-toi prete. a tout! + +Dans la cour, Francois trouva ses gentilshommes, armes, ecoutant +l'horrible tumulte dont les rafales allaient grandissant de minute en +minute. Les gens d'armes etaient a leur poste. + +--Monseigneur, s'ecria l'un des gentilshommes, le jeune La Tremoille, +que le vieux duc de La Tremoille avait place aupres de Montmorency +pour y apprendre, avait-il dit, l'honneur, le courage et la +vertu,--monseigneur, je suis sur que les guisards attaquent le Louvre! +Il faut courir au secours du roi! Ecoutez! ecoutez! On se bat au +Louvre!..." + +Le marechal secoua la tete. Une inexprimable inquietude l'envahissait. +Non! il ne s'agissait pas d'un coup de force tente par Guise!... Guise +eut procede plus vite! + +--La Tremoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez une pointe +jusqu'a la Seine... + +Les deux jeunes gens s'elancerent dans la rue. + +Il etait tout pres de quatre heures lorsqu'ils revinrent. Et, sans +doute, ce qu'ils avaient vu devait etre horrible, car ils etaient +livides, hagards. + +--Marechal! rala Saint-Martin, on meurtrit les huguenots en masse!... + +--Monseigneur, rugit La Tremoille. on tue mes freres! Partout! Dans les +maisons! Dans les rues! Au Louvre! + +--J'y vais" dit Montmorency d'un accent qui fit courir un long frisson +parmi les hommes d'armes. + +Il commanda, comme jadis quand il partait pour Therouanne: + +--A cheval, messieurs! Hola! mon destrier de bataille!... + +Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes. + +--Messieurs, dit Francois, nous allons tenter l'impossible: atteindre le +Louvre, penetrer jusqu'au roi, lui demander d'arreter le carnage... et +s'il refuse... bataille! + +--Bataille! rugirent les gentilshommes. + +--Ouvrez la porte! commanda le marechal. + +Le suisse se precipita vers la grande porte. + +A ce moment, un etrange tumulte envahit la rue tumulte de reitres +arrivant au pas de course, de lourds chevaux martelant le pave, d'epees +entrechoquees et tout ce tumulte s'arreta devant l'hotel... Une voix +eclatante, terrible, sauvage, hurla: + +--A l'assaut, au pillage! a sac! Sus! Sus! Sus! + +--Mon frere! gronda Francois de Montmorency. + +Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales de la tempete +de mort, il cria: + +--Henri! Henri! Malheur! Malheur a toi! + +Un formidable coup de madrier ebranla la grande porte massive. + +--Pied a terre! commanda Montmorency + +La manoeuvre s'executa, les chevaux furent rentres aux ecuries. + +Francois en quelques secondes, prit son dispositif de bataille: devant +la porte fermee, les quarante hommes d'armes sur un front de dix +arquebuses, et sur quatre rangs, le premier rang, pret a faire feu, +les trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un groupe de +gentilshommes armes de longues piques; a droite, un autre groupe. +Montmorency, sur le perron de l'hotel, dominant cet ensemble, +l'estramacon au poing. + +Un deuxieme coup de madrier retentit sourdement sur la porte. + +--Lache! Lache! hurla la voix de Damville, je releve ton defi! Me voici! +Ou es-tu, que je te soufflette de ton gant!... + +--Ouvrez la porte! tonna Montmorency. + +De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes se +precipiterent, firent tomber les lourdes ferrures, attirerent a eux +les deux enormes vantaux de chene massif, la porte se trouva grande +ouverte!... + +Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime! + +Il y eut dans la rue un recul desordonne devant cette porte qui +s'ouvrait. + +Puissante et calme, la voix de Francois tomba du haut du perron: + +--Premier rang!... Feu!... + +Les dix arquebuses tonnerent; d'effroyables clameurs retentirent; les +dix hommes, deja, avaient degage le deuxieme rang et rechargeaient leurs +armes. + +--En avant! En avant! vocifera Damville. + +--Deuxieme rang!... Feu!... + +Un rideau de flammes, un nuage de fumee noire, un coup de tonnerre, +cris, vociferations, insultes, tourbillon de recul dans la rue... + +--Troisieme rang!... Feu!... + +--Quatrieme rang!... Feu!... + +Dans la ruelle par ou avaient debouche les Pardaillan, les troupes de +Damville fuyaient; trente cadavres jonchaient la rue, a droite et a +gauche de la porte, une foule enorme, et Damville mettant pied a terre, +livide de rage, fou furieux, tendant le poing a la forteresse, geste +impuissant!... + +--Fermez la porte! commanda Montmorency. + +Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement le sang-froid +necessaire pour organiser un deuxieme assaut. + +Il commenca par rassembler ses reitres et ses cavaliers auxquels il fit +mettre pied a terre; les chevaux furent conduits au bord de la Seine, a +l'endroit ou aboutissait le bac du passeur. + +Puis il fit refouler a droite et a gauche de l'hotel la foule hurlante. + +Alors, devant l'hotel, il tint conseil avec quelques-uns de ses +gentilshommes. Tout cela dura une heure. + +Le soleil etait deja haut dans le ciel lorsque Damville acheva son +dispositif pour une nouvelle attaque. Les levres blanches, la moustache +tremblante, la voix breve et rauque, il donnait ses ordres. + +Et il persista dans le meme plan: defoncer la porte! + +Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de catapulte devant +la porte de l'hotel. A cette machine fut accrochee une masse de fer +composee de trois enormes enclumes attachees ensemble au bout d'une +chaine. + +En meme temps, on penetrait dans la maison qui faisait mur mitoyen avec +le batiment de droite: ce mur, on le perca a coups de pioche et, dans +l'excavation, un tonneau de poudre fut place. + +A ce moment, il etait plus de midi. L'installation de la machine avait +demande plusieurs heures. Un silence relatif s'etablit dans la rue. D'un +coup d'oeil, Damville vit que chacun etait a son poste. Il donna le +signal en levant le bras. + +Dix hommes s'attelerent a la masse de fer suspendue a la chaine qui +pendait du haut de quatre immenses madriers places debout l'un contre +l'autre, les quatre sommets lies ensemble, les quatre pieds s'ecartant +de dix coudees l'un de l'autre. + +Les dix hommes ramenerent la masse de fer jusque dans la ruelle, et, +soudain, la lacherent. + +La masse partit, s'elanca, decrivit sa courbe de plus en plus +foudroyante et alla heurter la porte... les reitres firent un mouvement +pour s'elancer... un craquement sinistre se fit entendre... + +Mais reitres et gentilshommes pousserent une clameur de malediction: la +porte avait resiste!... + +Damville se mordait les poings, il comprit que, de l'interieur, on +avait eleve une barricade; tout le temps qu'il avait passe a preparer +l'assaut, Montmorency l'avait passe a organiser une defense acharnee. + +--Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois devant cette +masure!... + +Cette masure, c'etait l'hotel de Montmorency! la demeure qu'avait +habitee son pere le connetable! + +--Orthes! appela-t-il. + +--Le vicomte promene ses chiens! lui fut-il repondu. + +--Sauval! appela-t-il alors. + +L'homme ainsi nomme se precipita: c'etait celui qui etait prepose a la +garde de la manipulation des poudres. + +--Ici, dit le marechal, un tonneau. Et la, un tonneau, Est-ce compris? + +La manoeuvre fut aussitot executee, les tonneaux places, la meche +amorcee. + +Damville y mit lui-meme le feu, puis se retira a distance. + +Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double jet de flammes +s'eleva jusqu'au ciel, la porte s'ecroula, les barricades qui la +maintenaient se disloquerent, le passage etait libre!... + +Les reitres entrerent dans la cour comme une bande de loups. Des +decharges d'arquebuses les accueillirent, mais, cette fois, ils etaient +lances, rien ne pouvait les arreter. + +La melee commenca; les arquebuses et les pistolets decharges se turent; +on commenca a se battre a coups de piques, de dagues et de rapieres. + +Serres en un groupe compact, en un peloton herisse, les gens de +Montmorency tenaient tete a la meute; ils gardaient le silence farouche +du desespoir; les assaillants hurlaient, vociferaient; dans la rue, la +foule accourue de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin de tuer +etait dans ces esprits affoles. + +Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne le voyait pas. + +Damville attendait la minute propice. + +L'estramacon de Francois, de seconde en seconde, se levait et +s'abattait. + +Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entasses, morts ou +blesses, lui faisaient un rempart. + +Son peloton, reduit de la moitie, s'etait masse au pied du perron +central de l'hotel. + +Or, pendant que ces reitres tourbillonnaient autour de cette poignee +d'hommes, Damville avait rassemble cent de ses cavaliers demontes sur la +gauche de la cour. + +Et il les jetait comme un belier vivant sur le groupe de defenseurs et +d'assaillants. Leur masse se rua d'un bloc. + +Avec la violence d'epaves lancees a la cote, les gens de Montmorency +furent precipites sur le batiment de droite. + +Montmorency, des lors, n'eut plus qu'une dizaine de combattants autour +de lui. + +Il monta sur le perron avec ces quelques derniers defenseurs. Quelques +secondes se passerent; une clameur immense s'eleva tout a coup... et +Montmorency vit qu'il n'y avait plus autour de lui que sept ou huit +hommes; la cour tout entiere appartenait aux gens de Damville. + +A ce moment meme, une detonation formidable retentissait: le batiment +de droite s'ecroulait presque tout entier, ensevelissant ses defenseurs +sous des decombres fumants! + +Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le batiment!... + +Il ne restait plus debout que la muraille bordant la cour. + +--Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme du desespoir. + +Et, comme il jetait derriere lui un rapide regard, par la porte de la +salle d'honneur il vit sa fille Loise qui accourait, bondissait, une +dague a la main. + +--Mon pere! cria-t-elle, vous allez voir comment sait mourir une +Montmorency! + +--Ta mere! hurla Francois en assenant un terrible coup d'estramacon qui +fit reculer le flot des assaillants. + +Loise s'arreta, pantelante. Sa mere!... Il fallait qu'elle vecut pour sa +mere. + +A cet instant, Francois de Montmorency, livide, sanglant, dechire, +effrayant, eut un rugissement de joie terrible: + +--Enfin! Toi! Toi! Enfin!... + +--Il avait Damville devant lui!... + + + +XLVI + +LES TITANS + +Dans un de ces supremes coups d'oeil qui durent ce que dure un eclair, +voici ce que vit Francois de Montmorency. + +Il etait sur le perron, son estramacon leve a deux mains. Derriere lui, +sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil, Jeanne de Piennes, +souriante devant ces horreurs... + +Pres de lui, deux hommes encore vivants. + +Au bas des marches, Damville, son frere Henri, levant vers lui une face +convulsee de haine, montant, une lourde rapiere au poing. + +Derriere Damville, a sa droite, a sa gauche, une foule de gens d'armes +presses, tasses, un bloc herisse d'epees, de dagues, qui emplissait la +cour tout entiere, quatre cents tigres entasses la, des flamboiements +d'acier, une clameur sauvage; + +--A mort! A mort! + +Au milieu de cette foule, un tombereau charge de poudre qu'on venait de +faire entrer. + +Au-dela, la porte de l'hotel, demantelee, jetee bas, beante... + +Par ce large trou beant, la rue apparaissait, noire de foule, un ocean +de peuple, d'ou montait la meme clameur obstinee, rauque, sauvage: + +--A mort! A mort! + +Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inappreciable temps +de recit pendant lequel Damville, refoulant ses hommes d'armes pour +atteindre son frere, gronda: + +--Place! Il est a moi!... + +Au meme instant, les deux freres se trouverent l'un devant l'autre. + +Les deux hommes, qui avaient survecu a l'effroyable carnage et qui se +trouvaient pres de Montmorency, tomberent. + +Damville fit un geste, qui arreta les centaines de dagues levees sur +Francois, et il hurla: + +--Vivant! Il me le faut vivant!... + +Francois avait leve son estramacon qui jeta dans l'air un flamboiement +rouge. L'estramacon decrivit sa courbe et s'abattit avec une violence +capable de fendre un homme... + +Damville fit un bond en arriere. + +L'estramacon de Francois heurta la marche de marbre et se brisa. + +Malediction! rugit Montmorency. + +--A moi! hurla Damville. Francois, tu meurs de ma main! Adieu, mon +frere! Rappelle-toi que tu m'as confie Jeanne de Piennes! Sois +tranquille, j'aurai soin d'elle! + +En meme temps, il se rua sur Francois, desarme. + +Francois, d'un coup de son troncon d'epee, para le coup formidable qui +lui etait destine. Au meme instant, d'un bond, il entra dans la salle +d'honneur et, d'un geste frenetique, saisissant sa fille dans ses bras, +il tonna: + +--Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne sera a toi! + +Il arracha la dague des mains de la jeune fille et, entrainant Loise +pres de sa mere assise au fond de la salle, il leva l'arme sur Jeanne de +Piennes!... + +Mourons! Mourons ensemble! adieu!... + +A ce moment, une clameur enorme, une clameur d'imprecations, de +maledictions, de plaintes dechirantes, jaillit, fusa de la cour, melee +au grondement sourd de quelque chose qui s'ecroule!... + +Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri de malediction! + +Les reitres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, eperdus, se +frappaient les uns les autres pour fuir plus vite! + +Que se passe-t-il?... + +En quelques bondissements, haletant, la tete perdue, delirant d'un +espoir insense. Montmorency regagna le perron... + +Ce qui se passait!... Voici: + +Du haut de la muraille demeuree debout, seule de tout le batiment qui +avait saute, du haut de cette muraille, disons-nous, un bloc de pierre +avait roule, s'etait abattu au milieu de la cour, ecrasant trois ou +quatre hommes... + +Tous, ayant leve la tete, apercurent a travers les tourbillons de fumee +deux hommes, debout, deux etres etranges qui marchaient sur l'arete de +la muraille branlante... + +Et, aussitot apres le premier bloc, un deuxieme tomba, roula, ecrasa, +traca un large sillon sanglant, puis un autre, et un autre encore, sans +arret!... Cela pleuvait! + +Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'epouvante! + +Vingt secondes apres la chute du premier bloc, il n'y avait plus dans +la cour de l'hotel que des cadavres et des blesses aux membres +fracasses!... + +Et, la-haut, sur l'infernale muraille, les deux etres fabuleux, entoures +de fumee et de poussiere, noirs, etincelants, rouges, dechires, +flamboyants, les deux Pardaillan eclataient d'un rire terrible!... + +La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de Pardaillan et +le vieux routier dominait l'hotel central, c'est-a-dire que les deux +epiques travailleurs etaient plus haut places que le toit. + +Il leur eut ete facile de sauter sur ce toit, de gagner la premiere +lucarne et de descendre par le grenier. + +C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer a son fils sur le +premier moment, c'est-a-dire lorsque, s'etant penches, ils reconnurent +qu'ils avaient abouti a l'hotel Montmorency. + +Le chevalier secoua frenetiquement la tete. Il montra le marechal debout +entre ses deux derniers compagnons, et, derriere lui, Loise. Et il +gronda: + +--Si elle meurt, c'est la tete la premiere que je descendrai!... + +--Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tete a Paris tout entier! Et venir +te tuer ici!... + +Il s'etait croise les bras et frappait furieusement du talon. + +Sous ces coups, une pierre a moitie descelle se detacha, tomba dans le +vide... d'en bas, une clameur de stupefaction, de rage et de terreur +monta jusqu'a eux... + +--Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais ca ecrase, ca!... + +--A l'oeuvre! rugit le chevalier. + +Ils se baisserent tous deux; leurs deux dagues attaquerent un bloc, +firent levier, une poussee precipita le bloc dans le vide et, en bas, +une large trouee se fit dans la foule des reitres. + +Des lors, ils ne regarderent plus. + +Chacun travailla de son cote; la grele de pierres se mit a pleuvoir; +piece par piece, ils demantelaient la muraille. Ils etaient aussi fermes +sur l'etroite corniche que sur la terre; un geste de trop, un mouvement +a faux, et ils etaient precipites; ils n'y prenaient pas garde... Quand +ils se rejoignirent, ils regarderent en bas et virent qu'il n'y avait +plus personne dans la cour!... + +Ils riaient; ils etaient noirs de fumee et de poussiere; leurs yeux +flamboyaient; leurs mains s'etaient ensanglantees; leurs habits etaient +en lambeaux; ils riaient comme des fous! + +Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le chapeau du +chevalier. + +--Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il. + +Les arquebusades se succedaient; les balles sifflaient autour d'eux; de +la rue, deux ou trois cents reitres les visaient, tandis que la foule +poussait ses hurlements de mort... + +Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber la rue... + +--Rangez vos cranes! vocifera-t-il. + +On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il lanca a toute +volee. + +--Place, monsieur! dit le chevalier. + +Et, a son tour, il s'avanca, tandis que le vieux se couchait sur la +crete pour le laisser passer. + +Le moellon du chevalier traca sa courbe dans l'espace, tomba, rebondit +parmi les hurlements d'epouvante. + +Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit; a coups de +moellons, les deux titans deblayaient la rue comme ils avaient deblaye +la cour; la muraille baissait; ils descendaient a mesure d'un cran; et, +finalement, les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait plus +personne! Damville, livide, saisit sa tete a deux mains et, tandis que, +la-haut, retentissait le rire des titans, ceux qui environnaient le +marechal virent qu'il pleurait a chaudes larmes, de rage, de honte et de +fureur!... + +La muraille avait baisse de sept ou huit rangees de moellons... + +Les deux titans, voyant la rue libre et l'hotel entierement degage, +dirent ensemble: "Partons!" + +Ils sauterent sur le toit de la loge du suisse; du toit, ils sauterent +dans la cour; la, ils se regarderent un instant et ne se reconnurent +pas, tant leurs faces noires et sanglantes flamboyaient d'audace et +d'orgueil!... + +Les Pardaillan, enjambant cadavres et decombres, traverserent la cour +en quelques bonds, escaladerent le perron et se jeterent dans la grande +salle d'honneur de l'hotel de Montmorency. + +Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi par deux bras +puissants, enleve, presse sur une large poitrine; et le marechal de +Montmorency, l'embrassant sur les deux joues, murmura en fremissant: + +--Mon fils! Mon fils!... + +Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard egare: il vit Jeanne +de Piennes, qui, indifferente, souriait a son reve; il vit Francois de +Montmorency qui pleurait; il vit Loise toute droite, toute pale, qui +l'examinait d'un air de supreme gravite. + +Le chevalier laissa errer, du marechal a Loise, son regard ebloui. Et le +titan se sentit faible comme un enfant... + +Il balbutia: + +--Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe sur le sens de ce +mot!... Vous m'appelez votre fils... moi!..." + +Le marechal comprit l'angoisse qui montait dans ce coeur de lion. + +Il se tourna vers sa fille et dit: + +--Reponds, Loise!... + +Loise devint tres pale. Ses yeux se remplirent de larmes. + +--Mon epoux... soyez le bienvenu dans la maison de mes peres... ta +maison, o mon epoux!..." + +Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son front s'inclina sur +les deux mains de Loise et il se prit a pleurer... + +--Pardieu! s'ecria le vieux routier. Je te disais bien qu'elle ne +pouvait etre qu'a toi! Tu l'as conquise le fer a la main! + +Mais Loise secoua la tete, et elle murmura: + +--Non, non... je l'aimais avant!... La-bas... la petite fenetre du +grenier... c'est la qu'il m'a conquise... + +Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions en de tels +moments!... Dans l'intense emotion qui les faisait palpiter, cette scene +n'avait dure que quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'eclair, +une explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de l'hotel fumant, +parmi les ruines, dans la vaste et funebre rumeur de mort qui emplissait +Paris, ce fut, dans cette minute epique, l'enlacement supreme de deux +ames qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!... + +Loise, degageant ses mains, alla au vieux routier, lui mit ses bras +autour du cou et, comme le marechal avait dit: "Mon fils" au chevalier, +elle dit: + +--Mon pere!... + +La rude moustache du routier trembla. + +Puis, il saisit Loise a pleins bras, l'enleva et cria: + +--Vive Dieu! La jolie fille que j'ai la!... + +Une rumeur qui venait de la rue l'arreta court. + +Herisses, les deux Pardaillan bondirent vers le perron. + +--Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux. + +Pres de la grande porte demantelee, les visages de tigres de Damville se +montraient. + +Le chevalier courut au marechal. + +Le routier s'avanca sur le perron. + +Haletant, a mots haches, eut lieu le supreme conciliabule: + +--Marechal, qu'y a-t-il, par la? + +--Les jardins, les communs, mon fils... + +--Au-dela des jardins? + +--Des ruelles aboutissant a la Seine... + +--Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?... + +--Une chaise de voyage... + +--En route! hurla le chevalier. + +--Je vous rejoins! cria le vieux routier. + +Le marechal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le chevalier enleva +Loise comme une plume; elle laissa tomber sa tete sur son epaule; il fut +secoue d'un frisson convulsif et s'elanca. + +L'instant d'apres, ils etaient dans les jardins. Penetrer dans la grande +remise, trainer dehors une voiture fermee qui s'y trouvait, atteler +deux chevaux a la voiture furent pour les deux hommes l'affaire de deux +minutes. Jeanne de Piennes et Loise furent deposees, jetees, pourrait-on +dire, sur les banquettes. + +--En conducteur, marechal! commanda Pardaillan. + +Le marechal sauta sur l'un des deux chevaux. + +Le chevalier bondit dans l'ecurie, en tira un cheval qu'il ne sella meme +pas, lui jetant simplement un bridon a la bouche. Il remit le bridon au +marechal: + +--Ou est la porte, mon pere?... + +--La!... Voyez, mon fils!... + +--Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!... + +Le chevalier, le pauvre here, le gueux jetait des ordres. Francois de +Montmorency, marechal de France, obeissait. + +Et cela leur semblait, a tous deux, naturel, comme certaines choses +exorbitantes deviennent naturelles dans les reves!... + +La voiture, deja, traversait le jardin, gagnait la porte que le marechal +ouvrait. + +Le chevalier se precipitait vers la grande salle d'honneur. + +Dans la cour de l'hotel s'elevaient d'effroyables clameurs... Damville +revenait a la charge!... + +--Mon pere! Mon pere! Mon pere! hurla Pardaillan. + +A l'instant ou le chevalier allait mettre le pied dans la salle qu'il +lui fallait traverser pour rejoindre la cour anterieure de l'hotel, une +explosion terrible fit entendre son tonnerre qui, pour une seconde, +etouffa l'immense rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de +mort... + +Une flamme ecarlate fusa tres haut dans le ciel, puis s'affaissa, se +replia sur elle-meme comme un rideau qui tombe... + +L'hotel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'ecroula dans un fracas de +cataclysme. + +La violente poussee de l'air fit reculer de dix pas le chevalier. + +Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber! + +Et ce fut ce recul qui le sauva malgre lui. + +La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit pas. + +Dans cette seconde epique ou, farouche, convulse, petrife, il lutta +contre l'ouragan dechaine par l'explosion, ou, quand meme, il demeura +debout, une sorte de passage s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants... +Passage herisse de poutres calcinees, de pierres fumantes, de platras. +Et cela brulait!... + +L'incendie, allume par l'explosion, achevait l'oeuvre devastatrice... + +--Mon pere! Mon pere! rala le chevalier. Ou est mon pere?... + +Ou etait le vieux routier? Que faisait-il? + +Tandis que le chevalier entrainait Montmorency, Jeanne de Piennes et +Loise vers les jardins, le vieux Pardaillan s'etait avance vers la cour. +Par un etrange revirement de son esprit, le routier avait reconquis tout +son calme. + +Il etait alle plus loin que l'horreur, plus haut que toute exaltation, +et, tres calme, grommelait: + +--C'est tout de meme exorbitant que cela me tarabuste ainsi!... Il faut +que j'en aie le coeur net! + +De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris a Beme. + +Qu'etait-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il avait voulu y +regarder. Toujours quelque nouvel incident l'en avait empeche: il n'y +tenait plus. Il le prit, l'ouvrit, le parcourut rapidement. + +Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui, 23 d'aout, +et jusque dans trois jours.--Laissez passer le porteur des presentes et +les personnes qui l'accompagneront.--Service du Roi. + +C'etait signe: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de France, faisait une +tache rouge dans un coin. + +Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement. Il savait +enfin! + +Il descendait le perron, le terrible perron ou Montmorency avait tenu +tete a la meute. + +Voyait-il seulement les reitres de Damville qui, un a un, +s'approchaient, avec des faces inquietes et sombres?... S'il les voyait, +il ne s'en preoccupa point. Il alla droit au tombereau de poudre laisse +dans la cour, au milieu de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt +barils de poudre. + +Le vieux Pardaillan se mit tranquillement a les decharger. + +A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des reitres venait de +tirer sur lui et l'avait manque. + +Le routier grommela: + +--C'est imbecile de n'avoir pas lu ce papier plus tot. Comment le faire +parvenir au chevalier, maintenant? + +Et il continua sa besogne, sans hate apparente, sans deploiement de +force visible, mais, en realite, avec le prodigieux effort de tous ses +muscles tendus, avec la rapidite foudroyante d'une machine en mouvement. + +L'un apres l'autre, il transportait les barils dans la salle d'honneur. + +D'instant en instant, le nombre de ces figures louches qu'il avait +remarquees augmentait; les reitres n'osaient pas encore penetrer dans la +cour. + +Le vieux Pardaillan en etait a son seizieme baril. + +Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles dechires, livide de +son titanesque effort sous la couche de poussiere qui lui noircissait +le visage, il reparut sur le perron pour aller chercher le dix-septieme +baril... + +Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le perron... + +--A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses reitres. + +--Mais il me reste quatre barils a prendre! hurla le vieux Pardaillan. +Tant pis! Avec seize, nous ferons l'affaire... Adieu, Loise, Loisette, +Loison! + +Il tira le pistolet qu'il avait a la ceinture et, au moment ou la horde +envahissait la salle d'honneur, murmura: + +--Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier je vais dresser +une barricade un peu soignee! + +Il fit feu sur la poudre!... + +La poudre s'enflamma, commenca a petiller!... + +Les assaillants, a la vue des barils entasses, de la trainee de poudre +qui crepitait, essayerent de fuir, jetant des imprecations sauvages, des +rales d'epouvante. Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de +degagement... Trop tard!... + +La formidable explosion retentit. + +L'hotel s'ecroula dans un fracas d'enfer, ensevelissant deux cents des +assaillants sous ses decombres fumants. + +Damville avait pu fuir a temps, lui! + +Et, de la rue, fou de rage, livide d'epouvante, hagard, hebete, il +contemplait la destruction des derniers restes de son armee de cinq +cents reitres, gentilshommes et gens d'armes!... + +Son armee mise en deroute! Et par qui?... Par deux hommes!... + +--Oh! les demons! hurla-t-il, les demons de l'enfer! + +Devant la grande porte de l'hotel, il contemplait ces ruines avec le +desespoir de la vengeance inassouvie. Et pourtant une flamme de sombre +joie jaillissait de ses yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute, +tous avaient peri dans l'explosion: son frere, les Pardaillan... Jeanne +de Piennes aussi! Sa passion en saignait. Mais mieux encore il aimait +Jeanne morte que Jeanne au bras de Francois. + +Soudain, voici ce que la foule put voir: + +Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons de fumee, dans +les flammes, marchant parmi les ruines fumantes, sautant ici une poutre +enflammee, la un entassement de pierres brulantes, oui, dans cette +fournaise, apparut un homme! + +Les sourcils et les cheveux a demi brules, les vetements en lambeaux, +noir dans l'aureole ecarlate des flammes, cet homme tourna vers +Damville, vers la foule, un visage effrayant ou on ne vit que le +flamboiement des yeux... + +Et, cet homme, c'etait le chevalier de Pardaillan L. + +--Mon pere!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!... + +--Ici, par les cornes du diable! + +Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres et de moellons, il +vit alors son pere. Arc-boute sur ses genoux, le vieux routier soutenait +encore de ses epaules la charge effroyable des pierres ecroulees sur +lui. Il etait livide. Son souffle court et rauque ne rendait plus qu'un +rale. Il souriait a son fils. + +--Me voici, pere, me voici... ce ne sera rien... courage... encore cette +pierre... oh! vos pauvres cheveux blancs sont brules... plus que cette +poutre... votre jambe. Seigneur!" + +Delirant, la voix tremblante, le geste fievreux, rude, le chevalier +travaillait... + +--Tu n'auras donc... jamais... voulu m'ecouter... Je t'avais ordonne... +de fuir..." + +Le chevalier saisit son pere a pleins bras, le souleva... + +--Pere, pere... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?... Oui, oui... pas +d'autres blessures... + +--Je dois avoir... deux ou trois cotes... un peu... froissees. + +Le vieux routier avait la poitrine fracassee. + +Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot terrible +convulsa la gorge du chevalier... + +Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en marche... + +La foule se rua avec un long hurlement de mort et envahit les decombres +de ce qui avait ete la cour d'honneur. + +L'instant d'apres, le chevalier, emportant son pere charge sur ses +epaules, achevait de franchir les ruines, se retrouvait dans les +jardins, courait dans un dernier effort jusqu'a la voiture ou il deposa +le vieux routier agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Loise... entre +la mere dont il avait jadis enleve l'enfant... et la fille qu'il avait +ramenee!... + +Alors, il ramassa une rapiere, sauta sur le cheval sans selle que lui +tenait le marechal; il se mit en tete et piqua droit devant lui, vers la +porte la plus voisine!... + +Dans la voiture, le vieux routier, secoue par les cahots, revint a +lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un papier qu'il serra +convulsivement dans sa main et qu'il tendit tout froisse a Loise... + + + +XLVII + +LA BONNE ETAPE + +Il pouvait etre sept heures du soir. Le soleil descendait vers l'horizon +et ses rayons obliques nuancaient de pourpre les fumees qui roulaient +lourdement sur Paris. Dans les rues, dans les carrefours, dans les +maisons, on tuait toujours. + +Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapiere au poing, passait a +travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien. Il n'entendait plus rien. +Dans sa tete, une seule idee fixe: gagner l'une des portes de Paris! +Sortir de cet enfer! Comment? Il ne savait pas... + +Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient, ces feux +de buchers et d'incendies, ces houles humaines qui deferlaient a grand +fracas lui apparaissaient dans un brouillard rouge, comme les ombres +d'une fantasmagorie geante... + +Soudain, la halte!... + +Ou est-il? Devant une porte. + +En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses. Un officier. + +D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un cri rauque, bref: + +--Ouvrez!... + +--On ne sort pas!... + +De la voiture, Loise a saute. A l'officier, elle presente un papier tout +ouvert, et elle se rejette dans la voiture... + +L'officier jette un regard etonne sur Pardaillan et crie: + +--Ouvrez la porte!... Messagers du roi!... + +--Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans le fond de la +voiture, s'est souleve un instant et retombe pantelant, un sourire +etrange au coin de sa moustache herissee... + +--Messagers du roi! murmure Pardaillan. + +Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il reve! C'est la suite du reve +fabuleux qui se poursuit depuis le matin, partant de l'apparition +de Catho dans la mecanique infernale du Temple, pour aboutir a la +catastrophe de l'hotel Montmorency!... + +Voici la porte ouverte! Voici le pont baisse! + +Il s'elance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-dela du pont-levis +qui deja se releve. Ils sont hors Paris!... + +Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme la porte, deja, s'est +refermee, voici qu'arrivent une quinzaine de cavaliers, chevaux blancs +d'ecume, flancs eventres par les eperons, faces humaines convulsees par +la haine, la rage, la fureur... + +C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants. Le cheval de +Damville s'abat, fourbu. Ensemble, ils vociferent: + +--Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!... + +--Ce sont des messagers du roi! repond l'officier. Voici l'ordre! + +--Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du Christ... + +--Gardes! tonne l'officier. Appretez vos armes!... + +Damville recule... Maurevert s'elance, un papier a la main: + +--Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier! + +--Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arriere. les autres!... + +Maurevert franchit la porte. + +Damville leve ses deux poings au ciel, vomit une affreuse imprecation et +tombe comme une masse... + + +Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de Catherine de +Medicis. Apres avoir cherche les Pardaillan partout ou il pense les +trouver, il s'est rendu au Louvre, il a ete introduit aussitot dans +l'oratoire, ou il a trouve la reine a genoux, au pied du grand Christ +massif. + +--Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie pour l'ame de tous +ceux qui meurent en ce jour... + +--Priez-vous aussi pour celui-ci, madame? + +Rudement, il a pose la tete de Coligny sur la table. Catherine n'a pas +eu un frisson. Dans un souffle, elle a interroge: + +--Beme?... + +--Mort! + +--Maurevert, portez cette tete a Rome et racontez la-bas ce que nous +faisons ici! + +--Je pars!... + +--Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez. Pas un instant +a perdre... Ah! prenez encore ceci!... + +"Ceci" c'est un petit poignard qu'elle tend a Maurevert. Celui-ci secoue +la tete en montrant sa forte dague: + +--Je suis arme! + +--Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!... + +Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre... et qui, sans +doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri, le savant manipulateur de +poisons!... + +Il est parti!... Il a attache la tete de Coligny a l'arcon de sa +selle... Il est parti... revant de faire sa fortune a Rome, puis de +revenir en France frapper Pardaillan avec le petit poignard qui jamais +ne pardonne... Il a traverse la Seine... Et, comme il se dirige vers la +porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes passent pres de +lui, dans le tumulte de la tuerie... des hommes qui fuient! Il les a +reconnus. Ce sont des gens de Damville!... + +Damville! Montmorency! Pardaillan! + +Les trois noms se heurtent dans sa tete! Il se rue vers l'hotel +Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste a l'explosion, a la +retraite epique de Pardaillan jetant son pere sur ses epaules comme Enee +autrefois Anchise, et l'emportant a travers la fournaise... + +Puis il a rassemble quelques cavaliers, il a secoue Damville, tous ont +fait le tour de la forteresse embrasee, se sont lances sur les traces de +la voiture qui vole devant eux, parmi les cadavres. + +Maurevert, enfin, a franchi la meme porte que Pardaillan... + +En meme temps que Maurevert, un etre s'est glisse, s'est precipite, que +nul n'a songe a retenir: ce n'est qu'un chien! + +Pipeau!... + +Pipeau, qui a suivi son maitre a la piste, et qui, maintenant, s'elance. + +Hors la porte, Maurevert s'est arrete un instant. Ou sont-ils passes? +Par ou ont-ils fui? Oh! il les retrouvera! Il les suivra jusqu'en +enfer!... + +Ah! ce chien qui s'elance!... Mais c'est son chien! Le chien de +Pardaillan!... Le nez a terre, il cherche, souffle... Il a trouve la +piste!... + +Pipeau est parti comme un trait... + +Et Maurevert, enfoncant ses eperons dans le ventre de son cheval, a +bondi sur les traces de Pipeau!... + +Une fois hors Paris, Pardaillan a pousse son cheval droit devant lui. La +voiture le suit. Ils traversent une plaine. Ils montent une cote. Une +colline boisee par places de hetres et de chataigniers. Puis des champs, +de larges champs couverts d'epis dores. + +En haut de la cote, Pardaillan s'est arrete, il a saute a bas de son +cheval. + +Montmorency, de son cote, met pied a terre. + +Ou sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre Quelle heure? Le +soleil, a l'horizon, plonge dans un ocean de nuees ecarlates... A leurs +pieds, Paris!... + +A peine a-t-il saute a terre que Pardaillan, ayant constate qu'on ne le +poursuit pas, s'est elance, a ouvert la voiture; Loise en est descendue; +Jeanne de Piennes demeure a sa place, indifferente. + +Le chevalier a pris son pere dans ses bras et, avec des precautions +infinies, l'a descendu, l'a etendu sur le gazon... Il est encore +persuade que le vieux routier est seulement blesse aux jambes. Il se +penche sur lui... sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafre +d'eraflures sanguinolentes, noir de poudre... + +M. de Pardaillan vient de perdre connaissance. + +Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux soupir, il a +ferme les yeux... + +--De l'eau! De l'eau! + +De l'eau? Une source murmure la, tout pres. Le chevalier s'est redresse. +Il apercoit la source. Il va s'elancer. + +A ce moment, du milieu d'un epais buisson, surgit un homme... + +Maurevert!... + +Maurevert a suivi a la piste Pipeau qui, maintenant, se roule sur le +gazon, saute, bondit, gemit, prouve l'allegresse de son ame par les +exorbitantes gambades qui sont sa facon de parler. + +Maurevert, a trois cents pas de la voiture qu'il a apercue, est descendu +de cheval, a attache sa bete sous le couvert d'un bouquet de hetres et +s'est avance en rampant parmi les buissons... + +Il a vu le chevalier descendre son pere de la voiture... + +Il l'a vu se baisser... + +C'est le moment!... + +Il frappera le chevalier encore baisse, dans le dos!... + +Le chevalier se releve... les deux hommes sont presque face a face... le +chevalier desarme, Maurevert, son poignard a la main... le poignard que +lui a donne la reine! + +L'elan emporte Maurevert... + +--Meurs! hurle-t-il dans un rale de joie sauvage! Voici ma reponse a ton +coup de cravache!... + +Un cri terrible, un cri de femme retentit... + +Le poignard s'est leve!... + +Et, avant qu'il ne soit retombe, Loise s'est jetee en avant... Elle a +recu au sein le coup destine a Pardaillan!... Elle tombe dans les bras +du chevalier!... + +Toute cette scene a dure moins d'une seconde. + +Deja Maurevert a bondi en arriere, il court, il vole vers son cheval... + +Pardaillan a depose Loise sur le gazon et, terrible, convulse, rugissant +de douleur, il a fait un saut effrayant sur la pente raide de la +colline. + +Vain effort... + +Maurevert a atteint son cheval! + +Et, avant de disparaitre, il se retourne sur sa selle et vocifere: + +Au revoir! Bientot ton tour!" + +Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas jusqu'a Pardaillan. + +Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant de terreur, +Pardaillan se retourne vers le groupe de Loise et Montmorency; il n'ose +faire un pas; il rale: + +--Morte! Morte peut-etre! + +--Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans une clameur de joie +folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce n'est qu'une piqure au sein! + +Au meme instant, le chevalier voit Loise se relever et lui sourire. + +Le chevalier, a pas tremblants, vacillant de la secousse qu'il vient +d'eprouver, s'approche vers Loise qui lui tend les deux mains. Pres de +la gorge, il voit la blessure: une legere eraflure... Sans aucun doute, +le mouvement violent de Loise a fait devier l'arme de l'assassin... + +Le chevalier, laissant Loise aux soins du marechal, se retourna vers son +pere. Et, a ce moment, il oublia qu'il existat une Loise au monde; les +effroyables dangers qui l'avaient harcele comme une nuee de fantomes, +son amour meme, il oublia tout, il fut comme submerge par une douleur +qu'il ne connaissait pas. Que se passait-il?... + +Le sire de Pardaillan se mourait!... + +En ces quelques secondes qui venaient de s'ecouler, un terrible +bouleversement s'etait accompli sur le visage du vieux lutteur abattu, +du titan ecrase, du sire de Pardaillan etendu sur le gazon de la colline +de Montmartre. + +Le masque de l'aventurier, de l'intrepide coureur de routes, ce masque +si vivant, si narquois, deja se detournait, les joues tirees, le nez +aminci; ce profil si fin et si hardi semblait se petrifier... + +--Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au fond de lui-meme, mon +pere agonise!... + +Intrepide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots et parvint, +oui, il parvint a sourire; doucement, sans une secousse, il souleva le +blesse dans ses bras, le porta au bord de la source... + +--Comment etes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes, n'est-ce pas?... +mais nous allons nous installer dans une maison de ce village... et je +vous guerirai, moi... + +Heroiquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne tremblaient tandis +qu'il mouillait son mouchoir dans la source et lavait le visage noir de +poudre. + +Et, soudain, il s'arreta epouvante; ce visage, a mesure qu'il le lavait, +apparaissait d'une lividite de cadavre! + +Pipeau, couche au long de la source, gemissait doucement, remuant son +moignon de queue, et il lechait les mains du blesse, les pauvres mains a +demi brulees, toutes tailladees de longues plaies... + +Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut que la terre allait +s'effondrer sous lui... + +Le vieux souleva a demi la tete; il eut un geste de caresse pour le +chien, qui le regarda de ses yeux noirs et profonds, humides de douleur +humaine. + +--Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris, toi? Et tu +me dis adieu, hein? Chevalier, ou est donc... le marechal? Et Loise, +Loison?... + +--Me voici, monsieur, dit Francois de Montmorency en se penchant. + +--Me voici, mon pere, dit Loise en s'agenouillant. + +Le chevalier etouffa le rugissement qui montait a sa gorge, et, de ses +ongles, laboura sa poitrine... + +--Marechal, reprit le blesse, vous allez... donc... marier... nos +enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille... + +--Je vous le jure! dit gravement Montmorency. + +--Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas a plaindre... Mais, +dites-moi, marechal.. vous aviez parle... d'un certain comte de +Margency... + +A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais personne de +plus digne d'elle... monsieur... + +--Eh bien?... + +--Le voici! dit Montmorency en designant le chevalier. Le comte de +Margency m'appartient: je le donne au chevalier de Pardaillan... c'est +la dot de Loise... + +Le vieux routier eut un pale sourire. Il murmura: + +Ta main, chevalier!... + +Le chevalier, a bout de forces, s'abattit a genoux, saisit la main de +son pere, y colla ses levres et s'abandonna aux sanglots. + +--Tu pleures?... enfant!... Donc te voila... comte de Margency... Va, +mon fils, tu seras heureux.. Et vous aussi, ma chere enfant... Vos deux +visages... pres du mien... jamais je n'eusse ose... rever... une aussi +belle.... mort!... + +--Tu ne mourras pas! begaya le chevalier. Mon pere!... + +--C'est ici... ma derniere etape, chevalier, la bonne etape... de +l'eternel repos!... Et tu voudrais que je ne meure pas?... Adieu, +marechal... adieu, Loise... Loisette... Loison... je vous benis, chere +petite... adieu, chevalier... + +Les mains du vieux routier devenaient glacees... Le sire de Pardaillan +ferma un instant les yeux. + +Il les rouvrit bientot, jeta un regard autour de lui et dit: + +--Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant... pres +de cette source... sous ce grand hetre... Moi qui ai couru... tant +d'auberges... ce sera la ma derniere auberge... + +Une plainte dechirante jaillit des levres du chevalier + +Le vieux routier l'entendit... Un etrange sourire passa sur ses levres +blanches. Il eut quelque chose comme un eclat de rire de supreme ironie +et il dit: + +--A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de payer.... notre +dette... a Huguette!... + +Presque aussitot, il leva les yeux vers la serenite du ciel ou les +premieres etoiles du soir s'allumaient une a une, pales et douces. + +Les mains du vieux Pardaillan etreignirent la main de son fils et celle +de Loise. + +Il eut encore un murmure, presque un souffle les yeux fixes sur une +etoile qui souriait au fond de l'immensite bleuatre. + +Une legere secousse l'agita. + +Il demeura immobile, un sourire fige sur les levres les yeux ouverts sur +l'immensite du ciel crepusculaire au fond duquel les douces et pales +constellations s'eveillaient... + +Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien national +Henri Martin, si reserve dans ses admirations a appele L'HEROIQUE +PARDAILLAN... le vieux routier etait mort... + +Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit dans les bras du +marechal de Montmorency, Loise soutenait sa tete et pleurait; Pipeau se +lamentait a ses pieds. + +--Mon fils, dit le marechal, soyez homme jusqu'au bout... songez que +votre fiancee n'est pas en surete tant que nous n'aurons pas gagne +Montmorency... + +--Ah! rala le jeune homme, j'ai perdu le meilleur de moi-meme." + +Il retomba a genoux pres du corps de son pere et, la tete dans les +mains, se prit a pleurer... Une heure se passa... Lorsque le chevalier +regarda autour de lui, il vit que quelques paysans du village s'etaient +approches, avec une torche, des beches... sans doute le marechal les +avait appeles pendant sa longue defaillance. + +Il colla ses levres sur le front glace du vieux routier et murmura un +adieu supreme... + +Alors il se releva et, comme les paysans commencaient a creuser une +fosse sous le grand hetre, pres de la source, le chevalier les ecarta +doucement, saisit lui-meme la beche, et, tandis que de grosses larmes +tracaient leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses mains, a +creuser la tombe de son pere... la derniere auberge du vieux coureur de +routes!... + +Un des paysans, de sa torche, l'eclairait de reflets rouges. + +Les autres, le bonnet a la main, regardaient en silence... Au-dessus +de cette scene tragique, le ciel deroulait ses splendeurs paisibles et +la-bas, au-dela des plaines qui s'etendaient au bas de la colline, Paris +rougeoyait comme une fournaise immense, et il semblait que toutes les +cloches sonnaient le glas de l'heroique Pardaillan... + +Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde. + +Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une paleur terrible +avait envahi son visage; il prit son pere dans ses bras et le coucha au +fond de la fosse. + +A ses cotes il placa le troncon de rapiere qui, n'avait pas quitte le +vieux lutteur. + +Puis il le couvrit soigneusement, et lui-meme, doucement, commenca a +ramener du gazon, des feuillages, puis de la terre; alors, il sortit +de la fosse qu'il commenca a combler... Au bout d'une demi-heure, tout +etait fini!... + +Le marechal et les paysans s'approcherent de cette tombe et +s'inclinerent profondement. + +Loise et le chevalier s'agenouillerent, leurs mains s'unirent... + +Et, comme Loise cherchait ce que, dans sa naive croyance, elle pourrait +dire qui fut bien venu du vieux pere couche sous la terre, elle murmura: + +--O mon pere, je te jure d'aimer toujours celui que tu aimais tant!... + +Bientot, ils se releverent. Loise, de deux branches coupees par un +paysan, fit une croix et la planta dans la terre fraichement remuee... + +Alors, elle remonta dans la voiture; le marechal se remit en selle, le +chevalier sauta sur son cheval et ils prirent le chemin de Montmorency. + +Comme le soleil se levait, ils penetraient dans l'antique chateau +feodal... + +Quant a la fosse creusee par le chevalier, voici ce qui arriva: la croix +plantee par Loise fut remplacee, par les paysans qui avaient assiste a +la scene, par une grande croix mieux faite. + +Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacee par un crucifix immense, +qu'on appela le Calvaire. + +Le souvenir de ces choses s'est perpetue jusqu'a nos temps, et +aujourd'hui encore, a l'endroit ou le vieux routier rendit le dernier +soupir, il y a une petite place qu'on appelle la place du Calvaire de +Montmartre. + + + +XLVIII + +SUEE SANGLANTE + +Si notre recit est termine en fait, nous devons donner satisfaction aux +curiosites qui ont pu s'eveiller sur certains de nos personnages. + +Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne de Piennes, Loise, le +chevalier de Pardaillan et Francois de Montmorency lorsqu'ils eurent +enfin gagne le vieux manoir ou s'est deroulee la premiere scene de cette +histoire. + +Mais, avant de revenir au chateau de Montmorency, jetons un dernier coup +d'oeil sur quelques autres acteurs du drame. + +Maurevert alla jusqu'a Rome porter la nouvelle de la destruction des +heretiques. En traversant la France, il put se rendre compte que la +tache de sang s'elargissait jusqu'a couvrir tout le royaume. Maurevert +demeura un an a Rome. + +Que fit-il pendant cette annee? Sans doute, il prepara sa fortune; +probablement il s'aboucha avec certains personnages. + +Le jour ou il se mit en selle pour reprendre la route de Paris, ce qui +arriva le Ier septembre de l'an 1573, une sombre satisfaction brillait +dans ses yeux, et il murmura, en se touchant la joue que le chevalier +avait cinglee: + +"Et maintenant, Pardaillan, a nous deux!..." + +Huguette et son mari, maitre Gregoire, avaient pu demeurer caches dans +une cave chez une de leurs parentes; lorsque le calme se retablit, +Huguette voulut retourner a son auberge. Mais le timide Gregoire lui fit +observer que Paris etait un sejour encore bien dangereux, que tous les +jours il y avait des processions ou les cris de mort retentissaient +encore; que lui, Landry Gregoire, etait, Dieu merci! excellent +catholique, mais, enfin, qu'a defaut d'heretiques on pourrait bien le +pendre ou le tailler un jour pour avoir favorise la fuite de Pardaillan. +Huguette se rendit a ses raisonnements. Ils allerent donc a Provins, +pays natal d'Huguette, et y demeurerent environ trois ans, au bout +desquels maitre Gregoire commenca a se persuader que peut-etre on +l'avait oublie, et qu'il pouvait rentrer a Paris. C'est ce qu'il fit, +non d'ailleurs sans repugnances. + +Le 18 juin 1575, l'auberge de la Deviniere, ainsi baptisee jadis par +Rabelais, fut rouverte, et aussi achalandee que par le passe. + +Jacques Clement continua a etre eleve chez les Barres jusqu'a l'age +de treize ans, epoque de sa vie a laquelle il passa au couvent des +Cordeliers. + +Ruggieri, pendant les horribles journees de carnage, demeura enferme +dans son laboratoire, en tete-a-tete avec le cadavre embaume du +malheureux comte de Marillac. + +Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre qui fut taille en +forme de pierre tombale tres simple. + +Sur la pierre, il fit graver un seul mot,--le nom de l'infortune jeune +homme: + +DEODAT + +Des lors Ruggieri vecut miserablement, se tuant a la recherche de +l'insoluble probleme, passant des nuits entieres en observation sur sa +tour, et des jours en reveries sombres pendant lesquels, assis au fond +d'un fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un point dans +l'espace. + +Il parait que Catherine eut peur de lui a un moment donne, car elle le +fit impliquer dans le proces en sorcellerie intente a La Mole et au +comte de Coconasso. Peut-etre la vieille souveraine eut-elle alors +encore plus peur des revelations que Ruggieri pouvait faire. Car, apres +lui avoir pour ainsi dire montre de pres l'echafaud, elle le sauva et +le garda pres d'elle, et, sans doute, il lui rendit encore plus d'un +mysterieux service. + +Apres les massacres de la Saint-Barthelemy, le duc de Guise rejoignit +son gouvernement de Champagne, et le duc de Damville, son gouvernement +de Guyenne. Henri de Guise comprenait que Catherine de Medicis, +chaudement felicitee par Rome et par l'Espagne, triomphait pour l'heure. +Mais, sans doute, il ne renoncait pas a ses projets car, en s'eloignant +de Paris, il montra le poing au Louvre et gronda entre ses dents +serrees: + +--Tout n'est pas fini!... + +Quant a Damville, lorsqu'il sut que son frere et Jeanne de Piennes +avaient pu gagner Montmorency, il tomba dans un etat de prostration qui +faillit lui couter la vie... Mais sa robuste constitution, la rage et +le desir de vengeance furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en +disant lui aussi: + +--Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frere! + +Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter au chateau de +Vincennes, residence et prison royales. C'est par une magnifique matinee +d'ete. Nous sommes au 30 mai de l'an 1574, c'est-a-dire exactement vingt +et un mois et six jours apres ce dimanche de la fete de Saint-Barthelemy +ou le roi Charles IX avait laisse massacrer ses hotes. + +Pres de deux ans, donc, se sont ecoules depuis l'abominable forfait. + +Entoure d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient +ouvertement, Charles vecut retire, laissant le gouvernement a sa +mere. Il voyait bien qu'autour de lui tous, sa mere, ses freres, ses +courtisans, trouvaient qu'il avait trop vecu. Et pourtant, il n'avait +que vingt-trois ans. Brantome dit qu'au moment de se retirer au chateau +de Vincennes Charles s'ecria amerement: + +--Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent attendu ma +mort!... + +A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva quelque +tranquillite. Mais ses nuits etaient terribles. Des qu'il s'endormait, +il se voyait entoure de spectres auxquels il demandait grace. Il ne +parvenait a dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise pres de son +lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie, comme on fait +aux enfants peureux pour les endormir. + +Il faisait aussi de la musique, se melait aux choeurs qu'il organisait, +faisait venir des musiciens avec lesquels il discutait fievreusement +pendant des heures. Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait +s'arreter tout a coup, palir et trembler de tous ses membres. Et alors, +ceux qui pouvaient l'approcher de tres pres l'entendaient murmurer: + +--Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi et fais-moi +misericorde!... + +Puis il se mettait a pleurer, et generalement se declarait alors une +crise qui le laissait abattu, mortellement triste... Plusieurs fois par +semaine. Marie Touchet venait le voir secretement. + +Le 29 mai, Charles IX passa une journee effrayante, suivie d'une nuit de +delire pendant laquelle, malgre les soins de sa nourrice, il se debattit +contre d'affreuses visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et +ne retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai. + +C'est en ce matin-la que nous introduisons le lecteur dans la chambre du +roi. + +Charles se promenait lentement, courbe, voute, les joues creuses, les +yeux caves, brulants de fievre; ce jeune homme paraissait un vieillard +brise par l'age... + +--Charles, a chaque instant, allait a la fenetre, soulevait le rideau et +balbutiait: + +--Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient pas!... + +--Sire, le cavalier est parti a sept heures, il est a peine huit heures +et demie... elle va venir... + +--Et Entraigues? L'as-tu mande?... Est-il la? + +--Il est la, sire... Vous n'avez qu'a ouvrir cette porte... + +Francois de Balzac d'Entraigues etait un jeune gentilhomme profondement +devoue a Charles qui, deux jours avant cette scene, l'avait nomme +gouverneur d'Orleans. + +Orleans! le pays natal de Marie Touchet! + +Que revait donc Charles IX?... Nous allons le savoir. + +A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie Touchet parut. +Elle portait son enfant dans ses bras. Une joie intense brilla dans les +yeux du roi. Marie deposa l'enfant dans les bras de la vieille nourrice +de Charles et s'avanca vers le roi. Elle avait bien maigri. Elle etait +bien palie. Mais elle etait toujours belle de cette beaute douce et +comme effacee qui etait son grand charme. + +En voyant les ravages que le mal avait faits sur la figure du roi depuis +sa derniere visite, elle ne put retenir ses larmes. S'asseyant, elle +prit son amant sur ses genoux comme elle faisait dans leur maison de la +rue des Barres, et elle l'etreignit sans pouvoir prononcer une parole. + +Cette fois, ce fut Charles qui s'efforca de consoler Marie. Il semblait +avoir repris une derniere lueur d'energie. + +--Marie, ecoute-moi... je suis condamne, je vais mourir, demain, dans +quelques jours, aujourd'hui peut-etre... + +--Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce sont les regrets qui +te donnent ces tristes idees!... Ah! maudits soient ceux qui t'ont +conseille, et que ce sang verse retombe sur leur tete... + +--Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-etre a ta prochaine visite +ne me trouveras-tu pas. Ne pleure pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois +heureuse encore et que tu vives... ne fut-ce que pour apprendre a cet +enfant a ne pas execrer ma memoire... + +--Charles! Tu me dechires le coeur!... + +--Je sais, mon doux ange bien-aime... il le faut pourtant. Je t'ai +appelee ce matin pour te donner mes dernieres instructions, mes +ordres... Oui, s'il le faut, ce seront les ordres de ton roi!... + +--Charles! mon amant! mon roi! ta volonte m'est sacree!... + +--Donc, pour la tranquillite de mes derniers jours, pour toi, ma chere +Marie, et aussi pour ce pauvre innocent, tu vas me jurer de m'obeir +par-dela ma mort... + +Elle se prit a sangloter et, esperant le calmer, repondit: + +--Je te le jure, mon bon sire. + +--Tres bien, dit le roi. Je te sais femme a tenir parole, meme quand tu +sauras ce que je vais te demander. Ecoute, Marie. Quand je serai mort, +si tu es seule, tu seras en butte a mes ennemis qui voudront te faire +payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde... + +--Qu'importe! s'ecria la jeune femme, alarmee par ce qu'elle prevoyait. +J'aime mieux souffrir, pourvu que je sois seule. Et puis, pourquoi +songerait-on a persecuter une pauvre femme qui ne demande que d'elever +son enfant! + +--Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-etre te ferait-on grace, a +toi... Mais l'enfant!... On redoutera les pretentions de ce pauvre petit +qui est de sang royal, on voudra l'ecarter... et la meilleure maniere +d'ecarter les gens, vois-tu, c'est de les tuer!..." + +Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura toute tremblante. + +--On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que tu te caches, +on l'empoisonnera... on l'egorgera. + +--Tais-toi! oh! tais-toi!... + +--La seule maniere de le sauver, c'est de placer pres de toi et de lui +un homme fidele, brave et bon qui veillera sur vous deux parce qu'il en +aura le droit, parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de traitres qui +m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que tu estimes a sa +valeur: c'est Entraigues... ce sera ton epoux... + +--Sire!... Charles!... + +--C'est mon desir supreme, dit le roi. + +--O mon cher bien-aime! dit Marie d'une voix brisee. + +--C'est ma volonte royale!... + +--J'obeirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant, pour ton +fils... J'obeirai!... + +Le roi fit un signe a la nourrice qui ouvrit une porte. + +Francois d'Entraigues parut. + +--Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander si tu es +dispose a tenir le serment que tu me fis hier. + +--Je l'ai jure, sire, et je ne suis pas de ceux qui jurent par deux +fois. + +--Tu me promis d'epouser la femme que je te designerais, d'adopter son +enfant comme la chair de ta propre chair... + +--Sire, dit Entraigues, des ce moment j'ai compris que vous me demandiez +de veiller sur la vie de votre fils en devenant aux yeux du monde, sinon +en fait, l'epoux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire? + +--Oui, mon ami... + +--J'ai jure, sire, que je tiendrai parole: je donnerai mon nom a celle +que vous avez aimee; je la couvrirai du blason de ma famille; la force +de mon bras et les ressources de mon esprit je les emploierai a la +proteger envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui m'est +confie... + +Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir et pleurait. + +Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta: + +--Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prevaudrai de mon titre +d'epoux, qui ne me donnera qu'un seul droit: celui de vous rendre la vie +douce et de vous faire un rempart contre les desseins des mechants... + +C'etait un redoutable engagement que prenait la ce jeune homme--en toute +sincerite. + +Peut-etre l'avenir allait-il echafauder sur ce serment des complications +dramatiques... + +Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit la main de Marie +Touchet et la placa dans celle d'Entraigues. + +--Mes enfants, dit-il,--et ce mot, dans la bouche de ce mourant, n'etait +pas deplace--mes enfants, soyez benis tous deux! + +Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit etre autour duquel +deja se tramaient peut-etre dans l'ombre des projets de mort; il le +serra sur sa maigre poitrine, l'embrassa, et le rendit enfin a Marie +Touchet. + +--Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont comptes; mon enfant, +fais-moi la grace de revenir ici tous les matins a partir d'aujourd'hui. + +--Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer en ce chateau... te +soigner, te veiller... ah! je te guerirais! + +Le roi secoua la tete... + +--Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure ou madame ma +mere me vient voir. + +Marie se jeta dans les bras du roi. + +--A demain, dit Charles IX. + +--A demain, repondit Marie Touchet. + +Apres un dernier baiser, un dernier regard a son amant, elle sortit, +accompagnee d'Entraigues. + +Comme Marie Touchet etait montee dans sa voiture fermee, et comme +Entraigues se mettait en selle, il vit venir au loin un groupe de +cavaliers au galop. + +La voiture de Marie Touchet s'ebranla. + +Entraigues demeura un moment sur place pour voir quels etaient ces +cavaliers si presses qui accouraient dans un nuage de poussiere. En +tete de ce groupe, en avant de plus de cinquante pas, galopait un homme +qu'Entraigues ne tarda pas a reconnaitre. + +Il palit et murmura: + +--Le roi de Pologne ici[2]!... Ah! maintenant je vois bien que Charles +va mourir, puisque les corbeaux accourent! + +[Note 2: Le duc d'Anjou. On sait qu'Henri d'Anjou, frere de Charles, +etait monte, peu apres la Saint-Barthelemy, sur le trone de Pologne. +On sait que, prevenu en toute hate par Catherine de Medicis, de la fin +prochaine de Charles IX, il quitta secretement la cour de Pologne +et arriva a Vincennes juste a temps pour voir mourir son frere, et +recueillir sa couronne sous le nom de Henri III.] + +Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture de Marie +Touchet et rentra avec elle dans Paris. + +Charles IX etait demeure avec sa nourrice. + +--Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre dans la paix des +champs, n'etre plus roi, n'etre plus le miserable que je suis, ne plus +deviner les poignards dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le +pain que je mange. Oh! mon reve de roi!... Vivre! oh! vivre encore!... +Seigneur! un peu de paix, par pitie!... + +Deux larmes coulerent le long de ses joues amaigries. + +--Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il. + +Non, Catherine de Medicis ne venait pas, ce matin-la! Sans doute, elle +devait etre fort occupee, depuis que le cavalier apercu par Entraigues +etait entre au chateau. + +--Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un moment. + +La vieille nourrice obeit. Bientot, le roi fut installe dans son grand +lit. Elle le borda maternellement. Il ferma les yeux. + +--Il va mieux, songea la nourrice. + +Lorsqu'il comprit qu'il etait seul, Charles IX ouvrit les yeux. + +--Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le silence, l'abandon! +plus de courtisans, plus de gardes! On sait que je vais mourir... + +La solitude, en effet, etait profonde autour du roi. C'etait bien le +silence de l'abandon. Seule, la vieille nourrice venait de temps a autre +se pencher sur lui... + +Pourtant, en pretant l'oreille, il semblait a Charles qu'il entendait +dans le chateau des bruits inaccoutumes, un mouvement de va-et-vient de +gens empresses, une rumeur joyeuse, eut-on dit! cette rumeur d'une foule +de courtisans qui s'empresse autour d'un roi... + +Quelle etait donc cette Majeste qu'on saluait ainsi, tandis que lui +demeurait seul, tout seul en presence de la mort?... + +Les heures s'ecoulerent. + +La nourrice elle-meme ne venait plus: peut-etre l'avait-on ecartee afin +qu'elle ne put renseigner le roi. + +Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un timbre. Il +appela. Personne ne vint. + +Alors il voulut se lever seul, sans aide. + +Mais il retomba sur son lit, et constata avec epouvante que ses forces, +depuis le matin, s'en etaient allees. + +Il demeura faible, baigne d'une sueur froide, pris d'une angoisse +terrible. Il voulut crier, et ses levres ne rendirent qu'un son rauque, +a peine intelligible. + +--Mon Dieu! mon Dieu! rala-t-il. Est-ce que je vais mourir? + +Il se souleva subitement, ses dents se mirent a claquer... la crise, la +redoutable crise qui l'avait si souvent terrasse, s'abattait sur lui... + +Les ombres du crepuscule envahissaient la chambre. + +Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un geste d'horreur, +repoussait de la main droite les spectres qui, peu a peu, envahissaient +la chambre, tandis que, de la main gauche, il cherchait a remonter la +couverture jusqu'a son cou, comme pour se cacher. + +--Du sang! gronda-t-il. Qui a repandu tant de sang?... Grace! Qui donc +crie grace et pitie?... Qui etes-vous? Est-ce toi, Coligny? Et toi, +Clermont, que veux-tu? Et toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et +toi, La Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut? Et toi, +La Tremoille? Et toi, La Place? Et toi, Rohan? Que me voulez-vous? Et, +vous tous, pourquoi entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit... +il y en a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie, dans le +chateau, dans la cour... Ils montent! Ils viennent tous! Qui etes-vous? +Que voulez-vous? A moi! A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez +tuer?... Quels effroyables gemissements! Quels cris d'agonie! Que sont +ces mugissements par les airs? Les cloches! Les cloches! Cela hurle dans +ma tete! Cela rugit! Assez! Arretez! Grace!... + +Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu a peu, s'etait enflee, +se termina par une plainte affreuse. + +Alors, il prit sa tete a deux mains et pleura. Il murmurait: + +--Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi! + +Tout a coup, il tendit ses bras decharnes vers cette foule de fantomes +qui l'entouraient. + +--Pardon! oh! pardon!... Que de maledictions sur moi! + +La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre s'etait eclairee de +flambeaux. + +En effet, maintenant, des etres se glissaient vers ce lit ou hoquetait +l'epouvantable agonie.. non pas des fantomes, mais des vivants... des +courtisans... le duc d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante, +Catherine de Medicis!... + +La vieille reine se pencha sur le lit et murmura: + +--Mon fils... + +De sa main glacee, elle toucha le roi au front. + +Charles IX jeta une stridente clameur d'epouvante, chercha a repousser +cette main, se souleva, les yeux hagards, fou de terreur, fou de +remords, il rejeta les couvertures... + +Il eut un rale, un souffle: + +--Du sang!... + +Et, cette fois, ce n'etait pas une illusion!... + +Il y avait reellement du sang dans ce lit! Les draps etaient piques de +petites taches rouges! Et c'etait du sang! Une affreuse transpiration +d'agonie et de delire coulait sur le corps du mourant. Et c'etait du +sang! Charles IX suait du sang[3]. Sa poitrine etait a nu. De ses +ongles, il avait lacere sa chemise. Ses bras se tordaient, tordus par la +crise. + +[Note 3: Historique.] + +Et tous ceux qui etaient la se regarderent avec des yeux d'epouvante et +d'horreur! + +Cette poitrine etait rouge! Ces bras etaient rouges! Rouges de sang!... + +Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux. + +Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scene. + +D'un rale plus rauque, d'une voix plus rude, Charles repeta son cri: + +--Du sang!... + +Et, tout a coup, sa bouche se convulsa, ses levres se crisperent, et son +rire, le rire terrible, le rire funebre qui jetait l'epouvante dans les +ames, ce rire semblable a un hurlement grinca, fusa, eclata, se gonfla, +toujours plus fort, toujours plus sinistre... + +Soudain, Charles se renversa... Mort!... + +La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de Charles. Et cette +main devint toute rouge. + +Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc d'Anjou, livide, +et, d'une etreinte farouche de sa main sanglante, elle empoigna la +main de son fils bien-aime, la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix +eclatante, d'une clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria: + +--Messieurs!... Vive le roi!... + + + +XLIX + +LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY + +Revenant de vingt et un mois en arriere, nous reprenons nos heros au +point ou nous les avons laisses, c'est-a-dire entrant au chateau de +Montmorency, a l'aube du 25 aout 1572. + +On n'a peut-etre pas oublie qu'apres son enquete a Margency, enquete qui +etablissait d'une maniere eclatante l'innocence de Jeanne de Piennes, +le marechal avait commande a son intendant d'amenager toute une aile du +chateau pour deux princesses qu'il comptait heberger. C'est dans cette +partie du chateau que furent installees Loise et Jeanne de Piennes. + +Le marechal voulait entreprendre de sauver la raison de celle qu'il +avait adoree, qu'il adorait encore, et il imaginait de frapper vivement +l'esprit de la pauvre folle en la conduisant un jour a Margency... + +Mais, un devoir plus immediat sollicita son courage et son devouement. +A peine Jeanne et sa fille furent-elles installees qu'il fit sonner +le tocsin du manoir. Il ordonna a son capitaine d'armes de fermer les +portes, de lever les ponts-levis, de faire couler dans les fosses les +eaux qui en etaient detournees en temps de paix, de faire charger les +vingt-quatre pieces d'artillerie, d'armer en guerre les quatre cents +hommes de la garnison, enfin, de tout preparer pour soutenir au besoin +un long siege. + +En meme temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs directions. + +Francois de Montmorency eut un entretien avec le chevalier de +Pardaillan. Les dernieres resolutions y furent prises. + +Le 25 aout 1572, vers trois heures, il y avait pres du chateau deux +mille quatre cents cavaliers bien montes, bien armes. Ce corps de +cavalerie fut divise en deux brigades, fortes chacune de douze cents +hommes. + +Le marechal prit le commandement de l'une; Pardaillan fut mis a la tete +de l'autre. + +Puis, chacun d'eux s'elanca dans une direction differente; et ces deux +hommes, qui laissaient derriere eux tout ce qu'ils aimaient au monde, +partirent sans regrets apparents pour remplir un devoir d'humanite. + +Le marechal s'elanca vers Pontoise; de la, il battit le pays jusqu'a +Magny, puis poussa droit au nord et arriva jusqu'a Beauvais. Partout ou +il passait, il rassemblait ceux qui etaient en etat de porter les armes, +leur parlait fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et enfin +les decidait a s'opposer, les armes a la main, a toute tentative de +massacre. + +La ou les ordres de Catherine etaient deja arrives, la ou on commencait +a tuer, il fondait tout a coup sur les massacreurs, faisait jeter en +prison les plus enrages et decretait que tout homme pris a violenter, +molester ou piller, serait pendu haut et court, sans proces. + +Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout une terreur +salutaire aux trop fervents catholiques. + +Pardaillan operait de son cote. mais avec plus de fougue encore et de +rapidite. Pendant deux mois, il ne laissa pas un point inexplore dans +les pays qu'il traversa. + +De L'Isle-Adam, ou il se dirigea tout d'abord, Pardaillan bondit jusqu'a +Luzarches; de la, il remonta a Senlis, traversa Crepy, allant, revenant, +courant a l'est, a l'ouest, entra en coup de foudre a Compiegne et +poussa jusqu'a Noyon dans une course audacieuse. + +Alors, obliquant a gauche, il redescendit sur Montdidier, et, par +Crevecoeur, gagna enfin Beauvais ou le marechal avait etabli ses +quartiers. + +Cette campagne, faite de marches et de contre-marches, avait dure trois +mois. + +Grace donc au marechal de Montmorency et au chevalier de Pardaillan, +toute cette province fut exempte des horreurs qui s'abattirent sur +presque tout le reste du royaume. + +Au bout de ces trois mois, le calme s'etait completement retabli. Mais +le marechal, pendant un mois encore, promena sa petite armee pour +achever d'intimider les forcenes. + +Ce ne fut que le soir du 29 decembre par un temps de neige, que le +marechal rentra dans son manoir. Le 6 janvier, il licencia son armee. + +L'hiver s'ecoula paisiblement. + +Le mariage de Pardaillan et de Loise avait ete fixe au mois d'avril, sur +la priere de Francois. + +Pendant la campagne du marechal et du chevalier, la sante de Jeanne +de Piennes avait acheve de se retablir. Sa beaute etait redevenue +eclatante; toute paleur avait disparu; cette ombre de melancolie, qui +couvrait son visage a l'epoque ou on l'appelait encore la Dame en noir, +s'etait dissipee. C'etait dans ses yeux et sur ses levres un soupir de +bonheur. + +Helas! ce bonheur n'etait qu'un reve! + +C'est a son reve que souriait la pauvre demente... + +Quant a Loise, la blessure qu'elle avait recue de Maurevert sur la +colline de Montmartre s'etait cicatrisee moins promptement qu'on +n'aurait pu s'y attendre, il est vrai; mais enfin, lorsque le marechal +et le chevalier etaient rentres au chateau, il n'y avait plus qu'une +legere trace rosee indiquant que Loise avait ete frappee la. + +Sa sante, a elle aussi, s'etait retablie. Elle avait meme pris une bonne +mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat de ses levres, l'animation +extraordinaire de son teint etonnerent le marechal. Il est vrai que, +parfois, elle devenait soudain d'une paleur mortelle et se mettait +a grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait paraitre +alarmant. + +En meme temps, le caractere de la jeune fille se transformait. + +Elle avait toujours ete un peu melancolique; elle devint d'une gaiete +dont les eclats, par moments, amenerent de soudaines epouvantes dans +l'ame du chevalier. + +Seulement, lorsqu'elle etait seule, elle croisait quelquefois ses mains +sur sa poitrine, et murmurait: + +"J'ai la un feu qui me brule, et lentement me consume..." + +Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province, tandis que les +cloches de Montmorency sonnaient, et que les canons faisaient entendre +des salves joyeuses, le contrat de mariage fut signe dans la grande +salle d'honneur du chateau. + +La veille, le marechal dit a Pardaillan: + +--Mon cher fils, voici les lettres et documents qui vous font maitre +et seigneur du comte de Margency... Prenez-les comme un gage de mon +affection et de ma gratitude... + +--Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et d'admiration que +je veux offrir a celui qui fut mon maitre, et me legua le nom de +Pardaillan. Pauvre, sans sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout +bien au monde que ce nom, je desire, en m'unissant a l'ange que vous me +donnez, m'appeler seulement le chevalier de Pardaillan... Plus tard, +monseigneur, il conviendra peut-etre que je m'appelle le comte de +Margency. + +Ceci fut dit avec une belle simplicite d'orgueil que le marechal +comprit. Il serra le chevalier dans ses bras, et, sans insister, referma +les parchemins dans un coffre. + +Devant le bailli qui procedait au contrat, devant la foule des seigneurs +accourus, le chevalier fut donc purement et simplement: le chevalier de +Pardaillan. + +La ceremonie fut suivie d'un de ces festins somptueux comme seul un +Montmorency pouvait en offrir a de tels hotes. + +Le soir, les invites repartirent. + +En effet, le mariage devait se faire a l'eglise, en la plus stricte +intimite, vu le deuil du jeune epoux. + +Le matin du 26 avril se leva enfin. + +Ce fut une radieuse journee de printemps. Les cerisiers etaient en +fleur; les haies embaumaient; les bois d'alentour se couvraient d'une +verdure tendre; la campagne parsemee de bouquets--pommiers blancs, +poudres a frimas--satures de parfums--lilas, violettes, muguet--la +campagne si douce et si plaisante a l'oeil, en ces jours ou le monde +renait, offrait le spectacle et le charme d'un jardin comme timide et +frileux encore. Cette journee passa comme un doux songe d'amour. + +Le marechal, pourtant, paraissait assiege de sombres souvenirs... C'est +que cette date du 26 avril etait a jamais gravee dans son coeur. Vingt +ans avant, la nuit du 26 avril, en la chapelle de Margency, s'etait +consommee son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette meme nuit, il +etait parti pour Therouanne... pour la guerre... pour l'inconnu... pour +le malheur!... + +Le soir vint. Onze heures sonnerent. + +Le marechal avait revetu son costume, semblable a celui qu'il portait le +26 avril de l'an 1553. Il donna le signal du depart: en effet, ce n'est +pas dans la chapelle du chateau que devait s'accomplir la ceremonie... +Loise et Jeanne furent placees dans une voiture. Le marechal et +Pardaillan monterent a cheval. On partit. On suivit la route sous un +clair de lune d'une douceur infinie, et, enfin, on s'arreta devant une +pauvre petite eglise: + +La chapelle de Margency, comme vingt ans avant! + +Le mariage de minuit, comme vingt ans avant! + +Presque les memes personnages!... Quelques paysans... et pres de +l'autel, une vieille, tres vieille femme qui pleurait, nourrice de +Jeanne! Le pretre commenca son office. + +Pardaillan et Loise, l'un pres de l'autre, se tenaient par la main; +leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans ce double regard qui se +croisait, il y avait comme de l'extase. + +Le marechal, avec une poignante anxiete suivait sur le visage Jeanne +l'effet de cette scene. La memoire allait-elle se reveiller? La raison +allait-elle revenir? La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de +bonheur?... + +Les anneaux furent echanges. + +Le pretre prononca les formules sacramentelles. + +Loise et Pardaillan etaient unis!... + +Alors, comme autrefois Jeanne et, Francois s'etaient a cette minute meme +tournes vers le sire de Piennes Pour demander sa benediction supreme, +d'un meme mouvement instinctif et gracieux, les deux epoux se tournerent +vers la pauvre folle, et, pales tous deux de leur bonheur infini, +s'inclinerent doucement, ployerent le genoux... + +Dans le trajet de Montmorency a Margency, Jeanne de Piennes etait +demeuree indifferente, loin de ce monde, aux prises avec les pensees +obscures qui evoluaient dans les tenebres de son esprit. + +Pendant la ceremonie, elle tint ses regards fixes tantot sur le pretre, +tantot sur cette vieille femme qui pleurait non loin d'elle. A un +moment, elle passa ses mains sur son front, ses levres s'agiterent... un +prodigieux travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout a coup, +elle vit Loise et le chevalier, qui s'inclinaient devant elle. + +--Ou suis-je? balbutia-t-elle. + +--Jeanne! Jeanne! supplia Francois d'une voix ardente. + +--Ma mere!... murmura Loise en levant sur elle son beau regard noye de +larmes. + +La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes qui furent +longues comme des heures, dans le silence plein d'angoisse qui regnait +dans l'eglise, elle contempla tout ce qui l'entourait. + +Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte, plus affermie: + +--L'eglise de Margency... l'autel... Qui est la? ma fille?... oh!... +est-ce bien toi, Francois?... Est-ce que je reve?... Non... je suis +morte et je vois ces choses du fond de la tombe!... + +--Jeanne!... + +--Ma mere!... + +Ce double cri retentit dans l'eglise, dechirant, terrible, epouvante. + +Jeanne avait repete: + +"Morte!" + +Et, en meme temps qu'elle prononcait ce mot, elle etait tombee a la +renverse dans le fauteuil, comme jadis le sire de Piennes, son pere. Un +instant, ses bras essayerent de se soulever comme pour benir les +etres qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent et +s'attacherent a Francois... un celeste rayonnement d'amour intense et de +bonheur surhumain jaillit de ces yeux... et ce fut tout!... + +Francois, avec un atroce sanglot de desespoir, la saisit dans ses +bras... la tete de Jeanne retomba mollement sur son epaule... C'etait +fini!... + +Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier l'union de Loise +et Pardaillan s'eleva, solennelle te tremblante: + +--Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient a vous. + +Un mois apres cette scene, par un beau soir de mai, comme le soleil +se couchait dans une gloire pourpre Francois de Montmorency, en grand +deuil, l'ame noyee de regrets, se promenant dans le jardin du chateau. +Il s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un enorme buisson de +chevrefeuille. + +Dans une allee lointaine, il vit passer un couple qui marchait lentement +parmi les fleurs, parmi les parfums du soir, dans l'auguste serenite de +ce beau crepuscule. + +Pardaillan et Loise s'arreterent enlaces; ils echangerent un long +baiser, et leur amour paraissait infini, suave, parfume comme la +radieuse et sereine nature qui les enveloppait de ses caresses. + +Les yeux du marechal s'emplirent de larmes, il laissa tomber sa tete +dans ses deux mains, et murmura: + +"O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme Loise est fievreuse +depuis quelques jours!... comme ses yeux brillent d'un eclat funeste!... +Est-ce que je n'ai pas assez paye ma dette au malheur? Est-ce que je +vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants, chers enfants, +pour tant d'infortune et de tristesse, soyez heureux!... + +Il releva la tete... regarda au loin la vision adorable des deux +amoureux qui s'etaient remis en marche, lents, onduleux, enlaces... Dans +l'ombre ils semblerent ne former qu'un seul etre... Puis ils disparurent +au detour d'un massif de roses. + +Alors, un sourire consolateur erra sur les levres de Francois de +Montmorency. + +Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot qui resume tout le +doute et toute l'esperance des hommes: + +"Qui sait?... Peut-etre!..." + + + +TABLE + + I.--Ou une minute de joie fait plus que dix-sept annees de misere. + II.--Ou la promesse de Pardaillan pere est tenue par maitre Gilles. + III.--L'astrologue. + IV.--Ordre du roi. + V.--L'orage gronde. + VI.--L'orage gronde (suite). + VII.--Premier coup de foudre. + VIII.--Gillot. + IX,--Panigarola. + X.--Ou tout le monde se trouve heureux. + XI.--Entrevue de Damville et de Pardaillan. + XII.--Ou Maurevert joue un role important. + XIII.--Le Temple. + XIV.--La reine Margot. + XV.--L'escadron volant de la reine. + XVI.--L'escadron volant de la reine (suite). + XVII.--Le moine. + XVIII.--Les fiances. + XIX.--Les ribaudes. + XX.--La derniere farce de l'oncle Gilles. + XXI.--Dieu le veut! + XXII.--Le cimetiere des SS Innocents. + XXIII.--Les amours de Pipeau. + XXIV.--L'amiral Coligny. + XXV.--La nuit terrible. + XXVI.--La chambre de torture. + XXVII.--Le messie de la Sainte-Inquisition. + XXVIII.--Etonnement de Montluc; suite des amours de Pipeau et + nouvelle ruine de Catho. + XXIX.--Ce qu'il y avait dans le silence. + XXX.--Les mysteres de la reincarnation. + XXXI.--La mecanique. + XXXII.--Des visages penches sur la nuit. + XXXIII.--Le roi qui rit. + XXXIV.--Entree de Catho dans la gloire. + XXXV.--Lions dechaines. + XXXVI.--Ici l'on tue. + XXXVII.--La marche au gibet. + XXXVIII.--Parole memorable de Beme. + XXXIX.--Le dimanche 24 aout 1572, fete de la Saint-Barthelemy. + XL.--Profils de gargouilles. + XLI.--Visions tragiques. + XLII.--L'oasis. + XLIII.--"...que des chiens devorants se disputaient entre eux..." + XLIV.--Entre le ciel et la terre. + XLV.--Comme a Therouanne. + XLVI.--Les Titans. + XLVII.--La bonne etape. + XLVIII.--Suee sanglante. + XLIX.--Le printemps de Montmorency. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour +by Michel Zevaco + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 *** + +***** This file should be named 13339.txt or 13339.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/3/3/13339/ + +Produced by Renald Levesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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