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Un volume. + +TAMARIS.......... Un volume. + +VALENTINE.......... Un volume. + +VALVÈDRE.......... Un volume. + +LA VILLE NOIRE......... Un volume. + +ETC., ETC. + +CLICHY.--Imprimerie de MAURICE LOIGNON et Cie, rue du Bac d'Asnières, 12. + + +VALVÈDRE + +PAR + +GEORGE SAND + +NOUVELLE ÉDITION + + + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1863 + +Tous droits réservés + + + + + + +A MON FILS + + +Ce récit est parti d'une idée que nous avons savourée en commun, que +nous avons, pour ainsi dire, bue à la même source: l'étude de la nature. +Tu l'as formulée le premier dans un travail de science qui va paraître. +Je la formule à mon tour et à ma manière dans un roman. Cette idée, +vieille comme le monde en apparence, est pourtant une conquête assez +nouvelle des temps où nous vivons. Pendant de longs siècles, l'homme +s'est pris pour le centre et le but de l'univers. Une notion plus juste +et plus vaste nous est enseignée aujourd'hui. Plusieurs la professent +avec éclat. Adeptes fervents, nous y apporterons aussi notre grain de +sable, car elle a besoin de passer dans beaucoup d'esprits pour faire +peu à peu à tous le bien qu'elle recèle. Elle peut se résumer en trois +mots que ton livre explique et que le mien tentera de prouver: _sortir +de soi_.--Il est doux d'en sortir ensemble, et cela nous est arrivé +souvent. + + +Tamaris, 1er mars 1861. + + + + +VALVÈDRE + + + + * * * * * + + + +I + +Des motifs faciles à apprécier m'obligeant à déguiser tous les noms +propres qui figureront dans ce récit, le lecteur voudra bien n'exiger de +moi aucune précision géographique. Il y a plusieurs manières de raconter +une histoire. Celle qui consiste à vous faire parcourir une contrée +attentivement explorée et fidèlement décrite est, sous un rapport, la +meilleure: c'est un des côtés par lesquels le roman, cette chose si +longtemps réputée frivole, peut devenir une lecture utile, et mon avis +est que, quand on nomme une localité réellement existante, on ne saurait +la peindre trop consciencieusement; mais l'autre manière, qui, sans être +de pure fantaisie, s'abstient de préciser un itinéraire et de nommer le +vrai lieu des scènes principales, est parfois préférable pour +communiquer certaines impressions reçues. La première sert assez bien le +développement graduel des sentiments qui peuvent s'analyser; la seconde +laisse à l'élan et au décousu des vives passions un chemin plus large. + +D'ailleurs, je ne serais pas libre de choisir entre ces deux méthodes, +car c'est l'histoire d'une passion subie, bien plus qu'expliquée, que je +me propose de retracer ici. Cette passion souleva en moi tant de +troubles, qu'elle m'apparaît encore à travers certains voiles. Il y a de +cela vingt ans. Je la portai en divers lieux, qui réapparurent +splendides ou misérables selon l'état de mon âme. Il y eut même des +jours, des semaines peut-être, où je vécus sans bien savoir où j'étais. +Je me garderai donc de reconstruire, par de froides recherches ou par de +laborieux efforts de mémoire, les détails d'un passé où tout fut +confusion et fièvre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-être +pas mauvais de laisser à mon récit un peu de ce désordre et de ces +incomplètes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles. + +J'avais vingt-trois ans quand mon père, professeur de littérature et de +philosophie à Bruxelles, m'autorisa à passer un an sur les chemins; en +cela, il cédait à mon désir autant qu'à une considération sérieuse. Je +me destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation +inspirât de la confiance à ma famille. Je sentais le besoin de voir et +de comprendre la vie générale. Mon père reconnut que notre paisible +milieu et notre vie patriarcale constituaient un horizon bien court. Il +eut la foi. Il mit la bride sur le cou du cheval impatient. Ma mère +pleura; mais elle me cacha ses larmes, et je partis: hélas! pour quels +écueils de la vie morale! + +J'avais été élevé en partie à Bruxelles, en partie à Paris, sous les +yeux d'un frère de mon père, Antonin Valigny, chimiste distingué, mort +jeune encore, lorsque je finissais mes classes au collège Saint-Louis. +Je n'éprouvais aucune curiosité pour les modernes foyers de +civilisation, j'avais soif de poésie et de pittoresque. Je voulais voir, +en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature; en Italie ensuite, +les grands monuments de l'art. + +Ma première et presque ma seule visite à Genève fut pour un ami de mon +père dont le fils avait été, à Paris, mon compagnon d'études et mon ami +de coeur; mais les adolescents s'écrivent peu. Henri Obernay fut le +premier à négliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple. +Lorsque je le cherchai dans sa patrie, il y avait déjà des années que +nous ne nous écrivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse pas +beaucoup cherché, si mon père, en me disant adieu, ne m'eût pas +recommandé avec une grande insistance de renouer mes relations avec lui. +M. Obernay père, professeur ès sciences à Genève, était un homme d'un +vrai mérite. Son fils avait annoncé devoir tenir de lui. Sa famille +était chère à la mienne. Enfin ma mère désirait savoir si la petite +Adélaïde était toujours aimable et jolie. Je devinai quelque projet ou +du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement +disposé à commencer par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosité +aidant un peu le devoir, je me présentai chez le professeur ès sciences. + +Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme +si j'eusse été son frère. Ils me retinrent à dîner et me forcèrent de +loger chez eux. C'était dans cette partie de Genève appelée la vieille +ville, qui avait encore à cette époque tant de physionomie. Séparée par +le Rhône et de la cité catholique, et du monde nouveau, et des +caravansérails de touristes, la ville de Calvin étageait sur la colline +ses demeures austères et ses étroits jardins, ombragés de grands murs et +de charmilles taillées. Là, point de bruit, pas de curieux, pas +d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caractérise la vie +industrielle moderne. Le silence de l'étude, le recueillement de la +piété ou des travaux de patience et de précision, un _chez soi_ +hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre à aucun abus, un +bien-être méditatif et fier, tel était, en général, le caractère des +habitations aisées. + +Celle des Obernay était un type adouci et quelque peu modernisé de cette +vie respectable et grave. Les chefs de la famille, aussi bien que leurs +enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'excès des +rigidités extérieures. Trop savant pour être fanatique, le professeur +suivait le culte et la coutume de ses pères; mais son intelligence +cultivée avait fait une large trouée dans le monde du goût et du +progrès. Sa femme, plus ménagère que docte, avait néanmoins pour la +science le même respect que pour la religion. Il suffisait que M. +Obernay fût adonné à certaines études pour qu'elle regardât ces +occupations comme les plus importantes et les plus utiles qui pussent +remplir la vie d'un homme de bien, et, quand cet époux vénéré demandait +un peu de sans-gêne et d'abandon autour de lui pour se reposer de ses +travaux, elle s'ingéniait naïvement à lui complaire, persuadée qu'elle +travaillait pour la plus grande gloire de Dieu dès qu'elle travaillait +pour lui. + +Malgré l'absence momentanée de leur famille, ces vieux époux me parurent +donc extrêmement aimables. Rien chez eux ne sentait l'esprit souvent +étroit de la province. Ils s'intéressaient à tout et n'étaient étrangers +à rien. Ils y mettaient même une sorte de coquetterie, et l'on pouvait +comparer leur esprit à leur maison, vaste, propre, austère, mais égayée +par les plus belles fleurs, et s'ouvrant sur l'aspect grandiose du lac +et des montagnes. + +Les deux filles, Adélaïde et Rosa, étaient allées voir une tante à +Morges. On me montra le portrait de la petite Rosa, dessiné par sa +soeur. Le dessin était charmant, la jeune tête ravissante; mais il n'y +avait pas de portrait d'Adélaïde. + +On me demanda si je me souvenais d'elle. Je répondis hardiment que oui, +bien que ce souvenir fût très-vague. + +--Elle avait cinq ans dans ce temps-là, me dit madame Obernay; vous +pensez qu'elle est bien changée! Pourtant elle passe pour une belle +personne. Elle ressemble à son père, qui n'est pas trop mal pour un +homme de cinquante-cinq ans. Rosa est moins bien; elle me ressemble, +ajouta en riant l'excellente femme, encore fraîche et belle; mais elle +est dans l'âge où l'on peut se refaire! + +Henri Obernay était parti en tournée de naturaliste avec un ami de la +famille. Il explorait en ce moment la région du mont Rose. On me montra +une lettre de lui toute récente, où il décrivait avec tant +d'enthousiasme les sites où il se trouvait, que je me décidai à aller +l'y rejoindre. Déjà familiarisé avec les montagnes et parlant tous les +patois de la frontière, il me serait un guide excellent, et sa mère +assurait qu'il allait être heureux d'avoir à diriger mes premières +excursions. Il ne m'avait pas oublié, il avait toujours parlé de moi +avec la plus tendre affection. Madame Obernay me connaissait comme si +elle ne m'eût jamais perdu de vue. Elle savait mes penchants, mon +caractère, et se rappelait mes fantaisies d'enfant, qu'elle me racontait +à moi-même avec une bonhomie charmante. En voyant qu'Henri m'avait fait +aimer, je jugeai avec raison qu'il m'aimait réellement, et mon ancien +attachement pour lui se réveilla. Après vingt-quatre heures passées à +Genève, je me renseignai sur le lieu où j'avais bonne chance de le +rencontrer, et je partis pour le mont Rose. + +C'est ici, lecteur, qu'il ne faut pas me suivre un guide à la main. Je +donnerai aux localités que je me rappelle les premiers noms qui me +viendront à l'esprit. Ce n'est point un voyage que je t'ai promis, c'est +une histoire d'amour. + +A la base des montagnes, du côté de la Suisse, s'abrite un petit +village, les Chalets-Saint-Pierre, que j'appellerai Saint-Pierre tout +court. C'est là que je trouvai Henri Obernay. Il y était installé pour +une huitaine, son compagnon de voyage voulant explorer les glaciers. La +maison de bois dont ils s'étaient emparés était grande, pittoresque, et +d'une propreté réjouissante. On m'y fit place, car c'était une espèce +d'auberge pour les touristes. Je vois encore les paysages grandioses qui +se déroulaient sous les yeux, de toutes les faces de la galerie +extérieure, placée au couronnement de ce beau chalet. Un énorme banc de +rochers préservait le hameau du vent d'est et des avalanches. Ce rempart +naturel formait comme le piédestal d'une montagne toute nue, mais verte +comme une émeraude et couverte de troupeaux. Du bas de la maison partait +une prairie en fleurs qui s'abaissait rapidement vers le lit d'un +torrent plein de bruit et de colère, et dans lequel se déversaient de +fières et folles cascatelles tombant des rochers qui nous faisaient +face. Ces rochers, au sommet desquels commençaient les glaciers, d'abord +resserrés en étroites coulisses et peu à peu disposés en vastes arènes +éblouissantes, étaient les premières assises de la masse effrayante du +mont Rose, dont les neiges éternelles se dessinaient encore en carmin +orangé dans le ciel, quand la vallée nageait dans le bleu du soir. + +C'était un spectacle sublime et que je pus savourer durant un jour libre +et calme, avant d'entrer dans la tourmente qui faillit emporter ma +raison et ma vie. + +Les premières heures furent consacrées et pour ainsi dire laborieusement +employées à nous reconnaître, Obernay et moi. On sait combien est rapide +le développement qui succède à l'adolescence, et nous étions réellement +beaucoup changés. J'étais pourtant resté assez petit en comparaison +d'Henri, qui avait poussé comme un jeune chêne; mais, à demi Espagnol +par ma mère, je m'étais enrichi d'une jeune barbe très-noire qui, selon +mon ami, me donnait l'air d'un paladin. Quant à lui, bien qu'à +vingt-cinq ans il eût encore le menton lisse, l'extension de ses formes, +ses cheveux autrefois d'un blond d'épi, maintenant dorés d'un reflet +rougeâtre, sa parole jadis un peu hésitante et craintive, désormais +brève et assurée, ses manières franches et ouvertes, sa fière allure, +enfin sa force herculéenne plutôt acquise par l'exercice que liée à +l'organisation, en faisaient un être tout nouveau pour moi, mais non +moins sympathique que l'ancien compagnon d'études, et se présentant +franchement comme un aîné au physique et au moral. C'était, en somme, un +assez beau garçon, un vrai Suisse de la montagne, doux et fort, tout +rempli d'une tranquille et constante énergie. Une seule chose +très-caractéristique n'avait pas changé en lui: c'était une peau blanche +comme la neige et un ton de visage d'une fraîcheur vive qui eût pu être +envié par une femme. + +Henri Obernay était devenu fort savant à plusieurs égards; mais la +botanique était pour le moment sa passion dominante. Son compagnon de +voyage, chimiste, physicien, géologue, astronome et je ne sais quoi +encore, était en course quand j'arrivai, et ne devait rentrer que le +soir. Le nom de ce personnage ne m'était pas inconnu, je l'avais souvent +entendu prononcer par mes parents: il s'appelait M. de Valvèdre. + +La première chose qu'on se demande après une longue séparation, c'est si +l'on est content de son sort. Obernay me parut enchanté du sien. Il +était tout à la science, et, avec cette passion-là, quand elle est +sincère et désintéressée, il n'y a guère de mécomptes. L'idéal, toujours +beau, a l'avantage d'être toujours mystérieux, et de ne jamais assouvir +les saints désirs qu'il fait naître. + +J'étais moins calme. L'étude des lettres, qui n'est autre que l'étude +des hommes, est douloureuse quand elle n'est pas terrible. J'avais déjà +beaucoup lu, et, bien que je n'eusse aucune expérience de la vie, +j'étais un peu atteint par ce que l'on a nommé la _maladie du siècle_, +l'ennui, le doute, l'orgueil. Elle est déjà bien loin, cette maladie du +romantisme. On l'a raillée, les pères de famille d'alors s'en sont +beaucoup plaints; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-être la +regretter. Peut-être valait-elle mieux que la réaction qui l'a suivie, +que cette soif d'argent, de plaisirs sans idéal et d'ambitions sans +frein, qui ne me paraît pas caractériser bien noblement la _santé du +siècle_. + +Je ne fis pourtant point part à Obernay de mes souffrances secrètes. Je +lui laissai seulement pressentir que j'étais un peu blessé de vivre dans +un temps où il n'y avait rien de grand à faire. Nous étions alors dans +les premières années du règne de Louis-Philippe. On avait encore la +mémoire fraîche des épopées de l'Empire; on avait été élevé dans +l'indignation généreuse, dans la haine des idées rétrogrades du dernier +Bourbon; on avait rêvé un grand progrès en 1830, et on ne sentait pas ce +progrès s'accomplir sous l'influence triomphante de la bourgeoisie. On +se trompait à coup sûr: le progrès se fait quand même, à presque toutes +les époques de l'histoire, et on ne peut appeler réellement rétrogrades +que celles qui lui ferment plus d'issues qu'elles ne lui en ouvrent; +mais il est de ces époques où un certain équilibre s'établit entre +l'élan et l'obstacle. Ce sont des phases expectantes où la jeunesse +souffre et où elle ne meurt pourtant pas, puisqu'elle peut dire ce +qu'elle souffre. + +Obernay ne comprit pas beaucoup ma critique du siècle (on appelle +toujours _le siècle_ le moment où l'on vit). Quant à lui, il vivait dans +l'éternité, puisqu'il était aux prises avec les lois naturelles. Il +s'étonna de mes plaintes, et me demanda si le véritable but de l'homme +n'était pas de s'instruire et d'aimer ce qui est toujours grand, ce +qu'aucune situation sociale ne peut ni rapetisser, ni rendre +inaccessible, l'étude des lois de l'univers. Nous discutâmes un peu sur +ce point. Je voulus lui prouver qu'il est, en effet, des situations +sociales où la science même est entravée par la superstition, +l'hypocrisie, ou, ce qui est pis, par l'indifférence des gouvernants et +des gouvernés. Il haussa légèrement les épaules. + +--Ces entraves-là, dit-il, sont des accidents transitoires dans la vie +de l'humanité. L'éternité s'en moque, et la science des choses +éternelles par conséquent. + +--Mais, nous qui n'avons qu'un jour à vivre, pouvons-nous en prendre à +ce point notre parti? Si tu avais en ce moment devant les yeux la preuve +que tes travaux seront enfouis ou supprimés, ou tout au moins sans aucun +effet sur tes contemporains, les poursuivrais-tu avec autant d'ardeur? + +--Oui certes! s'écria-t-il: la science est une maîtresse assez belle +pour qu'on l'aime sans autre profit que l'honneur et l'ivresse de la +posséder. + +Mon orgueil souffrit un peu de la bravoure enthousiaste de mon ami. Je +fus tenté, non de douter de sa sincérité, mais de croire à quelque +illusion, ferveur de novice. Je ne voulus pas le lui dire et commencer +notre reprise d'amitié par une discussion. J'étais, d'ailleurs, +très-fatigué. Je n'attendis pas que son compagnon le savant fût revenu +de sa promenade, et je remis au lendemain l'honneur de lui être +présenté. + +Mais, le lendemain, j'appris que M. de Valvèdre, qui se préparait depuis +plusieurs jours à une grande exploration des glaciers et des moraines du +mont Rose, fixée la veille encore au surlendemain, voyant toutes choses +arrangées et le temps très-favorable, avait voulu profiter d'une des +rares époques de l'année où les cimes sont claires et calmes. Il était +donc parti à minuit, et Obernay l'avait escorté jusqu'à sa première +halte. Mon ami devait être de retour vers midi, et, de sa part, on me +priait de l'attendre et de ne point me risquer seul dans les précipices, +vu que tous les guides du pays avaient été emmenés par M. de Valvèdre. +Sachant que j'étais fatigué, on n'avait pas voulu me réveiller pour me +dire ce qui se passait, et j'avais dormi si profondément, que le bruit +du départ de l'expédition, véritable caravane avec mulets et bagages, ne +m'avait causé aucune alerte. + +Je me conformai aux désirs d'Obernay et résolus de l'attendre au chalet, +ou, pour mieux dire, à l'hôtel d'Ambroise; tel était le nom de notre +hôte, excellent homme, très-intelligent et majestueusement obèse. En +causant avec lui, j'appris que sa maison avait été embellie par la +munificence et les soins de M. de Valvèdre, lequel avait pris ce pays en +amour. Comme il y venait assez souvent, sa propre résidence n'étant pas +très-éloignée, il s'était arrangé pour y avoir à sa disposition un +pied-à-terre confortable. Il avait si bien fait les choses, qu'Ambroise +se regardait autant comme son serviteur que comme son obligé; mais le +savant, qui me parut être un original fort agréable, avait exigé que le +montagnard fît de sa maison une auberge d'été pour les amants de la +nature qui pénétreraient dans cette région peu connue, et même qu'il +servit avec dévouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de +la montagne, à la seule condition, pour eux, de consigner leurs +observations sur un certain registre qui me fut montré, et que j'avouai +n'être pas destiné à enrichir. Ambroise n'en fut pas moins empressé à me +complaire. J'étais l'ami d'Obernay, je ne pouvais pas ne pas être un peu +savant, et Ambroise était persuadé qu'il le deviendrait lui-même, s'il +ne l'était pas déjà, pour avoir hébergé souvent des personnes de mérite. + +Après avoir employé les premières heures de la journée à écrire à mes +parents, je descendis dans la salle commune pour déjeuner, et je m'y +trouvai en tête-à-tête avec un inconnu d'environ trente-cinq ans, d'une +assez belle figure, et qu'à première vue je reconnus pour un israélite. +Cet homme me parut tenir le milieu entre l'extrême distinction et la +repoussante vulgarité qui caractérisent chez les juifs deux races ou +deux types si tranchés. Celui-ci appartenait à un type intermédiaire ou +mélangé. Il parlait assez purement le français, avec un accent allemand +désagréable, et montrait tour à tour de la pesanteur et de la vivacité +dans l'esprit. Au premier abord, il me fut antipathique. Peu à peu il me +parut assez amusant. Son originalité consistait dans une indolence +physique et dans une activité d'idées extraordinaires. Mou et gras, il +se faisait servir comme un prince; curieux et commère, il s'enquérait de +tout et ne laissait pas tomber la conversation un seul instant. + +Comme il me fit, dès le premier moment, l'honneur d'être +très-communicatif, je sus bien vite qu'il se nommait Moserwald, qu'il +était assez riche pour se reposer un peu des affaires, et qu'il +voyageait en ce moment pour son plaisir. Il venait de Venise, où il +s'était plus occupé de jolies femmes et de beaux-arts que du soin de sa +fortune; il se rendait à Chamonix. Il voulait voir le mont Blanc, et il +passait par le mont Rose, dont il avait _souhaité se faire une idée_. Je +lui demandai s'il était tenté d'en faire l'escalade. + +--Non pas! répondit-il. C'est trop dangereux, et pour voir quoi, je vous +le demande? Des glaçons les uns sur les autres! Personne n'a encore +atteint la cime de cette montagne, et il n'est pas dit que la caravane +partie cette nuit en reviendra au complet. Au reste, je n'ai pas fait +beaucoup de voeux pour elle. Arrivé à dix heures hier au soir et à peine +endormi, j'ai été réveillé par tous les gros souliers ferrés du pays, +qui n'ont fait, deux heures durant, que monter et descendre les +escaliers de bois de cette maison à jour. Tous les animaux de la +création ont beuglé, patoisé, henni, juré ou braillé sous la fenêtre, +et, quand je croyais en être quitte, on est revenu pour chercher je ne +sais quel instrument oublié, un baromètre et un télégraphe! Si j'avais +eu une potence à mon service, je l'aurais envoyée à ce M. de Valvèdre, +que Dieu bénisse! Le connaissez-vous? + +--Pas encore. Et vous? + +--Je ne le connais que de réputation; on parle beaucoup de lui à Genève, +où je réside, et on parle de sa femme encore davantage. La +connaissez-vous, sa femme? Non? Ah! mon cher, qu'elle est jolie! Des +yeux longs comme ça (il me montrait la lame de son couteau) et plus +brillants que ça! ajouta-t-il en montrant un magnifique saphir entouré +de brillants qu'il portait à son petit doigt. + +--Alors ce sont des yeux étincelants, car vous avez là une belle bague. + +--La souhaitez-vous? Je vous la cède pour ce qu'elle m'a coûté. + +--Merci, je n'en saurais que faire. + +--Ce serait pourtant un joli cadeau pour votre maîtresse, hein? + +--Ma maîtresse? Je n'en ai pas! + +--Ah bah! vraiment? Vous avez tort. + +--Je me corrigerai. + +--Je n'en doute pas; mais cette bague-là peut hâter l'heureux moment. +Voyons, la voulez-vous? C'est une bagatelle de douze mille francs. + +--Mais, encore une fois, je n'ai pas de fortune. + +--Ah! vous avez encore plus tort; mais cela peut se corriger aussi. +Voulez-vous faire des affaires? Je peux vous lancer, moi. + +--Vous êtes bijoutier? + +--Non, je suis riche. + +--C'est un joli état; mais j'en ai un autre. + +--Il n'y a point de joli état, si vous êtes pauvre. + +--Pardonnez-moi, je suis libre! + +--Alors vous avez de l'aisance, car, avec la misère, il n'y a +qu'esclavage. J'ai passé par là, moi qui vous parle, et j'ai manqué +d'éducation; mais je me suis un peu refait à mesure que j'ai surmonté le +mauvais sort. Donc, vous ne connaissez pas les Valvèdre? C'est un +singulier couple, à ce qu'on dit. Une femme ravissante, une vraie femme +du monde sacrifiée à un original qui vit dans les glaciers! Vous +jugez... + +Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais goût, mais dont +je ne me scandalisai point, les personnes dont il parlait ne m'étant pas +directement connues. Il ajouta que, du reste, avec un tel mari, madame +de Valvèdre était dans son droit, si elle avait eu les aventures que lui +prêtait la chronique génevoise. J'appris par lui que cette dame +paraissait de temps en temps à Genève, mais de moins en moins, parce que +son mari lui avait acheté, vers le lac Majeur, une villa d'où il +exigeait qu'elle ne sortît point sans sa permission. + +--Vous comprenez bien, ajouta-t-il, qu'elle se ménage quelques échappées +quand il n'est pas là... et il n'y est jamais: mais il lui a donné pour +surveillante une vieille soeur à lui, qui, sous prétexte de soigner les +enfants,--il y en a quatre ou cinq,--fait en conscience son métier de +geôlière. + +--Je vois que vous plaignez beaucoup l'intéressante captive. Peut-être +la connaissez-vous plus que vous ne voulez le dire à table d'hôte? + +--Non, parole d'honneur! Je ne la connais que de vue, je ne lui ai +jamais parlé, et pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manqué; mais +patience! l'occasion viendra un jour ou l'autre, à moins que ce jeune +homme qui voyage avec le mari... Je l'ai aperçu hier au soir, M. +Obernay, je crois, le fils d'un professeur... + +--C'est mon ami. + +--Je ne demande pas mieux; mais je dis qu'il est beau garçon et qu'on +n'est jamais trahi que par les siens. Un apprenti, ça console toujours +la femme du patron, c'est dans l'ordre! + +--Vous êtes un esprit fort, très-sceptique. + +--Pas fort du tout, mais méfiant en diable; sans quoi, la vie ne serait +pas tenable. On prendrait la vertu au sérieux, et ce serait triste, +quand on n'est pas vertueux soi-même! Est-ce que vous avez la +prétention?... + +--Je n'en ai aucune. + +--Eh bien, restez ainsi, croyez-moi. Allez-y franchement, contentez vos +passions et n'en abusez pas. Vous voyez, je vous donne de sages +conseils, moi! + +--Vous êtes bien bon. + +--Oui, oui, vous vous moquez; mais ça m'est égal. Vos sourires n'ôteront +pas un sou de ma poche ni un cheveu de ma tête, tandis que votre +déférence ne remettrait pas dans ma vie une seule des heures que j'ai +perdues ou mal employées. + +--Vous êtes philosophe! + +--Excessivement, mais un peu trop tard. J'ai vécu beaucoup depuis que je +puis me passer mes fantaisies, et j'en suis puni par la diminution du +sens fantaisiste. Oui, vrai, je me blase déjà. J'ai des jours où je ne +sais plus que faire pour m'amuser. Voulez-vous venir dehors fumer un +cigare? Nous regarderons ce fameux mont Rose; on dit que c'est si joli! +Je l'ai regardé hier tout le long du voyage; je l'ai trouvé pareil à +toutes les montagnes un peu élevées de la chaîne des Alpes; mais +peut-être que vous me le ferez trouver différent. Voyons, qu'est-ce +qu'il y a de différent et qu'est-ce qu'il y a de beau selon vous? Je ne +demande qu'à admirer, moi; je n'ai été élevé ni en poëte, ni en artiste; +mais j'aime le beau, et j'ai des yeux comme un autre. + +Il y avait tant de naïveté dans le babil de ce Moserwald, que, tout en +fumant dehors avec lui, je me laissai aller à la sotte vanité de lui +expliquer la beauté du mont Rose. Il m'écouta avec son bel oeil juif, +clair et avide, fixé sur moi. Il eut l'air de comprendre et de goûter +mon enthousiasme; après quoi, il reprit tout à coup son air de bonhomie +railleuse et me dit: + +--Mon cher monsieur, vous aurez beau faire, vous ne réussirez pas à me +prouver qu'il y ait le moindre plaisir à regarder cette grosse masse +blanche. Il n'y a rien de bête comme le blanc, et c'est presque aussi +triste que le noir. On dit que le soleil sème des diamants sur ces +glaces: pour moi, je vous confesse que je n'en vois pas un seul, et je +suis sûr d'en avoir plus à mon petit doigt que ce gros bloc de +vingt-cinq ou trente lieues carrées n'en montre sur toute sa surface; +mais je suis content de m'en être assuré: vous m'avez prouvé une fois de +plus que l'imagination des gens cultivés peut faire des miracles, car +vous avez dit les plus jolies choses du monde sur cette chose qui n'est +pas jolie du tout. Je voudrais pouvoir en retenir quelque bribe pour la +réciter dans l'occasion; mais je suis trop stupide, trop lourd, trop +positif, et je ne trouverai jamais un mot qui ne fasse rire de moi. +Voilà pourquoi je me garde de l'enthousiasme; c'est un joyau qu'il faut +savoir porter, et qui sied mal aux gens de mon espèce. Moi, j'aime le +réel; c'est ma fonction; j'aime les diamants fins et ne puis souffrir +les imitations, par conséquent les métaphores. + +--C'est-à-dire que je ne suis qu'un chercheur de clinquant, et que +vous... vous êtes bijoutier, ne le niez pas! Toutes vos paroles vous y +ramènent. + +--Je ne suis pas un bijoutier; je n'ai ni l'adresse, ni la patience, ni +la pauvreté nécessaires. + +--Mais autrefois, avant la richesse? + +--Autrefois, jamais je n'ai eu d'état manuel. Non, c'est trop bête; je +n'ai pas eu d'autre outil que mon raisonnement pour me tirer d'affaire. +Les fortunes ne sont pas dans les mains de ceux qui s'amusent à +produire, à confectionner ou à créer, mais bien dans celles qui ne +touchent à rien. Il y a trois races d'hommes, mon cher: ceux qui +vendent, ceux qui achètent et ceux qui servent de lien entre les uns et +les autres. Croyez-moi, les vendeurs et les acheteurs sont les derniers +dans l'échelle des êtres. + +--C'est-à-dire que celui qui les rançonne est le roi de son siècle? + +--Eh! pardieu, oui! à lui seul, il faut qu'il soit plus malin que deux! +Vous êtes donc décidé à faire de l'esprit et à vendre des mots? Eh bien, +vous serez toujours misérable. Achetez pour revendre ou vendez pour +racheter, il n'y a que cela au monde; mais vous ne me comprenez pas et +vous me méprisez. Vous dites: «Voilà un brocanteur, un usurier, un +crocodile!» Pas du tout, mon cher; je suis un excellent homme, d'une +probité reconnue; j'ai la confiance de beaucoup de grands personnages. +Des gens de mérite, des philanthropes, des savants même me consultent et +reçoivent mes services. J'ai du coeur; je fais plus de bien en un jour +que vous n'en pourrez faire en vingt ans; j'ai la main large, et molle, +et douce! Eh bien, ouvrez la vôtre si vous avez besoin d'un ami, et vous +verrez ce que c'est qu'un bon juif qui est bête, mais qui n'est pas sot. + +Je ne songeai pas à me fâcher de ce ton à la fois insolent et amical de +protection bizarre. L'homme était réellement tout ce qu'il disait être, +bête au point de blesser sans en avoir conscience, assez bon pour faire +avec plaisir des sacrifices, fin au point d'être généreux pour se faire +pardonner sa vanité. Je pris le parti de rire de son étrangeté, et, +comme il vit que je n'avais aucun besoin de lui, mais que je le +remerciais sans dédain et sans orgueil, il conçut pour moi un peu plus +d'estime et de respect qu'il n'avait fait à première vue. Nous nous +quittâmes très-bons amis. Il eût bien voulu m'avoir pour compagnon de sa +promenade, il craignait de s'ennuyer seul; mais l'heure approchait où +Obernay avait promis de rentrer, et je doutais que ce nouveau visage lui +fût agréable. Ayant donc pris congé du juif et m'étant fait indiquer le +sentier que devait suivre Obernay pour revenir, je partis à sa +rencontre. + +Nous nous retrouvâmes au bas des glaciers, dans un bois de pins des plus +pittoresque. Obernay rentrait avec plusieurs guides et mulets qui +avaient transporté une partie des bagages de son ami. Cette bande +continua sa route vers la vallée, et Obernay se jeta sur le gazon auprès +de moi. Il était extrêmement fatigué: il avait marché dix heures sur +douze sur un terrain non frayé, et cela par amitié pour moi. Partagé +entre deux affections, il avait voulu juger des difficultés et des +dangers de l'entreprise de M. de Valvèdre, et revenir à temps pour ne +pas me laisser seul une journée entière. + +Il tira de son bissac quelques aliments et un peu de vin, et, retrouvant +peu à peu ses forces, il m'expliqua les procédés d'exploration de son +ami. Il s'agissait, non comme M. Moserwald me l'avait dit, d'atteindre +la plus haute cime du mont Rose, ce qui n'était peut-être pas possible, +mais de faire, par un examen approfondi, la dissection géologique de la +masse, L'importance de cette recherche se reliait à une série d'autres +explorations faites et à faire encore sur toute la chaîne des Alpes +Pennines, et devait servir à confirmer ou à détruire un système +scientifique particulier que je serais aujourd'hui fort embarrassé +d'exposer au lecteur: tant il y a que cette promenade dans les glaces +pouvait durer plusieurs jours. M. de Valvèdre y portait une grande +prudence à cause de ses guides et de ses domestiques, envers lesquels il +se montrait fort humain. Il était muni de plusieurs tentes légères et +ingénieusement construites, qui pouvaient contenir ses instruments et +abriter tout son monde. A l'aide d'un appareil à eau bouillante de la +plus petite dimension, merveille d'industrie portative dont il était +l'inventeur, il pouvait se procurer de la chaleur presque +instantanément, en quelque lieu que ce fût, et combattre tous les +accidents produits par le froid. Enfin il avait des provisions de toute +espèce pour un temps donné, une petite pharmacie, des vêtements de +rechange pour tout son monde, etc. C'était une véritable colonie de +quinze personnes qu'il venait d'installer au-dessus des glaciers, sur un +vaste plateau de neige durcie, hors de la portée des avalanches. Il +devait passer là deux jours, puis chercher un passage pour aller +s'installer plus loin avec une partie de son matériel et de son monde, +le reste pouvant l'y rejoindre en deux ou trois voyages, pendant qu'il +tenterait d'aller plus loin encore. Condamné peut-être à ne faire que +deux ou trois lieues de découvertes chaque jour à cause de la difficulté +des transports, il avait gardé quelques mulets, sacrifiés d'avance aux +dangers ou aux souffrances de l'entreprise. M. de Valvèdre était +très-riche, et, pouvant faire plus que tant d'autres savants, toujours +empêchés par leur honorable pauvreté ou la parcimonie des gouvernements, +il regardait comme un devoir de ne reculer devant aucune dépense en vue +du progrès de la science. J'exprimai à Henri le regret de ne pas avoir +été averti pendant la nuit. J'aurais demandé à M. de Valvèdre la +permission de l'accompagner. + +--Il te l'eût refusée, répondit-il, comme il me l'avait refusée à +moi-même. Il t'eût dit, comme à moi, que tu étais un fils de famille, et +qu'il n'avait pas le droit d'exposer ta vie. D'ailleurs, tu aurais +compris, comme moi, que, quand on n'est pas fort nécessaire dans ces +sortes d'expéditions, on y est fort à charge. Un homme de plus à loger, +à nourrir, à protéger, à soigner peut-être dans de pareilles +conditions... + +--Oui, oui, je le comprends pour moi; mais comment se fait-il que tu ne +sois pas extrêmement utile, toi savant, à ton savant ami? + +--Je lui suis plus nécessaire en restant à Saint-Pierre, d'où je peux +suivre presque tous ses mouvements sur la montagne, et d'où, à un signal +donné, je peux lui envoyer des vivres, s'il en manque, et des secours, +s'il en a besoin. J'ai, d'ailleurs, à faire marcher une série +d'observations comparatives simultanément avec les siennes, et je lui ai +donné ma parole d'honneur de n'y pas manquer. + +--Je vois, dis-je à Obernay, que tu es excessivement dévoué à ce +Valvèdre, et que tu le considères comme un homme du plus grand mérite. +C'est l'opinion de mon père, qui m'a quelquefois parlé de lui comme +l'ayant rencontré chez le tien à Paris, et je sais que son nom a une +certaine illustration dans les sciences. + +--Ce que je puis te dire de lui, répondit Obernay, c'est qu'après mon +père il est l'homme que je respecte le plus, et qu'après mon père et +toi, c'est celui que j'aime le mieux. + +--Après moi? Merci, mon Henri! Voilà une parole excellente et dont je +craignais d'être devenu indigne. + +--Et pourquoi cela? Je n'ai pas oublié que le plus paresseux à écrire, +c'est moi qui l'ai été; mais, de même que tu as bien compris cette +infirmité de ma part, de même j'ai eu la confiance que tu me la +pardonnais. Tu me connaissais assez pour savoir que, si je ne suis pas +un camarade assez démonstratif, je suis du moins un ami aussi fidèle +qu'il est permis de le souhaiter. + +Je fus vivement touché, et je sentis que j'aimais ce jeune homme de +toute mon âme. Je lui pardonnai l'espèce de supériorité de vues ou de +caractère qu'il avait paru s'attribuer la veille vis-à-vis de moi, et je +commençai à craindre qu'il n'en eût réellement le droit. + +Il prit quelques instants de repos, et, pendant qu'il dormait, la tête à +l'ombre et les jambes au soleil, je l'étudiai de nouveau avec intérêt, +comme quelqu'un que l'on sent devoir prendre de l'ascendant sur votre +existence. Je ne sais pourquoi, je le mis en parallèle dans ma pensée +littéraire et descriptive avec l'israélite Moserwald. Cela se présentait +à moi comme une antithèse naturelle: l'un gras et nonchalant comme un +mangeur repu, l'autre actif et maigre comme un chercheur insatiable; le +premier, jaune et luisant comme l'or qui avait été le but de sa vie; +l'autre, frais et coloré comme les fleurs de la montagne qui faisaient +sa joie, et qui, comme lui, devaient aux âpres caresses du soleil la +richesse de leurs tons et la pureté de leurs fins tissus. + +Ceci était pour mon imagination, jeune et riante alors, l'indice d'une +vocation bien prononcée chez mon ami. Au reste, j'ai toujours remarqué +que les vives appétences de l'esprit ont leurs manifestations +extérieures dans quelque particularité physique de l'individu. Certains +ornithologues ont des yeux d'oiseau; certains chasseurs, l'allure du +gibier qu'ils poursuivent. Les musiciens simplement virtuoses ont +l'oreille conformée d'une certaine façon, tandis que les compositeurs +ont dans la forme du front l'indice de leur faculté résumatrice, et +semblent entendre par le cerveau. Les paysans qui élèvent des boeufs +sont plus lents et plus lourds que ceux qui élèvent des chevaux, et ils +naissent ainsi de père en fils. Enfin, sans vouloir m'égarer dans de +nombreux exemples, je puis dire qu'Obernay est resté comme une preuve +acquise à mon système. J'ai pleinement reconnu par la suite que, si son +visage, sans beauté réelle, mais éminemment agréable, avait l'éclat +d'une rose,--son âme, sans génie d'initiative, avait le charme profond +de l'harmonie, et comme qui dirait un suave et splendide parfum +d'honnêteté. + +Quand il eut dormi une heure avec la placidité d'un soldat en campagne +habitué à mettre le temps à profit, il se sentit tout à fait bien, et +nous nous reprîmes à causer. Je lui parlai de Moserwald, ma nouvelle +connaisance, et je lui rapportai les plaisanteries de ce grand sceptique +sur sa position de consolateur obligé de madame de Valvèdre. Il faillit +bondir d'indignation, mais je le contins. + +--Après ce que tu m'as dit de ton affection et de ton respect pour le +caractère du mari, il est tout à fait inutile de te défendre d'une +trahison indigne, et ce serait même me faire injure. + +--Oui, oui, répondit-il avec vivacité, je ne doute pas de toi; mais, si +ce juif me tombe sous la main, il fera bien de ne pas me plaisanter sur +un pareil sujet! + +--Je ne pense pas qu'il pousse jusque-là son débordement d'esprit, +quoique, après tout, je ne sache de quoi il n'est pas capable avec sa +candeur effrontée. Le connais-tu, ce Moserwald? N'est-il pas de Genève? + +--Non, il est Allemand; mais il vient souvent chez nous, je veux dire +dans notre ville, et, sans lui avoir jamais parlé, je sais très-bien que +c'est un fat. + +--Oui, mais si naïvement! + +--C'est peut-être joué, cette naïveté cynique. Que sait-on d'un juif? + +--Comment, tu aurais des préjugés de race, toi, l'homme de la nature? + +--Pas le moindre préjugé et pas la moindre prévention hostile. Je +constate seulement un fait: c'est que l'israélite le plus insignifiant a +toujours en lui quelque chose de profondément mystérieux. Sommité ou +abîme, ce représentant des vieux âges obéit à une logique qui n'est pas +la nôtre. Il a retenu quelque chose de la doctrine ésotérique des +hypogées, à laquelle Moïse avait été initié. En outre, la persécution +lui a donné la science de la vie pratique et un sentiment très-âpre de +la réalité. C'est donc un être puissant que je redoute pour l'avenir de +la société, comme je redoute pour cette forêt où nous voici la chute des +blocs de granit que les glaces retiennent au-dessus d'elle. Je ne hais +pas le rocher, il a sa raison d'être, il fait partie de la charpente +terrestre. Je respecte son origine, et même je l'étudie avec un certain +trouble religieux; mais je vois la loi qui l'entraîne, et qui, tout en +le désagrégeant, réunit dans une commune fatalité sa ruine et celle des +êtres de création plus moderne qui ont poussé sur ses flancs. + +--Voilà, mon ami, une métaphore par trop scientifique. + +--Non, non, elle est juste! Notre sagesse, notre science religieuse et +sociale ont pris racine dans la cendre du monde hébraïque, et, ingrats +disciples, nous avons voulu l'anéantir au lieu de l'amener à nous +suivre. Il se venge. C'est absolument comme ces arbres dont les racines +avides et folles soulèvent les roches et creusent le chemin aux +avalanches qui les engloutiront. + +--Alors, selon toi, les juifs sont les futurs maîtres du monde? + +--Pour un moment, je n'en doute pas; après quoi, d'autres cataclysmes +les emporteront vite, s'ils restent juifs: il faut que tout se +renouvelle ou périsse, c'est la loi de l'univers; mais, pour en revenir +à Moserwald, quel qu'il soit, crains de te lier avec lui avant de le +bien connaître. + +--Je ne compte pas me lier jamais avec lui, bien que je le juge mieux +que tu ne fais. + +--Je ne le juge pas; je ne sais rien sur son compte qui m'autorise à le +soupçonner en tant qu'individu. Au contraire, je sais qu'il a la +réputation de tenir sa parole et d'être large en affaires plus qu'aucun +de sa race; mais tu me dis qu'il parle légèrement de M. de Valvèdre, et +cela me déplaît. Et puis il t'offre ses services, et cela m'inquiète. On +peut toujours avoir besoin d'argent, et la fable de Shylock est un +symbole éternellement vrai. Le juif a instinctivement besoin de manger +un morceau de notre coeur, lui qui a tant de motifs de nous haïr, et qui +n'a pas acquis avec le baptême la sublime notion du pardon. Je t'en +supplies si tu te voyais entraîné à quelque dépense imprévue, excédant +sérieusement tes ressources, adresse-toi à moi, et jamais à ce +Moserwald. Jure-le-moi, je l'exige. + +Je fus surpris de la vivacité d'Obernay, et me hâtai de le rassurer en +lui parlant de l'honnête aisance de ma famille et de la simplicité de +mes goûts. + +--N'importe, reprit-il, promets-moi de me regarder comme ton meilleur +ami. Je ne sais quelle sera ta vie... D'après ce que tu m'as laissé +entrevoir hier de tes angoisses vis-à-vis de l'avenir et de ton +mécontentement du présent, je crains que les passions ne jouent un rôle +trop impérieux dans ta destinée. Il ne me semble pas que tu aies +travaillé à te forger le frein nécessaire... + +--Quel frein? la botanique ou la géologie? + +--Oh! si tu railles, parlons d'autre chose. + +--Je ne raille pas quand il s'agit de t'aimer et d'être touché de ton +affection généreuse; mais conviens que tu penses trop en homme de +spécialité et que tu dirais volontiers: «Hors de la science, point de +salut.» + +--Eh bien, oui, je te dirais volontiers. J'ai la candeur et le courage +d'en convenir. J'ai eu sous les yeux de tels exemples de ces fausses +théories qui ont déjà troublé ton âme!... + +--Quelles théories me reproches-tu? Voyons! + +--La théorie en la personnalité d'abord, la prétention de réaliser une +existence de gloire personnelle avec la résolution d'être furieux et +désespéré, si tu échoues. + +--Eh bien, tu le trompes; j'ai deux cordes à mon ambition. J'accepte la +gloire sans bonheur ou le bonheur sans gloire. + +Obernay me raillia à son tour de ma prétendue modestie, et, tout en +discutant de la sorte, je ne sais plus comment nous vînmes à parler de +M. de Valvèdre et de sa femme. J'étais assez curieux de savoir ce qu'il +y avait de vrai dans les commérages de Moserwald, et Obernay était +précisément disposé à une extrême réserve. Il faisait le plus grand +éloge de son ami, et il évitait d'avoir une opinion sur le compte de +madame de Valvèdre; mais, malgré lui, il devenait nerveux et presque +irascible en prononçant son nom. Il avait des réticences troublées; le +rouge lui montait au front quand je lui en demandais la cause. Mon +esprit fit fausse route. Je m'imaginai qu'en dépit de sa vertu, de sa +raison et de sa volonté, il était amoureux de cette femme, et, dans un +moment où il s'en défendait le plus, il m'échappa de lui dire +ingénument: + +--Elle est donc bien séduisante! + +--Ah! s'écria-t-il en frappant du poing sur la boîte de métal qui +contenait ses plantes et qui lui avait servi d'oreiller, je vois que les +mauvaises pensées de ce juif ont déteint sur toi. Eh bien, puisque tu me +pousses à bout, je te dirai la vérité. Je n'estime pas la femme dont tu +me parles... A présent, me croiras-tu capable de l'aimer? + +--Eh! mais... c'est quelquefois une raison de plus; l'amour est si +fantasque! + +--Le mauvais amour, ou l'amour des romans et des drames modernes; mais +les mauvaises amours n'éclosent que dans les âmes malsaines, et, Dieu +merci, la mienne est pure. La tienne est-elle donc déjà corrompue, que +tu admets ces honteuses fatalités? + +--Je ne sais si mon âme est pure comme la tienne, mon cher Henri; mais +elle est vierge, voilà ce dont je puis te répondre. + +--Eh bien, ne la laisse pas gâter et affaiblir d'avance par ces idées +fausses. Ne te laisse pas persuader que l'artiste et le poëte soient +destinés à devenir la proie des passions, et qu'il leur soit permis, +plus qu'aux autres hommes, d'aspirer à une prétendue grande vie sans +entraves morales; ne t'avoue jamais à toi-même, quand même cela serait, +que tu peux tomber sous l'empire d'un sentiment indigne de toi!... + +--Mais, en vérité, tu vas me faire peur de moi-même, si tu continues! Tu +me mets sous les yeux des dangers auxquels je ne songeais pas, et pour +un peu je croirais que c'est moi qui suis épris, sans la connaître, de +cette fameuse madame de Valvèdre. + +--Fameuse! Ai-je dit qu'elle était fameuse? reprit Obernay en riant avec +un peu de dédain. Non; la renommée n'a rien à faire avec elle, ni en +bien ni en mal. Sache que les aventures qu'on lui prête à Genève, selon +M. Moserwald (et je crois qu'on ne lui en prête aucune), n'existent que +dans l'imagination de ce triomphant israélite. Madame de Valvèdre vit à +la campagne, fort retirée, avec ses deux belles-soeurs et ses deux +enfants. + +--Je vois que Moserwald est, en effet, mal renseigné: il m'avait dit +quatre enfants et une belle-soeur; mais, toi, sais-tu que tu te +contredis beaucoup sur le compte de cette femme? Elle est irréprochable, +et pourtant tu ne l'estimes pas! + +--Je ne sais rien à reprendre dans sa conduite; je n'estime pas son +caractère, son esprit, si tu veux. + +--En a-t-elle, de l'esprit? + +--Moi, je ne trouve pas; mais elle passe pour en avoir. + +--Elle est toute jeune? + +--Non! Elle s'est mariée à vingt ans, il y a déjà... oui, il y a dix ans +environ. Elle peut avoir la trentaine. + +--Eh! ce n'est pas si jeune, en effet! Et son mari? + +--Il a quarante ans, lui, et il est plus jeune qu'elle, car il est agile +et fort comme un sauvage, tandis qu'elle est nonchalante et fatiguée +comme une créole. + +--Qu'elle est? + +--Non, c'est la fille d'une Espagnole et d'un Suédois; son père était +consul à Alicante, où il s'est marié. + +--Singulier mélange de races! Cela doit avoir produit un type bizarre? + +--Très-réussi comme beauté physique. + +--Et morale? + +--Morale, moins, selon moi... Une âme sans énergie, un cerveau sans +étendue, un caractère inégal, irritable et mou; aucune aptitude sérieuse +et de sots dédains pour ce qu'elle ne comprend pas. + +--Même pour la botanique? + +--Oh! pour la botanique plus que pour toute autre chose. + +--En ce cas, me voilà bien rassuré sur ton compte. Tu n'aimes pas, tu +n'aimeras jamais cette femme-là! + +--Cela, je t'en réponds, dit gaiement mon ami en rebouclant son sac et +en repassant sa _jeannette[1] en sautoir. Il est permis aux fleurs de ne +pas aimer les femmes; mais les femmes qui n'aiment pas les fleurs sont +des monstres! + +Il me serait bien impossible de dire pourquoi et comment cet entretien +brisé et repris plusieurs fois durant le reste de la journée, et +toujours sans aucune préméditation de part ou d'autre, engendra en moi +une sorte de trouble et comme une prédisposition à subir les malheurs +dont Obernay voulait me préserver. On eût dit que, doué d'une subite +clairvoyance, il lisait dans le livre de mon avenir. Et pourtant je +n'étais ni un caractère passif, ni un esprit sans réaction; mais je +croyais beaucoup à la fatalité. C'était la mode en ce temps-là, et +croire à la fatalité, c'est la créer en nous-mêmes. + +[Note 1: C'est la boîte de fer battu où les botanistes mettent leurs +plantes à la promenade pour les conserver fraîches.] + +--Qui donc va s'emparer de moi? me disais-je en m'endormant avec peine +vers minuit, tandis qu'Obernay, couché à six heures du soir, se relevait +pour se livrer aux observations scientifiques dont son ami lui avait +confié le programme. Pourquoi Henri a-t-il paru si inquiet de moi? Son +oeil exercé à lire dans les nuages a-t-il aperçu au delà de l'horizon +les tempêtes qui me menacent? Qui donc vais-je aimer? Je ne connais +aucune femme qui m'ait fait beaucoup songer, si ce n'est deux ou trois +grandes artistes lyriques ou dramatiques auxquelles je n'ai jamais parlé +et ne parlerai probablement jamais. J'ai eu la vie, sinon la plus calme, +du moins la plus pure. J'ai senti en moi les forces de l'amour, et j'ai +su les conserver entières pour un objet idéal que je n'ai pas encore +rencontré. + +Je rêvai, en donnant, à une femme que je n'avais jamais vue, que, selon +toute apparence, je ne devais jamais voir, à madame de Valvèdre. Je +l'aimai passionnément durant je ne sais combien d'années dont la vision +ne dura peut-être pas une heure; mais je m'éveillai surpris et fatigué +de ce long drame dont je ne pus ressaisir aucun détail. Je chassai ce +fantôme et me rendormis sur le côté gauche. J'étais agité. Le juif +Moserwald m'apparut et m'offensa si cruellement, que je lui donnai un +soufflet. Éveillé de nouveau, je retrouvai sur mes lèvres des mots +confus qui n'avaient aucun sens. Dans mon troisième somme, je revis le +même personnage, amical et railleur, sous la forme d'un oiseau +fantastique énormément gras, qui s'enlevait lourdement de terre, et que +je poursuivais cependant sans pouvoir l'atteindre. Il se posait sur les +rochers les plus élevés, et, les faisant crouler sous son poids, il +m'environnait en riant de lavanges de pierres et de glaçons. Toutes les +métaphores dont Obernay m'avait régalé prenaient une apparence sensible, +et je ne pus reposer qu'après avoir épuisé ces fantaisies étranges. + +Quand je me levai, Obernay, qui avait veillé jusqu'à l'aube, s'était +recouché pour une heure ou deux. Il avait l'admirable faculté +d'interrompre et de reprendre son sommeil comme toute autre occupation +soumise à sa volonté. Je m'informai de Moserwald; il était parti au +point du jour. + +J'attendis le réveil d'Henri, et, après un frugal déjeuner, nous +partîmes ensemble pour une belle promenade qui dura une grande partie de +la journée, et durant laquelle il ne fut plus question ni des Valvèdre, +ni du juif, ni de moi-même. Nous étions tout à la nature splendide qui +nous environnait. J'en jouissais en artiste ébloui qui ne cherche pas +encore à se rendre compte de l'effet produit sur son âme par la +nouveauté des grands spectacles, et qui, dominé par la sensation, n'a +pas le loisir de savourer et de résumer. Familiarisé avec la sublimité +des montagnes et occupé de surprendre les mystères de la végétation, +Obernay me paraissait moins enivré et plus heureux que moi. Il était +sans fièvre et sans cris, tandis que je n'étais que vertige et +transports. + +Vers trois heures de l'après-midi, comme il parlait d'escalader encore +une banquette de roches terribles pour chercher un petit saxifrage +_rarissimus_ qui devait se trouver par là, je lui avouai que je me +sentais très-fatigué, et que je me mourais de faim, de chaud et de soif. + +--Au fait, cela doit être, répondit-il. Je suis un égoïste, je ne songe +pas que toute chose exige un apprentissage, et que tu ne seras pas bon +marcheur dans ce pays-ci avant huit ou dix jours de fatigues +progressives. Tu me permettras d'aller chercher mon saxifrage; il est un +peu tard dans la saison, et je crains fort de le trouver tout en +graines, si je remets la chose à demain. Peut-être, ce soir, +trouverai-je encore quelques corolles ouvertes. Je te rejoindrai à +Saint-Pierre, à l'heure du dîner. Toi, tu vas suivre le sentier où nous +sommes; il te conduira sans danger et sans fatigue, dans dix minutes +tout au plus, à un chalet caché derrière le gros rocher qui nous fait +face. Tu trouveras là du lait à discrétion. Tu descendras ensuite vers +la vallée en prenant toujours à gauche, et tu regagneras notre gîte en +flânant le long du torrent. Le chemin est bon, et tu seras en pleine +ombre. + +Nous nous séparâmes, et, après m'être désaltéré et reposé un quart +d'heure au chalet indiqué, je descendis vers la vallée. Le sentier était +fort bon, en comparaison de ceux qu'Obernay m'avait fait parcourir, mais +si étroit, que, lorsque je m'y rencontrais avec des troupeaux défilant +tête par tête à mes côtés, je devais leur céder le pas et grimper sur +des talus plus ou moins accessibles, pour n'être pas précipité dans une +profonde coupure à pic qui rasait le bord opposé. J'avais réussi à me +préserver, lorsque, me trouvant dans un des passages les plus étranglés, +j'entendis derrière moi un bruit de sonnettes régulièrement cadencé. +C'était une bande de mulets chargés que je me mis tout de suite en +mesure de laisser passer. A cet effet, j'avisai une roche qui me mettait +de niveau avec la tête de ces bêtes imperturbables, et je m'y assis pour +les attendre. La vue était magnifique, mais la petite caravane qui +approchait absorba bientôt toute mon attention. + +En tête, une mule assez pittoresquement caparaçonnée à l'italienne, et +menée en main par un guide à pied, portait une femme drapée dans un +léger burnous blanc. Derrière ce groupe venait un groupe à peu près +semblable, un guide, un mulet, et sur le mulet une autre femme plus +grande ou plus svelte que la première, coiffée d'un grand chapeau de +paille et vêtue d'une amazone grise. Un troisième guide, conduisant un +troisième mulet et une troisième femme qui avait l'air d'une soubrette, +était suivi de deux autres mulets portant des bagages, et d'un quatrième +guide qui fermait la marche avec un domestique à pied. + +J'eus tout le temps d'examiner ce personnel, qui descendait lentement +vers moi; je pouvais très-bien distinguer les figures, sauf celle de la +dame en burnous dont le capuchon était relevé, et ne laissait à +découvert qu'un oeil noir étrange et assez effrayant. Cet oeil se fixa +sur le mien au moment où la voyageuse se trouva près de moi, et elle +arrêta brusquement sa monture en tirant sur la bride, au point de faire +trébucher le guide, et au risque de le faire tomber dans le précipice. +Elle ne parut pas s'en soucier, et, m'adressant la parole d'une voix +assez dure, elle me demanda si j'étais du pays. Sur ma réponse négative, +elle allait passer outre, lorsque la curiosité me fit ajouter que j'y +étais depuis deux jours, et que, si elle avait besoin d'un +renseignement, j'étais peut-être à même de le lui donner. + +--Alors, reprit-elle, je vous demanderai si vous avez entendu dire que +le comte de Valvèdre fût dans les environs. + +--Je sais qu'un M. de Valvèdre est à cette heure en excursion sur le +mont Rose. + +--Sur le mont Rose? tout en haut? + +--Dans les glaciers, voilà tout ce que je sais. + +--Ah! je devais m'attendre à cela! dit la dame avec un accent de dépit. + +--Oh! mon Dieu! ajouta la seconde amazone, qui s'était approchée pour +écouter mes réponses, voilà ce que je craignais! + +--Rassurez-vous, mesdames; le temps est magnifique, le sommet +très-clair, et personne n'est inquiet de l'expédition. Tout fait croire +aux gens du pays qu'elle ne sera pas dangereuse. + +--Je vous remercie pour votre bon augure, répondit cette personne à la +figure ouverte et à la voix douce; madame de Valvèdre et moi, sa +belle-soeur, nous vous en savons gré. + +Mademoiselle de Valvèdre m'adressa ce doux remerciement en passant +devant moi pour suivre sa belle-soeur, qui s'était déjà remise en +marche. Je suivis des yeux le plus longtemps possible la surprenante +apparition. Madame de Valvèdre se retourna, et, dans ce mouvement, je +vis son visage tout entier. C'était donc là cette femme qui avait tant +piqué ma curiosité, grâce aux réticences dédaigneuses d'Obernay! Elle ne +me plaisait point. Elle me paraissait maigre et colorée, deux choses qui +jurent ensemble. Son regard était dur et sa voix aussi, ses manières +brusques et nerveuses. Ce n'était pas là un type que j'eusse jamais +rêvé; mais comme, en revanche, mademoiselle de Valvèdre me semblait +douce et d'une grâce sympathique! D'où vient qu'Obernay ne m'avait point +dit que son ami eût une soeur? L'ignorait-il? ou bien était-il amoureux +d'elle et jaloux de son secret au point de ne vouloir pas seulement +laisser deviner l'existence de la personne aimée? + +Je doublai le pas, et j'arrivai au hameau peu d'instants après les +voyageuses. Madame de Valvèdre était déjà devenue invisible; mais sa +belle-soeur errait encore par les escaliers, s'enquérant de toutes +choses relatives à l'excursion de son frère. Dès qu'elle me vit, elle me +questionna d'un air de confiance en me demandant si je ne connaissais +pas Henri Obernay. + +--Oui, sans doute, répondis-je, il est mon meilleur ami. + +--Oh! alors, reprit-elle avec abandon, vous êtes Francis Valigny, de +Bruxelles, et sans doute vous me connaissez déjà, moi? Il a dû vous dire +que j'étais sa fiancée? + +--Il ne me l'a pas dit encore, répondis-je un peu troublé d'une si +brusque révélation. + +--C'est qu'il attendait ma permission, apparemment. Eh bien, vous lui +direz que je l'autorise à vous parler de moi, pourvu qu'il vous dise de +moi autant de bien qu'il m'en a dit de vous; mais vous, monsieur +Valigny, parlez-moi de mon frère et de lui!... Est-ce bien vrai qu'ils +ne sont pas en danger? + +Je lui appris qu'Obernay n'avait suivi M. de Valvèdre que pendant une +nuit, et qu'il allait rentrer. + +--Mais, ajoutai-je, devez-vous être inquiète à ce point de votre frère? +N'êtes-vous pas habituée à le voir entreprendre souvent de pareilles +courses? + +--Je devrais m'y habituer, répondit-elle simplement. + +En ce moment, madame de Valvèdre la fit appeler par une soubrette +italienne d'accent et très-jolie de type. Mademoiselle de Valvèdre me +quitta en me disant: + +--Allez donc voir si Henri revient de sa promenade, et apprenez-lui que +Paule vient d'arriver. + +--Allons, pensai-je, silence à tout jamais devant elle, mon pauvre +étourdi de coeur! Tu dois être le frère et rien que le frère de cette +charmante fille. D'ailleurs, tu serais bien ridicule de vouloir lutter +contre un rival aimé, et sans doute plus que toi digne de l'être. +N'es-tu pas déjà un peu coupable d'avoir tressailli légèrement au +frôlement de cette robe virginale? + +Obernay arrivait; je courus au-devant de lui pour l'avertir de +l'événement. Sa figure rose passa au vermillon le plus vif, puis le sang +se retira tout entier vers le coeur, et il devint pâle jusqu'aux lèvres. +Devant cette franchise d'émotion, je lui serrai la main en souriant. + +--Mon cher ami, lui dis-je, je sais tout, et je t'envie, car tu aimes, +et c'est tout dire! + +--Oui, j'aime de toute mon âme, s'écria-t-il, et tu comprends mon +silence! A présent, parlons raison. Cette arrivée imprévue, qui me +comble de joie, me cause aussi de l'inquiétude. Avec les caprices de... +certaines personnes... ou de la destinée... + +--Dis les caprices de madame de Valvèdre. Tu crains de sa part quelque +obstacle à ton bonheur? + +--Des obstacles, non! mais... des influences... Je ne plais pas beaucoup +à la belle Alida! + +--Elle s'appelle Alida? C'est recherché, mais c'est joli, plus joli +qu'elle! Je n'ai pas été émerveillé du tout de sa figure. + +--Bien, bien, n'importe... Mais, dis-moi, puisque tu l'as vue, sais-tu +ce qu'elle vient faire ici? + +--Et comment diable veux-tu que je le sache? J'ai cru comprendre qu'une +vive inquiétude conjugale... + +--Madame de Valvèdre inquiète de son mari?... Elle ne l'est pas +ordinairement; elle est si habituée... + +--Mais mademoiselle Paule? + +--Oh! elle adore son frère, elle; mais ce n'est certainement pas son +ascendant qui a pu agir en quoi que ce soit sur sa belle-soeur. Toutes +deux savent, d'ailleurs, que Valvèdre n'aime pas qu'on le suive et qu'on +le tiraille pour le déranger de ses travaux. Il doit y avoir quelque +chose là-dessous, et je cours m'en informer, s'il est possible de le +savoir. + +Moi, je courus m'habiller, espérant que les voyageuses dîneraient dans +la salle commune; mais elles n'y parurent pas. On les servit dans leur +appartenant, et elles y retinrent Obernay. Je ne le revis qu'à la nuit +close. + +--Je te cherche, me dit-il, pour te présenter à ces dames. On m'a chargé +de t'inviter à prendre le thé chez elles. C'est une petite solennité; +car, de la terrasse, nous verrons, à neuf heures, partir de la montagne +une ou plusieurs fusées qui seront, de la part de Valvèdre, un avis +télégraphique dont j'ai la clef. + +--Mais la cause de l'arrivée de ces dames? Je ne suis pas curieux, +pourtant je désire bien apprendre que ce n'est pas pour toi un motif de +chagrin ou de crainte. + +--Non, Dieu merci! Cette cause reste mystérieuse. Paule croit que sa +belle-soeur était réellement inquiète de Valvèdre. Je ne suis pas aussi +candide; mais Alida est charmante avec moi, et je suis rassuré. Viens. + +Madame de Valvèdre s'était emparée du logement de son mari, qui était +assez vaste, eu égard aux proportions du chalet. Il se composait de +trois chambres dans l'une desquelles Paule préparait le thé en nous +attendant. Elle était si peu coquette, qu'elle avait gardé sa robe de +voyage toute fripée et ses cheveux dénoués et en désordre sous son +chapeau de paille. C'était peut-être un sacrifice qu'elle avait fait à +Obernay de rester ainsi, pour ne pas perdre un seul des instants qu'ils +pouvaient passer ensemble. Pourtant je trouvai qu'elle acceptait trop +bien cet abandon de sa personne, et je pensai tout de suite qu'elle +n'était pas assez femme pour devenir autre chose que la femme d'un +savant. J'en félicitai Obernay dans mon coeur; mais tout sentiment +d'envie ou de regret personnel fit place à une franche sympathie pour la +bonté et la raison dont sa future était douée. + +Madame de Valvèdre n'était pas là. Elle resta dans sa chambre jusqu'au +moment où Paule frappa à la porte en lui criant que c'était bientôt +l'heure du signal. Elle sortit alors de ce sanctuaire, et je vis qu'elle +avait endossé un délicieux négligé. Ce n'était peut-être pas bien +conforme aux agitations d'esprit qu'elle affichait; mais, si par hasard +elle avait fait cette toilette à mon intention, pouvais-je ne pas lui en +savoir gré? + +Elle m'apparut tellement différente de ce qu'elle m'avait semblé sur le +sentier de la montagne, que, si je l'eusse revue ailleurs que chez elle, +j'eusse hésité à la reconnaître. Perchée sur son mulet et drapée dans +son burnous, je l'avais imaginée grande et forte; elle était, en +réalité, petite et délicate. Animée par la chaleur, sous le reflet de +son ombrelle, elle m'avait paru rouge et comme marbrée de tons violacés. +Elle était pâle et de la carnation la plus fine et la plus lisse. Ses +traits étaient charmants, et toute sa personne avait, comme sa mise, une +exquise distinction. + +J'eus à peine le temps de la regarder et de la saluer. L'heure +approchait, et l'on se précipitait sur le balcon. Elle s'y plaça la +dernière, sur un siège que je lui présentai, et, m'adressant la parole +avec douceur: + +--Il me semble, dit-elle, que les premiers gîtes de ceux qui +entreprennent de semblables courses n'ont rien d'inquiétant. + +--En effet, répondit Obernay, ce gîte est un trou dans le rocher, avec +quelques pierres alentour. On n'y est pas trop bien, mais on y est en +sûreté. Attention cependant! Voici les cinq minutes écoulées... + +--Où faut-il regarder? demanda vivement mademoiselle de Valvèdre. + +--Où je vous ai dit. Et pourtant... non! voici la fusée blanche. C'est +de beaucoup plus haut qu'elle part. Il aura dédaigné l'étape marquée par +les guides. Il est sur les grands plateaux, si je ne me trompe. + +--Mais les grands plateaux ne sont-ils pas des plaines de neige? + +--Permettez... Seconde fusée blanche!... La neige est dure, et il a +installé sa tente sans difficulté... Troisième fusée blanche! Ses +instruments ont bien supporté le voyage, rien n'est cassé ni endommagé. +Bravo! + +--Dès lors il passera une meilleure nuit que nous, dit madame de +Valvèdre; car ses instruments sont ce qu'il a de plus cher au monde. + +--Pourquoi, madame, ne dormiriez-vous pas tranquille? me hasardai-je à +dire à mon tour. M. de Valvèdre est si bien prémuni contre le froid; il +a une telle expérience de ces sortes d'aventures... + +Madame de Valvèdre sourit imperceptiblement, soit pour me remercier de +mes consolations, soit pour les dédaigner, soit encore parce qu'elle me +trouvait bien naïf de croire qu'un mari comme le sien pût être la cause +de ses insomnies. Elle quitta le balcon où Obernay, n'attendant plus +d'autre signal, restait à parler de Valvèdre avec Paule, et, comme je +suivais Alida auprès de la table à thé, je fus encore une fois très +indécis sur le charme de sa physionomie. Il sembla qu'elle devinait mon +incertitude, car elle s'étendit nonchalamment sur une sorte de chaise +longue assez basse, et je pus la voir enfin, éclairée en entier par la +lampe placée sur la table. + +Je la contemplais depuis un instant sans parler, et légèrement troublé, +lorsqu'elle leva lentement ses yeux sur les miens, comme pour me dire: +«Eh bien, vous décidez-vous enfin à voir que je suis la plus parfaite +créature que vous ayez jamais rencontrée?» Ce regard de femme fut si +expressif, que je le sentis passer en moi, de la tête aux pieds, comme +un frisson brûlant, et que je m'écriai éperdu: + +--Oui, madame, oui! + +Elle vit à quel point j'étais jeune et ne s'en offensa point; car elle +me demanda avec un étonnement peu marqué à quoi je répondais. + +--Pardon, madame, j'ai cru que vous me parliez! + +--Mais pas du tout. Je ne vous disais rien! + +Et un second regard, plus long et plus pénétrant que le premier, acheva +de me bouleverser, car il m'interrogeait jusqu'au fond de l'âme. + +A ceux qui n'ont pas rencontré le regard de cette femme, je ne pourrai +jamais faire comprendre quelle était sa puissance mystérieuse. L'oeil, +extraordinairement long, clair et bordé de cils sombres qui le +détachaient du plan de la joue par une ombre changeante, n'était ni +bleu, ni noir, ni verdâtre, ni orangé. Il était tout cela tour à tour, +selon la lumière qu'il recevait ou selon l'émotion intérieure qui le +faisait pâlir ou briller. Son expression habituelle était d'une langueur +inouïe, et nul n'était plus impénétrable quand il rentrait son feu pour +le dérober à l'examen; mais en laissait-il échapper une faible +étincelle, toutes les angoisses du désir ou toutes les défaillances de +la volupté passaient dans l'âme dont il voulait s'emparer, si bien +gardée ou si méfiante que fût cette âme-là. + +La mienne n'était nullement avertie, et ne songea pas un instant à se +défendre, Elle vit bien celle qui venait de me réduire! Nous n'avions +échangé que les trois paroles que je viens de rapporter, et Obernay +s'approchait de nous avec sa fiancée, que tout était déjà consommé dans +ma pensée et dans ma conscience; j'avais rompu avec mes devoirs, avec ma +famille, avec ma destinée, avec moi-même; j'appartenais aveuglément, +exclusivement, à cette femme, à cette inconnue, à cette magicienne. + +Je ne sais rien de ce qui fut dit autour de cette petite table, où Paule +de Valvèdre remuait des tasses en échangeant de calmes répliques avec +Obernay. J'ignore absolument si je bus du thé. Je sais que je présentai +une tasse à madame de Valvèdre et que je restai près d'elle, les yeux +attachés sur son bras mince et blanc, n'osant plus regarder son visage, +persuadé que je perdrais l'esprit et tomberais à ses pieds, si elle me +regardait encore. Quand elle me rendit la tasse vide, je la reçus +machinalement et ne songeai point à m'éloigner. J'étais comme noyé dans +les parfums de sa robe et de ses cheveux. J'examinais plutôt stupidement +que sournoisement les dentelles de ses manchettes, le fin tissu de son +bas de soie, la broderie de sa veste de cachemire, les perles de son +bracelet, comme si je n'eusse jamais vu de femme élégante, et comme si +j'eusse voulu m'instruire des lois du goût. Une timidité qui était +presque de la frayeur m'empêchait de penser à autre chose qu'à ce +vêtement dont émanait un fluide embrasé qui m'empêchait de respirer et +de parler. Obernay et Paule parlaient pour quatre. Que de choses ils +avaient donc à se dire! Je crois qu'ils se communiquaient des idées +excellentes dans un langage meilleur encore; mais je n'entendis rien. +J'ai constaté plus tard que mademoiselle de Valvèdre avait une belle +intelligence, beaucoup d'instruction, un jugement sain, élevé, et même +un grand charme dans l'esprit; mais, en ce moment où, recueilli en +moi-même, je ne songeais qu'à contenir les battements de mon coeur, +combien je m'étonnais de la liberté morale de ces heureux fiancés qui +s'exprimaient si facilement et si abondamment leurs pensées! Ils avaient +déjà l'amour communicatif, l'amour conjugal: pour moi, je sentais que le +désir est farouche et la passion muette. + +Alida avait-elle de l'esprit naturel? Je ne l'ai jamais su, bien que je +l'aie entendue dire des choses frappantes et parler quelquefois avec +l'éloquence de l'émotion; mais, d'habitude, elle se taisait, et, ce +soir-là, soit qu'elle voulût ne rien révéler de son âme, soit qu'elle +fût brisée de fatigue ou fortement préoccupée, elle ne prononça qu'avec +effort quelques mots insignifiants. Je me trouvais et je restais assis +beaucoup trop près d'elle; j'aurais pu et j'aurais dû être à distance +plus respectueuse. Je le sentais et je me sentais aussi cloué à ma +place. Elle en souriait sans doute intérieurement mais elle ne +paraissait pas y prendre garde, et les deux fiancés étaient trop occupés +l'un de l'autre pour s'en apercevoir. Je serais resté là toute la nuit +sans faire un mouvement, sans avoir une idée nette, tant je me trouvais +mal et bien à la fois. Je vis Obernay serrer fraternellement la main de +Paule en lui disant qu'elle devait avoir besoin de dormir. Je me +retrouvai dans ma chambre sans savoir comment j'avais pu prendre congé +et quitter mon siège; je me jetai sur mon lit à moitié déshabillé, comme +un homme ivre. + +Je ne repris possession de moi-même qu'au premier froid de l'aube. Je +n'avais pas fermé l'oeil. J'avais été en proie à je ne sais quel délire +de joie et de désespoir. Je me voyais envahi par l'amour, que, jusqu'à +cette heure de ma vie, je n'avais connu qu'en rêve, et que l'orgueil un +peu sceptique d'une éducation recherchée m'avait fait à la fois redouter +et dédaigner. Cette révélation soudaine avait un charme indicible, et je +sentais qu'un homme nouveau, plus énergique et plus entreprenant, avait +pris place en moi; mais l'ardeur de cette volonté que j'étais encore si +peu sûr de pouvoir assouvir me torturait, et, quand elle se calma, elle +fut suivie d'un grand effroi. Je ne me demandai certes pas si, envahi à +ce point, je n'étais pas perdu; ceci m'importait peu. Je ne me consultai +que sur la marche à suivre pour n'être pas ridicule, importun et bientôt +éconduit. Dans ma folie, je raisonnai très-serré; je me traçai un plan +de conduite. Je compris que je ne devais rien laisser soupçonner à +Obernay, vu que son amitié pour Valvèdre me le rendrait infailliblement +contraire. Je résolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses +préventions contre Alida, et de savoir par lui tout ce que je pouvais +craindre ou espérer d'elle. Rien n'était plus étranger à mon caractère +que cette perfidie, et, chose étonnante, elle ne me coûta nullement. Je +ne m'y étais jamais essayé, j'y fus passé maître du premier coup. Au +bout de deux heures de promenade matinale avec mon ami, je tenais tout +ce qu'il m'avait marchandé jusque-là, je savais tout ce qu'il savait +lui-même. + + + + +II + + +Sans fortune et sans aïeux, Alida avait été choisie par Valvèdre. +L'avait-il aimée? l'aimait-il encore? Personne ne le savait; mais +personne n'était fondé à croire que l'amour n'eût pas dirigé son choix, +puisque Alida n'avait d'autre richesse que sa beauté. Pendant les +premières années, ce couple avait été inséparable. Il est vrai que peu à +peu, depuis cinq ou six ans, Valvèdre avait repris sa vie d'exploration +et de voyages, mais sans paraître délaisser sa compagne et sans cesser +de l'entourer de soins, de luxe, d'égards et de condescendances. Il +était faux, selon Obernay, qu'il la retînt prisonnière dans sa villa, ni +que mademoiselle Juste de Valvèdre, l'aînée de ses belles-soeurs, fût +une duègne chargée de l'opprimer. Mademoiselle Juste était, au +contraire, une personne du plus grand mérite, chargée de l'éducation +première des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels +Alida elle-même se déclarait impropre. Paule avait été élevée par sa +soeur aînée. Toutes trois vivaient donc à leur guise: Paule soumise par +goût et par devoir à sa soeur Juste, Alida complètement indépendante de +l'une et de l'autre. + +Quant aux aventures qu'on lui prêtait, Obernay n'y croyait réellement +pas; du moins aucune liaison exclusive n'avait pris une place ostensible +dans sa vie depuis qu'il la connaissait. + +--Je la crois coquette, disait-il, mais _par genre_ ou par +désoeuvrement. Je ne la juge ni assez active ni assez énergique pour +avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime +les hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-être en +manque-t-elle un peu à la campagne. Elle en manque aussi chez nous à +Genève, où elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps +l'hospitalité. Notre entourage est un peu sérieux pour elle; mais ne +voilà-t-il pas un grand malheur qu'une femme de trente ans soit forcée, +par les convenances, de vivre d'une manière raisonnable? Je sais que, +pour lui complaire, son mari l'a menée beaucoup dans le monde autrefois; +mais il y a temps pour tout. Un savant se doit à la science, une mère de +famille à ses enfants. A te dire le vrai, j'ai médiocre opinion d'une +cervelle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs. + +--Il paraît cependant qu'elle y est soumise, puisque, libre de se lancer +dans le tourbillon, elle vit dans la retraite. + +--Il faudrait qu'elle s'y lançât toute seule, et ce n'est pas bien aisé, +à moins d'une certaine vitalité audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis, +elle ferait mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a l'aspiration, +et mieux vaudrait pour Valvèdre avoir une femme tout à fait légère et +dissipée, qui le laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une +élégie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont l'attitude +brisée semble être une protestation contre le bon sens, un reproche à la +vie rationnelle. + +--Tout cela est bien aisé à dire, pensai-je; peut-être cette femme +soupire-t-elle après autre chose que les plaisirs frivoles; peut-être +a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connaître +l'amour avant de la délaisser pour la physique et la chimie. Telle femme +commence réellement la vie à trente ans, et la société de deux marmots +et de deux belles-soeurs infiniment vertueuses ne me paraît pas un idéal +auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beauté, +qui est exclusivement faite pour l'amour, ce que nous autres, le _sexe +laid_, nous ne serions pas capables d'accepter; M. de Valvèdre, à +quarante ans, est tout entier à la passion des sciences. Il a trouvé +fort juste de pouvoir planter là les soeurs, les marmots et la femme +par-dessus le marché... Il est vrai qu'il lui laisse la liberté... Eh +bien, qu'elle en profite, c'est son droit, et c'est la tâche d'une âme +ardente et jeune comme la mienne de lui faire vaincre les scrupules qui +la retiennent! + +Je me gardai bien de faire part de ces réflexions à Obernay. Je feignis, +au contraire, d'acquiescer à tous ses jugements, et je le quittai sans +lui avoir opposé la plus légère contradiction.--Je devais revoir Alida, +comme la veille, à l'heure du signal de Valvèdre. Fatiguée de la journée +de mulet qu'elle avait faite pour venir de Varallo à Saint-Pierre, elle +gardait le lit. Paule travaillait à ranger des plantes qu'elle avait +fait cueillir en route par les guides, et qu'elle devait, dans la +soirée, examiner avec son fiancé, qui lui apprenait la botanique. +Instruit de ces détails, et voyant Obernay partir tranquillement pour la +promenade en attendant l'heure d'être admis à faire sa cour, je me +dispensai de l'accompagner. J'errai à l'aventure autour de la maison et +dans la maison même, observant les allées et venues du domestique et de +la femme de chambre d'Alida, essayant de surprendre les paroles qu'ils +échangeaient, espionnant en un mot, car il me venait comme des +révélations d'expérience, et je me disais avec raison que, pour juger le +problème de la conduite d'une femme, il fallait avant tout examiner +l'attitude des gens qui la servaient. Ceux-ci me parurent empressés de +la satisfaire; car, sonnés à plusieurs reprises, ils parcoururent la +galerie, montèrent et redescendirent vingt fois l'escalier sans +témoigner d'humeur. + +J'avais laissé la porte de ma chambre ouverte; il n'y avait pas d'autres +voyageurs que nous, et la belle auberge rustique d'Ambroise était si +tranquille, que je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Tout à coup +j'entendis un grand frôlement de jupons au bout du corridor. Je +m'élançai, croyant qu'on se décidait à sortir; mais je ne vis passer +qu'une belle robe de soie dans les mains de la femme de chambre. Elle +venait sans doute de la déballer, car un nouveau mulet chargé de caisses +et de cartons était arrivé depuis quelques instants devant l'auberge. +Cette circonstance me fit espérer un séjour de plusieurs journées à +Saint-Pierre; mais comme celle dont j'attendais la fin me paraissait +longue! Serait-elle donc perdue absolument pour mon amour? Que +pouvais-je inventer pour la remplir, ou pour faire révoquer l'arrêt des +convenances qui me tenait éloigné? + +Je me livrai à mille projets plus fous les uns que les autres. Tantôt je +voulais me déguiser en marchand d'agates herborisées pour me faire +admettre dans ce sanctuaire dont je voyais la porte s'ouvrir à chaque +instant; tantôt je voulais courir après quelque montreur d'ours et faire +grogner ses bêtes de manière à attirer les voyageuses à leur fenêtre. Il +me prit aussi envie de décharger un pistolet pour causer quelque +inquiétude dans la maison; on croirait peut-être à un accident, on +enverrait peut-être savoir de mes nouvelles, et même si j'étais un peu +blessé... + +Cette extravagance me sourit tellement, qu'il s'en fallut de bien peu +qu'elle ne fût mise à exécution. Enfin je m'arrêtai à un parti moins +dramatique qui fut déjouer du hautbois. J'en jouais très-bien, au dire +de mon père, qui était bon musicien, et que ne contredisaient pas trop, +sous ce rapport, les artistes qui fréquentaient notre maison belge. Ma +porte était assez éloignée de celle de madame de Valvèdre pour que ma +musique ne troublât pas trop son sommeil, si elle dormait, et, si, elle +ne dormait pas, ce qui était plus que probable d'après les fréquentes +entrées de sa suivante, elle s'informerait peut-être de l'agréable +virtuose: mais quel fut mon dépit lorsqu'au beau milieu de ma plus belle +mélodie le valet de chambre, ayant frappé discrètement à ma porte, me +tint d'un air aussi embarrassé que respectueux le discours suivant: + +--Je demande bien des pardons à monsieur; mais, si monsieur ne tient pas +absolument à faire ses études dans une auberge, il y a madame qui est +très-souffrante, et qui demande en grâce à monsieur... + +Je lui fis signe que c'était assez d'éloquence, et je remis avec humeur +mon instrument dans son étui. Elle voulait donc absolument dormir! Mon +dépit devint une sorte de rage, et je fis des voeux pour qu'elle eût de +mauvais rêves; mais un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse +reparaître le domestique. Madame de Valvèdre me remerciait beaucoup, et, +ne pouvant dormir malgré mon silence, elle m'autorisait à reprendre mes +études musicales; en même temps, elle me faisait demander si je n'avais +pas un livre quelconque à lui prêter, _pourvu que ce fût un ouvrage +littéraire et pas scientifique_. Le valet fit si bien cette commission, +que je pensai qu'il l'avait, cette fois, apprise par coeur. J'avais, +pour toute bibliothèque de voyage, un ou deux romans nouveaux en petit +format, contrefaçon achetée à Genève, et un tout petit bouquin anonyme +que j'hésitai un instant à joindre à mon envoi, et que j'y glissai, ou +plutôt que j'y jetai tout à coup, avec l'émotion de l'homme qui brûle +ses vaisseaux. + +Ce mince bouquin était un recueil de vers que j'avais publié à vingt ans +sous le voile de l'anonyme, encouragé par un oncle éditeur qui me +gâtait, et averti par mon père que je ferais sagement de ne pas +compromettre son nom et le mien pour le plaisir de produire cette +bagatelle. + +--Je ne trouve pas tes vers trop mauvais, m'avait dit cet excellent +père; il y a même des pièces qui me plaisent; mais, puisque tu te +destines aux lettres, contente-toi de lancer ceci comme un ballon +d'essai, et ne t'en vante pas, si tu veux savoir ce qu'on en pense. Si +tu es discret, cette première expérience te servira. Si tu ne l'es pas, +et que ton livre soit raillé, d'une part tu en auras du dépit, de +l'autre tu te seras créé un fâcheux précédent qu'il sera difficile de +faire oublier. + +J'avais religieusement suivi ce bon conseil. Mes petits vers n'avaient +pas fait grand bruit, mais ils n'avaient pas déplu, et même quelques +passages avaient été remarqués. Ils n'avaient, selon moi, qu'un mérite, +ils étaient sincères. Ils exprimaient l'état d'une jeune âme avide +d'émotions, qui ne se pique pas d'une fausse expérience, et qui ne se +vante pas trop d'être à la hauteur de ses rêves. + +C'était certes une grande imprudence que je venais de commettre en les +envoyant à madame de Valvèdre. Si elle devinait l'auteur et qu'elle +trouvât les vers ridicules, j'étais perdu. L'amour-propre ne m'aveuglait +pas. Mon livre était l'oeuvre d'un enfant. Une femme de trente ans +s'intéresserait-elle à des élans si naïfs, à une candeur si peu +fardée?... Mais pourquoi me devinerait-elle? n'avais-je pas su garder +mon secret avec mes meilleurs amis? Et, si j'étais plus troublé à l'idée +de ses sarcasmes que je ne pouvais l'être de ceux de toute autre +personne, n'avais-je pas une chance de guérison dans le dépit que sa +dureté me causerait? + +Je ne voulais pourtant pas guérir, je ne le sentais que trop, et les +heures se traînaient, mortellement lentes, plus cruelles encore depuis +que j'avais fait ce coup de tête d'envoyer mon coeur de vingt ans à une +femme nerveuse et ennuyée qui ne lui accorderait peut-être pas un +regard. Aucune nouvelle communication ne m'arrivant plus, je sortis pour +ne pas étouffer. J'accostai le premier passant, et parlai haut sous la +fenêtre des voyageuses. Personne ne parut. J'avais envie de rentrer, et +je m'éloignai pourtant, ne sachant où j'allais. + +Je marchais à l'aventure sur le chemin qui mène à Varallo, lorsque je +vis venir à moi un personnage que je crus reconnaître et dont l'approche +me fit singulièrement tressaillir. C'était M. Moserwald, je ne me +trompais pas. Il montait à pied une côte rapide; son petit char de +voyage le suivait avec ses effets. Pourquoi le retour de cet homme me +sembla-t-il un événement digne de remarque? Il parut s'étonner de mes +questions. Il n'avait pas dit qu'il quittât la vallée définitivement. Il +était allé faire une excursion dans les environs, et, comptant en faire +d'autres, il revenait à Saint-Pierre comme au seul gîte possible à dix +lieues à la ronde. Pour lui, il n'était pas grand marcheur, disait-il; +il ne tenait pas à se casser le cou pour regarder de haut: il trouvait +les montagnes plus belles, vues à mi-côte. Il admirait fort les +chercheurs d'aventures, mais il leur souhaitait bonne chance et prenait +ses aises le plus qu'il pouvait. Il ne comprenait pas qu'on parcourût +les Alpes à pied et avec économie. Il fallait là plus qu'ailleurs +dépenser beaucoup d'argent pour se divertir un peu. + +Après beaucoup de lieux communs de ce genre, il me salua et remonta dans +son véhicule; puis, arrêtant son conducteur au premier tour de roue, il +me rappela en disant: + +--J'y songe! C'est bientôt l'heure du dîner là-bas, et vous êtes +peut-être en retard? Voulez-vous que je vous ramène? + +Il me sembla qu'après s'être montré très-balourd, à dessein peut-être, +il attachait sur moi un regard de perspicacité soudaine. Je ne sais +quelle défiance ou quelle curiosité cet homme m'inspirait. Il y avait de +l'un et de l'autre. Mon rêve m'avait laissé une superstition. Je pris +place à ses côtés. + +--Avez-vous quelque voyageur nouveau ici? me dit-il en me montrant le +hameau, dont le petit clocher à jour se dessinait en blanc vif sur un +fond de verdure sombre. + +Des _voyageurs_? Non! répondis-je en me retranchant dans un jésuitisme +des plus maladroits. + +Je me sentais beaucoup moins d'aplomb pour cacher mon trouble à +Moserwald, dont la sincérité m'était suspecte, que je n'en éprouvais à +tromper effrontément Obernay, le plus droit, le plus sincère des hommes. +C'était comme un châtiment de ma duplicité, cette lutte avec un juif qui +s'y entendait beaucoup mieux que moi, et j'étais humilié de me trouver +engagé dans cet assaut de dissimulation. Il eut un sourire d'astuce +niaise en reprenant: + +--Alors vous n'avez pas vu passer une certaine caravane de femmes, de +guides et de mulets?... Moi, je l'ai rencontrée hier au soir, à dix +lieues d'ici, au village de Varallo, et je croyais bien qu'elle +s'arrêterait à Saint-Pierre; mais, puisque vous dites qu'il n'est arrivé +personne... + +Je me sentis rougir, et je me hâtai de répondre avec un sourire forcé +que j'avais nié l'arrivée de nouveaux voyageurs, non celle de voyageuses +inattendues. + +--Ah! bien! vous avez joué sur le mot!... Avec vous, il faut préciser le +genre, je vois cela. N'importe, vous avez vu ces belles chercheuses +d'aventures; quand je dis ces belles..., vous allez peut-être me +reprocher de ne pas faire accorder le nombre plus que le genre..., car +il n'y en a qu'une de belle! L'autre..., c'est, je crois, la petite +soeur du géologue..., est tout au plus passable. Vous savez que +monsieur... comment l'appelez-vous?... votre ami? n'importe, vous savez +qui je veux dire: il l'épouse! + +--Je n'en sais rien du tout; mais, si vous le croyez, si vous l'avez ouï +dire, comment avez-vous eu le mauvais goût de faire des plaisanteries, +l'autre jour, sur ses relations avec...? + +--Avec qui donc? Qu'est-ce que j'ai dit? Vrai! je ne m'en souviens plus! +On dit tant de choses dans la conversation!_Verba volant!_ N'allez pas +croire que je sache le latin! Qu'est-ce que j'ai dit? Voyons! dites +donc! + +Je ne répondis pas. J'étais plein de dépit. Je m'enferrais de plus en +plus; j'avais envie de chercher noise à ce Moserwald, et pourtant il +fallait prendre tout en riant ou le laisser lire dans mon cerveau +bouleversé. J'eus beau essayer de rompre l'entretien en lui montrant les +beaux troupeaux qui passaient près de nous, il y revint avec acharnement +et il me fallut nommer madame de Valvèdre. Il fut aveugle ou charitable: +il ne releva pas l'étrange physionomie que je dus avoir en prononçant ce +nom terrible. + +--Bon! s'écria-t-il avec sa légèreté naturelle ou affectée: j'ai dit +cela, moi, que M. Obernay (voilà son nom qui me revient) avait des vues +sur la femme de son ami? C'est possible!... On a toujours des vues sur +la femme de son ami... Je ne savais pas alors qu'il dût épouser la +belle-soeur, parole! Je ne l'ai su qu'hier au matin en faisant causer le +domestique de ces dames. Je vous dirai bien que cela ne me paraît pas +une raison sans appel... Je suis sceptique, moi, je vous l'ai dit; mais +je ne veux pas vous scandaliser, et je veux bien croire... Mon Dieu, +comme vous êtes distrait! A quoi donc pensez-vous? + +--A rien, et c'est votre faute! Vous ne dites rien qui vaille. Vous +n'avez pas le sens commun, mon cher, avec vos idées de profonde +scélératesse. Quel mauvais genre vous avez là! C'est très-mal porté, +surtout quand on est riche et gras. + +Si j'avais su combien il était impossible de fâcher Moserwald, je me +serais dispensé de ces duretés gratuites, qui le divertissaient +beaucoup. Il aimait qu'on s'occupât de lui, même pour le rudoyer ou le +railler. + +--Oui, oui, vous avez raison! reprit-il comme transporté de +reconnaissance; vous me dites ce que me disent tous mes amis, et je vous +en sais gré. Je suis ridicule, et c'est là le plus triste de mon +affaire! J'ai le spleen, mon cher, et l'incrédulité des autres sur mon +compte vient s'ajouter à celle que j'ai envers tout le monde et envers +moi-même. Oui, je devrais être heureux, parce que je suis riche et bien +portant, parce que je suis gras! Et cependant je m'ennuie, j'ai mal au +foie, je ne crois pas aux hommes, aux femmes encore moins! Ah çà! +comment faites-vous pour croire aux femmes, par exemple? Vous me direz +que vous êtes jeune! Ce n'est pas une raison. Quand on est très-instruit +et très-intelligent, on n'est jamais jeune. Pourtant voilà que vous êtes +amoureux... + +--Moi! où prenez-vous cela? + +--Vous êtes amoureux, je le vois, et aussi naïvement que si vous étiez +sûr de réussir à être aimé; mais, mon cher enfant, c'est la chose +impossible, cela! On n'est jamais aimé que par intérêt! Moi, je l'ai été +parce que j'ai un capital de plusieurs millions; vous, vous le serez +parce que vous avez un capital de vingt-trois ou vingt-quatre ans, de +cheveux noirs, de regards brûlants, capital qui promet une somme de +plaisirs d'un autre ordre et non moins positifs que ceux que mon argent +représente, beaucoup plus positifs, devrais-je dire, car l'argent +procure des plaisirs élevés, le luxe, les arts, les voyages... tandis +que, lorsqu'une femme préfère à tout cela un beau garçon pauvre, on peut +être sûr qu'elle fait grand cas de la réalité. Mais ce n'est pas de +l'amour comme nous l'entendons, vous et moi. Nous voudrions être aimés +pour nous-mêmes, pour notre esprit, pour nos qualités sociales, pour +notre mérite personnel enfin. Eh bien, voilà ce que vous achèterez +probablement au prix de votre liberté, ce que je payerais volontiers de +toute ma fortune, et ce que nous ne rencontrerons jamais! Les femmes +n'ont pas de coeur. Elles se servent du mot _vertu_ pour cacher leur +infirmité, et avec cela elles font encore des dupes! des dupes que +j'envie, je vous le déclare... + +--Ah ça! m'écriai-je en interrompant ce flux de philosophie nauséabonde, +que me chantez-vous là depuis une heure? Vous me dites que vous avez été +aimé, que je le serai... + +--Ah! mon Dieu! vous croyez que je vous parlais de madame de Valvèdre? +Je n'y pensais pas, mon cher, je parlais en général. D'abord je ne la +connais pas; sur l'honneur, je ne lui ai jamais parlé. Quant à vous... +vous ne pouvez pas la connaître encore; vous lui avez peut-être parlé +cependant?... A propos, la trouvez-vous jolie? + +--Qui? madame de Valvèdre? Pas du tout, mon cher, elle m'a semblé laide. + +Je fis cette réponse avec tant d'assurance, une assurance si désespérée +(je voulais à tout prix me soustraire aux investigations de Moserwald), +que celui-ci en fut dupe, et me laissa voir sa satisfaction. Quand nous +descendîmes de voiture, j'avais enfin réussi à lui ôter la lumière qu'il +avait cru saisir, qu'il avait saisie un moment, et il retombait dans les +ténèbres, tout en me laissant son secret dans les mains. Il était bien +évidemment revenu à Saint-Pierre parce qu'il avait rencontré madame de +Valvèdre à Varallo, parce qu'il avait questionné son laquais, parce +qu'il était épris d'elle, parce qu'il espérait lui plaire, et il m'avait +tâté pour voir s'il ne me trouverait pas en travers de son chemin. + +Ayant appris d'Antoine que les dames de Valvèdre ne dîneraient pas en +bas, je voulus me soustraire au déplaisir d'un nouveau tête-à-tête avec +Moserwald en me faisant servir mystérieusement dans un coin du petit +jardin de mon hôte, quand celui-ci m'annonça que je serais seul dans sa +grande salle basse avec Obernay, l'israélite ayant dit qu'il souperait +peut-être dans la soirée. + +--Et que fait-il? où est-il maintenant? demandai-je. + +--Il est chez madame de Valvèdre, répondit Antoine, dont la figure prit +une expression d'étonnement comique à l'aspect de ma stupeur. + +--Ah ça! m'écriai-je, il la connaît donc? + +--Je n'en sais rien, monsieur; comment voulez-vous que je sache?... + +--C'est juste, cela vous est fort égal, et, quant à moi... Mais vous le +connaissez, vous, ce M. Moserwald? + +--Non, monsieur; je l'ai vu avant-hier pour la première fois. + +--Il vous avait dit en partant qu'il reviendrait bientôt? + +--Non, monsieur, il ne m'avait rien dit du tout. + +Je ne sais quelle sourde colère s'était emparée de moi en apprenant que +ce juif avait eu l'audace ou l'habileté, à peine débarqué, de pénétrer +auprès d'Alida, qu'il prétendait ne pas connaître. Obernay s'attarda +beaucoup, il faisait nuit quand il rentra; je l'avais attendu pour +dîner, et sans mérite aucun, je n'avais certes pas faim. Je ne lui +parlai pas de Moserwald, craignant de trahir ma jalousie. + +--Mets-toi à table, me dit-il, il me faut absolument un quart d'heure +pour arranger quelques plantes fontinales extrêmement délicates que je +rapporte. + +Il me quitta, et Antoine me servit mon repas, disant qu'il connaissait +les quarts d'heure d'Obernay déballant son butin de botaniste, et que ce +n'était pas une raison pour me faire manger un rôti desséché. J'étais à +peine assis, que Moserwald parut, s'écria qu'il était charmé de ne pas +souper seul, et ordonna à notre hôte de le servir vis-à-vis de moi, ceci +sans m'en demander aucunement la permission. Cette familiarité, qui +m'eût diverti dans une autre situation d'esprit, me parut intolérable, +et j'allais le lui faire entendre quand, la curiosité dominant toutes +mes autres angoisses, je résolus de me contenir et de le faire parler. +C'était une curiosité douloureuse et indignée; mais je fus stoïque, et, +d'un air tout à fait dégagé, je lui demandai s'il avait réussi à voir +madame de Valvèdre. + +--Non, répondit-il en se frottant les mains; mais je la verrai tantôt +avec vous, dans une heure. + +--Ah! vraiment? + +--Cela vous étonne? C'est pourtant bien simple. Ma figure et ma voix +étaient déjà connues de la belle-soeur, qui m'avait remarqué à Varallo. +Oh! je dis cela sans fatuité, je n'ai pas de prétention de ce côté-là. +Je note qu'elle m'avait remarqué avant-hier en passant dans ce village +où nous nous croisions. Eh bien, nous nous sommes rencontrés de nouveau +tout à l'heure, là-haut, dans la galerie. Elle est toute franche, toute +confiante, cette grande fille; elle est venue à moi pour savoir si je +n'avais pas recueilli sur mon chemin quelque nouvelle de son frère. + +--Dont vous ne saviez rien? + +--Pardon! avec de l'argent, on sait toujours ce qu'on veut savoir. +Voyant ces dames inquiètes, j'avais, dès hier au soir, dépéché le plus +hardi montagnard de Varallo vers la station présumée de M. de Valvèdre. +Ah! dame! cela m'a coûté cher; pendant la nuit et par des sentiers +impossibles, il a prétendu que cela valait... + +--Faites-moi grâce des écus que vous avez dépensés. Vous avez des +nouvelles de l'expédition? + +--Oui, et de très-bonnes. La soeur a failli me sauter au cou. Elle +voulait tout de suite me présenter à madame de Valvèdre; mais celle-ci, +qui avait passé la journée dans son lit, était en train de se lever et +m'a remis à tantôt. Voilà, mon cher! ce n'est pas plus malin que ça? + +Moserwald ne dissimulait plus ses projets; il avait trop besoin de se +vanter de son habileté et de sa libéralité pour être prudent. Ma +jalousie essaya de se calmer. Que pouvais-je craindre d'un concurrent si +vain et si vulgaire? N'était-ce pas faire injure à une femme exquise +comme l'était Alida que de redouter pour elle les séductions d'un +Moserwald? + +J'allais le questionner davantage quand Obernay vint manger à la hâte et +avec préoccupation un reste de volaille; après quoi, il regarda sa +montre et nous dit qu'il était temps de monter chez ces dames pour voir +partir les fusées. + +--Il paraît, dit-il à Moserwald, que vous êtes invité à prendre le thé +là-haut en remerciement des bonnes nouvelles que vous avez données, ce +dont, pour ma part, je vous sais gré; mais permettez-moi une question. + +--Mille, si vous voulez, _mon très-cher_, répondit Moserwald avec +aisance. + +--Vous avez dépêché un montagnard vers la pointe de l'Ermitage; il s'y +est rendu à travers mille périls, et vous l'avez attendu à Varallo +jusqu'à ce matin. A-t-il vu M. de Valvèdre? lui a-t-il parlé? + +--Il l'a vu de trop loin pour lui parler, mais il l'a vu. + +--C'est fort bien; mais, s'il vous prenait l'obligeante fantaisie +d'envoyer encore des exprès et qu'ils parvinssent jusqu'à lui, veuillez +ne pas les charger de lui dire que sa femme et sa soeur sont à sa +recherche. + +--Pas si sot! s'écria Moserwald avec un rire d'une ingénuité admirable. + +--Comment, pas si sot? répliqua Obernay surpris en le regardant entre +les deux yeux. + +Moserwald fut embarrassé un instant; mais son esprit délié lui suggéra +vite une réponse assez ingénieuse. + +--Je sais fort bien, reprit-il, que votre savant ami serait fort +contrarié de l'arrivée et de l'inquiétude de ces dames. Quand on risque +ses os dans une pareille campagne et que l'on a dans l'esprit les grands +problèmes de science auxquels je déclare ne rien comprendre, mais dont +j'admets la passion, vu que je comprends toutes les passions, moi qui +vous parle... + +Obernay l'interrompit avec impatience en jetant sa serviette. + +--Enfin, dit-il, vous avez deviné la vérité. M. de Valvèdre a besoin de +toute la liberté d'esprit possible en ce moment. Montons, nous n'avons +plus le temps de causer. + +Alida était mise plus simplement que la veille. Je lui sus un gré infini +de ne pas s'être parée pour Moserwald; elle n'en était, d'ailleurs, que +plus belle. Je ne sais pas si sa belle-soeur était moins négligée que le +jour précédent; je crois que je ne la vis pas du tout ce soir-là. +J'étais si rempli de mon drame intérieur, que je m'imaginais presque +être en tête-à-tête avec madame de Valvèdre. + +Son premier accueil fut froid et méfiant. Elle parut être impatiente de +voir partir la fusée. Je ne la suivis pas sur le balcon. Je ne sais pas +si les signaux furent de bon augure, je ne me souviens pas de m'en être +enquis. Je sais seulement qu'un quart d'heure après, Paule de Valvèdre +et son fiancé étaient assis à une grande table, et qu'ils examinaient +des plantes, baptisant de noms barbares ou pompeux la bourrache et le +chiendent, pendant que madame de Valvèdre, à demi couchée sûr sa chaise +longue, avec un guéridon placé entre elle et moi, brodait nonchalamment +sur du gros canevas, comme pour se dispenser de rencontrer les regards. +Je voyais bien, à ses mains distraites, qu'elle ne travaillait que pour +se renfermer en elle-même. Ses traits expressifs avaient en ce moment +une placidité mystérieuse. Il n'y avait, à coup sûr, aucune affinité +sympathique entre elle et Moserwald. Je remarquai même avec plaisir +qu'au fond des paroles de politesse et de remerciement qu'elle lui +adressa dans une forme très-laconique, il y avait un léger dédain. + +Je me rassurai tout à fait en remarquant aussi que l'israélite, d'abord +plein d'aplomb vis-à-vis d'elle, perdait à chaque minute un peu de sa +vitalité. Sans doute, il avait compté, comme d'habitude, sur les +saillies enjouées et paradoxales de son esprit naturel pour faire passer +son manque d'éducation; mais sa faconde l'avait rapidement abandonné. Il +ne disait plus que des platitudes, et je l'y aidais cruellement, +devinant un imperceptible sourire d'ironie sur les lèvres closes de +madame de Valvèdre. + +Pauvre Moserwald! il était pourtant meilleur et plus vrai en ce moment +de sa vie qu'il ne l'avait peut-être jamais été. Il était amoureux et +très-réellement ému. Comme moi, il buvait l'étrange poison de passion +irrésistible qui m'avait enivré, et, quand je songe à tout ce que par la +suite cette passion lui a fait faire de contraire à ses théories, à ses +idées et à ses instincts, je me demande avec stupeur s'il y a une école +pour le sentiment, et si le sentiment lui-même n'est pas le révélateur +par excellence. + +A mesure qu'il se troublait, je retrouvais ma lucidité. Bientôt je fus +en état de comprendre et de commenter de sang-froid la situation. Il +n'avait pas osé se vanter à mademoiselle de Valvèdre de tout le zèle +qu'il avait mis à trouver un prétexte pour s'introduire auprès d'Alida. +Il avait même eu le bon goût de ne pas parler de son argent dépensé. Il +prétendait avoir seulement été aux informations dans les environs, et +avoir réussi à déterrer un chasseur qui descendait de la montagne et qui +avait vu de loin le campement du savant et le savant lui-même en lieu +sûr et en bonne apparence de santé. On l'avait remercié de son +obligeance, Paule disait ingénument «de son bon coeur.» On le +connaissait de nom et de réputation; mais on n'avait jamais remarqué sa +figure, bien qu'il s'évertuât à vouloir rappeler diverses circonstances +où il s'était trouvé, à la promenade à Genève ou au spectacle à Turin, +non loin de _ces dames_. Il insinuait, avec autant de finesse qu'il lui +était possible, que madame de Valvèdre l'avait vivement frappé, que, tel +jour et en telle rencontre, il avait remarqué tous les détails de sa +toilette. + +--On jouait _le Barbier de Séville_. + +--Oui, je m'en souviens, répondait-elle. + +--Vous aviez une robe de soie bleu pâle avec des ornements blancs, et +vos cheveux étaient bouclés, au lieu d'être en bandeaux comme +aujourd'hui. + +--Je ne m'en souviens pas, répondait Alida d'un ton qui signifiait: +«Qu'est-ce que cela vous fait?» + +Il y eut un tel _crescendo_ de froideur de sa part, que le pauvre juif, +tout à fait décontenancé, quitta l'angle de la cheminée, où il se +dandinait depuis un quart d'heure, et alla déranger et impatienter les +fiancés botanistes en leur faisant de lourdes questions railleuses sur +leurs saintes études de la nature. Je m'emparai de cette place que +Moserwald avait accaparée: c'était la plus favorable pour voir Alida +sans être gêné par la petite lampe dont elle s'était masquée; c'était +aussi la plus proche que l'on pût convenablement prendre auprès d'elle. +Jusque-là, ne voulant pas m'asseoir plus loin, je n'avais fait que la +deviner. + +Je pus enfin lui parler. J'eus bien de la peine à lui adresser une +question directe. Enfin ma langue se délia par un effort désespéré, et, +au risque d'être aussi gauche et aussi bête que Moserwald, je lui +demandai si j'étais assez malheureux pour que mon maudit hautbois eût +réellement troublé son sommeil. + +--Tellement troublé, répondit-elle en souriant tristement, que je n'ai +pas pu me rendormir; mais ne prenez pas ce reproche pour une critique. +Il m'a semblé que vous jouiez fort bien: c'est précisément parce que +j'étais forcée de vous écouter... Mais je ne veux pas non plus vous +faire de compliments. A votre âge, cela ne vaut rien. + +--A mon âge? Oui, je suis un enfant, c'est vrai, rien qu'un enfant! +C'est l'âge où l'on est avide de bonheur. Est-ce un crime d'être heureux +d'un rien, d'un mot, d'un regard, fût-ce un regard distrait ou sévère, +fût-ce un mot de simple bienveillance ou seulement de généreux pardon +sous forme d'éloge? + +--Je vois, répondit-elle, que vous avez lu le petit volume que vous +m'avez envoyé ce matin; car vous êtes tout rempli de l'orgueil de la +première jeunesse, et ce n'est guère obligeant pour ceux ou pour celles +qui sont entrés dans la seconde. + +--Dans les volumes que, par votre ordre, je vous ai fait remettre ce +matin, y en avait-il donc un qui ait eu le malheur de vous déplaire? + +Elle sourit avec une ineffable douceur, et elle allait répondre. J'étais +suspendu au mouvement de ses lèvres; Moserwald, penché sur la table, ne +regardait nullement dans la loupe d'Obernay, qu'il avait prise +machinalement et qu'il ternissait de son haleine, au grand déplaisir du +botaniste. Il grimaçait derrière cette loupe; mais il avait un oeil +braqué sur moi, et louchait d'une façon si burlesque, que madame de +Valvèdre partit d'un éclat de rire. Ce fut pour moi un moment de cruel +triomphe, mais qu'un instant après j'expiai cruellement. En riant, +madame de Valvèdre laissa tomber sa broderie et un petit objet de métal +que je pris pour un dé et que je ramassai précipitamment; mais je l'eus +à peine dans les mains, qu'un cri de surprise et de douleur m'échappa. + +--Qu'est-ce donc que cela? m'écriai-je. + +--Eh bien, répondit-elle tranquillement, c'est ma bague. Elle est +beaucoup trop large pour mon doigt. + +--Votre bague!... répétai-je hors de moi en regardant d'un oeil hagard +le gros saphir entouré de brillants que j'avais vu l'avant-veille au +doigt de Moserwald. + +Et j'ajoutai, en proie à un véritable désespoir: + +--Mais cette chose-là n'est point à vous, madame! + +--Pardonnez-moi: à qui voulez-vous donc qu'elle soit? + +--Ah! vous l'avez achetée aujourd'hui? + +--Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait, par exemple? Rendez-la-moi +donc! + +--Puisque vous l'avez achetée, lui dis-je d'un ton amer en la lui +rendant, gardez-la, elle est bien à vous; mais, à votre place, je ne la +porterais pas. Elle est d'un goût affreux! + +--Vous trouvez? C'est bien possible. J'ai acheté cela hier vingt-cinq +francs à un vilain petit juif qui monte en vermeil, à Varallo, les +améthystes et les autres cailloux du pays; mais la grosse pierre est +jolie. Je la ferai arranger autrement, et tout le monde croira que c'est +un saphir oriental. + +J'allais dire à madame de Valvèdre que le petit juif avait volé cette +bague à M. Moserwald, lorsque, la modicité du prix de vente supposant +chez un juif bijoutier une ignorance par trop invraisemblable de la +valeur de l'objet, je me sentis replongé dans une énigme insoluble. +Alida venait de parler avec une sincérité évidente, et pourtant, quelque +effort que fit Moserwald pour me cacher sa main gauche, je voyais bien +qu'il n'avait plus sa bague. Un soupçon hideux pesait sur moi comme un +cauchemar. Je pris le bras de l'israélite et je l'emmenai sur la +galerie, comme pour lui parler d'autre chose. Je flattai sa vanité pour +lui arracher la vérité. + +--Vous êtes un habile homme et un amant magnifique, lui dis-je; vous +faites accepter vos dons de la manière la plus ingénieuse! + +Il donna dans le piège sans se faire prier. + +--Eh bien, oui, dit-il, voilà comme je suis! Rien ne me coûte pour +procurer un petit plaisir à une jolie femme, et je n'ai pas le mauvais +goût de lui faire des conditions, moi! C'est à elle de deviner. + +--Et certainement on vous devine? Vous êtes coutumier du fait? + +--Avec celle-ci... c'est la première fois, et je me demande avec un peu +de crainte si elle prend réellement cette gemme de premier choix pour +une améthyste de cent sous! Non, ce n'est pas probable. Toutes les +femmes se connaissent en gemmes, elles les aiment tant! + +--Pourtant, si _elle_ n'y connaît rien, elle ne vous devine pas, et vous +voilà dans une impasse. Ou il faut vous déclarer, ou il faut risquer de +voir la bague passer à la femme de chambre. + +--Me déclarer? répondit-il avec un véritable effroi. Oh! non, c'est trop +tôt! je ne suis pas encouragé jusqu'à présent... à moins que ce ton +moqueur ne soit une manière de grande dame!... C'est possible, je +n'avais jamais visé si haut, moi!... car elle est comtesse, vous savez? +Son mari ne prend pas de titre, mais il est de grande maison... + +--Mon cher, repris-je avec une ironie qu'il ne comprit pas, tout madré +qu'il était, je ne vois qu'un moyen: c'est qu'un ami généreux l'éclaire +sur la valeur de l'objet qu'on lui a fait si adroitement accepter. +Voulez-vous que je m'en charge? + +--Oui! mais pas aujourd'hui au moins! Vous attendrez que je sois parti. + +--Bah! vous voilà bien craintif! N'êtes-vous pas persuadé qu'une femme +est toujours flattée d'un riche cadeau? + +--Non! cela dépend; elle peut aimer le cadeau et détester la personne +qui l'offre. Dans ce cas-là, il faut beaucoup de patience et beaucoup de +cadeaux, toujours glissés dans ses mains sans qu'elle songe à les +repousser, et ne témoignant jamais d'aucune espérance. Vous voyez que +j'ai ma tactique! + +--Elle est magnifique, et très-flatteuse pour les femmes que vous +honorez de vos poursuites! + +--Mais... je la crois fort délicate, reprit-il avec conviction, et, si +vous la critiquez, c'est qu'il vous serait impossible de la suivre! + +Je ne lui passai pas ce mouvement d'impertinence et je rentrai au petit +salon, bien décidé à l'en punir. Je me sentis dès lors un aplomb +extraordinaire, et, m'approchant d'Alida: + +--Savez-vous, madame, lui dis-je, de quoi je m'entretenais avec M. +Moserwald au clair de la lune? + +--Du clair de lune, peut-être? + +--Non, nous parlions bijouterie. Monsieur prétend que toutes les femmes +se connaissent en pierres précieuses parce qu'elles les aiment +passionnément, et j'ai promis de m'en rapporter à votre arbitrage. + +--Il y a là deux questions, répondit madame de Valvèdre. Je ne peux pas +résoudre la première; car, pour mon compte, je n'y entends rien; mais, +pour la seconde, je suis forcée de donner raison à M. Moserwald. Je +crois que toutes les femmes aiment les bijoux. + +--Excepté moi pourtant, dit Paule avec gaieté; je ne m'en soucie pas le +moins du monde. + +--Oh! vous, ma chère, reprit Alida du même ton, vous êtes une femme +supérieure! Il n'est question ici que des simples mortelles. + +--Moi, dis-je à mon tour avec une amertume extrême, je croyais qu'en +fait de femmes il n'y avait que les courtisanes qui eussent la passion +des diamans. + +Alida me regarda d'un air très-étonné. + +--Voilà une singulière idée! reprit-elle. Chez les créatures dont vous +parlez, cette passion-là n'existe pas du tout. Les diamants ne +représentent pour elles que des écus. Chez les femmes honnêtes, c'est +quelque chose de plus noble: cela représente les dons sacrés de la +famille ou les gages durables des affections sérieuses. Cela est si +vrai, que, ruinée, une véritable grande dame souffre mille privations +plutôt que de vendre son écrin. Elle n'en fait le sacrifice que pour +sauver ses enfants ou ses princes. + +--Ah! que cela est bien dit et que cela est vrai! s'écria Moserwald +enthousiasmé. Entre la femme et le diamant, il y a une attraction +surnaturelle! J'en ai vu mille exemples. Le serpent avait, dit une +légende, un gros diamant dans la tête; Ève vit ce feu à travers ses yeux +et fut fascinée. Elle s'y mira comme dans les glaces d'un palais +enchanté... + +--Voilà de la poésie, ou je ne m'y connais pas, dis-je en +l'interrompant. Et vous vous moquez des poëtes, vous! + +--Cela vous étonne, mon cher? reprit-il. C'est que je deviens poëte +aussi, apparemment, avec les personnes qui m'inspirent! + +En parlant ainsi, il lança sur Alida un regard enflammé qu'elle +rencontra et soutint avec une impassibilité extraordinaire. C'était le +comble du dédain ou de l'effronterie, car son grand oeil interrogateur +était toujours plein de mystères. Je ne pus supporter cette situation +douteuse, horrible pour elle, si elle n'était pas la dernière des +femmes. Je lui demandai à voir encore sa bague de vingt-cinq francs, et, +l'ayant regardée: + +--Je m'étonne beaucoup, lui dis-je, du peu d'attention que vous avez +accordée à une gemme si belle après l'aveu que vous venez de faire de +votre goût pour ces sortes de choses. Savez-vous bien, madame, que l'on +vous a vendu là une pierre d'un très-grand prix? + +--Comment? Quoi? Est-ce possible? dit-elle en reprenant la bague et en +la regardant. Est-ce que vous avez des connaissances dans cette +partie-là? + +--J'ai pour toute connaissance M. Moserwald, ici présent, qui, pas plus +tard qu'avant-hier, m'a montré une bague toute pareille, avec des +brillants comme ceux-ci, et qui me l'a offerte pour douze mille francs, +c'est-à-dire pour rien, selon lui, car elle vaut beaucoup plus. + +Devant cette interpellation directe, la figure de Moserwald se +décomposa, et le rapide coup d'oeil d'Alida, allant de lui à moi, acheva +de le bouleverser. + +Madame de Valvèdre ne se troubla pas. Elle garda quelques instants le +silence, comme si elle eût voulu résoudre un problème intérieur; puis, +me présentant la bague: + +--Qu'elle ait ou non de la valeur, dit-elle, je la trouve décidément +fort laide. Voulez-vous me faire le plaisir de la jeter par la fenêtre? + +--Vraiment? par la fenêtre? s'écria Moserwald incapable de maîtriser son +émotion. + +--Vous voyez bien, lui répondit Alida, que c'est une chose qui a été +perdue, trouvée par votre coreligionnaire de Varallo, et vendue sans +qu'il en ait connu la valeur. Eh bien, il faut rendre cette chose à sa +destinée, qui est d'être ramassée dans la boue par les personnes qui ne +craignent pas de se salir les mains. + +Moserwald, poussé à bout, eut beaucoup de sang-froid et de présence +d'esprit. Il me pria de lui donner la bague, et, comme je la lui rendais +avec l'affectation d'une restitution légitime, il la remit à son doigt +en disant: + +--Puisqu'elle devait être jetée aux ordures, je la ramasse, moi. Je ne +sais d'où elle sort, mais je sais qu'elle a été purifiée à tout jamais +en passant une journée au doigt de madame de Valvèdre! Et maintenant, +qu'elle vaille vingt-cinq sous ou vingt-cinq mille francs, elle est sans +prix pour moi et ne me quittera jamais! Là-dessus, ajouta-t-il en se +levant et en me regardant, je pense que ces dames sont fatiguées, et +qu'il serait temps... + +--M. Obernay et M. Valigny ne se retirent pas encore, répondit madame de +Valvèdre avec une intention désespérante; mais vous êtes libre, d'autant +plus que vous partez demain matin, j'imagine! Quant à la bague, vous ne +pouvez pas la garder. Elle est à moi. Je l'ai payée et ne vous l'ai pas +donnée... Rendez-la moi! + +Les gros yeux de Moserwald brillèrent comme des escarboucles. Il crut +son triomphe assuré en dépit d'un congé donné pour la forme, et rendit +la bague avec un sourire qui signifiait clairement: «Je savais bien +qu'on la garderait!» Madame de Valvèdre la prit, et, la jetant hors de +sa chambre sur le palier, par la porte ouverte, elle ajouta: + +--La ramassera qui voudra! elle ne m'appartient plus; mais celui qui la +portera en mémoire de moi pourra se vanter d'avoir là une chose que je +méprise profondément. + +Moserwald sortit dans un état d'abattement qui me fit peine à voir. +Paule n'avait absolument rien compris à cette scène, à laquelle, +d'ailleurs, elle avait donné peu d'attention. Quant à Obernay, il avait +essayé un instant de comprendre; mais il n'en était pas venu à bout, et, +attribuant tout ceci à quelque étrange caprice de madame de Valvèdre, il +avait repris tranquillement l'analyse de la _saxifraga retusa_. + + + + +III + + +J'avais suivi Moserwald sans affectation, pensant bien que, s'il avait +du coeur, il me demanderait compte de la manière dont j'avais servi sa +cause. Je le vis hésiter à ramasser sa bague, hausser les épaules et la +reprendre. Dès qu'il m'aperçut, il m'attira jusque dans sa chambre et me +parla avec beaucoup d'amertume, raillant ce qu'il appelait mes préjugés +et déclarant mon austérité la chose du monde la plus ridicule. Je le +laissai à dessein devenir un peu grossier dans ses reproches, et, quand +il en fut là: + +--Vous savez, mon cher monsieur, lui dis-je, que, si vous n'êtes pas +content, il y a une manière de s'expliquer, et me voici à vos ordres. +N'allez pas plus loin en paroles; car je serais forcé de vous demander +la réparation que je vous offre. + +--Quoi? qu'est-ce à dire? fit-il avec beaucoup de surprise. Vous voulez +vous battre? Eh bien, voilà un trait de lumière, un aveu! Vous êtes mon +rival, et c'est par jalousie que vous m'avez si brutalement ou si +maladroitement trahi! Dites que c'est là votre motif, alors je vous +comprends et je vous pardonne. + +Je lui déclarai que je n'avais aucun aveu à faire, et que je ne tenais +pas à son pardon; mais, comme je ne voulais pas perdre avec lui les +précieux instants que je pouvais passer encore auprès de madame de +Valvèdre ce soir-là, je le quittai en l'engageant à faire ses +réflexions, et en lui disant que dans une heure je serais chez lui. + +La galerie de bois découpé faisant extérieurement le tour de la maison, +je revins par là à l'appartement de madame de Valvèdre; mais je la +trouvai sur cette galerie, et venant à ma rencontre. + +--J'ai une question à vous adresser, me dit-elle d'un ton froid et +irrité. Asseyez-vous là. Nos amis sont encore plongés dans la botanique. +Comme il est au moins inutile de les mettre au courant d'un accident +ridicule, nous pouvons échanger ici quelques mots. Vous plaît-il de me +dire, monsieur Francis Valigny, quel rôle vous avez joué dans cet +incident, et comment vous avez été informé de ce que vous m'avez donné à +deviner? + +Je lui racontai tout avec la plus entière sincérité. + +--C'est bien, dit-elle, vous avez eu bonne intention, et vous m'avez +réellement rendu service en m'empêchant de donner un instant de plus +dans un piège que je ne veux pas qualifier. Vous auriez pu être moins +acerbe dans la forme; mais vous ne me connaissez pas, et, si vous me +prenez pour une femme perdue, ce n'est pas plus votre faute que la +mienne. + +--Moi! m'écriai-je, je vous prends... Moi qui...! + +Je me mis à balbutier d'une manière extravagante. + +--Laissez, laissez, reprit-elle. Ne vous défendez pas de vos +préventions, je les connais. Elles ont percé trop brutalement, lorsqu'à +propos de ma théorie tout impersonnelle sur les diamants, vous avez dit +que c'était un goût de courtisane! + +--Mais, au nom du ciel, laissez-moi jurer que je n'ai pas dit cela! + +--Vous l'avez pensé, et vous avez dit l'équivalent. Écoutez, je viens de +recevoir ici, de la part de ce juif et par contre-coup de la vôtre, une +mortelle insulte. Ne croyez pas que le dédain qui me préserve de la +colère me garantisse d'une réelle et profonde douleur... + +Je vis, aux rayons de la lune, un ruisseau de larmes briller comme un +flot de perles sur les joues pâles de cette charmante femme, et, sans +savoir ce que faisais, encore moins ce que je disais, je tombai à ses +pieds en lui jurant que je la respectais, que je la plaignais, et que +j'étais prêt à la venger. Peut-être en ce moment m'arriva-t-il de lui +dire que je l'aimais. Troublés tous deux, moi de sa douleur, elle de ma +subite émotion, nous fûmes quelques instants sans nous entendre l'un +l'autre et sans nous entendre nous-mêmes. + +Elle surmonta ce trouble la première, et, répondant à une parole que je +lui répétais pour atténuer ma faute: + +--Oui, je le sais, dit-elle, vous êtes un enfant; mais, s'il n'y a rien +de généreux comme un enfant qui croit, il n'y a rien de terrible et de +cruel comme un enfant qui doute, et vous êtes l'ami, l'_alter ego_ d'un +autre enfant bien plus sceptique et bien plus brutal que vous... Mais je +ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec l'autre. Il faut que l'aimable +et douce Paule de Valvèdre soit heureuse. Vous êtes déjà son ami, +puisque vous êtes celui de son fiancé; ou j'aurais tort contre vous +trois, ou, en me donnant raison contre vous deux, Paule souffrirait. +Permettez donc que je m'explique avec vous, et que je vous dise un peu +qui je suis. Ce sera dit en deux mots. Je suis une personne _accablée, +finie_, inoffensive par conséquent. Henri Obernay m'a présentée à vous, +je le sais, comme une plaintive et ennuyeuse créature, mécontente de +tout et accusant tout le monde. C'est sa thèse, il l'a soutenue devant +moi; car, s'il est mal élevé, il est sincère, et je sais bien que je +n'ai pas en lui un ennemi perfide. Dites-lui que je ne me plains de +personne, et, ceci établi, fuites-lui part du motif qui m'amenait ici, +vous qui savez et devez taire celui qui va dès demain me faire repartir. + +--Demain! vous partez demain? + +--Oui, si M. Moserwald reste, et je n'ai aucune autorité sur lui. + +--Il partira, je vous en réponds! + +--Et moi, je vous défends d'épouser ma querelle! De quel droit, s'il +vous plaît, prétendriez-vous me compromettre en vous faisant mon +chevalier? + +--Mais pourquoi donc voulez-vous partir, mon Dieu? Est-ce que les +outrages de cet homme vous atteignent? + +--Oui, l'outrage atteint toujours une veuve dont le mari est vivant. + +--Ah! madame, vous êtes méconnue et délaissée, je le savais bien, moi! +mais... + +--Il n'y a pas de _mais_. Les choses sont ainsi. M. de Valvèdre est un +homme infiniment respectable, qui sait tout, excepté l'art de faire +respecter la femme qui porte son nom; mais cette femme sait heureusement +ce qu'elle doit à ses enfants, et, pour se faire respecter elle-même, +elle n'a qu'un refuge, la retraite et la solitude. Elle y retournera +donc, et, puisque vous savez pourquoi elle y rentre, sachez aussi +pourquoi elle en était sortie un instant. Il faut que la solitude qu'on +lui a choisie soit au moins à elle, et que personne n'ait le droit de +l'y troubler. Eh bien, je ne me plains pas; mais, cette fois, je +réclame. Mademoiselle Juste de Valvèdre m'est une société antipathique. +Mon mari assure qu'il ne l'a pas placée auprès de moi pour me +surveiller, mais pour servir de chaperon à Paule, et ne pas me +condamner, disait-il, à un rôle qui n'est pas encore de mon âge. +Cependant, mademoiselle Juste de Valvèdre s'est faite oppressive et +offensante. J'ai supporté cela cinq ans: je suis au bout de mes forces. +Le moment logique et naturel d'en finir est venu, puisque le mariage de +Paule avec Obernay est résolu, et devait être célébré au commencement de +l'année. M. de Valvèdre semble l'avoir oublié, et Henri, comme tous les +savants, a beaucoup de patience en amour. Je venais donc dire à mon +mari: «Paule s'ennuie, et, moi, je me meurs de lassitude et de dégoût. +Mariez Paule, et délivrez-moi de Juste, ou, si Juste doit rester +souveraine dans ma maison, permettez-moi de transporter mes enfants et +mes pénates auprès de Paule, à Genève, où elle doit demeurer après son +mariage. Et, si cela ne convient pas à Obernay, laissez-moi chercher ou +fixez-moi une autre retraite, un ermitage dans une thébaïde quelconque, +pourvu que je sois délivrée de l'autorité tout à fait illégitime d'une +personne que je ne puis aimer.» J'espérais, je croyais trouver M. de +Valvèdre ici. Il a pris son vol vers les nuages, où je ne puis +l'atteindre. Je ne voulais pas et je ne veux pas écrire: écrire accuse +trop les torts des absents. Je ne veux pas non plus m'expliquer +directement avec Obernay sur le compte de mademoiselle Juste. Il lui est +très attaché et ne manquerait pas de lui donner raison contre moi. Nous +nous froisserions mutuellement, comme cela est arrivé déjà. Puisque je +ne puis attendre M. de Valvèdre ici, je vous charge au moins d'expliquer +à Henri le motif en apparence si inquiétant et si mystérieux de mon +voyage. S'il aime Paule, il fera quelque effort pour hâter son mariage +et ma délivrance. J'ai dit. Oubliez-moi et portez-vous bien. + +En achevant cette explication sur un ton d'enjouement qui refoulait un +profond sanglot, elle me tendit la main et se leva pour me quitter. + +Je la retins. + +--Je vous jure, m'écriai-je, que vous ne partirez pas, que vous +attendrez M. de Valvèdre ici, et que vous mènerez à bien un projet qui +n'a rien que de légitime et de raisonnable. Je vous jure que Moserwald, +s'il ne part pas, n'osera plus lever les yeux sur vous, car Obernay et +moi l'en empêcherons. Nous en avons le droit, puisque Obernay va devenir +votre beau-frère, et que je suis son _alter ego_, vous l'avez dit. Notre +devoir est donc de vous défendre et de ne pas même souffrir qu'on vous +importune. Je vous jure enfin qu'Henri ne prendra pas obstinément le +parti d'une autre personne qui vous déplaît et qui ne peut pas avoir +raison contre vous. Henri aime ardemment sa fiancée, je ne crois pas à +la patience qu'il affecte; de grâce, madame, croyez en nous, croyez en +moi: je comprends l'honneur que vous venez de me faire eu me parlant +comme à quelqu'un de votre famille, et, dès ce jour, je vous suis dévoué +jusqu'à la mort. + +La chaleur de mon zèle ne parut pas effrayer madame de Valvèdre: elle +avait pleuré, elle était brisée; elle sembla se laisser aller +instinctivement au besoin de se fier à un ami. Je ne comprenais pas, +moi, qu'une femme si ravissante, si fière et si douce en même temps, fût +isolée dans la vie à ce point d'avoir besoin de la protection d'un +enfant qu'elle voyait pour la première fois. J'en étais surpris, indigné +contre son mari et sa famille, mais follement heureux pour mon compte. + +En la quittant, je me rendis chez Moserwald. + +--Eh bien, lui dis-je, où en sommes-nous? Nous battrons-nous? + +--Ah! vous arrivez en fier-à-bras, répondit-il, parce que vous croyez +peut-être que je reculerais? Vous vous trompez, mon cher, je sais me +battre et je me bats quand il le faut. J'ai eu trop d'aventures de +femmes pour ne pas savoir qu'il faut être brave à l'occasion; mais il +n'y a pas ici de motif suffisant, et je ne suis pas en colère. J'ai du +chagrin, voilà tout. Consolez-moi, ce sera beaucoup plus humain et plus +sage. + +--Vous voulez que je vous console? + +--Oui, vous le pouvez; dites-moi que vous n'êtes pas son amant, et je +garderai l'espérance. + +--Son amant! quand je l'ai vue hier pour la première fois! Mais pour +quelle femme la prenez-vous donc, esprit corrompu et salissant que vous +êtes? + +--Vous me dites des injures; vous êtes amoureux d'elle! Oui, oui, c'est +clair. Vous vous êtes moqué de moi; vous m'avez dit que vous la trouviez +laide, vous m'avez offert de me servir..., et j'ai donné dans le +panneau. Àh! comme l'amour rend bête! Vous, cela vous a donné de +l'esprit: c'est la preuve que vous aimez moins que moi! + +--Vous avez la prétention d'aimer, vous qui ne connaissez que les voies +de l'infamie, et qui croyez pouvoir acheter l'amour? + +--Voilà vos exagérations, et je m'étonne qu'un garçon aussi intelligent +que vous comprenne si mal la réalité. Comment! c'est outrager une femme +que de la combler de présents et de richesses sans lui rien demander? + +--Mais on connaît cette manière de ne rien demander, mon cher! Elle est +à l'usage de tous les nababs impertinents, elle constate une confiance +intérieure, une attente tranquille et perfide dont une femme d'honneur +doit s'indigner. C'est une manière de placer un capital sur la certitude +d'un plaisir personnel et sur l'inévitable lâcheté de la personne +séduite: beau désintéressement en vérité, et, si j'étais femme, j'en +serais singulièrement touchée! + +Moserwald subit mon indignation avec une douceur étonnante. Assis devant +une table, la tête dans ses mains, il paraissait réfléchir. Quand il +releva la tête, je vis avec la plus grande surprise qu'il pleurait. + +--Vous m'avez fait du mal, dit-il, beaucoup de mal; mais je ne vous en +veux pas. J'ai mérité tout cela par mon manque d'esprit et d'éducation. +Que voulez-vous! je n'ai jamais fait la cour à une femme si haut placée, +moi, et ce que j'imagine de plus _artiste_ et de plus délicat est +précisément ce qui l'offense le plus..., tandis que vous... avec rien, +avec des airs et des paroles, vous qui ne la connaissez que d'hier et +qui ne l'aimez certainement pas comme je l'aime, moi, depuis deux +ans..., car il y a deux ans, oui, deux ans que j'en suis malade, que +j'en deviens fou chaque fois que je la rencontre!... J'en perds +l'esprit, entendez-vous, mon cher? Et je vous le dis, à vous, mon rival, +destiné à me supplanter parce que vous avez pour vous la musique du +sentiment, et que les femmes les plus sensées se laissent endormir par +cette musique-là... Cela ne les amuse pas toujours, mais cela flatte +leur vanité quelquefois plus que les parures et que le bonheur. Eh bien, +je le répète, je ne vous en veux pas. C'est votre droit, et, si vous +m'en voulez de ce que j'ai fait, vous manquez d'esprit. Nous ne nous +devons rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? nous n'avons donc pas de +motifs pour nous haïr. Au fond, je vous aime, je ne sais pas pourquoi; +un instinct, un caprice d'esprit, peut-être une idée romanesque, parce +que vous aimez la même femme que moi, et que nous devons nous retrouver +plus d'une fois emboîtant le pas derrière elle. Qui sait? nous serons +peut-être éconduits tous deux, et peut-être aussi vous d'abord..., moi +plus tard... Enfin je n'y renonce pas, vous voyez! Je vous le +promettrais que je mentirais, et je suis la franchise même. Je pars +demain matin; c'est ce que vous désirez? Je le désire également. Votre +Obernay m'ennuie, et cette belle-soeur me gène. Adieu donc, mon +très-cher, et au revoir... Ah! attendez! vous êtes pauvre, et vous +croyez qu'on peut se passer d'argent en amour. Grave erreur! il vous en +faut, ou il vous en faudra bientôt, ne fût-ce que pour payer une chaise +de poste au besoin! Voilà mon blanc-seing. Donnez-le n'importe où, à +n'importe quel banquier,... on vous comptera la somme que vous jugerez +nécessaire. Je m'en rapporte à votre délicatesse et à votre discrétion! +Direz-vous à présent que les juifs n'ont rien de bon? + +Je lui saisis le bras au moment où il me présentait sa signature, qu'il +venait de tracer rapidement avec quelques mots d'argot financier sur une +feuille de papier blanc. Je le forçai de remettre cela sur la table sans +que mes mains y eussent touché. + +--Un instant! lui dis-je; avant de nous quitter, je veux savoir, je veux +comprendre l'étrangeté de votre conduite. Je ne me paye pas de paroles +vagues, et je ne vous crois pas fou. Vous me prenez pour un rival, pour +un rival heureux qui plus est, et vous voulez me fournir les moyens qui, +selon vous, me sont nécessaires pour assouvir ma passion! Quel est ce +calcul? Répondez, répondez, ou je prendrai pour une grave injure l'offre +que vous me faites, car je perds patience, je vous en avertis. + +Je parlais avec tant de fermeté, que Moserwald se déconcerta. Il resta +pensif un instant; puis il répondit, avec un beau et franc sourire qui +me le montra sous un jour nouveau, tout à fait inexplicable. + +--Vous ne le devinez pas, enfant, mon calcul? C'est que vous voulez voir +un calcul où il n'y en a pas! C'est un élan et une inspiration tellement +naturels... + +--Vous voulez acheter ma reconnaissance? + +--Précisément, et cela pour que vous ne parliez pas de moi avec aversion +et mépris à cette femme que j'aime... Vous refusez mes services? +N'importe! vous ne pourrez pas oublier avec quelle courtoisie je vous +les ai offerts, et un jour viendra où vous les réclamerez. + +--Jamais! m'écriai-je indigné. + +--Jamais? reprit-il. Dieu lui-même ne connaît pas ce mot-là; mais, pour +le moment, je m'en empare: c'est un aveu de plus de votre amour! + +Je sentis que, quelle que fut mon attitude, légère ou sérieuse, je +n'aurais pas le dernier mot avec cet homme bizarre, têtu autant que +souple, et naïf autant que rusé. Je brûlai devant lui son blanc-seing; +mais je ne sais avec quel art il tourna la fin de notre entretien. Il +est de fait qu'en le quittant je m'aperçus qu'il m'avait forcé de le +remercier, et que, venu là en humeur de le battre, je m'en allais en +touchant la main qu'il me tendait. + +Il partit au point du jour, laissant notre hôte et tous les gens de la +maison et du village enthousiasmés de sa générosité. Il n'eût pas fait +bon le traiter de juif devant eux; je crois qu'on nous eût lapidés. + +Je ne saurais dire si je dormis mieux cette nuit-là que les précédentes. +Je crois qu'à cette époque j'ai dû passer des semaines entières sans +sommeil et sans en sentir le besoin, tant la vie s'était concentrée dans +mon imagination. Le lendemain, Paule et Obernay vinrent déjeuner dans la +salle basse avec Alida. Ils avaient forcé madame de Valvèdre à une +explication qui, contrairement aux prévisions de celle-ci, n'avait amené +aucun orage. Il est bien vrai qu'Henri avait défendu le caractère et les +intentions de mademoiselle Juste; mais Paule avait tout apaisé en +déclarant que sa soeur aînée avait outre-passé son mandat, qu'au lieu de +se borner à soulager madame de Valvèdre des soins de la famille et du +ménage, elle avait usurpé une autorité qui ne lui appartenait pas, en un +mot qu'Alida avait raison de se plaindre, et qu'elle-même avait souffert +une certaine persécution très-injuste et très-fâcheuse pour avoir voulu +défendre les droits de la véritable mère de famille. + +Obernay n'aimait pas Alida, et il aimait encore moins que sa fiancée +prît parti pour elle; mais il craignait avant tout d'être injuste, et, +en présence de cet intérieur troublé, il jugea fort sainement qu'il +fallait céder sous peine d'exaspérer. Puis, la question de son prochain +mariage se trouvant soulevée par l'incident, il éprouva tout à coup une +vive reconnaissance pour madame de Valvèdre, et passa dans son camp avec +armes et bagages. Si botaniste qu'il fût, il était homme et amoureux. +Quelques mots de lui, pendant qu'on servait le déjeuner, me mirent au +courant de ce qui s'était passé la veille au soir après ma sortie, et de +ce qui avait été décidé le matin même après la nouvelle du départ de +Moserwald. On devait attendre à Saint-Pierre le retour de Valvèdre, afin +de lui soumettre le voeu commun, à savoir le prochain mariage de Paule +et l'expulsion à l'amiable de mademoiselle Juste. Cette dernière mesure, +venant de l'initiative apparente du chef de la famille, ne pouvait +manquer d'être à la fois absolue et douce dans la forme. + +Le séjour d'Alida à Saint-Pierre pouvait donc durer huit jours, quinze +jours, peut-être davantage. M. de Valvèdre avait mis dans ses prévisions +qu'il redescendrait peut-être la montagne par le versant qui nous était +opposé, et que, là, renouvelant ses provisions et ses guides, il +recommencerait l'ascension d'un autre côté, si ses premiers efforts +n'avaient pas abouti. Quels souhaits je fis dès lors pour l'insuccès de +l'exploration scientifique! Alida semblait calmée et presque gaie de ce +campement dans la montagne. Elle me parlait avec douceur et abandon, +elle me souffrait auprès d'elle. J'étais assis à la même table. Elle +projetait une promenade, et ne me défendait pas de l'accompagner. +J'étais tout espoir et tout bonheur, en même temps que la douleur de +l'avoir offensée un instant restait en moi comme un remords. + +Il y a un langage mystérieux entre les âmes qui se cherchent. Ce langage +n'a même pas besoin du regard pour persuader; il est complétement +inappréciable aux yeux comme aux oreilles des indifférents; mais il +traverse le milieu obscur et borné des perceptions physiques, il +embrasse je ne sais quels fluides, il va d'un coeur à l'autre sans se +soumettre aux manifestations extérieures. Alida me l'a dit souvent +depuis. Dès cette matinée, où je ne songeai pas à lui exprimer mon +repentir et ma passion par un seul mot, elle se sentit adorée, et elle +m'aima. Je ne lui fis point de _déclaration_, elle ne me fit point +d'_aveux_, et pourtant, le soir de ce jour-là, nous lisions dans la +pensée l'un de l'autre et nous tremblions de la tête aux pieds quand, +malgré nous, nos regards se rencontraient. + +A la promenade, je ne la quittai pas d'un instant. Elle était +médiocrement marcheuse, et, ne se résignant pas à emprisonner ses petits +pieds dans de gros souliers, elle s'en allait, adroite, insouciante, +mais vite meurtrie et fatiguée, à travers les pierres de la montagne et +les galets du torrent, avec ses bottines minces, son ombrelle dans une +main, un gros bouquet de tleurs sauvages dans l'autre, et laissant sa +robe s'accrocher à tous les obstacles du chemin. Obernay allait devant +avec Paule, emportés tous deux par une ardeur d'herborisation effrénée; +puis ils faisaient de longues pauses pour comparer, choisir et parer les +échantillons qu'ils emportaient. Nous n'avions pas de guide; Henri nous +en dispensait. Il me confiait madame de Valvèdre, heureux de n'avoir pas +à se préoccuper d'elle et de pouvoir être tout entier à son intrépide et +infatigable élève. + +--Suivez-nous ou devancez-nous, m'avait-il dit; il suffit que vous ne +nous perdiez pas de vue. Je ne vous mènerai pas dans des endroits +dangereux. Pourtant surveille un peu madame de Valvèdre, elle est fort +distraite et ne doute de rien. + +J'avais eu, moi, l'infâme hypocrisie de lui dire que j'étais la victime +de la journée et que j'aimerais bien mieux herboriser à ma manière, +c'est-à-dire errer et contempler à ma guise, que d'accompagner cette +belle dame nonchalante et fantasque. + +--Prends patience pour aujourd'hui, avait répondu Obernay; demain, nous +arrangerons cela autrement. Nous lui donnerons un mulet et un guide. + +Candide Obernay! + +Je fis si bien, que ces quatre heures de promenade furent un tête-à-tête +ininterrompu avec Alida. Quand nos compagnons s'arrêtaient, je la +faisais marcher, afin, disais-je, de n'avoir pas à se presser pour les +rejoindre quand ils reprendraient les devants, et, quand nous avions un +peu d'avance, je l'invitais à se reposer jusqu'à ce que nous les +vissions se remettre en marche. Je ne lui disais rien. J'étais auprès +d'elle ou autour d'elle comme un chien de garde, ou plutôt comme un +esclave intelligent occupé à écarter les épines et les cailloux de son +chemin. Si elle regardait un brin d'herbe sur le revers du rocher, je +m'élançais, au risque de me tuer, pour le lui rapporter en un clin +d'oeil. Je tenais son ombrelle quand elle était assise, je débarrassais +son écharpe des brins de mousse qu'elle avait ramassés en frôlant les +sapins; je lui trouvais des fraises là où il n'y en avait pas; je crois +que j'aurais fait fleurir des camellias sur le glacier. Et je prenais +tous ces soins classiques, je lui rendais tous ces hommages, aujourd'hui +passés de mode et dès lors assez rebattus, avec une ivresse de bonheur +qui m'empêcha d'être ridicule. Elle essaya bien d'abord de s'en moquer; +mais, voyant que je me livrais tout entier à son dédain et à son ironie +sans me plaindre et sans me décourager, elle devint sérieuse, et je +sentis qu'à chaque instant elle s'attendrissait. + +Le soir, dans sa chambre, après le départ des fusées qui nous +signalèrent l'expédition dans une région moins élevée que la veille, +mais plus éloignée au flanc de la montagne, elle reprit sa broderie, et +les fiancés reprirent leur étude. Je m'assis auprès d'elle et lui offris +de lui faire la lecture à voix basse. + +--Je veux bien, dit-elle avec douceur en me montrant mon volume de +poésies sur son guéridon. J'ai tout lu, mais les vers se laissent +relire. + +--Non, pas ceux-ci! ils sont médiocres. + +--Ils sont jeunes, ce n'est pas la même chose. N'avons-nous pas fait +hier le panégyrique de la jeunesse? + +--Il y a jeunesse et jeunesse, celle qui attend l'amour et celle qui +l'éprouve. La première parle beaucoup pour ne rien dire, la seconde ne +dit rien et comprend l'infini. + +--Voyons toujours le rêve de la première! + +--Soit! On pourra s'en moquer, n'est-ce pas? + +--Non! je prends l'enfant sous ma protection. J'ai lu, dans les dix +lignes de la préface, que l'auteur n'avait que vingt ans. A propos, +croyez-vous qu'il les ait encore? + +--Le livre est daté de 1832; mais c'est égal, si vous voulez que +l'auteur n'ait pas vieilli... + +--Quel âge avez-vous donc, vous? + +--Je n'en sais rien; j'ai l'âge que Votre Majesté voudra. + +Je retrouvais le courage de plaisanter, parce que je voyais Obernay +m'écouter d'une oreille. Quand il crut s'être convaincu que je n'avais +que des riens à échanger avec cette femme réputée par lui frivole, il +n'écouta plus; mais alors je ne trouvai plus rien à dire, l'émotion me +prit à la gorge, et je sentis qu'il me serait impossible de lire une +page. Alida s'en aperçut bien, et, reprenant le livre: + +--Je vois, dit-elle, que vous méprisez beaucoup mon petit poète; moi, +sans l'admirer précisément, je l'aimais. Puisque vous faites si peu de +cas de l'ingénuité romanesque, je ne vous le rendrai pas, je vous en +avertis. Est-ce que vous le connaissez, ce garçon-là? + +--Il est anonyme. + +--Ce n'est pas une raison. + +--C'est vrai. Je peux parler de lui sans le compromettre et vous dire ce +qu'il est devenu. Il est resté anonyme et ne fait plus de vers. + +--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est devenu savant? dit-elle en baissant la +voix et comme pénétrée d'effroi. + +--Vous détestez donc bien la science? repris-je en baissant la voix +aussi. Oh! ne vous gênez pas, je ne sais rien au monde! + +--Vous avez bien raison; mais je ne peux rien dire ici. Nous parlerons +de cela demain à la promenade. + +--Nous parlerons! je ne crois pas! + +--Pourquoi? Voyons, dit-elle en s'efforçant de faire envoler en paroles +l'émotion qui m'accablait et qu'elle ne voulait plus subir en dépit +d'elle-même, pourquoi ne nous sommes-nous rien dit aujourd'hui? Moi, je +suis taciturne, mais c'est par timidité. Une ignorante qui a vécu dix +ans avec des oracles a dû prendre l'habitude de se taire; mais vous? +Allons, puisque vous n'êtes en train ni de lire ni de causer, vous +devriez me faire un peu de musique... Non? Je vous en prie! + +Madame de Valvèdre, je l'ai su plus tard, était une séduisante enfant +qu'il fallait toujours occuper et distraire pour l'arracher à une +mélancolie profonde. Elle sentait si bien ce besoin, qu'elle allait +quêtant les soins et les attentions avec une naïveté désoeuvrée qui la +faisait paraître tantôt coquette, tantôt voluptueuse. Elle n'était ni +l'un ni l'autre. L'ennui et le besoin d'émotions étaient les mobiles de +toute sa conduite, dirai-je aussi de ses attachements?... Je ne sus pas +résister à sa prière et j'obtins seulement la permission de faire de la +musique à distance. Placé au bout de la galerie, je fis chanter mon +hautbois comme une voix de la nuit. Le bruit des cascades de la +montagne, la magie du clair de lune aidèrent au prestige; Alida fut +vivement émue, les fiancés eux-mêmes m'écoutèrent avec intérêt. Quand je +rentrai, le bon Obernay m'accabla d'éloges; la candide Paule aussi se +fit la complice de mon succès. Madame de Valvèdre ne me dit rien; elle +dit aux autres à demi-voix--mais je l'entendis bien--que j'avais le +talent le plus sympathique qu'elle eût encore rencontré. + +Que se passa-t-il durant les deux jours qui suivirent? Je n'eus pas la +hardiesse de me déclarer et je fus compris; je tremblais d'être repoussé +si je parlais. Mon ingénuité était grande: on lisait clairement dans mon +coeur, et on se laissait adorer. + +Le troisième jour, Obernay me prit à l'écart après le départ des fusées. + +--Je suis inquiet et je pars, me dit-il; le signal que je viens +d'expliquer à ces dames comme n'annonçant rien de fâcheux était presque +un signal de détresse. Valvèdre est en péril; il ne peut ni monter ni +descendre, et le temps menace. Pour rien au monde, il ne faut inquiéter +Paule ni avertir Alida; elles voudraient me suivre, ce qui rendrait tout +impossible. Je viens d'inventer une migraine, et je suis censé me +retirer pour dormir; mais je me mets en route sur l'heure avec les +guides, qui, par mon ordre, sont toujours prêts. Je marcherai toute la +nuit, et, demain, j'espère rejoindre l'expédition dans l'après-midi. Tu +le sauras, s'il m'est possible de t'envoyer une fusée dans la soirée. Si +tu ne vois rien, il n'y aura rien à dire, rien à faire; tu t'armeras de +courage en te disant que ce n'est pas une preuve de désastre, mais que +la provision de pièces d'artifice est épuisée ou endommagée, ou bien +encore que nous sommes dans un pli de terrain qui ne nous permet pas +d'être vus d'ici. Quoi qu'il arrive, reste auprès de ces deux femmes +jusqu'à mon retour, ou jusqu'à celui de Valvèdre... ou jusqu'à une +nouvelle quelconque... + +--Je vois, lui dis-je, que tu n'es pas sûr de revenir! Je veux +t'accompagner! + +--N'y songe pas, tu ne ferais que me retarder et compliquer mes +préoccupations. Tu es nécessaire ici. Au nom de l'amitié, je te demande +de me remplacer, de protèger ma fiancée, de soutenir son courage au +besoin... de lui donner patience, si, comme je l'espère, il ne s'agit +que de quelques jours d'absence, enfin d'aider madame de Valvèdre à +rejoindre ses enfants, si... + +--Allons, ne croyons pas au malheur! Pars vite, c'est ton devoir; je +reste, puisque c'est le mien. + +Il fut convenu que, le lendemain matin, j'expliquerais l'absence d'Henri +en disant qu'il avait reçu un message de M. de Valvèdre, lequel +l'envoyait faire des observations sur une montagne voisine; que, pour la +suite, j'inventerais au besoin d'autres prétextes de son absence en +m'inspirant des circonstances qui pourraient se présenter. + +J'entrais donc dans le poëme de l'amour heureux sous les plus funèbres +auspices. J'avoue que je m'inquiétais médiocrement de M. de Valvèdre. Il +suivait sa destinée, qui était de préférer la science à l'amour ou tout +au moins au bonheur domestique; il y risquait, par conséquent, son +honneur conjugal et sa vie. Soit! c'était son droit, et je ne voyais pas +pourquoi je l'aurais plaint ou épargné; mais Obernay m'était un grave +sujet d'effroi et de tristesse. J'eus beaucoup de peine à paraître calme +en expliquant son départ. Heureusement, mes compagnes furent aisément +dupes. Alida était plutôt portée à se plaindre des périlleuses +excursions de son mari qu'à s'en tounnenter. Il était facile de voir +qu'elle était humiliée d'avoir perdu l'ascendant qui l'avait retenu +plusieurs années dans son ménage. Elle ne paraissait plus en souffrir +pour son propre compte, mais elle en rougissait devant le inonde. Quant +à Paule, elle croyait si religieusement à la confiance et à la sincérité +d'Obernay, qu'elle combattit bravement un premier mouvement d'inquiétude +en disant: + +--Non, non! Henri ne m'eût pas trompée. Si mon frère était en danger, il +me l'eût dit. Il n'eût pas douté de mon courage, il n'eût laissé à nul +autre que moi le soin de soutenir celui de ma belle-soeur. + +Le temps était brouillé, on ne sortit pas ce jour-là. Paule travailla +dans sa chambre; malgré l'air humide et froid, Alida passa l'après-midi +assise sur la galerie, disant qu'elle étouffait dans ces pièces écrasées +par un plancher bas. J'étais à ses côtés, et ne pouvais douter qu'elle +ne se prêtât au tête-à-tête; j'eusse été enivré la veille de tant de +bontés, mais j'étais mortellement triste en songeant à Obernay, et je +faisais de vains efforts pour me sentir heureux. Elle s'en aperçut, et, +sans songer à deviner la vérité, elle attribua mon abattement à la +passion contenue par la crainte. Elle me pressa de questions imprudentes +et cruelles, et ce que je n'eusse pas osé lui dire dans l'ivresse de +l'espérance, elle me l'arracha dans la fièvre de l'angoisse; mais ce +furent des aveux amers et remplis de ces injustes reproches qui +trahissent le désir plus que la tendresse. Pourquoi voulait-elle lire +dans mon coeur troublé, si le sien, qui paraissait calme, n'avait à +m'offrir qu'une pitié stérile? + +Elle ne fut pas blessée de mes reproches. + +--Écoutez, me dit-elle, j'ai provoqué cet abandon de votre part, vous +allez savoir pourquoi, et, si vous m'en savez mauvais gré, je croirai +que vous n'êtes pas digne de ma confiance. Depuis le premier jour où +nous nous sommes vus, vous avez pris vis-à-vis de moi une attitude +douloureuse, impossible. On m'a souvent reproché d'être coquette; on +s'est bien trompé, puisque la chose que je crains et que je hais le +plus, c'est de faire souffrir. J'ai inspiré plusieurs fois, je ne sais +pourquoi ni comment, des passions subites, je devrais plutôt dire des +fantaisies ardentes, offensantes même... Il en est pourtant que j'ai dû +plaindre, ne pouvant les partager. La vôtre... + +--Tenez, m'écriai-je, ne parlez pas de moi: vous me calomniez, ne +pouvant me comprendre! Il est possible que vous soyez douce et bonne, +mais vous n'avez jamais aimé! + +--Si fait, reprit-elle: j'ai aimé... mon mari! mais ne parlons pas +d'amour, il n'est pas question de cela. Ce n'est pas de l'amour que vous +avez pour moi! Oh! restez là, et laissez-moi tout vous dire. Vous +subissez une très-vive émotion auprès de moi, je le vois bien. Votre +imagination s'est exaltée, et vous me diriez que vous êtes capable de +tout pour m'obtenir, que je ne vous contredirais pas. Chez les hommes, +ces sortes de vouloirs sont aveugles; mais croyez-vous que la force de +votre désir vous crée un mérite quelconque? dites, le croyez-vous? Si +vous le croyez, pourquoi refuseriez-vous à M. Moserwald un droit égal à +ma bienveillance? + +Elle me faisait horriblement souffrir. Elle avait raison dans son dire; +mais n'avais-je pas raison, moi aussi, de trouver cette froide sagesse +bien tardive après trois jours de confiance perfide et de muet +encouragement? Je m'en plaignis avec énergie; j'étais outré et prêt à +tout briser, dusse-je me briser moi-même. + +Elle ne s'offensa de rien. Elle avait de l'expérience et peut-être +l'habitude de scènes semblables. + +--Tenez, reprit-elle quand j'eus exhalé mon dépit et ma douleur, vous +êtes malheureux dans ce moment-ci; mais je suis plus à plaindre que +vous, et c'est pour toute la vie... Je sens que je ne guérirai jamais du +mal que vous me faites, tandis que vous... + +--Expliquez-vous! m'écriai-je en serrant ses mains dans les miennes avec +violence. Pourquoi souffririez-vous à cause de moi? + +--Parce que j'ai un rêve, un idéal que vous contristez, que vous brisez +affreusement! Depuis que j'existe, j'aspire à l'amitié, à l'amour vrai; +je peux dire ce mot-là, si celui d'amitié vous révolte. Je cherche une +affection à la fois ardente et pure, une préférence absolue, exclusive, +de mon âme pour un être qui la comprenne et qui consente à la remplir +sans la déchirer. On ne m'a jamais offert qu'une amitié pédante et +despotique, ou une passion insensée, pleine d'égoïsme ou d'exigences +blessantes. En vous voyant... oh! je peux bien vous le dire, à présent +que vous l'avez déjà méprisée et refoulée en moi, j'ai senti pour vous +une sympathie étrange..., perfide, à coup sûr! J'ai rêvé, j'ai cru me +sentir aimée; mais, dès le lendemain, vous me haïssiez, vous +m'outragiez... Et puis vous vous repentiez aussitôt, vous demandiez +pardon avec des larmes, j'ai recommencé à croire. Vous étiez si jeune et +vous paraissiez si naïf! Trois jours se sont passés, et... voyez comme +je suis coquette et rusée! je me suis sentie heureuse et je vous le dis! +Il me semblait avoir enfin rencontré mon ami, mon frère..., mon soutien +dans une vie dont vous ne pouvez deviner les souffrances et les +amertumes!... Je m'endormais tranquille, insensée. Je me disais «C'est +peut-être enfin _lui_ qui est là!» Mais, aujourd'hui, je vous ai vu +sombre et chargé d'ennuis à mes côtés. La peur m'a prise, et j'ai voulu +savoir... A présent, je sais, et me voilà tranquille, mais morne comme +le chagrin sans remède et sans espoir. C'est une dernière illusion qui +s'envole, et je rentre dans le calme de la mort. + +Je me sentis vaincu, mais aussi j'étais brisé. Je n'avais pas prévu les +suites de ma passion, ou du moins je n'avais rêvé qu'une succession de +joies ou de douleurs terribles, auxquelles je m'étais vaillamment +soumis. Alida me montrait un autre avenir tout à fait inconnu et plus +effrayant encore. Elle m'imposait la tâche d'adoucir son existence +brisée et de lui donner un peu de repos et de bonheur au prix de tout +mon bonheur et de tout mon repos. Si elle voulait sincèrement m'éloigner +d'elle, c'était le plus habile expédient possible. Épouvanté, je gardai +un cruel silence en baissant la tête. + +--Eh bien, reprit-elle avec une douceur qui n'était pas sans mélange de +dédain, vous voyez! j'ai bien compris, et j'ai bien fait de vouloir +comprendre: vous ne m'aimez pas, et l'idée de remplir envers moi un +devoir de coeur vous écrase comme une condamnation à mort! Je trouve +cela tout simple et très-juste, ajouta-t-elle en me tendant la main avec +un doux et froid sourire, et, comme vous êtes trop sincère pour essayer +de jouer la comédie, je vois que je peux vous estimer encore. Restons +amis. Je ne vous crains plus, et vous pouvez cesser de vous craindre +vous-même. Vous aurez la vie triomphante et facile des hommes qui ne +cherchent que le plaisir. Vous êtes dans le réel et dans le vrai, n'en +soyez pas humilié. L'_anonyme_ ne fait plus de vers, m'avez-vous dit: il +a bien raison, puisque la poésie l'a quitté! Il lui reste une honnête +mission à remplir, celle de ne tromper personne. + +C'était là une sorte d'appel à mon honneur, et l'idée ne me vint pas que +je pusse être indigne même de la froide estime accordée comme un +pis-aller. Je n'essayai ni de me justifier ni de m'excuser. Je restai +muet et sombre. Alida me quitta, et bientôt je l'entendis causer avec +Paule sur un ton de tranquillité apparente. + +Mon coeur se brisa tout à coup. C'en était donc fait pour toujours de +cette vie ardente à laquelle j'étais né depuis si peu de jours, et qui +me semblait déjà l'habitude normale, le but, la destinée de tout mon +être? Non! cela ne se pouvait pas! Tout ce qu'Alida m'avait dit pour +refouler ma passion, pour me faire rougir de mes aspirations violentes, +ne servait qu'à en raviver l'intensité. + +--Égoïste, soit! me disais-je; l'amour peut-il être autre chose qu'une +expansion de personnalité irrésistible? Si elle m'en fait un crime, +c'est qu'elle ne partage pas mon trouble. Eh bien, je ne saurais m'en +offenser. J'ai manqué d'initiative, j'ai été maladroit: je n'ai su ni +parler ni me taire à propos. Cette femme exquise, blasée sur les +hommages rendus à sa beauté, m'a pris pour un enfant sans coeur et sans +force morale, capable de l'abandonner au lendemain de sa défaite. C'est +à moi de lui prouver maintenant que je suis un homme, un homme positif +en amour. Il est vrai, mais susceptible de dévouement, de reconnaissance +et de fidélité. Donnons-lui confiance en acceptant à titre d'épreuve +tous les sacrifices qu'il lui plaira de m'imposer. C'est à moi de la +persuader peu à peu, de fasciner sa raison, d'attendrir son coeur et de +lui faire partager le délire qui me possède. + +Je me jurai de ne pas être hypocrite, de ne me laisser arracher aucune +promesse de vertu irréalisable, et de faire simplement accepter ma +soumission comme une marque de respectueuse patience. J'écrivis quelques +mots au crayon sur une page de carnet: + +«Vous avez mille fois raison; je n'étais pas digne de vous. Je le +deviendrai, si vous ne m'abandonnez pas au désespoir.» + +Je rentrai chez elle sous le prétexte de reprendre un livre, je lui +glissai le billet presque sous les yeux de Paule, et je retournai sur la +galerie, où la réponse ne se fit pas attendre. Elle vint me l'apporter +elle-même en me tendant la main avec un regard et un sourire ineffables. + +--Nous essayerons! me dit-elle. + +Et elle s'enfuit en rougissant. + +J'étais trop jeune pour suspecter la sincérité de cette femme, et en +cela j'étais plus clairvoyant que ne l'eût été l'expérience, car cette +femme était sincère. Elle avait besoin d'aimer, elle aimait, et elle +cherchait le moyen de concilier le sentiment de sa fierté avec les élans +de son coeur avide d'émotions. Elle se réfugiait dans un _mezzo termine_ +où la vertu n'eût pas vu bien clair, mais où la pudeur alarmée pouvait +s'endormir quelque temps. Elle m'aidait à la tromper, et nous nous +trompions l'un l'autre en nous persuadant que la loyauté la plus stricte +présidait à ce contrat perfide et boiteux. Tout cela m'entraînait dans +un abîme. Je débutais dans l'amour par une sorte de parjure; car, en me +vouant à une vertu de passage dont j'étais avide de me dépouiller, +j'étais plus coupable que je ne l'avais été jusque-là en m'abandonnant à +une passion sans frein, mais sans arrière-pensée. + +Il ne me fut pas permis de m'en apercevoir suffisamment pour m'en +préserver. A partir de ce moment, Alida, exaltée par une reconnaissance +que j'étais loin de mériter, m'enivra de séductions invincibles. Elle se +fit tendre, naïve, confiante jusqu'à la folie, simple jusqu'à +l'enfantillage, pour me dédommager des privations qu'elle m'imposait. Sa +grâce et son abandon lui créèrent des périls inouïs avec lesquels elle +se joua comme si elle pouvait les ignorer. Sans doute, il y a un grand +charme dans ces souffrances de l'amour contenu qui attend et qui espère. +Elle en exaspéra pour moi les délices et les angoisses. Elle fut +passionnément coquette avec moi, ne s'en cachant plus et disant que cela +était permis à une femme qui aimait éperdument et qui voulait donner à +son amant tout le bonheur conciliable avec sa pudeur et ses devoirs: +étrange sophisme, où elle puisait effectivement pour son compte tout le +bonheur dont elle était susceptible, mais dont les âcres jouissances +détérioraient mon âme, annulaient ma conscience et flétrissaient ma foi! + +Deux jours se passèrent sans que j'eusse aucun signal de la montagne, +aucune nouvelle d'Obernay. Cette mortelle inquiétude me rendit plus âpre +au bonheur, et le remords ajoutait encore à l'étourdissement de mes +coupables joies. Le soir, seul dans ma chambre, je frissonnais à l'idée +qu'en ce moment peut-être Obernay et Valvèdre, ensevelis sous les +glaces, exhalaient leur dernier souffle dans une étreinte suprême! Et +moi, j'avais pu oublier mon ami pendant des heures entières auprès d'une +femme qui me couvait d'un céleste regard de tendresse et de béatitude, +sans pressentir le destin qui pesait sur elle et qui peut-être la +faisait veuve en cet instant-là! Je me sentais alors baigné d'une sueur +froide, j'avais envie de m'élancer dans la nuit pour courir à la +recherche d'Obernay; il y avait des moments où, en songeant que je +trompais Valvèdre, un agonisant peut-être, un martyr de la science, je +me sentais lâche et me faisais l'effet d'un assassin. + +Enfin je reçus une lettre d'Obernay. + +«Tout va bien, me disait-il. Je n'ai pu encore rejoindre Valvèdre; mais +je sais qu'il est à B***, à six lieues de moi, et qu'il est en bonne +santé. Je me repose quelques heures et je cours auprès de lui. J'espère +le décider à s'en tenir là et le ramener à Saint-Pierre, car la +tourmente a envahi les hautes neiges, et les dangers qu'il a courus pour +en sortir seraient aujourd'hui insurmontables. Tu peux maintenant dire +la vérité à ces dames et les exhorter à la patience. Dans deux ou trois +jours, nous serons tous réunis.» + +En apprenant que Valvèdre avait été en grand péril, en devinant, à +travers le silence d'Obernay sur son propre compte, que lui-même avait +dû courir des dangers sérieux, Paule, à qui je fis part de la lettre, +eut un tremblement nerveux assez violent et me serra la main en silence. + +--Courage, lui dis-je, ils sont sauvés! La fiancée d'un savant doit être +une femme forte et s'habituer à souffrir. + +--Vous avez raison, répondit la brave enfant en essuyant de grosses +larmes qui vinrent à propos la soulager; oui, oui, il faut du courage: +j'en aurai! Songeons à ma belle-soeur: que lui dirons-nous? Elle n'est +pas forte; depuis quelques jours surtout, elle est très-nerveuse et +très-agitée. Elle ne dort pas. Laissez-moi la lettre, je ne la lui +montrerai qu'après l'avoir convenablement avertie. + +--Elle est donc bien attachée à son mari? m'écriai-je étourdiment. + +--En doutez-vous? reprit Paule étonnée de mon exclamation. + +--Non certes; mais... + +--Mais si, vous en doutez! Ah! vous n'avez pas traversé Genève sans +entendre quelque calomnie sur le compte de la pauvre Alida! Eh bien, +repoussez tout cela de votre pensée. Alida est bonne, elle a du coeur. A +beaucoup d'égards, c'est une enfant; mais elle est juste, et elle sait +apprécier le meilleur des hommes. Il est si bon pour elle! Si vous les +aviez vus un instant ensemble, vous sauriez tout de suite à quoi vous en +tenir sur leur prétendue désunion. Tant d'égards mutuels, tant de +déférences exquises et de délicates attentions ne se retrouvent pas +entre gens qui ont des reproches sérieux à se faire. Il y a entre eux +des différences de goûts et d'opinions, cela est certain; mais, si c'est +là un malheur réel dans la vie conjugale, il y a aussi dans les motifs +sérieux d'affection réciproque des compensations suffisantes. Ceux qui +accusent mon frère de froideur sont injustes et mal informés; ceux qui +accusent sa femme d'ingratitude ou de légèreté sont des méchants ou des +imbéciles. + +Quelle que pût être l'ingénuité optimiste de Paule, ses paroles me +firent une vive impression. Je me sentis partagé entre une violente +jalousie naissante contre cet époux si parfait, si respecté, et une +sorte de blâme amer contre la femme qui cherchait ailleurs attachement +et protection. Ce furent les premières atteintes du mal implacable qui +devait me torturer plus tard. Quand je revis Alida, sa figure altérée +sembla confirmer les assertions de sa belle-soeur; elle avait été +bouleversée et semblait attendre avec impatience le retour de son mari. +J'en pris une humeur féroce, et, comme le temps s'était adouci et que +nous nous promenions au bord du torrent, Paule s'éloignant souvent avec +le guide pour chercher des plantes et satisfaire son ardeur de +locomotion, je pressai madame de Valvèdre de questions aigres et de +réflexions désespérées. Elle se vit alors entraînée et comme forcée à me +parler de son mari, de son intérieur, et à me raconter sa vie. + +--J'ai passionnément aimé M. de Valvèdre, dit-elle. C'est la seule +passion de ma vie. Paule vous a dit qu'il était parfait: eh bien, oui, +elle a raison, il est parfait. Il n'a qu'un défaut, il n'aime pas. Il ne +peut, ni ne sait, ni ne veut aimer. Il est supérieur aux passions, aux +souffrances, aux orages de la vie. Moi, je suis une femme, une vraie +femme, faible, ignorante, sans valeur aucune. Je ne sais qu'aimer. Il +fallait me tenir compte de cela et ne pas me demander autre chose. Ne le +savait-il pas, lorsqu'il m'épousa, que je n'avais ni connaissances +sérieuses, ni talents distingués? Je n'avais pas voulu me farder, et +c'eût été bien en vain que je l'eusse tenté avec un homme qui sait tout. +Je lui plus, il me trouva belle, il voulut être mon mari afin de pouvoir +être mon amant. Voilà tout le mystère de ces grandes affections +auxquelles une jeune fille sans expérience est condamnée à se laisser +prendre. Certes, l'homme qui la trompe ainsi n'est pas coupable de +dissimulation. Aveuglé, il se trompe lui-même, et son erreur porte le +châtiment avec elle, puisque cet homme s'enchaîne à jamais, sauf à s'en +repentir plus tard. Valvèdre s'est repenti à coup sûr: il me l'a caché +aussi bien que possible; mais je l'ai deviné, et j'en ai été +mortellement humiliée. Après beaucoup de souffrances, l'orgueil froissé +a tué l'amour dans mon coeur. Nous n'avons donc été coupables ni l'un ni +l'autre. Nous avons subi une fatalité. Nous sommes assez intelligents, +assez équitables, pour l'avoir reconnu et pour n'avoir point nourri +d'amertume l'un contre l'autre. Nous sommes restés amis, frère et soeur, +muets sur le passé, calmes dans le présent et résignés à l'avenir. Voilà +toute notre histoire. Quel sujet de colère et de jalousie y trouvez-vous +donc?... + +J'en trouvais mille, et des soupçons et des inquiétudes sans nombre. +Elle l'avait passionnément aimé, elle le proclamait devant moi, sans +paraître se douter de la torture attachée pour un coeur tout neuf à ce +mot de la femme adorée: «Vous n'êtes pas le premier dans ma vie.» +J'aurais voulu qu'elle me trompât, qu'elle me fît croire à un mariage de +raison, à un attachement paisible dès le principe, ou qu'elle prît la +peine de me répéter ce banal mensonge, naïf souvent chez les femmes à +passions vives: «J'ai cru aimer; mais ce que j'éprouve pour vous me +détrompe. C'est vous seul qui m'avez appris l'amour.» Et, en même temps, +je me rendais bien compte de l'incrédulité avec laquelle j'eusse +accueilli ce mensonge, de la fureur qui m'eût envahi en me sentant +trompé dès les premiers mots. J'étais en proie à toutes les +contradictions d'un sentiment sauvage et despotique. Par moments, je +m'essayais à l'amitié, à l'amour pur comme elle l'entendait; mais je +reconnaissais avec terreur que ce qu'elle m'avait dit de son mari +pourrait bien s'appliquer à moi. Je ne trouvais pas en elle ce fond de +logique, cette maturité de l'esprit, cette conscience de la volonté, qui +sont les indispensables bases d'une affection bienfaisante et d'une +intimité heureuse. Elle s'était bien confessée, elle était femme +jusqu'au bout des ongles, faite seulement pour aimer, disait-elle... +faite, à coup sûr, pour allumer mille ardeurs sans qu'on pût prévoir si +elle était capable de les apaiser et de les convertir un jour en bonheur +durable et vrai. Un point, d'ailleurs, restait voilé dans son bref +récit, et ce point terrible, l'infidélité..., _les infidélités_ qu'on +lui attribuait, je voulais et ne voulais pas l'éclaircir. Je +questionnais malgré moi; elle s'en offensa. + +--Vous voulez que je vous rende compte de ma conduite? dit-elle avec +hauteur. De quel droit? Et pourquoi me faites-vous l'honneur de m'aimer, +si d'avance vous ne m'estimez pas? Est-ce que, moi, je vous questionne? +Est-ce que je ne vous ai pas accepté tel que vous êtes, sans rien savoir +de votre passé? + +--Mon passé! m'écriai-je. Est-ce que j'ai un passé, moi? Je suis un +enfant dont tout le inonde a pu suivre la vie au grand jour, et jamais +je n'ai eu de motifs pour cacher la moindre de mes actions. D'ailleurs, +je vous l'ai dit et je peux l'attester sur l'honneur, je n'ai jamais +aimé. Je n'ai donc rien à confesser, rien à raconter, tandis que vous... +vous qui repoussez la passion aveugle et confiante, et qui exigez un +sentiment désintéressé, un amour idéal... il vous faut imposer l'estime +de votre caractère et donner des garanties morales à l'homme dont vous +prenez la conscience et la vie. + +--Voici la question bien déplacée, répondit-elle en tirant de son sein +le billet que je lui avais écrit l'avant-veille. Je croyais que vous me +demandiez de vous rendre digne de moi, et de ne pas vous abandonner au +désespoir. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est moi qui apparemment +implore votre confiance et vous supplie de me croire digne de vous. +Tenez, pauvre enfant! vous avez un caractère violent avec une tête +faible, et je ne suis ni assez énergique ni assez habile pour vous +apprendre à aimer; je souffrirais trop, et vous deviendriez fou. Nous +avons fait un roman. N'en parlons plus. + +Elle déchira le billet en menus fragments qu'elle sema dans l'herbe et +dans les buissons; puis elle se leva, sourit, et voulut rejoindre sa +belle-soeur. J'aurais dû la laisser faire, nous étions sauvés!... Mais +son sourire était déchirant, et il y avait des larmes au bord de ses +paupières. Je la retins, je demandai pardon, je m'interdis de jamais +l'interroger. Les deux jours qui suivirent, je manquai cent fois de +parole; mais elle ne s'expliqua pas davantage, et les pleurs furent +toute sa réponse. Je me haïssais de faire souffrir une si douce +créature, car, malgré de nombreux accès de dépit et de vives révoltes de +fierté, elle ne savait pas rompre: elle ignorait le ressentiment, et son +pardon avait une infinie mansuétude. + + + + +IV + + +J'oubliais tout au milieu de ces orages mêlés de délices, et, en +exerçant mes forces contre le torrent qui m'entraînait, je les sentais +s'éteindre et se tourner vers le rêve du bonheur à tout prix, lorsqu'un +signal parti de la montagne m'annonça le retour probable d'Obernay pour +le lendemain. C'était une double fusée blanche attestant que tout allait +bien, et que mon ami se dirigeait vers nous; mais M. de Valvèdre +était-il avec lui? serait-il à Saint-Pierre dans douze heures? + +Ce fut la première fois que je pensai à l'attitude qu'il faudrait +prendre vis-à-vis de ce mari, et je n'en pus imaginer aucune qui ne me +glaçât de terreur. Que n'aurais-je pas donné pour avoir affaire à un +homme brutal et violent que j'aurais paralysé et dominé par un froid +dédain et un tranquille courage? Mais ce Valvèdre qu'on m'avait dépeint +si calme, si indifférent ou si miséricordieux envers sa femme, en tout +cas si poli, si prudent, et religieux observateur des plus délicates +convenances, de quel front soutiendrais-je son regard? de quel air +recevrais-je ses avances? car il était bien certain qu'Obernay lui avait +déjà parlé de moi comme de son meilleur ami, et qu'en raison de son âge +et de son état dans le monde, M. de Valvèdre me traiterait en jeune +homme que l'on veut encourager, protéger ou conseiller au besoin. Je +n'avais plus senti la force d'interroger Obernay sur son compte. Depuis +que j'aimais Alida, j'aurais voulu oublier l'existence de son mari. +D'après le peu de mots que, malgré moi, j'avais été forcé d'entendre, je +me représentais un homme froid, très-digne et assez railleur. Selon +Alida, c'était le type des intentions généreuses avec le secret dédain +des consciences imbues de leur supériorité. + +Qu'il fût paternel ou blessant dans sa bienveillance, j'étais bien assez +malheureux sans avoir encore la honte et le remords de trahir un homme +qu'il m'eût peut-être fallu estimer et respecter en dépit de moi-même. +Je résolus de ne pas l'attendre; mais Alida me trouva lâche et m'ordonna +de rester. + +--Vous m'exposez à d'étranges soupçons de sa part, me dit-elle. Que +va-t-il penser d'un jeune homme qui, après avoir accepté le soin de me +protéger dans mon isolement, s'enfuit comme un coupable à son approche? +Obernay et Paule seront également frappés de cette conduite, et n'auront +pas plus que moi une bonne raison à donner pour l'expliquer. Comment! +vous n'avez pas prévu qu'en aimant une femme mariée, vous contractiez +l'obligation d'affronter tranquillement la rencontre de son mari, que +vous me deviez de savoir souffrir pour moi, qui vais souffrir pour vous +cent fois davantage? Songez donc au rôle de la femme en pareille +circonstance: s'il y a lieu de feindre et de mentir, c'est sur elle +seule que tombe tout le poids de cette odieuse nécessité. Il suffit à +son complice de paraître calme et de ne commettre aucune imprudence; +mais elle qui risque tout, son honneur, son repos et sa vie, elle doit +tendre toutes les forces de sa volonté pour empêcher le soupçon de +naître. Croyez-moi, pour celle qui n'aime pas le mensonge, c'est là un +véritable supplice, et pourtant je vais le subir, et je n'ai pas +seulement songé à vous en parler. Je ne vous ai pas demandé de m'en +plaindre, je ne vous ai pas reproché de m'y avoir exposée. Et vous, à +l'approche du danger qui me menace, vous m'abandonnez en disant: «Je ne +sais pas feindre, je suis trop fier pour me soumettre à cette +humiliation!» Et vous prétendez que vous m'aimez, que vous voudriez +trouver quelque terrible occasion de me le prouver, de me forcer à y +croire! En voici une prévue, banale, vulgaire et facile entre toutes, et +vous fuyez! + +Elle avait raison. Je restai. La destinée, qui me poussait à ma perte, +parut venir à mon secours. Obernay revint seul. Il apportait à madame de +Valvèdre une lettre de son mari, qu'elle me montra, et qui contenait à +peu près ceci: + +«Mon amie, ne m'en veuillez pas de m'être encore laissé _tenter par les +cimes_. On n'y périt pas toujours, puisque m'en voilà revenu sain et +sauf. Obernay m'a dit la cause de votre excursion dans ces montagnes. Je +me rends sans conteste à vos motifs, et je regarde comme mon premier +devoir de faire droit à vos réclamations. Je vais à Valvèdre chercher ma +soeur aînée. Je me charge de l'installer tout de suite à Genève, afin +que vous puissiez retourner chez vous sans chagrin aucun. En même temps, +je vais tout disposer à Genève pour le mariage de Paule, et je vous +prierai de venir m'y rejoindre avec elle au commencement du mois +prochain. De cette façon, la soeur aînée pourra assister à la cérémonie +sans que vous ayez l'air de n'être pas en bonne intelligence. Vous +amènerez les enfants. Voici l'âge venu où Edmond doit entrer au collège. +Obernay complétera ma lettre par tous les détails que vous pourrez +désirer. Comptez toujours sur le dévouement de votre ami et serviteur, + +»VALVÈDRE.» + +Cette missive, dont je suis sûr d'avoir rendu sinon les expressions, du +moins la teneur et l'esprit, confirmait pleinement tout ce qu'Alida +m'avait dit des bons procédés et des formes polies de son mari, en même +temps qu'elle peignait le détachement d'une âme supérieure aux +déceptions ou aux désastres de l'amour. Il y avait peut-être un drame +poignant sous cette parfaite sérénité; mais l'impression en était +effacée, soit par la force de la volonté, soit par la froideur de +l'organisation. + +J'ignore pourquoi la lecture de cette lettre produisit sur moi un effet +tout contraire à celui que madame de Valvèdre en attendait: elle me +l'avait fait lire, croyant éteindre les feux de ma jalousie; ils en +furent ravivés et comme exaspérés. Un époux tellement irréprochable dans +la gouverne de sa famille avait, devant Dieu et devant les hommes, le +droit de tout exiger en retour de ses promptes et généreuses +condescendances. Il était bien légitimement le maître et l'arbitre de +cette femme dont il se disait chevaleresquement le serviteur et l'ami +dévoué. Oui certes, il avait le droit pour lui, puisqu'il avait la +justice et la raison souveraines. Rien ne pouvait jamais autoriser sa +faible compagne à rompre des liens qu'il savait rendre doublement +sacrés. Elle était à lui pour toujours, fût-ce à titre de soeur, comme +elle le prétendait, car ce frère-là, mari ou non, était un appui plus +légitime et plus sérieux que l'amant de la veille ou que celui du +lendemain. + +Je sentis mon rôle éphémère, presque ridicule. Je me flattais de le +répudier quand ma passion serait assouvie, et je ne songeai plus qu'à +l'assouvir. Alida ne l'entendait pas ainsi. Je commençai à la tromper +résolûment et à lui inspirer de la confiance, avec l'intention bien +arrêtée de surprendre son imagination ou ses sens. + +Elle repartait le surlendemain pour sa villa de Valvèdre. Obernay était +chargé de l'accompagner; mais on devait prendre le plus long, afin de ne +pas se croiser avec M. de Valvèdre emmenant sa vieille soeur à Genève. +Je n'avais plus de prétexte pour rester auprès d'Alida, car j'avais +annoncé à Obernay qu'après une huitaine de jours à lui consacrés, je +continuerais ma tournée en Suisse, sauf à retourner le voir à Genève +avant de me rendre en Italie. Il ne m'aida pas à changer de projets. + +--Valvèdre a fixé mon mariage au 1er août, me dit-il; je regarde comme +impossible que tu me refuses d'y assister. Moi, je serai dans ma famille +dès le 15 juillet, et je t'attendrai. Nous sommes le 2, tu as donc tout +le temps d'aller voir une partie de nos grands lacs et de nos belles +montagnes; mais il ne faut pas tarder à commencer ta tournée. Je presse +ton départ, tu le vois, mais c'est pour mieux m'assurer ton retour. + +Assister au mariage d'Henri avec mademoiselle de Valvèdre, c'était me +placer forcément en présence de ce mari que j'étais si content d'avoir +évité. Ce n'est pas sous les yeux de toute cette famille, avec son chef +en tête, que je voulais revoir Alida. Pourtant je ne trouvais aucun +moyen de refuser. Lancé dans la voie du mensonge, je promis, avec la +résolution de me casser une jambe en voyage plutôt que de tenir ma +parole. + +Je fis mes paquets et partis une heure après, laissant Alida effrayée de +ma précipitation, blessée de ma résistance au désir qu'elle m'exprimait +d'avoir mon escorte durant une partie de sa route. La laisser inquiète +et mécontente faisait partie de mon plan de séduction. + +Je souris bien tristement, quand je pense aujourd'hui à mes tentatives +de perversité: elles étaient si peu de mon âge et si éloignées de mon +caractère, que je me trouvai comme soulagé de pouvoir les oublier +pendant quelques jours. Je m'enfonçai dans les hautes montagnes, en +attendant le moment où le retour de M. de Valvèdre et d'Obernay à Genève +me permettrait d'aller surprendre Alida dans sa résidence, dont je +m'étais tracé, sur ma carte routière, un itinéraire détaillé. + +Je passai une dizaine de jours à me fatiguer les jambes et à m'exalter +le cerveau. Je traversai les Alpes Pennines, et je remontai les Alpes du +Valais vers le Simplon. Du haut de ces régions grandioses, ma vue +plongeait tour à tour sur la Suisse et l'Italie. C'est un des plus +vastes et des plus fiers tableaux que j'aie jamais vus. Je voulus aller +aussi haut que possible sur les croupes du Sempione italien, voir de +près ses étranges et horribles cascades ferrugineuses, qui, à côté de +fleuves de lait écumeux, semblent rayer les neiges de fleuves de sang. +Je bravai le froid, le péril, et le sentiment de la détresse morale qui +s'empare d'une jeune âme dans ces affreuses solitudes. L'avouerai-je? +j'éprouvais le besoin de m'égaler, à mes propres yeux, en courage et en +stoïcisme à M. de Valvèdre. J'avais été irrité d'entendre sa femme et sa +soeur parler sans cesse de sa force et de son intrépidité. Il semblait +que ce fût un titan, et, un jour que j'avais exprimé le désir de tenter +une excursion pareille, Alida avait souri comme si un nain eût parlé de +suivre un géant à la course. J'aurais trouvé puéril de m'exercer en sa +présence; mais, seul, et au risque de me briser ou de me perdre dans les +abîmes, je consolais mon orgueil froissé, et je m'évertuais à devenir, +moi aussi, un type de vigueur et d'audace. J'oubliais que ce qui faisait +le mérite de ces entreprises désespérées, c'était un but sérieux, +l'espoir des conquêtes scientifiques. Il est vrai que je croyais marcher +à la conquête du démon poétique, et je m'évertuais à improviser au +milieu des glaciers et des précipices; mais il faut être un demi-dieu +pour trouver sur de pareilles scènes l'expression d'un sentiment +personnel. C'est à peine si je rencontrais, dans l'écrin chatoyant des +épithètes et des images romantiques, un faible équivalent pour traduire +la sublimité des choses environnantes. Le soir, quand j'essayais +d'écrire mes rimes, je m'apercevais bien que ce n'étaient que des rimes, +et pourtant j'avais bien vu, bien décrit, bien traduit; mais précisément +la poésie, comme la peinture et la musique, n'existe qu'à la condition +d'être autre chose qu'un équivalent de traduction. Il faut que ce soit +une idéalisation de l'idéal. J'étais effrayé de mon insuffisance et ne +m'en consolais qu'en l'attribuant à la fatigue physique. + +Une nuit, dans un misérable chalet où j'avais demandé l'hospitalité, je +fus navré par une scène tout humaine, que je m'exerçai à regarder de +sang-froid, afin de la rendre plus tard sous forme littéraire. Un enfant +se mourait dans les convulsions. Le père et la mère, ne sachant pas le +soulager et le jugeant perdu, le regardaient d'un oeil sec et morne se +débattre sur la paille. Le désespoir muet de la femme était sublime +d'expression. Cette laide créature, goîtreuse, à demi crétine, devenait +belle par l'instinct de la maternité. Le père, farouche et dévot, priait +sans espoir. Assis sur mon grabat, je les contemplais, et ma stérile +pitié ne rencontrait que des mots et des comparaisons! J'en fus irrité +contre moi-même, et je pensai qu'en ce moment il eût mieux valu être un +petit médecin de campagne que le plus grand poëte du monde. + +Quand le jour vint, je m'éveillai et m'aperçus seulement alors que la +fatigue m'avait vaincu. Je me soulevai, croyant voir l'enfant mort et la +mère prosternée; mais je vis la mère assise, et, sur ses genoux, +l'enfant qui souriait. Auprès d'eux était un homme en casaque de laine +et en guêtres de cuir, dont les mains blanches et la trousse de voyage +dépliée annonçaient autre chose qu'un colporteur ou un contrebandier. Il +fit prendre au petit malade une seconde dose de je ne sais quel calmant, +donna ses instructions aux parents dans leur dialecte, que je comprenais +peu, et se retira en refusant l'argent qu'on lui offrait. Quand il fut +sorti, on s'aperçut qu'au lieu d'en recevoir, il en avait laissé à +dessein dans la sébile du foyer. + +Il était donc venu pendant mon sommeil; il avait été envoyé là, dans ce +désert, par la Providence, l'homme de bien et de secours, le messager +d'espoir et de vie, le petit médecin de campagne, antithèse du poëte +sceptique. + +Il y avait là _un sujet_. Je me mis à le composer en descendant la +montagne, après avoir joint mon offrande à celle du médecin; mais +bientôt j'oubliai tout pour admirer le portique grandiose que je +franchissais. Au bout d'une demi-heure de marche, j'avais laissé +au-dessus de moi les glaciers et les cimes formidables; j'entrais dans +la vallée du Rhône, que je dominais encore d'une hauteur vertigineuse, +et qui s'ouvrait sous mes pieds comme un abîme de verdure traversé de +mille serpents d'or et de pourpre. Le fleuve et les nombreux torrents +qui se précipitent dans son lit s'embrasaient de la rougeur du matin. +Une brume rosée qui s'évanouissait rapidement me faisait paraître encore +plus lointaines les dentelures neigeuses de l'horizon et les profondeurs +magiques de l'amphithéâtre. A chaque pas, je voyais surgir de ces +profondeurs des crêtes abruptes couronnées de roches pittoresques ou de +verdure dorée par le soleil levant, et, entre ces cimes qui +s'abaissaient graduellement, il y avait d'autres abîmes de prairies et +de forêts. Chacun de ces recoins formait un magnifique paysage, quand le +regard et la pensée s'y arrêtaient un instant; mais, si l'on regardait +alentour, au delà et au-dessous, le paysage sublime n'était plus qu'un +petit accident perdu dans l'immensité du tableau, un détail, un +repoussoir, et, pour ainsi dire, une facette du diamant. + +Devant ces bassins alpestres, le peintre et le poëte sont comme des gens +ivres à qui l'on offrirait l'empire du monde. Ils ne savent quel petit +refuge choisir pour s'abriter et se préserver du vertige. L'oeil +voudrait s'arrêter à quelque point de départ pour compter ses richesses: +elles semblent innombrables; car, en descendant les sinuosités des +divers plans, on voit chaque tableau changer d'aspect et présenter +d'autres couleurs et d'autres formes. + +Le soleil montait, la chaleur s'engouffrait de plus en plus dans ces +creux vallons superposés. Le haut Simplon ne m'envoyant plus dans le dos +ses aiguillons de glace, je m'arrêtai pour ne pas perdre trop tôt le +spectacle de l'ensemble du Valais. Je m'assis sur la mousse d'une roche +isolée, et j'y mangeai le morceau de pain bis que j'avais acheté au +chalet; après quoi, l'ombre des grands sapins s'allongeant d'elle-même +obliquement sur moi, et la clochette des troupeaux invisibles perdus +sous la ramée berçant ma rêverie, je me laissai aller quelques instants +au sommeil. + +Le réveil fut délicieux. Il était huit heures du matin. Le soleil avait +pénétré jusque dans les plus mystérieuses profondeurs, et tout était si +beau, si inculte et si gracieusement primitif autour de moi, que j'en +fus ravi. En cet instant, je pensai à madame de Valvèdre comme à l'idéal +de beauté auquel je rapportais toutes mes admirations, et je me rappelai +sa forme aérienne, ses décevantes caresses, son sourire mystérieux. +C'était la première fois que je me trouvais dans une situation propre au +recueillement depuis que j'étais aimé d'une belle femme, et, si je ne +puisai pas dans cette pensée l'émotion douce et profonde du vrai +bonheur, du moins j'y trouvai tous les enivrements, toutes les fumées de +la vanité satisfaite. + +C'était le moment d'être poëte, et je le fus en rêve. J'eus, en +regardant la nature autour de moi, des éblouissemcnts et des battements +de coeur que je n'avais jamais éprouvés. Jusque-là, j'avais médité après +coup sur la beauté des choses, après m'être enivré du spectacle qu'elles +présentent. Il me sembla que ces deux opérations de l'esprit +s'effectuaient en moi simultanément, que je sentais et que je décrivais +tout ensemble. L'expression m'apparaissait comme mêlée au rayon du +soleil, et ma vision était comme une poésie tout écrite. J'eus un +tremblement de fièvre, une bouffée d'immense orgueil. + +--Oui, oui! m'écriai-je intérieurement,--et je parlais tout haut sans en +avoir conscience,--je suis sauvé, je suis heureux, je suis artiste! + +Il m'était rarement arrivé de me livrer à ces monologues, qui sont de +véritables accès de délire, et, bien que j'eusse pris l'habitude, dans +ces derniers temps, de réciter mes vers au bruit des cataractes, l'écho +de ma voix et de ma prose dans ce lieu paisible m'effraya. Je regardai +autour de moi instinctivement, comme si j'eusse commis une faute, et +j'eus un véritable sentiment de honte en voyant que je n'étais pas seul. +A trois pas de moi, un homme, penché sur le rocher, puisait de l'eau +dans une tasse de cuir au filet d'une source, et cet homme, c'était +celui que j'avais vu, deux heures plus tôt, sauvant l'enfant malade du +chalet et faisant l'aumône à mes hôtes. + +Malgré son costume alpestre, qui tenait du montagnard encore plus que du +touriste, je fus frappé de l'élégance de sa tournure et de sa +physionomie. Il était, en outre, remarquablement beau de type et de +formes, et ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il avait ôté son +chapeau, et je vis ses traits, que je n'avais fait qu'entrevoir au +chalet. Ses cheveux noirs, épais et courts, dessinaient un front blanc +et vaste, d'une sérénité remarquable. L'oeil, bien fendu, avait le +regard doux et pénétrant; le nez était fin, et l'expression de la narine +se liait à celle de la lèvre par un demi-sourire d'une bienveillance +calme et délicatement enjouée. La taille moyenne et la poitrine large +annonçaient la force physique, en même temps que les épaules légèrement +voûtées trahissaient l'étude sédentaire ou l'habitude de la méditation. + +J'oubliai, en le regardant avec un certain sentiment d'analyse, l'espèce +de confusion que je venais d'éprouver, et je le saluai avec sympathie. +Il me rendit mon salut avec cordialité, et m'offrit la tasse pleine +d'eau qu'il allait porter à ses lèvres, en me disant que cette eau si +belle était digne d'être offerte comme une friandise. + +J'acceptai, obéissant à l'attrait qui me poussait à échanger quelques +paroles avec lui; mais, à la manière dont il me regardait, je sentis que +j'étais pour lui un objet de curiosité ou de sollicitude. Je me rappelai +l'étrange exclamation qui m'était échappée en sa présence, et je me +demandai s'il ne me prenait pas pour un aliéné. Je ne pus m'empêcher +d'en rire, et, pour le rassurer en sauvant mon amour-propre: + +--Docteur, lui dis-je, vous me prescrivez cette eau pure comme un +remède, convenez-en, ou vous en faites l'épreuve sur moi pour voir si je +ne suis pas hydrophobe; mais tranquillisez-vous, vous n'aurez pas à me +soigner. J'ai toute ma raison. Je suis un pauvre comédien ambulant, et +vous m'avez surpris récitant un fragment de rôle. + +--Vraiment? dit-il d'un air de doute. Vous n'avez pourtant pas l'air +d'un comédien! + +--Pas plus que vous n'avez l'air d'un médecin de campagne. Pourtant vous +êtes un disciple de la science, et moi, je suis un disciple de l'art: +que vous en semble? + +--Soit! reprit-il. Je ne vous ai pris ni pour un naturaliste, ni pour un +peintre; mais, d'après ce que ces gens du chalet m'ont dit de vous, je +vous prenais pour un poëte. + +--Qu'ont-ils donc pu vous dire de moi? + +--Que vous déclamiez tout seul dans la montagne; c'est pourquoi les +bonnes gens vous prenaient pour un fou. + +--Et ils vous envoyaient à mon secours, ou bien la charité vous a mis à +ma recherche? + +--Non! dit-il en riant. Je ne suis pas de ces médecins qui courent après +la clientèle et qui lui demandent la bourse ou la vie au coin d'un bois. +Je m'en allais à Brigg en me promenant. J'ai flâné en route. J'avais +soif, et le murmure de la source m'a amené auprès de vous. Vous récitiez +ou vous improvisiez. Je vous ai dérangé... + +--Non pas, m'écriai-je; vous alliez fumer un cigare, et, si vous le +permettez, je fumerai le mien près de vous. Savez-vous, docteur, que je +suis très-heureux de vous voir à tête reposée et de causer un moment +avec vous? + +--Comment! vous ne me connaissez pas! + +--Pas plus que vous ne me connaissez; mais vous êtes pour moi le héros +improvisé d'un petit poëme que je roulais dans ma cervelle de comédien. +Un proverbe, une fantaisie, je suppose: deux scènes pour peindre le +contraste entre les deux types que nous représentons, vous et moi. La +première est tout à votre avantage. L'enfant se mourait, je plaignais la +mère en m'endormant; vous la consoliez, vous sauviez l'enfant à mon +réveil! Le cadre était simple et touchant, et vous aviez le beau rôle. +Dans la seconde scène, je voudrais pourtant relever l'artiste: vous +pensez bien qu'on n'abjure pas l'orgueil de son état! mais que puis-je +imaginer pour avoir ici plus d'esprit et de sens que vous? Je ne trouve +absolument rien, car, individuellement, vous me paraissez très-supérieur +à moi en toutes choses... Il faudrait que vous fussiez assez modeste +pour m'aider à prouver que l'artiste est le médecin de l'âme, comme le +savant est celui du corps. + +--Oui, répondit mon aimable docteur en s'asseyant à mes côtés et en +acceptant un de mes cigares; c'est une idée, et je me livre à vous pour +que vous la réalisiez. Je ne me crois supérieur à personne; mais +supposons que je sois très-fort d'intelligence et cependant très-faible +en philosophie, que j'aie un grand chagrin ou un grand doute: c'est à +votre éloquence exercée sur les matières du sentiment et de +l'enthousiasme à me guérir en m'attendrissant ou en me rendant la foi. +Voyons, improvisez! + +--Oh! doucement! m'écriai-je; je ne peux pas improviser sans répondre à +quelque chose, et vous ne me dites rien. Il ne suffit pas de supposer, +je ne sais pas m'exalter à froid. Confiez-moi vos peines, imaginez +quelque drame, et, s'il n'y en a aucun dans votre vie, inventez-en un! + +Il se mit à rire de bon coeur de ma fantaisie, et pourtant, au milieu de +sa gaieté, je crus voir passer un nuage sur son beau front, comme si +j'eusse imprudemment rouvert une blessure cachée. Je ne me trompais pas: +il cessa de rire et me dit avec douceur: + +--Mon cher monsieur, ne jouons pas à ce jeu-là, ou jouons-y +sérieusement. A mon âge, on a toujours eu un drame dans sa vie. Voici le +mien. J'ai beaucoup aimé une femme qui est morte. Avez-vous des paroles +et des idées pour me consoler? + +Je fus si frappé de la simplicité de sa plainte, que je perdis l'envie +de faire de l'esprit. + +--Je vous demande pardon de ma maladresse, lui dis-je. J'aurais dû me +dire que vous n'étiez pas un enfant comme moi, et que, dans tous les +cas, ce sujet de causerie ne me donnerait sur vous aucun avantage. Quand +vous m'aurez quitté, je pourrai bien trouver, en prose ou en vers, +quelque tirade à effet pour vous répondre ou vous consoler; mais, ici, +devant une figure qui commande la sympathie, devant une parole qui +impose le respect, je me sens si petit garçon, que je ne me permettrai +même pas de vous plaindre, certain que je suis d'avoir beaucoup moins de +sagesse et de courage que vous n'en avez vous-même. + +Ma réponse le toucha; il me tendit la main en me disant que j'étais un +modeste et brave garçon, et que je venais de lui parler en homme, ce qui +valait encore mieux que de parler en poëte. + +--Ce n'est pourtant pas, ajouta-t-il en secouant sa mélancolie par un +généreux effort, que je dédaigne les poëtes et la poésie. Les artistes +m'ont toujours semblé aussi sérieux et aussi utiles que les savants +quand ils sont vraiment artistes, et un grand esprit qui tiendrait +également du savant et de l'artiste me paraîtrait le plus noble +représentant du beau et du vrai dans l'humanité. + +--Ah! puisque vous voulez bien causer avec moi, repris-je, il faut que +vous me permettiez de vous contredire. Il est bien entendu d'avance que +vous aurez raison; mais laissez-moi émettre ma pensée. + +--Oui, oui, je vous en prie. C'est peut-être moi qui ai tort. La +jeunesse est grand juge en ces matières. Parlez... + +Je parlai avec abondance et conviction. Je ne rapporterai pas mes +paroles, dont je ne me souviens guère, et que le lecteur imaginera sans +peine en se rappelant la théorie de l'art pour l'art, si fort en vogue à +cette époque. La réponse de mon interlocuteur, qui m'est très-présente, +fera, d'ailleurs, suffisamment connaître le plaidoyer. + +--Vous défendez votre Église avec ardeur et talent, me dit-il; mais je +regrette de voir toujours des esprits d'élite s'enfoncer volontairement +dans une notion qui est une erreur funeste au progrès des connaissances +humaines. Nos pères ne l'entendaient pas ainsi; ils cultivaient +simultanément toutes les facultés de l'esprit, toutes les manifestations +du beau et du vrai. On dit que les connaissances ont pris un tel +développement, que la vie d'un homme suffit à peine aujourd'hui à une +des moindres spécialités: je ne suis pas convaincu que cela soit bien +vrai. On perd tant de temps à discuter ou à intriguer pour se faire un +nom, sans parler de ceux qui perdent les trois quarts de leur vie à ne +rien faire! C'est parce que la vie sociale est devenue très-compliquée, +que les uns gaspillent leur existence à s'y frayer une voie, et les +autres à ne rien vouloir entreprendre de peur de se fatiguer. Et puis +encore l'esprit humain s'est subtilisé à l'excès, et, sous prétexte +d'analyse intellectuelle et de contemplation intérieure, la puissante et +infortunée race des poëtes s'use dans le vague ou dans le vide, sans +chercher son rassérénement, sa lumière et sa vie dans le sublime +spectacle du monde! Permettez, ajouta-t-il avec une douce et +convaincante vivacité en me voyant prêt à l'interrompre: je sais ce que +vous voulez me dire. Le poëte et le peintre se prétendent les amants +privilégiés de la nature; ils se flattent de la posséder exclusivement, +parce qu'ils ont des formes et des couleurs et un vif ou profond +sentiment pour l'interpréter. Je ne le nie pas et j'admire leur +traduction quand elle est réussie; mais je prétends, moi, que les plus +habiles et les plus heureux, les plus durables et les mieux inspirés +d'entre eux sont ceux qui ne se contentent pas de l'aspect des choses, +et qui vont chercher la raison d'être du beau au fond des mystères d'où +s'épanouit la splendeur de la création. Ne me dites pas, à moi, que +l'étude des lois naturelles et la recherche des causes refroidissent le +coeur et retardent l'essor de la pensée; je ne vous croirais pas, car, +si peu qu'on regarde la source ineffable des éternels phénomènes, je +veux dire la logique et la magnificence de Dieu, on est ébloui +d'admiration devant son oeuvre. Vous autres, vous ne voulez tenir compte +que d'un des résultats de cette logique sublime, le beau qui frappe les +yeux; mais, à votre insu, vous êtes des savants quand vous avez de bons +yeux, car le beau n'existerait pas sans le sage et l'ingénieux dans les +causes; seulement, vous êtes des savants incomplets et systématiques, +qui se ferment, de propos délibéré, les portes du temple, tandis que les +esprits vraiment religieux en recherchent les sanctuaires et en étudient +les divins hiéroglyphes. Croyez-vous que ce chêne dont le magnifique +branchage vous porte à la rêverie perdrait dans votre esprit, si vous +aviez examiné le frêle embryon qui l'a produit, et si vous aviez suivi +les lois de son développement au sein des conditions propices que la +Providence universelle lui a préparées? Pensez-vous que cette petite +mousse dont nous foulons le frais velours cesserait de vous plaire le +jour où vous découvririez à la loupe le fini merveilleux de sa structure +et les singularités ingénieuses de sa fructification? Il y a plus: une +foule d'objets qui vous semblent insignifiants, disparates ou incommodes +dans le paysage prendraient de l'intérêt pour votre esprit et même pour +vos yeux, si vous y lisiez l'histoire de la terre écrite en caractères +profonds et indélébiles. Le lyriste, en général, se détourne de ces +pensées, qui le mèneraient haut et loin: il ne veut faire vibrer que +certaines cordes, celle de la personnalité avant tout; mais voyez ceux +qui sont vraiment grands! Ils touchent à tout et ils interrogent +jusqu'aux entrailles du roc. Ils seraient plus grands encore sans le +préjugé public, sans l'ignorance générale, qui repousse comme trop +abstrait ce qui ne caresse ni les passions ni les instincts. C'est que +les notions sont faussées, comme je vous l'ai dit, et que les hommes +d'intelligence s'amusent à faire des distinctions, des camps, des sectes +dans la poursuite du vrai, si bien que ce qui est beau pour les uns ne +l'est plus pour les autres. Triste résultat de la tendance exagérée aux +spécialités! Étonnante fatalité de voir que la création, source de toute +lumière et foyer de tout enthousiasme, ne puisse révéler qu'une de ses +faces à son spectateur privilégié, à l'homme, qui, seul parmi les êtres +vivant en ce monde, a reçu le don de voir en haut et en bas, +c'est-à-dire de suppléer par le calcul et le raisonnement aux organes +qui lui manquent! Quoi! nous avons brisé la voûte de saphir de +l'empyrée, et nous y avons saisi la notion de l'infini avec la présence +des mondes sans nombre; nous avons percé la croûte du globe, nous y +avons découvert les éléments mystérieux de toute vie à sa surface, et +les poëtes viendront nous dire: «Vous êtes des pédants glacés, des +faiseurs de chiffres! vous ne voyez rien, vous ne jouissez de rien +autour de vous!» C'est comme si, en écoulant parler une langue étrangère +que nous comprendrions et qu'ils ne comprendraient pas, ils avaient la +prétention d'en sentir mieux que nous les beautés, sous prétexte que le +sens des paroles nous empêche d'en saisir l'harmonie. + +Mon nouvel ami parlait avec un charme extraordinaire; sa voix et sa +prononciation étaient si belles et son accent si doux, son regard avait +tant de persuasion et son sourire tant de bonté, que je me laissai +morigéner sans révolte. Je me trouvais assoupli et comme influencé par +ce rare esprit doué de formes si charmantes. Était-ce là un simple +médecin de campagne, ou bien plutôt quelque homme célèbre savourant les +douceurs de la solitude et de l'_incognito?_ + +Il marquait si peu de curiosité sur mon compte, que je crus devoir +imiter sa discrétion. Il se contenta de me demander si je descendais la +montagne ou si je comptais la remonter. Je n'avais aucun projet arrêté +avant le 15 juillet, et nous n'étions qu'au 10. Je fus donc tenté +d'accepter l'offre qu'il me fit d'aller dîner avec lui à Brigg, où il +comptait passer la nuit; mais je pensai qu'il serait imprudent de me +faire connaître sur cette route, qui était celle de Valvèdre, et où je +comptais passer sans laisser mon nom dans aucune localité. Je prétextai +un projet d'excursion en sens contraire; seulement, pour profiter encore +quelques instants de sa compagnie, je le conduisis pendant une lieue +vers son gîte. Nous causâmes donc encore sur le même sujet qui nous +avait occupés, et je fus contraint d'avouer que son raisonnement avait +une grande valeur et une grande force dans sa bouche; mais je le priai +d'avouer à son tour que peu d'esprits étaient assez vastes pour +embrasser sous toutes ses faces la notion du beau dans la nature. + +--Que l'étude des plus arides classifications, lui dis-je, n'ait pas +glacé une âme d'élite comme la vôtre, ce n'est pas en vous écoutant que +je puis le révoquer en doute; mais convenez donc qu'il y a des choses +qui, par elles-mêmes, s'excluent mutuellement dans la plupart des +organisations humaines. Je n'ai pas la modestie de me prendre pour un +idiot, et cependant je vous déclare qu'une sèche nomenclature et les +travaux plus ou moins ingénieux à l'aide desquels on a groupé les +modifications sans nombre de la pensée divine la rapetissent +singulièrement à mes yeux, et que je serais désolé, par exemple, de +savoir combien d'espèces de mouches sucent en ce moment autour de nous +le serpolet et les lavandes. Je sais bien que l'ignorant complet croit +avoir tout vu quand il a remarqué le bourdonnement de l'abeille; mais, +moi qui sais que l'abeille a beaucoup de soeurs ailées qui modifient et +répandent son type, je ne demande pas qu'on me dise où il commence et où +il finit. J'aime mieux me persuader que nulle part il ne finit, que +nulle part il ne commence, et mon besoin de poésie trouve que le mot +_abeille_ résume tout ce qui anime de son chant et de son travail les +tapis embaumés de la montagne. Permettez donc au poëte de ne voir que la +synthèse des choses et n'exigez pas que le chantre de la nature en soit +l'historien. + +--Je trouve qu'ici vous avez mille fois raison, répondit mon docteur. Le +poëte doit résumer, vous êtes dans le vrai, et jamais la dure et souvent +arbitraire technologie des naturalistes ne sera de son domaine, +espérons-le! Seulement, le poëte qui chantera l'abeille ne perdra rien à +la connaître dans tous les détails de son organisation et de son +existence. Il prendra d'elle ainsi que de sa supériorité sur la foule +des espèces congénères, une idée plus grande, plus juste et plus +féconde. Et ainsi de tout, croyez-moi. L'examen attentif de chaque chose +est la clef de l'ensemble. Mais ce n'est pas là le point de vue le plus +sérieux de la thèse que vous m'avez permis de soutenir devant vous. Il +en est un purement philosophique qui a une bien autre importance: c'est +que la santé de l'âme n'est pas plus dans la tension perpétuelle de +l'enthousiasme lyrique que celle du corps n'est dans l'usage exclusif et +prolongé des excitants. Les calmes et saintes jouissances de l'étude +sont nécessaires à notre équilibre, à notre raison, permettez-moi de le +dire aussi, à notre moralité!... + +Je fus frappé de la ressemblance de cette assertion avec les théories +d'Obernay, et ne pus m'empêcher de lui dire que j'avais un ami qui me +prêchait en ce sens. + +--Votre ami a raison, reprit-il; il sait sans doute par expérience que +l'homme civilisé est un malade fort délicat qui doit être son propre +médecin sous peine de devenir fou ou bête! + +--Docteur, voilà une proposition bien sceptique pour un croyant de votre +force! + +--Je ne suis d'aucune force, répondit-il avec une bonhomie mélancolique; +je suis tout pareil aux autres, débile dans la lutte de mes affections +contre ma logique, troublé bien souvent dans ma confiance en Dieu par le +sentiment de mon infirmité intellectuelle. Les poëtes n'ont peut-être +pas autant que nous ce sentiment-là: ils s'enivrent d'une idée de +grandeur et de puissance qui les console, sauf à les égarer. L'homme +adonné à la réflexion sait bien qu'il est faible et toujours exposé à +faire de ses excès de force un abus qui l'épuise. C'est dans l'oubli de +ses propres misères qu'il trouve le renouvellement ou la conservation de +ses facultés; mais cet oubli salutaire ne se trouve ni dans la paresse +ni dans l'enivrement, il n'est que dans l'étude du grand livre de +l'univers. Vous verrez cela à mesure que vous avancerez dans la vie. Si, +comme je le crois, vous sentez vivement, vous serez bientôt las d'être +le liéros du poëme de votre existence, et vous demanderez plus d'une +fois à Dieu de se substituer à vous-même dans vos préoccupations. Dieu +vous écoutera, car il est le _grand écouteur de la création_, celui qui +entend tout, qui répond à tout selon le besoin que chaque être a de +savoir le mot de sa destinée, et auquel il suffit de penser +respectueusement en contemplant le moindre de ses ouvrages pour se +trouver en rapport direct et en conversation intime avec lui, comme +l'enfant avec son père. Mais je vous ai déjà trop endoctriné, et je suis +sûr que vous me faites parler pour entendre résumer en langue vulgaire +ce que votre brillante imagination possède mieux que moi. Puisque vous +ne voulez pas venir à Brigg, il ne faut pas vous retarder plus +longtemps. Au revoir et bon voyage! + +--Au revoir! où donc et quand donc, cher docteur? + +--_Au revoir dans tout et partout!_ puisque nous vivons dans une des +étapes de la vie infinie et que nous en avons le sentiment. J'ignore si +les plantes et les animaux ont une notion instinctive de l'éternité; +mais l'homme, surtout l'homme dont l'intelligence s'est exercée à la +réflexion, ne peut point passer auprès d'un autre homme à la manière +d'un fantôme pour se perdre dans l'éternelle nuit. Deux âmes libres ne +s'anéantissent pas l'une par l'autre: dès qu'elles ont échangé une +pensée, elles se sont mutuellement donné quelque chose d'elles-mêmes, +et, ne dussent-elles jamais se retrouver en présence matériellement +parlant, elles se connaissent assez pour se retrouver dans les chemins +du souvenir, qui ne sont pas d'aussi pures abstractions qu'on le +pense... Mais c'est assez de métaphysique. Adieu encore et merci de +l'heure agréable et sympathique que vous avez mise dans ma journée! + +Je le quittai à regret; mais je croyais devoir conserver le plus strict +incognito, n'étant guère éloigné du but de mon mystérieux voyage. Enfin +vint le jour où je pouvais compter qu'Alida serait seule chez elle avec +Paule et ses enfants, et j'arrivai au versant des Alpes qui plonge +jusqu'aux rives du lac Majeur. Je reconnus de loin la villa que je +m'étais fait décrire par Obernay. C'était une délicieuse résidence à +mi-côte, dans un éden de verdure et de soleil, en face de cette étroite +et profonde perspective du lac, auquel les montagnes font un si +merveilleux cadre, à la fois austère et gracieuse. Comme je descendais +vers la vallée, un orage terrible s'amoncelait au midi, et je le voyais +arriver à ma rencontre, envahissant le ciel et les eaux d'une teinte +violacée rayée de rouge brûlant. C'était un spectacle grandiose, et +bientôt le vent et la foudre, répétés par mille échos, me donnèrent une +symphonie digne de la scène qu'elle emplissait. Je me réfugiai chez des +paysans auxquels je me donnai pour un peintre paysagiste, et qui, +habitués à des hôtes de ce genre, me firent bon accueil dans leur +demeure isolée. + +C'était une toute petite ferme, proprement tenue et annonçant une +certaine aisance. La femme causait volontiers, et j'appris, pendant +qu'elle préparait mon repas, que ce petit domaine dépendait des terres +de Valvèdre. Dès lors je pouvais espérer des renseignements certains sur +la famille, et, tout en ayant l'air de ne pas la connaître et de ne +m'intéresser qu'aux petites affaires de ma vieille hôtesse, je sus tout +ce qui m'intéressait moi-même au plus haut point. M. de Valvèdre était +venu, le 4 juillet, chercher sa soeur aînée et l'aîné de ses fils pour +les conduire à Genève; mais, comme mademoiselle Juste voulait laisser la +maison et les affaires en ordre, elle n'avait pu partir le jour même. + +Madame de Valvèdre était arrivée le 5 avec mademoiselle Paule et son +fiancé. Il y avait eu des explications. Tout le monde savait bien que +madame et mademoiselle Juste ne s'entendaient pas. Mademoiselle Juste +était un peu dure, et madame un peu vive. Enfin on était tombé d'accord, +puisqu'on s'était quitté en s'embrassant. Les domestiques l'avaient vu. +Mademoiselle Juste avait demandé à emmener mademoiselle Paule à Genève +pour s'occuper de son trousseau, et madame de Valvèdre, quoique pressée +par tout son monde, avait préféré rester seule au château avec le plus +jeune de ses fils, M. Paolino, le filleul de mademoiselle Paule; mais +l'enfant avait beaucoup pleuré pour se séparer de son frère et de sa +marraine, si bien que madame, qui ne pouvait pas voir pleurer _ces +messieurs_, avait décidé qu'ils partiraient ensemble, et qu'elle +resterait à Valvèdre jusqu'à la fin du mois. Toute la famille était donc +partie le 7, et l'on s'étonnait beaucoup dans la maison de l'idée que +madame avait eue de rester trois semaines toute seule à Valvèdre, où +l'on savait bien qu'elle s'ennuyait, même quand elle y avait de la +compagnie. + +Tous ces détails étaient arrivés à mon hôtesse par un jardinier du +château qui était son neveu. + +J'aurais volontiers tenté une promenade nocturne autour de ce château +enchanté, et rien n'eût été plus facile que de sortir de ma retraite +sans être observé; car, à dix heures, le vieux couple ronflait comme +s'il eût voulu faire concurrence au tonnerre; mais la tempête sévissait +avec rage, et je dus attendre le lendemain. + +Le soleil se leva splendide. Je pris avec affectation mon album de +voyage, et je partis pour une promenade assez fantastique. Je fis cinq +ou six fois le tour de la résidence, en rétrécissant toujours le cercle, +de manière à connaître comme à vol d'oiseau tous les détails de la +localité. Chemins, fossés, prairies, habitations, ruisseaux et rochers, +tout me fut aussi familier au bout de quelques heures que si j'étais né +dans le pays. Je connus les endroits découverts et les endroits habités +où je ne devais pas repasser pour ne point attirer l'attention, les +sites dont d'autres paysagistes s'étaient emparés et où je ne voulais +pas être obligé de faire connaissance avec eux, les sentiers ombragés et +frayés seulement par les troupeaux au flanc des collines, où j'étais à +peu près sûr de ne point rencontrer d'êtres trop civilisés. Enfin je +m'assurai d'une direction invraisemblable, mais admirablement +mystérieuse, pour circuler de mon gîte à la villa, et qui offrait des +retraites sauvages où je pouvais me dérober aux regards méfiants ou +curieux, en m'enfonçant dans les bois jetés à pic le long des ravins. +Cette exploration faite, je me hasardai à pénétrer dans le parc de +Valvèdre par une brèche que j'avais réussi à découvrir. On était en +train de la réparer, mais les ouvriers étaient absents. Je me glissai +sous la futaie, j'arrivai jusqu'à la lisière d'un parterre richement +fleuri, et je vis en face de moi la maison blanche construite à +l'italienne, élevée sur un massif de maçonnerie entouré de colonnes. Je +remarquai quatre fenêtres à rideaux de soie rose que le soleil couchant +faisait resplendir. Je m'avançai un peu, et, caché dans un bosquet de +lauriers, je restai là plus d'une heure. La nuit approchait quand je +distinguai enfin une femme que je reconnus pour la Bianca, la suivante +dévouée de madame de Valvèdre. Elle releva les rideaux comme pour faire +entrer la fraîcheur du soir dans l'intérieur, et je vis bientôt circuler +des lumières. Puis on sonna une cloche, et les lumières disparurent. +C'était le signal du dîner; ces fenêtres étaient celles de l'appartement +d'Alida. + +Je savais donc tout ce qu'il m'importait de savoir. Je retournai à Rocca +(c'était le nom de ma petite ferme), afin de ne pas causer d'inquiétude +à mes hôtes. Je soupai avec eux et me retirai dans ma chambrette, où je +pris deux heures de repos. Quand je fus assuré que moi seul étais +éveillé à la ferme, j'en sortis sans bruit. Le temps était propice: +très-serein, beaucoup d'étoiles, et pas de lune révélatrice. J'avais +compté les angles de mon chemin et noté, je crois, tous les cailloux. +Quand l'épaisseur des arbres me plongeait dans les ténèbres, je me +dirigeais par la mémoire. + +Je n'avais pas donné signe de vie à madame de Valvèdre depuis mon départ +de Saint-Pierre. Elle devait se croire abandonnée, me mépriser, me haïr; +mais elle ne m'avait pas oublié, et elle avait souffert, je n'en pouvais +douter. Il ne fallait pas une grande expérience de la vie pour savoir +qu'en amour les blessures de l'orgueil sont poignantes et saignent +longtemps. Je me disais avec raison qu'une femme qui s'est crue adorée +ou seulement désirée avec passion ne se console pas aisément de +l'outrage d'un prompt et facile oubli. Je comptais sur les amertumes +amassées dans ce faible coeur pour frapper un grand coup par mon +apparition inopinée, par mon entreprise romanesque. Mon siége était +fait. Je comptais dire que j'avais voulu guérir et que je venais avouer +ma défaite; si l'imposture ne suffisait pas pour bouleverser cette âme +déjà troublée, je serais plus cruel et plus fourbe encore: je feindrais +de vouloir m'éloigner pour jamais, et de venir seulement me fortifier +par un dernier adieu. + +Il y avait bien des moments où la conscience de la jeunesse et de +l'amour se révoltait en moi contre cette tactique de roué vulgaire. Je +me demandais si j'aurais le sang-froid nécessaire pour faire souffrir +sans tomber à genoux aussitôt, si tout cet échafaudage de ruses ne +s'écroulerait pas devant un de ces irrésistibles regards de langueur +plaintive et de résignation désolée qui m'avaient repris et vaincu déjà +tant de fois; mais je m'efforçais de croire à ma perversité, de +m'étourdir, et j'avançais rapide et palpitant sous la molle clarté des +étoiles, à travers les buissons déjà chargés de rosée. Je me dirigeai si +bien, que j'arrivai au pied de la villa sans avoir éveillé un oiseau +dans la feuillée, sans avoir été senti de loin par un chien de garde. + +Un élégant et vaste perron descendait de la terrasse au parterre; mais +il était fermé par une grille, et je n'osais faire entendra aucun appel. +D'ailleurs, je voulais surprendre, apparaître comme le _deus ex +machina_. Madame de Valvèdre veillait encore, il n'était qu'onze heures. +Une seule de ses fenêtres était éclairée, ouverte même, avec le rideau +rose fermé. + +Escalader la terrasse n'était pas facile; il le fallait pourtant. Elle +n'était guère élevée; mais où trouver un point d'appui le long des +colonnes de marbre blanc qui la soutenaient? Je retournai à la brèche +laissée ouverte par les maçons: ils n'avaient pas laissé l'échelle que +j'y avais remarquée dans le jour. Je me glissai dans une orangerie qui +longeait une des faces du parterre, et j'y trouvai une autre échelle; +elle était beaucoup trop courte. Comment je parvins quand même sur la +plate-forme, c'est ce que je ne saurais dire. La volonté fait des +miracles, ou plutôt la passion donne aux amants le sens mystérieux que +possèdent les somnambules. + +La fenêtre ouverte était presque de niveau avec le pavé de la terrasse. +J'enjambai le rebord sans faire aucun bruit. Je regardai par la fente du +rideau. Alida était là, dans un délicieux boudoir qu'éclairait +faiblement une lampe posée sur une table. Assise devant cette table, où +elle semblait s'être placée pour écrire, elle rêvait ou sommeillait, le +visage caché dans ses deux mains. Quand elle releva la tête, j'étais à +ses pieds. + +Elle retint un cri et jeta ses bras autour de mon cou. Je crus qu'elle +allait s'évanouir. Mes transports la rappelèrent à elle-même. + +--Je vous souffre chez moi au milieu de la nuit, dit-elle, et privée de +tout secours que je puisse appeler sans me perdre de réputation. C'est +que j'ai foi en vous. Le moment où je croirai que j'ai eu tort sera le +dernier de mon amour. Francis, vous ne pouvez pas oublier cela! + +--J'oublie tout, répondis-je. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que +vous me dites. Je sais que je vous vois, que je vous entends, que vous +semblez heureuse de me voir, que je suis à vos pieds, que vous me +menacez, que je me meurs de crainte et de joie, que vous pouvez me +chasser, et que je peux mourir. Voilà tout ce que je sais. Me voilà! que +voulez-vous faire de moi? Vous êtes tout dans ma vie. Suis-je quelque +chose dans la vôtre? Rien ne me le prouve, et je ne sais pas où j'ai +pris la folie de me le persuader et de venir jusqu'à vous. Parlez, +parlez, consolez-moi, rassurez-moi, effacez l'horreur des jours que je +viens de passer loin de vous, ou dites-moi tout de suite que vous me +chassez à jamais. Je ne peux plus vivre sans une solution, car je perds +la raison et la volonté. Ayez-en pour deux, dites-moi ce que je vais +devenir! + +--Devenez mon unique ami, reprit-elle; devenez la consolation, le salut +et la joie d'une âme solitaire, rongée d'ennuis, et dont les forces, +longtemps inactives, sont tendues vers un besoin d'aimer qui là dévore. +Je ne vous dissimule rien. Vous êtes arrivé dans un moment de ma vie où, +après des années d'anéantissement, je sentais qu'il fallait aimer ou +mourir. J'ai trouvé en vous la passion subite, sincère, mais terrible. +J'ai eu peur, j'ai cent fois jugé que le remède à mon ennui allait être +pire que le mal, et, quand vous m'avez quittée, je vous ai presque béni +en vous maudissant; mais votre éloignement a été inutile. J'en ai plus +souffert que de toutes mes terreurs, et, à présent que vous voilà, je +sens, moi aussi, qu'il faut que vous décidiez de moi, que je ne +m'appartiens plus, et que, si nous nous quittons pour toujours, je perds +la raison et la force de vivre! + +J'étais enivré de cet abandon, l'espoir me revenait; mais elle, elle +revint bien vite à ses menaces. + +--Avant tout, dit-elle, pour être heureuse de votre affection, il faut +que je me sente respectée. Autrement, l'avenir que vous m'offrez me fait +horreur. Si vous m'aimez seulement comme mon mari m'a aimée, et comme +bien d'autres après lui m'ont offert de m'aimer, ce n'est pas la peine +que mon coeur soit coupable et perde le sentiment de la fidélité +conjugale. Vous m'avez dit là-bas que je n'étais capable d'aucun +sacrifice. Ne voyez-vous pas que, même en vous aimant comme je fais, je +suis une âme sans vertu, une épouse sans honneur? Quand le coeur est +adultère, le devoir est déjà trahi; je ne me fais donc pas d'illusion +sur moi-même. Je sais que je suis lâche, que je cède à un sentiment que +la morale réprouve, et qui est une insulte secrète à la dignité de mon +mari. Eh bien, qu'importe? laissez-moi ce tourment. Je saurai porter ma +honte devant vous, qui seul au monde ne me la reprocherez pas. Si je +souffre de ma dissimulation vis-à-vis des autres, vous n'entendrez +jamais aucune plainte. Je peux tout souffrir pour vous. Aimez-moi comme +je l'entends, et si, de votre côté, vous souffrez de ma retenue, sachez +souffrir, et trouvez en vous-même la délicatesse de ne pas me le +reprocher. Un grand amour est-il donc la satisfaction des appétits +aveugles? Où serait le mérite, et comment deux âmes élevées +pourraient-elles se chérir et s'admirer l'une l'autre pour la +satisfaction d'un instinct?... Non, non, l'amour ne résiste pas à de +certaines épreuves! Dans le mariage, l'amitié et le lien de la famille +peuvent compenser la perte de l'enthousiasme; mais dans une liaison que +rien ne sanctionne, que tout froisse et combat dans la société, il faut +de grandes forces et la conscience d'une lutte sublime. Je vous crois +capable de cela, et moi, je sens que je le suis. Ne m'ôtez pas cette +illusion, si c'en est une. Donnez-moi quelque temps pour la savourer. Si +nous devons succomber un jour, ce sera la fin de tout, et du moins nous +nous souviendrons d'avoir aimé! + +Alida parlait mieux que je ne sais la faire parler ici. Elle avait le +don d'exprimer admirablement un certain ordre d'idées. Elle avait lu +beaucoup de romans; mais, pour l'exaltation ou la subtilité des +sentiments, elle en eût remontré aux plus habiles romanciers. Son +langage frisait parfois l'emphase, et revenait tout à coup à la +simplicité avec un charme étrange. Son intelligence, peu développée +d'ailleurs, avait sous ce rapport une véritable puissance, car elle +était de bonne foi, et trouvait, au service du sophisme même, des +arguments d'une admirable sincérité: femme dangereuse s'il en fut, mais +dangereuse à elle-même plus qu'aux autres, étrangère à toute perversité, +et atteinte d'une maladie mortelle pour sa conscience, l'analyse +exclusive de sa personnalité. + +J'étais à un moindre degré, mais à un degré beaucoup trop grand encore, +atteint de ce même mal qu'on pourrait appeler encore aujourd'hui la +maladie des poëtes. Trop absorbé en moi-même, je rapportais trop +volontiers tout à ma propre appréciation. Je ne voulais demander ni aux +religions, ni aux sociétés, ni aux sciences, ni aux philosophies, la +sanction de mes idées et de mes actes. Je sentais en moi des forces +vives et un esprit de révolte qui n'était nullement raisonné. Le _moi_ +tenait une place démesurée dans mes réflexions comme dans mes instincts, +et, de ce que ces instincts étaient généreux et ardemment tournés vers +le grand, je concluais qu'ils ne pouvaient me tromper. En caressant ma +vanité, Alida, sans calcul et sans artifice, devait arriver à s'emparer +de moi. Plus logique et plus sage, j'eusse secoué le joug d'une femme +qui ne savait être ni épouse ni amante, et qui cherchait sa +réhabilitation dans je ne sais quel rêve de fausse vertu et de fausse +passion; mais elle faisait appel à ma force et la force était le rêve de +mon orgueil. Je fus dès lors enchaîné, et je goûtai dans mon sacrifice +l'incomplet et fiévreux bonheur qui était l'idéal de cette femme +exaltée. En me persuadant que je devenais, par ma soumission, un héros +et presque un ange, elle m'enivra doucement: la flatterie me monta au +cerveau, et je la quittai, sinon content d'elle, du moins enchanté de +moi-même. + +Je ne devais ni ne voulais compromettre madame de Valvèdre. Aussi +avais-je résolu de partir dès le lendemain. J'eusse été moins prudent, +moins délicat peut-être, si elle se fût abandonnée à ma passion: vaincu +par sa vertu et forcé de me soumettre, je ne désirais pas exposer sa +réputation en pure perte; mais elle insista si tendrement, que je dus +promettre de revenir la nuit suivante, et je revins en effet. Elle +m'attendait dans la campagne, et, plus romanesque que passionnée, elle +voulut se promener avec moi sur le lac. J'aurais eu mauvaise grâce à me +refuser à une fantaisie aussi poétique. Pourtant je trouvai maussade +d'être condamné au métier de rameur, au lieu d'être à ses genoux et de +la serrer dans mes bras. Quand j'eus conduit un peu au large la jolie +barque qu'elle m'avait aidé à trouver dans les roseaux du rivage, et qui +lui appartenait, je laissai flotter les rames pour me coucher à ses +pieds. La nuit était splendide de sérénité, et les eaux si tranquilles, +qu'on y voyait à peine trembler le reflet des étoiles. + +--Ne sommes-nous pas heureux ainsi? me dit-elle, et n'est-il pas +délicieux de respirer ensemble cet air pur, avec le profond sentiment de +la pureté de notre amour? Et tu ne voulais pas me donner cette nuit +charmante! Tu voulais partir comme un coupable, quand nous voici devant +Dieu, dignes de sa pitié secourable et bénis peut-être en dépit du monde +et de ses lois! + +--Puisque tu crois à la bonté de Dieu, lui répondis-je, pourquoi ne t'y +fier qu'à demi? Serait-ce un si grand crime?... + +Elle mit ses douces mains sur ma bouche. + +--Tais-toi, dit-elle, ne trouble pas mon bonheur par des plaintes et +n'offense pas l'auguste paix de cette nuit sublime par des murmures +contre le sort. Si j'étais sûre de la miséricorde divine pour ma faute, +je ne serais pas sûre pour cela de la durée de ton amour après ma chute. + +--Ainsi tu ne crois ni à Dieu ni à moi! m'écriai-je. + +--Si cela est, plains-moi, car le doute est une grande douleur que je +traîne depuis que je suis au monde, et tâche de me guérir, mais en +ménageant ma frayeur et en me donnant confiance: confiance en Dieu +d'abord! Dis-moi, y crois-tu fermement, au Dieu qui nous voit, nous +entend et qui nous aime? Réponds, réponds! As-tu la foi, la certitude? + +--Pas plus que toi, hélas! Je n'ai que l'espérance. Je n'ai pas été +longtemps bercé des douces chimères de l'enfance. J'ai bu à la source +froide du doute, qui coule sur toutes choses en ce triste siècle; mais +je crois à l'amour, parce que je le sens. + +--Et moi aussi, je crois à l'amour que j'éprouve; mais je vois bien que +nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, puisque nous ne croyons +qu'à nous-mêmes. + +Cette triste appréciation qui lui échappait me jeta dans une mélancolie +noire. Était-ce pour nous juger ainsi l'un l'autre, pour mesurer en +poëtes sceptiques la profondeur de notre néant, que nous étions venus +savourer l'union de nos âmes à la face des cieux étoilés? Elle me +reprocha mon silence et ma sombre attitude. + +--C'est ta faute, lui répondis-je avec amertume. L'amour, dont tu veux +faire un raisonnement, est de sa nature une ivresse et un transport. Si, +au lieu de regarder dans l'inconnu en supputant les chances de l'avenir, +qui ne nous appartient pas, tu étais noyée dans les voluptés de ma +passion, tu ne te souviendrais pas d'avoir souffert, et tu croirais à +deux pour la première fois de ta vie. + +--Allons-nous-en, dit-elle, tu me fais peur! Ces voluptés, ces ivresses +dont tu parles, ce n'est pas l'amour, c'est la fièvre, c'est +l'étourdissement et l'oubli de tout, c'est quelque chose de brutal et +d'insensé qui n'a ni veille ni lendemain. Reprends les rames, je veux +m'en aller! + +Il me vint une sorte de rage. Je saisis les rames et je l'emmenai plus +au large. Elle eut peur et menaça de se jeter dans le lac, si je +continuais ce silencieux et farouche voyage, qui ressemblait à un +enlèvement. Je la ramenai vers la rive sans rien dire. J'étais en proie +à un violent orage intérieur. Elle se laissa tomber sur le sable en +pleurant. Désarmé, je pleurai aussi. Nous étions profondément malheureux +sans nous rendre bien compte des causes de notre souffrance. Certes, je +n'étais pas assez faible pour que la violence faite à ma passion me +parût un si grand effort et un si grand malheur, et, quant à elle, la +peur que je lui avais causée n'était pas aussi sérieuse qu'elle voulait +se le persuader. Qu'y avait-il donc d'impossible entre nous? quelle +barrière séparait nos âmes? Nous restâmes en face de cet effrayant +problème sans pouvoir le résoudre. + +Le seul remède à notre douleur était de souffrir ensemble, et ce fut +réellement le seul lien profondément vrai qui nous étreignit. Cette +douleur que je vis en elle si poignante et si sincère me purifia, en ce +sens que j'abjurai mes projets de séduction par surprise et par ruse. +Malheureux par elle, je l'aimai davantage. Qui sait si le triomphe ne +m'eût pas rendu ingrat, comme elle le redoutait? + +Dès le jour suivant, je pris la direction du Saint-Gothard pour me +rendre ensuite au lac des Quatre-Cantons. Alida blâmait mon empressement +à la quitter, elle pensait que je pouvais impunément passer une semaine +à Rocca; mais je voyais bien que la curiosité de ma vieille hôtesse +l'empêcherait, un jour ou l'autre, de dormir, et que mes promenades +nocturnes seraient un sujet de réflexions et de commentaires dans les +environs. + +Après les premières heures de marche, je m'arrêtai à un énorme rocher +qu'Alida m'avait indiqué au loin comme une de ses promenades favorites. +De là, je voyais encore sa blanche villa comme un point brillant au +milieu des bois sombres. Tandis que je la contemplais, lui envoyant dans +mon coeur un tendre adieu, je sentis une main légère se poser sur mon +épaule, et, en me retournant, je vis Alida elle-même, qui m'avait +devancé là. Elle était venue à cheval avec un domestique qu'elle avait +laissé à quelque distance. Elle portait un petit panier rempli de +friandises. Elle avait voulu déjeuner avec moi sur la mousse à l'abri de +son beau rocher, dans ce lieu complètement désert. Je fus si touché de +cette gracieuse surprise, que je m'ingéniai à lui faire oublier les +chagrins et les orages de la veille. Je protestai de ma soumission, et +je fis tout mon possible vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de moi-même pour +lui persuader sans mentir que je serais heureux ainsi. + +--Mais où et quand nous reverrons-nous? dit-elle. Vous n'avez pas voulu +vous engager clairement à être à Genève pour le mariage de Paule, et +pourtant c'est le seul moyen de nous retrouver sans danger pour moi. Nos +rapports tels qu'ils sont, chastes et consacrés désormais par le +véritable amour, peuvent s'établir très-convenablement, si vous vous +décidez à être connu de mon mari et à faire naturellement partie des +amis qui m'entourent. Je ne vis pas toujours seule comme vous me voyez +en ce moment. Les injustes soupçons et l'aigre caractère de ma vieille +belle-soeur ont fait la solitude autour de moi dans ces derniers temps: +j'étais, grâce à elle, découragée de toute relation d'amitié, et de +voisinage; mais, depuis qu'elle est partie, j'ai fait des visites, j'ai +effacé la mauvaise impression de ses torts, dont j'avais dû paraître un +peu complice. On va me revenir. Je n'ai pas de nombreuses relations, je +n'ai jamais aimé cela, et ce n'en est que mieux. Vous me trouverez assez +entourée pour que nous n'ayons pas l'air de rechercher le tête-à-tête, +et assez libre pour que le tête-à-tête se fasse souvent et +naturellement. D'ailleurs, je découvrirai bien le moyen de m'absenter +quelquefois, et nous nous rencontrerons en pays neutre, loin des yeux +indiscrets. Je vais, dès à présent, travailler à ce que cela devienne +possible et même facile. J'éloignerai les gens dont je me méfie, je +m'attacherai solidement les serviteurs dévoués, je me créerai à l'avance +des prétextes, et notre connaissance étant avouée, nos rencontres, si on +les découvre, n'auront rien qui doive surprendre ou scandaliser. Voyez! +tout nous favorise. Vous avez devant vous la liberté du voyageur; moi, +je vais avoir celle de l'épouse délaissée, car M. de Valvèdre pense, lui +aussi, à un grand voyage que je ne combattrai plus. Il s'en ira +peut-être pour deux ans. Consentez à lui être présenté auparavant. Il +sait déjà que je vous connais, et il ne peut rien soupçonner. +Mettons-nous en mesure vis-à-vis de lui et du monde; ceci nous donnera +du temps, de la liberté, de la sécurité. Vous parcourrez la Suisse et +l'Italie, vous y deviendrez grand poëte, avec une belle nature sous les +yeux et l'amour dans le coeur; moi, jusqu'à ce jour, j'ai été +nonchalante et découragée. Je vais devenir active et ingénieuse. Je ne +songerai qu'à cela. Oui, oui, nous avons déjà devant nous deux années de +pur bonheur. C'est Dieu qui vous a envoyé à moi, au moment où la douleur +de me séparer de mon fils aîné allait m'achever. Quand il me faudra +quitter le second, j'aurai la compassion de vivre plus longtemps, +peut-être tout à fait près de vous, parce qu'alors j'aurai le droit de +dire à mon mari: «Je suis seule, je n'ai plus rien qui m'attache à ma +maison. Laissez-moi vivre où je voudrai.» Je feindrai d'aimer Rome, +Paris ou Londres, et tous deux, inconnus, perdus au sein d'une grande +ville, nous nous verrons tous les jours. Je saurai très-bien me passer +de luxe. Le mien m'ennuie affreusement, et tout mon rêve est une +chaumière au fond des Alpes ou une mansarde dans une grande cité, pourvu +que j'y sois aimée véritablement. + +Nous nous séparâmes sur ces projets, qui n'avaient rien de trop +invraisemblable. Je m'engageai à sacrifier toutes mes répugnances, à +assister au mariage d'Obernay à Genève, à être présenté, par conséquent, +à M. de Valvèdre. + +J'étais si éloigné de ce dernier parti, que, quand Alida m'eut quitté, +je faillis courir après elle pour reprendre ma parole; mais je fus +retenu par la crainte de lui sembler égoïste. Je ne pouvais la revoir +qu'à ce prix, à moins de risquer à chaque rencontre de la brouiller avec +son mari, avec l'opinion, avec la société tout entière. Je continuai mon +voyage; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court +pour me rendre à Altorf, et j'y restai. C'est là qu'Alida devait +m'adresser ses lettres. Et que m'importait tout le reste? Nous nous +écrivîmes tous les jours, et l'on peut dire toute la journée, car nous +échangeâmes en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme. +Jamais je n'avais trouvé en moi une telle abondance d'émotion devant une +feuille de papier. Ses lettres, à elle, étaient ravissantes. Parler +l'amour, écrire l'amour, étaient en elle des facultés souveraines. Bien +supérieure à moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicité de +ne pas s'en apercevoir, de le nier, de m'admirer et de me le dire. Cela +me perdait; tout en m'élevant au diapason de ses théories de sentiment, +elle travaillait à me persuader que j'étais une grande âme, un grand +esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu'à s'étendre pour +planer sur son siècle et sur la postérité. Je ne le croyais pas, non! +grâce à Dieu, je me préservais de la folie; mais, sous la plume de cette +femme, la flatterie était si douce, que je l'eusse payée au prix de la +risée publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer. + +Elle réussit également à détruire toutes mes révoltes relativement au +plan de vie qu'elle avait adopté pour nous deux. Je consentais à voir +son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre à +Genève. Enfin ce mois de fièvre et de vertige, qui était le terme de mes +aspirations les plus ardentes, touchait à son dernier jour. + + + + +V + + +J'avais promis à Obernay de frapper à sa porte la veille de son mariage. +Le 31 juillet, à cinq heures du matin, je m'embarquais sur un bateau à +vapeur pour traverser le Léman, de Lausanne à Genève. + +Je n'avais pas fermé l'oeil de la nuit, tant je craignais de manquer +l'heure du départ. Accablé de fatigue et roulé dans mon manteau, je pris +quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le +soleil se faisait déjà sentir. Un homme qui paraissait dormir également +était assis sur le même banc que moi. Au premier coup d'oeil que je +jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon. + +Cette rencontre aux portes de Genève m'inquiéta un peu; j'avais commis +la faute d'écrire d'Altorf à Obernay en lui donnant de ma promenade un +faux itinéraire. Cet excès de précaution devenait une maladresse +fâcheuse, si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvèdre était +de Genève et en relation avec les Valvèdre ou les Obernay. J'aurais donc +voulu me soustraire à ses regards; mais le bateau était fort petit, et, +au bout de quelques instants, je me retrouvai face à face avec mon +aimable philosophe. Il me regardait avec attention, comme s'il eût +hésité à me reconnaître; mais son incertitude cessa vite, et il m'aborda +avec la grâce d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous +venions de nous quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de +toute surprise et de toute curiosité, il reprit la conversation où nous +l'avions laissée sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et, +sans songer davantage à le contredire, je cherchai à profiter de cette +aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui avec modestie, comme un +trésor dont il se croyait le dépositaire et non le maître ni +l'inventeur. + +Je ne pouvais résister au désir de l'interroger, et cependant, à +plusieurs reprises, ma méditation laissa tomber l'entretien. J'éprouvais +le besoin de résumer intérieurement et de savourer sa parole. Dans ces +moments-là, croyant que je préférais être seul et ne désirant nullement +se produire, il essayait de me quitter; mais je le suivais et le +reprenais, poussé par un attrait inexplicable et comme condamné par une +invisible puissance à m'attacher aux pas de cet homme, que j'avais +résolu d'éviter. Quand nous approchâmes de Genève, les passagers, qui, +de la cabine, firent irruption sur le pont, nous séparèrent. Mon nouvel +ami fut abordé par plusieurs d'entre eux, et je dus m'éloigner. Je +remarquai que tous semblaient lui parler avec une extrême déférence; +néanmoins, comme il avait eu la délicatesse de ne pas s'enquérir de mon +nom, je crus devoir respecter également son incognito. + +Une demi-heure après, j'étais à la porte d'Obernay. Le coeur me battait +avec tant de violence, que je m'arrêtai un instant pour me remettre. Ce +fut Obernay lui-même qui vint m'ouvrir; de la terrasse de son jardin, il +m'avait vu arriver. + +--Je comptais sur toi, me dit-il, et me voilà pourtant dans un transport +de joie comme si je ne t'espérais plus. Viens, viens! toute la famille +est réunie, et nous attendons Valvèdre d'un moment à l'autre. + +Je trouvai Alida au milieu d'une douzaine de personnes qui ne nous +permirent d'échanger que les saluts d'usage. Il y avait là, outre le +père, la mère et la fiancée d'Henri, la soeur aînée de Valvèdre, +mademoiselle Juste, personne moins âgée et moins antipathique que je ne +me la représentais, et une jeune fille d'une beauté étonnante. Bien +qu'absorbé par la pensée d'Àlida, je fus frappé de cette splendeur de +grâce, de jeunesse et de poésie, et, malgré moi, je demandai à Henri, au +bout de quelques instants, si cette belle personne était sa parente. + +--Comment diable, si elle l'est! s'écria-t-il en riant, c'est ma soeur +Adélaïde! Et voici l'autre que tu n'as pas connue, comme celle-ci, dans +ton enfance; voici notre démon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui +entrait. + +Rosa était ravissante aussi, moins idéale que sa soeur et plus +sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n'avait pas +quatorze ans, et sa tenue n'était pas encore celle d'une demoiselle bien +raisonnable; mais il y avait tant d'innocence dans sa gaieté pétulante +qu'on n'était pas tenté d'oublier combien l'enfant était près de devenir +une jeune fille. + +--Quant à l'aînée, reprit Obernay, c'est la filleule de ta mère et mon +élève à moi, une botaniste consommée, je t'en avertis, et qui n'entend +pas raison avec les superbes railleurs de ton espèce. Fais attention à +ton bel esprit, si tu veux qu'elle consente à te reconnaître. Pourtant, +grâce à ta mère, qui lui fait l'honneur de lui écrire tous les ans en +réponse à ses lettres du 1er janvier, et pour qui elle conserve une +grande vénération, j'espère qu'elle ne fera pas trop mauvais accueil à +ta mine de poëte échevelé; mais il faut que ce soit ma mère qui vous +présente l'un à l'autre. + +--Tout à l'heure! repris-je en voyant qu'Alida me regardait. Laisse-moi +revenir de ma surprise et de mon éblouissement. + +--Tu la trouves belle? Tu n'es pas le seul; mais n'aie pas l'air de t'en +apercevoir, si tu ne veux la désespérer. Sa beauté est comme un fléau +pour elle. Elle ne peut sortir de la vieille ville sans qu'on s'attroupe +pour la voir, et elle n'est pas seulement intimidée de cette avidité des +regards, elle en est blessée et offensée. Elle en souffre véritablement, +et elle en devient triste et sauvage hors de l'intimité. Demain sera +pour elle un jour d'exhibition forcée, un jour de supplice par +conséquent. Si tu veux être de ses amis, regarde-la comme si elle avait +cinquante ans. + +--A propos de cinquante ans, repris-je pour détourner la conversation, +il me semble que mademoiselle Juste n'a guère davantage. Je me figurais +une véritable duègne. + +--Cause avec elle un quart d'heure, et tu verras que la duègne est une +femme d'un grand mérite. Tiens, je veux te présenter à elle; car, moi, +je l'aime, cette belle-soeur-là, et je veux qu'elle t'aime aussi. + +Il ne me permit pas d'hésiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont +l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la +conversation. C'était une vieille fille un peu maigre et accentuée de +physionomie, mais qui avait dû être presque aussi belle que la soeur +d'Obernay, et dont le célibat me semblait devoir cacher quelque mystère, +car elle était riche, de bonne famille, et d'un esprit très-indépendant. +En l'écoutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et même un +certain charme sérieux et profond qui me pénétra de respect et de +crainte. Elle me témoigna pourtant de l'intérêt et me questionna sur ma +famille, qu'elle paraissait très-bien connaître, sans pourtant rappeler +ou préciser les circonstances où elle l'avait connue. + +On avait déjeuné, mais on tenait en réserve une collation pour moi et +pour M. de Valvèdre. En attendant qu'il arrivât, Henri me conduisit dans +ma chambre. Nous trouvâmes sur l'escalier madame Obernay et ses deux +filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mère au +passage afin qu'elle me présentât en particulier à sa fille aînée. + +--Oui, oui, répondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous +faire de grandes révérences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu +d'avoir été compagnons d'enfance pendant un an, à Paris. M. Valigny +était alors un garçon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma +fille, et tu en abusais sans scrupule. A présent que tu n'es que trop +raisonnable, remercie-le du passé et parle-lui de ta marraine, qui a +continué d'être si bonne pour toi. + +Adélaïde était fort intimidée; mais j'étais si bien en garde contre le +danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En +un instant, je la vis transformée. Cette rêveuse et fière beauté s'anima +d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de +gaucherie charmante qui ajoutait à sa grâce naturelle. Je ne fus pas ému +en touchant cette main pure, et, comme si elle l'eût senti, elle sourit +davantage et m'apparut plus belle encore. + +C'était un type très-différent de celui d'Obernay et de Rosa, qui +ressemblaient à leur mère. Adélaïde en tenait aussi par la blancheur et +l'éclat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la +taille dégagée et les extrémités fines de son père, qui avait été un des +plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et fraîche +sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvèdre, sans être +jolie, était extrêmement agréable: on disait dans la ville que, lorsque +les Obernay et les Valvèdre étaient réunis, ou croyait entrer dans un +musée de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement +caractérisées et dignes de la statuaire et du pinceau. + +J'avais à peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler. + +--Valvèdre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et +déjeuner avec toi. + +Je descendis en toute hâte; mais, à la dernière marche de l'escalier, il +me vint une terreur étrange. Une vague appréhension qui, depuis quinze +jours, m'avait souvent traversé l'esprit et qui m'était revenue +fortement dans la journée, s'empara de moi à tel point, que, voyant la +porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay était sur +mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle à manger. Le +repas était servi; une voix à la fois douce et mâle partait du salon +voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon, +c'était M. de Valvèdre lui-même. + +Un monde de mensonges plus impossibles les uns que les autres, un siècle +d'anxiétés remplirent le peu d'instants qui me séparaient de cette +inévitable rencontre. Qu'allais-je dire à M. de Valvèdre, à Henri, à +Paule et devant les deux familles, pour motiver ma présence aux environs +de Valvèdre, quand on m'avait cru dans le nord de la Suisse à cette même +époque? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inouïe et +qu'il m'était impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de +l'égoïsme. Je l'aimais, je l'aimais d'instinct, d'entraînement, de +conviction et par fatalité peut-être, cet homme accompli que je venais +essayer de tromper, de rendre par conséquent malheureux ou ridicule! + +La tête me tournait quand Obernay me présenta à Valvèdre, et j'ignore si +je réussis à faire bonne contenance. Quant à lui, il eut un très-vif +sentiment de surprise, mais tout aussitôt réprimé. + +--C'est là ton ami? dit-il à Henri. Eh bien, je le connais déjà. J'ai +fait la traversée du lac avec lui ce matin, et nous avons philosophé +ensemble pendant plus d'une heure. + +Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adélaïde nous +appela pour déjeuner, et nous nous assîmes vis-à-vis l'un de l'autre, +lui tranquille et n'ayant aucun soupçon, puisqu'il ignorait mon +mensonge, moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture. +Pour m'achever, Àlida vint s'asseoir auprès de son mari d'un air +d'intérêt et de déférence, et s'efforcer, tout en causant, de deviner +quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre. + +--Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle; je vous ai dit +qu'à Saint-Pierre il avait été notre chevalier, à Paule et à moi, +pendant qu'Obernay vous cherchait dans ces affreux glaciers. + +--Je n'ai pas oublié cela, répondit Valvèdre, et je suis content d'être +l'obligé d'une personne qui m'a été sympathique à première vue. + +Alida, nous voyant si bien ensemble, retourna au salon, et Adélaïde vint +prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvèdre une affection à +laquelle il était certainement impossible d'entendre malice, à moins +d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en était pas +moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait +quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec +un mélange de respect et de tendresse qui rétablissait les convenances +de famille dans leur intimité. Elle le servait avec empressement, et il +se laissait servir, disant: «Merci, ma bonne fille!» avec un accent +pleinement paternel; mais elle était si grande et si belle, et lui, il +était encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour +m'imaginer que ce mari trompé consentirait de bon coeur à ne pas s'en +apercevoir, tant il était heureux père! + +On se sépara bientôt pour se réunir au dîner. La famille était occupée +de mille soins pour la grande journée du lendemain. Les hommes sortirent +ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvèdre et ses deux +belles-soeurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais +avec angoisse la possibilité d'échanger quelques mots avec Alida. Paule, +appelée par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit +bientôt; mais mademoiselle Juste était comme rivée à son fauteuil. Elle +continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frère en +dépit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention +son profil austère, et je sentis en elle autre chose que le désir de +contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le +remplissait en dépit de tous et d'elle-même. Son regard lucide, qui +surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui pénétrait mon +affreux malaise, semblait nous dire à l'un et à l'autre: «Croyez-vous +que cela m'amuse?» + +Au bout d'une heure de conversation très-pénible dont mademoiselle Juste +et moi fîmes tous les frais, car Alida était trop irritée pour avoir la +force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvèdre, au +lieu d'accompagner ses soeurs et ses enfants jusqu'à Genève le 8 +juillet, les avait confiés à Obernay pour s'arrêter autour du Simplon. +Je me hâtai d'aller au-devant de la découverte qui me menaçait, en +disant que, là précisément, j'avais rencontré M. de Valvèdre et avais +fait connaissance avec lui sans savoir son nom. + +--C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas +que vous fussiez de ce côté-là. + +Je répondis avec aplomb qu'en voulant gagner la vallée du Rhône par le +mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profité de ma +bévue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries +d'Obernay sur mon étourderie à me conduire en dépit de ses instructions, +je ne m'en étais pas vanté dans ma lettre. + +--Puisque vous étiez si près de Valvèdre, dit Alida avec la même +tranquillité, vous eussiez dû venir me voir. + +--Vous ne m'y aviez pas autorisé, répondis-je, et je n'ai pas osé. + +Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien +qu'elle n'était pas notre dupe. + +Dès que je fus seul avec Alida, je lui parlai avec effroi de cette +fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas que son mari pût +concevoir des doutes. + +--Lui jaloux? répondit-elle en haussant les épaules. Il ne me fait pas +tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je +vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une +timidité singulière. On a déjà fait la remarque que vous n'étiez pas +ainsi à votre première apparition dans la maison. + +--Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des épines. Il me +semble à chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du côté +de Valvèdre et m'écraser sous le ridicule du prétexte que je viens de +trouver. M. de Valvèdre doit m'en vouloir de m'être moqué de lui en me +donnant pour un comédien. Il est vrai qu'il s'est laissé traiter de +docteur: je le prenais pour un médecin; mais j'ai eu l'initiative de ma +méprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer, +tandis que moi... + +--Vous a-t-il reparlé de cela? reprit Alida un peu soucieuse. + +--Non, pas un mot là-dessus! C'est bien étrange. + +--Alors c'est tout naturel. Valvèdre ne connaît pas la feinte. Il a tout +oublié; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'être ensemble. + +Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes +lèvres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme +un ouragan dans la maison et dans le salon. + +L'aîné était beau comme son père, et lui ressemblait d'une manière +frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il était laid. Je me +souvins qu'Obernay m'avait parlé d'une préférenc marquée de madame de +Valvèdre pour Edmond, et involontairement j'épiai les premières caresses +qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigués à +l'aîné, et elle me le présenta en me demandant si je le trouvais joli. +Elle effleura à peine les joues de l'autre, en ajoutant: + +--Quant à celui-ci, il ne l'est pas, je le sais! + +Le pauvre enfant se mit à rire, et, serrant la tête de sa mère dans ses +bras: + +--C'est égal, dit-il, il faut embrasser ton singe! + +Elle l'embrassa en le grondant de ses manières brusques. Il lui avait +meurtri les joues avec ses baisers, où un peu de malice et de vengeance +semblait se mêler à son effusion. + +Je ne sais pourquoi cette petite scène me causa une impression pénible. +Les enfants se mirent à jouer. Alida me demanda à quoi je pensais en la +regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne répondais pas, elle ajouta +à voix basse: + +--Êtes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me +consoliez; car je vais être séparée de l'un et de l'autre, à moins que +je ne me fixe dans cette odieuse ville de Genève. Et encore n'est-il pas +certain qu'on voulût m'y autoriser. + +Elle m'apprit que M. de Valvèdre s'était décidé à confier l'éducation de +ses deux fils à l'excellent professeur Karl Obernay, père d'Henri. +Élevés dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement +choyés par les femmes et instruits sérieusement par les hommes. Alida +devait donc se réjouir de cette décision, qui épargnait à ses enfants +les rudes épreuves du collège, et elle s'en réjouissait en effet, mais +avec des larmes qui étaient visiblement à l'adresse d'Edmond, bien +qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur égale +l'éloignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance +toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvèdre devait +prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espéré les y +soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence, +puisque Juste se fixait à Genève dans la maison voisine. + +J'allais lui dire que cette prévention obstinée ne me paraissait pas +bien équitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une +égale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaieté avec laquelle +tous deux grimpèrent sur ses genoux et jouèrent avec son bonnet, dont +elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espiègle Paolino le lui ôta +même tout à fait, et la vieille fille ne fit aucune difficulté de +montrer ses cheveux gris ébouriffés par ces petites mains folles. A ce +moment, je vis sur cette figure rigide une maternité si vraie et une +bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait +causée. + +Le dîner rassembla tout le monde, excepté M. de Valvèdre, qui ne vint +que dans la soirée. J'eus donc deux ou trois heures de répit, et je pus +me remettre au diapason convenable. Il régnait dans cette maison une +aménité charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se +disait condamnée à vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune +des personnes qui se trouvaient là, un fonds de valeur réelle et ce je +ne sais quoi de mûr ou de calme qui trahit l'étude ou le respect de +l'étude, on sentait aussi en elles, avec les qualités essentielles de la +vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains +rapports, il me semblait être chez moi parmi les miens; mais l'intérieur +génevois était plus enjoué et comme réchauffé par le rayon de jeunesse +et de beauté qui brillait dans les yeux d'Adélaïde et de Rosa. Leur mère +était comme ravie dans une béatitude religieuse en regardant Paule et en +pensant au bonheur d'Henri. Paule était paisible comme l'innocence, +confiante comme la droiture: elle avait peu d'expansions vives; mais, +dans chaque mot, dans chaque regard à son fiancé, à ses parents et à ses +soeurs, il y avait comme un intarissable foyer de dévouement et +d'admiration. + +Les trois jeunes filles avaient été liées dès l'enfance, elles se +tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient +mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui eût donné tort dans ses +différends avec Alida, on sentait bien qu'elle la chérissait davantage. +Alida était-elle aimée de ces trois jeunes filles? Évidemment, Paule la +savait malheureuse et l'aimait naïvement pour la consoler. Quant aux +demoiselles Obernay, elles s'efforçaient d'avoir de la sympathie pour +elle, et toutes deux l'entouraient d'égards et de soins; mais Alida ne +les encourageait nullement, et répondait à leurs timides avances avec +une grâce froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de +femmes savantes, la petite Rosa étant déjà, selon elle, infatuée de +pédantisme. + +--Cela ne paraît pourtant pas du tout, lui dis-je: l'enfant est +ravissante... et Adélaïde me parait une excellente personne. + +--Oh! j'étais bien sûre que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux +yeux-là! reprit avec humeur Alida. + +Je n'osai lui répondre: l'état de tension nerveuse où je la voyais me +faisait craindre qu'elle ne se trahit. + +D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arrivèrent avec leurs +parents. On passa au jardin, qui, sans être grand, était fort beau, +plein de fleurs et de grands arbres, avec une vue magnifique au bord de +la terrasse. Les enfants demandèrent à jouer, et tout le monde s'en +mêla, excepté les gens âgés et Alida, qui, assise à l'écart, me fit +signe d'aller auprès d'elle. Je n'osai obéir. Juste me regardait, et +Rosa, qui s'était beaucoup enhardie avec moi pendant le dîner, vint me +prendre résolûment le bras, prétendant que tout le _jeune monde_ devait +jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour +vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frère ouvrit la partie de +barres, et il était mon aîné. Elle me réclamait dans son camp, parce que +Henri était dans le camp opposé et que je devais courir aussi bien que +lui. Henri m'appela aussi, il fallut ôter mon habit et me mettre en +nage. Adélaïde courait après moi avec la rapidité d'une flèche. J'avais +peine à échapper à cette jeune Atalante, et je m'étonnais de tant de +force unie à tant de souplesse et de grâce. Elle riait, la belle fille; +elle montrait ses dents éblouissantes. Confiante au milieu des siens, +elle oubliait le tourment des regards; elle était heureuse, elle était +enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses +que la pourpre du soir fait paraître embrasées. + +Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frère. Le ciel m'est témoin +que je ne songeais qu'à m'échapper de ce tourbillon de courses, de cris +et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles +d'obstination et de ruse, j'en fus venu à bout, je la trouvai sombre et +dédaigneuse. Elle était révoltée de ma faiblesse, de mon enfantillage; +elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour +quitter ces jeux imbéciles et pour venir à elle! J'étais lâche, je +craignais les propos, ou j'étais déjà charmé par les dix-huit ans et les +joues roses d'Adélaïde. Enfin elle était indignée, elle était jalouse; +elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme +le plus beau de sa vie. + +J'étais désespéré de ne pouvoir la consoler; mais M. de Valvèdre venait +d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant là. Il me semblait +qu'il entendait mes paroles avant que mes lèvres leur eussent livré +passage. Alida, plus hardie et comme dédaigneuse du péril, me reprochait +d'être trop jeune, de manquer de présence d'esprit et d'être plus +compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je +rougissais de mon inexpérience, je fis de grands efforts pour m'en +corriger. Tout le reste de la soirée, je réussis à paraître très-enjoué; +alors Alida me trouva trop gai. + +On le voit, nous étions condamnés à nous réunir dans les circonstances +les plus pénibles et les plus irritantes. Le soir, retiré dans ma +chambre, je lui écrivis: + +«Vous êtes mécontente de moi, et vous me l'avez témoigné avec colère. +Pauvre ange, tu souffres! et j'en suis la cause! Tu maudis ce jour tant +désiré qui ne nous a pas seulement donné un instant de sécurité pour +lire dans les yeux l'un de l'autre! Me voilà éperdu, furieux contre +moi-même et ne sachant que faire pour éviter ces angoisses et ces +impatiences qui me dévorent aussi, mais que je subirais avec +résignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune, +dis-tu! Eh bien, pardonne à mon inexpérience, et tiens-moi compte de la +candeur et de la nouveauté de mes émotions. Va, la jeunesse est une +force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des périls +d'un autre genre, je suis au-dessous de ton rêve. Faut-il t'arracher +violemment à tous les liens qui pèsent sur toi? faut-il braver l'univers +et m'emparer de ta destinée à tout prix? Je suis prêt, dis un mot. Je +peux tout briser autour de nous deux... Mais tu ne le veux pas, tu +m'ordonnes d'attendre, de me soumettre à des épreuves contre lesquelles +se révolte la franchise de mon âge! Quel plus grand sacrifice pouvais-je +te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc pitié de moi, cruelle! et +toi aussi, prends donc patience! + +«Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice? pourquoi me dire +qu'Adélaïde?... Non! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez +dit. C'était insensé, c'était inique! Une autre que toi! mais +existe-t-il donc d'autres femmes sur la terre? Laissons cette folie et +n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement +frappé. Tes deux enfants vont demeurer ici... Et toi, que vas-tu faire? +Cette résolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie? +Comptes-tu retourner dans cette solitude de Valvèdre, où j'aurais si peu +le droit de vivre auprès de toi, sous les regards de tes voisins +provinciaux, et entourée de gens qui tiendront note de toutes tes +démarches? Tu avais parlé d'aller dans quelque grande ville... Songe +donc! tu le peux à présent. Dis, quand pars-tu? où allons-nous? Je ne +peux pas admettre que tu hésites. Réponds, mon âme, réponds! Un mot, et +je supporte tout ce que tu voudras pour sauver les apparences, ou +plutôt, non, je pars demain soir. Je me dis rappelé par mes parents, je +me soustrais à toutes ces misérables dissimulations qui t'exaspèrent +autant que moi, je cours t'attendre où tu voudras. Ah! viens! fuyons! ma +vie t'appartient.» + +La journée du lendemain s'écoula sans que je pusse lui glisser ma +lettre. Quoi que m'en eût dit madame de Valvèdre, je n'osais trop me +confier à la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien éveillée pour ce +rôle de dépositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs, Juste de +Valvèdre faisait si bonne garde, que j'en perdais l'esprit. + +Je ne raconterai pas la cérémonie du mariage protestant. Le temple était +si près de la maison, qu'on s'y rendit à pied sous les yeux des deux +villes, ameutées en quelque sorte pour voir l'agréable mariée, mais +surtout la belle Adélaïde dans sa fraîche et pudique toilette. Elle +donnait le bras à M. de Valvèdre, dont la considération semblait mieux +que tout autre porte-respect la protéger contre les brutalités de +l'admiration. Néanmoins elle était froissée de cette curiosité +outrageante des foules, et marchait triste, les yeux baissés, belle dans +sa fierté souffrante comme une reine qu'on traînerait au supplice. + +Après elle, Àlida était aussi un objet d'émotion. Sa beauté n'était pas +frappante au premier abord; mais le charme en était si profond, qu'on +l'admirait surtout après qu'elle avait passé. J'entendis faire des +comparaisons, des réflexions plus ou moins niaises. Il me sembla qu'il +s'y mêlait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher +prétexte à une querelle; mais à Genève, si on est très-petite ville, on +est généralement bon, et ma colère eût été ridicule. + +Le soir, il y eut un petit bal composé d'environ cinquante personnes qui +formaient la parenté et l'intimité des deux familles. Alida parut avec +une toilette exquise, et, sur ma prière, elle dansa. Sa grâce indolente +fit son effet magique; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la +disputèrent et se montrèrent d'autant plus enfiévrés qu'elle paraissait +moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espéré que la +danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et à +mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant, +très-disposé à lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de +coquetterie. Ce fut impossible: elle ne voulait plaire à personne; mais +elle sentait, elle savait qu'elle charmait tous les hommes, et il y +avait dans son indifférence je ne sais quel air de souveraineté blasée, +mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai qu'elle parlait à ces +jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme +si elle en avait eu sur eux, et c'était, à mon gré, leur faire trop +d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus +retrouver, dans ses regards à des étrangers, cette prise de possession +qui avait bouleversé et ravi mon âme. Certes, auprès d'elle, Adélaïde et +ses jeunes amies étaient de simples bourgeoises, très-ignorantes de +l'empire de leurs charmes et très-incapables, malgré l'éclat de leur +jeunesse, de lui disputer la plus humble conquête; mais qu'il y avait de +pudeur dans leur modestie, et comme leur extrême politesse était une +sauvegarde contre la familiarité! Une petite circonstance me fit +insister en moi-même sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa +tomber son éventail; dix admirateurs se précipitèrent pour le ramasser. +Pour un peu, on se fût battu; elle le prit de la main triomphante qui le +lui présentait, sans aucune parole de remerciement, sans même un sourire +de convention, et comme si elle était trop maîtresse des volontés de cet +inconnu pour lui savoir le moindre gré de son esclavage. C'était un bon +petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarité. En fait, +c'était de sa part une bêtise; en théorie, il avait pourtant raison. +Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au dédain, elle le provoque +plus qu'elle ne l'éloigne, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a +toujours un peu d'encouragement au fond de ces _mépriseries_ royales. + +Pour me venger du secret dépit que j'éprouvais, je cherchai quel service +je pourrais rendre à Adélaïde, qui dansait près de moi. Je vis qu'elle +avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'étaient +détachées de son bouquet, et, comme elle revenait à sa place, je les +enlevai vite et adroitement. Elle parut s'étonner un peu d'un si beau +zèle, et cet étonnement même était une impression de pudeur. Je ne la +regardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais +elle me l'adressa un instant après, quand la figure de la contredanse la +replaça près de moi. + +--Vous m'avez préservée d'une chute, me dit-elle tout haut en souriant; +vous êtes toujours bon pour moi, comme _jadis!_ + +Bon pour elle! c'était trop de reconnaissance à coup sûr, et cela +pouvait amener une déclaration de la part d'un impertinent; mais il eût +fallu l'être jusqu'à l'imbécillité pour ne pas sentir dans l'extrême +politesse de cette chaste fille un doute d'elle-même qui imposait aux +autres un respect sans bornes. + +Je n'attendis pas la fin du bal. J'y souffrais trop. Comme j'allais +gagner ma petite chambre, Valvèdre se trouva devant moi et me fit signe +de le suivre à l'écart. + +--Voici l'explication, pensai-je: qu'il se décide donc enfin à me +chercher querelle, ce mystérieux personnage! Ce sera me soulager d'une +montagne qui m'étouffe! + +Mais il s'agissait de bien autre chose. + +--Il est arrivé ici tantôt, me dit-il, des parents de Lausanne sur +lesquels on ne comptait plus. On est forcé de leur donner l'hospitalité +et de disposer de votre chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur +cédez naturellement la place; mais on ne veut pas vous envoyer à +l'auberge, on vous confie à moi. J'ai mon pied-à-terre dans la ville, +tout près d'ici; voulez-vous me permettre d'être votre hôte? + +Je remerciai et j'acceptai résolûment. + +--S'il veut se réserver une explication chez lui, me disais-je, à la +bonne heure! j'aime mieux cela. + +Il appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-même me +prit le bras pour me conduire à son domicile. C'était une maison du +voisinage, où il me fit traverser plusieurs pièces encombrées de caisses +et d'instruments étranges, quelques-uns d'une grande dimension et qui +brillaient vaguement, dans l'obscurité, d'un éclat vitreux ou +métallique. + +--C'est mon attirail de _docteur ès sciences_, me dit-il en riant. Cela +ressemble assez à un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pas? Vous +comprenez, ajouta-t-il d'un ton indéfinissable, que madame de Valvèdre +n'aime pas cette habitation, et qu'elle préfère l'agréable hospitalité +des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de +votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini +là-bas, et, si vous vouliez y retourner... + +--Pourquoi y retournerais-je? répondis-je affectant l'indifférence. Je +n'aime pas le bal, moi! + +--N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous intéresse? + +--Tous les Obernay m'intéressent; mais le bal est la plus maussade +manière de jouir de la société des gens qu'on aime. + +--Eh! pas toujours! Il donne une certaine animation... Quand j'étais +jeune, je ne haïssais pas ce bruit-là. + +--C'est que vous avez eu l'esprit d'être jeune, monsieur de Valvèdre. A +présent, on ne l'a plus. On est vieux à vingt ans. + +--Je n'en crois rien, dit-il en allumant son cigare; car il m'avait +suivi dans la chambre qui m'était destinée, comme pour s'assurer que +rien n'y manquait à mon bien-être. Je crois que c'est une prétention! + +--De ma part? répondis-je un peu blessé de la leçon. + +--Peut-être aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela +coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se +soustraire à son empire. Elle s'y soumet de bonne foi, parce que la plus +nouvelle mode lui paraît toujours la meilleure; mais, si vous m'en +croyez, vous examinerez un peu sérieusement les dangers de celle-ci, et +vous ne vous y laisserez pas trop prendre. + +Son accent avait tant de douceur et de bonté, que je cessai de croire à +un piège tendu par sa suspicion à mon inexpérience, et, retombant sous +le charme, j'éprouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui +ouvrir mon coeur. Il y avait là quelque chose d'horrible dont je ne +saurais même aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et +je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer à lui +infliger le plus amer des outrages! + +Il me dit encore quelques paroles qui furent comme un trait de lumière +sur le fond de sa pensée. Il me sembla qu'en m'invitant à retourner au +bal, c'est-à-dire à être jeune, naïf et croyant, il essayait de savoir +quelle impression Adélaïde avait faite sur moi et si j'étais capable +d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me rappelle +plus comment, sur ses lèvres. + +Je fis d'elle le plus grand éloge, autant pour paraître libre de coeur +et d'esprit vis-à-vis de sa femme que pour voir s'il éprouvait quelque +secrète douleur à propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donné +pour découvrir qu'il l'aimait à l'insu de lui-même, et que l'infidélité +d'Alida ne troublerait pas la paix de son âme généreuse! Mais, s'il +aimait Adélaïde, c'était avec un désintéressement si vrai, ou avec une +si héroïque abnégation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux +ni dans ses paroles. + +--Je n'ajoute rien à vos éloges, dit-il, et, si vous la connaissiez +comme moi qui l'ai vue naître, vous sauriez que rien ne peut exprimer la +droiture et la bonté de cette âme-là. Heureux l'homme qui sera digne +d'être son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si grand honneur +et une si grande félicité à envisager, que celui-là devra y travailler +sérieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou +désenchanté. + +--Monsieur de Valvèdre, m'écriai-je involontairement, vous semblez me +dire que je pourrais aspirer... + +--A conquérir sa confiance? Non, je ne puis dire cela, je n'en sais +rien. Elle vous connaît encore trop peu, et nul ne peut lire dans +l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas où cela arriverait, +vos parents et les siens s'en réjouiraient beaucoup. + +--Henri ne s'en réjouirait peut-être pas! répondis-je. + +--Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'être ingrat, mon +cher enfant! + +--Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais +d'autant plus qu'il m'aime en dépit de nos différences d'opinions et de +caractères; mais ces différences, qu'il me pardonne pour son compte, le +feraient beaucoup réfléchir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une +de ses soeurs. + +--Quelles sont donc ces différences? Il ne me les a pas signalées en me +parlant de vous avec effusion. Voyons, répugnez-vous à me les dire? Je +suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la vôtre, un homme +que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre père, +qui mérite également ces sentiments-là, mais que j'ai fort peu connu; je +parle de votre oncle Antonin, un savant à qui je dois les premières et +les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait, +entre lui et moi, à peu près la même distance d'âge qui existe +aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous +porter un vif intérêt, et que j'aimerais à m'acquitter envers sa mémoire +en devenant votre conseil et votre ami comme il était le mien. +Parlez-moi donc à coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri +Obernay vous reproche. + +Je fus sur le point de m'épancher dans le sein de Valvèdre comme un +enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se défend. +Pourquoi ne cédai-je point à un salutaire entraînement? Il eût +probablement arraché de ma poitrine, sans le savoir et par la seule +puissance de sa haute moralité, le trait empoisonné qui devait se +tourner contre lui; mais je chérissais trop ma blessure, et j'eus peur +de la voir fermer. J'éprouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil +épanchement avec celui dont j'étais le rival. Il fallait être résolu à +ne plus l'être, ou devenir le dernier des hypocrites. J'éludai +l'explication. + +--Henri me reproche précisément, lui répondis-je, le scepticisme, cette +maladie de l'âme dont vous voulez me guérir; mais ceci nous mènerait +trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre +fois. + +--Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et +peut-être sera-ce un meilleur remède à vos ennuis que tous mes +raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir... +Pourquoi m'avez-vous dit, à notre première rencontre, que vous étiez +comédien? + +--Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout +seul. + +--Et puis, en voyage, on aime à mystifier les passants, n'est-il pas +vrai? + +--Oui! on fait l'agréable vis-à-vis de soi-même, on se croit fort +spirituel, et on s'aperçoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un +impertinent de mauvais goût en présence d'un homme de mérite. + +--Allons, allons, reprit en riant Valvèdre, le pauvre homme de mérite +vous pardonne de tout son coeur et ne racontera rien de ceci à la bonne +Adélaïde. + +J'étais fort embarrassé de mon rôle, et, par moments, je me persuadais, +malgré la liberté d'esprit de M. de Valvèdre, que, s'il avait en dépit +de lui-même quelque velléité de jalousie, c'était bien plus à propos +d'Adélaïde qu'à propos de sa femme. Je me maudissais donc d'être +toujours dans la nécessité de le faire souffrir. Pourtant je me +rappelais les premières paroles qu'il m'avait dites au Simplon: «J'ai +beaucoup aimé une femme qui est morte.» Il aimait donc en souvenir, et +c'est là qu'il puisait sans doute la force de n'être ni jaloux de sa +femme, ni épris d'une autre. + +Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le délivrer d'un trouble +possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer +au mariage, et que, si je venais à y songer, ce serait lorsque Rosa +serait en âge de quitter sa poupée. + +--Rosa! répondit-il avec quelque vivacité. Eh! mais oui... vos âges +s'accorderont peut-être mieux alors! Je la connais autant que l'autre, +et c'est un trésor aussi que cette enfant-là. Mais partez donc et faites +danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'êtes pas encore +aussi vieux que vous le prétendiez! + +Il me tendit la main, cette main loyale qui brûlait la mienne, et je +m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses +télescopes et de ses alambics. + + + + +VI + + +Je retournai chez les Obernay. On dansait encore; mais Alida, +secrètement blessée de mon départ, s'était retirée. Le jardin était +illuminé; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des +contredanses et des valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystère +quelconque dans cette fête modeste, pleine de bonhomie et d'honnête +abandon. Je ne vis pas reparaître Valvèdre, et j'affectai, devant +mademoiselle Juste, qui tenait bon jusqu'à la fin, beaucoup de gaieté et +de liberté d'esprit. On proposa un cotillon, et les jeunes filles +décidèrent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle +Juste, Henri ayant invité sa mère. + +--Quoi! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse +aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec vous une fois le tour de la +salle; après quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse +dont je vais m'assurer d'avance. + +Je ne pus voir à qui elle s'adressait; il y avait un peu de confusion +pour prendre place. Je me trouvai avec elle vis-à-vis de M. Obernay père +et d'Adélaïde. Quand ils eurent ouvert la figure, les deux graves +personnages se firent signe et s'éclipsèrent. Je devenais le cavalier +d'Adélaïde, avec laquelle je n'avais pas osé danser sous les yeux +d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y +entendait certes pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce +qu'elle faisait. Elle parlait bas au père Obernay en nous regardant d'un +air moitié bienveillant, moitié railleur. La figure candide du vieillard +semblait lui répondre: «Vous croyez? Moi, je n'en sais rien, ce n'est +pas impossible.» + +Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement +projeté avec mes parents. Juste, sans rien savoir de mon amour pour +Alida, pressentait quelque charme déjà jeté sur moi par l'enchanteresse, +et elle s'efforçait de le faire échouer en me rapprochant de ma fiancée. +Ma fiancée! cette splendide et parfaite créature eût pu être à moi! Et +moi, je préférais à une vie excellente et à de célestes félicités les +orages de la passion et le désastre de mon existence! Je me disais cela +en tenant sa main dans la mienne, en affrontant les magnificences de son +divin sourire, en contemplant les perfections de tout son être pudique +et suave! Et j'étais fier de moi, parce qu'elle n'éveillait en moi aucun +instinct, aucun germe d'infidélité envers ma dangereuse et terrible +souveraine! Ah! si elle eut pu lire dans mon âme, celle qui la possédait +si entièrement! Mais elle y lisait à contre-sens, et son oeil irrité me +condamnait au moment de mon plus pur triomphe sur moi-même; car elle +était là, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'épiait d'un oeil +troublé par la fièvre. Quelle victoire pour Juste, si elle eût pu le +deviner! + +L'appartement de madame de Valvèdre était au-dessus de la salle où l'on +dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce +qui se passait en bas par une rosace masquée de guirlandes. Alida avait +voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fête; elle +avait écarté le feuillage, et, me voyant là, elle était restée clouée à +sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais être un +grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occupant +d'Adélaïde et en jouant le rôle d'un petit jeune homme enivré de +mouvement et de gaieté! + +Aussi le lendemain, quand j'eus réussi à faire tenir ma lettre à madame +de Valvèdre, je reçus une réponse foudroyante. Elle brisait tout, elle +me rendait ma liberté. Dans la matinée, Juste et Paule avaient parlé +devant elle de mon union projetée avec Adélaïde et d'une récente lettre +de ma mère à madame Obernay, où ce désir était délicatement exprimé. + +«Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'aviez laissé +ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre +but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres yeux, +cette nuit, combien vous étiez ravi de la beauté de votre future, je me +suis expliqué votre conduite depuis trois jours. Dès que vous êtes entré +dans cette maison, dès que vous avez vu celle qu'on vous destinait, +votre manière d'être avec moi a entièrement changé. Vous n'avez pas su +trouver un instant pour me parler en secret, vous n'avez pas pu inventer +le plus petit expédient, vous qui savez si bien pénétrer dans les +forteresses par-dessus les murs, quand le désir vient en aide à votre +génie. Vous avez été vaincu par l'éclat de la jeunesse, et, moi, j'ai +pâli, j'ai disparu comme une étoile de la nuit devant le soleil levant. +C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas; mais pourquoi manquer +de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi, +sachant que je haïssais à bon droit certaine vieille fille, l'avoir +traitée avec une vénération ridicule? N'avez-vous pas senti déjà des +mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse +Alida? Il me semble que, dans un moment, l'unique moment où vos regards, +sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez fait entendre que +j'étais, selon vous, une mauvaise mère. Oui, oui, on vous avait déjà dit +cela, que je préférais mon bel Edmond à mon pauvre Paul, que celui-ci +était une victime de ma partialité, de mon injustice: c'est le thème +favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien réussi à le persuader à +mon mari, qui m'estime; elle a dû réussir plus vite à le prouver à mon +amant, qui ne m'estime pas! + +»Allons! il faut se placer au-dessus de ces misères! Il faut que je +dédaigne tout cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne +odieuse, au moins j'ai la fierté qui convient à ma situation. +Épargnez-vous de vains mensonges; vous aimez Adélaïde et vous serez son +mari, je vais vous y aider de tout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres +et reprenez les vôtres. Je vous pardonne de tout mon coeur comme on doit +pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine à m'absoudre moi-même de ma +folie et de ma crédulité.» + +Ainsi ce n'était pas assez de la situation terrible où nous nous +trouvions vis-à-vis de la famille et de la société: il fallait que le +désespoir, la jalousie et la colère missent en cendre nos pauvres coeurs +déjà battus en ruine! + +Je fus pris d'un accès de rage contre la destinée, contre Alida et +contre moi-même. J'allai faire mes adieux à la famille Obernay, et je +repartis pour mon prétendu voyage d'agrément; mais je m'arrêtai à deux +lieues de Genève, en proie à une terreur douloureuse. Je n'avais pas +pris congé de madame de Valvèdre; elle était sortie quand j'étais allé +faire mes adieux. En rentrant et en apprenant ma brusque résolution, +elle était bien femme à se trahir; mon départ, au lieu de la sauver, +pouvait la perdre... Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de +supporter la pensée de ses souffrances. Je feignis d'avoir oublié +quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida fût rentrée. +Où donc était-elle depuis le matin? Adélaïde et Rosa étaient seules à la +maison. Je me hasardai à leur demander si madame de Valvedre avait aussi +quitté Genève. Je regrettais de ne l'avoir pas saluée. Adélaïde me +répondit avec une sainte tranquillité que madame de Valvèdre était à la +chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble +pour de la surprise, elle ajouta: + +--Est-ce que cela vous étonne? Elle est fervente papiste, et, nous +autres hérétiques, nous respectons toute sincérité. C'est demain, nous +a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mère; et elle se reproche +de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en +confesser, commander une messe, je crois... Enfin, si vous vouliez +prendre congé d'elle, attendez-la. + +--Non, répondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets. + +Les deux soeurs essayèrent de me retenir, pour causer, disaient-elles, +une bonne surprise à Henri, qui allait rentrer. Adélaïde insista +beaucoup; mais, comme je ne cédai pas, et que, sans m'en vouloir, elle +me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette +simplicité de manières bienveillantes ne couvrait aucun regret +déchirant. + +Je fus à peine dehors, que je me dirigeai vers la petite église. J'y +entrai; elle était déserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin +obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la +muraille, une femme habillée de noir, agenouillée sur le pavé, et comme +écrasée sous le poids d'une douleur extatique. Elle était couverte de +tant de voiles, que j'hésitai à la reconnaître. Enfin je devinai ses +formes délicates sous le crêpe de son deuil, et je me hasardai à lui +toucher le bras. Ce bras roidi et glacé ne sentit rien. Je me précipitai +sur elle, je la soulevai, je l'entraînai. Elle se ranima faiblement et +fit un effort pour me repousser. + +--Où me conduisez-vous? dit-elle avec égarement. + +--Je n'en sais rien! à l'air, au soleil! vous êtes mourante. + +--Ah! il fallait donc me laisser mourir!... j'étais si bien! + +Je poussai au hasard une porte latérale qui se présenta devant moi, et +je me trouvai dans une ruelle étroite et peu fréquentée. Je vis un +jardin ouvert. Alida, sans savoir où elle était, put marcher jusque-là. +Je la fis entrer dans ce jardin et s'asseoir sur un banc au soleil. Nous +étions chez des inconnus, des maraîchers; les patrons étaient absents. +Un journalier qui travaillait dans un carré de légumes nous regarda +entrer, et, supposant que nous étions de la maison, il se remit à +l'ouvrage sans plus s'occuper de nous. + +Le hasard amenait donc ce tête-à-tête impossible! Quand Alida se sentit +ranimée par la chaleur, je la conduisis au bout de ce jardin assez +profond, qui remontait la colline de la vieille ville, et je m'assis +auprès d'elle sous un berceau de houblon. + +Elle m'écouta longtemps sans rien dire; puis, me laissant prendre ses +mains tièdes et tremblantes, elle s'avoua désarmée. + +--Je suis brisée, me dit-elle, et je vous écoute comme dans un rêve. +J'ai prié et pleuré toute la journée, et je ne voulais reparaître devant +mes enfants que quand Dieu m'aurait rendu la force de vivre; mais Dieu +m'abandonne, il m'a écrasée de honte et de remords sans m'envoyer le +vrai repentir qui inspire les bonnes résolutions. J'ai invoqué l'âme de +ma mère, elle m'a répondu: «Le repos n'est que dans la mort!» J'ai senti +le froid de la dernière heure, et, loin de m'en défendre, je m'y suis +abandonnée avec une volupté amère. Il me semblait qu'en mourant là, aux +pieds du Christ, non pas assez rachetée par ma foi, mais purifiée par ma +douleur, j'aurais au moins le repos éternel, le néant pour refuge. Dieu +n'a pas plus voulu de ma destruction que de mes pleurs. Il vous a amené +là pour me forcer à aimer, à brûler, à souffrir encore. Eh bien, que sa +volonté soit faite! Je suis moins effrayée de l'avenir depuis que je +sais que je peux mourir de fatigue et de chagrin quand le fardeau sera +trop lourd. + +Alida était si saisissante et si belle dans son voluptueux accablement, +que je trouvai l'éloquence d'un coeur profondément ému pour la +convaincre et la rappeler à la vie, à l'amour et à l'espérance. Elle me +vit si navré de sa peine, qu'à son tour elle eut pitié de moi et se +reprocha mes pleurs. Nous échangeâmes les serments les plus +enthousiastes d'être à jamais l'un à l'autre, quoi qu'il pût arriver de +nous; mais, en nous séparant, qu'allions-nous faire? J'étais parti pour +toutes les personnes que nous connaissions à Genève. L'heure avançait, +on pouvait s'inquiéter de l'absence de madame de Valvèdre et la +chercher. + +--Rentrez, lui dis-je; je dois quitter cette ville, où nous sommes +entourés de dangers et d'amertumes. Je me tiendrai dans les environs, je +m'y cacherai et je vous écrirai. Il faut absolument que nous trouvions +le moyen de nous voir avec sécurité et d'arranger notre avenir d'une +manière décisive. + +--Écrivez à la Bianca, me dit-elle; j'aurai vos lettres plus vite que +par la _poste restante_. Je resterai à Genève pour les recevoir, et, de +mon côté, je réfléchirai à la possibilité de nous revoir bientôt. + +Elle redescendit le jardin, et j'y restai après elle pour qu'on ne nous +vît pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer, +lorsque je m'entendis appeler à voix basse. Je tournai la tête; une +petite porte venait de s'ouvrir derrière moi dans le mur. Personne ne +paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appelé par mon +prénom. Était-ce Obernay? Je m'avançai et vis Moserwald, qui m'attirait +vers lui par signes, d'un air de mystère. + +Dès que je fus entré, il referma la porte derrière nous, et je me +trouvai dans un autre enclos, désert, cultivé en prairie, ou plutôt +abandonné à la végétation naturelle, où paissaient deux chèvres et une +vache. Autour de cet enclos si négligé régnait une vigne en berceau +soutenue par un treillage tout neuf à losanges serrées. C'est sous cet +abri que Moserwald m'invitait à le suivre. Il mit le doigt sur ses +lèvres et me conduisit sous l'auvent d'une sorte de masure située à l'un +des bouts de l'enclos. Là, il me parla ainsi: + +--D'abord faites attention, mon cher! Tout ce qui se dit sous la treille +peut être entendu à droite et à gauche à travers les murs, qui ne sont +ni épais ni hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manassé, un de mes +pauvres coreligionnaires qui m'est tout dévoué; c'est là que vous étiez +tout à l'heure avec _elle_, j'ai tout entendu! A droite, le mur est +encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures +imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans +le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous êtes chez moi. +J'ai acheté ce lopin de terre pour être auprès d'_elle_, pour la +regarder, pour l'écouter, pour surprendre ses secrets, s'il est +possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais, +aujourd'hui, en écoutant par hasard de l'autre côté, j'en ai appris plus +que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle +vous aime, je n'espère plus rien; mais je reste son ami et le vôtre. Je +vous l'avais promis, je n'ai qu'une parole. Je vois que vous êtes +grandement affligés et tourmentés tous les deux. Je serai, moi, votre +providence. Restez caché ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est +assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit, +sans que personne s'en soit douté, il y a déjà six mois, lorsque +j'espérais qu'_elle_ serait, un jour ou l'autre, touchée de mes soins, +et qu'elle daignerait venir se reposer là... Il n'y faut plus songer! +Elle y viendra pour vous. Allons, mon argent et mon savoir-faire ne +seront pas tout à fait perdus, puisqu'ils serviront à son bonheur et au +vôtre. Adieu, mon cher. Ne vous montrez pas, ne vous promenez pas le +jour dans l'endroit découvert; on pourrait vous voir des maisons +voisines. Écrivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne +prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous +risquer dans la campagne, qui commence à deux pas d'ici. Manassé va être +à vos ordres. Il vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les +ouvriers, qui pourraient causer. Il portera vos lettres au besoin et les +remettra avec une habileté sans pareille. Fiez-vous à lui; il me doit +tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois +jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que +vous cherchez le moyen de vous réunir. Cela finira par un enlèvement! je +m'y attends bien. Prenez garde pourtant; ne faites rien sans me +consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une +femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou +bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgré +mon peu de goût pour les duels, il faudrait nous couper la gorge... +Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par +égoïsme; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour désespéré. +Adieu!... Ah! à propos, il faut que je retire de là quelques papiers; +entrons. + +Abasourdi et irrésolu, je le suivis dans l'intérieur de ce hangar en +ruine, tout chargé de lierre et de joubarbes. Une petite construction +neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre côté du +jardin sur un étroit parterre éblouissant de roses. L'appartement +mystérieux se composait de trois petites pièces d'un luxe inouï. + +--Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique, +une coupe d'or ciselé remplie jusqu'aux bords de perles fines +très-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais +à sa première visite, et, à chaque visite, la coupe eût contenu quelque +autre merveille; mais, dans ce temps-là, vous savez, elle n'a pas +seulement daigné voir ma figure!... N'importe, vous lui offrirez ces +perles de ma part... Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez +comme venant de vous. Si elle les méprise, qu'elle en fasse un collier à +son chien! Si elle n'en veut pas, qu'elle les sème dans les orties! Moi, +je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une à une dans +les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les +regarder. Ce n'est pas là ce que je voulais retirer d'ici. C'est un +paquet de brouillons de lettres que je voulais lui écrire. Il ne faut +pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est +gros! Je lui écrivais tous les jours, quand elle était ici; mais, quand +il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que +mon style était lourd, mon français incorrect... Que n'aurais-je pas +donné pour savoir tourner cela comme vous le savez dans doute! Mais on +ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me +sentais tout en feu en écrivant. Allons, je remporte ma poésie, et je +pars. Ne me parlez pas... Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le coeur +gros. Si vous m'empêchiez de me dévouer pour elle, je vous tuerais et je +me tuerais ensuite... Ah! ceci me fait penser... Quand on a des +rendez-vous avec une femme, il ne faut pas se laisser surprendre et +assassiner. Voilà des pistolets dans leur boîte. Ils sont bons, allez! +on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils... +Écoutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manassé vous déguisera +et vous conduira dans la soirée à mon hôtel. Il vous fera entrer sans +que personne vous remarque. Fût-ce au milieu de la nuit, je vous +recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu! +soyez heureux, mais rendez-la heureuse. + +Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, où le grossier et +le ridicule des détails étaient emportés par un souffle de passion +exaltée et sincère. Il se déroba à mes refus, à mes remerciements, à mes +dénégations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilité. Il tenait mon +secret, et il fallait lui laisser exercer son dévouement ou craindre son +dépit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je +me soumis, et je l'aimai en dépit de tout; car il pleurait à chaudes +larmes, et je pleurais aussi comme un enfant brisé par des émotions +au-dessus de ses forces. + +Quand j'eus repris un peu mes sens et résumé ma situation, j'eus horreur +de ma faiblesse. + +--Non certes, m'écriai-je intérieurement, je n'attirerai pas Alida dans +ce lieu, où son image a été profanée par des espérances outrageantes. +Elle ne verrait qu'avec dégoût ce luxe et ces présents que lui destinait +un amour indigne d'elle. Et, moi-même, je souffre ici comme dans un air +malsain chargé d'idées révoltantes. Je n'écrirai pas d'ici a Alida; je +sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer! + +La nuit approchait. Dès qu'elle fut sombre, je priai Manassé, qui était +venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald; mais Moserwald +arrivait au même instant pour s'informer de moi, et nous rentrâmes +ensemble dans le casino, où, sur l'ordre de son maître, Manassé nous +servit un repas très-recherché. + +--Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentré ici au +risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais +puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez +venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous +n'aviez pas pensé à dîner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que +pour vous, mais voilà que je me sens tout à coup grand'faim. J'ai tant +pleuré! Je vois qu'on a raison de le dire: les larmes creusent +l'estomac. + +Il mangea comme quatre; après quoi, les vins d'Espagne aidant à la +digestion de ses pensées, il me dit naïvement: + +--Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais, depuis six mois, voici +le premier repas que je fais. Vous avez bien vu qu'à Saint-Pierre je +n'avais pas d'appétit. Outre ma mélancolie habituelle, j'avais l'amour +en tête. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a guéri le corps en +m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'idée que je +fais enfin quelque chose de bon et de grand me relève au-dessus de ma +vie ordinaire. N'en riez pas! En feriez-vous autant a ma place? Ce n'est +pas sûr!... Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'éloquence. +Cela doit user le coeur à la longue!... Mais nous voilà seuls. Manassé +ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a là un +cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit à sa maisonnette, +dans l'enclos voisin. Parlez: que vouliez-vous me dire? et pourquoi +prétendez-vous que madame de Valvèdre ne peut pas venir ici? + +Je le lui expliquai sans détour. Il m'écouta avec toute l'attention +possible comme s'il eût voulu s'aviser et s'instruire des délicatesses +de l'amour; puis il reprit la parole. + +--Vous vous méprenez sur mes espérances, dit-il; je n'en avais pas. + +--Vous n'en aviez pas, et vous faisiez décorer cette maisonnette, vous +choisissiez une à une les plus belles perles d'Orient?... + +--Je n'espérais rien de ces moyens-là, surtout depuis l'affaire de la +bague. Faut-il vous répéter que, pour moi, je n'y voyais que des +hommages désintéressés, des preuves de dévouement, la joie de procurer +un petit plaisir féminin à une femme recherchée? Vous ne comprenez pas +cela, vous! Vous vous êtes dit: «Je mériterai et j'obtiendrai l'amour +par mes talents et ma rhétorique.» Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma +valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable! Je +n'ai jamais eu la pensée d'acheter une femme de ce mérite; mais, si par +ma passion j'avais pu la convaincre, où eût été l'offense quand je +serais venu mettre mes trésors sous ses pieds? Tous les jours, l'amour +exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab offre des +bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une +poignée de fleurs des champs. + +--Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point. +Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule déraisonnable, mais +sachez que ma répugnance est invincible. Jamais, je vous le déclare, +Alida ne viendra ici. + +--Vous êtes un ingrat! fit Moserwald en levant les épaules. + +--Non, m'écriai-je, je ne veux pas être ingrat! Je vois que vous ne +m'avez pas trompé en me disant qu'il y avait en vous des trésors de +bonté. Ces trésors-là, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie. +Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le mérite de vous le confier, +et pourtant je le sens en sûreté dans votre coeur. Vous voulez me +conseiller dans l'emploi des moyens matériels qui peuvent assurer ou +compromettre le bonheur et la dignité de la femme que j'aime? Je crois à +votre expérience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous +consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera +éternelle. Toutes mes répulsions pour certains côtés de votre nature +seront vivement combattues et peut-être effacées en moi par l'amitié. Il +en est déjà ainsi; oui, j'ai pour vous une réelle affection, j'estime en +vous des qualités d'autant plus précieuses qu'elles sont natives et +spontanées. Ne me demandez pas autre chose, ne cherchez jamais à me +faire accepter des services d'une valeur vénale. Vous n'êtes que riche, +dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut! Vous vous calomniez: vous +voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par là que vous +avez conquis ma gratitude et mon affection. + +Le pauvre Moserwald me serra dans ses bras en recommençant à pleurer. + +--J'ai donc enfin un ami! s'écria-t-il, un véritable ami, qui ne me +coûte pas d'argent! Ma foi, c'est le premier, et ce sera le seul. Je +connais assez l'humanité pour avoir cela. Eh bien, je le garderai comme +la prunelle de mes yeux, et vous, comme mon ami, prenez mon coeur, mon +sang et mes entrailles. Nephtali Moserwald est à vous à la vie et à la +mort. + +Après ces effusions, où il trouva le moyen d'être comique et pathétique +en même temps, il me déclara qu'il fallait parler raison sur le point +capital, l'avenir de madame de Valvèdre. Je lui racontai comment je +m'étais lié à mon insu avec le mari, et, sans lui rien confier des +orages de mon amour, je lui fis comprendre que des relations ordinaires +protégées par l'hypocrisie des convenances étaient impossibles entre +deux caractères entiers et passionnés. Il me fallait posséder l'âme +d'Alida dans la solitude, j'étais incapable de ruser avec son mari et +son entourage. + +--Vous avez grand tort d'être ainsi, répondit Moserwald. C'est un +puritanisme qui rendra toutes choses bien difficiles; mais, si vous êtes +cassant et maladroit, ce qu'il y a encore de plus habile, c'est de +disparaître. Eh bien, cherchons les moyens. M. de Valvèdre est riche et +sa femme n'a rien. Je me suis informé à de bonnes sources, et je sais +des choses que vous ignorez probablement; car vous avez traité +d'injurieux mon amour pour elle, et pourtant, par le fait, le vôtre lui +sera plus nuisible. Savez-vous qu'on peut l'épouser, cette femme +charmante, et que ma fortune me permettait d'y prétendre? + +--L'épouser! Que dites-vous? Elle n'est donc pas mariée?... + +--Elle est catholique, Valvèdre est protestant, et ils se sont mariés +selon le rite de la confession d'Augsbourg, qui admet le divorce. Bien +que M. de Valvèdre soit, à ce qu'on dit, un grand philosophe, il n'a pas +voulu faire acte de catholicité, et, bien qu'Alida et sa mère fussent +très-orthodoxes, ce mariage était si beau pour une fille sans avoir, que +l'on n'insista pas pour le faire ratifier par votre Église et par les +lois civiles qui confirment l'indissolubilité. On assure que madame de +Valvèdre s'est affectée plus tard de ce genre d'union qui ne lui +paraissait pas assez légitime, mais que rien n'a pu décider son mari à +se dénationaliser, civilement et religieusement parlant. Donc, le jour +où Valvèdre sera mécontent de sa femme, il pourra la répudier, qu'elle y +consente ou non et la laisser à peu près dans la misère. Ne jouez pas +avec la situation, Francis! vous n'avez rien, et il y a dix ans que +cette femme vit dans l'aisance. La misère tue l'amour! + +--Elle ne connaîtra pas la misère; je travaillerai. + +--Vous ne travaillerez pas de longtemps, vous êtes trop amoureux. +L'amour emporte le génie, je le sais par expérience, moi qui n'avais +qu'un gros bon sens, et qui suis parfaitement devenu fou! Je n'ai pas +fait une seule bonne affaire depuis que j'avais cette folie en tête. +Heureusement, j'en avais fait auparavant; mais revenons à vous, et +supposons, si vous voulez, que vous ferez, malgré l'amour, des vers +magnifiques. Savez-vous ce que cela rapporte? Rien quand on n'est pas +connu, et fort peu quand on est célèbre. Il arrive même très-souvent +que, pour commencer, il faut être son propre éditeur, sauf à vendre une +demi-douzaine d'exemplaires. Croyez-moi, la poésie est un plaisir de +prince. Ne songez à elle qu'à vos moments perdus. Je vous trouverai bien +un emploi, mais il faudra s'en occuper et s'y tenir. Des chiffres, cela +ne vous amusera pas, et si Alida s'ennuie dans la ville où vous vous +fixerez!... Je vous l'ai dit la première fois que je vous ai vu, vous +devriez faire des affaires. Vous n'y entendez rien, mais cela s'apprend +plus vite que le grec et le latin, et, avec de bons conseils, on peut +arriver, pourvu qu'on n'ait pas de scrupules exagérés et des idées +fausses sur le mécanisme social. + +--Ne me parlez pas de cela, Moserwald! répondis-je avec vivacité. Vous +passez pour un honnête homme, ne me dites rien des opérations qui vous +ont enrichi. Laissez-moi croire que la source est pure. Je risquerais, +ou de ne pas comprendre, ou de me trouver dans un désaccord terrible +avec vous. D'ailleurs, mon jugement là-dessus est fort inutile; il y a +un premier et insurmontable obstacle, c'est que je n'ai pas le plus +mince capital à risquer. + +--Mais, moi, je veux risquer pour vous... Je ne vous associerai qu'aux +bénéfices! + +--Laissons cela; c'est impossible! + +--Vous ne m'aimez pas! + +--Je veux vous aimer en dehors des questions d'intérêt, je vous l'ai +dit. Faut-il s'expliquer?... Les causes et les circonstances de notre +amitié sont exceptionnelles; ce qu'un ami ordinaire pourrait peut-être +accepter de vous très-naturellement, moi, je dois le refuser. + +--Oui, je comprends, vous vous dites que, par le fait, c'est à moi +qu'Alida devrait son bien-être!... Alors n'en parlons plus; mais le +diable m'emporte si je sais ce que vous allez devenir! Il faudrait, pour +vous donner un bon conseil, savoir les dispositions du mari. + +--Cela est impossible. L'homme est impénétrable. + +--Impénétrable!... Bah! si je m'en mêlais! + +--Vous? + +--Eh bien, oui, moi, et sans paraître en aucune façon. + +--Expliquez-vous. + +--Il a bien confiance en quelqu'un, ce mari? + +--Je n'en sais rien. + +--Mais, moi, je le sais! Il ouvre quelquefois le verrou de sa cervelle +pour votre ami Obernay... Je l'ai écoulé parler, et, comme il mêlait de +la science à sa conversation, je n'ai pas bien compris; mais il m'a paru +un homme chagrin ou préoccupé. Cependant il n'a nommé personne. Il +parlait peut-être d'une autre femme que la sienne: il est peut-être +épris de cette merveilleuse Adélaïde. + +--Ah! taisez-vous, Moserwald! la soeur d'Obernay! un homme marié! + +--Un homme marié qui peut divorcer! + +--C'est vrai, mon Dieu! Parlait-il de divorcer? + +--Allons, je vois que la chose vous intéresse plus que moi, et, au fait, +c'est vous seul qu'elle intéresse à présent. Si Alida avait eu le bon +sens de m'aimer, je ne m'inquiétais guère de son mari, moi! Je lui +faisais tout rompre, je lui assurais un sort quatre-vingt-dix fois plus +beau que celui qu'elle a, et je l'épousais, car je suis libre et honnête +homme! Vous voyez bien que mes pensées ne l'avilissaient pas; mais +l'amour est fantasque, c'est vous qu'elle choisit: n'y pensons plus. +Donc, c'est à vous qu'il importe et qu'il appartient de fouiller dans le +coeur et dans la conscience du mari. Ne quittez pas ce précieux casino, +mon cher; mettez-vous souvent en embuscade au bout du mur, sous la +tonnelle de charmille que vous voyez d'ici, et qui est la répétition de +celle qui occupe l'angle du jardin Obernay. C'est là que j'ai fait +pratiquer une fente bien masquée. Le mur n'est pas long, et, lors même +que les personnages se promènent d'un bout à l'autre en causant, on ne +perd pas grand'chose quand on a l'oreille fine. Faites ce métier +patiemment pendant cinq ou six fois vingt-quatre heures, s'il le faut, +et je parie que vous saurez ce que vous voulez savoir. + +--L'idée est ingénieuse à coup sûr, mais je n'en profiterai pas. +Surprendre ainsi les secrets de la famille Obernay me semble une +bassesse! + +--Vous voilà encore avec vos exagérations! Il s'agit bien des Obernay! +Si votre ami marie sa soeur avec Valvèdre, vous le saurez un peu plus +tôt que les autres, voilà tout, et vous êtes bon, j'imagine, pour garder +les secrets que vous surprendrez. Ce qui est d'une importance +incalculable pour Alida, c'est de savoir si Valvèdre l'aime encore ou +s'il en aime une autre. Dans le premier cas, il est jaloux, irrité, il +se venge en brisant tout, et vos affaires vont mal: il faudra alors se +creuser la tête pour en sortir. Dans le second cas, tout est sauvé, vous +tenez le Valvèdre. Pressé de rompre sa chaîne, il fait à sa femme un +sort très-honorable, qu'elle pourra même discuter, et on se sépare sans +aucun bruit; car, si le divorce peut s'obtenir malgré la résistance de +l'un des époux, il y a scandale dans ces cas-là, tandis que, par +consentement mutuel, aucune des parties n'est déconsidérée. Valvèdre +fera beaucoup de sacrifices à sa réputation. Ce sera l'affaire de sa +femme de profiter de la circonstance. Alors vous l'épousez; vous n'êtes +pas bien riches, mais vous avez le nécessaire, et il vous est permis de +cultiver les lettres. Autrement... + +J'interrompis Moserwald avec humeur. J'avais beau faire pour l'aimer, il +trouvait toujours moyen de me blesser avec son positivisme. + +--Vous faites de ma passion, lui dis-je, une affaire d'intérêt. Vous +m'en guéririez, si je vous laissais prendre de l'influence sur moi. +Tenez, j'en suis fâché, tout ce que vous m'avez conseillé aujourd'hui +est détestable. Je ne veux ni attirer Alida ici, ni accepter de vous les +moyens de la faire vivre avec moi, ni écouter derrière les murs,--autant +vaut écouter aux portes,--ni me préoccuper de la question d'argent, ni +désirer un divorce qui me permettrait de faire un mariage avantageux. Je +veux aimer, je veux croire, je veux rester sincère et enthousiaste. Je +braverai donc la destinée, quelle qu'elle soit, puisqu'il n'y a pas de +moyens irréprochables pour la soumettre. + +--C'est fort bien, mon pauvre don Quichotte! répondit Moserwald en +prenant son chapeau. Vous parlez à votre aise de risquer le tout pour le +tout! Mais, si vous aimez, vous réfléchirez avant de précipiter Alida +dans la honte et dans le besoin. Je vous laisse; la nuit porte conseil, +et vous passerez la nuit ici, car vous n'avez pas vos effets, et il faut +bien me donner le temps de vous les faire tenir. Où sont-ils? + +Je les avais laissés aux environs de Genève, dans une auberge de village +que je lui indiquai. + +--Vous les aurez demain matin, me dit-il, et, si vous voulez partir pour +le royaume de l'inconnu, vous partirez: mais le dieu d'amour vous +inspirera auparavant quelque chose de plus raisonnable et surtout de +plus délicat. Demain au soir, je reviendrai voir si vous y êtes encore +et dîner avec vous..., si toutefois vous êtes seul. + +J'écrivis à madame de Valvèdre le résumé de tout ce qui s'était passé, +comme quoi je me trouvais tout près d'elle et pouvais l'apercevoir, si +elle se promenait dans le jardin. Je dormis quelques heures, et, dès le +matin, je lui fis tenir ma lettre par l'adroit et dévoué Manassé, qui me +rapporta la réponse, ainsi que mon sac de voyage. + +«Restez où vous êtes, me disait madame de Valvèdre; j'ai confiance en ce +Moserwald, et il ne me répugne pas d'aller dans ce jardin. Faites que +celui qui donne vis-à-vis de la chapelle soit ouvert, et ne bougez pas +de la journée.» + +A trois heures de l'après-midi, elle se glissa dans mon enclos. +J'hésitais à la faire entrer dans le pavillon. Elle se moqua de mes +scrupules. + +--Comment voulez-vous, me dit-elle, que je m'offense des projets de +mariage de ce Moserwald? Il voulait gagner mon coeur à force de bagues +et de colliers! Il raisonnait à son point de vue, qui n'est pas le +nôtre. Un juif est un animal _sui generis_, comme dirait M. de Valvèdre; +il n'y a pas à discuter avec ces êtres-là, et rien de leur part ne peut +nous atteindre. + +--Vous détestez les juifs à ce point? lui dis-je. + +--Non, pas du tout! je les méprise! + +Je fus choqué de ce parti pris, inique à tant d'égards; j'y vis une +preuve de plus de ce levain d'amertume et d'injustice réelle qui était +dans le caractère d'Alida; mais ce n'était pas le moment de s'arrêter à +un incident, quel qu'il fût: nous avions tant de choses à nous dire! + +Elle entra dans le casino, elle en critiqua la richesse avec dédain et +ne regarda pas seulement les perles. + +--Au milieu de toutes les imbécillités de ce Moserwald, dit-elle, il y a +une bonne idée dont je m'empare Il veut que nous surprenions les secrets +de mon mari. Cela peut vous répugner; mais c'est mon droit, et c'est +pour essayer cela que je suis venue. + +--Alida, repris-je saisi d'inquiétude, vous êtes donc bien tourmentée +des résolutions de votre mari? + +--J'ai des enfants, répondit-elle, et il m'importe de savoir quelle +femme aura la prétention de devenir leur mère. Si c'est Adélaïde... +Pourquoi donc rougissez-vous? + +J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est certain que je me +sentais blessé de voir l'immaculée soeur d'Obernay mêlée à nos +préoccupations. Je n'avais pas fait part à madame de Valvèdre des +réflexions de Moserwald à cet égard; j'eusse cru trahir la religion de +la famille et de l'amitié; mais un reste de jalousie rendait Alida +cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvèdre et tous +les autres. + +--Vous ne me croyez pas assez simple, dit-elle, pour n'avoir pas vu, +depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien, +qu'elle s'évanouit presque d'admiration à chaque parole de sa bouche +éloquente, que mademoiselle Juste la traite déjà comme sa soeur, qu'on +joue à la petite mère avec mes fils, enfin que, dès hier, toute la +famille, surprise de votre brusque départ, a définitivement tourné les +yeux vers le pôle, c'est-à-dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay +sont très-positifs, des gens si raisonnables! Quant à la jeune personne, +elle était d'une gaieté folle en m'annonçant que vous étiez parti. +J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse été brisée de +fatigue et forcée de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens +plus vivante, vous êtes là, et je m'imagine que je vais apprendre +quelque chose qui me rendra la liberté et le repos de ma conscience. Moi +qui avais des remords et qui prenais mon mari pour un sage de la +Grèce!... Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brûlant comme +un volcan sous la glace! + +--Alida! m'écriai-je, frappé d'un trait de lumière, ce n'est pas de moi, +c'est de votre mari que vous êtes jalouse!... + +--Ce serait donc de vous deux à la fois, reprit-elle, car je le suis de +vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin +avec la vie. + +--C'est peut-être de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aimé! + +Elle ne répondit pas. Elle était inquiète, agitée; il semblait qu'elle +se repentît de notre réconciliation et de nos serments de la veille, ou +qu'une préoccupation plus vive que notre amour lui fît voir enfin les +dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il était évident +que ma lettre l'avait bouleversée, car elle m'accablait de questions sur +les révélations que Moserwald m'avait faites. + +--A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Comment se +fait-il que, me voyant si malheureux en présence de tout ce qui nous +sépare, vous ne m'ayez jamais dit: «Tout cela n'existe pas, je peux +invoquer une loi plus humaine et plus douce que la nôtre, j'ai fait un +mariage protestant?» + +--J'ai dû croire que vous le saviez, répondit-elle, et que vous pensiez +comme moi là-dessus. + +--Comment pensez-vous? Je l'ignore. + +--Je suis catholique... autant que peut l'être une personne qui a le +malheur de douter souvent de tout et de Dieu même. Je crois du moins que +la meilleure société possible est la société qui reconnaît l'autorité +absolue de l'Église et l'indissolubilité du mariage. J'ai donc souffert +amèrement de ce qu'il y a d'incomplet et d'irrégulier dans le mien. +N'était-ce pas une raison de plus pour y ajouter, par ma croyance et ma +volonté, la sanction que lui a refusée Valvèdre? Ma conscience n'a +jamais admis et n'admettra jamais que lui ou moi ayons le droit de +rompre. + +--Eh bien, répondis-je, je vous aime mieux ainsi: cela me semble plus +digne de vous; mais, si votre mari vous contraint à reprendre votre +liberté!... + +--Il peut reprendre la sienne, si tant est qu'il l'ait perdue; mais, +moi, rien ne me décidera à me remarier. Voilà pourquoi je ne vous ai +jamais dit que cela fut possible. + +Croirait-on que cette décision si nette me blessa profondément? Une +heure auparavant, je frémissais encore à l'idée de devenir l'époux d'une +femme de trente ans, deux fois mère, et riche des aumônes d'un ancien +mari. Toute ma passion faiblissait devant une si redoutable perspective, +et pourtant je m'étais dit que, si Alida, répudiée par ma faute, +exigeait de moi cette solennelle réparation, je me ferais au besoin +naturaliser étranger pour la lui donner; mais j'espérais qu'elle n'y +songerait seulement pas, et voilà que je l'interrogeais, voilà que je me +trouvais humilié et comme offensé de sa fidélité quand même envers +l'époux ingrat! Il était dans la destinée et aussi dans la nature de +notre amour de nous abreuver de chagrins à tout propos, à toute heure, +de nous rendre méfiants, susceptibles. Nous échangeâmes des paroles +aigres, et nous nous quittâmes en nous adorant plus que jamais, car il +nous fallait l'orage pour milieu, et l'enthousiasme ne se faisait en +nous qu'après l'excitation de la colère ou de la douleur. + +Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que nous n'arrivions jamais à +prendre une résolution. Il me semblait pressentir un mystère derrière +les réserves et les hésitations d'Alida. Elle prétendait qu'il y en +avait un aussi en moi, que je conservais une arrière-pensée de mariage +avec Adélaïde, ou que j'aimais trop ma liberté d'artiste pour me donner +tout entier à notre amour. Et, quand je lui offrais ma vie, mon nom, ma +religion, mon honneur, elle refusait tout, invoquant sa propre +conscience et sa propre dignité. Quel labyrinthe inextricable, quel +chaos effrayant nous environnait! + +Quand elle fut partie, disant, comme de coutume, qu'elle réfléchirait et +que je devais attendre une solution, je marchai avec agitation sous la +treille et me retrouvai machinalement à l'angle de la muraille, derrière +la tonnelle des Obernay. Adélaïde et Rosa étaient là; elles causaient. + +--Je vois qu'il faut travailler pour faire plaisir à nos parents, à mon +frère et à toi, disait la petite, et aussi à mon bon ami Valvèdre, à +Paule, à tout le monde enfin! Cependant, comme je me sens bien d'être un +peu paresseuse par nature, je voudrais que tu me disses encore d'autres +raisons pour me forcer à me vaincre. + +--Je t'ai déjà dit, répondit la voix suave de l'aînée, que le travail +plaisait à Dieu. + +--Oui, oui, parce que mon courage lui marquera l'amour que j'ai pour mes +parents et mes amis; mais pourquoi n'y a-t-il dans tout cela que moi à +qui la peine d'apprendre ne fasse pas grand plaisir? + +--Parce que tu ne réfléchis pas. Tu t'imagines que la paresse te +réjouirait? Tu te trompes bien! Aussitôt que ce qui nous contente +afflige ceux qui nous aiment, nous sommes dans le faux et dans le mal, +dans le repentir et le chagrin par conséquent. Comprends-tu cela? +Voyons! + +--Oui, je comprends. Alors je serai donc mauvaise, si je suis +paresseuse? + +--Oh! cela, je t'en réponds! dit Adélaïde avec un accent qui paraissait +gros d'allusions intérieures. + +Il sembla que l'enfant eût deviné l'objet de ces allusions, car elle +reprit après un instant de silence: + +--Dis donc, soeur, est-ce que notre amie Alida est mauvaise? + +--Pourquoi le serait-elle? + +--Dame! elle ne fait rien de la journée, et elle ne se cache pas pour +dire qu'elle n'a jamais voulu rien apprendre. + +--Elle n'est pas mauvaise pour cela. Il faut croire que ses parents ne +tenaient pas à ce qu'elle fût instruite; mais, puisque tu me parles +d'elle, crois-tu qu'elle se plaise beaucoup à ne rien faire? Il me +semble qu'elle s'ennuie souvent. + +--Je ne sais pas si elle s'ennuie, mais elle bâille ou pleure toujours. +Sais-tu qu'elle n'est pas gaie, notre amie? A quoi donc pense-t-elle du +matin au soir? Peut-être qu'elle ne pense pas. + +--Tu te trompes. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle pense au contraire +beaucoup, et peut-être même qu'elle pense trop. + +--Trop penser! Papa me dit toujours: «Pense, pense donc, tête folle! +pense à ce que tu fais!» + +--Le père a raison. Il faut penser toujours à ce qu'on fait et jamais à +ce qu'on ne doit pas faire. + +--A quoi donc pense Alida? Voyons, le devines-tu? + +--Oui, et je vais te le dire. + +Adélaïde baissait instinctivement la voix; je collai mon oreille contre +la fente du mur, sans me rappeler le moins du monde que je m'étais +promis de ne jamais espionner. + +--Elle pense à toutes choses, disait Adélaïde: elle est comme toi et +moi, et peut-être beaucoup plus intelligente que nous deux; mais elle +pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me +racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien, quand tu rêves, +penses-tu? + +--Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux, +des fleurs... + +--Mais dépend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantômes-là? + +--Non, puisque je dors! + +--Tu n'as donc pas de volonté, et, par conséquent, pas de raison et pas +de suite d'idées quand tu rêves. + +Eh bien, il y a des personnes qui rêvent presque toujours, même quand +elles sont éveillées. + +--C'est donc une maladie? + +--Oui, une maladie très-douloureuse et dont on guérirait par l'étude des +choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux rêves. +On en fait de tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on +arrive à croire à ses propres visions. Voilà pourquoi tu vois notre amie +pleurer sans cause apparente. + +--C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres! +Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman était malade; moi, +je bâille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix +heures du soir. Pauvre Alida! je vois que nous sommes plus raisonnables +qu'elle. + +--Ne t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus +heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien. +Là-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si +la mère n'a pas besoin de nous pour le ménage. + +Cette rapide et simple leçon de morale et de philosophie dans la bouche +d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup à réfléchir. N'avait-elle +pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacité extrême, tout en +prêchant sa petite soeur? Alida était-elle un esprit bien lucide, et son +imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et +continuel vertige? Ses irrésolutions, l'inconséquence de ses velléités +de religion et de scepticisme, de jalousie tantôt envers son mari, +tantôt envers son amant, ses aversions obstinées, ses préjugés de race, +ses engouements rapides, sa passion même pour moi, si austère et si +ardente en même temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effrayé +d'elle, qu'un instant je me crus délivré du charme fatal par l'ingénue +et sainte causerie de deux enfants. + +Mais pouvais-je être sauvé si aisément, moi qui portais, comme Alida, le +ciel et l'enfer dans mon cerveau troublé, moi qui m'étais voué au rêve +de la poésie et de la passion, sans vouloir admettre qu'il y eût, +au-dessus de mes propres visions et de ma libre création intérieure, un +monde de recherches, sanctionnées par le travail des autres et l'examen +des grandes individualités? Non, j'étais trop superbe et trop fiévreux +pour comprendre ce mot simple et profond d'Adélaïde à sa petite soeur: +_l'étude des choses vraies!_ L'enfant avait compris, et, moi, je +haussais les épaules en essuyant la sueur de mon front embrasé. + +Les jours qui suivirent eurent des heures fortunées, des enivrements et +des palpitations terribles, au milieu de leurs détresses et de leurs +découragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y ébaucher un +livre, précisément sur cette question qui me brûlait les entrailles, +l'amour! Il semblait que le destin m'eût jeté dans mon sujet en pleine +lumière, et que le hasard m'eût fourni pour cabinet de travail l'oasis +rêvée par les poëtes. J'étais entre quatre murs, il est vrai, dans une +sorte de prison régulièrement encadrée d'un berceau de monotone verdure; +mais cet intérieur d'enclos, abandonné à lui-même, avait des massifs de +buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les +chèvres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours. +L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait réparé le dégât causé +par la pâture de la veille. Derrière le casino, j'avais le parfum des +roses et un rideau de chèvrefeuille rouge d'un incomparable éclat. Les +petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples évolutions +au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au +sombre plumage. De la mansarde du casino, je découvrais, au-dessus des +maisons inclinées en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de +montagnes. Le temps était chaud, écrasant; les matinées et les nuits +étaient splendides. + +Alida venait chaque jour passer une ou deux heures auprès de moi. Elle +était censée prier dans l'église; elle s'échappait par la petite porte. +Manassé l'aidait par un signal à saisir le moment où la rue était +déserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul +ne pouvait me savoir là. + +Moserwald mit une extrême discrétion dans ses rapports avec moi dès +qu'il sut que je recevais madame de Valvèdre. Il ne vint plus que +lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il +m'entourait de soins et de gâteries qui sans doute étaient secrètement à +l'adresse de la femme aimée, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en +riait et prétendait que ce juif était largement payé de ses peines par +la confiance qu'elle lui témoignait en venant chez lui et par l'amitié +qu'avec lui je prenais au sérieux. + +J'avais accepté cette situation étrange, et je m'y habituais +insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvèdre en +voulait tenir. Rien n'avançait dans nos projets, sans cesse discutés et +toujours plus discutables. Alida commençait à croire que Moserwald ne +s'était pas trompé, c'est-à-dire que Valvèdre, préoccupé +extraordinairement, couvait quelque mystérieuse résolution; mais quelle +était cette résolution? Ce pouvait aussi bien être une exploration des +mers du Sud qu'une demande en séparation judiciaire. Il était toujours +aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion à +notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en +avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupçon. Alida n'était +nullement surveillée; au contraire, chaque jour la rendait plus libre. +Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On +ne se voyait plus guère qu'aux repas et dans la soirée. Loin de faire +pressentir un doute ou un blâme, les hôtes de madame de Valvèdre lui +témoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son +séjour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les +enfants à changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvèdre +venait tous les jours chez les Obernay et semblait être tout à +l'installation et aux premières études de ses fils, ainsi qu'aux +premières joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se +tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donné +sa démission. Tout était donc pour le mieux, et il fallait demander au +ciel que cette situation se prolongeât, disait madame de Valvèdre, et +pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou rêvé un +nuage sombre, une tristesse inconnue, sans précédent, au fond du placide +regard de son mari. + +Mais, si l'amour va vite dans ses appréhensions, il va encore plus vite +dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'était produit à la fin +de la semaine, nous commencions à respirer, à oublier le péril et à +parler de l'avenir comme si nous n'avions qu'à nous baisser pour en +faire un tapis sous nos pas. + +Alida avait horreur des choses matérielles; elle fronçait le coin délié +de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de +voyage, d'établissement momentané dans un lieu quelconque, de motifs à +trouver pour qu'elle eût le droit de disparaître pendant quelques +semaines. + +--Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions +d'auberge ou de diligence qui doivent se résoudre à l'impromptu. +L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. Êtes-vous +mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que +la destinée nous chasse de ce nid trouvé sur la branche. L'inspiration +me viendra quand il faudra se réfugier ailleurs. + +On voit qu'il n'était plus question de se réunir pour toujours et même +pour longtemps. Alida, inquiète des projets de son mari, n'admettait pas +qu'elle pût faire un éclat qui donnerait à celui-ci des griefs publics +contre elle. + +N'espérant plus changer sa destinée et sentant bien que je ne le devais +pas, je m'efforçais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter +du bonheur que sa présence et mon propre travail eussent dû m'apporter +dans cette retraite charmante et sûre. Si l'amour inquiet et inassouvi +me dévorait encore auprès d'elle, j'avais la poésie pour épancher en son +absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes +mes facultés se faisait sentir à moi avec tant de puissance, que je +savais presque gré à mon inflexible amante de me l'avoir fait connaître +et de m'y maintenir; mais elle était pour mon cerveau comme une +dévorante liqueur qui ne ranime qu'à la condition d'épuiser. Je croyais +embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, après +des heures d'une rêverie pleine de transports divins et d'aspirations +immenses, je retombais anéanti et incapable de fixer mon rêve. Malgré +moi alors, je me rappelais la modeste définition d'Adélaïde: «Rêver +n'est pas penser!» + + + + +VII + + +J'avais résolu de ne plus épier les secrets du voisinage, et j'avais +parlé si sévèrement à madame de Valvèdre, qu'elle-même avait renoncé à +écouter; mais, en marchant sous la treille, je m'arrêtais +involontairement à la voix d'Adélaïde ou de Rosa, et je restais +quelquefois enchaîné, non par leurs paroles, que je ne voulais plus +saisir en m'arrêtant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la +muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient à +des heures régulières, de huit à neuf heures du matin, et de cinq à six +heures du soir. C'étaient probablement les heures de récréation de la +petite. Un matin, je restai charmé par un air que chantait l'aînée. Elle +le chantait à voix basse cependant, comme pour n'être entendue que de +Rosa, à qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'était en italien; des +paroles fraîches, un peu singulières, sur un air d'une exquise suavité +qui m'est resté dans la mémoire comme un souffle de printemps. Voici le +sens des paroles qu'elles répétèrent alternativement plusieurs fois: + +«Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trône dans le ciel, ni +robe étoilée; mais tu es reine sur la terre, reine sans égale dans mon +jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaieté. +»Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fière; mais tu +es si jolie! Rien ne te gêne, tu étends tes guirlandes comme des bras +pour bénir la liberté, pour bénir le paradis de ma force. + +»Rose des eaux, nymphéa blanc de la fontaine, chère soeur, tu ne +demandes que de la fraîcheur et de l'ombre; mais tu sens bon et tu +parais si heureuse! Je m'assoirai près de toi pour penser à la modestie, +le paradis de ma sagesse.» + +--Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers. + +--C'est le mot de _sagesse_ qui te fait mal à dire, n'est-ce pas, fille +terrible? reprit Adélaïde en riant. + +--Peut-être! Je comprends mieux la gaieté, la liberté..., la force! +Veux-tu que je grimpe sur le vieux if? + +--Non pas! c'est très-mal appris, de regarder chez les voisins. + +--Bah! les voisins! On n'entend jamais par là que des animaux qui +bêlent! + +--Et tu as envie de faire la conversation avec eux? + +--Méchante! Voyons, encore ton dernier couplet. Il est joli aussi, et +c'est bien à toi d'avoir mis le nénufar dans les roses..., quoique la +botanique le défende absolument! Mais la poésie, c'est le droit de +mentir! + +--Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu! Tu m'as demandé +hier au soir en t'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un +à la rose mousseuse, un à l'églantine et un à ton nymphéa qui venait de +fleurir. Voilà tout ce que j'ai trouvé en m'endormant aussi, moi! + +--Le sommeil t'a prise juste sur le mot de _sagesse?_ N'importe, voilà +que je le sais, ton mot, et ton air aussi. Écoute! + +Elle chanta l'air, et tout aussitôt elle voulut le dire en duo avec sa +soeur. + +--Je le veux bien, répondit Adélaïde; mais tu vas taire la seconde +partie, là, tout de suite, d'instinct! + +--Oh! d'instinct, ça me va; mais gare les fausses notes! + +--Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas +réveiller Alida, qui se couche si tard! + +--Et puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce +que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la +musique pour moi? + +--Non, mais elle gronderait si nous le disions. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle +aurait bien raison! + +--Moi, je trouve pourtant cela très-beau, ce que tu fais! + +--Parce que tu es un enfant. + +--C'est-à-dire un oison! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons, +personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs +enfants sont bêtes, mais... mon ami Valvèdre! + +--Si tu dis et si tu chantes à qui que ce soit les niaiseries que tu me +fais faire, tu sais notre marché? je ne t'en ferai plus. + +--Oh! alors _motus_! Chantons! + +L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adélaïde trouva +l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que +l'autre discuta, comprit et exécuta tout de suite. Cette courte et gaie +leçon suffisait pour prouver à des oreilles exercées que la petite était +admirablement douée, et l'autre déjà grande musicienne, éclairée du vrai +rayon créateur. Elle était poëte aussi; car j'entendis, le lendemain, +d'autres vers en diverses langues qu'elle récita ou chanta avec sa +soeur, à qui elle faisait faire ainsi, en jouant, un résumé de plusieurs +de ses connaissances acquises, et, en dépit du soin qu'elle avait pris, +en composant, d'être toujours à la portée et même au goût de l'enfant, +je fus frappé d'une pureté de forme et d'une élévation d'intelligence +extraordinaires. D'abord je crus être sous le charme de ces deux voix +juvéniles, dont le chuchotement mystérieux caressait l'oreille comme +celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais, +quand elles furent parties, je me mis à écrire tout ce que ma mémoire +avait pu garder, et je fus bientôt surpris, inquiet, presque accablé. +Cette vierge de dix-huit ans, à qui le mot d'amour semblait n'offrir +qu'un sens de métaphysique sublime, était plus inspirée que moi, le roi +des orages, le futur poëte de la passion! Je relus ce que j'avais écrit +depuis trois jours, et je le détruisis avec colère. + +--Et pourtant, me disais-je en essayant de me consoler de ma défaite, +j'ai un _sujet_, j'ai un foyer, et cette innocence contemplative n'en a +pas. Elle chante la nature vide, les astres, les plantes, les rochers; +l'homme est absent de cette création morne qu'elle symbolise d'une +manière originale, il est vrai, mais qu'elle ne saurait embraser... Me +laisserai-je détourner de ma voie par des rimailleries de pensionnaire? + +Je voulus brûler les élucubrations d'Adélaïde sur les cendres des +miennes. Je les relus auparavant, et je m'en épris malgré moi. Je m'en +épris sérieusement. Cela me parut plus neuf que tout ce que faisaient +les poëtes en renom, et le grand charme de ces monologues d'une jeune +âme en face de Dieu et de la nature venait précisément de la complète +absence de toute personnalité active. Rien là ne trahissait la fille qui +se sent belle et qui cherche, uniquement pour s'y mirer, le miroir des +eaux et des nuages. La jeune muse n'était pas une forme visible; c'était +un esprit de lumière qui planait sur le monde, une voix qui chantait +dans les cieux, et, quand elle disait _moi_, c'est Rosa, c'est l'enfance +qu'elle faisait parler. Il semblait que ce chérubin aux yeux d'azur eût +seul le droit de se faire entendre dans le grand concert de la création. +C'était une inconcevable limpidité d'expressions, une grandeur étonnante +d'appréciation et de sentiment avec un oubli entier de soi-même... oubli +naturel ou volontaire effacement!--Cette flamme tranquille avait-elle +déjà consumé la vitalité de la jeunesse? ou bien la tenait-elle +assoupie, contenue, et cette adoration d'ange envers l'_auteur du +beau_--c'est ainsi qu'elle appelait Dieu--donnait-elle le change à une +passion de femme qui s'ignorait encore? + +Je me perdais dans cette analyse, et certains élans religieux, certains +vers exprimant le ravissement de la contemplation intelligente +s'attachaient à ma mémoire jusqu'à l'obséder. J'essayais d'en changer +les expressions pour qu'ils m'appartinssent. Je ne trouvais pas mieux, +je ne trouvais même pas autre chose pour rendre une émotion si profonde +et si pure. + +--Ah! virginité! m'écriais-je avec effroi, es-tu donc l'apogée de la +puissance intellectuelle, comme tu es celle de la beauté physique? + +Le coeur du poëte est jaloux. Cette admiration, qui me saisissait +impérieusement, me rendit morose et m'inspira pour Adélaïde une estime +mêlée d'aversion. En vain je voulus combattre ce mauvais instinct; je me +surpris, le soir même, écoutant ses enseignements à sa soeur, avec le +besoin de découvrir qu'elle était vaine ou pédante. J'aurais pu avoir +beau jeu, si sa modestie n'eût été réelle et entière. L'entretien fut +comme une répétition de nomenclature qu'elle fit faire à Rosa. En +marchant avec elle à travers tout le jardin, elle lui faisait nommer +toutes les plantes du parterre, tous les cailloux des allées, tous les +insectes qui passaient devant leurs yeux. Je les entendais revenir vers +le mur et continuer avec rapidité, toujours très-gaies toutes deux, +l'une, qui, déjà très-instruite à force de facilité naturelle, essayait +de se révolter contre l'attention réclamée en substituant des noms +plaisamment ingénieux de son invention aux noms scientifiques qu'elle +avait oubliés; l'autre, qui, avec la force d'une volonté dévouée, +conservait l'inaltérable patience et l'enjouement persuasif. Je fus +émerveillé de la suite, de l'enchaînement et de l'ordonnance de son +enseignement. Elle n'était plus poëte ni musicienne en ce moment-là; +elle était la véritable fille, l'éminente élève du savant Obernay, le +plus clair et le plus agréable des professeurs, au dire de mon père, au +dire de tous ceux qui l'avaient entendu et qui étaient faits pour +l'apprécier. Adélaïde lui ressemblait par l'esprit et par le caractère +autant que par le visage. Elle n'était pas seulement la plus belle +créature qui existât peut-être à cette époque; elle était la plus docte +et la plus aimable, comme la plus sage et la plus heureuse. + +Aimait-elle Valvèdre? Non, elle ne connaissait pas l'amour malheureux et +impossible, cette sereine et studieuse fille! Pour s'en convaincre, il +suffisait de voir avec quelle liberté d'esprit, avec quelle maternelle +sollicitude elle instruisait sa jeune soeur. C'était une lutte charmante +entre cette précoce maturité et cette turbulence enfantine. Rosa voulait +toujours échapper à la méthode, et se faisait un jeu d'interrompre et +d'embrouiller tout par des lazzi ou des questions intempestives, mêlant +les règnes de la nature, parlant du papillon qui passait à propos du +fucus de la fontaine, et du grain de sable à propos de la guêpe. +Adélaïde répondait au lazzi par une moquerie plus forte et décrivait +toutes choses sans se laisser distraire. Elle s'amusait aussi à +embarrasser la mémoire ou la sagacité de l'enfant, quand celle-ci, se +croyant sûre d'elle-même, débitait sa leçon avec une volubilité +dédaigneuse. Enfin, aux questions imprévues et hors de propos, elle +avait de soudaines réponses d'une étonnante simplicité dans une +étonnante profondeur de vues, et l'enfant, éblouie, convaincue, parce +qu'elle était admirablement intelligente aussi, oubliait son espièglerie +et son besoin de révolte pour l'écouter et la faire expliquer davantage. + +La victoire restait donc à l'institutrice, et la petite rentrait au +logis ferrée tout à neuf sur ses études antérieures, l'esprit ouvert à +de nobles curiosités, embrassant sa soeur et la remerciant après avoir +mis sa patience à l'épreuve, se réjouissant de pouvoir prendre une bonne +leçon avec son père, qui était le docteur suprême de l'une et de +l'autre, ou avec Henri, le répétiteur bien-aimé; enfin disant pour +conclure: + +--J'espère que tu m'as assez tourmentée aujourd'hui, belle Adélaïde! Il +faut que je sois une petite merveille d'esprit et de raison pour avoir +souffert tout cela. Si tu ne me fais pas une romance ce soir, il faut +que tu n'aies ni coeur ni tête! + +Ainsi Adélaïde faisait à ses moments perdus, le soir en s'endormant, ces +vers qui m'avaient bouleversé l'esprit, ces mélodies qui chantaient dans +mon âme, et qui me donnaient comme une rage de déballer mon hautbois, +condamné au silence! Elle était artiste _par-dessus le marché_, +lorsqu'elle avait un instant pour l'être, et sans vouloir d'autre public +que Rosa, d'autre confident que son oreiller! Et certes, elle ne le +tourmentait pas longtemps, cet oreiller virginal, car elle avait sur les +joues la fraîcheur veloutée que donnent le sommeil pur et la joie de +vivre en plein épanouissement. Et moi, je rejetais toute étude +technique, tant je craignais d'attiédir mon souffle et de ralentir mon +inspiration! Je ne croyais pas que la vie pût être scindée par une série +de préoccupations diverses; j'avais toujours trouvé mauvais que les +poëtes fissent du raisonnement ou de la philosophie, et que les femmes +eussent d'autre souci que celui d'être belles. J'étais soigneux pour mon +compte de laisser inactives les facultés variées que ma première +éducation avait développées en moi jusqu'à un certain point; j'étais +jaloux de n'avoir qu'une lyre pour manifestation et une seule corde à +cette lyre retentissante qui devait ébranler le monde... et qui n'avait +encore rien dit! + +--Soit! pensais-je, Adélaïde est une femme supérieure, c'est-à-dire une +espèce d'homme. Elle ne sera pas longtemps belle, il lui poussera de la +barbe. Si elle se marie, ce sera avec un imbécile qui, ne se doutant pas +de sa propre infériorité, n'aura pas peur d'elle. On peut admirer, +estimer, considérer de telles exceptions; mais ne mettent-elles pas les +amours en fuite? + +Et, je me retraçais les grâces voluptueuses d'Alida, sa préoccupation +d'amour exclusive, l'art féminin grâce auquel sa beauté pâlie et +fatiguée rivalisait avec les plus luxuriantes jeunesses, son idolâtrie +caressante pour l'objet de sa prédilection, ses ingénieuses et +enivrantes flatteries, enfin ce culte qu'elle avait pour moi dans ses +bons moments, et dont l'encens m'était si délicieux, qu'il me faisait +oublier le malheur de notre situation et l'amertume de nos +découragements. + +--Oui, me disais-je, celle-là se connaît bien! Elle se proclame une +vraie femme, et c'est la femme type. L'autre n'est qu'un hybride +dénaturé par l'éducation, un écolier qui sait bien sa leçon et qui +mourra de vieillesse en la répétant, sans avoir aimé, sans avoir inspiré +l'amour, sans avoir vécu. Aimons donc et ne chantons que l'amour et la +femme! Alida sera la prêtresse; c'est elle qui allumera le feu sacré; +mon génie encore captif brisera sa prison quand j'aurai encore plus +aimé, encore plus souffert! Le vrai poëte est fait pour l'agitation +comme l'oiseau des tempêtes, pour la douleur comme le martyr de +l'inspiration. Il ne commande pas à l'expression et ne souffre pas les +lisières de la logique vulgaire. Il ne trouve pas une strophe tous les +soirs en mettant son bonnet de nuit; il est condamné à des stérilités +effrayantes comme à des enfantements miraculeux. Encore quelque temps, +et nous verrons bien si Adélaïde est un maître et si je dois aller à son +école comme la petite Rosa! + +Et puis je me rappelais confusément mon jeune âge et les soins que +j'avais eus pour Adélaïde enfant. Il me semblait la revoir avec ses +cheveux bruns et ses grands yeux tranquilles, nature active et douce, +jamais bruyante, déjà polie et facile à égayer, sans être importune +quand on ne s'occupait pas d'elle. Je croyais, dans ce mirage du passé, +entendre ma mère s'écrier: «Quelle sage et belle fille! Je voudrais +qu'elle fût à moi!» et madame Obernay lui répondre: «Qui sait? Cela +pourrait bien se faire un jour!» + +Et le jour où cela aurait pu être en effet, le jour où j'aurais pu +conduire dans les bras de ma mère cette créature accomplie, orgueil +d'une ville et joie d'une famille, idéal d'un poëte à coup sûr, le poëte +indécis et chagrin, stérile et mécontent de lui-même, s'efforçait de la +rabaisser et se défendait mal de l'envie! + +Ces étrangetés un peu monstrueuses de ma situation morale n'étaient que +trop motivées par l'oisiveté de ma raison et l'activité maladive de ma +fantaisie. Quand j'eus brûlé mon manuscrit, je crus pouvoir le +recommencer à ma satisfaction nouvelle, et il n'en fut rien. J'étais +attiré sans cesse vers ce jardin où le secret de ma vie s'agitait +peut-être à deux pas de moi sans que je voulusse le connaître. Quand je +sentais approcher Valvèdre ou l'une de ses soeurs avec M. Obernay ou +avec Henri, je croyais toujours entendre prononcer mon nom. Je prêtais +l'oreille malgré moi, et, quand je m'étais assuré qu'il n'était +nullement question de moi, je m'éloignais sans m'apercevoir de +l'inconséquence de ma conduite. + +Tout semblait paisible chez eux; Alida ne s'approchait jamais du mur, +tant elle craignait de provoquer une imprudence de ma part ou d'attirer +les soupçons en se réconciliant avec cet endroit qu'elle avait proscrit +comme trop exposé au soleil. J'entendais souvent les jeux bruyants de +ses fils et la voix posée des vieux parents qui encourageait ou modérait +leur impétuosité. Alida caressait tendrement l'aîné, mais ne causait +jamais ni avec l'un ni avec l'autre. + +Sans pouvoir la suivre des yeux, car le devant de la maison était masqué +par des massifs d'arbustes, je sentais l'isolement de sa vie dans cet +intérieur si assidûment et saintement occupé. Je l'apercevais +quelquefois, lisant un roman ou un poëme entre deux caisses de myrte, ou +bien, de ma fenêtre, je la voyais à la sienne, regardant de mon côté et +pliant une lettre qu'elle avait écrite pour moi. Elle était étrangère, +il est vrai, au bonheur des autres, elle dédaignait et méconnaissait +leurs profondes et durables satisfactions; mais c'est de moi seul, ou +d'elle-même en vue de moi seul, qu'elle était incessamment préoccupée. +Toutes ses pensées étaient à moi, elle oubliait d'être amie et soeur, et +même presque d'être mère, tout cela pour moi, son tourment, son dieu, +son ennemi, son idole! Pouvais-je trouver le blâme dans mon coeur? Et +cet amour exclusif n'avait-il pas été mon rêve? + +Tous les matins, un peu avant l'aube, nous échangions nos lettres au +moyen d'un caillou que Bianca venait lancer par-dessus le mur et que je +lui renvoyais avec mon message. L'impunité nous avait rendus téméraires. +Un matin, réveillé comme d'habitude avec les alouettes, je reçus mon +trésor accoutumé, et je lançai ma réponse anticipée; mais tout aussitôt +je reconnus qu'on marchait dans l'allée, et que ce n'était plus le pas +furtif et léger de la jeune confidente: c'était une démarche ferme et +régulière, le pas d'un homme. J'allai regarder à la fente du mur; je +crus, dans le crépuscule, reconnaître Valvèdre. C'était lui en effet. +Que venait-il faire chez les Obernay à pareille heure, lui qui avait +auprès d'eux son domicile solitaire? Une jalousie effroyable s'empara de +moi, à ce point que je m'éloignai instinctivement de la muraille, comme +s'il eût pu entendre les battements de mon coeur. + +J'y revins aussitôt. J'épiai, j'écoutai avec acharnement. Il semblait +qu'il eût disparu. Avait-il entendu tomber le caillou? Avait-il aperçu +Bianca? S'était-il emparé de ma lettre? Baigné d'une sueur froide, +j'attendis. Il reparut au bout de dix minutes avec Henri Obernay. Ils +marchèrent en silence, jusqu'à ce qu'Obernay lui dît: + +--Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il donc? Je suis à vos ordres. + +--Ne penses-tu pas, lui répondit Valvèdre à voix haute, qu'on pourrait +entendre de l'autre côté du mur ce qui se dit ici? + +--Je n'en répondrais pas, si l'endroit était habité; mais il ne l'est +pas. + +--Cela appartient toujours au juif Manassé? + +--Qui, par parenthèse, n'a jamais voulu le vendre à mon père; mais il +demeure beaucoup plus loin. Pourtant, si vous craignez d'être entendu, +sortons d'ici; allons chez vous. + +--Non, restons là, dit Valvèdre avec une certaine fermeté. + +Et, comme si, maître de mon secret et certain de ma présence, il eût +voulu me condamner à l'entendre, il ajouta: + +--Asseyons-nous là, sous la tonnelle. J'ai un long récit à te faire, et +je sens que je dois te le faire. Si je prenais le temps de la réflexion, +peut-être que ma patience et ma résignation habituelles m'entraîneraient +encore au silence, et peut-être faut-il parler sous le coup de +l'émotion. + +--Prenez garde! dit Obernay en s'asseyant auprès de lui. Si vous +regrettiez ce que vous allez faire? si, après m'avoir pris pour +confident, vous aviez moins d'amitié pour moi? + +--Je ne suis pas fantasque, et je ne crains pas cela, répondit Valvèdre +en parlant avec une netteté de prononciation qui semblait destinée à ne +me laisser rien perdre de son discours. Tu es mon fils et mon frère, +Henri Obernay! l'enfant dont j'ai chéri et cultivé le développement, +l'homme à qui j'ai confié et donné ma soeur bien-aimée. Ce que j'ai à te +dire après des années de mutisme te sera utile à présent, car c'est +l'histoire de mon mariage que je te veux confier; tu pourras comparer +nos existences et conclure sur le mariage et sur l'amour en connaissance +de cause. Paule sera plus heureuse encore par toi quand tu sauras +combien une femme sans direction intellectuelle et sans frein moral peut +être à plaindre et rendre malheureux l'homme qui s'est dévoué à elle. +D'ailleurs, j'ai besoin de parler de moi une fois en ma vie! j'ai pour +principe, il est vrai, que l'émotion refoulée est plus digne d'un homme +de courage; mais tu sais que je ne suis pas pour les décisions sans +appel, pour les règles sans exception. Je crois qu'à un jour donné, il +faut ouvrir la porte à la douleur, afin qu'elle vienne plaider sa cause +devant le tribunal de la conscience. J'ai fini mon préambule. Écoute. + +--J'écoute, dit Obernay, j'écoute avec mon coeur, qui vous appartient. + +Valvèdre parla ainsi: + +--Alida était belle et intelligente, mais absolument privée de direction +sérieuse et de convictions acquises. Cela eût dû m'effrayer. J'étais +déjà un homme mûr à vingt-huit ans, et, si j'ai cru à la douceur +ineffable de son regard, si j'ai eu l'orgueil de me persuader qu'elle +accepterait mes idées, mes croyances, ma religion philosophique, c'est +qu'à un jour donné j'ai été téméraire, enivré par l'amour, dominé à mon +insu par cette force terrible qui a été mise dans la nature pour tout +créer ou tout briser en vue de l'équilibre universel. + +»Il a su ce qu'il faisait, lui, l'_ auteur du bien_, quand il a jeté sur +les principes engourdis de la vie ce feu dévorant qui l'exalte pour la +rendre féconde; mais, comme le caractère de la puissance infinie est +l'effusion sans bornes, cette force admirable de l'amour n'est pas +toujours en proportion avec celle de la raison humaine. Nous en sommes +éblouis, enivrés, nous buvons avec trop d'ardeur et de délices à +l'intarissable source, et plus nos facultés de compréhension et de +comparaison sont exercées, plus l'enthousiasme nous entraîne au delà de +toute prudence et de toute réflexion. Ce n'est pas la faute de l'amour, +ce n'est pas lui qui est trop vaste et trop brûlant, c'est nous qui lui +sommes un sanctuaire trop fragile et trop étroit. + +»Je ne cherche donc pas à m'excuser. C'est moi qui ai commis la faute en +cherchant l'infini dans les yeux décevants d'une femme qui ne le +comprenait pas. J'oubliai que, si l'amour immense peut ouvrir ses ailes +et soutenir son vol sans péril, c'est à la condition de chercher Dieu, +son foyer rénovateur, et d'aller, à chaque élan, se retremper et se +purifier en lui. Oui, le grand amour, l'amour qui ne se repose pas +d'adorer et de brûler est possible; mais il faut croire, et il faut être +deux croyants, deux âmes confondues dans une seule pensée, dans une même +flamme. Si l'une des deux retombe dans les ténèbres, l'autre, partagée +entre le devoir de la sauver et le désir de ne pas se perdre, flotte à +jamais dans une aube froide et pâle, comme ces fantômes que Dante a vus +aux limites du ciel et de l'enfer: telle est ma vie! + +»Alida était pure et sincère. Elle m'aimait. Elle connut aussi +l'enthousiasme, mais une sorte d'enthousiasme athée, si je puis +m'exprimer ainsi. J'étais son dieu, disait-elle. Il n'y en avait pas +d'autre que moi. + +»Cette sorte de folie m'enivra un instant et m'effraya vite. Si j'étais +capable de sourire en ce moment, je te demanderais si tu te fais une +idée de ce rôle pour un homme sérieux, la divinité! J'en ai pourtant +souri un jour, une heure peut-être! et tout aussitôt j'ai compris que le +moment où je ne serais plus dieu, je ne serais plus rien. Et ce +moment-là, n'était-il pas déjà venu? Pouvais-je concevoir la possibilité +d'être pris au sérieux, si j'acceptais la moindre bouffée de cet encens +idolâtre? + +»Je ne sais pas s'il est des hommes assez vains, assez sots ou assez +enfants pour s'asseoir ainsi sur un autel et pour poser la perfection +devant la femme exaltée qui les en a revêtus. Quels atroces mécomptes, +quelles sanglantes humiliations ils se préparent! Combien l'amante déçue +à la première faiblesse du faux dieu doit le mépriser et lui reprocher +d'avoir souffert un culte dont il n'était pas digne! + +»Ma femme n'a du moins pas ce ridicule à m'attribuer. Après l'avoir +doucement raillée, je lui parlai sérieusement. Je voulais mieux que son +engouement, je voulais son estime. J'étais fier de lui paraître le plus +aimant et le meilleur des hommes, et je comptais consacrer ma vie à +mériter sa préférence; mais je n'étais ni le premier génie de mon +siècle, ni un être au-dessus de l'humanité. Elle devait se bien +persuader que j'avais besoin d'elle, de son amour, de ses encouragements +et de son indulgence dans l'occasion, pour rester digne d'elle. Elle +était ma compagne, ma vie, ma joie, mon appui et ma récompense; donc, je +n'étais pas Dieu, mais un pauvre serviteur de Dieu qui se donnait à +elle. + +»Ce mot, je m'en souviens, parut la combler de joie, et lui fit dire des +choses étranges que je veux te redire, parce qu'elles résument toute sa +manière de voir et de comprendre. + +»--Puisque tu te donnes à moi, s'écria-t-elle, tu n'es plus qu'à moi et +tu n'appartiens plus à cet admirable architecte de l'univers, dont il me +semblait que tu faisais trop un être saisissable et propre à inspirer +l'amour. Tiens, il faut que je te le dise à présent, je le détestais, +ton Dieu de savant; j'en étais jalouse. Ne me crois pas impie. Je sais +bien qu'il y a une grande âme, un principe, une loi qui a présidé à la +création; mais c'est si vague, que je ne veux pas m'en inquiéter. Quant +au Dieu personnel, parlant et écrivant des traditions, je ne le trouve +pas assez grand pour moi. Je ne peux pas le renfermer dans un buisson +ardent, encore moins dans une coupe de sang. Je me dis donc que le vrai +Dieu est trop loin pour nous et tout à fait inaccessible à mon examen +comme à ma prière. Juge si je souffre quand, pour t'excuser d'admirer si +longtemps la cassure d'une pierre ou l'aile d'une mouche, tu me dis que +c'est aimer Dieu que d'aimer les bêtes et les rochers! Je vois là une +idée systématique, une sorte de manie qui me trouble et qui m'offense. +L'homme qui est à moi peut bien s'amuser des curiosités de la nature, +mais il ne doit pas plus se passionner pour une autre idée que mon +amour, que pour une créature qui n'est pas moi. + +»Je ne pus pas lui faire comprendre que ce genre de passion pour la +nature était le plus puissant auxiliaire de ma foi, de mon amour, de ma +santé morale; que se plonger dans l'étude, c'était se rapprocher autant +qu'il nous est possible de la source vivifiante nécessaire à l'activité +de l'âme, et se rendre plus digne d'apprécier la beauté, la tendresse, +les sublimes voluptés de l'amour, les plus précieux dons de la Divinité. + +»Ce mot de Divinité n'avait pas de sens pour elle, bien qu'elle me l'eût +appliqué dans son délire. Elle s'offensa de mon obstination. Elle +s'alarma de ne pouvoir me détacher de ce qu'elle appelait une religion +de rêveur. Elle essaya de discuter en m'opposant des livres qu'elle +n'avait pas lus, des questions d'école qu'elle ne comprenait pas; puis, +irritée de son insuffisance, elle pleura, et je restai stupéfait de son +enfantillage, incapable de deviner ce qui se passait en elle, malheureux +de l'avoir fait souffrir, moi qui aurais donné ma vie pour elle. + +»Je cherchai en vain: quel mystère découvrir dans le vide? Son âme ne +contenait que des vertiges et des aspirations vers je ne sais quel idéal +de fantaisie que je n'ai jamais pu me représenter. + +»Ceci se passait bien peu de temps après notre mariage. Je ne m'en +inquiétai pas assez. Je crus à l'excitation nerveuse qui suit les +grandes crises de la vie. Bientôt je vis qu'elle était grosse et un peu +faible de complexion pour traverser sans défaillance le redoutable et +divin drame de la maternité. Je m'attachai à ménager une sensibilité +excessive, à ne la contredire sur rien, à prévenir tous ses caprices. Je +me fis son esclave, je me fis enfant avec elle, je cachai mes livres, je +renonçai presque à l'étude. J'admis toutes ses hérésies en quelque +sorte, puisque je lui laissai toutes ses erreurs. Je remis à un temps +plus favorable cette éducation de l'âme dont elle avait tant besoin. Je +me flattai aussi que la vue de son enfant lui révélerait Dieu et la +vérité beaucoup mieux que mes leçons. + +»Ai-je eu tort de ne pas chercher plus vite à l'éclairer? J'éprouvais de +grandes perplexités; je voyais bien qu'elle se consumait dans le rêve +d'un bonheur puéril et d'impossible durée, tout d'extase et de +_parlage_, de caresses et d'exclamations, sans rien pour la vie de +l'esprit et pour l'intimité véritable du coeur. J'étais jeune et je +l'aimais: je partageais donc tous ses enivrements et me laissais +emporter par son exaltatation; mais, après, sentant que je l'aimais +davantage, j'étais effrayé de voir qu'elle m'aimait moins, que chaque +accès de cet enthousiasme la rendait ensuite plus soupçonneuse, plus +jalouse de ce qu'elle appelait mon idée fixe, plus amère devant mon +silence, plus railleuse de mes définitions. + +»J'étais assez médecin pour savoir que la grossesse est quelquefois +accompagnée d'une sorte d'insanité d'esprit. Je redoublai de soumission, +d'effacement, de soins. Son mal me la rendait plus chère, et mon coeur +débordait d'une pitié aussi tendre que celle d'une mère pour l'enfant +qui souffre. J'adorais aussi en elle cet enfant de mes entrailles +qu'elle allait me donner; il me semblait entendre sa petite âme me +parler déjà dans mes rêves et me dire: «Ne fais jamais de peine »à ma +mère!» + +»Elle fut, en effet, ravie pendant les premiers jours: elle voulut +nourrir notre cher petit Edmond; mais elle était trop faible, trop +insoumise aux prescriptions de l'hygiène, trop exaspérée par la moindre +inquiétude; elle dut bien vite confier l'enfant à une nourrice dont +aussitôt elle fut jalouse au point de se rendre plus souffrante encore. +Elle faisait de la vie un drame continuel; elle sophistiquait sur +l'instinct filial qui se portait avec ardeur vers le sein de la première +femme venue. Et pourquoi Dieu, ce Dieu intelligent et bon auquel je +feignais de croire, disait-elle, n'avait-il pas donné à l'homme dès le +berceau un instinct supérieur à celui des animaux? En d'autres moments, +elle voulait que la préférence de son enfant pour la nourrice fût un +symptôme d'ingratitude future, l'annonçe de malheurs effroyables pour +elle. + +»Elle guérit pourtant, elle se calma, elle prit confiance en moi en me +voyant renoncer à toutes mes habitudes et à tous mes projets pour lui +complaire. Elle eut deux ans de ce triomphe, et son exaltation parut se +dissiper avec les résistances qu'elle avait prévues de ma part. Elle +voulait faire de moi un _artiste homme du monde_, disait-elle, et me +dépouiller de ma gravité de savant qui lui faisait peur. Elle voulait +voyager en princesse, s'arrêter où bon lui semblerait, voir le monde, +changer et reprendre sans cesse. Je cédai. Et pourquoi n'aurais-je pas +cédé? Je ne suis pas misanthrope, le commerce de mes semblables ne +pouvait me blesser ni me nuire. Je ne m'élevais pas au-dessus d'eux dans +mon appréciation. Si j'avais approfondi certaines questions spéciales +plus que certains d'entre eux, je pouvais recevoir d'eux tous, et même +des plus frivoles en apparence, une foule de notions que j'avais +laissées incomplètes, ne fût-ce que la connaissance du coeur humain, +dont j'avais peut-être fait une abstraction trop facile à résoudre. Je +n'en veux donc point à ma femme de m'avoir forcé à étendre le cercle de +mes relations et à secouer la poussière du cabinet. Au contraire, je lui +en ai toujours su gré. Les savants sont des instruments tranchants dont +il est bon d'émousser un peu la lame. J'ignore si je ne serais pas +devenu sociable par goût avec le temps; mais Alida hâta mon expérience +de la vie et le développement de ma bienveillance. + +»Ce ne pouvait pourtant pas être là mon unique soin et mon unique but, +pas plus que son avenir à elle ne pouvait être d'avoir à ses ordres un +parfait _gentleman_ pour l'accompagner au bal, à la chasse, aux eaux, au +théâtre ou au sermon. Il me semblait porter en moi un homme plus +sérieux, plus digne d'être aimé, plus capable de lui donner, ainsi qu'à +son fils, une considération mieux fondée. Je ne prétendais pas à la +renommée, mais j'avais aspiré à être un serviteur utile, apportant son +contingent de recherches patientes et courageuses à cet édifice des +sciences, qui est pour lui l'autel de la vérité. Je comptais bien +qu'Alida arriverait à comprendre mon devoir, et que, la première ivresse +de domination assouvie, elle rendrait à sa véritable vocation celui qui +avait prouvé une tendresse sans bornes par une docilité sans réserve. + +»Dans cet espoir, je me risquais de temps en temps à lui faire +pressentir le néant de notre prétendue vie d'artistes. Nous aimions et +nous goûtions les arts; mais, n'étant artistes créateurs ni l'un ni +l'autre, nous ne devions pas prétendre à cette suite éternelle de +jugements et de comparaisons qui fait du rôle de _dilettante_, quand il +est exclusif, une vie blasée, hargneuse ou sceptique. Les créations de +l'art sont stimulantes; c'est là leur magnifique bienfait. En élevant +l'âme, elles lui communiquent une sainte émulation, et je ne crois pas +beaucoup aux véritables ravissements des admirateurs systématiquement +improductifs. Je ne parlais pas encore de me soustraire au doux _far +niente_ où ma femme se délectait, mais je tentais d'amener en elle-même +une conclusion à son usage. + +»Elle était assez bien douée, et, d'ailleurs, assez frottée de musique, +de peinture et de poésie, depuis son enfance, pour avoir le désir et le +besoin de consacrer ses loisirs à quelque étude. Si elle était idolâtre +de mélodies, de couleurs ou d'images, n'était-elle pas assez jeune, +assez libre, assez encouragée par ma tendresse, pour vouloir sinon +créer, du moins pratiquer à son tour? Qu'elle eût un goût déterminé, ne +fût-ce qu'un seul, une occupation favorite, et je la voyais sauvée de +ses chimères. Je comprenais le but de son besoin de vivre dans une +atmosphère échauffée et comme parfumée d'art et de littérature; elle y +devenait l'abeille qui fait son miel après avoir couru de fleur en +fleur: autrement, elle n'était ni satisfaite ni émue réellement, sa vie +n'étant ni active ni reposée. Elle voulait voir et toucher les aliments +nutritifs par pure convoitise d'enfant malade; mais, privée de force et +d'appétit, elle ne se nourrissait pas. + +»Elle fit d'abord la sourde oreille, et me présenta enfin un jour des +raisonnements assez spécieux, et qui paraissaient désintéressés. + +»--Il ne s'agit pas de moi, disait-elle, ne vous en inquiétez pas. Je +suis une nature engourdie, peu pressée d'éclore à la vie comme vous +l'entendez. Je ressemble à ces bancs de corail dont vous m'avez parlé, +qui adhèrent tranquillement à leur rocher. Mon rocher, à moi, mon abri, +mon port, c'est vous! Mais, hélas! voilà que vous voulez changer toutes +les conditions de notre commune existence! Eh bien, soit; mais ne vous +pressez pas tant; vous avez encore beaucoup à gagner dans la prétendue +oisiveté où je vous retiens. Vous êtes destiné certainement à écrire sur +les sciences, ne fût-ce que pour rendre compte de vos découvertes au +jour le jour; vous aurez le fond, mais aurez-vous la forme, et +croyez-vous que la science ne serait pas plus répandue, si une +démonstration facile, une expression agréable et colorée, la rendaient +plus accessible aux artistes? Je vois bien votre entêtement: vous voulez +être positif et ne travailler que pour vos pareils. Vous prétendez, je +m'en souviens, qu'un véritable savant doit aller au fait, écrire en +latin, afin d'être à la portée de tous les érudits de l'Europe, et +laisser à des esprits d'un ordre moins élevé, à des traducteurs, à des +vulgarisateurs, le soin d'éclaircir et de répandre ses majestueuses +énigmes. Cela est d'un paresseux et d'un égoïste, permettez-moi de vous +le dire. Vous qui prétendez qu'il y a du temps pour tout, et qu'il ne +s'agit que de savoir l'employer avec méthode, vous devriez vous +perfectionner comme orateur ou comme écrivain, ne pas tant dédaigner les +succès de salon, étudier, dans la vie que nous menons, l'art de bien +dire et d'embellir la science par le sentiment de toutes les beautés. +Alors vous seriez le génie complet, le dieu que je rêve en vous malgré +vous-même, et moi, pauvre femme, je pourrais ne pas vivre à sept mille +mètres au-dessous de votre niveau, comprendre vos travaux, en jouir, et +en profiter par conséquent. Voyons, devons-nous rester isolés en nous +tenant la main? Votre amour veut-il faire une part pour vous et une pour +moi dans cette vie que nous devons traverser ensemble? + +»--Ma chère bien-aimée, lui disais-je, votre thèse est excellente et +porte sa réponse avec elle. Je vous donne mille fois raison. Il me faut +un bon instrument pour célébrer la nature; mais voici l'instrument prêt +et accordé, il ne peut pas rester plus longtemps muet. Tout ce que vous +me dites de tendre et de charmant sur le plaisir que vous aurez à +l'entendre me donne une impatience généreuse de le faire parler; mais +les sujets ne s'improvisent pas dans la science: s'ils éclatent parfois +comme la lumière dans les découvertes, c'est par des faits qu'il faut +bien posément et bien consciencieusement constater avant de s'y fier, ou +par des idées résultats d'une logique méditative devant laquelle les +faits ne plient pas toujours spontanément. Tout cela demande, non pas +des heures et des jours, comme pour faire un roman, mais des mois, des +années; encore n'est-on jamais sûr de ne pas être amené à reconnaître +qu'on s'est trompé, et qu'on aurait perdu son temps et sa vie sans cette +compensation, presque infaillible dans les études naturelles, d'avoir +fait d'autres découvertes à côté et parfois en travers de celle que l'on +poursuivait. Le temps suffit à tout, me faites-vous dire. Peut-être, +mais à la condition de n'en plus perdre, et ce n'est pas dans notre vie +errante, entrecoupée de mille distractions imprévues, que je peux mettre +les heures à profit. + +»--Ah! nous y voilà! s'écria ma femme avec impétuosité. Vous voulez me +quitter, voyager seul dans des pays impossibles! + +»--Non, certes; je travaillerai près de vous, je renoncerai à de +certaines constatations qu'il faudrait aller chercher trop loin; mais +vous me ferez aussi quelques sacrifices: nous verrons moins d'oisifs, +nous nous fixerons quelque part pour un temps donné. Ce sera où vous +voudrez, et, si vous vous y déplaisez, nous essayerons un autre milieu; +mais, de temps en temps, vous me permettrez une phase de travail +sédentaire... + +»--Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez +assez vécu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par +conséquent! + +»Rien ne put la faire revenir de cette prévention que l'étude était sa +rivale, et que l'amour n'était possible qu'avec l'oisiveté. + +»--Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de +s'occuper d'autre chose. Pendant que l'époux s'enivre des merveilles de +la science, l'épouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et, +puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de +suite. + +»Mes réponses ne servirent qu'à l'exaspérer. J'essayai d'invoquer le +dévouement à mon avenir dont elle avait parlé d'abord. Elle jeta ce +léger masque dont elle avait essayé de couvrir son ardente personnalité. + +»--Je mentais, oui, je mentais! s'écria-t-elle. Votre avenir existe-t-il +donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant +ma vie tout entière, vous m'avez donné la vôtre? Est-ce tenir parole que +de me condamner à l'intolérable ennui de la solitude? + +»L'ennui! c'était là sa plaie et son effroi. C'est là ce que j'aurais +voulu guérir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un +vif éloignement pour les sciences. Elle prétendit que je méprisais les +arts et les artistes, et que je voulais la reléguer au plus bas étage +dans mon opinion. C'était me faire injure et me reléguer moi-même au +rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se +divise pas en études rivales et en manifestations d'antagonisme, que +Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et +Michel-Ange et Molière, et tous les vrais génies, avaient marché aussi +droit les uns que les autres vers l'éternelle lumière où se complète +l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la +haine du travail comme un droit sacré de sa nature et de sa position. + +»--On ne m'a pas appris à travailler, dit-elle, et je ne me suis pas +mariée en promettant de me remettre à l'_a b c_ des choses. Ce que je +sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans +but. Je suis une femme: ma destinée est d'aimer mon mari et d'élever des +enfants. Il est fort étrange que ce soit mon mari qui me conseille de +songer à quelque chose de mieux. + +»--Alors, lui répondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en +lui permettant de conserver sa propre estime; élevez votre fils et ne +compromettez pas votre santé, l'avenir d'une maternité nouvelle, en +vivant sans règle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir +connaître cet _a b c_ des choses que votre devoir sera d'enseigner à vos +enfants. Si vous ne pouvez vous résoudre à la vie des femmes ordinaires +sans périr d'ennui, vous n'êtes donc pas une femme ordinaire, et je vous +conseillais une étude quelconque pour vous rattacher à votre intérieur, +que le caprice et l'imprévu de votre existence actuelle ne sont pas +faits pour rendre digne de vous et de moi. + +»Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore: + +»--Tenez, ma pauvre chère enfant, vous êtes dévorée par votre +imagination, et vous dévorez tout autour de vous. Si vous continuez +ainsi, vous arriverez à absorber en vous toute la vie des autres sans +leur rien donner en échange, pas une lumière, pas une douceur vraie, pas +une consolation durable. On vous a appris le métier d'idole, et vous +auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes à +rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fécondent rien et ne +sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le néant où vous laissez +flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous +laissez flétrir même votre incomparable beauté, la souffrance que vous +imposez sans remords à toutes mes aspirations d'homme honnête et +laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous..., à commencer par +notre plus cher trésor, par notre enfant, que vous dévorez de caresses, +et dont vous étouffez d'avance les instincts généreux et forts en vous +soumettant à ses plus nuisibles fantaisies. Vous êtes une femme +charmante que le monde admire et entraîne; mais, jusqu'ici, vous n'êtes +ni une épouse dévouée, ni une mère intelligente. Prenez-y garde et +réfléchissez! + +»Au lieu de réfléchir, elle voulut se tuer. Des heures et des jours se +passèrent en misérables discussions où toute ma patience, toute ma +tendresse, toute ma raison et toute ma pitié vinrent se briser devant +une invincible vanité blessée et à jamais saignante. + +»Oui, voilà le vice de cette organisation si séduisante. L'orgueil est +immense et jette comme une paralysie de stupidité sur le raisonnement. +Il est aussi impossible à ma femme de suivre une déduction élémentaire, +même dans la logique de ses propres sentiments, qu'il le serait à un +oiseau de soulever une montagne. Et cela, j'en avais deviné, j'en ai +constaté la cause: c'est cette sorte d'athéisme qui la dessèche. Elle +vit aujourd'hui dans les églises, elle essaye de croire aux miracles, +elle ne croit réellement à rien. Pour croire, il faut réfléchir, elle ne +pense même pas. Elle invente et divague, elle s'admire et se déteste, +elle construit dans son cerveau des édifices bizarres qu'elle se hâte de +détruire: elle parle sans cesse du beau, elle n'en a pas la moindre +notion, elle ne le sent pas, elle ne sait pas seulement qu'il existe. +Elle babille admirablement sur l'amour, elle ne l'a jamais connu et ne +le connaîtra jamais. Elle ne se dévouera à personne, et elle pourra +cependant se donner la mort pour faire croire qu'elle aime; car il lui +faut ce jeu, ce drame, cette tragi-comédie de la passion qui l'émeut sur +la scène et qu'elle voudrait réaliser dans son boudoir. Despote blasé, +elle s'ennuie de la soumission, et la résistance l'exaspère. Froide de +coeur et ardente d'imagination, elle ne trouve jamais d'expression assez +forte pour peindre ses délires et ses extases d'amour, et, quand elle +accorde un baiser, c'est en détournant sa tête épuisée, et en pensant +déjà à autre chose. + +»Tu la connais maintenant. Ne la prends pas en dédain, mais plains-la. +C'était une fleur du ciel qu'une détestable éducation a fait avorter en +serre chaude. On a développé la vanité et fait naître la sensibilité +maladive. On ne lui a pas montré une seule fois le soleil. On ne lui a +pas appris à admirer quelque chose à travers la cloche de verre de sa +plate-bande. Elle s'est persuadé qu'elle était l'objet admirable par +excellence, et qu'une femme ne devait contempler l'univers que dans son +propre miroir. Ne cherchant jamais son idéal hors d'elle, ne voyant +au-dessus d'elle-même ni Dieu, ni les idées, ni les arts, ni les hommes, +ni les choses, elle s'est dit qu'elle était belle, et que sa destinée +était d'être servie à genoux, que tout lui devait tout, et qu'à rien +elle ne devait rien. Elle n'est jamais sortie de là, bien qu'elle ait +des paroles qui pourraient énerver la volonté la mieux trempée. Elle a +vécu repliée sur elle-même, ne croyant qu'à sa beauté, dédaignant son +âme, la niant à l'occasion, doutant de son propre coeur, l'interrogeant +et le déchirant avec ses ongles pour le ranimer et le sentir battre, +faisant passer le monde devant elle pour qu'il s'efforçât de la +distraire, mais ne s'amusant de rien, et murant sa coquille plutôt que +de respirer l'air que respirent les autres. + +»Avec cela, elle est bonne, en ce sens qu'elle est désintéressée, +libérale, et qu'elle plaint les malheureux en leur jetant sa bourse par +là fenêtre. Elle est loyale d'intentions et croit ne jamais mentir, +parce qu'à force de se mentir à elle-même elle a perdu la notion du +vrai. Elle est chaste et digne dans sa conduite, du moins elle l'a été +longtemps; douce dans le fait, trop molle et trop fière pour la +vengeance préméditée, elle ne tue qu'avec ses paroles, sauf à les +oublier ou à les retirer le lendemain. + +»Il m'a fallu bien des jours passés à me débattre contre son prestige +pour la connaître ainsi. Elle à été longtemps un problème que je ne +pouvais résoudre, parce que je ne pouvais me résigner à voir le côté +infirme et incurable de son âme. Je crois avoir tout tenté pour la +guérir ou la modifier: j'ai échoué, et j'ai demandé à Dieu la force +d'accepter sans colère et sans blasphème la plus affreuse, la plus amère +de toutes les déceptions. + +»Une seconde grossesse m'avait rendu de nouveau son esclave. Sa +délivrance fut la mienne, car il se passa alors dans notre intérieur des +choses véritablement douloureuses et intolérables pour moi. Notre second +fils était chétif et sans beauté. Elle m'en fit un reproche; elle +prétendit que celui-ci était né de mon mépris et de mon aversion pour +elle, qu'il lui ressemblait en laid, qu'il était sa caricature, et que +c'est ainsi que je l'avais vue en la rendant mère pour la seconde fois. + +»Les excentricités d'Alida ne sont pas de celles qu'on peut reprendre +avec gaieté et traiter d'enfantillages. Toute contradiction de ce genre +l'offense au dernier point. Je lui répondis que, si l'enfant avait +souffert dans son sein, c'est parce qu'elle avait douté de moi et de +tout: il était le fruit de son scepticisme; mais il y avait encore du +remède. La beauté d'un homme, c'est la santé, et il fallait fortifier le +pauvre petit être par des soins assidus et intelligents. Il fallait +suivre aussi d'un oeil attentif le développement de son âme, et ne +jamais la froisser par la pensée qu'il pût être moins aimé et moins +agréable à voir que son frère. + +»Hélas! je prononçais l'arrêt de cet enfant en essayant de le sauver. +Alida a l'esprit très-faible; elle se crut coupable envers son fils +avant de l'être, elle le devint par la peur de ne pouvoir échapper à la +fatalité. Ainsi tous mes efforts aggravaient son mal, et, de toutes mes +paroles, elle tirait un sens funeste. Elle s'acharnait à constater +qu'elle n'aimait pas le pauvre Paul, que je le lui avais prédit, qu'elle +ne pouvait conjurer cette destinée, qu'elle frissonnait en voulant +caresser cette horrible créature, sa malédiction, son châtiment et le +mien. Que sais-je! Je la crus folle, je la promenai encore et j'éloignai +l'enfant; mais elle se fit des reproches, l'instinct maternel parla plus +haut que les préventions, ou bien l'orgueil de la femme se révolta. Elle +voulut en finir avec l'espérance, ce fut son mot. Cela signifiait que, +n'étant plus aimée de moi, elle renonçait à me retenir à ses côtés. Elle +me demanda de lui faire arranger Valvèdre, qu'elle avait vu un jour en +passant, et qu'elle avait déclaré triste et vulgaire. Elle voulait vivre +maintenant là avec mes soeurs, qui s'y étaient fixées. Je l'y conduisis, +je fis du petit manoir une riche résidence, et je m'y établis avec elle. + +»Mon ami, tu le comprends maintenant, il n'y avait plus d'enthousiasme, +plus d'espoir, plus d'illusions, plus de flamme dans mon affection pour +elle; mais l'amitié fidèle, un dévouement toujours entier, un grand +respect de ma parole et de ma dignité, une compassion paternelle pour +cette faible et violente nature, un amour immense pour mes enfants avec +une tendresse plus raffinée peut-être pour celui que ma femme n'aimait +pas, c'en était bien assez pour me retenir à Valvèdre. J'y passai une +année qui ne fut pas perdue pour ma jeune soeur et pour mes fils. Je +donnai à Paule une direction d'idées et de goûts qu'elle a +religieusement suivie. J'enseignai à ma soeur aînée la science des +mères, que ma femme n'avait pas et ne voulait pas acquérir. Je +travaillais aussi pour mon compte, et, triste comme un homme qui a perdu +la moitié de son âme, je m'attachais à sauver le reste, à ne pas +souffrir en égoïste, à servir l'humanité dans la mesure de mes forces en +me dévouant au progrès des connaissances humaines, et ma famille, en +l'abritant sous la tendresse profonde et sous l'apparente sérénité du +père de famille. + +»Tout alla bien autour de moi, excepté ma femme, que l'ennui consumait, +et qui, se refusant à mon affection toujours loyale, se plaisait à se +proclamer veuve et déshéritée de tout bonheur. Un jour, je m'aperçus +qu'elle me haïssait, et je me renfermai dans le rôle d'ami sans rancune +et sans susceptibilité, le seul rôle qui pût dès lors me convenir. Un +autre jour, je découvris qu'elle aimait ou croyait aimer un homme +indigne d'elle. Je l'éclairai sans lui laisser soupçonner que j'eusse +constaté son déplorable engouement. Elle fut effrayée, humiliée; elle +rompit brusquement avec sa chimère, mais elle ne me sut aucun gré de ma +délicatesse. Loin de là, elle fut offensée de mon apparente confiance en +elle. Elle eût été consolée de son mécompte en me voyant jaloux. +Indignée de ne pouvoir plus me faire souffrir ou de ne pas réussir à me +le faire avouer, elle chercha d'autres distractions d'esprit. Elle +s'éprit tour à tour de plusieurs hommes à qui elle ne s'abandonna pas +plus qu'au premier, mais dont les soins, même à distance, chatouillaient +sa vanité. Elle entretint beaucoup de correspondances avec des +adorateurs plus ou moins avouables; elle se plut à enflammer leur +imagination et la sienne propre en de feintes amitiés, où elle porta une +immense coquetterie. Je sus tout. On peut me trahir, mais il est plus +difficile de me tromper. Je constatai qu'elle respectait nos liens à sa +manière, et que mon intervention dans cette manière d'entendre le devoir +et le sentiment ne servirait qu'à lui faire prendre quelque parti +fâcheux et contracter des liens plus compromettants qu'elle ne le +souhaitait elle-même. J'étudiai et je pratiquai systématiquement la +prudence. Je fis le sourd et l'aveugle. Elle me traita de _savant_ dans +toute l'acception du mot, elle me méprisa presque..., et je me laissai +mépriser! N'avais-je pas juré à mon premier enfant, dès le sein de sa +mère, que cette mère ne souffrirait jamais par ma faute? + +»Tu sais, mon cher Henri, comme j'ai vécu depuis six ans que nous sommes +intimement liés. Je n'avais qu'un refuge, l'étude, et, devinant le vide +de mon intérieur, tu t'es étonné quelquefois de me voir sacrifier la +pensée des longs voyages à la crainte de paraître abandonner ma femme. +Tu comprends aujourd'hui que ce qui m'a retenu ou ramené près d'elle +après de médiocres absences, c'est le besoin de m'assurer d'abord que ma +soeur gouvernait mes enfants selon mon coeur et selon mon esprit, +ensuite la volonté d'ôter tout prétexte à quelque scandale dans ma +maison. Je ne pouvais plus espérer ni désirer l'amour, l'amitié même +m'était refusée; mais je voulais que cette terrible imagination de femme +connût ou pressentît un frein, tant que mes enfants et ma jeune soeur +vivraient auprès d'elle. Je n'ai jamais entravé sa liberté au dehors, et +je dois dire qu'elle n'en a point abusé ostensiblement. Elle m'a haï +pour cette froide pression exercée sur elle, et que son orgueil ne +pouvait attribuer à la jalousie; mais elle a fini par m'estimer un +peu... dans ses heures de lucidité! + +»A présent, mes enfants sont ici, ma jeune soeur t'appartient, ma soeur +aînée est heureuse et vit près de vous, ma femme est libre! + +Valvèdre s'arrêta. J'ignore ce qu'Obernay lui répondit. Arraché un +instant à l'attention violente avec laquelle j'avais écouté, je +m'aperçus de la présence d'Alida. Elle était derrière moi, tenant ma +lettre ouverte, que son mari avait lue. Elle venait m'annoncer +l'événement et m'engager à fuir; mais, enchaînée par ce que nous venions +d'entendre, elle ne songeait plus qu'à écouter son arrêt. + +Je voulus l'emmener. Elle me fit signe qu'elle resterait jusqu'au bout. +J'étais si accablé de tout ce qui venait d'être dit, que je ne me sentis +pas la force de prendre sa main et de la rassurer par une muette +caresse. Nous restâmes donc à écouter, mornes comme deux coupables qui +attendent leur condamnation. + +Quand les paroles qui se disaient de l'autre côté du mur et qui +échappèrent un instant à ma préoccupation reprirent un sens pour moi, +j'entendis Obernay plaider jusqu'à un certain point la cause de madame +de Valvèdre. + +--Elle ne me paraît, disait-il, que très à plaindre. Elle ne vous a +jamais compris et ne se comprend pas davantage elle-même. C'est bien +assez pour que vous ne puissiez plus vous donner du bonheur l'un à +l'autre; mais, puisqu'au milieu des égarements de son cerveau elle est +restée chaste, je trouverais trop sévère de restreindre ou de +contraindre ses relations avec ses enfants. Mon père, j'en suis certain, +aurait une extrême répugnance à jouer ce rôle vis-à-vis d'elle, et je ne +répondrais même pas qu'il y consentît, quel que soit son dévouement pour +vous. + +--Il me suffira de m'expliquer, répondit Valvèdre, pour que tu +comprennes mes craintes. La personne dont nous parlons est en ce moment +violemment éprise d'un jeune homme qui n'a pas plus de caractère et de +raison qu'elle. En proie à mille agitations et à mille projets qui se +contredisent, il lui écrivait... _dernièrement_..., dans une lettre que +j'ai trouvée sous mes pieds et qui n'était même pas cachetée, tant on se +raille de ma confiance: «Si tu le veux, nous enlèverons tes fils, je +travaillerai pour eux, je me ferai leur précepteur..., tout ce que tu +voudras, pourvu que tu sois à moi et que rien ne nous sépare, etc.» Je +sais que ce sont là des paroles, _des mots, des mots!_ Je suis bien +tranquille sur le désir sincère que cet amant enthousiaste, enfant +lui-même, peut avoir de se charger des enfants d'un autre; mais leur +mère peut, dans un jour de folie, prendre l'offre au sérieux, ne fût-ce +que pour éprouver son dévouement! Cela se réduirait probablement à une +partie de campagne. Las des marmots, on les ramènerait le soir même; +mais crois-tu que ces pauvres innocents doivent être exposés à entendre, +ne fût-ce qu'un jour, ces étranges dithyrambes? + +--Alors, répondit Obernay, nous ferons bonne garde; mais le mieux serait +que vous ne partissiez pas encore. + +--Je ne partirai pas sans avoir réglé toutes choses pour le présent et +l'avenir. + +--L'avenir, ne vous en tourmentez pas trop! Le caprice qui menace sera +bientôt passé. + +--Cela n'est pas sûr, reprit Valvèdre. Jusqu'ici, elle n'avait encouragé +que des hommages peu inquiétants, des gens du monde trop bien élevés +pour s'exposer à des esclandres. Aujourd'hui, elle a rencontré un homme +intelligent et honnête, mais très-exalté, sans expérience, et, je le +crains, sans principes suffisants pour faire triompher les bons +instincts, son pareil, son idéal en un mot. Si elle cache soigneusement +cette intrigue, je feindrai d'y être indifférent; mais, si elle prend +les partis extrêmes auxquels cet imprudent la convie, il faudra qu'il +s'attende à une répression de ma part, ou qu'elle cesse de porter mon +nom. Je ne veux pas qu'elle m'avilisse; mais, tant qu'elle sera ma +femme, je ne souffrirai pas non plus qu'elle soit avilie par un autre +homme. Voilà ma conclusion. + + + + +VIII + + +Quand Valvèdre et Obernay se furent éloignés et que je ne les entendis +plus, je me retournai vers Alida, qui s'était toujours tenue derrière +moi; je la vis à genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras +roides, évanouie, presque morte, comme le jour où je l'avais trouvée +dans l'église. Les dernières paroles de Valvèdre, que dix fois j'avais +été sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon énergie. Je portai +Alida dans le casino, et, en dépit des révélations qui m'avaient brisé +un instant, je la secourus et la consolai avec tendresse. + +--Eh bien, le gant est jeté, lui dis-je quand elle fut en état de +m'entendre, c'est à nous de le ramasser! Ce grand philosophe nous a +tracé notre devoir, il me sera doux de le remplir. Écrivons-lui tout de +suite nos intentions. + +--Quelles intentions? quoi? répondit-elle d'un air égaré. + +--N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvèdre? Il t'a mise +au défi d'être sincère, et moi, il m'a refusé la force d'être dévoué: +montrons-lui que nous nous aimons plus sérieusement qu'il ne pense. +Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te +rendre heureuse et de te garder fidèle. Voila toute la vengeance que je +veux tirer de son dédain! + +--Et mes enfants! s'écria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura? + +--Vous vous les partagerez. + +--Ah! oui, il me donnera Paolino! + +--Non, puisque c'est celui qu'il préfère. + +--Cela n'est pas! Valvèdre les aime également, jamais il ne donnera ses +enfants! + +--Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la +loi puisse atteindre? + +--Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un procès, un +scandale, au lieu d'être une formalité que le consentement mutuel +rendrait très-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante +n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais +informée. Mes principes me défendent d'accepter le divorce, et je n'ai +jamais cru que Valvèdre en viendrait là! + +--Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatienté de +cette exaltation maternelle qui ne se réveillait devant moi que pour me +blesser. Sois donc sincère vis-à-vis de toi-même, tu n'en aimes qu'un, +l'aîné, et c'est justement celui qui, sous toutes les législations, +appartient au père, à moins qu'il n'y ait danger moral à le lui confier, +et ce n'est point ici lé cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu, +puisqu'en restant la femme de Valvèdre, tu n'en as pas moins perdu à ses +yeux le droit de les élever... et même de les promener? Le divorce ne +changera donc rien à ta situation, car aucune loi humaine ne t'ôtera le +droit de les voir. + +--C'est vrai, dit Alida en se levant, pâle, les cheveux épars, les yeux +brillants et secs. Eh bien, alors que faisons-nous? + +--Tu écris à ton mari que tu demandes le divorce, et nous partons; nous +attendons le temps légal après la dissolution du mariage, et tu consens +à être ma femme. + +--Ta femme? Mais non, c'est un crime! Je suis mariée et je suis +catholique! + +--Tu as cessé de l'être le jour où tu as fait un mariage protestant. +D'ailleurs, tu ne crois pas en Dieu, ma belle, et ce point-là doit lever +bien des scrupules d'orthodoxie. + +--Ah! vous me raillez! s'écria-t-elle, vous ne parlez pas sérieusement! + +--Je raille ta dévotion, c'est vrai; mais, pour le reste, je parle si +sérieusement, qu'à l'instant même je t'engage ma parole d'honnête +homme... + +--Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est +pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'épouser, voilà +tout. + +--Injuste coeur! Est ce donc la première fois que je t'offre ma vie? + +--Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait +à une condition. + +--Dis! dis vite! + +--Je ne veux rien accepter de M. de Valvèdre. Il est généreux, il va +m'offrir la moitié de son revenu; je ne veux même pas de la pension +alimentaire à laquelle j'ai droit. Il me répudie, il me dédaigne, je ne +veux rien de lui! rien, rien! + +--C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'écriai-je. +Ah! ma chère Alida! combien je te bénis de m'avoir deviné! + +Il y avait plus d'esprit que de sincérité dans ces derniers mots. +J'avais bien vu qu'Alida avait douté de mon désintéressement: c'était +horrible qu'à chaque instant elle doutât ainsi de tout; mais, en ce +moment-là, comme il y avait aussi en moi plus de fierté blessée par le +mari que d'élan véritable vers la femme, j'étais résolu à ne m'offenser +de rien, à la convaincre, à l'obtenir à tout prix. + +--Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais étourdie de ma +résolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon +coeur déjà dépensé en partie, mon nom flétri probablement par le +divorce, mes regrets du passé, mes continuelles aspirations vers mes +enfants, et la misère par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le +demandes?... Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-même?... + +--Alida, lui dis-je en me mettant à ses pieds, je suis pauvre, et mes +parents seront peut-être effrayés de ma résolution; mais je les connais, +je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te +réponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que +tendres; ils sont intelligents, instruits, honorés. Je t'offre donc un +nom moins aristocratique et moins célèbre que celui de Valvèdre, mais +aussi pur que les plus purs... Le peu que ces chers parents possèdent, +ils le partageront dès à présent avec nous, et, quant à l'avenir, je +mourrai à la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis +pas doué comme poëte, je me ferai administrateur, financier, industriel, +fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voilà tout ce que je +peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont +jusqu'ici tu t'es le moins préoccupée. + +--Oui, certes, s'écria-t-elle; l'obscurité, la retraite, la pauvreté, la +misère même, tout plutôt que la pitié de Valvèdre!... L'homme que j'ai +vu si longtemps à mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour +le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre +enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi? +M'aimeras-tu à ce point de m'accepter avec l'horrible caractère et +l'absurde conduite que l'on m'attribue? + +--Cette conduite..., quelle qu'elle soit, je veux l'ignorer, n'en +parlons jamais! Quant à ce caractère terrible..., je le connais, et je +ne crois pas être en reste avec toi, puisque je suis _ton pareil_, comme +dit M. de Valvèdre. Eh bien, nous sommes deux êtres emportés, +passionnés, impossibles pour les autres, mais nécessaires l'un à l'autre +comme l'éclair à la foudre. Nous nous dévorerons sur le même brasier, +c'est notre vie! Séparés, nous ne serions ni plus tranquilles ni plus +sages. Va! nous sommes de la race des poëtes, c'est-à-dire nés pour +souffrir et pour nous consumer dans la soif d'un idéal qui n'est pas de +ce monde. Nous ne le saisirons donc pas à toute heure, mais nous ne +cesserons pas d'y aspirer; nous le rêverons sans cesse et nous +l'étreindrons quelquefois. Que veux-tu de mieux ailleurs, âme +tourmentée? Préfères-tu le néant de la désillusion ou les faciles amours +de la vie mondaine, la retraite à Valvèdre ou l'équivoque existence de +la femme sans mari et sans amant? Sache que je me soucie fort peu des +jugements de M. de Valvèdre sur ton compte. C'est peut-être un grand +homme que tu n'as pas compris; mais il ne t'a pas mieux comprise, lui +qui n'a rien su faire de ton individualité, et qui a prononcé l'arrêt de +son impuissance morale le jour où il a cessé de t'aimer. Que n'étais-je +en face de lui et seul avec lui tout à l'heure! sais-tu ce que je lui +aurais dit? «Vous ne savez rien de la femme, vous qui voulez lui tracer +un rôle conforme à vos systèmes, à vos goûts et à vos habitudes. Vous ne +vous faites aucune idée de la mission d'une créature exquise, et, en +cela, vous êtes un pitoyable naturaliste. Vous êtes leibnitzien, je le +vois de reste, et vous prétendez que la vertu consiste à concourir au +perfectionnement des choses humaines par la connaissance des choses +divines. Soit! vous prenez Dieu pour type absolu, et, de même qu'il +produit et règle l'éternelle activité, vous voulez que l'homme crée ou +ordonne sans cesse la prospérité de son milieu par un travail sans +relâche. Vous vous émerveillez devant l'abeille qui fait le miel, devant +la fleur qui travaille pour l'abeille; mais vous oubliez le rôle des +éléments, qui, sans rien faire de logique en apparence, donnent à toutes +choses la vie et l'échange de la vie. Soyez un peu moins pédant et un +peu plus ingénieux! Comparez, la logique le veut, les âmes passionnées à +la mer qui se soulève et au vent qui se déchaîne pour balayer +l'atmosphère et maintenir l'équilibre de la planète. Comparez la femme +charmante, qui ne sait que rêver et parler d'amour, à la brise qui +promène, insouciante, d'un horizon à l'autre, les parfums et les +effluves de la vie. Oui, cette femme, selon vous si frivole, est, selon +moi, plus active et plus bienfaisante que vous. Elle porte en elle la +grâce et la lumière; sa seule présence est un charme, son regard est le +soleil de la poésie, son sourire est l'inspiration ou la récompense du +poëte. Elle se contente d'être, et l'on vit, l'on aime autour d'elle! +Tant pis pour vous si vous n'avez pas senti ce rayon pénétrer en vous et +donner à votre être une puissance et des joies nouvelles!» + +Je parlais sous l'inspiration du dépit. Je croyais parler à Valvèdre, et +je me consolais de ma blessure en bravant la raison et la vérité. Alida +fut saisie par ce qu'elle prenait pour de l'éloquence véritable. Elle se +jeta dans mes bras; sensible à la louange, avide de réhabilitation, elle +versa des larmes qui la soulagèrent. + +--Ah! tu l'emportes, s'écria-t-elle, et, de ce moment, je suis à toi. +Jusqu'à ce moment,--oh! pardonne-moi, plains-moi, tu vois bien que je +suis sincère!--j'ai conservé pour Valvèdre une affection dépitée, mêlée +de haine et de regret; mais, à partir d'aujourd'hui, oui, je le jure à +Dieu et à toi, c'est toi seul que j'aime et à qui je veux appartenir à +jamais. C'est toi le coeur généreux, l'époux sublime, l'homme de génie! +Qu'est-ce que Valvèdre auprès de toi? Ah! je l'avais toujours dit, +toujours cru, que les poëtes seuls savent aimer, et que seuls ils ont le +sens des grandes choses! Mon mari me repousse et m'abandonne pour une +faute légère après dix ans de fidélité réelle, et, toi qui me connais à +peine, toi à qui je n'ai donné aucun bonheur, aucune garantie, tu me +devines, tu me relèves et tu me sauves. Tiens, partons! va m'attendre à +la frontière; moi, je cours embrasser mes enfants et signifier à M. de +Valvèdre que j'accepte ses conditions. + +Transportés de joie et d'orgueil, allégés pour le moment de toute +souffrance et de toute appréhension, nous nous séparâmes après nous être +entendus sur les moyens de hâter notre fuite. + +Alida alla rejoindre M. de Valvèdre chez les Obernay, où, en présence +d'Henri, elle devait lui parler, pendant que je quitterais le casino +pour n'y jamais rentrer. Moi aussi, je voulais parler à Henri, mais non +dans une auberge, car je ne devais pas laisser savoir à sa famille que +je fusse resté ou revenu à Genève, et, le jour de la noce, j'avais été +vu de trop de personnes de l'intimité des Obernay pour ne pas risquer +d'être rencontré par quelqu'une d'entre elles. Je fis venir une voiture +où je m'enfermai, et j'allai demander asile à Moserwald, qui me cacha +dans son propre appartement. De là, j'écrivis un mot à Henri, qui vint +me trouver presque aussitôt. + +Ma soudaine présence à Genève et le ton mystérieux de mon billet étaient +des indices assez frappants pour qu'il n'hésitât plus à reconnaître en +moi le rival dont Valvèdre, par délicatesse, lui avait caché le nom. +Aussi l'explication des faits fut-elle comme sous-entendue. Il contint +du mieux qu'il put son chagrin et son blâme, et, me parlant avec une +brusquerie froide: + +--Tu sais sans doute, me dit-il, ce qui vient de se passer entre M. de +Valvèdre et sa femme? + +--Je crois le savoir, répondis-je; mais il est très-important pour moi +d'en connaître les détails, et je te prie de me les dire. + +--Il n'y a pas de détails, reprit-il; madame de Valvèdre a quitté notre +maison, il y a une demi-heure, en nous disant qu'une de ses amies +mourante, je ne sais quelle Polonaise en voyage, la faisait demander à +Vevay, et qu'elle reviendrait le plus tôt possible. Son mari n'était +plus là. Elle a paru désirer le voir; mais, au moment où j'allais le +chercher, elle m'a arrêté en me disant qu'elle aimait mieux écrire. Elle +a écrit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai +portées à Valvèdre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle +était déjà partie seule et à pied, laissant probablement ses +instructions à la Bianca, qui a été impénétrable; mais Valvèdre n'entend +pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec +elle. Il la cherche. J'allais l'accompagner quand j'ai reçu ton billet. +J'ai compris, j'ai pensé, je pense encore que madame de Valvèdre est +ici... + +--Sur l'honneur, répondis-je à Obernay en l'interrompant, elle n'y est +pas! + +--Oh! sois tranquille, je ne chercherai pas à la découvrir, maintenant +que je te vois en possession du principal rôle dans celte triste +affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre fâcheuse +entre M. de Valvèdre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme +de sa trempe, on peut être surpris par un accès de colère. Tu as donc +bien fait de ne pas te montrer. J'ai caché ta lettre à Valvèdre, et il +ne s'avisera guère de te découvrir ici. + +--Ah! m'écriai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache? + +--Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignité, reprit Henri avec +autorité, tu serais conduit par un mauvais sentiment à commettre une +mauvaise action! + +--Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par +un éclat. C'est pour te parler de ces choses que j'ai voulu te voir; +mais je dois te prier, quelle que soit ton opinion, de me ménager. Je ne +suis pas aussi maître de moi-même que s'il s'agissait de faire une +analyse botanique! + +--Ni moi non plus, reprit Obernay; mais je tâcherai pourtant de ne pas +perdre la tête. Pourquoi m'as-tu appelé? Parle, je t'écoute. + +--Oui, je vais parler; mais je veux savoir ce que contenait le billet +que madame de Valvèdre t'a fait porter à son mari. Il a dû te le +montrer. + +--Oui. Il contenait ceci en propres termes: «J'accepte l'_ultimatum_. Je +pars! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos désirs, +je compte me remarier.» + +--C'est bien, c'est très-bien! m'écriai-je soulagé d'une vive anxiété: +j'avais craint un instant qu'Alida n'eût déjà changé d'intention et +trahi les serments de l'enthousiasme.--A présent, repris-je, tu le vois, +tout est consommé! Je vais enlever cette femme, et, aussitôt qu'elle +sera libre devant la loi, elle sera ma femme. Tu vois que la question +est nettement tranchée. + +--La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que +le divorce n'est pas prononcé, M. de Valvèdre ne veut pas qu'elle soit +compromise. Il faut qu'elle retourne à Valvèdre, ou que tu t'éloignes. +C'est un peu de patience à avoir, puisque la réalisation de votre +fantaisie ne peut souffrir d'empêchement. Craignez-vous déjà de vous +raviser l'un ou l'autre, si vous ne brûlez pas vos vaisseaux par un coup +de tête? + +--Point d'épigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvèdre est fort +raisonnable à coup sûr; mais il m'est impossible de le suivre. Il a +lui-même créé l'empêchement en me gratifiant de ses dédains, de ses +railleries et de ses menaces. + +--Où cela? quand cela donc? + +--Sous la tonnelle de ton jardin, il y a une heure. + +--Ah! tu étais là? tu écoutais? + +--M. de Valvèdre n'avait aucun doute à cet égard. + +--Au fait... oui, je me rappelle! Il tenait à parler là. J'aurais dû +deviner pourquoi. Eh bien, après? Il a parlé de son rival, non pas comme +d'un homme raisonnable, ce qui eût été bien impossible, mais comme d'un +honnête homme, et, ma foi... + +--C'est plus que je ne mérite selon toi? + +--Selon moi? Peut-être! nous verrons! Si tu te conduis en écervelé, je +dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est +que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre +folie en bravant Valvèdre, lui donner raison par conséquent? + +--Je veux le braver, m'écriai-je. J'ai juré le mariage à sa femme et à +ma propre conscience; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-là, je +serai son unique protecteur, parce que M. de Valvèdre a prédit que je +serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me +tuer si je ne faisais pas sa volonté, et que je l'attends de pied forme +pour savoir qui des deux tuera l'autre, parce qu'enfin il ne me plaît +pas qu'il pense m'avoir intimidé, et que je sois homme à subir les +conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau +rôle. + +--Tu parles comme un fou! dit Obernay en levant les épaules. Si Valvèdre +voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le +scandale. + +--Valvèdre ne craint peut-être pas tant le blâme que le ridicule! + +--Et toi donc? + +--C'est mon droit encore plus que le sien. Il a provoqué mon +ressentiment, il devait en prévoir les conséquences. + +--Alors, c'est décidé, tu enlèves? + +--Oui, et avec tout le mystère possible, parce que je ne veux pas +qu'Alida soit témoin d'une tragédie dont elle ne soupçonne pas +l'imminence; et ce mystère, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas +envie d'être le témoin de Valvèdre contre moi, ton meilleur ami. + +--Mon meilleur ami? Non! tu ne le serais plus; tu peux donner ta +démission, si tu persistes! + +--Au prix de l'amitié, comme au prix de la vie, je persisterai; mais +aussitôt que j'aurai mis Alida en sûreté, je reviendrai ici, et je me +présenterai à M. de Valvèdre pour lui répéter tout ce que tu viens +d'entendre et tout ce que je te charge de lui dire aussitôt que je serai +parti, c'est-à-dire dans une heure. + +Obernay vit que ma volonté était exaspérée, et que ses remontrances ne +servaient qu'à m'irriter davantage. Il prit tout à coup son parti. + +--C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvèdre disposé +à soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu'à demain, il ignorera +que je t'ai vu. Pars le plus tôt possible, je vais tâcher de l'aider à +ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas beaucoup de +bonheur; car, si tu en pouvais goûter au milieu d'un pareil triomphe, je +te mépriserais. Je compte encore sur tes réflexions et tes remords pour +te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre +Francis! Je te laisse au bord de l'abîme. Dieu seul peut t'empêcher d'y +rouler. + +Il sortit. Sa voix était étouffée par des larmes qui me brisèrent le +coeur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter à son cou. Il me +repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma réponse +affirmative, il reprit froidement: + +--Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai à ton +service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'offrir les moyens de te +perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir à ce +Moserwald..., qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense? + +Je ne pouvais plus parler. Le sang m'étouffait d'une toux convulsive. Je +lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir +voulu me serrer la main. + +Quelques instants après, j'étais en conférence avec mon hôte. + +--Nephtali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les +demande. + +--Ah! enfin, s'écria-t-il avec une joie sincère, vous êtes donc mon +véritable ami! + +--Oui; mais écoutez. Mes parents possèdent en tout le double de cette +somme, placée sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils +unique. Tant que mes parents vivront, je ne veux pas aliéner ce capital, +dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous +faire une reconnaissance de la somme et des intérêts. + +Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forçai d'accepter, le +menaçant, s'il la refusait, de m'adresser à Obernay, qui m'avait ouvert +sa bourse. + +--Ne suis-je donc pas assez votre obligé, lui dis-je, vous qui, pour +croire à ma solvabilité, acceptez la seule preuve que je puisse vous en +donner ici, ma parole? + +Au bout d'un quart d'heure, j'étais avec lui dans sa voiture fermée. +Nous sortions de Genève, et il me conduisait à une de ses maisons de +campagne, d'où je sortis en chaise de poste pour gagner la frontière +française. + +J'étais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soirée et +qui me semblait avoir quitté la maison Obernay trop précipitamment pour +ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle; mais, en arrivant au lieu +du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devancé. Elle s'élança de sa +voiture dans la mienne, et nous continuâmes notre route avec rapidité. +Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-là, et il n'était pas +facile de nous atteindre. Cela n'eut pourtant pas été impossible à +Valvèdre. On verra bientôt ce qui nous préserva de sa poursuite. + +Paris était encore, à cette époque, l'endroit du inonde civilisé où il +était le plus facile de se tenir caché. C'est là que j'installai ma +compagne dans un appartement mystérieux et confortable, en attendant les +événements. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adressées +par Moserwald poste restante. La première était de lui. + +«Mon enfant, j'ai fait ce qui était convenu entre nous. J'ai écrit à M. +Henri Obernay pour lui dire que je savais où vous étiez, que je vous +avais donné ma parole de ne le confier à personne, mais que j'étais en +mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait à +propos de confier à mes soins. Dès le jour même, il a envoyé chez moi le +paquet ci-inclus, que je vous transmets fidèlement. + +»Vous avez passé le Rubicon comme feu César. Je ne reviendrai pas sur la +dose de satisfaction, de douleur et d'inquiétude que cela me met sur +l'estomac... L'estomac, c'est bien vulgaire, et _on_ en rira sans pitié; +mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la poésie est passé +pour moi avec celui de l'espérance. Je m'étais pourtant senti des +dispositions pendant quelques jours... Le dieu m'abandonne, et je ne +vais plus songer qu'à ma santé. L'événement auquel je m'attendais et +auquel je ne voulais pas croire, votre départ précipité avec _elle_, m'a +bouleversé, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile; mais +cela passera, et la edition de don Quichotte que vous me faites me +donnera du courage. J'entends d'ici qu'_on_ rit encore; _on_ me compare +peut-être à Sancho! N'importe, je suis à _vous_ (au singulier ou au +pluriel), à votre service, à votre discrétion, à la vie et à la mort. + +«NEPHTALI.» + +La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisième. Les voici +toutes les deux, celle d'Henri d'abord: + +«J'espère qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux +sur ta véritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu +saches comment j'ai agi à ton égard. + +»Tu es bien simple si tu m'as cru disposé à transmettre à M. de V... tes +offres provocatrices. Je me suis contenté de lui dire, pour sauvegarder +ton honneur, qu'une tierce personne était chargée de te faire tenir tout +genre de communications, et que, le jour où il jugerait à propos d'avoir +une explication avec toi, j'étais chargé personnellement de t'en +prévenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel +rendez-vous. + +»Ceci établi, je me suis permis de supposer que tu allais à Bruxelles +pour t'entretenir avec tes parens sur tes projets ultérieurs. Quant à +_madame_, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un énorme mensonge. J'ai +prétendu savoir qu'elle s'en allait à Valvèdre et, de là, en Italie, +pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour où son mari formerait le +premier la demande du divorce, que, jusque-là, la tierce personne +pouvait également lui faire connaître toute résolution prise à son +égard. + +»Il résulte de mon action que M. de Valvèdre..., qui désirait parler à +_madame_, s'est rendu sur-le-champ à Valvèdre, où j'aimais mieux le +voir, pour sa dignité et pour ma sécurité morale, que sur les traces des +_aimables_ fugitifs. + +»De Valvèdre, il vient donc de m'écrire, et si, quand _madame_ et toi +aurez lu, vous persistez à méconnaître un tel caractère, je vous plains +et n'envie pas votre manière de voir. + +»Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause; je regarde comme un +très-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce lien qui +lui confère _la responsabilité sans la répression possible_: problème +insoluble où son âme se consume sans profit pour la science. Moins moral +et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des voeux pour +que le calme et la liberté des voyages lui soient définitivement rendus. +Ceci n'est pas galant, et tu vas peut-être m'en demander raison. Je +n'accepterai pas la partie; mais je dois t'avertir d'une chose: c'est +que, si tu persistais par hasard à demander réparation à M. de V... _de +l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme_ (car c'était +là ton thème), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le +vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvèdre est brave comme +un lion; mais peut-être ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends,--au +grand étonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille +amitiés. Braves coeurs, ils ne savent rien!» + + +DE M. DE V... A HENRI OBERNAY. + +«Je ne l'ai pas trouvée ici; elle n'y est pas venue, et même, d'après +les informations que j'ai prises le long du chemin, elle a dû suivre, +pour se rendre en Italie, une tout autre direction. Mais est-elle +réellement par là et a-t-elle jamais résolu sérieusement de s'enfermer +dans un couvent, fût-ce pour quelques semaines? + +»Quoi qu'il en soit, il ne me convient pas de la chercher davantage: +j'aurais l'air de la poursuivre, et ce n'est nullement mon intention. Je +souhaitais lui parler: une conversation est toujours plus concluante que +des paroles écrites; mais le soin qu'elle a pris de l'éviter et de me +cacher son refuge décèle des résolutions plus complètes que je ne +croyais devoir lui en attribuer. + +»D'après les trois mots par lesquels elle a cru suffisant de clore une +existence de devoirs réciproques, je vois qu'elle craignait un éclat de +ma part. C'était mal me connaître. Il me suffisait, à moi, qu'elle sût +mon jugement sur son compte, ma compassion pour ses souffrances, les +limites de mon indulgence pour ses fautes; mais, puisqu'elle n'en a pas +jugé ainsi, il me paraît nécessaire qu'elle réfléchisse de nouveau sur +ma conduite et sur celle qu'il lui convient d'adopter. Tu lui +communiqueras donc ma lettre. J'ignore si, en te parlant, j'ai prononcé +le mot de _divorce_, dont elle m'attribue la préméditation. Je suis +certain de n'avoir envisagé cette éventualité que dans le cas où, +foulant aux pieds l'opinion, elle me mettrait dans l'alternative ou de +contraindre sa liberté, ou de la lui rendre entière. Je ne peux pas +hésiter entre ces deux partis. L'esprit de la législation que j'ai +reconnue en l'épousant prononce dans le sens d'une liberté réciproque, +quand une incompatibilité éprouvée et constatée de part et d'autre est +arrivée à compromettre la dignité du lien conjugal et l'avenir des +enfants. Jamais, quoi qu'il arrive, je n'invoquerai contre celle que +j'avais choisie, et que j'ai beaucoup aimée, le prétexte de son +infidélité. Grâce à l'esprit de la réforme, nous ne sommes pas condamnés +à nous nuire mutuellement pour nous dégager. D'autres motifs +suffiraient; mais nous n'en sommes pas là, et je n'ai point encore de +motifs assez évidents pour exiger qu'_elle_ se prête à une rupture +légale. + +»Elle a cru pourtant, dans un moment d'irritation, me donner ce motif en +m'écrivant qu'elle comptait se remarier. Je ne suis pas homme à profiter +d'une heure de dépit; j'attendrai une insistance calme et réfléchie. + +»Mais probablement elle tient à savoir si je désire le résultat qu'elle +provoque, et si j'ai aspiré pour mon compte à la liberté de contracter +un nouveau lien. Elle tient à le savoir pour rassurer sa conscience ou +satisfaire sa fierté. Je lui dois donc la vérité. Je n'ai jamais eu la +pensée d'un second mariage, et, si je l'avais eue, je regarderais comme +une lâcheté de ne l'avoir pas sacrifiée au devoir de respecter, dans +toute la limite du possible, la sincérité de mon premier serment. + +»Cette limite du possible, c'est le cas où madame de V... afficherait +ses nouvelles relations. C'est aussi le cas où elle me réclamerait de +sang-froid, et après mûre délibération, le droit de contracter de +nouveaux engagements. + +»Je ne ferai donc rien pour agiter son existence actuelle et pour porter +à l'extrême des résolutions que je n'ai pas le droit de croire sans +appel. Je ne rechercherai et n'accepterai aucun pourparler avec la +personne qui m'a offert de se présenter devant moi. Je ne prévois pas, +de ce côté-là plus que de l'autre, des garanties d'association bien +durable, mais je n'en serai juge qu'après un temps d'épreuve et +d'attente. + +»Si on ne m'appelle pas, d'ici à un mois, devant un tribunal compétent à +prononcer le divorce, je m'absenterai pour un temps dont je n'ai pas à +fixer le terme. A mon retour, je serai moi-même le juge de cette +question délicate et grave qui nous occupe, et j'aviserai, mais sans +sortir des principes de conduite que je viens d'exposer. + +»Fais savoir aussi à madame de V... qu'elle pourra faire toucher à la +banque de Moserwald et compagnie la rente de cinquante mille francs qui +lui était précédemment servie, et dont elle-même avait fixé le chiffre. +S'il lui convient d'habiter Valvèdre ou ma maison de Genève en l'absence +de toute relation compromettante pour elle, dis-lui que je n'y vois +aucun inconvénient; dis-lui même que mon désir serait de la voir arriver +ici pendant le peu de jours que j'ai encore à y passer. Je n'ai pas +d'orgueil, ou du moins je n'en mets pas dans mes rapports avec elle. +J'ai dû longtemps éviter des explications qui n'auraient servi qu'à +l'irriter et à la faire souffrir. A présent que la glace est rompue, je +ne me crois susceptible d'être atteint par aucun ridicule, si elle veut +entendre ce que j'ai désormais à lui dire. Il ne sera pas question du +passé, je lui parlerai comme un père qui n'espère pas convaincre, mais +qui désire attendrir. Complétement désintéressé dans ma propre cause, +puisque par le fait, et sans qu'il soit besoin de solennité, nous nous +séparons, je sens que j'ai encore besoin, moi, de laisser sa vie, non +pas heureuse, elle ne le peut être, mais aussi acceptable que possible +pour elle-même. Elle pourrait encore goûter quelque joie intime dans la +gloire de sacrifier la fantaisie et ses redoutables conséquences à +l'avenir de ses enfants et à sa propre considération, à l'affection de +ta famille, au fidèle dévouement de Paule, au respect de tous les gens +sérieux... Si elle veut m'entendre, elle retrouvera l'ami toujours +indulgent et jamais importun qu'elle connaît bien malgré ses habitudes +de méprise... Si elle ne le veut pas, mon devoir est rempli, et je +m'éloignerai, sinon rassuré sur son compte, du moins en paix avec +moi-même.» + +La bonté comique de Moserwald m'avait fait sourire, la rudesse chagrine +et railleuse d'Obernay m'avait courroucé, la généreuse douceur de +Valvèdre m'écrasa. Je me sentis si petit devant lui, que j'éprouvai un +moment de terreur et de honte avant de faire lire à sa femme cette +requête à la fois humble et digne; mais je n'avais pas le droit de m'y +refuser, et je la lui envoyai par Bianca, qui était venue nous rejoindre +à Paris. + +Je ne voulais pas être témoin de l'effet de cette lecture sur Alida. +J'avais appris à redouter l'imprévu de ses émotions et à en ménager le +contre-coup sur moi-même. Depuis huit jours de tête-à-tête, nous avions, +par un miracle de la volonté la plus tendue qui fut jamais, réussi à +nous maintenir au diapason de la confiance héroïque. Nous voulions +croire l'un à l'autre, nous voulions vaincre la destinée, être plus +forts que nous-mêmes, donner un démenti aux sombres prévisions de ceux +qui nous avaient jugés si défavorablement. Comme deux oiseaux blessés, +nous nous pressions l'un contre l'autre pour cacher le sang qui eût +révélé nos traces. + +Alida fut grande en ce moment. Elle vint me trouver. Elle souriait, elle +était belle comme l'ange du naufrage qui soutient et dirige le navire en +détresse. + +--Tu n'as pas tout lu, me dit-elle; voici des lettres qu'on avait +remises à Bianca pour moi au moment où elle a quitté Genève. Je te les +avais cachées; je veux que tu les connaisses. + +La première de ces lettres était de Juste de Valvèdre. + +«Ma soeur, disait-elle, où êtes-vous donc? Cette amie polonaise a quitté +Vevay; elle est donc guérie? Elle va en Italie et vous l'y suivez +précipitamment, sans dire adieu à personne! Il s'agit donc d'un grand +service à lui rendre, d'un grand secours à lui porter? Ceci ne me +regarde pas, direz-vous; mais me permettrez-vous de vous dire que je +suis inquiète de vous, de votre santé altérée depuis quelque temps, de +l'air agité d'Obernay, de l'air abattu de mon frère, de l'air mystérieux +de Bianca? Elle n'a pas du tout l'air d'aller en Italie... Chère, je ne +vous fais pas de questions, vous m'en avez dénié le droit, prenant ma +sollicitude pour une vaine curiosité. Ah! ma soeur, vous ne m'avez +jamais comprise; vous n'avez pas voulu lire dans mon coeur, et je n'ai +pas su vous le révéler. Je suis une vieille fille gauche, tantôt brusque +et tantôt craintive. Vous aviez raison de ne pas me trouver aimable, +mais vous avez eu tort de croire que je n'étais pas aimante et que je ne +vous aimais pas! + +»Alida, revenez, ou, si vous êtes encore près de nous, ne partez pas! +Mille dangers environnent une femme séduisante. Il n'y a de force et de +sécurité qu'au sein de la famille. La vôtre vous semble quelquefois trop +grave, nous le savons, nous essayerons de nous corriger... Et puis c'est +peut-être moi qui vous déplais le plus... Eh bien, je m'éloignerai, s'il +le faut. Vous m'avez reproché de me placer entre vous et vos enfants et +d'accaparer leur affection. Ah! prenez ma place, ne les quittez pas, et +vous ne me reverrez plus; mais non, vous avez du coeur, et de tels +dépits ne sont pas dignes de vous. Vous n'avez jamais pu croire que je +vous haïssais, moi qui donnerais ma vie pour votre bonheur et qui vous +demande pardon à genoux, si j'ai eu envers vous quelques moments +d'injustice ou d'impatience. Revenez, revenez! Edmond a beaucoup pleuré +après votre départ, si peu prévu. Paolino a une idée fantasque, c'est +que vous êtes dans le jardin qui est auprès du leur: il prétend qu'il +vous y a vue un jour, et on ne peut l'empêcher de grimper au treillage +pour regarder derrière le mur où il vous a rêvée, où il vous attend +encore. Paule, qui vous aime tant, a beaucoup de chagrin; son mari en +est jaloux. Adélaïde, qui me voit vous écrire, veut vous dire quelques +mots. Elle vous dit, comme moi, qu'il faut croire en nous et ne pas nous +abandonner.» + +La lettre d'Adélaïde, plus timide et moins tendre, était plus touchante +encore dans sa candeur. + +«Chère madame, + +»Vous êtes partie si vite, que je n'ai pas pu vous adresser une grave +question. Faut-il garnir les chemises de _ces messieurs_ (Edmond et +Paul) avec de la dentelle, avec de la broderie ou avec un ourlet? Moi, +j'étais pour les cols et manchettes bien fermes, bien blancs et tout +unis; mais je crois vous avoir entendu dire que cela ressemblait trop à +du papier et encadrait trop sèchement ces aimables et chères petites +figures rondes. Rosa, qui donne toujours son avis, surtout quand on ne +le lui demande pas, veut de la dentelle. Paule est pour la broderie; +mais moi, remarquez, je vous en prie, comme je suis judicieuse, je +prétends que c'est avant tout à leur petite maman que ces minois doivent +plaire, et qu'elle a, d'ailleurs, mille fois plus de goût que de simples +Génevoises de notre espèce. Donc, répondez vite, chère madame. On est +d'accord pour désirer de vous complaire et de vous obéir en tout. Vous +avez emporté un morceau de notre coeur, et cela sans crier gare. C'est +mal à vous de ne pas nous avoir donné le temps de baiser vos belles +mains et de vous dire ce que je vous dis ici: Guérissez votre amie, ne +vous fatiguez pas trop et revenez vite, car je suis au bout de mes +histoires pour faire prendre patience à Edmond et pour endormir Paolino. +Paule vous écrit. Mon père et ma mère vous offrent leurs plus affectueux +compliments, et Rosa veut que je vous dise qu'elle a bien soin du gros +myrte que vous aimez, et dont elle veut mettre une fleur dans ma lettre +avec un baiser pour vous.» + +--Quelle confiance en mon retour! dit Alida quand j'eus fini de lire, et +quel contraste entre les préoccupations de cette heureuse enfant et les +éclairs de notre Sinaï! Eh bien, qu'as-tu, toi? manques-tu de courage? +Ne vois-tu pas que plus il m'en faut, plus il m'en vient? Tu dois +trouver que j'ai été bien injuste envers mon mari, envers la soeur aînée +et envers cette innocente Adélaïde! Trouve, va! tu ne me feras pas plus +de reproches que je ne m'en fais! J'ai douté de ces coeurs excellents et +purs, je les ai niés pour m'étourdir sur le crime de mon amour! Eh bien, +à présent que j'ouvre les yeux et que je vois quels amis je t'ai +sacrifiés, je me réconcilie avec ma faute, et je me relève de mon +humiliation. Je suis contente de me dire que tu ne m'as pas ramassée +comme un oiseau chassé du nid et jugé indigne d'y reprendre sa place. Tu +n'en as pas moins eu tout le mérite de la pitié, et tu as trouvé dans +ton coeur généreux la force de me recueillir, un jour que je me croyais +avilie et que tu m'avais vu fouler aux pieds. Mais, aujourd'hui, voilà +Valvèdre qui se récracte et qui m'appelle, voilà Juste qui me tend les +bras en s'agenouillant devant moi, et la douce Adélaïde qui me montre +mes enfants en me disant qu'ils m'attendent et me pleurent! Je puis +retourner auprès d'eux et y vivre indépendante, servie, caressée, +remerciée, pardonnée, bénie! A présent, tu es libre, cher ange; tu peux +me quitter sans remords et sans inquiétude; tu n'as rien gaté, rien +détruit dans ma vie. Au contraire, ce mari très-sage, ces amis +très-craintifs du _qu'en dira-t-on_ me ménageront d'autant plus qu'ils +m'ont vue prête à tout rompre. Tu le vois, nous pouvons nous quitter +sans qu'on raille nos éphémères amours. Henri lui-même, ce Génevois +mal-appris, me fera amende honorable s'il me voit renoncer +volontairement à ce qu'il appelle mon caprice. Eh bien, que veux-tu +faire? Réponds! réponds donc! à quoi songes-tu? + +Il est des moments dans les plus fatales destinées où la Providence nous +tend la planche de salut et semble nous dire: «Prends-la, ou tu es +perdu.» J'entendais cette voix mystérieuse au-dessus de l'abîme; mais le +vertige de l'abîme fut plus fort et m'entraîna. + +--Alida, m'écriai-je, tu ne me fais pas cette offre-là pour que je +l'accepte? Tu ne le désires pas, tu n'y comptes pas, n'est-il pas vrai? + +--Tu m'as comprise, répondit-elle en se mettant à genoux devant moi, les +mains dans mes mains et comme dans l'attitude du serment. Je +t'appartiens, et le reste du monde ne m'est rien! Tu es tout pour moi: +mon père et ma mère qui m'ont quittée, mon mari que je quitte, et mes +amis qui vont me maudire, et mes enfants qui vont m'oublier. «Tu es mes +frères et mes soeurs, comme dit le poëte, et Ilion, ma patrie que j'ai +perdue!» Non! je ne reviendrai plus sur mes pas, et, puisqu'il est dans +ma destinée de mal comprendre les devoirs de la famille et de la +société, au moins j'aurai consacré ma destinée a l'amour! N'est-ce donc +rien, et celui qui me l'inspire ne s'en contentera-t-il pas? Si cela +est, si pour toi je suis la première des femmes, que m'importe d'être la +dernière aux yeux de tous les autres? Si mes torts envers eux me sont +des mérites auprès de toi, de quoi aurais-je a me plaindre? Si l'on +souffre là-bas et si je souffre de faire souffrir, j'en suis fière, +c'est une expiation de ces fautes passées que tu me reprochais, c'est ma +palme de marytre que je dépose à tes pieds. + +Une seule chose peut m'excuser d'avoir accepté le sacrifice de cette +femme passionnée, c'est la passion qu'elle m'inspira dès ce moment, et +qui ne fut plus ébranlée un seul jour. Certes, je suis bien assez +coupable sans ajouter au fardeau de ma conscience. Ma fuite avec elle +fut une mauvaise inspiration, une lâche audace, une vengeance, ou du +moins une réaction aveugle de mon orgueil froissé. Meilleure que moi, +Alida avait pris mon dévouement au sérieux, et, si sa foi en moi fut un +accès de fièvre, la fièvre dura et consuma le reste de sa vie. En moi, +la flamme fut souvent agitée et comme battue du vent; mais elle ne +s'éteignit plus. Et ce ne fut plus la vanité seule qui me soutint, ce +fut aussi la reconnaissance et l'affection. + +Dès lors il se fit une sorte de calme dans notre vie, calme trompeur et +qui cachait bien des angoisses toujours renaissantes; mais l'idée de +nous raviser et de nous séparer ne fut jamais remise en question. + +Nous prîmes aussi, ce jour-là, de bonnes résolutions, eu égard à notre +position désespérée. Nous fîmes de la prudence avec notre témérité, de +la sagesse avec notre délire. Je renonçai à mon hostilité contre +Valvèdre, Alida à ses plaintes contre lui. Elle n'en parla plus qu'à de +rares intervalles, d'un ton doux et triste, comme elle parlait de ses +enfants. Nous renonçâmes aux rêves de libre triomphe qui nous avaient +souri, et nous prîmes de grands soins pour cacher notre résidence à +Paris et notre intimité. Alida prit la peine de s'expliquer avec son +mari dans une lettre qu'elle écrivait à Juste, comme Valvèdre s'était +expliqué avec elle dans sa lettre à Obernay. Elle persista dans son +projet de divorce; mais elle promit de mener une existence si +mystérieuse, que nul ne pourrait se porter son accusateur devant +Valvèdre. + +«Je sais bien, disait-elle, que mon absence prolongée, mon domicile +inconnu, ma disparition inexpliquée pourront faire naître des soupçons, +et qu'il vaudrait mieux que la femme de César ne fût pas soupçonnée; +mais, puisque César ne veut pas répudier brutalement sa femme, et qu'il +s'agit pour tous deux de se quitter sans reproche amer, celle-ci +ménagera les apparences et n'aflichera pas son futur changement de nom. +Elle le cachera au contraire; elle ne verra aucune personne qui pourrait +le deviner et le trahir; elle sera morte pour le monde pendant plusieurs +années, s'il le faut, et il ne tiendra qu'à vous de dire qu'elle est +réellement dans un couvent, car elle vivra sous un voile et derrière +d'épais rideaux. Si ce n'est pas là tout ce que souhaite et conseille +César, c'est du moins tout ce qu'il peut exiger, lui qui ne s'est jamais +couronné despote, et qui n'a pas plus tué la liberté dans l'hyménée +qu'il ne veut la tuer dans le monde. + +»Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser à l'entretien qu'il me +demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de résister à +son influence ne me fît pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour +qu'aucune considération humaine pût ébranler ma résolution.» + +Elle finissait, après avoir, à son tour, demandé pardon à sa belle-soeur +de ses injustices et de ses préventions, en lui signifiant qu'elle ne +voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il pût être. + +Quand elle écrivit à ses enfants, à Paule et à Adélaïde, elle pleura au +point qu'elle trempa de larmes un billet à cette dernière où elle +réglait, avec une gravité enjouée, la grande question des cols de +chemise. Elle fut forcée de le recommencer, faisant de généreux et naïfs +efforts pour me cacher le déchirement de ses entrailles. Je me jetai à +ses genoux, je la suppliai de partir avec moi pour Genève. Je +t'accompagnerai jusqu'à la frontière, lui dis-je, ou je me cacherai dans +la maison de campagne de Moserwald. Tu passeras trois jours, huit jours +si tu veux, avec tes enfants, et nous nous sauverons de nouveau; puis, +quand tu sentiras le besoin de les embrasser encore, nous repartirons +pour Genève. C'est absolument la vie que tu aurais menée, si tu étais +retournée à Valvèdre. Tu aurais été les voir deux ou trois fois par an. +Ne pleure donc plus, ou ne me cache pas tes larmes. J'avoue que je suis +content de te voir pleurer, parce que, chaque jour, je découvre que tu +ne mérites pas les reproches qu'on t'adressait, et que tu es une aussi +tendre mère qu'une amante loyale; mais je ne veux pas que tu pleures +trop longtemps quand je peux d'un mot sécher tes beaux yeux. Viens, +viens! partons! Ne recommence pas tes lettres. Tu vas revoir tes amis, +tes fils, tes soeurs, et _Ilion_ que tu m'as sacrifiée, mais que tu n'as +pas perdue! + +Elle refusa, sans vouloir s'expliquer sur la cause de son refus. Enfin, +pressée de questions, elle me dit: + +--Mon pauvre enfant, je ne t'ai pas demandé avec quoi nous vivions et où +tu trouvais de l'argent. Tu as dû engager ton avenir, escompter le +produit de tes futurs succès... Ne me le dis pas, va, je sais bien que +tu as fait pour moi quelque grand sacrifice ou quelque grande +imprudence, et je trouve cela tout simple venant de toi: mais je ne dois +pas, pour mes satisfactions personnelles, abuser de ton dévouement. Non, +je ne le veux pas, n'insiste pas, ne m'ôte pas le seul mérite que j'aie +pour m'acquitter envers toi. Il faut que je souffre, vois-tu; cela m'est +bon, c'est là ce qui me purifie. L'amour serait vraiment trop facile, si +on pouvait se donner à lui sans briser avec ses autres devoirs. Il n'en +est pas ainsi, et Valvèdre, s'il m'écoutait, dirait que je proclame un +blasphème ou un sophisme, lui qui ne comprenait pas que ce qu'il +appelait une oisiveté coupable pût être l'idéal dévouement que +j'exigeais de lui; mais, selon moi, le sophisme est de croire que la +passion ne soit pas l'immolation des choses les plus chères et les plus +sacrées, et voilà pourquoi je veux que tu me laisses venir à toi, +dépouillée de tout autre bonheur que toi-même... + +Oui, je le crois aujourd'hui, moi aussi, que l'infortunée Alida +proclamait un effrayant sophisme, que Valvèdre avait raison contre elle, +que le devoir accompli rend l'amour plus fervent, et que lui seul le +rend durable, tandis que le remords dessèche ou tue; mais, dans le +triomphe de la passion, dans l'ivresse de la reconnaissance, j'écoutais +Alida comme l'oracle des divins mystères, comme la prêtresse du dieu +véritable, et je partageais son rêve immense, son aspiration vers +l'impossible. Je me disais aussi qu'il n'y a pas qu'une seule route pour +s'élever vers le vrai; que, si la perfection semble être dans la +religion du droit et dans les sanctifiantes vertus de la famille, il y a +un lieu de refuge, une oasis, un temple nouveau pour ceux dont la +fatalité a renversé les autels et les foyers; que ce droit d'asile sur +les hauteurs, ce n'était pas la froide abstinence, la mort volontaire, +mais le vivifiant amour. Transfuges de la société, nous pouvions encore +bâtir un tabernacle dans le désert et servir la cause sublime de +l'idéal. N'étions-nous pas des anges en comparaison de ces viveurs +grossiers qui se dépravent dans l'abus de la vie positive? Alida, +brisant toute son existence pour me suivre, n'était-elle point digne +d'une tendre et respectueuse pitié? Moi-même, acceptant avec énergie son +passé douteux et le déshonneur qu'elle bravait, n'étais-je pas un homme +plus délicat et plus noble que celui qui cherche dans la débauche ou +dans la cupidité l'oubli de son rêve et le débarras de son orgueil? + +Mais l'opinion, jalouse de maintenir l'ordre établi, ne veut pas qu'on +s'isole d'elle, et elle se montre plus tolérante pour ceux qui se +donnent au vice facile, au travers répandu, que pour ceux qui se +recueillent et cherchent des mérites qu'elle n'a pas consacrés. Elle est +inexorable pour qui ne lui demande rien, pour les amants qui ne veulent +pas de son pardon, pour les penseurs qui, dans leur entretien avec Dieu, +ne veulent pas la consulter. + +Nous entrions donc, Alida et moi, non pas seulement dans la solitude du +fait, mais dans celle du sentiment et de l'idée. Restait à savoir si +nous étions assez forts pour cette lutte effroyable. + +Nous nous fimes cette illusion, et, tant qu'elle dura, elle nous +soutint; mais il faut, ou une grande valeur intellectuelle, ou une +grande expérience de la vie pour demeurer ainsi, sans ennui et sans +effroi, dans une île déserte. L'effroi fut mon tourment, l'ennui fut le +ver rongeur de ma compagne infortunée. Elle avait fait les démarches +nécessaires pour obtenir la dissolution de son mariage. Valvèdre n'y +avait pas fait opposition; mais il était parti pour un long voyage, +disait-on, sans présenter sa propre demande au tribunal compétent. +Évidemment, il voulait forcer sa femme à réfléchir longtemps avant de se +lier à moi, et, son absence pouvant se prolonger indéfiniment, l'épreuve +du temps exigé par la législation étrangère menaçait ma passion d'une +attente au-dessus de mes forces. Est-ce là ce que voulait cet homme +étrange, ce mystérieux philosophe? Comptait-il sur la chasteté de sa +femme au point de lui laisser courir les dangers de mon impatience, ou +préférait-il la savoir complètement infidèle, et, par là, préservée de +la durée de ma passion? Évidemment, il me dédaignait fort, et j'étais +forcé de le lui pardonner, en reconnaissant qu'il n'avait d'autre +préoccupation que celle d'adoucir la mauvaise destinée d'Alida. + +Cette pauvre femme, voyant des retards infinis à notre union, vainquit +tous ses scrupules et se montra magnanime. Elle m'offrit son amour sans +restrictions, et, vaincu par mes transports, je faillis l'accepter; mais +je vis quel sacrifice elle s'imposait et avec quelle terreur elle +bravait ce qu'elle croyait être le dernier mot de l'amour. Je savais les +fantômes que pouvaient lui créer sa sombre imagination et la pensée de +sa déchéance, car elle était fière de n'avoir jamais trahi _la lettre de +ses serments_; c'est ainsi qu'elle s'exprimait quand mon inquiète et +jalouse curiosité l'interrogeait sur le passé. Elle croyait aussi que le +désir est chez l'homme le seul aliment de l'amour, et par le fait elle +craignait le mariage autant que l'adultère. + +--Si Valvèdre n'eût pas été mon mari, disait-elle souvent, il n'eût pas +songé à me négliger pour la science: il serait encore à mes pieds! + +Cette fausse notion, aussi fausse à l'égard de Valvèdre qu'au mien, +était difficile à détruire chez une femme de trente ans, indocile à +toute modification, et je ne voulus pas d'un bonheur trempé de ses +larmes. Je la connaissais assez désormais pour savoir qu'elle ne +subissait aucune influence, qu'aucune persuasion n'avait prise sur elle, +et que, pour la trouver toujours enthousiaste, il fallait la laisser à +sa propre initiative. Il était en son pouvoir de se sacrifier, mais non +de ne pas regretter le sacrifice, peut-être, hélas! à toutes les heures +de sa vie. + +J'étais là dans le vrai, et, quand je repoussai le bonheur, fier de +pouvoir dire que j'avais une force surhumaine, je vis, au redoublement +de son affection, que je l'avais bien comprise. J'ignore si j'eusse +remporté longtemps cette victoire sur moi-même; des circonstances +alarmantes me forcèrent à changer de préoccupations. + + + +IX + + +Depuis trois mois, nous vivions cachés dans une de ces rues aérées et +silencieuses qui, à cette époque, avoisinaient le jardin du Luxembourg. +Nous nous y promenions dans la journée, Alida toujours enveloppée et +voilée avec le plus grand soin, moi ne la quittant jamais que pour +m'occuper de son bien-être et de sa sûreté. Je n'avais renoué aucune des +relations, assez rares d'ailleurs, que j'avais eues à Paris. Je n'avais +fait aucune visite; quand il m'était arrivé d'apercevoir dans la rue une +figure de connaissance, je l'avais évitée en changeant de trottoir et en +détournant la tête; j'avais même acquis à cet égard la prévoyance et la +présence d'esprit d'un sauvage dans les bois, ou d'un forçat évadé sous +les yeux de la police. + +Le soir, je la conduisais quelquefois aux divers théâtres, dans une de +ces loges d'en bas où l'on n'est pas vu. Durant les beaux jours de +l'automne, je la menai souvent à la campagne, cherchant avec elle ces +endroits solitaires que, même aux environs de Paris, les amants savent +toujours trouver. + +Sa santé n'avait donc pas souffert du changement de ses habitudes, ni du +manque de distractions; mais, quand vint l'hiver, le noir et mortel +hiver des grandes villes du Nord, je vis sa figure s'altérer +brusquement. Une toux sèche et fréquente, dont elle ne voulait pas +s'occuper, disant qu'elle y était sujette tous les ans à pareille +époque, m'inquiéta cependant assez pour que je la fisse consentir à voir +un médecin. Après l'avoir examinée, le médecin lui dit en souriant +qu'elle n'avait rien; mais il ajouta pour moi seul en sortant: + +--Madame votre soeur (je m'étais donné pour son frère) n'a rien de bien +grave jusqu'à présent; mais c'est une organisation fragile, je vous en +avertis. Le système nerveux prédomine trop. Paris ne lui vaut rien. Il +lui faudrait un climat égal, non pas Hyères ou Nice, mais la Sicile ou +Alger. + +Je n'eus plus dès lors qu'une pensée, celle d'arracher ma compagne à la +pernicieuse influence d'un climat maudit. J'avais déjà dépensé, pour lui +procurer une existence conforme à ses goûts et à ses besoins, la moitié +de la somme empruntée à Moserwald. Celui-ci m'écrivait en vain qu'il +avait en caisse des fonds déposés par l'ordre de M. de Valvèdre pour sa +femme: ni elle ni moi ne voulions les recevoir. + +Je m'informai des dépenses à faire pour un voyage dans les régions +méridionales. Les _Guides_ imprimés promettaient merveille sous le +rapport de l'économie; mais Moserwald m'écrivait: + +«Pour une femme délicate et habituée à toutes ses aises, n'espérez pas +vivre dans ces pays-là, où tout ce qui n'est pas le strict nécessaire +est rare et coûteux, à moins de trois mille francs par mois. Ce sera +très-peu, trop peu si vous manquez d'ordre; mais ne vous inquiétez de +rien, et partez vite, si _elle_ est malade. Cela doit lever tous vos +scrupules, et, si vous poussez la folie jusqu'à refuser la pension du +mari, le pauvre Nephtali est toujours là avec tout ce qu'il possède, à +votre service, et trop heureux si vous acceptez!» + +J'étais décidé à prendre ce dernier parti aussitôt qu'il deviendrait +nécessaire. J'avais encore un avenir de vingt mille francs à aliéner, et +j'espérais travailler durant le voyage, quand je verrais Alida rétablie. + +De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce récit tout personnel +de ma vie intime. Je m'occupai de l'établissement de ma compagne dans +une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local +des plus humbles, comme j'avais fait à Paris, pour ôter tout prétexte à +la malignité du voisinage. Je fus bientôt rassuré. La toux disparut; +mais, peu après, je fus alarmé de nouveau. Alida n'était pas phthisique, +elle était épuisée par une surexcitation d'esprit sans relâche. Le +médecin français que je consultai n'avait pas d'opinion arrêtée sur son +compte. Tous les organes de la vie étaient tour à tour menacés, tour à +tour guéris, et tour à tour envahis de nouveau par une débilitation +subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand rôle, que la science +pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de +certains jours, elle se croyait et se sentait guérie. Le lendemain, elle +retombait accablée d'un mal vague et profond qui me désespérait. + +La cause! elle était dans les profondeurs de l'âme. Cette âme-là ne +pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui était sujet +d'appréhension funeste ou d'espérance insensée. Le moindre souffle du +vent la faisait tressaillir, et, si je n'étais pas auprès d'elle à ce +moment-là, elle croyait avoir entendu mes cris, le suprême appel de mon +agonie. Elle haïssait la campagne, elle s'y était toujours déplu. Sous +le ciel imposant de l'Afrique, en présence d'une nature peu soumise +encore à la civilisation européenne, tout lui semblait sauvage et +terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui, à cette époque, se +faisait encore entendre autour des lieux habités, la faisait trembler +comme une pauvre feuille, et aucune condition de sécurité ne pouvait lui +procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres +dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants +venant la voir, et elle s'élançait ravie, folle, bientôt désespérée en +regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte. + +Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se +déplaisait à ***, je la ramenai à Alger, au risque de n'y pouvoir garder +l'incognito. A Alger, elle fut écrasée par le climat. Le printemps, déjà +un été dans ces régions chaudes, nous chassa vers la Sicile, où, près de +la mer, à mi-côte des montagnes, j'espérais trouver pour elle un air +tiède et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveauté +des choses, et bientôt je la vis dépérir encore plus rapidement. + +--Tiens, me dit-elle, dans un accès d'abattement invincible, je vois +bien que je me meurs! + +Et, mettant ses mains pâles et amaigries sur ma bouche: + +--Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaieté te coûte, et +que, la nuit, seul avec la certitude inévitable, tu pleures ton rire! +Pauvre cher enfant, je suis un fléau dans ta vie et un fardeau pour +moi-même. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien +vite. + +--Ce n'est pas la maladie, lui répondis-je navré de sa clairvoyance, +c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voilà pourquoi je ris de tes +maux physiques prétendus incurables, tandis que je pleure de tes +souffrances morales. Pauvre chère âme, que puis-je donc faire pour toi? + +--Une seule et dernière chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes +enfants avant de mourir. + +--Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'écriai-je. + +Et je feignis de tout préparer pour le départ; mais, au milieu de ces +préparatifs, je tombais brisé de découragement. Avait-elle la force de +retourner à Genève? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur +s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais écrit à Moserwald +de m'en prêter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi. +Il n'avait pas répondu: était-il malade ou absent? était-il mort ou +ruiné? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource suprême nous +manquait? + +J'avais fait d'héroïques efforts pour travailler, mais je n'avais pu +rien continuer, rien compléter. Alida, malade d'esprit autant que de +corps, ne me laissait pas un moment de calme. Elle ne pouvait supporter +la solitude. Elle me poussait au travail; mais, quand j'étais sorti de +sa chambre, elle divaguait, et Bianca venait me chercher bien vite. + +J'avais essayé de travailler auprès d'elle, c'était tout aussi +impossible. J'avais toujours les yeux sur les siens, tremblant quand je +les voyais briller de fièvre ou se fixer, éteints, comme si la mort +l'eût déjà saisie. D'ailleurs, j'avais bien reconnu une terrible vérité: +c'est que ma plume, au point de vue lucratif, était pour le moment, pour +toujours peut-être, improductive. Elle eût pu me nourrir très-humblement +si j'eusse été seul; mais il me fallait trois mille francs par mois... +Moserwald n'avait rien exagéré. + +Après avoir épuisé tous les mensonges imaginables pour faire prendre +patience à ma malheureuse amie, il me fallut lui avouer que j'attendais +une lettre de crédit de Moserwald pour être à même de la conduire en +France. Je lui cachai que j'attendais cette lettre depuis si longtemps +déjà, que je n'osais plus l'espérer. Je m'étais décidé à l'horrible +humiliation d'écrire ma détresse à Obernay. Lui aussi était-il absent? +Mais sans doute il allait répondre. Le temps de l'espoir n'était pas +épuisé de ce côté-là. Dans le doute, je surmontai la douleur de demander +à mes parents un sacrifice: quelques jours de patience, et une réponse +quelconque allait arriver. Je suppliai Alida de ne prendre aucune +inquiétude. + +Elle eut, ce jour-là, son dernier courage. Elle sourit de ce sourire +déchirant que je ne comprenais que trop. Elle me dit qu'elle était +tranquille et qu'elle était, d'ailleurs, résignée à accepter les dons de +son mari comme un prêt que je serais certainement à même de lui faire +rembourser plus tard. Elle ménageait ainsi ma fierté; elle m'embrassa et +s'endormit ou feignit de s'endormir. + +Je me retirai dans la chambre voisine. Depuis que je la voyais +s'éteindre, je ne quittais plus la maison qu'elle habitait. Au bout +d'une heure, je l'entendis qui causait avec Bianca. Cette fille, peu +scrupuleuse sur le chapitre de l'amour, mais d'un dévouement admirable +pour sa maîtresse, qui la maltraitait et la gâtait tour à tour, +s'efforçait en ce moment de la consoler et de lui persuader qu'elle +reverrait bientôt ses enfants. + +--Non, va! je ne les reverrai plus, répondit la pauvre malade: c'est là +le châtiment le plus cruel que Dieu pût m'infliger, et je sens que je le +mérite. + +--Prenez garde, madame, dit Bianca, votre découragement fait tant de mal +à ce pauvre jeune homme! + +--Il est donc là? + +--Mais je crois que oui, dit Bianca en s'approchant du seuil de l'autre +chambre. + +Je m'étais jeté par hasard sur un fauteuil à dossier fort élevé. Bianca, +ne me voyant pas, crut que j'étais sorti, et retourna auprès de sa +maîtresse en lui disant que j'allais certainement rentrer, et qu'il +fallait être calme. + +--Eh bien, quand tu l'entendras rentrer, dit Alida, tu me feras signe, +et je feindrai de dormir. Il se console et se rassure encore un peu +quand il s'imagine que j'ai dormi. Laisse-moi te parler, Bianchina; cela +me soulage, nous sommes si peu seules! Ah! ma pauvre enfant, toi-même, +tu ne sais pas ce que je souffre et quels remords me tuent! Depuis que +j'ai tout quitté pour ce bon Francis, mes yeux se sont ouverts, et je +suis devenue une autre femme. J'ai commencé à croire en Dieu et à +prendre peur; j'ai senti qu'il allait me punir et qu'il ne me +permettrait pas de vivre dans le mal. + +Bianca l'interrompit. + +--Vous ne faites point de mal, dit-elle; je n'ai jamais vu de femme +aussi vertueuse que vous! Et vous auriez tous les droits possibles +pourtant, avec un mari si égoïste et si indifférent!... + +--Tais-toi, tais-toi! reprit Alida avec une force fébrile; tu ne le +connais pas! tu n'es que depuis trois ans à mon service, tu ne l'as vu +que longtemps déjà après ma première infidélité de coeur et quand il ne +m'aimait plus. Je l'avais bien mérité!... Mais, jusqu'à ces derniers +temps, j'ai cru qu'il ne savait rien, qu'il n'avait rien daigné savoir, +et que, ne pouvant pas me juger indigne de lui, son coeur s'était retiré +de moi par lassitude. Je lui en voulais donc, et, sans songer à mes +torts, je m'irritais des siens. Mes torts! je n'y croyais pas; je disais +comme toi: «Je suis si vertueuse au fond! et j'ai un mari si +indifférent!» Sa douceur, sa politesse, sa libéralité, ses égards, je +les attribuais à un autre motif que la générosité. Ah! pourquoi ne +parlait-il pas? Un jour enfin... Tiens, c'est aujourd'hui le même jour +de l'année!... il y a un an... Je l'ai entendu parler de moi et je n'ai +pas compris, j'étais folle! Au lieu d'aller me jeter à ses pieds, je me +suis jetée dans les bras d'un autre, et j'ai cru faire une grande chose. +Ah! illusion, illusion! dans quels malheurs tu m'as précipitée! + +--Mon Dieu, reprit Bianca, vous regrettez donc votre mari à présent? +Vous n'aimez donc pas ce pauvre M. Francis? + +--Je ne peux pas regretter mon mari, dont je n'ai plus l'amour, et +j'aime Francis de toute mon âme, c'est-à-dire de tout ce qui m'est resté +de ma pauvre âme!... Mais, vois-tu, Bianca, toi qui es femme, tu dois +bien comprendre cela: on n'aime réellement qu'une fois! Tout ce qu'on +rêve ensuite, c'est l'équivalent d'un passé qui ne revient jamais. On +dit, on croit qu'on aime davantage, on voudrait tant se le persuader! On +ne ment pas, mais on sent que le coeur contredit la volonté. Ah! si tu +avais connu Valvèdre quand il m'aimait! Quelle vérité, quelle grandeur, +quel génie dans l'amour! Mais tu n'aurais pas compris, pauvre petite, +puisque je n'ai pas compris moi-même! Tout cela s'est éclairci pour moi +à distance, quand j'ai pu comparer, quand j'ai rencontré ces beaux +diseurs qui ne disent rien, ces coeurs enflammés qui ne sentent rien... + +--Comment! Francis lui-même?... + +--Francis, c'est autre chose: c'est un poëte, un vrai poëte peut-être, +un artiste à coup sûr. La raison lui manque, mais non le coeur ni +l'intelligence. Il a même quelque chose de Valvèdre, il a le sentiment +du devoir. Il y a manqué en m'enlevant au mien; il n'a pas les principes +de Valvèdre, mais il a de lui les grands instincts, les sublimes +dévouements. Cependant, Bianchina, il a beau faire, il ne m'aime pas, +lui, il ne peut pas m'aimer! Du moins, il ne m'aime pas comme il pourra +aimer un jour. Il avait rêvé une autre femme, plus jeune, plus douce, +plus instruite, plus capable de le rendre heureux, une femme comme +Adélaïde Obernay. Sais-tu qu'il devait, qu'il pouvait l'épouser, et que +c'est moi qui fus l'empêchement? Ah! je lui ai fait bien du mal, et j'ai +raison de mourir!... Mais il ne me le reproche pas, il voudrait me faire +vivre... Tu vois bien qu'il est grand, que j'ai raison de l'aimer... Tu +as l'air de croire que je me contredis... Non, non, je n'ai pas le +délire, jamais je n'ai vu si clair. Nous nous sommes monté la tête, lui +et moi; nous nous sommes brisés contre le sort, et à présent nous nous +pardonnons l'un à l'autre, nous nous estimons. Nous avons fait notre +possible pour nous aimer autant que nous le disions, autant que nous +nous l'étions promis..., et moi, pleurant Valvèdre quand même, lui, +regrettant Adélaïde malgré tout, nous allons nous donner le baiser +d'adieu suprême... Tiens, cela vaut mieux que l'avenir qui nous +attendait certainement, et je suis contente de mourir... + +En parlant ainsi, elle fondait en larmes. Bianca pleurait aussi, sans +rien trouver pour la consoler, et moi, j'étais paralysé par l'épouvante +et la douleur. Quoi! c'était là le dernier mot de cette passion funeste! +Alida mourait en pleurant son mari, et en disant: «L'_autre_ ne m'aime +pas!» Certes, en voulant l'amour d'une femme dont l'époux était sans +reproche, j'avais cédé à une mauvaise et coupable tentation, mais comme +j'étais puni! + +Je fis un suprême effort, le plus méritoire de ma vie peut-être: je +m'approchai de son lit, et, sans me plaindre de rien pour mon compte, je +réussis à la calmer. + +--Tout ce que tu viens de rêver, lui dis-je, c'est l'effet de la fièvre, +et tu ne le penses pas. D'ailleurs, tu le penserais, que je n'y voudrais +pas croire. Ne te contrains donc plus devant moi, dis tout ce que tu +voudras, c'est la maladie qui parle. Je sais qu'à d'autres heures tu +verras autrement mon coeur et le tien. Que tu croies en Dieu, que tu +rendes justice à Valvèdre, que tu te reproches de n'avoir pas compris un +mari qui n'avait que des vertus et qui savait peut-être aimer mieux que +tout le monde, c'est bien, j'y consens, et je le savais. Ne m'as-tu pas +dit cent fois que cette croyance et ce remords te faisaient du bien, et +que tu m'en offrais la souffrance comme un mérite et une réconciliation +avec toi-même? Oui, c'était bien, tu étais dans le vrai; mais pourquoi +perdrais-tu le fruit de ces bonnes inspirations? Pourquoi exciter ton +imagination pour t'ôter justement à toi-même le mérite du repentir et +pour m'arracher l'espérance de ta guérison? Tout est consommé. Valvèdre +a souffert, mais il est résigné depuis longtemps: il voyage, il oublie. +Tes enfants sont heureux, et tu vas les revoir; tes amis le pardonnent, +si tant est qu'ils aient quelque chose de personnel à te pardonner. Ta +réputation, si tant est qu'elle soit compromise par ton absence, peut +être réhabilitée, soit par ton retour, soit par notre union. Rends donc +justice à ta destinée et à ceux qui t'aiment. Moi, soumis à tout, je +serai pour toi ce que tu voudras, ton mari, ton amant ou ton frère. +Pourvu que je te sauve, je serai assez récompensé. Tu peux même penser +ce que tu as dit, ne pas croire au _second amour_, et ne m'accorder que +le reste d'une âme épuisée par le premier, je m'en contenterai. Je +vaincrai mon sot orgueil, je me dirai que c'est encore plus que je ne +mérite, et, si tu as envie de me parler du passé, nous en parlerons +ensemble. Je ne te demande qu'une chose: c'est de n'avoir pas de secrets +pour moi, ton enfant, ton ami, ton esclave; c'est de ne pas te combattre +et t'épuiser en douleurs cachées. Tu crois donc que je n'ai pas de +courage? Si, j'en ai, et pour toi j'en peux avoir jusqu'à l'héroïsme. Ne +me ménage donc pas, si cela te soulage un peu, et dis-moi que tu ne +m'aimes pas, pourvu que tu me dises ce qu'il faut faire et ce qu'il faut +être pour que tu m'aimes! + +Alida s'attendrit de ma résignation, mais elle n'avait plus la force de +se relever par l'enthousiasme. Elle colla ses lèvres sur mon front en +pleurant, comme un enfant, avec des cris et des sanglots; puis, écrasée +de fatigue, elle s'endormit enfin. + +Ces émotions la ranimèrent un instant; le lendemain, elle fut mieux, et +je vis renaître l'impatience du départ. C'est ce que je redoutais le +plus. + +Nous demeurions près de Palerme. Tous les jours, j'y allais en courant +pour voir s'il n'y avait rien pour moi à la poste. Ce jour-là fut un +jour d'espoir, un dernier rayon de soleil. Comme j'approchais de la +ville, je vis une voiture de louage qui en sortait et qui venait vers +moi au galop. Un avertissement mystérieux me cria dans l'âme que c'était +un secours qui m'arrivait. Je me jetai à tout hasard, comme un fou, à la +tête des chevaux. Un homme se pencha hors de la portière: c'était lui, +c'était Moserwald! + +Il me fit monter près de lui et donna l'ordre de continuer, car c'est +chez nous qu'il venait. Le trajet était si court, que nous échangeâmes à +la hâte les explications les plus pressées. Il avait reçu ma lettre, +avec celle que je lui envoyais pour Henri, à deux mois de date, par +suite d'un accident arrivé à son secrétaire, qui, blessé et gravement +malade, avait oublié de la lui remettre. Aussitôt que cet excellent +Moserwald avait connu ma situation, il avait jeté au feu ma demande +d'argent à Obernay, il avait pris la poste, il accourait; argent, aide, +affection, il m'apportait tout ce qui pouvait sauver Alida ou prolonger +sa vie. + +Je ne voulus pas qu'il la vît sans que j'eusse pris le temps de la +prévenir d'une rencontre amenée, à mon dire, par le hasard. On craint +toujours d'éclairer les malades sur l'inquiétude dont ils sont l'objet. +Je craignais aussi que le féroce préjugé d'Alida contre les juifs ne lui +fît accueillir froidement cet ami si sûr et si dévoué. + +Elle sourit de son sourire étrange, et ne fut pas dupe du motif qui +amenait Moserwald à Palerme; mais elle le reçut avec grâce, et je vis +bientôt que la distraction de voir un nouveau visage et le plaisir +d'entendre parler de sa famille lui faisaient quelque bien. Quand je pus +être seul avec Nephtali, je lui demandai son impression sur l'état où il +la trouvait. + +--Elle est perdue! me répondit-il; ne vous faites pas d'illusion. Il ne +s'agit plus que d'adoucir sa fin. + +Je me jetai dans ses bras et je pleurai amèrement: il y avait si +longtemps que je me contenais! + +--Écoutez, reprit-il quand il eut essuyé ses propres larmes, il faut, je +pense, avant tout, qu'elle ne voie pas son mari. + +--Son mari? où donc est-il? + +--A Naples, il la cherche. Quoiqu'un qui vous a aperçus quittant Alger +lui a dit que sa femme semblait mourante, et qu'on avait été forcé de la +porter pour la conduire au rivage. Il était alors à Rome, s'inquiétant +d'elle et s'informant dans tous les couvents, car sa soeur aînée lui +avait laissé croire qu'elle n'était pas avec vous et qu'elle s'était +mise réellement en retraite. + +--Mais vous avez donc vu Valvèdre à Naples? vous lui avez donc parlé? + +--Oui; il m'a été impossible de l'éviter. J'ai gardé votre secret malgré +ses douces prières et ses froides menaces. J'ai réussi ou j'ai cru avoir +réussi à lui échapper: il n'a pu me suivre; mais il est très-tenace et +très-fin, et, malheureusement, je suis très-connu. Il s'informera, il +découvrira aisément quelle direction j'ai prise. Il a certainement +deviné que j'allais vous rejoindre. Je ne serais pas étonné de le voir +arriver ici peu de jours après moi. Ne vous y trompez plus, il l'aime +encore, cette pauvre femme; il est encore jaloux... Malgré son air +tranquille, j'ai vu clair en lui. Il faut vous cacher, j'entends cacher +Alida plus loin de la ville, ou dans le port, sur quelque navire. J'en +ai là plus d'un à ma discrétion. J'ai beaucoup d'amis, c'est-à-dire +beaucoup d'obligés partout. + +--Eh bien, non, mon cher Nephtali, répondis-je; ce n'est pas là ce qu'il +faut faire, c'est tout le contraire: il faut que vous guettiez l'arrivée +de Valvèdre, et que vous me fassiez avertir dès qu'il abordera à +Palerme, afin que j'aille au-devant de lui. + +--Ah! vous voulez encore vous battre? Vous ne trouvez pas que la pauvre +femme ait assez souffert? + +--Je ne veux pas me battre, je veux conduire Valvèdre auprès de sa +femme; lui seul peut la sauver. + +--Comment? qu'est-ce à dire? elle le regrette donc? elle a donc à se +plaindre de vous? + +--Elle n'a pas à se plaindre de moi, Dieu merci! mais elle regrette sa +famille, voilà ce qui est certain. Valvèdre sera généreux, je le +connais. Jaloux ou non, il consolera, il fortifiera la pauvre âme +navrée! + +Moserwald retourna à Palerme et mit en observation sur le port les plus +affidés de ses gens; puis il revint occuper mon petit logement afin +d'être à portée de nous servir à toute heure. Il fut admirable de bonté, +de douceur et de prévenances. Je dois le dire et ne jamais l'oublier. + +Alida voulut le revoir et le remercier de son amitié pour moi. Elle ne +voulut pas avoir l'air un seul instant de soupçonner qu'il eût été ou +qu'il fût encore amoureux d'elle; mais, chose étrange et qui peint bien +cette femme puérile et charmante, elle eut avec lui un accès de +coquetterie au bord de la tombe. Elle se fit peindre les sourcils et les +joues par Bianca, et, couchée sur sa chaise longue, tout enveloppée de +fins tissus d'Alger, elle trôna encore une fois dans la langueur de sa +beauté expirante. + +Cela était cruel sans doute, car, si elle ne rallumait plus les désirs +de l'amour, elle s'emparait encore de l'imagination, et je vis Moserwald +frappé d'une douloureuse extase; mais Alida ne songeait point à cela: +elle suivait machinalement l'habitude de sa vie. Elle fut coquette +d'esprit autant que de visage. Elle encouragea notre hôte à lui raconter +les bruits de Genève, et, pleurant lorsqu'elle revenait à parler de ses +enfants, elle eut des accès de rire nerveux quand, avec sa bonhomie +railleuse, Moserwald lui retraça les ridicules de certains personnages +de son ancien milieu. + +En la voyant ainsi, Moserwald reprit de l'espérance. + +--La distraction lui est bonne, me disait-il au bout de deux jours: elle +se mourait d'ennui. Vous vous êtes imaginé qu'une femme du monde, +habituée à sa petite cour, pouvait s'épanouir dans le tête-à-tête, et +vous voyez qu'elle s'y est flétrie comme une fleur privée d'air et de +soleil. Vous êtes trop romanesque, mon enfant, je ne puis assez vous le +répéter. Ah! si c'était moi qu'elle eût voulu suivre! je l'aurais +promenée de fête en fête, je lui aurais fait un milieu nouveau. Avec de +l'argent, on fait tout ce qu'on veut! Elle a des goûts aristocratiques: +l'hôtel du juif serait devenu si luxueux et si agréable, que les plus +gros bonnets y fussent venus saluer la beauté reine des coeurs et la +richesse reine du monde! Et vous, vous n'avez pas voulu comprendre; vos +fiertés, vos cas de conscience, ont fait de votre intérieur une prison +cellulaire! Vous n'avez pas pu y travailler, et elle n'a pas pu y vivre. +Et que vous fallait-il pour qu'elle fût enivrée, pour qu'elle n'eût pas +le temps de se repentir et de regretter sa famille? De l'argent, rien +que de l'argent! Or, son mari lui en offrait, à elle, et vous, vous en +aviez, puisque j'en ai! + +--Ah! Moserwald, lui répondis-je, vous me faites bien du mal en pure +perte! Je ne pouvais pas agir comme vous pensez, et, quand je l'aurais +pu, ne voyez-vous pas qu'il est trop tard? + +--Non, peut-être que non! Qui sait? je lui apporte peut-être la vie, +moi, le gros juif si prosaïque! Avant-hier, je l'ai cru au moment +d'expirer sous mes yeux; aujourd'hui, elle m'apparaît comme ressuscitée. +Qu'elle se soutienne encore ainsi quelques jours, et nous l'emmenons, +nous l'entourons de douceurs et d'amusements. J'y dépenserai des +millions s'il le faut, mais nous la sauverons! + +En ce moment, Bianca vint m'appeler en criant que sa maîtresse était +morte. Nous nous précipitâmes dans sa chambre. Elle respirait, mais elle +était livide, immobile et sans connaissance. + +J'avais pour elle le meilleur médecin du pays. Il l'avait abandonnée en +ce sens qu'il n'ordonnait plus que des choses insignifiantes; mais il +venait la voir tous les jours, et il arriva au moment où je l'envoyais +chercher. + +--Est-ce la fin? lui dit tout bas Moserwald. + +--Eh! qui sait? répondit-il en levant les épaules avec chagrin. + +--Quoi! m'écriai-je, vous ne pouvez pas la ranimer? Elle va mourir +ainsi, sans nous voir, sans nous reconnaître, sans recevoir nos adieux? + +--Parlez bas, reprit-il, elle vous entend peut-être. Il y a là, je +crois, un état cataleptique. + +--Mon Dieu! s'écria la Bianca en pâlissant et en nous montrant le fond +de la galerie, dont les portes étaient grandes ouvertes pour laisser +circuler l'air dans l'appartement; voyez donc _celui_ qui vient la!... + +Celui qui venait comme l'ange de la mort, c'était Valvèdre! + +Il entra sans paraître voir aucun de nous, alla droit à sa femme, lui +prit la main et la regarda attentivement pendant quelques secondes; puis +il l'appela par son nom, et elle ouvrit les lèvres pour lui répondre, +mais sans que la voix pût sortir. + +Il se fit encore quelques instants d'un horrible silence, et Valvèdre +dit de nouveau en se penchant vers elle, et avec un accent de douceur +infinie: + +--Alida! + +Elle s'agita et se leva comme un spectre, retomba, ouvrit les yeux, fit +un cri déchirant, et jeta ses deux bras au cou de Valvèdre. + +Quelques instants encore, et elle retrouva la parole et le regard; mais +ce qu'elle disait, je ne l'entendis pas. J'étais cloué à ma place, +foudroyé par un conflit d'émotions inexprimables. Valvèdre ne semblait, +m'a-t-on dit, faire aucune attention à moi. Moserwald me prit +vigoureusement le bras et m'entraîna hors de la chambre. + +J'y fus en proie à un véritable égarement. Je ne savais plus où j'étais, +ni ce qui venait de se passer. Le médecin vint me secourir à mon tour, +et je l'aidai de tout l'effort de ma volonté, car je me sentais devenir +fou, et je voulais être de force à accomplir jusqu'au bout mon affreuse +destinée. Revenu à moi, j'appris qu'Alida était calme, et pouvait vivre +encore quelques jours ou quelques heures. Son mari était seul avec elle. + +Le médecin se retira, disant que le nouveau venu paraissait en savoir +autant que lui pour les soins à donner en pareille circonstance. Bianca +écoutait à travers la porte. J'eus un accès d'humeur contre elle, et je +la poussai brusquement dehors. Je ne voulais pas me permettre d'entendre +ce que Valvèdre disait à sa femme en ce moment suprême; la curiosité de +cette fille, quelque bien intentionnée qu'elle fût, me paraissait être +une profanation. + +Resté seul avec Moservald dans le salon qui touchait à la chambre +d'Alida, je demeurai morne et comme frappé d'une religieuse terreur. +Nous devions nous tenir là, tout prêts à secourir au besoin. Moserwald +voulait écouter, comme avait fait Bianca, et je savais qu'on pouvait +entendre en approchant de la porte. Je le gardai d'autorité auprès de +moi à l'autre bout du salon. La voix de Valvèdre nous arrivait douce et +rassurante, mais sans qu'aucune parole distincte en pût confirmer pour +nous les inflexions. La sueur me coulait du front, tant j'avais de peine +à subir cette inaction, cette incertitude, cette soumission passive en +face de la crise suprême. + +Tout à coup, la porte s'ouvrit doucement, et Valvèdre vint à nous. Il +salua Moserwald et lui demanda pardon de le laisser seul, en le priant +de ne pas s'éloigner; puis il s'adressa à moi pour me dire que madame de +Valvèdre désirait me voir. Il avait la politesse et la gravité d'un +homme qui fait les honneurs de sa propre maison au milieu d'un malheur +domestique. + +Il rentra chez Alida avec moi, et, comme s'il m'eût présenté à elle: + +--Voici votre ami, lui dit-il, l'ami dévoué à qui vous voulez témoigner +votre gratitude. Tout ce que vous m'avez dit de ses soins et de son +affection absolue justifie votre désir de lui serrer la main, et je ne +suis pas venu ici pour l'éloigner de vous dans un moment où toutes les +personnes qui vous sont attachées veulent et doivent vous le prouver. +C'est une consolation pour vos souffrances, et vous savez que je vous +apporte tout ce que mon coeur vous doit de tendresse et de sollicitude. +Ne craignez donc rien, et, si vous avez quelques ordres à donner qui +vous semblent devoir être mieux exécutés par d'autres que moi, je vais +me retirer. + +--Non, non, répondit Alida en le retenant d'une main pendant qu'elle +s'attachait à moi de l'autre; ne me quittez pas encore!... Je voudrais +mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour sauver ma vie, vous qui +êtes venu pour sauver mon âme! + +Puis, se soulevant sur nos bras et nous regardant tour à tour avec une +expression de terreur désespérée, elle ajouta: + +--Vous êtes ainsi devant moi pour que je meure en paix; mais à peine +serai-je sous le suaire, que vous vous vous battrez! + +--Non! répondis-je avec force, cela ne sera pas, je le jure! + +--Je vous entends, monsieur, dit Valvèdre, et je connais vos intentions. +Vous m'offrirez votre vie, et vous ne la défendrez pas. Vous voyez bien, +ajouta-t-il en s'adressant à sa femme, que nous ne pouvons pas nous +battre. Rassurez-vous, _ma fille_, je ne ferai jamais rien de lâche. Je +vous ai donné ma parole, ici, tout à l'heure, de ne pas me venger de +celui qui s'est dévoué à vous corps et âme dans ces amères épreuves, et +je n'ai pas deux paroles. + +--Je suis tranquille, répondit Alida en portant à ses lèvres la main de +son mari. Oh! mon Dieu! vous m'avez donc pardonné!... Il n'y a que mes +enfants... mes enfants que j'ai négligés..., abandonnés..., mal aimés +pendant que j'étais avec eux..., et qui ne recevront pas mon dernier +baiser... Chers enfants! pauvre Paul! Ah! Valvèdre, n'est-ce pas que +c'est une grande expiation et qu'à cause de cela tout me sera pardonné? +Si vous saviez comme je les ai adorés, pleurés! comme mon pauvre coeur +inconséquent s'est déchiré dans l'absence! comme j'ai compris que le +sacrifice était au-dessus de mes forces, et comme Paul, celui qui me +rendait triste, qui me faisait peur, que je n'osais pas embrasser, m'est +apparu beau et bon et à jamais regrettable dans mes heures d'agonie! Il +le sait, lui, Francis, que je ne faisais plus de différence entre eux, +et que j'aurais été une bonne mère, si... Mais je ne les reverrai +pas!... Il faut rester ici sous cette terre étrangère, sous ce cruel +soleil qui devait me guérir, et qui rit toujours pendant qu'on meurt!... + +--Ma chère fille, reprit Valvèdre, vous m'avez promis de ne penser à la +mort que comme à une chose dont l'accomplissement est aussi éventuel +pour vous que pour nous tous. L'heure de ce passage est toujours +inconnue, et celui qui croit la sentir arriver peut en être plus éloigné +que celui qui n'y songe point. La mort est partout et toujours, comme la +vie. Elles se donnent la main et travaillent ensemble pour les desseins +de Dieu. Vous aviez l'air de me croire tout à l'heure, quand je vous +disais que tout est bien, par la raison que tout renaît et recommence. +Ne me croyez-vous plus? La vie est une aspiration à monter, et cet +éternel effort vers l'état le meilleur, le plus épuré et le plus divin, +conduit toujours à un jour de sommeil qu'on appelle mort, et qui est une +régénération en Dieu. + +--Oui, j'ai compris, répondit Alida... Oui, j'ai aperçu Dieu et +l'éternité à travers tes paroles mystérieuses!... Ah! Francis, si vous +l'aviez entendu tout à l'heure, et si je l'avais écouté plus tôt, +moi!... Quel calme il a fait descendre, quelle confiance il sait donner! +_Confiance_, oui, voilà ce qu'il disait,_ avoir foi_ dans sa propre +confiance!_... Dieu est le grand asile, rien ne peut être danger, après +la vie, pour l'âme qui se fie et s'abandonne; rien ne peut être +châtiment et dégradation pour celle qui comprend le bien et se désabuse +du mal!... Oui, je suis tranquille!... Valvèdre, tu m'as guérie! + +Elle ne parla plus, elle s'assoupit. Une molle sueur, de plus en plus +froide, mouilla ses mains et son visage. Elle vécut ainsi, sans voix et +presque sans souffle, jusqu'au lendemain. Un pâle et triste sourire +effleurait ses lèvres quand nous lui parlions. Tendre et brisée, elle +essayait de nous faire comprendre qu'elle était heureuse de nous voir. +Elle appela Moserwald du regard, et du regard lui désigna sa main pour +qu'il la pressât dans la sienne. + +Le soleil se levait magnifique sur la mer. Valvèdre ouvrit les rideaux +et le montra à sa femme. Elle sourit encore, comme pour lui dire que +cela était beau. + +--Vous vous trouvez bien, n'est-ce pas? lui dit-il. + +Elle fit signe que oui. + +--Tranquille, guérie? + +Oui encore, avec la tête. + +--Heureuse, soulagée? Vous respirez bien? + +Elle souleva sa poitrine sans effort, comme allégée délicieusement du +poids de l'agonie. + +C'était le dernier soupir. Valvèdre, qui l'avait senti approcher, et +qui, par son air de conviction et de joie, en avait écarté la terrible +prévision, déposa un long baiser sur le front, puis sur la main droite +de la morte. Il reprit à son doigt l'anneau nuptial qu'elle avait cessé +longtemps de porter, mais qu'elle avait remis la veille; puis il sortit, +il tira derrière lui les verrous du salon, et nous cacha le spectacle de +sa douleur. + +Je ne le revis plus. Il parla avec Moserwald, qui se chargea de remplir +ses intentions. Il le priait de faire embaumer et transporter le corps +de sa femme à Valvèdre. Il me demandait pardon de ne pas me dire adieu. +Il s'éloigna aussitôt, sans qu'on pût savoir quelle route de terre ou de +mer il avait prise. Sans doute, il alla demander aux grands spectacles +de la nature la force de supporter le coup qui venait de déchirer son +coeur. + +J'eus l'atroce courage d'aider Moserwald à remplir la tâche funèbre qui +nous était imposée: cruelle amertume infligée par une âme forte à une +âme brisée! Valvèdre me laissait le cadavre de sa femme après m'avoir +repris son coeur et sa foi au dernier moment. + +J'accompagnai le dépôt sacré jusqu'à Valvèdre. Je voulus revoir cette +maison vide à jamais pour moi, ce jardin toujours riant et magnifique +devant le silence de la mort, ces ombrages solennels et ce lac argenté +qui me rappelaient des pensées si ardentes et des rêves si funestes. Je +revis tout cela la nuit, ne voulant être remarqué de personne, sentant +que je n'avais pas le droit de m'agenouiller sur la tombe de celle que +je n'avais pu sauver. + +Je pris là congé de Moserwald, qui voulait me garder avec lui, me faire +voyager, me distraire, m'enrichir, me marier, que sais-je? + +Je n'avais plus le coeur à rien, mais j'avais une dette d'honneur à +payer. Je devais plus de vingt mille francs que je n'avais pas, et c'est +à Moserwald précisément que je les devais. Je me gardai bien de lui en +parler; il se fût réellement offensé de ma préoccupation, ou il m'eût +trouvé les moyens de m'acquitter en se trichant lui-même. Je devais +songer à gagner par mon travail cette somme, minime pour lui, mais +immense pour moi qui n'avais pas d'état, et lourde sur ma conscience, +sur ma fierté, comme une montagne. + +J'étais tellement écrasé moralement, que je n'entrevoyais aucun travail +d'imagination dont je fusse capable. Je sentais, d'ailleurs, qu'il +fallait, pour me réhabiliter, une vie rude, cachée, austère; les +rivalités comme les hasards de la vie littéraire n'étaient plus des +émotions en rapport avec la pesanteur de mon chagrin. J'avais commis une +faute immense en jetant dans le désespoir et dans la mort une pauvre +créature faible et romanesque, que j'étais trop romanesque et trop +faible moi-même pour savoir guérir. Je lui avais fait briser les liens +de la famille, qu'elle ne respectait pas assez, il est vrai, mais +auxquels, sans moi, elle ne se serait peut-être jamais ouvertement +soustraite. Je l'avais aimée beaucoup, il est vrai, durant son martyre, +et je ne m'étais pas volontairement trouvé au-dessous de la terrible +épreuve; mais je ne pouvais pas oublier que, le jour où je l'avais +enlevée, j'avais obéi à l'orgueil et à la vengeance plus qu'à l'amour. +Ce retour sur moi-même consternait mon âme. Je n'étais plus orgueilleux, +hélas! mais de quel prix j'avais payé ma guérison! + +Avant de quitter le voisinage de Valvèdre, j'écrivis à Obernay. Je lui +ouvris les replis les plus cachés de ma douleur et de mon repentir. Je +lui racontai tous les détails de cette cruelle histoire. Je m'accusai +sans me ménager. Je lui fis part de mes projets d'expiation. Je voulais +reconquérir, un jour, son amitié perdue. + +Je mis trente heures à écrire cette lettre; les larmes m'étouffaient à +chaque instant. Moserwald, me croyant parti, avait repris la route de +Genève. + +Quand j'eus réussi à compléter et mon récit et ma pensée, je sortis pour +prendre l'air, et insensiblement, machinalement, mes pas me portèrent +vers le rocher où, l'année précédente, j'avais déjeuné avec Alida, +active, résolue, levée avec le jour, et arrivée là sur un cheval fier et +bondissant. Je voulus savourer l'horreur de ma souffrance. Je me +retournai pour regarder encore la villa. J'avais marché deux heures par +un chemin rapide et fatigant; mais, en réalité, j'étais encore si près +de Valvèdre que je distinguais les moindres détails. Que je m'étais +senti fier et heureux à cette place! quel avenir d'amour et de gloire +j'y avais rêvé! + +--Ah! misérable poëte, pensai-je, tu ne chanteras plus ni la joie, ni +l'amour, ni la douleur! tu n'auras pas de rimes pour cette catastrophe +de ta vie! Non, Dieu merci, tu n'es pas encore desséché à ce point. La +honte tuera ta pauvre muse: elle a perdu le droit de vivre! + +Un son lointain de cloches me fit tressaillir: c'était le glas des +funérailles. Je montai sur la pointe la plus avancée du rocher, et je +distinguai, spectacle navrant, une ligne noire qui se dirigeait vers le +château. C'étaient les derniers honneurs rendus par les villageois des +environs à la pauvre Alida; on la descendait dans la tombe, sous les +ombrages de son parc. Quelques voitures annonçaient la présence des amis +qui plaignaient son sort sans le connaître, car notre secret avait été +scrupuleusement gardé. On la croyait morte dans un couvent d'Italie. + +J'essayai pendant quelques instants de douter de ce que je voyais et +entendais. Le chant des prêtres, les sanglots des serviteurs et même, il +me sembla, des cris d'enfants montaient jusqu'à moi. Était-ce une +illusion? Elle était horrible, et je ne pouvais m'y soustraire. Cela +dura deux heures! Chaque coup de cette cloche tombait sur ma poitrine et +la brisait. A la fin, j'étais insensible, j'étais évanoui. Je venais de +sentir Alida mourir une seconde fois. + +Je ne revins à moi qu'aux approches de la nuit. Je me traînai à la +Rocca, où mes vieux hôtes n'étaient plus qu'un. La femme était morte. Le +mari m'ouvrit ma chambre sans s'occuper autrement de moi. Il revenait de +l'enterrement de _la dame_, et, veuf depuis quelques semaines, il avait +senti se rouvrir devant ces funérailles la blessure de son propre coeur. +Il était anéanti. + +Je délirai toute la nuit. Au matin, ne sachant où j'étais, j'essayai de +me lever. Je crus avoir une nouvelle vision après toutes celles qui +venaient de m'assiéger. Obernay était assis près de la table d'où je lui +avais écrit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie +témoignait d'une profonde pitié. + +Il se retourna, vint à moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit +appeler un médecin, et me soigna pendant plusieurs jours avec une bonté +extrême. Je fus très-mal, sans avoir conscience de rien. J'étais épuisé +par une année d'agitations dévorantes et par les atroces douleurs des +derniers mois, douleurs sans épanchement, sans relâche et sans espoir. + +Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de +comprendre, Obernay m'apprit que, prévenu par une lettre de Valvèdre, il +était venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida +assister aux funérailles. Toute la famille était repartie; lui seul +était resté, devinant que je devais être là, me cherchant partout, et me +découvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves. + +--J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je +peux l'être après ce qui s'est passé. Il faut persévérer et reconquérir, +non pas mon amitié, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de +toi-même. Tiens, voilà de quoi t'encourager. + +Il me montra un fragment de lettre de Valvèdre. + +«Aie l'oeil sur ce jeune homme, disait-il; sache ce qu'il devient, et +méfie-toi du premier désespoir. Lui aussi a reçu la foudre! Il l'avait +attirée sur sa tête; mais, anéanti comme le voilà, il a droit à ta +sollicitude. Il est le plus malheureux de tous, ne l'oublie pas, car il +ne se fait plus d'illusions sur l'oeuvre maudite qu'il a accomplie! + +»Aux grandes fautes les grands secours avant tout, mon cher enfant! Ton +jeune ami n'est pas un être lâche ni pervers, tant s'en faut, et je n'ai +pas à rougir pour _elle_ du dernier choix qu'elle avait fait. Je suis +certain qu'il l'eût épousée si j'eusse consenti au divorce, et j'y eusse +consenti si elle eût longtemps insisté. Il faut donc remettre ce jeune +homme dans le droit chemin. Nous devons cela à la mémoire de celle qui +voulait, qui eût pu porter son nom. + +»S'il demandait, un jour, à voir les enfants, ne t'y oppose pas. Il +sentira profondément devant les orphelins son devoir d'homme et +l'aiguillon salutaire du remords. + +»Enfin, sauve-le; que je ne le revoie jamais, mais qu'il soit sauvé! +Moi, je le suis depuis longtemps, et ce n'est pas de moi, de mon plus ou +de mon moins de tristesse que tu dois t'occuper. S'oublier soi-même, +voilà la grande question quand on n'est pas plus fort que son mal!» + + + + +X + + +Sept ans me séparaient déjà de cette terrible époque de ma vie quand je +revis Obernay. J'étais dans l'industrie. Employé par une compagnie, je +surveillais d'importants travaux métallurgiques. J'avais appris mon état +en commençant par le plus dur, l'état manuel. Henri me trouva près de +Lyon, au milieu des ouvriers, noirci, comme eux, par les émanations de +l'antre du travail. Il eut quelque peine à me reconnaître; mais je +sentis à son étreinte que son coeur d'autrefois m'était rendu. Lui +n'était pas changé. Il avait toujours ses fortes épaules, sa ceinture +dégagée, son teint frais et son oeil limpide. + +--Mon ami, me dit-il quand nous fûmes seuls, tu sauras que c'est le +hasard d'une excursion qui m'amène vers toi. Je voyage en famille depuis +un mois, et maintenant je retourne à Genève; mais, sans la circonstance +du voyage, je t'aurais rejoint, n'importe où, un peu plus tard, à +l'automne. Je savais que tu étais au bout de ton expiation, et il me +tardait de t'embrasser. J'ai reçu ta dernière lettre, qui m'a fait grand +bien; mais je n'avais pas besoin de cela pour savoir tout ce qui te +concerne. Je ne t'ai pas perdu de vue depuis sept ans. Tu n'as voulu +recevoir de moi aucun service de fait; tu m'as demandé seulement de +t'écrire quelquefois avec amitié, sans te parler du passé. J'ai cru +d'abord que c'était encore de l'orgueil, que tu ne voulais même pas +d'assistance morale, craignant surtout de vivre sous l'influence +indirecte, sous la protection cachée de Valvèdre. A présent, je te rends +pleine justice. Tu as et tu auras toujours beaucoup d'orgueil, mais ton +caractère s'est élevé à la hauteur de la fierté, et je ne me permettrai +plus jamais d'en sourire. Ni moi ni personne ne te traitera plus +d'enfant. Sois tranquille, tu as su faire respecter tes malheurs. + +--Mon cher Henri, tu exagères! lui répondis-je. J'ai fait bien +strictement mon devoir. J'ai obéi à ma nature, peut-être un peu ingrate, +en me dérobant à la pitié. J'ai voulu me punir tout seul et de mes +propres mains en m'assujettissant à des études qui m'étaient +antipathiques, à des travaux où l'imagination me semblait condamnée à +s'éteindre. J'ai été plus heureux que je ne le méritais, car +l'acquisition d'un savoir quelconque porte avec elle sa récompense, et, +au lieu de s'abrutir dans l'étude où l'on se sent le plus revêche, on +s'y assouplit, on s'y transforme, et la passion, qui ne meurt jamais en +nous, se porte vers les objets de nos recherches. Je comprends à présent +pourquoi certaines personnes--et pourquoi ne nommerais-je pas M. de +Valvèdre?--ont pu ne pas devenir matérialistes en étudiant les secrets +de la matière. Et puis je me suis rappelé souvent ce que souvent tu me +disais autrefois. Tu me trouvais trop ardent pour être un écrivain +littéraire; tu me disais que je ferais de la poésie folle, de l'histoire +fantastique ou de la critique emportée, partiale, nuisible par +conséquent. Oh! je n'ai rien oublié, tu vois. Tu disais que les +organisations très-vivaces ont souvent en elles une fatalité qui les +entraine à l'exubérance, et qui hâte ainsi leur destruction prématurée; +qu'un bon conseil à suivre serait celui qui me détournerait de ma propre +excitation pour me jeter dans une sphère d'occupations sérieuses et +calmantes; que les artistes meurent souvent ou s'étiolent par l'effet +des émotions exclusivement cherchées et développées; que les spectacles, +les drames, les opéras, les poëmes et les romans étaient, pour les +sensibilités trop aiguisées, comme une huile sur l'incendie; enfin que, +pour être un artiste ou un poëte durable et sain, il fallait souvent +retremper la logique, la raison et la volonté dans des études d'un ordre +sévère, même s'astreindre aux commencements arides des choses. J'ai +suivi ton conseil sans m'apercevoir que je le suivais, et, quand j'ai +commencé à en recueillir le fruit, j'ai trouvé que tu ne m'avais pas +assez dit combien ces études sont belles et attrayantes. Elles le sont +tellement, mon ami, que j'ai pris les arts d'imagination en pitié +pendant quelque temps... ferveur de novice que tu m'aurais pardonnée; +mais, aujourd'hui, tout en jouissant en artiste des rayons que la +science projette sur moi, je sens que je ne me détacherai plus d'une +branche de connaissances qui m'a rendu la faculté de raisonner et de +réfléchir: bienfait inappréciable, qui m'a préservé également de l'abus +et du dégoût de la vie! A présent, mon ami, tu sais que j'approche du +terme de ma captivité... + +--Oui, reprit-il, je sais qu'avec des appointements qui ont été +longtemps bien minimes, tu as réussi à t'acquitter peu à peu avec +Moserwald, lequel déclare avec raison que c'est un tour de force, et que +tu as dû t'imposer, pendant les premières années surtout, les plus dures +privations. Je sais que tu as perdu ta mère, que tu as tout quitté pour +elle, que tu l'as soignée avec un dévouement sans égal, et que, voyant +ton père très-âgé, très-usé et très-pauvre, tu t'es senti bien heureux +de pouvoir doubler pour lui, par un placement en viager, à son insu, la +petite somme qu'il te réservait, et qu'il t'avait confiée pour la faire +valoir. Je sais aussi que tu as eu des moeurs austères, et que tu as su +te faire apprécier pour ton savoir, ton intelligence et ton activité au +point de pouvoir prétendre maintenant à une très-honorable et +très-heureuse existence. Enfin, mon ami, en approchant d'ici, j'ai su et +j'ai vu que tu étais aimé à l'adoration par les ouvriers que tu +diriges,... qu'on te craignait un peu,... il n'y a pas de mal à cela, +mais que tu étais un ami et un frère pour ceux qui souffrent. Le pays +est en ce moment plein de louanges sur une action récente... + +--Louanges exagérées; j'ai eu le bonheur d'arracher à la mort une pauvre +famille. + +--Au péril de ta vie, péril des plus imminents! On t'a cru perdu. + +--Aurais-tu hésité à ma place? + +--Je ne crois pas! Aussi je ne te fais pas de compliments; je constate +que tu suis sans défaillance la ligne de tes devoirs. Allons, c'est +bien; embrasse-moi, on m'attend. + +--Quoi! je ne verrai pas ta femme et tes enfants, que je ne connais pas? + +--Ma femme et mes enfants ne sont pas là. Les marmots ne quittent pas si +longtemps l'école du grand-père, et leur mère ne les quitte pas d'une +heure. + +--Tu me disais être en famille. + +--C'était une manière de dire. Des parents, des amis... Mais je ne te +fais pas de longs adieux. Je reconduis mon monde à Genève, et, dans six +semaines, je reviens te chercher. + +--Me chercher? + +--Oui. Tu seras libre? + +--Libre? Mais non, je ne le serai jamais. + +--Tu ne seras jamais libre de ne rien faire; mais tu seras libre de +travailler où tu voudras. Ton engagement avec ta compagnie finit à cette +époque; je viendrai alors te soumettre un projet qui te sourira +peut-être, et qui, en te créant de grandes occupations selon tes goûts +actuels, te rapprochera de moi et de ma famille. + +--Me rapprocher de vous autres? Ah! mon ami, vous êtes trop heureux pour +moi! Je n'ai jamais envisagé la possibilité de ce rapprochement qui me +rappellerait à toute heure un passé affreux pour moi; cette ville, cette +maison!... + +--Tu n'habiteras pas la ville, et cette maison, tu ne la reverras plus. +Nous l'avons vendue, elle est démolie. Mes vieux parents ont regretté +leurs habitudes, mais ils ne regrettent plus rien aujourd'hui. Ils +demeurent chez moi, en pleine campagne, dans un site magnifique, au bord +du Léman. Nous ne sommes plus entassés dans un local devenu trop étroit +pour l'augmentation de la famille. Mon père ne s'occupe plus que de nos +enfants et de quelques élèves de choix qui viennent pieusement chercher +ses leçons. Moi, je lui ai succédé dans sa chaire. Tu vois en moi un +grave professeur ès sciences que la botanique ne possède plus +exclusivement. Allons, allons, tu as assez vécu seul! Il faut quitter la +Thébaïde; tu manques à mon bonheur complet, je t'en avertis. + +--Tout cela est fait pour me tenter, mon ami; mais tu oublies que j'ai +un vieux père infirme, qui vit encore plus seul et plus triste que moi. +Tout l'effort de ma liberté reconquise doit tendre à me rapprocher de +lui. + +--Je n'oublie rien, mais je dis que tout peut s'arranger. Ne m'ôte pas +l'espérance et laisse-moi faire. + +Il me quitta en m'embrassant avec tant d'effusion, que la source des +douces larmes, depuis longtemps tarie, se rouvrit en moi. Je retournai +au travail, et, quelques heures après, je vis, dans un de mes ateliers, +un jeune garçon, un enfant de quatorze ou quinze ans, de mine résolue et +intelligente, qui avait l'air de chercher quelqu'un, et dont je +m'approchai pour savoir ce qu'il voulait. + +--Rien, me répondit-il avec assurance; je regarde. + +--Mais savez-vous, mon beau petit bourgeois, lui dit en raillant un +vieil ouvrier, qu'il n'est pas permis de regarder comme ça ce qu'on ne +comprend pas? + +--Et, si je comprends, reprit l'enfant, qu'avez-vous à dire? + +--Et qu'est-ce que vous comprenez? lui demandai-je en souriant de son +aplomb. Racontez-nous cela. + +Il me répondit par une démonstration chimico-physico-métallurgique si +bien récitée et si bien rédigée, que le vieil ouvrier laissa tomber ses +bras contre son corps et resta comme une statue. + +--Dans quel manuel avez-vous appris cela? demandai-je au petit,--car il +était petit, fort et laid, mais d'une de ces laideurs singulières et +charmantes qui sont tout à coup sympathiques. Je l'examinais avec une +émotion qui arrivait à me faire trembler. Il avait de très-beaux yeux, +un peu divergents, et qui lui faisaient deux profils d'expression +différente, l'un bienveillant, l'autre railleur. Le nez, délicatement +découpé, était trop long et trop étroit, mais plein d'audace et de +finesse; le teint sombre, la bouche saine, garnie de fortes dents +bizarrement plantées, je ne sais quoi de caressant et de provoquant dans +le sourire, un mélange de disgrâce et de charme. Je sentis que je +l'aimais, et, si j'eus une terrible commotion de tout mon être, je ne +fus presque pas surpris quand il me répondit: + +--Je n'étudie pas les manuels, je récite la leçon de M. le professeur +Obernay, mon maître. Le connaissez-vous par hasard, le père Obernay? Il +n'est pas plus sot qu'un autre, hein? + +--Oui, oui, je le connais, c'est un bon maître! Et vous, êtes-vous un +bon élève, monsieur Paul de Valvèdre? + +--Tiens! reprit-il sans que son visage montrât aucune surprise, voilà +que vous savez mon nom, vous? Comment donc est-ce que vous vous appelez? + +--Oh! moi, vous ne me connaissez pas; mais comment êtes-vous ici tout +seul? + +--Parce que je viens y passer six semaines pour étudier, pour voir +comment on s'y prend et comment les métaux se comportent dans les +expériences en grand. On ne peut pas se faire une idée de cela dans les +laboratoires. Mon professeur a dit: «Puisqu'il mord à cette chose-là, je +voudrais qu'il put voir fonctionner quelque grande usine spéciale.» Et +son fils Henri lui a répondu: «C'est bien simple. Je vais du côté où il +y en a, et je l'y conduirai. J'ai par là des amis qui lui montreront +tout avec de bonnes explications; et me voilà.» + +--Et Henri est parti?... Il vous laisse avec moi? + +--Avec vous! Ah! vous disiez que je ne vous connaissais pas! Vous êtes +Francis! Je vous cherchais, et j'étais presque sûr de vous avoir reconnu +tout de suite! + +--Reconnu? Depuis... + +--Oh! je ne me souvenais guère de vous; mais votre portrait est dans la +chambre d'Henri, et vous n'êtes pas bien différent! + +--Ah! mon portrait est toujours chez vous? + +--Toujours! Pourquoi est-ce qu'il n'y serait pas? Mais, à propos, j'ai +une lettre pour vous, je vais vous la donner. + +La lettre était d'Henri. + +«Je n'ai pas voulu te dire ce qui m'amenait. J'ai voulu t'en laisser la +surprise. Et puis tu m'aurais peut-être fait des observations. Il +t'aurait fallu peut-être une heure pour _te ravoir_ de cette émotion-là, +et je n'ai pas une heure à perdre. J'ai laissé ma femme sur le point de +me donner un quatrième enfant, et j'ai peur que son zèle ne devance mon +retour. Je ne te dis pas d'avoir soin de notre Paolino comme de la +prunelle de tes yeux. Tu l'aimeras, c'est un démon adorable. Dans six +semaines, jour pour jour, tu me le ramèneras à Blanville, près des bords +du Léman.» + +J'embrassai Paul en frémissant et en pleurant. Il s'étonna de mon +trouble et me regarda avec son air chercheur et pénétrant. Je me remis +bien vite et l'emmenai chez moi, où son petit bagage avait été déposé +par Henri. + +J'étais bien agité, mais, en somme, ivre de bonheur d'avoir à soigner et +à servir cet enfant, qui me rappelait sa mère comme une image confuse à +travers un rayon brisé. Par moments, c'était elle dans ses heures si +rares de gaieté confiante. D'autres fois, c'était elle encore dans sa +rêverie profonde; mais, dès que l'enfant ouvrait la bouche, c'était +autre chose: il avait, non pas rêvé, mais cherché et médité sur un fait. +Il était aussi positif qu'elle avait été romanesque, passionné comme +elle, mais pour l'étude, et ardent à la découverte. + +Je le promenai partout. Je le présentai aux ouvriers comme un fils de +l'atelier, et sur l'heure il fut pris en grande tendresse par ces braves +gens. Je le fis manger avec moi. Je le fis coucher dans mon lit. C'était +mon enfant, mon maître, mon bien, ma consolation, mon pardon! + +Mais il se passa deux jours avant que j'eusse la force de lui parler de +ses parents. Il n'avait presque rien oublié de sa mère. Il se rappelait +surtout avoir vu revenir un cercueil après un an d'absence. Il était +retourné tous les ans à Valvèdre depuis ce temps, avec son frère et sa +tante Juste; mais il n'y avait jamais revu son père. + +--Mon papa n'aime plus cet endroit-là, disait-il; il n'y va plus du +tout. + +--Et ton père..., lui dis-je avec une timidité pleine d'angoisse, il +sait que tu es avec moi? + +--Mon père? Il est bien loin encore. Il a été voir l'Himalaya. Tu sais +où c'est? Mais il est en route pour revenir. Dans deux mois, nous le +reverrons. Ah! quel bonheur! Nous l'aimons tant! Est-ce que tu le +connais, toi, mon père? + +--Oui! vous avez tous raison de l'aimer. Est-ce qu'il est absent +depuis...? + +--Depuis dix-huit mois; cette fois-ci, c'est bien long! Les autres +années, il revenait toujours au printemps. Enfin voilà bientôt +l'automne! Mais, dis donc, Francis, si nous allions un peu _piocher_, au +lieu de bavarder si longtemps? + +«Qu'as-tu fait? écrivais-je à Henri. Tu m'as confié cet enfant, que +j'adore déjà, et son père n'en sait rien! Et il nous blâmera peut-être, +toi de me l'avoir fait connaître, moi d'avoir accepté un si grand +bonheur. Il commandera peut-être à Paul d'oublier jusqu'à mon nom. Et, +dans six semaines, je me séparerai de mon trésor pour ne le revoir +jamais!... Avais-je besoin de cette nouvelle blessure?... Mais non, +Valvèdre pardonnera à notre imprudence; seulement, il souffrira de voir +que son fils a de l'affection pour moi. Et pourquoi le faire souffrir, +lui qui n'a rien à se reprocher!» + +Peu de jours après, je recevais la réponse d'Henri. + +«Ma femme vient de me donner une ravissante petite fille. Je suis le +plus heureux des pères. Ne t'inquiète pas de Valvèdre. Ne te souviens-tu +pas qu'aux plus tristes jours du passé, il m'écrivait: «Laissez-lui +»voir les enfants, s'il le désire. Avant tout, qu'il soit »sauvé, qu'il +fasse honneur à la mémoire de celle »qui a failli porter son nom!» Tu +vois bien que, sans oser le dire, tu avais besoin de cela, puisque tu es +si heureux d'avoir Paolino! Tu verras l'autre aussi. Tu nous verras +tous. Le temps est le grand guérisseur. Dieu l'a voulu ainsi, lui dont +l'oeuvre éternelle est d'effacer pour reconstruire.» + +Les six semaines passèrent vite.--J'avais pris pour mon élève une +affection si vive, que j'étais disposé à tout pour ne pas me séparer de +lui irrévocablement. Je refusai le renouvellement de mon emploi, +j'acceptai les offres d'Obernay sans les connaître, à la seule condition +de pouvoir décider mon vieux père à venir se fixer près de moi. Ne +devant plus rien à personne, je n'étais pas en peine de l'établir +convenablement et de lui consacrer mes soins. + +Blanville était un lieu admirable, avec une habitation simple, mais +vaste et riante. Les belles ondes du Léman venaient doucement mourir au +pied des grands chênes du parc. Quand nous approchâmes, Obernay arrivait +au-devant de nous dans une barque avec Edmond Valvèdre, grand, beau et +fort, ramant lui-même avec _maestria_. Les deux frères s'adoraient et +s'étreignirent avec une ardeur touchante. Obernay m'embrassa en toute +hâte et pressa le retour. Je vis bien qu'il me ménageait quelque +surprise et qu'il était impatient de me voir heureux; mais le héros de +la fête fit manquer le coup de théâtre qu'on me préparait. Plus +impatient que tous les autres, mon vieux père goutteux, courant et se +traînant moitié sur sa béquille, moitié sur le bras jeune et solide de +Rosa, vint à ma rencontre sur la grève. + +--Oh! mon Dieu, mon Dieu, c'est trop de bonheur! m'écriai-je. Vous +trouver là, vous! + +--C'est-à-dire m'y retrouver définitivement, répondit-il, car je ne m'en +vais plus d'ici, moi! On s'est arrangé comme je l'exigeais; je paye ma +petite pension, et je ne regrette pas tant qu'on le croirait mes +brouillards de Belgique. Je ne serai pas fâché de mourir en pleine +lumière au bord des flots bleus. Tout cela, tu comprends? c'est pour te +dire tout de suite que tu restes et que nous ne nous quittons plus! + +Paule arriva aussi en courant avec Moserwald, à qui elle reprochait +d'être moins agile qu'une nourrice portant son poupon. Je vis du premier +coup d'oeil qu'on s'était intimement lié avec lui et qu'il en était +fier. L'excellent homme fut bien ému en me voyant. Il m'aimait toujours +et mieux que jamais, car il était forcé de m'estimer. Il était marié, il +avait épousé des millions israélites, une bonne femme vulgaire qu'il +aimait parce qu'elle était sa femme et qu'elle lui avait donné un +héritier. Il avait fini le roman de sa vie, disait-il, sur une page +trempée de larmes, et la page n'avait jamais séché. + +Le père et la mère d'Obernay n'avaient presque pas vieilli; la sécurité +du bonheur domestique leur faisait un automne majestueux et pur. Ils +m'accueillirent comme autrefois. Connaissaient-ils mon histoire? Ils ne +me l'ont jamais laissé deviner. + +Deux personnes l'ignoraient à coup sûr, Adélaïde et Rosa. Adélaïde était +toujours admirablement belle, et même plus belle encore à vingt-cinq ans +qu'à dix-huit; mais elle n'était plus, sans contestation, la plus belle +des Genevoises: Rosa pouvait, sinon l'emporter, du moins tenir la +balance en équilibre. Ni l'une ni l'autre n'était mariée; elles étaient +toujours les inséparables d'autrefois, toujours gaies, studieuses, se +taquinant et s'adorant. + +Au milieu de l'affectueux accueil de tous, je m'inquiétais de celui qui +m'attendait de la part de mademoiselle Juste. Je savais qu'elle +demeurait à Blanville, et ne m'étonnais pas qu'elle ne vînt pas à ma +rencontre. Je demandai de ses nouvelles. Henri me répondit qu'elle était +un peu souffrante et qu'il me conduirait la saluer. + +Elle me reçut gravement, mais sans antipathie, et, Henri nous ayant +laissés seuls, elle me parla du passé sans amertume. + +--Nous avons beaucoup souffert, me dit-elle,--et, quand elle disait +_nous_, elle sous-entendait toujours son frère;--mais nous savons que +vous ne vous êtes ni épargné ni étourdi depuis ce temps-là. Nous savons +qu'il faut, je ne dis point oublier, cela n'est pas possible, mais +pardonner. Une grande force est nécessaire pour accepter le pardon, plus +grande que pour l'offrir, je sais cela aussi, moi qui ai de l'orgueil! +Donc, je vous estime beaucoup d'avoir le courage d'être ici. Restez-y. +Attendez mon frère. Affrontez le premier abord, quel qu'il soit, et, +s'il prononce ce mot terrible et sublime: _Je pardonne!_ courbez la tête +et acceptez.--Alors, seulement alors, vous serez absous à mes yeux... et +aux vôtres, mon cher monsieur Francis! + +Valvèdre arriva huit jours après. Il vit ses enfants d'abord, puis sa +soeur aînée et Henri. Sans doute, celui-ci plaida ma cause; mais il ne +me convenait pas d'en attendre le jugement. Je le provoquai. Je me +présentai à Valvèdre avant peut-être qu'il eût pris une résolution à mon +égard. Je lui parlai avec effusion et loyauté, hardiment et humblement, +comme il me convenait de le faire. + +Je mis à nu sous ses yeux tout mon coeur, toute ma vie, mes fautes et +mes mérites, mes défaillances et mes retours de force. + +--Vous avez voulu que je fusse sauvé, lui dis-je; vous avez été si grand +et si vraiment supérieur à moi dans votre conduite, que j'ai fini par +comprendre le peu que j'étais. Comprendre cela, c'est déjà valoir mieux. +Je l'ai compris chaque jour davantage depuis sept ans que je me châtie +sans ménagement. Donc, si je suis sauvé, ce n'est pas à ma douleur et à +la bonté très-grande, il est vrai, des autres que je le dois; cette +bonté ne venait pas encore d'assez haut pour réduire un orgueil comme le +mien. Venant de vous, elle m'a dompté, et c'est à vous que je dois tout. +Éprouvez-moi, connaissez-moi tel que je suis aujourd'hui, et +permettez-moi d'être l'ami dévoué de Paul. Par lui, on m'a amené ici +malgré moi; on y a installé mon père, sans que j'en fusse averti; on +m'offre un emploi important et intéressant dans la partie que j'ai +étudiée et que je crois connaître. On m'a dit que Paul avait une +vocation déterminée pour les sciences auxquelles ce genre de travail se +rattache essentiellement, et que vous approuviez cette vocation. On m'a +dit encore que vous consentiriez peut-être à ce qu'il fît auprès de moi, +et sous ma direction, son premier apprentissage... Mais cela, on a eu de +la peine à me le faire croire! Ce que je sais, ce que je viens vous +dire, c'est que, si ma présence devait vous éloigner de Blanville, ou +seulement vous en faire franchir le seuil avec moins de plaisir, si le +bien qu'on veut me faire vous semblait trop près de ma faute, et que, me +jugeant indigne de me consacrer à votre enfant, vous désapprouviez la +confiance que m'accorde Obernay, je me retirerais aussitôt, sachant +très-bien que ma vie entière vous est subordonnée, et que vous avez sur +moi des droits auxquels je ne puis poser aucune limite. + +Valvèdre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me +répondit enfin: + +--Vous avez tout réparé, et vous avez tant expié, qu'on vous doit un +grand soulagement. Sachez que madame de Valvèdre était frappée à mort +avant de vous connaître. Obernay vient de me révéler ce que j'ignorais, +ce qu'il ignorait lui-même, et ce qu'un homme de la science, un homme +sérieux, lui a appris dernièrement. Vous ne l'avez donc pas tuée... +C'est peut-être moi! Peut-être aussi l'eussé-je fait vivre plus +longtemps, si elle ne se fût pas détachée de moi. Ce mystère de notre +action sur la destinée, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au +fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voilà. On vous aime, et +vous pouvez encore être heureux; il est de votre devoir de chercher à +l'être. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu +les abandonne; il veut que la vie soit une floraison et une +fructification. Mariez-vous. Je sais qu'Obernay, dans le secret de sa +pensée, vous destine une de ses soeurs; laquelle, je n'en sais rien, je +ne le lui ai pas demandé. Je sais que ces enfants n'ont aucune notion de +son projet. Cette famille-là est trop religieuse pour qu'il s'y commette +des imprudences ou seulement des légèretés. Henri, dans la crainte de +vous créer un trouble en cas de répulsion de la part de la jeune fille +ou de la vôtre, ne vous en parlera jamais; mais il espère que +l'affection viendra d'elle-même, et il sait que vous aurez cette fois +confiance en lui. Essayez donc de reprendre goût à la vie, il en est +temps; vous êtes dans votre meilleur âge pour fonder votre avenir. Vous +me consultez avec une déférence filiale, voilà mon conseil. Quant à +Paul, je vous le confie avec d'autant moins de mérite que je compte +rester au moins un an à Genève et que je pourrai voir si vous continuez +à faire bon ménage ensemble. J'irai souvent à Blanville. L'établissement +que vous allez faire valoir est bien près de là. Nous nous verrons, et, +si vous avez d'autres avis à me demander, je vous donnerai non pas ceux +d'un sage, mais ceux d'un ami. + +Pendant trois mois, je ne fus occupé que de mon installation +industrielle. J'avais tout à créer, tout à diriger; c'était une besogne +énorme. Paul, toujours à mes côtés, toujours enjoué et attentif, +s'initiait à tous les détails de la pratique, charmant par sa présence +et son enjouement l'exercice terrible de mon activité. Quand je fus au +courant, le chef principal de l'entreprise, qui n'était autre que +Moserwald, m'assigna une jolie habitation et un traitement plus +qu'honorable. + +Je revenais à la vie, à l'amitié, à l'épanouissement de l'âme. Chaque +jour éclaircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pesé sur moi, +chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J'en vins à +songer avec une émotion d'espérance et de terreur au projet d'Henri, que +m'avait révélé Valvèdre. Valvèdre lui-même y faisait souvent allusion, +et, un jour que, rêveur, je regardais de loin les deux soeurs marcher, +radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me +surprit, me frappa doucement sur l'épaule et me dit en souriant: + +--Eh bien, laquelle? + +--Jamais Adélaïde! lui répondis-je avec une spontanéité qui était +devenue l'habitude de mon coeur avec lui, tant il s'était emparé de ma +foi, de ma confiance et de mon respect filial. + +--Et pourquoi jamais Adélaïde? Je veux savoir pourquoi! Allons, Francis, +dites! + +--Ah! cela... je ne puis. + +--Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l'a dit, _celle qui ne +souffre plus!_ Elle en était jalouse, et vous craignez que son fantôme +ne vienne pleurer et menacer à votre chevet! Rassurez-vous, ce sont là +des croyances impies. Les morts sont purs! Ils remplissent ailleurs une +mission nouvelle, et, s'ils se souviennent de nous, c'est pour bénir, et +pour demander à Dieu de réparer leurs erreurs et leurs méprises en nous +rendant heureux. + +--Êtes-vous bien certain de cela? lui dis-je; est-ce là votre foi? + +--Oui, inébranlable. + +---Eh bien,... tenez! Adélaïde, cette splendeur d'intelligence et de +beauté, cette sérénité divine, cette modestie adorable... tout cela ne +s'abaissera jamais jusqu'à moi! Que suis-je auprès d'elle? Elle sait +toutes choses mieux que moi: la poésie, la musique, les langues, les +sciences naturelles,... peut-être la métallurgie, qui sait? Elle verrait +trop en moi son inférieur. + +--Encore de l'orgueil! dit Valvèdre. Souffre-t-on de la supériorité de +ce qu'on aime? + +--Mais... je ne l'aime pas, moi! je la vénère, je l'admire, mais je ne +puis l'aimer d'amour!... + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle en aime un autre. + +--Un autre? vous croyez?... + +Valvèdre resta pensif et comme plongé dans la solution d'un problème. Je +le regardai attentivement. Il avait quarante-sept ans, mais il eût pu en +cacher dix ou douze. Sa beauté mâle et douce, d'une expression si haute +et si sereine, était encore la seule qui pût fixer les regards d'une +femme de génie; mais son âme était-elle restée aussi jeune que son +visage? N'avait-il pas trop aimé, trop souffert? + +--Pauvre Adélaïde! pensai-je, tu vieilliras peut-être seule comme Juste, +qui a été belle aussi, femme supérieure aussi, et qui, peut-être comme +toi, avait placé trop haut son rêve de bonheur! + +Valvèdre marchait en silence auprès de moi. Il reprit la conversation où +nous l'avions laissée. + +--Alors, dit-il, c'est Rosa qui vous plaît? + +--C'est à elle seule que j'oserais songer, si j'espérais lui plaire. + +--Eh bien, vous avez raison; Rosa vous ressemble davantage. Il y a +toujours un peu de fougue dans son caractère, et ce ne sera pas un +défaut à vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie, +non pas résignée, non pas dominée par des convictions aussi arrêtées et +aussi raisonnées que celles de sa soeur, mais persuadée et entraînée par +la tendresse qu'elle ressent et qu'elle inspire. Moins instruite, elle +l'est assez pour une femme qui a les goûts du ménage et les instincts de +la famille. Oui, Rosa est aussi un rare trésor, je vous l'ai déjà dit, +il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme +dans la chasteté de ces deux filles! mais il y a un grand moyen pour +être aimé, vous le savez: c'est d'aimer soi-même, d'aimer avec le coeur, +avec la foi, avec la conscience, avec tout son être, et vous n'avez pas +encore aimé ainsi, je le sais! + +Il me quitta, et je me sentis vivifié et comme béni par ses paroles. Cet +homme tenait mon âme dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi +dire, que de son souffle bienfaisant. En même temps que chaque aperçu de +son lumineux esprit m'ouvrait les horizons du monde naturel et céleste, +chaque élan de son coeur généreux et pur fermait une plaie ou ranimait +une faculté du mien. + +Je l'ouvris bientôt, ce coeur renouvelé, à mon cher Henri. Je lui dis +que j'aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais soupçonner à +celle-ci sans l'autorisation de sa famille. + +--Allons donc! dit Obernay en m'embrassant, voilà ce que j'attendais! Eh +bien, la famille consent et désire. L'enfant t'aimera quand elle saura +que tu l'aimes. C'est ainsi chez nous, vois-tu! On ne se jette pas dans +les rêves romanesques, même quand on est disposé à se laisser +convaincre; on attend la certitude, et on ne pâlit ni ne maigrit en +attendant! Et pourtant on s'aime longtemps, toujours! Vois mon père et +ma mère, vois Paule et moi... Ah! que Valvèdre eût été heureux!... + +--S'il eût épousé Adélaïde? Je me le suis dit cent fois! + +--Tais-toi! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot +là-dessus... + +Je m'étonnais, il m'imposa encore silence avec autorité. + +J'y revins pourtant; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aimée +Rose, j'insistai. J'étais si heureux! J'aimais enfin, et je combattais +presque la passion, tant son frère aîné, l'amour, me paraissait plus +beau et plus vrai. Aussi, loin d'être porté à l'égoïsme du bonheur, je +sentais l'ardent besoin de voir heureux tous ceux que j'aimais, surtout +Valvèdre, celui à qui je devais tout, celui qui m'avait sauvé du +naufrage, celui qui, par moi blessé au coeur, m'avait tendu sa main +libératrice. + +Obernay, vaincu par mon affection, me répondit enfin: + +--Tu as cru deviner que, depuis longtemps, bien longtemps déjà, dix ans +peut-être, Valvèdre et Adélaïde s'aimaient d'un grand amour; tu ne t'es +peut-être pas trompé. Et moi aussi, j'ai eu cent fois, mille fois cette +pensée, qui, en de certains moments, devenait une presque certitude. +Valvèdre a présidé à l'éducation de mes soeurs autant qu'à celle de ses +propres enfants. Il les a vues naître; il a paru les aimer d'une égale +tendresse. Si Adélaïde a reçu de mon père l'éducation la plus brillante +et de ma mère l'exemple de toutes les vertus, c'est à Valvèdre qu'elle +doit le feu sacré, cette flamme intérieure qui brûle sans éclat, cachée +au fond du sanctuaire, gardée par une modestie un peu sauvage, le grain +de génie qui lui fait idéaliser et poétiser saintement les études les +plus arides. Elle n'est donc pas seulement son éleve reconnaissante, +elle est son fervent disciple; il est, lui, sa religion, son révélateur, +l'intermédiaire entre elle et Dieu. Cette foi date de l'enfance, et ne +périra qu'avec elle. Valvèdre ne peut pas l'ignorer; mais Valvèdre ne se +croit pas aimé autrement que comme un père, et, quoiqu'il ait été plus +d'une fois, dans ces derniers temps surtout, très-ému, plus que +paternellement ému en la regardant, il se juge trop âgé pour lui plaire. +Il a combattu sans relâche son inclination et l'a si vaillamment +refoulée, qu'on eût pu la croire vaincue... + +--Ami, dis-je en interrompant Obernay, puisque nous avons entamé un +sujet aussi délicat, dis-moi tout... Déjà j'ai été allégé d'un remords +affreux en apprenant, grâce à tes investigations, que madame de Valvèdre +était mortellement atteinte avant de me connaître. Dis-moi +maintenant,--ce que je n'ai jamais osé chercher à savoir,--ce que +Moserwald croyait avoir deviné: dis-moi si Valvèdre avait encore de +l'amour pour sa femme quand je l'ai enlevée. + +--Non, répondit Obernay; je sais que non, j'en suis certain. + +--Il te l'a dit, je le sais, il t'a parlé d'elle avec le plus profond +détachement, il se croyait bien guéri; mais l'amour a des inconséquences +mystérieuses. + +--La _passion_, oui; l'_amour_, non! La passion est illogique et +incompréhensible; c'est là son caractère, et je te dirai ici un mot de +Valvèdre: «La passion est un amour malade qui est devenu fou!» + +--On pourrait tout aussi bien dire que l'amour est une passion qui se +porte bien. + +--On peut jouer sur tous les mots; mais Valvèdre ne joue avec rien, lui! +Il était trop grand logicien pour se mentir à lui-même. L'âme d'un vrai +savant est la droiture méme, parce qu'elle suit la méthode d'un esprit +adonné à la scrupuleuse clairvoyance. Valvèdre est très-ardent et même +impétueux par nature. Son mariage irréfléchi prouve la spontanéité de sa +jeunesse, et, dans son âge mûr, je l'ai vu aux prises avec la fureur des +éléments, emporté lui-même au delà de toute prudence par la fureur des +découvertes. S'il eût eu de l'amour pour sa femme, il eût brisé ses +rivaux et toi-même. Il l'eût poursuivie, il l'eût ramenée et passionnée +de nouveau. Ce n'était pas difficile avec une âme aussi flottante que +celle de cette pauvre femme; mais une pareille lutte n'était pas digne +d'un homme détrompé, et il savait qu'Alida, rendue pour quelque temps à +ses devoirs, ne pouvait pas être sauvée. Il craignait, d'ailleurs, de la +briser elle-même en la domptant, et, avant tout, par instinct et par +principe, il a horreur de faire souffrir. N'exagère donc rien, calme +l'excès de tes remords, et d'êtres humains ne fais pas des héros +fantastiques. Certes, Valvèdre, amoureux de sa femme et te ramenant +auprès de son lit de mort pour te pardonner devant elle, serait plus +poétique; mais il ne serait pas vrai, et je l'aime mieux vrai, parce que +je ne puis aimer ce qui est contraire aux lois de la nature. Valvèdre +n'est pas un dieu, c'est un homme de bien. Je me méfierais beaucoup d'un +homme qui ne pourrait pas dire: _Homo sum!_... + +--Je te remercie de me dire tout cela, d'autant plus que cela n'ôte rien +pour moi à la grandeur de Valvèdre. Amoureux et jaloux, il eût pu, dans +sa générosité, ne céder qu'aux faiblesses, qui sont, tout aussi bien que +les violences, du domaine de la passion. Cette grande amitié +compatissante qui, en lui, survivait à l'amour, ce besoin d'adoucir les +plaies des autres en respectant leur liberté morale, ce soin religieux +de conduire doucement à la tombe la mère de ses enfants, de sauver au +moins son âme, tout cela est au-dessus de la nature humaine ordinaire, +tu auras beau dire! + +--Rien de ce qui est beau n'est au-dessus d'elle dans l'ordre des +sentiments vrais et de la part d'une âme d'élite. Aussi tu penses bien +que je ne fais plus la guerre à ton enthousiasme quand c'est Valvèdre +qui en est l'objet. Te voilà rassuré sur certains points; mais il ne +faut pas aller d'un excès à l'autre. Si tu n'as pas infligé les tortures +de la jalousie, tu as profondément contristé et inquiété le coeur de +l'époux, toujours ami, et du père, soucieux de la dignité de sa famille. +Les grands caractères souffrent dans toutes leurs affections, parce que +toutes sont grandes, de quelque nature qu'elles soient. A la mort de sa +femme, Valvèdre a donc cruellement souffert de la pensée qu'elle avait +vécu sans bonheur, et qu'il n'avait pu, par aucun dévouement, par aucun +sacrifice, lui donner autre chose qu'un instant de calme et d'espoir à +sa dernière heure. Voilà Valvèdre tout entier; mais Valvèdre amoureux +d'un plus pur idéal redevient mystérieux pour moi. Le respect de cet +idéal va chez lui jusqu'à la peur. Moi, au refroidissement graduel de sa +familiarité avec Adélaïde, qu'il tutoie encore, mais qu'il n'embrasse +plus au front comme il embrasse Rose, j'ai vu qu'elle n'était plus pour +lui comme les autres enfants de la maison. J'ai cru voir aussi, à chaque +voyage qu'il a entrepris, au dernier surtout, un effort suprême, comme +un devoir accompli, mais plus pénible de jour en jour. Enfin il l'aime, +je le crois; mais je ne le sais pas, et ma position m'empêche de le lui +demander. Il est fort riche, d'un nom célèbre dans la science, +très-au-dessus, selon le monde, de cette petite bourgeoise qui cache +avec un soin farouche ses talents et sa beauté. Je ne crains pas que lui +m'accuse jamais d'ambition; pourtant il est des convenances d'éducation +au-dessus desquelles je ne suis pas encore assez philosophe pour me +placer, et, si Valvèdre me cache depuis si longtemps son secret, c'est +qu'il a des raisons que j'ignore, et qui rendraient mes avances pénibles +pour lui, humiliantes pour moi. + +--Ces raisons, je les saurai, m'écriai-je, je veux les savoir. + +--Ah! prends garde, prends garde, mon ami! Si nous nous trompions sur le +compte d'Adélaïde! si, au moment où, encouragé et renaissant à +l'espérance, Valvèdre s'apercevait qu'il n'est pas aimé comme il aime! +Adélaïde est un bien autre mythe que lui! Cette fille qui a l'air si +heureux, l'oeil si pur, le caractère si égal, l'esprit si studieux, la +joue si fraîche, que ni le désir, ni l'espérance, ni la crainte ne +semblent pouvoir atteindre; cette Andromède souriante au milieu des +monstres et des chimères, sur son rocher d'albâtre inaccessible aux +souillures comme aux tempêtes... pourquoi à vingt-six ans n'est-elle pas +mariée? Elle a été demandée par des hommes de mérite placés dans les +conditions les plus honorables, et, malgré les désirs de sa mère, malgré +mes instances, malgré les conseils de Juste et de ma femme, elle a souri +en disant: «Je ne veux pas me marier!--Jamais? lui a dit un jour +Valvèdre.--Jamais!» + +--Dis-moi, Henri, Alida vivait-elle alors? + +--Oui. + +--Et, depuis qu'elle n'est plus, Adélaïde a-t-elle répété _jamais?_ + +--Maintes fois. + +--Valvèdre présent? + +--Je ne sais plus. Tu m'y fais songer! il était peut-être loin, elle +avait peut-être reperdu l'espérance. + +--Allons, allons! tu n'as pas encore assez bien observé. C'est à moi de +travailler à déchiffrer la grande énigme. La philosophie stoïcienne, +acquise par l'étude de la sagesse, est une sainte et belle chose, +puisqu'elle peut alimenter des flammes si pures, si constantes et si +paisibles; mais toute vertu a son excès et son péril. N'en est-ce pas un +très-grand que de condamner au célibat et à un éternel combat intérieur +deux êtres dont l'union semble être écrite à la plus belle page des lois +divines? + +--Juste Valvèdre a vécu très-calme, très-digne, très-forte, très-féconde +en bienfaits et en dévouements,... et pourtant elle a aimé sans bonheur +et sans espoir. + +--Qui donc? + +--Tu ne l'as jamais su? + +--Et je ne le sais pas. + +--Elle a aimé le frère de ta mère, l'oncle qui te chérissait, l'ami et +le maître de Valvèdre, Antonin Valigny. Malheureusement, il était marié, +et Adélaïde a beaucoup réfléchi sur cette histoire. + +--Ah! voilà donc pourquoi Juste m'a pardonné d'avoir tant offensé et +affligé Valvèdre! Mais mon oncle est mort, et la mort ne laisse pas +d'agitation. Sois sûr, Henri, qu'Adélaïde souffre plus que Juste. Elle +est plus forte que sa souffrance, voilà tout; mais son bonheur, si elle +en a, est l'oeuvre de sa volonté, et j'ai cru, moi aussi, pendant sept +ans, qu'on pouvait vivre sur son propre fonds de sagesse et de +résignation. Aujourd'hui que je vis à deux, je sais bien qu'hier je ne +vivais pas!... + +Henri m'embrassa et me laissa agir. Ce fut une oeuvre de patience, de +ruse innocente et d'obstination dévouée. Il me fallut surprendre des +quarts de mots et des ombres de regard; mais ma chère Rose, plus hardie +et plus confiante, m'aida et vit clair avant moi. + +Ils s'aimaient et ne se croyaient pas aimés l'un de l'autre. Le jour où, +par mes soins et mes encouragements, ils s'entendirent fut le plus beau +de leur vie et de la mienne. + +FIN + +IMPRIMERIE DE L. TOINON ET Ce, A SAINT-GERMAIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Valvèdre, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13263 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Valvdre + +Author: George Sand + +Release Date: August 23, 2004 [EBook #13263] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALVDRE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chantal Brville and Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +VALVDRE + +PAR + +GEORGE SAND + + + + + + +OEUVRES + +DE + +GEORGE SAND + + +OEUVRES + +DE + +GEORGE SAND + +NOUVELLE DITION + +FORMAT GRAND IN-18 + + + +OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE: + + +ANDR........... Un volume. + +ELLE ET LUI......... Un volume. + +LA FAMILLE DE GERMANDRE...... Un Volume. + +INDIANA........... Un volume. + +JEAN DE LA ROCHE......... Un volume. + +LES MAITRES MOSASTES....... Un volume. + +LES MAITRES SONNEURS....... Un volume. + +LA MARE AU DIABLE........ Un volume. + +LE MARQUIS DE VILLEMER...... Un Volume. + +MAUPRAT.......... Un volume. + +MONT-REVCHE......... Un volume. + +NOUVELLES.......... Un volume. + +TAMARIS.......... Un volume. + +VALENTINE.......... Un volume. + +VALVDRE.......... Un volume. + +LA VILLE NOIRE......... Un volume. + +ETC., ETC. + +CLICHY.--Imprimerie de MAURICE LOIGNON et Cie, rue du Bac d'Asnires, 12. + + +VALVDRE + +PAR + +GEORGE SAND + +NOUVELLE DITION + + + +PARIS + +MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1863 + +Tous droits rservs + + + + + + +A MON FILS + + +Ce rcit est parti d'une ide que nous avons savoure en commun, que +nous avons, pour ainsi dire, bue la mme source: l'tude de la nature. +Tu l'as formule le premier dans un travail de science qui va paratre. +Je la formule mon tour et ma manire dans un roman. Cette ide, +vieille comme le monde en apparence, est pourtant une conqute assez +nouvelle des temps o nous vivons. Pendant de longs sicles, l'homme +s'est pris pour le centre et le but de l'univers. Une notion plus juste +et plus vaste nous est enseigne aujourd'hui. Plusieurs la professent +avec clat. Adeptes fervents, nous y apporterons aussi notre grain de +sable, car elle a besoin de passer dans beaucoup d'esprits pour faire +peu peu tous le bien qu'elle recle. Elle peut se rsumer en trois +mots que ton livre explique et que le mien tentera de prouver: _sortir +de soi_.--Il est doux d'en sortir ensemble, et cela nous est arriv +souvent. + + +Tamaris, 1er mars 1861. + + + + +VALVDRE + + + + * * * * * + + + +I + +Des motifs faciles apprcier m'obligeant dguiser tous les noms +propres qui figureront dans ce rcit, le lecteur voudra bien n'exiger de +moi aucune prcision gographique. Il y a plusieurs manires de raconter +une histoire. Celle qui consiste vous faire parcourir une contre +attentivement explore et fidlement dcrite est, sous un rapport, la +meilleure: c'est un des cts par lesquels le roman, cette chose si +longtemps rpute frivole, peut devenir une lecture utile, et mon avis +est que, quand on nomme une localit rellement existante, on ne saurait +la peindre trop consciencieusement; mais l'autre manire, qui, sans tre +de pure fantaisie, s'abstient de prciser un itinraire et de nommer le +vrai lieu des scnes principales, est parfois prfrable pour +communiquer certaines impressions reues. La premire sert assez bien le +dveloppement graduel des sentiments qui peuvent s'analyser; la seconde +laisse l'lan et au dcousu des vives passions un chemin plus large. + +D'ailleurs, je ne serais pas libre de choisir entre ces deux mthodes, +car c'est l'histoire d'une passion subie, bien plus qu'explique, que je +me propose de retracer ici. Cette passion souleva en moi tant de +troubles, qu'elle m'apparat encore travers certains voiles. Il y a de +cela vingt ans. Je la portai en divers lieux, qui rapparurent +splendides ou misrables selon l'tat de mon me. Il y eut mme des +jours, des semaines peut-tre, o je vcus sans bien savoir o j'tais. +Je me garderai donc de reconstruire, par de froides recherches ou par de +laborieux efforts de mmoire, les dtails d'un pass o tout fut +confusion et fivre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-tre +pas mauvais de laisser mon rcit un peu de ce dsordre et de ces +incompltes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles. + +J'avais vingt-trois ans quand mon pre, professeur de littrature et de +philosophie Bruxelles, m'autorisa passer un an sur les chemins; en +cela, il cdait mon dsir autant qu' une considration srieuse. Je +me destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation +inspirt de la confiance ma famille. Je sentais le besoin de voir et +de comprendre la vie gnrale. Mon pre reconnut que notre paisible +milieu et notre vie patriarcale constituaient un horizon bien court. Il +eut la foi. Il mit la bride sur le cou du cheval impatient. Ma mre +pleura; mais elle me cacha ses larmes, et je partis: hlas! pour quels +cueils de la vie morale! + +J'avais t lev en partie Bruxelles, en partie Paris, sous les +yeux d'un frre de mon pre, Antonin Valigny, chimiste distingu, mort +jeune encore, lorsque je finissais mes classes au collge Saint-Louis. +Je n'prouvais aucune curiosit pour les modernes foyers de +civilisation, j'avais soif de posie et de pittoresque. Je voulais voir, +en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature; en Italie ensuite, +les grands monuments de l'art. + +Ma premire et presque ma seule visite Genve fut pour un ami de mon +pre dont le fils avait t, Paris, mon compagnon d'tudes et mon ami +de coeur; mais les adolescents s'crivent peu. Henri Obernay fut le +premier ngliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple. +Lorsque je le cherchai dans sa patrie, il y avait dj des annes que +nous ne nous crivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse pas +beaucoup cherch, si mon pre, en me disant adieu, ne m'et pas +recommand avec une grande insistance de renouer mes relations avec lui. +M. Obernay pre, professeur s sciences Genve, tait un homme d'un +vrai mrite. Son fils avait annonc devoir tenir de lui. Sa famille +tait chre la mienne. Enfin ma mre dsirait savoir si la petite +Adlade tait toujours aimable et jolie. Je devinai quelque projet ou +du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement +dispos commencer par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosit +aidant un peu le devoir, je me prsentai chez le professeur s sciences. + +Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme +si j'eusse t son frre. Ils me retinrent dner et me forcrent de +loger chez eux. C'tait dans cette partie de Genve appele la vieille +ville, qui avait encore cette poque tant de physionomie. Spare par +le Rhne et de la cit catholique, et du monde nouveau, et des +caravansrails de touristes, la ville de Calvin tageait sur la colline +ses demeures austres et ses troits jardins, ombrags de grands murs et +de charmilles tailles. L, point de bruit, pas de curieux, pas +d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caractrise la vie +industrielle moderne. Le silence de l'tude, le recueillement de la +pit ou des travaux de patience et de prcision, un _chez soi_ +hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre aucun abus, un +bien-tre mditatif et fier, tel tait, en gnral, le caractre des +habitations aises. + +Celle des Obernay tait un type adouci et quelque peu modernis de cette +vie respectable et grave. Les chefs de la famille, aussi bien que leurs +enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'excs des +rigidits extrieures. Trop savant pour tre fanatique, le professeur +suivait le culte et la coutume de ses pres; mais son intelligence +cultive avait fait une large troue dans le monde du got et du +progrs. Sa femme, plus mnagre que docte, avait nanmoins pour la +science le mme respect que pour la religion. Il suffisait que M. +Obernay ft adonn certaines tudes pour qu'elle regardt ces +occupations comme les plus importantes et les plus utiles qui pussent +remplir la vie d'un homme de bien, et, quand cet poux vnr demandait +un peu de sans-gne et d'abandon autour de lui pour se reposer de ses +travaux, elle s'ingniait navement lui complaire, persuade qu'elle +travaillait pour la plus grande gloire de Dieu ds qu'elle travaillait +pour lui. + +Malgr l'absence momentane de leur famille, ces vieux poux me parurent +donc extrmement aimables. Rien chez eux ne sentait l'esprit souvent +troit de la province. Ils s'intressaient tout et n'taient trangers + rien. Ils y mettaient mme une sorte de coquetterie, et l'on pouvait +comparer leur esprit leur maison, vaste, propre, austre, mais gaye +par les plus belles fleurs, et s'ouvrant sur l'aspect grandiose du lac +et des montagnes. + +Les deux filles, Adlade et Rosa, taient alles voir une tante +Morges. On me montra le portrait de la petite Rosa, dessin par sa +soeur. Le dessin tait charmant, la jeune tte ravissante; mais il n'y +avait pas de portrait d'Adlade. + +On me demanda si je me souvenais d'elle. Je rpondis hardiment que oui, +bien que ce souvenir ft trs-vague. + +--Elle avait cinq ans dans ce temps-l, me dit madame Obernay; vous +pensez qu'elle est bien change! Pourtant elle passe pour une belle +personne. Elle ressemble son pre, qui n'est pas trop mal pour un +homme de cinquante-cinq ans. Rosa est moins bien; elle me ressemble, +ajouta en riant l'excellente femme, encore frache et belle; mais elle +est dans l'ge o l'on peut se refaire! + +Henri Obernay tait parti en tourne de naturaliste avec un ami de la +famille. Il explorait en ce moment la rgion du mont Rose. On me montra +une lettre de lui toute rcente, o il dcrivait avec tant +d'enthousiasme les sites o il se trouvait, que je me dcidai aller +l'y rejoindre. Dj familiaris avec les montagnes et parlant tous les +patois de la frontire, il me serait un guide excellent, et sa mre +assurait qu'il allait tre heureux d'avoir diriger mes premires +excursions. Il ne m'avait pas oubli, il avait toujours parl de moi +avec la plus tendre affection. Madame Obernay me connaissait comme si +elle ne m'et jamais perdu de vue. Elle savait mes penchants, mon +caractre, et se rappelait mes fantaisies d'enfant, qu'elle me racontait + moi-mme avec une bonhomie charmante. En voyant qu'Henri m'avait fait +aimer, je jugeai avec raison qu'il m'aimait rellement, et mon ancien +attachement pour lui se rveilla. Aprs vingt-quatre heures passes +Genve, je me renseignai sur le lieu o j'avais bonne chance de le +rencontrer, et je partis pour le mont Rose. + +C'est ici, lecteur, qu'il ne faut pas me suivre un guide la main. Je +donnerai aux localits que je me rappelle les premiers noms qui me +viendront l'esprit. Ce n'est point un voyage que je t'ai promis, c'est +une histoire d'amour. + +A la base des montagnes, du ct de la Suisse, s'abrite un petit +village, les Chalets-Saint-Pierre, que j'appellerai Saint-Pierre tout +court. C'est l que je trouvai Henri Obernay. Il y tait install pour +une huitaine, son compagnon de voyage voulant explorer les glaciers. La +maison de bois dont ils s'taient empars tait grande, pittoresque, et +d'une propret rjouissante. On m'y fit place, car c'tait une espce +d'auberge pour les touristes. Je vois encore les paysages grandioses qui +se droulaient sous les yeux, de toutes les faces de la galerie +extrieure, place au couronnement de ce beau chalet. Un norme banc de +rochers prservait le hameau du vent d'est et des avalanches. Ce rempart +naturel formait comme le pidestal d'une montagne toute nue, mais verte +comme une meraude et couverte de troupeaux. Du bas de la maison partait +une prairie en fleurs qui s'abaissait rapidement vers le lit d'un +torrent plein de bruit et de colre, et dans lequel se dversaient de +fires et folles cascatelles tombant des rochers qui nous faisaient +face. Ces rochers, au sommet desquels commenaient les glaciers, d'abord +resserrs en troites coulisses et peu peu disposs en vastes arnes +blouissantes, taient les premires assises de la masse effrayante du +mont Rose, dont les neiges ternelles se dessinaient encore en carmin +orang dans le ciel, quand la valle nageait dans le bleu du soir. + +C'tait un spectacle sublime et que je pus savourer durant un jour libre +et calme, avant d'entrer dans la tourmente qui faillit emporter ma +raison et ma vie. + +Les premires heures furent consacres et pour ainsi dire laborieusement +employes nous reconnatre, Obernay et moi. On sait combien est rapide +le dveloppement qui succde l'adolescence, et nous tions rellement +beaucoup changs. J'tais pourtant rest assez petit en comparaison +d'Henri, qui avait pouss comme un jeune chne; mais, demi Espagnol +par ma mre, je m'tais enrichi d'une jeune barbe trs-noire qui, selon +mon ami, me donnait l'air d'un paladin. Quant lui, bien qu' +vingt-cinq ans il et encore le menton lisse, l'extension de ses formes, +ses cheveux autrefois d'un blond d'pi, maintenant dors d'un reflet +rougetre, sa parole jadis un peu hsitante et craintive, dsormais +brve et assure, ses manires franches et ouvertes, sa fire allure, +enfin sa force herculenne plutt acquise par l'exercice que lie +l'organisation, en faisaient un tre tout nouveau pour moi, mais non +moins sympathique que l'ancien compagnon d'tudes, et se prsentant +franchement comme un an au physique et au moral. C'tait, en somme, un +assez beau garon, un vrai Suisse de la montagne, doux et fort, tout +rempli d'une tranquille et constante nergie. Une seule chose +trs-caractristique n'avait pas chang en lui: c'tait une peau blanche +comme la neige et un ton de visage d'une fracheur vive qui et pu tre +envi par une femme. + +Henri Obernay tait devenu fort savant plusieurs gards; mais la +botanique tait pour le moment sa passion dominante. Son compagnon de +voyage, chimiste, physicien, gologue, astronome et je ne sais quoi +encore, tait en course quand j'arrivai, et ne devait rentrer que le +soir. Le nom de ce personnage ne m'tait pas inconnu, je l'avais souvent +entendu prononcer par mes parents: il s'appelait M. de Valvdre. + +La premire chose qu'on se demande aprs une longue sparation, c'est si +l'on est content de son sort. Obernay me parut enchant du sien. Il +tait tout la science, et, avec cette passion-l, quand elle est +sincre et dsintresse, il n'y a gure de mcomptes. L'idal, toujours +beau, a l'avantage d'tre toujours mystrieux, et de ne jamais assouvir +les saints dsirs qu'il fait natre. + +J'tais moins calme. L'tude des lettres, qui n'est autre que l'tude +des hommes, est douloureuse quand elle n'est pas terrible. J'avais dj +beaucoup lu, et, bien que je n'eusse aucune exprience de la vie, +j'tais un peu atteint par ce que l'on a nomm la _maladie du sicle_, +l'ennui, le doute, l'orgueil. Elle est dj bien loin, cette maladie du +romantisme. On l'a raille, les pres de famille d'alors s'en sont +beaucoup plaints; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-tre la +regretter. Peut-tre valait-elle mieux que la raction qui l'a suivie, +que cette soif d'argent, de plaisirs sans idal et d'ambitions sans +frein, qui ne me parat pas caractriser bien noblement la _sant du +sicle_. + +Je ne fis pourtant point part Obernay de mes souffrances secrtes. Je +lui laissai seulement pressentir que j'tais un peu bless de vivre dans +un temps o il n'y avait rien de grand faire. Nous tions alors dans +les premires annes du rgne de Louis-Philippe. On avait encore la +mmoire frache des popes de l'Empire; on avait t lev dans +l'indignation gnreuse, dans la haine des ides rtrogrades du dernier +Bourbon; on avait rv un grand progrs en 1830, et on ne sentait pas ce +progrs s'accomplir sous l'influence triomphante de la bourgeoisie. On +se trompait coup sr: le progrs se fait quand mme, presque toutes +les poques de l'histoire, et on ne peut appeler rellement rtrogrades +que celles qui lui ferment plus d'issues qu'elles ne lui en ouvrent; +mais il est de ces poques o un certain quilibre s'tablit entre +l'lan et l'obstacle. Ce sont des phases expectantes o la jeunesse +souffre et o elle ne meurt pourtant pas, puisqu'elle peut dire ce +qu'elle souffre. + +Obernay ne comprit pas beaucoup ma critique du sicle (on appelle +toujours _le sicle_ le moment o l'on vit). Quant lui, il vivait dans +l'ternit, puisqu'il tait aux prises avec les lois naturelles. Il +s'tonna de mes plaintes, et me demanda si le vritable but de l'homme +n'tait pas de s'instruire et d'aimer ce qui est toujours grand, ce +qu'aucune situation sociale ne peut ni rapetisser, ni rendre +inaccessible, l'tude des lois de l'univers. Nous discutmes un peu sur +ce point. Je voulus lui prouver qu'il est, en effet, des situations +sociales o la science mme est entrave par la superstition, +l'hypocrisie, ou, ce qui est pis, par l'indiffrence des gouvernants et +des gouverns. Il haussa lgrement les paules. + +--Ces entraves-l, dit-il, sont des accidents transitoires dans la vie +de l'humanit. L'ternit s'en moque, et la science des choses +ternelles par consquent. + +--Mais, nous qui n'avons qu'un jour vivre, pouvons-nous en prendre +ce point notre parti? Si tu avais en ce moment devant les yeux la preuve +que tes travaux seront enfouis ou supprims, ou tout au moins sans aucun +effet sur tes contemporains, les poursuivrais-tu avec autant d'ardeur? + +--Oui certes! s'cria-t-il: la science est une matresse assez belle +pour qu'on l'aime sans autre profit que l'honneur et l'ivresse de la +possder. + +Mon orgueil souffrit un peu de la bravoure enthousiaste de mon ami. Je +fus tent, non de douter de sa sincrit, mais de croire quelque +illusion, ferveur de novice. Je ne voulus pas le lui dire et commencer +notre reprise d'amiti par une discussion. J'tais, d'ailleurs, +trs-fatigu. Je n'attendis pas que son compagnon le savant ft revenu +de sa promenade, et je remis au lendemain l'honneur de lui tre +prsent. + +Mais, le lendemain, j'appris que M. de Valvdre, qui se prparait depuis +plusieurs jours une grande exploration des glaciers et des moraines du +mont Rose, fixe la veille encore au surlendemain, voyant toutes choses +arranges et le temps trs-favorable, avait voulu profiter d'une des +rares poques de l'anne o les cimes sont claires et calmes. Il tait +donc parti minuit, et Obernay l'avait escort jusqu' sa premire +halte. Mon ami devait tre de retour vers midi, et, de sa part, on me +priait de l'attendre et de ne point me risquer seul dans les prcipices, +vu que tous les guides du pays avaient t emmens par M. de Valvdre. +Sachant que j'tais fatigu, on n'avait pas voulu me rveiller pour me +dire ce qui se passait, et j'avais dormi si profondment, que le bruit +du dpart de l'expdition, vritable caravane avec mulets et bagages, ne +m'avait caus aucune alerte. + +Je me conformai aux dsirs d'Obernay et rsolus de l'attendre au chalet, +ou, pour mieux dire, l'htel d'Ambroise; tel tait le nom de notre +hte, excellent homme, trs-intelligent et majestueusement obse. En +causant avec lui, j'appris que sa maison avait t embellie par la +munificence et les soins de M. de Valvdre, lequel avait pris ce pays en +amour. Comme il y venait assez souvent, sa propre rsidence n'tant pas +trs-loigne, il s'tait arrang pour y avoir sa disposition un +pied--terre confortable. Il avait si bien fait les choses, qu'Ambroise +se regardait autant comme son serviteur que comme son oblig; mais le +savant, qui me parut tre un original fort agrable, avait exig que le +montagnard ft de sa maison une auberge d't pour les amants de la +nature qui pntreraient dans cette rgion peu connue, et mme qu'il +servit avec dvouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de +la montagne, la seule condition, pour eux, de consigner leurs +observations sur un certain registre qui me fut montr, et que j'avouai +n'tre pas destin enrichir. Ambroise n'en fut pas moins empress me +complaire. J'tais l'ami d'Obernay, je ne pouvais pas ne pas tre un peu +savant, et Ambroise tait persuad qu'il le deviendrait lui-mme, s'il +ne l'tait pas dj, pour avoir hberg souvent des personnes de mrite. + +Aprs avoir employ les premires heures de la journe crire mes +parents, je descendis dans la salle commune pour djeuner, et je m'y +trouvai en tte--tte avec un inconnu d'environ trente-cinq ans, d'une +assez belle figure, et qu' premire vue je reconnus pour un isralite. +Cet homme me parut tenir le milieu entre l'extrme distinction et la +repoussante vulgarit qui caractrisent chez les juifs deux races ou +deux types si tranchs. Celui-ci appartenait un type intermdiaire ou +mlang. Il parlait assez purement le franais, avec un accent allemand +dsagrable, et montrait tour tour de la pesanteur et de la vivacit +dans l'esprit. Au premier abord, il me fut antipathique. Peu peu il me +parut assez amusant. Son originalit consistait dans une indolence +physique et dans une activit d'ides extraordinaires. Mou et gras, il +se faisait servir comme un prince; curieux et commre, il s'enqurait de +tout et ne laissait pas tomber la conversation un seul instant. + +Comme il me fit, ds le premier moment, l'honneur d'tre +trs-communicatif, je sus bien vite qu'il se nommait Moserwald, qu'il +tait assez riche pour se reposer un peu des affaires, et qu'il +voyageait en ce moment pour son plaisir. Il venait de Venise, o il +s'tait plus occup de jolies femmes et de beaux-arts que du soin de sa +fortune; il se rendait Chamonix. Il voulait voir le mont Blanc, et il +passait par le mont Rose, dont il avait _souhait se faire une ide_. Je +lui demandai s'il tait tent d'en faire l'escalade. + +--Non pas! rpondit-il. C'est trop dangereux, et pour voir quoi, je vous +le demande? Des glaons les uns sur les autres! Personne n'a encore +atteint la cime de cette montagne, et il n'est pas dit que la caravane +partie cette nuit en reviendra au complet. Au reste, je n'ai pas fait +beaucoup de voeux pour elle. Arriv dix heures hier au soir et peine +endormi, j'ai t rveill par tous les gros souliers ferrs du pays, +qui n'ont fait, deux heures durant, que monter et descendre les +escaliers de bois de cette maison jour. Tous les animaux de la +cration ont beugl, patois, henni, jur ou braill sous la fentre, +et, quand je croyais en tre quitte, on est revenu pour chercher je ne +sais quel instrument oubli, un baromtre et un tlgraphe! Si j'avais +eu une potence mon service, je l'aurais envoye ce M. de Valvdre, +que Dieu bnisse! Le connaissez-vous? + +--Pas encore. Et vous? + +--Je ne le connais que de rputation; on parle beaucoup de lui Genve, +o je rside, et on parle de sa femme encore davantage. La +connaissez-vous, sa femme? Non? Ah! mon cher, qu'elle est jolie! Des +yeux longs comme a (il me montrait la lame de son couteau) et plus +brillants que a! ajouta-t-il en montrant un magnifique saphir entour +de brillants qu'il portait son petit doigt. + +--Alors ce sont des yeux tincelants, car vous avez l une belle bague. + +--La souhaitez-vous? Je vous la cde pour ce qu'elle m'a cot. + +--Merci, je n'en saurais que faire. + +--Ce serait pourtant un joli cadeau pour votre matresse, hein? + +--Ma matresse? Je n'en ai pas! + +--Ah bah! vraiment? Vous avez tort. + +--Je me corrigerai. + +--Je n'en doute pas; mais cette bague-l peut hter l'heureux moment. +Voyons, la voulez-vous? C'est une bagatelle de douze mille francs. + +--Mais, encore une fois, je n'ai pas de fortune. + +--Ah! vous avez encore plus tort; mais cela peut se corriger aussi. +Voulez-vous faire des affaires? Je peux vous lancer, moi. + +--Vous tes bijoutier? + +--Non, je suis riche. + +--C'est un joli tat; mais j'en ai un autre. + +--Il n'y a point de joli tat, si vous tes pauvre. + +--Pardonnez-moi, je suis libre! + +--Alors vous avez de l'aisance, car, avec la misre, il n'y a +qu'esclavage. J'ai pass par l, moi qui vous parle, et j'ai manqu +d'ducation; mais je me suis un peu refait mesure que j'ai surmont le +mauvais sort. Donc, vous ne connaissez pas les Valvdre? C'est un +singulier couple, ce qu'on dit. Une femme ravissante, une vraie femme +du monde sacrifie un original qui vit dans les glaciers! Vous +jugez... + +Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais got, mais dont +je ne me scandalisai point, les personnes dont il parlait ne m'tant pas +directement connues. Il ajouta que, du reste, avec un tel mari, madame +de Valvdre tait dans son droit, si elle avait eu les aventures que lui +prtait la chronique gnevoise. J'appris par lui que cette dame +paraissait de temps en temps Genve, mais de moins en moins, parce que +son mari lui avait achet, vers le lac Majeur, une villa d'o il +exigeait qu'elle ne sortt point sans sa permission. + +--Vous comprenez bien, ajouta-t-il, qu'elle se mnage quelques chappes +quand il n'est pas l... et il n'y est jamais: mais il lui a donn pour +surveillante une vieille soeur lui, qui, sous prtexte de soigner les +enfants,--il y en a quatre ou cinq,--fait en conscience son mtier de +gelire. + +--Je vois que vous plaignez beaucoup l'intressante captive. Peut-tre +la connaissez-vous plus que vous ne voulez le dire table d'hte? + +--Non, parole d'honneur! Je ne la connais que de vue, je ne lui ai +jamais parl, et pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manqu; mais +patience! l'occasion viendra un jour ou l'autre, moins que ce jeune +homme qui voyage avec le mari... Je l'ai aperu hier au soir, M. +Obernay, je crois, le fils d'un professeur... + +--C'est mon ami. + +--Je ne demande pas mieux; mais je dis qu'il est beau garon et qu'on +n'est jamais trahi que par les siens. Un apprenti, a console toujours +la femme du patron, c'est dans l'ordre! + +--Vous tes un esprit fort, trs-sceptique. + +--Pas fort du tout, mais mfiant en diable; sans quoi, la vie ne serait +pas tenable. On prendrait la vertu au srieux, et ce serait triste, +quand on n'est pas vertueux soi-mme! Est-ce que vous avez la +prtention?... + +--Je n'en ai aucune. + +--Eh bien, restez ainsi, croyez-moi. Allez-y franchement, contentez vos +passions et n'en abusez pas. Vous voyez, je vous donne de sages +conseils, moi! + +--Vous tes bien bon. + +--Oui, oui, vous vous moquez; mais a m'est gal. Vos sourires n'teront +pas un sou de ma poche ni un cheveu de ma tte, tandis que votre +dfrence ne remettrait pas dans ma vie une seule des heures que j'ai +perdues ou mal employes. + +--Vous tes philosophe! + +--Excessivement, mais un peu trop tard. J'ai vcu beaucoup depuis que je +puis me passer mes fantaisies, et j'en suis puni par la diminution du +sens fantaisiste. Oui, vrai, je me blase dj. J'ai des jours o je ne +sais plus que faire pour m'amuser. Voulez-vous venir dehors fumer un +cigare? Nous regarderons ce fameux mont Rose; on dit que c'est si joli! +Je l'ai regard hier tout le long du voyage; je l'ai trouv pareil +toutes les montagnes un peu leves de la chane des Alpes; mais +peut-tre que vous me le ferez trouver diffrent. Voyons, qu'est-ce +qu'il y a de diffrent et qu'est-ce qu'il y a de beau selon vous? Je ne +demande qu' admirer, moi; je n'ai t lev ni en pote, ni en artiste; +mais j'aime le beau, et j'ai des yeux comme un autre. + +Il y avait tant de navet dans le babil de ce Moserwald, que, tout en +fumant dehors avec lui, je me laissai aller la sotte vanit de lui +expliquer la beaut du mont Rose. Il m'couta avec son bel oeil juif, +clair et avide, fix sur moi. Il eut l'air de comprendre et de goter +mon enthousiasme; aprs quoi, il reprit tout coup son air de bonhomie +railleuse et me dit: + +--Mon cher monsieur, vous aurez beau faire, vous ne russirez pas me +prouver qu'il y ait le moindre plaisir regarder cette grosse masse +blanche. Il n'y a rien de bte comme le blanc, et c'est presque aussi +triste que le noir. On dit que le soleil sme des diamants sur ces +glaces: pour moi, je vous confesse que je n'en vois pas un seul, et je +suis sr d'en avoir plus mon petit doigt que ce gros bloc de +vingt-cinq ou trente lieues carres n'en montre sur toute sa surface; +mais je suis content de m'en tre assur: vous m'avez prouv une fois de +plus que l'imagination des gens cultivs peut faire des miracles, car +vous avez dit les plus jolies choses du monde sur cette chose qui n'est +pas jolie du tout. Je voudrais pouvoir en retenir quelque bribe pour la +rciter dans l'occasion; mais je suis trop stupide, trop lourd, trop +positif, et je ne trouverai jamais un mot qui ne fasse rire de moi. +Voil pourquoi je me garde de l'enthousiasme; c'est un joyau qu'il faut +savoir porter, et qui sied mal aux gens de mon espce. Moi, j'aime le +rel; c'est ma fonction; j'aime les diamants fins et ne puis souffrir +les imitations, par consquent les mtaphores. + +--C'est--dire que je ne suis qu'un chercheur de clinquant, et que +vous... vous tes bijoutier, ne le niez pas! Toutes vos paroles vous y +ramnent. + +--Je ne suis pas un bijoutier; je n'ai ni l'adresse, ni la patience, ni +la pauvret ncessaires. + +--Mais autrefois, avant la richesse? + +--Autrefois, jamais je n'ai eu d'tat manuel. Non, c'est trop bte; je +n'ai pas eu d'autre outil que mon raisonnement pour me tirer d'affaire. +Les fortunes ne sont pas dans les mains de ceux qui s'amusent +produire, confectionner ou crer, mais bien dans celles qui ne +touchent rien. Il y a trois races d'hommes, mon cher: ceux qui +vendent, ceux qui achtent et ceux qui servent de lien entre les uns et +les autres. Croyez-moi, les vendeurs et les acheteurs sont les derniers +dans l'chelle des tres. + +--C'est--dire que celui qui les ranonne est le roi de son sicle? + +--Eh! pardieu, oui! lui seul, il faut qu'il soit plus malin que deux! +Vous tes donc dcid faire de l'esprit et vendre des mots? Eh bien, +vous serez toujours misrable. Achetez pour revendre ou vendez pour +racheter, il n'y a que cela au monde; mais vous ne me comprenez pas et +vous me mprisez. Vous dites: Voil un brocanteur, un usurier, un +crocodile! Pas du tout, mon cher; je suis un excellent homme, d'une +probit reconnue; j'ai la confiance de beaucoup de grands personnages. +Des gens de mrite, des philanthropes, des savants mme me consultent et +reoivent mes services. J'ai du coeur; je fais plus de bien en un jour +que vous n'en pourrez faire en vingt ans; j'ai la main large, et molle, +et douce! Eh bien, ouvrez la vtre si vous avez besoin d'un ami, et vous +verrez ce que c'est qu'un bon juif qui est bte, mais qui n'est pas sot. + +Je ne songeai pas me fcher de ce ton la fois insolent et amical de +protection bizarre. L'homme tait rellement tout ce qu'il disait tre, +bte au point de blesser sans en avoir conscience, assez bon pour faire +avec plaisir des sacrifices, fin au point d'tre gnreux pour se faire +pardonner sa vanit. Je pris le parti de rire de son tranget, et, +comme il vit que je n'avais aucun besoin de lui, mais que je le +remerciais sans ddain et sans orgueil, il conut pour moi un peu plus +d'estime et de respect qu'il n'avait fait premire vue. Nous nous +quittmes trs-bons amis. Il et bien voulu m'avoir pour compagnon de sa +promenade, il craignait de s'ennuyer seul; mais l'heure approchait o +Obernay avait promis de rentrer, et je doutais que ce nouveau visage lui +ft agrable. Ayant donc pris cong du juif et m'tant fait indiquer le +sentier que devait suivre Obernay pour revenir, je partis sa +rencontre. + +Nous nous retrouvmes au bas des glaciers, dans un bois de pins des plus +pittoresque. Obernay rentrait avec plusieurs guides et mulets qui +avaient transport une partie des bagages de son ami. Cette bande +continua sa route vers la valle, et Obernay se jeta sur le gazon auprs +de moi. Il tait extrmement fatigu: il avait march dix heures sur +douze sur un terrain non fray, et cela par amiti pour moi. Partag +entre deux affections, il avait voulu juger des difficults et des +dangers de l'entreprise de M. de Valvdre, et revenir temps pour ne +pas me laisser seul une journe entire. + +Il tira de son bissac quelques aliments et un peu de vin, et, retrouvant +peu peu ses forces, il m'expliqua les procds d'exploration de son +ami. Il s'agissait, non comme M. Moserwald me l'avait dit, d'atteindre +la plus haute cime du mont Rose, ce qui n'tait peut-tre pas possible, +mais de faire, par un examen approfondi, la dissection gologique de la +masse, L'importance de cette recherche se reliait une srie d'autres +explorations faites et faire encore sur toute la chane des Alpes +Pennines, et devait servir confirmer ou dtruire un systme +scientifique particulier que je serais aujourd'hui fort embarrass +d'exposer au lecteur: tant il y a que cette promenade dans les glaces +pouvait durer plusieurs jours. M. de Valvdre y portait une grande +prudence cause de ses guides et de ses domestiques, envers lesquels il +se montrait fort humain. Il tait muni de plusieurs tentes lgres et +ingnieusement construites, qui pouvaient contenir ses instruments et +abriter tout son monde. A l'aide d'un appareil eau bouillante de la +plus petite dimension, merveille d'industrie portative dont il tait +l'inventeur, il pouvait se procurer de la chaleur presque +instantanment, en quelque lieu que ce ft, et combattre tous les +accidents produits par le froid. Enfin il avait des provisions de toute +espce pour un temps donn, une petite pharmacie, des vtements de +rechange pour tout son monde, etc. C'tait une vritable colonie de +quinze personnes qu'il venait d'installer au-dessus des glaciers, sur un +vaste plateau de neige durcie, hors de la porte des avalanches. Il +devait passer l deux jours, puis chercher un passage pour aller +s'installer plus loin avec une partie de son matriel et de son monde, +le reste pouvant l'y rejoindre en deux ou trois voyages, pendant qu'il +tenterait d'aller plus loin encore. Condamn peut-tre ne faire que +deux ou trois lieues de dcouvertes chaque jour cause de la difficult +des transports, il avait gard quelques mulets, sacrifis d'avance aux +dangers ou aux souffrances de l'entreprise. M. de Valvdre tait +trs-riche, et, pouvant faire plus que tant d'autres savants, toujours +empchs par leur honorable pauvret ou la parcimonie des gouvernements, +il regardait comme un devoir de ne reculer devant aucune dpense en vue +du progrs de la science. J'exprimai Henri le regret de ne pas avoir +t averti pendant la nuit. J'aurais demand M. de Valvdre la +permission de l'accompagner. + +--Il te l'et refuse, rpondit-il, comme il me l'avait refuse +moi-mme. Il t'et dit, comme moi, que tu tais un fils de famille, et +qu'il n'avait pas le droit d'exposer ta vie. D'ailleurs, tu aurais +compris, comme moi, que, quand on n'est pas fort ncessaire dans ces +sortes d'expditions, on y est fort charge. Un homme de plus loger, + nourrir, protger, soigner peut-tre dans de pareilles +conditions... + +--Oui, oui, je le comprends pour moi; mais comment se fait-il que tu ne +sois pas extrmement utile, toi savant, ton savant ami? + +--Je lui suis plus ncessaire en restant Saint-Pierre, d'o je peux +suivre presque tous ses mouvements sur la montagne, et d'o, un signal +donn, je peux lui envoyer des vivres, s'il en manque, et des secours, +s'il en a besoin. J'ai, d'ailleurs, faire marcher une srie +d'observations comparatives simultanment avec les siennes, et je lui ai +donn ma parole d'honneur de n'y pas manquer. + +--Je vois, dis-je Obernay, que tu es excessivement dvou ce +Valvdre, et que tu le considres comme un homme du plus grand mrite. +C'est l'opinion de mon pre, qui m'a quelquefois parl de lui comme +l'ayant rencontr chez le tien Paris, et je sais que son nom a une +certaine illustration dans les sciences. + +--Ce que je puis te dire de lui, rpondit Obernay, c'est qu'aprs mon +pre il est l'homme que je respecte le plus, et qu'aprs mon pre et +toi, c'est celui que j'aime le mieux. + +--Aprs moi? Merci, mon Henri! Voil une parole excellente et dont je +craignais d'tre devenu indigne. + +--Et pourquoi cela? Je n'ai pas oubli que le plus paresseux crire, +c'est moi qui l'ai t; mais, de mme que tu as bien compris cette +infirmit de ma part, de mme j'ai eu la confiance que tu me la +pardonnais. Tu me connaissais assez pour savoir que, si je ne suis pas +un camarade assez dmonstratif, je suis du moins un ami aussi fidle +qu'il est permis de le souhaiter. + +Je fus vivement touch, et je sentis que j'aimais ce jeune homme de +toute mon me. Je lui pardonnai l'espce de supriorit de vues ou de +caractre qu'il avait paru s'attribuer la veille vis--vis de moi, et je +commenai craindre qu'il n'en et rellement le droit. + +Il prit quelques instants de repos, et, pendant qu'il dormait, la tte +l'ombre et les jambes au soleil, je l'tudiai de nouveau avec intrt, +comme quelqu'un que l'on sent devoir prendre de l'ascendant sur votre +existence. Je ne sais pourquoi, je le mis en parallle dans ma pense +littraire et descriptive avec l'isralite Moserwald. Cela se prsentait + moi comme une antithse naturelle: l'un gras et nonchalant comme un +mangeur repu, l'autre actif et maigre comme un chercheur insatiable; le +premier, jaune et luisant comme l'or qui avait t le but de sa vie; +l'autre, frais et color comme les fleurs de la montagne qui faisaient +sa joie, et qui, comme lui, devaient aux pres caresses du soleil la +richesse de leurs tons et la puret de leurs fins tissus. + +Ceci tait pour mon imagination, jeune et riante alors, l'indice d'une +vocation bien prononce chez mon ami. Au reste, j'ai toujours remarqu +que les vives apptences de l'esprit ont leurs manifestations +extrieures dans quelque particularit physique de l'individu. Certains +ornithologues ont des yeux d'oiseau; certains chasseurs, l'allure du +gibier qu'ils poursuivent. Les musiciens simplement virtuoses ont +l'oreille conforme d'une certaine faon, tandis que les compositeurs +ont dans la forme du front l'indice de leur facult rsumatrice, et +semblent entendre par le cerveau. Les paysans qui lvent des boeufs +sont plus lents et plus lourds que ceux qui lvent des chevaux, et ils +naissent ainsi de pre en fils. Enfin, sans vouloir m'garer dans de +nombreux exemples, je puis dire qu'Obernay est rest comme une preuve +acquise mon systme. J'ai pleinement reconnu par la suite que, si son +visage, sans beaut relle, mais minemment agrable, avait l'clat +d'une rose,--son me, sans gnie d'initiative, avait le charme profond +de l'harmonie, et comme qui dirait un suave et splendide parfum +d'honntet. + +Quand il eut dormi une heure avec la placidit d'un soldat en campagne +habitu mettre le temps profit, il se sentit tout fait bien, et +nous nous reprmes causer. Je lui parlai de Moserwald, ma nouvelle +connaisance, et je lui rapportai les plaisanteries de ce grand sceptique +sur sa position de consolateur oblig de madame de Valvdre. Il faillit +bondir d'indignation, mais je le contins. + +--Aprs ce que tu m'as dit de ton affection et de ton respect pour le +caractre du mari, il est tout fait inutile de te dfendre d'une +trahison indigne, et ce serait mme me faire injure. + +--Oui, oui, rpondit-il avec vivacit, je ne doute pas de toi; mais, si +ce juif me tombe sous la main, il fera bien de ne pas me plaisanter sur +un pareil sujet! + +--Je ne pense pas qu'il pousse jusque-l son dbordement d'esprit, +quoique, aprs tout, je ne sache de quoi il n'est pas capable avec sa +candeur effronte. Le connais-tu, ce Moserwald? N'est-il pas de Genve? + +--Non, il est Allemand; mais il vient souvent chez nous, je veux dire +dans notre ville, et, sans lui avoir jamais parl, je sais trs-bien que +c'est un fat. + +--Oui, mais si navement! + +--C'est peut-tre jou, cette navet cynique. Que sait-on d'un juif? + +--Comment, tu aurais des prjugs de race, toi, l'homme de la nature? + +--Pas le moindre prjug et pas la moindre prvention hostile. Je +constate seulement un fait: c'est que l'isralite le plus insignifiant a +toujours en lui quelque chose de profondment mystrieux. Sommit ou +abme, ce reprsentant des vieux ges obit une logique qui n'est pas +la ntre. Il a retenu quelque chose de la doctrine sotrique des +hypoges, laquelle Mose avait t initi. En outre, la perscution +lui a donn la science de la vie pratique et un sentiment trs-pre de +la ralit. C'est donc un tre puissant que je redoute pour l'avenir de +la socit, comme je redoute pour cette fort o nous voici la chute des +blocs de granit que les glaces retiennent au-dessus d'elle. Je ne hais +pas le rocher, il a sa raison d'tre, il fait partie de la charpente +terrestre. Je respecte son origine, et mme je l'tudie avec un certain +trouble religieux; mais je vois la loi qui l'entrane, et qui, tout en +le dsagrgeant, runit dans une commune fatalit sa ruine et celle des +tres de cration plus moderne qui ont pouss sur ses flancs. + +--Voil, mon ami, une mtaphore par trop scientifique. + +--Non, non, elle est juste! Notre sagesse, notre science religieuse et +sociale ont pris racine dans la cendre du monde hbraque, et, ingrats +disciples, nous avons voulu l'anantir au lieu de l'amener nous +suivre. Il se venge. C'est absolument comme ces arbres dont les racines +avides et folles soulvent les roches et creusent le chemin aux +avalanches qui les engloutiront. + +--Alors, selon toi, les juifs sont les futurs matres du monde? + +--Pour un moment, je n'en doute pas; aprs quoi, d'autres cataclysmes +les emporteront vite, s'ils restent juifs: il faut que tout se +renouvelle ou prisse, c'est la loi de l'univers; mais, pour en revenir + Moserwald, quel qu'il soit, crains de te lier avec lui avant de le +bien connatre. + +--Je ne compte pas me lier jamais avec lui, bien que je le juge mieux +que tu ne fais. + +--Je ne le juge pas; je ne sais rien sur son compte qui m'autorise le +souponner en tant qu'individu. Au contraire, je sais qu'il a la +rputation de tenir sa parole et d'tre large en affaires plus qu'aucun +de sa race; mais tu me dis qu'il parle lgrement de M. de Valvdre, et +cela me dplat. Et puis il t'offre ses services, et cela m'inquite. On +peut toujours avoir besoin d'argent, et la fable de Shylock est un +symbole ternellement vrai. Le juif a instinctivement besoin de manger +un morceau de notre coeur, lui qui a tant de motifs de nous har, et qui +n'a pas acquis avec le baptme la sublime notion du pardon. Je t'en +supplies si tu te voyais entran quelque dpense imprvue, excdant +srieusement tes ressources, adresse-toi moi, et jamais ce +Moserwald. Jure-le-moi, je l'exige. + +Je fus surpris de la vivacit d'Obernay, et me htai de le rassurer en +lui parlant de l'honnte aisance de ma famille et de la simplicit de +mes gots. + +--N'importe, reprit-il, promets-moi de me regarder comme ton meilleur +ami. Je ne sais quelle sera ta vie... D'aprs ce que tu m'as laiss +entrevoir hier de tes angoisses vis--vis de l'avenir et de ton +mcontentement du prsent, je crains que les passions ne jouent un rle +trop imprieux dans ta destine. Il ne me semble pas que tu aies +travaill te forger le frein ncessaire... + +--Quel frein? la botanique ou la gologie? + +--Oh! si tu railles, parlons d'autre chose. + +--Je ne raille pas quand il s'agit de t'aimer et d'tre touch de ton +affection gnreuse; mais conviens que tu penses trop en homme de +spcialit et que tu dirais volontiers: Hors de la science, point de +salut. + +--Eh bien, oui, je te dirais volontiers. J'ai la candeur et le courage +d'en convenir. J'ai eu sous les yeux de tels exemples de ces fausses +thories qui ont dj troubl ton me!... + +--Quelles thories me reproches-tu? Voyons! + +--La thorie en la personnalit d'abord, la prtention de raliser une +existence de gloire personnelle avec la rsolution d'tre furieux et +dsespr, si tu choues. + +--Eh bien, tu le trompes; j'ai deux cordes mon ambition. J'accepte la +gloire sans bonheur ou le bonheur sans gloire. + +Obernay me raillia son tour de ma prtendue modestie, et, tout en +discutant de la sorte, je ne sais plus comment nous vnmes parler de +M. de Valvdre et de sa femme. J'tais assez curieux de savoir ce qu'il +y avait de vrai dans les commrages de Moserwald, et Obernay tait +prcisment dispos une extrme rserve. Il faisait le plus grand +loge de son ami, et il vitait d'avoir une opinion sur le compte de +madame de Valvdre; mais, malgr lui, il devenait nerveux et presque +irascible en prononant son nom. Il avait des rticences troubles; le +rouge lui montait au front quand je lui en demandais la cause. Mon +esprit fit fausse route. Je m'imaginai qu'en dpit de sa vertu, de sa +raison et de sa volont, il tait amoureux de cette femme, et, dans un +moment o il s'en dfendait le plus, il m'chappa de lui dire +ingnument: + +--Elle est donc bien sduisante! + +--Ah! s'cria-t-il en frappant du poing sur la bote de mtal qui +contenait ses plantes et qui lui avait servi d'oreiller, je vois que les +mauvaises penses de ce juif ont dteint sur toi. Eh bien, puisque tu me +pousses bout, je te dirai la vrit. Je n'estime pas la femme dont tu +me parles... A prsent, me croiras-tu capable de l'aimer? + +--Eh! mais... c'est quelquefois une raison de plus; l'amour est si +fantasque! + +--Le mauvais amour, ou l'amour des romans et des drames modernes; mais +les mauvaises amours n'closent que dans les mes malsaines, et, Dieu +merci, la mienne est pure. La tienne est-elle donc dj corrompue, que +tu admets ces honteuses fatalits? + +--Je ne sais si mon me est pure comme la tienne, mon cher Henri; mais +elle est vierge, voil ce dont je puis te rpondre. + +--Eh bien, ne la laisse pas gter et affaiblir d'avance par ces ides +fausses. Ne te laisse pas persuader que l'artiste et le pote soient +destins devenir la proie des passions, et qu'il leur soit permis, +plus qu'aux autres hommes, d'aspirer une prtendue grande vie sans +entraves morales; ne t'avoue jamais toi-mme, quand mme cela serait, +que tu peux tomber sous l'empire d'un sentiment indigne de toi!... + +--Mais, en vrit, tu vas me faire peur de moi-mme, si tu continues! Tu +me mets sous les yeux des dangers auxquels je ne songeais pas, et pour +un peu je croirais que c'est moi qui suis pris, sans la connatre, de +cette fameuse madame de Valvdre. + +--Fameuse! Ai-je dit qu'elle tait fameuse? reprit Obernay en riant avec +un peu de ddain. Non; la renomme n'a rien faire avec elle, ni en +bien ni en mal. Sache que les aventures qu'on lui prte Genve, selon +M. Moserwald (et je crois qu'on ne lui en prte aucune), n'existent que +dans l'imagination de ce triomphant isralite. Madame de Valvdre vit +la campagne, fort retire, avec ses deux belles-soeurs et ses deux +enfants. + +--Je vois que Moserwald est, en effet, mal renseign: il m'avait dit +quatre enfants et une belle-soeur; mais, toi, sais-tu que tu te +contredis beaucoup sur le compte de cette femme? Elle est irrprochable, +et pourtant tu ne l'estimes pas! + +--Je ne sais rien reprendre dans sa conduite; je n'estime pas son +caractre, son esprit, si tu veux. + +--En a-t-elle, de l'esprit? + +--Moi, je ne trouve pas; mais elle passe pour en avoir. + +--Elle est toute jeune? + +--Non! Elle s'est marie vingt ans, il y a dj... oui, il y a dix ans +environ. Elle peut avoir la trentaine. + +--Eh! ce n'est pas si jeune, en effet! Et son mari? + +--Il a quarante ans, lui, et il est plus jeune qu'elle, car il est agile +et fort comme un sauvage, tandis qu'elle est nonchalante et fatigue +comme une crole. + +--Qu'elle est? + +--Non, c'est la fille d'une Espagnole et d'un Sudois; son pre tait +consul Alicante, o il s'est mari. + +--Singulier mlange de races! Cela doit avoir produit un type bizarre? + +--Trs-russi comme beaut physique. + +--Et morale? + +--Morale, moins, selon moi... Une me sans nergie, un cerveau sans +tendue, un caractre ingal, irritable et mou; aucune aptitude srieuse +et de sots ddains pour ce qu'elle ne comprend pas. + +--Mme pour la botanique? + +--Oh! pour la botanique plus que pour toute autre chose. + +--En ce cas, me voil bien rassur sur ton compte. Tu n'aimes pas, tu +n'aimeras jamais cette femme-l! + +--Cela, je t'en rponds, dit gaiement mon ami en rebouclant son sac et +en repassant sa _jeannette[1] en sautoir. Il est permis aux fleurs de ne +pas aimer les femmes; mais les femmes qui n'aiment pas les fleurs sont +des monstres! + +Il me serait bien impossible de dire pourquoi et comment cet entretien +bris et repris plusieurs fois durant le reste de la journe, et +toujours sans aucune prmditation de part ou d'autre, engendra en moi +une sorte de trouble et comme une prdisposition subir les malheurs +dont Obernay voulait me prserver. On et dit que, dou d'une subite +clairvoyance, il lisait dans le livre de mon avenir. Et pourtant je +n'tais ni un caractre passif, ni un esprit sans raction; mais je +croyais beaucoup la fatalit. C'tait la mode en ce temps-l, et +croire la fatalit, c'est la crer en nous-mmes. + +[Note 1: C'est la bote de fer battu o les botanistes mettent leurs +plantes la promenade pour les conserver fraches.] + +--Qui donc va s'emparer de moi? me disais-je en m'endormant avec peine +vers minuit, tandis qu'Obernay, couch six heures du soir, se relevait +pour se livrer aux observations scientifiques dont son ami lui avait +confi le programme. Pourquoi Henri a-t-il paru si inquiet de moi? Son +oeil exerc lire dans les nuages a-t-il aperu au del de l'horizon +les temptes qui me menacent? Qui donc vais-je aimer? Je ne connais +aucune femme qui m'ait fait beaucoup songer, si ce n'est deux ou trois +grandes artistes lyriques ou dramatiques auxquelles je n'ai jamais parl +et ne parlerai probablement jamais. J'ai eu la vie, sinon la plus calme, +du moins la plus pure. J'ai senti en moi les forces de l'amour, et j'ai +su les conserver entires pour un objet idal que je n'ai pas encore +rencontr. + +Je rvai, en donnant, une femme que je n'avais jamais vue, que, selon +toute apparence, je ne devais jamais voir, madame de Valvdre. Je +l'aimai passionnment durant je ne sais combien d'annes dont la vision +ne dura peut-tre pas une heure; mais je m'veillai surpris et fatigu +de ce long drame dont je ne pus ressaisir aucun dtail. Je chassai ce +fantme et me rendormis sur le ct gauche. J'tais agit. Le juif +Moserwald m'apparut et m'offensa si cruellement, que je lui donnai un +soufflet. veill de nouveau, je retrouvai sur mes lvres des mots +confus qui n'avaient aucun sens. Dans mon troisime somme, je revis le +mme personnage, amical et railleur, sous la forme d'un oiseau +fantastique normment gras, qui s'enlevait lourdement de terre, et que +je poursuivais cependant sans pouvoir l'atteindre. Il se posait sur les +rochers les plus levs, et, les faisant crouler sous son poids, il +m'environnait en riant de lavanges de pierres et de glaons. Toutes les +mtaphores dont Obernay m'avait rgal prenaient une apparence sensible, +et je ne pus reposer qu'aprs avoir puis ces fantaisies tranges. + +Quand je me levai, Obernay, qui avait veill jusqu' l'aube, s'tait +recouch pour une heure ou deux. Il avait l'admirable facult +d'interrompre et de reprendre son sommeil comme toute autre occupation +soumise sa volont. Je m'informai de Moserwald; il tait parti au +point du jour. + +J'attendis le rveil d'Henri, et, aprs un frugal djeuner, nous +partmes ensemble pour une belle promenade qui dura une grande partie de +la journe, et durant laquelle il ne fut plus question ni des Valvdre, +ni du juif, ni de moi-mme. Nous tions tout la nature splendide qui +nous environnait. J'en jouissais en artiste bloui qui ne cherche pas +encore se rendre compte de l'effet produit sur son me par la +nouveaut des grands spectacles, et qui, domin par la sensation, n'a +pas le loisir de savourer et de rsumer. Familiaris avec la sublimit +des montagnes et occup de surprendre les mystres de la vgtation, +Obernay me paraissait moins enivr et plus heureux que moi. Il tait +sans fivre et sans cris, tandis que je n'tais que vertige et +transports. + +Vers trois heures de l'aprs-midi, comme il parlait d'escalader encore +une banquette de roches terribles pour chercher un petit saxifrage +_rarissimus_ qui devait se trouver par l, je lui avouai que je me +sentais trs-fatigu, et que je me mourais de faim, de chaud et de soif. + +--Au fait, cela doit tre, rpondit-il. Je suis un goste, je ne songe +pas que toute chose exige un apprentissage, et que tu ne seras pas bon +marcheur dans ce pays-ci avant huit ou dix jours de fatigues +progressives. Tu me permettras d'aller chercher mon saxifrage; il est un +peu tard dans la saison, et je crains fort de le trouver tout en +graines, si je remets la chose demain. Peut-tre, ce soir, +trouverai-je encore quelques corolles ouvertes. Je te rejoindrai +Saint-Pierre, l'heure du dner. Toi, tu vas suivre le sentier o nous +sommes; il te conduira sans danger et sans fatigue, dans dix minutes +tout au plus, un chalet cach derrire le gros rocher qui nous fait +face. Tu trouveras l du lait discrtion. Tu descendras ensuite vers +la valle en prenant toujours gauche, et tu regagneras notre gte en +flnant le long du torrent. Le chemin est bon, et tu seras en pleine +ombre. + +Nous nous sparmes, et, aprs m'tre dsaltr et repos un quart +d'heure au chalet indiqu, je descendis vers la valle. Le sentier tait +fort bon, en comparaison de ceux qu'Obernay m'avait fait parcourir, mais +si troit, que, lorsque je m'y rencontrais avec des troupeaux dfilant +tte par tte mes cts, je devais leur cder le pas et grimper sur +des talus plus ou moins accessibles, pour n'tre pas prcipit dans une +profonde coupure pic qui rasait le bord oppos. J'avais russi me +prserver, lorsque, me trouvant dans un des passages les plus trangls, +j'entendis derrire moi un bruit de sonnettes rgulirement cadenc. +C'tait une bande de mulets chargs que je me mis tout de suite en +mesure de laisser passer. A cet effet, j'avisai une roche qui me mettait +de niveau avec la tte de ces btes imperturbables, et je m'y assis pour +les attendre. La vue tait magnifique, mais la petite caravane qui +approchait absorba bientt toute mon attention. + +En tte, une mule assez pittoresquement caparaonne l'italienne, et +mene en main par un guide pied, portait une femme drape dans un +lger burnous blanc. Derrire ce groupe venait un groupe peu prs +semblable, un guide, un mulet, et sur le mulet une autre femme plus +grande ou plus svelte que la premire, coiffe d'un grand chapeau de +paille et vtue d'une amazone grise. Un troisime guide, conduisant un +troisime mulet et une troisime femme qui avait l'air d'une soubrette, +tait suivi de deux autres mulets portant des bagages, et d'un quatrime +guide qui fermait la marche avec un domestique pied. + +J'eus tout le temps d'examiner ce personnel, qui descendait lentement +vers moi; je pouvais trs-bien distinguer les figures, sauf celle de la +dame en burnous dont le capuchon tait relev, et ne laissait +dcouvert qu'un oeil noir trange et assez effrayant. Cet oeil se fixa +sur le mien au moment o la voyageuse se trouva prs de moi, et elle +arrta brusquement sa monture en tirant sur la bride, au point de faire +trbucher le guide, et au risque de le faire tomber dans le prcipice. +Elle ne parut pas s'en soucier, et, m'adressant la parole d'une voix +assez dure, elle me demanda si j'tais du pays. Sur ma rponse ngative, +elle allait passer outre, lorsque la curiosit me fit ajouter que j'y +tais depuis deux jours, et que, si elle avait besoin d'un +renseignement, j'tais peut-tre mme de le lui donner. + +--Alors, reprit-elle, je vous demanderai si vous avez entendu dire que +le comte de Valvdre ft dans les environs. + +--Je sais qu'un M. de Valvdre est cette heure en excursion sur le +mont Rose. + +--Sur le mont Rose? tout en haut? + +--Dans les glaciers, voil tout ce que je sais. + +--Ah! je devais m'attendre cela! dit la dame avec un accent de dpit. + +--Oh! mon Dieu! ajouta la seconde amazone, qui s'tait approche pour +couter mes rponses, voil ce que je craignais! + +--Rassurez-vous, mesdames; le temps est magnifique, le sommet +trs-clair, et personne n'est inquiet de l'expdition. Tout fait croire +aux gens du pays qu'elle ne sera pas dangereuse. + +--Je vous remercie pour votre bon augure, rpondit cette personne la +figure ouverte et la voix douce; madame de Valvdre et moi, sa +belle-soeur, nous vous en savons gr. + +Mademoiselle de Valvdre m'adressa ce doux remerciement en passant +devant moi pour suivre sa belle-soeur, qui s'tait dj remise en +marche. Je suivis des yeux le plus longtemps possible la surprenante +apparition. Madame de Valvdre se retourna, et, dans ce mouvement, je +vis son visage tout entier. C'tait donc l cette femme qui avait tant +piqu ma curiosit, grce aux rticences ddaigneuses d'Obernay! Elle ne +me plaisait point. Elle me paraissait maigre et colore, deux choses qui +jurent ensemble. Son regard tait dur et sa voix aussi, ses manires +brusques et nerveuses. Ce n'tait pas l un type que j'eusse jamais +rv; mais comme, en revanche, mademoiselle de Valvdre me semblait +douce et d'une grce sympathique! D'o vient qu'Obernay ne m'avait point +dit que son ami et une soeur? L'ignorait-il? ou bien tait-il amoureux +d'elle et jaloux de son secret au point de ne vouloir pas seulement +laisser deviner l'existence de la personne aime? + +Je doublai le pas, et j'arrivai au hameau peu d'instants aprs les +voyageuses. Madame de Valvdre tait dj devenue invisible; mais sa +belle-soeur errait encore par les escaliers, s'enqurant de toutes +choses relatives l'excursion de son frre. Ds qu'elle me vit, elle me +questionna d'un air de confiance en me demandant si je ne connaissais +pas Henri Obernay. + +--Oui, sans doute, rpondis-je, il est mon meilleur ami. + +--Oh! alors, reprit-elle avec abandon, vous tes Francis Valigny, de +Bruxelles, et sans doute vous me connaissez dj, moi? Il a d vous dire +que j'tais sa fiance? + +--Il ne me l'a pas dit encore, rpondis-je un peu troubl d'une si +brusque rvlation. + +--C'est qu'il attendait ma permission, apparemment. Eh bien, vous lui +direz que je l'autorise vous parler de moi, pourvu qu'il vous dise de +moi autant de bien qu'il m'en a dit de vous; mais vous, monsieur +Valigny, parlez-moi de mon frre et de lui!... Est-ce bien vrai qu'ils +ne sont pas en danger? + +Je lui appris qu'Obernay n'avait suivi M. de Valvdre que pendant une +nuit, et qu'il allait rentrer. + +--Mais, ajoutai-je, devez-vous tre inquite ce point de votre frre? +N'tes-vous pas habitue le voir entreprendre souvent de pareilles +courses? + +--Je devrais m'y habituer, rpondit-elle simplement. + +En ce moment, madame de Valvdre la fit appeler par une soubrette +italienne d'accent et trs-jolie de type. Mademoiselle de Valvdre me +quitta en me disant: + +--Allez donc voir si Henri revient de sa promenade, et apprenez-lui que +Paule vient d'arriver. + +--Allons, pensai-je, silence tout jamais devant elle, mon pauvre +tourdi de coeur! Tu dois tre le frre et rien que le frre de cette +charmante fille. D'ailleurs, tu serais bien ridicule de vouloir lutter +contre un rival aim, et sans doute plus que toi digne de l'tre. +N'es-tu pas dj un peu coupable d'avoir tressailli lgrement au +frlement de cette robe virginale? + +Obernay arrivait; je courus au-devant de lui pour l'avertir de +l'vnement. Sa figure rose passa au vermillon le plus vif, puis le sang +se retira tout entier vers le coeur, et il devint ple jusqu'aux lvres. +Devant cette franchise d'motion, je lui serrai la main en souriant. + +--Mon cher ami, lui dis-je, je sais tout, et je t'envie, car tu aimes, +et c'est tout dire! + +--Oui, j'aime de toute mon me, s'cria-t-il, et tu comprends mon +silence! A prsent, parlons raison. Cette arrive imprvue, qui me +comble de joie, me cause aussi de l'inquitude. Avec les caprices de... +certaines personnes... ou de la destine... + +--Dis les caprices de madame de Valvdre. Tu crains de sa part quelque +obstacle ton bonheur? + +--Des obstacles, non! mais... des influences... Je ne plais pas beaucoup + la belle Alida! + +--Elle s'appelle Alida? C'est recherch, mais c'est joli, plus joli +qu'elle! Je n'ai pas t merveill du tout de sa figure. + +--Bien, bien, n'importe... Mais, dis-moi, puisque tu l'as vue, sais-tu +ce qu'elle vient faire ici? + +--Et comment diable veux-tu que je le sache? J'ai cru comprendre qu'une +vive inquitude conjugale... + +--Madame de Valvdre inquite de son mari?... Elle ne l'est pas +ordinairement; elle est si habitue... + +--Mais mademoiselle Paule? + +--Oh! elle adore son frre, elle; mais ce n'est certainement pas son +ascendant qui a pu agir en quoi que ce soit sur sa belle-soeur. Toutes +deux savent, d'ailleurs, que Valvdre n'aime pas qu'on le suive et qu'on +le tiraille pour le dranger de ses travaux. Il doit y avoir quelque +chose l-dessous, et je cours m'en informer, s'il est possible de le +savoir. + +Moi, je courus m'habiller, esprant que les voyageuses dneraient dans +la salle commune; mais elles n'y parurent pas. On les servit dans leur +appartenant, et elles y retinrent Obernay. Je ne le revis qu' la nuit +close. + +--Je te cherche, me dit-il, pour te prsenter ces dames. On m'a charg +de t'inviter prendre le th chez elles. C'est une petite solennit; +car, de la terrasse, nous verrons, neuf heures, partir de la montagne +une ou plusieurs fuses qui seront, de la part de Valvdre, un avis +tlgraphique dont j'ai la clef. + +--Mais la cause de l'arrive de ces dames? Je ne suis pas curieux, +pourtant je dsire bien apprendre que ce n'est pas pour toi un motif de +chagrin ou de crainte. + +--Non, Dieu merci! Cette cause reste mystrieuse. Paule croit que sa +belle-soeur tait rellement inquite de Valvdre. Je ne suis pas aussi +candide; mais Alida est charmante avec moi, et je suis rassur. Viens. + +Madame de Valvdre s'tait empare du logement de son mari, qui tait +assez vaste, eu gard aux proportions du chalet. Il se composait de +trois chambres dans l'une desquelles Paule prparait le th en nous +attendant. Elle tait si peu coquette, qu'elle avait gard sa robe de +voyage toute fripe et ses cheveux dnous et en dsordre sous son +chapeau de paille. C'tait peut-tre un sacrifice qu'elle avait fait +Obernay de rester ainsi, pour ne pas perdre un seul des instants qu'ils +pouvaient passer ensemble. Pourtant je trouvai qu'elle acceptait trop +bien cet abandon de sa personne, et je pensai tout de suite qu'elle +n'tait pas assez femme pour devenir autre chose que la femme d'un +savant. J'en flicitai Obernay dans mon coeur; mais tout sentiment +d'envie ou de regret personnel fit place une franche sympathie pour la +bont et la raison dont sa future tait doue. + +Madame de Valvdre n'tait pas l. Elle resta dans sa chambre jusqu'au +moment o Paule frappa la porte en lui criant que c'tait bientt +l'heure du signal. Elle sortit alors de ce sanctuaire, et je vis qu'elle +avait endoss un dlicieux nglig. Ce n'tait peut-tre pas bien +conforme aux agitations d'esprit qu'elle affichait; mais, si par hasard +elle avait fait cette toilette mon intention, pouvais-je ne pas lui en +savoir gr? + +Elle m'apparut tellement diffrente de ce qu'elle m'avait sembl sur le +sentier de la montagne, que, si je l'eusse revue ailleurs que chez elle, +j'eusse hsit la reconnatre. Perche sur son mulet et drape dans +son burnous, je l'avais imagine grande et forte; elle tait, en +ralit, petite et dlicate. Anime par la chaleur, sous le reflet de +son ombrelle, elle m'avait paru rouge et comme marbre de tons violacs. +Elle tait ple et de la carnation la plus fine et la plus lisse. Ses +traits taient charmants, et toute sa personne avait, comme sa mise, une +exquise distinction. + +J'eus peine le temps de la regarder et de la saluer. L'heure +approchait, et l'on se prcipitait sur le balcon. Elle s'y plaa la +dernire, sur un sige que je lui prsentai, et, m'adressant la parole +avec douceur: + +--Il me semble, dit-elle, que les premiers gtes de ceux qui +entreprennent de semblables courses n'ont rien d'inquitant. + +--En effet, rpondit Obernay, ce gte est un trou dans le rocher, avec +quelques pierres alentour. On n'y est pas trop bien, mais on y est en +sret. Attention cependant! Voici les cinq minutes coules... + +--O faut-il regarder? demanda vivement mademoiselle de Valvdre. + +--O je vous ai dit. Et pourtant... non! voici la fuse blanche. C'est +de beaucoup plus haut qu'elle part. Il aura ddaign l'tape marque par +les guides. Il est sur les grands plateaux, si je ne me trompe. + +--Mais les grands plateaux ne sont-ils pas des plaines de neige? + +--Permettez... Seconde fuse blanche!... La neige est dure, et il a +install sa tente sans difficult... Troisime fuse blanche! Ses +instruments ont bien support le voyage, rien n'est cass ni endommag. +Bravo! + +--Ds lors il passera une meilleure nuit que nous, dit madame de +Valvdre; car ses instruments sont ce qu'il a de plus cher au monde. + +--Pourquoi, madame, ne dormiriez-vous pas tranquille? me hasardai-je +dire mon tour. M. de Valvdre est si bien prmuni contre le froid; il +a une telle exprience de ces sortes d'aventures... + +Madame de Valvdre sourit imperceptiblement, soit pour me remercier de +mes consolations, soit pour les ddaigner, soit encore parce qu'elle me +trouvait bien naf de croire qu'un mari comme le sien pt tre la cause +de ses insomnies. Elle quitta le balcon o Obernay, n'attendant plus +d'autre signal, restait parler de Valvdre avec Paule, et, comme je +suivais Alida auprs de la table th, je fus encore une fois trs +indcis sur le charme de sa physionomie. Il sembla qu'elle devinait mon +incertitude, car elle s'tendit nonchalamment sur une sorte de chaise +longue assez basse, et je pus la voir enfin, claire en entier par la +lampe place sur la table. + +Je la contemplais depuis un instant sans parler, et lgrement troubl, +lorsqu'elle leva lentement ses yeux sur les miens, comme pour me dire: +Eh bien, vous dcidez-vous enfin voir que je suis la plus parfaite +crature que vous ayez jamais rencontre? Ce regard de femme fut si +expressif, que je le sentis passer en moi, de la tte aux pieds, comme +un frisson brlant, et que je m'criai perdu: + +--Oui, madame, oui! + +Elle vit quel point j'tais jeune et ne s'en offensa point; car elle +me demanda avec un tonnement peu marqu quoi je rpondais. + +--Pardon, madame, j'ai cru que vous me parliez! + +--Mais pas du tout. Je ne vous disais rien! + +Et un second regard, plus long et plus pntrant que le premier, acheva +de me bouleverser, car il m'interrogeait jusqu'au fond de l'me. + +A ceux qui n'ont pas rencontr le regard de cette femme, je ne pourrai +jamais faire comprendre quelle tait sa puissance mystrieuse. L'oeil, +extraordinairement long, clair et bord de cils sombres qui le +dtachaient du plan de la joue par une ombre changeante, n'tait ni +bleu, ni noir, ni verdtre, ni orang. Il tait tout cela tour tour, +selon la lumire qu'il recevait ou selon l'motion intrieure qui le +faisait plir ou briller. Son expression habituelle tait d'une langueur +inoue, et nul n'tait plus impntrable quand il rentrait son feu pour +le drober l'examen; mais en laissait-il chapper une faible +tincelle, toutes les angoisses du dsir ou toutes les dfaillances de +la volupt passaient dans l'me dont il voulait s'emparer, si bien +garde ou si mfiante que ft cette me-l. + +La mienne n'tait nullement avertie, et ne songea pas un instant se +dfendre, Elle vit bien celle qui venait de me rduire! Nous n'avions +chang que les trois paroles que je viens de rapporter, et Obernay +s'approchait de nous avec sa fiance, que tout tait dj consomm dans +ma pense et dans ma conscience; j'avais rompu avec mes devoirs, avec ma +famille, avec ma destine, avec moi-mme; j'appartenais aveuglment, +exclusivement, cette femme, cette inconnue, cette magicienne. + +Je ne sais rien de ce qui fut dit autour de cette petite table, o Paule +de Valvdre remuait des tasses en changeant de calmes rpliques avec +Obernay. J'ignore absolument si je bus du th. Je sais que je prsentai +une tasse madame de Valvdre et que je restai prs d'elle, les yeux +attachs sur son bras mince et blanc, n'osant plus regarder son visage, +persuad que je perdrais l'esprit et tomberais ses pieds, si elle me +regardait encore. Quand elle me rendit la tasse vide, je la reus +machinalement et ne songeai point m'loigner. J'tais comme noy dans +les parfums de sa robe et de ses cheveux. J'examinais plutt stupidement +que sournoisement les dentelles de ses manchettes, le fin tissu de son +bas de soie, la broderie de sa veste de cachemire, les perles de son +bracelet, comme si je n'eusse jamais vu de femme lgante, et comme si +j'eusse voulu m'instruire des lois du got. Une timidit qui tait +presque de la frayeur m'empchait de penser autre chose qu' ce +vtement dont manait un fluide embras qui m'empchait de respirer et +de parler. Obernay et Paule parlaient pour quatre. Que de choses ils +avaient donc se dire! Je crois qu'ils se communiquaient des ides +excellentes dans un langage meilleur encore; mais je n'entendis rien. +J'ai constat plus tard que mademoiselle de Valvdre avait une belle +intelligence, beaucoup d'instruction, un jugement sain, lev, et mme +un grand charme dans l'esprit; mais, en ce moment o, recueilli en +moi-mme, je ne songeais qu' contenir les battements de mon coeur, +combien je m'tonnais de la libert morale de ces heureux fiancs qui +s'exprimaient si facilement et si abondamment leurs penses! Ils avaient +dj l'amour communicatif, l'amour conjugal: pour moi, je sentais que le +dsir est farouche et la passion muette. + +Alida avait-elle de l'esprit naturel? Je ne l'ai jamais su, bien que je +l'aie entendue dire des choses frappantes et parler quelquefois avec +l'loquence de l'motion; mais, d'habitude, elle se taisait, et, ce +soir-l, soit qu'elle voult ne rien rvler de son me, soit qu'elle +ft brise de fatigue ou fortement proccupe, elle ne pronona qu'avec +effort quelques mots insignifiants. Je me trouvais et je restais assis +beaucoup trop prs d'elle; j'aurais pu et j'aurais d tre distance +plus respectueuse. Je le sentais et je me sentais aussi clou ma +place. Elle en souriait sans doute intrieurement mais elle ne +paraissait pas y prendre garde, et les deux fiancs taient trop occups +l'un de l'autre pour s'en apercevoir. Je serais rest l toute la nuit +sans faire un mouvement, sans avoir une ide nette, tant je me trouvais +mal et bien la fois. Je vis Obernay serrer fraternellement la main de +Paule en lui disant qu'elle devait avoir besoin de dormir. Je me +retrouvai dans ma chambre sans savoir comment j'avais pu prendre cong +et quitter mon sige; je me jetai sur mon lit moiti dshabill, comme +un homme ivre. + +Je ne repris possession de moi-mme qu'au premier froid de l'aube. Je +n'avais pas ferm l'oeil. J'avais t en proie je ne sais quel dlire +de joie et de dsespoir. Je me voyais envahi par l'amour, que, jusqu' +cette heure de ma vie, je n'avais connu qu'en rve, et que l'orgueil un +peu sceptique d'une ducation recherche m'avait fait la fois redouter +et ddaigner. Cette rvlation soudaine avait un charme indicible, et je +sentais qu'un homme nouveau, plus nergique et plus entreprenant, avait +pris place en moi; mais l'ardeur de cette volont que j'tais encore si +peu sr de pouvoir assouvir me torturait, et, quand elle se calma, elle +fut suivie d'un grand effroi. Je ne me demandai certes pas si, envahi +ce point, je n'tais pas perdu; ceci m'importait peu. Je ne me consultai +que sur la marche suivre pour n'tre pas ridicule, importun et bientt +conduit. Dans ma folie, je raisonnai trs-serr; je me traai un plan +de conduite. Je compris que je ne devais rien laisser souponner +Obernay, vu que son amiti pour Valvdre me le rendrait infailliblement +contraire. Je rsolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses +prventions contre Alida, et de savoir par lui tout ce que je pouvais +craindre ou esprer d'elle. Rien n'tait plus tranger mon caractre +que cette perfidie, et, chose tonnante, elle ne me cota nullement. Je +ne m'y tais jamais essay, j'y fus pass matre du premier coup. Au +bout de deux heures de promenade matinale avec mon ami, je tenais tout +ce qu'il m'avait marchand jusque-l, je savais tout ce qu'il savait +lui-mme. + + + + +II + + +Sans fortune et sans aeux, Alida avait t choisie par Valvdre. +L'avait-il aime? l'aimait-il encore? Personne ne le savait; mais +personne n'tait fond croire que l'amour n'et pas dirig son choix, +puisque Alida n'avait d'autre richesse que sa beaut. Pendant les +premires annes, ce couple avait t insparable. Il est vrai que peu +peu, depuis cinq ou six ans, Valvdre avait repris sa vie d'exploration +et de voyages, mais sans paratre dlaisser sa compagne et sans cesser +de l'entourer de soins, de luxe, d'gards et de condescendances. Il +tait faux, selon Obernay, qu'il la retnt prisonnire dans sa villa, ni +que mademoiselle Juste de Valvdre, l'ane de ses belles-soeurs, ft +une dugne charge de l'opprimer. Mademoiselle Juste tait, au +contraire, une personne du plus grand mrite, charge de l'ducation +premire des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels +Alida elle-mme se dclarait impropre. Paule avait t leve par sa +soeur ane. Toutes trois vivaient donc leur guise: Paule soumise par +got et par devoir sa soeur Juste, Alida compltement indpendante de +l'une et de l'autre. + +Quant aux aventures qu'on lui prtait, Obernay n'y croyait rellement +pas; du moins aucune liaison exclusive n'avait pris une place ostensible +dans sa vie depuis qu'il la connaissait. + +--Je la crois coquette, disait-il, mais _par genre_ ou par +dsoeuvrement. Je ne la juge ni assez active ni assez nergique pour +avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime +les hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-tre en +manque-t-elle un peu la campagne. Elle en manque aussi chez nous +Genve, o elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps +l'hospitalit. Notre entourage est un peu srieux pour elle; mais ne +voil-t-il pas un grand malheur qu'une femme de trente ans soit force, +par les convenances, de vivre d'une manire raisonnable? Je sais que, +pour lui complaire, son mari l'a mene beaucoup dans le monde autrefois; +mais il y a temps pour tout. Un savant se doit la science, une mre de +famille ses enfants. A te dire le vrai, j'ai mdiocre opinion d'une +cervelle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs. + +--Il parat cependant qu'elle y est soumise, puisque, libre de se lancer +dans le tourbillon, elle vit dans la retraite. + +--Il faudrait qu'elle s'y lant toute seule, et ce n'est pas bien ais, + moins d'une certaine vitalit audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis, +elle ferait mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a l'aspiration, +et mieux vaudrait pour Valvdre avoir une femme tout fait lgre et +dissipe, qui le laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une +lgie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont l'attitude +brise semble tre une protestation contre le bon sens, un reproche la +vie rationnelle. + +--Tout cela est bien ais dire, pensai-je; peut-tre cette femme +soupire-t-elle aprs autre chose que les plaisirs frivoles; peut-tre +a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connatre +l'amour avant de la dlaisser pour la physique et la chimie. Telle femme +commence rellement la vie trente ans, et la socit de deux marmots +et de deux belles-soeurs infiniment vertueuses ne me parat pas un idal +auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beaut, +qui est exclusivement faite pour l'amour, ce que nous autres, le _sexe +laid_, nous ne serions pas capables d'accepter; M. de Valvdre, +quarante ans, est tout entier la passion des sciences. Il a trouv +fort juste de pouvoir planter l les soeurs, les marmots et la femme +par-dessus le march... Il est vrai qu'il lui laisse la libert... Eh +bien, qu'elle en profite, c'est son droit, et c'est la tche d'une me +ardente et jeune comme la mienne de lui faire vaincre les scrupules qui +la retiennent! + +Je me gardai bien de faire part de ces rflexions Obernay. Je feignis, +au contraire, d'acquiescer tous ses jugements, et je le quittai sans +lui avoir oppos la plus lgre contradiction.--Je devais revoir Alida, +comme la veille, l'heure du signal de Valvdre. Fatigue de la journe +de mulet qu'elle avait faite pour venir de Varallo Saint-Pierre, elle +gardait le lit. Paule travaillait ranger des plantes qu'elle avait +fait cueillir en route par les guides, et qu'elle devait, dans la +soire, examiner avec son fianc, qui lui apprenait la botanique. +Instruit de ces dtails, et voyant Obernay partir tranquillement pour la +promenade en attendant l'heure d'tre admis faire sa cour, je me +dispensai de l'accompagner. J'errai l'aventure autour de la maison et +dans la maison mme, observant les alles et venues du domestique et de +la femme de chambre d'Alida, essayant de surprendre les paroles qu'ils +changeaient, espionnant en un mot, car il me venait comme des +rvlations d'exprience, et je me disais avec raison que, pour juger le +problme de la conduite d'une femme, il fallait avant tout examiner +l'attitude des gens qui la servaient. Ceux-ci me parurent empresss de +la satisfaire; car, sonns plusieurs reprises, ils parcoururent la +galerie, montrent et redescendirent vingt fois l'escalier sans +tmoigner d'humeur. + +J'avais laiss la porte de ma chambre ouverte; il n'y avait pas d'autres +voyageurs que nous, et la belle auberge rustique d'Ambroise tait si +tranquille, que je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Tout coup +j'entendis un grand frlement de jupons au bout du corridor. Je +m'lanai, croyant qu'on se dcidait sortir; mais je ne vis passer +qu'une belle robe de soie dans les mains de la femme de chambre. Elle +venait sans doute de la dballer, car un nouveau mulet charg de caisses +et de cartons tait arriv depuis quelques instants devant l'auberge. +Cette circonstance me fit esprer un sjour de plusieurs journes +Saint-Pierre; mais comme celle dont j'attendais la fin me paraissait +longue! Serait-elle donc perdue absolument pour mon amour? Que +pouvais-je inventer pour la remplir, ou pour faire rvoquer l'arrt des +convenances qui me tenait loign? + +Je me livrai mille projets plus fous les uns que les autres. Tantt je +voulais me dguiser en marchand d'agates herborises pour me faire +admettre dans ce sanctuaire dont je voyais la porte s'ouvrir chaque +instant; tantt je voulais courir aprs quelque montreur d'ours et faire +grogner ses btes de manire attirer les voyageuses leur fentre. Il +me prit aussi envie de dcharger un pistolet pour causer quelque +inquitude dans la maison; on croirait peut-tre un accident, on +enverrait peut-tre savoir de mes nouvelles, et mme si j'tais un peu +bless... + +Cette extravagance me sourit tellement, qu'il s'en fallut de bien peu +qu'elle ne ft mise excution. Enfin je m'arrtai un parti moins +dramatique qui fut djouer du hautbois. J'en jouais trs-bien, au dire +de mon pre, qui tait bon musicien, et que ne contredisaient pas trop, +sous ce rapport, les artistes qui frquentaient notre maison belge. Ma +porte tait assez loigne de celle de madame de Valvdre pour que ma +musique ne troublt pas trop son sommeil, si elle dormait, et, si, elle +ne dormait pas, ce qui tait plus que probable d'aprs les frquentes +entres de sa suivante, elle s'informerait peut-tre de l'agrable +virtuose: mais quel fut mon dpit lorsqu'au beau milieu de ma plus belle +mlodie le valet de chambre, ayant frapp discrtement ma porte, me +tint d'un air aussi embarrass que respectueux le discours suivant: + +--Je demande bien des pardons monsieur; mais, si monsieur ne tient pas +absolument faire ses tudes dans une auberge, il y a madame qui est +trs-souffrante, et qui demande en grce monsieur... + +Je lui fis signe que c'tait assez d'loquence, et je remis avec humeur +mon instrument dans son tui. Elle voulait donc absolument dormir! Mon +dpit devint une sorte de rage, et je fis des voeux pour qu'elle et de +mauvais rves; mais un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse +reparatre le domestique. Madame de Valvdre me remerciait beaucoup, et, +ne pouvant dormir malgr mon silence, elle m'autorisait reprendre mes +tudes musicales; en mme temps, elle me faisait demander si je n'avais +pas un livre quelconque lui prter, _pourvu que ce ft un ouvrage +littraire et pas scientifique_. Le valet fit si bien cette commission, +que je pensai qu'il l'avait, cette fois, apprise par coeur. J'avais, +pour toute bibliothque de voyage, un ou deux romans nouveaux en petit +format, contrefaon achete Genve, et un tout petit bouquin anonyme +que j'hsitai un instant joindre mon envoi, et que j'y glissai, ou +plutt que j'y jetai tout coup, avec l'motion de l'homme qui brle +ses vaisseaux. + +Ce mince bouquin tait un recueil de vers que j'avais publi vingt ans +sous le voile de l'anonyme, encourag par un oncle diteur qui me +gtait, et averti par mon pre que je ferais sagement de ne pas +compromettre son nom et le mien pour le plaisir de produire cette +bagatelle. + +--Je ne trouve pas tes vers trop mauvais, m'avait dit cet excellent +pre; il y a mme des pices qui me plaisent; mais, puisque tu te +destines aux lettres, contente-toi de lancer ceci comme un ballon +d'essai, et ne t'en vante pas, si tu veux savoir ce qu'on en pense. Si +tu es discret, cette premire exprience te servira. Si tu ne l'es pas, +et que ton livre soit raill, d'une part tu en auras du dpit, de +l'autre tu te seras cr un fcheux prcdent qu'il sera difficile de +faire oublier. + +J'avais religieusement suivi ce bon conseil. Mes petits vers n'avaient +pas fait grand bruit, mais ils n'avaient pas dplu, et mme quelques +passages avaient t remarqus. Ils n'avaient, selon moi, qu'un mrite, +ils taient sincres. Ils exprimaient l'tat d'une jeune me avide +d'motions, qui ne se pique pas d'une fausse exprience, et qui ne se +vante pas trop d'tre la hauteur de ses rves. + +C'tait certes une grande imprudence que je venais de commettre en les +envoyant madame de Valvdre. Si elle devinait l'auteur et qu'elle +trouvt les vers ridicules, j'tais perdu. L'amour-propre ne m'aveuglait +pas. Mon livre tait l'oeuvre d'un enfant. Une femme de trente ans +s'intresserait-elle des lans si nafs, une candeur si peu +farde?... Mais pourquoi me devinerait-elle? n'avais-je pas su garder +mon secret avec mes meilleurs amis? Et, si j'tais plus troubl l'ide +de ses sarcasmes que je ne pouvais l'tre de ceux de toute autre +personne, n'avais-je pas une chance de gurison dans le dpit que sa +duret me causerait? + +Je ne voulais pourtant pas gurir, je ne le sentais que trop, et les +heures se tranaient, mortellement lentes, plus cruelles encore depuis +que j'avais fait ce coup de tte d'envoyer mon coeur de vingt ans une +femme nerveuse et ennuye qui ne lui accorderait peut-tre pas un +regard. Aucune nouvelle communication ne m'arrivant plus, je sortis pour +ne pas touffer. J'accostai le premier passant, et parlai haut sous la +fentre des voyageuses. Personne ne parut. J'avais envie de rentrer, et +je m'loignai pourtant, ne sachant o j'allais. + +Je marchais l'aventure sur le chemin qui mne Varallo, lorsque je +vis venir moi un personnage que je crus reconnatre et dont l'approche +me fit singulirement tressaillir. C'tait M. Moserwald, je ne me +trompais pas. Il montait pied une cte rapide; son petit char de +voyage le suivait avec ses effets. Pourquoi le retour de cet homme me +sembla-t-il un vnement digne de remarque? Il parut s'tonner de mes +questions. Il n'avait pas dit qu'il quittt la valle dfinitivement. Il +tait all faire une excursion dans les environs, et, comptant en faire +d'autres, il revenait Saint-Pierre comme au seul gte possible dix +lieues la ronde. Pour lui, il n'tait pas grand marcheur, disait-il; +il ne tenait pas se casser le cou pour regarder de haut: il trouvait +les montagnes plus belles, vues mi-cte. Il admirait fort les +chercheurs d'aventures, mais il leur souhaitait bonne chance et prenait +ses aises le plus qu'il pouvait. Il ne comprenait pas qu'on parcourt +les Alpes pied et avec conomie. Il fallait l plus qu'ailleurs +dpenser beaucoup d'argent pour se divertir un peu. + +Aprs beaucoup de lieux communs de ce genre, il me salua et remonta dans +son vhicule; puis, arrtant son conducteur au premier tour de roue, il +me rappela en disant: + +--J'y songe! C'est bientt l'heure du dner l-bas, et vous tes +peut-tre en retard? Voulez-vous que je vous ramne? + +Il me sembla qu'aprs s'tre montr trs-balourd, dessein peut-tre, +il attachait sur moi un regard de perspicacit soudaine. Je ne sais +quelle dfiance ou quelle curiosit cet homme m'inspirait. Il y avait de +l'un et de l'autre. Mon rve m'avait laiss une superstition. Je pris +place ses cts. + +--Avez-vous quelque voyageur nouveau ici? me dit-il en me montrant le +hameau, dont le petit clocher jour se dessinait en blanc vif sur un +fond de verdure sombre. + +Des _voyageurs_? Non! rpondis-je en me retranchant dans un jsuitisme +des plus maladroits. + +Je me sentais beaucoup moins d'aplomb pour cacher mon trouble +Moserwald, dont la sincrit m'tait suspecte, que je n'en prouvais +tromper effrontment Obernay, le plus droit, le plus sincre des hommes. +C'tait comme un chtiment de ma duplicit, cette lutte avec un juif qui +s'y entendait beaucoup mieux que moi, et j'tais humili de me trouver +engag dans cet assaut de dissimulation. Il eut un sourire d'astuce +niaise en reprenant: + +--Alors vous n'avez pas vu passer une certaine caravane de femmes, de +guides et de mulets?... Moi, je l'ai rencontre hier au soir, dix +lieues d'ici, au village de Varallo, et je croyais bien qu'elle +s'arrterait Saint-Pierre; mais, puisque vous dites qu'il n'est arriv +personne... + +Je me sentis rougir, et je me htai de rpondre avec un sourire forc +que j'avais ni l'arrive de nouveaux voyageurs, non celle de voyageuses +inattendues. + +--Ah! bien! vous avez jou sur le mot!... Avec vous, il faut prciser le +genre, je vois cela. N'importe, vous avez vu ces belles chercheuses +d'aventures; quand je dis ces belles..., vous allez peut-tre me +reprocher de ne pas faire accorder le nombre plus que le genre..., car +il n'y en a qu'une de belle! L'autre..., c'est, je crois, la petite +soeur du gologue..., est tout au plus passable. Vous savez que +monsieur... comment l'appelez-vous?... votre ami? n'importe, vous savez +qui je veux dire: il l'pouse! + +--Je n'en sais rien du tout; mais, si vous le croyez, si vous l'avez ou +dire, comment avez-vous eu le mauvais got de faire des plaisanteries, +l'autre jour, sur ses relations avec...? + +--Avec qui donc? Qu'est-ce que j'ai dit? Vrai! je ne m'en souviens plus! +On dit tant de choses dans la conversation!_Verba volant!_ N'allez pas +croire que je sache le latin! Qu'est-ce que j'ai dit? Voyons! dites +donc! + +Je ne rpondis pas. J'tais plein de dpit. Je m'enferrais de plus en +plus; j'avais envie de chercher noise ce Moserwald, et pourtant il +fallait prendre tout en riant ou le laisser lire dans mon cerveau +boulevers. J'eus beau essayer de rompre l'entretien en lui montrant les +beaux troupeaux qui passaient prs de nous, il y revint avec acharnement +et il me fallut nommer madame de Valvdre. Il fut aveugle ou charitable: +il ne releva pas l'trange physionomie que je dus avoir en prononant ce +nom terrible. + +--Bon! s'cria-t-il avec sa lgret naturelle ou affecte: j'ai dit +cela, moi, que M. Obernay (voil son nom qui me revient) avait des vues +sur la femme de son ami? C'est possible!... On a toujours des vues sur +la femme de son ami... Je ne savais pas alors qu'il dt pouser la +belle-soeur, parole! Je ne l'ai su qu'hier au matin en faisant causer le +domestique de ces dames. Je vous dirai bien que cela ne me parat pas +une raison sans appel... Je suis sceptique, moi, je vous l'ai dit; mais +je ne veux pas vous scandaliser, et je veux bien croire... Mon Dieu, +comme vous tes distrait! A quoi donc pensez-vous? + +--A rien, et c'est votre faute! Vous ne dites rien qui vaille. Vous +n'avez pas le sens commun, mon cher, avec vos ides de profonde +sclratesse. Quel mauvais genre vous avez l! C'est trs-mal port, +surtout quand on est riche et gras. + +Si j'avais su combien il tait impossible de fcher Moserwald, je me +serais dispens de ces durets gratuites, qui le divertissaient +beaucoup. Il aimait qu'on s'occupt de lui, mme pour le rudoyer ou le +railler. + +--Oui, oui, vous avez raison! reprit-il comme transport de +reconnaissance; vous me dites ce que me disent tous mes amis, et je vous +en sais gr. Je suis ridicule, et c'est l le plus triste de mon +affaire! J'ai le spleen, mon cher, et l'incrdulit des autres sur mon +compte vient s'ajouter celle que j'ai envers tout le monde et envers +moi-mme. Oui, je devrais tre heureux, parce que je suis riche et bien +portant, parce que je suis gras! Et cependant je m'ennuie, j'ai mal au +foie, je ne crois pas aux hommes, aux femmes encore moins! Ah ! +comment faites-vous pour croire aux femmes, par exemple? Vous me direz +que vous tes jeune! Ce n'est pas une raison. Quand on est trs-instruit +et trs-intelligent, on n'est jamais jeune. Pourtant voil que vous tes +amoureux... + +--Moi! o prenez-vous cela? + +--Vous tes amoureux, je le vois, et aussi navement que si vous tiez +sr de russir tre aim; mais, mon cher enfant, c'est la chose +impossible, cela! On n'est jamais aim que par intrt! Moi, je l'ai t +parce que j'ai un capital de plusieurs millions; vous, vous le serez +parce que vous avez un capital de vingt-trois ou vingt-quatre ans, de +cheveux noirs, de regards brlants, capital qui promet une somme de +plaisirs d'un autre ordre et non moins positifs que ceux que mon argent +reprsente, beaucoup plus positifs, devrais-je dire, car l'argent +procure des plaisirs levs, le luxe, les arts, les voyages... tandis +que, lorsqu'une femme prfre tout cela un beau garon pauvre, on peut +tre sr qu'elle fait grand cas de la ralit. Mais ce n'est pas de +l'amour comme nous l'entendons, vous et moi. Nous voudrions tre aims +pour nous-mmes, pour notre esprit, pour nos qualits sociales, pour +notre mrite personnel enfin. Eh bien, voil ce que vous achterez +probablement au prix de votre libert, ce que je payerais volontiers de +toute ma fortune, et ce que nous ne rencontrerons jamais! Les femmes +n'ont pas de coeur. Elles se servent du mot _vertu_ pour cacher leur +infirmit, et avec cela elles font encore des dupes! des dupes que +j'envie, je vous le dclare... + +--Ah a! m'criai-je en interrompant ce flux de philosophie nausabonde, +que me chantez-vous l depuis une heure? Vous me dites que vous avez t +aim, que je le serai... + +--Ah! mon Dieu! vous croyez que je vous parlais de madame de Valvdre? +Je n'y pensais pas, mon cher, je parlais en gnral. D'abord je ne la +connais pas; sur l'honneur, je ne lui ai jamais parl. Quant vous... +vous ne pouvez pas la connatre encore; vous lui avez peut-tre parl +cependant?... A propos, la trouvez-vous jolie? + +--Qui? madame de Valvdre? Pas du tout, mon cher, elle m'a sembl laide. + +Je fis cette rponse avec tant d'assurance, une assurance si dsespre +(je voulais tout prix me soustraire aux investigations de Moserwald), +que celui-ci en fut dupe, et me laissa voir sa satisfaction. Quand nous +descendmes de voiture, j'avais enfin russi lui ter la lumire qu'il +avait cru saisir, qu'il avait saisie un moment, et il retombait dans les +tnbres, tout en me laissant son secret dans les mains. Il tait bien +videmment revenu Saint-Pierre parce qu'il avait rencontr madame de +Valvdre Varallo, parce qu'il avait questionn son laquais, parce +qu'il tait pris d'elle, parce qu'il esprait lui plaire, et il m'avait +tt pour voir s'il ne me trouverait pas en travers de son chemin. + +Ayant appris d'Antoine que les dames de Valvdre ne dneraient pas en +bas, je voulus me soustraire au dplaisir d'un nouveau tte--tte avec +Moserwald en me faisant servir mystrieusement dans un coin du petit +jardin de mon hte, quand celui-ci m'annona que je serais seul dans sa +grande salle basse avec Obernay, l'isralite ayant dit qu'il souperait +peut-tre dans la soire. + +--Et que fait-il? o est-il maintenant? demandai-je. + +--Il est chez madame de Valvdre, rpondit Antoine, dont la figure prit +une expression d'tonnement comique l'aspect de ma stupeur. + +--Ah a! m'criai-je, il la connat donc? + +--Je n'en sais rien, monsieur; comment voulez-vous que je sache?... + +--C'est juste, cela vous est fort gal, et, quant moi... Mais vous le +connaissez, vous, ce M. Moserwald? + +--Non, monsieur; je l'ai vu avant-hier pour la premire fois. + +--Il vous avait dit en partant qu'il reviendrait bientt? + +--Non, monsieur, il ne m'avait rien dit du tout. + +Je ne sais quelle sourde colre s'tait empare de moi en apprenant que +ce juif avait eu l'audace ou l'habilet, peine dbarqu, de pntrer +auprs d'Alida, qu'il prtendait ne pas connatre. Obernay s'attarda +beaucoup, il faisait nuit quand il rentra; je l'avais attendu pour +dner, et sans mrite aucun, je n'avais certes pas faim. Je ne lui +parlai pas de Moserwald, craignant de trahir ma jalousie. + +--Mets-toi table, me dit-il, il me faut absolument un quart d'heure +pour arranger quelques plantes fontinales extrmement dlicates que je +rapporte. + +Il me quitta, et Antoine me servit mon repas, disant qu'il connaissait +les quarts d'heure d'Obernay dballant son butin de botaniste, et que ce +n'tait pas une raison pour me faire manger un rti dessch. J'tais +peine assis, que Moserwald parut, s'cria qu'il tait charm de ne pas +souper seul, et ordonna notre hte de le servir vis--vis de moi, ceci +sans m'en demander aucunement la permission. Cette familiarit, qui +m'et diverti dans une autre situation d'esprit, me parut intolrable, +et j'allais le lui faire entendre quand, la curiosit dominant toutes +mes autres angoisses, je rsolus de me contenir et de le faire parler. +C'tait une curiosit douloureuse et indigne; mais je fus stoque, et, +d'un air tout fait dgag, je lui demandai s'il avait russi voir +madame de Valvdre. + +--Non, rpondit-il en se frottant les mains; mais je la verrai tantt +avec vous, dans une heure. + +--Ah! vraiment? + +--Cela vous tonne? C'est pourtant bien simple. Ma figure et ma voix +taient dj connues de la belle-soeur, qui m'avait remarqu Varallo. +Oh! je dis cela sans fatuit, je n'ai pas de prtention de ce ct-l. +Je note qu'elle m'avait remarqu avant-hier en passant dans ce village +o nous nous croisions. Eh bien, nous nous sommes rencontrs de nouveau +tout l'heure, l-haut, dans la galerie. Elle est toute franche, toute +confiante, cette grande fille; elle est venue moi pour savoir si je +n'avais pas recueilli sur mon chemin quelque nouvelle de son frre. + +--Dont vous ne saviez rien? + +--Pardon! avec de l'argent, on sait toujours ce qu'on veut savoir. +Voyant ces dames inquites, j'avais, ds hier au soir, dpch le plus +hardi montagnard de Varallo vers la station prsume de M. de Valvdre. +Ah! dame! cela m'a cot cher; pendant la nuit et par des sentiers +impossibles, il a prtendu que cela valait... + +--Faites-moi grce des cus que vous avez dpenss. Vous avez des +nouvelles de l'expdition? + +--Oui, et de trs-bonnes. La soeur a failli me sauter au cou. Elle +voulait tout de suite me prsenter madame de Valvdre; mais celle-ci, +qui avait pass la journe dans son lit, tait en train de se lever et +m'a remis tantt. Voil, mon cher! ce n'est pas plus malin que a? + +Moserwald ne dissimulait plus ses projets; il avait trop besoin de se +vanter de son habilet et de sa libralit pour tre prudent. Ma +jalousie essaya de se calmer. Que pouvais-je craindre d'un concurrent si +vain et si vulgaire? N'tait-ce pas faire injure une femme exquise +comme l'tait Alida que de redouter pour elle les sductions d'un +Moserwald? + +J'allais le questionner davantage quand Obernay vint manger la hte et +avec proccupation un reste de volaille; aprs quoi, il regarda sa +montre et nous dit qu'il tait temps de monter chez ces dames pour voir +partir les fuses. + +--Il parat, dit-il Moserwald, que vous tes invit prendre le th +l-haut en remerciement des bonnes nouvelles que vous avez donnes, ce +dont, pour ma part, je vous sais gr; mais permettez-moi une question. + +--Mille, si vous voulez, _mon trs-cher_, rpondit Moserwald avec +aisance. + +--Vous avez dpch un montagnard vers la pointe de l'Ermitage; il s'y +est rendu travers mille prils, et vous l'avez attendu Varallo +jusqu' ce matin. A-t-il vu M. de Valvdre? lui a-t-il parl? + +--Il l'a vu de trop loin pour lui parler, mais il l'a vu. + +--C'est fort bien; mais, s'il vous prenait l'obligeante fantaisie +d'envoyer encore des exprs et qu'ils parvinssent jusqu' lui, veuillez +ne pas les charger de lui dire que sa femme et sa soeur sont sa +recherche. + +--Pas si sot! s'cria Moserwald avec un rire d'une ingnuit admirable. + +--Comment, pas si sot? rpliqua Obernay surpris en le regardant entre +les deux yeux. + +Moserwald fut embarrass un instant; mais son esprit dli lui suggra +vite une rponse assez ingnieuse. + +--Je sais fort bien, reprit-il, que votre savant ami serait fort +contrari de l'arrive et de l'inquitude de ces dames. Quand on risque +ses os dans une pareille campagne et que l'on a dans l'esprit les grands +problmes de science auxquels je dclare ne rien comprendre, mais dont +j'admets la passion, vu que je comprends toutes les passions, moi qui +vous parle... + +Obernay l'interrompit avec impatience en jetant sa serviette. + +--Enfin, dit-il, vous avez devin la vrit. M. de Valvdre a besoin de +toute la libert d'esprit possible en ce moment. Montons, nous n'avons +plus le temps de causer. + +Alida tait mise plus simplement que la veille. Je lui sus un gr infini +de ne pas s'tre pare pour Moserwald; elle n'en tait, d'ailleurs, que +plus belle. Je ne sais pas si sa belle-soeur tait moins nglige que le +jour prcdent; je crois que je ne la vis pas du tout ce soir-l. +J'tais si rempli de mon drame intrieur, que je m'imaginais presque +tre en tte--tte avec madame de Valvdre. + +Son premier accueil fut froid et mfiant. Elle parut tre impatiente de +voir partir la fuse. Je ne la suivis pas sur le balcon. Je ne sais pas +si les signaux furent de bon augure, je ne me souviens pas de m'en tre +enquis. Je sais seulement qu'un quart d'heure aprs, Paule de Valvdre +et son fianc taient assis une grande table, et qu'ils examinaient +des plantes, baptisant de noms barbares ou pompeux la bourrache et le +chiendent, pendant que madame de Valvdre, demi couche sr sa chaise +longue, avec un guridon plac entre elle et moi, brodait nonchalamment +sur du gros canevas, comme pour se dispenser de rencontrer les regards. +Je voyais bien, ses mains distraites, qu'elle ne travaillait que pour +se renfermer en elle-mme. Ses traits expressifs avaient en ce moment +une placidit mystrieuse. Il n'y avait, coup sr, aucune affinit +sympathique entre elle et Moserwald. Je remarquai mme avec plaisir +qu'au fond des paroles de politesse et de remerciement qu'elle lui +adressa dans une forme trs-laconique, il y avait un lger ddain. + +Je me rassurai tout fait en remarquant aussi que l'isralite, d'abord +plein d'aplomb vis--vis d'elle, perdait chaque minute un peu de sa +vitalit. Sans doute, il avait compt, comme d'habitude, sur les +saillies enjoues et paradoxales de son esprit naturel pour faire passer +son manque d'ducation; mais sa faconde l'avait rapidement abandonn. Il +ne disait plus que des platitudes, et je l'y aidais cruellement, +devinant un imperceptible sourire d'ironie sur les lvres closes de +madame de Valvdre. + +Pauvre Moserwald! il tait pourtant meilleur et plus vrai en ce moment +de sa vie qu'il ne l'avait peut-tre jamais t. Il tait amoureux et +trs-rellement mu. Comme moi, il buvait l'trange poison de passion +irrsistible qui m'avait enivr, et, quand je songe tout ce que par la +suite cette passion lui a fait faire de contraire ses thories, ses +ides et ses instincts, je me demande avec stupeur s'il y a une cole +pour le sentiment, et si le sentiment lui-mme n'est pas le rvlateur +par excellence. + +A mesure qu'il se troublait, je retrouvais ma lucidit. Bientt je fus +en tat de comprendre et de commenter de sang-froid la situation. Il +n'avait pas os se vanter mademoiselle de Valvdre de tout le zle +qu'il avait mis trouver un prtexte pour s'introduire auprs d'Alida. +Il avait mme eu le bon got de ne pas parler de son argent dpens. Il +prtendait avoir seulement t aux informations dans les environs, et +avoir russi dterrer un chasseur qui descendait de la montagne et qui +avait vu de loin le campement du savant et le savant lui-mme en lieu +sr et en bonne apparence de sant. On l'avait remerci de son +obligeance, Paule disait ingnument de son bon coeur. On le +connaissait de nom et de rputation; mais on n'avait jamais remarqu sa +figure, bien qu'il s'vertut vouloir rappeler diverses circonstances +o il s'tait trouv, la promenade Genve ou au spectacle Turin, +non loin de _ces dames_. Il insinuait, avec autant de finesse qu'il lui +tait possible, que madame de Valvdre l'avait vivement frapp, que, tel +jour et en telle rencontre, il avait remarqu tous les dtails de sa +toilette. + +--On jouait _le Barbier de Sville_. + +--Oui, je m'en souviens, rpondait-elle. + +--Vous aviez une robe de soie bleu ple avec des ornements blancs, et +vos cheveux taient boucls, au lieu d'tre en bandeaux comme +aujourd'hui. + +--Je ne m'en souviens pas, rpondait Alida d'un ton qui signifiait: +Qu'est-ce que cela vous fait? + +Il y eut un tel _crescendo_ de froideur de sa part, que le pauvre juif, +tout fait dcontenanc, quitta l'angle de la chemine, o il se +dandinait depuis un quart d'heure, et alla dranger et impatienter les +fiancs botanistes en leur faisant de lourdes questions railleuses sur +leurs saintes tudes de la nature. Je m'emparai de cette place que +Moserwald avait accapare: c'tait la plus favorable pour voir Alida +sans tre gn par la petite lampe dont elle s'tait masque; c'tait +aussi la plus proche que l'on pt convenablement prendre auprs d'elle. +Jusque-l, ne voulant pas m'asseoir plus loin, je n'avais fait que la +deviner. + +Je pus enfin lui parler. J'eus bien de la peine lui adresser une +question directe. Enfin ma langue se dlia par un effort dsespr, et, +au risque d'tre aussi gauche et aussi bte que Moserwald, je lui +demandai si j'tais assez malheureux pour que mon maudit hautbois et +rellement troubl son sommeil. + +--Tellement troubl, rpondit-elle en souriant tristement, que je n'ai +pas pu me rendormir; mais ne prenez pas ce reproche pour une critique. +Il m'a sembl que vous jouiez fort bien: c'est prcisment parce que +j'tais force de vous couter... Mais je ne veux pas non plus vous +faire de compliments. A votre ge, cela ne vaut rien. + +--A mon ge? Oui, je suis un enfant, c'est vrai, rien qu'un enfant! +C'est l'ge o l'on est avide de bonheur. Est-ce un crime d'tre heureux +d'un rien, d'un mot, d'un regard, ft-ce un regard distrait ou svre, +ft-ce un mot de simple bienveillance ou seulement de gnreux pardon +sous forme d'loge? + +--Je vois, rpondit-elle, que vous avez lu le petit volume que vous +m'avez envoy ce matin; car vous tes tout rempli de l'orgueil de la +premire jeunesse, et ce n'est gure obligeant pour ceux ou pour celles +qui sont entrs dans la seconde. + +--Dans les volumes que, par votre ordre, je vous ai fait remettre ce +matin, y en avait-il donc un qui ait eu le malheur de vous dplaire? + +Elle sourit avec une ineffable douceur, et elle allait rpondre. J'tais +suspendu au mouvement de ses lvres; Moserwald, pench sur la table, ne +regardait nullement dans la loupe d'Obernay, qu'il avait prise +machinalement et qu'il ternissait de son haleine, au grand dplaisir du +botaniste. Il grimaait derrire cette loupe; mais il avait un oeil +braqu sur moi, et louchait d'une faon si burlesque, que madame de +Valvdre partit d'un clat de rire. Ce fut pour moi un moment de cruel +triomphe, mais qu'un instant aprs j'expiai cruellement. En riant, +madame de Valvdre laissa tomber sa broderie et un petit objet de mtal +que je pris pour un d et que je ramassai prcipitamment; mais je l'eus + peine dans les mains, qu'un cri de surprise et de douleur m'chappa. + +--Qu'est-ce donc que cela? m'criai-je. + +--Eh bien, rpondit-elle tranquillement, c'est ma bague. Elle est +beaucoup trop large pour mon doigt. + +--Votre bague!... rptai-je hors de moi en regardant d'un oeil hagard +le gros saphir entour de brillants que j'avais vu l'avant-veille au +doigt de Moserwald. + +Et j'ajoutai, en proie un vritable dsespoir: + +--Mais cette chose-l n'est point vous, madame! + +--Pardonnez-moi: qui voulez-vous donc qu'elle soit? + +--Ah! vous l'avez achete aujourd'hui? + +--Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait, par exemple? Rendez-la-moi +donc! + +--Puisque vous l'avez achete, lui dis-je d'un ton amer en la lui +rendant, gardez-la, elle est bien vous; mais, votre place, je ne la +porterais pas. Elle est d'un got affreux! + +--Vous trouvez? C'est bien possible. J'ai achet cela hier vingt-cinq +francs un vilain petit juif qui monte en vermeil, Varallo, les +amthystes et les autres cailloux du pays; mais la grosse pierre est +jolie. Je la ferai arranger autrement, et tout le monde croira que c'est +un saphir oriental. + +J'allais dire madame de Valvdre que le petit juif avait vol cette +bague M. Moserwald, lorsque, la modicit du prix de vente supposant +chez un juif bijoutier une ignorance par trop invraisemblable de la +valeur de l'objet, je me sentis replong dans une nigme insoluble. +Alida venait de parler avec une sincrit vidente, et pourtant, quelque +effort que fit Moserwald pour me cacher sa main gauche, je voyais bien +qu'il n'avait plus sa bague. Un soupon hideux pesait sur moi comme un +cauchemar. Je pris le bras de l'isralite et je l'emmenai sur la +galerie, comme pour lui parler d'autre chose. Je flattai sa vanit pour +lui arracher la vrit. + +--Vous tes un habile homme et un amant magnifique, lui dis-je; vous +faites accepter vos dons de la manire la plus ingnieuse! + +Il donna dans le pige sans se faire prier. + +--Eh bien, oui, dit-il, voil comme je suis! Rien ne me cote pour +procurer un petit plaisir une jolie femme, et je n'ai pas le mauvais +got de lui faire des conditions, moi! C'est elle de deviner. + +--Et certainement on vous devine? Vous tes coutumier du fait? + +--Avec celle-ci... c'est la premire fois, et je me demande avec un peu +de crainte si elle prend rellement cette gemme de premier choix pour +une amthyste de cent sous! Non, ce n'est pas probable. Toutes les +femmes se connaissent en gemmes, elles les aiment tant! + +--Pourtant, si _elle_ n'y connat rien, elle ne vous devine pas, et vous +voil dans une impasse. Ou il faut vous dclarer, ou il faut risquer de +voir la bague passer la femme de chambre. + +--Me dclarer? rpondit-il avec un vritable effroi. Oh! non, c'est trop +tt! je ne suis pas encourag jusqu' prsent... moins que ce ton +moqueur ne soit une manire de grande dame!... C'est possible, je +n'avais jamais vis si haut, moi!... car elle est comtesse, vous savez? +Son mari ne prend pas de titre, mais il est de grande maison... + +--Mon cher, repris-je avec une ironie qu'il ne comprit pas, tout madr +qu'il tait, je ne vois qu'un moyen: c'est qu'un ami gnreux l'claire +sur la valeur de l'objet qu'on lui a fait si adroitement accepter. +Voulez-vous que je m'en charge? + +--Oui! mais pas aujourd'hui au moins! Vous attendrez que je sois parti. + +--Bah! vous voil bien craintif! N'tes-vous pas persuad qu'une femme +est toujours flatte d'un riche cadeau? + +--Non! cela dpend; elle peut aimer le cadeau et dtester la personne +qui l'offre. Dans ce cas-l, il faut beaucoup de patience et beaucoup de +cadeaux, toujours glisss dans ses mains sans qu'elle songe les +repousser, et ne tmoignant jamais d'aucune esprance. Vous voyez que +j'ai ma tactique! + +--Elle est magnifique, et trs-flatteuse pour les femmes que vous +honorez de vos poursuites! + +--Mais... je la crois fort dlicate, reprit-il avec conviction, et, si +vous la critiquez, c'est qu'il vous serait impossible de la suivre! + +Je ne lui passai pas ce mouvement d'impertinence et je rentrai au petit +salon, bien dcid l'en punir. Je me sentis ds lors un aplomb +extraordinaire, et, m'approchant d'Alida: + +--Savez-vous, madame, lui dis-je, de quoi je m'entretenais avec M. +Moserwald au clair de la lune? + +--Du clair de lune, peut-tre? + +--Non, nous parlions bijouterie. Monsieur prtend que toutes les femmes +se connaissent en pierres prcieuses parce qu'elles les aiment +passionnment, et j'ai promis de m'en rapporter votre arbitrage. + +--Il y a l deux questions, rpondit madame de Valvdre. Je ne peux pas +rsoudre la premire; car, pour mon compte, je n'y entends rien; mais, +pour la seconde, je suis force de donner raison M. Moserwald. Je +crois que toutes les femmes aiment les bijoux. + +--Except moi pourtant, dit Paule avec gaiet; je ne m'en soucie pas le +moins du monde. + +--Oh! vous, ma chre, reprit Alida du mme ton, vous tes une femme +suprieure! Il n'est question ici que des simples mortelles. + +--Moi, dis-je mon tour avec une amertume extrme, je croyais qu'en +fait de femmes il n'y avait que les courtisanes qui eussent la passion +des diamans. + +Alida me regarda d'un air trs-tonn. + +--Voil une singulire ide! reprit-elle. Chez les cratures dont vous +parlez, cette passion-l n'existe pas du tout. Les diamants ne +reprsentent pour elles que des cus. Chez les femmes honntes, c'est +quelque chose de plus noble: cela reprsente les dons sacrs de la +famille ou les gages durables des affections srieuses. Cela est si +vrai, que, ruine, une vritable grande dame souffre mille privations +plutt que de vendre son crin. Elle n'en fait le sacrifice que pour +sauver ses enfants ou ses princes. + +--Ah! que cela est bien dit et que cela est vrai! s'cria Moserwald +enthousiasm. Entre la femme et le diamant, il y a une attraction +surnaturelle! J'en ai vu mille exemples. Le serpent avait, dit une +lgende, un gros diamant dans la tte; ve vit ce feu travers ses yeux +et fut fascine. Elle s'y mira comme dans les glaces d'un palais +enchant... + +--Voil de la posie, ou je ne m'y connais pas, dis-je en +l'interrompant. Et vous vous moquez des potes, vous! + +--Cela vous tonne, mon cher? reprit-il. C'est que je deviens pote +aussi, apparemment, avec les personnes qui m'inspirent! + +En parlant ainsi, il lana sur Alida un regard enflamm qu'elle +rencontra et soutint avec une impassibilit extraordinaire. C'tait le +comble du ddain ou de l'effronterie, car son grand oeil interrogateur +tait toujours plein de mystres. Je ne pus supporter cette situation +douteuse, horrible pour elle, si elle n'tait pas la dernire des +femmes. Je lui demandai voir encore sa bague de vingt-cinq francs, et, +l'ayant regarde: + +--Je m'tonne beaucoup, lui dis-je, du peu d'attention que vous avez +accorde une gemme si belle aprs l'aveu que vous venez de faire de +votre got pour ces sortes de choses. Savez-vous bien, madame, que l'on +vous a vendu l une pierre d'un trs-grand prix? + +--Comment? Quoi? Est-ce possible? dit-elle en reprenant la bague et en +la regardant. Est-ce que vous avez des connaissances dans cette +partie-l? + +--J'ai pour toute connaissance M. Moserwald, ici prsent, qui, pas plus +tard qu'avant-hier, m'a montr une bague toute pareille, avec des +brillants comme ceux-ci, et qui me l'a offerte pour douze mille francs, +c'est--dire pour rien, selon lui, car elle vaut beaucoup plus. + +Devant cette interpellation directe, la figure de Moserwald se +dcomposa, et le rapide coup d'oeil d'Alida, allant de lui moi, acheva +de le bouleverser. + +Madame de Valvdre ne se troubla pas. Elle garda quelques instants le +silence, comme si elle et voulu rsoudre un problme intrieur; puis, +me prsentant la bague: + +--Qu'elle ait ou non de la valeur, dit-elle, je la trouve dcidment +fort laide. Voulez-vous me faire le plaisir de la jeter par la fentre? + +--Vraiment? par la fentre? s'cria Moserwald incapable de matriser son +motion. + +--Vous voyez bien, lui rpondit Alida, que c'est une chose qui a t +perdue, trouve par votre coreligionnaire de Varallo, et vendue sans +qu'il en ait connu la valeur. Eh bien, il faut rendre cette chose sa +destine, qui est d'tre ramasse dans la boue par les personnes qui ne +craignent pas de se salir les mains. + +Moserwald, pouss bout, eut beaucoup de sang-froid et de prsence +d'esprit. Il me pria de lui donner la bague, et, comme je la lui rendais +avec l'affectation d'une restitution lgitime, il la remit son doigt +en disant: + +--Puisqu'elle devait tre jete aux ordures, je la ramasse, moi. Je ne +sais d'o elle sort, mais je sais qu'elle a t purifie tout jamais +en passant une journe au doigt de madame de Valvdre! Et maintenant, +qu'elle vaille vingt-cinq sous ou vingt-cinq mille francs, elle est sans +prix pour moi et ne me quittera jamais! L-dessus, ajouta-t-il en se +levant et en me regardant, je pense que ces dames sont fatigues, et +qu'il serait temps... + +--M. Obernay et M. Valigny ne se retirent pas encore, rpondit madame de +Valvdre avec une intention dsesprante; mais vous tes libre, d'autant +plus que vous partez demain matin, j'imagine! Quant la bague, vous ne +pouvez pas la garder. Elle est moi. Je l'ai paye et ne vous l'ai pas +donne... Rendez-la moi! + +Les gros yeux de Moserwald brillrent comme des escarboucles. Il crut +son triomphe assur en dpit d'un cong donn pour la forme, et rendit +la bague avec un sourire qui signifiait clairement: Je savais bien +qu'on la garderait! Madame de Valvdre la prit, et, la jetant hors de +sa chambre sur le palier, par la porte ouverte, elle ajouta: + +--La ramassera qui voudra! elle ne m'appartient plus; mais celui qui la +portera en mmoire de moi pourra se vanter d'avoir l une chose que je +mprise profondment. + +Moserwald sortit dans un tat d'abattement qui me fit peine voir. +Paule n'avait absolument rien compris cette scne, laquelle, +d'ailleurs, elle avait donn peu d'attention. Quant Obernay, il avait +essay un instant de comprendre; mais il n'en tait pas venu bout, et, +attribuant tout ceci quelque trange caprice de madame de Valvdre, il +avait repris tranquillement l'analyse de la _saxifraga retusa_. + + + + +III + + +J'avais suivi Moserwald sans affectation, pensant bien que, s'il avait +du coeur, il me demanderait compte de la manire dont j'avais servi sa +cause. Je le vis hsiter ramasser sa bague, hausser les paules et la +reprendre. Ds qu'il m'aperut, il m'attira jusque dans sa chambre et me +parla avec beaucoup d'amertume, raillant ce qu'il appelait mes prjugs +et dclarant mon austrit la chose du monde la plus ridicule. Je le +laissai dessein devenir un peu grossier dans ses reproches, et, quand +il en fut l: + +--Vous savez, mon cher monsieur, lui dis-je, que, si vous n'tes pas +content, il y a une manire de s'expliquer, et me voici vos ordres. +N'allez pas plus loin en paroles; car je serais forc de vous demander +la rparation que je vous offre. + +--Quoi? qu'est-ce dire? fit-il avec beaucoup de surprise. Vous voulez +vous battre? Eh bien, voil un trait de lumire, un aveu! Vous tes mon +rival, et c'est par jalousie que vous m'avez si brutalement ou si +maladroitement trahi! Dites que c'est l votre motif, alors je vous +comprends et je vous pardonne. + +Je lui dclarai que je n'avais aucun aveu faire, et que je ne tenais +pas son pardon; mais, comme je ne voulais pas perdre avec lui les +prcieux instants que je pouvais passer encore auprs de madame de +Valvdre ce soir-l, je le quittai en l'engageant faire ses +rflexions, et en lui disant que dans une heure je serais chez lui. + +La galerie de bois dcoup faisant extrieurement le tour de la maison, +je revins par l l'appartement de madame de Valvdre; mais je la +trouvai sur cette galerie, et venant ma rencontre. + +--J'ai une question vous adresser, me dit-elle d'un ton froid et +irrit. Asseyez-vous l. Nos amis sont encore plongs dans la botanique. +Comme il est au moins inutile de les mettre au courant d'un accident +ridicule, nous pouvons changer ici quelques mots. Vous plat-il de me +dire, monsieur Francis Valigny, quel rle vous avez jou dans cet +incident, et comment vous avez t inform de ce que vous m'avez donn +deviner? + +Je lui racontai tout avec la plus entire sincrit. + +--C'est bien, dit-elle, vous avez eu bonne intention, et vous m'avez +rellement rendu service en m'empchant de donner un instant de plus +dans un pige que je ne veux pas qualifier. Vous auriez pu tre moins +acerbe dans la forme; mais vous ne me connaissez pas, et, si vous me +prenez pour une femme perdue, ce n'est pas plus votre faute que la +mienne. + +--Moi! m'criai-je, je vous prends... Moi qui...! + +Je me mis balbutier d'une manire extravagante. + +--Laissez, laissez, reprit-elle. Ne vous dfendez pas de vos +prventions, je les connais. Elles ont perc trop brutalement, lorsqu' +propos de ma thorie tout impersonnelle sur les diamants, vous avez dit +que c'tait un got de courtisane! + +--Mais, au nom du ciel, laissez-moi jurer que je n'ai pas dit cela! + +--Vous l'avez pens, et vous avez dit l'quivalent. coutez, je viens de +recevoir ici, de la part de ce juif et par contre-coup de la vtre, une +mortelle insulte. Ne croyez pas que le ddain qui me prserve de la +colre me garantisse d'une relle et profonde douleur... + +Je vis, aux rayons de la lune, un ruisseau de larmes briller comme un +flot de perles sur les joues ples de cette charmante femme, et, sans +savoir ce que faisais, encore moins ce que je disais, je tombai ses +pieds en lui jurant que je la respectais, que je la plaignais, et que +j'tais prt la venger. Peut-tre en ce moment m'arriva-t-il de lui +dire que je l'aimais. Troubls tous deux, moi de sa douleur, elle de ma +subite motion, nous fmes quelques instants sans nous entendre l'un +l'autre et sans nous entendre nous-mmes. + +Elle surmonta ce trouble la premire, et, rpondant une parole que je +lui rptais pour attnuer ma faute: + +--Oui, je le sais, dit-elle, vous tes un enfant; mais, s'il n'y a rien +de gnreux comme un enfant qui croit, il n'y a rien de terrible et de +cruel comme un enfant qui doute, et vous tes l'ami, l'_alter ego_ d'un +autre enfant bien plus sceptique et bien plus brutal que vous... Mais je +ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec l'autre. Il faut que l'aimable +et douce Paule de Valvdre soit heureuse. Vous tes dj son ami, +puisque vous tes celui de son fianc; ou j'aurais tort contre vous +trois, ou, en me donnant raison contre vous deux, Paule souffrirait. +Permettez donc que je m'explique avec vous, et que je vous dise un peu +qui je suis. Ce sera dit en deux mots. Je suis une personne _accable, +finie_, inoffensive par consquent. Henri Obernay m'a prsente vous, +je le sais, comme une plaintive et ennuyeuse crature, mcontente de +tout et accusant tout le monde. C'est sa thse, il l'a soutenue devant +moi; car, s'il est mal lev, il est sincre, et je sais bien que je +n'ai pas en lui un ennemi perfide. Dites-lui que je ne me plains de +personne, et, ceci tabli, fuites-lui part du motif qui m'amenait ici, +vous qui savez et devez taire celui qui va ds demain me faire repartir. + +--Demain! vous partez demain? + +--Oui, si M. Moserwald reste, et je n'ai aucune autorit sur lui. + +--Il partira, je vous en rponds! + +--Et moi, je vous dfends d'pouser ma querelle! De quel droit, s'il +vous plat, prtendriez-vous me compromettre en vous faisant mon +chevalier? + +--Mais pourquoi donc voulez-vous partir, mon Dieu? Est-ce que les +outrages de cet homme vous atteignent? + +--Oui, l'outrage atteint toujours une veuve dont le mari est vivant. + +--Ah! madame, vous tes mconnue et dlaisse, je le savais bien, moi! +mais... + +--Il n'y a pas de _mais_. Les choses sont ainsi. M. de Valvdre est un +homme infiniment respectable, qui sait tout, except l'art de faire +respecter la femme qui porte son nom; mais cette femme sait heureusement +ce qu'elle doit ses enfants, et, pour se faire respecter elle-mme, +elle n'a qu'un refuge, la retraite et la solitude. Elle y retournera +donc, et, puisque vous savez pourquoi elle y rentre, sachez aussi +pourquoi elle en tait sortie un instant. Il faut que la solitude qu'on +lui a choisie soit au moins elle, et que personne n'ait le droit de +l'y troubler. Eh bien, je ne me plains pas; mais, cette fois, je +rclame. Mademoiselle Juste de Valvdre m'est une socit antipathique. +Mon mari assure qu'il ne l'a pas place auprs de moi pour me +surveiller, mais pour servir de chaperon Paule, et ne pas me +condamner, disait-il, un rle qui n'est pas encore de mon ge. +Cependant, mademoiselle Juste de Valvdre s'est faite oppressive et +offensante. J'ai support cela cinq ans: je suis au bout de mes forces. +Le moment logique et naturel d'en finir est venu, puisque le mariage de +Paule avec Obernay est rsolu, et devait tre clbr au commencement de +l'anne. M. de Valvdre semble l'avoir oubli, et Henri, comme tous les +savants, a beaucoup de patience en amour. Je venais donc dire mon +mari: Paule s'ennuie, et, moi, je me meurs de lassitude et de dgot. +Mariez Paule, et dlivrez-moi de Juste, ou, si Juste doit rester +souveraine dans ma maison, permettez-moi de transporter mes enfants et +mes pnates auprs de Paule, Genve, o elle doit demeurer aprs son +mariage. Et, si cela ne convient pas Obernay, laissez-moi chercher ou +fixez-moi une autre retraite, un ermitage dans une thbade quelconque, +pourvu que je sois dlivre de l'autorit tout fait illgitime d'une +personne que je ne puis aimer. J'esprais, je croyais trouver M. de +Valvdre ici. Il a pris son vol vers les nuages, o je ne puis +l'atteindre. Je ne voulais pas et je ne veux pas crire: crire accuse +trop les torts des absents. Je ne veux pas non plus m'expliquer +directement avec Obernay sur le compte de mademoiselle Juste. Il lui est +trs attach et ne manquerait pas de lui donner raison contre moi. Nous +nous froisserions mutuellement, comme cela est arriv dj. Puisque je +ne puis attendre M. de Valvdre ici, je vous charge au moins d'expliquer + Henri le motif en apparence si inquitant et si mystrieux de mon +voyage. S'il aime Paule, il fera quelque effort pour hter son mariage +et ma dlivrance. J'ai dit. Oubliez-moi et portez-vous bien. + +En achevant cette explication sur un ton d'enjouement qui refoulait un +profond sanglot, elle me tendit la main et se leva pour me quitter. + +Je la retins. + +--Je vous jure, m'criai-je, que vous ne partirez pas, que vous +attendrez M. de Valvdre ici, et que vous mnerez bien un projet qui +n'a rien que de lgitime et de raisonnable. Je vous jure que Moserwald, +s'il ne part pas, n'osera plus lever les yeux sur vous, car Obernay et +moi l'en empcherons. Nous en avons le droit, puisque Obernay va devenir +votre beau-frre, et que je suis son _alter ego_, vous l'avez dit. Notre +devoir est donc de vous dfendre et de ne pas mme souffrir qu'on vous +importune. Je vous jure enfin qu'Henri ne prendra pas obstinment le +parti d'une autre personne qui vous dplat et qui ne peut pas avoir +raison contre vous. Henri aime ardemment sa fiance, je ne crois pas +la patience qu'il affecte; de grce, madame, croyez en nous, croyez en +moi: je comprends l'honneur que vous venez de me faire eu me parlant +comme quelqu'un de votre famille, et, ds ce jour, je vous suis dvou +jusqu' la mort. + +La chaleur de mon zle ne parut pas effrayer madame de Valvdre: elle +avait pleur, elle tait brise; elle sembla se laisser aller +instinctivement au besoin de se fier un ami. Je ne comprenais pas, +moi, qu'une femme si ravissante, si fire et si douce en mme temps, ft +isole dans la vie ce point d'avoir besoin de la protection d'un +enfant qu'elle voyait pour la premire fois. J'en tais surpris, indign +contre son mari et sa famille, mais follement heureux pour mon compte. + +En la quittant, je me rendis chez Moserwald. + +--Eh bien, lui dis-je, o en sommes-nous? Nous battrons-nous? + +--Ah! vous arrivez en fier--bras, rpondit-il, parce que vous croyez +peut-tre que je reculerais? Vous vous trompez, mon cher, je sais me +battre et je me bats quand il le faut. J'ai eu trop d'aventures de +femmes pour ne pas savoir qu'il faut tre brave l'occasion; mais il +n'y a pas ici de motif suffisant, et je ne suis pas en colre. J'ai du +chagrin, voil tout. Consolez-moi, ce sera beaucoup plus humain et plus +sage. + +--Vous voulez que je vous console? + +--Oui, vous le pouvez; dites-moi que vous n'tes pas son amant, et je +garderai l'esprance. + +--Son amant! quand je l'ai vue hier pour la premire fois! Mais pour +quelle femme la prenez-vous donc, esprit corrompu et salissant que vous +tes? + +--Vous me dites des injures; vous tes amoureux d'elle! Oui, oui, c'est +clair. Vous vous tes moqu de moi; vous m'avez dit que vous la trouviez +laide, vous m'avez offert de me servir..., et j'ai donn dans le +panneau. h! comme l'amour rend bte! Vous, cela vous a donn de +l'esprit: c'est la preuve que vous aimez moins que moi! + +--Vous avez la prtention d'aimer, vous qui ne connaissez que les voies +de l'infamie, et qui croyez pouvoir acheter l'amour? + +--Voil vos exagrations, et je m'tonne qu'un garon aussi intelligent +que vous comprenne si mal la ralit. Comment! c'est outrager une femme +que de la combler de prsents et de richesses sans lui rien demander? + +--Mais on connat cette manire de ne rien demander, mon cher! Elle est + l'usage de tous les nababs impertinents, elle constate une confiance +intrieure, une attente tranquille et perfide dont une femme d'honneur +doit s'indigner. C'est une manire de placer un capital sur la certitude +d'un plaisir personnel et sur l'invitable lchet de la personne +sduite: beau dsintressement en vrit, et, si j'tais femme, j'en +serais singulirement touche! + +Moserwald subit mon indignation avec une douceur tonnante. Assis devant +une table, la tte dans ses mains, il paraissait rflchir. Quand il +releva la tte, je vis avec la plus grande surprise qu'il pleurait. + +--Vous m'avez fait du mal, dit-il, beaucoup de mal; mais je ne vous en +veux pas. J'ai mrit tout cela par mon manque d'esprit et d'ducation. +Que voulez-vous! je n'ai jamais fait la cour une femme si haut place, +moi, et ce que j'imagine de plus _artiste_ et de plus dlicat est +prcisment ce qui l'offense le plus..., tandis que vous... avec rien, +avec des airs et des paroles, vous qui ne la connaissez que d'hier et +qui ne l'aimez certainement pas comme je l'aime, moi, depuis deux +ans..., car il y a deux ans, oui, deux ans que j'en suis malade, que +j'en deviens fou chaque fois que je la rencontre!... J'en perds +l'esprit, entendez-vous, mon cher? Et je vous le dis, vous, mon rival, +destin me supplanter parce que vous avez pour vous la musique du +sentiment, et que les femmes les plus senses se laissent endormir par +cette musique-l... Cela ne les amuse pas toujours, mais cela flatte +leur vanit quelquefois plus que les parures et que le bonheur. Eh bien, +je le rpte, je ne vous en veux pas. C'est votre droit, et, si vous +m'en voulez de ce que j'ai fait, vous manquez d'esprit. Nous ne nous +devons rien l'un l'autre, n'est-ce pas? nous n'avons donc pas de +motifs pour nous har. Au fond, je vous aime, je ne sais pas pourquoi; +un instinct, un caprice d'esprit, peut-tre une ide romanesque, parce +que vous aimez la mme femme que moi, et que nous devons nous retrouver +plus d'une fois embotant le pas derrire elle. Qui sait? nous serons +peut-tre conduits tous deux, et peut-tre aussi vous d'abord..., moi +plus tard... Enfin je n'y renonce pas, vous voyez! Je vous le +promettrais que je mentirais, et je suis la franchise mme. Je pars +demain matin; c'est ce que vous dsirez? Je le dsire galement. Votre +Obernay m'ennuie, et cette belle-soeur me gne. Adieu donc, mon +trs-cher, et au revoir... Ah! attendez! vous tes pauvre, et vous +croyez qu'on peut se passer d'argent en amour. Grave erreur! il vous en +faut, ou il vous en faudra bientt, ne ft-ce que pour payer une chaise +de poste au besoin! Voil mon blanc-seing. Donnez-le n'importe o, +n'importe quel banquier,... on vous comptera la somme que vous jugerez +ncessaire. Je m'en rapporte votre dlicatesse et votre discrtion! +Direz-vous prsent que les juifs n'ont rien de bon? + +Je lui saisis le bras au moment o il me prsentait sa signature, qu'il +venait de tracer rapidement avec quelques mots d'argot financier sur une +feuille de papier blanc. Je le forai de remettre cela sur la table sans +que mes mains y eussent touch. + +--Un instant! lui dis-je; avant de nous quitter, je veux savoir, je veux +comprendre l'tranget de votre conduite. Je ne me paye pas de paroles +vagues, et je ne vous crois pas fou. Vous me prenez pour un rival, pour +un rival heureux qui plus est, et vous voulez me fournir les moyens qui, +selon vous, me sont ncessaires pour assouvir ma passion! Quel est ce +calcul? Rpondez, rpondez, ou je prendrai pour une grave injure l'offre +que vous me faites, car je perds patience, je vous en avertis. + +Je parlais avec tant de fermet, que Moserwald se dconcerta. Il resta +pensif un instant; puis il rpondit, avec un beau et franc sourire qui +me le montra sous un jour nouveau, tout fait inexplicable. + +--Vous ne le devinez pas, enfant, mon calcul? C'est que vous voulez voir +un calcul o il n'y en a pas! C'est un lan et une inspiration tellement +naturels... + +--Vous voulez acheter ma reconnaissance? + +--Prcisment, et cela pour que vous ne parliez pas de moi avec aversion +et mpris cette femme que j'aime... Vous refusez mes services? +N'importe! vous ne pourrez pas oublier avec quelle courtoisie je vous +les ai offerts, et un jour viendra o vous les rclamerez. + +--Jamais! m'criai-je indign. + +--Jamais? reprit-il. Dieu lui-mme ne connat pas ce mot-l; mais, pour +le moment, je m'en empare: c'est un aveu de plus de votre amour! + +Je sentis que, quelle que fut mon attitude, lgre ou srieuse, je +n'aurais pas le dernier mot avec cet homme bizarre, ttu autant que +souple, et naf autant que rus. Je brlai devant lui son blanc-seing; +mais je ne sais avec quel art il tourna la fin de notre entretien. Il +est de fait qu'en le quittant je m'aperus qu'il m'avait forc de le +remercier, et que, venu l en humeur de le battre, je m'en allais en +touchant la main qu'il me tendait. + +Il partit au point du jour, laissant notre hte et tous les gens de la +maison et du village enthousiasms de sa gnrosit. Il n'et pas fait +bon le traiter de juif devant eux; je crois qu'on nous et lapids. + +Je ne saurais dire si je dormis mieux cette nuit-l que les prcdentes. +Je crois qu' cette poque j'ai d passer des semaines entires sans +sommeil et sans en sentir le besoin, tant la vie s'tait concentre dans +mon imagination. Le lendemain, Paule et Obernay vinrent djeuner dans la +salle basse avec Alida. Ils avaient forc madame de Valvdre une +explication qui, contrairement aux prvisions de celle-ci, n'avait amen +aucun orage. Il est bien vrai qu'Henri avait dfendu le caractre et les +intentions de mademoiselle Juste; mais Paule avait tout apais en +dclarant que sa soeur ane avait outre-pass son mandat, qu'au lieu de +se borner soulager madame de Valvdre des soins de la famille et du +mnage, elle avait usurp une autorit qui ne lui appartenait pas, en un +mot qu'Alida avait raison de se plaindre, et qu'elle-mme avait souffert +une certaine perscution trs-injuste et trs-fcheuse pour avoir voulu +dfendre les droits de la vritable mre de famille. + +Obernay n'aimait pas Alida, et il aimait encore moins que sa fiance +prt parti pour elle; mais il craignait avant tout d'tre injuste, et, +en prsence de cet intrieur troubl, il jugea fort sainement qu'il +fallait cder sous peine d'exasprer. Puis, la question de son prochain +mariage se trouvant souleve par l'incident, il prouva tout coup une +vive reconnaissance pour madame de Valvdre, et passa dans son camp avec +armes et bagages. Si botaniste qu'il ft, il tait homme et amoureux. +Quelques mots de lui, pendant qu'on servait le djeuner, me mirent au +courant de ce qui s'tait pass la veille au soir aprs ma sortie, et de +ce qui avait t dcid le matin mme aprs la nouvelle du dpart de +Moserwald. On devait attendre Saint-Pierre le retour de Valvdre, afin +de lui soumettre le voeu commun, savoir le prochain mariage de Paule +et l'expulsion l'amiable de mademoiselle Juste. Cette dernire mesure, +venant de l'initiative apparente du chef de la famille, ne pouvait +manquer d'tre la fois absolue et douce dans la forme. + +Le sjour d'Alida Saint-Pierre pouvait donc durer huit jours, quinze +jours, peut-tre davantage. M. de Valvdre avait mis dans ses prvisions +qu'il redescendrait peut-tre la montagne par le versant qui nous tait +oppos, et que, l, renouvelant ses provisions et ses guides, il +recommencerait l'ascension d'un autre ct, si ses premiers efforts +n'avaient pas abouti. Quels souhaits je fis ds lors pour l'insuccs de +l'exploration scientifique! Alida semblait calme et presque gaie de ce +campement dans la montagne. Elle me parlait avec douceur et abandon, +elle me souffrait auprs d'elle. J'tais assis la mme table. Elle +projetait une promenade, et ne me dfendait pas de l'accompagner. +J'tais tout espoir et tout bonheur, en mme temps que la douleur de +l'avoir offense un instant restait en moi comme un remords. + +Il y a un langage mystrieux entre les mes qui se cherchent. Ce langage +n'a mme pas besoin du regard pour persuader; il est compltement +inapprciable aux yeux comme aux oreilles des indiffrents; mais il +traverse le milieu obscur et born des perceptions physiques, il +embrasse je ne sais quels fluides, il va d'un coeur l'autre sans se +soumettre aux manifestations extrieures. Alida me l'a dit souvent +depuis. Ds cette matine, o je ne songeai pas lui exprimer mon +repentir et ma passion par un seul mot, elle se sentit adore, et elle +m'aima. Je ne lui fis point de _dclaration_, elle ne me fit point +d'_aveux_, et pourtant, le soir de ce jour-l, nous lisions dans la +pense l'un de l'autre et nous tremblions de la tte aux pieds quand, +malgr nous, nos regards se rencontraient. + +A la promenade, je ne la quittai pas d'un instant. Elle tait +mdiocrement marcheuse, et, ne se rsignant pas emprisonner ses petits +pieds dans de gros souliers, elle s'en allait, adroite, insouciante, +mais vite meurtrie et fatigue, travers les pierres de la montagne et +les galets du torrent, avec ses bottines minces, son ombrelle dans une +main, un gros bouquet de tleurs sauvages dans l'autre, et laissant sa +robe s'accrocher tous les obstacles du chemin. Obernay allait devant +avec Paule, emports tous deux par une ardeur d'herborisation effrne; +puis ils faisaient de longues pauses pour comparer, choisir et parer les +chantillons qu'ils emportaient. Nous n'avions pas de guide; Henri nous +en dispensait. Il me confiait madame de Valvdre, heureux de n'avoir pas + se proccuper d'elle et de pouvoir tre tout entier son intrpide et +infatigable lve. + +--Suivez-nous ou devancez-nous, m'avait-il dit; il suffit que vous ne +nous perdiez pas de vue. Je ne vous mnerai pas dans des endroits +dangereux. Pourtant surveille un peu madame de Valvdre, elle est fort +distraite et ne doute de rien. + +J'avais eu, moi, l'infme hypocrisie de lui dire que j'tais la victime +de la journe et que j'aimerais bien mieux herboriser ma manire, +c'est--dire errer et contempler ma guise, que d'accompagner cette +belle dame nonchalante et fantasque. + +--Prends patience pour aujourd'hui, avait rpondu Obernay; demain, nous +arrangerons cela autrement. Nous lui donnerons un mulet et un guide. + +Candide Obernay! + +Je fis si bien, que ces quatre heures de promenade furent un tte--tte +ininterrompu avec Alida. Quand nos compagnons s'arrtaient, je la +faisais marcher, afin, disais-je, de n'avoir pas se presser pour les +rejoindre quand ils reprendraient les devants, et, quand nous avions un +peu d'avance, je l'invitais se reposer jusqu' ce que nous les +vissions se remettre en marche. Je ne lui disais rien. J'tais auprs +d'elle ou autour d'elle comme un chien de garde, ou plutt comme un +esclave intelligent occup carter les pines et les cailloux de son +chemin. Si elle regardait un brin d'herbe sur le revers du rocher, je +m'lanais, au risque de me tuer, pour le lui rapporter en un clin +d'oeil. Je tenais son ombrelle quand elle tait assise, je dbarrassais +son charpe des brins de mousse qu'elle avait ramasss en frlant les +sapins; je lui trouvais des fraises l o il n'y en avait pas; je crois +que j'aurais fait fleurir des camellias sur le glacier. Et je prenais +tous ces soins classiques, je lui rendais tous ces hommages, aujourd'hui +passs de mode et ds lors assez rebattus, avec une ivresse de bonheur +qui m'empcha d'tre ridicule. Elle essaya bien d'abord de s'en moquer; +mais, voyant que je me livrais tout entier son ddain et son ironie +sans me plaindre et sans me dcourager, elle devint srieuse, et je +sentis qu' chaque instant elle s'attendrissait. + +Le soir, dans sa chambre, aprs le dpart des fuses qui nous +signalrent l'expdition dans une rgion moins leve que la veille, +mais plus loigne au flanc de la montagne, elle reprit sa broderie, et +les fiancs reprirent leur tude. Je m'assis auprs d'elle et lui offris +de lui faire la lecture voix basse. + +--Je veux bien, dit-elle avec douceur en me montrant mon volume de +posies sur son guridon. J'ai tout lu, mais les vers se laissent +relire. + +--Non, pas ceux-ci! ils sont mdiocres. + +--Ils sont jeunes, ce n'est pas la mme chose. N'avons-nous pas fait +hier le pangyrique de la jeunesse? + +--Il y a jeunesse et jeunesse, celle qui attend l'amour et celle qui +l'prouve. La premire parle beaucoup pour ne rien dire, la seconde ne +dit rien et comprend l'infini. + +--Voyons toujours le rve de la premire! + +--Soit! On pourra s'en moquer, n'est-ce pas? + +--Non! je prends l'enfant sous ma protection. J'ai lu, dans les dix +lignes de la prface, que l'auteur n'avait que vingt ans. A propos, +croyez-vous qu'il les ait encore? + +--Le livre est dat de 1832; mais c'est gal, si vous voulez que +l'auteur n'ait pas vieilli... + +--Quel ge avez-vous donc, vous? + +--Je n'en sais rien; j'ai l'ge que Votre Majest voudra. + +Je retrouvais le courage de plaisanter, parce que je voyais Obernay +m'couter d'une oreille. Quand il crut s'tre convaincu que je n'avais +que des riens changer avec cette femme rpute par lui frivole, il +n'couta plus; mais alors je ne trouvai plus rien dire, l'motion me +prit la gorge, et je sentis qu'il me serait impossible de lire une +page. Alida s'en aperut bien, et, reprenant le livre: + +--Je vois, dit-elle, que vous mprisez beaucoup mon petit pote; moi, +sans l'admirer prcisment, je l'aimais. Puisque vous faites si peu de +cas de l'ingnuit romanesque, je ne vous le rendrai pas, je vous en +avertis. Est-ce que vous le connaissez, ce garon-l? + +--Il est anonyme. + +--Ce n'est pas une raison. + +--C'est vrai. Je peux parler de lui sans le compromettre et vous dire ce +qu'il est devenu. Il est rest anonyme et ne fait plus de vers. + +--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est devenu savant? dit-elle en baissant la +voix et comme pntre d'effroi. + +--Vous dtestez donc bien la science? repris-je en baissant la voix +aussi. Oh! ne vous gnez pas, je ne sais rien au monde! + +--Vous avez bien raison; mais je ne peux rien dire ici. Nous parlerons +de cela demain la promenade. + +--Nous parlerons! je ne crois pas! + +--Pourquoi? Voyons, dit-elle en s'efforant de faire envoler en paroles +l'motion qui m'accablait et qu'elle ne voulait plus subir en dpit +d'elle-mme, pourquoi ne nous sommes-nous rien dit aujourd'hui? Moi, je +suis taciturne, mais c'est par timidit. Une ignorante qui a vcu dix +ans avec des oracles a d prendre l'habitude de se taire; mais vous? +Allons, puisque vous n'tes en train ni de lire ni de causer, vous +devriez me faire un peu de musique... Non? Je vous en prie! + +Madame de Valvdre, je l'ai su plus tard, tait une sduisante enfant +qu'il fallait toujours occuper et distraire pour l'arracher une +mlancolie profonde. Elle sentait si bien ce besoin, qu'elle allait +qutant les soins et les attentions avec une navet dsoeuvre qui la +faisait paratre tantt coquette, tantt voluptueuse. Elle n'tait ni +l'un ni l'autre. L'ennui et le besoin d'motions taient les mobiles de +toute sa conduite, dirai-je aussi de ses attachements?... Je ne sus pas +rsister sa prire et j'obtins seulement la permission de faire de la +musique distance. Plac au bout de la galerie, je fis chanter mon +hautbois comme une voix de la nuit. Le bruit des cascades de la +montagne, la magie du clair de lune aidrent au prestige; Alida fut +vivement mue, les fiancs eux-mmes m'coutrent avec intrt. Quand je +rentrai, le bon Obernay m'accabla d'loges; la candide Paule aussi se +fit la complice de mon succs. Madame de Valvdre ne me dit rien; elle +dit aux autres demi-voix--mais je l'entendis bien--que j'avais le +talent le plus sympathique qu'elle et encore rencontr. + +Que se passa-t-il durant les deux jours qui suivirent? Je n'eus pas la +hardiesse de me dclarer et je fus compris; je tremblais d'tre repouss +si je parlais. Mon ingnuit tait grande: on lisait clairement dans mon +coeur, et on se laissait adorer. + +Le troisime jour, Obernay me prit l'cart aprs le dpart des fuses. + +--Je suis inquiet et je pars, me dit-il; le signal que je viens +d'expliquer ces dames comme n'annonant rien de fcheux tait presque +un signal de dtresse. Valvdre est en pril; il ne peut ni monter ni +descendre, et le temps menace. Pour rien au monde, il ne faut inquiter +Paule ni avertir Alida; elles voudraient me suivre, ce qui rendrait tout +impossible. Je viens d'inventer une migraine, et je suis cens me +retirer pour dormir; mais je me mets en route sur l'heure avec les +guides, qui, par mon ordre, sont toujours prts. Je marcherai toute la +nuit, et, demain, j'espre rejoindre l'expdition dans l'aprs-midi. Tu +le sauras, s'il m'est possible de t'envoyer une fuse dans la soire. Si +tu ne vois rien, il n'y aura rien dire, rien faire; tu t'armeras de +courage en te disant que ce n'est pas une preuve de dsastre, mais que +la provision de pices d'artifice est puise ou endommage, ou bien +encore que nous sommes dans un pli de terrain qui ne nous permet pas +d'tre vus d'ici. Quoi qu'il arrive, reste auprs de ces deux femmes +jusqu' mon retour, ou jusqu' celui de Valvdre... ou jusqu' une +nouvelle quelconque... + +--Je vois, lui dis-je, que tu n'es pas sr de revenir! Je veux +t'accompagner! + +--N'y songe pas, tu ne ferais que me retarder et compliquer mes +proccupations. Tu es ncessaire ici. Au nom de l'amiti, je te demande +de me remplacer, de protger ma fiance, de soutenir son courage au +besoin... de lui donner patience, si, comme je l'espre, il ne s'agit +que de quelques jours d'absence, enfin d'aider madame de Valvdre +rejoindre ses enfants, si... + +--Allons, ne croyons pas au malheur! Pars vite, c'est ton devoir; je +reste, puisque c'est le mien. + +Il fut convenu que, le lendemain matin, j'expliquerais l'absence d'Henri +en disant qu'il avait reu un message de M. de Valvdre, lequel +l'envoyait faire des observations sur une montagne voisine; que, pour la +suite, j'inventerais au besoin d'autres prtextes de son absence en +m'inspirant des circonstances qui pourraient se prsenter. + +J'entrais donc dans le pome de l'amour heureux sous les plus funbres +auspices. J'avoue que je m'inquitais mdiocrement de M. de Valvdre. Il +suivait sa destine, qui tait de prfrer la science l'amour ou tout +au moins au bonheur domestique; il y risquait, par consquent, son +honneur conjugal et sa vie. Soit! c'tait son droit, et je ne voyais pas +pourquoi je l'aurais plaint ou pargn; mais Obernay m'tait un grave +sujet d'effroi et de tristesse. J'eus beaucoup de peine paratre calme +en expliquant son dpart. Heureusement, mes compagnes furent aisment +dupes. Alida tait plutt porte se plaindre des prilleuses +excursions de son mari qu' s'en tounnenter. Il tait facile de voir +qu'elle tait humilie d'avoir perdu l'ascendant qui l'avait retenu +plusieurs annes dans son mnage. Elle ne paraissait plus en souffrir +pour son propre compte, mais elle en rougissait devant le inonde. Quant + Paule, elle croyait si religieusement la confiance et la sincrit +d'Obernay, qu'elle combattit bravement un premier mouvement d'inquitude +en disant: + +--Non, non! Henri ne m'et pas trompe. Si mon frre tait en danger, il +me l'et dit. Il n'et pas dout de mon courage, il n'et laiss nul +autre que moi le soin de soutenir celui de ma belle-soeur. + +Le temps tait brouill, on ne sortit pas ce jour-l. Paule travailla +dans sa chambre; malgr l'air humide et froid, Alida passa l'aprs-midi +assise sur la galerie, disant qu'elle touffait dans ces pices crases +par un plancher bas. J'tais ses cts, et ne pouvais douter qu'elle +ne se prtt au tte--tte; j'eusse t enivr la veille de tant de +bonts, mais j'tais mortellement triste en songeant Obernay, et je +faisais de vains efforts pour me sentir heureux. Elle s'en aperut, et, +sans songer deviner la vrit, elle attribua mon abattement la +passion contenue par la crainte. Elle me pressa de questions imprudentes +et cruelles, et ce que je n'eusse pas os lui dire dans l'ivresse de +l'esprance, elle me l'arracha dans la fivre de l'angoisse; mais ce +furent des aveux amers et remplis de ces injustes reproches qui +trahissent le dsir plus que la tendresse. Pourquoi voulait-elle lire +dans mon coeur troubl, si le sien, qui paraissait calme, n'avait +m'offrir qu'une piti strile? + +Elle ne fut pas blesse de mes reproches. + +--coutez, me dit-elle, j'ai provoqu cet abandon de votre part, vous +allez savoir pourquoi, et, si vous m'en savez mauvais gr, je croirai +que vous n'tes pas digne de ma confiance. Depuis le premier jour o +nous nous sommes vus, vous avez pris vis--vis de moi une attitude +douloureuse, impossible. On m'a souvent reproch d'tre coquette; on +s'est bien tromp, puisque la chose que je crains et que je hais le +plus, c'est de faire souffrir. J'ai inspir plusieurs fois, je ne sais +pourquoi ni comment, des passions subites, je devrais plutt dire des +fantaisies ardentes, offensantes mme... Il en est pourtant que j'ai d +plaindre, ne pouvant les partager. La vtre... + +--Tenez, m'criai-je, ne parlez pas de moi: vous me calomniez, ne +pouvant me comprendre! Il est possible que vous soyez douce et bonne, +mais vous n'avez jamais aim! + +--Si fait, reprit-elle: j'ai aim... mon mari! mais ne parlons pas +d'amour, il n'est pas question de cela. Ce n'est pas de l'amour que vous +avez pour moi! Oh! restez l, et laissez-moi tout vous dire. Vous +subissez une trs-vive motion auprs de moi, je le vois bien. Votre +imagination s'est exalte, et vous me diriez que vous tes capable de +tout pour m'obtenir, que je ne vous contredirais pas. Chez les hommes, +ces sortes de vouloirs sont aveugles; mais croyez-vous que la force de +votre dsir vous cre un mrite quelconque? dites, le croyez-vous? Si +vous le croyez, pourquoi refuseriez-vous M. Moserwald un droit gal +ma bienveillance? + +Elle me faisait horriblement souffrir. Elle avait raison dans son dire; +mais n'avais-je pas raison, moi aussi, de trouver cette froide sagesse +bien tardive aprs trois jours de confiance perfide et de muet +encouragement? Je m'en plaignis avec nergie; j'tais outr et prt +tout briser, dusse-je me briser moi-mme. + +Elle ne s'offensa de rien. Elle avait de l'exprience et peut-tre +l'habitude de scnes semblables. + +--Tenez, reprit-elle quand j'eus exhal mon dpit et ma douleur, vous +tes malheureux dans ce moment-ci; mais je suis plus plaindre que +vous, et c'est pour toute la vie... Je sens que je ne gurirai jamais du +mal que vous me faites, tandis que vous... + +--Expliquez-vous! m'criai-je en serrant ses mains dans les miennes avec +violence. Pourquoi souffririez-vous cause de moi? + +--Parce que j'ai un rve, un idal que vous contristez, que vous brisez +affreusement! Depuis que j'existe, j'aspire l'amiti, l'amour vrai; +je peux dire ce mot-l, si celui d'amiti vous rvolte. Je cherche une +affection la fois ardente et pure, une prfrence absolue, exclusive, +de mon me pour un tre qui la comprenne et qui consente la remplir +sans la dchirer. On ne m'a jamais offert qu'une amiti pdante et +despotique, ou une passion insense, pleine d'gosme ou d'exigences +blessantes. En vous voyant... oh! je peux bien vous le dire, prsent +que vous l'avez dj mprise et refoule en moi, j'ai senti pour vous +une sympathie trange..., perfide, coup sr! J'ai rv, j'ai cru me +sentir aime; mais, ds le lendemain, vous me hassiez, vous +m'outragiez... Et puis vous vous repentiez aussitt, vous demandiez +pardon avec des larmes, j'ai recommenc croire. Vous tiez si jeune et +vous paraissiez si naf! Trois jours se sont passs, et... voyez comme +je suis coquette et ruse! je me suis sentie heureuse et je vous le dis! +Il me semblait avoir enfin rencontr mon ami, mon frre..., mon soutien +dans une vie dont vous ne pouvez deviner les souffrances et les +amertumes!... Je m'endormais tranquille, insense. Je me disais C'est +peut-tre enfin _lui_ qui est l! Mais, aujourd'hui, je vous ai vu +sombre et charg d'ennuis mes cts. La peur m'a prise, et j'ai voulu +savoir... A prsent, je sais, et me voil tranquille, mais morne comme +le chagrin sans remde et sans espoir. C'est une dernire illusion qui +s'envole, et je rentre dans le calme de la mort. + +Je me sentis vaincu, mais aussi j'tais bris. Je n'avais pas prvu les +suites de ma passion, ou du moins je n'avais rv qu'une succession de +joies ou de douleurs terribles, auxquelles je m'tais vaillamment +soumis. Alida me montrait un autre avenir tout fait inconnu et plus +effrayant encore. Elle m'imposait la tche d'adoucir son existence +brise et de lui donner un peu de repos et de bonheur au prix de tout +mon bonheur et de tout mon repos. Si elle voulait sincrement m'loigner +d'elle, c'tait le plus habile expdient possible. pouvant, je gardai +un cruel silence en baissant la tte. + +--Eh bien, reprit-elle avec une douceur qui n'tait pas sans mlange de +ddain, vous voyez! j'ai bien compris, et j'ai bien fait de vouloir +comprendre: vous ne m'aimez pas, et l'ide de remplir envers moi un +devoir de coeur vous crase comme une condamnation mort! Je trouve +cela tout simple et trs-juste, ajouta-t-elle en me tendant la main avec +un doux et froid sourire, et, comme vous tes trop sincre pour essayer +de jouer la comdie, je vois que je peux vous estimer encore. Restons +amis. Je ne vous crains plus, et vous pouvez cesser de vous craindre +vous-mme. Vous aurez la vie triomphante et facile des hommes qui ne +cherchent que le plaisir. Vous tes dans le rel et dans le vrai, n'en +soyez pas humili. L'_anonyme_ ne fait plus de vers, m'avez-vous dit: il +a bien raison, puisque la posie l'a quitt! Il lui reste une honnte +mission remplir, celle de ne tromper personne. + +C'tait l une sorte d'appel mon honneur, et l'ide ne me vint pas que +je pusse tre indigne mme de la froide estime accorde comme un +pis-aller. Je n'essayai ni de me justifier ni de m'excuser. Je restai +muet et sombre. Alida me quitta, et bientt je l'entendis causer avec +Paule sur un ton de tranquillit apparente. + +Mon coeur se brisa tout coup. C'en tait donc fait pour toujours de +cette vie ardente laquelle j'tais n depuis si peu de jours, et qui +me semblait dj l'habitude normale, le but, la destine de tout mon +tre? Non! cela ne se pouvait pas! Tout ce qu'Alida m'avait dit pour +refouler ma passion, pour me faire rougir de mes aspirations violentes, +ne servait qu' en raviver l'intensit. + +--goste, soit! me disais-je; l'amour peut-il tre autre chose qu'une +expansion de personnalit irrsistible? Si elle m'en fait un crime, +c'est qu'elle ne partage pas mon trouble. Eh bien, je ne saurais m'en +offenser. J'ai manqu d'initiative, j'ai t maladroit: je n'ai su ni +parler ni me taire propos. Cette femme exquise, blase sur les +hommages rendus sa beaut, m'a pris pour un enfant sans coeur et sans +force morale, capable de l'abandonner au lendemain de sa dfaite. C'est + moi de lui prouver maintenant que je suis un homme, un homme positif +en amour. Il est vrai, mais susceptible de dvouement, de reconnaissance +et de fidlit. Donnons-lui confiance en acceptant titre d'preuve +tous les sacrifices qu'il lui plaira de m'imposer. C'est moi de la +persuader peu peu, de fasciner sa raison, d'attendrir son coeur et de +lui faire partager le dlire qui me possde. + +Je me jurai de ne pas tre hypocrite, de ne me laisser arracher aucune +promesse de vertu irralisable, et de faire simplement accepter ma +soumission comme une marque de respectueuse patience. J'crivis quelques +mots au crayon sur une page de carnet: + +Vous avez mille fois raison; je n'tais pas digne de vous. Je le +deviendrai, si vous ne m'abandonnez pas au dsespoir. + +Je rentrai chez elle sous le prtexte de reprendre un livre, je lui +glissai le billet presque sous les yeux de Paule, et je retournai sur la +galerie, o la rponse ne se fit pas attendre. Elle vint me l'apporter +elle-mme en me tendant la main avec un regard et un sourire ineffables. + +--Nous essayerons! me dit-elle. + +Et elle s'enfuit en rougissant. + +J'tais trop jeune pour suspecter la sincrit de cette femme, et en +cela j'tais plus clairvoyant que ne l'et t l'exprience, car cette +femme tait sincre. Elle avait besoin d'aimer, elle aimait, et elle +cherchait le moyen de concilier le sentiment de sa fiert avec les lans +de son coeur avide d'motions. Elle se rfugiait dans un _mezzo termine_ +o la vertu n'et pas vu bien clair, mais o la pudeur alarme pouvait +s'endormir quelque temps. Elle m'aidait la tromper, et nous nous +trompions l'un l'autre en nous persuadant que la loyaut la plus stricte +prsidait ce contrat perfide et boiteux. Tout cela m'entranait dans +un abme. Je dbutais dans l'amour par une sorte de parjure; car, en me +vouant une vertu de passage dont j'tais avide de me dpouiller, +j'tais plus coupable que je ne l'avais t jusque-l en m'abandonnant +une passion sans frein, mais sans arrire-pense. + +Il ne me fut pas permis de m'en apercevoir suffisamment pour m'en +prserver. A partir de ce moment, Alida, exalte par une reconnaissance +que j'tais loin de mriter, m'enivra de sductions invincibles. Elle se +fit tendre, nave, confiante jusqu' la folie, simple jusqu' +l'enfantillage, pour me ddommager des privations qu'elle m'imposait. Sa +grce et son abandon lui crrent des prils inous avec lesquels elle +se joua comme si elle pouvait les ignorer. Sans doute, il y a un grand +charme dans ces souffrances de l'amour contenu qui attend et qui espre. +Elle en exaspra pour moi les dlices et les angoisses. Elle fut +passionnment coquette avec moi, ne s'en cachant plus et disant que cela +tait permis une femme qui aimait perdument et qui voulait donner +son amant tout le bonheur conciliable avec sa pudeur et ses devoirs: +trange sophisme, o elle puisait effectivement pour son compte tout le +bonheur dont elle tait susceptible, mais dont les cres jouissances +dtrioraient mon me, annulaient ma conscience et fltrissaient ma foi! + +Deux jours se passrent sans que j'eusse aucun signal de la montagne, +aucune nouvelle d'Obernay. Cette mortelle inquitude me rendit plus pre +au bonheur, et le remords ajoutait encore l'tourdissement de mes +coupables joies. Le soir, seul dans ma chambre, je frissonnais l'ide +qu'en ce moment peut-tre Obernay et Valvdre, ensevelis sous les +glaces, exhalaient leur dernier souffle dans une treinte suprme! Et +moi, j'avais pu oublier mon ami pendant des heures entires auprs d'une +femme qui me couvait d'un cleste regard de tendresse et de batitude, +sans pressentir le destin qui pesait sur elle et qui peut-tre la +faisait veuve en cet instant-l! Je me sentais alors baign d'une sueur +froide, j'avais envie de m'lancer dans la nuit pour courir la +recherche d'Obernay; il y avait des moments o, en songeant que je +trompais Valvdre, un agonisant peut-tre, un martyr de la science, je +me sentais lche et me faisais l'effet d'un assassin. + +Enfin je reus une lettre d'Obernay. + +Tout va bien, me disait-il. Je n'ai pu encore rejoindre Valvdre; mais +je sais qu'il est B***, six lieues de moi, et qu'il est en bonne +sant. Je me repose quelques heures et je cours auprs de lui. J'espre +le dcider s'en tenir l et le ramener Saint-Pierre, car la +tourmente a envahi les hautes neiges, et les dangers qu'il a courus pour +en sortir seraient aujourd'hui insurmontables. Tu peux maintenant dire +la vrit ces dames et les exhorter la patience. Dans deux ou trois +jours, nous serons tous runis. + +En apprenant que Valvdre avait t en grand pril, en devinant, +travers le silence d'Obernay sur son propre compte, que lui-mme avait +d courir des dangers srieux, Paule, qui je fis part de la lettre, +eut un tremblement nerveux assez violent et me serra la main en silence. + +--Courage, lui dis-je, ils sont sauvs! La fiance d'un savant doit tre +une femme forte et s'habituer souffrir. + +--Vous avez raison, rpondit la brave enfant en essuyant de grosses +larmes qui vinrent propos la soulager; oui, oui, il faut du courage: +j'en aurai! Songeons ma belle-soeur: que lui dirons-nous? Elle n'est +pas forte; depuis quelques jours surtout, elle est trs-nerveuse et +trs-agite. Elle ne dort pas. Laissez-moi la lettre, je ne la lui +montrerai qu'aprs l'avoir convenablement avertie. + +--Elle est donc bien attache son mari? m'criai-je tourdiment. + +--En doutez-vous? reprit Paule tonne de mon exclamation. + +--Non certes; mais... + +--Mais si, vous en doutez! Ah! vous n'avez pas travers Genve sans +entendre quelque calomnie sur le compte de la pauvre Alida! Eh bien, +repoussez tout cela de votre pense. Alida est bonne, elle a du coeur. A +beaucoup d'gards, c'est une enfant; mais elle est juste, et elle sait +apprcier le meilleur des hommes. Il est si bon pour elle! Si vous les +aviez vus un instant ensemble, vous sauriez tout de suite quoi vous en +tenir sur leur prtendue dsunion. Tant d'gards mutuels, tant de +dfrences exquises et de dlicates attentions ne se retrouvent pas +entre gens qui ont des reproches srieux se faire. Il y a entre eux +des diffrences de gots et d'opinions, cela est certain; mais, si c'est +l un malheur rel dans la vie conjugale, il y a aussi dans les motifs +srieux d'affection rciproque des compensations suffisantes. Ceux qui +accusent mon frre de froideur sont injustes et mal informs; ceux qui +accusent sa femme d'ingratitude ou de lgret sont des mchants ou des +imbciles. + +Quelle que pt tre l'ingnuit optimiste de Paule, ses paroles me +firent une vive impression. Je me sentis partag entre une violente +jalousie naissante contre cet poux si parfait, si respect, et une +sorte de blme amer contre la femme qui cherchait ailleurs attachement +et protection. Ce furent les premires atteintes du mal implacable qui +devait me torturer plus tard. Quand je revis Alida, sa figure altre +sembla confirmer les assertions de sa belle-soeur; elle avait t +bouleverse et semblait attendre avec impatience le retour de son mari. +J'en pris une humeur froce, et, comme le temps s'tait adouci et que +nous nous promenions au bord du torrent, Paule s'loignant souvent avec +le guide pour chercher des plantes et satisfaire son ardeur de +locomotion, je pressai madame de Valvdre de questions aigres et de +rflexions dsespres. Elle se vit alors entrane et comme force me +parler de son mari, de son intrieur, et me raconter sa vie. + +--J'ai passionnment aim M. de Valvdre, dit-elle. C'est la seule +passion de ma vie. Paule vous a dit qu'il tait parfait: eh bien, oui, +elle a raison, il est parfait. Il n'a qu'un dfaut, il n'aime pas. Il ne +peut, ni ne sait, ni ne veut aimer. Il est suprieur aux passions, aux +souffrances, aux orages de la vie. Moi, je suis une femme, une vraie +femme, faible, ignorante, sans valeur aucune. Je ne sais qu'aimer. Il +fallait me tenir compte de cela et ne pas me demander autre chose. Ne le +savait-il pas, lorsqu'il m'pousa, que je n'avais ni connaissances +srieuses, ni talents distingus? Je n'avais pas voulu me farder, et +c'et t bien en vain que je l'eusse tent avec un homme qui sait tout. +Je lui plus, il me trouva belle, il voulut tre mon mari afin de pouvoir +tre mon amant. Voil tout le mystre de ces grandes affections +auxquelles une jeune fille sans exprience est condamne se laisser +prendre. Certes, l'homme qui la trompe ainsi n'est pas coupable de +dissimulation. Aveugl, il se trompe lui-mme, et son erreur porte le +chtiment avec elle, puisque cet homme s'enchane jamais, sauf s'en +repentir plus tard. Valvdre s'est repenti coup sr: il me l'a cach +aussi bien que possible; mais je l'ai devin, et j'en ai t +mortellement humilie. Aprs beaucoup de souffrances, l'orgueil froiss +a tu l'amour dans mon coeur. Nous n'avons donc t coupables ni l'un ni +l'autre. Nous avons subi une fatalit. Nous sommes assez intelligents, +assez quitables, pour l'avoir reconnu et pour n'avoir point nourri +d'amertume l'un contre l'autre. Nous sommes rests amis, frre et soeur, +muets sur le pass, calmes dans le prsent et rsigns l'avenir. Voil +toute notre histoire. Quel sujet de colre et de jalousie y trouvez-vous +donc?... + +J'en trouvais mille, et des soupons et des inquitudes sans nombre. +Elle l'avait passionnment aim, elle le proclamait devant moi, sans +paratre se douter de la torture attache pour un coeur tout neuf ce +mot de la femme adore: Vous n'tes pas le premier dans ma vie. +J'aurais voulu qu'elle me trompt, qu'elle me ft croire un mariage de +raison, un attachement paisible ds le principe, ou qu'elle prt la +peine de me rpter ce banal mensonge, naf souvent chez les femmes +passions vives: J'ai cru aimer; mais ce que j'prouve pour vous me +dtrompe. C'est vous seul qui m'avez appris l'amour. Et, en mme temps, +je me rendais bien compte de l'incrdulit avec laquelle j'eusse +accueilli ce mensonge, de la fureur qui m'et envahi en me sentant +tromp ds les premiers mots. J'tais en proie toutes les +contradictions d'un sentiment sauvage et despotique. Par moments, je +m'essayais l'amiti, l'amour pur comme elle l'entendait; mais je +reconnaissais avec terreur que ce qu'elle m'avait dit de son mari +pourrait bien s'appliquer moi. Je ne trouvais pas en elle ce fond de +logique, cette maturit de l'esprit, cette conscience de la volont, qui +sont les indispensables bases d'une affection bienfaisante et d'une +intimit heureuse. Elle s'tait bien confesse, elle tait femme +jusqu'au bout des ongles, faite seulement pour aimer, disait-elle... +faite, coup sr, pour allumer mille ardeurs sans qu'on pt prvoir si +elle tait capable de les apaiser et de les convertir un jour en bonheur +durable et vrai. Un point, d'ailleurs, restait voil dans son bref +rcit, et ce point terrible, l'infidlit..., _les infidlits_ qu'on +lui attribuait, je voulais et ne voulais pas l'claircir. Je +questionnais malgr moi; elle s'en offensa. + +--Vous voulez que je vous rende compte de ma conduite? dit-elle avec +hauteur. De quel droit? Et pourquoi me faites-vous l'honneur de m'aimer, +si d'avance vous ne m'estimez pas? Est-ce que, moi, je vous questionne? +Est-ce que je ne vous ai pas accept tel que vous tes, sans rien savoir +de votre pass? + +--Mon pass! m'criai-je. Est-ce que j'ai un pass, moi? Je suis un +enfant dont tout le inonde a pu suivre la vie au grand jour, et jamais +je n'ai eu de motifs pour cacher la moindre de mes actions. D'ailleurs, +je vous l'ai dit et je peux l'attester sur l'honneur, je n'ai jamais +aim. Je n'ai donc rien confesser, rien raconter, tandis que vous... +vous qui repoussez la passion aveugle et confiante, et qui exigez un +sentiment dsintress, un amour idal... il vous faut imposer l'estime +de votre caractre et donner des garanties morales l'homme dont vous +prenez la conscience et la vie. + +--Voici la question bien dplace, rpondit-elle en tirant de son sein +le billet que je lui avais crit l'avant-veille. Je croyais que vous me +demandiez de vous rendre digne de moi, et de ne pas vous abandonner au +dsespoir. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est moi qui apparemment +implore votre confiance et vous supplie de me croire digne de vous. +Tenez, pauvre enfant! vous avez un caractre violent avec une tte +faible, et je ne suis ni assez nergique ni assez habile pour vous +apprendre aimer; je souffrirais trop, et vous deviendriez fou. Nous +avons fait un roman. N'en parlons plus. + +Elle dchira le billet en menus fragments qu'elle sema dans l'herbe et +dans les buissons; puis elle se leva, sourit, et voulut rejoindre sa +belle-soeur. J'aurais d la laisser faire, nous tions sauvs!... Mais +son sourire tait dchirant, et il y avait des larmes au bord de ses +paupires. Je la retins, je demandai pardon, je m'interdis de jamais +l'interroger. Les deux jours qui suivirent, je manquai cent fois de +parole; mais elle ne s'expliqua pas davantage, et les pleurs furent +toute sa rponse. Je me hassais de faire souffrir une si douce +crature, car, malgr de nombreux accs de dpit et de vives rvoltes de +fiert, elle ne savait pas rompre: elle ignorait le ressentiment, et son +pardon avait une infinie mansutude. + + + + +IV + + +J'oubliais tout au milieu de ces orages mls de dlices, et, en +exerant mes forces contre le torrent qui m'entranait, je les sentais +s'teindre et se tourner vers le rve du bonheur tout prix, lorsqu'un +signal parti de la montagne m'annona le retour probable d'Obernay pour +le lendemain. C'tait une double fuse blanche attestant que tout allait +bien, et que mon ami se dirigeait vers nous; mais M. de Valvdre +tait-il avec lui? serait-il Saint-Pierre dans douze heures? + +Ce fut la premire fois que je pensai l'attitude qu'il faudrait +prendre vis--vis de ce mari, et je n'en pus imaginer aucune qui ne me +glat de terreur. Que n'aurais-je pas donn pour avoir affaire un +homme brutal et violent que j'aurais paralys et domin par un froid +ddain et un tranquille courage? Mais ce Valvdre qu'on m'avait dpeint +si calme, si indiffrent ou si misricordieux envers sa femme, en tout +cas si poli, si prudent, et religieux observateur des plus dlicates +convenances, de quel front soutiendrais-je son regard? de quel air +recevrais-je ses avances? car il tait bien certain qu'Obernay lui avait +dj parl de moi comme de son meilleur ami, et qu'en raison de son ge +et de son tat dans le monde, M. de Valvdre me traiterait en jeune +homme que l'on veut encourager, protger ou conseiller au besoin. Je +n'avais plus senti la force d'interroger Obernay sur son compte. Depuis +que j'aimais Alida, j'aurais voulu oublier l'existence de son mari. +D'aprs le peu de mots que, malgr moi, j'avais t forc d'entendre, je +me reprsentais un homme froid, trs-digne et assez railleur. Selon +Alida, c'tait le type des intentions gnreuses avec le secret ddain +des consciences imbues de leur supriorit. + +Qu'il ft paternel ou blessant dans sa bienveillance, j'tais bien assez +malheureux sans avoir encore la honte et le remords de trahir un homme +qu'il m'et peut-tre fallu estimer et respecter en dpit de moi-mme. +Je rsolus de ne pas l'attendre; mais Alida me trouva lche et m'ordonna +de rester. + +--Vous m'exposez d'tranges soupons de sa part, me dit-elle. Que +va-t-il penser d'un jeune homme qui, aprs avoir accept le soin de me +protger dans mon isolement, s'enfuit comme un coupable son approche? +Obernay et Paule seront galement frapps de cette conduite, et n'auront +pas plus que moi une bonne raison donner pour l'expliquer. Comment! +vous n'avez pas prvu qu'en aimant une femme marie, vous contractiez +l'obligation d'affronter tranquillement la rencontre de son mari, que +vous me deviez de savoir souffrir pour moi, qui vais souffrir pour vous +cent fois davantage? Songez donc au rle de la femme en pareille +circonstance: s'il y a lieu de feindre et de mentir, c'est sur elle +seule que tombe tout le poids de cette odieuse ncessit. Il suffit +son complice de paratre calme et de ne commettre aucune imprudence; +mais elle qui risque tout, son honneur, son repos et sa vie, elle doit +tendre toutes les forces de sa volont pour empcher le soupon de +natre. Croyez-moi, pour celle qui n'aime pas le mensonge, c'est l un +vritable supplice, et pourtant je vais le subir, et je n'ai pas +seulement song vous en parler. Je ne vous ai pas demand de m'en +plaindre, je ne vous ai pas reproch de m'y avoir expose. Et vous, +l'approche du danger qui me menace, vous m'abandonnez en disant: Je ne +sais pas feindre, je suis trop fier pour me soumettre cette +humiliation! Et vous prtendez que vous m'aimez, que vous voudriez +trouver quelque terrible occasion de me le prouver, de me forcer y +croire! En voici une prvue, banale, vulgaire et facile entre toutes, et +vous fuyez! + +Elle avait raison. Je restai. La destine, qui me poussait ma perte, +parut venir mon secours. Obernay revint seul. Il apportait madame de +Valvdre une lettre de son mari, qu'elle me montra, et qui contenait +peu prs ceci: + +Mon amie, ne m'en veuillez pas de m'tre encore laiss _tenter par les +cimes_. On n'y prit pas toujours, puisque m'en voil revenu sain et +sauf. Obernay m'a dit la cause de votre excursion dans ces montagnes. Je +me rends sans conteste vos motifs, et je regarde comme mon premier +devoir de faire droit vos rclamations. Je vais Valvdre chercher ma +soeur ane. Je me charge de l'installer tout de suite Genve, afin +que vous puissiez retourner chez vous sans chagrin aucun. En mme temps, +je vais tout disposer Genve pour le mariage de Paule, et je vous +prierai de venir m'y rejoindre avec elle au commencement du mois +prochain. De cette faon, la soeur ane pourra assister la crmonie +sans que vous ayez l'air de n'tre pas en bonne intelligence. Vous +amnerez les enfants. Voici l'ge venu o Edmond doit entrer au collge. +Obernay compltera ma lettre par tous les dtails que vous pourrez +dsirer. Comptez toujours sur le dvouement de votre ami et serviteur, + +VALVDRE. + +Cette missive, dont je suis sr d'avoir rendu sinon les expressions, du +moins la teneur et l'esprit, confirmait pleinement tout ce qu'Alida +m'avait dit des bons procds et des formes polies de son mari, en mme +temps qu'elle peignait le dtachement d'une me suprieure aux +dceptions ou aux dsastres de l'amour. Il y avait peut-tre un drame +poignant sous cette parfaite srnit; mais l'impression en tait +efface, soit par la force de la volont, soit par la froideur de +l'organisation. + +J'ignore pourquoi la lecture de cette lettre produisit sur moi un effet +tout contraire celui que madame de Valvdre en attendait: elle me +l'avait fait lire, croyant teindre les feux de ma jalousie; ils en +furent ravivs et comme exasprs. Un poux tellement irrprochable dans +la gouverne de sa famille avait, devant Dieu et devant les hommes, le +droit de tout exiger en retour de ses promptes et gnreuses +condescendances. Il tait bien lgitimement le matre et l'arbitre de +cette femme dont il se disait chevaleresquement le serviteur et l'ami +dvou. Oui certes, il avait le droit pour lui, puisqu'il avait la +justice et la raison souveraines. Rien ne pouvait jamais autoriser sa +faible compagne rompre des liens qu'il savait rendre doublement +sacrs. Elle tait lui pour toujours, ft-ce titre de soeur, comme +elle le prtendait, car ce frre-l, mari ou non, tait un appui plus +lgitime et plus srieux que l'amant de la veille ou que celui du +lendemain. + +Je sentis mon rle phmre, presque ridicule. Je me flattais de le +rpudier quand ma passion serait assouvie, et je ne songeai plus qu' +l'assouvir. Alida ne l'entendait pas ainsi. Je commenai la tromper +rsolment et lui inspirer de la confiance, avec l'intention bien +arrte de surprendre son imagination ou ses sens. + +Elle repartait le surlendemain pour sa villa de Valvdre. Obernay tait +charg de l'accompagner; mais on devait prendre le plus long, afin de ne +pas se croiser avec M. de Valvdre emmenant sa vieille soeur Genve. +Je n'avais plus de prtexte pour rester auprs d'Alida, car j'avais +annonc Obernay qu'aprs une huitaine de jours lui consacrs, je +continuerais ma tourne en Suisse, sauf retourner le voir Genve +avant de me rendre en Italie. Il ne m'aida pas changer de projets. + +--Valvdre a fix mon mariage au 1er aot, me dit-il; je regarde comme +impossible que tu me refuses d'y assister. Moi, je serai dans ma famille +ds le 15 juillet, et je t'attendrai. Nous sommes le 2, tu as donc tout +le temps d'aller voir une partie de nos grands lacs et de nos belles +montagnes; mais il ne faut pas tarder commencer ta tourne. Je presse +ton dpart, tu le vois, mais c'est pour mieux m'assurer ton retour. + +Assister au mariage d'Henri avec mademoiselle de Valvdre, c'tait me +placer forcment en prsence de ce mari que j'tais si content d'avoir +vit. Ce n'est pas sous les yeux de toute cette famille, avec son chef +en tte, que je voulais revoir Alida. Pourtant je ne trouvais aucun +moyen de refuser. Lanc dans la voie du mensonge, je promis, avec la +rsolution de me casser une jambe en voyage plutt que de tenir ma +parole. + +Je fis mes paquets et partis une heure aprs, laissant Alida effraye de +ma prcipitation, blesse de ma rsistance au dsir qu'elle m'exprimait +d'avoir mon escorte durant une partie de sa route. La laisser inquite +et mcontente faisait partie de mon plan de sduction. + +Je souris bien tristement, quand je pense aujourd'hui mes tentatives +de perversit: elles taient si peu de mon ge et si loignes de mon +caractre, que je me trouvai comme soulag de pouvoir les oublier +pendant quelques jours. Je m'enfonai dans les hautes montagnes, en +attendant le moment o le retour de M. de Valvdre et d'Obernay Genve +me permettrait d'aller surprendre Alida dans sa rsidence, dont je +m'tais trac, sur ma carte routire, un itinraire dtaill. + +Je passai une dizaine de jours me fatiguer les jambes et m'exalter +le cerveau. Je traversai les Alpes Pennines, et je remontai les Alpes du +Valais vers le Simplon. Du haut de ces rgions grandioses, ma vue +plongeait tour tour sur la Suisse et l'Italie. C'est un des plus +vastes et des plus fiers tableaux que j'aie jamais vus. Je voulus aller +aussi haut que possible sur les croupes du Sempione italien, voir de +prs ses tranges et horribles cascades ferrugineuses, qui, ct de +fleuves de lait cumeux, semblent rayer les neiges de fleuves de sang. +Je bravai le froid, le pril, et le sentiment de la dtresse morale qui +s'empare d'une jeune me dans ces affreuses solitudes. L'avouerai-je? +j'prouvais le besoin de m'galer, mes propres yeux, en courage et en +stocisme M. de Valvdre. J'avais t irrit d'entendre sa femme et sa +soeur parler sans cesse de sa force et de son intrpidit. Il semblait +que ce ft un titan, et, un jour que j'avais exprim le dsir de tenter +une excursion pareille, Alida avait souri comme si un nain et parl de +suivre un gant la course. J'aurais trouv puril de m'exercer en sa +prsence; mais, seul, et au risque de me briser ou de me perdre dans les +abmes, je consolais mon orgueil froiss, et je m'vertuais devenir, +moi aussi, un type de vigueur et d'audace. J'oubliais que ce qui faisait +le mrite de ces entreprises dsespres, c'tait un but srieux, +l'espoir des conqutes scientifiques. Il est vrai que je croyais marcher + la conqute du dmon potique, et je m'vertuais improviser au +milieu des glaciers et des prcipices; mais il faut tre un demi-dieu +pour trouver sur de pareilles scnes l'expression d'un sentiment +personnel. C'est peine si je rencontrais, dans l'crin chatoyant des +pithtes et des images romantiques, un faible quivalent pour traduire +la sublimit des choses environnantes. Le soir, quand j'essayais +d'crire mes rimes, je m'apercevais bien que ce n'taient que des rimes, +et pourtant j'avais bien vu, bien dcrit, bien traduit; mais prcisment +la posie, comme la peinture et la musique, n'existe qu' la condition +d'tre autre chose qu'un quivalent de traduction. Il faut que ce soit +une idalisation de l'idal. J'tais effray de mon insuffisance et ne +m'en consolais qu'en l'attribuant la fatigue physique. + +Une nuit, dans un misrable chalet o j'avais demand l'hospitalit, je +fus navr par une scne tout humaine, que je m'exerai regarder de +sang-froid, afin de la rendre plus tard sous forme littraire. Un enfant +se mourait dans les convulsions. Le pre et la mre, ne sachant pas le +soulager et le jugeant perdu, le regardaient d'un oeil sec et morne se +dbattre sur la paille. Le dsespoir muet de la femme tait sublime +d'expression. Cette laide crature, gotreuse, demi crtine, devenait +belle par l'instinct de la maternit. Le pre, farouche et dvot, priait +sans espoir. Assis sur mon grabat, je les contemplais, et ma strile +piti ne rencontrait que des mots et des comparaisons! J'en fus irrit +contre moi-mme, et je pensai qu'en ce moment il et mieux valu tre un +petit mdecin de campagne que le plus grand pote du monde. + +Quand le jour vint, je m'veillai et m'aperus seulement alors que la +fatigue m'avait vaincu. Je me soulevai, croyant voir l'enfant mort et la +mre prosterne; mais je vis la mre assise, et, sur ses genoux, +l'enfant qui souriait. Auprs d'eux tait un homme en casaque de laine +et en gutres de cuir, dont les mains blanches et la trousse de voyage +dplie annonaient autre chose qu'un colporteur ou un contrebandier. Il +fit prendre au petit malade une seconde dose de je ne sais quel calmant, +donna ses instructions aux parents dans leur dialecte, que je comprenais +peu, et se retira en refusant l'argent qu'on lui offrait. Quand il fut +sorti, on s'aperut qu'au lieu d'en recevoir, il en avait laiss +dessein dans la sbile du foyer. + +Il tait donc venu pendant mon sommeil; il avait t envoy l, dans ce +dsert, par la Providence, l'homme de bien et de secours, le messager +d'espoir et de vie, le petit mdecin de campagne, antithse du pote +sceptique. + +Il y avait l _un sujet_. Je me mis le composer en descendant la +montagne, aprs avoir joint mon offrande celle du mdecin; mais +bientt j'oubliai tout pour admirer le portique grandiose que je +franchissais. Au bout d'une demi-heure de marche, j'avais laiss +au-dessus de moi les glaciers et les cimes formidables; j'entrais dans +la valle du Rhne, que je dominais encore d'une hauteur vertigineuse, +et qui s'ouvrait sous mes pieds comme un abme de verdure travers de +mille serpents d'or et de pourpre. Le fleuve et les nombreux torrents +qui se prcipitent dans son lit s'embrasaient de la rougeur du matin. +Une brume rose qui s'vanouissait rapidement me faisait paratre encore +plus lointaines les dentelures neigeuses de l'horizon et les profondeurs +magiques de l'amphithtre. A chaque pas, je voyais surgir de ces +profondeurs des crtes abruptes couronnes de roches pittoresques ou de +verdure dore par le soleil levant, et, entre ces cimes qui +s'abaissaient graduellement, il y avait d'autres abmes de prairies et +de forts. Chacun de ces recoins formait un magnifique paysage, quand le +regard et la pense s'y arrtaient un instant; mais, si l'on regardait +alentour, au del et au-dessous, le paysage sublime n'tait plus qu'un +petit accident perdu dans l'immensit du tableau, un dtail, un +repoussoir, et, pour ainsi dire, une facette du diamant. + +Devant ces bassins alpestres, le peintre et le pote sont comme des gens +ivres qui l'on offrirait l'empire du monde. Ils ne savent quel petit +refuge choisir pour s'abriter et se prserver du vertige. L'oeil +voudrait s'arrter quelque point de dpart pour compter ses richesses: +elles semblent innombrables; car, en descendant les sinuosits des +divers plans, on voit chaque tableau changer d'aspect et prsenter +d'autres couleurs et d'autres formes. + +Le soleil montait, la chaleur s'engouffrait de plus en plus dans ces +creux vallons superposs. Le haut Simplon ne m'envoyant plus dans le dos +ses aiguillons de glace, je m'arrtai pour ne pas perdre trop tt le +spectacle de l'ensemble du Valais. Je m'assis sur la mousse d'une roche +isole, et j'y mangeai le morceau de pain bis que j'avais achet au +chalet; aprs quoi, l'ombre des grands sapins s'allongeant d'elle-mme +obliquement sur moi, et la clochette des troupeaux invisibles perdus +sous la rame berant ma rverie, je me laissai aller quelques instants +au sommeil. + +Le rveil fut dlicieux. Il tait huit heures du matin. Le soleil avait +pntr jusque dans les plus mystrieuses profondeurs, et tout tait si +beau, si inculte et si gracieusement primitif autour de moi, que j'en +fus ravi. En cet instant, je pensai madame de Valvdre comme l'idal +de beaut auquel je rapportais toutes mes admirations, et je me rappelai +sa forme arienne, ses dcevantes caresses, son sourire mystrieux. +C'tait la premire fois que je me trouvais dans une situation propre au +recueillement depuis que j'tais aim d'une belle femme, et, si je ne +puisai pas dans cette pense l'motion douce et profonde du vrai +bonheur, du moins j'y trouvai tous les enivrements, toutes les fumes de +la vanit satisfaite. + +C'tait le moment d'tre pote, et je le fus en rve. J'eus, en +regardant la nature autour de moi, des blouissemcnts et des battements +de coeur que je n'avais jamais prouvs. Jusque-l, j'avais mdit aprs +coup sur la beaut des choses, aprs m'tre enivr du spectacle qu'elles +prsentent. Il me sembla que ces deux oprations de l'esprit +s'effectuaient en moi simultanment, que je sentais et que je dcrivais +tout ensemble. L'expression m'apparaissait comme mle au rayon du +soleil, et ma vision tait comme une posie tout crite. J'eus un +tremblement de fivre, une bouffe d'immense orgueil. + +--Oui, oui! m'criai-je intrieurement,--et je parlais tout haut sans en +avoir conscience,--je suis sauv, je suis heureux, je suis artiste! + +Il m'tait rarement arriv de me livrer ces monologues, qui sont de +vritables accs de dlire, et, bien que j'eusse pris l'habitude, dans +ces derniers temps, de rciter mes vers au bruit des cataractes, l'cho +de ma voix et de ma prose dans ce lieu paisible m'effraya. Je regardai +autour de moi instinctivement, comme si j'eusse commis une faute, et +j'eus un vritable sentiment de honte en voyant que je n'tais pas seul. +A trois pas de moi, un homme, pench sur le rocher, puisait de l'eau +dans une tasse de cuir au filet d'une source, et cet homme, c'tait +celui que j'avais vu, deux heures plus tt, sauvant l'enfant malade du +chalet et faisant l'aumne mes htes. + +Malgr son costume alpestre, qui tenait du montagnard encore plus que du +touriste, je fus frapp de l'lgance de sa tournure et de sa +physionomie. Il tait, en outre, remarquablement beau de type et de +formes, et ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il avait t son +chapeau, et je vis ses traits, que je n'avais fait qu'entrevoir au +chalet. Ses cheveux noirs, pais et courts, dessinaient un front blanc +et vaste, d'une srnit remarquable. L'oeil, bien fendu, avait le +regard doux et pntrant; le nez tait fin, et l'expression de la narine +se liait celle de la lvre par un demi-sourire d'une bienveillance +calme et dlicatement enjoue. La taille moyenne et la poitrine large +annonaient la force physique, en mme temps que les paules lgrement +votes trahissaient l'tude sdentaire ou l'habitude de la mditation. + +J'oubliai, en le regardant avec un certain sentiment d'analyse, l'espce +de confusion que je venais d'prouver, et je le saluai avec sympathie. +Il me rendit mon salut avec cordialit, et m'offrit la tasse pleine +d'eau qu'il allait porter ses lvres, en me disant que cette eau si +belle tait digne d'tre offerte comme une friandise. + +J'acceptai, obissant l'attrait qui me poussait changer quelques +paroles avec lui; mais, la manire dont il me regardait, je sentis que +j'tais pour lui un objet de curiosit ou de sollicitude. Je me rappelai +l'trange exclamation qui m'tait chappe en sa prsence, et je me +demandai s'il ne me prenait pas pour un alin. Je ne pus m'empcher +d'en rire, et, pour le rassurer en sauvant mon amour-propre: + +--Docteur, lui dis-je, vous me prescrivez cette eau pure comme un +remde, convenez-en, ou vous en faites l'preuve sur moi pour voir si je +ne suis pas hydrophobe; mais tranquillisez-vous, vous n'aurez pas me +soigner. J'ai toute ma raison. Je suis un pauvre comdien ambulant, et +vous m'avez surpris rcitant un fragment de rle. + +--Vraiment? dit-il d'un air de doute. Vous n'avez pourtant pas l'air +d'un comdien! + +--Pas plus que vous n'avez l'air d'un mdecin de campagne. Pourtant vous +tes un disciple de la science, et moi, je suis un disciple de l'art: +que vous en semble? + +--Soit! reprit-il. Je ne vous ai pris ni pour un naturaliste, ni pour un +peintre; mais, d'aprs ce que ces gens du chalet m'ont dit de vous, je +vous prenais pour un pote. + +--Qu'ont-ils donc pu vous dire de moi? + +--Que vous dclamiez tout seul dans la montagne; c'est pourquoi les +bonnes gens vous prenaient pour un fou. + +--Et ils vous envoyaient mon secours, ou bien la charit vous a mis +ma recherche? + +--Non! dit-il en riant. Je ne suis pas de ces mdecins qui courent aprs +la clientle et qui lui demandent la bourse ou la vie au coin d'un bois. +Je m'en allais Brigg en me promenant. J'ai fln en route. J'avais +soif, et le murmure de la source m'a amen auprs de vous. Vous rcitiez +ou vous improvisiez. Je vous ai drang... + +--Non pas, m'criai-je; vous alliez fumer un cigare, et, si vous le +permettez, je fumerai le mien prs de vous. Savez-vous, docteur, que je +suis trs-heureux de vous voir tte repose et de causer un moment +avec vous? + +--Comment! vous ne me connaissez pas! + +--Pas plus que vous ne me connaissez; mais vous tes pour moi le hros +improvis d'un petit pome que je roulais dans ma cervelle de comdien. +Un proverbe, une fantaisie, je suppose: deux scnes pour peindre le +contraste entre les deux types que nous reprsentons, vous et moi. La +premire est tout votre avantage. L'enfant se mourait, je plaignais la +mre en m'endormant; vous la consoliez, vous sauviez l'enfant mon +rveil! Le cadre tait simple et touchant, et vous aviez le beau rle. +Dans la seconde scne, je voudrais pourtant relever l'artiste: vous +pensez bien qu'on n'abjure pas l'orgueil de son tat! mais que puis-je +imaginer pour avoir ici plus d'esprit et de sens que vous? Je ne trouve +absolument rien, car, individuellement, vous me paraissez trs-suprieur + moi en toutes choses... Il faudrait que vous fussiez assez modeste +pour m'aider prouver que l'artiste est le mdecin de l'me, comme le +savant est celui du corps. + +--Oui, rpondit mon aimable docteur en s'asseyant mes cts et en +acceptant un de mes cigares; c'est une ide, et je me livre vous pour +que vous la ralisiez. Je ne me crois suprieur personne; mais +supposons que je sois trs-fort d'intelligence et cependant trs-faible +en philosophie, que j'aie un grand chagrin ou un grand doute: c'est +votre loquence exerce sur les matires du sentiment et de +l'enthousiasme me gurir en m'attendrissant ou en me rendant la foi. +Voyons, improvisez! + +--Oh! doucement! m'criai-je; je ne peux pas improviser sans rpondre +quelque chose, et vous ne me dites rien. Il ne suffit pas de supposer, +je ne sais pas m'exalter froid. Confiez-moi vos peines, imaginez +quelque drame, et, s'il n'y en a aucun dans votre vie, inventez-en un! + +Il se mit rire de bon coeur de ma fantaisie, et pourtant, au milieu de +sa gaiet, je crus voir passer un nuage sur son beau front, comme si +j'eusse imprudemment rouvert une blessure cache. Je ne me trompais pas: +il cessa de rire et me dit avec douceur: + +--Mon cher monsieur, ne jouons pas ce jeu-l, ou jouons-y +srieusement. A mon ge, on a toujours eu un drame dans sa vie. Voici le +mien. J'ai beaucoup aim une femme qui est morte. Avez-vous des paroles +et des ides pour me consoler? + +Je fus si frapp de la simplicit de sa plainte, que je perdis l'envie +de faire de l'esprit. + +--Je vous demande pardon de ma maladresse, lui dis-je. J'aurais d me +dire que vous n'tiez pas un enfant comme moi, et que, dans tous les +cas, ce sujet de causerie ne me donnerait sur vous aucun avantage. Quand +vous m'aurez quitt, je pourrai bien trouver, en prose ou en vers, +quelque tirade effet pour vous rpondre ou vous consoler; mais, ici, +devant une figure qui commande la sympathie, devant une parole qui +impose le respect, je me sens si petit garon, que je ne me permettrai +mme pas de vous plaindre, certain que je suis d'avoir beaucoup moins de +sagesse et de courage que vous n'en avez vous-mme. + +Ma rponse le toucha; il me tendit la main en me disant que j'tais un +modeste et brave garon, et que je venais de lui parler en homme, ce qui +valait encore mieux que de parler en pote. + +--Ce n'est pourtant pas, ajouta-t-il en secouant sa mlancolie par un +gnreux effort, que je ddaigne les potes et la posie. Les artistes +m'ont toujours sembl aussi srieux et aussi utiles que les savants +quand ils sont vraiment artistes, et un grand esprit qui tiendrait +galement du savant et de l'artiste me paratrait le plus noble +reprsentant du beau et du vrai dans l'humanit. + +--Ah! puisque vous voulez bien causer avec moi, repris-je, il faut que +vous me permettiez de vous contredire. Il est bien entendu d'avance que +vous aurez raison; mais laissez-moi mettre ma pense. + +--Oui, oui, je vous en prie. C'est peut-tre moi qui ai tort. La +jeunesse est grand juge en ces matires. Parlez... + +Je parlai avec abondance et conviction. Je ne rapporterai pas mes +paroles, dont je ne me souviens gure, et que le lecteur imaginera sans +peine en se rappelant la thorie de l'art pour l'art, si fort en vogue +cette poque. La rponse de mon interlocuteur, qui m'est trs-prsente, +fera, d'ailleurs, suffisamment connatre le plaidoyer. + +--Vous dfendez votre glise avec ardeur et talent, me dit-il; mais je +regrette de voir toujours des esprits d'lite s'enfoncer volontairement +dans une notion qui est une erreur funeste au progrs des connaissances +humaines. Nos pres ne l'entendaient pas ainsi; ils cultivaient +simultanment toutes les facults de l'esprit, toutes les manifestations +du beau et du vrai. On dit que les connaissances ont pris un tel +dveloppement, que la vie d'un homme suffit peine aujourd'hui une +des moindres spcialits: je ne suis pas convaincu que cela soit bien +vrai. On perd tant de temps discuter ou intriguer pour se faire un +nom, sans parler de ceux qui perdent les trois quarts de leur vie ne +rien faire! C'est parce que la vie sociale est devenue trs-complique, +que les uns gaspillent leur existence s'y frayer une voie, et les +autres ne rien vouloir entreprendre de peur de se fatiguer. Et puis +encore l'esprit humain s'est subtilis l'excs, et, sous prtexte +d'analyse intellectuelle et de contemplation intrieure, la puissante et +infortune race des potes s'use dans le vague ou dans le vide, sans +chercher son rassrnement, sa lumire et sa vie dans le sublime +spectacle du monde! Permettez, ajouta-t-il avec une douce et +convaincante vivacit en me voyant prt l'interrompre: je sais ce que +vous voulez me dire. Le pote et le peintre se prtendent les amants +privilgis de la nature; ils se flattent de la possder exclusivement, +parce qu'ils ont des formes et des couleurs et un vif ou profond +sentiment pour l'interprter. Je ne le nie pas et j'admire leur +traduction quand elle est russie; mais je prtends, moi, que les plus +habiles et les plus heureux, les plus durables et les mieux inspirs +d'entre eux sont ceux qui ne se contentent pas de l'aspect des choses, +et qui vont chercher la raison d'tre du beau au fond des mystres d'o +s'panouit la splendeur de la cration. Ne me dites pas, moi, que +l'tude des lois naturelles et la recherche des causes refroidissent le +coeur et retardent l'essor de la pense; je ne vous croirais pas, car, +si peu qu'on regarde la source ineffable des ternels phnomnes, je +veux dire la logique et la magnificence de Dieu, on est bloui +d'admiration devant son oeuvre. Vous autres, vous ne voulez tenir compte +que d'un des rsultats de cette logique sublime, le beau qui frappe les +yeux; mais, votre insu, vous tes des savants quand vous avez de bons +yeux, car le beau n'existerait pas sans le sage et l'ingnieux dans les +causes; seulement, vous tes des savants incomplets et systmatiques, +qui se ferment, de propos dlibr, les portes du temple, tandis que les +esprits vraiment religieux en recherchent les sanctuaires et en tudient +les divins hiroglyphes. Croyez-vous que ce chne dont le magnifique +branchage vous porte la rverie perdrait dans votre esprit, si vous +aviez examin le frle embryon qui l'a produit, et si vous aviez suivi +les lois de son dveloppement au sein des conditions propices que la +Providence universelle lui a prpares? Pensez-vous que cette petite +mousse dont nous foulons le frais velours cesserait de vous plaire le +jour o vous dcouvririez la loupe le fini merveilleux de sa structure +et les singularits ingnieuses de sa fructification? Il y a plus: une +foule d'objets qui vous semblent insignifiants, disparates ou incommodes +dans le paysage prendraient de l'intrt pour votre esprit et mme pour +vos yeux, si vous y lisiez l'histoire de la terre crite en caractres +profonds et indlbiles. Le lyriste, en gnral, se dtourne de ces +penses, qui le mneraient haut et loin: il ne veut faire vibrer que +certaines cordes, celle de la personnalit avant tout; mais voyez ceux +qui sont vraiment grands! Ils touchent tout et ils interrogent +jusqu'aux entrailles du roc. Ils seraient plus grands encore sans le +prjug public, sans l'ignorance gnrale, qui repousse comme trop +abstrait ce qui ne caresse ni les passions ni les instincts. C'est que +les notions sont fausses, comme je vous l'ai dit, et que les hommes +d'intelligence s'amusent faire des distinctions, des camps, des sectes +dans la poursuite du vrai, si bien que ce qui est beau pour les uns ne +l'est plus pour les autres. Triste rsultat de la tendance exagre aux +spcialits! tonnante fatalit de voir que la cration, source de toute +lumire et foyer de tout enthousiasme, ne puisse rvler qu'une de ses +faces son spectateur privilgi, l'homme, qui, seul parmi les tres +vivant en ce monde, a reu le don de voir en haut et en bas, +c'est--dire de suppler par le calcul et le raisonnement aux organes +qui lui manquent! Quoi! nous avons bris la vote de saphir de +l'empyre, et nous y avons saisi la notion de l'infini avec la prsence +des mondes sans nombre; nous avons perc la crote du globe, nous y +avons dcouvert les lments mystrieux de toute vie sa surface, et +les potes viendront nous dire: Vous tes des pdants glacs, des +faiseurs de chiffres! vous ne voyez rien, vous ne jouissez de rien +autour de vous! C'est comme si, en coulant parler une langue trangre +que nous comprendrions et qu'ils ne comprendraient pas, ils avaient la +prtention d'en sentir mieux que nous les beauts, sous prtexte que le +sens des paroles nous empche d'en saisir l'harmonie. + +Mon nouvel ami parlait avec un charme extraordinaire; sa voix et sa +prononciation taient si belles et son accent si doux, son regard avait +tant de persuasion et son sourire tant de bont, que je me laissai +morigner sans rvolte. Je me trouvais assoupli et comme influenc par +ce rare esprit dou de formes si charmantes. tait-ce l un simple +mdecin de campagne, ou bien plutt quelque homme clbre savourant les +douceurs de la solitude et de l'_incognito?_ + +Il marquait si peu de curiosit sur mon compte, que je crus devoir +imiter sa discrtion. Il se contenta de me demander si je descendais la +montagne ou si je comptais la remonter. Je n'avais aucun projet arrt +avant le 15 juillet, et nous n'tions qu'au 10. Je fus donc tent +d'accepter l'offre qu'il me fit d'aller dner avec lui Brigg, o il +comptait passer la nuit; mais je pensai qu'il serait imprudent de me +faire connatre sur cette route, qui tait celle de Valvdre, et o je +comptais passer sans laisser mon nom dans aucune localit. Je prtextai +un projet d'excursion en sens contraire; seulement, pour profiter encore +quelques instants de sa compagnie, je le conduisis pendant une lieue +vers son gte. Nous causmes donc encore sur le mme sujet qui nous +avait occups, et je fus contraint d'avouer que son raisonnement avait +une grande valeur et une grande force dans sa bouche; mais je le priai +d'avouer son tour que peu d'esprits taient assez vastes pour +embrasser sous toutes ses faces la notion du beau dans la nature. + +--Que l'tude des plus arides classifications, lui dis-je, n'ait pas +glac une me d'lite comme la vtre, ce n'est pas en vous coutant que +je puis le rvoquer en doute; mais convenez donc qu'il y a des choses +qui, par elles-mmes, s'excluent mutuellement dans la plupart des +organisations humaines. Je n'ai pas la modestie de me prendre pour un +idiot, et cependant je vous dclare qu'une sche nomenclature et les +travaux plus ou moins ingnieux l'aide desquels on a group les +modifications sans nombre de la pense divine la rapetissent +singulirement mes yeux, et que je serais dsol, par exemple, de +savoir combien d'espces de mouches sucent en ce moment autour de nous +le serpolet et les lavandes. Je sais bien que l'ignorant complet croit +avoir tout vu quand il a remarqu le bourdonnement de l'abeille; mais, +moi qui sais que l'abeille a beaucoup de soeurs ailes qui modifient et +rpandent son type, je ne demande pas qu'on me dise o il commence et o +il finit. J'aime mieux me persuader que nulle part il ne finit, que +nulle part il ne commence, et mon besoin de posie trouve que le mot +_abeille_ rsume tout ce qui anime de son chant et de son travail les +tapis embaums de la montagne. Permettez donc au pote de ne voir que la +synthse des choses et n'exigez pas que le chantre de la nature en soit +l'historien. + +--Je trouve qu'ici vous avez mille fois raison, rpondit mon docteur. Le +pote doit rsumer, vous tes dans le vrai, et jamais la dure et souvent +arbitraire technologie des naturalistes ne sera de son domaine, +esprons-le! Seulement, le pote qui chantera l'abeille ne perdra rien +la connatre dans tous les dtails de son organisation et de son +existence. Il prendra d'elle ainsi que de sa supriorit sur la foule +des espces congnres, une ide plus grande, plus juste et plus +fconde. Et ainsi de tout, croyez-moi. L'examen attentif de chaque chose +est la clef de l'ensemble. Mais ce n'est pas l le point de vue le plus +srieux de la thse que vous m'avez permis de soutenir devant vous. Il +en est un purement philosophique qui a une bien autre importance: c'est +que la sant de l'me n'est pas plus dans la tension perptuelle de +l'enthousiasme lyrique que celle du corps n'est dans l'usage exclusif et +prolong des excitants. Les calmes et saintes jouissances de l'tude +sont ncessaires notre quilibre, notre raison, permettez-moi de le +dire aussi, notre moralit!... + +Je fus frapp de la ressemblance de cette assertion avec les thories +d'Obernay, et ne pus m'empcher de lui dire que j'avais un ami qui me +prchait en ce sens. + +--Votre ami a raison, reprit-il; il sait sans doute par exprience que +l'homme civilis est un malade fort dlicat qui doit tre son propre +mdecin sous peine de devenir fou ou bte! + +--Docteur, voil une proposition bien sceptique pour un croyant de votre +force! + +--Je ne suis d'aucune force, rpondit-il avec une bonhomie mlancolique; +je suis tout pareil aux autres, dbile dans la lutte de mes affections +contre ma logique, troubl bien souvent dans ma confiance en Dieu par le +sentiment de mon infirmit intellectuelle. Les potes n'ont peut-tre +pas autant que nous ce sentiment-l: ils s'enivrent d'une ide de +grandeur et de puissance qui les console, sauf les garer. L'homme +adonn la rflexion sait bien qu'il est faible et toujours expos +faire de ses excs de force un abus qui l'puise. C'est dans l'oubli de +ses propres misres qu'il trouve le renouvellement ou la conservation de +ses facults; mais cet oubli salutaire ne se trouve ni dans la paresse +ni dans l'enivrement, il n'est que dans l'tude du grand livre de +l'univers. Vous verrez cela mesure que vous avancerez dans la vie. Si, +comme je le crois, vous sentez vivement, vous serez bientt las d'tre +le liros du pome de votre existence, et vous demanderez plus d'une +fois Dieu de se substituer vous-mme dans vos proccupations. Dieu +vous coutera, car il est le _grand couteur de la cration_, celui qui +entend tout, qui rpond tout selon le besoin que chaque tre a de +savoir le mot de sa destine, et auquel il suffit de penser +respectueusement en contemplant le moindre de ses ouvrages pour se +trouver en rapport direct et en conversation intime avec lui, comme +l'enfant avec son pre. Mais je vous ai dj trop endoctrin, et je suis +sr que vous me faites parler pour entendre rsumer en langue vulgaire +ce que votre brillante imagination possde mieux que moi. Puisque vous +ne voulez pas venir Brigg, il ne faut pas vous retarder plus +longtemps. Au revoir et bon voyage! + +--Au revoir! o donc et quand donc, cher docteur? + +--_Au revoir dans tout et partout!_ puisque nous vivons dans une des +tapes de la vie infinie et que nous en avons le sentiment. J'ignore si +les plantes et les animaux ont une notion instinctive de l'ternit; +mais l'homme, surtout l'homme dont l'intelligence s'est exerce la +rflexion, ne peut point passer auprs d'un autre homme la manire +d'un fantme pour se perdre dans l'ternelle nuit. Deux mes libres ne +s'anantissent pas l'une par l'autre: ds qu'elles ont chang une +pense, elles se sont mutuellement donn quelque chose d'elles-mmes, +et, ne dussent-elles jamais se retrouver en prsence matriellement +parlant, elles se connaissent assez pour se retrouver dans les chemins +du souvenir, qui ne sont pas d'aussi pures abstractions qu'on le +pense... Mais c'est assez de mtaphysique. Adieu encore et merci de +l'heure agrable et sympathique que vous avez mise dans ma journe! + +Je le quittai regret; mais je croyais devoir conserver le plus strict +incognito, n'tant gure loign du but de mon mystrieux voyage. Enfin +vint le jour o je pouvais compter qu'Alida serait seule chez elle avec +Paule et ses enfants, et j'arrivai au versant des Alpes qui plonge +jusqu'aux rives du lac Majeur. Je reconnus de loin la villa que je +m'tais fait dcrire par Obernay. C'tait une dlicieuse rsidence +mi-cte, dans un den de verdure et de soleil, en face de cette troite +et profonde perspective du lac, auquel les montagnes font un si +merveilleux cadre, la fois austre et gracieuse. Comme je descendais +vers la valle, un orage terrible s'amoncelait au midi, et je le voyais +arriver ma rencontre, envahissant le ciel et les eaux d'une teinte +violace raye de rouge brlant. C'tait un spectacle grandiose, et +bientt le vent et la foudre, rpts par mille chos, me donnrent une +symphonie digne de la scne qu'elle emplissait. Je me rfugiai chez des +paysans auxquels je me donnai pour un peintre paysagiste, et qui, +habitus des htes de ce genre, me firent bon accueil dans leur +demeure isole. + +C'tait une toute petite ferme, proprement tenue et annonant une +certaine aisance. La femme causait volontiers, et j'appris, pendant +qu'elle prparait mon repas, que ce petit domaine dpendait des terres +de Valvdre. Ds lors je pouvais esprer des renseignements certains sur +la famille, et, tout en ayant l'air de ne pas la connatre et de ne +m'intresser qu'aux petites affaires de ma vieille htesse, je sus tout +ce qui m'intressait moi-mme au plus haut point. M. de Valvdre tait +venu, le 4 juillet, chercher sa soeur ane et l'an de ses fils pour +les conduire Genve; mais, comme mademoiselle Juste voulait laisser la +maison et les affaires en ordre, elle n'avait pu partir le jour mme. + +Madame de Valvdre tait arrive le 5 avec mademoiselle Paule et son +fianc. Il y avait eu des explications. Tout le monde savait bien que +madame et mademoiselle Juste ne s'entendaient pas. Mademoiselle Juste +tait un peu dure, et madame un peu vive. Enfin on tait tomb d'accord, +puisqu'on s'tait quitt en s'embrassant. Les domestiques l'avaient vu. +Mademoiselle Juste avait demand emmener mademoiselle Paule Genve +pour s'occuper de son trousseau, et madame de Valvdre, quoique presse +par tout son monde, avait prfr rester seule au chteau avec le plus +jeune de ses fils, M. Paolino, le filleul de mademoiselle Paule; mais +l'enfant avait beaucoup pleur pour se sparer de son frre et de sa +marraine, si bien que madame, qui ne pouvait pas voir pleurer _ces +messieurs_, avait dcid qu'ils partiraient ensemble, et qu'elle +resterait Valvdre jusqu' la fin du mois. Toute la famille tait donc +partie le 7, et l'on s'tonnait beaucoup dans la maison de l'ide que +madame avait eue de rester trois semaines toute seule Valvdre, o +l'on savait bien qu'elle s'ennuyait, mme quand elle y avait de la +compagnie. + +Tous ces dtails taient arrivs mon htesse par un jardinier du +chteau qui tait son neveu. + +J'aurais volontiers tent une promenade nocturne autour de ce chteau +enchant, et rien n'et t plus facile que de sortir de ma retraite +sans tre observ; car, dix heures, le vieux couple ronflait comme +s'il et voulu faire concurrence au tonnerre; mais la tempte svissait +avec rage, et je dus attendre le lendemain. + +Le soleil se leva splendide. Je pris avec affectation mon album de +voyage, et je partis pour une promenade assez fantastique. Je fis cinq +ou six fois le tour de la rsidence, en rtrcissant toujours le cercle, +de manire connatre comme vol d'oiseau tous les dtails de la +localit. Chemins, fosss, prairies, habitations, ruisseaux et rochers, +tout me fut aussi familier au bout de quelques heures que si j'tais n +dans le pays. Je connus les endroits dcouverts et les endroits habits +o je ne devais pas repasser pour ne point attirer l'attention, les +sites dont d'autres paysagistes s'taient empars et o je ne voulais +pas tre oblig de faire connaissance avec eux, les sentiers ombrags et +frays seulement par les troupeaux au flanc des collines, o j'tais +peu prs sr de ne point rencontrer d'tres trop civiliss. Enfin je +m'assurai d'une direction invraisemblable, mais admirablement +mystrieuse, pour circuler de mon gte la villa, et qui offrait des +retraites sauvages o je pouvais me drober aux regards mfiants ou +curieux, en m'enfonant dans les bois jets pic le long des ravins. +Cette exploration faite, je me hasardai pntrer dans le parc de +Valvdre par une brche que j'avais russi dcouvrir. On tait en +train de la rparer, mais les ouvriers taient absents. Je me glissai +sous la futaie, j'arrivai jusqu' la lisire d'un parterre richement +fleuri, et je vis en face de moi la maison blanche construite +l'italienne, leve sur un massif de maonnerie entour de colonnes. Je +remarquai quatre fentres rideaux de soie rose que le soleil couchant +faisait resplendir. Je m'avanai un peu, et, cach dans un bosquet de +lauriers, je restai l plus d'une heure. La nuit approchait quand je +distinguai enfin une femme que je reconnus pour la Bianca, la suivante +dvoue de madame de Valvdre. Elle releva les rideaux comme pour faire +entrer la fracheur du soir dans l'intrieur, et je vis bientt circuler +des lumires. Puis on sonna une cloche, et les lumires disparurent. +C'tait le signal du dner; ces fentres taient celles de l'appartement +d'Alida. + +Je savais donc tout ce qu'il m'importait de savoir. Je retournai Rocca +(c'tait le nom de ma petite ferme), afin de ne pas causer d'inquitude + mes htes. Je soupai avec eux et me retirai dans ma chambrette, o je +pris deux heures de repos. Quand je fus assur que moi seul tais +veill la ferme, j'en sortis sans bruit. Le temps tait propice: +trs-serein, beaucoup d'toiles, et pas de lune rvlatrice. J'avais +compt les angles de mon chemin et not, je crois, tous les cailloux. +Quand l'paisseur des arbres me plongeait dans les tnbres, je me +dirigeais par la mmoire. + +Je n'avais pas donn signe de vie madame de Valvdre depuis mon dpart +de Saint-Pierre. Elle devait se croire abandonne, me mpriser, me har; +mais elle ne m'avait pas oubli, et elle avait souffert, je n'en pouvais +douter. Il ne fallait pas une grande exprience de la vie pour savoir +qu'en amour les blessures de l'orgueil sont poignantes et saignent +longtemps. Je me disais avec raison qu'une femme qui s'est crue adore +ou seulement dsire avec passion ne se console pas aisment de +l'outrage d'un prompt et facile oubli. Je comptais sur les amertumes +amasses dans ce faible coeur pour frapper un grand coup par mon +apparition inopine, par mon entreprise romanesque. Mon sige tait +fait. Je comptais dire que j'avais voulu gurir et que je venais avouer +ma dfaite; si l'imposture ne suffisait pas pour bouleverser cette me +dj trouble, je serais plus cruel et plus fourbe encore: je feindrais +de vouloir m'loigner pour jamais, et de venir seulement me fortifier +par un dernier adieu. + +Il y avait bien des moments o la conscience de la jeunesse et de +l'amour se rvoltait en moi contre cette tactique de rou vulgaire. Je +me demandais si j'aurais le sang-froid ncessaire pour faire souffrir +sans tomber genoux aussitt, si tout cet chafaudage de ruses ne +s'croulerait pas devant un de ces irrsistibles regards de langueur +plaintive et de rsignation dsole qui m'avaient repris et vaincu dj +tant de fois; mais je m'efforais de croire ma perversit, de +m'tourdir, et j'avanais rapide et palpitant sous la molle clart des +toiles, travers les buissons dj chargs de rose. Je me dirigeai si +bien, que j'arrivai au pied de la villa sans avoir veill un oiseau +dans la feuille, sans avoir t senti de loin par un chien de garde. + +Un lgant et vaste perron descendait de la terrasse au parterre; mais +il tait ferm par une grille, et je n'osais faire entendra aucun appel. +D'ailleurs, je voulais surprendre, apparatre comme le _deus ex +machina_. Madame de Valvdre veillait encore, il n'tait qu'onze heures. +Une seule de ses fentres tait claire, ouverte mme, avec le rideau +rose ferm. + +Escalader la terrasse n'tait pas facile; il le fallait pourtant. Elle +n'tait gure leve; mais o trouver un point d'appui le long des +colonnes de marbre blanc qui la soutenaient? Je retournai la brche +laisse ouverte par les maons: ils n'avaient pas laiss l'chelle que +j'y avais remarque dans le jour. Je me glissai dans une orangerie qui +longeait une des faces du parterre, et j'y trouvai une autre chelle; +elle tait beaucoup trop courte. Comment je parvins quand mme sur la +plate-forme, c'est ce que je ne saurais dire. La volont fait des +miracles, ou plutt la passion donne aux amants le sens mystrieux que +possdent les somnambules. + +La fentre ouverte tait presque de niveau avec le pav de la terrasse. +J'enjambai le rebord sans faire aucun bruit. Je regardai par la fente du +rideau. Alida tait l, dans un dlicieux boudoir qu'clairait +faiblement une lampe pose sur une table. Assise devant cette table, o +elle semblait s'tre place pour crire, elle rvait ou sommeillait, le +visage cach dans ses deux mains. Quand elle releva la tte, j'tais +ses pieds. + +Elle retint un cri et jeta ses bras autour de mon cou. Je crus qu'elle +allait s'vanouir. Mes transports la rappelrent elle-mme. + +--Je vous souffre chez moi au milieu de la nuit, dit-elle, et prive de +tout secours que je puisse appeler sans me perdre de rputation. C'est +que j'ai foi en vous. Le moment o je croirai que j'ai eu tort sera le +dernier de mon amour. Francis, vous ne pouvez pas oublier cela! + +--J'oublie tout, rpondis-je. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que +vous me dites. Je sais que je vous vois, que je vous entends, que vous +semblez heureuse de me voir, que je suis vos pieds, que vous me +menacez, que je me meurs de crainte et de joie, que vous pouvez me +chasser, et que je peux mourir. Voil tout ce que je sais. Me voil! que +voulez-vous faire de moi? Vous tes tout dans ma vie. Suis-je quelque +chose dans la vtre? Rien ne me le prouve, et je ne sais pas o j'ai +pris la folie de me le persuader et de venir jusqu' vous. Parlez, +parlez, consolez-moi, rassurez-moi, effacez l'horreur des jours que je +viens de passer loin de vous, ou dites-moi tout de suite que vous me +chassez jamais. Je ne peux plus vivre sans une solution, car je perds +la raison et la volont. Ayez-en pour deux, dites-moi ce que je vais +devenir! + +--Devenez mon unique ami, reprit-elle; devenez la consolation, le salut +et la joie d'une me solitaire, ronge d'ennuis, et dont les forces, +longtemps inactives, sont tendues vers un besoin d'aimer qui l dvore. +Je ne vous dissimule rien. Vous tes arriv dans un moment de ma vie o, +aprs des annes d'anantissement, je sentais qu'il fallait aimer ou +mourir. J'ai trouv en vous la passion subite, sincre, mais terrible. +J'ai eu peur, j'ai cent fois jug que le remde mon ennui allait tre +pire que le mal, et, quand vous m'avez quitte, je vous ai presque bni +en vous maudissant; mais votre loignement a t inutile. J'en ai plus +souffert que de toutes mes terreurs, et, prsent que vous voil, je +sens, moi aussi, qu'il faut que vous dcidiez de moi, que je ne +m'appartiens plus, et que, si nous nous quittons pour toujours, je perds +la raison et la force de vivre! + +J'tais enivr de cet abandon, l'espoir me revenait; mais elle, elle +revint bien vite ses menaces. + +--Avant tout, dit-elle, pour tre heureuse de votre affection, il faut +que je me sente respecte. Autrement, l'avenir que vous m'offrez me fait +horreur. Si vous m'aimez seulement comme mon mari m'a aime, et comme +bien d'autres aprs lui m'ont offert de m'aimer, ce n'est pas la peine +que mon coeur soit coupable et perde le sentiment de la fidlit +conjugale. Vous m'avez dit l-bas que je n'tais capable d'aucun +sacrifice. Ne voyez-vous pas que, mme en vous aimant comme je fais, je +suis une me sans vertu, une pouse sans honneur? Quand le coeur est +adultre, le devoir est dj trahi; je ne me fais donc pas d'illusion +sur moi-mme. Je sais que je suis lche, que je cde un sentiment que +la morale rprouve, et qui est une insulte secrte la dignit de mon +mari. Eh bien, qu'importe? laissez-moi ce tourment. Je saurai porter ma +honte devant vous, qui seul au monde ne me la reprocherez pas. Si je +souffre de ma dissimulation vis--vis des autres, vous n'entendrez +jamais aucune plainte. Je peux tout souffrir pour vous. Aimez-moi comme +je l'entends, et si, de votre ct, vous souffrez de ma retenue, sachez +souffrir, et trouvez en vous-mme la dlicatesse de ne pas me le +reprocher. Un grand amour est-il donc la satisfaction des apptits +aveugles? O serait le mrite, et comment deux mes leves +pourraient-elles se chrir et s'admirer l'une l'autre pour la +satisfaction d'un instinct?... Non, non, l'amour ne rsiste pas de +certaines preuves! Dans le mariage, l'amiti et le lien de la famille +peuvent compenser la perte de l'enthousiasme; mais dans une liaison que +rien ne sanctionne, que tout froisse et combat dans la socit, il faut +de grandes forces et la conscience d'une lutte sublime. Je vous crois +capable de cela, et moi, je sens que je le suis. Ne m'tez pas cette +illusion, si c'en est une. Donnez-moi quelque temps pour la savourer. Si +nous devons succomber un jour, ce sera la fin de tout, et du moins nous +nous souviendrons d'avoir aim! + +Alida parlait mieux que je ne sais la faire parler ici. Elle avait le +don d'exprimer admirablement un certain ordre d'ides. Elle avait lu +beaucoup de romans; mais, pour l'exaltation ou la subtilit des +sentiments, elle en et remontr aux plus habiles romanciers. Son +langage frisait parfois l'emphase, et revenait tout coup la +simplicit avec un charme trange. Son intelligence, peu dveloppe +d'ailleurs, avait sous ce rapport une vritable puissance, car elle +tait de bonne foi, et trouvait, au service du sophisme mme, des +arguments d'une admirable sincrit: femme dangereuse s'il en fut, mais +dangereuse elle-mme plus qu'aux autres, trangre toute perversit, +et atteinte d'une maladie mortelle pour sa conscience, l'analyse +exclusive de sa personnalit. + +J'tais un moindre degr, mais un degr beaucoup trop grand encore, +atteint de ce mme mal qu'on pourrait appeler encore aujourd'hui la +maladie des potes. Trop absorb en moi-mme, je rapportais trop +volontiers tout ma propre apprciation. Je ne voulais demander ni aux +religions, ni aux socits, ni aux sciences, ni aux philosophies, la +sanction de mes ides et de mes actes. Je sentais en moi des forces +vives et un esprit de rvolte qui n'tait nullement raisonn. Le _moi_ +tenait une place dmesure dans mes rflexions comme dans mes instincts, +et, de ce que ces instincts taient gnreux et ardemment tourns vers +le grand, je concluais qu'ils ne pouvaient me tromper. En caressant ma +vanit, Alida, sans calcul et sans artifice, devait arriver s'emparer +de moi. Plus logique et plus sage, j'eusse secou le joug d'une femme +qui ne savait tre ni pouse ni amante, et qui cherchait sa +rhabilitation dans je ne sais quel rve de fausse vertu et de fausse +passion; mais elle faisait appel ma force et la force tait le rve de +mon orgueil. Je fus ds lors enchan, et je gotai dans mon sacrifice +l'incomplet et fivreux bonheur qui tait l'idal de cette femme +exalte. En me persuadant que je devenais, par ma soumission, un hros +et presque un ange, elle m'enivra doucement: la flatterie me monta au +cerveau, et je la quittai, sinon content d'elle, du moins enchant de +moi-mme. + +Je ne devais ni ne voulais compromettre madame de Valvdre. Aussi +avais-je rsolu de partir ds le lendemain. J'eusse t moins prudent, +moins dlicat peut-tre, si elle se ft abandonne ma passion: vaincu +par sa vertu et forc de me soumettre, je ne dsirais pas exposer sa +rputation en pure perte; mais elle insista si tendrement, que je dus +promettre de revenir la nuit suivante, et je revins en effet. Elle +m'attendait dans la campagne, et, plus romanesque que passionne, elle +voulut se promener avec moi sur le lac. J'aurais eu mauvaise grce me +refuser une fantaisie aussi potique. Pourtant je trouvai maussade +d'tre condamn au mtier de rameur, au lieu d'tre ses genoux et de +la serrer dans mes bras. Quand j'eus conduit un peu au large la jolie +barque qu'elle m'avait aid trouver dans les roseaux du rivage, et qui +lui appartenait, je laissai flotter les rames pour me coucher ses +pieds. La nuit tait splendide de srnit, et les eaux si tranquilles, +qu'on y voyait peine trembler le reflet des toiles. + +--Ne sommes-nous pas heureux ainsi? me dit-elle, et n'est-il pas +dlicieux de respirer ensemble cet air pur, avec le profond sentiment de +la puret de notre amour? Et tu ne voulais pas me donner cette nuit +charmante! Tu voulais partir comme un coupable, quand nous voici devant +Dieu, dignes de sa piti secourable et bnis peut-tre en dpit du monde +et de ses lois! + +--Puisque tu crois la bont de Dieu, lui rpondis-je, pourquoi ne t'y +fier qu' demi? Serait-ce un si grand crime?... + +Elle mit ses douces mains sur ma bouche. + +--Tais-toi, dit-elle, ne trouble pas mon bonheur par des plaintes et +n'offense pas l'auguste paix de cette nuit sublime par des murmures +contre le sort. Si j'tais sre de la misricorde divine pour ma faute, +je ne serais pas sre pour cela de la dure de ton amour aprs ma chute. + +--Ainsi tu ne crois ni Dieu ni moi! m'criai-je. + +--Si cela est, plains-moi, car le doute est une grande douleur que je +trane depuis que je suis au monde, et tche de me gurir, mais en +mnageant ma frayeur et en me donnant confiance: confiance en Dieu +d'abord! Dis-moi, y crois-tu fermement, au Dieu qui nous voit, nous +entend et qui nous aime? Rponds, rponds! As-tu la foi, la certitude? + +--Pas plus que toi, hlas! Je n'ai que l'esprance. Je n'ai pas t +longtemps berc des douces chimres de l'enfance. J'ai bu la source +froide du doute, qui coule sur toutes choses en ce triste sicle; mais +je crois l'amour, parce que je le sens. + +--Et moi aussi, je crois l'amour que j'prouve; mais je vois bien que +nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, puisque nous ne croyons +qu' nous-mmes. + +Cette triste apprciation qui lui chappait me jeta dans une mlancolie +noire. tait-ce pour nous juger ainsi l'un l'autre, pour mesurer en +potes sceptiques la profondeur de notre nant, que nous tions venus +savourer l'union de nos mes la face des cieux toils? Elle me +reprocha mon silence et ma sombre attitude. + +--C'est ta faute, lui rpondis-je avec amertume. L'amour, dont tu veux +faire un raisonnement, est de sa nature une ivresse et un transport. Si, +au lieu de regarder dans l'inconnu en supputant les chances de l'avenir, +qui ne nous appartient pas, tu tais noye dans les volupts de ma +passion, tu ne te souviendrais pas d'avoir souffert, et tu croirais +deux pour la premire fois de ta vie. + +--Allons-nous-en, dit-elle, tu me fais peur! Ces volupts, ces ivresses +dont tu parles, ce n'est pas l'amour, c'est la fivre, c'est +l'tourdissement et l'oubli de tout, c'est quelque chose de brutal et +d'insens qui n'a ni veille ni lendemain. Reprends les rames, je veux +m'en aller! + +Il me vint une sorte de rage. Je saisis les rames et je l'emmenai plus +au large. Elle eut peur et menaa de se jeter dans le lac, si je +continuais ce silencieux et farouche voyage, qui ressemblait un +enlvement. Je la ramenai vers la rive sans rien dire. J'tais en proie + un violent orage intrieur. Elle se laissa tomber sur le sable en +pleurant. Dsarm, je pleurai aussi. Nous tions profondment malheureux +sans nous rendre bien compte des causes de notre souffrance. Certes, je +n'tais pas assez faible pour que la violence faite ma passion me +part un si grand effort et un si grand malheur, et, quant elle, la +peur que je lui avais cause n'tait pas aussi srieuse qu'elle voulait +se le persuader. Qu'y avait-il donc d'impossible entre nous? quelle +barrire sparait nos mes? Nous restmes en face de cet effrayant +problme sans pouvoir le rsoudre. + +Le seul remde notre douleur tait de souffrir ensemble, et ce fut +rellement le seul lien profondment vrai qui nous treignit. Cette +douleur que je vis en elle si poignante et si sincre me purifia, en ce +sens que j'abjurai mes projets de sduction par surprise et par ruse. +Malheureux par elle, je l'aimai davantage. Qui sait si le triomphe ne +m'et pas rendu ingrat, comme elle le redoutait? + +Ds le jour suivant, je pris la direction du Saint-Gothard pour me +rendre ensuite au lac des Quatre-Cantons. Alida blmait mon empressement + la quitter, elle pensait que je pouvais impunment passer une semaine + Rocca; mais je voyais bien que la curiosit de ma vieille htesse +l'empcherait, un jour ou l'autre, de dormir, et que mes promenades +nocturnes seraient un sujet de rflexions et de commentaires dans les +environs. + +Aprs les premires heures de marche, je m'arrtai un norme rocher +qu'Alida m'avait indiqu au loin comme une de ses promenades favorites. +De l, je voyais encore sa blanche villa comme un point brillant au +milieu des bois sombres. Tandis que je la contemplais, lui envoyant dans +mon coeur un tendre adieu, je sentis une main lgre se poser sur mon +paule, et, en me retournant, je vis Alida elle-mme, qui m'avait +devanc l. Elle tait venue cheval avec un domestique qu'elle avait +laiss quelque distance. Elle portait un petit panier rempli de +friandises. Elle avait voulu djeuner avec moi sur la mousse l'abri de +son beau rocher, dans ce lieu compltement dsert. Je fus si touch de +cette gracieuse surprise, que je m'ingniai lui faire oublier les +chagrins et les orages de la veille. Je protestai de ma soumission, et +je fis tout mon possible vis--vis d'elle et vis--vis de moi-mme pour +lui persuader sans mentir que je serais heureux ainsi. + +--Mais o et quand nous reverrons-nous? dit-elle. Vous n'avez pas voulu +vous engager clairement tre Genve pour le mariage de Paule, et +pourtant c'est le seul moyen de nous retrouver sans danger pour moi. Nos +rapports tels qu'ils sont, chastes et consacrs dsormais par le +vritable amour, peuvent s'tablir trs-convenablement, si vous vous +dcidez tre connu de mon mari et faire naturellement partie des +amis qui m'entourent. Je ne vis pas toujours seule comme vous me voyez +en ce moment. Les injustes soupons et l'aigre caractre de ma vieille +belle-soeur ont fait la solitude autour de moi dans ces derniers temps: +j'tais, grce elle, dcourage de toute relation d'amiti, et de +voisinage; mais, depuis qu'elle est partie, j'ai fait des visites, j'ai +effac la mauvaise impression de ses torts, dont j'avais d paratre un +peu complice. On va me revenir. Je n'ai pas de nombreuses relations, je +n'ai jamais aim cela, et ce n'en est que mieux. Vous me trouverez assez +entoure pour que nous n'ayons pas l'air de rechercher le tte--tte, +et assez libre pour que le tte--tte se fasse souvent et +naturellement. D'ailleurs, je dcouvrirai bien le moyen de m'absenter +quelquefois, et nous nous rencontrerons en pays neutre, loin des yeux +indiscrets. Je vais, ds prsent, travailler ce que cela devienne +possible et mme facile. J'loignerai les gens dont je me mfie, je +m'attacherai solidement les serviteurs dvous, je me crerai l'avance +des prtextes, et notre connaissance tant avoue, nos rencontres, si on +les dcouvre, n'auront rien qui doive surprendre ou scandaliser. Voyez! +tout nous favorise. Vous avez devant vous la libert du voyageur; moi, +je vais avoir celle de l'pouse dlaisse, car M. de Valvdre pense, lui +aussi, un grand voyage que je ne combattrai plus. Il s'en ira +peut-tre pour deux ans. Consentez lui tre prsent auparavant. Il +sait dj que je vous connais, et il ne peut rien souponner. +Mettons-nous en mesure vis--vis de lui et du monde; ceci nous donnera +du temps, de la libert, de la scurit. Vous parcourrez la Suisse et +l'Italie, vous y deviendrez grand pote, avec une belle nature sous les +yeux et l'amour dans le coeur; moi, jusqu' ce jour, j'ai t +nonchalante et dcourage. Je vais devenir active et ingnieuse. Je ne +songerai qu' cela. Oui, oui, nous avons dj devant nous deux annes de +pur bonheur. C'est Dieu qui vous a envoy moi, au moment o la douleur +de me sparer de mon fils an allait m'achever. Quand il me faudra +quitter le second, j'aurai la compassion de vivre plus longtemps, +peut-tre tout fait prs de vous, parce qu'alors j'aurai le droit de +dire mon mari: Je suis seule, je n'ai plus rien qui m'attache ma +maison. Laissez-moi vivre o je voudrai. Je feindrai d'aimer Rome, +Paris ou Londres, et tous deux, inconnus, perdus au sein d'une grande +ville, nous nous verrons tous les jours. Je saurai trs-bien me passer +de luxe. Le mien m'ennuie affreusement, et tout mon rve est une +chaumire au fond des Alpes ou une mansarde dans une grande cit, pourvu +que j'y sois aime vritablement. + +Nous nous sparmes sur ces projets, qui n'avaient rien de trop +invraisemblable. Je m'engageai sacrifier toutes mes rpugnances, +assister au mariage d'Obernay Genve, tre prsent, par consquent, + M. de Valvdre. + +J'tais si loign de ce dernier parti, que, quand Alida m'eut quitt, +je faillis courir aprs elle pour reprendre ma parole; mais je fus +retenu par la crainte de lui sembler goste. Je ne pouvais la revoir +qu' ce prix, moins de risquer chaque rencontre de la brouiller avec +son mari, avec l'opinion, avec la socit tout entire. Je continuai mon +voyage; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court +pour me rendre Altorf, et j'y restai. C'est l qu'Alida devait +m'adresser ses lettres. Et que m'importait tout le reste? Nous nous +crivmes tous les jours, et l'on peut dire toute la journe, car nous +changemes en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme. +Jamais je n'avais trouv en moi une telle abondance d'motion devant une +feuille de papier. Ses lettres, elle, taient ravissantes. Parler +l'amour, crire l'amour, taient en elle des facults souveraines. Bien +suprieure moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicit de +ne pas s'en apercevoir, de le nier, de m'admirer et de me le dire. Cela +me perdait; tout en m'levant au diapason de ses thories de sentiment, +elle travaillait me persuader que j'tais une grande me, un grand +esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu' s'tendre pour +planer sur son sicle et sur la postrit. Je ne le croyais pas, non! +grce Dieu, je me prservais de la folie; mais, sous la plume de cette +femme, la flatterie tait si douce, que je l'eusse paye au prix de la +rise publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer. + +Elle russit galement dtruire toutes mes rvoltes relativement au +plan de vie qu'elle avait adopt pour nous deux. Je consentais voir +son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre +Genve. Enfin ce mois de fivre et de vertige, qui tait le terme de mes +aspirations les plus ardentes, touchait son dernier jour. + + + + +V + + +J'avais promis Obernay de frapper sa porte la veille de son mariage. +Le 31 juillet, cinq heures du matin, je m'embarquais sur un bateau +vapeur pour traverser le Lman, de Lausanne Genve. + +Je n'avais pas ferm l'oeil de la nuit, tant je craignais de manquer +l'heure du dpart. Accabl de fatigue et roul dans mon manteau, je pris +quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le +soleil se faisait dj sentir. Un homme qui paraissait dormir galement +tait assis sur le mme banc que moi. Au premier coup d'oeil que je +jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon. + +Cette rencontre aux portes de Genve m'inquita un peu; j'avais commis +la faute d'crire d'Altorf Obernay en lui donnant de ma promenade un +faux itinraire. Cet excs de prcaution devenait une maladresse +fcheuse, si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvdre tait +de Genve et en relation avec les Valvdre ou les Obernay. J'aurais donc +voulu me soustraire ses regards; mais le bateau tait fort petit, et, +au bout de quelques instants, je me retrouvai face face avec mon +aimable philosophe. Il me regardait avec attention, comme s'il et +hsit me reconnatre; mais son incertitude cessa vite, et il m'aborda +avec la grce d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous +venions de nous quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de +toute surprise et de toute curiosit, il reprit la conversation o nous +l'avions laisse sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et, +sans songer davantage le contredire, je cherchai profiter de cette +aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui avec modestie, comme un +trsor dont il se croyait le dpositaire et non le matre ni +l'inventeur. + +Je ne pouvais rsister au dsir de l'interroger, et cependant, +plusieurs reprises, ma mditation laissa tomber l'entretien. J'prouvais +le besoin de rsumer intrieurement et de savourer sa parole. Dans ces +moments-l, croyant que je prfrais tre seul et ne dsirant nullement +se produire, il essayait de me quitter; mais je le suivais et le +reprenais, pouss par un attrait inexplicable et comme condamn par une +invisible puissance m'attacher aux pas de cet homme, que j'avais +rsolu d'viter. Quand nous approchmes de Genve, les passagers, qui, +de la cabine, firent irruption sur le pont, nous sparrent. Mon nouvel +ami fut abord par plusieurs d'entre eux, et je dus m'loigner. Je +remarquai que tous semblaient lui parler avec une extrme dfrence; +nanmoins, comme il avait eu la dlicatesse de ne pas s'enqurir de mon +nom, je crus devoir respecter galement son incognito. + +Une demi-heure aprs, j'tais la porte d'Obernay. Le coeur me battait +avec tant de violence, que je m'arrtai un instant pour me remettre. Ce +fut Obernay lui-mme qui vint m'ouvrir; de la terrasse de son jardin, il +m'avait vu arriver. + +--Je comptais sur toi, me dit-il, et me voil pourtant dans un transport +de joie comme si je ne t'esprais plus. Viens, viens! toute la famille +est runie, et nous attendons Valvdre d'un moment l'autre. + +Je trouvai Alida au milieu d'une douzaine de personnes qui ne nous +permirent d'changer que les saluts d'usage. Il y avait l, outre le +pre, la mre et la fiance d'Henri, la soeur ane de Valvdre, +mademoiselle Juste, personne moins ge et moins antipathique que je ne +me la reprsentais, et une jeune fille d'une beaut tonnante. Bien +qu'absorb par la pense d'lida, je fus frapp de cette splendeur de +grce, de jeunesse et de posie, et, malgr moi, je demandai Henri, au +bout de quelques instants, si cette belle personne tait sa parente. + +--Comment diable, si elle l'est! s'cria-t-il en riant, c'est ma soeur +Adlade! Et voici l'autre que tu n'as pas connue, comme celle-ci, dans +ton enfance; voici notre dmon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui +entrait. + +Rosa tait ravissante aussi, moins idale que sa soeur et plus +sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n'avait pas +quatorze ans, et sa tenue n'tait pas encore celle d'une demoiselle bien +raisonnable; mais il y avait tant d'innocence dans sa gaiet ptulante +qu'on n'tait pas tent d'oublier combien l'enfant tait prs de devenir +une jeune fille. + +--Quant l'ane, reprit Obernay, c'est la filleule de ta mre et mon +lve moi, une botaniste consomme, je t'en avertis, et qui n'entend +pas raison avec les superbes railleurs de ton espce. Fais attention +ton bel esprit, si tu veux qu'elle consente te reconnatre. Pourtant, +grce ta mre, qui lui fait l'honneur de lui crire tous les ans en +rponse ses lettres du 1er janvier, et pour qui elle conserve une +grande vnration, j'espre qu'elle ne fera pas trop mauvais accueil +ta mine de pote chevel; mais il faut que ce soit ma mre qui vous +prsente l'un l'autre. + +--Tout l'heure! repris-je en voyant qu'Alida me regardait. Laisse-moi +revenir de ma surprise et de mon blouissement. + +--Tu la trouves belle? Tu n'es pas le seul; mais n'aie pas l'air de t'en +apercevoir, si tu ne veux la dsesprer. Sa beaut est comme un flau +pour elle. Elle ne peut sortir de la vieille ville sans qu'on s'attroupe +pour la voir, et elle n'est pas seulement intimide de cette avidit des +regards, elle en est blesse et offense. Elle en souffre vritablement, +et elle en devient triste et sauvage hors de l'intimit. Demain sera +pour elle un jour d'exhibition force, un jour de supplice par +consquent. Si tu veux tre de ses amis, regarde-la comme si elle avait +cinquante ans. + +--A propos de cinquante ans, repris-je pour dtourner la conversation, +il me semble que mademoiselle Juste n'a gure davantage. Je me figurais +une vritable dugne. + +--Cause avec elle un quart d'heure, et tu verras que la dugne est une +femme d'un grand mrite. Tiens, je veux te prsenter elle; car, moi, +je l'aime, cette belle-soeur-l, et je veux qu'elle t'aime aussi. + +Il ne me permit pas d'hsiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont +l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la +conversation. C'tait une vieille fille un peu maigre et accentue de +physionomie, mais qui avait d tre presque aussi belle que la soeur +d'Obernay, et dont le clibat me semblait devoir cacher quelque mystre, +car elle tait riche, de bonne famille, et d'un esprit trs-indpendant. +En l'coutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et mme un +certain charme srieux et profond qui me pntra de respect et de +crainte. Elle me tmoigna pourtant de l'intrt et me questionna sur ma +famille, qu'elle paraissait trs-bien connatre, sans pourtant rappeler +ou prciser les circonstances o elle l'avait connue. + +On avait djeun, mais on tenait en rserve une collation pour moi et +pour M. de Valvdre. En attendant qu'il arrivt, Henri me conduisit dans +ma chambre. Nous trouvmes sur l'escalier madame Obernay et ses deux +filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mre au +passage afin qu'elle me prsentt en particulier sa fille ane. + +--Oui, oui, rpondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous +faire de grandes rvrences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu +d'avoir t compagnons d'enfance pendant un an, Paris. M. Valigny +tait alors un garon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma +fille, et tu en abusais sans scrupule. A prsent que tu n'es que trop +raisonnable, remercie-le du pass et parle-lui de ta marraine, qui a +continu d'tre si bonne pour toi. + +Adlade tait fort intimide; mais j'tais si bien en garde contre le +danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En +un instant, je la vis transforme. Cette rveuse et fire beaut s'anima +d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de +gaucherie charmante qui ajoutait sa grce naturelle. Je ne fus pas mu +en touchant cette main pure, et, comme si elle l'et senti, elle sourit +davantage et m'apparut plus belle encore. + +C'tait un type trs-diffrent de celui d'Obernay et de Rosa, qui +ressemblaient leur mre. Adlade en tenait aussi par la blancheur et +l'clat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la +taille dgage et les extrmits fines de son pre, qui avait t un des +plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et frache +sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvdre, sans tre +jolie, tait extrmement agrable: on disait dans la ville que, lorsque +les Obernay et les Valvdre taient runis, ou croyait entrer dans un +muse de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement +caractrises et dignes de la statuaire et du pinceau. + +J'avais peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler. + +--Valvdre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et +djeuner avec toi. + +Je descendis en toute hte; mais, la dernire marche de l'escalier, il +me vint une terreur trange. Une vague apprhension qui, depuis quinze +jours, m'avait souvent travers l'esprit et qui m'tait revenue +fortement dans la journe, s'empara de moi tel point, que, voyant la +porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay tait sur +mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle manger. Le +repas tait servi; une voix la fois douce et mle partait du salon +voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon, +c'tait M. de Valvdre lui-mme. + +Un monde de mensonges plus impossibles les uns que les autres, un sicle +d'anxits remplirent le peu d'instants qui me sparaient de cette +invitable rencontre. Qu'allais-je dire M. de Valvdre, Henri, +Paule et devant les deux familles, pour motiver ma prsence aux environs +de Valvdre, quand on m'avait cru dans le nord de la Suisse cette mme +poque? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inoue et +qu'il m'tait impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de +l'gosme. Je l'aimais, je l'aimais d'instinct, d'entranement, de +conviction et par fatalit peut-tre, cet homme accompli que je venais +essayer de tromper, de rendre par consquent malheureux ou ridicule! + +La tte me tournait quand Obernay me prsenta Valvdre, et j'ignore si +je russis faire bonne contenance. Quant lui, il eut un trs-vif +sentiment de surprise, mais tout aussitt rprim. + +--C'est l ton ami? dit-il Henri. Eh bien, je le connais dj. J'ai +fait la traverse du lac avec lui ce matin, et nous avons philosoph +ensemble pendant plus d'une heure. + +Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adlade nous +appela pour djeuner, et nous nous assmes vis--vis l'un de l'autre, +lui tranquille et n'ayant aucun soupon, puisqu'il ignorait mon +mensonge, moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture. +Pour m'achever, lida vint s'asseoir auprs de son mari d'un air +d'intrt et de dfrence, et s'efforcer, tout en causant, de deviner +quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre. + +--Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle; je vous ai dit +qu' Saint-Pierre il avait t notre chevalier, Paule et moi, +pendant qu'Obernay vous cherchait dans ces affreux glaciers. + +--Je n'ai pas oubli cela, rpondit Valvdre, et je suis content d'tre +l'oblig d'une personne qui m'a t sympathique premire vue. + +Alida, nous voyant si bien ensemble, retourna au salon, et Adlade vint +prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvdre une affection +laquelle il tait certainement impossible d'entendre malice, moins +d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en tait pas +moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait +quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec +un mlange de respect et de tendresse qui rtablissait les convenances +de famille dans leur intimit. Elle le servait avec empressement, et il +se laissait servir, disant: Merci, ma bonne fille! avec un accent +pleinement paternel; mais elle tait si grande et si belle, et lui, il +tait encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour +m'imaginer que ce mari tromp consentirait de bon coeur ne pas s'en +apercevoir, tant il tait heureux pre! + +On se spara bientt pour se runir au dner. La famille tait occupe +de mille soins pour la grande journe du lendemain. Les hommes sortirent +ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvdre et ses deux +belles-soeurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais +avec angoisse la possibilit d'changer quelques mots avec Alida. Paule, +appele par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit +bientt; mais mademoiselle Juste tait comme rive son fauteuil. Elle +continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frre en +dpit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention +son profil austre, et je sentis en elle autre chose que le dsir de +contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le +remplissait en dpit de tous et d'elle-mme. Son regard lucide, qui +surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui pntrait mon +affreux malaise, semblait nous dire l'un et l'autre: Croyez-vous +que cela m'amuse? + +Au bout d'une heure de conversation trs-pnible dont mademoiselle Juste +et moi fmes tous les frais, car Alida tait trop irrite pour avoir la +force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvdre, au +lieu d'accompagner ses soeurs et ses enfants jusqu' Genve le 8 +juillet, les avait confis Obernay pour s'arrter autour du Simplon. +Je me htai d'aller au-devant de la dcouverte qui me menaait, en +disant que, l prcisment, j'avais rencontr M. de Valvdre et avais +fait connaissance avec lui sans savoir son nom. + +--C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas +que vous fussiez de ce ct-l. + +Je rpondis avec aplomb qu'en voulant gagner la valle du Rhne par le +mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profit de ma +bvue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries +d'Obernay sur mon tourderie me conduire en dpit de ses instructions, +je ne m'en tais pas vant dans ma lettre. + +--Puisque vous tiez si prs de Valvdre, dit Alida avec la mme +tranquillit, vous eussiez d venir me voir. + +--Vous ne m'y aviez pas autoris, rpondis-je, et je n'ai pas os. + +Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien +qu'elle n'tait pas notre dupe. + +Ds que je fus seul avec Alida, je lui parlai avec effroi de cette +fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas que son mari pt +concevoir des doutes. + +--Lui jaloux? rpondit-elle en haussant les paules. Il ne me fait pas +tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je +vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une +timidit singulire. On a dj fait la remarque que vous n'tiez pas +ainsi votre premire apparition dans la maison. + +--Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des pines. Il me +semble chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du ct +de Valvdre et m'craser sous le ridicule du prtexte que je viens de +trouver. M. de Valvdre doit m'en vouloir de m'tre moqu de lui en me +donnant pour un comdien. Il est vrai qu'il s'est laiss traiter de +docteur: je le prenais pour un mdecin; mais j'ai eu l'initiative de ma +mprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer, +tandis que moi... + +--Vous a-t-il reparl de cela? reprit Alida un peu soucieuse. + +--Non, pas un mot l-dessus! C'est bien trange. + +--Alors c'est tout naturel. Valvdre ne connat pas la feinte. Il a tout +oubli; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'tre ensemble. + +Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes +lvres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme +un ouragan dans la maison et dans le salon. + +L'an tait beau comme son pre, et lui ressemblait d'une manire +frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il tait laid. Je me +souvins qu'Obernay m'avait parl d'une prfrenc marque de madame de +Valvdre pour Edmond, et involontairement j'piai les premires caresses +qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigus +l'an, et elle me le prsenta en me demandant si je le trouvais joli. +Elle effleura peine les joues de l'autre, en ajoutant: + +--Quant celui-ci, il ne l'est pas, je le sais! + +Le pauvre enfant se mit rire, et, serrant la tte de sa mre dans ses +bras: + +--C'est gal, dit-il, il faut embrasser ton singe! + +Elle l'embrassa en le grondant de ses manires brusques. Il lui avait +meurtri les joues avec ses baisers, o un peu de malice et de vengeance +semblait se mler son effusion. + +Je ne sais pourquoi cette petite scne me causa une impression pnible. +Les enfants se mirent jouer. Alida me demanda quoi je pensais en la +regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne rpondais pas, elle ajouta + voix basse: + +--tes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me +consoliez; car je vais tre spare de l'un et de l'autre, moins que +je ne me fixe dans cette odieuse ville de Genve. Et encore n'est-il pas +certain qu'on voult m'y autoriser. + +Elle m'apprit que M. de Valvdre s'tait dcid confier l'ducation de +ses deux fils l'excellent professeur Karl Obernay, pre d'Henri. +levs dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement +choys par les femmes et instruits srieusement par les hommes. Alida +devait donc se rjouir de cette dcision, qui pargnait ses enfants +les rudes preuves du collge, et elle s'en rjouissait en effet, mais +avec des larmes qui taient visiblement l'adresse d'Edmond, bien +qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur gale +l'loignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance +toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvdre devait +prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espr les y +soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence, +puisque Juste se fixait Genve dans la maison voisine. + +J'allais lui dire que cette prvention obstine ne me paraissait pas +bien quitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une +gale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaiet avec laquelle +tous deux grimprent sur ses genoux et jourent avec son bonnet, dont +elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espigle Paolino le lui ta +mme tout fait, et la vieille fille ne fit aucune difficult de +montrer ses cheveux gris bouriffs par ces petites mains folles. A ce +moment, je vis sur cette figure rigide une maternit si vraie et une +bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait +cause. + +Le dner rassembla tout le monde, except M. de Valvdre, qui ne vint +que dans la soire. J'eus donc deux ou trois heures de rpit, et je pus +me remettre au diapason convenable. Il rgnait dans cette maison une +amnit charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se +disait condamne vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune +des personnes qui se trouvaient l, un fonds de valeur relle et ce je +ne sais quoi de mr ou de calme qui trahit l'tude ou le respect de +l'tude, on sentait aussi en elles, avec les qualits essentielles de la +vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains +rapports, il me semblait tre chez moi parmi les miens; mais l'intrieur +gnevois tait plus enjou et comme rchauff par le rayon de jeunesse +et de beaut qui brillait dans les yeux d'Adlade et de Rosa. Leur mre +tait comme ravie dans une batitude religieuse en regardant Paule et en +pensant au bonheur d'Henri. Paule tait paisible comme l'innocence, +confiante comme la droiture: elle avait peu d'expansions vives; mais, +dans chaque mot, dans chaque regard son fianc, ses parents et ses +soeurs, il y avait comme un intarissable foyer de dvouement et +d'admiration. + +Les trois jeunes filles avaient t lies ds l'enfance, elles se +tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient +mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui et donn tort dans ses +diffrends avec Alida, on sentait bien qu'elle la chrissait davantage. +Alida tait-elle aime de ces trois jeunes filles? videmment, Paule la +savait malheureuse et l'aimait navement pour la consoler. Quant aux +demoiselles Obernay, elles s'efforaient d'avoir de la sympathie pour +elle, et toutes deux l'entouraient d'gards et de soins; mais Alida ne +les encourageait nullement, et rpondait leurs timides avances avec +une grce froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de +femmes savantes, la petite Rosa tant dj, selon elle, infatue de +pdantisme. + +--Cela ne parat pourtant pas du tout, lui dis-je: l'enfant est +ravissante... et Adlade me parait une excellente personne. + +--Oh! j'tais bien sre que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux +yeux-l! reprit avec humeur Alida. + +Je n'osai lui rpondre: l'tat de tension nerveuse o je la voyais me +faisait craindre qu'elle ne se trahit. + +D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arrivrent avec leurs +parents. On passa au jardin, qui, sans tre grand, tait fort beau, +plein de fleurs et de grands arbres, avec une vue magnifique au bord de +la terrasse. Les enfants demandrent jouer, et tout le monde s'en +mla, except les gens gs et Alida, qui, assise l'cart, me fit +signe d'aller auprs d'elle. Je n'osai obir. Juste me regardait, et +Rosa, qui s'tait beaucoup enhardie avec moi pendant le dner, vint me +prendre rsolment le bras, prtendant que tout le _jeune monde_ devait +jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour +vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frre ouvrit la partie de +barres, et il tait mon an. Elle me rclamait dans son camp, parce que +Henri tait dans le camp oppos et que je devais courir aussi bien que +lui. Henri m'appela aussi, il fallut ter mon habit et me mettre en +nage. Adlade courait aprs moi avec la rapidit d'une flche. J'avais +peine chapper cette jeune Atalante, et je m'tonnais de tant de +force unie tant de souplesse et de grce. Elle riait, la belle fille; +elle montrait ses dents blouissantes. Confiante au milieu des siens, +elle oubliait le tourment des regards; elle tait heureuse, elle tait +enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses +que la pourpre du soir fait paratre embrases. + +Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frre. Le ciel m'est tmoin +que je ne songeais qu' m'chapper de ce tourbillon de courses, de cris +et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles +d'obstination et de ruse, j'en fus venu bout, je la trouvai sombre et +ddaigneuse. Elle tait rvolte de ma faiblesse, de mon enfantillage; +elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour +quitter ces jeux imbciles et pour venir elle! J'tais lche, je +craignais les propos, ou j'tais dj charm par les dix-huit ans et les +joues roses d'Adlade. Enfin elle tait indigne, elle tait jalouse; +elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme +le plus beau de sa vie. + +J'tais dsespr de ne pouvoir la consoler; mais M. de Valvdre venait +d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant l. Il me semblait +qu'il entendait mes paroles avant que mes lvres leur eussent livr +passage. Alida, plus hardie et comme ddaigneuse du pril, me reprochait +d'tre trop jeune, de manquer de prsence d'esprit et d'tre plus +compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je +rougissais de mon inexprience, je fis de grands efforts pour m'en +corriger. Tout le reste de la soire, je russis paratre trs-enjou; +alors Alida me trouva trop gai. + +On le voit, nous tions condamns nous runir dans les circonstances +les plus pnibles et les plus irritantes. Le soir, retir dans ma +chambre, je lui crivis: + +Vous tes mcontente de moi, et vous me l'avez tmoign avec colre. +Pauvre ange, tu souffres! et j'en suis la cause! Tu maudis ce jour tant +dsir qui ne nous a pas seulement donn un instant de scurit pour +lire dans les yeux l'un de l'autre! Me voil perdu, furieux contre +moi-mme et ne sachant que faire pour viter ces angoisses et ces +impatiences qui me dvorent aussi, mais que je subirais avec +rsignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune, +dis-tu! Eh bien, pardonne mon inexprience, et tiens-moi compte de la +candeur et de la nouveaut de mes motions. Va, la jeunesse est une +force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des prils +d'un autre genre, je suis au-dessous de ton rve. Faut-il t'arracher +violemment tous les liens qui psent sur toi? faut-il braver l'univers +et m'emparer de ta destine tout prix? Je suis prt, dis un mot. Je +peux tout briser autour de nous deux... Mais tu ne le veux pas, tu +m'ordonnes d'attendre, de me soumettre des preuves contre lesquelles +se rvolte la franchise de mon ge! Quel plus grand sacrifice pouvais-je +te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc piti de moi, cruelle! et +toi aussi, prends donc patience! + +Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice? pourquoi me dire +qu'Adlade?... Non! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez +dit. C'tait insens, c'tait inique! Une autre que toi! mais +existe-t-il donc d'autres femmes sur la terre? Laissons cette folie et +n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement +frapp. Tes deux enfants vont demeurer ici... Et toi, que vas-tu faire? +Cette rsolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie? +Comptes-tu retourner dans cette solitude de Valvdre, o j'aurais si peu +le droit de vivre auprs de toi, sous les regards de tes voisins +provinciaux, et entoure de gens qui tiendront note de toutes tes +dmarches? Tu avais parl d'aller dans quelque grande ville... Songe +donc! tu le peux prsent. Dis, quand pars-tu? o allons-nous? Je ne +peux pas admettre que tu hsites. Rponds, mon me, rponds! Un mot, et +je supporte tout ce que tu voudras pour sauver les apparences, ou +plutt, non, je pars demain soir. Je me dis rappel par mes parents, je +me soustrais toutes ces misrables dissimulations qui t'exasprent +autant que moi, je cours t'attendre o tu voudras. Ah! viens! fuyons! ma +vie t'appartient. + +La journe du lendemain s'coula sans que je pusse lui glisser ma +lettre. Quoi que m'en et dit madame de Valvdre, je n'osais trop me +confier la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien veille pour ce +rle de dpositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs, Juste de +Valvdre faisait si bonne garde, que j'en perdais l'esprit. + +Je ne raconterai pas la crmonie du mariage protestant. Le temple tait +si prs de la maison, qu'on s'y rendit pied sous les yeux des deux +villes, ameutes en quelque sorte pour voir l'agrable marie, mais +surtout la belle Adlade dans sa frache et pudique toilette. Elle +donnait le bras M. de Valvdre, dont la considration semblait mieux +que tout autre porte-respect la protger contre les brutalits de +l'admiration. Nanmoins elle tait froisse de cette curiosit +outrageante des foules, et marchait triste, les yeux baisss, belle dans +sa fiert souffrante comme une reine qu'on tranerait au supplice. + +Aprs elle, lida tait aussi un objet d'motion. Sa beaut n'tait pas +frappante au premier abord; mais le charme en tait si profond, qu'on +l'admirait surtout aprs qu'elle avait pass. J'entendis faire des +comparaisons, des rflexions plus ou moins niaises. Il me sembla qu'il +s'y mlait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher +prtexte une querelle; mais Genve, si on est trs-petite ville, on +est gnralement bon, et ma colre et t ridicule. + +Le soir, il y eut un petit bal compos d'environ cinquante personnes qui +formaient la parent et l'intimit des deux familles. Alida parut avec +une toilette exquise, et, sur ma prire, elle dansa. Sa grce indolente +fit son effet magique; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la +disputrent et se montrrent d'autant plus enfivrs qu'elle paraissait +moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espr que la +danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et +mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant, +trs-dispos lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de +coquetterie. Ce fut impossible: elle ne voulait plaire personne; mais +elle sentait, elle savait qu'elle charmait tous les hommes, et il y +avait dans son indiffrence je ne sais quel air de souverainet blase, +mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai qu'elle parlait ces +jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme +si elle en avait eu sur eux, et c'tait, mon gr, leur faire trop +d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus +retrouver, dans ses regards des trangers, cette prise de possession +qui avait boulevers et ravi mon me. Certes, auprs d'elle, Adlade et +ses jeunes amies taient de simples bourgeoises, trs-ignorantes de +l'empire de leurs charmes et trs-incapables, malgr l'clat de leur +jeunesse, de lui disputer la plus humble conqute; mais qu'il y avait de +pudeur dans leur modestie, et comme leur extrme politesse tait une +sauvegarde contre la familiarit! Une petite circonstance me fit +insister en moi-mme sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa +tomber son ventail; dix admirateurs se prcipitrent pour le ramasser. +Pour un peu, on se ft battu; elle le prit de la main triomphante qui le +lui prsentait, sans aucune parole de remerciement, sans mme un sourire +de convention, et comme si elle tait trop matresse des volonts de cet +inconnu pour lui savoir le moindre gr de son esclavage. C'tait un bon +petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarit. En fait, +c'tait de sa part une btise; en thorie, il avait pourtant raison. +Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au ddain, elle le provoque +plus qu'elle ne l'loigne, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a +toujours un peu d'encouragement au fond de ces _mpriseries_ royales. + +Pour me venger du secret dpit que j'prouvais, je cherchai quel service +je pourrais rendre Adlade, qui dansait prs de moi. Je vis qu'elle +avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'taient +dtaches de son bouquet, et, comme elle revenait sa place, je les +enlevai vite et adroitement. Elle parut s'tonner un peu d'un si beau +zle, et cet tonnement mme tait une impression de pudeur. Je ne la +regardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais +elle me l'adressa un instant aprs, quand la figure de la contredanse la +replaa prs de moi. + +--Vous m'avez prserve d'une chute, me dit-elle tout haut en souriant; +vous tes toujours bon pour moi, comme _jadis!_ + +Bon pour elle! c'tait trop de reconnaissance coup sr, et cela +pouvait amener une dclaration de la part d'un impertinent; mais il et +fallu l'tre jusqu' l'imbcillit pour ne pas sentir dans l'extrme +politesse de cette chaste fille un doute d'elle-mme qui imposait aux +autres un respect sans bornes. + +Je n'attendis pas la fin du bal. J'y souffrais trop. Comme j'allais +gagner ma petite chambre, Valvdre se trouva devant moi et me fit signe +de le suivre l'cart. + +--Voici l'explication, pensai-je: qu'il se dcide donc enfin me +chercher querelle, ce mystrieux personnage! Ce sera me soulager d'une +montagne qui m'touffe! + +Mais il s'agissait de bien autre chose. + +--Il est arriv ici tantt, me dit-il, des parents de Lausanne sur +lesquels on ne comptait plus. On est forc de leur donner l'hospitalit +et de disposer de votre chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur +cdez naturellement la place; mais on ne veut pas vous envoyer +l'auberge, on vous confie moi. J'ai mon pied--terre dans la ville, +tout prs d'ici; voulez-vous me permettre d'tre votre hte? + +Je remerciai et j'acceptai rsolment. + +--S'il veut se rserver une explication chez lui, me disais-je, la +bonne heure! j'aime mieux cela. + +Il appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-mme me +prit le bras pour me conduire son domicile. C'tait une maison du +voisinage, o il me fit traverser plusieurs pices encombres de caisses +et d'instruments tranges, quelques-uns d'une grande dimension et qui +brillaient vaguement, dans l'obscurit, d'un clat vitreux ou +mtallique. + +--C'est mon attirail de _docteur s sciences_, me dit-il en riant. Cela +ressemble assez un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pas? Vous +comprenez, ajouta-t-il d'un ton indfinissable, que madame de Valvdre +n'aime pas cette habitation, et qu'elle prfre l'agrable hospitalit +des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de +votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini +l-bas, et, si vous vouliez y retourner... + +--Pourquoi y retournerais-je? rpondis-je affectant l'indiffrence. Je +n'aime pas le bal, moi! + +--N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous intresse? + +--Tous les Obernay m'intressent; mais le bal est la plus maussade +manire de jouir de la socit des gens qu'on aime. + +--Eh! pas toujours! Il donne une certaine animation... Quand j'tais +jeune, je ne hassais pas ce bruit-l. + +--C'est que vous avez eu l'esprit d'tre jeune, monsieur de Valvdre. A +prsent, on ne l'a plus. On est vieux vingt ans. + +--Je n'en crois rien, dit-il en allumant son cigare; car il m'avait +suivi dans la chambre qui m'tait destine, comme pour s'assurer que +rien n'y manquait mon bien-tre. Je crois que c'est une prtention! + +--De ma part? rpondis-je un peu bless de la leon. + +--Peut-tre aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela +coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se +soustraire son empire. Elle s'y soumet de bonne foi, parce que la plus +nouvelle mode lui parat toujours la meilleure; mais, si vous m'en +croyez, vous examinerez un peu srieusement les dangers de celle-ci, et +vous ne vous y laisserez pas trop prendre. + +Son accent avait tant de douceur et de bont, que je cessai de croire +un pige tendu par sa suspicion mon inexprience, et, retombant sous +le charme, j'prouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui +ouvrir mon coeur. Il y avait l quelque chose d'horrible dont je ne +saurais mme aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et +je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer lui +infliger le plus amer des outrages! + +Il me dit encore quelques paroles qui furent comme un trait de lumire +sur le fond de sa pense. Il me sembla qu'en m'invitant retourner au +bal, c'est--dire tre jeune, naf et croyant, il essayait de savoir +quelle impression Adlade avait faite sur moi et si j'tais capable +d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me rappelle +plus comment, sur ses lvres. + +Je fis d'elle le plus grand loge, autant pour paratre libre de coeur +et d'esprit vis--vis de sa femme que pour voir s'il prouvait quelque +secrte douleur propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donn +pour dcouvrir qu'il l'aimait l'insu de lui-mme, et que l'infidlit +d'Alida ne troublerait pas la paix de son me gnreuse! Mais, s'il +aimait Adlade, c'tait avec un dsintressement si vrai, ou avec une +si hroque abngation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux +ni dans ses paroles. + +--Je n'ajoute rien vos loges, dit-il, et, si vous la connaissiez +comme moi qui l'ai vue natre, vous sauriez que rien ne peut exprimer la +droiture et la bont de cette me-l. Heureux l'homme qui sera digne +d'tre son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si grand honneur +et une si grande flicit envisager, que celui-l devra y travailler +srieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou +dsenchant. + +--Monsieur de Valvdre, m'criai-je involontairement, vous semblez me +dire que je pourrais aspirer... + +--A conqurir sa confiance? Non, je ne puis dire cela, je n'en sais +rien. Elle vous connat encore trop peu, et nul ne peut lire dans +l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas o cela arriverait, +vos parents et les siens s'en rjouiraient beaucoup. + +--Henri ne s'en rjouirait peut-tre pas! rpondis-je. + +--Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'tre ingrat, mon +cher enfant! + +--Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais +d'autant plus qu'il m'aime en dpit de nos diffrences d'opinions et de +caractres; mais ces diffrences, qu'il me pardonne pour son compte, le +feraient beaucoup rflchir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une +de ses soeurs. + +--Quelles sont donc ces diffrences? Il ne me les a pas signales en me +parlant de vous avec effusion. Voyons, rpugnez-vous me les dire? Je +suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la vtre, un homme +que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre pre, +qui mrite galement ces sentiments-l, mais que j'ai fort peu connu; je +parle de votre oncle Antonin, un savant qui je dois les premires et +les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait, +entre lui et moi, peu prs la mme distance d'ge qui existe +aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous +porter un vif intrt, et que j'aimerais m'acquitter envers sa mmoire +en devenant votre conseil et votre ami comme il tait le mien. +Parlez-moi donc coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri +Obernay vous reproche. + +Je fus sur le point de m'pancher dans le sein de Valvdre comme un +enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se dfend. +Pourquoi ne cdai-je point un salutaire entranement? Il et +probablement arrach de ma poitrine, sans le savoir et par la seule +puissance de sa haute moralit, le trait empoisonn qui devait se +tourner contre lui; mais je chrissais trop ma blessure, et j'eus peur +de la voir fermer. J'prouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil +panchement avec celui dont j'tais le rival. Il fallait tre rsolu +ne plus l'tre, ou devenir le dernier des hypocrites. J'ludai +l'explication. + +--Henri me reproche prcisment, lui rpondis-je, le scepticisme, cette +maladie de l'me dont vous voulez me gurir; mais ceci nous mnerait +trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre +fois. + +--Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et +peut-tre sera-ce un meilleur remde vos ennuis que tous mes +raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir... +Pourquoi m'avez-vous dit, notre premire rencontre, que vous tiez +comdien? + +--Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout +seul. + +--Et puis, en voyage, on aime mystifier les passants, n'est-il pas +vrai? + +--Oui! on fait l'agrable vis--vis de soi-mme, on se croit fort +spirituel, et on s'aperoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un +impertinent de mauvais got en prsence d'un homme de mrite. + +--Allons, allons, reprit en riant Valvdre, le pauvre homme de mrite +vous pardonne de tout son coeur et ne racontera rien de ceci la bonne +Adlade. + +J'tais fort embarrass de mon rle, et, par moments, je me persuadais, +malgr la libert d'esprit de M. de Valvdre, que, s'il avait en dpit +de lui-mme quelque vellit de jalousie, c'tait bien plus propos +d'Adlade qu' propos de sa femme. Je me maudissais donc d'tre +toujours dans la ncessit de le faire souffrir. Pourtant je me +rappelais les premires paroles qu'il m'avait dites au Simplon: J'ai +beaucoup aim une femme qui est morte. Il aimait donc en souvenir, et +c'est l qu'il puisait sans doute la force de n'tre ni jaloux de sa +femme, ni pris d'une autre. + +Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le dlivrer d'un trouble +possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer +au mariage, et que, si je venais y songer, ce serait lorsque Rosa +serait en ge de quitter sa poupe. + +--Rosa! rpondit-il avec quelque vivacit. Eh! mais oui... vos ges +s'accorderont peut-tre mieux alors! Je la connais autant que l'autre, +et c'est un trsor aussi que cette enfant-l. Mais partez donc et faites +danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'tes pas encore +aussi vieux que vous le prtendiez! + +Il me tendit la main, cette main loyale qui brlait la mienne, et je +m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses +tlescopes et de ses alambics. + + + + +VI + + +Je retournai chez les Obernay. On dansait encore; mais Alida, +secrtement blesse de mon dpart, s'tait retire. Le jardin tait +illumin; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des +contredanses et des valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystre +quelconque dans cette fte modeste, pleine de bonhomie et d'honnte +abandon. Je ne vis pas reparatre Valvdre, et j'affectai, devant +mademoiselle Juste, qui tenait bon jusqu' la fin, beaucoup de gaiet et +de libert d'esprit. On proposa un cotillon, et les jeunes filles +dcidrent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle +Juste, Henri ayant invit sa mre. + +--Quoi! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse +aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec vous une fois le tour de la +salle; aprs quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse +dont je vais m'assurer d'avance. + +Je ne pus voir qui elle s'adressait; il y avait un peu de confusion +pour prendre place. Je me trouvai avec elle vis--vis de M. Obernay pre +et d'Adlade. Quand ils eurent ouvert la figure, les deux graves +personnages se firent signe et s'clipsrent. Je devenais le cavalier +d'Adlade, avec laquelle je n'avais pas os danser sous les yeux +d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y +entendait certes pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce +qu'elle faisait. Elle parlait bas au pre Obernay en nous regardant d'un +air moiti bienveillant, moiti railleur. La figure candide du vieillard +semblait lui rpondre: Vous croyez? Moi, je n'en sais rien, ce n'est +pas impossible. + +Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement +projet avec mes parents. Juste, sans rien savoir de mon amour pour +Alida, pressentait quelque charme dj jet sur moi par l'enchanteresse, +et elle s'efforait de le faire chouer en me rapprochant de ma fiance. +Ma fiance! cette splendide et parfaite crature et pu tre moi! Et +moi, je prfrais une vie excellente et de clestes flicits les +orages de la passion et le dsastre de mon existence! Je me disais cela +en tenant sa main dans la mienne, en affrontant les magnificences de son +divin sourire, en contemplant les perfections de tout son tre pudique +et suave! Et j'tais fier de moi, parce qu'elle n'veillait en moi aucun +instinct, aucun germe d'infidlit envers ma dangereuse et terrible +souveraine! Ah! si elle eut pu lire dans mon me, celle qui la possdait +si entirement! Mais elle y lisait contre-sens, et son oeil irrit me +condamnait au moment de mon plus pur triomphe sur moi-mme; car elle +tait l, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'piait d'un oeil +troubl par la fivre. Quelle victoire pour Juste, si elle et pu le +deviner! + +L'appartement de madame de Valvdre tait au-dessus de la salle o l'on +dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce +qui se passait en bas par une rosace masque de guirlandes. Alida avait +voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fte; elle +avait cart le feuillage, et, me voyant l, elle tait reste cloue +sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais tre un +grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occupant +d'Adlade et en jouant le rle d'un petit jeune homme enivr de +mouvement et de gaiet! + +Aussi le lendemain, quand j'eus russi faire tenir ma lettre madame +de Valvdre, je reus une rponse foudroyante. Elle brisait tout, elle +me rendait ma libert. Dans la matine, Juste et Paule avaient parl +devant elle de mon union projete avec Adlade et d'une rcente lettre +de ma mre madame Obernay, o ce dsir tait dlicatement exprim. + +Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'aviez laiss +ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre +but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres yeux, +cette nuit, combien vous tiez ravi de la beaut de votre future, je me +suis expliqu votre conduite depuis trois jours. Ds que vous tes entr +dans cette maison, ds que vous avez vu celle qu'on vous destinait, +votre manire d'tre avec moi a entirement chang. Vous n'avez pas su +trouver un instant pour me parler en secret, vous n'avez pas pu inventer +le plus petit expdient, vous qui savez si bien pntrer dans les +forteresses par-dessus les murs, quand le dsir vient en aide votre +gnie. Vous avez t vaincu par l'clat de la jeunesse, et, moi, j'ai +pli, j'ai disparu comme une toile de la nuit devant le soleil levant. +C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas; mais pourquoi manquer +de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi, +sachant que je hassais bon droit certaine vieille fille, l'avoir +traite avec une vnration ridicule? N'avez-vous pas senti dj des +mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse +Alida? Il me semble que, dans un moment, l'unique moment o vos regards, +sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez fait entendre que +j'tais, selon vous, une mauvaise mre. Oui, oui, on vous avait dj dit +cela, que je prfrais mon bel Edmond mon pauvre Paul, que celui-ci +tait une victime de ma partialit, de mon injustice: c'est le thme +favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien russi le persuader +mon mari, qui m'estime; elle a d russir plus vite le prouver mon +amant, qui ne m'estime pas! + +Allons! il faut se placer au-dessus de ces misres! Il faut que je +ddaigne tout cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne +odieuse, au moins j'ai la fiert qui convient ma situation. +pargnez-vous de vains mensonges; vous aimez Adlade et vous serez son +mari, je vais vous y aider de tout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres +et reprenez les vtres. Je vous pardonne de tout mon coeur comme on doit +pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine m'absoudre moi-mme de ma +folie et de ma crdulit. + +Ainsi ce n'tait pas assez de la situation terrible o nous nous +trouvions vis--vis de la famille et de la socit: il fallait que le +dsespoir, la jalousie et la colre missent en cendre nos pauvres coeurs +dj battus en ruine! + +Je fus pris d'un accs de rage contre la destine, contre Alida et +contre moi-mme. J'allai faire mes adieux la famille Obernay, et je +repartis pour mon prtendu voyage d'agrment; mais je m'arrtai deux +lieues de Genve, en proie une terreur douloureuse. Je n'avais pas +pris cong de madame de Valvdre; elle tait sortie quand j'tais all +faire mes adieux. En rentrant et en apprenant ma brusque rsolution, +elle tait bien femme se trahir; mon dpart, au lieu de la sauver, +pouvait la perdre... Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de +supporter la pense de ses souffrances. Je feignis d'avoir oubli +quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida ft rentre. +O donc tait-elle depuis le matin? Adlade et Rosa taient seules la +maison. Je me hasardai leur demander si madame de Valvedre avait aussi +quitt Genve. Je regrettais de ne l'avoir pas salue. Adlade me +rpondit avec une sainte tranquillit que madame de Valvdre tait la +chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble +pour de la surprise, elle ajouta: + +--Est-ce que cela vous tonne? Elle est fervente papiste, et, nous +autres hrtiques, nous respectons toute sincrit. C'est demain, nous +a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mre; et elle se reproche +de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en +confesser, commander une messe, je crois... Enfin, si vous vouliez +prendre cong d'elle, attendez-la. + +--Non, rpondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets. + +Les deux soeurs essayrent de me retenir, pour causer, disaient-elles, +une bonne surprise Henri, qui allait rentrer. Adlade insista +beaucoup; mais, comme je ne cdai pas, et que, sans m'en vouloir, elle +me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette +simplicit de manires bienveillantes ne couvrait aucun regret +dchirant. + +Je fus peine dehors, que je me dirigeai vers la petite glise. J'y +entrai; elle tait dserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin +obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la +muraille, une femme habille de noir, agenouille sur le pav, et comme +crase sous le poids d'une douleur extatique. Elle tait couverte de +tant de voiles, que j'hsitai la reconnatre. Enfin je devinai ses +formes dlicates sous le crpe de son deuil, et je me hasardai lui +toucher le bras. Ce bras roidi et glac ne sentit rien. Je me prcipitai +sur elle, je la soulevai, je l'entranai. Elle se ranima faiblement et +fit un effort pour me repousser. + +--O me conduisez-vous? dit-elle avec garement. + +--Je n'en sais rien! l'air, au soleil! vous tes mourante. + +--Ah! il fallait donc me laisser mourir!... j'tais si bien! + +Je poussai au hasard une porte latrale qui se prsenta devant moi, et +je me trouvai dans une ruelle troite et peu frquente. Je vis un +jardin ouvert. Alida, sans savoir o elle tait, put marcher jusque-l. +Je la fis entrer dans ce jardin et s'asseoir sur un banc au soleil. Nous +tions chez des inconnus, des marachers; les patrons taient absents. +Un journalier qui travaillait dans un carr de lgumes nous regarda +entrer, et, supposant que nous tions de la maison, il se remit +l'ouvrage sans plus s'occuper de nous. + +Le hasard amenait donc ce tte--tte impossible! Quand Alida se sentit +ranime par la chaleur, je la conduisis au bout de ce jardin assez +profond, qui remontait la colline de la vieille ville, et je m'assis +auprs d'elle sous un berceau de houblon. + +Elle m'couta longtemps sans rien dire; puis, me laissant prendre ses +mains tides et tremblantes, elle s'avoua dsarme. + +--Je suis brise, me dit-elle, et je vous coute comme dans un rve. +J'ai pri et pleur toute la journe, et je ne voulais reparatre devant +mes enfants que quand Dieu m'aurait rendu la force de vivre; mais Dieu +m'abandonne, il m'a crase de honte et de remords sans m'envoyer le +vrai repentir qui inspire les bonnes rsolutions. J'ai invoqu l'me de +ma mre, elle m'a rpondu: Le repos n'est que dans la mort! J'ai senti +le froid de la dernire heure, et, loin de m'en dfendre, je m'y suis +abandonne avec une volupt amre. Il me semblait qu'en mourant l, aux +pieds du Christ, non pas assez rachete par ma foi, mais purifie par ma +douleur, j'aurais au moins le repos ternel, le nant pour refuge. Dieu +n'a pas plus voulu de ma destruction que de mes pleurs. Il vous a amen +l pour me forcer aimer, brler, souffrir encore. Eh bien, que sa +volont soit faite! Je suis moins effraye de l'avenir depuis que je +sais que je peux mourir de fatigue et de chagrin quand le fardeau sera +trop lourd. + +Alida tait si saisissante et si belle dans son voluptueux accablement, +que je trouvai l'loquence d'un coeur profondment mu pour la +convaincre et la rappeler la vie, l'amour et l'esprance. Elle me +vit si navr de sa peine, qu' son tour elle eut piti de moi et se +reprocha mes pleurs. Nous changemes les serments les plus +enthousiastes d'tre jamais l'un l'autre, quoi qu'il pt arriver de +nous; mais, en nous sparant, qu'allions-nous faire? J'tais parti pour +toutes les personnes que nous connaissions Genve. L'heure avanait, +on pouvait s'inquiter de l'absence de madame de Valvdre et la +chercher. + +--Rentrez, lui dis-je; je dois quitter cette ville, o nous sommes +entours de dangers et d'amertumes. Je me tiendrai dans les environs, je +m'y cacherai et je vous crirai. Il faut absolument que nous trouvions +le moyen de nous voir avec scurit et d'arranger notre avenir d'une +manire dcisive. + +--crivez la Bianca, me dit-elle; j'aurai vos lettres plus vite que +par la _poste restante_. Je resterai Genve pour les recevoir, et, de +mon ct, je rflchirai la possibilit de nous revoir bientt. + +Elle redescendit le jardin, et j'y restai aprs elle pour qu'on ne nous +vt pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer, +lorsque je m'entendis appeler voix basse. Je tournai la tte; une +petite porte venait de s'ouvrir derrire moi dans le mur. Personne ne +paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appel par mon +prnom. tait-ce Obernay? Je m'avanai et vis Moserwald, qui m'attirait +vers lui par signes, d'un air de mystre. + +Ds que je fus entr, il referma la porte derrire nous, et je me +trouvai dans un autre enclos, dsert, cultiv en prairie, ou plutt +abandonn la vgtation naturelle, o paissaient deux chvres et une +vache. Autour de cet enclos si nglig rgnait une vigne en berceau +soutenue par un treillage tout neuf losanges serres. C'est sous cet +abri que Moserwald m'invitait le suivre. Il mit le doigt sur ses +lvres et me conduisit sous l'auvent d'une sorte de masure situe l'un +des bouts de l'enclos. L, il me parla ainsi: + +--D'abord faites attention, mon cher! Tout ce qui se dit sous la treille +peut tre entendu droite et gauche travers les murs, qui ne sont +ni pais ni hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manass, un de mes +pauvres coreligionnaires qui m'est tout dvou; c'est l que vous tiez +tout l'heure avec _elle_, j'ai tout entendu! A droite, le mur est +encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures +imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans +le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous tes chez moi. +J'ai achet ce lopin de terre pour tre auprs d'_elle_, pour la +regarder, pour l'couter, pour surprendre ses secrets, s'il est +possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais, +aujourd'hui, en coutant par hasard de l'autre ct, j'en ai appris plus +que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle +vous aime, je n'espre plus rien; mais je reste son ami et le vtre. Je +vous l'avais promis, je n'ai qu'une parole. Je vois que vous tes +grandement affligs et tourments tous les deux. Je serai, moi, votre +providence. Restez cach ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est +assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit, +sans que personne s'en soit dout, il y a dj six mois, lorsque +j'esprais qu'_elle_ serait, un jour ou l'autre, touche de mes soins, +et qu'elle daignerait venir se reposer l... Il n'y faut plus songer! +Elle y viendra pour vous. Allons, mon argent et mon savoir-faire ne +seront pas tout fait perdus, puisqu'ils serviront son bonheur et au +vtre. Adieu, mon cher. Ne vous montrez pas, ne vous promenez pas le +jour dans l'endroit dcouvert; on pourrait vous voir des maisons +voisines. crivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne +prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous +risquer dans la campagne, qui commence deux pas d'ici. Manass va tre + vos ordres. Il vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les +ouvriers, qui pourraient causer. Il portera vos lettres au besoin et les +remettra avec une habilet sans pareille. Fiez-vous lui; il me doit +tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois +jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que +vous cherchez le moyen de vous runir. Cela finira par un enlvement! je +m'y attends bien. Prenez garde pourtant; ne faites rien sans me +consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une +femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou +bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgr +mon peu de got pour les duels, il faudrait nous couper la gorge... +Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par +gosme; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour dsespr. +Adieu!... Ah! propos, il faut que je retire de l quelques papiers; +entrons. + +Abasourdi et irrsolu, je le suivis dans l'intrieur de ce hangar en +ruine, tout charg de lierre et de joubarbes. Une petite construction +neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre ct du +jardin sur un troit parterre blouissant de roses. L'appartement +mystrieux se composait de trois petites pices d'un luxe inou. + +--Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique, +une coupe d'or cisel remplie jusqu'aux bords de perles fines +trs-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais + sa premire visite, et, chaque visite, la coupe et contenu quelque +autre merveille; mais, dans ce temps-l, vous savez, elle n'a pas +seulement daign voir ma figure!... N'importe, vous lui offrirez ces +perles de ma part... Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez +comme venant de vous. Si elle les mprise, qu'elle en fasse un collier +son chien! Si elle n'en veut pas, qu'elle les sme dans les orties! Moi, +je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une une dans +les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les +regarder. Ce n'est pas l ce que je voulais retirer d'ici. C'est un +paquet de brouillons de lettres que je voulais lui crire. Il ne faut +pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est +gros! Je lui crivais tous les jours, quand elle tait ici; mais, quand +il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que +mon style tait lourd, mon franais incorrect... Que n'aurais-je pas +donn pour savoir tourner cela comme vous le savez dans doute! Mais on +ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me +sentais tout en feu en crivant. Allons, je remporte ma posie, et je +pars. Ne me parlez pas... Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le coeur +gros. Si vous m'empchiez de me dvouer pour elle, je vous tuerais et je +me tuerais ensuite... Ah! ceci me fait penser... Quand on a des +rendez-vous avec une femme, il ne faut pas se laisser surprendre et +assassiner. Voil des pistolets dans leur bote. Ils sont bons, allez! +on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils... +coutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manass vous dguisera +et vous conduira dans la soire mon htel. Il vous fera entrer sans +que personne vous remarque. Ft-ce au milieu de la nuit, je vous +recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu! +soyez heureux, mais rendez-la heureuse. + +Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, o le grossier et +le ridicule des dtails taient emports par un souffle de passion +exalte et sincre. Il se droba mes refus, mes remerciements, mes +dngations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilit. Il tenait mon +secret, et il fallait lui laisser exercer son dvouement ou craindre son +dpit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je +me soumis, et je l'aimai en dpit de tout; car il pleurait chaudes +larmes, et je pleurais aussi comme un enfant bris par des motions +au-dessus de ses forces. + +Quand j'eus repris un peu mes sens et rsum ma situation, j'eus horreur +de ma faiblesse. + +--Non certes, m'criai-je intrieurement, je n'attirerai pas Alida dans +ce lieu, o son image a t profane par des esprances outrageantes. +Elle ne verrait qu'avec dgot ce luxe et ces prsents que lui destinait +un amour indigne d'elle. Et, moi-mme, je souffre ici comme dans un air +malsain charg d'ides rvoltantes. Je n'crirai pas d'ici a Alida; je +sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer! + +La nuit approchait. Ds qu'elle fut sombre, je priai Manass, qui tait +venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald; mais Moserwald +arrivait au mme instant pour s'informer de moi, et nous rentrmes +ensemble dans le casino, o, sur l'ordre de son matre, Manass nous +servit un repas trs-recherch. + +--Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentr ici au +risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais +puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez +venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous +n'aviez pas pens dner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que +pour vous, mais voil que je me sens tout coup grand'faim. J'ai tant +pleur! Je vois qu'on a raison de le dire: les larmes creusent +l'estomac. + +Il mangea comme quatre; aprs quoi, les vins d'Espagne aidant la +digestion de ses penses, il me dit navement: + +--Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais, depuis six mois, voici +le premier repas que je fais. Vous avez bien vu qu' Saint-Pierre je +n'avais pas d'apptit. Outre ma mlancolie habituelle, j'avais l'amour +en tte. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a guri le corps en +m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'ide que je +fais enfin quelque chose de bon et de grand me relve au-dessus de ma +vie ordinaire. N'en riez pas! En feriez-vous autant a ma place? Ce n'est +pas sr!... Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'loquence. +Cela doit user le coeur la longue!... Mais nous voil seuls. Manass +ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a l un +cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit sa maisonnette, +dans l'enclos voisin. Parlez: que vouliez-vous me dire? et pourquoi +prtendez-vous que madame de Valvdre ne peut pas venir ici? + +Je le lui expliquai sans dtour. Il m'couta avec toute l'attention +possible comme s'il et voulu s'aviser et s'instruire des dlicatesses +de l'amour; puis il reprit la parole. + +--Vous vous mprenez sur mes esprances, dit-il; je n'en avais pas. + +--Vous n'en aviez pas, et vous faisiez dcorer cette maisonnette, vous +choisissiez une une les plus belles perles d'Orient?... + +--Je n'esprais rien de ces moyens-l, surtout depuis l'affaire de la +bague. Faut-il vous rpter que, pour moi, je n'y voyais que des +hommages dsintresss, des preuves de dvouement, la joie de procurer +un petit plaisir fminin une femme recherche? Vous ne comprenez pas +cela, vous! Vous vous tes dit: Je mriterai et j'obtiendrai l'amour +par mes talents et ma rhtorique. Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma +valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable! Je +n'ai jamais eu la pense d'acheter une femme de ce mrite; mais, si par +ma passion j'avais pu la convaincre, o et t l'offense quand je +serais venu mettre mes trsors sous ses pieds? Tous les jours, l'amour +exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab offre des +bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une +poigne de fleurs des champs. + +--Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point. +Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule draisonnable, mais +sachez que ma rpugnance est invincible. Jamais, je vous le dclare, +Alida ne viendra ici. + +--Vous tes un ingrat! fit Moserwald en levant les paules. + +--Non, m'criai-je, je ne veux pas tre ingrat! Je vois que vous ne +m'avez pas tromp en me disant qu'il y avait en vous des trsors de +bont. Ces trsors-l, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie. +Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le mrite de vous le confier, +et pourtant je le sens en sret dans votre coeur. Vous voulez me +conseiller dans l'emploi des moyens matriels qui peuvent assurer ou +compromettre le bonheur et la dignit de la femme que j'aime? Je crois +votre exprience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous +consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera +ternelle. Toutes mes rpulsions pour certains cts de votre nature +seront vivement combattues et peut-tre effaces en moi par l'amiti. Il +en est dj ainsi; oui, j'ai pour vous une relle affection, j'estime en +vous des qualits d'autant plus prcieuses qu'elles sont natives et +spontanes. Ne me demandez pas autre chose, ne cherchez jamais me +faire accepter des services d'une valeur vnale. Vous n'tes que riche, +dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut! Vous vous calomniez: vous +voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par l que vous +avez conquis ma gratitude et mon affection. + +Le pauvre Moserwald me serra dans ses bras en recommenant pleurer. + +--J'ai donc enfin un ami! s'cria-t-il, un vritable ami, qui ne me +cote pas d'argent! Ma foi, c'est le premier, et ce sera le seul. Je +connais assez l'humanit pour avoir cela. Eh bien, je le garderai comme +la prunelle de mes yeux, et vous, comme mon ami, prenez mon coeur, mon +sang et mes entrailles. Nephtali Moserwald est vous la vie et la +mort. + +Aprs ces effusions, o il trouva le moyen d'tre comique et pathtique +en mme temps, il me dclara qu'il fallait parler raison sur le point +capital, l'avenir de madame de Valvdre. Je lui racontai comment je +m'tais li mon insu avec le mari, et, sans lui rien confier des +orages de mon amour, je lui fis comprendre que des relations ordinaires +protges par l'hypocrisie des convenances taient impossibles entre +deux caractres entiers et passionns. Il me fallait possder l'me +d'Alida dans la solitude, j'tais incapable de ruser avec son mari et +son entourage. + +--Vous avez grand tort d'tre ainsi, rpondit Moserwald. C'est un +puritanisme qui rendra toutes choses bien difficiles; mais, si vous tes +cassant et maladroit, ce qu'il y a encore de plus habile, c'est de +disparatre. Eh bien, cherchons les moyens. M. de Valvdre est riche et +sa femme n'a rien. Je me suis inform de bonnes sources, et je sais +des choses que vous ignorez probablement; car vous avez trait +d'injurieux mon amour pour elle, et pourtant, par le fait, le vtre lui +sera plus nuisible. Savez-vous qu'on peut l'pouser, cette femme +charmante, et que ma fortune me permettait d'y prtendre? + +--L'pouser! Que dites-vous? Elle n'est donc pas marie?... + +--Elle est catholique, Valvdre est protestant, et ils se sont maris +selon le rite de la confession d'Augsbourg, qui admet le divorce. Bien +que M. de Valvdre soit, ce qu'on dit, un grand philosophe, il n'a pas +voulu faire acte de catholicit, et, bien qu'Alida et sa mre fussent +trs-orthodoxes, ce mariage tait si beau pour une fille sans avoir, que +l'on n'insista pas pour le faire ratifier par votre glise et par les +lois civiles qui confirment l'indissolubilit. On assure que madame de +Valvdre s'est affecte plus tard de ce genre d'union qui ne lui +paraissait pas assez lgitime, mais que rien n'a pu dcider son mari +se dnationaliser, civilement et religieusement parlant. Donc, le jour +o Valvdre sera mcontent de sa femme, il pourra la rpudier, qu'elle y +consente ou non et la laisser peu prs dans la misre. Ne jouez pas +avec la situation, Francis! vous n'avez rien, et il y a dix ans que +cette femme vit dans l'aisance. La misre tue l'amour! + +--Elle ne connatra pas la misre; je travaillerai. + +--Vous ne travaillerez pas de longtemps, vous tes trop amoureux. +L'amour emporte le gnie, je le sais par exprience, moi qui n'avais +qu'un gros bon sens, et qui suis parfaitement devenu fou! Je n'ai pas +fait une seule bonne affaire depuis que j'avais cette folie en tte. +Heureusement, j'en avais fait auparavant; mais revenons vous, et +supposons, si vous voulez, que vous ferez, malgr l'amour, des vers +magnifiques. Savez-vous ce que cela rapporte? Rien quand on n'est pas +connu, et fort peu quand on est clbre. Il arrive mme trs-souvent +que, pour commencer, il faut tre son propre diteur, sauf vendre une +demi-douzaine d'exemplaires. Croyez-moi, la posie est un plaisir de +prince. Ne songez elle qu' vos moments perdus. Je vous trouverai bien +un emploi, mais il faudra s'en occuper et s'y tenir. Des chiffres, cela +ne vous amusera pas, et si Alida s'ennuie dans la ville o vous vous +fixerez!... Je vous l'ai dit la premire fois que je vous ai vu, vous +devriez faire des affaires. Vous n'y entendez rien, mais cela s'apprend +plus vite que le grec et le latin, et, avec de bons conseils, on peut +arriver, pourvu qu'on n'ait pas de scrupules exagrs et des ides +fausses sur le mcanisme social. + +--Ne me parlez pas de cela, Moserwald! rpondis-je avec vivacit. Vous +passez pour un honnte homme, ne me dites rien des oprations qui vous +ont enrichi. Laissez-moi croire que la source est pure. Je risquerais, +ou de ne pas comprendre, ou de me trouver dans un dsaccord terrible +avec vous. D'ailleurs, mon jugement l-dessus est fort inutile; il y a +un premier et insurmontable obstacle, c'est que je n'ai pas le plus +mince capital risquer. + +--Mais, moi, je veux risquer pour vous... Je ne vous associerai qu'aux +bnfices! + +--Laissons cela; c'est impossible! + +--Vous ne m'aimez pas! + +--Je veux vous aimer en dehors des questions d'intrt, je vous l'ai +dit. Faut-il s'expliquer?... Les causes et les circonstances de notre +amiti sont exceptionnelles; ce qu'un ami ordinaire pourrait peut-tre +accepter de vous trs-naturellement, moi, je dois le refuser. + +--Oui, je comprends, vous vous dites que, par le fait, c'est moi +qu'Alida devrait son bien-tre!... Alors n'en parlons plus; mais le +diable m'emporte si je sais ce que vous allez devenir! Il faudrait, pour +vous donner un bon conseil, savoir les dispositions du mari. + +--Cela est impossible. L'homme est impntrable. + +--Impntrable!... Bah! si je m'en mlais! + +--Vous? + +--Eh bien, oui, moi, et sans paratre en aucune faon. + +--Expliquez-vous. + +--Il a bien confiance en quelqu'un, ce mari? + +--Je n'en sais rien. + +--Mais, moi, je le sais! Il ouvre quelquefois le verrou de sa cervelle +pour votre ami Obernay... Je l'ai coul parler, et, comme il mlait de +la science sa conversation, je n'ai pas bien compris; mais il m'a paru +un homme chagrin ou proccup. Cependant il n'a nomm personne. Il +parlait peut-tre d'une autre femme que la sienne: il est peut-tre +pris de cette merveilleuse Adlade. + +--Ah! taisez-vous, Moserwald! la soeur d'Obernay! un homme mari! + +--Un homme mari qui peut divorcer! + +--C'est vrai, mon Dieu! Parlait-il de divorcer? + +--Allons, je vois que la chose vous intresse plus que moi, et, au fait, +c'est vous seul qu'elle intresse prsent. Si Alida avait eu le bon +sens de m'aimer, je ne m'inquitais gure de son mari, moi! Je lui +faisais tout rompre, je lui assurais un sort quatre-vingt-dix fois plus +beau que celui qu'elle a, et je l'pousais, car je suis libre et honnte +homme! Vous voyez bien que mes penses ne l'avilissaient pas; mais +l'amour est fantasque, c'est vous qu'elle choisit: n'y pensons plus. +Donc, c'est vous qu'il importe et qu'il appartient de fouiller dans le +coeur et dans la conscience du mari. Ne quittez pas ce prcieux casino, +mon cher; mettez-vous souvent en embuscade au bout du mur, sous la +tonnelle de charmille que vous voyez d'ici, et qui est la rptition de +celle qui occupe l'angle du jardin Obernay. C'est l que j'ai fait +pratiquer une fente bien masque. Le mur n'est pas long, et, lors mme +que les personnages se promnent d'un bout l'autre en causant, on ne +perd pas grand'chose quand on a l'oreille fine. Faites ce mtier +patiemment pendant cinq ou six fois vingt-quatre heures, s'il le faut, +et je parie que vous saurez ce que vous voulez savoir. + +--L'ide est ingnieuse coup sr, mais je n'en profiterai pas. +Surprendre ainsi les secrets de la famille Obernay me semble une +bassesse! + +--Vous voil encore avec vos exagrations! Il s'agit bien des Obernay! +Si votre ami marie sa soeur avec Valvdre, vous le saurez un peu plus +tt que les autres, voil tout, et vous tes bon, j'imagine, pour garder +les secrets que vous surprendrez. Ce qui est d'une importance +incalculable pour Alida, c'est de savoir si Valvdre l'aime encore ou +s'il en aime une autre. Dans le premier cas, il est jaloux, irrit, il +se venge en brisant tout, et vos affaires vont mal: il faudra alors se +creuser la tte pour en sortir. Dans le second cas, tout est sauv, vous +tenez le Valvdre. Press de rompre sa chane, il fait sa femme un +sort trs-honorable, qu'elle pourra mme discuter, et on se spare sans +aucun bruit; car, si le divorce peut s'obtenir malgr la rsistance de +l'un des poux, il y a scandale dans ces cas-l, tandis que, par +consentement mutuel, aucune des parties n'est dconsidre. Valvdre +fera beaucoup de sacrifices sa rputation. Ce sera l'affaire de sa +femme de profiter de la circonstance. Alors vous l'pousez; vous n'tes +pas bien riches, mais vous avez le ncessaire, et il vous est permis de +cultiver les lettres. Autrement... + +J'interrompis Moserwald avec humeur. J'avais beau faire pour l'aimer, il +trouvait toujours moyen de me blesser avec son positivisme. + +--Vous faites de ma passion, lui dis-je, une affaire d'intrt. Vous +m'en guririez, si je vous laissais prendre de l'influence sur moi. +Tenez, j'en suis fch, tout ce que vous m'avez conseill aujourd'hui +est dtestable. Je ne veux ni attirer Alida ici, ni accepter de vous les +moyens de la faire vivre avec moi, ni couter derrire les murs,--autant +vaut couter aux portes,--ni me proccuper de la question d'argent, ni +dsirer un divorce qui me permettrait de faire un mariage avantageux. Je +veux aimer, je veux croire, je veux rester sincre et enthousiaste. Je +braverai donc la destine, quelle qu'elle soit, puisqu'il n'y a pas de +moyens irrprochables pour la soumettre. + +--C'est fort bien, mon pauvre don Quichotte! rpondit Moserwald en +prenant son chapeau. Vous parlez votre aise de risquer le tout pour le +tout! Mais, si vous aimez, vous rflchirez avant de prcipiter Alida +dans la honte et dans le besoin. Je vous laisse; la nuit porte conseil, +et vous passerez la nuit ici, car vous n'avez pas vos effets, et il faut +bien me donner le temps de vous les faire tenir. O sont-ils? + +Je les avais laisss aux environs de Genve, dans une auberge de village +que je lui indiquai. + +--Vous les aurez demain matin, me dit-il, et, si vous voulez partir pour +le royaume de l'inconnu, vous partirez: mais le dieu d'amour vous +inspirera auparavant quelque chose de plus raisonnable et surtout de +plus dlicat. Demain au soir, je reviendrai voir si vous y tes encore +et dner avec vous..., si toutefois vous tes seul. + +J'crivis madame de Valvdre le rsum de tout ce qui s'tait pass, +comme quoi je me trouvais tout prs d'elle et pouvais l'apercevoir, si +elle se promenait dans le jardin. Je dormis quelques heures, et, ds le +matin, je lui fis tenir ma lettre par l'adroit et dvou Manass, qui me +rapporta la rponse, ainsi que mon sac de voyage. + +Restez o vous tes, me disait madame de Valvdre; j'ai confiance en ce +Moserwald, et il ne me rpugne pas d'aller dans ce jardin. Faites que +celui qui donne vis--vis de la chapelle soit ouvert, et ne bougez pas +de la journe. + +A trois heures de l'aprs-midi, elle se glissa dans mon enclos. +J'hsitais la faire entrer dans le pavillon. Elle se moqua de mes +scrupules. + +--Comment voulez-vous, me dit-elle, que je m'offense des projets de +mariage de ce Moserwald? Il voulait gagner mon coeur force de bagues +et de colliers! Il raisonnait son point de vue, qui n'est pas le +ntre. Un juif est un animal _sui generis_, comme dirait M. de Valvdre; +il n'y a pas discuter avec ces tres-l, et rien de leur part ne peut +nous atteindre. + +--Vous dtestez les juifs ce point? lui dis-je. + +--Non, pas du tout! je les mprise! + +Je fus choqu de ce parti pris, inique tant d'gards; j'y vis une +preuve de plus de ce levain d'amertume et d'injustice relle qui tait +dans le caractre d'Alida; mais ce n'tait pas le moment de s'arrter +un incident, quel qu'il ft: nous avions tant de choses nous dire! + +Elle entra dans le casino, elle en critiqua la richesse avec ddain et +ne regarda pas seulement les perles. + +--Au milieu de toutes les imbcillits de ce Moserwald, dit-elle, il y a +une bonne ide dont je m'empare Il veut que nous surprenions les secrets +de mon mari. Cela peut vous rpugner; mais c'est mon droit, et c'est +pour essayer cela que je suis venue. + +--Alida, repris-je saisi d'inquitude, vous tes donc bien tourmente +des rsolutions de votre mari? + +--J'ai des enfants, rpondit-elle, et il m'importe de savoir quelle +femme aura la prtention de devenir leur mre. Si c'est Adlade... +Pourquoi donc rougissez-vous? + +J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est certain que je me +sentais bless de voir l'immacule soeur d'Obernay mle nos +proccupations. Je n'avais pas fait part madame de Valvdre des +rflexions de Moserwald cet gard; j'eusse cru trahir la religion de +la famille et de l'amiti; mais un reste de jalousie rendait Alida +cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvdre et tous +les autres. + +--Vous ne me croyez pas assez simple, dit-elle, pour n'avoir pas vu, +depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien, +qu'elle s'vanouit presque d'admiration chaque parole de sa bouche +loquente, que mademoiselle Juste la traite dj comme sa soeur, qu'on +joue la petite mre avec mes fils, enfin que, ds hier, toute la +famille, surprise de votre brusque dpart, a dfinitivement tourn les +yeux vers le ple, c'est--dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay +sont trs-positifs, des gens si raisonnables! Quant la jeune personne, +elle tait d'une gaiet folle en m'annonant que vous tiez parti. +J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse t brise de +fatigue et force de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens +plus vivante, vous tes l, et je m'imagine que je vais apprendre +quelque chose qui me rendra la libert et le repos de ma conscience. Moi +qui avais des remords et qui prenais mon mari pour un sage de la +Grce!... Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brlant comme +un volcan sous la glace! + +--Alida! m'criai-je, frapp d'un trait de lumire, ce n'est pas de moi, +c'est de votre mari que vous tes jalouse!... + +--Ce serait donc de vous deux la fois, reprit-elle, car je le suis de +vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin +avec la vie. + +--C'est peut-tre de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aim! + +Elle ne rpondit pas. Elle tait inquite, agite; il semblait qu'elle +se repentt de notre rconciliation et de nos serments de la veille, ou +qu'une proccupation plus vive que notre amour lui ft voir enfin les +dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il tait vident +que ma lettre l'avait bouleverse, car elle m'accablait de questions sur +les rvlations que Moserwald m'avait faites. + +--A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Comment se +fait-il que, me voyant si malheureux en prsence de tout ce qui nous +spare, vous ne m'ayez jamais dit: Tout cela n'existe pas, je peux +invoquer une loi plus humaine et plus douce que la ntre, j'ai fait un +mariage protestant? + +--J'ai d croire que vous le saviez, rpondit-elle, et que vous pensiez +comme moi l-dessus. + +--Comment pensez-vous? Je l'ignore. + +--Je suis catholique... autant que peut l'tre une personne qui a le +malheur de douter souvent de tout et de Dieu mme. Je crois du moins que +la meilleure socit possible est la socit qui reconnat l'autorit +absolue de l'glise et l'indissolubilit du mariage. J'ai donc souffert +amrement de ce qu'il y a d'incomplet et d'irrgulier dans le mien. +N'tait-ce pas une raison de plus pour y ajouter, par ma croyance et ma +volont, la sanction que lui a refuse Valvdre? Ma conscience n'a +jamais admis et n'admettra jamais que lui ou moi ayons le droit de +rompre. + +--Eh bien, rpondis-je, je vous aime mieux ainsi: cela me semble plus +digne de vous; mais, si votre mari vous contraint reprendre votre +libert!... + +--Il peut reprendre la sienne, si tant est qu'il l'ait perdue; mais, +moi, rien ne me dcidera me remarier. Voil pourquoi je ne vous ai +jamais dit que cela fut possible. + +Croirait-on que cette dcision si nette me blessa profondment? Une +heure auparavant, je frmissais encore l'ide de devenir l'poux d'une +femme de trente ans, deux fois mre, et riche des aumnes d'un ancien +mari. Toute ma passion faiblissait devant une si redoutable perspective, +et pourtant je m'tais dit que, si Alida, rpudie par ma faute, +exigeait de moi cette solennelle rparation, je me ferais au besoin +naturaliser tranger pour la lui donner; mais j'esprais qu'elle n'y +songerait seulement pas, et voil que je l'interrogeais, voil que je me +trouvais humili et comme offens de sa fidlit quand mme envers +l'poux ingrat! Il tait dans la destine et aussi dans la nature de +notre amour de nous abreuver de chagrins tout propos, toute heure, +de nous rendre mfiants, susceptibles. Nous changemes des paroles +aigres, et nous nous quittmes en nous adorant plus que jamais, car il +nous fallait l'orage pour milieu, et l'enthousiasme ne se faisait en +nous qu'aprs l'excitation de la colre ou de la douleur. + +Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que nous n'arrivions jamais +prendre une rsolution. Il me semblait pressentir un mystre derrire +les rserves et les hsitations d'Alida. Elle prtendait qu'il y en +avait un aussi en moi, que je conservais une arrire-pense de mariage +avec Adlade, ou que j'aimais trop ma libert d'artiste pour me donner +tout entier notre amour. Et, quand je lui offrais ma vie, mon nom, ma +religion, mon honneur, elle refusait tout, invoquant sa propre +conscience et sa propre dignit. Quel labyrinthe inextricable, quel +chaos effrayant nous environnait! + +Quand elle fut partie, disant, comme de coutume, qu'elle rflchirait et +que je devais attendre une solution, je marchai avec agitation sous la +treille et me retrouvai machinalement l'angle de la muraille, derrire +la tonnelle des Obernay. Adlade et Rosa taient l; elles causaient. + +--Je vois qu'il faut travailler pour faire plaisir nos parents, mon +frre et toi, disait la petite, et aussi mon bon ami Valvdre, +Paule, tout le monde enfin! Cependant, comme je me sens bien d'tre un +peu paresseuse par nature, je voudrais que tu me disses encore d'autres +raisons pour me forcer me vaincre. + +--Je t'ai dj dit, rpondit la voix suave de l'ane, que le travail +plaisait Dieu. + +--Oui, oui, parce que mon courage lui marquera l'amour que j'ai pour mes +parents et mes amis; mais pourquoi n'y a-t-il dans tout cela que moi +qui la peine d'apprendre ne fasse pas grand plaisir? + +--Parce que tu ne rflchis pas. Tu t'imagines que la paresse te +rjouirait? Tu te trompes bien! Aussitt que ce qui nous contente +afflige ceux qui nous aiment, nous sommes dans le faux et dans le mal, +dans le repentir et le chagrin par consquent. Comprends-tu cela? +Voyons! + +--Oui, je comprends. Alors je serai donc mauvaise, si je suis +paresseuse? + +--Oh! cela, je t'en rponds! dit Adlade avec un accent qui paraissait +gros d'allusions intrieures. + +Il sembla que l'enfant et devin l'objet de ces allusions, car elle +reprit aprs un instant de silence: + +--Dis donc, soeur, est-ce que notre amie Alida est mauvaise? + +--Pourquoi le serait-elle? + +--Dame! elle ne fait rien de la journe, et elle ne se cache pas pour +dire qu'elle n'a jamais voulu rien apprendre. + +--Elle n'est pas mauvaise pour cela. Il faut croire que ses parents ne +tenaient pas ce qu'elle ft instruite; mais, puisque tu me parles +d'elle, crois-tu qu'elle se plaise beaucoup ne rien faire? Il me +semble qu'elle s'ennuie souvent. + +--Je ne sais pas si elle s'ennuie, mais elle bille ou pleure toujours. +Sais-tu qu'elle n'est pas gaie, notre amie? A quoi donc pense-t-elle du +matin au soir? Peut-tre qu'elle ne pense pas. + +--Tu te trompes. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle pense au contraire +beaucoup, et peut-tre mme qu'elle pense trop. + +--Trop penser! Papa me dit toujours: Pense, pense donc, tte folle! +pense ce que tu fais! + +--Le pre a raison. Il faut penser toujours ce qu'on fait et jamais +ce qu'on ne doit pas faire. + +--A quoi donc pense Alida? Voyons, le devines-tu? + +--Oui, et je vais te le dire. + +Adlade baissait instinctivement la voix; je collai mon oreille contre +la fente du mur, sans me rappeler le moins du monde que je m'tais +promis de ne jamais espionner. + +--Elle pense toutes choses, disait Adlade: elle est comme toi et +moi, et peut-tre beaucoup plus intelligente que nous deux; mais elle +pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me +racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien, quand tu rves, +penses-tu? + +--Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux, +des fleurs... + +--Mais dpend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantmes-l? + +--Non, puisque je dors! + +--Tu n'as donc pas de volont, et, par consquent, pas de raison et pas +de suite d'ides quand tu rves. + +Eh bien, il y a des personnes qui rvent presque toujours, mme quand +elles sont veilles. + +--C'est donc une maladie? + +--Oui, une maladie trs-douloureuse et dont on gurirait par l'tude des +choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux rves. +On en fait de tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on +arrive croire ses propres visions. Voil pourquoi tu vois notre amie +pleurer sans cause apparente. + +--C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres! +Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman tait malade; moi, +je bille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix +heures du soir. Pauvre Alida! je vois que nous sommes plus raisonnables +qu'elle. + +--Ne t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus +heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien. +L-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si +la mre n'a pas besoin de nous pour le mnage. + +Cette rapide et simple leon de morale et de philosophie dans la bouche +d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup rflchir. N'avait-elle +pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacit extrme, tout en +prchant sa petite soeur? Alida tait-elle un esprit bien lucide, et son +imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et +continuel vertige? Ses irrsolutions, l'inconsquence de ses vellits +de religion et de scepticisme, de jalousie tantt envers son mari, +tantt envers son amant, ses aversions obstines, ses prjugs de race, +ses engouements rapides, sa passion mme pour moi, si austre et si +ardente en mme temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effray +d'elle, qu'un instant je me crus dlivr du charme fatal par l'ingnue +et sainte causerie de deux enfants. + +Mais pouvais-je tre sauv si aisment, moi qui portais, comme Alida, le +ciel et l'enfer dans mon cerveau troubl, moi qui m'tais vou au rve +de la posie et de la passion, sans vouloir admettre qu'il y et, +au-dessus de mes propres visions et de ma libre cration intrieure, un +monde de recherches, sanctionnes par le travail des autres et l'examen +des grandes individualits? Non, j'tais trop superbe et trop fivreux +pour comprendre ce mot simple et profond d'Adlade sa petite soeur: +_l'tude des choses vraies!_ L'enfant avait compris, et, moi, je +haussais les paules en essuyant la sueur de mon front embras. + +Les jours qui suivirent eurent des heures fortunes, des enivrements et +des palpitations terribles, au milieu de leurs dtresses et de leurs +dcouragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y baucher un +livre, prcisment sur cette question qui me brlait les entrailles, +l'amour! Il semblait que le destin m'et jet dans mon sujet en pleine +lumire, et que le hasard m'et fourni pour cabinet de travail l'oasis +rve par les potes. J'tais entre quatre murs, il est vrai, dans une +sorte de prison rgulirement encadre d'un berceau de monotone verdure; +mais cet intrieur d'enclos, abandonn lui-mme, avait des massifs de +buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les +chvres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours. +L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait rpar le dgt caus +par la pture de la veille. Derrire le casino, j'avais le parfum des +roses et un rideau de chvrefeuille rouge d'un incomparable clat. Les +petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples volutions +au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au +sombre plumage. De la mansarde du casino, je dcouvrais, au-dessus des +maisons inclines en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de +montagnes. Le temps tait chaud, crasant; les matines et les nuits +taient splendides. + +Alida venait chaque jour passer une ou deux heures auprs de moi. Elle +tait cense prier dans l'glise; elle s'chappait par la petite porte. +Manass l'aidait par un signal saisir le moment o la rue tait +dserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul +ne pouvait me savoir l. + +Moserwald mit une extrme discrtion dans ses rapports avec moi ds +qu'il sut que je recevais madame de Valvdre. Il ne vint plus que +lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il +m'entourait de soins et de gteries qui sans doute taient secrtement +l'adresse de la femme aime, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en +riait et prtendait que ce juif tait largement pay de ses peines par +la confiance qu'elle lui tmoignait en venant chez lui et par l'amiti +qu'avec lui je prenais au srieux. + +J'avais accept cette situation trange, et je m'y habituais +insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvdre en +voulait tenir. Rien n'avanait dans nos projets, sans cesse discuts et +toujours plus discutables. Alida commenait croire que Moserwald ne +s'tait pas tromp, c'est--dire que Valvdre, proccup +extraordinairement, couvait quelque mystrieuse rsolution; mais quelle +tait cette rsolution? Ce pouvait aussi bien tre une exploration des +mers du Sud qu'une demande en sparation judiciaire. Il tait toujours +aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion +notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en +avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupon. Alida n'tait +nullement surveille; au contraire, chaque jour la rendait plus libre. +Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On +ne se voyait plus gure qu'aux repas et dans la soire. Loin de faire +pressentir un doute ou un blme, les htes de madame de Valvdre lui +tmoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son +sjour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les +enfants changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvdre +venait tous les jours chez les Obernay et semblait tre tout +l'installation et aux premires tudes de ses fils, ainsi qu'aux +premires joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se +tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donn +sa dmission. Tout tait donc pour le mieux, et il fallait demander au +ciel que cette situation se prolonget, disait madame de Valvdre, et +pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou rv un +nuage sombre, une tristesse inconnue, sans prcdent, au fond du placide +regard de son mari. + +Mais, si l'amour va vite dans ses apprhensions, il va encore plus vite +dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'tait produit la fin +de la semaine, nous commencions respirer, oublier le pril et +parler de l'avenir comme si nous n'avions qu' nous baisser pour en +faire un tapis sous nos pas. + +Alida avait horreur des choses matrielles; elle fronait le coin dli +de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de +voyage, d'tablissement momentan dans un lieu quelconque, de motifs +trouver pour qu'elle et le droit de disparatre pendant quelques +semaines. + +--Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions +d'auberge ou de diligence qui doivent se rsoudre l'impromptu. +L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. tes-vous +mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que +la destine nous chasse de ce nid trouv sur la branche. L'inspiration +me viendra quand il faudra se rfugier ailleurs. + +On voit qu'il n'tait plus question de se runir pour toujours et mme +pour longtemps. Alida, inquite des projets de son mari, n'admettait pas +qu'elle pt faire un clat qui donnerait celui-ci des griefs publics +contre elle. + +N'esprant plus changer sa destine et sentant bien que je ne le devais +pas, je m'efforais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter +du bonheur que sa prsence et mon propre travail eussent d m'apporter +dans cette retraite charmante et sre. Si l'amour inquiet et inassouvi +me dvorait encore auprs d'elle, j'avais la posie pour pancher en son +absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes +mes facults se faisait sentir moi avec tant de puissance, que je +savais presque gr mon inflexible amante de me l'avoir fait connatre +et de m'y maintenir; mais elle tait pour mon cerveau comme une +dvorante liqueur qui ne ranime qu' la condition d'puiser. Je croyais +embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, aprs +des heures d'une rverie pleine de transports divins et d'aspirations +immenses, je retombais ananti et incapable de fixer mon rve. Malgr +moi alors, je me rappelais la modeste dfinition d'Adlade: Rver +n'est pas penser! + + + + +VII + + +J'avais rsolu de ne plus pier les secrets du voisinage, et j'avais +parl si svrement madame de Valvdre, qu'elle-mme avait renonc +couter; mais, en marchant sous la treille, je m'arrtais +involontairement la voix d'Adlade ou de Rosa, et je restais +quelquefois enchan, non par leurs paroles, que je ne voulais plus +saisir en m'arrtant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la +muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient +des heures rgulires, de huit neuf heures du matin, et de cinq six +heures du soir. C'taient probablement les heures de rcration de la +petite. Un matin, je restai charm par un air que chantait l'ane. Elle +le chantait voix basse cependant, comme pour n'tre entendue que de +Rosa, qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'tait en italien; des +paroles fraches, un peu singulires, sur un air d'une exquise suavit +qui m'est rest dans la mmoire comme un souffle de printemps. Voici le +sens des paroles qu'elles rptrent alternativement plusieurs fois: + +Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trne dans le ciel, ni +robe toile; mais tu es reine sur la terre, reine sans gale dans mon +jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaiet. +Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fire; mais tu +es si jolie! Rien ne te gne, tu tends tes guirlandes comme des bras +pour bnir la libert, pour bnir le paradis de ma force. + +Rose des eaux, nympha blanc de la fontaine, chre soeur, tu ne +demandes que de la fracheur et de l'ombre; mais tu sens bon et tu +parais si heureuse! Je m'assoirai prs de toi pour penser la modestie, +le paradis de ma sagesse. + +--Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers. + +--C'est le mot de _sagesse_ qui te fait mal dire, n'est-ce pas, fille +terrible? reprit Adlade en riant. + +--Peut-tre! Je comprends mieux la gaiet, la libert..., la force! +Veux-tu que je grimpe sur le vieux if? + +--Non pas! c'est trs-mal appris, de regarder chez les voisins. + +--Bah! les voisins! On n'entend jamais par l que des animaux qui +blent! + +--Et tu as envie de faire la conversation avec eux? + +--Mchante! Voyons, encore ton dernier couplet. Il est joli aussi, et +c'est bien toi d'avoir mis le nnufar dans les roses..., quoique la +botanique le dfende absolument! Mais la posie, c'est le droit de +mentir! + +--Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu! Tu m'as demand +hier au soir en t'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un + la rose mousseuse, un l'glantine et un ton nympha qui venait de +fleurir. Voil tout ce que j'ai trouv en m'endormant aussi, moi! + +--Le sommeil t'a prise juste sur le mot de _sagesse?_ N'importe, voil +que je le sais, ton mot, et ton air aussi. coute! + +Elle chanta l'air, et tout aussitt elle voulut le dire en duo avec sa +soeur. + +--Je le veux bien, rpondit Adlade; mais tu vas taire la seconde +partie, l, tout de suite, d'instinct! + +--Oh! d'instinct, a me va; mais gare les fausses notes! + +--Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas +rveiller Alida, qui se couche si tard! + +--Et puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce +que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la +musique pour moi? + +--Non, mais elle gronderait si nous le disions. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle +aurait bien raison! + +--Moi, je trouve pourtant cela trs-beau, ce que tu fais! + +--Parce que tu es un enfant. + +--C'est--dire un oison! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons, +personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs +enfants sont btes, mais... mon ami Valvdre! + +--Si tu dis et si tu chantes qui que ce soit les niaiseries que tu me +fais faire, tu sais notre march? je ne t'en ferai plus. + +--Oh! alors _motus_! Chantons! + +L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adlade trouva +l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que +l'autre discuta, comprit et excuta tout de suite. Cette courte et gaie +leon suffisait pour prouver des oreilles exerces que la petite tait +admirablement doue, et l'autre dj grande musicienne, claire du vrai +rayon crateur. Elle tait pote aussi; car j'entendis, le lendemain, +d'autres vers en diverses langues qu'elle rcita ou chanta avec sa +soeur, qui elle faisait faire ainsi, en jouant, un rsum de plusieurs +de ses connaissances acquises, et, en dpit du soin qu'elle avait pris, +en composant, d'tre toujours la porte et mme au got de l'enfant, +je fus frapp d'une puret de forme et d'une lvation d'intelligence +extraordinaires. D'abord je crus tre sous le charme de ces deux voix +juvniles, dont le chuchotement mystrieux caressait l'oreille comme +celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais, +quand elles furent parties, je me mis crire tout ce que ma mmoire +avait pu garder, et je fus bientt surpris, inquiet, presque accabl. +Cette vierge de dix-huit ans, qui le mot d'amour semblait n'offrir +qu'un sens de mtaphysique sublime, tait plus inspire que moi, le roi +des orages, le futur pote de la passion! Je relus ce que j'avais crit +depuis trois jours, et je le dtruisis avec colre. + +--Et pourtant, me disais-je en essayant de me consoler de ma dfaite, +j'ai un _sujet_, j'ai un foyer, et cette innocence contemplative n'en a +pas. Elle chante la nature vide, les astres, les plantes, les rochers; +l'homme est absent de cette cration morne qu'elle symbolise d'une +manire originale, il est vrai, mais qu'elle ne saurait embraser... Me +laisserai-je dtourner de ma voie par des rimailleries de pensionnaire? + +Je voulus brler les lucubrations d'Adlade sur les cendres des +miennes. Je les relus auparavant, et je m'en pris malgr moi. Je m'en +pris srieusement. Cela me parut plus neuf que tout ce que faisaient +les potes en renom, et le grand charme de ces monologues d'une jeune +me en face de Dieu et de la nature venait prcisment de la complte +absence de toute personnalit active. Rien l ne trahissait la fille qui +se sent belle et qui cherche, uniquement pour s'y mirer, le miroir des +eaux et des nuages. La jeune muse n'tait pas une forme visible; c'tait +un esprit de lumire qui planait sur le monde, une voix qui chantait +dans les cieux, et, quand elle disait _moi_, c'est Rosa, c'est l'enfance +qu'elle faisait parler. Il semblait que ce chrubin aux yeux d'azur et +seul le droit de se faire entendre dans le grand concert de la cration. +C'tait une inconcevable limpidit d'expressions, une grandeur tonnante +d'apprciation et de sentiment avec un oubli entier de soi-mme... oubli +naturel ou volontaire effacement!--Cette flamme tranquille avait-elle +dj consum la vitalit de la jeunesse? ou bien la tenait-elle +assoupie, contenue, et cette adoration d'ange envers l'_auteur du +beau_--c'est ainsi qu'elle appelait Dieu--donnait-elle le change une +passion de femme qui s'ignorait encore? + +Je me perdais dans cette analyse, et certains lans religieux, certains +vers exprimant le ravissement de la contemplation intelligente +s'attachaient ma mmoire jusqu' l'obsder. J'essayais d'en changer +les expressions pour qu'ils m'appartinssent. Je ne trouvais pas mieux, +je ne trouvais mme pas autre chose pour rendre une motion si profonde +et si pure. + +--Ah! virginit! m'criais-je avec effroi, es-tu donc l'apoge de la +puissance intellectuelle, comme tu es celle de la beaut physique? + +Le coeur du pote est jaloux. Cette admiration, qui me saisissait +imprieusement, me rendit morose et m'inspira pour Adlade une estime +mle d'aversion. En vain je voulus combattre ce mauvais instinct; je me +surpris, le soir mme, coutant ses enseignements sa soeur, avec le +besoin de dcouvrir qu'elle tait vaine ou pdante. J'aurais pu avoir +beau jeu, si sa modestie n'et t relle et entire. L'entretien fut +comme une rptition de nomenclature qu'elle fit faire Rosa. En +marchant avec elle travers tout le jardin, elle lui faisait nommer +toutes les plantes du parterre, tous les cailloux des alles, tous les +insectes qui passaient devant leurs yeux. Je les entendais revenir vers +le mur et continuer avec rapidit, toujours trs-gaies toutes deux, +l'une, qui, dj trs-instruite force de facilit naturelle, essayait +de se rvolter contre l'attention rclame en substituant des noms +plaisamment ingnieux de son invention aux noms scientifiques qu'elle +avait oublis; l'autre, qui, avec la force d'une volont dvoue, +conservait l'inaltrable patience et l'enjouement persuasif. Je fus +merveill de la suite, de l'enchanement et de l'ordonnance de son +enseignement. Elle n'tait plus pote ni musicienne en ce moment-l; +elle tait la vritable fille, l'minente lve du savant Obernay, le +plus clair et le plus agrable des professeurs, au dire de mon pre, au +dire de tous ceux qui l'avaient entendu et qui taient faits pour +l'apprcier. Adlade lui ressemblait par l'esprit et par le caractre +autant que par le visage. Elle n'tait pas seulement la plus belle +crature qui existt peut-tre cette poque; elle tait la plus docte +et la plus aimable, comme la plus sage et la plus heureuse. + +Aimait-elle Valvdre? Non, elle ne connaissait pas l'amour malheureux et +impossible, cette sereine et studieuse fille! Pour s'en convaincre, il +suffisait de voir avec quelle libert d'esprit, avec quelle maternelle +sollicitude elle instruisait sa jeune soeur. C'tait une lutte charmante +entre cette prcoce maturit et cette turbulence enfantine. Rosa voulait +toujours chapper la mthode, et se faisait un jeu d'interrompre et +d'embrouiller tout par des lazzi ou des questions intempestives, mlant +les rgnes de la nature, parlant du papillon qui passait propos du +fucus de la fontaine, et du grain de sable propos de la gupe. +Adlade rpondait au lazzi par une moquerie plus forte et dcrivait +toutes choses sans se laisser distraire. Elle s'amusait aussi +embarrasser la mmoire ou la sagacit de l'enfant, quand celle-ci, se +croyant sre d'elle-mme, dbitait sa leon avec une volubilit +ddaigneuse. Enfin, aux questions imprvues et hors de propos, elle +avait de soudaines rponses d'une tonnante simplicit dans une +tonnante profondeur de vues, et l'enfant, blouie, convaincue, parce +qu'elle tait admirablement intelligente aussi, oubliait son espiglerie +et son besoin de rvolte pour l'couter et la faire expliquer davantage. + +La victoire restait donc l'institutrice, et la petite rentrait au +logis ferre tout neuf sur ses tudes antrieures, l'esprit ouvert +de nobles curiosits, embrassant sa soeur et la remerciant aprs avoir +mis sa patience l'preuve, se rjouissant de pouvoir prendre une bonne +leon avec son pre, qui tait le docteur suprme de l'une et de +l'autre, ou avec Henri, le rptiteur bien-aim; enfin disant pour +conclure: + +--J'espre que tu m'as assez tourmente aujourd'hui, belle Adlade! Il +faut que je sois une petite merveille d'esprit et de raison pour avoir +souffert tout cela. Si tu ne me fais pas une romance ce soir, il faut +que tu n'aies ni coeur ni tte! + +Ainsi Adlade faisait ses moments perdus, le soir en s'endormant, ces +vers qui m'avaient boulevers l'esprit, ces mlodies qui chantaient dans +mon me, et qui me donnaient comme une rage de dballer mon hautbois, +condamn au silence! Elle tait artiste _par-dessus le march_, +lorsqu'elle avait un instant pour l'tre, et sans vouloir d'autre public +que Rosa, d'autre confident que son oreiller! Et certes, elle ne le +tourmentait pas longtemps, cet oreiller virginal, car elle avait sur les +joues la fracheur veloute que donnent le sommeil pur et la joie de +vivre en plein panouissement. Et moi, je rejetais toute tude +technique, tant je craignais d'attidir mon souffle et de ralentir mon +inspiration! Je ne croyais pas que la vie pt tre scinde par une srie +de proccupations diverses; j'avais toujours trouv mauvais que les +potes fissent du raisonnement ou de la philosophie, et que les femmes +eussent d'autre souci que celui d'tre belles. J'tais soigneux pour mon +compte de laisser inactives les facults varies que ma premire +ducation avait dveloppes en moi jusqu' un certain point; j'tais +jaloux de n'avoir qu'une lyre pour manifestation et une seule corde +cette lyre retentissante qui devait branler le monde... et qui n'avait +encore rien dit! + +--Soit! pensais-je, Adlade est une femme suprieure, c'est--dire une +espce d'homme. Elle ne sera pas longtemps belle, il lui poussera de la +barbe. Si elle se marie, ce sera avec un imbcile qui, ne se doutant pas +de sa propre infriorit, n'aura pas peur d'elle. On peut admirer, +estimer, considrer de telles exceptions; mais ne mettent-elles pas les +amours en fuite? + +Et, je me retraais les grces voluptueuses d'Alida, sa proccupation +d'amour exclusive, l'art fminin grce auquel sa beaut plie et +fatigue rivalisait avec les plus luxuriantes jeunesses, son idoltrie +caressante pour l'objet de sa prdilection, ses ingnieuses et +enivrantes flatteries, enfin ce culte qu'elle avait pour moi dans ses +bons moments, et dont l'encens m'tait si dlicieux, qu'il me faisait +oublier le malheur de notre situation et l'amertume de nos +dcouragements. + +--Oui, me disais-je, celle-l se connat bien! Elle se proclame une +vraie femme, et c'est la femme type. L'autre n'est qu'un hybride +dnatur par l'ducation, un colier qui sait bien sa leon et qui +mourra de vieillesse en la rptant, sans avoir aim, sans avoir inspir +l'amour, sans avoir vcu. Aimons donc et ne chantons que l'amour et la +femme! Alida sera la prtresse; c'est elle qui allumera le feu sacr; +mon gnie encore captif brisera sa prison quand j'aurai encore plus +aim, encore plus souffert! Le vrai pote est fait pour l'agitation +comme l'oiseau des temptes, pour la douleur comme le martyr de +l'inspiration. Il ne commande pas l'expression et ne souffre pas les +lisires de la logique vulgaire. Il ne trouve pas une strophe tous les +soirs en mettant son bonnet de nuit; il est condamn des strilits +effrayantes comme des enfantements miraculeux. Encore quelque temps, +et nous verrons bien si Adlade est un matre et si je dois aller son +cole comme la petite Rosa! + +Et puis je me rappelais confusment mon jeune ge et les soins que +j'avais eus pour Adlade enfant. Il me semblait la revoir avec ses +cheveux bruns et ses grands yeux tranquilles, nature active et douce, +jamais bruyante, dj polie et facile gayer, sans tre importune +quand on ne s'occupait pas d'elle. Je croyais, dans ce mirage du pass, +entendre ma mre s'crier: Quelle sage et belle fille! Je voudrais +qu'elle ft moi! et madame Obernay lui rpondre: Qui sait? Cela +pourrait bien se faire un jour! + +Et le jour o cela aurait pu tre en effet, le jour o j'aurais pu +conduire dans les bras de ma mre cette crature accomplie, orgueil +d'une ville et joie d'une famille, idal d'un pote coup sr, le pote +indcis et chagrin, strile et mcontent de lui-mme, s'efforait de la +rabaisser et se dfendait mal de l'envie! + +Ces trangets un peu monstrueuses de ma situation morale n'taient que +trop motives par l'oisivet de ma raison et l'activit maladive de ma +fantaisie. Quand j'eus brl mon manuscrit, je crus pouvoir le +recommencer ma satisfaction nouvelle, et il n'en fut rien. J'tais +attir sans cesse vers ce jardin o le secret de ma vie s'agitait +peut-tre deux pas de moi sans que je voulusse le connatre. Quand je +sentais approcher Valvdre ou l'une de ses soeurs avec M. Obernay ou +avec Henri, je croyais toujours entendre prononcer mon nom. Je prtais +l'oreille malgr moi, et, quand je m'tais assur qu'il n'tait +nullement question de moi, je m'loignais sans m'apercevoir de +l'inconsquence de ma conduite. + +Tout semblait paisible chez eux; Alida ne s'approchait jamais du mur, +tant elle craignait de provoquer une imprudence de ma part ou d'attirer +les soupons en se rconciliant avec cet endroit qu'elle avait proscrit +comme trop expos au soleil. J'entendais souvent les jeux bruyants de +ses fils et la voix pose des vieux parents qui encourageait ou modrait +leur imptuosit. Alida caressait tendrement l'an, mais ne causait +jamais ni avec l'un ni avec l'autre. + +Sans pouvoir la suivre des yeux, car le devant de la maison tait masqu +par des massifs d'arbustes, je sentais l'isolement de sa vie dans cet +intrieur si assidment et saintement occup. Je l'apercevais +quelquefois, lisant un roman ou un pome entre deux caisses de myrte, ou +bien, de ma fentre, je la voyais la sienne, regardant de mon ct et +pliant une lettre qu'elle avait crite pour moi. Elle tait trangre, +il est vrai, au bonheur des autres, elle ddaignait et mconnaissait +leurs profondes et durables satisfactions; mais c'est de moi seul, ou +d'elle-mme en vue de moi seul, qu'elle tait incessamment proccupe. +Toutes ses penses taient moi, elle oubliait d'tre amie et soeur, et +mme presque d'tre mre, tout cela pour moi, son tourment, son dieu, +son ennemi, son idole! Pouvais-je trouver le blme dans mon coeur? Et +cet amour exclusif n'avait-il pas t mon rve? + +Tous les matins, un peu avant l'aube, nous changions nos lettres au +moyen d'un caillou que Bianca venait lancer par-dessus le mur et que je +lui renvoyais avec mon message. L'impunit nous avait rendus tmraires. +Un matin, rveill comme d'habitude avec les alouettes, je reus mon +trsor accoutum, et je lanai ma rponse anticipe; mais tout aussitt +je reconnus qu'on marchait dans l'alle, et que ce n'tait plus le pas +furtif et lger de la jeune confidente: c'tait une dmarche ferme et +rgulire, le pas d'un homme. J'allai regarder la fente du mur; je +crus, dans le crpuscule, reconnatre Valvdre. C'tait lui en effet. +Que venait-il faire chez les Obernay pareille heure, lui qui avait +auprs d'eux son domicile solitaire? Une jalousie effroyable s'empara de +moi, ce point que je m'loignai instinctivement de la muraille, comme +s'il et pu entendre les battements de mon coeur. + +J'y revins aussitt. J'piai, j'coutai avec acharnement. Il semblait +qu'il et disparu. Avait-il entendu tomber le caillou? Avait-il aperu +Bianca? S'tait-il empar de ma lettre? Baign d'une sueur froide, +j'attendis. Il reparut au bout de dix minutes avec Henri Obernay. Ils +marchrent en silence, jusqu' ce qu'Obernay lui dt: + +--Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il donc? Je suis vos ordres. + +--Ne penses-tu pas, lui rpondit Valvdre voix haute, qu'on pourrait +entendre de l'autre ct du mur ce qui se dit ici? + +--Je n'en rpondrais pas, si l'endroit tait habit; mais il ne l'est +pas. + +--Cela appartient toujours au juif Manass? + +--Qui, par parenthse, n'a jamais voulu le vendre mon pre; mais il +demeure beaucoup plus loin. Pourtant, si vous craignez d'tre entendu, +sortons d'ici; allons chez vous. + +--Non, restons l, dit Valvdre avec une certaine fermet. + +Et, comme si, matre de mon secret et certain de ma prsence, il et +voulu me condamner l'entendre, il ajouta: + +--Asseyons-nous l, sous la tonnelle. J'ai un long rcit te faire, et +je sens que je dois te le faire. Si je prenais le temps de la rflexion, +peut-tre que ma patience et ma rsignation habituelles m'entraneraient +encore au silence, et peut-tre faut-il parler sous le coup de +l'motion. + +--Prenez garde! dit Obernay en s'asseyant auprs de lui. Si vous +regrettiez ce que vous allez faire? si, aprs m'avoir pris pour +confident, vous aviez moins d'amiti pour moi? + +--Je ne suis pas fantasque, et je ne crains pas cela, rpondit Valvdre +en parlant avec une nettet de prononciation qui semblait destine ne +me laisser rien perdre de son discours. Tu es mon fils et mon frre, +Henri Obernay! l'enfant dont j'ai chri et cultiv le dveloppement, +l'homme qui j'ai confi et donn ma soeur bien-aime. Ce que j'ai te +dire aprs des annes de mutisme te sera utile prsent, car c'est +l'histoire de mon mariage que je te veux confier; tu pourras comparer +nos existences et conclure sur le mariage et sur l'amour en connaissance +de cause. Paule sera plus heureuse encore par toi quand tu sauras +combien une femme sans direction intellectuelle et sans frein moral peut +tre plaindre et rendre malheureux l'homme qui s'est dvou elle. +D'ailleurs, j'ai besoin de parler de moi une fois en ma vie! j'ai pour +principe, il est vrai, que l'motion refoule est plus digne d'un homme +de courage; mais tu sais que je ne suis pas pour les dcisions sans +appel, pour les rgles sans exception. Je crois qu' un jour donn, il +faut ouvrir la porte la douleur, afin qu'elle vienne plaider sa cause +devant le tribunal de la conscience. J'ai fini mon prambule. coute. + +--J'coute, dit Obernay, j'coute avec mon coeur, qui vous appartient. + +Valvdre parla ainsi: + +--Alida tait belle et intelligente, mais absolument prive de direction +srieuse et de convictions acquises. Cela et d m'effrayer. J'tais +dj un homme mr vingt-huit ans, et, si j'ai cru la douceur +ineffable de son regard, si j'ai eu l'orgueil de me persuader qu'elle +accepterait mes ides, mes croyances, ma religion philosophique, c'est +qu' un jour donn j'ai t tmraire, enivr par l'amour, domin mon +insu par cette force terrible qui a t mise dans la nature pour tout +crer ou tout briser en vue de l'quilibre universel. + +Il a su ce qu'il faisait, lui, l'_ auteur du bien_, quand il a jet sur +les principes engourdis de la vie ce feu dvorant qui l'exalte pour la +rendre fconde; mais, comme le caractre de la puissance infinie est +l'effusion sans bornes, cette force admirable de l'amour n'est pas +toujours en proportion avec celle de la raison humaine. Nous en sommes +blouis, enivrs, nous buvons avec trop d'ardeur et de dlices +l'intarissable source, et plus nos facults de comprhension et de +comparaison sont exerces, plus l'enthousiasme nous entrane au del de +toute prudence et de toute rflexion. Ce n'est pas la faute de l'amour, +ce n'est pas lui qui est trop vaste et trop brlant, c'est nous qui lui +sommes un sanctuaire trop fragile et trop troit. + +Je ne cherche donc pas m'excuser. C'est moi qui ai commis la faute en +cherchant l'infini dans les yeux dcevants d'une femme qui ne le +comprenait pas. J'oubliai que, si l'amour immense peut ouvrir ses ailes +et soutenir son vol sans pril, c'est la condition de chercher Dieu, +son foyer rnovateur, et d'aller, chaque lan, se retremper et se +purifier en lui. Oui, le grand amour, l'amour qui ne se repose pas +d'adorer et de brler est possible; mais il faut croire, et il faut tre +deux croyants, deux mes confondues dans une seule pense, dans une mme +flamme. Si l'une des deux retombe dans les tnbres, l'autre, partage +entre le devoir de la sauver et le dsir de ne pas se perdre, flotte +jamais dans une aube froide et ple, comme ces fantmes que Dante a vus +aux limites du ciel et de l'enfer: telle est ma vie! + +Alida tait pure et sincre. Elle m'aimait. Elle connut aussi +l'enthousiasme, mais une sorte d'enthousiasme athe, si je puis +m'exprimer ainsi. J'tais son dieu, disait-elle. Il n'y en avait pas +d'autre que moi. + +Cette sorte de folie m'enivra un instant et m'effraya vite. Si j'tais +capable de sourire en ce moment, je te demanderais si tu te fais une +ide de ce rle pour un homme srieux, la divinit! J'en ai pourtant +souri un jour, une heure peut-tre! et tout aussitt j'ai compris que le +moment o je ne serais plus dieu, je ne serais plus rien. Et ce +moment-l, n'tait-il pas dj venu? Pouvais-je concevoir la possibilit +d'tre pris au srieux, si j'acceptais la moindre bouffe de cet encens +idoltre? + +Je ne sais pas s'il est des hommes assez vains, assez sots ou assez +enfants pour s'asseoir ainsi sur un autel et pour poser la perfection +devant la femme exalte qui les en a revtus. Quels atroces mcomptes, +quelles sanglantes humiliations ils se prparent! Combien l'amante due + la premire faiblesse du faux dieu doit le mpriser et lui reprocher +d'avoir souffert un culte dont il n'tait pas digne! + +Ma femme n'a du moins pas ce ridicule m'attribuer. Aprs l'avoir +doucement raille, je lui parlai srieusement. Je voulais mieux que son +engouement, je voulais son estime. J'tais fier de lui paratre le plus +aimant et le meilleur des hommes, et je comptais consacrer ma vie +mriter sa prfrence; mais je n'tais ni le premier gnie de mon +sicle, ni un tre au-dessus de l'humanit. Elle devait se bien +persuader que j'avais besoin d'elle, de son amour, de ses encouragements +et de son indulgence dans l'occasion, pour rester digne d'elle. Elle +tait ma compagne, ma vie, ma joie, mon appui et ma rcompense; donc, je +n'tais pas Dieu, mais un pauvre serviteur de Dieu qui se donnait +elle. + +Ce mot, je m'en souviens, parut la combler de joie, et lui fit dire des +choses tranges que je veux te redire, parce qu'elles rsument toute sa +manire de voir et de comprendre. + +--Puisque tu te donnes moi, s'cria-t-elle, tu n'es plus qu' moi et +tu n'appartiens plus cet admirable architecte de l'univers, dont il me +semblait que tu faisais trop un tre saisissable et propre inspirer +l'amour. Tiens, il faut que je te le dise prsent, je le dtestais, +ton Dieu de savant; j'en tais jalouse. Ne me crois pas impie. Je sais +bien qu'il y a une grande me, un principe, une loi qui a prsid la +cration; mais c'est si vague, que je ne veux pas m'en inquiter. Quant +au Dieu personnel, parlant et crivant des traditions, je ne le trouve +pas assez grand pour moi. Je ne peux pas le renfermer dans un buisson +ardent, encore moins dans une coupe de sang. Je me dis donc que le vrai +Dieu est trop loin pour nous et tout fait inaccessible mon examen +comme ma prire. Juge si je souffre quand, pour t'excuser d'admirer si +longtemps la cassure d'une pierre ou l'aile d'une mouche, tu me dis que +c'est aimer Dieu que d'aimer les btes et les rochers! Je vois l une +ide systmatique, une sorte de manie qui me trouble et qui m'offense. +L'homme qui est moi peut bien s'amuser des curiosits de la nature, +mais il ne doit pas plus se passionner pour une autre ide que mon +amour, que pour une crature qui n'est pas moi. + +Je ne pus pas lui faire comprendre que ce genre de passion pour la +nature tait le plus puissant auxiliaire de ma foi, de mon amour, de ma +sant morale; que se plonger dans l'tude, c'tait se rapprocher autant +qu'il nous est possible de la source vivifiante ncessaire l'activit +de l'me, et se rendre plus digne d'apprcier la beaut, la tendresse, +les sublimes volupts de l'amour, les plus prcieux dons de la Divinit. + +Ce mot de Divinit n'avait pas de sens pour elle, bien qu'elle me l'et +appliqu dans son dlire. Elle s'offensa de mon obstination. Elle +s'alarma de ne pouvoir me dtacher de ce qu'elle appelait une religion +de rveur. Elle essaya de discuter en m'opposant des livres qu'elle +n'avait pas lus, des questions d'cole qu'elle ne comprenait pas; puis, +irrite de son insuffisance, elle pleura, et je restai stupfait de son +enfantillage, incapable de deviner ce qui se passait en elle, malheureux +de l'avoir fait souffrir, moi qui aurais donn ma vie pour elle. + +Je cherchai en vain: quel mystre dcouvrir dans le vide? Son me ne +contenait que des vertiges et des aspirations vers je ne sais quel idal +de fantaisie que je n'ai jamais pu me reprsenter. + +Ceci se passait bien peu de temps aprs notre mariage. Je ne m'en +inquitai pas assez. Je crus l'excitation nerveuse qui suit les +grandes crises de la vie. Bientt je vis qu'elle tait grosse et un peu +faible de complexion pour traverser sans dfaillance le redoutable et +divin drame de la maternit. Je m'attachai mnager une sensibilit +excessive, ne la contredire sur rien, prvenir tous ses caprices. Je +me fis son esclave, je me fis enfant avec elle, je cachai mes livres, je +renonai presque l'tude. J'admis toutes ses hrsies en quelque +sorte, puisque je lui laissai toutes ses erreurs. Je remis un temps +plus favorable cette ducation de l'me dont elle avait tant besoin. Je +me flattai aussi que la vue de son enfant lui rvlerait Dieu et la +vrit beaucoup mieux que mes leons. + +Ai-je eu tort de ne pas chercher plus vite l'clairer? J'prouvais de +grandes perplexits; je voyais bien qu'elle se consumait dans le rve +d'un bonheur puril et d'impossible dure, tout d'extase et de +_parlage_, de caresses et d'exclamations, sans rien pour la vie de +l'esprit et pour l'intimit vritable du coeur. J'tais jeune et je +l'aimais: je partageais donc tous ses enivrements et me laissais +emporter par son exaltatation; mais, aprs, sentant que je l'aimais +davantage, j'tais effray de voir qu'elle m'aimait moins, que chaque +accs de cet enthousiasme la rendait ensuite plus souponneuse, plus +jalouse de ce qu'elle appelait mon ide fixe, plus amre devant mon +silence, plus railleuse de mes dfinitions. + +J'tais assez mdecin pour savoir que la grossesse est quelquefois +accompagne d'une sorte d'insanit d'esprit. Je redoublai de soumission, +d'effacement, de soins. Son mal me la rendait plus chre, et mon coeur +dbordait d'une piti aussi tendre que celle d'une mre pour l'enfant +qui souffre. J'adorais aussi en elle cet enfant de mes entrailles +qu'elle allait me donner; il me semblait entendre sa petite me me +parler dj dans mes rves et me dire: Ne fais jamais de peine ma +mre! + +Elle fut, en effet, ravie pendant les premiers jours: elle voulut +nourrir notre cher petit Edmond; mais elle tait trop faible, trop +insoumise aux prescriptions de l'hygine, trop exaspre par la moindre +inquitude; elle dut bien vite confier l'enfant une nourrice dont +aussitt elle fut jalouse au point de se rendre plus souffrante encore. +Elle faisait de la vie un drame continuel; elle sophistiquait sur +l'instinct filial qui se portait avec ardeur vers le sein de la premire +femme venue. Et pourquoi Dieu, ce Dieu intelligent et bon auquel je +feignais de croire, disait-elle, n'avait-il pas donn l'homme ds le +berceau un instinct suprieur celui des animaux? En d'autres moments, +elle voulait que la prfrence de son enfant pour la nourrice ft un +symptme d'ingratitude future, l'annone de malheurs effroyables pour +elle. + +Elle gurit pourtant, elle se calma, elle prit confiance en moi en me +voyant renoncer toutes mes habitudes et tous mes projets pour lui +complaire. Elle eut deux ans de ce triomphe, et son exaltation parut se +dissiper avec les rsistances qu'elle avait prvues de ma part. Elle +voulait faire de moi un _artiste homme du monde_, disait-elle, et me +dpouiller de ma gravit de savant qui lui faisait peur. Elle voulait +voyager en princesse, s'arrter o bon lui semblerait, voir le monde, +changer et reprendre sans cesse. Je cdai. Et pourquoi n'aurais-je pas +cd? Je ne suis pas misanthrope, le commerce de mes semblables ne +pouvait me blesser ni me nuire. Je ne m'levais pas au-dessus d'eux dans +mon apprciation. Si j'avais approfondi certaines questions spciales +plus que certains d'entre eux, je pouvais recevoir d'eux tous, et mme +des plus frivoles en apparence, une foule de notions que j'avais +laisses incompltes, ne ft-ce que la connaissance du coeur humain, +dont j'avais peut-tre fait une abstraction trop facile rsoudre. Je +n'en veux donc point ma femme de m'avoir forc tendre le cercle de +mes relations et secouer la poussire du cabinet. Au contraire, je lui +en ai toujours su gr. Les savants sont des instruments tranchants dont +il est bon d'mousser un peu la lame. J'ignore si je ne serais pas +devenu sociable par got avec le temps; mais Alida hta mon exprience +de la vie et le dveloppement de ma bienveillance. + +Ce ne pouvait pourtant pas tre l mon unique soin et mon unique but, +pas plus que son avenir elle ne pouvait tre d'avoir ses ordres un +parfait _gentleman_ pour l'accompagner au bal, la chasse, aux eaux, au +thtre ou au sermon. Il me semblait porter en moi un homme plus +srieux, plus digne d'tre aim, plus capable de lui donner, ainsi qu' +son fils, une considration mieux fonde. Je ne prtendais pas la +renomme, mais j'avais aspir tre un serviteur utile, apportant son +contingent de recherches patientes et courageuses cet difice des +sciences, qui est pour lui l'autel de la vrit. Je comptais bien +qu'Alida arriverait comprendre mon devoir, et que, la premire ivresse +de domination assouvie, elle rendrait sa vritable vocation celui qui +avait prouv une tendresse sans bornes par une docilit sans rserve. + +Dans cet espoir, je me risquais de temps en temps lui faire +pressentir le nant de notre prtendue vie d'artistes. Nous aimions et +nous gotions les arts; mais, n'tant artistes crateurs ni l'un ni +l'autre, nous ne devions pas prtendre cette suite ternelle de +jugements et de comparaisons qui fait du rle de _dilettante_, quand il +est exclusif, une vie blase, hargneuse ou sceptique. Les crations de +l'art sont stimulantes; c'est l leur magnifique bienfait. En levant +l'me, elles lui communiquent une sainte mulation, et je ne crois pas +beaucoup aux vritables ravissements des admirateurs systmatiquement +improductifs. Je ne parlais pas encore de me soustraire au doux _far +niente_ o ma femme se dlectait, mais je tentais d'amener en elle-mme +une conclusion son usage. + +Elle tait assez bien doue, et, d'ailleurs, assez frotte de musique, +de peinture et de posie, depuis son enfance, pour avoir le dsir et le +besoin de consacrer ses loisirs quelque tude. Si elle tait idoltre +de mlodies, de couleurs ou d'images, n'tait-elle pas assez jeune, +assez libre, assez encourage par ma tendresse, pour vouloir sinon +crer, du moins pratiquer son tour? Qu'elle et un got dtermin, ne +ft-ce qu'un seul, une occupation favorite, et je la voyais sauve de +ses chimres. Je comprenais le but de son besoin de vivre dans une +atmosphre chauffe et comme parfume d'art et de littrature; elle y +devenait l'abeille qui fait son miel aprs avoir couru de fleur en +fleur: autrement, elle n'tait ni satisfaite ni mue rellement, sa vie +n'tant ni active ni repose. Elle voulait voir et toucher les aliments +nutritifs par pure convoitise d'enfant malade; mais, prive de force et +d'apptit, elle ne se nourrissait pas. + +Elle fit d'abord la sourde oreille, et me prsenta enfin un jour des +raisonnements assez spcieux, et qui paraissaient dsintresss. + +--Il ne s'agit pas de moi, disait-elle, ne vous en inquitez pas. Je +suis une nature engourdie, peu presse d'clore la vie comme vous +l'entendez. Je ressemble ces bancs de corail dont vous m'avez parl, +qui adhrent tranquillement leur rocher. Mon rocher, moi, mon abri, +mon port, c'est vous! Mais, hlas! voil que vous voulez changer toutes +les conditions de notre commune existence! Eh bien, soit; mais ne vous +pressez pas tant; vous avez encore beaucoup gagner dans la prtendue +oisivet o je vous retiens. Vous tes destin certainement crire sur +les sciences, ne ft-ce que pour rendre compte de vos dcouvertes au +jour le jour; vous aurez le fond, mais aurez-vous la forme, et +croyez-vous que la science ne serait pas plus rpandue, si une +dmonstration facile, une expression agrable et colore, la rendaient +plus accessible aux artistes? Je vois bien votre enttement: vous voulez +tre positif et ne travailler que pour vos pareils. Vous prtendez, je +m'en souviens, qu'un vritable savant doit aller au fait, crire en +latin, afin d'tre la porte de tous les rudits de l'Europe, et +laisser des esprits d'un ordre moins lev, des traducteurs, des +vulgarisateurs, le soin d'claircir et de rpandre ses majestueuses +nigmes. Cela est d'un paresseux et d'un goste, permettez-moi de vous +le dire. Vous qui prtendez qu'il y a du temps pour tout, et qu'il ne +s'agit que de savoir l'employer avec mthode, vous devriez vous +perfectionner comme orateur ou comme crivain, ne pas tant ddaigner les +succs de salon, tudier, dans la vie que nous menons, l'art de bien +dire et d'embellir la science par le sentiment de toutes les beauts. +Alors vous seriez le gnie complet, le dieu que je rve en vous malgr +vous-mme, et moi, pauvre femme, je pourrais ne pas vivre sept mille +mtres au-dessous de votre niveau, comprendre vos travaux, en jouir, et +en profiter par consquent. Voyons, devons-nous rester isols en nous +tenant la main? Votre amour veut-il faire une part pour vous et une pour +moi dans cette vie que nous devons traverser ensemble? + +--Ma chre bien-aime, lui disais-je, votre thse est excellente et +porte sa rponse avec elle. Je vous donne mille fois raison. Il me faut +un bon instrument pour clbrer la nature; mais voici l'instrument prt +et accord, il ne peut pas rester plus longtemps muet. Tout ce que vous +me dites de tendre et de charmant sur le plaisir que vous aurez +l'entendre me donne une impatience gnreuse de le faire parler; mais +les sujets ne s'improvisent pas dans la science: s'ils clatent parfois +comme la lumire dans les dcouvertes, c'est par des faits qu'il faut +bien posment et bien consciencieusement constater avant de s'y fier, ou +par des ides rsultats d'une logique mditative devant laquelle les +faits ne plient pas toujours spontanment. Tout cela demande, non pas +des heures et des jours, comme pour faire un roman, mais des mois, des +annes; encore n'est-on jamais sr de ne pas tre amen reconnatre +qu'on s'est tromp, et qu'on aurait perdu son temps et sa vie sans cette +compensation, presque infaillible dans les tudes naturelles, d'avoir +fait d'autres dcouvertes ct et parfois en travers de celle que l'on +poursuivait. Le temps suffit tout, me faites-vous dire. Peut-tre, +mais la condition de n'en plus perdre, et ce n'est pas dans notre vie +errante, entrecoupe de mille distractions imprvues, que je peux mettre +les heures profit. + +--Ah! nous y voil! s'cria ma femme avec imptuosit. Vous voulez me +quitter, voyager seul dans des pays impossibles! + +--Non, certes; je travaillerai prs de vous, je renoncerai de +certaines constatations qu'il faudrait aller chercher trop loin; mais +vous me ferez aussi quelques sacrifices: nous verrons moins d'oisifs, +nous nous fixerons quelque part pour un temps donn. Ce sera o vous +voudrez, et, si vous vous y dplaisez, nous essayerons un autre milieu; +mais, de temps en temps, vous me permettrez une phase de travail +sdentaire... + +--Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez +assez vcu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par +consquent! + +Rien ne put la faire revenir de cette prvention que l'tude tait sa +rivale, et que l'amour n'tait possible qu'avec l'oisivet. + +--Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de +s'occuper d'autre chose. Pendant que l'poux s'enivre des merveilles de +la science, l'pouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et, +puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de +suite. + +Mes rponses ne servirent qu' l'exasprer. J'essayai d'invoquer le +dvouement mon avenir dont elle avait parl d'abord. Elle jeta ce +lger masque dont elle avait essay de couvrir son ardente personnalit. + +--Je mentais, oui, je mentais! s'cria-t-elle. Votre avenir existe-t-il +donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant +ma vie tout entire, vous m'avez donn la vtre? Est-ce tenir parole que +de me condamner l'intolrable ennui de la solitude? + +L'ennui! c'tait l sa plaie et son effroi. C'est l ce que j'aurais +voulu gurir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un +vif loignement pour les sciences. Elle prtendit que je mprisais les +arts et les artistes, et que je voulais la relguer au plus bas tage +dans mon opinion. C'tait me faire injure et me relguer moi-mme au +rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se +divise pas en tudes rivales et en manifestations d'antagonisme, que +Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et +Michel-Ange et Molire, et tous les vrais gnies, avaient march aussi +droit les uns que les autres vers l'ternelle lumire o se complte +l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la +haine du travail comme un droit sacr de sa nature et de sa position. + +--On ne m'a pas appris travailler, dit-elle, et je ne me suis pas +marie en promettant de me remettre l'_a b c_ des choses. Ce que je +sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans +but. Je suis une femme: ma destine est d'aimer mon mari et d'lever des +enfants. Il est fort trange que ce soit mon mari qui me conseille de +songer quelque chose de mieux. + +--Alors, lui rpondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en +lui permettant de conserver sa propre estime; levez votre fils et ne +compromettez pas votre sant, l'avenir d'une maternit nouvelle, en +vivant sans rgle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir +connatre cet _a b c_ des choses que votre devoir sera d'enseigner vos +enfants. Si vous ne pouvez vous rsoudre la vie des femmes ordinaires +sans prir d'ennui, vous n'tes donc pas une femme ordinaire, et je vous +conseillais une tude quelconque pour vous rattacher votre intrieur, +que le caprice et l'imprvu de votre existence actuelle ne sont pas +faits pour rendre digne de vous et de moi. + +Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore: + +--Tenez, ma pauvre chre enfant, vous tes dvore par votre +imagination, et vous dvorez tout autour de vous. Si vous continuez +ainsi, vous arriverez absorber en vous toute la vie des autres sans +leur rien donner en change, pas une lumire, pas une douceur vraie, pas +une consolation durable. On vous a appris le mtier d'idole, et vous +auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes +rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fcondent rien et ne +sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le nant o vous laissez +flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous +laissez fltrir mme votre incomparable beaut, la souffrance que vous +imposez sans remords toutes mes aspirations d'homme honnte et +laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous..., commencer par +notre plus cher trsor, par notre enfant, que vous dvorez de caresses, +et dont vous touffez d'avance les instincts gnreux et forts en vous +soumettant ses plus nuisibles fantaisies. Vous tes une femme +charmante que le monde admire et entrane; mais, jusqu'ici, vous n'tes +ni une pouse dvoue, ni une mre intelligente. Prenez-y garde et +rflchissez! + +Au lieu de rflchir, elle voulut se tuer. Des heures et des jours se +passrent en misrables discussions o toute ma patience, toute ma +tendresse, toute ma raison et toute ma piti vinrent se briser devant +une invincible vanit blesse et jamais saignante. + +Oui, voil le vice de cette organisation si sduisante. L'orgueil est +immense et jette comme une paralysie de stupidit sur le raisonnement. +Il est aussi impossible ma femme de suivre une dduction lmentaire, +mme dans la logique de ses propres sentiments, qu'il le serait un +oiseau de soulever une montagne. Et cela, j'en avais devin, j'en ai +constat la cause: c'est cette sorte d'athisme qui la dessche. Elle +vit aujourd'hui dans les glises, elle essaye de croire aux miracles, +elle ne croit rellement rien. Pour croire, il faut rflchir, elle ne +pense mme pas. Elle invente et divague, elle s'admire et se dteste, +elle construit dans son cerveau des difices bizarres qu'elle se hte de +dtruire: elle parle sans cesse du beau, elle n'en a pas la moindre +notion, elle ne le sent pas, elle ne sait pas seulement qu'il existe. +Elle babille admirablement sur l'amour, elle ne l'a jamais connu et ne +le connatra jamais. Elle ne se dvouera personne, et elle pourra +cependant se donner la mort pour faire croire qu'elle aime; car il lui +faut ce jeu, ce drame, cette tragi-comdie de la passion qui l'meut sur +la scne et qu'elle voudrait raliser dans son boudoir. Despote blas, +elle s'ennuie de la soumission, et la rsistance l'exaspre. Froide de +coeur et ardente d'imagination, elle ne trouve jamais d'expression assez +forte pour peindre ses dlires et ses extases d'amour, et, quand elle +accorde un baiser, c'est en dtournant sa tte puise, et en pensant +dj autre chose. + +Tu la connais maintenant. Ne la prends pas en ddain, mais plains-la. +C'tait une fleur du ciel qu'une dtestable ducation a fait avorter en +serre chaude. On a dvelopp la vanit et fait natre la sensibilit +maladive. On ne lui a pas montr une seule fois le soleil. On ne lui a +pas appris admirer quelque chose travers la cloche de verre de sa +plate-bande. Elle s'est persuad qu'elle tait l'objet admirable par +excellence, et qu'une femme ne devait contempler l'univers que dans son +propre miroir. Ne cherchant jamais son idal hors d'elle, ne voyant +au-dessus d'elle-mme ni Dieu, ni les ides, ni les arts, ni les hommes, +ni les choses, elle s'est dit qu'elle tait belle, et que sa destine +tait d'tre servie genoux, que tout lui devait tout, et qu' rien +elle ne devait rien. Elle n'est jamais sortie de l, bien qu'elle ait +des paroles qui pourraient nerver la volont la mieux trempe. Elle a +vcu replie sur elle-mme, ne croyant qu' sa beaut, ddaignant son +me, la niant l'occasion, doutant de son propre coeur, l'interrogeant +et le dchirant avec ses ongles pour le ranimer et le sentir battre, +faisant passer le monde devant elle pour qu'il s'effort de la +distraire, mais ne s'amusant de rien, et murant sa coquille plutt que +de respirer l'air que respirent les autres. + +Avec cela, elle est bonne, en ce sens qu'elle est dsintresse, +librale, et qu'elle plaint les malheureux en leur jetant sa bourse par +l fentre. Elle est loyale d'intentions et croit ne jamais mentir, +parce qu' force de se mentir elle-mme elle a perdu la notion du +vrai. Elle est chaste et digne dans sa conduite, du moins elle l'a t +longtemps; douce dans le fait, trop molle et trop fire pour la +vengeance prmdite, elle ne tue qu'avec ses paroles, sauf les +oublier ou les retirer le lendemain. + +Il m'a fallu bien des jours passs me dbattre contre son prestige +pour la connatre ainsi. Elle t longtemps un problme que je ne +pouvais rsoudre, parce que je ne pouvais me rsigner voir le ct +infirme et incurable de son me. Je crois avoir tout tent pour la +gurir ou la modifier: j'ai chou, et j'ai demand Dieu la force +d'accepter sans colre et sans blasphme la plus affreuse, la plus amre +de toutes les dceptions. + +Une seconde grossesse m'avait rendu de nouveau son esclave. Sa +dlivrance fut la mienne, car il se passa alors dans notre intrieur des +choses vritablement douloureuses et intolrables pour moi. Notre second +fils tait chtif et sans beaut. Elle m'en fit un reproche; elle +prtendit que celui-ci tait n de mon mpris et de mon aversion pour +elle, qu'il lui ressemblait en laid, qu'il tait sa caricature, et que +c'est ainsi que je l'avais vue en la rendant mre pour la seconde fois. + +Les excentricits d'Alida ne sont pas de celles qu'on peut reprendre +avec gaiet et traiter d'enfantillages. Toute contradiction de ce genre +l'offense au dernier point. Je lui rpondis que, si l'enfant avait +souffert dans son sein, c'est parce qu'elle avait dout de moi et de +tout: il tait le fruit de son scepticisme; mais il y avait encore du +remde. La beaut d'un homme, c'est la sant, et il fallait fortifier le +pauvre petit tre par des soins assidus et intelligents. Il fallait +suivre aussi d'un oeil attentif le dveloppement de son me, et ne +jamais la froisser par la pense qu'il pt tre moins aim et moins +agrable voir que son frre. + +Hlas! je prononais l'arrt de cet enfant en essayant de le sauver. +Alida a l'esprit trs-faible; elle se crut coupable envers son fils +avant de l'tre, elle le devint par la peur de ne pouvoir chapper la +fatalit. Ainsi tous mes efforts aggravaient son mal, et, de toutes mes +paroles, elle tirait un sens funeste. Elle s'acharnait constater +qu'elle n'aimait pas le pauvre Paul, que je le lui avais prdit, qu'elle +ne pouvait conjurer cette destine, qu'elle frissonnait en voulant +caresser cette horrible crature, sa maldiction, son chtiment et le +mien. Que sais-je! Je la crus folle, je la promenai encore et j'loignai +l'enfant; mais elle se fit des reproches, l'instinct maternel parla plus +haut que les prventions, ou bien l'orgueil de la femme se rvolta. Elle +voulut en finir avec l'esprance, ce fut son mot. Cela signifiait que, +n'tant plus aime de moi, elle renonait me retenir ses cts. Elle +me demanda de lui faire arranger Valvdre, qu'elle avait vu un jour en +passant, et qu'elle avait dclar triste et vulgaire. Elle voulait vivre +maintenant l avec mes soeurs, qui s'y taient fixes. Je l'y conduisis, +je fis du petit manoir une riche rsidence, et je m'y tablis avec elle. + +Mon ami, tu le comprends maintenant, il n'y avait plus d'enthousiasme, +plus d'espoir, plus d'illusions, plus de flamme dans mon affection pour +elle; mais l'amiti fidle, un dvouement toujours entier, un grand +respect de ma parole et de ma dignit, une compassion paternelle pour +cette faible et violente nature, un amour immense pour mes enfants avec +une tendresse plus raffine peut-tre pour celui que ma femme n'aimait +pas, c'en tait bien assez pour me retenir Valvdre. J'y passai une +anne qui ne fut pas perdue pour ma jeune soeur et pour mes fils. Je +donnai Paule une direction d'ides et de gots qu'elle a +religieusement suivie. J'enseignai ma soeur ane la science des +mres, que ma femme n'avait pas et ne voulait pas acqurir. Je +travaillais aussi pour mon compte, et, triste comme un homme qui a perdu +la moiti de son me, je m'attachais sauver le reste, ne pas +souffrir en goste, servir l'humanit dans la mesure de mes forces en +me dvouant au progrs des connaissances humaines, et ma famille, en +l'abritant sous la tendresse profonde et sous l'apparente srnit du +pre de famille. + +Tout alla bien autour de moi, except ma femme, que l'ennui consumait, +et qui, se refusant mon affection toujours loyale, se plaisait se +proclamer veuve et dshrite de tout bonheur. Un jour, je m'aperus +qu'elle me hassait, et je me renfermai dans le rle d'ami sans rancune +et sans susceptibilit, le seul rle qui pt ds lors me convenir. Un +autre jour, je dcouvris qu'elle aimait ou croyait aimer un homme +indigne d'elle. Je l'clairai sans lui laisser souponner que j'eusse +constat son dplorable engouement. Elle fut effraye, humilie; elle +rompit brusquement avec sa chimre, mais elle ne me sut aucun gr de ma +dlicatesse. Loin de l, elle fut offense de mon apparente confiance en +elle. Elle et t console de son mcompte en me voyant jaloux. +Indigne de ne pouvoir plus me faire souffrir ou de ne pas russir me +le faire avouer, elle chercha d'autres distractions d'esprit. Elle +s'prit tour tour de plusieurs hommes qui elle ne s'abandonna pas +plus qu'au premier, mais dont les soins, mme distance, chatouillaient +sa vanit. Elle entretint beaucoup de correspondances avec des +adorateurs plus ou moins avouables; elle se plut enflammer leur +imagination et la sienne propre en de feintes amitis, o elle porta une +immense coquetterie. Je sus tout. On peut me trahir, mais il est plus +difficile de me tromper. Je constatai qu'elle respectait nos liens sa +manire, et que mon intervention dans cette manire d'entendre le devoir +et le sentiment ne servirait qu' lui faire prendre quelque parti +fcheux et contracter des liens plus compromettants qu'elle ne le +souhaitait elle-mme. J'tudiai et je pratiquai systmatiquement la +prudence. Je fis le sourd et l'aveugle. Elle me traita de _savant_ dans +toute l'acception du mot, elle me mprisa presque..., et je me laissai +mpriser! N'avais-je pas jur mon premier enfant, ds le sein de sa +mre, que cette mre ne souffrirait jamais par ma faute? + +Tu sais, mon cher Henri, comme j'ai vcu depuis six ans que nous sommes +intimement lis. Je n'avais qu'un refuge, l'tude, et, devinant le vide +de mon intrieur, tu t'es tonn quelquefois de me voir sacrifier la +pense des longs voyages la crainte de paratre abandonner ma femme. +Tu comprends aujourd'hui que ce qui m'a retenu ou ramen prs d'elle +aprs de mdiocres absences, c'est le besoin de m'assurer d'abord que ma +soeur gouvernait mes enfants selon mon coeur et selon mon esprit, +ensuite la volont d'ter tout prtexte quelque scandale dans ma +maison. Je ne pouvais plus esprer ni dsirer l'amour, l'amiti mme +m'tait refuse; mais je voulais que cette terrible imagination de femme +connt ou pressentt un frein, tant que mes enfants et ma jeune soeur +vivraient auprs d'elle. Je n'ai jamais entrav sa libert au dehors, et +je dois dire qu'elle n'en a point abus ostensiblement. Elle m'a ha +pour cette froide pression exerce sur elle, et que son orgueil ne +pouvait attribuer la jalousie; mais elle a fini par m'estimer un +peu... dans ses heures de lucidit! + +A prsent, mes enfants sont ici, ma jeune soeur t'appartient, ma soeur +ane est heureuse et vit prs de vous, ma femme est libre! + +Valvdre s'arrta. J'ignore ce qu'Obernay lui rpondit. Arrach un +instant l'attention violente avec laquelle j'avais cout, je +m'aperus de la prsence d'Alida. Elle tait derrire moi, tenant ma +lettre ouverte, que son mari avait lue. Elle venait m'annoncer +l'vnement et m'engager fuir; mais, enchane par ce que nous venions +d'entendre, elle ne songeait plus qu' couter son arrt. + +Je voulus l'emmener. Elle me fit signe qu'elle resterait jusqu'au bout. +J'tais si accabl de tout ce qui venait d'tre dit, que je ne me sentis +pas la force de prendre sa main et de la rassurer par une muette +caresse. Nous restmes donc couter, mornes comme deux coupables qui +attendent leur condamnation. + +Quand les paroles qui se disaient de l'autre ct du mur et qui +chapprent un instant ma proccupation reprirent un sens pour moi, +j'entendis Obernay plaider jusqu' un certain point la cause de madame +de Valvdre. + +--Elle ne me parat, disait-il, que trs plaindre. Elle ne vous a +jamais compris et ne se comprend pas davantage elle-mme. C'est bien +assez pour que vous ne puissiez plus vous donner du bonheur l'un +l'autre; mais, puisqu'au milieu des garements de son cerveau elle est +reste chaste, je trouverais trop svre de restreindre ou de +contraindre ses relations avec ses enfants. Mon pre, j'en suis certain, +aurait une extrme rpugnance jouer ce rle vis--vis d'elle, et je ne +rpondrais mme pas qu'il y consentt, quel que soit son dvouement pour +vous. + +--Il me suffira de m'expliquer, rpondit Valvdre, pour que tu +comprennes mes craintes. La personne dont nous parlons est en ce moment +violemment prise d'un jeune homme qui n'a pas plus de caractre et de +raison qu'elle. En proie mille agitations et mille projets qui se +contredisent, il lui crivait... _dernirement_..., dans une lettre que +j'ai trouve sous mes pieds et qui n'tait mme pas cachete, tant on se +raille de ma confiance: Si tu le veux, nous enlverons tes fils, je +travaillerai pour eux, je me ferai leur prcepteur..., tout ce que tu +voudras, pourvu que tu sois moi et que rien ne nous spare, etc. Je +sais que ce sont l des paroles, _des mots, des mots!_ Je suis bien +tranquille sur le dsir sincre que cet amant enthousiaste, enfant +lui-mme, peut avoir de se charger des enfants d'un autre; mais leur +mre peut, dans un jour de folie, prendre l'offre au srieux, ne ft-ce +que pour prouver son dvouement! Cela se rduirait probablement une +partie de campagne. Las des marmots, on les ramnerait le soir mme; +mais crois-tu que ces pauvres innocents doivent tre exposs entendre, +ne ft-ce qu'un jour, ces tranges dithyrambes? + +--Alors, rpondit Obernay, nous ferons bonne garde; mais le mieux serait +que vous ne partissiez pas encore. + +--Je ne partirai pas sans avoir rgl toutes choses pour le prsent et +l'avenir. + +--L'avenir, ne vous en tourmentez pas trop! Le caprice qui menace sera +bientt pass. + +--Cela n'est pas sr, reprit Valvdre. Jusqu'ici, elle n'avait encourag +que des hommages peu inquitants, des gens du monde trop bien levs +pour s'exposer des esclandres. Aujourd'hui, elle a rencontr un homme +intelligent et honnte, mais trs-exalt, sans exprience, et, je le +crains, sans principes suffisants pour faire triompher les bons +instincts, son pareil, son idal en un mot. Si elle cache soigneusement +cette intrigue, je feindrai d'y tre indiffrent; mais, si elle prend +les partis extrmes auxquels cet imprudent la convie, il faudra qu'il +s'attende une rpression de ma part, ou qu'elle cesse de porter mon +nom. Je ne veux pas qu'elle m'avilisse; mais, tant qu'elle sera ma +femme, je ne souffrirai pas non plus qu'elle soit avilie par un autre +homme. Voil ma conclusion. + + + + +VIII + + +Quand Valvdre et Obernay se furent loigns et que je ne les entendis +plus, je me retournai vers Alida, qui s'tait toujours tenue derrire +moi; je la vis genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras +roides, vanouie, presque morte, comme le jour o je l'avais trouve +dans l'glise. Les dernires paroles de Valvdre, que dix fois j'avais +t sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon nergie. Je portai +Alida dans le casino, et, en dpit des rvlations qui m'avaient bris +un instant, je la secourus et la consolai avec tendresse. + +--Eh bien, le gant est jet, lui dis-je quand elle fut en tat de +m'entendre, c'est nous de le ramasser! Ce grand philosophe nous a +trac notre devoir, il me sera doux de le remplir. crivons-lui tout de +suite nos intentions. + +--Quelles intentions? quoi? rpondit-elle d'un air gar. + +--N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvdre? Il t'a mise +au dfi d'tre sincre, et moi, il m'a refus la force d'tre dvou: +montrons-lui que nous nous aimons plus srieusement qu'il ne pense. +Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te +rendre heureuse et de te garder fidle. Voila toute la vengeance que je +veux tirer de son ddain! + +--Et mes enfants! s'cria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura? + +--Vous vous les partagerez. + +--Ah! oui, il me donnera Paolino! + +--Non, puisque c'est celui qu'il prfre. + +--Cela n'est pas! Valvdre les aime galement, jamais il ne donnera ses +enfants! + +--Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la +loi puisse atteindre? + +--Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un procs, un +scandale, au lieu d'tre une formalit que le consentement mutuel +rendrait trs-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante +n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais +informe. Mes principes me dfendent d'accepter le divorce, et je n'ai +jamais cru que Valvdre en viendrait l! + +--Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatient de +cette exaltation maternelle qui ne se rveillait devant moi que pour me +blesser. Sois donc sincre vis--vis de toi-mme, tu n'en aimes qu'un, +l'an, et c'est justement celui qui, sous toutes les lgislations, +appartient au pre, moins qu'il n'y ait danger moral le lui confier, +et ce n'est point ici l cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu, +puisqu'en restant la femme de Valvdre, tu n'en as pas moins perdu ses +yeux le droit de les lever... et mme de les promener? Le divorce ne +changera donc rien ta situation, car aucune loi humaine ne t'tera le +droit de les voir. + +--C'est vrai, dit Alida en se levant, ple, les cheveux pars, les yeux +brillants et secs. Eh bien, alors que faisons-nous? + +--Tu cris ton mari que tu demandes le divorce, et nous partons; nous +attendons le temps lgal aprs la dissolution du mariage, et tu consens + tre ma femme. + +--Ta femme? Mais non, c'est un crime! Je suis marie et je suis +catholique! + +--Tu as cess de l'tre le jour o tu as fait un mariage protestant. +D'ailleurs, tu ne crois pas en Dieu, ma belle, et ce point-l doit lever +bien des scrupules d'orthodoxie. + +--Ah! vous me raillez! s'cria-t-elle, vous ne parlez pas srieusement! + +--Je raille ta dvotion, c'est vrai; mais, pour le reste, je parle si +srieusement, qu' l'instant mme je t'engage ma parole d'honnte +homme... + +--Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est +pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'pouser, voil +tout. + +--Injuste coeur! Est ce donc la premire fois que je t'offre ma vie? + +--Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait + une condition. + +--Dis! dis vite! + +--Je ne veux rien accepter de M. de Valvdre. Il est gnreux, il va +m'offrir la moiti de son revenu; je ne veux mme pas de la pension +alimentaire laquelle j'ai droit. Il me rpudie, il me ddaigne, je ne +veux rien de lui! rien, rien! + +--C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'criai-je. +Ah! ma chre Alida! combien je te bnis de m'avoir devin! + +Il y avait plus d'esprit que de sincrit dans ces derniers mots. +J'avais bien vu qu'Alida avait dout de mon dsintressement: c'tait +horrible qu' chaque instant elle doutt ainsi de tout; mais, en ce +moment-l, comme il y avait aussi en moi plus de fiert blesse par le +mari que d'lan vritable vers la femme, j'tais rsolu ne m'offenser +de rien, la convaincre, l'obtenir tout prix. + +--Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais tourdie de ma +rsolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon +coeur dj dpens en partie, mon nom fltri probablement par le +divorce, mes regrets du pass, mes continuelles aspirations vers mes +enfants, et la misre par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le +demandes?... Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-mme?... + +--Alida, lui dis-je en me mettant ses pieds, je suis pauvre, et mes +parents seront peut-tre effrays de ma rsolution; mais je les connais, +je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te +rponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que +tendres; ils sont intelligents, instruits, honors. Je t'offre donc un +nom moins aristocratique et moins clbre que celui de Valvdre, mais +aussi pur que les plus purs... Le peu que ces chers parents possdent, +ils le partageront ds prsent avec nous, et, quant l'avenir, je +mourrai la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis +pas dou comme pote, je me ferai administrateur, financier, industriel, +fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voil tout ce que je +peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont +jusqu'ici tu t'es le moins proccupe. + +--Oui, certes, s'cria-t-elle; l'obscurit, la retraite, la pauvret, la +misre mme, tout plutt que la piti de Valvdre!... L'homme que j'ai +vu si longtemps mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour +le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre +enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi? +M'aimeras-tu ce point de m'accepter avec l'horrible caractre et +l'absurde conduite que l'on m'attribue? + +--Cette conduite..., quelle qu'elle soit, je veux l'ignorer, n'en +parlons jamais! Quant ce caractre terrible..., je le connais, et je +ne crois pas tre en reste avec toi, puisque je suis _ton pareil_, comme +dit M. de Valvdre. Eh bien, nous sommes deux tres emports, +passionns, impossibles pour les autres, mais ncessaires l'un l'autre +comme l'clair la foudre. Nous nous dvorerons sur le mme brasier, +c'est notre vie! Spars, nous ne serions ni plus tranquilles ni plus +sages. Va! nous sommes de la race des potes, c'est--dire ns pour +souffrir et pour nous consumer dans la soif d'un idal qui n'est pas de +ce monde. Nous ne le saisirons donc pas toute heure, mais nous ne +cesserons pas d'y aspirer; nous le rverons sans cesse et nous +l'treindrons quelquefois. Que veux-tu de mieux ailleurs, me +tourmente? Prfres-tu le nant de la dsillusion ou les faciles amours +de la vie mondaine, la retraite Valvdre ou l'quivoque existence de +la femme sans mari et sans amant? Sache que je me soucie fort peu des +jugements de M. de Valvdre sur ton compte. C'est peut-tre un grand +homme que tu n'as pas compris; mais il ne t'a pas mieux comprise, lui +qui n'a rien su faire de ton individualit, et qui a prononc l'arrt de +son impuissance morale le jour o il a cess de t'aimer. Que n'tais-je +en face de lui et seul avec lui tout l'heure! sais-tu ce que je lui +aurais dit? Vous ne savez rien de la femme, vous qui voulez lui tracer +un rle conforme vos systmes, vos gots et vos habitudes. Vous ne +vous faites aucune ide de la mission d'une crature exquise, et, en +cela, vous tes un pitoyable naturaliste. Vous tes leibnitzien, je le +vois de reste, et vous prtendez que la vertu consiste concourir au +perfectionnement des choses humaines par la connaissance des choses +divines. Soit! vous prenez Dieu pour type absolu, et, de mme qu'il +produit et rgle l'ternelle activit, vous voulez que l'homme cre ou +ordonne sans cesse la prosprit de son milieu par un travail sans +relche. Vous vous merveillez devant l'abeille qui fait le miel, devant +la fleur qui travaille pour l'abeille; mais vous oubliez le rle des +lments, qui, sans rien faire de logique en apparence, donnent toutes +choses la vie et l'change de la vie. Soyez un peu moins pdant et un +peu plus ingnieux! Comparez, la logique le veut, les mes passionnes +la mer qui se soulve et au vent qui se dchane pour balayer +l'atmosphre et maintenir l'quilibre de la plante. Comparez la femme +charmante, qui ne sait que rver et parler d'amour, la brise qui +promne, insouciante, d'un horizon l'autre, les parfums et les +effluves de la vie. Oui, cette femme, selon vous si frivole, est, selon +moi, plus active et plus bienfaisante que vous. Elle porte en elle la +grce et la lumire; sa seule prsence est un charme, son regard est le +soleil de la posie, son sourire est l'inspiration ou la rcompense du +pote. Elle se contente d'tre, et l'on vit, l'on aime autour d'elle! +Tant pis pour vous si vous n'avez pas senti ce rayon pntrer en vous et +donner votre tre une puissance et des joies nouvelles! + +Je parlais sous l'inspiration du dpit. Je croyais parler Valvdre, et +je me consolais de ma blessure en bravant la raison et la vrit. Alida +fut saisie par ce qu'elle prenait pour de l'loquence vritable. Elle se +jeta dans mes bras; sensible la louange, avide de rhabilitation, elle +versa des larmes qui la soulagrent. + +--Ah! tu l'emportes, s'cria-t-elle, et, de ce moment, je suis toi. +Jusqu' ce moment,--oh! pardonne-moi, plains-moi, tu vois bien que je +suis sincre!--j'ai conserv pour Valvdre une affection dpite, mle +de haine et de regret; mais, partir d'aujourd'hui, oui, je le jure +Dieu et toi, c'est toi seul que j'aime et qui je veux appartenir +jamais. C'est toi le coeur gnreux, l'poux sublime, l'homme de gnie! +Qu'est-ce que Valvdre auprs de toi? Ah! je l'avais toujours dit, +toujours cru, que les potes seuls savent aimer, et que seuls ils ont le +sens des grandes choses! Mon mari me repousse et m'abandonne pour une +faute lgre aprs dix ans de fidlit relle, et, toi qui me connais +peine, toi qui je n'ai donn aucun bonheur, aucune garantie, tu me +devines, tu me relves et tu me sauves. Tiens, partons! va m'attendre +la frontire; moi, je cours embrasser mes enfants et signifier M. de +Valvdre que j'accepte ses conditions. + +Transports de joie et d'orgueil, allgs pour le moment de toute +souffrance et de toute apprhension, nous nous sparmes aprs nous tre +entendus sur les moyens de hter notre fuite. + +Alida alla rejoindre M. de Valvdre chez les Obernay, o, en prsence +d'Henri, elle devait lui parler, pendant que je quitterais le casino +pour n'y jamais rentrer. Moi aussi, je voulais parler Henri, mais non +dans une auberge, car je ne devais pas laisser savoir sa famille que +je fusse rest ou revenu Genve, et, le jour de la noce, j'avais t +vu de trop de personnes de l'intimit des Obernay pour ne pas risquer +d'tre rencontr par quelqu'une d'entre elles. Je fis venir une voiture +o je m'enfermai, et j'allai demander asile Moserwald, qui me cacha +dans son propre appartement. De l, j'crivis un mot Henri, qui vint +me trouver presque aussitt. + +Ma soudaine prsence Genve et le ton mystrieux de mon billet taient +des indices assez frappants pour qu'il n'hsitt plus reconnatre en +moi le rival dont Valvdre, par dlicatesse, lui avait cach le nom. +Aussi l'explication des faits fut-elle comme sous-entendue. Il contint +du mieux qu'il put son chagrin et son blme, et, me parlant avec une +brusquerie froide: + +--Tu sais sans doute, me dit-il, ce qui vient de se passer entre M. de +Valvdre et sa femme? + +--Je crois le savoir, rpondis-je; mais il est trs-important pour moi +d'en connatre les dtails, et je te prie de me les dire. + +--Il n'y a pas de dtails, reprit-il; madame de Valvdre a quitt notre +maison, il y a une demi-heure, en nous disant qu'une de ses amies +mourante, je ne sais quelle Polonaise en voyage, la faisait demander +Vevay, et qu'elle reviendrait le plus tt possible. Son mari n'tait +plus l. Elle a paru dsirer le voir; mais, au moment o j'allais le +chercher, elle m'a arrt en me disant qu'elle aimait mieux crire. Elle +a crit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai +portes Valvdre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle +tait dj partie seule et pied, laissant probablement ses +instructions la Bianca, qui a t impntrable; mais Valvdre n'entend +pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec +elle. Il la cherche. J'allais l'accompagner quand j'ai reu ton billet. +J'ai compris, j'ai pens, je pense encore que madame de Valvdre est +ici... + +--Sur l'honneur, rpondis-je Obernay en l'interrompant, elle n'y est +pas! + +--Oh! sois tranquille, je ne chercherai pas la dcouvrir, maintenant +que je te vois en possession du principal rle dans celte triste +affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre fcheuse +entre M. de Valvdre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme +de sa trempe, on peut tre surpris par un accs de colre. Tu as donc +bien fait de ne pas te montrer. J'ai cach ta lettre Valvdre, et il +ne s'avisera gure de te dcouvrir ici. + +--Ah! m'criai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache? + +--Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignit, reprit Henri avec +autorit, tu serais conduit par un mauvais sentiment commettre une +mauvaise action! + +--Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par +un clat. C'est pour te parler de ces choses que j'ai voulu te voir; +mais je dois te prier, quelle que soit ton opinion, de me mnager. Je ne +suis pas aussi matre de moi-mme que s'il s'agissait de faire une +analyse botanique! + +--Ni moi non plus, reprit Obernay; mais je tcherai pourtant de ne pas +perdre la tte. Pourquoi m'as-tu appel? Parle, je t'coute. + +--Oui, je vais parler; mais je veux savoir ce que contenait le billet +que madame de Valvdre t'a fait porter son mari. Il a d te le +montrer. + +--Oui. Il contenait ceci en propres termes: J'accepte l'_ultimatum_. Je +pars! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos dsirs, +je compte me remarier. + +--C'est bien, c'est trs-bien! m'criai-je soulag d'une vive anxit: +j'avais craint un instant qu'Alida n'et dj chang d'intention et +trahi les serments de l'enthousiasme.--A prsent, repris-je, tu le vois, +tout est consomm! Je vais enlever cette femme, et, aussitt qu'elle +sera libre devant la loi, elle sera ma femme. Tu vois que la question +est nettement tranche. + +--La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que +le divorce n'est pas prononc, M. de Valvdre ne veut pas qu'elle soit +compromise. Il faut qu'elle retourne Valvdre, ou que tu t'loignes. +C'est un peu de patience avoir, puisque la ralisation de votre +fantaisie ne peut souffrir d'empchement. Craignez-vous dj de vous +raviser l'un ou l'autre, si vous ne brlez pas vos vaisseaux par un coup +de tte? + +--Point d'pigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvdre est fort +raisonnable coup sr; mais il m'est impossible de le suivre. Il a +lui-mme cr l'empchement en me gratifiant de ses ddains, de ses +railleries et de ses menaces. + +--O cela? quand cela donc? + +--Sous la tonnelle de ton jardin, il y a une heure. + +--Ah! tu tais l? tu coutais? + +--M. de Valvdre n'avait aucun doute cet gard. + +--Au fait... oui, je me rappelle! Il tenait parler l. J'aurais d +deviner pourquoi. Eh bien, aprs? Il a parl de son rival, non pas comme +d'un homme raisonnable, ce qui et t bien impossible, mais comme d'un +honnte homme, et, ma foi... + +--C'est plus que je ne mrite selon toi? + +--Selon moi? Peut-tre! nous verrons! Si tu te conduis en cervel, je +dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est +que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre +folie en bravant Valvdre, lui donner raison par consquent? + +--Je veux le braver, m'criai-je. J'ai jur le mariage sa femme et +ma propre conscience; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-l, je +serai son unique protecteur, parce que M. de Valvdre a prdit que je +serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me +tuer si je ne faisais pas sa volont, et que je l'attends de pied forme +pour savoir qui des deux tuera l'autre, parce qu'enfin il ne me plat +pas qu'il pense m'avoir intimid, et que je sois homme subir les +conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau +rle. + +--Tu parles comme un fou! dit Obernay en levant les paules. Si Valvdre +voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le +scandale. + +--Valvdre ne craint peut-tre pas tant le blme que le ridicule! + +--Et toi donc? + +--C'est mon droit encore plus que le sien. Il a provoqu mon +ressentiment, il devait en prvoir les consquences. + +--Alors, c'est dcid, tu enlves? + +--Oui, et avec tout le mystre possible, parce que je ne veux pas +qu'Alida soit tmoin d'une tragdie dont elle ne souponne pas +l'imminence; et ce mystre, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas +envie d'tre le tmoin de Valvdre contre moi, ton meilleur ami. + +--Mon meilleur ami? Non! tu ne le serais plus; tu peux donner ta +dmission, si tu persistes! + +--Au prix de l'amiti, comme au prix de la vie, je persisterai; mais +aussitt que j'aurai mis Alida en sret, je reviendrai ici, et je me +prsenterai M. de Valvdre pour lui rpter tout ce que tu viens +d'entendre et tout ce que je te charge de lui dire aussitt que je serai +parti, c'est--dire dans une heure. + +Obernay vit que ma volont tait exaspre, et que ses remontrances ne +servaient qu' m'irriter davantage. Il prit tout coup son parti. + +--C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvdre dispos + soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu' demain, il ignorera +que je t'ai vu. Pars le plus tt possible, je vais tcher de l'aider +ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas beaucoup de +bonheur; car, si tu en pouvais goter au milieu d'un pareil triomphe, je +te mpriserais. Je compte encore sur tes rflexions et tes remords pour +te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre +Francis! Je te laisse au bord de l'abme. Dieu seul peut t'empcher d'y +rouler. + +Il sortit. Sa voix tait touffe par des larmes qui me brisrent le +coeur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter son cou. Il me +repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma rponse +affirmative, il reprit froidement: + +--Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai ton +service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'offrir les moyens de te +perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir ce +Moserwald..., qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense? + +Je ne pouvais plus parler. Le sang m'touffait d'une toux convulsive. Je +lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir +voulu me serrer la main. + +Quelques instants aprs, j'tais en confrence avec mon hte. + +--Nephtali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les +demande. + +--Ah! enfin, s'cria-t-il avec une joie sincre, vous tes donc mon +vritable ami! + +--Oui; mais coutez. Mes parents possdent en tout le double de cette +somme, place sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils +unique. Tant que mes parents vivront, je ne veux pas aliner ce capital, +dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous +faire une reconnaissance de la somme et des intrts. + +Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forai d'accepter, le +menaant, s'il la refusait, de m'adresser Obernay, qui m'avait ouvert +sa bourse. + +--Ne suis-je donc pas assez votre oblig, lui dis-je, vous qui, pour +croire ma solvabilit, acceptez la seule preuve que je puisse vous en +donner ici, ma parole? + +Au bout d'un quart d'heure, j'tais avec lui dans sa voiture ferme. +Nous sortions de Genve, et il me conduisait une de ses maisons de +campagne, d'o je sortis en chaise de poste pour gagner la frontire +franaise. + +J'tais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soire et +qui me semblait avoir quitt la maison Obernay trop prcipitamment pour +ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle; mais, en arrivant au lieu +du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devanc. Elle s'lana de sa +voiture dans la mienne, et nous continumes notre route avec rapidit. +Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-l, et il n'tait pas +facile de nous atteindre. Cela n'eut pourtant pas t impossible +Valvdre. On verra bientt ce qui nous prserva de sa poursuite. + +Paris tait encore, cette poque, l'endroit du inonde civilis o il +tait le plus facile de se tenir cach. C'est l que j'installai ma +compagne dans un appartement mystrieux et confortable, en attendant les +vnements. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adresses +par Moserwald poste restante. La premire tait de lui. + +Mon enfant, j'ai fait ce qui tait convenu entre nous. J'ai crit M. +Henri Obernay pour lui dire que je savais o vous tiez, que je vous +avais donn ma parole de ne le confier personne, mais que j'tais en +mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait +propos de confier mes soins. Ds le jour mme, il a envoy chez moi le +paquet ci-inclus, que je vous transmets fidlement. + +Vous avez pass le Rubicon comme feu Csar. Je ne reviendrai pas sur la +dose de satisfaction, de douleur et d'inquitude que cela me met sur +l'estomac... L'estomac, c'est bien vulgaire, et _on_ en rira sans piti; +mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la posie est pass +pour moi avec celui de l'esprance. Je m'tais pourtant senti des +dispositions pendant quelques jours... Le dieu m'abandonne, et je ne +vais plus songer qu' ma sant. L'vnement auquel je m'attendais et +auquel je ne voulais pas croire, votre dpart prcipit avec _elle_, m'a +boulevers, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile; mais +cela passera, et la edition de don Quichotte que vous me faites me +donnera du courage. J'entends d'ici qu'_on_ rit encore; _on_ me compare +peut-tre Sancho! N'importe, je suis _vous_ (au singulier ou au +pluriel), votre service, votre discrtion, la vie et la mort. + +NEPHTALI. + +La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisime. Les voici +toutes les deux, celle d'Henri d'abord: + +J'espre qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux +sur ta vritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu +saches comment j'ai agi ton gard. + +Tu es bien simple si tu m'as cru dispos transmettre M. de V... tes +offres provocatrices. Je me suis content de lui dire, pour sauvegarder +ton honneur, qu'une tierce personne tait charge de te faire tenir tout +genre de communications, et que, le jour o il jugerait propos d'avoir +une explication avec toi, j'tais charg personnellement de t'en +prvenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel +rendez-vous. + +Ceci tabli, je me suis permis de supposer que tu allais Bruxelles +pour t'entretenir avec tes parens sur tes projets ultrieurs. Quant +_madame_, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un norme mensonge. J'ai +prtendu savoir qu'elle s'en allait Valvdre et, de l, en Italie, +pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour o son mari formerait le +premier la demande du divorce, que, jusque-l, la tierce personne +pouvait galement lui faire connatre toute rsolution prise son +gard. + +Il rsulte de mon action que M. de Valvdre..., qui dsirait parler +_madame_, s'est rendu sur-le-champ Valvdre, o j'aimais mieux le +voir, pour sa dignit et pour ma scurit morale, que sur les traces des +_aimables_ fugitifs. + +De Valvdre, il vient donc de m'crire, et si, quand _madame_ et toi +aurez lu, vous persistez mconnatre un tel caractre, je vous plains +et n'envie pas votre manire de voir. + +Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause; je regarde comme un +trs-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce lien qui +lui confre _la responsabilit sans la rpression possible_: problme +insoluble o son me se consume sans profit pour la science. Moins moral +et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des voeux pour +que le calme et la libert des voyages lui soient dfinitivement rendus. +Ceci n'est pas galant, et tu vas peut-tre m'en demander raison. Je +n'accepterai pas la partie; mais je dois t'avertir d'une chose: c'est +que, si tu persistais par hasard demander rparation M. de V... _de +l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme_ (car c'tait +l ton thme), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le +vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvdre est brave comme +un lion; mais peut-tre ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends,--au +grand tonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille +amitis. Braves coeurs, ils ne savent rien! + + +DE M. DE V... A HENRI OBERNAY. + +Je ne l'ai pas trouve ici; elle n'y est pas venue, et mme, d'aprs +les informations que j'ai prises le long du chemin, elle a d suivre, +pour se rendre en Italie, une tout autre direction. Mais est-elle +rellement par l et a-t-elle jamais rsolu srieusement de s'enfermer +dans un couvent, ft-ce pour quelques semaines? + +Quoi qu'il en soit, il ne me convient pas de la chercher davantage: +j'aurais l'air de la poursuivre, et ce n'est nullement mon intention. Je +souhaitais lui parler: une conversation est toujours plus concluante que +des paroles crites; mais le soin qu'elle a pris de l'viter et de me +cacher son refuge dcle des rsolutions plus compltes que je ne +croyais devoir lui en attribuer. + +D'aprs les trois mots par lesquels elle a cru suffisant de clore une +existence de devoirs rciproques, je vois qu'elle craignait un clat de +ma part. C'tait mal me connatre. Il me suffisait, moi, qu'elle st +mon jugement sur son compte, ma compassion pour ses souffrances, les +limites de mon indulgence pour ses fautes; mais, puisqu'elle n'en a pas +jug ainsi, il me parat ncessaire qu'elle rflchisse de nouveau sur +ma conduite et sur celle qu'il lui convient d'adopter. Tu lui +communiqueras donc ma lettre. J'ignore si, en te parlant, j'ai prononc +le mot de _divorce_, dont elle m'attribue la prmditation. Je suis +certain de n'avoir envisag cette ventualit que dans le cas o, +foulant aux pieds l'opinion, elle me mettrait dans l'alternative ou de +contraindre sa libert, ou de la lui rendre entire. Je ne peux pas +hsiter entre ces deux partis. L'esprit de la lgislation que j'ai +reconnue en l'pousant prononce dans le sens d'une libert rciproque, +quand une incompatibilit prouve et constate de part et d'autre est +arrive compromettre la dignit du lien conjugal et l'avenir des +enfants. Jamais, quoi qu'il arrive, je n'invoquerai contre celle que +j'avais choisie, et que j'ai beaucoup aime, le prtexte de son +infidlit. Grce l'esprit de la rforme, nous ne sommes pas condamns + nous nuire mutuellement pour nous dgager. D'autres motifs +suffiraient; mais nous n'en sommes pas l, et je n'ai point encore de +motifs assez vidents pour exiger qu'_elle_ se prte une rupture +lgale. + +Elle a cru pourtant, dans un moment d'irritation, me donner ce motif en +m'crivant qu'elle comptait se remarier. Je ne suis pas homme profiter +d'une heure de dpit; j'attendrai une insistance calme et rflchie. + +Mais probablement elle tient savoir si je dsire le rsultat qu'elle +provoque, et si j'ai aspir pour mon compte la libert de contracter +un nouveau lien. Elle tient le savoir pour rassurer sa conscience ou +satisfaire sa fiert. Je lui dois donc la vrit. Je n'ai jamais eu la +pense d'un second mariage, et, si je l'avais eue, je regarderais comme +une lchet de ne l'avoir pas sacrifie au devoir de respecter, dans +toute la limite du possible, la sincrit de mon premier serment. + +Cette limite du possible, c'est le cas o madame de V... afficherait +ses nouvelles relations. C'est aussi le cas o elle me rclamerait de +sang-froid, et aprs mre dlibration, le droit de contracter de +nouveaux engagements. + +Je ne ferai donc rien pour agiter son existence actuelle et pour porter + l'extrme des rsolutions que je n'ai pas le droit de croire sans +appel. Je ne rechercherai et n'accepterai aucun pourparler avec la +personne qui m'a offert de se prsenter devant moi. Je ne prvois pas, +de ce ct-l plus que de l'autre, des garanties d'association bien +durable, mais je n'en serai juge qu'aprs un temps d'preuve et +d'attente. + +Si on ne m'appelle pas, d'ici un mois, devant un tribunal comptent +prononcer le divorce, je m'absenterai pour un temps dont je n'ai pas +fixer le terme. A mon retour, je serai moi-mme le juge de cette +question dlicate et grave qui nous occupe, et j'aviserai, mais sans +sortir des principes de conduite que je viens d'exposer. + +Fais savoir aussi madame de V... qu'elle pourra faire toucher la +banque de Moserwald et compagnie la rente de cinquante mille francs qui +lui tait prcdemment servie, et dont elle-mme avait fix le chiffre. +S'il lui convient d'habiter Valvdre ou ma maison de Genve en l'absence +de toute relation compromettante pour elle, dis-lui que je n'y vois +aucun inconvnient; dis-lui mme que mon dsir serait de la voir arriver +ici pendant le peu de jours que j'ai encore y passer. Je n'ai pas +d'orgueil, ou du moins je n'en mets pas dans mes rapports avec elle. +J'ai d longtemps viter des explications qui n'auraient servi qu' +l'irriter et la faire souffrir. A prsent que la glace est rompue, je +ne me crois susceptible d'tre atteint par aucun ridicule, si elle veut +entendre ce que j'ai dsormais lui dire. Il ne sera pas question du +pass, je lui parlerai comme un pre qui n'espre pas convaincre, mais +qui dsire attendrir. Compltement dsintress dans ma propre cause, +puisque par le fait, et sans qu'il soit besoin de solennit, nous nous +sparons, je sens que j'ai encore besoin, moi, de laisser sa vie, non +pas heureuse, elle ne le peut tre, mais aussi acceptable que possible +pour elle-mme. Elle pourrait encore goter quelque joie intime dans la +gloire de sacrifier la fantaisie et ses redoutables consquences +l'avenir de ses enfants et sa propre considration, l'affection de +ta famille, au fidle dvouement de Paule, au respect de tous les gens +srieux... Si elle veut m'entendre, elle retrouvera l'ami toujours +indulgent et jamais importun qu'elle connat bien malgr ses habitudes +de mprise... Si elle ne le veut pas, mon devoir est rempli, et je +m'loignerai, sinon rassur sur son compte, du moins en paix avec +moi-mme. + +La bont comique de Moserwald m'avait fait sourire, la rudesse chagrine +et railleuse d'Obernay m'avait courrouc, la gnreuse douceur de +Valvdre m'crasa. Je me sentis si petit devant lui, que j'prouvai un +moment de terreur et de honte avant de faire lire sa femme cette +requte la fois humble et digne; mais je n'avais pas le droit de m'y +refuser, et je la lui envoyai par Bianca, qui tait venue nous rejoindre + Paris. + +Je ne voulais pas tre tmoin de l'effet de cette lecture sur Alida. +J'avais appris redouter l'imprvu de ses motions et en mnager le +contre-coup sur moi-mme. Depuis huit jours de tte--tte, nous avions, +par un miracle de la volont la plus tendue qui fut jamais, russi +nous maintenir au diapason de la confiance hroque. Nous voulions +croire l'un l'autre, nous voulions vaincre la destine, tre plus +forts que nous-mmes, donner un dmenti aux sombres prvisions de ceux +qui nous avaient jugs si dfavorablement. Comme deux oiseaux blesss, +nous nous pressions l'un contre l'autre pour cacher le sang qui et +rvl nos traces. + +Alida fut grande en ce moment. Elle vint me trouver. Elle souriait, elle +tait belle comme l'ange du naufrage qui soutient et dirige le navire en +dtresse. + +--Tu n'as pas tout lu, me dit-elle; voici des lettres qu'on avait +remises Bianca pour moi au moment o elle a quitt Genve. Je te les +avais caches; je veux que tu les connaisses. + +La premire de ces lettres tait de Juste de Valvdre. + +Ma soeur, disait-elle, o tes-vous donc? Cette amie polonaise a quitt +Vevay; elle est donc gurie? Elle va en Italie et vous l'y suivez +prcipitamment, sans dire adieu personne! Il s'agit donc d'un grand +service lui rendre, d'un grand secours lui porter? Ceci ne me +regarde pas, direz-vous; mais me permettrez-vous de vous dire que je +suis inquite de vous, de votre sant altre depuis quelque temps, de +l'air agit d'Obernay, de l'air abattu de mon frre, de l'air mystrieux +de Bianca? Elle n'a pas du tout l'air d'aller en Italie... Chre, je ne +vous fais pas de questions, vous m'en avez dni le droit, prenant ma +sollicitude pour une vaine curiosit. Ah! ma soeur, vous ne m'avez +jamais comprise; vous n'avez pas voulu lire dans mon coeur, et je n'ai +pas su vous le rvler. Je suis une vieille fille gauche, tantt brusque +et tantt craintive. Vous aviez raison de ne pas me trouver aimable, +mais vous avez eu tort de croire que je n'tais pas aimante et que je ne +vous aimais pas! + +Alida, revenez, ou, si vous tes encore prs de nous, ne partez pas! +Mille dangers environnent une femme sduisante. Il n'y a de force et de +scurit qu'au sein de la famille. La vtre vous semble quelquefois trop +grave, nous le savons, nous essayerons de nous corriger... Et puis c'est +peut-tre moi qui vous dplais le plus... Eh bien, je m'loignerai, s'il +le faut. Vous m'avez reproch de me placer entre vous et vos enfants et +d'accaparer leur affection. Ah! prenez ma place, ne les quittez pas, et +vous ne me reverrez plus; mais non, vous avez du coeur, et de tels +dpits ne sont pas dignes de vous. Vous n'avez jamais pu croire que je +vous hassais, moi qui donnerais ma vie pour votre bonheur et qui vous +demande pardon genoux, si j'ai eu envers vous quelques moments +d'injustice ou d'impatience. Revenez, revenez! Edmond a beaucoup pleur +aprs votre dpart, si peu prvu. Paolino a une ide fantasque, c'est +que vous tes dans le jardin qui est auprs du leur: il prtend qu'il +vous y a vue un jour, et on ne peut l'empcher de grimper au treillage +pour regarder derrire le mur o il vous a rve, o il vous attend +encore. Paule, qui vous aime tant, a beaucoup de chagrin; son mari en +est jaloux. Adlade, qui me voit vous crire, veut vous dire quelques +mots. Elle vous dit, comme moi, qu'il faut croire en nous et ne pas nous +abandonner. + +La lettre d'Adlade, plus timide et moins tendre, tait plus touchante +encore dans sa candeur. + +Chre madame, + +Vous tes partie si vite, que je n'ai pas pu vous adresser une grave +question. Faut-il garnir les chemises de _ces messieurs_ (Edmond et +Paul) avec de la dentelle, avec de la broderie ou avec un ourlet? Moi, +j'tais pour les cols et manchettes bien fermes, bien blancs et tout +unis; mais je crois vous avoir entendu dire que cela ressemblait trop +du papier et encadrait trop schement ces aimables et chres petites +figures rondes. Rosa, qui donne toujours son avis, surtout quand on ne +le lui demande pas, veut de la dentelle. Paule est pour la broderie; +mais moi, remarquez, je vous en prie, comme je suis judicieuse, je +prtends que c'est avant tout leur petite maman que ces minois doivent +plaire, et qu'elle a, d'ailleurs, mille fois plus de got que de simples +Gnevoises de notre espce. Donc, rpondez vite, chre madame. On est +d'accord pour dsirer de vous complaire et de vous obir en tout. Vous +avez emport un morceau de notre coeur, et cela sans crier gare. C'est +mal vous de ne pas nous avoir donn le temps de baiser vos belles +mains et de vous dire ce que je vous dis ici: Gurissez votre amie, ne +vous fatiguez pas trop et revenez vite, car je suis au bout de mes +histoires pour faire prendre patience Edmond et pour endormir Paolino. +Paule vous crit. Mon pre et ma mre vous offrent leurs plus affectueux +compliments, et Rosa veut que je vous dise qu'elle a bien soin du gros +myrte que vous aimez, et dont elle veut mettre une fleur dans ma lettre +avec un baiser pour vous. + +--Quelle confiance en mon retour! dit Alida quand j'eus fini de lire, et +quel contraste entre les proccupations de cette heureuse enfant et les +clairs de notre Sina! Eh bien, qu'as-tu, toi? manques-tu de courage? +Ne vois-tu pas que plus il m'en faut, plus il m'en vient? Tu dois +trouver que j'ai t bien injuste envers mon mari, envers la soeur ane +et envers cette innocente Adlade! Trouve, va! tu ne me feras pas plus +de reproches que je ne m'en fais! J'ai dout de ces coeurs excellents et +purs, je les ai nis pour m'tourdir sur le crime de mon amour! Eh bien, + prsent que j'ouvre les yeux et que je vois quels amis je t'ai +sacrifis, je me rconcilie avec ma faute, et je me relve de mon +humiliation. Je suis contente de me dire que tu ne m'as pas ramasse +comme un oiseau chass du nid et jug indigne d'y reprendre sa place. Tu +n'en as pas moins eu tout le mrite de la piti, et tu as trouv dans +ton coeur gnreux la force de me recueillir, un jour que je me croyais +avilie et que tu m'avais vu fouler aux pieds. Mais, aujourd'hui, voil +Valvdre qui se rcracte et qui m'appelle, voil Juste qui me tend les +bras en s'agenouillant devant moi, et la douce Adlade qui me montre +mes enfants en me disant qu'ils m'attendent et me pleurent! Je puis +retourner auprs d'eux et y vivre indpendante, servie, caresse, +remercie, pardonne, bnie! A prsent, tu es libre, cher ange; tu peux +me quitter sans remords et sans inquitude; tu n'as rien gat, rien +dtruit dans ma vie. Au contraire, ce mari trs-sage, ces amis +trs-craintifs du _qu'en dira-t-on_ me mnageront d'autant plus qu'ils +m'ont vue prte tout rompre. Tu le vois, nous pouvons nous quitter +sans qu'on raille nos phmres amours. Henri lui-mme, ce Gnevois +mal-appris, me fera amende honorable s'il me voit renoncer +volontairement ce qu'il appelle mon caprice. Eh bien, que veux-tu +faire? Rponds! rponds donc! quoi songes-tu? + +Il est des moments dans les plus fatales destines o la Providence nous +tend la planche de salut et semble nous dire: Prends-la, ou tu es +perdu. J'entendais cette voix mystrieuse au-dessus de l'abme; mais le +vertige de l'abme fut plus fort et m'entrana. + +--Alida, m'criai-je, tu ne me fais pas cette offre-l pour que je +l'accepte? Tu ne le dsires pas, tu n'y comptes pas, n'est-il pas vrai? + +--Tu m'as comprise, rpondit-elle en se mettant genoux devant moi, les +mains dans mes mains et comme dans l'attitude du serment. Je +t'appartiens, et le reste du monde ne m'est rien! Tu es tout pour moi: +mon pre et ma mre qui m'ont quitte, mon mari que je quitte, et mes +amis qui vont me maudire, et mes enfants qui vont m'oublier. Tu es mes +frres et mes soeurs, comme dit le pote, et Ilion, ma patrie que j'ai +perdue! Non! je ne reviendrai plus sur mes pas, et, puisqu'il est dans +ma destine de mal comprendre les devoirs de la famille et de la +socit, au moins j'aurai consacr ma destine a l'amour! N'est-ce donc +rien, et celui qui me l'inspire ne s'en contentera-t-il pas? Si cela +est, si pour toi je suis la premire des femmes, que m'importe d'tre la +dernire aux yeux de tous les autres? Si mes torts envers eux me sont +des mrites auprs de toi, de quoi aurais-je a me plaindre? Si l'on +souffre l-bas et si je souffre de faire souffrir, j'en suis fire, +c'est une expiation de ces fautes passes que tu me reprochais, c'est ma +palme de marytre que je dpose tes pieds. + +Une seule chose peut m'excuser d'avoir accept le sacrifice de cette +femme passionne, c'est la passion qu'elle m'inspira ds ce moment, et +qui ne fut plus branle un seul jour. Certes, je suis bien assez +coupable sans ajouter au fardeau de ma conscience. Ma fuite avec elle +fut une mauvaise inspiration, une lche audace, une vengeance, ou du +moins une raction aveugle de mon orgueil froiss. Meilleure que moi, +Alida avait pris mon dvouement au srieux, et, si sa foi en moi fut un +accs de fivre, la fivre dura et consuma le reste de sa vie. En moi, +la flamme fut souvent agite et comme battue du vent; mais elle ne +s'teignit plus. Et ce ne fut plus la vanit seule qui me soutint, ce +fut aussi la reconnaissance et l'affection. + +Ds lors il se fit une sorte de calme dans notre vie, calme trompeur et +qui cachait bien des angoisses toujours renaissantes; mais l'ide de +nous raviser et de nous sparer ne fut jamais remise en question. + +Nous prmes aussi, ce jour-l, de bonnes rsolutions, eu gard notre +position dsespre. Nous fmes de la prudence avec notre tmrit, de +la sagesse avec notre dlire. Je renonai mon hostilit contre +Valvdre, Alida ses plaintes contre lui. Elle n'en parla plus qu' de +rares intervalles, d'un ton doux et triste, comme elle parlait de ses +enfants. Nous renonmes aux rves de libre triomphe qui nous avaient +souri, et nous prmes de grands soins pour cacher notre rsidence +Paris et notre intimit. Alida prit la peine de s'expliquer avec son +mari dans une lettre qu'elle crivait Juste, comme Valvdre s'tait +expliqu avec elle dans sa lettre Obernay. Elle persista dans son +projet de divorce; mais elle promit de mener une existence si +mystrieuse, que nul ne pourrait se porter son accusateur devant +Valvdre. + +Je sais bien, disait-elle, que mon absence prolonge, mon domicile +inconnu, ma disparition inexplique pourront faire natre des soupons, +et qu'il vaudrait mieux que la femme de Csar ne ft pas souponne; +mais, puisque Csar ne veut pas rpudier brutalement sa femme, et qu'il +s'agit pour tous deux de se quitter sans reproche amer, celle-ci +mnagera les apparences et n'aflichera pas son futur changement de nom. +Elle le cachera au contraire; elle ne verra aucune personne qui pourrait +le deviner et le trahir; elle sera morte pour le monde pendant plusieurs +annes, s'il le faut, et il ne tiendra qu' vous de dire qu'elle est +rellement dans un couvent, car elle vivra sous un voile et derrire +d'pais rideaux. Si ce n'est pas l tout ce que souhaite et conseille +Csar, c'est du moins tout ce qu'il peut exiger, lui qui ne s'est jamais +couronn despote, et qui n'a pas plus tu la libert dans l'hymne +qu'il ne veut la tuer dans le monde. + +Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser l'entretien qu'il me +demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de rsister +son influence ne me ft pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour +qu'aucune considration humaine pt branler ma rsolution. + +Elle finissait, aprs avoir, son tour, demand pardon sa belle-soeur +de ses injustices et de ses prventions, en lui signifiant qu'elle ne +voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il pt tre. + +Quand elle crivit ses enfants, Paule et Adlade, elle pleura au +point qu'elle trempa de larmes un billet cette dernire o elle +rglait, avec une gravit enjoue, la grande question des cols de +chemise. Elle fut force de le recommencer, faisant de gnreux et nafs +efforts pour me cacher le dchirement de ses entrailles. Je me jetai +ses genoux, je la suppliai de partir avec moi pour Genve. Je +t'accompagnerai jusqu' la frontire, lui dis-je, ou je me cacherai dans +la maison de campagne de Moserwald. Tu passeras trois jours, huit jours +si tu veux, avec tes enfants, et nous nous sauverons de nouveau; puis, +quand tu sentiras le besoin de les embrasser encore, nous repartirons +pour Genve. C'est absolument la vie que tu aurais mene, si tu tais +retourne Valvdre. Tu aurais t les voir deux ou trois fois par an. +Ne pleure donc plus, ou ne me cache pas tes larmes. J'avoue que je suis +content de te voir pleurer, parce que, chaque jour, je dcouvre que tu +ne mrites pas les reproches qu'on t'adressait, et que tu es une aussi +tendre mre qu'une amante loyale; mais je ne veux pas que tu pleures +trop longtemps quand je peux d'un mot scher tes beaux yeux. Viens, +viens! partons! Ne recommence pas tes lettres. Tu vas revoir tes amis, +tes fils, tes soeurs, et _Ilion_ que tu m'as sacrifie, mais que tu n'as +pas perdue! + +Elle refusa, sans vouloir s'expliquer sur la cause de son refus. Enfin, +presse de questions, elle me dit: + +--Mon pauvre enfant, je ne t'ai pas demand avec quoi nous vivions et o +tu trouvais de l'argent. Tu as d engager ton avenir, escompter le +produit de tes futurs succs... Ne me le dis pas, va, je sais bien que +tu as fait pour moi quelque grand sacrifice ou quelque grande +imprudence, et je trouve cela tout simple venant de toi: mais je ne dois +pas, pour mes satisfactions personnelles, abuser de ton dvouement. Non, +je ne le veux pas, n'insiste pas, ne m'te pas le seul mrite que j'aie +pour m'acquitter envers toi. Il faut que je souffre, vois-tu; cela m'est +bon, c'est l ce qui me purifie. L'amour serait vraiment trop facile, si +on pouvait se donner lui sans briser avec ses autres devoirs. Il n'en +est pas ainsi, et Valvdre, s'il m'coutait, dirait que je proclame un +blasphme ou un sophisme, lui qui ne comprenait pas que ce qu'il +appelait une oisivet coupable pt tre l'idal dvouement que +j'exigeais de lui; mais, selon moi, le sophisme est de croire que la +passion ne soit pas l'immolation des choses les plus chres et les plus +sacres, et voil pourquoi je veux que tu me laisses venir toi, +dpouille de tout autre bonheur que toi-mme... + +Oui, je le crois aujourd'hui, moi aussi, que l'infortune Alida +proclamait un effrayant sophisme, que Valvdre avait raison contre elle, +que le devoir accompli rend l'amour plus fervent, et que lui seul le +rend durable, tandis que le remords dessche ou tue; mais, dans le +triomphe de la passion, dans l'ivresse de la reconnaissance, j'coutais +Alida comme l'oracle des divins mystres, comme la prtresse du dieu +vritable, et je partageais son rve immense, son aspiration vers +l'impossible. Je me disais aussi qu'il n'y a pas qu'une seule route pour +s'lever vers le vrai; que, si la perfection semble tre dans la +religion du droit et dans les sanctifiantes vertus de la famille, il y a +un lieu de refuge, une oasis, un temple nouveau pour ceux dont la +fatalit a renvers les autels et les foyers; que ce droit d'asile sur +les hauteurs, ce n'tait pas la froide abstinence, la mort volontaire, +mais le vivifiant amour. Transfuges de la socit, nous pouvions encore +btir un tabernacle dans le dsert et servir la cause sublime de +l'idal. N'tions-nous pas des anges en comparaison de ces viveurs +grossiers qui se dpravent dans l'abus de la vie positive? Alida, +brisant toute son existence pour me suivre, n'tait-elle point digne +d'une tendre et respectueuse piti? Moi-mme, acceptant avec nergie son +pass douteux et le dshonneur qu'elle bravait, n'tais-je pas un homme +plus dlicat et plus noble que celui qui cherche dans la dbauche ou +dans la cupidit l'oubli de son rve et le dbarras de son orgueil? + +Mais l'opinion, jalouse de maintenir l'ordre tabli, ne veut pas qu'on +s'isole d'elle, et elle se montre plus tolrante pour ceux qui se +donnent au vice facile, au travers rpandu, que pour ceux qui se +recueillent et cherchent des mrites qu'elle n'a pas consacrs. Elle est +inexorable pour qui ne lui demande rien, pour les amants qui ne veulent +pas de son pardon, pour les penseurs qui, dans leur entretien avec Dieu, +ne veulent pas la consulter. + +Nous entrions donc, Alida et moi, non pas seulement dans la solitude du +fait, mais dans celle du sentiment et de l'ide. Restait savoir si +nous tions assez forts pour cette lutte effroyable. + +Nous nous fimes cette illusion, et, tant qu'elle dura, elle nous +soutint; mais il faut, ou une grande valeur intellectuelle, ou une +grande exprience de la vie pour demeurer ainsi, sans ennui et sans +effroi, dans une le dserte. L'effroi fut mon tourment, l'ennui fut le +ver rongeur de ma compagne infortune. Elle avait fait les dmarches +ncessaires pour obtenir la dissolution de son mariage. Valvdre n'y +avait pas fait opposition; mais il tait parti pour un long voyage, +disait-on, sans prsenter sa propre demande au tribunal comptent. +videmment, il voulait forcer sa femme rflchir longtemps avant de se +lier moi, et, son absence pouvant se prolonger indfiniment, l'preuve +du temps exig par la lgislation trangre menaait ma passion d'une +attente au-dessus de mes forces. Est-ce l ce que voulait cet homme +trange, ce mystrieux philosophe? Comptait-il sur la chastet de sa +femme au point de lui laisser courir les dangers de mon impatience, ou +prfrait-il la savoir compltement infidle, et, par l, prserve de +la dure de ma passion? videmment, il me ddaignait fort, et j'tais +forc de le lui pardonner, en reconnaissant qu'il n'avait d'autre +proccupation que celle d'adoucir la mauvaise destine d'Alida. + +Cette pauvre femme, voyant des retards infinis notre union, vainquit +tous ses scrupules et se montra magnanime. Elle m'offrit son amour sans +restrictions, et, vaincu par mes transports, je faillis l'accepter; mais +je vis quel sacrifice elle s'imposait et avec quelle terreur elle +bravait ce qu'elle croyait tre le dernier mot de l'amour. Je savais les +fantmes que pouvaient lui crer sa sombre imagination et la pense de +sa dchance, car elle tait fire de n'avoir jamais trahi _la lettre de +ses serments_; c'est ainsi qu'elle s'exprimait quand mon inquite et +jalouse curiosit l'interrogeait sur le pass. Elle croyait aussi que le +dsir est chez l'homme le seul aliment de l'amour, et par le fait elle +craignait le mariage autant que l'adultre. + +--Si Valvdre n'et pas t mon mari, disait-elle souvent, il n'et pas +song me ngliger pour la science: il serait encore mes pieds! + +Cette fausse notion, aussi fausse l'gard de Valvdre qu'au mien, +tait difficile dtruire chez une femme de trente ans, indocile +toute modification, et je ne voulus pas d'un bonheur tremp de ses +larmes. Je la connaissais assez dsormais pour savoir qu'elle ne +subissait aucune influence, qu'aucune persuasion n'avait prise sur elle, +et que, pour la trouver toujours enthousiaste, il fallait la laisser +sa propre initiative. Il tait en son pouvoir de se sacrifier, mais non +de ne pas regretter le sacrifice, peut-tre, hlas! toutes les heures +de sa vie. + +J'tais l dans le vrai, et, quand je repoussai le bonheur, fier de +pouvoir dire que j'avais une force surhumaine, je vis, au redoublement +de son affection, que je l'avais bien comprise. J'ignore si j'eusse +remport longtemps cette victoire sur moi-mme; des circonstances +alarmantes me forcrent changer de proccupations. + + + +IX + + +Depuis trois mois, nous vivions cachs dans une de ces rues ares et +silencieuses qui, cette poque, avoisinaient le jardin du Luxembourg. +Nous nous y promenions dans la journe, Alida toujours enveloppe et +voile avec le plus grand soin, moi ne la quittant jamais que pour +m'occuper de son bien-tre et de sa sret. Je n'avais renou aucune des +relations, assez rares d'ailleurs, que j'avais eues Paris. Je n'avais +fait aucune visite; quand il m'tait arriv d'apercevoir dans la rue une +figure de connaissance, je l'avais vite en changeant de trottoir et en +dtournant la tte; j'avais mme acquis cet gard la prvoyance et la +prsence d'esprit d'un sauvage dans les bois, ou d'un forat vad sous +les yeux de la police. + +Le soir, je la conduisais quelquefois aux divers thtres, dans une de +ces loges d'en bas o l'on n'est pas vu. Durant les beaux jours de +l'automne, je la menai souvent la campagne, cherchant avec elle ces +endroits solitaires que, mme aux environs de Paris, les amants savent +toujours trouver. + +Sa sant n'avait donc pas souffert du changement de ses habitudes, ni du +manque de distractions; mais, quand vint l'hiver, le noir et mortel +hiver des grandes villes du Nord, je vis sa figure s'altrer +brusquement. Une toux sche et frquente, dont elle ne voulait pas +s'occuper, disant qu'elle y tait sujette tous les ans pareille +poque, m'inquita cependant assez pour que je la fisse consentir voir +un mdecin. Aprs l'avoir examine, le mdecin lui dit en souriant +qu'elle n'avait rien; mais il ajouta pour moi seul en sortant: + +--Madame votre soeur (je m'tais donn pour son frre) n'a rien de bien +grave jusqu' prsent; mais c'est une organisation fragile, je vous en +avertis. Le systme nerveux prdomine trop. Paris ne lui vaut rien. Il +lui faudrait un climat gal, non pas Hyres ou Nice, mais la Sicile ou +Alger. + +Je n'eus plus ds lors qu'une pense, celle d'arracher ma compagne la +pernicieuse influence d'un climat maudit. J'avais dj dpens, pour lui +procurer une existence conforme ses gots et ses besoins, la moiti +de la somme emprunte Moserwald. Celui-ci m'crivait en vain qu'il +avait en caisse des fonds dposs par l'ordre de M. de Valvdre pour sa +femme: ni elle ni moi ne voulions les recevoir. + +Je m'informai des dpenses faire pour un voyage dans les rgions +mridionales. Les _Guides_ imprims promettaient merveille sous le +rapport de l'conomie; mais Moserwald m'crivait: + +Pour une femme dlicate et habitue toutes ses aises, n'esprez pas +vivre dans ces pays-l, o tout ce qui n'est pas le strict ncessaire +est rare et coteux, moins de trois mille francs par mois. Ce sera +trs-peu, trop peu si vous manquez d'ordre; mais ne vous inquitez de +rien, et partez vite, si _elle_ est malade. Cela doit lever tous vos +scrupules, et, si vous poussez la folie jusqu' refuser la pension du +mari, le pauvre Nephtali est toujours l avec tout ce qu'il possde, +votre service, et trop heureux si vous acceptez! + +J'tais dcid prendre ce dernier parti aussitt qu'il deviendrait +ncessaire. J'avais encore un avenir de vingt mille francs aliner, et +j'esprais travailler durant le voyage, quand je verrais Alida rtablie. + +De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce rcit tout personnel +de ma vie intime. Je m'occupai de l'tablissement de ma compagne dans +une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local +des plus humbles, comme j'avais fait Paris, pour ter tout prtexte +la malignit du voisinage. Je fus bientt rassur. La toux disparut; +mais, peu aprs, je fus alarm de nouveau. Alida n'tait pas phthisique, +elle tait puise par une surexcitation d'esprit sans relche. Le +mdecin franais que je consultai n'avait pas d'opinion arrte sur son +compte. Tous les organes de la vie taient tour tour menacs, tour +tour guris, et tour tour envahis de nouveau par une dbilitation +subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand rle, que la science +pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de +certains jours, elle se croyait et se sentait gurie. Le lendemain, elle +retombait accable d'un mal vague et profond qui me dsesprait. + +La cause! elle tait dans les profondeurs de l'me. Cette me-l ne +pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui tait sujet +d'apprhension funeste ou d'esprance insense. Le moindre souffle du +vent la faisait tressaillir, et, si je n'tais pas auprs d'elle ce +moment-l, elle croyait avoir entendu mes cris, le suprme appel de mon +agonie. Elle hassait la campagne, elle s'y tait toujours dplu. Sous +le ciel imposant de l'Afrique, en prsence d'une nature peu soumise +encore la civilisation europenne, tout lui semblait sauvage et +terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui, cette poque, se +faisait encore entendre autour des lieux habits, la faisait trembler +comme une pauvre feuille, et aucune condition de scurit ne pouvait lui +procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres +dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants +venant la voir, et elle s'lanait ravie, folle, bientt dsespre en +regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte. + +Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se +dplaisait ***, je la ramenai Alger, au risque de n'y pouvoir garder +l'incognito. A Alger, elle fut crase par le climat. Le printemps, dj +un t dans ces rgions chaudes, nous chassa vers la Sicile, o, prs de +la mer, mi-cte des montagnes, j'esprais trouver pour elle un air +tide et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveaut +des choses, et bientt je la vis dprir encore plus rapidement. + +--Tiens, me dit-elle, dans un accs d'abattement invincible, je vois +bien que je me meurs! + +Et, mettant ses mains ples et amaigries sur ma bouche: + +--Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaiet te cote, et +que, la nuit, seul avec la certitude invitable, tu pleures ton rire! +Pauvre cher enfant, je suis un flau dans ta vie et un fardeau pour +moi-mme. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien +vite. + +--Ce n'est pas la maladie, lui rpondis-je navr de sa clairvoyance, +c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voil pourquoi je ris de tes +maux physiques prtendus incurables, tandis que je pleure de tes +souffrances morales. Pauvre chre me, que puis-je donc faire pour toi? + +--Une seule et dernire chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes +enfants avant de mourir. + +--Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'criai-je. + +Et je feignis de tout prparer pour le dpart; mais, au milieu de ces +prparatifs, je tombais bris de dcouragement. Avait-elle la force de +retourner Genve? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur +s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais crit Moserwald +de m'en prter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi. +Il n'avait pas rpondu: tait-il malade ou absent? tait-il mort ou +ruin? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource suprme nous +manquait? + +J'avais fait d'hroques efforts pour travailler, mais je n'avais pu +rien continuer, rien complter. Alida, malade d'esprit autant que de +corps, ne me laissait pas un moment de calme. Elle ne pouvait supporter +la solitude. Elle me poussait au travail; mais, quand j'tais sorti de +sa chambre, elle divaguait, et Bianca venait me chercher bien vite. + +J'avais essay de travailler auprs d'elle, c'tait tout aussi +impossible. J'avais toujours les yeux sur les siens, tremblant quand je +les voyais briller de fivre ou se fixer, teints, comme si la mort +l'et dj saisie. D'ailleurs, j'avais bien reconnu une terrible vrit: +c'est que ma plume, au point de vue lucratif, tait pour le moment, pour +toujours peut-tre, improductive. Elle et pu me nourrir trs-humblement +si j'eusse t seul; mais il me fallait trois mille francs par mois... +Moserwald n'avait rien exagr. + +Aprs avoir puis tous les mensonges imaginables pour faire prendre +patience ma malheureuse amie, il me fallut lui avouer que j'attendais +une lettre de crdit de Moserwald pour tre mme de la conduire en +France. Je lui cachai que j'attendais cette lettre depuis si longtemps +dj, que je n'osais plus l'esprer. Je m'tais dcid l'horrible +humiliation d'crire ma dtresse Obernay. Lui aussi tait-il absent? +Mais sans doute il allait rpondre. Le temps de l'espoir n'tait pas +puis de ce ct-l. Dans le doute, je surmontai la douleur de demander + mes parents un sacrifice: quelques jours de patience, et une rponse +quelconque allait arriver. Je suppliai Alida de ne prendre aucune +inquitude. + +Elle eut, ce jour-l, son dernier courage. Elle sourit de ce sourire +dchirant que je ne comprenais que trop. Elle me dit qu'elle tait +tranquille et qu'elle tait, d'ailleurs, rsigne accepter les dons de +son mari comme un prt que je serais certainement mme de lui faire +rembourser plus tard. Elle mnageait ainsi ma fiert; elle m'embrassa et +s'endormit ou feignit de s'endormir. + +Je me retirai dans la chambre voisine. Depuis que je la voyais +s'teindre, je ne quittais plus la maison qu'elle habitait. Au bout +d'une heure, je l'entendis qui causait avec Bianca. Cette fille, peu +scrupuleuse sur le chapitre de l'amour, mais d'un dvouement admirable +pour sa matresse, qui la maltraitait et la gtait tour tour, +s'efforait en ce moment de la consoler et de lui persuader qu'elle +reverrait bientt ses enfants. + +--Non, va! je ne les reverrai plus, rpondit la pauvre malade: c'est l +le chtiment le plus cruel que Dieu pt m'infliger, et je sens que je le +mrite. + +--Prenez garde, madame, dit Bianca, votre dcouragement fait tant de mal + ce pauvre jeune homme! + +--Il est donc l? + +--Mais je crois que oui, dit Bianca en s'approchant du seuil de l'autre +chambre. + +Je m'tais jet par hasard sur un fauteuil dossier fort lev. Bianca, +ne me voyant pas, crut que j'tais sorti, et retourna auprs de sa +matresse en lui disant que j'allais certainement rentrer, et qu'il +fallait tre calme. + +--Eh bien, quand tu l'entendras rentrer, dit Alida, tu me feras signe, +et je feindrai de dormir. Il se console et se rassure encore un peu +quand il s'imagine que j'ai dormi. Laisse-moi te parler, Bianchina; cela +me soulage, nous sommes si peu seules! Ah! ma pauvre enfant, toi-mme, +tu ne sais pas ce que je souffre et quels remords me tuent! Depuis que +j'ai tout quitt pour ce bon Francis, mes yeux se sont ouverts, et je +suis devenue une autre femme. J'ai commenc croire en Dieu et +prendre peur; j'ai senti qu'il allait me punir et qu'il ne me +permettrait pas de vivre dans le mal. + +Bianca l'interrompit. + +--Vous ne faites point de mal, dit-elle; je n'ai jamais vu de femme +aussi vertueuse que vous! Et vous auriez tous les droits possibles +pourtant, avec un mari si goste et si indiffrent!... + +--Tais-toi, tais-toi! reprit Alida avec une force fbrile; tu ne le +connais pas! tu n'es que depuis trois ans mon service, tu ne l'as vu +que longtemps dj aprs ma premire infidlit de coeur et quand il ne +m'aimait plus. Je l'avais bien mrit!... Mais, jusqu' ces derniers +temps, j'ai cru qu'il ne savait rien, qu'il n'avait rien daign savoir, +et que, ne pouvant pas me juger indigne de lui, son coeur s'tait retir +de moi par lassitude. Je lui en voulais donc, et, sans songer mes +torts, je m'irritais des siens. Mes torts! je n'y croyais pas; je disais +comme toi: Je suis si vertueuse au fond! et j'ai un mari si +indiffrent! Sa douceur, sa politesse, sa libralit, ses gards, je +les attribuais un autre motif que la gnrosit. Ah! pourquoi ne +parlait-il pas? Un jour enfin... Tiens, c'est aujourd'hui le mme jour +de l'anne!... il y a un an... Je l'ai entendu parler de moi et je n'ai +pas compris, j'tais folle! Au lieu d'aller me jeter ses pieds, je me +suis jete dans les bras d'un autre, et j'ai cru faire une grande chose. +Ah! illusion, illusion! dans quels malheurs tu m'as prcipite! + +--Mon Dieu, reprit Bianca, vous regrettez donc votre mari prsent? +Vous n'aimez donc pas ce pauvre M. Francis? + +--Je ne peux pas regretter mon mari, dont je n'ai plus l'amour, et +j'aime Francis de toute mon me, c'est--dire de tout ce qui m'est rest +de ma pauvre me!... Mais, vois-tu, Bianca, toi qui es femme, tu dois +bien comprendre cela: on n'aime rellement qu'une fois! Tout ce qu'on +rve ensuite, c'est l'quivalent d'un pass qui ne revient jamais. On +dit, on croit qu'on aime davantage, on voudrait tant se le persuader! On +ne ment pas, mais on sent que le coeur contredit la volont. Ah! si tu +avais connu Valvdre quand il m'aimait! Quelle vrit, quelle grandeur, +quel gnie dans l'amour! Mais tu n'aurais pas compris, pauvre petite, +puisque je n'ai pas compris moi-mme! Tout cela s'est clairci pour moi + distance, quand j'ai pu comparer, quand j'ai rencontr ces beaux +diseurs qui ne disent rien, ces coeurs enflamms qui ne sentent rien... + +--Comment! Francis lui-mme?... + +--Francis, c'est autre chose: c'est un pote, un vrai pote peut-tre, +un artiste coup sr. La raison lui manque, mais non le coeur ni +l'intelligence. Il a mme quelque chose de Valvdre, il a le sentiment +du devoir. Il y a manqu en m'enlevant au mien; il n'a pas les principes +de Valvdre, mais il a de lui les grands instincts, les sublimes +dvouements. Cependant, Bianchina, il a beau faire, il ne m'aime pas, +lui, il ne peut pas m'aimer! Du moins, il ne m'aime pas comme il pourra +aimer un jour. Il avait rv une autre femme, plus jeune, plus douce, +plus instruite, plus capable de le rendre heureux, une femme comme +Adlade Obernay. Sais-tu qu'il devait, qu'il pouvait l'pouser, et que +c'est moi qui fus l'empchement? Ah! je lui ai fait bien du mal, et j'ai +raison de mourir!... Mais il ne me le reproche pas, il voudrait me faire +vivre... Tu vois bien qu'il est grand, que j'ai raison de l'aimer... Tu +as l'air de croire que je me contredis... Non, non, je n'ai pas le +dlire, jamais je n'ai vu si clair. Nous nous sommes mont la tte, lui +et moi; nous nous sommes briss contre le sort, et prsent nous nous +pardonnons l'un l'autre, nous nous estimons. Nous avons fait notre +possible pour nous aimer autant que nous le disions, autant que nous +nous l'tions promis..., et moi, pleurant Valvdre quand mme, lui, +regrettant Adlade malgr tout, nous allons nous donner le baiser +d'adieu suprme... Tiens, cela vaut mieux que l'avenir qui nous +attendait certainement, et je suis contente de mourir... + +En parlant ainsi, elle fondait en larmes. Bianca pleurait aussi, sans +rien trouver pour la consoler, et moi, j'tais paralys par l'pouvante +et la douleur. Quoi! c'tait l le dernier mot de cette passion funeste! +Alida mourait en pleurant son mari, et en disant: L'_autre_ ne m'aime +pas! Certes, en voulant l'amour d'une femme dont l'poux tait sans +reproche, j'avais cd une mauvaise et coupable tentation, mais comme +j'tais puni! + +Je fis un suprme effort, le plus mritoire de ma vie peut-tre: je +m'approchai de son lit, et, sans me plaindre de rien pour mon compte, je +russis la calmer. + +--Tout ce que tu viens de rver, lui dis-je, c'est l'effet de la fivre, +et tu ne le penses pas. D'ailleurs, tu le penserais, que je n'y voudrais +pas croire. Ne te contrains donc plus devant moi, dis tout ce que tu +voudras, c'est la maladie qui parle. Je sais qu' d'autres heures tu +verras autrement mon coeur et le tien. Que tu croies en Dieu, que tu +rendes justice Valvdre, que tu te reproches de n'avoir pas compris un +mari qui n'avait que des vertus et qui savait peut-tre aimer mieux que +tout le monde, c'est bien, j'y consens, et je le savais. Ne m'as-tu pas +dit cent fois que cette croyance et ce remords te faisaient du bien, et +que tu m'en offrais la souffrance comme un mrite et une rconciliation +avec toi-mme? Oui, c'tait bien, tu tais dans le vrai; mais pourquoi +perdrais-tu le fruit de ces bonnes inspirations? Pourquoi exciter ton +imagination pour t'ter justement toi-mme le mrite du repentir et +pour m'arracher l'esprance de ta gurison? Tout est consomm. Valvdre +a souffert, mais il est rsign depuis longtemps: il voyage, il oublie. +Tes enfants sont heureux, et tu vas les revoir; tes amis le pardonnent, +si tant est qu'ils aient quelque chose de personnel te pardonner. Ta +rputation, si tant est qu'elle soit compromise par ton absence, peut +tre rhabilite, soit par ton retour, soit par notre union. Rends donc +justice ta destine et ceux qui t'aiment. Moi, soumis tout, je +serai pour toi ce que tu voudras, ton mari, ton amant ou ton frre. +Pourvu que je te sauve, je serai assez rcompens. Tu peux mme penser +ce que tu as dit, ne pas croire au _second amour_, et ne m'accorder que +le reste d'une me puise par le premier, je m'en contenterai. Je +vaincrai mon sot orgueil, je me dirai que c'est encore plus que je ne +mrite, et, si tu as envie de me parler du pass, nous en parlerons +ensemble. Je ne te demande qu'une chose: c'est de n'avoir pas de secrets +pour moi, ton enfant, ton ami, ton esclave; c'est de ne pas te combattre +et t'puiser en douleurs caches. Tu crois donc que je n'ai pas de +courage? Si, j'en ai, et pour toi j'en peux avoir jusqu' l'hrosme. Ne +me mnage donc pas, si cela te soulage un peu, et dis-moi que tu ne +m'aimes pas, pourvu que tu me dises ce qu'il faut faire et ce qu'il faut +tre pour que tu m'aimes! + +Alida s'attendrit de ma rsignation, mais elle n'avait plus la force de +se relever par l'enthousiasme. Elle colla ses lvres sur mon front en +pleurant, comme un enfant, avec des cris et des sanglots; puis, crase +de fatigue, elle s'endormit enfin. + +Ces motions la ranimrent un instant; le lendemain, elle fut mieux, et +je vis renatre l'impatience du dpart. C'est ce que je redoutais le +plus. + +Nous demeurions prs de Palerme. Tous les jours, j'y allais en courant +pour voir s'il n'y avait rien pour moi la poste. Ce jour-l fut un +jour d'espoir, un dernier rayon de soleil. Comme j'approchais de la +ville, je vis une voiture de louage qui en sortait et qui venait vers +moi au galop. Un avertissement mystrieux me cria dans l'me que c'tait +un secours qui m'arrivait. Je me jetai tout hasard, comme un fou, la +tte des chevaux. Un homme se pencha hors de la portire: c'tait lui, +c'tait Moserwald! + +Il me fit monter prs de lui et donna l'ordre de continuer, car c'est +chez nous qu'il venait. Le trajet tait si court, que nous changemes +la hte les explications les plus presses. Il avait reu ma lettre, +avec celle que je lui envoyais pour Henri, deux mois de date, par +suite d'un accident arriv son secrtaire, qui, bless et gravement +malade, avait oubli de la lui remettre. Aussitt que cet excellent +Moserwald avait connu ma situation, il avait jet au feu ma demande +d'argent Obernay, il avait pris la poste, il accourait; argent, aide, +affection, il m'apportait tout ce qui pouvait sauver Alida ou prolonger +sa vie. + +Je ne voulus pas qu'il la vt sans que j'eusse pris le temps de la +prvenir d'une rencontre amene, mon dire, par le hasard. On craint +toujours d'clairer les malades sur l'inquitude dont ils sont l'objet. +Je craignais aussi que le froce prjug d'Alida contre les juifs ne lui +ft accueillir froidement cet ami si sr et si dvou. + +Elle sourit de son sourire trange, et ne fut pas dupe du motif qui +amenait Moserwald Palerme; mais elle le reut avec grce, et je vis +bientt que la distraction de voir un nouveau visage et le plaisir +d'entendre parler de sa famille lui faisaient quelque bien. Quand je pus +tre seul avec Nephtali, je lui demandai son impression sur l'tat o il +la trouvait. + +--Elle est perdue! me rpondit-il; ne vous faites pas d'illusion. Il ne +s'agit plus que d'adoucir sa fin. + +Je me jetai dans ses bras et je pleurai amrement: il y avait si +longtemps que je me contenais! + +--coutez, reprit-il quand il eut essuy ses propres larmes, il faut, je +pense, avant tout, qu'elle ne voie pas son mari. + +--Son mari? o donc est-il? + +--A Naples, il la cherche. Quoiqu'un qui vous a aperus quittant Alger +lui a dit que sa femme semblait mourante, et qu'on avait t forc de la +porter pour la conduire au rivage. Il tait alors Rome, s'inquitant +d'elle et s'informant dans tous les couvents, car sa soeur ane lui +avait laiss croire qu'elle n'tait pas avec vous et qu'elle s'tait +mise rellement en retraite. + +--Mais vous avez donc vu Valvdre Naples? vous lui avez donc parl? + +--Oui; il m'a t impossible de l'viter. J'ai gard votre secret malgr +ses douces prires et ses froides menaces. J'ai russi ou j'ai cru avoir +russi lui chapper: il n'a pu me suivre; mais il est trs-tenace et +trs-fin, et, malheureusement, je suis trs-connu. Il s'informera, il +dcouvrira aisment quelle direction j'ai prise. Il a certainement +devin que j'allais vous rejoindre. Je ne serais pas tonn de le voir +arriver ici peu de jours aprs moi. Ne vous y trompez plus, il l'aime +encore, cette pauvre femme; il est encore jaloux... Malgr son air +tranquille, j'ai vu clair en lui. Il faut vous cacher, j'entends cacher +Alida plus loin de la ville, ou dans le port, sur quelque navire. J'en +ai l plus d'un ma discrtion. J'ai beaucoup d'amis, c'est--dire +beaucoup d'obligs partout. + +--Eh bien, non, mon cher Nephtali, rpondis-je; ce n'est pas l ce qu'il +faut faire, c'est tout le contraire: il faut que vous guettiez l'arrive +de Valvdre, et que vous me fassiez avertir ds qu'il abordera +Palerme, afin que j'aille au-devant de lui. + +--Ah! vous voulez encore vous battre? Vous ne trouvez pas que la pauvre +femme ait assez souffert? + +--Je ne veux pas me battre, je veux conduire Valvdre auprs de sa +femme; lui seul peut la sauver. + +--Comment? qu'est-ce dire? elle le regrette donc? elle a donc se +plaindre de vous? + +--Elle n'a pas se plaindre de moi, Dieu merci! mais elle regrette sa +famille, voil ce qui est certain. Valvdre sera gnreux, je le +connais. Jaloux ou non, il consolera, il fortifiera la pauvre me +navre! + +Moserwald retourna Palerme et mit en observation sur le port les plus +affids de ses gens; puis il revint occuper mon petit logement afin +d'tre porte de nous servir toute heure. Il fut admirable de bont, +de douceur et de prvenances. Je dois le dire et ne jamais l'oublier. + +Alida voulut le revoir et le remercier de son amiti pour moi. Elle ne +voulut pas avoir l'air un seul instant de souponner qu'il et t ou +qu'il ft encore amoureux d'elle; mais, chose trange et qui peint bien +cette femme purile et charmante, elle eut avec lui un accs de +coquetterie au bord de la tombe. Elle se fit peindre les sourcils et les +joues par Bianca, et, couche sur sa chaise longue, tout enveloppe de +fins tissus d'Alger, elle trna encore une fois dans la langueur de sa +beaut expirante. + +Cela tait cruel sans doute, car, si elle ne rallumait plus les dsirs +de l'amour, elle s'emparait encore de l'imagination, et je vis Moserwald +frapp d'une douloureuse extase; mais Alida ne songeait point cela: +elle suivait machinalement l'habitude de sa vie. Elle fut coquette +d'esprit autant que de visage. Elle encouragea notre hte lui raconter +les bruits de Genve, et, pleurant lorsqu'elle revenait parler de ses +enfants, elle eut des accs de rire nerveux quand, avec sa bonhomie +railleuse, Moserwald lui retraa les ridicules de certains personnages +de son ancien milieu. + +En la voyant ainsi, Moserwald reprit de l'esprance. + +--La distraction lui est bonne, me disait-il au bout de deux jours: elle +se mourait d'ennui. Vous vous tes imagin qu'une femme du monde, +habitue sa petite cour, pouvait s'panouir dans le tte--tte, et +vous voyez qu'elle s'y est fltrie comme une fleur prive d'air et de +soleil. Vous tes trop romanesque, mon enfant, je ne puis assez vous le +rpter. Ah! si c'tait moi qu'elle et voulu suivre! je l'aurais +promene de fte en fte, je lui aurais fait un milieu nouveau. Avec de +l'argent, on fait tout ce qu'on veut! Elle a des gots aristocratiques: +l'htel du juif serait devenu si luxueux et si agrable, que les plus +gros bonnets y fussent venus saluer la beaut reine des coeurs et la +richesse reine du monde! Et vous, vous n'avez pas voulu comprendre; vos +fierts, vos cas de conscience, ont fait de votre intrieur une prison +cellulaire! Vous n'avez pas pu y travailler, et elle n'a pas pu y vivre. +Et que vous fallait-il pour qu'elle ft enivre, pour qu'elle n'et pas +le temps de se repentir et de regretter sa famille? De l'argent, rien +que de l'argent! Or, son mari lui en offrait, elle, et vous, vous en +aviez, puisque j'en ai! + +--Ah! Moserwald, lui rpondis-je, vous me faites bien du mal en pure +perte! Je ne pouvais pas agir comme vous pensez, et, quand je l'aurais +pu, ne voyez-vous pas qu'il est trop tard? + +--Non, peut-tre que non! Qui sait? je lui apporte peut-tre la vie, +moi, le gros juif si prosaque! Avant-hier, je l'ai cru au moment +d'expirer sous mes yeux; aujourd'hui, elle m'apparat comme ressuscite. +Qu'elle se soutienne encore ainsi quelques jours, et nous l'emmenons, +nous l'entourons de douceurs et d'amusements. J'y dpenserai des +millions s'il le faut, mais nous la sauverons! + +En ce moment, Bianca vint m'appeler en criant que sa matresse tait +morte. Nous nous prcipitmes dans sa chambre. Elle respirait, mais elle +tait livide, immobile et sans connaissance. + +J'avais pour elle le meilleur mdecin du pays. Il l'avait abandonne en +ce sens qu'il n'ordonnait plus que des choses insignifiantes; mais il +venait la voir tous les jours, et il arriva au moment o je l'envoyais +chercher. + +--Est-ce la fin? lui dit tout bas Moserwald. + +--Eh! qui sait? rpondit-il en levant les paules avec chagrin. + +--Quoi! m'criai-je, vous ne pouvez pas la ranimer? Elle va mourir +ainsi, sans nous voir, sans nous reconnatre, sans recevoir nos adieux? + +--Parlez bas, reprit-il, elle vous entend peut-tre. Il y a l, je +crois, un tat cataleptique. + +--Mon Dieu! s'cria la Bianca en plissant et en nous montrant le fond +de la galerie, dont les portes taient grandes ouvertes pour laisser +circuler l'air dans l'appartement; voyez donc _celui_ qui vient la!... + +Celui qui venait comme l'ange de la mort, c'tait Valvdre! + +Il entra sans paratre voir aucun de nous, alla droit sa femme, lui +prit la main et la regarda attentivement pendant quelques secondes; puis +il l'appela par son nom, et elle ouvrit les lvres pour lui rpondre, +mais sans que la voix pt sortir. + +Il se fit encore quelques instants d'un horrible silence, et Valvdre +dit de nouveau en se penchant vers elle, et avec un accent de douceur +infinie: + +--Alida! + +Elle s'agita et se leva comme un spectre, retomba, ouvrit les yeux, fit +un cri dchirant, et jeta ses deux bras au cou de Valvdre. + +Quelques instants encore, et elle retrouva la parole et le regard; mais +ce qu'elle disait, je ne l'entendis pas. J'tais clou ma place, +foudroy par un conflit d'motions inexprimables. Valvdre ne semblait, +m'a-t-on dit, faire aucune attention moi. Moserwald me prit +vigoureusement le bras et m'entrana hors de la chambre. + +J'y fus en proie un vritable garement. Je ne savais plus o j'tais, +ni ce qui venait de se passer. Le mdecin vint me secourir mon tour, +et je l'aidai de tout l'effort de ma volont, car je me sentais devenir +fou, et je voulais tre de force accomplir jusqu'au bout mon affreuse +destine. Revenu moi, j'appris qu'Alida tait calme, et pouvait vivre +encore quelques jours ou quelques heures. Son mari tait seul avec elle. + +Le mdecin se retira, disant que le nouveau venu paraissait en savoir +autant que lui pour les soins donner en pareille circonstance. Bianca +coutait travers la porte. J'eus un accs d'humeur contre elle, et je +la poussai brusquement dehors. Je ne voulais pas me permettre d'entendre +ce que Valvdre disait sa femme en ce moment suprme; la curiosit de +cette fille, quelque bien intentionne qu'elle ft, me paraissait tre +une profanation. + +Rest seul avec Moservald dans le salon qui touchait la chambre +d'Alida, je demeurai morne et comme frapp d'une religieuse terreur. +Nous devions nous tenir l, tout prts secourir au besoin. Moserwald +voulait couter, comme avait fait Bianca, et je savais qu'on pouvait +entendre en approchant de la porte. Je le gardai d'autorit auprs de +moi l'autre bout du salon. La voix de Valvdre nous arrivait douce et +rassurante, mais sans qu'aucune parole distincte en pt confirmer pour +nous les inflexions. La sueur me coulait du front, tant j'avais de peine + subir cette inaction, cette incertitude, cette soumission passive en +face de la crise suprme. + +Tout coup, la porte s'ouvrit doucement, et Valvdre vint nous. Il +salua Moserwald et lui demanda pardon de le laisser seul, en le priant +de ne pas s'loigner; puis il s'adressa moi pour me dire que madame de +Valvdre dsirait me voir. Il avait la politesse et la gravit d'un +homme qui fait les honneurs de sa propre maison au milieu d'un malheur +domestique. + +Il rentra chez Alida avec moi, et, comme s'il m'et prsent elle: + +--Voici votre ami, lui dit-il, l'ami dvou qui vous voulez tmoigner +votre gratitude. Tout ce que vous m'avez dit de ses soins et de son +affection absolue justifie votre dsir de lui serrer la main, et je ne +suis pas venu ici pour l'loigner de vous dans un moment o toutes les +personnes qui vous sont attaches veulent et doivent vous le prouver. +C'est une consolation pour vos souffrances, et vous savez que je vous +apporte tout ce que mon coeur vous doit de tendresse et de sollicitude. +Ne craignez donc rien, et, si vous avez quelques ordres donner qui +vous semblent devoir tre mieux excuts par d'autres que moi, je vais +me retirer. + +--Non, non, rpondit Alida en le retenant d'une main pendant qu'elle +s'attachait moi de l'autre; ne me quittez pas encore!... Je voudrais +mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour sauver ma vie, vous qui +tes venu pour sauver mon me! + +Puis, se soulevant sur nos bras et nous regardant tour tour avec une +expression de terreur dsespre, elle ajouta: + +--Vous tes ainsi devant moi pour que je meure en paix; mais peine +serai-je sous le suaire, que vous vous vous battrez! + +--Non! rpondis-je avec force, cela ne sera pas, je le jure! + +--Je vous entends, monsieur, dit Valvdre, et je connais vos intentions. +Vous m'offrirez votre vie, et vous ne la dfendrez pas. Vous voyez bien, +ajouta-t-il en s'adressant sa femme, que nous ne pouvons pas nous +battre. Rassurez-vous, _ma fille_, je ne ferai jamais rien de lche. Je +vous ai donn ma parole, ici, tout l'heure, de ne pas me venger de +celui qui s'est dvou vous corps et me dans ces amres preuves, et +je n'ai pas deux paroles. + +--Je suis tranquille, rpondit Alida en portant ses lvres la main de +son mari. Oh! mon Dieu! vous m'avez donc pardonn!... Il n'y a que mes +enfants... mes enfants que j'ai ngligs..., abandonns..., mal aims +pendant que j'tais avec eux..., et qui ne recevront pas mon dernier +baiser... Chers enfants! pauvre Paul! Ah! Valvdre, n'est-ce pas que +c'est une grande expiation et qu' cause de cela tout me sera pardonn? +Si vous saviez comme je les ai adors, pleurs! comme mon pauvre coeur +inconsquent s'est dchir dans l'absence! comme j'ai compris que le +sacrifice tait au-dessus de mes forces, et comme Paul, celui qui me +rendait triste, qui me faisait peur, que je n'osais pas embrasser, m'est +apparu beau et bon et jamais regrettable dans mes heures d'agonie! Il +le sait, lui, Francis, que je ne faisais plus de diffrence entre eux, +et que j'aurais t une bonne mre, si... Mais je ne les reverrai +pas!... Il faut rester ici sous cette terre trangre, sous ce cruel +soleil qui devait me gurir, et qui rit toujours pendant qu'on meurt!... + +--Ma chre fille, reprit Valvdre, vous m'avez promis de ne penser la +mort que comme une chose dont l'accomplissement est aussi ventuel +pour vous que pour nous tous. L'heure de ce passage est toujours +inconnue, et celui qui croit la sentir arriver peut en tre plus loign +que celui qui n'y songe point. La mort est partout et toujours, comme la +vie. Elles se donnent la main et travaillent ensemble pour les desseins +de Dieu. Vous aviez l'air de me croire tout l'heure, quand je vous +disais que tout est bien, par la raison que tout renat et recommence. +Ne me croyez-vous plus? La vie est une aspiration monter, et cet +ternel effort vers l'tat le meilleur, le plus pur et le plus divin, +conduit toujours un jour de sommeil qu'on appelle mort, et qui est une +rgnration en Dieu. + +--Oui, j'ai compris, rpondit Alida... Oui, j'ai aperu Dieu et +l'ternit travers tes paroles mystrieuses!... Ah! Francis, si vous +l'aviez entendu tout l'heure, et si je l'avais cout plus tt, +moi!... Quel calme il a fait descendre, quelle confiance il sait donner! +_Confiance_, oui, voil ce qu'il disait,_ avoir foi_ dans sa propre +confiance!_... Dieu est le grand asile, rien ne peut tre danger, aprs +la vie, pour l'me qui se fie et s'abandonne; rien ne peut tre +chtiment et dgradation pour celle qui comprend le bien et se dsabuse +du mal!... Oui, je suis tranquille!... Valvdre, tu m'as gurie! + +Elle ne parla plus, elle s'assoupit. Une molle sueur, de plus en plus +froide, mouilla ses mains et son visage. Elle vcut ainsi, sans voix et +presque sans souffle, jusqu'au lendemain. Un ple et triste sourire +effleurait ses lvres quand nous lui parlions. Tendre et brise, elle +essayait de nous faire comprendre qu'elle tait heureuse de nous voir. +Elle appela Moserwald du regard, et du regard lui dsigna sa main pour +qu'il la presst dans la sienne. + +Le soleil se levait magnifique sur la mer. Valvdre ouvrit les rideaux +et le montra sa femme. Elle sourit encore, comme pour lui dire que +cela tait beau. + +--Vous vous trouvez bien, n'est-ce pas? lui dit-il. + +Elle fit signe que oui. + +--Tranquille, gurie? + +Oui encore, avec la tte. + +--Heureuse, soulage? Vous respirez bien? + +Elle souleva sa poitrine sans effort, comme allge dlicieusement du +poids de l'agonie. + +C'tait le dernier soupir. Valvdre, qui l'avait senti approcher, et +qui, par son air de conviction et de joie, en avait cart la terrible +prvision, dposa un long baiser sur le front, puis sur la main droite +de la morte. Il reprit son doigt l'anneau nuptial qu'elle avait cess +longtemps de porter, mais qu'elle avait remis la veille; puis il sortit, +il tira derrire lui les verrous du salon, et nous cacha le spectacle de +sa douleur. + +Je ne le revis plus. Il parla avec Moserwald, qui se chargea de remplir +ses intentions. Il le priait de faire embaumer et transporter le corps +de sa femme Valvdre. Il me demandait pardon de ne pas me dire adieu. +Il s'loigna aussitt, sans qu'on pt savoir quelle route de terre ou de +mer il avait prise. Sans doute, il alla demander aux grands spectacles +de la nature la force de supporter le coup qui venait de dchirer son +coeur. + +J'eus l'atroce courage d'aider Moserwald remplir la tche funbre qui +nous tait impose: cruelle amertume inflige par une me forte une +me brise! Valvdre me laissait le cadavre de sa femme aprs m'avoir +repris son coeur et sa foi au dernier moment. + +J'accompagnai le dpt sacr jusqu' Valvdre. Je voulus revoir cette +maison vide jamais pour moi, ce jardin toujours riant et magnifique +devant le silence de la mort, ces ombrages solennels et ce lac argent +qui me rappelaient des penses si ardentes et des rves si funestes. Je +revis tout cela la nuit, ne voulant tre remarqu de personne, sentant +que je n'avais pas le droit de m'agenouiller sur la tombe de celle que +je n'avais pu sauver. + +Je pris l cong de Moserwald, qui voulait me garder avec lui, me faire +voyager, me distraire, m'enrichir, me marier, que sais-je? + +Je n'avais plus le coeur rien, mais j'avais une dette d'honneur +payer. Je devais plus de vingt mille francs que je n'avais pas, et c'est + Moserwald prcisment que je les devais. Je me gardai bien de lui en +parler; il se ft rellement offens de ma proccupation, ou il m'et +trouv les moyens de m'acquitter en se trichant lui-mme. Je devais +songer gagner par mon travail cette somme, minime pour lui, mais +immense pour moi qui n'avais pas d'tat, et lourde sur ma conscience, +sur ma fiert, comme une montagne. + +J'tais tellement cras moralement, que je n'entrevoyais aucun travail +d'imagination dont je fusse capable. Je sentais, d'ailleurs, qu'il +fallait, pour me rhabiliter, une vie rude, cache, austre; les +rivalits comme les hasards de la vie littraire n'taient plus des +motions en rapport avec la pesanteur de mon chagrin. J'avais commis une +faute immense en jetant dans le dsespoir et dans la mort une pauvre +crature faible et romanesque, que j'tais trop romanesque et trop +faible moi-mme pour savoir gurir. Je lui avais fait briser les liens +de la famille, qu'elle ne respectait pas assez, il est vrai, mais +auxquels, sans moi, elle ne se serait peut-tre jamais ouvertement +soustraite. Je l'avais aime beaucoup, il est vrai, durant son martyre, +et je ne m'tais pas volontairement trouv au-dessous de la terrible +preuve; mais je ne pouvais pas oublier que, le jour o je l'avais +enleve, j'avais obi l'orgueil et la vengeance plus qu' l'amour. +Ce retour sur moi-mme consternait mon me. Je n'tais plus orgueilleux, +hlas! mais de quel prix j'avais pay ma gurison! + +Avant de quitter le voisinage de Valvdre, j'crivis Obernay. Je lui +ouvris les replis les plus cachs de ma douleur et de mon repentir. Je +lui racontai tous les dtails de cette cruelle histoire. Je m'accusai +sans me mnager. Je lui fis part de mes projets d'expiation. Je voulais +reconqurir, un jour, son amiti perdue. + +Je mis trente heures crire cette lettre; les larmes m'touffaient +chaque instant. Moserwald, me croyant parti, avait repris la route de +Genve. + +Quand j'eus russi complter et mon rcit et ma pense, je sortis pour +prendre l'air, et insensiblement, machinalement, mes pas me portrent +vers le rocher o, l'anne prcdente, j'avais djeun avec Alida, +active, rsolue, leve avec le jour, et arrive l sur un cheval fier et +bondissant. Je voulus savourer l'horreur de ma souffrance. Je me +retournai pour regarder encore la villa. J'avais march deux heures par +un chemin rapide et fatigant; mais, en ralit, j'tais encore si prs +de Valvdre que je distinguais les moindres dtails. Que je m'tais +senti fier et heureux cette place! quel avenir d'amour et de gloire +j'y avais rv! + +--Ah! misrable pote, pensai-je, tu ne chanteras plus ni la joie, ni +l'amour, ni la douleur! tu n'auras pas de rimes pour cette catastrophe +de ta vie! Non, Dieu merci, tu n'es pas encore dessch ce point. La +honte tuera ta pauvre muse: elle a perdu le droit de vivre! + +Un son lointain de cloches me fit tressaillir: c'tait le glas des +funrailles. Je montai sur la pointe la plus avance du rocher, et je +distinguai, spectacle navrant, une ligne noire qui se dirigeait vers le +chteau. C'taient les derniers honneurs rendus par les villageois des +environs la pauvre Alida; on la descendait dans la tombe, sous les +ombrages de son parc. Quelques voitures annonaient la prsence des amis +qui plaignaient son sort sans le connatre, car notre secret avait t +scrupuleusement gard. On la croyait morte dans un couvent d'Italie. + +J'essayai pendant quelques instants de douter de ce que je voyais et +entendais. Le chant des prtres, les sanglots des serviteurs et mme, il +me sembla, des cris d'enfants montaient jusqu' moi. tait-ce une +illusion? Elle tait horrible, et je ne pouvais m'y soustraire. Cela +dura deux heures! Chaque coup de cette cloche tombait sur ma poitrine et +la brisait. A la fin, j'tais insensible, j'tais vanoui. Je venais de +sentir Alida mourir une seconde fois. + +Je ne revins moi qu'aux approches de la nuit. Je me tranai la +Rocca, o mes vieux htes n'taient plus qu'un. La femme tait morte. Le +mari m'ouvrit ma chambre sans s'occuper autrement de moi. Il revenait de +l'enterrement de _la dame_, et, veuf depuis quelques semaines, il avait +senti se rouvrir devant ces funrailles la blessure de son propre coeur. +Il tait ananti. + +Je dlirai toute la nuit. Au matin, ne sachant o j'tais, j'essayai de +me lever. Je crus avoir une nouvelle vision aprs toutes celles qui +venaient de m'assiger. Obernay tait assis prs de la table d'o je lui +avais crit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie +tmoignait d'une profonde piti. + +Il se retourna, vint moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit +appeler un mdecin, et me soigna pendant plusieurs jours avec une bont +extrme. Je fus trs-mal, sans avoir conscience de rien. J'tais puis +par une anne d'agitations dvorantes et par les atroces douleurs des +derniers mois, douleurs sans panchement, sans relche et sans espoir. + +Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de +comprendre, Obernay m'apprit que, prvenu par une lettre de Valvdre, il +tait venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida +assister aux funrailles. Toute la famille tait repartie; lui seul +tait rest, devinant que je devais tre l, me cherchant partout, et me +dcouvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves. + +--J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je +peux l'tre aprs ce qui s'est pass. Il faut persvrer et reconqurir, +non pas mon amiti, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de +toi-mme. Tiens, voil de quoi t'encourager. + +Il me montra un fragment de lettre de Valvdre. + +Aie l'oeil sur ce jeune homme, disait-il; sache ce qu'il devient, et +mfie-toi du premier dsespoir. Lui aussi a reu la foudre! Il l'avait +attire sur sa tte; mais, ananti comme le voil, il a droit ta +sollicitude. Il est le plus malheureux de tous, ne l'oublie pas, car il +ne se fait plus d'illusions sur l'oeuvre maudite qu'il a accomplie! + +Aux grandes fautes les grands secours avant tout, mon cher enfant! Ton +jeune ami n'est pas un tre lche ni pervers, tant s'en faut, et je n'ai +pas rougir pour _elle_ du dernier choix qu'elle avait fait. Je suis +certain qu'il l'et pouse si j'eusse consenti au divorce, et j'y eusse +consenti si elle et longtemps insist. Il faut donc remettre ce jeune +homme dans le droit chemin. Nous devons cela la mmoire de celle qui +voulait, qui et pu porter son nom. + +S'il demandait, un jour, voir les enfants, ne t'y oppose pas. Il +sentira profondment devant les orphelins son devoir d'homme et +l'aiguillon salutaire du remords. + +Enfin, sauve-le; que je ne le revoie jamais, mais qu'il soit sauv! +Moi, je le suis depuis longtemps, et ce n'est pas de moi, de mon plus ou +de mon moins de tristesse que tu dois t'occuper. S'oublier soi-mme, +voil la grande question quand on n'est pas plus fort que son mal! + + + + +X + + +Sept ans me sparaient dj de cette terrible poque de ma vie quand je +revis Obernay. J'tais dans l'industrie. Employ par une compagnie, je +surveillais d'importants travaux mtallurgiques. J'avais appris mon tat +en commenant par le plus dur, l'tat manuel. Henri me trouva prs de +Lyon, au milieu des ouvriers, noirci, comme eux, par les manations de +l'antre du travail. Il eut quelque peine me reconnatre; mais je +sentis son treinte que son coeur d'autrefois m'tait rendu. Lui +n'tait pas chang. Il avait toujours ses fortes paules, sa ceinture +dgage, son teint frais et son oeil limpide. + +--Mon ami, me dit-il quand nous fmes seuls, tu sauras que c'est le +hasard d'une excursion qui m'amne vers toi. Je voyage en famille depuis +un mois, et maintenant je retourne Genve; mais, sans la circonstance +du voyage, je t'aurais rejoint, n'importe o, un peu plus tard, +l'automne. Je savais que tu tais au bout de ton expiation, et il me +tardait de t'embrasser. J'ai reu ta dernire lettre, qui m'a fait grand +bien; mais je n'avais pas besoin de cela pour savoir tout ce qui te +concerne. Je ne t'ai pas perdu de vue depuis sept ans. Tu n'as voulu +recevoir de moi aucun service de fait; tu m'as demand seulement de +t'crire quelquefois avec amiti, sans te parler du pass. J'ai cru +d'abord que c'tait encore de l'orgueil, que tu ne voulais mme pas +d'assistance morale, craignant surtout de vivre sous l'influence +indirecte, sous la protection cache de Valvdre. A prsent, je te rends +pleine justice. Tu as et tu auras toujours beaucoup d'orgueil, mais ton +caractre s'est lev la hauteur de la fiert, et je ne me permettrai +plus jamais d'en sourire. Ni moi ni personne ne te traitera plus +d'enfant. Sois tranquille, tu as su faire respecter tes malheurs. + +--Mon cher Henri, tu exagres! lui rpondis-je. J'ai fait bien +strictement mon devoir. J'ai obi ma nature, peut-tre un peu ingrate, +en me drobant la piti. J'ai voulu me punir tout seul et de mes +propres mains en m'assujettissant des tudes qui m'taient +antipathiques, des travaux o l'imagination me semblait condamne +s'teindre. J'ai t plus heureux que je ne le mritais, car +l'acquisition d'un savoir quelconque porte avec elle sa rcompense, et, +au lieu de s'abrutir dans l'tude o l'on se sent le plus revche, on +s'y assouplit, on s'y transforme, et la passion, qui ne meurt jamais en +nous, se porte vers les objets de nos recherches. Je comprends prsent +pourquoi certaines personnes--et pourquoi ne nommerais-je pas M. de +Valvdre?--ont pu ne pas devenir matrialistes en tudiant les secrets +de la matire. Et puis je me suis rappel souvent ce que souvent tu me +disais autrefois. Tu me trouvais trop ardent pour tre un crivain +littraire; tu me disais que je ferais de la posie folle, de l'histoire +fantastique ou de la critique emporte, partiale, nuisible par +consquent. Oh! je n'ai rien oubli, tu vois. Tu disais que les +organisations trs-vivaces ont souvent en elles une fatalit qui les +entraine l'exubrance, et qui hte ainsi leur destruction prmature; +qu'un bon conseil suivre serait celui qui me dtournerait de ma propre +excitation pour me jeter dans une sphre d'occupations srieuses et +calmantes; que les artistes meurent souvent ou s'tiolent par l'effet +des motions exclusivement cherches et dveloppes; que les spectacles, +les drames, les opras, les pomes et les romans taient, pour les +sensibilits trop aiguises, comme une huile sur l'incendie; enfin que, +pour tre un artiste ou un pote durable et sain, il fallait souvent +retremper la logique, la raison et la volont dans des tudes d'un ordre +svre, mme s'astreindre aux commencements arides des choses. J'ai +suivi ton conseil sans m'apercevoir que je le suivais, et, quand j'ai +commenc en recueillir le fruit, j'ai trouv que tu ne m'avais pas +assez dit combien ces tudes sont belles et attrayantes. Elles le sont +tellement, mon ami, que j'ai pris les arts d'imagination en piti +pendant quelque temps... ferveur de novice que tu m'aurais pardonne; +mais, aujourd'hui, tout en jouissant en artiste des rayons que la +science projette sur moi, je sens que je ne me dtacherai plus d'une +branche de connaissances qui m'a rendu la facult de raisonner et de +rflchir: bienfait inapprciable, qui m'a prserv galement de l'abus +et du dgot de la vie! A prsent, mon ami, tu sais que j'approche du +terme de ma captivit... + +--Oui, reprit-il, je sais qu'avec des appointements qui ont t +longtemps bien minimes, tu as russi t'acquitter peu peu avec +Moserwald, lequel dclare avec raison que c'est un tour de force, et que +tu as d t'imposer, pendant les premires annes surtout, les plus dures +privations. Je sais que tu as perdu ta mre, que tu as tout quitt pour +elle, que tu l'as soigne avec un dvouement sans gal, et que, voyant +ton pre trs-g, trs-us et trs-pauvre, tu t'es senti bien heureux +de pouvoir doubler pour lui, par un placement en viager, son insu, la +petite somme qu'il te rservait, et qu'il t'avait confie pour la faire +valoir. Je sais aussi que tu as eu des moeurs austres, et que tu as su +te faire apprcier pour ton savoir, ton intelligence et ton activit au +point de pouvoir prtendre maintenant une trs-honorable et +trs-heureuse existence. Enfin, mon ami, en approchant d'ici, j'ai su et +j'ai vu que tu tais aim l'adoration par les ouvriers que tu +diriges,... qu'on te craignait un peu,... il n'y a pas de mal cela, +mais que tu tais un ami et un frre pour ceux qui souffrent. Le pays +est en ce moment plein de louanges sur une action rcente... + +--Louanges exagres; j'ai eu le bonheur d'arracher la mort une pauvre +famille. + +--Au pril de ta vie, pril des plus imminents! On t'a cru perdu. + +--Aurais-tu hsit ma place? + +--Je ne crois pas! Aussi je ne te fais pas de compliments; je constate +que tu suis sans dfaillance la ligne de tes devoirs. Allons, c'est +bien; embrasse-moi, on m'attend. + +--Quoi! je ne verrai pas ta femme et tes enfants, que je ne connais pas? + +--Ma femme et mes enfants ne sont pas l. Les marmots ne quittent pas si +longtemps l'cole du grand-pre, et leur mre ne les quitte pas d'une +heure. + +--Tu me disais tre en famille. + +--C'tait une manire de dire. Des parents, des amis... Mais je ne te +fais pas de longs adieux. Je reconduis mon monde Genve, et, dans six +semaines, je reviens te chercher. + +--Me chercher? + +--Oui. Tu seras libre? + +--Libre? Mais non, je ne le serai jamais. + +--Tu ne seras jamais libre de ne rien faire; mais tu seras libre de +travailler o tu voudras. Ton engagement avec ta compagnie finit cette +poque; je viendrai alors te soumettre un projet qui te sourira +peut-tre, et qui, en te crant de grandes occupations selon tes gots +actuels, te rapprochera de moi et de ma famille. + +--Me rapprocher de vous autres? Ah! mon ami, vous tes trop heureux pour +moi! Je n'ai jamais envisag la possibilit de ce rapprochement qui me +rappellerait toute heure un pass affreux pour moi; cette ville, cette +maison!... + +--Tu n'habiteras pas la ville, et cette maison, tu ne la reverras plus. +Nous l'avons vendue, elle est dmolie. Mes vieux parents ont regrett +leurs habitudes, mais ils ne regrettent plus rien aujourd'hui. Ils +demeurent chez moi, en pleine campagne, dans un site magnifique, au bord +du Lman. Nous ne sommes plus entasss dans un local devenu trop troit +pour l'augmentation de la famille. Mon pre ne s'occupe plus que de nos +enfants et de quelques lves de choix qui viennent pieusement chercher +ses leons. Moi, je lui ai succd dans sa chaire. Tu vois en moi un +grave professeur s sciences que la botanique ne possde plus +exclusivement. Allons, allons, tu as assez vcu seul! Il faut quitter la +Thbade; tu manques mon bonheur complet, je t'en avertis. + +--Tout cela est fait pour me tenter, mon ami; mais tu oublies que j'ai +un vieux pre infirme, qui vit encore plus seul et plus triste que moi. +Tout l'effort de ma libert reconquise doit tendre me rapprocher de +lui. + +--Je n'oublie rien, mais je dis que tout peut s'arranger. Ne m'te pas +l'esprance et laisse-moi faire. + +Il me quitta en m'embrassant avec tant d'effusion, que la source des +douces larmes, depuis longtemps tarie, se rouvrit en moi. Je retournai +au travail, et, quelques heures aprs, je vis, dans un de mes ateliers, +un jeune garon, un enfant de quatorze ou quinze ans, de mine rsolue et +intelligente, qui avait l'air de chercher quelqu'un, et dont je +m'approchai pour savoir ce qu'il voulait. + +--Rien, me rpondit-il avec assurance; je regarde. + +--Mais savez-vous, mon beau petit bourgeois, lui dit en raillant un +vieil ouvrier, qu'il n'est pas permis de regarder comme a ce qu'on ne +comprend pas? + +--Et, si je comprends, reprit l'enfant, qu'avez-vous dire? + +--Et qu'est-ce que vous comprenez? lui demandai-je en souriant de son +aplomb. Racontez-nous cela. + +Il me rpondit par une dmonstration chimico-physico-mtallurgique si +bien rcite et si bien rdige, que le vieil ouvrier laissa tomber ses +bras contre son corps et resta comme une statue. + +--Dans quel manuel avez-vous appris cela? demandai-je au petit,--car il +tait petit, fort et laid, mais d'une de ces laideurs singulires et +charmantes qui sont tout coup sympathiques. Je l'examinais avec une +motion qui arrivait me faire trembler. Il avait de trs-beaux yeux, +un peu divergents, et qui lui faisaient deux profils d'expression +diffrente, l'un bienveillant, l'autre railleur. Le nez, dlicatement +dcoup, tait trop long et trop troit, mais plein d'audace et de +finesse; le teint sombre, la bouche saine, garnie de fortes dents +bizarrement plantes, je ne sais quoi de caressant et de provoquant dans +le sourire, un mlange de disgrce et de charme. Je sentis que je +l'aimais, et, si j'eus une terrible commotion de tout mon tre, je ne +fus presque pas surpris quand il me rpondit: + +--Je n'tudie pas les manuels, je rcite la leon de M. le professeur +Obernay, mon matre. Le connaissez-vous par hasard, le pre Obernay? Il +n'est pas plus sot qu'un autre, hein? + +--Oui, oui, je le connais, c'est un bon matre! Et vous, tes-vous un +bon lve, monsieur Paul de Valvdre? + +--Tiens! reprit-il sans que son visage montrt aucune surprise, voil +que vous savez mon nom, vous? Comment donc est-ce que vous vous appelez? + +--Oh! moi, vous ne me connaissez pas; mais comment tes-vous ici tout +seul? + +--Parce que je viens y passer six semaines pour tudier, pour voir +comment on s'y prend et comment les mtaux se comportent dans les +expriences en grand. On ne peut pas se faire une ide de cela dans les +laboratoires. Mon professeur a dit: Puisqu'il mord cette chose-l, je +voudrais qu'il put voir fonctionner quelque grande usine spciale. Et +son fils Henri lui a rpondu: C'est bien simple. Je vais du ct o il +y en a, et je l'y conduirai. J'ai par l des amis qui lui montreront +tout avec de bonnes explications; et me voil. + +--Et Henri est parti?... Il vous laisse avec moi? + +--Avec vous! Ah! vous disiez que je ne vous connaissais pas! Vous tes +Francis! Je vous cherchais, et j'tais presque sr de vous avoir reconnu +tout de suite! + +--Reconnu? Depuis... + +--Oh! je ne me souvenais gure de vous; mais votre portrait est dans la +chambre d'Henri, et vous n'tes pas bien diffrent! + +--Ah! mon portrait est toujours chez vous? + +--Toujours! Pourquoi est-ce qu'il n'y serait pas? Mais, propos, j'ai +une lettre pour vous, je vais vous la donner. + +La lettre tait d'Henri. + +Je n'ai pas voulu te dire ce qui m'amenait. J'ai voulu t'en laisser la +surprise. Et puis tu m'aurais peut-tre fait des observations. Il +t'aurait fallu peut-tre une heure pour _te ravoir_ de cette motion-l, +et je n'ai pas une heure perdre. J'ai laiss ma femme sur le point de +me donner un quatrime enfant, et j'ai peur que son zle ne devance mon +retour. Je ne te dis pas d'avoir soin de notre Paolino comme de la +prunelle de tes yeux. Tu l'aimeras, c'est un dmon adorable. Dans six +semaines, jour pour jour, tu me le ramneras Blanville, prs des bords +du Lman. + +J'embrassai Paul en frmissant et en pleurant. Il s'tonna de mon +trouble et me regarda avec son air chercheur et pntrant. Je me remis +bien vite et l'emmenai chez moi, o son petit bagage avait t dpos +par Henri. + +J'tais bien agit, mais, en somme, ivre de bonheur d'avoir soigner et + servir cet enfant, qui me rappelait sa mre comme une image confuse +travers un rayon bris. Par moments, c'tait elle dans ses heures si +rares de gaiet confiante. D'autres fois, c'tait elle encore dans sa +rverie profonde; mais, ds que l'enfant ouvrait la bouche, c'tait +autre chose: il avait, non pas rv, mais cherch et mdit sur un fait. +Il tait aussi positif qu'elle avait t romanesque, passionn comme +elle, mais pour l'tude, et ardent la dcouverte. + +Je le promenai partout. Je le prsentai aux ouvriers comme un fils de +l'atelier, et sur l'heure il fut pris en grande tendresse par ces braves +gens. Je le fis manger avec moi. Je le fis coucher dans mon lit. C'tait +mon enfant, mon matre, mon bien, ma consolation, mon pardon! + +Mais il se passa deux jours avant que j'eusse la force de lui parler de +ses parents. Il n'avait presque rien oubli de sa mre. Il se rappelait +surtout avoir vu revenir un cercueil aprs un an d'absence. Il tait +retourn tous les ans Valvdre depuis ce temps, avec son frre et sa +tante Juste; mais il n'y avait jamais revu son pre. + +--Mon papa n'aime plus cet endroit-l, disait-il; il n'y va plus du +tout. + +--Et ton pre..., lui dis-je avec une timidit pleine d'angoisse, il +sait que tu es avec moi? + +--Mon pre? Il est bien loin encore. Il a t voir l'Himalaya. Tu sais +o c'est? Mais il est en route pour revenir. Dans deux mois, nous le +reverrons. Ah! quel bonheur! Nous l'aimons tant! Est-ce que tu le +connais, toi, mon pre? + +--Oui! vous avez tous raison de l'aimer. Est-ce qu'il est absent +depuis...? + +--Depuis dix-huit mois; cette fois-ci, c'est bien long! Les autres +annes, il revenait toujours au printemps. Enfin voil bientt +l'automne! Mais, dis donc, Francis, si nous allions un peu _piocher_, au +lieu de bavarder si longtemps? + +Qu'as-tu fait? crivais-je Henri. Tu m'as confi cet enfant, que +j'adore dj, et son pre n'en sait rien! Et il nous blmera peut-tre, +toi de me l'avoir fait connatre, moi d'avoir accept un si grand +bonheur. Il commandera peut-tre Paul d'oublier jusqu' mon nom. Et, +dans six semaines, je me sparerai de mon trsor pour ne le revoir +jamais!... Avais-je besoin de cette nouvelle blessure?... Mais non, +Valvdre pardonnera notre imprudence; seulement, il souffrira de voir +que son fils a de l'affection pour moi. Et pourquoi le faire souffrir, +lui qui n'a rien se reprocher! + +Peu de jours aprs, je recevais la rponse d'Henri. + +Ma femme vient de me donner une ravissante petite fille. Je suis le +plus heureux des pres. Ne t'inquite pas de Valvdre. Ne te souviens-tu +pas qu'aux plus tristes jours du pass, il m'crivait: Laissez-lui +voir les enfants, s'il le dsire. Avant tout, qu'il soit sauv, qu'il +fasse honneur la mmoire de celle qui a failli porter son nom! Tu +vois bien que, sans oser le dire, tu avais besoin de cela, puisque tu es +si heureux d'avoir Paolino! Tu verras l'autre aussi. Tu nous verras +tous. Le temps est le grand gurisseur. Dieu l'a voulu ainsi, lui dont +l'oeuvre ternelle est d'effacer pour reconstruire. + +Les six semaines passrent vite.--J'avais pris pour mon lve une +affection si vive, que j'tais dispos tout pour ne pas me sparer de +lui irrvocablement. Je refusai le renouvellement de mon emploi, +j'acceptai les offres d'Obernay sans les connatre, la seule condition +de pouvoir dcider mon vieux pre venir se fixer prs de moi. Ne +devant plus rien personne, je n'tais pas en peine de l'tablir +convenablement et de lui consacrer mes soins. + +Blanville tait un lieu admirable, avec une habitation simple, mais +vaste et riante. Les belles ondes du Lman venaient doucement mourir au +pied des grands chnes du parc. Quand nous approchmes, Obernay arrivait +au-devant de nous dans une barque avec Edmond Valvdre, grand, beau et +fort, ramant lui-mme avec _maestria_. Les deux frres s'adoraient et +s'treignirent avec une ardeur touchante. Obernay m'embrassa en toute +hte et pressa le retour. Je vis bien qu'il me mnageait quelque +surprise et qu'il tait impatient de me voir heureux; mais le hros de +la fte fit manquer le coup de thtre qu'on me prparait. Plus +impatient que tous les autres, mon vieux pre goutteux, courant et se +tranant moiti sur sa bquille, moiti sur le bras jeune et solide de +Rosa, vint ma rencontre sur la grve. + +--Oh! mon Dieu, mon Dieu, c'est trop de bonheur! m'criai-je. Vous +trouver l, vous! + +--C'est--dire m'y retrouver dfinitivement, rpondit-il, car je ne m'en +vais plus d'ici, moi! On s'est arrang comme je l'exigeais; je paye ma +petite pension, et je ne regrette pas tant qu'on le croirait mes +brouillards de Belgique. Je ne serai pas fch de mourir en pleine +lumire au bord des flots bleus. Tout cela, tu comprends? c'est pour te +dire tout de suite que tu restes et que nous ne nous quittons plus! + +Paule arriva aussi en courant avec Moserwald, qui elle reprochait +d'tre moins agile qu'une nourrice portant son poupon. Je vis du premier +coup d'oeil qu'on s'tait intimement li avec lui et qu'il en tait +fier. L'excellent homme fut bien mu en me voyant. Il m'aimait toujours +et mieux que jamais, car il tait forc de m'estimer. Il tait mari, il +avait pous des millions isralites, une bonne femme vulgaire qu'il +aimait parce qu'elle tait sa femme et qu'elle lui avait donn un +hritier. Il avait fini le roman de sa vie, disait-il, sur une page +trempe de larmes, et la page n'avait jamais sch. + +Le pre et la mre d'Obernay n'avaient presque pas vieilli; la scurit +du bonheur domestique leur faisait un automne majestueux et pur. Ils +m'accueillirent comme autrefois. Connaissaient-ils mon histoire? Ils ne +me l'ont jamais laiss deviner. + +Deux personnes l'ignoraient coup sr, Adlade et Rosa. Adlade tait +toujours admirablement belle, et mme plus belle encore vingt-cinq ans +qu' dix-huit; mais elle n'tait plus, sans contestation, la plus belle +des Genevoises: Rosa pouvait, sinon l'emporter, du moins tenir la +balance en quilibre. Ni l'une ni l'autre n'tait marie; elles taient +toujours les insparables d'autrefois, toujours gaies, studieuses, se +taquinant et s'adorant. + +Au milieu de l'affectueux accueil de tous, je m'inquitais de celui qui +m'attendait de la part de mademoiselle Juste. Je savais qu'elle +demeurait Blanville, et ne m'tonnais pas qu'elle ne vnt pas ma +rencontre. Je demandai de ses nouvelles. Henri me rpondit qu'elle tait +un peu souffrante et qu'il me conduirait la saluer. + +Elle me reut gravement, mais sans antipathie, et, Henri nous ayant +laisss seuls, elle me parla du pass sans amertume. + +--Nous avons beaucoup souffert, me dit-elle,--et, quand elle disait +_nous_, elle sous-entendait toujours son frre;--mais nous savons que +vous ne vous tes ni pargn ni tourdi depuis ce temps-l. Nous savons +qu'il faut, je ne dis point oublier, cela n'est pas possible, mais +pardonner. Une grande force est ncessaire pour accepter le pardon, plus +grande que pour l'offrir, je sais cela aussi, moi qui ai de l'orgueil! +Donc, je vous estime beaucoup d'avoir le courage d'tre ici. Restez-y. +Attendez mon frre. Affrontez le premier abord, quel qu'il soit, et, +s'il prononce ce mot terrible et sublime: _Je pardonne!_ courbez la tte +et acceptez.--Alors, seulement alors, vous serez absous mes yeux... et +aux vtres, mon cher monsieur Francis! + +Valvdre arriva huit jours aprs. Il vit ses enfants d'abord, puis sa +soeur ane et Henri. Sans doute, celui-ci plaida ma cause; mais il ne +me convenait pas d'en attendre le jugement. Je le provoquai. Je me +prsentai Valvdre avant peut-tre qu'il et pris une rsolution mon +gard. Je lui parlai avec effusion et loyaut, hardiment et humblement, +comme il me convenait de le faire. + +Je mis nu sous ses yeux tout mon coeur, toute ma vie, mes fautes et +mes mrites, mes dfaillances et mes retours de force. + +--Vous avez voulu que je fusse sauv, lui dis-je; vous avez t si grand +et si vraiment suprieur moi dans votre conduite, que j'ai fini par +comprendre le peu que j'tais. Comprendre cela, c'est dj valoir mieux. +Je l'ai compris chaque jour davantage depuis sept ans que je me chtie +sans mnagement. Donc, si je suis sauv, ce n'est pas ma douleur et +la bont trs-grande, il est vrai, des autres que je le dois; cette +bont ne venait pas encore d'assez haut pour rduire un orgueil comme le +mien. Venant de vous, elle m'a dompt, et c'est vous que je dois tout. +prouvez-moi, connaissez-moi tel que je suis aujourd'hui, et +permettez-moi d'tre l'ami dvou de Paul. Par lui, on m'a amen ici +malgr moi; on y a install mon pre, sans que j'en fusse averti; on +m'offre un emploi important et intressant dans la partie que j'ai +tudie et que je crois connatre. On m'a dit que Paul avait une +vocation dtermine pour les sciences auxquelles ce genre de travail se +rattache essentiellement, et que vous approuviez cette vocation. On m'a +dit encore que vous consentiriez peut-tre ce qu'il ft auprs de moi, +et sous ma direction, son premier apprentissage... Mais cela, on a eu de +la peine me le faire croire! Ce que je sais, ce que je viens vous +dire, c'est que, si ma prsence devait vous loigner de Blanville, ou +seulement vous en faire franchir le seuil avec moins de plaisir, si le +bien qu'on veut me faire vous semblait trop prs de ma faute, et que, me +jugeant indigne de me consacrer votre enfant, vous dsapprouviez la +confiance que m'accorde Obernay, je me retirerais aussitt, sachant +trs-bien que ma vie entire vous est subordonne, et que vous avez sur +moi des droits auxquels je ne puis poser aucune limite. + +Valvdre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me +rpondit enfin: + +--Vous avez tout rpar, et vous avez tant expi, qu'on vous doit un +grand soulagement. Sachez que madame de Valvdre tait frappe mort +avant de vous connatre. Obernay vient de me rvler ce que j'ignorais, +ce qu'il ignorait lui-mme, et ce qu'un homme de la science, un homme +srieux, lui a appris dernirement. Vous ne l'avez donc pas tue... +C'est peut-tre moi! Peut-tre aussi l'euss-je fait vivre plus +longtemps, si elle ne se ft pas dtache de moi. Ce mystre de notre +action sur la destine, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au +fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voil. On vous aime, et +vous pouvez encore tre heureux; il est de votre devoir de chercher +l'tre. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu +les abandonne; il veut que la vie soit une floraison et une +fructification. Mariez-vous. Je sais qu'Obernay, dans le secret de sa +pense, vous destine une de ses soeurs; laquelle, je n'en sais rien, je +ne le lui ai pas demand. Je sais que ces enfants n'ont aucune notion de +son projet. Cette famille-l est trop religieuse pour qu'il s'y commette +des imprudences ou seulement des lgrets. Henri, dans la crainte de +vous crer un trouble en cas de rpulsion de la part de la jeune fille +ou de la vtre, ne vous en parlera jamais; mais il espre que +l'affection viendra d'elle-mme, et il sait que vous aurez cette fois +confiance en lui. Essayez donc de reprendre got la vie, il en est +temps; vous tes dans votre meilleur ge pour fonder votre avenir. Vous +me consultez avec une dfrence filiale, voil mon conseil. Quant +Paul, je vous le confie avec d'autant moins de mrite que je compte +rester au moins un an Genve et que je pourrai voir si vous continuez + faire bon mnage ensemble. J'irai souvent Blanville. L'tablissement +que vous allez faire valoir est bien prs de l. Nous nous verrons, et, +si vous avez d'autres avis me demander, je vous donnerai non pas ceux +d'un sage, mais ceux d'un ami. + +Pendant trois mois, je ne fus occup que de mon installation +industrielle. J'avais tout crer, tout diriger; c'tait une besogne +norme. Paul, toujours mes cts, toujours enjou et attentif, +s'initiait tous les dtails de la pratique, charmant par sa prsence +et son enjouement l'exercice terrible de mon activit. Quand je fus au +courant, le chef principal de l'entreprise, qui n'tait autre que +Moserwald, m'assigna une jolie habitation et un traitement plus +qu'honorable. + +Je revenais la vie, l'amiti, l'panouissement de l'me. Chaque +jour claircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pes sur moi, +chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J'en vins +songer avec une motion d'esprance et de terreur au projet d'Henri, que +m'avait rvl Valvdre. Valvdre lui-mme y faisait souvent allusion, +et, un jour que, rveur, je regardais de loin les deux soeurs marcher, +radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me +surprit, me frappa doucement sur l'paule et me dit en souriant: + +--Eh bien, laquelle? + +--Jamais Adlade! lui rpondis-je avec une spontanit qui tait +devenue l'habitude de mon coeur avec lui, tant il s'tait empar de ma +foi, de ma confiance et de mon respect filial. + +--Et pourquoi jamais Adlade? Je veux savoir pourquoi! Allons, Francis, +dites! + +--Ah! cela... je ne puis. + +--Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l'a dit, _celle qui ne +souffre plus!_ Elle en tait jalouse, et vous craignez que son fantme +ne vienne pleurer et menacer votre chevet! Rassurez-vous, ce sont l +des croyances impies. Les morts sont purs! Ils remplissent ailleurs une +mission nouvelle, et, s'ils se souviennent de nous, c'est pour bnir, et +pour demander Dieu de rparer leurs erreurs et leurs mprises en nous +rendant heureux. + +--tes-vous bien certain de cela? lui dis-je; est-ce l votre foi? + +--Oui, inbranlable. + +---Eh bien,... tenez! Adlade, cette splendeur d'intelligence et de +beaut, cette srnit divine, cette modestie adorable... tout cela ne +s'abaissera jamais jusqu' moi! Que suis-je auprs d'elle? Elle sait +toutes choses mieux que moi: la posie, la musique, les langues, les +sciences naturelles,... peut-tre la mtallurgie, qui sait? Elle verrait +trop en moi son infrieur. + +--Encore de l'orgueil! dit Valvdre. Souffre-t-on de la supriorit de +ce qu'on aime? + +--Mais... je ne l'aime pas, moi! je la vnre, je l'admire, mais je ne +puis l'aimer d'amour!... + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle en aime un autre. + +--Un autre? vous croyez?... + +Valvdre resta pensif et comme plong dans la solution d'un problme. Je +le regardai attentivement. Il avait quarante-sept ans, mais il et pu en +cacher dix ou douze. Sa beaut mle et douce, d'une expression si haute +et si sereine, tait encore la seule qui pt fixer les regards d'une +femme de gnie; mais son me tait-elle reste aussi jeune que son +visage? N'avait-il pas trop aim, trop souffert? + +--Pauvre Adlade! pensai-je, tu vieilliras peut-tre seule comme Juste, +qui a t belle aussi, femme suprieure aussi, et qui, peut-tre comme +toi, avait plac trop haut son rve de bonheur! + +Valvdre marchait en silence auprs de moi. Il reprit la conversation o +nous l'avions laisse. + +--Alors, dit-il, c'est Rosa qui vous plat? + +--C'est elle seule que j'oserais songer, si j'esprais lui plaire. + +--Eh bien, vous avez raison; Rosa vous ressemble davantage. Il y a +toujours un peu de fougue dans son caractre, et ce ne sera pas un +dfaut vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie, +non pas rsigne, non pas domine par des convictions aussi arrtes et +aussi raisonnes que celles de sa soeur, mais persuade et entrane par +la tendresse qu'elle ressent et qu'elle inspire. Moins instruite, elle +l'est assez pour une femme qui a les gots du mnage et les instincts de +la famille. Oui, Rosa est aussi un rare trsor, je vous l'ai dj dit, +il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme +dans la chastet de ces deux filles! mais il y a un grand moyen pour +tre aim, vous le savez: c'est d'aimer soi-mme, d'aimer avec le coeur, +avec la foi, avec la conscience, avec tout son tre, et vous n'avez pas +encore aim ainsi, je le sais! + +Il me quitta, et je me sentis vivifi et comme bni par ses paroles. Cet +homme tenait mon me dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi +dire, que de son souffle bienfaisant. En mme temps que chaque aperu de +son lumineux esprit m'ouvrait les horizons du monde naturel et cleste, +chaque lan de son coeur gnreux et pur fermait une plaie ou ranimait +une facult du mien. + +Je l'ouvris bientt, ce coeur renouvel, mon cher Henri. Je lui dis +que j'aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais souponner +celle-ci sans l'autorisation de sa famille. + +--Allons donc! dit Obernay en m'embrassant, voil ce que j'attendais! Eh +bien, la famille consent et dsire. L'enfant t'aimera quand elle saura +que tu l'aimes. C'est ainsi chez nous, vois-tu! On ne se jette pas dans +les rves romanesques, mme quand on est dispos se laisser +convaincre; on attend la certitude, et on ne plit ni ne maigrit en +attendant! Et pourtant on s'aime longtemps, toujours! Vois mon pre et +ma mre, vois Paule et moi... Ah! que Valvdre et t heureux!... + +--S'il et pous Adlade? Je me le suis dit cent fois! + +--Tais-toi! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot +l-dessus... + +Je m'tonnais, il m'imposa encore silence avec autorit. + +J'y revins pourtant; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aime +Rose, j'insistai. J'tais si heureux! J'aimais enfin, et je combattais +presque la passion, tant son frre an, l'amour, me paraissait plus +beau et plus vrai. Aussi, loin d'tre port l'gosme du bonheur, je +sentais l'ardent besoin de voir heureux tous ceux que j'aimais, surtout +Valvdre, celui qui je devais tout, celui qui m'avait sauv du +naufrage, celui qui, par moi bless au coeur, m'avait tendu sa main +libratrice. + +Obernay, vaincu par mon affection, me rpondit enfin: + +--Tu as cru deviner que, depuis longtemps, bien longtemps dj, dix ans +peut-tre, Valvdre et Adlade s'aimaient d'un grand amour; tu ne t'es +peut-tre pas tromp. Et moi aussi, j'ai eu cent fois, mille fois cette +pense, qui, en de certains moments, devenait une presque certitude. +Valvdre a prsid l'ducation de mes soeurs autant qu' celle de ses +propres enfants. Il les a vues natre; il a paru les aimer d'une gale +tendresse. Si Adlade a reu de mon pre l'ducation la plus brillante +et de ma mre l'exemple de toutes les vertus, c'est Valvdre qu'elle +doit le feu sacr, cette flamme intrieure qui brle sans clat, cache +au fond du sanctuaire, garde par une modestie un peu sauvage, le grain +de gnie qui lui fait idaliser et potiser saintement les tudes les +plus arides. Elle n'est donc pas seulement son leve reconnaissante, +elle est son fervent disciple; il est, lui, sa religion, son rvlateur, +l'intermdiaire entre elle et Dieu. Cette foi date de l'enfance, et ne +prira qu'avec elle. Valvdre ne peut pas l'ignorer; mais Valvdre ne se +croit pas aim autrement que comme un pre, et, quoiqu'il ait t plus +d'une fois, dans ces derniers temps surtout, trs-mu, plus que +paternellement mu en la regardant, il se juge trop g pour lui plaire. +Il a combattu sans relche son inclination et l'a si vaillamment +refoule, qu'on et pu la croire vaincue... + +--Ami, dis-je en interrompant Obernay, puisque nous avons entam un +sujet aussi dlicat, dis-moi tout... Dj j'ai t allg d'un remords +affreux en apprenant, grce tes investigations, que madame de Valvdre +tait mortellement atteinte avant de me connatre. Dis-moi +maintenant,--ce que je n'ai jamais os chercher savoir,--ce que +Moserwald croyait avoir devin: dis-moi si Valvdre avait encore de +l'amour pour sa femme quand je l'ai enleve. + +--Non, rpondit Obernay; je sais que non, j'en suis certain. + +--Il te l'a dit, je le sais, il t'a parl d'elle avec le plus profond +dtachement, il se croyait bien guri; mais l'amour a des inconsquences +mystrieuses. + +--La _passion_, oui; l'_amour_, non! La passion est illogique et +incomprhensible; c'est l son caractre, et je te dirai ici un mot de +Valvdre: La passion est un amour malade qui est devenu fou! + +--On pourrait tout aussi bien dire que l'amour est une passion qui se +porte bien. + +--On peut jouer sur tous les mots; mais Valvdre ne joue avec rien, lui! +Il tait trop grand logicien pour se mentir lui-mme. L'me d'un vrai +savant est la droiture mme, parce qu'elle suit la mthode d'un esprit +adonn la scrupuleuse clairvoyance. Valvdre est trs-ardent et mme +imptueux par nature. Son mariage irrflchi prouve la spontanit de sa +jeunesse, et, dans son ge mr, je l'ai vu aux prises avec la fureur des +lments, emport lui-mme au del de toute prudence par la fureur des +dcouvertes. S'il et eu de l'amour pour sa femme, il et bris ses +rivaux et toi-mme. Il l'et poursuivie, il l'et ramene et passionne +de nouveau. Ce n'tait pas difficile avec une me aussi flottante que +celle de cette pauvre femme; mais une pareille lutte n'tait pas digne +d'un homme dtromp, et il savait qu'Alida, rendue pour quelque temps +ses devoirs, ne pouvait pas tre sauve. Il craignait, d'ailleurs, de la +briser elle-mme en la domptant, et, avant tout, par instinct et par +principe, il a horreur de faire souffrir. N'exagre donc rien, calme +l'excs de tes remords, et d'tres humains ne fais pas des hros +fantastiques. Certes, Valvdre, amoureux de sa femme et te ramenant +auprs de son lit de mort pour te pardonner devant elle, serait plus +potique; mais il ne serait pas vrai, et je l'aime mieux vrai, parce que +je ne puis aimer ce qui est contraire aux lois de la nature. Valvdre +n'est pas un dieu, c'est un homme de bien. Je me mfierais beaucoup d'un +homme qui ne pourrait pas dire: _Homo sum!_... + +--Je te remercie de me dire tout cela, d'autant plus que cela n'te rien +pour moi la grandeur de Valvdre. Amoureux et jaloux, il et pu, dans +sa gnrosit, ne cder qu'aux faiblesses, qui sont, tout aussi bien que +les violences, du domaine de la passion. Cette grande amiti +compatissante qui, en lui, survivait l'amour, ce besoin d'adoucir les +plaies des autres en respectant leur libert morale, ce soin religieux +de conduire doucement la tombe la mre de ses enfants, de sauver au +moins son me, tout cela est au-dessus de la nature humaine ordinaire, +tu auras beau dire! + +--Rien de ce qui est beau n'est au-dessus d'elle dans l'ordre des +sentiments vrais et de la part d'une me d'lite. Aussi tu penses bien +que je ne fais plus la guerre ton enthousiasme quand c'est Valvdre +qui en est l'objet. Te voil rassur sur certains points; mais il ne +faut pas aller d'un excs l'autre. Si tu n'as pas inflig les tortures +de la jalousie, tu as profondment contrist et inquit le coeur de +l'poux, toujours ami, et du pre, soucieux de la dignit de sa famille. +Les grands caractres souffrent dans toutes leurs affections, parce que +toutes sont grandes, de quelque nature qu'elles soient. A la mort de sa +femme, Valvdre a donc cruellement souffert de la pense qu'elle avait +vcu sans bonheur, et qu'il n'avait pu, par aucun dvouement, par aucun +sacrifice, lui donner autre chose qu'un instant de calme et d'espoir +sa dernire heure. Voil Valvdre tout entier; mais Valvdre amoureux +d'un plus pur idal redevient mystrieux pour moi. Le respect de cet +idal va chez lui jusqu' la peur. Moi, au refroidissement graduel de sa +familiarit avec Adlade, qu'il tutoie encore, mais qu'il n'embrasse +plus au front comme il embrasse Rose, j'ai vu qu'elle n'tait plus pour +lui comme les autres enfants de la maison. J'ai cru voir aussi, chaque +voyage qu'il a entrepris, au dernier surtout, un effort suprme, comme +un devoir accompli, mais plus pnible de jour en jour. Enfin il l'aime, +je le crois; mais je ne le sais pas, et ma position m'empche de le lui +demander. Il est fort riche, d'un nom clbre dans la science, +trs-au-dessus, selon le monde, de cette petite bourgeoise qui cache +avec un soin farouche ses talents et sa beaut. Je ne crains pas que lui +m'accuse jamais d'ambition; pourtant il est des convenances d'ducation +au-dessus desquelles je ne suis pas encore assez philosophe pour me +placer, et, si Valvdre me cache depuis si longtemps son secret, c'est +qu'il a des raisons que j'ignore, et qui rendraient mes avances pnibles +pour lui, humiliantes pour moi. + +--Ces raisons, je les saurai, m'criai-je, je veux les savoir. + +--Ah! prends garde, prends garde, mon ami! Si nous nous trompions sur le +compte d'Adlade! si, au moment o, encourag et renaissant +l'esprance, Valvdre s'apercevait qu'il n'est pas aim comme il aime! +Adlade est un bien autre mythe que lui! Cette fille qui a l'air si +heureux, l'oeil si pur, le caractre si gal, l'esprit si studieux, la +joue si frache, que ni le dsir, ni l'esprance, ni la crainte ne +semblent pouvoir atteindre; cette Andromde souriante au milieu des +monstres et des chimres, sur son rocher d'albtre inaccessible aux +souillures comme aux temptes... pourquoi vingt-six ans n'est-elle pas +marie? Elle a t demande par des hommes de mrite placs dans les +conditions les plus honorables, et, malgr les dsirs de sa mre, malgr +mes instances, malgr les conseils de Juste et de ma femme, elle a souri +en disant: Je ne veux pas me marier!--Jamais? lui a dit un jour +Valvdre.--Jamais! + +--Dis-moi, Henri, Alida vivait-elle alors? + +--Oui. + +--Et, depuis qu'elle n'est plus, Adlade a-t-elle rpt _jamais?_ + +--Maintes fois. + +--Valvdre prsent? + +--Je ne sais plus. Tu m'y fais songer! il tait peut-tre loin, elle +avait peut-tre reperdu l'esprance. + +--Allons, allons! tu n'as pas encore assez bien observ. C'est moi de +travailler dchiffrer la grande nigme. La philosophie stocienne, +acquise par l'tude de la sagesse, est une sainte et belle chose, +puisqu'elle peut alimenter des flammes si pures, si constantes et si +paisibles; mais toute vertu a son excs et son pril. N'en est-ce pas un +trs-grand que de condamner au clibat et un ternel combat intrieur +deux tres dont l'union semble tre crite la plus belle page des lois +divines? + +--Juste Valvdre a vcu trs-calme, trs-digne, trs-forte, trs-fconde +en bienfaits et en dvouements,... et pourtant elle a aim sans bonheur +et sans espoir. + +--Qui donc? + +--Tu ne l'as jamais su? + +--Et je ne le sais pas. + +--Elle a aim le frre de ta mre, l'oncle qui te chrissait, l'ami et +le matre de Valvdre, Antonin Valigny. Malheureusement, il tait mari, +et Adlade a beaucoup rflchi sur cette histoire. + +--Ah! voil donc pourquoi Juste m'a pardonn d'avoir tant offens et +afflig Valvdre! Mais mon oncle est mort, et la mort ne laisse pas +d'agitation. Sois sr, Henri, qu'Adlade souffre plus que Juste. Elle +est plus forte que sa souffrance, voil tout; mais son bonheur, si elle +en a, est l'oeuvre de sa volont, et j'ai cru, moi aussi, pendant sept +ans, qu'on pouvait vivre sur son propre fonds de sagesse et de +rsignation. Aujourd'hui que je vis deux, je sais bien qu'hier je ne +vivais pas!... + +Henri m'embrassa et me laissa agir. Ce fut une oeuvre de patience, de +ruse innocente et d'obstination dvoue. Il me fallut surprendre des +quarts de mots et des ombres de regard; mais ma chre Rose, plus hardie +et plus confiante, m'aida et vit clair avant moi. + +Ils s'aimaient et ne se croyaient pas aims l'un de l'autre. Le jour o, +par mes soins et mes encouragements, ils s'entendirent fut le plus beau +de leur vie et de la mienne. + +FIN + +IMPRIMERIE DE L. TOINON ET Ce, A SAINT-GERMAIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Valvdre, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALVDRE *** + +***** This file should be named 13263-8.txt or 13263-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/2/6/13263/ + +Produced by Carlo Traverso, Chantal Brville and Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13263-8.zip b/old/13263-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b49dd41 --- /dev/null +++ b/old/13263-8.zip diff --git a/old/13263.txt b/old/13263.txt new file mode 100644 index 0000000..7bdc336 --- /dev/null +++ b/old/13263.txt @@ -0,0 +1,9809 @@ +The Project Gutenberg EBook of Valvedre, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Valvedre + +Author: George Sand + +Release Date: August 23, 2004 [EBook #13263] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALVEDRE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chantal Breville and Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +VALVEDRE + +PAR + +GEORGE SAND + + + + + + +OEUVRES + +DE + +GEORGE SAND + + +OEUVRES + +DE + +GEORGE SAND + +NOUVELLE EDITION + +FORMAT GRAND IN-18 + + + +OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE: + + +ANDRE........... Un volume. + +ELLE ET LUI......... Un volume. + +LA FAMILLE DE GERMANDRE...... Un Volume. + +INDIANA........... Un volume. + +JEAN DE LA ROCHE......... Un volume. + +LES MAITRES MOSAISTES....... Un volume. + +LES MAITRES SONNEURS....... Un volume. + +LA MARE AU DIABLE........ Un volume. + +LE MARQUIS DE VILLEMER...... Un Volume. + +MAUPRAT.......... Un volume. + +MONT-REVECHE......... Un volume. + +NOUVELLES.......... Un volume. + +TAMARIS.......... Un volume. + +VALENTINE.......... Un volume. + +VALVEDRE.......... Un volume. + +LA VILLE NOIRE......... Un volume. + +ETC., ETC. + +CLICHY.--Imprimerie de MAURICE LOIGNON et Cie, rue du Bac d'Asnieres, 12. + + +VALVEDRE + +PAR + +GEORGE SAND + +NOUVELLE EDITION + + + +PARIS + +MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1863 + +Tous droits reserves + + + + + + +A MON FILS + + +Ce recit est parti d'une idee que nous avons savouree en commun, que +nous avons, pour ainsi dire, bue a la meme source: l'etude de la nature. +Tu l'as formulee le premier dans un travail de science qui va paraitre. +Je la formule a mon tour et a ma maniere dans un roman. Cette idee, +vieille comme le monde en apparence, est pourtant une conquete assez +nouvelle des temps ou nous vivons. Pendant de longs siecles, l'homme +s'est pris pour le centre et le but de l'univers. Une notion plus juste +et plus vaste nous est enseignee aujourd'hui. Plusieurs la professent +avec eclat. Adeptes fervents, nous y apporterons aussi notre grain de +sable, car elle a besoin de passer dans beaucoup d'esprits pour faire +peu a peu a tous le bien qu'elle recele. Elle peut se resumer en trois +mots que ton livre explique et que le mien tentera de prouver: _sortir +de soi_.--Il est doux d'en sortir ensemble, et cela nous est arrive +souvent. + + +Tamaris, 1er mars 1861. + + + + +VALVEDRE + + + + * * * * * + + + +I + +Des motifs faciles a apprecier m'obligeant a deguiser tous les noms +propres qui figureront dans ce recit, le lecteur voudra bien n'exiger de +moi aucune precision geographique. Il y a plusieurs manieres de raconter +une histoire. Celle qui consiste a vous faire parcourir une contree +attentivement exploree et fidelement decrite est, sous un rapport, la +meilleure: c'est un des cotes par lesquels le roman, cette chose si +longtemps reputee frivole, peut devenir une lecture utile, et mon avis +est que, quand on nomme une localite reellement existante, on ne saurait +la peindre trop consciencieusement; mais l'autre maniere, qui, sans etre +de pure fantaisie, s'abstient de preciser un itineraire et de nommer le +vrai lieu des scenes principales, est parfois preferable pour +communiquer certaines impressions recues. La premiere sert assez bien le +developpement graduel des sentiments qui peuvent s'analyser; la seconde +laisse a l'elan et au decousu des vives passions un chemin plus large. + +D'ailleurs, je ne serais pas libre de choisir entre ces deux methodes, +car c'est l'histoire d'une passion subie, bien plus qu'expliquee, que je +me propose de retracer ici. Cette passion souleva en moi tant de +troubles, qu'elle m'apparait encore a travers certains voiles. Il y a de +cela vingt ans. Je la portai en divers lieux, qui reapparurent +splendides ou miserables selon l'etat de mon ame. Il y eut meme des +jours, des semaines peut-etre, ou je vecus sans bien savoir ou j'etais. +Je me garderai donc de reconstruire, par de froides recherches ou par de +laborieux efforts de memoire, les details d'un passe ou tout fut +confusion et fievre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-etre +pas mauvais de laisser a mon recit un peu de ce desordre et de ces +incompletes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles. + +J'avais vingt-trois ans quand mon pere, professeur de litterature et de +philosophie a Bruxelles, m'autorisa a passer un an sur les chemins; en +cela, il cedait a mon desir autant qu'a une consideration serieuse. Je +me destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation +inspirat de la confiance a ma famille. Je sentais le besoin de voir et +de comprendre la vie generale. Mon pere reconnut que notre paisible +milieu et notre vie patriarcale constituaient un horizon bien court. Il +eut la foi. Il mit la bride sur le cou du cheval impatient. Ma mere +pleura; mais elle me cacha ses larmes, et je partis: helas! pour quels +ecueils de la vie morale! + +J'avais ete eleve en partie a Bruxelles, en partie a Paris, sous les +yeux d'un frere de mon pere, Antonin Valigny, chimiste distingue, mort +jeune encore, lorsque je finissais mes classes au college Saint-Louis. +Je n'eprouvais aucune curiosite pour les modernes foyers de +civilisation, j'avais soif de poesie et de pittoresque. Je voulais voir, +en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature; en Italie ensuite, +les grands monuments de l'art. + +Ma premiere et presque ma seule visite a Geneve fut pour un ami de mon +pere dont le fils avait ete, a Paris, mon compagnon d'etudes et mon ami +de coeur; mais les adolescents s'ecrivent peu. Henri Obernay fut le +premier a negliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple. +Lorsque je le cherchai dans sa patrie, il y avait deja des annees que +nous ne nous ecrivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse pas +beaucoup cherche, si mon pere, en me disant adieu, ne m'eut pas +recommande avec une grande insistance de renouer mes relations avec lui. +M. Obernay pere, professeur es sciences a Geneve, etait un homme d'un +vrai merite. Son fils avait annonce devoir tenir de lui. Sa famille +etait chere a la mienne. Enfin ma mere desirait savoir si la petite +Adelaide etait toujours aimable et jolie. Je devinai quelque projet ou +du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement +dispose a commencer par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosite +aidant un peu le devoir, je me presentai chez le professeur es sciences. + +Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme +si j'eusse ete son frere. Ils me retinrent a diner et me forcerent de +loger chez eux. C'etait dans cette partie de Geneve appelee la vieille +ville, qui avait encore a cette epoque tant de physionomie. Separee par +le Rhone et de la cite catholique, et du monde nouveau, et des +caravanserails de touristes, la ville de Calvin etageait sur la colline +ses demeures austeres et ses etroits jardins, ombrages de grands murs et +de charmilles taillees. La, point de bruit, pas de curieux, pas +d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caracterise la vie +industrielle moderne. Le silence de l'etude, le recueillement de la +piete ou des travaux de patience et de precision, un _chez soi_ +hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre a aucun abus, un +bien-etre meditatif et fier, tel etait, en general, le caractere des +habitations aisees. + +Celle des Obernay etait un type adouci et quelque peu modernise de cette +vie respectable et grave. Les chefs de la famille, aussi bien que leurs +enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'exces des +rigidites exterieures. Trop savant pour etre fanatique, le professeur +suivait le culte et la coutume de ses peres; mais son intelligence +cultivee avait fait une large trouee dans le monde du gout et du +progres. Sa femme, plus menagere que docte, avait neanmoins pour la +science le meme respect que pour la religion. Il suffisait que M. +Obernay fut adonne a certaines etudes pour qu'elle regardat ces +occupations comme les plus importantes et les plus utiles qui pussent +remplir la vie d'un homme de bien, et, quand cet epoux venere demandait +un peu de sans-gene et d'abandon autour de lui pour se reposer de ses +travaux, elle s'ingeniait naivement a lui complaire, persuadee qu'elle +travaillait pour la plus grande gloire de Dieu des qu'elle travaillait +pour lui. + +Malgre l'absence momentanee de leur famille, ces vieux epoux me parurent +donc extremement aimables. Rien chez eux ne sentait l'esprit souvent +etroit de la province. Ils s'interessaient a tout et n'etaient etrangers +a rien. Ils y mettaient meme une sorte de coquetterie, et l'on pouvait +comparer leur esprit a leur maison, vaste, propre, austere, mais egayee +par les plus belles fleurs, et s'ouvrant sur l'aspect grandiose du lac +et des montagnes. + +Les deux filles, Adelaide et Rosa, etaient allees voir une tante a +Morges. On me montra le portrait de la petite Rosa, dessine par sa +soeur. Le dessin etait charmant, la jeune tete ravissante; mais il n'y +avait pas de portrait d'Adelaide. + +On me demanda si je me souvenais d'elle. Je repondis hardiment que oui, +bien que ce souvenir fut tres-vague. + +--Elle avait cinq ans dans ce temps-la, me dit madame Obernay; vous +pensez qu'elle est bien changee! Pourtant elle passe pour une belle +personne. Elle ressemble a son pere, qui n'est pas trop mal pour un +homme de cinquante-cinq ans. Rosa est moins bien; elle me ressemble, +ajouta en riant l'excellente femme, encore fraiche et belle; mais elle +est dans l'age ou l'on peut se refaire! + +Henri Obernay etait parti en tournee de naturaliste avec un ami de la +famille. Il explorait en ce moment la region du mont Rose. On me montra +une lettre de lui toute recente, ou il decrivait avec tant +d'enthousiasme les sites ou il se trouvait, que je me decidai a aller +l'y rejoindre. Deja familiarise avec les montagnes et parlant tous les +patois de la frontiere, il me serait un guide excellent, et sa mere +assurait qu'il allait etre heureux d'avoir a diriger mes premieres +excursions. Il ne m'avait pas oublie, il avait toujours parle de moi +avec la plus tendre affection. Madame Obernay me connaissait comme si +elle ne m'eut jamais perdu de vue. Elle savait mes penchants, mon +caractere, et se rappelait mes fantaisies d'enfant, qu'elle me racontait +a moi-meme avec une bonhomie charmante. En voyant qu'Henri m'avait fait +aimer, je jugeai avec raison qu'il m'aimait reellement, et mon ancien +attachement pour lui se reveilla. Apres vingt-quatre heures passees a +Geneve, je me renseignai sur le lieu ou j'avais bonne chance de le +rencontrer, et je partis pour le mont Rose. + +C'est ici, lecteur, qu'il ne faut pas me suivre un guide a la main. Je +donnerai aux localites que je me rappelle les premiers noms qui me +viendront a l'esprit. Ce n'est point un voyage que je t'ai promis, c'est +une histoire d'amour. + +A la base des montagnes, du cote de la Suisse, s'abrite un petit +village, les Chalets-Saint-Pierre, que j'appellerai Saint-Pierre tout +court. C'est la que je trouvai Henri Obernay. Il y etait installe pour +une huitaine, son compagnon de voyage voulant explorer les glaciers. La +maison de bois dont ils s'etaient empares etait grande, pittoresque, et +d'une proprete rejouissante. On m'y fit place, car c'etait une espece +d'auberge pour les touristes. Je vois encore les paysages grandioses qui +se deroulaient sous les yeux, de toutes les faces de la galerie +exterieure, placee au couronnement de ce beau chalet. Un enorme banc de +rochers preservait le hameau du vent d'est et des avalanches. Ce rempart +naturel formait comme le piedestal d'une montagne toute nue, mais verte +comme une emeraude et couverte de troupeaux. Du bas de la maison partait +une prairie en fleurs qui s'abaissait rapidement vers le lit d'un +torrent plein de bruit et de colere, et dans lequel se deversaient de +fieres et folles cascatelles tombant des rochers qui nous faisaient +face. Ces rochers, au sommet desquels commencaient les glaciers, d'abord +resserres en etroites coulisses et peu a peu disposes en vastes arenes +eblouissantes, etaient les premieres assises de la masse effrayante du +mont Rose, dont les neiges eternelles se dessinaient encore en carmin +orange dans le ciel, quand la vallee nageait dans le bleu du soir. + +C'etait un spectacle sublime et que je pus savourer durant un jour libre +et calme, avant d'entrer dans la tourmente qui faillit emporter ma +raison et ma vie. + +Les premieres heures furent consacrees et pour ainsi dire laborieusement +employees a nous reconnaitre, Obernay et moi. On sait combien est rapide +le developpement qui succede a l'adolescence, et nous etions reellement +beaucoup changes. J'etais pourtant reste assez petit en comparaison +d'Henri, qui avait pousse comme un jeune chene; mais, a demi Espagnol +par ma mere, je m'etais enrichi d'une jeune barbe tres-noire qui, selon +mon ami, me donnait l'air d'un paladin. Quant a lui, bien qu'a +vingt-cinq ans il eut encore le menton lisse, l'extension de ses formes, +ses cheveux autrefois d'un blond d'epi, maintenant dores d'un reflet +rougeatre, sa parole jadis un peu hesitante et craintive, desormais +breve et assuree, ses manieres franches et ouvertes, sa fiere allure, +enfin sa force herculeenne plutot acquise par l'exercice que liee a +l'organisation, en faisaient un etre tout nouveau pour moi, mais non +moins sympathique que l'ancien compagnon d'etudes, et se presentant +franchement comme un aine au physique et au moral. C'etait, en somme, un +assez beau garcon, un vrai Suisse de la montagne, doux et fort, tout +rempli d'une tranquille et constante energie. Une seule chose +tres-caracteristique n'avait pas change en lui: c'etait une peau blanche +comme la neige et un ton de visage d'une fraicheur vive qui eut pu etre +envie par une femme. + +Henri Obernay etait devenu fort savant a plusieurs egards; mais la +botanique etait pour le moment sa passion dominante. Son compagnon de +voyage, chimiste, physicien, geologue, astronome et je ne sais quoi +encore, etait en course quand j'arrivai, et ne devait rentrer que le +soir. Le nom de ce personnage ne m'etait pas inconnu, je l'avais souvent +entendu prononcer par mes parents: il s'appelait M. de Valvedre. + +La premiere chose qu'on se demande apres une longue separation, c'est si +l'on est content de son sort. Obernay me parut enchante du sien. Il +etait tout a la science, et, avec cette passion-la, quand elle est +sincere et desinteressee, il n'y a guere de mecomptes. L'ideal, toujours +beau, a l'avantage d'etre toujours mysterieux, et de ne jamais assouvir +les saints desirs qu'il fait naitre. + +J'etais moins calme. L'etude des lettres, qui n'est autre que l'etude +des hommes, est douloureuse quand elle n'est pas terrible. J'avais deja +beaucoup lu, et, bien que je n'eusse aucune experience de la vie, +j'etais un peu atteint par ce que l'on a nomme la _maladie du siecle_, +l'ennui, le doute, l'orgueil. Elle est deja bien loin, cette maladie du +romantisme. On l'a raillee, les peres de famille d'alors s'en sont +beaucoup plaints; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-etre la +regretter. Peut-etre valait-elle mieux que la reaction qui l'a suivie, +que cette soif d'argent, de plaisirs sans ideal et d'ambitions sans +frein, qui ne me parait pas caracteriser bien noblement la _sante du +siecle_. + +Je ne fis pourtant point part a Obernay de mes souffrances secretes. Je +lui laissai seulement pressentir que j'etais un peu blesse de vivre dans +un temps ou il n'y avait rien de grand a faire. Nous etions alors dans +les premieres annees du regne de Louis-Philippe. On avait encore la +memoire fraiche des epopees de l'Empire; on avait ete eleve dans +l'indignation genereuse, dans la haine des idees retrogrades du dernier +Bourbon; on avait reve un grand progres en 1830, et on ne sentait pas ce +progres s'accomplir sous l'influence triomphante de la bourgeoisie. On +se trompait a coup sur: le progres se fait quand meme, a presque toutes +les epoques de l'histoire, et on ne peut appeler reellement retrogrades +que celles qui lui ferment plus d'issues qu'elles ne lui en ouvrent; +mais il est de ces epoques ou un certain equilibre s'etablit entre +l'elan et l'obstacle. Ce sont des phases expectantes ou la jeunesse +souffre et ou elle ne meurt pourtant pas, puisqu'elle peut dire ce +qu'elle souffre. + +Obernay ne comprit pas beaucoup ma critique du siecle (on appelle +toujours _le siecle_ le moment ou l'on vit). Quant a lui, il vivait dans +l'eternite, puisqu'il etait aux prises avec les lois naturelles. Il +s'etonna de mes plaintes, et me demanda si le veritable but de l'homme +n'etait pas de s'instruire et d'aimer ce qui est toujours grand, ce +qu'aucune situation sociale ne peut ni rapetisser, ni rendre +inaccessible, l'etude des lois de l'univers. Nous discutames un peu sur +ce point. Je voulus lui prouver qu'il est, en effet, des situations +sociales ou la science meme est entravee par la superstition, +l'hypocrisie, ou, ce qui est pis, par l'indifference des gouvernants et +des gouvernes. Il haussa legerement les epaules. + +--Ces entraves-la, dit-il, sont des accidents transitoires dans la vie +de l'humanite. L'eternite s'en moque, et la science des choses +eternelles par consequent. + +--Mais, nous qui n'avons qu'un jour a vivre, pouvons-nous en prendre a +ce point notre parti? Si tu avais en ce moment devant les yeux la preuve +que tes travaux seront enfouis ou supprimes, ou tout au moins sans aucun +effet sur tes contemporains, les poursuivrais-tu avec autant d'ardeur? + +--Oui certes! s'ecria-t-il: la science est une maitresse assez belle +pour qu'on l'aime sans autre profit que l'honneur et l'ivresse de la +posseder. + +Mon orgueil souffrit un peu de la bravoure enthousiaste de mon ami. Je +fus tente, non de douter de sa sincerite, mais de croire a quelque +illusion, ferveur de novice. Je ne voulus pas le lui dire et commencer +notre reprise d'amitie par une discussion. J'etais, d'ailleurs, +tres-fatigue. Je n'attendis pas que son compagnon le savant fut revenu +de sa promenade, et je remis au lendemain l'honneur de lui etre +presente. + +Mais, le lendemain, j'appris que M. de Valvedre, qui se preparait depuis +plusieurs jours a une grande exploration des glaciers et des moraines du +mont Rose, fixee la veille encore au surlendemain, voyant toutes choses +arrangees et le temps tres-favorable, avait voulu profiter d'une des +rares epoques de l'annee ou les cimes sont claires et calmes. Il etait +donc parti a minuit, et Obernay l'avait escorte jusqu'a sa premiere +halte. Mon ami devait etre de retour vers midi, et, de sa part, on me +priait de l'attendre et de ne point me risquer seul dans les precipices, +vu que tous les guides du pays avaient ete emmenes par M. de Valvedre. +Sachant que j'etais fatigue, on n'avait pas voulu me reveiller pour me +dire ce qui se passait, et j'avais dormi si profondement, que le bruit +du depart de l'expedition, veritable caravane avec mulets et bagages, ne +m'avait cause aucune alerte. + +Je me conformai aux desirs d'Obernay et resolus de l'attendre au chalet, +ou, pour mieux dire, a l'hotel d'Ambroise; tel etait le nom de notre +hote, excellent homme, tres-intelligent et majestueusement obese. En +causant avec lui, j'appris que sa maison avait ete embellie par la +munificence et les soins de M. de Valvedre, lequel avait pris ce pays en +amour. Comme il y venait assez souvent, sa propre residence n'etant pas +tres-eloignee, il s'etait arrange pour y avoir a sa disposition un +pied-a-terre confortable. Il avait si bien fait les choses, qu'Ambroise +se regardait autant comme son serviteur que comme son oblige; mais le +savant, qui me parut etre un original fort agreable, avait exige que le +montagnard fit de sa maison une auberge d'ete pour les amants de la +nature qui penetreraient dans cette region peu connue, et meme qu'il +servit avec devouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de +la montagne, a la seule condition, pour eux, de consigner leurs +observations sur un certain registre qui me fut montre, et que j'avouai +n'etre pas destine a enrichir. Ambroise n'en fut pas moins empresse a me +complaire. J'etais l'ami d'Obernay, je ne pouvais pas ne pas etre un peu +savant, et Ambroise etait persuade qu'il le deviendrait lui-meme, s'il +ne l'etait pas deja, pour avoir heberge souvent des personnes de merite. + +Apres avoir employe les premieres heures de la journee a ecrire a mes +parents, je descendis dans la salle commune pour dejeuner, et je m'y +trouvai en tete-a-tete avec un inconnu d'environ trente-cinq ans, d'une +assez belle figure, et qu'a premiere vue je reconnus pour un israelite. +Cet homme me parut tenir le milieu entre l'extreme distinction et la +repoussante vulgarite qui caracterisent chez les juifs deux races ou +deux types si tranches. Celui-ci appartenait a un type intermediaire ou +melange. Il parlait assez purement le francais, avec un accent allemand +desagreable, et montrait tour a tour de la pesanteur et de la vivacite +dans l'esprit. Au premier abord, il me fut antipathique. Peu a peu il me +parut assez amusant. Son originalite consistait dans une indolence +physique et dans une activite d'idees extraordinaires. Mou et gras, il +se faisait servir comme un prince; curieux et commere, il s'enquerait de +tout et ne laissait pas tomber la conversation un seul instant. + +Comme il me fit, des le premier moment, l'honneur d'etre +tres-communicatif, je sus bien vite qu'il se nommait Moserwald, qu'il +etait assez riche pour se reposer un peu des affaires, et qu'il +voyageait en ce moment pour son plaisir. Il venait de Venise, ou il +s'etait plus occupe de jolies femmes et de beaux-arts que du soin de sa +fortune; il se rendait a Chamonix. Il voulait voir le mont Blanc, et il +passait par le mont Rose, dont il avait _souhaite se faire une idee_. Je +lui demandai s'il etait tente d'en faire l'escalade. + +--Non pas! repondit-il. C'est trop dangereux, et pour voir quoi, je vous +le demande? Des glacons les uns sur les autres! Personne n'a encore +atteint la cime de cette montagne, et il n'est pas dit que la caravane +partie cette nuit en reviendra au complet. Au reste, je n'ai pas fait +beaucoup de voeux pour elle. Arrive a dix heures hier au soir et a peine +endormi, j'ai ete reveille par tous les gros souliers ferres du pays, +qui n'ont fait, deux heures durant, que monter et descendre les +escaliers de bois de cette maison a jour. Tous les animaux de la +creation ont beugle, patoise, henni, jure ou braille sous la fenetre, +et, quand je croyais en etre quitte, on est revenu pour chercher je ne +sais quel instrument oublie, un barometre et un telegraphe! Si j'avais +eu une potence a mon service, je l'aurais envoyee a ce M. de Valvedre, +que Dieu benisse! Le connaissez-vous? + +--Pas encore. Et vous? + +--Je ne le connais que de reputation; on parle beaucoup de lui a Geneve, +ou je reside, et on parle de sa femme encore davantage. La +connaissez-vous, sa femme? Non? Ah! mon cher, qu'elle est jolie! Des +yeux longs comme ca (il me montrait la lame de son couteau) et plus +brillants que ca! ajouta-t-il en montrant un magnifique saphir entoure +de brillants qu'il portait a son petit doigt. + +--Alors ce sont des yeux etincelants, car vous avez la une belle bague. + +--La souhaitez-vous? Je vous la cede pour ce qu'elle m'a coute. + +--Merci, je n'en saurais que faire. + +--Ce serait pourtant un joli cadeau pour votre maitresse, hein? + +--Ma maitresse? Je n'en ai pas! + +--Ah bah! vraiment? Vous avez tort. + +--Je me corrigerai. + +--Je n'en doute pas; mais cette bague-la peut hater l'heureux moment. +Voyons, la voulez-vous? C'est une bagatelle de douze mille francs. + +--Mais, encore une fois, je n'ai pas de fortune. + +--Ah! vous avez encore plus tort; mais cela peut se corriger aussi. +Voulez-vous faire des affaires? Je peux vous lancer, moi. + +--Vous etes bijoutier? + +--Non, je suis riche. + +--C'est un joli etat; mais j'en ai un autre. + +--Il n'y a point de joli etat, si vous etes pauvre. + +--Pardonnez-moi, je suis libre! + +--Alors vous avez de l'aisance, car, avec la misere, il n'y a +qu'esclavage. J'ai passe par la, moi qui vous parle, et j'ai manque +d'education; mais je me suis un peu refait a mesure que j'ai surmonte le +mauvais sort. Donc, vous ne connaissez pas les Valvedre? C'est un +singulier couple, a ce qu'on dit. Une femme ravissante, une vraie femme +du monde sacrifiee a un original qui vit dans les glaciers! Vous +jugez... + +Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais gout, mais dont +je ne me scandalisai point, les personnes dont il parlait ne m'etant pas +directement connues. Il ajouta que, du reste, avec un tel mari, madame +de Valvedre etait dans son droit, si elle avait eu les aventures que lui +pretait la chronique genevoise. J'appris par lui que cette dame +paraissait de temps en temps a Geneve, mais de moins en moins, parce que +son mari lui avait achete, vers le lac Majeur, une villa d'ou il +exigeait qu'elle ne sortit point sans sa permission. + +--Vous comprenez bien, ajouta-t-il, qu'elle se menage quelques echappees +quand il n'est pas la... et il n'y est jamais: mais il lui a donne pour +surveillante une vieille soeur a lui, qui, sous pretexte de soigner les +enfants,--il y en a quatre ou cinq,--fait en conscience son metier de +geoliere. + +--Je vois que vous plaignez beaucoup l'interessante captive. Peut-etre +la connaissez-vous plus que vous ne voulez le dire a table d'hote? + +--Non, parole d'honneur! Je ne la connais que de vue, je ne lui ai +jamais parle, et pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manque; mais +patience! l'occasion viendra un jour ou l'autre, a moins que ce jeune +homme qui voyage avec le mari... Je l'ai apercu hier au soir, M. +Obernay, je crois, le fils d'un professeur... + +--C'est mon ami. + +--Je ne demande pas mieux; mais je dis qu'il est beau garcon et qu'on +n'est jamais trahi que par les siens. Un apprenti, ca console toujours +la femme du patron, c'est dans l'ordre! + +--Vous etes un esprit fort, tres-sceptique. + +--Pas fort du tout, mais mefiant en diable; sans quoi, la vie ne serait +pas tenable. On prendrait la vertu au serieux, et ce serait triste, +quand on n'est pas vertueux soi-meme! Est-ce que vous avez la +pretention?... + +--Je n'en ai aucune. + +--Eh bien, restez ainsi, croyez-moi. Allez-y franchement, contentez vos +passions et n'en abusez pas. Vous voyez, je vous donne de sages +conseils, moi! + +--Vous etes bien bon. + +--Oui, oui, vous vous moquez; mais ca m'est egal. Vos sourires n'oteront +pas un sou de ma poche ni un cheveu de ma tete, tandis que votre +deference ne remettrait pas dans ma vie une seule des heures que j'ai +perdues ou mal employees. + +--Vous etes philosophe! + +--Excessivement, mais un peu trop tard. J'ai vecu beaucoup depuis que je +puis me passer mes fantaisies, et j'en suis puni par la diminution du +sens fantaisiste. Oui, vrai, je me blase deja. J'ai des jours ou je ne +sais plus que faire pour m'amuser. Voulez-vous venir dehors fumer un +cigare? Nous regarderons ce fameux mont Rose; on dit que c'est si joli! +Je l'ai regarde hier tout le long du voyage; je l'ai trouve pareil a +toutes les montagnes un peu elevees de la chaine des Alpes; mais +peut-etre que vous me le ferez trouver different. Voyons, qu'est-ce +qu'il y a de different et qu'est-ce qu'il y a de beau selon vous? Je ne +demande qu'a admirer, moi; je n'ai ete eleve ni en poete, ni en artiste; +mais j'aime le beau, et j'ai des yeux comme un autre. + +Il y avait tant de naivete dans le babil de ce Moserwald, que, tout en +fumant dehors avec lui, je me laissai aller a la sotte vanite de lui +expliquer la beaute du mont Rose. Il m'ecouta avec son bel oeil juif, +clair et avide, fixe sur moi. Il eut l'air de comprendre et de gouter +mon enthousiasme; apres quoi, il reprit tout a coup son air de bonhomie +railleuse et me dit: + +--Mon cher monsieur, vous aurez beau faire, vous ne reussirez pas a me +prouver qu'il y ait le moindre plaisir a regarder cette grosse masse +blanche. Il n'y a rien de bete comme le blanc, et c'est presque aussi +triste que le noir. On dit que le soleil seme des diamants sur ces +glaces: pour moi, je vous confesse que je n'en vois pas un seul, et je +suis sur d'en avoir plus a mon petit doigt que ce gros bloc de +vingt-cinq ou trente lieues carrees n'en montre sur toute sa surface; +mais je suis content de m'en etre assure: vous m'avez prouve une fois de +plus que l'imagination des gens cultives peut faire des miracles, car +vous avez dit les plus jolies choses du monde sur cette chose qui n'est +pas jolie du tout. Je voudrais pouvoir en retenir quelque bribe pour la +reciter dans l'occasion; mais je suis trop stupide, trop lourd, trop +positif, et je ne trouverai jamais un mot qui ne fasse rire de moi. +Voila pourquoi je me garde de l'enthousiasme; c'est un joyau qu'il faut +savoir porter, et qui sied mal aux gens de mon espece. Moi, j'aime le +reel; c'est ma fonction; j'aime les diamants fins et ne puis souffrir +les imitations, par consequent les metaphores. + +--C'est-a-dire que je ne suis qu'un chercheur de clinquant, et que +vous... vous etes bijoutier, ne le niez pas! Toutes vos paroles vous y +ramenent. + +--Je ne suis pas un bijoutier; je n'ai ni l'adresse, ni la patience, ni +la pauvrete necessaires. + +--Mais autrefois, avant la richesse? + +--Autrefois, jamais je n'ai eu d'etat manuel. Non, c'est trop bete; je +n'ai pas eu d'autre outil que mon raisonnement pour me tirer d'affaire. +Les fortunes ne sont pas dans les mains de ceux qui s'amusent a +produire, a confectionner ou a creer, mais bien dans celles qui ne +touchent a rien. Il y a trois races d'hommes, mon cher: ceux qui +vendent, ceux qui achetent et ceux qui servent de lien entre les uns et +les autres. Croyez-moi, les vendeurs et les acheteurs sont les derniers +dans l'echelle des etres. + +--C'est-a-dire que celui qui les ranconne est le roi de son siecle? + +--Eh! pardieu, oui! a lui seul, il faut qu'il soit plus malin que deux! +Vous etes donc decide a faire de l'esprit et a vendre des mots? Eh bien, +vous serez toujours miserable. Achetez pour revendre ou vendez pour +racheter, il n'y a que cela au monde; mais vous ne me comprenez pas et +vous me meprisez. Vous dites: "Voila un brocanteur, un usurier, un +crocodile!" Pas du tout, mon cher; je suis un excellent homme, d'une +probite reconnue; j'ai la confiance de beaucoup de grands personnages. +Des gens de merite, des philanthropes, des savants meme me consultent et +recoivent mes services. J'ai du coeur; je fais plus de bien en un jour +que vous n'en pourrez faire en vingt ans; j'ai la main large, et molle, +et douce! Eh bien, ouvrez la votre si vous avez besoin d'un ami, et vous +verrez ce que c'est qu'un bon juif qui est bete, mais qui n'est pas sot. + +Je ne songeai pas a me facher de ce ton a la fois insolent et amical de +protection bizarre. L'homme etait reellement tout ce qu'il disait etre, +bete au point de blesser sans en avoir conscience, assez bon pour faire +avec plaisir des sacrifices, fin au point d'etre genereux pour se faire +pardonner sa vanite. Je pris le parti de rire de son etrangete, et, +comme il vit que je n'avais aucun besoin de lui, mais que je le +remerciais sans dedain et sans orgueil, il concut pour moi un peu plus +d'estime et de respect qu'il n'avait fait a premiere vue. Nous nous +quittames tres-bons amis. Il eut bien voulu m'avoir pour compagnon de sa +promenade, il craignait de s'ennuyer seul; mais l'heure approchait ou +Obernay avait promis de rentrer, et je doutais que ce nouveau visage lui +fut agreable. Ayant donc pris conge du juif et m'etant fait indiquer le +sentier que devait suivre Obernay pour revenir, je partis a sa +rencontre. + +Nous nous retrouvames au bas des glaciers, dans un bois de pins des plus +pittoresque. Obernay rentrait avec plusieurs guides et mulets qui +avaient transporte une partie des bagages de son ami. Cette bande +continua sa route vers la vallee, et Obernay se jeta sur le gazon aupres +de moi. Il etait extremement fatigue: il avait marche dix heures sur +douze sur un terrain non fraye, et cela par amitie pour moi. Partage +entre deux affections, il avait voulu juger des difficultes et des +dangers de l'entreprise de M. de Valvedre, et revenir a temps pour ne +pas me laisser seul une journee entiere. + +Il tira de son bissac quelques aliments et un peu de vin, et, retrouvant +peu a peu ses forces, il m'expliqua les procedes d'exploration de son +ami. Il s'agissait, non comme M. Moserwald me l'avait dit, d'atteindre +la plus haute cime du mont Rose, ce qui n'etait peut-etre pas possible, +mais de faire, par un examen approfondi, la dissection geologique de la +masse, L'importance de cette recherche se reliait a une serie d'autres +explorations faites et a faire encore sur toute la chaine des Alpes +Pennines, et devait servir a confirmer ou a detruire un systeme +scientifique particulier que je serais aujourd'hui fort embarrasse +d'exposer au lecteur: tant il y a que cette promenade dans les glaces +pouvait durer plusieurs jours. M. de Valvedre y portait une grande +prudence a cause de ses guides et de ses domestiques, envers lesquels il +se montrait fort humain. Il etait muni de plusieurs tentes legeres et +ingenieusement construites, qui pouvaient contenir ses instruments et +abriter tout son monde. A l'aide d'un appareil a eau bouillante de la +plus petite dimension, merveille d'industrie portative dont il etait +l'inventeur, il pouvait se procurer de la chaleur presque +instantanement, en quelque lieu que ce fut, et combattre tous les +accidents produits par le froid. Enfin il avait des provisions de toute +espece pour un temps donne, une petite pharmacie, des vetements de +rechange pour tout son monde, etc. C'etait une veritable colonie de +quinze personnes qu'il venait d'installer au-dessus des glaciers, sur un +vaste plateau de neige durcie, hors de la portee des avalanches. Il +devait passer la deux jours, puis chercher un passage pour aller +s'installer plus loin avec une partie de son materiel et de son monde, +le reste pouvant l'y rejoindre en deux ou trois voyages, pendant qu'il +tenterait d'aller plus loin encore. Condamne peut-etre a ne faire que +deux ou trois lieues de decouvertes chaque jour a cause de la difficulte +des transports, il avait garde quelques mulets, sacrifies d'avance aux +dangers ou aux souffrances de l'entreprise. M. de Valvedre etait +tres-riche, et, pouvant faire plus que tant d'autres savants, toujours +empeches par leur honorable pauvrete ou la parcimonie des gouvernements, +il regardait comme un devoir de ne reculer devant aucune depense en vue +du progres de la science. J'exprimai a Henri le regret de ne pas avoir +ete averti pendant la nuit. J'aurais demande a M. de Valvedre la +permission de l'accompagner. + +--Il te l'eut refusee, repondit-il, comme il me l'avait refusee a +moi-meme. Il t'eut dit, comme a moi, que tu etais un fils de famille, et +qu'il n'avait pas le droit d'exposer ta vie. D'ailleurs, tu aurais +compris, comme moi, que, quand on n'est pas fort necessaire dans ces +sortes d'expeditions, on y est fort a charge. Un homme de plus a loger, +a nourrir, a proteger, a soigner peut-etre dans de pareilles +conditions... + +--Oui, oui, je le comprends pour moi; mais comment se fait-il que tu ne +sois pas extremement utile, toi savant, a ton savant ami? + +--Je lui suis plus necessaire en restant a Saint-Pierre, d'ou je peux +suivre presque tous ses mouvements sur la montagne, et d'ou, a un signal +donne, je peux lui envoyer des vivres, s'il en manque, et des secours, +s'il en a besoin. J'ai, d'ailleurs, a faire marcher une serie +d'observations comparatives simultanement avec les siennes, et je lui ai +donne ma parole d'honneur de n'y pas manquer. + +--Je vois, dis-je a Obernay, que tu es excessivement devoue a ce +Valvedre, et que tu le consideres comme un homme du plus grand merite. +C'est l'opinion de mon pere, qui m'a quelquefois parle de lui comme +l'ayant rencontre chez le tien a Paris, et je sais que son nom a une +certaine illustration dans les sciences. + +--Ce que je puis te dire de lui, repondit Obernay, c'est qu'apres mon +pere il est l'homme que je respecte le plus, et qu'apres mon pere et +toi, c'est celui que j'aime le mieux. + +--Apres moi? Merci, mon Henri! Voila une parole excellente et dont je +craignais d'etre devenu indigne. + +--Et pourquoi cela? Je n'ai pas oublie que le plus paresseux a ecrire, +c'est moi qui l'ai ete; mais, de meme que tu as bien compris cette +infirmite de ma part, de meme j'ai eu la confiance que tu me la +pardonnais. Tu me connaissais assez pour savoir que, si je ne suis pas +un camarade assez demonstratif, je suis du moins un ami aussi fidele +qu'il est permis de le souhaiter. + +Je fus vivement touche, et je sentis que j'aimais ce jeune homme de +toute mon ame. Je lui pardonnai l'espece de superiorite de vues ou de +caractere qu'il avait paru s'attribuer la veille vis-a-vis de moi, et je +commencai a craindre qu'il n'en eut reellement le droit. + +Il prit quelques instants de repos, et, pendant qu'il dormait, la tete a +l'ombre et les jambes au soleil, je l'etudiai de nouveau avec interet, +comme quelqu'un que l'on sent devoir prendre de l'ascendant sur votre +existence. Je ne sais pourquoi, je le mis en parallele dans ma pensee +litteraire et descriptive avec l'israelite Moserwald. Cela se presentait +a moi comme une antithese naturelle: l'un gras et nonchalant comme un +mangeur repu, l'autre actif et maigre comme un chercheur insatiable; le +premier, jaune et luisant comme l'or qui avait ete le but de sa vie; +l'autre, frais et colore comme les fleurs de la montagne qui faisaient +sa joie, et qui, comme lui, devaient aux apres caresses du soleil la +richesse de leurs tons et la purete de leurs fins tissus. + +Ceci etait pour mon imagination, jeune et riante alors, l'indice d'une +vocation bien prononcee chez mon ami. Au reste, j'ai toujours remarque +que les vives appetences de l'esprit ont leurs manifestations +exterieures dans quelque particularite physique de l'individu. Certains +ornithologues ont des yeux d'oiseau; certains chasseurs, l'allure du +gibier qu'ils poursuivent. Les musiciens simplement virtuoses ont +l'oreille conformee d'une certaine facon, tandis que les compositeurs +ont dans la forme du front l'indice de leur faculte resumatrice, et +semblent entendre par le cerveau. Les paysans qui elevent des boeufs +sont plus lents et plus lourds que ceux qui elevent des chevaux, et ils +naissent ainsi de pere en fils. Enfin, sans vouloir m'egarer dans de +nombreux exemples, je puis dire qu'Obernay est reste comme une preuve +acquise a mon systeme. J'ai pleinement reconnu par la suite que, si son +visage, sans beaute reelle, mais eminemment agreable, avait l'eclat +d'une rose,--son ame, sans genie d'initiative, avait le charme profond +de l'harmonie, et comme qui dirait un suave et splendide parfum +d'honnetete. + +Quand il eut dormi une heure avec la placidite d'un soldat en campagne +habitue a mettre le temps a profit, il se sentit tout a fait bien, et +nous nous reprimes a causer. Je lui parlai de Moserwald, ma nouvelle +connaisance, et je lui rapportai les plaisanteries de ce grand sceptique +sur sa position de consolateur oblige de madame de Valvedre. Il faillit +bondir d'indignation, mais je le contins. + +--Apres ce que tu m'as dit de ton affection et de ton respect pour le +caractere du mari, il est tout a fait inutile de te defendre d'une +trahison indigne, et ce serait meme me faire injure. + +--Oui, oui, repondit-il avec vivacite, je ne doute pas de toi; mais, si +ce juif me tombe sous la main, il fera bien de ne pas me plaisanter sur +un pareil sujet! + +--Je ne pense pas qu'il pousse jusque-la son debordement d'esprit, +quoique, apres tout, je ne sache de quoi il n'est pas capable avec sa +candeur effrontee. Le connais-tu, ce Moserwald? N'est-il pas de Geneve? + +--Non, il est Allemand; mais il vient souvent chez nous, je veux dire +dans notre ville, et, sans lui avoir jamais parle, je sais tres-bien que +c'est un fat. + +--Oui, mais si naivement! + +--C'est peut-etre joue, cette naivete cynique. Que sait-on d'un juif? + +--Comment, tu aurais des prejuges de race, toi, l'homme de la nature? + +--Pas le moindre prejuge et pas la moindre prevention hostile. Je +constate seulement un fait: c'est que l'israelite le plus insignifiant a +toujours en lui quelque chose de profondement mysterieux. Sommite ou +abime, ce representant des vieux ages obeit a une logique qui n'est pas +la notre. Il a retenu quelque chose de la doctrine esoterique des +hypogees, a laquelle Moise avait ete initie. En outre, la persecution +lui a donne la science de la vie pratique et un sentiment tres-apre de +la realite. C'est donc un etre puissant que je redoute pour l'avenir de +la societe, comme je redoute pour cette foret ou nous voici la chute des +blocs de granit que les glaces retiennent au-dessus d'elle. Je ne hais +pas le rocher, il a sa raison d'etre, il fait partie de la charpente +terrestre. Je respecte son origine, et meme je l'etudie avec un certain +trouble religieux; mais je vois la loi qui l'entraine, et qui, tout en +le desagregeant, reunit dans une commune fatalite sa ruine et celle des +etres de creation plus moderne qui ont pousse sur ses flancs. + +--Voila, mon ami, une metaphore par trop scientifique. + +--Non, non, elle est juste! Notre sagesse, notre science religieuse et +sociale ont pris racine dans la cendre du monde hebraique, et, ingrats +disciples, nous avons voulu l'aneantir au lieu de l'amener a nous +suivre. Il se venge. C'est absolument comme ces arbres dont les racines +avides et folles soulevent les roches et creusent le chemin aux +avalanches qui les engloutiront. + +--Alors, selon toi, les juifs sont les futurs maitres du monde? + +--Pour un moment, je n'en doute pas; apres quoi, d'autres cataclysmes +les emporteront vite, s'ils restent juifs: il faut que tout se +renouvelle ou perisse, c'est la loi de l'univers; mais, pour en revenir +a Moserwald, quel qu'il soit, crains de te lier avec lui avant de le +bien connaitre. + +--Je ne compte pas me lier jamais avec lui, bien que je le juge mieux +que tu ne fais. + +--Je ne le juge pas; je ne sais rien sur son compte qui m'autorise a le +soupconner en tant qu'individu. Au contraire, je sais qu'il a la +reputation de tenir sa parole et d'etre large en affaires plus qu'aucun +de sa race; mais tu me dis qu'il parle legerement de M. de Valvedre, et +cela me deplait. Et puis il t'offre ses services, et cela m'inquiete. On +peut toujours avoir besoin d'argent, et la fable de Shylock est un +symbole eternellement vrai. Le juif a instinctivement besoin de manger +un morceau de notre coeur, lui qui a tant de motifs de nous hair, et qui +n'a pas acquis avec le bapteme la sublime notion du pardon. Je t'en +supplies si tu te voyais entraine a quelque depense imprevue, excedant +serieusement tes ressources, adresse-toi a moi, et jamais a ce +Moserwald. Jure-le-moi, je l'exige. + +Je fus surpris de la vivacite d'Obernay, et me hatai de le rassurer en +lui parlant de l'honnete aisance de ma famille et de la simplicite de +mes gouts. + +--N'importe, reprit-il, promets-moi de me regarder comme ton meilleur +ami. Je ne sais quelle sera ta vie... D'apres ce que tu m'as laisse +entrevoir hier de tes angoisses vis-a-vis de l'avenir et de ton +mecontentement du present, je crains que les passions ne jouent un role +trop imperieux dans ta destinee. Il ne me semble pas que tu aies +travaille a te forger le frein necessaire... + +--Quel frein? la botanique ou la geologie? + +--Oh! si tu railles, parlons d'autre chose. + +--Je ne raille pas quand il s'agit de t'aimer et d'etre touche de ton +affection genereuse; mais conviens que tu penses trop en homme de +specialite et que tu dirais volontiers: "Hors de la science, point de +salut." + +--Eh bien, oui, je te dirais volontiers. J'ai la candeur et le courage +d'en convenir. J'ai eu sous les yeux de tels exemples de ces fausses +theories qui ont deja trouble ton ame!... + +--Quelles theories me reproches-tu? Voyons! + +--La theorie en la personnalite d'abord, la pretention de realiser une +existence de gloire personnelle avec la resolution d'etre furieux et +desespere, si tu echoues. + +--Eh bien, tu le trompes; j'ai deux cordes a mon ambition. J'accepte la +gloire sans bonheur ou le bonheur sans gloire. + +Obernay me raillia a son tour de ma pretendue modestie, et, tout en +discutant de la sorte, je ne sais plus comment nous vinmes a parler de +M. de Valvedre et de sa femme. J'etais assez curieux de savoir ce qu'il +y avait de vrai dans les commerages de Moserwald, et Obernay etait +precisement dispose a une extreme reserve. Il faisait le plus grand +eloge de son ami, et il evitait d'avoir une opinion sur le compte de +madame de Valvedre; mais, malgre lui, il devenait nerveux et presque +irascible en prononcant son nom. Il avait des reticences troublees; le +rouge lui montait au front quand je lui en demandais la cause. Mon +esprit fit fausse route. Je m'imaginai qu'en depit de sa vertu, de sa +raison et de sa volonte, il etait amoureux de cette femme, et, dans un +moment ou il s'en defendait le plus, il m'echappa de lui dire +ingenument: + +--Elle est donc bien seduisante! + +--Ah! s'ecria-t-il en frappant du poing sur la boite de metal qui +contenait ses plantes et qui lui avait servi d'oreiller, je vois que les +mauvaises pensees de ce juif ont deteint sur toi. Eh bien, puisque tu me +pousses a bout, je te dirai la verite. Je n'estime pas la femme dont tu +me parles... A present, me croiras-tu capable de l'aimer? + +--Eh! mais... c'est quelquefois une raison de plus; l'amour est si +fantasque! + +--Le mauvais amour, ou l'amour des romans et des drames modernes; mais +les mauvaises amours n'eclosent que dans les ames malsaines, et, Dieu +merci, la mienne est pure. La tienne est-elle donc deja corrompue, que +tu admets ces honteuses fatalites? + +--Je ne sais si mon ame est pure comme la tienne, mon cher Henri; mais +elle est vierge, voila ce dont je puis te repondre. + +--Eh bien, ne la laisse pas gater et affaiblir d'avance par ces idees +fausses. Ne te laisse pas persuader que l'artiste et le poete soient +destines a devenir la proie des passions, et qu'il leur soit permis, +plus qu'aux autres hommes, d'aspirer a une pretendue grande vie sans +entraves morales; ne t'avoue jamais a toi-meme, quand meme cela serait, +que tu peux tomber sous l'empire d'un sentiment indigne de toi!... + +--Mais, en verite, tu vas me faire peur de moi-meme, si tu continues! Tu +me mets sous les yeux des dangers auxquels je ne songeais pas, et pour +un peu je croirais que c'est moi qui suis epris, sans la connaitre, de +cette fameuse madame de Valvedre. + +--Fameuse! Ai-je dit qu'elle etait fameuse? reprit Obernay en riant avec +un peu de dedain. Non; la renommee n'a rien a faire avec elle, ni en +bien ni en mal. Sache que les aventures qu'on lui prete a Geneve, selon +M. Moserwald (et je crois qu'on ne lui en prete aucune), n'existent que +dans l'imagination de ce triomphant israelite. Madame de Valvedre vit a +la campagne, fort retiree, avec ses deux belles-soeurs et ses deux +enfants. + +--Je vois que Moserwald est, en effet, mal renseigne: il m'avait dit +quatre enfants et une belle-soeur; mais, toi, sais-tu que tu te +contredis beaucoup sur le compte de cette femme? Elle est irreprochable, +et pourtant tu ne l'estimes pas! + +--Je ne sais rien a reprendre dans sa conduite; je n'estime pas son +caractere, son esprit, si tu veux. + +--En a-t-elle, de l'esprit? + +--Moi, je ne trouve pas; mais elle passe pour en avoir. + +--Elle est toute jeune? + +--Non! Elle s'est mariee a vingt ans, il y a deja... oui, il y a dix ans +environ. Elle peut avoir la trentaine. + +--Eh! ce n'est pas si jeune, en effet! Et son mari? + +--Il a quarante ans, lui, et il est plus jeune qu'elle, car il est agile +et fort comme un sauvage, tandis qu'elle est nonchalante et fatiguee +comme une creole. + +--Qu'elle est? + +--Non, c'est la fille d'une Espagnole et d'un Suedois; son pere etait +consul a Alicante, ou il s'est marie. + +--Singulier melange de races! Cela doit avoir produit un type bizarre? + +--Tres-reussi comme beaute physique. + +--Et morale? + +--Morale, moins, selon moi... Une ame sans energie, un cerveau sans +etendue, un caractere inegal, irritable et mou; aucune aptitude serieuse +et de sots dedains pour ce qu'elle ne comprend pas. + +--Meme pour la botanique? + +--Oh! pour la botanique plus que pour toute autre chose. + +--En ce cas, me voila bien rassure sur ton compte. Tu n'aimes pas, tu +n'aimeras jamais cette femme-la! + +--Cela, je t'en reponds, dit gaiement mon ami en rebouclant son sac et +en repassant sa _jeannette[1] en sautoir. Il est permis aux fleurs de ne +pas aimer les femmes; mais les femmes qui n'aiment pas les fleurs sont +des monstres! + +Il me serait bien impossible de dire pourquoi et comment cet entretien +brise et repris plusieurs fois durant le reste de la journee, et +toujours sans aucune premeditation de part ou d'autre, engendra en moi +une sorte de trouble et comme une predisposition a subir les malheurs +dont Obernay voulait me preserver. On eut dit que, doue d'une subite +clairvoyance, il lisait dans le livre de mon avenir. Et pourtant je +n'etais ni un caractere passif, ni un esprit sans reaction; mais je +croyais beaucoup a la fatalite. C'etait la mode en ce temps-la, et +croire a la fatalite, c'est la creer en nous-memes. + +[Note 1: C'est la boite de fer battu ou les botanistes mettent leurs +plantes a la promenade pour les conserver fraiches.] + +--Qui donc va s'emparer de moi? me disais-je en m'endormant avec peine +vers minuit, tandis qu'Obernay, couche a six heures du soir, se relevait +pour se livrer aux observations scientifiques dont son ami lui avait +confie le programme. Pourquoi Henri a-t-il paru si inquiet de moi? Son +oeil exerce a lire dans les nuages a-t-il apercu au dela de l'horizon +les tempetes qui me menacent? Qui donc vais-je aimer? Je ne connais +aucune femme qui m'ait fait beaucoup songer, si ce n'est deux ou trois +grandes artistes lyriques ou dramatiques auxquelles je n'ai jamais parle +et ne parlerai probablement jamais. J'ai eu la vie, sinon la plus calme, +du moins la plus pure. J'ai senti en moi les forces de l'amour, et j'ai +su les conserver entieres pour un objet ideal que je n'ai pas encore +rencontre. + +Je revai, en donnant, a une femme que je n'avais jamais vue, que, selon +toute apparence, je ne devais jamais voir, a madame de Valvedre. Je +l'aimai passionnement durant je ne sais combien d'annees dont la vision +ne dura peut-etre pas une heure; mais je m'eveillai surpris et fatigue +de ce long drame dont je ne pus ressaisir aucun detail. Je chassai ce +fantome et me rendormis sur le cote gauche. J'etais agite. Le juif +Moserwald m'apparut et m'offensa si cruellement, que je lui donnai un +soufflet. Eveille de nouveau, je retrouvai sur mes levres des mots +confus qui n'avaient aucun sens. Dans mon troisieme somme, je revis le +meme personnage, amical et railleur, sous la forme d'un oiseau +fantastique enormement gras, qui s'enlevait lourdement de terre, et que +je poursuivais cependant sans pouvoir l'atteindre. Il se posait sur les +rochers les plus eleves, et, les faisant crouler sous son poids, il +m'environnait en riant de lavanges de pierres et de glacons. Toutes les +metaphores dont Obernay m'avait regale prenaient une apparence sensible, +et je ne pus reposer qu'apres avoir epuise ces fantaisies etranges. + +Quand je me levai, Obernay, qui avait veille jusqu'a l'aube, s'etait +recouche pour une heure ou deux. Il avait l'admirable faculte +d'interrompre et de reprendre son sommeil comme toute autre occupation +soumise a sa volonte. Je m'informai de Moserwald; il etait parti au +point du jour. + +J'attendis le reveil d'Henri, et, apres un frugal dejeuner, nous +partimes ensemble pour une belle promenade qui dura une grande partie de +la journee, et durant laquelle il ne fut plus question ni des Valvedre, +ni du juif, ni de moi-meme. Nous etions tout a la nature splendide qui +nous environnait. J'en jouissais en artiste ebloui qui ne cherche pas +encore a se rendre compte de l'effet produit sur son ame par la +nouveaute des grands spectacles, et qui, domine par la sensation, n'a +pas le loisir de savourer et de resumer. Familiarise avec la sublimite +des montagnes et occupe de surprendre les mysteres de la vegetation, +Obernay me paraissait moins enivre et plus heureux que moi. Il etait +sans fievre et sans cris, tandis que je n'etais que vertige et +transports. + +Vers trois heures de l'apres-midi, comme il parlait d'escalader encore +une banquette de roches terribles pour chercher un petit saxifrage +_rarissimus_ qui devait se trouver par la, je lui avouai que je me +sentais tres-fatigue, et que je me mourais de faim, de chaud et de soif. + +--Au fait, cela doit etre, repondit-il. Je suis un egoiste, je ne songe +pas que toute chose exige un apprentissage, et que tu ne seras pas bon +marcheur dans ce pays-ci avant huit ou dix jours de fatigues +progressives. Tu me permettras d'aller chercher mon saxifrage; il est un +peu tard dans la saison, et je crains fort de le trouver tout en +graines, si je remets la chose a demain. Peut-etre, ce soir, +trouverai-je encore quelques corolles ouvertes. Je te rejoindrai a +Saint-Pierre, a l'heure du diner. Toi, tu vas suivre le sentier ou nous +sommes; il te conduira sans danger et sans fatigue, dans dix minutes +tout au plus, a un chalet cache derriere le gros rocher qui nous fait +face. Tu trouveras la du lait a discretion. Tu descendras ensuite vers +la vallee en prenant toujours a gauche, et tu regagneras notre gite en +flanant le long du torrent. Le chemin est bon, et tu seras en pleine +ombre. + +Nous nous separames, et, apres m'etre desaltere et repose un quart +d'heure au chalet indique, je descendis vers la vallee. Le sentier etait +fort bon, en comparaison de ceux qu'Obernay m'avait fait parcourir, mais +si etroit, que, lorsque je m'y rencontrais avec des troupeaux defilant +tete par tete a mes cotes, je devais leur ceder le pas et grimper sur +des talus plus ou moins accessibles, pour n'etre pas precipite dans une +profonde coupure a pic qui rasait le bord oppose. J'avais reussi a me +preserver, lorsque, me trouvant dans un des passages les plus etrangles, +j'entendis derriere moi un bruit de sonnettes regulierement cadence. +C'etait une bande de mulets charges que je me mis tout de suite en +mesure de laisser passer. A cet effet, j'avisai une roche qui me mettait +de niveau avec la tete de ces betes imperturbables, et je m'y assis pour +les attendre. La vue etait magnifique, mais la petite caravane qui +approchait absorba bientot toute mon attention. + +En tete, une mule assez pittoresquement caparaconnee a l'italienne, et +menee en main par un guide a pied, portait une femme drapee dans un +leger burnous blanc. Derriere ce groupe venait un groupe a peu pres +semblable, un guide, un mulet, et sur le mulet une autre femme plus +grande ou plus svelte que la premiere, coiffee d'un grand chapeau de +paille et vetue d'une amazone grise. Un troisieme guide, conduisant un +troisieme mulet et une troisieme femme qui avait l'air d'une soubrette, +etait suivi de deux autres mulets portant des bagages, et d'un quatrieme +guide qui fermait la marche avec un domestique a pied. + +J'eus tout le temps d'examiner ce personnel, qui descendait lentement +vers moi; je pouvais tres-bien distinguer les figures, sauf celle de la +dame en burnous dont le capuchon etait releve, et ne laissait a +decouvert qu'un oeil noir etrange et assez effrayant. Cet oeil se fixa +sur le mien au moment ou la voyageuse se trouva pres de moi, et elle +arreta brusquement sa monture en tirant sur la bride, au point de faire +trebucher le guide, et au risque de le faire tomber dans le precipice. +Elle ne parut pas s'en soucier, et, m'adressant la parole d'une voix +assez dure, elle me demanda si j'etais du pays. Sur ma reponse negative, +elle allait passer outre, lorsque la curiosite me fit ajouter que j'y +etais depuis deux jours, et que, si elle avait besoin d'un +renseignement, j'etais peut-etre a meme de le lui donner. + +--Alors, reprit-elle, je vous demanderai si vous avez entendu dire que +le comte de Valvedre fut dans les environs. + +--Je sais qu'un M. de Valvedre est a cette heure en excursion sur le +mont Rose. + +--Sur le mont Rose? tout en haut? + +--Dans les glaciers, voila tout ce que je sais. + +--Ah! je devais m'attendre a cela! dit la dame avec un accent de depit. + +--Oh! mon Dieu! ajouta la seconde amazone, qui s'etait approchee pour +ecouter mes reponses, voila ce que je craignais! + +--Rassurez-vous, mesdames; le temps est magnifique, le sommet +tres-clair, et personne n'est inquiet de l'expedition. Tout fait croire +aux gens du pays qu'elle ne sera pas dangereuse. + +--Je vous remercie pour votre bon augure, repondit cette personne a la +figure ouverte et a la voix douce; madame de Valvedre et moi, sa +belle-soeur, nous vous en savons gre. + +Mademoiselle de Valvedre m'adressa ce doux remerciement en passant +devant moi pour suivre sa belle-soeur, qui s'etait deja remise en +marche. Je suivis des yeux le plus longtemps possible la surprenante +apparition. Madame de Valvedre se retourna, et, dans ce mouvement, je +vis son visage tout entier. C'etait donc la cette femme qui avait tant +pique ma curiosite, grace aux reticences dedaigneuses d'Obernay! Elle ne +me plaisait point. Elle me paraissait maigre et coloree, deux choses qui +jurent ensemble. Son regard etait dur et sa voix aussi, ses manieres +brusques et nerveuses. Ce n'etait pas la un type que j'eusse jamais +reve; mais comme, en revanche, mademoiselle de Valvedre me semblait +douce et d'une grace sympathique! D'ou vient qu'Obernay ne m'avait point +dit que son ami eut une soeur? L'ignorait-il? ou bien etait-il amoureux +d'elle et jaloux de son secret au point de ne vouloir pas seulement +laisser deviner l'existence de la personne aimee? + +Je doublai le pas, et j'arrivai au hameau peu d'instants apres les +voyageuses. Madame de Valvedre etait deja devenue invisible; mais sa +belle-soeur errait encore par les escaliers, s'enquerant de toutes +choses relatives a l'excursion de son frere. Des qu'elle me vit, elle me +questionna d'un air de confiance en me demandant si je ne connaissais +pas Henri Obernay. + +--Oui, sans doute, repondis-je, il est mon meilleur ami. + +--Oh! alors, reprit-elle avec abandon, vous etes Francis Valigny, de +Bruxelles, et sans doute vous me connaissez deja, moi? Il a du vous dire +que j'etais sa fiancee? + +--Il ne me l'a pas dit encore, repondis-je un peu trouble d'une si +brusque revelation. + +--C'est qu'il attendait ma permission, apparemment. Eh bien, vous lui +direz que je l'autorise a vous parler de moi, pourvu qu'il vous dise de +moi autant de bien qu'il m'en a dit de vous; mais vous, monsieur +Valigny, parlez-moi de mon frere et de lui!... Est-ce bien vrai qu'ils +ne sont pas en danger? + +Je lui appris qu'Obernay n'avait suivi M. de Valvedre que pendant une +nuit, et qu'il allait rentrer. + +--Mais, ajoutai-je, devez-vous etre inquiete a ce point de votre frere? +N'etes-vous pas habituee a le voir entreprendre souvent de pareilles +courses? + +--Je devrais m'y habituer, repondit-elle simplement. + +En ce moment, madame de Valvedre la fit appeler par une soubrette +italienne d'accent et tres-jolie de type. Mademoiselle de Valvedre me +quitta en me disant: + +--Allez donc voir si Henri revient de sa promenade, et apprenez-lui que +Paule vient d'arriver. + +--Allons, pensai-je, silence a tout jamais devant elle, mon pauvre +etourdi de coeur! Tu dois etre le frere et rien que le frere de cette +charmante fille. D'ailleurs, tu serais bien ridicule de vouloir lutter +contre un rival aime, et sans doute plus que toi digne de l'etre. +N'es-tu pas deja un peu coupable d'avoir tressailli legerement au +frolement de cette robe virginale? + +Obernay arrivait; je courus au-devant de lui pour l'avertir de +l'evenement. Sa figure rose passa au vermillon le plus vif, puis le sang +se retira tout entier vers le coeur, et il devint pale jusqu'aux levres. +Devant cette franchise d'emotion, je lui serrai la main en souriant. + +--Mon cher ami, lui dis-je, je sais tout, et je t'envie, car tu aimes, +et c'est tout dire! + +--Oui, j'aime de toute mon ame, s'ecria-t-il, et tu comprends mon +silence! A present, parlons raison. Cette arrivee imprevue, qui me +comble de joie, me cause aussi de l'inquietude. Avec les caprices de... +certaines personnes... ou de la destinee... + +--Dis les caprices de madame de Valvedre. Tu crains de sa part quelque +obstacle a ton bonheur? + +--Des obstacles, non! mais... des influences... Je ne plais pas beaucoup +a la belle Alida! + +--Elle s'appelle Alida? C'est recherche, mais c'est joli, plus joli +qu'elle! Je n'ai pas ete emerveille du tout de sa figure. + +--Bien, bien, n'importe... Mais, dis-moi, puisque tu l'as vue, sais-tu +ce qu'elle vient faire ici? + +--Et comment diable veux-tu que je le sache? J'ai cru comprendre qu'une +vive inquietude conjugale... + +--Madame de Valvedre inquiete de son mari?... Elle ne l'est pas +ordinairement; elle est si habituee... + +--Mais mademoiselle Paule? + +--Oh! elle adore son frere, elle; mais ce n'est certainement pas son +ascendant qui a pu agir en quoi que ce soit sur sa belle-soeur. Toutes +deux savent, d'ailleurs, que Valvedre n'aime pas qu'on le suive et qu'on +le tiraille pour le deranger de ses travaux. Il doit y avoir quelque +chose la-dessous, et je cours m'en informer, s'il est possible de le +savoir. + +Moi, je courus m'habiller, esperant que les voyageuses dineraient dans +la salle commune; mais elles n'y parurent pas. On les servit dans leur +appartenant, et elles y retinrent Obernay. Je ne le revis qu'a la nuit +close. + +--Je te cherche, me dit-il, pour te presenter a ces dames. On m'a charge +de t'inviter a prendre le the chez elles. C'est une petite solennite; +car, de la terrasse, nous verrons, a neuf heures, partir de la montagne +une ou plusieurs fusees qui seront, de la part de Valvedre, un avis +telegraphique dont j'ai la clef. + +--Mais la cause de l'arrivee de ces dames? Je ne suis pas curieux, +pourtant je desire bien apprendre que ce n'est pas pour toi un motif de +chagrin ou de crainte. + +--Non, Dieu merci! Cette cause reste mysterieuse. Paule croit que sa +belle-soeur etait reellement inquiete de Valvedre. Je ne suis pas aussi +candide; mais Alida est charmante avec moi, et je suis rassure. Viens. + +Madame de Valvedre s'etait emparee du logement de son mari, qui etait +assez vaste, eu egard aux proportions du chalet. Il se composait de +trois chambres dans l'une desquelles Paule preparait le the en nous +attendant. Elle etait si peu coquette, qu'elle avait garde sa robe de +voyage toute fripee et ses cheveux denoues et en desordre sous son +chapeau de paille. C'etait peut-etre un sacrifice qu'elle avait fait a +Obernay de rester ainsi, pour ne pas perdre un seul des instants qu'ils +pouvaient passer ensemble. Pourtant je trouvai qu'elle acceptait trop +bien cet abandon de sa personne, et je pensai tout de suite qu'elle +n'etait pas assez femme pour devenir autre chose que la femme d'un +savant. J'en felicitai Obernay dans mon coeur; mais tout sentiment +d'envie ou de regret personnel fit place a une franche sympathie pour la +bonte et la raison dont sa future etait douee. + +Madame de Valvedre n'etait pas la. Elle resta dans sa chambre jusqu'au +moment ou Paule frappa a la porte en lui criant que c'etait bientot +l'heure du signal. Elle sortit alors de ce sanctuaire, et je vis qu'elle +avait endosse un delicieux neglige. Ce n'etait peut-etre pas bien +conforme aux agitations d'esprit qu'elle affichait; mais, si par hasard +elle avait fait cette toilette a mon intention, pouvais-je ne pas lui en +savoir gre? + +Elle m'apparut tellement differente de ce qu'elle m'avait semble sur le +sentier de la montagne, que, si je l'eusse revue ailleurs que chez elle, +j'eusse hesite a la reconnaitre. Perchee sur son mulet et drapee dans +son burnous, je l'avais imaginee grande et forte; elle etait, en +realite, petite et delicate. Animee par la chaleur, sous le reflet de +son ombrelle, elle m'avait paru rouge et comme marbree de tons violaces. +Elle etait pale et de la carnation la plus fine et la plus lisse. Ses +traits etaient charmants, et toute sa personne avait, comme sa mise, une +exquise distinction. + +J'eus a peine le temps de la regarder et de la saluer. L'heure +approchait, et l'on se precipitait sur le balcon. Elle s'y placa la +derniere, sur un siege que je lui presentai, et, m'adressant la parole +avec douceur: + +--Il me semble, dit-elle, que les premiers gites de ceux qui +entreprennent de semblables courses n'ont rien d'inquietant. + +--En effet, repondit Obernay, ce gite est un trou dans le rocher, avec +quelques pierres alentour. On n'y est pas trop bien, mais on y est en +surete. Attention cependant! Voici les cinq minutes ecoulees... + +--Ou faut-il regarder? demanda vivement mademoiselle de Valvedre. + +--Ou je vous ai dit. Et pourtant... non! voici la fusee blanche. C'est +de beaucoup plus haut qu'elle part. Il aura dedaigne l'etape marquee par +les guides. Il est sur les grands plateaux, si je ne me trompe. + +--Mais les grands plateaux ne sont-ils pas des plaines de neige? + +--Permettez... Seconde fusee blanche!... La neige est dure, et il a +installe sa tente sans difficulte... Troisieme fusee blanche! Ses +instruments ont bien supporte le voyage, rien n'est casse ni endommage. +Bravo! + +--Des lors il passera une meilleure nuit que nous, dit madame de +Valvedre; car ses instruments sont ce qu'il a de plus cher au monde. + +--Pourquoi, madame, ne dormiriez-vous pas tranquille? me hasardai-je a +dire a mon tour. M. de Valvedre est si bien premuni contre le froid; il +a une telle experience de ces sortes d'aventures... + +Madame de Valvedre sourit imperceptiblement, soit pour me remercier de +mes consolations, soit pour les dedaigner, soit encore parce qu'elle me +trouvait bien naif de croire qu'un mari comme le sien put etre la cause +de ses insomnies. Elle quitta le balcon ou Obernay, n'attendant plus +d'autre signal, restait a parler de Valvedre avec Paule, et, comme je +suivais Alida aupres de la table a the, je fus encore une fois tres +indecis sur le charme de sa physionomie. Il sembla qu'elle devinait mon +incertitude, car elle s'etendit nonchalamment sur une sorte de chaise +longue assez basse, et je pus la voir enfin, eclairee en entier par la +lampe placee sur la table. + +Je la contemplais depuis un instant sans parler, et legerement trouble, +lorsqu'elle leva lentement ses yeux sur les miens, comme pour me dire: +"Eh bien, vous decidez-vous enfin a voir que je suis la plus parfaite +creature que vous ayez jamais rencontree?" Ce regard de femme fut si +expressif, que je le sentis passer en moi, de la tete aux pieds, comme +un frisson brulant, et que je m'ecriai eperdu: + +--Oui, madame, oui! + +Elle vit a quel point j'etais jeune et ne s'en offensa point; car elle +me demanda avec un etonnement peu marque a quoi je repondais. + +--Pardon, madame, j'ai cru que vous me parliez! + +--Mais pas du tout. Je ne vous disais rien! + +Et un second regard, plus long et plus penetrant que le premier, acheva +de me bouleverser, car il m'interrogeait jusqu'au fond de l'ame. + +A ceux qui n'ont pas rencontre le regard de cette femme, je ne pourrai +jamais faire comprendre quelle etait sa puissance mysterieuse. L'oeil, +extraordinairement long, clair et borde de cils sombres qui le +detachaient du plan de la joue par une ombre changeante, n'etait ni +bleu, ni noir, ni verdatre, ni orange. Il etait tout cela tour a tour, +selon la lumiere qu'il recevait ou selon l'emotion interieure qui le +faisait palir ou briller. Son expression habituelle etait d'une langueur +inouie, et nul n'etait plus impenetrable quand il rentrait son feu pour +le derober a l'examen; mais en laissait-il echapper une faible +etincelle, toutes les angoisses du desir ou toutes les defaillances de +la volupte passaient dans l'ame dont il voulait s'emparer, si bien +gardee ou si mefiante que fut cette ame-la. + +La mienne n'etait nullement avertie, et ne songea pas un instant a se +defendre, Elle vit bien celle qui venait de me reduire! Nous n'avions +echange que les trois paroles que je viens de rapporter, et Obernay +s'approchait de nous avec sa fiancee, que tout etait deja consomme dans +ma pensee et dans ma conscience; j'avais rompu avec mes devoirs, avec ma +famille, avec ma destinee, avec moi-meme; j'appartenais aveuglement, +exclusivement, a cette femme, a cette inconnue, a cette magicienne. + +Je ne sais rien de ce qui fut dit autour de cette petite table, ou Paule +de Valvedre remuait des tasses en echangeant de calmes repliques avec +Obernay. J'ignore absolument si je bus du the. Je sais que je presentai +une tasse a madame de Valvedre et que je restai pres d'elle, les yeux +attaches sur son bras mince et blanc, n'osant plus regarder son visage, +persuade que je perdrais l'esprit et tomberais a ses pieds, si elle me +regardait encore. Quand elle me rendit la tasse vide, je la recus +machinalement et ne songeai point a m'eloigner. J'etais comme noye dans +les parfums de sa robe et de ses cheveux. J'examinais plutot stupidement +que sournoisement les dentelles de ses manchettes, le fin tissu de son +bas de soie, la broderie de sa veste de cachemire, les perles de son +bracelet, comme si je n'eusse jamais vu de femme elegante, et comme si +j'eusse voulu m'instruire des lois du gout. Une timidite qui etait +presque de la frayeur m'empechait de penser a autre chose qu'a ce +vetement dont emanait un fluide embrase qui m'empechait de respirer et +de parler. Obernay et Paule parlaient pour quatre. Que de choses ils +avaient donc a se dire! Je crois qu'ils se communiquaient des idees +excellentes dans un langage meilleur encore; mais je n'entendis rien. +J'ai constate plus tard que mademoiselle de Valvedre avait une belle +intelligence, beaucoup d'instruction, un jugement sain, eleve, et meme +un grand charme dans l'esprit; mais, en ce moment ou, recueilli en +moi-meme, je ne songeais qu'a contenir les battements de mon coeur, +combien je m'etonnais de la liberte morale de ces heureux fiances qui +s'exprimaient si facilement et si abondamment leurs pensees! Ils avaient +deja l'amour communicatif, l'amour conjugal: pour moi, je sentais que le +desir est farouche et la passion muette. + +Alida avait-elle de l'esprit naturel? Je ne l'ai jamais su, bien que je +l'aie entendue dire des choses frappantes et parler quelquefois avec +l'eloquence de l'emotion; mais, d'habitude, elle se taisait, et, ce +soir-la, soit qu'elle voulut ne rien reveler de son ame, soit qu'elle +fut brisee de fatigue ou fortement preoccupee, elle ne prononca qu'avec +effort quelques mots insignifiants. Je me trouvais et je restais assis +beaucoup trop pres d'elle; j'aurais pu et j'aurais du etre a distance +plus respectueuse. Je le sentais et je me sentais aussi cloue a ma +place. Elle en souriait sans doute interieurement mais elle ne +paraissait pas y prendre garde, et les deux fiances etaient trop occupes +l'un de l'autre pour s'en apercevoir. Je serais reste la toute la nuit +sans faire un mouvement, sans avoir une idee nette, tant je me trouvais +mal et bien a la fois. Je vis Obernay serrer fraternellement la main de +Paule en lui disant qu'elle devait avoir besoin de dormir. Je me +retrouvai dans ma chambre sans savoir comment j'avais pu prendre conge +et quitter mon siege; je me jetai sur mon lit a moitie deshabille, comme +un homme ivre. + +Je ne repris possession de moi-meme qu'au premier froid de l'aube. Je +n'avais pas ferme l'oeil. J'avais ete en proie a je ne sais quel delire +de joie et de desespoir. Je me voyais envahi par l'amour, que, jusqu'a +cette heure de ma vie, je n'avais connu qu'en reve, et que l'orgueil un +peu sceptique d'une education recherchee m'avait fait a la fois redouter +et dedaigner. Cette revelation soudaine avait un charme indicible, et je +sentais qu'un homme nouveau, plus energique et plus entreprenant, avait +pris place en moi; mais l'ardeur de cette volonte que j'etais encore si +peu sur de pouvoir assouvir me torturait, et, quand elle se calma, elle +fut suivie d'un grand effroi. Je ne me demandai certes pas si, envahi a +ce point, je n'etais pas perdu; ceci m'importait peu. Je ne me consultai +que sur la marche a suivre pour n'etre pas ridicule, importun et bientot +econduit. Dans ma folie, je raisonnai tres-serre; je me tracai un plan +de conduite. Je compris que je ne devais rien laisser soupconner a +Obernay, vu que son amitie pour Valvedre me le rendrait infailliblement +contraire. Je resolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses +preventions contre Alida, et de savoir par lui tout ce que je pouvais +craindre ou esperer d'elle. Rien n'etait plus etranger a mon caractere +que cette perfidie, et, chose etonnante, elle ne me couta nullement. Je +ne m'y etais jamais essaye, j'y fus passe maitre du premier coup. Au +bout de deux heures de promenade matinale avec mon ami, je tenais tout +ce qu'il m'avait marchande jusque-la, je savais tout ce qu'il savait +lui-meme. + + + + +II + + +Sans fortune et sans aieux, Alida avait ete choisie par Valvedre. +L'avait-il aimee? l'aimait-il encore? Personne ne le savait; mais +personne n'etait fonde a croire que l'amour n'eut pas dirige son choix, +puisque Alida n'avait d'autre richesse que sa beaute. Pendant les +premieres annees, ce couple avait ete inseparable. Il est vrai que peu a +peu, depuis cinq ou six ans, Valvedre avait repris sa vie d'exploration +et de voyages, mais sans paraitre delaisser sa compagne et sans cesser +de l'entourer de soins, de luxe, d'egards et de condescendances. Il +etait faux, selon Obernay, qu'il la retint prisonniere dans sa villa, ni +que mademoiselle Juste de Valvedre, l'ainee de ses belles-soeurs, fut +une duegne chargee de l'opprimer. Mademoiselle Juste etait, au +contraire, une personne du plus grand merite, chargee de l'education +premiere des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels +Alida elle-meme se declarait impropre. Paule avait ete elevee par sa +soeur ainee. Toutes trois vivaient donc a leur guise: Paule soumise par +gout et par devoir a sa soeur Juste, Alida completement independante de +l'une et de l'autre. + +Quant aux aventures qu'on lui pretait, Obernay n'y croyait reellement +pas; du moins aucune liaison exclusive n'avait pris une place ostensible +dans sa vie depuis qu'il la connaissait. + +--Je la crois coquette, disait-il, mais _par genre_ ou par +desoeuvrement. Je ne la juge ni assez active ni assez energique pour +avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime +les hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-etre en +manque-t-elle un peu a la campagne. Elle en manque aussi chez nous a +Geneve, ou elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps +l'hospitalite. Notre entourage est un peu serieux pour elle; mais ne +voila-t-il pas un grand malheur qu'une femme de trente ans soit forcee, +par les convenances, de vivre d'une maniere raisonnable? Je sais que, +pour lui complaire, son mari l'a menee beaucoup dans le monde autrefois; +mais il y a temps pour tout. Un savant se doit a la science, une mere de +famille a ses enfants. A te dire le vrai, j'ai mediocre opinion d'une +cervelle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs. + +--Il parait cependant qu'elle y est soumise, puisque, libre de se lancer +dans le tourbillon, elle vit dans la retraite. + +--Il faudrait qu'elle s'y lancat toute seule, et ce n'est pas bien aise, +a moins d'une certaine vitalite audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis, +elle ferait mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a l'aspiration, +et mieux vaudrait pour Valvedre avoir une femme tout a fait legere et +dissipee, qui le laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une +elegie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont l'attitude +brisee semble etre une protestation contre le bon sens, un reproche a la +vie rationnelle. + +--Tout cela est bien aise a dire, pensai-je; peut-etre cette femme +soupire-t-elle apres autre chose que les plaisirs frivoles; peut-etre +a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connaitre +l'amour avant de la delaisser pour la physique et la chimie. Telle femme +commence reellement la vie a trente ans, et la societe de deux marmots +et de deux belles-soeurs infiniment vertueuses ne me parait pas un ideal +auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beaute, +qui est exclusivement faite pour l'amour, ce que nous autres, le _sexe +laid_, nous ne serions pas capables d'accepter; M. de Valvedre, a +quarante ans, est tout entier a la passion des sciences. Il a trouve +fort juste de pouvoir planter la les soeurs, les marmots et la femme +par-dessus le marche... Il est vrai qu'il lui laisse la liberte... Eh +bien, qu'elle en profite, c'est son droit, et c'est la tache d'une ame +ardente et jeune comme la mienne de lui faire vaincre les scrupules qui +la retiennent! + +Je me gardai bien de faire part de ces reflexions a Obernay. Je feignis, +au contraire, d'acquiescer a tous ses jugements, et je le quittai sans +lui avoir oppose la plus legere contradiction.--Je devais revoir Alida, +comme la veille, a l'heure du signal de Valvedre. Fatiguee de la journee +de mulet qu'elle avait faite pour venir de Varallo a Saint-Pierre, elle +gardait le lit. Paule travaillait a ranger des plantes qu'elle avait +fait cueillir en route par les guides, et qu'elle devait, dans la +soiree, examiner avec son fiance, qui lui apprenait la botanique. +Instruit de ces details, et voyant Obernay partir tranquillement pour la +promenade en attendant l'heure d'etre admis a faire sa cour, je me +dispensai de l'accompagner. J'errai a l'aventure autour de la maison et +dans la maison meme, observant les allees et venues du domestique et de +la femme de chambre d'Alida, essayant de surprendre les paroles qu'ils +echangeaient, espionnant en un mot, car il me venait comme des +revelations d'experience, et je me disais avec raison que, pour juger le +probleme de la conduite d'une femme, il fallait avant tout examiner +l'attitude des gens qui la servaient. Ceux-ci me parurent empresses de +la satisfaire; car, sonnes a plusieurs reprises, ils parcoururent la +galerie, monterent et redescendirent vingt fois l'escalier sans +temoigner d'humeur. + +J'avais laisse la porte de ma chambre ouverte; il n'y avait pas d'autres +voyageurs que nous, et la belle auberge rustique d'Ambroise etait si +tranquille, que je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Tout a coup +j'entendis un grand frolement de jupons au bout du corridor. Je +m'elancai, croyant qu'on se decidait a sortir; mais je ne vis passer +qu'une belle robe de soie dans les mains de la femme de chambre. Elle +venait sans doute de la deballer, car un nouveau mulet charge de caisses +et de cartons etait arrive depuis quelques instants devant l'auberge. +Cette circonstance me fit esperer un sejour de plusieurs journees a +Saint-Pierre; mais comme celle dont j'attendais la fin me paraissait +longue! Serait-elle donc perdue absolument pour mon amour? Que +pouvais-je inventer pour la remplir, ou pour faire revoquer l'arret des +convenances qui me tenait eloigne? + +Je me livrai a mille projets plus fous les uns que les autres. Tantot je +voulais me deguiser en marchand d'agates herborisees pour me faire +admettre dans ce sanctuaire dont je voyais la porte s'ouvrir a chaque +instant; tantot je voulais courir apres quelque montreur d'ours et faire +grogner ses betes de maniere a attirer les voyageuses a leur fenetre. Il +me prit aussi envie de decharger un pistolet pour causer quelque +inquietude dans la maison; on croirait peut-etre a un accident, on +enverrait peut-etre savoir de mes nouvelles, et meme si j'etais un peu +blesse... + +Cette extravagance me sourit tellement, qu'il s'en fallut de bien peu +qu'elle ne fut mise a execution. Enfin je m'arretai a un parti moins +dramatique qui fut dejouer du hautbois. J'en jouais tres-bien, au dire +de mon pere, qui etait bon musicien, et que ne contredisaient pas trop, +sous ce rapport, les artistes qui frequentaient notre maison belge. Ma +porte etait assez eloignee de celle de madame de Valvedre pour que ma +musique ne troublat pas trop son sommeil, si elle dormait, et, si, elle +ne dormait pas, ce qui etait plus que probable d'apres les frequentes +entrees de sa suivante, elle s'informerait peut-etre de l'agreable +virtuose: mais quel fut mon depit lorsqu'au beau milieu de ma plus belle +melodie le valet de chambre, ayant frappe discretement a ma porte, me +tint d'un air aussi embarrasse que respectueux le discours suivant: + +--Je demande bien des pardons a monsieur; mais, si monsieur ne tient pas +absolument a faire ses etudes dans une auberge, il y a madame qui est +tres-souffrante, et qui demande en grace a monsieur... + +Je lui fis signe que c'etait assez d'eloquence, et je remis avec humeur +mon instrument dans son etui. Elle voulait donc absolument dormir! Mon +depit devint une sorte de rage, et je fis des voeux pour qu'elle eut de +mauvais reves; mais un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse +reparaitre le domestique. Madame de Valvedre me remerciait beaucoup, et, +ne pouvant dormir malgre mon silence, elle m'autorisait a reprendre mes +etudes musicales; en meme temps, elle me faisait demander si je n'avais +pas un livre quelconque a lui preter, _pourvu que ce fut un ouvrage +litteraire et pas scientifique_. Le valet fit si bien cette commission, +que je pensai qu'il l'avait, cette fois, apprise par coeur. J'avais, +pour toute bibliotheque de voyage, un ou deux romans nouveaux en petit +format, contrefacon achetee a Geneve, et un tout petit bouquin anonyme +que j'hesitai un instant a joindre a mon envoi, et que j'y glissai, ou +plutot que j'y jetai tout a coup, avec l'emotion de l'homme qui brule +ses vaisseaux. + +Ce mince bouquin etait un recueil de vers que j'avais publie a vingt ans +sous le voile de l'anonyme, encourage par un oncle editeur qui me +gatait, et averti par mon pere que je ferais sagement de ne pas +compromettre son nom et le mien pour le plaisir de produire cette +bagatelle. + +--Je ne trouve pas tes vers trop mauvais, m'avait dit cet excellent +pere; il y a meme des pieces qui me plaisent; mais, puisque tu te +destines aux lettres, contente-toi de lancer ceci comme un ballon +d'essai, et ne t'en vante pas, si tu veux savoir ce qu'on en pense. Si +tu es discret, cette premiere experience te servira. Si tu ne l'es pas, +et que ton livre soit raille, d'une part tu en auras du depit, de +l'autre tu te seras cree un facheux precedent qu'il sera difficile de +faire oublier. + +J'avais religieusement suivi ce bon conseil. Mes petits vers n'avaient +pas fait grand bruit, mais ils n'avaient pas deplu, et meme quelques +passages avaient ete remarques. Ils n'avaient, selon moi, qu'un merite, +ils etaient sinceres. Ils exprimaient l'etat d'une jeune ame avide +d'emotions, qui ne se pique pas d'une fausse experience, et qui ne se +vante pas trop d'etre a la hauteur de ses reves. + +C'etait certes une grande imprudence que je venais de commettre en les +envoyant a madame de Valvedre. Si elle devinait l'auteur et qu'elle +trouvat les vers ridicules, j'etais perdu. L'amour-propre ne m'aveuglait +pas. Mon livre etait l'oeuvre d'un enfant. Une femme de trente ans +s'interesserait-elle a des elans si naifs, a une candeur si peu +fardee?... Mais pourquoi me devinerait-elle? n'avais-je pas su garder +mon secret avec mes meilleurs amis? Et, si j'etais plus trouble a l'idee +de ses sarcasmes que je ne pouvais l'etre de ceux de toute autre +personne, n'avais-je pas une chance de guerison dans le depit que sa +durete me causerait? + +Je ne voulais pourtant pas guerir, je ne le sentais que trop, et les +heures se trainaient, mortellement lentes, plus cruelles encore depuis +que j'avais fait ce coup de tete d'envoyer mon coeur de vingt ans a une +femme nerveuse et ennuyee qui ne lui accorderait peut-etre pas un +regard. Aucune nouvelle communication ne m'arrivant plus, je sortis pour +ne pas etouffer. J'accostai le premier passant, et parlai haut sous la +fenetre des voyageuses. Personne ne parut. J'avais envie de rentrer, et +je m'eloignai pourtant, ne sachant ou j'allais. + +Je marchais a l'aventure sur le chemin qui mene a Varallo, lorsque je +vis venir a moi un personnage que je crus reconnaitre et dont l'approche +me fit singulierement tressaillir. C'etait M. Moserwald, je ne me +trompais pas. Il montait a pied une cote rapide; son petit char de +voyage le suivait avec ses effets. Pourquoi le retour de cet homme me +sembla-t-il un evenement digne de remarque? Il parut s'etonner de mes +questions. Il n'avait pas dit qu'il quittat la vallee definitivement. Il +etait alle faire une excursion dans les environs, et, comptant en faire +d'autres, il revenait a Saint-Pierre comme au seul gite possible a dix +lieues a la ronde. Pour lui, il n'etait pas grand marcheur, disait-il; +il ne tenait pas a se casser le cou pour regarder de haut: il trouvait +les montagnes plus belles, vues a mi-cote. Il admirait fort les +chercheurs d'aventures, mais il leur souhaitait bonne chance et prenait +ses aises le plus qu'il pouvait. Il ne comprenait pas qu'on parcourut +les Alpes a pied et avec economie. Il fallait la plus qu'ailleurs +depenser beaucoup d'argent pour se divertir un peu. + +Apres beaucoup de lieux communs de ce genre, il me salua et remonta dans +son vehicule; puis, arretant son conducteur au premier tour de roue, il +me rappela en disant: + +--J'y songe! C'est bientot l'heure du diner la-bas, et vous etes +peut-etre en retard? Voulez-vous que je vous ramene? + +Il me sembla qu'apres s'etre montre tres-balourd, a dessein peut-etre, +il attachait sur moi un regard de perspicacite soudaine. Je ne sais +quelle defiance ou quelle curiosite cet homme m'inspirait. Il y avait de +l'un et de l'autre. Mon reve m'avait laisse une superstition. Je pris +place a ses cotes. + +--Avez-vous quelque voyageur nouveau ici? me dit-il en me montrant le +hameau, dont le petit clocher a jour se dessinait en blanc vif sur un +fond de verdure sombre. + +Des _voyageurs_? Non! repondis-je en me retranchant dans un jesuitisme +des plus maladroits. + +Je me sentais beaucoup moins d'aplomb pour cacher mon trouble a +Moserwald, dont la sincerite m'etait suspecte, que je n'en eprouvais a +tromper effrontement Obernay, le plus droit, le plus sincere des hommes. +C'etait comme un chatiment de ma duplicite, cette lutte avec un juif qui +s'y entendait beaucoup mieux que moi, et j'etais humilie de me trouver +engage dans cet assaut de dissimulation. Il eut un sourire d'astuce +niaise en reprenant: + +--Alors vous n'avez pas vu passer une certaine caravane de femmes, de +guides et de mulets?... Moi, je l'ai rencontree hier au soir, a dix +lieues d'ici, au village de Varallo, et je croyais bien qu'elle +s'arreterait a Saint-Pierre; mais, puisque vous dites qu'il n'est arrive +personne... + +Je me sentis rougir, et je me hatai de repondre avec un sourire force +que j'avais nie l'arrivee de nouveaux voyageurs, non celle de voyageuses +inattendues. + +--Ah! bien! vous avez joue sur le mot!... Avec vous, il faut preciser le +genre, je vois cela. N'importe, vous avez vu ces belles chercheuses +d'aventures; quand je dis ces belles..., vous allez peut-etre me +reprocher de ne pas faire accorder le nombre plus que le genre..., car +il n'y en a qu'une de belle! L'autre..., c'est, je crois, la petite +soeur du geologue..., est tout au plus passable. Vous savez que +monsieur... comment l'appelez-vous?... votre ami? n'importe, vous savez +qui je veux dire: il l'epouse! + +--Je n'en sais rien du tout; mais, si vous le croyez, si vous l'avez oui +dire, comment avez-vous eu le mauvais gout de faire des plaisanteries, +l'autre jour, sur ses relations avec...? + +--Avec qui donc? Qu'est-ce que j'ai dit? Vrai! je ne m'en souviens plus! +On dit tant de choses dans la conversation!_Verba volant!_ N'allez pas +croire que je sache le latin! Qu'est-ce que j'ai dit? Voyons! dites +donc! + +Je ne repondis pas. J'etais plein de depit. Je m'enferrais de plus en +plus; j'avais envie de chercher noise a ce Moserwald, et pourtant il +fallait prendre tout en riant ou le laisser lire dans mon cerveau +bouleverse. J'eus beau essayer de rompre l'entretien en lui montrant les +beaux troupeaux qui passaient pres de nous, il y revint avec acharnement +et il me fallut nommer madame de Valvedre. Il fut aveugle ou charitable: +il ne releva pas l'etrange physionomie que je dus avoir en prononcant ce +nom terrible. + +--Bon! s'ecria-t-il avec sa legerete naturelle ou affectee: j'ai dit +cela, moi, que M. Obernay (voila son nom qui me revient) avait des vues +sur la femme de son ami? C'est possible!... On a toujours des vues sur +la femme de son ami... Je ne savais pas alors qu'il dut epouser la +belle-soeur, parole! Je ne l'ai su qu'hier au matin en faisant causer le +domestique de ces dames. Je vous dirai bien que cela ne me parait pas +une raison sans appel... Je suis sceptique, moi, je vous l'ai dit; mais +je ne veux pas vous scandaliser, et je veux bien croire... Mon Dieu, +comme vous etes distrait! A quoi donc pensez-vous? + +--A rien, et c'est votre faute! Vous ne dites rien qui vaille. Vous +n'avez pas le sens commun, mon cher, avec vos idees de profonde +sceleratesse. Quel mauvais genre vous avez la! C'est tres-mal porte, +surtout quand on est riche et gras. + +Si j'avais su combien il etait impossible de facher Moserwald, je me +serais dispense de ces duretes gratuites, qui le divertissaient +beaucoup. Il aimait qu'on s'occupat de lui, meme pour le rudoyer ou le +railler. + +--Oui, oui, vous avez raison! reprit-il comme transporte de +reconnaissance; vous me dites ce que me disent tous mes amis, et je vous +en sais gre. Je suis ridicule, et c'est la le plus triste de mon +affaire! J'ai le spleen, mon cher, et l'incredulite des autres sur mon +compte vient s'ajouter a celle que j'ai envers tout le monde et envers +moi-meme. Oui, je devrais etre heureux, parce que je suis riche et bien +portant, parce que je suis gras! Et cependant je m'ennuie, j'ai mal au +foie, je ne crois pas aux hommes, aux femmes encore moins! Ah ca! +comment faites-vous pour croire aux femmes, par exemple? Vous me direz +que vous etes jeune! Ce n'est pas une raison. Quand on est tres-instruit +et tres-intelligent, on n'est jamais jeune. Pourtant voila que vous etes +amoureux... + +--Moi! ou prenez-vous cela? + +--Vous etes amoureux, je le vois, et aussi naivement que si vous etiez +sur de reussir a etre aime; mais, mon cher enfant, c'est la chose +impossible, cela! On n'est jamais aime que par interet! Moi, je l'ai ete +parce que j'ai un capital de plusieurs millions; vous, vous le serez +parce que vous avez un capital de vingt-trois ou vingt-quatre ans, de +cheveux noirs, de regards brulants, capital qui promet une somme de +plaisirs d'un autre ordre et non moins positifs que ceux que mon argent +represente, beaucoup plus positifs, devrais-je dire, car l'argent +procure des plaisirs eleves, le luxe, les arts, les voyages... tandis +que, lorsqu'une femme prefere a tout cela un beau garcon pauvre, on peut +etre sur qu'elle fait grand cas de la realite. Mais ce n'est pas de +l'amour comme nous l'entendons, vous et moi. Nous voudrions etre aimes +pour nous-memes, pour notre esprit, pour nos qualites sociales, pour +notre merite personnel enfin. Eh bien, voila ce que vous acheterez +probablement au prix de votre liberte, ce que je payerais volontiers de +toute ma fortune, et ce que nous ne rencontrerons jamais! Les femmes +n'ont pas de coeur. Elles se servent du mot _vertu_ pour cacher leur +infirmite, et avec cela elles font encore des dupes! des dupes que +j'envie, je vous le declare... + +--Ah ca! m'ecriai-je en interrompant ce flux de philosophie nauseabonde, +que me chantez-vous la depuis une heure? Vous me dites que vous avez ete +aime, que je le serai... + +--Ah! mon Dieu! vous croyez que je vous parlais de madame de Valvedre? +Je n'y pensais pas, mon cher, je parlais en general. D'abord je ne la +connais pas; sur l'honneur, je ne lui ai jamais parle. Quant a vous... +vous ne pouvez pas la connaitre encore; vous lui avez peut-etre parle +cependant?... A propos, la trouvez-vous jolie? + +--Qui? madame de Valvedre? Pas du tout, mon cher, elle m'a semble laide. + +Je fis cette reponse avec tant d'assurance, une assurance si desesperee +(je voulais a tout prix me soustraire aux investigations de Moserwald), +que celui-ci en fut dupe, et me laissa voir sa satisfaction. Quand nous +descendimes de voiture, j'avais enfin reussi a lui oter la lumiere qu'il +avait cru saisir, qu'il avait saisie un moment, et il retombait dans les +tenebres, tout en me laissant son secret dans les mains. Il etait bien +evidemment revenu a Saint-Pierre parce qu'il avait rencontre madame de +Valvedre a Varallo, parce qu'il avait questionne son laquais, parce +qu'il etait epris d'elle, parce qu'il esperait lui plaire, et il m'avait +tate pour voir s'il ne me trouverait pas en travers de son chemin. + +Ayant appris d'Antoine que les dames de Valvedre ne dineraient pas en +bas, je voulus me soustraire au deplaisir d'un nouveau tete-a-tete avec +Moserwald en me faisant servir mysterieusement dans un coin du petit +jardin de mon hote, quand celui-ci m'annonca que je serais seul dans sa +grande salle basse avec Obernay, l'israelite ayant dit qu'il souperait +peut-etre dans la soiree. + +--Et que fait-il? ou est-il maintenant? demandai-je. + +--Il est chez madame de Valvedre, repondit Antoine, dont la figure prit +une expression d'etonnement comique a l'aspect de ma stupeur. + +--Ah ca! m'ecriai-je, il la connait donc? + +--Je n'en sais rien, monsieur; comment voulez-vous que je sache?... + +--C'est juste, cela vous est fort egal, et, quant a moi... Mais vous le +connaissez, vous, ce M. Moserwald? + +--Non, monsieur; je l'ai vu avant-hier pour la premiere fois. + +--Il vous avait dit en partant qu'il reviendrait bientot? + +--Non, monsieur, il ne m'avait rien dit du tout. + +Je ne sais quelle sourde colere s'etait emparee de moi en apprenant que +ce juif avait eu l'audace ou l'habilete, a peine debarque, de penetrer +aupres d'Alida, qu'il pretendait ne pas connaitre. Obernay s'attarda +beaucoup, il faisait nuit quand il rentra; je l'avais attendu pour +diner, et sans merite aucun, je n'avais certes pas faim. Je ne lui +parlai pas de Moserwald, craignant de trahir ma jalousie. + +--Mets-toi a table, me dit-il, il me faut absolument un quart d'heure +pour arranger quelques plantes fontinales extremement delicates que je +rapporte. + +Il me quitta, et Antoine me servit mon repas, disant qu'il connaissait +les quarts d'heure d'Obernay deballant son butin de botaniste, et que ce +n'etait pas une raison pour me faire manger un roti desseche. J'etais a +peine assis, que Moserwald parut, s'ecria qu'il etait charme de ne pas +souper seul, et ordonna a notre hote de le servir vis-a-vis de moi, ceci +sans m'en demander aucunement la permission. Cette familiarite, qui +m'eut diverti dans une autre situation d'esprit, me parut intolerable, +et j'allais le lui faire entendre quand, la curiosite dominant toutes +mes autres angoisses, je resolus de me contenir et de le faire parler. +C'etait une curiosite douloureuse et indignee; mais je fus stoique, et, +d'un air tout a fait degage, je lui demandai s'il avait reussi a voir +madame de Valvedre. + +--Non, repondit-il en se frottant les mains; mais je la verrai tantot +avec vous, dans une heure. + +--Ah! vraiment? + +--Cela vous etonne? C'est pourtant bien simple. Ma figure et ma voix +etaient deja connues de la belle-soeur, qui m'avait remarque a Varallo. +Oh! je dis cela sans fatuite, je n'ai pas de pretention de ce cote-la. +Je note qu'elle m'avait remarque avant-hier en passant dans ce village +ou nous nous croisions. Eh bien, nous nous sommes rencontres de nouveau +tout a l'heure, la-haut, dans la galerie. Elle est toute franche, toute +confiante, cette grande fille; elle est venue a moi pour savoir si je +n'avais pas recueilli sur mon chemin quelque nouvelle de son frere. + +--Dont vous ne saviez rien? + +--Pardon! avec de l'argent, on sait toujours ce qu'on veut savoir. +Voyant ces dames inquietes, j'avais, des hier au soir, depeche le plus +hardi montagnard de Varallo vers la station presumee de M. de Valvedre. +Ah! dame! cela m'a coute cher; pendant la nuit et par des sentiers +impossibles, il a pretendu que cela valait... + +--Faites-moi grace des ecus que vous avez depenses. Vous avez des +nouvelles de l'expedition? + +--Oui, et de tres-bonnes. La soeur a failli me sauter au cou. Elle +voulait tout de suite me presenter a madame de Valvedre; mais celle-ci, +qui avait passe la journee dans son lit, etait en train de se lever et +m'a remis a tantot. Voila, mon cher! ce n'est pas plus malin que ca? + +Moserwald ne dissimulait plus ses projets; il avait trop besoin de se +vanter de son habilete et de sa liberalite pour etre prudent. Ma +jalousie essaya de se calmer. Que pouvais-je craindre d'un concurrent si +vain et si vulgaire? N'etait-ce pas faire injure a une femme exquise +comme l'etait Alida que de redouter pour elle les seductions d'un +Moserwald? + +J'allais le questionner davantage quand Obernay vint manger a la hate et +avec preoccupation un reste de volaille; apres quoi, il regarda sa +montre et nous dit qu'il etait temps de monter chez ces dames pour voir +partir les fusees. + +--Il parait, dit-il a Moserwald, que vous etes invite a prendre le the +la-haut en remerciement des bonnes nouvelles que vous avez donnees, ce +dont, pour ma part, je vous sais gre; mais permettez-moi une question. + +--Mille, si vous voulez, _mon tres-cher_, repondit Moserwald avec +aisance. + +--Vous avez depeche un montagnard vers la pointe de l'Ermitage; il s'y +est rendu a travers mille perils, et vous l'avez attendu a Varallo +jusqu'a ce matin. A-t-il vu M. de Valvedre? lui a-t-il parle? + +--Il l'a vu de trop loin pour lui parler, mais il l'a vu. + +--C'est fort bien; mais, s'il vous prenait l'obligeante fantaisie +d'envoyer encore des expres et qu'ils parvinssent jusqu'a lui, veuillez +ne pas les charger de lui dire que sa femme et sa soeur sont a sa +recherche. + +--Pas si sot! s'ecria Moserwald avec un rire d'une ingenuite admirable. + +--Comment, pas si sot? repliqua Obernay surpris en le regardant entre +les deux yeux. + +Moserwald fut embarrasse un instant; mais son esprit delie lui suggera +vite une reponse assez ingenieuse. + +--Je sais fort bien, reprit-il, que votre savant ami serait fort +contrarie de l'arrivee et de l'inquietude de ces dames. Quand on risque +ses os dans une pareille campagne et que l'on a dans l'esprit les grands +problemes de science auxquels je declare ne rien comprendre, mais dont +j'admets la passion, vu que je comprends toutes les passions, moi qui +vous parle... + +Obernay l'interrompit avec impatience en jetant sa serviette. + +--Enfin, dit-il, vous avez devine la verite. M. de Valvedre a besoin de +toute la liberte d'esprit possible en ce moment. Montons, nous n'avons +plus le temps de causer. + +Alida etait mise plus simplement que la veille. Je lui sus un gre infini +de ne pas s'etre paree pour Moserwald; elle n'en etait, d'ailleurs, que +plus belle. Je ne sais pas si sa belle-soeur etait moins negligee que le +jour precedent; je crois que je ne la vis pas du tout ce soir-la. +J'etais si rempli de mon drame interieur, que je m'imaginais presque +etre en tete-a-tete avec madame de Valvedre. + +Son premier accueil fut froid et mefiant. Elle parut etre impatiente de +voir partir la fusee. Je ne la suivis pas sur le balcon. Je ne sais pas +si les signaux furent de bon augure, je ne me souviens pas de m'en etre +enquis. Je sais seulement qu'un quart d'heure apres, Paule de Valvedre +et son fiance etaient assis a une grande table, et qu'ils examinaient +des plantes, baptisant de noms barbares ou pompeux la bourrache et le +chiendent, pendant que madame de Valvedre, a demi couchee sur sa chaise +longue, avec un gueridon place entre elle et moi, brodait nonchalamment +sur du gros canevas, comme pour se dispenser de rencontrer les regards. +Je voyais bien, a ses mains distraites, qu'elle ne travaillait que pour +se renfermer en elle-meme. Ses traits expressifs avaient en ce moment +une placidite mysterieuse. Il n'y avait, a coup sur, aucune affinite +sympathique entre elle et Moserwald. Je remarquai meme avec plaisir +qu'au fond des paroles de politesse et de remerciement qu'elle lui +adressa dans une forme tres-laconique, il y avait un leger dedain. + +Je me rassurai tout a fait en remarquant aussi que l'israelite, d'abord +plein d'aplomb vis-a-vis d'elle, perdait a chaque minute un peu de sa +vitalite. Sans doute, il avait compte, comme d'habitude, sur les +saillies enjouees et paradoxales de son esprit naturel pour faire passer +son manque d'education; mais sa faconde l'avait rapidement abandonne. Il +ne disait plus que des platitudes, et je l'y aidais cruellement, +devinant un imperceptible sourire d'ironie sur les levres closes de +madame de Valvedre. + +Pauvre Moserwald! il etait pourtant meilleur et plus vrai en ce moment +de sa vie qu'il ne l'avait peut-etre jamais ete. Il etait amoureux et +tres-reellement emu. Comme moi, il buvait l'etrange poison de passion +irresistible qui m'avait enivre, et, quand je songe a tout ce que par la +suite cette passion lui a fait faire de contraire a ses theories, a ses +idees et a ses instincts, je me demande avec stupeur s'il y a une ecole +pour le sentiment, et si le sentiment lui-meme n'est pas le revelateur +par excellence. + +A mesure qu'il se troublait, je retrouvais ma lucidite. Bientot je fus +en etat de comprendre et de commenter de sang-froid la situation. Il +n'avait pas ose se vanter a mademoiselle de Valvedre de tout le zele +qu'il avait mis a trouver un pretexte pour s'introduire aupres d'Alida. +Il avait meme eu le bon gout de ne pas parler de son argent depense. Il +pretendait avoir seulement ete aux informations dans les environs, et +avoir reussi a deterrer un chasseur qui descendait de la montagne et qui +avait vu de loin le campement du savant et le savant lui-meme en lieu +sur et en bonne apparence de sante. On l'avait remercie de son +obligeance, Paule disait ingenument "de son bon coeur." On le +connaissait de nom et de reputation; mais on n'avait jamais remarque sa +figure, bien qu'il s'evertuat a vouloir rappeler diverses circonstances +ou il s'etait trouve, a la promenade a Geneve ou au spectacle a Turin, +non loin de _ces dames_. Il insinuait, avec autant de finesse qu'il lui +etait possible, que madame de Valvedre l'avait vivement frappe, que, tel +jour et en telle rencontre, il avait remarque tous les details de sa +toilette. + +--On jouait _le Barbier de Seville_. + +--Oui, je m'en souviens, repondait-elle. + +--Vous aviez une robe de soie bleu pale avec des ornements blancs, et +vos cheveux etaient boucles, au lieu d'etre en bandeaux comme +aujourd'hui. + +--Je ne m'en souviens pas, repondait Alida d'un ton qui signifiait: +"Qu'est-ce que cela vous fait?" + +Il y eut un tel _crescendo_ de froideur de sa part, que le pauvre juif, +tout a fait decontenance, quitta l'angle de la cheminee, ou il se +dandinait depuis un quart d'heure, et alla deranger et impatienter les +fiances botanistes en leur faisant de lourdes questions railleuses sur +leurs saintes etudes de la nature. Je m'emparai de cette place que +Moserwald avait accaparee: c'etait la plus favorable pour voir Alida +sans etre gene par la petite lampe dont elle s'etait masquee; c'etait +aussi la plus proche que l'on put convenablement prendre aupres d'elle. +Jusque-la, ne voulant pas m'asseoir plus loin, je n'avais fait que la +deviner. + +Je pus enfin lui parler. J'eus bien de la peine a lui adresser une +question directe. Enfin ma langue se delia par un effort desespere, et, +au risque d'etre aussi gauche et aussi bete que Moserwald, je lui +demandai si j'etais assez malheureux pour que mon maudit hautbois eut +reellement trouble son sommeil. + +--Tellement trouble, repondit-elle en souriant tristement, que je n'ai +pas pu me rendormir; mais ne prenez pas ce reproche pour une critique. +Il m'a semble que vous jouiez fort bien: c'est precisement parce que +j'etais forcee de vous ecouter... Mais je ne veux pas non plus vous +faire de compliments. A votre age, cela ne vaut rien. + +--A mon age? Oui, je suis un enfant, c'est vrai, rien qu'un enfant! +C'est l'age ou l'on est avide de bonheur. Est-ce un crime d'etre heureux +d'un rien, d'un mot, d'un regard, fut-ce un regard distrait ou severe, +fut-ce un mot de simple bienveillance ou seulement de genereux pardon +sous forme d'eloge? + +--Je vois, repondit-elle, que vous avez lu le petit volume que vous +m'avez envoye ce matin; car vous etes tout rempli de l'orgueil de la +premiere jeunesse, et ce n'est guere obligeant pour ceux ou pour celles +qui sont entres dans la seconde. + +--Dans les volumes que, par votre ordre, je vous ai fait remettre ce +matin, y en avait-il donc un qui ait eu le malheur de vous deplaire? + +Elle sourit avec une ineffable douceur, et elle allait repondre. J'etais +suspendu au mouvement de ses levres; Moserwald, penche sur la table, ne +regardait nullement dans la loupe d'Obernay, qu'il avait prise +machinalement et qu'il ternissait de son haleine, au grand deplaisir du +botaniste. Il grimacait derriere cette loupe; mais il avait un oeil +braque sur moi, et louchait d'une facon si burlesque, que madame de +Valvedre partit d'un eclat de rire. Ce fut pour moi un moment de cruel +triomphe, mais qu'un instant apres j'expiai cruellement. En riant, +madame de Valvedre laissa tomber sa broderie et un petit objet de metal +que je pris pour un de et que je ramassai precipitamment; mais je l'eus +a peine dans les mains, qu'un cri de surprise et de douleur m'echappa. + +--Qu'est-ce donc que cela? m'ecriai-je. + +--Eh bien, repondit-elle tranquillement, c'est ma bague. Elle est +beaucoup trop large pour mon doigt. + +--Votre bague!... repetai-je hors de moi en regardant d'un oeil hagard +le gros saphir entoure de brillants que j'avais vu l'avant-veille au +doigt de Moserwald. + +Et j'ajoutai, en proie a un veritable desespoir: + +--Mais cette chose-la n'est point a vous, madame! + +--Pardonnez-moi: a qui voulez-vous donc qu'elle soit? + +--Ah! vous l'avez achetee aujourd'hui? + +--Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait, par exemple? Rendez-la-moi +donc! + +--Puisque vous l'avez achetee, lui dis-je d'un ton amer en la lui +rendant, gardez-la, elle est bien a vous; mais, a votre place, je ne la +porterais pas. Elle est d'un gout affreux! + +--Vous trouvez? C'est bien possible. J'ai achete cela hier vingt-cinq +francs a un vilain petit juif qui monte en vermeil, a Varallo, les +amethystes et les autres cailloux du pays; mais la grosse pierre est +jolie. Je la ferai arranger autrement, et tout le monde croira que c'est +un saphir oriental. + +J'allais dire a madame de Valvedre que le petit juif avait vole cette +bague a M. Moserwald, lorsque, la modicite du prix de vente supposant +chez un juif bijoutier une ignorance par trop invraisemblable de la +valeur de l'objet, je me sentis replonge dans une enigme insoluble. +Alida venait de parler avec une sincerite evidente, et pourtant, quelque +effort que fit Moserwald pour me cacher sa main gauche, je voyais bien +qu'il n'avait plus sa bague. Un soupcon hideux pesait sur moi comme un +cauchemar. Je pris le bras de l'israelite et je l'emmenai sur la +galerie, comme pour lui parler d'autre chose. Je flattai sa vanite pour +lui arracher la verite. + +--Vous etes un habile homme et un amant magnifique, lui dis-je; vous +faites accepter vos dons de la maniere la plus ingenieuse! + +Il donna dans le piege sans se faire prier. + +--Eh bien, oui, dit-il, voila comme je suis! Rien ne me coute pour +procurer un petit plaisir a une jolie femme, et je n'ai pas le mauvais +gout de lui faire des conditions, moi! C'est a elle de deviner. + +--Et certainement on vous devine? Vous etes coutumier du fait? + +--Avec celle-ci... c'est la premiere fois, et je me demande avec un peu +de crainte si elle prend reellement cette gemme de premier choix pour +une amethyste de cent sous! Non, ce n'est pas probable. Toutes les +femmes se connaissent en gemmes, elles les aiment tant! + +--Pourtant, si _elle_ n'y connait rien, elle ne vous devine pas, et vous +voila dans une impasse. Ou il faut vous declarer, ou il faut risquer de +voir la bague passer a la femme de chambre. + +--Me declarer? repondit-il avec un veritable effroi. Oh! non, c'est trop +tot! je ne suis pas encourage jusqu'a present... a moins que ce ton +moqueur ne soit une maniere de grande dame!... C'est possible, je +n'avais jamais vise si haut, moi!... car elle est comtesse, vous savez? +Son mari ne prend pas de titre, mais il est de grande maison... + +--Mon cher, repris-je avec une ironie qu'il ne comprit pas, tout madre +qu'il etait, je ne vois qu'un moyen: c'est qu'un ami genereux l'eclaire +sur la valeur de l'objet qu'on lui a fait si adroitement accepter. +Voulez-vous que je m'en charge? + +--Oui! mais pas aujourd'hui au moins! Vous attendrez que je sois parti. + +--Bah! vous voila bien craintif! N'etes-vous pas persuade qu'une femme +est toujours flattee d'un riche cadeau? + +--Non! cela depend; elle peut aimer le cadeau et detester la personne +qui l'offre. Dans ce cas-la, il faut beaucoup de patience et beaucoup de +cadeaux, toujours glisses dans ses mains sans qu'elle songe a les +repousser, et ne temoignant jamais d'aucune esperance. Vous voyez que +j'ai ma tactique! + +--Elle est magnifique, et tres-flatteuse pour les femmes que vous +honorez de vos poursuites! + +--Mais... je la crois fort delicate, reprit-il avec conviction, et, si +vous la critiquez, c'est qu'il vous serait impossible de la suivre! + +Je ne lui passai pas ce mouvement d'impertinence et je rentrai au petit +salon, bien decide a l'en punir. Je me sentis des lors un aplomb +extraordinaire, et, m'approchant d'Alida: + +--Savez-vous, madame, lui dis-je, de quoi je m'entretenais avec M. +Moserwald au clair de la lune? + +--Du clair de lune, peut-etre? + +--Non, nous parlions bijouterie. Monsieur pretend que toutes les femmes +se connaissent en pierres precieuses parce qu'elles les aiment +passionnement, et j'ai promis de m'en rapporter a votre arbitrage. + +--Il y a la deux questions, repondit madame de Valvedre. Je ne peux pas +resoudre la premiere; car, pour mon compte, je n'y entends rien; mais, +pour la seconde, je suis forcee de donner raison a M. Moserwald. Je +crois que toutes les femmes aiment les bijoux. + +--Excepte moi pourtant, dit Paule avec gaiete; je ne m'en soucie pas le +moins du monde. + +--Oh! vous, ma chere, reprit Alida du meme ton, vous etes une femme +superieure! Il n'est question ici que des simples mortelles. + +--Moi, dis-je a mon tour avec une amertume extreme, je croyais qu'en +fait de femmes il n'y avait que les courtisanes qui eussent la passion +des diamans. + +Alida me regarda d'un air tres-etonne. + +--Voila une singuliere idee! reprit-elle. Chez les creatures dont vous +parlez, cette passion-la n'existe pas du tout. Les diamants ne +representent pour elles que des ecus. Chez les femmes honnetes, c'est +quelque chose de plus noble: cela represente les dons sacres de la +famille ou les gages durables des affections serieuses. Cela est si +vrai, que, ruinee, une veritable grande dame souffre mille privations +plutot que de vendre son ecrin. Elle n'en fait le sacrifice que pour +sauver ses enfants ou ses princes. + +--Ah! que cela est bien dit et que cela est vrai! s'ecria Moserwald +enthousiasme. Entre la femme et le diamant, il y a une attraction +surnaturelle! J'en ai vu mille exemples. Le serpent avait, dit une +legende, un gros diamant dans la tete; Eve vit ce feu a travers ses yeux +et fut fascinee. Elle s'y mira comme dans les glaces d'un palais +enchante... + +--Voila de la poesie, ou je ne m'y connais pas, dis-je en +l'interrompant. Et vous vous moquez des poetes, vous! + +--Cela vous etonne, mon cher? reprit-il. C'est que je deviens poete +aussi, apparemment, avec les personnes qui m'inspirent! + +En parlant ainsi, il lanca sur Alida un regard enflamme qu'elle +rencontra et soutint avec une impassibilite extraordinaire. C'etait le +comble du dedain ou de l'effronterie, car son grand oeil interrogateur +etait toujours plein de mysteres. Je ne pus supporter cette situation +douteuse, horrible pour elle, si elle n'etait pas la derniere des +femmes. Je lui demandai a voir encore sa bague de vingt-cinq francs, et, +l'ayant regardee: + +--Je m'etonne beaucoup, lui dis-je, du peu d'attention que vous avez +accordee a une gemme si belle apres l'aveu que vous venez de faire de +votre gout pour ces sortes de choses. Savez-vous bien, madame, que l'on +vous a vendu la une pierre d'un tres-grand prix? + +--Comment? Quoi? Est-ce possible? dit-elle en reprenant la bague et en +la regardant. Est-ce que vous avez des connaissances dans cette +partie-la? + +--J'ai pour toute connaissance M. Moserwald, ici present, qui, pas plus +tard qu'avant-hier, m'a montre une bague toute pareille, avec des +brillants comme ceux-ci, et qui me l'a offerte pour douze mille francs, +c'est-a-dire pour rien, selon lui, car elle vaut beaucoup plus. + +Devant cette interpellation directe, la figure de Moserwald se +decomposa, et le rapide coup d'oeil d'Alida, allant de lui a moi, acheva +de le bouleverser. + +Madame de Valvedre ne se troubla pas. Elle garda quelques instants le +silence, comme si elle eut voulu resoudre un probleme interieur; puis, +me presentant la bague: + +--Qu'elle ait ou non de la valeur, dit-elle, je la trouve decidement +fort laide. Voulez-vous me faire le plaisir de la jeter par la fenetre? + +--Vraiment? par la fenetre? s'ecria Moserwald incapable de maitriser son +emotion. + +--Vous voyez bien, lui repondit Alida, que c'est une chose qui a ete +perdue, trouvee par votre coreligionnaire de Varallo, et vendue sans +qu'il en ait connu la valeur. Eh bien, il faut rendre cette chose a sa +destinee, qui est d'etre ramassee dans la boue par les personnes qui ne +craignent pas de se salir les mains. + +Moserwald, pousse a bout, eut beaucoup de sang-froid et de presence +d'esprit. Il me pria de lui donner la bague, et, comme je la lui rendais +avec l'affectation d'une restitution legitime, il la remit a son doigt +en disant: + +--Puisqu'elle devait etre jetee aux ordures, je la ramasse, moi. Je ne +sais d'ou elle sort, mais je sais qu'elle a ete purifiee a tout jamais +en passant une journee au doigt de madame de Valvedre! Et maintenant, +qu'elle vaille vingt-cinq sous ou vingt-cinq mille francs, elle est sans +prix pour moi et ne me quittera jamais! La-dessus, ajouta-t-il en se +levant et en me regardant, je pense que ces dames sont fatiguees, et +qu'il serait temps... + +--M. Obernay et M. Valigny ne se retirent pas encore, repondit madame de +Valvedre avec une intention desesperante; mais vous etes libre, d'autant +plus que vous partez demain matin, j'imagine! Quant a la bague, vous ne +pouvez pas la garder. Elle est a moi. Je l'ai payee et ne vous l'ai pas +donnee... Rendez-la moi! + +Les gros yeux de Moserwald brillerent comme des escarboucles. Il crut +son triomphe assure en depit d'un conge donne pour la forme, et rendit +la bague avec un sourire qui signifiait clairement: "Je savais bien +qu'on la garderait!" Madame de Valvedre la prit, et, la jetant hors de +sa chambre sur le palier, par la porte ouverte, elle ajouta: + +--La ramassera qui voudra! elle ne m'appartient plus; mais celui qui la +portera en memoire de moi pourra se vanter d'avoir la une chose que je +meprise profondement. + +Moserwald sortit dans un etat d'abattement qui me fit peine a voir. +Paule n'avait absolument rien compris a cette scene, a laquelle, +d'ailleurs, elle avait donne peu d'attention. Quant a Obernay, il avait +essaye un instant de comprendre; mais il n'en etait pas venu a bout, et, +attribuant tout ceci a quelque etrange caprice de madame de Valvedre, il +avait repris tranquillement l'analyse de la _saxifraga retusa_. + + + + +III + + +J'avais suivi Moserwald sans affectation, pensant bien que, s'il avait +du coeur, il me demanderait compte de la maniere dont j'avais servi sa +cause. Je le vis hesiter a ramasser sa bague, hausser les epaules et la +reprendre. Des qu'il m'apercut, il m'attira jusque dans sa chambre et me +parla avec beaucoup d'amertume, raillant ce qu'il appelait mes prejuges +et declarant mon austerite la chose du monde la plus ridicule. Je le +laissai a dessein devenir un peu grossier dans ses reproches, et, quand +il en fut la: + +--Vous savez, mon cher monsieur, lui dis-je, que, si vous n'etes pas +content, il y a une maniere de s'expliquer, et me voici a vos ordres. +N'allez pas plus loin en paroles; car je serais force de vous demander +la reparation que je vous offre. + +--Quoi? qu'est-ce a dire? fit-il avec beaucoup de surprise. Vous voulez +vous battre? Eh bien, voila un trait de lumiere, un aveu! Vous etes mon +rival, et c'est par jalousie que vous m'avez si brutalement ou si +maladroitement trahi! Dites que c'est la votre motif, alors je vous +comprends et je vous pardonne. + +Je lui declarai que je n'avais aucun aveu a faire, et que je ne tenais +pas a son pardon; mais, comme je ne voulais pas perdre avec lui les +precieux instants que je pouvais passer encore aupres de madame de +Valvedre ce soir-la, je le quittai en l'engageant a faire ses +reflexions, et en lui disant que dans une heure je serais chez lui. + +La galerie de bois decoupe faisant exterieurement le tour de la maison, +je revins par la a l'appartement de madame de Valvedre; mais je la +trouvai sur cette galerie, et venant a ma rencontre. + +--J'ai une question a vous adresser, me dit-elle d'un ton froid et +irrite. Asseyez-vous la. Nos amis sont encore plonges dans la botanique. +Comme il est au moins inutile de les mettre au courant d'un accident +ridicule, nous pouvons echanger ici quelques mots. Vous plait-il de me +dire, monsieur Francis Valigny, quel role vous avez joue dans cet +incident, et comment vous avez ete informe de ce que vous m'avez donne a +deviner? + +Je lui racontai tout avec la plus entiere sincerite. + +--C'est bien, dit-elle, vous avez eu bonne intention, et vous m'avez +reellement rendu service en m'empechant de donner un instant de plus +dans un piege que je ne veux pas qualifier. Vous auriez pu etre moins +acerbe dans la forme; mais vous ne me connaissez pas, et, si vous me +prenez pour une femme perdue, ce n'est pas plus votre faute que la +mienne. + +--Moi! m'ecriai-je, je vous prends... Moi qui...! + +Je me mis a balbutier d'une maniere extravagante. + +--Laissez, laissez, reprit-elle. Ne vous defendez pas de vos +preventions, je les connais. Elles ont perce trop brutalement, lorsqu'a +propos de ma theorie tout impersonnelle sur les diamants, vous avez dit +que c'etait un gout de courtisane! + +--Mais, au nom du ciel, laissez-moi jurer que je n'ai pas dit cela! + +--Vous l'avez pense, et vous avez dit l'equivalent. Ecoutez, je viens de +recevoir ici, de la part de ce juif et par contre-coup de la votre, une +mortelle insulte. Ne croyez pas que le dedain qui me preserve de la +colere me garantisse d'une reelle et profonde douleur... + +Je vis, aux rayons de la lune, un ruisseau de larmes briller comme un +flot de perles sur les joues pales de cette charmante femme, et, sans +savoir ce que faisais, encore moins ce que je disais, je tombai a ses +pieds en lui jurant que je la respectais, que je la plaignais, et que +j'etais pret a la venger. Peut-etre en ce moment m'arriva-t-il de lui +dire que je l'aimais. Troubles tous deux, moi de sa douleur, elle de ma +subite emotion, nous fumes quelques instants sans nous entendre l'un +l'autre et sans nous entendre nous-memes. + +Elle surmonta ce trouble la premiere, et, repondant a une parole que je +lui repetais pour attenuer ma faute: + +--Oui, je le sais, dit-elle, vous etes un enfant; mais, s'il n'y a rien +de genereux comme un enfant qui croit, il n'y a rien de terrible et de +cruel comme un enfant qui doute, et vous etes l'ami, l'_alter ego_ d'un +autre enfant bien plus sceptique et bien plus brutal que vous... Mais je +ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec l'autre. Il faut que l'aimable +et douce Paule de Valvedre soit heureuse. Vous etes deja son ami, +puisque vous etes celui de son fiance; ou j'aurais tort contre vous +trois, ou, en me donnant raison contre vous deux, Paule souffrirait. +Permettez donc que je m'explique avec vous, et que je vous dise un peu +qui je suis. Ce sera dit en deux mots. Je suis une personne _accablee, +finie_, inoffensive par consequent. Henri Obernay m'a presentee a vous, +je le sais, comme une plaintive et ennuyeuse creature, mecontente de +tout et accusant tout le monde. C'est sa these, il l'a soutenue devant +moi; car, s'il est mal eleve, il est sincere, et je sais bien que je +n'ai pas en lui un ennemi perfide. Dites-lui que je ne me plains de +personne, et, ceci etabli, fuites-lui part du motif qui m'amenait ici, +vous qui savez et devez taire celui qui va des demain me faire repartir. + +--Demain! vous partez demain? + +--Oui, si M. Moserwald reste, et je n'ai aucune autorite sur lui. + +--Il partira, je vous en reponds! + +--Et moi, je vous defends d'epouser ma querelle! De quel droit, s'il +vous plait, pretendriez-vous me compromettre en vous faisant mon +chevalier? + +--Mais pourquoi donc voulez-vous partir, mon Dieu? Est-ce que les +outrages de cet homme vous atteignent? + +--Oui, l'outrage atteint toujours une veuve dont le mari est vivant. + +--Ah! madame, vous etes meconnue et delaissee, je le savais bien, moi! +mais... + +--Il n'y a pas de _mais_. Les choses sont ainsi. M. de Valvedre est un +homme infiniment respectable, qui sait tout, excepte l'art de faire +respecter la femme qui porte son nom; mais cette femme sait heureusement +ce qu'elle doit a ses enfants, et, pour se faire respecter elle-meme, +elle n'a qu'un refuge, la retraite et la solitude. Elle y retournera +donc, et, puisque vous savez pourquoi elle y rentre, sachez aussi +pourquoi elle en etait sortie un instant. Il faut que la solitude qu'on +lui a choisie soit au moins a elle, et que personne n'ait le droit de +l'y troubler. Eh bien, je ne me plains pas; mais, cette fois, je +reclame. Mademoiselle Juste de Valvedre m'est une societe antipathique. +Mon mari assure qu'il ne l'a pas placee aupres de moi pour me +surveiller, mais pour servir de chaperon a Paule, et ne pas me +condamner, disait-il, a un role qui n'est pas encore de mon age. +Cependant, mademoiselle Juste de Valvedre s'est faite oppressive et +offensante. J'ai supporte cela cinq ans: je suis au bout de mes forces. +Le moment logique et naturel d'en finir est venu, puisque le mariage de +Paule avec Obernay est resolu, et devait etre celebre au commencement de +l'annee. M. de Valvedre semble l'avoir oublie, et Henri, comme tous les +savants, a beaucoup de patience en amour. Je venais donc dire a mon +mari: "Paule s'ennuie, et, moi, je me meurs de lassitude et de degout. +Mariez Paule, et delivrez-moi de Juste, ou, si Juste doit rester +souveraine dans ma maison, permettez-moi de transporter mes enfants et +mes penates aupres de Paule, a Geneve, ou elle doit demeurer apres son +mariage. Et, si cela ne convient pas a Obernay, laissez-moi chercher ou +fixez-moi une autre retraite, un ermitage dans une thebaide quelconque, +pourvu que je sois delivree de l'autorite tout a fait illegitime d'une +personne que je ne puis aimer." J'esperais, je croyais trouver M. de +Valvedre ici. Il a pris son vol vers les nuages, ou je ne puis +l'atteindre. Je ne voulais pas et je ne veux pas ecrire: ecrire accuse +trop les torts des absents. Je ne veux pas non plus m'expliquer +directement avec Obernay sur le compte de mademoiselle Juste. Il lui est +tres attache et ne manquerait pas de lui donner raison contre moi. Nous +nous froisserions mutuellement, comme cela est arrive deja. Puisque je +ne puis attendre M. de Valvedre ici, je vous charge au moins d'expliquer +a Henri le motif en apparence si inquietant et si mysterieux de mon +voyage. S'il aime Paule, il fera quelque effort pour hater son mariage +et ma delivrance. J'ai dit. Oubliez-moi et portez-vous bien. + +En achevant cette explication sur un ton d'enjouement qui refoulait un +profond sanglot, elle me tendit la main et se leva pour me quitter. + +Je la retins. + +--Je vous jure, m'ecriai-je, que vous ne partirez pas, que vous +attendrez M. de Valvedre ici, et que vous menerez a bien un projet qui +n'a rien que de legitime et de raisonnable. Je vous jure que Moserwald, +s'il ne part pas, n'osera plus lever les yeux sur vous, car Obernay et +moi l'en empecherons. Nous en avons le droit, puisque Obernay va devenir +votre beau-frere, et que je suis son _alter ego_, vous l'avez dit. Notre +devoir est donc de vous defendre et de ne pas meme souffrir qu'on vous +importune. Je vous jure enfin qu'Henri ne prendra pas obstinement le +parti d'une autre personne qui vous deplait et qui ne peut pas avoir +raison contre vous. Henri aime ardemment sa fiancee, je ne crois pas a +la patience qu'il affecte; de grace, madame, croyez en nous, croyez en +moi: je comprends l'honneur que vous venez de me faire eu me parlant +comme a quelqu'un de votre famille, et, des ce jour, je vous suis devoue +jusqu'a la mort. + +La chaleur de mon zele ne parut pas effrayer madame de Valvedre: elle +avait pleure, elle etait brisee; elle sembla se laisser aller +instinctivement au besoin de se fier a un ami. Je ne comprenais pas, +moi, qu'une femme si ravissante, si fiere et si douce en meme temps, fut +isolee dans la vie a ce point d'avoir besoin de la protection d'un +enfant qu'elle voyait pour la premiere fois. J'en etais surpris, indigne +contre son mari et sa famille, mais follement heureux pour mon compte. + +En la quittant, je me rendis chez Moserwald. + +--Eh bien, lui dis-je, ou en sommes-nous? Nous battrons-nous? + +--Ah! vous arrivez en fier-a-bras, repondit-il, parce que vous croyez +peut-etre que je reculerais? Vous vous trompez, mon cher, je sais me +battre et je me bats quand il le faut. J'ai eu trop d'aventures de +femmes pour ne pas savoir qu'il faut etre brave a l'occasion; mais il +n'y a pas ici de motif suffisant, et je ne suis pas en colere. J'ai du +chagrin, voila tout. Consolez-moi, ce sera beaucoup plus humain et plus +sage. + +--Vous voulez que je vous console? + +--Oui, vous le pouvez; dites-moi que vous n'etes pas son amant, et je +garderai l'esperance. + +--Son amant! quand je l'ai vue hier pour la premiere fois! Mais pour +quelle femme la prenez-vous donc, esprit corrompu et salissant que vous +etes? + +--Vous me dites des injures; vous etes amoureux d'elle! Oui, oui, c'est +clair. Vous vous etes moque de moi; vous m'avez dit que vous la trouviez +laide, vous m'avez offert de me servir..., et j'ai donne dans le +panneau. Ah! comme l'amour rend bete! Vous, cela vous a donne de +l'esprit: c'est la preuve que vous aimez moins que moi! + +--Vous avez la pretention d'aimer, vous qui ne connaissez que les voies +de l'infamie, et qui croyez pouvoir acheter l'amour? + +--Voila vos exagerations, et je m'etonne qu'un garcon aussi intelligent +que vous comprenne si mal la realite. Comment! c'est outrager une femme +que de la combler de presents et de richesses sans lui rien demander? + +--Mais on connait cette maniere de ne rien demander, mon cher! Elle est +a l'usage de tous les nababs impertinents, elle constate une confiance +interieure, une attente tranquille et perfide dont une femme d'honneur +doit s'indigner. C'est une maniere de placer un capital sur la certitude +d'un plaisir personnel et sur l'inevitable lachete de la personne +seduite: beau desinteressement en verite, et, si j'etais femme, j'en +serais singulierement touchee! + +Moserwald subit mon indignation avec une douceur etonnante. Assis devant +une table, la tete dans ses mains, il paraissait reflechir. Quand il +releva la tete, je vis avec la plus grande surprise qu'il pleurait. + +--Vous m'avez fait du mal, dit-il, beaucoup de mal; mais je ne vous en +veux pas. J'ai merite tout cela par mon manque d'esprit et d'education. +Que voulez-vous! je n'ai jamais fait la cour a une femme si haut placee, +moi, et ce que j'imagine de plus _artiste_ et de plus delicat est +precisement ce qui l'offense le plus..., tandis que vous... avec rien, +avec des airs et des paroles, vous qui ne la connaissez que d'hier et +qui ne l'aimez certainement pas comme je l'aime, moi, depuis deux +ans..., car il y a deux ans, oui, deux ans que j'en suis malade, que +j'en deviens fou chaque fois que je la rencontre!... J'en perds +l'esprit, entendez-vous, mon cher? Et je vous le dis, a vous, mon rival, +destine a me supplanter parce que vous avez pour vous la musique du +sentiment, et que les femmes les plus sensees se laissent endormir par +cette musique-la... Cela ne les amuse pas toujours, mais cela flatte +leur vanite quelquefois plus que les parures et que le bonheur. Eh bien, +je le repete, je ne vous en veux pas. C'est votre droit, et, si vous +m'en voulez de ce que j'ai fait, vous manquez d'esprit. Nous ne nous +devons rien l'un a l'autre, n'est-ce pas? nous n'avons donc pas de +motifs pour nous hair. Au fond, je vous aime, je ne sais pas pourquoi; +un instinct, un caprice d'esprit, peut-etre une idee romanesque, parce +que vous aimez la meme femme que moi, et que nous devons nous retrouver +plus d'une fois emboitant le pas derriere elle. Qui sait? nous serons +peut-etre econduits tous deux, et peut-etre aussi vous d'abord..., moi +plus tard... Enfin je n'y renonce pas, vous voyez! Je vous le +promettrais que je mentirais, et je suis la franchise meme. Je pars +demain matin; c'est ce que vous desirez? Je le desire egalement. Votre +Obernay m'ennuie, et cette belle-soeur me gene. Adieu donc, mon +tres-cher, et au revoir... Ah! attendez! vous etes pauvre, et vous +croyez qu'on peut se passer d'argent en amour. Grave erreur! il vous en +faut, ou il vous en faudra bientot, ne fut-ce que pour payer une chaise +de poste au besoin! Voila mon blanc-seing. Donnez-le n'importe ou, a +n'importe quel banquier,... on vous comptera la somme que vous jugerez +necessaire. Je m'en rapporte a votre delicatesse et a votre discretion! +Direz-vous a present que les juifs n'ont rien de bon? + +Je lui saisis le bras au moment ou il me presentait sa signature, qu'il +venait de tracer rapidement avec quelques mots d'argot financier sur une +feuille de papier blanc. Je le forcai de remettre cela sur la table sans +que mes mains y eussent touche. + +--Un instant! lui dis-je; avant de nous quitter, je veux savoir, je veux +comprendre l'etrangete de votre conduite. Je ne me paye pas de paroles +vagues, et je ne vous crois pas fou. Vous me prenez pour un rival, pour +un rival heureux qui plus est, et vous voulez me fournir les moyens qui, +selon vous, me sont necessaires pour assouvir ma passion! Quel est ce +calcul? Repondez, repondez, ou je prendrai pour une grave injure l'offre +que vous me faites, car je perds patience, je vous en avertis. + +Je parlais avec tant de fermete, que Moserwald se deconcerta. Il resta +pensif un instant; puis il repondit, avec un beau et franc sourire qui +me le montra sous un jour nouveau, tout a fait inexplicable. + +--Vous ne le devinez pas, enfant, mon calcul? C'est que vous voulez voir +un calcul ou il n'y en a pas! C'est un elan et une inspiration tellement +naturels... + +--Vous voulez acheter ma reconnaissance? + +--Precisement, et cela pour que vous ne parliez pas de moi avec aversion +et mepris a cette femme que j'aime... Vous refusez mes services? +N'importe! vous ne pourrez pas oublier avec quelle courtoisie je vous +les ai offerts, et un jour viendra ou vous les reclamerez. + +--Jamais! m'ecriai-je indigne. + +--Jamais? reprit-il. Dieu lui-meme ne connait pas ce mot-la; mais, pour +le moment, je m'en empare: c'est un aveu de plus de votre amour! + +Je sentis que, quelle que fut mon attitude, legere ou serieuse, je +n'aurais pas le dernier mot avec cet homme bizarre, tetu autant que +souple, et naif autant que ruse. Je brulai devant lui son blanc-seing; +mais je ne sais avec quel art il tourna la fin de notre entretien. Il +est de fait qu'en le quittant je m'apercus qu'il m'avait force de le +remercier, et que, venu la en humeur de le battre, je m'en allais en +touchant la main qu'il me tendait. + +Il partit au point du jour, laissant notre hote et tous les gens de la +maison et du village enthousiasmes de sa generosite. Il n'eut pas fait +bon le traiter de juif devant eux; je crois qu'on nous eut lapides. + +Je ne saurais dire si je dormis mieux cette nuit-la que les precedentes. +Je crois qu'a cette epoque j'ai du passer des semaines entieres sans +sommeil et sans en sentir le besoin, tant la vie s'etait concentree dans +mon imagination. Le lendemain, Paule et Obernay vinrent dejeuner dans la +salle basse avec Alida. Ils avaient force madame de Valvedre a une +explication qui, contrairement aux previsions de celle-ci, n'avait amene +aucun orage. Il est bien vrai qu'Henri avait defendu le caractere et les +intentions de mademoiselle Juste; mais Paule avait tout apaise en +declarant que sa soeur ainee avait outre-passe son mandat, qu'au lieu de +se borner a soulager madame de Valvedre des soins de la famille et du +menage, elle avait usurpe une autorite qui ne lui appartenait pas, en un +mot qu'Alida avait raison de se plaindre, et qu'elle-meme avait souffert +une certaine persecution tres-injuste et tres-facheuse pour avoir voulu +defendre les droits de la veritable mere de famille. + +Obernay n'aimait pas Alida, et il aimait encore moins que sa fiancee +prit parti pour elle; mais il craignait avant tout d'etre injuste, et, +en presence de cet interieur trouble, il jugea fort sainement qu'il +fallait ceder sous peine d'exasperer. Puis, la question de son prochain +mariage se trouvant soulevee par l'incident, il eprouva tout a coup une +vive reconnaissance pour madame de Valvedre, et passa dans son camp avec +armes et bagages. Si botaniste qu'il fut, il etait homme et amoureux. +Quelques mots de lui, pendant qu'on servait le dejeuner, me mirent au +courant de ce qui s'etait passe la veille au soir apres ma sortie, et de +ce qui avait ete decide le matin meme apres la nouvelle du depart de +Moserwald. On devait attendre a Saint-Pierre le retour de Valvedre, afin +de lui soumettre le voeu commun, a savoir le prochain mariage de Paule +et l'expulsion a l'amiable de mademoiselle Juste. Cette derniere mesure, +venant de l'initiative apparente du chef de la famille, ne pouvait +manquer d'etre a la fois absolue et douce dans la forme. + +Le sejour d'Alida a Saint-Pierre pouvait donc durer huit jours, quinze +jours, peut-etre davantage. M. de Valvedre avait mis dans ses previsions +qu'il redescendrait peut-etre la montagne par le versant qui nous etait +oppose, et que, la, renouvelant ses provisions et ses guides, il +recommencerait l'ascension d'un autre cote, si ses premiers efforts +n'avaient pas abouti. Quels souhaits je fis des lors pour l'insucces de +l'exploration scientifique! Alida semblait calmee et presque gaie de ce +campement dans la montagne. Elle me parlait avec douceur et abandon, +elle me souffrait aupres d'elle. J'etais assis a la meme table. Elle +projetait une promenade, et ne me defendait pas de l'accompagner. +J'etais tout espoir et tout bonheur, en meme temps que la douleur de +l'avoir offensee un instant restait en moi comme un remords. + +Il y a un langage mysterieux entre les ames qui se cherchent. Ce langage +n'a meme pas besoin du regard pour persuader; il est completement +inappreciable aux yeux comme aux oreilles des indifferents; mais il +traverse le milieu obscur et borne des perceptions physiques, il +embrasse je ne sais quels fluides, il va d'un coeur a l'autre sans se +soumettre aux manifestations exterieures. Alida me l'a dit souvent +depuis. Des cette matinee, ou je ne songeai pas a lui exprimer mon +repentir et ma passion par un seul mot, elle se sentit adoree, et elle +m'aima. Je ne lui fis point de _declaration_, elle ne me fit point +d'_aveux_, et pourtant, le soir de ce jour-la, nous lisions dans la +pensee l'un de l'autre et nous tremblions de la tete aux pieds quand, +malgre nous, nos regards se rencontraient. + +A la promenade, je ne la quittai pas d'un instant. Elle etait +mediocrement marcheuse, et, ne se resignant pas a emprisonner ses petits +pieds dans de gros souliers, elle s'en allait, adroite, insouciante, +mais vite meurtrie et fatiguee, a travers les pierres de la montagne et +les galets du torrent, avec ses bottines minces, son ombrelle dans une +main, un gros bouquet de tleurs sauvages dans l'autre, et laissant sa +robe s'accrocher a tous les obstacles du chemin. Obernay allait devant +avec Paule, emportes tous deux par une ardeur d'herborisation effrenee; +puis ils faisaient de longues pauses pour comparer, choisir et parer les +echantillons qu'ils emportaient. Nous n'avions pas de guide; Henri nous +en dispensait. Il me confiait madame de Valvedre, heureux de n'avoir pas +a se preoccuper d'elle et de pouvoir etre tout entier a son intrepide et +infatigable eleve. + +--Suivez-nous ou devancez-nous, m'avait-il dit; il suffit que vous ne +nous perdiez pas de vue. Je ne vous menerai pas dans des endroits +dangereux. Pourtant surveille un peu madame de Valvedre, elle est fort +distraite et ne doute de rien. + +J'avais eu, moi, l'infame hypocrisie de lui dire que j'etais la victime +de la journee et que j'aimerais bien mieux herboriser a ma maniere, +c'est-a-dire errer et contempler a ma guise, que d'accompagner cette +belle dame nonchalante et fantasque. + +--Prends patience pour aujourd'hui, avait repondu Obernay; demain, nous +arrangerons cela autrement. Nous lui donnerons un mulet et un guide. + +Candide Obernay! + +Je fis si bien, que ces quatre heures de promenade furent un tete-a-tete +ininterrompu avec Alida. Quand nos compagnons s'arretaient, je la +faisais marcher, afin, disais-je, de n'avoir pas a se presser pour les +rejoindre quand ils reprendraient les devants, et, quand nous avions un +peu d'avance, je l'invitais a se reposer jusqu'a ce que nous les +vissions se remettre en marche. Je ne lui disais rien. J'etais aupres +d'elle ou autour d'elle comme un chien de garde, ou plutot comme un +esclave intelligent occupe a ecarter les epines et les cailloux de son +chemin. Si elle regardait un brin d'herbe sur le revers du rocher, je +m'elancais, au risque de me tuer, pour le lui rapporter en un clin +d'oeil. Je tenais son ombrelle quand elle etait assise, je debarrassais +son echarpe des brins de mousse qu'elle avait ramasses en frolant les +sapins; je lui trouvais des fraises la ou il n'y en avait pas; je crois +que j'aurais fait fleurir des camellias sur le glacier. Et je prenais +tous ces soins classiques, je lui rendais tous ces hommages, aujourd'hui +passes de mode et des lors assez rebattus, avec une ivresse de bonheur +qui m'empecha d'etre ridicule. Elle essaya bien d'abord de s'en moquer; +mais, voyant que je me livrais tout entier a son dedain et a son ironie +sans me plaindre et sans me decourager, elle devint serieuse, et je +sentis qu'a chaque instant elle s'attendrissait. + +Le soir, dans sa chambre, apres le depart des fusees qui nous +signalerent l'expedition dans une region moins elevee que la veille, +mais plus eloignee au flanc de la montagne, elle reprit sa broderie, et +les fiances reprirent leur etude. Je m'assis aupres d'elle et lui offris +de lui faire la lecture a voix basse. + +--Je veux bien, dit-elle avec douceur en me montrant mon volume de +poesies sur son gueridon. J'ai tout lu, mais les vers se laissent +relire. + +--Non, pas ceux-ci! ils sont mediocres. + +--Ils sont jeunes, ce n'est pas la meme chose. N'avons-nous pas fait +hier le panegyrique de la jeunesse? + +--Il y a jeunesse et jeunesse, celle qui attend l'amour et celle qui +l'eprouve. La premiere parle beaucoup pour ne rien dire, la seconde ne +dit rien et comprend l'infini. + +--Voyons toujours le reve de la premiere! + +--Soit! On pourra s'en moquer, n'est-ce pas? + +--Non! je prends l'enfant sous ma protection. J'ai lu, dans les dix +lignes de la preface, que l'auteur n'avait que vingt ans. A propos, +croyez-vous qu'il les ait encore? + +--Le livre est date de 1832; mais c'est egal, si vous voulez que +l'auteur n'ait pas vieilli... + +--Quel age avez-vous donc, vous? + +--Je n'en sais rien; j'ai l'age que Votre Majeste voudra. + +Je retrouvais le courage de plaisanter, parce que je voyais Obernay +m'ecouter d'une oreille. Quand il crut s'etre convaincu que je n'avais +que des riens a echanger avec cette femme reputee par lui frivole, il +n'ecouta plus; mais alors je ne trouvai plus rien a dire, l'emotion me +prit a la gorge, et je sentis qu'il me serait impossible de lire une +page. Alida s'en apercut bien, et, reprenant le livre: + +--Je vois, dit-elle, que vous meprisez beaucoup mon petit poete; moi, +sans l'admirer precisement, je l'aimais. Puisque vous faites si peu de +cas de l'ingenuite romanesque, je ne vous le rendrai pas, je vous en +avertis. Est-ce que vous le connaissez, ce garcon-la? + +--Il est anonyme. + +--Ce n'est pas une raison. + +--C'est vrai. Je peux parler de lui sans le compromettre et vous dire ce +qu'il est devenu. Il est reste anonyme et ne fait plus de vers. + +--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est devenu savant? dit-elle en baissant la +voix et comme penetree d'effroi. + +--Vous detestez donc bien la science? repris-je en baissant la voix +aussi. Oh! ne vous genez pas, je ne sais rien au monde! + +--Vous avez bien raison; mais je ne peux rien dire ici. Nous parlerons +de cela demain a la promenade. + +--Nous parlerons! je ne crois pas! + +--Pourquoi? Voyons, dit-elle en s'efforcant de faire envoler en paroles +l'emotion qui m'accablait et qu'elle ne voulait plus subir en depit +d'elle-meme, pourquoi ne nous sommes-nous rien dit aujourd'hui? Moi, je +suis taciturne, mais c'est par timidite. Une ignorante qui a vecu dix +ans avec des oracles a du prendre l'habitude de se taire; mais vous? +Allons, puisque vous n'etes en train ni de lire ni de causer, vous +devriez me faire un peu de musique... Non? Je vous en prie! + +Madame de Valvedre, je l'ai su plus tard, etait une seduisante enfant +qu'il fallait toujours occuper et distraire pour l'arracher a une +melancolie profonde. Elle sentait si bien ce besoin, qu'elle allait +quetant les soins et les attentions avec une naivete desoeuvree qui la +faisait paraitre tantot coquette, tantot voluptueuse. Elle n'etait ni +l'un ni l'autre. L'ennui et le besoin d'emotions etaient les mobiles de +toute sa conduite, dirai-je aussi de ses attachements?... Je ne sus pas +resister a sa priere et j'obtins seulement la permission de faire de la +musique a distance. Place au bout de la galerie, je fis chanter mon +hautbois comme une voix de la nuit. Le bruit des cascades de la +montagne, la magie du clair de lune aiderent au prestige; Alida fut +vivement emue, les fiances eux-memes m'ecouterent avec interet. Quand je +rentrai, le bon Obernay m'accabla d'eloges; la candide Paule aussi se +fit la complice de mon succes. Madame de Valvedre ne me dit rien; elle +dit aux autres a demi-voix--mais je l'entendis bien--que j'avais le +talent le plus sympathique qu'elle eut encore rencontre. + +Que se passa-t-il durant les deux jours qui suivirent? Je n'eus pas la +hardiesse de me declarer et je fus compris; je tremblais d'etre repousse +si je parlais. Mon ingenuite etait grande: on lisait clairement dans mon +coeur, et on se laissait adorer. + +Le troisieme jour, Obernay me prit a l'ecart apres le depart des fusees. + +--Je suis inquiet et je pars, me dit-il; le signal que je viens +d'expliquer a ces dames comme n'annoncant rien de facheux etait presque +un signal de detresse. Valvedre est en peril; il ne peut ni monter ni +descendre, et le temps menace. Pour rien au monde, il ne faut inquieter +Paule ni avertir Alida; elles voudraient me suivre, ce qui rendrait tout +impossible. Je viens d'inventer une migraine, et je suis cense me +retirer pour dormir; mais je me mets en route sur l'heure avec les +guides, qui, par mon ordre, sont toujours prets. Je marcherai toute la +nuit, et, demain, j'espere rejoindre l'expedition dans l'apres-midi. Tu +le sauras, s'il m'est possible de t'envoyer une fusee dans la soiree. Si +tu ne vois rien, il n'y aura rien a dire, rien a faire; tu t'armeras de +courage en te disant que ce n'est pas une preuve de desastre, mais que +la provision de pieces d'artifice est epuisee ou endommagee, ou bien +encore que nous sommes dans un pli de terrain qui ne nous permet pas +d'etre vus d'ici. Quoi qu'il arrive, reste aupres de ces deux femmes +jusqu'a mon retour, ou jusqu'a celui de Valvedre... ou jusqu'a une +nouvelle quelconque... + +--Je vois, lui dis-je, que tu n'es pas sur de revenir! Je veux +t'accompagner! + +--N'y songe pas, tu ne ferais que me retarder et compliquer mes +preoccupations. Tu es necessaire ici. Au nom de l'amitie, je te demande +de me remplacer, de proteger ma fiancee, de soutenir son courage au +besoin... de lui donner patience, si, comme je l'espere, il ne s'agit +que de quelques jours d'absence, enfin d'aider madame de Valvedre a +rejoindre ses enfants, si... + +--Allons, ne croyons pas au malheur! Pars vite, c'est ton devoir; je +reste, puisque c'est le mien. + +Il fut convenu que, le lendemain matin, j'expliquerais l'absence d'Henri +en disant qu'il avait recu un message de M. de Valvedre, lequel +l'envoyait faire des observations sur une montagne voisine; que, pour la +suite, j'inventerais au besoin d'autres pretextes de son absence en +m'inspirant des circonstances qui pourraient se presenter. + +J'entrais donc dans le poeme de l'amour heureux sous les plus funebres +auspices. J'avoue que je m'inquietais mediocrement de M. de Valvedre. Il +suivait sa destinee, qui etait de preferer la science a l'amour ou tout +au moins au bonheur domestique; il y risquait, par consequent, son +honneur conjugal et sa vie. Soit! c'etait son droit, et je ne voyais pas +pourquoi je l'aurais plaint ou epargne; mais Obernay m'etait un grave +sujet d'effroi et de tristesse. J'eus beaucoup de peine a paraitre calme +en expliquant son depart. Heureusement, mes compagnes furent aisement +dupes. Alida etait plutot portee a se plaindre des perilleuses +excursions de son mari qu'a s'en tounnenter. Il etait facile de voir +qu'elle etait humiliee d'avoir perdu l'ascendant qui l'avait retenu +plusieurs annees dans son menage. Elle ne paraissait plus en souffrir +pour son propre compte, mais elle en rougissait devant le inonde. Quant +a Paule, elle croyait si religieusement a la confiance et a la sincerite +d'Obernay, qu'elle combattit bravement un premier mouvement d'inquietude +en disant: + +--Non, non! Henri ne m'eut pas trompee. Si mon frere etait en danger, il +me l'eut dit. Il n'eut pas doute de mon courage, il n'eut laisse a nul +autre que moi le soin de soutenir celui de ma belle-soeur. + +Le temps etait brouille, on ne sortit pas ce jour-la. Paule travailla +dans sa chambre; malgre l'air humide et froid, Alida passa l'apres-midi +assise sur la galerie, disant qu'elle etouffait dans ces pieces ecrasees +par un plancher bas. J'etais a ses cotes, et ne pouvais douter qu'elle +ne se pretat au tete-a-tete; j'eusse ete enivre la veille de tant de +bontes, mais j'etais mortellement triste en songeant a Obernay, et je +faisais de vains efforts pour me sentir heureux. Elle s'en apercut, et, +sans songer a deviner la verite, elle attribua mon abattement a la +passion contenue par la crainte. Elle me pressa de questions imprudentes +et cruelles, et ce que je n'eusse pas ose lui dire dans l'ivresse de +l'esperance, elle me l'arracha dans la fievre de l'angoisse; mais ce +furent des aveux amers et remplis de ces injustes reproches qui +trahissent le desir plus que la tendresse. Pourquoi voulait-elle lire +dans mon coeur trouble, si le sien, qui paraissait calme, n'avait a +m'offrir qu'une pitie sterile? + +Elle ne fut pas blessee de mes reproches. + +--Ecoutez, me dit-elle, j'ai provoque cet abandon de votre part, vous +allez savoir pourquoi, et, si vous m'en savez mauvais gre, je croirai +que vous n'etes pas digne de ma confiance. Depuis le premier jour ou +nous nous sommes vus, vous avez pris vis-a-vis de moi une attitude +douloureuse, impossible. On m'a souvent reproche d'etre coquette; on +s'est bien trompe, puisque la chose que je crains et que je hais le +plus, c'est de faire souffrir. J'ai inspire plusieurs fois, je ne sais +pourquoi ni comment, des passions subites, je devrais plutot dire des +fantaisies ardentes, offensantes meme... Il en est pourtant que j'ai du +plaindre, ne pouvant les partager. La votre... + +--Tenez, m'ecriai-je, ne parlez pas de moi: vous me calomniez, ne +pouvant me comprendre! Il est possible que vous soyez douce et bonne, +mais vous n'avez jamais aime! + +--Si fait, reprit-elle: j'ai aime... mon mari! mais ne parlons pas +d'amour, il n'est pas question de cela. Ce n'est pas de l'amour que vous +avez pour moi! Oh! restez la, et laissez-moi tout vous dire. Vous +subissez une tres-vive emotion aupres de moi, je le vois bien. Votre +imagination s'est exaltee, et vous me diriez que vous etes capable de +tout pour m'obtenir, que je ne vous contredirais pas. Chez les hommes, +ces sortes de vouloirs sont aveugles; mais croyez-vous que la force de +votre desir vous cree un merite quelconque? dites, le croyez-vous? Si +vous le croyez, pourquoi refuseriez-vous a M. Moserwald un droit egal a +ma bienveillance? + +Elle me faisait horriblement souffrir. Elle avait raison dans son dire; +mais n'avais-je pas raison, moi aussi, de trouver cette froide sagesse +bien tardive apres trois jours de confiance perfide et de muet +encouragement? Je m'en plaignis avec energie; j'etais outre et pret a +tout briser, dusse-je me briser moi-meme. + +Elle ne s'offensa de rien. Elle avait de l'experience et peut-etre +l'habitude de scenes semblables. + +--Tenez, reprit-elle quand j'eus exhale mon depit et ma douleur, vous +etes malheureux dans ce moment-ci; mais je suis plus a plaindre que +vous, et c'est pour toute la vie... Je sens que je ne guerirai jamais du +mal que vous me faites, tandis que vous... + +--Expliquez-vous! m'ecriai-je en serrant ses mains dans les miennes avec +violence. Pourquoi souffririez-vous a cause de moi? + +--Parce que j'ai un reve, un ideal que vous contristez, que vous brisez +affreusement! Depuis que j'existe, j'aspire a l'amitie, a l'amour vrai; +je peux dire ce mot-la, si celui d'amitie vous revolte. Je cherche une +affection a la fois ardente et pure, une preference absolue, exclusive, +de mon ame pour un etre qui la comprenne et qui consente a la remplir +sans la dechirer. On ne m'a jamais offert qu'une amitie pedante et +despotique, ou une passion insensee, pleine d'egoisme ou d'exigences +blessantes. En vous voyant... oh! je peux bien vous le dire, a present +que vous l'avez deja meprisee et refoulee en moi, j'ai senti pour vous +une sympathie etrange..., perfide, a coup sur! J'ai reve, j'ai cru me +sentir aimee; mais, des le lendemain, vous me haissiez, vous +m'outragiez... Et puis vous vous repentiez aussitot, vous demandiez +pardon avec des larmes, j'ai recommence a croire. Vous etiez si jeune et +vous paraissiez si naif! Trois jours se sont passes, et... voyez comme +je suis coquette et rusee! je me suis sentie heureuse et je vous le dis! +Il me semblait avoir enfin rencontre mon ami, mon frere..., mon soutien +dans une vie dont vous ne pouvez deviner les souffrances et les +amertumes!... Je m'endormais tranquille, insensee. Je me disais "C'est +peut-etre enfin _lui_ qui est la!" Mais, aujourd'hui, je vous ai vu +sombre et charge d'ennuis a mes cotes. La peur m'a prise, et j'ai voulu +savoir... A present, je sais, et me voila tranquille, mais morne comme +le chagrin sans remede et sans espoir. C'est une derniere illusion qui +s'envole, et je rentre dans le calme de la mort. + +Je me sentis vaincu, mais aussi j'etais brise. Je n'avais pas prevu les +suites de ma passion, ou du moins je n'avais reve qu'une succession de +joies ou de douleurs terribles, auxquelles je m'etais vaillamment +soumis. Alida me montrait un autre avenir tout a fait inconnu et plus +effrayant encore. Elle m'imposait la tache d'adoucir son existence +brisee et de lui donner un peu de repos et de bonheur au prix de tout +mon bonheur et de tout mon repos. Si elle voulait sincerement m'eloigner +d'elle, c'etait le plus habile expedient possible. Epouvante, je gardai +un cruel silence en baissant la tete. + +--Eh bien, reprit-elle avec une douceur qui n'etait pas sans melange de +dedain, vous voyez! j'ai bien compris, et j'ai bien fait de vouloir +comprendre: vous ne m'aimez pas, et l'idee de remplir envers moi un +devoir de coeur vous ecrase comme une condamnation a mort! Je trouve +cela tout simple et tres-juste, ajouta-t-elle en me tendant la main avec +un doux et froid sourire, et, comme vous etes trop sincere pour essayer +de jouer la comedie, je vois que je peux vous estimer encore. Restons +amis. Je ne vous crains plus, et vous pouvez cesser de vous craindre +vous-meme. Vous aurez la vie triomphante et facile des hommes qui ne +cherchent que le plaisir. Vous etes dans le reel et dans le vrai, n'en +soyez pas humilie. L'_anonyme_ ne fait plus de vers, m'avez-vous dit: il +a bien raison, puisque la poesie l'a quitte! Il lui reste une honnete +mission a remplir, celle de ne tromper personne. + +C'etait la une sorte d'appel a mon honneur, et l'idee ne me vint pas que +je pusse etre indigne meme de la froide estime accordee comme un +pis-aller. Je n'essayai ni de me justifier ni de m'excuser. Je restai +muet et sombre. Alida me quitta, et bientot je l'entendis causer avec +Paule sur un ton de tranquillite apparente. + +Mon coeur se brisa tout a coup. C'en etait donc fait pour toujours de +cette vie ardente a laquelle j'etais ne depuis si peu de jours, et qui +me semblait deja l'habitude normale, le but, la destinee de tout mon +etre? Non! cela ne se pouvait pas! Tout ce qu'Alida m'avait dit pour +refouler ma passion, pour me faire rougir de mes aspirations violentes, +ne servait qu'a en raviver l'intensite. + +--Egoiste, soit! me disais-je; l'amour peut-il etre autre chose qu'une +expansion de personnalite irresistible? Si elle m'en fait un crime, +c'est qu'elle ne partage pas mon trouble. Eh bien, je ne saurais m'en +offenser. J'ai manque d'initiative, j'ai ete maladroit: je n'ai su ni +parler ni me taire a propos. Cette femme exquise, blasee sur les +hommages rendus a sa beaute, m'a pris pour un enfant sans coeur et sans +force morale, capable de l'abandonner au lendemain de sa defaite. C'est +a moi de lui prouver maintenant que je suis un homme, un homme positif +en amour. Il est vrai, mais susceptible de devouement, de reconnaissance +et de fidelite. Donnons-lui confiance en acceptant a titre d'epreuve +tous les sacrifices qu'il lui plaira de m'imposer. C'est a moi de la +persuader peu a peu, de fasciner sa raison, d'attendrir son coeur et de +lui faire partager le delire qui me possede. + +Je me jurai de ne pas etre hypocrite, de ne me laisser arracher aucune +promesse de vertu irrealisable, et de faire simplement accepter ma +soumission comme une marque de respectueuse patience. J'ecrivis quelques +mots au crayon sur une page de carnet: + +"Vous avez mille fois raison; je n'etais pas digne de vous. Je le +deviendrai, si vous ne m'abandonnez pas au desespoir." + +Je rentrai chez elle sous le pretexte de reprendre un livre, je lui +glissai le billet presque sous les yeux de Paule, et je retournai sur la +galerie, ou la reponse ne se fit pas attendre. Elle vint me l'apporter +elle-meme en me tendant la main avec un regard et un sourire ineffables. + +--Nous essayerons! me dit-elle. + +Et elle s'enfuit en rougissant. + +J'etais trop jeune pour suspecter la sincerite de cette femme, et en +cela j'etais plus clairvoyant que ne l'eut ete l'experience, car cette +femme etait sincere. Elle avait besoin d'aimer, elle aimait, et elle +cherchait le moyen de concilier le sentiment de sa fierte avec les elans +de son coeur avide d'emotions. Elle se refugiait dans un _mezzo termine_ +ou la vertu n'eut pas vu bien clair, mais ou la pudeur alarmee pouvait +s'endormir quelque temps. Elle m'aidait a la tromper, et nous nous +trompions l'un l'autre en nous persuadant que la loyaute la plus stricte +presidait a ce contrat perfide et boiteux. Tout cela m'entrainait dans +un abime. Je debutais dans l'amour par une sorte de parjure; car, en me +vouant a une vertu de passage dont j'etais avide de me depouiller, +j'etais plus coupable que je ne l'avais ete jusque-la en m'abandonnant a +une passion sans frein, mais sans arriere-pensee. + +Il ne me fut pas permis de m'en apercevoir suffisamment pour m'en +preserver. A partir de ce moment, Alida, exaltee par une reconnaissance +que j'etais loin de meriter, m'enivra de seductions invincibles. Elle se +fit tendre, naive, confiante jusqu'a la folie, simple jusqu'a +l'enfantillage, pour me dedommager des privations qu'elle m'imposait. Sa +grace et son abandon lui creerent des perils inouis avec lesquels elle +se joua comme si elle pouvait les ignorer. Sans doute, il y a un grand +charme dans ces souffrances de l'amour contenu qui attend et qui espere. +Elle en exaspera pour moi les delices et les angoisses. Elle fut +passionnement coquette avec moi, ne s'en cachant plus et disant que cela +etait permis a une femme qui aimait eperdument et qui voulait donner a +son amant tout le bonheur conciliable avec sa pudeur et ses devoirs: +etrange sophisme, ou elle puisait effectivement pour son compte tout le +bonheur dont elle etait susceptible, mais dont les acres jouissances +deterioraient mon ame, annulaient ma conscience et fletrissaient ma foi! + +Deux jours se passerent sans que j'eusse aucun signal de la montagne, +aucune nouvelle d'Obernay. Cette mortelle inquietude me rendit plus apre +au bonheur, et le remords ajoutait encore a l'etourdissement de mes +coupables joies. Le soir, seul dans ma chambre, je frissonnais a l'idee +qu'en ce moment peut-etre Obernay et Valvedre, ensevelis sous les +glaces, exhalaient leur dernier souffle dans une etreinte supreme! Et +moi, j'avais pu oublier mon ami pendant des heures entieres aupres d'une +femme qui me couvait d'un celeste regard de tendresse et de beatitude, +sans pressentir le destin qui pesait sur elle et qui peut-etre la +faisait veuve en cet instant-la! Je me sentais alors baigne d'une sueur +froide, j'avais envie de m'elancer dans la nuit pour courir a la +recherche d'Obernay; il y avait des moments ou, en songeant que je +trompais Valvedre, un agonisant peut-etre, un martyr de la science, je +me sentais lache et me faisais l'effet d'un assassin. + +Enfin je recus une lettre d'Obernay. + +"Tout va bien, me disait-il. Je n'ai pu encore rejoindre Valvedre; mais +je sais qu'il est a B***, a six lieues de moi, et qu'il est en bonne +sante. Je me repose quelques heures et je cours aupres de lui. J'espere +le decider a s'en tenir la et le ramener a Saint-Pierre, car la +tourmente a envahi les hautes neiges, et les dangers qu'il a courus pour +en sortir seraient aujourd'hui insurmontables. Tu peux maintenant dire +la verite a ces dames et les exhorter a la patience. Dans deux ou trois +jours, nous serons tous reunis." + +En apprenant que Valvedre avait ete en grand peril, en devinant, a +travers le silence d'Obernay sur son propre compte, que lui-meme avait +du courir des dangers serieux, Paule, a qui je fis part de la lettre, +eut un tremblement nerveux assez violent et me serra la main en silence. + +--Courage, lui dis-je, ils sont sauves! La fiancee d'un savant doit etre +une femme forte et s'habituer a souffrir. + +--Vous avez raison, repondit la brave enfant en essuyant de grosses +larmes qui vinrent a propos la soulager; oui, oui, il faut du courage: +j'en aurai! Songeons a ma belle-soeur: que lui dirons-nous? Elle n'est +pas forte; depuis quelques jours surtout, elle est tres-nerveuse et +tres-agitee. Elle ne dort pas. Laissez-moi la lettre, je ne la lui +montrerai qu'apres l'avoir convenablement avertie. + +--Elle est donc bien attachee a son mari? m'ecriai-je etourdiment. + +--En doutez-vous? reprit Paule etonnee de mon exclamation. + +--Non certes; mais... + +--Mais si, vous en doutez! Ah! vous n'avez pas traverse Geneve sans +entendre quelque calomnie sur le compte de la pauvre Alida! Eh bien, +repoussez tout cela de votre pensee. Alida est bonne, elle a du coeur. A +beaucoup d'egards, c'est une enfant; mais elle est juste, et elle sait +apprecier le meilleur des hommes. Il est si bon pour elle! Si vous les +aviez vus un instant ensemble, vous sauriez tout de suite a quoi vous en +tenir sur leur pretendue desunion. Tant d'egards mutuels, tant de +deferences exquises et de delicates attentions ne se retrouvent pas +entre gens qui ont des reproches serieux a se faire. Il y a entre eux +des differences de gouts et d'opinions, cela est certain; mais, si c'est +la un malheur reel dans la vie conjugale, il y a aussi dans les motifs +serieux d'affection reciproque des compensations suffisantes. Ceux qui +accusent mon frere de froideur sont injustes et mal informes; ceux qui +accusent sa femme d'ingratitude ou de legerete sont des mechants ou des +imbeciles. + +Quelle que put etre l'ingenuite optimiste de Paule, ses paroles me +firent une vive impression. Je me sentis partage entre une violente +jalousie naissante contre cet epoux si parfait, si respecte, et une +sorte de blame amer contre la femme qui cherchait ailleurs attachement +et protection. Ce furent les premieres atteintes du mal implacable qui +devait me torturer plus tard. Quand je revis Alida, sa figure alteree +sembla confirmer les assertions de sa belle-soeur; elle avait ete +bouleversee et semblait attendre avec impatience le retour de son mari. +J'en pris une humeur feroce, et, comme le temps s'etait adouci et que +nous nous promenions au bord du torrent, Paule s'eloignant souvent avec +le guide pour chercher des plantes et satisfaire son ardeur de +locomotion, je pressai madame de Valvedre de questions aigres et de +reflexions desesperees. Elle se vit alors entrainee et comme forcee a me +parler de son mari, de son interieur, et a me raconter sa vie. + +--J'ai passionnement aime M. de Valvedre, dit-elle. C'est la seule +passion de ma vie. Paule vous a dit qu'il etait parfait: eh bien, oui, +elle a raison, il est parfait. Il n'a qu'un defaut, il n'aime pas. Il ne +peut, ni ne sait, ni ne veut aimer. Il est superieur aux passions, aux +souffrances, aux orages de la vie. Moi, je suis une femme, une vraie +femme, faible, ignorante, sans valeur aucune. Je ne sais qu'aimer. Il +fallait me tenir compte de cela et ne pas me demander autre chose. Ne le +savait-il pas, lorsqu'il m'epousa, que je n'avais ni connaissances +serieuses, ni talents distingues? Je n'avais pas voulu me farder, et +c'eut ete bien en vain que je l'eusse tente avec un homme qui sait tout. +Je lui plus, il me trouva belle, il voulut etre mon mari afin de pouvoir +etre mon amant. Voila tout le mystere de ces grandes affections +auxquelles une jeune fille sans experience est condamnee a se laisser +prendre. Certes, l'homme qui la trompe ainsi n'est pas coupable de +dissimulation. Aveugle, il se trompe lui-meme, et son erreur porte le +chatiment avec elle, puisque cet homme s'enchaine a jamais, sauf a s'en +repentir plus tard. Valvedre s'est repenti a coup sur: il me l'a cache +aussi bien que possible; mais je l'ai devine, et j'en ai ete +mortellement humiliee. Apres beaucoup de souffrances, l'orgueil froisse +a tue l'amour dans mon coeur. Nous n'avons donc ete coupables ni l'un ni +l'autre. Nous avons subi une fatalite. Nous sommes assez intelligents, +assez equitables, pour l'avoir reconnu et pour n'avoir point nourri +d'amertume l'un contre l'autre. Nous sommes restes amis, frere et soeur, +muets sur le passe, calmes dans le present et resignes a l'avenir. Voila +toute notre histoire. Quel sujet de colere et de jalousie y trouvez-vous +donc?... + +J'en trouvais mille, et des soupcons et des inquietudes sans nombre. +Elle l'avait passionnement aime, elle le proclamait devant moi, sans +paraitre se douter de la torture attachee pour un coeur tout neuf a ce +mot de la femme adoree: "Vous n'etes pas le premier dans ma vie." +J'aurais voulu qu'elle me trompat, qu'elle me fit croire a un mariage de +raison, a un attachement paisible des le principe, ou qu'elle prit la +peine de me repeter ce banal mensonge, naif souvent chez les femmes a +passions vives: "J'ai cru aimer; mais ce que j'eprouve pour vous me +detrompe. C'est vous seul qui m'avez appris l'amour." Et, en meme temps, +je me rendais bien compte de l'incredulite avec laquelle j'eusse +accueilli ce mensonge, de la fureur qui m'eut envahi en me sentant +trompe des les premiers mots. J'etais en proie a toutes les +contradictions d'un sentiment sauvage et despotique. Par moments, je +m'essayais a l'amitie, a l'amour pur comme elle l'entendait; mais je +reconnaissais avec terreur que ce qu'elle m'avait dit de son mari +pourrait bien s'appliquer a moi. Je ne trouvais pas en elle ce fond de +logique, cette maturite de l'esprit, cette conscience de la volonte, qui +sont les indispensables bases d'une affection bienfaisante et d'une +intimite heureuse. Elle s'etait bien confessee, elle etait femme +jusqu'au bout des ongles, faite seulement pour aimer, disait-elle... +faite, a coup sur, pour allumer mille ardeurs sans qu'on put prevoir si +elle etait capable de les apaiser et de les convertir un jour en bonheur +durable et vrai. Un point, d'ailleurs, restait voile dans son bref +recit, et ce point terrible, l'infidelite..., _les infidelites_ qu'on +lui attribuait, je voulais et ne voulais pas l'eclaircir. Je +questionnais malgre moi; elle s'en offensa. + +--Vous voulez que je vous rende compte de ma conduite? dit-elle avec +hauteur. De quel droit? Et pourquoi me faites-vous l'honneur de m'aimer, +si d'avance vous ne m'estimez pas? Est-ce que, moi, je vous questionne? +Est-ce que je ne vous ai pas accepte tel que vous etes, sans rien savoir +de votre passe? + +--Mon passe! m'ecriai-je. Est-ce que j'ai un passe, moi? Je suis un +enfant dont tout le inonde a pu suivre la vie au grand jour, et jamais +je n'ai eu de motifs pour cacher la moindre de mes actions. D'ailleurs, +je vous l'ai dit et je peux l'attester sur l'honneur, je n'ai jamais +aime. Je n'ai donc rien a confesser, rien a raconter, tandis que vous... +vous qui repoussez la passion aveugle et confiante, et qui exigez un +sentiment desinteresse, un amour ideal... il vous faut imposer l'estime +de votre caractere et donner des garanties morales a l'homme dont vous +prenez la conscience et la vie. + +--Voici la question bien deplacee, repondit-elle en tirant de son sein +le billet que je lui avais ecrit l'avant-veille. Je croyais que vous me +demandiez de vous rendre digne de moi, et de ne pas vous abandonner au +desespoir. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est moi qui apparemment +implore votre confiance et vous supplie de me croire digne de vous. +Tenez, pauvre enfant! vous avez un caractere violent avec une tete +faible, et je ne suis ni assez energique ni assez habile pour vous +apprendre a aimer; je souffrirais trop, et vous deviendriez fou. Nous +avons fait un roman. N'en parlons plus. + +Elle dechira le billet en menus fragments qu'elle sema dans l'herbe et +dans les buissons; puis elle se leva, sourit, et voulut rejoindre sa +belle-soeur. J'aurais du la laisser faire, nous etions sauves!... Mais +son sourire etait dechirant, et il y avait des larmes au bord de ses +paupieres. Je la retins, je demandai pardon, je m'interdis de jamais +l'interroger. Les deux jours qui suivirent, je manquai cent fois de +parole; mais elle ne s'expliqua pas davantage, et les pleurs furent +toute sa reponse. Je me haissais de faire souffrir une si douce +creature, car, malgre de nombreux acces de depit et de vives revoltes de +fierte, elle ne savait pas rompre: elle ignorait le ressentiment, et son +pardon avait une infinie mansuetude. + + + + +IV + + +J'oubliais tout au milieu de ces orages meles de delices, et, en +exercant mes forces contre le torrent qui m'entrainait, je les sentais +s'eteindre et se tourner vers le reve du bonheur a tout prix, lorsqu'un +signal parti de la montagne m'annonca le retour probable d'Obernay pour +le lendemain. C'etait une double fusee blanche attestant que tout allait +bien, et que mon ami se dirigeait vers nous; mais M. de Valvedre +etait-il avec lui? serait-il a Saint-Pierre dans douze heures? + +Ce fut la premiere fois que je pensai a l'attitude qu'il faudrait +prendre vis-a-vis de ce mari, et je n'en pus imaginer aucune qui ne me +glacat de terreur. Que n'aurais-je pas donne pour avoir affaire a un +homme brutal et violent que j'aurais paralyse et domine par un froid +dedain et un tranquille courage? Mais ce Valvedre qu'on m'avait depeint +si calme, si indifferent ou si misericordieux envers sa femme, en tout +cas si poli, si prudent, et religieux observateur des plus delicates +convenances, de quel front soutiendrais-je son regard? de quel air +recevrais-je ses avances? car il etait bien certain qu'Obernay lui avait +deja parle de moi comme de son meilleur ami, et qu'en raison de son age +et de son etat dans le monde, M. de Valvedre me traiterait en jeune +homme que l'on veut encourager, proteger ou conseiller au besoin. Je +n'avais plus senti la force d'interroger Obernay sur son compte. Depuis +que j'aimais Alida, j'aurais voulu oublier l'existence de son mari. +D'apres le peu de mots que, malgre moi, j'avais ete force d'entendre, je +me representais un homme froid, tres-digne et assez railleur. Selon +Alida, c'etait le type des intentions genereuses avec le secret dedain +des consciences imbues de leur superiorite. + +Qu'il fut paternel ou blessant dans sa bienveillance, j'etais bien assez +malheureux sans avoir encore la honte et le remords de trahir un homme +qu'il m'eut peut-etre fallu estimer et respecter en depit de moi-meme. +Je resolus de ne pas l'attendre; mais Alida me trouva lache et m'ordonna +de rester. + +--Vous m'exposez a d'etranges soupcons de sa part, me dit-elle. Que +va-t-il penser d'un jeune homme qui, apres avoir accepte le soin de me +proteger dans mon isolement, s'enfuit comme un coupable a son approche? +Obernay et Paule seront egalement frappes de cette conduite, et n'auront +pas plus que moi une bonne raison a donner pour l'expliquer. Comment! +vous n'avez pas prevu qu'en aimant une femme mariee, vous contractiez +l'obligation d'affronter tranquillement la rencontre de son mari, que +vous me deviez de savoir souffrir pour moi, qui vais souffrir pour vous +cent fois davantage? Songez donc au role de la femme en pareille +circonstance: s'il y a lieu de feindre et de mentir, c'est sur elle +seule que tombe tout le poids de cette odieuse necessite. Il suffit a +son complice de paraitre calme et de ne commettre aucune imprudence; +mais elle qui risque tout, son honneur, son repos et sa vie, elle doit +tendre toutes les forces de sa volonte pour empecher le soupcon de +naitre. Croyez-moi, pour celle qui n'aime pas le mensonge, c'est la un +veritable supplice, et pourtant je vais le subir, et je n'ai pas +seulement songe a vous en parler. Je ne vous ai pas demande de m'en +plaindre, je ne vous ai pas reproche de m'y avoir exposee. Et vous, a +l'approche du danger qui me menace, vous m'abandonnez en disant: "Je ne +sais pas feindre, je suis trop fier pour me soumettre a cette +humiliation!" Et vous pretendez que vous m'aimez, que vous voudriez +trouver quelque terrible occasion de me le prouver, de me forcer a y +croire! En voici une prevue, banale, vulgaire et facile entre toutes, et +vous fuyez! + +Elle avait raison. Je restai. La destinee, qui me poussait a ma perte, +parut venir a mon secours. Obernay revint seul. Il apportait a madame de +Valvedre une lettre de son mari, qu'elle me montra, et qui contenait a +peu pres ceci: + +"Mon amie, ne m'en veuillez pas de m'etre encore laisse _tenter par les +cimes_. On n'y perit pas toujours, puisque m'en voila revenu sain et +sauf. Obernay m'a dit la cause de votre excursion dans ces montagnes. Je +me rends sans conteste a vos motifs, et je regarde comme mon premier +devoir de faire droit a vos reclamations. Je vais a Valvedre chercher ma +soeur ainee. Je me charge de l'installer tout de suite a Geneve, afin +que vous puissiez retourner chez vous sans chagrin aucun. En meme temps, +je vais tout disposer a Geneve pour le mariage de Paule, et je vous +prierai de venir m'y rejoindre avec elle au commencement du mois +prochain. De cette facon, la soeur ainee pourra assister a la ceremonie +sans que vous ayez l'air de n'etre pas en bonne intelligence. Vous +amenerez les enfants. Voici l'age venu ou Edmond doit entrer au college. +Obernay completera ma lettre par tous les details que vous pourrez +desirer. Comptez toujours sur le devouement de votre ami et serviteur, + +"VALVEDRE." + +Cette missive, dont je suis sur d'avoir rendu sinon les expressions, du +moins la teneur et l'esprit, confirmait pleinement tout ce qu'Alida +m'avait dit des bons procedes et des formes polies de son mari, en meme +temps qu'elle peignait le detachement d'une ame superieure aux +deceptions ou aux desastres de l'amour. Il y avait peut-etre un drame +poignant sous cette parfaite serenite; mais l'impression en etait +effacee, soit par la force de la volonte, soit par la froideur de +l'organisation. + +J'ignore pourquoi la lecture de cette lettre produisit sur moi un effet +tout contraire a celui que madame de Valvedre en attendait: elle me +l'avait fait lire, croyant eteindre les feux de ma jalousie; ils en +furent ravives et comme exasperes. Un epoux tellement irreprochable dans +la gouverne de sa famille avait, devant Dieu et devant les hommes, le +droit de tout exiger en retour de ses promptes et genereuses +condescendances. Il etait bien legitimement le maitre et l'arbitre de +cette femme dont il se disait chevaleresquement le serviteur et l'ami +devoue. Oui certes, il avait le droit pour lui, puisqu'il avait la +justice et la raison souveraines. Rien ne pouvait jamais autoriser sa +faible compagne a rompre des liens qu'il savait rendre doublement +sacres. Elle etait a lui pour toujours, fut-ce a titre de soeur, comme +elle le pretendait, car ce frere-la, mari ou non, etait un appui plus +legitime et plus serieux que l'amant de la veille ou que celui du +lendemain. + +Je sentis mon role ephemere, presque ridicule. Je me flattais de le +repudier quand ma passion serait assouvie, et je ne songeai plus qu'a +l'assouvir. Alida ne l'entendait pas ainsi. Je commencai a la tromper +resolument et a lui inspirer de la confiance, avec l'intention bien +arretee de surprendre son imagination ou ses sens. + +Elle repartait le surlendemain pour sa villa de Valvedre. Obernay etait +charge de l'accompagner; mais on devait prendre le plus long, afin de ne +pas se croiser avec M. de Valvedre emmenant sa vieille soeur a Geneve. +Je n'avais plus de pretexte pour rester aupres d'Alida, car j'avais +annonce a Obernay qu'apres une huitaine de jours a lui consacres, je +continuerais ma tournee en Suisse, sauf a retourner le voir a Geneve +avant de me rendre en Italie. Il ne m'aida pas a changer de projets. + +--Valvedre a fixe mon mariage au 1er aout, me dit-il; je regarde comme +impossible que tu me refuses d'y assister. Moi, je serai dans ma famille +des le 15 juillet, et je t'attendrai. Nous sommes le 2, tu as donc tout +le temps d'aller voir une partie de nos grands lacs et de nos belles +montagnes; mais il ne faut pas tarder a commencer ta tournee. Je presse +ton depart, tu le vois, mais c'est pour mieux m'assurer ton retour. + +Assister au mariage d'Henri avec mademoiselle de Valvedre, c'etait me +placer forcement en presence de ce mari que j'etais si content d'avoir +evite. Ce n'est pas sous les yeux de toute cette famille, avec son chef +en tete, que je voulais revoir Alida. Pourtant je ne trouvais aucun +moyen de refuser. Lance dans la voie du mensonge, je promis, avec la +resolution de me casser une jambe en voyage plutot que de tenir ma +parole. + +Je fis mes paquets et partis une heure apres, laissant Alida effrayee de +ma precipitation, blessee de ma resistance au desir qu'elle m'exprimait +d'avoir mon escorte durant une partie de sa route. La laisser inquiete +et mecontente faisait partie de mon plan de seduction. + +Je souris bien tristement, quand je pense aujourd'hui a mes tentatives +de perversite: elles etaient si peu de mon age et si eloignees de mon +caractere, que je me trouvai comme soulage de pouvoir les oublier +pendant quelques jours. Je m'enfoncai dans les hautes montagnes, en +attendant le moment ou le retour de M. de Valvedre et d'Obernay a Geneve +me permettrait d'aller surprendre Alida dans sa residence, dont je +m'etais trace, sur ma carte routiere, un itineraire detaille. + +Je passai une dizaine de jours a me fatiguer les jambes et a m'exalter +le cerveau. Je traversai les Alpes Pennines, et je remontai les Alpes du +Valais vers le Simplon. Du haut de ces regions grandioses, ma vue +plongeait tour a tour sur la Suisse et l'Italie. C'est un des plus +vastes et des plus fiers tableaux que j'aie jamais vus. Je voulus aller +aussi haut que possible sur les croupes du Sempione italien, voir de +pres ses etranges et horribles cascades ferrugineuses, qui, a cote de +fleuves de lait ecumeux, semblent rayer les neiges de fleuves de sang. +Je bravai le froid, le peril, et le sentiment de la detresse morale qui +s'empare d'une jeune ame dans ces affreuses solitudes. L'avouerai-je? +j'eprouvais le besoin de m'egaler, a mes propres yeux, en courage et en +stoicisme a M. de Valvedre. J'avais ete irrite d'entendre sa femme et sa +soeur parler sans cesse de sa force et de son intrepidite. Il semblait +que ce fut un titan, et, un jour que j'avais exprime le desir de tenter +une excursion pareille, Alida avait souri comme si un nain eut parle de +suivre un geant a la course. J'aurais trouve pueril de m'exercer en sa +presence; mais, seul, et au risque de me briser ou de me perdre dans les +abimes, je consolais mon orgueil froisse, et je m'evertuais a devenir, +moi aussi, un type de vigueur et d'audace. J'oubliais que ce qui faisait +le merite de ces entreprises desesperees, c'etait un but serieux, +l'espoir des conquetes scientifiques. Il est vrai que je croyais marcher +a la conquete du demon poetique, et je m'evertuais a improviser au +milieu des glaciers et des precipices; mais il faut etre un demi-dieu +pour trouver sur de pareilles scenes l'expression d'un sentiment +personnel. C'est a peine si je rencontrais, dans l'ecrin chatoyant des +epithetes et des images romantiques, un faible equivalent pour traduire +la sublimite des choses environnantes. Le soir, quand j'essayais +d'ecrire mes rimes, je m'apercevais bien que ce n'etaient que des rimes, +et pourtant j'avais bien vu, bien decrit, bien traduit; mais precisement +la poesie, comme la peinture et la musique, n'existe qu'a la condition +d'etre autre chose qu'un equivalent de traduction. Il faut que ce soit +une idealisation de l'ideal. J'etais effraye de mon insuffisance et ne +m'en consolais qu'en l'attribuant a la fatigue physique. + +Une nuit, dans un miserable chalet ou j'avais demande l'hospitalite, je +fus navre par une scene tout humaine, que je m'exercai a regarder de +sang-froid, afin de la rendre plus tard sous forme litteraire. Un enfant +se mourait dans les convulsions. Le pere et la mere, ne sachant pas le +soulager et le jugeant perdu, le regardaient d'un oeil sec et morne se +debattre sur la paille. Le desespoir muet de la femme etait sublime +d'expression. Cette laide creature, goitreuse, a demi cretine, devenait +belle par l'instinct de la maternite. Le pere, farouche et devot, priait +sans espoir. Assis sur mon grabat, je les contemplais, et ma sterile +pitie ne rencontrait que des mots et des comparaisons! J'en fus irrite +contre moi-meme, et je pensai qu'en ce moment il eut mieux valu etre un +petit medecin de campagne que le plus grand poete du monde. + +Quand le jour vint, je m'eveillai et m'apercus seulement alors que la +fatigue m'avait vaincu. Je me soulevai, croyant voir l'enfant mort et la +mere prosternee; mais je vis la mere assise, et, sur ses genoux, +l'enfant qui souriait. Aupres d'eux etait un homme en casaque de laine +et en guetres de cuir, dont les mains blanches et la trousse de voyage +depliee annoncaient autre chose qu'un colporteur ou un contrebandier. Il +fit prendre au petit malade une seconde dose de je ne sais quel calmant, +donna ses instructions aux parents dans leur dialecte, que je comprenais +peu, et se retira en refusant l'argent qu'on lui offrait. Quand il fut +sorti, on s'apercut qu'au lieu d'en recevoir, il en avait laisse a +dessein dans la sebile du foyer. + +Il etait donc venu pendant mon sommeil; il avait ete envoye la, dans ce +desert, par la Providence, l'homme de bien et de secours, le messager +d'espoir et de vie, le petit medecin de campagne, antithese du poete +sceptique. + +Il y avait la _un sujet_. Je me mis a le composer en descendant la +montagne, apres avoir joint mon offrande a celle du medecin; mais +bientot j'oubliai tout pour admirer le portique grandiose que je +franchissais. Au bout d'une demi-heure de marche, j'avais laisse +au-dessus de moi les glaciers et les cimes formidables; j'entrais dans +la vallee du Rhone, que je dominais encore d'une hauteur vertigineuse, +et qui s'ouvrait sous mes pieds comme un abime de verdure traverse de +mille serpents d'or et de pourpre. Le fleuve et les nombreux torrents +qui se precipitent dans son lit s'embrasaient de la rougeur du matin. +Une brume rosee qui s'evanouissait rapidement me faisait paraitre encore +plus lointaines les dentelures neigeuses de l'horizon et les profondeurs +magiques de l'amphitheatre. A chaque pas, je voyais surgir de ces +profondeurs des cretes abruptes couronnees de roches pittoresques ou de +verdure doree par le soleil levant, et, entre ces cimes qui +s'abaissaient graduellement, il y avait d'autres abimes de prairies et +de forets. Chacun de ces recoins formait un magnifique paysage, quand le +regard et la pensee s'y arretaient un instant; mais, si l'on regardait +alentour, au dela et au-dessous, le paysage sublime n'etait plus qu'un +petit accident perdu dans l'immensite du tableau, un detail, un +repoussoir, et, pour ainsi dire, une facette du diamant. + +Devant ces bassins alpestres, le peintre et le poete sont comme des gens +ivres a qui l'on offrirait l'empire du monde. Ils ne savent quel petit +refuge choisir pour s'abriter et se preserver du vertige. L'oeil +voudrait s'arreter a quelque point de depart pour compter ses richesses: +elles semblent innombrables; car, en descendant les sinuosites des +divers plans, on voit chaque tableau changer d'aspect et presenter +d'autres couleurs et d'autres formes. + +Le soleil montait, la chaleur s'engouffrait de plus en plus dans ces +creux vallons superposes. Le haut Simplon ne m'envoyant plus dans le dos +ses aiguillons de glace, je m'arretai pour ne pas perdre trop tot le +spectacle de l'ensemble du Valais. Je m'assis sur la mousse d'une roche +isolee, et j'y mangeai le morceau de pain bis que j'avais achete au +chalet; apres quoi, l'ombre des grands sapins s'allongeant d'elle-meme +obliquement sur moi, et la clochette des troupeaux invisibles perdus +sous la ramee bercant ma reverie, je me laissai aller quelques instants +au sommeil. + +Le reveil fut delicieux. Il etait huit heures du matin. Le soleil avait +penetre jusque dans les plus mysterieuses profondeurs, et tout etait si +beau, si inculte et si gracieusement primitif autour de moi, que j'en +fus ravi. En cet instant, je pensai a madame de Valvedre comme a l'ideal +de beaute auquel je rapportais toutes mes admirations, et je me rappelai +sa forme aerienne, ses decevantes caresses, son sourire mysterieux. +C'etait la premiere fois que je me trouvais dans une situation propre au +recueillement depuis que j'etais aime d'une belle femme, et, si je ne +puisai pas dans cette pensee l'emotion douce et profonde du vrai +bonheur, du moins j'y trouvai tous les enivrements, toutes les fumees de +la vanite satisfaite. + +C'etait le moment d'etre poete, et je le fus en reve. J'eus, en +regardant la nature autour de moi, des eblouissemcnts et des battements +de coeur que je n'avais jamais eprouves. Jusque-la, j'avais medite apres +coup sur la beaute des choses, apres m'etre enivre du spectacle qu'elles +presentent. Il me sembla que ces deux operations de l'esprit +s'effectuaient en moi simultanement, que je sentais et que je decrivais +tout ensemble. L'expression m'apparaissait comme melee au rayon du +soleil, et ma vision etait comme une poesie tout ecrite. J'eus un +tremblement de fievre, une bouffee d'immense orgueil. + +--Oui, oui! m'ecriai-je interieurement,--et je parlais tout haut sans en +avoir conscience,--je suis sauve, je suis heureux, je suis artiste! + +Il m'etait rarement arrive de me livrer a ces monologues, qui sont de +veritables acces de delire, et, bien que j'eusse pris l'habitude, dans +ces derniers temps, de reciter mes vers au bruit des cataractes, l'echo +de ma voix et de ma prose dans ce lieu paisible m'effraya. Je regardai +autour de moi instinctivement, comme si j'eusse commis une faute, et +j'eus un veritable sentiment de honte en voyant que je n'etais pas seul. +A trois pas de moi, un homme, penche sur le rocher, puisait de l'eau +dans une tasse de cuir au filet d'une source, et cet homme, c'etait +celui que j'avais vu, deux heures plus tot, sauvant l'enfant malade du +chalet et faisant l'aumone a mes hotes. + +Malgre son costume alpestre, qui tenait du montagnard encore plus que du +touriste, je fus frappe de l'elegance de sa tournure et de sa +physionomie. Il etait, en outre, remarquablement beau de type et de +formes, et ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il avait ote son +chapeau, et je vis ses traits, que je n'avais fait qu'entrevoir au +chalet. Ses cheveux noirs, epais et courts, dessinaient un front blanc +et vaste, d'une serenite remarquable. L'oeil, bien fendu, avait le +regard doux et penetrant; le nez etait fin, et l'expression de la narine +se liait a celle de la levre par un demi-sourire d'une bienveillance +calme et delicatement enjouee. La taille moyenne et la poitrine large +annoncaient la force physique, en meme temps que les epaules legerement +voutees trahissaient l'etude sedentaire ou l'habitude de la meditation. + +J'oubliai, en le regardant avec un certain sentiment d'analyse, l'espece +de confusion que je venais d'eprouver, et je le saluai avec sympathie. +Il me rendit mon salut avec cordialite, et m'offrit la tasse pleine +d'eau qu'il allait porter a ses levres, en me disant que cette eau si +belle etait digne d'etre offerte comme une friandise. + +J'acceptai, obeissant a l'attrait qui me poussait a echanger quelques +paroles avec lui; mais, a la maniere dont il me regardait, je sentis que +j'etais pour lui un objet de curiosite ou de sollicitude. Je me rappelai +l'etrange exclamation qui m'etait echappee en sa presence, et je me +demandai s'il ne me prenait pas pour un aliene. Je ne pus m'empecher +d'en rire, et, pour le rassurer en sauvant mon amour-propre: + +--Docteur, lui dis-je, vous me prescrivez cette eau pure comme un +remede, convenez-en, ou vous en faites l'epreuve sur moi pour voir si je +ne suis pas hydrophobe; mais tranquillisez-vous, vous n'aurez pas a me +soigner. J'ai toute ma raison. Je suis un pauvre comedien ambulant, et +vous m'avez surpris recitant un fragment de role. + +--Vraiment? dit-il d'un air de doute. Vous n'avez pourtant pas l'air +d'un comedien! + +--Pas plus que vous n'avez l'air d'un medecin de campagne. Pourtant vous +etes un disciple de la science, et moi, je suis un disciple de l'art: +que vous en semble? + +--Soit! reprit-il. Je ne vous ai pris ni pour un naturaliste, ni pour un +peintre; mais, d'apres ce que ces gens du chalet m'ont dit de vous, je +vous prenais pour un poete. + +--Qu'ont-ils donc pu vous dire de moi? + +--Que vous declamiez tout seul dans la montagne; c'est pourquoi les +bonnes gens vous prenaient pour un fou. + +--Et ils vous envoyaient a mon secours, ou bien la charite vous a mis a +ma recherche? + +--Non! dit-il en riant. Je ne suis pas de ces medecins qui courent apres +la clientele et qui lui demandent la bourse ou la vie au coin d'un bois. +Je m'en allais a Brigg en me promenant. J'ai flane en route. J'avais +soif, et le murmure de la source m'a amene aupres de vous. Vous recitiez +ou vous improvisiez. Je vous ai derange... + +--Non pas, m'ecriai-je; vous alliez fumer un cigare, et, si vous le +permettez, je fumerai le mien pres de vous. Savez-vous, docteur, que je +suis tres-heureux de vous voir a tete reposee et de causer un moment +avec vous? + +--Comment! vous ne me connaissez pas! + +--Pas plus que vous ne me connaissez; mais vous etes pour moi le heros +improvise d'un petit poeme que je roulais dans ma cervelle de comedien. +Un proverbe, une fantaisie, je suppose: deux scenes pour peindre le +contraste entre les deux types que nous representons, vous et moi. La +premiere est tout a votre avantage. L'enfant se mourait, je plaignais la +mere en m'endormant; vous la consoliez, vous sauviez l'enfant a mon +reveil! Le cadre etait simple et touchant, et vous aviez le beau role. +Dans la seconde scene, je voudrais pourtant relever l'artiste: vous +pensez bien qu'on n'abjure pas l'orgueil de son etat! mais que puis-je +imaginer pour avoir ici plus d'esprit et de sens que vous? Je ne trouve +absolument rien, car, individuellement, vous me paraissez tres-superieur +a moi en toutes choses... Il faudrait que vous fussiez assez modeste +pour m'aider a prouver que l'artiste est le medecin de l'ame, comme le +savant est celui du corps. + +--Oui, repondit mon aimable docteur en s'asseyant a mes cotes et en +acceptant un de mes cigares; c'est une idee, et je me livre a vous pour +que vous la realisiez. Je ne me crois superieur a personne; mais +supposons que je sois tres-fort d'intelligence et cependant tres-faible +en philosophie, que j'aie un grand chagrin ou un grand doute: c'est a +votre eloquence exercee sur les matieres du sentiment et de +l'enthousiasme a me guerir en m'attendrissant ou en me rendant la foi. +Voyons, improvisez! + +--Oh! doucement! m'ecriai-je; je ne peux pas improviser sans repondre a +quelque chose, et vous ne me dites rien. Il ne suffit pas de supposer, +je ne sais pas m'exalter a froid. Confiez-moi vos peines, imaginez +quelque drame, et, s'il n'y en a aucun dans votre vie, inventez-en un! + +Il se mit a rire de bon coeur de ma fantaisie, et pourtant, au milieu de +sa gaiete, je crus voir passer un nuage sur son beau front, comme si +j'eusse imprudemment rouvert une blessure cachee. Je ne me trompais pas: +il cessa de rire et me dit avec douceur: + +--Mon cher monsieur, ne jouons pas a ce jeu-la, ou jouons-y +serieusement. A mon age, on a toujours eu un drame dans sa vie. Voici le +mien. J'ai beaucoup aime une femme qui est morte. Avez-vous des paroles +et des idees pour me consoler? + +Je fus si frappe de la simplicite de sa plainte, que je perdis l'envie +de faire de l'esprit. + +--Je vous demande pardon de ma maladresse, lui dis-je. J'aurais du me +dire que vous n'etiez pas un enfant comme moi, et que, dans tous les +cas, ce sujet de causerie ne me donnerait sur vous aucun avantage. Quand +vous m'aurez quitte, je pourrai bien trouver, en prose ou en vers, +quelque tirade a effet pour vous repondre ou vous consoler; mais, ici, +devant une figure qui commande la sympathie, devant une parole qui +impose le respect, je me sens si petit garcon, que je ne me permettrai +meme pas de vous plaindre, certain que je suis d'avoir beaucoup moins de +sagesse et de courage que vous n'en avez vous-meme. + +Ma reponse le toucha; il me tendit la main en me disant que j'etais un +modeste et brave garcon, et que je venais de lui parler en homme, ce qui +valait encore mieux que de parler en poete. + +--Ce n'est pourtant pas, ajouta-t-il en secouant sa melancolie par un +genereux effort, que je dedaigne les poetes et la poesie. Les artistes +m'ont toujours semble aussi serieux et aussi utiles que les savants +quand ils sont vraiment artistes, et un grand esprit qui tiendrait +egalement du savant et de l'artiste me paraitrait le plus noble +representant du beau et du vrai dans l'humanite. + +--Ah! puisque vous voulez bien causer avec moi, repris-je, il faut que +vous me permettiez de vous contredire. Il est bien entendu d'avance que +vous aurez raison; mais laissez-moi emettre ma pensee. + +--Oui, oui, je vous en prie. C'est peut-etre moi qui ai tort. La +jeunesse est grand juge en ces matieres. Parlez... + +Je parlai avec abondance et conviction. Je ne rapporterai pas mes +paroles, dont je ne me souviens guere, et que le lecteur imaginera sans +peine en se rappelant la theorie de l'art pour l'art, si fort en vogue a +cette epoque. La reponse de mon interlocuteur, qui m'est tres-presente, +fera, d'ailleurs, suffisamment connaitre le plaidoyer. + +--Vous defendez votre Eglise avec ardeur et talent, me dit-il; mais je +regrette de voir toujours des esprits d'elite s'enfoncer volontairement +dans une notion qui est une erreur funeste au progres des connaissances +humaines. Nos peres ne l'entendaient pas ainsi; ils cultivaient +simultanement toutes les facultes de l'esprit, toutes les manifestations +du beau et du vrai. On dit que les connaissances ont pris un tel +developpement, que la vie d'un homme suffit a peine aujourd'hui a une +des moindres specialites: je ne suis pas convaincu que cela soit bien +vrai. On perd tant de temps a discuter ou a intriguer pour se faire un +nom, sans parler de ceux qui perdent les trois quarts de leur vie a ne +rien faire! C'est parce que la vie sociale est devenue tres-compliquee, +que les uns gaspillent leur existence a s'y frayer une voie, et les +autres a ne rien vouloir entreprendre de peur de se fatiguer. Et puis +encore l'esprit humain s'est subtilise a l'exces, et, sous pretexte +d'analyse intellectuelle et de contemplation interieure, la puissante et +infortunee race des poetes s'use dans le vague ou dans le vide, sans +chercher son rasserenement, sa lumiere et sa vie dans le sublime +spectacle du monde! Permettez, ajouta-t-il avec une douce et +convaincante vivacite en me voyant pret a l'interrompre: je sais ce que +vous voulez me dire. Le poete et le peintre se pretendent les amants +privilegies de la nature; ils se flattent de la posseder exclusivement, +parce qu'ils ont des formes et des couleurs et un vif ou profond +sentiment pour l'interpreter. Je ne le nie pas et j'admire leur +traduction quand elle est reussie; mais je pretends, moi, que les plus +habiles et les plus heureux, les plus durables et les mieux inspires +d'entre eux sont ceux qui ne se contentent pas de l'aspect des choses, +et qui vont chercher la raison d'etre du beau au fond des mysteres d'ou +s'epanouit la splendeur de la creation. Ne me dites pas, a moi, que +l'etude des lois naturelles et la recherche des causes refroidissent le +coeur et retardent l'essor de la pensee; je ne vous croirais pas, car, +si peu qu'on regarde la source ineffable des eternels phenomenes, je +veux dire la logique et la magnificence de Dieu, on est ebloui +d'admiration devant son oeuvre. Vous autres, vous ne voulez tenir compte +que d'un des resultats de cette logique sublime, le beau qui frappe les +yeux; mais, a votre insu, vous etes des savants quand vous avez de bons +yeux, car le beau n'existerait pas sans le sage et l'ingenieux dans les +causes; seulement, vous etes des savants incomplets et systematiques, +qui se ferment, de propos delibere, les portes du temple, tandis que les +esprits vraiment religieux en recherchent les sanctuaires et en etudient +les divins hieroglyphes. Croyez-vous que ce chene dont le magnifique +branchage vous porte a la reverie perdrait dans votre esprit, si vous +aviez examine le frele embryon qui l'a produit, et si vous aviez suivi +les lois de son developpement au sein des conditions propices que la +Providence universelle lui a preparees? Pensez-vous que cette petite +mousse dont nous foulons le frais velours cesserait de vous plaire le +jour ou vous decouvririez a la loupe le fini merveilleux de sa structure +et les singularites ingenieuses de sa fructification? Il y a plus: une +foule d'objets qui vous semblent insignifiants, disparates ou incommodes +dans le paysage prendraient de l'interet pour votre esprit et meme pour +vos yeux, si vous y lisiez l'histoire de la terre ecrite en caracteres +profonds et indelebiles. Le lyriste, en general, se detourne de ces +pensees, qui le meneraient haut et loin: il ne veut faire vibrer que +certaines cordes, celle de la personnalite avant tout; mais voyez ceux +qui sont vraiment grands! Ils touchent a tout et ils interrogent +jusqu'aux entrailles du roc. Ils seraient plus grands encore sans le +prejuge public, sans l'ignorance generale, qui repousse comme trop +abstrait ce qui ne caresse ni les passions ni les instincts. C'est que +les notions sont faussees, comme je vous l'ai dit, et que les hommes +d'intelligence s'amusent a faire des distinctions, des camps, des sectes +dans la poursuite du vrai, si bien que ce qui est beau pour les uns ne +l'est plus pour les autres. Triste resultat de la tendance exageree aux +specialites! Etonnante fatalite de voir que la creation, source de toute +lumiere et foyer de tout enthousiasme, ne puisse reveler qu'une de ses +faces a son spectateur privilegie, a l'homme, qui, seul parmi les etres +vivant en ce monde, a recu le don de voir en haut et en bas, +c'est-a-dire de suppleer par le calcul et le raisonnement aux organes +qui lui manquent! Quoi! nous avons brise la voute de saphir de +l'empyree, et nous y avons saisi la notion de l'infini avec la presence +des mondes sans nombre; nous avons perce la croute du globe, nous y +avons decouvert les elements mysterieux de toute vie a sa surface, et +les poetes viendront nous dire: "Vous etes des pedants glaces, des +faiseurs de chiffres! vous ne voyez rien, vous ne jouissez de rien +autour de vous!" C'est comme si, en ecoulant parler une langue etrangere +que nous comprendrions et qu'ils ne comprendraient pas, ils avaient la +pretention d'en sentir mieux que nous les beautes, sous pretexte que le +sens des paroles nous empeche d'en saisir l'harmonie. + +Mon nouvel ami parlait avec un charme extraordinaire; sa voix et sa +prononciation etaient si belles et son accent si doux, son regard avait +tant de persuasion et son sourire tant de bonte, que je me laissai +morigener sans revolte. Je me trouvais assoupli et comme influence par +ce rare esprit doue de formes si charmantes. Etait-ce la un simple +medecin de campagne, ou bien plutot quelque homme celebre savourant les +douceurs de la solitude et de l'_incognito?_ + +Il marquait si peu de curiosite sur mon compte, que je crus devoir +imiter sa discretion. Il se contenta de me demander si je descendais la +montagne ou si je comptais la remonter. Je n'avais aucun projet arrete +avant le 15 juillet, et nous n'etions qu'au 10. Je fus donc tente +d'accepter l'offre qu'il me fit d'aller diner avec lui a Brigg, ou il +comptait passer la nuit; mais je pensai qu'il serait imprudent de me +faire connaitre sur cette route, qui etait celle de Valvedre, et ou je +comptais passer sans laisser mon nom dans aucune localite. Je pretextai +un projet d'excursion en sens contraire; seulement, pour profiter encore +quelques instants de sa compagnie, je le conduisis pendant une lieue +vers son gite. Nous causames donc encore sur le meme sujet qui nous +avait occupes, et je fus contraint d'avouer que son raisonnement avait +une grande valeur et une grande force dans sa bouche; mais je le priai +d'avouer a son tour que peu d'esprits etaient assez vastes pour +embrasser sous toutes ses faces la notion du beau dans la nature. + +--Que l'etude des plus arides classifications, lui dis-je, n'ait pas +glace une ame d'elite comme la votre, ce n'est pas en vous ecoutant que +je puis le revoquer en doute; mais convenez donc qu'il y a des choses +qui, par elles-memes, s'excluent mutuellement dans la plupart des +organisations humaines. Je n'ai pas la modestie de me prendre pour un +idiot, et cependant je vous declare qu'une seche nomenclature et les +travaux plus ou moins ingenieux a l'aide desquels on a groupe les +modifications sans nombre de la pensee divine la rapetissent +singulierement a mes yeux, et que je serais desole, par exemple, de +savoir combien d'especes de mouches sucent en ce moment autour de nous +le serpolet et les lavandes. Je sais bien que l'ignorant complet croit +avoir tout vu quand il a remarque le bourdonnement de l'abeille; mais, +moi qui sais que l'abeille a beaucoup de soeurs ailees qui modifient et +repandent son type, je ne demande pas qu'on me dise ou il commence et ou +il finit. J'aime mieux me persuader que nulle part il ne finit, que +nulle part il ne commence, et mon besoin de poesie trouve que le mot +_abeille_ resume tout ce qui anime de son chant et de son travail les +tapis embaumes de la montagne. Permettez donc au poete de ne voir que la +synthese des choses et n'exigez pas que le chantre de la nature en soit +l'historien. + +--Je trouve qu'ici vous avez mille fois raison, repondit mon docteur. Le +poete doit resumer, vous etes dans le vrai, et jamais la dure et souvent +arbitraire technologie des naturalistes ne sera de son domaine, +esperons-le! Seulement, le poete qui chantera l'abeille ne perdra rien a +la connaitre dans tous les details de son organisation et de son +existence. Il prendra d'elle ainsi que de sa superiorite sur la foule +des especes congeneres, une idee plus grande, plus juste et plus +feconde. Et ainsi de tout, croyez-moi. L'examen attentif de chaque chose +est la clef de l'ensemble. Mais ce n'est pas la le point de vue le plus +serieux de la these que vous m'avez permis de soutenir devant vous. Il +en est un purement philosophique qui a une bien autre importance: c'est +que la sante de l'ame n'est pas plus dans la tension perpetuelle de +l'enthousiasme lyrique que celle du corps n'est dans l'usage exclusif et +prolonge des excitants. Les calmes et saintes jouissances de l'etude +sont necessaires a notre equilibre, a notre raison, permettez-moi de le +dire aussi, a notre moralite!... + +Je fus frappe de la ressemblance de cette assertion avec les theories +d'Obernay, et ne pus m'empecher de lui dire que j'avais un ami qui me +prechait en ce sens. + +--Votre ami a raison, reprit-il; il sait sans doute par experience que +l'homme civilise est un malade fort delicat qui doit etre son propre +medecin sous peine de devenir fou ou bete! + +--Docteur, voila une proposition bien sceptique pour un croyant de votre +force! + +--Je ne suis d'aucune force, repondit-il avec une bonhomie melancolique; +je suis tout pareil aux autres, debile dans la lutte de mes affections +contre ma logique, trouble bien souvent dans ma confiance en Dieu par le +sentiment de mon infirmite intellectuelle. Les poetes n'ont peut-etre +pas autant que nous ce sentiment-la: ils s'enivrent d'une idee de +grandeur et de puissance qui les console, sauf a les egarer. L'homme +adonne a la reflexion sait bien qu'il est faible et toujours expose a +faire de ses exces de force un abus qui l'epuise. C'est dans l'oubli de +ses propres miseres qu'il trouve le renouvellement ou la conservation de +ses facultes; mais cet oubli salutaire ne se trouve ni dans la paresse +ni dans l'enivrement, il n'est que dans l'etude du grand livre de +l'univers. Vous verrez cela a mesure que vous avancerez dans la vie. Si, +comme je le crois, vous sentez vivement, vous serez bientot las d'etre +le lieros du poeme de votre existence, et vous demanderez plus d'une +fois a Dieu de se substituer a vous-meme dans vos preoccupations. Dieu +vous ecoutera, car il est le _grand ecouteur de la creation_, celui qui +entend tout, qui repond a tout selon le besoin que chaque etre a de +savoir le mot de sa destinee, et auquel il suffit de penser +respectueusement en contemplant le moindre de ses ouvrages pour se +trouver en rapport direct et en conversation intime avec lui, comme +l'enfant avec son pere. Mais je vous ai deja trop endoctrine, et je suis +sur que vous me faites parler pour entendre resumer en langue vulgaire +ce que votre brillante imagination possede mieux que moi. Puisque vous +ne voulez pas venir a Brigg, il ne faut pas vous retarder plus +longtemps. Au revoir et bon voyage! + +--Au revoir! ou donc et quand donc, cher docteur? + +--_Au revoir dans tout et partout!_ puisque nous vivons dans une des +etapes de la vie infinie et que nous en avons le sentiment. J'ignore si +les plantes et les animaux ont une notion instinctive de l'eternite; +mais l'homme, surtout l'homme dont l'intelligence s'est exercee a la +reflexion, ne peut point passer aupres d'un autre homme a la maniere +d'un fantome pour se perdre dans l'eternelle nuit. Deux ames libres ne +s'aneantissent pas l'une par l'autre: des qu'elles ont echange une +pensee, elles se sont mutuellement donne quelque chose d'elles-memes, +et, ne dussent-elles jamais se retrouver en presence materiellement +parlant, elles se connaissent assez pour se retrouver dans les chemins +du souvenir, qui ne sont pas d'aussi pures abstractions qu'on le +pense... Mais c'est assez de metaphysique. Adieu encore et merci de +l'heure agreable et sympathique que vous avez mise dans ma journee! + +Je le quittai a regret; mais je croyais devoir conserver le plus strict +incognito, n'etant guere eloigne du but de mon mysterieux voyage. Enfin +vint le jour ou je pouvais compter qu'Alida serait seule chez elle avec +Paule et ses enfants, et j'arrivai au versant des Alpes qui plonge +jusqu'aux rives du lac Majeur. Je reconnus de loin la villa que je +m'etais fait decrire par Obernay. C'etait une delicieuse residence a +mi-cote, dans un eden de verdure et de soleil, en face de cette etroite +et profonde perspective du lac, auquel les montagnes font un si +merveilleux cadre, a la fois austere et gracieuse. Comme je descendais +vers la vallee, un orage terrible s'amoncelait au midi, et je le voyais +arriver a ma rencontre, envahissant le ciel et les eaux d'une teinte +violacee rayee de rouge brulant. C'etait un spectacle grandiose, et +bientot le vent et la foudre, repetes par mille echos, me donnerent une +symphonie digne de la scene qu'elle emplissait. Je me refugiai chez des +paysans auxquels je me donnai pour un peintre paysagiste, et qui, +habitues a des hotes de ce genre, me firent bon accueil dans leur +demeure isolee. + +C'etait une toute petite ferme, proprement tenue et annoncant une +certaine aisance. La femme causait volontiers, et j'appris, pendant +qu'elle preparait mon repas, que ce petit domaine dependait des terres +de Valvedre. Des lors je pouvais esperer des renseignements certains sur +la famille, et, tout en ayant l'air de ne pas la connaitre et de ne +m'interesser qu'aux petites affaires de ma vieille hotesse, je sus tout +ce qui m'interessait moi-meme au plus haut point. M. de Valvedre etait +venu, le 4 juillet, chercher sa soeur ainee et l'aine de ses fils pour +les conduire a Geneve; mais, comme mademoiselle Juste voulait laisser la +maison et les affaires en ordre, elle n'avait pu partir le jour meme. + +Madame de Valvedre etait arrivee le 5 avec mademoiselle Paule et son +fiance. Il y avait eu des explications. Tout le monde savait bien que +madame et mademoiselle Juste ne s'entendaient pas. Mademoiselle Juste +etait un peu dure, et madame un peu vive. Enfin on etait tombe d'accord, +puisqu'on s'etait quitte en s'embrassant. Les domestiques l'avaient vu. +Mademoiselle Juste avait demande a emmener mademoiselle Paule a Geneve +pour s'occuper de son trousseau, et madame de Valvedre, quoique pressee +par tout son monde, avait prefere rester seule au chateau avec le plus +jeune de ses fils, M. Paolino, le filleul de mademoiselle Paule; mais +l'enfant avait beaucoup pleure pour se separer de son frere et de sa +marraine, si bien que madame, qui ne pouvait pas voir pleurer _ces +messieurs_, avait decide qu'ils partiraient ensemble, et qu'elle +resterait a Valvedre jusqu'a la fin du mois. Toute la famille etait donc +partie le 7, et l'on s'etonnait beaucoup dans la maison de l'idee que +madame avait eue de rester trois semaines toute seule a Valvedre, ou +l'on savait bien qu'elle s'ennuyait, meme quand elle y avait de la +compagnie. + +Tous ces details etaient arrives a mon hotesse par un jardinier du +chateau qui etait son neveu. + +J'aurais volontiers tente une promenade nocturne autour de ce chateau +enchante, et rien n'eut ete plus facile que de sortir de ma retraite +sans etre observe; car, a dix heures, le vieux couple ronflait comme +s'il eut voulu faire concurrence au tonnerre; mais la tempete sevissait +avec rage, et je dus attendre le lendemain. + +Le soleil se leva splendide. Je pris avec affectation mon album de +voyage, et je partis pour une promenade assez fantastique. Je fis cinq +ou six fois le tour de la residence, en retrecissant toujours le cercle, +de maniere a connaitre comme a vol d'oiseau tous les details de la +localite. Chemins, fosses, prairies, habitations, ruisseaux et rochers, +tout me fut aussi familier au bout de quelques heures que si j'etais ne +dans le pays. Je connus les endroits decouverts et les endroits habites +ou je ne devais pas repasser pour ne point attirer l'attention, les +sites dont d'autres paysagistes s'etaient empares et ou je ne voulais +pas etre oblige de faire connaissance avec eux, les sentiers ombrages et +frayes seulement par les troupeaux au flanc des collines, ou j'etais a +peu pres sur de ne point rencontrer d'etres trop civilises. Enfin je +m'assurai d'une direction invraisemblable, mais admirablement +mysterieuse, pour circuler de mon gite a la villa, et qui offrait des +retraites sauvages ou je pouvais me derober aux regards mefiants ou +curieux, en m'enfoncant dans les bois jetes a pic le long des ravins. +Cette exploration faite, je me hasardai a penetrer dans le parc de +Valvedre par une breche que j'avais reussi a decouvrir. On etait en +train de la reparer, mais les ouvriers etaient absents. Je me glissai +sous la futaie, j'arrivai jusqu'a la lisiere d'un parterre richement +fleuri, et je vis en face de moi la maison blanche construite a +l'italienne, elevee sur un massif de maconnerie entoure de colonnes. Je +remarquai quatre fenetres a rideaux de soie rose que le soleil couchant +faisait resplendir. Je m'avancai un peu, et, cache dans un bosquet de +lauriers, je restai la plus d'une heure. La nuit approchait quand je +distinguai enfin une femme que je reconnus pour la Bianca, la suivante +devouee de madame de Valvedre. Elle releva les rideaux comme pour faire +entrer la fraicheur du soir dans l'interieur, et je vis bientot circuler +des lumieres. Puis on sonna une cloche, et les lumieres disparurent. +C'etait le signal du diner; ces fenetres etaient celles de l'appartement +d'Alida. + +Je savais donc tout ce qu'il m'importait de savoir. Je retournai a Rocca +(c'etait le nom de ma petite ferme), afin de ne pas causer d'inquietude +a mes hotes. Je soupai avec eux et me retirai dans ma chambrette, ou je +pris deux heures de repos. Quand je fus assure que moi seul etais +eveille a la ferme, j'en sortis sans bruit. Le temps etait propice: +tres-serein, beaucoup d'etoiles, et pas de lune revelatrice. J'avais +compte les angles de mon chemin et note, je crois, tous les cailloux. +Quand l'epaisseur des arbres me plongeait dans les tenebres, je me +dirigeais par la memoire. + +Je n'avais pas donne signe de vie a madame de Valvedre depuis mon depart +de Saint-Pierre. Elle devait se croire abandonnee, me mepriser, me hair; +mais elle ne m'avait pas oublie, et elle avait souffert, je n'en pouvais +douter. Il ne fallait pas une grande experience de la vie pour savoir +qu'en amour les blessures de l'orgueil sont poignantes et saignent +longtemps. Je me disais avec raison qu'une femme qui s'est crue adoree +ou seulement desiree avec passion ne se console pas aisement de +l'outrage d'un prompt et facile oubli. Je comptais sur les amertumes +amassees dans ce faible coeur pour frapper un grand coup par mon +apparition inopinee, par mon entreprise romanesque. Mon siege etait +fait. Je comptais dire que j'avais voulu guerir et que je venais avouer +ma defaite; si l'imposture ne suffisait pas pour bouleverser cette ame +deja troublee, je serais plus cruel et plus fourbe encore: je feindrais +de vouloir m'eloigner pour jamais, et de venir seulement me fortifier +par un dernier adieu. + +Il y avait bien des moments ou la conscience de la jeunesse et de +l'amour se revoltait en moi contre cette tactique de roue vulgaire. Je +me demandais si j'aurais le sang-froid necessaire pour faire souffrir +sans tomber a genoux aussitot, si tout cet echafaudage de ruses ne +s'ecroulerait pas devant un de ces irresistibles regards de langueur +plaintive et de resignation desolee qui m'avaient repris et vaincu deja +tant de fois; mais je m'efforcais de croire a ma perversite, de +m'etourdir, et j'avancais rapide et palpitant sous la molle clarte des +etoiles, a travers les buissons deja charges de rosee. Je me dirigeai si +bien, que j'arrivai au pied de la villa sans avoir eveille un oiseau +dans la feuillee, sans avoir ete senti de loin par un chien de garde. + +Un elegant et vaste perron descendait de la terrasse au parterre; mais +il etait ferme par une grille, et je n'osais faire entendra aucun appel. +D'ailleurs, je voulais surprendre, apparaitre comme le _deus ex +machina_. Madame de Valvedre veillait encore, il n'etait qu'onze heures. +Une seule de ses fenetres etait eclairee, ouverte meme, avec le rideau +rose ferme. + +Escalader la terrasse n'etait pas facile; il le fallait pourtant. Elle +n'etait guere elevee; mais ou trouver un point d'appui le long des +colonnes de marbre blanc qui la soutenaient? Je retournai a la breche +laissee ouverte par les macons: ils n'avaient pas laisse l'echelle que +j'y avais remarquee dans le jour. Je me glissai dans une orangerie qui +longeait une des faces du parterre, et j'y trouvai une autre echelle; +elle etait beaucoup trop courte. Comment je parvins quand meme sur la +plate-forme, c'est ce que je ne saurais dire. La volonte fait des +miracles, ou plutot la passion donne aux amants le sens mysterieux que +possedent les somnambules. + +La fenetre ouverte etait presque de niveau avec le pave de la terrasse. +J'enjambai le rebord sans faire aucun bruit. Je regardai par la fente du +rideau. Alida etait la, dans un delicieux boudoir qu'eclairait +faiblement une lampe posee sur une table. Assise devant cette table, ou +elle semblait s'etre placee pour ecrire, elle revait ou sommeillait, le +visage cache dans ses deux mains. Quand elle releva la tete, j'etais a +ses pieds. + +Elle retint un cri et jeta ses bras autour de mon cou. Je crus qu'elle +allait s'evanouir. Mes transports la rappelerent a elle-meme. + +--Je vous souffre chez moi au milieu de la nuit, dit-elle, et privee de +tout secours que je puisse appeler sans me perdre de reputation. C'est +que j'ai foi en vous. Le moment ou je croirai que j'ai eu tort sera le +dernier de mon amour. Francis, vous ne pouvez pas oublier cela! + +--J'oublie tout, repondis-je. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que +vous me dites. Je sais que je vous vois, que je vous entends, que vous +semblez heureuse de me voir, que je suis a vos pieds, que vous me +menacez, que je me meurs de crainte et de joie, que vous pouvez me +chasser, et que je peux mourir. Voila tout ce que je sais. Me voila! que +voulez-vous faire de moi? Vous etes tout dans ma vie. Suis-je quelque +chose dans la votre? Rien ne me le prouve, et je ne sais pas ou j'ai +pris la folie de me le persuader et de venir jusqu'a vous. Parlez, +parlez, consolez-moi, rassurez-moi, effacez l'horreur des jours que je +viens de passer loin de vous, ou dites-moi tout de suite que vous me +chassez a jamais. Je ne peux plus vivre sans une solution, car je perds +la raison et la volonte. Ayez-en pour deux, dites-moi ce que je vais +devenir! + +--Devenez mon unique ami, reprit-elle; devenez la consolation, le salut +et la joie d'une ame solitaire, rongee d'ennuis, et dont les forces, +longtemps inactives, sont tendues vers un besoin d'aimer qui la devore. +Je ne vous dissimule rien. Vous etes arrive dans un moment de ma vie ou, +apres des annees d'aneantissement, je sentais qu'il fallait aimer ou +mourir. J'ai trouve en vous la passion subite, sincere, mais terrible. +J'ai eu peur, j'ai cent fois juge que le remede a mon ennui allait etre +pire que le mal, et, quand vous m'avez quittee, je vous ai presque beni +en vous maudissant; mais votre eloignement a ete inutile. J'en ai plus +souffert que de toutes mes terreurs, et, a present que vous voila, je +sens, moi aussi, qu'il faut que vous decidiez de moi, que je ne +m'appartiens plus, et que, si nous nous quittons pour toujours, je perds +la raison et la force de vivre! + +J'etais enivre de cet abandon, l'espoir me revenait; mais elle, elle +revint bien vite a ses menaces. + +--Avant tout, dit-elle, pour etre heureuse de votre affection, il faut +que je me sente respectee. Autrement, l'avenir que vous m'offrez me fait +horreur. Si vous m'aimez seulement comme mon mari m'a aimee, et comme +bien d'autres apres lui m'ont offert de m'aimer, ce n'est pas la peine +que mon coeur soit coupable et perde le sentiment de la fidelite +conjugale. Vous m'avez dit la-bas que je n'etais capable d'aucun +sacrifice. Ne voyez-vous pas que, meme en vous aimant comme je fais, je +suis une ame sans vertu, une epouse sans honneur? Quand le coeur est +adultere, le devoir est deja trahi; je ne me fais donc pas d'illusion +sur moi-meme. Je sais que je suis lache, que je cede a un sentiment que +la morale reprouve, et qui est une insulte secrete a la dignite de mon +mari. Eh bien, qu'importe? laissez-moi ce tourment. Je saurai porter ma +honte devant vous, qui seul au monde ne me la reprocherez pas. Si je +souffre de ma dissimulation vis-a-vis des autres, vous n'entendrez +jamais aucune plainte. Je peux tout souffrir pour vous. Aimez-moi comme +je l'entends, et si, de votre cote, vous souffrez de ma retenue, sachez +souffrir, et trouvez en vous-meme la delicatesse de ne pas me le +reprocher. Un grand amour est-il donc la satisfaction des appetits +aveugles? Ou serait le merite, et comment deux ames elevees +pourraient-elles se cherir et s'admirer l'une l'autre pour la +satisfaction d'un instinct?... Non, non, l'amour ne resiste pas a de +certaines epreuves! Dans le mariage, l'amitie et le lien de la famille +peuvent compenser la perte de l'enthousiasme; mais dans une liaison que +rien ne sanctionne, que tout froisse et combat dans la societe, il faut +de grandes forces et la conscience d'une lutte sublime. Je vous crois +capable de cela, et moi, je sens que je le suis. Ne m'otez pas cette +illusion, si c'en est une. Donnez-moi quelque temps pour la savourer. Si +nous devons succomber un jour, ce sera la fin de tout, et du moins nous +nous souviendrons d'avoir aime! + +Alida parlait mieux que je ne sais la faire parler ici. Elle avait le +don d'exprimer admirablement un certain ordre d'idees. Elle avait lu +beaucoup de romans; mais, pour l'exaltation ou la subtilite des +sentiments, elle en eut remontre aux plus habiles romanciers. Son +langage frisait parfois l'emphase, et revenait tout a coup a la +simplicite avec un charme etrange. Son intelligence, peu developpee +d'ailleurs, avait sous ce rapport une veritable puissance, car elle +etait de bonne foi, et trouvait, au service du sophisme meme, des +arguments d'une admirable sincerite: femme dangereuse s'il en fut, mais +dangereuse a elle-meme plus qu'aux autres, etrangere a toute perversite, +et atteinte d'une maladie mortelle pour sa conscience, l'analyse +exclusive de sa personnalite. + +J'etais a un moindre degre, mais a un degre beaucoup trop grand encore, +atteint de ce meme mal qu'on pourrait appeler encore aujourd'hui la +maladie des poetes. Trop absorbe en moi-meme, je rapportais trop +volontiers tout a ma propre appreciation. Je ne voulais demander ni aux +religions, ni aux societes, ni aux sciences, ni aux philosophies, la +sanction de mes idees et de mes actes. Je sentais en moi des forces +vives et un esprit de revolte qui n'etait nullement raisonne. Le _moi_ +tenait une place demesuree dans mes reflexions comme dans mes instincts, +et, de ce que ces instincts etaient genereux et ardemment tournes vers +le grand, je concluais qu'ils ne pouvaient me tromper. En caressant ma +vanite, Alida, sans calcul et sans artifice, devait arriver a s'emparer +de moi. Plus logique et plus sage, j'eusse secoue le joug d'une femme +qui ne savait etre ni epouse ni amante, et qui cherchait sa +rehabilitation dans je ne sais quel reve de fausse vertu et de fausse +passion; mais elle faisait appel a ma force et la force etait le reve de +mon orgueil. Je fus des lors enchaine, et je goutai dans mon sacrifice +l'incomplet et fievreux bonheur qui etait l'ideal de cette femme +exaltee. En me persuadant que je devenais, par ma soumission, un heros +et presque un ange, elle m'enivra doucement: la flatterie me monta au +cerveau, et je la quittai, sinon content d'elle, du moins enchante de +moi-meme. + +Je ne devais ni ne voulais compromettre madame de Valvedre. Aussi +avais-je resolu de partir des le lendemain. J'eusse ete moins prudent, +moins delicat peut-etre, si elle se fut abandonnee a ma passion: vaincu +par sa vertu et force de me soumettre, je ne desirais pas exposer sa +reputation en pure perte; mais elle insista si tendrement, que je dus +promettre de revenir la nuit suivante, et je revins en effet. Elle +m'attendait dans la campagne, et, plus romanesque que passionnee, elle +voulut se promener avec moi sur le lac. J'aurais eu mauvaise grace a me +refuser a une fantaisie aussi poetique. Pourtant je trouvai maussade +d'etre condamne au metier de rameur, au lieu d'etre a ses genoux et de +la serrer dans mes bras. Quand j'eus conduit un peu au large la jolie +barque qu'elle m'avait aide a trouver dans les roseaux du rivage, et qui +lui appartenait, je laissai flotter les rames pour me coucher a ses +pieds. La nuit etait splendide de serenite, et les eaux si tranquilles, +qu'on y voyait a peine trembler le reflet des etoiles. + +--Ne sommes-nous pas heureux ainsi? me dit-elle, et n'est-il pas +delicieux de respirer ensemble cet air pur, avec le profond sentiment de +la purete de notre amour? Et tu ne voulais pas me donner cette nuit +charmante! Tu voulais partir comme un coupable, quand nous voici devant +Dieu, dignes de sa pitie secourable et benis peut-etre en depit du monde +et de ses lois! + +--Puisque tu crois a la bonte de Dieu, lui repondis-je, pourquoi ne t'y +fier qu'a demi? Serait-ce un si grand crime?... + +Elle mit ses douces mains sur ma bouche. + +--Tais-toi, dit-elle, ne trouble pas mon bonheur par des plaintes et +n'offense pas l'auguste paix de cette nuit sublime par des murmures +contre le sort. Si j'etais sure de la misericorde divine pour ma faute, +je ne serais pas sure pour cela de la duree de ton amour apres ma chute. + +--Ainsi tu ne crois ni a Dieu ni a moi! m'ecriai-je. + +--Si cela est, plains-moi, car le doute est une grande douleur que je +traine depuis que je suis au monde, et tache de me guerir, mais en +menageant ma frayeur et en me donnant confiance: confiance en Dieu +d'abord! Dis-moi, y crois-tu fermement, au Dieu qui nous voit, nous +entend et qui nous aime? Reponds, reponds! As-tu la foi, la certitude? + +--Pas plus que toi, helas! Je n'ai que l'esperance. Je n'ai pas ete +longtemps berce des douces chimeres de l'enfance. J'ai bu a la source +froide du doute, qui coule sur toutes choses en ce triste siecle; mais +je crois a l'amour, parce que je le sens. + +--Et moi aussi, je crois a l'amour que j'eprouve; mais je vois bien que +nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, puisque nous ne croyons +qu'a nous-memes. + +Cette triste appreciation qui lui echappait me jeta dans une melancolie +noire. Etait-ce pour nous juger ainsi l'un l'autre, pour mesurer en +poetes sceptiques la profondeur de notre neant, que nous etions venus +savourer l'union de nos ames a la face des cieux etoiles? Elle me +reprocha mon silence et ma sombre attitude. + +--C'est ta faute, lui repondis-je avec amertume. L'amour, dont tu veux +faire un raisonnement, est de sa nature une ivresse et un transport. Si, +au lieu de regarder dans l'inconnu en supputant les chances de l'avenir, +qui ne nous appartient pas, tu etais noyee dans les voluptes de ma +passion, tu ne te souviendrais pas d'avoir souffert, et tu croirais a +deux pour la premiere fois de ta vie. + +--Allons-nous-en, dit-elle, tu me fais peur! Ces voluptes, ces ivresses +dont tu parles, ce n'est pas l'amour, c'est la fievre, c'est +l'etourdissement et l'oubli de tout, c'est quelque chose de brutal et +d'insense qui n'a ni veille ni lendemain. Reprends les rames, je veux +m'en aller! + +Il me vint une sorte de rage. Je saisis les rames et je l'emmenai plus +au large. Elle eut peur et menaca de se jeter dans le lac, si je +continuais ce silencieux et farouche voyage, qui ressemblait a un +enlevement. Je la ramenai vers la rive sans rien dire. J'etais en proie +a un violent orage interieur. Elle se laissa tomber sur le sable en +pleurant. Desarme, je pleurai aussi. Nous etions profondement malheureux +sans nous rendre bien compte des causes de notre souffrance. Certes, je +n'etais pas assez faible pour que la violence faite a ma passion me +parut un si grand effort et un si grand malheur, et, quant a elle, la +peur que je lui avais causee n'etait pas aussi serieuse qu'elle voulait +se le persuader. Qu'y avait-il donc d'impossible entre nous? quelle +barriere separait nos ames? Nous restames en face de cet effrayant +probleme sans pouvoir le resoudre. + +Le seul remede a notre douleur etait de souffrir ensemble, et ce fut +reellement le seul lien profondement vrai qui nous etreignit. Cette +douleur que je vis en elle si poignante et si sincere me purifia, en ce +sens que j'abjurai mes projets de seduction par surprise et par ruse. +Malheureux par elle, je l'aimai davantage. Qui sait si le triomphe ne +m'eut pas rendu ingrat, comme elle le redoutait? + +Des le jour suivant, je pris la direction du Saint-Gothard pour me +rendre ensuite au lac des Quatre-Cantons. Alida blamait mon empressement +a la quitter, elle pensait que je pouvais impunement passer une semaine +a Rocca; mais je voyais bien que la curiosite de ma vieille hotesse +l'empecherait, un jour ou l'autre, de dormir, et que mes promenades +nocturnes seraient un sujet de reflexions et de commentaires dans les +environs. + +Apres les premieres heures de marche, je m'arretai a un enorme rocher +qu'Alida m'avait indique au loin comme une de ses promenades favorites. +De la, je voyais encore sa blanche villa comme un point brillant au +milieu des bois sombres. Tandis que je la contemplais, lui envoyant dans +mon coeur un tendre adieu, je sentis une main legere se poser sur mon +epaule, et, en me retournant, je vis Alida elle-meme, qui m'avait +devance la. Elle etait venue a cheval avec un domestique qu'elle avait +laisse a quelque distance. Elle portait un petit panier rempli de +friandises. Elle avait voulu dejeuner avec moi sur la mousse a l'abri de +son beau rocher, dans ce lieu completement desert. Je fus si touche de +cette gracieuse surprise, que je m'ingeniai a lui faire oublier les +chagrins et les orages de la veille. Je protestai de ma soumission, et +je fis tout mon possible vis-a-vis d'elle et vis-a-vis de moi-meme pour +lui persuader sans mentir que je serais heureux ainsi. + +--Mais ou et quand nous reverrons-nous? dit-elle. Vous n'avez pas voulu +vous engager clairement a etre a Geneve pour le mariage de Paule, et +pourtant c'est le seul moyen de nous retrouver sans danger pour moi. Nos +rapports tels qu'ils sont, chastes et consacres desormais par le +veritable amour, peuvent s'etablir tres-convenablement, si vous vous +decidez a etre connu de mon mari et a faire naturellement partie des +amis qui m'entourent. Je ne vis pas toujours seule comme vous me voyez +en ce moment. Les injustes soupcons et l'aigre caractere de ma vieille +belle-soeur ont fait la solitude autour de moi dans ces derniers temps: +j'etais, grace a elle, decouragee de toute relation d'amitie, et de +voisinage; mais, depuis qu'elle est partie, j'ai fait des visites, j'ai +efface la mauvaise impression de ses torts, dont j'avais du paraitre un +peu complice. On va me revenir. Je n'ai pas de nombreuses relations, je +n'ai jamais aime cela, et ce n'en est que mieux. Vous me trouverez assez +entouree pour que nous n'ayons pas l'air de rechercher le tete-a-tete, +et assez libre pour que le tete-a-tete se fasse souvent et +naturellement. D'ailleurs, je decouvrirai bien le moyen de m'absenter +quelquefois, et nous nous rencontrerons en pays neutre, loin des yeux +indiscrets. Je vais, des a present, travailler a ce que cela devienne +possible et meme facile. J'eloignerai les gens dont je me mefie, je +m'attacherai solidement les serviteurs devoues, je me creerai a l'avance +des pretextes, et notre connaissance etant avouee, nos rencontres, si on +les decouvre, n'auront rien qui doive surprendre ou scandaliser. Voyez! +tout nous favorise. Vous avez devant vous la liberte du voyageur; moi, +je vais avoir celle de l'epouse delaissee, car M. de Valvedre pense, lui +aussi, a un grand voyage que je ne combattrai plus. Il s'en ira +peut-etre pour deux ans. Consentez a lui etre presente auparavant. Il +sait deja que je vous connais, et il ne peut rien soupconner. +Mettons-nous en mesure vis-a-vis de lui et du monde; ceci nous donnera +du temps, de la liberte, de la securite. Vous parcourrez la Suisse et +l'Italie, vous y deviendrez grand poete, avec une belle nature sous les +yeux et l'amour dans le coeur; moi, jusqu'a ce jour, j'ai ete +nonchalante et decouragee. Je vais devenir active et ingenieuse. Je ne +songerai qu'a cela. Oui, oui, nous avons deja devant nous deux annees de +pur bonheur. C'est Dieu qui vous a envoye a moi, au moment ou la douleur +de me separer de mon fils aine allait m'achever. Quand il me faudra +quitter le second, j'aurai la compassion de vivre plus longtemps, +peut-etre tout a fait pres de vous, parce qu'alors j'aurai le droit de +dire a mon mari: "Je suis seule, je n'ai plus rien qui m'attache a ma +maison. Laissez-moi vivre ou je voudrai." Je feindrai d'aimer Rome, +Paris ou Londres, et tous deux, inconnus, perdus au sein d'une grande +ville, nous nous verrons tous les jours. Je saurai tres-bien me passer +de luxe. Le mien m'ennuie affreusement, et tout mon reve est une +chaumiere au fond des Alpes ou une mansarde dans une grande cite, pourvu +que j'y sois aimee veritablement. + +Nous nous separames sur ces projets, qui n'avaient rien de trop +invraisemblable. Je m'engageai a sacrifier toutes mes repugnances, a +assister au mariage d'Obernay a Geneve, a etre presente, par consequent, +a M. de Valvedre. + +J'etais si eloigne de ce dernier parti, que, quand Alida m'eut quitte, +je faillis courir apres elle pour reprendre ma parole; mais je fus +retenu par la crainte de lui sembler egoiste. Je ne pouvais la revoir +qu'a ce prix, a moins de risquer a chaque rencontre de la brouiller avec +son mari, avec l'opinion, avec la societe tout entiere. Je continuai mon +voyage; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court +pour me rendre a Altorf, et j'y restai. C'est la qu'Alida devait +m'adresser ses lettres. Et que m'importait tout le reste? Nous nous +ecrivimes tous les jours, et l'on peut dire toute la journee, car nous +echangeames en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme. +Jamais je n'avais trouve en moi une telle abondance d'emotion devant une +feuille de papier. Ses lettres, a elle, etaient ravissantes. Parler +l'amour, ecrire l'amour, etaient en elle des facultes souveraines. Bien +superieure a moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicite de +ne pas s'en apercevoir, de le nier, de m'admirer et de me le dire. Cela +me perdait; tout en m'elevant au diapason de ses theories de sentiment, +elle travaillait a me persuader que j'etais une grande ame, un grand +esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu'a s'etendre pour +planer sur son siecle et sur la posterite. Je ne le croyais pas, non! +grace a Dieu, je me preservais de la folie; mais, sous la plume de cette +femme, la flatterie etait si douce, que je l'eusse payee au prix de la +risee publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer. + +Elle reussit egalement a detruire toutes mes revoltes relativement au +plan de vie qu'elle avait adopte pour nous deux. Je consentais a voir +son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre a +Geneve. Enfin ce mois de fievre et de vertige, qui etait le terme de mes +aspirations les plus ardentes, touchait a son dernier jour. + + + + +V + + +J'avais promis a Obernay de frapper a sa porte la veille de son mariage. +Le 31 juillet, a cinq heures du matin, je m'embarquais sur un bateau a +vapeur pour traverser le Leman, de Lausanne a Geneve. + +Je n'avais pas ferme l'oeil de la nuit, tant je craignais de manquer +l'heure du depart. Accable de fatigue et roule dans mon manteau, je pris +quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le +soleil se faisait deja sentir. Un homme qui paraissait dormir egalement +etait assis sur le meme banc que moi. Au premier coup d'oeil que je +jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon. + +Cette rencontre aux portes de Geneve m'inquieta un peu; j'avais commis +la faute d'ecrire d'Altorf a Obernay en lui donnant de ma promenade un +faux itineraire. Cet exces de precaution devenait une maladresse +facheuse, si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvedre etait +de Geneve et en relation avec les Valvedre ou les Obernay. J'aurais donc +voulu me soustraire a ses regards; mais le bateau etait fort petit, et, +au bout de quelques instants, je me retrouvai face a face avec mon +aimable philosophe. Il me regardait avec attention, comme s'il eut +hesite a me reconnaitre; mais son incertitude cessa vite, et il m'aborda +avec la grace d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous +venions de nous quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de +toute surprise et de toute curiosite, il reprit la conversation ou nous +l'avions laissee sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et, +sans songer davantage a le contredire, je cherchai a profiter de cette +aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui avec modestie, comme un +tresor dont il se croyait le depositaire et non le maitre ni +l'inventeur. + +Je ne pouvais resister au desir de l'interroger, et cependant, a +plusieurs reprises, ma meditation laissa tomber l'entretien. J'eprouvais +le besoin de resumer interieurement et de savourer sa parole. Dans ces +moments-la, croyant que je preferais etre seul et ne desirant nullement +se produire, il essayait de me quitter; mais je le suivais et le +reprenais, pousse par un attrait inexplicable et comme condamne par une +invisible puissance a m'attacher aux pas de cet homme, que j'avais +resolu d'eviter. Quand nous approchames de Geneve, les passagers, qui, +de la cabine, firent irruption sur le pont, nous separerent. Mon nouvel +ami fut aborde par plusieurs d'entre eux, et je dus m'eloigner. Je +remarquai que tous semblaient lui parler avec une extreme deference; +neanmoins, comme il avait eu la delicatesse de ne pas s'enquerir de mon +nom, je crus devoir respecter egalement son incognito. + +Une demi-heure apres, j'etais a la porte d'Obernay. Le coeur me battait +avec tant de violence, que je m'arretai un instant pour me remettre. Ce +fut Obernay lui-meme qui vint m'ouvrir; de la terrasse de son jardin, il +m'avait vu arriver. + +--Je comptais sur toi, me dit-il, et me voila pourtant dans un transport +de joie comme si je ne t'esperais plus. Viens, viens! toute la famille +est reunie, et nous attendons Valvedre d'un moment a l'autre. + +Je trouvai Alida au milieu d'une douzaine de personnes qui ne nous +permirent d'echanger que les saluts d'usage. Il y avait la, outre le +pere, la mere et la fiancee d'Henri, la soeur ainee de Valvedre, +mademoiselle Juste, personne moins agee et moins antipathique que je ne +me la representais, et une jeune fille d'une beaute etonnante. Bien +qu'absorbe par la pensee d'Alida, je fus frappe de cette splendeur de +grace, de jeunesse et de poesie, et, malgre moi, je demandai a Henri, au +bout de quelques instants, si cette belle personne etait sa parente. + +--Comment diable, si elle l'est! s'ecria-t-il en riant, c'est ma soeur +Adelaide! Et voici l'autre que tu n'as pas connue, comme celle-ci, dans +ton enfance; voici notre demon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui +entrait. + +Rosa etait ravissante aussi, moins ideale que sa soeur et plus +sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n'avait pas +quatorze ans, et sa tenue n'etait pas encore celle d'une demoiselle bien +raisonnable; mais il y avait tant d'innocence dans sa gaiete petulante +qu'on n'etait pas tente d'oublier combien l'enfant etait pres de devenir +une jeune fille. + +--Quant a l'ainee, reprit Obernay, c'est la filleule de ta mere et mon +eleve a moi, une botaniste consommee, je t'en avertis, et qui n'entend +pas raison avec les superbes railleurs de ton espece. Fais attention a +ton bel esprit, si tu veux qu'elle consente a te reconnaitre. Pourtant, +grace a ta mere, qui lui fait l'honneur de lui ecrire tous les ans en +reponse a ses lettres du 1er janvier, et pour qui elle conserve une +grande veneration, j'espere qu'elle ne fera pas trop mauvais accueil a +ta mine de poete echevele; mais il faut que ce soit ma mere qui vous +presente l'un a l'autre. + +--Tout a l'heure! repris-je en voyant qu'Alida me regardait. Laisse-moi +revenir de ma surprise et de mon eblouissement. + +--Tu la trouves belle? Tu n'es pas le seul; mais n'aie pas l'air de t'en +apercevoir, si tu ne veux la desesperer. Sa beaute est comme un fleau +pour elle. Elle ne peut sortir de la vieille ville sans qu'on s'attroupe +pour la voir, et elle n'est pas seulement intimidee de cette avidite des +regards, elle en est blessee et offensee. Elle en souffre veritablement, +et elle en devient triste et sauvage hors de l'intimite. Demain sera +pour elle un jour d'exhibition forcee, un jour de supplice par +consequent. Si tu veux etre de ses amis, regarde-la comme si elle avait +cinquante ans. + +--A propos de cinquante ans, repris-je pour detourner la conversation, +il me semble que mademoiselle Juste n'a guere davantage. Je me figurais +une veritable duegne. + +--Cause avec elle un quart d'heure, et tu verras que la duegne est une +femme d'un grand merite. Tiens, je veux te presenter a elle; car, moi, +je l'aime, cette belle-soeur-la, et je veux qu'elle t'aime aussi. + +Il ne me permit pas d'hesiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont +l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la +conversation. C'etait une vieille fille un peu maigre et accentuee de +physionomie, mais qui avait du etre presque aussi belle que la soeur +d'Obernay, et dont le celibat me semblait devoir cacher quelque mystere, +car elle etait riche, de bonne famille, et d'un esprit tres-independant. +En l'ecoutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et meme un +certain charme serieux et profond qui me penetra de respect et de +crainte. Elle me temoigna pourtant de l'interet et me questionna sur ma +famille, qu'elle paraissait tres-bien connaitre, sans pourtant rappeler +ou preciser les circonstances ou elle l'avait connue. + +On avait dejeune, mais on tenait en reserve une collation pour moi et +pour M. de Valvedre. En attendant qu'il arrivat, Henri me conduisit dans +ma chambre. Nous trouvames sur l'escalier madame Obernay et ses deux +filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mere au +passage afin qu'elle me presentat en particulier a sa fille ainee. + +--Oui, oui, repondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous +faire de grandes reverences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu +d'avoir ete compagnons d'enfance pendant un an, a Paris. M. Valigny +etait alors un garcon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma +fille, et tu en abusais sans scrupule. A present que tu n'es que trop +raisonnable, remercie-le du passe et parle-lui de ta marraine, qui a +continue d'etre si bonne pour toi. + +Adelaide etait fort intimidee; mais j'etais si bien en garde contre le +danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En +un instant, je la vis transformee. Cette reveuse et fiere beaute s'anima +d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de +gaucherie charmante qui ajoutait a sa grace naturelle. Je ne fus pas emu +en touchant cette main pure, et, comme si elle l'eut senti, elle sourit +davantage et m'apparut plus belle encore. + +C'etait un type tres-different de celui d'Obernay et de Rosa, qui +ressemblaient a leur mere. Adelaide en tenait aussi par la blancheur et +l'eclat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la +taille degagee et les extremites fines de son pere, qui avait ete un des +plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et fraiche +sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvedre, sans etre +jolie, etait extremement agreable: on disait dans la ville que, lorsque +les Obernay et les Valvedre etaient reunis, ou croyait entrer dans un +musee de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement +caracterisees et dignes de la statuaire et du pinceau. + +J'avais a peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler. + +--Valvedre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et +dejeuner avec toi. + +Je descendis en toute hate; mais, a la derniere marche de l'escalier, il +me vint une terreur etrange. Une vague apprehension qui, depuis quinze +jours, m'avait souvent traverse l'esprit et qui m'etait revenue +fortement dans la journee, s'empara de moi a tel point, que, voyant la +porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay etait sur +mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle a manger. Le +repas etait servi; une voix a la fois douce et male partait du salon +voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon, +c'etait M. de Valvedre lui-meme. + +Un monde de mensonges plus impossibles les uns que les autres, un siecle +d'anxietes remplirent le peu d'instants qui me separaient de cette +inevitable rencontre. Qu'allais-je dire a M. de Valvedre, a Henri, a +Paule et devant les deux familles, pour motiver ma presence aux environs +de Valvedre, quand on m'avait cru dans le nord de la Suisse a cette meme +epoque? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inouie et +qu'il m'etait impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de +l'egoisme. Je l'aimais, je l'aimais d'instinct, d'entrainement, de +conviction et par fatalite peut-etre, cet homme accompli que je venais +essayer de tromper, de rendre par consequent malheureux ou ridicule! + +La tete me tournait quand Obernay me presenta a Valvedre, et j'ignore si +je reussis a faire bonne contenance. Quant a lui, il eut un tres-vif +sentiment de surprise, mais tout aussitot reprime. + +--C'est la ton ami? dit-il a Henri. Eh bien, je le connais deja. J'ai +fait la traversee du lac avec lui ce matin, et nous avons philosophe +ensemble pendant plus d'une heure. + +Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adelaide nous +appela pour dejeuner, et nous nous assimes vis-a-vis l'un de l'autre, +lui tranquille et n'ayant aucun soupcon, puisqu'il ignorait mon +mensonge, moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture. +Pour m'achever, Alida vint s'asseoir aupres de son mari d'un air +d'interet et de deference, et s'efforcer, tout en causant, de deviner +quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre. + +--Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle; je vous ai dit +qu'a Saint-Pierre il avait ete notre chevalier, a Paule et a moi, +pendant qu'Obernay vous cherchait dans ces affreux glaciers. + +--Je n'ai pas oublie cela, repondit Valvedre, et je suis content d'etre +l'oblige d'une personne qui m'a ete sympathique a premiere vue. + +Alida, nous voyant si bien ensemble, retourna au salon, et Adelaide vint +prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvedre une affection a +laquelle il etait certainement impossible d'entendre malice, a moins +d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en etait pas +moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait +quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec +un melange de respect et de tendresse qui retablissait les convenances +de famille dans leur intimite. Elle le servait avec empressement, et il +se laissait servir, disant: "Merci, ma bonne fille!" avec un accent +pleinement paternel; mais elle etait si grande et si belle, et lui, il +etait encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour +m'imaginer que ce mari trompe consentirait de bon coeur a ne pas s'en +apercevoir, tant il etait heureux pere! + +On se separa bientot pour se reunir au diner. La famille etait occupee +de mille soins pour la grande journee du lendemain. Les hommes sortirent +ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvedre et ses deux +belles-soeurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais +avec angoisse la possibilite d'echanger quelques mots avec Alida. Paule, +appelee par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit +bientot; mais mademoiselle Juste etait comme rivee a son fauteuil. Elle +continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frere en +depit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention +son profil austere, et je sentis en elle autre chose que le desir de +contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le +remplissait en depit de tous et d'elle-meme. Son regard lucide, qui +surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui penetrait mon +affreux malaise, semblait nous dire a l'un et a l'autre: "Croyez-vous +que cela m'amuse?" + +Au bout d'une heure de conversation tres-penible dont mademoiselle Juste +et moi fimes tous les frais, car Alida etait trop irritee pour avoir la +force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvedre, au +lieu d'accompagner ses soeurs et ses enfants jusqu'a Geneve le 8 +juillet, les avait confies a Obernay pour s'arreter autour du Simplon. +Je me hatai d'aller au-devant de la decouverte qui me menacait, en +disant que, la precisement, j'avais rencontre M. de Valvedre et avais +fait connaissance avec lui sans savoir son nom. + +--C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas +que vous fussiez de ce cote-la. + +Je repondis avec aplomb qu'en voulant gagner la vallee du Rhone par le +mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profite de ma +bevue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries +d'Obernay sur mon etourderie a me conduire en depit de ses instructions, +je ne m'en etais pas vante dans ma lettre. + +--Puisque vous etiez si pres de Valvedre, dit Alida avec la meme +tranquillite, vous eussiez du venir me voir. + +--Vous ne m'y aviez pas autorise, repondis-je, et je n'ai pas ose. + +Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien +qu'elle n'etait pas notre dupe. + +Des que je fus seul avec Alida, je lui parlai avec effroi de cette +fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas que son mari put +concevoir des doutes. + +--Lui jaloux? repondit-elle en haussant les epaules. Il ne me fait pas +tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je +vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une +timidite singuliere. On a deja fait la remarque que vous n'etiez pas +ainsi a votre premiere apparition dans la maison. + +--Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des epines. Il me +semble a chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du cote +de Valvedre et m'ecraser sous le ridicule du pretexte que je viens de +trouver. M. de Valvedre doit m'en vouloir de m'etre moque de lui en me +donnant pour un comedien. Il est vrai qu'il s'est laisse traiter de +docteur: je le prenais pour un medecin; mais j'ai eu l'initiative de ma +meprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer, +tandis que moi... + +--Vous a-t-il reparle de cela? reprit Alida un peu soucieuse. + +--Non, pas un mot la-dessus! C'est bien etrange. + +--Alors c'est tout naturel. Valvedre ne connait pas la feinte. Il a tout +oublie; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'etre ensemble. + +Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes +levres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme +un ouragan dans la maison et dans le salon. + +L'aine etait beau comme son pere, et lui ressemblait d'une maniere +frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il etait laid. Je me +souvins qu'Obernay m'avait parle d'une preferenc marquee de madame de +Valvedre pour Edmond, et involontairement j'epiai les premieres caresses +qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigues a +l'aine, et elle me le presenta en me demandant si je le trouvais joli. +Elle effleura a peine les joues de l'autre, en ajoutant: + +--Quant a celui-ci, il ne l'est pas, je le sais! + +Le pauvre enfant se mit a rire, et, serrant la tete de sa mere dans ses +bras: + +--C'est egal, dit-il, il faut embrasser ton singe! + +Elle l'embrassa en le grondant de ses manieres brusques. Il lui avait +meurtri les joues avec ses baisers, ou un peu de malice et de vengeance +semblait se meler a son effusion. + +Je ne sais pourquoi cette petite scene me causa une impression penible. +Les enfants se mirent a jouer. Alida me demanda a quoi je pensais en la +regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne repondais pas, elle ajouta +a voix basse: + +--Etes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me +consoliez; car je vais etre separee de l'un et de l'autre, a moins que +je ne me fixe dans cette odieuse ville de Geneve. Et encore n'est-il pas +certain qu'on voulut m'y autoriser. + +Elle m'apprit que M. de Valvedre s'etait decide a confier l'education de +ses deux fils a l'excellent professeur Karl Obernay, pere d'Henri. +Eleves dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement +choyes par les femmes et instruits serieusement par les hommes. Alida +devait donc se rejouir de cette decision, qui epargnait a ses enfants +les rudes epreuves du college, et elle s'en rejouissait en effet, mais +avec des larmes qui etaient visiblement a l'adresse d'Edmond, bien +qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur egale +l'eloignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance +toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvedre devait +prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espere les y +soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence, +puisque Juste se fixait a Geneve dans la maison voisine. + +J'allais lui dire que cette prevention obstinee ne me paraissait pas +bien equitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une +egale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaiete avec laquelle +tous deux grimperent sur ses genoux et jouerent avec son bonnet, dont +elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espiegle Paolino le lui ota +meme tout a fait, et la vieille fille ne fit aucune difficulte de +montrer ses cheveux gris ebouriffes par ces petites mains folles. A ce +moment, je vis sur cette figure rigide une maternite si vraie et une +bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait +causee. + +Le diner rassembla tout le monde, excepte M. de Valvedre, qui ne vint +que dans la soiree. J'eus donc deux ou trois heures de repit, et je pus +me remettre au diapason convenable. Il regnait dans cette maison une +amenite charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se +disait condamnee a vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune +des personnes qui se trouvaient la, un fonds de valeur reelle et ce je +ne sais quoi de mur ou de calme qui trahit l'etude ou le respect de +l'etude, on sentait aussi en elles, avec les qualites essentielles de la +vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains +rapports, il me semblait etre chez moi parmi les miens; mais l'interieur +genevois etait plus enjoue et comme rechauffe par le rayon de jeunesse +et de beaute qui brillait dans les yeux d'Adelaide et de Rosa. Leur mere +etait comme ravie dans une beatitude religieuse en regardant Paule et en +pensant au bonheur d'Henri. Paule etait paisible comme l'innocence, +confiante comme la droiture: elle avait peu d'expansions vives; mais, +dans chaque mot, dans chaque regard a son fiance, a ses parents et a ses +soeurs, il y avait comme un intarissable foyer de devouement et +d'admiration. + +Les trois jeunes filles avaient ete liees des l'enfance, elles se +tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient +mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui eut donne tort dans ses +differends avec Alida, on sentait bien qu'elle la cherissait davantage. +Alida etait-elle aimee de ces trois jeunes filles? Evidemment, Paule la +savait malheureuse et l'aimait naivement pour la consoler. Quant aux +demoiselles Obernay, elles s'efforcaient d'avoir de la sympathie pour +elle, et toutes deux l'entouraient d'egards et de soins; mais Alida ne +les encourageait nullement, et repondait a leurs timides avances avec +une grace froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de +femmes savantes, la petite Rosa etant deja, selon elle, infatuee de +pedantisme. + +--Cela ne parait pourtant pas du tout, lui dis-je: l'enfant est +ravissante... et Adelaide me parait une excellente personne. + +--Oh! j'etais bien sure que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux +yeux-la! reprit avec humeur Alida. + +Je n'osai lui repondre: l'etat de tension nerveuse ou je la voyais me +faisait craindre qu'elle ne se trahit. + +D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arriverent avec leurs +parents. On passa au jardin, qui, sans etre grand, etait fort beau, +plein de fleurs et de grands arbres, avec une vue magnifique au bord de +la terrasse. Les enfants demanderent a jouer, et tout le monde s'en +mela, excepte les gens ages et Alida, qui, assise a l'ecart, me fit +signe d'aller aupres d'elle. Je n'osai obeir. Juste me regardait, et +Rosa, qui s'etait beaucoup enhardie avec moi pendant le diner, vint me +prendre resolument le bras, pretendant que tout le _jeune monde_ devait +jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour +vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frere ouvrit la partie de +barres, et il etait mon aine. Elle me reclamait dans son camp, parce que +Henri etait dans le camp oppose et que je devais courir aussi bien que +lui. Henri m'appela aussi, il fallut oter mon habit et me mettre en +nage. Adelaide courait apres moi avec la rapidite d'une fleche. J'avais +peine a echapper a cette jeune Atalante, et je m'etonnais de tant de +force unie a tant de souplesse et de grace. Elle riait, la belle fille; +elle montrait ses dents eblouissantes. Confiante au milieu des siens, +elle oubliait le tourment des regards; elle etait heureuse, elle etait +enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses +que la pourpre du soir fait paraitre embrasees. + +Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frere. Le ciel m'est temoin +que je ne songeais qu'a m'echapper de ce tourbillon de courses, de cris +et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles +d'obstination et de ruse, j'en fus venu a bout, je la trouvai sombre et +dedaigneuse. Elle etait revoltee de ma faiblesse, de mon enfantillage; +elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour +quitter ces jeux imbeciles et pour venir a elle! J'etais lache, je +craignais les propos, ou j'etais deja charme par les dix-huit ans et les +joues roses d'Adelaide. Enfin elle etait indignee, elle etait jalouse; +elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme +le plus beau de sa vie. + +J'etais desespere de ne pouvoir la consoler; mais M. de Valvedre venait +d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant la. Il me semblait +qu'il entendait mes paroles avant que mes levres leur eussent livre +passage. Alida, plus hardie et comme dedaigneuse du peril, me reprochait +d'etre trop jeune, de manquer de presence d'esprit et d'etre plus +compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je +rougissais de mon inexperience, je fis de grands efforts pour m'en +corriger. Tout le reste de la soiree, je reussis a paraitre tres-enjoue; +alors Alida me trouva trop gai. + +On le voit, nous etions condamnes a nous reunir dans les circonstances +les plus penibles et les plus irritantes. Le soir, retire dans ma +chambre, je lui ecrivis: + +"Vous etes mecontente de moi, et vous me l'avez temoigne avec colere. +Pauvre ange, tu souffres! et j'en suis la cause! Tu maudis ce jour tant +desire qui ne nous a pas seulement donne un instant de securite pour +lire dans les yeux l'un de l'autre! Me voila eperdu, furieux contre +moi-meme et ne sachant que faire pour eviter ces angoisses et ces +impatiences qui me devorent aussi, mais que je subirais avec +resignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune, +dis-tu! Eh bien, pardonne a mon inexperience, et tiens-moi compte de la +candeur et de la nouveaute de mes emotions. Va, la jeunesse est une +force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des perils +d'un autre genre, je suis au-dessous de ton reve. Faut-il t'arracher +violemment a tous les liens qui pesent sur toi? faut-il braver l'univers +et m'emparer de ta destinee a tout prix? Je suis pret, dis un mot. Je +peux tout briser autour de nous deux... Mais tu ne le veux pas, tu +m'ordonnes d'attendre, de me soumettre a des epreuves contre lesquelles +se revolte la franchise de mon age! Quel plus grand sacrifice pouvais-je +te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc pitie de moi, cruelle! et +toi aussi, prends donc patience! + +"Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice? pourquoi me dire +qu'Adelaide?... Non! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez +dit. C'etait insense, c'etait inique! Une autre que toi! mais +existe-t-il donc d'autres femmes sur la terre? Laissons cette folie et +n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement +frappe. Tes deux enfants vont demeurer ici... Et toi, que vas-tu faire? +Cette resolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie? +Comptes-tu retourner dans cette solitude de Valvedre, ou j'aurais si peu +le droit de vivre aupres de toi, sous les regards de tes voisins +provinciaux, et entouree de gens qui tiendront note de toutes tes +demarches? Tu avais parle d'aller dans quelque grande ville... Songe +donc! tu le peux a present. Dis, quand pars-tu? ou allons-nous? Je ne +peux pas admettre que tu hesites. Reponds, mon ame, reponds! Un mot, et +je supporte tout ce que tu voudras pour sauver les apparences, ou +plutot, non, je pars demain soir. Je me dis rappele par mes parents, je +me soustrais a toutes ces miserables dissimulations qui t'exasperent +autant que moi, je cours t'attendre ou tu voudras. Ah! viens! fuyons! ma +vie t'appartient." + +La journee du lendemain s'ecoula sans que je pusse lui glisser ma +lettre. Quoi que m'en eut dit madame de Valvedre, je n'osais trop me +confier a la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien eveillee pour ce +role de depositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs, Juste de +Valvedre faisait si bonne garde, que j'en perdais l'esprit. + +Je ne raconterai pas la ceremonie du mariage protestant. Le temple etait +si pres de la maison, qu'on s'y rendit a pied sous les yeux des deux +villes, ameutees en quelque sorte pour voir l'agreable mariee, mais +surtout la belle Adelaide dans sa fraiche et pudique toilette. Elle +donnait le bras a M. de Valvedre, dont la consideration semblait mieux +que tout autre porte-respect la proteger contre les brutalites de +l'admiration. Neanmoins elle etait froissee de cette curiosite +outrageante des foules, et marchait triste, les yeux baisses, belle dans +sa fierte souffrante comme une reine qu'on trainerait au supplice. + +Apres elle, Alida etait aussi un objet d'emotion. Sa beaute n'etait pas +frappante au premier abord; mais le charme en etait si profond, qu'on +l'admirait surtout apres qu'elle avait passe. J'entendis faire des +comparaisons, des reflexions plus ou moins niaises. Il me sembla qu'il +s'y melait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher +pretexte a une querelle; mais a Geneve, si on est tres-petite ville, on +est generalement bon, et ma colere eut ete ridicule. + +Le soir, il y eut un petit bal compose d'environ cinquante personnes qui +formaient la parente et l'intimite des deux familles. Alida parut avec +une toilette exquise, et, sur ma priere, elle dansa. Sa grace indolente +fit son effet magique; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la +disputerent et se montrerent d'autant plus enfievres qu'elle paraissait +moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espere que la +danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et a +mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant, +tres-dispose a lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de +coquetterie. Ce fut impossible: elle ne voulait plaire a personne; mais +elle sentait, elle savait qu'elle charmait tous les hommes, et il y +avait dans son indifference je ne sais quel air de souverainete blasee, +mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai qu'elle parlait a ces +jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme +si elle en avait eu sur eux, et c'etait, a mon gre, leur faire trop +d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus +retrouver, dans ses regards a des etrangers, cette prise de possession +qui avait bouleverse et ravi mon ame. Certes, aupres d'elle, Adelaide et +ses jeunes amies etaient de simples bourgeoises, tres-ignorantes de +l'empire de leurs charmes et tres-incapables, malgre l'eclat de leur +jeunesse, de lui disputer la plus humble conquete; mais qu'il y avait de +pudeur dans leur modestie, et comme leur extreme politesse etait une +sauvegarde contre la familiarite! Une petite circonstance me fit +insister en moi-meme sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa +tomber son eventail; dix admirateurs se precipiterent pour le ramasser. +Pour un peu, on se fut battu; elle le prit de la main triomphante qui le +lui presentait, sans aucune parole de remerciement, sans meme un sourire +de convention, et comme si elle etait trop maitresse des volontes de cet +inconnu pour lui savoir le moindre gre de son esclavage. C'etait un bon +petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarite. En fait, +c'etait de sa part une betise; en theorie, il avait pourtant raison. +Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au dedain, elle le provoque +plus qu'elle ne l'eloigne, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a +toujours un peu d'encouragement au fond de ces _mepriseries_ royales. + +Pour me venger du secret depit que j'eprouvais, je cherchai quel service +je pourrais rendre a Adelaide, qui dansait pres de moi. Je vis qu'elle +avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'etaient +detachees de son bouquet, et, comme elle revenait a sa place, je les +enlevai vite et adroitement. Elle parut s'etonner un peu d'un si beau +zele, et cet etonnement meme etait une impression de pudeur. Je ne la +regardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais +elle me l'adressa un instant apres, quand la figure de la contredanse la +replaca pres de moi. + +--Vous m'avez preservee d'une chute, me dit-elle tout haut en souriant; +vous etes toujours bon pour moi, comme _jadis!_ + +Bon pour elle! c'etait trop de reconnaissance a coup sur, et cela +pouvait amener une declaration de la part d'un impertinent; mais il eut +fallu l'etre jusqu'a l'imbecillite pour ne pas sentir dans l'extreme +politesse de cette chaste fille un doute d'elle-meme qui imposait aux +autres un respect sans bornes. + +Je n'attendis pas la fin du bal. J'y souffrais trop. Comme j'allais +gagner ma petite chambre, Valvedre se trouva devant moi et me fit signe +de le suivre a l'ecart. + +--Voici l'explication, pensai-je: qu'il se decide donc enfin a me +chercher querelle, ce mysterieux personnage! Ce sera me soulager d'une +montagne qui m'etouffe! + +Mais il s'agissait de bien autre chose. + +--Il est arrive ici tantot, me dit-il, des parents de Lausanne sur +lesquels on ne comptait plus. On est force de leur donner l'hospitalite +et de disposer de votre chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur +cedez naturellement la place; mais on ne veut pas vous envoyer a +l'auberge, on vous confie a moi. J'ai mon pied-a-terre dans la ville, +tout pres d'ici; voulez-vous me permettre d'etre votre hote? + +Je remerciai et j'acceptai resolument. + +--S'il veut se reserver une explication chez lui, me disais-je, a la +bonne heure! j'aime mieux cela. + +Il appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-meme me +prit le bras pour me conduire a son domicile. C'etait une maison du +voisinage, ou il me fit traverser plusieurs pieces encombrees de caisses +et d'instruments etranges, quelques-uns d'une grande dimension et qui +brillaient vaguement, dans l'obscurite, d'un eclat vitreux ou +metallique. + +--C'est mon attirail de _docteur es sciences_, me dit-il en riant. Cela +ressemble assez a un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pas? Vous +comprenez, ajouta-t-il d'un ton indefinissable, que madame de Valvedre +n'aime pas cette habitation, et qu'elle prefere l'agreable hospitalite +des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de +votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini +la-bas, et, si vous vouliez y retourner... + +--Pourquoi y retournerais-je? repondis-je affectant l'indifference. Je +n'aime pas le bal, moi! + +--N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous interesse? + +--Tous les Obernay m'interessent; mais le bal est la plus maussade +maniere de jouir de la societe des gens qu'on aime. + +--Eh! pas toujours! Il donne une certaine animation... Quand j'etais +jeune, je ne haissais pas ce bruit-la. + +--C'est que vous avez eu l'esprit d'etre jeune, monsieur de Valvedre. A +present, on ne l'a plus. On est vieux a vingt ans. + +--Je n'en crois rien, dit-il en allumant son cigare; car il m'avait +suivi dans la chambre qui m'etait destinee, comme pour s'assurer que +rien n'y manquait a mon bien-etre. Je crois que c'est une pretention! + +--De ma part? repondis-je un peu blesse de la lecon. + +--Peut-etre aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela +coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se +soustraire a son empire. Elle s'y soumet de bonne foi, parce que la plus +nouvelle mode lui parait toujours la meilleure; mais, si vous m'en +croyez, vous examinerez un peu serieusement les dangers de celle-ci, et +vous ne vous y laisserez pas trop prendre. + +Son accent avait tant de douceur et de bonte, que je cessai de croire a +un piege tendu par sa suspicion a mon inexperience, et, retombant sous +le charme, j'eprouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui +ouvrir mon coeur. Il y avait la quelque chose d'horrible dont je ne +saurais meme aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et +je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer a lui +infliger le plus amer des outrages! + +Il me dit encore quelques paroles qui furent comme un trait de lumiere +sur le fond de sa pensee. Il me sembla qu'en m'invitant a retourner au +bal, c'est-a-dire a etre jeune, naif et croyant, il essayait de savoir +quelle impression Adelaide avait faite sur moi et si j'etais capable +d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me rappelle +plus comment, sur ses levres. + +Je fis d'elle le plus grand eloge, autant pour paraitre libre de coeur +et d'esprit vis-a-vis de sa femme que pour voir s'il eprouvait quelque +secrete douleur a propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donne +pour decouvrir qu'il l'aimait a l'insu de lui-meme, et que l'infidelite +d'Alida ne troublerait pas la paix de son ame genereuse! Mais, s'il +aimait Adelaide, c'etait avec un desinteressement si vrai, ou avec une +si heroique abnegation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux +ni dans ses paroles. + +--Je n'ajoute rien a vos eloges, dit-il, et, si vous la connaissiez +comme moi qui l'ai vue naitre, vous sauriez que rien ne peut exprimer la +droiture et la bonte de cette ame-la. Heureux l'homme qui sera digne +d'etre son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si grand honneur +et une si grande felicite a envisager, que celui-la devra y travailler +serieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou +desenchante. + +--Monsieur de Valvedre, m'ecriai-je involontairement, vous semblez me +dire que je pourrais aspirer... + +--A conquerir sa confiance? Non, je ne puis dire cela, je n'en sais +rien. Elle vous connait encore trop peu, et nul ne peut lire dans +l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas ou cela arriverait, +vos parents et les siens s'en rejouiraient beaucoup. + +--Henri ne s'en rejouirait peut-etre pas! repondis-je. + +--Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'etre ingrat, mon +cher enfant! + +--Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais +d'autant plus qu'il m'aime en depit de nos differences d'opinions et de +caracteres; mais ces differences, qu'il me pardonne pour son compte, le +feraient beaucoup reflechir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une +de ses soeurs. + +--Quelles sont donc ces differences? Il ne me les a pas signalees en me +parlant de vous avec effusion. Voyons, repugnez-vous a me les dire? Je +suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la votre, un homme +que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre pere, +qui merite egalement ces sentiments-la, mais que j'ai fort peu connu; je +parle de votre oncle Antonin, un savant a qui je dois les premieres et +les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait, +entre lui et moi, a peu pres la meme distance d'age qui existe +aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous +porter un vif interet, et que j'aimerais a m'acquitter envers sa memoire +en devenant votre conseil et votre ami comme il etait le mien. +Parlez-moi donc a coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri +Obernay vous reproche. + +Je fus sur le point de m'epancher dans le sein de Valvedre comme un +enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se defend. +Pourquoi ne cedai-je point a un salutaire entrainement? Il eut +probablement arrache de ma poitrine, sans le savoir et par la seule +puissance de sa haute moralite, le trait empoisonne qui devait se +tourner contre lui; mais je cherissais trop ma blessure, et j'eus peur +de la voir fermer. J'eprouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil +epanchement avec celui dont j'etais le rival. Il fallait etre resolu a +ne plus l'etre, ou devenir le dernier des hypocrites. J'eludai +l'explication. + +--Henri me reproche precisement, lui repondis-je, le scepticisme, cette +maladie de l'ame dont vous voulez me guerir; mais ceci nous menerait +trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre +fois. + +--Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et +peut-etre sera-ce un meilleur remede a vos ennuis que tous mes +raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir... +Pourquoi m'avez-vous dit, a notre premiere rencontre, que vous etiez +comedien? + +--Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout +seul. + +--Et puis, en voyage, on aime a mystifier les passants, n'est-il pas +vrai? + +--Oui! on fait l'agreable vis-a-vis de soi-meme, on se croit fort +spirituel, et on s'apercoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un +impertinent de mauvais gout en presence d'un homme de merite. + +--Allons, allons, reprit en riant Valvedre, le pauvre homme de merite +vous pardonne de tout son coeur et ne racontera rien de ceci a la bonne +Adelaide. + +J'etais fort embarrasse de mon role, et, par moments, je me persuadais, +malgre la liberte d'esprit de M. de Valvedre, que, s'il avait en depit +de lui-meme quelque velleite de jalousie, c'etait bien plus a propos +d'Adelaide qu'a propos de sa femme. Je me maudissais donc d'etre +toujours dans la necessite de le faire souffrir. Pourtant je me +rappelais les premieres paroles qu'il m'avait dites au Simplon: "J'ai +beaucoup aime une femme qui est morte." Il aimait donc en souvenir, et +c'est la qu'il puisait sans doute la force de n'etre ni jaloux de sa +femme, ni epris d'une autre. + +Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le delivrer d'un trouble +possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer +au mariage, et que, si je venais a y songer, ce serait lorsque Rosa +serait en age de quitter sa poupee. + +--Rosa! repondit-il avec quelque vivacite. Eh! mais oui... vos ages +s'accorderont peut-etre mieux alors! Je la connais autant que l'autre, +et c'est un tresor aussi que cette enfant-la. Mais partez donc et faites +danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'etes pas encore +aussi vieux que vous le pretendiez! + +Il me tendit la main, cette main loyale qui brulait la mienne, et je +m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses +telescopes et de ses alambics. + + + + +VI + + +Je retournai chez les Obernay. On dansait encore; mais Alida, +secretement blessee de mon depart, s'etait retiree. Le jardin etait +illumine; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des +contredanses et des valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystere +quelconque dans cette fete modeste, pleine de bonhomie et d'honnete +abandon. Je ne vis pas reparaitre Valvedre, et j'affectai, devant +mademoiselle Juste, qui tenait bon jusqu'a la fin, beaucoup de gaiete et +de liberte d'esprit. On proposa un cotillon, et les jeunes filles +deciderent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle +Juste, Henri ayant invite sa mere. + +--Quoi! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse +aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec vous une fois le tour de la +salle; apres quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse +dont je vais m'assurer d'avance. + +Je ne pus voir a qui elle s'adressait; il y avait un peu de confusion +pour prendre place. Je me trouvai avec elle vis-a-vis de M. Obernay pere +et d'Adelaide. Quand ils eurent ouvert la figure, les deux graves +personnages se firent signe et s'eclipserent. Je devenais le cavalier +d'Adelaide, avec laquelle je n'avais pas ose danser sous les yeux +d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y +entendait certes pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce +qu'elle faisait. Elle parlait bas au pere Obernay en nous regardant d'un +air moitie bienveillant, moitie railleur. La figure candide du vieillard +semblait lui repondre: "Vous croyez? Moi, je n'en sais rien, ce n'est +pas impossible." + +Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement +projete avec mes parents. Juste, sans rien savoir de mon amour pour +Alida, pressentait quelque charme deja jete sur moi par l'enchanteresse, +et elle s'efforcait de le faire echouer en me rapprochant de ma fiancee. +Ma fiancee! cette splendide et parfaite creature eut pu etre a moi! Et +moi, je preferais a une vie excellente et a de celestes felicites les +orages de la passion et le desastre de mon existence! Je me disais cela +en tenant sa main dans la mienne, en affrontant les magnificences de son +divin sourire, en contemplant les perfections de tout son etre pudique +et suave! Et j'etais fier de moi, parce qu'elle n'eveillait en moi aucun +instinct, aucun germe d'infidelite envers ma dangereuse et terrible +souveraine! Ah! si elle eut pu lire dans mon ame, celle qui la possedait +si entierement! Mais elle y lisait a contre-sens, et son oeil irrite me +condamnait au moment de mon plus pur triomphe sur moi-meme; car elle +etait la, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'epiait d'un oeil +trouble par la fievre. Quelle victoire pour Juste, si elle eut pu le +deviner! + +L'appartement de madame de Valvedre etait au-dessus de la salle ou l'on +dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce +qui se passait en bas par une rosace masquee de guirlandes. Alida avait +voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fete; elle +avait ecarte le feuillage, et, me voyant la, elle etait restee clouee a +sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais etre un +grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occupant +d'Adelaide et en jouant le role d'un petit jeune homme enivre de +mouvement et de gaiete! + +Aussi le lendemain, quand j'eus reussi a faire tenir ma lettre a madame +de Valvedre, je recus une reponse foudroyante. Elle brisait tout, elle +me rendait ma liberte. Dans la matinee, Juste et Paule avaient parle +devant elle de mon union projetee avec Adelaide et d'une recente lettre +de ma mere a madame Obernay, ou ce desir etait delicatement exprime. + +"Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'aviez laisse +ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre +but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres yeux, +cette nuit, combien vous etiez ravi de la beaute de votre future, je me +suis explique votre conduite depuis trois jours. Des que vous etes entre +dans cette maison, des que vous avez vu celle qu'on vous destinait, +votre maniere d'etre avec moi a entierement change. Vous n'avez pas su +trouver un instant pour me parler en secret, vous n'avez pas pu inventer +le plus petit expedient, vous qui savez si bien penetrer dans les +forteresses par-dessus les murs, quand le desir vient en aide a votre +genie. Vous avez ete vaincu par l'eclat de la jeunesse, et, moi, j'ai +pali, j'ai disparu comme une etoile de la nuit devant le soleil levant. +C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas; mais pourquoi manquer +de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi, +sachant que je haissais a bon droit certaine vieille fille, l'avoir +traitee avec une veneration ridicule? N'avez-vous pas senti deja des +mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse +Alida? Il me semble que, dans un moment, l'unique moment ou vos regards, +sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez fait entendre que +j'etais, selon vous, une mauvaise mere. Oui, oui, on vous avait deja dit +cela, que je preferais mon bel Edmond a mon pauvre Paul, que celui-ci +etait une victime de ma partialite, de mon injustice: c'est le theme +favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien reussi a le persuader a +mon mari, qui m'estime; elle a du reussir plus vite a le prouver a mon +amant, qui ne m'estime pas! + +"Allons! il faut se placer au-dessus de ces miseres! Il faut que je +dedaigne tout cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne +odieuse, au moins j'ai la fierte qui convient a ma situation. +Epargnez-vous de vains mensonges; vous aimez Adelaide et vous serez son +mari, je vais vous y aider de tout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres +et reprenez les votres. Je vous pardonne de tout mon coeur comme on doit +pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine a m'absoudre moi-meme de ma +folie et de ma credulite." + +Ainsi ce n'etait pas assez de la situation terrible ou nous nous +trouvions vis-a-vis de la famille et de la societe: il fallait que le +desespoir, la jalousie et la colere missent en cendre nos pauvres coeurs +deja battus en ruine! + +Je fus pris d'un acces de rage contre la destinee, contre Alida et +contre moi-meme. J'allai faire mes adieux a la famille Obernay, et je +repartis pour mon pretendu voyage d'agrement; mais je m'arretai a deux +lieues de Geneve, en proie a une terreur douloureuse. Je n'avais pas +pris conge de madame de Valvedre; elle etait sortie quand j'etais alle +faire mes adieux. En rentrant et en apprenant ma brusque resolution, +elle etait bien femme a se trahir; mon depart, au lieu de la sauver, +pouvait la perdre... Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de +supporter la pensee de ses souffrances. Je feignis d'avoir oublie +quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida fut rentree. +Ou donc etait-elle depuis le matin? Adelaide et Rosa etaient seules a la +maison. Je me hasardai a leur demander si madame de Valvedre avait aussi +quitte Geneve. Je regrettais de ne l'avoir pas saluee. Adelaide me +repondit avec une sainte tranquillite que madame de Valvedre etait a la +chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble +pour de la surprise, elle ajouta: + +--Est-ce que cela vous etonne? Elle est fervente papiste, et, nous +autres heretiques, nous respectons toute sincerite. C'est demain, nous +a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mere; et elle se reproche +de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en +confesser, commander une messe, je crois... Enfin, si vous vouliez +prendre conge d'elle, attendez-la. + +--Non, repondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets. + +Les deux soeurs essayerent de me retenir, pour causer, disaient-elles, +une bonne surprise a Henri, qui allait rentrer. Adelaide insista +beaucoup; mais, comme je ne cedai pas, et que, sans m'en vouloir, elle +me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette +simplicite de manieres bienveillantes ne couvrait aucun regret +dechirant. + +Je fus a peine dehors, que je me dirigeai vers la petite eglise. J'y +entrai; elle etait deserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin +obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la +muraille, une femme habillee de noir, agenouillee sur le pave, et comme +ecrasee sous le poids d'une douleur extatique. Elle etait couverte de +tant de voiles, que j'hesitai a la reconnaitre. Enfin je devinai ses +formes delicates sous le crepe de son deuil, et je me hasardai a lui +toucher le bras. Ce bras roidi et glace ne sentit rien. Je me precipitai +sur elle, je la soulevai, je l'entrainai. Elle se ranima faiblement et +fit un effort pour me repousser. + +--Ou me conduisez-vous? dit-elle avec egarement. + +--Je n'en sais rien! a l'air, au soleil! vous etes mourante. + +--Ah! il fallait donc me laisser mourir!... j'etais si bien! + +Je poussai au hasard une porte laterale qui se presenta devant moi, et +je me trouvai dans une ruelle etroite et peu frequentee. Je vis un +jardin ouvert. Alida, sans savoir ou elle etait, put marcher jusque-la. +Je la fis entrer dans ce jardin et s'asseoir sur un banc au soleil. Nous +etions chez des inconnus, des maraichers; les patrons etaient absents. +Un journalier qui travaillait dans un carre de legumes nous regarda +entrer, et, supposant que nous etions de la maison, il se remit a +l'ouvrage sans plus s'occuper de nous. + +Le hasard amenait donc ce tete-a-tete impossible! Quand Alida se sentit +ranimee par la chaleur, je la conduisis au bout de ce jardin assez +profond, qui remontait la colline de la vieille ville, et je m'assis +aupres d'elle sous un berceau de houblon. + +Elle m'ecouta longtemps sans rien dire; puis, me laissant prendre ses +mains tiedes et tremblantes, elle s'avoua desarmee. + +--Je suis brisee, me dit-elle, et je vous ecoute comme dans un reve. +J'ai prie et pleure toute la journee, et je ne voulais reparaitre devant +mes enfants que quand Dieu m'aurait rendu la force de vivre; mais Dieu +m'abandonne, il m'a ecrasee de honte et de remords sans m'envoyer le +vrai repentir qui inspire les bonnes resolutions. J'ai invoque l'ame de +ma mere, elle m'a repondu: "Le repos n'est que dans la mort!" J'ai senti +le froid de la derniere heure, et, loin de m'en defendre, je m'y suis +abandonnee avec une volupte amere. Il me semblait qu'en mourant la, aux +pieds du Christ, non pas assez rachetee par ma foi, mais purifiee par ma +douleur, j'aurais au moins le repos eternel, le neant pour refuge. Dieu +n'a pas plus voulu de ma destruction que de mes pleurs. Il vous a amene +la pour me forcer a aimer, a bruler, a souffrir encore. Eh bien, que sa +volonte soit faite! Je suis moins effrayee de l'avenir depuis que je +sais que je peux mourir de fatigue et de chagrin quand le fardeau sera +trop lourd. + +Alida etait si saisissante et si belle dans son voluptueux accablement, +que je trouvai l'eloquence d'un coeur profondement emu pour la +convaincre et la rappeler a la vie, a l'amour et a l'esperance. Elle me +vit si navre de sa peine, qu'a son tour elle eut pitie de moi et se +reprocha mes pleurs. Nous echangeames les serments les plus +enthousiastes d'etre a jamais l'un a l'autre, quoi qu'il put arriver de +nous; mais, en nous separant, qu'allions-nous faire? J'etais parti pour +toutes les personnes que nous connaissions a Geneve. L'heure avancait, +on pouvait s'inquieter de l'absence de madame de Valvedre et la +chercher. + +--Rentrez, lui dis-je; je dois quitter cette ville, ou nous sommes +entoures de dangers et d'amertumes. Je me tiendrai dans les environs, je +m'y cacherai et je vous ecrirai. Il faut absolument que nous trouvions +le moyen de nous voir avec securite et d'arranger notre avenir d'une +maniere decisive. + +--Ecrivez a la Bianca, me dit-elle; j'aurai vos lettres plus vite que +par la _poste restante_. Je resterai a Geneve pour les recevoir, et, de +mon cote, je reflechirai a la possibilite de nous revoir bientot. + +Elle redescendit le jardin, et j'y restai apres elle pour qu'on ne nous +vit pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer, +lorsque je m'entendis appeler a voix basse. Je tournai la tete; une +petite porte venait de s'ouvrir derriere moi dans le mur. Personne ne +paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appele par mon +prenom. Etait-ce Obernay? Je m'avancai et vis Moserwald, qui m'attirait +vers lui par signes, d'un air de mystere. + +Des que je fus entre, il referma la porte derriere nous, et je me +trouvai dans un autre enclos, desert, cultive en prairie, ou plutot +abandonne a la vegetation naturelle, ou paissaient deux chevres et une +vache. Autour de cet enclos si neglige regnait une vigne en berceau +soutenue par un treillage tout neuf a losanges serrees. C'est sous cet +abri que Moserwald m'invitait a le suivre. Il mit le doigt sur ses +levres et me conduisit sous l'auvent d'une sorte de masure situee a l'un +des bouts de l'enclos. La, il me parla ainsi: + +--D'abord faites attention, mon cher! Tout ce qui se dit sous la treille +peut etre entendu a droite et a gauche a travers les murs, qui ne sont +ni epais ni hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manasse, un de mes +pauvres coreligionnaires qui m'est tout devoue; c'est la que vous etiez +tout a l'heure avec _elle_, j'ai tout entendu! A droite, le mur est +encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures +imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans +le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous etes chez moi. +J'ai achete ce lopin de terre pour etre aupres d'_elle_, pour la +regarder, pour l'ecouter, pour surprendre ses secrets, s'il est +possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais, +aujourd'hui, en ecoutant par hasard de l'autre cote, j'en ai appris plus +que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle +vous aime, je n'espere plus rien; mais je reste son ami et le votre. Je +vous l'avais promis, je n'ai qu'une parole. Je vois que vous etes +grandement affliges et tourmentes tous les deux. Je serai, moi, votre +providence. Restez cache ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est +assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit, +sans que personne s'en soit doute, il y a deja six mois, lorsque +j'esperais qu'_elle_ serait, un jour ou l'autre, touchee de mes soins, +et qu'elle daignerait venir se reposer la... Il n'y faut plus songer! +Elle y viendra pour vous. Allons, mon argent et mon savoir-faire ne +seront pas tout a fait perdus, puisqu'ils serviront a son bonheur et au +votre. Adieu, mon cher. Ne vous montrez pas, ne vous promenez pas le +jour dans l'endroit decouvert; on pourrait vous voir des maisons +voisines. Ecrivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne +prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous +risquer dans la campagne, qui commence a deux pas d'ici. Manasse va etre +a vos ordres. Il vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les +ouvriers, qui pourraient causer. Il portera vos lettres au besoin et les +remettra avec une habilete sans pareille. Fiez-vous a lui; il me doit +tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois +jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que +vous cherchez le moyen de vous reunir. Cela finira par un enlevement! je +m'y attends bien. Prenez garde pourtant; ne faites rien sans me +consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une +femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou +bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgre +mon peu de gout pour les duels, il faudrait nous couper la gorge... +Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par +egoisme; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour desespere. +Adieu!... Ah! a propos, il faut que je retire de la quelques papiers; +entrons. + +Abasourdi et irresolu, je le suivis dans l'interieur de ce hangar en +ruine, tout charge de lierre et de joubarbes. Une petite construction +neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre cote du +jardin sur un etroit parterre eblouissant de roses. L'appartement +mysterieux se composait de trois petites pieces d'un luxe inoui. + +--Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique, +une coupe d'or cisele remplie jusqu'aux bords de perles fines +tres-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais +a sa premiere visite, et, a chaque visite, la coupe eut contenu quelque +autre merveille; mais, dans ce temps-la, vous savez, elle n'a pas +seulement daigne voir ma figure!... N'importe, vous lui offrirez ces +perles de ma part... Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez +comme venant de vous. Si elle les meprise, qu'elle en fasse un collier a +son chien! Si elle n'en veut pas, qu'elle les seme dans les orties! Moi, +je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une a une dans +les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les +regarder. Ce n'est pas la ce que je voulais retirer d'ici. C'est un +paquet de brouillons de lettres que je voulais lui ecrire. Il ne faut +pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est +gros! Je lui ecrivais tous les jours, quand elle etait ici; mais, quand +il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que +mon style etait lourd, mon francais incorrect... Que n'aurais-je pas +donne pour savoir tourner cela comme vous le savez dans doute! Mais on +ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me +sentais tout en feu en ecrivant. Allons, je remporte ma poesie, et je +pars. Ne me parlez pas... Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le coeur +gros. Si vous m'empechiez de me devouer pour elle, je vous tuerais et je +me tuerais ensuite... Ah! ceci me fait penser... Quand on a des +rendez-vous avec une femme, il ne faut pas se laisser surprendre et +assassiner. Voila des pistolets dans leur boite. Ils sont bons, allez! +on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils... +Ecoutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manasse vous deguisera +et vous conduira dans la soiree a mon hotel. Il vous fera entrer sans +que personne vous remarque. Fut-ce au milieu de la nuit, je vous +recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu! +soyez heureux, mais rendez-la heureuse. + +Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, ou le grossier et +le ridicule des details etaient emportes par un souffle de passion +exaltee et sincere. Il se deroba a mes refus, a mes remerciements, a mes +denegations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilite. Il tenait mon +secret, et il fallait lui laisser exercer son devouement ou craindre son +depit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je +me soumis, et je l'aimai en depit de tout; car il pleurait a chaudes +larmes, et je pleurais aussi comme un enfant brise par des emotions +au-dessus de ses forces. + +Quand j'eus repris un peu mes sens et resume ma situation, j'eus horreur +de ma faiblesse. + +--Non certes, m'ecriai-je interieurement, je n'attirerai pas Alida dans +ce lieu, ou son image a ete profanee par des esperances outrageantes. +Elle ne verrait qu'avec degout ce luxe et ces presents que lui destinait +un amour indigne d'elle. Et, moi-meme, je souffre ici comme dans un air +malsain charge d'idees revoltantes. Je n'ecrirai pas d'ici a Alida; je +sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer! + +La nuit approchait. Des qu'elle fut sombre, je priai Manasse, qui etait +venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald; mais Moserwald +arrivait au meme instant pour s'informer de moi, et nous rentrames +ensemble dans le casino, ou, sur l'ordre de son maitre, Manasse nous +servit un repas tres-recherche. + +--Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentre ici au +risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais +puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez +venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous +n'aviez pas pense a diner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que +pour vous, mais voila que je me sens tout a coup grand'faim. J'ai tant +pleure! Je vois qu'on a raison de le dire: les larmes creusent +l'estomac. + +Il mangea comme quatre; apres quoi, les vins d'Espagne aidant a la +digestion de ses pensees, il me dit naivement: + +--Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais, depuis six mois, voici +le premier repas que je fais. Vous avez bien vu qu'a Saint-Pierre je +n'avais pas d'appetit. Outre ma melancolie habituelle, j'avais l'amour +en tete. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a gueri le corps en +m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'idee que je +fais enfin quelque chose de bon et de grand me releve au-dessus de ma +vie ordinaire. N'en riez pas! En feriez-vous autant a ma place? Ce n'est +pas sur!... Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'eloquence. +Cela doit user le coeur a la longue!... Mais nous voila seuls. Manasse +ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a la un +cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit a sa maisonnette, +dans l'enclos voisin. Parlez: que vouliez-vous me dire? et pourquoi +pretendez-vous que madame de Valvedre ne peut pas venir ici? + +Je le lui expliquai sans detour. Il m'ecouta avec toute l'attention +possible comme s'il eut voulu s'aviser et s'instruire des delicatesses +de l'amour; puis il reprit la parole. + +--Vous vous meprenez sur mes esperances, dit-il; je n'en avais pas. + +--Vous n'en aviez pas, et vous faisiez decorer cette maisonnette, vous +choisissiez une a une les plus belles perles d'Orient?... + +--Je n'esperais rien de ces moyens-la, surtout depuis l'affaire de la +bague. Faut-il vous repeter que, pour moi, je n'y voyais que des +hommages desinteresses, des preuves de devouement, la joie de procurer +un petit plaisir feminin a une femme recherchee? Vous ne comprenez pas +cela, vous! Vous vous etes dit: "Je meriterai et j'obtiendrai l'amour +par mes talents et ma rhetorique." Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma +valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable! Je +n'ai jamais eu la pensee d'acheter une femme de ce merite; mais, si par +ma passion j'avais pu la convaincre, ou eut ete l'offense quand je +serais venu mettre mes tresors sous ses pieds? Tous les jours, l'amour +exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab offre des +bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une +poignee de fleurs des champs. + +--Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point. +Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule deraisonnable, mais +sachez que ma repugnance est invincible. Jamais, je vous le declare, +Alida ne viendra ici. + +--Vous etes un ingrat! fit Moserwald en levant les epaules. + +--Non, m'ecriai-je, je ne veux pas etre ingrat! Je vois que vous ne +m'avez pas trompe en me disant qu'il y avait en vous des tresors de +bonte. Ces tresors-la, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie. +Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le merite de vous le confier, +et pourtant je le sens en surete dans votre coeur. Vous voulez me +conseiller dans l'emploi des moyens materiels qui peuvent assurer ou +compromettre le bonheur et la dignite de la femme que j'aime? Je crois a +votre experience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous +consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera +eternelle. Toutes mes repulsions pour certains cotes de votre nature +seront vivement combattues et peut-etre effacees en moi par l'amitie. Il +en est deja ainsi; oui, j'ai pour vous une reelle affection, j'estime en +vous des qualites d'autant plus precieuses qu'elles sont natives et +spontanees. Ne me demandez pas autre chose, ne cherchez jamais a me +faire accepter des services d'une valeur venale. Vous n'etes que riche, +dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut! Vous vous calomniez: vous +voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par la que vous +avez conquis ma gratitude et mon affection. + +Le pauvre Moserwald me serra dans ses bras en recommencant a pleurer. + +--J'ai donc enfin un ami! s'ecria-t-il, un veritable ami, qui ne me +coute pas d'argent! Ma foi, c'est le premier, et ce sera le seul. Je +connais assez l'humanite pour avoir cela. Eh bien, je le garderai comme +la prunelle de mes yeux, et vous, comme mon ami, prenez mon coeur, mon +sang et mes entrailles. Nephtali Moserwald est a vous a la vie et a la +mort. + +Apres ces effusions, ou il trouva le moyen d'etre comique et pathetique +en meme temps, il me declara qu'il fallait parler raison sur le point +capital, l'avenir de madame de Valvedre. Je lui racontai comment je +m'etais lie a mon insu avec le mari, et, sans lui rien confier des +orages de mon amour, je lui fis comprendre que des relations ordinaires +protegees par l'hypocrisie des convenances etaient impossibles entre +deux caracteres entiers et passionnes. Il me fallait posseder l'ame +d'Alida dans la solitude, j'etais incapable de ruser avec son mari et +son entourage. + +--Vous avez grand tort d'etre ainsi, repondit Moserwald. C'est un +puritanisme qui rendra toutes choses bien difficiles; mais, si vous etes +cassant et maladroit, ce qu'il y a encore de plus habile, c'est de +disparaitre. Eh bien, cherchons les moyens. M. de Valvedre est riche et +sa femme n'a rien. Je me suis informe a de bonnes sources, et je sais +des choses que vous ignorez probablement; car vous avez traite +d'injurieux mon amour pour elle, et pourtant, par le fait, le votre lui +sera plus nuisible. Savez-vous qu'on peut l'epouser, cette femme +charmante, et que ma fortune me permettait d'y pretendre? + +--L'epouser! Que dites-vous? Elle n'est donc pas mariee?... + +--Elle est catholique, Valvedre est protestant, et ils se sont maries +selon le rite de la confession d'Augsbourg, qui admet le divorce. Bien +que M. de Valvedre soit, a ce qu'on dit, un grand philosophe, il n'a pas +voulu faire acte de catholicite, et, bien qu'Alida et sa mere fussent +tres-orthodoxes, ce mariage etait si beau pour une fille sans avoir, que +l'on n'insista pas pour le faire ratifier par votre Eglise et par les +lois civiles qui confirment l'indissolubilite. On assure que madame de +Valvedre s'est affectee plus tard de ce genre d'union qui ne lui +paraissait pas assez legitime, mais que rien n'a pu decider son mari a +se denationaliser, civilement et religieusement parlant. Donc, le jour +ou Valvedre sera mecontent de sa femme, il pourra la repudier, qu'elle y +consente ou non et la laisser a peu pres dans la misere. Ne jouez pas +avec la situation, Francis! vous n'avez rien, et il y a dix ans que +cette femme vit dans l'aisance. La misere tue l'amour! + +--Elle ne connaitra pas la misere; je travaillerai. + +--Vous ne travaillerez pas de longtemps, vous etes trop amoureux. +L'amour emporte le genie, je le sais par experience, moi qui n'avais +qu'un gros bon sens, et qui suis parfaitement devenu fou! Je n'ai pas +fait une seule bonne affaire depuis que j'avais cette folie en tete. +Heureusement, j'en avais fait auparavant; mais revenons a vous, et +supposons, si vous voulez, que vous ferez, malgre l'amour, des vers +magnifiques. Savez-vous ce que cela rapporte? Rien quand on n'est pas +connu, et fort peu quand on est celebre. Il arrive meme tres-souvent +que, pour commencer, il faut etre son propre editeur, sauf a vendre une +demi-douzaine d'exemplaires. Croyez-moi, la poesie est un plaisir de +prince. Ne songez a elle qu'a vos moments perdus. Je vous trouverai bien +un emploi, mais il faudra s'en occuper et s'y tenir. Des chiffres, cela +ne vous amusera pas, et si Alida s'ennuie dans la ville ou vous vous +fixerez!... Je vous l'ai dit la premiere fois que je vous ai vu, vous +devriez faire des affaires. Vous n'y entendez rien, mais cela s'apprend +plus vite que le grec et le latin, et, avec de bons conseils, on peut +arriver, pourvu qu'on n'ait pas de scrupules exageres et des idees +fausses sur le mecanisme social. + +--Ne me parlez pas de cela, Moserwald! repondis-je avec vivacite. Vous +passez pour un honnete homme, ne me dites rien des operations qui vous +ont enrichi. Laissez-moi croire que la source est pure. Je risquerais, +ou de ne pas comprendre, ou de me trouver dans un desaccord terrible +avec vous. D'ailleurs, mon jugement la-dessus est fort inutile; il y a +un premier et insurmontable obstacle, c'est que je n'ai pas le plus +mince capital a risquer. + +--Mais, moi, je veux risquer pour vous... Je ne vous associerai qu'aux +benefices! + +--Laissons cela; c'est impossible! + +--Vous ne m'aimez pas! + +--Je veux vous aimer en dehors des questions d'interet, je vous l'ai +dit. Faut-il s'expliquer?... Les causes et les circonstances de notre +amitie sont exceptionnelles; ce qu'un ami ordinaire pourrait peut-etre +accepter de vous tres-naturellement, moi, je dois le refuser. + +--Oui, je comprends, vous vous dites que, par le fait, c'est a moi +qu'Alida devrait son bien-etre!... Alors n'en parlons plus; mais le +diable m'emporte si je sais ce que vous allez devenir! Il faudrait, pour +vous donner un bon conseil, savoir les dispositions du mari. + +--Cela est impossible. L'homme est impenetrable. + +--Impenetrable!... Bah! si je m'en melais! + +--Vous? + +--Eh bien, oui, moi, et sans paraitre en aucune facon. + +--Expliquez-vous. + +--Il a bien confiance en quelqu'un, ce mari? + +--Je n'en sais rien. + +--Mais, moi, je le sais! Il ouvre quelquefois le verrou de sa cervelle +pour votre ami Obernay... Je l'ai ecoule parler, et, comme il melait de +la science a sa conversation, je n'ai pas bien compris; mais il m'a paru +un homme chagrin ou preoccupe. Cependant il n'a nomme personne. Il +parlait peut-etre d'une autre femme que la sienne: il est peut-etre +epris de cette merveilleuse Adelaide. + +--Ah! taisez-vous, Moserwald! la soeur d'Obernay! un homme marie! + +--Un homme marie qui peut divorcer! + +--C'est vrai, mon Dieu! Parlait-il de divorcer? + +--Allons, je vois que la chose vous interesse plus que moi, et, au fait, +c'est vous seul qu'elle interesse a present. Si Alida avait eu le bon +sens de m'aimer, je ne m'inquietais guere de son mari, moi! Je lui +faisais tout rompre, je lui assurais un sort quatre-vingt-dix fois plus +beau que celui qu'elle a, et je l'epousais, car je suis libre et honnete +homme! Vous voyez bien que mes pensees ne l'avilissaient pas; mais +l'amour est fantasque, c'est vous qu'elle choisit: n'y pensons plus. +Donc, c'est a vous qu'il importe et qu'il appartient de fouiller dans le +coeur et dans la conscience du mari. Ne quittez pas ce precieux casino, +mon cher; mettez-vous souvent en embuscade au bout du mur, sous la +tonnelle de charmille que vous voyez d'ici, et qui est la repetition de +celle qui occupe l'angle du jardin Obernay. C'est la que j'ai fait +pratiquer une fente bien masquee. Le mur n'est pas long, et, lors meme +que les personnages se promenent d'un bout a l'autre en causant, on ne +perd pas grand'chose quand on a l'oreille fine. Faites ce metier +patiemment pendant cinq ou six fois vingt-quatre heures, s'il le faut, +et je parie que vous saurez ce que vous voulez savoir. + +--L'idee est ingenieuse a coup sur, mais je n'en profiterai pas. +Surprendre ainsi les secrets de la famille Obernay me semble une +bassesse! + +--Vous voila encore avec vos exagerations! Il s'agit bien des Obernay! +Si votre ami marie sa soeur avec Valvedre, vous le saurez un peu plus +tot que les autres, voila tout, et vous etes bon, j'imagine, pour garder +les secrets que vous surprendrez. Ce qui est d'une importance +incalculable pour Alida, c'est de savoir si Valvedre l'aime encore ou +s'il en aime une autre. Dans le premier cas, il est jaloux, irrite, il +se venge en brisant tout, et vos affaires vont mal: il faudra alors se +creuser la tete pour en sortir. Dans le second cas, tout est sauve, vous +tenez le Valvedre. Presse de rompre sa chaine, il fait a sa femme un +sort tres-honorable, qu'elle pourra meme discuter, et on se separe sans +aucun bruit; car, si le divorce peut s'obtenir malgre la resistance de +l'un des epoux, il y a scandale dans ces cas-la, tandis que, par +consentement mutuel, aucune des parties n'est deconsideree. Valvedre +fera beaucoup de sacrifices a sa reputation. Ce sera l'affaire de sa +femme de profiter de la circonstance. Alors vous l'epousez; vous n'etes +pas bien riches, mais vous avez le necessaire, et il vous est permis de +cultiver les lettres. Autrement... + +J'interrompis Moserwald avec humeur. J'avais beau faire pour l'aimer, il +trouvait toujours moyen de me blesser avec son positivisme. + +--Vous faites de ma passion, lui dis-je, une affaire d'interet. Vous +m'en gueririez, si je vous laissais prendre de l'influence sur moi. +Tenez, j'en suis fache, tout ce que vous m'avez conseille aujourd'hui +est detestable. Je ne veux ni attirer Alida ici, ni accepter de vous les +moyens de la faire vivre avec moi, ni ecouter derriere les murs,--autant +vaut ecouter aux portes,--ni me preoccuper de la question d'argent, ni +desirer un divorce qui me permettrait de faire un mariage avantageux. Je +veux aimer, je veux croire, je veux rester sincere et enthousiaste. Je +braverai donc la destinee, quelle qu'elle soit, puisqu'il n'y a pas de +moyens irreprochables pour la soumettre. + +--C'est fort bien, mon pauvre don Quichotte! repondit Moserwald en +prenant son chapeau. Vous parlez a votre aise de risquer le tout pour le +tout! Mais, si vous aimez, vous reflechirez avant de precipiter Alida +dans la honte et dans le besoin. Je vous laisse; la nuit porte conseil, +et vous passerez la nuit ici, car vous n'avez pas vos effets, et il faut +bien me donner le temps de vous les faire tenir. Ou sont-ils? + +Je les avais laisses aux environs de Geneve, dans une auberge de village +que je lui indiquai. + +--Vous les aurez demain matin, me dit-il, et, si vous voulez partir pour +le royaume de l'inconnu, vous partirez: mais le dieu d'amour vous +inspirera auparavant quelque chose de plus raisonnable et surtout de +plus delicat. Demain au soir, je reviendrai voir si vous y etes encore +et diner avec vous..., si toutefois vous etes seul. + +J'ecrivis a madame de Valvedre le resume de tout ce qui s'etait passe, +comme quoi je me trouvais tout pres d'elle et pouvais l'apercevoir, si +elle se promenait dans le jardin. Je dormis quelques heures, et, des le +matin, je lui fis tenir ma lettre par l'adroit et devoue Manasse, qui me +rapporta la reponse, ainsi que mon sac de voyage. + +"Restez ou vous etes, me disait madame de Valvedre; j'ai confiance en ce +Moserwald, et il ne me repugne pas d'aller dans ce jardin. Faites que +celui qui donne vis-a-vis de la chapelle soit ouvert, et ne bougez pas +de la journee." + +A trois heures de l'apres-midi, elle se glissa dans mon enclos. +J'hesitais a la faire entrer dans le pavillon. Elle se moqua de mes +scrupules. + +--Comment voulez-vous, me dit-elle, que je m'offense des projets de +mariage de ce Moserwald? Il voulait gagner mon coeur a force de bagues +et de colliers! Il raisonnait a son point de vue, qui n'est pas le +notre. Un juif est un animal _sui generis_, comme dirait M. de Valvedre; +il n'y a pas a discuter avec ces etres-la, et rien de leur part ne peut +nous atteindre. + +--Vous detestez les juifs a ce point? lui dis-je. + +--Non, pas du tout! je les meprise! + +Je fus choque de ce parti pris, inique a tant d'egards; j'y vis une +preuve de plus de ce levain d'amertume et d'injustice reelle qui etait +dans le caractere d'Alida; mais ce n'etait pas le moment de s'arreter a +un incident, quel qu'il fut: nous avions tant de choses a nous dire! + +Elle entra dans le casino, elle en critiqua la richesse avec dedain et +ne regarda pas seulement les perles. + +--Au milieu de toutes les imbecillites de ce Moserwald, dit-elle, il y a +une bonne idee dont je m'empare Il veut que nous surprenions les secrets +de mon mari. Cela peut vous repugner; mais c'est mon droit, et c'est +pour essayer cela que je suis venue. + +--Alida, repris-je saisi d'inquietude, vous etes donc bien tourmentee +des resolutions de votre mari? + +--J'ai des enfants, repondit-elle, et il m'importe de savoir quelle +femme aura la pretention de devenir leur mere. Si c'est Adelaide... +Pourquoi donc rougissez-vous? + +J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est certain que je me +sentais blesse de voir l'immaculee soeur d'Obernay melee a nos +preoccupations. Je n'avais pas fait part a madame de Valvedre des +reflexions de Moserwald a cet egard; j'eusse cru trahir la religion de +la famille et de l'amitie; mais un reste de jalousie rendait Alida +cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvedre et tous +les autres. + +--Vous ne me croyez pas assez simple, dit-elle, pour n'avoir pas vu, +depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien, +qu'elle s'evanouit presque d'admiration a chaque parole de sa bouche +eloquente, que mademoiselle Juste la traite deja comme sa soeur, qu'on +joue a la petite mere avec mes fils, enfin que, des hier, toute la +famille, surprise de votre brusque depart, a definitivement tourne les +yeux vers le pole, c'est-a-dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay +sont tres-positifs, des gens si raisonnables! Quant a la jeune personne, +elle etait d'une gaiete folle en m'annoncant que vous etiez parti. +J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse ete brisee de +fatigue et forcee de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens +plus vivante, vous etes la, et je m'imagine que je vais apprendre +quelque chose qui me rendra la liberte et le repos de ma conscience. Moi +qui avais des remords et qui prenais mon mari pour un sage de la +Grece!... Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brulant comme +un volcan sous la glace! + +--Alida! m'ecriai-je, frappe d'un trait de lumiere, ce n'est pas de moi, +c'est de votre mari que vous etes jalouse!... + +--Ce serait donc de vous deux a la fois, reprit-elle, car je le suis de +vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin +avec la vie. + +--C'est peut-etre de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aime! + +Elle ne repondit pas. Elle etait inquiete, agitee; il semblait qu'elle +se repentit de notre reconciliation et de nos serments de la veille, ou +qu'une preoccupation plus vive que notre amour lui fit voir enfin les +dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il etait evident +que ma lettre l'avait bouleversee, car elle m'accablait de questions sur +les revelations que Moserwald m'avait faites. + +--A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Comment se +fait-il que, me voyant si malheureux en presence de tout ce qui nous +separe, vous ne m'ayez jamais dit: "Tout cela n'existe pas, je peux +invoquer une loi plus humaine et plus douce que la notre, j'ai fait un +mariage protestant?" + +--J'ai du croire que vous le saviez, repondit-elle, et que vous pensiez +comme moi la-dessus. + +--Comment pensez-vous? Je l'ignore. + +--Je suis catholique... autant que peut l'etre une personne qui a le +malheur de douter souvent de tout et de Dieu meme. Je crois du moins que +la meilleure societe possible est la societe qui reconnait l'autorite +absolue de l'Eglise et l'indissolubilite du mariage. J'ai donc souffert +amerement de ce qu'il y a d'incomplet et d'irregulier dans le mien. +N'etait-ce pas une raison de plus pour y ajouter, par ma croyance et ma +volonte, la sanction que lui a refusee Valvedre? Ma conscience n'a +jamais admis et n'admettra jamais que lui ou moi ayons le droit de +rompre. + +--Eh bien, repondis-je, je vous aime mieux ainsi: cela me semble plus +digne de vous; mais, si votre mari vous contraint a reprendre votre +liberte!... + +--Il peut reprendre la sienne, si tant est qu'il l'ait perdue; mais, +moi, rien ne me decidera a me remarier. Voila pourquoi je ne vous ai +jamais dit que cela fut possible. + +Croirait-on que cette decision si nette me blessa profondement? Une +heure auparavant, je fremissais encore a l'idee de devenir l'epoux d'une +femme de trente ans, deux fois mere, et riche des aumones d'un ancien +mari. Toute ma passion faiblissait devant une si redoutable perspective, +et pourtant je m'etais dit que, si Alida, repudiee par ma faute, +exigeait de moi cette solennelle reparation, je me ferais au besoin +naturaliser etranger pour la lui donner; mais j'esperais qu'elle n'y +songerait seulement pas, et voila que je l'interrogeais, voila que je me +trouvais humilie et comme offense de sa fidelite quand meme envers +l'epoux ingrat! Il etait dans la destinee et aussi dans la nature de +notre amour de nous abreuver de chagrins a tout propos, a toute heure, +de nous rendre mefiants, susceptibles. Nous echangeames des paroles +aigres, et nous nous quittames en nous adorant plus que jamais, car il +nous fallait l'orage pour milieu, et l'enthousiasme ne se faisait en +nous qu'apres l'excitation de la colere ou de la douleur. + +Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que nous n'arrivions jamais a +prendre une resolution. Il me semblait pressentir un mystere derriere +les reserves et les hesitations d'Alida. Elle pretendait qu'il y en +avait un aussi en moi, que je conservais une arriere-pensee de mariage +avec Adelaide, ou que j'aimais trop ma liberte d'artiste pour me donner +tout entier a notre amour. Et, quand je lui offrais ma vie, mon nom, ma +religion, mon honneur, elle refusait tout, invoquant sa propre +conscience et sa propre dignite. Quel labyrinthe inextricable, quel +chaos effrayant nous environnait! + +Quand elle fut partie, disant, comme de coutume, qu'elle reflechirait et +que je devais attendre une solution, je marchai avec agitation sous la +treille et me retrouvai machinalement a l'angle de la muraille, derriere +la tonnelle des Obernay. Adelaide et Rosa etaient la; elles causaient. + +--Je vois qu'il faut travailler pour faire plaisir a nos parents, a mon +frere et a toi, disait la petite, et aussi a mon bon ami Valvedre, a +Paule, a tout le monde enfin! Cependant, comme je me sens bien d'etre un +peu paresseuse par nature, je voudrais que tu me disses encore d'autres +raisons pour me forcer a me vaincre. + +--Je t'ai deja dit, repondit la voix suave de l'ainee, que le travail +plaisait a Dieu. + +--Oui, oui, parce que mon courage lui marquera l'amour que j'ai pour mes +parents et mes amis; mais pourquoi n'y a-t-il dans tout cela que moi a +qui la peine d'apprendre ne fasse pas grand plaisir? + +--Parce que tu ne reflechis pas. Tu t'imagines que la paresse te +rejouirait? Tu te trompes bien! Aussitot que ce qui nous contente +afflige ceux qui nous aiment, nous sommes dans le faux et dans le mal, +dans le repentir et le chagrin par consequent. Comprends-tu cela? +Voyons! + +--Oui, je comprends. Alors je serai donc mauvaise, si je suis +paresseuse? + +--Oh! cela, je t'en reponds! dit Adelaide avec un accent qui paraissait +gros d'allusions interieures. + +Il sembla que l'enfant eut devine l'objet de ces allusions, car elle +reprit apres un instant de silence: + +--Dis donc, soeur, est-ce que notre amie Alida est mauvaise? + +--Pourquoi le serait-elle? + +--Dame! elle ne fait rien de la journee, et elle ne se cache pas pour +dire qu'elle n'a jamais voulu rien apprendre. + +--Elle n'est pas mauvaise pour cela. Il faut croire que ses parents ne +tenaient pas a ce qu'elle fut instruite; mais, puisque tu me parles +d'elle, crois-tu qu'elle se plaise beaucoup a ne rien faire? Il me +semble qu'elle s'ennuie souvent. + +--Je ne sais pas si elle s'ennuie, mais elle baille ou pleure toujours. +Sais-tu qu'elle n'est pas gaie, notre amie? A quoi donc pense-t-elle du +matin au soir? Peut-etre qu'elle ne pense pas. + +--Tu te trompes. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle pense au contraire +beaucoup, et peut-etre meme qu'elle pense trop. + +--Trop penser! Papa me dit toujours: "Pense, pense donc, tete folle! +pense a ce que tu fais!" + +--Le pere a raison. Il faut penser toujours a ce qu'on fait et jamais a +ce qu'on ne doit pas faire. + +--A quoi donc pense Alida? Voyons, le devines-tu? + +--Oui, et je vais te le dire. + +Adelaide baissait instinctivement la voix; je collai mon oreille contre +la fente du mur, sans me rappeler le moins du monde que je m'etais +promis de ne jamais espionner. + +--Elle pense a toutes choses, disait Adelaide: elle est comme toi et +moi, et peut-etre beaucoup plus intelligente que nous deux; mais elle +pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me +racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien, quand tu reves, +penses-tu? + +--Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux, +des fleurs... + +--Mais depend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantomes-la? + +--Non, puisque je dors! + +--Tu n'as donc pas de volonte, et, par consequent, pas de raison et pas +de suite d'idees quand tu reves. + +Eh bien, il y a des personnes qui revent presque toujours, meme quand +elles sont eveillees. + +--C'est donc une maladie? + +--Oui, une maladie tres-douloureuse et dont on guerirait par l'etude des +choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux reves. +On en fait de tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on +arrive a croire a ses propres visions. Voila pourquoi tu vois notre amie +pleurer sans cause apparente. + +--C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres! +Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman etait malade; moi, +je baille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix +heures du soir. Pauvre Alida! je vois que nous sommes plus raisonnables +qu'elle. + +--Ne t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus +heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien. +La-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si +la mere n'a pas besoin de nous pour le menage. + +Cette rapide et simple lecon de morale et de philosophie dans la bouche +d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup a reflechir. N'avait-elle +pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacite extreme, tout en +prechant sa petite soeur? Alida etait-elle un esprit bien lucide, et son +imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et +continuel vertige? Ses irresolutions, l'inconsequence de ses velleites +de religion et de scepticisme, de jalousie tantot envers son mari, +tantot envers son amant, ses aversions obstinees, ses prejuges de race, +ses engouements rapides, sa passion meme pour moi, si austere et si +ardente en meme temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effraye +d'elle, qu'un instant je me crus delivre du charme fatal par l'ingenue +et sainte causerie de deux enfants. + +Mais pouvais-je etre sauve si aisement, moi qui portais, comme Alida, le +ciel et l'enfer dans mon cerveau trouble, moi qui m'etais voue au reve +de la poesie et de la passion, sans vouloir admettre qu'il y eut, +au-dessus de mes propres visions et de ma libre creation interieure, un +monde de recherches, sanctionnees par le travail des autres et l'examen +des grandes individualites? Non, j'etais trop superbe et trop fievreux +pour comprendre ce mot simple et profond d'Adelaide a sa petite soeur: +_l'etude des choses vraies!_ L'enfant avait compris, et, moi, je +haussais les epaules en essuyant la sueur de mon front embrase. + +Les jours qui suivirent eurent des heures fortunees, des enivrements et +des palpitations terribles, au milieu de leurs detresses et de leurs +decouragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y ebaucher un +livre, precisement sur cette question qui me brulait les entrailles, +l'amour! Il semblait que le destin m'eut jete dans mon sujet en pleine +lumiere, et que le hasard m'eut fourni pour cabinet de travail l'oasis +revee par les poetes. J'etais entre quatre murs, il est vrai, dans une +sorte de prison regulierement encadree d'un berceau de monotone verdure; +mais cet interieur d'enclos, abandonne a lui-meme, avait des massifs de +buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les +chevres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours. +L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait repare le degat cause +par la pature de la veille. Derriere le casino, j'avais le parfum des +roses et un rideau de chevrefeuille rouge d'un incomparable eclat. Les +petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples evolutions +au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au +sombre plumage. De la mansarde du casino, je decouvrais, au-dessus des +maisons inclinees en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de +montagnes. Le temps etait chaud, ecrasant; les matinees et les nuits +etaient splendides. + +Alida venait chaque jour passer une ou deux heures aupres de moi. Elle +etait censee prier dans l'eglise; elle s'echappait par la petite porte. +Manasse l'aidait par un signal a saisir le moment ou la rue etait +deserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul +ne pouvait me savoir la. + +Moserwald mit une extreme discretion dans ses rapports avec moi des +qu'il sut que je recevais madame de Valvedre. Il ne vint plus que +lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il +m'entourait de soins et de gateries qui sans doute etaient secretement a +l'adresse de la femme aimee, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en +riait et pretendait que ce juif etait largement paye de ses peines par +la confiance qu'elle lui temoignait en venant chez lui et par l'amitie +qu'avec lui je prenais au serieux. + +J'avais accepte cette situation etrange, et je m'y habituais +insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvedre en +voulait tenir. Rien n'avancait dans nos projets, sans cesse discutes et +toujours plus discutables. Alida commencait a croire que Moserwald ne +s'etait pas trompe, c'est-a-dire que Valvedre, preoccupe +extraordinairement, couvait quelque mysterieuse resolution; mais quelle +etait cette resolution? Ce pouvait aussi bien etre une exploration des +mers du Sud qu'une demande en separation judiciaire. Il etait toujours +aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion a +notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en +avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupcon. Alida n'etait +nullement surveillee; au contraire, chaque jour la rendait plus libre. +Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On +ne se voyait plus guere qu'aux repas et dans la soiree. Loin de faire +pressentir un doute ou un blame, les hotes de madame de Valvedre lui +temoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son +sejour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les +enfants a changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvedre +venait tous les jours chez les Obernay et semblait etre tout a +l'installation et aux premieres etudes de ses fils, ainsi qu'aux +premieres joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se +tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donne +sa demission. Tout etait donc pour le mieux, et il fallait demander au +ciel que cette situation se prolongeat, disait madame de Valvedre, et +pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou reve un +nuage sombre, une tristesse inconnue, sans precedent, au fond du placide +regard de son mari. + +Mais, si l'amour va vite dans ses apprehensions, il va encore plus vite +dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'etait produit a la fin +de la semaine, nous commencions a respirer, a oublier le peril et a +parler de l'avenir comme si nous n'avions qu'a nous baisser pour en +faire un tapis sous nos pas. + +Alida avait horreur des choses materielles; elle froncait le coin delie +de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de +voyage, d'etablissement momentane dans un lieu quelconque, de motifs a +trouver pour qu'elle eut le droit de disparaitre pendant quelques +semaines. + +--Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions +d'auberge ou de diligence qui doivent se resoudre a l'impromptu. +L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. Etes-vous +mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que +la destinee nous chasse de ce nid trouve sur la branche. L'inspiration +me viendra quand il faudra se refugier ailleurs. + +On voit qu'il n'etait plus question de se reunir pour toujours et meme +pour longtemps. Alida, inquiete des projets de son mari, n'admettait pas +qu'elle put faire un eclat qui donnerait a celui-ci des griefs publics +contre elle. + +N'esperant plus changer sa destinee et sentant bien que je ne le devais +pas, je m'efforcais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter +du bonheur que sa presence et mon propre travail eussent du m'apporter +dans cette retraite charmante et sure. Si l'amour inquiet et inassouvi +me devorait encore aupres d'elle, j'avais la poesie pour epancher en son +absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes +mes facultes se faisait sentir a moi avec tant de puissance, que je +savais presque gre a mon inflexible amante de me l'avoir fait connaitre +et de m'y maintenir; mais elle etait pour mon cerveau comme une +devorante liqueur qui ne ranime qu'a la condition d'epuiser. Je croyais +embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, apres +des heures d'une reverie pleine de transports divins et d'aspirations +immenses, je retombais aneanti et incapable de fixer mon reve. Malgre +moi alors, je me rappelais la modeste definition d'Adelaide: "Rever +n'est pas penser!" + + + + +VII + + +J'avais resolu de ne plus epier les secrets du voisinage, et j'avais +parle si severement a madame de Valvedre, qu'elle-meme avait renonce a +ecouter; mais, en marchant sous la treille, je m'arretais +involontairement a la voix d'Adelaide ou de Rosa, et je restais +quelquefois enchaine, non par leurs paroles, que je ne voulais plus +saisir en m'arretant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la +muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient a +des heures regulieres, de huit a neuf heures du matin, et de cinq a six +heures du soir. C'etaient probablement les heures de recreation de la +petite. Un matin, je restai charme par un air que chantait l'ainee. Elle +le chantait a voix basse cependant, comme pour n'etre entendue que de +Rosa, a qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'etait en italien; des +paroles fraiches, un peu singulieres, sur un air d'une exquise suavite +qui m'est reste dans la memoire comme un souffle de printemps. Voici le +sens des paroles qu'elles repeterent alternativement plusieurs fois: + +"Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trone dans le ciel, ni +robe etoilee; mais tu es reine sur la terre, reine sans egale dans mon +jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaiete. +"Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fiere; mais tu +es si jolie! Rien ne te gene, tu etends tes guirlandes comme des bras +pour benir la liberte, pour benir le paradis de ma force. + +"Rose des eaux, nymphea blanc de la fontaine, chere soeur, tu ne +demandes que de la fraicheur et de l'ombre; mais tu sens bon et tu +parais si heureuse! Je m'assoirai pres de toi pour penser a la modestie, +le paradis de ma sagesse." + +--Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers. + +--C'est le mot de _sagesse_ qui te fait mal a dire, n'est-ce pas, fille +terrible? reprit Adelaide en riant. + +--Peut-etre! Je comprends mieux la gaiete, la liberte..., la force! +Veux-tu que je grimpe sur le vieux if? + +--Non pas! c'est tres-mal appris, de regarder chez les voisins. + +--Bah! les voisins! On n'entend jamais par la que des animaux qui +belent! + +--Et tu as envie de faire la conversation avec eux? + +--Mechante! Voyons, encore ton dernier couplet. Il est joli aussi, et +c'est bien a toi d'avoir mis le nenufar dans les roses..., quoique la +botanique le defende absolument! Mais la poesie, c'est le droit de +mentir! + +--Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu! Tu m'as demande +hier au soir en t'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un +a la rose mousseuse, un a l'eglantine et un a ton nymphea qui venait de +fleurir. Voila tout ce que j'ai trouve en m'endormant aussi, moi! + +--Le sommeil t'a prise juste sur le mot de _sagesse?_ N'importe, voila +que je le sais, ton mot, et ton air aussi. Ecoute! + +Elle chanta l'air, et tout aussitot elle voulut le dire en duo avec sa +soeur. + +--Je le veux bien, repondit Adelaide; mais tu vas taire la seconde +partie, la, tout de suite, d'instinct! + +--Oh! d'instinct, ca me va; mais gare les fausses notes! + +--Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas +reveiller Alida, qui se couche si tard! + +--Et puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce +que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la +musique pour moi? + +--Non, mais elle gronderait si nous le disions. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle +aurait bien raison! + +--Moi, je trouve pourtant cela tres-beau, ce que tu fais! + +--Parce que tu es un enfant. + +--C'est-a-dire un oison! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons, +personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs +enfants sont betes, mais... mon ami Valvedre! + +--Si tu dis et si tu chantes a qui que ce soit les niaiseries que tu me +fais faire, tu sais notre marche? je ne t'en ferai plus. + +--Oh! alors _motus_! Chantons! + +L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adelaide trouva +l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que +l'autre discuta, comprit et executa tout de suite. Cette courte et gaie +lecon suffisait pour prouver a des oreilles exercees que la petite etait +admirablement douee, et l'autre deja grande musicienne, eclairee du vrai +rayon createur. Elle etait poete aussi; car j'entendis, le lendemain, +d'autres vers en diverses langues qu'elle recita ou chanta avec sa +soeur, a qui elle faisait faire ainsi, en jouant, un resume de plusieurs +de ses connaissances acquises, et, en depit du soin qu'elle avait pris, +en composant, d'etre toujours a la portee et meme au gout de l'enfant, +je fus frappe d'une purete de forme et d'une elevation d'intelligence +extraordinaires. D'abord je crus etre sous le charme de ces deux voix +juveniles, dont le chuchotement mysterieux caressait l'oreille comme +celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais, +quand elles furent parties, je me mis a ecrire tout ce que ma memoire +avait pu garder, et je fus bientot surpris, inquiet, presque accable. +Cette vierge de dix-huit ans, a qui le mot d'amour semblait n'offrir +qu'un sens de metaphysique sublime, etait plus inspiree que moi, le roi +des orages, le futur poete de la passion! Je relus ce que j'avais ecrit +depuis trois jours, et je le detruisis avec colere. + +--Et pourtant, me disais-je en essayant de me consoler de ma defaite, +j'ai un _sujet_, j'ai un foyer, et cette innocence contemplative n'en a +pas. Elle chante la nature vide, les astres, les plantes, les rochers; +l'homme est absent de cette creation morne qu'elle symbolise d'une +maniere originale, il est vrai, mais qu'elle ne saurait embraser... Me +laisserai-je detourner de ma voie par des rimailleries de pensionnaire? + +Je voulus bruler les elucubrations d'Adelaide sur les cendres des +miennes. Je les relus auparavant, et je m'en epris malgre moi. Je m'en +epris serieusement. Cela me parut plus neuf que tout ce que faisaient +les poetes en renom, et le grand charme de ces monologues d'une jeune +ame en face de Dieu et de la nature venait precisement de la complete +absence de toute personnalite active. Rien la ne trahissait la fille qui +se sent belle et qui cherche, uniquement pour s'y mirer, le miroir des +eaux et des nuages. La jeune muse n'etait pas une forme visible; c'etait +un esprit de lumiere qui planait sur le monde, une voix qui chantait +dans les cieux, et, quand elle disait _moi_, c'est Rosa, c'est l'enfance +qu'elle faisait parler. Il semblait que ce cherubin aux yeux d'azur eut +seul le droit de se faire entendre dans le grand concert de la creation. +C'etait une inconcevable limpidite d'expressions, une grandeur etonnante +d'appreciation et de sentiment avec un oubli entier de soi-meme... oubli +naturel ou volontaire effacement!--Cette flamme tranquille avait-elle +deja consume la vitalite de la jeunesse? ou bien la tenait-elle +assoupie, contenue, et cette adoration d'ange envers l'_auteur du +beau_--c'est ainsi qu'elle appelait Dieu--donnait-elle le change a une +passion de femme qui s'ignorait encore? + +Je me perdais dans cette analyse, et certains elans religieux, certains +vers exprimant le ravissement de la contemplation intelligente +s'attachaient a ma memoire jusqu'a l'obseder. J'essayais d'en changer +les expressions pour qu'ils m'appartinssent. Je ne trouvais pas mieux, +je ne trouvais meme pas autre chose pour rendre une emotion si profonde +et si pure. + +--Ah! virginite! m'ecriais-je avec effroi, es-tu donc l'apogee de la +puissance intellectuelle, comme tu es celle de la beaute physique? + +Le coeur du poete est jaloux. Cette admiration, qui me saisissait +imperieusement, me rendit morose et m'inspira pour Adelaide une estime +melee d'aversion. En vain je voulus combattre ce mauvais instinct; je me +surpris, le soir meme, ecoutant ses enseignements a sa soeur, avec le +besoin de decouvrir qu'elle etait vaine ou pedante. J'aurais pu avoir +beau jeu, si sa modestie n'eut ete reelle et entiere. L'entretien fut +comme une repetition de nomenclature qu'elle fit faire a Rosa. En +marchant avec elle a travers tout le jardin, elle lui faisait nommer +toutes les plantes du parterre, tous les cailloux des allees, tous les +insectes qui passaient devant leurs yeux. Je les entendais revenir vers +le mur et continuer avec rapidite, toujours tres-gaies toutes deux, +l'une, qui, deja tres-instruite a force de facilite naturelle, essayait +de se revolter contre l'attention reclamee en substituant des noms +plaisamment ingenieux de son invention aux noms scientifiques qu'elle +avait oublies; l'autre, qui, avec la force d'une volonte devouee, +conservait l'inalterable patience et l'enjouement persuasif. Je fus +emerveille de la suite, de l'enchainement et de l'ordonnance de son +enseignement. Elle n'etait plus poete ni musicienne en ce moment-la; +elle etait la veritable fille, l'eminente eleve du savant Obernay, le +plus clair et le plus agreable des professeurs, au dire de mon pere, au +dire de tous ceux qui l'avaient entendu et qui etaient faits pour +l'apprecier. Adelaide lui ressemblait par l'esprit et par le caractere +autant que par le visage. Elle n'etait pas seulement la plus belle +creature qui existat peut-etre a cette epoque; elle etait la plus docte +et la plus aimable, comme la plus sage et la plus heureuse. + +Aimait-elle Valvedre? Non, elle ne connaissait pas l'amour malheureux et +impossible, cette sereine et studieuse fille! Pour s'en convaincre, il +suffisait de voir avec quelle liberte d'esprit, avec quelle maternelle +sollicitude elle instruisait sa jeune soeur. C'etait une lutte charmante +entre cette precoce maturite et cette turbulence enfantine. Rosa voulait +toujours echapper a la methode, et se faisait un jeu d'interrompre et +d'embrouiller tout par des lazzi ou des questions intempestives, melant +les regnes de la nature, parlant du papillon qui passait a propos du +fucus de la fontaine, et du grain de sable a propos de la guepe. +Adelaide repondait au lazzi par une moquerie plus forte et decrivait +toutes choses sans se laisser distraire. Elle s'amusait aussi a +embarrasser la memoire ou la sagacite de l'enfant, quand celle-ci, se +croyant sure d'elle-meme, debitait sa lecon avec une volubilite +dedaigneuse. Enfin, aux questions imprevues et hors de propos, elle +avait de soudaines reponses d'une etonnante simplicite dans une +etonnante profondeur de vues, et l'enfant, eblouie, convaincue, parce +qu'elle etait admirablement intelligente aussi, oubliait son espieglerie +et son besoin de revolte pour l'ecouter et la faire expliquer davantage. + +La victoire restait donc a l'institutrice, et la petite rentrait au +logis ferree tout a neuf sur ses etudes anterieures, l'esprit ouvert a +de nobles curiosites, embrassant sa soeur et la remerciant apres avoir +mis sa patience a l'epreuve, se rejouissant de pouvoir prendre une bonne +lecon avec son pere, qui etait le docteur supreme de l'une et de +l'autre, ou avec Henri, le repetiteur bien-aime; enfin disant pour +conclure: + +--J'espere que tu m'as assez tourmentee aujourd'hui, belle Adelaide! Il +faut que je sois une petite merveille d'esprit et de raison pour avoir +souffert tout cela. Si tu ne me fais pas une romance ce soir, il faut +que tu n'aies ni coeur ni tete! + +Ainsi Adelaide faisait a ses moments perdus, le soir en s'endormant, ces +vers qui m'avaient bouleverse l'esprit, ces melodies qui chantaient dans +mon ame, et qui me donnaient comme une rage de deballer mon hautbois, +condamne au silence! Elle etait artiste _par-dessus le marche_, +lorsqu'elle avait un instant pour l'etre, et sans vouloir d'autre public +que Rosa, d'autre confident que son oreiller! Et certes, elle ne le +tourmentait pas longtemps, cet oreiller virginal, car elle avait sur les +joues la fraicheur veloutee que donnent le sommeil pur et la joie de +vivre en plein epanouissement. Et moi, je rejetais toute etude +technique, tant je craignais d'attiedir mon souffle et de ralentir mon +inspiration! Je ne croyais pas que la vie put etre scindee par une serie +de preoccupations diverses; j'avais toujours trouve mauvais que les +poetes fissent du raisonnement ou de la philosophie, et que les femmes +eussent d'autre souci que celui d'etre belles. J'etais soigneux pour mon +compte de laisser inactives les facultes variees que ma premiere +education avait developpees en moi jusqu'a un certain point; j'etais +jaloux de n'avoir qu'une lyre pour manifestation et une seule corde a +cette lyre retentissante qui devait ebranler le monde... et qui n'avait +encore rien dit! + +--Soit! pensais-je, Adelaide est une femme superieure, c'est-a-dire une +espece d'homme. Elle ne sera pas longtemps belle, il lui poussera de la +barbe. Si elle se marie, ce sera avec un imbecile qui, ne se doutant pas +de sa propre inferiorite, n'aura pas peur d'elle. On peut admirer, +estimer, considerer de telles exceptions; mais ne mettent-elles pas les +amours en fuite? + +Et, je me retracais les graces voluptueuses d'Alida, sa preoccupation +d'amour exclusive, l'art feminin grace auquel sa beaute palie et +fatiguee rivalisait avec les plus luxuriantes jeunesses, son idolatrie +caressante pour l'objet de sa predilection, ses ingenieuses et +enivrantes flatteries, enfin ce culte qu'elle avait pour moi dans ses +bons moments, et dont l'encens m'etait si delicieux, qu'il me faisait +oublier le malheur de notre situation et l'amertume de nos +decouragements. + +--Oui, me disais-je, celle-la se connait bien! Elle se proclame une +vraie femme, et c'est la femme type. L'autre n'est qu'un hybride +denature par l'education, un ecolier qui sait bien sa lecon et qui +mourra de vieillesse en la repetant, sans avoir aime, sans avoir inspire +l'amour, sans avoir vecu. Aimons donc et ne chantons que l'amour et la +femme! Alida sera la pretresse; c'est elle qui allumera le feu sacre; +mon genie encore captif brisera sa prison quand j'aurai encore plus +aime, encore plus souffert! Le vrai poete est fait pour l'agitation +comme l'oiseau des tempetes, pour la douleur comme le martyr de +l'inspiration. Il ne commande pas a l'expression et ne souffre pas les +lisieres de la logique vulgaire. Il ne trouve pas une strophe tous les +soirs en mettant son bonnet de nuit; il est condamne a des sterilites +effrayantes comme a des enfantements miraculeux. Encore quelque temps, +et nous verrons bien si Adelaide est un maitre et si je dois aller a son +ecole comme la petite Rosa! + +Et puis je me rappelais confusement mon jeune age et les soins que +j'avais eus pour Adelaide enfant. Il me semblait la revoir avec ses +cheveux bruns et ses grands yeux tranquilles, nature active et douce, +jamais bruyante, deja polie et facile a egayer, sans etre importune +quand on ne s'occupait pas d'elle. Je croyais, dans ce mirage du passe, +entendre ma mere s'ecrier: "Quelle sage et belle fille! Je voudrais +qu'elle fut a moi!" et madame Obernay lui repondre: "Qui sait? Cela +pourrait bien se faire un jour!" + +Et le jour ou cela aurait pu etre en effet, le jour ou j'aurais pu +conduire dans les bras de ma mere cette creature accomplie, orgueil +d'une ville et joie d'une famille, ideal d'un poete a coup sur, le poete +indecis et chagrin, sterile et mecontent de lui-meme, s'efforcait de la +rabaisser et se defendait mal de l'envie! + +Ces etrangetes un peu monstrueuses de ma situation morale n'etaient que +trop motivees par l'oisivete de ma raison et l'activite maladive de ma +fantaisie. Quand j'eus brule mon manuscrit, je crus pouvoir le +recommencer a ma satisfaction nouvelle, et il n'en fut rien. J'etais +attire sans cesse vers ce jardin ou le secret de ma vie s'agitait +peut-etre a deux pas de moi sans que je voulusse le connaitre. Quand je +sentais approcher Valvedre ou l'une de ses soeurs avec M. Obernay ou +avec Henri, je croyais toujours entendre prononcer mon nom. Je pretais +l'oreille malgre moi, et, quand je m'etais assure qu'il n'etait +nullement question de moi, je m'eloignais sans m'apercevoir de +l'inconsequence de ma conduite. + +Tout semblait paisible chez eux; Alida ne s'approchait jamais du mur, +tant elle craignait de provoquer une imprudence de ma part ou d'attirer +les soupcons en se reconciliant avec cet endroit qu'elle avait proscrit +comme trop expose au soleil. J'entendais souvent les jeux bruyants de +ses fils et la voix posee des vieux parents qui encourageait ou moderait +leur impetuosite. Alida caressait tendrement l'aine, mais ne causait +jamais ni avec l'un ni avec l'autre. + +Sans pouvoir la suivre des yeux, car le devant de la maison etait masque +par des massifs d'arbustes, je sentais l'isolement de sa vie dans cet +interieur si assidument et saintement occupe. Je l'apercevais +quelquefois, lisant un roman ou un poeme entre deux caisses de myrte, ou +bien, de ma fenetre, je la voyais a la sienne, regardant de mon cote et +pliant une lettre qu'elle avait ecrite pour moi. Elle etait etrangere, +il est vrai, au bonheur des autres, elle dedaignait et meconnaissait +leurs profondes et durables satisfactions; mais c'est de moi seul, ou +d'elle-meme en vue de moi seul, qu'elle etait incessamment preoccupee. +Toutes ses pensees etaient a moi, elle oubliait d'etre amie et soeur, et +meme presque d'etre mere, tout cela pour moi, son tourment, son dieu, +son ennemi, son idole! Pouvais-je trouver le blame dans mon coeur? Et +cet amour exclusif n'avait-il pas ete mon reve? + +Tous les matins, un peu avant l'aube, nous echangions nos lettres au +moyen d'un caillou que Bianca venait lancer par-dessus le mur et que je +lui renvoyais avec mon message. L'impunite nous avait rendus temeraires. +Un matin, reveille comme d'habitude avec les alouettes, je recus mon +tresor accoutume, et je lancai ma reponse anticipee; mais tout aussitot +je reconnus qu'on marchait dans l'allee, et que ce n'etait plus le pas +furtif et leger de la jeune confidente: c'etait une demarche ferme et +reguliere, le pas d'un homme. J'allai regarder a la fente du mur; je +crus, dans le crepuscule, reconnaitre Valvedre. C'etait lui en effet. +Que venait-il faire chez les Obernay a pareille heure, lui qui avait +aupres d'eux son domicile solitaire? Une jalousie effroyable s'empara de +moi, a ce point que je m'eloignai instinctivement de la muraille, comme +s'il eut pu entendre les battements de mon coeur. + +J'y revins aussitot. J'epiai, j'ecoutai avec acharnement. Il semblait +qu'il eut disparu. Avait-il entendu tomber le caillou? Avait-il apercu +Bianca? S'etait-il empare de ma lettre? Baigne d'une sueur froide, +j'attendis. Il reparut au bout de dix minutes avec Henri Obernay. Ils +marcherent en silence, jusqu'a ce qu'Obernay lui dit: + +--Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il donc? Je suis a vos ordres. + +--Ne penses-tu pas, lui repondit Valvedre a voix haute, qu'on pourrait +entendre de l'autre cote du mur ce qui se dit ici? + +--Je n'en repondrais pas, si l'endroit etait habite; mais il ne l'est +pas. + +--Cela appartient toujours au juif Manasse? + +--Qui, par parenthese, n'a jamais voulu le vendre a mon pere; mais il +demeure beaucoup plus loin. Pourtant, si vous craignez d'etre entendu, +sortons d'ici; allons chez vous. + +--Non, restons la, dit Valvedre avec une certaine fermete. + +Et, comme si, maitre de mon secret et certain de ma presence, il eut +voulu me condamner a l'entendre, il ajouta: + +--Asseyons-nous la, sous la tonnelle. J'ai un long recit a te faire, et +je sens que je dois te le faire. Si je prenais le temps de la reflexion, +peut-etre que ma patience et ma resignation habituelles m'entraineraient +encore au silence, et peut-etre faut-il parler sous le coup de +l'emotion. + +--Prenez garde! dit Obernay en s'asseyant aupres de lui. Si vous +regrettiez ce que vous allez faire? si, apres m'avoir pris pour +confident, vous aviez moins d'amitie pour moi? + +--Je ne suis pas fantasque, et je ne crains pas cela, repondit Valvedre +en parlant avec une nettete de prononciation qui semblait destinee a ne +me laisser rien perdre de son discours. Tu es mon fils et mon frere, +Henri Obernay! l'enfant dont j'ai cheri et cultive le developpement, +l'homme a qui j'ai confie et donne ma soeur bien-aimee. Ce que j'ai a te +dire apres des annees de mutisme te sera utile a present, car c'est +l'histoire de mon mariage que je te veux confier; tu pourras comparer +nos existences et conclure sur le mariage et sur l'amour en connaissance +de cause. Paule sera plus heureuse encore par toi quand tu sauras +combien une femme sans direction intellectuelle et sans frein moral peut +etre a plaindre et rendre malheureux l'homme qui s'est devoue a elle. +D'ailleurs, j'ai besoin de parler de moi une fois en ma vie! j'ai pour +principe, il est vrai, que l'emotion refoulee est plus digne d'un homme +de courage; mais tu sais que je ne suis pas pour les decisions sans +appel, pour les regles sans exception. Je crois qu'a un jour donne, il +faut ouvrir la porte a la douleur, afin qu'elle vienne plaider sa cause +devant le tribunal de la conscience. J'ai fini mon preambule. Ecoute. + +--J'ecoute, dit Obernay, j'ecoute avec mon coeur, qui vous appartient. + +Valvedre parla ainsi: + +--Alida etait belle et intelligente, mais absolument privee de direction +serieuse et de convictions acquises. Cela eut du m'effrayer. J'etais +deja un homme mur a vingt-huit ans, et, si j'ai cru a la douceur +ineffable de son regard, si j'ai eu l'orgueil de me persuader qu'elle +accepterait mes idees, mes croyances, ma religion philosophique, c'est +qu'a un jour donne j'ai ete temeraire, enivre par l'amour, domine a mon +insu par cette force terrible qui a ete mise dans la nature pour tout +creer ou tout briser en vue de l'equilibre universel. + +"Il a su ce qu'il faisait, lui, l'_ auteur du bien_, quand il a jete sur +les principes engourdis de la vie ce feu devorant qui l'exalte pour la +rendre feconde; mais, comme le caractere de la puissance infinie est +l'effusion sans bornes, cette force admirable de l'amour n'est pas +toujours en proportion avec celle de la raison humaine. Nous en sommes +eblouis, enivres, nous buvons avec trop d'ardeur et de delices a +l'intarissable source, et plus nos facultes de comprehension et de +comparaison sont exercees, plus l'enthousiasme nous entraine au dela de +toute prudence et de toute reflexion. Ce n'est pas la faute de l'amour, +ce n'est pas lui qui est trop vaste et trop brulant, c'est nous qui lui +sommes un sanctuaire trop fragile et trop etroit. + +"Je ne cherche donc pas a m'excuser. C'est moi qui ai commis la faute en +cherchant l'infini dans les yeux decevants d'une femme qui ne le +comprenait pas. J'oubliai que, si l'amour immense peut ouvrir ses ailes +et soutenir son vol sans peril, c'est a la condition de chercher Dieu, +son foyer renovateur, et d'aller, a chaque elan, se retremper et se +purifier en lui. Oui, le grand amour, l'amour qui ne se repose pas +d'adorer et de bruler est possible; mais il faut croire, et il faut etre +deux croyants, deux ames confondues dans une seule pensee, dans une meme +flamme. Si l'une des deux retombe dans les tenebres, l'autre, partagee +entre le devoir de la sauver et le desir de ne pas se perdre, flotte a +jamais dans une aube froide et pale, comme ces fantomes que Dante a vus +aux limites du ciel et de l'enfer: telle est ma vie! + +"Alida etait pure et sincere. Elle m'aimait. Elle connut aussi +l'enthousiasme, mais une sorte d'enthousiasme athee, si je puis +m'exprimer ainsi. J'etais son dieu, disait-elle. Il n'y en avait pas +d'autre que moi. + +"Cette sorte de folie m'enivra un instant et m'effraya vite. Si j'etais +capable de sourire en ce moment, je te demanderais si tu te fais une +idee de ce role pour un homme serieux, la divinite! J'en ai pourtant +souri un jour, une heure peut-etre! et tout aussitot j'ai compris que le +moment ou je ne serais plus dieu, je ne serais plus rien. Et ce +moment-la, n'etait-il pas deja venu? Pouvais-je concevoir la possibilite +d'etre pris au serieux, si j'acceptais la moindre bouffee de cet encens +idolatre? + +"Je ne sais pas s'il est des hommes assez vains, assez sots ou assez +enfants pour s'asseoir ainsi sur un autel et pour poser la perfection +devant la femme exaltee qui les en a revetus. Quels atroces mecomptes, +quelles sanglantes humiliations ils se preparent! Combien l'amante decue +a la premiere faiblesse du faux dieu doit le mepriser et lui reprocher +d'avoir souffert un culte dont il n'etait pas digne! + +"Ma femme n'a du moins pas ce ridicule a m'attribuer. Apres l'avoir +doucement raillee, je lui parlai serieusement. Je voulais mieux que son +engouement, je voulais son estime. J'etais fier de lui paraitre le plus +aimant et le meilleur des hommes, et je comptais consacrer ma vie a +meriter sa preference; mais je n'etais ni le premier genie de mon +siecle, ni un etre au-dessus de l'humanite. Elle devait se bien +persuader que j'avais besoin d'elle, de son amour, de ses encouragements +et de son indulgence dans l'occasion, pour rester digne d'elle. Elle +etait ma compagne, ma vie, ma joie, mon appui et ma recompense; donc, je +n'etais pas Dieu, mais un pauvre serviteur de Dieu qui se donnait a +elle. + +"Ce mot, je m'en souviens, parut la combler de joie, et lui fit dire des +choses etranges que je veux te redire, parce qu'elles resument toute sa +maniere de voir et de comprendre. + +"--Puisque tu te donnes a moi, s'ecria-t-elle, tu n'es plus qu'a moi et +tu n'appartiens plus a cet admirable architecte de l'univers, dont il me +semblait que tu faisais trop un etre saisissable et propre a inspirer +l'amour. Tiens, il faut que je te le dise a present, je le detestais, +ton Dieu de savant; j'en etais jalouse. Ne me crois pas impie. Je sais +bien qu'il y a une grande ame, un principe, une loi qui a preside a la +creation; mais c'est si vague, que je ne veux pas m'en inquieter. Quant +au Dieu personnel, parlant et ecrivant des traditions, je ne le trouve +pas assez grand pour moi. Je ne peux pas le renfermer dans un buisson +ardent, encore moins dans une coupe de sang. Je me dis donc que le vrai +Dieu est trop loin pour nous et tout a fait inaccessible a mon examen +comme a ma priere. Juge si je souffre quand, pour t'excuser d'admirer si +longtemps la cassure d'une pierre ou l'aile d'une mouche, tu me dis que +c'est aimer Dieu que d'aimer les betes et les rochers! Je vois la une +idee systematique, une sorte de manie qui me trouble et qui m'offense. +L'homme qui est a moi peut bien s'amuser des curiosites de la nature, +mais il ne doit pas plus se passionner pour une autre idee que mon +amour, que pour une creature qui n'est pas moi. + +"Je ne pus pas lui faire comprendre que ce genre de passion pour la +nature etait le plus puissant auxiliaire de ma foi, de mon amour, de ma +sante morale; que se plonger dans l'etude, c'etait se rapprocher autant +qu'il nous est possible de la source vivifiante necessaire a l'activite +de l'ame, et se rendre plus digne d'apprecier la beaute, la tendresse, +les sublimes voluptes de l'amour, les plus precieux dons de la Divinite. + +"Ce mot de Divinite n'avait pas de sens pour elle, bien qu'elle me l'eut +applique dans son delire. Elle s'offensa de mon obstination. Elle +s'alarma de ne pouvoir me detacher de ce qu'elle appelait une religion +de reveur. Elle essaya de discuter en m'opposant des livres qu'elle +n'avait pas lus, des questions d'ecole qu'elle ne comprenait pas; puis, +irritee de son insuffisance, elle pleura, et je restai stupefait de son +enfantillage, incapable de deviner ce qui se passait en elle, malheureux +de l'avoir fait souffrir, moi qui aurais donne ma vie pour elle. + +"Je cherchai en vain: quel mystere decouvrir dans le vide? Son ame ne +contenait que des vertiges et des aspirations vers je ne sais quel ideal +de fantaisie que je n'ai jamais pu me representer. + +"Ceci se passait bien peu de temps apres notre mariage. Je ne m'en +inquietai pas assez. Je crus a l'excitation nerveuse qui suit les +grandes crises de la vie. Bientot je vis qu'elle etait grosse et un peu +faible de complexion pour traverser sans defaillance le redoutable et +divin drame de la maternite. Je m'attachai a menager une sensibilite +excessive, a ne la contredire sur rien, a prevenir tous ses caprices. Je +me fis son esclave, je me fis enfant avec elle, je cachai mes livres, je +renoncai presque a l'etude. J'admis toutes ses heresies en quelque +sorte, puisque je lui laissai toutes ses erreurs. Je remis a un temps +plus favorable cette education de l'ame dont elle avait tant besoin. Je +me flattai aussi que la vue de son enfant lui revelerait Dieu et la +verite beaucoup mieux que mes lecons. + +"Ai-je eu tort de ne pas chercher plus vite a l'eclairer? J'eprouvais de +grandes perplexites; je voyais bien qu'elle se consumait dans le reve +d'un bonheur pueril et d'impossible duree, tout d'extase et de +_parlage_, de caresses et d'exclamations, sans rien pour la vie de +l'esprit et pour l'intimite veritable du coeur. J'etais jeune et je +l'aimais: je partageais donc tous ses enivrements et me laissais +emporter par son exaltatation; mais, apres, sentant que je l'aimais +davantage, j'etais effraye de voir qu'elle m'aimait moins, que chaque +acces de cet enthousiasme la rendait ensuite plus soupconneuse, plus +jalouse de ce qu'elle appelait mon idee fixe, plus amere devant mon +silence, plus railleuse de mes definitions. + +"J'etais assez medecin pour savoir que la grossesse est quelquefois +accompagnee d'une sorte d'insanite d'esprit. Je redoublai de soumission, +d'effacement, de soins. Son mal me la rendait plus chere, et mon coeur +debordait d'une pitie aussi tendre que celle d'une mere pour l'enfant +qui souffre. J'adorais aussi en elle cet enfant de mes entrailles +qu'elle allait me donner; il me semblait entendre sa petite ame me +parler deja dans mes reves et me dire: "Ne fais jamais de peine "a ma +mere!" + +"Elle fut, en effet, ravie pendant les premiers jours: elle voulut +nourrir notre cher petit Edmond; mais elle etait trop faible, trop +insoumise aux prescriptions de l'hygiene, trop exasperee par la moindre +inquietude; elle dut bien vite confier l'enfant a une nourrice dont +aussitot elle fut jalouse au point de se rendre plus souffrante encore. +Elle faisait de la vie un drame continuel; elle sophistiquait sur +l'instinct filial qui se portait avec ardeur vers le sein de la premiere +femme venue. Et pourquoi Dieu, ce Dieu intelligent et bon auquel je +feignais de croire, disait-elle, n'avait-il pas donne a l'homme des le +berceau un instinct superieur a celui des animaux? En d'autres moments, +elle voulait que la preference de son enfant pour la nourrice fut un +symptome d'ingratitude future, l'annonce de malheurs effroyables pour +elle. + +"Elle guerit pourtant, elle se calma, elle prit confiance en moi en me +voyant renoncer a toutes mes habitudes et a tous mes projets pour lui +complaire. Elle eut deux ans de ce triomphe, et son exaltation parut se +dissiper avec les resistances qu'elle avait prevues de ma part. Elle +voulait faire de moi un _artiste homme du monde_, disait-elle, et me +depouiller de ma gravite de savant qui lui faisait peur. Elle voulait +voyager en princesse, s'arreter ou bon lui semblerait, voir le monde, +changer et reprendre sans cesse. Je cedai. Et pourquoi n'aurais-je pas +cede? Je ne suis pas misanthrope, le commerce de mes semblables ne +pouvait me blesser ni me nuire. Je ne m'elevais pas au-dessus d'eux dans +mon appreciation. Si j'avais approfondi certaines questions speciales +plus que certains d'entre eux, je pouvais recevoir d'eux tous, et meme +des plus frivoles en apparence, une foule de notions que j'avais +laissees incompletes, ne fut-ce que la connaissance du coeur humain, +dont j'avais peut-etre fait une abstraction trop facile a resoudre. Je +n'en veux donc point a ma femme de m'avoir force a etendre le cercle de +mes relations et a secouer la poussiere du cabinet. Au contraire, je lui +en ai toujours su gre. Les savants sont des instruments tranchants dont +il est bon d'emousser un peu la lame. J'ignore si je ne serais pas +devenu sociable par gout avec le temps; mais Alida hata mon experience +de la vie et le developpement de ma bienveillance. + +"Ce ne pouvait pourtant pas etre la mon unique soin et mon unique but, +pas plus que son avenir a elle ne pouvait etre d'avoir a ses ordres un +parfait _gentleman_ pour l'accompagner au bal, a la chasse, aux eaux, au +theatre ou au sermon. Il me semblait porter en moi un homme plus +serieux, plus digne d'etre aime, plus capable de lui donner, ainsi qu'a +son fils, une consideration mieux fondee. Je ne pretendais pas a la +renommee, mais j'avais aspire a etre un serviteur utile, apportant son +contingent de recherches patientes et courageuses a cet edifice des +sciences, qui est pour lui l'autel de la verite. Je comptais bien +qu'Alida arriverait a comprendre mon devoir, et que, la premiere ivresse +de domination assouvie, elle rendrait a sa veritable vocation celui qui +avait prouve une tendresse sans bornes par une docilite sans reserve. + +"Dans cet espoir, je me risquais de temps en temps a lui faire +pressentir le neant de notre pretendue vie d'artistes. Nous aimions et +nous goutions les arts; mais, n'etant artistes createurs ni l'un ni +l'autre, nous ne devions pas pretendre a cette suite eternelle de +jugements et de comparaisons qui fait du role de _dilettante_, quand il +est exclusif, une vie blasee, hargneuse ou sceptique. Les creations de +l'art sont stimulantes; c'est la leur magnifique bienfait. En elevant +l'ame, elles lui communiquent une sainte emulation, et je ne crois pas +beaucoup aux veritables ravissements des admirateurs systematiquement +improductifs. Je ne parlais pas encore de me soustraire au doux _far +niente_ ou ma femme se delectait, mais je tentais d'amener en elle-meme +une conclusion a son usage. + +"Elle etait assez bien douee, et, d'ailleurs, assez frottee de musique, +de peinture et de poesie, depuis son enfance, pour avoir le desir et le +besoin de consacrer ses loisirs a quelque etude. Si elle etait idolatre +de melodies, de couleurs ou d'images, n'etait-elle pas assez jeune, +assez libre, assez encouragee par ma tendresse, pour vouloir sinon +creer, du moins pratiquer a son tour? Qu'elle eut un gout determine, ne +fut-ce qu'un seul, une occupation favorite, et je la voyais sauvee de +ses chimeres. Je comprenais le but de son besoin de vivre dans une +atmosphere echauffee et comme parfumee d'art et de litterature; elle y +devenait l'abeille qui fait son miel apres avoir couru de fleur en +fleur: autrement, elle n'etait ni satisfaite ni emue reellement, sa vie +n'etant ni active ni reposee. Elle voulait voir et toucher les aliments +nutritifs par pure convoitise d'enfant malade; mais, privee de force et +d'appetit, elle ne se nourrissait pas. + +"Elle fit d'abord la sourde oreille, et me presenta enfin un jour des +raisonnements assez specieux, et qui paraissaient desinteresses. + +"--Il ne s'agit pas de moi, disait-elle, ne vous en inquietez pas. Je +suis une nature engourdie, peu pressee d'eclore a la vie comme vous +l'entendez. Je ressemble a ces bancs de corail dont vous m'avez parle, +qui adherent tranquillement a leur rocher. Mon rocher, a moi, mon abri, +mon port, c'est vous! Mais, helas! voila que vous voulez changer toutes +les conditions de notre commune existence! Eh bien, soit; mais ne vous +pressez pas tant; vous avez encore beaucoup a gagner dans la pretendue +oisivete ou je vous retiens. Vous etes destine certainement a ecrire sur +les sciences, ne fut-ce que pour rendre compte de vos decouvertes au +jour le jour; vous aurez le fond, mais aurez-vous la forme, et +croyez-vous que la science ne serait pas plus repandue, si une +demonstration facile, une expression agreable et coloree, la rendaient +plus accessible aux artistes? Je vois bien votre entetement: vous voulez +etre positif et ne travailler que pour vos pareils. Vous pretendez, je +m'en souviens, qu'un veritable savant doit aller au fait, ecrire en +latin, afin d'etre a la portee de tous les erudits de l'Europe, et +laisser a des esprits d'un ordre moins eleve, a des traducteurs, a des +vulgarisateurs, le soin d'eclaircir et de repandre ses majestueuses +enigmes. Cela est d'un paresseux et d'un egoiste, permettez-moi de vous +le dire. Vous qui pretendez qu'il y a du temps pour tout, et qu'il ne +s'agit que de savoir l'employer avec methode, vous devriez vous +perfectionner comme orateur ou comme ecrivain, ne pas tant dedaigner les +succes de salon, etudier, dans la vie que nous menons, l'art de bien +dire et d'embellir la science par le sentiment de toutes les beautes. +Alors vous seriez le genie complet, le dieu que je reve en vous malgre +vous-meme, et moi, pauvre femme, je pourrais ne pas vivre a sept mille +metres au-dessous de votre niveau, comprendre vos travaux, en jouir, et +en profiter par consequent. Voyons, devons-nous rester isoles en nous +tenant la main? Votre amour veut-il faire une part pour vous et une pour +moi dans cette vie que nous devons traverser ensemble? + +"--Ma chere bien-aimee, lui disais-je, votre these est excellente et +porte sa reponse avec elle. Je vous donne mille fois raison. Il me faut +un bon instrument pour celebrer la nature; mais voici l'instrument pret +et accorde, il ne peut pas rester plus longtemps muet. Tout ce que vous +me dites de tendre et de charmant sur le plaisir que vous aurez a +l'entendre me donne une impatience genereuse de le faire parler; mais +les sujets ne s'improvisent pas dans la science: s'ils eclatent parfois +comme la lumiere dans les decouvertes, c'est par des faits qu'il faut +bien posement et bien consciencieusement constater avant de s'y fier, ou +par des idees resultats d'une logique meditative devant laquelle les +faits ne plient pas toujours spontanement. Tout cela demande, non pas +des heures et des jours, comme pour faire un roman, mais des mois, des +annees; encore n'est-on jamais sur de ne pas etre amene a reconnaitre +qu'on s'est trompe, et qu'on aurait perdu son temps et sa vie sans cette +compensation, presque infaillible dans les etudes naturelles, d'avoir +fait d'autres decouvertes a cote et parfois en travers de celle que l'on +poursuivait. Le temps suffit a tout, me faites-vous dire. Peut-etre, +mais a la condition de n'en plus perdre, et ce n'est pas dans notre vie +errante, entrecoupee de mille distractions imprevues, que je peux mettre +les heures a profit. + +"--Ah! nous y voila! s'ecria ma femme avec impetuosite. Vous voulez me +quitter, voyager seul dans des pays impossibles! + +"--Non, certes; je travaillerai pres de vous, je renoncerai a de +certaines constatations qu'il faudrait aller chercher trop loin; mais +vous me ferez aussi quelques sacrifices: nous verrons moins d'oisifs, +nous nous fixerons quelque part pour un temps donne. Ce sera ou vous +voudrez, et, si vous vous y deplaisez, nous essayerons un autre milieu; +mais, de temps en temps, vous me permettrez une phase de travail +sedentaire... + +"--Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez +assez vecu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par +consequent! + +"Rien ne put la faire revenir de cette prevention que l'etude etait sa +rivale, et que l'amour n'etait possible qu'avec l'oisivete. + +"--Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de +s'occuper d'autre chose. Pendant que l'epoux s'enivre des merveilles de +la science, l'epouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et, +puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de +suite. + +"Mes reponses ne servirent qu'a l'exasperer. J'essayai d'invoquer le +devouement a mon avenir dont elle avait parle d'abord. Elle jeta ce +leger masque dont elle avait essaye de couvrir son ardente personnalite. + +"--Je mentais, oui, je mentais! s'ecria-t-elle. Votre avenir existe-t-il +donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant +ma vie tout entiere, vous m'avez donne la votre? Est-ce tenir parole que +de me condamner a l'intolerable ennui de la solitude? + +"L'ennui! c'etait la sa plaie et son effroi. C'est la ce que j'aurais +voulu guerir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un +vif eloignement pour les sciences. Elle pretendit que je meprisais les +arts et les artistes, et que je voulais la releguer au plus bas etage +dans mon opinion. C'etait me faire injure et me releguer moi-meme au +rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se +divise pas en etudes rivales et en manifestations d'antagonisme, que +Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et +Michel-Ange et Moliere, et tous les vrais genies, avaient marche aussi +droit les uns que les autres vers l'eternelle lumiere ou se complete +l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la +haine du travail comme un droit sacre de sa nature et de sa position. + +"--On ne m'a pas appris a travailler, dit-elle, et je ne me suis pas +mariee en promettant de me remettre a l'_a b c_ des choses. Ce que je +sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans +but. Je suis une femme: ma destinee est d'aimer mon mari et d'elever des +enfants. Il est fort etrange que ce soit mon mari qui me conseille de +songer a quelque chose de mieux. + +"--Alors, lui repondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en +lui permettant de conserver sa propre estime; elevez votre fils et ne +compromettez pas votre sante, l'avenir d'une maternite nouvelle, en +vivant sans regle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir +connaitre cet _a b c_ des choses que votre devoir sera d'enseigner a vos +enfants. Si vous ne pouvez vous resoudre a la vie des femmes ordinaires +sans perir d'ennui, vous n'etes donc pas une femme ordinaire, et je vous +conseillais une etude quelconque pour vous rattacher a votre interieur, +que le caprice et l'imprevu de votre existence actuelle ne sont pas +faits pour rendre digne de vous et de moi. + +"Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore: + +"--Tenez, ma pauvre chere enfant, vous etes devoree par votre +imagination, et vous devorez tout autour de vous. Si vous continuez +ainsi, vous arriverez a absorber en vous toute la vie des autres sans +leur rien donner en echange, pas une lumiere, pas une douceur vraie, pas +une consolation durable. On vous a appris le metier d'idole, et vous +auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes a +rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fecondent rien et ne +sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le neant ou vous laissez +flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous +laissez fletrir meme votre incomparable beaute, la souffrance que vous +imposez sans remords a toutes mes aspirations d'homme honnete et +laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous..., a commencer par +notre plus cher tresor, par notre enfant, que vous devorez de caresses, +et dont vous etouffez d'avance les instincts genereux et forts en vous +soumettant a ses plus nuisibles fantaisies. Vous etes une femme +charmante que le monde admire et entraine; mais, jusqu'ici, vous n'etes +ni une epouse devouee, ni une mere intelligente. Prenez-y garde et +reflechissez! + +"Au lieu de reflechir, elle voulut se tuer. Des heures et des jours se +passerent en miserables discussions ou toute ma patience, toute ma +tendresse, toute ma raison et toute ma pitie vinrent se briser devant +une invincible vanite blessee et a jamais saignante. + +"Oui, voila le vice de cette organisation si seduisante. L'orgueil est +immense et jette comme une paralysie de stupidite sur le raisonnement. +Il est aussi impossible a ma femme de suivre une deduction elementaire, +meme dans la logique de ses propres sentiments, qu'il le serait a un +oiseau de soulever une montagne. Et cela, j'en avais devine, j'en ai +constate la cause: c'est cette sorte d'atheisme qui la desseche. Elle +vit aujourd'hui dans les eglises, elle essaye de croire aux miracles, +elle ne croit reellement a rien. Pour croire, il faut reflechir, elle ne +pense meme pas. Elle invente et divague, elle s'admire et se deteste, +elle construit dans son cerveau des edifices bizarres qu'elle se hate de +detruire: elle parle sans cesse du beau, elle n'en a pas la moindre +notion, elle ne le sent pas, elle ne sait pas seulement qu'il existe. +Elle babille admirablement sur l'amour, elle ne l'a jamais connu et ne +le connaitra jamais. Elle ne se devouera a personne, et elle pourra +cependant se donner la mort pour faire croire qu'elle aime; car il lui +faut ce jeu, ce drame, cette tragi-comedie de la passion qui l'emeut sur +la scene et qu'elle voudrait realiser dans son boudoir. Despote blase, +elle s'ennuie de la soumission, et la resistance l'exaspere. Froide de +coeur et ardente d'imagination, elle ne trouve jamais d'expression assez +forte pour peindre ses delires et ses extases d'amour, et, quand elle +accorde un baiser, c'est en detournant sa tete epuisee, et en pensant +deja a autre chose. + +"Tu la connais maintenant. Ne la prends pas en dedain, mais plains-la. +C'etait une fleur du ciel qu'une detestable education a fait avorter en +serre chaude. On a developpe la vanite et fait naitre la sensibilite +maladive. On ne lui a pas montre une seule fois le soleil. On ne lui a +pas appris a admirer quelque chose a travers la cloche de verre de sa +plate-bande. Elle s'est persuade qu'elle etait l'objet admirable par +excellence, et qu'une femme ne devait contempler l'univers que dans son +propre miroir. Ne cherchant jamais son ideal hors d'elle, ne voyant +au-dessus d'elle-meme ni Dieu, ni les idees, ni les arts, ni les hommes, +ni les choses, elle s'est dit qu'elle etait belle, et que sa destinee +etait d'etre servie a genoux, que tout lui devait tout, et qu'a rien +elle ne devait rien. Elle n'est jamais sortie de la, bien qu'elle ait +des paroles qui pourraient enerver la volonte la mieux trempee. Elle a +vecu repliee sur elle-meme, ne croyant qu'a sa beaute, dedaignant son +ame, la niant a l'occasion, doutant de son propre coeur, l'interrogeant +et le dechirant avec ses ongles pour le ranimer et le sentir battre, +faisant passer le monde devant elle pour qu'il s'efforcat de la +distraire, mais ne s'amusant de rien, et murant sa coquille plutot que +de respirer l'air que respirent les autres. + +"Avec cela, elle est bonne, en ce sens qu'elle est desinteressee, +liberale, et qu'elle plaint les malheureux en leur jetant sa bourse par +la fenetre. Elle est loyale d'intentions et croit ne jamais mentir, +parce qu'a force de se mentir a elle-meme elle a perdu la notion du +vrai. Elle est chaste et digne dans sa conduite, du moins elle l'a ete +longtemps; douce dans le fait, trop molle et trop fiere pour la +vengeance premeditee, elle ne tue qu'avec ses paroles, sauf a les +oublier ou a les retirer le lendemain. + +"Il m'a fallu bien des jours passes a me debattre contre son prestige +pour la connaitre ainsi. Elle a ete longtemps un probleme que je ne +pouvais resoudre, parce que je ne pouvais me resigner a voir le cote +infirme et incurable de son ame. Je crois avoir tout tente pour la +guerir ou la modifier: j'ai echoue, et j'ai demande a Dieu la force +d'accepter sans colere et sans blaspheme la plus affreuse, la plus amere +de toutes les deceptions. + +"Une seconde grossesse m'avait rendu de nouveau son esclave. Sa +delivrance fut la mienne, car il se passa alors dans notre interieur des +choses veritablement douloureuses et intolerables pour moi. Notre second +fils etait chetif et sans beaute. Elle m'en fit un reproche; elle +pretendit que celui-ci etait ne de mon mepris et de mon aversion pour +elle, qu'il lui ressemblait en laid, qu'il etait sa caricature, et que +c'est ainsi que je l'avais vue en la rendant mere pour la seconde fois. + +"Les excentricites d'Alida ne sont pas de celles qu'on peut reprendre +avec gaiete et traiter d'enfantillages. Toute contradiction de ce genre +l'offense au dernier point. Je lui repondis que, si l'enfant avait +souffert dans son sein, c'est parce qu'elle avait doute de moi et de +tout: il etait le fruit de son scepticisme; mais il y avait encore du +remede. La beaute d'un homme, c'est la sante, et il fallait fortifier le +pauvre petit etre par des soins assidus et intelligents. Il fallait +suivre aussi d'un oeil attentif le developpement de son ame, et ne +jamais la froisser par la pensee qu'il put etre moins aime et moins +agreable a voir que son frere. + +"Helas! je prononcais l'arret de cet enfant en essayant de le sauver. +Alida a l'esprit tres-faible; elle se crut coupable envers son fils +avant de l'etre, elle le devint par la peur de ne pouvoir echapper a la +fatalite. Ainsi tous mes efforts aggravaient son mal, et, de toutes mes +paroles, elle tirait un sens funeste. Elle s'acharnait a constater +qu'elle n'aimait pas le pauvre Paul, que je le lui avais predit, qu'elle +ne pouvait conjurer cette destinee, qu'elle frissonnait en voulant +caresser cette horrible creature, sa malediction, son chatiment et le +mien. Que sais-je! Je la crus folle, je la promenai encore et j'eloignai +l'enfant; mais elle se fit des reproches, l'instinct maternel parla plus +haut que les preventions, ou bien l'orgueil de la femme se revolta. Elle +voulut en finir avec l'esperance, ce fut son mot. Cela signifiait que, +n'etant plus aimee de moi, elle renoncait a me retenir a ses cotes. Elle +me demanda de lui faire arranger Valvedre, qu'elle avait vu un jour en +passant, et qu'elle avait declare triste et vulgaire. Elle voulait vivre +maintenant la avec mes soeurs, qui s'y etaient fixees. Je l'y conduisis, +je fis du petit manoir une riche residence, et je m'y etablis avec elle. + +"Mon ami, tu le comprends maintenant, il n'y avait plus d'enthousiasme, +plus d'espoir, plus d'illusions, plus de flamme dans mon affection pour +elle; mais l'amitie fidele, un devouement toujours entier, un grand +respect de ma parole et de ma dignite, une compassion paternelle pour +cette faible et violente nature, un amour immense pour mes enfants avec +une tendresse plus raffinee peut-etre pour celui que ma femme n'aimait +pas, c'en etait bien assez pour me retenir a Valvedre. J'y passai une +annee qui ne fut pas perdue pour ma jeune soeur et pour mes fils. Je +donnai a Paule une direction d'idees et de gouts qu'elle a +religieusement suivie. J'enseignai a ma soeur ainee la science des +meres, que ma femme n'avait pas et ne voulait pas acquerir. Je +travaillais aussi pour mon compte, et, triste comme un homme qui a perdu +la moitie de son ame, je m'attachais a sauver le reste, a ne pas +souffrir en egoiste, a servir l'humanite dans la mesure de mes forces en +me devouant au progres des connaissances humaines, et ma famille, en +l'abritant sous la tendresse profonde et sous l'apparente serenite du +pere de famille. + +"Tout alla bien autour de moi, excepte ma femme, que l'ennui consumait, +et qui, se refusant a mon affection toujours loyale, se plaisait a se +proclamer veuve et desheritee de tout bonheur. Un jour, je m'apercus +qu'elle me haissait, et je me renfermai dans le role d'ami sans rancune +et sans susceptibilite, le seul role qui put des lors me convenir. Un +autre jour, je decouvris qu'elle aimait ou croyait aimer un homme +indigne d'elle. Je l'eclairai sans lui laisser soupconner que j'eusse +constate son deplorable engouement. Elle fut effrayee, humiliee; elle +rompit brusquement avec sa chimere, mais elle ne me sut aucun gre de ma +delicatesse. Loin de la, elle fut offensee de mon apparente confiance en +elle. Elle eut ete consolee de son mecompte en me voyant jaloux. +Indignee de ne pouvoir plus me faire souffrir ou de ne pas reussir a me +le faire avouer, elle chercha d'autres distractions d'esprit. Elle +s'eprit tour a tour de plusieurs hommes a qui elle ne s'abandonna pas +plus qu'au premier, mais dont les soins, meme a distance, chatouillaient +sa vanite. Elle entretint beaucoup de correspondances avec des +adorateurs plus ou moins avouables; elle se plut a enflammer leur +imagination et la sienne propre en de feintes amities, ou elle porta une +immense coquetterie. Je sus tout. On peut me trahir, mais il est plus +difficile de me tromper. Je constatai qu'elle respectait nos liens a sa +maniere, et que mon intervention dans cette maniere d'entendre le devoir +et le sentiment ne servirait qu'a lui faire prendre quelque parti +facheux et contracter des liens plus compromettants qu'elle ne le +souhaitait elle-meme. J'etudiai et je pratiquai systematiquement la +prudence. Je fis le sourd et l'aveugle. Elle me traita de _savant_ dans +toute l'acception du mot, elle me meprisa presque..., et je me laissai +mepriser! N'avais-je pas jure a mon premier enfant, des le sein de sa +mere, que cette mere ne souffrirait jamais par ma faute? + +"Tu sais, mon cher Henri, comme j'ai vecu depuis six ans que nous sommes +intimement lies. Je n'avais qu'un refuge, l'etude, et, devinant le vide +de mon interieur, tu t'es etonne quelquefois de me voir sacrifier la +pensee des longs voyages a la crainte de paraitre abandonner ma femme. +Tu comprends aujourd'hui que ce qui m'a retenu ou ramene pres d'elle +apres de mediocres absences, c'est le besoin de m'assurer d'abord que ma +soeur gouvernait mes enfants selon mon coeur et selon mon esprit, +ensuite la volonte d'oter tout pretexte a quelque scandale dans ma +maison. Je ne pouvais plus esperer ni desirer l'amour, l'amitie meme +m'etait refusee; mais je voulais que cette terrible imagination de femme +connut ou pressentit un frein, tant que mes enfants et ma jeune soeur +vivraient aupres d'elle. Je n'ai jamais entrave sa liberte au dehors, et +je dois dire qu'elle n'en a point abuse ostensiblement. Elle m'a hai +pour cette froide pression exercee sur elle, et que son orgueil ne +pouvait attribuer a la jalousie; mais elle a fini par m'estimer un +peu... dans ses heures de lucidite! + +"A present, mes enfants sont ici, ma jeune soeur t'appartient, ma soeur +ainee est heureuse et vit pres de vous, ma femme est libre! + +Valvedre s'arreta. J'ignore ce qu'Obernay lui repondit. Arrache un +instant a l'attention violente avec laquelle j'avais ecoute, je +m'apercus de la presence d'Alida. Elle etait derriere moi, tenant ma +lettre ouverte, que son mari avait lue. Elle venait m'annoncer +l'evenement et m'engager a fuir; mais, enchainee par ce que nous venions +d'entendre, elle ne songeait plus qu'a ecouter son arret. + +Je voulus l'emmener. Elle me fit signe qu'elle resterait jusqu'au bout. +J'etais si accable de tout ce qui venait d'etre dit, que je ne me sentis +pas la force de prendre sa main et de la rassurer par une muette +caresse. Nous restames donc a ecouter, mornes comme deux coupables qui +attendent leur condamnation. + +Quand les paroles qui se disaient de l'autre cote du mur et qui +echapperent un instant a ma preoccupation reprirent un sens pour moi, +j'entendis Obernay plaider jusqu'a un certain point la cause de madame +de Valvedre. + +--Elle ne me parait, disait-il, que tres a plaindre. Elle ne vous a +jamais compris et ne se comprend pas davantage elle-meme. C'est bien +assez pour que vous ne puissiez plus vous donner du bonheur l'un a +l'autre; mais, puisqu'au milieu des egarements de son cerveau elle est +restee chaste, je trouverais trop severe de restreindre ou de +contraindre ses relations avec ses enfants. Mon pere, j'en suis certain, +aurait une extreme repugnance a jouer ce role vis-a-vis d'elle, et je ne +repondrais meme pas qu'il y consentit, quel que soit son devouement pour +vous. + +--Il me suffira de m'expliquer, repondit Valvedre, pour que tu +comprennes mes craintes. La personne dont nous parlons est en ce moment +violemment eprise d'un jeune homme qui n'a pas plus de caractere et de +raison qu'elle. En proie a mille agitations et a mille projets qui se +contredisent, il lui ecrivait... _dernierement_..., dans une lettre que +j'ai trouvee sous mes pieds et qui n'etait meme pas cachetee, tant on se +raille de ma confiance: "Si tu le veux, nous enleverons tes fils, je +travaillerai pour eux, je me ferai leur precepteur..., tout ce que tu +voudras, pourvu que tu sois a moi et que rien ne nous separe, etc." Je +sais que ce sont la des paroles, _des mots, des mots!_ Je suis bien +tranquille sur le desir sincere que cet amant enthousiaste, enfant +lui-meme, peut avoir de se charger des enfants d'un autre; mais leur +mere peut, dans un jour de folie, prendre l'offre au serieux, ne fut-ce +que pour eprouver son devouement! Cela se reduirait probablement a une +partie de campagne. Las des marmots, on les ramenerait le soir meme; +mais crois-tu que ces pauvres innocents doivent etre exposes a entendre, +ne fut-ce qu'un jour, ces etranges dithyrambes? + +--Alors, repondit Obernay, nous ferons bonne garde; mais le mieux serait +que vous ne partissiez pas encore. + +--Je ne partirai pas sans avoir regle toutes choses pour le present et +l'avenir. + +--L'avenir, ne vous en tourmentez pas trop! Le caprice qui menace sera +bientot passe. + +--Cela n'est pas sur, reprit Valvedre. Jusqu'ici, elle n'avait encourage +que des hommages peu inquietants, des gens du monde trop bien eleves +pour s'exposer a des esclandres. Aujourd'hui, elle a rencontre un homme +intelligent et honnete, mais tres-exalte, sans experience, et, je le +crains, sans principes suffisants pour faire triompher les bons +instincts, son pareil, son ideal en un mot. Si elle cache soigneusement +cette intrigue, je feindrai d'y etre indifferent; mais, si elle prend +les partis extremes auxquels cet imprudent la convie, il faudra qu'il +s'attende a une repression de ma part, ou qu'elle cesse de porter mon +nom. Je ne veux pas qu'elle m'avilisse; mais, tant qu'elle sera ma +femme, je ne souffrirai pas non plus qu'elle soit avilie par un autre +homme. Voila ma conclusion. + + + + +VIII + + +Quand Valvedre et Obernay se furent eloignes et que je ne les entendis +plus, je me retournai vers Alida, qui s'etait toujours tenue derriere +moi; je la vis a genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras +roides, evanouie, presque morte, comme le jour ou je l'avais trouvee +dans l'eglise. Les dernieres paroles de Valvedre, que dix fois j'avais +ete sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon energie. Je portai +Alida dans le casino, et, en depit des revelations qui m'avaient brise +un instant, je la secourus et la consolai avec tendresse. + +--Eh bien, le gant est jete, lui dis-je quand elle fut en etat de +m'entendre, c'est a nous de le ramasser! Ce grand philosophe nous a +trace notre devoir, il me sera doux de le remplir. Ecrivons-lui tout de +suite nos intentions. + +--Quelles intentions? quoi? repondit-elle d'un air egare. + +--N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvedre? Il t'a mise +au defi d'etre sincere, et moi, il m'a refuse la force d'etre devoue: +montrons-lui que nous nous aimons plus serieusement qu'il ne pense. +Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te +rendre heureuse et de te garder fidele. Voila toute la vengeance que je +veux tirer de son dedain! + +--Et mes enfants! s'ecria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura? + +--Vous vous les partagerez. + +--Ah! oui, il me donnera Paolino! + +--Non, puisque c'est celui qu'il prefere. + +--Cela n'est pas! Valvedre les aime egalement, jamais il ne donnera ses +enfants! + +--Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la +loi puisse atteindre? + +--Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un proces, un +scandale, au lieu d'etre une formalite que le consentement mutuel +rendrait tres-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante +n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais +informee. Mes principes me defendent d'accepter le divorce, et je n'ai +jamais cru que Valvedre en viendrait la! + +--Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatiente de +cette exaltation maternelle qui ne se reveillait devant moi que pour me +blesser. Sois donc sincere vis-a-vis de toi-meme, tu n'en aimes qu'un, +l'aine, et c'est justement celui qui, sous toutes les legislations, +appartient au pere, a moins qu'il n'y ait danger moral a le lui confier, +et ce n'est point ici le cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu, +puisqu'en restant la femme de Valvedre, tu n'en as pas moins perdu a ses +yeux le droit de les elever... et meme de les promener? Le divorce ne +changera donc rien a ta situation, car aucune loi humaine ne t'otera le +droit de les voir. + +--C'est vrai, dit Alida en se levant, pale, les cheveux epars, les yeux +brillants et secs. Eh bien, alors que faisons-nous? + +--Tu ecris a ton mari que tu demandes le divorce, et nous partons; nous +attendons le temps legal apres la dissolution du mariage, et tu consens +a etre ma femme. + +--Ta femme? Mais non, c'est un crime! Je suis mariee et je suis +catholique! + +--Tu as cesse de l'etre le jour ou tu as fait un mariage protestant. +D'ailleurs, tu ne crois pas en Dieu, ma belle, et ce point-la doit lever +bien des scrupules d'orthodoxie. + +--Ah! vous me raillez! s'ecria-t-elle, vous ne parlez pas serieusement! + +--Je raille ta devotion, c'est vrai; mais, pour le reste, je parle si +serieusement, qu'a l'instant meme je t'engage ma parole d'honnete +homme... + +--Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est +pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'epouser, voila +tout. + +--Injuste coeur! Est ce donc la premiere fois que je t'offre ma vie? + +--Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait +a une condition. + +--Dis! dis vite! + +--Je ne veux rien accepter de M. de Valvedre. Il est genereux, il va +m'offrir la moitie de son revenu; je ne veux meme pas de la pension +alimentaire a laquelle j'ai droit. Il me repudie, il me dedaigne, je ne +veux rien de lui! rien, rien! + +--C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'ecriai-je. +Ah! ma chere Alida! combien je te benis de m'avoir devine! + +Il y avait plus d'esprit que de sincerite dans ces derniers mots. +J'avais bien vu qu'Alida avait doute de mon desinteressement: c'etait +horrible qu'a chaque instant elle doutat ainsi de tout; mais, en ce +moment-la, comme il y avait aussi en moi plus de fierte blessee par le +mari que d'elan veritable vers la femme, j'etais resolu a ne m'offenser +de rien, a la convaincre, a l'obtenir a tout prix. + +--Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais etourdie de ma +resolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon +coeur deja depense en partie, mon nom fletri probablement par le +divorce, mes regrets du passe, mes continuelles aspirations vers mes +enfants, et la misere par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le +demandes?... Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-meme?... + +--Alida, lui dis-je en me mettant a ses pieds, je suis pauvre, et mes +parents seront peut-etre effrayes de ma resolution; mais je les connais, +je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te +reponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que +tendres; ils sont intelligents, instruits, honores. Je t'offre donc un +nom moins aristocratique et moins celebre que celui de Valvedre, mais +aussi pur que les plus purs... Le peu que ces chers parents possedent, +ils le partageront des a present avec nous, et, quant a l'avenir, je +mourrai a la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis +pas doue comme poete, je me ferai administrateur, financier, industriel, +fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voila tout ce que je +peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont +jusqu'ici tu t'es le moins preoccupee. + +--Oui, certes, s'ecria-t-elle; l'obscurite, la retraite, la pauvrete, la +misere meme, tout plutot que la pitie de Valvedre!... L'homme que j'ai +vu si longtemps a mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour +le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre +enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi? +M'aimeras-tu a ce point de m'accepter avec l'horrible caractere et +l'absurde conduite que l'on m'attribue? + +--Cette conduite..., quelle qu'elle soit, je veux l'ignorer, n'en +parlons jamais! Quant a ce caractere terrible..., je le connais, et je +ne crois pas etre en reste avec toi, puisque je suis _ton pareil_, comme +dit M. de Valvedre. Eh bien, nous sommes deux etres emportes, +passionnes, impossibles pour les autres, mais necessaires l'un a l'autre +comme l'eclair a la foudre. Nous nous devorerons sur le meme brasier, +c'est notre vie! Separes, nous ne serions ni plus tranquilles ni plus +sages. Va! nous sommes de la race des poetes, c'est-a-dire nes pour +souffrir et pour nous consumer dans la soif d'un ideal qui n'est pas de +ce monde. Nous ne le saisirons donc pas a toute heure, mais nous ne +cesserons pas d'y aspirer; nous le reverons sans cesse et nous +l'etreindrons quelquefois. Que veux-tu de mieux ailleurs, ame +tourmentee? Preferes-tu le neant de la desillusion ou les faciles amours +de la vie mondaine, la retraite a Valvedre ou l'equivoque existence de +la femme sans mari et sans amant? Sache que je me soucie fort peu des +jugements de M. de Valvedre sur ton compte. C'est peut-etre un grand +homme que tu n'as pas compris; mais il ne t'a pas mieux comprise, lui +qui n'a rien su faire de ton individualite, et qui a prononce l'arret de +son impuissance morale le jour ou il a cesse de t'aimer. Que n'etais-je +en face de lui et seul avec lui tout a l'heure! sais-tu ce que je lui +aurais dit? "Vous ne savez rien de la femme, vous qui voulez lui tracer +un role conforme a vos systemes, a vos gouts et a vos habitudes. Vous ne +vous faites aucune idee de la mission d'une creature exquise, et, en +cela, vous etes un pitoyable naturaliste. Vous etes leibnitzien, je le +vois de reste, et vous pretendez que la vertu consiste a concourir au +perfectionnement des choses humaines par la connaissance des choses +divines. Soit! vous prenez Dieu pour type absolu, et, de meme qu'il +produit et regle l'eternelle activite, vous voulez que l'homme cree ou +ordonne sans cesse la prosperite de son milieu par un travail sans +relache. Vous vous emerveillez devant l'abeille qui fait le miel, devant +la fleur qui travaille pour l'abeille; mais vous oubliez le role des +elements, qui, sans rien faire de logique en apparence, donnent a toutes +choses la vie et l'echange de la vie. Soyez un peu moins pedant et un +peu plus ingenieux! Comparez, la logique le veut, les ames passionnees a +la mer qui se souleve et au vent qui se dechaine pour balayer +l'atmosphere et maintenir l'equilibre de la planete. Comparez la femme +charmante, qui ne sait que rever et parler d'amour, a la brise qui +promene, insouciante, d'un horizon a l'autre, les parfums et les +effluves de la vie. Oui, cette femme, selon vous si frivole, est, selon +moi, plus active et plus bienfaisante que vous. Elle porte en elle la +grace et la lumiere; sa seule presence est un charme, son regard est le +soleil de la poesie, son sourire est l'inspiration ou la recompense du +poete. Elle se contente d'etre, et l'on vit, l'on aime autour d'elle! +Tant pis pour vous si vous n'avez pas senti ce rayon penetrer en vous et +donner a votre etre une puissance et des joies nouvelles!" + +Je parlais sous l'inspiration du depit. Je croyais parler a Valvedre, et +je me consolais de ma blessure en bravant la raison et la verite. Alida +fut saisie par ce qu'elle prenait pour de l'eloquence veritable. Elle se +jeta dans mes bras; sensible a la louange, avide de rehabilitation, elle +versa des larmes qui la soulagerent. + +--Ah! tu l'emportes, s'ecria-t-elle, et, de ce moment, je suis a toi. +Jusqu'a ce moment,--oh! pardonne-moi, plains-moi, tu vois bien que je +suis sincere!--j'ai conserve pour Valvedre une affection depitee, melee +de haine et de regret; mais, a partir d'aujourd'hui, oui, je le jure a +Dieu et a toi, c'est toi seul que j'aime et a qui je veux appartenir a +jamais. C'est toi le coeur genereux, l'epoux sublime, l'homme de genie! +Qu'est-ce que Valvedre aupres de toi? Ah! je l'avais toujours dit, +toujours cru, que les poetes seuls savent aimer, et que seuls ils ont le +sens des grandes choses! Mon mari me repousse et m'abandonne pour une +faute legere apres dix ans de fidelite reelle, et, toi qui me connais a +peine, toi a qui je n'ai donne aucun bonheur, aucune garantie, tu me +devines, tu me releves et tu me sauves. Tiens, partons! va m'attendre a +la frontiere; moi, je cours embrasser mes enfants et signifier a M. de +Valvedre que j'accepte ses conditions. + +Transportes de joie et d'orgueil, alleges pour le moment de toute +souffrance et de toute apprehension, nous nous separames apres nous etre +entendus sur les moyens de hater notre fuite. + +Alida alla rejoindre M. de Valvedre chez les Obernay, ou, en presence +d'Henri, elle devait lui parler, pendant que je quitterais le casino +pour n'y jamais rentrer. Moi aussi, je voulais parler a Henri, mais non +dans une auberge, car je ne devais pas laisser savoir a sa famille que +je fusse reste ou revenu a Geneve, et, le jour de la noce, j'avais ete +vu de trop de personnes de l'intimite des Obernay pour ne pas risquer +d'etre rencontre par quelqu'une d'entre elles. Je fis venir une voiture +ou je m'enfermai, et j'allai demander asile a Moserwald, qui me cacha +dans son propre appartement. De la, j'ecrivis un mot a Henri, qui vint +me trouver presque aussitot. + +Ma soudaine presence a Geneve et le ton mysterieux de mon billet etaient +des indices assez frappants pour qu'il n'hesitat plus a reconnaitre en +moi le rival dont Valvedre, par delicatesse, lui avait cache le nom. +Aussi l'explication des faits fut-elle comme sous-entendue. Il contint +du mieux qu'il put son chagrin et son blame, et, me parlant avec une +brusquerie froide: + +--Tu sais sans doute, me dit-il, ce qui vient de se passer entre M. de +Valvedre et sa femme? + +--Je crois le savoir, repondis-je; mais il est tres-important pour moi +d'en connaitre les details, et je te prie de me les dire. + +--Il n'y a pas de details, reprit-il; madame de Valvedre a quitte notre +maison, il y a une demi-heure, en nous disant qu'une de ses amies +mourante, je ne sais quelle Polonaise en voyage, la faisait demander a +Vevay, et qu'elle reviendrait le plus tot possible. Son mari n'etait +plus la. Elle a paru desirer le voir; mais, au moment ou j'allais le +chercher, elle m'a arrete en me disant qu'elle aimait mieux ecrire. Elle +a ecrit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai +portees a Valvedre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle +etait deja partie seule et a pied, laissant probablement ses +instructions a la Bianca, qui a ete impenetrable; mais Valvedre n'entend +pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec +elle. Il la cherche. J'allais l'accompagner quand j'ai recu ton billet. +J'ai compris, j'ai pense, je pense encore que madame de Valvedre est +ici... + +--Sur l'honneur, repondis-je a Obernay en l'interrompant, elle n'y est +pas! + +--Oh! sois tranquille, je ne chercherai pas a la decouvrir, maintenant +que je te vois en possession du principal role dans celte triste +affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre facheuse +entre M. de Valvedre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme +de sa trempe, on peut etre surpris par un acces de colere. Tu as donc +bien fait de ne pas te montrer. J'ai cache ta lettre a Valvedre, et il +ne s'avisera guere de te decouvrir ici. + +--Ah! m'ecriai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache? + +--Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignite, reprit Henri avec +autorite, tu serais conduit par un mauvais sentiment a commettre une +mauvaise action! + +--Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par +un eclat. C'est pour te parler de ces choses que j'ai voulu te voir; +mais je dois te prier, quelle que soit ton opinion, de me menager. Je ne +suis pas aussi maitre de moi-meme que s'il s'agissait de faire une +analyse botanique! + +--Ni moi non plus, reprit Obernay; mais je tacherai pourtant de ne pas +perdre la tete. Pourquoi m'as-tu appele? Parle, je t'ecoute. + +--Oui, je vais parler; mais je veux savoir ce que contenait le billet +que madame de Valvedre t'a fait porter a son mari. Il a du te le +montrer. + +--Oui. Il contenait ceci en propres termes: "J'accepte l'_ultimatum_. Je +pars! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos desirs, +je compte me remarier." + +--C'est bien, c'est tres-bien! m'ecriai-je soulage d'une vive anxiete: +j'avais craint un instant qu'Alida n'eut deja change d'intention et +trahi les serments de l'enthousiasme.--A present, repris-je, tu le vois, +tout est consomme! Je vais enlever cette femme, et, aussitot qu'elle +sera libre devant la loi, elle sera ma femme. Tu vois que la question +est nettement tranchee. + +--La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que +le divorce n'est pas prononce, M. de Valvedre ne veut pas qu'elle soit +compromise. Il faut qu'elle retourne a Valvedre, ou que tu t'eloignes. +C'est un peu de patience a avoir, puisque la realisation de votre +fantaisie ne peut souffrir d'empechement. Craignez-vous deja de vous +raviser l'un ou l'autre, si vous ne brulez pas vos vaisseaux par un coup +de tete? + +--Point d'epigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvedre est fort +raisonnable a coup sur; mais il m'est impossible de le suivre. Il a +lui-meme cree l'empechement en me gratifiant de ses dedains, de ses +railleries et de ses menaces. + +--Ou cela? quand cela donc? + +--Sous la tonnelle de ton jardin, il y a une heure. + +--Ah! tu etais la? tu ecoutais? + +--M. de Valvedre n'avait aucun doute a cet egard. + +--Au fait... oui, je me rappelle! Il tenait a parler la. J'aurais du +deviner pourquoi. Eh bien, apres? Il a parle de son rival, non pas comme +d'un homme raisonnable, ce qui eut ete bien impossible, mais comme d'un +honnete homme, et, ma foi... + +--C'est plus que je ne merite selon toi? + +--Selon moi? Peut-etre! nous verrons! Si tu te conduis en ecervele, je +dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est +que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre +folie en bravant Valvedre, lui donner raison par consequent? + +--Je veux le braver, m'ecriai-je. J'ai jure le mariage a sa femme et a +ma propre conscience; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-la, je +serai son unique protecteur, parce que M. de Valvedre a predit que je +serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me +tuer si je ne faisais pas sa volonte, et que je l'attends de pied forme +pour savoir qui des deux tuera l'autre, parce qu'enfin il ne me plait +pas qu'il pense m'avoir intimide, et que je sois homme a subir les +conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau +role. + +--Tu parles comme un fou! dit Obernay en levant les epaules. Si Valvedre +voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le +scandale. + +--Valvedre ne craint peut-etre pas tant le blame que le ridicule! + +--Et toi donc? + +--C'est mon droit encore plus que le sien. Il a provoque mon +ressentiment, il devait en prevoir les consequences. + +--Alors, c'est decide, tu enleves? + +--Oui, et avec tout le mystere possible, parce que je ne veux pas +qu'Alida soit temoin d'une tragedie dont elle ne soupconne pas +l'imminence; et ce mystere, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas +envie d'etre le temoin de Valvedre contre moi, ton meilleur ami. + +--Mon meilleur ami? Non! tu ne le serais plus; tu peux donner ta +demission, si tu persistes! + +--Au prix de l'amitie, comme au prix de la vie, je persisterai; mais +aussitot que j'aurai mis Alida en surete, je reviendrai ici, et je me +presenterai a M. de Valvedre pour lui repeter tout ce que tu viens +d'entendre et tout ce que je te charge de lui dire aussitot que je serai +parti, c'est-a-dire dans une heure. + +Obernay vit que ma volonte etait exasperee, et que ses remontrances ne +servaient qu'a m'irriter davantage. Il prit tout a coup son parti. + +--C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvedre dispose +a soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu'a demain, il ignorera +que je t'ai vu. Pars le plus tot possible, je vais tacher de l'aider a +ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas beaucoup de +bonheur; car, si tu en pouvais gouter au milieu d'un pareil triomphe, je +te mepriserais. Je compte encore sur tes reflexions et tes remords pour +te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre +Francis! Je te laisse au bord de l'abime. Dieu seul peut t'empecher d'y +rouler. + +Il sortit. Sa voix etait etouffee par des larmes qui me briserent le +coeur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter a son cou. Il me +repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma reponse +affirmative, il reprit froidement: + +--Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai a ton +service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'offrir les moyens de te +perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir a ce +Moserwald..., qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense? + +Je ne pouvais plus parler. Le sang m'etouffait d'une toux convulsive. Je +lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir +voulu me serrer la main. + +Quelques instants apres, j'etais en conference avec mon hote. + +--Nephtali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les +demande. + +--Ah! enfin, s'ecria-t-il avec une joie sincere, vous etes donc mon +veritable ami! + +--Oui; mais ecoutez. Mes parents possedent en tout le double de cette +somme, placee sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils +unique. Tant que mes parents vivront, je ne veux pas aliener ce capital, +dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous +faire une reconnaissance de la somme et des interets. + +Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forcai d'accepter, le +menacant, s'il la refusait, de m'adresser a Obernay, qui m'avait ouvert +sa bourse. + +--Ne suis-je donc pas assez votre oblige, lui dis-je, vous qui, pour +croire a ma solvabilite, acceptez la seule preuve que je puisse vous en +donner ici, ma parole? + +Au bout d'un quart d'heure, j'etais avec lui dans sa voiture fermee. +Nous sortions de Geneve, et il me conduisait a une de ses maisons de +campagne, d'ou je sortis en chaise de poste pour gagner la frontiere +francaise. + +J'etais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soiree et +qui me semblait avoir quitte la maison Obernay trop precipitamment pour +ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle; mais, en arrivant au lieu +du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devance. Elle s'elanca de sa +voiture dans la mienne, et nous continuames notre route avec rapidite. +Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-la, et il n'etait pas +facile de nous atteindre. Cela n'eut pourtant pas ete impossible a +Valvedre. On verra bientot ce qui nous preserva de sa poursuite. + +Paris etait encore, a cette epoque, l'endroit du inonde civilise ou il +etait le plus facile de se tenir cache. C'est la que j'installai ma +compagne dans un appartement mysterieux et confortable, en attendant les +evenements. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adressees +par Moserwald poste restante. La premiere etait de lui. + +"Mon enfant, j'ai fait ce qui etait convenu entre nous. J'ai ecrit a M. +Henri Obernay pour lui dire que je savais ou vous etiez, que je vous +avais donne ma parole de ne le confier a personne, mais que j'etais en +mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait a +propos de confier a mes soins. Des le jour meme, il a envoye chez moi le +paquet ci-inclus, que je vous transmets fidelement. + +"Vous avez passe le Rubicon comme feu Cesar. Je ne reviendrai pas sur la +dose de satisfaction, de douleur et d'inquietude que cela me met sur +l'estomac... L'estomac, c'est bien vulgaire, et _on_ en rira sans pitie; +mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la poesie est passe +pour moi avec celui de l'esperance. Je m'etais pourtant senti des +dispositions pendant quelques jours... Le dieu m'abandonne, et je ne +vais plus songer qu'a ma sante. L'evenement auquel je m'attendais et +auquel je ne voulais pas croire, votre depart precipite avec _elle_, m'a +bouleverse, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile; mais +cela passera, et la edition de don Quichotte que vous me faites me +donnera du courage. J'entends d'ici qu'_on_ rit encore; _on_ me compare +peut-etre a Sancho! N'importe, je suis a _vous_ (au singulier ou au +pluriel), a votre service, a votre discretion, a la vie et a la mort. + +"NEPHTALI." + +La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisieme. Les voici +toutes les deux, celle d'Henri d'abord: + +"J'espere qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux +sur ta veritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu +saches comment j'ai agi a ton egard. + +"Tu es bien simple si tu m'as cru dispose a transmettre a M. de V... tes +offres provocatrices. Je me suis contente de lui dire, pour sauvegarder +ton honneur, qu'une tierce personne etait chargee de te faire tenir tout +genre de communications, et que, le jour ou il jugerait a propos d'avoir +une explication avec toi, j'etais charge personnellement de t'en +prevenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel +rendez-vous. + +"Ceci etabli, je me suis permis de supposer que tu allais a Bruxelles +pour t'entretenir avec tes parens sur tes projets ulterieurs. Quant a +_madame_, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un enorme mensonge. J'ai +pretendu savoir qu'elle s'en allait a Valvedre et, de la, en Italie, +pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour ou son mari formerait le +premier la demande du divorce, que, jusque-la, la tierce personne +pouvait egalement lui faire connaitre toute resolution prise a son +egard. + +"Il resulte de mon action que M. de Valvedre..., qui desirait parler a +_madame_, s'est rendu sur-le-champ a Valvedre, ou j'aimais mieux le +voir, pour sa dignite et pour ma securite morale, que sur les traces des +_aimables_ fugitifs. + +"De Valvedre, il vient donc de m'ecrire, et si, quand _madame_ et toi +aurez lu, vous persistez a meconnaitre un tel caractere, je vous plains +et n'envie pas votre maniere de voir. + +"Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause; je regarde comme un +tres-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce lien qui +lui confere _la responsabilite sans la repression possible_: probleme +insoluble ou son ame se consume sans profit pour la science. Moins moral +et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des voeux pour +que le calme et la liberte des voyages lui soient definitivement rendus. +Ceci n'est pas galant, et tu vas peut-etre m'en demander raison. Je +n'accepterai pas la partie; mais je dois t'avertir d'une chose: c'est +que, si tu persistais par hasard a demander reparation a M. de V... _de +l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme_ (car c'etait +la ton theme), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le +vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvedre est brave comme +un lion; mais peut-etre ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends,--au +grand etonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille +amities. Braves coeurs, ils ne savent rien!" + + +DE M. DE V... A HENRI OBERNAY. + +"Je ne l'ai pas trouvee ici; elle n'y est pas venue, et meme, d'apres +les informations que j'ai prises le long du chemin, elle a du suivre, +pour se rendre en Italie, une tout autre direction. Mais est-elle +reellement par la et a-t-elle jamais resolu serieusement de s'enfermer +dans un couvent, fut-ce pour quelques semaines? + +"Quoi qu'il en soit, il ne me convient pas de la chercher davantage: +j'aurais l'air de la poursuivre, et ce n'est nullement mon intention. Je +souhaitais lui parler: une conversation est toujours plus concluante que +des paroles ecrites; mais le soin qu'elle a pris de l'eviter et de me +cacher son refuge decele des resolutions plus completes que je ne +croyais devoir lui en attribuer. + +"D'apres les trois mots par lesquels elle a cru suffisant de clore une +existence de devoirs reciproques, je vois qu'elle craignait un eclat de +ma part. C'etait mal me connaitre. Il me suffisait, a moi, qu'elle sut +mon jugement sur son compte, ma compassion pour ses souffrances, les +limites de mon indulgence pour ses fautes; mais, puisqu'elle n'en a pas +juge ainsi, il me parait necessaire qu'elle reflechisse de nouveau sur +ma conduite et sur celle qu'il lui convient d'adopter. Tu lui +communiqueras donc ma lettre. J'ignore si, en te parlant, j'ai prononce +le mot de _divorce_, dont elle m'attribue la premeditation. Je suis +certain de n'avoir envisage cette eventualite que dans le cas ou, +foulant aux pieds l'opinion, elle me mettrait dans l'alternative ou de +contraindre sa liberte, ou de la lui rendre entiere. Je ne peux pas +hesiter entre ces deux partis. L'esprit de la legislation que j'ai +reconnue en l'epousant prononce dans le sens d'une liberte reciproque, +quand une incompatibilite eprouvee et constatee de part et d'autre est +arrivee a compromettre la dignite du lien conjugal et l'avenir des +enfants. Jamais, quoi qu'il arrive, je n'invoquerai contre celle que +j'avais choisie, et que j'ai beaucoup aimee, le pretexte de son +infidelite. Grace a l'esprit de la reforme, nous ne sommes pas condamnes +a nous nuire mutuellement pour nous degager. D'autres motifs +suffiraient; mais nous n'en sommes pas la, et je n'ai point encore de +motifs assez evidents pour exiger qu'_elle_ se prete a une rupture +legale. + +"Elle a cru pourtant, dans un moment d'irritation, me donner ce motif en +m'ecrivant qu'elle comptait se remarier. Je ne suis pas homme a profiter +d'une heure de depit; j'attendrai une insistance calme et reflechie. + +"Mais probablement elle tient a savoir si je desire le resultat qu'elle +provoque, et si j'ai aspire pour mon compte a la liberte de contracter +un nouveau lien. Elle tient a le savoir pour rassurer sa conscience ou +satisfaire sa fierte. Je lui dois donc la verite. Je n'ai jamais eu la +pensee d'un second mariage, et, si je l'avais eue, je regarderais comme +une lachete de ne l'avoir pas sacrifiee au devoir de respecter, dans +toute la limite du possible, la sincerite de mon premier serment. + +"Cette limite du possible, c'est le cas ou madame de V... afficherait +ses nouvelles relations. C'est aussi le cas ou elle me reclamerait de +sang-froid, et apres mure deliberation, le droit de contracter de +nouveaux engagements. + +"Je ne ferai donc rien pour agiter son existence actuelle et pour porter +a l'extreme des resolutions que je n'ai pas le droit de croire sans +appel. Je ne rechercherai et n'accepterai aucun pourparler avec la +personne qui m'a offert de se presenter devant moi. Je ne prevois pas, +de ce cote-la plus que de l'autre, des garanties d'association bien +durable, mais je n'en serai juge qu'apres un temps d'epreuve et +d'attente. + +"Si on ne m'appelle pas, d'ici a un mois, devant un tribunal competent a +prononcer le divorce, je m'absenterai pour un temps dont je n'ai pas a +fixer le terme. A mon retour, je serai moi-meme le juge de cette +question delicate et grave qui nous occupe, et j'aviserai, mais sans +sortir des principes de conduite que je viens d'exposer. + +"Fais savoir aussi a madame de V... qu'elle pourra faire toucher a la +banque de Moserwald et compagnie la rente de cinquante mille francs qui +lui etait precedemment servie, et dont elle-meme avait fixe le chiffre. +S'il lui convient d'habiter Valvedre ou ma maison de Geneve en l'absence +de toute relation compromettante pour elle, dis-lui que je n'y vois +aucun inconvenient; dis-lui meme que mon desir serait de la voir arriver +ici pendant le peu de jours que j'ai encore a y passer. Je n'ai pas +d'orgueil, ou du moins je n'en mets pas dans mes rapports avec elle. +J'ai du longtemps eviter des explications qui n'auraient servi qu'a +l'irriter et a la faire souffrir. A present que la glace est rompue, je +ne me crois susceptible d'etre atteint par aucun ridicule, si elle veut +entendre ce que j'ai desormais a lui dire. Il ne sera pas question du +passe, je lui parlerai comme un pere qui n'espere pas convaincre, mais +qui desire attendrir. Completement desinteresse dans ma propre cause, +puisque par le fait, et sans qu'il soit besoin de solennite, nous nous +separons, je sens que j'ai encore besoin, moi, de laisser sa vie, non +pas heureuse, elle ne le peut etre, mais aussi acceptable que possible +pour elle-meme. Elle pourrait encore gouter quelque joie intime dans la +gloire de sacrifier la fantaisie et ses redoutables consequences a +l'avenir de ses enfants et a sa propre consideration, a l'affection de +ta famille, au fidele devouement de Paule, au respect de tous les gens +serieux... Si elle veut m'entendre, elle retrouvera l'ami toujours +indulgent et jamais importun qu'elle connait bien malgre ses habitudes +de meprise... Si elle ne le veut pas, mon devoir est rempli, et je +m'eloignerai, sinon rassure sur son compte, du moins en paix avec +moi-meme." + +La bonte comique de Moserwald m'avait fait sourire, la rudesse chagrine +et railleuse d'Obernay m'avait courrouce, la genereuse douceur de +Valvedre m'ecrasa. Je me sentis si petit devant lui, que j'eprouvai un +moment de terreur et de honte avant de faire lire a sa femme cette +requete a la fois humble et digne; mais je n'avais pas le droit de m'y +refuser, et je la lui envoyai par Bianca, qui etait venue nous rejoindre +a Paris. + +Je ne voulais pas etre temoin de l'effet de cette lecture sur Alida. +J'avais appris a redouter l'imprevu de ses emotions et a en menager le +contre-coup sur moi-meme. Depuis huit jours de tete-a-tete, nous avions, +par un miracle de la volonte la plus tendue qui fut jamais, reussi a +nous maintenir au diapason de la confiance heroique. Nous voulions +croire l'un a l'autre, nous voulions vaincre la destinee, etre plus +forts que nous-memes, donner un dementi aux sombres previsions de ceux +qui nous avaient juges si defavorablement. Comme deux oiseaux blesses, +nous nous pressions l'un contre l'autre pour cacher le sang qui eut +revele nos traces. + +Alida fut grande en ce moment. Elle vint me trouver. Elle souriait, elle +etait belle comme l'ange du naufrage qui soutient et dirige le navire en +detresse. + +--Tu n'as pas tout lu, me dit-elle; voici des lettres qu'on avait +remises a Bianca pour moi au moment ou elle a quitte Geneve. Je te les +avais cachees; je veux que tu les connaisses. + +La premiere de ces lettres etait de Juste de Valvedre. + +"Ma soeur, disait-elle, ou etes-vous donc? Cette amie polonaise a quitte +Vevay; elle est donc guerie? Elle va en Italie et vous l'y suivez +precipitamment, sans dire adieu a personne! Il s'agit donc d'un grand +service a lui rendre, d'un grand secours a lui porter? Ceci ne me +regarde pas, direz-vous; mais me permettrez-vous de vous dire que je +suis inquiete de vous, de votre sante alteree depuis quelque temps, de +l'air agite d'Obernay, de l'air abattu de mon frere, de l'air mysterieux +de Bianca? Elle n'a pas du tout l'air d'aller en Italie... Chere, je ne +vous fais pas de questions, vous m'en avez denie le droit, prenant ma +sollicitude pour une vaine curiosite. Ah! ma soeur, vous ne m'avez +jamais comprise; vous n'avez pas voulu lire dans mon coeur, et je n'ai +pas su vous le reveler. Je suis une vieille fille gauche, tantot brusque +et tantot craintive. Vous aviez raison de ne pas me trouver aimable, +mais vous avez eu tort de croire que je n'etais pas aimante et que je ne +vous aimais pas! + +"Alida, revenez, ou, si vous etes encore pres de nous, ne partez pas! +Mille dangers environnent une femme seduisante. Il n'y a de force et de +securite qu'au sein de la famille. La votre vous semble quelquefois trop +grave, nous le savons, nous essayerons de nous corriger... Et puis c'est +peut-etre moi qui vous deplais le plus... Eh bien, je m'eloignerai, s'il +le faut. Vous m'avez reproche de me placer entre vous et vos enfants et +d'accaparer leur affection. Ah! prenez ma place, ne les quittez pas, et +vous ne me reverrez plus; mais non, vous avez du coeur, et de tels +depits ne sont pas dignes de vous. Vous n'avez jamais pu croire que je +vous haissais, moi qui donnerais ma vie pour votre bonheur et qui vous +demande pardon a genoux, si j'ai eu envers vous quelques moments +d'injustice ou d'impatience. Revenez, revenez! Edmond a beaucoup pleure +apres votre depart, si peu prevu. Paolino a une idee fantasque, c'est +que vous etes dans le jardin qui est aupres du leur: il pretend qu'il +vous y a vue un jour, et on ne peut l'empecher de grimper au treillage +pour regarder derriere le mur ou il vous a revee, ou il vous attend +encore. Paule, qui vous aime tant, a beaucoup de chagrin; son mari en +est jaloux. Adelaide, qui me voit vous ecrire, veut vous dire quelques +mots. Elle vous dit, comme moi, qu'il faut croire en nous et ne pas nous +abandonner." + +La lettre d'Adelaide, plus timide et moins tendre, etait plus touchante +encore dans sa candeur. + +"Chere madame, + +"Vous etes partie si vite, que je n'ai pas pu vous adresser une grave +question. Faut-il garnir les chemises de _ces messieurs_ (Edmond et +Paul) avec de la dentelle, avec de la broderie ou avec un ourlet? Moi, +j'etais pour les cols et manchettes bien fermes, bien blancs et tout +unis; mais je crois vous avoir entendu dire que cela ressemblait trop a +du papier et encadrait trop sechement ces aimables et cheres petites +figures rondes. Rosa, qui donne toujours son avis, surtout quand on ne +le lui demande pas, veut de la dentelle. Paule est pour la broderie; +mais moi, remarquez, je vous en prie, comme je suis judicieuse, je +pretends que c'est avant tout a leur petite maman que ces minois doivent +plaire, et qu'elle a, d'ailleurs, mille fois plus de gout que de simples +Genevoises de notre espece. Donc, repondez vite, chere madame. On est +d'accord pour desirer de vous complaire et de vous obeir en tout. Vous +avez emporte un morceau de notre coeur, et cela sans crier gare. C'est +mal a vous de ne pas nous avoir donne le temps de baiser vos belles +mains et de vous dire ce que je vous dis ici: Guerissez votre amie, ne +vous fatiguez pas trop et revenez vite, car je suis au bout de mes +histoires pour faire prendre patience a Edmond et pour endormir Paolino. +Paule vous ecrit. Mon pere et ma mere vous offrent leurs plus affectueux +compliments, et Rosa veut que je vous dise qu'elle a bien soin du gros +myrte que vous aimez, et dont elle veut mettre une fleur dans ma lettre +avec un baiser pour vous." + +--Quelle confiance en mon retour! dit Alida quand j'eus fini de lire, et +quel contraste entre les preoccupations de cette heureuse enfant et les +eclairs de notre Sinai! Eh bien, qu'as-tu, toi? manques-tu de courage? +Ne vois-tu pas que plus il m'en faut, plus il m'en vient? Tu dois +trouver que j'ai ete bien injuste envers mon mari, envers la soeur ainee +et envers cette innocente Adelaide! Trouve, va! tu ne me feras pas plus +de reproches que je ne m'en fais! J'ai doute de ces coeurs excellents et +purs, je les ai nies pour m'etourdir sur le crime de mon amour! Eh bien, +a present que j'ouvre les yeux et que je vois quels amis je t'ai +sacrifies, je me reconcilie avec ma faute, et je me releve de mon +humiliation. Je suis contente de me dire que tu ne m'as pas ramassee +comme un oiseau chasse du nid et juge indigne d'y reprendre sa place. Tu +n'en as pas moins eu tout le merite de la pitie, et tu as trouve dans +ton coeur genereux la force de me recueillir, un jour que je me croyais +avilie et que tu m'avais vu fouler aux pieds. Mais, aujourd'hui, voila +Valvedre qui se recracte et qui m'appelle, voila Juste qui me tend les +bras en s'agenouillant devant moi, et la douce Adelaide qui me montre +mes enfants en me disant qu'ils m'attendent et me pleurent! Je puis +retourner aupres d'eux et y vivre independante, servie, caressee, +remerciee, pardonnee, benie! A present, tu es libre, cher ange; tu peux +me quitter sans remords et sans inquietude; tu n'as rien gate, rien +detruit dans ma vie. Au contraire, ce mari tres-sage, ces amis +tres-craintifs du _qu'en dira-t-on_ me menageront d'autant plus qu'ils +m'ont vue prete a tout rompre. Tu le vois, nous pouvons nous quitter +sans qu'on raille nos ephemeres amours. Henri lui-meme, ce Genevois +mal-appris, me fera amende honorable s'il me voit renoncer +volontairement a ce qu'il appelle mon caprice. Eh bien, que veux-tu +faire? Reponds! reponds donc! a quoi songes-tu? + +Il est des moments dans les plus fatales destinees ou la Providence nous +tend la planche de salut et semble nous dire: "Prends-la, ou tu es +perdu." J'entendais cette voix mysterieuse au-dessus de l'abime; mais le +vertige de l'abime fut plus fort et m'entraina. + +--Alida, m'ecriai-je, tu ne me fais pas cette offre-la pour que je +l'accepte? Tu ne le desires pas, tu n'y comptes pas, n'est-il pas vrai? + +--Tu m'as comprise, repondit-elle en se mettant a genoux devant moi, les +mains dans mes mains et comme dans l'attitude du serment. Je +t'appartiens, et le reste du monde ne m'est rien! Tu es tout pour moi: +mon pere et ma mere qui m'ont quittee, mon mari que je quitte, et mes +amis qui vont me maudire, et mes enfants qui vont m'oublier. "Tu es mes +freres et mes soeurs, comme dit le poete, et Ilion, ma patrie que j'ai +perdue!" Non! je ne reviendrai plus sur mes pas, et, puisqu'il est dans +ma destinee de mal comprendre les devoirs de la famille et de la +societe, au moins j'aurai consacre ma destinee a l'amour! N'est-ce donc +rien, et celui qui me l'inspire ne s'en contentera-t-il pas? Si cela +est, si pour toi je suis la premiere des femmes, que m'importe d'etre la +derniere aux yeux de tous les autres? Si mes torts envers eux me sont +des merites aupres de toi, de quoi aurais-je a me plaindre? Si l'on +souffre la-bas et si je souffre de faire souffrir, j'en suis fiere, +c'est une expiation de ces fautes passees que tu me reprochais, c'est ma +palme de marytre que je depose a tes pieds. + +Une seule chose peut m'excuser d'avoir accepte le sacrifice de cette +femme passionnee, c'est la passion qu'elle m'inspira des ce moment, et +qui ne fut plus ebranlee un seul jour. Certes, je suis bien assez +coupable sans ajouter au fardeau de ma conscience. Ma fuite avec elle +fut une mauvaise inspiration, une lache audace, une vengeance, ou du +moins une reaction aveugle de mon orgueil froisse. Meilleure que moi, +Alida avait pris mon devouement au serieux, et, si sa foi en moi fut un +acces de fievre, la fievre dura et consuma le reste de sa vie. En moi, +la flamme fut souvent agitee et comme battue du vent; mais elle ne +s'eteignit plus. Et ce ne fut plus la vanite seule qui me soutint, ce +fut aussi la reconnaissance et l'affection. + +Des lors il se fit une sorte de calme dans notre vie, calme trompeur et +qui cachait bien des angoisses toujours renaissantes; mais l'idee de +nous raviser et de nous separer ne fut jamais remise en question. + +Nous primes aussi, ce jour-la, de bonnes resolutions, eu egard a notre +position desesperee. Nous fimes de la prudence avec notre temerite, de +la sagesse avec notre delire. Je renoncai a mon hostilite contre +Valvedre, Alida a ses plaintes contre lui. Elle n'en parla plus qu'a de +rares intervalles, d'un ton doux et triste, comme elle parlait de ses +enfants. Nous renoncames aux reves de libre triomphe qui nous avaient +souri, et nous primes de grands soins pour cacher notre residence a +Paris et notre intimite. Alida prit la peine de s'expliquer avec son +mari dans une lettre qu'elle ecrivait a Juste, comme Valvedre s'etait +explique avec elle dans sa lettre a Obernay. Elle persista dans son +projet de divorce; mais elle promit de mener une existence si +mysterieuse, que nul ne pourrait se porter son accusateur devant +Valvedre. + +"Je sais bien, disait-elle, que mon absence prolongee, mon domicile +inconnu, ma disparition inexpliquee pourront faire naitre des soupcons, +et qu'il vaudrait mieux que la femme de Cesar ne fut pas soupconnee; +mais, puisque Cesar ne veut pas repudier brutalement sa femme, et qu'il +s'agit pour tous deux de se quitter sans reproche amer, celle-ci +menagera les apparences et n'aflichera pas son futur changement de nom. +Elle le cachera au contraire; elle ne verra aucune personne qui pourrait +le deviner et le trahir; elle sera morte pour le monde pendant plusieurs +annees, s'il le faut, et il ne tiendra qu'a vous de dire qu'elle est +reellement dans un couvent, car elle vivra sous un voile et derriere +d'epais rideaux. Si ce n'est pas la tout ce que souhaite et conseille +Cesar, c'est du moins tout ce qu'il peut exiger, lui qui ne s'est jamais +couronne despote, et qui n'a pas plus tue la liberte dans l'hymenee +qu'il ne veut la tuer dans le monde. + +"Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser a l'entretien qu'il me +demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de resister a +son influence ne me fit pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour +qu'aucune consideration humaine put ebranler ma resolution." + +Elle finissait, apres avoir, a son tour, demande pardon a sa belle-soeur +de ses injustices et de ses preventions, en lui signifiant qu'elle ne +voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il put etre. + +Quand elle ecrivit a ses enfants, a Paule et a Adelaide, elle pleura au +point qu'elle trempa de larmes un billet a cette derniere ou elle +reglait, avec une gravite enjouee, la grande question des cols de +chemise. Elle fut forcee de le recommencer, faisant de genereux et naifs +efforts pour me cacher le dechirement de ses entrailles. Je me jetai a +ses genoux, je la suppliai de partir avec moi pour Geneve. Je +t'accompagnerai jusqu'a la frontiere, lui dis-je, ou je me cacherai dans +la maison de campagne de Moserwald. Tu passeras trois jours, huit jours +si tu veux, avec tes enfants, et nous nous sauverons de nouveau; puis, +quand tu sentiras le besoin de les embrasser encore, nous repartirons +pour Geneve. C'est absolument la vie que tu aurais menee, si tu etais +retournee a Valvedre. Tu aurais ete les voir deux ou trois fois par an. +Ne pleure donc plus, ou ne me cache pas tes larmes. J'avoue que je suis +content de te voir pleurer, parce que, chaque jour, je decouvre que tu +ne merites pas les reproches qu'on t'adressait, et que tu es une aussi +tendre mere qu'une amante loyale; mais je ne veux pas que tu pleures +trop longtemps quand je peux d'un mot secher tes beaux yeux. Viens, +viens! partons! Ne recommence pas tes lettres. Tu vas revoir tes amis, +tes fils, tes soeurs, et _Ilion_ que tu m'as sacrifiee, mais que tu n'as +pas perdue! + +Elle refusa, sans vouloir s'expliquer sur la cause de son refus. Enfin, +pressee de questions, elle me dit: + +--Mon pauvre enfant, je ne t'ai pas demande avec quoi nous vivions et ou +tu trouvais de l'argent. Tu as du engager ton avenir, escompter le +produit de tes futurs succes... Ne me le dis pas, va, je sais bien que +tu as fait pour moi quelque grand sacrifice ou quelque grande +imprudence, et je trouve cela tout simple venant de toi: mais je ne dois +pas, pour mes satisfactions personnelles, abuser de ton devouement. Non, +je ne le veux pas, n'insiste pas, ne m'ote pas le seul merite que j'aie +pour m'acquitter envers toi. Il faut que je souffre, vois-tu; cela m'est +bon, c'est la ce qui me purifie. L'amour serait vraiment trop facile, si +on pouvait se donner a lui sans briser avec ses autres devoirs. Il n'en +est pas ainsi, et Valvedre, s'il m'ecoutait, dirait que je proclame un +blaspheme ou un sophisme, lui qui ne comprenait pas que ce qu'il +appelait une oisivete coupable put etre l'ideal devouement que +j'exigeais de lui; mais, selon moi, le sophisme est de croire que la +passion ne soit pas l'immolation des choses les plus cheres et les plus +sacrees, et voila pourquoi je veux que tu me laisses venir a toi, +depouillee de tout autre bonheur que toi-meme... + +Oui, je le crois aujourd'hui, moi aussi, que l'infortunee Alida +proclamait un effrayant sophisme, que Valvedre avait raison contre elle, +que le devoir accompli rend l'amour plus fervent, et que lui seul le +rend durable, tandis que le remords desseche ou tue; mais, dans le +triomphe de la passion, dans l'ivresse de la reconnaissance, j'ecoutais +Alida comme l'oracle des divins mysteres, comme la pretresse du dieu +veritable, et je partageais son reve immense, son aspiration vers +l'impossible. Je me disais aussi qu'il n'y a pas qu'une seule route pour +s'elever vers le vrai; que, si la perfection semble etre dans la +religion du droit et dans les sanctifiantes vertus de la famille, il y a +un lieu de refuge, une oasis, un temple nouveau pour ceux dont la +fatalite a renverse les autels et les foyers; que ce droit d'asile sur +les hauteurs, ce n'etait pas la froide abstinence, la mort volontaire, +mais le vivifiant amour. Transfuges de la societe, nous pouvions encore +batir un tabernacle dans le desert et servir la cause sublime de +l'ideal. N'etions-nous pas des anges en comparaison de ces viveurs +grossiers qui se depravent dans l'abus de la vie positive? Alida, +brisant toute son existence pour me suivre, n'etait-elle point digne +d'une tendre et respectueuse pitie? Moi-meme, acceptant avec energie son +passe douteux et le deshonneur qu'elle bravait, n'etais-je pas un homme +plus delicat et plus noble que celui qui cherche dans la debauche ou +dans la cupidite l'oubli de son reve et le debarras de son orgueil? + +Mais l'opinion, jalouse de maintenir l'ordre etabli, ne veut pas qu'on +s'isole d'elle, et elle se montre plus tolerante pour ceux qui se +donnent au vice facile, au travers repandu, que pour ceux qui se +recueillent et cherchent des merites qu'elle n'a pas consacres. Elle est +inexorable pour qui ne lui demande rien, pour les amants qui ne veulent +pas de son pardon, pour les penseurs qui, dans leur entretien avec Dieu, +ne veulent pas la consulter. + +Nous entrions donc, Alida et moi, non pas seulement dans la solitude du +fait, mais dans celle du sentiment et de l'idee. Restait a savoir si +nous etions assez forts pour cette lutte effroyable. + +Nous nous fimes cette illusion, et, tant qu'elle dura, elle nous +soutint; mais il faut, ou une grande valeur intellectuelle, ou une +grande experience de la vie pour demeurer ainsi, sans ennui et sans +effroi, dans une ile deserte. L'effroi fut mon tourment, l'ennui fut le +ver rongeur de ma compagne infortunee. Elle avait fait les demarches +necessaires pour obtenir la dissolution de son mariage. Valvedre n'y +avait pas fait opposition; mais il etait parti pour un long voyage, +disait-on, sans presenter sa propre demande au tribunal competent. +Evidemment, il voulait forcer sa femme a reflechir longtemps avant de se +lier a moi, et, son absence pouvant se prolonger indefiniment, l'epreuve +du temps exige par la legislation etrangere menacait ma passion d'une +attente au-dessus de mes forces. Est-ce la ce que voulait cet homme +etrange, ce mysterieux philosophe? Comptait-il sur la chastete de sa +femme au point de lui laisser courir les dangers de mon impatience, ou +preferait-il la savoir completement infidele, et, par la, preservee de +la duree de ma passion? Evidemment, il me dedaignait fort, et j'etais +force de le lui pardonner, en reconnaissant qu'il n'avait d'autre +preoccupation que celle d'adoucir la mauvaise destinee d'Alida. + +Cette pauvre femme, voyant des retards infinis a notre union, vainquit +tous ses scrupules et se montra magnanime. Elle m'offrit son amour sans +restrictions, et, vaincu par mes transports, je faillis l'accepter; mais +je vis quel sacrifice elle s'imposait et avec quelle terreur elle +bravait ce qu'elle croyait etre le dernier mot de l'amour. Je savais les +fantomes que pouvaient lui creer sa sombre imagination et la pensee de +sa decheance, car elle etait fiere de n'avoir jamais trahi _la lettre de +ses serments_; c'est ainsi qu'elle s'exprimait quand mon inquiete et +jalouse curiosite l'interrogeait sur le passe. Elle croyait aussi que le +desir est chez l'homme le seul aliment de l'amour, et par le fait elle +craignait le mariage autant que l'adultere. + +--Si Valvedre n'eut pas ete mon mari, disait-elle souvent, il n'eut pas +songe a me negliger pour la science: il serait encore a mes pieds! + +Cette fausse notion, aussi fausse a l'egard de Valvedre qu'au mien, +etait difficile a detruire chez une femme de trente ans, indocile a +toute modification, et je ne voulus pas d'un bonheur trempe de ses +larmes. Je la connaissais assez desormais pour savoir qu'elle ne +subissait aucune influence, qu'aucune persuasion n'avait prise sur elle, +et que, pour la trouver toujours enthousiaste, il fallait la laisser a +sa propre initiative. Il etait en son pouvoir de se sacrifier, mais non +de ne pas regretter le sacrifice, peut-etre, helas! a toutes les heures +de sa vie. + +J'etais la dans le vrai, et, quand je repoussai le bonheur, fier de +pouvoir dire que j'avais une force surhumaine, je vis, au redoublement +de son affection, que je l'avais bien comprise. J'ignore si j'eusse +remporte longtemps cette victoire sur moi-meme; des circonstances +alarmantes me forcerent a changer de preoccupations. + + + +IX + + +Depuis trois mois, nous vivions caches dans une de ces rues aerees et +silencieuses qui, a cette epoque, avoisinaient le jardin du Luxembourg. +Nous nous y promenions dans la journee, Alida toujours enveloppee et +voilee avec le plus grand soin, moi ne la quittant jamais que pour +m'occuper de son bien-etre et de sa surete. Je n'avais renoue aucune des +relations, assez rares d'ailleurs, que j'avais eues a Paris. Je n'avais +fait aucune visite; quand il m'etait arrive d'apercevoir dans la rue une +figure de connaissance, je l'avais evitee en changeant de trottoir et en +detournant la tete; j'avais meme acquis a cet egard la prevoyance et la +presence d'esprit d'un sauvage dans les bois, ou d'un forcat evade sous +les yeux de la police. + +Le soir, je la conduisais quelquefois aux divers theatres, dans une de +ces loges d'en bas ou l'on n'est pas vu. Durant les beaux jours de +l'automne, je la menai souvent a la campagne, cherchant avec elle ces +endroits solitaires que, meme aux environs de Paris, les amants savent +toujours trouver. + +Sa sante n'avait donc pas souffert du changement de ses habitudes, ni du +manque de distractions; mais, quand vint l'hiver, le noir et mortel +hiver des grandes villes du Nord, je vis sa figure s'alterer +brusquement. Une toux seche et frequente, dont elle ne voulait pas +s'occuper, disant qu'elle y etait sujette tous les ans a pareille +epoque, m'inquieta cependant assez pour que je la fisse consentir a voir +un medecin. Apres l'avoir examinee, le medecin lui dit en souriant +qu'elle n'avait rien; mais il ajouta pour moi seul en sortant: + +--Madame votre soeur (je m'etais donne pour son frere) n'a rien de bien +grave jusqu'a present; mais c'est une organisation fragile, je vous en +avertis. Le systeme nerveux predomine trop. Paris ne lui vaut rien. Il +lui faudrait un climat egal, non pas Hyeres ou Nice, mais la Sicile ou +Alger. + +Je n'eus plus des lors qu'une pensee, celle d'arracher ma compagne a la +pernicieuse influence d'un climat maudit. J'avais deja depense, pour lui +procurer une existence conforme a ses gouts et a ses besoins, la moitie +de la somme empruntee a Moserwald. Celui-ci m'ecrivait en vain qu'il +avait en caisse des fonds deposes par l'ordre de M. de Valvedre pour sa +femme: ni elle ni moi ne voulions les recevoir. + +Je m'informai des depenses a faire pour un voyage dans les regions +meridionales. Les _Guides_ imprimes promettaient merveille sous le +rapport de l'economie; mais Moserwald m'ecrivait: + +"Pour une femme delicate et habituee a toutes ses aises, n'esperez pas +vivre dans ces pays-la, ou tout ce qui n'est pas le strict necessaire +est rare et couteux, a moins de trois mille francs par mois. Ce sera +tres-peu, trop peu si vous manquez d'ordre; mais ne vous inquietez de +rien, et partez vite, si _elle_ est malade. Cela doit lever tous vos +scrupules, et, si vous poussez la folie jusqu'a refuser la pension du +mari, le pauvre Nephtali est toujours la avec tout ce qu'il possede, a +votre service, et trop heureux si vous acceptez!" + +J'etais decide a prendre ce dernier parti aussitot qu'il deviendrait +necessaire. J'avais encore un avenir de vingt mille francs a aliener, et +j'esperais travailler durant le voyage, quand je verrais Alida retablie. + +De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce recit tout personnel +de ma vie intime. Je m'occupai de l'etablissement de ma compagne dans +une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local +des plus humbles, comme j'avais fait a Paris, pour oter tout pretexte a +la malignite du voisinage. Je fus bientot rassure. La toux disparut; +mais, peu apres, je fus alarme de nouveau. Alida n'etait pas phthisique, +elle etait epuisee par une surexcitation d'esprit sans relache. Le +medecin francais que je consultai n'avait pas d'opinion arretee sur son +compte. Tous les organes de la vie etaient tour a tour menaces, tour a +tour gueris, et tour a tour envahis de nouveau par une debilitation +subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand role, que la science +pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de +certains jours, elle se croyait et se sentait guerie. Le lendemain, elle +retombait accablee d'un mal vague et profond qui me desesperait. + +La cause! elle etait dans les profondeurs de l'ame. Cette ame-la ne +pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui etait sujet +d'apprehension funeste ou d'esperance insensee. Le moindre souffle du +vent la faisait tressaillir, et, si je n'etais pas aupres d'elle a ce +moment-la, elle croyait avoir entendu mes cris, le supreme appel de mon +agonie. Elle haissait la campagne, elle s'y etait toujours deplu. Sous +le ciel imposant de l'Afrique, en presence d'une nature peu soumise +encore a la civilisation europeenne, tout lui semblait sauvage et +terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui, a cette epoque, se +faisait encore entendre autour des lieux habites, la faisait trembler +comme une pauvre feuille, et aucune condition de securite ne pouvait lui +procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres +dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants +venant la voir, et elle s'elancait ravie, folle, bientot desesperee en +regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte. + +Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se +deplaisait a ***, je la ramenai a Alger, au risque de n'y pouvoir garder +l'incognito. A Alger, elle fut ecrasee par le climat. Le printemps, deja +un ete dans ces regions chaudes, nous chassa vers la Sicile, ou, pres de +la mer, a mi-cote des montagnes, j'esperais trouver pour elle un air +tiede et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveaute +des choses, et bientot je la vis deperir encore plus rapidement. + +--Tiens, me dit-elle, dans un acces d'abattement invincible, je vois +bien que je me meurs! + +Et, mettant ses mains pales et amaigries sur ma bouche: + +--Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaiete te coute, et +que, la nuit, seul avec la certitude inevitable, tu pleures ton rire! +Pauvre cher enfant, je suis un fleau dans ta vie et un fardeau pour +moi-meme. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien +vite. + +--Ce n'est pas la maladie, lui repondis-je navre de sa clairvoyance, +c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voila pourquoi je ris de tes +maux physiques pretendus incurables, tandis que je pleure de tes +souffrances morales. Pauvre chere ame, que puis-je donc faire pour toi? + +--Une seule et derniere chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes +enfants avant de mourir. + +--Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'ecriai-je. + +Et je feignis de tout preparer pour le depart; mais, au milieu de ces +preparatifs, je tombais brise de decouragement. Avait-elle la force de +retourner a Geneve? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur +s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais ecrit a Moserwald +de m'en preter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi. +Il n'avait pas repondu: etait-il malade ou absent? etait-il mort ou +ruine? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource supreme nous +manquait? + +J'avais fait d'heroiques efforts pour travailler, mais je n'avais pu +rien continuer, rien completer. Alida, malade d'esprit autant que de +corps, ne me laissait pas un moment de calme. Elle ne pouvait supporter +la solitude. Elle me poussait au travail; mais, quand j'etais sorti de +sa chambre, elle divaguait, et Bianca venait me chercher bien vite. + +J'avais essaye de travailler aupres d'elle, c'etait tout aussi +impossible. J'avais toujours les yeux sur les siens, tremblant quand je +les voyais briller de fievre ou se fixer, eteints, comme si la mort +l'eut deja saisie. D'ailleurs, j'avais bien reconnu une terrible verite: +c'est que ma plume, au point de vue lucratif, etait pour le moment, pour +toujours peut-etre, improductive. Elle eut pu me nourrir tres-humblement +si j'eusse ete seul; mais il me fallait trois mille francs par mois... +Moserwald n'avait rien exagere. + +Apres avoir epuise tous les mensonges imaginables pour faire prendre +patience a ma malheureuse amie, il me fallut lui avouer que j'attendais +une lettre de credit de Moserwald pour etre a meme de la conduire en +France. Je lui cachai que j'attendais cette lettre depuis si longtemps +deja, que je n'osais plus l'esperer. Je m'etais decide a l'horrible +humiliation d'ecrire ma detresse a Obernay. Lui aussi etait-il absent? +Mais sans doute il allait repondre. Le temps de l'espoir n'etait pas +epuise de ce cote-la. Dans le doute, je surmontai la douleur de demander +a mes parents un sacrifice: quelques jours de patience, et une reponse +quelconque allait arriver. Je suppliai Alida de ne prendre aucune +inquietude. + +Elle eut, ce jour-la, son dernier courage. Elle sourit de ce sourire +dechirant que je ne comprenais que trop. Elle me dit qu'elle etait +tranquille et qu'elle etait, d'ailleurs, resignee a accepter les dons de +son mari comme un pret que je serais certainement a meme de lui faire +rembourser plus tard. Elle menageait ainsi ma fierte; elle m'embrassa et +s'endormit ou feignit de s'endormir. + +Je me retirai dans la chambre voisine. Depuis que je la voyais +s'eteindre, je ne quittais plus la maison qu'elle habitait. Au bout +d'une heure, je l'entendis qui causait avec Bianca. Cette fille, peu +scrupuleuse sur le chapitre de l'amour, mais d'un devouement admirable +pour sa maitresse, qui la maltraitait et la gatait tour a tour, +s'efforcait en ce moment de la consoler et de lui persuader qu'elle +reverrait bientot ses enfants. + +--Non, va! je ne les reverrai plus, repondit la pauvre malade: c'est la +le chatiment le plus cruel que Dieu put m'infliger, et je sens que je le +merite. + +--Prenez garde, madame, dit Bianca, votre decouragement fait tant de mal +a ce pauvre jeune homme! + +--Il est donc la? + +--Mais je crois que oui, dit Bianca en s'approchant du seuil de l'autre +chambre. + +Je m'etais jete par hasard sur un fauteuil a dossier fort eleve. Bianca, +ne me voyant pas, crut que j'etais sorti, et retourna aupres de sa +maitresse en lui disant que j'allais certainement rentrer, et qu'il +fallait etre calme. + +--Eh bien, quand tu l'entendras rentrer, dit Alida, tu me feras signe, +et je feindrai de dormir. Il se console et se rassure encore un peu +quand il s'imagine que j'ai dormi. Laisse-moi te parler, Bianchina; cela +me soulage, nous sommes si peu seules! Ah! ma pauvre enfant, toi-meme, +tu ne sais pas ce que je souffre et quels remords me tuent! Depuis que +j'ai tout quitte pour ce bon Francis, mes yeux se sont ouverts, et je +suis devenue une autre femme. J'ai commence a croire en Dieu et a +prendre peur; j'ai senti qu'il allait me punir et qu'il ne me +permettrait pas de vivre dans le mal. + +Bianca l'interrompit. + +--Vous ne faites point de mal, dit-elle; je n'ai jamais vu de femme +aussi vertueuse que vous! Et vous auriez tous les droits possibles +pourtant, avec un mari si egoiste et si indifferent!... + +--Tais-toi, tais-toi! reprit Alida avec une force febrile; tu ne le +connais pas! tu n'es que depuis trois ans a mon service, tu ne l'as vu +que longtemps deja apres ma premiere infidelite de coeur et quand il ne +m'aimait plus. Je l'avais bien merite!... Mais, jusqu'a ces derniers +temps, j'ai cru qu'il ne savait rien, qu'il n'avait rien daigne savoir, +et que, ne pouvant pas me juger indigne de lui, son coeur s'etait retire +de moi par lassitude. Je lui en voulais donc, et, sans songer a mes +torts, je m'irritais des siens. Mes torts! je n'y croyais pas; je disais +comme toi: "Je suis si vertueuse au fond! et j'ai un mari si +indifferent!" Sa douceur, sa politesse, sa liberalite, ses egards, je +les attribuais a un autre motif que la generosite. Ah! pourquoi ne +parlait-il pas? Un jour enfin... Tiens, c'est aujourd'hui le meme jour +de l'annee!... il y a un an... Je l'ai entendu parler de moi et je n'ai +pas compris, j'etais folle! Au lieu d'aller me jeter a ses pieds, je me +suis jetee dans les bras d'un autre, et j'ai cru faire une grande chose. +Ah! illusion, illusion! dans quels malheurs tu m'as precipitee! + +--Mon Dieu, reprit Bianca, vous regrettez donc votre mari a present? +Vous n'aimez donc pas ce pauvre M. Francis? + +--Je ne peux pas regretter mon mari, dont je n'ai plus l'amour, et +j'aime Francis de toute mon ame, c'est-a-dire de tout ce qui m'est reste +de ma pauvre ame!... Mais, vois-tu, Bianca, toi qui es femme, tu dois +bien comprendre cela: on n'aime reellement qu'une fois! Tout ce qu'on +reve ensuite, c'est l'equivalent d'un passe qui ne revient jamais. On +dit, on croit qu'on aime davantage, on voudrait tant se le persuader! On +ne ment pas, mais on sent que le coeur contredit la volonte. Ah! si tu +avais connu Valvedre quand il m'aimait! Quelle verite, quelle grandeur, +quel genie dans l'amour! Mais tu n'aurais pas compris, pauvre petite, +puisque je n'ai pas compris moi-meme! Tout cela s'est eclairci pour moi +a distance, quand j'ai pu comparer, quand j'ai rencontre ces beaux +diseurs qui ne disent rien, ces coeurs enflammes qui ne sentent rien... + +--Comment! Francis lui-meme?... + +--Francis, c'est autre chose: c'est un poete, un vrai poete peut-etre, +un artiste a coup sur. La raison lui manque, mais non le coeur ni +l'intelligence. Il a meme quelque chose de Valvedre, il a le sentiment +du devoir. Il y a manque en m'enlevant au mien; il n'a pas les principes +de Valvedre, mais il a de lui les grands instincts, les sublimes +devouements. Cependant, Bianchina, il a beau faire, il ne m'aime pas, +lui, il ne peut pas m'aimer! Du moins, il ne m'aime pas comme il pourra +aimer un jour. Il avait reve une autre femme, plus jeune, plus douce, +plus instruite, plus capable de le rendre heureux, une femme comme +Adelaide Obernay. Sais-tu qu'il devait, qu'il pouvait l'epouser, et que +c'est moi qui fus l'empechement? Ah! je lui ai fait bien du mal, et j'ai +raison de mourir!... Mais il ne me le reproche pas, il voudrait me faire +vivre... Tu vois bien qu'il est grand, que j'ai raison de l'aimer... Tu +as l'air de croire que je me contredis... Non, non, je n'ai pas le +delire, jamais je n'ai vu si clair. Nous nous sommes monte la tete, lui +et moi; nous nous sommes brises contre le sort, et a present nous nous +pardonnons l'un a l'autre, nous nous estimons. Nous avons fait notre +possible pour nous aimer autant que nous le disions, autant que nous +nous l'etions promis..., et moi, pleurant Valvedre quand meme, lui, +regrettant Adelaide malgre tout, nous allons nous donner le baiser +d'adieu supreme... Tiens, cela vaut mieux que l'avenir qui nous +attendait certainement, et je suis contente de mourir... + +En parlant ainsi, elle fondait en larmes. Bianca pleurait aussi, sans +rien trouver pour la consoler, et moi, j'etais paralyse par l'epouvante +et la douleur. Quoi! c'etait la le dernier mot de cette passion funeste! +Alida mourait en pleurant son mari, et en disant: "L'_autre_ ne m'aime +pas!" Certes, en voulant l'amour d'une femme dont l'epoux etait sans +reproche, j'avais cede a une mauvaise et coupable tentation, mais comme +j'etais puni! + +Je fis un supreme effort, le plus meritoire de ma vie peut-etre: je +m'approchai de son lit, et, sans me plaindre de rien pour mon compte, je +reussis a la calmer. + +--Tout ce que tu viens de rever, lui dis-je, c'est l'effet de la fievre, +et tu ne le penses pas. D'ailleurs, tu le penserais, que je n'y voudrais +pas croire. Ne te contrains donc plus devant moi, dis tout ce que tu +voudras, c'est la maladie qui parle. Je sais qu'a d'autres heures tu +verras autrement mon coeur et le tien. Que tu croies en Dieu, que tu +rendes justice a Valvedre, que tu te reproches de n'avoir pas compris un +mari qui n'avait que des vertus et qui savait peut-etre aimer mieux que +tout le monde, c'est bien, j'y consens, et je le savais. Ne m'as-tu pas +dit cent fois que cette croyance et ce remords te faisaient du bien, et +que tu m'en offrais la souffrance comme un merite et une reconciliation +avec toi-meme? Oui, c'etait bien, tu etais dans le vrai; mais pourquoi +perdrais-tu le fruit de ces bonnes inspirations? Pourquoi exciter ton +imagination pour t'oter justement a toi-meme le merite du repentir et +pour m'arracher l'esperance de ta guerison? Tout est consomme. Valvedre +a souffert, mais il est resigne depuis longtemps: il voyage, il oublie. +Tes enfants sont heureux, et tu vas les revoir; tes amis le pardonnent, +si tant est qu'ils aient quelque chose de personnel a te pardonner. Ta +reputation, si tant est qu'elle soit compromise par ton absence, peut +etre rehabilitee, soit par ton retour, soit par notre union. Rends donc +justice a ta destinee et a ceux qui t'aiment. Moi, soumis a tout, je +serai pour toi ce que tu voudras, ton mari, ton amant ou ton frere. +Pourvu que je te sauve, je serai assez recompense. Tu peux meme penser +ce que tu as dit, ne pas croire au _second amour_, et ne m'accorder que +le reste d'une ame epuisee par le premier, je m'en contenterai. Je +vaincrai mon sot orgueil, je me dirai que c'est encore plus que je ne +merite, et, si tu as envie de me parler du passe, nous en parlerons +ensemble. Je ne te demande qu'une chose: c'est de n'avoir pas de secrets +pour moi, ton enfant, ton ami, ton esclave; c'est de ne pas te combattre +et t'epuiser en douleurs cachees. Tu crois donc que je n'ai pas de +courage? Si, j'en ai, et pour toi j'en peux avoir jusqu'a l'heroisme. Ne +me menage donc pas, si cela te soulage un peu, et dis-moi que tu ne +m'aimes pas, pourvu que tu me dises ce qu'il faut faire et ce qu'il faut +etre pour que tu m'aimes! + +Alida s'attendrit de ma resignation, mais elle n'avait plus la force de +se relever par l'enthousiasme. Elle colla ses levres sur mon front en +pleurant, comme un enfant, avec des cris et des sanglots; puis, ecrasee +de fatigue, elle s'endormit enfin. + +Ces emotions la ranimerent un instant; le lendemain, elle fut mieux, et +je vis renaitre l'impatience du depart. C'est ce que je redoutais le +plus. + +Nous demeurions pres de Palerme. Tous les jours, j'y allais en courant +pour voir s'il n'y avait rien pour moi a la poste. Ce jour-la fut un +jour d'espoir, un dernier rayon de soleil. Comme j'approchais de la +ville, je vis une voiture de louage qui en sortait et qui venait vers +moi au galop. Un avertissement mysterieux me cria dans l'ame que c'etait +un secours qui m'arrivait. Je me jetai a tout hasard, comme un fou, a la +tete des chevaux. Un homme se pencha hors de la portiere: c'etait lui, +c'etait Moserwald! + +Il me fit monter pres de lui et donna l'ordre de continuer, car c'est +chez nous qu'il venait. Le trajet etait si court, que nous echangeames a +la hate les explications les plus pressees. Il avait recu ma lettre, +avec celle que je lui envoyais pour Henri, a deux mois de date, par +suite d'un accident arrive a son secretaire, qui, blesse et gravement +malade, avait oublie de la lui remettre. Aussitot que cet excellent +Moserwald avait connu ma situation, il avait jete au feu ma demande +d'argent a Obernay, il avait pris la poste, il accourait; argent, aide, +affection, il m'apportait tout ce qui pouvait sauver Alida ou prolonger +sa vie. + +Je ne voulus pas qu'il la vit sans que j'eusse pris le temps de la +prevenir d'une rencontre amenee, a mon dire, par le hasard. On craint +toujours d'eclairer les malades sur l'inquietude dont ils sont l'objet. +Je craignais aussi que le feroce prejuge d'Alida contre les juifs ne lui +fit accueillir froidement cet ami si sur et si devoue. + +Elle sourit de son sourire etrange, et ne fut pas dupe du motif qui +amenait Moserwald a Palerme; mais elle le recut avec grace, et je vis +bientot que la distraction de voir un nouveau visage et le plaisir +d'entendre parler de sa famille lui faisaient quelque bien. Quand je pus +etre seul avec Nephtali, je lui demandai son impression sur l'etat ou il +la trouvait. + +--Elle est perdue! me repondit-il; ne vous faites pas d'illusion. Il ne +s'agit plus que d'adoucir sa fin. + +Je me jetai dans ses bras et je pleurai amerement: il y avait si +longtemps que je me contenais! + +--Ecoutez, reprit-il quand il eut essuye ses propres larmes, il faut, je +pense, avant tout, qu'elle ne voie pas son mari. + +--Son mari? ou donc est-il? + +--A Naples, il la cherche. Quoiqu'un qui vous a apercus quittant Alger +lui a dit que sa femme semblait mourante, et qu'on avait ete force de la +porter pour la conduire au rivage. Il etait alors a Rome, s'inquietant +d'elle et s'informant dans tous les couvents, car sa soeur ainee lui +avait laisse croire qu'elle n'etait pas avec vous et qu'elle s'etait +mise reellement en retraite. + +--Mais vous avez donc vu Valvedre a Naples? vous lui avez donc parle? + +--Oui; il m'a ete impossible de l'eviter. J'ai garde votre secret malgre +ses douces prieres et ses froides menaces. J'ai reussi ou j'ai cru avoir +reussi a lui echapper: il n'a pu me suivre; mais il est tres-tenace et +tres-fin, et, malheureusement, je suis tres-connu. Il s'informera, il +decouvrira aisement quelle direction j'ai prise. Il a certainement +devine que j'allais vous rejoindre. Je ne serais pas etonne de le voir +arriver ici peu de jours apres moi. Ne vous y trompez plus, il l'aime +encore, cette pauvre femme; il est encore jaloux... Malgre son air +tranquille, j'ai vu clair en lui. Il faut vous cacher, j'entends cacher +Alida plus loin de la ville, ou dans le port, sur quelque navire. J'en +ai la plus d'un a ma discretion. J'ai beaucoup d'amis, c'est-a-dire +beaucoup d'obliges partout. + +--Eh bien, non, mon cher Nephtali, repondis-je; ce n'est pas la ce qu'il +faut faire, c'est tout le contraire: il faut que vous guettiez l'arrivee +de Valvedre, et que vous me fassiez avertir des qu'il abordera a +Palerme, afin que j'aille au-devant de lui. + +--Ah! vous voulez encore vous battre? Vous ne trouvez pas que la pauvre +femme ait assez souffert? + +--Je ne veux pas me battre, je veux conduire Valvedre aupres de sa +femme; lui seul peut la sauver. + +--Comment? qu'est-ce a dire? elle le regrette donc? elle a donc a se +plaindre de vous? + +--Elle n'a pas a se plaindre de moi, Dieu merci! mais elle regrette sa +famille, voila ce qui est certain. Valvedre sera genereux, je le +connais. Jaloux ou non, il consolera, il fortifiera la pauvre ame +navree! + +Moserwald retourna a Palerme et mit en observation sur le port les plus +affides de ses gens; puis il revint occuper mon petit logement afin +d'etre a portee de nous servir a toute heure. Il fut admirable de bonte, +de douceur et de prevenances. Je dois le dire et ne jamais l'oublier. + +Alida voulut le revoir et le remercier de son amitie pour moi. Elle ne +voulut pas avoir l'air un seul instant de soupconner qu'il eut ete ou +qu'il fut encore amoureux d'elle; mais, chose etrange et qui peint bien +cette femme puerile et charmante, elle eut avec lui un acces de +coquetterie au bord de la tombe. Elle se fit peindre les sourcils et les +joues par Bianca, et, couchee sur sa chaise longue, tout enveloppee de +fins tissus d'Alger, elle trona encore une fois dans la langueur de sa +beaute expirante. + +Cela etait cruel sans doute, car, si elle ne rallumait plus les desirs +de l'amour, elle s'emparait encore de l'imagination, et je vis Moserwald +frappe d'une douloureuse extase; mais Alida ne songeait point a cela: +elle suivait machinalement l'habitude de sa vie. Elle fut coquette +d'esprit autant que de visage. Elle encouragea notre hote a lui raconter +les bruits de Geneve, et, pleurant lorsqu'elle revenait a parler de ses +enfants, elle eut des acces de rire nerveux quand, avec sa bonhomie +railleuse, Moserwald lui retraca les ridicules de certains personnages +de son ancien milieu. + +En la voyant ainsi, Moserwald reprit de l'esperance. + +--La distraction lui est bonne, me disait-il au bout de deux jours: elle +se mourait d'ennui. Vous vous etes imagine qu'une femme du monde, +habituee a sa petite cour, pouvait s'epanouir dans le tete-a-tete, et +vous voyez qu'elle s'y est fletrie comme une fleur privee d'air et de +soleil. Vous etes trop romanesque, mon enfant, je ne puis assez vous le +repeter. Ah! si c'etait moi qu'elle eut voulu suivre! je l'aurais +promenee de fete en fete, je lui aurais fait un milieu nouveau. Avec de +l'argent, on fait tout ce qu'on veut! Elle a des gouts aristocratiques: +l'hotel du juif serait devenu si luxueux et si agreable, que les plus +gros bonnets y fussent venus saluer la beaute reine des coeurs et la +richesse reine du monde! Et vous, vous n'avez pas voulu comprendre; vos +fiertes, vos cas de conscience, ont fait de votre interieur une prison +cellulaire! Vous n'avez pas pu y travailler, et elle n'a pas pu y vivre. +Et que vous fallait-il pour qu'elle fut enivree, pour qu'elle n'eut pas +le temps de se repentir et de regretter sa famille? De l'argent, rien +que de l'argent! Or, son mari lui en offrait, a elle, et vous, vous en +aviez, puisque j'en ai! + +--Ah! Moserwald, lui repondis-je, vous me faites bien du mal en pure +perte! Je ne pouvais pas agir comme vous pensez, et, quand je l'aurais +pu, ne voyez-vous pas qu'il est trop tard? + +--Non, peut-etre que non! Qui sait? je lui apporte peut-etre la vie, +moi, le gros juif si prosaique! Avant-hier, je l'ai cru au moment +d'expirer sous mes yeux; aujourd'hui, elle m'apparait comme ressuscitee. +Qu'elle se soutienne encore ainsi quelques jours, et nous l'emmenons, +nous l'entourons de douceurs et d'amusements. J'y depenserai des +millions s'il le faut, mais nous la sauverons! + +En ce moment, Bianca vint m'appeler en criant que sa maitresse etait +morte. Nous nous precipitames dans sa chambre. Elle respirait, mais elle +etait livide, immobile et sans connaissance. + +J'avais pour elle le meilleur medecin du pays. Il l'avait abandonnee en +ce sens qu'il n'ordonnait plus que des choses insignifiantes; mais il +venait la voir tous les jours, et il arriva au moment ou je l'envoyais +chercher. + +--Est-ce la fin? lui dit tout bas Moserwald. + +--Eh! qui sait? repondit-il en levant les epaules avec chagrin. + +--Quoi! m'ecriai-je, vous ne pouvez pas la ranimer? Elle va mourir +ainsi, sans nous voir, sans nous reconnaitre, sans recevoir nos adieux? + +--Parlez bas, reprit-il, elle vous entend peut-etre. Il y a la, je +crois, un etat cataleptique. + +--Mon Dieu! s'ecria la Bianca en palissant et en nous montrant le fond +de la galerie, dont les portes etaient grandes ouvertes pour laisser +circuler l'air dans l'appartement; voyez donc _celui_ qui vient la!... + +Celui qui venait comme l'ange de la mort, c'etait Valvedre! + +Il entra sans paraitre voir aucun de nous, alla droit a sa femme, lui +prit la main et la regarda attentivement pendant quelques secondes; puis +il l'appela par son nom, et elle ouvrit les levres pour lui repondre, +mais sans que la voix put sortir. + +Il se fit encore quelques instants d'un horrible silence, et Valvedre +dit de nouveau en se penchant vers elle, et avec un accent de douceur +infinie: + +--Alida! + +Elle s'agita et se leva comme un spectre, retomba, ouvrit les yeux, fit +un cri dechirant, et jeta ses deux bras au cou de Valvedre. + +Quelques instants encore, et elle retrouva la parole et le regard; mais +ce qu'elle disait, je ne l'entendis pas. J'etais cloue a ma place, +foudroye par un conflit d'emotions inexprimables. Valvedre ne semblait, +m'a-t-on dit, faire aucune attention a moi. Moserwald me prit +vigoureusement le bras et m'entraina hors de la chambre. + +J'y fus en proie a un veritable egarement. Je ne savais plus ou j'etais, +ni ce qui venait de se passer. Le medecin vint me secourir a mon tour, +et je l'aidai de tout l'effort de ma volonte, car je me sentais devenir +fou, et je voulais etre de force a accomplir jusqu'au bout mon affreuse +destinee. Revenu a moi, j'appris qu'Alida etait calme, et pouvait vivre +encore quelques jours ou quelques heures. Son mari etait seul avec elle. + +Le medecin se retira, disant que le nouveau venu paraissait en savoir +autant que lui pour les soins a donner en pareille circonstance. Bianca +ecoutait a travers la porte. J'eus un acces d'humeur contre elle, et je +la poussai brusquement dehors. Je ne voulais pas me permettre d'entendre +ce que Valvedre disait a sa femme en ce moment supreme; la curiosite de +cette fille, quelque bien intentionnee qu'elle fut, me paraissait etre +une profanation. + +Reste seul avec Moservald dans le salon qui touchait a la chambre +d'Alida, je demeurai morne et comme frappe d'une religieuse terreur. +Nous devions nous tenir la, tout prets a secourir au besoin. Moserwald +voulait ecouter, comme avait fait Bianca, et je savais qu'on pouvait +entendre en approchant de la porte. Je le gardai d'autorite aupres de +moi a l'autre bout du salon. La voix de Valvedre nous arrivait douce et +rassurante, mais sans qu'aucune parole distincte en put confirmer pour +nous les inflexions. La sueur me coulait du front, tant j'avais de peine +a subir cette inaction, cette incertitude, cette soumission passive en +face de la crise supreme. + +Tout a coup, la porte s'ouvrit doucement, et Valvedre vint a nous. Il +salua Moserwald et lui demanda pardon de le laisser seul, en le priant +de ne pas s'eloigner; puis il s'adressa a moi pour me dire que madame de +Valvedre desirait me voir. Il avait la politesse et la gravite d'un +homme qui fait les honneurs de sa propre maison au milieu d'un malheur +domestique. + +Il rentra chez Alida avec moi, et, comme s'il m'eut presente a elle: + +--Voici votre ami, lui dit-il, l'ami devoue a qui vous voulez temoigner +votre gratitude. Tout ce que vous m'avez dit de ses soins et de son +affection absolue justifie votre desir de lui serrer la main, et je ne +suis pas venu ici pour l'eloigner de vous dans un moment ou toutes les +personnes qui vous sont attachees veulent et doivent vous le prouver. +C'est une consolation pour vos souffrances, et vous savez que je vous +apporte tout ce que mon coeur vous doit de tendresse et de sollicitude. +Ne craignez donc rien, et, si vous avez quelques ordres a donner qui +vous semblent devoir etre mieux executes par d'autres que moi, je vais +me retirer. + +--Non, non, repondit Alida en le retenant d'une main pendant qu'elle +s'attachait a moi de l'autre; ne me quittez pas encore!... Je voudrais +mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour sauver ma vie, vous qui +etes venu pour sauver mon ame! + +Puis, se soulevant sur nos bras et nous regardant tour a tour avec une +expression de terreur desesperee, elle ajouta: + +--Vous etes ainsi devant moi pour que je meure en paix; mais a peine +serai-je sous le suaire, que vous vous vous battrez! + +--Non! repondis-je avec force, cela ne sera pas, je le jure! + +--Je vous entends, monsieur, dit Valvedre, et je connais vos intentions. +Vous m'offrirez votre vie, et vous ne la defendrez pas. Vous voyez bien, +ajouta-t-il en s'adressant a sa femme, que nous ne pouvons pas nous +battre. Rassurez-vous, _ma fille_, je ne ferai jamais rien de lache. Je +vous ai donne ma parole, ici, tout a l'heure, de ne pas me venger de +celui qui s'est devoue a vous corps et ame dans ces ameres epreuves, et +je n'ai pas deux paroles. + +--Je suis tranquille, repondit Alida en portant a ses levres la main de +son mari. Oh! mon Dieu! vous m'avez donc pardonne!... Il n'y a que mes +enfants... mes enfants que j'ai negliges..., abandonnes..., mal aimes +pendant que j'etais avec eux..., et qui ne recevront pas mon dernier +baiser... Chers enfants! pauvre Paul! Ah! Valvedre, n'est-ce pas que +c'est une grande expiation et qu'a cause de cela tout me sera pardonne? +Si vous saviez comme je les ai adores, pleures! comme mon pauvre coeur +inconsequent s'est dechire dans l'absence! comme j'ai compris que le +sacrifice etait au-dessus de mes forces, et comme Paul, celui qui me +rendait triste, qui me faisait peur, que je n'osais pas embrasser, m'est +apparu beau et bon et a jamais regrettable dans mes heures d'agonie! Il +le sait, lui, Francis, que je ne faisais plus de difference entre eux, +et que j'aurais ete une bonne mere, si... Mais je ne les reverrai +pas!... Il faut rester ici sous cette terre etrangere, sous ce cruel +soleil qui devait me guerir, et qui rit toujours pendant qu'on meurt!... + +--Ma chere fille, reprit Valvedre, vous m'avez promis de ne penser a la +mort que comme a une chose dont l'accomplissement est aussi eventuel +pour vous que pour nous tous. L'heure de ce passage est toujours +inconnue, et celui qui croit la sentir arriver peut en etre plus eloigne +que celui qui n'y songe point. La mort est partout et toujours, comme la +vie. Elles se donnent la main et travaillent ensemble pour les desseins +de Dieu. Vous aviez l'air de me croire tout a l'heure, quand je vous +disais que tout est bien, par la raison que tout renait et recommence. +Ne me croyez-vous plus? La vie est une aspiration a monter, et cet +eternel effort vers l'etat le meilleur, le plus epure et le plus divin, +conduit toujours a un jour de sommeil qu'on appelle mort, et qui est une +regeneration en Dieu. + +--Oui, j'ai compris, repondit Alida... Oui, j'ai apercu Dieu et +l'eternite a travers tes paroles mysterieuses!... Ah! Francis, si vous +l'aviez entendu tout a l'heure, et si je l'avais ecoute plus tot, +moi!... Quel calme il a fait descendre, quelle confiance il sait donner! +_Confiance_, oui, voila ce qu'il disait,_ avoir foi_ dans sa propre +confiance!_... Dieu est le grand asile, rien ne peut etre danger, apres +la vie, pour l'ame qui se fie et s'abandonne; rien ne peut etre +chatiment et degradation pour celle qui comprend le bien et se desabuse +du mal!... Oui, je suis tranquille!... Valvedre, tu m'as guerie! + +Elle ne parla plus, elle s'assoupit. Une molle sueur, de plus en plus +froide, mouilla ses mains et son visage. Elle vecut ainsi, sans voix et +presque sans souffle, jusqu'au lendemain. Un pale et triste sourire +effleurait ses levres quand nous lui parlions. Tendre et brisee, elle +essayait de nous faire comprendre qu'elle etait heureuse de nous voir. +Elle appela Moserwald du regard, et du regard lui designa sa main pour +qu'il la pressat dans la sienne. + +Le soleil se levait magnifique sur la mer. Valvedre ouvrit les rideaux +et le montra a sa femme. Elle sourit encore, comme pour lui dire que +cela etait beau. + +--Vous vous trouvez bien, n'est-ce pas? lui dit-il. + +Elle fit signe que oui. + +--Tranquille, guerie? + +Oui encore, avec la tete. + +--Heureuse, soulagee? Vous respirez bien? + +Elle souleva sa poitrine sans effort, comme allegee delicieusement du +poids de l'agonie. + +C'etait le dernier soupir. Valvedre, qui l'avait senti approcher, et +qui, par son air de conviction et de joie, en avait ecarte la terrible +prevision, deposa un long baiser sur le front, puis sur la main droite +de la morte. Il reprit a son doigt l'anneau nuptial qu'elle avait cesse +longtemps de porter, mais qu'elle avait remis la veille; puis il sortit, +il tira derriere lui les verrous du salon, et nous cacha le spectacle de +sa douleur. + +Je ne le revis plus. Il parla avec Moserwald, qui se chargea de remplir +ses intentions. Il le priait de faire embaumer et transporter le corps +de sa femme a Valvedre. Il me demandait pardon de ne pas me dire adieu. +Il s'eloigna aussitot, sans qu'on put savoir quelle route de terre ou de +mer il avait prise. Sans doute, il alla demander aux grands spectacles +de la nature la force de supporter le coup qui venait de dechirer son +coeur. + +J'eus l'atroce courage d'aider Moserwald a remplir la tache funebre qui +nous etait imposee: cruelle amertume infligee par une ame forte a une +ame brisee! Valvedre me laissait le cadavre de sa femme apres m'avoir +repris son coeur et sa foi au dernier moment. + +J'accompagnai le depot sacre jusqu'a Valvedre. Je voulus revoir cette +maison vide a jamais pour moi, ce jardin toujours riant et magnifique +devant le silence de la mort, ces ombrages solennels et ce lac argente +qui me rappelaient des pensees si ardentes et des reves si funestes. Je +revis tout cela la nuit, ne voulant etre remarque de personne, sentant +que je n'avais pas le droit de m'agenouiller sur la tombe de celle que +je n'avais pu sauver. + +Je pris la conge de Moserwald, qui voulait me garder avec lui, me faire +voyager, me distraire, m'enrichir, me marier, que sais-je? + +Je n'avais plus le coeur a rien, mais j'avais une dette d'honneur a +payer. Je devais plus de vingt mille francs que je n'avais pas, et c'est +a Moserwald precisement que je les devais. Je me gardai bien de lui en +parler; il se fut reellement offense de ma preoccupation, ou il m'eut +trouve les moyens de m'acquitter en se trichant lui-meme. Je devais +songer a gagner par mon travail cette somme, minime pour lui, mais +immense pour moi qui n'avais pas d'etat, et lourde sur ma conscience, +sur ma fierte, comme une montagne. + +J'etais tellement ecrase moralement, que je n'entrevoyais aucun travail +d'imagination dont je fusse capable. Je sentais, d'ailleurs, qu'il +fallait, pour me rehabiliter, une vie rude, cachee, austere; les +rivalites comme les hasards de la vie litteraire n'etaient plus des +emotions en rapport avec la pesanteur de mon chagrin. J'avais commis une +faute immense en jetant dans le desespoir et dans la mort une pauvre +creature faible et romanesque, que j'etais trop romanesque et trop +faible moi-meme pour savoir guerir. Je lui avais fait briser les liens +de la famille, qu'elle ne respectait pas assez, il est vrai, mais +auxquels, sans moi, elle ne se serait peut-etre jamais ouvertement +soustraite. Je l'avais aimee beaucoup, il est vrai, durant son martyre, +et je ne m'etais pas volontairement trouve au-dessous de la terrible +epreuve; mais je ne pouvais pas oublier que, le jour ou je l'avais +enlevee, j'avais obei a l'orgueil et a la vengeance plus qu'a l'amour. +Ce retour sur moi-meme consternait mon ame. Je n'etais plus orgueilleux, +helas! mais de quel prix j'avais paye ma guerison! + +Avant de quitter le voisinage de Valvedre, j'ecrivis a Obernay. Je lui +ouvris les replis les plus caches de ma douleur et de mon repentir. Je +lui racontai tous les details de cette cruelle histoire. Je m'accusai +sans me menager. Je lui fis part de mes projets d'expiation. Je voulais +reconquerir, un jour, son amitie perdue. + +Je mis trente heures a ecrire cette lettre; les larmes m'etouffaient a +chaque instant. Moserwald, me croyant parti, avait repris la route de +Geneve. + +Quand j'eus reussi a completer et mon recit et ma pensee, je sortis pour +prendre l'air, et insensiblement, machinalement, mes pas me porterent +vers le rocher ou, l'annee precedente, j'avais dejeune avec Alida, +active, resolue, levee avec le jour, et arrivee la sur un cheval fier et +bondissant. Je voulus savourer l'horreur de ma souffrance. Je me +retournai pour regarder encore la villa. J'avais marche deux heures par +un chemin rapide et fatigant; mais, en realite, j'etais encore si pres +de Valvedre que je distinguais les moindres details. Que je m'etais +senti fier et heureux a cette place! quel avenir d'amour et de gloire +j'y avais reve! + +--Ah! miserable poete, pensai-je, tu ne chanteras plus ni la joie, ni +l'amour, ni la douleur! tu n'auras pas de rimes pour cette catastrophe +de ta vie! Non, Dieu merci, tu n'es pas encore desseche a ce point. La +honte tuera ta pauvre muse: elle a perdu le droit de vivre! + +Un son lointain de cloches me fit tressaillir: c'etait le glas des +funerailles. Je montai sur la pointe la plus avancee du rocher, et je +distinguai, spectacle navrant, une ligne noire qui se dirigeait vers le +chateau. C'etaient les derniers honneurs rendus par les villageois des +environs a la pauvre Alida; on la descendait dans la tombe, sous les +ombrages de son parc. Quelques voitures annoncaient la presence des amis +qui plaignaient son sort sans le connaitre, car notre secret avait ete +scrupuleusement garde. On la croyait morte dans un couvent d'Italie. + +J'essayai pendant quelques instants de douter de ce que je voyais et +entendais. Le chant des pretres, les sanglots des serviteurs et meme, il +me sembla, des cris d'enfants montaient jusqu'a moi. Etait-ce une +illusion? Elle etait horrible, et je ne pouvais m'y soustraire. Cela +dura deux heures! Chaque coup de cette cloche tombait sur ma poitrine et +la brisait. A la fin, j'etais insensible, j'etais evanoui. Je venais de +sentir Alida mourir une seconde fois. + +Je ne revins a moi qu'aux approches de la nuit. Je me trainai a la +Rocca, ou mes vieux hotes n'etaient plus qu'un. La femme etait morte. Le +mari m'ouvrit ma chambre sans s'occuper autrement de moi. Il revenait de +l'enterrement de _la dame_, et, veuf depuis quelques semaines, il avait +senti se rouvrir devant ces funerailles la blessure de son propre coeur. +Il etait aneanti. + +Je delirai toute la nuit. Au matin, ne sachant ou j'etais, j'essayai de +me lever. Je crus avoir une nouvelle vision apres toutes celles qui +venaient de m'assieger. Obernay etait assis pres de la table d'ou je lui +avais ecrit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie +temoignait d'une profonde pitie. + +Il se retourna, vint a moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit +appeler un medecin, et me soigna pendant plusieurs jours avec une bonte +extreme. Je fus tres-mal, sans avoir conscience de rien. J'etais epuise +par une annee d'agitations devorantes et par les atroces douleurs des +derniers mois, douleurs sans epanchement, sans relache et sans espoir. + +Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de +comprendre, Obernay m'apprit que, prevenu par une lettre de Valvedre, il +etait venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida +assister aux funerailles. Toute la famille etait repartie; lui seul +etait reste, devinant que je devais etre la, me cherchant partout, et me +decouvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves. + +--J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je +peux l'etre apres ce qui s'est passe. Il faut perseverer et reconquerir, +non pas mon amitie, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de +toi-meme. Tiens, voila de quoi t'encourager. + +Il me montra un fragment de lettre de Valvedre. + +"Aie l'oeil sur ce jeune homme, disait-il; sache ce qu'il devient, et +mefie-toi du premier desespoir. Lui aussi a recu la foudre! Il l'avait +attiree sur sa tete; mais, aneanti comme le voila, il a droit a ta +sollicitude. Il est le plus malheureux de tous, ne l'oublie pas, car il +ne se fait plus d'illusions sur l'oeuvre maudite qu'il a accomplie! + +"Aux grandes fautes les grands secours avant tout, mon cher enfant! Ton +jeune ami n'est pas un etre lache ni pervers, tant s'en faut, et je n'ai +pas a rougir pour _elle_ du dernier choix qu'elle avait fait. Je suis +certain qu'il l'eut epousee si j'eusse consenti au divorce, et j'y eusse +consenti si elle eut longtemps insiste. Il faut donc remettre ce jeune +homme dans le droit chemin. Nous devons cela a la memoire de celle qui +voulait, qui eut pu porter son nom. + +"S'il demandait, un jour, a voir les enfants, ne t'y oppose pas. Il +sentira profondement devant les orphelins son devoir d'homme et +l'aiguillon salutaire du remords. + +"Enfin, sauve-le; que je ne le revoie jamais, mais qu'il soit sauve! +Moi, je le suis depuis longtemps, et ce n'est pas de moi, de mon plus ou +de mon moins de tristesse que tu dois t'occuper. S'oublier soi-meme, +voila la grande question quand on n'est pas plus fort que son mal!" + + + + +X + + +Sept ans me separaient deja de cette terrible epoque de ma vie quand je +revis Obernay. J'etais dans l'industrie. Employe par une compagnie, je +surveillais d'importants travaux metallurgiques. J'avais appris mon etat +en commencant par le plus dur, l'etat manuel. Henri me trouva pres de +Lyon, au milieu des ouvriers, noirci, comme eux, par les emanations de +l'antre du travail. Il eut quelque peine a me reconnaitre; mais je +sentis a son etreinte que son coeur d'autrefois m'etait rendu. Lui +n'etait pas change. Il avait toujours ses fortes epaules, sa ceinture +degagee, son teint frais et son oeil limpide. + +--Mon ami, me dit-il quand nous fumes seuls, tu sauras que c'est le +hasard d'une excursion qui m'amene vers toi. Je voyage en famille depuis +un mois, et maintenant je retourne a Geneve; mais, sans la circonstance +du voyage, je t'aurais rejoint, n'importe ou, un peu plus tard, a +l'automne. Je savais que tu etais au bout de ton expiation, et il me +tardait de t'embrasser. J'ai recu ta derniere lettre, qui m'a fait grand +bien; mais je n'avais pas besoin de cela pour savoir tout ce qui te +concerne. Je ne t'ai pas perdu de vue depuis sept ans. Tu n'as voulu +recevoir de moi aucun service de fait; tu m'as demande seulement de +t'ecrire quelquefois avec amitie, sans te parler du passe. J'ai cru +d'abord que c'etait encore de l'orgueil, que tu ne voulais meme pas +d'assistance morale, craignant surtout de vivre sous l'influence +indirecte, sous la protection cachee de Valvedre. A present, je te rends +pleine justice. Tu as et tu auras toujours beaucoup d'orgueil, mais ton +caractere s'est eleve a la hauteur de la fierte, et je ne me permettrai +plus jamais d'en sourire. Ni moi ni personne ne te traitera plus +d'enfant. Sois tranquille, tu as su faire respecter tes malheurs. + +--Mon cher Henri, tu exageres! lui repondis-je. J'ai fait bien +strictement mon devoir. J'ai obei a ma nature, peut-etre un peu ingrate, +en me derobant a la pitie. J'ai voulu me punir tout seul et de mes +propres mains en m'assujettissant a des etudes qui m'etaient +antipathiques, a des travaux ou l'imagination me semblait condamnee a +s'eteindre. J'ai ete plus heureux que je ne le meritais, car +l'acquisition d'un savoir quelconque porte avec elle sa recompense, et, +au lieu de s'abrutir dans l'etude ou l'on se sent le plus reveche, on +s'y assouplit, on s'y transforme, et la passion, qui ne meurt jamais en +nous, se porte vers les objets de nos recherches. Je comprends a present +pourquoi certaines personnes--et pourquoi ne nommerais-je pas M. de +Valvedre?--ont pu ne pas devenir materialistes en etudiant les secrets +de la matiere. Et puis je me suis rappele souvent ce que souvent tu me +disais autrefois. Tu me trouvais trop ardent pour etre un ecrivain +litteraire; tu me disais que je ferais de la poesie folle, de l'histoire +fantastique ou de la critique emportee, partiale, nuisible par +consequent. Oh! je n'ai rien oublie, tu vois. Tu disais que les +organisations tres-vivaces ont souvent en elles une fatalite qui les +entraine a l'exuberance, et qui hate ainsi leur destruction prematuree; +qu'un bon conseil a suivre serait celui qui me detournerait de ma propre +excitation pour me jeter dans une sphere d'occupations serieuses et +calmantes; que les artistes meurent souvent ou s'etiolent par l'effet +des emotions exclusivement cherchees et developpees; que les spectacles, +les drames, les operas, les poemes et les romans etaient, pour les +sensibilites trop aiguisees, comme une huile sur l'incendie; enfin que, +pour etre un artiste ou un poete durable et sain, il fallait souvent +retremper la logique, la raison et la volonte dans des etudes d'un ordre +severe, meme s'astreindre aux commencements arides des choses. J'ai +suivi ton conseil sans m'apercevoir que je le suivais, et, quand j'ai +commence a en recueillir le fruit, j'ai trouve que tu ne m'avais pas +assez dit combien ces etudes sont belles et attrayantes. Elles le sont +tellement, mon ami, que j'ai pris les arts d'imagination en pitie +pendant quelque temps... ferveur de novice que tu m'aurais pardonnee; +mais, aujourd'hui, tout en jouissant en artiste des rayons que la +science projette sur moi, je sens que je ne me detacherai plus d'une +branche de connaissances qui m'a rendu la faculte de raisonner et de +reflechir: bienfait inappreciable, qui m'a preserve egalement de l'abus +et du degout de la vie! A present, mon ami, tu sais que j'approche du +terme de ma captivite... + +--Oui, reprit-il, je sais qu'avec des appointements qui ont ete +longtemps bien minimes, tu as reussi a t'acquitter peu a peu avec +Moserwald, lequel declare avec raison que c'est un tour de force, et que +tu as du t'imposer, pendant les premieres annees surtout, les plus dures +privations. Je sais que tu as perdu ta mere, que tu as tout quitte pour +elle, que tu l'as soignee avec un devouement sans egal, et que, voyant +ton pere tres-age, tres-use et tres-pauvre, tu t'es senti bien heureux +de pouvoir doubler pour lui, par un placement en viager, a son insu, la +petite somme qu'il te reservait, et qu'il t'avait confiee pour la faire +valoir. Je sais aussi que tu as eu des moeurs austeres, et que tu as su +te faire apprecier pour ton savoir, ton intelligence et ton activite au +point de pouvoir pretendre maintenant a une tres-honorable et +tres-heureuse existence. Enfin, mon ami, en approchant d'ici, j'ai su et +j'ai vu que tu etais aime a l'adoration par les ouvriers que tu +diriges,... qu'on te craignait un peu,... il n'y a pas de mal a cela, +mais que tu etais un ami et un frere pour ceux qui souffrent. Le pays +est en ce moment plein de louanges sur une action recente... + +--Louanges exagerees; j'ai eu le bonheur d'arracher a la mort une pauvre +famille. + +--Au peril de ta vie, peril des plus imminents! On t'a cru perdu. + +--Aurais-tu hesite a ma place? + +--Je ne crois pas! Aussi je ne te fais pas de compliments; je constate +que tu suis sans defaillance la ligne de tes devoirs. Allons, c'est +bien; embrasse-moi, on m'attend. + +--Quoi! je ne verrai pas ta femme et tes enfants, que je ne connais pas? + +--Ma femme et mes enfants ne sont pas la. Les marmots ne quittent pas si +longtemps l'ecole du grand-pere, et leur mere ne les quitte pas d'une +heure. + +--Tu me disais etre en famille. + +--C'etait une maniere de dire. Des parents, des amis... Mais je ne te +fais pas de longs adieux. Je reconduis mon monde a Geneve, et, dans six +semaines, je reviens te chercher. + +--Me chercher? + +--Oui. Tu seras libre? + +--Libre? Mais non, je ne le serai jamais. + +--Tu ne seras jamais libre de ne rien faire; mais tu seras libre de +travailler ou tu voudras. Ton engagement avec ta compagnie finit a cette +epoque; je viendrai alors te soumettre un projet qui te sourira +peut-etre, et qui, en te creant de grandes occupations selon tes gouts +actuels, te rapprochera de moi et de ma famille. + +--Me rapprocher de vous autres? Ah! mon ami, vous etes trop heureux pour +moi! Je n'ai jamais envisage la possibilite de ce rapprochement qui me +rappellerait a toute heure un passe affreux pour moi; cette ville, cette +maison!... + +--Tu n'habiteras pas la ville, et cette maison, tu ne la reverras plus. +Nous l'avons vendue, elle est demolie. Mes vieux parents ont regrette +leurs habitudes, mais ils ne regrettent plus rien aujourd'hui. Ils +demeurent chez moi, en pleine campagne, dans un site magnifique, au bord +du Leman. Nous ne sommes plus entasses dans un local devenu trop etroit +pour l'augmentation de la famille. Mon pere ne s'occupe plus que de nos +enfants et de quelques eleves de choix qui viennent pieusement chercher +ses lecons. Moi, je lui ai succede dans sa chaire. Tu vois en moi un +grave professeur es sciences que la botanique ne possede plus +exclusivement. Allons, allons, tu as assez vecu seul! Il faut quitter la +Thebaide; tu manques a mon bonheur complet, je t'en avertis. + +--Tout cela est fait pour me tenter, mon ami; mais tu oublies que j'ai +un vieux pere infirme, qui vit encore plus seul et plus triste que moi. +Tout l'effort de ma liberte reconquise doit tendre a me rapprocher de +lui. + +--Je n'oublie rien, mais je dis que tout peut s'arranger. Ne m'ote pas +l'esperance et laisse-moi faire. + +Il me quitta en m'embrassant avec tant d'effusion, que la source des +douces larmes, depuis longtemps tarie, se rouvrit en moi. Je retournai +au travail, et, quelques heures apres, je vis, dans un de mes ateliers, +un jeune garcon, un enfant de quatorze ou quinze ans, de mine resolue et +intelligente, qui avait l'air de chercher quelqu'un, et dont je +m'approchai pour savoir ce qu'il voulait. + +--Rien, me repondit-il avec assurance; je regarde. + +--Mais savez-vous, mon beau petit bourgeois, lui dit en raillant un +vieil ouvrier, qu'il n'est pas permis de regarder comme ca ce qu'on ne +comprend pas? + +--Et, si je comprends, reprit l'enfant, qu'avez-vous a dire? + +--Et qu'est-ce que vous comprenez? lui demandai-je en souriant de son +aplomb. Racontez-nous cela. + +Il me repondit par une demonstration chimico-physico-metallurgique si +bien recitee et si bien redigee, que le vieil ouvrier laissa tomber ses +bras contre son corps et resta comme une statue. + +--Dans quel manuel avez-vous appris cela? demandai-je au petit,--car il +etait petit, fort et laid, mais d'une de ces laideurs singulieres et +charmantes qui sont tout a coup sympathiques. Je l'examinais avec une +emotion qui arrivait a me faire trembler. Il avait de tres-beaux yeux, +un peu divergents, et qui lui faisaient deux profils d'expression +differente, l'un bienveillant, l'autre railleur. Le nez, delicatement +decoupe, etait trop long et trop etroit, mais plein d'audace et de +finesse; le teint sombre, la bouche saine, garnie de fortes dents +bizarrement plantees, je ne sais quoi de caressant et de provoquant dans +le sourire, un melange de disgrace et de charme. Je sentis que je +l'aimais, et, si j'eus une terrible commotion de tout mon etre, je ne +fus presque pas surpris quand il me repondit: + +--Je n'etudie pas les manuels, je recite la lecon de M. le professeur +Obernay, mon maitre. Le connaissez-vous par hasard, le pere Obernay? Il +n'est pas plus sot qu'un autre, hein? + +--Oui, oui, je le connais, c'est un bon maitre! Et vous, etes-vous un +bon eleve, monsieur Paul de Valvedre? + +--Tiens! reprit-il sans que son visage montrat aucune surprise, voila +que vous savez mon nom, vous? Comment donc est-ce que vous vous appelez? + +--Oh! moi, vous ne me connaissez pas; mais comment etes-vous ici tout +seul? + +--Parce que je viens y passer six semaines pour etudier, pour voir +comment on s'y prend et comment les metaux se comportent dans les +experiences en grand. On ne peut pas se faire une idee de cela dans les +laboratoires. Mon professeur a dit: "Puisqu'il mord a cette chose-la, je +voudrais qu'il put voir fonctionner quelque grande usine speciale." Et +son fils Henri lui a repondu: "C'est bien simple. Je vais du cote ou il +y en a, et je l'y conduirai. J'ai par la des amis qui lui montreront +tout avec de bonnes explications; et me voila." + +--Et Henri est parti?... Il vous laisse avec moi? + +--Avec vous! Ah! vous disiez que je ne vous connaissais pas! Vous etes +Francis! Je vous cherchais, et j'etais presque sur de vous avoir reconnu +tout de suite! + +--Reconnu? Depuis... + +--Oh! je ne me souvenais guere de vous; mais votre portrait est dans la +chambre d'Henri, et vous n'etes pas bien different! + +--Ah! mon portrait est toujours chez vous? + +--Toujours! Pourquoi est-ce qu'il n'y serait pas? Mais, a propos, j'ai +une lettre pour vous, je vais vous la donner. + +La lettre etait d'Henri. + +"Je n'ai pas voulu te dire ce qui m'amenait. J'ai voulu t'en laisser la +surprise. Et puis tu m'aurais peut-etre fait des observations. Il +t'aurait fallu peut-etre une heure pour _te ravoir_ de cette emotion-la, +et je n'ai pas une heure a perdre. J'ai laisse ma femme sur le point de +me donner un quatrieme enfant, et j'ai peur que son zele ne devance mon +retour. Je ne te dis pas d'avoir soin de notre Paolino comme de la +prunelle de tes yeux. Tu l'aimeras, c'est un demon adorable. Dans six +semaines, jour pour jour, tu me le rameneras a Blanville, pres des bords +du Leman." + +J'embrassai Paul en fremissant et en pleurant. Il s'etonna de mon +trouble et me regarda avec son air chercheur et penetrant. Je me remis +bien vite et l'emmenai chez moi, ou son petit bagage avait ete depose +par Henri. + +J'etais bien agite, mais, en somme, ivre de bonheur d'avoir a soigner et +a servir cet enfant, qui me rappelait sa mere comme une image confuse a +travers un rayon brise. Par moments, c'etait elle dans ses heures si +rares de gaiete confiante. D'autres fois, c'etait elle encore dans sa +reverie profonde; mais, des que l'enfant ouvrait la bouche, c'etait +autre chose: il avait, non pas reve, mais cherche et medite sur un fait. +Il etait aussi positif qu'elle avait ete romanesque, passionne comme +elle, mais pour l'etude, et ardent a la decouverte. + +Je le promenai partout. Je le presentai aux ouvriers comme un fils de +l'atelier, et sur l'heure il fut pris en grande tendresse par ces braves +gens. Je le fis manger avec moi. Je le fis coucher dans mon lit. C'etait +mon enfant, mon maitre, mon bien, ma consolation, mon pardon! + +Mais il se passa deux jours avant que j'eusse la force de lui parler de +ses parents. Il n'avait presque rien oublie de sa mere. Il se rappelait +surtout avoir vu revenir un cercueil apres un an d'absence. Il etait +retourne tous les ans a Valvedre depuis ce temps, avec son frere et sa +tante Juste; mais il n'y avait jamais revu son pere. + +--Mon papa n'aime plus cet endroit-la, disait-il; il n'y va plus du +tout. + +--Et ton pere..., lui dis-je avec une timidite pleine d'angoisse, il +sait que tu es avec moi? + +--Mon pere? Il est bien loin encore. Il a ete voir l'Himalaya. Tu sais +ou c'est? Mais il est en route pour revenir. Dans deux mois, nous le +reverrons. Ah! quel bonheur! Nous l'aimons tant! Est-ce que tu le +connais, toi, mon pere? + +--Oui! vous avez tous raison de l'aimer. Est-ce qu'il est absent +depuis...? + +--Depuis dix-huit mois; cette fois-ci, c'est bien long! Les autres +annees, il revenait toujours au printemps. Enfin voila bientot +l'automne! Mais, dis donc, Francis, si nous allions un peu _piocher_, au +lieu de bavarder si longtemps? + +"Qu'as-tu fait? ecrivais-je a Henri. Tu m'as confie cet enfant, que +j'adore deja, et son pere n'en sait rien! Et il nous blamera peut-etre, +toi de me l'avoir fait connaitre, moi d'avoir accepte un si grand +bonheur. Il commandera peut-etre a Paul d'oublier jusqu'a mon nom. Et, +dans six semaines, je me separerai de mon tresor pour ne le revoir +jamais!... Avais-je besoin de cette nouvelle blessure?... Mais non, +Valvedre pardonnera a notre imprudence; seulement, il souffrira de voir +que son fils a de l'affection pour moi. Et pourquoi le faire souffrir, +lui qui n'a rien a se reprocher!" + +Peu de jours apres, je recevais la reponse d'Henri. + +"Ma femme vient de me donner une ravissante petite fille. Je suis le +plus heureux des peres. Ne t'inquiete pas de Valvedre. Ne te souviens-tu +pas qu'aux plus tristes jours du passe, il m'ecrivait: "Laissez-lui +"voir les enfants, s'il le desire. Avant tout, qu'il soit "sauve, qu'il +fasse honneur a la memoire de celle "qui a failli porter son nom!" Tu +vois bien que, sans oser le dire, tu avais besoin de cela, puisque tu es +si heureux d'avoir Paolino! Tu verras l'autre aussi. Tu nous verras +tous. Le temps est le grand guerisseur. Dieu l'a voulu ainsi, lui dont +l'oeuvre eternelle est d'effacer pour reconstruire." + +Les six semaines passerent vite.--J'avais pris pour mon eleve une +affection si vive, que j'etais dispose a tout pour ne pas me separer de +lui irrevocablement. Je refusai le renouvellement de mon emploi, +j'acceptai les offres d'Obernay sans les connaitre, a la seule condition +de pouvoir decider mon vieux pere a venir se fixer pres de moi. Ne +devant plus rien a personne, je n'etais pas en peine de l'etablir +convenablement et de lui consacrer mes soins. + +Blanville etait un lieu admirable, avec une habitation simple, mais +vaste et riante. Les belles ondes du Leman venaient doucement mourir au +pied des grands chenes du parc. Quand nous approchames, Obernay arrivait +au-devant de nous dans une barque avec Edmond Valvedre, grand, beau et +fort, ramant lui-meme avec _maestria_. Les deux freres s'adoraient et +s'etreignirent avec une ardeur touchante. Obernay m'embrassa en toute +hate et pressa le retour. Je vis bien qu'il me menageait quelque +surprise et qu'il etait impatient de me voir heureux; mais le heros de +la fete fit manquer le coup de theatre qu'on me preparait. Plus +impatient que tous les autres, mon vieux pere goutteux, courant et se +trainant moitie sur sa bequille, moitie sur le bras jeune et solide de +Rosa, vint a ma rencontre sur la greve. + +--Oh! mon Dieu, mon Dieu, c'est trop de bonheur! m'ecriai-je. Vous +trouver la, vous! + +--C'est-a-dire m'y retrouver definitivement, repondit-il, car je ne m'en +vais plus d'ici, moi! On s'est arrange comme je l'exigeais; je paye ma +petite pension, et je ne regrette pas tant qu'on le croirait mes +brouillards de Belgique. Je ne serai pas fache de mourir en pleine +lumiere au bord des flots bleus. Tout cela, tu comprends? c'est pour te +dire tout de suite que tu restes et que nous ne nous quittons plus! + +Paule arriva aussi en courant avec Moserwald, a qui elle reprochait +d'etre moins agile qu'une nourrice portant son poupon. Je vis du premier +coup d'oeil qu'on s'etait intimement lie avec lui et qu'il en etait +fier. L'excellent homme fut bien emu en me voyant. Il m'aimait toujours +et mieux que jamais, car il etait force de m'estimer. Il etait marie, il +avait epouse des millions israelites, une bonne femme vulgaire qu'il +aimait parce qu'elle etait sa femme et qu'elle lui avait donne un +heritier. Il avait fini le roman de sa vie, disait-il, sur une page +trempee de larmes, et la page n'avait jamais seche. + +Le pere et la mere d'Obernay n'avaient presque pas vieilli; la securite +du bonheur domestique leur faisait un automne majestueux et pur. Ils +m'accueillirent comme autrefois. Connaissaient-ils mon histoire? Ils ne +me l'ont jamais laisse deviner. + +Deux personnes l'ignoraient a coup sur, Adelaide et Rosa. Adelaide etait +toujours admirablement belle, et meme plus belle encore a vingt-cinq ans +qu'a dix-huit; mais elle n'etait plus, sans contestation, la plus belle +des Genevoises: Rosa pouvait, sinon l'emporter, du moins tenir la +balance en equilibre. Ni l'une ni l'autre n'etait mariee; elles etaient +toujours les inseparables d'autrefois, toujours gaies, studieuses, se +taquinant et s'adorant. + +Au milieu de l'affectueux accueil de tous, je m'inquietais de celui qui +m'attendait de la part de mademoiselle Juste. Je savais qu'elle +demeurait a Blanville, et ne m'etonnais pas qu'elle ne vint pas a ma +rencontre. Je demandai de ses nouvelles. Henri me repondit qu'elle etait +un peu souffrante et qu'il me conduirait la saluer. + +Elle me recut gravement, mais sans antipathie, et, Henri nous ayant +laisses seuls, elle me parla du passe sans amertume. + +--Nous avons beaucoup souffert, me dit-elle,--et, quand elle disait +_nous_, elle sous-entendait toujours son frere;--mais nous savons que +vous ne vous etes ni epargne ni etourdi depuis ce temps-la. Nous savons +qu'il faut, je ne dis point oublier, cela n'est pas possible, mais +pardonner. Une grande force est necessaire pour accepter le pardon, plus +grande que pour l'offrir, je sais cela aussi, moi qui ai de l'orgueil! +Donc, je vous estime beaucoup d'avoir le courage d'etre ici. Restez-y. +Attendez mon frere. Affrontez le premier abord, quel qu'il soit, et, +s'il prononce ce mot terrible et sublime: _Je pardonne!_ courbez la tete +et acceptez.--Alors, seulement alors, vous serez absous a mes yeux... et +aux votres, mon cher monsieur Francis! + +Valvedre arriva huit jours apres. Il vit ses enfants d'abord, puis sa +soeur ainee et Henri. Sans doute, celui-ci plaida ma cause; mais il ne +me convenait pas d'en attendre le jugement. Je le provoquai. Je me +presentai a Valvedre avant peut-etre qu'il eut pris une resolution a mon +egard. Je lui parlai avec effusion et loyaute, hardiment et humblement, +comme il me convenait de le faire. + +Je mis a nu sous ses yeux tout mon coeur, toute ma vie, mes fautes et +mes merites, mes defaillances et mes retours de force. + +--Vous avez voulu que je fusse sauve, lui dis-je; vous avez ete si grand +et si vraiment superieur a moi dans votre conduite, que j'ai fini par +comprendre le peu que j'etais. Comprendre cela, c'est deja valoir mieux. +Je l'ai compris chaque jour davantage depuis sept ans que je me chatie +sans menagement. Donc, si je suis sauve, ce n'est pas a ma douleur et a +la bonte tres-grande, il est vrai, des autres que je le dois; cette +bonte ne venait pas encore d'assez haut pour reduire un orgueil comme le +mien. Venant de vous, elle m'a dompte, et c'est a vous que je dois tout. +Eprouvez-moi, connaissez-moi tel que je suis aujourd'hui, et +permettez-moi d'etre l'ami devoue de Paul. Par lui, on m'a amene ici +malgre moi; on y a installe mon pere, sans que j'en fusse averti; on +m'offre un emploi important et interessant dans la partie que j'ai +etudiee et que je crois connaitre. On m'a dit que Paul avait une +vocation determinee pour les sciences auxquelles ce genre de travail se +rattache essentiellement, et que vous approuviez cette vocation. On m'a +dit encore que vous consentiriez peut-etre a ce qu'il fit aupres de moi, +et sous ma direction, son premier apprentissage... Mais cela, on a eu de +la peine a me le faire croire! Ce que je sais, ce que je viens vous +dire, c'est que, si ma presence devait vous eloigner de Blanville, ou +seulement vous en faire franchir le seuil avec moins de plaisir, si le +bien qu'on veut me faire vous semblait trop pres de ma faute, et que, me +jugeant indigne de me consacrer a votre enfant, vous desapprouviez la +confiance que m'accorde Obernay, je me retirerais aussitot, sachant +tres-bien que ma vie entiere vous est subordonnee, et que vous avez sur +moi des droits auxquels je ne puis poser aucune limite. + +Valvedre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me +repondit enfin: + +--Vous avez tout repare, et vous avez tant expie, qu'on vous doit un +grand soulagement. Sachez que madame de Valvedre etait frappee a mort +avant de vous connaitre. Obernay vient de me reveler ce que j'ignorais, +ce qu'il ignorait lui-meme, et ce qu'un homme de la science, un homme +serieux, lui a appris dernierement. Vous ne l'avez donc pas tuee... +C'est peut-etre moi! Peut-etre aussi l'eusse-je fait vivre plus +longtemps, si elle ne se fut pas detachee de moi. Ce mystere de notre +action sur la destinee, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au +fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voila. On vous aime, et +vous pouvez encore etre heureux; il est de votre devoir de chercher a +l'etre. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu +les abandonne; il veut que la vie soit une floraison et une +fructification. Mariez-vous. Je sais qu'Obernay, dans le secret de sa +pensee, vous destine une de ses soeurs; laquelle, je n'en sais rien, je +ne le lui ai pas demande. Je sais que ces enfants n'ont aucune notion de +son projet. Cette famille-la est trop religieuse pour qu'il s'y commette +des imprudences ou seulement des legeretes. Henri, dans la crainte de +vous creer un trouble en cas de repulsion de la part de la jeune fille +ou de la votre, ne vous en parlera jamais; mais il espere que +l'affection viendra d'elle-meme, et il sait que vous aurez cette fois +confiance en lui. Essayez donc de reprendre gout a la vie, il en est +temps; vous etes dans votre meilleur age pour fonder votre avenir. Vous +me consultez avec une deference filiale, voila mon conseil. Quant a +Paul, je vous le confie avec d'autant moins de merite que je compte +rester au moins un an a Geneve et que je pourrai voir si vous continuez +a faire bon menage ensemble. J'irai souvent a Blanville. L'etablissement +que vous allez faire valoir est bien pres de la. Nous nous verrons, et, +si vous avez d'autres avis a me demander, je vous donnerai non pas ceux +d'un sage, mais ceux d'un ami. + +Pendant trois mois, je ne fus occupe que de mon installation +industrielle. J'avais tout a creer, tout a diriger; c'etait une besogne +enorme. Paul, toujours a mes cotes, toujours enjoue et attentif, +s'initiait a tous les details de la pratique, charmant par sa presence +et son enjouement l'exercice terrible de mon activite. Quand je fus au +courant, le chef principal de l'entreprise, qui n'etait autre que +Moserwald, m'assigna une jolie habitation et un traitement plus +qu'honorable. + +Je revenais a la vie, a l'amitie, a l'epanouissement de l'ame. Chaque +jour eclaircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pese sur moi, +chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J'en vins a +songer avec une emotion d'esperance et de terreur au projet d'Henri, que +m'avait revele Valvedre. Valvedre lui-meme y faisait souvent allusion, +et, un jour que, reveur, je regardais de loin les deux soeurs marcher, +radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me +surprit, me frappa doucement sur l'epaule et me dit en souriant: + +--Eh bien, laquelle? + +--Jamais Adelaide! lui repondis-je avec une spontaneite qui etait +devenue l'habitude de mon coeur avec lui, tant il s'etait empare de ma +foi, de ma confiance et de mon respect filial. + +--Et pourquoi jamais Adelaide? Je veux savoir pourquoi! Allons, Francis, +dites! + +--Ah! cela... je ne puis. + +--Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l'a dit, _celle qui ne +souffre plus!_ Elle en etait jalouse, et vous craignez que son fantome +ne vienne pleurer et menacer a votre chevet! Rassurez-vous, ce sont la +des croyances impies. Les morts sont purs! Ils remplissent ailleurs une +mission nouvelle, et, s'ils se souviennent de nous, c'est pour benir, et +pour demander a Dieu de reparer leurs erreurs et leurs meprises en nous +rendant heureux. + +--Etes-vous bien certain de cela? lui dis-je; est-ce la votre foi? + +--Oui, inebranlable. + +---Eh bien,... tenez! Adelaide, cette splendeur d'intelligence et de +beaute, cette serenite divine, cette modestie adorable... tout cela ne +s'abaissera jamais jusqu'a moi! Que suis-je aupres d'elle? Elle sait +toutes choses mieux que moi: la poesie, la musique, les langues, les +sciences naturelles,... peut-etre la metallurgie, qui sait? Elle verrait +trop en moi son inferieur. + +--Encore de l'orgueil! dit Valvedre. Souffre-t-on de la superiorite de +ce qu'on aime? + +--Mais... je ne l'aime pas, moi! je la venere, je l'admire, mais je ne +puis l'aimer d'amour!... + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle en aime un autre. + +--Un autre? vous croyez?... + +Valvedre resta pensif et comme plonge dans la solution d'un probleme. Je +le regardai attentivement. Il avait quarante-sept ans, mais il eut pu en +cacher dix ou douze. Sa beaute male et douce, d'une expression si haute +et si sereine, etait encore la seule qui put fixer les regards d'une +femme de genie; mais son ame etait-elle restee aussi jeune que son +visage? N'avait-il pas trop aime, trop souffert? + +--Pauvre Adelaide! pensai-je, tu vieilliras peut-etre seule comme Juste, +qui a ete belle aussi, femme superieure aussi, et qui, peut-etre comme +toi, avait place trop haut son reve de bonheur! + +Valvedre marchait en silence aupres de moi. Il reprit la conversation ou +nous l'avions laissee. + +--Alors, dit-il, c'est Rosa qui vous plait? + +--C'est a elle seule que j'oserais songer, si j'esperais lui plaire. + +--Eh bien, vous avez raison; Rosa vous ressemble davantage. Il y a +toujours un peu de fougue dans son caractere, et ce ne sera pas un +defaut a vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie, +non pas resignee, non pas dominee par des convictions aussi arretees et +aussi raisonnees que celles de sa soeur, mais persuadee et entrainee par +la tendresse qu'elle ressent et qu'elle inspire. Moins instruite, elle +l'est assez pour une femme qui a les gouts du menage et les instincts de +la famille. Oui, Rosa est aussi un rare tresor, je vous l'ai deja dit, +il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme +dans la chastete de ces deux filles! mais il y a un grand moyen pour +etre aime, vous le savez: c'est d'aimer soi-meme, d'aimer avec le coeur, +avec la foi, avec la conscience, avec tout son etre, et vous n'avez pas +encore aime ainsi, je le sais! + +Il me quitta, et je me sentis vivifie et comme beni par ses paroles. Cet +homme tenait mon ame dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi +dire, que de son souffle bienfaisant. En meme temps que chaque apercu de +son lumineux esprit m'ouvrait les horizons du monde naturel et celeste, +chaque elan de son coeur genereux et pur fermait une plaie ou ranimait +une faculte du mien. + +Je l'ouvris bientot, ce coeur renouvele, a mon cher Henri. Je lui dis +que j'aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais soupconner a +celle-ci sans l'autorisation de sa famille. + +--Allons donc! dit Obernay en m'embrassant, voila ce que j'attendais! Eh +bien, la famille consent et desire. L'enfant t'aimera quand elle saura +que tu l'aimes. C'est ainsi chez nous, vois-tu! On ne se jette pas dans +les reves romanesques, meme quand on est dispose a se laisser +convaincre; on attend la certitude, et on ne palit ni ne maigrit en +attendant! Et pourtant on s'aime longtemps, toujours! Vois mon pere et +ma mere, vois Paule et moi... Ah! que Valvedre eut ete heureux!... + +--S'il eut epouse Adelaide? Je me le suis dit cent fois! + +--Tais-toi! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot +la-dessus... + +Je m'etonnais, il m'imposa encore silence avec autorite. + +J'y revins pourtant; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aimee +Rose, j'insistai. J'etais si heureux! J'aimais enfin, et je combattais +presque la passion, tant son frere aine, l'amour, me paraissait plus +beau et plus vrai. Aussi, loin d'etre porte a l'egoisme du bonheur, je +sentais l'ardent besoin de voir heureux tous ceux que j'aimais, surtout +Valvedre, celui a qui je devais tout, celui qui m'avait sauve du +naufrage, celui qui, par moi blesse au coeur, m'avait tendu sa main +liberatrice. + +Obernay, vaincu par mon affection, me repondit enfin: + +--Tu as cru deviner que, depuis longtemps, bien longtemps deja, dix ans +peut-etre, Valvedre et Adelaide s'aimaient d'un grand amour; tu ne t'es +peut-etre pas trompe. Et moi aussi, j'ai eu cent fois, mille fois cette +pensee, qui, en de certains moments, devenait une presque certitude. +Valvedre a preside a l'education de mes soeurs autant qu'a celle de ses +propres enfants. Il les a vues naitre; il a paru les aimer d'une egale +tendresse. Si Adelaide a recu de mon pere l'education la plus brillante +et de ma mere l'exemple de toutes les vertus, c'est a Valvedre qu'elle +doit le feu sacre, cette flamme interieure qui brule sans eclat, cachee +au fond du sanctuaire, gardee par une modestie un peu sauvage, le grain +de genie qui lui fait idealiser et poetiser saintement les etudes les +plus arides. Elle n'est donc pas seulement son eleve reconnaissante, +elle est son fervent disciple; il est, lui, sa religion, son revelateur, +l'intermediaire entre elle et Dieu. Cette foi date de l'enfance, et ne +perira qu'avec elle. Valvedre ne peut pas l'ignorer; mais Valvedre ne se +croit pas aime autrement que comme un pere, et, quoiqu'il ait ete plus +d'une fois, dans ces derniers temps surtout, tres-emu, plus que +paternellement emu en la regardant, il se juge trop age pour lui plaire. +Il a combattu sans relache son inclination et l'a si vaillamment +refoulee, qu'on eut pu la croire vaincue... + +--Ami, dis-je en interrompant Obernay, puisque nous avons entame un +sujet aussi delicat, dis-moi tout... Deja j'ai ete allege d'un remords +affreux en apprenant, grace a tes investigations, que madame de Valvedre +etait mortellement atteinte avant de me connaitre. Dis-moi +maintenant,--ce que je n'ai jamais ose chercher a savoir,--ce que +Moserwald croyait avoir devine: dis-moi si Valvedre avait encore de +l'amour pour sa femme quand je l'ai enlevee. + +--Non, repondit Obernay; je sais que non, j'en suis certain. + +--Il te l'a dit, je le sais, il t'a parle d'elle avec le plus profond +detachement, il se croyait bien gueri; mais l'amour a des inconsequences +mysterieuses. + +--La _passion_, oui; l'_amour_, non! La passion est illogique et +incomprehensible; c'est la son caractere, et je te dirai ici un mot de +Valvedre: "La passion est un amour malade qui est devenu fou!" + +--On pourrait tout aussi bien dire que l'amour est une passion qui se +porte bien. + +--On peut jouer sur tous les mots; mais Valvedre ne joue avec rien, lui! +Il etait trop grand logicien pour se mentir a lui-meme. L'ame d'un vrai +savant est la droiture meme, parce qu'elle suit la methode d'un esprit +adonne a la scrupuleuse clairvoyance. Valvedre est tres-ardent et meme +impetueux par nature. Son mariage irreflechi prouve la spontaneite de sa +jeunesse, et, dans son age mur, je l'ai vu aux prises avec la fureur des +elements, emporte lui-meme au dela de toute prudence par la fureur des +decouvertes. S'il eut eu de l'amour pour sa femme, il eut brise ses +rivaux et toi-meme. Il l'eut poursuivie, il l'eut ramenee et passionnee +de nouveau. Ce n'etait pas difficile avec une ame aussi flottante que +celle de cette pauvre femme; mais une pareille lutte n'etait pas digne +d'un homme detrompe, et il savait qu'Alida, rendue pour quelque temps a +ses devoirs, ne pouvait pas etre sauvee. Il craignait, d'ailleurs, de la +briser elle-meme en la domptant, et, avant tout, par instinct et par +principe, il a horreur de faire souffrir. N'exagere donc rien, calme +l'exces de tes remords, et d'etres humains ne fais pas des heros +fantastiques. Certes, Valvedre, amoureux de sa femme et te ramenant +aupres de son lit de mort pour te pardonner devant elle, serait plus +poetique; mais il ne serait pas vrai, et je l'aime mieux vrai, parce que +je ne puis aimer ce qui est contraire aux lois de la nature. Valvedre +n'est pas un dieu, c'est un homme de bien. Je me mefierais beaucoup d'un +homme qui ne pourrait pas dire: _Homo sum!_... + +--Je te remercie de me dire tout cela, d'autant plus que cela n'ote rien +pour moi a la grandeur de Valvedre. Amoureux et jaloux, il eut pu, dans +sa generosite, ne ceder qu'aux faiblesses, qui sont, tout aussi bien que +les violences, du domaine de la passion. Cette grande amitie +compatissante qui, en lui, survivait a l'amour, ce besoin d'adoucir les +plaies des autres en respectant leur liberte morale, ce soin religieux +de conduire doucement a la tombe la mere de ses enfants, de sauver au +moins son ame, tout cela est au-dessus de la nature humaine ordinaire, +tu auras beau dire! + +--Rien de ce qui est beau n'est au-dessus d'elle dans l'ordre des +sentiments vrais et de la part d'une ame d'elite. Aussi tu penses bien +que je ne fais plus la guerre a ton enthousiasme quand c'est Valvedre +qui en est l'objet. Te voila rassure sur certains points; mais il ne +faut pas aller d'un exces a l'autre. Si tu n'as pas inflige les tortures +de la jalousie, tu as profondement contriste et inquiete le coeur de +l'epoux, toujours ami, et du pere, soucieux de la dignite de sa famille. +Les grands caracteres souffrent dans toutes leurs affections, parce que +toutes sont grandes, de quelque nature qu'elles soient. A la mort de sa +femme, Valvedre a donc cruellement souffert de la pensee qu'elle avait +vecu sans bonheur, et qu'il n'avait pu, par aucun devouement, par aucun +sacrifice, lui donner autre chose qu'un instant de calme et d'espoir a +sa derniere heure. Voila Valvedre tout entier; mais Valvedre amoureux +d'un plus pur ideal redevient mysterieux pour moi. Le respect de cet +ideal va chez lui jusqu'a la peur. Moi, au refroidissement graduel de sa +familiarite avec Adelaide, qu'il tutoie encore, mais qu'il n'embrasse +plus au front comme il embrasse Rose, j'ai vu qu'elle n'etait plus pour +lui comme les autres enfants de la maison. J'ai cru voir aussi, a chaque +voyage qu'il a entrepris, au dernier surtout, un effort supreme, comme +un devoir accompli, mais plus penible de jour en jour. Enfin il l'aime, +je le crois; mais je ne le sais pas, et ma position m'empeche de le lui +demander. Il est fort riche, d'un nom celebre dans la science, +tres-au-dessus, selon le monde, de cette petite bourgeoise qui cache +avec un soin farouche ses talents et sa beaute. Je ne crains pas que lui +m'accuse jamais d'ambition; pourtant il est des convenances d'education +au-dessus desquelles je ne suis pas encore assez philosophe pour me +placer, et, si Valvedre me cache depuis si longtemps son secret, c'est +qu'il a des raisons que j'ignore, et qui rendraient mes avances penibles +pour lui, humiliantes pour moi. + +--Ces raisons, je les saurai, m'ecriai-je, je veux les savoir. + +--Ah! prends garde, prends garde, mon ami! Si nous nous trompions sur le +compte d'Adelaide! si, au moment ou, encourage et renaissant a +l'esperance, Valvedre s'apercevait qu'il n'est pas aime comme il aime! +Adelaide est un bien autre mythe que lui! Cette fille qui a l'air si +heureux, l'oeil si pur, le caractere si egal, l'esprit si studieux, la +joue si fraiche, que ni le desir, ni l'esperance, ni la crainte ne +semblent pouvoir atteindre; cette Andromede souriante au milieu des +monstres et des chimeres, sur son rocher d'albatre inaccessible aux +souillures comme aux tempetes... pourquoi a vingt-six ans n'est-elle pas +mariee? Elle a ete demandee par des hommes de merite places dans les +conditions les plus honorables, et, malgre les desirs de sa mere, malgre +mes instances, malgre les conseils de Juste et de ma femme, elle a souri +en disant: "Je ne veux pas me marier!--Jamais? lui a dit un jour +Valvedre.--Jamais!" + +--Dis-moi, Henri, Alida vivait-elle alors? + +--Oui. + +--Et, depuis qu'elle n'est plus, Adelaide a-t-elle repete _jamais?_ + +--Maintes fois. + +--Valvedre present? + +--Je ne sais plus. Tu m'y fais songer! il etait peut-etre loin, elle +avait peut-etre reperdu l'esperance. + +--Allons, allons! tu n'as pas encore assez bien observe. C'est a moi de +travailler a dechiffrer la grande enigme. La philosophie stoicienne, +acquise par l'etude de la sagesse, est une sainte et belle chose, +puisqu'elle peut alimenter des flammes si pures, si constantes et si +paisibles; mais toute vertu a son exces et son peril. N'en est-ce pas un +tres-grand que de condamner au celibat et a un eternel combat interieur +deux etres dont l'union semble etre ecrite a la plus belle page des lois +divines? + +--Juste Valvedre a vecu tres-calme, tres-digne, tres-forte, tres-feconde +en bienfaits et en devouements,... et pourtant elle a aime sans bonheur +et sans espoir. + +--Qui donc? + +--Tu ne l'as jamais su? + +--Et je ne le sais pas. + +--Elle a aime le frere de ta mere, l'oncle qui te cherissait, l'ami et +le maitre de Valvedre, Antonin Valigny. Malheureusement, il etait marie, +et Adelaide a beaucoup reflechi sur cette histoire. + +--Ah! voila donc pourquoi Juste m'a pardonne d'avoir tant offense et +afflige Valvedre! Mais mon oncle est mort, et la mort ne laisse pas +d'agitation. Sois sur, Henri, qu'Adelaide souffre plus que Juste. Elle +est plus forte que sa souffrance, voila tout; mais son bonheur, si elle +en a, est l'oeuvre de sa volonte, et j'ai cru, moi aussi, pendant sept +ans, qu'on pouvait vivre sur son propre fonds de sagesse et de +resignation. Aujourd'hui que je vis a deux, je sais bien qu'hier je ne +vivais pas!... + +Henri m'embrassa et me laissa agir. Ce fut une oeuvre de patience, de +ruse innocente et d'obstination devouee. Il me fallut surprendre des +quarts de mots et des ombres de regard; mais ma chere Rose, plus hardie +et plus confiante, m'aida et vit clair avant moi. + +Ils s'aimaient et ne se croyaient pas aimes l'un de l'autre. Le jour ou, +par mes soins et mes encouragements, ils s'entendirent fut le plus beau +de leur vie et de la mienne. + +FIN + +IMPRIMERIE DE L. TOINON ET Ce, A SAINT-GERMAIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Valvedre, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALVEDRE *** + +***** This file should be named 13263.txt or 13263.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/2/6/13263/ + +Produced by Carlo Traverso, Chantal Breville and Distributed +Proofreaders Europe. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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