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+Project Gutenberg's Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour, by Michel Zevaco
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour
+
+Author: Michel Zevaco
+
+Release Date: August 31, 2004 [EBook #13339]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque
+
+
+
+
+MICHEL ZEVACO
+
+
+LES PARDAILLAN
+
+L'epopee d'amour
+
+
+
+I
+
+OU UNE MINUTE DE JOIE FAIT PLUS QUE DIX-SEPT ANNEES DE MISERE
+
+Le marechal de Montmorency avait retrouve, au bout de dix-sept ans, sa
+femme, Jeanne de Piennes, sa femme dont la felonie de son frere cadet,
+le marechal de Damville, l'avait separe.
+
+Il revoyait, comme dans un songe, la scene ou Damville feignait de lui
+avouer qu'il avait ete l'amant de Jeanne... son duel avec lui ou il
+avait cru le laisser mort sur place... et la disparition de la comtesse
+de Piennes, duchesse de Montmorency.
+
+Il revoyait son divorce, son mariage avec une autre femme que,
+d'ailleurs, il n'avait jamais aimee, l'image de la premiere demeurant
+tout entiere en son coeur.
+
+Les annees coulaient et, soudain, un jeune seigneur, un jeune heros, le
+chevalier de Pardaillan, lui apportait une lettre de celle qu'il croyait
+a jamais disparue de sa vie.
+
+Jeanne de Piennes etait vivante!
+
+Dans sa lettre, elle en appelait a son ancien seigneur et maitre, elle
+clamait la felonie de Damville, elle demandait grace et secours pour
+Loise, sa fille, a lui, duc de Montmorency.
+
+Une aube de gratitude et de joie s'etait levee dans l'ame du vieux duc:
+il avait ete, mais en vain, en appeler de son frere a la justice du roi,
+en vain il l'avait provoque, sachant qu'il tenait en son pouvoir Jeanne
+et sa fille, en vain il avait fouille Paris pour les retrouver, et il
+allait retomber dans sa nuit de deuil quand, de nouveau, le chevalier de
+Pardaillan etait venu a lui.
+
+Ce jeune homme, heros d'un autre age, dont peut-etre il devinait
+confusement le secret, l'avait conduit par la main a la demeure
+mysterieuse ou se cachait tout ce qu'il avait aime au monde, l'avait mis
+en presence de Jeanne de Piennes, la premiere duchesse de Montmorency.
+
+L'heure tant esperee, apres dix-sept ans de larmes et de deuil, etait
+enfin sonnee.
+
+Enfin, il retrouvait tout ce qu'il avait cheri et qui avait ete la joie
+de son coeur, la moelle de ses os, l'essence meme de son etre; en un
+mot, celle qu'il avait aimee.
+
+Helas! comme une seve trop puissante fait craquer le bourgeon, le
+bonheur avait fait craquer le cerveau de celle qui avait ete sienne.
+
+Comment la retrouvait-il?
+
+Folle?...
+
+Jeanne de Piennes, dans les derniers jours de son martyre, alors qu'elle
+se sentait mortellement atteinte, ne vivait plus qu'avec une pensee:
+
+"Il ne faut pas que je meure avant d'avoir assure le bonheur de ma
+fille... Et quel bonheur peut-il y avoir pour la pauvre petite tant
+qu'elle ne sera pas sous l'egide de son pere!... Oui! retrouver
+Francois, meme s'il me croit encore coupable... mettre son enfant dans
+ses bras... et mourir alors!..."
+
+Lorsqu'elle interrogea le chevalier de Pardaillan, lorsque celui-ci lui
+dit que c'etait a un autre que lui de dire comment sa lettre avait ete
+accueillie par le marechal, Jeanne eut des lors la conviction intime
+que Francois avait lu la lettre, et qu'il savait la verite. Et elle
+attendit.
+
+Lorsque le vieux Pardaillan lui annonca que le marechal etait la, elle
+ne parut pas surprise.
+
+Aucune commotion ne l'agita. Seulement, elle murmura:
+
+"Voici l'heure ou je vais mourir!..."
+
+La pensee de la mort ne la quittait plus. Elle ne la desirait ni ne la
+craignait.
+
+Au vrai, elle se sentait mourir.
+
+Qu'y avait-il de brise en elle? Pourquoi le retour du bien-aime
+n'avait-il provoque dans son ame qu'une sorte de flamme devorante et
+aussitot eteinte? Elle ne savait.
+
+Mais, surement, quelque chose se brisait en elle. Et elle put se dire:
+Voici la mort! Voici l'heure du repos!...
+
+Elle etreignit convulsivement Loise dans ses bras et murmura a son
+oreille quelques mots qui produisirent sur la jeune fille quelque
+foudroyant effet, car elle essaya en vain de repondre, elle fit
+un effort inutile pour suivre sa mere et elle demeura comme rivee
+defaillante, soutenue par le vieux Pardaillan.
+
+Telle etait l'immense lassitude de Jeanne, telle etait la morbide fixite
+de sa pensee, qu'elle ne s'apercut pas de l'evanouissement de Loise.
+
+Elle se mit en marche en songeant:
+
+"O mon Francois, o ma Loise. Je vais donc vous voir reunis! Je vais donc
+pouvoir mourir dans vos bras!..."
+
+Elle ouvrit la porte que lui avait indiquee Pardaillan et elle vit
+Francois de Montmorency.
+
+Elle voulut, elle crut meme s'elancer vers lui.
+
+Elle crut pousser une grande clameur ou fulgurait son bonheur.
+
+Et tout ce mouvement de sa pensee se reduisit brusquement a cette parole
+qu'elle crut prononcer:
+
+"Adieu... je meurs..."
+
+Puis il n'y eut plus rien en elle.
+
+Seulement, ce ne fut pas son corps qui mourut...
+
+Sa pensee seule s'aneantit dans la folie: cette femme qui avait supporte
+tant de douleurs, qui avait tenu tete a de si effroyables catastrophes,
+cette admirable mere qui n'avait ete soutenue pendant son calvaire
+que par l'idee fixe de sauver son enfant, cette malheureuse enfin
+s'abandonna, cessa de resister des l'instant ou elle crut sa fille
+sauvee, en surete! la folie qui, sans doute, la guettait depuis des
+annees, fondit sur elle.
+
+Dix-sept ans et plus de malheur n'avaient pu la terrasser.
+
+Une seconde de joie la tua.
+
+Mais, par une consolante misericorde de la fatalite qui s'etait acharnee
+sur elle,--si toutefois il est des consolations dans ces drames atroces
+de la pensee humaine!--par une sorte de pitie du sort, disons-nous,
+la folie de Jeanne la ramenait aux premieres annees de sa radieuse
+jeunesse, de son pur amour, dans ces chers paysages de Margency, ou elle
+avait tant aime...
+
+Pauvre Jeanne! Pauvre petite fee aux fleurs!
+
+L'histoire injuste ne t'a consacre que quelques mots arides. Pour le
+reveur qui aime a penetrer d'un pas hesitant dans les sombres annales
+du passe, qui cherche en tremblant parmi l'amas des decombres, l'humble
+fleurette qui a vecu, aime, souffert, tu demeures un pur symbole de la
+souffrance humaine, et nous qui venons de retracer ta douleur, nous
+saluons d'un souvenir emu ta douce et noble figure.
+
+Lorsque le marechal de Montmorency revint a lui il se souleva sur un
+genou et, jetant a travers la salle le regard etonne de l'homme qui
+croit sortir d'un reve, il vit Jeanne assise dans un fauteuil, souriante
+la physionomie apaisee, mais, helas! les yeux sans vie.
+
+Une jeune fille agenouillee devant elle, la tete cachee dans les genoux
+de la folle, sanglotait sans bruit.
+
+Francois se releva et s'approcha, en titubant, de ce groupe si gracieux
+et si melancolique.
+
+Il se baissa vers la jeune fille et la toucha legerement a l'epaule.
+
+Loise leva la tete.
+
+Le marechal la prit par les deux mains, la mit debout sans que sa mere
+essayat de la retenir et il la contempla avec avidite.
+
+Il la reconnut a l'instant.
+
+Loise etait le vivant portrait de sa mere.
+
+Ou plutot elle etait le commencement de Jeanne telle qu'il l'avait vue
+et aimee a Margency.
+
+"Ma fille!" balbutia-t-il.
+
+Loise, toute frissonnante de sanglots, se laissa aller dans les bras
+du marechal et, pour la premiere fois de sa vie, avec un inexprimable
+ravissement mele d'une infinie douceur, elle prononca ce mot auquel ses
+levres n'etaient pas accoutumees...
+
+"Mon pere!..."
+
+Alors, leurs larmes se confondirent. Le marechal s'assit pres de Jeanne
+dont il garda une main dans sa main, et prenant sa fille sur ses genoux,
+comme si elle eut ete toute petite, il dit gravement:
+
+"Mon enfant, tu n'as plus de mere... mais, dans le moment meme ou ce
+grand malheur te frappe, tu retrouves un pere..."
+
+Ce fut ainsi que ces trois etres se trouverent reunis.
+
+Lorsque le marechal et Loise eurent repris un peu de calme a force de
+se repeter qu'a eux deux ils arriveraient a sauver la raison de Jeanne,
+lorsque leurs larmes furent apaisees, ce furent de part et d'autre les
+questions sans fin.
+
+Et Francois apprit ainsi par sa fille, en un long recit souvent
+interrompu, quelle avait ete l'existence de celle qui avait porte son
+nom...
+
+A son tour, il raconta sa vie, depuis le drame de Margency.
+
+Et au moment ou, enlaces, ils deposerent sur le front pale de Jeanne
+leur double baiser, il etait pres de minuit.
+
+
+
+II
+
+OU LA PROMESSE DE PARDAILLAN PERE EST TENUE PAR MAITRE GILLES
+
+Le marechal de Damville, apres avoir assiste a l'investissement de la
+maison de la rue Montmartre, s'etait empresse de regagner l'hotel de
+Mesmes.
+
+Il tenait les deux Pardaillan et se promettait de ne pas les laisser
+echapper.
+
+En effet, la mort seule de ces deux hommes pouvait lui garantir sa
+propre securite. Ils etaient tous les deux possesseurs d'un secret qui
+pouvait l'envoyer a t'echafaud.
+
+Lorsque, persuade que le vieux Pardaillan avait suivi la voiture qui
+enlevait Jeanne de Piennes, le marechal s'etait decide a rompre avec
+lui, il avait en meme temps decide de supprimer ce dangereux auxiliaire.
+
+Il se privait ainsi d'un aide precieux.
+
+Mais il y gagnait une certaine tranquillite en ce qui concernait ses
+prisonnieres.
+
+Damville s'etait jete dans la conspiration de Guise uniquement en haine
+de son frere: pour acquerir Damville, Guise avait promis la mort de
+Montmorency. Francois mort, assassine par quelque bon proces, Henri
+devenait le chef de la maison, l'unique heritier, un seigneur presque
+aussi puissant et peut-etre plus riche que le roi; on lui donnait l'epee
+de connetable qu'avait illustree son pere; il etait presque le deuxieme
+personnage du royaume!
+
+Voila les pensees qui, lentement, s'etaient agglomerees dans la
+conscience du rude marechal, et dont la pensee initiale avait ete le
+desir effrene de se debarrasser de son frere.
+
+Or, cette haine elle-meme avait pris sa source dans l'amour d'Henri pour
+Jeanne de Piennes.
+
+Repousse a Margency par la fiancee de son frere, il s'etait atrocement
+venge.
+
+Les choses en etaient la lorsqu'il rencontra Jeanne et s'apercut ou crut
+s'apercevoir que sa passion mal eteinte se reveillait plus ardente que
+jadis.
+
+La conspiration qui devait faire Guise roi de France conduisait Damville
+a la puissance; du meme coup, son frere disparaissait; Jeanne de Piennes
+n'avait plus de raison de demeurer fidele a Francois; et cette puissance
+acquise conduisait Henri a la conquete de Jeanne.
+
+On s'explique maintenant que Damville s'empressat de se saisir de Jeanne
+et de sa fille pour que Francois ne put jamais les rencontrer; on
+s'explique aussi sa moderation relative vis-a-vis de ses prisonnieres.
+
+Il voulait un beau jour apparaitre a Jeanne et lui dire:
+
+"Je suis immensement riche, je suis le plus puissant du royaume apres le
+roi; je serai peut-etre un jour roi de France, car, en notre temps,
+le pouvoir appartient aux plus audacieux. Voulez-vous partager cette
+puissance et cette richesse, en attendant que je place une couronne sur
+votre tete?"
+
+Et il ne doutait pas d'eblouir Jeanne de Piennes!
+
+On comprend donc l'immense interet qu'avait Damville a ce que le
+chevalier de Pardaillan, feal de Montmorency, croyait-il, ignorat
+toujours ou se trouvaient Jeanne et Loise.
+
+De la, la necessite de cacher cette retraite au vieux Pardaillan qui
+n'hesiterait pas a avertir son fils! De la, la fureur du marechal
+lorsque d'Aspremont lui eut persuade que le vieux routier avait suivi
+la voiture! De la. Sa resolution de le tuer d'abord, de tuer ensuite le
+fils!
+
+Or, il croyait que le vieux Pardaillan etait mort au moment ou il quitta
+Paris pour se rendre a Blois a la suite du roi.
+
+Maintenant on comprend sa stupefaction, sa rage, et aussi sa terreur de
+retrouver Pardaillan bien vivant, Pardaillan avec son fils!
+
+Et quelles durent etre ses pensees lorsqu'il vit Jeanne elle-meme!...
+
+C'etait l'ecroulement de tout son plan.
+
+Les Pardaillan denoncant la conspiration, Francois reprenant Jeanne, il
+vit tout cela d'un coup d'oeil, et lorsqu'il reprit le chemin de l'hotel
+de Mesmes, il etait bien resolu a obtenir un ordre du roi, a revenir
+lui-meme faire le siege de la maison, de tuer de sa main les deux
+Pardaillan.
+
+Il voulait avant tout savoir comment le vieux Pardaillan, qu'il avait
+laisse pour mort au fond de sa cave, se trouvait parfaitement en vie,
+et comment Gilles avait pu laisser Jeanne de Piennes s'echapper de chez
+Alice.
+
+Il avait cede a la priere menacante de Jeanne en lui disant: "Ces
+deux hommes sont a vous, prenez-les!" Mais, en cedant, il s'etait dit
+simplement qu'ainsi il les tenait tous quatre et qu'il les reprendrait
+dans un seul coup de filet.
+
+Malgre ces assurances qu'il se donnait a lui-meme, il se sentait devore
+d'inquietude et, lorsqu'il atteignit l'hotel de Mesmes, il ecumait de
+rage.
+
+Il parcourut rapidement l'hotel sans retrouver personne.
+
+"Fou que je suis! gronda-t-il, le miserable Gilles doit se trouver lui
+aussi aux Fosses-Montmartre!... a moins qu'il n'ait fui!..."
+
+Il allait rebrousser chemin et sortir lorsqu'il eut l'idee de pousser
+jusqu'a l'office.
+
+Il lui fallut pour cela longer ce corridor ou se trouvait la porte de la
+fameuse cave et ou avait eu lieu la grande bataille de Pardaillan.
+
+Or, en passant devant la cave, le marechal vit la porte ouverte.
+
+Il se pencha et apercut une faible lueur.
+
+"Si ce pouvait etre lui!" grinca-t-il entre ses dents. Cette cave qui
+eut du etre la tombe de Pardaillan deviendrait celle de Gilles, voila
+tout. Il n'y aurait que le cadavre de change!
+
+Il descendit avec precaution.
+
+A mesure qu'il descendait, l'interieur de la cave lui apparaissait plus
+nettement.
+
+Un spectacle etrange, presque fantastique, s'offrit a sa vue.
+
+Il se glissa alors sans bruit dans un angle obscur pour ne rien perdre
+du spectacle en question.
+
+La scene que nous allons retracer et qui se deroula sous les yeux du
+marechal, etait eclairee par une torche de resine qui tracait un cercle
+de lumiere, tandis que le restant de la vaste cave demeurait plonge dans
+les tenebres.
+
+Dans ce cercle de lumiere, eclaire par les lueurs fumeuses de la torche,
+apparaissaient deux hommes.
+
+L'un d'eux etait debout, attache par des cordes a une espece de poteau
+de torture.
+
+L'autre etait assis sur un billot de bois, en face du patient.
+
+Celui qui etait attache au poteau etait assez jeune encore; il avait une
+figure bleme de terreur et poussait des gemissements a fendre l'ame la
+plus dure.
+
+L'autre etait un vieillard a physionomie demoniaque; une espece de
+rictus balafrait ce visage couture de rides.
+
+Il etait accroupi plutot qu'assis sur son billot, et il s'occupait tres
+consciencieusement a aiguiser son couteau.
+
+Or, ce vieux qui semblait se preparer a quelque besogne de bourreau,
+c'etait Gilles.
+
+Le jeune, c'etait Gillot.
+
+Expliquons, en quelques mots, comment Gillot se trouvait dans cette
+cave alors que la plus elementaire notion de la prudence eut du lui
+conseiller de mettre le plus d'espace possible entre lui et son digne
+oncle.
+
+Gillot avait recu du ciel un certain nombre de vices en partage.
+Il etait poltron, cafard, libidineux, gourmand ou plutot goinfre,
+paresseux, faineant, mechant quand il pouvait, lache par consequent, en
+somme un repugnant personnage.
+
+Mais par-dessus tout, Gillot etait avare.
+
+Il tenait cela de son oncle, qui etait l'avarice incarnee.
+
+Ce fut cette avarice qui perdit l'infortune Gillot, de meme que l'amour
+perdit Troie.
+
+En effet, au moment ou, apres l'heroique resistance de Gilles, qui,
+comme on l'a vu, s'etait obstinement refuse a reveler le secret du
+marechal, Gillot, pour sauver ses oreilles, avait raconte a Pardaillan
+en quelle maison se trouvaient Jeanne de Piennes et Loise; a ce
+moment-la, disons-nous, profitant de la prostration de son oncle et de
+l'emotion des deux Pardaillan, Gillot s'etait eclipse sans bruit.
+
+Il venait de sauver ses oreilles--ces larges oreilles auxquelles,
+d'apres les dires du vieux Pardaillan, qui avait des idees speciales en
+esthetique, il avait si grand tort de tenir.
+
+Mais ce n'etait pas tout, les oreilles ne constituant en somme qu'un
+ornement de sa figure.
+
+Il s'agissait maintenant de sauver le corps tout entier.
+
+Pardaillan n'avait menace que les oreilles, et encore pretendait-il
+ainsi embellir la face rougeaude de Gillot.
+
+Mais Gilles! Ah! l'inexorable colere de l'oncle s'attaquerait a sa vie
+meme! Gillot s'attendait pour le moins a etre pendu si jamais il se
+trouvait nez a nez avec le terrible vieillard qui n'avait pas hesite a
+offrir sa vie et sa fortune plutot que d'encourir la disgrace de son
+maitre!
+
+Et ce maitre lui-meme que ferait-il de Gillot?...
+
+Gillot fremit. Gillot sentit des ailes pousser a ses talons. Gillot
+escalada l'escalier avec toute la velocite de l'epouvante la plus
+justifiee. Gillot en quelques secondes, se trouva dans l'office, et la.
+il se dit:
+
+"Voyons, je ne puis rester a Paris. Si je n'y mourais de pendaison, de
+strangulation ou d'estrapade, j'y mourrais de peur, ce qui est tout un.
+Il faut que je m'en aille!"
+
+Et Gillot fit un mouvement pour s'elancer.
+
+Mais au meme instant, sa figure se rembrunit. Pour aller loin, il faut
+beaucoup d'argent.
+
+Presque aussitot, une reflexion traversa sa cervelle matoise et sa
+figure prit a l'instant une expression d'hilarite qui eut pu faire
+croire qu'il devenait fou.
+
+Non, Gillot n'etait pas fou!
+
+Simplement, il venait de se rappeler que s'il etait pauvre, son oncle
+etait fort riche! A force de musarder et de fouiller dans l'hotel,
+Gillot avait decouvert depuis longtemps le venerable coffre ou Gilles
+entassait les ecus qu'il avait gagnes indistinctement avec ceux qu'il
+avait voles.
+
+Saisir une pioche, s'emparer des clefs, voler vers l'appartement de son
+oncle, ouvrir le cabinet ou se trouvait le fameux coffre, tout cela ne
+fut pour le rapide Gillot que l'affaire de deux minutes.
+
+Or, il se disait que Gilles en avait bien encore pour un bon quart
+d'heure avec les Pardaillan.
+
+Gillot, avant de porter le premier coup, tata le couvercle du coffre
+pour voir ou il faudrait frapper.
+
+Et il tressaillit alors d'un long tressaillement de joie et de surprise:
+au premier mouvement qu'il avait fait, il avait souleve le couvercle! Le
+coffre n'etait pas ferme! Pourquoi? (Nos lecteurs n'ont pas oublie
+sans doute que le vieux Pardaillan avait passe par la.) Gillot leva le
+couvercle sans plus de reflexions et poussa un rugissement de joie,
+tomba a genoux, et plongea ses deux bras jusqu'aux coudes dans les piles
+d'ecus.
+
+A ce moment, Gillot oublia le ciel et la terre. Il oublia Pardaillan. Il
+oublia son oncle. Apres un temps d'extase et de contemplation, Gillot en
+vint pourtant a se dire qu'il etait la pour emplir ses poches, operation
+qu'il commenca aussitot.
+
+"Jamais je ne pourrai tout emporter!" grommela-t-il avec un soupir de
+furieux regret, un vrai soupir d'avare.
+
+Gillot etait tout entier dans ce mot.
+
+Pele-mele, cependant, il entassait les ecus dans ses poches, dans ses
+chaussures, dans son pourpoint, sans songer qu'il ne pourrait faire un
+pas dans la rue sans resonner comme un mulet a sonnettes et sans risquer
+de semer de l'or sur la route.
+
+Une fois qu'il se fut vautre tout son soul dans cet argent et cet or,
+Gillot, les jambes ecartees, les bras raides, tout pesant et tout
+embarrasse, se recula en murmurant:
+
+"Quel malheur! j'en ai a peine la moitie. Or ca, fuyons!"
+
+Il se detourna vers la porte et demeura petrifie.
+
+Son oncle etait la!
+
+Le terrible Gilles, accote a la porte fermee, le regardait faire, avec
+un sourire blafard.
+
+Gillot voulut joindre les mains, et dans ce mouvement, deux ou trois
+ecus roulerent sur le carreau.
+
+Gillot se laissa tomber a genoux, et alors ce furent ses chausses
+qui creverent, la danse des ecus recommenca, une course d'or que le
+vieillard suivait du coin de l'oeil en continuant a sourire le plus
+hideusement du Monde.
+
+Ce que voyant, Gillot essaya de sourire aussi: d'ou le choc de deux
+grimaces extraordinaires.
+
+--Mon oncle, mon digne oncle, balbutia Gillot.
+
+--Que fais-tu la? demanda le vieillard.
+
+--Je... vous voyez... je... range votre coffre...
+
+Ah bon! Tu ranges mon coffre? Eh bien, continue, mon garcon.
+
+Gillot demeura interloque.
+
+--Que... je continue?
+
+--Mais oui: il y a ici dans mon coffre vingt-neuf mille trois cent
+soixante-cinq livres en argent et soixante mille deux cent vingt-huit
+livres en or; en tout, si je sais compter, quatre-vingt-neuf mille cinq
+cent quatre-vingt-treize livres. Compte, mon garcon, compte devant moi,
+ecu par ecu; range-moi tout cela par piles de vingt-cinq; l'or a droite,
+comme etant plus noble; l'argent a gauche; allons... qu'attends-tu?
+
+--Voila, mon digne oncle, mon bon oncle, voila! fit Gillot.
+
+Et il se mit a vider ses poches, ses chaussures, son pourpoint.
+
+Le rangement commenca avec ordre et methode sous les yeux de l'oncle qui
+brillaient comme des escarboucles.
+
+A mesure que chaque pile reprenait sa place dans le coffre, un nouveau
+soupir s'etranglait dans la gorge de Gillot, tandis que l'oncle
+comptait:
+
+"Encore quinze mille... encore douze mille..."
+
+Le total baissait de plus en plus, a mesure que les ecus etaient
+reintegres.
+
+L'operation, comme bien on pense, dura longtemps. Commencee vers deux
+heures, elle s'acheva a cinq heures du soir.
+
+Or, cette operation s'accomplissait en meme temps que le roi Charles IX
+faisait sa rentree dans Paris, en meme temps que les deux Pardaillan se
+battaient rue Montmartre contre les mignons de Damville.
+
+Donc, l'oncle Gilles annoncait le total a mesure que les piles d'or et
+les piles d'argent s'entassaient dans le coffre.
+
+"Il ne manque plus que cinq mille livres... plus que quatre mille...
+plus que trois mille..."
+
+Gillot qui venait de placer delicatement le dernier
+
+ecu et de pousser un dernier soupir, Gillot regarda autour de lui et ne
+vit plus rien.
+
+Le carreau apparaissait donc tout entier: il n'y avait plus un seul ecu.
+
+"Comment dites-vous, mon oncle? fit Gillot.
+
+--Je dis qu'il ne manque plus que trois mille livres."
+
+Gillot se fouilla et tira de sa poche l'ecu, les deux sols et les six
+deniers qui constituaient sa fortune personnelle. Heroiquement, il les
+tendit au vieillard qui s'en saisit, les fit disparaitre, et dit:
+
+--Apres!...
+
+--Apres, mon oncle?
+
+--Oui, les trois mille livres!
+
+--Mais je n'ai plus rien, mon oncle!
+
+--Allons, depeche-toi, sans quoi je te fouille.
+
+--Fouillez-moi, mon bon oncle... je n'ai plus rien!
+
+Gilles etouffa un grognement de desespoir, palpa de ses mains
+tremblantes les vetements de Gillot, et une sueur froide pointa sur son
+crane. Gillot ne mentait pas!...
+
+--Deshabille-toi!
+
+Gillot obeit, plus mort que vif. Le vieux Gilles examina chaque
+vetement, sonda les coutures, retourna les poches, dechira les
+doublures... Il dut se rendre enfin a l'horrible verite:
+
+Trois mille livres manquaient au tresor!...
+
+Une sauvage imprecation et un hurlement d'epouvante retentirent dans le
+cabinet; l'imprecation venait de Gilles, qui en meme temps rugissait:
+
+--Rends-les-moi, miserable!
+
+Le hurlement venait de Gillot que son oncle venait de saisir a la gorge.
+
+--Mes economies de cinq ans! hurla Gilles. Mais qui, qui donc me les a
+pris, mes pauvres ecus? Mes pauvres ecus, ou etes-vous?...
+
+Seul, le vieux Pardaillan eut pu repondre a cette question.
+
+Mais Gillot crut que le moment etait venu de rentrer en grace et
+insinua:
+
+--Mon oncle, je vous aiderai a les retrouver!
+
+--Toi! hurla le vieillard qui avait oublie son neveu, toi, miserable!
+Toi qui venais pour me voler! Toi! attends! Tu vas voir ce qu'il en
+coute de se faire larronneur et traitre! Habille-toi! vite!
+
+En meme temps, il secouait son neveu avec une force qu'on n'eut pu lui
+soupconner. Enfin, il le lacha, et Gillot se revetit rapidement.
+
+Gilles, cependant, s'apaisa par degres.
+
+Lorsque Gillot fut pret, il le harponna au cou de ses doigts longs,
+osseux, durs comme du fer, et ayant soigneusement referme le cabinet, il
+l'entraina.
+
+--Misericorde! gemit Gillot.
+
+Arrive au rez-de-chaussee, Gilles lacha son neveu, et tirant une dague
+aceree, lui dit:
+
+--Au premier mouvement que tu fais pour fuir, je t'egorge!
+
+Cette menace rassura un peu Gillot. On ne voulait donc pas le tuer,
+puisqu'il n'etait menace de mort que s'il tentait de fuir!
+
+--Marche devant! reprit l'oncle, sa dague a la main.
+
+Guide, ou plutot pousse, par le vieillard, Gillot passa dans le jardin,
+et entra dans la remise du jardinier.
+
+--Prends ce pieu! commanda l'oncle en designant un assez long poteau
+pointu par un bout.
+
+Gillot obeit et chargea le poteau sur son epaule.
+
+--Prends cette corde! Prends cette beche! ajouta l'oncle.
+
+Le neveu se chargea des objets qu'on venait de lui designer. Ainsi
+charge des instruments de supplice que le redoutable vieillard trouva
+amusant de lui faire porter, Gillot reprit le chemin de l'office, puis
+il penetra dans le couloir de la cave.
+
+Dans l'office, Gilles avait pris en passant une torche et un couteau.
+
+Il poussa son neveu dans la cave et, lorsqu'ils furent descendus, il
+l'entraina au fond et lui dit:
+
+--Creuse ici!
+
+Gillot, veritable loque humaine, decompose par la terreur, hebete, se
+mit a creuser avec la beche.
+
+Le trou creuse, Gillot y planta le poteau et l'enfonca profondement a
+coups de maillet jusqu'a ce que Gilles, ayant constate qu'il tenait
+solidement, criat: Assez!
+
+Alors le vieillard saisit son neveu, le colla au poteau et l'y attacha
+avec la corde, de facon qu'il ne putremuer ni les bras, ni les jambes,
+ni la tete.
+
+Gillot, fou de peur, se laissait faire, et l'instinct vital ne lui
+suggerait pas une revolte.
+
+--Que voulez-vous donc faire de moi? balbutia-t-il.
+
+--Tu vas le savoir, dit l'oncle.
+
+Le vieillard poussa devant Gillot une sorte de billot de bois, s'y assit
+et se mit a aiguiser sur la lame de sa dague le couteau de cuisine qu'il
+avait apporte.
+
+A la vue de ces apprets, Gillot commenca a pousser des gemissements
+ininterrompus.
+
+Ce fut a ce moment-la que le marechal de Damville penetra dans la cave.
+
+"Tu m'impatientes avec tes clameurs de cochon qu'on egorge, cria Gilles.
+Si tu ne te tais, je serai force de te tuer.
+
+Gillot observa instantanement un silence absolu.
+
+"Il ne veut donc pas me tuer! songea-t-il. Mais alors, que veut-il?..."
+
+--Voyons, reprit alors le vieux Gilles. Je vais te juger en mon ame et
+conscience. C'est te dire que je serai indulgent, autant que tes crimes
+peuvent meriter l'indulgence. Reponds-moi en toute franchise.
+
+--Oui, mon oncle. Je vous le promets bien, fit Gillot commencant a se
+rassurer.
+
+Cependant, il louchait fortement sur le couteau que le vieillard
+continuait a affuter paisiblement. Celui-ci reprit:
+
+--Tu as donc suivi la voiture ou monseigneur avait cache ses
+prisonnieres?
+
+--Oui, mon oncle. Jusqu'a la rue de la Hache.
+
+--Quelqu'un t'a-t-il vu?
+
+--Je crois que M. d'Aspremont a du m'apercevoir. Mais je ne pense pas
+qu'il m'ait reconnu.
+
+--Et quelle etait ton idee en suivant la voiture?
+
+--Rien. Je voulais voir, voila tout.
+
+--Et tu as vu ce que tu ne devais pas voir, mon garcon!
+
+--Helas! je m'en repens bien, mon digne oncle!
+
+--Bon. Maintenant, dis-moi, fripon, dis-moi, miserable, quel demon t'a
+pousse a raconter ce que tu n'aurais jamais du voir aux deux damnes
+Pardaillan?
+
+--Ce n'est pas un demon. Je voulais sauver mes oreilles, mon oncle.
+
+--Ah! miserable lache! Tu voulais sauver tes oreilles, alors que je te
+donnais l'exemple! Alors que j'offrais toute ma fortune, ce dont je
+fusse mort de chagrin si on l'eut acceptee! Sais-tu bien, infame, quels
+malheurs ta trahison va attirer sur mon illustre maitre?
+
+--Helas! pardonnez-moi, mon oncle!
+
+--Et moi-meme, que vais-je devenir? Que vais-je repondre a ce puissant
+seigneur lorsqu'il va me demander des comptes?
+
+Le vieux Gilles etait sincere. Il avait laisse tomber sa tete dans ses
+deux mains et se demandait s'il ne valait pas mieux mourir plutot que
+d'avoir a essuyer la colere du marechal.
+
+Cependant, il avait un temoin de sa resistance et de sa parfaite
+innocence. Ce temoin n'etait autre que Gillot lui-meme. Gillot etait
+donc precieux a conserver.
+
+--Ecoute! dit-il en relevant la tete. Je ne te condamne pas a mort.
+Monseigneur prendra a ton egard telle decision qui lui conviendra. Mais
+il faut que je punisse ta lachete, ta trahison qui me met moi-meme au
+pied du gibet, sans compter qu'elle me deshonore. Note que je ne te
+parle pas des trois mille livres qui manquent a mon coffre...
+
+--Mais ce n'est pas moi! hurla Gillot.
+
+--Que je ne te parle pas, continua Gilles impassible du vol enorme que
+tu as voulu perpetrer. Que n'as-tu eu l'idee de me poignarder plutot que
+de toucher a mes pauvres chers ecus?... Mais je te pardonne ce crime, te
+dis-je!... Et quant a ta trahison, monseigneur en jugera, et peut-etre
+te fera-t-il grace si tu lui racontes les choses telles qu'elles se sont
+passes. Me le jures-tu?
+
+--Sur ma part de paradis, je le jure!
+
+--Bon. En ce cas, je vais me contenter de juger le tort que tu me causes
+a moi-meme en me faisant courir le risque d'etre pour le moins chasse
+par monseigneur. Et je vais te punir par ou tu as peche...
+
+--Comment cela? Comment cela? bredouilla Gillot en verdissant de
+terreur.
+
+--Oui, tu as trahi ton maitre et ton oncle pour sauver tes oreilles. Eh
+bien, je vais te couper les oreilles!
+
+--Misericorde! rugit l'infortune Gillot.
+
+Gilles s'etait leve tranquillement et essayait le tranchant de son
+couteau sur l'ongle de son pouce.
+
+Il s'approcha de son neveu qui, livide, les yeux fermes, eut encore la
+force de se degager.
+
+--Au moins, n'en coupez qu'une!...
+
+Il avait a peine termine cette singuliere objurgation qu'une clameur
+terrible jaillit de sa gorge: le terrible vieillard venait de lui saisir
+l'oreille droite et, la tirant fortement, l'avait tranchee d'un seul
+coup de couteau.
+
+L'oreille tomba sur le sol de la cave.
+
+--Grace pour celle qui me reste, vocifera Gillot. ivre d'epouvante et de
+douleur. Grace! pitie...
+
+Un deuxieme hurlement lui echappa, et alors il s'evanouit.
+
+Avec la meme tranquillite, l'oncle etait passe a gauche et, au bout
+d'une seconde, l'oreille gauche de Gillot avait rejoint son oreille
+droite sur le sol ensanglante.
+
+Nul n'evite sa destinee, assurent les fatalistes. Il parait que celle du
+malheureux Gillot etait d'etre tot ou tard prive de ces deux vastes et
+larges ornements que la nature avait prodigalement octroyes a chaque
+face de son visage.
+
+Une fois sa besogne accomplie, le hideux vieillard se mit a sourire.
+
+Mais lorsqu'il vit son neveu inonde de sang, lorsqu'il le vit sans
+connaissance, il fremit et grommela:
+
+"Diable! il ne faut pas que cet imbecile meure tout de suite. Il est mon
+temoin devant le marechal!"
+
+Il s'empressa donc de courir a l'office et en rapporta de l'eau, du vin
+sucre, un cordial, des compresses.
+
+Lorsqu'il eut bien lave les deux plaies, lorsqu'il les eut cauterisees
+au vin sucre, lorsqu'il les eut bandees convenablement, il introduisit
+une gorgee de cordial entre les levres du patient et aspergea son visage
+d'eau fraiche.
+
+Gillot revint a lui, ouvrit des yeux hagards et, croyant avoir fait
+un cauchemar, son premier geste fut de porter les deux mains a ses
+oreilles. Elles n'y etaient plus!...
+
+Gillot poussa un lamentable gemissement.
+
+--Qu'as-tu donc a te plaindre? fit l'oncle avec cette intonation
+narquoise qu'on prete a Satan dans les vieilles legendes.
+
+--Helas! repondit Gillot, comment vais-je faire pour entendre, a
+present?
+
+--Imbecile! dit Gilles.
+
+Ce fut toute la consolation qu'il accorda au pauvre mutile! Seulement,
+il le prit par un bras, l'aida a se soulever, le remit debout, et tous
+deux se dirigerent vers l'escalier aux dernieres lueurs de la torche
+mourante.
+
+Mais ils s'arreterent alors, aussi epouvantes l'un que l'autre.
+
+Un homme etait devant eux!
+
+Et cet homme, c'etait le marechal de Damville!
+
+--Monseigneur! s'ecria Gilles qui tomba a genoux.
+
+--Eh bien, fit Damville d'une voix calme, que se passe-t-il?
+
+--Ah! monseigneur! un affreux malheur! Je suis innocent, je vous le
+jure! J'ai veille, surveille, comme vous m'en aviez donne l'ordre en
+partant. La fatalite et ce miserable imbecile ont tout fait.
+
+--Expliquez-vous clairement, maitre Gilles! fit Damville avec severite.
+
+--Eh bien, monseigneur, les prisonnieres, le damne Pardaillan sait ou
+elles se trouvent...
+
+--Et tu n'es pour rien dans cette trahison?
+
+--Monseigneur, je vous le jure. Mais daignez interroger ce miserable a
+qui je viens de couper les oreilles...
+
+--C'est inutile. J'ai foi en ta parole, Gilles. Releve-toi.
+
+--Ah! monseigneur! s'ecria l'intendant; vous me croirez si vous voulez,
+mais ce que vous venez de dire est pour moi une recompense plus
+magnifique que le jour ou vous me donnates cinq cents ecus d'un seul
+coup!
+
+--Ainsi, tu me restes devoue?
+
+--Jusqu'a la mort! Parlez, ordonnez, ma vie est a vous!
+
+--Viens donc, et fais appel a ton genie d'astuce. Car, si je n'ai nul
+besoin de ton sang, ce que je vais te demander sera plus difficile a
+coup sur que de mourir pour moi.
+
+--Je suis pret, monseigneur!
+
+Et le vieillard se redressa. Le marechal lui avait dit qu'il avait foi
+en sa parole, a lui, laquais! Comme s'il eut ete gentilhomme!... de
+puissance a puissance!
+
+Gilles sentit ses forces d'intrigue se decupler et brula de se jeter
+dans la lutte, entrevoyant, au bout de cette lutte, une victoire
+eclatante, et, au bout de cette victoire, la fortune.
+
+Damville remontait l'escalier de la cave, tout pensif.
+
+"Monseigneur, et cet imbecile? dit le vieillard, en designant Gillot,
+toujours evanoui. Faut-il l'achever?
+
+--Non, il pourra servir dans ce que tu vas entreprendre. Viens!...
+
+
+
+III
+
+L'ASTROLOGUE
+
+Nous laisserons le marechal de Damville aux prises avec sa haine et sa
+rage, chercher quelque moyen de frapper a mort les Pardaillan et de
+s'emparer de Jeanne. Nous laisserons egalement Francois de Montmorency,
+la pauvre folle, et Loise, dans la maison du savant Ramus, ou les
+necessites de notre recit nous rappelleront bientot.
+
+Trois jours apres les evenements qui se sont deroules, trois jours apres
+la rentree triomphale du roi dans sa ville, comme dix heures, du soir
+sonnaient a Saint-Germain-l'Auxerrois, deux ombres marchaient lentement,
+dans la nuit qui enveloppait les jardins du nouvel hotel de la reine.
+
+Sur l'emplacement actuel de la Halle aux bles (Bourse de commerce),
+s'etait eleve jadis l'hotel de Soissons, non loin de l'hotel de Nesle.
+
+Catherine de Medicis, qui avait l'amour de la propriete, avait achete
+les vastes jardins et les terrains vagues, autour de l'hotel de
+Soissons, en ruine. Elle avait fait jeter bas les pierres branlantes;
+des regiments de macons s'etaient employes a faire sortir de terre,
+comme sous le coup de baguette d'une fee, un hotel d'une elegante
+magnificence, et une armee de jardiniers avaient, autour de l'Hotel de
+la Reine, fait jaillir les plantes, les arbustes et les fleurs.
+
+Dans ces jardins, Catherine, qui, toute sa vie, regretta l'Italie, avait
+fait transplanter a grands frais des orangers et des citronniers.
+
+Elle aimait toutes les voluptes, toutes les ivresses, tous les parfums,
+le sang et les fleurs.
+
+Et, c'est au bout de ces jardins, dans l'angle d'une sorte de cour qui
+s'avancait dans la direction du Louvre que, sur les ordres et les
+plans de Catherine, s'etait elevee la colonne d'ordre dorique,
+encore debout--dernier vestige de tout cet harmonieux ensemble de
+constructions. Cette espece de tourelle avait ete specialement
+construite pour l'astrologue de la reine.
+
+C'est vers cette tour que se dirigeaient les deux ombres que nous
+venons de signaler. Ombres... car Ruggieri et Catherine--c'etaient
+eux--s'avancaient en silence, vetus de noir tous deux. Ils s'arreterent
+au pied de la colonne.
+
+L'astrologue tira une clef de son pourpoint et ouvrit une porte basse.
+
+Ils entrerent et se trouverent alors au pied de l'escalier, qui montait
+en spirale jusqu'a la plate-forme de la tour.
+
+La, c'etait un cabinet, ou plutot un etroit reduit, ou Ruggieri rangeait
+ses instruments de travail, lunettes, compas, etc. Pour tout meuble, il
+n'y avait qu'une table chargee de livres et deux fauteuils.
+
+Une etroite meurtriere, donnant sur la rue de la Hache, laissait
+penetrer l'air dans ce reduit.
+
+C'est par cette meurtriere que la vieille Laura, espionne d'une
+espionne, communiquait avec Ruggieri.
+
+C'est par cette meurtriere qu'Alice de Lux jetait les rapports qu'elle
+voulait faire parvenir a la reine.
+
+Or, ce jour-la, Catherine avait recu de Laura un billet contenant ces
+quelques mots:
+
+"Ce soir, vers dix heures, _elle_ recevra une visite importante, dont je
+rendrai compte demain."
+
+--Votre Majeste desire-t-elle que j'allume un flambeau? demanda
+Ruggieri.
+
+Au lieu de lui repondre, Catherine saisit vivement la main de
+l'astrologue et la pressa, comme pour lui recommander le silence.
+
+En effet, elle venait de percevoir un bruit de pas qui, dans la rue,
+s'approchait de la tour. Et, Catherine de Medicis, qui eut ete un
+policier de premier ordre, se disait d'instinct que ces pas etaient sans
+doute ceux de la personne qui devait faire a Alice de Lux une importante
+visite.
+
+La reine s'avanca vers la meurtriere. Et, comme les tenebres etaient
+profondes, comme elle ne voyait rien, elle se placa de facon a entendre.
+
+Les pas se rapprochaient.
+
+--Des passants! fit Ruggieri, en haussant les epaules. Croyez-moi.
+Majeste.
+
+Et il elevait la voix comme s'il eut voulu etre entendu, eut-on dit, des
+gens qui venaient.
+
+--Silence! murmura Catherine d'un ton de menace qui fit palir
+l'astrologue.
+
+Les personnes qui marchaient dans la rue, quelles qu'elles fussent, ne
+pouvaient, en aucune facon, se douter qu'elles etaient ainsi epiees.
+Elles s'arreterent pres de la tour, non loin de la meurtriere, et la
+reine entendit une voix... une voix d'homme qu'on eut dit voilee d'une
+indefinissable tristesse et qui la fit brusquement tressaillir.
+
+La voix disait:
+
+"J'attendrai ici Votre Majeste. De ce poste, je surveillerai a la fois
+la rue Traversine et la rue de la Hache. Nul ne saurait arriver a la
+porte verte sans que je lui barre le chemin. Votre Majeste sera donc en
+parfaite surete...
+
+--Je n'ai aucune crainte, comte, repondit une autre voix--voix de femme,
+cette fois.
+
+--Deodat! avait sourdement murmure Ruggieri.
+
+--Jeanne d'Albret! avait ajoute Catherine de Medicis.
+
+--Voici la porte, madame, reprit la voix du comte de Marillac. Voyez, a
+travers le jardin, apparait une lumiere. Sans aucun doute, elle a recu
+votre messager. Elle vous attend...
+
+--Tu trembles, mon pauvre enfant?
+
+--Jamais je n'eprouverai pareille emotion dans ma vie, qui en contient
+pourtant quelques-unes, qui furent ou bien douces, ou bien cruelles.
+Songez, Majeste, que ma vie se joue en ce moment!... Quoi qu'il
+advienne, je vous benis, madame, pour l'interet que vous daignez me
+temoigner...
+
+--Deodat, tu sais que je t'aime a l'egal d'un fils.
+
+--Oui, ma reine, je le sais. Helas! c'est une autre qui devrait etre ou
+vous etes... Tenez, madame, quand je songe que ma mere m'a certainement
+reconnu dans cette entrevue du Pont de Bois, quand je songe qu'elle a vu
+mon emotion, touche ma plaie, sonde ma douleur et que pas un mot, pas un
+geste, pas un signe d'affection ne lui est echappe, qu'elle est demeuree
+glaciale, impenetrable, formidable de rigidite..."
+
+Le comte laissa echapper un geste de violente amertume, et le bruit
+etouffe d'une sorte de sanglot parvint jusqu'a Catherine, qui demeura
+impassible.
+
+--Courage! fit Jeanne d'Albret pour detourner les cours des pensees du
+jeune homme. Dans une heure, je l'espere, je vous apporterai un peu de
+joie, mon enfant...
+
+A ces mots, la reine de Navarre traversa rapidement la rue et alla
+frapper a la porte verte.
+
+L'instant d'apres, la porte s'ouvrait et Jeanne d'Albret penetrait dans
+la maison d'Alice de Lux.
+
+Le comte de Marillac, les bras croises, s'accota a la tour et attendit.
+Sa tete touchait presque a la meurtriere.
+
+Quelles furent les pensees de ces trois etres, pendant les longues
+minutes qui, une a une, tomberent dans le silence de la nuit?
+L'astrologue: le pere!... la reine: la mere!... Deodat: l'enfant!...
+
+Par un imperceptible mouvement tres lent, Ruggieri s'etait place de
+maniere a empecher Catherine de passer son bras par la meurtriere. Quel
+horrible soupcon traversa donc son esprit?
+
+Catherine etait toujours armee d'un court poignard acere, arme
+florentine dont la lame portait d'admirables arabesques, bijou terrible
+dans les mains de la reine.
+
+Et Ruggieri fremissait d'epouvante.
+
+Car, la pointe de ce poignard, il l'avait trempee lui-meme de subtils
+poisons, et une seule piqure de ce precieux objet d'art etait mortelle.
+
+Qui sait si la reine ne l'eut pas, cette pensee d'allonger subitement
+son bras et de frapper?
+
+Quoi qu'il en soit, elle demeura immobile.
+
+Onze heures sonnerent, puis la demie.
+
+Enfin, comme le dernier coup de minuit s'envolait lourdement par les
+airs, la reine de Navarre quitta la maison d'Alice de Lux.
+
+Le cou tendu, eperdu d'angoisse, le comte la vit venir sans pouvoir
+faire un pas.
+
+Catherine s'appreta a ecouter.
+
+Mais Jeanne d'Albret, s'etant approchee du comte de Marillac, lui dit
+simplement:
+
+--Venez, mon cher fils, nous avons a causer sans retard...
+
+Et tous deux s'eloignerent alors...
+
+Lorsqu'ils eurent disparu, Catherine de Medicis murmura:
+
+--Maintenant, tu peux allumer ton flambeau.
+
+L'astrologue obeit. Et il apparut alors livide, quoique sa main n'eut
+pas un tremblement et que son regard fut calme. Catherine, l'ayant
+considere attentivement, eut un haussement d'epaules et dit:
+
+--Tu as pense que j'allais le tuer?
+
+--Oui, dit l'astrologue avec une effrayante nettete.
+
+--Ne t'ai-je pas dit que je ne voulais pas sa mort? Qu'il peut m'etre
+utile? Tu vois que je ne songe pas a le frapper, puisqu'il vit encore
+apres ce que nous venons d'entendre... As-tu entendu, toi? Il sait que
+je suis sa mere!
+
+L'astrologue garda le silence.
+
+--Jusqu'ici, j'ai voulu douter! Maintenant, c'est fini. Lui-meme a
+parle. Il sait, Rene!...
+
+Pour tout autre que Ruggieri, ces paroles de Catherine n'eussent porte
+l'accent d'aucune emotion. Mais l'astrologue la connaissait. Et la voix
+de sa terrible amante lui apparut si formidable qu'il tint les yeux
+baisses, n'osant regarder celle qui, en apparence, lui parlait si
+paisiblement.
+
+Sombre, la bouche contractee, les yeux fixes dans la nuit vers le point
+ou le comte avait disparu, la reine reprit:
+
+--Tu vois donc que tu peux te rassurer, mon bon Rene; ton affection
+paternelle ne sera soumise a aucune epreuve.
+
+--Si, madame! repondit sourdement l'astrologue; je sais que mon fils va
+mourir et que rien au monde ne peut le sauver.
+
+Catherine, etonnee, jeta un furtif regard sur l'astrologue.
+
+--Expliquez-moi cela!" fit-elle en s'asseyant dans un fauteuil.
+
+Ruggieri se redressa. Son visage ne manquait ni de beaute, ni meme d'une
+certaine majeste naturelle. Ruggieri etait loin d'etre un charlatan.
+Nature complexe, faible au point d'accepter sans revolte les plus
+effroyables besognes, implacable dans l'execution des crimes que seul il
+n'eut jamais ose concevoir, pitoyable quand il etait livre a lui-meme,
+terrible quand il redevenait l'instrument de la reine, il eut sans doute
+passe sa vie en etudes et fut devenu un paisible savant s'il ne s'etait
+trouve sur le chemin de Catherine.
+
+L'art de la divination par les astres n'etait pour Ruggieri qu'un art
+intermediaire: il cherchait plus haut et plus loin. Connaitre l'avenir,
+se disait-il, c'est le diriger! Quelle redoutable puissance armera
+l'homme qui parviendra a savoir aujourd'hui ce que demain doit etre!
+Et que deviendra cette puissance si cet homme peut faire de l'or a sa
+guise?
+
+Ruggieri croyait donc fermement.
+
+Sans cesse decu dans ses calculs, souvent, lorsqu'il avait passe des
+nuits, il laissait tomber sa plume avec decouragement. Mais bientot une
+force nouvelle le poussait, et avec une froide fureur, il s'enfoncait
+dans la solution de l'insoluble.
+
+Quoi d'etonnant, des lors, que ce cerveau fatigue ait ete hante de
+visions?
+
+--Madame, dit-il, vous voulez savoir pourquoi mon fils va mourir et
+pourquoi rien ne peut le sauver. Je vais vous le dire. Lorsque j'ai
+reconnu mon fils dans cette auberge ou vous m'aviez envoye, je n'ai
+d'abord songe qu'a vous. Qu'etait mon fils pour moi? Un inconnu. Tandis
+que vous etiez, vous, l'adoration de ma vie... Puis, peu a peu, la pitie
+est entree en moi. Et avec la pitie, d'autres sentiments assez forts
+pour me faire souffrir, pas assez pour me pousser a me dresser devant
+vous pour vous dire: Celui-la, vous ne le frapperez pas... Et lorsque
+j'ai compris que vous l'aviez condamne, je me suis contente de pleurer
+en moi-meme. Car vous avez pris sur moi un etrange pouvoir, Catherine.
+Je ne vous etonnerai pas en disant que j'ai lutte pour vous chasser de
+moi-meme. Ces temps derniers surtout, ayant consulte les astres, et ne
+recevant que des reponses douteuses, je m'etais repris a esperer. C'est
+vous dire que j'avais pris la resolution de me placer entre vous et lui,
+et d'empecher le meurtre de mon enfant. Tout a l'heure encore, madame,
+si vous aviez essaye de le frapper, vous n'y eussiez point reussi: car
+je croyais alors qu'il devait vivre... Maintenant, je sais qu'il doit
+mourir.
+
+Catherine hocha la tete, tres calme en apparence.
+
+--Superstition! murmura-t-elle.
+
+--Visions diverses, madame. Vous voyez ceci, et je vois cela. Si
+vous avez une vision, vous l'appelez fantome. Si j'ai une vision, je
+l'appelle corps astral.
+
+--Je te crois, Rene! je te crois, fit sourdement Catherine.
+
+Car cette femme si forte, et qui dominait si entierement l'astrologue,
+etait a son tour dominee par lui des que Ruggieri abordait les problemes
+d'occultisme.
+
+Un changement etrange s'etait fait dans la physionomie de l'astrologue.
+Ses yeux, legerement convulses, avaient ce regard en dedans qui
+transforme si completement la figure humaine.
+
+--Oui, reprit-il lentement, lorsque le Ciel se refuse a me repondre,
+lorsque les problemes que je pose d'apres les donnees siderales
+aboutissent a l'insoluble, parfois la question que j'ai posee aux
+invisibles puissances me parvient par une autre voie. C'est ce qui
+vient d'arriver. Voici ce que j'ai vu, Catherine. Vous etiez pres de la
+meurtriere. Et moi j'etais a cette place. Toute mon attention se portait
+sur vos bras. La bague que vous avez a l'index brillait doucement dans
+la nuit, et je ne la quittais pas des yeux. Car ainsi, je pouvais
+surveiller votre main, et si votre main se fut portee a votre poignard,
+je l'eusse arretee. Tout a coup, mon regard s'est trouble. A la meme
+seconde, j'ai recu comme une legere secousse dans le crane, et ma tete,
+d'elle-meme, s'est tournee vers la meurtriere. A ces signes, il m'etait
+impossible de ne pas reconnaitre que j'etais en communication avec
+l'Invisible. Remarquez que je ne pouvais voir mon fils de la place ou
+j'etais. Pourtant, je l'apercus distinctement. Il etait a une vingtaine
+de pas en avant de la meurtriere, et se trouvait a sept ou huit pieds
+en l'air; il flottait, pour ainsi dire, dans une atmosphere brillante;
+lui-meme brillait d'un etrange eclat dans toutes les parties de son
+corps. Il appuyait sa main sur son sein droit. Cette main, lentement,
+retomba. Et a la place ou elle etait, je vis une large blessure par
+laquelle s'echappait a flots un sang pareil a du cristal en fusion, et
+non pas rouge comme le sang des hommes. Mon fils flotta ainsi devant mes
+yeux pendant pres de deux minutes. Puis, peu a peu, ses contours sont
+devenus moins precis; la forme s'est confondue jusqu'a ne plus etre
+qu'une vapeur legere; la lueur s'est eteinte; la vision s'est evanouie,
+puis, rien...
+
+La voix de Ruggieri etait tombee au plus bas pendant ces derniers mots,
+et n'etait plus qu'un murmure indistinct.
+
+La reine se secoua comme pour se decharger de l'inutile fardeau des
+terreurs vaines; ses yeux pleins de defi darderent leur regard d'une
+etrange clarte sur le point que fixait l'astrologue.
+
+--Mon mari, gronda-t-elle entre ses dents, jurait que je sentais la
+mort! Soit! Par le corps du Christ! il me plait de sentir la mort! Il
+me plait d'etre celle qui passe en laissant un sillage de cadavres,
+puisque, pour dominer, il faut frapper! Puissances invisibles qui venez
+de me prevenir, je vous remercie! Marillac doit mourir: qu'il meure!
+Charles doit mourir, lui aussi: qu'il meure!... Anges et demons, vous
+m'aiderez a placer sur le trone le fils de mon coeur, mon bien-aime
+Henri...
+
+Catherine esquissa un rapide signe de croix, et toucha l'astrologue au
+front, du bout de son doigt glace.
+
+Ruggieri fut secoue d'un tressaillement.
+
+--Rene, dit-elle, tu vois bien que le Ciel lui-meme condamne cet
+homme...
+
+--Notre fils...
+
+--Eh bien, laissons sa destinee s'accomplir; ne nous melons pas de
+discuter les arrets prononces par les puissances; il sait que je suis sa
+mere, et c'est pour cela qu'on le condamne.
+
+Catherine disait: on, parce qu'elle ne savait pas au juste si elle
+devait dire Dieu ou Satan.
+
+--On le condamne alors que je revais pour lui un avenir royal. N'en
+parlons plus, Rene... Mais l'autre!... Cette femme qui sait aussi! tu
+viens d'entendre: Jeanne d'Albret connait ce secret... Et celle-la,
+Rene, c'est moi qui la condamne! Je la tiens. Je reve de nettoyer d'un
+seul coup le royaume que je destine a mon fils. Je reve de retablir
+l'autorite de Rome pour consolider l'autorite de mon Henri. J'ai sonde
+Coligny; j'ai sonde le Bearnais, j'ai etudie tous ces seigneurs qui
+encombrent la cour et la ville de leur morgue. Rene, je te le dis, tous,
+depuis leur reine jusqu'au dernier gentilhomme, tous ont le germe de la
+revolte. Ce n'est pas seulement contre l'Eglise qu'ils s'elevent comme
+une menacante barriere; l'autorite royale de France leur pese; la-bas,
+dans leurs montagnes, ils ont pris des habitudes d'independance, et plus
+d'un se dit huguenot qui est tout bonnement revolte. Rene, si je ne
+detruis pas la reforme, c'est la monarchie elle-meme qui sera quelque
+jour reformee. Commencons donc par frapper a la tete. Jeanne d'Albret,
+c'est la tete du protestantisme. Jeanne d'Albret connait mon secret. En
+la supprimant, je me sauve et je sauve l'Eglise et l'Etat.
+
+Ayant ainsi parle, Catherine de Medicis entraina Ruggieri hors de la
+tour.
+
+--Ne devions-nous pas examiner les astres? fit celui-ci.
+
+--Cet examen devient inutile. Je sais ce que je voulais savoir.
+
+Ils traverserent la partie des jardins ou ils se trouvaient et
+parvinrent a un petit batiment d'allure elegante, place a une centaine
+de pas de la tour. Il se composait d'un rez-de-chaussee et d'un premier
+etage. Catherine l'avait fait construire pour servir de logement a son
+astrologue. C'etait une gracieuse maison brique et pierre blanche, avec
+balcon ventru en fer forge. Une belle porte cintree, en chene orne de
+gros clous a tete, des fenetres a vitraux delicats, une facade contre
+laquelle grimpaient des rosiers touffus, achevaient de donner a cette
+demeure une apparence de coquetterie.
+
+Ils entrerent, et, tout de suite apres l'antichambre, penetrerent
+dans une piece tres vaste qui occupait toute l'aile gauche du
+rez-de-chaussee. Sur une grande table etaient deployees des cartes
+celestes dressees par Ruggieri lui-meme; les murs disparaissaient
+derriere les rayons de chene qui supportaient des volumes.
+
+La reine et l'astrologue ne s'arreterent que quelques instants dans le
+cabinet de travail poussiereux.
+
+--Allons dans ton laboratoire, dit Catherine.
+
+Ruggieri eut un fremissement, mais obeit.
+
+Ils traverserent a nouveau l'antichambre, et Ruggieri, faisant
+manoeuvrer trois serrures compliquees, finit par ouvrir, apres dix
+minutes de travail, une lourde porte renforcee de barres de fer.
+
+Derriere cette porte s'en trouvait une autre. Et celle-ci etait toute en
+fer. Elle n'avait aucune serrure. Mais Catherine elle-meme ayant appuye
+fortement sur un imperceptible bouton, la porte s'ouvrit, ou plutot
+s'ecarta, laissant de chaque cote la place suffisante pour le passage
+d'un homme.
+
+La piece ou ils entrerent alors occupait l'aile droite du
+rez-de-chaussee.
+
+L'air y penetrait par deux fenetres, que d'epais rideaux en cuir,
+soigneusement tires, protegeaient contre tout regard qui fut parvenu a
+percer les vitraux.
+
+Ruggieri alluma deux flambeaux de cire, et la salle apparut alors.
+
+Tout le panneau du fond etait occupe par le manteau d'une cheminee
+assez vaste pour former a elle seule comme une piece distincte. Sous
+ce manteau, deux larges fourneaux etaient dresses: a chacun d'eux,
+aboutissait le bout d'un soufflet de forge. Ils etaient encombres de
+creusets de differentes, grandeurs. Cinq ou six tables placees ca et
+la supportaient des cornues de toutes tailles. Sur une planche, une
+collection de masques en verre ou en treillis d'acier.
+
+Sur un signe de Catherine, Ruggieri ouvrit une vitrine au moyen de la
+clef qu'il portait suspendue a son cou, sous son pourpoint.
+
+Catherine se pencha, et murmura:
+
+--Choisissons!... Qu'est-ce que cette aiguille, Rene, cette jolie
+aiguille d'or?...
+
+Rene s'etait penche, lui aussi. Leurs deux tetes se touchaient presque.
+
+Celle de Catherine, a ce moment, etait hideuse;, parce qu'elle riait. Au
+repos, la tete de la reine presentait un caractere de sombre melancolie
+qui n'allait pas sans grandeur. Quand elle souriait, elle parvenait a
+etre gracieuse comme au temps de sa jeunesse ou son sourire avait ete
+chante par tous les poetes. Mais quand elle riait d'une certaine facon,
+elle devenait effrayante.
+
+Quant a Ruggieri, il n'y avait plus ni douleur ni inquietude sur son
+visage, ou eclatait le sauvage orgueil du savant qui contemple son
+oeuvre.
+
+--Cette aiguille? dit-il avec un sourire d'affreuse modestie. Cueillez
+un fruit, madame, par exemple, une belle peche bien mure et doree;
+enfoncez cette aiguille dans sa chair savoureuse; voyez, l'aiguille est
+si mince qu'il sera impossible d'apercevoir la trace de son passage dans
+le fruit. D'ailleurs, le fruit n'en sera nullement gate, Seulement, la
+personne qui aura mange cette peche sera prise, dans la journee, de
+nausees et de vertiges; le soir, elle sera morte.
+
+--Ah! ah!... Et ce liquide epais dans ce flacon, ce liquide qui
+ressemble a de l'huile?
+
+--C'est, en effet, de l'huile, madame. Si, lorsqu'on prepare la
+veilleuse de Votre Majeste, on melangeait douze ou quinze gouttes de
+cette huile a l'huile de la veilleuse. Votre Majeste s'endormirait
+comme d'habitude sans eprouver ni angoisse ni malaise. Seulement,
+elle s'endormirait un peu plus viee que d'habitude... et elle ne se
+reveillerait plus.
+
+--Admirable, Rene! et cette serie de minuscules flacons?
+
+--Tout simplement des essences de fleurs, ma reine. Voici la rose, voici
+l'oeillet et voici l'heliotrope; puis, l'essence de geranium; voici la
+violette; voici l'oranger. Vous vous promenez dans vos jardins avec un
+ami et vous lui faites remarquer la beaute d'un rosier, par exemple.
+Votre ami admire et demande a cueillir la rose. Il la cueille et la
+respire: c'est un homme mort si, la veille, vous avez fait une legere
+incision sur l'arbuste et si, dans l'incision, vous avez verse dix
+gouttes de cette essence... Vous pouvez aussi vous contenter de verser
+une goutte sur la fleur que vous offrirez. Le parfum de la fleur n'est
+pas modifie puisque chacune de ces essences possede le parfum lui-meme.
+
+--Tres joli, Rene! Et ces cosmetiques?
+
+--Ce sont des cosmetiques ordinaires, madame. Voici le noir pour les
+sourcils et cils; voici le rouge pour les levres; voici la pate pour
+etendre sur le visage; voici les crayons pour donner de la vivacite aux
+yeux. Seulement, la femme qui aura employe cette pate ou ces crayons
+sera prise, dans les deux jours qui suivront, de violentes demangeaisons
+a la figure, et bientot un ulcere se produira, qui ravagera le plus beau
+visage.
+
+--Ah! ce n'est pas pour tuer, alors?
+
+--Eh! madame, on tue une jolie femme en lui prenant sa beaute.
+
+--Tout ceci est foudroyant, murmura Catherine. Qu'y a-t-il la? de l'eau?
+
+-Oui, madame, de l'eau pure, sans gout, sans saveur, sans odeur, sans
+parfum, de l'eau qui n'alterera en rien l'eau ou le vin, ou le liquide
+quelconque avec lequel vous l'aurez melee dans la proportion infime
+de trente a quarante gouttes pour une pinte. Ceci, madame, c'est le
+chef-d'oeuvre de Lucrece: c'est l'aqua-tofana.
+
+--L'aqua-tofana! fit sourdement la reine.
+
+--Un pur chef-d'oeuvre, vous dis-je! Vous disiez, non sans raison, que
+l'effet de tous ces poisons est trop foudroyant. Je comprends qu'il est
+des cas ou il faut agir avec quelque prudence. L'aqua-tofana, limpide
+comme du cristal, ne laisse aucune trace de son passage dans le corps de
+l'etre quelconque, animal ou homme qui en aura bu. Cet homme, s'il a eu
+l'honneur de diner a votre table et si son vin a ete additionne de cette
+pure eau de roche, s'en retournera chez lui tres bien portant. Ce n'est
+qu'un mois apres qu'il commencera a eprouver quelque malaise, une
+angoisse speciale; peu a peu, il lui sera impossible de manger; une
+faiblesse generale s'emparera de lui et, trois mois apres le diner, on
+l'enterrera.
+
+--Merveilleux, dit Catherine, mais trop long.
+
+--Venons-en donc a l'honnete moyenne. Dans combien de temps voulez-vous
+que... la gene soit supprimee?
+
+--Il faut que Jeanne d'Albret meure d'ici vingt ou trente jours, pas
+plus, pas moins.
+
+--La chose est possible, madame, et la victime va nous en fournir le
+moyen. Choisissez sur tout ce rayon d'ebene.
+
+--Ce livre?
+
+--Est un livre d'heures, madame, livre d'une essentielle utilite entre
+les mains d'une catholique, missel precieux pour le travail des fermoirs
+d'or et de la reliure d'argent. Il suffit de le feuilleter.
+
+--Mais Jeanne d'Albret est protestante, interrompit Catherine. Cette
+broche?
+
+--Un admirable joyau. Malheureusement, elle est difficile a fermer...
+Alors, il arrive que la personne qui s'en sert force le ressort pour
+fermer et, en forcant, elle se pique au doigt, piqure insignifiante qui
+fait se declarer en huit jours une bonne gangrene.
+
+--Non. Ce coffret. Qu'est-ce?
+
+--Vous le voyez, madame, un coffret ordinaire pareil a tous les coffrets
+du monde, avec cette difference pourtant qu'il a ete cisele par
+d'habiles artisans et qu'il est en or massif, ce qui en fait un present
+vraiment royal. Et puis, il y a une deuxieme difference. Ouvrez-le,
+madame.
+
+Catherine, sans la moindre hesitation, ouvrit. Un autre que Ruggieri eut
+tressailli devant une preuve d'aussi absolue confiance. Mais il y etait
+habitue.
+
+--Voyez, madame, reprit Ruggieri, l'interieur de ce coffret est double
+en beau cuir de Cordoue... Ce cuir de Cordoue, qui est a lui seul un
+objet d'art, gaufre selon les methodes secretes de la tradition arabe,
+ce cuir est legerement parfume, comme vous pouvez vous en assurer.
+
+Catherine, sans hesitation, aspira le parfum d'ambre qui se degageait
+legerement de l'interieur du coffret.
+
+--Il n'y a aucun danger a respirer ce parfum, reprit le chimiste.
+Seulement, si vous touchiez ce cuir, si vous laissiez votre main dans ce
+coffret pendant un temps suffisant, soit une heure environ, les essences
+dont il est imbibe se communiqueraient a votre sang par les pores de la
+peau, et dans une vingtaine de jours vous seriez prise d'une fievre qui
+vous emporterait en trois ou quatre jours.
+
+--Tres bien. Mais quelle vraisemblance y a-t-il que je laisserais ma
+main dans ce coffret pendant au moins une heure?
+
+--A defaut de votre main allant trouver le cuir de Cordoue, le cuir
+ne peut-il pas lui-meme venir trouver votre main?... Je vous offre ce
+coffret... Vous lui donnez une destination quelconque... Il vous servira
+a renfermer l'echarpe que vous mettez a votre cou, les gants qui vont
+s'adapter a votre main. L'echarpe, les gants sejournent dans le coffret,
+leur vertu est des lors aussi efficace que la vertu meme de ce cuir.
+
+--Voila un vrai chef-d'oeuvre, murmura la reine.
+
+Ruggieri se redressa. Son orgueil de chimiste trouvait dans ce mot la
+recompense de son patient labeur.
+
+--Oui, dit-il, c'est la mon chef-d'oeuvre. J'ai mis des annees a
+combiner les elements subtils capables de s'adapter a la peau comme a la
+tunique de Nessus; j'ai veille des nuits et des nuits, j'ai failli cent
+fois m'empoisonner moi-meme pour trouver cette essence qui se communique
+par le toucher, et non par l'odorat ou par le palais. Dans ce coffret
+redoutable, j'ai enferme la mort que j'ai ainsi reduite a l'etat de
+servante docile, muette, invisible, meconnaissable. Prenez-le, ma reine.
+Il est a vous.
+
+--Je le prends! dit Catherine.
+
+En effet, elle referma soigneusement le coffret et s'en empara. Elle le
+garda un instant dans ses deux mains levees a hauteur de ses yeux, et
+murmura:
+
+--Dieu le veut!
+
+
+
+IV
+
+ORDRE DU ROI
+
+Le lendemain du jour ou Francois de Montmorency retrouva sa fille et
+celle qui avait ete sa femme, fut une journee paisible pour tous les
+habitants de la maison de la rue Montmartre.
+
+Le marechal sentait son coeur se dilater. Il etait en extase devant
+sa fille et n'imaginait pas qu'il put exister au monde rien d'aussi
+gracieux. Quant a Jeanne, la conviction se fortifiait en lui qu'elle
+subissait une crise passagere et que le bonheur lui rendrait a la fois
+la raison et la sante physique. Quelquefois, il lui semblait surprendre
+dans les yeux de la folle une aube d'intelligence. Il voulait croire a
+la guerison.
+
+Il attachait parfois des regards timides sur Jeanne, et se disait alors:
+
+"Lorsqu'elle comprendra, comment lui expliquerai-je mon mariage? Est-ce
+que je n'aurais pas du demeurer fidele, meme la croyant infidele?"
+
+Et un trouble l'envahissait a la voir si belle, a peine changee, presque
+aussi ideale qu'au temps ou il l'attendait dans le bois de Margency.
+
+Quant a Loise, a part la douleur de ne pouvoir tout de suite associer sa
+mere a sa felicite, elle etait en plein ravissement. Elle aussi etait
+convaincue qu'un mois de soins attentifs rendrait la raison a la
+martyre. Et elle s'abandonnait a cette joie inconnue d'elle jusqu'ici
+d'avoir une famille, un nom, un pere. Ce pere lui semblait un homme
+exceptionnel par la force, la gravite sereine. C'etait de plus l'un des
+puissants du royaume.
+
+Cette journee fut donc une journee de bonheur veritable malgre la folie
+de Jeanne.
+
+Mais n'etait-elle pas la, vivante? Et meme, lorsqu'ils la consideraient
+tous les deux, le pere et la fille ne remarquaient-ils pas qu'un heureux
+changement se manifestait dans sa sante? Ses yeux reprenaient leur
+brillant, ses joues redevenaient roses; jamais Loise ne l'avait vue ni
+aussi belle ni aussi gaie. Le rire de la folle eclatait non pas strident
+et nerveux, mais doux et plein d'innocent bonheur.
+
+En ce jour, le marechal lia pleine connaissance avec le vieux
+Pardaillan. Leurs mains se serrerent dans une etreinte loyale et le
+souvenir de l'enlevement de Loise s'eteignit.
+
+La nuit qui suivit fut egalement tres calme.
+
+Cependant, vers le commencement de cette nuit, un incident se produisit
+dans la rue. Le marechal de Damville vint visiter le poste qui veillait
+devant la maison. Il etait accompagne de quarante gardes du roi qui
+releverent les gardes d'Anjou. Un officier de la maison royale les
+commandait et le capitaine qui avait accepte la caution de Jeanne de
+Piennes dut se retirer.
+
+Damville passa la nuit dans la rue, et vers l'aube, un mouvement se
+produisit parmi les soldats.
+
+Vingt d'entre eux chargerent leurs arquebuses et se tinrent prets a
+faire feu.
+
+On se preparait evidemment a enfoncer la porte.
+
+La caution de Jeanne de Piennes etait donc tenue pour nulle et non
+avenue? C'est la la reflexion que se fit le vieux Pardaillan lorsque,
+ayant mis le nez a la lucarne, il vit ces preparatifs. Il appela
+aussitot le marechal et le chevalier qui vinrent examiner la situation.
+Le vieux routier etait tout joyeux et ses yeux petillaient:
+
+--S'ils attaquent, dit-il, nous n'avons plus aucune raison de tenir
+notre parole; nous etions ici prisonniers sous la foi de Mme de Piennes.
+L'attaque nous delivre et nous rend le droit de fuir. Il y a une porte
+ouverte: fuyons!
+
+--C'est mon avis, dit le marechal, pour le cas ou ils attaqueraient.
+Parole faussee, parole rendue!
+
+--Ils attaqueront, n'en doutez pas. Qu'en penses-tu, chevalier?
+
+--Je pense que M. le marechal doit sortir immediatement avec les deux
+femmes, mais que nous devons rester, nous, et tenir tete.
+
+--Ah! ah! Voila du nouveau! grommela le vieux Pardaillan, qui comprit
+aussitot ce qui se passait dans le coeur de son fils.
+
+Et le prenant a part:
+
+--Tu veux mourir, hein?
+
+--Oui, mon pere.
+
+--Mourons donc ensemble. Cependant, tu peux bien entendre une
+observation de ton vieux pere?
+
+--Oui, monsieur...
+
+--Eh bien, je ne demande pas mieux que de mourir, puisque tu ne peux
+vivre sans cette petite Loison que le diable emporte, et que moi, je
+ne puis vivre sans toi. Mais encore faut-il etre sur que ta Loisette
+t'echappe!
+
+--Que voulez-vous dire? s'ecria le chevalier en palissant d'espoir.
+
+--Simplement ceci: as-tu demande sa fille au marechal?
+
+--Folie!
+
+--D'accord! Mais enfin, l'as-tu demandee?
+
+--Vous savez bien que non!
+
+--Eh bien, il faut la demander!
+
+--Jamais! Jamais!... Oh! l'affront de me voir refuser!...
+
+--Bon, c'est donc moi qui parlerai pour toi! Or, de de deux choses
+l'une: ou tu es accepte et tu fais aux Montmorency l'honneur d'entrer
+dans leur famille. Mort de tous les diables! ton epee vaut la leur,
+et ton nom est sans tache... Je poursuis: ou tu es refuse, et alors
+seulement il sera temps de graisser nos bottes pour le grand voyage d'ou
+on ne revient pas. Voyons, consens a vivre jusqu'a ce que le pere de
+Loise m'ait formellement dit: Non!
+
+--Soit, mon pere! dit le chevalier qui entrevit la un moyen de mourir
+seul et de ne pas entrainer son pere a la mort.
+
+--Monseigneur, dit alors le vieux Pardaillan en rejoignant le marechal,
+nous venons, le chevalier et moi, de tenir conseil de guerre. Voici
+ce qui est decide: Vous allez partir a l'instant. Nous demeurons ici
+jusqu'a ce que l'attaque soit averee. Alors, nous partirons a notre
+tour.
+
+--Je ne partirai pas d'ici sans vous, dit le marechal d'une voix ferme.
+Et songez-y, chevalier, si vous ne consentez pas a me suivre, des la
+premiere attaque, vous exposez a une mort terrible ces deux innocentes
+creatures.
+
+Le chevalier tressaillit.
+
+--Nous partirons donc, dit-il.
+
+--Il n'y a plus qu'a attendre", dit Pardaillan pere.
+
+L'attente ne fut pas longue. Vers cinq heures du matin, le vieux
+routier, demeure en observation a l'oeil-de-boeuf, vit un cavalier
+faire un signe a l'officier. Ce cavalier, bien qu'il fit chaud, etait
+enveloppe d'un manteau qui le couvrait entierement. En sorte que
+Pardaillan ne put le reconnaitre.
+
+L'officier s'approcha, escorte d'un procureur tout vetu de noir, lequel,
+tirant un papier d'un etui, se mit a lire a haute et distincte voix:
+
+"Au nom du roi:
+
+"Sont declares traitres et rebelles les sieurs Pardaillan pere et fils
+refugies en cette maison sous la caution de noble dame de Piennes; est
+declaree non avenue ladite caution, en ce que ladite dame ignorait les
+crimes precedemment commis par lesdits sieurs Pardaillan;
+
+"Enjoignons auxdits sieurs de se rendre a discretion pour etre menes au
+Temple et de la etre juges pour crime de felonie et de lese-majeste;
+plus incendie volontaire d'une maison; plus rebellion a main armee;
+
+"Enjoignons aux officiers du guet royal de les prendre morts s'ils ne
+peuvent les prendre vifs, afin que leurs cadavres soient pendus.
+
+"Et nous, Jules-Henri Percegrain, declarons avoir ainsi parle a haute
+voix auxdits rebelles, et declarons leur avoir, par derniere indulgence,
+accorde une heure de reflexion.
+
+"En foi de quoi nous avons signe et remis les presentes requisitions a
+gentilhomme Guillaume Mercier, baron du Teil, lieutenant a la compagnie
+des arquebusiers du roi."
+
+L'homme noir remit son papier a l'officier et se retira pres du cavalier
+au manteau, qui demeura immobile.
+
+L'heure de grace accordee aux rebelles s'ecoula promptement.
+
+La rue s'etait remplie de monde; les curieux se haussaient sur la pointe
+des pieds pour voir si on prendrait les rebelles tout vifs ou si on les
+prendrait morts.
+
+L'heure etait passee, l'officier s'approcha de la porte et frappa
+rudement en criant:
+
+"Au nom du roi!"
+
+Le bruit du marteau resonna sourdement dans la maison et une fenetre du
+premier etage s'ouvrit. Le vieux Pardaillan apparut. Une clameur s'eleva
+dans la rue:
+
+"Les voila! Les voila! Ils se rendent!..."
+
+Pardaillan salua gravement, se pencha et demanda:
+
+--Monsieur, pretendez-vous donc nous attaquer?
+
+--A l'instant meme, dit l'officier, si vous ne vous rendez.
+
+--Faites bien attention que vous violez vous-meme la caution accordee.
+
+--Je le sais, monsieur. Et vous devez vous rendre a discretion.
+
+--Nous rendre, c'est autre chose. Je voulais simplement vous faire dire
+que vous faussez la parole donnee. Maintenant, attaquez si bon vous
+semble.
+
+La-dessus, le vieux Pardaillan referma tranquillement sa fenetre, tandis
+que l'officier criait encore une fois:
+
+"Au nom du roi!"
+
+Comme aucune reponse ne lui parvenait, l'officier fit un signe et
+un madrier dispose en facon de catapulte commenca a fonctionner. Au
+cinquieme coup, la porte tomba.
+
+Les arquebusiers dirigerent leurs canons sur la porte et se tinrent
+prets.
+
+Mais, personne ne s'etant montre, il fallut se resoudre a entrer dans
+la maison. La, on constata que l'escalier etait herisse de barricades
+diverses.
+
+--C'est en haut qu'il faudra faire le siege, gronda l'officier.
+
+Il fallut deux heures pour deblayer l'escalier.
+
+Lorsque le passage fut enfin libre, toute la troupe monta avec
+precaution, suivie par le cavalier, qui avait mis pied a terre, mais qui
+continuait a se cacher le visage dans son manteau.
+
+A la satisfaction de l'officier, on trouva toutes les portes ouvertes en
+haut.
+
+On penetra dans les pieces qu'on visita l'une apres l'autre, avec toutes
+les precautions necessaires.
+
+Le premier etage ayant ete ainsi fouille, il devint evident que les
+assieges s'etaient retires dans le grenier.
+
+Mais, lorsque, apres bien des hesitations et des sommations reiterees,
+on se decida enfin a penetrer dans ce grenier, on n'y trouva que du
+foin.
+
+Le cavalier poussa alors un cri de rage et, apercevant la porte de
+communication par laquelle on entrait dans la maison voisine, l'enfonca
+d'un violent coup de pied.
+
+--Ils ont fui par la! rugit-il. Ils m'echappent!
+
+Alors ce cavalier laissa retomber son manteau et les soldats etonnes
+reconnurent l'illustre marechal de Damville.
+
+--Qu'ordonnez-vous, monseigneur? demanda l'officier.
+
+--Fouillez cette maison!" grinca Damville.
+
+La maison fut fouillee; on n'y trouva personne.
+
+Le marechal de Damville sortit par la ruelle aux Fossoyeurs. Il etait
+pale de fureur. Il monta aussitot a cheval et s'elanca dans la direction
+du Louvre.
+
+Arrive la, il demanda aussitot a etre introduit aupres du roi.
+
+Pendant ce temps, les fugitifs arrivaient a l'hotel de Montmorency, et,
+les deux femmes installees, tinrent conseil de guerre.
+
+--Ici, dit le marechal aux Pardaillan, vous etes en surete.
+
+Le chevalier hocha la tete.
+
+--Monseigneur, dit-il, si vous m'en croyez, vous devez fuir. Si vous
+etiez seul, je ne vous donnerais pas ce conseil...
+
+--Vous avez raison, chevalier, dit le marechal. Aussi bien, mon
+intention n'est-elle pas d'exposer ma fille et sa mere. Des ce soir, je
+partirai avec elles pour le chateau de Montmorency. Je compte sur vous
+pour nous escorter jusque-la. Une fois a Montmorency, nul, pas meme le
+roi, n'osera vous y chercher. Il faudrait une armee pour prendre le
+manoir.
+
+Il fut donc convenu que le soir, a la nuit tombante, on quitterait
+Paris.
+
+Dans cette journee, Pardaillan pere eut avec le marechal une memorable
+conversation. Le chevalier s'etait retire dans la chambre qu'il occupait
+a l'hotel. Loise venait de se retirer aupres de sa mere. Le vieux
+Pardaillan demeura seul avec le marechal et, voyant sortir Loise, entama
+heroiquement la question qui lui tenait au coeur:
+
+--Charmante enfant, dit-il, et que vous devez etre bien heureux d'avoir
+retrouvee, monseigneur.
+
+--Oui, monsieur. Heureux au-dela de toute expression.
+
+--Puisse-t-elle, s'ecria le vieux renard, trouver un mari digne d'elle!
+Mais je doute qu'il existe un homme digne de posseder une beaute aussi
+accomplie...
+
+--Cet homme existe pourtant, dit simplement le marechal. Je connais un
+personnage etrange qui apparait comme un type acheve de bravoure et de
+finesse. Ce qu'on m'a raconte de lui, ce que j'en ai su par moi-meme
+fait que je me le represente comme un de ces anciens paladins du temps
+du bon empereur Charlemagne. C'est a cet homme, mon cher monsieur de
+Pardaillan, que je destine ma fille.
+
+--Excusez ma hardiesse, monseigneur, mais le portrait que vous venez de
+tracer est si beau que j'eprouve un imperieux desir de connaitre un tel
+homme. Serais-je tres indiscret si je vous demandais son nom?
+
+--Nullement. Je vous ai, a vous et a votre fils, de telles obligations,
+que je ne veux rien vous cacher de mes chagrins et de mes joies. Vous le
+verrez, monsieur, car j'espere bien que vous assisterez au mariage de
+Loise...
+
+--Et il s'appelle? demanda Pardaillan.
+
+--Le comte de Margency, repondit le marechal en fixant son regard sur le
+vieux routier.
+
+Celui-ci chancela. Il avait recu le coup en plein coeur.
+
+Il balbutia quelques mots et, tout etourdi, atterre, prit conge du
+marechal et rejoignit son fils.
+
+--Je viens de parler a M. le marechal, dit-il.
+
+--Ah!... Et vous lui avez dit?
+
+--Je lui ai demande a qui il comptait donner Loise en mariage. Tiens-toi
+bien, chevalier. Le fer chaud dans une plaie vaut mieux que l'onguent.
+Tu n'auras jamais la petite. Elle est destinee a un certain comte de
+Margency.
+
+--Ah! Et connaissez-vous cet homme?
+
+--Je connais Margency, dit le vieux Pardaillan. C'est un beau comte.
+Enclave dans les domaines de Montmorency, il avait ete pour ainsi dire
+depece, et il n'en restait plus qu'un pauvre reste qui a appartenu a la
+famille de Piennes jusqu'au moment ou le connetable s'en est empare.
+Sans aucun doute, le comte a ete reconstitue; quelque hobereau l'aura
+achete pour avoir le titre de comte.
+
+--Peu importe, monsieur, dit paisiblement le chevalier.
+
+--J'admire ton calme, eclata le routier. Comment! c'est ainsi qu'on te
+traite, toi!... Et tu ne bondis pas?...
+
+--Mais, mon pere, comment voulez-vous que je sois traite? Le marechal
+pour quelques pauvres services que je lui ai rendus, m'offre une
+somptueuse hospitalite.
+
+--Chevalier, nous allons partir d'ici.
+
+--Non, mon pere.
+
+--Tu dis: non? Qui t'y retient maintenant?
+
+--Le marechal compte sur nous pour l'escorter jusqu'a Montmorency. Nous
+l'escorterons, mon pere. Et, une fois qu'il sera en parfaite surete
+dans son castel, alors nous irons nous faire tuer dans quelque jolie
+entreprise.
+
+--De par tous les diables! pourquoi M. le marechal n'appelle-t-il pas M.
+le comte de Margency pour l'escorter?
+
+--Sans doute, nous trouverons le comte en route, dit le chevalier
+toujours souriant. Mais, lors meme qu'il serait ici, je ne lui cederais
+pas le droit que j'ai conquis de mettre Loise en surete. C'est a moi
+qu'elle fit appel, a moi seul. Je n'oublierai jamais cette minute.
+J'etais a mon observatoire de la Deviniere... Tiens, a propos, il me
+faudra y passer pour regler une vieille dette. Avez-vous de l'argent,
+mon pere?
+
+--Trois mille livres. C'est le dernier present que m'a fait M. de
+Damville, un peu malgre lui, d'ailleurs. Tu disais donc que tu voulais
+payer maitre Landry?
+
+--Et dame Huguette.
+
+--Tu dois a tous les deux?
+
+--Oui, Seulement, c'est de l'argent que je dois a Landry. Et c'est de la
+reconnaissance que je dois a Huguette. Je paierai l'un avec des ecus, et
+l'autre... ma foi, ce sera plus difficile. Un ecu n'est qu'un ecu. Une
+parole sortie du coeur vaut un tresor. Je chercherai... je trouverai.
+
+--Mais mon pere, il faut nous occuper de quitter Paris des ce soir.
+L'escorte du marechal, s'il survient quelque obstacle, ne pourra que
+se battre, et ceci est insuffisant. Nous avons besoin de force et nous
+avons besoin de ruse. Damville est un rude jouteur, sans compter que
+nous avons a nos trousses une foule de roquets de moindre importance.
+
+--Je connais, dit Pardaillan, quelques bons garcons qui pourront ce soir
+nous etre utiles. Il faudrait que j'aille faire un tour du cote de la
+Truanderie.
+
+--Allez donc, mon pere, et soyez prudent.
+
+Le vieux routier jeta un dernier regard a son fils, hocha la tete et
+s'eloigna.
+
+Le chevalier decrocha sa rapiere, fit quelques tours dans la chambre et
+s'assit dans un vaste fauteuil qu'on appelait dans l'hotel le fauteuil
+du roi, parce que Henri Il s'y etait assis.
+
+Qu'on n'aille pas croire que le chevalier venait de jouer vis-a-vis de
+son pere la comedie du jeune amoureux qui parle avec detachement de sa
+peine, en laissant sous-entendre le violent chagrin que cache le sourire
+amer.
+
+Le chevalier etait sincere au point qu'il ne jouait meme pas la comedie
+avec lui-meme, ce qui est encore plus difficile que de ne pas la jouer
+avec les autres.
+
+Le sourire de pince-sans-rire qui lui etait habituel ne disparut pas de
+ses levres. Il ne pleura pas. Il ne soupira pas. Chez lui, les choses se
+passaient en dedans.
+
+Il etait naif. Une douleur entrevue meme chez des inconnus lui serrait
+le coeur. Il revait de fabuleuses richesses pour etancher des larmes
+partout ou il passerait. A defaut de richesses, il revait de parcourir
+le monde en aidant les opprimes, en frappant les oppresseurs. Il ne
+s'etait jamais admire soi-meme. Mais il comprenait vaguement qu'il etait
+exceptionnel et digne d'admiration. Il en resultait que parfois des
+bouffees d'ambition montaient a son cerveau. L'ambition de quelque
+magnifique et glorieuse destinee.
+
+Il calculait exactement sa valeur, et nous l'avons vu devant le roi,
+c'est-a-dire devant un etre d'essence superieure, tout voisin de la
+divinite, calme, paisible, railleur a son habitude, comme devant un
+egal. Et, au fond de lui-meme, il s'etait effare de n'avoir pas tremble
+devant la majeste royale.
+
+Lors donc qu'il se trouva seul, il n'eprouva pas le besoin de modifier
+son attitude. Il avait simplement dit a son pere qu'il ne lui restait
+plus qu'a mourir, parce qu'il se jugeait incapable de surmonter l'amour
+qui avait pris possession de son coeur. Avec la meme simplicite, il eut
+sanglote, s'il en eut eprouve le besoin.
+
+Tel etait ce heros qui avait etonne Catherine de Medicis si difficile a
+etonner, qui avait conquis l'admiration de Jeanne d'Albret, qui avait
+soufflete de son rire le duc d'Anjou, qui s'etait moque du roi de
+France, qui avait battu sur tous les terrains le marechal de Damville,
+et que le marechal de Montmorency traitait en hote royal.
+
+Il etait si pauvre qu'a part les trois mille ecus rapines par son pere,
+il allait se trouver sans un sol du jour ou il sortirait de cet hotel.
+
+Sincere, moqueur, tendre, ouvert a toutes les emotions, fort comme
+Samson, elegant comme Guise, il passait dans la vie sans voir qu'il
+marchait dans une gloire.
+
+Une fois seul, il ne maudit pas le marechal et trouva que les choses
+etaient comme elles devaient etre, puisque, selon les idees de son
+temps,--de tous les temps!--un gueux ne pouvait epouser une heritiere
+d'immenses richesses.
+
+Il maudit encore moins Loise, et se contenta de murmurer avec une
+adorable naivete:
+
+"Quel malheur pour elle! Comment quelqu'un, pourra-t-il jamais l'aimer
+comme je l'eusse aimee?... Pauvre Loise!..."
+
+Et apres quelques instants de reflexion:
+
+"Je crois bien qu'il est impossible de souffrir plus que je ne souffre.
+Si cela devait durer huit jours, je deviendrais fou. Heureusement, tout
+va s'arranger. Cette nuit, nous sommes a Montmorency, demain je rentre
+a Paris. Et alors, voyons... combien sont-ils? Damville: rude epee. Ce
+d'Aspremont dont m'a parle mon pere. Les trois mignons. Ce Maurevert.
+Cela fait six. Je les provoque tous les six a la fois. C'est le diable
+si a eux tous ils ne parviennent pas a me tuer. Allons, j'aurai de
+jolies funerailles!
+
+A ce moment, une tete tiede se posa sur ses genoux.
+
+Il baissa les yeux et vit que Pipeau s'etait approche de lui, avait
+commodement installe sa tete et le regardait de ses grands yeux bruns,
+tendres, profonds, d'une belle humanite.
+
+--Te voila, toi? sourit-il joyeusement.
+
+Pipeau jappa avec non moins de joie, repondant:
+
+--Parfaitement! C'est moi! Moi! ton ami! Tu avais l'air de m'oublier, de
+ne pas plus penser a moi que si je n'etais pas ton ami le plus fidele...
+fidele jusqu'a la mort!
+
+Voila ce que dit Pipeau.
+
+Le chevalier posa sa main sur la tete du chien et dit:
+
+--Nous allons donc nous quitter. Pipeau? Ce m'est un grand chagrin. Je
+te dois beaucoup, sais-tu? Grace a toi, je suis sorti de la Bastille, et
+puis, un jour que j'avais faim, tu as partage avec moi, tu te rappelles?
+Et puis, toujours gai, tu me fus un si bon compagnon. Que deviendras-tu
+sans moi?...
+
+Le chien avait ecoute gravement.
+
+Et sans doute, bien que le discours de son maitre fut termine, il
+continua a ecouter ce que le chevalier pouvait se dire a lui-meme, car
+ses yeux ne quitterent pas les yeux du jeune homme, et le chien finit
+par pousser une plainte sourde.
+
+--Pipeau! fit a ce moment le vieux Pardaillan qui entrebailla la porte.
+
+Le chien interrogea le chevalier, qui dit:
+
+--Va.
+
+--Je vais a la Deviniere, puisque tu as des scrupules en ce qui regarde
+maitre Landry, reprit le routier.
+
+--Je vous accompagne, mon pere.
+
+--Non pas, mort diable! Le chien me suffira en cas d'attaque. Il pourra
+aussi me servir de courrier. Mais toi, ne bouge pas d'ici."
+
+Le chevalier fit un geste d'acquiescement, et Pardaillan pere s'eloigna,
+suivi du chien, heureux d'entreprendre seul la besogne d'exploration
+qu'il avait meditee. Car, sous pretexte d'aller a la Deviniere payer les
+dettes de son fils, le routier voulait surtout s'assurer que l'hotel
+n'etait pas surveille, qu'ils n'avaient pas ete suivis, enfin, que le
+chevalier etait en surete parfaite.
+
+"Une fois a Montmorency, songeait-il, je le deciderai a me suivre, et du
+diable si je n'arrive pas a lui faire oublier toutes les Loise du monde.
+A son age, j'eusse enleve la petite, voila tout. D'ailleurs, qui sait si
+ma ruse ne va pas arranger les choses? C'est un tour de vieille guerre.
+Allons, Pipeau, saute sur ton maitre!"
+
+Pardaillan tendit son bras et le chien sauta, avec un aboi sonore.
+
+A quelle ruse? A quel tour faisait-il allusion?
+
+Pour le moment, suivons le vieux routier dans son exploration. Il
+parcourut les rues avoisinantes et ayant constate que tout paraissait
+parfaitement tranquille, n'ayant rien vu de suspect, descendit jusqu'au
+bac pour traverser la Seine.
+
+Alors, il gagna la rue Saint-Denis et parvint a la Deviniere en se
+promettant bien de pousser jusqu'au cabaret de Catho par la meme
+occasion.
+
+Maitre Landry vit arriver Pardaillan avec un certain etonnement melange
+de crainte et d'esperance.
+
+"Qui sait si cette fois enfin je ne serai pas paye?" murmura le digne
+aubergiste.
+
+--Maitre Landry, dit Pardaillan, je viens payer mes dettes et celles de
+mon fils, car nous allons quitter Paris.
+
+--Ah! monsieur, quel malheur! s'ecria Landry.
+
+--Que voulez-vous, mon cher monsieur Gregoire, nous nous retirons apres
+fortune faite.
+
+L'aubergiste ouvrit des yeux enormes.
+
+--Mais je ne vois pas dame Huguette, reprit Pardaillan. J'ai une
+commission a lui faire de la part de mon fils.
+
+--Ma femme va arriver dans un instant. Mais monsieur me fera bien
+l'honneur de dejeuner une fois encore dans mon auberge, puisqu'il est
+sur le point de quitter Paris?
+
+--Tres volontiers, mon cher ami. Et d'ailleurs, tandis que je
+dejeunerai, vous etablirez notre compte.
+
+--Oh! monsieur, la chose ne presse pas.
+
+--Si fait!
+
+--Puisqu'il en est ainsi, monsieur, je vous avouerai que votre compte
+est tout prepare. Vous m'en aviez vous-meme donne l'ordre, et par deux
+fois vous futes sur le point de regler cette misere. Seulement, vous en
+futes toujours empeche par des circonstances regrettables...
+
+--Pour vous? fit Pardaillan en eclatant de rire.
+
+--Non pas, mais pour vous, monsieur, dit Landry, qui se mit a rire aussi
+par politesse. En effet, la premiere fois, vous eutes ce terrible duel
+avec ce monsieur Orthes... Et la deuxieme fois... au moment ou je
+tendais deja la main, vous vous elancates dans la rue...
+
+---Oui, j'avais vu passer un vieil ami, que je voulais serrer dans mes
+bras.
+
+--En sorte que nous en demeurames la, acheva Lan dry d'un air si piteux
+que le vieux routier eut un deuxieme acces d'hilarite.
+
+Cependant, on dressait le couvert sur une petite table, tandis que
+Pipeau, reprenant instantanement ses vieilles habitudes, entrait dans
+la cuisine de cet air hypocrite et detache des biens de ce monde
+qui inspirait tant de confiance a ceux qui ne connaissaient pas la
+gourmandise et l'astuce de ce chien.
+
+Pardaillan se mit donc a table. A l'aspect venerable des flacons que
+Landry lui-meme deposa sur la nappe eblouissante, il comprit qu'il etait
+devenu aux yeux de l'aubergiste un personnage d'importance.
+
+"Hum! grommela-t-il, l'argent est tout de meme une bonne chose! Avec de
+l'argent qu'il me suppose, j'achete a credit le respect et l'admiration
+de ce digne homme. Que serait-ce si j'etais reellement riche!"
+
+A ce moment, Huguette entra dans la salle.
+
+--Toujours fraiche, rose et tendre comme un jeune radis qui croque a la
+dent, dit le vieux Pardaillan.
+
+Huguette, sans s'etonner de la bizarrerie de cette comparaison, sourit
+et soupira:
+
+--Il parait donc que vous nous abandonnez?
+
+--Oui, ma chere madame Huguette, nous partons pour... pour des pays
+inconnus. Et, avant de partir, nous avons songe, mon fils et moi, que
+nous avions un vieux compte a regler, ici...
+
+--Ah! monsieur! fit Landry avec attendrissement. Et il ajouta: je vais
+chercher la note.
+
+--Ma chere Huguette, dit alors le vieux Pardaillan, je crois qu'il sera
+difficile au chevalier de venir acquitter ce qu'il vous doit, bien qu'il
+m'ait annonce son intention de passer a, la Deviniere.
+
+--Monsieur le chevalier ne me doit rien, fit vivement Huguette.
+
+--Si fait, par la mort du diable! A telles enseignes que je vais vous
+citer ses propres paroles: "Quant a la jolie Huguette, a-t-il dit,
+ce n'est pas de l'argent que je lui dois, mais deux bons baisers, en
+reconnaissance des attentions qu'elle a eues pour moi. Et je voudrais
+lui dire aussi que, quoi qu'il arrive, je ne l'oublierai jamais, et que
+je lui garderai toujours une bonne place parmi les plus doux et les
+meilleurs de mes souvenirs."
+
+--Le chevalier a dit cela? s'ecria l'hotesse, en rougissant.
+
+--Sur ma foi! Et je crois qu'il n'a dit que la moitie de ce qu'il
+pensait. Aussi, je vais m'acquitter de la commission.
+
+La-dessus, le vieux routier se leva et embrassa Huguette deux fois sur
+chaque joue, ce qui faisait bonne mesure. Puis, se rasseyant, il leva
+son verre, et dit gravement: "A votre sante, jolie Huguette!"
+
+--Monsieur, fit alors l'hotesse toute reveuse, je n'oublierai jamais la
+bonne pensee qu'a eue pour moi monsieur le chevalier. Dites-le-lui, je
+vous prie. Et, je veux a mon tour lui temoigner ma gratitude par un
+avis...
+
+--Parlez, ma chere...
+
+--Eh bien! dites-lui bien qu'_elle l'aime_! fit Huguette avec un soupir.
+
+--Qui cela? s'ecria Pardaillan, etonne.
+
+--Celle qu'il aime, la jolie demoiselle... Loise... Elle l'aime,
+continua Huguette, j'en suis sure. J'ai vu ce pauvre jeune homme si
+malheureux...
+
+--Ah! ma chere Huguette, vous etes un ange!...
+
+--Si malheureux que je n'ai pu m'empecher de le lui dire a lui-meme.
+Repetez-le-lui, et, lorsqu'il sera le mari de Loise, qu'il se souvienne
+que c'est moi qui lui ai annonce son bonheur.
+
+--Corbleu! Dites que vous lui portez bonheur, ma bonne Huguette. Ah!
+c'est ainsi?... Ah! bien, voila qui change diablement les choses!...
+Vive Dieu!... Que je vous embrasse encore!...
+
+Sur ce, nouvelle embrassade. Apres quoi, le vieux Pardaillan continua
+son repas, avec une infinie satisfaction.
+
+Tout a une fin, meme les bons dejeuners.
+
+Celui de Pardaillan suit donc la loi commune, et le dernier flacon
+vide jusqu'a la derniere goutte, le vieux routier, l'oeil conquerant,
+reboucla son epee et, mettant la main a sa ceinture de cuir qui
+contenait les trois mille livres prises dans le coffre de Gilles, appela
+maitre Landry qui, sa note a la main, accourut, radieux, leger, fendant
+l'air de ses bras pour arriver plus vite. Landry, en arrivant a la
+table, deploya son papier. Il etait long d'une aune. Et, comme pour
+s'excuser de cette menacante longueur, l'aubergiste se hata de dire:
+
+--Dame, monsieur, c'est qu'il y en a long! Et encore, n'ai-je pas marque
+les extras.
+
+--Marquez tout, mon cher Landry, fit Pardaillan.
+
+--En ce cas, tout compris, cela fait trois mille livres juste.
+
+Le vieux routier recut le coup sans sourciller et commenca a entrouvrir
+sa ceinture de cuir. Le visage de Landry, qui etait radieux, devint
+incandescent, tant l'emotion le fit flamboyer.
+
+"Enfin!" murmura-t-il dans un souffle.
+
+"Le voila! Le voila!" tonna a ce moment une voix furieuse.
+
+En meme temps, trois personnages, qui venaient d'entrer a l'instant meme
+dans la salle, degainerent et se precipiterent sur Pardaillan. L'auberge
+se remplit de cris. La main de Pardaillan, qui touchait la fameuse
+ceinture, descendit jusqu'a la rapiere qu'elle mit au vent.
+
+Le sourire de Landry se termina en grimace de douleur et d'epouvante...
+Pardaillan avait, d'un coup de pied, renverse la table ont toute la
+vaisselle s'etait ecroulee.
+
+Huguette s'etait enfuie dans la cuisine.
+
+Les trois enrages portaient coup sur coup.
+
+--Cette fois, pas de caution! ricanait l'un.
+
+--Cette fois, pas de quartier! hurlait le second.
+
+Le premier, c'etait Maugiron. L'autre, Quelus.
+
+Le troisieme, qui ne disait rien, mais qui s'escrimait avec une rage
+froide, c'etait Maurevert.
+
+Ils etaient entres a tout hasard dans l'auberge, sachant que la
+Deviniere avait ete longtemps le quartier general des Pardaillan.
+
+A defaut du chevalier, ils trouvaient le pere et, sans plus de
+reflexion, s'etant consultes d'un rapide regard, ils le chargerent.
+
+Pardaillan, affaibli par les blessures qu'il avait recues rue
+Montmartre, se contenta d'etablir un peu de defensive.
+
+Il avait sur sa poitrine trois pointes menacantes.
+
+A chaque coup qui lui etait porte, il parait s'il pouvait, ou reculait
+d'un bond.
+
+La bataille etait silencieuse, cette fois. Les trois etaient resolus a
+tuer le pere en attendant le fils, et ils gardaient toutes leurs forces,
+tout leur sang-froid, jouant serre, cherchant le coup mortel.
+
+Pardaillan reculait donc. Malheureusement, ses trois adversaires etaient
+places en bataille entre lui et la porte de la rue. Il etait donc
+repousse peu a peu vers le fond de la salle, ou la porte se trouvait
+ouverte. Il la franchit et se trouva alors dans cette salle ou, au debut
+de ce recit, nous avons montre le banquet des poetes de la Pleiade.
+
+Cette salle franchie, il penetra dans la suivante et parvint enfin dans
+la derniere piece.
+
+--Cette fois, nous le tenons, dit Maurevert, les dents serrees.
+
+"Allons, pensa Pardaillan, le chevalier et moi, nous ne mourrons pas
+ensemble!"
+
+A ce moment, il vit une porte s'ouvrir, et, sans hesitation, se
+precipita dans le reduit obscur qu'il entrevoyait: c'etait un sombre
+cabinet ou se trouvait l'entree de la cave, d'une part, et, de l'autre,
+l'entree du long corridor qui aboutissait a la rue.
+
+Les trois assaillants voulurent se jeter a la suite de Pardaillan dans
+ce reduit. Mais la porte se ferma a leur nez.
+
+Ce n'etait pas le vieux routier qui avait ferme la porte: c'etait
+Huguette!...
+
+Quand elle avait vu la tournure que prenait la bagarre, elle avait
+rapidement fait le tour par la rue et le corridor et avait ouvert, puis
+referme a clef la porte du reduit.
+
+--Vous! s'ecria Pardaillan, qui reconnut Huguette.
+
+--Fuyez! fit la jolie hotesse en montrant le corridor.
+
+--Pas avant de vous avoir remerciee, dit le vieux; routier qui,
+rengainant sa rapiere, saisit Huguette par la taille et l'embrassa sur
+les deux joues. Un pour moi! Un pour le chevalier de Pardaillan.
+
+Aussitot, il s'elanca dans le corridor et, l'instant d'apres, il
+detalait le long de la rue Saint-Denis.
+
+--Tu ne nous echapperas pas, cette fois! criaient Maugiron et Quelus,
+tandis que Maurevert courait chercher un marteau pour defoncer la
+serrure.
+
+Il se heurta a Huguette dans la salle des banquets.
+
+--Un marteau! commanda Maurevert.
+
+--Inutile, dit Huguette. Je vais ouvrir avec une clef.
+
+--Vous serez recompensee, ma brave femme.
+
+La porte ouverte, les trois spadassins virent le couloir et comprirent
+que le vieux renard avait fui.
+
+Et tous trois s'elancerent. Mais trop tard! Pardaillan etait deja loin,
+courant vers la Truanderie, non pour y chercher refuge, mais pour y
+trouver les compagnons dont il avait besoin pour assurer le depart du
+marechal.
+
+Dans la rue, il fut rejoint par Pipeau qui, fidele a ses habitudes,
+tenait dans sa gueule un saucisson enleve sur les tables de la
+Deviniere.
+
+Huguette, apres le depart des mignons, revint a la cuisine, ou elle
+trouva son mari cramoisi de fureur.
+
+--Ah! vociferait Landry, j'espere bien que M. de Pardaillan n'aura plus
+la pensee de me payer!
+
+--Pourquoi donc? fit Huguette en souriant. Il faudra pourtant qu'il
+paie, nous ne sommes pas assez riches pour abandonner une note pareille!
+
+--Ouais-! fit l'aubergiste. Toutes les fois qu'il me vient payer, il y a
+bataille et bris de vaisselle dans ma pauvre auberge!
+
+--Bah! marquez toujours...
+
+Et maitre Landry, ayant pousse un soupir, s'assit a une table, commanda
+qu'on lui apportat de l'encre et une plume, et il fit a la fameuse note
+la rallonge suivante:
+
+"Item, un dejeuner complet et bien conditionne. Ci: deux ecus et cinq
+sols. Item, une bouteille de vieux Beaugency: trois ecus. Item, deux
+flacons de Saumur: deux ecus. Item, vaisselle brisee: vingt livres.
+Item, un saucisson vole par le chien de M. de Pardaillan: quinze sols et
+quatre deniers.
+
+--Donnez, que j'enferme la note, dit Huguette qui avait lu par-dessus
+l'epaule de son mari.
+
+Landry lui remit le papier et regagna ses cuisines en proie a la plus
+sombre melancolie.
+
+Au-dessous du total general, Huguette ecrivit alors:
+
+"Recu de M. de Pardaillan deux baisers, un pour lui, un pour M. le
+chevalier, son fils, de la valeur de quinze cents livres chacun."
+
+Et elle enferma la note dans l'armoire de sa chambre.
+
+Vers six heures du soir, le vieux Pardaillan rentra a l'hotel de
+Montmorency, sans avoir fait d'autre mauvaise rencontre. Il avait
+fait une longue station dans la Truanderie et avait eu un entretien
+mysterieux avec un certain nombre de ces figures patibulaires, qui
+pullulent en ce lieu.
+
+Il souriait dans sa moustache et murmurait:
+
+"Voyons ce qu'il sera advenu de la rencontre que j'ai si habilement
+preparee!"
+
+A quelle rencontre faisait-il allusion?
+
+On se rappelle que le vieux routier avait d'abord quitte son fils en
+lui disant qu'il allait a la Truanderie, puis, qu'il etait revenu sous
+pretexte de lui emprunter Pipeau.
+
+Or, du premier coup ou il sortit de la chambre du chevalier, Pardaillan
+pere se mit a errer par l'hotel, jusqu'au moment ou il se rencontra avec
+Loise.
+
+"Je vous cherchais, dit le vieux routier. Je tenais a vous faire mes
+adieux.
+
+--Vos adieux! s'ecria la charmante enfant qui ne put s'empecher de
+palir.
+
+--Oui, nous partons, mon fils et moi.
+
+En parlant ainsi, et tout en expliquant avec volubilite que son fils lui
+paraissait atteint d'un mal incurable, le vieux renard marchait dans la
+direction de la chambre du chevalier.
+
+Loise le suivait, machinalement, tout emue par la nouvelle de ce brusque
+depart, le coeur serre par une angoisse inconnue.
+
+Pardaillan ouvrit doucement la porte.
+
+Loise entendit le discours que le chevalier adressait a Pipeau.
+
+Ce fut alors que le vieux routier appela le chien et partit, laissant
+la porte ouverte et, devant cette porte, Loise tout interdite... Que se
+passa-t-il en elle a ce moment? A quelle impulsion obeit-elle? Toujours
+est-il qu'elle entra et, levant ses yeux candides sur le chevalier
+stupefait et bouleverse, demanda:
+
+--Vous voulez partir?... Pourquoi?
+
+Le chevalier, non moins interdit et certes plus tremblant que la jeune
+fille, murmura:
+
+--Qui vous a dit que je voulais partir, mademoiselle?
+
+--Votre pere, d'abord. Vous ensuite... Pardonnez-moi, monsieur... J'ai
+entendu bien malgre moi... Vous avez dit que vous vouliez partir et pour
+ne plus revenir... et que vous ne pouviez emmener votre chien la ou
+vous allez... et que si vous partez, c'est que vous vous ennuyez... Oh!
+monsieur quel est ce pays d'ou vous ne reviendrez jamais?...
+
+--Mademoiselle...
+
+--Et ou vous ne pouvez emmener le pauvre Pipeau? Et pourquoi vous
+ennuyez-vous?
+
+Elle parlait ainsi que dans un reve, tout etonnee de sa propre audace,
+toute tremblante maintenant, deux larmes au bord de ses longs cils.
+
+Le chevalier la contemplait avec un inexprimable ravissement et une
+douleur aigue.
+
+--De dire que je m'ennuie, mademoiselle, c'est une facon de parler...
+
+--Oh! reprit-elle sous l'impulsion d'un irresistible mouvement du coeur,
+est-ce parce que vous etes ici?...
+
+Le chevalier ferma les yeux, joignit les mains, et, d'une voix ardente:
+
+--Ici... oh! ici... c'est le paradis!...
+
+Elle poussa un faible cri. Et alors, cette lumiere qui, en de certaines
+circonstances, jette sa flamme dans l'esprit et le coeur des jeunes
+filles, l'illumina soudainement, et, tres pale, blanche comme un lis,
+elle dit:
+
+--Vous ne voulez pas partir... vous voulez mourir...
+
+--C'est vrai.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je vous aime.
+
+--Vous m'aimez?
+
+--Oui.
+
+--Et vous voulez mourir?
+
+--Oui.
+
+--Vous voulez donc que je meure?
+
+Ces demandes et ces reponses, rapides et haletantes, fievreuses, furent
+faites de part et d'autre, d'une voix basse. Emportes qu'ils etaient par
+leur reve, ils se rendaient a peine compte de ce qu'ils se disaient.
+Mais tout etait amour entre eux.
+
+Entre eux, il ne put etre question de dissimulation. Loise, qui parlait
+au chevalier pour la deuxieme ou troisieme fois, avoua son amour
+spontanement. La pensee qu'elle aurait pu le cacher ou en rougir, ne
+l'effleura meme pas. Cette fleur de timidite n'eut pas compris la
+timidite en ce moment.
+
+Ce cri, qu'elle venait de laisser tomber de ses levres, ce cri de
+sincerite superbe etait l'expression la plus complete, la plus absolue,
+de ce qu'elle pensait.
+
+Si le chevalier mourait, elle mourrait.
+
+C'etait simple, limpide, lumineux. Il n'y avait rien autour de cela: pas
+de reflexion, pas de contestation possible. Etait-ce de l'amour? Elle ne
+savait pas. Elle ne savait qu'une chose:
+
+C'est que sa vie s'absorbait sans effort dans la vie du chevalier; c'est
+que son ame s'incorporait a l'ame de cet homme.
+
+Et maintenant, s'il partait, elle partait.
+
+S'il mourait, elle mourait.
+
+Plus rien au monde ne pouvait les separer.
+
+--Voulez-vous donc que je meure? dit Loise.
+
+En meme temps, ses yeux bleus, limpides comme l'azur du ciel, se
+fixerent sur les yeux du chevalier de Pardaillan.
+
+Il chancela.
+
+Il oublia que le marechal la destinait a ce comte de Margency, a cet
+inconnu qui allait la lui prendre, et, extasie, bouleverse par un
+etonnement infini, murmura:
+
+"Je reve."
+
+Lentement, elle baissa les yeux; une paleur de lis s'etendit sur son
+visage, et elle dit:
+
+--Si vous mourez, je meurs, puisque je vous aime...
+
+Ils etaient tout pres l'un de l'autre. Et pourtant, ils ne se touchaient
+pas. Le jeune homme eprouvait cette sensation tres nette que l'ange
+s'evanouirait si seulement il lui prenait les mains.
+
+Alors, avec cet accent de simplicite qui est la plus souveraine
+expression du pathetique, il murmura:
+
+--Loise, je vis puisque vous m'aimez... Etre aime de vous, cela me
+semblait une heresie... Que votre regard se fut abaisse sur moi, c'etait
+une folie... et pourtant, cela est. Loise, je ne sais si je suis heureux
+ou malheureux, je ne sais si le ciel s'ouvre devant moi... Mais, la
+plenitude de la vie, Loise, vous me l'avez versee...
+
+--Je vous aime...
+
+--Oui. Je le savais. Tout me le criait. Tout me disait que j'etais venu
+dans ce monde pour vous, pour vous seule!
+
+Il se tut subitement.
+
+Il etait comme dans une epouvante et dans une extase.
+
+Et tous les deux comprirent que toute parole eut ete vaine.
+
+Lentement, les yeux rives aux yeux du chevalier, Loise recula jusqu'a la
+porte, s'eloigna, s'evapora pour ainsi dire, et lui demeura longtemps a
+la meme place, comme foudroye.
+
+Alors, la reaction se fit dans cette nature si froide en apparence, et
+si reellement violente.
+
+Une joie inouie, une joie terrible le souleva, le transporta.
+
+Par la baie de la fenetre, son regard etincelant rayonna sur Paris.
+
+Et sa pensee cria, tandis que ses levres serrees ne laissaient echapper
+aucun son:
+
+"Maintenant, je suis le maitre du monde! Roi Charles, Montmorency,
+Damville, puissances et gloires, ma gloire et ma puissance vous egalent!
+O Loise! Loise!..."
+
+Vers six heures, le vieux Pardaillan regagna l'hotel de Montmorency. Il
+retrouva son fils arme en guerre, en conciliabule avec le marechal
+de Montmorency. Dans la cour de l'hotel attendait un de ces lourds
+carrosses qu'on pouvait entierement fermer, au moyen de mantelets.
+
+Le vieux routier examina curieusement le chevalier qui parut calme et
+froid, comme a son habitude.
+
+"Allons, songea-t-il, il ne s'est rien passe. Heureusement que j'apporte
+les bonnes paroles de cette chere Huguette!"
+
+Et, tirant son fils a part, il lui annonca qu'une vingtaine de truands
+se trouvaient aux abords de l'hotel, prets a escorter le marechal, sans
+meme qu'il s'en doutat.
+
+Le signal du depart fut alors donne par le marechal. On devait, pour
+depister les curieux ou les sbires, sortir par la porte Saint-Antoine,
+puis faire un crochet a gauche, pour rejoindre la route de Montmorency.
+
+Loise et sa mere prirent place dans le carrosse, qui fut soigneusement
+ferme.
+
+Le marechal se placa a la portiere de droite; le chevalier a celle de
+gauche; le vieux Pardaillan prit la tete; derriere, venaient douze
+cavaliers de la maison du marechal.
+
+Ces sortes d'escorte, traversant Paris dans un appareil formidable,
+n'etaient alors nullement rares; nul ne fit donc attention a celle-ci,
+et la voiture arriva vers sept heures a la porte Saint-Antoine.
+
+--On ne passe pas! dit a ce moment une voix...
+
+Et l'officier qui commandait le poste s'avanca.
+
+--Qu'est-ce? demanda le marechal en palissant.
+
+L'officier le reconnut a l'instant, et, le saluant:
+
+--Monseigneur, a mon grand regret, je suis oblige de vous empecher de
+passer.
+
+--Mais, monsieur, la porte est encore ouverte a cette heure!
+
+--Pardon, monseigneur, elle est fermee; voyez, le pont est leve.
+
+Le marechal se pencha, regarda sous la voute et vit, en effet, que le
+pont etait leve!
+
+--Bon pour cette porte, dit-il, mais les autres, sans doute...
+
+--Toutes les portes de Paris sont fermees, monseigneur.
+
+--Et a quelle heure seront-elles ouvertes demain?
+
+--Demain, elles ne seront pas ouvertes, monseigneur; ni demain, ni les
+autres jours...
+
+--Mais, s'ecria le marechal avec plus d'inquietude encore que de colere,
+c'est une tyrannie cela!
+
+--Ordre du roi, monseigneur!...
+
+--Eh quoi! On ne peut plus sortir de Paris ni y entrer?...
+
+--Pardon, monseigneur: il est facile d'y entrer et d'en sortir. On
+n'empeche personne d'entrer. Et, quant a sortir, il n'y a qu'a se
+procurer un laissez-passer de M. le grand prevot. Il demeure a deux pas
+de la Bastille. Et, si monseigneur le desire...
+
+--Inutile, dit le marechal.
+
+Et il donna l'ordre du retour.
+
+"Ordre du roi! murmura-t-il. Tres bien. Mais qui cet ordre vise-t-il?
+Moi? Quelle apparence y a-t-il?..."
+
+Tout aussitot, il songea a ces nombreux huguenots venus a Paris, avec
+Jeanne d'Albret, le roi Henri de Navarre et l'amiral Coligny.
+
+Francois de Montmorency demeura persuade qu'il s'agissait d'une mesure
+de police prise sans autre intention contre les huguenots.
+
+Cependant, le carrosse avait repris le chemin de l'hotel de Montmorency.
+Le vieux Pardaillan, lui, avais mis pied a terre et donne son cheval a
+conduire en main, a l'un des cavaliers de l'escorte. Il voulait en avoir
+le coeur net, et son intention etait d'interroger l'officier.
+
+Cinq minutes ne s'etaient pas ecoulees depuis le depart du marechal, et
+il reflechissait a la fable qu'il inventerait pour forcer l'officier a
+parler, lorsqu'il vit l'un des soldats du poste s'eloigner de la porte
+en prenant la rue Saint-Antoine.
+
+Pardaillan le suivit. Il pensait simplement qu'il lui serait plus facile
+de tirer quelque chose de ce soldat. Il l'aborda donc et se mit a
+marcher de conserve avec lui.
+
+--Il fait chaud, dit-il, pour entrer en matiere. Une bouteille de vin
+frais serait la bienvenue?
+
+--La bienvenue, mon gentilhomme.
+
+--Voulez-vous en boire une avec moi, a la sante du roi?
+
+--Je veux bien, par ma foi.
+
+--Entrons donc dans ce bouchon...
+
+--Pas maintenant.
+
+--Pourquoi pas maintenant, puisque c'est maintenant que nous avons soif?
+
+--Parce que j'ai une commission a faire.
+
+--Ou cela?
+
+Du coup, le soldat commenca a regarder de travers l'acharne
+questionneur. A ce moment, le regard de Pardaillan s'accrocha a un
+papier que le soldat avait place dans son justaucorps et dont un bout
+depassait.
+
+--Ah ca, mon gentilhomme, qu'est-ce que cela peut bien vous faire?
+reprit le soldat.
+
+--Rien du tout. Mais, si votre commission vous mene trop loin, vous
+comprenez...
+
+--C'est juste. Eh bien, je vais au Temple.
+
+Pardaillan tressaillit. Il continua de marcher quelques pas en ruminant
+une idee qui venait de lui traverser la cervelle.
+
+--Camarade, dit-il tout a coup, voulez-vous que je vous dise?... Vous
+portez une lettre a l'hotel de Mesmes.
+
+--Comment le savez-vous? s'ecria le soldat stupefait.
+
+--Tenez, voici la lettre qui depasse et sort de votre justaucorps; elle
+va tomber, prenez garde.
+
+En meme temps, Pardaillan saisit entre le pouce et l'index le bout
+du papier qu'il tira. Rapidement, il jeta un coup d'oeil sur la
+suscription. Elle etait ainsi libellee:
+
+A monsieur le marechal de Damville, en son hotel.
+
+Pardaillan jeta un coup d'oeil autour de lui. Ils se trouvaient dans
+la rue Saint-Antoine, pleine de passants. A vingt pas, arrivait une
+patrouille du guet a cheval. Il n'y avait pas moyen de se sauver en
+emportant la lettre. Il la rendit donc au soldat. Mais il avait pu
+remarquer qu'elle etait assez mal cachetee, comme par une personne qui
+eut ete tres pressee.
+
+Ils se remirent en marche. Pardaillan resolu a ne plus lacher son homme
+d'une semelle, le soldat devenu tres mefiant.
+
+--Excusez-moi, mon gentilhomme, reprit tout a coup ce dernier, cette
+lettre doit arriver le plus tot possible.
+
+La-dessus, le soldat prit le pas de course.
+
+Mais il avait affaire a plus entete que lui: Pardaillan se mit aussi a
+courir.
+
+--Camarade, dit-il, voulez-vous gagner cent livres?
+
+--Non! fit le soldat, en precipitant sa course.
+
+--Cinq cents! reprit Pardaillan.
+
+--Laissez-moi! monsieur, ou j'appelle!
+
+--Mille!...
+
+Le soldat s'arreta court et devint cramoisi.
+
+--Que me voulez-vous? dit-il d'une voix tremblante.
+
+--Vous donner mille livres en or, si vous me laissez lire la lettre que
+vous portez.
+
+--Pour mille livres, je serais pendu. Allons donc!
+
+--Oh! oh! C'est donc bien grave, ce que vous portez?
+
+En ce cas, je vous offre deux mille livres."
+
+Le soldat chancela. Pardaillan reprit rapidement:
+
+--Nous entrons au premier cabaret et, tandis que vous videz une bonne
+bouteille, je decachete la lettre, je la lis, puis je remets le cachet
+en place. Personne ne saura.
+
+--Non, murmura le soldat d'une voix sourde; mon officier m'a dit que je
+serais pendu si la lettre s'egarit!...
+
+--Imbecile! Qui te parle de l'egarer?... Trois mille livres! dit
+Pardaillan.
+
+Et, prenant le soldat par le bras, il l'entraina au fond d'un cabaret
+voisin. Le soldat suait a grosses gouttes.
+
+Il palissait, il rougissait.
+
+--Est-ce bien vrai?" murmura-t-il quand ils furent installes devant une
+bouteille.
+
+Pardaillan vida sa ceinture et dit:
+
+--Compte!
+
+Le soldat, ebloui, etouffa un rugissement. Jamais il n'avait vu tant
+d'or. C'etait une fortune qu'il avait la devant lui. Haletant, il remit
+la lettre a Pardaillan et, sans compter, remplit d'or ses poches. Puis,
+comme dans un coup de folie, il se leva, gagna la porte et disparut.
+Pardaillan haussa les epaules et, tranquillement, decacheta la lettre
+dont il etait des lors le maitre.
+
+Elle contenait ces mots:
+
+"Monseigneur, une voiture de voyage fermee s'est presentee a la porte
+Saint-Antoine, escortee par une douzaine de cavaliers. Le marechal de
+Montmorency etait la. Il a paru tres contrarie de ne pouvoir passer. Je
+crois avoir reconnu les deux aventuriers que vous m'avez signales. Je
+fais suivre la voiture qui, je suppose, regagne l'hotel de Montmorency.
+J'ose esperer, monseigneur, que vous brulerez ce billet aussitot recu et
+que vous n'oublierez pas celui qui vous envoie cet avis."
+
+"Ah! ah! fit Pardaillan. Je sais maintenant ce que signifie l'ordre du
+roi de faire fermer toutes les portes de Paris!..."
+
+La-dessus, Pardaillan se mit en chemin pour regagner l'hotel de
+Montmorency.
+
+Dans cette soiree, le marechal de Damville recut autant de billets qu'il
+y avait de portes a Paris. Tous contenaient la meme indication en peu de
+mots: "Rien de nouveau" ou bien: "Le marechal ne s'est pas presente pour
+sortir", ou bien encore: "Les personnes signalees ne sont pas venues."
+
+Seul, le poste de la porte Saint-Antoine n'envoya aucun rapport.
+
+Ainsi, le marechal de Montmorency, Loise, Jeanne de Piennes et les deux
+Pardaillan etaient prisonniers dans Paris! Damville qui, en attendant
+de pouvoir assassiner Charles IX, usait et abusait du credit dont il
+jouissait aupres du jeune roi, Damville avait obtenu pour une duree de
+trois mois la charge d'inspecter les portes de Paris. Il n'avait pas eu
+de peine a demontrer que, dans les circonstances presentes, il fallait
+exercer une etroite surveillance sur tout ce qui entrait dans Paris.
+
+Et le roi lui avait confie le redoutable emploi qui le faisait quelque
+chose comme gouverneur militaire de Paris.
+
+A l'hotel de Montmorency, l'existence s'ecoulait sans incident. Il avait
+ete convenu qu'on resterait enferme sans vaine tentative. Les portes
+de Paris ne pouvaient demeurer longtemps fermees et, a la premiere
+occasion, le depart se ferait tout naturellement.
+
+Une quinzaine de jours s'ecoulerent ainsi.
+
+Le chevalier et le vieux Pardaillan sortaient presque tous les
+jours pour aller aux nouvelles et en prenant toutes les precautions
+necessaires pour ne pas etre reconnus.
+
+Un soir, le routier, qui etait sorti seul, rentrait a l'hotel
+lorsque, dans la loge du suisse, il apercut quelqu'un qu'il reconnut
+immediatement: c'etait Gillot, le digne neveu de l'intendant de
+Damville.
+
+--Que viens-tu faire ici? gronda-t-il.
+
+--Monsieur l'officier, je viens... j'expliquais justement...
+
+--Tu viens m'espionner, miserable!...
+
+--Ecoutez-moi, de grace! balbutia Gillot.
+
+--Point d'affaires! Je vais te couper les oreilles.
+
+Gillot se redressa et, tres digne, prononca:
+
+--Je vous en defie bien, par exemple!
+
+En meme temps, il retira un bonnet qui couvrait sa tete jusqu'a la
+nuque, et Pardaillan demeura stupefait:
+
+Gillot n'avait plus d'oreilles!...
+
+--Vous voyez bien, monsieur, que vous ne sauriez me couper ce que je
+n'ai plus.
+
+--Mais qui t'a ainsi arrange?
+
+--Mon oncle lui-meme! Oui, monsieur!... Lorsque Mgr de Damville a su que
+j'avais trahi son secret parce que j'avais peur que vous me coupassiez
+les oreilles, il a dit a mon oncle: "C'est bon! Coupez-les-lui!..."
+Alors, mon oncle, que je n'eusse jamais cru capable d'un tel crime, a
+execute la cruelle sentence, et, tout evanoui que j'etais, m'a ensuite
+fait porter hors de l'hotel. Une femme m'a releve, m'a soigne, a gueri
+les deux blessures. Et moi, monsieur, moi qui veux me venger, je viens
+me mettre a votre disposition."
+
+--Tiens! tiens! pensa le vieux Pardaillan.
+
+--Prenez-moi, monsieur. Vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
+Je vous aiderai peut-etre mieux que vous ne croyez. Et, contre mes
+services, je ne vous demande qu'une chose.
+
+--Laquelle? Voyons.
+
+--C'est de m'aider a votre tour a me venger de Mgr de Damville qui a
+donne l'ordre de me couper les oreilles, et de mon oncle qui a execute
+cet ordre."
+
+"Voila un animal qui me parait anime d'excellentes intentions et qui
+pourra nous etre utile", songea Pardaillan qui ajouta:
+
+--Eh bien, c'est dit; je te prends a mon service.
+
+Gillot eut dans les yeux un eclair de joie qui eut inquiete Pardaillan
+s'il l'eut surpris. Mais, faisant signe a Gillot de le suivre, le vieux
+routier s'enfoncait deja dans l'hotel.
+
+Gillot le suivit en murmurant entre ses dents:
+
+"J'espere que mon oncle Gilles sera content de moi!"
+
+
+
+V
+
+L'ORAGE GRONDE
+
+Une vingtaine de jours apres l'entree du roi dans Paris eurent lieu les
+fiancailles d'Henri de Bearn et de Marguerite, soeur de Charles IX. A
+cette occasion, une fete fut donnee au Louvre, fete somptueuse et telle
+qu'on n'en avait plus vu depuis les grandes mises en scenes auxquelles
+se complurent Francois Ier et Henri II.
+
+Cette memorable, fastueuse et terrible soiree, il faut que nous la
+suivions pour ainsi dire heure par heure.
+
+Le Louvre flamboyait de lumieres, un immense bruissement de rires
+s'elevait de cette fournaise, et chacune des salles ou se deployaient
+ces magnificences contenait un drame...
+
+Au-dehors, une foule de peuple, difficilement contenue par les archers
+de service soutenus par des compagnies d'arquebusiers, roulait autour
+du Louvre, comme une mer aux flots noirs qui mugit autour d'un brillant
+rocher. Cette foule n'etait pas seulement attiree par la curiosite.
+Malgre les edits cries a diverses reprises, la plupart des bourgeois
+etaient armes de pertuisanes et avaient endosse la cuirasse.
+
+Au debut de cette soiree, et comme la nuit s'etendait sur Paris,
+Catherine de Medicis et son fils Charles IX se trouvaient seuls dans une
+piece dont le balcon dominait la Seine et la rive gauche.
+
+Habille de noir comme a son habitude, plus pale que jamais, ses maigres
+mains d'ivoire incrustees sur la balustrade de fer, Charles IX regardait
+au loin une grande lueur rouge. Et, pres de lui, d'un pas en arriere,
+Catherine souriait, de son rire enigmatique et cruel, sphinx formidable.
+
+--Pourquoi m'avez-vous amene la, madame? demanda le roi.
+
+--Pour vous montrer ce feu, sire.
+
+--Un feu de joie? Mes bons Parisiens se rejouissent.
+
+--Non, sire. Les Parisiens brulent une maison ou l'on a surpris
+une reunion de parpaillots... Et tenez... voici encore un feu qui
+s'allume... la, sur votre gauche!
+
+Une bouffee de sang monta aux joues blemes de Charles IX.
+
+--Plaise au Ciel, continua Catherine, que l'idee ne leur vienne pas de
+bruler le Louvre!
+
+--Par le sang du Christ! Je vais donner l'ordre de charger les
+incendiaires.
+
+Et, se retournant, le roi cria:
+
+--Hola, Cosseins!
+
+--Etes-vous fou, Charles? gronda Catherine en saisissant la main de son
+fils. Voulez-vous donc provoquer des emotions et des emeutes dans Paris?
+
+--Que dites-vous la, madame? fit Charles en frissonnant.
+
+--La verite!... Vous avez reve la fusion des catholiques et des
+huguenots. Dieu sait si j'en ai gemi moi-meme, car je voyais l'abime ou
+vous couriez. Ne voyez-vous pas les visages menacants qui vous entourent
+depuis que Jeanne d'Albret, Henri de Bearn, Conde et Coligny sont ici!
+Aveugle!
+
+Au loin, l'incendie montait et s'etendait, vaste nappe de flammes rouges
+qui ondulait dans la nuit.
+
+--Voila la reponse des Parisiens aux fiancailles de ce soir! reprit
+Catherine.
+
+Les yeux exorbites, les machoires serrees, Charles IX regardait. Par
+moment, un frisson le secouait.
+
+--Charles, continua la reine, ecoutez-moi. Vous savez avec quelle joie
+j'ai pousse a la paix; vous savez que moi-meme je me suis humiliee
+devant l'orgueilleuse Jeanne d'Albret. Vous savez que j'ai ete jusqu'a
+imaginer le mariage de ma propre fille avec Henri de Bearn. C'est que,
+moi aussi, j'etais aveugle! Je croyais alors que la paix etait possible
+entre les huguenots et les catholiques. La paix avec les huguenots?
+Delire! Reve insense! Il faut que l'heresie ou l'Eglise triomphe ou
+meure!
+
+--Madame!... Vous m'epouvantez!... Il est impossible que les choses en
+soient la parce que j'ai eu horreur de tout le sang qui se versait!
+
+--Impossible? N'avez-vous pas lu les lettres que les ambassadeurs de
+tous les Etats apportent? Que nous dit le roi d'Espagne?... Qu'il
+prepare une armee pour retablir le regne de Dieu compromis par notre
+faiblesse.
+
+--Je ferai la guerre a l'Espagnol!
+
+--Insense! Que nous dit Venise? Que nous disent Parme et Mantoue? Que
+nous disent les Etats de l'Empire? Tous, tous, tous nous blament, tous
+nous menacent!
+
+--Je tiendrai tete a l'Europe s'il le faut!...
+
+--Tiendrez-vous tete au Souverain Pontife? gronda Catherine. Vous
+releverez-vous de l'excommunication dont il vous menace?
+
+--Par l'enfer, madame! Le pape est le pape, et, moi, je suis le roi de
+France!...
+
+Et, cramponne a la balustrade, Charles se raidit davantage.
+
+--Silence! dit-il. Je veux qu'on se taise autour de moi! J'ai decide la
+paix, et la paix se fera dans mon royaume! S'il faut faire la guerre a
+l'Espagne, a l'Empire, au pape lui-meme, je ferai la guerre!
+
+--Avec quoi? dit Catherine d'une voix glaciale.
+
+--Avec mes armees, avec ma noblesse, avec mon peuple!...
+
+--Votre peuple!... Venez, sire! Et vous allez entendre ce qu'il veut!
+
+En meme temps la reine saisit la main de son fils avec un geste
+d'irresistible autorite et, l''entrainant, elle lui fit traverser
+plusieurs pieces.
+
+Catherine s'arreta dans une grande salle qui donnait sur le cote du
+Louvre oppose a la Seine.
+
+--Vous parlez de votre noblesse, dit-elle alors. Sur qui compterez-vous?
+Sur un Guise qui fomente je ne sais quoi dans l'ombre? Sur un
+Montmorency qui s'enferme dans son hotel pour y donner refuge aux
+rebelles?
+
+--Mordieu! madame, de quels rebelles parlez-vous?
+
+--De ces deux aventuriers qui, en plein Louvre, nous ont insultes, vous
+et moi!
+
+--Et vous dites que Montmorency leur donne asile?
+
+--Oui, sire. Et toute votre noblesse en est a ce point de revolte
+ouverte... Quant au peuple, ecoutez...
+
+Catherine entraina le roi dans l'embrasure d'une fenetre ouverte, et
+Charles, se penchant, vit, au-dela des fosses, du Louvre, la foule
+enorme qui se pressait et hurlait:
+
+"Vive la messe! Mort aux huguenots!..."
+
+Mais ces cris eux-memes etaient domines et couverts par une clameur plus
+forte, plus volontaire, comme organisee:
+
+"Vive Guise! Vive notre capitaine general!..."
+
+Charles choqua violemment ses mains l'une contre l'autre et, se tournant
+vers la reine mere:
+
+--Que signifie?... Qui est capitaine general?
+
+--Votre peuple vous le dit, sire: c'est Henri de Guise!
+
+--Et de quoi est-il capitaine general?
+
+--Des troupes catholiques, sire!
+
+--Or ca, madame, perdons-nous le sens?... Ou donc sont ces troupes
+catholiques? Et qui les a instituees?...
+
+--Charles, ces troupes, c'est tout le royaume! Ce sont les seigneurs qui
+ne veulent pas que l'heretique soit traite sur le meme pied que le
+loyal serviteur! Ce sont les bourgeois que vous pouvez voir d'ici, la
+pertuisane au poing! C'est tout votre peuple, enfin, qui s'arme pour
+sauver la vieille religion qui, elle, a sauve le monde... Et c'est cela
+qui fait une armee, sire!
+
+Charles IX referma violemment la fenetre et se mit a arpenter la salle
+d'un pas agite.
+
+--Que faire? Que faire? balbutiait-il.
+
+--Eh! par Notre-Dame, votre devoir de roi, de fils aine de l'Eglise!
+
+--Quoi! Une trahison contre ce pauvre Coligny qui pleure de joie quand
+je l'appelle mon pere! Contre ce pauvre Henri qui est si rayonnant et
+qui m'assure de toute son amitie... Faites tout ce que vous voudrez! Je
+ne veux pas m'en meler."
+
+Tout Charles IX etait dans ce mot.
+
+Catherine reprima le tressaillement de joie qui l'agita. Elle marcha
+rapidement vers son fils, fixa son regard aigu sur ses yeux troubles et,
+d'une voix sourde, elle murmura:
+
+--Charles, votre bon coeur vous perdra. Malheureux enfant, ne vois-tu
+pas que tu as introduit le loup dans Paris? Tu parles de l'amitie
+d'Henri de Bearn! Sais-tu ou se trouvait Henri lorsque tu le croyais au
+camp de La Rochelle, avant ton depart pour Blois! Interroge la-dessus
+ton grand prevot...
+
+--Parlez, madame!...
+
+--Eh bien, il etait a Paris avec Conde, d'Andelot et Coligny. Et sais-tu
+ce qu'il y venait faire?... Il conspirait ta mort pour s'emparer de ta
+couronne!"
+
+Le roi devint livide et jeta autour de lui des yeux hagards...
+
+Se penchant a l'oreille de son fils, la reine ajouta:
+
+--Pas un mot, sire! Pas un geste qui laisse comprendre aux damnes
+huguenots que vous savez l'horrible verite! Dissimulez, sire, ou nous
+sommes tous perdus!..."
+
+Alors elle s'eloigna, descendit un escalier derobe et parvint a son
+oratoire.
+
+--Paola! appela-t-elle.
+
+Sa suivante florentine apparut.
+
+--Sont-ils la? demanda la reine.
+
+--Oui, Majeste. Lui, ici... et l'autre, la!
+
+--Bien! le bravo d'abord... Et ensuite, lui!
+
+La suivante sortit et reparut quelques instants apres, suivie d'un homme
+qui s'inclina jusqu'a terre.
+
+--Bonjour, mon cher Maurevert, dit la reine avec son plus gracieux
+sourire. Je vois que vous etes toujours de nos amis, toujours empresse
+lorsque nous avons besoin d'un homme brave, energique et devoue.
+
+--Votre Majeste me comble, dit Maurevert en se redressant.
+
+--Pas du tout. J'aime a rendre hommage aux amis de la couronne. Pauvre
+couronne! Bien peu solide sur la tete de mon fils!...
+
+"Diable! songea Maurevert en palissant, aurait-elle vent de quelque
+chose?"
+
+Et, tout haut, il dit:
+
+--S'il ne faut que risquer ma vie pour consolider cette couronne. Votre
+Majeste n'a qu'a parler: je suis tout pret... a tout!
+
+Au fond, Maurevert tremblait.
+
+Il avait jete autour de lui un rapide coup d'oeil pour s'assurer qu'il
+etait bien seul avec la reine.
+
+Puisque nous tenons ce Maurevert, dessinons-le en quelques traits. Il
+paraissait une trentaine d'annees; svelte, mince, les cheveux et la
+barbe d'un blond ardent, presque roux, l'oeil gris, avec des reflets
+d'acier, la figure reguliere, la tournure elegante, il avait la demarche
+souple d'un fauve et, dans son ensemble, ne manquait pas d'une sorte
+de beaute. Rompu a tous les exercices vigoureux, il passait pour tres
+dangereux l'epee a la main et, en outre, avait une reputation etablie de
+tireur infaillible a l'arquebuse et au pistolet.
+
+Il n'avait pas de situation fixe a la cour. On ignorait d'ou il venait
+et quelle etait sa famille. Mais il avait ete d'abord tres protege par
+le duc d'Anjou, frere du roi, a qui il avait rendu de ces inavouables
+services qu'un bravo pouvait rendre a un prince. En recompense Henri
+l'avait presente a la reine Catherine, en lui disant:
+
+--Madame ma mere, M. de Maurevert tuerait son pere si je lui en donnais
+l'ordre.
+
+Maurevert, en marge de la cour, meprise par les uns, redoute par les
+autres, accepte, tolere plutot, n'aimait et ne haissait personne; mais
+il etait capable de tuer froidement quiconque le genait.
+
+Que voulait-il? De l'argent d'abord, beaucoup d'argent. Et puis un titre
+qui lui permit de faire bonne figure parmi les nobles compagnons qui
+acceptaient sa societe.
+
+Il trahissait secretement le duc d'Anjou pour le duc de Guise, tout pret
+a trahir le duc de Guise pour le roi Charles. Il savait que le frere
+du roi attendait avec impatience la mort de Charles IX, et peut-etre
+Maurevert eut-il assassine le roi s'il n'eut craint d'etre ensuite
+abandonne par Anjou.
+
+Lors donc que Catherine lui eut fait entendre qu'elle craignait pour la
+couronne, Maurevert s'imagina que la reine avait peut-etre des soupcons
+sur la conspiration de Guise.
+
+"S'il en est ainsi, pensa-t-il, et qu'elle me veuille faire arreter, je
+saute sur elle, je l'etrangle, et je prouve au roi que la reine mere
+voulait le tuer pour mettre Anjou sur le trone."
+
+C'est pourquoi il repondit sur un ton de menace que Catherine ne pouvait
+comprendre:
+
+--Je suis pret... a tout!
+
+--Je le sais, monsieur, je le sais, et c'est pourquoi, dans les
+circonstances difficiles que nous traversons, j'ai songe a vous. J'ai
+des ennemis, ou plutot mon fils a beaucoup d'ennemis...
+
+--De quel fils Votre Majeste parle-t-elle en ce moment?
+
+"Oh! Oh! pensa la reine. Corpo di Christo, voila un gaillard plus
+intelligent que je ne le pensais!"
+
+Elle poussa un soupir, et dit d'un ton languissant:
+
+--Mais de quel fils voulez-vous que je parle, sinon du roi...
+
+--C'est que, comme je suis le plus fidele serviteur de Mgr Henri, j'ai
+toujours une tendance a m'imaginer que c'est lui le seul fils de la
+reine. Pardonnez-moi, madame, j'oubliais le roi!
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-elle, j'aime egalement mes enfants...
+Lorsqu'il plaira a Dieu de rappeler a lui mon pauvre Charles, je serai
+heureuse de savoir qu'Henri possede des serviteurs aussi devoues que
+vous... Mais, ce devouement que vous avez pour le duc d'Anjou, ne
+sauriez-vous l'offrir au roi pour un temps?
+
+--Madame, dit Maurevert, ce que j'en ai dit, c'est pour faire comprendre
+a Votre Majeste que j'appartiens corps et ame a Mgr d'Anjou...
+
+Les yeux de la reine etincelerent de joie. Maurevert surprit cette joie
+et continua:
+
+--Mais il va sans dire que, si le roi a besoin de mes faibles services,
+je lui suis tout acquis: c'est mon devoir de fidele sujet.
+
+Il y avait une telle difference entre le ton que le bravo employait pour
+parler du duc d'Anjou et pour parler du roi que Catherine, transportee,
+s'ecria:
+
+--Monsieur de Maurevert, vous etes un honnete homme et, si vous voulez
+m'obeir, je me charge de votre fortune!
+
+Car cette femme si rude, si subtile, devenait aveugle des qu'on la
+flattait dans son amour pour Henri d'Anjou.
+
+Elle reprit apres une minute de reflexion:
+
+--Puisque vous voulez servir le roi, je veux vous donner une preuve de
+mon amitie en vous disant quels sont ses ennemis...
+
+--J'ecoute Votre Majeste, tout pret a renfermer dans mon coeur comme au
+fond d'une tombe les secrets qu'elle daignera me confier.
+
+--Je connais votre discretion... Mais est-ce bien un secret pour vous?
+Ne vous doutez-vous pas de quels ennemis je veux vous parler?
+
+--Serait-ce de M. le duc de Guise?
+
+--Guise? Oh! non... le duc nous est tout devoue...
+
+--Alors, Votre Majeste veut parler du marechal de Damville.
+
+--Damville, a qui nous avons donne le gouvernement de la Guyenne, est un
+de nos plus beaux amis...
+
+--Alors, fit Maurevert, il s'agit de celui qu'on appelle le chef des
+_Politiques_.
+
+--Montmorency! dit la reine. Cette fois, c'est bien un ennemi que vous
+designez. Mais nous en reparlerons plus tard.
+
+--Alors, reprit Maurevert impenetrable, je ne vois pas...
+
+--Songez que, le roi, c'est le fils aine de l'Eglise.
+
+--Votre Majeste veut parler des huguenots! s'ecria le bravo avec une
+surprise parfaitement jouee. Mais le roi lui-meme n'a-t-il pas proclame
+la grande reconciliation?
+
+--Eh bien, oui! Mais, malgre toutes nos avances, malgre la sincerite
+de nos offres, les huguenots conspirent. Ils sont insatiables. Ah!
+Maurevert, je tremble pour mon fils!
+
+--Pourquoi Votre Majeste ne fait-elle pas arreter l'amiral?
+
+--Trop tard, mon bon Maurevert, trop tard. Arreter l'amiral! Qui donc
+oserait maintenant se charger d'une telle besogne?...
+
+--Moi, fit Maurevert.
+
+--Vous!...
+
+--Pourquoi pas? Que le roi m'en signe l'ordre, et, des ce soir, en
+pleine fete, j'arrete Coligny.
+
+--Quel scandale!... Non, non, c'est impossible!... Ah! je suis une reine
+bien malheureuse!... Ah! si le Ciel pouvait donc une fois exaucer ma
+priere! Une bonne fievre quartaine nous delivrerait de Coligny, et il
+n'y aurait pas de scandale... vous comprenez... Helas! nous en serons
+reduits a subir la loi des heretiques et a entendre la messe en
+francais! car, d'esperer que le Ciel enverra a l'amiral la fievre qui
+nous sauverait tous, et qui vous enrichirait, mon bon monsieur de
+Maurevert, d'esperer cela, il n'y faut pas songer...
+
+La reine s'arreta sur ce mot. Maurevert sourit. Mais il voulait des
+ordres positifs. Il avait d'ailleurs compris depuis longtemps.
+
+--Un accident! fit-il.
+
+--Eh oui! dit la reine. Une tuile ne peut-elle pas tomber sur la tete de
+l'amiral?
+
+--Hum! Il faudrait que cette tuile fut douee d'un devouement...
+
+--Qui couterait cher, n'est-ce pas?... Parlez sans crainte, mon cher
+monsieur de Maurevert. Que faudrait-il pour donner de l'intelligence et
+du devouement a cette tuile?
+
+--Je l'ignore, madame. Mais, a defaut de cette tuile, je connais
+quelque part une bonne arquebuse...
+
+--Mais c'est tout ce qu'il faut!
+
+--En ce cas, que Votre Majeste cesse de craindre. Je n'ai qu'un mot a
+dire a un ami qui se chargerait...
+
+--Voyons. Comment s'y prendrait cet ami?
+
+--Mais de la facon la plus simple et la moins scandaleuse... Il
+attendrait au detour de quelque rue M. l'amiral qui tous les jours
+quitte le Louvre a la meme heure et suit le meme chemin pour se rendre
+a son hotel... et tenez, madame, je vois ici l'endroit... Votre Majeste
+connait-elle le reverend Villemur?
+
+--Le chanoine de Saint-Germain-l'Auxerrois?
+
+--C'est cela. Eh bien, ce digne chanoine, qui est des amis les
+plus zeles de l'Eglise, demeure justement dans le cloitre
+Saint-Germain-l'Auxerrois, que M. l'amiral traverse tous les jours
+pour gagner la rue de Bethisy. Il loge dans une fort belle maison, cet
+excellent Villemur. Et il se trouve que les fenetres de son logis sont
+grillees au rez-de-chaussee d'un assez-fort treillis, en sorte que, de
+la rue, il est impossible de voir ce qui se passe a l'interieur de la
+maison.
+
+--Tres bien! Tres bien...
+
+--Supposons donc que mon ami va demander l'hospitalite au chanoine, et
+qu'il se place pres de la fenetre, son arquebuse a la main. Il joue avec
+cette arquebuse. Tout a coup la balle part et va frapper M. l'amiral qui
+passe juste a ce moment. Je crois bien, madame, que ceci vaut la tuile
+ou la fievre.
+
+--Certes! Et, si un tel accident arrivait, votre ami serait royalement
+recompense.
+
+--S'il s'agissait de moi, je repondrais que ma plus belle recompense
+serait la satisfaction d'avoir servi ma reine.
+
+--Oui, mais tout le monde n'a pas votre desinteressement.
+
+--Ce n'est que trop vrai, madame. Je crois donc que l'ami dont je vous
+parle et qui est d'une adresse extraordinaire a l'arquebuse pourrait
+bien se montrer maladroit si je n'etais la pour assurer un paiement
+raisonnable. Mais que Votre Majeste ne s'en inquiete pas: je possede une
+cinquantaine de mille livres, et avec cette faible somme...
+
+Catherine eut un haut-le-corps. Mais se remettant aussitot elle attira a
+elle une feuille de papier et y traca quelques mots.
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-elle, je ne souffrirai pas un tel
+sacrifice. Gardez vos cinquante mille livres. Quant a votre ami, voici
+pour lui un bon de vingt-cinq mille livres sur le tresor.
+
+Maurevert lut le papier, le plia et le mit en poche.
+
+--Le reste... apres l'accident, dit Catherine. Vous voyez que je ne
+marchande pas quand il s'agit de recompenser vos amis, mais j'espere
+qu'il m'en sera tenu compte... Prevenez aussi votre ami que j'aurai
+besoin de lui...
+
+--Contre qui, madame?...
+
+--Je vais vous le dire. Mais il ne s'agit plus la ni du roi ni de
+l'Eglise. Il s'agit..."
+
+Catherine, se dechargeant de cette souriante simplicite dont elle
+s'etait couverte pour parler des affaires de l'Etat, laissa la haine
+eclater sur son visage.
+
+--Il s'agit, poursuivit la reine, de deux hommes qui m'ont mortellement
+offensee. Sans eux, ou du moins sans l'un d'eux, nous n'en serions pas
+ou nous sommes. Il n'y aurait plus d'armee huguenote. Il n'y aurait
+pas de fiancailles royales ce soir dans le Louvre. En sauvant Jeanne
+d'Albret, il nous a menaces, mes fils et moi, d'une ruine que toutes
+mes ressources pourront a peine conjurer. Mais ce n'est pas tout.
+Ce miserable se mele de proteger quelqu'un qui est, dans ma vie, un
+obstacle terrible. Ce n'est pas tout. Par deux fois il m'a bafouee. Lui
+et son pere, je les hais, Maurevert, et je vous donne, en vous revelant
+cette haine, la plus grande preuve d'estime que j'aie jamais donnee a
+per sonne. Tuez-moi ces deux hommes et je vous cree comte..."
+
+Maurevert tressaillit.
+
+--Je vous trouverai un comte a votre taille. Et en attendant, pour
+chacune de ces tetes, il y a cent mille livres.
+
+--Ce sont donc de bien puissants personnages, madame?
+
+--Ce sont deux miserables aventuriers. Mais, prenez-y garde, ces deux
+hommes sont de fer. On croit les avoir tues: ils reparaissent. On les
+brule dans une maison, on les retrouve dans une autre. Mais vous y
+etiez, Maurevert! Vous y etiez a l'incendie du cabaret, vous etiez
+au siege de la rue Montmartre, vous etiez ici meme lorsque j'ai ete
+insultee, bafouee.
+
+--Vous parlez des Pardaillan, madame!
+
+--Vous les avez nommes! Ils sont maintenant...
+
+--A l'hotel de Montmorency, je le sais madame. Eh bien, madame, je vais
+vous etonner: pour la vie de ces deux hommes, je ne veux ni de votre
+comte, ni de vos deux cent mille livres... et je donnerais moi-meme
+jusqu'a la derniere goutte de mon sang pour les tenir un jour a ma merci
+et les etrangler de mes mains...
+
+--Ah! ah! fit lentement Catherine, il parait que vous leur en voulez
+fort, mon bon Maurevert.
+
+Maurevert posa son doigt sur sa joue droite.
+
+Sur cette joue, une longue cicatrice apparaissait, livide, sous les
+couches de pate.
+
+--Joli coup de cravache, dit la reine avec sa terrible tranquillite.
+Vous en serez marque toute la vie.
+
+Maurevert grinca des dents. Mais, se remettant presque aussitot, il
+s'inclina:
+
+--La reine me donne-t-elle conge?
+
+--Allez, monsieur. Et songez que, si je suis bien servie, vous pourrez
+demander ce que vous voudrez sans craindre de trop demander.
+
+Maurevert s'eloigna.
+
+"Bon! songea la reine. Coligny. Les Pardaillan. Voyons maintenant ou en
+est notre bonne Jeanne d'Albret."
+
+Elle s'assit dans un vaste fauteuil.
+
+Peu a peu les traits convulses de Catherine se detendirent. Une
+expression de melancolie reveuse remplaca l'expression de haine. Elle
+saisit un petit miroir pour s'examiner, et, quand elle se vit ce qu'elle
+voulait qu'elle fut, elle s'arrangea dans son fauteuil, prit une pose
+affaissee, ramena sur ses epaules le voile noir qui couvrait sa tete et
+s'en fit ainsi une sorte de cadre qui seyait merveilleusement a cette
+attitude et a cette melancolie.
+
+Alors seulement elle appela la suivante et lui fit un signe. Paola
+penetra dans une piece voisine, et, de meme qu'elle avait introduit
+Maurevert, elle introduisit cette fois un nouveau personnage, et
+s'eclipsa sans bruit.
+
+Quant a Maurevert il avait regagne les immenses salles ou evoluaient dix
+mille invites. Sans que la fete battit encore son plein, il commencait
+deja a regner dans cette foule ce laisser-aller qui denote que la
+froideur premiere est passee.
+
+Maurevert parcourut longtemps les salons, cherchant quelqu'un.
+
+Il apercut enfin un groupe nombreux de seigneurs qui paraissaient faire
+leur cour a un personnage qui, d'apres l'attitude et le nombre des
+courtisans, ne pouvait etre que le roi lui-meme.
+
+Ce n'etait pas le roi, c'etait Henri, duc de Guise.
+
+Il portait avec une grace hautaine un costume qui etait une merveille de
+magnificence et de bon gout: la garde de son epee de parade etincelait
+de diamants; chacun des rubans de son pourpoint etait fixe par une
+grosse perle; une agrafe de rubis et d'emeraudes supportait les plumes
+blanches de sa toque.
+
+Henri de Lorraine, duc de Guise, heureux, souriant, resplendissant de
+jeunesse, reellement magnifique, pouvait en cette soiree passer pour le
+cavalier le plus accompli de la cour de France. Il riait avec les siens
+des huguenots qui passaient en leurs costumes plus severes.
+
+Tout a coup, l'idee d'une excellente farce traversa sans doute son
+esprit. Car il se mit a rire plus nerveusement que jamais: Teligny,
+gendre de l'amiral, venait d'apparaitre, donnant la main a sa femme,
+Louise de Coligny, alors dans tout l'eclat de sa beaute.
+
+Guise la vit de loin. Il etouffa un soupir et palit legerement. Puis,
+eclatant de rire, comme nous avons dit, il s'ecria:
+
+--Messieurs, une jolie comedie!... Approchez-vous, je vais vous
+expliquer cela.
+
+Le cercle des courtisans se resserra. A ce moment, quelqu'un toucha
+Henri de Guise au bras. Le duc se retourna et vit Maurevert.
+
+--Attendez-moi, messieurs, dit-il. Je reviens a l'instant, et nous
+allons combiner ensemble une petite mascarade dont il sera parie!
+
+La-dessus, il se retira du cercle, suivi de Maurevert, et se refugia
+dans l'embrasure d'une large fenetre.
+
+--Eh bien, fit-il, que voulait-elle?
+
+--Me donner l'ordre de tuer Coligny, dit Maurevert.
+
+Le duc tressaillit et murmura sourdement:
+
+--Elle cherche a nous devancer... Mais n'importe! Autant commencer par
+l'amiral! Ah Coligny! Coligny! Tu pleureras des larmes de sang pour
+m'avoir fait pleurer des larmes d'amour. Qu'as-tu promis?
+
+--De tirer sur l'amiral.
+
+--Bien!... Seulement tu attendras que je te dise le bon moment. Tu
+comprends... Ne tire pas sans mon ordre.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et puis... le jour ou tu tireras... tu t'arrangeras pour blesser
+grievement le bonhomme, tu entends... mais non pour le tuer sur le coup.
+
+Guise regagna son cercle de courtisans auxquels il commenca a expliquer
+son idee, qui devait etre des plus bouffonnes a en juger par les rires
+et les bravos qui l'accueillaient.
+
+Quant a Maurevert, il se perdit dans la foule, gagna lentement les
+portes des salons, puis sortit du Louvre et disparut dans les rues
+noires.
+
+
+
+VI
+
+L'ORAGE GRONDE (suite)
+
+"Le bravo d'abords et lui ensuite!" avait dit la reine Catherine a sa
+suivante Paola.
+
+Nous venons d'assister a l'entretien qu'elle avait eu avec Maurevert. La
+suivante florentine introduisit alors le personnage que la reine avait
+simplement appele "lui".
+
+Ce nouveau personnage, ayant salue la reine, se tint immobile devant
+elle dans une attitude de raideur ou il y avait autre chose que de la
+fierte. Il etait tres pale. Ses yeux ardents eclairaient cette paleur
+d'un feu etrange.
+
+Cet homme, c'etait le comte de Marillac.
+
+--Vous etes fidele au rendez-vous, dit enfin Catherine; merci, comte.
+
+--C'est bien plutot a moi de remercier Votre Majeste de l'interet
+qu'elle daigne me temoigner, de la promesse qu'elle a bien voulu me
+faire...
+
+La reine fit un signe de tete ou il y avait de la lassitude, de la
+melancolie, des sentiments reprimes, quelque chose comme une
+affection profonde qui n'ose eclater. Sa voix avait pris une douceur
+extraordinaire.
+
+--Comte, dit-elle de cette voix harmonieuse, restee si jeune et si pure,
+il faut avant tout que je vous supplie de ne pas vous etonner de cet
+interet que vous avez pu remarquer...
+
+--Madame, s'ecria Marillac remue jusqu'aux entrailles, est-ce bien la
+reine qui me parle ainsi?
+
+Et, en cette minute, il eut l'impression emouvante que Catherine allait
+lui repondre:
+
+"Non pas la reine... mais votre mere!..."
+
+Cette reponse ne vint pas.
+
+--Comte, dit-elle, vous etes l'homme le plus genereux que j'aie
+rencontre... C'est a cette generosite que je fais appel pour vous prier
+de ne pas m'interroger au sujet de cet interet... de cette affection que
+je vous porte.
+
+--S'il y a un secret dans la pensee de Votre Majeste, et que ce secret
+soit surpris par moi, puisse-je etre foudroye par le feu du ciel avant
+que de mon coeur il soit monte a ma langue!
+
+--Il y a un secret... Eh bien, oui, comte!... Et tenez... ce secret, je
+vous jure de vous le divulguer un jour... bientot...
+
+Le jeune homme laissa echapper un faible cri.
+
+--Bientot, reprit la reine avec un admirable desordre dans la voix, vous
+saurez pourquoi je m'interesse tant a vous, pourquoi j'ai du, dans notre
+derniere entrevue, feindre la froideur, et pourquoi, cependant, je vous
+offrais une royaute... pourquoi j'ai sonde votre chagrin... et pourquoi
+enfin je veux vous voir heureux!...
+
+--Madame! madame! cria Marillac, comme il eut crie: Ma mere!...
+
+Mais il n'entrait pas dans le plan de Catherine qu'un mot definitif fut
+prononce. Elle dit en souriant:
+
+--Que fites-vous de ce coffret d'or que vous voulutes bien accepter?...
+
+Marillac repondit par un sourire au sourire de la reine.
+
+--Ce coffret, balbutia-t-il?... Ah! je le garde precieusement comme une
+relique, madame, puisqu'il me vient de vous!
+
+Un nuage passa sur le front de Catherine.
+
+--Vous le gardez... chez vous?
+
+--Votre Majeste sait que j'habite l'hotel de la reine de Navarre,
+puisque je suis un de ses gentilshommes... Le coffret est un bijou de
+femme.
+
+--C'est vrai! fit Catherine, toujours avec le meme sourire. Je m'en
+servais pour renfermer tantot mes gants, tantot mes echarpes. Il me fut
+jadis donne par le bon roi Francois Ier, lorsque j'arrivai a la cour de
+France...
+
+--Il n'a pas perdu sa destination, dit alors le comte. Car Sa Majeste ma
+reine s'en sert pour mettre ses gants.
+
+--Vraiment! fit Catherine avec un soupir qui eut paru un merveilleux
+chef-d'oeuvre de ruse a quiconque eut pu voir la joie sauvage qui eclata
+soudain dans ce coeur.
+
+--Oui, reprit le comte avec une gravite soudaine, j'aime la reine de
+Navarre... pardonnez-moi, madame, j'allais dire: comme si elle etait
+ma mere... Alors, je l'ai priee de me garder cette relique.... ce
+coffret... jusqu'au jour...
+
+--Vous avez bien fait, mon enfant!
+
+Le comte chancela, ebloui par ce mot qu'il entendait pour la premiere
+fois dans la bouche de Catherine.
+
+--Jusqu'au jour, disiez-vous? reprit-elle vivement.
+
+--Jusqu'au jour ou je saurai enfin la verite sur celle que vous savez,
+dit le comte en retombant dans ce meme desespoir qui paraissait
+l'accabler. Et ceci m'amene a vous rappeler que Votre Majeste, dans
+cette entrevue meme ou elle me donna ce magnifique coffret, daigna me
+promettre...
+
+--Je vais tenir ma promesse, mon cher comte...
+
+Mais n'etes-vous pas curieux de savoir comment j'ai connu votre passion
+pour Alice de Lux?...
+
+--Je vis dans une telle inquietude, madame, que rien ne me touche ni
+m'etonne... J'ai simplement suppose que Votre Majeste avait daigne
+s'informer de moi...
+
+--C'est un peu cela, comte... mais croyez bien que le genie et
+l'intrigue qu'il m'a fallu deployer pour vous suivre pas a pas, savoir
+ce que vous pensiez, vous proteger au besoin...
+
+Le comte, a ces mots, eut encore un de ces mouvements impulsifs comme
+Catherine en avait provoque deux ou trois depuis le debut de cet
+entretien. Mais, cette fois encore, elle s'arreta, en se reprenant pour
+ainsi dire a l'instant precis ou elle paraissait vouloir s'abandonner a
+l'emotion.
+
+--Je vous ai surveille, reprit-elle avec un sourire. J'ai d'abord voulu
+voir de pres, et Dieu sait ce qu'il m'en a coute pour demeurer si froide
+devant vous, alors que...
+
+--Achevez, madame, je vous en supplie!
+
+--Rien, fit la reine sourdement. L'heure n'est pas venue, et vous avez
+jure de ne pas m'arracher mon secret.
+
+Le comte joignit les mains et s'inclina comme devant une sainte.
+
+--Apres notre premiere entrevue, continua la reine, je ne tardai pas a
+connaitre votre amour pour Alice de Lux. Un soir, comte, vous vous etes
+arrete pres de mon nouvel hotel, au pied meme de la tour. La reine
+de Navarre vous accompagnait. Elle entra chez Alice. Et vous, vous
+attendites... Alors, je voulus savoir ce qui vous tourmentait... Je
+connaissais Alice... je l'avais quelque peu malmenee jadis parce qu'elle
+abandonnait notre religion... J'eus tort, je l'avoue; on devrait
+toujours respecter la croyance des autres... Le lendemain matin, je la
+vis donc... et je sus ce qu'il s'etait passe entre elle et la bonne
+reine Jeanne...
+
+--C'est ce jour-la, madame, interrompit le comte fremissant, qu'eut lieu
+notre deuxieme entrevue... c'est ce jour-la que vous me fites venir...
+que vous voulutes bien me donner ce coffret d'or en signe de votre
+affection... royale... c'est ce jour-la enfin que vous me fites une
+promesse...
+
+--Oui: celle de vous dire au juste ce qu'est Alice de Lux!... Cette
+promesse je vais la tenir... Mais, reprit Catherine, la reine de Navarre
+ne vous a donc rien dit depuis ce jour?
+
+--Rien, madame, rien!... En quittant la maison d'Alice de Lux, elle me
+dit... et toute ma vie j'aurai ces paroles gravees dans ma memoire: "Mon
+enfant, j'ai longuement interroge votre fiancee. Dans mon ame, voici ce
+que je pense: je verrai avec effroi que cette demoiselle devienne la
+femme d'un homme que j'aime comme un fils... mais l'amour peut faire des
+miracles... et je crois vraiment que l'amour d'Alice pour vous est de
+ceux qui font des miracles... Devant cet amour si grand, je vous dis,
+mon enfant: suivez votre destinee".
+
+Le comte garda alors un sombre silence, comme s'il eut encore repete en
+lui-meme ces paroles. Puis il reprit:
+
+--Depuis, la reine ne voulut jamais ajouter un mot. Elle me pria meme
+de ne plus lui parler de ces choses jusqu'au jour ou je serais decide
+a epouser Alice... Que signifie cet effroi qu'elle manifeste a l'idee
+qu'Alice peut devenir ma femme? Que s'est-il donc passe qu'il ait fallu
+un miracle, un miracle d'amour pour faire oublier a Jeanne d'Albret?...
+Il me semble, a force de creuser ma pensee, que la reine de Navarre a
+surpris un crime chez Alice, et que, par pitie pour moi, peut-etre, elle
+ait resolu de taire ce crime...
+
+--Avez-vous revu Alice, depuis;? demanda Catherine.
+
+--Non, madame!... Il me semble maintenant qu'a son premier mot, a son
+premier geste, je decouvrirai son crime... et pourtant je ne puis vivre
+sans elle!
+
+--Vous parlez de crime, reprit la reine en hochant la tete, prenez garde
+de ne pas aller trop loin dans des soupcons que rien ne justifie...
+Ecoutez-moi, comte... Il y a dix-huit jours, je vous ai demande un mois
+pour savoir toute la verite sur Alice de Lux. Mon enquete a abouti plus
+rapidement que je n'eusse espere... cette verite, vous allez la savoir
+selon ma promesse... Alice de Lux est pure, Alice de Lux a mene
+l'existence la plus innocente, Alice de Lux est digne de l'amour d'un
+homme tel que vous... mais..."
+
+Ce "mais", le comte de Marillac ne l'entendit pas. A cette certitude
+que lui donnait Catherine de la purete, de l'innocence d'Alice, le
+malheureux etait tombe sur ses genoux, il avait saisi les mains de la
+reine, et ce cri fit pour ainsi dire explosion sur ses levres:
+
+"Ma mere!... ma mere!..."
+
+Catherine laissa tomber sur le comte prosterne un regard terrible; puis
+ce regard fit le tour de l'oratoire avec une inexprimable epouvante.
+
+--Etes-vous fou, monsieur? gronda-t-elle.
+
+Au meme instant, Marillac fut debout...
+
+--Ah! comte, murmura Catherine, vous venez de me donner une emotion bien
+cruelle, pour si douce qu'elle soit... Songez que, si l'on vous avait
+entendu, la mere du roi de France etait deshonoree...
+
+--Oh! infame que je suis!... Pardonnez a mon delire, Majeste...
+
+--Silence, comte! Pour Dieu, si j'ai pu vous inspirer non pas meme de
+l'affection, mais cette pitie naturelle que tout homme accorde a la
+femme qui a longuement et atrocement souffert, silence! Silence sur tout
+ceci...
+
+--Je le jure, oh! je le jure sur mon ame.
+
+--Pas un mot, pas une allusion a personne au monde!
+
+--A personne, madame, a personne!...
+
+--Pas meme a Alice! Pas meme a cette reine de bonte qui est votre reine.
+
+--Je le jure!...
+
+--Vous m'avez egalement jure de tenir secretes toutes nos entrevues...
+
+--Je le jure encore!...
+
+La reine parut alors s'apaiser et s'abandonner a cette melancolie qui
+donnait un charme severe a son visage, quand elle voulait.
+
+"Quoi! songeait-il. D'ou me vient donc tant de joie? Ai-je donc
+reellement doute d'Alice? Jamais! Jamais!"
+
+Apres quelques instants, pendant lesquels Catherine calcula la confiance
+qu'elle avait pu acquerir dans le coeur de Marillac, elle reprit:
+
+"Maintenant, puisque j'ai promis de vous dire toute la verite, il faut
+que vous sachiez pourquoi la reine de Navarre a hesite, pourquoi vous
+avez pu concevoir des doutes sur Alice de Lux... Il y a en effet
+un mystere sur cette pauvre petite... Elle craignait que la verite
+n'eclatat un jour a vos yeux; cette verite est terrible en soi, bien que
+la pauvre enfant n'en soit en aucune facon responsable...
+
+--Parlez, madame, supplia le comte...
+
+--Eh bien, Alice est une fille sans nom, sans famille. Adoptee par les
+de Lux, elle ne peut en realite se reclamer de sa naissance; voila la
+verite, comte!
+
+Cette etrange accusation proferee devant Deodat--l'enfant trouve
+lui-meme--etait une de ces audaces comme les concevait le sombre cerveau
+de Catherine. N'etre pas "nee" etait alors pour une fille un terrible
+malheur.
+
+Le comte, radieux, s'ecria:
+
+--Je cours me jeter aux pieds d'Alice... Puisse-t-elle me pardonner
+d'avoir ose la soupconner!
+
+--Ainsi, comte, vous passez outre?...
+
+--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix basse et ardente, comment cela
+pourrait-il m'arreter, alors que moi-meme...
+
+Il se tut subitement, en voyant le nuage de tristesse qui couvrait
+soudain le front de la reine, et, se courbant devant elle, ajouta:
+
+--Madame, je vous benis pour la joie immense que vous venez de me
+donner... c'est a vous que je dois la vie...
+
+--Eh bien, comte, eh bien, puisque vous voulez que je fasse ce mariage,
+croyez-moi, faites-le sans eclat.
+
+--Peu importe, madame, comment se fera cette union, pourvu qu'elle se
+fasse!
+
+--Me laissez-vous libre d'arranger la chose? demanda la reine avec un
+charmant sourire.
+
+--Ah! madame, vous m'enivrez! s'ecria le comte dans l'exaltation de sa
+double joie de fils et d'amant.
+
+--Eh bien, je veux choisir l'eglise, l'heure, le jour... Voyons, vous
+n'etes pas assez huguenot pour me refuser cette joie?...
+
+--Madame, je ferai ce que vous voudrez... peu importe le pretre...
+
+--Le pretre? Ah! oui... Eh bien, tenez, je l'ai trouve... un saint
+homme... c'est le reverend Panigarola qui vous unira... L'eglise?... ce
+sera Saint-Germain-l'Auxerrois...
+
+--Le jour? demanda le comte reellement enivre.
+
+--Le jour?... Prenons le lendemain du mariage de ma fille Marguerite...
+
+--L'heure?
+
+--La meilleure: minuit! Allez, et puissiez-vous etre heureux!
+
+--Je le suis au-dela de toute expression, dit le comte en couvrant de
+baisers la main que lui avait tendue la reine.
+
+--Un dernier mot, reprit celle-ci. Laissez-moi la joie d'annoncer a
+Alice son mariage; je dois une repara tion a cette pauvre enfant que
+j'ai rudoyee jadis plus qu'il ne convenait...
+
+--Je vous obeirai, madame.
+
+Et leger, souleve par cette force de joie qui transporte les vrais
+amoureux, le comte s'eloigna, l'ame ravie, pour courir d'abord faire
+part de son bonheur a la reine de Navarre, et ensuite pour courir
+demander pardon a Alice.
+
+A peine fut-il parti que la reine sortit de son oratoire, traversa son
+cabinet de travail et parvint a une piece eloignee. La, une jeune
+femme attendait dans la demi-obscurite de la piece ou brulait un seul
+flambeau.
+
+Cette femme, c'etait Alice de Lux.
+
+La reine alla a elle, lui prit la main et, la regardant jusqu'au fond de
+l'ame:
+
+--Tu as entendu?
+
+--Non, Majeste! dit Alice.
+
+--Tu m'etonnes, fit la reine. Tu n'es donc plus toi-meme!... Eh bien,
+ecoute: il sort de mon oratoire; il t'aime plus ardemment que jamais;
+vous devez vous marier bientot; ne lui demande ni le jour ni l'heure, ni
+le nom du pretre; je t'instruirai de ces details en temps voulu. Sache
+seulement que tu n'es pas la fille du comte de Lux, mais seulement une
+enfant qu'il a recueillie et dont on ne connait ni le pere ni la mere.
+C'est la le secret que tu avais confie a Jeanne d'Albret et qui te
+faisait trembler devant lui. Me comprends-tu?
+
+--Oui, madame, dit faiblement Alice.
+
+--Donc, a partir de ce jour, tu es heureuse. Plus de contrainte. Plus
+rien qui te gene, puisque je suis seule a savoir...
+
+--Et la reine de Navarre! murmura sourdement Alice.
+
+--Ne t'en inquiete plus! repondit Catherine, d'une voix etrange. Donc,
+tu vas l'epouser, et vous partirez loin, ou vous voudrez, et tu seras
+heureuse a jamais... tout cela a condition que tu m'obeisses jusqu'au
+bout... A la moindre hesitation de ta part, je te brise... et je le tue!
+
+--J'obeirai, madame, dit Alice.
+
+--Va, ma fille. Et rappelle-toi que je veux son bonheur et le tien...
+
+Alice demeura immobile.
+
+Il semblait qu'elle fut agitee par un combat interieur.
+
+--Eh bien, Alice? fit la reine. A quoi songez-vous donc?
+
+--Pardon, madame, dit-elle en tressaillant, je... non...
+
+--Voyons, tu as quelque chose a me dire?
+
+--Non... je songeais...
+
+--Ecoute, gronda la reine, es-tu bien sure que tu n'as pas entendu la
+conversation que je viens d'avoir?
+
+--Je vous le jure, madame!
+
+La reine connaissait Alice: les moindres intonations de sa voix lui
+etaient familieres. A l'accent de la jeune femme, elle comprit sa
+sincerite. Du reste, Alice se remettait maintenant; elle fit la
+reverence et sortit.
+
+Par des couloirs et des escaliers retires, l'espionne evita les salles
+de fete, gagna une porte du Louvre, sortit et rentra dans sa petite
+maison de la rue de la Hache.
+
+La, elle s'assit, les coudes sur une table, la tete dans les deux mains,
+et elle reflechit:
+
+"Et pourtant, il est son fils!... Le sait-elle? Dois-je le lui dire a
+lui?... Dois-je le lui dire a elle?... Ah! heureusement que je me suis
+retenue a temps, tout a l'heure, lorsque le mot a failli m'echapper...
+Je n'ai pas ecoute, j'ai eu tort. Qu'ont-ils pu se dire?... Voyons, je
+ne me trompe pas, ma memoire est fidele... La-bas, a Saint-Germain,
+lorsque la reine de Navarre m'a chassee, elle a bien eu une entrevue
+avec Deodat... j'ai bien entendu... ses paroles sont encore dans mes
+oreilles... il a dit: "Pourquoi ne suis-je pas mort le jour ou j'ai
+appris que ma mere etait l'implacable Medicis!" Dois-je lui dire que je
+sais cela?... Et Catherine, sait-elle que Deodat est son fils?... Si
+je lui dis... Ah! qui sait s'il ne se ferait pas un revirement de
+coeur!..."
+
+Elle songea longuement, tournant et retournant le probleme sous toutes
+ses faces.
+
+"Je ne dirai rien!... telle fut sa conclusion... Si je revele a
+Catherine que le comte est son fils, elle le ferait peut-etre tuer!"
+
+
+
+VII
+
+PREMIER COUP DE FOUDRE
+
+Nous suivrons maintenant le comte de Marillac qui, apres avoir quitte
+Catherine de Medicis, etait rentre dans les salons ou se deployait la
+fete des fiancailles.
+
+Ainsi, toute la douleur accumulee dans son ame se fondait sous les
+paroles de Catherine; il retrouvait une mere douloureuse dans cette
+reine, qui avait ete, a ses yeux, l'implacable ennemie.
+
+Et il cherchait tout simplement Jeanne d'Albret pour lui dire, a elle la
+premiere, combien il avait ete heureux--sans dire le motif de ce bonheur
+imprevu, puisqu'il avait jure de se taire. Ensuite, s'il n'etait pas
+trop tard, il irait chez Alice.
+
+A ce moment, une bande joyeuse l'entoura, l'enveloppa d'une sorte de
+farandole. Dans la bande, le plus joyeux etait le duc d'Anjou.
+
+--Messire, vous ne vous amusez donc pas! criait le duc d'Anjou.
+
+--Mon frere..., songea le comte, qui eut un sourire ou parut toute
+l'affection qui debordait de son ame.
+
+--Mort-Dieu! messieurs de la Reforme, il faut s'amuser! reprenait Anjou.
+
+--Monseigneur, dit le comte, jamais de ma vie je n'ai eu joie pareille.
+
+--A la bonne heure!
+
+Et toute la bande entourant Marillac, chercha a l'entrainer. Et il
+sembla au comte que les seigneurs catholiques, qui s'amusaient ainsi,
+cherchaient a le rendre ridicule. Un flot de sang monta a son visage,
+et, en quelques bourrades, il se degagea. La bande s'enfuit en riant.
+
+Alors, le comte s'apercut que la fete prenait etrange tournure.
+
+Les seigneurs catholiques s'etaient organises par petites bandes de
+cinq ou six, et chacune d'elles entourait un gentilhomme huguenot. Sous
+pretexte de liesse et d'amusement, chaque huguenot devenait un centre de
+moqueries.
+
+Dans une salle, Henri de Bearn, saisi ainsi par la bande de Guise,
+servait de balle que les gentilshommes catholiques se renvoyaient l'un a
+l'autre. Pale et inquiet, le ruse Bearnais n'en riait que plus fort.
+
+Dans une autre salle, le prince de Conde tenait tete a une dizaine de
+catholiques, mais, moins patient que son roi, il rendait coup pour coup
+et bourrade pour bourrade. En sorte que, la, les rixes sonnaient la
+fete.
+
+Cependant, les huguenots ne pensaient pas encore a mal et faisaient
+preuve d'une bonne grace endurante, qui excitait les brocards et les
+lazzi des gentilshommes catholiques.
+
+Soudain, une cinquantaine de nymphes se tenant par la main, laissant
+voir de leur chair tout ce qu'elles pouvaient en montrer, les yeux
+brillants, les levres ouvertes aux baisers, ces jeunes filles,
+disons-nous, se ruerent a travers l'immense salon dore ou venait d'avoir
+lieu un ballet sylvestre, dans lequel elles avaient joue un role.
+
+--L'escadron volant de la reine! s'ecria Guise. Nous allons rire.
+
+Le mot etait bien trouve; il fit le tour des salles. Pontus de Thyard
+declara qu'il fallait des chevaux pour un pareil escadron, et, s'offrant
+en exemple, saisit l'une des bacchantes au vol, la placa a califourchon
+sur ses epaules.
+
+En un instant, une rumeur de folie secoua la fete, chacune des
+bacchantes se trouva a cheval sur quelque seigneur; mais, a part Pon tus
+qui etait catholique, tous ces chevaux humains se trouverent etre des
+huguenots; en effet, chacune des bacchantes s'etait accrochee a un
+huguenot, et, bon gre mal gre, poussee, hissee par des catholiques,
+enfourchait ses epaules, et le huguenot, moitie riant, moitie
+scandalise, se laissait faire.
+
+Alors, chacun de ces huguenots, ainsi transforme en bete de somme, fut
+saisi par les mains par deux catholiques qui l'entrainerent.
+
+Il y eut ainsi une cinquantaine de demoiselles a cheval sur des epaules
+huguenotes; le tout forma une longue file qui, parmi les tonnerres des
+vivats, les cris, les rires, commenca a cavalcader.
+
+En tete de cette cavalcade courait le duc de Guise, qui criait:
+
+"Place aux centauresses! Place a l'union des sexes et des religions!"
+
+Et les centauresses, impudiques et superbes, toutes belles filles,
+toutes demoiselles de haute noblesse, agitant leur jambes nues,
+comme pour donner des coups d'eperon, depoitraillees, se demenant,
+gesticulant, les centauresses proclamaient la grande victoire de la
+messe...
+
+Or, pendant que l'escadron volant de la reine, c'est-a-dire les
+demoiselles que Catherine avaient asservies et dressees aux besoins
+de sa politique et de sa police, pendant que les filles de la reine
+s'emparaient des huguenots, en meme temps, une scene identique se
+produisait, les seigneurs catholiques s'emparaient des dames huguenotes
+et les obligeaient a participer a une sorte de sarabande affolee.
+
+Ce fut dans ce moment que le roi parut
+
+Les rires s'eteignirent d'un coup.
+
+Les huguenots retrouverent leurs femmes et les catholiques se placerent
+en masse sur le passage de Charles IX.
+
+Celui-ci apercut Coligny qui, impassible et les sourcils fronces, avait
+assiste, pale et muet, aux scenes que nous venons d'esquisser d'un
+trait. L'amiral salua profondement le roi; mais celui-ci, s'avancant
+vers lui, le saisit dans ses bras, l'embrassa tendrement et lui dit:
+
+--Eh bien, mon bon pere, vous vous divertissez?
+
+--Admirablement, sire, ces messieurs de votre cour ont des facons que je
+n'oublierai de ma vie...
+
+--Peut-etre, fit le roi, eussiez-vous prefere un autre amusement, comme,
+par exemple, de courir au roi, comme on courre le cerf...
+
+Ces paroles resonnerent comme un couo de tonnerre; pourtant Charles IX
+les avait prononcees en souriant.
+
+--Sire, dit l'amiral froidement, j'espere que Votre Majeste voudra bien
+m'expliquer sa pensee...
+
+--Eh! mort-Dieu! commenca le roi.
+
+Il etait devenu livide, ses yeux lancerent un double eclair, et,
+peut-etre se fut-il abandonne a sa fureur, peut-etre eut-il laisse
+echapper les secrets que sa mere venait de lui reveler, lorsqu'il vit le
+visage pale de Catherine sortir, pour ainsi dire, de l'ombre. La reine
+s'avanca rapidement et, toute souriante, s'ecria:
+
+--Eh! monsieur l'amiral, puisque vous vous preparez a courre le duc
+d'Albe, il faudra bien vous decider a courre le roi d'Espagne!
+
+Un soupir de soulagement echappa aux huguenots, tandis qu'un murmure
+desappointe se faisait entendre parmi les catholiques.
+
+--Sire! reprit alors Coligny rayonnant, j'avoue en effet qu'il
+m'interesserait davantage de me divertir aux Pays-Bas, bien que la fete
+de Votre Majeste soit des plus magnifiques...
+
+--Oui, mon digne pere, vous etes homme de camp plutot qu'homme de
+cour, je le sais, fit le roi qui, sous les regards de sa mere, s'etait
+promptement ressaisi. Mais je ne vois pas mon cousin de Bearn...
+
+--Le voici, dit Catherine, et si parfaitement heureux qu'il serait
+dommage de troubler son bonheur."
+
+En effet, Henri de Bearn passait a ce moment, donnant la main a
+Marguerite, et paraissant tres occupe a lui conter fleurette.
+
+Charles IX, alors, fit un signe, et la fete reprit de plus belle,
+quoique avec un peu plus de moderation apparente.
+
+En meme temps, il prit Coligny par le bras et l'emmena en disant:
+
+--Voyons, mon pere, ou en sommes-nous de l'expedition aux Pays-Bas?...
+Paques-Dieu, savez-vous qu'il se fait la-bas de grands carnages et que
+le duc d'Albe a fait occire dix-huit mille huguenots?
+
+--Helas! sire... je ne le sais que trop; mais, grace a la haute
+generosite du roi de France, j'espere qu'avant peu nous pourrons arreter
+l'affreux massacre...
+
+--Faites vite, monsieur l'amiral, car il se pourrait que d'autres pays,
+fussent tentes d'imiter ces tueries.
+
+Charles IX marchait vers un trone qu'on lui avait eleve dans le salon
+central. En route, il rencontra le poete Ronsard, et son visage parut
+s'eclairer. Il l'emmena aussi. Puis, s'asseyant sur son trone pour voir
+la fete, il obligea Coligny a s'asseoir a droite, honneur extraordinaire
+qui arracha aux huguenots des trepignements d'enthousiasme.
+
+En meme temps, sur un signe du roi, Ronsard prenait place a sa gauche;
+le poete, rouge de plaisir, se confondait en salutations.
+
+--Ronsard, dit gaiement Charles IX. pendant que nos gens s'amusent et
+que mon bon pere l'amiral songe a la guerre, faisons des vers, veux-tu?
+
+Ronsard, comme on sait, etait parfaitement sourd.
+
+Il repondit donc le plus naturellement du monde en faisant allusion a la
+place qu'il occupait pres du roi:
+
+--Sans aucun doute, sire, et c'est la un honneur dont je me souviendrai
+toute la vie.
+
+--Ecoute, reprit le roi, veux-tu que je te dise le dernier sixain que
+j'ai fait? Tu le corrigeras:
+
+ Toucher, aimer, c'est ma devise...
+
+Mais, a peine le roi achevait-il le premier vers de son sixain qu'une
+rumeur soudaine s'eleva de la grande salle voisine ou, une heure plus
+tot, avait ete joue le grand ballet des nymphes et des dryades.
+
+--La reine se meurt!...
+
+Voici ce qui se passait:
+
+Nous avons vu le comte de Marillac se mettre a la recherche de Jeanne
+d'Albret. Il finit par la trouver a peu pres au moment ou Charles IX
+s'asseyait sur son trone, entre Ronsard et Coligny. Ce moment etait
+celui aussi ou Catherine de Medicis, entouree d'une escorte de
+gentilshommes, se dirigeait lentement, le sourire aux levres, vers la
+reine de Navarre.
+
+Grave et pensive, Jeanne d'Albret assistait a cette fete donnee en
+l'honneur de son fils. A deux ou trois reprises, les dames d'honneur et
+les gentilshommes qui, autour d'elle, formaient une cour, l'avaient vue
+palir; puis une rougeur, ardente comme une flamme, avait remplace cette
+paleur.
+
+Cependant, elle ne pretait qu'une mediocre attention a ces symptomes
+d'un mal qu'elle ne pouvait prevoir.
+
+Seulement, elle cherchait des yeux son fils Henri et, quand elle l'avait
+trouve, elle le suivait d'un regard inquiet.
+
+Ce fut sur ces entrefaites qu'elle apercut tout a coup le comte de
+Marillac qui, faisant effort pour percer le cercle de courtisans,
+tachait de s'approcher d'elle.
+
+Elle sourit et tendit la main.
+
+Aussitot, les courtisans s'ecarterent et le comte, rayonnant de bonheur,
+comme nous avons dit, s'avanca vivement pour saisir et baiser la main
+qui lui etait tendue.
+
+Mais, au meme instant, la reine retira cette main et la porta a son
+front, puis a sa gorge. En meme temps, elle se renversa en arriere,
+livide, le front baigne de sueur.
+
+--De l'air! De l'air! cria Marillac, en palissant. La reine se trouve
+mal...
+
+Aussitot, cris, affolement des femmes, tumulte.
+
+--Oh! mon Dieu, dit une voix douce et tremblante d'emotion, qu'a donc
+notre chere cousine?...
+
+Et l'on vit Catherine de Medicis s'approcher precipitamment, se pencher
+sur Jeanne d'Albret, avec tous les signes d'un violent chagrin.
+
+--Vite! Vite! ordonna-t-elle. Qu'on cherche maitre Pare...
+
+Vingt courtisans se precipiterent vers le medecin du roi. Mais deja,
+grace a un flacon que lui faisait respirer Catherine, la reine de
+Navarre reprenait ses sens et balbutiait:
+
+"Ce n'est rien... la chaleur... l'emotion... C'est vous, mon cher
+enfant?...
+
+--Oui, madame, repondit Marillac d'une voix bouleversee. Plaise au Ciel
+de prendre ma vie plutot que la votre!...
+
+A ce moment, Ambroise Pare se penchait sur la reine et l'examinait
+attentivement.
+
+--A moi! rala tout a coup Jeanne d'Albret... Mon fils! Je veux voir mon
+fils! Oh! je brule! Mes mains brulent...
+
+Pare saisit les mains de la reine, tandis qu'on courait chercher Henri
+de Bearn.
+
+Jeanne d'Albret, pour la deuxieme fois, perdit connaissance. Et, cette
+fois, le flacon de sels fut impuissant. Henri arrivait a ce moment. Il
+vit sa mere mourante. Il palit affreusement et, saisissant le medecin
+par le bras, lui dit d'une voix basse et terrible:
+
+--La verite, monsieur! Au nom du Dieu vivant, la verite!...
+
+Pare. bouleverse lui-meme, la tete perdue, murmura imprudemment:
+
+--Elle va mourir!
+
+Alors, Henri se jeta a genoux, saisit sa mere, se cramponna a elle, et
+les sanglots de ce roi, qui paraissait si jovial, furent effrayants.
+Effrayante aussi fut la douleur de Marillac qui, ayant recule quelque
+peu, s'adossait a une colonne pour ne pas chanceler.
+
+Catherine avait porte les mains a ses yeux et s'ecriait:
+
+--O mon Dieu! Quel affreux malheur!...
+
+Et, de salle en salle, de groupe en groupe, etouffant les rires,
+chassant la joie, se propagea la sinistre rumeur parmi les huguenots:
+
+--La reine se meurt!...
+
+Coligny accourait a son tour. Conde, d'Andelot, les principaux huguenots
+se placaient autour de la reine de Navarre, comme s'ils eussent compris
+vaguement que ce malheur qui les frappait etait peut-etre un mysterieux
+avertissement de mort pour chacun d'eux.
+
+Cependant, Charles IX avait appris en palissant la nouvelle.
+
+Il allait s'ecrier, s'etonner, lorsque, comme tout a l'heure, il vit les
+yeux de sa mere fixes sur lui.
+
+Et ces yeux lui recommandaient si imperieusement le silence, ils etaient
+d'une si formidable eloquence, que Charles IX comprit sans doute! Il
+baissa la tete et dit tout haut:
+
+--Allons, la fete est finie!
+
+Vingt minutes plus tard, toutes les lumieres etaient eteintes au Louvre
+et tout paraissait dormir.
+
+Dans l'oratoire, Catherine et Ruggieri, pales tous deux et suant le
+crime, causaient a voix basse.
+
+--Que disait-elle? demandait l'astrologue.
+
+--Qu'elle brulait... partout... et surtout aux mains...
+
+Ruggieri hocha la tete et dit:
+
+--La chose s'est faite par les gants...
+
+--Ah! mon ami, ton coffret est une merveille...
+
+--La merveille, dit Ruggieri, c'est que vous ayez fait accepter le
+coffret a Jeanne d'Albret, sans eveiller ses soupcons.
+
+Le lendemain matin, le bruit se repandit dans Paris que la reine de
+Navarre etait morte d'un mal foudroyant, d'une sorte de fievre inconnue.
+Et, a ceux qui s'etonnaient de cette mort imprevue, on repondait
+generalement qu'apres tout, cela faisait une heretique de moins et que
+cela n'empechait pas les Parisiens de se regaler des grandes fetes qui
+auraient lieu pour le mariage d'Henri de Bearn et de Marguerite de
+France.
+
+
+
+VIII
+
+GILLOT
+
+Revenant en arriere, nous renouerons connaissance avec l'interessant
+Gillot au moment meme ou, son oncle lui ayant proprement coupe les deux
+oreilles, il demeura etendu sans connaissance sur le sol humide des
+caves de l'hotel de Mesmes.
+
+On se souvient que le digne oncle Gilles avait demande a Damville:
+
+--Que ferons-nous de cet imbecile? Faut-il l'achever?
+
+Et que le marechal avait repondu:
+
+--Non pas, car il peut nous servir.
+
+Gillot demeura evanoui, mais ne tarda pas a revenir a lui.
+
+Son premier mouvement fut de porter les deux mains a ses oreilles, comme
+s'il lui fut reste un vague espoir d'avoir reve. Mais ses mains ne
+rencontrerent que les compresses, imbibees de vin et d'huile, que son
+oncle lui avait mises autour de la tete.
+
+--Helas! dit-il, je n'ai donc plus d'oreilles! De quel oeil vais-je etre
+considere? Je vais passer pour un monstre. Cependant, il me semble que
+je percois le bruit de mes propres paroles...
+
+Gillot se remit sur pied et constata qu'a part la violente douleur qu'il
+eprouvait, de chaque cote de la tete, il se portait, en somme, comme
+s'il n'eut subi aucune facheuse mutilation.
+
+Il reprit donc courage et, tout affaibli qu'il etait par la souffrance,
+il allait entreprendre l'ascension de l'escalier, lorsqu'au haut de cet
+escalier parut quelqu'un.
+
+C'etait l'oncle Gilles.
+
+"Il vient m'achever, songea tristement Gillot. Sans doute le marechal
+lui a donne l'ordre de m'exterminer!"
+
+A sa grande stupefaction, son oncle s'approcha de lui, avec un sourire
+des plus gracieux.
+
+--Eh bien, mon pauvre ami, comment te sens-tu?
+
+--Heu!... Bien mal, mon oncle.
+
+--Courage... On te soignera, on te dorlotera, tu gueriras.
+
+--Ainsi, vous ne voulez pas me tuer?
+
+--Pourquoi te tuerais-je? imbecile! Monseigneur te fait grace. Et, non
+seulement il te fait grace de la vie, mais encore il veut faire ta
+fortune.
+
+--Ma fortune? balbutia Gillot.
+
+--Oui, imbecile! A condition que tu lui obeisses pour lui faire oublier
+ta honteuse trahison.
+
+--Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous jure.
+
+--Tant mieux, car, si tu es sincere, tu es en passe de devenir un homme
+riche.
+
+On se souvient sans doute que l'avarice etait le vice favori de maitre
+Gillot, et que c'etait meme ce vice qui l'avait perdu.
+
+--Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante d'emotion. Je
+suis tout pret a obeir. Qu'ordonne monseigneur?
+
+--D'abord, de te guerir!
+
+Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le conduisit dans sa
+chambre, le fit coucher dans son propre lit et commenca a lui donner les
+soins les plus devoues.
+
+A peine fut-il dans le lit qu'une fievre violente se declara.
+
+Gillot eut le delire pendant deux jours, c'est-a-dire qu'il passa ces
+deux jours a supplier son oncle de lui rendre ses oreilles.
+
+Gilles, impatiente, finit par le menacer du baillon. Au bout du sixieme
+jour, la fievre etait tombee; au bout du dixieme, les blessures etaient
+cicatrisees et Gillot pouvait se lever.
+
+Le quinzieme jour, Gillot put sortir.
+
+Son premier soin fut de courir acheter un certain nombre de bonnets,
+capables de lui couvrir entierement la tete, du front a la nuque.
+
+Sur ce bonnet, il placait son chapeau ordinaire.
+
+En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait encore faire
+assez bonne figure.
+
+Ce jour-la, Gillot eut avec son oncle une tres longue conversation.
+
+A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses habits du
+dimanche, et Gilles lui dit:
+
+--Va, maintenant, va, je te donne ma benediction...
+
+--J'aimerais mieux quelques ecus d'acompte, dit Gillot.
+
+Gilles fit la grimace, mais s'executa.
+
+--Reussiras-tu a entrer seulement? demanda-t-il d'un air offensant pour
+les capacites intellectuelles de son neveu.
+
+--J'en reponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible.
+
+--Lequel?
+
+--Mes oreilles!
+
+La-dessus, laissant son oncle abasourdi mediter cette reponse, le matois
+Gillot s'eloigna.
+
+Nos lecteurs ont vu comment Gillot etait entre a l'hotel Montmorency.
+Il avait rencontre le vieux Pardaillan dans la loge du suisse. Et le
+routier l'avait emmene dans la chambre qu'il occupait.
+
+Lorsqu'ils furent arrives dans sa chambre, le routier s'assit a cheval
+sur une chaise a dossier de bois plein, allongea les jambes, placa les
+coudes sur le dossier de la chaise et inspecta Gillot, qui prit une
+attitude digne, ferme et modeste.
+
+--Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service?
+
+--Je le crois, monsieur;
+
+--Tres bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut tirer de toi.
+Seulement, avant tout, il faut que je te dise une chose.
+
+--Laquelle, monsieur?
+
+--Si jamais je surprends chez toi la moindre velleite de trahison... Si
+je te surprends a ecouter aux portes...
+
+--Eh bien, monsieur?
+
+--Eh bien, je te coupe la langue."
+
+Gillot demeura plus d'une minute suffoque par cette perspective. Quoi?
+Apres les oreilles, la langue!
+
+--Mais enfin, monsieur, s'ecria-t-il, quelle rage avez-vous de me
+vouloir ainsi decouper vif?
+
+--Que veux-tu? C'est ma maniere, a moi. Il parait que c'est aussi celle
+de ton oncle. Mais, pour en revenir a ta langue, sois assure que, si
+jamais j'apprends que tu as raconte a qui que ce soit ce qui se passe
+ici, eh bien, je te la couperai!
+
+Cette menace donna la chair de poule a Gillot, qui se demanda aussitot
+s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Mais il reflechit que la colere
+de l'oncle serait terrible. D'autre part, la recompense promise n'avait
+pas ete sans lui inspirer quelque courage.
+
+--Pendant qu'on me decoupe, songeait-il, un peu plus, un peu moins...
+J'en serai quitte pour ne plus parler.
+
+Seulement, Ou s'arretera ce decoupage? Car, enfin, si, apres les
+oreilles, on me coupe la langue, il faudra bien un jour que mon nez y
+passe, et puis peut-etre la tete..."
+
+--Que penses-tu? demanda Pardaillan.
+
+--Je pense, monsieur, a ce que je pourrais bien dire pour vous persuader
+de ma bonne foi. Pendant que j'ai encore une langue, je voudrais m'en
+servir pour vous jurer obeissance et fidelite...
+
+--Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous rendre?
+
+--Eh bien, monsieur, je n'ai pas ete sans m'apercevoir qu'il existe
+quelque inimitie entre vous et monseigneur de Damville. Je crois que, si
+vous pouviez occire ce digne seigneur, vous n'hesiteriez guere. Et je
+puis vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon ancien maitre,
+au bout de cinq minutes, vous vous balanceriez dans le vide, une bonne
+corde au cou.
+
+--Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien?
+
+--Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu au courant des
+faits et gestes de monseigneur de Damville. Voila, je pense, qui vous
+permettrait de vous defendre?
+
+--Mais tu es vraiment moins bete que tu n'en as l'air!
+
+--C'est-a-dire que mon petit plan vous convient?
+
+--Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que veut entreprendre le
+marechal, puisque tu ne peux plus rentrer a l'hotel de Mesmes?
+
+--C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine de mort. Car,
+monseigneur et mon oncle m'ont declare que je serais pendu si je
+reparaissais jamais en leur presence.
+
+--Alors? Comment feras-tu?
+
+--Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce que femme veut, Dieu
+le veut? Eh bien, il y a une femme, ou plutot une jeune fille, a l'hotel
+de Mesmes. Elle s'appelle Jeannette.
+
+--Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le chevalier lui avait
+raconte.
+
+--Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons nous marier. Je
+peux lui faire faire tout ce que je voudrai. Et, comme c'est une fine
+mouche, elle saura, si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense
+dans l'hotel de Mesmes.
+
+--Admirable!...
+
+--Mon plan vous convient donc?
+
+--Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir ainsi?
+
+--Je vous l'ai dit: de m'aider a me venger de mon oncle, qui m'a coupe
+les oreilles.
+
+--Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan pieds et poings lies,
+et tu en feras ce que tu voudras. Voyons, que lui feras-tu?
+
+--Monsieur, je lui rendrai la pareille!
+
+--Bravo!... Et quand commenceras-tu a entrer en campagne?
+
+--Des le plus tot...
+
+--C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content de toi, non
+seulement tu seras venge de ton avare d'oncle, mais encore tu auras des
+ecus a n'en savoir que faire.
+
+Gillot prit aussitot un air de jubilation qui acheva de persuader
+entierement le vieux routier.
+
+C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se laisser prendre.
+
+Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme son oncle, avait
+admirablement joue son role. Quoi qu'il en soit, il fut installe dans
+l'hotel Montmorency, qui abrita des lors un traitre.
+
+Gillot ne perdit pas son temps.
+
+Il passa le restant de la soiree et la journee du lendemain a etudier le
+plan de l'hotel Montmorency.
+
+Le surlendemain, il sortit apres avoir dit a Pardaillan qu'il allait
+voir Jeannette et s'entendre avec elle. Le drole se rendit a l'hotel de
+Mesmes, en s'assurant tous les cent pas qu'il n'etait pas suivi.
+
+--Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles.
+
+--Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S"
+
+Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. Puis il alla
+chercher une feuille de papier, une plume, de l'encre, installa Gillot
+devant une table et lui dit:
+
+--Explique...
+
+Et Gillot expliqua. C'est-a-dire qu'il commenca par tracer un plan de
+l'hotel Montmorency qui, tout grossier qu'il etait, n'en devait pas etre
+moins precieux.
+
+--La, a gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand batiment pour les
+hommes d'armes et les chevaux.
+
+--Combien d'hommes?
+
+--Vingt-cinq, mon oncle, armes de bonnes arquebuses.
+
+--Bon. Continue...
+
+--Voyez, mon oncle, ce batiment est place en arriere de la loge du
+suisse... en face la loge, ce carre que je dessine represente un autre
+batiment, pareil a celui des gens d'armes.
+
+--Et que contient-il?
+
+--Il sert de logis a une dizaine de gentilshommes devoues au marechal.
+
+--Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes.
+
+--Justement; mais ce n'est pas tout; et meme cela n'est rien...
+
+--Comment, il y aurait donc une autre garnison?
+
+--Il y a M. le chevalier et son pere... le coupeur de langues! dit
+Gillot en fremissant.
+
+--Que veux-tu dire, imbecile?
+
+--Rien, mon oncle, sinon que les deux damnes Pardaillan valent peut-etre
+a eux seuls les vingt-cinq gens d'armes et les dix gentilshommes.
+
+--C'est possible. Et ou sont-ils loges, ces deux enrages?
+
+--Attendez, mon oncle. Le deuxieme etage du batiment aux gentilshommes
+est occupe par les laquais, au nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant,
+vous voyez que le batiment des ecuries et gens d'armes et le batiment
+des gentilshommes sont separes par ce carre qui represente une cour
+pavee. Au fond de ce carre, se dresse l'hotel lui-meme, c'est-a-dire
+l'habitation du marechal. Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux
+autres constructions, en sorte que l'hotel est completement isole. En
+arriere, il y a un jardin.
+
+--Je vois. Parle-moi donc de ce logis isole.
+
+--C'est la, je vous dis, qu'habite le marechal; c'est la, dans des
+appartements ayant vue sur le jardin, que logent les deux dames; c'est
+la, aussi, que sont loges les deux Pardaillan.
+
+Le marechal de Damville connaissait parfaitement l'hotel de Montmorency.
+Le plan de Gillot ne devait donc pas lui servir; mais, ce plan indiquait
+comment etaient disposees les forces de l'hotel, et cela pouvait lui
+etre precieux.
+
+L'oncle Gilles ne marchanda pas les eloges a son neveu, mais il ajouta:
+
+--Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant de ce qui se passe
+la-bas. Il faut donc que tu trouves le moyen de venir ici, tous les deux
+ou trois jours...
+
+--Ce moyen est tout trouve, dit paisiblement Gillot.
+
+--Explique-moi cela!
+
+--Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour vous espionner;
+oui, je lui ai fait croire cela!
+
+Gilles repondit:
+
+--Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbecile! Encore quelques
+efforts et tu auras conquis le fameux coffre qui, a ce que tu m'as
+assure toi-meme, t'avait tant ebloui.
+
+Gillot quitta donc l'hotel de Mesmes, radieux et convaincu que sa
+fortune etait faite.
+
+--Que vais-je bien raconter au Pardaillan? reflechit-il, chemin faisant.
+
+Il eut soudain un tressaillement.
+
+--Mais, s'ecria-t-il en lui-meme, puisque je vais avoir un tresor pour
+dire ce qui se passe a l'hotel de Montmorency, pourquoi n'en aurais-je
+pas un autre, en racontant ce qui se passe a l'hotel de Mesmes?
+
+Trahir des deux cotes, c'etait recevoir des deux mains; et il resolut de
+trahir son oncle aupres de Pardaillan, comme il trahissait Pardaillan
+aupres de son oncle.
+
+Gillot resolut de faire double fortune.
+
+Aussi, lorsqu'il rentra a l'hotel de Montmorency, s'empressa-t-il de
+dire a Pardaillan:
+
+--Ah! monsieur, j'en ai de belles a vous raconter. Je viens de voir
+Jeannette, et je suis sur que je vais vous interesser.
+
+"Decidement, songea Pardaillan, j'ai fait la une precieuse acquisition!"
+
+
+
+IX
+
+PANIGAROLA
+
+Pendant toute cette periode, le reverend Panigarola, qui s'etait naguere
+signale par la violence de ses attaques contre les huguenots, ne parut
+pas en chaire.
+
+Il avait meme renonce a ses sinistres fonctions de "crieur des morts".
+
+A quoi songeait-il? Que meditait-il?...
+
+Deux jours apres les funerailles royales qui furent faites a Jeanne
+d'Albret, vers la tombee de la nuit, une litiere, de bourgeoise
+apparence, s'arreta devant le couvent des Barres.
+
+Deux femmes en descendirent et entrerent dans le parloir. Elles etaient
+voilees de noir.
+
+Le frere portier leur ayant demande ce qu'elles voulaient, la plus jeune
+repondit qu'elles desiraient parler a l'abbe lui-meme.
+
+Le moine ayant, repondu, en levant les bras au ciel, qu'on ne parlait
+pas ainsi au reverendissime abbe du couvent, la plus vieille, ou, du
+moins, celle qui paraissait telle, tira une lettre de son sein et la
+remit au portier.
+
+--Portez cela a M. l'abbe, dit-elle... Et hatez-vous, si vous ne voulez
+etre chatie.
+
+Cette femme parla d'un tel ton d'autorite que le moine, abasourdi, se
+hata d'obeir. Il parait que la visiteuse etait femme de qualite, car,
+a peine l'abbe eut-il parcouru la lettre qu'il palit, se troubla et
+s'empressa de courir au parloir.
+
+Que devint la stupefaction du digne frere portier lorsqu'il vit son abbe
+s'incliner avec humilite devant la femme voilee de noir!
+
+Et cette stupefaction elle-meme devint presque du scandale lorsque
+l'abbe, apres quelques mots prononces a voix basse, introduisit la femme
+dans le couvent et la guida a travers les longs couloirs deserts.
+
+La plus jeune etait demeuree au parloir.
+
+L'abbe, suivi de la dame voilee, s'arreta enfin devant une cellule.
+
+Et cette cellule, c'etait celle du reverend Panigarola. Les portes des
+cellules etaient toujours ouvertes.
+
+--C'est la!" murmura l'abbe qui, aussitot, se retira.
+
+La femme entra.
+
+Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain.
+
+La femme laissa alors tomber son voile.
+
+--La reine! murmura le moine.
+
+En effet, c'etait Catherine de Medicis!
+
+--Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. Il faut donc
+que ce soit moi qui vienne vous trouver au fond de ce hideux monastere.
+Sans compter que, pour y entrer, j'ai ete obligee de me montrer a votre
+abbe, en sorte que, dans dix minutes, toute la communaute saura que la
+mere du roi est ici...
+
+--Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le venerable abbe est incapable
+de trahir un incognito de cette importance. Mais il y avait un moyen
+bien simple de vous eviter toute inquietude en me faisant appeler. Je me
+fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine.
+
+--Est-ce bien sur?
+
+--Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas.
+
+--Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola qui n'en
+faisait qu'a sa tete.
+
+--L'homme dont vous parlez est mort, madame.
+
+Panigarola se redressa. Sa figure ravagee apparut blafarde et dure, avec
+un caractere d'etrange grandeur; dans les plis de sa robe blanche et
+noire, il se petrifia comme une statue.
+
+Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher un siege.
+
+Panigarola, sans hate, avanca l'unique escabeau de la cellule.
+
+--Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je n'ai pas encore
+fait de voeux, moi!
+
+Et elle s'assit au bord du lit du moine.
+
+--Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en designant a son tour
+l'escabeau.
+
+Panigarola refusa d'un signe de tete qui indiquait son respect des
+hierarchies et de l'etiquette.
+
+--Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, C'est qu'en ce moment
+je ne suis pas la reine, mais seulement une amie... une veritable et
+sincere amie... Mais comme vous avez donc change, mon pauvre Pani!
+Est-ce bien vous que je revois si pale, si amaigri, presque decharne?...
+Peut-etre y a-t-il des remedes au mal qui vous ronge...
+
+Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une sorte d'enjouement, le
+moine avait accentue la raideur de son maintien.
+
+Il avait a demi ramene son capuchon, qui retombait presque sur les yeux.
+
+En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas de son visage
+emacie, une bouche sans sourire.
+
+--Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez de la franchise.
+En voici. Lorsque je suis arrive a la cour de France, vous vous etes
+figuree que j'etais un emissaire des republiques italiennes et que je
+venais conspirer avec le marechal de Montmorency. Vous avez suppose
+que j'etais porteur de redoutables secrets. Alors, pour m'arracher ces
+secrets, vous avez lance sur moi une de vos espionnes. Cette femme n'a
+pas tarde a se convaincre que je ne songeais guere a conspirer. Des
+lors, vous futes rassuree, et Votre Majeste daigna meme, alors, me faire
+des offres que je fus oblige de decliner. Vous me proposiez en effet
+de devenir un homme de parti, alors que jeune, debordant de vie et
+de passion, je ne songeais qu'a aimer la vie dans toutes ses
+manifestations. Malgre mon refus, Votre Majeste voulut bien m'honorer en
+effet de son amitie... peut-etre esperiez-vous qu'un jour viendrait ou,
+quelque grande catastrophe ayant fait devier ma vie, je serais entre
+vos mains un instrument de politique plus complaisant... Daigne Votre
+Majeste ne pas s'offenser de la violence de ma franchise...
+
+--Mais je ne me fache pas, mio caro, dit Catherine en accentuant son
+sourire. Je me demande seulement comment vous avez su que j'avais
+soupconne en vous un espion des princes italiens?
+
+--De la facon la plus naturelle, madame: la femme que vous aviez lancee
+sur moi est tombee malade.
+
+--Des suites de ses couches, je le sais... car vous etes pere, mon cher
+marquis.
+
+Un effrayant sanglot rala dans la gorge du moine.
+
+--C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mere... Une nuit,
+elle m'avait vole mes papiers pour vous les remettre. C'est ainsi que
+j'appris qu'elle etait une de vos creatures... Lorsqu'elle devint mere
+et qu'elle fut malade, dans son delire, elle m'instruisit de ce que vous
+aviez medite contre moi. Ce fut alors que je lui fis ecrire cette lettre
+ou elle s'accusait elle-meme d'avoir tue son fils. Et moi, pour me
+venger, sachant l'usage que vous en feriez, je vous remis cette lettre.
+
+--Ah! ah! vous aviez donc pense que je ferais juger Alice et que le
+bourreau serait charge de votre vengeance!...
+
+--Non, madame; je vous avais observee, je vous connaissais... C'est vous
+dire que je vous savais incapable d'un acte aussi peu profitable que de
+tuer une femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armee de cette lettre vous
+obligeriez cette femme a devenir votre esclave; je pensais qu'un
+jour viendrait ou elle aimerait; je pensais que vous n'auriez pas la
+generosite de couvrir son passe; je pensais que, ce jour-la, elle
+souffrirait ce que j'avais souffert, et que je serais venge... Vous
+m'avez demande de la franchise, madame...
+
+--Oui. En voila, et de la vraie! Mais, je ne vous en veux pas, au
+contraire! Vous etes un homme superieur, marquis!
+
+--Ah! madame, s'ecria le moine avec un sombre accent de desespoir, benie
+serait la minute ou, pour vous avoir offensee, vous me livreriez au
+bourreau! Car, je serais alors delivre de cette existence que je n'ai
+pas le courage de terminer! Quant a tirer parti de moi... regardez-moi,
+je ne suis plus qu'une loque humaine... J'ai eu un moment l'espoir qu'a
+force de tourmenter mon cerveau j'en arriverais a croire en Dieu...
+
+--Et vous ne croyez pas?
+
+--Non, madame.
+
+--Je vous plains, dit Catherine.
+
+--J'ai fait ce que j'ai pu; mes predications furieuses contre les
+heretiques, l'audace de mes attaques contre le roi, votre fils, avaient
+fini par m'exalter... mais je suis retombe dans mon neant...
+
+--Pourquoi? demanda vivement la reine.
+
+--Parce que j'ai rencontre cette femme; parce que l'amour que j'avais
+cru etouffe s'est reveille plus violent que jadis!...
+
+Les yeux de Catherine lancerent un eclair.
+
+"Je le tiens!" songea-t-elle.
+
+Il y eut quelques minutes de long silence, pendant lesquelles Catherine
+se garda de faire le moindre geste.
+
+Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la reine un regard
+interrogateur.
+
+--Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? demanda Catherine.
+
+--J'ai le devoir d'ecouter Votre Majeste, mais non le droit de
+l'interroger.
+
+--Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez interrogee et vais
+repondre a la question que je lis dans vos yeux. Rassurez-vous, je ne
+viens pas vous demander d'etre mon confesseur...
+
+Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne paraissait fremir
+ou vivre en lui.
+
+--C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. Je pense que
+vous etes, comme moi, interesse a sa solution. Dites-moi, marquis, ne
+pensez-vous pas que vous etes assez venge, et qu'Alice a assez souffert?
+
+Cette fois, les paupieres baissees du moine se releverent lentement et
+son regard se fixa sur la reine, avec epouvante.
+
+--Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette lettre qu'elle a
+ecrite sous votre dictee et que vous m'avez remise; je vais vous dire,
+marquis. Cette lettre, je veux la rendre a la malheureuse. Moi, je
+trouve que c'est assez. Et vous?
+
+--Je suis de l'avis de Votre Majeste, dit Panigarola d'une voix morne.
+
+"Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus ruse?... Non, par la Madone,
+il n'est que trop sincere!"
+
+Et elle ajouta:
+
+--Je suis heureuse de ce que vous me dites la, car la lettre... eh bien,
+je l'ai deja rendue a Alice.
+
+Panigarola dit d'une voix paisible--trop paisible pour l'oreille exercee
+de Catherine:
+
+--En sorte que la voila libre? Je veux dire: delivree de vous, madame.
+
+--Et de vous, mon reverend pere.
+
+--Je ne l'ai jamais menacee.
+
+--Allons, marquis, vous etes encore un enfant. Faut-il vous dire
+que j'ai assiste a la scene de la confession d'Alice dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que vous avez eue avec elle,
+chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, sinon par mes yeux et mes
+oreilles, du moins par des yeux et des oreilles qui m'appartiennent.
+Je sais que vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravale votre noble
+elegance au hideux metier de crieur des trepasses pour pouvoir, la nuit,
+aller roder et sangloter autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous
+dis-je.
+
+--Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine.
+
+Et cette fois la statue parut s'animer.
+
+--Je l'aime! continua-t-il. Et j'eprouve une joie affreuse a dire tout
+haut ce que je me repete tout bas dans le silence de mes nuits sans
+sommeil. Oui, ma pensee a sombre dans un ocean de desespoir et, lorsque,
+eperdu, je leve les yeux au ciel, je n'y decouvre pas l'etoile qui
+pourrait me ramener a l'apaisement. Dieu, espoir supreme! je t'ai
+cherche: tu n'es que neant... En moi, madame, il ne reste plus rien; je
+suis une ombre, moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans
+les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, dans la nuit de mon
+deuil, je vois luire l'aube incertaine d'un sentiment nouveau...
+
+--Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine etonnee.
+
+--La pitie, repondit le moine. Ah! madame, je sais que je vous parle en
+ce moment une langue ignoree de vous, inconnue des hommes de ce temps...
+Et pourtant il m'arrive de me dire que la pitie sauvera le monde.
+
+--Folie! murmura Catherine. Reves insenses d'un esprit aux abois!
+Allons, je n'ai rien a faire ici.
+
+Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua:
+
+--Voila ce que parfois je songe, Majeste... Alors je sens mes douleurs
+s'apaiser. Alors je renonce a roder autour de la femme que j'aime. Alors
+je m'enferme dans cette cellule, et c'est de la pitie qui s'eleve de mon
+coeur vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui souffre plus
+que moi peut-etre...
+
+--Vous etes de bonne composition, marquis..., dit Catherine en se
+levant.
+
+Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eut eu; plus rien a dire.
+
+La reine fit deux pas vers la porte.
+
+Tout a coup une idee soudaine la fit s'arreter court.
+
+Elle se retourna a demi vers le moine, courbe dans une attitude ou il y
+avait plus de politesse pour la femme que de respect pour la reine.
+
+--Je vous felicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice sera donc
+heureuse, puisque la voila delivree de vous, delivree de moi et qu'elle
+partagera ce divin bonheur avec l'homme qu'elle aime.
+
+--L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide.
+
+--Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidele du roi de Navarre.
+Ce digne huguenot epousera son Alice des que les noces du Bearnais
+seront accomplies, il l'emmenera la-bas dans son pays et, comme la paix
+regnera dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait bonheur des
+jeunes epoux.
+
+Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul eut pu le dire.
+L'infernale Catherine venait d'un seul mot de reveiller en lui tous les
+demons de la jalousie. Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force
+de s'hypnotiser dans la pensee d'Alice, a force de supputer ce qu'elle
+avait du souffrir, oui, il avait eu pitie d'elle...
+
+Des reves de pardon l'avaient hante, aussi.
+
+Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas aupres d'Alice le petit
+Jacques Clement?
+
+--Vous avez assez paye votre crime, lui dirait-il, embrassez votre
+enfant!
+
+Dans ces reves heurtes, dans cette sombre recherche de l'apaisement, le
+comte de Marillac n'existait plus.
+
+Un mot de Catherine de Medicis le fit revivre dans l'esprit du moine.
+
+La passion devait etre la plus forte! S'il pardonnait a l'amante
+malheureuse, il ne pardonnait pas au rival heureux!
+
+Peut-etre a ce moment haissait-il Marillac autant qu'il aimait Alice.
+
+--L'homme qu'elle aime! avait repete Panigarola.
+
+--Vous avez pitie de celui-la aussi? dit Catherine. Je vous jure que lui
+n'aurait pas pitie de vous."
+
+Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer Marillac.
+
+Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitie: Alice ne devait etre a
+personne! Et Marillac devait disparaitre!
+
+--Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, autant, que la
+paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... ah! l'homme! C'est autre
+chose!...
+
+--Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre lui?
+
+--Rien! fit le moine, qui grinca des dents. Mais vous pouvez tout, vous!
+
+--C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac epouse Alice de Lux,
+qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce
+que tout cela peut me faire?...
+
+--Qu'etes-vous venue faire ici? eclata le moine. Vous etes la reine! Je
+dis la reine la plus puissante de la chretiente! Les instructions que
+j'ai recues de Rome vous indiquent comme la maitresse absolue des
+destinees catholiques! Reine, je vous ai parle sans respect; chef des
+catholiques, je vous ai crie que je n'ai ni foi ni croyance! Et vous ne
+me faites pas saisir pour me jeter en quelque cachot, pour offrir ma
+mort en exemple aux heretiques! Pourquoi m'ecoutez-vous avec tant
+de mansuetude?... Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir une
+vengeance que j'ignore, pour servir de tenebreux projets! Eh bien, soit.
+Je me donne a vous!
+
+--Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. Tout ce que vous
+avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous trouver parce que j'ai besoin
+de vous. Et je comptais sur votre aide parce que je connaissais votre
+haine pour Marillac.
+
+--Parlez donc! Parlez, madame! Delivrez-moi de cette jalousie, et prenez
+mon ame!
+
+--Je la prends! dit Catherine avec un calme etrange.
+
+Panigarola avait enfonce ses mains sous sa robe et ensanglantait ses
+ongles sur sa poitrine.
+
+Pitie, amour, douleur, tout disparaissait de lui.
+
+Il etait seulement l'homme qui hait.
+
+Catherine, sure desormais d'avoir conquis le moine, reprit avec une
+simplicite d'accent qui eut pu paraitre plus terrible que les cris
+d'angoisse du moine:
+
+--En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas la femme du seul homme
+qu'elle ait jamais aime? Vous voulez tuer cet homme? Et vous voulez
+aussi qu'Alice ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez,
+car vous esperez encore! Eh bien, tout cela est facile si vous me donnez
+en echange l'aide que je suis venue vous demander.
+
+--Je suis pret, dit Panigarola dans un souffle.
+
+--Ecoutez. Par votre eloquence emportee et sauvage, vous etes devenu
+l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout a coup, avez-vous
+garde le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis:
+remontez dans la chaire, parcourez les eglises de Paris, parlez, parlez
+encore comme vous parliez...
+
+--Que m'importent les predications, maintenant!
+
+--Insense! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?
+
+Panigarola poussa un effroyable soupir.
+
+--La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et
+j'espere qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une
+centaine de mauvaises tetes que jamais je ne pourrai reduire a la
+raison. Il s'agit de les faire disparaitre. M'entendez-vous? Un proces
+est impossible. Le proces de cent huguenots serait le signal de
+nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colere, tue ces
+hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi desavoue
+ces meurtres, que je les desavoue aussi, la paix est a jamais
+consolidee. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons
+les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses
+victimes!... Pour cela, il faut votre terrible eloquence!...
+
+Le moine ne repondit pas tout de suite.
+
+Une fievre l'exaltait. Avec sa brulante imagination, il se voyait
+decretant la mort des huguenots.
+
+Et c'etait un reve etrange, d'une tragique ampleur, que de decreter
+la mort, de traverser la ville comme un meteore devastateur, de faire
+naitre sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang,
+et d'arriver enfin a Alice en lui disant:
+
+--Voyez! Paris brule! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai egorge
+Paris!..."
+
+Panigarola presque delirant, l'oeil en feu, le visage bouleverse,
+effroyable a voir, saisit la main de Catherine.
+
+--Demain, madame, je precherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--Ne vous inquietez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et meme,
+tenez, marquis... je vous reponds que des miracles vont s'accomplir, et,
+que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aime!
+
+--Moi! rugit-il avec un accent de desespoir indescriptible.
+
+--Vous!... Aime d'Alice!... Je la connais!... Elle meprise vos larmes;
+couvert de sang et d'horreur, vous lui apparaitrez comme un dieu!...
+Nous, nous serons prets...
+
+--Comment?
+
+--Les maisons des cent condamnes seront marquees une nuit. Au matin, ces
+maisons bruleront. Et leurs habitants...
+
+--Vous savez ou il habite, lui?
+
+--Soyez donc tranquille! Sa maison sera la premiere brulee, puisqu'il
+faut que Coligny soit le premier tue! Tout est prevu, tout est pret; le
+jour est fixe...
+
+--Quel jour?
+
+--Le dimanche 24 aout, jour consacre a saint Barthelemy.
+
+--Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais mediter sur ce que
+je vais dire au peuple de Paris!
+
+En parlant ainsi, Panigarola, ecumant, donnait reellement une impression
+de hideur et de force qui se dechaine. Catherine de Medicis comprit
+qu'il etait inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit
+quelques mots a l'abbe qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au
+parloir la femme qui l'avait accompagnee et monta avec elle dans sa
+litiere.
+
+La jeune femme qui avait accompagne Catherine dans cette expedition
+demeurait silencieuse.
+
+--Eh bien, fit tout a coup la reine avec une sorte de gaiete qui eut pu
+paraitre macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit?
+
+La jeune femme laissa retomber son voile, et la pale figure d'Alice de
+Lux apparut.
+
+--Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majeste?
+
+--Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire
+comme si tu m'avais interrogee... Il te pardonne!
+
+Alice de Lux eut un fremissement.
+
+--Madame...
+
+--Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai
+remise... Et il veut te la rendre lui-meme... Et ce n'est pas tout!...
+Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant.
+Alice, et tu pourras l'emmener.
+
+Alice palit affreusement.
+
+--Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut
+pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras
+quitte pour ne pas l'emmener...
+
+Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fut, continuait sa
+route, le moine, a travers les couloirs et les escaliers du couvent, se
+dirigeait vers les jardins.
+
+Panigarola marcha machinalement vers un coin ou il y avait un banc de
+pierre et ou il se promenait d'habitude.
+
+Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tete dans une de ses mains.
+
+A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout a coup
+quelqu'un qui s'asseyait pres de lui. Ce quelqu'un, c'etait l'abbe du
+couvent des Carmes, personnage considerable, jouissant d'une haute
+influence et considere comme un saint.
+
+--Vous travaillez, mon frere? demanda l'abbe... Restez assis... Ne vous
+levez pas.
+
+--Monseigneur, dit Panigarola en cedant au geste bienveillant de l'abbe,
+je travaillais en effet... je prepare un sermon...
+
+--C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne
+frere... moi je vais prevenir les cures et leurs vicaires qu'ils aient a
+venir vous entendre demain a Saint-Germain-l'Auxerrois... en meme temps,
+j'ecris a Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une
+recommandation, mon frere.
+
+--Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.
+
+--Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs
+mondains ordinaires; l'eglise sera remplie de pretres; or, vous
+connaissez le peu d'intelligence de nos cures; il s'agit donc de leur
+remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que
+vous leur portez un mot d'ordre.
+
+--Votre Reverence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon
+mieux.
+
+--Si cela est vrai, dit l'abbe en se levant, de grandes choses
+s'accompliront. Mon fils, recevez ma benediction...
+
+Panigarola se courba sous le geste.
+
+Quand il se redressa, il vit l'abbe qui s'en allait.
+
+Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent ou se trouvaient loges
+un certain nombre d'employes laiques, et qui etait separee du monastere
+proprement dit par un mur perce d'une porte. Le moine franchit cette
+porte, traversa une cour, entra dans un batiment isole et penetra enfin
+dans une chambrette ou dormait un enfant.
+
+Panigarola n'alluma pas de flambeau.
+
+Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme
+s'il eut vu clair dans la nuit.
+
+Et qui se fut trouve pres de lui l'eut entendu murmurer dans un sanglot:
+
+--O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire
+reconquerir ta mere!...
+
+Le lendemain soir, le reverend Panigarola precha dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+L'archeveque de Paris assista a ce sermon. Les eveques Vigor et Sorbin
+de Sainte-Foi, predicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur a la
+tete du chapitre de son eglise, les cures, doyens et vicaires de toutes
+les paroisses pres de trois mille pretres emplissaient la vaste nef. Les
+portes etaient fermees Une vingtaine de laiques furent seuls admis. En
+outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des
+centainiers, et meme quelques simples dizainiers se masserent a
+l'interieur, pres des portes, et purent entendre le sermon.
+
+Le discours du reverend fut entendu dans le plus grand silence.
+
+Seulement, quand ce fut fini, un fremissement terrible parcourut cette
+assemblee, surtout parmi les cures.
+
+Puis, tout ce monde s'ecoula.
+
+Alors une femme, qui, cachee dans une des loges, avait tout vu, tout
+entendu, se leva a son tour et sortit. A la porte, elle retrouva
+quelques gentilshommes qui escorterent sa litiere jusqu'a l'hotel de la
+reine.
+
+En effet, c'etait Catherine.
+
+Et Catherine, au moment ou le sermon se finissait, s'etait penchee; son
+regard, charge d'une haine avide, s'etait appesanti sur le duc de Guise,
+et elle avait murmure:
+
+"Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien
+etonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes
+ou autres ne me debarrassent de vous en meme temps! Quant au roi,
+ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt.
+O mon Henri, tu regneras!"
+
+Des le lendemain de cette memorable soiree, de furieuses predications
+eclaterent a la fois dans toutes les eglises de Paris. Et, a la suite
+de chacun de ces preches, le peuple se repandait dans les rues avec des
+menaces et des imprecations contre les reformes.
+
+
+
+X
+
+OU TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX
+
+Le moment est venu ou, semblable au voyageur qui monte une cote fort
+rude et tres herissee d'asperites, nous devons prier le lecteur de
+souffler un instant avec nous et d'examiner de haut l'ensemble de la
+position.
+
+Catherine de Medicis est la veritable protagoniste d'un gigantesque
+drame. La reine, par une lente manoeuvre, se trouve a la veille d'un
+double evenement qui doit, d'apres elle, se presenter dans le meme
+instant. En effet, l'extermination des huguenots ne doit-elle pas etre,
+du meme coup, la mort de son fils Deodat?
+
+Catherine redoutait les huguenots qui etaient capables de soutenir les
+pretentions qu'elle supposait a Henri de Bearn.
+
+Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi ferus d'un amour sans
+borne pour la puissance royale.
+
+Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute qui, si elle
+etait decouverte, ferait d'elle la risee de la cour.
+
+Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les Guise par les
+huguenots, assurer la disparition du comte son fils, telle dut etre sa
+pensee conductrice.
+
+Le resultat de la victoire etait de placer le duc d'Anjou sur le trone,
+des la mort escomptee de Charles IX, et de gouverner en souveraine
+maitresse sous le nom de son fils prefere.
+
+Toute cette laborieuse combinaison etait sur le point d'aboutir: par
+Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; Charles IX, epouvante et
+tremblant, persuade que les huguenots conspiraient sa mort, devenait un
+instrument docile; les Guise etaient prets a se ruer dans Paris, le fer
+et la torche a la main.
+
+Catherine etait donc plus paisible, plus heureuse que nous ne l'avons
+jamais vue.
+
+Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de la mere au fils,
+nous voyons que Deodat vient de recevoir le double coup d'un bonheur
+imprevu.
+
+Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touche le coeur de sa mere,
+et Catherine l'amuse par la fantasmagorie de sa maternite a demi avouee.
+
+De plus, le comte a retrouve toute sa serenite d'amour pour Alice.
+
+Les soupcons vagues, imprecis qu'il a pu concevoir, se sont evanouis
+sous le souffle de Catherine. Il n'a pas cesse un moment d'adorer Alice
+de Lux; mais, maintenant, il est sur d'elle...
+
+L'epoque de son mariage approche.
+
+Un grand chagrin, pourtant, a traverse cette felicite: Jeanne d'Albret
+est morte!...
+
+C'est-a-dire tout ce que le comte a venere jusque-la! Mais ce chagrin
+lui-meme s'efface lorsque Deodat songe qu'il a retrouve une mere et une
+fiancee...
+
+Encore un qui est heureux!...
+
+Quant a Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui a ote le plus cruel
+de ses soucis. Seule, la reine de Navarre eut eu interet a la separer
+du comte. Seule, elle pouvait et devait la denoncer... La reine morte,
+Alice a respire.
+
+Catherine de Medicis lui a promis la supreme recompense de ses services.
+
+Elle epousera le comte de Marillac!...
+
+Une encore qui se persuade qu'apres tant d'orages, elle est enfin
+arrivee au port d'un bonheur si durement conquis!...
+
+Charles IX attend sans impatience le grand evenement que lui a promis sa
+mere. Il ne sait pas au juste ce qui doit se passer. Il sait qu'il n'y
+aura plus de tracas, plus d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir
+les bois, chasser le cerf et le sanglier, sans se demander a chaque
+instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va pas le tuer; il
+pourra etudier de nouveaux airs sur le cor; enfin, vivre a sa guise.
+
+Des lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, a la moindre emotion,
+le jettent dans des delires tantot furieux, tantot desesperes, ces
+crises ne se renouvelleront plus. Il regnera sans conteste, c'est-a-dire
+qu'il emploiera aux commodites de sa vie tout ce qu'un peuple entier
+peut produire de richesse, de genie, de science et d'art.
+
+Il pourra librement, vetu en bourgeois, parcourir sa bonne ville,
+s'arreter parfois dans quelque guinguette, et finir toutes ses
+excursions chez Marie Touchet qu'il aime sans passion, mais avec une
+tendresse profonde. Voila ce que reve cet enfant de vingt ans; pour le
+reste, il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses
+ministres qui s'occuperont de l'administration de son royaume.
+
+Il a bonne mine, c'est-a-dire qu'au lieu d'etre livide, comme a son
+ordinaire, il est simplement pale.
+
+Il semble meme qu'il y ait une sorte de fierte dans ses yeux, une fierte
+qui etonne ses courtisans, inquiete Guise, et fait rever Catherine.
+
+C'est qu'il s'est passe une chose que toute la cour ignore:
+
+Marie Touchet a accouche d'un beau garcon bien rable, solide, criard,
+plein de vie; Charles IX est pere!... Un nouveau petit Valois est au
+monde; et le roi songe quel titre il pourra bien lui conferer.
+
+Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que l'ere
+paisible predite par sa mere se realise enfin.
+
+Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie Touchet.
+
+Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses exquises
+delicatesses. Si nous penetrons chez elle, nous la trouvons penchee sur
+le berceau de son fils; car, depuis quelques jours, elle est relevee de
+ses couches, et desormais elle ne vit plus que pour cet enfant.
+
+Quel calme dans ce logis! quelle proprete!... Quelle modestie aussi!...
+modestie charmante qui ne va pas sans coquetterie. Dans la chambre a
+coucher aux meubles de noyer cire, toute claire, voici le berceau ou
+dort le duc d'Angouleme. Au-dessus du berceau, un beau portrait de
+Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son cadre. Et Marie lui
+sourit lorsque parfois son regard se leve de l'enfant jusqu'au pere.
+
+Passons maintenant a des personnages plus actifs.
+
+Panigarola, dans son couvent, medite la destruction des huguenots et la
+mort de son rival Marillac. Etrange physionomie que celle de ce moine
+incroyant pousse a la haine par l'amour, devenu a son insu le redoutable
+instrument que manie la sainte Inquisition!
+
+Le duc de Guise s'apprete pour la supreme conquete. Son plan est d'une
+effrayante simplicite: le roi parait resister au mouvement de foi
+apostolique et romaine qui veut sauver l'Eglise en exterminant la
+reformation. Or, ce mouvement doit aboutir a quelque bataille geante
+dans les rues de Paris.
+
+Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX de connivence
+avec les huguenots; il se fera nommer capitaine general de l'armee
+catholique, et, lorsque le massacre sera commence, lorsque Paris
+brulera, lorsque les ruisseaux des rues seront transformes en fleuves de
+sang, lorsque le peuple sera dechaine, il marchera sur le Louvre; le roi
+impopulaire, le roi des huguenots sera depose; Tavannes, le marechal,
+est avec lui; Damville lui garantit trois mille cavaliers qui sont en
+route, quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la Bastille,
+prepare son oubliette la plus sure pour y enfermer Charles IX... et,
+lorsque le roi voudra se defendre, lorsqu'il appellera ses gardes, c'est
+Cosseins, son propre capitaine, qui l'arretera!...
+
+Alors Guise arretera le carnage: il aura ainsi du meme coup l'amour des
+catholiques qu'il aura dechaines, et des huguenots qu'il aura sauves.
+
+Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme son oncle, le
+cardinal de Lorraine, a etabli nettement la genealogie qui le fait
+descendre de Charlemagne, Henri de Guise sera roi!...
+
+Le marechal de Damville, lui aussi, prepare son coup.
+
+Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes nombreuses: pres
+de sept mille hommes qu'il a offerts a Guise pour l'aider a deposer
+Charles IX. Et, par un miracle de ruse, c'est a la priere meme du roi
+que ces troupes se sont mises en route.
+
+Si Guise est tue, Damville cherchera audacieusement a se substituer
+a lui, et ce reve le hante d'arriver tout sanglant dans le Louvre,
+d'arracher la couronne a Charles et de la poser sur sa tete!...
+
+Si au contraire Guise reussit, Damville se contentera d'etre le plus
+haut personnage du royaume apres le roi.
+
+Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'ecrasement de son frere.
+
+La vieille haine qui date du jour lointain ou Jeanne de Piennes le
+repoussa, cette haine a gangrene son ame. Elle est devenue un hideux
+ulcere inguerissable... Damville donnerait jusqu'a cette royaute qu'il
+reve dans le secret de ses pensees, pour faire souffrir son frere.
+L'occasion va enfin se presenter: Damville s'est reserve l'attaque de
+l'hotel de Montmorency... c'est lui qui veut prendre le vieil hotel ou
+le connetable son pere a vecu! Et le reduire en cendres! Il prendra
+Francois et le tuera de ses mains... Puis il emportera Jeanne de
+Piennes.
+
+Montmorency est donc compris dans les massacres. Pourtant il n'est pas
+huguenot!... C'est vrai, mais il est suspect. Le parti modere qui veut
+l'apaisement le considere comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs,
+est-il vraiment besoin d'etre huguenot pour etre condamne?
+
+Damville. donc, en cette periode ou nous essayons d'indiquer la position
+generale de la mise en scene historique, attendait avec la certitude
+que sa haine et son amour, avant peu, recevraient du meme coup leur
+satisfaction. Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son frere, et
+il prend ses mesures en consequence.
+
+Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une chose, une
+seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, pour la raison qu'il
+l'ignore. Et cette chose, qui peut-etre bouleverserait de fond en comble
+les plans de Damville, c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est
+folle...
+
+Penetrons maintenant dans l'hotel de Montmorency
+
+La se trouvent cinq personnages qui nous interessent. D'abord, nos
+deux heros d'amour: le chevalier de Pardaillan et Loise de Piennes de
+Montmorency.
+
+Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent a peine. Et
+qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une pensee du chevalier qui
+n'aille a Loise; il n'est pas un battement du coeur de Loise qui ne soit
+pour le chevalier. Pour Loise. c'est bien simple: elle mourrait en ce
+moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui fut pres d'elle!
+Et quel danger est possible quand le chevalier est la? Elle n'a pas
+confiance: elle est la confiance meme.
+
+Quant au chevalier, sur de l'amour de Loise, il croit n'avoir plus rien
+a redouter de la fortune adverse. Pourtant, il ne se croit pas certain
+d'etre uni un jour a Loise. Le marechal de Montmorency a declare que sa
+fille est destinee au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan ne
+connait pas ce comte, mais il fera tout au monde pour le rencontrer, et,
+l'epee a la main, lui disputera sa fiancee.
+
+Il recherche activement deux choses. La premiere, c'est le moyen de
+sauver definitivement Loise, c'est-a-dire de sortir de Paris; la
+deuxieme, c'est de savoir qui est le comte de Margency que le marechal a
+choisi pour fiance a Loise.
+
+Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure a l'affut. Il fait
+manoeuvrer son Gillot et echafaude un plan que nous ne tarderons pas a
+voir se developper sous nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire
+il ne sait trop quel immense danger...
+
+La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est peut-etre la plus
+heureuse. Sa douce et tendre folie l'a ramenee aux beaux jours de sa
+premiere jeunesse. Elle se croit a Margency. Par un phenomene assez
+rare, sa sante physique est entierement retablie.
+
+Le marechal de Montmorency, tenu a l'ecart par les chefs huguenots parce
+qu'il a refuse de s'associer a l'entreprise d'Henri de Bearn, alors que
+la paix n'etait pas declaree, est, d'autre part, hai de la Cour,
+parce qu'on l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis
+politiques ne comprennent pas l'independance chez un homme influent.
+
+Mais Francois de Montmorency ne cherche pas l'estime et l'admiration de
+ses concitoyens, pour la raison bien simple qu'il ne les estime ni ne
+les admire. Il a vu trop d'ambitions dechainees autour du trone; il a vu
+trop de pensees criminelles, trop d'hypocrisies, trop de ferocites: il
+ne reve plus que la retraite au fond de son manoir...
+
+Voila donc, d'une facon generale, la position de tous nos personnages
+principaux.
+
+Il plane sur cette situation un calme d'orage.
+
+C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui precedent la tempete,
+les arbres de la foret demeurent immobiles; pas un souffle ne traverse
+l'espace. Le ciel pur n'offre rien de menacant, et les buees grises dont
+il se couvre paraissent devoir se dissiper bientot.
+
+Tout a coup ce ciel devient noir; une rafale enorme balaie les airs, la
+tempete bat les horizons...
+
+
+
+XI
+
+ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN
+
+Nous transporterons maintenant nos lecteurs a l'hotel de Montmorency,
+par une chaude soiree des premiers jours d'aout. Dans la chambre qu'il
+occupait a l'hotel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en
+guerre, en sifflotant une fanfare de chasse.
+
+C'est-a-dire qu'il endossait la casaque de cuir et ceignait sa longue
+rapiere, non sans s'etre assure que la pointe n'en etait pas emoussee.
+En outre, il se munissait d'une courte dague, present de Montmorency,
+portant la marque des fabriques de Milan.
+
+"Par Pilate! grogna-t-il, j'etouffe dans cette cuirasse; mais j'espere
+que sous peu je pourrai m'en debarrasser."
+
+Il etait a ce moment neuf heures du soir et le lourd crepuscule d'ete
+commencait a voiler Paris.
+
+Lorsqu'il fut pret, le vieux routier se jeta dans un fauteuil les jambes
+croisees, la rapiere en travers des genoux, et se mit a reflechir.
+
+"Dois-je prevenir le chevalier? Non, par la Mort-Dieu. Il voudrait me
+suivre, car il n'en fait qu'a sa tete. Or, je veux etre seul a traiter
+cette petite affaire. En effet, de deux choses l'une: ou mon ancien
+maitre se trouvera seul, comme me l'a affirme cet animal de Gillot, et,
+alors, je n'ai pas besoin d'aide. Ou je tombe dans un traquenard, et il
+est inutile que le chevalier soit tue en meme temps que moi... Oui, mais
+si je suis tue!... Hum! Je voudrais bien voir mon fils avant..."
+
+Pardaillan continua sa reverie jusqu'au moment ou il entendit sonner dix
+heures.
+
+Alors, il descendit sans bruit, se fit reconnaitre du suisse et sortit
+de l'hotel en prevenant le digne gardien qu'il rentrerait peut-etre
+fort tard dans la nuit; que, s'il ne rentrait pas du tout, il aurait
+entrepris un voyage.
+
+Cependant, Pardaillan s'etait eloigne. Il descendit sans hate jusqu'a la
+Seine et, comme le passeur etait couche, s'en alla traverser le fleuve
+au Grand Pont, qui porte aujourd'hui le nom de Pont au Change.
+
+Pardaillan, tout flanant et sans se hater, se dirigea vers le Temple, et
+il etait a peu pres onze heures lorsqu'il atteignit l'hotel de Mesmes.
+
+Sur sa facade, l'hotel paraissait endormi.
+
+Pardaillan en fit le tour. Sur les derrieres, on l'a vu, se trouvait un
+jardin cloture d'un mur.
+
+Le vieux routier escalada le mur avec cette agilite qui etait telle
+encore qu'elle excitait l'admiration de son fils.
+
+Parvenu a la porte de l'office qui donnait sur le jardin, il commenca a
+manoeuvrer pour forcer les verrous au moyen de sa dague. Il etait minuit
+lorsque Pardaillan, a sa grande satisfaction, vit la porte s'ouvrir.
+
+L'instant d'apres, il etait dans l'interieur de l'hotel. Pendant le
+sejour qu'il y avait fait, Pardaillan avait assez etudie la localite,
+selon son expression, pour etre sur de s'y conduire les yeux fermes. Il
+traversa donc le vestibule de l'office, enfila le couloir ou se trouvait
+la fameuse entree des caves et sourit en se rappelant la grande bataille
+qu'il avait soutenue la.
+
+Parvenu a la partie anterieure de l'hotel, il commenca a monter un large
+escalier et arriva au premier etage; puis, ayant longe un corridor,
+il s'arreta devant une porte: c'est la que commencait l'appartement
+particulier du duc de Damville.
+
+"Y est-il?... N'y est-il pas?... S'il y est, est-il seul?"
+
+Le vieux routier se posa ces questions.
+
+"Bon! finit-il par murmurer, je vais bien voir."
+
+Et il allongea la main pour voir si la porte etait fermee.
+
+Au meme instant, cette porte s'ouvrit d'elle-meme, et le marechal de
+Damville parut, un flambeau dans une main.
+
+--Tiens! fit le marechal d'une voix tranquille, c'est ce cher monsieur
+de Pardaillan! Vous me cherchez, je crois? Donnez-vous donc la peine
+d'entrer... moi aussi, je voulais justement vous voir et vous parler...
+
+Pardaillan demeura une seconde atterre. Si difficile a emouvoir que soit
+un homme, il n'est pas sans eprouver quelque violente secousse lorsqu'il
+est soudain surpris par un ennemi mortel au moment meme ou il croyait
+surprendre cet ennemi.
+
+Cependant, par un energique effort de volonte, le vieux routier se remit
+promptement, et, saluant de bonne grace, il repondit:
+
+--Ma foi, monseigneur, j'accepte votre invitation, car j'ai des choses
+urgentes a vous dire.
+
+--Si j'avais su que vous me cherchiez, reprit Damville, je vous eusse
+evite la peine de crocheter mes portes.
+
+--Vous etes mille fois trop bon, monseigneur. On crochete ce qu'on
+peut... les uns des serrures, les autres des coeurs humains...
+
+--Mais entrez donc, je vous en supplie!
+
+Pardaillan n'hesita pas. Il entra. Le marechal referma la porte.
+
+Ils se trouvaient alors dans une vaste antichambre sur laquelle
+s'ouvraient deux portes: l'une d'elles donnait sur une sorte de salon.
+C'est dans ce salon que Damville fit entrer Pardaillan.
+
+--Ah! ca, dit Pardaillan qui s'assit, vous m'attendiez donc,
+monseigneur?
+
+--Monsieur de Pardaillan, je vous attendais sans vous attendre. On
+attend toujours un homme comme vous.
+
+--Voyons, monseigneur, dites-moi que vous etiez prevenu de ma visite,
+dit Pardaillan qui songea a Gillot.
+
+--C'est la verite, repondit Damville.
+
+--Puisque vous etes en veine de franchise, ne pourriez-vous me dire qui
+vous a prevenu?
+
+--C'est facile, et je ne vois aucune raison de vous cacher ce detail. Un
+de mes officiers que vous connaissez bien, pour qui vous professez la
+plus vive amitie... ce brave Orthes...
+
+--Le vicomte d'Aspremont!
+
+--Lui-meme. Si vous avez de l'amitie pour lui, il a pour vous une telle
+affection qu'il recherche toutes les occasions de vous apercevoir, ne
+fut-ce qu'un instant. Je crois qu'il a quelque chose d'interessant a
+vous dire.
+
+--Je l'ecouterai volontiers, monseigneur. Il y a en effet une
+conversation engagee entre ce digne gentilhomme et moi, et il faudra
+bien que le dernier mot reste a l'un ou a l'autre.
+
+--Je vous disais, mon cher monsieur, que votre excellent ami Orthes,
+dans l'espoir de vous serrer dans ses bras, ne cesse de roder autour de
+l'hotel Montmorency.
+
+"Ah! songea Pardaillan, ce n'est donc pas Gillot!"
+
+--Ce soir donc, il vous a suivi, il vous a vu escalader le mur de mon
+enclos, et, tandis que vous forciez l'office, il est entre par la
+grande porte et m'a prevenu de votre visite. J'etais sur le point de
+me coucher. Mais, pour avoir le plaisir de vous voir, j'ai resolu de
+veiller. Bien m'en a pris, puisque vous voila.
+
+--Oui, me voila, dit Pardaillan. Mais, monseigneur, puisque vous poussez
+la condescendance a ce point, vous me permettrez bien de vous poser une
+petite question, une seule?
+
+--Comment donc! Dix questions, question ordinaire et question
+extraordinaire, vous avez droit a toutes les questions!
+
+Cette fois, le vieux routier ne put s'empecher de palir!
+
+Est-ce qu'il allait etre livre au bourreau?
+
+Est-ce qu'on allait lui appliquer la question, c'est-a-dire la
+torture!...
+
+Pourtant, il fit bonne contenance et reprit:
+
+--Je vous demanderai donc, monseigneur, si vous etes seul.
+
+--Monsieur Pardaillan, vous pouvez tout me dire, et decharger votre
+coeur. Quant a etre seul, il n'y aura ja mais trop de braves officiers
+autour de moi pour faire honneur a un homme tel que vous. Et d'ailleurs,
+voyez!
+
+A ces mots, le marechal se leva. Trois portes s'ouvraient sur le salon:
+l'une par laquelle Pardaillan etait entre; la deuxieme qui donnait sur
+la chambre a coucher; la troisieme qui ouvrait sur un cabinet d'armes.
+
+Damville ouvrit la premiere, et Pardaillan apercut douze gardes sur deux
+rangs, armes de hallebardes.
+
+Le vieux routier hocha la tete, et Damville referma.
+
+Puis il ouvrit la deuxieme porte, et une quinzaine de gentilshommes
+apparurent a Pardaillan: ils avaient tous l'epee a la main.
+
+--Bonsoir, messieurs! dit le vieux routier en saluant.
+
+Cette deuxieme vision disparut aussitot, le marechal ayant referme la
+porte. Il alla alors ouvrir la troisieme, et, cette fois, ce furent six
+arquebusiers, prets a faire feu, qui apparurent; derriere eux, Orthes,
+pret a donner le signal d'une decharge.
+
+"Je suis pris!" se dit Pardaillan.
+
+--Causons maintenant, dit le marechal en froncant les sourcils. Mon cher
+monsieur, vous veniez pour m'assassiner.
+
+--Non pas, monseigneur, je venais pour vous tuer, il est vrai, mais pour
+vous tuer en un combat loyal. Je comptais vous trouver seul. J'avais
+meme prevu le cas ou je vous eusse trouve endormi. Alors, je vous eusse
+reveille, je vous eusse prie de vous habiller, et je vous eusse dit
+ceci: "Monseigneur, vous genez terriblement quelques braves gens qui
+ne demandent qu'a vivre heureux et tranquilles et que vous avez resolu
+d'occire. Vous avez fait assez de mal dans votre vie. Et c'est vous
+rendre un signale service que de vous empecher d'en faire encore. Voici
+votre epee, voici la mienne. Defendez-vous bien, car j'ai la pretention
+de ne pas sortir d'ici sans vous avoir tue." Voila ce que je vous eusse
+dit, monseigneur. Et je suis pret a vous le redire. Vous ouvrirez ces
+trois portes. Il y aura de nombreux temoins pour affirmer que Mgr Henry
+de Montmorency, marechal duc de Damville, n'a pas ete assassine, mais
+bien tue legalement par la grace de Dieu et de ma rapiere.
+
+Le marechal etait une veritable bete feroce; mais il avait le culte du
+courage.
+
+L'attitude paisible et narquoise de Pardaillan, ce sourire qui herissait
+sa moustache, sa tranquillite parfaite dans une aussi terrible
+conjecture, firent donc sur lui une profonde impression.
+
+--Monsieur de Pardaillan, dit-il, vous n'avez pas prevu le cas ou c'est
+moi qui vous eusse tue....
+
+--C'etait impossible, monseigneur. J'avais tous les avantages. Je ne
+vous dirai pas que votre cause est mauvaise et la mienne juste; mais je
+vous dirai qu'au metier des armes c'est le plus audacieux qui l'emporte,
+et je suis sur d'etre plus audacieux que vous.
+
+--Soit, mais vous n'avez pas prevu le cas ou je n'eusse pas voulu vous
+accorder l'honneur de me battre avec vous.
+
+--Nous nous sommes expliques la-dessus, a notre rencontre des
+Ponts-de-Ce, monseigneur; je crois vous avoir prouve que mon epee vaut
+la votre.
+
+Le marechal se leva, pensif, et fit quelques pas dans la salle, non sans
+surveiller du coin de l'oeil les mains de son adversaire.
+
+Mais Pardaillan, tranquillement assis, accoude a son fauteuil, le
+regardait d'un air de bonhomie qui apparut au marechal comme un exces
+d'intrepidite. Il s'accota a la haute cheminee et dit lentement:
+
+--Monsieur de Pardaillan, j'ai toujours eu pour vous la plus haute
+estime, et je vous l'ai prouve. Je vous le prouve encore en ce moment
+par ma moderation. Si je faisais un signe, vous tomberiez mort a
+l'instant. Je pourrais faire mieux: je pourrais vous faire transporter
+a la Bastille qui, vous le savez, est commandee par un de mes amis,
+lequel, sur ma recommandation, vous tuerait aussi surement que
+pourraient le faire ces hallebardes et ces arquebuses, avec cette
+seule difference que vous mourriez sur un chevalet et que votre agonie
+pourrait durer plusieurs heures et meme plusieurs jours... En effet, qui
+etes-vous pour moi? Un ennemi. Vous m'avez trahi a Margency autrefois;
+aux Ponts-de-Ce, nous avions conclu un pacte; je vous avais pardonne
+votre trahison, je vous ai admis dans ma maison; vous etiez de mes amis;
+vous m'avez encore trahi de la facon que vous savez. Par miracle, vous
+avez echappe a ma juste vengeance. Et, depuis, vous etes passe au camp
+ennemi. Qu'avez-vous a dire a cela?
+
+--Que je ne vous ai pas trahi, monseigneur. Que decide a me faire votre
+second loyal dans une entreprise grandiose, je ne voulais pas devenir
+votre complice dans une entreprise infame. Capable d'entrer dans le
+Louvre et d'y arreter le roi de mes mains, capable si vous me l'aviez
+ordonne de me saisir de la couronne et de vous l'apporter, capable de
+tenir tete en rase campagne a l'armee royale si vous m'aviez confie la
+poignee d'hommes dont vous disposez, je n'etais pas capable de me faire
+le bourreau d'une femme. Il fallait me demander ce que je pouvais vous
+donner, monseigneur! Mon epee, mon sang, mon energie; vous avez voulu
+faire de moi l'espion de mon fils et le geolier de celle qu'il aime.
+Vous avez fait erreur... Vous le savez, du reste, que je ne vous ai pas
+trahi. Si j'avais voulu vous trahir et faire une fortune du coup, si
+j'avais voulu vous envoyer a Montfaucon et gagner dans cette ignominie
+vos propres richesses, je n'avais qu'a aller trouver le roi et lui dire
+que vous le voulez tuer pour couronner le duc de Guise. Mon silence sur
+cette affaire vous prouve, monseigneur, que vous vous etes separe par
+votre faute d'un homme capable de garder un important secret, ce qui est
+rare, croyez-moi.
+
+Le marechal avait affreusement pali. Et, lui qui tenait le vieux routier
+en son pouvoir, ce fut d'une voix suppliante qu'il demanda:
+
+--Ainsi, vous n'avez rien dit a personne de cette affaire?
+
+Pardaillan haussa les epaules avec un supreme dedain.
+
+--Entendez-moi bien, reprit Damville. Sans me denoncer, chose abominable
+et monstrueuse dont votre fierte ne saurait s'accommoder, vous auriez pu
+tout au moins... confier...
+
+"Ah! ah! voila donc le secret de ce qu'il appelle sa moderation, songea
+Pardaillan. Il veut savoir si je n'ai point parle!
+
+Et, tout haut, il ajouta:
+
+--A quelles personnes, monseigneur?
+
+--Mais a des personnes qui, elles, n'auraient peut-etre pas votre
+generosite!... A M. de Montmorency, par exemple!
+
+--Et quand cela serait! fit Pardaillan. Vous parliez de vos droits!
+N'ai-je pas celui de vous traiter en ennemi? N'ai-je pas le droit de
+donner cette arme a votre frere? C'est plus qu'un droit. Comment! vous
+sequestrez la fille du marechal de Montmorency... et je ne parle pas de
+l'infortunee dame de Piennes! Je prends seulement les choses ou elles en
+sont: vous faites fermer les portes de Paris au marechal; vous le tenez
+prisonnier, lui et les siens, et nous, par consequent! C'est donc que
+vous preparez le dernier coup qui doit nous ecraser tous!... Je vous
+le declare, monseigneur, je n'aurais pas le courage de me faire votre
+denonciateur, j'ai du moins pense que je devais tout dire au marechal
+votre frere, afin qu'il puisse au moins se defendre...
+
+--Vous avez fait cela! gronda Damville avec un accent de rage et de
+desespoir.
+
+--Je voulais le faire: mais je ne l'ai pas fait. Ne me remerciez pas.
+J'enrage d'avoir garde le silence: c'est mon fils qui m'a empeche de
+parler. Savez-vous ce qu'il m'a dit?... Plutot que de reveler un secret
+confie a notre honneur, un secret dont je ne suis plus le maitre, je me
+tuerais a vos yeux! Que Damville brule Paris, s'il l'ose, pour s'emparer
+de nous! S'il faut mourir, nous mourrons du moins sans que nul au monde,
+pas meme un felon comme lui, puisse nous accuser de felonie!... Voila ce
+que m'a dit mon fils, et voila pourquoi je me suis tu, monseigneur!
+
+--Ainsi, fit Damville d'une voix rauque. Montmorency ne sait rien?
+
+--Rien, monseigneur; ni lui ni personne!
+
+Le marechal poussa un profond soupir. Sa terreur avait ete telle qu'il
+ne songeait meme pas a relever ce terme de felon dont Pardaillan venait
+de le souffleter.
+
+En quelques instants il eut repris tout son sang-froid.
+
+Il fit un pas comme pour se diriger vers celle des portes derriere
+laquelle se trouvait Orthes et ses arquebuses.
+
+Mais, se ravisant soudain, il se retourna vers Pardaillan.
+
+--Voyons, dit-il brusquement, si je vous offrais la paix?
+
+Pardaillan se leva, s'inclina et demanda:
+
+--Vos conditions, monseigneur?
+
+--Simplement de ne pas me gener dans ce que je vais entreprendre: vous
+et votre fils, vous sortirez de l'hotel Montmorency; vous vous en irez
+de Paris, au diable si vous le voulez. Je vous ferai remettre deux bons
+chevaux tout harnaches; dans la sacoche de chacun des chevaux, il y aura
+deux mille ecus.
+
+Pardaillan, la tete baissee, paraissait reflechir profondement.
+
+--Songez-y, reprit le marechal. Vous m'avez desarme par votre fidelite a
+garder un secret que bien d'autres eussent vendu. Vos insultes, je les
+oublie. Vos petites trahisons, je les efface. A vous comme au chevalier,
+je veux le plus grand bien possible. Je ne veux meme pas me souvenir
+que vous vous etes introduit dans cet hotel pour me tuer. Je vous dis:
+Pardaillan, ne soyons ni amis, ni ennemis, soyons neutres. Vous etes mon
+prisonnier de guerre. Si fort et si brave que vous soyez, vous ne pouvez
+lutter contre ces arquebuses, ces hallebardes et ces bonnes epees qui
+vous cernent; il n'y a pas de fuite possible: vous etes pris, mon cher.
+Eh bien, acceptez ce que je vous propose, et vous etes libre.
+
+--Et si j'acceptais, dit enfin le vieux Pardaillan, comment vous y
+prendriez-vous, monseigneur? Car je vous sais defiant; sur ma simple
+parole, vous ne m'ouvririez pas les portes de votre hotel.
+
+Un eclair de joie, aussitot eteint, flamboya dans les yeux du marechal,
+qui repondit:
+
+--Je ne prendrai que les precautions indispensables; vous allez ecrire
+une lettre au chevalier, assez pressante pour qu'il vienne vous
+retrouver ici. Un de ces gentilshommes portera cette lettre. Lorsque le
+chevalier sera ici, lorsque vous m'aurez tous deux donne votre parole
+de ne pas revenir a Paris avant trois mois, je vous escorterai moi-meme
+avec quelques amis jusqu'a telle porte de Paris que vous me designerez,
+et je vous souhaiterai bon voyage. Vous acceptez, n'est-ce pas? fit
+Damville en fremissant.
+
+--Certes, monseigneur! Avec joie! Avec gratitude!
+
+--Ecrivez donc, alors! gronda le marechal qui, se precipitant vers un
+meuble, en tira une ecritoire et du papier.
+
+Pardaillan ne bougea pas.
+
+--Un mot, dit-il: j'accepte. Mais, malheureusement, je ne puis accepter
+que pour moi seul.
+
+--Ecrivez toujours! Je me charge de convaincre le chevalier!
+
+--Attendez donc, monseigneur. Je connais mon fils. Vous n'avez pas idee
+de sa mefiance. Il se mefie de moi. Il se mefie de lui-meme. Il se mefie
+de l'ombre qui suit ses pas. Oui, monseigneur, plus d'une fois j'ai
+rougi de le voir si mefiant alors que j'ai, moi, un respect sans bornes
+pour les paroles d'un personnage tel que vous.
+
+--Que signifie? gronda le marechal.
+
+--Cela signifie, monseigneur, qu'en lisant ma lettre, mon fils
+s'ecrierait: "Comment! mon pere est prisonnier du marechal de Damville
+et il veut que je l'aille rejoindre, sous pretexte qu'il a fait la paix
+avec monseigneur! Allons donc! Vous etes fou, mon pere! Est-ce que vous
+ne savez pas que M. Damville est un fourbe, un felon--c'est mon fils qui
+parle!--un etre petri de ruse qui voudrait nous tenir tous les deux et
+nous occire ensemble? Mais sa ruse est par trop grossiere. Je suis jeune
+et veux vivre. Quant a vous, mon pere, qui avez assez vecu, mourez tout
+seul, puisque vous avez eu la sottise d'aller vous fourrer dans la
+gueule du loup!..." Voila ce que dirait le chevalier en recevant ma
+lettre; il me semble l'entendre eclater de rire...
+
+--Ainsi, fit Damville, les dents serrees, vous n'ecrivez pas?...
+
+--Cela ne servirait a rien, monseigneur. Et puis, tenez, admettons que,
+par impossible, mon fils se decide a me rejoindre. Savez-vous ce qui
+arriverait?
+
+--Voyons!
+
+--Le chevalier n'est pas seulement l'homme le plus mefiant de la terre,
+il est tetu, monseigneur, a tel point qu'il l'est presque autant que
+vous. Il s'est loge dans la tete d'arracher de vos griffes la dame
+de Piennes, sa fille et monseigneur votre frere. Rien ne l'en fera
+demordre. Moi, vous comprenez, j'accepte avec reconnaissance votre
+honorable proposition. Mais lui... Savez-vous ce qu'il nous dirait?..."
+
+Pardaillan se campa devant Damville, la main a la garde de sa rapiere,
+le buste droit.
+
+--Il nous dirait ceci, monseigneur: "Ainsi donc, mon pere, et vous,
+monsieur le duc, vous osez me proposer cette vilenie! Fi donc,
+messieurs! Pour quatre mille ecus et deux chevaux tout harnaches d'or,
+eussiez-vous a m'offrir quatre mille sacs, contenant chacun quatre mille
+ecus, que l'insulte n'en serait que plus forte. Quoi! il y a donc deux
+hommes au monde qui ont pu croire que le chevalier de Pardaillan pouvait
+vendre l'epee qu'il tient de son pere et, abandonnant deux malheureuses
+femmes qu'il a jure de sauver, se mettre soi-meme au rang des laches?
+Ah! mon pere, je ne me releverai pas de l'offense que vous me faites.
+Revenez a une plus haute et plus digne estime de ce que vous vous devez
+a vous-meme et laissez la honte de ces propositions a M. le duc de
+Damville qui, lui, a l'habitude de la felonie et de la trahison."
+
+--Miserable! rugit Damville.
+
+--Un dernier mot, monseigneur! Un seul! Outre les defauts que je viens
+de vous signaler, le chevalier a encore celui de m'aimer tel que je
+suis. Il me sait ici! S'il ne me revoit pas au petit jour, il est
+capable d'aller raconter au roi que vous le trahissez pour Guise...
+Quitte a se tuer ensuite pour se punir d'avoir fait acte de
+denonciateur!
+
+Le marechal, qui, deja, s'elancait, s'arreta comme frappe de la foudre,
+bleme, ecumant, terrible. Pardaillan sourit dans sa moustache et
+murmura:
+
+"Pare celle-la, si tu peux!...
+
+Mais, dans l'esprit du marechal, affole par les paroles du vieux routier
+comme le taureau peut l'etre par les banderilles, la fureur et la haine
+l'emporterent sur l'epouvante.
+
+--Eh bien, soit! hurla-t-il. J'en courrai le risque! A moi!"
+
+Pardaillan, d'un geste foudroyant, tira sa dague et bondit sur le
+marechal.
+
+--C'est donc toi qui mourras le premier! rugit-il.
+
+Mais Damville avait vu venir le coup. Au moment ou le poignard
+s'abattait sur lui, il se laissa tomber a plat sur le tapis! Pardaillan,
+emporte par l'elan, trebucha; au meme instant, la piece se remplissait
+de monde, se herissait de hallebardes et d'epees.
+
+Hagard, le vieux routier voulut alors tirer sa rapiere pour mourir au
+moins en se defendant: vaine tentative! Saisi de tous les cotes a la
+fois, maintenu par vingt bras, il fut en un instant desarme, baillonne,
+ligote.
+
+Alors, il ferma les yeux et se raidit dans une immobilite farouche.
+
+--Monseigneur, dit Orthes, ou faut-il pendre ce truand?
+
+--Le pendre! fit Damville d'une voix qui tremblait encore de rage.
+Y pensez-vous? Ce truand possede des secrets qu'il est utile de lui
+arracher dans l'interet de Sa Majeste notre roi...
+
+--On va donc lui appliquer la question? reprit Orthes.
+
+Pardaillan frissonna longuement.
+
+--Oui-da! repondit Damville. Le tourmenteur jure sera prevenu par mes
+soins, et je veux assister moi-meme a la besogne.
+
+--Ou faut-il le conduire?
+
+--Au Temple, dit le marechal.
+
+
+
+XII
+
+OU MAUREVERT JOUE UN ROLE IMPORTANT
+
+Ce dimanche-la, le chevalier de Pardaillan avait ete voir son ami
+Marillac, comme il faisait presque tous les jours. Les deux jeunes
+gens se racontaient leurs inquietudes, leurs joies, leurs esperances;
+Marillac parlait d'Alice; le chevalier parlait de Loise.
+
+Plusieurs fois, le comte avait offert a son ami d'aller trouver la reine
+mere et de lui demander un sauf-conduit pour le marechal de Montmorency
+et les siens, Mais le chevalier avait toujours refuse avec obstination.
+
+Toutes les fois que le comte parlait de la reine, de sa bienveillance,
+de ses promesses, Pardaillan gardait le silence.
+
+"Tout est possible! se disait en effet le chevalier. Qui sait si
+l'infernale Catherine n'a pas ete enfin touchee au coeur! Qui sait si
+elle ne s'est pas mise a aimer ce fils retrouve!... Mais qui sait aussi
+quels pieges peut cacher cette bienveillance trop soudaine?... Quant
+a la malheureuse Alice, je m'arracherais la langue plutot que de dire
+l'affreux secret qu'elle m'a confie dans une heure de delire...
+
+Donc, le chevalier gardait le silence a la fois sur la reine et sur
+Alice... Seulement, il ne cessait de repeter a son ami:
+
+--C'est le moment de redoubler de prudence, mon cher...
+
+Marillac souriait alors... il etait dans cet etat de confiance absolue
+qui est comme un profond sommeil de l'esprit.
+
+Il n'y avait qu'une ombre a son bonheur: la mort de Jeanne d'Albret.
+
+Ce dimanche, il y avait trois jours qu'il n'avait pas vu le chevalier,
+lorsqu'il le vit entrer.
+
+--J'allais entreprendre de vous relancer a l'hotel de Montmorency!
+s'ecria le comte en saisissant les mains de son ami... mais
+qu'avez-vous? Vous me paraissez sombre... preoccupe...
+
+--Vous, au contraire, vous etes en pleine joie a ce que je vois... vous
+essayez un costume?...
+
+Le comte de Marillac, en effet, venait de quitter un costume qu'on lui
+avait apporte et qu'il avait essaye... C'etait un habillement de
+grand seigneur, et tel que la magnificence de ces epoques pouvait le
+concevoir. Mais ce costume si riche etait entierement noir depuis la
+plume de la toque jusqu'au haut-de-chausses en satin.
+
+--C'est demain le grand jour, dit Marillac en souriant. C'est demain que
+notre roi Henri epouse Mme Marguerite. Avez-vous vu les preparatifs que
+l'on a faits a Notre-Dame? Ce sera magique. L'eglise tout entiere
+est tendue de velours a crepines d'or. Les sieges des epoux sont des
+merveilles...
+
+--Ce sera splendide, fit le chevalier. Je comprends votre joie.
+
+Marillac saisit sa main et la pressa.
+
+--Cher ami, murmura-t-il, ma joie ne vient pas de la... Ecoutez...
+j'avais jure de ne le dire a personne au monde... mais vous, mon
+ami, vous etes mon autre moi-meme... Demain, il y aura un mariage
+a Notre-Dame... et, demain soir, il y en aura un autre a
+Saint-Germain-l'Auxerrois... et je veux que vous soyez la!...
+
+--Quel mariage? demanda le chevalier.
+
+--Le mien!...
+
+--Le votre! fit Pardaillan qui ne put s'empecher de fremir. Et pourquoi
+le soir?
+
+--La nuit, plutot; a minuit!... Vous allez comprendre... la reine veut
+etre la pour me benir... elle se charge de tous les details de la
+ceremonie... des amis a elle, des amis surs, y assisteront seuls... et
+vous, mon cher, mon frere! mais n'en dites rien. La reine veut etre la,
+comprenez-vous? Et si on savait!... Ah! Pardaillan. on voudrait savoir
+pourquoi la mere de Charles IX s'interesse tant a un pauvre gentilhomme
+huguenot...
+
+Le chevalier eut un frisson que le comte ne remarqua pas: cette
+ceremonie mysterieuse, ce mariage de minuit qui devait etre tenu secret
+et auquel Catherine devait assister... Il eut la pensee d'un guet-apens.
+
+"Heureusement que je serai la!" songea-t-il.
+
+Et, comme si le pressentiment d'un malheur l'eut poursuivi, il designa
+le costume etale sur un fauteuil:
+
+--Est-ce dans ce costume que vous allez vous marier?
+
+--Oui, frere, dit Marillac soudain redevenu grave. C'est dans ce costume
+que je veux assister au mariage de notre roi, et c'est dans ce
+meme costume que, le soir, a minuit, je me rendrai a
+Saint-Germain-l'Auxerrois...
+
+--Eh quoi! Tout de noir vetu?
+
+--Ecoutez-moi, chevalier, dit Marillac, dont le visage se voila de
+melancolie. Je suis dans un bonheur tel que je me demande parfois si
+je reve. Vous savez combien j'ai souffert d'etre oblige de maudire ma
+mere... eh bien, cette mere se revele a moi comme la femme la plus
+aimante. Vous savez combien J'aime ma fiancee... eh bien, demain,
+Alice devient ma femme... comprenez-vous que ces deux bonheurs inouis
+accablent mon ame!...
+
+--Ainsi, dit le chevalier, pas une ombre a votre bonheur?
+
+--Quelle inquietude, quelle crainte pourrais-je avoir? Non, mon ami...
+tout en moi est apaisement et confiance... Et pourtant, oui, tout ce
+bonheur est comme voile d'un crepe.
+
+--Il faut quelquefois ecouter les pressentiments.
+
+--Il ne s'agit pas d'un pressentiment. Encore une fois, je ne crains
+rien, je n'ai rien a redouter. Mais je m'habille de noir, mon ami, parce
+que je veux, aux yeux de tous, porter le deuil de l'admirable femme qui
+a ete ma vraie mere: la reine de Navarre. La cour semble l'avoir deja
+oubliee. Son fils lui-meme, cet Henri qu'elle aimait tant, a bien vite
+repris ce visage insoucieux et sardonique... il a bien vite recommence
+a papillonner autour des femmes, tandis que celle qui sera la sienne
+s'occupe, dit-on d'amours ou le roi de Navarre ne joue aucun role, sinon
+celui de l'amant morfondu. Ah! mon ami, toute cette ingratitude pour
+une femme si vaillante et si bonne, cela me revolte. Et moi qui l'ai
+veneree, moi qui l'ai vue mourir, je veux porter son deuil devant son
+fils, devant ma mere aussi... et devant ma femme!
+
+Marillac demeura quelques minutes tout songeur.
+
+--Cher ami, reprit le chevalier, avez-vous jamais admire la singuliere
+destinee qui vous a fait retrouver une mere juste au moment ou vous avez
+perdu celle que vous consideriez comme telle?
+
+--Que voulez-vous dire? fit Marillac en tressaillant.
+
+--Simplement ceci: tant que la reine de Navarre a vecu, Catherine
+de Medicis vous est apparue comme un monstre capable de toutes les
+atrocites. Or, c'est justement dans la nuit ou est morte l'infortunee
+Jeanne d'Albret que madame votre mere a commence de se reveler a vous
+dans toute sa maternelle mansuetude...
+
+--Je vous avoue que je n'ai pas songe a cette coincidence, dit Marillac
+en passant une main sur son front. Mais, puisque vous m'y faites penser,
+ne dois-je pas voir la une preuve de plus que mon bonheur depasse mes
+esperances?"
+
+Ce fut au tour de Pardaillan de tressaillir.
+
+Il eut la sensation que son ami cherchait a s'etourdir, et qu'il faisait
+un violent effort pour se persuader a soi-meme qu'il etait heureux.
+
+Oui, peut-etre Marillac avait-il entrevu la haine formidable qui couvait
+sous les sourires de Catherine! Peut-etre, a force de creuser le
+probleme, en etait-il arrive a pressentir vaguement vers quels abimes il
+etait entraine!... Peut-etre n'y avait-il en lui qu'un desespoir sans
+fond... le desespoir d'avoir compris que sa mere voulait le tuer, le
+desespoir de deviner que sa fiancee etait complice de sa mere!...
+
+Peut-etre, disons-nous!
+
+Car, ce que nous etablissons en quelques lignes positives, Marillac ne
+pouvait que le soupconner.
+
+--Vous ne m'avez jamais raconte la mort de la reine de Navarre! reprit
+tout a coup le chevalier.
+
+--Ce sont de funestes souvenirs que vous remuez la, chevalier, dit le
+comte avec une sombre expression. Ce fut foudroyant. La reine etait
+arrivee a neuf heures au Louvre, ou on celebrait les fiancailles de
+son fils et de la princesse Marguerite. Apres avoir recu l'hommage des
+seigneurs catholiques, elle s'assit dans un fauteuil de ce salon, ou
+le roi de France vint, en personne, lui temoigner son affectueuse
+admiration. Moi, j'etais ou vous savez. Lorsque je fus redescendu dans
+les salles de fete, je la cherchai longtemps et ne la trouvai qu'a
+l'instant ou elle s'evanouissait. Il y eut de grandes rumeurs, et je
+n'oublierai jamais la douleur qui eclata sur le visage de... la reine
+mere...
+
+--De Catherine de Medicis? insista le chevalier.
+
+--Oui, mon ami... Apres que le medecin du roi eut examine la reine de
+Navarre, celle-ci fut aussitot transportee jusqu'a sa litiere, malgre
+Ambroise Pare, qui lui voulait, sur l'heure, administrer je ne sais quel
+medicament... Le roi Henri, l'amiral, le prince de Conde et moi, nous
+montames a cheval pour escorter la litiere; quelques gentilshommes nous
+accompagnerent. La litiere, ainsi entouree de notre groupe et precedee
+de laquais a cheval, portant des flambeaux, traversa la foule qui
+entourait le Louvre. A la vue du roi Henri, cette foule se mit a
+pousser des clameurs comme si nous eussions ete des ennemis; cependant,
+lorsqu'on sut que la litiere contenait Jeanne d'Albret mourante, un
+grand silence se fit, et, ces gens, honteux peut-etre, s'ecarterent,
+mais, dans leur silence meme, ce n'etait pas le respect de la mort qui
+apparaissait... Ah! chevalier, quelle nuit!... Quand je songe a cette
+fete monstrueuse, a cette orgie plutot, ou les notres ont tolere que
+leurs femmes fussent insultees, puis ces cris funebres, cette litiere
+qui passe a travers un peuple retenant a peine ses grondements, je me
+prends a songer a quelque enorme et fantastique traquenard... mais c'est
+de la folie.
+
+--Hum! fit le chevalier.
+
+--Le roi nous comble de ses caresses; la reine mere... je connais ses
+sentiments...
+
+--Hum! hum! repeta le chevalier.
+
+--Le peuple nous est seul hostile; mais M. de Guise nous assure que
+les Parisiens n'ont qu'un reste de mauvaise humeur, qui se dissipera
+lorsqu'on aura vu notre roi entrer a Notre-Dame...
+
+Et, comme pour eviter d'approfondir les soupcons qu'evoquait l'attitude
+du chevalier, le comte se hata de continuer son recit:
+
+--Lorsque la reine eut ete couchee dans son lit, elle reprit
+connaissance. Le medecin du roi, maitre Ambroise Pare, arriva a ce
+moment. Mais la reine, le regardant fixement, lui dit: "Je vous
+remercie, maitre, Vous pouvez vous retirer. Tous soins seraient inutiles
+contre le mal. Je vais mourir... Allez!" Sans insister davantage, maitre
+Pare s'inclina, en poussant un soupir, et, comme il se retirait, nous
+vimes que son visage portait les traces d'une etrange epouvante.
+
+--Ah! ah! Ce medecin n'est-il pas de la religion reformee?
+
+--Oui, chevalier.
+
+--Et vous dites qu'il n'insista pas pour donner des soins a la
+malheureuse reine? Et vous dites qu'il avait l'air epouvante?
+
+--En effet. Mais n'etait-ce pas naturel? Ce mal foudroyant...
+
+--Non, comte! Ambroise Pare est un homme energique. S'il n'a pas
+insiste, s'il a ete epouvante, s'il a recule, enfin...
+
+--Que voulez-vous dire, chevalier? s'ecria Marillac avec agitation.
+
+--Rien, fit sourdement le chevalier. Je m'etonne de cette attitude,
+voila tout. Mais continuez, cher ami...
+
+--Oui... laissons de cote les soupcons.
+
+--Ah! vous avez dit enfin le mot! Vous aussi, vous soupconnez...
+
+--Quoi? balbutia le comte.
+
+--Un crime!...
+
+Marillac palit. Son regard se detourna de Pardaillan.
+
+--Eh bien, oui, dit-il enfin; je crois a un crime! La reine de Navarre
+avait des ennemis acharnes; plus d'une fois, elle a failli succomber.
+Peut-etre, un de ces ennemis... un de ces hommes qui ne reculent pas
+devant le forfait... je donnerais ma vie pour le connaitre, celui-la...
+
+Marillac passa la main sur son front. Et, comme le chevalier gardait le
+silence, il continua:
+
+--Mais peut-etre, apres tout, n'est-ce qu'un soupcon sans valeur.
+
+--Peut-etre! fit le chevalier. Vous disiez donc que le medecin du roi se
+retira.
+
+--Et aussi nous tous, reprit Marillac, avec un empressement febrile. Le
+roi Henri demeura seul pres de sa mere. Pendant trois longues heures,
+nous attendimes dans la piece voisine. Enfin, l'aube entra dans cette
+salle ou nos douleurs silencieuses etaient rassemblees, et fit palir les
+flambeaux. Ce fut a ce moment que le roi Henri sortit de la chambre
+de sa mere... Que lui avait-elle dit? Quelles furent ses supremes
+confidences? Qui sait?... Oui, qui sait si l'etrange hallucination qui
+s'empara de moi ne fut pas une verite?... Car, comme je me trouvais pres
+de la porte, il me sembla, un moment, saisir quelques lambeaux de la
+parole royale et funebre... "Je meurs assassinee, disait la voix rauque
+de la mourante, mais je vous ordonne de l'ignorer... feignez de croire a
+une mort naturelle... ou, sans cela... vous seriez frappe a votre tour.
+Mais prenez bien garde, mon fils... Ah! oui, gardez-vous!..." Ces
+paroles, quand j'y pense, furent sans aucun doute une imagination de
+mon esprit ebranle... Le roi Henri reparut a nos yeux et nous fit signe
+d'entrer.
+
+Marillac etouffa un sanglot et deux larmes, qu'il ne songea pas a
+essuyer, coulerent de ses yeux.
+
+--Nous entrames donc, poursuivit-il. Quand je vis cette genereuse reine,
+cette guerriere qui avait etonne nos vieux generaux, quand je vis cette
+mere admirable qui avait abandonne la vie paisible de son palais pour
+se jeter dans la vie des camps, qui avait vendu jusqu'a son dernier
+diamant, pour payer les soldats de son fils, quand je vis celle qui
+m'avait tire du neant, arrache a la mort, oui, quand je la vis livide,
+il me sembla que j'allais mourir moi-meme et je demeurai comme stupide,
+dans un aneantissement de mes forces et de ma pensee... Elle dit au
+prince de Conde: "Ne pleurez pas, mon cher enfant. Peut-etre suis-je la
+plus heureuse..." Nous l'entourions, tachant de refouler nos sanglots...
+Son regard trouble fit le tour de cette assemblee d'hommes d'armes,
+penches sur le lit d'une reine mourante.
+
+Et j'ai retenu ses dernieres paroles... Les voici, chevalier:
+
+"Monsieur l'amiral, aussitot apres le mariage du roi, il faut quitter
+Paris... Rassemblez toutes nos forces... non pas que je me defie de mon
+cousin Charles, mais il faut etre pret a tout... Sous les ordres du
+roi, monsieur l'amiral, vous avez le commandement supreme... Henri,
+ajouta-t-elle en s'adressant au prince de Conde, vous etes un frere pour
+mon fils... je vous benis, mon enfant... Soyez toujours pres de lui, au
+camp, a la ville et a la cour... Adieu, messieurs, je vous aimais bien
+tous... Toi, mon vieux d'Andelot, et vous, capitaine Briquemaut, et
+vous tous, fiers gentilshommes, grace a vous, les grandes injustices
+prendront fin... le droit de vivre et de penser sera assure aux
+huguenots... ayez confiance... notre cause est grande... qu'est-ce que
+le bonheur de l'humanite sans la liberte?... Adieu a tous..."
+
+--A ces mots, les sanglots eclaterent. Je crus que tout etait fini...
+mais la reine, fixant son regard sur moi, me fit signe d'approcher...
+J'obeis et tombai a genoux, pres du roi, en sorte que ma tete se
+trouvait pres de celle de la reine... et c'est moi qui ai recueilli son
+dernier soupir...
+
+Marillac se leva et fit quelques pas, en proie a une agitation que
+n'expliquait pas completement la tristesse de pareils souvenirs. Il
+revint s'arreter devant Pardaillan et continua d'une voix plus sourde:
+
+--Oui, chevalier, c'est moi qui ai recueilli le dernier soupir de la
+reine de Navarre... mais, peut-etre, a ma douleur filiale se mela, dans
+cette minute terrible, une horreur qui me fit comprendre l'epouvante
+que j'avais surprise sur le visage du medecin et sur celui du roi... En
+effet, lorsque je fus tout pres d'elle, Jeanne d'Albret tourna vers moi
+sa tete convulsee par l'agonie, murmura distinctement: "Prends sarde,
+mon enfant, prends garde!... Ecoute... il faut que tu saches..." Que
+voulait me dire la reine? Quel secret allait s'echapper de ses levres
+crispees? Je ne le saurai jamais, chevalier! car, a ce moment, la reine
+entra en agonie... Elle faisait de violents efforts pour me parler, mais
+aucune parole ne sortit plus de sa bouche... Seulement, tout a coup, son
+regard se fixa avec une effrayante expression sur la cheminee... puis,
+une legere secousse l'agita... puis, ce fut fini, la reine etait
+morte... morte... et son regard semblait encore s'attacher a cet objet
+que, dans la seconde supreme, elle avait cherche des yeux...
+
+Marillac se tut.
+
+A travers ses doigts crispes sur ses yeux, des larmes s'echapperent.
+
+--Mon cher comte, dit Pardaillan, pardonnez-moi d'avoir ramene vos
+pensees vers ces penibles scenes... Mais, dites-moi... pouvez-vous me
+dire quel etait cet objet que la reine regardait en mourant?
+
+Marillac alla a une armoire, dont il portait la clef sur lui et,
+l'ouvrant, il en tira un coffret d'or qu'il posa sur une table.
+
+--Ce coffret, chevalier, m'a ete donne par une personne auguste. Je
+l'avais a mon tour offert a la reine de Navarre, qui s'en servait pour
+y mettre ses gants... Sans aucun doute, la pauvre reine, en mourant, a
+voulu me dire de reprendre ce coffret qui se trouvait sur la cheminee de
+sa chambre et de le garder comme un double souvenir... le souvenir de
+mes deux meres.
+
+--Ainsi, dit lentement le chevalier, c'est la reine Catherine qui vous a
+donne ce coffret?
+
+--Oui, mon ami, dit Marillac en frissonnant.
+
+Les deux hommes se regarderent.
+
+Et, sans doute, chacun d'eux put lire chez l'autre la pensee terrible
+qui l'agitait, car tous les deux palirent et detournerent les yeux.
+
+Marillac demeurait tremblant, les mains crispees sur le coffret d'or. Il
+baissa la tete. Et, soudain, le mystere de sa pensee monta jusqu'a ses
+levres, comme s'il n'eut pu le contenir davantage. Hagard, livide, il
+murmura:
+
+--Mon sang... je le donnerais jusqu'a la derniere goutte... pour savoir
+la verite... oh! chevalier... cette verite... Ce n'est pas possible!...
+Ce serait trop horrible que ce coffret ait ete l'instrument de mort...
+que Catherine, ma mere, ait tue Jeanne, mon autre mere... et que moi...
+moi... leur fils a toutes deux... aie porte a l'une le poison que lui
+envoyait l'autre!
+
+--Comte! Comte! s'ecria le chevalier, vous avez raison... ce serait trop
+horrible...
+
+--Ah! puisse-je donc etre foudroye plutot que de continuer a porter
+de tels soupcons dans mon esprit!... Catherine ne peut avoir concu de
+pareilles horreurs... Catherine m'aime... j'en suis sur... elle est ma
+mere... ma mere!...
+
+En parlant ainsi, Marillac avait ouvert le coffret avec une sorte de
+rage desesperee.
+
+Dans le coffret, il y avait une paire de gants blancs ceux que portait
+Jeanne d'Albret, la nuit de sa mort.
+
+Il les saisit et, fermant les yeux, les baisa longuement.
+
+Pardaillan, hors de lui, en proie a une sorte de vertige, lui arracha
+les gants, les remit a leur place, funebre relique, et, lui-meme, alla
+renfermer, avec un effroi visible, le mysterieux coffret d'or dans
+l'armoire.
+
+Il y eut alors entre les deux hommes un long silence lourd d'angoisse.
+
+L'action rapide de Pardaillan venait de preciser dans l'esprit de
+Marillac un soupcon qu'il n'osait s'avouer a lui-meme.
+
+Sa joie febrile, son bonheur trop surexcite par lui-meme, la vague
+epouvante que recouvraient ce bonheur et cette joie, son incertitude,
+ses doutes, son desespoir latent, en un eclair aveuglant, il comprit
+tout, il se comprit soi-meme.
+
+Et il assista, muet d'horreur, a l'abominable drame qui se deroulait
+dans sa pensee.
+
+La mort inexplicable de Jeanne d'Albret, ses mysterieux avertissements,
+ce regard de terreur qu'elle avait eu en lui montrant le coffret d'or,
+cette mort fit rentrer le soupcon dans l'esprit du comte.
+
+Quel soupcon? Que Catherine avait assassine Jeanne d'Albret.
+
+Non! Oh! non! Il ne voulait pas y croire!
+
+S'il accusait Catherine, s'il acceptait cet infame soupcon, s'il
+admettait sa mere meurtriere, c'est donc que sa mere se jouait de lui!
+
+C'est donc qu'elle mentait en lui garantissant la dignite d'Alice! C'est
+donc qu'Alice etait une creature de Catherine!
+
+Si Alice l'avait joue, si Alice etait indigne, si son amour
+s'effondrait!... Oh! mille morts plutot! Il fallait, de toute son
+energie, repousser le soupcon.
+
+Voila dans quels abimes tournoyait l'ame du comte de Marillac.
+
+Voila pourquoi il s'arracha violemment a sa meditation. Voila pourquoi,
+eclatant de rire, il alla ramasser la clef que le chevalier avait
+jetee, la remit tranquillement a la serrure de l'armoire et s'ecria
+joyeusement:
+
+--Par Dieu, mon cher ami, je crois que nous sommes fous... C'est votre
+faute aussi! Pourquoi m'avoir parle de la mort de Jeanne d'Albret? Ah!
+oui, j'y suis. C'est ce costume noir qui est cause de tout... Eh bien,
+oui, mon cher, |e me marierai en noir, je veux porter le deuil de
+la grande amie que je pleurerai toujours... Parlons d'autre chose,
+voulez-vous?
+
+--Volontiers, comte, dit le chevalier en essuyant la sueur froide qui
+mouillait ses tempes. Un dernier mot, toutefois.
+
+--Parlez, cher ami.
+
+--C'est bien decidement demain que doit avoir lieu votre mariage?
+
+--Demain soir, a minuit, a Saint-Germain-l'Auxerrois... Mais vous etes
+seul a le savoir.
+
+--Et vous desirez que j'y assiste?
+
+--Mon bonheur ne serait pas complet si vous n'etiez la.
+
+--Bon. Comment et a quelle heure entrerai-je dans l'eglise?
+
+--Trouvez-vous a onze heures a la petite porte qui donne sur le
+cloitre... mais soyez seul.
+
+--Tres bien, mon cher comte!...
+
+Et le chevalier songea:
+
+"J'y serai avec quelques bonnes epees que je connais. Car, je veux
+donner mon ame au diable, si la douce Catherine ne cherche pas a faire
+assassiner son fils!..."
+
+--Sortons, voulez-vous? reprit Marillac. Je veux passer avec vous cette
+fin de journee. Nous entrerons en quelque guinguette du bord de l'eau,
+et nous viderons bouteille...
+
+--Je ne demande pas mieux, car, moi-meme, je ne serais pas fache de voir
+un peu ce qui se passe dans Paris. Avez-vous remarque, mon cher comte,
+comme Paris a l'air fievreux...
+
+--Non, je n'ai pas remarque, mon ami. Que voulez-vous? le bonheur est
+egoiste... mais, une chose que je remarque parfaitement, c'est que vous,
+si gai tous ces jours-ci, vous etes triste...
+
+--Triste? Non pas... mais inquiet."
+
+Les deux amis etaient dehors. Il faisait un beau soleil, et, comme
+le gros de la chaleur etait passe, la rue etait pleine de gens
+endimanches...
+
+--Et le sujet de cette inquietude? demanda Marillac en prenant le bras
+du chevalier.
+
+--Voici. Mon pere a disparu depuis trois jours et je crains qu'il ne se
+soit jete en quelque perilleuse aventure.
+
+--Quoi? Vous n'en avez aucune nouvelle?
+
+--Aucune. Mercredi soir, il est sorti de l'hotel de Montmorency en
+disant au suisse que, s'il n'etait pas rentre au matin, c'est qu'il
+aurait entrepris un voyage. Quel peut etre ce voyage? Et comment a-t-il
+pu sortir de Paris?
+
+--C'est un homme d'une rare prudence et, sans aucun doute, vous avez
+tort de vous inquieter.
+
+--Je le sais. Aussi, ne suis-je pas trop inquiet pour lui. Et,
+d'ailleurs, s'il y eut un danger immediat, il m'eut prevenu. Seulement,
+pendant qu'il travaillait de son cote, je travaillais du mien et son
+absence peut compromettre la reussite de mon plan.
+
+--Voyons votre plan, fit Marillac.
+
+--Je suis arrive a seduire un sergent qui doit etre de garde a la porte
+Saint-Denis, mardi prochain. Il m'a promis de ne defendre que mollement
+le passage, pourvu que j'attaque avec vigueur. En outre, il s'arrangera
+pour que le pont soit baisse au moment ou je l'attaquerai... Je compte
+sur vous, mon cher ami.
+
+--Tres bien. Mardi, quelle heure?
+
+--Mais, vers les sept heures du soir. Il y aura une voiture dans
+laquelle seront Loise et sa mere, ainsi que le marechal, de qui j'ai pu
+obtenir qu'il ne se montrat pas. Nous serons une vingtaine...
+
+--Bon. Je vous promets de vous en amener autant.
+
+--Ah! si mon pere etait la!...
+
+--Il sera rentre d'ici mardi, sans doute... Mais que veut tout ce
+monde?...
+
+--Ma foi, dit le chevalier, les voila qui se mettent a genoux!...
+Avancons.
+
+--En voila deux! hurla a ce moment une voix qui fit tressaillir le
+chevalier.
+
+Marillac et Pardaillan, tout en devisant, s'etaient heurtes a une foule
+qui entourait quelque chose, devant la porte d'un couvent. Et cette
+foule criait:
+
+"Miracle! Noel!..."
+
+Les deux jeunes gens avaient continue a avancer jusqu'au moment ou ils
+se trouverent devant la porte du couvent, au milieu de gens dont les
+uns entonnaient des cantiques, dont les autres, comme en delire,
+s'embrassaient sans se connaitre, faisaient des signes de croix et se
+frappaient la poitrine. Puis, tout ce peuple etait tombe a genoux,
+tandis que Marillac et Pardaillan demeuraient debout.
+
+La foule, tout en s'agenouillant, clama d'une voix le cri qu'elle
+croyait etre le plus agreable a tous les saints du paradis:
+
+"Mort aux huguenots!..."
+
+C'est a ce moment que la voix en question cria:
+
+"En voila deux!..."
+
+Pardaillan reconnut aussitot Maurevert qui le designait specialement.
+Maurevert etait entoure d'une quinzaine de gentilshommes, qui semblaient
+le considerer comme leur chef. Au signe qu'il fit, ils se precipiterent
+sur le chevalier, l'epee a la main.
+
+Deja, la foule, furieuse, delirante, enveloppait les deux amis qui,
+serres de pres, etouffes, ne pouvaient meme pas tirer leurs epees.
+
+"Place! Place!" vociferaient les gentilshommes en essayant d'arriver
+jusqu'a leurs deux victimes.
+
+Mais chacun, dans ce peuple, tenait a se distinguer.
+
+C'est pourquoi la foule ne s'ouvrit pas: elle voulait massacrer
+elle-meme les deux huguenots qui, la dague a la main, immobiles,
+contenaient encore par leur attitude les enrages qui les entouraient.
+
+Les deux jeunes gens echangerent un regard; ils semblaient se dire:
+
+"Nous allons mourir la, mais, avant de tomber, nous en decoudrons bien
+quelques-uns?"
+
+--Tue! Tue! vociferait Maurevert. Les huguenots a la hart!..."
+
+Il y eut comme un vaste tourbillonnement de la foule; des milliers de
+poings se leverent...
+
+Mais, a ce moment, comme si un grand souffle eut abattu toute cette
+fureur, la foule retomba a genoux en criant:
+
+"Miracle!... Voici le saint!..."
+
+Le saint, c'etait frere Lubin qui, ouvrant la porte du couvent ou son
+superieur l'avait rappele, la mission laique du frere etant terminee, le
+moine Lubin, donc, apparaissait, les bras ouverts, la face rubiconde
+et, apercevant le chevalier, s'en venait a lui, la larme a l'oeil, en
+souvenir des innombrables fonds de bouteille dont Pardaillan l'avait
+gratifie a la Deviniere.
+
+"Ce digne chevalier! Ce cher ami!" begayait le moine qui passait a
+travers la foule prosternee.
+
+Maurevert et ses acolytes le suivirent en troupe. Pardaillan et Marillac
+avaient profite de ce repit inespere pour rengainer leurs dagues et
+mettre l'epee a la main.
+
+Pardaillan ne se demanda pas pourquoi Maurevert se trouvait parmi
+cette masse de peuple et pour quelle besogne il etait escorte de
+gentilshommes, dont il en reconnut quelques-uns pour des fervents de la
+reine Catherine.
+
+--Attention! dit-il a Marillac, voici la meute... Voyez-vous, a votre
+gauche, cette encoignure sous l'auvent?
+
+--Je la vois, dit Marillac qui, de la pointe de son epee, menacait deja
+un de ses assaillants.
+
+--Allons-y d'un bond. La, nous pourrons tenir tete... Attention! Vous y
+etes?
+
+Les deux amis se fendirent ensemble: un double hurlement eclata; deux
+des plus avances tomberent.
+
+Marillac, alors, obeissant a la manoeuvre indiquee, se rua vers
+l'encoignure, en fourrageant de l'epee; la foule s'ecarta avec des
+clameurs et se referma sur lui. Lorsque Marillac eut atteint son poste,
+il s'apercut qu'il etait seul.
+
+--Pardaillan! rugit-il.
+
+Et il se jeta tete baissee sur la muraille vivante.
+
+A ce moment, il fut saisi par-derriere, paralyse, dans l'impossibilite
+de faire un mouvement, souleve, entraine, emporte dans l'interieur du
+couvent.
+
+Quant au chevalier, voici ce qui etait arrive:
+
+Au moment ou Lubin arrivait pres de lui, l'un des gentilshommes, qui
+escortait Maurevert, lui porta un coup de pointe. Ce fut alors qu'il se
+fendit a fond et par un coup droit, traversa l'epaule de son adversaire.
+A l'instant ou il se relevait et ou il allait se jeter vers l'encoignure
+qu'il avait montree a Marillac, le moine fut sur lui et l'enserra dans
+ses bras, en begayant:
+
+"C'est donc vous... Ah! que je suis heureux... Venez boire..."
+
+D'une violente secousse, Pardaillan se debarrassa du moine, qui alla
+rouler a terre en murmurant:
+
+"L'ingrat!..."
+
+A ce moment, cent bras s'abattirent sur le chevalier; son epee fut
+brisee; en un instant, ses vetements en lambeaux; le chevalier voulut
+saisir sa dague: Maurevert l'enleva.
+
+Alors, on vit un spectacle inoui.
+
+Desarme, sanglant, le chevalier avait sur lui une masse humaine qui
+s'efforcait de l'ecraser.
+
+Et cette masse, il la soulevait, la secouait, la dispersait d'un
+formidable roulis des epaules; elle se reformait, l'accablait; il
+l'entrainait, roulait avec elle, se relevait, mordant, frappant de ses
+deux poings comme de deux beliers; des gens ensanglantes tombaient
+autour de lui; des hurlements effroyables, tout autour, eclataient dans
+la foule, tandis que le groupe frenetique attache a lui luttait dans un
+silence farouche.
+
+Presque assomme, du sang plein le visage et la bouche, Pardaillan,
+formidable, secouait la grappe humaine, comme le sanglier, enfin coiffe,
+peut secouer la meute.
+
+Il soufflait d'un souffle rauque et bref.
+
+Un brouillard flottait devant ses yeux. Il ne songeait plus a rien... a
+rien qu'a atteindre Maurevert qui, a dix pas, commandait la manoeuvre, a
+le saisir, a l'etrangler avant de mourir.
+
+Une clameur plus terrible retentit soudain:
+
+Le chevalier venait de tomber une derniere fois et ne se relevait plus:
+a chacune de ses jambes, a chacun de ses bras, a sa poitrine, deux
+hommes, trois, quatre, toute une foule pesait.
+
+"Des cordes!" vocifera alors Maurevert.
+
+Quelques secondes plus tard, Pardaillan, solidement lie, etait emporte
+dans le couvent; sur la chaussee, une dizaine de blesses etanchaient
+leur sang.
+
+Et la foule, saisissant Lubin, le soulevait, le portait en triomphe et
+l'acclamait. C'etait le saint qui avait arrete l'heretique! C'etait le
+saint qui, rien qu'en l'enlacant de ses bras, lui avait ote sa force!
+
+Maurevert etait entre dans le couvent et avait eu une assez longue
+conference avec le prieur. A la suite de cette conference, il s'etait
+fait conduire dans la cellule ou le comte de Marillac avait ete enferme.
+Il portait sous son bras l'epee du comte.
+
+--Monsieur, dit-il en entrant, vous etes libre, voici votre epee.
+
+Marillac ne temoigna ni joie ni surprise. Il saisit froidement la lame
+qu'on lui tendait et la remit au fourreau.
+
+--Monsieur de Maurevert, dit-il, j'espere que nous nous retrouverons,
+dans des conditions meilleures, c'est-a-dire a un moment ou vous n'aurez
+pas pris la precaution de vous entourer de vingt spadassins pour
+attaquer deux hommes.
+
+--Monsieur le comte, nous nous retrouverons quand il vous plaira, dit
+Maurevert en grondant.
+
+--Apres-demain matin, voulez-vous?
+
+--Soit.
+
+--Dans les pres du passeur?
+
+--Le lieu et l'heure me conviennent; mais laissez-moi vous dire,
+monsieur le comte, que je ne comprends pas la querelle que vous me
+faites, au moment ou je vous sauve la vie.
+
+--Vous me sauvez la vie, vous! fit Marillac avec un dedain qui fit palir
+Maurevert.
+
+Le bravo eut un eclair de joie dans les yeux. Mais il se contint et
+reprit:
+
+--C'est sans doute un grand honneur pour moi, mais cela est. Je suis
+arrive devant le couvent a l'instant meme ou la foule, furieuse de je ne
+sais quoi, allait se ruer sur vous. Avec mes amis, je vous ai pris et
+transporte ici. Sans moi, vous etiez donc mort, monsieur le comte."
+
+Marillac avait ecoute ces explications avec une surprise etonnee.
+
+--Monsieur, dit-il alors, s'il en est vraiment ainsi, je ne puis qu'etre
+surpris. Je ne suis pas de vos amis, je crois...
+
+--Eh! avais-je besoin que vous fussiez mon ami pour essayer de vous
+tirer des mains de ces enrages! Qui n'en eut fait autant a ma place?...
+Et puis, je dois vous l'avouer, j'avais une raison secrete de me jeter a
+votre secours...
+
+--Quelle est cette raison, monsieur?
+
+--Le desir que j'ai d'etre agreable a la reine mere, dit Maurevert en
+s'inclinant avec un respect outre.
+
+Marillac tressaillit et palit. Deja Maurevert continuait:
+
+--Si je ne suis pas de vos amis, monsieur le comte, si nous nous sommes
+meme un peu regardes de travers a la derniere fete du Louvre, je n'en ai
+pas moins l'insigne honneur d'etre des amis de la reine. Et savez-vous
+ce que la reine m'a dit tout recemment, a moi et a quelques autres de
+ses fideles? Elle a dit, en propres termes, qu'elle vous considerait
+comme un parfait cavalier, qu'elle avait pour vous une veritable
+affection et qu'elle priait tous ses amis de vous proteger en toutes
+mauvaises occasions ou vous pourriez vous trouver...
+
+--La reine a dit cela! s'ecria Marillac d'une voix alteree.
+
+--Ce sont ses augustes paroles que j'ai l'honneur de vous repeter,
+monsieur le comte. Aussi, tout en acceptant le rendez-vous que vous me
+faites l'honneur de me donner, je vous prie de me tenir pour votre tres
+devoue.
+
+Maurevert, apres s'etre incline, fit un pas pour se retirer.
+
+--Attendez, monsieur! dit Marillac.
+
+Sombre, bouleverse, la voix tremblante, malgre tous ses efforts, il
+reprit:
+
+--Monsieur, les paroles que vous pretez a Sa Majeste ont pour moi une
+importance de vie ou de mort. Me jurez-vous que la reine s'est bien
+exprimee ainsi, en parlant de moi?
+
+--Je vous le jure! dit Maurevert, avec une evidente sincerite. Je dois
+meme ajouter que, si les paroles de la reine etaient affectueuses, le
+ton l'etait plus encore. Ce n'est un secret pour personne, monsieur
+le comte, que vous etes fort avant dans les faveurs de Sa Majeste, et
+qu'elle vous destine un haut commandement dans l'armee que M. l'amiral
+va conduire aux Pays-Bas."
+
+Un soupir, qui ressemblait a un rugissement, gonfla la poitrine de
+Marillac.
+
+"Ma mere! ma mere! balbutia-t-il au fond de lui-meme. Serait-ce donc
+vrai? Me serais-je donc trompe?..."
+
+--Monsieur de Maurevert, reprit-il tout haut, je regrette de vous avoir
+mal accueilli.
+
+--Tout le monde s'y fut trompe, monsieur le comte!
+
+--Adieu donc et merci. Veuillez, je vous prie, me conduire a M. de
+Pardaillan, afin que nous partions ensemble.
+
+--Monsieur le comte, je vous le repete: vous etes libre. Mais, quant
+a M. de Pardaillan, c'est autre chose, vu que M. de Pardaillan est
+rebelle, accuse de lese-majeste et que c'est mon devoir de l'arreter.
+
+--Vous l'arretez?
+
+--C'est fait.
+
+--De quel droit? Etes-vous donc officier des gardes?
+
+--Non, monsieur. J'ai simplement recu un ordre d'avoir a me saisir de la
+personne de M. de Pardaillan, et j'etais justement a sa recherche, quand
+j'ai eu l'honneur de vous rencontrer.
+
+--Un ordre! gronda Marillac. De qui?
+
+--De la reine mere!
+
+Sur ce mot, Maurevert, saluant une derniere fois le comte, sortit,
+laissant la porte ouverte. Marillac demeura un moment tout etourdi. Mais
+bientot, se frappant le front, il murmura:
+
+"Cette fois, je vais voir quelle peut etre l'affection de la reine pour
+moi!..."
+
+Marillac sortit de la cellule et se trouva dans un couloir en presence
+d'un moine, qui le salua et lui dit:
+
+--Monsieur le comte, je suis charge de vous faire sortir du couvent par
+une porte de derriere.
+
+--Pourquoi pas par la grande porte?
+
+--Ecoutez, monsieur, fit le moine en souriant.
+
+Marillac ecouta. Au loin, vers la rue, il entendit une rumeur furieuse.
+
+"Cela, reprit le moine, c'est la voix du peuple qui reclame sa victime.
+Et sa victime, c'est vous. Mais nous savons trop quelle serait la
+douleur de notre grande reine, s'il vous arrivait malheur... Venez donc,
+monsieur."
+
+Marillac, sans plus d'observations, suivit le moine, qui le conduisit
+jusqu'a une petite porte donnant sur une ruelle solitaire.
+
+Le comte prit aussitot le chemin du Louvre.
+
+
+
+XIII
+
+LE TEMPLE
+
+Si vite que Marillac eut pris sa course vers le Louvre, Maurevert y
+arriva avant lui. Les ailes de la haine sont encore plus rapides que
+celles de l'amitie.
+
+Il parait que Maurevert etait attendu avec impatience dans cette partie
+du Louvre, ou se trouvaient les appartements de la reine mere. Car, a
+peine le capitaine des gardes, Nancey, l'eut-il apercu, qu'il lui fit
+signe de le suivre et, le conduisant par un couloir prive, l'introduisit
+dans une antichambre ou se trouvait la suivante florentine Paola,
+laquelle, a son tour, l'introduisit aussitot dans le fameux oratoire.
+
+Catherine de Medicis etait la, ecrivant fievreusement; elle avait
+devant elle un monceau de lettres deja terminees. Car la reine ecrivait
+toujours elle-meme. Soit defiance naturelle, soit besoin d'assouvir sa
+devorante activite, elle n'eut jamais de secretaire.
+
+A l'entree de Maurevert, elle leva la tete, fit un signe bref pour lui
+ordonner d'attendre et acheva la phrase commencee.
+
+Maurevert avait bon oeil.
+
+Il essaya de demeler les suscriptions de toutes les lettres deja
+cachetees, que la reine avait rejetees sur la table, au hasard. Et il
+put constater que presque toutes ces lettres etaient adressees aux
+gouverneurs des provinces.
+
+A ce moment. Catherine, levant brusquement la tete, surprit le regard de
+Maurevert.
+
+--Vous essayez de savoir a qui j'ecris? demanda-t-elle. J'aime les
+gens curieux. La curiosite est un signe d'intelligence. Allez a cette
+fenetre...
+
+--Je supplie Votre Majeste de croire...
+
+--Obeissez donc..."
+
+Maurevert alla a la fenetre, tremblant et flairant quelque terrible
+surprise.
+
+--Que voyez-vous dans la cour? demanda Catherine.
+
+--Je vois une trentaine de courriers de Sa Majeste, a cheval, prets a
+partir.
+
+--C'est bien, demeurez ou vous etes, reprit la reine qui, en meme temps,
+frappa un timbre d'un coup de son petit marteau d'argent.
+
+Un homme entra qui, style d'avance, saisit toutes les lettres cachetees
+et sortit en toute hate, sans avoir dit un mot. Deux minutes plus tard,
+Maurevert vit appa raitre dans la cour le meme homme. Il remit une
+lettre a l'un des courriers, et le courrier partit aussitot a fond
+de train; puis il passa au deuxieme, qui partit a son tour, puis au
+troisieme... Au bout de cinq minutes, tous les courriers etaient partis.
+
+--La prochaine fois que vous verrez votre ami le duc de Guise, dit
+tranquillement Catherine, vous lui direz que vous avez vu partir mes
+courriers porteurs de depeches pour chacun de nos gouverneurs. Vous
+ajouterez que chacune de ces depeches donne l'ordre a nos gouverneurs
+de rassembler leurs troupes et de marcher sur Paris, pour y arreter les
+insenses qui ne craignent pas de conspirer contre le roi. Dans quelques
+jours, monsieur de Maurevert, soixante mille hommes marcheront sur
+Paris, pour proteger le roi!
+
+Maurevert sentit un long frisson lui courir le long des reins, comme si
+la hache du bourreau se fut levee sur son cou.
+
+"Je suis perdu", murmura-t-il en s'inclinant.
+
+Catherine le regarda un instant avec une sombre expression de doute, de
+mepris et de triomphe.
+
+Elle avait d'ailleurs menti.
+
+Ses lettres contenaient l'ordre au gouverneur d'arreter tout courrier
+qui ne serait pas muni d'un sauf-conduit, tout fuyard venant de Paris,
+et de faire saisir tout huguenot dans une sorte de vaste rafle.
+
+"Relevez-vous, monsieur", reprit la reine.
+
+Maurevert obeit.
+
+--Si vous etes franc, poursuivit Catherine, je vous donne vie sauve.
+
+Un rugissement de joie souleva la poitrine de Maurevert. La reine ne le
+faisait pas saisir. La reine discutait encore avec lui. Donc, il etait
+sauve.
+
+--Ou en est la conspiration de M. de Guise? demanda froidement Catherine
+de Medicis.
+
+--Madame, repondit enfin Maurevert en faisant un effort surhumain pour
+assurer sa voix, je jure sur le Christ que je n'ai pas conspire.
+
+--Et qui vous dit que vous conspirez? Allons donc, pour conspirer, il
+faut etre quelqu'un! Seulement, vous n'etes pas sans avoir ecoute autour
+de vous. Que savez-vous?
+
+--Eh bien, madame, on espere que Sa Majeste le roi ne voudra pas prendre
+contre les heretiques les mesures necessaires.
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, madame, comme Paris est en pleine fermentation, on en profitera
+pour se faire designer par la noblesse, par la bourgeoisie et par le
+peuple, comme le capitaine general des catholiques...
+
+--Et alors?...
+
+--C'est tout, madame!
+
+--Vous mentez, monsieur de Maurevert!
+
+--Madame, sur le chevalet de torture, je ne pourrais dire plus.
+Cependant... je pense... mais c'est une simple supposition...
+
+--Dites toujours.
+
+--Je pense que, maitre de Paris, capitaine general des forces
+catholiques, on en profiterait peut-etre, si les circonstances etaient
+favorables... pour mener directement Sa Majeste le roi...
+
+"Est-ce que vraiment il ne sait rien?" songea la reine.
+
+Maurevert, maintenant, s'etait repris. Son visage etait redevenu
+impenetrable.
+
+--Monsieur, dit tout a coup la reine, vous avez rendu plus d'un service,
+et vous en rendrez d'autres sans doute.
+
+--Ma vie appartient a Votre Majeste! qu'elle en dispose!
+
+--Je vous pardonne, dit Catherine. Quant au duc de Guise, s'il veut etre
+capitaine general, il le sera. J'aime les emportements de sa foi. Elle
+va jusqu'a le faire conspirer pour.. imposer au roi ses volontes. Je
+pense comme lui. Et, pour l'aider a convaincre le roi, je fais venir a
+Paris une armee complete. Alors nous verrons. Quant a vous...
+
+Elle le fixa de son regard aigu.
+
+Maurevert soutint l'examen avec le courage supreme du desespoir.
+
+--Quant a vous, continua Catherine en tracant quelques mots sur un
+parchemin, voici ce que je puis faire pour vous.
+
+Maurevert essayait ardemment de lire de loin.
+
+"L'ordre de m'envoyer a la Bastille?" songeait-il.
+
+La reine lui tendit le papier: c'etait un bon de cinquante mille livres
+sur la cassette de la reine mere.
+
+Un fremissement de joie secoua Maurevert qui s'inclina avec respect,
+mais sans exageration.
+
+"Decidement, il ne sait rien, pensa Catherine qui avait suivi
+attentivement l'effet de sa generosite... L'heure approche,
+continua-t-elle; vous allez, mon cher monsieur, aller vous poster chez
+le chanoine Villemur, avec votre ami, cet ami dont vous me parliez.
+
+--Mais, madame, fit Maurevert, cet ami est deja paye, deja a son poste.
+Et les cinquante mille livres que Votre Majeste veut bien m'octroyer...
+
+--Sont pour vous dedommager d'un injuste soupcon, fit Catherine avec son
+plus charmant sourire, et aussi pour vous recompenser des nouvelles
+que vous m'apportez. Deux heretiques ont ete arretes grace a votre
+intervention; oui, je sais deja cela... Qu'avez-vous fait de ces deux
+hommes?
+
+--J'ai rendu la liberte a l'un d'eux...
+
+Une expression de surprise et d'inquietude se peignit sur le visage de
+la reine.
+
+--Celui a qui j'ai rendu la liberte, continua Maurevert, celui que je
+crois bien avoir sauve des mains de la foule furieuse, c'est un huguenot
+d'importance... Mais j'ai cru remarquer que Votre Majeste le tenait en
+estime... C'est celui qu'on appelle le comte de Marillac.
+
+La reine n'eut pas un tressaillement. Elle demeura souriante, presque
+indifferente. Mais Maurevert eut fremi d'epouvante s'il avait pu
+entendre le rugissement du coeur de cette mere. Sans la moindre emotion,
+elle dit tres simplement:
+
+--Vous avez bien fait d'epargner M. de Marillac; il est de mes amis...
+Et l'autre?
+
+--L'autre, madame! Daigne Votre Majeste me permettre de lui rappeler une
+promesse qu'elle a bien voulu me faire?
+
+--Laquelle? dit la reine etonnee.
+
+--Madame, je porte au visage une marque ineffacable. Tant que je n'aurai
+pas venge d'effroyable maniere l'insulte...
+
+--Ce coup de fouet? dit la reine.
+
+--Oui, madame, fit Maurevert en grincant des dents. On dirait, en effet,
+un coup de cravache... Eh bien, madame, l'homme que j'ai pris devant le
+couvent, c'est celui qui m'a marque!
+
+--Le chevalier de Pardaillan?
+
+--Oui, Majeste...
+
+"Ah! decidement, songea Catherine, en fremissant de joie, c'est un homme
+admirable que ce Maurevert!"
+
+--Madame, reprit le bravo, j'ose vous rappeler que vous m'avez donne cet
+homme pour en faire ce que bon me semblerait...
+
+--Ou est-il? demanda Catherine.
+
+--Enferme dans une cellule de couvent.
+
+--Et ou voulez-vous le mettre?
+
+--A la Bastille, si Votre Majeste m'en donne l'ordre.
+
+--Et que voulez-vous faire de ces deux hommes? reprit-elle tout a coup.
+
+--Votre Majeste a dit: ces deux hommes?
+
+--Oui, l'autre... le pere, le vieux truand, a ete pris chez M. le
+marechal de Damville qui m'en a fait prevenir: il est au Temple. M. le
+marechal, pour des raisons que j'ignore, m'a demande un ordre d'avoir
+a questionner ce vieux diable a quatre. M. le marechal veut assister
+lui-meme a la question. Mais tout cela est assez grave, en somme.
+Aucun jugement n'a ete pris... J'avoue que je suis assez surprise de
+l'attitude du duc de Damville; il veut faire la un metier qui n'est pas
+le sien... Ah! est-ce que, par hasard, le Pardaillan possederait des
+secrets precieux?
+
+--Que Votre Majeste m'en donne l'ordre et je saurai bien lui arracher
+ces secrets!
+
+--Vous comprenez que je n'ai aucun sujet de haine contre ce Pardaillan
+auquel vous en voulez tant...
+
+--Le chevalier a insulte Votre Majeste en plein Louvre...
+
+--Ce n'est pas bien sur qu'il ait eu pensee de m'offenser. Et ce jeune
+homme a d'ailleurs rendu un grand service au roi en sauvant un jour sa
+cousine d'Albret qu'il tira d'une fort mauvaise situation. Helas! pauvre
+reine de Navarre!... Cela ne l'a pas empechee de mourir... c'est un
+grand malheur...
+
+Maurevert eut vainement entrepris de suivre la pensee tortueuse de la
+reine.
+
+Elle reprit avec un soupir:
+
+--Je vous ai donne ces deux hommes, je ne m'en dedirai pas. Il faudrait
+donc, pour bien faire, les mettre ensemble... Et, puisque le vieux se
+trouve au Temple, c'est donc au Temple que nous enverrons le jeune?
+
+En meme temps, elle signait un ordre d'arrestation.
+
+--Ah! madame, au Temple ou a la Bastille, peu importe, pourvu que je les
+tienne... surtout le chevalier!
+
+--Et vous dites que vous vous chargeriez de les questionner?
+
+--Oui, madame. Et cela suffira a ma vengeance.
+
+--Prenez-les donc, dit la reine en tendant l'ordre d'arrestation.
+
+Maurevert s'en empara avidement, et s'inclinant:
+
+--Votre Majeste me donne-t-elle conge?
+
+--Un moment, Maurevert. Quand comptez-vous appliquer la question a vos
+deux ennemis?
+
+--Des tout a l'heure, madame. Le temps de faire transferer le chevalier
+au Temple et de faire prevenir le tourmenteur jure.
+
+--Qui ne voudra instrumenter qu'en presence des juges!
+
+--C'est vrai! fit Maurevert atterre.
+
+--A moins qu'il n'ait un ordre positif, reprit la reine.
+
+Et elle ecrivit rapidement quelques mots sur un papier qu'elle tendit a
+Maurevert.
+
+C'etait un ordre d'avoir a appliquer la question ordinaire et
+extraordinaire aux deux Pardaillan, dans la prison du Temple, le samedi
+23 aout, a dix heures du matin.
+
+--Il faudra donc que j'attende jusque-la! grinca Maurevert.
+
+--Eh! mon cher monsieur, j'ai patiente plus que vous, moi. Qu'est-ce que
+cinq jours? Car nous sommes a dimanche soir...
+
+--C'est vrai. Que Votre Majeste me pardonne!
+
+--Un dernier mot. Je ne veux personne dans la chambre des questions;
+personne que vous et le maitre bourreau. Est-ce entendu?
+
+--Votre Majeste peut se rassurer.
+
+--Et vous me rapporterez fidelement les aveux de ces deux hommes?
+
+--Je vous le jure, madame!
+
+--C'est bien. Maintenant, sachez une chose, monsieur. C'est que je vous
+donne la vie de ces deux hommes contre la vie de M. de Coligny que m'a
+promise... votre ami.
+
+--Des demain matin, madame, mon ami prendra position dans le cloitre
+Saint-Germain-l'Auxerrois..."
+
+--Maurevert se retira la tete en feu, la gorge seche, avec une joie
+effroyable dans le coeur.
+
+"Voila qui se dessine, murmura Catherine de Medicis... Monsieur
+l'amiral, dites un pater et un ave, si toutefois vous savez vos
+prieres... Quant a ces deux spadassins, je saurai quel secret Damville
+voulait leur arracher... il y a justement dans la chambre des tortures
+du Temple un cabinet noir ou je serai a merveille pour tout entendre."
+
+A ce moment, Paola, la suivante florentine, entra et dit:
+
+--Madame, M. le comte de Marillac est dans votre antichambre qui
+s'entretient vivement avec M. de Nancey.
+
+Le sourire de la reine demeura fige sur ses levres.
+
+--Et que veut-il, ce cher comte?
+
+--Je crois qu'il prie le capitaine de demander pour lui une audience
+immediate a Votre Majeste.
+
+--Eh bien, va dire qu'on peut l'introduire.
+
+Et son sourire se fit plus doux encore, plus paisible, d'une expression
+plus sereine, tandis qu'elle grondait:
+
+--Que ne puis-je te faire arreter, toi aussi! Ce serait si simple!...
+Oui... mais s'il parlait!... Non, non... Patience, patience... encore
+un jour!... Si je le tuais maintenant, d'ailleurs, cette pecore d'Alice
+serait capable... Allons donc! je les tiens tous les deux! ne gatons
+rien!...
+
+--Bonjour, mon cher comte... on me dit que vous desirez m'entretenir...
+
+Marillac venait d'entrer.
+
+La reine ecarta de la main les lettres qui etaient devant elle.
+
+Le comte, pale, agite, violemment emu, s'approcha sur un signe qu'elle
+lui adressa.
+
+--Voyons, reprit Catherine, qu'etes-vous venu me demander?... Si tout
+est pret pour la ceremonie de demain soir?
+
+Marillac flechit le genou.
+
+--Votre Majeste, dit-il d'une voix tremblante, me comble d'une telle
+bienveillance que je serais ingrat de douter... Non, madame, ce n'est
+pas de moi qu'il s'agit. Je suis venu demander grace.
+
+--Grace? fit la reine avec etonnement.
+
+--Ou plutot justice. Un de mes amis vient d'etre saisi. Un ami, madame!
+Un frere!
+
+--Il suffit, comte, dit la reine avec emotion. Il suffit que vous aimiez
+cet homme pour que je lui veuille tout le bien que je vous veux a
+vous-meme. Son nom?
+
+--Helas! madame. Il a eu le malheur de vous deplaire a deux reprises
+differentes: une premiere fois, dans une entrevue qu'il eut avec vous au
+Pont de Bois, dans cette meme salle ou j'eus, moi, le bonheur de vous
+connaitre! Une deuxieme fois, au Louvre, dans le cabinet de Sa Majeste
+le roi...
+
+--Comte, dit Catherine de sa voix melancolique, tant de gens m'ont
+deplu... je tache a les oublier...
+
+Marillac jeta un regard ardent sur la reine.
+
+--C'est le chevalier de Pardaillan", dit-il.
+
+La reine parut chercher un instant dans sa memoire, puis frappant ses
+deux mains l'une contre l'autre:
+
+--Ah! oui!... Eh bien, j'avais completement oublie ce jeune homme a qui
+je me souviens maintenant d'avoir offert d'entrer a mon service. Et vous
+dites qu'il est arrete?
+
+--Oui, madame. Et je viens vous prier de lui rendre la liberte. Je me
+porte garant que le chevalier n'a rien pu entreprendre ni contre le roi
+ni contre Votre Majeste.
+
+--Nancey! appela la reine en frappant de son marteau.
+
+Le capitaine des gardes apparut bientot.
+
+--Nancey, demanda la reine, etes-vous au courant de l'arrestation d'un
+jeune gentilhomme, le chevalier de Pardaillan?
+
+--Oui, madame. C'est ce cavalier qui, arrete une premiere fois, s'est
+evade de la Bastille.
+
+--Qui a donne l'ordre? dit Catherine en froncant le Sourcil.
+
+--Sa Majeste le roi. Je crois que ce jeune homme est accuse de
+rebellion. En tout cas, on sait qu'il a resiste par deux fois aux
+soldats du roi.
+
+--Ah! madame, s'ecria Marillac, je vais vous dire en quelles
+circonstances...
+
+--Chut! fit la reine. C'est bien, Nancey.
+
+Le capitaine se retira.
+
+--Mon cher enfant, reprit alors Catherine, je vais vous donner une
+preuve de... ma bienveillance... telle que mes fils Henri et Francois
+pourraient seuls en attendre de moi... Demeurez ici jusqu'a mon retour.
+
+Marillac s'inclina profondement. Il tremblait. Un bouleversement
+se faisait dans son esprit. La conviction entrait en lui profonde,
+inderacinable, que la reine avait pour lui une affection profonde, une
+affection de mere.
+
+Coupable? criminelle? hypocrite? cette femme qui le regardait avec une
+pareille douceur, qui lui parlait avec cette agitation que lui seul
+pouvait comprendre!
+
+Et il n'etait pas jusqu'a cette confiance illimitee de la reine qui ne
+lui inspirat une gratitude dont se gonflait son coeur, confiance que la
+soupconneuse Catherine n'eut peut-etre pas temoignee au roi lui-meme.
+
+En effet, la reine le laissait seul! Et la, devant lui, se trouvaient
+les lettres qu'elle ecrivait, secrets d'Etat sans aucun doute!
+
+Ah! plutot que d'essayer de lire, plutot que de jeter un regard sur ces
+secrets augustes, il se fut aveugle sur l'heure.
+
+Catherine demeura absente une demi-heure pendant laquelle elle ne perdit
+pas de vue un instant le comte de Marillac.
+
+Un seul point demeurait obscur dans l'esprit du comte.
+
+Maurevert lui avait declare que Pardaillan etait arrete par ordre de la
+reine mere.
+
+Et la reine paraissait avoir oublie jusqu'au nom du chevalier!
+
+Nancey affirmait que l'ordre venait du roi.
+
+Simples contradictions, apres tout!
+
+Soudain, Catherine rentra: elle rayonnait.
+
+--Nous avons cause gagnee! fit-elle gaiement.
+
+--Ah! madame, murmura Marillac d'une voix que l'emotion rendait sourde.
+Ainsi, mon ami... le chevalier de Pardaillan... il est libre?
+
+--J'ai la parole du roi. J'avoue que je ne la lui ai pas arrachee
+sans peine. Il parait que votre ami conspire avec M. le marechal de
+Montmorency.
+
+--Lui!... Ah! madame, tenez, puisque l'occasion s'en presente,
+laissez-moi vous dire ce que le marechal...
+
+--Silence, comte... Ce ne sont pas la mes affaires, et puis, si M. de
+Pardaillan a quelque chose a me dire au sujet du marechal, il me le dira
+lui-meme.
+
+--Comme vous etes un grande reine! fit Marillac avec une expression de
+tendresse.
+
+--Helas! je suis simplement une femme qui a souffert, et la douleur, mon
+cher comte, est la bonne ecole de l'indulgence... Je ne veux pas savoir
+si votre ami conspire ou non. Je veux savoir seulement qu'il est votre
+ami. Dites-lui que, s'il a quoi que ce soit a me demander pour lui-meme
+ou pour le marechal, je le recevrai apres-demain matin, a dix heures,
+lorsque le roi aura acheve de l'interroger...
+
+--Sa Majeste desire donc interroger le chevalier?
+
+--Oui, j'ai pu obtenir cette enorme derogation a toutes les procedures.
+Au lieu d'etre interroge par un juge, votre ami le sera par le roi...
+et, si ses reponses sont satisfaisantes, s'il explique pourquoi il
+demeure renferme dans l'hotel de Montmorency... on le tiendra quitte de
+tout le reste, c'est-a-dire de la triple affaire du Louvre, du cabaret
+incendie et de la bataille rue Montmartre.
+
+--Ah! madame, s'ecria Marillac radieux, l'explication est des plus
+simples! Pardaillan et le marechal ne demandent qu'a quitter Paris... si
+vous saviez!... il n'y a sous tout cela qu'une affaire d'amour...
+
+--Eh bien, trouvez-vous apres-demain matin au lever du roi, et vous
+emmenerez vous-meme votre ami.
+
+--Madame, il ne quittera pas le Louvre sans avoir depose a vos pieds
+l'hommage de sa reconnaissance... Quant a moi, ma vie vous appartient.
+
+Un eclair flamboya dans les yeux de Catherine. Mais Marillac ne vit pas
+cet eclair qui l'eut epouvante, penche qu'il etait devant la reine.
+
+--Adieu, comte, dit celle-ci. A demain soir, d'abord... dans
+Saint-Germain-l'Auxerrois... puis, au Louvre, apres-demain matin..."
+
+Le comte sortit enivre.
+
+Il se rendit a pied jusqu'au couvent. Comme il y arrivait, un cavalier
+en sortait, montait a cheval et disparaissait dans la direction du
+Louvre. Le comte demanda a etre introduit aupres de l'abbe, ou tout au
+moins aupres du prieur. Ce fut le prieur qui le recut au parloir.
+
+--Monsieur, demanda-t-il, et ce terme fit faire la grimace au reverend
+prieur, y a-t-il inconvenient a ce que vous me disiez si M. le chevalier
+de Pardaillan est encore dans votre couvent?
+
+--Aucun inconvenient; ce jeune homme est encore ici. Il devait etre
+transfere a la Bastille. Mais je viens de recevoir un ordre du Louvre,
+qui m'enjoint de le garder jusqu'a mardi matin dans la meilleure chambre
+du couvent: je lui ai cede la mienne; c'est tout ce que je pouvais
+faire.
+
+--Et mardi matin, qu'arrivera-t-il? demanda Marillac palpitant.
+
+--J'ai ordre de remettre ce jeune homme en liberte, en lui disant
+simplement que le roi veut lui parler a son lever et qu'une auguste
+personne compte sur son honneur de gentilhomme pour...
+
+--Il ira! Je vous en reponds, moi! s'ecria Marillac transporte. Mais ne
+pourrais-je voir le chevalier quelques instants?
+
+--Monsieur, je n'y verrais pour ma part aucun obstacle. Mais je n'ai pas
+recu d'ordre a ce sujet.
+
+--Oui, oui, fit Marillac en souriant... Je n'insiste pas. Du moins, vous
+pouvez dire au chevalier que je serai ici mardi matin pour l'accompagner
+au Louvre.
+
+--Oh! quant a cela, chose facile, dit le prieur avec bonhomie. La
+commission sera faite dans cinq minutes.
+
+Le comte salua et se retira, l'ame ravie...
+
+Et pourtant, il sentait peser sur lui une indefinissable angoisse qui
+ressemblait vaguement a de la terreur.
+
+--C'est la joie, s'affirma-t-il. Voyons, recapitulons tout mon bonheur.
+Demain matin, c'est le mariage du roi Henri a Notre-Dame. Bon. Apres
+cela, je suis libre. Je demande un conge jusqu'au moment de l'entree
+en campagne. Demain soir, a minuit... ma mere, oui, ma mere elle-meme
+daigne conduire mon Alice a l'autel, et un pretre m'unit enfin a celle
+qui est toute ma vie... Un pretre! Bah! je puis bien faire cela pour
+ma mere!... Et puis, j'ai l'exemple du roi sous les yeux... Bon!
+Apres-demain matin, je vais prendre Pardaillan, je le conduis au Louvre,
+j'obtiens pour le marechal et sa famille une autorisation de franchir
+les portes... Nous partons tous!... Ah! ma mere! qui m'eut dit, il y a
+quelques mois, que je vous devrais tant de bonheur!"
+
+Des groupes silencieux traversaient les rues. Il y avait, dans les
+profondeurs obscures de Paris, des rumeurs inaccoutumees...
+
+"Les Parisiens se preparent aux grandes fetes qui commenceront demain!"
+songea Marillac.
+
+Le prieur avait menti en disant que le chevalier se trouvait encore
+dans son couvent; depuis plus d'une heure deja, une escorte de vingt
+cavaliers, commandee par Maurevert, etait arrivee: le chevalier, tout
+ligote, avait ete porte dans une voiture fermee. Et la voiture s'etait
+elancee au galop, entouree par les cavaliers.
+
+Elle s'arreta devant la prison du Temple.
+
+Le vaste enclos conservait encore, a cette epoque, le nom qu'il avait
+recu jadis au temps ou les moines-soldats qu'on appelait les Templiers
+l'avaient habite. Il se nommait Villeneuve du Temple, comme s'il eut ete
+une ville dans la ville.
+
+Pourtant, depuis plus de deux siecles, les Templiers avaient ete
+extermines, et les chevaliers de Malte, qui les avaient remplaces,
+s'etaient disperses depuis longtemps.
+
+La plupart des batiments tombaient en ruine des cette epoque.
+
+Il ne restait plus guere de solide que la vieille tour ou, deux cent
+vingt ans plus tard, Louis XVI devait etre enferme avant d'etre conduit
+a l'echafaud.
+
+En 1572, la Tour du Temple servait deja de prison. Et deja meme Francois
+Ier l'avait employee a cet usage.
+
+Le gouverneur s'appelait Marc de Montluc; c'etait le fils de ce Blaise
+de Montluc qui, en Guyenne, tailla les huguenots avec tant d'ardeur
+qu'on l'appela le Boucher royaliste.
+
+Marc de Montluc avait la tournure et l'ame d'un geolier. C'etait un
+homme de trente-cinq ans, cheveux roux en broussaille, encolure de
+taureau, visage fletri par les vices, regard sanglant--une belle brute
+qui ne s'apaisait que devant un flacon de vin ou devant une fille.
+
+Le vieux Blaise de Montluc avait servi sous le connetable de Montmorency
+d'abord, puis sous le marechal de Damville. Et c'etait a Damville qu'il
+avait recommande son fils. Le marechal lui avait obtenu cette fonction
+de gouverneur du Temple.
+
+Lorsque Damville se fut empare du vieux Pardaillan, il l'expedia donc
+tout droit au Temple: il se mefiait de la Bastille, dont le gouverneur
+Guitalens, bien que de ses amis, ne lui semblait pas assez energique.
+
+Puis il rendit compte de sa capture a la reine Catherine, et s'en
+prevalut naturellement comme d'un grand service.
+
+Le marechal se reservait de questionner lui-meme le vieux routier.
+
+Son plan devait etre renverse par Maurevert qui, ayant capture le
+chevalier de Pardaillan, fut charge, par Catherine, de proceder a
+l'operation de la question. On a vu que la reine avait l'intention
+d'assister, cachee, a cette operation.
+
+On a vu, en outre, que la reine avait fixe au samedi 23 aout, dans la
+matinee, la torture des deux Pardaillan.
+
+Et cette torture, qui devait etre la vengeance de Maurevert, elle
+l'avait presentee au bravo comme la recompense de l'assassinat de
+Coligny.
+
+Maurevert donnait un cadavre a la reine. La reine lui en donnait deux.
+C'etait royalement paye.
+
+Depuis l'instant ou il avait ete transporte dans le couvent, le
+chevalier n'avait pas ouvert les yeux. Il songeait. Le visage immobile,
+un pli d'ironie au coin des levres, il attendait le coup mortel. Car il
+ne doutait pas que Maurevert ne fut decide a le tuer.
+
+"Je voudrais bien savoir pour quel compte ce Maurevert m'assassine. Je
+ne crois pas qu'il ait garde rancune du coup d'epee a revers dont je le
+souffletai; il n'en a garde que la marque. Voyons, qui me fait tuer? La
+grande Catherine? Peut-etre! Pourquoi? Parce que j'ai refuse de lui tuer
+son fils. Pauvre ami! Je crois que nous allons mourir ensemble... Loise
+epousera le comte de Margency, voila tout!"
+
+Il fit un violent effort pour briser ses liens en se raidissant, en
+s'arc-boutant sur la tete et les pieds. Les cordes tinrent bon et il
+retomba en soufflant fortement.
+
+Et, toutes les fois que le nom de Loise revint dans son triste
+monologue, le meme effort le tordit dans un spasme impuissant.
+
+Une dizaine d'hommes entrerent tout a coup. Pardaillan rouvrit les yeux,
+voulant regarder en face ses assassins. A sa grande surprise, il ne
+vit pas Maurevert, et ceux qui venaient d'entrer se contenterent de
+le soulever et de l'emporter jusqu'a une voiture ou il fut jete tout
+ligote. Au bout de vingt minutes, il comprit que la voiture passait sur
+un pont-levis. Puis il entendit le bruit grincant d'une porte qu'on
+referme. Puis on le tira de sa prison roulante, et il reconnut qu'il
+etait dans la cour du Temple. Il vit Maurevert qui causait avec un homme
+de haute taille, fort comme un hercule. Derriere cet homme, vingt gardes
+etaient alignes. Pres de lui, deux geoliers portaient des flambeaux, car
+il faisait nuit.
+
+--Monsieur de Montluc, disait Maurevert, vous etes responsable de ces
+deux hommes jusqu'a samedi.
+
+"Deux hommes? se demanda le chevalier. Pourquoi jusqu'a samedi?... Deux
+hommes! Ah! oui, Marillac..."
+
+--C'est bon, monsieur de Maurevert, dit le gouverneur en riant; j'en
+aurai tellement soin qu'ils ne voudront jamais me quitter. J'en reponds
+donc jusqu'a samedi. Et alors, samedi?...
+
+--Lisez ceci.
+
+--Ah! ah! ricana le gouverneur. Question ordinaire...
+
+--Et extraordinaire, monsieur de Montluc.
+
+Le chevalier frissonna longuement.
+
+"Pour samedi, a dix heures, bon!"
+
+--Prevenez le tourmenteur jure pour dix heures, dit Maurevert.
+
+--Et les fossoyeurs pour midi! acheva Montluc avec son rire epais
+d'ivrogne.
+
+Alors toute cette vision disparut, la cour noire, la face rouge du
+gouverneur, les torches, les gardes... Saisi par cinq ou six geoliers,
+Pardaillan fut entraine dans l'antre formidable de la Tour carree. On
+monta un escalier. Une porte fut ouverte. Le chevalier fut rapidement
+delie, puis pousse dans une sorte de cachot; la porte se referma.
+
+--Bonsoir, messieurs! dit une voix que le chevalier reconnut pour celle
+de Montluc.
+
+--Pourquoi messieurs? se demanda-t-il.
+
+A ce moment, quelqu'un le saisit a pleins bras, quelqu'un qu'il ne put
+reconnaitre dans la profonde obscurite. Mais ce quelqu'un, l'ayant
+embrasse en poussant force soupirs, finit par dire d'une voix rauque de
+douleur:
+
+"Toi!... Toi ici!... Toi dans cet enfer!
+
+--Mon pere! s'ecria le chevalier qui eut une seconde de joie intense.
+
+Et, tendrement, il serra a son tour le vieux routier dans ses bras.
+
+--Nous sommes perdus, cette fois, reprit Pardaillan pere. Pour moi, le
+mal n'est pas grand. Mais toi! toi, mon pauvre chevalier!...
+
+--Bon! Vous saviez bien que notre destinee etait de mourir ensemble!
+
+--Et vous aurez satisfaction, ricana derriere la porte la voix de
+Maurevert. C'est grace a moi, messieurs, que vous etes ici dans la meme
+chambre; c'est grace a moi que vous subirez la meme torture; c'est grace
+a moi que vous mourrez ensemble! Voila votre coup de cravache paye!...
+
+--Miserable! hurla le vieux routier en se jetant sur la porte.
+
+Le chevalier n'avait pas bronche.
+
+--Viens! reprit Pardaillan en prenant son fils par la main. Viens
+t'asseoir, mon pauvre enfant...
+
+Et, comme il connaissait le cachot qu'il habitait depuis quelques jours,
+il conduisit le chevalier dans un coin ou se trouvait entassee de la
+paille, a la fois siege et couchette des habitants de ce lieu sinistre.
+
+Le chevalier allongea sur la paille ses membres endoloris par la
+pression des cordes. Le premier moment de joie instinctive passe, il
+eprouvait maintenant une douleur plus accablante qu'au moment ou il
+avait ete arrete. Vaguement, sans se le dire, il avait compte sur
+son pere pour sauver Loise! Lui mort, le vieux serait encore la pour
+proteger la jeune fille et la mettre en surete.
+
+Tout etait fini! Le vieux Pardaillan etait prisonnier comme lui.
+
+Et alors une nouvelle angoisse vint le saisir a la gorge...
+
+Quoi! Son pere! Il allait le voir torturer sous ses yeux! Il allait
+entendre les horribles cris du pauvre vieux qu'il avait tant aime!
+
+Le chevalier eclata en sanglots. Il saisit dans ses bras la tete veneree
+du vieux routier.
+
+--O mon pere! begaya-t-il... mon pauvre pere!...
+
+Pardaillan demeura tout saisi, tout bouleverse d'entendre pleurer son
+fils.
+
+C'etait la premiere fois!...
+
+Oui! Si loin qu'il remontat dans sa vie, jamais il n'avait vu pleurer le
+chevalier... Lorsque, tout enfant, il lui etait arrive de le corriger
+d'une taloche--bien rare du reste--le petit lui tournait le dos apres
+l'avoir fierement regarde, mais il ne pleurait pas!... Plus tard,
+lorsque, apres de longues annees passees ensemble sur les routes, a
+travers les memes aventures et les memes perils, il s'etait decide a
+partir seul de Paris, il avait bien surpris dans l'oeil du chevalier
+quelque chose comme une humide buee... mais il ne pouvait dire qu'il eut
+reellement pleure! Lorsque le jeune homme eperdu d'amour avait eu cette
+conviction que sa Loise ne serait jamais a lui, il n'avait pas pleure
+encore!
+
+Ces larmes brulantes qui tombaient sur ses cheveux blancs lui causerent
+une inexplicable sensation d'etonnement douloureux.
+
+--Jean, dit-il d'une voix basse et tremblante, Jean, mon fils, je
+cherche vainement dans mon coeur des paroles de consolation... Comme tu
+dois souffrir, mon pauvre enfant!... Si jeune, si beau, si brave... Si
+je pouvais mourir deux fois, et que cela suffise aux miserables...
+mais non! c'est a toi qu'ils en veulent... Ils ne m'ont pris que pour
+t'atteindre plus surement... Pleure, mon petit Jean, pleure avec ton
+vieux pere qui se maudit de n'avoir que des larmes a t'offrir dans ce
+supreme moment... pleure ta jeune existence brisee...
+
+--Mon venere pere, vous vous trompez. Je mourrai sans faiblir et saurai
+faire honneur a votre nom.
+
+--C'est donc ta petite Loison que tu pleures?
+
+--Non, mon pere... Loise m'aime... je le sais... et mourir avec cette
+certitude, voyez-vous, c'est mourir avec le paradis dans le coeur...
+Mais tenez, ne parlons plus de ce moment de faiblesse que je viens
+d'avoir... conservons toutes nos forces pour l'instant... ou...
+
+Le chevalier ne put achever et se mordit violemment les levres. Le
+vieux Pardaillan s'etait leve et, habitue deja a l'obscurite, arpentait
+furieusement le cachot.
+
+--Chevalier, grondait-il, je ne suis qu'un sot! Si je n'avais pas commis
+la folie d'aller me jeter dans la gueule du loup, je serais libre, et,
+fut-ce meme en mettant le feu a cette vieille tour, je te delivrerais!
+
+Il raconta alors comment il s'etait rendu a l'hotel de Mesmes, croyant y
+trouver le marechal seul et le forcer a se battre avec lui. De son
+cote, le chevalier raconta la scene de son arrestation. Enfin, brise
+de fatigue, le jeune homme finit par s'endormir et sommeilla quelques
+heures.
+
+Quand il ouvrit les yeux, il constata qu'une sorte de faible jour
+eclairait assez le cachot pour qu'il y put voir.
+
+Sa premiere idee fut d'examiner soigneusement la porte, puis l'etroite
+lucarne par ou passait la lumiere. Le vieux routier le laissa faire en
+secouant la tete. Lorsque le chevalier eut acheve son inspection, il se
+tourna vers son pere.
+
+--Ce que tu viens de faire, dit celui-ci, je l'ai fait pendant la
+premiere journee de mon emprisonnement. Et voici ce que j'ai pu
+apprendre: si nous parvenions a ouvrir la porte--et il nous faudrait
+pour cela dix a quinze jours de travail--nous tomberions dans un
+couloir qui n'a qu'une issue, laquelle est gardee par une trentaine
+d'arquebusiers...
+
+--Et la lucarne? fit le chevalier avec un calme terrible.
+
+--Regarde. Il faudrait desceller trois ou quatre de ces blocs cimentes
+pour arriver jusqu'aux barreaux, et alors il faudrait descendre dans la
+cour toujours pleine de gardes...
+
+--N'y a-t-il donc aucun moyen? aucun espoir?...
+
+--Aucun moyen d'evasion, dit le vieux routier. Et, quant a l'espoir, il
+ne nous en reste qu'un: celui de ne pas trop souffrir en mourant et de
+ne pas faire une trop vilaine grimace.
+
+Avant de quitter le Temple, revenons pour quelques instants a cette
+violente figure de Montluc que nous n'avons fait qu'entrevoir. Apres
+avoir fait conduire son nouveau prisonnier au cachot, le gouverneur du
+Temple etait rentre dans son appartement. L'arrivee de Maurevert l'avait
+surpris en plein diner; le prisonnier dument verrouille, Montluc
+reprenait tout simplement son diner ou il l'avait laisse.
+
+--A boire! fit-il en se laissant tomber dans un fauteuil.
+
+La salle a manger etait vaste et riche. Au milieu de cette salle se
+trouvait une table bien eclairee, chargee de venaisons diverses et
+surtout de flacons de toutes dimensions. Trois couverts etaient mis:
+celui de Marc de Montluc et ceux de deux jeunes femmes qui, en le voyant
+entrer, lourd et pesant comme un homme qui ne veut pas tituber, se
+haterent de remplir son gobelet, vaste recipient d'etain qui contenait
+une demi-pinte.
+
+Ces deux femmes etaient a peine vetues; leurs seins nus debordaient de
+leurs corsages ouverts; elles avaient les cheveux denoues et le visage
+peint. Elles etaient jolies, malgre la fletrissure de la debauche;
+c'etaient deux fortes gaillardes, l'une rousse, d'un roux ardent
+comme une bete fauve, l'autre brune, avec une magnifique chevelure
+d'Espagnole.
+
+La rousse se nommait tout simplement la Roussette, et elle-meme ne se
+connaissait pas d'autre nom.
+
+La brune s'appelait Paquette.
+
+Toutes deux etaient douees, inoffensives, tres betes, meme pas fieres de
+la splendeur un peu fanee de leurs chairs, dociles et passives.
+
+Marc de Montluc vida d'un trait le large et profond gobelet qui venait
+de lui etre presente, puis il repeta:
+
+--A boire! J'ai l'enfer dans la gorge.
+
+--Ce doit etre ce jambon, observa la Roussette.
+
+--Ou plutot les epices de ce quartier de chevreuil riposta Paquette deja
+jalouse.
+
+--Quoi que ce soit, j'enrage, mes mignonnettes, j'enrage de soif et
+d'amour.
+
+--Buvez donc, monseigneur! dirent ensemble les deux ribaudes qui,
+saisissant chacune un flacon, se mirent a verser en meme temps dans le
+fameux gobelet.
+
+Ce repas, cette orgie plutot, fut ce qu'il devait etre Montluc qui etait
+deja ivre lorsque Maurevert etait arrive, eut de plus en plus soif. Les
+ribaudes, a force de boire, se firent bacchantes. Vers dix heures, elles
+avaient fini par laisser tomber les robes legeres qui les couvraient
+encore; elles etaient entierement nues et Montluc, faune formidable,
+s'amusait dans son enorme gaiete a les porter toutes les deux a bras
+tendus, la Roussette, a cheval sur le bras droit. Raquette, a cheval sur
+le bras gauche. Puis il s'amusa encore a les envoyer au plafond comme
+des balles et a les recevoir dans ses bras. Elles riaient, ecorchees
+d'ailleurs et toutes contuses. Paquette avait une plaie au front. La
+Roussette saignait du nez. La gaiete de Montluc devenait du delire.
+Parmi les vaisselles brisees, les flacons renverses, il imagina alors de
+lutter contre les deux ribaudes.
+
+--Si je suis vaincu, hurla-t-il, je vous promets une recompense rare.
+Tete et ventre! La reine mere en serait jalouse!
+
+La lutte commenca aussitot. Les deux ribaudes attaquerent le colosse.
+Les trois nudites s'etreignirent en des enlacements furieux et formerent
+un groupe cynique dont les attitudes furent des chefs-d'oeuvre
+d'insolente impudeur.
+
+Le male se laissa terrasser, accable de baisers, de morsures et de coups
+de griffe, remplissant la salle du tonnerre de son rire.
+
+--Voyons la recompense! crierent en choeur la Roussette et Paquette.
+
+--La recompense, begaya Montluc, ah! oui...
+
+--Est-ce le beau collier que vous nous fites voir?
+
+--Non, par le diable, c'est mieux que cela!
+
+--Doux Jesus, s'ecria la Roussette, cette ceinture toute en soie bleue
+passementee d'or?
+
+--Mieux encore, fit l'ivrogne en cherchant a rassembler ses idees, je
+veux... vous mener... ecoutez, mes brebis...
+
+--Voir les baladins! s'ecrierent les ribaudes en frappant des mains.
+
+--Non... voir torturer!...
+
+La Roussette et Paquette se regarderent inquietes, degrisees, un peu
+pales.
+
+Montluc assena sur la table un coup de poing qui renversa un flambeau.
+
+--A boire! dit-il. Je veux... vous mener... a la question... vous verrez
+le chevalet... et comme on enfonce... les coins... ah! ah!... ce sera
+beau, par saint Marc! Il y aura deux questionnes... ils n'en sortiront
+pas vivants. A boire!
+
+--Qu'ont-ils fait? demanda Raquette en frissonnant.
+
+--Rien, dit Montluc.
+
+--Sont-ils jeunes? vieux? gentilshommes?
+
+--Un vieux... monsieur de Pardaillan... et un jeune... monsieur de
+Pardaillan... le pere et le fils...
+
+Les deux ribaudes firent le signe de croix.
+
+--Et quand verrons-nous appliquer la question, monseigneur?
+
+--Quand? fit Montluc. Ah! voila... Attendez...
+
+Un travail confus se fit dans la cervelle epaissie de l'ivrogne. Une
+lueur de raison lui fit entrevoir les consequences que pourrait avoir
+pour lui la fantaisie qui venait de lui passer par la tete. Il risquait
+sa place, un proces peut-etre!...
+
+Une idee soudaine l'illumina, et, comme la question devait etre
+appliquee le samedi matin, il bredouilla:
+
+--Dimanche, mes brebis... venez dimanche... a la premiere heure...
+n'oubliez pas... dimanche!...
+
+
+
+XIV
+
+LA REINE MARGOT
+
+Ce lundi matin 18 aout de l'an 1572, des huit heures, les cloches de
+Notre-Dame se mirent a sonner a toute volee, les cloches des eglises
+voisines ne tarderent pas a repondre, en sorte que bientot, dans l'air
+pur et leger de la claire matinee d'ete, ce fut un vaste vacarme des
+voix de bronze qui mugissaient, toutes joyeuses.
+
+Dans toutes les rues de Paris, bourgeois et gens du peuple marchaient
+par bandes nombreuses, les femmes trainant apres elles des gamins qui
+trottinaient; des marchands allaient de groupe en groupe, offrant des
+echaudes, des oublies, des flans, des pates chauds, toutes bonnes choses
+qui se debitaient rapidement.
+
+Des cris, des interpellations, des rires eclataient dans ce peuple et
+cela prenait une grande rumeur de fete.
+
+Mais il y avait on ne sait quoi de mauvais dans ces rires, de menacant
+dans ces physionomies.
+
+Et la menace se precisait lorsqu'on remarquait que la plupart des
+bourgeois, au lieu d'avoir endosse le pourpoint de drap des dimanches,
+portaient la cuirasse de buffle ou de fer et s'appuyaient sur des
+pertuisanes.
+
+Beaucoup d'entre eux portaient une arquebuse sur l'epaule.
+
+Ce matin-la, en effet, devait se celebrer dans Notre-Dame le mariage
+d'Henri de Bearn et de Marguerite de France que, dans le Louvre, Charles
+IX appelait deja la reine Margot.
+
+Quatre compagnies avaient, pendant la nuit, pris position sur le parvis
+et empechaient la foule d'approcher des marches qui montaient au
+grand porche central de l'eglise. La double haie de soldats, herissee
+d'arquebuses et de hallebardes, se continuait ensuite, hors le parvis,
+jusqu'a la porte du Louvre, tournee vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Il en resultait que les groupes du peuple, en arrivant au parvis, le
+trouvaient deja occupe par une foule entassee. Les nouveaux arrives
+poussaient pour avoir une place. Ceux qui etaient deja installes
+resistaient: de la des remous terribles, des bagarres, des hurlements.
+
+Par moments, il y avait des silences subits, d'une inquietante lourdeur;
+puis des clameurs eclataient, on ne savait pourquoi; dans tous les
+groupes, on s'entretenait de choses menacantes; il se trouvait bien
+par-ci par-la des femmes qui causaient de la toilette que porterait
+Madame Marguerite et qui etait, disait-on, un miracle de richesses ou
+encore, de la somptuosite des carrosses de ceremonie... mais vite, on
+revenait partout au sujet qui tenait au coeur des Parisiens.
+
+Ce sujet dont on s'entretenait ardemment, avec force jurons et signes de
+croix, c'etait la question de savoir si le roi de Bearn et ses damnes
+acolytes, les huguenots, entreraient dans Notre-Dame. Quelques-uns
+faisaient bien remarquer qu'il fallait que le roi entrat, s'il voulait
+se marier, mais le plus grand nombre jurait que le maudit n'oserait
+penetrer dans le lieu saint.
+
+On en concluait generalement qu'il faudrait le trainer de force dans
+Notre-Dame, afin qu'il put faire amende honorable.
+
+Telles etaient les dispositions de la foule, lorsque les canons du
+Louvre se mirent a tonner.
+
+Il y eut alors, a la surface de cette masse humaine, une sorte de
+houle qui se propagea du parvis jusqu'aux rues voisines, les cous se
+tendirent, des cris de femmes a demi etouffees retentirent, mais furent
+couverts par une clameur enorme, d'une sauvage expression:
+
+"Vive la messe!... A la messe, les huguenots!..."
+
+Presque aussitot, de nouvelles compagnies d'archers et d'arquebusiers
+renforcerent la haie des gens d'armes qui avait maintenant un quadruple
+rang de chaque cote.
+
+Les bourgeois vociferaient.
+
+Il fut evident qu'on ne pourrait atteindre les huguenots ainsi proteges.
+Mais il fut evident aussi que cette foule, savamment portee au supreme
+degre de l'exasperation, deviendrait terrible si par malheur on la
+laissait se dechainer!
+
+La manoeuvre militaire qui, pour le moment, mettait les huguenots hors
+d'atteinte, exaspera la multitude.
+
+Et cette exasperation eclata en violents murmures contre le roi, qu'on
+accusait tout haut de proteger les heretiques.
+
+"Il nous faut un capitaine general!..."
+
+Ce cri, qui traduisait si bien la pensee des bourgeois armes, courut de
+bouche en bouche, se fortifia, s'enfla.
+
+"Guise! Guise! Guise, capitaine general!
+
+"A la messe les huguenots!"
+
+Tout a coup, il y eut pourtant une accalmie; vingt-quatre herauts a
+cheval, magnifiquement vetus de drap d'or, les armoiries royales brodees
+en bleu sur la poitrine, les chevaux caparaconnes de longues housses
+flottantes, debouchaient sur six rangs, le coude haut, la trompette a
+banniere armoriee levee au ciel, et sonnaient une fanfare bruyante.
+
+"Les voila! Les voila!..."
+
+Ce cri, pour un instant, fit taire toutes les clameurs, et les haines
+eparses se resorberent en curiosite.
+
+Le cortege royal deroulait sa pompe vraiment imposante, et des
+applaudissements eclaterent meme.
+
+Immediatement apres la fanfare des herauts, parut une compagnie des
+gardes a cheval, commandes par M de Cosseins: c'etait tous des cavaliers
+de haute taille, montes sur de lourds chevaux normands, etincelants
+d'acier et de broderies.
+
+Puis venait le grand-maitre des ceremonies dont le cheval etait tenu en
+bride par deux valets, et qui precedait une centaine de seigneurs, tous
+de l'entourage du roi de France.
+
+Mais un grand silence tomba sur le parvis, tandis que les rues
+avoisinantes devenaient houleuses: le carrosse du roi venait
+d'apparaitre. Charles IX, sous son grand manteau royal, grelottait de
+fievre; il avait ete pris par une de ses crises au moment de sortir du
+Louvre. Il avait une figure d'ivoire, et ses yeux, sous ses sourcils
+fronces, avaient un regard de fou. Ce fut une sinistre apparition qui
+passa dans un grand frisson de defiance. Pres de lui, Henri de Bearn,
+tres, pale aussi et pourtant souriant, considerait le peuple avec
+inquietude, ne voyant autour de lui que des visages hostiles et des yeux
+menacants.
+
+Dans un vaste carrosse entierement dore, trame par huit chevaux blancs,
+on vit alors Catherine de Medicis et Marguerite de France: la vieille
+reine rutilante de diamants, toute raide dans une robe de lourde soie
+qui semblait taillee dans le marbre, glaciale, hautaine et, semblait-il,
+attristee par la ceremonie qui se preparait; sa fille Margot, radieuse
+de beaute, indifferente a ce qui se passait, un pli d'ironie au coin des
+levres.
+
+La reine mere etait a droite et, de ce cote-la, retentirent des
+hurlements forcenes de:
+
+"Vive la messe! Vive la reine de la messe!"
+
+Marguerite etait assise a gauche et, sur la gauche du carrosse, ce
+furent des ricanements qui eclaterent. "Bonjour, madame, cria une femme;
+votre mari a-t-il ete a confesse, au moins?"
+
+Le carrosse passa dans un rire enorme; mais, aussitot apres les
+vingt-quatre voitures qui contenaient les princes du sang, c'est-a-dire
+Henri, duc d'Anjou, et Francois, duc d'Alencon, et la duchesse de
+Lorraine, deuxieme fille de Catherine, puis les dames d'atours, les
+demoiselles d'honneur, parurent divers personnages que la foule
+accueillit par un tonnerre de vivats: le duc de Guise, le marechal
+de Tavannes, le marechal de Damville, le duc d'Aumale, M. Goude, le
+chancelier de Birague, le duc de Nevers, et une foule de gentilshommes,
+tous dans des carrosses d'une fabuleuse richesse tous vetus de costumes
+d'une reelle splendeur.
+
+Puis, tout aussitot, les hurlements reprirent:
+
+"A la messe! A la messe!"
+
+Les huguenots apparaissaient a leur tour en des costumes non moins
+riches, mais plus severes que les catholiques.
+
+On ignore qui avait ainsi ordonnance la marche du cortege. Mais
+cette separation tres nette entre les gentilshommes catholiques et
+protestants, le soin qu'on avait eu de placer les huguenots a la fin,
+a part quelques-uns comme Coligny et Conde qui occupaient leur rang
+naturel, permirent a la multitude mille suppositions, dont la plus
+essentielle etait qu'on avait voulu mortifier les heretiques.
+
+Ils passerent tres fiers, dedaignant de repondre aux quolibets, aux
+plaisanteries, aux insultes.
+
+Or, au fur et a mesure que le cortege defilait, les personnages de
+chaque carrosse penetraient sous le grand porche, ou l'archeveque et son
+chapitre se trouvaient reunis pour accueillir les deux rois, la reine et
+la fiancee.
+
+Dans ce groupe que nous venons de signaler, se trouvaient Cruce, Pezou
+et Kervier, toujours inseparables.
+
+Les gentilshommes du roi, qui se trouvaient a cheval avaient forme un
+demi-cercle autour du porche, de facon a dessiner une nouvelle barriere
+renforcant la barriere de hallebardiers et d'arquebusiers.
+
+Charles IX et Henri de Bearn, precedes du grand-maitre des ceremonies,
+de ses acolytes et de douze herauts a pied sonnant de la trompette,
+entrerent les premiers dans Notre-Dame.
+
+Le moine Salviati, envoye special du pape, s'avanca a la rencontre du
+roi et, flechissant a demi le genou, lui offrit l'eau benite dans une
+aiguiere d'or, en lui disant que cette eau avait ete apportee par lui de
+Rome et prise au benitier de Saint-Pierre.
+
+Charles IX trempa ses doigts dans l'aiguiere et il se signa lentement,
+jetant un regard oblique sur Henri.
+
+Le chef des huguenots comprit que tous les yeux etaient fixes sur lui,
+et qu'on attendait qu'il fit le signe croix.
+
+--Mon cousin, s'ecria-t-il a demi-voix, que voila donc une superbe
+assemblee d'eveques. Beni par un aussi grand nombre de saints, mon
+mariage ne peut manquer d'etre heureux.
+
+En parlant ainsi, le Gascon gesticulait gravement avec sa main, de facon
+qu'on put a la rigueur admettre qu'il s'etait signe. Charles IX sourit
+faiblement et se dirigea vers son trone.
+
+Le cortege, peu a peu, s'entassa dans l'enorme nef qui, dans le
+scintillement des milliers de cierges, dans le cadre immense des
+tentures brodees qui tombaient du haut des voutes, dans la clameur des
+cloches, des chants solennels et des trompettes, presenta alors un
+spectacle d'une magnificence inouie.
+
+Au-dehors, les vociferations eclataient a ce moment plus menacantes,
+et le bruit du peuple, semblable au bruit de l'Ocean par les heures de
+tempete, faisait frissonner Charles IX qui, livide, ecoutait;
+
+"Vive Guise! Vive le capitaine general!..."
+
+Les huguenots, au nombre d'environ sept cents gentilshommes, venaient de
+mettre pied a terre devant le grand porche.
+
+Mais, au lieu d'entrer dans l'eglise, ils s'etaient arretes, silencieux,
+ou formant des groupes qui causaient entre eux a voix basse, sans
+paraitre entendre les hurlements.
+
+--A la messe! a la messe! vocifera Pezou.
+
+--Les maudits ne veulent pas entrer! rugit Kervier.
+
+--Ils y entreront bientot malgre eux! tonna Cruce.
+
+Cette menace directe provoqua un delire d'enthousiasme dans le groupe
+qui occupait les marches, tandis qu'au loin la foule, ne sachant de quoi
+il s'agissait, riait en criant:
+
+"Les damnes huguenots sont a la messe! Vive la messe!..."
+
+Seuls trois huguenots avaient penetre dans l'eglise. Le premier, c'etait
+l'amiral Coligny, qui avait dit tout haut:
+
+"Ici, ce peut etre un champ de bataille comme un autre..."
+
+Le deuxieme, c'etait le jeune prince de Conde qui, se penchant vers
+l'oreille du Bearnais, avait murmure:
+
+"La pauvre defunte reine m'a enjoint de ne vous quitter jamais, ni au
+camp, ni a la ville, ni a la cour."
+
+Le troisieme; c'etait Marillac.
+
+Marillac ne savait qu'une chose: c'est que, depuis deux jours, en
+temoignage de son affection et pour avoir le droit de la proteger, la
+reine mere avait recu Alice de Lux parmi ses filles d'honneur.
+
+Alice devait donc etre dans Notre-Dame: il y entra. Il fut entre en
+enfer. Il la vit en effet. Elle etait tout pres de la reine, habillee de
+blanc. Elle etait toute pale. Ses yeux etaient baisses.
+
+"A quoi pense-t-elle?" songeait-il en la devorant des yeux.
+
+Alice, a ce moment, songeait ceci:
+
+"Ce soir. Oh! ce soir, a minuit, j'aurai la lettre! l'infernale lettre
+qui me faisait la serve de Catherine! Ce soir, je serai libre, ah!
+libre... nous partirons, demain, et le bonheur, enfin, commencera pour
+moi."
+
+Ainsi, en cette matinee ou elle croyait toucher a la liberte,
+c'est-a-dire a l'amour, au bonheur, Alice n'avait pas une pensee pour le
+pauvre petit etre abandonne, pour son fils, pour Jacques Clement!
+
+La reine Catherine etait assise a gauche du maitre-autel, sur un trone
+un peu plus bas que celui du roi, place sa droite. Autour d'elle, ses
+filles d'honneur preferees sur des sieges en velours bleu, parseme de
+fleurs de lis.
+
+Derriere cette tenture, nul ne pouvait voir un moine qui se tenait
+debout dans l'ombre: c'etait l'envoye du pape, Salviati. Il etait a demi
+penche vers la reine, qui semblait tres attentive a lire dans son livre
+d'heures.
+
+--Vous partirez aujourd'hui meme, disait Catherine du bout des levres.
+
+--Et que dois-je rapporter au Saint-Pere? Que vous faites la paix avec
+les heretiques? Dites, madame, est-ce cela que je dois rapporter?
+
+Catherine repondit:
+
+--Vous rapporterez au Saint-Pere que l'amiral Coligny est mort!
+
+Salviati tressaillit.
+
+--L'amiral! fit-il. Le voila la, a trente pas de nous, plus hautain que
+jamais.
+
+--Combien de jours vous faut-il pour atteindre Rome?
+
+--Dix jours, madame, si j'ai des nouvelles interessantes...
+
+--Eh bien, l'amiral sera mort dans cinq jours.
+
+--Et qui le prouvera? demanda rudement le moine.
+
+--La tete de Coligny que je vous enverrai", repondit Catherine sans
+emotion.
+
+Salviati, tout cuirasse qu'il fut contre la pitie, ne put s'empecher de
+frissonner. Mais deja Catherine ajoutait:
+
+--Vous direz donc au Saint-Pere que l'amiral n'est plus. Dites-lui aussi
+qu'il n'y a plus de huguenots a Paris.
+
+--Madame!...
+
+--Qu'il n'y a plus de huguenots en France! termina Catherine d'une voix
+funebre.
+
+En meme temps, elle s'agenouillait sur son prie-Dieu et se prosternait.
+Salviati, pale comme un mort, avait lentement recule.
+
+Nul n'avait remarque son manege, excepte une personne qui paraissait
+plongee dans la plus evangelique meditation, mais qui, manoeuvrant son
+regard a droite et a gauche, ne perdait pas un detail de ce qui se
+passait autour d'elle.
+
+Et cette personne, c'etait l'epousee elle-meme, la soeur de Charles IX,
+la fille ainee de Catherine.
+
+Savante, sceptique, superieure a son epoque, capable de soutenir une
+conversation suivie en latin et meme en grec, eprise de litterature, de
+moeurs faciles, Marguerite etait l'antithese vivante de sa mere. Elle
+avait horreur des violences, horreur du sang verse, horreur de la
+guerre. On peut sans doute lui reprocher d'avoir considere la vertu
+domestique comme un prejuge. Mais nous voulons seulement retenir que
+Margot, jusque dans ses debauches, conserva une elegance d'attitude et
+d'esprit qui lui font pardonner bien des choses.
+
+Le matin meme, comme l'amiral Coligny arrivait au Louvre pour prendre sa
+place dans le cortege, il avait dit au roi:
+
+--Sire, voila certes un beau jour qui se prepare pour le roi de Navarre,
+pour moi, et pour tous ceux de ma religion.
+
+--Oui, avait brusquement repondu Charles, car, en donnant Margot a mon
+cousin Henri, je la donne a tous les huguenots du royaume.
+
+Cette boutade, qui disait clairement le peu d'estime qu'avait le roi
+pour la vertu de sa soeur, fut rapportee aussitot a Marguerite qui, avec
+son plus charmant sourire, repartit:
+
+--Oui-da, mon frere et sire a dit cela? Eh bien, j'en accepte l'augure,
+et ferai de mon mieux pour rendre heureux tous les huguenots de France.
+
+Pendant la ceremonie, Margot, l'oeil aux aguets, surprit l'entretien de
+sa mere et de l'envoye du pape. A ce moment, elle etait agenouillee pres
+d'Henri de Bearn, qu'elle poussa legerement du coude.
+
+Henri, un peu pale et souriant quand meme de son sourire narquois,
+etudiait, lui aussi, avec une ardeur parfaitement dissimulee, les gens
+qui l'entouraient.
+
+--Monsieur mon epoux, murmura Marguerite, tandis que l'archeveque
+psalmodiait, avez-vous vu ma mere causer avec le reverend Salviati?
+
+--Non, madame, dit Henri a voix basse tout en paraissant ecouter
+religieusement l'officiant. Mais, comme vous avez de bons yeux, j'ose
+esperer que vous me ferez part de ce que vous avez vu.
+
+--Monsieur, reprit Margot, je n'ai vu et ne vois rien de bon autour de
+nous.
+
+--Auriez-vous peur, ma mie? demanda bravement le Gascon.
+
+--Non, monsieur. Mais, dites-moi, ne sentez-vous rien?
+
+--Si fait. Je sens l'encens...
+
+--Et moi, je sens la poudre.
+
+Henri jeta un regard de cote sur sa femme. Pour la premiere fois,
+peut-etre, il la comprit bien. Car, baissant la tete comme pour une
+priere, il murmura d'une voix ou, cette fois, il n'y avait plus
+d'ironie:
+
+--Madame, pourrais-je donc vous parler a coeur ouvert?... Puis-je
+reellement compter sur vous?
+
+--Oui, monsieur et sire, repondit Marguerite avec un accent de ferme
+franchise. Ne me quittez pas pendant tout le temps que nous serons a
+Paris...
+
+--Ventre-saint-gris, madame, savez-vous que je ne vais plus avoir peur
+que d'une chose?
+
+--Laquelle, sire?
+
+--C'est de me mettre a vous aimer.
+
+Margot eut un sourire plein de coquetterie.
+
+Ainsi, c'est dit? reprit-elle. Vous me jurez fidelite pour tout le temps
+que vous logerez au Louvre?
+
+--Madame, vous etes adorable, dit le Gascon avec une emotion contenue.
+
+Tels furent les propos qu'echangerent les deux nouveaux epoux, pendant
+que se deroulait la ceremonie nuptiale:
+
+Cette ceremonie se termina enfin. Puis, precede en grande pompe de tout
+le chapitre de Notre-Dame, le cortege se reforma: cardinaux, eveques,
+archeveques rutilants d'or, mitre en tete, crosse a la main, marcherent
+jusqu'a la porte en entonnant le Te Deum. Le roi de Navarre donnait la
+main a la nouvelle reine; Catherine de Medicis, Charles IX, les princes,
+passerent dans la double haie des seigneurs et des grandes dames toutes
+raidies dans les plis des soieries; les trompettes sonnerent de joyeuses
+fanfares; les cloches recommencerent leurs mugissements; le canon
+gronda, le peuple se mit a hurler, et tout ce monde, dans une houle
+enorme, dans la clameur des vivats et des menaces, reprit le chemin du
+Louvre.
+
+Au Louvre, des fetes splendides commencerent aussitot. Mais, des que
+Marguerite eut recu les salutations et les voeux de la multitude des
+seigneurs, des qu'on se fut repandu dans les salles, elle entraina son
+mari jusque dans son appartement.
+
+--Sire, dit-elle, voici ma chambre. Comme vous voyez, j'y ai fait
+dresser deux lits. Voici le mien, et voici le votre. Tant que vous
+dormirez dans ce lit, je reponds de vous, sire!
+
+--Pour Dieu, madame, s'ecria Henri, que savez-vous?
+
+--Je ne sais rien, dit sincerement Margot. Je ne sais rien qu'une chose.
+C'est qu'ici je suis chez moi. Ici nul n'oserait penetrer, pas meme le
+roi."
+
+Henri baissa la tete, pensif.
+
+--Venez, sire, reprit la reine Margot. Il ne faut pas que notre absence
+soit remarquee. On pourrait soupconner que nous parlons d'amour...
+
+--Tandis que nous parlons de mort! dit le Bearnais avec un frisson.
+
+Pales tous deux des pensees formidables qu'ils portaient et des choses
+qu'ils entrevoyaient, ils reprirent silencieusement le chemin des salles
+de fete.
+
+"Vive la messe!" rugissait au-dehors la foule.
+
+--Eh! ventre-saint-gris! dit le Bearnais, j'en sors, de la messe... et
+je n'en suis pas fache, ajouta-t-il en deguisant ses inquietudes sous
+une apparence de joviale galanterie... Car ma premiere messe me vaut la
+femme de France qui a le plus d'esprit et de beaute.
+
+Il fixa un clair regard sur la nouvelle reine.
+
+--Or ca, que me rapportera, en ce cas, ma deuxieme messe?
+
+--Qui sait? repondit la reine Margot en lui rendant regard pour regard.
+
+Et, en elle-meme, elle pensa:
+
+--Peut-etre un coup de poignard... ou peut-etre le trone de France.
+
+
+
+XV
+
+L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE
+
+Dans les rues qui avoisinaient le Louvre, la foule de bourgeois et de
+peuple enfin libre de toute entrave s'etait repandue avec des hurlements
+si feroces que les postes de chaque porte crurent prudent de relever les
+ponts-levis.
+
+On ne sait ce qui fut arrive dans cette journee si le temps ne se fut
+soudainement couvert et si une forte pluie d'orage n'eut engage les
+Parisiens a rentrer chez eux.
+
+Cependant, deux ou trois milliers des plus enrages recurent stoiquement
+les averses en criant de plus belle:
+
+"Vive la messe! Vive la messe!"
+
+Ce cri, les huguenots rassembles dans le Louvre l'entendaient sans
+inquietude: ils etaient les hotes du roi de France, et il leur semblait
+impossible que le plus grand roi de la chretiente manquat a ses devoirs
+d'hospitalite en les faisant malmener.
+
+Ils etaient d'ailleurs parfaitement resolus a se defendre, et a defendre
+le roi lui-meme. Beaucoup d'entre eux soupconnaient la main de Guise
+dans toute cette effervescence populaire. Si les choses allaient plus
+loin, si Guise, dans un coup de folie, osait attaquer Charles IX, ils
+defendraient le roi et le maintiendraient sur le trone.
+
+Mais la foule poussait aussi un autre cri, que Catherine ecoutait avec
+un sourire aigu.
+
+A un moment, elle entraina son fils Charles vers un balcon en lui
+disant:
+
+--Sire, montrez-vous donc un peu a votre bon peuple qui vous acclame.
+
+Charles IX parut sur le balcon. A sa vue, ce fut au-dehors une sorte de
+rugissement furieux. Et cette rumeur eclata:
+
+"Vive le capitaine general! Vive Guise!... Mort aux huguenots!"
+
+--Vous entendez, sire? fit Catherine a l'oreille du roi. Il n'est que
+temps d'agir... si vous ne voulez que Guise agisse a votre place!
+
+Charles IX eut un tressaillement de rage et de terreur. Une lueur
+sanglante s'alluma dans ses yeux. Il recula, rentra, et, comme il se
+retournait vers l'interieur de la salle, il vit venir Henri de Guise et
+l'amiral Coligny qui paraissaient au mieux ensemble.
+
+Charles IX les regarda tous les deux avec des yeux de fou. Et, soudain,
+il eclata de rire: ce rire atroce, funebre, terrible, qui le secouait
+comme d'une convulsion mortelle.
+
+Catherine de Medicis s'etait eloignee lentement. Sur son passage, les
+fronts se courbaient. Souriante, hautaine, elle passa.
+
+Elle etait plus jaune encore que d'habitude; c'etait une statue d'ivoire
+en marche. On la vit s'arreter devant une de ses demoiselles d'honneur;
+elle laissa tomber quelques mots, et continua son chemin: puis elle
+parla a une autre de ses demoiselles, puis a une autre; peut-etre
+donnait-elle un mot d'ordre.
+
+Enfin, elle se retira dans ses appartements, suivie par quatre de ses
+filles qui l'avaient escortee dans toutes ses evolutions.
+
+Parmi ces quatre, se trouvait Alice de Lux.
+
+Catherine penetra dans son vaste et somptueux cabinet. Sur un signe
+qu'elle fit, Alice seule la suivit.
+
+--Mon enfant, dit la reine en prenant place dans son grand fauteuil,
+tandis qu'Alice avancait un coussin de velours sous ses pieds, mon
+enfant, vous ne quitterez pas le Louvre aujourd'hui, ou plutot vous ne
+me quitterez pas...
+
+--Cependant, madame...
+
+--Oui, je sais ce que vous allez me dire: vous devez attendre le comte
+de Marillac ce soir a huit heures...
+
+Alice jeta sur la reine un regard etonne. Catherine haussa les epaules.
+
+--Est-ce que je ne sais pas tout? fit-elle avec bonhomie. Mais, puisque
+nous allons nous separer sans doute, je veux vous parler avec entiere
+franchise: c'est Laura qui m'a prevenue. Cette bonne vieille Laura qui
+vous avait inspire tant de confiance, eh bien, elle me tenait tous les
+jours au courant de ce que vous disiez et faisiez... A l'avenir, Alice,
+soyez prudente dans le choix de vos amies et de vos confidentes.
+
+Alice demeurait atterree, reprise par cette epouvante insurmontable que
+lui inspirait Catherine.
+
+--Cette Laura est une laide creature, continua la reine; chassez-la des
+demain... Mais, pour en revenir a ce que je disais, je sais donc que
+vous avez donne rendez-vous au comte de Marillac pour ce soir, a huit
+heures. Il devait vous reveler le secret qu'il avait eu bien du mal a
+garder, le pauvre garcon!... Ce secret, je vais vous le dire: le
+comte devait vous conduire a minuit dans Saint-Germain-l'Auxerrois...
+savez-vous pourquoi?
+
+--Non, madame, balbutia Alice.
+
+--Enfant!... Je vous croyais plus perspicace... Eh bien, apprenez donc
+que j'ai tout fait preparer pour que votre union avec le comte soit
+couronnee ce soir...
+
+L'espionne rougit et palit coup sur coup. Son coeur se dilata. Ses yeux
+se remplirent de larmes. Elle balbutia:
+
+--Mais la lettre, madame...
+
+--La lettre? ah! oui... eh bien?
+
+--C'est ce soir qu'on devait me la remettre, fit Alice tremblante
+d'espoir.
+
+--Que Panigarola doit vous la remettre, voulez-vous dire? Puisque je la
+lui ai remise a lui-meme! Puisqu'il vous pardonne!... Eh bien... a
+onze heures, vous verrez le marquis, et a minuit, le comte de Marillac
+arrivera, je me charge de le prevenir...
+
+Alice sentait sa tete lui tourner comme lorsqu'on a le vertige.
+
+Que Panigarola et Marillac fussent amenes par la reine dans le meme
+lieu, presque a la meme heure, cela lui semblait une redoutable
+conjoncture.
+
+Le moine s'en irait-il? Le moine etait-il au courant du mariage qui
+se preparait? Aurait-il donc cette grandeur d'ame de disparaitre, la
+laissant libre, heureuse?...
+
+--Vous ne me remerciez pas? reprit la reine toujours souriante.
+
+--Helas! madame! Vous me voyez toute bouleversee de bonheur et de
+crainte...
+
+--De crainte?... Ah! oui... vous pensez que les deux rivaux peuvent
+se rencontrer, qu'un mot echappe a Panigarola peut tout apprendre a
+Marillac... Rassurez-vous: j'ai pris mes precautions... ils ne se
+verront pas.
+
+--Ah! madame, s'ecria Alice dans une explosion de joie sincere, que ne
+puis-je mourir pour Votre Majeste!...
+
+--Enfant que vous etes! Songez donc a vivre bien plutot!... Mais
+ce n'est pas tout, Alice. Je vous ai parle avec la plus entiere
+franchise... j'espere que vous-meme...
+
+--Interrogez-moi, madame!
+
+--Eh bien, demanda la reine, que pretendez-vous faire? J'entends non pas
+seulement demain, mais des cette nuit... Restez-vous a Paris?... Vous en
+allez-vous?...
+
+Alors l'espionne devina ou crut avoir devine la secrete pensee de la
+reine.
+
+Le comte de Marillac, c'etait son fils!
+
+L'espionne le savait. Elle l'avait appris a Saint-Germain, dans la
+soiree meme ou la reine de Navarre l'avait chassee. Ce terrible secret,
+elle l'avait enferme au plus profond de son coeur.
+
+En effet, elle avait cette conviction profonde que la reine tuerait
+Marillac du jour ou le mystere de sa naissance menacerait de s'eclairer.
+
+Voici donc ce qu'elle supposa: la reine sait que Marillac est son fils.
+Elle sait que je ne puis vivre a Paris sans risquer d'etre demasquee a
+chaque instant. Elle sait donc que j'entrainerai le comte le plus loin
+possible de Paris. Et c'est pour cela, c'est uniquement pour cela
+qu'elle me le donne pour epoux et que mon mariage se fait la nuit, en
+plein mystere...
+
+--Madame, dit-elle, c'est justement de ces choses que je voulais, ce
+soir, m'entretenir avec le comte. Mais j'attendrai les ordres de Votre
+Majeste.
+
+--Nullement. Je veux que vous en fassiez a votre tete. Voyons, quel
+conseil donnerez-vous au comte?
+
+--Eh bien, madame, pour etre franche comme me l'ordonne ma reine, je
+n'ai pas de plus ardent desir que de quitter Paris. Votre Majeste me
+pardonnera, j'ose l'esperer.
+
+--Ainsi, reprit Catherine avec une joie visible et peut-etre sincere,
+vous partirez... mais quand?
+
+--Des cette nuit, si je puis, madame!
+
+Catherine demeura pensive pendant quelques instants.
+
+Qui sait si, a ce moment, elle ne pesa pas une derniere fois dans son
+esprit la necessite du meurtre de son fils.
+
+Qui sait si elle ne se dit pas que ce meurtre etait peut-etre inutile!
+
+--Ce soir, a minuit, dit-elle lentement, une voiture vous attendra a la
+porte de Saint-Germain-l'Auxerrois. J'aurai donne les ordres necessaires
+pour qu'elle puisse franchir sans obstacle la porte Bucy, par laquelle
+vous quitterez Paris. Vous gagnerez Lyon sans vous arreter. De la, vous
+passerez en Italie. Vous vous arreterez a Florence et vous y attendrez
+mes dernieres instructions. Me promettez-vous que tout se passera ainsi
+que je vous le dis?
+
+--Je vous le jure, madame! dit Alice en tombant a genoux.
+
+--Bien... Si le comte... si votre epoux manifestait un jour l'intention
+de rentrer en France, me promettez-vous de l'en detourner? Et s'il
+persiste, de m'en aviser?
+
+--Jamais nous ne reviendrons en France, madame!
+
+--Bien. Relevez-vous; mon enfant... Dans la voiture, vous trouverez mon
+cadeau de noces. A Florence, je vous ferai parvenir un acte de donation
+de l'un des palais de ma famille... Ne me remerciez pas, Alice... vous
+m'avez fidelement servie, il est juste que je vous recompense...
+
+Un flot de larmes brulantes deborda des yeux d'Alice.
+
+--Ah! madame, dit-elle, pauvre, sans ressources, depouillee du peu que
+je possede, dusse-je marcher a pied, je serai trop heureuse encore de
+quitter Paris... pardonnez-moi, madame, j'y ai trop souffert!...
+
+--Maintenant, Alice, ecoutez-moi bien... j'ai encore des choses graves
+a vous dire... Je vais, mon enfant, vous donner une preuve de confiance
+illimitee.
+
+--Les secrets de Votre Majeste me sont sacres...
+
+Catherine fixa un profond regard sur l'espionne, et dit nettement.
+
+--Il y a une faute dans ma vie...
+
+Alice demeura attentive, mais sans surprise apparente.
+
+--Je dis, continua Catherine, une faute dans ma vie de femme... Quant a
+ma vie de reine, elle est au-dessus de la faute meme... Pour vous parler
+plus clairement, Alice, apprenez un redoutable secret et voyez jusqu'ou
+va ma confiance pour vous: Charles, Henri et Francois ne sont pas mes
+seuls fils...
+
+Alice n'eut pas un tressaillement.
+
+Peut-etre cette insensibilite absolue fut-elle une erreur de sa part.
+Peut-etre eut-elle du temoigner une respectueuse surprise.
+
+La reine, qui la devorait des yeux, poursuivit:
+
+--J'ai un quatrieme fils. Et celui-la est loin des marches du trone.
+
+--Quoi! madame, s'ecria enfin Alice, un des fils de Votre Majeste aurait
+donc ete ecarte des sa naissance...
+
+Exclamation d'une prodigieuse habilete qui arriva presque a convaincre
+Catherine.
+
+--Vous n'y etes pas, reprit celle-ci. Le fils dont je vous parle, c'est
+mon fils, mais ce n'est pas celui du roi defunt...
+
+--Madame, balbutia Alice, est-ce bien a moi que Votre Majeste fait une
+si terrible confidence....
+
+--Vous jugez donc que la chose est terrible? fit Catherine... Oui, vous
+avez raison... Car, si on savait qu'il y a un adultere dans la vie de
+la grande Catherine, s'il y avait de par le monde un homme qui puisse
+entrer un jour ici et revendiquer peut-etre des droits de naissance,
+a coup sur des droit du coeur... oui, ce serait horrible pour moi!...
+C'est cela que vous avez voulu dire, n'est-ce pas?...
+
+--Madame, s'ecria l'espionne affolee deja, comment oserais-je me
+permettre une pareille pensee!
+
+Catherine se leva brusquement.
+
+--Cet homme existe! gronda-t-elle. Oui, Alice, cette affreuse menace est
+suspendue sur la tete de ta reine! Et maintenant tu vas savoir pourquoi
+je considere Marillac comme mon ennemi mortel, pourquoi j'ai voulu le
+surveiller etroitement, pourquoi je t'ai attachee a ses pas...
+
+Alice frissonnait.
+
+Catherine notait ces frissons, etudiait cette paleur livide, cherchait
+a provoquer le coup de foudre qui eclairerait ce qu'il y avait d'obscur
+dans la pensee d'Alice...
+
+--Alice, dit la reine en martelant ses paroles, il y a un homme qui est
+la preuve vivante de ma faute, et cet homme, mon fils... Marillac le
+connait...
+
+--C'est faux, rugit Alice.
+
+--Comment le sais-tu? haleta Catherine. Tu sais donc quelque chose?...
+
+--Rien, madame, rien, je le jure! Marillac ne sait rien...
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--Il me l'eut dit! Il n'a pas de secret pour moi...
+
+La reponse etait si naturelle, si vraisemblable, que la reine reprit
+lentement sa place et murmura:
+
+"Me suis-je trompee?..."
+
+Mais c'etait une habile tourmenteuse que Catherine de Medicis. Elle
+rassembla ses idees et, avec cette rapidite, cette lucidite qui la
+faisaient si redoutable, changea sur l'instant meme son plan d'attaque.
+
+--Oui, dit-elle avec une melancolie profonde, je haissais le comte de
+Marillac... Je ne le hais plus, Alice. Ne crois pas que ce soit pour toi
+que je lui ai pardonne... Je l'aime bien, c'est vrai, mais mon affection
+ne pouvait aller jusque-la... Non, si j'ai pardonne au comte, c'est
+que j'ai acquis la certitude qu'il n'a pas parle, qu'il a enseveli en
+lui-meme le terrible secret... Et puis, ce qui me rassure, c'est que je
+compte sur toi pour l'emmener loin de Paris...
+
+L'espionne fut, des lors, entierement rassuree.
+
+"Voila donc la verite! Je la vois clairement. La reine sait que son fils
+est vivant! Elle croit que Deodat connait son fils. Elle me charge de
+l'entrainer loin de Paris. C'est simple. Mais que serait-ce donc si elle
+savait que ce fils... c'est Deodat lui-meme!"
+
+Dans cette derniere et supreme bataille entre les deux femmes, la reine
+fut la plus forte. Elle ne commit aucune faute. Alice en commit une
+terrible en oubliant de se demander pourquoi Catherine lui faisait de
+telles confidences.
+
+Alors la reine acheva son evolution, ce qu'on pourrait appeler un
+mouvement tournant de la pensee; sans grand effort, ses yeux se
+remplirent de larmes et elle murmura:
+
+--Helas! mon enfant, qui pourra jamais sonder le coeur d'une mere? Ce
+fils, qui est une menace pour moi, ce fils dont j'ai peur, ce fils que
+je cherche a ecarter de ma vie sans le connaitre, eh bien, je donnerais
+tout au monde pour le voir... ne fut-ce qu'une fois! Oh! tu ne peux
+comprendre cela, toi.
+
+Alice demeura ecrasee.
+
+--En effet, gemit-elle au fond de sa conscience, je ne puis comprendre
+cela, moi! Moi qui vais partir, abandonnant mon enfant...
+
+--Vois-tu, reprit la reine avec un sanglot, depuis des annees et des
+annees, c'est de cela que l'on me voit triste a la mort! Ce fils, Alice,
+il m'inspire une terreur insurmontable... et pourtant, je l'aime! Oh! si
+seulement je pouvais le benir, l'embrasser a mon heure derniere... Comme
+je l'ai cherche... Comme je le cherche encore!...
+
+Les mains jointes, les yeux humides, la voix brisee, la reine semblait
+oublier la presence d'Alice.
+
+--Est-il plus effroyable supplice pour une mere! Passer sa vie a
+chercher l'enfant que l'on aime en secret sans meme avoir la consolation
+de pouvoir avouer son amour maternel!... Que disais-je donc, Alice?...
+oui, c'est sur toi que je compte...
+
+--Sur moi, madame, balbutia l'espionne.
+
+--Ecoute! Quoi que tu en dises, Marillac connait mon fils. Le comte,
+dans son extreme loyaute, ne t'a jamais entretenu de ce mystere... mais
+a quelques mots qui lui sont echappes, devant moi, je sais qu'il connait
+mon fils!... Alors...
+
+--Alors, madame? fit Alice toute palpitante.
+
+--Eh bien, lorsque vous serez a Florence, tu lui arracheras ce secret...
+c'est le dernier service que je te demande, Alice!
+
+Alice chancelait. Son esprit vacillait. Elle etait comme un duelliste
+qui a recu plusieurs coups et qui sent l'epee lui echapper des mains.
+Elle jeta un regard sur la reine et la vit livide.
+
+--Helas! reprit la reine dans un murmure, et en fermant les yeux, faible
+espoir! Qui sait si tu arriveras jamais a me faire connaitre ce fils que
+je cherche en vain...
+
+--J'en suis sure, madame! s'ecria l'espionne hors d'elle.
+
+--Tu cherches a me consoler, fit la reine en se raidissant dans son
+role. Tu ne sais rien... tu me l'as dit..
+
+--Madame, je vous jure que je vous ferai connaitre votre fils!...
+
+--Helas! en es-tu bien sure?...
+
+--Aussi sure que je vois Votre Majeste!
+
+Ce fut une explosion sur les levres d'Alice.
+
+La reine ferma les yeux, ses traits se detendirent: la lutte etait
+terminee par ce mot. Avec la profonde satisfaction du triomphe, avec la
+haine furieuse qui s'etait accumulee en elle, avec l'epouvante que le
+secret n'eut deja franchi le cercle ou il etait enferme, elle murmura en
+elle-meme:
+
+"Enfin! tu avoues! Tu sais, vipere!... Bon, bon... Ils etaient trois:
+Jeanne d'Albret, Marillac, Alice... Jeanne d'Albret est morte. Au tour
+d'Alice... et de mon fils!..."
+
+Elle rouvrit les yeux, se leva, embrassa au front l'espionne.
+
+--Mon enfant, dit-elle, je vous crois!... C'est vous qui me ferez
+retrouver mon fils... Adieu, Alice, a ce soir... D'ici la, vous etes ma
+prisonniere... quelqu'un viendra vous prendre ici...
+
+Elle sortit, laissant Alice palpitante, courbee par l'emotion plus
+encore que par le respect.
+
+"O mon amant! s'ecria l'espionne quand elle fut seule, enfin, nous
+touchons au bonheur."
+
+
+
+XVI
+
+L'ESCADRON VOLANT DE LA REINE (suite)
+
+Dix heures du soir venaient de sonner. Au Louvre, la premiere journee
+des fetes donnees en l'honneur du grand acte qu'avait ete le mariage
+d'Henri de Bearn et de Marguerite de France, cette premiere journee
+s'achevait dans une joie sans melange.
+
+Au-dehors, tout etait silence et tenebres.
+
+A dix heures du soir, l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois etait plongee
+dans une profonde obscurite.
+
+Cependant, l'une des chapelles laterales s'eclairait faiblement, grace a
+quatre flambeaux qui brulaient sur l'autel.
+
+Dans ce coin de l'eglise, un etrange spectacle eut frappe le visiteur
+qui fut entre a ce moment-la, si toutefois quelqu'un eut pu entrer:
+chose difficile, car les portes etaient fermees, et a chacune de ces
+portes, au-dehors, dissimules dans l'ombre, trois ou quatre hommes
+montaient la garde.
+
+Si quelqu'un venait et frappait d'une certaine facon convenue, ils
+devaient ne pas s'en inquieter: on ouvrirait a ce quelqu'un, du dedans.
+Ces nocturnes veilleurs avaient mission de se saisir de toute autre
+personne qui se serait approchee.
+
+Au-dedans, pres de chaque porte, deux femmes attendaient ces personnes
+inconnues qui devaient venir.
+
+Dans la chapelle laterale que nous venons de signaler, se trouvaient
+rassemblees une cinquantaine de femmes.
+
+Elles etaient assises autour de l'autel, en demi-cercle, sur cinq ou six
+rangs, et causaient entre elles a voix basse; il en resultait un murmure
+confus qui n'etait pas un murmure de prieres.
+
+Parfois, un eclat de rire etouffe jaillissait de ce murmure.
+
+Parfois aussi, un eclat de voix dominait soudain les conversations.
+
+Ces femmes etaient toutes d'une extreme jeunesse: la plus vieille
+n'avait pas vingt ans.
+
+Elles etaient richement vetues; toutes etaient belles; elles avaient des
+yeux hardis, hautains, et meme durs.
+
+Telles qu'elles etaient, cependant, plus d'une de ces femmes etait
+souverainement belle, de cette beaute qui inspire de tragiques amours.
+
+Toutes ces jeunes filles portaient a leur corsage une dague.
+
+Toutes ces dagues, sorties evidemment de chez le meme armurier, etaient
+cachees dans d'uniformes fourreaux de velours noirs.
+
+Uniformement aussi, la poignee de ces dagues formait une croix.
+
+Et chacune de ces poignees, c'est-a-dire chacune de ces croix, portait
+pour unique ornement un beau rubis.
+
+Dans l'ombre, ces cinquante rubis incrustes a la croix de ces poignards
+attaches aux corsages de ces femmes, jetaient de rouges lueurs.
+
+Dix heures sonnerent...
+
+Le murmure des voix feminines s'arreta soudain.
+
+Tout a coup, une sorte de glissement furtif se fit entendre, les jeunes
+filles tournerent la tete vers le maitre-autel...
+
+"La reine! Voici la reine!"
+
+Toutes alors se leverent et demeurerent silencieuses, courbees,
+frissonnantes.
+
+Catherine s'avanca lentement, arrivant du fond de l'eglise, probablement
+de la sacristie.
+
+Elle etait entierement vetue de noir. Le long voile des veuves
+l'enveloppait et cachait son visage. Sur sa tete, une couronne royale en
+or vieilli jetait de vagues reflets.
+
+Elle traversa les rangs et s'agenouilla au pied de l'autel.
+
+Toutes s'agenouillerent.
+
+Puis le fantome se releva et monta les trois marches de l'autel.
+
+Alors Catherine, rejetant sur ses epaules le voile qui couvrait son
+visage, se tourna vers les jeunes femmes qui, debout maintenant,
+muettes, violemment impressionnees, la regardaient avec une sorte de
+crainte superstitieuse.
+
+La reine jeta un long regard sur ces filles.
+
+Catherine de Medicis fut satisfaite de ce qu'elle vit.
+
+Ces cinquante visages de jeunes femmes tournes vers elle etaient comme
+petrifies par l'angoisse de cette mise en scene. Et elle-meme, a la
+sourde emotion qui la faisait palpiter, elle si forte, elle comprit tout
+l'effet qu'elle avait du produire.
+
+Oui, la reine etait emue!
+
+Un souvenir traversa son esprit.
+
+Elle se revit a la bataille de Jarnac, trois ans auparavant, dansant
+au son des violes sur le champ de bataille avec ces memes filles qui
+etaient devant elle; elle entendit les eclats de rire de ses femmes
+lorsqu'il leur arrivait de marcher sur un blesse, ou de laisser trainer
+le bas de leurs robes dans une flaque de sang; et dans sa tete le son
+des violes se melait au son du canon: pendant qu'elle dansait, on
+bombardait les huguenots en deroute.
+
+Du sang et des danses!
+
+Des cadavres et des jeunes filles qui rient!
+
+De la mort et de l'amour!
+
+L'esprit de Catherine etait fait de ces antitheses exorbitantes, de ces
+formidables contrastes.
+
+Sous ses yeux, maintenant, dans l'eglise noire, emplie de silence,
+l'escadron volant etait la, non pas au complet: sur les cent cinquante
+filles de noblesse qu'elle surexcitait, transformant les unes en
+ribaudes, les autres en espionnes, elle n'avait fait venir que celles
+dont elle etait tres sure.
+
+Celles-ci lui etaient soumises, lui appartenaient corps et ame. Leur
+admiration pour la souveraine maitresse tenait de l'adoration.
+
+Ribaudes, guerrieres, espionnes, hysterisees par les passions, par les
+plaisirs orgiaques, surmenees de jouissance et de superstition, dans un
+couvent elles eussent ete des possedees. Elles l'etaient en effet: l'ame
+de Catherine les brulait...
+
+Et elles etaient jeunes, belles, oui, belles a inspirer autour d'elles
+d'effroyables passions...
+
+Tel etait l'escadron volant de la reine.
+
+--Mes filles, dit Catherine, l'heure approche ou vous allez delivrer le
+royaume. Vous allez entrer dans la gloire de la supreme victoire... J'ai
+voulu la paix avec les heretiques: Dieu m'en punit. Je suis frappee dans
+ce que j'ai de plus cher au monde, c'est-a-dire en vous qui etes mes
+veritables filles selon mon coeur.
+
+Les auditrices s'entre-regarderent avec ce vague sentiment de terreur
+que l'accent, plus encore que les paroles de la reine, semblait
+distiller. Elle continua: "Parce que vous etes toute ma joie, toute ma
+consolation, toute ma force, parce que vous m'aidez dans la terrible
+lutte que j'ai engagee, parce que vous etes les plus implacables ennemis
+que Dieu ait suscites aux heretiques, parce que vous etes enfin les
+guerrieres de Dieu, on a resolu votre perte. Dans une meme nuit, vous
+devez etre egorgees. Si ce malheur arrivait, si l'horrible hecatombe
+s'accomplissait, se serait la mort. Ce serait la perte du royaume. Or,
+mes filles, tout est pret. Cinquante gentilshommes, cinquante monstres,
+cinquante huguenots, enfin, vont, dans la nuit de samedi a dimanche,
+assassiner les cinquante fideles de la reine dont chacune aura ete
+attiree dans un guet-apens.
+
+Les cinquante filles, d'un meme geste, degainerent leurs dagues.
+
+Elles fremissaient de rage autant que d'epouvante.
+
+Un geste de la reine calma cet orage.
+
+Ardentes, le cou tendu, les pupilles dilatees, elles ecouterent.
+
+--Je suis bien punie d'avoir voulu la paix! Punie d'autant plus que la
+trahison vient de ceux a qui j'avais donne toute ma confiance. Parmi les
+huguenots, il en etait un qui m'avait inspire une sorte d'affection.
+Parmi vous, il en etait une que j'aimais plus que toutes. C'est celle-la
+qui me trahit! qui vous trahit! C'est celui-la qui a agence, combine,
+fomente le massacre qui doit me laisser seule, sans appui, sans amis,
+puisque vous serez toutes egorgees!"
+
+La reine parlait sans colere.
+
+Cette fois, les filles demeurerent silencieuses, stupefiees d'horreur.
+
+--Celle dont j'ai surpris les sinistres projets, continua la reine, vous
+a designees. Ah! elle ne s'est pas trompee! Elle a choisi parmi mes
+cent cinquante amies les plus resolues, les plus fideles, les plus
+guerrieres, vous toutes ici presentes. L'abominable traitresse s'appelle
+Alice de Lux.
+
+--La Belle Bearnaise! hurlerent plusieurs voix.
+
+Et la tempete se dechaina: tempete de vociferations, de menaces sur
+ces bouches convulsees, bras leves, mains frenetiques, agitant les
+poignards, tempete que Catherine, livide dans ses voiles noirs,
+immobile et raide, dominait comme le genie du mal. Puis les hurlements
+s'apaiserent.
+
+--L'homme qui, sur les indications de la Bearnaise, a combine le
+massacre, c'est ce huguenot hypocrite qui avait su m'inspirer une
+veritable amitie: le comte de Marillac!... A partir de cette nuit, des
+que vous sortirez d'ici, vous vous rendrez toutes en mon nouvel hotel
+et vous y logerez jusqu'a dimanche. Pas une de vous, d'ici la, ne se
+hasardera a sortir: car elle serait impitoyablement frappee. Dimanche,
+tout danger sera ecarte. Vous verrez comment. Vous serez donc sauvees.
+Mais ce n'est pas tout, mes filles! Dans une heure, Alice de Lux et
+Marillac seront ici.
+
+Un silence effrayant accueillit cette declaration et Catherine sourit.
+
+Je vous les livre, poursuivit Catherine. Mais ecoutez-moi d'abord. Un
+saint homme doit venir ici. Il est au courant de la trahison. Il s'est
+charge de punir les deux traitres. Frappes par lui, ils seront frappes
+par la main de Dieu, et cela vaudra mieux ainsi... Je le veux! Dieu le
+veut! Le reverend Panigarola, instrument du Seigneur, va vous venger.
+Vous, pendant l'execution, massees contre la grande porte, invisibles,
+vous ne vous montrerez pas. Je le veux. Mais si Panigarola hesitait...
+si sa main tremblait... si la Belle Bearnaise et Marillac se defendaient
+trop bien... Alors, mes filles, vous accourriez... et vous feriez le
+reste. Ce signal...
+
+Catherine degaina sa dague et la leva comme une croix.
+
+--Ce signal, le voici! dit-elle d'une voix qui tomba pesamment dans le
+silence plein de frissons. Et je crierai: Dieu le veut!
+
+Elle prononca ce mot d'un accent si rude, si sauvage que les cinquante
+filles en eurent un recul d'epouvante.
+
+Mais aussitot, entrainees comme dans une formidable rafale de haine,
+soulevees par la vengeance, elles tendaient leurs bras, leurs poignards
+en croix et un seul hurlement gronda, funebre et sourd:
+
+"Dieu le veut!..."
+
+Un grand souffle de superstition courba toutes les etes... L'obscurite
+se fit soudain complete... Les cierges de l'autel s'eteignirent... Quand
+les filles de la reine se redresserent, elles virent Catherine qui,
+ayant eteint les flambeaux, descendait les marches de l'autel.
+
+Fremissantes, agitees de sentiments ou la rage, la vengeance,
+l'epouvante et l'horreur superstitieuse se heurtaient, les cinquante se
+glisserent a la place qui leur avait ete designee.
+
+Et, le poignard a la main, elles attendirent.
+
+
+
+XVII
+
+LE MOINE
+
+Vingt minutes s'ecoulerent. Les rafales qui mugissaient autour de la
+vaste eglise, dans le cloitre, donnaient plus de profondeur au silence
+de l'interieur. Car la tempete qui avait menace toute la soiree,
+paraissait alors sur le point d'eclater.
+
+Onze heures sonnerent.
+
+Puis la demie.
+
+A ce moment, un homme s'approcha du maitre-autel et d'une main
+tremblante, alluma quatre cierges, deux a droite, deux a gauche du
+tabernacle. Cet homme etait bleme. Il vacillait sur ses jambes. Il se
+retourna et vit la reine prosternee dans une attitude de recueillement.
+
+--Madame..., balbutia-t-il.
+
+Et, comme elle ne repondait pas, il la toucha a l'epaule et murmura:
+
+--Catherine!...
+
+La reine releva la tete; cette tete etait effrayante.
+
+--Rene, demanda la reine dans un souffle, tout est-il pret?
+
+Ruggieri joignit les mains:
+
+--Madame, dit-il d'une voix sourde, ceci est un reve atroce. Oh vous lui
+ferez grace, n'est-ce pas? Grace, ma reine! Pitie pour mon fils!
+
+La reine s'etait mise debout.
+
+--Rene, dit-elle, par le Dieu vivant qui nous ecoute, je te jure que
+j'ai aujourd'hui voulu le sauver... J'ai interroge Alice... j'ai surpris
+la verite... Elle est terrible, cette verite! Non seulement Deodat sait
+qu'il est mon fils, mais il s'en vante! Alice de Lux connait le secret.
+
+Et comment le saurait-elle, s'il n'avait parle?... Qui sait ce qu'a eux
+deux ils pourraient faire de ce secret si je les laissais fuir?... Non,
+Rene, il n'y a pas de pitie possible. Et, toi-meme, ne l'as-tu pas
+condamne? Ne l'as-tu pas vu mort, le sein perce?
+
+--Ce fut une vision de mon esprit malade, dit Ruggieri, dont les dents
+claquaient. Grace, madame!... Tenez... je partirai avec eux... je les
+surveillerai...
+
+--Tais-toi, Rene... Voici le signal... la... a cette porte...
+
+--Non! c'est le tonnerre qui gronde!
+
+--Va ouvrir, te dis-je!...
+
+--Catherine!... Quoi!... le sang de votre sang! La chair de votre chair!
+Vous n'en aurez pas pitie!...
+
+La reine se pencha, saisit l'astrologue par le bras et, comme dans ce
+moment ses forces etaient decuplees, d'un mouvement irresistible, elle
+le releva.
+
+--Miserable! gronda-t-elle, veux-tu donc que je sacrifie honneur,
+gloire, puissance, royaute, a ta faiblesse indigne? Prends garde
+toi-meme!
+
+Ruggieri leva les bras vers les voutes obscures.
+
+--Va ouvrir! commanda la reine.
+
+Titubant, se heurtant aux grilles du choeur, aux asperites des piliers
+massifs, il gagna la porte et ouvrit. Un homme, un moine, lui apparut.
+
+Son capuchon etait rabattu sur ses yeux.
+
+Le moine entra. Il se retourna vers Ruggieri qui, hagard, les cheveux
+herisses, le regardait de ses yeux fous.
+
+--Ou dois-je aller? demanda lentement le moine.
+
+Ruggieri etendit le bras vers le maitre-autel et, d'une voix rauque,
+sans expression humaine, gronda:
+
+--La!... C'est la qu'elle t'attend!... Va... bourreau!...
+
+Le moine tressaillit longuement.
+
+Ruggieri, les yeux tournes vers lui, recula, le bras tendu, et franchit
+la porte. Alors, le moine entendit une plainte dechirante que couvrait
+le roulement d'un coup de tonnerre, et, a la lueur de l'eclair, il vit
+l'homme qui s'en allait, se sauvait en trebuchant, les deux poings dans
+ses cheveux, grondant de sourdes imprecations.
+
+Alors il ferma lui-meme la porte et, laissant retomber son capuchon sur
+ses epaules, se dirigea vers le maitre-autel.
+
+Catherine le vit venir sans faire un pas a sa rencontre.
+
+--Cest bien, marquis de Pani Garola. Fidele au rendez-vous. Fort dans
+l'amour. Fort dans la mort. Soyez le bienvenu.
+
+Panigarola tourna la tete vers la porte qu'il venait de fermer et
+songea:
+
+"Pourquoi cet homme m'a-t-il appele bourreau?..."
+
+--Marquis, dit la reine, vous avez tenu parole. Grace a vous, Paris
+est en ebullition. Grace a vous, les paroisses sont autant de foyers
+d'incendie. Il n'y manque que l'etincelle qui mettra le feu a tant de
+passions. Merci mon reverend... A moi de tenir ma parole. Ici, dans un
+instant, vous allez voir celle que vous aimez...
+
+--Alice! fremit le moine dans un frisson de tout son etre.
+
+--Elle est a vous! Emmenez-la, marquis. Je vous la donne. Et quant au
+rival, l'homme execre, voici pour le tuer!...."
+
+La reine tendit au moine un papier plie en quatre
+
+--La lettre d'Alice! rugit Panigarola en saisissant le papier. Ah! je
+comprends! Ah! vous etes grande et terrible!... Oui, il l'aime, il
+l'adore, et cette lettre peut le tuer plus surement qu'une balle au
+coeur!
+
+--Ainsi, nous sommes d'accord?... Vous montrez la lettre a Marillac?...
+Vous la lui faites lire?
+
+--Oui, oui!...
+
+--Et alors, vous emmenez Alice. Ce sera a vous de la consoler... elle
+ne demande qu'a vous croire... je l'ai interrogee, marquis... soyez sur
+qu'elle ne vous hait pas! Une voiture vous attend... Vous l'avez vue, je
+pense?
+
+--Mais lui! lui! Il va donc venir ici?...
+
+--Il va venir. La est l'essentiel. Et si, malgre la lettre, il veut
+garder Alice pour lui? S'il la veut infame et couverte d'opprobre comme
+vous allez la lui montrer? Si son amour survit a cette revelation, comme
+votre amour a vous a survecu a ses trahisons?...
+
+--Madame! Madame! rala le moine.
+
+--Il faut tout prevoir, poursuivit Catherine d'une voix effroyablement
+calme. Si Marillac vous dispute Alice...
+
+D'un geste violent, le moine ecarta sa robe.
+
+Sous cette robe, il apparut vetu en gentilhomme, d'un costume d'une rare
+magnificence. Il apparut "tel qu'il etait jadis, l'elegant marquis au
+pourpoint de soie, a la collerette de dentelles precieuses, une chaine
+d'or au cou, une forte dague a la ceinture.
+
+Farouche, il tira la lame courte, epaisse, trapue et, d'une voix
+sifflante, haleta:
+
+--Voila qui decidera!
+
+
+
+XVIII
+
+LES FIANCES
+
+Panigarola referma sa robe, rabattit son capuchon et s'agenouilla...
+Catherine le contempla un instant avec un sourire aigu. Puis elle se
+dirigea vers la porte par laquelle etait entre le moine.
+
+Il etait a ce moment pres de minuit.
+
+Elle entendit le roulement d'un carrosse et ouvrit elle-meme Le carrosse
+s'arreta. Trois femmes en descendirent. L'une d'elles etait Alice de
+Lux, pale, vetue de blanc. Elle eut comme une hesitation, puis entra.
+Les deux autres femmes remonterent alors dans le carrosse qui s'eloigna
+aussitot.
+
+L'espionne, en penetrant dans l'eglise, demeura un instant palpitante,
+interrogeant les tenebres que les quatre flambeaux du maitre-autel,
+la-bas, tout au loin trouaient de leurs lumieres blafardes.
+
+Mais une main saisit sa main; une voix murmura a son oreille:
+
+--Mon enfant, vous voila donc?...
+
+Alice reconnut alors la reine.
+
+--Vous le cherchez, n'est-ce pas? reprit Catherine. Patience... il va
+venir...
+
+--Comme vous etes bonne, madame!...
+
+--As-tu vu la voiture qui doit vous emmener?...
+
+--Je n'ai pas remarque, madame! Mais je ne vois pas... le pretre...
+Quoi! personne dans cette eglise?...
+
+--Patience! te dis-je...
+
+--Voici minuit qui sonne, madame.
+
+--Oui. Et voici ton fiance, dit la reine.
+
+En effet, comme le premier coup de minuit resonnait, le signal fut
+frappe a la porte, du dehors. Alice, palpitante, allongea le bras pour
+ouvrir. La reine retint ce bras, d'un geste rude.
+
+--C'est moi qui ouvre! gronda-t-elle.
+
+Alice demeura toute saisie. Et, de fait, c'etait etrange que la reine
+fut postee a cette entree de l'eglise, qu'elle n'eut pas commis le soin
+d'ouvrir a quelque domestique; qu'elle-meme, de ses mains royales,
+s'occupat de cette besogne.
+
+Elle apparut a la malheureuse affolee comme une horrible araignee
+embusquee au centre de la toile qu'elle avait tendue.
+
+"Ce n'est pas Marillac", songea-t-elle eperdue.
+
+Elle se trompait: c'etait bien Marillac!
+
+La reine ayant ouvert, inspecta les abords de l'eglise pour s'assurer
+que le comte etait venu seul.
+
+--Quoi! demanda la reine, vous n'avez pas amene avec vous deux ou trois
+amis?
+
+Marillac, reconnaissant la reine fut frappe d'etonnement. Il s'inclina
+avec une profonde emotion. Ah cette reine qui attendait a la porte, qui
+lui ouvrait elle-meme! Quelle autre qu'une mere lui eut donne une telle
+preuve d'excessive bienveillance!
+
+--Madame, dit-il, Votre Majeste oublie qu'elle m'a ordonne de venir
+seul... Cependant, je dois l'avouer j'avais resolu de me faire
+accompagner de celui qui est pour moi plus qu'un ami... mais le
+chevalier ne sera libre que demain matin...
+
+--Oui, oui, interrompit vivement Catherine.
+
+Elle ferma la porte et un soupir de joie terrible s'exhala de sa
+poitrine.
+
+Les deux fiances s'entrevirent dans l'ombre, se reconnurent plutot
+qu'ils ne se virent; a l'instant, leurs mains s'enlacerent et ils
+oublierent l'univers...
+
+D'instinct, ils marcherent vers le maitre-autel, attires par les quatre
+etoiles qui brillaient faiblement.
+
+La reine marchait derriere eux, les couvant de son regard funebre.
+
+Les fiances s'arreterent au pied de l'autel.
+
+Alice murmura:
+
+--Je ne vois pas le pretre qui doit nous unir... Serait-il en retard?
+
+Catherine s'avanca vers Panigarola prosterne, le toucha a l'epaule et
+dit:
+
+--Voici celui qui va vous unir...
+
+Le moine se releva lentement, decouvrit son visage et se tourna vers les
+fiances...
+
+
+
+XIX
+
+LES RIBAUDES
+
+En cette meme soiree du lundi 18 aout, la vieille Laura etait seule dans
+la petite maison de la rue de la Hache.
+
+A huit heures, selon le rendez-vous convenu avec Alice Marillac etait
+arrive.
+
+--Alice? demanda-t-il.
+
+--Retenue par la reine jusqu'a minuit. Elle m'a chargee de vous
+attendre. Que doit-il se passer. Seigneur Jesus? Jamais je n'ai vu Alice
+aussi radieuse.
+
+Marillac sourit.
+
+--Elle m'a dit de vous prevenir... attendez donc que je me rappelle bien
+ses paroles... Mon Dieu, la chere entant, comme elle est heureuse!...
+
+--Voyons, fit doucement le comte, rappelez-vous
+
+--J'y suis!... Voici: vous etes attendu au premier coup de minuit, pas
+avant, pas apres, ou vous savez...
+
+--C'est bien...
+
+--Vous savez donc? reprit Laura en joignant les mains. Oh! que je
+voudrais savoir, moi aussi!
+
+Vous saurez demain matin, je vous le promets... Allons, adieu, ma bonne
+dame!...
+
+--Dieu vous conduise, monsieur le comte!
+
+Le comte de Marillac jeta un regard attendri sur cette piece paisible
+ou si souvent il avait vu celle qu'il aimait, fit un geste d'adieu et
+disparut.
+
+La vieille Laura l'avait accompagne jusqu'a la porte du jardin en
+le comblant de benedictions emues. Puis elle etait rentree, s'etait
+enfermee soigneusement et, s'etant assise, elle se mit a attendre.
+
+Neuf heures sonnerent.
+
+Alors, elle grommela:
+
+"Je crois qu'il ne reviendra plus maintenant. Quant a elle... elle est
+en bonnes mains."
+
+Elle se leva, inspecta tout d'un coup d'oeil et murmura en souriant:
+
+"_E finita la commedia_. Je commencais a m'ennuyer. Ouf! c'est fini. Me
+voici libre. Voyons, que vais-je faire? Eh! pardieu! c'est bien simple.
+Chercher dans Paris quelque bonne petit auberge ou je puisse passer
+trois au quatre jours inapercue. Puis, me mettre en route, gagner
+l'Italie a petites journees... et la, nous verrons, je suis riche!"
+
+Elle monta dans la chambre d'Alice, dont elle defonca la serrure en deux
+coups de marteau.
+
+La, sur le lit, Alice avait le matin meme rassemble tout ce qu'elle
+voulait emporter: une sacoche et un coffret.
+
+Le coffret contenait les lettres qu'elle avait recues de Marillac: Laura
+les jeta tranquillement au feu et elle ouvrit la sacoche. Ses yeux
+jeterent un double eclair, sa bouche edentee grimaca un sourire.
+
+La sacoche contenait les bijoux d'Alice et une trentaine de rouleaux
+d'ecus d'or--toute sa fortune!
+
+"Il y a bien la pour trois cent mille livres de bijoux et d'or, murmura
+la vieille, toute pale. Avec ce que m'a remis la reine...
+
+Un coup violent retentit au-dehors.
+
+Laura, d'un souffle, eteignit le flambeau qui l'eclairait et, degainant
+un poignard, elle se posta derriere la porte.
+
+"Qu'elle entre! gronda-t-elle. Tant pis, je la tue! J'en ai assez! La
+reine m'a dit que tout serait fini cette nuit!"
+
+Le meme coup violent se renouvela et un long gemissement traversa la
+maison.
+
+Laura, alors, respira:
+
+"Suis-je sotte! C'est ce contrevent qui vient de se rabattre..."
+
+Alors, a la hate, elle empila dans la sacoche les bijoux et les rouleaux
+d'or qu'elle en avait extraits. Elle courut a sa proche chambre, revint
+avec un petit sac.
+
+"Quarante mille livres! murmura-t-elle avec une moue de dedain. Voila ce
+que me donne la grande Catherine pour tant de bons et loyaux services.
+C'est maigre. Heureusement, je me rattrape!"
+
+Elle engouffra les quarante mille livres dans la sacoche qu'elle referma
+solidement.
+
+Puis elle jeta un manteau sur ses epaules, sortit, ferma la porte du
+jardin, jeta la clef par-dessus le mur et s'eloigna aussi rapidement que
+le lui permettait le poids de sa sacoche.
+
+Une ombre se detacha d'une encoignure voisine et se mit a la suivre.
+
+Il etait alors neuf heures et demie.
+
+Les rues etaient desertes et noires; des nuages bas passaient en courant
+au-dessus des toits aigus; le couvre-feu avait sonne; les auberges et
+hotelleries etaient fermees...
+
+Laura ne s'apercevait pas qu'elle etait suivie.
+
+Elle allait au hasard, connaissant assez peu Paris, d'ailleurs: depuis
+l'epoque ou elle etait venue, elle n'avait guere quitte la rue de la
+Hache. Enfin, elle se trouva completement egaree.
+
+Par moments, elle entrevoyait des ombres qui se mouvaient autour d'elle.
+Elle entendait des chuchotements. Peut-etre l'homme qui la suivait
+parlait-il a ces gens... Peut-etre... car, a diverses reprises, les
+ombres, qui avaient paru vouloir l'arreter, s'ecarterent.
+
+Alors elle frissonnait de terreur et hatait le pas...
+
+"Insensee que j'ai ete! grondait-elle, de quitter la maison avant le
+jour, puisque Alice ne doit plus y revenir!... Oui, mais si la reine
+m'avait menti!... Si elle etait revenue!..."
+
+Et ses doigts s'incrustaient sur la sacoche.
+
+A un moment, elle s'arreta haletante: elle se trouvait dans une rue
+etroite et venait d'apercevoir un peu de lumiere filtrant entre les
+jointures d'une porte.
+
+Un large eclair dechira l'obscurite, inonda la rue d'une lumiere
+livide. Et, a cette lueur, Laura entrevit une enseigne qui se balancait
+au-dessus de la porte en grincant au vent.
+
+L'enseigne representait deux Maures attables, buvant et causant.
+
+"C'est une auberge!" gronda-t-elle.
+
+Et elle s'elanca vers la porte.
+
+A cet instant, elle se sentit saisie par deux bras vigoureux et
+renversee sur la chaussee, tandis qu'une main rude s'appuyait sur sa
+bouche pour l'empecher de crier.
+
+Laura etait vigoureuse. Elle se raidit dans un desespoir furieux.
+
+--Diable! diable! grommela une voix avinee, on fait la mechante! A bas
+les pattes! En voila une enragee!...
+
+La vieille mordit la main qui s'appuyait sur sa bouche; cette main se
+retira; Laura se mit a hurler:
+
+--A moi! Au guet! Au meurtre!
+
+Le dernier cri s'etrangla dans sa gorge; la main qui s'etait retiree
+de sa bouche venait de s'incruster sur son cou, les doigts s'y
+enfoncaient... et cette tenaille serrait d'un mouvement lent, d'une
+pression savante...
+
+Laura se debattit quelques instants encore.
+
+Et, tout a coup, la vieille espionne se tint immobile, sa tete roula sur
+son epaule, ses ongles s'implanterent dans la boue de la chaussee.
+
+Elle etait morte.
+
+Le truand la palpa, la retourna en grommelant.
+
+Lorsque le truand eut trouve la sacoche, il la soupesa, et un sourire de
+satisfaction balafra son visage, comme les eclairs balafraient le ciel
+noir.
+
+Alors il saisit la vieille, la rangea proprement le long d'un mur.
+
+"La! grogna-t-il, me voila en paix. Ah! ah! en voila une qui ne parlera
+plus jamais!"
+
+Pourtant, si cuirasse qu'il fut, le truand ne put echapper a cette
+reverie speciale qui s'appesantit sur le meurtrier.
+
+Il demeura la une minute, arrangeant le cadavre contre le mur de facon
+qu'il ne put etre mouille par le ruisseau du milieu de la ruelle.
+
+"C'est drole, songeait-il. Ce matin encore pauvre comme Job, me voici
+riche ce soir. Riche! Que de fois j'ai souhaite la richesse! Par les
+tripes du diable, il y a quarante mille livres la-dedans, et je n'en
+suis pas plus joyeux... Au fait, y sont-elles, les quarante mille
+livres!... Si je sais bien compter, c'est mon seizieme cadavre,
+depuis que j'exerce la digne profession de tueur aux gages... Seize
+cadavres!... Bah! je tue on me paie, et tout est dit..."
+
+Le bandit frissonna. Peut-etre tout n'etait-il pas dit dans cette
+conscience obscure.
+
+Il continua son monologue, attendant un nouvel eclair pour voir une
+derniere fois la vieille, peut-etre par cette terrible curiosite du
+criminel, ou peut-etre simplement pour s'assurer qu'elle etait bien
+morte.
+
+Il etait accroupi, regardant de ses yeux hagards, et il songeait:
+
+"Ce matin donc, je vois entrer l'homme dans ma cassine. Il cachait bien
+son visage... mais je connais tous les visages de Paris, moi! Suffit, le
+seigneur astrologue ne voulait pas etre reconnu; soit: ni vu, ni connu!
+Monseigneur Ruggieri, on est discret dans mon metier. L'homme me dit:
+combien pour une vieille femme?--Cinq ecus de six livres, ce n'est pas
+trop. Voici les cinq ecus. Tu iras rue de la Hache, au coin de la rue
+Traversine, tu attendras devant la maison; il y a une porte verte. Vers
+huit heures, la femme s'en ira. Tu la suivras. Mais, pour la frapper, tu
+attendras qu'elle soit loin, tres loin de la maison. Compris, n'est-ce
+pas?--Compris, par les boyaux du diable!--Bon, qu'il me dit encore.
+Maintenant, ecoute bien. Si tu n'executes pas bien la chose, si tu
+frappes mal, si la femme en revient, tu seras pendu. On te connait, mon
+brave, et on a l'oeil sur toi.--Paix, monseigneur! La besogne sera faite
+et bien faite!--Alors, ecoute: ce n'est pas cinq malheureux ecus que tu
+auras gagnes: la femme aura sur elle au moins quarante mille livres;
+c'est pour toi!..."
+
+Le truand souffla fortement et tata le cadavre.
+
+"Hum! elle se refroidit deja, grogna-t-il... Quelle journee! Il me
+semblait que jamais le soir ne viendrait!... Il est venu pourtant! Et
+la vieille est bien sortie de la maison a la porte verte! Et je l'ai
+suivie! Et la voila morte!... A moi les quarante mille livres!"
+
+Un eclair, a ce moment, illumina la face convulsee du cadavre.
+
+Le truand se releva.
+
+"Pas de danger qu'elle en revienne, monsieur l'astrologue!... Entrons
+la, j'ai soif..."
+
+Il frappa d'une facon speciale. La porte s'entrouvrit. Le truand entra
+et alla s'asseoir dans un coin obscur, la sacoche sur ses genoux, sous
+la table.
+
+Il parvint a entrouvrir la sacoche, y plongea la main, tata les rouleaux
+d'ecus, sentit les pierres sous ses doigts.
+
+"Bon. Les quarante mille livres y sont. Cornes d'enfer! Pourquoi ne
+suis-je pas plus joyeux?..."
+
+Qu'eut dit le truand s'il eut connu la veritable fortune que renfermait
+la sacoche?...
+
+Peu nous importe, au fond.
+
+Cette sinistre silhouette, apparue un instant, disparait de notre recit
+sans que nous sachions si nous la retrouverons plus tard. C'est une
+ombre qui passe; nous l'avons note pour le geste tragique inspire par
+Catherine, qui avait toutes les prudences.
+
+Le truand, ayant vide plusieurs flacons, paya et s'en alla sans bruit.
+
+Mais, puisque nous venons de penetrer dans le cabaret des
+deux-morts-qui-parlent, jetons-y un coup d'oeil.
+
+Il y avait nombreuse societe, surtout composee de femmes, dans ce que
+Catho appelait la grande salle.
+
+Catho etait sujette aux hyperboles et exagerations. En vente, cette
+"grande salle" etait assez etroite. Elle contenait cinq tables. A
+chaque table, il y avait trois ou quatre buveurs, truands et ribaudes,
+physionomies feroces ou abeties, gens de sac et de corde, qui
+composaient la clientele nocturne du cabaret.
+
+En effet, l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, frequentee le jour par
+des bourgeois et des soldats, devenait, la nuit, un veritable repaire.
+Catho ne s'etait jamais senti le courage de refuser l'hospitalite a ses
+anciennes connaissances.
+
+Il en resultait que cette salle avait, le jour, l'aspect du plus honnete
+cabaret qui fut dans le quartier, et, la nuit, l'apparence d'une
+veritable caverne ou se refugiaient des gens poursuivis par le guet, des
+ribaudes qui attendaient la bonne fortune.
+
+A cette heure tardive, Catho n'etait pas couchee encore. Elle etait
+attablee dans un etroit cabinet, attenant a la salle publique, et
+causait avec deux jeunes femmes.
+
+Ces deux femmes etaient entrees vers dix heures dans le cabaret,
+et, comme cette visite s'enchaine etroitement a divers incidents de
+l'histoire que nous racontons, il est interessant que nous reprenions du
+debut la conversation qu'elles eurent avec Catho.
+
+Lorsqu'elles penetrerent dans la salle, Catho s'avanca a leur rencontre
+en disant:
+
+"Vous voila donc, mes toutes belles? Plus d'un mois qu'on ne vous a
+vues... Surement, vous avez quelque chose a me demander...
+
+--C'est vrai, Catho, c'est vrai. Nous avons quelque chose a te demander,
+fit l'une des deux femmes.
+
+--Et c'est grave, ajouta l'autre.
+
+--Bon, bon, entrez la, dit Catho en les poussant vers le cabinet. Vous
+etes toujours a court, et vous ne me rendez jamais. Toi, la Roussette,
+tu as encore mon beau collier de verroterie bleue que je te pretai pour
+faire la conquete de ce beau capitaine, et toi, Paquette, tu me dois Je
+ne sais plus combien d'ecus... Vous etes deux paniers perces...
+
+--Mais aussi, comme nous t'aimons!
+
+--Ah! jeunesse, jeunesse! Vous ne voulez pas mettre un sol de cote...
+S'il vous arrivait pourtant ce qui m'est arrive a moi! Si vous perdiez
+votre beaute du diable!
+
+Elles entrerent dans le cabinet, tandis que la maitresse du cabaret
+s'occupait de divers clients. Enfin, la digne Catho vint rejoindre ses
+preferees avec un flacon de vieux vin et quelques tartelettes.
+
+Elle aimait la Roussette et Paquette justement a cause des defauts
+qu'elle leur reprochait.
+
+La Roussette, la plus hardie des deux, prit la parole, sur un coup de
+coude que lui donna Paquette.
+
+--Voila, dit-elle, Paquette et moi, nous sommes invitees a une fete...
+
+--Pour quand? fit Catho souriante.
+
+--Pour dimanche... Tu vois que nous avons le temps de nous preparer...
+surtout si tu nous aides.
+
+--Et en quoi puis-je vous aider, friponnes? Il vous faut quelque
+collier, quelque ceinture?
+
+--Eh bien, pas du tout, Catho. Il faut que nous soyons decemment vetues,
+comme des bourgeoises, si j'ose dire. Dame... il y aura a cette fete des
+juges, des pretres, sans doute... et lors, comprends-tu? Paquette et
+moi, nous avons passe la journee a examiner nos robes... Toutes bonnes
+pour notre metier... corsages ouverts... ceintures eclatantes: non,
+il n'est pas possible que nous allions ainsi vetues a cette fete. Et
+pourtant nous voulons y aller... Ecoute, Catho, il faut que d'ici a
+dimanche, et meme samedi soir, tu nous aies habillees...
+
+Catho leva les bras au ciel:
+
+--Mais enfin! s'ecria-t-elle, qu'est-ce donc que cette fete ou doivent
+paraitre des juges et des pretres et ou vous ne pouvez paraitre avec ces
+robes, qui pourtant vous vont a merveille?
+
+--Ah! Catho, si tu savais! fit timidement Paquette.
+
+--Un mariage, peut-etre? Ou bien un feu de joie!
+
+--Non pas, Catho: nous sommes invitees a voir questionner.
+
+Catho demeura stupefaite.
+
+La Roussette et Paquette, d'un signe de tete repeterent que c'etait bien
+vrai.
+
+--Et cela vous amuse? s'ecria la digne cabaretiere Voir souffrir un
+pauvre diable, l'entendre crier merci... Moi, j'ai vu rouer une fois, et
+j'en fremis encore lorsque j'y songe.
+
+--Que veux-tu, dit la Roussette, moi je ne voulais pas. Mais Paquette
+veut voir. Et puis si nous n'y allions pas, M. de Montluc, qui est fort
+genereux, mais aussi fort brutal, nous en voudrait...
+
+--Ah! c'est M. de Montluc qui vous invite a voir torturer? Le gouverneur
+du Temple?
+
+--Oui-da, Catho. Tu vois que le personnage est d'importance.
+
+--Et ou devez-vous voir la question?
+
+--Au Temple meme. Nous serons cachees dans un cabinet proche de la
+chambre des questions. Car il ne faut pas qu'on nous voie. Mais, enfin,
+si on nous voit, nous devons passer pour des parentes du patient venues
+pour l'assister.
+
+--Ah! bon... Mais, a votre place, je n'irais pas...
+
+--Catho, ma bonne Catho, tu veux donc nous faire un gros chagrin? fit
+Paquette.
+
+--Et nous faire perdre la clientele de M. de Montluc!
+
+--Et nous attirer sa colere!
+
+--Eh bien, soit! s'ecria Catho vaincue. Je vous aurai tout ce qu'il
+faut.
+
+--Pour samedi?
+
+--Pour samedi soir, c'est entendu!
+
+Les deux ribaudes battirent des mains et embrasserent la digne
+aubergiste.
+
+--Mais, reprit alors Catho, quel est donc le malheureux qu'on va
+questionner?
+
+--Ils sont deux, fit Paquette.
+
+--Comment s'appellent-ils, ces deux pauvres diables?
+
+--Pardaillan, fit tranquillement Paquette. Le pere et le fils.
+
+Catho ne disait plus rien. Elle avait pali. Ses mains, en tremblant,
+s'occupaient a dechiqueter une tartelette.
+
+Certes, elle avait pour ces deux hommes une sorte de rude affection.
+
+Dans son temps, elle avait aime le vieux Pardaillan quinze jours, ou un
+mois, elle ne se souvenait plus.
+
+Mais, tout de meme, elle ne pensait pas qu'elle eut pu ressentir une
+telle angoisse, une si profonde revolte de son coeur et de sa chair a
+l'idee que cet homme devait mourir.
+
+Catho avait passe dans la vie en repoussant d'instinct tout sentiment
+qui fait souffrir. Etait-elle bonne? mechante? Elle ne savait pas.
+Rarement, elle avait pleure. Sa seule douleur serieuse avait ete de se
+voir marquee au visage et enlaidie apres sa maladie.
+
+Quant au chevalier de Pardaillan, ce jeune homme ne lui avait jamais
+inspire qu'une sorte d'admiration. Elle ne voyait aucun gentilhomme
+semblable a lui. Sa fierte, sa grace, sa froideur qui tenait a distance,
+l'ironie de son sourire, et, avec tout cela, cette pitie lointaine
+qu'elle avait lue au fond de ses yeux, cet ensemble en faisait un etre a
+part.
+
+Souvent Catho, songeant a lui, avait soupire en se regardant au miroir.
+Mais la pensee ne lui fut jamais venue qu'elle pouvait aimer le
+chevalier.
+
+Ils devaient mourir!
+
+On devait les torturer!...
+
+Catho se sentit si triste, si abattue, qu'elle souhaita de mourir sur
+l'heure, elle aussi.
+
+--On dirait que nous t'avons fait de la peine, reprit la Roussette.
+Est-ce que tu connais ces hommes?
+
+--Moi? Non..., murmura Catho.
+
+--Alors... c'est entendu? nos robes...
+
+--Oui, fit machinalement Catho, vous les aurez, allons, laissez-moi...
+Et vous dites que la chose est pour dimanche?
+
+--Dimanche matin... mais nous devons aller au Temple samedi soir...
+
+--Ah!... samedi soir...
+
+--Mais oui, voyons! M. de Montluc nous attend a souper samedi soir, a
+huit heures... tu comprends?
+
+--Oui, oui, balbutia Catho... Allez-vous-en, maintenant.
+
+Les deux ribaudes embrasserent leur bonne amie et se retirerent.
+
+Catho, alors, placa ses deux coudes sur la table sa tete dans ses mains,
+et murmura:
+
+"Dimanche! Dimanche matin!..."
+
+Et, alors, elle se prit a sangloter.
+
+Il n'est pas inutile de rappeler ici que la torture devait etre
+appliquee aux Pardaillan non pas le dimanche, comme le croyaient
+Paquette et la Roussette mais bien le samedi matin. Marc de Montluc,
+apres avoir promis aux deux ribaudes de les faire assister a la hideuse
+scene, s'etait repris a temps. Mais, comme il tenait a s'assurer leur
+visite, il leur avait affirme que la chose se ferait le dimanche: au
+moment de tenir sa promesse apres la bonne nuit qu'il se promettait, il
+en serait quitte pour leur dire que la question avait ete avancee d'un
+jour.
+
+Ceci etabli, revenons a Catho.
+
+Comme on a pu le voir, c'etait une fille energique.
+
+L'explosion de sa douleur fut donc rapide. Et apres les premiers
+sanglots, elle frappa du poing sur la table en disant de ce ton farouche
+qui indique les resolutions inebranlables:
+
+"C'est bien. Il faut que, dans la nuit de samedi a dimanche, j'entre au
+Temple!"
+
+Au moment ou elle prit cette resolution, des cris retentirent dans la
+grande salle.
+
+Catho essuya ses yeux, frotta ses joues avec son tablier pour y ramener
+quelque couleur et penetra dans le cabaret en grondant:
+
+--Que se passe-t-il encore?
+
+--Un meurtre! On vient de tuer une pauvre vieille femme!
+
+--C'est la Roussette et Paquette!
+
+Trois ou quatre ribaudes venaient de jeter cette affirmation: c'etaient
+des ennemies acharnees des deux filles, jalouses de leur succes et de
+leur beaute.
+
+Aussi faisaient-elles grand tapage de ce meurtre qui, en d'autres
+circonstances, les eut laissees parfaitement indifferentes.
+
+--Cette pauvre vieille! glapissait l'une. C'est abominable!
+
+--J'ai toujours dit que Paquette avait un mauvais regard! criait une
+autre.
+
+--Il faut les denoncer a la prevote! hurlait une troisieme.
+
+La Roussette et Paquette pleuraient, sanglotaient, juraient de leur
+innocence.
+
+--Silence, toutes et tous! commanda Catho.
+
+Le silence se retablit a l'instant.
+
+--Ou est la vieille femme tuee? demanda Catho.
+
+--Dans la rue, en face, ah! la pauvre vieille!... Cela fait pitie, j'en
+ferai une maladie...
+
+Celle qui venait de parler ainsi etait une grosse fille a tignasse
+jaune, aux yeux bouffis, qui jetaient des regards terribles sur les
+deux pauvrettes abasourdies, epouvantees par la soudaine accusation qui
+pesait sur elles.
+
+--Voyons, Jehanne, raconte ce que tu sais, dit Catho.
+
+La grosse fille mit ses poings sur ses hanches, se balanca un instant et
+commenca:
+
+--Donc, nous venions de sortir, il y a cinq minutes, moi et Jacques le
+Manchot, avec la grande Blonde, Fifine-aux-soldats et Leonarde. A peine
+dehors, voila Jacques le Manchot qui crie: "Tiens! qu'est-ce qu'il y a
+la?"
+
+--Faut voir, que dit Fifine.--Allons-y, que je dis. Alors, Jacques le
+Manchot en avant, nous allons toutes voir. Et qu'est-ce que nous voyons?
+La Roussette et Paquette accroupies sur une vieille femme qu'elles
+achevaient d'etrangler. Pas vrai, dites?
+
+--C'est vrai! s'ecrierent Leonarde, la grande Blonde et
+Fifine-aux-soldats.
+
+--C'est pas vrai! dit la Roussette. La vieille etait deja morte.
+
+--Deja morte! Deja morte! Meme qu'elle remuait encore!
+
+Paquette et la Roussette eclaterent en sanglots et jurerent qu'elles
+s'etaient heurtees dans la nuit a ce cadavre et qu'elles avaient voulu
+voir seulement s'il n'y avait rien de bon a emporter.
+
+--Pas vrai! affirma Jehanne en roulant ses gros yeux. Moi, d'abord, je
+vais prevenir la prevote! Viens Manchot!
+
+Catho saisit la fille par le bras.
+
+--Voila bien des histoires, dit-elle simplement, pour une vieille qui
+est venue mourir a ma porte. C'est-il la premiere fois? Qu'as-tu a dire?
+Va chercher la prevote, ma fille, et je me charge de lui dire ce qu'est
+devenu ce sergent qu'on n'a jamais retrouve; et toi Manchot, j'en sais
+long sur ton compte... et vous toutes hein?
+
+Il y eut un fremissement de terreur parmi la clientele du cabaret.
+
+--Par la mort-Dieu! reprit Catho, c'est la premiere fois qu'on parle
+de m'amener la prevote. Qu'elle vienne donc, et elle en entendra de
+belles!...
+
+--Catho! Catho! s'ecrierent quelques truands.
+
+--Mais Catho a raison! C'est la faute a Jehanne!
+
+La grosse fille fit amende honorable et assura qu'elle avait voulu
+plaisanter en parlant de denoncer la Roussette et Paquette. La paix se
+retablit. Deux truands se chargerent d'emporter le cadavre au loin, afin
+d'ecarter tout soupcon du cabaret des Deux-morts-qui-parlent. Puis la
+societe se dispersa.
+
+Au moment ou Paquette et la Roussette allaient s'eloigner a leur tour,
+Catho les retint:
+
+--Restez, je veux vous parler! dit-elle.
+
+L'auberge fut fermee; les lumieres s'eteignirent.
+
+Catho conduisit ses deux amies jusqu'a une chambre et, la, elle leur
+dit:
+
+--Alors, ce n'est pas vous qui avez tue la vieille?
+
+--Catho! est-il possible que tu nous soupconnes?...
+
+--Eh bien, moi, dit Catho, je crois que c'est vous! Ne criez pas, ne
+pleurez pas, c'est inutile. Je crois que c'est vous. Et, quand meme ce
+ne serait pas vous, tout vous denonce. Il y a des temoins pour prouver
+que vous avez tue la vieille... Vous avez entendu Jehanne? Silence,
+donc! pas de pleurnicheries, nous allons nous entendre... ecoutez-moi!
+
+Paquette joignit les mains. La Roussette baissa la tete. Elles
+tremblaient de terreur.
+
+--Ecoutez-moi, reprit Catho, si vous m'obeissez, je ne dis rien. Si vous
+ne m'obeissez pas, je vous denonce. Choisissez.
+
+--Commande! dirent-elles en claquant des dents.
+
+--Voila. Je vous demande cinq jours d'obeissance, pas une heure de plus;
+c'est facile.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Je vous le dirai au moment voulu. Mais, pour le moment, vous allez
+coucher ici. De cinq jours vous ne sortirez pas de chez moi. N'ayez pas
+peur, vous savez qu'on y dort bien et qu'on y mange mieux.
+
+--On t'obeira, Catho. On sera sages et on ne se montrera pas.
+
+--C'est tout ce qu'il faut. Mais songez-y. Si l'une de vous me quitte
+d'ici a samedi soir, je cours chez le grand prevot.
+
+--Et samedi soir, qu'arrivera-t-il?
+
+--Eh bien, samedi soir, je vous rends la liberte. Je vous habille comme
+des filles de bourgeoises, et tout simplement vous vous rendez au
+Temple.
+
+
+
+XX
+
+LA DERNIERE FARCE DE L'ONCLE GILLES
+
+Pendant que ces choses se passaient a l'auberge des
+Deux-morts-qui-parlent, une scene grotesque et macabre se deroulait a
+l'hotel de Mesmes.
+
+Ainsi, trois points de Paris, en cette soiree qui suivit le mariage
+d'Henri de Bearn et de Margot, en cette nuit ou se dechaina le violent
+orage que nous avons signale, trois points, disons-nous, sollicitent
+notre curiosite, sans parler du Louvre ou eclatait le faste d'une fete
+dont les annales du temps parlent comme d'un evenement magnifique; sans
+parler de l'hotel de Montmorency ou la disparition inexpliquee des deux
+Pardaillan avait jete le trouble, la crainte et la douleur; sans parler
+des recoins obscurs ou grouillaient des ombres preparant on ne sait quel
+cataclysme...
+
+Ces trois points, ce sont: l'auberge de Catho que nous venons de
+quitter; l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois ou nous devons revenir sur
+le coup de minuit; et enfin, l'hotel de Mesmes.
+
+L'hotel du duc de Damville etait desert: toute la maison du marechal
+s'etait transportee rue des Fosses-Montmartre. Il y avait a cela un
+double motif. Le premier, le plus important peut-etre, c'est qu'Henri
+de Montmorency redoutait une attaque de son frere; la visite du vieux
+Pardaillan n'avait fait qu'exasperer cette crainte.
+
+"Prevenu a temps, se disait Damville, j'ai pu attendre cet homme de pied
+ferme et m'emparer de lui; mais qui sait si Francois, dans un coup de
+desespoir, ne viendra pas lui-meme a la tete de ses gentilshommes?
+
+Le deuxieme motif, c'est que le marechal, ayant obtenu la surveillance
+de toutes les portes de Paris, en avait profite pour placer des hommes
+a lui a la porte Montmartre. Qu'une catastrophe se produisit, que
+Catherine de Medicis fut informee de la conspiration de Guise, comme
+Maurevert le laissait entendre, que Paris fut envahi par les troupes des
+provinces en marche, et il n'avait qu'un bond a faire pour fuir par la
+porte Montmartre.
+
+L'hotel de Mesmes etait donc abandonne.
+
+Cependant, ce soir-la, deux hommes s'y etaient introduits, et vers neuf
+heures, ils achevaient de souper dans l'office, en devisant entre eux:
+c'etaient Gilles et son neveu Gillot.
+
+--Encore un bon coup de ce vieux vin, disait Gilles au moment ou nous
+penetrons aupres des deux comperes.
+
+Et il remplit le gobelet de Gillot. Le gobelet se trouva vide a
+l'instant meme.
+
+--Jamais je n'ai bu de vin pareil, fit Gillot d'une voix pateuse.
+
+Il avait la figure enluminee et les yeux brillants.
+
+--Tiens, mon enfant, va donc prendre ce flacon, la, dans cette armoire
+ouverte, et tu en boira? du meilleur.
+
+Gillot se leva et obeit sans trop trebucher.
+
+"Il n'est pas encore a point", murmura Gilles.
+
+Et il versa a son neveu une nouvelle rasade.
+
+--Ainsi, reprit-il, tu ne veux plus retourner a l'hotel Montmorency?
+
+--Retourner la-bas! s'ecria Gillot en levant les bras au ciel. Vous n'y
+pensez pas, mon oncle! Savez-vous que la maison est sens dessus dessous
+depuis la disparition du vieux coupeur de langues?
+
+--Coupeur de langues? interrogea Gilles.
+
+--Oui... le damne Pardaillan!...
+
+Gillot, renverse sur le dossier de son fauteuil, se mit a rire aux
+eclats. Gilles fit chorus. Mais son rire, a lui, grincait comme une
+vieille girouette et eut donne le frisson au neveu, si le neveu n'eut
+pas ete occupe a ses agreables pensees.
+
+--Or, continua Gillot, tout le monde, la-bas, se mefiait de moi. On
+devait soupconner que j'etais pour quelque chose dans cette bonne farce;
+je vous le dis, mon oncle, il etait temps que je m'en allasse... j'y
+eusse laisse ma tete... et je tiens a ma tete, moi...
+
+Au souvenir de la mutilation qu'il avait subie, Gillot porta les deux
+mains a sa tete, soit pour s'assurer que cette tete etait bien toujours
+a sa place, soit en signe d'adieu a ses oreilles defuntes. Il frissonna
+et parut se degriser.
+
+L'oncle se hata de remplir son gobelet.
+
+--Pour une farce, reprit Gillot apres avoir bu, c'est une bonne farce!
+Le Pardaillan avait en moi une confiance! Et quand je lui ai assure
+qu'il trouverait monseigneur tout seul... il a failli m'embrasser...
+Pauvre diable!
+
+--Oui, mais il a voulu te couper les oreilles!
+
+--C'est vrai! L'infame!...
+
+--Et la langue!
+
+--Oui-da!... Qu'il y vienne, maintenant!...
+
+Gillot saisit un couteau et voulut se lever. Mais il retomba pesamment
+assis et se mit a rire.
+
+--En sorte, reprit Gilles, que tu es content?
+
+--Content, mon oncle!... c'est-a-dire qu'il me semble que je reve!...
+Quand je pense que, sur l'ordre de notre bon seigneur, vous m'avez
+octroye mille ecus!
+
+--Et tu es bien decide a ne plus retourner la-bas? dit Gilles.
+
+--Vous etes, fou, mon oncle!...
+
+--Imbecile! Puisque Pardaillan n'est plus la!
+
+--Mais puisque je l'ai trahi!... Il me couperait la langue, voyez-vous!
+Je veux jouir de mes mille ecus, moi!... Je veux boire, moi! Et comment
+ferais-je pour boire sans langue?
+
+Gillot, a partir de ce moment, devint larmoyant.
+
+--Tu les as la, tes ecus? demanda l'oncle. Fais voir un peu...
+
+Gillot vida sa ceinture sur la table; les ecus roulerent; les yeux de
+Gilles brillerent.
+
+--C'est pourtant moi qui t'ai donne cela! fit-il d'un etrange accent,
+tandis que ses doigts osseux caressaient les ecus et commencaient a les
+empiler...
+
+--Sans compter..., balbutia Gillot, ce que vous... devez encore... me
+donner... Ca, mon oncle, c'est pour boire... vous me l'avez dit... mais
+maintenant... vous devez... me donner le reste...
+
+--Quel reste? haleta Gilles.
+
+--Le marechal a dit... trois mille ecus... trois mille...
+
+--Bois donc, imbecile!
+
+Gillot obeit. Son gobelet vide roula sur le carreau.
+
+L'oncle s'etait leve. Il etait hagard. La vue des piles d'ecus lui
+donnait le vertige.
+
+--Imbecile! gronda-t-il. Trois mille ecus d'or! a toi? Tu es ivre, je
+pense!
+
+--Monseigneur... l'a dit!... He la! mon oncle!... Payez... ou je me
+plains... au marechal...
+
+--Payer!... rugit le vieillard... Et si je ne veux pas, moi!...
+Miserable! tu veux donc me ruiner?...
+
+--Bon, bon! grommela Gillot en essayant vainement de se lever, nous
+allons voir... ce que monseigneur...
+
+--Prends garde, Gillot, ricana l'oncle.
+
+--Ah!... quel drole de rire... vous avez... j'ai peur...
+
+Gilles riait de son effroyable rire. Il etait livide. La pensee d'avoir
+a livrer trois mille ecus d'or l'affolait. Et la pensee que Gillot
+pourrait le denoncer au marechal, s'il ne s'executait pas, lui
+paraissait non moins effrayante.
+
+--Ecoute, Gillot, dit-il tout a coup, veux-tu me donner de bon coeur cet
+argent dont tu ne saurais que faire?
+
+--Fou! begaya Gillot, mon pauvre oncle est devenu fou...
+
+Gillot ne put achever. Le vieillard s'etait precipite sur lui et, d'un
+tour de main, l'avait baillonne. Puis, saisissant une corde que sans
+doute il avait preparee d'avance, il le lia sur son fauteuil.
+
+Cela s'etait fait si vite que Gillot, soudain degrise par l'epouvante,
+se vit dans l'impossibilite de faire un mouvement en meme temps qu'il
+voulut essayer de se defendre.
+
+Quant au vieillard, il marmottait des mots sans suite, allant et venant
+comme un lutin, placant dans une armoire les ecus que Gillot avait jetes
+sur la table, sauf un petit tas. Quand cette operation fut terminee,
+quand il eut referme l'armoire, Gilles se retourna vers son neveu et le
+debaillonna.
+
+Gillot en profita pour se mettre a hurler; Gilles attendit patiemment.
+Quand son neveu eut compris que ses lamentations etaient inutiles, quand
+il se tut, Gilles lui dit paisiblement:
+
+--Te voila enfin raisonnable. Tiens, tu vois ce tas? C'est ta part:
+cinquante ecus. Le reste est pour moi.
+
+Le vieillard sourit et se versa un verre de vin.
+
+--Avec ces cinquante ecus, tu t'en iras chercher fortune ailleurs, et
+tache que je ne t'y reprenne plus, ou sans ca, cette fois, plus de
+pitie: je t'occis.
+
+La resolution de Gillot fut vite prise. Il simula la plus grande
+resignation:
+
+--Puisque vous le voulez ainsi, mon oncle... je m'en irai...
+
+--Et ou iras-tu?
+
+--Je ne sais pas... je quitterai Paris...
+
+--Oui, j'y compte. Mais, avant de quitter Paris, tu iras bien un peu me
+denoncer au marechal, hein?... Si fait! Je te connais.
+
+--Je me tairai, mon oncle, je vous le jure!
+
+--Oui, mais moi, je veux en etre sur. Et, pour cela, je vais te couper
+la langue!
+
+Gilles eclata de son rire demoniaque et ajouta:
+
+--C'est toi qui m'en as donne l'idee. Comme tu m'avais deja donne l'idee
+de te couper les oreilles. Bonnes idees, mon garcon, fameuses idees!
+
+Quant a Gillot, son epouvante et son horreur furent telles qu'il
+renversa la tete, exhala un soupir d'angoisse et s'evanouit.
+
+Gilles, paisible et rapide, se mit a affuter un coutelas de cuisine.
+
+Puis, saisissant une forte tenaille dans un tiroir, il s'approcha de
+l'infortune.
+
+Mais, alors, il s'apercut qu'il etait plus difficile d'arracher une
+langue que de couper des oreilles. Il demeura un instant perplexe, sa
+tenaille d'une main, son coutelas de l'autre.
+
+"Bah! grommela-t-il, j'en viendrai bien a bout... Le pauvre Gillot, tout
+de meme!"
+
+Il se mit a pouffer en se figurant la tete qu'aurait son neveu.
+
+Il etait sinistre.
+
+Dehors, la tempete faisait rage autour de l'hotel et, par moment,
+s'engouffrait en gemissant dans les couloirs.
+
+Tout a coup, Gillot rouvrit les yeux.
+
+Les hesitations de Gilles cesserent a l'instant meme. Gillot n'eut pas
+le temps de pousser jusqu'au bout le cri de terreur et de supplication
+que deja l'horrible vieux lui enfoncait sa tenaille dans la bouche, ou
+plutot il cherchait a la lui enfoncer.
+
+Le malheureux, les yeux sanglants, les veines du front gonflees par
+l'effort, serrait les dents, en une crise de desespoir.
+
+Cette lutte muette etait effroyable.
+
+Gillot eut soudain une sorte de grognement bref, puis une longue, une
+hideuse clameur stridente, frenetique; la tenaille avait saisi la
+langue! La tenaille venait de couper cette langue!
+
+"Tant pis! murmura Gilles. S'il ne s'etait pas debattu, j'eusse coupe
+proprement la chose avec mon couteau!"
+
+Et comme il commencait son ricanement de demon, comme un coup de vent
+furieux ouvrait soudain sa fenetre et eteignait le flambeau sur la
+table, Gilles, lui aussi, se mit tout a coup a hurler d'epouvante.
+Gillot venait de le saisir a la gorge!
+
+Dans le paroxysme de souffrance, Gillot s'etait raidi d'un effort
+etrange, Gillot avait casse la corde qui attachait son bras, Gillot, a
+demi mort, mais rendu fou furieux par l'atroce douleur, s'etait leve
+et, se laissant lourdement retomber sur son oncle, Gillot epouvantable.
+sanglant, monstrueux, enlaca le vieillard, ses doigts s'incrusterent
+dans sa gorge, tous deux roulerent sur le carreau...
+
+Lorsque le jour vint, lorsque le soleil penetra par la fenetre ouverte,
+il eclaira deux cadavres enlaces, dont l'un, la figure rouge de sang,
+serrait encore l'autre a la gorge.
+
+
+
+XXI
+
+DIEU LE VEUT!
+
+Panigarola priait, agenouille, prostre sur les marches du maitre-autel
+de Saint-Germain-l'Auxerrois. Il priait, c'est-a-dire qu'il discutait
+avec lui-meme, dans un tragique et silencieux corps a corps. Il semblait
+de pierre.
+
+Il n'implorait ni la bonte ni la puissance de la divinite: il cherchait
+dans son ame tourmentee une lueur de verite.
+
+Voici quelle fut la priere, ou plutot la meditation, du moine, dans
+la silencieuse eglise, que la tempete exterieure battait de ses ailes
+geantes, tandis que Catherine de Medicis, embusquee a la petite porte,
+guettait l'arrivee d'Alice de Lux, l'arrivee du comte de Marillac,
+tandis que les cinquante nobles ribaudes, les cinquante belles
+demoiselles, attendaient, le poignard a la main.
+
+"Pourquoi suis-je ici? Que viens-je faire? Et qu'ai-je fait?... Ce que
+j'ai fait est terrible: pour atteindre un homme, j'ai fait passer
+ma haine dans l'ame des multitudes a qui j'ai parle au nom de Dieu,
+c'est-a-dire au nom de ce qui est, pour les hommes, la Bonte, le Pardon,
+la Justice. Donc, au nom de la Justice, j'ai indique qu'il fallait etre
+injuste envers une foule de malheureux, au nom du Pardon, j'ai soutenu
+qu'il fallait exterminer ceux qui ne croient pas comme les catholiques;
+au nom de la Bonte, j'ai dechaine la haine... J'ai voulu tuer Marillac.
+J'ai voulu emporter cette femme! J'ai voulu conquerir un baiser et, pour
+ce baiser, j'ai mis le feu aux quatre horizons du monde!... Or, ou en
+suis-je maintenant? Voici: aujourd'hui, l'envoyee de Catherine
+m'est venue dire: "Ce soir, un peu avant minuit, soyez a
+Samt-Germain-l'Auxerrois: Alice vous attend." Oui, voila bien ce qui m'a
+ete dit... Et lorsque j'arrive, ayant oublie Marillac, lorsque j'arrive
+chercher l'amour, c'est encore a ma haine que je me heurte, et Catherine
+est la pour me dire que Marillac va se trouver devant moi!... O sombre
+genie, o tenebreuse conspiratrice! qu'attends-tu de moi?... Ce que tu
+attends de moi, reine, c'est que je mette dans l'ame de cet homme autant
+de douleur, autant de haine qu'il y en a dans la mienne Et c'est cela
+que j'ai promis! Cette lettre, ce papier qui se tord dans ma main, je
+dois le faire lire a cet homme! Et voila a quoi aboutit ma vengeance!...
+a cette chose ignoble et basse, vile et hideuse, que moi, marquis de
+Pani Garola, moi, qu'au-dela des monts on appelait le loyal, le fier, le
+probe gentilhomme, oui, moi, je vais lachement tuer un homme, non pas
+en combat singulier comme jadis, non pas au soleil, mais dans l'ombre,
+apres l'avoir attire au plus infame guet-apens, non pas les armes a la
+main, mais par un papier, par une forfaiture!... Voila ce que je vais
+faire! Et cela pour qu'une femme qui ne m'aime pas soit a moi!
+
+Une main s'appesantit sur l'epaule du moine.
+
+Il frissonna.
+
+"L'heure terrible est venue!" murmura-t-il.
+
+Telle fut la pensee supreme du moine, a l'instant ou le comte
+de Marillac et Alice de Lux, les mains enlacees, l'ame ravie,
+s'approchaient a pas lents et s'arretaient au pied de l'autel.
+
+Catherine anxieuse, attentive, sans un geste de trop, concentree dans
+l'attente, dit d'une voix calme:
+
+--Voici celui qui va vous unir...
+
+Les fiances leverent leur regard vers le moine qui lentement se
+redressait, rabattait son capuchon sur ses epaules et se tournait vers
+eux...
+
+L'angoisse de cet instant fut inexprimable.
+
+Alice vit Panigarola. Ses levres devinrent blanches. Un tremblement
+convulsif la saisit. Ses yeux rives a ceux du moine exprimerent une
+surhumaine horreur.
+
+Dans cette inappreciable seconde, elle comprit l'affreux guet-apens.
+
+Son regard de folie se detacha du moine, se posa sur Catherine avec une
+telle intensite d'epouvante que la reine recula d'un pas, puis sur
+son fiance, et, cette fois, avec une si profonde pitie que Marillac
+chancela, puis, enfin, a nouveau sur le moine.
+
+Marillac sentait ses pensees se disloquer avec le fracas d'un monument
+qui tombe.
+
+Rien au monde ne pouvait lui faire savoir... mais il devinait, il
+voyait avec une aveuglante clarte que ce devait etre quelque chose de
+monstrueux, d'impossible et pourtant de certain, quelque chose d'enorme
+et de fabuleusement hideux...
+
+Le moine ne voyait qu'Alice... Alice seule!
+
+Cela ne dura pas en tout deux secondes...
+
+Mais ces deux secondes furent dans l'ame de Panigarola une eternite de
+desespoir. Il y avait dans l'attitude d'Alice un tel amour, si grand, si
+vrai, si pur, que, dans l'ombre, elle en paraissait illuminee...
+
+Ah! ses grands yeux bruns tournes vers le moine! Comme ils parlerent!
+Quelle ineffable et sublime supplication jaillit de leur double rayon de
+lumiere!
+
+"Tuez-moi, disaient ces yeux, infligez-moi les tortures qu'il vous
+plaira, mais lui! Ah! si vous n'etes pas plus bourreau que le bourreau,
+ne lui faites pas de mal!..."
+
+Cette priere muette de l'amante, cette synthese d'atroce douleur, cette
+intense supplication, penetraient dans l'ame du moine.
+
+Il etait debout par un miracle de volonte.
+
+Et, lorsque apres ces deux secondes il se retrouva, lorsqu'il put jeter
+en lui-meme un regard d'etonnement, il n'y decouvrit plus qu'une immense
+pitie...
+
+Il leva les bras vers les voutes noires, comme s'il eut voulu prendre a
+temoin de son sacrifice d'invisibles puissances, puis ses yeux, avec une
+expression de misericorde ou il sembla que son ame entiere fut passee;
+l'instant d'apres, tandis qu'Alice de Lux etouffait une clameur de joie,
+d'espoir et de gratitude, le moine s'affaissa, evanoui.
+
+Le sacrifice avait brise ses forces.
+
+Marillac eperdu, livide, s'arracha a l'etreinte d'Alice et fit deux pas
+vers Catherine.
+
+--Madame, fit-il d'une voix rude, que se passe-t-il? Quel est cet homme?
+Ah! ce n'est pas un pretre! Voyez, voyez... sous sa robe de moine, c'est
+un gentilhomme qui apparait!...
+
+La robe s'etait en effet ecartee. Le brillant costume de Panigarola se
+montrait en partie. Dans sa main crispee, le moine tenait encore un
+papier chiffonne.
+
+--Viens! haletait Alice, viens, partons, fuyons!...
+
+--Madame, rugit le comte, quel est cet homme?...
+
+Catherine repondit:
+
+--Je ne sais... Mais, tenez, ce papier nous le dira peut-etre...
+
+Au meme moment la reine s'ecria:
+
+--Oh! mais je le reconnais! C'est le marquis de Pani-Garola! Que fait-il
+ici a la place du pretre qui m'attendait?...
+
+Marillac s'etait penche; de la main crispee du moine, il avait arrache
+le papier, ou du moins une partie du papier, et, d'un geste febrile, de
+ses doigts qui tremblaient, il le depliait, le defripait...
+
+Ses deux poignets, a cet instant, furent saisis comme dans deux etaux
+par deux mains freles, glacees, douees, satinees, mais convulsivement
+serrees. Le visage d'Alice lui apparut a quelques lignes du sien. Leurs
+regards echangerent des sentiments de folie, obscurs, intraduisibles,
+terribles. Elle murmura d'une voix a peine distincte:
+
+--Ne lis pas...
+
+--Alice, tu sais ce qu'il y a la?
+
+--Ne lis pas!... Donne-moi cette preuve d'amour! Regarde-moi! Je t'aime,
+tu ne peux savoir combien je t'aime! Ne lis pas, mon amant, mon epoux!
+Ne lis pas le papier de cet homme!
+
+--Alice! Tu connais cet homme!
+
+Leurs voix, maintenant, avaient d'etranges intonations. Ils ne les
+reconnaissaient pas. Toute l'horreur, toute l'epouvante etait dans la
+voix d'Alice, tandis que celle de Marillac rugissait le soupcon.
+
+La malheureuse fit un effort desespere et tenta de prendre le papier.
+
+Marillac, d'un mouvement de douceur formidable se defit de l'etreinte et
+monta jusqu'a l'autel, posa pres du tabernacle la lettre que ses doigts
+ne pouvaient plus tenir.
+
+Alice se mit a genoux et murmura:
+
+--Oh! mon amant, mon unique amour, adieu... tu ne sauras jamais... comme
+tu as ete adore... adieu...
+
+Et, portant a ses levres le chaton d'une bague qui ne quittait pas son
+index, elle le mordit.
+
+Alors elle leva sur Marillac des yeux empreints d'une passion surhumaine
+et attendit la mort.
+
+A la lueur du cierge pose pres du tabernacle, Marillac lut ces mots:
+
+"Moi, Alice de Lux, je declare que, si l'enfant que j ai eu du marquis
+de Pani-Garola, mon amant est mort, c'est que je l'ai tue. Que, si on
+retrouvait le cadavre de mon enfant, il ne..."
+
+La le papier etait dechire. Le reste etait demeure dans la main du
+moine.
+
+Le comte se retourna: decompose a ce point que Catherine ne le reconnut
+pas,--Catherine qui, a deux pas, ramassee sur elle-meme, son poignard a
+la main contemplait cette scene.
+
+Alice tendit vers lui ses bras, et, d'une voix redevenue etrangement
+pure, dans une extase d'amour, transfiguree, purifiee par la mort qui la
+gagnait, elle dit:
+
+--Je t'aime!...
+
+Marillac ne la vit ni ne l'entendit.
+
+Il s'etonnait qu'il fut vivant, que l'effroyable charge de douleur
+appesantie tout a coup sur lui ne l'eut pas ecrase, une singuliere
+lucidite dans son esprit eclairait violemment un seul point,--une
+question qu'il se posait:
+
+--Comment vais-je mourir?
+
+Le reste disparaissait dans une sorte d'obscurite. Il n'y avait plus en
+lui que l'horreur de la vie. Vivre encore une heure, une minute, cela
+lui semblait une impossibilite.
+
+Son regard vitreux tourna autour de lui.
+
+Il se posa un inappreciable instant sur Alice qui, les bras tendus, les
+yeux rives a lui, ne voyant que lui, repeta:
+
+--Je t'aime...
+
+Il ne la vit pas. Son regard atteignit la reine.
+
+A grand-peine, il se detacha de l'autel auquel il s'etait appuye, et,
+d'un pas lourd, hesitant, il s'approcha d'elle.
+
+Catherine de Medicis le vit venir sans pouvoir faire un geste. Elle
+etait sous le charme de l'horreur. Confusement, elle se disait qu'elle
+avait outrepasse les limites.
+
+Lorsque Marillac fut tout pres d'elle, il sourit.
+
+Quel sourire!...
+
+Et voila ce qu'il dit, ce qu'il balbutia plutot:
+
+--Eh bien, ma mere, etes-vous contente?... Pourquoi me tuez-vous... de
+cette maniere?...
+
+Catherine apprit ainsi que son fils comprenait la verite tout entiere.
+Cette conviction rompit le charme. Effroyable, elle se redressa; d'un
+geste brusque, elle leva quelque chose qui paraissait etre une croix et
+qui etait un poignard, et elle gronda:
+
+--Comte, ce n'est pas moi qui vous tue... c'est cette croix... c'est
+pour le service de Dieu! Dieu le veut!
+
+Et, d'une voix tonnante, elle repeta:
+
+--Dieu le veut!
+
+Alors une etrange rumeur se fit entendre dans l'eglise. On eut dit que
+la tempete qui mugissait au-dehors avait defonce les portes et que les
+rafales accouraient vers le maitre-autel. Un bruissement de robes qui
+se froissent et se heurtent, un pietinement rapide parmi des bruits
+de chaises renversees, un murmure d'abord indistinct de voix, puis le
+tumulte de ces voix eclatant en imprecations sauvages...
+
+--Dieu le veut! Dieu le veut!
+
+Marillac, comme dans une fantasmagorie de cauchemar, vit la foule des
+tetes feminines convulsees par la haine et la peur, il vit l'ombre se
+herisser de lueurs de poignards...
+
+Puis son regard tomba sur Alice.
+
+Et il ne vit plus qu'elle!
+
+--Je t'aime...
+
+Et il n'entendit plus que ce mot.
+
+Ses pensees se disloquerent, sa raison s'effondra a grand tracas; il
+lui sembla une seconde que des hurlements emplissaient sa tete, que ses
+muscles hurlaient que ses nerfs hurlaient, que son cerveau hurlait puis
+brusquement, il ne ressentit plus rien; le cercle de feu s'eloigna,
+l'apaisement infini se fit en lui; son sourire devint radieux. Il etait
+fou!
+
+Dans cette fugitive duree du temps, le fou se mit a marcher vers Alice.
+
+Elle repeta:
+
+--Je t'aime...
+
+Et il repondit de sa voix d'amour:
+
+--Je t'aime... Attends-moi... partons...
+
+--Dieu du ciel! rugit Alice, il me pardonne!...
+
+Au meme instant le corps de son amant s'abattit pres d'elle; plus de dix
+coups de poignard l'avaient frappe en meme temps.
+
+--Quoi! rala-t-elle. Que se passe-t-il? Qui est la?... Ecoute!
+
+Elle essayait de soulever le cadavre; il retomba pesamment...
+
+Et, dans la meme seconde, des mains furieuses s'abattirent sur elle,
+la dechirerent, lacererent sa robe... Sanglante, hagarde, presque nue,
+Alice s'attachait desesperement au corps et haletait:
+
+--Laissez-le! grace pour lui!... Tuez-moi seule!
+
+Un hurlement enorme emplit ses oreilles.
+
+--A mort! a mort les deux traitres! a mort la Bearnaise!
+
+De nouveaux coups de poignard atteignirent le cadavre.
+
+A travers les larmes de sang qui inondaient son visage, Alice apercut
+alors, dans une supreme vision, la reine qui, debout, appuyee a l'autel,
+son poignard leve au ciel, son pied pose sur la poitrine de Marillac,
+hideuse et flamboyante, rugissait:
+
+--Ainsi perissent les ennemis de la reine et de Dieu!
+
+--Grace pour lui! cria frenetiquement Alice.
+
+--Mes filles! mes filles! tonna Catherine, jurez de frapper ainsi les
+ennemis de Dieu et de la reine! Dieu le veut!
+
+Alice, au paroxysme de l'horreur, parvint a soulever la tete livide de
+son amant comme pour le montrer a Catherine. D'une main elle s'accrocha
+violemment a la robe de la reine.
+
+Et, tandis que les cinquante juraient de frapper, tandis que les
+poignards s'agitaient, que les bouches ecumaient, que les yeux
+etincelaient, dans la tempete des serments, la malheureuse, comme dans
+une derniere lueur d'espoir, jeta cette clameur:
+
+--Sois donc maudite!... Reine de sang et de meurtre! Tu cherchais ton
+fils! Regarde! Le voila...
+
+A l'instant, elle retomba sur le corps de Marillac, et elle mourut en
+murmurant:
+
+-Je t'aime!...
+
+
+
+XXII
+
+LE CIMETIERE DES S. S. INNOCENTS
+
+Lorsque le tumulte se fut apaise, Catherine de Medicis prononca quelques
+mots, et les cinquante, une a une, quitterent l'eglise. Seulement, l'une
+d'elles, en sortant dans la rue, alla droit a un groupe de quatre ou
+cinq hommes qui attendaient et leur parla a voix basse.
+
+Les hommes alors entrerent dans l'eglise et marcherent jusqu'au
+maitre-autel ou ils virent une femme agenouillee, completement
+enveloppee dans ses voiles noirs.
+
+La femme leur montra le cadavre du comte de Marillac.
+
+"Et celle-ci?" fit l'un d'eux en designant Alice de Lux.
+
+La femme secoua la tete; les hommes saisirent Marillac et l'emporterent
+hors de l'eglise.
+
+Alors la reine eteignit les quatre cierges qui brulaient a droite et
+a gauche du tabernacle. Puis, dans l'obscurite que trouait seule
+maintenant la faible lueur de la veilleuse suspendue aux voutes, elle se
+baissa, se pencha sur une ombre etendue au pied de l'autel.
+
+Cette ombre, c'etait le moine Panigarola.
+
+La reine placa sa main sur la poitrine du moine et constata que le coeur
+battait sourdement. Alors, elle tira un flacon de son aumoniere, et,
+l'ayant debouche, le fit respirer a l'homme evanoui.
+
+Pendant quelques minutes, ses efforts furent vains...
+
+"Pourtant, il vit!" gronda-t-elle.
+
+Enfin, un leger tressaillement agita le moine, et bientot il entrouvrit
+les yeux.
+
+"Bon! pensa la reine. Il n'a rien vu... rien entendu!"
+
+Panigarola se remit debout.
+
+Il lui sembla qu'il sortait de la tombe, et la pensee indecise,
+affaiblie, lui parut revenir des lointaines regions de la mort.
+
+Catherine le prit par la main, le conduisit jusqu'au cadavre d'Alice, et
+lui dit:
+
+"Elle est morte, mon pauvre marquis... Vous voyez, il l'a tuee... J'ai
+assiste, impuissante, a ce meurtre... Lorsqu'il a vu le papier que vous
+teniez dans vos mains raidies, il s'en est empare... il l'a lu... jamais
+je ne vis fureur pareille... en quelques instants, la malheureuse
+enfant, laceree, dechiree comme vous voyez, est tombee sous ses coups...
+Mais vous etes venge... quelques gentilshommes qui m'avaient escortee...
+l'ont vu sortir sanglant, hagard, ils ont cru qu'il venait de me frapper
+moi-meme, et, a cette heure... le cadavre de Marillac roule parmi les
+flots de la Seine... Adieu, marquis... je laisse le corps de cette
+pauvre fille a vos soins pieux... que Dieu ait pitie de son ame...
+
+Catherine, alors, se recula, pareille a un fantome qui rentre dans les
+tenebres d'ou il est sorti un instant pour quelque malefice; quelques
+instants plus tard, seule, a pied, sans escorte, son poignard a la main,
+vaillante comme un reitre, l'ame gorgee d'horreur, paisible et forte,
+elle se glissait par les rues et rentrait en son hotel.
+
+Panigarola demeure seul se pencha sur le cadavre d'Alice.
+
+Sa main se posa sur le sein nu et glace: rien ne palpitait plus sous ce
+sein de neige, Alice etait bien morte.
+
+Le moine, se redressant, regarda autour de lui comme pour chercher
+quelque chose. Ayant trouve, sans doute, il se dirigea vers le benitier,
+y trempa son mouchoir de fine batiste, et revenant au cadavre se mit a
+laver doucement les taches de sang.
+
+Bien que l'obscurite fut profonde, excepte au-dessous de la pale
+veilleuse, il semblait y voir parfaitement et, dans ses allees et
+venues, marchait sans hesitation, sans bruit.
+
+Par trois fois, il retourna au benitier tremper son mouchoir.
+
+Le benitier, des lors, parut plein de sang.
+
+Par un hasard assez inexplicable, Alice n'avait aucune plaie au visage,
+et le sang qu'elle y portait provenait des blessures qui avaient laboure
+ses epaules, sa gorge et sa poitrine.
+
+Lorsqu'il eut acheve de laver toutes ces plaies, le moine contempla un
+instant le cadavre: le visage pale d'Alice apparaissait dans l'indecise
+clarte de la veilleuse, avec sa merveilleuse beaute pour ainsi dire
+idealisee.
+
+Panigarola, cependant, avait examine les blessures, l'une apres l'autre.
+
+Il y en avait dix-sept. C'etaient de longues dechirures a fleur de peau,
+aucune n'avait penetre aux sources de la vie.
+
+Le moine secoua la tete et murmura:
+
+"Pas une de ces blessures n'etait mortelle..."
+
+Continuant son funebre examen, il remarqua a l'index de la main droite
+une bague dont le large chaton etait comme creve. A grand-peine il
+retira la bague du doigt qui se raidissait deja.
+
+Alors, il illumina un cierge et, avec une sorte de curiosite morbide, il
+etudia la bague.
+
+Dans le chaton eventre, il apercut quelques grains d'une poudre blanche;
+il rajusta les bords du chaton, de facon que le reste de poudre ne put
+s'en echapper, et placa la bague a son petit doigt.
+
+"L'anneau des fiancailles", dit-il.
+
+Revenant a Alice, il essaya de la recouvrir tant bien que mal; mais,
+comme il ne pouvait arriver a rejoindre les lambeaux laceres du corsage,
+il se depouilla de sa robe de gros drap brun et en enveloppa le cadavre.
+
+Il apparut ainsi dans son elegant costume de riche gentilhomme.
+
+D'un geste puissant, presque sans effort, il souleva dans ses bras le
+cadavre habille de sa robe de moine, et l'emporta vers la porte que
+Ruggieri lui avait ouverte au moment ou il etait entre dans l'eglise.
+
+Un carrosse de voyage etait la qui attendait: c'etait celui que la reine
+avait fait venir.
+
+Un homme vetu en postillon s'approcha du marquis de Pani-Garola et lui
+dit:
+
+--Monseigneur, voici la chaise de route...
+
+--Cette voiture est la pour moi? demanda-t-il sans s'etonner.
+
+--Oui, monseigneur. J'ai des ordres. Nous prenons la route de Lyon et de
+l'Italie. Vous n'avez qu'a monter.
+
+Le marquis, sans repondre, deposa Alice dans la voiture, l'allongea
+sur la banquette, de facon qu'elle ne put tomber; puis, refermant la
+portiere, il alla se placer a la tete des chevaux qu'il saisit par la
+bride.
+
+Et il se mit en marche.
+
+Le postillon, etonne, suivit et songeait:
+
+"Voici l'epousee que m'a dit la reine... L'epousee est dans la
+voiture... mais pourquoi habillee en moine?..."
+
+Il etait, a ce moment, deux heures du matin.
+
+Par moments, la rafale arretait l'attelage, les chevaux, la tete dans le
+vent, les jambes arquees dans une resistance.
+
+Le postillon, terrifie maintenant plus encore par ce gentilhomme
+silencieux qui avait une allure de spectre que par la bataille qui
+hurlait dans les airs, s'abritait derriere la voiture, s'accrochait aux
+rayons des roues.
+
+Panigarola demeurait immobile, sa face livide levee vers le ciel en feu.
+
+Et, lorsque la rafale etait passee, il reprenait sa marche, dans le
+bruit de la ferraille de la voiture funeraire, dans le tumulte et les
+clameurs des elements dechaines.
+
+"Ou va-t-il? Ou va-t-il? murmurait le postillon eperdu Pour un voyage de
+noces... c'est drole... j'ai peur!"
+
+Panigarola s'arreta tout a coup, et, l'homme, ayant regarde autour de
+lui, se signa rapidement et begaya:
+
+"Le cimetiere des Saints-Innocents!..."
+
+Panigarola, sans plus faire attention a cet homme que s'il n'eut pas ete
+la, monta dans la voiture; l'instant d'apres, il en redescendait, tenant
+dans ses bras le cadavre d'Alice.
+
+Il le deposa au pied du petit mur qui, de ce cote cloturait le
+cimetiere.
+
+Et il alla frapper a la fenetre basse d'une sorte de cabane qui se
+dressait la.
+
+Le postillon, de ses yeux agrandis par l'effroi, considerait celle qu'il
+avait appelee l'epousee. Un coup de vent ecarta la robe de gros drap:
+la figure livide du cadavre lui apparut. Alors, avec une sourde
+imprecation, il sauta sur la selle du cheval conducteur, enfonca ses
+eperons dans les flancs de l'animal, et, comme emportee par une rafale
+d'epouvante, la lourde voiture s'enfuit dans la nuit...
+
+--Qui va la? dit une voix chancelante, au coup que Panigarola frappa.
+
+--Vous etes le fossoyeur? demanda le gentilhomme
+
+La porte de la cabane s'ouvrit. Un vieillard parut qui tenait a la main
+une lampe fumeuse. Cet homme examina un instant l'etrange visiteur qui
+venait le reveiller a pareille heure.
+
+--Le reverend Panigarola! murmura-t-il. Sous ce costume!...
+
+--Vous me connaissez?
+
+--Qui ne connait Votre Reverence? qui ne l'a entendue precher?
+
+--Bon! Alors, si tu sais qui je suis, tu sais ce qu'il t'en couterait
+pour me desobeir? Prends ta pioche tes instruments...
+
+--Il s'agit donc..., interrogea le vieillard craintif.
+
+--De creuser une fosse, oui! dit Panigarola d'une voix qui glaca le
+fossoyeur.
+
+Le fossoyeur trembla. Ses cheveux se mouillerent d'une sueur froide.
+Cette voix, qu'il entendait, ne lui parvenait pas comme une voix
+humaine. Elle paraissait monter du fond d'une tombe.
+
+Vacillant, il saisit une pioche et une pelle.
+
+Sur un signe du funebre visiteur, il ouvrit une porte et penetra dans le
+cimetiere.
+
+Panigarola avait souleve dans ses bras le cadavre d'Alice et
+l'etreignait en marchant, d'une etreinte dont aucune parole ne pourrait
+rendre l'infinie douceur.
+
+Il l'etreignait comme l'amant le plus passionne peut serrer dans ses
+bras la vierge qui lui avoue son amour.
+
+Il l'etreignait comme une mere douloureuse peut etreindre le cadavre de
+l'enfant bien-aime qu'elle essaie de faire revivre.
+
+Le fossoyeur s'etait arrete.
+
+Le vieillard commenca a creuser, avec une hate maladroite.
+
+Cela dura une heure. Au bout de cette heure, la fosse fut assez
+profonde.
+
+Or, pendant cette heure-la, le marquis de Panigarola, le premier amant
+d'Alice de Lux, se tint debout au bord de la fosse qui se creusait,
+tenant dans ses bras le cadavre de son amante. Ses yeux de pitie
+demeurerent rives sur le visage de la morte, sans un tressaillement des
+cils. Pendant cette heure-la, tandis que le fossoyeur piochait, tandis
+que les eclairs l'enveloppaient de leurs nappes livides, tandis que les
+croix de bois tombaient autour de lui avec des bruits secs de branches
+qui se brisent, il fut une statue du desespoir et de la pitie.
+
+Le fossoyeur etant remonte, Panigarola descendit dans la fosse et y
+coucha son amante.
+
+Il couvrit soigneusement son visage et ses mains, l'enveloppa tout
+entiere dans la robe de moine.
+
+Alors, il remonta sur les bords de la fosse.
+
+Le vieillard effare, ses meches grises au vent tendit son doigt pour
+designer le cadavre, et demanda:
+
+--Quoi!... Sans cercueil?...
+
+--Il n'en est pas besoin..., dit Panigarola.
+
+--Quoi! a peine couverte!...
+
+--Elle sera mieux couverte tout a l'heure.
+
+Le fossoyeur ne comprit pas le sens de ces paroles.
+
+Il saisit sa beche et s'appreta a jeter dans la fosse la premiere
+pelletee de terre.
+
+Panigarola l'empoigna par le bras et dit:
+
+--Pas encore!
+
+Le fossoyeur, deja penche, se redressa. Panigarola continua:
+
+--Il manque quelqu'un dans la fosse...
+
+--Qui? hurla le vieillard.
+
+--Moi.
+
+Le fossoyeur vacilla d'epouvante. Il etait transporte dans les regions
+de l'horreur... Il ne cherchait pas a comprendre. Il ne vivait plus, il
+revait.
+
+--Va-t'en, reprit Panigarola. Tu reviendras dans une heure. Et, alors,
+ecoute...
+
+--J'entends, dit le vieillard en claquant des dents
+
+--Tu recouvriras la fosse sans y regarder... Il y aura deux cadavres, le
+mien et le sien... tu recouvriras tout. Prends ceci.
+
+Il tendit au fossoyeur une bourse pleine d'or, une fortune. Le vieillard
+s'en saisit. Des lors, il se rassura quelque peu.
+
+--C'est pour que je ne dise rien? demanda-t-il avec un sourire ou
+luttaient l'avarice et l'effroi.
+
+Panigarola secoua la tete.
+
+--C'est donc pour me payer ma besogne?
+
+--Si tu disais un mot de ce que tu fais cette nuit tu serais pendu.
+Quant a ta besogne, je n'ai pas a la payer puisque tu es le fossoyeur...
+
+--Alors, pourquoi cet or?
+
+--Ecoute... Demain, dans huit jours, dans un mois je ne sais pas quand,
+un enfant viendra... un petit garcon, cheveux noirs, yeux noirs, figure
+triste, pale et chetive... six ans a le voir... Cet enfant, tu le
+prendras par la main, tu le conduiras sur cette fosse, et lui diras: "Si
+c'est la tombe de ta mere que tu cherches, "mon enfant, la voici." Le
+feras-tu?
+
+--C'est facile.
+
+--L'enfant s'appelle Jacques-Clement.
+
+--Jacques-Clement. Bon. Il pourra venir prier et pleurer tant qu'il
+voudra. C'est sacre.
+
+Panigarola eut un geste de satisfaction.
+
+Va-t'en. Souviens-toi. Et reviens dans une heure.
+
+Le fossoyeur recula, s'en alla, les yeux tournes vers cet homme qui,
+debout sur le bord de la fosse, immobile, paraissait un spectre se
+preparant a rentrer dans la tombe d'ou il etait sorti.
+
+Une terreur insensee, de nouveau, s'abattit sur lui. Il sentit qu'il
+allait tomber et s'appuya a quelque chose qui etait une croix de bois.
+Il s'y cramponna. Et, de la, il continua a regarder. Un large eclair lui
+montra l'homme qui se courbait sur le bord de la fosse...
+
+Puis l'obscurite se fit profonde.
+
+Un nouvel eclair illumina le cimetiere. Le fossoyeur, a bout de forces,
+tomba sur ses genoux: cette fois, il n'y avait plus personne au bord de
+la fosse!...
+
+Panigarola s'etait etendu pres du corps d'Alice, son visage tourne vers
+le visage de la morte. Il avait degaine sa dague, pour se frapper sans
+doute au cas ou la mort ne viendrait pas assez vite.
+
+Alors, il porta a ses levres le chaton qu'Alice avait mordu et il le
+mordit a la meme place, absorba le reste de la poudre blanche.
+
+C'est a peine s'il pensait. Son bras droit s'arrangea sous le cou de la
+morte. Ses yeux grand ouverts cherchaient a la voir. Et, dans ces yeux,
+il n'y avait ni haine ni amour, seulement une pitie infime.
+
+A vingt pas de la, le fossoyeur ecroule au pied de la croix de bois,
+hagard, livide, le cou tendu vers la fosse, attendait. L'heure convenue
+s'ecoula. Puis une autre. La tempete, lentement, s'apaisa. Et ce fut
+seulement au jour venu, au moment ou, dans un ciel pur, lave par les
+grands souffles, monta la lumiere du soleil levant, ce fut alors
+seulement que le vieillard se traina jusqu'au bord de la fosse et y jeta
+un regard empreint de cet etonnement indicible que causent les visions
+des reves tragiques.
+
+Les deux cadavres tournes visage contre visage les yeux ouverts, la
+bouche crispee, semblaient se regarder, se sourire, et se dire des
+choses mysterieuses et douees.
+
+Le vieillard se depouilla du surtout en peau de mouton qui couvrait ses
+epaules et le placa sur les deux visages.
+
+Puis, en hate, il commenca a remplir la fosse a pelletees rapides.
+
+
+
+XXIII
+
+LES AMOURS DE PIPEAU
+
+Depuis la disparition du chevalier de Pardaillan, un des personnages
+les plus affaires, les plus occupes, les plus actifs de Paris, c'etait
+certainement maitre Pipeau.
+
+Ce chien, qui avait le mensonge dans la peau, qui etait voleur comme six
+tire-laine, avait d'abord trouve dans l'hotel Montmorency le paradis que
+peut rever un chien. Par intrigue, ruse et astuce, il s'etait mis au
+mieux avec le maitre queux de l'hotel; il avait persuade a ce cuisinier,
+un peu faible d'esprit d'ailleurs, qu'il avait pour lui une amitie sans
+borne. Pur mensonge! Pipeau meprisait parfaitement le cuisinier, mais il
+adorait sa cuisine.
+
+"Comme il m'aime! repetait le digne homme. Toujours dans mes Jambes! Il
+ne me quitte plus!"
+
+Qu'eut-il dit, s'il avait connu la veritable pensee de Pipeau?
+
+Mensonge, la queue, le moignon de queue qui remuait frenetiquement!
+Mensonge, le bon regard ou il eut ete impossible de demeler la moindre
+ironie! Mensonge, cette langue qui lechait avec componction les mains du
+brave homme et la sauce qui y restait souvent! Mensonge ces petits abois
+amicaux, ces cabrioles qui secouaient de rire la panse du maitre queux!
+
+Mais comment celui-ci aurait-il devine la malice, l'hypocrisie et le
+mensonge du chien?
+
+Pipeau acceptait rarement un morceau, si friand fut-il, des mains du
+cuisinier: il y avait a cela une raison toute simple, mais qui fut
+toujours ignoree de cet homme. Pipeau se servait lui-meme.
+
+En cachette, au bon moment, il prenait ce qui lui convenait. Et c'etait
+ainsi bien meilleur.
+
+"Il n'est pas gourmand, disait le maitre queux. Il m'aime pour
+moi-meme."
+
+Pas gourmand! Justes dieux, c'est ainsi que se font les reputations
+bonnes ou mauvaises! Pipeau pipait tout ce qu'il pouvait. Pipeau mettait
+l'office au pillage. Pipeau, fidele a ses instincts, passait son temps a
+voler. Il devenait gras. Il devenait insolent.
+
+Mais Pipeau n'etait pas seulement un chien voleur, un effronte, un
+menteur, comme nous croyons l'avoir prouve en diverses circonstances.
+Lorsque nous presentames ce personnage au lecteur, il nous souvient
+d'avoir affirme que c'etait un chien paillard.
+
+Ajoutons que nous eussions fait le silence sur les amours de Pipeau, si
+le recit de ces amours n'etait lie a des scenes importantes de notre
+recit.
+
+Donc, Pipeau, dans l'hotel Montmorency, etait le chien le plus heureux
+de la creation.
+
+Ce bonheur fut sans melange et sans remords jusqu'au jour ou disparut le
+chevalier de Pardaillan. Le chien avait pour son maitre--ou plutot son
+ami--une adoration qui, de son cote, etait sincere.
+
+Un soir--soir d'inquietude et de douleur--l'ami ne reparut pas!
+
+De cette nuit-la. Pipeau ne ferma pas les yeux. Il alla et vint par
+l'hotel, queta, flaira, appela par de petits gemissements, le tout en
+pure perte. Le matin, il s'installa dans la rue devant la grande porte
+de l'hotel.
+
+Pardaillan ne revint pas. Pipeau en oublia l'office lui-meme. Et le
+cuisinier l'appela en vain. Meme le digne homme ayant voulu le saisir
+par le collier, le chien gronda de facon a lui faire comprendre qu'il
+eut a le laisser tranquille.
+
+Cette journee se passa ainsi. Le soir, le chien ne rentra pas dans
+l'hotel. Il continua d'attendre devant la porte.
+
+Et, lorsque le jour revint, lorsqu'il fut bien persuade que son maitre
+ne reviendrait plus, il fila comme un trait.
+
+Ou pensez-vous qu'il alla?
+
+Eh bien, il courut a la Bastille! "Qu'on m'aille soutenir, s'ecrie
+quelque part La Fontaine, ce maitre des poetes, qu'on m'aille soutenir,
+apres un tel recit, que les betes n'ont point d'esprit!"
+
+Pipeau en avait certainement. Il venait de passer de longues heures a
+ruminer sur l'absence de son maitre.
+
+"Ou peut-il etre, finit-il par se dire en son langage ou peut-il etre,
+sinon dans cet endroit sombre et escarpe ou il s'est deja renferme une
+fois? Que peut-il bien faire la-dedans?"
+
+C'est pourquoi il s'elanca comme une fleche dans la direction de la
+Bastille. En temps ordinaire, Pipeau ignorait les allures lentes. Mais,
+lorsqu'il etait presse, le galop qui etait sa marche habituelle devenait
+une frenesie. Pipeau culbuta successivement une douzaine d'enfants,
+deux ou trois vieilles femmes, renversa des pots a lait et des paniers
+d'oeufs a des devantures, fonca tete baissee dans des groupes, souleva
+sur son passage force clameurs et maledictions, et s'arreta tout
+haletant devant la porte meme par ou le chevalier de Pardaillan avait
+ete entraine dans la Bastille.
+
+Le chien leva le nez vers la fenetre ou son ami s'etait montre a lui.
+Helas! l'etroite meurtriere avait ete bouchee: la precaution, chez
+les administratifs, est toujours retrospective, et, pourrait-on dire,
+vindicative. M. de Guitalens avait fait murer cette lucarne qui avait
+servi au chevalier de Pardaillan pour communiquer avec son chien!
+
+Pipeau, ayant attendu inutilement, se mit a faire le tour de la
+Bastille.
+
+Mais c'est en vain qu'il aboya, appela et inspecta toute meurtriere
+semblable a la sienne.
+
+Alors, de la meme course furieuse, il repartit, et, quelques minutes
+plus tard, faisait irruption a l'auberge de la Deviniere. Il monta
+jusqu'a la chambre jadis habitee par son maitre, redescendit, visita
+coins et recoins, jusqu'a ce que, maitre Landry Gregoire l'ayant apercu,
+le pauvre chien fut expulse a renfort de coups de balai.
+
+Pipeau fila sans insister. Evidemment son maitre n'etait pas la: sans
+quoi'on ne l'eut pas ainsi traite.
+
+Poursuivant le cours de ses recherches, Pipeau parcourut Paris en tous
+sens, et toujours a la meme allure desordonnee. Il visita tous les
+endroits ou il etait passe avec son maitre et finit, sur le soir, par
+aboutir a l'auberge des Deux-morts-qui-parlent, affame, assoiffe,
+ereinte, haletant.
+
+Catho lui donna a boire, a manger, le reconforta, et Pipeau trouvant le
+gite a son gre y passa la nuit.
+
+Mais le lendemain matin, repose par neuf heures de sommeil, restaure,
+et ayant eu soin de faire un tour a la cuisine, il s'eclipsa des qu'une
+servante ouvrit la porte.
+
+Cette fois, il ne courait plus.
+
+Il s'en allait tristement le nez a terre, la queue et les oreilles
+basses.
+
+"C'est fini, songeait la pauvre bete, il m'a abandonne, je ne le verrai
+plus!"
+
+Il atteignit ainsi l'hotel Montmorency, se coucha devant la porte et
+attendit. Tout le jour, il demeura la, sourd a toute invitation du
+cuisinier, lequel, vraiment magnanime en cette circonstance, lui apporta
+sur le soir un succulent repas compose d'une carcasse de poulet.
+
+Or, on etait au soir du mercredi 20 aout. Et cette date qui n'avait
+aucune importance pour le chien en a une pour nous.
+
+La nuit vint. Pipeau, couche au fond d'une encoignure cherchait le
+sommeil et se livrait aux plus sombres reflexions, lorsque, tout a coup,
+il se remit sur ses quatre pattes; son nez se mit a remuer et a renifler
+sa queue s'agita doucement.
+
+Pipeau avait-il flaire de loin son maitre!... D'ou lui venait cet emoi?
+D'ou cette joie? Il nous en coute de l'avouer, mais la verite avant
+tout; Pipeau venait de flairer une chienne! Pipeau donc, s'etait
+redresse, les yeux fixes, le nez interrogateur. Il ne tarda pas a
+apercevoir quatre ombres qui s'arreterent juste en face de l'hotel.
+
+Ce groupe de quatre ombres se composait de deux hommes et de deux
+chiens.
+
+Pipeau s'approcha. Les deux chiens grognerent. L'un des deux hommes,
+d'une voix basse et rude, commanda:
+
+--La paix, Pluton! La paix, Proserpine!
+
+Pluton et Proserpine devaient etre merveilleusement dresses car ils se
+turent a l'instant. C'etaient deux chiens de forte taille, deux
+sortes de molosses a poil rude, aux yeux sanguinolents, aux machoires
+formidables. L'un, le chien Pluton, etait tout noir L'autre la chienne
+Proserpine, etait toute blanche. Mais tous deux etaient de meme race.
+
+Pendant une heure environ, les deux hommes demeurerent en observation
+devant l'hotel. Ils allaient et venaient avec precaution et paraissaient
+chercher a voir ce qui pouvait se passer a l'interieur.
+
+--Voyez-vous, dit a la fin l'un d'eux, c'est par la qu'il faudra
+attaquer, croyez-moi, monseigneur.
+
+--Oui, Orthes, repondit l'autre. Tu avais raison. Allons, rappelle les
+chiens et allons-nous-en.
+
+L'homme qu'on venait d'appeler Orthes siffla doucement: Pluton,
+Proserpine et Pipeau se mirent en marche.
+
+Quoi! Pipeau lui aussi?... Oui!
+
+Car Pipeau s'etait approche de Proserpine, et, en son langage, lui avait
+fait compliment. Il lui avait presente ses civilites en excellents
+termes, sans doute, car Proserpine avait doucement remue la queue, sur
+quoi Pipeau s'etait livre sans plus de bagatelles a une declaration en
+regle; c'est-a-dire qu'il s'etait mis a tourner autour de la donzelle en
+flairant tout ce qu'un chien croit devoir flairer.
+
+Or, Pluton, mari de la dame, ayant releve ses levres epaisses, montra
+une double rangee de crocs formidables.
+
+Pipeau jeta un regard oblique sur le mari. Son poil se herissa. Sa levre
+tremblotante decouvrit, chez lui aussi, des engins d'attaque et de
+defense d'un calibre raisonnable.
+
+Il y eut de part et d'autre un grognement sourd.
+
+La bataille etait imminente.
+
+Proserpine, assise commodement sur son derriere, s'appreta a juger ce
+combat dont, comme Chimene, elle etait le prix.
+
+Tout a coup. Pipeau recula.
+
+Pipeau recula jusqu'a la carcasse de poulet qu'on lui avait apportee et
+a laquelle il n'avait pas touche, soit par tristesse, soit qu'il voulut
+menager ses provisions. Il la prit dans sa gueule et l'apporta, oui,
+l'apporta... a qui? a Proserpine? pas du tout: a Pluton!
+
+Pluton etait un chien feroce et bete. Il se precipita sur la carcasse
+et la devora incontinent. Apres quoi il jeta sur Pipeau un regard
+d'etonnement et de reconnaissance; et, en signe de paix, agita sa queue,
+puis se coucha tranquillement.
+
+Pipeau comprit que des lors il etait admis dans, l'amitie du gros chien.
+
+Il se retourna aussitot vers Proserpine et, en toute securite,
+recommenca ses salamalecs.
+
+Lorsque les deux hommes s'en allerent, Pluton et Proserpine suivirent.
+Tout naturellement, Pipeau suivit.
+
+Il oublia l'amitie pour l'amour. Il oublia sa tristesse. Il oublia son
+maitre disparu. Il eut suivi Proserpine au bout du monde, d'autant
+plus que la ribaude faisait des graces, jouait avec lui, et paraissait
+disposee a lui accorder ses faveurs.
+
+Pluton marchait gravement, et peut-etre, se disait-il qu'apres tout un
+camarade qui offrait ainsi des carcasses de poulet meritait bien un
+petit sacrifice de sa part.
+
+La bande arriva jusqu'a une grande maison de la rue des
+Fosses-Montmartre; une lourde porte s'ouvrit et Pipeau, se faufilant en
+douceur entre Proserpine et Pluton, entra dans la maison!...
+
+La porte se referma.
+
+Pipeau etait l'hote du marechal de Damville et d'Orthes, vicomte
+d'Aspremont!...
+
+
+
+XXIV
+
+L'AMIRAL COLIGNY
+
+Nous laisserons Pipeau s'occuper de ses amours, nous laisserons Catho,
+l'hotesse des Deux-morts-qui-parlent, s'occuper, en compagnie de la
+Roussette et de Paquette, d'une mysterieuse affaire pour laquelle elle
+se demenait fort, et, avant de revenir aux Pardaillan qui, dans la
+prison du Temple, attendent l'heure lugubre ou leur sera appliquee la
+question, nous conduirons nos lecteurs au Louvre.
+
+Depuis le lundi 18 aout, les fetes succedent aux fetes. Les huguenots
+sont radieux.
+
+Catherine de Medicis se montre charmante pour tous.
+
+Charles IX, seul, mefiant et taciturne, semble promener dans toute cette
+joie une incurable melancolie.
+
+Le vendredi 22 aout, de bon matin, l'amiral Coligny quitta son hotel de
+la rue de Bethisy et se rendit au Louvre.
+
+Il etait escorte, comme toujours, de cinq ou six gentilshommes huguenots
+et portait sous son bras une liasse de papiers.
+
+C'etait le plan definitif de la campagne qu'on allait entreprendre
+contre les Pays-Bas et dont Coligny devait avoir le commandement
+supreme.
+
+Le roi devait etudier ce plan avec l'amiral et lui donner la derniere
+approbation.
+
+Charles IX venait de se lever lorsque l'amiral arriva aux appartements
+du roi deja envahis par la foule des courtisans. Il etait ce matin-la de
+bonne humeur, et, lorsqu'il apercut Coligny, il alla a sa rencontre, le
+pressa tendrement dans ses bras et s'ecria:
+
+--Mon bon pere, j'ai reve cette nuit que vous me battiez!
+
+--Moi, sire!
+
+--Oui, oui, vous-meme.
+
+Deja l'inquietude se peignait sur le visage des huguenots presents,
+tandis que les catholiques ricanaient. Les uns et les autres
+pressentaient quelqu'une de ces terribles plaisanteries dont Charles IX
+etait coutumier.
+
+Mais le roi, eclatant de rire, continua:
+
+--Vous me battiez a la paume! Concoit-on cela? Moi, le premier joueur de
+France!
+
+--Et de Navarre, sire! dit en souriant Henri de Bearn. Chacun sait que
+mon cousin Charles est imbattable a la paume.
+
+Charles IX remercia Henri d'un geste gracieux et reprit:
+
+--Amiral, je veux reprendre ma revanche sur mon reve. Venez.
+
+--Mais, sire, dit Coligny, Votre Majeste n'ignore pas que je n'ai jamais
+tenu une raquette...
+
+--Allons bon! Et moi qui comptais vous battre!
+
+--Sire, dit alors Teligny, si Votre Majeste le permet, je serai en cette
+occasion le tenant de M. l'amiral, que j'ai bien le droit d'appeler mon
+pere, et je releverai en son nom le defi.
+
+--Vrai Dieu, monsieur, vous etes un charmant homme et vous me faites
+grand plaisir. Amiral, nous causerons ce soir de choses serieuses, car
+je vois aux redoutables papiers que vous tenez sous le bras, que vous me
+vouliez faire travailler. Vous me pardonnez, n'est-ce pas, mon bon pere?
+
+Et le roi, sifflant une fanfare de chasse, descendit au jeu de paume,
+suivi de tous ses courtisans. Deux camps furent formes et la partie
+commenca aussitot par un coup superbe du roi qui excellait veritablement
+a cet exercice.
+
+Coligny etait demeure avec quelques gentilshommes et le vieux general
+des galeres La Garde, qu'on appelait familierement le capitaine Paulin.
+
+Antoine Escalin des Aismars, baron de la Garde, etait un soldat
+d'aventure. Pauvre, ne de parents obscurs, il s'etait eleve de grade en
+grade jusqu'au titre de general des galeres, qui correspond a peu pres a
+ce que nous appelons un contre-amiral.
+
+C'etait un homme froid, sans scrupule, feroce dans la bataille,
+catholique enrage par politique plutot que par devotion: mais il avait
+concu pour Coligny une sorte d'admiration et d'estime; il s'interessait
+fort a la campagne projetee, esperant y conquerir quelque nouvelle
+faveur.
+
+Coligny l'avait specialement charge d'armer les vaisseaux qui devaient
+servir, car on comptait attaquer le duc d'Aibe par terre et par mer,
+et le vieux La Garde s'etait acquitte de sa mission avec le plus grand
+zele: la flotte etait prete.
+
+Cet homme avait-il eu vent de quelque trahison? Avait-il flaire les
+projets de Catherine?
+
+C'est probable. Mais, courtisan avise autant que guerrier sans peur, il
+gardait pour lui ses impressions.
+
+Coligny eut avec lui un long entretien qui dura deux heures.
+
+Ceci se passait dans l'antichambre meme du roi, en une embrasure de
+fenetre ou La Garde avait tire un fauteuil. Et c'est sur ce fauteuil que
+Coligny avait deroule ses plans. Ils avaient fini par se mettre a genoux
+tous les deux pres du fauteuil, pour examiner de plus pres une carte que
+l'amiral avait etalee.
+
+Et ils etaient si profondement plonges dans leur etude qu'ils ne virent
+pas la reine Catherine de Medicis sortir des appartements du roi,
+traverser l'antichambre, saluee au passage par les gentilshommes
+presents, et s'enfoncer dans une galerie, lente, pale, glaciale comme un
+spectre sous ses vetements noirs.
+
+Depuis la terrible scene de Saint-Germain-l'Auxerrois, Catherine
+paraissait troublee.
+
+Parfois, elle s'arretait court dans les longues promenades solitaires
+qu'elle faisait dans son oratoire, et qui se fut trouve pres d'elle
+l'eut entendue murmurer alors:
+
+"C'etait mon fils..."
+
+Etait-ce donc le remords qui avait force les portes de cet esprit
+jusqu'alors ferme, solidement verrouille?
+
+Si Catherine se trouvait vraiment aux prises avec ce sentiment etrange
+qu'on appelle le remords, si son esprit sondait avec effroi les abimes
+qu'elle avait creuses, ceux qui l'eussent parfaitement connue, Ruggieri
+par exemple, eussent redoute l'explosion de ce remords.
+
+En effet, Catherine n'etait pas femme a reculer. Si une plainte montait
+du fond de sa conscience, elle devait chercher a l'etouffer sous des
+clameurs plus terribles.
+
+Ainsi son remords, si c'etait du remords, aboutissait a une hate plus
+febrile, a une soif de sang plus brulante.
+
+Catherine songeait:
+
+"Du sang, encore du sang pour effacer ce sang!"
+
+Ce matin-la, plus sombre que jamais des qu'elle se trouvait seule,
+le sourire radieux qu'elle affectait devant la, cour disparut de ses
+levres, elle passa, comme nous avons dit, et jeta un oblique regard sur
+Coligny.
+
+Au bout de la galerie, au moment d'entrer dans son oratoire, elle vit
+un homme qui l'attendait. C'etait Maurevert. Il s'inclina comme pour la
+saluer et murmura:
+
+--J'attends votre dernier ordre, madame.
+
+Catherine laissa couler un long regard jusqu'au bout de la galerie,
+jusqu'a l'antichambre, jusqu'a Coligny qui se relevait, roulait ses
+papiers en causant vivement avec La Garde.
+
+Et elle laissa tomber ce mot:
+
+--Allez!
+
+Maurevert s'inclina plus profondement. Il avait quelque chose a dire..
+Maurevert songeait a la recommandation que lui avait faite le duc de
+Guise par une nuit de fete: il fallait blesser et non tuer Coligny...
+Maurevert voulait garder les bonnes graces du duc, tout en obeissant a
+la reine. Et, laissant de cote la fiction que c'etait un ami a lui qui
+devait tirer sur l'amiral, il dit:
+
+--Et si je le manquais, madame?
+
+--Eh bien! fit la reine tranquillement, vous en seriez quitte pour
+recommencer!
+
+--Ainsi, insista le bravo, que l'amiral meure ou ne meure pas, demain
+matin, mes deux prisonniers du Temple sont bien a moi?...
+
+--Oui!... a condition que j'assiste a la question."
+
+La-dessus, Catherine rentra dans son oratoire. Quelques minutes plus
+tard, Maurevert sortait du Louvre.
+
+Dans l'embrasure de fenetre de l'antichambre, le vieux La Garde disait a
+ce moment:
+
+--Monsieur l'amiral, si vous m'en croyez, vous haterez les derniers
+preparatifs... J'ai bataille contre vous... Mais j'ai pour vous l'estime
+qu'on doit a un chef illustre... permettez-moi d'insister... Il faudrait
+que, dans un mois au plus tard, vous soyez en campagne.
+
+--Dans un mois, mon cher baron! Dites dans dix jours et vous serez dans
+la verite.
+
+--Ah! tant mieux!" fit le vieux La Garde avec un soupir de soulagement.
+
+Les deux chefs se serrerent la main et La Garde descendit au jeu de
+paume pour faire sa cour au roi.
+
+Coligny ayant roule ses papiers, les placa sous son bras et, faisant
+signe a ses gentilshommes, descendit a son tour et sortit du Louvre,
+repondant d'un sourire aux saluts respectueux.
+
+Maurevert, sans se presser etait arrive au cloitre
+Samt-Germain-l'Auxerrois. Il entra dans une maison basse dont les
+fenetres du rez-de-chaussee etaient grillees: c'est la que demeurait
+le chanoine Villemur. Mais, depuis trois jours, le chanoine avait
+ostensiblement quitte la maison, se rendant, disait-il, aupres d'une
+parente qui habitait la Picardie. La maison passait donc pour inhabitee.
+Maurevert se glissa dans l'interieur par une petite porte qu'une main
+mysterieuse lui entrouvrit du dedans, et il parvint bientot dans la
+salle a manger au rez-de-chaussee.
+
+--C'est le moment! dit-il alors a l'homme qui lui avait ouvert et qui
+l'avait accompagne.
+
+Cet homme, c'etait le chanoine Villemur.
+
+--Je le savais, repondit simplement le chanoine. Venez.
+
+Maurevert suivit son hote, qui lui fit traverser trois pieces et
+l'introduisit enfin dans une cour qui se trouvait sur le derriere de
+la maison. La cour etait cloturee de murs assez eleves. Une porte
+permettait d'en sortir. Villemur l'ouvrit et montra a Maurevert une
+sente deserte qui aboutissait a la Seine.
+
+--Vous fuirez par la, dit-il. Et voici pour votre fuite.
+
+Du doigt, il designa un vigoureux cheval tout selle, attache par le
+bridon a un anneau.
+
+--C'est Mgr Henri de Guise, reprit le chanoine, qui s'est ainsi
+occupe de votre surete. Ce cheval sort de ses ecuries. A la porte
+Saint-Antoine, on vous laissera passer. Vous gagnerez le Soissonnais;
+puis, tournant a droite, vous vous dirigerez sur Reims. La, vous
+attendrez.
+
+--Bien, bien, fit Maurevert avec un sourire narquois. Croyez-vous
+vraiment a la necessite de ma fuite?
+
+--Je crois qu'il y va de votre tete.
+
+--Je fuirai donc, reprit Maurevert parfaitement resolu a n'en rien
+faire.
+
+Alors ils revinrent tous deux dans la salle a manger. Villemur prit dans
+un angle une arquebuse toute chargee et la presenta a Maurevert, qui
+l'examina attentivement.
+
+--Parfait, dit-il enfin.
+
+--Le voici!" s'ecria a ce moment, et non sans quelque emotion, Villemur,
+qui s'etait poste a la fenetre grillee.
+
+Le chanoine se recula, mais de facon a ne rien perdre de ce qui allait
+se passer.
+
+Maurevert avait appuye le bout du canon de l'arquebuse contre le
+treillis de la fenetre.
+
+Sur sa gauche, apparaissait un groupe de cinq ou six gentilshommes. En
+avant d'eux, a trois pas, marchait Coligny, qui causait paisiblement
+avec Clermont comte de Piles, jeune homme de la suite du roi de Navarre.
+
+Maurevert, a ce moment, fit feu.
+
+Il y eut, dans le cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois une seconde de
+stupefaction. Coligny agitait sa main droite vers la fenetre. Cette main
+etait ensanglantee: la balle avait emporte l'index.
+
+--Au meurtre! hurlerent les gentilshommes.
+
+Au meme instant, un deuxieme coup de feu retentit et, cette fois,
+l'amiral s'affaissa, l'epaule gauche fracassee.
+
+Dans la meme seconde, le cloitre se remplit de cris une foule se
+rassembla, mais, lorsqu'on sut que l'amiral Coligny venait d'etre
+frappe, cette foule se recula aussitot, avec de sourdes imprecations
+contre les huguenots.
+
+Apres son premier coup de feu, Maurevert avait repose son arme, en
+disant:
+
+--Maladroit! je l'ai manque.
+
+--Recommencez! gronda Villemur.
+
+--Avec quoi? fit Maurevert goguenard.
+
+Le chanoine, d'un bond, fut pres de lui, une deuxieme arquebuse a la
+main, toute chargee. Maurevert, sans hesitation apparente, s'en saisit,
+et fit feu.
+
+L'amiral tomba.
+
+--Il est mort! dit Villemur.
+
+--Je crois que oui, dit Maurevert avec un sourire.
+
+--Fuyez!...
+
+Maurevert obeit sans hate, bien qu'a ce moment des coups violents
+ebranlassent la porte.
+
+Il atteignit l'arriere-cour, defit le bridon, se mit en selle et enfila
+la sente, au trot.
+
+Alors, le chanoine descendit rapidement dans les caves de sa maison,
+leva une trappe, s'enfonca dans un boyau, parcourut un long couloir,
+et, remontant par un escalier de pierre, arriva dans la sacristie de
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Dans le cloitre, une scene de confusion terrible se passait. Les
+gentilshommes huguenots s'etaient rues vers la fenetre; mais le treillis
+etait solide; alors, tandis que les uns cherchaient a defoncer la porte,
+d'autres, l'epee a la main, entourerent Coligny, comme pour faire face a
+une nouvelle attaque.
+
+--Avertissez le roi, dit tranquillement Coligny.
+
+L'un des gentilshommes, le baron de Pont, s'elanca en courant vers le
+Louvre, traversant des groupes silencieux et hostiles.
+
+Cependant, avec l'aide de ses amis, Coligny s'etait releve; mais il ne
+put se tenir debout et parut pret a defaillir.
+
+--Une chaise! cria Clermont de Piles.
+
+Dans la foule, il y eut des ricanements; nul ne bougea. Les huguenots se
+regarderent epouvantes, tout pales.
+
+Alors, deux d'entre eux unirent leurs mains entrelacees, formant ainsi
+une sorte de siege sur lequel le blesse fut assis, ses deux bras au cou
+des deux gentilshommes.
+
+Les autres entourerent ce groupe en silence, l'epee a la main. Ceux
+qui avaient essaye vainement de defoncer la porte, vinrent s'unir au
+cortege, qui se mit en route.
+
+Coligny n'avait pas perdu connaissance.
+
+--Soyez calmes, repetait-il d'une voix encore forte.
+
+Mais ses amis ne l'ecoutaient pas. Clermont de Piles pleurait--de colere
+autant que de douleur. Les autres criaient:
+
+--On a tue l'amiral! on a meurtri notre pere! Vengeance!
+
+A chaque instant, ils rencontraient des huguenots, qui, se reunissant
+au cortege et voyant l'amiral grievement blesse, tiraient leur epees et
+criaient:
+
+--Vengeance!
+
+En arrivant rue de Bethisy, ils etaient deux cents, agitant leurs epees,
+pleurant, menacant, et les groupes du peuple qui les regardaient passer
+gardaient le silence.
+
+Le bruit de l'attentat se repandit avec une rapidite inouie; en moins
+d'une heure, une effervescence extraordinaire enfievra Paris; les
+bourgeois sortirent en armes a tous les carrefours, des danses
+s'organiserent; en d'autres endroits, des pretres, montes sur des
+bornes, expliquerent au peuple que Dieu venait de frapper un ennemi de
+l'Eglise.
+
+A l'hotel Bethisy et dans les environs, plus de mille huguenots
+s'etaient rassembles et organises, ne doutant pas qu'on voulut tuer
+l'amiral et decides a le defendre en bataille rangee.
+
+Cette multitude de gentilshommes exasperes emplissait la cour de l'hotel
+et, refluant par les portes grandes ouvertes, occupait toute la rue.
+
+Cependant, le calme se retablit peu a peu, et les epees rentrerent
+dans les fourreaux lorsque le bruit se fut repandu que le meurtrier
+de l'amiral etait un vulgaire coquin et non un stipendie du chanoine
+Villemur, comme on l'avait pense. Le calme devint de l'apaisement
+lorsqu'on sut que les blessures, n'etaient nullement mortelles.
+
+Malgre ce calme et cet apaisement, un grand nombre de huguenots
+s'enquirent, sur l'heure meme, des logements qui etaient a louer dans la
+rue de Bethisy, voulant etre prets, jour et nuit. a courir au secours de
+leur chef.
+
+Vers deux heures, il y eut un remous dans cette foule qui continuait a
+stationner dans la rue.
+
+Une litiere venait d'apparaitre au bout de la rue; elle etait precedee
+et suivie d'une demi-compagnie d'arquebusiers.
+
+"Le roi! Le roi!..."
+
+Toutes les tetes se decouvrirent.
+
+Mais la douleur et l'indignation l'emportant sur le respect, on cria:
+"Vengeance!"
+
+La litiere, avant d'entrer dans l'hotel, s'arreta un moment. Et, alors,
+on put voir qu'elle contenait le roi, Catherine et le duc d'Anjou.
+
+Charles IX, pale, sombre, agite, se pencha vers le groupe de
+gentilshommes le plus rapproche de lui.
+
+--Messieurs, dit-il, autant que vous, je desire la vengeance; plus que
+vous, j'y suis engage, car l'amiral est mon hote; tenez-vous donc en
+paix, le meurtrier sera saisi et livre a un chatiment memorable...
+
+Des cris frenetiques de: "Vive le roi!" s'eleverent alors.
+
+Charles IX etait au jeu de paume et dirigeait la partie contre le camp
+oppose, a la tete duquel se trouvait M. de Teligny, gendre de l'amiral,
+lorsque le baron de Pont etait arrive en courant, tout bouleverse, des
+larmes plein les yeux.
+
+--Sire, on vient de tuer M. l'amiral!
+
+Charles IX, qui s'appretait a envoyer la balle, demeura un instant
+immobile, comme frappe de stupeur.
+
+Deja, Teligny, Henri de Bearn, Conde et quelques autres huguenots, qui
+avaient entendu, s'etaient precipites au-dehors et avaient pris le
+chemin de la rue de Bethisy.
+
+--Par la mort-Dieu, fit enfin le roi, que nous dites-vous la, monsieur!
+
+--La verite, sire! La triste verite!...
+
+Et il raconta la scene du cloitre Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+Charles jeta furieusement sa raquette.
+
+--C'en est trop! cria-t-il. Il ne se passe pas de jour qu'on ne tue. Ah!
+messieurs les Parisiens, vous ne voulez faire qu'a votre tete? Et moi,
+qui suis le roi, je n'en ferai qu'a la mienne! Voila qu'on me tue mes
+chefs d'armee a present!
+
+Et il rentra precipitamment dans le Louvre en disant:
+
+--Qu'on me fasse venir M. de Birague et M. le grand prevot.
+
+Le grand prevot se trouvait au Louvre; il se presenta aussitot dans le
+cabinet du roi.
+
+--Monsieur, dit Charles IX au grand prevot, je vous donne trois jours
+pour trouver le meurtrier de mon digne pere, l'amiral Coligny.
+
+--Mais, sire...
+
+--Allez, monsieur, allez! vocifera le roi. Trois tours vous entendez?
+Et, si vous ne trouvez pas, je croirai que vous etes complice et je
+ferai votre proces!
+
+Le grand prevot se retira dans une inexprimable epouvante.
+
+Le chancelier de Birague arriva au bout d'une heure pendant laquelle
+Charles IX se promena febrilement dans son cabinet.
+
+--Monsieur, lui dit Charles IX, quelles peines avons-nous edictees
+contre les bourgeois porteurs d'armes?
+
+--L'amende d'abord, sire, l'amende proportionnee a la richesse du
+coupable; puis, la prison.
+
+--Eh bien, monsieur, je veux qu'aujourd'hui vous fassiez creer un nouvel
+edit, que veuillez faire enregistrer.
+
+Le chancelier, courbe, attendait. Le roi prononca:
+
+"Tout porteur d'armes visibles, arquebuses, epees dagues, pistolets,
+arbaletes, hallebardes ou piques sera saisi sans autre proces et
+embastille pour dix ans; ses biens, s'il en a, confisques. Tout porteur
+d'armes cachees sous le manteau, sera conduit aux fourches patibulaires
+de sa juridiction et pendu, apres douze heures pour tout delai, afin
+qu'il puisse faire penitence et se reconcilier avec Dieu, s'il est en
+etat de peche mortel.
+
+--Sire, dit Birague, l'edit sera crie aujourd'hui. Mais Votre Majeste
+veut-elle me permettre une observation?
+
+--Faites, monsieur.
+
+--L'edit concerne tous les Parisiens, sans exception?
+
+--Oui, monsieur: hormis les gentilshommes.
+
+--Tres bien, sire; seulement, je ferai remarquer a Votre Majeste que,
+depuis quelque temps, il n'est pas un Parisien qui se montre sans armes,
+dans les rues.
+
+--Voila qui prouve combien nos commandements royaux sont respectes. Que
+voulez-vous dire? Qu'il sera difficile d'arreter tous les Parisiens
+armes? On les arretera, s'il le faut!... D'ailleurs, rassurez-vous,
+monsieur le chancelier; quelques exemples suffiront, deux bonnes
+douzaines de pendus, accroches a nos fourches, inspireront de salutaires
+reflexions. Allez, mon sieur.
+
+Birague s'inclina et sortit.
+
+--Messieurs, continua le roi en s'adressant a ses courtisans, je veux
+qu'on fasse bon visage aux huguenots, et, si l'on tire l'epee, que ce
+soit pour notre service et le bien du royaume, et non pour continuer des
+guerres intestines. Les huguenots sont maintenant de nos amis, je veux
+qu'on le sache!
+
+La-dessus, Charles IX fit un signe et la foule des courtisans s'empressa
+de sortir.
+
+Le roi, demeure seul, se jeta dans un fauteuil et se mit a songer:
+
+"Par la mort-Dieu, je voudrais que la peste etouffat le truand qui a
+tire sur l'amiral!... Voila la campagne retardee... Et, pourtant, mon
+salut est dans cette guerre qui entrainera hors du royaume tous les
+huguenots, a la suite de leur chef... Qu'ils s'en aillent guerroyer
+aux Pays-Bas, et voila ma tranquillite assuree. Combien en
+reviendra-t-il?... Coligny me trahit-il comme madame la reine le
+pretend? C'est possible! Mais la meilleure maniere de me debarrasser de
+lui et de tous ses acolytes, n'etait-ce pas de lui donner une armee pour
+l'envoyer loin du royaume? Lui parti, Henri de Bearn tenu en laisse par
+Margot, qui m'aime, je n'avais plus que Guise devant moi, et j'en eusse
+fait bon marche... Voila ma politique, a moi. Elle vaut bien celle de ma
+mere!..."
+
+Charles IX demeura enferme deux heures dans son cabinet, montrant par la
+la douleur que lui causait l'evenement.
+
+Puis, ayant dine en hate, il fit savoir a Catherine et a son frere,
+le duc d'Anjou, qu'ils eussent a se preparer pour l'accompagner chez
+l'amiral.
+
+Bientot, la litiere se mit en route, escortee par une compagnie que
+commandait de Cosseins, le capitaine des gardes du roi. Pendant tout
+le trajet, le duc d'Anjou et Catherine affecterent de parler
+continuellement d'un miracle qu'on avait constate, a
+Saint-Germain-l'Auxerrois:
+
+Trois jours auparavant, le mardi, de grand matin, le sacristain, etant
+entre dans l'eglise, avait vu le benitier tout plein de sang, alors que,
+la veille au soir, il etait rempli d'eau. Il s'agissait d'un miracle.
+Et tout ce sang avait ete pieusement recueilli dans des ampoules, qu'on
+avait portees a Notre-Dame.
+
+A ce signe, il etait impossible de ne pas connaitre la volonte divine:
+Dieu voulait du sang!
+
+Charles IX avait ecoute tout cet entretien, sombre et silencieux, se
+demandant peut-etre s'il n'etait pas dans l'erreur, et si le temps
+n'etait pas venu de donner satisfaction a Dieu.
+
+Cependant, lorsque la litiere arriva devant l'hotel de Coligny, le roi,
+secouant la tete, parut se reprendre, et, se penchant, prononca les
+paroles que nous avons signalees et qui furent accueillies par des cris
+frenetiques de: "Vive le roi!".
+
+Coligny etait couche lorsque Charles IX, Henri d'Anjou et Catherine
+entrerent dans sa chambre. La pale figure du blesse rayonna de joie. Le
+roi courut a lui et l'embrassa en disant:
+
+--J'espere que ce miserable se balancera bientot au bout d'une corde.
+J'espere que votre precieuse vie n'est pas en danger.
+
+--Sire, dit Ambroise Pare qui se trouvait pres du lit, je reponds de la
+vie de M. l'amiral. Dans quinze jours, il sera sur pied...
+
+--Sire, dit a son tour Coligny, la joie que me cause la marque d'interet
+qui m'est donnee par mon roi fera beaucoup pour ma guerison.
+
+--Monsieur l'amiral, fit le duc d'Anjou, vous me voyez tout morfondu du
+mal qui vous arrive...
+
+--Dieu nous conserve le chef illustre et loyal serviteur, en qui nous
+avons mis toute notre confiance! fit Catherine, qui essuyait ses larmes.
+
+A ces mots, il y eut, dans la chambre remplie de gentilshommes, un grand
+murmure de satisfaction.
+
+Malgre les recommandations d'Ambroise Pare, on cria:
+
+"Vive le roi! Vive la reine! Et vive le duc d'Anjou!..."
+
+Enfin, la chambre du blesse se vida. Autour du lit demeurerent seuls les
+trois augustes visiteurs, Henri de Navarre, Teligny et sa femme, Louise
+de Coligny.
+
+La visite se prolongea une heure, au bout de laquelle le roi se retira
+en disant qu'il reviendrait le surlendemain, dimanche.
+
+--Monsieur de Cosseins. appela-t-il a haute voix, pour que tout le monde
+put l'entendre.
+
+--Sire? fit le capitaine des gardes en s'approchant.
+
+--Combien d'hommes avez-vous avec vous?
+
+--Une compagnie, sire!
+
+--Bon! Cela vous suffit-il pour defendre cet hotel en cas d'attaque?
+
+--Sire, avec ma compagnie, je tiendrais contre trois mille assaillants
+bien organises.
+
+--Bien! Vous demeurerez donc ici, je vous commets a la garde de cet
+hotel, vous me repondez de la vie de l'amiral sur la votre...
+
+--Mais, sire, qui vous escortera pour rentrer au Louvre?
+
+Charles IX, d'un geste large, designa les huguenots qui remplissaient la
+cour.
+
+--Ces dignes gentilshommes voudront bien, pour une fois, composer mon
+escorte et, jamais, je n'en aurai eu de plus belle.
+
+Il y eut alors une telle clameur de vivats, un tel enthousiasme, qu'il
+sembla que l'hotel allait crouler...
+
+Charles IX etait radieux. Catherine avait echange un rapide regard avec
+le duc d'Anjou, et dissimulait la joie terrible qui la faisait palpiter.
+
+En effet, l'hotel Coligny se trouvait ainsi degarni de huguenots et
+occupe par Cosseins, qu'elle se flattait de faire obeir au premier
+signe.
+
+Les gentilshommes huguenots s'organiserent aussitot pour faire escorte
+au roi. Ils tirerent l'epee et se placerent en rangs, comme des soldats
+a la parade.
+
+Ce fut ainsi, au milieu d'un millier de huguenots, parmi les
+acclamations, que le roi rentra au Louvre.
+
+Le soir, il y eut un grand diner pour celebrer l'heureuse issue de
+l'evenement, qui avait failli etre mortel. La campagne projetee
+s'ouvrirait, des que Coligny pourrait partir, c'est-a-dire dans une
+quinzaine de jours. Il voulut jouer avec des cartes un jeu nouveau qu'on
+venait d'inventer, et perdit, contre le Bearnais, deux cents ecus, en
+riant de tout son coeur.
+
+Le roi de Navarre empocha les deux cents ecus avec une grimace de
+satisfaction et dit a la jeune reine, sa femme:
+
+--Si cela continue ainsi, ma mie, nous deviendrons riches, et cela me
+changera un peu.
+
+Margot regarda autour d'elle avec inquietude et murmura:
+
+--Sire, prenez garde!
+
+--A quoi?... Charles est de bonne foi, j'en jurerais!
+
+--Peut-etre, mais regardez la reine... jamais je ne l'ai vue aussi
+souriante... Prenez garde, sire!
+
+Catherine de Medicis, en effet, paraissait toute a la joie.
+
+A dix heures, elle se retira dans son appartement, en disant a haute
+voix:
+
+--Bonne nuit, messieurs de la reforme, je vais prier pour vous...
+
+A minuit, tout paraissait dormir dans le Louvre...
+
+
+
+XXV
+
+LA NUIT TERRIBLE
+
+Le roi etait couche depuis une heure et ne dormait pas encore... Il
+meditait. Et, chez cet etre maladif, nerveux a l'exces, la meditation
+prenait tout naturellement sa forme la plus poetique et peut-etre la
+plus feconde c'est-a-dire la forme imaginative.
+
+Ce n'etaient pas des raisonnements qui se presentaient a son esprit,
+mais des images.
+
+Il revoyait la foule tumultueuse des huguenots ces visages bouleverses
+de fureur, ces epees qui s'agitaient dans la rue de Bethisy, puis
+l'apaisement, des qu'il avait promis de venger l'amiral. Et l'ovation de
+la journee, ce triomphe qu'on lui avait decerne, lui inspirait autant de
+reconnaissance que de fierte.
+
+Charles avait vingt ans: c'etait un enfant. C'etait un roi. Double
+raison pour excuser en lui l'egoiste vanite d'avoir entendu tant de cris
+qui se traduisaient par ce mot: "Vive moi!..."
+
+Puis, il revoyait Coligny tout pale dans son lit, et il repoussait
+l'idee que cette physionomie severe, mais loyale, put etre une figure de
+traitre. Presque aussitot une image en appelant une autre, c'etait sa
+mere qui passait sur l'ecran de son imagination. Rassure par l'image de
+Coligny, il fremissait devant celle de sa mere... Et il evitait de se
+demander pourquoi.
+
+Guise lui apparaissait alors, eclatant d'orgueil, rayonnant de beaute,
+magnifique, souriant et vigoureux, autant que lui, pauvre petit roi,
+etait chetif, triste et maladif... "Oui certes. Guise serait un roi plus
+royal que moi!...", et une revolte le faisait se redresser.
+
+Puis, il s'apaisait en appelant a son aide le tableau de l'armee partant
+pour la guerre, la multitude des hommes d'armes defilant devant lui,
+Coligny, les huguenots, et Conde, Guise, tous, tous ceux qu'il redoutait
+de lui-meme ou qu'on lui avait appris a redouter, tous, jusqu'a son
+frere d'Anjou, s'en allant aux pays lointains d'ou, peut-etre, ils ne
+reviendraient pas...
+
+C'etait sa grande trouvaille, cela. C'etait sa politique.
+
+Et alors, autour de lui, la paix, la tranquillite, l'amour de Marie
+Touchet.
+
+Charles ferma les yeux et sourit doucement.
+
+Alors, le sommeil le gagna.
+
+C'etait ainsi toutes les nuits; les reveries qui precedent le sommeil
+chez tout homme qui s'endort, aboutissent fatalement au point central de
+ses inquietudes du jour. Chez Charles, apres des meandres, la reverie
+aboutissait toujours a Marie Touchet.
+
+Charles etait donc dans cet etat ou la vie reelle se fond en une sorte
+de torpeur, lorsqu'un grattement, a une porte, le ramena violemment a la
+conscience des choses qui l'entouraient.
+
+Il se souleva sur un coude et ecouta.
+
+Il y avait trois portes a sa chambre: une grande, qu'on ouvrait a deux
+battants, pour laisser entrer les courtisans au moment de son lever, et
+deux petites. L'une de celles-ci donnait sur un cabinet particulier par
+ou le roi pouvait passer dans sa salle a manger. L'autre donnait sur un
+long et etroit couloir derobe, dont deux personnes seules, au Louvre,
+pouvaient faire usage: sa mere et lui.
+
+C'est a cette derniere porte qu'on venait de gratter.
+
+Charles sauta a bas de son lit, alla a la porte et demanda:
+
+--Est-ce vous, madame?
+
+--Oui, sire: il faut que je vous parle sur l'heure.
+
+Le roi ne s'etait pas trompe: c'etait bien Catherine de Medicis qui
+venait le reveiller. Il eut un geste d'ennui puis s'habilla en hate,
+placa un poignard a sa ceinture, et ouvrit.
+
+Catherine de Medicis entra, et, sans autre explication:
+
+--Mon fils, en ce moment, M. le chancelier de Birague, M. Gondi, le duc
+de Nevers, le marechal de Tavannes et votre frere, Henri d'Anjou, sont
+reunis dans mon oratoire pour y prendre des decisions propres a vous
+sauver, a sauver l'Etat. Et ils attendent le roi pour lui soumettre le
+resultat de leur deliberation.
+
+Charles IX demeura un instant stupefait.
+
+--Madame, dit-il enfin, si je ne connaissais toute votre fermete
+d'esprit, je me demanderais si une vision n'a pas trouble votre bon
+sens. Quoi, madame! vous me venez eveiller une heure apres minuit pour
+me dire que ces messieurs deliberent! De quel droit deliberent-ils? Qui
+les a convoques? Quel danger me menace et menace l'Etat? Eh bien, qu'ils
+deliberent donc et me laissent dormir en paix!...
+
+--Charles, dit froidement Catherine, ne vous couchez pas. Ou bien, ce
+sera peut-etre pour la derniere fois.
+
+Le roi se retourna vivement vers elle. Ses yeux avaient pris cette
+expression de terreur, ses joues, cette paleur plombee qu'il avait au
+moment de ses crises.
+
+--Que se passe-t-il donc? balbutia Charles IX.
+
+--Il se passe que vous avez heureusement des amis qui veillent sur vous.
+Il se passe que, sous quarante-huit heures au plus tard, le Louvre doit
+etre envahi, le roi massacre, moi exilee. Il se passe que les vaillants
+serviteurs que je viens de vous nommer sont venus m'avertir, et qu'a mon
+tour je vous avertis. Maintenant, sire, recouchez-vous, si vous voulez:
+je vais prevenir ces amis devoues que leur deliberation est inutile et
+que le roi veut dormir en paix...
+
+--Le Louvre envahi! Le roi massacre! repetait Charles en passant ses
+mains sur son front jaune. Quelle folie!
+
+Catherine le saisit par un bras qu'elle serra nerveusement.
+
+--Charles, dit-elle d'une voix sombre, vous vous defiez de votre mere,
+de votre frere, de ceux qui vous aiment et dont l'interet meme, a defaut
+de leur affection, vous garantit le devouement. Ce qui est de la folie,
+c'est de vous livrer pieds et poings lies a ces maudits heretiques, qui
+ont horreur de notre religion, et qui, pour en arriver a leurs fins,
+sont obliges de commencer par tuer le fils aine de l'Eglise...
+Qu'avez-vous fait, Charles? Vous avez comble ces gens-la des marques de
+votre affection, au point que la chretiente catholique du royaume est
+reduite au desespoir, au point que trois mille seigneurs catholiques.
+Guise en tete, ont pris la resolution de sauver la France et l'Eglise
+malgre vous!... Vous voila donc pris entre ces deux forces egalement
+redoutables: les huguenots, remplis d'orgueil et resolus a nous imposer
+la reforme; les catholiques, desesperes, furieux, accules a la revolte
+supreme. L'instant est grave, sire! Si grave que je me demande si, sur
+le point de tout perdre, honneur et couronne, nous ne ferions pas bien
+de sauver tout au moins notre vie en prenant la fuite! Votre attitude
+d'aujourd'hui a mis le feu aux poudres. En jurant publiquement, en
+pleine rue, de venger un malheureux coup d'arquebuse qui a effleure le
+cher amiral, vous avez souleve le peuple entier. En faisant crier l'edit
+qui desarme les bourgeois, vous avez accredite le bruit que vous voulez
+faire massacrer les Parisiens par les huguenots. En vous faisant
+escorter par les heretiques, vous avez signifie aux gentilshommes
+catholiques qu'ils ne vous etaient plus rien, et que, sous peu, il leur
+faudrait ceder le pas aux huguenots. Voila ce que vous avez fait, sire!
+O mon Dieu! ajouta-t-elle tout a coup en levant les bras, eclairez le
+roi, et dites-lui, vous, puisqu'il se mefie de sa mere, dites-lui que
+l'heure est venue de mourir ou de tuer!
+
+--Tuer! Toujours tuer!... Qui faut-il tuer?
+
+--Coligny!
+
+--Jamais!
+
+Charles se redressa, livide, hagard. Les paroles de sa mere lui
+donnaient le vertige. Une exorbitante terreur s'etait emparee de lui.
+Il jetait autour de lui des regards de fou, et sa main s'incrustait
+au manche de son poignard. Mais la pensee de ce proces terrible qu'il
+faudrait faire a l'amiral (car, dans son esprit, c'etait de cela qu'il
+s'agissait) lui causait une insurmontable horreur.
+
+Il est vrai qu'il avait quelque temps cru sa mere; il avait admis que
+l'amiral conspirait contre lui. Mais les preuves de l'innocence du vieux
+chef s'etaient accumulees si nombreuses, si evidentes dans son esprit,
+qu'il avait du se rendre a cette evidence.
+
+--Vous m'aviez dit, continua-t-il, que j'aurais les preuves de la
+trahison de Coligny et des huguenots. Ou sont-elles, ces preuves?
+
+--Vous voulez des preuves? Vous en aurez!
+
+--Et quand cela?
+
+--Demain matin: pas plus tard. Ecoutez. Je suis parvenue a faire saisir
+deux aventuriers qui ont surpris bien des secrets et qui en savent long
+a la fois sur Guise, sur Montmorency et sur Coligny. L'un d'eux est ce
+jeune homme, le chevalier de Pardaillan, qui vint au Louvre en compagnie
+du marechal, et qui eut une si etrange attitude. L'autre est son pere.
+Je tiens ces deux hommes. Demain matin, ils vont etre interroges au
+Temple, ou ils sont prisonniers. Je vous apporterai le proces-verbal de
+l'interrogatoire et vous verrez que Coligny n'est venu a Paris que pour
+vous frapper!
+
+La reine parlait avec une telle force de conviction que Charles, deja
+terrorise, se sentit cette fois convaincu.
+
+Toutefois, il ne voulut pas avoir l'air de ceder et dit avec une fermete
+apparente:
+
+--C'est bien, madame, demain, je veux lire moi-meme l'interrogatoire de
+ces Pardaillan.
+
+--Ce n'est pas tout, mon fils! reprit Catherine avec plus d'energie
+encore. Je vous ai dit que Tavannes se trouve dans mon oratoire, et
+vous m'avez dit, vous, que vous vous defiez du marechal... Eh bien, moi
+aussi, je m'en defie! Seulement, je ne me contente pas de supposer, moi.
+Je vais droit au but et je cherche a savoir la verite: je la sais!
+
+--Il y a donc une verite sur Tavannes!
+
+--Une terrible verite: savez-vous pourquoi le marechal de Tavannes est
+au Louvre? C'est Henri de Guise qui l'a envoye!... Ainsi cet homme, qui
+commande aux trois quarts de la garnison de Paris, qui, d'un geste, peut
+faire marcher quatre mille soldats sur le Louvre, cet homme appartient a
+Guise! Et que vient-il faire en notre conseil? S'assurer que vous etes
+vraiment le roi, que vous allez prendre les mesures propres a sauver
+votre trone, votre vie et l'Eglise!... Faute de quoi, c'est Guise qui
+les prendra ces mesures. Mais lui ne sauvera que l'Eglise... Quant
+a votre trone et a votre vie, vous devrez lui demander merci. Ah!
+Charles... mon fils... mon roi!... du courage, par le sang du Christ!
+Voyez les huguenots qui s'appretent a une supreme entreprise! Voyez
+Guise, qui attend de vous un moment de defaillance pour se faire
+elire capitaine general et marcher sur vous... sur le roi, ami des
+heretiques!...
+
+--Par l'enfer! gronda Charles en se relevant. Ah! pour ceux-la, pas
+d'hesitation! Je n'ai que trop bien compris leur trahison. Je veux que,
+sur l'heure meme, on arrete Guise en son hotel! Je veux qu'on arrete
+Tavannes dans votre oratoire...
+
+--Sire! Sire! cria Catherine en s'elancant et en placant sa main sur la
+bouche du roi, pour l'empecher d'appeler.
+
+--Eh! madame! etes-vous donc aussi avec eux? dit Charles en se
+debarrassant de l'etreinte.
+
+--Charles, qu'allez-vous faire? Ou sont vos gardes pour arreter Guise?
+Sachez que Paris tout entier se levera pour le defendre. Ce n'est
+pas seulement du courage et de l'energie qu'il faut ici, c'est de
+la prudence! Laissez Guise s'endormir dans sa securite, et nous le
+rattraperons bien tot ou tard. L'essentiel est qu'il ne puisse rien
+faire cette nuit, ni demain; et, pour cela, il faut qu'il sache par
+Tavannes que vous etes decide a sauver l'Eglise!... Venez, Charles,
+venez, mon fils... allons jouer ensemble la partie supreme qui doit
+raffermir sur votre tete cette couronne chancelante!
+
+Catherine paraissait transfiguree par l'enthousiasme.
+
+Jamais le roi ne l'avait vue si forte, si vaillante, avec un visage
+enflamme, des yeux ou roulaient des pensees tragiques.
+
+Et lui, chetif, malingre, suant l'epouvante et la fievre, il se sentit
+pres d'elle comme un petit enfant.
+
+Elle l'avait pris par la main et l'entrainait avec une irresistible
+vigueur.
+
+La reine atteignit son oratoire, ouvrit brusquement la porte et s'effaca
+devant Charles IX, qui entra le premier.
+
+--Le roi! dit Tavannes.
+
+Les autres se leverent, s'inclinerent, demeurerent courbes.
+
+Charles IX avait repris assez d'empire sur lui-meme pour paraitre calme.
+
+--Messieurs, dit-il, je vous remercie de vous etre rendus a mon
+appel..."
+
+Ce trait d'audace etait presque un trait de genie, et Catherine regarda
+son fils avec etonnement.
+
+--Asseyez-vous, messieurs, continua Charles, et deliberons sur les
+affaires presentes. Parlez le premier, monsieur le chancelier.
+
+--Sire, dit Birague, j'ai fait crier aujourd'hui l'edit qui defend aux
+Parisiens de sortir armes dans les rues. Or, a mesure que cet edit
+se criait, les rues de Paris se sont remplies de gens en armes. Les
+capitaines de quartier ont rassemble leurs hommes et, a l'heure qu'il
+est, il y a, dans chaque maison, des soldats prets a occuper les
+carrefours. J'estime, sire, qu'il nous est impossible de resister a une
+pareille force. Si M. de Coligny est encore vivant d'ici vingt-quatre
+heures, il ne restera plus pierre sur pierre dans Paris.
+
+--Votre avis est donc que nous devons arreter M. l'amiral et instruire
+son proces?
+
+--Mon avis, sire, est qu'on doit executer M. de Coligny seance tenante
+et sans autre forme de proces.
+
+Le roi ne montra aucune surprise.
+
+Seulement, il devint un peu plus pale, et ses yeux parurent encore plus
+vitreux que d'habitude.
+
+--Et vous, monsieur de Nevers?
+
+--Moi, dit le duc de Nevers, j'ai vu ce soir des bandes de huguenots
+qui, hautement, accusaient Votre Majeste de jouer double jeu. J'ai vu
+ces memes huguenots tout pales et deconfits au moment ou ils ont su que
+l'amiral avait ete tue; ils se preparaient tous a prendre la fuite.
+Puis, lorsqu'ils ont connu la verite, plus insolents que jamais, ils
+ont decide qu'il fallait exterminer les catholiques, de crainte d'etre
+extermines par eux; qu'on tue Coligny, et tout danger est conjure.
+
+Tavannes, interroge, fit une reponse pareille.
+
+Le duc d'Anjou assura que le marechal de Montmorency, a la tete des
+politiques, allait se reunir aux huguenots, pour accabler le roi et
+Paris.
+
+Gondi, dans un beau mouvement de colere, dit qu'il etait pret a
+etrangler l'amiral de ses propres mains.
+
+Catherine ne disait rien. Elle ecoutait et souriait.
+
+Seulement, quand tous eurent parle, quand elle vit Charles IX si pale
+qu'on eut dit un spectre, ses levres blanches agitees d'un tremblement
+convulsif, elle se tourna vers lui et prononca:
+
+--Sire, nous ici presents, et toute la chretiente comme nous, attendons
+le mot qui doit nous sauver.
+
+--Vous voulez donc que l'amiral meure? begaya Charles.
+
+--Qu'il meure! dirent-ils tous d'une voix.
+
+Le roi se leva de son siege et se mit a marcher a pas precipites dans
+l'oratoire, essuyant, a grands revers de main, l'abondante sueur qui
+coulait sur son visage.
+
+Catherine le suivait des yeux dans ses evolutions. Sa main, cette main
+de femme encore fine et belle, s'etait crispee au manche de la dague
+qu'elle portait toujours a sa ceinture. Une double flamme d'un feu
+sombre jaillissait de ses prunelles grises; ses sourcils s'etaient
+contractes; toute sa personne se raidissait dans une tension de volonte
+portee au paroxysme.
+
+Charles IX allait et venait, murmurant des mots sans suite.
+
+La reine le vit s'arreter au pied du grand Christ d'argent massif sur sa
+croix d'ebene. Catherine fit trois pas, et, levant ses deux bras vers la
+croix, d'une voix rauque, empreinte d'une etrange exaltation, elle cria:
+
+--Maudis-moi, Seigneur! Maudis-moi d'avoir porte dans mes flancs un fils
+qui meprise ta loi, resiste a tes ordres et, sous ton divin regard,
+songe a jeter bas ton temple!...
+
+Charles, les cheveux herisses, recula et gronda:
+
+--Vous blasphemez, madame!...
+
+--Maudis-moi, Seigneur! continua Catherine fanatisee par l'exces
+de l'effort, maudis-moi de ne pas trouver les paroles qui doivent
+convaincre le roi de France!
+
+--Assez! Assez, madame!... Que voulez-vous?...
+
+--La mort de l'Antechrist.
+
+--La mort de Coligny! murmura Charles.
+
+--Ah! cria Catherine d'une voix eclatante, vous voyez bien que vous le
+nommez!... Oui, sire, vous le savez comme nous tous, l'Antechrist,
+c'est l'hypocrite qui nous a tue plus de six mille braves en tant de
+batailles, qui nous fait une guerre acharnee, qui, dans Paris meme,
+exalte l'orgueil de ses demons et fomente la destruction de la sainte
+Eglise!
+
+--C'est mon hote, madame!... Messieurs, songez-y...
+
+--C'est l'enfer qui nous attend tous s'il vit! rugit Catherine.
+
+--Moi, je retourne en Italie, dit Gondi. Le salut de mon ame avant tout!
+
+--Sire, fit le chancelier de Birague, daigne Votre Majeste me permettre
+de me retirer sur mes terres...
+
+--Par le tonnerre du Ciel! vocifera Tavannes, je vais offrir mon epee au
+duc d'Albe!
+
+--Partez! gronda Catherine. Partez donc tous! Que l'exode des fils
+de France commence donc! Malheur! Malheur sur nous! Charles, ta mere
+demeurera seule avec toi et mourra sous tes yeux, te couvrant de son
+corps avant que les heretiques ne te frappent!...
+
+Et, se rapprochant de lui, elle lui glissa dans l'oreille:
+
+--Avant qu'Henri de Guise ne soit proclame roi de France, pour avoir
+arrache le royaume aux huguenots!...
+
+--Vous le voulez! haleta Charles IX. Vous le voulez tous!... Eh bien,
+tuez-le! Tuez l'amiral! Tuez mon hote! Tuez celui que j'appelle mon
+pere! Mais, par l'enfer, tuez aussi tous les huguenots de France, afin
+qu'il n'en reste pas un pour me reprocher ma felonie! Tuez! Tuez tout!
+Tuez!... Ah!..."
+
+Son visage se convulsa.
+
+Et ce rire sombre, fantastique et terrible, qui, parfois, eclatait sur
+ses levres, le secoua de frissons convulsifs.
+
+--Enfin! avait hurle Catherine avec un accent de joie furieuse.
+
+--Enfin! repeta le marechal de Tavannes avec une sorte de contrariete.
+
+D'un geste, Catherine les entraina tous dans son cabinet proche de
+l'oratoire, tandis que le roi tombait dans un fauteuil, luttant
+desesperement contre la crise qui se dechainait.
+
+--Monsieur le marechal, dit alors Catherine en regardant Tavannes en
+face, je vous charge d'avertir M. de Guise que le roi est decide a
+sauver l'Eglise et le royaume. Nous comptons sur lui...
+
+Tavannes s'inclina.
+
+--Allez, messieurs, reprit la reine, voici trois heures qui sonnent;
+soyez ici demain matin, a huit heures; amenez-moi M. de Guise, M.
+d'Aumale, M. de Montpensier et M. de Damville; n'oubliez pas le prevot
+Le Charron. Que, des huit heures, nous soyons tous assembles ici...
+
+Le duc d'Anjou demeura seul avec sa mere.
+
+Catherine lui prit les deux mains, le regarda longuement avec une
+profonde tendresse et, d'une voix tres douce, murmura:
+
+--Tu seras roi, mon fils! Va te reposer...
+
+--Ma foi, dit le futur Henri III en baillant, j'en ai grand besoin,
+madame.
+
+Et il se retira, sans repondre au baiser de sa mere Cette indifference
+du fils prefere, adore... c'etait le tourment, la plaie secrete de ce
+coeur de granit... c'etait peut-etre le chatiment.
+
+Apres quelques minutes de reverie, Catherine alla ouvrir une porte.
+
+Ruggieri parut. Il avait, depuis trois jours, vieilli de dix ans.
+
+--Il est temps, dit la reine. Previens Cruce, Kervier Pezou...
+
+--Oui, madame, dit Ruggieri d'une voix blanche.
+
+--C'est pour la nuit prochaine. Charge-toi du signal. A trois heures
+apres minuit. L'heure est bonne. Tu placeras quelqu'un aux cloches de
+Saint-Germain-l'Auxerrois...
+
+Ruggieri tressaillit et eut un geste d'horreur.
+
+--Es-tu fou? gronda Catherine en haussant les epaules.
+
+--J'irai moi-meme, murmura sourdement Ruggieri, le glas de mon fils n'a
+pas ete sonne... Je le sonnerai!...
+
+--Son fils! songea la reine. Mon fils!...
+
+Elle eut un geste violent et rude pour ecarter d'importunes pensees et
+reprit:
+
+A propos, qu'as-tu fait de Laura?
+
+--Morte, dit Ruggieri.
+
+--Et Panigarola?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Il faudra savoir. Cet homme peut etre dangereux...
+
+Ruggieri disparut silencieusement, pale comme un fantome.
+
+La reine se mit a sa table. Bien qu'il fut plus de trois heures, elle
+n'avait nullement sommeil. Elle saisit sa plume et febrilement commenca
+a ecrire...
+
+Mais, bientot, elle s'arreta... la plume tomba de ses mains... son front
+s'inclina et, d'une voix sourde, a peine perceptible, dans un long et
+terrible soupir qui gonfla son sein, elle murmura:
+
+"C'etait mon fils!"
+
+Cependant, Charles IX, la tete en feu, s'etait traine hors de l'oratoire
+et avait regagne sa chambre a coucher.
+
+Il se jeta tout habille en travers de son lit, mais n'y demeura que
+quelques minutes.
+
+Il allait et venait d'un pas tremblant, et parfois soulevait les rideaux
+de sa fenetre pour voir si le jour ne paraitrait pas. Ses deux levriers
+favoris, Nysus et Euryalus, le suivaient d'un air inquiet dans ses
+evolutions.
+
+"Que faire pour ne pas penser a cela?" murmurait-il en claquant des
+dents.
+
+Il alluma tout ce qu'il y avait de flambeaux dans la chambre et, allant
+a un petit meuble vitre, en tira un manuscrit.
+
+"Si je travaillais un peu a mon livre?..."
+
+Le manuscrit etait tout entier de la main du roi. Il portait ce titre:
+_La Chasse royale_[1]. Le roi le feuilleta machinalement de ses mains
+qu'agitaient des tremblements et arriva jusqu'aux dernieres lignes,
+jusqu'a la derniere phrase. Elle commencait par ces mots:
+
+"Lorsque l'animal est hallali..."
+
+[Note 1: Revu et corrige par Villeroi, ce livre a ete imprime en
+1625.]
+
+"Hallali! gronda le roi. Oh! l'infernal et sinistre hallali qui se
+prepare!..."
+
+Il rejeta furieusement le manuscrit au fond du petit meuble. Un
+gemissement se fit entendre.
+
+"Qui est la?" hurla Charles en se retournant, livide.
+
+C'etait Nysus, l'un de ses deux chiens, qui sollicitait une caresse. Ils
+etaient la, tous les deux, le museau pointu en l'air, le regardant et
+l'interrogeant.
+
+"Ah! fit Charles avec un soupir, c'est vous?... Que voulez-vous?...
+Etes-vous chiens de chasse?... Est-ce la curee que vous reclamez?...
+Arriere! Arriere! C'est trop de sang!..."
+
+Les deux levriers, effares, se reculerent en jetant une plainte.
+
+Charles vacilla sur ses jambes, ses mains s'etendirent pour chercher un
+appui, il tomba. Ses ongles s'incrusterent sur le tapis; ses yeux se
+convulserent jusqu'a paraitre entierement blancs; sa bouche ecuma...
+
+"A moi!... Voici Guise qui m'assassine! Au meurtre!... Qui vient
+derriere lui?... Coligny! Les huguenots!... A mort! Tuez! Tuez!...
+Mettez-moi ce Pardaillan au chevalet... Reponds! Que sais-tu?...
+Cosseins!... Arretez ma mere! Ah! je meurs!..."
+
+Il demeura pantelant pendant dix minutes.
+
+Puis, se redressant sur ses mains:
+
+"Que de sang!... Seigneur! Seigneur!... Voila que je sue du sang, a
+present!... Maitre Ambroise, sauvez-moi!... Horreur! c'est du sang!
+J'etouffe! A moi! Oh! ils me laisseront noyer dans le sang!... Fuyons,
+Marie, fuyons... La... plus haut, dans les tours de Notre-Dame!...
+Fuyons, Marie... le sang monte toujours...
+
+Pendant une heure, le roi se debattit contre la crise, dans l'effroyable
+cauchemar de sa vision.
+
+Puis, il n'eut plus qu'un souffle court et rauque, et tomba d'un morne
+et profond sommeil...
+
+
+
+XXVI
+
+LA CHAMBRE DE TORTURE
+
+Pendant que se deroulaient au Louvre les tragiques incidents de ce
+formidable et supreme conciliabule que nous avons essaye d'esquisser,
+les deux Pardaillan, dans leur prison du Temple, sur leur botte de
+paille, dormaient cote a cote.
+
+Car, c'est ce matin-la, samedi 23 aout, qu'ils devaient tous les deux
+subir la question ordinaire et extraordinaire.
+
+Et cela equivalait a une condamnation a mort.
+
+Quelle mort!... Les os broyes, les chairs arrachees par des tenailles
+chauffees a blanc, les jambes serrees dans l'etau mortel, au point que
+les veines eclatent et que le sang jaillit et gicle!...
+
+La chose devait se faire a dix heures du matin.
+
+Ils dormaient.
+
+Depuis six jours que le chevalier avait rejoint son pere dans ce cachot,
+les deux prisonniers n'avaient eu aucune nouvelle du dehors. Montluc
+n'etait pas venu les voir; Peut-etre l'ivrogne les avait-il oublies. Ils
+ne voyaient meme pas le geolier, car on leur passait a boire et a manger
+par une sorte de chatiere menagee au bas de la porte. Les trois
+premiers jours, et quoi que son pere lui en eut dit, le chevalier avait
+activement cherche un moyen d'evasion.
+
+Il avait sonde les murs: leur epaisseur--peut-etre cinq ou six
+pieds--defiait toute tentative; il eut fallu un an pour arriver a les
+percer sans le secours des instruments necessaires--et pour aboutir ou?
+Sans doute dans quelque cachot voisin.
+
+Quant a la lucarne, par ou filtrait une lumiere avare de ses rayons, il
+n'y avait meme pas moyen d'atteindre les barreaux.
+
+La porte etait en chene massif, bardee de fer, herissee de clous
+enormes.
+
+L'emploi de la force etant inutile, le chevalier songea a la ruse. Un
+soir, il se mit a plat ventre, la tete contre la chatiere, appela la
+sentinelle et lui offrit cinq cents ecus d'or s'il voulait l'aider a
+sortir, ne doutant pas que le duc de Montmorency ne payat la dette. La
+sentinelle repondit que M. de Montluc, le gouverneur, avait une telle
+defiance, qu'il gardait chez lui les clefs des cachots ou se trouvaient
+les prisonniers les plus importants; que, meme eut-il ces clefs, lui,
+soldat, n'ouvrirait pas pour tout l'or du royaume, vu qu'il tenait a sa
+tete plus encore qu'a la richesse.
+
+--Tu vois? dit le vieux Pardaillan. Puisque nous n'avons plus que deux
+ou trois jours a vivre, tachons de les vivre calmement. Ah! si tu
+m'avais ecoute, chevalier! Si tu avais suivi mes conseils! Or ca,
+qu'as-tu a soupirer? Regretterais-tu de mourir?
+
+--Ma foi oui, monsieur, repondit le chevalier dans la simplicite de son
+ame. J'aime la vie, je l'avoue. Et puis, il me semble que j'avais un
+role a jouer et que j'en ai esquisse les premiers gestes a peine.
+J'eusse voulu etre un de ces hommes simples et dignes qui, la lance au
+poing, le coeur ferme et l'esprit libre, s'en allaient par le monde,
+afin de terroriser les mechants et de reconforter les faibles!
+
+C'est en devisant de ces choses que les deux Pardaillan--evitant avec
+soin de parler de Loise, l'un pour ne pas eveiller une supreme douleur
+chez son fils, l'autre pour ne pas pleurer,--atteignirent la nuit du
+vendredi, la derniere nuit.
+
+Comme tous les soirs, ils s'endormirent paisiblement.
+
+Comme tous les matins, le vieux Pardaillan se reveilla le premier, vers
+six heures. Un mince filet de jour se jouait sur le visage du chevalier;
+il souriait, revant sans doute de Loise.
+
+Le routier le contempla avec une inexprimable expression de tendresse et
+de douleur. L'heure terrible etait arrivee. Un leger mouvement qu'il fit
+reveilla le jeune homme. Il ouvrit les yeux et vit son pere, penche sur
+lui.
+
+Alors, chacun d'eux fremit jusqu'au plus profond de l'etre, et chacun
+s'efforca de garder un visage serein. Ils ne se dirent rien. Que se
+fussent-ils dit a ce moment supreme?
+
+Enfin, apres des heures qui leur parurent des minutes, ils entendirent
+dans le couloir un bruit de pas nombreux.
+
+Ils s'etreignirent silencieusement, d'une longue etreinte d'adieu.
+
+La porte s'ouvrit. Montluc parut. Il avait une escorte de vingt
+arquebusiers.
+
+Montluc fit un signe: les gardes entourerent les deux Pardaillan, qui
+eurent un dernier eclair de joie sombre en voyant que, jusqu'au bout,
+ils seraient ensemble.
+
+On se mit en marche. Le chevalier constata qu'au bout du couloir il
+y avait d'autres gardes qui attendaient; toute la garnison du
+Temple--soixante soldats--etait sur pied.
+
+On descendit un escalier de pierre. On s'enfonca dans les entrailles de
+la vieille prison.
+
+Enfin, on penetra dans une vaste piece dallee.
+
+C'etait la chambre de torture.
+
+Le bourreau-jure etait la. Pres de lui, se trouvait un homme qu'a la
+lueur des torches le chevalier reconnut aussitot--: c'etait Maurevert.
+Le chevalier tourna la tete vers son pere et sourit. Maurevert etait
+livide et tremblant de haine impatiente.
+
+Trente arquebusiers se rangerent autour de la salle aux voutes
+surbaissees. De six en six hommes, il y avait une torche. Les Pardaillan
+virent tout cela d'un coup d'oeil. Ils virent le chevalet de torture,
+avec ses ais, ses cordes, les coins de bois et le maillet poses sur une
+dalle; ils virent un brasier ou chauffaient des fers, des tenailles.
+Ils virent le bourreau qui donnait des instructions a deux hommes: ses
+aides; ils virent Montluc qui causait avec Maurevert...
+
+--Par lequel commencons-nous? demanda Montluc.
+
+--Monsieur..., fit le chevalier en avancant d'un pas.
+
+Aussitot, dix mains rudes s'abattirent sur lui comme si on eut craint
+quelque tentative desesperee.
+
+--Que voulez-vous? grommela Montluc.
+
+--Une grace, dit le chevalier en affermissant sa voix d'un effort
+terrible. Faites que je sois questionne le premier.
+
+--Morbleu! cria le vieux Pardaillan, ce que tu demandes la est injuste.
+Honneur, a la vieillesse, que diable!
+
+--Moi, ca m'est egal, dit Montluc qui interrogea Maurevert du regard.
+
+Maurevert chercha les yeux du chevalier; mais le jeune homme avait
+tourne vers son pere un supreme regard d'adieu.
+
+--Le vieux d'abord! gronda Maurevert avec un accent de haine implacable.
+
+Il avait devine tout ce que le chevalier allait souffrir en voyant
+torturer son pere. En meme temps, il recula vivement vers une porte qui
+donnait sur une sorte de cabinet, ou divers ustensiles etaient ranges.
+La, dans l'ombre, une femme vetue de noir, le visage couvert d'un long
+voile, attendait, semblable au genie familier de cet enfer.
+
+Elle fit un signe a Maurevert, qui cria:
+
+--Allons, bourreau, commence ton office.
+
+--Nous disons le plus vieux d'abord? demanda le bourreau d'une voix
+indifferente.
+
+Les deux aides, le bourreau et quelques gardes saisirent le vieux
+routier.
+
+--Mon pere! Mon pere! rugit le chevalier.
+
+Et, le desespoir le galvanisant d'une secousse electrique, il se courba,
+se raidit, se secoua, faisant vaciller et trembler les huit gardes
+qui essayaient de le maintenir. Il y eut une minute de tumulte et de
+desordre. Montluc tirait sa dague, et Maurevert cria: "Les chaines! Les
+chaines!" lorsque, tout a coup, la porte de la chambre des questions
+s'ouvrit et une voix haletante, une voix de femme, eclatante, domina les
+bruits de l'affreuse lutte:
+
+"Au nom du roi!... Il y a sursis!..."
+
+A ce cri "Au nom du roi", tous demeurerent immobiles, jusqu'au bourreau
+qui laissa tomber les chainettes dont il commencait a lier les jambes du
+chevalier, jusqu'a Maurevert, qui se mordit les poings pour etouffer un
+hurlement de rage, jusqu'a Catherine de Medicis qui, dans son ombre,
+tressaillit violemment.
+
+Et tous virent alors une femme, une jeune femme a tournure elegante,
+modestement vetue, qui jetait un regard de compassion emue et de joie
+profonde sur les deux condamnes, et qui, les mains jointes, murmurait:
+
+"Que benie soit la Vierge Marie, ma sainte patronne, j'arrive a temps!
+
+--Marie Touchet! murmura le chevalier qui s'inclina d'un air de grace,
+d'une simplicite prodigieuse en un tel moment.
+
+--Qui etes-vous, madame? demanda Montluc en s'avancant vers la jeune
+femme.
+
+--Je suis une messagere du roi de France, voila tout ce qui vous
+importe, monsieur! dit Marie Touchet.
+
+--Comment etes-vous parvenue ici?
+
+Sans repondre, elle tendit un papier que Montluc alla lire a la lueur
+d'une torche. Il contenait ces mots:
+
+_Ordre aux gouverneurs, portiers et tous geoliers du
+
+Temple de laisser passer le porteur des presentes jusqu'a la chambre des
+questions.--Signe: Charles, Roi._
+
+--Et maintenant, lisez ceci! reprit Marie Touchet.
+
+Et elle tendit a Montluc stupefait un deuxieme papier sur lequel le roi
+avait, de sa main, trace cette ligne:
+
+_Ordre de surseoir a l'interrogatoire de messieurs de Pardaillan pere et
+fils.--Signe: Charles, Roi._
+
+Montluc, ayant lu, se tourna vers le sergent qui commandait les gardes
+et dit:
+
+--Emmenez les prisonniers dans leur cachot. Bourreau, tu reviendras
+quand il plaira au roi.
+
+--Un instant, gronda Maurevert. Tout n'est pas dit...
+
+--Tout est dit quand le roi ordonne, dit Montluc.
+
+Le chevalier et le vieux routier, pendant ces quelques instants, avaient
+tenu leurs yeux fixes sur Marie Touchet et l'eloquence de leurs regards
+la remerciait. Ils sortirent, environnes de leurs gardes, deja plus
+respectueux.
+
+Alors Marie Touchet s'eloigna a son tour, pareille a un de ces anges de
+la legende descendu un instant dans la demeure des demons.
+
+Il n'y eut plus dans la lugubre salle que Maurevert et Montluc.
+
+--Confiez-moi ces papiers, dit Maurevert. Le roi sera sans doute heureux
+de votre promptitude a obeir; mais, enfin, s'ils n'etaient pas de
+lui!...
+
+--Ma foi, mon cher monsieur, dit le soudard, qu'ils soient du roi ou
+d'un autre, peu m'en chaut. Y a-t-il un cachet sur ces papiers? Oui. Ce
+cachet est-il aux armes du roi? Oui. Le reste ne me regarde pas.
+
+Maurevert prit les papiers, et entra dans le cabinet.
+
+--J'ai tout entendu, dit la reine en jetant a peine un coup d'oeil sur
+les papiers. Je connais la personne qui est venue.
+
+--Ainsi, c'est bien le roi qui a signe? balbutia Maurevert. Que faire
+alors?
+
+--Obeir. Je vais au Louvre et j'arrangerai la chose Tenez-vous en paix;
+ce qui est dit est dit; vous aurez ces deux hommes. Dans huit jours,
+trouvez-vous a mon hotel. D'ici la, voyagez; ne demeurez pas a Paris.
+Vous avez commis une premiere maladresse en manquant l'amiral. Si vous
+en commettiez une deuxieme en vous laissant arreter--car on cherche le
+meurtrier--vous seriez, cette fois, perdu sans recours.
+
+--Madame, je crois que mon interet exige que je demeure a Paris. Dans
+huit jours, d'ailleurs on aura autant d'interet que maintenant a trouver
+l'auteur de l'arquebusade du cloitre.
+
+--Je ne crois pas! dit Catherine avec un sourire livide.
+
+Et saisissant le bras de Maurevert:
+
+--Je vous couvre, entendez-vous? Votre grande faute n'est pas d'avoir
+tire sur l'amiral, c'est de l'avoir manque. Mais au surplus, les choses
+sont mieux ainsi; votre maladresse est peut-etre un coup d'adresse
+extraordinaire. Obeissez, partez, revenez dans huit jours et vous saurez
+alors ma pensee. Et, quant a ces deux hommes ne craignez rien: je vous
+en reponds.
+
+--J'obeirai, madame, dit Maurevert
+
+Il sortit en se disant:
+
+"Je me loge aux abords du Temple et je ne bouge pas de huit jours; je
+veux voir, moi!..."
+
+"Comment et pourquoi la maitresse du roi s'interesse-t-elle a ces deux
+aventuriers? se demandait Catherine. Comment et pourquoi a-t-elle obtenu
+cet ordre de sursis?... Je le saurai dans quelques jours. Les Pardaillan
+ne peuvent m'echapper. Pour aujourd'hui, songeons a la grande besogne!"
+
+Comment Marie Touchet avait obtenu ce sursis? C'est ce que nous devons
+expliquer rapidement.
+
+Le valet du roi etait entre a sept heures du matin dans l'appartement de
+Charles IX et l'avait trouve qui se deshabillait.
+
+--Tu vois, avait dit Charles, j'ai passe la nuit a travailler...
+
+--Aussi Votre Majeste est-elle a faire peur, dit familierement le valet.
+
+--Je vais reparer cela. Je veux dormir jusqu'a onze heures, tu entends?
+Que personne n'entre ici! Tu diras a mes gentilshommes qu'il n'y aura
+pas de lever ce matin et que je les attends a mon jeu de paume apres
+midi.
+
+Le valet parti, le roi acheva de se deshabiller, mais pour revetir
+aussitot un costume de drap, d'apparence bourgeoise. Bientot, par des
+couloirs et des escaliers derobes, il gagna une cour deserte,
+atteignit une petite porte situee non loin de l'angle qui avoisine
+Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est par la qu'il passait quand il voulait
+qu'on le crut au Louvre alors qu'il se promenait dans sa bonne ville,
+comme un ecolier heureux d'echapper pour quelques heures a la dure
+contrainte.
+
+Des qu'il se trouva dehors, le roi huma a pleins poumons l'air vif de la
+Seine. Sa poitrine etroite se dilata.
+
+Un peu de couleur anima ses joues.
+
+Nul n'eut reconnu dans ce petit bourgeois souriant et heureux l'homme
+qui venait de se debattre dans une crise affreuse contre des visions
+formidables, le roi qui venait de decreter l'hecatombe des huguenots...
+
+Il remonta le cours de la Seine, puis tourna a gauche, atteignit la rue
+des Barres et penetra dans la maison de Marie Touchet.
+
+C'est la qu'apres ces terribles acces, qui faisaient de lui tantot une
+miserable loque humaine, tantot un fou furieux, c'est la qu'il venait
+chercher le repos reparateur; c'est la qu'il venait trouver l'apaisement
+et la douceur, lorsque quelque terrible scene l'avait mis aux prises
+avec sa mere.
+
+Lorsque le roi eut ete introduit dans l'appartement de Marie Touchet,
+il s'arreta dans l'encadrement de la porte, emerveille par le spectacle
+qu'il avait sous les yeux: Marie Touchet, assise pres d'une fenetre dont
+les chassis leves laissaient entrer a flots l'air et la lumiere, etait
+en deshabille du matin. Son sein etait nu. Et a ce sein se suspendait
+l'enfant rose, joufflu ses deux petites mains pressant le beau sein
+blanc qu'il tetait assidument, ses jambes en l'air se livrant a une
+gymnastique de satisfaction. Marie le contemplait en souriant.
+
+Enfin, l'enfant, repu sans doute, s'endormit tout a coup, une goutte de
+lait au coin des levres.
+
+Alors Marie Touchet se leva et le deposa doucement dans le berceau.
+
+Et elle demeura la, le visage plein d'admiration.
+
+A ce moment, Charles s'avanca sans bruit, la saisit par-derriere dans
+ses bras et lui mit ses deux mains sur les yeux, en riant comme un gamin
+qui fait une bonne farce.
+
+Marie le reconnut aussitot, mais, se pretant au jeu de son amant, elle
+s'ecria dans un joli rire:
+
+--Qui est la? Quel vilain m'empeche de voir monsieur mon fils? Ah! c'est
+trop fort. Je m'en plaindrai au roi.
+
+--Plains-toi donc! fit Charles en otant ses mains. Et Marie, se jetant
+dans ses bras, lui tendit ses levres en disant:
+
+--Mon cher seigneur, le premier baiser pour moi... Et maintenant,
+monsieur votre fils.
+
+Le roi se pencha sur le berceau. Marie etait pres de lui, penchee aussi.
+Les deux tetes se touchaient. Toutes les deux exprimaient la meme
+admiration naive qui chez le roi, se nuancait d'etonnement... Quoi! ce
+petit etre si fort si beau, c'est mon fils!... Le roi etait perplexe...
+Il cherchait une place pour embrasser le petit sans l'eveiller et
+finalement, n'osant pas, chercha les levres de Marie en disant:
+
+--Tiens, donne-lui ce baiser... je pourrais lui faire mal, moi!
+
+Marie Touchet deposa doucement ses levres sur le front de l'enfant.
+
+Puis, tous deux, se relevant, gagnerent sur la pointe des pieds la salle
+a manger ou le roi se jeta dans un fauteuil en disant:
+
+--Je tombe de sommeil et de fatigue...
+
+Marie Touchet s'etait assise sur ses genoux et caressait doucement les
+cheveux de Charles.
+
+--Raconte-moi tes peines, disait-elle. Comme tu es pale!... Qui t'a
+encore tourmente?... J'espere que tu n'as pas eu de crise, au moins?...
+
+--Eh bien, si, j'ai encore eu une crise, et elle a ete terrible... Ce
+qui est affreux, vois-tu, c'est qu'il y a quelque chose de nouveau
+dans mon mal... Je sens que mon esprit est atteint... ma cervelle se
+detraque... lorsque je sens la crise venir, il entre en moi comme un
+souffle de haine furieuse contre l'humanite... Dans ces minutes-la, je
+voudrais detruire tout ce qui m'entoure, mettre le feu a Paris comme je
+t'ai dit que cet empereur fit de Rome, frapper, tuer... Ah! Marie, on
+m'a trop dit que les rois ne sont forts que lorsqu'on les redoute,
+lorsqu'ils tuent... et cela, vois-tu, m'est entre dans le sang...
+
+--Allons, tout cela passera... Il ne te faut qu'un peu de repos...
+
+--Oui... du calme... du repos... Mais ou en trouver hormis ici? Je suis
+entoure de conspirateurs.
+
+--N'y songe pas en ce moment. Prends ici, du moins, le peu de repos qui
+calme ta pauvre chere tete... plains-toi, dis-moi ce que tu as souffert,
+mais ne me dis pas ce que tu redoutes... Tu es le roi... nul n'oserait
+te toucher..."
+
+Elle parla ainsi longuement de sa voix douce, le bercant, le
+consolant...
+
+Mais, cette fois, le roi ne voulait pas etre console. Trop de choses et
+des choses trop terribles se preparaient autour de lui. Et, comme
+il n'osait en parler, il se mit a raconter que le parti des Guises
+travaillait a sa perte et que sa mere avait decouvert la preuve de
+la conspiration, et que, ce matin meme, on allait questionner deux
+dangereux acolytes de Guise.
+
+--Voici neuf heures, termina-t-il. Dans une heure, ces maudits
+Pardaillan auront tout avoue, et je saurai la verite.
+
+Marie Touchet jeta un cri.
+
+--Tu dis qu'on va questionner deux hommes qui s'appellent Pardaillan?
+
+--Oui-da. Ce sont sans doute des serviteurs de Guise.
+
+--Sire, s'ecria Marie Touchet, je vous demande grace pour ces deux
+hommes.
+
+--Ca! perds-tu la tete?...
+
+--Non, non, mon bon Charles! Ne t'ai-je pas dit que j'ai ete sauvee par
+deux inconnus qui m'ont dit s'appeler Brisard et La Rochette?... Eh
+bien, ce sont eux! Ramus a su leurs vrais noms...
+
+--Ah! tu vois bien qu'ils conspirent, puisqu'ils cachent leurs noms!...
+Ecoute, Marie, veux-tu que je sois tue?...
+
+--Charles! Mon Charles! Je te jure qu'ils ne peuvent etre coupables! Oh!
+tu les cherchais pour les combler d'honneurs... et voici qu'on va les
+questionner!... Ceci est affreux, sire! Ces deux hommes m'ont sauvee! Si
+je suis vivante, c'est a eux que je le dois.
+
+--Marie!...
+
+--Non, Charles! Je serais une infame si je laissais livrer au bourreau
+deux vaillants gentilshommes qui ont risque leur vie pour moi! Ne
+peux-tu les faire venir au Louvre? les interroger sans l'aide du
+bourreau? Ils diront tout! Je m'en fais la caution!...
+
+--C'est, pardieu! vrai. Pourquoi ne leur parlerais-je pas moi-meme?...
+
+Marie, toute tremblante, entraina le roi a un secretaire.
+
+--Ecris, dit-elle, ecris un ordre de sursis.
+
+Charles ecrivit l'ordre.
+
+--Ou sont-ils? demanda-t-elle.
+
+--Au Temple. Je vais envoyer...
+
+--Non, non! J'y vais! J'y cours! s'ecria Marie Touchet en jetant a la
+hate une capeline sur sa tete et un manteau sur ses epaules. Donne-moi
+seulement un sauf-conduit...
+
+Charles ecrivit le laisser-passer. Il apposa son cachet sur les deux
+papiers et les remit a Marie Touchet.
+
+--O mon Charles, comme tu es bon... comme je t'aime!...
+
+Et elle s'elanca au-dehors, laissant le roi tout effare, mais charme. On
+sait le reste. Le roi demeura quelques minutes encore dans la paisible
+maison, alla revoir son fils qui dormait dans son berceau; puis, calme,
+l'ame purifiee, les yeux brillants, il reprit le chemin du Louvre.
+
+
+
+XXVII
+
+LE MESSIE DE LA SAINTE-INQUISITION
+
+La reine, en quittant le Temple, etait rentree secretement au Louvre ou
+l'attendaient quelques seigneurs a qui elle avait donne rendez-vous pour
+huit heures. L'ordre de surseoir a l'interrogatoire des Pardailian etait
+pour elle une grosse deception.
+
+En effet, elle avait espere surprendre enfin la preuve de la trahison de
+Guise.
+
+Par avance, elle avait prepare un coup de theatre qui devait mettre
+Henri de Guise a sa discretion...
+
+Passant par un couloir secret, elle arriva a son oratoire.
+
+Sa suivante florentine l'attendait.
+
+--Qui est la? demanda la reine.
+
+--Monseigneur le duc d'Anjou, le jeune duc de Guise le duc d'Aumale,
+M. de Birague, M. Gondi, le marechal de Tavannes et le marechal de
+Damville, M. le duc de Nevers et M. le duc de Montpensier.
+
+--Ou est Nancey?
+
+--Le capitaine est a son poste avec les cent gardes.
+
+--Que fait le roi?
+
+--Sa Majeste est sortie ce matin de bonne heure; mais tout le monde
+croit, au Louvre, que le roi dort.
+
+Catherine alla soulever une tenture et vit Nancey, son capitaine, l'epee
+nue a la main. Elle eut un geste de satisfaction et, venant s'asseoir
+pres d'une petite table qui supportait un lourd missel, elle s'assura
+que son poignard etait bien en place a portee de sa main, et elle dit:
+
+--Fais prevenir M. le duc de Guise que je l'attends.
+
+Deux minutes plus tard, le duc, somptueusement vetu comme a son
+ordinaire, penetrait dans l'oratoire et s'inclinait devant la reine.
+
+La reine s'arma de son plus charmant sourire et designa un siege au duc
+qui, sans se faire prier davantage, s'assit, campa son poing sur la
+hanche et regarda fixement la souveraine, comme d'egal a egal.
+
+--Il se croit deja roi! songea-t-elle.
+
+Quel etait donc cet homme qui faisait trembler l'indomptable Catherine?
+
+Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, etait alors age de vingt-deux ans.
+
+Il etait tres beau.
+
+C'etait le vivant portrait de sa mere, Anne d'Este, duchesse de Nemours.
+Il avait donc cette beaute male et reguliere de la superbe Italienne qui
+avait peut-etre dans les veines un peu du sang de Lucrece Borgia.
+
+Cette filiation eclatait sur son visage en orgueil et en dedain.
+
+Il s'habillait magnifiquement, entretenait une maison plus fastueuse
+que celle du roi; il portait au cou un triple collier de perles d'une
+inestimable valeur, et la garde de son epee etait constellee de
+diamants; les soieries les plus chatoyantes, les velours les plus fins
+composaient son costume. Il penchait un peu la tete en arriere et
+fermait a demi les yeux pour parler aux gens, comme s'il eut voulu
+laisser tomber sa parole de plus haut. Sa certitude de monter sur le
+trone de France etait, a cette epoque, absolue.
+
+D'ou lui venait cette certitude qui, seule, lui donnait cette superbe
+confiance, cette morgue fastueuse, cet orgueil intraitable? Nous
+l'allons dire.
+
+Notons, en passant, que ce magnifique cavalier qui eclipsait jusqu'au
+duc d'Anjou en elegance, que ce type acheve de la beaute, connut toute
+sa vie la singuliere destinee d'etre outrageusement trompe par sa femme:
+les amants se succedaient dans son lit, et toujours le duc de Guise
+montrait la morgue d'un etre a demi divin que le ridicule ne saurait
+atteindre.
+
+Si Henri de Guise tenait de sa mere la beaute du visage et la noblesse
+outree des attitudes, il tenait de son pere la froide cruaute.
+
+Francois de Lorraine, duc de Guise et d'Aumale, prince de Joinville
+et marquis de Mayenne, avait tue quelquefois pour le seul plaisir de
+tuer,--comme a Vassy; sans coeur, sans esprit, sans entrailles, tel
+avait ete l'illustre, le magnanime, le brave Francois de Guise, que les
+ecrivains se sont toujours efforces de presenter comme un modele de
+vertu civique et guerriere.
+
+La reine, ayant essaye de faire baisser les yeux a son redoutable
+interlocuteur, resolut d'abattre au moins pour un temps ses esperances.
+
+--Monsieur le duc, dit-elle d'une voix glaciale, on vous a sans doute
+appris que le roi votre maitre s'est decide a debarrasser le royaume des
+heretiques qui l'encombrent.
+
+--Je connais cette resolution, et vous m'en voyez tout heureux, madame,
+bien qu'elle soit un peu tardive.
+
+--Le roi est maitre de choisir son heure. Mieux que les intrigants et
+les brouillons, il sait l'heure propice pour frapper les ennemis de
+l'Eglise... et ceux du trone.
+
+Guise ne sourcilla pas et continua de sourire.
+
+--Le roi, reprit la reine, le roi peut-il compter sur votre concours?...
+
+--Vous le savez bien, madame! Mon pere et moi nous avons assez fait pour
+le salut de la religion pour que je puisse reculer au dernier moment.
+
+--Bien, monsieur. De quelle besogne speciale voulez-vous vous charger?
+
+--Je prends Coligny, dit froidement Guise; je pretends envoyer sa tete a
+mon frere le cardinal.
+
+Catherine palit. Cette tete, c'est elle qui avait promis de l'envoyer
+aux inquisiteurs!
+
+--Soit! dit-elle. Vous agirez au signal convenu: le tocsin de
+Saint-Germain-l'Auxerrois.
+
+--Est-ce tout, madame?
+
+--C'est tout, dit Catherine. Pourtant, comme vous etes le rempart du
+trone, je pretends vous montrer les precautions que j'ai prises pour le
+cas ou le Louvre serait attaque par les parpaillots. Nancey!
+
+Le capitaine des gardes de la reine parut aussitot.
+
+--Nancey, demanda la reine, combien avons-nous d'arquebusiers en ce
+moment dans le Louvre?
+
+--Douze cents, madame.
+
+Guise sourit.
+
+--Et puis? reprit Catherine en le regardant de cote.
+
+--Et puis, continua Nancey, nous avons deux mille Suisses, quatre cents
+arbaletriers et mille cavaliers loges comme nous avons pu."
+
+Cette fois, le front de Guise devint soucieux.
+
+--Et puis? reprit la reine. Vous pouvez tout dire devant M. le duc, qui
+est un fidele serviteur du roi.
+
+--Et puis, enfin, nous avons douze canons...
+
+--Les bombardes des jours de fete? insista Catherine.
+
+--Non pas, madame: douze canons de bataille qui sont entres secretement
+au Louvre la nuit derniere.
+
+Guise palit. Il ne souriait plus. D'instinct, il se leva et prit une
+attitude ou commencait a paraitre une nuance de respect.
+
+--Achevez de rassurer M. le duc, dit Catherine. Que nous ont annonce les
+messagers qui nous arrivent de puis trois jours?
+
+--Mais, fit Nancey d'un air etonne, ces messagers annoncent simplement
+que les ordres du roi s'executent et que chaque gouverneur a mis des
+troupes en marche sur Paris...
+
+--En sorte que?...
+
+--En sorte que six mille cavaliers nous ont ete signales ce matin et
+seront dans la journee a Paris; en sorte que huit a dix mille fantassins
+doivent arriver ce soir ou demain matin au plus tard; en sorte que, sous
+trois jours, il y aura dans Paris ou sous les murs de Paris une armee de
+vingt-cinq mille combattants aux ordres du roi."
+
+Cette fois, Henri de Guise ne dissimula plus: il etait atterre.
+
+--La partie est perdue! gronda-t-il.
+
+Et il s'inclina devant la reine avec un respect qu'il ne lui avait
+jamais temoigne: il etait vaincu.
+
+Mais deja Nancey reprenait:
+
+--Puisque nous parlons de ces choses, madame, voulez-vous me dire
+qui doit prendre le commandement des troupes du Louvre? Est-ce M. de
+Cosseins?
+
+Le duc de Guise tressaillit d'espoir: Cosseins etait a lui, on le sait.
+Mais cet espoir fut de courte duree.
+
+--Monsieur de Cosseins, dit la reine, a obtenu du roi la garde de
+l'hotel-amiral. Qu'il y reste. Nancey, vous commanderez. Je sais a quel
+point vous etes devoue.
+
+Nancey mit un genou a terre et dit:
+
+Jusqu'a la mort. Majeste!
+
+--Je le sais. Faites donc, des la nuit tombante, charger les arquebuses.
+Placez vos hommes en les distribuant a chaque porte. Que les canons
+soient charges et pointes dans toutes les directions. Que les cavaliers
+se tiennent a cheval dans la cour, prets a charger. Mettez quatre cents
+Suisses autour du roi, et, si on tente de marcher sur le Louvre, feu,
+Nancey! feu de vos arquebuses! feu de vos canons! feu partout et contre
+qui que ce soit, manants, bourgeois, pretres, gentilshommes huguenots ou
+catholiques... tuez tout.
+
+--Je tuerai tout! s'ecria Nancey en se relevant. Mais, madame, autour de
+Votre Majeste... qui dois-je placer?
+
+Catherine se leva, tendit son bras vers le Christ d'argent et, d'une
+voix qui eut des sonorites etranges, elle repondit:
+
+--Autour de moi? Personne: j'ai Dieu pour moi!...
+
+--Madame, dit Guise d'une voix alteree, lorsque Nancey fut sorti. Votre
+Majeste sait qu'elle peut faire etat de moi pour le service du roi aussi
+bien que pour la defense de la religion...
+
+--Je le sais, monsieur le duc. Aussi, croyez bien que, si vous n'aviez
+vous-meme choisi votre besogne dans le grand oeuvre qui se prepare,
+c'est a vous que j'eusse demande de prendre le commandement du Louvre.
+
+Guise se mordit les levres jusqu'au sang: il s'etait enferre lui-meme.
+
+--Madame, reprit-il, il ne me reste plus qu'a vous demander la faveur de
+vouloir bien recevoir l'homme a qui j'ai donne des ordres pour la nuit
+prochaine.
+
+--Qu'il vienne!" dit Catherine.
+
+Guise alla ouvrir la porte d'un couloir et fit un signe. Une sorte de
+colosse a figure niaise et poupine, aux mains enormes, aux yeux ronds
+a fleui; de tete, bleu faience, au front bas et tetu, entra en se
+dandinant.
+
+Cet homme s'appelait Dianowitz. Mais, comme il etait d'origine
+bohemienne, le duc de Guise, selon l'usage qui faisait nommer les
+domestiques du nom de leur province, l'appelait Boheme et, par
+abreviation, simplement Beme.
+
+La reine regarda le geant avec une admiration exageree. Le geant sourit
+et caressa sa moustache.
+
+--Tu t'es charge de quelque chose pour cette nuit? demanda Catherine.
+
+--De tuer l'Antechrist, oui. Si Votre Majeste veut, je lui coupe la
+tete.
+
+--Je le veux, dit la reine. Va, et obeis a ton maitre.
+
+Le geant se dandina sur ses jambes, mais demeura sur place.
+
+--Eh bien, Beme, as-tu entendu? fit le duc.
+
+--Oui; mais je veux pouvoir sortir de Paris avec deux ou trois bons
+compagnons qui m'escortent jusqu'a Rome... Vous savez que toutes les
+portes sont fermees..."
+
+Catherine s'assit et ecrivit rapidement quelques lignes sur un papier
+qu'elle signa et sur lequel elle apposa le sceau royal.
+
+Beme le lut attentivement. Il contenait ces mots:
+
+Sauf-conduit pour toute porte de Paris, valable ce jourd'hui 23 aout et
+jusque dans trois jours--Laissez passer le porteur des presentes et les
+personnes qui l'accompagnent.--Service du Roi.
+
+Le geant plia le papier et le placa dans son pourpoint.
+
+--Tu oublies ceci, dit Catherine.
+
+Elle laissa tomber une bourse pleine d'or sur le plancher.
+
+Le geant se baissa, la ramassa et sortit convaincu qu'il avait produit
+sur la reine une impression extraordinaire.
+
+--Quelle magnifique brute! fit la reine. Je vous felicite, monsieur le
+duc, d'etre capable d'avoir pres de vous de pareils serviteurs... Et,
+maintenant, allons conferer avec nos amis.
+
+La conference dura jusqu'a sept heures du soir.
+
+Tout cet apres-midi, il y eut dans le Louvre des allees et venues
+mysterieuses.
+
+A diverses reprises, la reine envoya chercher le roi; mais le roi jouait
+a la paume avec les huguenots et refusa constamment de se rendre a la
+priere de sa mere.
+
+Peut-etre esperait-il que, sans lui, on n'oserait prendre les decisions
+supremes. Peut-etre voulait-il simplement s'etourdir.
+
+A huit heures du soir, il y eut dans l'hotel du duc de Guise une reunion
+de tous ceux qui avaient place en lui toutes leurs esperances et deja le
+consideraient comme le roi de France--depuis Damville jusqu'a Cosseins,
+depuis Sorbin de Sainte-Foi jusqu'a Guitalens.
+
+--Messieurs, leur dit-il, cette nuit nous sauvons la religion de la
+Messe. Vous savez tous ce que vous avez a faire...
+
+Un profond silence accueillit ces paroles.
+
+--Quant a nos projets, continua Guise, ils sont remis a plus tard. La
+reine est sur ses gardes, messieurs, montrons ce soir que nous sommes
+des sujets fideles--et, pour le reste, nous attendrons. Allez,
+messieurs.
+
+C'est ainsi qu'Henri de Guise donna contrordre aux conjures. Il
+paraissait trouble, inquiet, furieux.
+
+A partir de neuf heures et jusqu'a onze heures, le duc recut les cures
+des diverses paroisses et les capitaines de quartier, qu'on alla
+chercher par groupes de huit a dix.
+
+A chaque groupe, il tint en termes brefs, d'une voix saccadee, le meme
+langage:
+
+--Messieurs, la bete est prise au piege!
+
+--A mort! A mort!" repondirent pretres et capitaines.
+
+Et, a mesure que chaque groupe se retirait, on lui donnait les dernieres
+instructions; le signal devait etre donne par le tocsin de toutes les
+eglises; les fideles serviteurs de la religion porteraient un brassard
+blanc, ceux qui n'auraient pas le temps de confectionner un brassard
+mettraient un mouchoir autour du bras.
+
+
+
+XXVIII
+
+ETONNEMENT DE MONTLUC; SUITE DES AMOURS DE PIPEAU ET NOUVELLE RUINE DE
+CATHO
+
+Or, en cette soiree, trois scenes bien differentes, mais egalement
+etranges, se deroulerent sur les points les plus divers de Paris.
+
+La premiere, au Temple.
+
+La deuxieme, dans le repaire de Damville, aux Fosses-Montmartre.
+
+La troisieme, dans le cabaret des Deux-Morts-qui-parlent.
+
+Vers neuf heures, deux femmes couvertes de grands manteaux furent
+mysterieusement introduites dans la prison du Temple et conduites a
+l'appartement du gouverneur: c'etait Paquette et la Roussette.
+
+Montluc les attendait devant une table chargee de mets et de vins. Et,
+pour avoir liberte complete dans l'orgie, il avait donne conge a ses
+trois valets et a sa servante, lesquels, heureux de cette aubaine,
+s'etaient empresses d'aller respirer au-dehors un autre air que celui de
+la prison.
+
+--Vous voila, mes tourterelles! s'ecria Marc de Montiuc en eclatant de
+rire. Venez ca, que je vous embrasse!
+
+Mais Paquette et la Roussette, au lieu d'obeir, degraferent leurs
+manteaux et les laisserent tomber.
+
+Montluc ouvrit des yeux enormes et demeura bouche bee. Les deux
+ribaudes lui apparurent vetues de satin, le cou enfonce dans de vastes
+collerettes, la taille pincee et amincie sur le devant, en pointe; des
+costumes, non de bourgeoises, mais de princesses. Elles etaient chargees
+de bijoux au cou, aux oreilles, aux poignets, aux doigts; elles etaient
+fardees comme des grandes dames.
+
+Dans son ingenuite, Catho avait cru devoir faire les choses en grand et
+avait vise a la magnificence. Ou s'etait-elle procure ces nippes? Au
+fond de quelque friperie de la Cour des Miracles? Peu importe.
+
+Ce qui est sur, c'est qu'elle avait transforme les ribaudes en
+princesses: seulement, il y avait des details qui revelaient la parfaite
+ignorance de Catho en matiere de costumes de cour. En outre, si les
+robes etaient de satin authentique, elles etaient fripees et tachees.
+Les bijoux etaient en verroterie et en cuivre. Les deux ribaudes
+s'etaient fardees, mais elles l'etaient outrageusement.
+
+Telles qu'elles etaient, elles s'admirerent naivement, et a peine leurs
+manteaux furent-ils tombes que, s'avancant vers Montluc ebahi, elles
+executerent les trois reverences que Catho leur avait apprises.
+
+Montluc, deja ivre, car il en etait a sa quatrieme bouteille en les
+attendant, Montluc se leva, effare, subjugue, se demandant s'il etait en
+proie a un cauchemar et si, au lieu des deux ribaudes qu'il attendait,
+il ne recevait pas la visite de deux reines.
+
+--Or ca! gronda Montluc en se remettant, que signifie?
+
+--Eh bien, mais, dit la Roussette, nous sommes habillees pour la fete de
+demain matin.
+
+--La fete! begaya Montluc.
+
+--Eh! oui, dit gentiment Paquette, les deux truands qu'on va
+questionner, tenailler et mettre au chevalet...
+
+Montluc avala une formidable rasade et, remis d'aplomb, son rire fit
+trembler les vitraux.
+
+--La fete! Ah! oui, j'y suis... Et, comme ca, vous vous
+
+etes deguisees en princesses pour voir la question? Cornes du diable!
+Tripes et ventre! Voila une idee! J'etouffe de rire! Ah! les dignes
+gueuses! Et moi qui ne les reconnaissais pas!... Je pouffe, j'etouffe,
+j'etrangle!... Des princesses! Hola! les gardes de Leurs Majestes!...
+Tudieu, je veux que vous soyez des reines, ce soir! Tais-toi, la
+Roussette... Assieds-toi, la, a ma gauche, et toi, Paquette, a ma
+droite! Par les boyaux du dernier parpaillot que j'ai occis! Il faut que
+j'ecrive la chose a M. Blaise, mon pere, pour qu'il la raconte en son
+memoire qu'il ecrit... Des reines? Oui-da! Je le veux ainsi! Et je serai
+roi... Voyons, toi, la Roussette, tu seras... tu seras Mme Margot
+en personne! Et toi, Paquette, que seras-tu? Tu seras Elisabeth
+d'Espagne... Silence! Que tout se taise dans Paris, en cette nuit
+memorable! Toi, la reine de Navarre, emplis-moi mon verre. Et toi, la
+reine d'Espagne, viens t'asseoir sur mes genoux...
+
+Il n'entre pas dans notre dessein d'offusquer le lecteur par le recit de
+l'orgie qui suivit: nous voulions simplement indiquer l'entree des deux
+ribaudes au Temple.
+
+A minuit, Montluc etait au dernier degre de l'ivresse. Et pourtant il
+luttait encore.
+
+A deux heures, il roulait sur le plancher, serrant contre lui, dans une
+etreinte furieuse, les deux reines dont les robes etaient en lambeaux,
+dont les coiffures s'etaient deroulees, dont les fards s'etaient
+liquefies et se melaient en un coloris sans nom sur leurs visages.
+
+Bientot on n'entendit plus que les ronflements enormes du soudard.
+
+Alors, Paquette et Roussette se releverent et preterent l'oreille.
+
+Sous leurs fards, elles etaient livides et des frissons les secouaient.
+
+***
+
+Transportons-nous maintenant a la maison des Fosses-Montmartre. Il est
+onze heures du soir. Le marechal de Damville vient de rentrer. Il est
+sombre: ordre du chef de la conjuration de ne rien tenter contre le
+Louvre! Tous les grands projets remis a plus tard!... Mais, en meme
+temps, une joie funeste jaillit de ses yeux en flammes de cruaute: on
+lui livre son frere! Il est charge d'attaquer l'hotel de Montmorency;
+c'est lui qui doit mettre a mort celui qu'on appelle le chef des
+politiques.
+
+Et, dans cet hotel de Montmorency, c'est Jeanne de Piennes qu'il va
+enfin reconquerir!...
+
+Son frere mort, Jeanne est a lui!
+
+Le marechal traverse les vastes salles de sa maison. Elles sont remplies
+de soldats, les uns aiguisent leurs dagues sur des pierres; d'autres
+visitent leurs pistolets; d'autres chargent leurs arquebuses; tout cela
+se fait silencieusement. Sur des tables sont posees d'enormes cruches de
+vin. Tantot l'un, tantot l'autre se verse un grand gobelet.
+
+Damville a fait signe a une douzaine de gentilshommes qui l'attendent.
+Et il va s'enfermer avec eux pour donner a chacun des ordres et lui
+indiquer sa besogne. Mais, avant de disparaitre, il demande ou est son
+favori, le vicomte d'Aspremont, et on lui repond qu'Orthes est avec ses
+chiens. Damville va le voir et le trouve dans une cour qu'eclairent deux
+torches.
+
+--Eh bien, lui demande-t-il, tu n'appretes donc pas tes armes, toi?
+
+Sans repondre, Orthes d'Aspremont lui montre ses deux molosses. Damville
+sourit.
+
+Dans cette cour etroite, que les lueurs des deux torches teintaient de
+rouge, le vicomte d'Aspremont se livrait a un singulier travail. Il
+allait et venait lentement, les mains au dos. Ces mains tenaient un
+fouet a chiens. Sur ses talons, marchaient gravement deux chiens, la
+gueule entrouverte, les yeux sanglants, les epaisses babines pendantes:
+Pluton et Proserpine!
+
+Et, derriere Proserpine, un chien berger a poil roux ebouriffe faisait
+des graces, bondissait, se roulait: Pipeau!
+
+Pipeau etait le commensal de Proserpine...
+
+Orthes avait voulu le renvoyer, mais Proserpine lui avait montre les
+dents.
+
+Quant a Pluton, il avait admis le partage, soit par indifference
+philosophique, soit en reconnaissance de la carcasse de poulet.
+
+Pluton et Proserpine, donc, suivaient pas a pas leur maitre.
+
+Celui-ci arrivait au bout de la cour; la, un homme, debout, attendait,
+tout raide, sans un geste, sans un mouvement.
+
+Alors, Orthes se retournait brusquement vers les deux molosses et
+faisait claquer son fouet. A ce signal, les deux monstrueuses betes
+sautaient sur l'homme immobile et, d'un seul coup, avec un grondement
+terrible, lui enfoncaient leurs crocs dans la gorge!...
+
+Pipeau, la patte dressee, examinait cette scene avec etonnement.
+
+Alors le vicomte d'Aspremont relevait l'homme, le remettait debout,
+arrangeait ses vetements et son masque: l'homme etait un mannequin...
+
+Puis, le vicomte recommencait sa promenade, son fouet au dos, les deux
+chiens sur ses talons. Pipeau courtisant Proserpine.
+
+Et, tout a coup, il donnait encore le signal... la hideuse lecon etait
+repetee.
+
+Alors, Orthes d'Aspremont se tourna vers le marechal qui examinait cette
+scene effrayante et, avec un calme plus effrayant, il dit:
+
+--Monseigneur, voila mes armes!
+
+***
+
+Au cabaret des Deux-morts-qui-parlent, vers minuit. Depuis longtemps,
+Catho avait renvoye ses ordinaires clients nocturnes. Et meme elle avait
+condamne sa porte au moment ou le couvre-feu avait sonne.
+
+Mais, a partir de onze heures, cette porte s'entrebailla.
+
+Bientot une femme parut, une pauvresse miserablement vetue. Puis deux
+vieilles entrerent, especes de sorcieres a capuches noires. Puis une
+borgnesse, un emplatre sur l'oeil, qui, en entrant, defit son emplatre.
+
+Puis une hideuse manchote a tete de furie, qui s'etant assise, delia
+quelques cordes et retrouva son bras. Puis cinq ou six bequillardes qui
+se trainaient peniblement et qui jeterent leurs bequilles des qu'elles
+furent dans le cabaret. Vers minuit, l'auberge etait bondee, toutes ses
+salles occupees, toutes ses tables prises: et la grouillait un monde
+fantastique, rien que des femmes, toute la Cour des Miracles femelle,
+truandes, diseuses de bonne aventure, danseuses de corde, mendiantes,
+les unes jolies sous les haillons, les autres hideuses, toutes vetues de
+pieces et morceaux.
+
+A toutes, Catho, aidee de deux ou trois femmes, servait a manger,
+versait a boire; elle causait vivement a quelques-unes, glissant a
+celle-ci un ducat, a celle-la un ecu d'or...
+
+Puis, tout a coup, apres que Catho eut dit quelques mots, cette vision
+s'evanouit; les bequillardes reprirent leurs bequilles, les bossues leur
+bosse, les borgnes leur emplatre, et, en quelques minutes, l'auberge se
+vida.
+
+Tout ce monde inoui, exorbitant, s'etait enfonce dans l'ombre sereine de
+la nuit d'ete.
+
+Catho, alors, alla a une armoire et en tira trois sacs d'ecus d'argent
+et d'or.
+
+"La fin!" murmura-t-elle avec une grimace.
+
+Vers une heure, le cabaret, qui s'etait vide, commenca a se remplir de
+nouveau; cette fois encore, il ne vint que des femmes. Et leur misere, a
+celles-ci, etait plus decente et s'attifait d'oripeaux. Il y en avait
+de tres jolies. Il y en avait des laides. La plupart etaient jeunes.
+Presque toutes portaient la robe lache et la ceinture; beaucoup de ces
+ceintures etaient brodees d'or...
+
+Et c'etaient les ribaudes, toutes celles qui faisaient metier de leur
+corps, et que Catho, l'une apres l'autre, avait depuis trois jours
+decidees. Elles riaient, chantaient, les unes d'une voix douce et
+dolente, les autres d'une voix enrouee; toutes buvaient, buvaient!
+
+Catho recommenca la distribution des ecus. Ses trois sacs se viderent.
+
+Alors, les ribaudes, par petits groupes, s'en allerent dans la nuit
+silencieuse, et l'auberge demeura vide.
+
+Catho prit une lanterne et descendit a sa cave; elle vit qu'il ne lui
+restait plus une bouteille de vin, plus un flacon de liqueur! Elle
+remonta dans le cabaret, penetra dans l'office et vit qu'il ne lui
+restait plus un jambon, plus un morceau de pain, plus une volaille, plus
+un pate!... Elle monta a sa chambre, ouvrit ses armoires et vit que,
+depuis deux jours, elle avait vendu ce qu'elle possedait pour en faire
+de l'argent... Elle ouvrit l'armoire ou elle avait place son argent, vit
+qu'il ne lui restait plus un sou...
+
+"Bah!" dit-elle simplement.
+
+Alors, elle prit une forte dague qu'elle placa a sa ceinture, sortit,
+ferma la porte du cabaret devaste, placa les clefs sous la porte et
+s'eloigna a son tour.
+
+
+
+XXIX
+
+CE QU'IL Y AVAIT DANS LE SILENCE
+
+La nuit etait claire; c'est-a-dire que le ciel, constelle du zenith
+jusqu'a l'horizon, paraissait tout pale, de cette paleur indecise et
+tendre de la toute premiere aube Pourtant l'aube etait loin encore.
+
+Catho marchait, etonnee de cette majestueuse serenite; bien que son ame
+inculte et farouche fut peu apte a regarder face a face les beautes
+insondables, elle levait parfois la tete vers le zenith diamante; puis
+peut-etre parce qu'elle ne pouvait saisir l'emotion qui tombait de ces
+harmonies, elle baissait son regard en frissonnant.
+
+Seulement, elle pensait:
+
+"Comme la nuit est belle!"
+
+Elle s'etonna que Paris fut aussi profondement silencieux.
+
+Ou etaient les amoureux? Ou etaient les truands? Pourquoi tout le monde
+se cachait-il?
+
+Tout a coup, elle vit une porte s'ouvrir, la porte d'une belle maison,
+la maison de quelque homme noble ou tout au moins bourgeois. Une
+quinzaine de personnages en sortirent. Ils etaient armes d'arquebuses,
+de pistolets, de pertuisanes, de hallebardes. L'un d'eux portait une
+lanterne sourde. Un autre portait un papier. Tous avaient un brassard
+blanc, quelques-uns une croix blanche sur le pourpoint.
+
+Cette troupe se mit en marche.
+
+L'homme qui tenait le papier marchait en tete, pres de l'homme a la
+lanterne.
+
+"Ou vont-ils? Que font-ils?" se demandait Catho en poursuivant sa route.
+
+La troupe s'arreta soudain; l'homme qui etait en tete consulta son
+papier et, s'approchant d'une maison, traca sur la porte un signe.
+
+Ces gens alors allerent plus loin et Catho, etant arrivee devant la
+porte, vit que le signe trace etait une croix blanche marquee a la
+craie.
+
+La troupe s'arreta encore devant deux autres maisons, et le meme homme
+les marqua d'une croix blanche.
+
+Puis ils tournerent brusquement dans une autre rue, et Catho poursuivit
+son chemin.
+
+Mais alors, a vingt pas devant elle, une deuxieme troupe lui apparut;
+puis, a gauche, a droite, dans toutes les rues qu'elle longeait ou
+qu'elle traversait, elle apercut des troupes pareilles. Et toutes
+escortaient un homme qui portait un papier; cet homme s'arretait de
+temps a autre, examinait son papier et marquait une maison d'une croix
+blanche...
+
+Catho compta d'abord ces petites lanternes sourdes qui se promenaient de
+place en place; elle compta aussi les portes que, sur sa route, elle
+vit marquees d'une croix blanches; puis elle y renonca... il y en avait
+trop.
+
+Et, comme deux heures sonnaient au loin, dans le solennel silence, elle
+tressaillit et hata le pas en disant:
+
+"A quoi vais-je penser la!... Voici l'heure, et on m'attend!..."
+
+Deux heures venaient de sonner. Il se fit par toute la ville comme une
+vaste et sourde rumeur, pareille a un coup de vent qui bruisse tout a
+coup a travers une foret.
+
+Puis le silence se fit plus profond...
+
+Henri de Guise etait a cheval dans la cour de son hotel, remplie de gens
+d'armes.
+
+Le duc d'Aumale etait poste non loin de l'hotel Coligny, sous un hangar,
+avec cent arquebusiers.
+
+Le marquis chancelier de Birague etait devant Saint-Germam-l'Auxerrois
+et, a voix basse, donnait des ordres a un capitaine de quartier qui
+commandait cinquante hommes.
+
+Le marechal de Damville attendait hors sa maison frissonnant
+d'impatience. Il etait a cheval; autour de lui, trois cents cavaliers
+pareils a des statues equestres!
+
+Cruce etait embusque pres de l'hotel du duc de La Force, vieux huguenot
+qui, depuis la mort de sa femme vivait retire, se consacrant a
+l'education de son jeune fils. Cruce avait avec lui une vingtaine
+d'hommes Trente garcons bouchers, les bras nus, le coutelas a la main,
+entouraient Pezou.
+
+Le libraire Kervier. avec un certain Charpentier commandait a une bande
+de truands, deja ivres de vin, en attendant qu'ils fussent ivres de
+sang. Ce Charpentier etait un docteur plus ou moins savant, mais rival
+haineux du vieux Ramus.
+
+Le marechal de Tavannes, poste sur le grand pont ecoutait, penche sur
+l'encolure de son cheval. Deux cents fantassins, la pique au poing,
+avaient l'oeil fixe sur sa haute silhouette noire.
+
+A chaque pont, il y avait ainsi un barrage de fantassins, les chaines
+etaient d'ailleurs tendues du cote de l'Universite, pour que ces troupes
+ne pussent etre assaillies par-derriere.
+
+A chaque carrefour de la ville, il y avait un capitaine de quartier et
+cinquante bourgeois en armes.
+
+Derriere les portes fermees de toutes les maisons catholiques, des gens,
+prets a se ruer au-dehors la figure livide, ecoutaient le silence.
+
+Le silence etait enorme; c'etait le silence de la mort.
+
+
+
+XXX
+
+LES MYSTERES DE LA REINCARNATION
+
+Vers ce moment-la, c'est-a-dire entre deux et trois heures du matin, a
+cet instant solennel ou des souffles d'angoisse faisaient frissonner la
+nuit, une scene effroyable se deroulait au Temple, avec, pour uniques
+personnages, le vieux routier et son fils, le chevalier de Pardaillan.
+
+C'etait une de ces scenes qui, par l'epouvante qu'elles degagent,
+depassent l'imagination et devant lesquelles la plume du romancier
+hesite et tremble. Mais, pour la presenter au lecteur, nous devons, pour
+quelques moments, nous attacher aux faits et gestes d'un personnage sur
+lequel nous concentrons toute notre attention.
+
+Ce personnage, c'etait l'astrologue de la reine, Ruggieri.
+
+Ruggieri etait sans doute l'homme le plus convaincu de la cour de
+France. Il avait la foi. Il croyait, d'une croyance profonde et sincere,
+a la possibilite de l'Absolu. Etait-ce un fou? C'est possible, sans que
+ce soit certain.
+
+L'astrologue portait en lui le mystere du Moyen Age agonisant. Ne a
+Florence, il etait peut-etre le fils de quelque magicienne syriaque ou
+egyptienne, qui lui avait transmis l'amour des etudes esoteriques.
+
+L'alchimie et l'astrologie etaient la double et incessante preoccupation
+de cet homme. En cherchant la pierre philosophale, en manipulant et
+en combinant des corps chimiques, Ruggieri avait trouve des poisons
+redoutables.
+
+Mais il faut noter que, pour lui, la pierre philosophale et la
+connaissance de l'avenir par les astres n'etaient que deux formes de
+l'Absolu. Ses etudes esoteriques comprenaient une troisieme forme, qui
+etait la recherche de l'immortalite de l'homme.
+
+Ainsi donc: la toute-puissance par la richesse infinie, la science
+absolue par la connaissance de l'avenir; la parfaite jouissance de la
+vie par l'immortalite, voila le reve fabuleux qui hantait ce cerveau.
+
+Quand il etait fatigue de regarder au ciel, il redescendait a la chimie;
+quand il etait fatigue de se pencher sur ses creusets, il se colletait
+avec la mort...
+
+Et, courbe sur le cadavre de quelque supplicie qu'il avait achete au
+bourreau, il cherchait, oui, il cherchait le moyen de faire revivre ce
+cadavre!...
+
+"Qu'est-ce que le coeur? songeait-il: un balancier. Qu'est-ce que le
+sang? Le charroi de la vie. Voici un corps. Le sang y est toujours,
+c'est-a-dire le moyen de vehiculer la vie. Le coeur y est toujours,
+c'est-a-dire le regulateur necessaire aux mouvements de la vie. Nerfs,
+muscles, chair, cerveau, tout y est. Or, ce corps, tel qu'il est
+maintenant, vivait ce matin. Il a fallu qu'une corde l'ait serre au cou
+pour qu'il devienne cadavre. Et, cependant, il est tel qu'il etait avant
+la pendaison. Que manque-t-il a ce corps de matiere? Evidemment le corps
+astral qui mettait en mouvement le balancier et charriait de la vie a
+travers les veines. De quoi s'agit-il donc, en somme? D'obliger ce corps
+astral a se reincarner en ce corps materiel. Voila tout!
+
+Quand il avait bien ainsi reve, Ruggieri modelait une statuette de cire
+qui representait a ses yeux le corps astral du cadavre. Et, sur ce
+simulacre, il essayait ses incantations...
+
+Quelquefois, il lui avait semble voir le cadavre tressaillir comme pret
+a se reveiller. Mais l'illusion s'envolait bientot.
+
+A force de triturer le probleme sous toutes ses faces, un jour, il se
+frappa le front:
+
+"Quelle erreur! murmura-t-il. Je dis que le sang est dans le cadavre.
+Oui, il y est. Mais il n'y est plus a l'etat liquide. Il est coagule.
+Il ne peut plus charrier la vie. Il faudra donc au prochain cadavre que
+j'acheterai, il faudra qu'avant toute incantation je lui transfuse un
+sang vivant!..."
+
+Or, maintenant que nous avons complete le portrait de Ruggieri,
+maintenant qu'une lumiere livide, mais necessaire, a ete projetee sur
+cette monstrueuse silhouette, nous prierons le lecteur de se transporter
+cinq jours en arriere, jusqu'au moment ou le groupe d'hommes, que
+nous avons signale en temps et lieu, penetra dans l'eglise
+Saint-Germain-l'Auxerrois et enleva le cadavre de Marillac.
+
+Catherine s'etait montree genereuse: a Panigarola, elle laissait le
+cadavre d'Alice; a Ruggieri, elle envoyait celui de son fils. Ruggieri
+attendait, en effet, hors l'eglise. Quand il vit les hommes qui
+emportaient Marillac mort, il s'approcha et prononca quelques paroles,
+sans doute un mot de reconnaissance.
+
+Alors, il fit un signe, et les funebres porteurs se mirent a le suivre.
+
+Arrive rue de la Hache, Ruggieri s'arreta non loin de la maison qu'avait
+habitee Alice de Lux et, ayant fait deposer le cadavre a terre, il
+renvoya les porteurs.
+
+A grand-peine, il souleva le corps et le transporta ou plutot le traina
+jusque dans les jardins. Et il referma la petite porte. Puis, a nouveau,
+il chargea sur ses epaules le lugubre fardeau et parvint enfin jusqu'a
+la maison si coquette ou se trouvaient ses laboratoires.
+
+Lorsque le corps se trouva etendu sur une grande table de marbre,
+lorsque Ruggieri l'eut deshabille et soigneusement lave, sa premiere
+besogne fut de lui injecter des aromates destines a empecher toute
+decomposition pendant quelques jours au moins; et ceci n'etait qu'un jeu
+pour ce redoutable createur de poisons.
+
+Il s'assit pres de la table de marbre a laquelle il s'accouda, et
+examina le corps de son fils: il etait laboure de coups de poignard dont
+plusieurs avaient penetre jusqu'aux sources de la vie; la poitrine, les
+epaules, le cou etaient zebres de longues plaies entrouvertes. La tete
+avait conserve une serenite remarquable. Evidemment, Marillac ne s'etait
+pas apercu qu'on le tuait. Le premier coup, qui lui avait ete porte au
+moment ou il descendait vers Alice, avait du le foudroyer. Les paupieres
+etaient legerement soulevees. Ruggieri essaya en vain de les fermer et,
+n'y parvenant pas, il jeta sur le visage un mouchoir de fine batiste
+parfumee qu'il avait trouve dans le pourpoint du mort et qui etait au
+chiffre d'Alice.
+
+Ruggieri n'etait nullement emu.
+
+La douleur paternelle disparaissait dans l'effort cerebral du savant.
+
+Et cet effort devait etre enorme. Car, pendant plusieurs heures, le mage
+demeura petrifie dans une immobilite telle qu'on l'eut pris pour un
+autre cadavre, si une espece de tremblement n'eut parfois agite ses
+mains. Il etait d'ailleurs aussi pale que le mort qu'il etudiait. Mais
+ses yeux laissaient echapper une flamme ardente.
+
+A un moment de cette sinistre meditation, il bredouilla quelques mots:
+
+"Il a perdu tout son sang... l'operation n'en est-elle pas
+simplifiee?... je recoudrai toutes ces plaies, sauf une... celle-ci...
+qui a ouvert la carotide... c'est par la que je dois faire la
+transfusion..."
+
+A un autre moment de la journee, il murmura:
+
+"Nostradamus ne m'a-t-il pas affirme qu'il avait oblige le corps astral
+d'un de ses enfants a demeurer pres de lui pendant plus d'un mois?...
+Et, moi-meme, n'ai-je pas vu tressaillir a diverses reprises les
+cadavres que je voulais ranimer? Est-ce que le corps astral n'etait pas
+la, alors, qui essayait de reintegrer sa demeure charnelle?"
+
+A l'heure ou la nuit commencait a tomber, Ruggieri se leva brusquement,
+courut a une vaste armoire pleine de livres et de manuscrits, et il se
+mit a la fouiller febrilement.
+
+Il tremblait convulsivement et repetait:
+
+"Oh! je le trouverai... je le trouverai...."
+
+Au bout de deux heures, ayant jonche le parquet de papiers et de volumes
+epars, il finit par mettre la main sur ce qu'il cherchait: c'etait un
+livre qui ne contenait guere qu'une cinquantaine de pages. Les pages
+etaient moisies. Les caracteres de l'ecriture etaient hebraiques.
+
+Lentement, Ruggieri se mit a le feuilleter. Ses yeux, d'un seul trait,
+parcouraient chaque page.
+
+A la vingt-neuvieme page, il eut comme un sourd rugissement, et son
+doigt se posa, s'incrusta sur une ligne.
+
+"La formule d'incantation!" gronda-t-il.
+
+Il etait a ce moment dix heures du soir. Le silence etait profond
+au-dehors.
+
+Comme minuit approchait, l'astrologue alluma cinq nouveaux flambeaux, ce
+qui faisait sept avec ceux qui l'eclairaient deja.
+
+Il les placa sur le parquet dans l'angle du laboratoire tourne a l'est.
+Les flambeaux etaient places en fer a cheval dont l'ouverture se
+trouvait donc tournee vers l'ouest, et formaient un demi-cercle dans le
+coin, un demi-cercle appuye a l'est. Dans ce demi-cercle de lumiere,
+Ruggieri se placa debout, tourne vers l'interieur du laboratoire,
+c'est-a-dire regardant l'ouest, qui est le lieu de tenebres, par rapport
+a l'est d'ou vient la lumiere.
+
+De fa main, il traca dans l'air un cercle, comme pour s'enfermer.
+
+Puis, devant lui, a ses pieds, au milieu des deux branches du fer
+a cheval forme par les sept flambeaux, il enfonca profondement son
+poignard dont la garde formait une croix.
+
+Alors, tirant un chapelet de son pourpoint, il en detacha douze grains
+qu'il placa en cercle autour du poignard dresse comme une croix.
+
+Minuit commenca a sonner ses douze coups lents et sonores, voiles de
+tristesse...
+
+Au sixieme coup, Ruggieri prononca la formule d'une voix calme, forte et
+grave.
+
+Les vibrations du douzieme coup de minuit resonnaient encore sourdement
+dans les airs, lorsqu'il vit a l'autre extremite du laboratoire une
+forme blanche qui, d'abord indecise, se precisa rapidement jusqu'a
+dessiner une silhouette humaine.
+
+Nous ne disons pas que cette sorte de vapeur blanche apparut dans le
+laboratoire. Nous disons que Ruggieri la vit.
+
+Alors, d'un pas saccade, il sortit du cercle forme par les flambeaux et
+la croix, et s'avanca vers la forme blanche qu'il voyait.
+
+Il ne faisait guere qu'un pas par minute, et chacun de ces pas
+s'accomplissait avec la raideur lente et sans arret d'un mecanisme.
+
+Au bout de douze pas, il s'arreta et demanda:
+
+--Est-ce toi, mon enfant?...
+
+Il ne vit pas les levres de l'apparition remuer. Aucun son ne frappa
+ses oreilles. Mais il entendit, en lui-meme, et tres distinctement, la
+reponse:
+
+--Pourquoi m'avez-vous appele, mon pere?
+
+Ruggieri se remit en marche; a mesure qu'il avancait, il vit
+l'apparition reculer; le corps astral essayait de le fuir; mais lui le
+poursuivait.
+
+Ruggieri continua a marcher, revenant cette fois sur le cercle.
+
+L'apparition se trouvait pres du poignard, entre les deux branches du
+fer a cheval lumineux.
+
+Alors, Ruggieri parla de nouveau. Il dit:
+
+--Mon enfant, il faut entrer.
+
+Il vit la forme blanche s'agiter violemment. Et, comme tout a l'heure,
+en lui-meme, il entendit:
+
+--Pourquoi ne me laissez-vous pas a l'eternel repos?
+
+--Tu entreras, je le veux, dit Ruggieri. Pardonne-moi, mon fils, de
+t'emprisonner ici. Entre, je le veux.
+
+Il vit la forme blanche hesiter, reculer, prendre son elan, et se placer
+enfin au centre des lumieres, a la place meme qu'il avait occupee.
+
+Une satisfaction infinie se peignit sur les traits petrifies de
+Ruggieri.
+
+Au bout de quelques minutes, son visage se detendit, ses yeux reprirent
+leur position naturelle, son bras droit retomba pesamment, le livre
+s'echappa de sa main gauche et roula sur le parquet.
+
+Regardant dans le cercle de lumieres, Ruggieri ne vit plus rien: la
+forme blanche avait disparu.
+
+Mais il sourit et murmura:
+
+"Je ne suis plus en etat de voyant; donc, je ne vois pas; mais il est
+la; le corps astral de mon fils est la; et il ne sortira que lorsque je
+le voudrai!"
+
+Ruggieri subit alors, et d'une facon soudaine, la reaction de l'etat
+morbide ou il s'etait place par suite d'un phenomene de volonte connu et
+decrit par tous les anciens auteurs des sciences esoteriques, mais que
+la medecine moderne a invente... en lui donnant le nom tout battant neuf
+d'autosuggestion.
+
+Pendant quelques minutes, il demeura tremblant, vacillant, agite de
+frissons fievreux. Mais, bientot, il se remit, et, courant aux volumes
+qu'il avait jetes sur le parquet, il saisit l'un d'eux et sortit
+rapidement de son laboratoire.
+
+Le cadavre demeura seul sur la table de marbre, tandis que les sept
+flambeaux continuaient a bruler.
+
+Ruggieri etait entre dans sa chambre a coucher et, ayant allume une
+lampe, se mit a parcourir le volume qui portait ce titre: _Traite des
+fardements_.
+
+C'etait une oeuvre de Nostradamus, publiee a Lyon en l'an 1552.
+
+"Voila, murmura Ruggieri, voila ce que me laissa en mourant mon bon
+maitre Nostredame. Que de fois j'ai lu et relu ces lignes tracees par sa
+main quelques heures avant sa mort! Que de nuits j'ai passees sur
+ces pages qu'il m'a sans doute laissees pour que je pusse tenter sa
+reincarnation!... Je la tentai. Par trois fois, j'entrai dans son
+tombeau, la-bas, dans l'eglise de Salon... mais je n'avais pas de sang a
+lui transfuser... Lisons encore... essayons!..."
+
+Le manuscrit etait divise en trois parties tres courtes. ecrit a la
+hate, et dont beaucoup de phrases etaient simplement commencees.
+
+La premiere partie commencait par ces mots:
+
+"La reincarnation peut s'obtenir moyennant le rappel du corps astral."
+
+La deuxieme partie portait une sorte de titre qui etait:
+
+"Accointances qu'il peut y avoir entre le corps astral et le corps
+materiel apres leur separation."
+
+Enfin, la troisieme partie etait egalement resumee par quelques mots
+places en tete de la page:
+
+"Quel sang il faut infuser au cadavre."
+
+Ce fut cette derniere partie que Ruggieri se mit a lire et a relire
+longuement, la tete entre les deux mains. Enfin il se leva, alla a une
+armoire de fer encastree dans le mur et dissimulee dans une tapisserie.
+L'ayant ouverte, il en tira, parmi une foule de papiers, un rouleau de
+parchemin qu'il deroula, sur la table et sur lequel il s'accouda.
+
+C'etait une grande feuille sur laquelle etaient traces des signes
+geometriques, avec renvois explicatifs sur les cotes. En haut de la
+feuille, ces mots etaient ecrits:
+
+"Horoscope de mon fils Deodat, comte de Marillac, et diverses
+constellations en conjonction avec la sienne."
+
+Alors, l'astrologue se mit a commencer une serie de calculs geometriques
+dont chacun etait suivi de calculs chiffres.
+
+Cela dura des heures.
+
+Vers la fin, il ecrivait avec une sorte de fievre delirante. Une joie
+intense resplendissait sur son visage.
+
+"J'y suis! murmura-t-il tout a coup, voila la constellation de l'homme
+qu'il me faut!... quel est cet homme?... Oh! je le trouverai!"
+
+Il s'evanouit soudain.
+
+Peut-etre de joie ou peut-etre de fatigue.
+
+Quand il revint a lui.'au bout de quelques minutes, il se dit:
+
+"Le jour ne va pas tarder a paraitre, maintenant... Eh bien, j'attendrai
+a ce soir!..."
+
+Il se releva alors, rangea ses papiers dans l'armoire de fer, et en tira
+une boite qu'il ouvrit; elle contenait un certain nombre de pilules; il
+en prit une et, l'ayant avalee, un bien-etre immediat succeda aussitot a
+l'enorme fatigue qu'il eprouvait.
+
+Ses yeux tomberent alors sur l'horloge.
+
+"Neuf heures, dit-il, il fait grand jour..."
+
+Alors, il comprit. Il venait de passer toute une journee a etudier
+l'horoscope, apres toute la nuit passee a evoquer le corps astral de
+son fils. On etait au mercredi soir... Il y avait donc a tout le moins
+quarante-deux heures que Ruggieri n'avait pas mange!... qu'il n'avait
+pas bu!... qu'il n'avait pas dormi!...
+
+Sans aucun doute, les pilules, dont il venait d'en absorber une et qu'il
+avait composees lui-meme, devaient contenir une substance fortifiante
+d'une extreme energie, car il ne se sentit ni faim ni sommeil, et se
+contenta de boire un grand verre d'eau.
+
+Toute la nuit qui suivit, Ruggieri la passa au sommet de la tour, l'oeil
+fixe a une puissante lunette qu'il avait perfectionnee pour son usage
+personnel.
+
+Le vendredi, dans la nuit, il fut distrait du travail forcene auquel il
+se livrait par un envoye de la reine, qui l'appelait. Lorsqu'il revint
+du Louvre, il se remit a etudier la constellation de l'homme dont le
+sang etait necessaire a la reincarnation de son fils.
+
+Vers trois heures, comme les astres palissaient et qu'il allait remettre
+a la nuit suivante la suite de ses recherches, il poussa un cri
+terrible:
+
+"J'ai trouve! C'est lui!"
+
+Il courut a sa chambre, sortit de l'armoire de fer une feuille de
+parchemin pareille a celle qui contenait l'horoscope de son fils. Et
+c'etait en effet un autre horoscope.
+
+Il tremblait de joie au point qu'il n'ecrivait qu'avec difficulte. Une
+flamme etrange jaillissait de ses yeux. Et il murmurait, apres chaque
+calcul:
+
+"Oui... c'est bien lui!... cela coincide..."
+
+A six heures du soir, il poussa un long soupir, pareil a un rugissement,
+et s'evanouit de nouveau en prononcant un nom:
+
+"Pardaillan!..."
+
+Voila donc ce que Ruggieri avait trouve! Le nom de l'homme dont le sang
+etait necessaire a la reincarnation de son fils!...
+
+Et, cet homme, c'etait le chevalier de Pardaillan!
+
+C'est sur le chevalier de Pardaillan qu'il allait tenter la hideuse,
+l'effroyable experience!...
+
+Comment le sinistre astrologue avait-il pu arriver a cette conclusion?
+
+Il est probable que, dans son aberration, dans l'etat de delire a
+froid ou il vivait depuis l'assassinat de l'infortune Marillac, il est
+probable que, dans le detraquement filial de cette cervelle qui avait
+recu tant de secousses, il est probable, disons-nous, que la figure de
+Pardaillan se presenta d'elle-meme a lui.
+
+Ruggieri, lorsqu'il avait ete trouver le chevalier a l'auberge de la
+Deviniere pour lui faire les propositions au nom de la reine, avait
+rencontre dans l'escalier, et sans doute reconnu du premier coup son
+fils Deodat.
+
+Plus tard, il avait etabli l'horoscope du chevalier.
+
+Mais, de cette rencontre de son fils en allant voir Pardaillan, etait
+nee dans ce cerveau, sans cesse preoccupe de conjonctions, la certitude
+que le comte de Marillac et le chevalier de Pardaillan etaient unis par
+d'invisibles liens et que leurs destinees faisaient corps.
+
+Cette conviction, qui dormait au fond de son esprit, s'etait reveillee
+sans qu'il en eut conscience, au moment ou il cherchait dans le ciel la
+constellation de l'homme dont le sang lui etait necessaire.
+
+En realite, des la premiere minute, il avait ete obsede par l'energie du
+chevalier, et, comme il arrive a tous ceux qui poursuivent un probleme
+insoluble, il avait amoncele d'instinct les preuves autour de la
+solution ardemment souhaitee. Et, alors qu'il croyait que cette solution
+lui venait de ses calculs, c'est lui qui l'y avait mise des avant de
+commencer le calcul. Toute folie trouve son explication.
+
+Ruggieri revint rapidement a lui.
+
+En toute hate, de l'armoire de fer, il tira trois ou quatre papiers.
+
+Ces papiers etaient blancs.
+
+Mais au bas de chacun se trouvaient la signature de Charles IX et le
+sceau royal.
+
+Comment Ruggieri s'etait-il procure ces ordres en blanc? Les avait-il
+obtenus de Catherine? Etaient-ce de parfaites imitations? Peu importe.
+
+Il en remplit deux.
+
+Puis il descendit a son laboratoire et renouvela ceux des flambeaux du
+cercle lumineux qui etaient pres de s'eteindre, operation qu'il avait
+soigneusement recommencee plusieurs fois depuis l'incarnation; car, les
+lumieres ne devaient pas s'eteindre: une seule lumiere eteinte, c'etait
+une porte par ou le corps astral pouvait fuir.
+
+"O mon fils, dit-il, sois rassure; des cette nuit, je verserai dans ton
+corps materiel le sang necessaire, et, pour chasser les esprits jaloux,
+je sonnerai le glas, le glas terrible qui sera le signal des milliers de
+morts, afin que des milliers de corps astraux encombrent l'atmosphere!"
+
+Ainsi s'exprima le fou...
+
+Ayant parle au corps astral comme on vient de le dire, Ruggieri sortit
+du laboratoire sans regarder le cadavre tout raide et livide sur sa
+table de marbre. Et, ayant enfourche sa mule, il se hata vers le Temple.
+
+Introduit aupres de Montluc, il exhiba les papiers qu'il avait remplis.
+
+Montluc, les ayant lus, jeta sur l'astrologue un regard de stupeur et
+presque d'epouvante.
+
+"Mais, observa-t-il enfin d'une voix saccadee, je ne sais pas si la
+mecanique fonctionne encore... il y a longtemps qu'elle n'a servi...
+
+--Ne vous inquietez de rien. Mettez-moi seulement en relation avec
+l'homme.
+
+--Bon. Venez donc.
+
+Montluc et Ruggieri descendirent, gagnerent une cour etroite au Fond de
+laquelle s'elevait une cahute en planches.
+
+--Il est la, dit Montluc. Parlez-lui. Je vais m'occuper de faire
+descendre vos deux gaillards.
+
+Montluc salua et se retira avec une hate que motivait peut-etre un
+sentiment d'horreur, ou peut-etre simplement le desir de courir a son
+appartement ou il devait attendre les deux ribaudes qui lui avaient
+promis leur visite pour ce soir-la.
+
+Ruggieri, etant entre dans la cabane, vit un homme qui s'occupait a
+raccommoder une paire de sandales.
+
+Cet homme, court sur ses jambes torses, avait une tete monstrueuse, des
+epaules enormes, et devait etre d'une force herculeenne. C'etait un
+ancien condamne aux galeres, qu'on avait gracie a condition qu'il
+remplit, au Temple, certaines fonctions d'un ordre particulier.
+
+Ruggieri lui montra l'un de ses papiers. L'homme fit signe qu'il
+obeirait. Ruggieri lui donna alors quelques ordres a voix basse. L'homme
+repondit:
+
+--J'y vais.
+
+--Non, dit l'astrologue, pas maintenant.
+
+--Et quand-?
+
+--Cette nuit. Je ne pourrai etre ici qu'a trois heures et demie. Je veux
+recueillir moi-meme la chose.
+
+--Trois heures et demie. Bon. Je commencerai donc a tourner la manivelle
+vers trois heures.
+
+Ruggieri approuva d'un signe de tete et sortit.
+
+Mais, au moment ou il allait franchir la porte du Temple, il s'arreta
+soudain et murmura:
+
+"Il faut que je le voie... il est essentiel que je lise dans sa main..."
+
+
+
+XXXI
+
+LA MECANIQUE
+
+Apres la soudaine intervention de Marie Touchet dans la chambre de
+torture, les deux Pardaillan avaient ete reintegres dans leur cellule.
+Un flot d'espoir montait de leurs coeurs a leurs cerveaux. Mais ces
+deux hommes d'une trempe exceptionnelle evitaient de se montrer l'un a
+l'autre la joie qu'ils eprouvaient.
+
+Simplement, le vieux routier s'ecria Quand ils eurent ete enfermes:
+
+--Pour cette fois, chevalier, je dois convenir que tu n'as pas eu tort
+de sauver cette aimable personne. Par Pilate, j'aurai donc connu une
+femme qui aura montre quelque gratitude?
+
+--Vous pouvez ajouter un homme, observa le chevalier.
+
+--Qui donc? Ton Montmorency, qui nous laisse mourir dans ce
+cul-de-basse-fosse, alors qu'il devrait deja avoir mis le feu a Paris et
+fait sauter le Temple pour nous en tirer!
+
+--Mais, monsieur, nous eussions saute, nous aussi en ce cas, repondit le
+chevalier. Mais, ajouta-t-il, c'est de Ramus que je voulais parler.
+Ce digne savant ne nous a-t-il pas tires d'un fort mauvais pas, rue
+Montmartre?
+
+--C'est pardieu la verite. Mort de tous les diables devrai-je donc me
+reconcilier avec l'humanite?
+
+Les deux intrepides aventuriers plaisantaient et devisaient paisiblement
+a l'heure ou ils venaient d'echapper a une mort affreuse.
+
+Cependant, peu a peu, leur entretien s'attacha a cette charmante et
+vaillante jeune femme qui leur etait apparue comme un ange sauveur. Ils
+finirent par convenir que leur situation s'etait infiniment amelioree et
+que, surement. Marie Touchet les delivrerait.
+
+La journee se passa ainsi.
+
+Et, deja, la nuit avait envahi leur cachot, alors que dehors il faisait
+jour encore, lorsque la porte s'ouvrit.
+
+Avouons que le coeur leur battit fort: etait-ce la liberte?...
+
+C'etait Ruggieri!...
+
+Il entra seul, une lanterne a la main, tandis que les arquebusiers qui
+l'avaient accompagne se rangeaient dans le couloir, prets a faire feu a
+la moindre tentative d'evasion.
+
+Ruggieri leva sa lanterne et alla droit au chevalier.
+
+--Me reconnaissez-vous? demanda-t-il.
+
+Le chevalier examina un instant l'astrologue.
+
+--Je vous reconnais, dit-il, bien que vous ayez fort change. C'est vous
+qui vintes me voir en mon taudis qui se trouva fort honore de votre
+visite. C'est vous qui me posates de ces questions etranges, comme de me
+demander en quelle annee j'etais ne et si j'etais libre... C'est vous
+qui me donnates ce joli sac contenant deux cents beaux ecus de six
+livres parisis. C'est vous qui m'ouvrites la porte de la maison du Pont
+de Bois ou vous m'aviez donne rendez-vous... Mon pere, saluez cet
+homme: c'est un des plus hideux coquins dont puisse se glorifier une
+truanderie. Savez-vous pourquoi il m'amena a l'illustre et genereuse
+Catherine, reine de par le diable? C'etait pour me prier d'assassiner
+mon ami, le comte de Marillac!
+
+Une terrible secousse fit bondir l'astrologue.
+
+Ses yeux se gonflerent, comme s'il allait pleurer.
+
+Mais il ne pleura pas. Il eclata d'un rire sinistre et grinca:
+
+--Moi! Moi! Tuer Deodat! Fou! Triple fou!... Ah! si Deodat n'etait mort,
+si je n'avais enferme son corps astral dans le cercle magique...
+
+Il n'acheva pas.
+
+Le chevalier l'avait saisi par le bras. Il secoua violemment ce bras.
+
+Vous dites, gronda-t-il, vous dites que le comte est mort!...
+
+--Mort! repeta Ruggieri hagard, une lueur de folie dans les yeux.
+Mort!... heureusement, je tiens les deux corps, le corps materiel et
+l'astral... jeune homme, c'est pour cela que je suis ici... votre main,
+je vous prie...
+
+Le chevalier avait croise les bras, et sa tete s'etait inclinee sur sa
+poitrine.
+
+--Si loyal, murmura-t-il, si brave et si jeune!... Et si bon!...
+Mort!... Tue sans doute par cette femme!... Mon pere, mon pere, vous
+avez trop raison... il y a trop de loups et de louves de par le monde...
+
+--Pardieu! fit le vieux routier qui tournait avec curiosite autour de
+Ruggieri. Quand je te le dis, chevalier! Des loups, certes, il y en a
+a foison. Et des hiboux... tiens, comme monsieur que voici... fi! la
+vilaine bete... vous sentez la mort, monsieur; allez-vous-en!...
+
+--Monsieur, dit timidement Ruggieri, voulez-vous me donner votre
+main?...
+
+Il parlait au chevalier, et sa voix avait une si etrange douceur, elle
+implorait avec tant de tristesse, que le chevalier, lentement, decroisa
+les bras et dit:
+
+--Quoi que vous ayez fait, monsieur, je crois que vous pleurez, mon
+pauvre ami... voici ma main.
+
+Ruggieri avait saisi la main droite que le chevalier, croyant qu'il
+voulait simplement la serrer par communaute d'affliction, lui avait
+tendue. Cette main, il l'avait ouverte, et, projetant sur la paume la
+lumiere de la lanterne, il l'etudiait, il en inspectait les lignes.
+
+Deja, Ruggieri avait oublie ce sentiment de douleur paternelle qui
+s'eveillait en lui. Il etait tout a sa folie, a l'affreuse pensee qui le
+guidait.
+
+--Voici la preuve! hurla-t-il. Voici votre ligne de vie qui va se perdre
+dans la ligne que j'ai retrouvee dans la main de Deodat! Voici, tenez...
+
+Il eut sans doute revele l'abominable, la monstrueuse esperance de
+reincarnation, mais le vieux Pardaillan, exaspere par l'accent funebre
+de cette voix, avait saisi Ruggieri au col; il le secoua un instant et,
+finalement, d'une secousse, l'envoya rouler sur la porte du cachot.
+
+Ruggieri se leva lentement et jeta sur le chevalier un dernier regard si
+etrange que celui-ci en frissonna; puis, ouvrant la porte, il disparut.
+
+--As-tu vu ce regard? dit le vieux routier tout pale.
+
+Le chevalier, tout a la violente douleur de la nouvelle qu'il venait
+d'apprendre, allait et venait dans le cachot avec une agitation
+croissante. Une furieuse colere montait en lui. Jamais le vieux
+Pardaillan n'avait vu son fils dans cet etat. Et, sans doute, cette
+colere, allait finalement se traduire par quelque eclat, lorsque la
+porte s'ouvrit a nouveau. Les memes arquebusiers, qui avaient conduit
+Ruggieri, apparurent dans les couloir. Et le sergent qui les commandait
+dit simplement:
+
+--Messieurs, veuillez me suivre.
+
+Le vieux routier tressaillit d'espoir. Il voyait dans cet incident la
+suite de l'intervention de Marie Touchet. Si on ne les mettait pas en
+liberte, on allait les transferer dans quelque chambre plus aeree. Il
+saisit le bras du chevalier.
+
+--Viens, dit-il. Nous songerons a venger ton ami quand nous serons hors
+d'ici.
+
+--Oui, fit le chevalier, les dents serrees, le venger!... Je sais d'ou
+est parti le coup qui l'a frappe.
+
+Ils se mirent en marche, entoures d'arquebusiers.
+
+--Monsieur, dit le vieux Pardaillan au sergent, vous nous conduisez dans
+une autre cellule?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Tres bien.
+
+Le sergent le regarda d'un air etonne. On arriva au bout du couloir et
+on commenca a descendre un escalier tournant, pareil a celui qu'ils
+avaient descendu le matin pour arriver a la chambre de torture, mais non
+le meme.
+
+Cependant, ils s'enfoncaient de plus en plus. L'air devenait mephitique.
+Les murailles suintaient. Par plaques, des touffes de champignons
+verdatres se renflaient sur la pierre. A d'autres endroits, cette pierre
+brillait de mille cristaux minuscules: c'etait le salpetre qui sortait.
+
+On arriva ainsi a une sorte de boyau long d'une vingtaine de pas.
+
+"Diable!" songea Pardaillan pere.
+
+Mais il se rassura aussitot en apercevant, au bout du boyau, un etroit
+escalier qui remontait. Et, comme il n'y avait de couloir ni a droite ni
+a gauche, il en conclut qu'ils allaient reprendre par la le chemin qui
+les ramenerait a l'air.
+
+C'etait vrai: les deux Pardaillan devaient monter cet escalier qui
+tournait rapidement sur lui-meme et dont ils n'apercevaient que les deux
+ou trois premieres marches.
+
+Il y eut mieux: les arquebusiers firent halte dans le boyau, et les
+deux prisonniers furent invites a monter les premiers. Ils monterent;
+derriere eux, le sergent; derriere le sergent, les arquebusiers.
+
+Le vieux Pardaillan qui, plein d'espoir, marchait en tete, compta huit
+marches tournantes. A la neuvieme marche, il n'y avait plus d'escalier,
+mais une sorte de porte basse et etroite s'ouvrait; machinalement, il
+franchit le pas; le chevalier passa derriere lui; au meme instant, ils
+entendirent derriere eux un bruit sonore et metallique, comme celui
+d'une porte de fer qui se referme...
+
+L'obscurite etait opaque.
+
+Le silence etait aussi absolu que les tenebres.
+
+--Es-tu la? demanda le vieux Pardaillan, avec une poignante angoisse.
+
+--Je suis la! dit le chevalier.
+
+Ils se turent brusquement, pris de cet indicible etonnement qui est le
+premier signe de la terreur: en effet, leurs voix resonnaient d'etrange
+facon, avec cette meme sonorite metallique qu'avait eue la porte en se
+Refermant.
+
+Instinctivement, les deux hommes avaient tendu les bras devant eux;
+leurs mains se rencontrerent et s'etreignirent.
+
+Dans ce mouvement, ils firent chacun un pas pour se rapprocher l'un de
+l'autre.
+
+Mais ils s'arreterent soudain, et la meme sensation d'etonnement les
+immobilisa; en voulant marcher, ils avaient senti que le plancher
+n'etait pas sur un plan horizontal, mais qu'il s'inclinait sur une pente
+assez raide.
+
+Le vieux Pardaillan se baissa vivement et toucha ce plancher.
+
+--Du fer! gronda-t-il en se redressant.
+
+Alors, ensemble, ils reculerent, remontant la pente de cet etrange
+plancher de fer.
+
+Au bout de trois pas, ils furent arretes par la muraille et, l'ayant
+touchee, ils constaterent qu'elle etait en fer!
+
+Ils etaient entoures de fer. Ils etaient dans une chambre de fer!
+
+Pourtant, contre la muraille, leurs pieds se sentaient d'aplomb. La
+declivite ne commencait qu'a un demi-pas du mur de fer.
+
+--Ne bouge pas de la! fit le vieux Pardaillan. Je ne sais dans quel
+traquenard nous sommes tombes. Mais ce doit etre effroyable. Je veux
+pourtant me rendre compte...
+
+Alors, il se mit a suivre la muraille en comptant ses pas a haute voix,
+afin de rester en communication avec le chevalier.
+
+Il marchait le long de cette bordure horizontale sorte de sentier qui
+cotoyait le pied des murs.
+
+Lorsque, ayant fait le tour de cette case, il rejoignit son fils, il
+avait compte vingt-quatre pas; huit de chaque cote dans le sens de la
+longueur et quatre dans le sens de la largeur.
+
+La cage etait donc d'assez vastes proportions. Ni banc ni siege d'aucune
+sorte, ni aucun des ustensiles qui garnissent un cachot: partout la
+muraille etait unie.
+
+Ils songerent-qu'on les avait enfermes dans cette cage pour les y
+laisser mourir de faim et de soif.
+
+Un moment, l'effroi penetra dans ces ames indomptables.
+
+Mais, bientot, chacun d'eux songeant qu'il ne devait pas augmenter les
+souffrances de l'autre par sa propre faiblesse, ils raffermirent leurs
+coeurs, et se prenant par la main:
+
+--Je pense, dit Pardaillan pere, que voici la fin de notre carriere.
+
+--Est-ce qu'on sait? dit froidement le chevalier.
+
+--Soit! je ne demande pas mieux que de vivre encore. Mais j'enrage de ne
+pas savoir ou je suis, et pourquoi ce plancher s'en va de tous cotes en
+pente vers le centre.
+
+--Peut-etre s'est-il affaisse par son propre poids Attendons, monsieur.
+Qu'avons-nous a redouter au bout du compte? De mourir par la faim.
+Je conviens que c'est un supplice assez hideux. Mais nous pourrons y
+echapper quand il nous sera bien demontre que nous devons mourir.
+
+--Y echapper! Et comment?
+
+--En nous tuant, dit simplement le chevalier.
+
+--J'entends bien. Mais comment? Nous n'avons ni dague, ni epee.
+
+--Nous avons mieux.
+
+--Et quoi?
+
+--Nos eperons. Les miens n'ont pas de molette et constituent au pis
+aller des poignards assez presentables.
+
+--Par Pilate, tu es en veine de bonnes idees, chevalier!
+
+Tel fut l'entretien heroique de ces deux hommes places dans la situation
+la plus effroyable.
+
+Seance tenante, le chevalier defit ses eperons qui, selon un usage
+encore tres repandu, consistaient simplement en une tige d'acier assez
+longue et aigue. Il en donna un au vieux routier et garda l'autre pour
+lui...
+
+Chacun d'eux affermit cette arme extraordinaire dans sa main droite en
+nouant autour du poignet les courroies d'eperon.
+
+A partir de ce moment, ils ne se dirent plus rien.
+
+Accotes a la muraille de fer, l'oreille tendue, ils attendirent,
+cherchant a voir et ne voyant que tenebres, cherchant a entendre et
+n'entendant que silence.
+
+Quel espace de temps s'ecoula ainsi?
+
+Soudain, le vieux Pardaillan murmura:
+
+--As-tu entendu?...
+
+--Oui... Ne bougeons pas... Taisons-nous...
+
+Un leger bruit, comme le bruit du declic d'une machine qui va se mettre
+en mouvement, venait de frapper leurs oreilles.
+
+Ce bruit de declic venait du plafond.
+
+A ce moment meme, une lumiere pale envahit la cage de fer... puis cette
+lumiere se renforca comme si une deuxieme lampe mysterieuse eut ete
+allumee... puis elle se renforca deux fois encore, en sorte que la
+clarte etait maintenant suffisante pour montrer tous les details de
+l'epouvantable lieu.
+
+D'abord, les deux Pardaillan ne virent qu'eux-memes. Ils se virent
+hagards, herisses, avec des visages terribles:
+
+--On va nous attaquer, gronda le vieux.
+
+--Oui, tenons-nous bien.
+
+--Ce n'est pas par la faim qu'on veut nous tuer... C'est donc la
+bataille!...
+
+--La bataille! La vie!...
+
+Cependant, l'attaque ne se produisait pas. D'un rapide regard, ils
+inspecterent alors le caveau. Et cet etonnement que nous avons signale
+plus haut, cet etonnement avant-coureur des plus atroces sensations
+d'horreur entra de nouveau dans leurs esprits avec une violence d'ecluse
+qui s'ouvre...
+
+Voici en effet ce qu'ils virent:
+
+Ils avaient cherche d'instinct la porte, le trou par ou ils etaient
+entres, et ils ne la trouverent plus; cette porte devait sans doute se
+fermer hermetiquement au moyen d'un mecanisme: sur la muraille, aucune
+ligne indiquant la solution de continuite, plus de porte!
+
+Ils examinerent alors ce plancher bizarre qui, dans la nuit, leur avait
+paru s'en aller en pente.
+
+Ils ne s'etaient pas trompes: tout autour du caveau bordant la muraille,
+regnait un sentier horizontal de deux pieds de large; et a partir de
+l'arete de ce sentier commencait la declivite assez raide; le plancher
+etait ainsi divise en quatre pans dont chacun s'abaissait vers le
+centre, et cela formait un tronc de pyramide renversee parfaitement
+regulier. Les quatre pans inclines, au lieu d'aboutir a une pointe
+centrale, etaient coupes de facon a former au fond de cette cuvette
+quadrangulaire un rectangle tres regulier.
+
+Or, ce rectangle, ce n'etait pas une plaque de fer, ni une dalle de
+pierre, ni rien!
+
+C'etait du vide!...
+
+Si, dans la nuit, ils se fussent laisse entrainer sur l'une des quatre
+pentes, ils eussent abouti a ce trou!
+
+Tombes! Ou? Dans quoi? Dans quel puits? Quel abime?
+
+A tout prix le savoir! Ils le voulurent. Et s'arc-boutant l'un a
+l'autre, pour ne pas glisser sur la pente unie ils descendirent et
+arriverent au bord du trou de la cheminee.
+
+Et alors, ils fremirent. S'etant regardes ils se virent livides. Et le
+vieux Pardaillan prononca ces mots:
+
+--J'ai peur... Et toi?...
+
+--Eloignons-nous, fit le chevalier sans repondre a la terrible question.
+
+Ils revinrent sur le sentier.
+
+Qu'avaient-ils donc entrevu de formidable? Etait-ce un puits sans fond?
+Etait-ce le vertige d'une chute qui ne s'arreterait jamais?
+
+Non. C'etait quelque chose de plus simple, mais cette simplicite
+degageait de l'horreur.
+
+Ce trou... Eh bien, ce trou, c'etait une fosse en fer.
+
+Oui. Une fosse!... Mais une fosse avec d'etranges particularites.
+D'un bout a l'autre, elle etait creusee d'une rigole. Et cette rigole
+aboutissait a un orifice de tuyau qui se perdait on ne savait ou...
+
+Pourquoi cet agencement destine a pousser, a refouler, a attirer, a
+absorber?...
+
+Les Pardaillan, muets, colles contre la muraille de fer, regardaient la
+fosse qui beait au centre de la cuvette quadrangulaire formee par le
+plancher de fer.
+
+Nous avons dit que le fantastique caveau s'etait eclaire.
+
+La lumiere venait de quatre lampes.
+
+Ces lampes, placees dans des niches pratiquees au bas de la muraille, au
+ras du sentier, etaient mises hors d'atteinte par un treillis de fer.
+
+Les niches, evidees dans la muraille de fer, correspondaient evidemment
+avec un couloir qui faisait le tour du caveau puisque c'etait du dehors
+qu'on avait allume les quatre lampes.
+
+Ces lampes, placees au ras du sol, etaient agencees pourtant de maniere
+a envoyer leurs reflets vers le plafond en meme temps que vers la fosse.
+
+Ce plafond lui-meme etait de fer.
+
+Les Pardaillan leverent les yeux, l'inspecterent... et i'etonnement les
+saisit dans ses rafales plus puissantes...
+
+Ce plafond ne ressemblait pas plus a un plafond que le plancher
+ressemblait a un plancher...
+
+Ce plafond etait lui-meme dispose en tronc de pyramide, chacun de ses
+pans etant parfaitement dans le plan de la pyramide d'en bas!
+
+En sorte que, si ce plafond etait tombe, il se fut exactement adapte au
+plancher.
+
+Et, au centre de ce plafond, juste au-dessus de la fosse, une masse de
+fer parfaitement rectangulaire surplombait. Cette masse, epaisse de cinq
+pieds, toujours dans l'hypothese ou le plafond fut tombe, se serait
+exactement emboitee dans la fosse!...
+
+Tout cela formait un ensemble exorbitant; cela suait l'epouvante, cela
+distillait de l'horreur...
+
+Le chevalier de Pardaillan ayant tout inspecte, ayant confronte avec ce
+qu'il voyait le souvenir des choses qu'on se racontait a voix basse sans
+y croire, le chevalier de Pardaillan, avait compris. Et, de ses levres
+qui remuerent a peine, il laissa tomber ces seuls mots:
+
+--La mecanique espagnole qui fonctionna aux XVe et XVIe siecles, dans le
+mystere des geoles profondes!
+
+--La mecanique? interrogea le vieux Pardaillan. qui ne savait pas, lui!
+
+Le chevalier n'eut pas le temps de repondre.
+
+Ce leger bruit de declic, qu'ils venaient d'entendre peu avant que les
+lumieres ne s'allumassent, se reproduisit dans le silence absolu.
+
+Presque en meme temps, ils entendirent sur le cote droit de la cage de
+fer, au-dehors, une rumeur grincante et continue de roue mal graissee
+qui se met en mouvement, ou de vis qui s'enfonce dans un pas de vis
+rouille...
+
+La vis devait etre formidable, si c'etait une vis. Car la rumeur etait
+assourdissante.
+
+Et, aussitot, un grondement sourd, un roulement ininterrompu qui venait
+d'en haut leur fit lever les yeux vers le plafond.
+
+Leurs cheveux se herisserent...
+
+Le plafond s'etait mis a descendre!...
+
+Il descendait tout d'une piece, d'un mouvement tres lent, mais continu.
+Il s'abaissait...
+
+La monstrueuse pyramide de fer en relief descendait vers la pyramide de
+fer en creux...
+
+Le bloc de fer rectangulaire s'abaissait pour aller s'encastrer dans la
+fosse de fer...
+
+Et eux?...
+
+Eux!... Ils allaient bientot sentir peser sur leurs tetes la masse
+formidable!
+
+Alors, affoles, ils allaient chercher a gagner une minute de vie!
+
+Comment?... En descendant vers la fosse.
+
+Et, lorsqu'ils y seraient, la masse rectangulaire s'emboiterait dans
+cette fosse...
+
+Ils seraient ecrases par l'effroyable pression!
+
+Et la rigole etait la pour recueillir leur sang!
+
+La fosse etait la! Ils y descendraient surement, infailliblement! Elle
+les fascinait. Elle les appelait. Elle les attirait comme le Maelstrom
+de l'Ocean attire le vaisseau qui se debat en vain pour echapper a ses
+mortelles etreintes!
+
+Le grondement de la mecanique continuait.
+
+Le plafond descendait.
+
+Bientot, il se trouva a un pied de la tete du vieux Pardaillan, plus
+grand que le chevalier.
+
+Epouvante et delire"... Bientot, il ne fut qu'a un pouce!...
+
+Bientot, il ne fut qu'a une ligne!...
+
+Il toucha les cheveux... il atteignit le crane... le vieux routier
+baissa la tete... la masse effroyable atteignit ses epaules... il
+fallait descendre... descendre vers l'horreur... descendre vers la fosse
+de fer!...
+
+Terrible, les yeux exorbites, les veines des tempes gonflees a eclater,
+le vieux incrusta ses pieds sur le sentier de fer, s'arc-bouta des
+deux coudes a la muraille de fer, et, se raidissant dans un effort
+titanesque, il voulut, oui, il voulut, de ses epaules, arreter la
+descente du plafond de fer!...
+
+Et l'impossible se realisa!
+
+Le plafond s'arreta!...
+
+Mais cela dura quelques secondes... le vieux haleta, son visage se
+convulsa... le plafond se remit a descendre...
+
+Alors, comme le fer touchait les epaules du chevalier, il s'arc-bouta a
+son tour... il refit le prodige...
+
+Et pendant que, de ses epaules, il suspendait un instant l'epouvantable
+masse, sa parole, etrange, comme lointaine, descendit vers le vieux
+routier...
+
+--Mon pere, nous avons nos poignards... Quand je tomberai pres de vous,
+il sera temps... mourons ensemble...
+
+La seconde d'apres, l'irresistible force descendante le courba...
+
+Il s'abattit pres de son pere.
+
+L'instant supreme etait venu: en meme temps, ils leverent leurs mains
+armees pour se frapper...
+
+
+
+XXXII
+
+DES VISAGES PENCHES SUR LA NUIT
+
+Vers deux heures du matin, cette nuit-la, Ruggieri sorti du nouvel
+hotel de la reine, et, d'un pas tranquille, prit le chemin de l'eglise
+Saint-Germain-l'Auxerrois ou il ne tarda pas a arriver. Il se dirigea
+vers la petite porte par laquelle Marillac et Alice de Lux etaient
+entres dans la nuit du lundi precedent.
+
+Devant cette porte, il trouva un homme qui l'attendait. C etait le
+sonneur de cloches. Cet homme remit a l'astrologue la clef du clocher,
+et dit:
+
+--Comme ca, vous ne voulez pas que je vous aide? C'est que la Guisarde
+est lourde a manoeuvrer. Moi-meme j'ai du mal a la mettre en mouvement.
+
+--La Guisarde? fit Ruggieri.
+
+--Oui, dit le sonneur en eclatant de rire, c'est le nom que j'ai donne a
+la grosse cloche.
+
+Ruggieri entra dans l'eglise, ferma la porte et bientot il commencait
+l'ascension du clocher. Il parvint ainsi a une sorte de chambre ouverte
+a tous les vents et dont le plafond etait perce de trous par ou
+descendaient des cordes qui servaient a mettre en mouvement les cloches
+situees au-dessus du plafond.
+
+L'une de ces cordes etait un vrai cable: c'etait la corde du gros
+bourdon, qu'on sonnait rarement. Le sonneur, pourtant vigoureux etait
+oblige de se faire aider pour le mettre en branle.
+
+Ruggieri saisit ce cable et le secoua en levant la tete.
+
+Une douzaine de hiboux effares se mirent a voleter.
+
+--Qui etes-vous? s'ecria l'astrologue qui se mit a parcourir a grands
+pas le plancher a demi pourri. Etes-vous les ames de Chilperic et
+d'Ultrogothe dont j'ai vu les statues aux portails de cette eglise?
+Est-ce toi, roi franc, toi qui batis ce temple, voici pres de mille ans?
+Venez-vous m'aider?... Oui... il faut que, cette nuit, les airs soient
+remplis d'esprits!
+
+Une sueur abondante et glaciale ruisselait sur son visage.
+
+--Voici l'heure! murmura-t-il d'une voix grelottante. Voici l'heure ou
+je vais sonner le grand rappel des esprits epars... le glas du comte de
+Marillac!...
+
+Il se redressa lentement en eclatant de rire, et marcha vers la grosse
+corde, la corde du tocsin...
+
+--Le glas de mon fils!... Non, de par Dieu, de par la Vierge, de par les
+saints!... Sonne, bronze enorme, sonne la vie, sonne la reincarnation du
+fils de la reine!...
+
+En hurlant ces paroles insensees, il se jeta sur la corde du tocsin et
+s'y suspendit de tout son poids...
+
+Pendant quelques secondes, la lourde cloche s'ebranla, se balanca,
+tressaillit, grinca...
+
+Puis le battant frappa les flancs... le premier coup retentit, jetant
+dans le meme silence un mugissement prolonge.
+
+Sur la facade du Louvre qui regardait Saint-Germain-l'Auxerrois,
+un balcon etait ouvert--le balcon d'une vaste salle plongee dans
+l'obscurite. Pres du balcon, deux ombres a demi penchees en avant, sans
+oser se montrer, attendaient, raidies par l'angoisse de cette minute
+Fatale.
+
+C'etait Catherine de Medicis, toute vetue de noir.
+
+C'etait son fils bien-aime, Henri, duc d'Anjou.
+
+Ils se tenaient par la main. Ils etaient blemes. Le duc d'Anjou
+tremblait. Comme Ruggieri, ils ecoutaient, ils regardaient. Leurs yeux
+etaient fixes sur l'eglise
+
+Cette sorte de surexcitation nerveuse, maladive, qu'on eprouve lorsqu'on
+attend le bruit d'une explosion alors que les mineurs ont mis le feu
+a la meche, tordait Catherine et lui laissait a peine la faculte de
+respirer...
+
+Tout a coup, devant eux, la voix grave, profonde et mugissante du bronze
+donna son premier coup de gueule.
+
+Le duc d'Anjou, d'une secousse, echappa a l'etreinte de sa mere, et
+recula... recula jusqu'a ce que, trouvant derriere lui un fauteuil, il
+tomba en se bouchant les oreilles.
+
+Catherine, comme poussee par une force invincible, s'etait redressee
+avec un soupir terrible.
+
+Elle bondit sur le balcon, se pencha sur l'appui, noire funebre les
+ongles incrustes a la pierre, pareille a l'archange de la Mort.
+
+La cloche, la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois hurlait,
+gueulait, mugissait, rugissait, comme folle...
+
+Alors des bruits etranges, des rumeurs inouies monterent du fond de
+l'ombre...
+
+Pres de Saint-Germain, une autre cloche se mit a hurler, puis, plus
+loin, une autre, puis d'autres, toutes les cloches tous les tocsins de
+Paris secouant sur la ville les rafales monstrueuses de leurs sonorites
+eperdues!
+
+En bas, des ombres apparaissaient, qui couraient se heurtaient,
+vociferaient, et des eclairs jaillissaient des epees; des torches, des
+centaines de torches, des milliers de torches s'allumaient, et la ville
+paraissait toute rouge tout embrasee comme par les feux de l'enfer
+soudain ramenes sur la terre...
+
+Derriere Catherine, dans le Louvre, un coup de pistolet retentit, puis
+un autre, puis d'autres.
+
+Le grand carnage huguenot, la grande hecatombe humaine venait de
+commencer!
+
+
+
+XXXIII
+
+LE ROI QUI RIT
+
+Charles IX se trouvait dans sa chambre a coucher. Il ne s'etait pas
+deshabille. Mais il etait assis dans un vaste et profond fauteuil ou il
+paraissait plus petit encore plus malingre et chetif. Ses deux levriers
+favoris Nysus et Euryalus, etaient couches a ses pieds et dormaient d'un
+sommeil inquiet.
+
+Au premier coup de tocsin, il eut comme un long frisson.
+
+Le bourdon de Saint-Germain-l'Auxerrois se mit alors a gronder et a
+mugir, comme une bete fauve encagee bondit a tort et a travers.
+
+Nysus et Euryalus, debout soudain, firent entendre un long grognement de
+colere et de peur. Charles IX les appela; ils sauterent sur le fauteuil,
+chacun d'un cote; il saisit leurs deux tetes fines et soyeuses, les
+pressa contre sa poitrine pour sentir quelque chose de vivant et d'ami.
+
+Toutes les cloches de Paris, tous les tocsins s'etaient mis a repondre
+au tocsin enrage de Ruggieri.
+
+Le roi, lentement, se souleva, se mit debout. Il courut enfoncer sa
+tete sous les oreillers du lit; mais le hurlement etait plus fort;
+les vitraux tremblaient; les flambeaux grelottaient; les meubles
+trepidaient... Alors il se redressa, leva la tete, voulut braver les
+hurlements; sa bouche crispee laissa echapper des maledictions sourdes;
+puis il cria plus fort; puis il se mit a vociferer, il hurla a l'unisson
+des cloches, et ses deux chiens hurlerent. Le roi vociferait:
+
+--Gueuses! vous tairez-vous! Assez! Assez! Gueuses! cloches d'enfer! Je
+veux qu'on les fasse taire! Oh! les cloches! Elles crient plus fort, je
+ne veux pas! Ne tuez pas!
+
+Ou fuir? Plus feroce, plus lugubre, l'immense et tragique hurlement
+repercutait les echos prolonges de ses clameurs. L'affreuse tempete des
+tocsins deployait sur Paris des rafales plus violentes. Ah! non, elles
+ne se tairaient pas, les cloches! Pendant quatre jours et quatre nuits,
+elles devaient ainsi rugir sans arret.
+
+Charles courut a la fenetre, arracha le rideau, souleva un chassis.
+
+Il recula en claquant des dents.
+
+Le jour venait. Le matin de ce dimanche se levait. Mais, malgre le jour,
+les torches continuaient a courir.
+
+Des gens, avec de longs cris d'horreur, fuyaient. D'autres, rouges de
+sang, les poursuivaient.
+
+Ce fut une vision rapide, effrayante. Charles recula jusqu'au milieu de
+la chambre. Il begaya:
+
+"Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?... Quoi! c'est par mon ordre que cela se
+fait!... Oh! je ne veux pas voir... je ne veux pas entendre!... Ou fuir?
+Ou fuir?..."
+
+Ou fuir?... Il ouvrit la porte de sa chambre, se glissa, pareil a un
+fantome, le long d'un couloir, et entra dans une galerie. Et ses cheveux
+se herisserent.
+
+Cinq ou six cadavres lui apparurent, les uns sur le nez, tout ramasses,
+les autres sur le dos, les bras en croix. Dans un angle de la galerie,
+un jeune homme se defendait contre une douzaine de catholiques. Il tomba
+tout a coup. C'etait Clermont de Piles. Au centre de la galerie, deux
+femmes a genoux levaient les mains; elles tomberent, la gorge ouverte
+de coups de poignards. Et la, les hurlements des hommes retentissaient,
+plus feroces que ceux des cloches. Il recula. Il n'entra pas dans la
+galene et il begaya:
+
+"C'est moi! C'est moi qui tue ces femmes! C'est moi qui assassine ces
+hommes! Grace! Pitie! Ou fuir?...
+
+Ou fuir?... Il se sauva loin de l'abominable galerie et voulut descendre
+un escalier... mais la, au tournant, sur le palier, une quinzaine
+de cadavres entasses, les poings crispes, les yeux convulses!...
+Il remonta, chercha un autre couloir... La, des coups d'arquebuse
+eclataient et des coups de pistolet.
+
+Tout le long du couloir, des cadavres! Dans la fumee acre Charles eut
+la vision d'une quinzaine de forcenes sanglants, mourant, vociferant:
+Arrete! Taiaut! Taiaut!... L'homme poursuivi trebucha, tomba et
+l'instant apres, son corps ne fut qu'une plaie rouge. Les demons
+disparurent, coururent au bout du couloir ou deux huguenots, presque
+nus, essayaient de fuir... La bande disparut... le couloir etait
+libre... Charles s'avanca et arriva au cadavre de l'homme qu'on venait
+de tuer... C'etait le baron de Pont qui, la veille, lui avait gagne une
+partie a la paume... Charles fit un effort, bondit comme pour traverser
+un large fosse, et franchit ainsi le cadavre... Mais il demeura
+petrifie: ses deux pieds venaient de se poser dans une flaque de sang et
+il rugit:
+
+"Oh! ces cris dans ma tete! Qu'on sonne donc les cloches plus fort,
+mort-Dieu! Ces coups d'arquebuse ne font pas de bruit! Plus fort! Je ne
+veux plus entendre ces cris dans ma tete! A moi! fuyons!... ou fuir? ou
+fuir?..."
+
+Ou fuir? Il se mit a courir, enjamba des cadavres d hommes a peine
+vetus, des cadavres de femmes entierement nus, des cadavres tordus, avec
+des bouches convulsees par la derniere malediction, des yeux terribles,
+des yeux suppliants, des yeux emplis d'ineffables etonnements... des
+cadavres, encore des cadavres...
+
+Ou fuir? Grace! Pitie! Ces deux mots, ces deux cris resonnaient dans sa
+cervelle avec des hurlements prolonges...
+
+Le Louvre, le Louvre entier n'etait plus que fumee, sang, hurlements,
+plaintes, detonations... Ou fuir?
+
+Il se frappa le crane a grands coups. Tous ces cadavres, il les
+reconnaissait! Il les nommait au passage! Maintenant il marchait dans
+le sang et n'y faisait plus attention. Il pietinait des chairs
+dechiquetees. Il avait pris sa tete a deux mains et courait, courait,
+montait, descendait, fou, hagard, hebete, et hurlait:
+
+"Ou fuir? Qui crie dans ma tete? Assez! assez! assez!"
+
+Il rencontra une fenetre. Il tira le chassis. Sans doute, l'horreur
+centuplait ses forces: le chassis tomba, brise, dans la cour. La fenetre
+etait au premier. Charles, haletant, essaya de respirer. Il se pencha:
+
+--Grace! Pitie! crierent des voix.
+
+--Sire! sire! nous sommes vos hotes!
+
+--Sire! sire! nous etions vos amis!
+
+Ils etaient la une vingtaine de gentilshommes huguenots qui tendaient
+leurs bras vers lui. Sans armes, a peine vetus, ils avaient ete accules
+dans un coin de la cour. Cent fauves a visage humain les entouraient,
+cent arquebuses. Charles, penche, entendit encore:
+
+"Sire! Sire! Sire!"
+
+Alors, le rire, le rire terrible et funeste qui epouvantait lorsqu'on
+l'entendait, ce rire tragique eclata sur ses levres. La tete renversee
+en arriere, les mains crispees a la fenetre, il riait sans pouvoir
+s'arreter de rire...
+
+Alors, il recommenca a fuir. Une porte etait ouverte... Il s'y
+engouffra... alla tomber dans un fauteuil...
+
+Charles IX reconnut qu'il se trouvait dans son cabinet familier, celui
+ou il aimait a entasser les instruments de chasse, les trompes,
+les ferronneries, celui ou Cruce lui avait remis une arquebuse
+perfectionnee, d'invention toute recente.
+
+L'arquebuse etait la, dans son coin.
+
+Elle n'etait pas seule, il y en avait une dizaine accrochees aux murs,
+un peu partout, car le roi s'interessait fort aux ouvrages de mecanique,
+aux armes a feu.
+
+Ce cabinet, que nous avons depeint, se trouvait au rez-de-chaussee. On
+se rappelle sans doute que le chevalier de Pardaillan y avait ete amene
+par le marechal de Montmorency et la maniere dont il en etait sorti en
+sautant le fosse.
+
+Le fosse en effet, etait exactement sous la fenetre.
+
+Au-dela du fosse commencait la berge ou de beaux peupliers dressaient
+dans le ciel bleu leurs cimes elegantes.
+
+Au-dela de la berge, la Seine.
+
+En se retrouvant dans ce cabinet, Charles IX se sentit comme rassure.
+Il respira un instant. Au-dela de la porte, l'effroyable tumulte de la
+tuerie continuait dans le Louvre.
+
+Soudain, derriere cette porte une galopade de pas nombreux.
+
+La porte s'ouvrit violemment.
+
+Deux hommes hagards, dechires, poursuivis par plus de cinquante
+forcenes, firent irruption dans le cabinet.
+
+Charles se redressa tout d'une piece.
+
+Ces deux hommes qu'on allait tuer, c'etaient les deux grands chefs des
+huguenots.
+
+C'etait le roi Henri de Navarre.
+
+C'etait le jeune prince de Conde!...
+
+--Feu! Feu donc! vocifera quelqu'un.
+
+D'un bond instinctif, Charles se placa entre les poursuivants et les
+poursuivis.
+
+La meute s'arreta sur le seuil du cabinet, grondante herissee, des
+visages noirs de poudre, des yeux sanglants...
+
+--Arriere! dit Charles IX.
+
+--Mais ce sont des parpaillots! Si le roi se met a proteger les
+heretiques!...
+
+--Qui parle? tonna le roi. Qui parle ainsi devant moi?
+
+Une seconde, Charles eut l'attitude de majeste qui lui manqua toujours.
+La meute recula.
+
+Le roi referma la porte du cabinet. Il tremblait de fureur.
+
+--Ah! gronda-t-il en assenant un coup de poing sur une table, il y a
+donc une autorite, dans le royaume, aussi forte bientot que l'autorite
+du roi?
+
+--Oui, sire, dit Conde: l'autorite de...
+
+--Tais-toi, tais-toi, ventre-saint-gris! lui souffla le Bearnais pale
+comme la mort.
+
+Mais le jeune prince ne tremblait pas. Il leva sur le roi un regard
+intrepide, et, se croisant les bras, il continua:
+
+--Je ne suis pas venu ici pour implorer pitie. Roi de Navarre, je vous
+ai entraine chez le roi de France pour que vous lui demandiez compte du
+sang de nos freres! Parlez, sire... ou, par le Dieu vivant, c'est moi
+qui parlerai!...
+
+--Mauvaise tete! fit le Bearnais, qui parvint a sourire. Remercie mon
+cousin Charles qui nous sauve!
+
+Conde lui tourna le dos.
+
+Charles les regardait tous deux d'un oeil vitreux. Il tordait dans ses
+mains un mouchoir dont, parfois, il essuyait son front. Il grelottait.
+Cette folie speciale qui l'avait fait fuir a travers son palais
+s'emparait de nouveau de lui. Mais elle prenait une forme nouvelle. La
+contagion hideuse du meurtre montait dans cette cervelle affolee. Des
+lueurs sinistres s'allumerent dans ses Yeux.
+
+Dans le Louvre, les detonations, les plaintes dechirantes, les
+imprecations horribles retentissaient plus violentes.
+
+Au-dehors de Paris montait une rumeur immense, faite des hurlements des
+cloches, des hurlements des assassins, des hurlements des victimes...
+
+--Sire! sire! clama Conde en se tordant les bras, vous n'avez donc ni
+coeur ni entrailles? Quoi! cette monstrueuse tuerie!
+
+--Taisez-vous! rugit Charles qui grinca des dents. On tue ceux qui
+me voulaient tuer! C'est votre faute fourbes, hypocrites qui voulez
+renverser la religion de nos peres, detruire la tradition francaise!
+C'est la messe qui nous sauve, entendez-vous?
+
+--La messe! vocifera Conde. Comedie infame!...
+
+--Que dit-il? begaya Charles, que dit-il? Voila qu'il blaspheme!
+Attends! Attends!...
+
+Il se jeta sur l'arquebuse dont Cruce lui avait fait hommage. Elle etait
+chargee.
+
+--Tu nous perds, murmura le Bearnais qui s'adossa a un meuble pour ne
+pas tomber.
+
+--Renonce! tonna le roi en couchant Conde en joue.
+
+Et, par une de ces sautes soudaines de la pensee qui tourne aux vents de
+la folie, tout a coup ce fut sur Henri de Bearn qu'il dirigea le
+canon de son arme en meme temps, il eclatait de rire, furieusement,
+funebrement.
+
+--Renonce! hurla-t-il de nouveau.
+
+--Eh! ventre-saint-gris, s'ecria le Bearnais en accentuant cet accent
+gascon qui, la veille encore, mettait Charles de si bonne humeur, est-ce
+a la vie que je dois renoncer, mon cousin? C'est dommage! Adieu, nos
+belles chasses!
+
+--Je veux que tu ailles a la messe! Que cela finisse une bonne fois.
+Tout le monde a la messe, et n'en parlons plus!...
+
+--A la messe! fit Henri de Navarre.
+
+--Oui! Choisis! La messe ou la mort!...
+
+--Allons-y, cousin! Allons-y tout de suite! Ca! ou dit-on la messe? J'en
+veux tout de suite, moi!
+
+--Et toi? reprit Charles en se tournant vers Conde
+
+--Moi, sire, je choisis la mort!
+
+Le roi fit feu.
+
+Henri de Bearn jeta un cri d'angoisse.
+
+Mais dans la fumee, on vit Conde debout, tres calme et les bras croises.
+La main de Charles tremblait a tel point que la balle avait passe a deux
+pieds au-dessus de la tete du jeune homme.
+
+--Sire! clama le Bearnais, je reponds de lui. Il se convertira sous
+trois jours!
+
+Mais Charles ne l'ecoutait plus. Peut-etre ne les voyait-il plus.
+L'effroyable tumulte, dans le Louvre et dans Paris, lui donnait une
+sorte de vertige. La folie montait, folie de terreur, folie de meurtre,
+folie de la conscience qui hurlait, folie du sang dont les odeurs acres
+envahissaient sa cervelle. Il poussa une effroyable imprecation et,
+saisissant son arquebuse par le canon, a coups de crosse il se mit a
+demolir la fenetre; les vitraux tomberent en eclats, le chassis sauta,
+Paris lui apparut dans un brouillard sanglant!...
+
+Charles avait jete son arquebuse. Il se pencha a la fenetre et regarda
+avidement. L'affreuse chasse a l'homme, sur les berges de la Seine, se
+poursuivait comme sur tous les points de Paris.
+
+Des hommes, des enfants passaient en bondissant comme des cerfs. Un coup
+d'arquebuse abattait tantot l'un, tantot l'autre. Il y en avait qui
+tombaient a genoux, les mains levees vers les bourreaux. Mais des
+pretres, arrivaient au pas de course et hurlaient:
+
+"Tuez! Tuez!..."
+
+On tuait.
+
+"Tuez! murmurait Charles. Il faut tuer! Pourquoi tuer? Ah! oui!...
+Guise... la messe..."
+
+Et le mot effroyable bourdonnait plus fort dans sa tete.
+
+"Tuez! Tuez!... Il faut tuer!... Du sang! Du sang!..."
+
+Il etait ivre. Il etait soul. Il tremblait. Sa tete se balancait de
+droite et de gauche, lentement. Il riait. Il sentait ses nerfs se tordre
+sous l'effort du rire. Il avait un visage epouvantable. La folie montait
+a la fureur.
+
+Et, tout a coup, secouant frenetiquement l'appui de la fenetre, il eut
+un long hurlement de loup au fond des bois. Et la parole affreuse, en
+cris rauques, en rales brefs, fit explosion sur ses levres exsangues:
+
+"Tuez! Tuez! Tuez!..."
+
+Alors, il bondit en arriere, saisit l'une des arquebuse. Il y en avait
+une dizaine. Elles etaient toutes chargees... Qui les avait chargees?...
+
+Et il tira.
+
+Puis il saisit une autre arquebuse
+
+Et il tira...
+
+Il tirait au hasard. Homme, femme ou enfant Tout ce qu'il voyait passer,
+il tirait.
+
+Quand il eut decharge toutes les arquebuses il se pencha, fou furieux,
+effroyable a voir, la bouche pleine de mousse, les yeux hors de la tete,
+les cheveux herisses et, longuement, il se mit a hurler:
+
+"Tuez! Tuez! Tuez!..."
+
+Soudain, il se renversa en arriere, tomba se tordit sur le plancher, la
+poitrine gonflee, les ongles incrustes au tapis.
+
+Et, alors, le roi de Navarre et Conde purent voir un spectacle hideux et
+tragique...
+
+La, sur ce tapis, un homme secoue de sanglots frenetiques se roulait,
+se cognait la tete, se labourait la poitrine a coups de griffes et, de
+cette loque tordue de ces sanglots effrayants, jaillissait une sorte de
+plainte rauque, un cri bref:
+
+"Tuez!... Tuez!... Tuez!..."
+
+Et cette loque, c'etait le roi de France!
+
+Conde leva ses deux poings crispes vers le ciel comme pour une
+malediction supreme. Et brusquement, il sortit du cabinet.
+
+
+
+XXXIV
+
+ENTREE DE CATHO DANS LA GLOIRE
+
+Vers l'heure ou Catherine de Medicis, au balcon du Louvre, attendait le
+premier coup de tocsin Catho comme on a vu cheminait dans la nuit que
+sillonnaient de lueurs falotes les lanternes des marqueurs de portes.
+Elle etait paisible et farouche. C'etait tout simple, ce qu'elle
+entreprenait!... et c'etait formidable!
+
+Parvenue devant l'ouverture d'un profond cul-de-sac plus noir et plus
+silencieux encore que les rues avoisinantes, elle s'arreta et, a
+demi-voix, se mit a fredonner une complainte.
+
+Aussitot dans le cul-de-sac, se produisit un murmure confus de voix,
+vite etouffe, un remous d'ombres se mettant en mouvement. Catho se remit
+en marche Mais, cette fois, elle n'etait plus seule. Une troupe etrange
+la suivait. Pres de trois cents femmes. Toutes celles a qui, dans son
+cabaret, elle avait donne rendez-vous. Mendiantes et ribaudes, jeunes et
+vieilles borgnesses, bancales, boiteuses, hideuses megeres de la Cour
+des Miracles ou belles filles d'amour elles marchaient en troupeau
+serre, Catho en tete, etrange general de cette armee fantastique.
+Elles allaient d'un bon pas. Toutes etaient armees, les unes de vieux
+pistolets les autres d'epees rouillees, d'autres d'une barres de fer,
+d'autres d'un simple gourdin, d'autres, enfin, n'avaient que leurs
+griffes.
+
+Comme pour Catho. c'etait tout simple, ce qu'elles entreprenaient!
+
+A diverses reprises, le fantastique troupeau qui pietinait derriere
+Catho fut arrete par ces petites troupes qui s'en allaient de porte en
+porte. Le chef de l'une d'elles voulut interroger Catho et lui barrer le
+chemin. Mais Catho et ses guerrieres le regarderent d'un air si menacant
+que l'homme recula, il supposa, d'ailleurs, que peut-etre ces femmes
+avaient un role a jouer dans la grande tragedie.
+
+Catho arriva devant le Temple et s'arreta.
+
+Derriere elle, son troupeau s'arreta. Il y eut des rires etouffes, des
+jurons assourdis; l'impatience de la bataille gagnait les guerrieres,
+il y avait une petite fille de seize ans, toute mince et fluette, qui
+brandissait une arquebuse et disait:
+
+--Qu'on y touche, pour voir! Un jour, comme maman etait malade sur son
+grabat, il est entre chez nous avec du bon vieux vin, du poulet et trois
+ecus...
+
+--Une fois, il m'a tiree des mains de la prevote, dit une voix eraillee.
+
+--Un si beau chevalier! fit une ribaude en agitant une rapiere.
+
+--Voulez-vous vous taire? dit Catho.
+
+Elles se turent, mais maintenant, elles fremissaient. Celles qui
+connaissaient Pardaillan, a voix basse, racontaient ses hauts faits.
+
+Catho, alors, rangea son armee. Au premier rang, toutes celles qui
+avaient pu se procurer une arme a feu; puis celles qui avaient une epee,
+une dague, un baton enfin, derriere, celles qui n'avaient rien.
+
+Quant a elle, elle tenait a la main un solide poignard.
+
+--Attention! dit-elle. A peine la porte ouverte, suivez-moi!
+
+Il y eut un profond silence. Devant elles, le Temple se dressait,
+terrible et sombre.
+
+Tout a coup, au loin, tres loin, une cloche se mit a rugir. Puis une
+autre cloche...
+
+--Le tocsin! dit une vieille mendiante.
+
+--Qu'est-ce cela? murmura Catho. Est-ce pour nous?
+
+Le tumulte grandissait. Les cloches de Paris se mettaient en branle. Des
+coups d'arquebuse, des coups de pistolet eclataient dans la nuit.
+Dans la fantastique armee de Catho, il y eut un long fremissement. La
+panique, un instant, menaca. Mais, brusquement, le commencement de
+terreur se changea en fureur. Aux hurlements des cloches, aux cris
+lointains, aux sourdes detonations, elles se mirent a repondre par
+des insultes; les armes furent brandies; il y eut, pendant quelques
+secondes, le desordre et le bruit d'une halle ou l'on s'invective.
+
+Soudain, une porte basse fut ouverte.
+
+La Roussette et Paquette apparurent.
+
+--En avant! hurla Catho.
+
+--En avant! repondit le tonnerre des trois cents voix.
+
+--Par ici!" cria la Roussette.
+
+Toute la troupe se rua, s'engouffra sous la porte que les deux ribaudes
+venaient d'ouvrir du dedans.
+
+--J'ai les clefs! glapissait Paquette.
+
+--Nous avons renferme les hommes d'armes! ajouta la Roussette.
+
+--Vite! Vite! Au cachot! commanda Catho. Ou est-ce?
+
+--Par la!
+
+Elles deboucherent dans une petite cour qu'elles emplirent de leur
+tumulte.
+
+Hola! tonna une voix, que signifie? Qui etes-vous, sorcieres?...
+Arriere!...
+
+--En avant! vocifera Catho.
+
+--Feu! Feu! hurla la voix...
+
+Douze arquebuses eclaterent. Cinq des guerrieres de Catho tomberent,
+mortes ou blessees. Alors, dans cette cour etroite, il y eut des
+vociferations inimaginables. Douze soldats ranges en bataille et
+commandes par un officier venaient de faire feu...
+
+Voici ce qui s'etait passe:
+
+Il y avait dans le Temple une garnison de soixante soldats. Elle etait
+divisee en deux groupes qui occupaient deux postes. La Roussette et
+Paquette, apres avoir ficele solidement le gouverneur Montluc, avaient
+pris deux trousseaux de clefs et etaient descendues en toute hate. Dans
+l'une des cours sur laquelle s'ouvrait la grande porte du Temple, il y
+avait un poste. Quarante soldats y dormaient; la Roussette s'approcha
+de la porte massive et la ferma a double tour: les soldats ne pouvaient
+plus sortir, les fenetres etant grillees!
+
+Alors elles coururent ouvrir la porte basse ou Catho devait entrer.
+
+Malheureusement, il y avait un deuxieme poste. Outre ce deuxieme poste,
+il y avait les geoliers, les sentinelles.
+
+Un officier, qui faisait sa ronde, se heurta dans une cour a l'armee des
+ribaudes.
+
+Au bruit de la decharge et de la bataille qui commencait, les soldats du
+deuxieme poste, qui n'etaient pas enfermes, accoururent. Les geoliers
+s'habillerent en hate et descendirent. Les sentinelles se replierent sur
+le champ de bataille... En voyant le Temple envahi par cette legion de
+mendiantes hurlantes et vociferantes, ils crurent d'abord a une vision
+de cauchemar. Mais les coups pleuvaient. Ces femmes en guenilles
+frappaient et leurs coups portaient...
+
+Pendant quelques minutes, ce fut, dans la cour, un vacarme effrayant que
+couvrait le tumulte dechaine sur Paris.
+
+Une vingtaine de truandes et ribaudes gisaient sur le sol. Mais autant
+de soldats etaient tombes.
+
+Elles bondissaient, poussaient des cris assourdissants, rouges de
+sang, les cheveux epars, sorcieres en delire: enivrees par le sang,
+enfievrees, furieuses, hagardes; les soldats pliaient, se debandaient,
+on n'entendait plus que des plaintes sourdes, de rauques imprecations
+et, finalement, un grand hurlement de triomphe eclata.
+
+Les derniers soldats ou geoliers survivants s'etaient precipites dans
+un couloir dont ils pousserent la porte affoles terrorises par cette
+irruption inouie de megeres endiablees. Seuls, un officier, un sergent
+et un soldat demeurerent dans un coin.
+
+--En avant! rugit Catho.
+
+Elle avait recu trois coups de dague. Elle haletait elle etait comme une
+panthere blessee qui cherche sur quel ennemi elle va fondre.
+
+Elle chercha des yeux la Roussette et Paquette: elles venaient de
+tomber, blessees--mortellement peut-etre.
+
+Alors Catho eut une malediction terrible. Elle saisit les clefs que la
+Roussette tenait dans sa main crispee et, livide, sanglante, echevelee,
+courut au groupe des trois prisonniers.
+
+--Ou est le chevalier de Pardaillan? demanda-t-elle au soldat.
+
+--Je ne sais pas! dit le soldat.
+
+Catho leva sa dague et frappa un seul coup. Le soldat tomba comme une
+masse.
+
+--Conduis-moi! reprit-elle haletante en s'adressant a l'officier.
+
+--Ribaude! dit l'officier, crois-tu donc que...
+
+Il n'eut pas le temps d'achever; Catho l'abattit d'un coup terrible, un
+seul coup, comme pour le soldat.
+
+--A toi, dit-elle au sergent.
+
+--J'obeis, repondit le sergent, pale comme la mort
+
+Le sergent se mit en marche. Catho le suivit, tamponnant ses blessures,
+marchant de ce pas souple de la panthere prete a bondir, son poignard
+rouge incruste dans la main. Derriere elle le troupeau suivait a la
+debandade.
+
+Le sergent par une porte, etait passe dans une deuxieme cour.
+
+La, au fond de cette cour, il y avait une voute.
+
+Le sergent s'enfonca sous la voute; a gauche, une petite porte basse
+ouverte; un escalier tournant commencait la.
+
+Catho arreta le sergent, lui mit la main sur l'epaule et dit:
+
+--Si tu me trompes, tu es mort.
+
+--Des lumieres! cria une voix.
+
+--Inutile, reprit le sergent. La mecanique est eclairee.
+
+--La mecanique? gronda Catho.
+
+--Oui. La, vous trouverez ceux que vous cherchez.
+
+Le sergent commenca a descendre l'escalier tournant. Il grommelait et
+ricanait dans sa moustache grise:
+
+--Elle les trouvera oui!... Attends un peu, tu vas les retrouver... une
+pinte ou deux de sang, et voila!
+
+La bande cheminait le long de l'etroit boyau.
+
+Au bout de ce couloir ou les tumultes du dehors n'arrivaient plus que
+comme un bourdonnement lointain, Catho entrevit un etrange spectacle.
+
+Dans la lumiere fumeuse d'une torche, au bas d'un escalier tournant, il
+y avait un homme, sorte de gnome court sur pattes, a tete enorme, aux
+bras nus musculeux.
+
+Cet etre bizarre, a grand effort, faisait tourner une manivelle de fer.
+
+--Qu'est cela? demanda-t-elle.
+
+--La mecanique! dit le sergent.
+
+--Ou sont-ils? haleta Catho prise d'un pressentiment terrible.
+
+--La!... sous la meule de fer!" dit le sergent qui eclata de rire.
+
+Catho jeta un hurlement. Son poing ferme se leva, siffla dans l'air
+et s'abattit sur le crane du sergent qui etendit les bras, tourna sur
+lui-meme et tomba, le nez sur les dalles.
+
+Il etait mort.
+
+Catho enjamba le cadavre. En deux bonds, hurlante, echevelee,
+depoitraillee, elle fut sur le gnome qui, tout a sa besogne, ne voyait
+rien, n'entendait rien.
+
+Les dix doigts de Catho s'incrusterent sur la nuque du gnome qu'elle
+arracha de la manivelle.
+
+Le grincement s'arreta net.
+
+Le bourreau considera Catho d'un oeil hebete. Catho, apres l'avoir saisi
+par la nuque, l'avait retourne, l'avait colle contre la muraille. Ses
+doigts maintenant s'incrustaient dans la gorge du gnome. Un silence
+profond regna dans le boyau. On n'entendait que les deux rales, celui du
+monstre et celui de Catho.
+
+--Grace! dit l'homme, stupide d'epouvante devant tous ces visages de
+femmes.
+
+--Ou sont-ils? rala Catho.
+
+--La! fit le gnome.
+
+--Ouvre! Ouvre! Ou tu es mort!
+
+Elle parlait bas, bredouillait plutot, comme ivre. Le monstre etendit le
+bras et montra un fort bouton de metal qui, a cinq pieds au-dessus de la
+manivelle, bosselait le mur.
+
+Catho lacha le gnome et bondit.
+
+Son poing ferme se mit a marteler a grands coups le bouton de fer.
+
+Mais, des le premier coup, un declic avait retenti, La porte de fer
+s'ouvrit.
+
+Et alors, deux hommes, deux fantomes, livides, les yeux elargis par
+l'etonnement infini, les levres retroussees par le rictus des epouvantes
+surhumaines, apparurent...
+
+--Sauves! hurla Catho dans un eclat de rire effrayant.
+
+Presque aussitot, les sanglots firent explosion sur ses levres.
+
+--Sauves!...
+
+--Catho!...
+
+Ce cri eclata en meme temps, pousse par les deux hommes.
+
+Un instant, ils demeurerent comme petrifies devant le boyau empli de
+femmes qui maintenant riaient, battaient des mains, se felicitaient,
+jacassaient, pleuraient.
+
+Alors, ils comprirent!
+
+Leur imagination, prompte comme la foudre, reconstitua l'epopee: Catho
+soulevant les ribaudes et les truandes pour envahir le Temple, et la
+bataille, et la ruee a travers les sombres couloirs; et ils comprirent
+pourquoi, au moment de se frapper, ils avaient entendu de sourdes
+rumeurs, pourquoi le plafond s'etait arrete net pourquoi la porte
+s'etait ouverte, pourquoi ils etaient vivants, libres, hors
+l'epouvantable cauchemar de la mecanique de fer!...
+
+D'un bond, ils furent pres de Catho.
+
+D'un meme mouvement, ils tomberent a ses genoux et chacun d'eux,
+saisissant une de ses mains, y deposa un long baiser.
+
+Catho, appuyee au mur, se laissait faire, comme si elle eut compris que
+cet hommage, venant de pareils hommes, etait la suite toute naturelle du
+reve de son ame simple, violente et douce.
+
+Le gnome, le monstre, en sautillant sur ses iambes torses, s'etait
+faufile, avait fui, effare.
+
+Dans l'etroit couloir, le silence s'etait retabli, et on entendait
+seulement la sourde rumeur qui venait du monde des vivants en train
+d'accomplir la grande hecatombe.
+
+Le vieux Pardaillan, le premier, sortit de cette extase qui les avait
+fait tomberai genoux devant Catho.
+
+Il se releva, le sourcil fronce, la moustache herissee et, de sa voix
+breve:
+
+--Partons! Malheur a eux!...
+
+--Oui, dit le chevalier en se relevant alors, partons! Nous avons
+quelque chose a faire!
+
+Il avait dit cela d'une voix si calme qu'il etait impossible d'y
+decouvrir une emotion.
+
+Mais le vieux Pardaillan comprit, lui, car il murmura entre ses dents
+serrees:
+
+--Gare aux loups, maintenant que ce lion est dechaine!... Allons, viens,
+Catho!
+
+Catho voulut faire un pas. Brusquement, elle s'affaissa.
+
+Catho sourit. Elle montra du doigt son sein droit ensanglante. D'un
+geste rapide, le vieux routier acheva de dechirer le corsage deja en
+lambeaux. Le sein apparut.
+
+Une plaie large et profonde laissait echapper du sang qui ne sortait
+deja plus que goutte a goutte.
+
+--Partez!, rala Catho.
+
+--Sans toi! Jamais!..."
+
+De nouveau, elle sourit. Ses yeux de bon chien fidele s'attacherent sur
+le vieux routier, puis sur le chevalier.
+
+--Tout de meme, murmura-t-elle a mots entrecoupes, ils... ne vous...
+auront pas... partez... adieu...
+
+--Catho! ma pauvre Catho!
+
+Les deux Pardaillan s'etaient mis a genoux. Ils soutenaient, dans leurs
+bras, l'un les epaules, l'autre la tete de la blessee.
+
+Elle continuait a sourire. Elle comprenait bien que tout etait fini pour
+elle. Tout a coup, ses yeux fixes sur le chevalier devinrent vitreux.
+Elle eut une legere secousse. Et ce fut ainsi, en souriant et en
+regardant le chevalier de Pardaillan, qu'elle se raidit dans le supreme
+effort de la vie qui quitte le corps.
+
+--Morte! gronda le vieux Pardaillan.
+
+--Les voila! Les voila! hurla a ce moment a l'entree du couloir une voix
+feroce, delirante et tremblante a la fois.
+
+Et un homme apparut, haletant, convulse, hideux a voir... suivi d'une
+vingtaine de soldats.
+
+Et, cet homme, c'etait Ruggieri qui cherchait sa proie, Ruggieri qui
+venait chercher le sang necessaire a la reincarnation--a son reve de
+magicien fou furieux!
+
+
+
+XXXV
+
+LIONS DECHAINES
+
+Les deux Pardaillan bondirent et se ruerent vers l'entree du boyau.
+D'instinct, les ribaudes, collees au mur a droite et a gauche, leur
+firent un passage. Mais, des qu'ils se trouverent en tete, elles
+remplirent le couloir de leurs cris assourdissants.
+
+--Catho est morte!
+
+--Vengeons-la!
+
+--Mort au guet!
+
+En un instant, les Pardaillan s'etaient heurtes au groupe de soldats qui
+apparaissait. Les deux premiers tomberent mortellement frappes a
+coups de l'arme bizarre et courte qu'ils portaient--des poincons,
+paraissait-il.
+
+Devant cette attaque furieuse, devant les visages des tunes decharnees
+qui hurlaient a la mort derriere les deux hommes, les autres soldats
+s'arreterent. Le vieux routier et son fils avaient ramasse les piques
+des deux soldats tombes.
+
+Dans le boyau, il n'y avait place que pour deux de front.
+
+Une nouvelle attaque des Pardaillan jeta par terre les deux plus
+avances.
+
+En meme temps, la bande des ribaudes, agitant ses armes, poussait des
+cris terribles; en desordre, les soldats remonterent precipitamment
+l'escalier.
+
+Sans un mot, livides, herisses, les Pardaillan monterent par bonds
+furieux; a chaque bond, un coup de pique; a chaque coup de pique, un
+juron; a chaque juron, un homme qui tombait.
+
+Tout a coup, les Pardaillan se virent a l'air, dans une cour. Ils
+respirerent largement, et, d'un meme mouvement instinctif, leverent les
+yeux comme pour se rendre compte qu'ils ne revaient pas, qu'ils voyaient
+bien une realite: les sombres batiments du Temple, et, la-haut, le ciel
+ou brillaient des etoiles palies par l'approche de l'aube.
+
+--Feu! tonna la voix d'un officier.
+
+Les deux Pardaillan tomberent a plat ventre, la decharge passa au-dessus
+d'eux et ils se releverent d'un bond...
+
+L'officier avait range ses hommes au fond de la cour, sur un seul rang.
+Les arquebuses dechargees, il hurla:
+
+--En avant!...
+
+Alors, dans cet etroit espace qu'eclairaient les premieres lueurs de
+l'aube, il y eut une melee fabuleuse, comparable en ses evolutions
+desordonnees aux tourbillons d'un cyclone. En effet, les soldats,
+croyant que les Pardaillan etaient les chefs de cette bande de furies,
+les avaient entoures. Le vieux routier et le chevalier s'etaient adosses
+l'un a l'autre; autour d'eux tourbillonnaient des hommes d'armes, et,
+autour des hommes d'armes, avec des cris stridents, tourbillonnaient les
+femmes.
+
+Ruggieri, cependant, courait comme un insense, s'arrachant les cheveux
+et vociferant des maledictions.
+
+--A l'aide! A l'aide! Ils s'echappent!
+
+Il parvint a la grande porte et l'ouvrit, affole, ne sachant plus ce
+qu'il faisait.
+
+Des groupes de catholiques passaient, le mouchoir blanc au bras.
+
+--Ici, Ici! hurla Ruggieri... Miserables! Ils ne m'entendent pas!
+
+Devant lui, on pillait une maison d'ou sortaient les cris percants des
+victimes.
+
+--Par ici! appela Ruggieri. Il y a deux huguenots ici!...
+
+On ne l'ecoutait pas; en effet, chacun des assassins pillards etait
+occupe a quelque sinistre besogne.
+
+Alors, avec des sanglots terribles, se heurtant aux murs, se frappant
+la poitrine, invoquant les esprits, il rentra dans le Temple. Il eut
+un rugissement de joie en apercevant les hommes d'armes derriere les
+barreaux des deux fenetres.
+
+Reveilles par le tumulte, d'abord effares de trouver la solide porte
+fermee, ces hommes cherchaient a demolir les grilles des fenetres.
+
+--Attendez! Je vais vous aider! Vite! Vite!
+
+--Au nom du Ciel! cria un sergent, que se passe-t-il?
+
+--Vite! vite! Ils se sauvent! Il me faut leur sang!
+
+A ce moment, une grande clameur le fit se retourner. Il vit la cour se
+remplir de femmes delirantes qui hurlaient:
+
+--Victoire! Victoire!...
+
+Elles passerent en courant, se dirigeant vers la grande porte.
+
+Les soldats du poste, a grands coups, cherchaient a demolir leurs
+grilles. Des barreaux sauterent enfin! A cet instant, les dernieres
+combattantes passerent echevelees, et cette vision fantastique
+s'evanouit sous une voute: les deux Pardaillan, les derniers, apparurent
+alors, sanglants, l'oeil en feu, marchant de ce pas souple et terrible
+des grands fauves qui regagnent leurs forets.
+
+Ruggieri, sans voix, begayant une derniere malediction, voulut se jeter
+au-devant d'eux.
+
+Le chevalier, d'une main, l'ecarta sans effort apparent Mais le geste
+avait du etre puissant, car Ruggieri alla rouler jusqu'a la muraille au
+pied de laquelle il tomba tout d'une masse.
+
+Les Pardaillan passerent!...
+
+Cinq ou six soldats, par l'ouverture pratiquee, sautaient dans la
+cour et leur coururent sus; les deux fauves se retournerent avec un
+grondement si effroyable, avec des faces si terribles que les reitres
+s'arreterent, reculerent et mirent en joue.
+
+Deux coups de feu eclaterent.
+
+Sans hater leur pas souple de lions en marche, les Pardaillan
+continuerent leur route et, comme les quarante soldats du poste enfin
+delivres s'elancaient ensemble, ils les virent franchir la grande
+porte que Ruggieri avait ouverte et disparaitre dans la fumee, dans
+le tumulte. L'officier survivant, stupefait du spectacle insense que
+presentait la rue entrevue, ne songea qu'a se barricader. Puis il se mit
+a la recherche du gouverneur Montluc qu'il trouva ficele, ronflant sous
+la table de sa salle a manger...
+
+A ce moment, il etait trois heures et demie.
+
+Le jour grandissait.
+
+Malgre cela, les bandes de forcenes qui parcouraient les rues
+n'eteignaient pas leurs torches! Elles servaient a mettre le feu aux
+maisons marquees d'une croix blanche.
+
+Les deux Pardaillan, une fois hors du Temple, avaient pris au hasard
+la premiere rue. Elle etait pleine de fumee et de cris; fumee des
+arquebusades, fumee des incendies, detonations, cris d'horreur, clameurs
+d'agonie...
+
+--Libres! gronda le vieux routier.
+
+--Libres! repeta le chevalier. Pauvre Catho!...
+
+Ils se regarderent. Chacun d'eux avait ramasse une forte rapiere et une
+bonne dague. Dagues et rapieres etaient rouges. Ils etaient dechires.
+Ils etaient pales.
+
+--Pas blesse? demanda le vieux.
+
+--Rien, ou presque. Et vous, monsieur?
+
+--Pas une egratignure... Allons!... Mais qu'y a-t-il dans Paris?... Que
+de sang!... Quelle affreuse bataille!...
+
+--Non, mon pere, c'est un egorgement... Allons, depechons...
+
+--Mais ou?... Chez Montmorency?...
+
+--Tout a l'heure. Je ne pense pas qu'on ose attaquer le marechal.
+D'ailleurs, il est catholique... Venez... vite!...
+
+--Ou aller, alors?
+
+--A l'hotel Coligny, mon pere! On tue les huguenots... La, on doit tuer
+aussi... Ah! mon pauvre ami!...
+
+--Marillac?... Mais il est mort! Le sorcier te l'a dit!
+
+--Il a menti, peut-etre... Allons!
+
+Ils couraient maintenant, sans s'arreter, enjambant ici un cadavre,
+faisant la un crochet pour eviter une foule en train de bruler une
+maison; ils allaient, remplis d'etonnement, la cervelle endolorie par
+l'epouvantable tumulte des cloches et des detonations; ils allaient,
+frappant tout ce qui se dressait devant eux, sans un mot, cote a cote,
+la dague en avant; et ce fut ainsi qu'ils atteignirent l'hotel Coligny,
+a quatre heures du matin.
+
+Une foule enorme remplissait la rue de Bethisy.
+
+Ils foncerent et se frayerent un passage. Peut-etre les prit-on pour
+deux catholiques forcenes.
+
+La porte de l'hotel etait grande ouverte, la cour encombree de gens
+d'armes qui hurlaient:
+
+--A sac! A sac!
+
+Et ils entrerent. Dans un remous de cette foule qui affluait et
+refluait, ils arriverent au centre de la cour, horrifies, et, comme ils
+regardaient autour d'eux, pantelants de colere, une voix dominant le
+tumulte cria:
+
+--Eh bien, Beme!... Beme! Beme! As-tu fini?...
+
+Et ils reconnurent le duc de Guise qui levait la tete vers une des
+fenetres de l'hotel.
+
+
+
+XXXVI
+
+ICI L'ON TUE
+
+Guise avait perdu du temps. Parti a trois heures de son hotel, il venait
+d'arriver seulement chez Coligny Il avait fait plusieurs detours et,
+de temps a autre, il s'arretait, ecoutait, paraissant attendre. Chemin
+faisant pour faire patienter ses hommes, il faisait massacrer au hasard
+de la rencontre, tout ce qui ne criait pas "Vive la messe!" et n'avait
+pas une croix blanche au chapeau. Qu'esperait-il? Qu'attendait-il?
+Peut-etre pensait-il pouvoir marcher sur le Louvre... Comme il venait
+de s'arreter encore, un homme accourut au galop de son cheval, vint se
+placer pres de lui et lui dit a voix basse:
+
+--Rien a faire, monseigneur! Le prevot occupe l'hotel de ville avec des
+forces imposantes et les troupes de la reine sont en route!
+
+Guise grinca des dents. Il prit le trot. Suivi de ses cavaliers, il
+passa comme un tonnerre, tandis qu'autour de lui retentissaient les
+vociferations de:
+
+"Vive Guise! Vive le pilier de l'Eglise!"
+
+Dans la rue de Bethisy, les maisons qui avoisinaient l'hotel etaient
+remplies de huguenots. Mais, la, la besogne etait deja faite; trois de
+ces maisons flambaient; deux cents cadavres jonchaient la chaussee;
+Guise et ses soudards arriverent de leur trot pesant et pietinant ces
+cadavres, s'arreterent devant la porte de l'hotel.
+
+Sur cette porte, quelqu'un venait de tracer ces mots a la craie:
+
+"Ici, l'on tue!"
+
+--Tu vois? de Guise s'adressant a un colosse qui etait pres de lui.
+
+--Je vois! repondit le colosse.
+
+C'etait Dianowitz, appele Boheme et, par abreviation, Beme.
+
+A ce moment, arriva le duc d'Aumale, escorte de Sarlabous, gouverneur du
+Havre, et de cent cavaliers.
+
+--Ca va se faire! dit Guise.
+
+Tous descendirent de cheval. Et le duc de Guise du pommeau de son epee,
+frappa rudement a la porte Elle s'ouvrit aussitot. Cosseins apparut,
+entoure de ses gardes--ces gardes que Charles IX avait laisses pour
+proteger Coligny.
+
+--Monseigneur, dit Cosseins, faut-il commencer?
+
+--Commencez! repondit Guise.
+
+Aussitot, les gardes meles aux cavaliers de Guise s'elancerent dans
+l'hotel, des torches a la main l'epee nue. Beme, suivi d'une dizaine de
+gardes, monta droit a l'appartement de l'amiral.
+
+Alors, on entendit les cris des serviteurs que l'on egorgeait. Pendant
+quelques minutes, l'hotel fut plein de ces etranges clameurs d'agonie
+qui ressemblent aux cris des fous. Puis il y eut un brusque silence.
+Beme et les siens, parmi lesquels un certain Attin, de la maison
+d'Aumale, etaient arrives devant la chambre de l'amiral. Derriere eux,
+en soutien, marchait Cosseins le capitaine des gardes de Charles IX. La
+bande s'arreta un instant; devant la porte, un homme, l'epee nue a la
+main, les attendait. C'etait Teligny, gendre de Coligny.
+
+"Qui demandez-vous? dit-il d'une voix calme
+
+--L'Antechrist! repondit Beme.
+
+Teligny se rua sur lui, mais, avant qu'il eut pu faire deux pas, il
+tomba, perce de dix coups de poignard Cosseins se pencha sur lui.
+
+--Il est mort, dit-il froidement.
+
+Teligny n'etait pas mort. Il agonisait. Ses yeux effrayants s'ouvrirent
+et se fixerent sur ce visage penche sur lui. Il fit un supreme effort.
+
+--Face de traitre! rala-t-il.
+
+Et, dans ce meme effort, il cracha au visage du capitaine et expira.
+Cosseins se releva et recula vivement tout pale, en essuyant sa face
+souillee.
+
+Beme, cependant, d'un coup d'epaule, avait defonce la porte.
+
+Il entra. Coligny etait au lit. La chambre etait eclairee par deux
+grands flambeaux.
+
+A demi releve sur les oreillers, l'amiral apparut si calme, si
+majestueux, que les forcenes eurent une hesitation. Pres de lui, le
+pasteur Merlin lisait dans un livre de prieres. Coligny qui, depuis
+une heure, ecoutait l'effroyable tumulte, Coligny qui avait compris la
+hideuse verite, Coligny n'avait pas essaye de fuir.
+
+Toute tentative eut d'ailleurs ete inutile; des les premiers instants,
+Cosseins avait place partout des gardes.
+
+Lorsqu'il vit entrer Beme, il se tourna legerement vers le pasteur et
+lui dit d'une voix etrangement paisible:
+
+--Je crois qu'il est temps de reciter la priere des morts.
+
+--Merlin fit un signe approbatif et tourna quelques feuillets de son
+livre.
+
+Au meme moment, Attin lui enfonca son poignard dans la gorge; le pasteur
+s'affaissa, sans une plainte tue raide.
+
+Beme s'etait approche en ricanant du lit de l'amiral Il tenait une dague
+dans sa main gauche et un epieu de chasse dans sa main droite.
+
+--Quiconque se sert de l'epee perira par l'epee dit gravement Coligny en
+regardant Attin qui venait de foudroyer le pasteur.
+
+--Bon! hurla Beme, ce n'est donc pas par l'epee que tu seras meurtri!
+
+Et il jeta son poignard.
+
+Il leva son epieu, un fort epieu de chasse au sanglier.
+
+Et, comme il paraissait hesiter devant le vieillard, si calme, si
+imposant, si majestueux, l'amiral lui dit:
+
+--Frappe, bourreau: tu ne raccourcis pas de beaucoup ma vie.
+
+--Taiaut! Taiaut! hurlerent les demons qui entouraient Beme.
+
+Beme frappa. L'epieu, du premier coup, troua profondement la gorge. Un
+flot de sang jaillit. Alors le miserable, ivre de sang, se mit a frapper
+a coups redoubles le cadavre. Il continuait, toujours, les yeux hors
+de la tete, tandis que la meute, autour de lui, saccageait, pillait,
+brisait et hurlait:
+
+--Taiaut! Taiaut!
+
+--Beme! Beme! cria d'en bas la voix de Guise, as-tu fini?...
+
+Beme s'acharnait.
+
+--Beme! Beme! appela encore Henri de Guise. Est-ce fait?...
+
+Sanglant, hagard, Beme s'arreta. Sa monstrueuse figure s'apaisa par
+degre, c'est-a-dire qu'elle s'illumina d'une sorte d'orgueil bestial. Il
+examina le cadavre hideusement dechiquete, comme le tigre peut examiner
+sa proie alors qu'il est repu.
+
+Ce cadavre, il le saisit a pleins bras, l'arracha du lit et l'apporta
+pres de la fenetre dont le chassis venait de voler en eclats.
+
+--C'est fait! hurla Beme en se penchant.
+
+Et il apparut, a la lueur des torches, dans le jour naissant, dans ce
+melange informe de jour, de lumiere rouge et de fumee, il apparut, le
+cadavre rouge dans ses bras, il apparut comme ces visions de delire qui
+durent jadis epouvanter les reves de Dante!
+
+Une sauvage acclamation qui monta de la cour salua l'atroce apparition.
+
+Les cheveux herisses d'horreur, petrifies comme dans les cauchemars, le
+chevalier de Pardaillan et le vieux routier, parmi ces abois feroces,
+distinguerent:
+
+--Vive la messe!
+
+--Vive le pilier de l'Eglise!
+
+Lorsque le silence se retablit, comme parfois les volcans se taisent
+apres un instant, on entendit alors une voix, la voix du noble Henri de
+Lorraine, duc de Guise, qui criait a Beme:
+
+--C'est bien! Jette-le, qu'on le reconnaisse!...
+
+Le cadavre, avec un bruit sourd et mat, tomba sur les paves de la cour.
+
+Guise, Aumale, Montpensier, Cosseins, vingt autres se pencherent.
+
+--C'est bien lui! dit Guise. Te voila donc, Chatillon! Je savais bien
+qu'un jour ou l'autre ma race mettrait son pied sur ta tete! Tiens!
+Tiens!...
+
+Le talon se leva et se posa violemment sur le front du cadavre.
+
+--Voila! hurla le duc de Guise, voila comment travaillent les bons
+catholiques!
+
+--Lache! siffla une voix etrange, cinglante comme un coup de cravache.
+
+Et, dans l'insaisissable seconde de silence et de stupefaction qui
+suivit ce cri, Pardaillan marcha au duc, l'atteignit et sa voix continua
+a cravacher;
+
+--Ton pere s'appelait le Balafre. Toi, tu t'appelleras le Soufflete!...
+
+Sa main se leva, s'abattit toute grande sur la face de Guise, le
+soufflet retentit dans le silence comme un coup de tonnerre. Guise
+chancela et roula a trois pas dans les bras de ses soudards...
+
+Quels hurlements firent alors explosion! Des centaines de poignards,
+des centaines d'epees se leverent, se choquerent, des centaines de voix
+heurterent dans le tumulte leurs cris de mort.
+
+Pardaillan s'etait mis en garde, resolu a mourir.
+
+Mais il n'eut pas le temps de porter le premier coup, les bras leves
+n'eurent pas le temps de s'abattre sur lui... Le chevalier, a l'instant
+precis ou retentissait le soufflet, se sentit saisi par une force
+d'ouragan, enleve, porte, pousse vers un trou noir qui beait, il entra
+dans du noir, il entendit un choc violent et sonore.
+
+Ce trou, c'etait une porte ouverte.
+
+Cette force qui avait saisi le chevalier, comme la rafale peut saisir
+une feuille, c'etait le vieux routier qui empoignait son fils et
+l'emportait.
+
+Ce choc sonore, c'etait une porte que le vieux lion venait de pousser du
+pied, a l'instant ou des centaines de furieux, se genant d'ailleurs et
+se bousculant l'un l'autre, allaient les happer tous les deux!...
+
+Des coups enormes ebranlerent cette porte.
+
+Il etait certain qu'elle ne tiendrait pas deux minutes.
+
+--Tu n'en feras jamais d'autres! dit simplement le vieux routier en
+escaladant les marches qui se trouvaient devant lui et en entrainant son
+fils.
+
+Ou montaient-ils? Ils ne savaient pas...
+
+--Ce n'est pas fini! repondit le chevalier, les dents serrees.
+
+Dans la cour, Henri de Guise etait remonte a cheval et criait:
+
+--Cinquante hommes pour fouiller l'hotel! Que j'aie la tete de ces deux
+parpaillots dans une heure! Les autres, suivez-moi!... A Montfaucon!..."
+
+
+
+XXXVII
+
+LA MARCHE AU GIBET
+
+--Pardon, monseigneur, dit une voix pres du duc sanglant.
+
+Guise se pencha, feroce, le poignard leve.
+
+--Ah! c'est toi! fit-il en reconnaissant Beme. Que veux-tu?
+
+--Vous voulez pendre l'Antechrist?
+
+--Oui! Que veux-tu? Depeche!
+
+--Je veux la tete, pardieu! Elle m'appartient, vous le savez! Elle vaut
+mille ecus d'or!"
+
+Guise eclata d'un rire terrible.
+
+--C'est juste! Prends-la!... Nous pendrons l'Antechrist parles pieds,
+voila tout!...
+
+Beme se baissa. En quelques coups de poignard il acheva de separer
+la tete du tronc. Le corps fut saisi par les pieds. Deux hommes le
+trainaient, marchant en avant, chacun d'eux tenant une jambe, le torse
+sanglant trainant dans la boue.
+
+Et tous suivirent. Guise en tete!...
+
+La marche au gibet, la marche macabre du corps traine dans la boue
+gluante de sang, commenca a travers les rues de Paris, parmi d'autres
+cadavres, dans le tumulte des acclamations feroces, dans le tonnerre des
+detonations d'arquebuses, sous le hurlement des cloches inlassables...
+
+Vingt mille Parisiens suivaient l'infame procession que conduisait
+Guise.
+
+Chemin faisant, on tuait, on riait, on chantait... Le cadavre de Coligny
+sautait sur les cailloux, tantot sur le ventre, tantot sur le dos...
+Ce fut ainsi qu'on atteignit les fourches de Montfaucon. Le cadavre,
+bientot, se balanca par les pieds au bout d'une corde. Et alors s'eleva
+dans les airs une clameur immense qu'on entendit de tout Paris et qui
+frissonna longuement, lugubre comme le grand coup d'aile de l'ouragan
+dechaine.
+
+
+
+XXXVIII
+
+PAROLE MEMORABLE DE BEME
+
+Beme etait reste dans la cour de l'hotel de Coligny, avec les gens
+d'armes laisses par Guise pour retrouver les audacieux, les fous qui
+l'avaient insulte en un tel moment. En quelques minutes, la porte fut
+defoncee et la bande se rua dans un escalier, celui-la meme qu'avaient
+monte les Pardaillan. Beme entendit les cris eclater d'etage en etage.
+
+"Ils les tiennent! songea-t-il en riant. Voila deux gaillards dont la
+peau ne vaut pas un ducaton a l'heure qu'il est... tandis que cette
+tete vaut mille ecus d'or. Belle tete, ma foi!... Ca, il faut que je la
+debarbouille...
+
+Il entra dans une piece du rez-de-chaussee qui avait du servir de
+corps de garde, et il en ressortit bientot avec un baquet plein d'eau.
+Tranquillement, il se mit a sa hideuse besogne.
+
+En haut, dans les combles, il entendait les voix furieuses des limiers
+lances aux trousses des Pardaillan.
+
+Tout a coup, il vit entrer dans la cour un homme qui, d'un air anxieux,
+se mit a inspecter l'hotel, le nez en l'air.
+
+--Tiens! monsieur de Maurevert! dit Beme. On dirait que vous cherchez un
+tresor!
+
+--Je cherche, dit Maurevert, la voix rauque et les yeux sanglants, je
+cherche deux de ces parpaillots, justement! Je les ai vus partir du
+Temple. J'ai perdu leur piste. Je suis sur qu'ils ont du venir ici...
+
+--Ah! ah!... Un vieux, maigre, moustache grise et rude, oeil gris?...
+
+--Oui, oui!...
+
+--Et un jeune, comme qui dirait l'autre, en plus sauvage, en plus fort,
+en plus herisse? Ils sont la... on leur fait la chasse, allez-y!
+
+Maurevert s'elanca dans l'escalier que lui montrait Beme et disparut en
+poussant un rugissement de joie.
+
+Pendant que ces choses se passaient dans la cour, les deux Pardaillan
+avaient monte l'escalier. Le batiment dans lequel ils se trouvaient
+formait le flanc gauche de l'hotel et etait isole des deux autres dont
+l'ensemble tracait le rectangle de la cour.
+
+D'etage en etage, les Pardaillan virent qu'il n'y avait pour eux aucune
+issue possible.
+
+Comme ils atteignaient le grenier, la porte venait de ceder et la bande
+faisait irruption dans l'escalier.
+
+--Ah! ca! dit le vieux routier, mais nous allons etre pris comme des
+renards?
+
+--Faites attention, monsieur, repondit le chevalier, que nous etions,
+il y a moins de deux heures, dans une cage de fer ou nous allions etre
+broyes; nous sommes au paradis en comparaison.
+
+En parlant ainsi, ils avaient couru a l'unique fenetre du grenier,
+donnant sur une cour etroite.
+
+--Voici le chemin! s'ecria le vieux routier en apercevant la fenetre.
+
+--Une planche! Vite, une planche!
+
+Ils chercherent des yeux: il n'y avait rien dans le grenier, pas meme
+une corde qu'on eut pu, peut-etre, utiliser...
+
+Redescendre? Impossible: les gens d'armes montaient, fouillant chaque
+etage.
+
+Ils se regarderent, tout pales...
+
+Soudain, ils entendirent des cris au-dessous d'eux...
+
+--Sautons! dit le chevalier froidement. Il y a moins de six pieds d'une
+fenetre a l'autre!...
+
+--Sautons! dit le vieux routier d'une voix qui parut etrange a son fils.
+
+En effet, sauter etait impossible: tout point d'appui pour prendre
+de l'elan manquait; la fenetre d'en face etait etroite; c'eut ete un
+prodige que de pouvoir se lancer dans le vide et arriver juste a passer
+dans cet espace resserre.
+
+Mais mieux valait encore courir ce risque terrible que de tomber aux
+mains des cinquante fous furieux qui montaient, ivres de rage!
+
+--Sautons! avait dit le vieux Pardaillan. Attends! je passe le
+premier!...
+
+Et aussitot il se mit debout sur le bord de la fenetre.
+
+Au meme instant, le chevalier, la gorge serree par l'angoisse, la sueur
+au front, vit son pere se laisser tomber en avant!
+
+Le vieux routier ne sautait pas! Il se laissait tomber!...
+
+La tentative etait prodigieuse, inouie--une de ces idees folles qui
+germent dans la folie du desespoir!...
+
+Le corps raidi, tendu a briser ses nerfs, les bras musculeux tendus dans
+un formidable effort, les pieds rives a l'appui de la fenetre, le
+vieux Pardaillan se laissa tomber en avant, tout d'une piece, sans
+flechissement ni des jarrets, ni des coudes... Son corps decrivit un arc
+de cercle dans le vide...
+
+Le chevalier jeta un cri...
+
+Et, a ce cri, la voix du routier, oui, sa voix meme, repondit:
+
+--Voici la planche, passe, chevalier!..."
+
+La folle tentative avait reussi!
+
+Les mains du vieux Pardaillan, au bout de ses bras tendus, avaient saisi
+le rebord de la fenetre d'en face, tandis que ses pieds s'arc-boutaient
+a la fenetre du grenier!...
+
+Et il demeurait ainsi suspendu sur le vide, pont vivant jete d'une
+fenetre a l'autre!
+
+Ces deux hommes etaient formidables dans tout ce qu'ils entreprenaient:
+prompt comme l'eclair, leger comme un chat sauvage, le chevalier bondit,
+posa son pied sur le centre du pont vivant, et, dans son elan, alla
+rouler jusqu'au milieu de la piece ou il venait de tomber!...
+
+Au meme instant, le vieux routier, solidement harponne des mains, laissa
+tomber ses pieds, se hissa a la force des poignets et rejoignit son
+fils...
+
+Tel avait ete l'effort que, pendant une minute, ils demeurerent
+prostres, haletants, sans voix...
+
+Le grenier qu'ils venaient de quitter se remplit de cris de fureur.
+
+Puis il y eut un silence relatif.
+
+Les deux Pardaillan, l'oreille tendue, couches sur le plancher,
+ecoutaient, prets a bondir.
+
+--Je comprends tout! s'ecria une voix. Voyez, capitaine, ils ont du
+sauter dans le passage par la fenetre du premier etage, pendant que nous
+montions.
+
+--Et maintenant ils sont loin, dit une autre voix qui devait etre celle
+de l'officier.
+
+Les Pardaillan entendirent la bande s'eloigner et redescendre en brisant
+quelques vitres par acquit de conscience. Le chevalier s'approcha alors
+d'une fenetre qui donnait sur la cour.
+
+Beme etait demeure seul, toujours occupe a sa funebre besogne.
+
+Maintenant, il enveloppait de linges la tete de l'amiral.
+
+Puis, sifflotant un air de fanfare, il alla chercher de l'eau pour se
+laver les mains. Il n'avait plus qu'a prendre la tete et la porter chez
+un embaumeur qui etait prevenu et l'attendait. Apres quoi, avec cinq ou
+six compagnons, il monterait a cheval et se dirigerait a franc etrier
+sur l'Italie et Rome...
+
+--Tiens! dit Beme en revenant dans la cour, la grande porte est fermee?
+Par qui? Pourquoi?
+
+Comme il se posait ces questions avec une vague inquietude, il apercut
+tout a coup les deux Pardaillan.
+
+Au meme instant, le chevalier fut sur lui et dit:
+
+--C'est bien toi qui as jete par la fenetre le corps de M. de Coligny?
+
+La voix du chevalier paraissait parfaitement paisible.
+
+Beme se redressa, se rengorgea et repondit de son haut:
+
+--C'est bien moi, mon jeune parpaillot. Apres?
+
+--Est-ce toi qui as tue l'amiral?
+
+--C'est bien moi, suppot de Calvin. Apres?
+
+--Avec quoi l'as-tu assassine?
+
+--Avec ca! fit le colosse en designant son epieu rouge.
+
+Et il eclata de rire en ajoutant:
+
+--Il y en a autant a votre service, faillis chiens d'heretiques! Hola! A
+moi! Au parpaillot!...
+
+En meme temps, Beme voulut s'elancer vers la porte de l'hotel pour
+l'ouvrir et appeler une bande qu'on entendait dans la rue, occupee a
+saccager une maison.
+
+Mais il demeura cloue sur place.
+
+Le vieux Pardaillan venait de lui sauter a la gorge en disant:
+
+--Ne bouge pas, mon ami, nous avons a regler un petit compte...
+
+Beme se secoua violemment. Mais la tenaille vivante ne lachait pas
+prise. A demi suffoque, ralant, le colosse fit signe qu'il se tiendrait
+tranquille. Le vieux routier le lacha.
+
+--Que voulez-vous? demanda le colosse, pris d'un commencement de
+terreur.
+
+--A toi! Rien! fit le chevalier. Je veux simplement debarrasser la terre
+d'un monstre.
+
+--Ah! vous me voulez assassiner?
+
+--Sais-tu te battre?" dit le chevalier en haussant les epaules.
+
+Beme bondit en arriere, tira sa rapiere de la main droite et sa dague de
+la main gauche. Il tomba en garde.
+
+Le chevalier deboucla son ceinturon et jeta son epee.
+
+--Voici l'arme qui convient ici, dit-il.
+
+Sans hate, il alla ramasser l'epieu, l'assura dans sa main et marcha sur
+le colosse.
+
+Beme sourit: sa rapiere etait deux fois plus longue que l'epieu; il
+etait sur d'embrocher ce jeune fou et apres, il ferait son affaire au
+vieux.
+
+Le chevalier marcha sur lui et, cette fois, Beme palit.
+
+Le vieux routier, au milieu de la cour, s'etait croise les bras.
+
+Le chevalier arrivait sur le colosse, et sa physionomie etait
+meconnaissable, avec ses yeux effrayants de fixite.
+
+Beme, coup sur coup, lui porta deux ou trois bottes: elles furent parees
+par l'epieu qui, soudain, se trouva a un pouce de sa poitrine. Le
+colosse recula, d'abord lentement, puis plus vite; il rugissait,
+bondissait, multipliait les coups, effare, stupefait de voir qu'aucun
+ne portait. Il reculait. Et, apres chacun de ses coups, a chacun de ses
+arrets, il voyait la pointe de l'epieu sur sa poitrine.
+
+Tout a coup, il se trouva accule a la grande porte.
+
+Devant lui, le visage effrayant du chevalier.
+
+Beme comprit qu'il etait dans la main de la fatalite.
+
+--Je vais donc mourir! begaya-t-il. Ah!... Est-ce que par hasard Dieu...
+
+Ce fut sa derniere parole. Comme il levait son poignard dans un dernier
+effort desespere, le chevalier lui porta le coup--le seul qu'il lui eut
+porte--un seul coup.
+
+L'epieu, lance avec une sorte de frenesie, defonca la poitrine, passa a
+travers et s'enfonca dans le bois de la porte...
+
+Beme demeura cloue au portail de l'hotel Coligny, tout debout, mort sans
+un soupir...
+
+Le chevalier alla ramasser sa rapiere, reboucla son ceinturon et,
+prenant le bras de son pere, qui avait assiste sans un mot, sans un
+geste, a cette execution, tous d deg.ux sortirent par la petite porte
+batarde...
+
+Deux minutes ne s'etaient pas ecoulees que Maurevert parut dans la cour.
+
+Maurevert avait suivi les soudards de Guise d'etage en etage,
+cherchant et fouillant avec une ardeur passionnee. Lorsque les soldats
+s'eloignerent, il eut un moment de desespoir. Par ou avaient donc fui
+les Pardaillan? Il redescendit et seul, d'etage en etage, recommenca les
+recherches.
+
+--Ils ont fui! Ils m'echappent!... Oh! je les retrouverai!"
+
+Il grondait ces mots en rentrant dans la cour et jetait autour de lui
+des regards sanglants.
+
+Il s'arreta soudain, petrifie, muet d'epouvante...
+
+La, devant lui, un cadavre, debout, un epieu en travers du corps, etait
+cloue a la grande porte fermee!...
+
+Le cadavre de Beme!...
+
+Maurevert, au bout d'un instant, revint de sa stupeur et se mit a
+tourner dans la cour comme un insense en vociferant:
+
+"Ils ont passe par la! Voila la marque de leur passage!"
+
+Cependant, il eut vite acquis la conviction qu'il n'y avait plus
+personne dans la cour ni dans l'hotel... plus rien, que des cadavres!
+
+Alors, par un effort de volonte, il se calma, reflechit comme peut
+reflechir un limier et chercha a reprendre la piste.
+
+Son regard tomba sur un paquet enveloppe de linges.
+
+Il defit les linges et trouva la tete de Coligny. Il la saisit par les
+cheveux.
+
+--Toujours bon a prendre, gronda-t-il entre les dents. A qui la
+porterai-je? A Guise? A la reine?... Bah! Guise est battu pour cette
+fois, je la porterai a la reine!
+
+Il s'elanca.
+
+--Nous allons essayer de sortir de Paris, dit le vieux Pardaillan a son
+fils, lorsqu'ils se trouverent dans la rue.
+
+--Nous allons essayer de gagner l'hotel Montmorency.
+
+--Tu l'as dit toi-meme: le marechal, en sa qualite de catholique, ne
+court aucun danger...
+
+--Est-ce qu'on sait? Allons toujours.
+
+--Dis donc la verite! fit le vieux routier avec humeur. Il te tarde de
+revoir la petite Loison...
+
+Le chevalier palit. Jamais il ne prononcait le nom de Loise: il y
+pensait trop pour en parler. Il se contenta de repeter:
+
+--Allons toujours, monsieur. Si le marechal de Montmorency est attaque,
+je crois que nous ne lui serons pas inutiles...
+
+Et, a la pensee que des bandes de forcenes entouraient peut-etre Loise,
+il fremit et hata le pas.
+
+--Mais enfin! s'ecria le vieux routier, s'il est avec les
+massacreurs!... Dame!... n'est-il pas bon catholique?
+
+Le chevalier s'arreta, livide.
+
+--Oh! murmura-t-il, ce serait horrible... Je veux m'en assurer, mon
+pere! Je veux voir si Loise est la fille d'un de ceux qui tuent au nom
+de Dieu!...
+
+
+
+XXXIX
+
+LE DIMANCHE 24 AOUT 1572 FETE DE LA SAINT-BARTHELEMY
+
+Des qu'ils furent sortis de la rue de Bethisy, les Pardaillan purent
+se rendre compte que chacun de leurs pas les jetterait dans un nouveau
+peril Paris etait comme un vaste champ de bataille, qu'il etait
+impossible de traverser sans se heurter a des ennemis furieux, sans
+risquer la mort a chaque seconde Pourtant, il n'y avait pas bataille: il
+y avait tuerie, carnage.
+
+Dans chaque quartier, dans chaque rue, toute personne suspecte, qui
+avait temoigne quelque sympathie a la reforme, ceux-la, protestants ou
+non. etaient traques; la meme hideuse scene se reproduisait sur tous les
+points de Paris.
+
+Au jour venu, le massacre avait pris des proportions fantastiques. Cela
+devait durer ainsi pendant six jours En province, dans les grandes
+villes, les memes scenes d'horreur se reproduisaient...
+
+A Paris, dans cette matinee d'aout, si belle et si radieuse, l'humanite
+se transforma. Les hommes devinrent des carnassiers. On vit des femmes
+boire du sang des victimes. On respirait une odeur acre et fade on
+respirait des chairs grillees, on ne voyait que du feu, de la fumee,
+et, dans ces tourbillons de fumee, des visages hideux, des ombres qui
+couraient, l'eclair rouge d'un poignard au poing.
+
+Du sang! Du sang! Il y en avait partout, le long des murs, en larges
+eclaboussures, sur les chaussees en flaques gluantes, dans les ruisseaux
+epaissis qui roulaient lourdement. Et, par un singulier phenomene il
+y avait des quartiers qui demeuraient paisibles des rues ou, pendant
+plusieurs heures, on ne se douta pas que Paris etait a feu et a sang.
+
+Dans un petit marche en plein air qui se tenait derriere Samt-Merry,
+dans une cour, marchandes et menageres causaient gaiement, etonnees
+seulement de ces bruits de cloche qu'elles ne comprenaient pas...
+
+A cent pas de la Seine, non loin de la Bastille, des vieillards jouaient
+aux boules ou se chauffaient au soleil...
+
+En dehors de ces rares endroits qui echappaient a l'horreur, tout dans
+Paris offrait l'image d'une ville devastee par quelque grand cataclysme;
+des centaines de maisons flambaient; des milliers de cadavres jonchaient
+les rues.
+
+Voila ce que les Pardaillan virent en cette matinee de dimanche, fete de
+saint Barthelemy:
+
+Obstinement, ils cherchaient a piquer droit sur l'hotel Montmorency;
+ils reculaient jusqu'aux confins de Paris, revenaient a la charge,
+entraines, pousses en avant, ramenes en arriere, ballottes par le
+cyclone qui ravageait la cite, l'universite et la ville.
+
+
+
+XL
+
+PROFILS DE GARGOUILLES
+
+Quelle heure etait-il? Ils ne savaient pas. Ou etaient-ils? Ils ne
+savaient pas. Ils etaient quelque part accroches a la borne cavaliere
+qui se dressait sous un auvent ou les avait entraines un violent reflux
+de peuple.
+
+A dix pas, sur leur droite, on saccageait un hotel
+
+Devant l'hotel, on dressait un bucher: les meubles les sieges de l'hotel
+s'entassaient.
+
+Alors, quelqu'un mit le feu au bucher.
+
+Un homme parut, tenant dans ses bras un cadavre.
+
+"Vive Pezou!" hurlait la foule autour du bucher.
+
+Le cadavre, c'etait celui du duc de La Rochefoucauld. L homme, c'etait
+Pezou. Le chevalier de Pardaillan le distingua nettement dans les
+tourbillons de fumee Pezou avait les bras nus. Il avait la marche et
+l'attitude du tigre; autour de lui, sa bande avait les memes faces
+crispees; les memes yeux flamboyants les memes bouches aux levres
+retroussees... des tigres! Il n'y avait la que des tigres...
+
+--Ca fait le quarantieme! hurla l'un d'eux. Bravo Pezou!
+
+Pezou sourit, marcha sur le bucher, le cadavre dans les bras.
+
+Le cadavre du malheureux La Rochefoucauld avait la gorge ouverte par une
+large plaie d'ou le sang continuait a couler.
+
+Pezou et sa bande entourerent le bucher qui deja flambait.
+
+Pezou monta sur une table.
+
+Alors, il leva le corps, comme pour le jeter au sommet de l'entassement.
+
+Soudain, il le ramena a lui, violemment. Sa face prit l'expression du
+fauve. Sa bouche, dans un geste de delire, se colla un instant a la
+plaie rouge... puis il jeta le cadavre dans le feu, sa bouche apparut
+sanglante et il sauta de la table en grognant:
+
+--J'avais soif!...
+
+Un hurlement prolonge de la foule salua la bande de tigres qui
+s'elancait, disparaissait au coin de la rue, cherchant, quetant,
+reniflant; Pezou grognait;
+
+--Au quarante et unieme a present! M'en faut cent d'ici ce soir a moi
+tout seul...
+
+--Fuyons! Fuyons! dit le vieux Pardaillan, livide d'horreur.
+
+Il avait enlace son fils de tout son effort pour l'empecher de se ruer
+sur Pezou.
+
+Ils s'orienterent et reprirent leur chemin, piquant droit sur l'hotel
+Montmorency.
+
+Et, comme ils avaient gagne du terrain, comme ils se rapprochaient de la
+Seine, ils furent saisis dans un autre tourbillon, se trouverent
+soudain au milieu d'une foule, et, accroches l'un a l'autre, ballottes,
+entraines, refluerent jusqu'a l'entree de la rue Saint-Denis, et,
+regardant autour d'eux, se virent dans la cour d'une belle maison; a
+l'interieur, on entendait des cris d'agonie, la foule battait des mains
+et vociferait...
+
+--Bravo, Cruce! Bravo, Cruce! Taiaut! Pille La Force!...
+
+C'etait en effet la maison du vieux huguenot La Force.
+
+La, ce fut vite fait. Au bout de trois minutes on n'entendit plus
+de cris d'agonie; tout avait ete massacre. serviteurs, servantes,
+maitres...
+
+La foule partit, entrainee par les lieutenants de Cruce, allant plus
+loin chercher de nouvelles autres victimes... la cour se trouva libre.
+
+--Fuyons! repeta le vieux Pardaillan.
+
+--Entrons! dit le chevalier.
+
+S'engouffrant dans un large escalier, ils parvinrent dans une grande
+belle salle ravagee en partie. Au milieu de ce salon, il y avait cinq
+cadavres en tas, les uns sur les autres.
+
+Deux hommes s'occupaient avec une farouche tranquillite a fracturer une
+armoire. C'etait Cruce et l'un de ses fideles.
+
+Ils defoncerent les tiroirs et commencerent a emplir leurs poches.
+
+Puis ils coururent aux cadavres, le vieux La Force ayant encore au cou
+un collier de grand prix.
+
+Ils se pencherent... Cruce saisit le collier, son compagnon arrachait
+les oreilles d'une femme pour avoir les diamants des boucles.
+
+--En route, maintenant, dit Cruce...
+
+Comme ils allaient se relever, ils tomberent tous deux en meme temps, la
+face sur les cadavres.
+
+Le chevalier avait assomme Cruce d'un coup de poing a la tempe; le vieux
+Pardaillan avait fracasse le rrane de l'autre d'un coup de crosse de
+pistolet.
+
+Les deux bandits ne pousserent pas un cri. Ils se debattirent un instant
+dans les spasmes de l'agonie...
+
+Les Pardaillan redescendirent alors et, dans la rue, reprirent leur
+course, rasant les maisons, tachant d'eviter les feux de joie et les
+bandes de carnassiers.
+
+Ou etaient-ils? Ils ne savaient pas.
+
+Quelle heure? Ils ne savaient pas.
+
+Seulement, le soleil etait haut dans le ciel, brillant d'un eclat
+paisible au-dessus des tourbillons de fumee.
+
+Et, toujours, les cloches mugissaient.
+
+A un tournant de rue, les Pardaillan s'arreterent petrifies.
+
+Ils eussent voulu fuir l'atroce apparition.
+
+Devant eux, a vingt pas, une bande venait d'apparaitre. Elle se
+composait d'une cinquantaine de carnassiers marchant en rangs serres;
+derriere eux venait une foule enorme, armee de gourdins, de vieilles
+epees, de piques rouges.
+
+Les cinquante qui marchaient en tete etaient solidement armes de
+poignards. Toutes ces lames etaient rouges de sang.
+
+Tous portaient la croix blanche.
+
+Une quinzaine d'entre eux etaient a cheval.
+
+Or, devant toute la bande, marchaient trois hommes. Ces trois hommes
+portaient des piques. Au bout de chacune de ces piques, il y avait une
+tete!...
+
+--Vive Kervier! Vive Kervier! vociferait la foule frenetique.
+
+Kervier! le libraire Kervier! Cervier! Loup-Cervier! Il brandissait sa
+pique au haut de laquelle la tete blafarde se balancait...
+
+Cette tete, les deux Pardaillan la reconnurent ensemble et un meme
+fremissement d'horreur les secoua.
+
+--Ramus!
+
+Le chevalier avait murmure le nom en fermant un instant les yeux...
+
+C'etait bien la tete du pauvre et inoffensif savant...
+
+Les yeux du chevalier demeuraient fixes sur cette tete. Puis ces yeux
+s'abaisserent sur celui qui portait la pique, sur Kervier. Le chevalier
+trembla. Cette impression d'horreur et de pitie qui l'avait paralyse fit
+place a une furieuse colere qui blanchit ses levres.
+
+Kervier vit cette figure convulsee qui le regardait; il y lut le mepris
+foudroyant qui y eclatait. Il eut un grondement et fit un geste pour
+designer les deux Pardaillan; dans la meme seconde, il tomba, roula sur
+la chaussee qu'il talonna. Il cria:
+
+--Malediction!
+
+Et il expira: une balle de pistolet venait de le frapper en plein front,
+et ce coup de pistolet c'etait le chevalier qui l'avait tire. Rudement,
+un grand gaillard a croix blanche venait de le heurter; cet homme
+agitait un pistolet charge; d'un coup de poing, Pardaillan l'avait
+arrete net, lui avait arrache son pistolet et avait fait feu!
+
+Au meme instant, il y eut contre les deux Pardaillan une ruee feroce,
+une sauvage clameur de mort, des coups d'arquebuse retentirent, cinq
+cents loups furieux aboyerent lugubrement devant une allee ou les deux
+heretiques s'enfoncaient tous voulurent penetrer a la fois, mais, plus
+prompt, plus furieux que tous, un cavalier, un geant vetu de rouge et
+qui appartenait sans doute a la maison de Damville, car il en portait
+les armes sur son pourpoint, ce geant poussa son cheval en avant, et
+pointa sa rapiere...
+
+--Sauves! hurla d'une voix etrange le vieux routier.
+
+Et tandis que le chevalier se demandait comment, le vieux Pardaillan,
+d'un bond terrible, se jeta a la bride du cheval dont la tete et le cou
+se presentaient a l'entree de l'allee; ce cheval, il l'attira, le happa,
+l'entraina, le fit entrer tout entier dans l'allee!..
+
+Et l'allee se trouva ainsi bouchee!...
+
+Le routier eclata d'un rire homerique.
+
+Derriere la croupe du cheval tourbillonnaient les loups, retentissaient
+les hurlements de rage; le cheval ruait; le colosse rouge, un instant
+hebete par cette manoeuvre, essayait par violentes saccades de ramener
+la bete en arriere, et, tout a coup, pris d'une terreur folle, il se
+laissa glisser en arriere de la croupe pour fuir et une ruade l'envoya
+rouler sur les assaillants au moment ou il touchait le sol...
+
+Deja le chevalier, avec son ceinturon, avait entrave les jambes de
+devant du cheval, magnifique rouan... le vieux routier s'appretait
+a frapper la bete au poitrail, de son poignard, afin que l'obstacle
+demeurat plus longtemps... le chevalier l'arreta soudain et dit:
+
+--Galaor!...
+
+Le vieux considera la bete et, la reconnaissant, repeta:
+
+--Galaor!... C'est bien lui!...
+
+Et leur rire, a tous deux, remplit l'allee d'un bruit de tonnerre.
+
+Galaor, ses jambes entravees, n'en ruait qu'avec plus de fureur; chacun
+de ses flancs touchait l'une et l'autre paroi; l'allee etait bouchee par
+une barricade vivante.
+
+Les deux Pardaillan s'enfoncerent vers le fond de l'allee, certains
+qu'elle ne serait pas degagee avant dix bonnes minutes; mais, avant
+de partir, le chevalier avait embrasse le naseau fumant du cheval en
+disant:
+
+--Merci, mon bon ami...
+
+--Ah ca! s'ecria le vieux, mais nous sommes dans une souriciere... pas
+d'issue! Mais du diable si je ne connais pas ce boyau... il me semble
+que j'ai du passer par la...
+
+Une porte, au fond de l'allee, s'ouvrit soudain, et une femme parut...
+
+--Huguette!
+
+Ce cri echappa aux deux hommes.
+
+C'etait Huguette, en effet et ils se trouvaient dans l'allee de
+l'auberge de la Deviniere. Comment ne l'avaient-ils pas reconnue?
+
+Le hasard les avait pousses dans la rue Saint-Denis au moment ou ils
+essayaient de se diriger sur la Seine.
+
+Le hasard les avait arretes devant cette allee qui leur offrait un
+refuge au moment ou la rue avait ete envahie par la bande hurlante des
+loups de Kervier...
+
+Huguette, toute tremblante, les conduisit alors dans la salle voisine;
+trois hommes s'y trouvaient: Landry Gregoire, pale comme un mort, et,
+chose etrange en pareil moment, deux poetes qui buvaient et ecrivaient:
+c'etaient Dorat et Pontus de Thyard.
+
+--Par la! dit Huguette aux deux Pardaillan, en leur montrant un
+escalier. En haut vous pourrez communiquer avec la maison voisine,
+redescendre et sortir par-derriere... fuyez!
+
+--Par le Ciel! disait Dorat, je veux ecrire en l'honneur de la
+destruction des heretiques une ode qui portera mon nom a la posterite!
+j'appellerai mon poeme: les Matines de Paris!
+
+--Trempe ta plume dans le sang, en ce cas, dit Pontus.
+
+--Malheur! malheur! gemit Landry Gregoire en faisant le geste de
+s'arracher les cheveux, operation impossible puisqu'il etait entierement
+chauve. Malheur! mon auberge va etre saccagee, si on sait qu'ils ont fui
+par la!
+
+--Maitre Landry, lui cria le vieux Pardaillan, vous mettrez l'auberge,
+la casse et l'incendie sur ma note!...
+
+--Je jure que tout sera paye, ajouta le chevalier.
+
+--Fuyez! Fuyez!... repeta Huguette.
+
+Le vieux Pardaillan l'embrassa sur les deux joues.
+
+Le chevalier la prit dans ses bras, toute palissante, la baisa doucement
+sur les yeux, et murmura:
+
+--Huguette, jamais je ne t'oublierai...
+
+Pour la premiere fois, il tutoyait Huguette, et le coeur de celle-ci en
+fut bouleverse...
+
+Ils s'elancerent et disparurent dans l'escalier.
+
+Au meme instant reparut l'aubergiste, portant sur le bras un sac ou il
+avait entasse son or et les bijoux de sa femme.
+
+--Fuyons! dit Huguette. Les forcenes ont envahi l'allee...
+
+Fuyons! repeta Landry qui flageolait sur ses jambes.
+
+--Madame Landry! tonna le poete Dorat, vous etes une mauvaise catholique
+et je vais vous denoncer!
+
+Pontus de Thyard degaina sa rapiere et dit tranquillement:
+
+--Partez, Huguette, partez, maitre Landry!... Et, si cette vipere
+s'avise de siffler, je la pourfends sur l'heure!..
+
+Dorat s'effondra.
+
+Quelques instants plus tard, la horde des loups penetrait par la porte
+de l'allee defoncee, et, ne trouvant plus personne, mettait l'auberge a
+sac et a feu...
+
+
+
+XLI
+
+VISIONS TRAGIQUES
+
+Les Pardaillan, ayant suivi le chemin que leur avait indique Huguette,
+se retrouverent dans une ruelle deserte, et, s'elancant au pas de
+course, atteignirent la rue Montmartre par la ruelle Saint-Sauveur. Mais
+c'est en vain qu'ils eussent essaye de prendre pied dans cette rue. Il y
+avait la un prodigieux encombrement de peuple qui roulait vers la Seine
+ses flots vertigineux, parmi les lourdes volutes de fumee, parmi les
+hurlements de mort, dans le tumulte inlassable des cloches et des
+arquebusades...
+
+Dans ce remous, les Pardaillan furent saisis, entraines ou?... Ils
+ne savaient pas! Ils avaient la tete perdue d'angoisse. Des nausees
+violentes soulevaient leurs coeurs...
+
+Et, comme ils s'etonnaient vaguement que les carnassiers d'alentour ne
+se jetassent pas sur eux, soudain ils virent que chacun d'eux avait un
+brassard blanc au bras droit...
+
+C'etait Huguette qui, d'une main rapide et legere sans qu'ils s'en
+apercussent, les avait marques du talisman de protection.
+
+Le chevalier degrafa le brassard d'un geste de colere; il n'etait pas
+huguenot. Etait-il catholique? En realite il ignorait l'une et l'autre
+religion. Il voulut jeter le brassard; le vieux Pardaillan le saisit au
+vol, et le mit dans sa poche en disant:
+
+--Par Pilate, conserve-le au moins comme un souvenir de la bonne
+Huguette!
+
+Le chevalier haussa les epaules.
+
+En enfouissant l'etoffe blanche au fond de sa poche, le vieux routier
+sentit un papier qu'il froissait.
+
+--Qu'est cela? dit-il.
+
+--Quoi?...
+
+--Rien... je me rappelle... marchons.
+
+Ce n'etait rien, en effet, ou pas grand-chose, pensait le routier; au
+moment ou ils avaient quitte la cour de l'hotel Coligny, Pardaillan pere
+avait apercu ce papier tombe aux pieds de Beme cloue a la porte, l'epieu
+en travers de la poitrine. Machinalement, il avait ramasse le papier et
+l'avait fourre dans sa poche.
+
+Ils continuerent donc a suivre le flot humain qui les portait vers la
+Seine qu'il leur fallait traverser pour marcher sur l'hotel Montmorency.
+Mais, a l'embouchure du pont, ils durent s'arreter devant une foule de
+huit a dix mille forcenes.
+
+Tout a coup, ils purent se jeter dans une ruelle et fuir l'effroyable
+tumulte... ils coururent haletants, hagards, et, brusquement, se
+trouverent pres d'un enclos entoure de murs assez bas; et ce coin de
+Paris leur apparut paisible, souriant, tranquille...
+
+
+
+XLII
+
+L'OASIS
+
+Ou etaient-ils?... Ils ne savaient pas. Quelle heure etait-il?... Ils ne
+savaient pas. Ils respirerent, essuyerent la sueur qui inondait leurs
+visages livides.
+
+A dix pas sur la gauche, il y avait une porte spacieuse. Pres de la
+porte s'elevait une construction basse, une sorte de cabane.
+
+L'esprit repose, et rafraichi, ils regarderent autour d'eux et virent
+alors qu'il y avait une croix au-dessus de la porte. Ayant regarde
+par-dessus le mur, ils virent l'enclos plein de croix. Et ils
+comprirent.
+
+L'enclos etait un cimetiere. La cabane, c'etait le logis du fossoyeur.
+
+Les Pardaillan avaient abouti au cimetiere des Innocents.
+
+Il pouvait etre un peu plus de midi.
+
+Alors ils tinrent conseil pour savoir par quel chemin ils traverseraient
+la Seine pour gagner l'hotel Montmorency.
+
+Finalement, le chevalier trouva un plan qui consistait a gagner le port
+aux platres, qu'on appelait aussi _port des Barres_, et qui se trouvait
+derriere Saint-Paul La, ils sauteraient dans une barque et descendraient
+le cours du fleuve jusqu'au bac, ou ils aborderaient non loin de l'hotel
+du marechal.
+
+Comme ils allaient se mettre en route, ils virent venir a eux un petit
+enfant.
+
+L'enfant marchait lentement, courbe sous un volumineux paquet enveloppe
+d'une serge.
+
+--Ou ai-je vu cet enfant-la? murmura le chevalier.
+
+Et comme le porteur arrivait pres d'eux:
+
+Ou vas-tu, petit?..."
+
+L'enfant deposa son paquet avec precaution, designa le cimetiere et dit:
+
+--Je vais la... Ah! Je vous reconnais bien... c'est vous qui m'avez
+parle un jour, comme je travaillais pres du couvent... et vous m'avez
+dit que mes aubepines etaient magnifiques. Voulez-vous les voir? elles
+sont finies...
+
+--Lestement, il defit son paquet et, avec un naif orgueil, montra son
+ouvrage.
+
+--C'est tres beau, dit sincerement le chevalier.
+
+--N'est-ce pas?... C'est pour ma mere...
+
+--Ah! oui, je me rappelle, dit le chevalier emu... Tu te nommes?...
+
+--Jacques Clement, je vous l'ai dit. Voulez-vous me faire ouvrir la
+porte du cimetiere.
+
+Le chevalier alla heurter a la porte de la cabane. Le fossoyeur apparut,
+tremblant du tumulte qu'il entendait se dechainer. Cependant, lorsqu'on
+lui eut explique de quoi il s'agissait, il parut se rassurer, examina
+attentivement l'enfant, se frappa le front et dit:
+
+--Est-ce que tu ne t'appelles pas Jacques Clement
+
+--Oui-da.
+
+--Eh bien, viens! Je vais te montrer la tombe de ta mere...
+
+Les deux Pardaillan etaient stupefaits de cette reconnaissance. Mais le
+petit n'en paraissait pas etonne. Il reprit son paquet.
+
+--Et tu viens de loin ainsi? fit le chevalier.
+
+--Du couvent... vous savez bien! Ah! j'ai eu du mal a passer, par
+exemple! Il y en a du monde dans les rues!
+
+Il parlait posement, gravement meme. Puis il suivit le fossoyeur. Le
+chevalier, machinalement, suivit et entra dans le cimetiere.
+
+Au moment ou le groupe disparaissait parmi les tombes, deux moines
+arriverent par le meme chemin qu'avait suivi Jacques Clement et
+s'arreterent pres de la porte d'entree.
+
+--Mon frere, dit l'un, soufflons un instant et laissons a nos hommes le
+temps de nous rejoindre.
+
+--Et le temps a l'enfant de preparer le miracle, dit l'autre... Que de
+meurtres! Que de sang, frere Thibaut! Croyez-vous vraiment qu'il ne
+vaudrait pas mieux repandre du vin, bonum vinum?...
+
+--Frere Lubin, ce sang est agreable a Dieu, songez-y!
+
+--Oui, je ne dis pas non. Mais j'avoue que j'aimerais mieux etre a la
+Deviniere, sans compter qu'une balle egaree..."
+
+Pendant que les moines, l'un severe et l'autre dolent, devisaient ainsi,
+le groupe forme par les deux Pardaillan, le fossoyeur et le petit
+Jacques Clement, s'arretait pres d'une tombe ou la terre etait
+fraichement remuee.
+
+--C'est la!" dit le fossoyeur.
+
+Une minute, l'enfant parut trouble. Il murmura:
+
+--Ma mere... comment etait-elle, quand elle vivait!
+
+--Pauvre petit, dit le chevalier, tu ne l'as donc pas connue?
+
+--Non... mais elle va etre contente.
+
+Alors il se mit a planter sur la tombe les touffes d'aubepine
+artificielle qu'il tirait de son paquet...
+
+Et cela finit par former un gros buisson fleuri comme si, par miracle,
+de l'aubepine se fut mise a fleurir en plein mois d'aout.
+
+Quelque chose comme une larme roula sur les joues du chevalier et tomba
+sur la terre... sur la tombe de la mere du petit Jacques Clement... la
+tombe d'Alice de Lux et de Panigarola!...
+
+L'enfant, ayant leve les yeux, vit ces larmes et demeura tout saisi. Il
+s'approcha et, prenant la main du chevalier, il dit gravement:
+
+"Vous avez pleure sur ma mere, jamais je ne l'oublierai... voulez-vous
+me dire votre nom?
+
+--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan...
+
+--Le chevalier de Pardaillan...
+
+--Mon petit, dit le chevalier, veux-tu que je te reconduise?...
+
+--Non, non... je n'ai pas peur... et puis je veux rester ici... j'ai
+beaucoup de choses a dire a maman...
+
+--Adieu, mon enfant...
+
+--Au revoir, chevalier de Pardaillan, dit gravement Jacques Clement.
+
+Le vieux routier prit le chevalier par le bras et l'entraina.
+
+Les deux moines, cependant, attendaient non loin de la porte du
+cimetiere. Au bout d'une demi-heure, ils virent reparaitre le petit
+Jacques Clement. Thibaut donna rapidement ses instructions a Lubin, qui
+gemit:
+
+--Alors, il faut encore que je risque d'etre tue dans la bagarre!
+
+--Soyez prompt, soyez fort, frere Lubin... moi, je rentre au couvent, il
+faut accompagner l'enfant...
+
+Lubin poussa un profond soupir et la graisse de ses joues trembla.
+
+Thibaut avait pris Jacques Clement par la main. Il s'eloigna en disant:
+
+--D'ailleurs, voici du renfort... _fratres ad succurrendum_!... allons,
+frere Lubin, c'est le moment!
+
+Une cinquantaine d'individus a mine patibulaire s'approchaient du
+cimetiere. En passant pres d'eux, Thibaut leur fit un signe; puis il
+disparut rapidement, entrainant le petit.
+
+--C'est egal, grommela Lubin, s'il s'etait agi d'aller vider bouteille
+a la Deviniere, frere Thibaut n'eut pas ete si prompt a me confier aux
+soins de la Providence, tandis qu'il va se mettre a l'abri...
+
+Et il penetra dans le cimetiere sans avoir l'air d'apercevoir la bande
+qui s'engouffra derriere lui et le suivit.
+
+Frere Lubin marcha tout droit a la tombe d'Alice de Lux.
+
+--Que vois-je? cria-t-il de sa plus belle voix. De l'aubepine qui vient
+de fleurir?...
+
+Et, tombant a genoux, il leva les bras au ciel en tonitruant:
+
+--Miracle! Miracle! Loue soit le Seigneur!
+
+--Miracle! Miracle! hurlerent les acolytes, comparses probablement
+inconscients de la comedie qui se jouait.
+
+--C'est Dieu qui manifeste sa volonte.
+
+--Mort aux heretiques!
+
+Ces cris se croiserent pendant quelques secondes. Fuis frere Lubin
+entonna le _Te Deum_, repris en choeur par les gens qui l'entouraient.
+D'autres, entendant des clameurs, entraient dans le cimetiere. Le bruit
+du miracle, rapidement colporte, se repandait dans tout le quartier; des
+gens accouraient, se pressaient parmi les tombes; au bout d'un quart
+d'heure, une foule enorme emplissait le cimetiere, et chacun put se
+rendre compte qu'un magnifique buisson d'aubepine avait fleuri en plein
+mois d'aout!...
+
+Frere Lubin cueillit le buisson d'aubepine dont il eut soin de ne pas
+laisser une seule branche.
+
+Alors, une douzaine de forts gaillards le saisirent le placerent sur
+leurs epaules; ce groupe fut etroitement entoure par les gens a mine
+patibulaire que Thibaut avait appeles des _fratres ad succurrendum_
+(freres de renfort).
+
+Et la procession s'organisa. Des pretres surgirent Des moines en
+quantite affluerent.
+
+Glorieux et reluisant de graisse, Lubin portant dans ses bras le buisson
+du petit Jacques Clement fut promene a travers Paris; sur son passage,
+l'ardeur se ranimait, le massacre reprenait des forces, la grande tuerie
+devenait plus furieuse.
+
+Tel fut le miracle de l'aubepine...
+
+
+
+XLIII
+
+"...QUE DES CHIENS DEVORANTS SE DISPUTAIENT ENTRE EUX....
+
+Les deux Pardaillan avaient essaye de mettre a execution leur projet de
+gagner le port aux Barres pour descendre la Seine en s'emparant de l'une
+des nombreuses barques attachees a quai.
+
+Mais a peine furent-ils sortis de cette sorte d'oasis que formait la
+tranquillite du cimetiere et des environs qu'ils furent repris par les
+tourbillons des foules dechainees: ils voulaient remonter le fleuve, un
+coup d'aile de le tempete humaine les renvoya vers le Louvre.
+
+Et soudain, au milieu de ce torrent, ils se trouverent a l'entree du
+Pont de Bois, puis sur le pont, puis sur la rive gauche...
+
+Ce fut ainsi qu'ils passerent la Seine.
+
+Le torrent tournait vers la gauche
+
+Alors ils entrerent dans le dedale des rues qui les conduirait a l'hotel
+de Montmorency.
+
+La les clameurs de mort, le hurlement des cloches, les plaintes des
+victimes s'entrechoquaient comme sur la rive droite dans les airs
+embrases.
+
+La tete perdue, ils allaient, guides seulement par une sorte
+d'instinct... Ils poursuivaient le cours de l'epique ruee a travers le
+carnage, dans le sang et les flammes, tragiques, effrayants.
+
+Soudain, une petite place... Le vieux Pardaillan saisit son fils par
+le bras, l'arreta net et lui designa quelque chose qui devait etre
+effroyable, car le chevalier fut saisi d'un frisson convulsif.
+
+Le vieux, de sa voix devenue rauque, avait gronde:
+
+--Orthes! Orthes d'Aspremont... Damville rode par ici!
+
+--Malediction! rala le chevalier.
+
+--C'etait Orthes, le premier lieutenant de Damville! son ame damnee!
+
+A ce moment, une femme, une huguenote, d'une maison voisine, bondit
+echevelee, hagarde, ses vetements en lambeaux, presque nue, en criant
+d'une voix dechirante: Grace!
+
+Une douzaine de forcenes la poursuivaient.
+
+La femme, jeune et belle, alla heurter Orthes, tomba a genoux et
+pantela, les mains tendues:
+
+--Grace! Ne me tuez pas! Pitie!
+
+Un effroyable sourire contracta les levres d'Orthes. Il leva un fouet
+et toucha la femme, puis, a grands coups, il fit claquer son fouet en
+hurlant:
+
+--Taiaut, Pluton! Taiaut, Proserpine! Taiaut! Pille! Pille!..."
+
+Au meme instant, deux chiens enormes, a la gueule rouge de sang, se
+jeterent sur la femme; elle eut une horrible clameur d'epouvante et
+tomba a la renverse, les deux chiens sur elle.
+
+Un coup de croc de Pluton lui ouvrit la gorge, la gueule de Proserpine
+s'implanta sur un des seins, pendant quelques secondes, les Pardaillan,
+petrifies par l'horreur, ne virent qu'un amas de chairs pantelantes d'ou
+fusaient des jets de sang, n'entendirent que les grognements sourds des
+deux chiens occupes a l'horrible besogne.
+
+Alors, le chevalier, pale comme un mort, la levre soulevee par l'etrange
+sourire qu'il avait a de certaines minutes epiques, la moustache
+herissee, tremblante marcha sur Orthes.
+
+Orthes, levant les yeux, apercut les deux Pardaillan et poussa un
+hurlement de joie infernale... il commenca un geste, ce geste ne
+s'acheva pas... le chevalier venait de le saisir par un poignet, celui
+qui tenait le fouet le hurlement de joie devint un cri de terreur: le
+chevalier lui arracha le fouet, continua a tenir l'homme par le poignet.
+
+Alors le fouet se leva, siffla dans les airs et s'abattit sur Orthes...
+
+Une large zebrure rouge balafra la face du tigre humain.
+
+Une deuxieme fois, le fouet se leva, le fouet des chiens s'abattit sur
+la face d'Orthes, puis encore, et encore!...
+
+D'un effort desespere, Orthes s'arracha a l'etreinte et, les yeux
+sanglants, vocifera a ceux qui le suivaient:
+
+--Sus! sus! Ils en sont!... Pille! Tue! Pluton, Proserpine, taiaut!
+taiaut!...
+
+Les deux chiens lacherent les restes sanglants de la femme et se
+dresserent, tout herisses, les babines retroussees, l'un devant le vieux
+Pardaillan, l'autre devant le chevalier...
+
+Orthes, delirant de rage et de souffrance, rala encore:
+
+--Pille, Pluton! Pille Proserpine! Hardi mes dogues!
+
+Il tomba soudain renverse, en proferant une horrible imprecation un
+chien, non l'un des siens, un chien de berger a poil roux, maigre et
+subtil, avait bondi sur lui... Pipeau! C'etait Pipeau! Pipeau; l'amant
+de Proserpine, qui avait suivi sa maitresse d'etape en etape.
+
+D'un coup sec, d'un seul coup, les machoires de fer de Pipeau entrerent
+dans la gorge d'Orthes.
+
+Le vicomte d'Aspremont demeura immobile tue net pres des restes
+sanglants de la femme... les deux Pardaillan n'avaient rien vu de cette
+scene...
+
+Pluton s'etait dresse devant le vieux Pardaillan.
+
+Proserpine, devant le chevalier...
+
+Ils hesiterent pendant un laps de temps inappreciable, puis, ensemble,
+avec un aboi sauvage, ils bondirent, cherchant la gorge...
+
+Dans le meme instant, Pluton retomba en arriere, eventre par le coup de
+dague du vieux routier...
+
+Proserpine avait saute sur le chevalier...
+
+Au moment ou elle avait bondi, lui, des deux mains" l'avait empoignee au
+cou; il serra frenetiquement, de ses dix doigts convulses par l'effort;
+la chienne rala, sa voix s'eteignit...
+
+Dix secondes ne s'etaient pas ecoulees depuis l'instant ou les
+Pardaillan avaient vu les chiens bondir sur la huguenote.
+
+Ils jeterent autour d'eux des regards flamboyants, ne voyant meme pas
+Pipeau qui bondissait autour d'eux, delirant de joie, ne voyant que les
+visages des compagnons d'Orthes, de la foule qui houlait, roulait autour
+d'eux, aboyant a la mort.
+
+--En route! dit le chevalier.
+
+Et sa voix avait une prodigieuse intonation.
+
+Il ramassa le fouet... le fouet a chiens.
+
+Et ils s'avancerent, flamboyants, etincelants, tragiques, souples,
+grandis, paraissait-il, plus grands que ne sont les hommes, marchant
+d'un pas rude qui talonnait le pave derriere eux, comme s'ils eussent
+fonce sur le genie des tempetes d'enfer...
+
+Et le rugissement du chevalier retentit au-dessus des tumultes
+dechaines.
+
+--Arriere, chiens!... Fils de chiennes!... Arriere, chiens!...
+
+A droite, a gauche, le fouet se levait, s'abattait, sifflait...
+
+Et la voix du chevalier, comme la cravache, cinglait, sifflait...
+
+--Arriere, les chiens! Au chenil, la meute!
+
+Tout a coup, il apercut Pipeau et dit:
+
+
+--Pardon, ami! je t'ai insulte...
+
+Devant le fouet, devant cette laniere vivante prodigieuse, la foule
+s'ouvrait. Tigres, loups, chacals, tous les carnassiers ramperent, se
+culbuterent, se bousculerent a droite et a gauche sur la petite place.
+
+Une ruelle deserte s'ouvrait devant le chevalier: il s'y engouffra.
+
+
+
+XLIV
+
+ENTRE LE CIEL ET LA TERRE
+
+Le chevalier entra dans la ruelle sans savoir ou elle le conduirait...
+
+Pres de lui, le vieux Pardaillan, les deux mains armees, pareilles a
+deux griffes de lion.
+
+Autour d'eux. Pipeau, fou de joie, fou de fureur!
+
+Ils firent face a la foule.
+
+Sur leurs pas, la foule s'etait ruee avait envahi l'etroit passage,
+massee, tassee, ondulante; et cela formait un mascaret humain qui
+s'avancait, roulait se heurtait, avec des clameurs d'ocean.
+
+Pas a pas, face au mascaret, les deux etres fabuleux hausses en cette
+minute aux grandissements surhumains pas a pas, les deux Pardaillan
+reculaient.
+
+La laniere du chevalier sifflait, cinglait, marbrait des faces d'ou
+jaillissait un hurlement: les deux dagues les deux griffes du vieux
+routier, du vieux lion labouraient des poitrines; Pipeau a reculons,
+l'oeil en feu, le poil droit, la gueule enrouee, pillait, mordait des
+jambes...
+
+Les Pardaillan reculaient...
+
+Ou etaient-ils? Ils ne le savaient pas.
+
+Soudain, a vingt pas derriere eux, il y eut une sourde et puissante
+detonation suivie d'un fracas de maison qui s'ecroule. Le vieux routier
+jeta un rapide regard vers ce bruit d'explosion. Et il vit alors que
+la ruelle debouchait sur une rue plus large; que, dans cette rue, une
+deuxieme foule tourbillonnait autour de quelque chose qui ressemblait a
+une forteresse assiegee, et qu'un coup de mine venait de faire sauter
+une partie de cette forteresse...
+
+Donc, devant eux, la horde dechainee devant laquelle ils reculaient pas
+a pas...
+
+Derriere eux, cette autre foule sur laquelle ils allaient etre jetes...
+
+Un etau dans lequel ils allaient etre broyes...
+
+Et, soudain, la chose se produisit. Les deux foules se rejoignirent.
+Refoules par une vague plus puissante du mascaret, les deux Pardaillan
+furent jetes sur la horde qui assiegeait la forteresse; la rue etait
+pleine de fumee acre, de poussiere, de vociferations, de detonations
+d'arquebuses; il y eut une melee affreuse de cavalerie et de pietons,
+un remous vertigineux ou les Pardaillan furent ballottes, pousses,
+repousses brusquement, une sorte d'ouverture bea devant eux ils se
+retrouverent dans un large escalier eventre rampes demolies, marches
+dechaussees... Ils se retrouverent la... ils se retrouverent bondissant
+le long des marches de cet escalier qui ne tenait plus que par
+miracle... ils montaient, montaient: comme dans les reves du delire, ils
+montaient, sans savoir ou ils etaient, ou ils allaient, sans que nul,
+parmi la foule osat se lancer a leur poursuite dans l'infernal escalier
+qui branlait et vacillait parmi les tourbillons de fumee!...
+
+Ils atteignirent le sommet de l'escalier, etroite plateforme en plein
+air, qui avait du etre son dernier palier.
+
+La il n'y avait plus rien, sinon une haute muraille a laquelle
+s'adossait encore l'escalier. D'un dernier bond les deux Pardaillan
+atteignirent le faite de cette muraille. Ils s'y cramponnerent, s'y
+installerent solidement et, au meme instant, derriere eux, il y eut un
+effroyable fracas tandis qu'un opaque nuage de poussiere et de platras
+les enveloppait: c'etait l'escalier qui venait de s'ecrouler!...
+
+Cramponnes sur le faite de la haute muraille, ils se trouverent alors
+isoles entre le ciel, ou roulaient de lourdes volutes de fumee, ou
+passait la rafale des hurlements de cloches, et la terre d'ou montait
+l'immense clameur de mort...
+
+Alors le chevalier se pencha, regarda en bas, non du cote de l'escalier
+ecroule, mais sur l'autre versant de la muraille.
+
+Il regarda a travers les tourbillons de fumee ecarlate qui montait,
+chercha a distinguer ce qu'il y avait dans le tumulte effrayant qui se
+dechainait au-dessous de lui.
+
+Et son ame fremit. Son coeur defaillit. Ses levres tremblerent. Ses yeux
+jeterent une lueur farouche de desespoir!
+
+Qu'avait-il donc vu?...
+
+La cour d'un hotel: l'hotel qu'on assiegeait de la rue. Une cour pleine
+de decombres et de cadavres! Parmi ces decombres, une foule de gens
+d'armes qui se ruaient a travers la grande porte demantelee! Et sur les
+marches qui conduisaient a la porte de l'hotel trois hommes, l'epee a la
+main, se defendant encore!...
+
+Et, a la tete des assaillants, un furieux, plus furieux plus ardent que
+tous!
+
+Et, parmi les trois, un homme de haute stature qui levait au ciel un
+dernier regard charge d'imprecations!
+
+Et Pardaillan les reconnut, assaillants et assieges!
+
+C'etait Henri de Damville qui attaquait! Francois de Montmorency qui
+allait succomber!
+
+Les deux freres enfin face a face!
+
+Et, cette cour, c'etait la cour de l'hotel Montmorency!...
+
+--Malediction! rugit le chevalier de Pardaillan.
+
+
+
+XLV
+
+COMME A THEROUANNE
+
+Henri de Montmorency, marechal de Damville, s'etait mis en route au
+premier coup de tocsin de Saint-Germain-l'Auxerrois. Son armee marchait
+en bon ordre et sans hate.
+
+Il avait d'abord les gentilshommes de sa maison, au nombre de
+vingt-cinq; puis trois cents soudards a cheval; derriere les cavaliers,
+roulaient trois tombereaux charges de tonneaux de poudre; derriere la
+poudre, deux cents reitres armes d'arquebuses.
+
+A peine cette troupe se fut-elle mise en marche que le marechal en
+confia le commandement a l'un de ses gentilshommes et s'eloigna avec
+trente cavaliers seulement.
+
+La petite troupe atteignit rapidement l'hotel de Mesmes.
+
+Il mit pied a terre, s'approcha de la porte de son hotel et cria:
+
+--Francois de Montmorency, est-ce toi qui m'as jete ce gant?
+
+En meme temps, il frappait le gant cloue a la porte.
+
+Dans les environs, le tumulte grandissait, des torches passaient, des
+cris retentissaient. Les trente cavaliers, immobiles comme des statues,
+ne tournaient pas la tete vers ces clameurs: ils regardaient leur chef.
+
+Damville frappa le gant. Et, d'une voix devenue plus sauvage, il cria:
+
+--Ou es-tu, Francois de Montmorency? Pourquoi n'es-tu pas ici quand je
+releve ton gant?
+
+Aussitot, il arracha le gant et alla l'attacher a l'arcon de sa selle.
+
+Pour la troisieme fois, il cria:
+
+--Lache! Puisque tu n'es pas ici pour relever ton defi, c'est donc moi
+qui vais te retrouver!
+
+A ces mots, il monta a cheval et, s'elancant au galop, rejoignit son
+armee au moment ou elle venait de franchir le Grand-Pont.
+
+Le marechal de Montmorency, tenu a l'ecart comme nous avons vu, suspect
+a Guise, hai de la vieille reine, ignorait ce qui devait se passer.
+L'eut-il su meme, il lui eut ete impossible de supposer qu'on oserait
+s'attaquer a un Montmorency.
+
+Francois de Montmorency, donc, se savait suspect, mais non designe aux
+coups des massacreurs.
+
+A tout hasard, il mit son hotel en etat de defense.
+
+Une douzaine de gentilshommes, les uns catholiques, les autres
+huguenots, et bons serviteurs de la monarchie, mais comme lui ayant
+horreur de tant de guerres sauvages, vivaient dans l'hotel et
+composaient sa maison, ou, si l'on veut, sa cour.
+
+Le marechal porta a quarante le nombre des gens d'armes qu'il
+entretenait.
+
+De plus, il arma les laquais: il y en avait une vingtaine dans l'hotel.
+
+Tout cela formait un total d'environ quatre-vingts combattants. L'hotel
+fut abondamment pourvu de poudre, de balles, de mousquets, de pistolets
+et d'armes de toute nature, des provisions de bouche pour un mois y
+furent entassees.
+
+La successive disparition du vieux Pardaillan et du chevalier raviva les
+inquietudes du marechal. Des lors tous les soirs, l'hotel fut barricade.
+
+Pendant ces quelques journees, Loise vecut aupres de sa mere La douce
+folie de Jeanne de Piennes demeurait invariable dans ses manifestations;
+toujours elle se croyait a Margency et on la voyait preter l'oreille en
+murmurant:
+
+--Le voici qui vient... Je vais lui dire... oh! je tremble... Et, si
+Francois apparaissait alors, le coeur serre les bras vaguement tendus
+vers celle qui l'avait tant aime, la folle le regardait d'un air etonne,
+sans le reconnaitre:
+
+Quant a Loise, si elle souffrit de l'inexplicable disparition du
+chevalier il fut impossible de le deviner; son pur et fier profil de
+vierge ne s'altera pas. Seulement l'inquietude faisait de terrible
+ravages dans cette ame.
+
+Le samedi soir, comme elle s'etait assise pres de Jeanne de Piennes,
+s'occupant a un travail de broderie ses yeux reveurs parurent fixer
+un point dans l'espace; la folle, qui semblait sommeiller, redressa
+soudain, se pencha, et, la figure extasiee, murmura:
+
+--Enfin, le voici!... Oh! quand viendra-t-il?...
+
+--Helas! Helas! murmura Loise. Ou est-il?
+
+Le marechal entra en ce moment. Il vit cette scene si douce et triste
+d'un seul coup d'oeil Il saisit la mere et la fille dans ses bras et les
+serra convulsivement contre lui, en proie a une angoisse inexprimable.
+
+Vers deux heures du matin, tout dormait dans l'hotel, en cette nuit du
+samedi, hormis les gens d'armes du corps de garde. Le silence etait
+profond. Jeanne de Piennes et Loise reposaient dans la meme chambre.
+
+Le marechal, vers dix heures, s'etait retire dans son appartement.
+
+Les premiers mugissements des cloches reveillerent Francois de
+Montmorency.
+
+Il s'habilla, revetit une cuirasse de buffle, ceignit son epee de
+bataille, s'arma d'une dague et ouvrit une fenetre.
+
+Une etrange rumeur venait du fond de Paris et semblait gagner les rues
+de proche en proche. Au loin, de sourdes detonations eclataient. Les
+cloches sonnaient le tocsin.
+
+Pendant quelques minutes, le marechal ecouta cette enorme rumeur. Son
+visage s'assombrit.
+
+Alors, il courut a la chambre ou dormaient Jeanne de Piennes et Loise.
+
+Loise, des le premier coup de cloche, s'etait habillee, et, maintenant,
+elle aidait sa mere a se vetir.
+
+--Tu n'as pas peur, mon enfant? dit le marechal.
+
+--Je n'ai pas peur. Mais que se passe-t-il?
+
+--Je vais le savoir. Mets tes vetements de route, mon enfant, et
+tiens-toi prete. a tout!
+
+Dans la cour, Francois trouva ses gentilshommes, armes, ecoutant
+l'horrible tumulte dont les rafales allaient grandissant de minute en
+minute. Les gens d'armes etaient a leur poste.
+
+--Monseigneur, s'ecria l'un des gentilshommes, le jeune La Tremoille,
+que le vieux duc de La Tremoille avait place aupres de Montmorency
+pour y apprendre, avait-il dit, l'honneur, le courage et la
+vertu,--monseigneur, je suis sur que les guisards attaquent le Louvre!
+Il faut courir au secours du roi! Ecoutez! ecoutez! On se bat au
+Louvre!..."
+
+Le marechal secoua la tete. Une inexprimable inquietude l'envahissait.
+Non! il ne s'agissait pas d'un coup de force tente par Guise!... Guise
+eut procede plus vite!
+
+--La Tremoille. dit-il, et vous, Saint-Martin, poussez une pointe
+jusqu'a la Seine...
+
+Les deux jeunes gens s'elancerent dans la rue.
+
+Il etait tout pres de quatre heures lorsqu'ils revinrent. Et, sans
+doute, ce qu'ils avaient vu devait etre horrible, car ils etaient
+livides, hagards.
+
+--Marechal! rala Saint-Martin, on meurtrit les huguenots en masse!...
+
+--Monseigneur, rugit La Tremoille. on tue mes freres! Partout! Dans les
+maisons! Dans les rues! Au Louvre!
+
+--J'y vais" dit Montmorency d'un accent qui fit courir un long frisson
+parmi les hommes d'armes.
+
+Il commanda, comme jadis quand il partait pour Therouanne:
+
+--A cheval, messieurs! Hola! mon destrier de bataille!...
+
+Il y eut dans la cour un rapide tumulte de prise d'armes.
+
+--Messieurs, dit Francois, nous allons tenter l'impossible: atteindre le
+Louvre, penetrer jusqu'au roi, lui demander d'arreter le carnage... et
+s'il refuse... bataille!
+
+--Bataille! rugirent les gentilshommes.
+
+--Ouvrez la porte! commanda le marechal.
+
+Le suisse se precipita vers la grande porte.
+
+A ce moment, un etrange tumulte envahit la rue tumulte de reitres
+arrivant au pas de course, de lourds chevaux martelant le pave, d'epees
+entrechoquees et tout ce tumulte s'arreta devant l'hotel... Une voix
+eclatante, terrible, sauvage, hurla:
+
+--A l'assaut, au pillage! a sac! Sus! Sus! Sus!
+
+--Mon frere! gronda Francois de Montmorency.
+
+Et d'une voix terrible qui domina les puissantes rafales de la tempete
+de mort, il cria:
+
+--Henri! Henri! Malheur! Malheur a toi!
+
+Un formidable coup de madrier ebranla la grande porte massive.
+
+--Pied a terre! commanda Montmorency
+
+La manoeuvre s'executa, les chevaux furent rentres aux ecuries.
+
+Francois en quelques secondes, prit son dispositif de bataille: devant
+la porte fermee, les quarante hommes d'armes sur un front de dix
+arquebuses, et sur quatre rangs, le premier rang, pret a faire feu,
+les trois autres, l'arme au pied. A gauche de la porte, un groupe de
+gentilshommes armes de longues piques; a droite, un autre groupe.
+Montmorency, sur le perron de l'hotel, dominant cet ensemble,
+l'estramacon au poing.
+
+Un deuxieme coup de madrier retentit sourdement sur la porte.
+
+--Lache! Lache! hurla la voix de Damville, je releve ton defi! Me voici!
+Ou es-tu, que je te soufflette de ton gant!...
+
+--Ouvrez la porte! tonna Montmorency.
+
+De droite et de gauche, les deux groupes de gentilshommes se
+precipiterent, firent tomber les lourdes ferrures, attirerent a eux
+les deux enormes vantaux de chene massif, la porte se trouva grande
+ouverte!...
+
+Manoeuvre audacieuse, manoeuvre sublime!
+
+Il y eut dans la rue un recul desordonne devant cette porte qui
+s'ouvrait.
+
+Puissante et calme, la voix de Francois tomba du haut du perron:
+
+--Premier rang!... Feu!...
+
+Les dix arquebuses tonnerent; d'effroyables clameurs retentirent; les
+dix hommes, deja, avaient degage le deuxieme rang et rechargeaient leurs
+armes.
+
+--En avant! En avant! vocifera Damville.
+
+--Deuxieme rang!... Feu!...
+
+Un rideau de flammes, un nuage de fumee noire, un coup de tonnerre,
+cris, vociferations, insultes, tourbillon de recul dans la rue...
+
+--Troisieme rang!... Feu!...
+
+--Quatrieme rang!... Feu!...
+
+Dans la ruelle par ou avaient debouche les Pardaillan, les troupes de
+Damville fuyaient; trente cadavres jonchaient la rue, a droite et a
+gauche de la porte, une foule enorme, et Damville mettant pied a terre,
+livide de rage, fou furieux, tendant le poing a la forteresse, geste
+impuissant!...
+
+--Fermez la porte! commanda Montmorency.
+
+Cependant, Henri de Dam ville retrouva promptement le sang-froid
+necessaire pour organiser un deuxieme assaut.
+
+Il commenca par rassembler ses reitres et ses cavaliers auxquels il fit
+mettre pied a terre; les chevaux furent conduits au bord de la Seine, a
+l'endroit ou aboutissait le bac du passeur.
+
+Puis il fit refouler a droite et a gauche de l'hotel la foule hurlante.
+
+Alors, devant l'hotel, il tint conseil avec quelques-uns de ses
+gentilshommes. Tout cela dura une heure.
+
+Le soleil etait deja haut dans le ciel lorsque Damville acheva son
+dispositif pour une nouvelle attaque. Les levres blanches, la moustache
+tremblante, la voix breve et rauque, il donnait ses ordres.
+
+Et il persista dans le meme plan: defoncer la porte!
+
+Alors, au moyen de palans, on dressa une sorte de catapulte devant
+la porte de l'hotel. A cette machine fut accrochee une masse de fer
+composee de trois enormes enclumes attachees ensemble au bout d'une
+chaine.
+
+En meme temps, on penetrait dans la maison qui faisait mur mitoyen avec
+le batiment de droite: ce mur, on le perca a coups de pioche et, dans
+l'excavation, un tonneau de poudre fut place.
+
+A ce moment, il etait plus de midi. L'installation de la machine avait
+demande plusieurs heures. Un silence relatif s'etablit dans la rue. D'un
+coup d'oeil, Damville vit que chacun etait a son poste. Il donna le
+signal en levant le bras.
+
+Dix hommes s'attelerent a la masse de fer suspendue a la chaine qui
+pendait du haut de quatre immenses madriers places debout l'un contre
+l'autre, les quatre sommets lies ensemble, les quatre pieds s'ecartant
+de dix coudees l'un de l'autre.
+
+Les dix hommes ramenerent la masse de fer jusque dans la ruelle, et,
+soudain, la lacherent.
+
+La masse partit, s'elanca, decrivit sa courbe de plus en plus
+foudroyante et alla heurter la porte... les reitres firent un mouvement
+pour s'elancer... un craquement sinistre se fit entendre...
+
+Mais reitres et gentilshommes pousserent une clameur de malediction: la
+porte avait resiste!...
+
+Damville se mordait les poings, il comprit que, de l'interieur, on
+avait eleve une barricade; tout le temps qu'il avait passe a preparer
+l'assaut, Montmorency l'avait passe a organiser une defense acharnee.
+
+--Oh! gronda Henri, quand je devrais passer un mois devant cette
+masure!...
+
+Cette masure, c'etait l'hotel de Montmorency! la demeure qu'avait
+habitee son pere le connetable!
+
+--Orthes! appela-t-il.
+
+--Le vicomte promene ses chiens! lui fut-il repondu.
+
+--Sauval! appela-t-il alors.
+
+L'homme ainsi nomme se precipita: c'etait celui qui etait prepose a la
+garde de la manipulation des poudres.
+
+--Ici, dit le marechal, un tonneau. Et la, un tonneau, Est-ce compris?
+
+La manoeuvre fut aussitot executee, les tonneaux places, la meche
+amorcee.
+
+Damville y mit lui-meme le feu, puis se retira a distance.
+
+Vingt secondes plus tard, l'explosion retentit, un double jet de flammes
+s'eleva jusqu'au ciel, la porte s'ecroula, les barricades qui la
+maintenaient se disloquerent, le passage etait libre!...
+
+Les reitres entrerent dans la cour comme une bande de loups. Des
+decharges d'arquebuses les accueillirent, mais, cette fois, ils etaient
+lances, rien ne pouvait les arreter.
+
+La melee commenca; les arquebuses et les pistolets decharges se turent;
+on commenca a se battre a coups de piques, de dagues et de rapieres.
+
+Serres en un groupe compact, en un peloton herisse, les gens de
+Montmorency tenaient tete a la meute; ils gardaient le silence farouche
+du desespoir; les assaillants hurlaient, vociferaient; dans la rue, la
+foule accourue de toutes parts voulait entrer, tuer; le besoin de tuer
+etait dans ces esprits affoles.
+
+Montmorency cherchait des yeux Damville; il ne le voyait pas.
+
+Damville attendait la minute propice.
+
+L'estramacon de Francois, de seconde en seconde, se levait et
+s'abattait.
+
+Autour de Montmorency, une quinzaine de corps, entasses, morts ou
+blesses, lui faisaient un rempart.
+
+Son peloton, reduit de la moitie, s'etait masse au pied du perron
+central de l'hotel.
+
+Or, pendant que ces reitres tourbillonnaient autour de cette poignee
+d'hommes, Damville avait rassemble cent de ses cavaliers demontes sur la
+gauche de la cour.
+
+Et il les jetait comme un belier vivant sur le groupe de defenseurs et
+d'assaillants. Leur masse se rua d'un bloc.
+
+Avec la violence d'epaves lancees a la cote, les gens de Montmorency
+furent precipites sur le batiment de droite.
+
+Montmorency, des lors, n'eut plus qu'une dizaine de combattants autour
+de lui.
+
+Il monta sur le perron avec ces quelques derniers defenseurs. Quelques
+secondes se passerent; une clameur immense s'eleva tout a coup... et
+Montmorency vit qu'il n'y avait plus autour de lui que sept ou huit
+hommes; la cour tout entiere appartenait aux gens de Damville.
+
+A ce moment meme, une detonation formidable retentissait: le batiment
+de droite s'ecroulait presque tout entier, ensevelissant ses defenseurs
+sous des decombres fumants!
+
+Un lieutenant de Damville venait de faire sauter le batiment!...
+
+Il ne restait plus debout que la muraille bordant la cour.
+
+--Il faut mourir ici! dit Montmorency avec le calme du desespoir.
+
+Et, comme il jetait derriere lui un rapide regard, par la porte de la
+salle d'honneur il vit sa fille Loise qui accourait, bondissait, une
+dague a la main.
+
+--Mon pere! cria-t-elle, vous allez voir comment sait mourir une
+Montmorency!
+
+--Ta mere! hurla Francois en assenant un terrible coup d'estramacon qui
+fit reculer le flot des assaillants.
+
+Loise s'arreta, pantelante. Sa mere!... Il fallait qu'elle vecut pour sa
+mere.
+
+A cet instant, Francois de Montmorency, livide, sanglant, dechire,
+effrayant, eut un rugissement de joie terrible:
+
+--Enfin! Toi! Toi! Enfin!...
+
+--Il avait Damville devant lui!...
+
+
+
+XLVI
+
+LES TITANS
+
+Dans un de ces supremes coups d'oeil qui durent ce que dure un eclair,
+voici ce que vit Francois de Montmorency.
+
+Il etait sur le perron, son estramacon leve a deux mains. Derriere lui,
+sa fille. Au fond de la salle, sur un fauteuil, Jeanne de Piennes,
+souriante devant ces horreurs...
+
+Pres de lui, deux hommes encore vivants.
+
+Au bas des marches, Damville, son frere Henri, levant vers lui une face
+convulsee de haine, montant, une lourde rapiere au poing.
+
+Derriere Damville, a sa droite, a sa gauche, une foule de gens d'armes
+presses, tasses, un bloc herisse d'epees, de dagues, qui emplissait la
+cour tout entiere, quatre cents tigres entasses la, des flamboiements
+d'acier, une clameur sauvage;
+
+--A mort! A mort!
+
+Au milieu de cette foule, un tombereau charge de poudre qu'on venait de
+faire entrer.
+
+Au-dela, la porte de l'hotel, demantelee, jetee bas, beante...
+
+Par ce large trou beant, la rue apparaissait, noire de foule, un ocean
+de peuple, d'ou montait la meme clameur obstinee, rauque, sauvage:
+
+--A mort! A mort!
+
+Voici ce que Montmorency vit et entendit dans cet inappreciable temps
+de recit pendant lequel Damville, refoulant ses hommes d'armes pour
+atteindre son frere, gronda:
+
+--Place! Il est a moi!...
+
+Au meme instant, les deux freres se trouverent l'un devant l'autre.
+
+Les deux hommes, qui avaient survecu a l'effroyable carnage et qui se
+trouvaient pres de Montmorency, tomberent.
+
+Damville fit un geste, qui arreta les centaines de dagues levees sur
+Francois, et il hurla:
+
+--Vivant! Il me le faut vivant!...
+
+Francois avait leve son estramacon qui jeta dans l'air un flamboiement
+rouge. L'estramacon decrivit sa courbe et s'abattit avec une violence
+capable de fendre un homme...
+
+Damville fit un bond en arriere.
+
+L'estramacon de Francois heurta la marche de marbre et se brisa.
+
+Malediction! rugit Montmorency.
+
+--A moi! hurla Damville. Francois, tu meurs de ma main! Adieu, mon
+frere! Rappelle-toi que tu m'as confie Jeanne de Piennes! Sois
+tranquille, j'aurai soin d'elle!
+
+En meme temps, il se rua sur Francois, desarme.
+
+Francois, d'un coup de son troncon d'epee, para le coup formidable qui
+lui etait destine. Au meme instant, d'un bond, il entra dans la salle
+d'honneur et, d'un geste frenetique, saisissant sa fille dans ses bras,
+il tonna:
+
+--Ni Jeanne! Ni Loise! Ni moi! Aucun de nous ne sera a toi!
+
+Il arracha la dague des mains de la jeune fille et, entrainant Loise
+pres de sa mere assise au fond de la salle, il leva l'arme sur Jeanne de
+Piennes!...
+
+Mourons! Mourons ensemble! adieu!...
+
+A ce moment, une clameur enorme, une clameur d'imprecations, de
+maledictions, de plaintes dechirantes, jaillit, fusa de la cour, melee
+au grondement sourd de quelque chose qui s'ecroule!...
+
+Damville avait bondi au bas du perron, avec un cri de malediction!
+
+Les reitres fuyaient, tourbillonnaient, se heurtaient, eperdus, se
+frappaient les uns les autres pour fuir plus vite!
+
+Que se passe-t-il?...
+
+En quelques bondissements, haletant, la tete perdue, delirant d'un
+espoir insense. Montmorency regagna le perron...
+
+Ce qui se passait!... Voici:
+
+Du haut de la muraille demeuree debout, seule de tout le batiment qui
+avait saute, du haut de cette muraille, disons-nous, un bloc de pierre
+avait roule, s'etait abattu au milieu de la cour, ecrasant trois ou
+quatre hommes...
+
+Tous, ayant leve la tete, apercurent a travers les tourbillons de fumee
+deux hommes, debout, deux etres etranges qui marchaient sur l'arete de
+la muraille branlante...
+
+Et, aussitot apres le premier bloc, un deuxieme tomba, roula, ecrasa,
+traca un large sillon sanglant, puis un autre, et un autre encore, sans
+arret!... Cela pleuvait!
+
+Quelle panique! Quels hurlements de rage et d'epouvante!
+
+Vingt secondes apres la chute du premier bloc, il n'y avait plus dans
+la cour de l'hotel que des cadavres et des blesses aux membres
+fracasses!...
+
+Et, la-haut, sur l'infernale muraille, les deux etres fabuleux, entoures
+de fumee et de poussiere, noirs, etincelants, rouges, dechires,
+flamboyants, les deux Pardaillan eclataient d'un rire terrible!...
+
+La muraille sur laquelle se trouvaient le chevalier de Pardaillan et
+le vieux routier dominait l'hotel central, c'est-a-dire que les deux
+epiques travailleurs etaient plus haut places que le toit.
+
+Il leur eut ete facile de sauter sur ce toit, de gagner la premiere
+lucarne et de descendre par le grenier.
+
+C'est ce que le vieux routier avait fait remarquer a son fils sur le
+premier moment, c'est-a-dire lorsque, s'etant penches, ils reconnurent
+qu'ils avaient abouti a l'hotel Montmorency.
+
+Le chevalier secoua frenetiquement la tete. Il montra le marechal debout
+entre ses deux derniers compagnons, et, derriere lui, Loise. Et il
+gronda:
+
+--Si elle meurt, c'est la tete la premiere que je descendrai!...
+
+--Enfer! rugit le vieux, avoir tenu tete a Paris tout entier! Et venir
+te tuer ici!...
+
+Il s'etait croise les bras et frappait furieusement du talon.
+
+Sous ces coups, une pierre a moitie descelle se detacha, tomba dans le
+vide... d'en bas, une clameur de stupefaction, de rage et de terreur
+monta jusqu'a eux...
+
+--Tiens! tiens! fit simplement le vieux routier. Mais ca ecrase, ca!...
+
+--A l'oeuvre! rugit le chevalier.
+
+Ils se baisserent tous deux; leurs deux dagues attaquerent un bloc,
+firent levier, une poussee precipita le bloc dans le vide et, en bas,
+une large trouee se fit dans la foule des reitres.
+
+Des lors, ils ne regarderent plus.
+
+Chacun travailla de son cote; la grele de pierres se mit a pleuvoir;
+piece par piece, ils demantelaient la muraille. Ils etaient aussi fermes
+sur l'etroite corniche que sur la terre; un geste de trop, un mouvement
+a faux, et ils etaient precipites; ils n'y prenaient pas garde... Quand
+ils se rejoignirent, ils regarderent en bas et virent qu'il n'y avait
+plus personne dans la cour!...
+
+Ils riaient; ils etaient noirs de fumee et de poussiere; leurs yeux
+flamboyaient; leurs mains s'etaient ensanglantees; leurs habits etaient
+en lambeaux; ils riaient comme des fous!
+
+Un coup d'arquebuse retentit; la balle fit tomber le chapeau du
+chevalier.
+
+--Ce n'est pas moi qui vous salue! hurla-t-il.
+
+Les arquebusades se succedaient; les balles sifflaient autour d'eux; de
+la rue, deux ou trois cents reitres les visaient, tandis que la foule
+poussait ses hurlements de mort...
+
+Alors, le vieux longea, la muraille et vint surplomber la rue...
+
+--Rangez vos cranes! vocifera-t-il.
+
+On vit le titan soulever dans ses bras un moellon qu'il lanca a toute
+volee.
+
+--Place, monsieur! dit le chevalier.
+
+Et, a son tour, il s'avanca, tandis que le vieux se couchait sur la
+crete pour le laisser passer.
+
+Le moellon du chevalier traca sa courbe dans l'espace, tomba, rebondit
+parmi les hurlements d'epouvante.
+
+Pendant trois minutes, l'effrayante manoeuvre se poursuivit; a coups de
+moellons, les deux titans deblayaient la rue comme ils avaient deblaye
+la cour; la muraille baissait; ils descendaient a mesure d'un cran; et,
+finalement, les arquebuses se turent!... Dans la rue, il n'y avait plus
+personne! Damville, livide, saisit sa tete a deux mains et, tandis que,
+la-haut, retentissait le rire des titans, ceux qui environnaient le
+marechal virent qu'il pleurait a chaudes larmes, de rage, de honte et de
+fureur!...
+
+La muraille avait baisse de sept ou huit rangees de moellons...
+
+Les deux titans, voyant la rue libre et l'hotel entierement degage,
+dirent ensemble: "Partons!"
+
+Ils sauterent sur le toit de la loge du suisse; du toit, ils sauterent
+dans la cour; la, ils se regarderent un instant et ne se reconnurent
+pas, tant leurs faces noires et sanglantes flamboyaient d'audace et
+d'orgueil!...
+
+Les Pardaillan, enjambant cadavres et decombres, traverserent la cour
+en quelques bonds, escaladerent le perron et se jeterent dans la grande
+salle d'honneur de l'hotel de Montmorency.
+
+Le chevalier, qui marchait le premier, se sentit saisi par deux bras
+puissants, enleve, presse sur une large poitrine; et le marechal de
+Montmorency, l'embrassant sur les deux joues, murmura en fremissant:
+
+--Mon fils! Mon fils!...
+
+Pardaillan, alors, jeta autour de lui un regard egare: il vit Jeanne
+de Piennes, qui, indifferente, souriait a son reve; il vit Francois de
+Montmorency qui pleurait; il vit Loise toute droite, toute pale, qui
+l'examinait d'un air de supreme gravite.
+
+Le chevalier laissa errer, du marechal a Loise, son regard ebloui. Et le
+titan se sentit faible comme un enfant...
+
+Il balbutia:
+
+--Votre fils!... Oh! prenez garde que je ne me trompe sur le sens de ce
+mot!... Vous m'appelez votre fils... moi!..."
+
+Le marechal comprit l'angoisse qui montait dans ce coeur de lion.
+
+Il se tourna vers sa fille et dit:
+
+--Reponds, Loise!...
+
+Loise devint tres pale. Ses yeux se remplirent de larmes.
+
+--Mon epoux... soyez le bienvenu dans la maison de mes peres... ta
+maison, o mon epoux!..."
+
+Le chevalier chancela, s'abattit sur ses genoux, son front s'inclina sur
+les deux mains de Loise et il se prit a pleurer...
+
+--Pardieu! s'ecria le vieux routier. Je te disais bien qu'elle ne
+pouvait etre qu'a toi! Tu l'as conquise le fer a la main!
+
+Mais Loise secoua la tete, et elle murmura:
+
+--Non, non... je l'aimais avant!... La-bas... la petite fenetre du
+grenier... c'est la qu'il m'a conquise...
+
+Comme les paroles sont lentes! Et que valent les descriptions en de tels
+moments!... Dans l'intense emotion qui les faisait palpiter, cette scene
+n'avait dure que quelques secondes. Ce fut un cri, un geste d'eclair,
+une explosion d'amour. Ce fut, dans le cadre tragique de l'hotel fumant,
+parmi les ruines, dans la vaste et funebre rumeur de mort qui emplissait
+Paris, ce fut, dans cette minute epique, l'enlacement supreme de deux
+ames qui, depuis des temps, allaient l'une vers l'autre!...
+
+Loise, degageant ses mains, alla au vieux routier, lui mit ses bras
+autour du cou et, comme le marechal avait dit: "Mon fils" au chevalier,
+elle dit:
+
+--Mon pere!...
+
+La rude moustache du routier trembla.
+
+Puis, il saisit Loise a pleins bras, l'enleva et cria:
+
+--Vive Dieu! La jolie fille que j'ai la!...
+
+Une rumeur qui venait de la rue l'arreta court.
+
+Herisses, les deux Pardaillan bondirent vers le perron.
+
+--Alerte! Alerte! Par l'enfer! tonna le vieux.
+
+Pres de la grande porte demantelee, les visages de tigres de Damville se
+montraient.
+
+Le chevalier courut au marechal.
+
+Le routier s'avanca sur le perron.
+
+Haletant, a mots haches, eut lieu le supreme conciliabule:
+
+--Marechal, qu'y a-t-il, par la?
+
+--Les jardins, les communs, mon fils...
+
+--Au-dela des jardins?
+
+--Des ruelles aboutissant a la Seine...
+
+--Y a-t-il une voiture? N'importe quoi, dans les communs?...
+
+--Une chaise de voyage...
+
+--En route! hurla le chevalier.
+
+--Je vous rejoins! cria le vieux routier.
+
+Le marechal saisit Jeanne de Tiennes dans ses bras. Le chevalier enleva
+Loise comme une plume; elle laissa tomber sa tete sur son epaule; il fut
+secoue d'un frisson convulsif et s'elanca.
+
+L'instant d'apres, ils etaient dans les jardins. Penetrer dans la grande
+remise, trainer dehors une voiture fermee qui s'y trouvait, atteler
+deux chevaux a la voiture furent pour les deux hommes l'affaire de deux
+minutes. Jeanne de Piennes et Loise furent deposees, jetees, pourrait-on
+dire, sur les banquettes.
+
+--En conducteur, marechal! commanda Pardaillan.
+
+Le marechal sauta sur l'un des deux chevaux.
+
+Le chevalier bondit dans l'ecurie, en tira un cheval qu'il ne sella meme
+pas, lui jetant simplement un bridon a la bouche. Il remit le bridon au
+marechal:
+
+--Ou est la porte, mon pere?...
+
+--La!... Voyez, mon fils!...
+
+--Allez!... Je vous suis!... Ouvrez et attendez-nous!...
+
+Le chevalier, le pauvre here, le gueux jetait des ordres. Francois de
+Montmorency, marechal de France, obeissait.
+
+Et cela leur semblait, a tous deux, naturel, comme certaines choses
+exorbitantes deviennent naturelles dans les reves!...
+
+La voiture, deja, traversait le jardin, gagnait la porte que le marechal
+ouvrait.
+
+Le chevalier se precipitait vers la grande salle d'honneur.
+
+Dans la cour de l'hotel s'elevaient d'effroyables clameurs... Damville
+revenait a la charge!...
+
+--Mon pere! Mon pere! Mon pere! hurla Pardaillan.
+
+A l'instant ou le chevalier allait mettre le pied dans la salle qu'il
+lui fallait traverser pour rejoindre la cour anterieure de l'hotel, une
+explosion terrible fit entendre son tonnerre qui, pour une seconde,
+etouffa l'immense rumeur des cloches, des plaintes et des hurlements de
+mort...
+
+Une flamme ecarlate fusa tres haut dans le ciel, puis s'affaissa, se
+replia sur elle-meme comme un rideau qui tombe...
+
+L'hotel Montmorency vacilla, s'entrouvrit, s'ecroula dans un fracas de
+cataclysme.
+
+La violente poussee de l'air fit reculer de dix pas le chevalier.
+
+Mais il ne tomba pas! Il ne voulut pas tomber!
+
+Et ce fut ce recul qui le sauva malgre lui.
+
+La pluie de pierres, noires de poudre, ne l'atteignit pas.
+
+Dans cette seconde epique ou, farouche, convulse, petrife, il lutta
+contre l'ouragan dechaine par l'explosion, ou, quand meme, il demeura
+debout, une sorte de passage s'entrouvrit devant ses yeux flamboyants...
+Passage herisse de poutres calcinees, de pierres fumantes, de platras.
+Et cela brulait!...
+
+L'incendie, allume par l'explosion, achevait l'oeuvre devastatrice...
+
+--Mon pere! Mon pere! rala le chevalier. Ou est mon pere?...
+
+Ou etait le vieux routier? Que faisait-il?
+
+Tandis que le chevalier entrainait Montmorency, Jeanne de Piennes et
+Loise vers les jardins, le vieux Pardaillan s'etait avance vers la cour.
+Par un etrange revirement de son esprit, le routier avait reconquis tout
+son calme.
+
+Il etait alle plus loin que l'horreur, plus haut que toute exaltation,
+et, tres calme, grommelait:
+
+--C'est tout de meme exorbitant que cela me tarabuste ainsi!... Il faut
+que j'en aie le coeur net!
+
+De quoi s'agissait-il? Du papier qu'il avait pris a Beme.
+
+Qu'etait-ce que ce papier? Par trois ou quatre fois, il avait voulu y
+regarder. Toujours quelque nouvel incident l'en avait empeche: il n'y
+tenait plus. Il le prit, l'ouvrit, le parcourut rapidement.
+
+Sauf-conduit pour toute porte de Paris valable ce jourd'hui, 23 d'aout,
+et jusque dans trois jours.--Laissez passer le porteur des presentes et
+les personnes qui l'accompagneront.--Service du Roi.
+
+C'etait signe: Charles, Roi. Le cachet, aux armes de France, faisait une
+tache rouge dans un coin.
+
+Le vieux routier, simplement, poussa un soupir de soulagement. Il savait
+enfin!
+
+Il descendait le perron, le terrible perron ou Montmorency avait tenu
+tete a la meute.
+
+Voyait-il seulement les reitres de Damville qui, un a un,
+s'approchaient, avec des faces inquietes et sombres?... S'il les voyait,
+il ne s'en preoccupa point. Il alla droit au tombereau de poudre laisse
+dans la cour, au milieu de la rue. Il y avait dans ce tombereau vingt
+barils de poudre.
+
+Le vieux Pardaillan se mit tranquillement a les decharger.
+
+A ce moment, un coup d'arquebuse retentit: l'un des reitres venait de
+tirer sur lui et l'avait manque.
+
+Le routier grommela:
+
+--C'est imbecile de n'avoir pas lu ce papier plus tot. Comment le faire
+parvenir au chevalier, maintenant?
+
+Et il continua sa besogne, sans hate apparente, sans deploiement de
+force visible, mais, en realite, avec le prodigieux effort de tous ses
+muscles tendus, avec la rapidite foudroyante d'une machine en mouvement.
+
+L'un apres l'autre, il transportait les barils dans la salle d'honneur.
+
+D'instant en instant, le nombre de ces figures louches qu'il avait
+remarquees augmentait; les reitres n'osaient pas encore penetrer dans la
+cour.
+
+Le vieux Pardaillan en etait a son seizieme baril.
+
+Ruisselant de sueur, les mains en sang, les ongles dechires, livide de
+son titanesque effort sous la couche de poussiere qui lui noircissait
+le visage, il reparut sur le perron pour aller chercher le dix-septieme
+baril...
+
+Il vit la cour pleine de furieux, qui se ruaient vers le perron...
+
+--A mort! A mort! rugit Damville qui poussait ses reitres.
+
+--Mais il me reste quatre barils a prendre! hurla le vieux Pardaillan.
+Tant pis! Avec seize, nous ferons l'affaire... Adieu, Loise, Loisette,
+Loison!
+
+Il tira le pistolet qu'il avait a la ceinture et, au moment ou la horde
+envahissait la salle d'honneur, murmura:
+
+--Je crois, mes agneaux, qu'entre vous et le chevalier je vais dresser
+une barricade un peu soignee!
+
+Il fit feu sur la poudre!...
+
+La poudre s'enflamma, commenca a petiller!...
+
+Les assaillants, a la vue des barils entasses, de la trainee de poudre
+qui crepitait, essayerent de fuir, jetant des imprecations sauvages, des
+rales d'epouvante. Le vieux titan fit un bond terrible vers une porte de
+degagement... Trop tard!...
+
+La formidable explosion retentit.
+
+L'hotel s'ecroula dans un fracas d'enfer, ensevelissant deux cents des
+assaillants sous ses decombres fumants.
+
+Damville avait pu fuir a temps, lui!
+
+Et, de la rue, fou de rage, livide d'epouvante, hagard, hebete, il
+contemplait la destruction des derniers restes de son armee de cinq
+cents reitres, gentilshommes et gens d'armes!...
+
+Son armee mise en deroute! Et par qui?... Par deux hommes!...
+
+--Oh! les demons! hurla-t-il, les demons de l'enfer!
+
+Devant la grande porte de l'hotel, il contemplait ces ruines avec le
+desespoir de la vengeance inassouvie. Et pourtant une flamme de sombre
+joie jaillissait de ses yeux, lorsqu'il songeait que, sans aucun doute,
+tous avaient peri dans l'explosion: son frere, les Pardaillan... Jeanne
+de Piennes aussi! Sa passion en saignait. Mais mieux encore il aimait
+Jeanne morte que Jeanne au bras de Francois.
+
+Soudain, voici ce que la foule put voir:
+
+Au milieu de l'infernal passage, dans les tourbillons de fumee, dans
+les flammes, marchant parmi les ruines fumantes, sautant ici une poutre
+enflammee, la un entassement de pierres brulantes, oui, dans cette
+fournaise, apparut un homme!
+
+Les sourcils et les cheveux a demi brules, les vetements en lambeaux,
+noir dans l'aureole ecarlate des flammes, cet homme tourna vers
+Damville, vers la foule, un visage effrayant ou on ne vit que le
+flamboiement des yeux...
+
+Et, cet homme, c'etait le chevalier de Pardaillan L.
+
+--Mon pere!... Monsieur!... Monsieur de Pardaillan!...
+
+--Ici, par les cornes du diable!
+
+Le chevalier bondit. Sous un entassement de poutres et de moellons, il
+vit alors son pere. Arc-boute sur ses genoux, le vieux routier soutenait
+encore de ses epaules la charge effroyable des pierres ecroulees sur
+lui. Il etait livide. Son souffle court et rauque ne rendait plus qu'un
+rale. Il souriait a son fils.
+
+--Me voici, pere, me voici... ce ne sera rien... courage... encore cette
+pierre... oh! vos pauvres cheveux blancs sont brules... plus que cette
+poutre... votre jambe. Seigneur!"
+
+Delirant, la voix tremblante, le geste fievreux, rude, le chevalier
+travaillait...
+
+--Tu n'auras donc... jamais... voulu m'ecouter... Je t'avais ordonne...
+de fuir..."
+
+Le chevalier saisit son pere a pleins bras, le souleva...
+
+--Pere, pere... il n'y a que la jambe, n'est-ce pas?... Oui, oui... pas
+d'autres blessures...
+
+--Je dois avoir... deux ou trois cotes... un peu... froissees.
+
+Le vieux routier avait la poitrine fracassee.
+
+Sur son dernier mot, il perdit connaissance. Un sanglot terrible
+convulsa la gorge du chevalier...
+
+Il enleva le vieux dans ses deux bras et se mit en marche...
+
+La foule se rua avec un long hurlement de mort et envahit les decombres
+de ce qui avait ete la cour d'honneur.
+
+L'instant d'apres, le chevalier, emportant son pere charge sur ses
+epaules, achevait de franchir les ruines, se retrouvait dans les
+jardins, courait dans un dernier effort jusqu'a la voiture ou il deposa
+le vieux routier agonisant, entre Jeanne de Tiennes et Loise... entre
+la mere dont il avait jadis enleve l'enfant... et la fille qu'il avait
+ramenee!...
+
+Alors, il ramassa une rapiere, sauta sur le cheval sans selle que lui
+tenait le marechal; il se mit en tete et piqua droit devant lui, vers la
+porte la plus voisine!...
+
+Dans la voiture, le vieux routier, secoue par les cahots, revint a
+lui; il fouilla dans une de ses poches, en tira un papier qu'il serra
+convulsivement dans sa main et qu'il tendit tout froisse a Loise...
+
+
+
+XLVII
+
+LA BONNE ETAPE
+
+Il pouvait etre sept heures du soir. Le soleil descendait vers l'horizon
+et ses rayons obliques nuancaient de pourpre les fumees qui roulaient
+lourdement sur Paris. Dans les rues, dans les carrefours, dans les
+maisons, on tuait toujours.
+
+Pardaillan, sur son cheval sans selle, rapiere au poing, passait a
+travers ces horreurs. Il ne voyait plus rien. Il n'entendait plus rien.
+Dans sa tete, une seule idee fixe: gagner l'une des portes de Paris!
+Sortir de cet enfer! Comment? Il ne savait pas...
+
+Toutes ces hordes sanglantes, ces victimes qui bondissaient, ces feux
+de buchers et d'incendies, ces houles humaines qui deferlaient a grand
+fracas lui apparaissaient dans un brouillard rouge, comme les ombres
+d'une fantasmagorie geante...
+
+Soudain, la halte!...
+
+Ou est-il? Devant une porte.
+
+En avant de la porte, vingt soldats, vingt arquebuses. Un officier.
+
+D'un bond sauvage, Pardaillan est sur l'officier: un cri rauque, bref:
+
+--Ouvrez!...
+
+--On ne sort pas!...
+
+De la voiture, Loise a saute. A l'officier, elle presente un papier tout
+ouvert, et elle se rejette dans la voiture...
+
+L'officier jette un regard etonne sur Pardaillan et crie:
+
+--Ouvrez la porte!... Messagers du roi!...
+
+--Messagers du roi! ricane le vieux routier qui, dans le fond de la
+voiture, s'est souleve un instant et retombe pantelant, un sourire
+etrange au coin de sa moustache herissee...
+
+--Messagers du roi! murmure Pardaillan.
+
+Il ne comprend pas! Il ne sait pas! Il reve! C'est la suite du reve
+fabuleux qui se poursuit depuis le matin, partant de l'apparition
+de Catho dans la mecanique infernale du Temple, pour aboutir a la
+catastrophe de l'hotel Montmorency!...
+
+Voici la porte ouverte! Voici le pont baisse!
+
+Il s'elance! Il passe! La voiture roule. Ils sont au-dela du pont-levis
+qui deja se releve. Ils sont hors Paris!...
+
+Et, comme ils viennent de franchir la porte, comme la porte, deja, s'est
+refermee, voici qu'arrivent une quinzaine de cavaliers, chevaux blancs
+d'ecume, flancs eventres par les eperons, faces humaines convulsees par
+la haine, la rage, la fureur...
+
+C'est Damville! C'est Maurevert! Ils accourent, haletants. Le cheval de
+Damville s'abat, fourbu. Ensemble, ils vociferent:
+
+--Ouvrez! Ouvrez! Ce sont des parpaillots!...
+
+--Ce sont des messagers du roi! repond l'officier. Voici l'ordre!
+
+--Ouvre! rugit Damville. Ouvre, ou par le sang du Christ...
+
+--Gardes! tonne l'officier. Appretez vos armes!...
+
+Damville recule... Maurevert s'elance, un papier a la main:
+
+--Messager de la reine! gronde-t-il. Ouvrez, officier!
+
+--Passez, monsieur! Mais vous passerez seul! Arriere. les autres!...
+
+Maurevert franchit la porte.
+
+Damville leve ses deux poings au ciel, vomit une affreuse imprecation et
+tombe comme une masse...
+
+
+Maurevert n'a pas menti; il est bien le messager de Catherine de
+Medicis. Apres avoir cherche les Pardaillan partout ou il pense les
+trouver, il s'est rendu au Louvre, il a ete introduit aussitot dans
+l'oratoire, ou il a trouve la reine a genoux, au pied du grand Christ
+massif.
+
+--Vous voyez, a dit Catherine en se relevant, je prie pour l'ame de tous
+ceux qui meurent en ce jour...
+
+--Priez-vous aussi pour celui-ci, madame?
+
+Rudement, il a pose la tete de Coligny sur la table. Catherine n'a pas
+eu un frisson. Dans un souffle, elle a interroge:
+
+--Beme?...
+
+--Mort!
+
+--Maurevert, portez cette tete a Rome et racontez la-bas ce que nous
+faisons ici!
+
+--Je pars!...
+
+--Voici un laissez-passer. Voici de l'or. Courez. Volez. Pas un instant
+a perdre... Ah! prenez encore ceci!...
+
+"Ceci" c'est un petit poignard qu'elle tend a Maurevert. Celui-ci secoue
+la tete en montrant sa forte dague:
+
+--Je suis arme!
+
+--Oui, mais ceci ne pardonne jamais!... jamais!...
+
+Maurevert a tressailli. Il saisit l'arme qu'on lui offre... et qui, sans
+doute, sort de la fameuse vitrine de Ruggieri, le savant manipulateur de
+poisons!...
+
+Il est parti!... Il a attache la tete de Coligny a l'arcon de sa
+selle... Il est parti... revant de faire sa fortune a Rome, puis de
+revenir en France frapper Pardaillan avec le petit poignard qui jamais
+ne pardonne... Il a traverse la Seine... Et, comme il se dirige vers la
+porte du faubourg de Grenelle, des hommes d'armes passent pres de
+lui, dans le tumulte de la tuerie... des hommes qui fuient! Il les a
+reconnus. Ce sont des gens de Damville!...
+
+Damville! Montmorency! Pardaillan!
+
+Les trois noms se heurtent dans sa tete! Il se rue vers l'hotel
+Montmorency! Impuissant, ivre de rage, il assiste a l'explosion, a la
+retraite epique de Pardaillan jetant son pere sur ses epaules comme Enee
+autrefois Anchise, et l'emportant a travers la fournaise...
+
+Puis il a rassemble quelques cavaliers, il a secoue Damville, tous ont
+fait le tour de la forteresse embrasee, se sont lances sur les traces de
+la voiture qui vole devant eux, parmi les cadavres.
+
+Maurevert, enfin, a franchi la meme porte que Pardaillan...
+
+En meme temps que Maurevert, un etre s'est glisse, s'est precipite, que
+nul n'a songe a retenir: ce n'est qu'un chien!
+
+Pipeau!...
+
+Pipeau, qui a suivi son maitre a la piste, et qui, maintenant, s'elance.
+
+Hors la porte, Maurevert s'est arrete un instant. Ou sont-ils passes?
+Par ou ont-ils fui? Oh! il les retrouvera! Il les suivra jusqu'en
+enfer!...
+
+Ah! ce chien qui s'elance!... Mais c'est son chien! Le chien de
+Pardaillan!... Le nez a terre, il cherche, souffle... Il a trouve la
+piste!...
+
+Pipeau est parti comme un trait...
+
+Et Maurevert, enfoncant ses eperons dans le ventre de son cheval, a
+bondi sur les traces de Pipeau!...
+
+Une fois hors Paris, Pardaillan a pousse son cheval droit devant lui. La
+voiture le suit. Ils traversent une plaine. Ils montent une cote. Une
+colline boisee par places de hetres et de chataigniers. Puis des champs,
+de larges champs couverts d'epis dores.
+
+En haut de la cote, Pardaillan s'est arrete, il a saute a bas de son
+cheval.
+
+Montmorency, de son cote, met pied a terre.
+
+Ou sont-ils?... Sur le haut de la colline de Montmartre Quelle heure? Le
+soleil, a l'horizon, plonge dans un ocean de nuees ecarlates... A leurs
+pieds, Paris!...
+
+A peine a-t-il saute a terre que Pardaillan, ayant constate qu'on ne le
+poursuit pas, s'est elance, a ouvert la voiture; Loise en est descendue;
+Jeanne de Piennes demeure a sa place, indifferente.
+
+Le chevalier a pris son pere dans ses bras et, avec des precautions
+infinies, l'a descendu, l'a etendu sur le gazon... Il est encore
+persuade que le vieux routier est seulement blesse aux jambes. Il se
+penche sur lui... sur ce pauvre visage couvert de contusions, balafre
+d'eraflures sanguinolentes, noir de poudre...
+
+M. de Pardaillan vient de perdre connaissance.
+
+Il a eu un sourire pour son fils, puis, avec un douloureux soupir, il a
+ferme les yeux...
+
+--De l'eau! De l'eau!
+
+De l'eau? Une source murmure la, tout pres. Le chevalier s'est redresse.
+Il apercoit la source. Il va s'elancer.
+
+A ce moment, du milieu d'un epais buisson, surgit un homme...
+
+Maurevert!...
+
+Maurevert a suivi a la piste Pipeau qui, maintenant, se roule sur le
+gazon, saute, bondit, gemit, prouve l'allegresse de son ame par les
+exorbitantes gambades qui sont sa facon de parler.
+
+Maurevert, a trois cents pas de la voiture qu'il a apercue, est descendu
+de cheval, a attache sa bete sous le couvert d'un bouquet de hetres et
+s'est avance en rampant parmi les buissons...
+
+Il a vu le chevalier descendre son pere de la voiture...
+
+Il l'a vu se baisser...
+
+C'est le moment!...
+
+Il frappera le chevalier encore baisse, dans le dos!...
+
+Le chevalier se releve... les deux hommes sont presque face a face... le
+chevalier desarme, Maurevert, son poignard a la main... le poignard que
+lui a donne la reine!
+
+L'elan emporte Maurevert...
+
+--Meurs! hurle-t-il dans un rale de joie sauvage! Voici ma reponse a ton
+coup de cravache!...
+
+Un cri terrible, un cri de femme retentit...
+
+Le poignard s'est leve!...
+
+Et, avant qu'il ne soit retombe, Loise s'est jetee en avant... Elle a
+recu au sein le coup destine a Pardaillan!... Elle tombe dans les bras
+du chevalier!...
+
+Toute cette scene a dure moins d'une seconde.
+
+Deja Maurevert a bondi en arriere, il court, il vole vers son cheval...
+
+Pardaillan a depose Loise sur le gazon et, terrible, convulse, rugissant
+de douleur, il a fait un saut effrayant sur la pente raide de la
+colline.
+
+Vain effort...
+
+Maurevert a atteint son cheval!
+
+Et, avant de disparaitre, il se retourne sur sa selle et vocifere:
+
+Au revoir! Bientot ton tour!"
+
+Ces paroles se perdent au vent. Elles n'arrivent pas jusqu'a Pardaillan.
+
+Alors, la sueur de l'angoisse au front, les dents claquant de terreur,
+Pardaillan se retourne vers le groupe de Loise et Montmorency; il n'ose
+faire un pas; il rale:
+
+--Morte! Morte peut-etre!
+
+--Ce n'est rien! rugit de loin Montmorency, dans une clameur de joie
+folle. Ce n'est rien, chevalier!... ce n'est qu'une piqure au sein!
+
+Au meme instant, le chevalier voit Loise se relever et lui sourire.
+
+Le chevalier, a pas tremblants, vacillant de la secousse qu'il vient
+d'eprouver, s'approche vers Loise qui lui tend les deux mains. Pres de
+la gorge, il voit la blessure: une legere eraflure... Sans aucun doute,
+le mouvement violent de Loise a fait devier l'arme de l'assassin...
+
+Le chevalier, laissant Loise aux soins du marechal, se retourna vers son
+pere. Et, a ce moment, il oublia qu'il existat une Loise au monde; les
+effroyables dangers qui l'avaient harcele comme une nuee de fantomes,
+son amour meme, il oublia tout, il fut comme submerge par une douleur
+qu'il ne connaissait pas. Que se passait-il?...
+
+Le sire de Pardaillan se mourait!...
+
+En ces quelques secondes qui venaient de s'ecouler, un terrible
+bouleversement s'etait accompli sur le visage du vieux lutteur abattu,
+du titan ecrase, du sire de Pardaillan etendu sur le gazon de la colline
+de Montmartre.
+
+Le masque de l'aventurier, de l'intrepide coureur de routes, ce masque
+si vivant, si narquois, deja se detournait, les joues tirees, le nez
+aminci; ce profil si fin et si hardi semblait se petrifier...
+
+--Seigneur! Seigneur! gronda le chevalier tout au fond de lui-meme, mon
+pere agonise!...
+
+Intrepide et fort devant la douleur, il refoula ses sanglots et parvint,
+oui, il parvint a sourire; doucement, sans une secousse, il souleva le
+blesse dans ses bras, le porta au bord de la source...
+
+--Comment etes-vous, monsieur?... Ce sont vos jambes, n'est-ce pas?...
+mais nous allons nous installer dans une maison de ce village... et je
+vous guerirai, moi...
+
+Heroiquement, il souriait; ni sa voix ni son geste ne tremblaient tandis
+qu'il mouillait son mouchoir dans la source et lavait le visage noir de
+poudre.
+
+Et, soudain, il s'arreta epouvante; ce visage, a mesure qu'il le lavait,
+apparaissait d'une lividite de cadavre!
+
+Pipeau, couche au long de la source, gemissait doucement, remuant son
+moignon de queue, et il lechait les mains du blesse, les pauvres mains a
+demi brulees, toutes tailladees de longues plaies...
+
+Un frisson glacial secoua le chevalier; il lui parut que la terre allait
+s'effondrer sous lui...
+
+Le vieux souleva a demi la tete; il eut un geste de caresse pour le
+chien, qui le regarda de ses yeux noirs et profonds, humides de douleur
+humaine.
+
+--Ah! ah! murmura le sire de Pardaillan. tu as compris, toi? Et tu
+me dis adieu, hein? Chevalier, ou est donc... le marechal? Et Loise,
+Loison?...
+
+--Me voici, monsieur, dit Francois de Montmorency en se penchant.
+
+--Me voici, mon pere, dit Loise en s'agenouillant.
+
+Le chevalier etouffa le rugissement qui montait a sa gorge, et, de ses
+ongles, laboura sa poitrine...
+
+--Marechal, reprit le blesse, vous allez... donc... marier... nos
+enfants?... Dites-le-moi... je partirai... tranquille...
+
+--Je vous le jure! dit gravement Montmorency.
+
+--Bon!... Eh bien, chevalier... tu n'es pas a plaindre... Mais,
+dites-moi, marechal.. vous aviez parle... d'un certain comte de
+Margency...
+
+A qui je destinais ma fille, parce que je ne connaissais personne de
+plus digne d'elle... monsieur...
+
+--Eh bien?...
+
+--Le voici! dit Montmorency en designant le chevalier. Le comte de
+Margency m'appartient: je le donne au chevalier de Pardaillan... c'est
+la dot de Loise...
+
+Le vieux routier eut un pale sourire. Il murmura:
+
+Ta main, chevalier!...
+
+Le chevalier, a bout de forces, s'abattit a genoux, saisit la main de
+son pere, y colla ses levres et s'abandonna aux sanglots.
+
+--Tu pleures?... enfant!... Donc te voila... comte de Margency... Va,
+mon fils, tu seras heureux.. Et vous aussi, ma chere enfant... Vos deux
+visages... pres du mien... jamais je n'eusse ose... rever... une aussi
+belle.... mort!...
+
+--Tu ne mourras pas! begaya le chevalier. Mon pere!...
+
+--C'est ici... ma derniere etape, chevalier, la bonne etape... de
+l'eternel repos!... Et tu voudrais que je ne meure pas?... Adieu,
+marechal... adieu, Loise... Loisette... Loison... je vous benis, chere
+petite... adieu, chevalier...
+
+Les mains du vieux routier devenaient glacees... Le sire de Pardaillan
+ferma un instant les yeux.
+
+Il les rouvrit bientot, jeta un regard autour de lui et dit:
+
+--Chevalier... je veux reposer... ici... l'endroit est charmant... pres
+de cette source... sous ce grand hetre... Moi qui ai couru... tant
+d'auberges... ce sera la ma derniere auberge...
+
+Une plainte dechirante jaillit des levres du chevalier
+
+Le vieux routier l'entendit... Un etrange sourire passa sur ses levres
+blanches. Il eut quelque chose comme un eclat de rire de supreme ironie
+et il dit:
+
+--A propos d'auberge... chevalier... n'oublie pas de payer.... notre
+dette... a Huguette!...
+
+Presque aussitot, il leva les yeux vers la serenite du ciel ou les
+premieres etoiles du soir s'allumaient une a une, pales et douces.
+
+Les mains du vieux Pardaillan etreignirent la main de son fils et celle
+de Loise.
+
+Il eut encore un murmure, presque un souffle les yeux fixes sur une
+etoile qui souriait au fond de l'immensite bleuatre.
+
+Une legere secousse l'agita.
+
+Il demeura immobile, un sourire fige sur les levres les yeux ouverts sur
+l'immensite du ciel crepusculaire au fond duquel les douces et pales
+constellations s'eveillaient...
+
+Le sire de Pardaillan, celui que notre grand historien national
+Henri Martin, si reserve dans ses admirations a appele L'HEROIQUE
+PARDAILLAN... le vieux routier etait mort...
+
+Le chevalier de Pardaillan se retrouva vers minuit dans les bras du
+marechal de Montmorency, Loise soutenait sa tete et pleurait; Pipeau se
+lamentait a ses pieds.
+
+--Mon fils, dit le marechal, soyez homme jusqu'au bout... songez que
+votre fiancee n'est pas en surete tant que nous n'aurons pas gagne
+Montmorency...
+
+--Ah! rala le jeune homme, j'ai perdu le meilleur de moi-meme."
+
+Il retomba a genoux pres du corps de son pere et, la tete dans les
+mains, se prit a pleurer... Une heure se passa... Lorsque le chevalier
+regarda autour de lui, il vit que quelques paysans du village s'etaient
+approches, avec une torche, des beches... sans doute le marechal les
+avait appeles pendant sa longue defaillance.
+
+Il colla ses levres sur le front glace du vieux routier et murmura un
+adieu supreme...
+
+Alors il se releva et, comme les paysans commencaient a creuser une
+fosse sous le grand hetre, pres de la source, le chevalier les ecarta
+doucement, saisit lui-meme la beche, et, tandis que de grosses larmes
+tracaient leur sillon le long de ses joues, il se mit, de ses mains, a
+creuser la tombe de son pere... la derniere auberge du vieux coureur de
+routes!...
+
+Un des paysans, de sa torche, l'eclairait de reflets rouges.
+
+Les autres, le bonnet a la main, regardaient en silence... Au-dessus
+de cette scene tragique, le ciel deroulait ses splendeurs paisibles et
+la-bas, au-dela des plaines qui s'etendaient au bas de la colline, Paris
+rougeoyait comme une fournaise immense, et il semblait que toutes les
+cloches sonnaient le glas de l'heroique Pardaillan...
+
+Vers deux heures du matin, la fosse fut assez profonde.
+
+Le chevalier de Pardaillan ne pleurait plus; mais une paleur terrible
+avait envahi son visage; il prit son pere dans ses bras et le coucha au
+fond de la fosse.
+
+A ses cotes il placa le troncon de rapiere qui, n'avait pas quitte le
+vieux lutteur.
+
+Puis il le couvrit soigneusement, et lui-meme, doucement, commenca a
+ramener du gazon, des feuillages, puis de la terre; alors, il sortit
+de la fosse qu'il commenca a combler... Au bout d'une demi-heure, tout
+etait fini!...
+
+Le marechal et les paysans s'approcherent de cette tombe et
+s'inclinerent profondement.
+
+Loise et le chevalier s'agenouillerent, leurs mains s'unirent...
+
+Et, comme Loise cherchait ce que, dans sa naive croyance, elle pourrait
+dire qui fut bien venu du vieux pere couche sous la terre, elle murmura:
+
+--O mon pere, je te jure d'aimer toujours celui que tu aimais tant!...
+
+Bientot, ils se releverent. Loise, de deux branches coupees par un
+paysan, fit une croix et la planta dans la terre fraichement remuee...
+
+Alors, elle remonta dans la voiture; le marechal se remit en selle, le
+chevalier sauta sur son cheval et ils prirent le chemin de Montmorency.
+
+Comme le soleil se levait, ils penetraient dans l'antique chateau
+feodal...
+
+Quant a la fosse creusee par le chevalier, voici ce qui arriva: la croix
+plantee par Loise fut remplacee, par les paysans qui avaient assiste a
+la scene, par une grande croix mieux faite.
+
+Enfin, l'humble croix paysanne fut remplacee par un crucifix immense,
+qu'on appela le Calvaire.
+
+Le souvenir de ces choses s'est perpetue jusqu'a nos temps, et
+aujourd'hui encore, a l'endroit ou le vieux routier rendit le dernier
+soupir, il y a une petite place qu'on appelle la place du Calvaire de
+Montmartre.
+
+
+
+XLVIII
+
+SUEE SANGLANTE
+
+Si notre recit est termine en fait, nous devons donner satisfaction aux
+curiosites qui ont pu s'eveiller sur certains de nos personnages.
+
+Nous devons dire surtout ce que devinrent Jeanne de Piennes, Loise, le
+chevalier de Pardaillan et Francois de Montmorency lorsqu'ils eurent
+enfin gagne le vieux manoir ou s'est deroulee la premiere scene de cette
+histoire.
+
+Mais, avant de revenir au chateau de Montmorency, jetons un dernier coup
+d'oeil sur quelques autres acteurs du drame.
+
+Maurevert alla jusqu'a Rome porter la nouvelle de la destruction des
+heretiques. En traversant la France, il put se rendre compte que la
+tache de sang s'elargissait jusqu'a couvrir tout le royaume. Maurevert
+demeura un an a Rome.
+
+Que fit-il pendant cette annee? Sans doute, il prepara sa fortune;
+probablement il s'aboucha avec certains personnages.
+
+Le jour ou il se mit en selle pour reprendre la route de Paris, ce qui
+arriva le Ier septembre de l'an 1573, une sombre satisfaction brillait
+dans ses yeux, et il murmura, en se touchant la joue que le chevalier
+avait cinglee:
+
+"Et maintenant, Pardaillan, a nous deux!..."
+
+Huguette et son mari, maitre Gregoire, avaient pu demeurer caches dans
+une cave chez une de leurs parentes; lorsque le calme se retablit,
+Huguette voulut retourner a son auberge. Mais le timide Gregoire lui fit
+observer que Paris etait un sejour encore bien dangereux, que tous les
+jours il y avait des processions ou les cris de mort retentissaient
+encore; que lui, Landry Gregoire, etait, Dieu merci! excellent
+catholique, mais, enfin, qu'a defaut d'heretiques on pourrait bien le
+pendre ou le tailler un jour pour avoir favorise la fuite de Pardaillan.
+Huguette se rendit a ses raisonnements. Ils allerent donc a Provins,
+pays natal d'Huguette, et y demeurerent environ trois ans, au bout
+desquels maitre Gregoire commenca a se persuader que peut-etre on
+l'avait oublie, et qu'il pouvait rentrer a Paris. C'est ce qu'il fit,
+non d'ailleurs sans repugnances.
+
+Le 18 juin 1575, l'auberge de la Deviniere, ainsi baptisee jadis par
+Rabelais, fut rouverte, et aussi achalandee que par le passe.
+
+Jacques Clement continua a etre eleve chez les Barres jusqu'a l'age
+de treize ans, epoque de sa vie a laquelle il passa au couvent des
+Cordeliers.
+
+Ruggieri, pendant les horribles journees de carnage, demeura enferme
+dans son laboratoire, en tete-a-tete avec le cadavre embaume du
+malheureux comte de Marillac.
+
+Ruggieri fit venir d'Italie un superbe bloc de marbre qui fut taille en
+forme de pierre tombale tres simple.
+
+Sur la pierre, il fit graver un seul mot,--le nom de l'infortune jeune
+homme:
+
+DEODAT
+
+Des lors Ruggieri vecut miserablement, se tuant a la recherche de
+l'insoluble probleme, passant des nuits entieres en observation sur sa
+tour, et des jours en reveries sombres pendant lesquels, assis au fond
+d'un fauteuil, il contemplait, d'un oeil morne et vitreux, un point dans
+l'espace.
+
+Il parait que Catherine eut peur de lui a un moment donne, car elle le
+fit impliquer dans le proces en sorcellerie intente a La Mole et au
+comte de Coconasso. Peut-etre la vieille souveraine eut-elle alors
+encore plus peur des revelations que Ruggieri pouvait faire. Car, apres
+lui avoir pour ainsi dire montre de pres l'echafaud, elle le sauva et
+le garda pres d'elle, et, sans doute, il lui rendit encore plus d'un
+mysterieux service.
+
+Apres les massacres de la Saint-Barthelemy, le duc de Guise rejoignit
+son gouvernement de Champagne, et le duc de Damville, son gouvernement
+de Guyenne. Henri de Guise comprenait que Catherine de Medicis,
+chaudement felicitee par Rome et par l'Espagne, triomphait pour l'heure.
+Mais, sans doute, il ne renoncait pas a ses projets car, en s'eloignant
+de Paris, il montra le poing au Louvre et gronda entre ses dents
+serrees:
+
+--Tout n'est pas fini!...
+
+Quant a Damville, lorsqu'il sut que son frere et Jeanne de Piennes
+avaient pu gagner Montmorency, il tomba dans un etat de prostration qui
+faillit lui couter la vie... Mais sa robuste constitution, la rage et
+le desir de vengeance furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en
+disant lui aussi:
+
+--Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frere!
+
+Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter au chateau de
+Vincennes, residence et prison royales. C'est par une magnifique matinee
+d'ete. Nous sommes au 30 mai de l'an 1574, c'est-a-dire exactement vingt
+et un mois et six jours apres ce dimanche de la fete de Saint-Barthelemy
+ou le roi Charles IX avait laisse massacrer ses hotes.
+
+Pres de deux ans, donc, se sont ecoules depuis l'abominable forfait.
+
+Entoure d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient
+ouvertement, Charles vecut retire, laissant le gouvernement a sa
+mere. Il voyait bien qu'autour de lui tous, sa mere, ses freres, ses
+courtisans, trouvaient qu'il avait trop vecu. Et pourtant, il n'avait
+que vingt-trois ans. Brantome dit qu'au moment de se retirer au chateau
+de Vincennes Charles s'ecria amerement:
+
+--Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent attendu ma
+mort!...
+
+A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva quelque
+tranquillite. Mais ses nuits etaient terribles. Des qu'il s'endormait,
+il se voyait entoure de spectres auxquels il demandait grace. Il ne
+parvenait a dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise pres de son
+lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie, comme on fait
+aux enfants peureux pour les endormir.
+
+Il faisait aussi de la musique, se melait aux choeurs qu'il organisait,
+faisait venir des musiciens avec lesquels il discutait fievreusement
+pendant des heures. Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait
+s'arreter tout a coup, palir et trembler de tous ses membres. Et alors,
+ceux qui pouvaient l'approcher de tres pres l'entendaient murmurer:
+
+--Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi et fais-moi
+misericorde!...
+
+Puis il se mettait a pleurer, et generalement se declarait alors une
+crise qui le laissait abattu, mortellement triste... Plusieurs fois par
+semaine. Marie Touchet venait le voir secretement.
+
+Le 29 mai, Charles IX passa une journee effrayante, suivie d'une nuit de
+delire pendant laquelle, malgre les soins de sa nourrice, il se debattit
+contre d'affreuses visions. Il pleura, sanglota, supplia des spectres et
+ne retrouva un peu de repos qu'au matin du 30 mai.
+
+C'est en ce matin-la que nous introduisons le lecteur dans la chambre du
+roi.
+
+Charles se promenait lentement, courbe, voute, les joues creuses, les
+yeux caves, brulants de fievre; ce jeune homme paraissait un vieillard
+brise par l'age...
+
+--Charles, a chaque instant, allait a la fenetre, soulevait le rideau et
+balbutiait:
+
+--Oh! elle ne vient pas!... Nourrice, elle ne vient pas!...
+
+--Sire, le cavalier est parti a sept heures, il est a peine huit heures
+et demie... elle va venir...
+
+--Et Entraigues? L'as-tu mande?... Est-il la?
+
+--Il est la, sire... Vous n'avez qu'a ouvrir cette porte...
+
+Francois de Balzac d'Entraigues etait un jeune gentilhomme profondement
+devoue a Charles qui, deux jours avant cette scene, l'avait nomme
+gouverneur d'Orleans.
+
+Orleans! le pays natal de Marie Touchet!
+
+Que revait donc Charles IX?... Nous allons le savoir.
+
+A neuf heures la porte de la chambre s'ouvrit et Marie Touchet parut.
+Elle portait son enfant dans ses bras. Une joie intense brilla dans les
+yeux du roi. Marie deposa l'enfant dans les bras de la vieille nourrice
+de Charles et s'avanca vers le roi. Elle avait bien maigri. Elle etait
+bien palie. Mais elle etait toujours belle de cette beaute douce et
+comme effacee qui etait son grand charme.
+
+En voyant les ravages que le mal avait faits sur la figure du roi depuis
+sa derniere visite, elle ne put retenir ses larmes. S'asseyant, elle
+prit son amant sur ses genoux comme elle faisait dans leur maison de la
+rue des Barres, et elle l'etreignit sans pouvoir prononcer une parole.
+
+Cette fois, ce fut Charles qui s'efforca de consoler Marie. Il semblait
+avoir repris une derniere lueur d'energie.
+
+--Marie, ecoute-moi... je suis condamne, je vais mourir, demain, dans
+quelques jours, aujourd'hui peut-etre...
+
+--Charles, mon bon Charles, tu ne mourras pas! Ce sont les regrets qui
+te donnent ces tristes idees!... Ah! maudits soient ceux qui t'ont
+conseille, et que ce sang verse retombe sur leur tete...
+
+--Non, Marie! Je suis perdu, je le sais! Peut-etre a ta prochaine visite
+ne me trouveras-tu pas. Ne pleure pas. Ecoute-moi. Je veux que tu sois
+heureuse encore et que tu vives... ne fut-ce que pour apprendre a cet
+enfant a ne pas execrer ma memoire...
+
+--Charles! Tu me dechires le coeur!...
+
+--Je sais, mon doux ange bien-aime... il le faut pourtant. Je t'ai
+appelee ce matin pour te donner mes dernieres instructions, mes
+ordres... Oui, s'il le faut, ce seront les ordres de ton roi!...
+
+--Charles! mon amant! mon roi! ta volonte m'est sacree!...
+
+--Donc, pour la tranquillite de mes derniers jours, pour toi, ma chere
+Marie, et aussi pour ce pauvre innocent, tu vas me jurer de m'obeir
+par-dela ma mort...
+
+Elle se prit a sangloter et, esperant le calmer, repondit:
+
+--Je te le jure, mon bon sire.
+
+--Tres bien, dit le roi. Je te sais femme a tenir parole, meme quand tu
+sauras ce que je vais te demander. Ecoute, Marie. Quand je serai mort,
+si tu es seule, tu seras en butte a mes ennemis qui voudront te faire
+payer le seul bonheur que j'aie connu en ce monde...
+
+--Qu'importe! s'ecria la jeune femme, alarmee par ce qu'elle prevoyait.
+J'aime mieux souffrir, pourvu que je sois seule. Et puis, pourquoi
+songerait-on a persecuter une pauvre femme qui ne demande que d'elever
+son enfant!
+
+--Ah! Marie, tu ne les connais pas. Peut-etre te ferait-on grace, a
+toi... Mais l'enfant!... On redoutera les pretentions de ce pauvre petit
+qui est de sang royal, on voudra l'ecarter... et la meilleure maniere
+d'ecarter les gens, vois-tu, c'est de les tuer!..."
+
+Marie Touchet eut un cri de terreur et demeura toute tremblante.
+
+--On le tuera, Marie! si loin que tu ailles, si bien que tu te caches,
+on l'empoisonnera... on l'egorgera.
+
+--Tais-toi! oh! tais-toi!...
+
+--La seule maniere de le sauver, c'est de placer pres de toi et de lui
+un homme fidele, brave et bon qui veillera sur vous deux parce qu'il en
+aura le droit, parce qu'il sera ton mari!... Parmi tant de traitres qui
+m'entourent, il est un gentilhomme que j'aime et que tu estimes a sa
+valeur: c'est Entraigues... ce sera ton epoux...
+
+--Sire!... Charles!...
+
+--C'est mon desir supreme, dit le roi.
+
+--O mon cher bien-aime! dit Marie d'une voix brisee.
+
+--C'est ma volonte royale!...
+
+--J'obeirai, dit Marie dans un souffle. Oui, pour l'enfant, pour ton
+fils... J'obeirai!...
+
+Le roi fit un signe a la nourrice qui ouvrit une porte.
+
+Francois d'Entraigues parut.
+
+--Approche, mon ami, dit Charles IX. Je veux te demander si tu es
+dispose a tenir le serment que tu me fis hier.
+
+--Je l'ai jure, sire, et je ne suis pas de ceux qui jurent par deux
+fois.
+
+--Tu me promis d'epouser la femme que je te designerais, d'adopter son
+enfant comme la chair de ta propre chair...
+
+--Sire, dit Entraigues, des ce moment j'ai compris que vous me demandiez
+de veiller sur la vie de votre fils en devenant aux yeux du monde, sinon
+en fait, l'epoux de Mme Marie... est-ce bien cela, sire?
+
+--Oui, mon ami...
+
+--J'ai jure, sire, que je tiendrai parole: je donnerai mon nom a celle
+que vous avez aimee; je la couvrirai du blason de ma famille; la force
+de mon bras et les ressources de mon esprit je les emploierai a la
+proteger envers et contre tous ainsi que l'enfant royal qui m'est
+confie...
+
+Marie Touchet avait couvert ses yeux de son mouchoir et pleurait.
+
+Le gentilhomme se tourna vers elle et ajouta:
+
+--Ne craignez rien, madame... jamais je ne me prevaudrai de mon titre
+d'epoux, qui ne me donnera qu'un seul droit: celui de vous rendre la vie
+douce et de vous faire un rempart contre les desseins des mechants...
+
+C'etait un redoutable engagement que prenait la ce jeune homme--en toute
+sincerite.
+
+Peut-etre l'avenir allait-il echafauder sur ce serment des complications
+dramatiques...
+
+Charles IX, dans un mouvement de joie profonde, saisit la main de Marie
+Touchet et la placa dans celle d'Entraigues.
+
+--Mes enfants, dit-il,--et ce mot, dans la bouche de ce mourant, n'etait
+pas deplace--mes enfants, soyez benis tous deux!
+
+Alors il prit dans ses bras son fils, pauvre petit etre autour duquel
+deja se tramaient peut-etre dans l'ombre des projets de mort; il le
+serra sur sa maigre poitrine, l'embrassa, et le rendit enfin a Marie
+Touchet.
+
+--Marie, dit-il alors, je sens que mes jours sont comptes; mon enfant,
+fais-moi la grace de revenir ici tous les matins a partir d'aujourd'hui.
+
+--Certes, mon bon Charles! Si je pouvais demeurer en ce chateau... te
+soigner, te veiller... ah! je te guerirais!
+
+Le roi secoua la tete...
+
+--Entraigues, dit-il, accompagne-la... Car voici l'heure ou madame ma
+mere me vient voir.
+
+Marie se jeta dans les bras du roi.
+
+--A demain, dit Charles IX.
+
+--A demain, repondit Marie Touchet.
+
+Apres un dernier baiser, un dernier regard a son amant, elle sortit,
+accompagnee d'Entraigues.
+
+Comme Marie Touchet etait montee dans sa voiture fermee, et comme
+Entraigues se mettait en selle, il vit venir au loin un groupe de
+cavaliers au galop.
+
+La voiture de Marie Touchet s'ebranla.
+
+Entraigues demeura un moment sur place pour voir quels etaient ces
+cavaliers si presses qui accouraient dans un nuage de poussiere. En
+tete de ce groupe, en avant de plus de cinquante pas, galopait un homme
+qu'Entraigues ne tarda pas a reconnaitre.
+
+Il palit et murmura:
+
+--Le roi de Pologne ici[2]!... Ah! maintenant je vois bien que Charles
+va mourir, puisque les corbeaux accourent!
+
+[Note 2: Le duc d'Anjou. On sait qu'Henri d'Anjou, frere de Charles,
+etait monte, peu apres la Saint-Barthelemy, sur le trone de Pologne.
+On sait que, prevenu en toute hate par Catherine de Medicis, de la fin
+prochaine de Charles IX, il quitta secretement la cour de Pologne
+et arriva a Vincennes juste a temps pour voir mourir son frere, et
+recueillir sa couronne sous le nom de Henri III.]
+
+Alors, d'un temps de trot rapide, il rejoignit la voiture de Marie
+Touchet et rentra avec elle dans Paris.
+
+Charles IX etait demeure avec sa nourrice.
+
+--Comme il ferait bon vivre! murmura-t-il. Oh! vivre dans la paix des
+champs, n'etre plus roi, n'etre plus le miserable que je suis, ne plus
+deviner les poignards dans l'ombre, ne plus redouter le poison dans le
+pain que je mange. Oh! mon reve de roi!... Vivre! oh! vivre encore!...
+Seigneur! un peu de paix, par pitie!...
+
+Deux larmes coulerent le long de ses joues amaigries.
+
+--Madame la reine ne vient pas? demanda-t-il.
+
+Non, Catherine de Medicis ne venait pas, ce matin-la! Sans doute, elle
+devait etre fort occupee, depuis que le cavalier apercu par Entraigues
+etait entre au chateau.
+
+--Couche-moi, nourrice, reprit Charles au bout d'un moment.
+
+La vieille nourrice obeit. Bientot, le roi fut installe dans son grand
+lit. Elle le borda maternellement. Il ferma les yeux.
+
+--Il va mieux, songea la nourrice.
+
+Lorsqu'il comprit qu'il etait seul, Charles IX ouvrit les yeux.
+
+--Seul! murmura-t-il. Tout seul! Autour de moi, le silence, l'abandon!
+plus de courtisans, plus de gardes! On sait que je vais mourir...
+
+La solitude, en effet, etait profonde autour du roi. C'etait bien le
+silence de l'abandon. Seule, la vieille nourrice venait de temps a autre
+se pencher sur lui...
+
+Pourtant, en pretant l'oreille, il semblait a Charles qu'il entendait
+dans le chateau des bruits inaccoutumes, un mouvement de va-et-vient de
+gens empresses, une rumeur joyeuse, eut-on dit! cette rumeur d'une foule
+de courtisans qui s'empresse autour d'un roi...
+
+Quelle etait donc cette Majeste qu'on saluait ainsi, tandis que lui
+demeurait seul, tout seul en presence de la mort?...
+
+Les heures s'ecoulerent.
+
+La nourrice elle-meme ne venait plus: peut-etre l'avait-on ecartee afin
+qu'elle ne put renseigner le roi.
+
+Vers le soir, Charles voulut se lever, il frappa sur un timbre. Il
+appela. Personne ne vint.
+
+Alors il voulut se lever seul, sans aide.
+
+Mais il retomba sur son lit, et constata avec epouvante que ses forces,
+depuis le matin, s'en etaient allees.
+
+Il demeura faible, baigne d'une sueur froide, pris d'une angoisse
+terrible. Il voulut crier, et ses levres ne rendirent qu'un son rauque,
+a peine intelligible.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! rala-t-il. Est-ce que je vais mourir?
+
+Il se souleva subitement, ses dents se mirent a claquer... la crise, la
+redoutable crise qui l'avait si souvent terrasse, s'abattait sur lui...
+
+Les ombres du crepuscule envahissaient la chambre.
+
+Charles, assis sur son lit, les jambes pendantes, d'un geste d'horreur,
+repoussait de la main droite les spectres qui, peu a peu, envahissaient
+la chambre, tandis que, de la main gauche, il cherchait a remonter la
+couverture jusqu'a son cou, comme pour se cacher.
+
+--Du sang! gronda-t-il. Qui a repandu tant de sang?... Grace! Qui donc
+crie grace et pitie?... Qui etes-vous? Est-ce toi, Coligny? Et toi,
+Clermont, que veux-tu? Et toi. La Rochefoucauld? Et toi Chavaignes? Et
+toi, La Force? Et toi, Pont? Et toi, Ramus? Et toi, Briquemaut? Et toi,
+La Tremoille? Et toi, La Place? Et toi, Rohan? Que me voulez-vous? Et,
+vous tous, pourquoi entrez-vous ici? Oh!... la chambre se remplit...
+il y en a partout, partout, dans le couloir, dans la galerie, dans le
+chateau, dans la cour... Ils montent! Ils viennent tous! Qui etes-vous?
+Que voulez-vous? A moi! A moi! Oh! c'est affreux! Quoi! vous me voulez
+tuer?... Quels effroyables gemissements! Quels cris d'agonie! Que sont
+ces mugissements par les airs? Les cloches! Les cloches! Cela hurle dans
+ma tete! Cela rugit! Assez! Arretez! Grace!...
+
+Charles IX se tut subitement. Sa voix, qui, peu a peu, s'etait enflee,
+se termina par une plainte affreuse.
+
+Alors, il prit sa tete a deux mains et pleura. Il murmurait:
+
+--Mon Dieu! Mon Dieu! pardonnez-moi!
+
+Tout a coup, il tendit ses bras decharnes vers cette foule de fantomes
+qui l'entouraient.
+
+--Pardon! oh! pardon!... Que de maledictions sur moi!
+
+La nuit devenait sombre au-dehors. Mais la chambre s'etait eclairee de
+flambeaux.
+
+En effet, maintenant, des etres se glissaient vers ce lit ou hoquetait
+l'epouvantable agonie.. non pas des fantomes, mais des vivants... des
+courtisans... le duc d'Anjou... et, toute noire, sinistre, effrayante,
+Catherine de Medicis!...
+
+La vieille reine se pencha sur le lit et murmura:
+
+--Mon fils...
+
+De sa main glacee, elle toucha le roi au front.
+
+Charles IX jeta une stridente clameur d'epouvante, chercha a repousser
+cette main, se souleva, les yeux hagards, fou de terreur, fou de
+remords, il rejeta les couvertures...
+
+Il eut un rale, un souffle:
+
+--Du sang!...
+
+Et, cette fois, ce n'etait pas une illusion!...
+
+Il y avait reellement du sang dans ce lit! Les draps etaient piques de
+petites taches rouges! Et c'etait du sang! Une affreuse transpiration
+d'agonie et de delire coulait sur le corps du mourant. Et c'etait du
+sang! Charles IX suait du sang[3]. Sa poitrine etait a nu. De ses
+ongles, il avait lacere sa chemise. Ses bras se tordaient, tordus par la
+crise.
+
+[Note 3: Historique.]
+
+Et tous ceux qui etaient la se regarderent avec des yeux d'epouvante et
+d'horreur!
+
+Cette poitrine etait rouge! Ces bras etaient rouges! Rouges de sang!...
+
+Catherine eut un recul terrible et ferma les yeux.
+
+Deux secondes, un silence mortel pesa sur cette scene.
+
+D'un rale plus rauque, d'une voix plus rude, Charles repeta son cri:
+
+--Du sang!...
+
+Et, tout a coup, sa bouche se convulsa, ses levres se crisperent, et son
+rire, le rire terrible, le rire funebre qui jetait l'epouvante dans les
+ames, ce rire semblable a un hurlement grinca, fusa, eclata, se gonfla,
+toujours plus fort, toujours plus sinistre...
+
+Soudain, Charles se renversa... Mort!...
+
+La reine se pencha, posa sa main sur la poitrine de Charles. Et cette
+main devint toute rouge.
+
+Alors, lentement, elle se releva, se tourna vers le duc d'Anjou, livide,
+et, d'une etreinte farouche de sa main sanglante, elle empoigna la
+main de son fils bien-aime, la main d'Henry d'Anjou... et, d'une voix
+eclatante, d'une clameur de triomphe qui s'entendit au loin, cria:
+
+--Messieurs!... Vive le roi!...
+
+
+
+XLIX
+
+LE PRINTEMPS DE MONTMORENCY
+
+Revenant de vingt et un mois en arriere, nous reprenons nos heros au
+point ou nous les avons laisses, c'est-a-dire entrant au chateau de
+Montmorency, a l'aube du 25 aout 1572.
+
+On n'a peut-etre pas oublie qu'apres son enquete a Margency, enquete qui
+etablissait d'une maniere eclatante l'innocence de Jeanne de Piennes,
+le marechal avait commande a son intendant d'amenager toute une aile du
+chateau pour deux princesses qu'il comptait heberger. C'est dans cette
+partie du chateau que furent installees Loise et Jeanne de Piennes.
+
+Le marechal voulait entreprendre de sauver la raison de celle qu'il
+avait adoree, qu'il adorait encore, et il imaginait de frapper vivement
+l'esprit de la pauvre folle en la conduisant un jour a Margency...
+
+Mais, un devoir plus immediat sollicita son courage et son devouement.
+A peine Jeanne et sa fille furent-elles installees qu'il fit sonner
+le tocsin du manoir. Il ordonna a son capitaine d'armes de fermer les
+portes, de lever les ponts-levis, de faire couler dans les fosses les
+eaux qui en etaient detournees en temps de paix, de faire charger les
+vingt-quatre pieces d'artillerie, d'armer en guerre les quatre cents
+hommes de la garnison, enfin, de tout preparer pour soutenir au besoin
+un long siege.
+
+En meme temps, il envoyait des estafettes dans plusieurs directions.
+
+Francois de Montmorency eut un entretien avec le chevalier de
+Pardaillan. Les dernieres resolutions y furent prises.
+
+Le 25 aout 1572, vers trois heures, il y avait pres du chateau deux
+mille quatre cents cavaliers bien montes, bien armes. Ce corps de
+cavalerie fut divise en deux brigades, fortes chacune de douze cents
+hommes.
+
+Le marechal prit le commandement de l'une; Pardaillan fut mis a la tete
+de l'autre.
+
+Puis, chacun d'eux s'elanca dans une direction differente; et ces deux
+hommes, qui laissaient derriere eux tout ce qu'ils aimaient au monde,
+partirent sans regrets apparents pour remplir un devoir d'humanite.
+
+Le marechal s'elanca vers Pontoise; de la, il battit le pays jusqu'a
+Magny, puis poussa droit au nord et arriva jusqu'a Beauvais. Partout ou
+il passait, il rassemblait ceux qui etaient en etat de porter les armes,
+leur parlait fortement, leur racontait les horreurs de Paris, et enfin
+les decidait a s'opposer, les armes a la main, a toute tentative de
+massacre.
+
+La ou les ordres de Catherine etaient deja arrives, la ou on commencait
+a tuer, il fondait tout a coup sur les massacreurs, faisait jeter en
+prison les plus enrages et decretait que tout homme pris a violenter,
+molester ou piller, serait pendu haut et court, sans proces.
+
+Pendant un mois, il battit la campagne, inspirant partout une terreur
+salutaire aux trop fervents catholiques.
+
+Pardaillan operait de son cote. mais avec plus de fougue encore et de
+rapidite. Pendant deux mois, il ne laissa pas un point inexplore dans
+les pays qu'il traversa.
+
+De L'Isle-Adam, ou il se dirigea tout d'abord, Pardaillan bondit jusqu'a
+Luzarches; de la, il remonta a Senlis, traversa Crepy, allant, revenant,
+courant a l'est, a l'ouest, entra en coup de foudre a Compiegne et
+poussa jusqu'a Noyon dans une course audacieuse.
+
+Alors, obliquant a gauche, il redescendit sur Montdidier, et, par
+Crevecoeur, gagna enfin Beauvais ou le marechal avait etabli ses
+quartiers.
+
+Cette campagne, faite de marches et de contre-marches, avait dure trois
+mois.
+
+Grace donc au marechal de Montmorency et au chevalier de Pardaillan,
+toute cette province fut exempte des horreurs qui s'abattirent sur
+presque tout le reste du royaume.
+
+Au bout de ces trois mois, le calme s'etait completement retabli. Mais
+le marechal, pendant un mois encore, promena sa petite armee pour
+achever d'intimider les forcenes.
+
+Ce ne fut que le soir du 29 decembre par un temps de neige, que le
+marechal rentra dans son manoir. Le 6 janvier, il licencia son armee.
+
+L'hiver s'ecoula paisiblement.
+
+Le mariage de Pardaillan et de Loise avait ete fixe au mois d'avril, sur
+la priere de Francois.
+
+Pendant la campagne du marechal et du chevalier, la sante de Jeanne
+de Piennes avait acheve de se retablir. Sa beaute etait redevenue
+eclatante; toute paleur avait disparu; cette ombre de melancolie, qui
+couvrait son visage a l'epoque ou on l'appelait encore la Dame en noir,
+s'etait dissipee. C'etait dans ses yeux et sur ses levres un soupir de
+bonheur.
+
+Helas! ce bonheur n'etait qu'un reve!
+
+C'est a son reve que souriait la pauvre demente...
+
+Quant a Loise, la blessure qu'elle avait recue de Maurevert sur la
+colline de Montmartre s'etait cicatrisee moins promptement qu'on
+n'aurait pu s'y attendre, il est vrai; mais enfin, lorsque le marechal
+et le chevalier etaient rentres au chateau, il n'y avait plus qu'une
+legere trace rosee indiquant que Loise avait ete frappee la.
+
+Sa sante, a elle aussi, s'etait retablie. Elle avait meme pris une bonne
+mine qu'elle n'avait jamais eue. L'incarnat de ses levres, l'animation
+extraordinaire de son teint etonnerent le marechal. Il est vrai que,
+parfois, elle devenait soudain d'une paleur mortelle et se mettait
+a grelotter; mais cela durait deux minutes, et ne pouvait paraitre
+alarmant.
+
+En meme temps, le caractere de la jeune fille se transformait.
+
+Elle avait toujours ete un peu melancolique; elle devint d'une gaiete
+dont les eclats, par moments, amenerent de soudaines epouvantes dans
+l'ame du chevalier.
+
+Seulement, lorsqu'elle etait seule, elle croisait quelquefois ses mains
+sur sa poitrine, et murmurait:
+
+"J'ai la un feu qui me brule, et lentement me consume..."
+
+Le 25 avril, devant toute la seigneurie de la province, tandis que les
+cloches de Montmorency sonnaient, et que les canons faisaient entendre
+des salves joyeuses, le contrat de mariage fut signe dans la grande
+salle d'honneur du chateau.
+
+La veille, le marechal dit a Pardaillan:
+
+--Mon cher fils, voici les lettres et documents qui vous font maitre
+et seigneur du comte de Margency... Prenez-les comme un gage de mon
+affection et de ma gratitude...
+
+--Monseigneur, c'est un souvenir de tendresse et d'admiration que
+je veux offrir a celui qui fut mon maitre, et me legua le nom de
+Pardaillan. Pauvre, sans sou ni maille, sans terres, n'ayant pour tout
+bien au monde que ce nom, je desire, en m'unissant a l'ange que vous me
+donnez, m'appeler seulement le chevalier de Pardaillan... Plus tard,
+monseigneur, il conviendra peut-etre que je m'appelle le comte de
+Margency.
+
+Ceci fut dit avec une belle simplicite d'orgueil que le marechal
+comprit. Il serra le chevalier dans ses bras, et, sans insister, referma
+les parchemins dans un coffre.
+
+Devant le bailli qui procedait au contrat, devant la foule des seigneurs
+accourus, le chevalier fut donc purement et simplement: le chevalier de
+Pardaillan.
+
+La ceremonie fut suivie d'un de ces festins somptueux comme seul un
+Montmorency pouvait en offrir a de tels hotes.
+
+Le soir, les invites repartirent.
+
+En effet, le mariage devait se faire a l'eglise, en la plus stricte
+intimite, vu le deuil du jeune epoux.
+
+Le matin du 26 avril se leva enfin.
+
+Ce fut une radieuse journee de printemps. Les cerisiers etaient en
+fleur; les haies embaumaient; les bois d'alentour se couvraient d'une
+verdure tendre; la campagne parsemee de bouquets--pommiers blancs,
+poudres a frimas--satures de parfums--lilas, violettes, muguet--la
+campagne si douce et si plaisante a l'oeil, en ces jours ou le monde
+renait, offrait le spectacle et le charme d'un jardin comme timide et
+frileux encore. Cette journee passa comme un doux songe d'amour.
+
+Le marechal, pourtant, paraissait assiege de sombres souvenirs... C'est
+que cette date du 26 avril etait a jamais gravee dans son coeur. Vingt
+ans avant, la nuit du 26 avril, en la chapelle de Margency, s'etait
+consommee son union avec Jeanne de Piennes! Et, en cette meme nuit, il
+etait parti pour Therouanne... pour la guerre... pour l'inconnu... pour
+le malheur!...
+
+Le soir vint. Onze heures sonnerent.
+
+Le marechal avait revetu son costume, semblable a celui qu'il portait le
+26 avril de l'an 1553. Il donna le signal du depart: en effet, ce n'est
+pas dans la chapelle du chateau que devait s'accomplir la ceremonie...
+Loise et Jeanne furent placees dans une voiture. Le marechal et
+Pardaillan monterent a cheval. On partit. On suivit la route sous un
+clair de lune d'une douceur infinie, et, enfin, on s'arreta devant une
+pauvre petite eglise:
+
+La chapelle de Margency, comme vingt ans avant!
+
+Le mariage de minuit, comme vingt ans avant!
+
+Presque les memes personnages!... Quelques paysans... et pres de
+l'autel, une vieille, tres vieille femme qui pleurait, nourrice de
+Jeanne! Le pretre commenca son office.
+
+Pardaillan et Loise, l'un pres de l'autre, se tenaient par la main;
+leurs yeux ne se quittaient pas; et, dans ce double regard qui se
+croisait, il y avait comme de l'extase.
+
+Le marechal, avec une poignante anxiete suivait sur le visage Jeanne
+l'effet de cette scene. La memoire allait-elle se reveiller? La raison
+allait-elle revenir? La martyre pourrait-elle donc entrevoir un peu de
+bonheur?...
+
+Les anneaux furent echanges.
+
+Le pretre prononca les formules sacramentelles.
+
+Loise et Pardaillan etaient unis!...
+
+Alors, comme autrefois Jeanne et, Francois s'etaient a cette minute meme
+tournes vers le sire de Piennes Pour demander sa benediction supreme,
+d'un meme mouvement instinctif et gracieux, les deux epoux se tournerent
+vers la pauvre folle, et, pales tous deux de leur bonheur infini,
+s'inclinerent doucement, ployerent le genoux...
+
+Dans le trajet de Montmorency a Margency, Jeanne de Piennes etait
+demeuree indifferente, loin de ce monde, aux prises avec les pensees
+obscures qui evoluaient dans les tenebres de son esprit.
+
+Pendant la ceremonie, elle tint ses regards fixes tantot sur le pretre,
+tantot sur cette vieille femme qui pleurait non loin d'elle. A un
+moment, elle passa ses mains sur son front, ses levres s'agiterent... un
+prodigieux travail se faisait dans cette pauvre cervelle... Tout a coup,
+elle vit Loise et le chevalier, qui s'inclinaient devant elle.
+
+--Ou suis-je? balbutia-t-elle.
+
+--Jeanne! Jeanne! supplia Francois d'une voix ardente.
+
+--Ma mere!... murmura Loise en levant sur elle son beau regard noye de
+larmes.
+
+La folle se dressa toute droite. Pendant deux secondes qui furent
+longues comme des heures, dans le silence plein d'angoisse qui regnait
+dans l'eglise, elle contempla tout ce qui l'entourait.
+
+Sa voix, de nouveau, se fit entendre, plus distincte, plus affermie:
+
+--L'eglise de Margency... l'autel... Qui est la? ma fille?... oh!...
+est-ce bien toi, Francois?... Est-ce que je reve?... Non... je suis
+morte et je vois ces choses du fond de la tombe!...
+
+--Jeanne!...
+
+--Ma mere!...
+
+Ce double cri retentit dans l'eglise, dechirant, terrible, epouvante.
+
+Jeanne avait repete:
+
+"Morte!"
+
+Et, en meme temps qu'elle prononcait ce mot, elle etait tombee a la
+renverse dans le fauteuil, comme jadis le sire de Piennes, son pere. Un
+instant, ses bras essayerent de se soulever comme pour benir les
+etres qui sanglotaient autour d'elle... puis ses yeux s'ouvrirent et
+s'attacherent a Francois... un celeste rayonnement d'amour intense et de
+bonheur surhumain jaillit de ces yeux... et ce fut tout!...
+
+Francois, avec un atroce sanglot de desespoir, la saisit dans ses
+bras... la tete de Jeanne retomba mollement sur son epaule... C'etait
+fini!...
+
+Alors. la voix grave du vieillard qui venait d'officier l'union de Loise
+et Pardaillan s'eleva, solennelle te tremblante:
+
+--Mon Dieu, recevez dans votre sein celle qui vient a vous.
+
+Un mois apres cette scene, par un beau soir de mai, comme le soleil
+se couchait dans une gloire pourpre Francois de Montmorency, en grand
+deuil, l'ame noyee de regrets, se promenant dans le jardin du chateau.
+Il s'assit sur un banc de pierre, qu'ombrageait un enorme buisson de
+chevrefeuille.
+
+Dans une allee lointaine, il vit passer un couple qui marchait lentement
+parmi les fleurs, parmi les parfums du soir, dans l'auguste serenite de
+ce beau crepuscule.
+
+Pardaillan et Loise s'arreterent enlaces; ils echangerent un long
+baiser, et leur amour paraissait infini, suave, parfume comme la
+radieuse et sereine nature qui les enveloppait de ses caresses.
+
+Les yeux du marechal s'emplirent de larmes, il laissa tomber sa tete
+dans ses deux mains, et murmura:
+
+"O mes enfants, aimez-vous, soyez heureux! Comme Loise est fievreuse
+depuis quelques jours!... comme ses yeux brillent d'un eclat funeste!...
+Est-ce que je n'ai pas assez paye ma dette au malheur? Est-ce que je
+vais souffrir encore?... Oh! non!... non!... Enfants, chers enfants,
+pour tant d'infortune et de tristesse, soyez heureux!...
+
+Il releva la tete... regarda au loin la vision adorable des deux
+amoureux qui s'etaient remis en marche, lents, onduleux, enlaces... Dans
+l'ombre ils semblerent ne former qu'un seul etre... Puis ils disparurent
+au detour d'un massif de roses.
+
+Alors, un sourire consolateur erra sur les levres de Francois de
+Montmorency.
+
+Il se leva pour les voir encore, et il murmura le mot qui resume tout le
+doute et toute l'esperance des hommes:
+
+"Qui sait?... Peut-etre!..."
+
+
+
+TABLE
+
+ I.--Ou une minute de joie fait plus que dix-sept annees de misere.
+ II.--Ou la promesse de Pardaillan pere est tenue par maitre Gilles.
+ III.--L'astrologue.
+ IV.--Ordre du roi.
+ V.--L'orage gronde.
+ VI.--L'orage gronde (suite).
+ VII.--Premier coup de foudre.
+ VIII.--Gillot.
+ IX,--Panigarola.
+ X.--Ou tout le monde se trouve heureux.
+ XI.--Entrevue de Damville et de Pardaillan.
+ XII.--Ou Maurevert joue un role important.
+ XIII.--Le Temple.
+ XIV.--La reine Margot.
+ XV.--L'escadron volant de la reine.
+ XVI.--L'escadron volant de la reine (suite).
+ XVII.--Le moine.
+ XVIII.--Les fiances.
+ XIX.--Les ribaudes.
+ XX.--La derniere farce de l'oncle Gilles.
+ XXI.--Dieu le veut!
+ XXII.--Le cimetiere des SS Innocents.
+ XXIII.--Les amours de Pipeau.
+ XXIV.--L'amiral Coligny.
+ XXV.--La nuit terrible.
+ XXVI.--La chambre de torture.
+ XXVII.--Le messie de la Sainte-Inquisition.
+ XXVIII.--Etonnement de Montluc; suite des amours de Pipeau et
+ nouvelle ruine de Catho.
+ XXIX.--Ce qu'il y avait dans le silence.
+ XXX.--Les mysteres de la reincarnation.
+ XXXI.--La mecanique.
+ XXXII.--Des visages penches sur la nuit.
+ XXXIII.--Le roi qui rit.
+ XXXIV.--Entree de Catho dans la gloire.
+ XXXV.--Lions dechaines.
+ XXXVI.--Ici l'on tue.
+ XXXVII.--La marche au gibet.
+ XXXVIII.--Parole memorable de Beme.
+ XXXIX.--Le dimanche 24 aout 1572, fete de la Saint-Barthelemy.
+ XL.--Profils de gargouilles.
+ XLI.--Visions tragiques.
+ XLII.--L'oasis.
+ XLIII.--"...que des chiens devorants se disputaient entre eux..."
+ XLIV.--Entre le ciel et la terre.
+ XLV.--Comme a Therouanne.
+ XLVI.--Les Titans.
+ XLVII.--La bonne etape.
+ XLVIII.--Suee sanglante.
+ XLIX.--Le printemps de Montmorency.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan 02, L'epopee d'amour
+by Michel Zevaco
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN 02 ***
+
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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