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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:41:45 -0700
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+*.txt text
+*.md text
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13263 ***
+
+VALVÈDRE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+
+
+
+
+
+OEUVRES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+
+OEUVRES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+FORMAT GRAND IN-18
+
+
+
+OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE:
+
+
+ANDRÉ........... Un volume.
+
+ELLE ET LUI......... Un volume.
+
+LA FAMILLE DE GERMANDRE...... Un Volume.
+
+INDIANA........... Un volume.
+
+JEAN DE LA ROCHE......... Un volume.
+
+LES MAITRES MOSAÏSTES....... Un volume.
+
+LES MAITRES SONNEURS....... Un volume.
+
+LA MARE AU DIABLE........ Un volume.
+
+LE MARQUIS DE VILLEMER...... Un Volume.
+
+MAUPRAT.......... Un volume.
+
+MONT-REVÊCHE......... Un volume.
+
+NOUVELLES.......... Un volume.
+
+TAMARIS.......... Un volume.
+
+VALENTINE.......... Un volume.
+
+VALVÈDRE.......... Un volume.
+
+LA VILLE NOIRE......... Un volume.
+
+ETC., ETC.
+
+CLICHY.--Imprimerie de MAURICE LOIGNON et Cie, rue du Bac d'Asnières, 12.
+
+
+VALVÈDRE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1863
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+
+
+A MON FILS
+
+
+Ce récit est parti d'une idée que nous avons savourée en commun, que
+nous avons, pour ainsi dire, bue à la même source: l'étude de la nature.
+Tu l'as formulée le premier dans un travail de science qui va paraître.
+Je la formule à mon tour et à ma manière dans un roman. Cette idée,
+vieille comme le monde en apparence, est pourtant une conquête assez
+nouvelle des temps où nous vivons. Pendant de longs siècles, l'homme
+s'est pris pour le centre et le but de l'univers. Une notion plus juste
+et plus vaste nous est enseignée aujourd'hui. Plusieurs la professent
+avec éclat. Adeptes fervents, nous y apporterons aussi notre grain de
+sable, car elle a besoin de passer dans beaucoup d'esprits pour faire
+peu à peu à tous le bien qu'elle recèle. Elle peut se résumer en trois
+mots que ton livre explique et que le mien tentera de prouver: _sortir
+de soi_.--Il est doux d'en sortir ensemble, et cela nous est arrivé
+souvent.
+
+
+Tamaris, 1er mars 1861.
+
+
+
+
+VALVÈDRE
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+I
+
+Des motifs faciles à apprécier m'obligeant à déguiser tous les noms
+propres qui figureront dans ce récit, le lecteur voudra bien n'exiger de
+moi aucune précision géographique. Il y a plusieurs manières de raconter
+une histoire. Celle qui consiste à vous faire parcourir une contrée
+attentivement explorée et fidèlement décrite est, sous un rapport, la
+meilleure: c'est un des côtés par lesquels le roman, cette chose si
+longtemps réputée frivole, peut devenir une lecture utile, et mon avis
+est que, quand on nomme une localité réellement existante, on ne saurait
+la peindre trop consciencieusement; mais l'autre manière, qui, sans être
+de pure fantaisie, s'abstient de préciser un itinéraire et de nommer le
+vrai lieu des scènes principales, est parfois préférable pour
+communiquer certaines impressions reçues. La première sert assez bien le
+développement graduel des sentiments qui peuvent s'analyser; la seconde
+laisse à l'élan et au décousu des vives passions un chemin plus large.
+
+D'ailleurs, je ne serais pas libre de choisir entre ces deux méthodes,
+car c'est l'histoire d'une passion subie, bien plus qu'expliquée, que je
+me propose de retracer ici. Cette passion souleva en moi tant de
+troubles, qu'elle m'apparaît encore à travers certains voiles. Il y a de
+cela vingt ans. Je la portai en divers lieux, qui réapparurent
+splendides ou misérables selon l'état de mon âme. Il y eut même des
+jours, des semaines peut-être, où je vécus sans bien savoir où j'étais.
+Je me garderai donc de reconstruire, par de froides recherches ou par de
+laborieux efforts de mémoire, les détails d'un passé où tout fut
+confusion et fièvre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-être
+pas mauvais de laisser à mon récit un peu de ce désordre et de ces
+incomplètes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles.
+
+J'avais vingt-trois ans quand mon père, professeur de littérature et de
+philosophie à Bruxelles, m'autorisa à passer un an sur les chemins; en
+cela, il cédait à mon désir autant qu'à une considération sérieuse. Je
+me destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation
+inspirât de la confiance à ma famille. Je sentais le besoin de voir et
+de comprendre la vie générale. Mon père reconnut que notre paisible
+milieu et notre vie patriarcale constituaient un horizon bien court. Il
+eut la foi. Il mit la bride sur le cou du cheval impatient. Ma mère
+pleura; mais elle me cacha ses larmes, et je partis: hélas! pour quels
+écueils de la vie morale!
+
+J'avais été élevé en partie à Bruxelles, en partie à Paris, sous les
+yeux d'un frère de mon père, Antonin Valigny, chimiste distingué, mort
+jeune encore, lorsque je finissais mes classes au collège Saint-Louis.
+Je n'éprouvais aucune curiosité pour les modernes foyers de
+civilisation, j'avais soif de poésie et de pittoresque. Je voulais voir,
+en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature; en Italie ensuite,
+les grands monuments de l'art.
+
+Ma première et presque ma seule visite à Genève fut pour un ami de mon
+père dont le fils avait été, à Paris, mon compagnon d'études et mon ami
+de coeur; mais les adolescents s'écrivent peu. Henri Obernay fut le
+premier à négliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple.
+Lorsque je le cherchai dans sa patrie, il y avait déjà des années que
+nous ne nous écrivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse pas
+beaucoup cherché, si mon père, en me disant adieu, ne m'eût pas
+recommandé avec une grande insistance de renouer mes relations avec lui.
+M. Obernay père, professeur ès sciences à Genève, était un homme d'un
+vrai mérite. Son fils avait annoncé devoir tenir de lui. Sa famille
+était chère à la mienne. Enfin ma mère désirait savoir si la petite
+Adélaïde était toujours aimable et jolie. Je devinai quelque projet ou
+du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement
+disposé à commencer par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosité
+aidant un peu le devoir, je me présentai chez le professeur ès sciences.
+
+Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme
+si j'eusse été son frère. Ils me retinrent à dîner et me forcèrent de
+loger chez eux. C'était dans cette partie de Genève appelée la vieille
+ville, qui avait encore à cette époque tant de physionomie. Séparée par
+le Rhône et de la cité catholique, et du monde nouveau, et des
+caravansérails de touristes, la ville de Calvin étageait sur la colline
+ses demeures austères et ses étroits jardins, ombragés de grands murs et
+de charmilles taillées. Là, point de bruit, pas de curieux, pas
+d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caractérise la vie
+industrielle moderne. Le silence de l'étude, le recueillement de la
+piété ou des travaux de patience et de précision, un _chez soi_
+hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre à aucun abus, un
+bien-être méditatif et fier, tel était, en général, le caractère des
+habitations aisées.
+
+Celle des Obernay était un type adouci et quelque peu modernisé de cette
+vie respectable et grave. Les chefs de la famille, aussi bien que leurs
+enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'excès des
+rigidités extérieures. Trop savant pour être fanatique, le professeur
+suivait le culte et la coutume de ses pères; mais son intelligence
+cultivée avait fait une large trouée dans le monde du goût et du
+progrès. Sa femme, plus ménagère que docte, avait néanmoins pour la
+science le même respect que pour la religion. Il suffisait que M.
+Obernay fût adonné à certaines études pour qu'elle regardât ces
+occupations comme les plus importantes et les plus utiles qui pussent
+remplir la vie d'un homme de bien, et, quand cet époux vénéré demandait
+un peu de sans-gêne et d'abandon autour de lui pour se reposer de ses
+travaux, elle s'ingéniait naïvement à lui complaire, persuadée qu'elle
+travaillait pour la plus grande gloire de Dieu dès qu'elle travaillait
+pour lui.
+
+Malgré l'absence momentanée de leur famille, ces vieux époux me parurent
+donc extrêmement aimables. Rien chez eux ne sentait l'esprit souvent
+étroit de la province. Ils s'intéressaient à tout et n'étaient étrangers
+à rien. Ils y mettaient même une sorte de coquetterie, et l'on pouvait
+comparer leur esprit à leur maison, vaste, propre, austère, mais égayée
+par les plus belles fleurs, et s'ouvrant sur l'aspect grandiose du lac
+et des montagnes.
+
+Les deux filles, Adélaïde et Rosa, étaient allées voir une tante à
+Morges. On me montra le portrait de la petite Rosa, dessiné par sa
+soeur. Le dessin était charmant, la jeune tête ravissante; mais il n'y
+avait pas de portrait d'Adélaïde.
+
+On me demanda si je me souvenais d'elle. Je répondis hardiment que oui,
+bien que ce souvenir fût très-vague.
+
+--Elle avait cinq ans dans ce temps-là, me dit madame Obernay; vous
+pensez qu'elle est bien changée! Pourtant elle passe pour une belle
+personne. Elle ressemble à son père, qui n'est pas trop mal pour un
+homme de cinquante-cinq ans. Rosa est moins bien; elle me ressemble,
+ajouta en riant l'excellente femme, encore fraîche et belle; mais elle
+est dans l'âge où l'on peut se refaire!
+
+Henri Obernay était parti en tournée de naturaliste avec un ami de la
+famille. Il explorait en ce moment la région du mont Rose. On me montra
+une lettre de lui toute récente, où il décrivait avec tant
+d'enthousiasme les sites où il se trouvait, que je me décidai à aller
+l'y rejoindre. Déjà familiarisé avec les montagnes et parlant tous les
+patois de la frontière, il me serait un guide excellent, et sa mère
+assurait qu'il allait être heureux d'avoir à diriger mes premières
+excursions. Il ne m'avait pas oublié, il avait toujours parlé de moi
+avec la plus tendre affection. Madame Obernay me connaissait comme si
+elle ne m'eût jamais perdu de vue. Elle savait mes penchants, mon
+caractère, et se rappelait mes fantaisies d'enfant, qu'elle me racontait
+à moi-même avec une bonhomie charmante. En voyant qu'Henri m'avait fait
+aimer, je jugeai avec raison qu'il m'aimait réellement, et mon ancien
+attachement pour lui se réveilla. Après vingt-quatre heures passées à
+Genève, je me renseignai sur le lieu où j'avais bonne chance de le
+rencontrer, et je partis pour le mont Rose.
+
+C'est ici, lecteur, qu'il ne faut pas me suivre un guide à la main. Je
+donnerai aux localités que je me rappelle les premiers noms qui me
+viendront à l'esprit. Ce n'est point un voyage que je t'ai promis, c'est
+une histoire d'amour.
+
+A la base des montagnes, du côté de la Suisse, s'abrite un petit
+village, les Chalets-Saint-Pierre, que j'appellerai Saint-Pierre tout
+court. C'est là que je trouvai Henri Obernay. Il y était installé pour
+une huitaine, son compagnon de voyage voulant explorer les glaciers. La
+maison de bois dont ils s'étaient emparés était grande, pittoresque, et
+d'une propreté réjouissante. On m'y fit place, car c'était une espèce
+d'auberge pour les touristes. Je vois encore les paysages grandioses qui
+se déroulaient sous les yeux, de toutes les faces de la galerie
+extérieure, placée au couronnement de ce beau chalet. Un énorme banc de
+rochers préservait le hameau du vent d'est et des avalanches. Ce rempart
+naturel formait comme le piédestal d'une montagne toute nue, mais verte
+comme une émeraude et couverte de troupeaux. Du bas de la maison partait
+une prairie en fleurs qui s'abaissait rapidement vers le lit d'un
+torrent plein de bruit et de colère, et dans lequel se déversaient de
+fières et folles cascatelles tombant des rochers qui nous faisaient
+face. Ces rochers, au sommet desquels commençaient les glaciers, d'abord
+resserrés en étroites coulisses et peu à peu disposés en vastes arènes
+éblouissantes, étaient les premières assises de la masse effrayante du
+mont Rose, dont les neiges éternelles se dessinaient encore en carmin
+orangé dans le ciel, quand la vallée nageait dans le bleu du soir.
+
+C'était un spectacle sublime et que je pus savourer durant un jour libre
+et calme, avant d'entrer dans la tourmente qui faillit emporter ma
+raison et ma vie.
+
+Les premières heures furent consacrées et pour ainsi dire laborieusement
+employées à nous reconnaître, Obernay et moi. On sait combien est rapide
+le développement qui succède à l'adolescence, et nous étions réellement
+beaucoup changés. J'étais pourtant resté assez petit en comparaison
+d'Henri, qui avait poussé comme un jeune chêne; mais, à demi Espagnol
+par ma mère, je m'étais enrichi d'une jeune barbe très-noire qui, selon
+mon ami, me donnait l'air d'un paladin. Quant à lui, bien qu'à
+vingt-cinq ans il eût encore le menton lisse, l'extension de ses formes,
+ses cheveux autrefois d'un blond d'épi, maintenant dorés d'un reflet
+rougeâtre, sa parole jadis un peu hésitante et craintive, désormais
+brève et assurée, ses manières franches et ouvertes, sa fière allure,
+enfin sa force herculéenne plutôt acquise par l'exercice que liée à
+l'organisation, en faisaient un être tout nouveau pour moi, mais non
+moins sympathique que l'ancien compagnon d'études, et se présentant
+franchement comme un aîné au physique et au moral. C'était, en somme, un
+assez beau garçon, un vrai Suisse de la montagne, doux et fort, tout
+rempli d'une tranquille et constante énergie. Une seule chose
+très-caractéristique n'avait pas changé en lui: c'était une peau blanche
+comme la neige et un ton de visage d'une fraîcheur vive qui eût pu être
+envié par une femme.
+
+Henri Obernay était devenu fort savant à plusieurs égards; mais la
+botanique était pour le moment sa passion dominante. Son compagnon de
+voyage, chimiste, physicien, géologue, astronome et je ne sais quoi
+encore, était en course quand j'arrivai, et ne devait rentrer que le
+soir. Le nom de ce personnage ne m'était pas inconnu, je l'avais souvent
+entendu prononcer par mes parents: il s'appelait M. de Valvèdre.
+
+La première chose qu'on se demande après une longue séparation, c'est si
+l'on est content de son sort. Obernay me parut enchanté du sien. Il
+était tout à la science, et, avec cette passion-là, quand elle est
+sincère et désintéressée, il n'y a guère de mécomptes. L'idéal, toujours
+beau, a l'avantage d'être toujours mystérieux, et de ne jamais assouvir
+les saints désirs qu'il fait naître.
+
+J'étais moins calme. L'étude des lettres, qui n'est autre que l'étude
+des hommes, est douloureuse quand elle n'est pas terrible. J'avais déjà
+beaucoup lu, et, bien que je n'eusse aucune expérience de la vie,
+j'étais un peu atteint par ce que l'on a nommé la _maladie du siècle_,
+l'ennui, le doute, l'orgueil. Elle est déjà bien loin, cette maladie du
+romantisme. On l'a raillée, les pères de famille d'alors s'en sont
+beaucoup plaints; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-être la
+regretter. Peut-être valait-elle mieux que la réaction qui l'a suivie,
+que cette soif d'argent, de plaisirs sans idéal et d'ambitions sans
+frein, qui ne me paraît pas caractériser bien noblement la _santé du
+siècle_.
+
+Je ne fis pourtant point part à Obernay de mes souffrances secrètes. Je
+lui laissai seulement pressentir que j'étais un peu blessé de vivre dans
+un temps où il n'y avait rien de grand à faire. Nous étions alors dans
+les premières années du règne de Louis-Philippe. On avait encore la
+mémoire fraîche des épopées de l'Empire; on avait été élevé dans
+l'indignation généreuse, dans la haine des idées rétrogrades du dernier
+Bourbon; on avait rêvé un grand progrès en 1830, et on ne sentait pas ce
+progrès s'accomplir sous l'influence triomphante de la bourgeoisie. On
+se trompait à coup sûr: le progrès se fait quand même, à presque toutes
+les époques de l'histoire, et on ne peut appeler réellement rétrogrades
+que celles qui lui ferment plus d'issues qu'elles ne lui en ouvrent;
+mais il est de ces époques où un certain équilibre s'établit entre
+l'élan et l'obstacle. Ce sont des phases expectantes où la jeunesse
+souffre et où elle ne meurt pourtant pas, puisqu'elle peut dire ce
+qu'elle souffre.
+
+Obernay ne comprit pas beaucoup ma critique du siècle (on appelle
+toujours _le siècle_ le moment où l'on vit). Quant à lui, il vivait dans
+l'éternité, puisqu'il était aux prises avec les lois naturelles. Il
+s'étonna de mes plaintes, et me demanda si le véritable but de l'homme
+n'était pas de s'instruire et d'aimer ce qui est toujours grand, ce
+qu'aucune situation sociale ne peut ni rapetisser, ni rendre
+inaccessible, l'étude des lois de l'univers. Nous discutâmes un peu sur
+ce point. Je voulus lui prouver qu'il est, en effet, des situations
+sociales où la science même est entravée par la superstition,
+l'hypocrisie, ou, ce qui est pis, par l'indifférence des gouvernants et
+des gouvernés. Il haussa légèrement les épaules.
+
+--Ces entraves-là, dit-il, sont des accidents transitoires dans la vie
+de l'humanité. L'éternité s'en moque, et la science des choses
+éternelles par conséquent.
+
+--Mais, nous qui n'avons qu'un jour à vivre, pouvons-nous en prendre à
+ce point notre parti? Si tu avais en ce moment devant les yeux la preuve
+que tes travaux seront enfouis ou supprimés, ou tout au moins sans aucun
+effet sur tes contemporains, les poursuivrais-tu avec autant d'ardeur?
+
+--Oui certes! s'écria-t-il: la science est une maîtresse assez belle
+pour qu'on l'aime sans autre profit que l'honneur et l'ivresse de la
+posséder.
+
+Mon orgueil souffrit un peu de la bravoure enthousiaste de mon ami. Je
+fus tenté, non de douter de sa sincérité, mais de croire à quelque
+illusion, ferveur de novice. Je ne voulus pas le lui dire et commencer
+notre reprise d'amitié par une discussion. J'étais, d'ailleurs,
+très-fatigué. Je n'attendis pas que son compagnon le savant fût revenu
+de sa promenade, et je remis au lendemain l'honneur de lui être
+présenté.
+
+Mais, le lendemain, j'appris que M. de Valvèdre, qui se préparait depuis
+plusieurs jours à une grande exploration des glaciers et des moraines du
+mont Rose, fixée la veille encore au surlendemain, voyant toutes choses
+arrangées et le temps très-favorable, avait voulu profiter d'une des
+rares époques de l'année où les cimes sont claires et calmes. Il était
+donc parti à minuit, et Obernay l'avait escorté jusqu'à sa première
+halte. Mon ami devait être de retour vers midi, et, de sa part, on me
+priait de l'attendre et de ne point me risquer seul dans les précipices,
+vu que tous les guides du pays avaient été emmenés par M. de Valvèdre.
+Sachant que j'étais fatigué, on n'avait pas voulu me réveiller pour me
+dire ce qui se passait, et j'avais dormi si profondément, que le bruit
+du départ de l'expédition, véritable caravane avec mulets et bagages, ne
+m'avait causé aucune alerte.
+
+Je me conformai aux désirs d'Obernay et résolus de l'attendre au chalet,
+ou, pour mieux dire, à l'hôtel d'Ambroise; tel était le nom de notre
+hôte, excellent homme, très-intelligent et majestueusement obèse. En
+causant avec lui, j'appris que sa maison avait été embellie par la
+munificence et les soins de M. de Valvèdre, lequel avait pris ce pays en
+amour. Comme il y venait assez souvent, sa propre résidence n'étant pas
+très-éloignée, il s'était arrangé pour y avoir à sa disposition un
+pied-à-terre confortable. Il avait si bien fait les choses, qu'Ambroise
+se regardait autant comme son serviteur que comme son obligé; mais le
+savant, qui me parut être un original fort agréable, avait exigé que le
+montagnard fît de sa maison une auberge d'été pour les amants de la
+nature qui pénétreraient dans cette région peu connue, et même qu'il
+servit avec dévouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de
+la montagne, à la seule condition, pour eux, de consigner leurs
+observations sur un certain registre qui me fut montré, et que j'avouai
+n'être pas destiné à enrichir. Ambroise n'en fut pas moins empressé à me
+complaire. J'étais l'ami d'Obernay, je ne pouvais pas ne pas être un peu
+savant, et Ambroise était persuadé qu'il le deviendrait lui-même, s'il
+ne l'était pas déjà, pour avoir hébergé souvent des personnes de mérite.
+
+Après avoir employé les premières heures de la journée à écrire à mes
+parents, je descendis dans la salle commune pour déjeuner, et je m'y
+trouvai en tête-à-tête avec un inconnu d'environ trente-cinq ans, d'une
+assez belle figure, et qu'à première vue je reconnus pour un israélite.
+Cet homme me parut tenir le milieu entre l'extrême distinction et la
+repoussante vulgarité qui caractérisent chez les juifs deux races ou
+deux types si tranchés. Celui-ci appartenait à un type intermédiaire ou
+mélangé. Il parlait assez purement le français, avec un accent allemand
+désagréable, et montrait tour à tour de la pesanteur et de la vivacité
+dans l'esprit. Au premier abord, il me fut antipathique. Peu à peu il me
+parut assez amusant. Son originalité consistait dans une indolence
+physique et dans une activité d'idées extraordinaires. Mou et gras, il
+se faisait servir comme un prince; curieux et commère, il s'enquérait de
+tout et ne laissait pas tomber la conversation un seul instant.
+
+Comme il me fit, dès le premier moment, l'honneur d'être
+très-communicatif, je sus bien vite qu'il se nommait Moserwald, qu'il
+était assez riche pour se reposer un peu des affaires, et qu'il
+voyageait en ce moment pour son plaisir. Il venait de Venise, où il
+s'était plus occupé de jolies femmes et de beaux-arts que du soin de sa
+fortune; il se rendait à Chamonix. Il voulait voir le mont Blanc, et il
+passait par le mont Rose, dont il avait _souhaité se faire une idée_. Je
+lui demandai s'il était tenté d'en faire l'escalade.
+
+--Non pas! répondit-il. C'est trop dangereux, et pour voir quoi, je vous
+le demande? Des glaçons les uns sur les autres! Personne n'a encore
+atteint la cime de cette montagne, et il n'est pas dit que la caravane
+partie cette nuit en reviendra au complet. Au reste, je n'ai pas fait
+beaucoup de voeux pour elle. Arrivé à dix heures hier au soir et à peine
+endormi, j'ai été réveillé par tous les gros souliers ferrés du pays,
+qui n'ont fait, deux heures durant, que monter et descendre les
+escaliers de bois de cette maison à jour. Tous les animaux de la
+création ont beuglé, patoisé, henni, juré ou braillé sous la fenêtre,
+et, quand je croyais en être quitte, on est revenu pour chercher je ne
+sais quel instrument oublié, un baromètre et un télégraphe! Si j'avais
+eu une potence à mon service, je l'aurais envoyée à ce M. de Valvèdre,
+que Dieu bénisse! Le connaissez-vous?
+
+--Pas encore. Et vous?
+
+--Je ne le connais que de réputation; on parle beaucoup de lui à Genève,
+où je réside, et on parle de sa femme encore davantage. La
+connaissez-vous, sa femme? Non? Ah! mon cher, qu'elle est jolie! Des
+yeux longs comme ça (il me montrait la lame de son couteau) et plus
+brillants que ça! ajouta-t-il en montrant un magnifique saphir entouré
+de brillants qu'il portait à son petit doigt.
+
+--Alors ce sont des yeux étincelants, car vous avez là une belle bague.
+
+--La souhaitez-vous? Je vous la cède pour ce qu'elle m'a coûté.
+
+--Merci, je n'en saurais que faire.
+
+--Ce serait pourtant un joli cadeau pour votre maîtresse, hein?
+
+--Ma maîtresse? Je n'en ai pas!
+
+--Ah bah! vraiment? Vous avez tort.
+
+--Je me corrigerai.
+
+--Je n'en doute pas; mais cette bague-là peut hâter l'heureux moment.
+Voyons, la voulez-vous? C'est une bagatelle de douze mille francs.
+
+--Mais, encore une fois, je n'ai pas de fortune.
+
+--Ah! vous avez encore plus tort; mais cela peut se corriger aussi.
+Voulez-vous faire des affaires? Je peux vous lancer, moi.
+
+--Vous êtes bijoutier?
+
+--Non, je suis riche.
+
+--C'est un joli état; mais j'en ai un autre.
+
+--Il n'y a point de joli état, si vous êtes pauvre.
+
+--Pardonnez-moi, je suis libre!
+
+--Alors vous avez de l'aisance, car, avec la misère, il n'y a
+qu'esclavage. J'ai passé par là, moi qui vous parle, et j'ai manqué
+d'éducation; mais je me suis un peu refait à mesure que j'ai surmonté le
+mauvais sort. Donc, vous ne connaissez pas les Valvèdre? C'est un
+singulier couple, à ce qu'on dit. Une femme ravissante, une vraie femme
+du monde sacrifiée à un original qui vit dans les glaciers! Vous
+jugez...
+
+Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais goût, mais dont
+je ne me scandalisai point, les personnes dont il parlait ne m'étant pas
+directement connues. Il ajouta que, du reste, avec un tel mari, madame
+de Valvèdre était dans son droit, si elle avait eu les aventures que lui
+prêtait la chronique génevoise. J'appris par lui que cette dame
+paraissait de temps en temps à Genève, mais de moins en moins, parce que
+son mari lui avait acheté, vers le lac Majeur, une villa d'où il
+exigeait qu'elle ne sortît point sans sa permission.
+
+--Vous comprenez bien, ajouta-t-il, qu'elle se ménage quelques échappées
+quand il n'est pas là... et il n'y est jamais: mais il lui a donné pour
+surveillante une vieille soeur à lui, qui, sous prétexte de soigner les
+enfants,--il y en a quatre ou cinq,--fait en conscience son métier de
+geôlière.
+
+--Je vois que vous plaignez beaucoup l'intéressante captive. Peut-être
+la connaissez-vous plus que vous ne voulez le dire à table d'hôte?
+
+--Non, parole d'honneur! Je ne la connais que de vue, je ne lui ai
+jamais parlé, et pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manqué; mais
+patience! l'occasion viendra un jour ou l'autre, à moins que ce jeune
+homme qui voyage avec le mari... Je l'ai aperçu hier au soir, M.
+Obernay, je crois, le fils d'un professeur...
+
+--C'est mon ami.
+
+--Je ne demande pas mieux; mais je dis qu'il est beau garçon et qu'on
+n'est jamais trahi que par les siens. Un apprenti, ça console toujours
+la femme du patron, c'est dans l'ordre!
+
+--Vous êtes un esprit fort, très-sceptique.
+
+--Pas fort du tout, mais méfiant en diable; sans quoi, la vie ne serait
+pas tenable. On prendrait la vertu au sérieux, et ce serait triste,
+quand on n'est pas vertueux soi-même! Est-ce que vous avez la
+prétention?...
+
+--Je n'en ai aucune.
+
+--Eh bien, restez ainsi, croyez-moi. Allez-y franchement, contentez vos
+passions et n'en abusez pas. Vous voyez, je vous donne de sages
+conseils, moi!
+
+--Vous êtes bien bon.
+
+--Oui, oui, vous vous moquez; mais ça m'est égal. Vos sourires n'ôteront
+pas un sou de ma poche ni un cheveu de ma tête, tandis que votre
+déférence ne remettrait pas dans ma vie une seule des heures que j'ai
+perdues ou mal employées.
+
+--Vous êtes philosophe!
+
+--Excessivement, mais un peu trop tard. J'ai vécu beaucoup depuis que je
+puis me passer mes fantaisies, et j'en suis puni par la diminution du
+sens fantaisiste. Oui, vrai, je me blase déjà. J'ai des jours où je ne
+sais plus que faire pour m'amuser. Voulez-vous venir dehors fumer un
+cigare? Nous regarderons ce fameux mont Rose; on dit que c'est si joli!
+Je l'ai regardé hier tout le long du voyage; je l'ai trouvé pareil à
+toutes les montagnes un peu élevées de la chaîne des Alpes; mais
+peut-être que vous me le ferez trouver différent. Voyons, qu'est-ce
+qu'il y a de différent et qu'est-ce qu'il y a de beau selon vous? Je ne
+demande qu'à admirer, moi; je n'ai été élevé ni en poëte, ni en artiste;
+mais j'aime le beau, et j'ai des yeux comme un autre.
+
+Il y avait tant de naïveté dans le babil de ce Moserwald, que, tout en
+fumant dehors avec lui, je me laissai aller à la sotte vanité de lui
+expliquer la beauté du mont Rose. Il m'écouta avec son bel oeil juif,
+clair et avide, fixé sur moi. Il eut l'air de comprendre et de goûter
+mon enthousiasme; après quoi, il reprit tout à coup son air de bonhomie
+railleuse et me dit:
+
+--Mon cher monsieur, vous aurez beau faire, vous ne réussirez pas à me
+prouver qu'il y ait le moindre plaisir à regarder cette grosse masse
+blanche. Il n'y a rien de bête comme le blanc, et c'est presque aussi
+triste que le noir. On dit que le soleil sème des diamants sur ces
+glaces: pour moi, je vous confesse que je n'en vois pas un seul, et je
+suis sûr d'en avoir plus à mon petit doigt que ce gros bloc de
+vingt-cinq ou trente lieues carrées n'en montre sur toute sa surface;
+mais je suis content de m'en être assuré: vous m'avez prouvé une fois de
+plus que l'imagination des gens cultivés peut faire des miracles, car
+vous avez dit les plus jolies choses du monde sur cette chose qui n'est
+pas jolie du tout. Je voudrais pouvoir en retenir quelque bribe pour la
+réciter dans l'occasion; mais je suis trop stupide, trop lourd, trop
+positif, et je ne trouverai jamais un mot qui ne fasse rire de moi.
+Voilà pourquoi je me garde de l'enthousiasme; c'est un joyau qu'il faut
+savoir porter, et qui sied mal aux gens de mon espèce. Moi, j'aime le
+réel; c'est ma fonction; j'aime les diamants fins et ne puis souffrir
+les imitations, par conséquent les métaphores.
+
+--C'est-à-dire que je ne suis qu'un chercheur de clinquant, et que
+vous... vous êtes bijoutier, ne le niez pas! Toutes vos paroles vous y
+ramènent.
+
+--Je ne suis pas un bijoutier; je n'ai ni l'adresse, ni la patience, ni
+la pauvreté nécessaires.
+
+--Mais autrefois, avant la richesse?
+
+--Autrefois, jamais je n'ai eu d'état manuel. Non, c'est trop bête; je
+n'ai pas eu d'autre outil que mon raisonnement pour me tirer d'affaire.
+Les fortunes ne sont pas dans les mains de ceux qui s'amusent à
+produire, à confectionner ou à créer, mais bien dans celles qui ne
+touchent à rien. Il y a trois races d'hommes, mon cher: ceux qui
+vendent, ceux qui achètent et ceux qui servent de lien entre les uns et
+les autres. Croyez-moi, les vendeurs et les acheteurs sont les derniers
+dans l'échelle des êtres.
+
+--C'est-à-dire que celui qui les rançonne est le roi de son siècle?
+
+--Eh! pardieu, oui! à lui seul, il faut qu'il soit plus malin que deux!
+Vous êtes donc décidé à faire de l'esprit et à vendre des mots? Eh bien,
+vous serez toujours misérable. Achetez pour revendre ou vendez pour
+racheter, il n'y a que cela au monde; mais vous ne me comprenez pas et
+vous me méprisez. Vous dites: «Voilà un brocanteur, un usurier, un
+crocodile!» Pas du tout, mon cher; je suis un excellent homme, d'une
+probité reconnue; j'ai la confiance de beaucoup de grands personnages.
+Des gens de mérite, des philanthropes, des savants même me consultent et
+reçoivent mes services. J'ai du coeur; je fais plus de bien en un jour
+que vous n'en pourrez faire en vingt ans; j'ai la main large, et molle,
+et douce! Eh bien, ouvrez la vôtre si vous avez besoin d'un ami, et vous
+verrez ce que c'est qu'un bon juif qui est bête, mais qui n'est pas sot.
+
+Je ne songeai pas à me fâcher de ce ton à la fois insolent et amical de
+protection bizarre. L'homme était réellement tout ce qu'il disait être,
+bête au point de blesser sans en avoir conscience, assez bon pour faire
+avec plaisir des sacrifices, fin au point d'être généreux pour se faire
+pardonner sa vanité. Je pris le parti de rire de son étrangeté, et,
+comme il vit que je n'avais aucun besoin de lui, mais que je le
+remerciais sans dédain et sans orgueil, il conçut pour moi un peu plus
+d'estime et de respect qu'il n'avait fait à première vue. Nous nous
+quittâmes très-bons amis. Il eût bien voulu m'avoir pour compagnon de sa
+promenade, il craignait de s'ennuyer seul; mais l'heure approchait où
+Obernay avait promis de rentrer, et je doutais que ce nouveau visage lui
+fût agréable. Ayant donc pris congé du juif et m'étant fait indiquer le
+sentier que devait suivre Obernay pour revenir, je partis à sa
+rencontre.
+
+Nous nous retrouvâmes au bas des glaciers, dans un bois de pins des plus
+pittoresque. Obernay rentrait avec plusieurs guides et mulets qui
+avaient transporté une partie des bagages de son ami. Cette bande
+continua sa route vers la vallée, et Obernay se jeta sur le gazon auprès
+de moi. Il était extrêmement fatigué: il avait marché dix heures sur
+douze sur un terrain non frayé, et cela par amitié pour moi. Partagé
+entre deux affections, il avait voulu juger des difficultés et des
+dangers de l'entreprise de M. de Valvèdre, et revenir à temps pour ne
+pas me laisser seul une journée entière.
+
+Il tira de son bissac quelques aliments et un peu de vin, et, retrouvant
+peu à peu ses forces, il m'expliqua les procédés d'exploration de son
+ami. Il s'agissait, non comme M. Moserwald me l'avait dit, d'atteindre
+la plus haute cime du mont Rose, ce qui n'était peut-être pas possible,
+mais de faire, par un examen approfondi, la dissection géologique de la
+masse, L'importance de cette recherche se reliait à une série d'autres
+explorations faites et à faire encore sur toute la chaîne des Alpes
+Pennines, et devait servir à confirmer ou à détruire un système
+scientifique particulier que je serais aujourd'hui fort embarrassé
+d'exposer au lecteur: tant il y a que cette promenade dans les glaces
+pouvait durer plusieurs jours. M. de Valvèdre y portait une grande
+prudence à cause de ses guides et de ses domestiques, envers lesquels il
+se montrait fort humain. Il était muni de plusieurs tentes légères et
+ingénieusement construites, qui pouvaient contenir ses instruments et
+abriter tout son monde. A l'aide d'un appareil à eau bouillante de la
+plus petite dimension, merveille d'industrie portative dont il était
+l'inventeur, il pouvait se procurer de la chaleur presque
+instantanément, en quelque lieu que ce fût, et combattre tous les
+accidents produits par le froid. Enfin il avait des provisions de toute
+espèce pour un temps donné, une petite pharmacie, des vêtements de
+rechange pour tout son monde, etc. C'était une véritable colonie de
+quinze personnes qu'il venait d'installer au-dessus des glaciers, sur un
+vaste plateau de neige durcie, hors de la portée des avalanches. Il
+devait passer là deux jours, puis chercher un passage pour aller
+s'installer plus loin avec une partie de son matériel et de son monde,
+le reste pouvant l'y rejoindre en deux ou trois voyages, pendant qu'il
+tenterait d'aller plus loin encore. Condamné peut-être à ne faire que
+deux ou trois lieues de découvertes chaque jour à cause de la difficulté
+des transports, il avait gardé quelques mulets, sacrifiés d'avance aux
+dangers ou aux souffrances de l'entreprise. M. de Valvèdre était
+très-riche, et, pouvant faire plus que tant d'autres savants, toujours
+empêchés par leur honorable pauvreté ou la parcimonie des gouvernements,
+il regardait comme un devoir de ne reculer devant aucune dépense en vue
+du progrès de la science. J'exprimai à Henri le regret de ne pas avoir
+été averti pendant la nuit. J'aurais demandé à M. de Valvèdre la
+permission de l'accompagner.
+
+--Il te l'eût refusée, répondit-il, comme il me l'avait refusée à
+moi-même. Il t'eût dit, comme à moi, que tu étais un fils de famille, et
+qu'il n'avait pas le droit d'exposer ta vie. D'ailleurs, tu aurais
+compris, comme moi, que, quand on n'est pas fort nécessaire dans ces
+sortes d'expéditions, on y est fort à charge. Un homme de plus à loger,
+à nourrir, à protéger, à soigner peut-être dans de pareilles
+conditions...
+
+--Oui, oui, je le comprends pour moi; mais comment se fait-il que tu ne
+sois pas extrêmement utile, toi savant, à ton savant ami?
+
+--Je lui suis plus nécessaire en restant à Saint-Pierre, d'où je peux
+suivre presque tous ses mouvements sur la montagne, et d'où, à un signal
+donné, je peux lui envoyer des vivres, s'il en manque, et des secours,
+s'il en a besoin. J'ai, d'ailleurs, à faire marcher une série
+d'observations comparatives simultanément avec les siennes, et je lui ai
+donné ma parole d'honneur de n'y pas manquer.
+
+--Je vois, dis-je à Obernay, que tu es excessivement dévoué à ce
+Valvèdre, et que tu le considères comme un homme du plus grand mérite.
+C'est l'opinion de mon père, qui m'a quelquefois parlé de lui comme
+l'ayant rencontré chez le tien à Paris, et je sais que son nom a une
+certaine illustration dans les sciences.
+
+--Ce que je puis te dire de lui, répondit Obernay, c'est qu'après mon
+père il est l'homme que je respecte le plus, et qu'après mon père et
+toi, c'est celui que j'aime le mieux.
+
+--Après moi? Merci, mon Henri! Voilà une parole excellente et dont je
+craignais d'être devenu indigne.
+
+--Et pourquoi cela? Je n'ai pas oublié que le plus paresseux à écrire,
+c'est moi qui l'ai été; mais, de même que tu as bien compris cette
+infirmité de ma part, de même j'ai eu la confiance que tu me la
+pardonnais. Tu me connaissais assez pour savoir que, si je ne suis pas
+un camarade assez démonstratif, je suis du moins un ami aussi fidèle
+qu'il est permis de le souhaiter.
+
+Je fus vivement touché, et je sentis que j'aimais ce jeune homme de
+toute mon âme. Je lui pardonnai l'espèce de supériorité de vues ou de
+caractère qu'il avait paru s'attribuer la veille vis-à-vis de moi, et je
+commençai à craindre qu'il n'en eût réellement le droit.
+
+Il prit quelques instants de repos, et, pendant qu'il dormait, la tête à
+l'ombre et les jambes au soleil, je l'étudiai de nouveau avec intérêt,
+comme quelqu'un que l'on sent devoir prendre de l'ascendant sur votre
+existence. Je ne sais pourquoi, je le mis en parallèle dans ma pensée
+littéraire et descriptive avec l'israélite Moserwald. Cela se présentait
+à moi comme une antithèse naturelle: l'un gras et nonchalant comme un
+mangeur repu, l'autre actif et maigre comme un chercheur insatiable; le
+premier, jaune et luisant comme l'or qui avait été le but de sa vie;
+l'autre, frais et coloré comme les fleurs de la montagne qui faisaient
+sa joie, et qui, comme lui, devaient aux âpres caresses du soleil la
+richesse de leurs tons et la pureté de leurs fins tissus.
+
+Ceci était pour mon imagination, jeune et riante alors, l'indice d'une
+vocation bien prononcée chez mon ami. Au reste, j'ai toujours remarqué
+que les vives appétences de l'esprit ont leurs manifestations
+extérieures dans quelque particularité physique de l'individu. Certains
+ornithologues ont des yeux d'oiseau; certains chasseurs, l'allure du
+gibier qu'ils poursuivent. Les musiciens simplement virtuoses ont
+l'oreille conformée d'une certaine façon, tandis que les compositeurs
+ont dans la forme du front l'indice de leur faculté résumatrice, et
+semblent entendre par le cerveau. Les paysans qui élèvent des boeufs
+sont plus lents et plus lourds que ceux qui élèvent des chevaux, et ils
+naissent ainsi de père en fils. Enfin, sans vouloir m'égarer dans de
+nombreux exemples, je puis dire qu'Obernay est resté comme une preuve
+acquise à mon système. J'ai pleinement reconnu par la suite que, si son
+visage, sans beauté réelle, mais éminemment agréable, avait l'éclat
+d'une rose,--son âme, sans génie d'initiative, avait le charme profond
+de l'harmonie, et comme qui dirait un suave et splendide parfum
+d'honnêteté.
+
+Quand il eut dormi une heure avec la placidité d'un soldat en campagne
+habitué à mettre le temps à profit, il se sentit tout à fait bien, et
+nous nous reprîmes à causer. Je lui parlai de Moserwald, ma nouvelle
+connaisance, et je lui rapportai les plaisanteries de ce grand sceptique
+sur sa position de consolateur obligé de madame de Valvèdre. Il faillit
+bondir d'indignation, mais je le contins.
+
+--Après ce que tu m'as dit de ton affection et de ton respect pour le
+caractère du mari, il est tout à fait inutile de te défendre d'une
+trahison indigne, et ce serait même me faire injure.
+
+--Oui, oui, répondit-il avec vivacité, je ne doute pas de toi; mais, si
+ce juif me tombe sous la main, il fera bien de ne pas me plaisanter sur
+un pareil sujet!
+
+--Je ne pense pas qu'il pousse jusque-là son débordement d'esprit,
+quoique, après tout, je ne sache de quoi il n'est pas capable avec sa
+candeur effrontée. Le connais-tu, ce Moserwald? N'est-il pas de Genève?
+
+--Non, il est Allemand; mais il vient souvent chez nous, je veux dire
+dans notre ville, et, sans lui avoir jamais parlé, je sais très-bien que
+c'est un fat.
+
+--Oui, mais si naïvement!
+
+--C'est peut-être joué, cette naïveté cynique. Que sait-on d'un juif?
+
+--Comment, tu aurais des préjugés de race, toi, l'homme de la nature?
+
+--Pas le moindre préjugé et pas la moindre prévention hostile. Je
+constate seulement un fait: c'est que l'israélite le plus insignifiant a
+toujours en lui quelque chose de profondément mystérieux. Sommité ou
+abîme, ce représentant des vieux âges obéit à une logique qui n'est pas
+la nôtre. Il a retenu quelque chose de la doctrine ésotérique des
+hypogées, à laquelle Moïse avait été initié. En outre, la persécution
+lui a donné la science de la vie pratique et un sentiment très-âpre de
+la réalité. C'est donc un être puissant que je redoute pour l'avenir de
+la société, comme je redoute pour cette forêt où nous voici la chute des
+blocs de granit que les glaces retiennent au-dessus d'elle. Je ne hais
+pas le rocher, il a sa raison d'être, il fait partie de la charpente
+terrestre. Je respecte son origine, et même je l'étudie avec un certain
+trouble religieux; mais je vois la loi qui l'entraîne, et qui, tout en
+le désagrégeant, réunit dans une commune fatalité sa ruine et celle des
+êtres de création plus moderne qui ont poussé sur ses flancs.
+
+--Voilà, mon ami, une métaphore par trop scientifique.
+
+--Non, non, elle est juste! Notre sagesse, notre science religieuse et
+sociale ont pris racine dans la cendre du monde hébraïque, et, ingrats
+disciples, nous avons voulu l'anéantir au lieu de l'amener à nous
+suivre. Il se venge. C'est absolument comme ces arbres dont les racines
+avides et folles soulèvent les roches et creusent le chemin aux
+avalanches qui les engloutiront.
+
+--Alors, selon toi, les juifs sont les futurs maîtres du monde?
+
+--Pour un moment, je n'en doute pas; après quoi, d'autres cataclysmes
+les emporteront vite, s'ils restent juifs: il faut que tout se
+renouvelle ou périsse, c'est la loi de l'univers; mais, pour en revenir
+à Moserwald, quel qu'il soit, crains de te lier avec lui avant de le
+bien connaître.
+
+--Je ne compte pas me lier jamais avec lui, bien que je le juge mieux
+que tu ne fais.
+
+--Je ne le juge pas; je ne sais rien sur son compte qui m'autorise à le
+soupçonner en tant qu'individu. Au contraire, je sais qu'il a la
+réputation de tenir sa parole et d'être large en affaires plus qu'aucun
+de sa race; mais tu me dis qu'il parle légèrement de M. de Valvèdre, et
+cela me déplaît. Et puis il t'offre ses services, et cela m'inquiète. On
+peut toujours avoir besoin d'argent, et la fable de Shylock est un
+symbole éternellement vrai. Le juif a instinctivement besoin de manger
+un morceau de notre coeur, lui qui a tant de motifs de nous haïr, et qui
+n'a pas acquis avec le baptême la sublime notion du pardon. Je t'en
+supplies si tu te voyais entraîné à quelque dépense imprévue, excédant
+sérieusement tes ressources, adresse-toi à moi, et jamais à ce
+Moserwald. Jure-le-moi, je l'exige.
+
+Je fus surpris de la vivacité d'Obernay, et me hâtai de le rassurer en
+lui parlant de l'honnête aisance de ma famille et de la simplicité de
+mes goûts.
+
+--N'importe, reprit-il, promets-moi de me regarder comme ton meilleur
+ami. Je ne sais quelle sera ta vie... D'après ce que tu m'as laissé
+entrevoir hier de tes angoisses vis-à-vis de l'avenir et de ton
+mécontentement du présent, je crains que les passions ne jouent un rôle
+trop impérieux dans ta destinée. Il ne me semble pas que tu aies
+travaillé à te forger le frein nécessaire...
+
+--Quel frein? la botanique ou la géologie?
+
+--Oh! si tu railles, parlons d'autre chose.
+
+--Je ne raille pas quand il s'agit de t'aimer et d'être touché de ton
+affection généreuse; mais conviens que tu penses trop en homme de
+spécialité et que tu dirais volontiers: «Hors de la science, point de
+salut.»
+
+--Eh bien, oui, je te dirais volontiers. J'ai la candeur et le courage
+d'en convenir. J'ai eu sous les yeux de tels exemples de ces fausses
+théories qui ont déjà troublé ton âme!...
+
+--Quelles théories me reproches-tu? Voyons!
+
+--La théorie en la personnalité d'abord, la prétention de réaliser une
+existence de gloire personnelle avec la résolution d'être furieux et
+désespéré, si tu échoues.
+
+--Eh bien, tu le trompes; j'ai deux cordes à mon ambition. J'accepte la
+gloire sans bonheur ou le bonheur sans gloire.
+
+Obernay me raillia à son tour de ma prétendue modestie, et, tout en
+discutant de la sorte, je ne sais plus comment nous vînmes à parler de
+M. de Valvèdre et de sa femme. J'étais assez curieux de savoir ce qu'il
+y avait de vrai dans les commérages de Moserwald, et Obernay était
+précisément disposé à une extrême réserve. Il faisait le plus grand
+éloge de son ami, et il évitait d'avoir une opinion sur le compte de
+madame de Valvèdre; mais, malgré lui, il devenait nerveux et presque
+irascible en prononçant son nom. Il avait des réticences troublées; le
+rouge lui montait au front quand je lui en demandais la cause. Mon
+esprit fit fausse route. Je m'imaginai qu'en dépit de sa vertu, de sa
+raison et de sa volonté, il était amoureux de cette femme, et, dans un
+moment où il s'en défendait le plus, il m'échappa de lui dire
+ingénument:
+
+--Elle est donc bien séduisante!
+
+--Ah! s'écria-t-il en frappant du poing sur la boîte de métal qui
+contenait ses plantes et qui lui avait servi d'oreiller, je vois que les
+mauvaises pensées de ce juif ont déteint sur toi. Eh bien, puisque tu me
+pousses à bout, je te dirai la vérité. Je n'estime pas la femme dont tu
+me parles... A présent, me croiras-tu capable de l'aimer?
+
+--Eh! mais... c'est quelquefois une raison de plus; l'amour est si
+fantasque!
+
+--Le mauvais amour, ou l'amour des romans et des drames modernes; mais
+les mauvaises amours n'éclosent que dans les âmes malsaines, et, Dieu
+merci, la mienne est pure. La tienne est-elle donc déjà corrompue, que
+tu admets ces honteuses fatalités?
+
+--Je ne sais si mon âme est pure comme la tienne, mon cher Henri; mais
+elle est vierge, voilà ce dont je puis te répondre.
+
+--Eh bien, ne la laisse pas gâter et affaiblir d'avance par ces idées
+fausses. Ne te laisse pas persuader que l'artiste et le poëte soient
+destinés à devenir la proie des passions, et qu'il leur soit permis,
+plus qu'aux autres hommes, d'aspirer à une prétendue grande vie sans
+entraves morales; ne t'avoue jamais à toi-même, quand même cela serait,
+que tu peux tomber sous l'empire d'un sentiment indigne de toi!...
+
+--Mais, en vérité, tu vas me faire peur de moi-même, si tu continues! Tu
+me mets sous les yeux des dangers auxquels je ne songeais pas, et pour
+un peu je croirais que c'est moi qui suis épris, sans la connaître, de
+cette fameuse madame de Valvèdre.
+
+--Fameuse! Ai-je dit qu'elle était fameuse? reprit Obernay en riant avec
+un peu de dédain. Non; la renommée n'a rien à faire avec elle, ni en
+bien ni en mal. Sache que les aventures qu'on lui prête à Genève, selon
+M. Moserwald (et je crois qu'on ne lui en prête aucune), n'existent que
+dans l'imagination de ce triomphant israélite. Madame de Valvèdre vit à
+la campagne, fort retirée, avec ses deux belles-soeurs et ses deux
+enfants.
+
+--Je vois que Moserwald est, en effet, mal renseigné: il m'avait dit
+quatre enfants et une belle-soeur; mais, toi, sais-tu que tu te
+contredis beaucoup sur le compte de cette femme? Elle est irréprochable,
+et pourtant tu ne l'estimes pas!
+
+--Je ne sais rien à reprendre dans sa conduite; je n'estime pas son
+caractère, son esprit, si tu veux.
+
+--En a-t-elle, de l'esprit?
+
+--Moi, je ne trouve pas; mais elle passe pour en avoir.
+
+--Elle est toute jeune?
+
+--Non! Elle s'est mariée à vingt ans, il y a déjà... oui, il y a dix ans
+environ. Elle peut avoir la trentaine.
+
+--Eh! ce n'est pas si jeune, en effet! Et son mari?
+
+--Il a quarante ans, lui, et il est plus jeune qu'elle, car il est agile
+et fort comme un sauvage, tandis qu'elle est nonchalante et fatiguée
+comme une créole.
+
+--Qu'elle est?
+
+--Non, c'est la fille d'une Espagnole et d'un Suédois; son père était
+consul à Alicante, où il s'est marié.
+
+--Singulier mélange de races! Cela doit avoir produit un type bizarre?
+
+--Très-réussi comme beauté physique.
+
+--Et morale?
+
+--Morale, moins, selon moi... Une âme sans énergie, un cerveau sans
+étendue, un caractère inégal, irritable et mou; aucune aptitude sérieuse
+et de sots dédains pour ce qu'elle ne comprend pas.
+
+--Même pour la botanique?
+
+--Oh! pour la botanique plus que pour toute autre chose.
+
+--En ce cas, me voilà bien rassuré sur ton compte. Tu n'aimes pas, tu
+n'aimeras jamais cette femme-là!
+
+--Cela, je t'en réponds, dit gaiement mon ami en rebouclant son sac et
+en repassant sa _jeannette[1] en sautoir. Il est permis aux fleurs de ne
+pas aimer les femmes; mais les femmes qui n'aiment pas les fleurs sont
+des monstres!
+
+Il me serait bien impossible de dire pourquoi et comment cet entretien
+brisé et repris plusieurs fois durant le reste de la journée, et
+toujours sans aucune préméditation de part ou d'autre, engendra en moi
+une sorte de trouble et comme une prédisposition à subir les malheurs
+dont Obernay voulait me préserver. On eût dit que, doué d'une subite
+clairvoyance, il lisait dans le livre de mon avenir. Et pourtant je
+n'étais ni un caractère passif, ni un esprit sans réaction; mais je
+croyais beaucoup à la fatalité. C'était la mode en ce temps-là, et
+croire à la fatalité, c'est la créer en nous-mêmes.
+
+[Note 1: C'est la boîte de fer battu où les botanistes mettent leurs
+plantes à la promenade pour les conserver fraîches.]
+
+--Qui donc va s'emparer de moi? me disais-je en m'endormant avec peine
+vers minuit, tandis qu'Obernay, couché à six heures du soir, se relevait
+pour se livrer aux observations scientifiques dont son ami lui avait
+confié le programme. Pourquoi Henri a-t-il paru si inquiet de moi? Son
+oeil exercé à lire dans les nuages a-t-il aperçu au delà de l'horizon
+les tempêtes qui me menacent? Qui donc vais-je aimer? Je ne connais
+aucune femme qui m'ait fait beaucoup songer, si ce n'est deux ou trois
+grandes artistes lyriques ou dramatiques auxquelles je n'ai jamais parlé
+et ne parlerai probablement jamais. J'ai eu la vie, sinon la plus calme,
+du moins la plus pure. J'ai senti en moi les forces de l'amour, et j'ai
+su les conserver entières pour un objet idéal que je n'ai pas encore
+rencontré.
+
+Je rêvai, en donnant, à une femme que je n'avais jamais vue, que, selon
+toute apparence, je ne devais jamais voir, à madame de Valvèdre. Je
+l'aimai passionnément durant je ne sais combien d'années dont la vision
+ne dura peut-être pas une heure; mais je m'éveillai surpris et fatigué
+de ce long drame dont je ne pus ressaisir aucun détail. Je chassai ce
+fantôme et me rendormis sur le côté gauche. J'étais agité. Le juif
+Moserwald m'apparut et m'offensa si cruellement, que je lui donnai un
+soufflet. Éveillé de nouveau, je retrouvai sur mes lèvres des mots
+confus qui n'avaient aucun sens. Dans mon troisième somme, je revis le
+même personnage, amical et railleur, sous la forme d'un oiseau
+fantastique énormément gras, qui s'enlevait lourdement de terre, et que
+je poursuivais cependant sans pouvoir l'atteindre. Il se posait sur les
+rochers les plus élevés, et, les faisant crouler sous son poids, il
+m'environnait en riant de lavanges de pierres et de glaçons. Toutes les
+métaphores dont Obernay m'avait régalé prenaient une apparence sensible,
+et je ne pus reposer qu'après avoir épuisé ces fantaisies étranges.
+
+Quand je me levai, Obernay, qui avait veillé jusqu'à l'aube, s'était
+recouché pour une heure ou deux. Il avait l'admirable faculté
+d'interrompre et de reprendre son sommeil comme toute autre occupation
+soumise à sa volonté. Je m'informai de Moserwald; il était parti au
+point du jour.
+
+J'attendis le réveil d'Henri, et, après un frugal déjeuner, nous
+partîmes ensemble pour une belle promenade qui dura une grande partie de
+la journée, et durant laquelle il ne fut plus question ni des Valvèdre,
+ni du juif, ni de moi-même. Nous étions tout à la nature splendide qui
+nous environnait. J'en jouissais en artiste ébloui qui ne cherche pas
+encore à se rendre compte de l'effet produit sur son âme par la
+nouveauté des grands spectacles, et qui, dominé par la sensation, n'a
+pas le loisir de savourer et de résumer. Familiarisé avec la sublimité
+des montagnes et occupé de surprendre les mystères de la végétation,
+Obernay me paraissait moins enivré et plus heureux que moi. Il était
+sans fièvre et sans cris, tandis que je n'étais que vertige et
+transports.
+
+Vers trois heures de l'après-midi, comme il parlait d'escalader encore
+une banquette de roches terribles pour chercher un petit saxifrage
+_rarissimus_ qui devait se trouver par là, je lui avouai que je me
+sentais très-fatigué, et que je me mourais de faim, de chaud et de soif.
+
+--Au fait, cela doit être, répondit-il. Je suis un égoïste, je ne songe
+pas que toute chose exige un apprentissage, et que tu ne seras pas bon
+marcheur dans ce pays-ci avant huit ou dix jours de fatigues
+progressives. Tu me permettras d'aller chercher mon saxifrage; il est un
+peu tard dans la saison, et je crains fort de le trouver tout en
+graines, si je remets la chose à demain. Peut-être, ce soir,
+trouverai-je encore quelques corolles ouvertes. Je te rejoindrai à
+Saint-Pierre, à l'heure du dîner. Toi, tu vas suivre le sentier où nous
+sommes; il te conduira sans danger et sans fatigue, dans dix minutes
+tout au plus, à un chalet caché derrière le gros rocher qui nous fait
+face. Tu trouveras là du lait à discrétion. Tu descendras ensuite vers
+la vallée en prenant toujours à gauche, et tu regagneras notre gîte en
+flânant le long du torrent. Le chemin est bon, et tu seras en pleine
+ombre.
+
+Nous nous séparâmes, et, après m'être désaltéré et reposé un quart
+d'heure au chalet indiqué, je descendis vers la vallée. Le sentier était
+fort bon, en comparaison de ceux qu'Obernay m'avait fait parcourir, mais
+si étroit, que, lorsque je m'y rencontrais avec des troupeaux défilant
+tête par tête à mes côtés, je devais leur céder le pas et grimper sur
+des talus plus ou moins accessibles, pour n'être pas précipité dans une
+profonde coupure à pic qui rasait le bord opposé. J'avais réussi à me
+préserver, lorsque, me trouvant dans un des passages les plus étranglés,
+j'entendis derrière moi un bruit de sonnettes régulièrement cadencé.
+C'était une bande de mulets chargés que je me mis tout de suite en
+mesure de laisser passer. A cet effet, j'avisai une roche qui me mettait
+de niveau avec la tête de ces bêtes imperturbables, et je m'y assis pour
+les attendre. La vue était magnifique, mais la petite caravane qui
+approchait absorba bientôt toute mon attention.
+
+En tête, une mule assez pittoresquement caparaçonnée à l'italienne, et
+menée en main par un guide à pied, portait une femme drapée dans un
+léger burnous blanc. Derrière ce groupe venait un groupe à peu près
+semblable, un guide, un mulet, et sur le mulet une autre femme plus
+grande ou plus svelte que la première, coiffée d'un grand chapeau de
+paille et vêtue d'une amazone grise. Un troisième guide, conduisant un
+troisième mulet et une troisième femme qui avait l'air d'une soubrette,
+était suivi de deux autres mulets portant des bagages, et d'un quatrième
+guide qui fermait la marche avec un domestique à pied.
+
+J'eus tout le temps d'examiner ce personnel, qui descendait lentement
+vers moi; je pouvais très-bien distinguer les figures, sauf celle de la
+dame en burnous dont le capuchon était relevé, et ne laissait à
+découvert qu'un oeil noir étrange et assez effrayant. Cet oeil se fixa
+sur le mien au moment où la voyageuse se trouva près de moi, et elle
+arrêta brusquement sa monture en tirant sur la bride, au point de faire
+trébucher le guide, et au risque de le faire tomber dans le précipice.
+Elle ne parut pas s'en soucier, et, m'adressant la parole d'une voix
+assez dure, elle me demanda si j'étais du pays. Sur ma réponse négative,
+elle allait passer outre, lorsque la curiosité me fit ajouter que j'y
+étais depuis deux jours, et que, si elle avait besoin d'un
+renseignement, j'étais peut-être à même de le lui donner.
+
+--Alors, reprit-elle, je vous demanderai si vous avez entendu dire que
+le comte de Valvèdre fût dans les environs.
+
+--Je sais qu'un M. de Valvèdre est à cette heure en excursion sur le
+mont Rose.
+
+--Sur le mont Rose? tout en haut?
+
+--Dans les glaciers, voilà tout ce que je sais.
+
+--Ah! je devais m'attendre à cela! dit la dame avec un accent de dépit.
+
+--Oh! mon Dieu! ajouta la seconde amazone, qui s'était approchée pour
+écouter mes réponses, voilà ce que je craignais!
+
+--Rassurez-vous, mesdames; le temps est magnifique, le sommet
+très-clair, et personne n'est inquiet de l'expédition. Tout fait croire
+aux gens du pays qu'elle ne sera pas dangereuse.
+
+--Je vous remercie pour votre bon augure, répondit cette personne à la
+figure ouverte et à la voix douce; madame de Valvèdre et moi, sa
+belle-soeur, nous vous en savons gré.
+
+Mademoiselle de Valvèdre m'adressa ce doux remerciement en passant
+devant moi pour suivre sa belle-soeur, qui s'était déjà remise en
+marche. Je suivis des yeux le plus longtemps possible la surprenante
+apparition. Madame de Valvèdre se retourna, et, dans ce mouvement, je
+vis son visage tout entier. C'était donc là cette femme qui avait tant
+piqué ma curiosité, grâce aux réticences dédaigneuses d'Obernay! Elle ne
+me plaisait point. Elle me paraissait maigre et colorée, deux choses qui
+jurent ensemble. Son regard était dur et sa voix aussi, ses manières
+brusques et nerveuses. Ce n'était pas là un type que j'eusse jamais
+rêvé; mais comme, en revanche, mademoiselle de Valvèdre me semblait
+douce et d'une grâce sympathique! D'où vient qu'Obernay ne m'avait point
+dit que son ami eût une soeur? L'ignorait-il? ou bien était-il amoureux
+d'elle et jaloux de son secret au point de ne vouloir pas seulement
+laisser deviner l'existence de la personne aimée?
+
+Je doublai le pas, et j'arrivai au hameau peu d'instants après les
+voyageuses. Madame de Valvèdre était déjà devenue invisible; mais sa
+belle-soeur errait encore par les escaliers, s'enquérant de toutes
+choses relatives à l'excursion de son frère. Dès qu'elle me vit, elle me
+questionna d'un air de confiance en me demandant si je ne connaissais
+pas Henri Obernay.
+
+--Oui, sans doute, répondis-je, il est mon meilleur ami.
+
+--Oh! alors, reprit-elle avec abandon, vous êtes Francis Valigny, de
+Bruxelles, et sans doute vous me connaissez déjà, moi? Il a dû vous dire
+que j'étais sa fiancée?
+
+--Il ne me l'a pas dit encore, répondis-je un peu troublé d'une si
+brusque révélation.
+
+--C'est qu'il attendait ma permission, apparemment. Eh bien, vous lui
+direz que je l'autorise à vous parler de moi, pourvu qu'il vous dise de
+moi autant de bien qu'il m'en a dit de vous; mais vous, monsieur
+Valigny, parlez-moi de mon frère et de lui!... Est-ce bien vrai qu'ils
+ne sont pas en danger?
+
+Je lui appris qu'Obernay n'avait suivi M. de Valvèdre que pendant une
+nuit, et qu'il allait rentrer.
+
+--Mais, ajoutai-je, devez-vous être inquiète à ce point de votre frère?
+N'êtes-vous pas habituée à le voir entreprendre souvent de pareilles
+courses?
+
+--Je devrais m'y habituer, répondit-elle simplement.
+
+En ce moment, madame de Valvèdre la fit appeler par une soubrette
+italienne d'accent et très-jolie de type. Mademoiselle de Valvèdre me
+quitta en me disant:
+
+--Allez donc voir si Henri revient de sa promenade, et apprenez-lui que
+Paule vient d'arriver.
+
+--Allons, pensai-je, silence à tout jamais devant elle, mon pauvre
+étourdi de coeur! Tu dois être le frère et rien que le frère de cette
+charmante fille. D'ailleurs, tu serais bien ridicule de vouloir lutter
+contre un rival aimé, et sans doute plus que toi digne de l'être.
+N'es-tu pas déjà un peu coupable d'avoir tressailli légèrement au
+frôlement de cette robe virginale?
+
+Obernay arrivait; je courus au-devant de lui pour l'avertir de
+l'événement. Sa figure rose passa au vermillon le plus vif, puis le sang
+se retira tout entier vers le coeur, et il devint pâle jusqu'aux lèvres.
+Devant cette franchise d'émotion, je lui serrai la main en souriant.
+
+--Mon cher ami, lui dis-je, je sais tout, et je t'envie, car tu aimes,
+et c'est tout dire!
+
+--Oui, j'aime de toute mon âme, s'écria-t-il, et tu comprends mon
+silence! A présent, parlons raison. Cette arrivée imprévue, qui me
+comble de joie, me cause aussi de l'inquiétude. Avec les caprices de...
+certaines personnes... ou de la destinée...
+
+--Dis les caprices de madame de Valvèdre. Tu crains de sa part quelque
+obstacle à ton bonheur?
+
+--Des obstacles, non! mais... des influences... Je ne plais pas beaucoup
+à la belle Alida!
+
+--Elle s'appelle Alida? C'est recherché, mais c'est joli, plus joli
+qu'elle! Je n'ai pas été émerveillé du tout de sa figure.
+
+--Bien, bien, n'importe... Mais, dis-moi, puisque tu l'as vue, sais-tu
+ce qu'elle vient faire ici?
+
+--Et comment diable veux-tu que je le sache? J'ai cru comprendre qu'une
+vive inquiétude conjugale...
+
+--Madame de Valvèdre inquiète de son mari?... Elle ne l'est pas
+ordinairement; elle est si habituée...
+
+--Mais mademoiselle Paule?
+
+--Oh! elle adore son frère, elle; mais ce n'est certainement pas son
+ascendant qui a pu agir en quoi que ce soit sur sa belle-soeur. Toutes
+deux savent, d'ailleurs, que Valvèdre n'aime pas qu'on le suive et qu'on
+le tiraille pour le déranger de ses travaux. Il doit y avoir quelque
+chose là-dessous, et je cours m'en informer, s'il est possible de le
+savoir.
+
+Moi, je courus m'habiller, espérant que les voyageuses dîneraient dans
+la salle commune; mais elles n'y parurent pas. On les servit dans leur
+appartenant, et elles y retinrent Obernay. Je ne le revis qu'à la nuit
+close.
+
+--Je te cherche, me dit-il, pour te présenter à ces dames. On m'a chargé
+de t'inviter à prendre le thé chez elles. C'est une petite solennité;
+car, de la terrasse, nous verrons, à neuf heures, partir de la montagne
+une ou plusieurs fusées qui seront, de la part de Valvèdre, un avis
+télégraphique dont j'ai la clef.
+
+--Mais la cause de l'arrivée de ces dames? Je ne suis pas curieux,
+pourtant je désire bien apprendre que ce n'est pas pour toi un motif de
+chagrin ou de crainte.
+
+--Non, Dieu merci! Cette cause reste mystérieuse. Paule croit que sa
+belle-soeur était réellement inquiète de Valvèdre. Je ne suis pas aussi
+candide; mais Alida est charmante avec moi, et je suis rassuré. Viens.
+
+Madame de Valvèdre s'était emparée du logement de son mari, qui était
+assez vaste, eu égard aux proportions du chalet. Il se composait de
+trois chambres dans l'une desquelles Paule préparait le thé en nous
+attendant. Elle était si peu coquette, qu'elle avait gardé sa robe de
+voyage toute fripée et ses cheveux dénoués et en désordre sous son
+chapeau de paille. C'était peut-être un sacrifice qu'elle avait fait à
+Obernay de rester ainsi, pour ne pas perdre un seul des instants qu'ils
+pouvaient passer ensemble. Pourtant je trouvai qu'elle acceptait trop
+bien cet abandon de sa personne, et je pensai tout de suite qu'elle
+n'était pas assez femme pour devenir autre chose que la femme d'un
+savant. J'en félicitai Obernay dans mon coeur; mais tout sentiment
+d'envie ou de regret personnel fit place à une franche sympathie pour la
+bonté et la raison dont sa future était douée.
+
+Madame de Valvèdre n'était pas là. Elle resta dans sa chambre jusqu'au
+moment où Paule frappa à la porte en lui criant que c'était bientôt
+l'heure du signal. Elle sortit alors de ce sanctuaire, et je vis qu'elle
+avait endossé un délicieux négligé. Ce n'était peut-être pas bien
+conforme aux agitations d'esprit qu'elle affichait; mais, si par hasard
+elle avait fait cette toilette à mon intention, pouvais-je ne pas lui en
+savoir gré?
+
+Elle m'apparut tellement différente de ce qu'elle m'avait semblé sur le
+sentier de la montagne, que, si je l'eusse revue ailleurs que chez elle,
+j'eusse hésité à la reconnaître. Perchée sur son mulet et drapée dans
+son burnous, je l'avais imaginée grande et forte; elle était, en
+réalité, petite et délicate. Animée par la chaleur, sous le reflet de
+son ombrelle, elle m'avait paru rouge et comme marbrée de tons violacés.
+Elle était pâle et de la carnation la plus fine et la plus lisse. Ses
+traits étaient charmants, et toute sa personne avait, comme sa mise, une
+exquise distinction.
+
+J'eus à peine le temps de la regarder et de la saluer. L'heure
+approchait, et l'on se précipitait sur le balcon. Elle s'y plaça la
+dernière, sur un siège que je lui présentai, et, m'adressant la parole
+avec douceur:
+
+--Il me semble, dit-elle, que les premiers gîtes de ceux qui
+entreprennent de semblables courses n'ont rien d'inquiétant.
+
+--En effet, répondit Obernay, ce gîte est un trou dans le rocher, avec
+quelques pierres alentour. On n'y est pas trop bien, mais on y est en
+sûreté. Attention cependant! Voici les cinq minutes écoulées...
+
+--Où faut-il regarder? demanda vivement mademoiselle de Valvèdre.
+
+--Où je vous ai dit. Et pourtant... non! voici la fusée blanche. C'est
+de beaucoup plus haut qu'elle part. Il aura dédaigné l'étape marquée par
+les guides. Il est sur les grands plateaux, si je ne me trompe.
+
+--Mais les grands plateaux ne sont-ils pas des plaines de neige?
+
+--Permettez... Seconde fusée blanche!... La neige est dure, et il a
+installé sa tente sans difficulté... Troisième fusée blanche! Ses
+instruments ont bien supporté le voyage, rien n'est cassé ni endommagé.
+Bravo!
+
+--Dès lors il passera une meilleure nuit que nous, dit madame de
+Valvèdre; car ses instruments sont ce qu'il a de plus cher au monde.
+
+--Pourquoi, madame, ne dormiriez-vous pas tranquille? me hasardai-je à
+dire à mon tour. M. de Valvèdre est si bien prémuni contre le froid; il
+a une telle expérience de ces sortes d'aventures...
+
+Madame de Valvèdre sourit imperceptiblement, soit pour me remercier de
+mes consolations, soit pour les dédaigner, soit encore parce qu'elle me
+trouvait bien naïf de croire qu'un mari comme le sien pût être la cause
+de ses insomnies. Elle quitta le balcon où Obernay, n'attendant plus
+d'autre signal, restait à parler de Valvèdre avec Paule, et, comme je
+suivais Alida auprès de la table à thé, je fus encore une fois très
+indécis sur le charme de sa physionomie. Il sembla qu'elle devinait mon
+incertitude, car elle s'étendit nonchalamment sur une sorte de chaise
+longue assez basse, et je pus la voir enfin, éclairée en entier par la
+lampe placée sur la table.
+
+Je la contemplais depuis un instant sans parler, et légèrement troublé,
+lorsqu'elle leva lentement ses yeux sur les miens, comme pour me dire:
+«Eh bien, vous décidez-vous enfin à voir que je suis la plus parfaite
+créature que vous ayez jamais rencontrée?» Ce regard de femme fut si
+expressif, que je le sentis passer en moi, de la tête aux pieds, comme
+un frisson brûlant, et que je m'écriai éperdu:
+
+--Oui, madame, oui!
+
+Elle vit à quel point j'étais jeune et ne s'en offensa point; car elle
+me demanda avec un étonnement peu marqué à quoi je répondais.
+
+--Pardon, madame, j'ai cru que vous me parliez!
+
+--Mais pas du tout. Je ne vous disais rien!
+
+Et un second regard, plus long et plus pénétrant que le premier, acheva
+de me bouleverser, car il m'interrogeait jusqu'au fond de l'âme.
+
+A ceux qui n'ont pas rencontré le regard de cette femme, je ne pourrai
+jamais faire comprendre quelle était sa puissance mystérieuse. L'oeil,
+extraordinairement long, clair et bordé de cils sombres qui le
+détachaient du plan de la joue par une ombre changeante, n'était ni
+bleu, ni noir, ni verdâtre, ni orangé. Il était tout cela tour à tour,
+selon la lumière qu'il recevait ou selon l'émotion intérieure qui le
+faisait pâlir ou briller. Son expression habituelle était d'une langueur
+inouïe, et nul n'était plus impénétrable quand il rentrait son feu pour
+le dérober à l'examen; mais en laissait-il échapper une faible
+étincelle, toutes les angoisses du désir ou toutes les défaillances de
+la volupté passaient dans l'âme dont il voulait s'emparer, si bien
+gardée ou si méfiante que fût cette âme-là.
+
+La mienne n'était nullement avertie, et ne songea pas un instant à se
+défendre, Elle vit bien celle qui venait de me réduire! Nous n'avions
+échangé que les trois paroles que je viens de rapporter, et Obernay
+s'approchait de nous avec sa fiancée, que tout était déjà consommé dans
+ma pensée et dans ma conscience; j'avais rompu avec mes devoirs, avec ma
+famille, avec ma destinée, avec moi-même; j'appartenais aveuglément,
+exclusivement, à cette femme, à cette inconnue, à cette magicienne.
+
+Je ne sais rien de ce qui fut dit autour de cette petite table, où Paule
+de Valvèdre remuait des tasses en échangeant de calmes répliques avec
+Obernay. J'ignore absolument si je bus du thé. Je sais que je présentai
+une tasse à madame de Valvèdre et que je restai près d'elle, les yeux
+attachés sur son bras mince et blanc, n'osant plus regarder son visage,
+persuadé que je perdrais l'esprit et tomberais à ses pieds, si elle me
+regardait encore. Quand elle me rendit la tasse vide, je la reçus
+machinalement et ne songeai point à m'éloigner. J'étais comme noyé dans
+les parfums de sa robe et de ses cheveux. J'examinais plutôt stupidement
+que sournoisement les dentelles de ses manchettes, le fin tissu de son
+bas de soie, la broderie de sa veste de cachemire, les perles de son
+bracelet, comme si je n'eusse jamais vu de femme élégante, et comme si
+j'eusse voulu m'instruire des lois du goût. Une timidité qui était
+presque de la frayeur m'empêchait de penser à autre chose qu'à ce
+vêtement dont émanait un fluide embrasé qui m'empêchait de respirer et
+de parler. Obernay et Paule parlaient pour quatre. Que de choses ils
+avaient donc à se dire! Je crois qu'ils se communiquaient des idées
+excellentes dans un langage meilleur encore; mais je n'entendis rien.
+J'ai constaté plus tard que mademoiselle de Valvèdre avait une belle
+intelligence, beaucoup d'instruction, un jugement sain, élevé, et même
+un grand charme dans l'esprit; mais, en ce moment où, recueilli en
+moi-même, je ne songeais qu'à contenir les battements de mon coeur,
+combien je m'étonnais de la liberté morale de ces heureux fiancés qui
+s'exprimaient si facilement et si abondamment leurs pensées! Ils avaient
+déjà l'amour communicatif, l'amour conjugal: pour moi, je sentais que le
+désir est farouche et la passion muette.
+
+Alida avait-elle de l'esprit naturel? Je ne l'ai jamais su, bien que je
+l'aie entendue dire des choses frappantes et parler quelquefois avec
+l'éloquence de l'émotion; mais, d'habitude, elle se taisait, et, ce
+soir-là, soit qu'elle voulût ne rien révéler de son âme, soit qu'elle
+fût brisée de fatigue ou fortement préoccupée, elle ne prononça qu'avec
+effort quelques mots insignifiants. Je me trouvais et je restais assis
+beaucoup trop près d'elle; j'aurais pu et j'aurais dû être à distance
+plus respectueuse. Je le sentais et je me sentais aussi cloué à ma
+place. Elle en souriait sans doute intérieurement mais elle ne
+paraissait pas y prendre garde, et les deux fiancés étaient trop occupés
+l'un de l'autre pour s'en apercevoir. Je serais resté là toute la nuit
+sans faire un mouvement, sans avoir une idée nette, tant je me trouvais
+mal et bien à la fois. Je vis Obernay serrer fraternellement la main de
+Paule en lui disant qu'elle devait avoir besoin de dormir. Je me
+retrouvai dans ma chambre sans savoir comment j'avais pu prendre congé
+et quitter mon siège; je me jetai sur mon lit à moitié déshabillé, comme
+un homme ivre.
+
+Je ne repris possession de moi-même qu'au premier froid de l'aube. Je
+n'avais pas fermé l'oeil. J'avais été en proie à je ne sais quel délire
+de joie et de désespoir. Je me voyais envahi par l'amour, que, jusqu'à
+cette heure de ma vie, je n'avais connu qu'en rêve, et que l'orgueil un
+peu sceptique d'une éducation recherchée m'avait fait à la fois redouter
+et dédaigner. Cette révélation soudaine avait un charme indicible, et je
+sentais qu'un homme nouveau, plus énergique et plus entreprenant, avait
+pris place en moi; mais l'ardeur de cette volonté que j'étais encore si
+peu sûr de pouvoir assouvir me torturait, et, quand elle se calma, elle
+fut suivie d'un grand effroi. Je ne me demandai certes pas si, envahi à
+ce point, je n'étais pas perdu; ceci m'importait peu. Je ne me consultai
+que sur la marche à suivre pour n'être pas ridicule, importun et bientôt
+éconduit. Dans ma folie, je raisonnai très-serré; je me traçai un plan
+de conduite. Je compris que je ne devais rien laisser soupçonner à
+Obernay, vu que son amitié pour Valvèdre me le rendrait infailliblement
+contraire. Je résolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses
+préventions contre Alida, et de savoir par lui tout ce que je pouvais
+craindre ou espérer d'elle. Rien n'était plus étranger à mon caractère
+que cette perfidie, et, chose étonnante, elle ne me coûta nullement. Je
+ne m'y étais jamais essayé, j'y fus passé maître du premier coup. Au
+bout de deux heures de promenade matinale avec mon ami, je tenais tout
+ce qu'il m'avait marchandé jusque-là, je savais tout ce qu'il savait
+lui-même.
+
+
+
+
+II
+
+
+Sans fortune et sans aïeux, Alida avait été choisie par Valvèdre.
+L'avait-il aimée? l'aimait-il encore? Personne ne le savait; mais
+personne n'était fondé à croire que l'amour n'eût pas dirigé son choix,
+puisque Alida n'avait d'autre richesse que sa beauté. Pendant les
+premières années, ce couple avait été inséparable. Il est vrai que peu à
+peu, depuis cinq ou six ans, Valvèdre avait repris sa vie d'exploration
+et de voyages, mais sans paraître délaisser sa compagne et sans cesser
+de l'entourer de soins, de luxe, d'égards et de condescendances. Il
+était faux, selon Obernay, qu'il la retînt prisonnière dans sa villa, ni
+que mademoiselle Juste de Valvèdre, l'aînée de ses belles-soeurs, fût
+une duègne chargée de l'opprimer. Mademoiselle Juste était, au
+contraire, une personne du plus grand mérite, chargée de l'éducation
+première des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels
+Alida elle-même se déclarait impropre. Paule avait été élevée par sa
+soeur aînée. Toutes trois vivaient donc à leur guise: Paule soumise par
+goût et par devoir à sa soeur Juste, Alida complètement indépendante de
+l'une et de l'autre.
+
+Quant aux aventures qu'on lui prêtait, Obernay n'y croyait réellement
+pas; du moins aucune liaison exclusive n'avait pris une place ostensible
+dans sa vie depuis qu'il la connaissait.
+
+--Je la crois coquette, disait-il, mais _par genre_ ou par
+désoeuvrement. Je ne la juge ni assez active ni assez énergique pour
+avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime
+les hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-être en
+manque-t-elle un peu à la campagne. Elle en manque aussi chez nous à
+Genève, où elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps
+l'hospitalité. Notre entourage est un peu sérieux pour elle; mais ne
+voilà-t-il pas un grand malheur qu'une femme de trente ans soit forcée,
+par les convenances, de vivre d'une manière raisonnable? Je sais que,
+pour lui complaire, son mari l'a menée beaucoup dans le monde autrefois;
+mais il y a temps pour tout. Un savant se doit à la science, une mère de
+famille à ses enfants. A te dire le vrai, j'ai médiocre opinion d'une
+cervelle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs.
+
+--Il paraît cependant qu'elle y est soumise, puisque, libre de se lancer
+dans le tourbillon, elle vit dans la retraite.
+
+--Il faudrait qu'elle s'y lançât toute seule, et ce n'est pas bien aisé,
+à moins d'une certaine vitalité audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis,
+elle ferait mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a l'aspiration,
+et mieux vaudrait pour Valvèdre avoir une femme tout à fait légère et
+dissipée, qui le laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une
+élégie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont l'attitude
+brisée semble être une protestation contre le bon sens, un reproche à la
+vie rationnelle.
+
+--Tout cela est bien aisé à dire, pensai-je; peut-être cette femme
+soupire-t-elle après autre chose que les plaisirs frivoles; peut-être
+a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connaître
+l'amour avant de la délaisser pour la physique et la chimie. Telle femme
+commence réellement la vie à trente ans, et la société de deux marmots
+et de deux belles-soeurs infiniment vertueuses ne me paraît pas un idéal
+auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beauté,
+qui est exclusivement faite pour l'amour, ce que nous autres, le _sexe
+laid_, nous ne serions pas capables d'accepter; M. de Valvèdre, à
+quarante ans, est tout entier à la passion des sciences. Il a trouvé
+fort juste de pouvoir planter là les soeurs, les marmots et la femme
+par-dessus le marché... Il est vrai qu'il lui laisse la liberté... Eh
+bien, qu'elle en profite, c'est son droit, et c'est la tâche d'une âme
+ardente et jeune comme la mienne de lui faire vaincre les scrupules qui
+la retiennent!
+
+Je me gardai bien de faire part de ces réflexions à Obernay. Je feignis,
+au contraire, d'acquiescer à tous ses jugements, et je le quittai sans
+lui avoir opposé la plus légère contradiction.--Je devais revoir Alida,
+comme la veille, à l'heure du signal de Valvèdre. Fatiguée de la journée
+de mulet qu'elle avait faite pour venir de Varallo à Saint-Pierre, elle
+gardait le lit. Paule travaillait à ranger des plantes qu'elle avait
+fait cueillir en route par les guides, et qu'elle devait, dans la
+soirée, examiner avec son fiancé, qui lui apprenait la botanique.
+Instruit de ces détails, et voyant Obernay partir tranquillement pour la
+promenade en attendant l'heure d'être admis à faire sa cour, je me
+dispensai de l'accompagner. J'errai à l'aventure autour de la maison et
+dans la maison même, observant les allées et venues du domestique et de
+la femme de chambre d'Alida, essayant de surprendre les paroles qu'ils
+échangeaient, espionnant en un mot, car il me venait comme des
+révélations d'expérience, et je me disais avec raison que, pour juger le
+problème de la conduite d'une femme, il fallait avant tout examiner
+l'attitude des gens qui la servaient. Ceux-ci me parurent empressés de
+la satisfaire; car, sonnés à plusieurs reprises, ils parcoururent la
+galerie, montèrent et redescendirent vingt fois l'escalier sans
+témoigner d'humeur.
+
+J'avais laissé la porte de ma chambre ouverte; il n'y avait pas d'autres
+voyageurs que nous, et la belle auberge rustique d'Ambroise était si
+tranquille, que je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Tout à coup
+j'entendis un grand frôlement de jupons au bout du corridor. Je
+m'élançai, croyant qu'on se décidait à sortir; mais je ne vis passer
+qu'une belle robe de soie dans les mains de la femme de chambre. Elle
+venait sans doute de la déballer, car un nouveau mulet chargé de caisses
+et de cartons était arrivé depuis quelques instants devant l'auberge.
+Cette circonstance me fit espérer un séjour de plusieurs journées à
+Saint-Pierre; mais comme celle dont j'attendais la fin me paraissait
+longue! Serait-elle donc perdue absolument pour mon amour? Que
+pouvais-je inventer pour la remplir, ou pour faire révoquer l'arrêt des
+convenances qui me tenait éloigné?
+
+Je me livrai à mille projets plus fous les uns que les autres. Tantôt je
+voulais me déguiser en marchand d'agates herborisées pour me faire
+admettre dans ce sanctuaire dont je voyais la porte s'ouvrir à chaque
+instant; tantôt je voulais courir après quelque montreur d'ours et faire
+grogner ses bêtes de manière à attirer les voyageuses à leur fenêtre. Il
+me prit aussi envie de décharger un pistolet pour causer quelque
+inquiétude dans la maison; on croirait peut-être à un accident, on
+enverrait peut-être savoir de mes nouvelles, et même si j'étais un peu
+blessé...
+
+Cette extravagance me sourit tellement, qu'il s'en fallut de bien peu
+qu'elle ne fût mise à exécution. Enfin je m'arrêtai à un parti moins
+dramatique qui fut déjouer du hautbois. J'en jouais très-bien, au dire
+de mon père, qui était bon musicien, et que ne contredisaient pas trop,
+sous ce rapport, les artistes qui fréquentaient notre maison belge. Ma
+porte était assez éloignée de celle de madame de Valvèdre pour que ma
+musique ne troublât pas trop son sommeil, si elle dormait, et, si, elle
+ne dormait pas, ce qui était plus que probable d'après les fréquentes
+entrées de sa suivante, elle s'informerait peut-être de l'agréable
+virtuose: mais quel fut mon dépit lorsqu'au beau milieu de ma plus belle
+mélodie le valet de chambre, ayant frappé discrètement à ma porte, me
+tint d'un air aussi embarrassé que respectueux le discours suivant:
+
+--Je demande bien des pardons à monsieur; mais, si monsieur ne tient pas
+absolument à faire ses études dans une auberge, il y a madame qui est
+très-souffrante, et qui demande en grâce à monsieur...
+
+Je lui fis signe que c'était assez d'éloquence, et je remis avec humeur
+mon instrument dans son étui. Elle voulait donc absolument dormir! Mon
+dépit devint une sorte de rage, et je fis des voeux pour qu'elle eût de
+mauvais rêves; mais un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse
+reparaître le domestique. Madame de Valvèdre me remerciait beaucoup, et,
+ne pouvant dormir malgré mon silence, elle m'autorisait à reprendre mes
+études musicales; en même temps, elle me faisait demander si je n'avais
+pas un livre quelconque à lui prêter, _pourvu que ce fût un ouvrage
+littéraire et pas scientifique_. Le valet fit si bien cette commission,
+que je pensai qu'il l'avait, cette fois, apprise par coeur. J'avais,
+pour toute bibliothèque de voyage, un ou deux romans nouveaux en petit
+format, contrefaçon achetée à Genève, et un tout petit bouquin anonyme
+que j'hésitai un instant à joindre à mon envoi, et que j'y glissai, ou
+plutôt que j'y jetai tout à coup, avec l'émotion de l'homme qui brûle
+ses vaisseaux.
+
+Ce mince bouquin était un recueil de vers que j'avais publié à vingt ans
+sous le voile de l'anonyme, encouragé par un oncle éditeur qui me
+gâtait, et averti par mon père que je ferais sagement de ne pas
+compromettre son nom et le mien pour le plaisir de produire cette
+bagatelle.
+
+--Je ne trouve pas tes vers trop mauvais, m'avait dit cet excellent
+père; il y a même des pièces qui me plaisent; mais, puisque tu te
+destines aux lettres, contente-toi de lancer ceci comme un ballon
+d'essai, et ne t'en vante pas, si tu veux savoir ce qu'on en pense. Si
+tu es discret, cette première expérience te servira. Si tu ne l'es pas,
+et que ton livre soit raillé, d'une part tu en auras du dépit, de
+l'autre tu te seras créé un fâcheux précédent qu'il sera difficile de
+faire oublier.
+
+J'avais religieusement suivi ce bon conseil. Mes petits vers n'avaient
+pas fait grand bruit, mais ils n'avaient pas déplu, et même quelques
+passages avaient été remarqués. Ils n'avaient, selon moi, qu'un mérite,
+ils étaient sincères. Ils exprimaient l'état d'une jeune âme avide
+d'émotions, qui ne se pique pas d'une fausse expérience, et qui ne se
+vante pas trop d'être à la hauteur de ses rêves.
+
+C'était certes une grande imprudence que je venais de commettre en les
+envoyant à madame de Valvèdre. Si elle devinait l'auteur et qu'elle
+trouvât les vers ridicules, j'étais perdu. L'amour-propre ne m'aveuglait
+pas. Mon livre était l'oeuvre d'un enfant. Une femme de trente ans
+s'intéresserait-elle à des élans si naïfs, à une candeur si peu
+fardée?... Mais pourquoi me devinerait-elle? n'avais-je pas su garder
+mon secret avec mes meilleurs amis? Et, si j'étais plus troublé à l'idée
+de ses sarcasmes que je ne pouvais l'être de ceux de toute autre
+personne, n'avais-je pas une chance de guérison dans le dépit que sa
+dureté me causerait?
+
+Je ne voulais pourtant pas guérir, je ne le sentais que trop, et les
+heures se traînaient, mortellement lentes, plus cruelles encore depuis
+que j'avais fait ce coup de tête d'envoyer mon coeur de vingt ans à une
+femme nerveuse et ennuyée qui ne lui accorderait peut-être pas un
+regard. Aucune nouvelle communication ne m'arrivant plus, je sortis pour
+ne pas étouffer. J'accostai le premier passant, et parlai haut sous la
+fenêtre des voyageuses. Personne ne parut. J'avais envie de rentrer, et
+je m'éloignai pourtant, ne sachant où j'allais.
+
+Je marchais à l'aventure sur le chemin qui mène à Varallo, lorsque je
+vis venir à moi un personnage que je crus reconnaître et dont l'approche
+me fit singulièrement tressaillir. C'était M. Moserwald, je ne me
+trompais pas. Il montait à pied une côte rapide; son petit char de
+voyage le suivait avec ses effets. Pourquoi le retour de cet homme me
+sembla-t-il un événement digne de remarque? Il parut s'étonner de mes
+questions. Il n'avait pas dit qu'il quittât la vallée définitivement. Il
+était allé faire une excursion dans les environs, et, comptant en faire
+d'autres, il revenait à Saint-Pierre comme au seul gîte possible à dix
+lieues à la ronde. Pour lui, il n'était pas grand marcheur, disait-il;
+il ne tenait pas à se casser le cou pour regarder de haut: il trouvait
+les montagnes plus belles, vues à mi-côte. Il admirait fort les
+chercheurs d'aventures, mais il leur souhaitait bonne chance et prenait
+ses aises le plus qu'il pouvait. Il ne comprenait pas qu'on parcourût
+les Alpes à pied et avec économie. Il fallait là plus qu'ailleurs
+dépenser beaucoup d'argent pour se divertir un peu.
+
+Après beaucoup de lieux communs de ce genre, il me salua et remonta dans
+son véhicule; puis, arrêtant son conducteur au premier tour de roue, il
+me rappela en disant:
+
+--J'y songe! C'est bientôt l'heure du dîner là-bas, et vous êtes
+peut-être en retard? Voulez-vous que je vous ramène?
+
+Il me sembla qu'après s'être montré très-balourd, à dessein peut-être,
+il attachait sur moi un regard de perspicacité soudaine. Je ne sais
+quelle défiance ou quelle curiosité cet homme m'inspirait. Il y avait de
+l'un et de l'autre. Mon rêve m'avait laissé une superstition. Je pris
+place à ses côtés.
+
+--Avez-vous quelque voyageur nouveau ici? me dit-il en me montrant le
+hameau, dont le petit clocher à jour se dessinait en blanc vif sur un
+fond de verdure sombre.
+
+Des _voyageurs_? Non! répondis-je en me retranchant dans un jésuitisme
+des plus maladroits.
+
+Je me sentais beaucoup moins d'aplomb pour cacher mon trouble à
+Moserwald, dont la sincérité m'était suspecte, que je n'en éprouvais à
+tromper effrontément Obernay, le plus droit, le plus sincère des hommes.
+C'était comme un châtiment de ma duplicité, cette lutte avec un juif qui
+s'y entendait beaucoup mieux que moi, et j'étais humilié de me trouver
+engagé dans cet assaut de dissimulation. Il eut un sourire d'astuce
+niaise en reprenant:
+
+--Alors vous n'avez pas vu passer une certaine caravane de femmes, de
+guides et de mulets?... Moi, je l'ai rencontrée hier au soir, à dix
+lieues d'ici, au village de Varallo, et je croyais bien qu'elle
+s'arrêterait à Saint-Pierre; mais, puisque vous dites qu'il n'est arrivé
+personne...
+
+Je me sentis rougir, et je me hâtai de répondre avec un sourire forcé
+que j'avais nié l'arrivée de nouveaux voyageurs, non celle de voyageuses
+inattendues.
+
+--Ah! bien! vous avez joué sur le mot!... Avec vous, il faut préciser le
+genre, je vois cela. N'importe, vous avez vu ces belles chercheuses
+d'aventures; quand je dis ces belles..., vous allez peut-être me
+reprocher de ne pas faire accorder le nombre plus que le genre..., car
+il n'y en a qu'une de belle! L'autre..., c'est, je crois, la petite
+soeur du géologue..., est tout au plus passable. Vous savez que
+monsieur... comment l'appelez-vous?... votre ami? n'importe, vous savez
+qui je veux dire: il l'épouse!
+
+--Je n'en sais rien du tout; mais, si vous le croyez, si vous l'avez ouï
+dire, comment avez-vous eu le mauvais goût de faire des plaisanteries,
+l'autre jour, sur ses relations avec...?
+
+--Avec qui donc? Qu'est-ce que j'ai dit? Vrai! je ne m'en souviens plus!
+On dit tant de choses dans la conversation!_Verba volant!_ N'allez pas
+croire que je sache le latin! Qu'est-ce que j'ai dit? Voyons! dites
+donc!
+
+Je ne répondis pas. J'étais plein de dépit. Je m'enferrais de plus en
+plus; j'avais envie de chercher noise à ce Moserwald, et pourtant il
+fallait prendre tout en riant ou le laisser lire dans mon cerveau
+bouleversé. J'eus beau essayer de rompre l'entretien en lui montrant les
+beaux troupeaux qui passaient près de nous, il y revint avec acharnement
+et il me fallut nommer madame de Valvèdre. Il fut aveugle ou charitable:
+il ne releva pas l'étrange physionomie que je dus avoir en prononçant ce
+nom terrible.
+
+--Bon! s'écria-t-il avec sa légèreté naturelle ou affectée: j'ai dit
+cela, moi, que M. Obernay (voilà son nom qui me revient) avait des vues
+sur la femme de son ami? C'est possible!... On a toujours des vues sur
+la femme de son ami... Je ne savais pas alors qu'il dût épouser la
+belle-soeur, parole! Je ne l'ai su qu'hier au matin en faisant causer le
+domestique de ces dames. Je vous dirai bien que cela ne me paraît pas
+une raison sans appel... Je suis sceptique, moi, je vous l'ai dit; mais
+je ne veux pas vous scandaliser, et je veux bien croire... Mon Dieu,
+comme vous êtes distrait! A quoi donc pensez-vous?
+
+--A rien, et c'est votre faute! Vous ne dites rien qui vaille. Vous
+n'avez pas le sens commun, mon cher, avec vos idées de profonde
+scélératesse. Quel mauvais genre vous avez là! C'est très-mal porté,
+surtout quand on est riche et gras.
+
+Si j'avais su combien il était impossible de fâcher Moserwald, je me
+serais dispensé de ces duretés gratuites, qui le divertissaient
+beaucoup. Il aimait qu'on s'occupât de lui, même pour le rudoyer ou le
+railler.
+
+--Oui, oui, vous avez raison! reprit-il comme transporté de
+reconnaissance; vous me dites ce que me disent tous mes amis, et je vous
+en sais gré. Je suis ridicule, et c'est là le plus triste de mon
+affaire! J'ai le spleen, mon cher, et l'incrédulité des autres sur mon
+compte vient s'ajouter à celle que j'ai envers tout le monde et envers
+moi-même. Oui, je devrais être heureux, parce que je suis riche et bien
+portant, parce que je suis gras! Et cependant je m'ennuie, j'ai mal au
+foie, je ne crois pas aux hommes, aux femmes encore moins! Ah çà!
+comment faites-vous pour croire aux femmes, par exemple? Vous me direz
+que vous êtes jeune! Ce n'est pas une raison. Quand on est très-instruit
+et très-intelligent, on n'est jamais jeune. Pourtant voilà que vous êtes
+amoureux...
+
+--Moi! où prenez-vous cela?
+
+--Vous êtes amoureux, je le vois, et aussi naïvement que si vous étiez
+sûr de réussir à être aimé; mais, mon cher enfant, c'est la chose
+impossible, cela! On n'est jamais aimé que par intérêt! Moi, je l'ai été
+parce que j'ai un capital de plusieurs millions; vous, vous le serez
+parce que vous avez un capital de vingt-trois ou vingt-quatre ans, de
+cheveux noirs, de regards brûlants, capital qui promet une somme de
+plaisirs d'un autre ordre et non moins positifs que ceux que mon argent
+représente, beaucoup plus positifs, devrais-je dire, car l'argent
+procure des plaisirs élevés, le luxe, les arts, les voyages... tandis
+que, lorsqu'une femme préfère à tout cela un beau garçon pauvre, on peut
+être sûr qu'elle fait grand cas de la réalité. Mais ce n'est pas de
+l'amour comme nous l'entendons, vous et moi. Nous voudrions être aimés
+pour nous-mêmes, pour notre esprit, pour nos qualités sociales, pour
+notre mérite personnel enfin. Eh bien, voilà ce que vous achèterez
+probablement au prix de votre liberté, ce que je payerais volontiers de
+toute ma fortune, et ce que nous ne rencontrerons jamais! Les femmes
+n'ont pas de coeur. Elles se servent du mot _vertu_ pour cacher leur
+infirmité, et avec cela elles font encore des dupes! des dupes que
+j'envie, je vous le déclare...
+
+--Ah ça! m'écriai-je en interrompant ce flux de philosophie nauséabonde,
+que me chantez-vous là depuis une heure? Vous me dites que vous avez été
+aimé, que je le serai...
+
+--Ah! mon Dieu! vous croyez que je vous parlais de madame de Valvèdre?
+Je n'y pensais pas, mon cher, je parlais en général. D'abord je ne la
+connais pas; sur l'honneur, je ne lui ai jamais parlé. Quant à vous...
+vous ne pouvez pas la connaître encore; vous lui avez peut-être parlé
+cependant?... A propos, la trouvez-vous jolie?
+
+--Qui? madame de Valvèdre? Pas du tout, mon cher, elle m'a semblé laide.
+
+Je fis cette réponse avec tant d'assurance, une assurance si désespérée
+(je voulais à tout prix me soustraire aux investigations de Moserwald),
+que celui-ci en fut dupe, et me laissa voir sa satisfaction. Quand nous
+descendîmes de voiture, j'avais enfin réussi à lui ôter la lumière qu'il
+avait cru saisir, qu'il avait saisie un moment, et il retombait dans les
+ténèbres, tout en me laissant son secret dans les mains. Il était bien
+évidemment revenu à Saint-Pierre parce qu'il avait rencontré madame de
+Valvèdre à Varallo, parce qu'il avait questionné son laquais, parce
+qu'il était épris d'elle, parce qu'il espérait lui plaire, et il m'avait
+tâté pour voir s'il ne me trouverait pas en travers de son chemin.
+
+Ayant appris d'Antoine que les dames de Valvèdre ne dîneraient pas en
+bas, je voulus me soustraire au déplaisir d'un nouveau tête-à-tête avec
+Moserwald en me faisant servir mystérieusement dans un coin du petit
+jardin de mon hôte, quand celui-ci m'annonça que je serais seul dans sa
+grande salle basse avec Obernay, l'israélite ayant dit qu'il souperait
+peut-être dans la soirée.
+
+--Et que fait-il? où est-il maintenant? demandai-je.
+
+--Il est chez madame de Valvèdre, répondit Antoine, dont la figure prit
+une expression d'étonnement comique à l'aspect de ma stupeur.
+
+--Ah ça! m'écriai-je, il la connaît donc?
+
+--Je n'en sais rien, monsieur; comment voulez-vous que je sache?...
+
+--C'est juste, cela vous est fort égal, et, quant à moi... Mais vous le
+connaissez, vous, ce M. Moserwald?
+
+--Non, monsieur; je l'ai vu avant-hier pour la première fois.
+
+--Il vous avait dit en partant qu'il reviendrait bientôt?
+
+--Non, monsieur, il ne m'avait rien dit du tout.
+
+Je ne sais quelle sourde colère s'était emparée de moi en apprenant que
+ce juif avait eu l'audace ou l'habileté, à peine débarqué, de pénétrer
+auprès d'Alida, qu'il prétendait ne pas connaître. Obernay s'attarda
+beaucoup, il faisait nuit quand il rentra; je l'avais attendu pour
+dîner, et sans mérite aucun, je n'avais certes pas faim. Je ne lui
+parlai pas de Moserwald, craignant de trahir ma jalousie.
+
+--Mets-toi à table, me dit-il, il me faut absolument un quart d'heure
+pour arranger quelques plantes fontinales extrêmement délicates que je
+rapporte.
+
+Il me quitta, et Antoine me servit mon repas, disant qu'il connaissait
+les quarts d'heure d'Obernay déballant son butin de botaniste, et que ce
+n'était pas une raison pour me faire manger un rôti desséché. J'étais à
+peine assis, que Moserwald parut, s'écria qu'il était charmé de ne pas
+souper seul, et ordonna à notre hôte de le servir vis-à-vis de moi, ceci
+sans m'en demander aucunement la permission. Cette familiarité, qui
+m'eût diverti dans une autre situation d'esprit, me parut intolérable,
+et j'allais le lui faire entendre quand, la curiosité dominant toutes
+mes autres angoisses, je résolus de me contenir et de le faire parler.
+C'était une curiosité douloureuse et indignée; mais je fus stoïque, et,
+d'un air tout à fait dégagé, je lui demandai s'il avait réussi à voir
+madame de Valvèdre.
+
+--Non, répondit-il en se frottant les mains; mais je la verrai tantôt
+avec vous, dans une heure.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Cela vous étonne? C'est pourtant bien simple. Ma figure et ma voix
+étaient déjà connues de la belle-soeur, qui m'avait remarqué à Varallo.
+Oh! je dis cela sans fatuité, je n'ai pas de prétention de ce côté-là.
+Je note qu'elle m'avait remarqué avant-hier en passant dans ce village
+où nous nous croisions. Eh bien, nous nous sommes rencontrés de nouveau
+tout à l'heure, là-haut, dans la galerie. Elle est toute franche, toute
+confiante, cette grande fille; elle est venue à moi pour savoir si je
+n'avais pas recueilli sur mon chemin quelque nouvelle de son frère.
+
+--Dont vous ne saviez rien?
+
+--Pardon! avec de l'argent, on sait toujours ce qu'on veut savoir.
+Voyant ces dames inquiètes, j'avais, dès hier au soir, dépéché le plus
+hardi montagnard de Varallo vers la station présumée de M. de Valvèdre.
+Ah! dame! cela m'a coûté cher; pendant la nuit et par des sentiers
+impossibles, il a prétendu que cela valait...
+
+--Faites-moi grâce des écus que vous avez dépensés. Vous avez des
+nouvelles de l'expédition?
+
+--Oui, et de très-bonnes. La soeur a failli me sauter au cou. Elle
+voulait tout de suite me présenter à madame de Valvèdre; mais celle-ci,
+qui avait passé la journée dans son lit, était en train de se lever et
+m'a remis à tantôt. Voilà, mon cher! ce n'est pas plus malin que ça?
+
+Moserwald ne dissimulait plus ses projets; il avait trop besoin de se
+vanter de son habileté et de sa libéralité pour être prudent. Ma
+jalousie essaya de se calmer. Que pouvais-je craindre d'un concurrent si
+vain et si vulgaire? N'était-ce pas faire injure à une femme exquise
+comme l'était Alida que de redouter pour elle les séductions d'un
+Moserwald?
+
+J'allais le questionner davantage quand Obernay vint manger à la hâte et
+avec préoccupation un reste de volaille; après quoi, il regarda sa
+montre et nous dit qu'il était temps de monter chez ces dames pour voir
+partir les fusées.
+
+--Il paraît, dit-il à Moserwald, que vous êtes invité à prendre le thé
+là-haut en remerciement des bonnes nouvelles que vous avez données, ce
+dont, pour ma part, je vous sais gré; mais permettez-moi une question.
+
+--Mille, si vous voulez, _mon très-cher_, répondit Moserwald avec
+aisance.
+
+--Vous avez dépêché un montagnard vers la pointe de l'Ermitage; il s'y
+est rendu à travers mille périls, et vous l'avez attendu à Varallo
+jusqu'à ce matin. A-t-il vu M. de Valvèdre? lui a-t-il parlé?
+
+--Il l'a vu de trop loin pour lui parler, mais il l'a vu.
+
+--C'est fort bien; mais, s'il vous prenait l'obligeante fantaisie
+d'envoyer encore des exprès et qu'ils parvinssent jusqu'à lui, veuillez
+ne pas les charger de lui dire que sa femme et sa soeur sont à sa
+recherche.
+
+--Pas si sot! s'écria Moserwald avec un rire d'une ingénuité admirable.
+
+--Comment, pas si sot? répliqua Obernay surpris en le regardant entre
+les deux yeux.
+
+Moserwald fut embarrassé un instant; mais son esprit délié lui suggéra
+vite une réponse assez ingénieuse.
+
+--Je sais fort bien, reprit-il, que votre savant ami serait fort
+contrarié de l'arrivée et de l'inquiétude de ces dames. Quand on risque
+ses os dans une pareille campagne et que l'on a dans l'esprit les grands
+problèmes de science auxquels je déclare ne rien comprendre, mais dont
+j'admets la passion, vu que je comprends toutes les passions, moi qui
+vous parle...
+
+Obernay l'interrompit avec impatience en jetant sa serviette.
+
+--Enfin, dit-il, vous avez deviné la vérité. M. de Valvèdre a besoin de
+toute la liberté d'esprit possible en ce moment. Montons, nous n'avons
+plus le temps de causer.
+
+Alida était mise plus simplement que la veille. Je lui sus un gré infini
+de ne pas s'être parée pour Moserwald; elle n'en était, d'ailleurs, que
+plus belle. Je ne sais pas si sa belle-soeur était moins négligée que le
+jour précédent; je crois que je ne la vis pas du tout ce soir-là.
+J'étais si rempli de mon drame intérieur, que je m'imaginais presque
+être en tête-à-tête avec madame de Valvèdre.
+
+Son premier accueil fut froid et méfiant. Elle parut être impatiente de
+voir partir la fusée. Je ne la suivis pas sur le balcon. Je ne sais pas
+si les signaux furent de bon augure, je ne me souviens pas de m'en être
+enquis. Je sais seulement qu'un quart d'heure après, Paule de Valvèdre
+et son fiancé étaient assis à une grande table, et qu'ils examinaient
+des plantes, baptisant de noms barbares ou pompeux la bourrache et le
+chiendent, pendant que madame de Valvèdre, à demi couchée sûr sa chaise
+longue, avec un guéridon placé entre elle et moi, brodait nonchalamment
+sur du gros canevas, comme pour se dispenser de rencontrer les regards.
+Je voyais bien, à ses mains distraites, qu'elle ne travaillait que pour
+se renfermer en elle-même. Ses traits expressifs avaient en ce moment
+une placidité mystérieuse. Il n'y avait, à coup sûr, aucune affinité
+sympathique entre elle et Moserwald. Je remarquai même avec plaisir
+qu'au fond des paroles de politesse et de remerciement qu'elle lui
+adressa dans une forme très-laconique, il y avait un léger dédain.
+
+Je me rassurai tout à fait en remarquant aussi que l'israélite, d'abord
+plein d'aplomb vis-à-vis d'elle, perdait à chaque minute un peu de sa
+vitalité. Sans doute, il avait compté, comme d'habitude, sur les
+saillies enjouées et paradoxales de son esprit naturel pour faire passer
+son manque d'éducation; mais sa faconde l'avait rapidement abandonné. Il
+ne disait plus que des platitudes, et je l'y aidais cruellement,
+devinant un imperceptible sourire d'ironie sur les lèvres closes de
+madame de Valvèdre.
+
+Pauvre Moserwald! il était pourtant meilleur et plus vrai en ce moment
+de sa vie qu'il ne l'avait peut-être jamais été. Il était amoureux et
+très-réellement ému. Comme moi, il buvait l'étrange poison de passion
+irrésistible qui m'avait enivré, et, quand je songe à tout ce que par la
+suite cette passion lui a fait faire de contraire à ses théories, à ses
+idées et à ses instincts, je me demande avec stupeur s'il y a une école
+pour le sentiment, et si le sentiment lui-même n'est pas le révélateur
+par excellence.
+
+A mesure qu'il se troublait, je retrouvais ma lucidité. Bientôt je fus
+en état de comprendre et de commenter de sang-froid la situation. Il
+n'avait pas osé se vanter à mademoiselle de Valvèdre de tout le zèle
+qu'il avait mis à trouver un prétexte pour s'introduire auprès d'Alida.
+Il avait même eu le bon goût de ne pas parler de son argent dépensé. Il
+prétendait avoir seulement été aux informations dans les environs, et
+avoir réussi à déterrer un chasseur qui descendait de la montagne et qui
+avait vu de loin le campement du savant et le savant lui-même en lieu
+sûr et en bonne apparence de santé. On l'avait remercié de son
+obligeance, Paule disait ingénument «de son bon coeur.» On le
+connaissait de nom et de réputation; mais on n'avait jamais remarqué sa
+figure, bien qu'il s'évertuât à vouloir rappeler diverses circonstances
+où il s'était trouvé, à la promenade à Genève ou au spectacle à Turin,
+non loin de _ces dames_. Il insinuait, avec autant de finesse qu'il lui
+était possible, que madame de Valvèdre l'avait vivement frappé, que, tel
+jour et en telle rencontre, il avait remarqué tous les détails de sa
+toilette.
+
+--On jouait _le Barbier de Séville_.
+
+--Oui, je m'en souviens, répondait-elle.
+
+--Vous aviez une robe de soie bleu pâle avec des ornements blancs, et
+vos cheveux étaient bouclés, au lieu d'être en bandeaux comme
+aujourd'hui.
+
+--Je ne m'en souviens pas, répondait Alida d'un ton qui signifiait:
+«Qu'est-ce que cela vous fait?»
+
+Il y eut un tel _crescendo_ de froideur de sa part, que le pauvre juif,
+tout à fait décontenancé, quitta l'angle de la cheminée, où il se
+dandinait depuis un quart d'heure, et alla déranger et impatienter les
+fiancés botanistes en leur faisant de lourdes questions railleuses sur
+leurs saintes études de la nature. Je m'emparai de cette place que
+Moserwald avait accaparée: c'était la plus favorable pour voir Alida
+sans être gêné par la petite lampe dont elle s'était masquée; c'était
+aussi la plus proche que l'on pût convenablement prendre auprès d'elle.
+Jusque-là, ne voulant pas m'asseoir plus loin, je n'avais fait que la
+deviner.
+
+Je pus enfin lui parler. J'eus bien de la peine à lui adresser une
+question directe. Enfin ma langue se délia par un effort désespéré, et,
+au risque d'être aussi gauche et aussi bête que Moserwald, je lui
+demandai si j'étais assez malheureux pour que mon maudit hautbois eût
+réellement troublé son sommeil.
+
+--Tellement troublé, répondit-elle en souriant tristement, que je n'ai
+pas pu me rendormir; mais ne prenez pas ce reproche pour une critique.
+Il m'a semblé que vous jouiez fort bien: c'est précisément parce que
+j'étais forcée de vous écouter... Mais je ne veux pas non plus vous
+faire de compliments. A votre âge, cela ne vaut rien.
+
+--A mon âge? Oui, je suis un enfant, c'est vrai, rien qu'un enfant!
+C'est l'âge où l'on est avide de bonheur. Est-ce un crime d'être heureux
+d'un rien, d'un mot, d'un regard, fût-ce un regard distrait ou sévère,
+fût-ce un mot de simple bienveillance ou seulement de généreux pardon
+sous forme d'éloge?
+
+--Je vois, répondit-elle, que vous avez lu le petit volume que vous
+m'avez envoyé ce matin; car vous êtes tout rempli de l'orgueil de la
+première jeunesse, et ce n'est guère obligeant pour ceux ou pour celles
+qui sont entrés dans la seconde.
+
+--Dans les volumes que, par votre ordre, je vous ai fait remettre ce
+matin, y en avait-il donc un qui ait eu le malheur de vous déplaire?
+
+Elle sourit avec une ineffable douceur, et elle allait répondre. J'étais
+suspendu au mouvement de ses lèvres; Moserwald, penché sur la table, ne
+regardait nullement dans la loupe d'Obernay, qu'il avait prise
+machinalement et qu'il ternissait de son haleine, au grand déplaisir du
+botaniste. Il grimaçait derrière cette loupe; mais il avait un oeil
+braqué sur moi, et louchait d'une façon si burlesque, que madame de
+Valvèdre partit d'un éclat de rire. Ce fut pour moi un moment de cruel
+triomphe, mais qu'un instant après j'expiai cruellement. En riant,
+madame de Valvèdre laissa tomber sa broderie et un petit objet de métal
+que je pris pour un dé et que je ramassai précipitamment; mais je l'eus
+à peine dans les mains, qu'un cri de surprise et de douleur m'échappa.
+
+--Qu'est-ce donc que cela? m'écriai-je.
+
+--Eh bien, répondit-elle tranquillement, c'est ma bague. Elle est
+beaucoup trop large pour mon doigt.
+
+--Votre bague!... répétai-je hors de moi en regardant d'un oeil hagard
+le gros saphir entouré de brillants que j'avais vu l'avant-veille au
+doigt de Moserwald.
+
+Et j'ajoutai, en proie à un véritable désespoir:
+
+--Mais cette chose-là n'est point à vous, madame!
+
+--Pardonnez-moi: à qui voulez-vous donc qu'elle soit?
+
+--Ah! vous l'avez achetée aujourd'hui?
+
+--Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait, par exemple? Rendez-la-moi
+donc!
+
+--Puisque vous l'avez achetée, lui dis-je d'un ton amer en la lui
+rendant, gardez-la, elle est bien à vous; mais, à votre place, je ne la
+porterais pas. Elle est d'un goût affreux!
+
+--Vous trouvez? C'est bien possible. J'ai acheté cela hier vingt-cinq
+francs à un vilain petit juif qui monte en vermeil, à Varallo, les
+améthystes et les autres cailloux du pays; mais la grosse pierre est
+jolie. Je la ferai arranger autrement, et tout le monde croira que c'est
+un saphir oriental.
+
+J'allais dire à madame de Valvèdre que le petit juif avait volé cette
+bague à M. Moserwald, lorsque, la modicité du prix de vente supposant
+chez un juif bijoutier une ignorance par trop invraisemblable de la
+valeur de l'objet, je me sentis replongé dans une énigme insoluble.
+Alida venait de parler avec une sincérité évidente, et pourtant, quelque
+effort que fit Moserwald pour me cacher sa main gauche, je voyais bien
+qu'il n'avait plus sa bague. Un soupçon hideux pesait sur moi comme un
+cauchemar. Je pris le bras de l'israélite et je l'emmenai sur la
+galerie, comme pour lui parler d'autre chose. Je flattai sa vanité pour
+lui arracher la vérité.
+
+--Vous êtes un habile homme et un amant magnifique, lui dis-je; vous
+faites accepter vos dons de la manière la plus ingénieuse!
+
+Il donna dans le piège sans se faire prier.
+
+--Eh bien, oui, dit-il, voilà comme je suis! Rien ne me coûte pour
+procurer un petit plaisir à une jolie femme, et je n'ai pas le mauvais
+goût de lui faire des conditions, moi! C'est à elle de deviner.
+
+--Et certainement on vous devine? Vous êtes coutumier du fait?
+
+--Avec celle-ci... c'est la première fois, et je me demande avec un peu
+de crainte si elle prend réellement cette gemme de premier choix pour
+une améthyste de cent sous! Non, ce n'est pas probable. Toutes les
+femmes se connaissent en gemmes, elles les aiment tant!
+
+--Pourtant, si _elle_ n'y connaît rien, elle ne vous devine pas, et vous
+voilà dans une impasse. Ou il faut vous déclarer, ou il faut risquer de
+voir la bague passer à la femme de chambre.
+
+--Me déclarer? répondit-il avec un véritable effroi. Oh! non, c'est trop
+tôt! je ne suis pas encouragé jusqu'à présent... à moins que ce ton
+moqueur ne soit une manière de grande dame!... C'est possible, je
+n'avais jamais visé si haut, moi!... car elle est comtesse, vous savez?
+Son mari ne prend pas de titre, mais il est de grande maison...
+
+--Mon cher, repris-je avec une ironie qu'il ne comprit pas, tout madré
+qu'il était, je ne vois qu'un moyen: c'est qu'un ami généreux l'éclaire
+sur la valeur de l'objet qu'on lui a fait si adroitement accepter.
+Voulez-vous que je m'en charge?
+
+--Oui! mais pas aujourd'hui au moins! Vous attendrez que je sois parti.
+
+--Bah! vous voilà bien craintif! N'êtes-vous pas persuadé qu'une femme
+est toujours flattée d'un riche cadeau?
+
+--Non! cela dépend; elle peut aimer le cadeau et détester la personne
+qui l'offre. Dans ce cas-là, il faut beaucoup de patience et beaucoup de
+cadeaux, toujours glissés dans ses mains sans qu'elle songe à les
+repousser, et ne témoignant jamais d'aucune espérance. Vous voyez que
+j'ai ma tactique!
+
+--Elle est magnifique, et très-flatteuse pour les femmes que vous
+honorez de vos poursuites!
+
+--Mais... je la crois fort délicate, reprit-il avec conviction, et, si
+vous la critiquez, c'est qu'il vous serait impossible de la suivre!
+
+Je ne lui passai pas ce mouvement d'impertinence et je rentrai au petit
+salon, bien décidé à l'en punir. Je me sentis dès lors un aplomb
+extraordinaire, et, m'approchant d'Alida:
+
+--Savez-vous, madame, lui dis-je, de quoi je m'entretenais avec M.
+Moserwald au clair de la lune?
+
+--Du clair de lune, peut-être?
+
+--Non, nous parlions bijouterie. Monsieur prétend que toutes les femmes
+se connaissent en pierres précieuses parce qu'elles les aiment
+passionnément, et j'ai promis de m'en rapporter à votre arbitrage.
+
+--Il y a là deux questions, répondit madame de Valvèdre. Je ne peux pas
+résoudre la première; car, pour mon compte, je n'y entends rien; mais,
+pour la seconde, je suis forcée de donner raison à M. Moserwald. Je
+crois que toutes les femmes aiment les bijoux.
+
+--Excepté moi pourtant, dit Paule avec gaieté; je ne m'en soucie pas le
+moins du monde.
+
+--Oh! vous, ma chère, reprit Alida du même ton, vous êtes une femme
+supérieure! Il n'est question ici que des simples mortelles.
+
+--Moi, dis-je à mon tour avec une amertume extrême, je croyais qu'en
+fait de femmes il n'y avait que les courtisanes qui eussent la passion
+des diamans.
+
+Alida me regarda d'un air très-étonné.
+
+--Voilà une singulière idée! reprit-elle. Chez les créatures dont vous
+parlez, cette passion-là n'existe pas du tout. Les diamants ne
+représentent pour elles que des écus. Chez les femmes honnêtes, c'est
+quelque chose de plus noble: cela représente les dons sacrés de la
+famille ou les gages durables des affections sérieuses. Cela est si
+vrai, que, ruinée, une véritable grande dame souffre mille privations
+plutôt que de vendre son écrin. Elle n'en fait le sacrifice que pour
+sauver ses enfants ou ses princes.
+
+--Ah! que cela est bien dit et que cela est vrai! s'écria Moserwald
+enthousiasmé. Entre la femme et le diamant, il y a une attraction
+surnaturelle! J'en ai vu mille exemples. Le serpent avait, dit une
+légende, un gros diamant dans la tête; Ève vit ce feu à travers ses yeux
+et fut fascinée. Elle s'y mira comme dans les glaces d'un palais
+enchanté...
+
+--Voilà de la poésie, ou je ne m'y connais pas, dis-je en
+l'interrompant. Et vous vous moquez des poëtes, vous!
+
+--Cela vous étonne, mon cher? reprit-il. C'est que je deviens poëte
+aussi, apparemment, avec les personnes qui m'inspirent!
+
+En parlant ainsi, il lança sur Alida un regard enflammé qu'elle
+rencontra et soutint avec une impassibilité extraordinaire. C'était le
+comble du dédain ou de l'effronterie, car son grand oeil interrogateur
+était toujours plein de mystères. Je ne pus supporter cette situation
+douteuse, horrible pour elle, si elle n'était pas la dernière des
+femmes. Je lui demandai à voir encore sa bague de vingt-cinq francs, et,
+l'ayant regardée:
+
+--Je m'étonne beaucoup, lui dis-je, du peu d'attention que vous avez
+accordée à une gemme si belle après l'aveu que vous venez de faire de
+votre goût pour ces sortes de choses. Savez-vous bien, madame, que l'on
+vous a vendu là une pierre d'un très-grand prix?
+
+--Comment? Quoi? Est-ce possible? dit-elle en reprenant la bague et en
+la regardant. Est-ce que vous avez des connaissances dans cette
+partie-là?
+
+--J'ai pour toute connaissance M. Moserwald, ici présent, qui, pas plus
+tard qu'avant-hier, m'a montré une bague toute pareille, avec des
+brillants comme ceux-ci, et qui me l'a offerte pour douze mille francs,
+c'est-à-dire pour rien, selon lui, car elle vaut beaucoup plus.
+
+Devant cette interpellation directe, la figure de Moserwald se
+décomposa, et le rapide coup d'oeil d'Alida, allant de lui à moi, acheva
+de le bouleverser.
+
+Madame de Valvèdre ne se troubla pas. Elle garda quelques instants le
+silence, comme si elle eût voulu résoudre un problème intérieur; puis,
+me présentant la bague:
+
+--Qu'elle ait ou non de la valeur, dit-elle, je la trouve décidément
+fort laide. Voulez-vous me faire le plaisir de la jeter par la fenêtre?
+
+--Vraiment? par la fenêtre? s'écria Moserwald incapable de maîtriser son
+émotion.
+
+--Vous voyez bien, lui répondit Alida, que c'est une chose qui a été
+perdue, trouvée par votre coreligionnaire de Varallo, et vendue sans
+qu'il en ait connu la valeur. Eh bien, il faut rendre cette chose à sa
+destinée, qui est d'être ramassée dans la boue par les personnes qui ne
+craignent pas de se salir les mains.
+
+Moserwald, poussé à bout, eut beaucoup de sang-froid et de présence
+d'esprit. Il me pria de lui donner la bague, et, comme je la lui rendais
+avec l'affectation d'une restitution légitime, il la remit à son doigt
+en disant:
+
+--Puisqu'elle devait être jetée aux ordures, je la ramasse, moi. Je ne
+sais d'où elle sort, mais je sais qu'elle a été purifiée à tout jamais
+en passant une journée au doigt de madame de Valvèdre! Et maintenant,
+qu'elle vaille vingt-cinq sous ou vingt-cinq mille francs, elle est sans
+prix pour moi et ne me quittera jamais! Là-dessus, ajouta-t-il en se
+levant et en me regardant, je pense que ces dames sont fatiguées, et
+qu'il serait temps...
+
+--M. Obernay et M. Valigny ne se retirent pas encore, répondit madame de
+Valvèdre avec une intention désespérante; mais vous êtes libre, d'autant
+plus que vous partez demain matin, j'imagine! Quant à la bague, vous ne
+pouvez pas la garder. Elle est à moi. Je l'ai payée et ne vous l'ai pas
+donnée... Rendez-la moi!
+
+Les gros yeux de Moserwald brillèrent comme des escarboucles. Il crut
+son triomphe assuré en dépit d'un congé donné pour la forme, et rendit
+la bague avec un sourire qui signifiait clairement: «Je savais bien
+qu'on la garderait!» Madame de Valvèdre la prit, et, la jetant hors de
+sa chambre sur le palier, par la porte ouverte, elle ajouta:
+
+--La ramassera qui voudra! elle ne m'appartient plus; mais celui qui la
+portera en mémoire de moi pourra se vanter d'avoir là une chose que je
+méprise profondément.
+
+Moserwald sortit dans un état d'abattement qui me fit peine à voir.
+Paule n'avait absolument rien compris à cette scène, à laquelle,
+d'ailleurs, elle avait donné peu d'attention. Quant à Obernay, il avait
+essayé un instant de comprendre; mais il n'en était pas venu à bout, et,
+attribuant tout ceci à quelque étrange caprice de madame de Valvèdre, il
+avait repris tranquillement l'analyse de la _saxifraga retusa_.
+
+
+
+
+III
+
+
+J'avais suivi Moserwald sans affectation, pensant bien que, s'il avait
+du coeur, il me demanderait compte de la manière dont j'avais servi sa
+cause. Je le vis hésiter à ramasser sa bague, hausser les épaules et la
+reprendre. Dès qu'il m'aperçut, il m'attira jusque dans sa chambre et me
+parla avec beaucoup d'amertume, raillant ce qu'il appelait mes préjugés
+et déclarant mon austérité la chose du monde la plus ridicule. Je le
+laissai à dessein devenir un peu grossier dans ses reproches, et, quand
+il en fut là:
+
+--Vous savez, mon cher monsieur, lui dis-je, que, si vous n'êtes pas
+content, il y a une manière de s'expliquer, et me voici à vos ordres.
+N'allez pas plus loin en paroles; car je serais forcé de vous demander
+la réparation que je vous offre.
+
+--Quoi? qu'est-ce à dire? fit-il avec beaucoup de surprise. Vous voulez
+vous battre? Eh bien, voilà un trait de lumière, un aveu! Vous êtes mon
+rival, et c'est par jalousie que vous m'avez si brutalement ou si
+maladroitement trahi! Dites que c'est là votre motif, alors je vous
+comprends et je vous pardonne.
+
+Je lui déclarai que je n'avais aucun aveu à faire, et que je ne tenais
+pas à son pardon; mais, comme je ne voulais pas perdre avec lui les
+précieux instants que je pouvais passer encore auprès de madame de
+Valvèdre ce soir-là, je le quittai en l'engageant à faire ses
+réflexions, et en lui disant que dans une heure je serais chez lui.
+
+La galerie de bois découpé faisant extérieurement le tour de la maison,
+je revins par là à l'appartement de madame de Valvèdre; mais je la
+trouvai sur cette galerie, et venant à ma rencontre.
+
+--J'ai une question à vous adresser, me dit-elle d'un ton froid et
+irrité. Asseyez-vous là. Nos amis sont encore plongés dans la botanique.
+Comme il est au moins inutile de les mettre au courant d'un accident
+ridicule, nous pouvons échanger ici quelques mots. Vous plaît-il de me
+dire, monsieur Francis Valigny, quel rôle vous avez joué dans cet
+incident, et comment vous avez été informé de ce que vous m'avez donné à
+deviner?
+
+Je lui racontai tout avec la plus entière sincérité.
+
+--C'est bien, dit-elle, vous avez eu bonne intention, et vous m'avez
+réellement rendu service en m'empêchant de donner un instant de plus
+dans un piège que je ne veux pas qualifier. Vous auriez pu être moins
+acerbe dans la forme; mais vous ne me connaissez pas, et, si vous me
+prenez pour une femme perdue, ce n'est pas plus votre faute que la
+mienne.
+
+--Moi! m'écriai-je, je vous prends... Moi qui...!
+
+Je me mis à balbutier d'une manière extravagante.
+
+--Laissez, laissez, reprit-elle. Ne vous défendez pas de vos
+préventions, je les connais. Elles ont percé trop brutalement, lorsqu'à
+propos de ma théorie tout impersonnelle sur les diamants, vous avez dit
+que c'était un goût de courtisane!
+
+--Mais, au nom du ciel, laissez-moi jurer que je n'ai pas dit cela!
+
+--Vous l'avez pensé, et vous avez dit l'équivalent. Écoutez, je viens de
+recevoir ici, de la part de ce juif et par contre-coup de la vôtre, une
+mortelle insulte. Ne croyez pas que le dédain qui me préserve de la
+colère me garantisse d'une réelle et profonde douleur...
+
+Je vis, aux rayons de la lune, un ruisseau de larmes briller comme un
+flot de perles sur les joues pâles de cette charmante femme, et, sans
+savoir ce que faisais, encore moins ce que je disais, je tombai à ses
+pieds en lui jurant que je la respectais, que je la plaignais, et que
+j'étais prêt à la venger. Peut-être en ce moment m'arriva-t-il de lui
+dire que je l'aimais. Troublés tous deux, moi de sa douleur, elle de ma
+subite émotion, nous fûmes quelques instants sans nous entendre l'un
+l'autre et sans nous entendre nous-mêmes.
+
+Elle surmonta ce trouble la première, et, répondant à une parole que je
+lui répétais pour atténuer ma faute:
+
+--Oui, je le sais, dit-elle, vous êtes un enfant; mais, s'il n'y a rien
+de généreux comme un enfant qui croit, il n'y a rien de terrible et de
+cruel comme un enfant qui doute, et vous êtes l'ami, l'_alter ego_ d'un
+autre enfant bien plus sceptique et bien plus brutal que vous... Mais je
+ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec l'autre. Il faut que l'aimable
+et douce Paule de Valvèdre soit heureuse. Vous êtes déjà son ami,
+puisque vous êtes celui de son fiancé; ou j'aurais tort contre vous
+trois, ou, en me donnant raison contre vous deux, Paule souffrirait.
+Permettez donc que je m'explique avec vous, et que je vous dise un peu
+qui je suis. Ce sera dit en deux mots. Je suis une personne _accablée,
+finie_, inoffensive par conséquent. Henri Obernay m'a présentée à vous,
+je le sais, comme une plaintive et ennuyeuse créature, mécontente de
+tout et accusant tout le monde. C'est sa thèse, il l'a soutenue devant
+moi; car, s'il est mal élevé, il est sincère, et je sais bien que je
+n'ai pas en lui un ennemi perfide. Dites-lui que je ne me plains de
+personne, et, ceci établi, fuites-lui part du motif qui m'amenait ici,
+vous qui savez et devez taire celui qui va dès demain me faire repartir.
+
+--Demain! vous partez demain?
+
+--Oui, si M. Moserwald reste, et je n'ai aucune autorité sur lui.
+
+--Il partira, je vous en réponds!
+
+--Et moi, je vous défends d'épouser ma querelle! De quel droit, s'il
+vous plaît, prétendriez-vous me compromettre en vous faisant mon
+chevalier?
+
+--Mais pourquoi donc voulez-vous partir, mon Dieu? Est-ce que les
+outrages de cet homme vous atteignent?
+
+--Oui, l'outrage atteint toujours une veuve dont le mari est vivant.
+
+--Ah! madame, vous êtes méconnue et délaissée, je le savais bien, moi!
+mais...
+
+--Il n'y a pas de _mais_. Les choses sont ainsi. M. de Valvèdre est un
+homme infiniment respectable, qui sait tout, excepté l'art de faire
+respecter la femme qui porte son nom; mais cette femme sait heureusement
+ce qu'elle doit à ses enfants, et, pour se faire respecter elle-même,
+elle n'a qu'un refuge, la retraite et la solitude. Elle y retournera
+donc, et, puisque vous savez pourquoi elle y rentre, sachez aussi
+pourquoi elle en était sortie un instant. Il faut que la solitude qu'on
+lui a choisie soit au moins à elle, et que personne n'ait le droit de
+l'y troubler. Eh bien, je ne me plains pas; mais, cette fois, je
+réclame. Mademoiselle Juste de Valvèdre m'est une société antipathique.
+Mon mari assure qu'il ne l'a pas placée auprès de moi pour me
+surveiller, mais pour servir de chaperon à Paule, et ne pas me
+condamner, disait-il, à un rôle qui n'est pas encore de mon âge.
+Cependant, mademoiselle Juste de Valvèdre s'est faite oppressive et
+offensante. J'ai supporté cela cinq ans: je suis au bout de mes forces.
+Le moment logique et naturel d'en finir est venu, puisque le mariage de
+Paule avec Obernay est résolu, et devait être célébré au commencement de
+l'année. M. de Valvèdre semble l'avoir oublié, et Henri, comme tous les
+savants, a beaucoup de patience en amour. Je venais donc dire à mon
+mari: «Paule s'ennuie, et, moi, je me meurs de lassitude et de dégoût.
+Mariez Paule, et délivrez-moi de Juste, ou, si Juste doit rester
+souveraine dans ma maison, permettez-moi de transporter mes enfants et
+mes pénates auprès de Paule, à Genève, où elle doit demeurer après son
+mariage. Et, si cela ne convient pas à Obernay, laissez-moi chercher ou
+fixez-moi une autre retraite, un ermitage dans une thébaïde quelconque,
+pourvu que je sois délivrée de l'autorité tout à fait illégitime d'une
+personne que je ne puis aimer.» J'espérais, je croyais trouver M. de
+Valvèdre ici. Il a pris son vol vers les nuages, où je ne puis
+l'atteindre. Je ne voulais pas et je ne veux pas écrire: écrire accuse
+trop les torts des absents. Je ne veux pas non plus m'expliquer
+directement avec Obernay sur le compte de mademoiselle Juste. Il lui est
+très attaché et ne manquerait pas de lui donner raison contre moi. Nous
+nous froisserions mutuellement, comme cela est arrivé déjà. Puisque je
+ne puis attendre M. de Valvèdre ici, je vous charge au moins d'expliquer
+à Henri le motif en apparence si inquiétant et si mystérieux de mon
+voyage. S'il aime Paule, il fera quelque effort pour hâter son mariage
+et ma délivrance. J'ai dit. Oubliez-moi et portez-vous bien.
+
+En achevant cette explication sur un ton d'enjouement qui refoulait un
+profond sanglot, elle me tendit la main et se leva pour me quitter.
+
+Je la retins.
+
+--Je vous jure, m'écriai-je, que vous ne partirez pas, que vous
+attendrez M. de Valvèdre ici, et que vous mènerez à bien un projet qui
+n'a rien que de légitime et de raisonnable. Je vous jure que Moserwald,
+s'il ne part pas, n'osera plus lever les yeux sur vous, car Obernay et
+moi l'en empêcherons. Nous en avons le droit, puisque Obernay va devenir
+votre beau-frère, et que je suis son _alter ego_, vous l'avez dit. Notre
+devoir est donc de vous défendre et de ne pas même souffrir qu'on vous
+importune. Je vous jure enfin qu'Henri ne prendra pas obstinément le
+parti d'une autre personne qui vous déplaît et qui ne peut pas avoir
+raison contre vous. Henri aime ardemment sa fiancée, je ne crois pas à
+la patience qu'il affecte; de grâce, madame, croyez en nous, croyez en
+moi: je comprends l'honneur que vous venez de me faire eu me parlant
+comme à quelqu'un de votre famille, et, dès ce jour, je vous suis dévoué
+jusqu'à la mort.
+
+La chaleur de mon zèle ne parut pas effrayer madame de Valvèdre: elle
+avait pleuré, elle était brisée; elle sembla se laisser aller
+instinctivement au besoin de se fier à un ami. Je ne comprenais pas,
+moi, qu'une femme si ravissante, si fière et si douce en même temps, fût
+isolée dans la vie à ce point d'avoir besoin de la protection d'un
+enfant qu'elle voyait pour la première fois. J'en étais surpris, indigné
+contre son mari et sa famille, mais follement heureux pour mon compte.
+
+En la quittant, je me rendis chez Moserwald.
+
+--Eh bien, lui dis-je, où en sommes-nous? Nous battrons-nous?
+
+--Ah! vous arrivez en fier-à-bras, répondit-il, parce que vous croyez
+peut-être que je reculerais? Vous vous trompez, mon cher, je sais me
+battre et je me bats quand il le faut. J'ai eu trop d'aventures de
+femmes pour ne pas savoir qu'il faut être brave à l'occasion; mais il
+n'y a pas ici de motif suffisant, et je ne suis pas en colère. J'ai du
+chagrin, voilà tout. Consolez-moi, ce sera beaucoup plus humain et plus
+sage.
+
+--Vous voulez que je vous console?
+
+--Oui, vous le pouvez; dites-moi que vous n'êtes pas son amant, et je
+garderai l'espérance.
+
+--Son amant! quand je l'ai vue hier pour la première fois! Mais pour
+quelle femme la prenez-vous donc, esprit corrompu et salissant que vous
+êtes?
+
+--Vous me dites des injures; vous êtes amoureux d'elle! Oui, oui, c'est
+clair. Vous vous êtes moqué de moi; vous m'avez dit que vous la trouviez
+laide, vous m'avez offert de me servir..., et j'ai donné dans le
+panneau. Àh! comme l'amour rend bête! Vous, cela vous a donné de
+l'esprit: c'est la preuve que vous aimez moins que moi!
+
+--Vous avez la prétention d'aimer, vous qui ne connaissez que les voies
+de l'infamie, et qui croyez pouvoir acheter l'amour?
+
+--Voilà vos exagérations, et je m'étonne qu'un garçon aussi intelligent
+que vous comprenne si mal la réalité. Comment! c'est outrager une femme
+que de la combler de présents et de richesses sans lui rien demander?
+
+--Mais on connaît cette manière de ne rien demander, mon cher! Elle est
+à l'usage de tous les nababs impertinents, elle constate une confiance
+intérieure, une attente tranquille et perfide dont une femme d'honneur
+doit s'indigner. C'est une manière de placer un capital sur la certitude
+d'un plaisir personnel et sur l'inévitable lâcheté de la personne
+séduite: beau désintéressement en vérité, et, si j'étais femme, j'en
+serais singulièrement touchée!
+
+Moserwald subit mon indignation avec une douceur étonnante. Assis devant
+une table, la tête dans ses mains, il paraissait réfléchir. Quand il
+releva la tête, je vis avec la plus grande surprise qu'il pleurait.
+
+--Vous m'avez fait du mal, dit-il, beaucoup de mal; mais je ne vous en
+veux pas. J'ai mérité tout cela par mon manque d'esprit et d'éducation.
+Que voulez-vous! je n'ai jamais fait la cour à une femme si haut placée,
+moi, et ce que j'imagine de plus _artiste_ et de plus délicat est
+précisément ce qui l'offense le plus..., tandis que vous... avec rien,
+avec des airs et des paroles, vous qui ne la connaissez que d'hier et
+qui ne l'aimez certainement pas comme je l'aime, moi, depuis deux
+ans..., car il y a deux ans, oui, deux ans que j'en suis malade, que
+j'en deviens fou chaque fois que je la rencontre!... J'en perds
+l'esprit, entendez-vous, mon cher? Et je vous le dis, à vous, mon rival,
+destiné à me supplanter parce que vous avez pour vous la musique du
+sentiment, et que les femmes les plus sensées se laissent endormir par
+cette musique-là... Cela ne les amuse pas toujours, mais cela flatte
+leur vanité quelquefois plus que les parures et que le bonheur. Eh bien,
+je le répète, je ne vous en veux pas. C'est votre droit, et, si vous
+m'en voulez de ce que j'ai fait, vous manquez d'esprit. Nous ne nous
+devons rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? nous n'avons donc pas de
+motifs pour nous haïr. Au fond, je vous aime, je ne sais pas pourquoi;
+un instinct, un caprice d'esprit, peut-être une idée romanesque, parce
+que vous aimez la même femme que moi, et que nous devons nous retrouver
+plus d'une fois emboîtant le pas derrière elle. Qui sait? nous serons
+peut-être éconduits tous deux, et peut-être aussi vous d'abord..., moi
+plus tard... Enfin je n'y renonce pas, vous voyez! Je vous le
+promettrais que je mentirais, et je suis la franchise même. Je pars
+demain matin; c'est ce que vous désirez? Je le désire également. Votre
+Obernay m'ennuie, et cette belle-soeur me gène. Adieu donc, mon
+très-cher, et au revoir... Ah! attendez! vous êtes pauvre, et vous
+croyez qu'on peut se passer d'argent en amour. Grave erreur! il vous en
+faut, ou il vous en faudra bientôt, ne fût-ce que pour payer une chaise
+de poste au besoin! Voilà mon blanc-seing. Donnez-le n'importe où, à
+n'importe quel banquier,... on vous comptera la somme que vous jugerez
+nécessaire. Je m'en rapporte à votre délicatesse et à votre discrétion!
+Direz-vous à présent que les juifs n'ont rien de bon?
+
+Je lui saisis le bras au moment où il me présentait sa signature, qu'il
+venait de tracer rapidement avec quelques mots d'argot financier sur une
+feuille de papier blanc. Je le forçai de remettre cela sur la table sans
+que mes mains y eussent touché.
+
+--Un instant! lui dis-je; avant de nous quitter, je veux savoir, je veux
+comprendre l'étrangeté de votre conduite. Je ne me paye pas de paroles
+vagues, et je ne vous crois pas fou. Vous me prenez pour un rival, pour
+un rival heureux qui plus est, et vous voulez me fournir les moyens qui,
+selon vous, me sont nécessaires pour assouvir ma passion! Quel est ce
+calcul? Répondez, répondez, ou je prendrai pour une grave injure l'offre
+que vous me faites, car je perds patience, je vous en avertis.
+
+Je parlais avec tant de fermeté, que Moserwald se déconcerta. Il resta
+pensif un instant; puis il répondit, avec un beau et franc sourire qui
+me le montra sous un jour nouveau, tout à fait inexplicable.
+
+--Vous ne le devinez pas, enfant, mon calcul? C'est que vous voulez voir
+un calcul où il n'y en a pas! C'est un élan et une inspiration tellement
+naturels...
+
+--Vous voulez acheter ma reconnaissance?
+
+--Précisément, et cela pour que vous ne parliez pas de moi avec aversion
+et mépris à cette femme que j'aime... Vous refusez mes services?
+N'importe! vous ne pourrez pas oublier avec quelle courtoisie je vous
+les ai offerts, et un jour viendra où vous les réclamerez.
+
+--Jamais! m'écriai-je indigné.
+
+--Jamais? reprit-il. Dieu lui-même ne connaît pas ce mot-là; mais, pour
+le moment, je m'en empare: c'est un aveu de plus de votre amour!
+
+Je sentis que, quelle que fut mon attitude, légère ou sérieuse, je
+n'aurais pas le dernier mot avec cet homme bizarre, têtu autant que
+souple, et naïf autant que rusé. Je brûlai devant lui son blanc-seing;
+mais je ne sais avec quel art il tourna la fin de notre entretien. Il
+est de fait qu'en le quittant je m'aperçus qu'il m'avait forcé de le
+remercier, et que, venu là en humeur de le battre, je m'en allais en
+touchant la main qu'il me tendait.
+
+Il partit au point du jour, laissant notre hôte et tous les gens de la
+maison et du village enthousiasmés de sa générosité. Il n'eût pas fait
+bon le traiter de juif devant eux; je crois qu'on nous eût lapidés.
+
+Je ne saurais dire si je dormis mieux cette nuit-là que les précédentes.
+Je crois qu'à cette époque j'ai dû passer des semaines entières sans
+sommeil et sans en sentir le besoin, tant la vie s'était concentrée dans
+mon imagination. Le lendemain, Paule et Obernay vinrent déjeuner dans la
+salle basse avec Alida. Ils avaient forcé madame de Valvèdre à une
+explication qui, contrairement aux prévisions de celle-ci, n'avait amené
+aucun orage. Il est bien vrai qu'Henri avait défendu le caractère et les
+intentions de mademoiselle Juste; mais Paule avait tout apaisé en
+déclarant que sa soeur aînée avait outre-passé son mandat, qu'au lieu de
+se borner à soulager madame de Valvèdre des soins de la famille et du
+ménage, elle avait usurpé une autorité qui ne lui appartenait pas, en un
+mot qu'Alida avait raison de se plaindre, et qu'elle-même avait souffert
+une certaine persécution très-injuste et très-fâcheuse pour avoir voulu
+défendre les droits de la véritable mère de famille.
+
+Obernay n'aimait pas Alida, et il aimait encore moins que sa fiancée
+prît parti pour elle; mais il craignait avant tout d'être injuste, et,
+en présence de cet intérieur troublé, il jugea fort sainement qu'il
+fallait céder sous peine d'exaspérer. Puis, la question de son prochain
+mariage se trouvant soulevée par l'incident, il éprouva tout à coup une
+vive reconnaissance pour madame de Valvèdre, et passa dans son camp avec
+armes et bagages. Si botaniste qu'il fût, il était homme et amoureux.
+Quelques mots de lui, pendant qu'on servait le déjeuner, me mirent au
+courant de ce qui s'était passé la veille au soir après ma sortie, et de
+ce qui avait été décidé le matin même après la nouvelle du départ de
+Moserwald. On devait attendre à Saint-Pierre le retour de Valvèdre, afin
+de lui soumettre le voeu commun, à savoir le prochain mariage de Paule
+et l'expulsion à l'amiable de mademoiselle Juste. Cette dernière mesure,
+venant de l'initiative apparente du chef de la famille, ne pouvait
+manquer d'être à la fois absolue et douce dans la forme.
+
+Le séjour d'Alida à Saint-Pierre pouvait donc durer huit jours, quinze
+jours, peut-être davantage. M. de Valvèdre avait mis dans ses prévisions
+qu'il redescendrait peut-être la montagne par le versant qui nous était
+opposé, et que, là, renouvelant ses provisions et ses guides, il
+recommencerait l'ascension d'un autre côté, si ses premiers efforts
+n'avaient pas abouti. Quels souhaits je fis dès lors pour l'insuccès de
+l'exploration scientifique! Alida semblait calmée et presque gaie de ce
+campement dans la montagne. Elle me parlait avec douceur et abandon,
+elle me souffrait auprès d'elle. J'étais assis à la même table. Elle
+projetait une promenade, et ne me défendait pas de l'accompagner.
+J'étais tout espoir et tout bonheur, en même temps que la douleur de
+l'avoir offensée un instant restait en moi comme un remords.
+
+Il y a un langage mystérieux entre les âmes qui se cherchent. Ce langage
+n'a même pas besoin du regard pour persuader; il est complétement
+inappréciable aux yeux comme aux oreilles des indifférents; mais il
+traverse le milieu obscur et borné des perceptions physiques, il
+embrasse je ne sais quels fluides, il va d'un coeur à l'autre sans se
+soumettre aux manifestations extérieures. Alida me l'a dit souvent
+depuis. Dès cette matinée, où je ne songeai pas à lui exprimer mon
+repentir et ma passion par un seul mot, elle se sentit adorée, et elle
+m'aima. Je ne lui fis point de _déclaration_, elle ne me fit point
+d'_aveux_, et pourtant, le soir de ce jour-là, nous lisions dans la
+pensée l'un de l'autre et nous tremblions de la tête aux pieds quand,
+malgré nous, nos regards se rencontraient.
+
+A la promenade, je ne la quittai pas d'un instant. Elle était
+médiocrement marcheuse, et, ne se résignant pas à emprisonner ses petits
+pieds dans de gros souliers, elle s'en allait, adroite, insouciante,
+mais vite meurtrie et fatiguée, à travers les pierres de la montagne et
+les galets du torrent, avec ses bottines minces, son ombrelle dans une
+main, un gros bouquet de tleurs sauvages dans l'autre, et laissant sa
+robe s'accrocher à tous les obstacles du chemin. Obernay allait devant
+avec Paule, emportés tous deux par une ardeur d'herborisation effrénée;
+puis ils faisaient de longues pauses pour comparer, choisir et parer les
+échantillons qu'ils emportaient. Nous n'avions pas de guide; Henri nous
+en dispensait. Il me confiait madame de Valvèdre, heureux de n'avoir pas
+à se préoccuper d'elle et de pouvoir être tout entier à son intrépide et
+infatigable élève.
+
+--Suivez-nous ou devancez-nous, m'avait-il dit; il suffit que vous ne
+nous perdiez pas de vue. Je ne vous mènerai pas dans des endroits
+dangereux. Pourtant surveille un peu madame de Valvèdre, elle est fort
+distraite et ne doute de rien.
+
+J'avais eu, moi, l'infâme hypocrisie de lui dire que j'étais la victime
+de la journée et que j'aimerais bien mieux herboriser à ma manière,
+c'est-à-dire errer et contempler à ma guise, que d'accompagner cette
+belle dame nonchalante et fantasque.
+
+--Prends patience pour aujourd'hui, avait répondu Obernay; demain, nous
+arrangerons cela autrement. Nous lui donnerons un mulet et un guide.
+
+Candide Obernay!
+
+Je fis si bien, que ces quatre heures de promenade furent un tête-à-tête
+ininterrompu avec Alida. Quand nos compagnons s'arrêtaient, je la
+faisais marcher, afin, disais-je, de n'avoir pas à se presser pour les
+rejoindre quand ils reprendraient les devants, et, quand nous avions un
+peu d'avance, je l'invitais à se reposer jusqu'à ce que nous les
+vissions se remettre en marche. Je ne lui disais rien. J'étais auprès
+d'elle ou autour d'elle comme un chien de garde, ou plutôt comme un
+esclave intelligent occupé à écarter les épines et les cailloux de son
+chemin. Si elle regardait un brin d'herbe sur le revers du rocher, je
+m'élançais, au risque de me tuer, pour le lui rapporter en un clin
+d'oeil. Je tenais son ombrelle quand elle était assise, je débarrassais
+son écharpe des brins de mousse qu'elle avait ramassés en frôlant les
+sapins; je lui trouvais des fraises là où il n'y en avait pas; je crois
+que j'aurais fait fleurir des camellias sur le glacier. Et je prenais
+tous ces soins classiques, je lui rendais tous ces hommages, aujourd'hui
+passés de mode et dès lors assez rebattus, avec une ivresse de bonheur
+qui m'empêcha d'être ridicule. Elle essaya bien d'abord de s'en moquer;
+mais, voyant que je me livrais tout entier à son dédain et à son ironie
+sans me plaindre et sans me décourager, elle devint sérieuse, et je
+sentis qu'à chaque instant elle s'attendrissait.
+
+Le soir, dans sa chambre, après le départ des fusées qui nous
+signalèrent l'expédition dans une région moins élevée que la veille,
+mais plus éloignée au flanc de la montagne, elle reprit sa broderie, et
+les fiancés reprirent leur étude. Je m'assis auprès d'elle et lui offris
+de lui faire la lecture à voix basse.
+
+--Je veux bien, dit-elle avec douceur en me montrant mon volume de
+poésies sur son guéridon. J'ai tout lu, mais les vers se laissent
+relire.
+
+--Non, pas ceux-ci! ils sont médiocres.
+
+--Ils sont jeunes, ce n'est pas la même chose. N'avons-nous pas fait
+hier le panégyrique de la jeunesse?
+
+--Il y a jeunesse et jeunesse, celle qui attend l'amour et celle qui
+l'éprouve. La première parle beaucoup pour ne rien dire, la seconde ne
+dit rien et comprend l'infini.
+
+--Voyons toujours le rêve de la première!
+
+--Soit! On pourra s'en moquer, n'est-ce pas?
+
+--Non! je prends l'enfant sous ma protection. J'ai lu, dans les dix
+lignes de la préface, que l'auteur n'avait que vingt ans. A propos,
+croyez-vous qu'il les ait encore?
+
+--Le livre est daté de 1832; mais c'est égal, si vous voulez que
+l'auteur n'ait pas vieilli...
+
+--Quel âge avez-vous donc, vous?
+
+--Je n'en sais rien; j'ai l'âge que Votre Majesté voudra.
+
+Je retrouvais le courage de plaisanter, parce que je voyais Obernay
+m'écouter d'une oreille. Quand il crut s'être convaincu que je n'avais
+que des riens à échanger avec cette femme réputée par lui frivole, il
+n'écouta plus; mais alors je ne trouvai plus rien à dire, l'émotion me
+prit à la gorge, et je sentis qu'il me serait impossible de lire une
+page. Alida s'en aperçut bien, et, reprenant le livre:
+
+--Je vois, dit-elle, que vous méprisez beaucoup mon petit poète; moi,
+sans l'admirer précisément, je l'aimais. Puisque vous faites si peu de
+cas de l'ingénuité romanesque, je ne vous le rendrai pas, je vous en
+avertis. Est-ce que vous le connaissez, ce garçon-là?
+
+--Il est anonyme.
+
+--Ce n'est pas une raison.
+
+--C'est vrai. Je peux parler de lui sans le compromettre et vous dire ce
+qu'il est devenu. Il est resté anonyme et ne fait plus de vers.
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est devenu savant? dit-elle en baissant la
+voix et comme pénétrée d'effroi.
+
+--Vous détestez donc bien la science? repris-je en baissant la voix
+aussi. Oh! ne vous gênez pas, je ne sais rien au monde!
+
+--Vous avez bien raison; mais je ne peux rien dire ici. Nous parlerons
+de cela demain à la promenade.
+
+--Nous parlerons! je ne crois pas!
+
+--Pourquoi? Voyons, dit-elle en s'efforçant de faire envoler en paroles
+l'émotion qui m'accablait et qu'elle ne voulait plus subir en dépit
+d'elle-même, pourquoi ne nous sommes-nous rien dit aujourd'hui? Moi, je
+suis taciturne, mais c'est par timidité. Une ignorante qui a vécu dix
+ans avec des oracles a dû prendre l'habitude de se taire; mais vous?
+Allons, puisque vous n'êtes en train ni de lire ni de causer, vous
+devriez me faire un peu de musique... Non? Je vous en prie!
+
+Madame de Valvèdre, je l'ai su plus tard, était une séduisante enfant
+qu'il fallait toujours occuper et distraire pour l'arracher à une
+mélancolie profonde. Elle sentait si bien ce besoin, qu'elle allait
+quêtant les soins et les attentions avec une naïveté désoeuvrée qui la
+faisait paraître tantôt coquette, tantôt voluptueuse. Elle n'était ni
+l'un ni l'autre. L'ennui et le besoin d'émotions étaient les mobiles de
+toute sa conduite, dirai-je aussi de ses attachements?... Je ne sus pas
+résister à sa prière et j'obtins seulement la permission de faire de la
+musique à distance. Placé au bout de la galerie, je fis chanter mon
+hautbois comme une voix de la nuit. Le bruit des cascades de la
+montagne, la magie du clair de lune aidèrent au prestige; Alida fut
+vivement émue, les fiancés eux-mêmes m'écoutèrent avec intérêt. Quand je
+rentrai, le bon Obernay m'accabla d'éloges; la candide Paule aussi se
+fit la complice de mon succès. Madame de Valvèdre ne me dit rien; elle
+dit aux autres à demi-voix--mais je l'entendis bien--que j'avais le
+talent le plus sympathique qu'elle eût encore rencontré.
+
+Que se passa-t-il durant les deux jours qui suivirent? Je n'eus pas la
+hardiesse de me déclarer et je fus compris; je tremblais d'être repoussé
+si je parlais. Mon ingénuité était grande: on lisait clairement dans mon
+coeur, et on se laissait adorer.
+
+Le troisième jour, Obernay me prit à l'écart après le départ des fusées.
+
+--Je suis inquiet et je pars, me dit-il; le signal que je viens
+d'expliquer à ces dames comme n'annonçant rien de fâcheux était presque
+un signal de détresse. Valvèdre est en péril; il ne peut ni monter ni
+descendre, et le temps menace. Pour rien au monde, il ne faut inquiéter
+Paule ni avertir Alida; elles voudraient me suivre, ce qui rendrait tout
+impossible. Je viens d'inventer une migraine, et je suis censé me
+retirer pour dormir; mais je me mets en route sur l'heure avec les
+guides, qui, par mon ordre, sont toujours prêts. Je marcherai toute la
+nuit, et, demain, j'espère rejoindre l'expédition dans l'après-midi. Tu
+le sauras, s'il m'est possible de t'envoyer une fusée dans la soirée. Si
+tu ne vois rien, il n'y aura rien à dire, rien à faire; tu t'armeras de
+courage en te disant que ce n'est pas une preuve de désastre, mais que
+la provision de pièces d'artifice est épuisée ou endommagée, ou bien
+encore que nous sommes dans un pli de terrain qui ne nous permet pas
+d'être vus d'ici. Quoi qu'il arrive, reste auprès de ces deux femmes
+jusqu'à mon retour, ou jusqu'à celui de Valvèdre... ou jusqu'à une
+nouvelle quelconque...
+
+--Je vois, lui dis-je, que tu n'es pas sûr de revenir! Je veux
+t'accompagner!
+
+--N'y songe pas, tu ne ferais que me retarder et compliquer mes
+préoccupations. Tu es nécessaire ici. Au nom de l'amitié, je te demande
+de me remplacer, de protèger ma fiancée, de soutenir son courage au
+besoin... de lui donner patience, si, comme je l'espère, il ne s'agit
+que de quelques jours d'absence, enfin d'aider madame de Valvèdre à
+rejoindre ses enfants, si...
+
+--Allons, ne croyons pas au malheur! Pars vite, c'est ton devoir; je
+reste, puisque c'est le mien.
+
+Il fut convenu que, le lendemain matin, j'expliquerais l'absence d'Henri
+en disant qu'il avait reçu un message de M. de Valvèdre, lequel
+l'envoyait faire des observations sur une montagne voisine; que, pour la
+suite, j'inventerais au besoin d'autres prétextes de son absence en
+m'inspirant des circonstances qui pourraient se présenter.
+
+J'entrais donc dans le poëme de l'amour heureux sous les plus funèbres
+auspices. J'avoue que je m'inquiétais médiocrement de M. de Valvèdre. Il
+suivait sa destinée, qui était de préférer la science à l'amour ou tout
+au moins au bonheur domestique; il y risquait, par conséquent, son
+honneur conjugal et sa vie. Soit! c'était son droit, et je ne voyais pas
+pourquoi je l'aurais plaint ou épargné; mais Obernay m'était un grave
+sujet d'effroi et de tristesse. J'eus beaucoup de peine à paraître calme
+en expliquant son départ. Heureusement, mes compagnes furent aisément
+dupes. Alida était plutôt portée à se plaindre des périlleuses
+excursions de son mari qu'à s'en tounnenter. Il était facile de voir
+qu'elle était humiliée d'avoir perdu l'ascendant qui l'avait retenu
+plusieurs années dans son ménage. Elle ne paraissait plus en souffrir
+pour son propre compte, mais elle en rougissait devant le inonde. Quant
+à Paule, elle croyait si religieusement à la confiance et à la sincérité
+d'Obernay, qu'elle combattit bravement un premier mouvement d'inquiétude
+en disant:
+
+--Non, non! Henri ne m'eût pas trompée. Si mon frère était en danger, il
+me l'eût dit. Il n'eût pas douté de mon courage, il n'eût laissé à nul
+autre que moi le soin de soutenir celui de ma belle-soeur.
+
+Le temps était brouillé, on ne sortit pas ce jour-là. Paule travailla
+dans sa chambre; malgré l'air humide et froid, Alida passa l'après-midi
+assise sur la galerie, disant qu'elle étouffait dans ces pièces écrasées
+par un plancher bas. J'étais à ses côtés, et ne pouvais douter qu'elle
+ne se prêtât au tête-à-tête; j'eusse été enivré la veille de tant de
+bontés, mais j'étais mortellement triste en songeant à Obernay, et je
+faisais de vains efforts pour me sentir heureux. Elle s'en aperçut, et,
+sans songer à deviner la vérité, elle attribua mon abattement à la
+passion contenue par la crainte. Elle me pressa de questions imprudentes
+et cruelles, et ce que je n'eusse pas osé lui dire dans l'ivresse de
+l'espérance, elle me l'arracha dans la fièvre de l'angoisse; mais ce
+furent des aveux amers et remplis de ces injustes reproches qui
+trahissent le désir plus que la tendresse. Pourquoi voulait-elle lire
+dans mon coeur troublé, si le sien, qui paraissait calme, n'avait à
+m'offrir qu'une pitié stérile?
+
+Elle ne fut pas blessée de mes reproches.
+
+--Écoutez, me dit-elle, j'ai provoqué cet abandon de votre part, vous
+allez savoir pourquoi, et, si vous m'en savez mauvais gré, je croirai
+que vous n'êtes pas digne de ma confiance. Depuis le premier jour où
+nous nous sommes vus, vous avez pris vis-à-vis de moi une attitude
+douloureuse, impossible. On m'a souvent reproché d'être coquette; on
+s'est bien trompé, puisque la chose que je crains et que je hais le
+plus, c'est de faire souffrir. J'ai inspiré plusieurs fois, je ne sais
+pourquoi ni comment, des passions subites, je devrais plutôt dire des
+fantaisies ardentes, offensantes même... Il en est pourtant que j'ai dû
+plaindre, ne pouvant les partager. La vôtre...
+
+--Tenez, m'écriai-je, ne parlez pas de moi: vous me calomniez, ne
+pouvant me comprendre! Il est possible que vous soyez douce et bonne,
+mais vous n'avez jamais aimé!
+
+--Si fait, reprit-elle: j'ai aimé... mon mari! mais ne parlons pas
+d'amour, il n'est pas question de cela. Ce n'est pas de l'amour que vous
+avez pour moi! Oh! restez là, et laissez-moi tout vous dire. Vous
+subissez une très-vive émotion auprès de moi, je le vois bien. Votre
+imagination s'est exaltée, et vous me diriez que vous êtes capable de
+tout pour m'obtenir, que je ne vous contredirais pas. Chez les hommes,
+ces sortes de vouloirs sont aveugles; mais croyez-vous que la force de
+votre désir vous crée un mérite quelconque? dites, le croyez-vous? Si
+vous le croyez, pourquoi refuseriez-vous à M. Moserwald un droit égal à
+ma bienveillance?
+
+Elle me faisait horriblement souffrir. Elle avait raison dans son dire;
+mais n'avais-je pas raison, moi aussi, de trouver cette froide sagesse
+bien tardive après trois jours de confiance perfide et de muet
+encouragement? Je m'en plaignis avec énergie; j'étais outré et prêt à
+tout briser, dusse-je me briser moi-même.
+
+Elle ne s'offensa de rien. Elle avait de l'expérience et peut-être
+l'habitude de scènes semblables.
+
+--Tenez, reprit-elle quand j'eus exhalé mon dépit et ma douleur, vous
+êtes malheureux dans ce moment-ci; mais je suis plus à plaindre que
+vous, et c'est pour toute la vie... Je sens que je ne guérirai jamais du
+mal que vous me faites, tandis que vous...
+
+--Expliquez-vous! m'écriai-je en serrant ses mains dans les miennes avec
+violence. Pourquoi souffririez-vous à cause de moi?
+
+--Parce que j'ai un rêve, un idéal que vous contristez, que vous brisez
+affreusement! Depuis que j'existe, j'aspire à l'amitié, à l'amour vrai;
+je peux dire ce mot-là, si celui d'amitié vous révolte. Je cherche une
+affection à la fois ardente et pure, une préférence absolue, exclusive,
+de mon âme pour un être qui la comprenne et qui consente à la remplir
+sans la déchirer. On ne m'a jamais offert qu'une amitié pédante et
+despotique, ou une passion insensée, pleine d'égoïsme ou d'exigences
+blessantes. En vous voyant... oh! je peux bien vous le dire, à présent
+que vous l'avez déjà méprisée et refoulée en moi, j'ai senti pour vous
+une sympathie étrange..., perfide, à coup sûr! J'ai rêvé, j'ai cru me
+sentir aimée; mais, dès le lendemain, vous me haïssiez, vous
+m'outragiez... Et puis vous vous repentiez aussitôt, vous demandiez
+pardon avec des larmes, j'ai recommencé à croire. Vous étiez si jeune et
+vous paraissiez si naïf! Trois jours se sont passés, et... voyez comme
+je suis coquette et rusée! je me suis sentie heureuse et je vous le dis!
+Il me semblait avoir enfin rencontré mon ami, mon frère..., mon soutien
+dans une vie dont vous ne pouvez deviner les souffrances et les
+amertumes!... Je m'endormais tranquille, insensée. Je me disais «C'est
+peut-être enfin _lui_ qui est là!» Mais, aujourd'hui, je vous ai vu
+sombre et chargé d'ennuis à mes côtés. La peur m'a prise, et j'ai voulu
+savoir... A présent, je sais, et me voilà tranquille, mais morne comme
+le chagrin sans remède et sans espoir. C'est une dernière illusion qui
+s'envole, et je rentre dans le calme de la mort.
+
+Je me sentis vaincu, mais aussi j'étais brisé. Je n'avais pas prévu les
+suites de ma passion, ou du moins je n'avais rêvé qu'une succession de
+joies ou de douleurs terribles, auxquelles je m'étais vaillamment
+soumis. Alida me montrait un autre avenir tout à fait inconnu et plus
+effrayant encore. Elle m'imposait la tâche d'adoucir son existence
+brisée et de lui donner un peu de repos et de bonheur au prix de tout
+mon bonheur et de tout mon repos. Si elle voulait sincèrement m'éloigner
+d'elle, c'était le plus habile expédient possible. Épouvanté, je gardai
+un cruel silence en baissant la tête.
+
+--Eh bien, reprit-elle avec une douceur qui n'était pas sans mélange de
+dédain, vous voyez! j'ai bien compris, et j'ai bien fait de vouloir
+comprendre: vous ne m'aimez pas, et l'idée de remplir envers moi un
+devoir de coeur vous écrase comme une condamnation à mort! Je trouve
+cela tout simple et très-juste, ajouta-t-elle en me tendant la main avec
+un doux et froid sourire, et, comme vous êtes trop sincère pour essayer
+de jouer la comédie, je vois que je peux vous estimer encore. Restons
+amis. Je ne vous crains plus, et vous pouvez cesser de vous craindre
+vous-même. Vous aurez la vie triomphante et facile des hommes qui ne
+cherchent que le plaisir. Vous êtes dans le réel et dans le vrai, n'en
+soyez pas humilié. L'_anonyme_ ne fait plus de vers, m'avez-vous dit: il
+a bien raison, puisque la poésie l'a quitté! Il lui reste une honnête
+mission à remplir, celle de ne tromper personne.
+
+C'était là une sorte d'appel à mon honneur, et l'idée ne me vint pas que
+je pusse être indigne même de la froide estime accordée comme un
+pis-aller. Je n'essayai ni de me justifier ni de m'excuser. Je restai
+muet et sombre. Alida me quitta, et bientôt je l'entendis causer avec
+Paule sur un ton de tranquillité apparente.
+
+Mon coeur se brisa tout à coup. C'en était donc fait pour toujours de
+cette vie ardente à laquelle j'étais né depuis si peu de jours, et qui
+me semblait déjà l'habitude normale, le but, la destinée de tout mon
+être? Non! cela ne se pouvait pas! Tout ce qu'Alida m'avait dit pour
+refouler ma passion, pour me faire rougir de mes aspirations violentes,
+ne servait qu'à en raviver l'intensité.
+
+--Égoïste, soit! me disais-je; l'amour peut-il être autre chose qu'une
+expansion de personnalité irrésistible? Si elle m'en fait un crime,
+c'est qu'elle ne partage pas mon trouble. Eh bien, je ne saurais m'en
+offenser. J'ai manqué d'initiative, j'ai été maladroit: je n'ai su ni
+parler ni me taire à propos. Cette femme exquise, blasée sur les
+hommages rendus à sa beauté, m'a pris pour un enfant sans coeur et sans
+force morale, capable de l'abandonner au lendemain de sa défaite. C'est
+à moi de lui prouver maintenant que je suis un homme, un homme positif
+en amour. Il est vrai, mais susceptible de dévouement, de reconnaissance
+et de fidélité. Donnons-lui confiance en acceptant à titre d'épreuve
+tous les sacrifices qu'il lui plaira de m'imposer. C'est à moi de la
+persuader peu à peu, de fasciner sa raison, d'attendrir son coeur et de
+lui faire partager le délire qui me possède.
+
+Je me jurai de ne pas être hypocrite, de ne me laisser arracher aucune
+promesse de vertu irréalisable, et de faire simplement accepter ma
+soumission comme une marque de respectueuse patience. J'écrivis quelques
+mots au crayon sur une page de carnet:
+
+«Vous avez mille fois raison; je n'étais pas digne de vous. Je le
+deviendrai, si vous ne m'abandonnez pas au désespoir.»
+
+Je rentrai chez elle sous le prétexte de reprendre un livre, je lui
+glissai le billet presque sous les yeux de Paule, et je retournai sur la
+galerie, où la réponse ne se fit pas attendre. Elle vint me l'apporter
+elle-même en me tendant la main avec un regard et un sourire ineffables.
+
+--Nous essayerons! me dit-elle.
+
+Et elle s'enfuit en rougissant.
+
+J'étais trop jeune pour suspecter la sincérité de cette femme, et en
+cela j'étais plus clairvoyant que ne l'eût été l'expérience, car cette
+femme était sincère. Elle avait besoin d'aimer, elle aimait, et elle
+cherchait le moyen de concilier le sentiment de sa fierté avec les élans
+de son coeur avide d'émotions. Elle se réfugiait dans un _mezzo termine_
+où la vertu n'eût pas vu bien clair, mais où la pudeur alarmée pouvait
+s'endormir quelque temps. Elle m'aidait à la tromper, et nous nous
+trompions l'un l'autre en nous persuadant que la loyauté la plus stricte
+présidait à ce contrat perfide et boiteux. Tout cela m'entraînait dans
+un abîme. Je débutais dans l'amour par une sorte de parjure; car, en me
+vouant à une vertu de passage dont j'étais avide de me dépouiller,
+j'étais plus coupable que je ne l'avais été jusque-là en m'abandonnant à
+une passion sans frein, mais sans arrière-pensée.
+
+Il ne me fut pas permis de m'en apercevoir suffisamment pour m'en
+préserver. A partir de ce moment, Alida, exaltée par une reconnaissance
+que j'étais loin de mériter, m'enivra de séductions invincibles. Elle se
+fit tendre, naïve, confiante jusqu'à la folie, simple jusqu'à
+l'enfantillage, pour me dédommager des privations qu'elle m'imposait. Sa
+grâce et son abandon lui créèrent des périls inouïs avec lesquels elle
+se joua comme si elle pouvait les ignorer. Sans doute, il y a un grand
+charme dans ces souffrances de l'amour contenu qui attend et qui espère.
+Elle en exaspéra pour moi les délices et les angoisses. Elle fut
+passionnément coquette avec moi, ne s'en cachant plus et disant que cela
+était permis à une femme qui aimait éperdument et qui voulait donner à
+son amant tout le bonheur conciliable avec sa pudeur et ses devoirs:
+étrange sophisme, où elle puisait effectivement pour son compte tout le
+bonheur dont elle était susceptible, mais dont les âcres jouissances
+détérioraient mon âme, annulaient ma conscience et flétrissaient ma foi!
+
+Deux jours se passèrent sans que j'eusse aucun signal de la montagne,
+aucune nouvelle d'Obernay. Cette mortelle inquiétude me rendit plus âpre
+au bonheur, et le remords ajoutait encore à l'étourdissement de mes
+coupables joies. Le soir, seul dans ma chambre, je frissonnais à l'idée
+qu'en ce moment peut-être Obernay et Valvèdre, ensevelis sous les
+glaces, exhalaient leur dernier souffle dans une étreinte suprême! Et
+moi, j'avais pu oublier mon ami pendant des heures entières auprès d'une
+femme qui me couvait d'un céleste regard de tendresse et de béatitude,
+sans pressentir le destin qui pesait sur elle et qui peut-être la
+faisait veuve en cet instant-là! Je me sentais alors baigné d'une sueur
+froide, j'avais envie de m'élancer dans la nuit pour courir à la
+recherche d'Obernay; il y avait des moments où, en songeant que je
+trompais Valvèdre, un agonisant peut-être, un martyr de la science, je
+me sentais lâche et me faisais l'effet d'un assassin.
+
+Enfin je reçus une lettre d'Obernay.
+
+«Tout va bien, me disait-il. Je n'ai pu encore rejoindre Valvèdre; mais
+je sais qu'il est à B***, à six lieues de moi, et qu'il est en bonne
+santé. Je me repose quelques heures et je cours auprès de lui. J'espère
+le décider à s'en tenir là et le ramener à Saint-Pierre, car la
+tourmente a envahi les hautes neiges, et les dangers qu'il a courus pour
+en sortir seraient aujourd'hui insurmontables. Tu peux maintenant dire
+la vérité à ces dames et les exhorter à la patience. Dans deux ou trois
+jours, nous serons tous réunis.»
+
+En apprenant que Valvèdre avait été en grand péril, en devinant, à
+travers le silence d'Obernay sur son propre compte, que lui-même avait
+dû courir des dangers sérieux, Paule, à qui je fis part de la lettre,
+eut un tremblement nerveux assez violent et me serra la main en silence.
+
+--Courage, lui dis-je, ils sont sauvés! La fiancée d'un savant doit être
+une femme forte et s'habituer à souffrir.
+
+--Vous avez raison, répondit la brave enfant en essuyant de grosses
+larmes qui vinrent à propos la soulager; oui, oui, il faut du courage:
+j'en aurai! Songeons à ma belle-soeur: que lui dirons-nous? Elle n'est
+pas forte; depuis quelques jours surtout, elle est très-nerveuse et
+très-agitée. Elle ne dort pas. Laissez-moi la lettre, je ne la lui
+montrerai qu'après l'avoir convenablement avertie.
+
+--Elle est donc bien attachée à son mari? m'écriai-je étourdiment.
+
+--En doutez-vous? reprit Paule étonnée de mon exclamation.
+
+--Non certes; mais...
+
+--Mais si, vous en doutez! Ah! vous n'avez pas traversé Genève sans
+entendre quelque calomnie sur le compte de la pauvre Alida! Eh bien,
+repoussez tout cela de votre pensée. Alida est bonne, elle a du coeur. A
+beaucoup d'égards, c'est une enfant; mais elle est juste, et elle sait
+apprécier le meilleur des hommes. Il est si bon pour elle! Si vous les
+aviez vus un instant ensemble, vous sauriez tout de suite à quoi vous en
+tenir sur leur prétendue désunion. Tant d'égards mutuels, tant de
+déférences exquises et de délicates attentions ne se retrouvent pas
+entre gens qui ont des reproches sérieux à se faire. Il y a entre eux
+des différences de goûts et d'opinions, cela est certain; mais, si c'est
+là un malheur réel dans la vie conjugale, il y a aussi dans les motifs
+sérieux d'affection réciproque des compensations suffisantes. Ceux qui
+accusent mon frère de froideur sont injustes et mal informés; ceux qui
+accusent sa femme d'ingratitude ou de légèreté sont des méchants ou des
+imbéciles.
+
+Quelle que pût être l'ingénuité optimiste de Paule, ses paroles me
+firent une vive impression. Je me sentis partagé entre une violente
+jalousie naissante contre cet époux si parfait, si respecté, et une
+sorte de blâme amer contre la femme qui cherchait ailleurs attachement
+et protection. Ce furent les premières atteintes du mal implacable qui
+devait me torturer plus tard. Quand je revis Alida, sa figure altérée
+sembla confirmer les assertions de sa belle-soeur; elle avait été
+bouleversée et semblait attendre avec impatience le retour de son mari.
+J'en pris une humeur féroce, et, comme le temps s'était adouci et que
+nous nous promenions au bord du torrent, Paule s'éloignant souvent avec
+le guide pour chercher des plantes et satisfaire son ardeur de
+locomotion, je pressai madame de Valvèdre de questions aigres et de
+réflexions désespérées. Elle se vit alors entraînée et comme forcée à me
+parler de son mari, de son intérieur, et à me raconter sa vie.
+
+--J'ai passionnément aimé M. de Valvèdre, dit-elle. C'est la seule
+passion de ma vie. Paule vous a dit qu'il était parfait: eh bien, oui,
+elle a raison, il est parfait. Il n'a qu'un défaut, il n'aime pas. Il ne
+peut, ni ne sait, ni ne veut aimer. Il est supérieur aux passions, aux
+souffrances, aux orages de la vie. Moi, je suis une femme, une vraie
+femme, faible, ignorante, sans valeur aucune. Je ne sais qu'aimer. Il
+fallait me tenir compte de cela et ne pas me demander autre chose. Ne le
+savait-il pas, lorsqu'il m'épousa, que je n'avais ni connaissances
+sérieuses, ni talents distingués? Je n'avais pas voulu me farder, et
+c'eût été bien en vain que je l'eusse tenté avec un homme qui sait tout.
+Je lui plus, il me trouva belle, il voulut être mon mari afin de pouvoir
+être mon amant. Voilà tout le mystère de ces grandes affections
+auxquelles une jeune fille sans expérience est condamnée à se laisser
+prendre. Certes, l'homme qui la trompe ainsi n'est pas coupable de
+dissimulation. Aveuglé, il se trompe lui-même, et son erreur porte le
+châtiment avec elle, puisque cet homme s'enchaîne à jamais, sauf à s'en
+repentir plus tard. Valvèdre s'est repenti à coup sûr: il me l'a caché
+aussi bien que possible; mais je l'ai deviné, et j'en ai été
+mortellement humiliée. Après beaucoup de souffrances, l'orgueil froissé
+a tué l'amour dans mon coeur. Nous n'avons donc été coupables ni l'un ni
+l'autre. Nous avons subi une fatalité. Nous sommes assez intelligents,
+assez équitables, pour l'avoir reconnu et pour n'avoir point nourri
+d'amertume l'un contre l'autre. Nous sommes restés amis, frère et soeur,
+muets sur le passé, calmes dans le présent et résignés à l'avenir. Voilà
+toute notre histoire. Quel sujet de colère et de jalousie y trouvez-vous
+donc?...
+
+J'en trouvais mille, et des soupçons et des inquiétudes sans nombre.
+Elle l'avait passionnément aimé, elle le proclamait devant moi, sans
+paraître se douter de la torture attachée pour un coeur tout neuf à ce
+mot de la femme adorée: «Vous n'êtes pas le premier dans ma vie.»
+J'aurais voulu qu'elle me trompât, qu'elle me fît croire à un mariage de
+raison, à un attachement paisible dès le principe, ou qu'elle prît la
+peine de me répéter ce banal mensonge, naïf souvent chez les femmes à
+passions vives: «J'ai cru aimer; mais ce que j'éprouve pour vous me
+détrompe. C'est vous seul qui m'avez appris l'amour.» Et, en même temps,
+je me rendais bien compte de l'incrédulité avec laquelle j'eusse
+accueilli ce mensonge, de la fureur qui m'eût envahi en me sentant
+trompé dès les premiers mots. J'étais en proie à toutes les
+contradictions d'un sentiment sauvage et despotique. Par moments, je
+m'essayais à l'amitié, à l'amour pur comme elle l'entendait; mais je
+reconnaissais avec terreur que ce qu'elle m'avait dit de son mari
+pourrait bien s'appliquer à moi. Je ne trouvais pas en elle ce fond de
+logique, cette maturité de l'esprit, cette conscience de la volonté, qui
+sont les indispensables bases d'une affection bienfaisante et d'une
+intimité heureuse. Elle s'était bien confessée, elle était femme
+jusqu'au bout des ongles, faite seulement pour aimer, disait-elle...
+faite, à coup sûr, pour allumer mille ardeurs sans qu'on pût prévoir si
+elle était capable de les apaiser et de les convertir un jour en bonheur
+durable et vrai. Un point, d'ailleurs, restait voilé dans son bref
+récit, et ce point terrible, l'infidélité..., _les infidélités_ qu'on
+lui attribuait, je voulais et ne voulais pas l'éclaircir. Je
+questionnais malgré moi; elle s'en offensa.
+
+--Vous voulez que je vous rende compte de ma conduite? dit-elle avec
+hauteur. De quel droit? Et pourquoi me faites-vous l'honneur de m'aimer,
+si d'avance vous ne m'estimez pas? Est-ce que, moi, je vous questionne?
+Est-ce que je ne vous ai pas accepté tel que vous êtes, sans rien savoir
+de votre passé?
+
+--Mon passé! m'écriai-je. Est-ce que j'ai un passé, moi? Je suis un
+enfant dont tout le inonde a pu suivre la vie au grand jour, et jamais
+je n'ai eu de motifs pour cacher la moindre de mes actions. D'ailleurs,
+je vous l'ai dit et je peux l'attester sur l'honneur, je n'ai jamais
+aimé. Je n'ai donc rien à confesser, rien à raconter, tandis que vous...
+vous qui repoussez la passion aveugle et confiante, et qui exigez un
+sentiment désintéressé, un amour idéal... il vous faut imposer l'estime
+de votre caractère et donner des garanties morales à l'homme dont vous
+prenez la conscience et la vie.
+
+--Voici la question bien déplacée, répondit-elle en tirant de son sein
+le billet que je lui avais écrit l'avant-veille. Je croyais que vous me
+demandiez de vous rendre digne de moi, et de ne pas vous abandonner au
+désespoir. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est moi qui apparemment
+implore votre confiance et vous supplie de me croire digne de vous.
+Tenez, pauvre enfant! vous avez un caractère violent avec une tête
+faible, et je ne suis ni assez énergique ni assez habile pour vous
+apprendre à aimer; je souffrirais trop, et vous deviendriez fou. Nous
+avons fait un roman. N'en parlons plus.
+
+Elle déchira le billet en menus fragments qu'elle sema dans l'herbe et
+dans les buissons; puis elle se leva, sourit, et voulut rejoindre sa
+belle-soeur. J'aurais dû la laisser faire, nous étions sauvés!... Mais
+son sourire était déchirant, et il y avait des larmes au bord de ses
+paupières. Je la retins, je demandai pardon, je m'interdis de jamais
+l'interroger. Les deux jours qui suivirent, je manquai cent fois de
+parole; mais elle ne s'expliqua pas davantage, et les pleurs furent
+toute sa réponse. Je me haïssais de faire souffrir une si douce
+créature, car, malgré de nombreux accès de dépit et de vives révoltes de
+fierté, elle ne savait pas rompre: elle ignorait le ressentiment, et son
+pardon avait une infinie mansuétude.
+
+
+
+
+IV
+
+
+J'oubliais tout au milieu de ces orages mêlés de délices, et, en
+exerçant mes forces contre le torrent qui m'entraînait, je les sentais
+s'éteindre et se tourner vers le rêve du bonheur à tout prix, lorsqu'un
+signal parti de la montagne m'annonça le retour probable d'Obernay pour
+le lendemain. C'était une double fusée blanche attestant que tout allait
+bien, et que mon ami se dirigeait vers nous; mais M. de Valvèdre
+était-il avec lui? serait-il à Saint-Pierre dans douze heures?
+
+Ce fut la première fois que je pensai à l'attitude qu'il faudrait
+prendre vis-à-vis de ce mari, et je n'en pus imaginer aucune qui ne me
+glaçât de terreur. Que n'aurais-je pas donné pour avoir affaire à un
+homme brutal et violent que j'aurais paralysé et dominé par un froid
+dédain et un tranquille courage? Mais ce Valvèdre qu'on m'avait dépeint
+si calme, si indifférent ou si miséricordieux envers sa femme, en tout
+cas si poli, si prudent, et religieux observateur des plus délicates
+convenances, de quel front soutiendrais-je son regard? de quel air
+recevrais-je ses avances? car il était bien certain qu'Obernay lui avait
+déjà parlé de moi comme de son meilleur ami, et qu'en raison de son âge
+et de son état dans le monde, M. de Valvèdre me traiterait en jeune
+homme que l'on veut encourager, protéger ou conseiller au besoin. Je
+n'avais plus senti la force d'interroger Obernay sur son compte. Depuis
+que j'aimais Alida, j'aurais voulu oublier l'existence de son mari.
+D'après le peu de mots que, malgré moi, j'avais été forcé d'entendre, je
+me représentais un homme froid, très-digne et assez railleur. Selon
+Alida, c'était le type des intentions généreuses avec le secret dédain
+des consciences imbues de leur supériorité.
+
+Qu'il fût paternel ou blessant dans sa bienveillance, j'étais bien assez
+malheureux sans avoir encore la honte et le remords de trahir un homme
+qu'il m'eût peut-être fallu estimer et respecter en dépit de moi-même.
+Je résolus de ne pas l'attendre; mais Alida me trouva lâche et m'ordonna
+de rester.
+
+--Vous m'exposez à d'étranges soupçons de sa part, me dit-elle. Que
+va-t-il penser d'un jeune homme qui, après avoir accepté le soin de me
+protéger dans mon isolement, s'enfuit comme un coupable à son approche?
+Obernay et Paule seront également frappés de cette conduite, et n'auront
+pas plus que moi une bonne raison à donner pour l'expliquer. Comment!
+vous n'avez pas prévu qu'en aimant une femme mariée, vous contractiez
+l'obligation d'affronter tranquillement la rencontre de son mari, que
+vous me deviez de savoir souffrir pour moi, qui vais souffrir pour vous
+cent fois davantage? Songez donc au rôle de la femme en pareille
+circonstance: s'il y a lieu de feindre et de mentir, c'est sur elle
+seule que tombe tout le poids de cette odieuse nécessité. Il suffit à
+son complice de paraître calme et de ne commettre aucune imprudence;
+mais elle qui risque tout, son honneur, son repos et sa vie, elle doit
+tendre toutes les forces de sa volonté pour empêcher le soupçon de
+naître. Croyez-moi, pour celle qui n'aime pas le mensonge, c'est là un
+véritable supplice, et pourtant je vais le subir, et je n'ai pas
+seulement songé à vous en parler. Je ne vous ai pas demandé de m'en
+plaindre, je ne vous ai pas reproché de m'y avoir exposée. Et vous, à
+l'approche du danger qui me menace, vous m'abandonnez en disant: «Je ne
+sais pas feindre, je suis trop fier pour me soumettre à cette
+humiliation!» Et vous prétendez que vous m'aimez, que vous voudriez
+trouver quelque terrible occasion de me le prouver, de me forcer à y
+croire! En voici une prévue, banale, vulgaire et facile entre toutes, et
+vous fuyez!
+
+Elle avait raison. Je restai. La destinée, qui me poussait à ma perte,
+parut venir à mon secours. Obernay revint seul. Il apportait à madame de
+Valvèdre une lettre de son mari, qu'elle me montra, et qui contenait à
+peu près ceci:
+
+«Mon amie, ne m'en veuillez pas de m'être encore laissé _tenter par les
+cimes_. On n'y périt pas toujours, puisque m'en voilà revenu sain et
+sauf. Obernay m'a dit la cause de votre excursion dans ces montagnes. Je
+me rends sans conteste à vos motifs, et je regarde comme mon premier
+devoir de faire droit à vos réclamations. Je vais à Valvèdre chercher ma
+soeur aînée. Je me charge de l'installer tout de suite à Genève, afin
+que vous puissiez retourner chez vous sans chagrin aucun. En même temps,
+je vais tout disposer à Genève pour le mariage de Paule, et je vous
+prierai de venir m'y rejoindre avec elle au commencement du mois
+prochain. De cette façon, la soeur aînée pourra assister à la cérémonie
+sans que vous ayez l'air de n'être pas en bonne intelligence. Vous
+amènerez les enfants. Voici l'âge venu où Edmond doit entrer au collège.
+Obernay complétera ma lettre par tous les détails que vous pourrez
+désirer. Comptez toujours sur le dévouement de votre ami et serviteur,
+
+»VALVÈDRE.»
+
+Cette missive, dont je suis sûr d'avoir rendu sinon les expressions, du
+moins la teneur et l'esprit, confirmait pleinement tout ce qu'Alida
+m'avait dit des bons procédés et des formes polies de son mari, en même
+temps qu'elle peignait le détachement d'une âme supérieure aux
+déceptions ou aux désastres de l'amour. Il y avait peut-être un drame
+poignant sous cette parfaite sérénité; mais l'impression en était
+effacée, soit par la force de la volonté, soit par la froideur de
+l'organisation.
+
+J'ignore pourquoi la lecture de cette lettre produisit sur moi un effet
+tout contraire à celui que madame de Valvèdre en attendait: elle me
+l'avait fait lire, croyant éteindre les feux de ma jalousie; ils en
+furent ravivés et comme exaspérés. Un époux tellement irréprochable dans
+la gouverne de sa famille avait, devant Dieu et devant les hommes, le
+droit de tout exiger en retour de ses promptes et généreuses
+condescendances. Il était bien légitimement le maître et l'arbitre de
+cette femme dont il se disait chevaleresquement le serviteur et l'ami
+dévoué. Oui certes, il avait le droit pour lui, puisqu'il avait la
+justice et la raison souveraines. Rien ne pouvait jamais autoriser sa
+faible compagne à rompre des liens qu'il savait rendre doublement
+sacrés. Elle était à lui pour toujours, fût-ce à titre de soeur, comme
+elle le prétendait, car ce frère-là, mari ou non, était un appui plus
+légitime et plus sérieux que l'amant de la veille ou que celui du
+lendemain.
+
+Je sentis mon rôle éphémère, presque ridicule. Je me flattais de le
+répudier quand ma passion serait assouvie, et je ne songeai plus qu'à
+l'assouvir. Alida ne l'entendait pas ainsi. Je commençai à la tromper
+résolûment et à lui inspirer de la confiance, avec l'intention bien
+arrêtée de surprendre son imagination ou ses sens.
+
+Elle repartait le surlendemain pour sa villa de Valvèdre. Obernay était
+chargé de l'accompagner; mais on devait prendre le plus long, afin de ne
+pas se croiser avec M. de Valvèdre emmenant sa vieille soeur à Genève.
+Je n'avais plus de prétexte pour rester auprès d'Alida, car j'avais
+annoncé à Obernay qu'après une huitaine de jours à lui consacrés, je
+continuerais ma tournée en Suisse, sauf à retourner le voir à Genève
+avant de me rendre en Italie. Il ne m'aida pas à changer de projets.
+
+--Valvèdre a fixé mon mariage au 1er août, me dit-il; je regarde comme
+impossible que tu me refuses d'y assister. Moi, je serai dans ma famille
+dès le 15 juillet, et je t'attendrai. Nous sommes le 2, tu as donc tout
+le temps d'aller voir une partie de nos grands lacs et de nos belles
+montagnes; mais il ne faut pas tarder à commencer ta tournée. Je presse
+ton départ, tu le vois, mais c'est pour mieux m'assurer ton retour.
+
+Assister au mariage d'Henri avec mademoiselle de Valvèdre, c'était me
+placer forcément en présence de ce mari que j'étais si content d'avoir
+évité. Ce n'est pas sous les yeux de toute cette famille, avec son chef
+en tête, que je voulais revoir Alida. Pourtant je ne trouvais aucun
+moyen de refuser. Lancé dans la voie du mensonge, je promis, avec la
+résolution de me casser une jambe en voyage plutôt que de tenir ma
+parole.
+
+Je fis mes paquets et partis une heure après, laissant Alida effrayée de
+ma précipitation, blessée de ma résistance au désir qu'elle m'exprimait
+d'avoir mon escorte durant une partie de sa route. La laisser inquiète
+et mécontente faisait partie de mon plan de séduction.
+
+Je souris bien tristement, quand je pense aujourd'hui à mes tentatives
+de perversité: elles étaient si peu de mon âge et si éloignées de mon
+caractère, que je me trouvai comme soulagé de pouvoir les oublier
+pendant quelques jours. Je m'enfonçai dans les hautes montagnes, en
+attendant le moment où le retour de M. de Valvèdre et d'Obernay à Genève
+me permettrait d'aller surprendre Alida dans sa résidence, dont je
+m'étais tracé, sur ma carte routière, un itinéraire détaillé.
+
+Je passai une dizaine de jours à me fatiguer les jambes et à m'exalter
+le cerveau. Je traversai les Alpes Pennines, et je remontai les Alpes du
+Valais vers le Simplon. Du haut de ces régions grandioses, ma vue
+plongeait tour à tour sur la Suisse et l'Italie. C'est un des plus
+vastes et des plus fiers tableaux que j'aie jamais vus. Je voulus aller
+aussi haut que possible sur les croupes du Sempione italien, voir de
+près ses étranges et horribles cascades ferrugineuses, qui, à côté de
+fleuves de lait écumeux, semblent rayer les neiges de fleuves de sang.
+Je bravai le froid, le péril, et le sentiment de la détresse morale qui
+s'empare d'une jeune âme dans ces affreuses solitudes. L'avouerai-je?
+j'éprouvais le besoin de m'égaler, à mes propres yeux, en courage et en
+stoïcisme à M. de Valvèdre. J'avais été irrité d'entendre sa femme et sa
+soeur parler sans cesse de sa force et de son intrépidité. Il semblait
+que ce fût un titan, et, un jour que j'avais exprimé le désir de tenter
+une excursion pareille, Alida avait souri comme si un nain eût parlé de
+suivre un géant à la course. J'aurais trouvé puéril de m'exercer en sa
+présence; mais, seul, et au risque de me briser ou de me perdre dans les
+abîmes, je consolais mon orgueil froissé, et je m'évertuais à devenir,
+moi aussi, un type de vigueur et d'audace. J'oubliais que ce qui faisait
+le mérite de ces entreprises désespérées, c'était un but sérieux,
+l'espoir des conquêtes scientifiques. Il est vrai que je croyais marcher
+à la conquête du démon poétique, et je m'évertuais à improviser au
+milieu des glaciers et des précipices; mais il faut être un demi-dieu
+pour trouver sur de pareilles scènes l'expression d'un sentiment
+personnel. C'est à peine si je rencontrais, dans l'écrin chatoyant des
+épithètes et des images romantiques, un faible équivalent pour traduire
+la sublimité des choses environnantes. Le soir, quand j'essayais
+d'écrire mes rimes, je m'apercevais bien que ce n'étaient que des rimes,
+et pourtant j'avais bien vu, bien décrit, bien traduit; mais précisément
+la poésie, comme la peinture et la musique, n'existe qu'à la condition
+d'être autre chose qu'un équivalent de traduction. Il faut que ce soit
+une idéalisation de l'idéal. J'étais effrayé de mon insuffisance et ne
+m'en consolais qu'en l'attribuant à la fatigue physique.
+
+Une nuit, dans un misérable chalet où j'avais demandé l'hospitalité, je
+fus navré par une scène tout humaine, que je m'exerçai à regarder de
+sang-froid, afin de la rendre plus tard sous forme littéraire. Un enfant
+se mourait dans les convulsions. Le père et la mère, ne sachant pas le
+soulager et le jugeant perdu, le regardaient d'un oeil sec et morne se
+débattre sur la paille. Le désespoir muet de la femme était sublime
+d'expression. Cette laide créature, goîtreuse, à demi crétine, devenait
+belle par l'instinct de la maternité. Le père, farouche et dévot, priait
+sans espoir. Assis sur mon grabat, je les contemplais, et ma stérile
+pitié ne rencontrait que des mots et des comparaisons! J'en fus irrité
+contre moi-même, et je pensai qu'en ce moment il eût mieux valu être un
+petit médecin de campagne que le plus grand poëte du monde.
+
+Quand le jour vint, je m'éveillai et m'aperçus seulement alors que la
+fatigue m'avait vaincu. Je me soulevai, croyant voir l'enfant mort et la
+mère prosternée; mais je vis la mère assise, et, sur ses genoux,
+l'enfant qui souriait. Auprès d'eux était un homme en casaque de laine
+et en guêtres de cuir, dont les mains blanches et la trousse de voyage
+dépliée annonçaient autre chose qu'un colporteur ou un contrebandier. Il
+fit prendre au petit malade une seconde dose de je ne sais quel calmant,
+donna ses instructions aux parents dans leur dialecte, que je comprenais
+peu, et se retira en refusant l'argent qu'on lui offrait. Quand il fut
+sorti, on s'aperçut qu'au lieu d'en recevoir, il en avait laissé à
+dessein dans la sébile du foyer.
+
+Il était donc venu pendant mon sommeil; il avait été envoyé là, dans ce
+désert, par la Providence, l'homme de bien et de secours, le messager
+d'espoir et de vie, le petit médecin de campagne, antithèse du poëte
+sceptique.
+
+Il y avait là _un sujet_. Je me mis à le composer en descendant la
+montagne, après avoir joint mon offrande à celle du médecin; mais
+bientôt j'oubliai tout pour admirer le portique grandiose que je
+franchissais. Au bout d'une demi-heure de marche, j'avais laissé
+au-dessus de moi les glaciers et les cimes formidables; j'entrais dans
+la vallée du Rhône, que je dominais encore d'une hauteur vertigineuse,
+et qui s'ouvrait sous mes pieds comme un abîme de verdure traversé de
+mille serpents d'or et de pourpre. Le fleuve et les nombreux torrents
+qui se précipitent dans son lit s'embrasaient de la rougeur du matin.
+Une brume rosée qui s'évanouissait rapidement me faisait paraître encore
+plus lointaines les dentelures neigeuses de l'horizon et les profondeurs
+magiques de l'amphithéâtre. A chaque pas, je voyais surgir de ces
+profondeurs des crêtes abruptes couronnées de roches pittoresques ou de
+verdure dorée par le soleil levant, et, entre ces cimes qui
+s'abaissaient graduellement, il y avait d'autres abîmes de prairies et
+de forêts. Chacun de ces recoins formait un magnifique paysage, quand le
+regard et la pensée s'y arrêtaient un instant; mais, si l'on regardait
+alentour, au delà et au-dessous, le paysage sublime n'était plus qu'un
+petit accident perdu dans l'immensité du tableau, un détail, un
+repoussoir, et, pour ainsi dire, une facette du diamant.
+
+Devant ces bassins alpestres, le peintre et le poëte sont comme des gens
+ivres à qui l'on offrirait l'empire du monde. Ils ne savent quel petit
+refuge choisir pour s'abriter et se préserver du vertige. L'oeil
+voudrait s'arrêter à quelque point de départ pour compter ses richesses:
+elles semblent innombrables; car, en descendant les sinuosités des
+divers plans, on voit chaque tableau changer d'aspect et présenter
+d'autres couleurs et d'autres formes.
+
+Le soleil montait, la chaleur s'engouffrait de plus en plus dans ces
+creux vallons superposés. Le haut Simplon ne m'envoyant plus dans le dos
+ses aiguillons de glace, je m'arrêtai pour ne pas perdre trop tôt le
+spectacle de l'ensemble du Valais. Je m'assis sur la mousse d'une roche
+isolée, et j'y mangeai le morceau de pain bis que j'avais acheté au
+chalet; après quoi, l'ombre des grands sapins s'allongeant d'elle-même
+obliquement sur moi, et la clochette des troupeaux invisibles perdus
+sous la ramée berçant ma rêverie, je me laissai aller quelques instants
+au sommeil.
+
+Le réveil fut délicieux. Il était huit heures du matin. Le soleil avait
+pénétré jusque dans les plus mystérieuses profondeurs, et tout était si
+beau, si inculte et si gracieusement primitif autour de moi, que j'en
+fus ravi. En cet instant, je pensai à madame de Valvèdre comme à l'idéal
+de beauté auquel je rapportais toutes mes admirations, et je me rappelai
+sa forme aérienne, ses décevantes caresses, son sourire mystérieux.
+C'était la première fois que je me trouvais dans une situation propre au
+recueillement depuis que j'étais aimé d'une belle femme, et, si je ne
+puisai pas dans cette pensée l'émotion douce et profonde du vrai
+bonheur, du moins j'y trouvai tous les enivrements, toutes les fumées de
+la vanité satisfaite.
+
+C'était le moment d'être poëte, et je le fus en rêve. J'eus, en
+regardant la nature autour de moi, des éblouissemcnts et des battements
+de coeur que je n'avais jamais éprouvés. Jusque-là, j'avais médité après
+coup sur la beauté des choses, après m'être enivré du spectacle qu'elles
+présentent. Il me sembla que ces deux opérations de l'esprit
+s'effectuaient en moi simultanément, que je sentais et que je décrivais
+tout ensemble. L'expression m'apparaissait comme mêlée au rayon du
+soleil, et ma vision était comme une poésie tout écrite. J'eus un
+tremblement de fièvre, une bouffée d'immense orgueil.
+
+--Oui, oui! m'écriai-je intérieurement,--et je parlais tout haut sans en
+avoir conscience,--je suis sauvé, je suis heureux, je suis artiste!
+
+Il m'était rarement arrivé de me livrer à ces monologues, qui sont de
+véritables accès de délire, et, bien que j'eusse pris l'habitude, dans
+ces derniers temps, de réciter mes vers au bruit des cataractes, l'écho
+de ma voix et de ma prose dans ce lieu paisible m'effraya. Je regardai
+autour de moi instinctivement, comme si j'eusse commis une faute, et
+j'eus un véritable sentiment de honte en voyant que je n'étais pas seul.
+A trois pas de moi, un homme, penché sur le rocher, puisait de l'eau
+dans une tasse de cuir au filet d'une source, et cet homme, c'était
+celui que j'avais vu, deux heures plus tôt, sauvant l'enfant malade du
+chalet et faisant l'aumône à mes hôtes.
+
+Malgré son costume alpestre, qui tenait du montagnard encore plus que du
+touriste, je fus frappé de l'élégance de sa tournure et de sa
+physionomie. Il était, en outre, remarquablement beau de type et de
+formes, et ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il avait ôté son
+chapeau, et je vis ses traits, que je n'avais fait qu'entrevoir au
+chalet. Ses cheveux noirs, épais et courts, dessinaient un front blanc
+et vaste, d'une sérénité remarquable. L'oeil, bien fendu, avait le
+regard doux et pénétrant; le nez était fin, et l'expression de la narine
+se liait à celle de la lèvre par un demi-sourire d'une bienveillance
+calme et délicatement enjouée. La taille moyenne et la poitrine large
+annonçaient la force physique, en même temps que les épaules légèrement
+voûtées trahissaient l'étude sédentaire ou l'habitude de la méditation.
+
+J'oubliai, en le regardant avec un certain sentiment d'analyse, l'espèce
+de confusion que je venais d'éprouver, et je le saluai avec sympathie.
+Il me rendit mon salut avec cordialité, et m'offrit la tasse pleine
+d'eau qu'il allait porter à ses lèvres, en me disant que cette eau si
+belle était digne d'être offerte comme une friandise.
+
+J'acceptai, obéissant à l'attrait qui me poussait à échanger quelques
+paroles avec lui; mais, à la manière dont il me regardait, je sentis que
+j'étais pour lui un objet de curiosité ou de sollicitude. Je me rappelai
+l'étrange exclamation qui m'était échappée en sa présence, et je me
+demandai s'il ne me prenait pas pour un aliéné. Je ne pus m'empêcher
+d'en rire, et, pour le rassurer en sauvant mon amour-propre:
+
+--Docteur, lui dis-je, vous me prescrivez cette eau pure comme un
+remède, convenez-en, ou vous en faites l'épreuve sur moi pour voir si je
+ne suis pas hydrophobe; mais tranquillisez-vous, vous n'aurez pas à me
+soigner. J'ai toute ma raison. Je suis un pauvre comédien ambulant, et
+vous m'avez surpris récitant un fragment de rôle.
+
+--Vraiment? dit-il d'un air de doute. Vous n'avez pourtant pas l'air
+d'un comédien!
+
+--Pas plus que vous n'avez l'air d'un médecin de campagne. Pourtant vous
+êtes un disciple de la science, et moi, je suis un disciple de l'art:
+que vous en semble?
+
+--Soit! reprit-il. Je ne vous ai pris ni pour un naturaliste, ni pour un
+peintre; mais, d'après ce que ces gens du chalet m'ont dit de vous, je
+vous prenais pour un poëte.
+
+--Qu'ont-ils donc pu vous dire de moi?
+
+--Que vous déclamiez tout seul dans la montagne; c'est pourquoi les
+bonnes gens vous prenaient pour un fou.
+
+--Et ils vous envoyaient à mon secours, ou bien la charité vous a mis à
+ma recherche?
+
+--Non! dit-il en riant. Je ne suis pas de ces médecins qui courent après
+la clientèle et qui lui demandent la bourse ou la vie au coin d'un bois.
+Je m'en allais à Brigg en me promenant. J'ai flâné en route. J'avais
+soif, et le murmure de la source m'a amené auprès de vous. Vous récitiez
+ou vous improvisiez. Je vous ai dérangé...
+
+--Non pas, m'écriai-je; vous alliez fumer un cigare, et, si vous le
+permettez, je fumerai le mien près de vous. Savez-vous, docteur, que je
+suis très-heureux de vous voir à tête reposée et de causer un moment
+avec vous?
+
+--Comment! vous ne me connaissez pas!
+
+--Pas plus que vous ne me connaissez; mais vous êtes pour moi le héros
+improvisé d'un petit poëme que je roulais dans ma cervelle de comédien.
+Un proverbe, une fantaisie, je suppose: deux scènes pour peindre le
+contraste entre les deux types que nous représentons, vous et moi. La
+première est tout à votre avantage. L'enfant se mourait, je plaignais la
+mère en m'endormant; vous la consoliez, vous sauviez l'enfant à mon
+réveil! Le cadre était simple et touchant, et vous aviez le beau rôle.
+Dans la seconde scène, je voudrais pourtant relever l'artiste: vous
+pensez bien qu'on n'abjure pas l'orgueil de son état! mais que puis-je
+imaginer pour avoir ici plus d'esprit et de sens que vous? Je ne trouve
+absolument rien, car, individuellement, vous me paraissez très-supérieur
+à moi en toutes choses... Il faudrait que vous fussiez assez modeste
+pour m'aider à prouver que l'artiste est le médecin de l'âme, comme le
+savant est celui du corps.
+
+--Oui, répondit mon aimable docteur en s'asseyant à mes côtés et en
+acceptant un de mes cigares; c'est une idée, et je me livre à vous pour
+que vous la réalisiez. Je ne me crois supérieur à personne; mais
+supposons que je sois très-fort d'intelligence et cependant très-faible
+en philosophie, que j'aie un grand chagrin ou un grand doute: c'est à
+votre éloquence exercée sur les matières du sentiment et de
+l'enthousiasme à me guérir en m'attendrissant ou en me rendant la foi.
+Voyons, improvisez!
+
+--Oh! doucement! m'écriai-je; je ne peux pas improviser sans répondre à
+quelque chose, et vous ne me dites rien. Il ne suffit pas de supposer,
+je ne sais pas m'exalter à froid. Confiez-moi vos peines, imaginez
+quelque drame, et, s'il n'y en a aucun dans votre vie, inventez-en un!
+
+Il se mit à rire de bon coeur de ma fantaisie, et pourtant, au milieu de
+sa gaieté, je crus voir passer un nuage sur son beau front, comme si
+j'eusse imprudemment rouvert une blessure cachée. Je ne me trompais pas:
+il cessa de rire et me dit avec douceur:
+
+--Mon cher monsieur, ne jouons pas à ce jeu-là, ou jouons-y
+sérieusement. A mon âge, on a toujours eu un drame dans sa vie. Voici le
+mien. J'ai beaucoup aimé une femme qui est morte. Avez-vous des paroles
+et des idées pour me consoler?
+
+Je fus si frappé de la simplicité de sa plainte, que je perdis l'envie
+de faire de l'esprit.
+
+--Je vous demande pardon de ma maladresse, lui dis-je. J'aurais dû me
+dire que vous n'étiez pas un enfant comme moi, et que, dans tous les
+cas, ce sujet de causerie ne me donnerait sur vous aucun avantage. Quand
+vous m'aurez quitté, je pourrai bien trouver, en prose ou en vers,
+quelque tirade à effet pour vous répondre ou vous consoler; mais, ici,
+devant une figure qui commande la sympathie, devant une parole qui
+impose le respect, je me sens si petit garçon, que je ne me permettrai
+même pas de vous plaindre, certain que je suis d'avoir beaucoup moins de
+sagesse et de courage que vous n'en avez vous-même.
+
+Ma réponse le toucha; il me tendit la main en me disant que j'étais un
+modeste et brave garçon, et que je venais de lui parler en homme, ce qui
+valait encore mieux que de parler en poëte.
+
+--Ce n'est pourtant pas, ajouta-t-il en secouant sa mélancolie par un
+généreux effort, que je dédaigne les poëtes et la poésie. Les artistes
+m'ont toujours semblé aussi sérieux et aussi utiles que les savants
+quand ils sont vraiment artistes, et un grand esprit qui tiendrait
+également du savant et de l'artiste me paraîtrait le plus noble
+représentant du beau et du vrai dans l'humanité.
+
+--Ah! puisque vous voulez bien causer avec moi, repris-je, il faut que
+vous me permettiez de vous contredire. Il est bien entendu d'avance que
+vous aurez raison; mais laissez-moi émettre ma pensée.
+
+--Oui, oui, je vous en prie. C'est peut-être moi qui ai tort. La
+jeunesse est grand juge en ces matières. Parlez...
+
+Je parlai avec abondance et conviction. Je ne rapporterai pas mes
+paroles, dont je ne me souviens guère, et que le lecteur imaginera sans
+peine en se rappelant la théorie de l'art pour l'art, si fort en vogue à
+cette époque. La réponse de mon interlocuteur, qui m'est très-présente,
+fera, d'ailleurs, suffisamment connaître le plaidoyer.
+
+--Vous défendez votre Église avec ardeur et talent, me dit-il; mais je
+regrette de voir toujours des esprits d'élite s'enfoncer volontairement
+dans une notion qui est une erreur funeste au progrès des connaissances
+humaines. Nos pères ne l'entendaient pas ainsi; ils cultivaient
+simultanément toutes les facultés de l'esprit, toutes les manifestations
+du beau et du vrai. On dit que les connaissances ont pris un tel
+développement, que la vie d'un homme suffit à peine aujourd'hui à une
+des moindres spécialités: je ne suis pas convaincu que cela soit bien
+vrai. On perd tant de temps à discuter ou à intriguer pour se faire un
+nom, sans parler de ceux qui perdent les trois quarts de leur vie à ne
+rien faire! C'est parce que la vie sociale est devenue très-compliquée,
+que les uns gaspillent leur existence à s'y frayer une voie, et les
+autres à ne rien vouloir entreprendre de peur de se fatiguer. Et puis
+encore l'esprit humain s'est subtilisé à l'excès, et, sous prétexte
+d'analyse intellectuelle et de contemplation intérieure, la puissante et
+infortunée race des poëtes s'use dans le vague ou dans le vide, sans
+chercher son rassérénement, sa lumière et sa vie dans le sublime
+spectacle du monde! Permettez, ajouta-t-il avec une douce et
+convaincante vivacité en me voyant prêt à l'interrompre: je sais ce que
+vous voulez me dire. Le poëte et le peintre se prétendent les amants
+privilégiés de la nature; ils se flattent de la posséder exclusivement,
+parce qu'ils ont des formes et des couleurs et un vif ou profond
+sentiment pour l'interpréter. Je ne le nie pas et j'admire leur
+traduction quand elle est réussie; mais je prétends, moi, que les plus
+habiles et les plus heureux, les plus durables et les mieux inspirés
+d'entre eux sont ceux qui ne se contentent pas de l'aspect des choses,
+et qui vont chercher la raison d'être du beau au fond des mystères d'où
+s'épanouit la splendeur de la création. Ne me dites pas, à moi, que
+l'étude des lois naturelles et la recherche des causes refroidissent le
+coeur et retardent l'essor de la pensée; je ne vous croirais pas, car,
+si peu qu'on regarde la source ineffable des éternels phénomènes, je
+veux dire la logique et la magnificence de Dieu, on est ébloui
+d'admiration devant son oeuvre. Vous autres, vous ne voulez tenir compte
+que d'un des résultats de cette logique sublime, le beau qui frappe les
+yeux; mais, à votre insu, vous êtes des savants quand vous avez de bons
+yeux, car le beau n'existerait pas sans le sage et l'ingénieux dans les
+causes; seulement, vous êtes des savants incomplets et systématiques,
+qui se ferment, de propos délibéré, les portes du temple, tandis que les
+esprits vraiment religieux en recherchent les sanctuaires et en étudient
+les divins hiéroglyphes. Croyez-vous que ce chêne dont le magnifique
+branchage vous porte à la rêverie perdrait dans votre esprit, si vous
+aviez examiné le frêle embryon qui l'a produit, et si vous aviez suivi
+les lois de son développement au sein des conditions propices que la
+Providence universelle lui a préparées? Pensez-vous que cette petite
+mousse dont nous foulons le frais velours cesserait de vous plaire le
+jour où vous découvririez à la loupe le fini merveilleux de sa structure
+et les singularités ingénieuses de sa fructification? Il y a plus: une
+foule d'objets qui vous semblent insignifiants, disparates ou incommodes
+dans le paysage prendraient de l'intérêt pour votre esprit et même pour
+vos yeux, si vous y lisiez l'histoire de la terre écrite en caractères
+profonds et indélébiles. Le lyriste, en général, se détourne de ces
+pensées, qui le mèneraient haut et loin: il ne veut faire vibrer que
+certaines cordes, celle de la personnalité avant tout; mais voyez ceux
+qui sont vraiment grands! Ils touchent à tout et ils interrogent
+jusqu'aux entrailles du roc. Ils seraient plus grands encore sans le
+préjugé public, sans l'ignorance générale, qui repousse comme trop
+abstrait ce qui ne caresse ni les passions ni les instincts. C'est que
+les notions sont faussées, comme je vous l'ai dit, et que les hommes
+d'intelligence s'amusent à faire des distinctions, des camps, des sectes
+dans la poursuite du vrai, si bien que ce qui est beau pour les uns ne
+l'est plus pour les autres. Triste résultat de la tendance exagérée aux
+spécialités! Étonnante fatalité de voir que la création, source de toute
+lumière et foyer de tout enthousiasme, ne puisse révéler qu'une de ses
+faces à son spectateur privilégié, à l'homme, qui, seul parmi les êtres
+vivant en ce monde, a reçu le don de voir en haut et en bas,
+c'est-à-dire de suppléer par le calcul et le raisonnement aux organes
+qui lui manquent! Quoi! nous avons brisé la voûte de saphir de
+l'empyrée, et nous y avons saisi la notion de l'infini avec la présence
+des mondes sans nombre; nous avons percé la croûte du globe, nous y
+avons découvert les éléments mystérieux de toute vie à sa surface, et
+les poëtes viendront nous dire: «Vous êtes des pédants glacés, des
+faiseurs de chiffres! vous ne voyez rien, vous ne jouissez de rien
+autour de vous!» C'est comme si, en écoulant parler une langue étrangère
+que nous comprendrions et qu'ils ne comprendraient pas, ils avaient la
+prétention d'en sentir mieux que nous les beautés, sous prétexte que le
+sens des paroles nous empêche d'en saisir l'harmonie.
+
+Mon nouvel ami parlait avec un charme extraordinaire; sa voix et sa
+prononciation étaient si belles et son accent si doux, son regard avait
+tant de persuasion et son sourire tant de bonté, que je me laissai
+morigéner sans révolte. Je me trouvais assoupli et comme influencé par
+ce rare esprit doué de formes si charmantes. Était-ce là un simple
+médecin de campagne, ou bien plutôt quelque homme célèbre savourant les
+douceurs de la solitude et de l'_incognito?_
+
+Il marquait si peu de curiosité sur mon compte, que je crus devoir
+imiter sa discrétion. Il se contenta de me demander si je descendais la
+montagne ou si je comptais la remonter. Je n'avais aucun projet arrêté
+avant le 15 juillet, et nous n'étions qu'au 10. Je fus donc tenté
+d'accepter l'offre qu'il me fit d'aller dîner avec lui à Brigg, où il
+comptait passer la nuit; mais je pensai qu'il serait imprudent de me
+faire connaître sur cette route, qui était celle de Valvèdre, et où je
+comptais passer sans laisser mon nom dans aucune localité. Je prétextai
+un projet d'excursion en sens contraire; seulement, pour profiter encore
+quelques instants de sa compagnie, je le conduisis pendant une lieue
+vers son gîte. Nous causâmes donc encore sur le même sujet qui nous
+avait occupés, et je fus contraint d'avouer que son raisonnement avait
+une grande valeur et une grande force dans sa bouche; mais je le priai
+d'avouer à son tour que peu d'esprits étaient assez vastes pour
+embrasser sous toutes ses faces la notion du beau dans la nature.
+
+--Que l'étude des plus arides classifications, lui dis-je, n'ait pas
+glacé une âme d'élite comme la vôtre, ce n'est pas en vous écoutant que
+je puis le révoquer en doute; mais convenez donc qu'il y a des choses
+qui, par elles-mêmes, s'excluent mutuellement dans la plupart des
+organisations humaines. Je n'ai pas la modestie de me prendre pour un
+idiot, et cependant je vous déclare qu'une sèche nomenclature et les
+travaux plus ou moins ingénieux à l'aide desquels on a groupé les
+modifications sans nombre de la pensée divine la rapetissent
+singulièrement à mes yeux, et que je serais désolé, par exemple, de
+savoir combien d'espèces de mouches sucent en ce moment autour de nous
+le serpolet et les lavandes. Je sais bien que l'ignorant complet croit
+avoir tout vu quand il a remarqué le bourdonnement de l'abeille; mais,
+moi qui sais que l'abeille a beaucoup de soeurs ailées qui modifient et
+répandent son type, je ne demande pas qu'on me dise où il commence et où
+il finit. J'aime mieux me persuader que nulle part il ne finit, que
+nulle part il ne commence, et mon besoin de poésie trouve que le mot
+_abeille_ résume tout ce qui anime de son chant et de son travail les
+tapis embaumés de la montagne. Permettez donc au poëte de ne voir que la
+synthèse des choses et n'exigez pas que le chantre de la nature en soit
+l'historien.
+
+--Je trouve qu'ici vous avez mille fois raison, répondit mon docteur. Le
+poëte doit résumer, vous êtes dans le vrai, et jamais la dure et souvent
+arbitraire technologie des naturalistes ne sera de son domaine,
+espérons-le! Seulement, le poëte qui chantera l'abeille ne perdra rien à
+la connaître dans tous les détails de son organisation et de son
+existence. Il prendra d'elle ainsi que de sa supériorité sur la foule
+des espèces congénères, une idée plus grande, plus juste et plus
+féconde. Et ainsi de tout, croyez-moi. L'examen attentif de chaque chose
+est la clef de l'ensemble. Mais ce n'est pas là le point de vue le plus
+sérieux de la thèse que vous m'avez permis de soutenir devant vous. Il
+en est un purement philosophique qui a une bien autre importance: c'est
+que la santé de l'âme n'est pas plus dans la tension perpétuelle de
+l'enthousiasme lyrique que celle du corps n'est dans l'usage exclusif et
+prolongé des excitants. Les calmes et saintes jouissances de l'étude
+sont nécessaires à notre équilibre, à notre raison, permettez-moi de le
+dire aussi, à notre moralité!...
+
+Je fus frappé de la ressemblance de cette assertion avec les théories
+d'Obernay, et ne pus m'empêcher de lui dire que j'avais un ami qui me
+prêchait en ce sens.
+
+--Votre ami a raison, reprit-il; il sait sans doute par expérience que
+l'homme civilisé est un malade fort délicat qui doit être son propre
+médecin sous peine de devenir fou ou bête!
+
+--Docteur, voilà une proposition bien sceptique pour un croyant de votre
+force!
+
+--Je ne suis d'aucune force, répondit-il avec une bonhomie mélancolique;
+je suis tout pareil aux autres, débile dans la lutte de mes affections
+contre ma logique, troublé bien souvent dans ma confiance en Dieu par le
+sentiment de mon infirmité intellectuelle. Les poëtes n'ont peut-être
+pas autant que nous ce sentiment-là: ils s'enivrent d'une idée de
+grandeur et de puissance qui les console, sauf à les égarer. L'homme
+adonné à la réflexion sait bien qu'il est faible et toujours exposé à
+faire de ses excès de force un abus qui l'épuise. C'est dans l'oubli de
+ses propres misères qu'il trouve le renouvellement ou la conservation de
+ses facultés; mais cet oubli salutaire ne se trouve ni dans la paresse
+ni dans l'enivrement, il n'est que dans l'étude du grand livre de
+l'univers. Vous verrez cela à mesure que vous avancerez dans la vie. Si,
+comme je le crois, vous sentez vivement, vous serez bientôt las d'être
+le liéros du poëme de votre existence, et vous demanderez plus d'une
+fois à Dieu de se substituer à vous-même dans vos préoccupations. Dieu
+vous écoutera, car il est le _grand écouteur de la création_, celui qui
+entend tout, qui répond à tout selon le besoin que chaque être a de
+savoir le mot de sa destinée, et auquel il suffit de penser
+respectueusement en contemplant le moindre de ses ouvrages pour se
+trouver en rapport direct et en conversation intime avec lui, comme
+l'enfant avec son père. Mais je vous ai déjà trop endoctriné, et je suis
+sûr que vous me faites parler pour entendre résumer en langue vulgaire
+ce que votre brillante imagination possède mieux que moi. Puisque vous
+ne voulez pas venir à Brigg, il ne faut pas vous retarder plus
+longtemps. Au revoir et bon voyage!
+
+--Au revoir! où donc et quand donc, cher docteur?
+
+--_Au revoir dans tout et partout!_ puisque nous vivons dans une des
+étapes de la vie infinie et que nous en avons le sentiment. J'ignore si
+les plantes et les animaux ont une notion instinctive de l'éternité;
+mais l'homme, surtout l'homme dont l'intelligence s'est exercée à la
+réflexion, ne peut point passer auprès d'un autre homme à la manière
+d'un fantôme pour se perdre dans l'éternelle nuit. Deux âmes libres ne
+s'anéantissent pas l'une par l'autre: dès qu'elles ont échangé une
+pensée, elles se sont mutuellement donné quelque chose d'elles-mêmes,
+et, ne dussent-elles jamais se retrouver en présence matériellement
+parlant, elles se connaissent assez pour se retrouver dans les chemins
+du souvenir, qui ne sont pas d'aussi pures abstractions qu'on le
+pense... Mais c'est assez de métaphysique. Adieu encore et merci de
+l'heure agréable et sympathique que vous avez mise dans ma journée!
+
+Je le quittai à regret; mais je croyais devoir conserver le plus strict
+incognito, n'étant guère éloigné du but de mon mystérieux voyage. Enfin
+vint le jour où je pouvais compter qu'Alida serait seule chez elle avec
+Paule et ses enfants, et j'arrivai au versant des Alpes qui plonge
+jusqu'aux rives du lac Majeur. Je reconnus de loin la villa que je
+m'étais fait décrire par Obernay. C'était une délicieuse résidence à
+mi-côte, dans un éden de verdure et de soleil, en face de cette étroite
+et profonde perspective du lac, auquel les montagnes font un si
+merveilleux cadre, à la fois austère et gracieuse. Comme je descendais
+vers la vallée, un orage terrible s'amoncelait au midi, et je le voyais
+arriver à ma rencontre, envahissant le ciel et les eaux d'une teinte
+violacée rayée de rouge brûlant. C'était un spectacle grandiose, et
+bientôt le vent et la foudre, répétés par mille échos, me donnèrent une
+symphonie digne de la scène qu'elle emplissait. Je me réfugiai chez des
+paysans auxquels je me donnai pour un peintre paysagiste, et qui,
+habitués à des hôtes de ce genre, me firent bon accueil dans leur
+demeure isolée.
+
+C'était une toute petite ferme, proprement tenue et annonçant une
+certaine aisance. La femme causait volontiers, et j'appris, pendant
+qu'elle préparait mon repas, que ce petit domaine dépendait des terres
+de Valvèdre. Dès lors je pouvais espérer des renseignements certains sur
+la famille, et, tout en ayant l'air de ne pas la connaître et de ne
+m'intéresser qu'aux petites affaires de ma vieille hôtesse, je sus tout
+ce qui m'intéressait moi-même au plus haut point. M. de Valvèdre était
+venu, le 4 juillet, chercher sa soeur aînée et l'aîné de ses fils pour
+les conduire à Genève; mais, comme mademoiselle Juste voulait laisser la
+maison et les affaires en ordre, elle n'avait pu partir le jour même.
+
+Madame de Valvèdre était arrivée le 5 avec mademoiselle Paule et son
+fiancé. Il y avait eu des explications. Tout le monde savait bien que
+madame et mademoiselle Juste ne s'entendaient pas. Mademoiselle Juste
+était un peu dure, et madame un peu vive. Enfin on était tombé d'accord,
+puisqu'on s'était quitté en s'embrassant. Les domestiques l'avaient vu.
+Mademoiselle Juste avait demandé à emmener mademoiselle Paule à Genève
+pour s'occuper de son trousseau, et madame de Valvèdre, quoique pressée
+par tout son monde, avait préféré rester seule au château avec le plus
+jeune de ses fils, M. Paolino, le filleul de mademoiselle Paule; mais
+l'enfant avait beaucoup pleuré pour se séparer de son frère et de sa
+marraine, si bien que madame, qui ne pouvait pas voir pleurer _ces
+messieurs_, avait décidé qu'ils partiraient ensemble, et qu'elle
+resterait à Valvèdre jusqu'à la fin du mois. Toute la famille était donc
+partie le 7, et l'on s'étonnait beaucoup dans la maison de l'idée que
+madame avait eue de rester trois semaines toute seule à Valvèdre, où
+l'on savait bien qu'elle s'ennuyait, même quand elle y avait de la
+compagnie.
+
+Tous ces détails étaient arrivés à mon hôtesse par un jardinier du
+château qui était son neveu.
+
+J'aurais volontiers tenté une promenade nocturne autour de ce château
+enchanté, et rien n'eût été plus facile que de sortir de ma retraite
+sans être observé; car, à dix heures, le vieux couple ronflait comme
+s'il eût voulu faire concurrence au tonnerre; mais la tempête sévissait
+avec rage, et je dus attendre le lendemain.
+
+Le soleil se leva splendide. Je pris avec affectation mon album de
+voyage, et je partis pour une promenade assez fantastique. Je fis cinq
+ou six fois le tour de la résidence, en rétrécissant toujours le cercle,
+de manière à connaître comme à vol d'oiseau tous les détails de la
+localité. Chemins, fossés, prairies, habitations, ruisseaux et rochers,
+tout me fut aussi familier au bout de quelques heures que si j'étais né
+dans le pays. Je connus les endroits découverts et les endroits habités
+où je ne devais pas repasser pour ne point attirer l'attention, les
+sites dont d'autres paysagistes s'étaient emparés et où je ne voulais
+pas être obligé de faire connaissance avec eux, les sentiers ombragés et
+frayés seulement par les troupeaux au flanc des collines, où j'étais à
+peu près sûr de ne point rencontrer d'êtres trop civilisés. Enfin je
+m'assurai d'une direction invraisemblable, mais admirablement
+mystérieuse, pour circuler de mon gîte à la villa, et qui offrait des
+retraites sauvages où je pouvais me dérober aux regards méfiants ou
+curieux, en m'enfonçant dans les bois jetés à pic le long des ravins.
+Cette exploration faite, je me hasardai à pénétrer dans le parc de
+Valvèdre par une brèche que j'avais réussi à découvrir. On était en
+train de la réparer, mais les ouvriers étaient absents. Je me glissai
+sous la futaie, j'arrivai jusqu'à la lisière d'un parterre richement
+fleuri, et je vis en face de moi la maison blanche construite à
+l'italienne, élevée sur un massif de maçonnerie entouré de colonnes. Je
+remarquai quatre fenêtres à rideaux de soie rose que le soleil couchant
+faisait resplendir. Je m'avançai un peu, et, caché dans un bosquet de
+lauriers, je restai là plus d'une heure. La nuit approchait quand je
+distinguai enfin une femme que je reconnus pour la Bianca, la suivante
+dévouée de madame de Valvèdre. Elle releva les rideaux comme pour faire
+entrer la fraîcheur du soir dans l'intérieur, et je vis bientôt circuler
+des lumières. Puis on sonna une cloche, et les lumières disparurent.
+C'était le signal du dîner; ces fenêtres étaient celles de l'appartement
+d'Alida.
+
+Je savais donc tout ce qu'il m'importait de savoir. Je retournai à Rocca
+(c'était le nom de ma petite ferme), afin de ne pas causer d'inquiétude
+à mes hôtes. Je soupai avec eux et me retirai dans ma chambrette, où je
+pris deux heures de repos. Quand je fus assuré que moi seul étais
+éveillé à la ferme, j'en sortis sans bruit. Le temps était propice:
+très-serein, beaucoup d'étoiles, et pas de lune révélatrice. J'avais
+compté les angles de mon chemin et noté, je crois, tous les cailloux.
+Quand l'épaisseur des arbres me plongeait dans les ténèbres, je me
+dirigeais par la mémoire.
+
+Je n'avais pas donné signe de vie à madame de Valvèdre depuis mon départ
+de Saint-Pierre. Elle devait se croire abandonnée, me mépriser, me haïr;
+mais elle ne m'avait pas oublié, et elle avait souffert, je n'en pouvais
+douter. Il ne fallait pas une grande expérience de la vie pour savoir
+qu'en amour les blessures de l'orgueil sont poignantes et saignent
+longtemps. Je me disais avec raison qu'une femme qui s'est crue adorée
+ou seulement désirée avec passion ne se console pas aisément de
+l'outrage d'un prompt et facile oubli. Je comptais sur les amertumes
+amassées dans ce faible coeur pour frapper un grand coup par mon
+apparition inopinée, par mon entreprise romanesque. Mon siége était
+fait. Je comptais dire que j'avais voulu guérir et que je venais avouer
+ma défaite; si l'imposture ne suffisait pas pour bouleverser cette âme
+déjà troublée, je serais plus cruel et plus fourbe encore: je feindrais
+de vouloir m'éloigner pour jamais, et de venir seulement me fortifier
+par un dernier adieu.
+
+Il y avait bien des moments où la conscience de la jeunesse et de
+l'amour se révoltait en moi contre cette tactique de roué vulgaire. Je
+me demandais si j'aurais le sang-froid nécessaire pour faire souffrir
+sans tomber à genoux aussitôt, si tout cet échafaudage de ruses ne
+s'écroulerait pas devant un de ces irrésistibles regards de langueur
+plaintive et de résignation désolée qui m'avaient repris et vaincu déjà
+tant de fois; mais je m'efforçais de croire à ma perversité, de
+m'étourdir, et j'avançais rapide et palpitant sous la molle clarté des
+étoiles, à travers les buissons déjà chargés de rosée. Je me dirigeai si
+bien, que j'arrivai au pied de la villa sans avoir éveillé un oiseau
+dans la feuillée, sans avoir été senti de loin par un chien de garde.
+
+Un élégant et vaste perron descendait de la terrasse au parterre; mais
+il était fermé par une grille, et je n'osais faire entendra aucun appel.
+D'ailleurs, je voulais surprendre, apparaître comme le _deus ex
+machina_. Madame de Valvèdre veillait encore, il n'était qu'onze heures.
+Une seule de ses fenêtres était éclairée, ouverte même, avec le rideau
+rose fermé.
+
+Escalader la terrasse n'était pas facile; il le fallait pourtant. Elle
+n'était guère élevée; mais où trouver un point d'appui le long des
+colonnes de marbre blanc qui la soutenaient? Je retournai à la brèche
+laissée ouverte par les maçons: ils n'avaient pas laissé l'échelle que
+j'y avais remarquée dans le jour. Je me glissai dans une orangerie qui
+longeait une des faces du parterre, et j'y trouvai une autre échelle;
+elle était beaucoup trop courte. Comment je parvins quand même sur la
+plate-forme, c'est ce que je ne saurais dire. La volonté fait des
+miracles, ou plutôt la passion donne aux amants le sens mystérieux que
+possèdent les somnambules.
+
+La fenêtre ouverte était presque de niveau avec le pavé de la terrasse.
+J'enjambai le rebord sans faire aucun bruit. Je regardai par la fente du
+rideau. Alida était là, dans un délicieux boudoir qu'éclairait
+faiblement une lampe posée sur une table. Assise devant cette table, où
+elle semblait s'être placée pour écrire, elle rêvait ou sommeillait, le
+visage caché dans ses deux mains. Quand elle releva la tête, j'étais à
+ses pieds.
+
+Elle retint un cri et jeta ses bras autour de mon cou. Je crus qu'elle
+allait s'évanouir. Mes transports la rappelèrent à elle-même.
+
+--Je vous souffre chez moi au milieu de la nuit, dit-elle, et privée de
+tout secours que je puisse appeler sans me perdre de réputation. C'est
+que j'ai foi en vous. Le moment où je croirai que j'ai eu tort sera le
+dernier de mon amour. Francis, vous ne pouvez pas oublier cela!
+
+--J'oublie tout, répondis-je. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que
+vous me dites. Je sais que je vous vois, que je vous entends, que vous
+semblez heureuse de me voir, que je suis à vos pieds, que vous me
+menacez, que je me meurs de crainte et de joie, que vous pouvez me
+chasser, et que je peux mourir. Voilà tout ce que je sais. Me voilà! que
+voulez-vous faire de moi? Vous êtes tout dans ma vie. Suis-je quelque
+chose dans la vôtre? Rien ne me le prouve, et je ne sais pas où j'ai
+pris la folie de me le persuader et de venir jusqu'à vous. Parlez,
+parlez, consolez-moi, rassurez-moi, effacez l'horreur des jours que je
+viens de passer loin de vous, ou dites-moi tout de suite que vous me
+chassez à jamais. Je ne peux plus vivre sans une solution, car je perds
+la raison et la volonté. Ayez-en pour deux, dites-moi ce que je vais
+devenir!
+
+--Devenez mon unique ami, reprit-elle; devenez la consolation, le salut
+et la joie d'une âme solitaire, rongée d'ennuis, et dont les forces,
+longtemps inactives, sont tendues vers un besoin d'aimer qui là dévore.
+Je ne vous dissimule rien. Vous êtes arrivé dans un moment de ma vie où,
+après des années d'anéantissement, je sentais qu'il fallait aimer ou
+mourir. J'ai trouvé en vous la passion subite, sincère, mais terrible.
+J'ai eu peur, j'ai cent fois jugé que le remède à mon ennui allait être
+pire que le mal, et, quand vous m'avez quittée, je vous ai presque béni
+en vous maudissant; mais votre éloignement a été inutile. J'en ai plus
+souffert que de toutes mes terreurs, et, à présent que vous voilà, je
+sens, moi aussi, qu'il faut que vous décidiez de moi, que je ne
+m'appartiens plus, et que, si nous nous quittons pour toujours, je perds
+la raison et la force de vivre!
+
+J'étais enivré de cet abandon, l'espoir me revenait; mais elle, elle
+revint bien vite à ses menaces.
+
+--Avant tout, dit-elle, pour être heureuse de votre affection, il faut
+que je me sente respectée. Autrement, l'avenir que vous m'offrez me fait
+horreur. Si vous m'aimez seulement comme mon mari m'a aimée, et comme
+bien d'autres après lui m'ont offert de m'aimer, ce n'est pas la peine
+que mon coeur soit coupable et perde le sentiment de la fidélité
+conjugale. Vous m'avez dit là-bas que je n'étais capable d'aucun
+sacrifice. Ne voyez-vous pas que, même en vous aimant comme je fais, je
+suis une âme sans vertu, une épouse sans honneur? Quand le coeur est
+adultère, le devoir est déjà trahi; je ne me fais donc pas d'illusion
+sur moi-même. Je sais que je suis lâche, que je cède à un sentiment que
+la morale réprouve, et qui est une insulte secrète à la dignité de mon
+mari. Eh bien, qu'importe? laissez-moi ce tourment. Je saurai porter ma
+honte devant vous, qui seul au monde ne me la reprocherez pas. Si je
+souffre de ma dissimulation vis-à-vis des autres, vous n'entendrez
+jamais aucune plainte. Je peux tout souffrir pour vous. Aimez-moi comme
+je l'entends, et si, de votre côté, vous souffrez de ma retenue, sachez
+souffrir, et trouvez en vous-même la délicatesse de ne pas me le
+reprocher. Un grand amour est-il donc la satisfaction des appétits
+aveugles? Où serait le mérite, et comment deux âmes élevées
+pourraient-elles se chérir et s'admirer l'une l'autre pour la
+satisfaction d'un instinct?... Non, non, l'amour ne résiste pas à de
+certaines épreuves! Dans le mariage, l'amitié et le lien de la famille
+peuvent compenser la perte de l'enthousiasme; mais dans une liaison que
+rien ne sanctionne, que tout froisse et combat dans la société, il faut
+de grandes forces et la conscience d'une lutte sublime. Je vous crois
+capable de cela, et moi, je sens que je le suis. Ne m'ôtez pas cette
+illusion, si c'en est une. Donnez-moi quelque temps pour la savourer. Si
+nous devons succomber un jour, ce sera la fin de tout, et du moins nous
+nous souviendrons d'avoir aimé!
+
+Alida parlait mieux que je ne sais la faire parler ici. Elle avait le
+don d'exprimer admirablement un certain ordre d'idées. Elle avait lu
+beaucoup de romans; mais, pour l'exaltation ou la subtilité des
+sentiments, elle en eût remontré aux plus habiles romanciers. Son
+langage frisait parfois l'emphase, et revenait tout à coup à la
+simplicité avec un charme étrange. Son intelligence, peu développée
+d'ailleurs, avait sous ce rapport une véritable puissance, car elle
+était de bonne foi, et trouvait, au service du sophisme même, des
+arguments d'une admirable sincérité: femme dangereuse s'il en fut, mais
+dangereuse à elle-même plus qu'aux autres, étrangère à toute perversité,
+et atteinte d'une maladie mortelle pour sa conscience, l'analyse
+exclusive de sa personnalité.
+
+J'étais à un moindre degré, mais à un degré beaucoup trop grand encore,
+atteint de ce même mal qu'on pourrait appeler encore aujourd'hui la
+maladie des poëtes. Trop absorbé en moi-même, je rapportais trop
+volontiers tout à ma propre appréciation. Je ne voulais demander ni aux
+religions, ni aux sociétés, ni aux sciences, ni aux philosophies, la
+sanction de mes idées et de mes actes. Je sentais en moi des forces
+vives et un esprit de révolte qui n'était nullement raisonné. Le _moi_
+tenait une place démesurée dans mes réflexions comme dans mes instincts,
+et, de ce que ces instincts étaient généreux et ardemment tournés vers
+le grand, je concluais qu'ils ne pouvaient me tromper. En caressant ma
+vanité, Alida, sans calcul et sans artifice, devait arriver à s'emparer
+de moi. Plus logique et plus sage, j'eusse secoué le joug d'une femme
+qui ne savait être ni épouse ni amante, et qui cherchait sa
+réhabilitation dans je ne sais quel rêve de fausse vertu et de fausse
+passion; mais elle faisait appel à ma force et la force était le rêve de
+mon orgueil. Je fus dès lors enchaîné, et je goûtai dans mon sacrifice
+l'incomplet et fiévreux bonheur qui était l'idéal de cette femme
+exaltée. En me persuadant que je devenais, par ma soumission, un héros
+et presque un ange, elle m'enivra doucement: la flatterie me monta au
+cerveau, et je la quittai, sinon content d'elle, du moins enchanté de
+moi-même.
+
+Je ne devais ni ne voulais compromettre madame de Valvèdre. Aussi
+avais-je résolu de partir dès le lendemain. J'eusse été moins prudent,
+moins délicat peut-être, si elle se fût abandonnée à ma passion: vaincu
+par sa vertu et forcé de me soumettre, je ne désirais pas exposer sa
+réputation en pure perte; mais elle insista si tendrement, que je dus
+promettre de revenir la nuit suivante, et je revins en effet. Elle
+m'attendait dans la campagne, et, plus romanesque que passionnée, elle
+voulut se promener avec moi sur le lac. J'aurais eu mauvaise grâce à me
+refuser à une fantaisie aussi poétique. Pourtant je trouvai maussade
+d'être condamné au métier de rameur, au lieu d'être à ses genoux et de
+la serrer dans mes bras. Quand j'eus conduit un peu au large la jolie
+barque qu'elle m'avait aidé à trouver dans les roseaux du rivage, et qui
+lui appartenait, je laissai flotter les rames pour me coucher à ses
+pieds. La nuit était splendide de sérénité, et les eaux si tranquilles,
+qu'on y voyait à peine trembler le reflet des étoiles.
+
+--Ne sommes-nous pas heureux ainsi? me dit-elle, et n'est-il pas
+délicieux de respirer ensemble cet air pur, avec le profond sentiment de
+la pureté de notre amour? Et tu ne voulais pas me donner cette nuit
+charmante! Tu voulais partir comme un coupable, quand nous voici devant
+Dieu, dignes de sa pitié secourable et bénis peut-être en dépit du monde
+et de ses lois!
+
+--Puisque tu crois à la bonté de Dieu, lui répondis-je, pourquoi ne t'y
+fier qu'à demi? Serait-ce un si grand crime?...
+
+Elle mit ses douces mains sur ma bouche.
+
+--Tais-toi, dit-elle, ne trouble pas mon bonheur par des plaintes et
+n'offense pas l'auguste paix de cette nuit sublime par des murmures
+contre le sort. Si j'étais sûre de la miséricorde divine pour ma faute,
+je ne serais pas sûre pour cela de la durée de ton amour après ma chute.
+
+--Ainsi tu ne crois ni à Dieu ni à moi! m'écriai-je.
+
+--Si cela est, plains-moi, car le doute est une grande douleur que je
+traîne depuis que je suis au monde, et tâche de me guérir, mais en
+ménageant ma frayeur et en me donnant confiance: confiance en Dieu
+d'abord! Dis-moi, y crois-tu fermement, au Dieu qui nous voit, nous
+entend et qui nous aime? Réponds, réponds! As-tu la foi, la certitude?
+
+--Pas plus que toi, hélas! Je n'ai que l'espérance. Je n'ai pas été
+longtemps bercé des douces chimères de l'enfance. J'ai bu à la source
+froide du doute, qui coule sur toutes choses en ce triste siècle; mais
+je crois à l'amour, parce que je le sens.
+
+--Et moi aussi, je crois à l'amour que j'éprouve; mais je vois bien que
+nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, puisque nous ne croyons
+qu'à nous-mêmes.
+
+Cette triste appréciation qui lui échappait me jeta dans une mélancolie
+noire. Était-ce pour nous juger ainsi l'un l'autre, pour mesurer en
+poëtes sceptiques la profondeur de notre néant, que nous étions venus
+savourer l'union de nos âmes à la face des cieux étoilés? Elle me
+reprocha mon silence et ma sombre attitude.
+
+--C'est ta faute, lui répondis-je avec amertume. L'amour, dont tu veux
+faire un raisonnement, est de sa nature une ivresse et un transport. Si,
+au lieu de regarder dans l'inconnu en supputant les chances de l'avenir,
+qui ne nous appartient pas, tu étais noyée dans les voluptés de ma
+passion, tu ne te souviendrais pas d'avoir souffert, et tu croirais à
+deux pour la première fois de ta vie.
+
+--Allons-nous-en, dit-elle, tu me fais peur! Ces voluptés, ces ivresses
+dont tu parles, ce n'est pas l'amour, c'est la fièvre, c'est
+l'étourdissement et l'oubli de tout, c'est quelque chose de brutal et
+d'insensé qui n'a ni veille ni lendemain. Reprends les rames, je veux
+m'en aller!
+
+Il me vint une sorte de rage. Je saisis les rames et je l'emmenai plus
+au large. Elle eut peur et menaça de se jeter dans le lac, si je
+continuais ce silencieux et farouche voyage, qui ressemblait à un
+enlèvement. Je la ramenai vers la rive sans rien dire. J'étais en proie
+à un violent orage intérieur. Elle se laissa tomber sur le sable en
+pleurant. Désarmé, je pleurai aussi. Nous étions profondément malheureux
+sans nous rendre bien compte des causes de notre souffrance. Certes, je
+n'étais pas assez faible pour que la violence faite à ma passion me
+parût un si grand effort et un si grand malheur, et, quant à elle, la
+peur que je lui avais causée n'était pas aussi sérieuse qu'elle voulait
+se le persuader. Qu'y avait-il donc d'impossible entre nous? quelle
+barrière séparait nos âmes? Nous restâmes en face de cet effrayant
+problème sans pouvoir le résoudre.
+
+Le seul remède à notre douleur était de souffrir ensemble, et ce fut
+réellement le seul lien profondément vrai qui nous étreignit. Cette
+douleur que je vis en elle si poignante et si sincère me purifia, en ce
+sens que j'abjurai mes projets de séduction par surprise et par ruse.
+Malheureux par elle, je l'aimai davantage. Qui sait si le triomphe ne
+m'eût pas rendu ingrat, comme elle le redoutait?
+
+Dès le jour suivant, je pris la direction du Saint-Gothard pour me
+rendre ensuite au lac des Quatre-Cantons. Alida blâmait mon empressement
+à la quitter, elle pensait que je pouvais impunément passer une semaine
+à Rocca; mais je voyais bien que la curiosité de ma vieille hôtesse
+l'empêcherait, un jour ou l'autre, de dormir, et que mes promenades
+nocturnes seraient un sujet de réflexions et de commentaires dans les
+environs.
+
+Après les premières heures de marche, je m'arrêtai à un énorme rocher
+qu'Alida m'avait indiqué au loin comme une de ses promenades favorites.
+De là, je voyais encore sa blanche villa comme un point brillant au
+milieu des bois sombres. Tandis que je la contemplais, lui envoyant dans
+mon coeur un tendre adieu, je sentis une main légère se poser sur mon
+épaule, et, en me retournant, je vis Alida elle-même, qui m'avait
+devancé là. Elle était venue à cheval avec un domestique qu'elle avait
+laissé à quelque distance. Elle portait un petit panier rempli de
+friandises. Elle avait voulu déjeuner avec moi sur la mousse à l'abri de
+son beau rocher, dans ce lieu complètement désert. Je fus si touché de
+cette gracieuse surprise, que je m'ingéniai à lui faire oublier les
+chagrins et les orages de la veille. Je protestai de ma soumission, et
+je fis tout mon possible vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de moi-même pour
+lui persuader sans mentir que je serais heureux ainsi.
+
+--Mais où et quand nous reverrons-nous? dit-elle. Vous n'avez pas voulu
+vous engager clairement à être à Genève pour le mariage de Paule, et
+pourtant c'est le seul moyen de nous retrouver sans danger pour moi. Nos
+rapports tels qu'ils sont, chastes et consacrés désormais par le
+véritable amour, peuvent s'établir très-convenablement, si vous vous
+décidez à être connu de mon mari et à faire naturellement partie des
+amis qui m'entourent. Je ne vis pas toujours seule comme vous me voyez
+en ce moment. Les injustes soupçons et l'aigre caractère de ma vieille
+belle-soeur ont fait la solitude autour de moi dans ces derniers temps:
+j'étais, grâce à elle, découragée de toute relation d'amitié, et de
+voisinage; mais, depuis qu'elle est partie, j'ai fait des visites, j'ai
+effacé la mauvaise impression de ses torts, dont j'avais dû paraître un
+peu complice. On va me revenir. Je n'ai pas de nombreuses relations, je
+n'ai jamais aimé cela, et ce n'en est que mieux. Vous me trouverez assez
+entourée pour que nous n'ayons pas l'air de rechercher le tête-à-tête,
+et assez libre pour que le tête-à-tête se fasse souvent et
+naturellement. D'ailleurs, je découvrirai bien le moyen de m'absenter
+quelquefois, et nous nous rencontrerons en pays neutre, loin des yeux
+indiscrets. Je vais, dès à présent, travailler à ce que cela devienne
+possible et même facile. J'éloignerai les gens dont je me méfie, je
+m'attacherai solidement les serviteurs dévoués, je me créerai à l'avance
+des prétextes, et notre connaissance étant avouée, nos rencontres, si on
+les découvre, n'auront rien qui doive surprendre ou scandaliser. Voyez!
+tout nous favorise. Vous avez devant vous la liberté du voyageur; moi,
+je vais avoir celle de l'épouse délaissée, car M. de Valvèdre pense, lui
+aussi, à un grand voyage que je ne combattrai plus. Il s'en ira
+peut-être pour deux ans. Consentez à lui être présenté auparavant. Il
+sait déjà que je vous connais, et il ne peut rien soupçonner.
+Mettons-nous en mesure vis-à-vis de lui et du monde; ceci nous donnera
+du temps, de la liberté, de la sécurité. Vous parcourrez la Suisse et
+l'Italie, vous y deviendrez grand poëte, avec une belle nature sous les
+yeux et l'amour dans le coeur; moi, jusqu'à ce jour, j'ai été
+nonchalante et découragée. Je vais devenir active et ingénieuse. Je ne
+songerai qu'à cela. Oui, oui, nous avons déjà devant nous deux années de
+pur bonheur. C'est Dieu qui vous a envoyé à moi, au moment où la douleur
+de me séparer de mon fils aîné allait m'achever. Quand il me faudra
+quitter le second, j'aurai la compassion de vivre plus longtemps,
+peut-être tout à fait près de vous, parce qu'alors j'aurai le droit de
+dire à mon mari: «Je suis seule, je n'ai plus rien qui m'attache à ma
+maison. Laissez-moi vivre où je voudrai.» Je feindrai d'aimer Rome,
+Paris ou Londres, et tous deux, inconnus, perdus au sein d'une grande
+ville, nous nous verrons tous les jours. Je saurai très-bien me passer
+de luxe. Le mien m'ennuie affreusement, et tout mon rêve est une
+chaumière au fond des Alpes ou une mansarde dans une grande cité, pourvu
+que j'y sois aimée véritablement.
+
+Nous nous séparâmes sur ces projets, qui n'avaient rien de trop
+invraisemblable. Je m'engageai à sacrifier toutes mes répugnances, à
+assister au mariage d'Obernay à Genève, à être présenté, par conséquent,
+à M. de Valvèdre.
+
+J'étais si éloigné de ce dernier parti, que, quand Alida m'eut quitté,
+je faillis courir après elle pour reprendre ma parole; mais je fus
+retenu par la crainte de lui sembler égoïste. Je ne pouvais la revoir
+qu'à ce prix, à moins de risquer à chaque rencontre de la brouiller avec
+son mari, avec l'opinion, avec la société tout entière. Je continuai mon
+voyage; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court
+pour me rendre à Altorf, et j'y restai. C'est là qu'Alida devait
+m'adresser ses lettres. Et que m'importait tout le reste? Nous nous
+écrivîmes tous les jours, et l'on peut dire toute la journée, car nous
+échangeâmes en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme.
+Jamais je n'avais trouvé en moi une telle abondance d'émotion devant une
+feuille de papier. Ses lettres, à elle, étaient ravissantes. Parler
+l'amour, écrire l'amour, étaient en elle des facultés souveraines. Bien
+supérieure à moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicité de
+ne pas s'en apercevoir, de le nier, de m'admirer et de me le dire. Cela
+me perdait; tout en m'élevant au diapason de ses théories de sentiment,
+elle travaillait à me persuader que j'étais une grande âme, un grand
+esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu'à s'étendre pour
+planer sur son siècle et sur la postérité. Je ne le croyais pas, non!
+grâce à Dieu, je me préservais de la folie; mais, sous la plume de cette
+femme, la flatterie était si douce, que je l'eusse payée au prix de la
+risée publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer.
+
+Elle réussit également à détruire toutes mes révoltes relativement au
+plan de vie qu'elle avait adopté pour nous deux. Je consentais à voir
+son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre à
+Genève. Enfin ce mois de fièvre et de vertige, qui était le terme de mes
+aspirations les plus ardentes, touchait à son dernier jour.
+
+
+
+
+V
+
+
+J'avais promis à Obernay de frapper à sa porte la veille de son mariage.
+Le 31 juillet, à cinq heures du matin, je m'embarquais sur un bateau à
+vapeur pour traverser le Léman, de Lausanne à Genève.
+
+Je n'avais pas fermé l'oeil de la nuit, tant je craignais de manquer
+l'heure du départ. Accablé de fatigue et roulé dans mon manteau, je pris
+quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le
+soleil se faisait déjà sentir. Un homme qui paraissait dormir également
+était assis sur le même banc que moi. Au premier coup d'oeil que je
+jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon.
+
+Cette rencontre aux portes de Genève m'inquiéta un peu; j'avais commis
+la faute d'écrire d'Altorf à Obernay en lui donnant de ma promenade un
+faux itinéraire. Cet excès de précaution devenait une maladresse
+fâcheuse, si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvèdre était
+de Genève et en relation avec les Valvèdre ou les Obernay. J'aurais donc
+voulu me soustraire à ses regards; mais le bateau était fort petit, et,
+au bout de quelques instants, je me retrouvai face à face avec mon
+aimable philosophe. Il me regardait avec attention, comme s'il eût
+hésité à me reconnaître; mais son incertitude cessa vite, et il m'aborda
+avec la grâce d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous
+venions de nous quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de
+toute surprise et de toute curiosité, il reprit la conversation où nous
+l'avions laissée sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et,
+sans songer davantage à le contredire, je cherchai à profiter de cette
+aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui avec modestie, comme un
+trésor dont il se croyait le dépositaire et non le maître ni
+l'inventeur.
+
+Je ne pouvais résister au désir de l'interroger, et cependant, à
+plusieurs reprises, ma méditation laissa tomber l'entretien. J'éprouvais
+le besoin de résumer intérieurement et de savourer sa parole. Dans ces
+moments-là, croyant que je préférais être seul et ne désirant nullement
+se produire, il essayait de me quitter; mais je le suivais et le
+reprenais, poussé par un attrait inexplicable et comme condamné par une
+invisible puissance à m'attacher aux pas de cet homme, que j'avais
+résolu d'éviter. Quand nous approchâmes de Genève, les passagers, qui,
+de la cabine, firent irruption sur le pont, nous séparèrent. Mon nouvel
+ami fut abordé par plusieurs d'entre eux, et je dus m'éloigner. Je
+remarquai que tous semblaient lui parler avec une extrême déférence;
+néanmoins, comme il avait eu la délicatesse de ne pas s'enquérir de mon
+nom, je crus devoir respecter également son incognito.
+
+Une demi-heure après, j'étais à la porte d'Obernay. Le coeur me battait
+avec tant de violence, que je m'arrêtai un instant pour me remettre. Ce
+fut Obernay lui-même qui vint m'ouvrir; de la terrasse de son jardin, il
+m'avait vu arriver.
+
+--Je comptais sur toi, me dit-il, et me voilà pourtant dans un transport
+de joie comme si je ne t'espérais plus. Viens, viens! toute la famille
+est réunie, et nous attendons Valvèdre d'un moment à l'autre.
+
+Je trouvai Alida au milieu d'une douzaine de personnes qui ne nous
+permirent d'échanger que les saluts d'usage. Il y avait là, outre le
+père, la mère et la fiancée d'Henri, la soeur aînée de Valvèdre,
+mademoiselle Juste, personne moins âgée et moins antipathique que je ne
+me la représentais, et une jeune fille d'une beauté étonnante. Bien
+qu'absorbé par la pensée d'Àlida, je fus frappé de cette splendeur de
+grâce, de jeunesse et de poésie, et, malgré moi, je demandai à Henri, au
+bout de quelques instants, si cette belle personne était sa parente.
+
+--Comment diable, si elle l'est! s'écria-t-il en riant, c'est ma soeur
+Adélaïde! Et voici l'autre que tu n'as pas connue, comme celle-ci, dans
+ton enfance; voici notre démon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui
+entrait.
+
+Rosa était ravissante aussi, moins idéale que sa soeur et plus
+sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n'avait pas
+quatorze ans, et sa tenue n'était pas encore celle d'une demoiselle bien
+raisonnable; mais il y avait tant d'innocence dans sa gaieté pétulante
+qu'on n'était pas tenté d'oublier combien l'enfant était près de devenir
+une jeune fille.
+
+--Quant à l'aînée, reprit Obernay, c'est la filleule de ta mère et mon
+élève à moi, une botaniste consommée, je t'en avertis, et qui n'entend
+pas raison avec les superbes railleurs de ton espèce. Fais attention à
+ton bel esprit, si tu veux qu'elle consente à te reconnaître. Pourtant,
+grâce à ta mère, qui lui fait l'honneur de lui écrire tous les ans en
+réponse à ses lettres du 1er janvier, et pour qui elle conserve une
+grande vénération, j'espère qu'elle ne fera pas trop mauvais accueil à
+ta mine de poëte échevelé; mais il faut que ce soit ma mère qui vous
+présente l'un à l'autre.
+
+--Tout à l'heure! repris-je en voyant qu'Alida me regardait. Laisse-moi
+revenir de ma surprise et de mon éblouissement.
+
+--Tu la trouves belle? Tu n'es pas le seul; mais n'aie pas l'air de t'en
+apercevoir, si tu ne veux la désespérer. Sa beauté est comme un fléau
+pour elle. Elle ne peut sortir de la vieille ville sans qu'on s'attroupe
+pour la voir, et elle n'est pas seulement intimidée de cette avidité des
+regards, elle en est blessée et offensée. Elle en souffre véritablement,
+et elle en devient triste et sauvage hors de l'intimité. Demain sera
+pour elle un jour d'exhibition forcée, un jour de supplice par
+conséquent. Si tu veux être de ses amis, regarde-la comme si elle avait
+cinquante ans.
+
+--A propos de cinquante ans, repris-je pour détourner la conversation,
+il me semble que mademoiselle Juste n'a guère davantage. Je me figurais
+une véritable duègne.
+
+--Cause avec elle un quart d'heure, et tu verras que la duègne est une
+femme d'un grand mérite. Tiens, je veux te présenter à elle; car, moi,
+je l'aime, cette belle-soeur-là, et je veux qu'elle t'aime aussi.
+
+Il ne me permit pas d'hésiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont
+l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la
+conversation. C'était une vieille fille un peu maigre et accentuée de
+physionomie, mais qui avait dû être presque aussi belle que la soeur
+d'Obernay, et dont le célibat me semblait devoir cacher quelque mystère,
+car elle était riche, de bonne famille, et d'un esprit très-indépendant.
+En l'écoutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et même un
+certain charme sérieux et profond qui me pénétra de respect et de
+crainte. Elle me témoigna pourtant de l'intérêt et me questionna sur ma
+famille, qu'elle paraissait très-bien connaître, sans pourtant rappeler
+ou préciser les circonstances où elle l'avait connue.
+
+On avait déjeuné, mais on tenait en réserve une collation pour moi et
+pour M. de Valvèdre. En attendant qu'il arrivât, Henri me conduisit dans
+ma chambre. Nous trouvâmes sur l'escalier madame Obernay et ses deux
+filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mère au
+passage afin qu'elle me présentât en particulier à sa fille aînée.
+
+--Oui, oui, répondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous
+faire de grandes révérences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu
+d'avoir été compagnons d'enfance pendant un an, à Paris. M. Valigny
+était alors un garçon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma
+fille, et tu en abusais sans scrupule. A présent que tu n'es que trop
+raisonnable, remercie-le du passé et parle-lui de ta marraine, qui a
+continué d'être si bonne pour toi.
+
+Adélaïde était fort intimidée; mais j'étais si bien en garde contre le
+danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En
+un instant, je la vis transformée. Cette rêveuse et fière beauté s'anima
+d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de
+gaucherie charmante qui ajoutait à sa grâce naturelle. Je ne fus pas ému
+en touchant cette main pure, et, comme si elle l'eût senti, elle sourit
+davantage et m'apparut plus belle encore.
+
+C'était un type très-différent de celui d'Obernay et de Rosa, qui
+ressemblaient à leur mère. Adélaïde en tenait aussi par la blancheur et
+l'éclat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la
+taille dégagée et les extrémités fines de son père, qui avait été un des
+plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et fraîche
+sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvèdre, sans être
+jolie, était extrêmement agréable: on disait dans la ville que, lorsque
+les Obernay et les Valvèdre étaient réunis, ou croyait entrer dans un
+musée de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement
+caractérisées et dignes de la statuaire et du pinceau.
+
+J'avais à peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler.
+
+--Valvèdre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et
+déjeuner avec toi.
+
+Je descendis en toute hâte; mais, à la dernière marche de l'escalier, il
+me vint une terreur étrange. Une vague appréhension qui, depuis quinze
+jours, m'avait souvent traversé l'esprit et qui m'était revenue
+fortement dans la journée, s'empara de moi à tel point, que, voyant la
+porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay était sur
+mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle à manger. Le
+repas était servi; une voix à la fois douce et mâle partait du salon
+voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon,
+c'était M. de Valvèdre lui-même.
+
+Un monde de mensonges plus impossibles les uns que les autres, un siècle
+d'anxiétés remplirent le peu d'instants qui me séparaient de cette
+inévitable rencontre. Qu'allais-je dire à M. de Valvèdre, à Henri, à
+Paule et devant les deux familles, pour motiver ma présence aux environs
+de Valvèdre, quand on m'avait cru dans le nord de la Suisse à cette même
+époque? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inouïe et
+qu'il m'était impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de
+l'égoïsme. Je l'aimais, je l'aimais d'instinct, d'entraînement, de
+conviction et par fatalité peut-être, cet homme accompli que je venais
+essayer de tromper, de rendre par conséquent malheureux ou ridicule!
+
+La tête me tournait quand Obernay me présenta à Valvèdre, et j'ignore si
+je réussis à faire bonne contenance. Quant à lui, il eut un très-vif
+sentiment de surprise, mais tout aussitôt réprimé.
+
+--C'est là ton ami? dit-il à Henri. Eh bien, je le connais déjà. J'ai
+fait la traversée du lac avec lui ce matin, et nous avons philosophé
+ensemble pendant plus d'une heure.
+
+Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adélaïde nous
+appela pour déjeuner, et nous nous assîmes vis-à-vis l'un de l'autre,
+lui tranquille et n'ayant aucun soupçon, puisqu'il ignorait mon
+mensonge, moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture.
+Pour m'achever, Àlida vint s'asseoir auprès de son mari d'un air
+d'intérêt et de déférence, et s'efforcer, tout en causant, de deviner
+quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre.
+
+--Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle; je vous ai dit
+qu'à Saint-Pierre il avait été notre chevalier, à Paule et à moi,
+pendant qu'Obernay vous cherchait dans ces affreux glaciers.
+
+--Je n'ai pas oublié cela, répondit Valvèdre, et je suis content d'être
+l'obligé d'une personne qui m'a été sympathique à première vue.
+
+Alida, nous voyant si bien ensemble, retourna au salon, et Adélaïde vint
+prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvèdre une affection à
+laquelle il était certainement impossible d'entendre malice, à moins
+d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en était pas
+moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait
+quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec
+un mélange de respect et de tendresse qui rétablissait les convenances
+de famille dans leur intimité. Elle le servait avec empressement, et il
+se laissait servir, disant: «Merci, ma bonne fille!» avec un accent
+pleinement paternel; mais elle était si grande et si belle, et lui, il
+était encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour
+m'imaginer que ce mari trompé consentirait de bon coeur à ne pas s'en
+apercevoir, tant il était heureux père!
+
+On se sépara bientôt pour se réunir au dîner. La famille était occupée
+de mille soins pour la grande journée du lendemain. Les hommes sortirent
+ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvèdre et ses deux
+belles-soeurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais
+avec angoisse la possibilité d'échanger quelques mots avec Alida. Paule,
+appelée par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit
+bientôt; mais mademoiselle Juste était comme rivée à son fauteuil. Elle
+continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frère en
+dépit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention
+son profil austère, et je sentis en elle autre chose que le désir de
+contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le
+remplissait en dépit de tous et d'elle-même. Son regard lucide, qui
+surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui pénétrait mon
+affreux malaise, semblait nous dire à l'un et à l'autre: «Croyez-vous
+que cela m'amuse?»
+
+Au bout d'une heure de conversation très-pénible dont mademoiselle Juste
+et moi fîmes tous les frais, car Alida était trop irritée pour avoir la
+force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvèdre, au
+lieu d'accompagner ses soeurs et ses enfants jusqu'à Genève le 8
+juillet, les avait confiés à Obernay pour s'arrêter autour du Simplon.
+Je me hâtai d'aller au-devant de la découverte qui me menaçait, en
+disant que, là précisément, j'avais rencontré M. de Valvèdre et avais
+fait connaissance avec lui sans savoir son nom.
+
+--C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas
+que vous fussiez de ce côté-là.
+
+Je répondis avec aplomb qu'en voulant gagner la vallée du Rhône par le
+mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profité de ma
+bévue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries
+d'Obernay sur mon étourderie à me conduire en dépit de ses instructions,
+je ne m'en étais pas vanté dans ma lettre.
+
+--Puisque vous étiez si près de Valvèdre, dit Alida avec la même
+tranquillité, vous eussiez dû venir me voir.
+
+--Vous ne m'y aviez pas autorisé, répondis-je, et je n'ai pas osé.
+
+Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien
+qu'elle n'était pas notre dupe.
+
+Dès que je fus seul avec Alida, je lui parlai avec effroi de cette
+fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas que son mari pût
+concevoir des doutes.
+
+--Lui jaloux? répondit-elle en haussant les épaules. Il ne me fait pas
+tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je
+vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une
+timidité singulière. On a déjà fait la remarque que vous n'étiez pas
+ainsi à votre première apparition dans la maison.
+
+--Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des épines. Il me
+semble à chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du côté
+de Valvèdre et m'écraser sous le ridicule du prétexte que je viens de
+trouver. M. de Valvèdre doit m'en vouloir de m'être moqué de lui en me
+donnant pour un comédien. Il est vrai qu'il s'est laissé traiter de
+docteur: je le prenais pour un médecin; mais j'ai eu l'initiative de ma
+méprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer,
+tandis que moi...
+
+--Vous a-t-il reparlé de cela? reprit Alida un peu soucieuse.
+
+--Non, pas un mot là-dessus! C'est bien étrange.
+
+--Alors c'est tout naturel. Valvèdre ne connaît pas la feinte. Il a tout
+oublié; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'être ensemble.
+
+Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes
+lèvres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme
+un ouragan dans la maison et dans le salon.
+
+L'aîné était beau comme son père, et lui ressemblait d'une manière
+frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il était laid. Je me
+souvins qu'Obernay m'avait parlé d'une préférenc marquée de madame de
+Valvèdre pour Edmond, et involontairement j'épiai les premières caresses
+qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigués à
+l'aîné, et elle me le présenta en me demandant si je le trouvais joli.
+Elle effleura à peine les joues de l'autre, en ajoutant:
+
+--Quant à celui-ci, il ne l'est pas, je le sais!
+
+Le pauvre enfant se mit à rire, et, serrant la tête de sa mère dans ses
+bras:
+
+--C'est égal, dit-il, il faut embrasser ton singe!
+
+Elle l'embrassa en le grondant de ses manières brusques. Il lui avait
+meurtri les joues avec ses baisers, où un peu de malice et de vengeance
+semblait se mêler à son effusion.
+
+Je ne sais pourquoi cette petite scène me causa une impression pénible.
+Les enfants se mirent à jouer. Alida me demanda à quoi je pensais en la
+regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne répondais pas, elle ajouta
+à voix basse:
+
+--Êtes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me
+consoliez; car je vais être séparée de l'un et de l'autre, à moins que
+je ne me fixe dans cette odieuse ville de Genève. Et encore n'est-il pas
+certain qu'on voulût m'y autoriser.
+
+Elle m'apprit que M. de Valvèdre s'était décidé à confier l'éducation de
+ses deux fils à l'excellent professeur Karl Obernay, père d'Henri.
+Élevés dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement
+choyés par les femmes et instruits sérieusement par les hommes. Alida
+devait donc se réjouir de cette décision, qui épargnait à ses enfants
+les rudes épreuves du collège, et elle s'en réjouissait en effet, mais
+avec des larmes qui étaient visiblement à l'adresse d'Edmond, bien
+qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur égale
+l'éloignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance
+toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvèdre devait
+prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espéré les y
+soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence,
+puisque Juste se fixait à Genève dans la maison voisine.
+
+J'allais lui dire que cette prévention obstinée ne me paraissait pas
+bien équitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une
+égale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaieté avec laquelle
+tous deux grimpèrent sur ses genoux et jouèrent avec son bonnet, dont
+elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espiègle Paolino le lui ôta
+même tout à fait, et la vieille fille ne fit aucune difficulté de
+montrer ses cheveux gris ébouriffés par ces petites mains folles. A ce
+moment, je vis sur cette figure rigide une maternité si vraie et une
+bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait
+causée.
+
+Le dîner rassembla tout le monde, excepté M. de Valvèdre, qui ne vint
+que dans la soirée. J'eus donc deux ou trois heures de répit, et je pus
+me remettre au diapason convenable. Il régnait dans cette maison une
+aménité charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se
+disait condamnée à vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune
+des personnes qui se trouvaient là, un fonds de valeur réelle et ce je
+ne sais quoi de mûr ou de calme qui trahit l'étude ou le respect de
+l'étude, on sentait aussi en elles, avec les qualités essentielles de la
+vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains
+rapports, il me semblait être chez moi parmi les miens; mais l'intérieur
+génevois était plus enjoué et comme réchauffé par le rayon de jeunesse
+et de beauté qui brillait dans les yeux d'Adélaïde et de Rosa. Leur mère
+était comme ravie dans une béatitude religieuse en regardant Paule et en
+pensant au bonheur d'Henri. Paule était paisible comme l'innocence,
+confiante comme la droiture: elle avait peu d'expansions vives; mais,
+dans chaque mot, dans chaque regard à son fiancé, à ses parents et à ses
+soeurs, il y avait comme un intarissable foyer de dévouement et
+d'admiration.
+
+Les trois jeunes filles avaient été liées dès l'enfance, elles se
+tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient
+mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui eût donné tort dans ses
+différends avec Alida, on sentait bien qu'elle la chérissait davantage.
+Alida était-elle aimée de ces trois jeunes filles? Évidemment, Paule la
+savait malheureuse et l'aimait naïvement pour la consoler. Quant aux
+demoiselles Obernay, elles s'efforçaient d'avoir de la sympathie pour
+elle, et toutes deux l'entouraient d'égards et de soins; mais Alida ne
+les encourageait nullement, et répondait à leurs timides avances avec
+une grâce froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de
+femmes savantes, la petite Rosa étant déjà, selon elle, infatuée de
+pédantisme.
+
+--Cela ne paraît pourtant pas du tout, lui dis-je: l'enfant est
+ravissante... et Adélaïde me parait une excellente personne.
+
+--Oh! j'étais bien sûre que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux
+yeux-là! reprit avec humeur Alida.
+
+Je n'osai lui répondre: l'état de tension nerveuse où je la voyais me
+faisait craindre qu'elle ne se trahit.
+
+D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arrivèrent avec leurs
+parents. On passa au jardin, qui, sans être grand, était fort beau,
+plein de fleurs et de grands arbres, avec une vue magnifique au bord de
+la terrasse. Les enfants demandèrent à jouer, et tout le monde s'en
+mêla, excepté les gens âgés et Alida, qui, assise à l'écart, me fit
+signe d'aller auprès d'elle. Je n'osai obéir. Juste me regardait, et
+Rosa, qui s'était beaucoup enhardie avec moi pendant le dîner, vint me
+prendre résolûment le bras, prétendant que tout le _jeune monde_ devait
+jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour
+vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frère ouvrit la partie de
+barres, et il était mon aîné. Elle me réclamait dans son camp, parce que
+Henri était dans le camp opposé et que je devais courir aussi bien que
+lui. Henri m'appela aussi, il fallut ôter mon habit et me mettre en
+nage. Adélaïde courait après moi avec la rapidité d'une flèche. J'avais
+peine à échapper à cette jeune Atalante, et je m'étonnais de tant de
+force unie à tant de souplesse et de grâce. Elle riait, la belle fille;
+elle montrait ses dents éblouissantes. Confiante au milieu des siens,
+elle oubliait le tourment des regards; elle était heureuse, elle était
+enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses
+que la pourpre du soir fait paraître embrasées.
+
+Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frère. Le ciel m'est témoin
+que je ne songeais qu'à m'échapper de ce tourbillon de courses, de cris
+et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles
+d'obstination et de ruse, j'en fus venu à bout, je la trouvai sombre et
+dédaigneuse. Elle était révoltée de ma faiblesse, de mon enfantillage;
+elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour
+quitter ces jeux imbéciles et pour venir à elle! J'étais lâche, je
+craignais les propos, ou j'étais déjà charmé par les dix-huit ans et les
+joues roses d'Adélaïde. Enfin elle était indignée, elle était jalouse;
+elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme
+le plus beau de sa vie.
+
+J'étais désespéré de ne pouvoir la consoler; mais M. de Valvèdre venait
+d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant là. Il me semblait
+qu'il entendait mes paroles avant que mes lèvres leur eussent livré
+passage. Alida, plus hardie et comme dédaigneuse du péril, me reprochait
+d'être trop jeune, de manquer de présence d'esprit et d'être plus
+compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je
+rougissais de mon inexpérience, je fis de grands efforts pour m'en
+corriger. Tout le reste de la soirée, je réussis à paraître très-enjoué;
+alors Alida me trouva trop gai.
+
+On le voit, nous étions condamnés à nous réunir dans les circonstances
+les plus pénibles et les plus irritantes. Le soir, retiré dans ma
+chambre, je lui écrivis:
+
+«Vous êtes mécontente de moi, et vous me l'avez témoigné avec colère.
+Pauvre ange, tu souffres! et j'en suis la cause! Tu maudis ce jour tant
+désiré qui ne nous a pas seulement donné un instant de sécurité pour
+lire dans les yeux l'un de l'autre! Me voilà éperdu, furieux contre
+moi-même et ne sachant que faire pour éviter ces angoisses et ces
+impatiences qui me dévorent aussi, mais que je subirais avec
+résignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune,
+dis-tu! Eh bien, pardonne à mon inexpérience, et tiens-moi compte de la
+candeur et de la nouveauté de mes émotions. Va, la jeunesse est une
+force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des périls
+d'un autre genre, je suis au-dessous de ton rêve. Faut-il t'arracher
+violemment à tous les liens qui pèsent sur toi? faut-il braver l'univers
+et m'emparer de ta destinée à tout prix? Je suis prêt, dis un mot. Je
+peux tout briser autour de nous deux... Mais tu ne le veux pas, tu
+m'ordonnes d'attendre, de me soumettre à des épreuves contre lesquelles
+se révolte la franchise de mon âge! Quel plus grand sacrifice pouvais-je
+te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc pitié de moi, cruelle! et
+toi aussi, prends donc patience!
+
+«Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice? pourquoi me dire
+qu'Adélaïde?... Non! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez
+dit. C'était insensé, c'était inique! Une autre que toi! mais
+existe-t-il donc d'autres femmes sur la terre? Laissons cette folie et
+n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement
+frappé. Tes deux enfants vont demeurer ici... Et toi, que vas-tu faire?
+Cette résolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie?
+Comptes-tu retourner dans cette solitude de Valvèdre, où j'aurais si peu
+le droit de vivre auprès de toi, sous les regards de tes voisins
+provinciaux, et entourée de gens qui tiendront note de toutes tes
+démarches? Tu avais parlé d'aller dans quelque grande ville... Songe
+donc! tu le peux à présent. Dis, quand pars-tu? où allons-nous? Je ne
+peux pas admettre que tu hésites. Réponds, mon âme, réponds! Un mot, et
+je supporte tout ce que tu voudras pour sauver les apparences, ou
+plutôt, non, je pars demain soir. Je me dis rappelé par mes parents, je
+me soustrais à toutes ces misérables dissimulations qui t'exaspèrent
+autant que moi, je cours t'attendre où tu voudras. Ah! viens! fuyons! ma
+vie t'appartient.»
+
+La journée du lendemain s'écoula sans que je pusse lui glisser ma
+lettre. Quoi que m'en eût dit madame de Valvèdre, je n'osais trop me
+confier à la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien éveillée pour ce
+rôle de dépositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs, Juste de
+Valvèdre faisait si bonne garde, que j'en perdais l'esprit.
+
+Je ne raconterai pas la cérémonie du mariage protestant. Le temple était
+si près de la maison, qu'on s'y rendit à pied sous les yeux des deux
+villes, ameutées en quelque sorte pour voir l'agréable mariée, mais
+surtout la belle Adélaïde dans sa fraîche et pudique toilette. Elle
+donnait le bras à M. de Valvèdre, dont la considération semblait mieux
+que tout autre porte-respect la protéger contre les brutalités de
+l'admiration. Néanmoins elle était froissée de cette curiosité
+outrageante des foules, et marchait triste, les yeux baissés, belle dans
+sa fierté souffrante comme une reine qu'on traînerait au supplice.
+
+Après elle, Àlida était aussi un objet d'émotion. Sa beauté n'était pas
+frappante au premier abord; mais le charme en était si profond, qu'on
+l'admirait surtout après qu'elle avait passé. J'entendis faire des
+comparaisons, des réflexions plus ou moins niaises. Il me sembla qu'il
+s'y mêlait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher
+prétexte à une querelle; mais à Genève, si on est très-petite ville, on
+est généralement bon, et ma colère eût été ridicule.
+
+Le soir, il y eut un petit bal composé d'environ cinquante personnes qui
+formaient la parenté et l'intimité des deux familles. Alida parut avec
+une toilette exquise, et, sur ma prière, elle dansa. Sa grâce indolente
+fit son effet magique; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la
+disputèrent et se montrèrent d'autant plus enfiévrés qu'elle paraissait
+moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espéré que la
+danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et à
+mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant,
+très-disposé à lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de
+coquetterie. Ce fut impossible: elle ne voulait plaire à personne; mais
+elle sentait, elle savait qu'elle charmait tous les hommes, et il y
+avait dans son indifférence je ne sais quel air de souveraineté blasée,
+mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai qu'elle parlait à ces
+jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme
+si elle en avait eu sur eux, et c'était, à mon gré, leur faire trop
+d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus
+retrouver, dans ses regards à des étrangers, cette prise de possession
+qui avait bouleversé et ravi mon âme. Certes, auprès d'elle, Adélaïde et
+ses jeunes amies étaient de simples bourgeoises, très-ignorantes de
+l'empire de leurs charmes et très-incapables, malgré l'éclat de leur
+jeunesse, de lui disputer la plus humble conquête; mais qu'il y avait de
+pudeur dans leur modestie, et comme leur extrême politesse était une
+sauvegarde contre la familiarité! Une petite circonstance me fit
+insister en moi-même sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa
+tomber son éventail; dix admirateurs se précipitèrent pour le ramasser.
+Pour un peu, on se fût battu; elle le prit de la main triomphante qui le
+lui présentait, sans aucune parole de remerciement, sans même un sourire
+de convention, et comme si elle était trop maîtresse des volontés de cet
+inconnu pour lui savoir le moindre gré de son esclavage. C'était un bon
+petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarité. En fait,
+c'était de sa part une bêtise; en théorie, il avait pourtant raison.
+Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au dédain, elle le provoque
+plus qu'elle ne l'éloigne, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a
+toujours un peu d'encouragement au fond de ces _mépriseries_ royales.
+
+Pour me venger du secret dépit que j'éprouvais, je cherchai quel service
+je pourrais rendre à Adélaïde, qui dansait près de moi. Je vis qu'elle
+avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'étaient
+détachées de son bouquet, et, comme elle revenait à sa place, je les
+enlevai vite et adroitement. Elle parut s'étonner un peu d'un si beau
+zèle, et cet étonnement même était une impression de pudeur. Je ne la
+regardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais
+elle me l'adressa un instant après, quand la figure de la contredanse la
+replaça près de moi.
+
+--Vous m'avez préservée d'une chute, me dit-elle tout haut en souriant;
+vous êtes toujours bon pour moi, comme _jadis!_
+
+Bon pour elle! c'était trop de reconnaissance à coup sûr, et cela
+pouvait amener une déclaration de la part d'un impertinent; mais il eût
+fallu l'être jusqu'à l'imbécillité pour ne pas sentir dans l'extrême
+politesse de cette chaste fille un doute d'elle-même qui imposait aux
+autres un respect sans bornes.
+
+Je n'attendis pas la fin du bal. J'y souffrais trop. Comme j'allais
+gagner ma petite chambre, Valvèdre se trouva devant moi et me fit signe
+de le suivre à l'écart.
+
+--Voici l'explication, pensai-je: qu'il se décide donc enfin à me
+chercher querelle, ce mystérieux personnage! Ce sera me soulager d'une
+montagne qui m'étouffe!
+
+Mais il s'agissait de bien autre chose.
+
+--Il est arrivé ici tantôt, me dit-il, des parents de Lausanne sur
+lesquels on ne comptait plus. On est forcé de leur donner l'hospitalité
+et de disposer de votre chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur
+cédez naturellement la place; mais on ne veut pas vous envoyer à
+l'auberge, on vous confie à moi. J'ai mon pied-à-terre dans la ville,
+tout près d'ici; voulez-vous me permettre d'être votre hôte?
+
+Je remerciai et j'acceptai résolûment.
+
+--S'il veut se réserver une explication chez lui, me disais-je, à la
+bonne heure! j'aime mieux cela.
+
+Il appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-même me
+prit le bras pour me conduire à son domicile. C'était une maison du
+voisinage, où il me fit traverser plusieurs pièces encombrées de caisses
+et d'instruments étranges, quelques-uns d'une grande dimension et qui
+brillaient vaguement, dans l'obscurité, d'un éclat vitreux ou
+métallique.
+
+--C'est mon attirail de _docteur ès sciences_, me dit-il en riant. Cela
+ressemble assez à un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pas? Vous
+comprenez, ajouta-t-il d'un ton indéfinissable, que madame de Valvèdre
+n'aime pas cette habitation, et qu'elle préfère l'agréable hospitalité
+des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de
+votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini
+là-bas, et, si vous vouliez y retourner...
+
+--Pourquoi y retournerais-je? répondis-je affectant l'indifférence. Je
+n'aime pas le bal, moi!
+
+--N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous intéresse?
+
+--Tous les Obernay m'intéressent; mais le bal est la plus maussade
+manière de jouir de la société des gens qu'on aime.
+
+--Eh! pas toujours! Il donne une certaine animation... Quand j'étais
+jeune, je ne haïssais pas ce bruit-là.
+
+--C'est que vous avez eu l'esprit d'être jeune, monsieur de Valvèdre. A
+présent, on ne l'a plus. On est vieux à vingt ans.
+
+--Je n'en crois rien, dit-il en allumant son cigare; car il m'avait
+suivi dans la chambre qui m'était destinée, comme pour s'assurer que
+rien n'y manquait à mon bien-être. Je crois que c'est une prétention!
+
+--De ma part? répondis-je un peu blessé de la leçon.
+
+--Peut-être aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela
+coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se
+soustraire à son empire. Elle s'y soumet de bonne foi, parce que la plus
+nouvelle mode lui paraît toujours la meilleure; mais, si vous m'en
+croyez, vous examinerez un peu sérieusement les dangers de celle-ci, et
+vous ne vous y laisserez pas trop prendre.
+
+Son accent avait tant de douceur et de bonté, que je cessai de croire à
+un piège tendu par sa suspicion à mon inexpérience, et, retombant sous
+le charme, j'éprouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui
+ouvrir mon coeur. Il y avait là quelque chose d'horrible dont je ne
+saurais même aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et
+je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer à lui
+infliger le plus amer des outrages!
+
+Il me dit encore quelques paroles qui furent comme un trait de lumière
+sur le fond de sa pensée. Il me sembla qu'en m'invitant à retourner au
+bal, c'est-à-dire à être jeune, naïf et croyant, il essayait de savoir
+quelle impression Adélaïde avait faite sur moi et si j'étais capable
+d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me rappelle
+plus comment, sur ses lèvres.
+
+Je fis d'elle le plus grand éloge, autant pour paraître libre de coeur
+et d'esprit vis-à-vis de sa femme que pour voir s'il éprouvait quelque
+secrète douleur à propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donné
+pour découvrir qu'il l'aimait à l'insu de lui-même, et que l'infidélité
+d'Alida ne troublerait pas la paix de son âme généreuse! Mais, s'il
+aimait Adélaïde, c'était avec un désintéressement si vrai, ou avec une
+si héroïque abnégation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux
+ni dans ses paroles.
+
+--Je n'ajoute rien à vos éloges, dit-il, et, si vous la connaissiez
+comme moi qui l'ai vue naître, vous sauriez que rien ne peut exprimer la
+droiture et la bonté de cette âme-là. Heureux l'homme qui sera digne
+d'être son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si grand honneur
+et une si grande félicité à envisager, que celui-là devra y travailler
+sérieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou
+désenchanté.
+
+--Monsieur de Valvèdre, m'écriai-je involontairement, vous semblez me
+dire que je pourrais aspirer...
+
+--A conquérir sa confiance? Non, je ne puis dire cela, je n'en sais
+rien. Elle vous connaît encore trop peu, et nul ne peut lire dans
+l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas où cela arriverait,
+vos parents et les siens s'en réjouiraient beaucoup.
+
+--Henri ne s'en réjouirait peut-être pas! répondis-je.
+
+--Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'être ingrat, mon
+cher enfant!
+
+--Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais
+d'autant plus qu'il m'aime en dépit de nos différences d'opinions et de
+caractères; mais ces différences, qu'il me pardonne pour son compte, le
+feraient beaucoup réfléchir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une
+de ses soeurs.
+
+--Quelles sont donc ces différences? Il ne me les a pas signalées en me
+parlant de vous avec effusion. Voyons, répugnez-vous à me les dire? Je
+suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la vôtre, un homme
+que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre père,
+qui mérite également ces sentiments-là, mais que j'ai fort peu connu; je
+parle de votre oncle Antonin, un savant à qui je dois les premières et
+les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait,
+entre lui et moi, à peu près la même distance d'âge qui existe
+aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous
+porter un vif intérêt, et que j'aimerais à m'acquitter envers sa mémoire
+en devenant votre conseil et votre ami comme il était le mien.
+Parlez-moi donc à coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri
+Obernay vous reproche.
+
+Je fus sur le point de m'épancher dans le sein de Valvèdre comme un
+enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se défend.
+Pourquoi ne cédai-je point à un salutaire entraînement? Il eût
+probablement arraché de ma poitrine, sans le savoir et par la seule
+puissance de sa haute moralité, le trait empoisonné qui devait se
+tourner contre lui; mais je chérissais trop ma blessure, et j'eus peur
+de la voir fermer. J'éprouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil
+épanchement avec celui dont j'étais le rival. Il fallait être résolu à
+ne plus l'être, ou devenir le dernier des hypocrites. J'éludai
+l'explication.
+
+--Henri me reproche précisément, lui répondis-je, le scepticisme, cette
+maladie de l'âme dont vous voulez me guérir; mais ceci nous mènerait
+trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre
+fois.
+
+--Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et
+peut-être sera-ce un meilleur remède à vos ennuis que tous mes
+raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir...
+Pourquoi m'avez-vous dit, à notre première rencontre, que vous étiez
+comédien?
+
+--Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout
+seul.
+
+--Et puis, en voyage, on aime à mystifier les passants, n'est-il pas
+vrai?
+
+--Oui! on fait l'agréable vis-à-vis de soi-même, on se croit fort
+spirituel, et on s'aperçoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un
+impertinent de mauvais goût en présence d'un homme de mérite.
+
+--Allons, allons, reprit en riant Valvèdre, le pauvre homme de mérite
+vous pardonne de tout son coeur et ne racontera rien de ceci à la bonne
+Adélaïde.
+
+J'étais fort embarrassé de mon rôle, et, par moments, je me persuadais,
+malgré la liberté d'esprit de M. de Valvèdre, que, s'il avait en dépit
+de lui-même quelque velléité de jalousie, c'était bien plus à propos
+d'Adélaïde qu'à propos de sa femme. Je me maudissais donc d'être
+toujours dans la nécessité de le faire souffrir. Pourtant je me
+rappelais les premières paroles qu'il m'avait dites au Simplon: «J'ai
+beaucoup aimé une femme qui est morte.» Il aimait donc en souvenir, et
+c'est là qu'il puisait sans doute la force de n'être ni jaloux de sa
+femme, ni épris d'une autre.
+
+Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le délivrer d'un trouble
+possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer
+au mariage, et que, si je venais à y songer, ce serait lorsque Rosa
+serait en âge de quitter sa poupée.
+
+--Rosa! répondit-il avec quelque vivacité. Eh! mais oui... vos âges
+s'accorderont peut-être mieux alors! Je la connais autant que l'autre,
+et c'est un trésor aussi que cette enfant-là. Mais partez donc et faites
+danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'êtes pas encore
+aussi vieux que vous le prétendiez!
+
+Il me tendit la main, cette main loyale qui brûlait la mienne, et je
+m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses
+télescopes et de ses alambics.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Je retournai chez les Obernay. On dansait encore; mais Alida,
+secrètement blessée de mon départ, s'était retirée. Le jardin était
+illuminé; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des
+contredanses et des valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystère
+quelconque dans cette fête modeste, pleine de bonhomie et d'honnête
+abandon. Je ne vis pas reparaître Valvèdre, et j'affectai, devant
+mademoiselle Juste, qui tenait bon jusqu'à la fin, beaucoup de gaieté et
+de liberté d'esprit. On proposa un cotillon, et les jeunes filles
+décidèrent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle
+Juste, Henri ayant invité sa mère.
+
+--Quoi! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse
+aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec vous une fois le tour de la
+salle; après quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse
+dont je vais m'assurer d'avance.
+
+Je ne pus voir à qui elle s'adressait; il y avait un peu de confusion
+pour prendre place. Je me trouvai avec elle vis-à-vis de M. Obernay père
+et d'Adélaïde. Quand ils eurent ouvert la figure, les deux graves
+personnages se firent signe et s'éclipsèrent. Je devenais le cavalier
+d'Adélaïde, avec laquelle je n'avais pas osé danser sous les yeux
+d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y
+entendait certes pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce
+qu'elle faisait. Elle parlait bas au père Obernay en nous regardant d'un
+air moitié bienveillant, moitié railleur. La figure candide du vieillard
+semblait lui répondre: «Vous croyez? Moi, je n'en sais rien, ce n'est
+pas impossible.»
+
+Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement
+projeté avec mes parents. Juste, sans rien savoir de mon amour pour
+Alida, pressentait quelque charme déjà jeté sur moi par l'enchanteresse,
+et elle s'efforçait de le faire échouer en me rapprochant de ma fiancée.
+Ma fiancée! cette splendide et parfaite créature eût pu être à moi! Et
+moi, je préférais à une vie excellente et à de célestes félicités les
+orages de la passion et le désastre de mon existence! Je me disais cela
+en tenant sa main dans la mienne, en affrontant les magnificences de son
+divin sourire, en contemplant les perfections de tout son être pudique
+et suave! Et j'étais fier de moi, parce qu'elle n'éveillait en moi aucun
+instinct, aucun germe d'infidélité envers ma dangereuse et terrible
+souveraine! Ah! si elle eut pu lire dans mon âme, celle qui la possédait
+si entièrement! Mais elle y lisait à contre-sens, et son oeil irrité me
+condamnait au moment de mon plus pur triomphe sur moi-même; car elle
+était là, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'épiait d'un oeil
+troublé par la fièvre. Quelle victoire pour Juste, si elle eût pu le
+deviner!
+
+L'appartement de madame de Valvèdre était au-dessus de la salle où l'on
+dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce
+qui se passait en bas par une rosace masquée de guirlandes. Alida avait
+voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fête; elle
+avait écarté le feuillage, et, me voyant là, elle était restée clouée à
+sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais être un
+grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occupant
+d'Adélaïde et en jouant le rôle d'un petit jeune homme enivré de
+mouvement et de gaieté!
+
+Aussi le lendemain, quand j'eus réussi à faire tenir ma lettre à madame
+de Valvèdre, je reçus une réponse foudroyante. Elle brisait tout, elle
+me rendait ma liberté. Dans la matinée, Juste et Paule avaient parlé
+devant elle de mon union projetée avec Adélaïde et d'une récente lettre
+de ma mère à madame Obernay, où ce désir était délicatement exprimé.
+
+«Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'aviez laissé
+ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre
+but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres yeux,
+cette nuit, combien vous étiez ravi de la beauté de votre future, je me
+suis expliqué votre conduite depuis trois jours. Dès que vous êtes entré
+dans cette maison, dès que vous avez vu celle qu'on vous destinait,
+votre manière d'être avec moi a entièrement changé. Vous n'avez pas su
+trouver un instant pour me parler en secret, vous n'avez pas pu inventer
+le plus petit expédient, vous qui savez si bien pénétrer dans les
+forteresses par-dessus les murs, quand le désir vient en aide à votre
+génie. Vous avez été vaincu par l'éclat de la jeunesse, et, moi, j'ai
+pâli, j'ai disparu comme une étoile de la nuit devant le soleil levant.
+C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas; mais pourquoi manquer
+de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi,
+sachant que je haïssais à bon droit certaine vieille fille, l'avoir
+traitée avec une vénération ridicule? N'avez-vous pas senti déjà des
+mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse
+Alida? Il me semble que, dans un moment, l'unique moment où vos regards,
+sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez fait entendre que
+j'étais, selon vous, une mauvaise mère. Oui, oui, on vous avait déjà dit
+cela, que je préférais mon bel Edmond à mon pauvre Paul, que celui-ci
+était une victime de ma partialité, de mon injustice: c'est le thème
+favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien réussi à le persuader à
+mon mari, qui m'estime; elle a dû réussir plus vite à le prouver à mon
+amant, qui ne m'estime pas!
+
+»Allons! il faut se placer au-dessus de ces misères! Il faut que je
+dédaigne tout cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne
+odieuse, au moins j'ai la fierté qui convient à ma situation.
+Épargnez-vous de vains mensonges; vous aimez Adélaïde et vous serez son
+mari, je vais vous y aider de tout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres
+et reprenez les vôtres. Je vous pardonne de tout mon coeur comme on doit
+pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine à m'absoudre moi-même de ma
+folie et de ma crédulité.»
+
+Ainsi ce n'était pas assez de la situation terrible où nous nous
+trouvions vis-à-vis de la famille et de la société: il fallait que le
+désespoir, la jalousie et la colère missent en cendre nos pauvres coeurs
+déjà battus en ruine!
+
+Je fus pris d'un accès de rage contre la destinée, contre Alida et
+contre moi-même. J'allai faire mes adieux à la famille Obernay, et je
+repartis pour mon prétendu voyage d'agrément; mais je m'arrêtai à deux
+lieues de Genève, en proie à une terreur douloureuse. Je n'avais pas
+pris congé de madame de Valvèdre; elle était sortie quand j'étais allé
+faire mes adieux. En rentrant et en apprenant ma brusque résolution,
+elle était bien femme à se trahir; mon départ, au lieu de la sauver,
+pouvait la perdre... Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de
+supporter la pensée de ses souffrances. Je feignis d'avoir oublié
+quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida fût rentrée.
+Où donc était-elle depuis le matin? Adélaïde et Rosa étaient seules à la
+maison. Je me hasardai à leur demander si madame de Valvedre avait aussi
+quitté Genève. Je regrettais de ne l'avoir pas saluée. Adélaïde me
+répondit avec une sainte tranquillité que madame de Valvèdre était à la
+chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble
+pour de la surprise, elle ajouta:
+
+--Est-ce que cela vous étonne? Elle est fervente papiste, et, nous
+autres hérétiques, nous respectons toute sincérité. C'est demain, nous
+a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mère; et elle se reproche
+de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en
+confesser, commander une messe, je crois... Enfin, si vous vouliez
+prendre congé d'elle, attendez-la.
+
+--Non, répondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets.
+
+Les deux soeurs essayèrent de me retenir, pour causer, disaient-elles,
+une bonne surprise à Henri, qui allait rentrer. Adélaïde insista
+beaucoup; mais, comme je ne cédai pas, et que, sans m'en vouloir, elle
+me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette
+simplicité de manières bienveillantes ne couvrait aucun regret
+déchirant.
+
+Je fus à peine dehors, que je me dirigeai vers la petite église. J'y
+entrai; elle était déserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin
+obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la
+muraille, une femme habillée de noir, agenouillée sur le pavé, et comme
+écrasée sous le poids d'une douleur extatique. Elle était couverte de
+tant de voiles, que j'hésitai à la reconnaître. Enfin je devinai ses
+formes délicates sous le crêpe de son deuil, et je me hasardai à lui
+toucher le bras. Ce bras roidi et glacé ne sentit rien. Je me précipitai
+sur elle, je la soulevai, je l'entraînai. Elle se ranima faiblement et
+fit un effort pour me repousser.
+
+--Où me conduisez-vous? dit-elle avec égarement.
+
+--Je n'en sais rien! à l'air, au soleil! vous êtes mourante.
+
+--Ah! il fallait donc me laisser mourir!... j'étais si bien!
+
+Je poussai au hasard une porte latérale qui se présenta devant moi, et
+je me trouvai dans une ruelle étroite et peu fréquentée. Je vis un
+jardin ouvert. Alida, sans savoir où elle était, put marcher jusque-là.
+Je la fis entrer dans ce jardin et s'asseoir sur un banc au soleil. Nous
+étions chez des inconnus, des maraîchers; les patrons étaient absents.
+Un journalier qui travaillait dans un carré de légumes nous regarda
+entrer, et, supposant que nous étions de la maison, il se remit à
+l'ouvrage sans plus s'occuper de nous.
+
+Le hasard amenait donc ce tête-à-tête impossible! Quand Alida se sentit
+ranimée par la chaleur, je la conduisis au bout de ce jardin assez
+profond, qui remontait la colline de la vieille ville, et je m'assis
+auprès d'elle sous un berceau de houblon.
+
+Elle m'écouta longtemps sans rien dire; puis, me laissant prendre ses
+mains tièdes et tremblantes, elle s'avoua désarmée.
+
+--Je suis brisée, me dit-elle, et je vous écoute comme dans un rêve.
+J'ai prié et pleuré toute la journée, et je ne voulais reparaître devant
+mes enfants que quand Dieu m'aurait rendu la force de vivre; mais Dieu
+m'abandonne, il m'a écrasée de honte et de remords sans m'envoyer le
+vrai repentir qui inspire les bonnes résolutions. J'ai invoqué l'âme de
+ma mère, elle m'a répondu: «Le repos n'est que dans la mort!» J'ai senti
+le froid de la dernière heure, et, loin de m'en défendre, je m'y suis
+abandonnée avec une volupté amère. Il me semblait qu'en mourant là, aux
+pieds du Christ, non pas assez rachetée par ma foi, mais purifiée par ma
+douleur, j'aurais au moins le repos éternel, le néant pour refuge. Dieu
+n'a pas plus voulu de ma destruction que de mes pleurs. Il vous a amené
+là pour me forcer à aimer, à brûler, à souffrir encore. Eh bien, que sa
+volonté soit faite! Je suis moins effrayée de l'avenir depuis que je
+sais que je peux mourir de fatigue et de chagrin quand le fardeau sera
+trop lourd.
+
+Alida était si saisissante et si belle dans son voluptueux accablement,
+que je trouvai l'éloquence d'un coeur profondément ému pour la
+convaincre et la rappeler à la vie, à l'amour et à l'espérance. Elle me
+vit si navré de sa peine, qu'à son tour elle eut pitié de moi et se
+reprocha mes pleurs. Nous échangeâmes les serments les plus
+enthousiastes d'être à jamais l'un à l'autre, quoi qu'il pût arriver de
+nous; mais, en nous séparant, qu'allions-nous faire? J'étais parti pour
+toutes les personnes que nous connaissions à Genève. L'heure avançait,
+on pouvait s'inquiéter de l'absence de madame de Valvèdre et la
+chercher.
+
+--Rentrez, lui dis-je; je dois quitter cette ville, où nous sommes
+entourés de dangers et d'amertumes. Je me tiendrai dans les environs, je
+m'y cacherai et je vous écrirai. Il faut absolument que nous trouvions
+le moyen de nous voir avec sécurité et d'arranger notre avenir d'une
+manière décisive.
+
+--Écrivez à la Bianca, me dit-elle; j'aurai vos lettres plus vite que
+par la _poste restante_. Je resterai à Genève pour les recevoir, et, de
+mon côté, je réfléchirai à la possibilité de nous revoir bientôt.
+
+Elle redescendit le jardin, et j'y restai après elle pour qu'on ne nous
+vît pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer,
+lorsque je m'entendis appeler à voix basse. Je tournai la tête; une
+petite porte venait de s'ouvrir derrière moi dans le mur. Personne ne
+paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appelé par mon
+prénom. Était-ce Obernay? Je m'avançai et vis Moserwald, qui m'attirait
+vers lui par signes, d'un air de mystère.
+
+Dès que je fus entré, il referma la porte derrière nous, et je me
+trouvai dans un autre enclos, désert, cultivé en prairie, ou plutôt
+abandonné à la végétation naturelle, où paissaient deux chèvres et une
+vache. Autour de cet enclos si négligé régnait une vigne en berceau
+soutenue par un treillage tout neuf à losanges serrées. C'est sous cet
+abri que Moserwald m'invitait à le suivre. Il mit le doigt sur ses
+lèvres et me conduisit sous l'auvent d'une sorte de masure située à l'un
+des bouts de l'enclos. Là, il me parla ainsi:
+
+--D'abord faites attention, mon cher! Tout ce qui se dit sous la treille
+peut être entendu à droite et à gauche à travers les murs, qui ne sont
+ni épais ni hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manassé, un de mes
+pauvres coreligionnaires qui m'est tout dévoué; c'est là que vous étiez
+tout à l'heure avec _elle_, j'ai tout entendu! A droite, le mur est
+encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures
+imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans
+le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous êtes chez moi.
+J'ai acheté ce lopin de terre pour être auprès d'_elle_, pour la
+regarder, pour l'écouter, pour surprendre ses secrets, s'il est
+possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais,
+aujourd'hui, en écoutant par hasard de l'autre côté, j'en ai appris plus
+que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle
+vous aime, je n'espère plus rien; mais je reste son ami et le vôtre. Je
+vous l'avais promis, je n'ai qu'une parole. Je vois que vous êtes
+grandement affligés et tourmentés tous les deux. Je serai, moi, votre
+providence. Restez caché ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est
+assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit,
+sans que personne s'en soit douté, il y a déjà six mois, lorsque
+j'espérais qu'_elle_ serait, un jour ou l'autre, touchée de mes soins,
+et qu'elle daignerait venir se reposer là... Il n'y faut plus songer!
+Elle y viendra pour vous. Allons, mon argent et mon savoir-faire ne
+seront pas tout à fait perdus, puisqu'ils serviront à son bonheur et au
+vôtre. Adieu, mon cher. Ne vous montrez pas, ne vous promenez pas le
+jour dans l'endroit découvert; on pourrait vous voir des maisons
+voisines. Écrivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne
+prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous
+risquer dans la campagne, qui commence à deux pas d'ici. Manassé va être
+à vos ordres. Il vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les
+ouvriers, qui pourraient causer. Il portera vos lettres au besoin et les
+remettra avec une habileté sans pareille. Fiez-vous à lui; il me doit
+tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois
+jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que
+vous cherchez le moyen de vous réunir. Cela finira par un enlèvement! je
+m'y attends bien. Prenez garde pourtant; ne faites rien sans me
+consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une
+femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou
+bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgré
+mon peu de goût pour les duels, il faudrait nous couper la gorge...
+Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par
+égoïsme; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour désespéré.
+Adieu!... Ah! à propos, il faut que je retire de là quelques papiers;
+entrons.
+
+Abasourdi et irrésolu, je le suivis dans l'intérieur de ce hangar en
+ruine, tout chargé de lierre et de joubarbes. Une petite construction
+neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre côté du
+jardin sur un étroit parterre éblouissant de roses. L'appartement
+mystérieux se composait de trois petites pièces d'un luxe inouï.
+
+--Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique,
+une coupe d'or ciselé remplie jusqu'aux bords de perles fines
+très-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais
+à sa première visite, et, à chaque visite, la coupe eût contenu quelque
+autre merveille; mais, dans ce temps-là, vous savez, elle n'a pas
+seulement daigné voir ma figure!... N'importe, vous lui offrirez ces
+perles de ma part... Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez
+comme venant de vous. Si elle les méprise, qu'elle en fasse un collier à
+son chien! Si elle n'en veut pas, qu'elle les sème dans les orties! Moi,
+je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une à une dans
+les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les
+regarder. Ce n'est pas là ce que je voulais retirer d'ici. C'est un
+paquet de brouillons de lettres que je voulais lui écrire. Il ne faut
+pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est
+gros! Je lui écrivais tous les jours, quand elle était ici; mais, quand
+il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que
+mon style était lourd, mon français incorrect... Que n'aurais-je pas
+donné pour savoir tourner cela comme vous le savez dans doute! Mais on
+ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me
+sentais tout en feu en écrivant. Allons, je remporte ma poésie, et je
+pars. Ne me parlez pas... Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le coeur
+gros. Si vous m'empêchiez de me dévouer pour elle, je vous tuerais et je
+me tuerais ensuite... Ah! ceci me fait penser... Quand on a des
+rendez-vous avec une femme, il ne faut pas se laisser surprendre et
+assassiner. Voilà des pistolets dans leur boîte. Ils sont bons, allez!
+on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils...
+Écoutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manassé vous déguisera
+et vous conduira dans la soirée à mon hôtel. Il vous fera entrer sans
+que personne vous remarque. Fût-ce au milieu de la nuit, je vous
+recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu!
+soyez heureux, mais rendez-la heureuse.
+
+Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, où le grossier et
+le ridicule des détails étaient emportés par un souffle de passion
+exaltée et sincère. Il se déroba à mes refus, à mes remerciements, à mes
+dénégations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilité. Il tenait mon
+secret, et il fallait lui laisser exercer son dévouement ou craindre son
+dépit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je
+me soumis, et je l'aimai en dépit de tout; car il pleurait à chaudes
+larmes, et je pleurais aussi comme un enfant brisé par des émotions
+au-dessus de ses forces.
+
+Quand j'eus repris un peu mes sens et résumé ma situation, j'eus horreur
+de ma faiblesse.
+
+--Non certes, m'écriai-je intérieurement, je n'attirerai pas Alida dans
+ce lieu, où son image a été profanée par des espérances outrageantes.
+Elle ne verrait qu'avec dégoût ce luxe et ces présents que lui destinait
+un amour indigne d'elle. Et, moi-même, je souffre ici comme dans un air
+malsain chargé d'idées révoltantes. Je n'écrirai pas d'ici a Alida; je
+sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer!
+
+La nuit approchait. Dès qu'elle fut sombre, je priai Manassé, qui était
+venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald; mais Moserwald
+arrivait au même instant pour s'informer de moi, et nous rentrâmes
+ensemble dans le casino, où, sur l'ordre de son maître, Manassé nous
+servit un repas très-recherché.
+
+--Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentré ici au
+risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais
+puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez
+venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous
+n'aviez pas pensé à dîner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que
+pour vous, mais voilà que je me sens tout à coup grand'faim. J'ai tant
+pleuré! Je vois qu'on a raison de le dire: les larmes creusent
+l'estomac.
+
+Il mangea comme quatre; après quoi, les vins d'Espagne aidant à la
+digestion de ses pensées, il me dit naïvement:
+
+--Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais, depuis six mois, voici
+le premier repas que je fais. Vous avez bien vu qu'à Saint-Pierre je
+n'avais pas d'appétit. Outre ma mélancolie habituelle, j'avais l'amour
+en tête. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a guéri le corps en
+m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'idée que je
+fais enfin quelque chose de bon et de grand me relève au-dessus de ma
+vie ordinaire. N'en riez pas! En feriez-vous autant a ma place? Ce n'est
+pas sûr!... Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'éloquence.
+Cela doit user le coeur à la longue!... Mais nous voilà seuls. Manassé
+ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a là un
+cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit à sa maisonnette,
+dans l'enclos voisin. Parlez: que vouliez-vous me dire? et pourquoi
+prétendez-vous que madame de Valvèdre ne peut pas venir ici?
+
+Je le lui expliquai sans détour. Il m'écouta avec toute l'attention
+possible comme s'il eût voulu s'aviser et s'instruire des délicatesses
+de l'amour; puis il reprit la parole.
+
+--Vous vous méprenez sur mes espérances, dit-il; je n'en avais pas.
+
+--Vous n'en aviez pas, et vous faisiez décorer cette maisonnette, vous
+choisissiez une à une les plus belles perles d'Orient?...
+
+--Je n'espérais rien de ces moyens-là, surtout depuis l'affaire de la
+bague. Faut-il vous répéter que, pour moi, je n'y voyais que des
+hommages désintéressés, des preuves de dévouement, la joie de procurer
+un petit plaisir féminin à une femme recherchée? Vous ne comprenez pas
+cela, vous! Vous vous êtes dit: «Je mériterai et j'obtiendrai l'amour
+par mes talents et ma rhétorique.» Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma
+valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable! Je
+n'ai jamais eu la pensée d'acheter une femme de ce mérite; mais, si par
+ma passion j'avais pu la convaincre, où eût été l'offense quand je
+serais venu mettre mes trésors sous ses pieds? Tous les jours, l'amour
+exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab offre des
+bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une
+poignée de fleurs des champs.
+
+--Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point.
+Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule déraisonnable, mais
+sachez que ma répugnance est invincible. Jamais, je vous le déclare,
+Alida ne viendra ici.
+
+--Vous êtes un ingrat! fit Moserwald en levant les épaules.
+
+--Non, m'écriai-je, je ne veux pas être ingrat! Je vois que vous ne
+m'avez pas trompé en me disant qu'il y avait en vous des trésors de
+bonté. Ces trésors-là, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie.
+Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le mérite de vous le confier,
+et pourtant je le sens en sûreté dans votre coeur. Vous voulez me
+conseiller dans l'emploi des moyens matériels qui peuvent assurer ou
+compromettre le bonheur et la dignité de la femme que j'aime? Je crois à
+votre expérience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous
+consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera
+éternelle. Toutes mes répulsions pour certains côtés de votre nature
+seront vivement combattues et peut-être effacées en moi par l'amitié. Il
+en est déjà ainsi; oui, j'ai pour vous une réelle affection, j'estime en
+vous des qualités d'autant plus précieuses qu'elles sont natives et
+spontanées. Ne me demandez pas autre chose, ne cherchez jamais à me
+faire accepter des services d'une valeur vénale. Vous n'êtes que riche,
+dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut! Vous vous calomniez: vous
+voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par là que vous
+avez conquis ma gratitude et mon affection.
+
+Le pauvre Moserwald me serra dans ses bras en recommençant à pleurer.
+
+--J'ai donc enfin un ami! s'écria-t-il, un véritable ami, qui ne me
+coûte pas d'argent! Ma foi, c'est le premier, et ce sera le seul. Je
+connais assez l'humanité pour avoir cela. Eh bien, je le garderai comme
+la prunelle de mes yeux, et vous, comme mon ami, prenez mon coeur, mon
+sang et mes entrailles. Nephtali Moserwald est à vous à la vie et à la
+mort.
+
+Après ces effusions, où il trouva le moyen d'être comique et pathétique
+en même temps, il me déclara qu'il fallait parler raison sur le point
+capital, l'avenir de madame de Valvèdre. Je lui racontai comment je
+m'étais lié à mon insu avec le mari, et, sans lui rien confier des
+orages de mon amour, je lui fis comprendre que des relations ordinaires
+protégées par l'hypocrisie des convenances étaient impossibles entre
+deux caractères entiers et passionnés. Il me fallait posséder l'âme
+d'Alida dans la solitude, j'étais incapable de ruser avec son mari et
+son entourage.
+
+--Vous avez grand tort d'être ainsi, répondit Moserwald. C'est un
+puritanisme qui rendra toutes choses bien difficiles; mais, si vous êtes
+cassant et maladroit, ce qu'il y a encore de plus habile, c'est de
+disparaître. Eh bien, cherchons les moyens. M. de Valvèdre est riche et
+sa femme n'a rien. Je me suis informé à de bonnes sources, et je sais
+des choses que vous ignorez probablement; car vous avez traité
+d'injurieux mon amour pour elle, et pourtant, par le fait, le vôtre lui
+sera plus nuisible. Savez-vous qu'on peut l'épouser, cette femme
+charmante, et que ma fortune me permettait d'y prétendre?
+
+--L'épouser! Que dites-vous? Elle n'est donc pas mariée?...
+
+--Elle est catholique, Valvèdre est protestant, et ils se sont mariés
+selon le rite de la confession d'Augsbourg, qui admet le divorce. Bien
+que M. de Valvèdre soit, à ce qu'on dit, un grand philosophe, il n'a pas
+voulu faire acte de catholicité, et, bien qu'Alida et sa mère fussent
+très-orthodoxes, ce mariage était si beau pour une fille sans avoir, que
+l'on n'insista pas pour le faire ratifier par votre Église et par les
+lois civiles qui confirment l'indissolubilité. On assure que madame de
+Valvèdre s'est affectée plus tard de ce genre d'union qui ne lui
+paraissait pas assez légitime, mais que rien n'a pu décider son mari à
+se dénationaliser, civilement et religieusement parlant. Donc, le jour
+où Valvèdre sera mécontent de sa femme, il pourra la répudier, qu'elle y
+consente ou non et la laisser à peu près dans la misère. Ne jouez pas
+avec la situation, Francis! vous n'avez rien, et il y a dix ans que
+cette femme vit dans l'aisance. La misère tue l'amour!
+
+--Elle ne connaîtra pas la misère; je travaillerai.
+
+--Vous ne travaillerez pas de longtemps, vous êtes trop amoureux.
+L'amour emporte le génie, je le sais par expérience, moi qui n'avais
+qu'un gros bon sens, et qui suis parfaitement devenu fou! Je n'ai pas
+fait une seule bonne affaire depuis que j'avais cette folie en tête.
+Heureusement, j'en avais fait auparavant; mais revenons à vous, et
+supposons, si vous voulez, que vous ferez, malgré l'amour, des vers
+magnifiques. Savez-vous ce que cela rapporte? Rien quand on n'est pas
+connu, et fort peu quand on est célèbre. Il arrive même très-souvent
+que, pour commencer, il faut être son propre éditeur, sauf à vendre une
+demi-douzaine d'exemplaires. Croyez-moi, la poésie est un plaisir de
+prince. Ne songez à elle qu'à vos moments perdus. Je vous trouverai bien
+un emploi, mais il faudra s'en occuper et s'y tenir. Des chiffres, cela
+ne vous amusera pas, et si Alida s'ennuie dans la ville où vous vous
+fixerez!... Je vous l'ai dit la première fois que je vous ai vu, vous
+devriez faire des affaires. Vous n'y entendez rien, mais cela s'apprend
+plus vite que le grec et le latin, et, avec de bons conseils, on peut
+arriver, pourvu qu'on n'ait pas de scrupules exagérés et des idées
+fausses sur le mécanisme social.
+
+--Ne me parlez pas de cela, Moserwald! répondis-je avec vivacité. Vous
+passez pour un honnête homme, ne me dites rien des opérations qui vous
+ont enrichi. Laissez-moi croire que la source est pure. Je risquerais,
+ou de ne pas comprendre, ou de me trouver dans un désaccord terrible
+avec vous. D'ailleurs, mon jugement là-dessus est fort inutile; il y a
+un premier et insurmontable obstacle, c'est que je n'ai pas le plus
+mince capital à risquer.
+
+--Mais, moi, je veux risquer pour vous... Je ne vous associerai qu'aux
+bénéfices!
+
+--Laissons cela; c'est impossible!
+
+--Vous ne m'aimez pas!
+
+--Je veux vous aimer en dehors des questions d'intérêt, je vous l'ai
+dit. Faut-il s'expliquer?... Les causes et les circonstances de notre
+amitié sont exceptionnelles; ce qu'un ami ordinaire pourrait peut-être
+accepter de vous très-naturellement, moi, je dois le refuser.
+
+--Oui, je comprends, vous vous dites que, par le fait, c'est à moi
+qu'Alida devrait son bien-être!... Alors n'en parlons plus; mais le
+diable m'emporte si je sais ce que vous allez devenir! Il faudrait, pour
+vous donner un bon conseil, savoir les dispositions du mari.
+
+--Cela est impossible. L'homme est impénétrable.
+
+--Impénétrable!... Bah! si je m'en mêlais!
+
+--Vous?
+
+--Eh bien, oui, moi, et sans paraître en aucune façon.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Il a bien confiance en quelqu'un, ce mari?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Mais, moi, je le sais! Il ouvre quelquefois le verrou de sa cervelle
+pour votre ami Obernay... Je l'ai écoulé parler, et, comme il mêlait de
+la science à sa conversation, je n'ai pas bien compris; mais il m'a paru
+un homme chagrin ou préoccupé. Cependant il n'a nommé personne. Il
+parlait peut-être d'une autre femme que la sienne: il est peut-être
+épris de cette merveilleuse Adélaïde.
+
+--Ah! taisez-vous, Moserwald! la soeur d'Obernay! un homme marié!
+
+--Un homme marié qui peut divorcer!
+
+--C'est vrai, mon Dieu! Parlait-il de divorcer?
+
+--Allons, je vois que la chose vous intéresse plus que moi, et, au fait,
+c'est vous seul qu'elle intéresse à présent. Si Alida avait eu le bon
+sens de m'aimer, je ne m'inquiétais guère de son mari, moi! Je lui
+faisais tout rompre, je lui assurais un sort quatre-vingt-dix fois plus
+beau que celui qu'elle a, et je l'épousais, car je suis libre et honnête
+homme! Vous voyez bien que mes pensées ne l'avilissaient pas; mais
+l'amour est fantasque, c'est vous qu'elle choisit: n'y pensons plus.
+Donc, c'est à vous qu'il importe et qu'il appartient de fouiller dans le
+coeur et dans la conscience du mari. Ne quittez pas ce précieux casino,
+mon cher; mettez-vous souvent en embuscade au bout du mur, sous la
+tonnelle de charmille que vous voyez d'ici, et qui est la répétition de
+celle qui occupe l'angle du jardin Obernay. C'est là que j'ai fait
+pratiquer une fente bien masquée. Le mur n'est pas long, et, lors même
+que les personnages se promènent d'un bout à l'autre en causant, on ne
+perd pas grand'chose quand on a l'oreille fine. Faites ce métier
+patiemment pendant cinq ou six fois vingt-quatre heures, s'il le faut,
+et je parie que vous saurez ce que vous voulez savoir.
+
+--L'idée est ingénieuse à coup sûr, mais je n'en profiterai pas.
+Surprendre ainsi les secrets de la famille Obernay me semble une
+bassesse!
+
+--Vous voilà encore avec vos exagérations! Il s'agit bien des Obernay!
+Si votre ami marie sa soeur avec Valvèdre, vous le saurez un peu plus
+tôt que les autres, voilà tout, et vous êtes bon, j'imagine, pour garder
+les secrets que vous surprendrez. Ce qui est d'une importance
+incalculable pour Alida, c'est de savoir si Valvèdre l'aime encore ou
+s'il en aime une autre. Dans le premier cas, il est jaloux, irrité, il
+se venge en brisant tout, et vos affaires vont mal: il faudra alors se
+creuser la tête pour en sortir. Dans le second cas, tout est sauvé, vous
+tenez le Valvèdre. Pressé de rompre sa chaîne, il fait à sa femme un
+sort très-honorable, qu'elle pourra même discuter, et on se sépare sans
+aucun bruit; car, si le divorce peut s'obtenir malgré la résistance de
+l'un des époux, il y a scandale dans ces cas-là, tandis que, par
+consentement mutuel, aucune des parties n'est déconsidérée. Valvèdre
+fera beaucoup de sacrifices à sa réputation. Ce sera l'affaire de sa
+femme de profiter de la circonstance. Alors vous l'épousez; vous n'êtes
+pas bien riches, mais vous avez le nécessaire, et il vous est permis de
+cultiver les lettres. Autrement...
+
+J'interrompis Moserwald avec humeur. J'avais beau faire pour l'aimer, il
+trouvait toujours moyen de me blesser avec son positivisme.
+
+--Vous faites de ma passion, lui dis-je, une affaire d'intérêt. Vous
+m'en guéririez, si je vous laissais prendre de l'influence sur moi.
+Tenez, j'en suis fâché, tout ce que vous m'avez conseillé aujourd'hui
+est détestable. Je ne veux ni attirer Alida ici, ni accepter de vous les
+moyens de la faire vivre avec moi, ni écouter derrière les murs,--autant
+vaut écouter aux portes,--ni me préoccuper de la question d'argent, ni
+désirer un divorce qui me permettrait de faire un mariage avantageux. Je
+veux aimer, je veux croire, je veux rester sincère et enthousiaste. Je
+braverai donc la destinée, quelle qu'elle soit, puisqu'il n'y a pas de
+moyens irréprochables pour la soumettre.
+
+--C'est fort bien, mon pauvre don Quichotte! répondit Moserwald en
+prenant son chapeau. Vous parlez à votre aise de risquer le tout pour le
+tout! Mais, si vous aimez, vous réfléchirez avant de précipiter Alida
+dans la honte et dans le besoin. Je vous laisse; la nuit porte conseil,
+et vous passerez la nuit ici, car vous n'avez pas vos effets, et il faut
+bien me donner le temps de vous les faire tenir. Où sont-ils?
+
+Je les avais laissés aux environs de Genève, dans une auberge de village
+que je lui indiquai.
+
+--Vous les aurez demain matin, me dit-il, et, si vous voulez partir pour
+le royaume de l'inconnu, vous partirez: mais le dieu d'amour vous
+inspirera auparavant quelque chose de plus raisonnable et surtout de
+plus délicat. Demain au soir, je reviendrai voir si vous y êtes encore
+et dîner avec vous..., si toutefois vous êtes seul.
+
+J'écrivis à madame de Valvèdre le résumé de tout ce qui s'était passé,
+comme quoi je me trouvais tout près d'elle et pouvais l'apercevoir, si
+elle se promenait dans le jardin. Je dormis quelques heures, et, dès le
+matin, je lui fis tenir ma lettre par l'adroit et dévoué Manassé, qui me
+rapporta la réponse, ainsi que mon sac de voyage.
+
+«Restez où vous êtes, me disait madame de Valvèdre; j'ai confiance en ce
+Moserwald, et il ne me répugne pas d'aller dans ce jardin. Faites que
+celui qui donne vis-à-vis de la chapelle soit ouvert, et ne bougez pas
+de la journée.»
+
+A trois heures de l'après-midi, elle se glissa dans mon enclos.
+J'hésitais à la faire entrer dans le pavillon. Elle se moqua de mes
+scrupules.
+
+--Comment voulez-vous, me dit-elle, que je m'offense des projets de
+mariage de ce Moserwald? Il voulait gagner mon coeur à force de bagues
+et de colliers! Il raisonnait à son point de vue, qui n'est pas le
+nôtre. Un juif est un animal _sui generis_, comme dirait M. de Valvèdre;
+il n'y a pas à discuter avec ces êtres-là, et rien de leur part ne peut
+nous atteindre.
+
+--Vous détestez les juifs à ce point? lui dis-je.
+
+--Non, pas du tout! je les méprise!
+
+Je fus choqué de ce parti pris, inique à tant d'égards; j'y vis une
+preuve de plus de ce levain d'amertume et d'injustice réelle qui était
+dans le caractère d'Alida; mais ce n'était pas le moment de s'arrêter à
+un incident, quel qu'il fût: nous avions tant de choses à nous dire!
+
+Elle entra dans le casino, elle en critiqua la richesse avec dédain et
+ne regarda pas seulement les perles.
+
+--Au milieu de toutes les imbécillités de ce Moserwald, dit-elle, il y a
+une bonne idée dont je m'empare Il veut que nous surprenions les secrets
+de mon mari. Cela peut vous répugner; mais c'est mon droit, et c'est
+pour essayer cela que je suis venue.
+
+--Alida, repris-je saisi d'inquiétude, vous êtes donc bien tourmentée
+des résolutions de votre mari?
+
+--J'ai des enfants, répondit-elle, et il m'importe de savoir quelle
+femme aura la prétention de devenir leur mère. Si c'est Adélaïde...
+Pourquoi donc rougissez-vous?
+
+J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est certain que je me
+sentais blessé de voir l'immaculée soeur d'Obernay mêlée à nos
+préoccupations. Je n'avais pas fait part à madame de Valvèdre des
+réflexions de Moserwald à cet égard; j'eusse cru trahir la religion de
+la famille et de l'amitié; mais un reste de jalousie rendait Alida
+cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvèdre et tous
+les autres.
+
+--Vous ne me croyez pas assez simple, dit-elle, pour n'avoir pas vu,
+depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien,
+qu'elle s'évanouit presque d'admiration à chaque parole de sa bouche
+éloquente, que mademoiselle Juste la traite déjà comme sa soeur, qu'on
+joue à la petite mère avec mes fils, enfin que, dès hier, toute la
+famille, surprise de votre brusque départ, a définitivement tourné les
+yeux vers le pôle, c'est-à-dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay
+sont très-positifs, des gens si raisonnables! Quant à la jeune personne,
+elle était d'une gaieté folle en m'annonçant que vous étiez parti.
+J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse été brisée de
+fatigue et forcée de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens
+plus vivante, vous êtes là, et je m'imagine que je vais apprendre
+quelque chose qui me rendra la liberté et le repos de ma conscience. Moi
+qui avais des remords et qui prenais mon mari pour un sage de la
+Grèce!... Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brûlant comme
+un volcan sous la glace!
+
+--Alida! m'écriai-je, frappé d'un trait de lumière, ce n'est pas de moi,
+c'est de votre mari que vous êtes jalouse!...
+
+--Ce serait donc de vous deux à la fois, reprit-elle, car je le suis de
+vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin
+avec la vie.
+
+--C'est peut-être de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aimé!
+
+Elle ne répondit pas. Elle était inquiète, agitée; il semblait qu'elle
+se repentît de notre réconciliation et de nos serments de la veille, ou
+qu'une préoccupation plus vive que notre amour lui fît voir enfin les
+dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il était évident
+que ma lettre l'avait bouleversée, car elle m'accablait de questions sur
+les révélations que Moserwald m'avait faites.
+
+--A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Comment se
+fait-il que, me voyant si malheureux en présence de tout ce qui nous
+sépare, vous ne m'ayez jamais dit: «Tout cela n'existe pas, je peux
+invoquer une loi plus humaine et plus douce que la nôtre, j'ai fait un
+mariage protestant?»
+
+--J'ai dû croire que vous le saviez, répondit-elle, et que vous pensiez
+comme moi là-dessus.
+
+--Comment pensez-vous? Je l'ignore.
+
+--Je suis catholique... autant que peut l'être une personne qui a le
+malheur de douter souvent de tout et de Dieu même. Je crois du moins que
+la meilleure société possible est la société qui reconnaît l'autorité
+absolue de l'Église et l'indissolubilité du mariage. J'ai donc souffert
+amèrement de ce qu'il y a d'incomplet et d'irrégulier dans le mien.
+N'était-ce pas une raison de plus pour y ajouter, par ma croyance et ma
+volonté, la sanction que lui a refusée Valvèdre? Ma conscience n'a
+jamais admis et n'admettra jamais que lui ou moi ayons le droit de
+rompre.
+
+--Eh bien, répondis-je, je vous aime mieux ainsi: cela me semble plus
+digne de vous; mais, si votre mari vous contraint à reprendre votre
+liberté!...
+
+--Il peut reprendre la sienne, si tant est qu'il l'ait perdue; mais,
+moi, rien ne me décidera à me remarier. Voilà pourquoi je ne vous ai
+jamais dit que cela fut possible.
+
+Croirait-on que cette décision si nette me blessa profondément? Une
+heure auparavant, je frémissais encore à l'idée de devenir l'époux d'une
+femme de trente ans, deux fois mère, et riche des aumônes d'un ancien
+mari. Toute ma passion faiblissait devant une si redoutable perspective,
+et pourtant je m'étais dit que, si Alida, répudiée par ma faute,
+exigeait de moi cette solennelle réparation, je me ferais au besoin
+naturaliser étranger pour la lui donner; mais j'espérais qu'elle n'y
+songerait seulement pas, et voilà que je l'interrogeais, voilà que je me
+trouvais humilié et comme offensé de sa fidélité quand même envers
+l'époux ingrat! Il était dans la destinée et aussi dans la nature de
+notre amour de nous abreuver de chagrins à tout propos, à toute heure,
+de nous rendre méfiants, susceptibles. Nous échangeâmes des paroles
+aigres, et nous nous quittâmes en nous adorant plus que jamais, car il
+nous fallait l'orage pour milieu, et l'enthousiasme ne se faisait en
+nous qu'après l'excitation de la colère ou de la douleur.
+
+Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que nous n'arrivions jamais à
+prendre une résolution. Il me semblait pressentir un mystère derrière
+les réserves et les hésitations d'Alida. Elle prétendait qu'il y en
+avait un aussi en moi, que je conservais une arrière-pensée de mariage
+avec Adélaïde, ou que j'aimais trop ma liberté d'artiste pour me donner
+tout entier à notre amour. Et, quand je lui offrais ma vie, mon nom, ma
+religion, mon honneur, elle refusait tout, invoquant sa propre
+conscience et sa propre dignité. Quel labyrinthe inextricable, quel
+chaos effrayant nous environnait!
+
+Quand elle fut partie, disant, comme de coutume, qu'elle réfléchirait et
+que je devais attendre une solution, je marchai avec agitation sous la
+treille et me retrouvai machinalement à l'angle de la muraille, derrière
+la tonnelle des Obernay. Adélaïde et Rosa étaient là; elles causaient.
+
+--Je vois qu'il faut travailler pour faire plaisir à nos parents, à mon
+frère et à toi, disait la petite, et aussi à mon bon ami Valvèdre, à
+Paule, à tout le monde enfin! Cependant, comme je me sens bien d'être un
+peu paresseuse par nature, je voudrais que tu me disses encore d'autres
+raisons pour me forcer à me vaincre.
+
+--Je t'ai déjà dit, répondit la voix suave de l'aînée, que le travail
+plaisait à Dieu.
+
+--Oui, oui, parce que mon courage lui marquera l'amour que j'ai pour mes
+parents et mes amis; mais pourquoi n'y a-t-il dans tout cela que moi à
+qui la peine d'apprendre ne fasse pas grand plaisir?
+
+--Parce que tu ne réfléchis pas. Tu t'imagines que la paresse te
+réjouirait? Tu te trompes bien! Aussitôt que ce qui nous contente
+afflige ceux qui nous aiment, nous sommes dans le faux et dans le mal,
+dans le repentir et le chagrin par conséquent. Comprends-tu cela?
+Voyons!
+
+--Oui, je comprends. Alors je serai donc mauvaise, si je suis
+paresseuse?
+
+--Oh! cela, je t'en réponds! dit Adélaïde avec un accent qui paraissait
+gros d'allusions intérieures.
+
+Il sembla que l'enfant eût deviné l'objet de ces allusions, car elle
+reprit après un instant de silence:
+
+--Dis donc, soeur, est-ce que notre amie Alida est mauvaise?
+
+--Pourquoi le serait-elle?
+
+--Dame! elle ne fait rien de la journée, et elle ne se cache pas pour
+dire qu'elle n'a jamais voulu rien apprendre.
+
+--Elle n'est pas mauvaise pour cela. Il faut croire que ses parents ne
+tenaient pas à ce qu'elle fût instruite; mais, puisque tu me parles
+d'elle, crois-tu qu'elle se plaise beaucoup à ne rien faire? Il me
+semble qu'elle s'ennuie souvent.
+
+--Je ne sais pas si elle s'ennuie, mais elle bâille ou pleure toujours.
+Sais-tu qu'elle n'est pas gaie, notre amie? A quoi donc pense-t-elle du
+matin au soir? Peut-être qu'elle ne pense pas.
+
+--Tu te trompes. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle pense au contraire
+beaucoup, et peut-être même qu'elle pense trop.
+
+--Trop penser! Papa me dit toujours: «Pense, pense donc, tête folle!
+pense à ce que tu fais!»
+
+--Le père a raison. Il faut penser toujours à ce qu'on fait et jamais à
+ce qu'on ne doit pas faire.
+
+--A quoi donc pense Alida? Voyons, le devines-tu?
+
+--Oui, et je vais te le dire.
+
+Adélaïde baissait instinctivement la voix; je collai mon oreille contre
+la fente du mur, sans me rappeler le moins du monde que je m'étais
+promis de ne jamais espionner.
+
+--Elle pense à toutes choses, disait Adélaïde: elle est comme toi et
+moi, et peut-être beaucoup plus intelligente que nous deux; mais elle
+pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me
+racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien, quand tu rêves,
+penses-tu?
+
+--Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux,
+des fleurs...
+
+--Mais dépend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantômes-là?
+
+--Non, puisque je dors!
+
+--Tu n'as donc pas de volonté, et, par conséquent, pas de raison et pas
+de suite d'idées quand tu rêves.
+
+Eh bien, il y a des personnes qui rêvent presque toujours, même quand
+elles sont éveillées.
+
+--C'est donc une maladie?
+
+--Oui, une maladie très-douloureuse et dont on guérirait par l'étude des
+choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux rêves.
+On en fait de tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on
+arrive à croire à ses propres visions. Voilà pourquoi tu vois notre amie
+pleurer sans cause apparente.
+
+--C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres!
+Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman était malade; moi,
+je bâille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix
+heures du soir. Pauvre Alida! je vois que nous sommes plus raisonnables
+qu'elle.
+
+--Ne t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus
+heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien.
+Là-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si
+la mère n'a pas besoin de nous pour le ménage.
+
+Cette rapide et simple leçon de morale et de philosophie dans la bouche
+d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup à réfléchir. N'avait-elle
+pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacité extrême, tout en
+prêchant sa petite soeur? Alida était-elle un esprit bien lucide, et son
+imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et
+continuel vertige? Ses irrésolutions, l'inconséquence de ses velléités
+de religion et de scepticisme, de jalousie tantôt envers son mari,
+tantôt envers son amant, ses aversions obstinées, ses préjugés de race,
+ses engouements rapides, sa passion même pour moi, si austère et si
+ardente en même temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effrayé
+d'elle, qu'un instant je me crus délivré du charme fatal par l'ingénue
+et sainte causerie de deux enfants.
+
+Mais pouvais-je être sauvé si aisément, moi qui portais, comme Alida, le
+ciel et l'enfer dans mon cerveau troublé, moi qui m'étais voué au rêve
+de la poésie et de la passion, sans vouloir admettre qu'il y eût,
+au-dessus de mes propres visions et de ma libre création intérieure, un
+monde de recherches, sanctionnées par le travail des autres et l'examen
+des grandes individualités? Non, j'étais trop superbe et trop fiévreux
+pour comprendre ce mot simple et profond d'Adélaïde à sa petite soeur:
+_l'étude des choses vraies!_ L'enfant avait compris, et, moi, je
+haussais les épaules en essuyant la sueur de mon front embrasé.
+
+Les jours qui suivirent eurent des heures fortunées, des enivrements et
+des palpitations terribles, au milieu de leurs détresses et de leurs
+découragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y ébaucher un
+livre, précisément sur cette question qui me brûlait les entrailles,
+l'amour! Il semblait que le destin m'eût jeté dans mon sujet en pleine
+lumière, et que le hasard m'eût fourni pour cabinet de travail l'oasis
+rêvée par les poëtes. J'étais entre quatre murs, il est vrai, dans une
+sorte de prison régulièrement encadrée d'un berceau de monotone verdure;
+mais cet intérieur d'enclos, abandonné à lui-même, avait des massifs de
+buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les
+chèvres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours.
+L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait réparé le dégât causé
+par la pâture de la veille. Derrière le casino, j'avais le parfum des
+roses et un rideau de chèvrefeuille rouge d'un incomparable éclat. Les
+petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples évolutions
+au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au
+sombre plumage. De la mansarde du casino, je découvrais, au-dessus des
+maisons inclinées en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de
+montagnes. Le temps était chaud, écrasant; les matinées et les nuits
+étaient splendides.
+
+Alida venait chaque jour passer une ou deux heures auprès de moi. Elle
+était censée prier dans l'église; elle s'échappait par la petite porte.
+Manassé l'aidait par un signal à saisir le moment où la rue était
+déserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul
+ne pouvait me savoir là.
+
+Moserwald mit une extrême discrétion dans ses rapports avec moi dès
+qu'il sut que je recevais madame de Valvèdre. Il ne vint plus que
+lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il
+m'entourait de soins et de gâteries qui sans doute étaient secrètement à
+l'adresse de la femme aimée, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en
+riait et prétendait que ce juif était largement payé de ses peines par
+la confiance qu'elle lui témoignait en venant chez lui et par l'amitié
+qu'avec lui je prenais au sérieux.
+
+J'avais accepté cette situation étrange, et je m'y habituais
+insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvèdre en
+voulait tenir. Rien n'avançait dans nos projets, sans cesse discutés et
+toujours plus discutables. Alida commençait à croire que Moserwald ne
+s'était pas trompé, c'est-à-dire que Valvèdre, préoccupé
+extraordinairement, couvait quelque mystérieuse résolution; mais quelle
+était cette résolution? Ce pouvait aussi bien être une exploration des
+mers du Sud qu'une demande en séparation judiciaire. Il était toujours
+aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion à
+notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en
+avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupçon. Alida n'était
+nullement surveillée; au contraire, chaque jour la rendait plus libre.
+Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On
+ne se voyait plus guère qu'aux repas et dans la soirée. Loin de faire
+pressentir un doute ou un blâme, les hôtes de madame de Valvèdre lui
+témoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son
+séjour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les
+enfants à changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvèdre
+venait tous les jours chez les Obernay et semblait être tout à
+l'installation et aux premières études de ses fils, ainsi qu'aux
+premières joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se
+tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donné
+sa démission. Tout était donc pour le mieux, et il fallait demander au
+ciel que cette situation se prolongeât, disait madame de Valvèdre, et
+pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou rêvé un
+nuage sombre, une tristesse inconnue, sans précédent, au fond du placide
+regard de son mari.
+
+Mais, si l'amour va vite dans ses appréhensions, il va encore plus vite
+dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'était produit à la fin
+de la semaine, nous commencions à respirer, à oublier le péril et à
+parler de l'avenir comme si nous n'avions qu'à nous baisser pour en
+faire un tapis sous nos pas.
+
+Alida avait horreur des choses matérielles; elle fronçait le coin délié
+de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de
+voyage, d'établissement momentané dans un lieu quelconque, de motifs à
+trouver pour qu'elle eût le droit de disparaître pendant quelques
+semaines.
+
+--Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions
+d'auberge ou de diligence qui doivent se résoudre à l'impromptu.
+L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. Êtes-vous
+mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que
+la destinée nous chasse de ce nid trouvé sur la branche. L'inspiration
+me viendra quand il faudra se réfugier ailleurs.
+
+On voit qu'il n'était plus question de se réunir pour toujours et même
+pour longtemps. Alida, inquiète des projets de son mari, n'admettait pas
+qu'elle pût faire un éclat qui donnerait à celui-ci des griefs publics
+contre elle.
+
+N'espérant plus changer sa destinée et sentant bien que je ne le devais
+pas, je m'efforçais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter
+du bonheur que sa présence et mon propre travail eussent dû m'apporter
+dans cette retraite charmante et sûre. Si l'amour inquiet et inassouvi
+me dévorait encore auprès d'elle, j'avais la poésie pour épancher en son
+absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes
+mes facultés se faisait sentir à moi avec tant de puissance, que je
+savais presque gré à mon inflexible amante de me l'avoir fait connaître
+et de m'y maintenir; mais elle était pour mon cerveau comme une
+dévorante liqueur qui ne ranime qu'à la condition d'épuiser. Je croyais
+embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, après
+des heures d'une rêverie pleine de transports divins et d'aspirations
+immenses, je retombais anéanti et incapable de fixer mon rêve. Malgré
+moi alors, je me rappelais la modeste définition d'Adélaïde: «Rêver
+n'est pas penser!»
+
+
+
+
+VII
+
+
+J'avais résolu de ne plus épier les secrets du voisinage, et j'avais
+parlé si sévèrement à madame de Valvèdre, qu'elle-même avait renoncé à
+écouter; mais, en marchant sous la treille, je m'arrêtais
+involontairement à la voix d'Adélaïde ou de Rosa, et je restais
+quelquefois enchaîné, non par leurs paroles, que je ne voulais plus
+saisir en m'arrêtant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la
+muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient à
+des heures régulières, de huit à neuf heures du matin, et de cinq à six
+heures du soir. C'étaient probablement les heures de récréation de la
+petite. Un matin, je restai charmé par un air que chantait l'aînée. Elle
+le chantait à voix basse cependant, comme pour n'être entendue que de
+Rosa, à qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'était en italien; des
+paroles fraîches, un peu singulières, sur un air d'une exquise suavité
+qui m'est resté dans la mémoire comme un souffle de printemps. Voici le
+sens des paroles qu'elles répétèrent alternativement plusieurs fois:
+
+«Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trône dans le ciel, ni
+robe étoilée; mais tu es reine sur la terre, reine sans égale dans mon
+jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaieté.
+»Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fière; mais tu
+es si jolie! Rien ne te gêne, tu étends tes guirlandes comme des bras
+pour bénir la liberté, pour bénir le paradis de ma force.
+
+»Rose des eaux, nymphéa blanc de la fontaine, chère soeur, tu ne
+demandes que de la fraîcheur et de l'ombre; mais tu sens bon et tu
+parais si heureuse! Je m'assoirai près de toi pour penser à la modestie,
+le paradis de ma sagesse.»
+
+--Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers.
+
+--C'est le mot de _sagesse_ qui te fait mal à dire, n'est-ce pas, fille
+terrible? reprit Adélaïde en riant.
+
+--Peut-être! Je comprends mieux la gaieté, la liberté..., la force!
+Veux-tu que je grimpe sur le vieux if?
+
+--Non pas! c'est très-mal appris, de regarder chez les voisins.
+
+--Bah! les voisins! On n'entend jamais par là que des animaux qui
+bêlent!
+
+--Et tu as envie de faire la conversation avec eux?
+
+--Méchante! Voyons, encore ton dernier couplet. Il est joli aussi, et
+c'est bien à toi d'avoir mis le nénufar dans les roses..., quoique la
+botanique le défende absolument! Mais la poésie, c'est le droit de
+mentir!
+
+--Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu! Tu m'as demandé
+hier au soir en t'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un
+à la rose mousseuse, un à l'églantine et un à ton nymphéa qui venait de
+fleurir. Voilà tout ce que j'ai trouvé en m'endormant aussi, moi!
+
+--Le sommeil t'a prise juste sur le mot de _sagesse?_ N'importe, voilà
+que je le sais, ton mot, et ton air aussi. Écoute!
+
+Elle chanta l'air, et tout aussitôt elle voulut le dire en duo avec sa
+soeur.
+
+--Je le veux bien, répondit Adélaïde; mais tu vas taire la seconde
+partie, là, tout de suite, d'instinct!
+
+--Oh! d'instinct, ça me va; mais gare les fausses notes!
+
+--Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas
+réveiller Alida, qui se couche si tard!
+
+--Et puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce
+que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la
+musique pour moi?
+
+--Non, mais elle gronderait si nous le disions.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle
+aurait bien raison!
+
+--Moi, je trouve pourtant cela très-beau, ce que tu fais!
+
+--Parce que tu es un enfant.
+
+--C'est-à-dire un oison! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons,
+personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs
+enfants sont bêtes, mais... mon ami Valvèdre!
+
+--Si tu dis et si tu chantes à qui que ce soit les niaiseries que tu me
+fais faire, tu sais notre marché? je ne t'en ferai plus.
+
+--Oh! alors _motus_! Chantons!
+
+L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adélaïde trouva
+l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que
+l'autre discuta, comprit et exécuta tout de suite. Cette courte et gaie
+leçon suffisait pour prouver à des oreilles exercées que la petite était
+admirablement douée, et l'autre déjà grande musicienne, éclairée du vrai
+rayon créateur. Elle était poëte aussi; car j'entendis, le lendemain,
+d'autres vers en diverses langues qu'elle récita ou chanta avec sa
+soeur, à qui elle faisait faire ainsi, en jouant, un résumé de plusieurs
+de ses connaissances acquises, et, en dépit du soin qu'elle avait pris,
+en composant, d'être toujours à la portée et même au goût de l'enfant,
+je fus frappé d'une pureté de forme et d'une élévation d'intelligence
+extraordinaires. D'abord je crus être sous le charme de ces deux voix
+juvéniles, dont le chuchotement mystérieux caressait l'oreille comme
+celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais,
+quand elles furent parties, je me mis à écrire tout ce que ma mémoire
+avait pu garder, et je fus bientôt surpris, inquiet, presque accablé.
+Cette vierge de dix-huit ans, à qui le mot d'amour semblait n'offrir
+qu'un sens de métaphysique sublime, était plus inspirée que moi, le roi
+des orages, le futur poëte de la passion! Je relus ce que j'avais écrit
+depuis trois jours, et je le détruisis avec colère.
+
+--Et pourtant, me disais-je en essayant de me consoler de ma défaite,
+j'ai un _sujet_, j'ai un foyer, et cette innocence contemplative n'en a
+pas. Elle chante la nature vide, les astres, les plantes, les rochers;
+l'homme est absent de cette création morne qu'elle symbolise d'une
+manière originale, il est vrai, mais qu'elle ne saurait embraser... Me
+laisserai-je détourner de ma voie par des rimailleries de pensionnaire?
+
+Je voulus brûler les élucubrations d'Adélaïde sur les cendres des
+miennes. Je les relus auparavant, et je m'en épris malgré moi. Je m'en
+épris sérieusement. Cela me parut plus neuf que tout ce que faisaient
+les poëtes en renom, et le grand charme de ces monologues d'une jeune
+âme en face de Dieu et de la nature venait précisément de la complète
+absence de toute personnalité active. Rien là ne trahissait la fille qui
+se sent belle et qui cherche, uniquement pour s'y mirer, le miroir des
+eaux et des nuages. La jeune muse n'était pas une forme visible; c'était
+un esprit de lumière qui planait sur le monde, une voix qui chantait
+dans les cieux, et, quand elle disait _moi_, c'est Rosa, c'est l'enfance
+qu'elle faisait parler. Il semblait que ce chérubin aux yeux d'azur eût
+seul le droit de se faire entendre dans le grand concert de la création.
+C'était une inconcevable limpidité d'expressions, une grandeur étonnante
+d'appréciation et de sentiment avec un oubli entier de soi-même... oubli
+naturel ou volontaire effacement!--Cette flamme tranquille avait-elle
+déjà consumé la vitalité de la jeunesse? ou bien la tenait-elle
+assoupie, contenue, et cette adoration d'ange envers l'_auteur du
+beau_--c'est ainsi qu'elle appelait Dieu--donnait-elle le change à une
+passion de femme qui s'ignorait encore?
+
+Je me perdais dans cette analyse, et certains élans religieux, certains
+vers exprimant le ravissement de la contemplation intelligente
+s'attachaient à ma mémoire jusqu'à l'obséder. J'essayais d'en changer
+les expressions pour qu'ils m'appartinssent. Je ne trouvais pas mieux,
+je ne trouvais même pas autre chose pour rendre une émotion si profonde
+et si pure.
+
+--Ah! virginité! m'écriais-je avec effroi, es-tu donc l'apogée de la
+puissance intellectuelle, comme tu es celle de la beauté physique?
+
+Le coeur du poëte est jaloux. Cette admiration, qui me saisissait
+impérieusement, me rendit morose et m'inspira pour Adélaïde une estime
+mêlée d'aversion. En vain je voulus combattre ce mauvais instinct; je me
+surpris, le soir même, écoutant ses enseignements à sa soeur, avec le
+besoin de découvrir qu'elle était vaine ou pédante. J'aurais pu avoir
+beau jeu, si sa modestie n'eût été réelle et entière. L'entretien fut
+comme une répétition de nomenclature qu'elle fit faire à Rosa. En
+marchant avec elle à travers tout le jardin, elle lui faisait nommer
+toutes les plantes du parterre, tous les cailloux des allées, tous les
+insectes qui passaient devant leurs yeux. Je les entendais revenir vers
+le mur et continuer avec rapidité, toujours très-gaies toutes deux,
+l'une, qui, déjà très-instruite à force de facilité naturelle, essayait
+de se révolter contre l'attention réclamée en substituant des noms
+plaisamment ingénieux de son invention aux noms scientifiques qu'elle
+avait oubliés; l'autre, qui, avec la force d'une volonté dévouée,
+conservait l'inaltérable patience et l'enjouement persuasif. Je fus
+émerveillé de la suite, de l'enchaînement et de l'ordonnance de son
+enseignement. Elle n'était plus poëte ni musicienne en ce moment-là;
+elle était la véritable fille, l'éminente élève du savant Obernay, le
+plus clair et le plus agréable des professeurs, au dire de mon père, au
+dire de tous ceux qui l'avaient entendu et qui étaient faits pour
+l'apprécier. Adélaïde lui ressemblait par l'esprit et par le caractère
+autant que par le visage. Elle n'était pas seulement la plus belle
+créature qui existât peut-être à cette époque; elle était la plus docte
+et la plus aimable, comme la plus sage et la plus heureuse.
+
+Aimait-elle Valvèdre? Non, elle ne connaissait pas l'amour malheureux et
+impossible, cette sereine et studieuse fille! Pour s'en convaincre, il
+suffisait de voir avec quelle liberté d'esprit, avec quelle maternelle
+sollicitude elle instruisait sa jeune soeur. C'était une lutte charmante
+entre cette précoce maturité et cette turbulence enfantine. Rosa voulait
+toujours échapper à la méthode, et se faisait un jeu d'interrompre et
+d'embrouiller tout par des lazzi ou des questions intempestives, mêlant
+les règnes de la nature, parlant du papillon qui passait à propos du
+fucus de la fontaine, et du grain de sable à propos de la guêpe.
+Adélaïde répondait au lazzi par une moquerie plus forte et décrivait
+toutes choses sans se laisser distraire. Elle s'amusait aussi à
+embarrasser la mémoire ou la sagacité de l'enfant, quand celle-ci, se
+croyant sûre d'elle-même, débitait sa leçon avec une volubilité
+dédaigneuse. Enfin, aux questions imprévues et hors de propos, elle
+avait de soudaines réponses d'une étonnante simplicité dans une
+étonnante profondeur de vues, et l'enfant, éblouie, convaincue, parce
+qu'elle était admirablement intelligente aussi, oubliait son espièglerie
+et son besoin de révolte pour l'écouter et la faire expliquer davantage.
+
+La victoire restait donc à l'institutrice, et la petite rentrait au
+logis ferrée tout à neuf sur ses études antérieures, l'esprit ouvert à
+de nobles curiosités, embrassant sa soeur et la remerciant après avoir
+mis sa patience à l'épreuve, se réjouissant de pouvoir prendre une bonne
+leçon avec son père, qui était le docteur suprême de l'une et de
+l'autre, ou avec Henri, le répétiteur bien-aimé; enfin disant pour
+conclure:
+
+--J'espère que tu m'as assez tourmentée aujourd'hui, belle Adélaïde! Il
+faut que je sois une petite merveille d'esprit et de raison pour avoir
+souffert tout cela. Si tu ne me fais pas une romance ce soir, il faut
+que tu n'aies ni coeur ni tête!
+
+Ainsi Adélaïde faisait à ses moments perdus, le soir en s'endormant, ces
+vers qui m'avaient bouleversé l'esprit, ces mélodies qui chantaient dans
+mon âme, et qui me donnaient comme une rage de déballer mon hautbois,
+condamné au silence! Elle était artiste _par-dessus le marché_,
+lorsqu'elle avait un instant pour l'être, et sans vouloir d'autre public
+que Rosa, d'autre confident que son oreiller! Et certes, elle ne le
+tourmentait pas longtemps, cet oreiller virginal, car elle avait sur les
+joues la fraîcheur veloutée que donnent le sommeil pur et la joie de
+vivre en plein épanouissement. Et moi, je rejetais toute étude
+technique, tant je craignais d'attiédir mon souffle et de ralentir mon
+inspiration! Je ne croyais pas que la vie pût être scindée par une série
+de préoccupations diverses; j'avais toujours trouvé mauvais que les
+poëtes fissent du raisonnement ou de la philosophie, et que les femmes
+eussent d'autre souci que celui d'être belles. J'étais soigneux pour mon
+compte de laisser inactives les facultés variées que ma première
+éducation avait développées en moi jusqu'à un certain point; j'étais
+jaloux de n'avoir qu'une lyre pour manifestation et une seule corde à
+cette lyre retentissante qui devait ébranler le monde... et qui n'avait
+encore rien dit!
+
+--Soit! pensais-je, Adélaïde est une femme supérieure, c'est-à-dire une
+espèce d'homme. Elle ne sera pas longtemps belle, il lui poussera de la
+barbe. Si elle se marie, ce sera avec un imbécile qui, ne se doutant pas
+de sa propre infériorité, n'aura pas peur d'elle. On peut admirer,
+estimer, considérer de telles exceptions; mais ne mettent-elles pas les
+amours en fuite?
+
+Et, je me retraçais les grâces voluptueuses d'Alida, sa préoccupation
+d'amour exclusive, l'art féminin grâce auquel sa beauté pâlie et
+fatiguée rivalisait avec les plus luxuriantes jeunesses, son idolâtrie
+caressante pour l'objet de sa prédilection, ses ingénieuses et
+enivrantes flatteries, enfin ce culte qu'elle avait pour moi dans ses
+bons moments, et dont l'encens m'était si délicieux, qu'il me faisait
+oublier le malheur de notre situation et l'amertume de nos
+découragements.
+
+--Oui, me disais-je, celle-là se connaît bien! Elle se proclame une
+vraie femme, et c'est la femme type. L'autre n'est qu'un hybride
+dénaturé par l'éducation, un écolier qui sait bien sa leçon et qui
+mourra de vieillesse en la répétant, sans avoir aimé, sans avoir inspiré
+l'amour, sans avoir vécu. Aimons donc et ne chantons que l'amour et la
+femme! Alida sera la prêtresse; c'est elle qui allumera le feu sacré;
+mon génie encore captif brisera sa prison quand j'aurai encore plus
+aimé, encore plus souffert! Le vrai poëte est fait pour l'agitation
+comme l'oiseau des tempêtes, pour la douleur comme le martyr de
+l'inspiration. Il ne commande pas à l'expression et ne souffre pas les
+lisières de la logique vulgaire. Il ne trouve pas une strophe tous les
+soirs en mettant son bonnet de nuit; il est condamné à des stérilités
+effrayantes comme à des enfantements miraculeux. Encore quelque temps,
+et nous verrons bien si Adélaïde est un maître et si je dois aller à son
+école comme la petite Rosa!
+
+Et puis je me rappelais confusément mon jeune âge et les soins que
+j'avais eus pour Adélaïde enfant. Il me semblait la revoir avec ses
+cheveux bruns et ses grands yeux tranquilles, nature active et douce,
+jamais bruyante, déjà polie et facile à égayer, sans être importune
+quand on ne s'occupait pas d'elle. Je croyais, dans ce mirage du passé,
+entendre ma mère s'écrier: «Quelle sage et belle fille! Je voudrais
+qu'elle fût à moi!» et madame Obernay lui répondre: «Qui sait? Cela
+pourrait bien se faire un jour!»
+
+Et le jour où cela aurait pu être en effet, le jour où j'aurais pu
+conduire dans les bras de ma mère cette créature accomplie, orgueil
+d'une ville et joie d'une famille, idéal d'un poëte à coup sûr, le poëte
+indécis et chagrin, stérile et mécontent de lui-même, s'efforçait de la
+rabaisser et se défendait mal de l'envie!
+
+Ces étrangetés un peu monstrueuses de ma situation morale n'étaient que
+trop motivées par l'oisiveté de ma raison et l'activité maladive de ma
+fantaisie. Quand j'eus brûlé mon manuscrit, je crus pouvoir le
+recommencer à ma satisfaction nouvelle, et il n'en fut rien. J'étais
+attiré sans cesse vers ce jardin où le secret de ma vie s'agitait
+peut-être à deux pas de moi sans que je voulusse le connaître. Quand je
+sentais approcher Valvèdre ou l'une de ses soeurs avec M. Obernay ou
+avec Henri, je croyais toujours entendre prononcer mon nom. Je prêtais
+l'oreille malgré moi, et, quand je m'étais assuré qu'il n'était
+nullement question de moi, je m'éloignais sans m'apercevoir de
+l'inconséquence de ma conduite.
+
+Tout semblait paisible chez eux; Alida ne s'approchait jamais du mur,
+tant elle craignait de provoquer une imprudence de ma part ou d'attirer
+les soupçons en se réconciliant avec cet endroit qu'elle avait proscrit
+comme trop exposé au soleil. J'entendais souvent les jeux bruyants de
+ses fils et la voix posée des vieux parents qui encourageait ou modérait
+leur impétuosité. Alida caressait tendrement l'aîné, mais ne causait
+jamais ni avec l'un ni avec l'autre.
+
+Sans pouvoir la suivre des yeux, car le devant de la maison était masqué
+par des massifs d'arbustes, je sentais l'isolement de sa vie dans cet
+intérieur si assidûment et saintement occupé. Je l'apercevais
+quelquefois, lisant un roman ou un poëme entre deux caisses de myrte, ou
+bien, de ma fenêtre, je la voyais à la sienne, regardant de mon côté et
+pliant une lettre qu'elle avait écrite pour moi. Elle était étrangère,
+il est vrai, au bonheur des autres, elle dédaignait et méconnaissait
+leurs profondes et durables satisfactions; mais c'est de moi seul, ou
+d'elle-même en vue de moi seul, qu'elle était incessamment préoccupée.
+Toutes ses pensées étaient à moi, elle oubliait d'être amie et soeur, et
+même presque d'être mère, tout cela pour moi, son tourment, son dieu,
+son ennemi, son idole! Pouvais-je trouver le blâme dans mon coeur? Et
+cet amour exclusif n'avait-il pas été mon rêve?
+
+Tous les matins, un peu avant l'aube, nous échangions nos lettres au
+moyen d'un caillou que Bianca venait lancer par-dessus le mur et que je
+lui renvoyais avec mon message. L'impunité nous avait rendus téméraires.
+Un matin, réveillé comme d'habitude avec les alouettes, je reçus mon
+trésor accoutumé, et je lançai ma réponse anticipée; mais tout aussitôt
+je reconnus qu'on marchait dans l'allée, et que ce n'était plus le pas
+furtif et léger de la jeune confidente: c'était une démarche ferme et
+régulière, le pas d'un homme. J'allai regarder à la fente du mur; je
+crus, dans le crépuscule, reconnaître Valvèdre. C'était lui en effet.
+Que venait-il faire chez les Obernay à pareille heure, lui qui avait
+auprès d'eux son domicile solitaire? Une jalousie effroyable s'empara de
+moi, à ce point que je m'éloignai instinctivement de la muraille, comme
+s'il eût pu entendre les battements de mon coeur.
+
+J'y revins aussitôt. J'épiai, j'écoutai avec acharnement. Il semblait
+qu'il eût disparu. Avait-il entendu tomber le caillou? Avait-il aperçu
+Bianca? S'était-il emparé de ma lettre? Baigné d'une sueur froide,
+j'attendis. Il reparut au bout de dix minutes avec Henri Obernay. Ils
+marchèrent en silence, jusqu'à ce qu'Obernay lui dît:
+
+--Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il donc? Je suis à vos ordres.
+
+--Ne penses-tu pas, lui répondit Valvèdre à voix haute, qu'on pourrait
+entendre de l'autre côté du mur ce qui se dit ici?
+
+--Je n'en répondrais pas, si l'endroit était habité; mais il ne l'est
+pas.
+
+--Cela appartient toujours au juif Manassé?
+
+--Qui, par parenthèse, n'a jamais voulu le vendre à mon père; mais il
+demeure beaucoup plus loin. Pourtant, si vous craignez d'être entendu,
+sortons d'ici; allons chez vous.
+
+--Non, restons là, dit Valvèdre avec une certaine fermeté.
+
+Et, comme si, maître de mon secret et certain de ma présence, il eût
+voulu me condamner à l'entendre, il ajouta:
+
+--Asseyons-nous là, sous la tonnelle. J'ai un long récit à te faire, et
+je sens que je dois te le faire. Si je prenais le temps de la réflexion,
+peut-être que ma patience et ma résignation habituelles m'entraîneraient
+encore au silence, et peut-être faut-il parler sous le coup de
+l'émotion.
+
+--Prenez garde! dit Obernay en s'asseyant auprès de lui. Si vous
+regrettiez ce que vous allez faire? si, après m'avoir pris pour
+confident, vous aviez moins d'amitié pour moi?
+
+--Je ne suis pas fantasque, et je ne crains pas cela, répondit Valvèdre
+en parlant avec une netteté de prononciation qui semblait destinée à ne
+me laisser rien perdre de son discours. Tu es mon fils et mon frère,
+Henri Obernay! l'enfant dont j'ai chéri et cultivé le développement,
+l'homme à qui j'ai confié et donné ma soeur bien-aimée. Ce que j'ai à te
+dire après des années de mutisme te sera utile à présent, car c'est
+l'histoire de mon mariage que je te veux confier; tu pourras comparer
+nos existences et conclure sur le mariage et sur l'amour en connaissance
+de cause. Paule sera plus heureuse encore par toi quand tu sauras
+combien une femme sans direction intellectuelle et sans frein moral peut
+être à plaindre et rendre malheureux l'homme qui s'est dévoué à elle.
+D'ailleurs, j'ai besoin de parler de moi une fois en ma vie! j'ai pour
+principe, il est vrai, que l'émotion refoulée est plus digne d'un homme
+de courage; mais tu sais que je ne suis pas pour les décisions sans
+appel, pour les règles sans exception. Je crois qu'à un jour donné, il
+faut ouvrir la porte à la douleur, afin qu'elle vienne plaider sa cause
+devant le tribunal de la conscience. J'ai fini mon préambule. Écoute.
+
+--J'écoute, dit Obernay, j'écoute avec mon coeur, qui vous appartient.
+
+Valvèdre parla ainsi:
+
+--Alida était belle et intelligente, mais absolument privée de direction
+sérieuse et de convictions acquises. Cela eût dû m'effrayer. J'étais
+déjà un homme mûr à vingt-huit ans, et, si j'ai cru à la douceur
+ineffable de son regard, si j'ai eu l'orgueil de me persuader qu'elle
+accepterait mes idées, mes croyances, ma religion philosophique, c'est
+qu'à un jour donné j'ai été téméraire, enivré par l'amour, dominé à mon
+insu par cette force terrible qui a été mise dans la nature pour tout
+créer ou tout briser en vue de l'équilibre universel.
+
+»Il a su ce qu'il faisait, lui, l'_ auteur du bien_, quand il a jeté sur
+les principes engourdis de la vie ce feu dévorant qui l'exalte pour la
+rendre féconde; mais, comme le caractère de la puissance infinie est
+l'effusion sans bornes, cette force admirable de l'amour n'est pas
+toujours en proportion avec celle de la raison humaine. Nous en sommes
+éblouis, enivrés, nous buvons avec trop d'ardeur et de délices à
+l'intarissable source, et plus nos facultés de compréhension et de
+comparaison sont exercées, plus l'enthousiasme nous entraîne au delà de
+toute prudence et de toute réflexion. Ce n'est pas la faute de l'amour,
+ce n'est pas lui qui est trop vaste et trop brûlant, c'est nous qui lui
+sommes un sanctuaire trop fragile et trop étroit.
+
+»Je ne cherche donc pas à m'excuser. C'est moi qui ai commis la faute en
+cherchant l'infini dans les yeux décevants d'une femme qui ne le
+comprenait pas. J'oubliai que, si l'amour immense peut ouvrir ses ailes
+et soutenir son vol sans péril, c'est à la condition de chercher Dieu,
+son foyer rénovateur, et d'aller, à chaque élan, se retremper et se
+purifier en lui. Oui, le grand amour, l'amour qui ne se repose pas
+d'adorer et de brûler est possible; mais il faut croire, et il faut être
+deux croyants, deux âmes confondues dans une seule pensée, dans une même
+flamme. Si l'une des deux retombe dans les ténèbres, l'autre, partagée
+entre le devoir de la sauver et le désir de ne pas se perdre, flotte à
+jamais dans une aube froide et pâle, comme ces fantômes que Dante a vus
+aux limites du ciel et de l'enfer: telle est ma vie!
+
+»Alida était pure et sincère. Elle m'aimait. Elle connut aussi
+l'enthousiasme, mais une sorte d'enthousiasme athée, si je puis
+m'exprimer ainsi. J'étais son dieu, disait-elle. Il n'y en avait pas
+d'autre que moi.
+
+»Cette sorte de folie m'enivra un instant et m'effraya vite. Si j'étais
+capable de sourire en ce moment, je te demanderais si tu te fais une
+idée de ce rôle pour un homme sérieux, la divinité! J'en ai pourtant
+souri un jour, une heure peut-être! et tout aussitôt j'ai compris que le
+moment où je ne serais plus dieu, je ne serais plus rien. Et ce
+moment-là, n'était-il pas déjà venu? Pouvais-je concevoir la possibilité
+d'être pris au sérieux, si j'acceptais la moindre bouffée de cet encens
+idolâtre?
+
+»Je ne sais pas s'il est des hommes assez vains, assez sots ou assez
+enfants pour s'asseoir ainsi sur un autel et pour poser la perfection
+devant la femme exaltée qui les en a revêtus. Quels atroces mécomptes,
+quelles sanglantes humiliations ils se préparent! Combien l'amante déçue
+à la première faiblesse du faux dieu doit le mépriser et lui reprocher
+d'avoir souffert un culte dont il n'était pas digne!
+
+»Ma femme n'a du moins pas ce ridicule à m'attribuer. Après l'avoir
+doucement raillée, je lui parlai sérieusement. Je voulais mieux que son
+engouement, je voulais son estime. J'étais fier de lui paraître le plus
+aimant et le meilleur des hommes, et je comptais consacrer ma vie à
+mériter sa préférence; mais je n'étais ni le premier génie de mon
+siècle, ni un être au-dessus de l'humanité. Elle devait se bien
+persuader que j'avais besoin d'elle, de son amour, de ses encouragements
+et de son indulgence dans l'occasion, pour rester digne d'elle. Elle
+était ma compagne, ma vie, ma joie, mon appui et ma récompense; donc, je
+n'étais pas Dieu, mais un pauvre serviteur de Dieu qui se donnait à
+elle.
+
+»Ce mot, je m'en souviens, parut la combler de joie, et lui fit dire des
+choses étranges que je veux te redire, parce qu'elles résument toute sa
+manière de voir et de comprendre.
+
+»--Puisque tu te donnes à moi, s'écria-t-elle, tu n'es plus qu'à moi et
+tu n'appartiens plus à cet admirable architecte de l'univers, dont il me
+semblait que tu faisais trop un être saisissable et propre à inspirer
+l'amour. Tiens, il faut que je te le dise à présent, je le détestais,
+ton Dieu de savant; j'en étais jalouse. Ne me crois pas impie. Je sais
+bien qu'il y a une grande âme, un principe, une loi qui a présidé à la
+création; mais c'est si vague, que je ne veux pas m'en inquiéter. Quant
+au Dieu personnel, parlant et écrivant des traditions, je ne le trouve
+pas assez grand pour moi. Je ne peux pas le renfermer dans un buisson
+ardent, encore moins dans une coupe de sang. Je me dis donc que le vrai
+Dieu est trop loin pour nous et tout à fait inaccessible à mon examen
+comme à ma prière. Juge si je souffre quand, pour t'excuser d'admirer si
+longtemps la cassure d'une pierre ou l'aile d'une mouche, tu me dis que
+c'est aimer Dieu que d'aimer les bêtes et les rochers! Je vois là une
+idée systématique, une sorte de manie qui me trouble et qui m'offense.
+L'homme qui est à moi peut bien s'amuser des curiosités de la nature,
+mais il ne doit pas plus se passionner pour une autre idée que mon
+amour, que pour une créature qui n'est pas moi.
+
+»Je ne pus pas lui faire comprendre que ce genre de passion pour la
+nature était le plus puissant auxiliaire de ma foi, de mon amour, de ma
+santé morale; que se plonger dans l'étude, c'était se rapprocher autant
+qu'il nous est possible de la source vivifiante nécessaire à l'activité
+de l'âme, et se rendre plus digne d'apprécier la beauté, la tendresse,
+les sublimes voluptés de l'amour, les plus précieux dons de la Divinité.
+
+»Ce mot de Divinité n'avait pas de sens pour elle, bien qu'elle me l'eût
+appliqué dans son délire. Elle s'offensa de mon obstination. Elle
+s'alarma de ne pouvoir me détacher de ce qu'elle appelait une religion
+de rêveur. Elle essaya de discuter en m'opposant des livres qu'elle
+n'avait pas lus, des questions d'école qu'elle ne comprenait pas; puis,
+irritée de son insuffisance, elle pleura, et je restai stupéfait de son
+enfantillage, incapable de deviner ce qui se passait en elle, malheureux
+de l'avoir fait souffrir, moi qui aurais donné ma vie pour elle.
+
+»Je cherchai en vain: quel mystère découvrir dans le vide? Son âme ne
+contenait que des vertiges et des aspirations vers je ne sais quel idéal
+de fantaisie que je n'ai jamais pu me représenter.
+
+»Ceci se passait bien peu de temps après notre mariage. Je ne m'en
+inquiétai pas assez. Je crus à l'excitation nerveuse qui suit les
+grandes crises de la vie. Bientôt je vis qu'elle était grosse et un peu
+faible de complexion pour traverser sans défaillance le redoutable et
+divin drame de la maternité. Je m'attachai à ménager une sensibilité
+excessive, à ne la contredire sur rien, à prévenir tous ses caprices. Je
+me fis son esclave, je me fis enfant avec elle, je cachai mes livres, je
+renonçai presque à l'étude. J'admis toutes ses hérésies en quelque
+sorte, puisque je lui laissai toutes ses erreurs. Je remis à un temps
+plus favorable cette éducation de l'âme dont elle avait tant besoin. Je
+me flattai aussi que la vue de son enfant lui révélerait Dieu et la
+vérité beaucoup mieux que mes leçons.
+
+»Ai-je eu tort de ne pas chercher plus vite à l'éclairer? J'éprouvais de
+grandes perplexités; je voyais bien qu'elle se consumait dans le rêve
+d'un bonheur puéril et d'impossible durée, tout d'extase et de
+_parlage_, de caresses et d'exclamations, sans rien pour la vie de
+l'esprit et pour l'intimité véritable du coeur. J'étais jeune et je
+l'aimais: je partageais donc tous ses enivrements et me laissais
+emporter par son exaltatation; mais, après, sentant que je l'aimais
+davantage, j'étais effrayé de voir qu'elle m'aimait moins, que chaque
+accès de cet enthousiasme la rendait ensuite plus soupçonneuse, plus
+jalouse de ce qu'elle appelait mon idée fixe, plus amère devant mon
+silence, plus railleuse de mes définitions.
+
+»J'étais assez médecin pour savoir que la grossesse est quelquefois
+accompagnée d'une sorte d'insanité d'esprit. Je redoublai de soumission,
+d'effacement, de soins. Son mal me la rendait plus chère, et mon coeur
+débordait d'une pitié aussi tendre que celle d'une mère pour l'enfant
+qui souffre. J'adorais aussi en elle cet enfant de mes entrailles
+qu'elle allait me donner; il me semblait entendre sa petite âme me
+parler déjà dans mes rêves et me dire: «Ne fais jamais de peine »à ma
+mère!»
+
+»Elle fut, en effet, ravie pendant les premiers jours: elle voulut
+nourrir notre cher petit Edmond; mais elle était trop faible, trop
+insoumise aux prescriptions de l'hygiène, trop exaspérée par la moindre
+inquiétude; elle dut bien vite confier l'enfant à une nourrice dont
+aussitôt elle fut jalouse au point de se rendre plus souffrante encore.
+Elle faisait de la vie un drame continuel; elle sophistiquait sur
+l'instinct filial qui se portait avec ardeur vers le sein de la première
+femme venue. Et pourquoi Dieu, ce Dieu intelligent et bon auquel je
+feignais de croire, disait-elle, n'avait-il pas donné à l'homme dès le
+berceau un instinct supérieur à celui des animaux? En d'autres moments,
+elle voulait que la préférence de son enfant pour la nourrice fût un
+symptôme d'ingratitude future, l'annonçe de malheurs effroyables pour
+elle.
+
+»Elle guérit pourtant, elle se calma, elle prit confiance en moi en me
+voyant renoncer à toutes mes habitudes et à tous mes projets pour lui
+complaire. Elle eut deux ans de ce triomphe, et son exaltation parut se
+dissiper avec les résistances qu'elle avait prévues de ma part. Elle
+voulait faire de moi un _artiste homme du monde_, disait-elle, et me
+dépouiller de ma gravité de savant qui lui faisait peur. Elle voulait
+voyager en princesse, s'arrêter où bon lui semblerait, voir le monde,
+changer et reprendre sans cesse. Je cédai. Et pourquoi n'aurais-je pas
+cédé? Je ne suis pas misanthrope, le commerce de mes semblables ne
+pouvait me blesser ni me nuire. Je ne m'élevais pas au-dessus d'eux dans
+mon appréciation. Si j'avais approfondi certaines questions spéciales
+plus que certains d'entre eux, je pouvais recevoir d'eux tous, et même
+des plus frivoles en apparence, une foule de notions que j'avais
+laissées incomplètes, ne fût-ce que la connaissance du coeur humain,
+dont j'avais peut-être fait une abstraction trop facile à résoudre. Je
+n'en veux donc point à ma femme de m'avoir forcé à étendre le cercle de
+mes relations et à secouer la poussière du cabinet. Au contraire, je lui
+en ai toujours su gré. Les savants sont des instruments tranchants dont
+il est bon d'émousser un peu la lame. J'ignore si je ne serais pas
+devenu sociable par goût avec le temps; mais Alida hâta mon expérience
+de la vie et le développement de ma bienveillance.
+
+»Ce ne pouvait pourtant pas être là mon unique soin et mon unique but,
+pas plus que son avenir à elle ne pouvait être d'avoir à ses ordres un
+parfait _gentleman_ pour l'accompagner au bal, à la chasse, aux eaux, au
+théâtre ou au sermon. Il me semblait porter en moi un homme plus
+sérieux, plus digne d'être aimé, plus capable de lui donner, ainsi qu'à
+son fils, une considération mieux fondée. Je ne prétendais pas à la
+renommée, mais j'avais aspiré à être un serviteur utile, apportant son
+contingent de recherches patientes et courageuses à cet édifice des
+sciences, qui est pour lui l'autel de la vérité. Je comptais bien
+qu'Alida arriverait à comprendre mon devoir, et que, la première ivresse
+de domination assouvie, elle rendrait à sa véritable vocation celui qui
+avait prouvé une tendresse sans bornes par une docilité sans réserve.
+
+»Dans cet espoir, je me risquais de temps en temps à lui faire
+pressentir le néant de notre prétendue vie d'artistes. Nous aimions et
+nous goûtions les arts; mais, n'étant artistes créateurs ni l'un ni
+l'autre, nous ne devions pas prétendre à cette suite éternelle de
+jugements et de comparaisons qui fait du rôle de _dilettante_, quand il
+est exclusif, une vie blasée, hargneuse ou sceptique. Les créations de
+l'art sont stimulantes; c'est là leur magnifique bienfait. En élevant
+l'âme, elles lui communiquent une sainte émulation, et je ne crois pas
+beaucoup aux véritables ravissements des admirateurs systématiquement
+improductifs. Je ne parlais pas encore de me soustraire au doux _far
+niente_ où ma femme se délectait, mais je tentais d'amener en elle-même
+une conclusion à son usage.
+
+»Elle était assez bien douée, et, d'ailleurs, assez frottée de musique,
+de peinture et de poésie, depuis son enfance, pour avoir le désir et le
+besoin de consacrer ses loisirs à quelque étude. Si elle était idolâtre
+de mélodies, de couleurs ou d'images, n'était-elle pas assez jeune,
+assez libre, assez encouragée par ma tendresse, pour vouloir sinon
+créer, du moins pratiquer à son tour? Qu'elle eût un goût déterminé, ne
+fût-ce qu'un seul, une occupation favorite, et je la voyais sauvée de
+ses chimères. Je comprenais le but de son besoin de vivre dans une
+atmosphère échauffée et comme parfumée d'art et de littérature; elle y
+devenait l'abeille qui fait son miel après avoir couru de fleur en
+fleur: autrement, elle n'était ni satisfaite ni émue réellement, sa vie
+n'étant ni active ni reposée. Elle voulait voir et toucher les aliments
+nutritifs par pure convoitise d'enfant malade; mais, privée de force et
+d'appétit, elle ne se nourrissait pas.
+
+»Elle fit d'abord la sourde oreille, et me présenta enfin un jour des
+raisonnements assez spécieux, et qui paraissaient désintéressés.
+
+»--Il ne s'agit pas de moi, disait-elle, ne vous en inquiétez pas. Je
+suis une nature engourdie, peu pressée d'éclore à la vie comme vous
+l'entendez. Je ressemble à ces bancs de corail dont vous m'avez parlé,
+qui adhèrent tranquillement à leur rocher. Mon rocher, à moi, mon abri,
+mon port, c'est vous! Mais, hélas! voilà que vous voulez changer toutes
+les conditions de notre commune existence! Eh bien, soit; mais ne vous
+pressez pas tant; vous avez encore beaucoup à gagner dans la prétendue
+oisiveté où je vous retiens. Vous êtes destiné certainement à écrire sur
+les sciences, ne fût-ce que pour rendre compte de vos découvertes au
+jour le jour; vous aurez le fond, mais aurez-vous la forme, et
+croyez-vous que la science ne serait pas plus répandue, si une
+démonstration facile, une expression agréable et colorée, la rendaient
+plus accessible aux artistes? Je vois bien votre entêtement: vous voulez
+être positif et ne travailler que pour vos pareils. Vous prétendez, je
+m'en souviens, qu'un véritable savant doit aller au fait, écrire en
+latin, afin d'être à la portée de tous les érudits de l'Europe, et
+laisser à des esprits d'un ordre moins élevé, à des traducteurs, à des
+vulgarisateurs, le soin d'éclaircir et de répandre ses majestueuses
+énigmes. Cela est d'un paresseux et d'un égoïste, permettez-moi de vous
+le dire. Vous qui prétendez qu'il y a du temps pour tout, et qu'il ne
+s'agit que de savoir l'employer avec méthode, vous devriez vous
+perfectionner comme orateur ou comme écrivain, ne pas tant dédaigner les
+succès de salon, étudier, dans la vie que nous menons, l'art de bien
+dire et d'embellir la science par le sentiment de toutes les beautés.
+Alors vous seriez le génie complet, le dieu que je rêve en vous malgré
+vous-même, et moi, pauvre femme, je pourrais ne pas vivre à sept mille
+mètres au-dessous de votre niveau, comprendre vos travaux, en jouir, et
+en profiter par conséquent. Voyons, devons-nous rester isolés en nous
+tenant la main? Votre amour veut-il faire une part pour vous et une pour
+moi dans cette vie que nous devons traverser ensemble?
+
+»--Ma chère bien-aimée, lui disais-je, votre thèse est excellente et
+porte sa réponse avec elle. Je vous donne mille fois raison. Il me faut
+un bon instrument pour célébrer la nature; mais voici l'instrument prêt
+et accordé, il ne peut pas rester plus longtemps muet. Tout ce que vous
+me dites de tendre et de charmant sur le plaisir que vous aurez à
+l'entendre me donne une impatience généreuse de le faire parler; mais
+les sujets ne s'improvisent pas dans la science: s'ils éclatent parfois
+comme la lumière dans les découvertes, c'est par des faits qu'il faut
+bien posément et bien consciencieusement constater avant de s'y fier, ou
+par des idées résultats d'une logique méditative devant laquelle les
+faits ne plient pas toujours spontanément. Tout cela demande, non pas
+des heures et des jours, comme pour faire un roman, mais des mois, des
+années; encore n'est-on jamais sûr de ne pas être amené à reconnaître
+qu'on s'est trompé, et qu'on aurait perdu son temps et sa vie sans cette
+compensation, presque infaillible dans les études naturelles, d'avoir
+fait d'autres découvertes à côté et parfois en travers de celle que l'on
+poursuivait. Le temps suffit à tout, me faites-vous dire. Peut-être,
+mais à la condition de n'en plus perdre, et ce n'est pas dans notre vie
+errante, entrecoupée de mille distractions imprévues, que je peux mettre
+les heures à profit.
+
+»--Ah! nous y voilà! s'écria ma femme avec impétuosité. Vous voulez me
+quitter, voyager seul dans des pays impossibles!
+
+»--Non, certes; je travaillerai près de vous, je renoncerai à de
+certaines constatations qu'il faudrait aller chercher trop loin; mais
+vous me ferez aussi quelques sacrifices: nous verrons moins d'oisifs,
+nous nous fixerons quelque part pour un temps donné. Ce sera où vous
+voudrez, et, si vous vous y déplaisez, nous essayerons un autre milieu;
+mais, de temps en temps, vous me permettrez une phase de travail
+sédentaire...
+
+»--Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez
+assez vécu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par
+conséquent!
+
+»Rien ne put la faire revenir de cette prévention que l'étude était sa
+rivale, et que l'amour n'était possible qu'avec l'oisiveté.
+
+»--Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de
+s'occuper d'autre chose. Pendant que l'époux s'enivre des merveilles de
+la science, l'épouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et,
+puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de
+suite.
+
+»Mes réponses ne servirent qu'à l'exaspérer. J'essayai d'invoquer le
+dévouement à mon avenir dont elle avait parlé d'abord. Elle jeta ce
+léger masque dont elle avait essayé de couvrir son ardente personnalité.
+
+»--Je mentais, oui, je mentais! s'écria-t-elle. Votre avenir existe-t-il
+donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant
+ma vie tout entière, vous m'avez donné la vôtre? Est-ce tenir parole que
+de me condamner à l'intolérable ennui de la solitude?
+
+»L'ennui! c'était là sa plaie et son effroi. C'est là ce que j'aurais
+voulu guérir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un
+vif éloignement pour les sciences. Elle prétendit que je méprisais les
+arts et les artistes, et que je voulais la reléguer au plus bas étage
+dans mon opinion. C'était me faire injure et me reléguer moi-même au
+rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se
+divise pas en études rivales et en manifestations d'antagonisme, que
+Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et
+Michel-Ange et Molière, et tous les vrais génies, avaient marché aussi
+droit les uns que les autres vers l'éternelle lumière où se complète
+l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la
+haine du travail comme un droit sacré de sa nature et de sa position.
+
+»--On ne m'a pas appris à travailler, dit-elle, et je ne me suis pas
+mariée en promettant de me remettre à l'_a b c_ des choses. Ce que je
+sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans
+but. Je suis une femme: ma destinée est d'aimer mon mari et d'élever des
+enfants. Il est fort étrange que ce soit mon mari qui me conseille de
+songer à quelque chose de mieux.
+
+»--Alors, lui répondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en
+lui permettant de conserver sa propre estime; élevez votre fils et ne
+compromettez pas votre santé, l'avenir d'une maternité nouvelle, en
+vivant sans règle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir
+connaître cet _a b c_ des choses que votre devoir sera d'enseigner à vos
+enfants. Si vous ne pouvez vous résoudre à la vie des femmes ordinaires
+sans périr d'ennui, vous n'êtes donc pas une femme ordinaire, et je vous
+conseillais une étude quelconque pour vous rattacher à votre intérieur,
+que le caprice et l'imprévu de votre existence actuelle ne sont pas
+faits pour rendre digne de vous et de moi.
+
+»Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore:
+
+»--Tenez, ma pauvre chère enfant, vous êtes dévorée par votre
+imagination, et vous dévorez tout autour de vous. Si vous continuez
+ainsi, vous arriverez à absorber en vous toute la vie des autres sans
+leur rien donner en échange, pas une lumière, pas une douceur vraie, pas
+une consolation durable. On vous a appris le métier d'idole, et vous
+auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes à
+rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fécondent rien et ne
+sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le néant où vous laissez
+flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous
+laissez flétrir même votre incomparable beauté, la souffrance que vous
+imposez sans remords à toutes mes aspirations d'homme honnête et
+laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous..., à commencer par
+notre plus cher trésor, par notre enfant, que vous dévorez de caresses,
+et dont vous étouffez d'avance les instincts généreux et forts en vous
+soumettant à ses plus nuisibles fantaisies. Vous êtes une femme
+charmante que le monde admire et entraîne; mais, jusqu'ici, vous n'êtes
+ni une épouse dévouée, ni une mère intelligente. Prenez-y garde et
+réfléchissez!
+
+»Au lieu de réfléchir, elle voulut se tuer. Des heures et des jours se
+passèrent en misérables discussions où toute ma patience, toute ma
+tendresse, toute ma raison et toute ma pitié vinrent se briser devant
+une invincible vanité blessée et à jamais saignante.
+
+»Oui, voilà le vice de cette organisation si séduisante. L'orgueil est
+immense et jette comme une paralysie de stupidité sur le raisonnement.
+Il est aussi impossible à ma femme de suivre une déduction élémentaire,
+même dans la logique de ses propres sentiments, qu'il le serait à un
+oiseau de soulever une montagne. Et cela, j'en avais deviné, j'en ai
+constaté la cause: c'est cette sorte d'athéisme qui la dessèche. Elle
+vit aujourd'hui dans les églises, elle essaye de croire aux miracles,
+elle ne croit réellement à rien. Pour croire, il faut réfléchir, elle ne
+pense même pas. Elle invente et divague, elle s'admire et se déteste,
+elle construit dans son cerveau des édifices bizarres qu'elle se hâte de
+détruire: elle parle sans cesse du beau, elle n'en a pas la moindre
+notion, elle ne le sent pas, elle ne sait pas seulement qu'il existe.
+Elle babille admirablement sur l'amour, elle ne l'a jamais connu et ne
+le connaîtra jamais. Elle ne se dévouera à personne, et elle pourra
+cependant se donner la mort pour faire croire qu'elle aime; car il lui
+faut ce jeu, ce drame, cette tragi-comédie de la passion qui l'émeut sur
+la scène et qu'elle voudrait réaliser dans son boudoir. Despote blasé,
+elle s'ennuie de la soumission, et la résistance l'exaspère. Froide de
+coeur et ardente d'imagination, elle ne trouve jamais d'expression assez
+forte pour peindre ses délires et ses extases d'amour, et, quand elle
+accorde un baiser, c'est en détournant sa tête épuisée, et en pensant
+déjà à autre chose.
+
+»Tu la connais maintenant. Ne la prends pas en dédain, mais plains-la.
+C'était une fleur du ciel qu'une détestable éducation a fait avorter en
+serre chaude. On a développé la vanité et fait naître la sensibilité
+maladive. On ne lui a pas montré une seule fois le soleil. On ne lui a
+pas appris à admirer quelque chose à travers la cloche de verre de sa
+plate-bande. Elle s'est persuadé qu'elle était l'objet admirable par
+excellence, et qu'une femme ne devait contempler l'univers que dans son
+propre miroir. Ne cherchant jamais son idéal hors d'elle, ne voyant
+au-dessus d'elle-même ni Dieu, ni les idées, ni les arts, ni les hommes,
+ni les choses, elle s'est dit qu'elle était belle, et que sa destinée
+était d'être servie à genoux, que tout lui devait tout, et qu'à rien
+elle ne devait rien. Elle n'est jamais sortie de là, bien qu'elle ait
+des paroles qui pourraient énerver la volonté la mieux trempée. Elle a
+vécu repliée sur elle-même, ne croyant qu'à sa beauté, dédaignant son
+âme, la niant à l'occasion, doutant de son propre coeur, l'interrogeant
+et le déchirant avec ses ongles pour le ranimer et le sentir battre,
+faisant passer le monde devant elle pour qu'il s'efforçât de la
+distraire, mais ne s'amusant de rien, et murant sa coquille plutôt que
+de respirer l'air que respirent les autres.
+
+»Avec cela, elle est bonne, en ce sens qu'elle est désintéressée,
+libérale, et qu'elle plaint les malheureux en leur jetant sa bourse par
+là fenêtre. Elle est loyale d'intentions et croit ne jamais mentir,
+parce qu'à force de se mentir à elle-même elle a perdu la notion du
+vrai. Elle est chaste et digne dans sa conduite, du moins elle l'a été
+longtemps; douce dans le fait, trop molle et trop fière pour la
+vengeance préméditée, elle ne tue qu'avec ses paroles, sauf à les
+oublier ou à les retirer le lendemain.
+
+»Il m'a fallu bien des jours passés à me débattre contre son prestige
+pour la connaître ainsi. Elle à été longtemps un problème que je ne
+pouvais résoudre, parce que je ne pouvais me résigner à voir le côté
+infirme et incurable de son âme. Je crois avoir tout tenté pour la
+guérir ou la modifier: j'ai échoué, et j'ai demandé à Dieu la force
+d'accepter sans colère et sans blasphème la plus affreuse, la plus amère
+de toutes les déceptions.
+
+»Une seconde grossesse m'avait rendu de nouveau son esclave. Sa
+délivrance fut la mienne, car il se passa alors dans notre intérieur des
+choses véritablement douloureuses et intolérables pour moi. Notre second
+fils était chétif et sans beauté. Elle m'en fit un reproche; elle
+prétendit que celui-ci était né de mon mépris et de mon aversion pour
+elle, qu'il lui ressemblait en laid, qu'il était sa caricature, et que
+c'est ainsi que je l'avais vue en la rendant mère pour la seconde fois.
+
+»Les excentricités d'Alida ne sont pas de celles qu'on peut reprendre
+avec gaieté et traiter d'enfantillages. Toute contradiction de ce genre
+l'offense au dernier point. Je lui répondis que, si l'enfant avait
+souffert dans son sein, c'est parce qu'elle avait douté de moi et de
+tout: il était le fruit de son scepticisme; mais il y avait encore du
+remède. La beauté d'un homme, c'est la santé, et il fallait fortifier le
+pauvre petit être par des soins assidus et intelligents. Il fallait
+suivre aussi d'un oeil attentif le développement de son âme, et ne
+jamais la froisser par la pensée qu'il pût être moins aimé et moins
+agréable à voir que son frère.
+
+»Hélas! je prononçais l'arrêt de cet enfant en essayant de le sauver.
+Alida a l'esprit très-faible; elle se crut coupable envers son fils
+avant de l'être, elle le devint par la peur de ne pouvoir échapper à la
+fatalité. Ainsi tous mes efforts aggravaient son mal, et, de toutes mes
+paroles, elle tirait un sens funeste. Elle s'acharnait à constater
+qu'elle n'aimait pas le pauvre Paul, que je le lui avais prédit, qu'elle
+ne pouvait conjurer cette destinée, qu'elle frissonnait en voulant
+caresser cette horrible créature, sa malédiction, son châtiment et le
+mien. Que sais-je! Je la crus folle, je la promenai encore et j'éloignai
+l'enfant; mais elle se fit des reproches, l'instinct maternel parla plus
+haut que les préventions, ou bien l'orgueil de la femme se révolta. Elle
+voulut en finir avec l'espérance, ce fut son mot. Cela signifiait que,
+n'étant plus aimée de moi, elle renonçait à me retenir à ses côtés. Elle
+me demanda de lui faire arranger Valvèdre, qu'elle avait vu un jour en
+passant, et qu'elle avait déclaré triste et vulgaire. Elle voulait vivre
+maintenant là avec mes soeurs, qui s'y étaient fixées. Je l'y conduisis,
+je fis du petit manoir une riche résidence, et je m'y établis avec elle.
+
+»Mon ami, tu le comprends maintenant, il n'y avait plus d'enthousiasme,
+plus d'espoir, plus d'illusions, plus de flamme dans mon affection pour
+elle; mais l'amitié fidèle, un dévouement toujours entier, un grand
+respect de ma parole et de ma dignité, une compassion paternelle pour
+cette faible et violente nature, un amour immense pour mes enfants avec
+une tendresse plus raffinée peut-être pour celui que ma femme n'aimait
+pas, c'en était bien assez pour me retenir à Valvèdre. J'y passai une
+année qui ne fut pas perdue pour ma jeune soeur et pour mes fils. Je
+donnai à Paule une direction d'idées et de goûts qu'elle a
+religieusement suivie. J'enseignai à ma soeur aînée la science des
+mères, que ma femme n'avait pas et ne voulait pas acquérir. Je
+travaillais aussi pour mon compte, et, triste comme un homme qui a perdu
+la moitié de son âme, je m'attachais à sauver le reste, à ne pas
+souffrir en égoïste, à servir l'humanité dans la mesure de mes forces en
+me dévouant au progrès des connaissances humaines, et ma famille, en
+l'abritant sous la tendresse profonde et sous l'apparente sérénité du
+père de famille.
+
+»Tout alla bien autour de moi, excepté ma femme, que l'ennui consumait,
+et qui, se refusant à mon affection toujours loyale, se plaisait à se
+proclamer veuve et déshéritée de tout bonheur. Un jour, je m'aperçus
+qu'elle me haïssait, et je me renfermai dans le rôle d'ami sans rancune
+et sans susceptibilité, le seul rôle qui pût dès lors me convenir. Un
+autre jour, je découvris qu'elle aimait ou croyait aimer un homme
+indigne d'elle. Je l'éclairai sans lui laisser soupçonner que j'eusse
+constaté son déplorable engouement. Elle fut effrayée, humiliée; elle
+rompit brusquement avec sa chimère, mais elle ne me sut aucun gré de ma
+délicatesse. Loin de là, elle fut offensée de mon apparente confiance en
+elle. Elle eût été consolée de son mécompte en me voyant jaloux.
+Indignée de ne pouvoir plus me faire souffrir ou de ne pas réussir à me
+le faire avouer, elle chercha d'autres distractions d'esprit. Elle
+s'éprit tour à tour de plusieurs hommes à qui elle ne s'abandonna pas
+plus qu'au premier, mais dont les soins, même à distance, chatouillaient
+sa vanité. Elle entretint beaucoup de correspondances avec des
+adorateurs plus ou moins avouables; elle se plut à enflammer leur
+imagination et la sienne propre en de feintes amitiés, où elle porta une
+immense coquetterie. Je sus tout. On peut me trahir, mais il est plus
+difficile de me tromper. Je constatai qu'elle respectait nos liens à sa
+manière, et que mon intervention dans cette manière d'entendre le devoir
+et le sentiment ne servirait qu'à lui faire prendre quelque parti
+fâcheux et contracter des liens plus compromettants qu'elle ne le
+souhaitait elle-même. J'étudiai et je pratiquai systématiquement la
+prudence. Je fis le sourd et l'aveugle. Elle me traita de _savant_ dans
+toute l'acception du mot, elle me méprisa presque..., et je me laissai
+mépriser! N'avais-je pas juré à mon premier enfant, dès le sein de sa
+mère, que cette mère ne souffrirait jamais par ma faute?
+
+»Tu sais, mon cher Henri, comme j'ai vécu depuis six ans que nous sommes
+intimement liés. Je n'avais qu'un refuge, l'étude, et, devinant le vide
+de mon intérieur, tu t'es étonné quelquefois de me voir sacrifier la
+pensée des longs voyages à la crainte de paraître abandonner ma femme.
+Tu comprends aujourd'hui que ce qui m'a retenu ou ramené près d'elle
+après de médiocres absences, c'est le besoin de m'assurer d'abord que ma
+soeur gouvernait mes enfants selon mon coeur et selon mon esprit,
+ensuite la volonté d'ôter tout prétexte à quelque scandale dans ma
+maison. Je ne pouvais plus espérer ni désirer l'amour, l'amitié même
+m'était refusée; mais je voulais que cette terrible imagination de femme
+connût ou pressentît un frein, tant que mes enfants et ma jeune soeur
+vivraient auprès d'elle. Je n'ai jamais entravé sa liberté au dehors, et
+je dois dire qu'elle n'en a point abusé ostensiblement. Elle m'a haï
+pour cette froide pression exercée sur elle, et que son orgueil ne
+pouvait attribuer à la jalousie; mais elle a fini par m'estimer un
+peu... dans ses heures de lucidité!
+
+»A présent, mes enfants sont ici, ma jeune soeur t'appartient, ma soeur
+aînée est heureuse et vit près de vous, ma femme est libre!
+
+Valvèdre s'arrêta. J'ignore ce qu'Obernay lui répondit. Arraché un
+instant à l'attention violente avec laquelle j'avais écouté, je
+m'aperçus de la présence d'Alida. Elle était derrière moi, tenant ma
+lettre ouverte, que son mari avait lue. Elle venait m'annoncer
+l'événement et m'engager à fuir; mais, enchaînée par ce que nous venions
+d'entendre, elle ne songeait plus qu'à écouter son arrêt.
+
+Je voulus l'emmener. Elle me fit signe qu'elle resterait jusqu'au bout.
+J'étais si accablé de tout ce qui venait d'être dit, que je ne me sentis
+pas la force de prendre sa main et de la rassurer par une muette
+caresse. Nous restâmes donc à écouter, mornes comme deux coupables qui
+attendent leur condamnation.
+
+Quand les paroles qui se disaient de l'autre côté du mur et qui
+échappèrent un instant à ma préoccupation reprirent un sens pour moi,
+j'entendis Obernay plaider jusqu'à un certain point la cause de madame
+de Valvèdre.
+
+--Elle ne me paraît, disait-il, que très à plaindre. Elle ne vous a
+jamais compris et ne se comprend pas davantage elle-même. C'est bien
+assez pour que vous ne puissiez plus vous donner du bonheur l'un à
+l'autre; mais, puisqu'au milieu des égarements de son cerveau elle est
+restée chaste, je trouverais trop sévère de restreindre ou de
+contraindre ses relations avec ses enfants. Mon père, j'en suis certain,
+aurait une extrême répugnance à jouer ce rôle vis-à-vis d'elle, et je ne
+répondrais même pas qu'il y consentît, quel que soit son dévouement pour
+vous.
+
+--Il me suffira de m'expliquer, répondit Valvèdre, pour que tu
+comprennes mes craintes. La personne dont nous parlons est en ce moment
+violemment éprise d'un jeune homme qui n'a pas plus de caractère et de
+raison qu'elle. En proie à mille agitations et à mille projets qui se
+contredisent, il lui écrivait... _dernièrement_..., dans une lettre que
+j'ai trouvée sous mes pieds et qui n'était même pas cachetée, tant on se
+raille de ma confiance: «Si tu le veux, nous enlèverons tes fils, je
+travaillerai pour eux, je me ferai leur précepteur..., tout ce que tu
+voudras, pourvu que tu sois à moi et que rien ne nous sépare, etc.» Je
+sais que ce sont là des paroles, _des mots, des mots!_ Je suis bien
+tranquille sur le désir sincère que cet amant enthousiaste, enfant
+lui-même, peut avoir de se charger des enfants d'un autre; mais leur
+mère peut, dans un jour de folie, prendre l'offre au sérieux, ne fût-ce
+que pour éprouver son dévouement! Cela se réduirait probablement à une
+partie de campagne. Las des marmots, on les ramènerait le soir même;
+mais crois-tu que ces pauvres innocents doivent être exposés à entendre,
+ne fût-ce qu'un jour, ces étranges dithyrambes?
+
+--Alors, répondit Obernay, nous ferons bonne garde; mais le mieux serait
+que vous ne partissiez pas encore.
+
+--Je ne partirai pas sans avoir réglé toutes choses pour le présent et
+l'avenir.
+
+--L'avenir, ne vous en tourmentez pas trop! Le caprice qui menace sera
+bientôt passé.
+
+--Cela n'est pas sûr, reprit Valvèdre. Jusqu'ici, elle n'avait encouragé
+que des hommages peu inquiétants, des gens du monde trop bien élevés
+pour s'exposer à des esclandres. Aujourd'hui, elle a rencontré un homme
+intelligent et honnête, mais très-exalté, sans expérience, et, je le
+crains, sans principes suffisants pour faire triompher les bons
+instincts, son pareil, son idéal en un mot. Si elle cache soigneusement
+cette intrigue, je feindrai d'y être indifférent; mais, si elle prend
+les partis extrêmes auxquels cet imprudent la convie, il faudra qu'il
+s'attende à une répression de ma part, ou qu'elle cesse de porter mon
+nom. Je ne veux pas qu'elle m'avilisse; mais, tant qu'elle sera ma
+femme, je ne souffrirai pas non plus qu'elle soit avilie par un autre
+homme. Voilà ma conclusion.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Quand Valvèdre et Obernay se furent éloignés et que je ne les entendis
+plus, je me retournai vers Alida, qui s'était toujours tenue derrière
+moi; je la vis à genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras
+roides, évanouie, presque morte, comme le jour où je l'avais trouvée
+dans l'église. Les dernières paroles de Valvèdre, que dix fois j'avais
+été sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon énergie. Je portai
+Alida dans le casino, et, en dépit des révélations qui m'avaient brisé
+un instant, je la secourus et la consolai avec tendresse.
+
+--Eh bien, le gant est jeté, lui dis-je quand elle fut en état de
+m'entendre, c'est à nous de le ramasser! Ce grand philosophe nous a
+tracé notre devoir, il me sera doux de le remplir. Écrivons-lui tout de
+suite nos intentions.
+
+--Quelles intentions? quoi? répondit-elle d'un air égaré.
+
+--N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvèdre? Il t'a mise
+au défi d'être sincère, et moi, il m'a refusé la force d'être dévoué:
+montrons-lui que nous nous aimons plus sérieusement qu'il ne pense.
+Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te
+rendre heureuse et de te garder fidèle. Voila toute la vengeance que je
+veux tirer de son dédain!
+
+--Et mes enfants! s'écria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura?
+
+--Vous vous les partagerez.
+
+--Ah! oui, il me donnera Paolino!
+
+--Non, puisque c'est celui qu'il préfère.
+
+--Cela n'est pas! Valvèdre les aime également, jamais il ne donnera ses
+enfants!
+
+--Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la
+loi puisse atteindre?
+
+--Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un procès, un
+scandale, au lieu d'être une formalité que le consentement mutuel
+rendrait très-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante
+n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais
+informée. Mes principes me défendent d'accepter le divorce, et je n'ai
+jamais cru que Valvèdre en viendrait là!
+
+--Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatienté de
+cette exaltation maternelle qui ne se réveillait devant moi que pour me
+blesser. Sois donc sincère vis-à-vis de toi-même, tu n'en aimes qu'un,
+l'aîné, et c'est justement celui qui, sous toutes les législations,
+appartient au père, à moins qu'il n'y ait danger moral à le lui confier,
+et ce n'est point ici lé cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu,
+puisqu'en restant la femme de Valvèdre, tu n'en as pas moins perdu à ses
+yeux le droit de les élever... et même de les promener? Le divorce ne
+changera donc rien à ta situation, car aucune loi humaine ne t'ôtera le
+droit de les voir.
+
+--C'est vrai, dit Alida en se levant, pâle, les cheveux épars, les yeux
+brillants et secs. Eh bien, alors que faisons-nous?
+
+--Tu écris à ton mari que tu demandes le divorce, et nous partons; nous
+attendons le temps légal après la dissolution du mariage, et tu consens
+à être ma femme.
+
+--Ta femme? Mais non, c'est un crime! Je suis mariée et je suis
+catholique!
+
+--Tu as cessé de l'être le jour où tu as fait un mariage protestant.
+D'ailleurs, tu ne crois pas en Dieu, ma belle, et ce point-là doit lever
+bien des scrupules d'orthodoxie.
+
+--Ah! vous me raillez! s'écria-t-elle, vous ne parlez pas sérieusement!
+
+--Je raille ta dévotion, c'est vrai; mais, pour le reste, je parle si
+sérieusement, qu'à l'instant même je t'engage ma parole d'honnête
+homme...
+
+--Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est
+pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'épouser, voilà
+tout.
+
+--Injuste coeur! Est ce donc la première fois que je t'offre ma vie?
+
+--Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait
+à une condition.
+
+--Dis! dis vite!
+
+--Je ne veux rien accepter de M. de Valvèdre. Il est généreux, il va
+m'offrir la moitié de son revenu; je ne veux même pas de la pension
+alimentaire à laquelle j'ai droit. Il me répudie, il me dédaigne, je ne
+veux rien de lui! rien, rien!
+
+--C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'écriai-je.
+Ah! ma chère Alida! combien je te bénis de m'avoir deviné!
+
+Il y avait plus d'esprit que de sincérité dans ces derniers mots.
+J'avais bien vu qu'Alida avait douté de mon désintéressement: c'était
+horrible qu'à chaque instant elle doutât ainsi de tout; mais, en ce
+moment-là, comme il y avait aussi en moi plus de fierté blessée par le
+mari que d'élan véritable vers la femme, j'étais résolu à ne m'offenser
+de rien, à la convaincre, à l'obtenir à tout prix.
+
+--Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais étourdie de ma
+résolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon
+coeur déjà dépensé en partie, mon nom flétri probablement par le
+divorce, mes regrets du passé, mes continuelles aspirations vers mes
+enfants, et la misère par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le
+demandes?... Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-même?...
+
+--Alida, lui dis-je en me mettant à ses pieds, je suis pauvre, et mes
+parents seront peut-être effrayés de ma résolution; mais je les connais,
+je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te
+réponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que
+tendres; ils sont intelligents, instruits, honorés. Je t'offre donc un
+nom moins aristocratique et moins célèbre que celui de Valvèdre, mais
+aussi pur que les plus purs... Le peu que ces chers parents possèdent,
+ils le partageront dès à présent avec nous, et, quant à l'avenir, je
+mourrai à la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis
+pas doué comme poëte, je me ferai administrateur, financier, industriel,
+fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voilà tout ce que je
+peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont
+jusqu'ici tu t'es le moins préoccupée.
+
+--Oui, certes, s'écria-t-elle; l'obscurité, la retraite, la pauvreté, la
+misère même, tout plutôt que la pitié de Valvèdre!... L'homme que j'ai
+vu si longtemps à mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour
+le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre
+enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi?
+M'aimeras-tu à ce point de m'accepter avec l'horrible caractère et
+l'absurde conduite que l'on m'attribue?
+
+--Cette conduite..., quelle qu'elle soit, je veux l'ignorer, n'en
+parlons jamais! Quant à ce caractère terrible..., je le connais, et je
+ne crois pas être en reste avec toi, puisque je suis _ton pareil_, comme
+dit M. de Valvèdre. Eh bien, nous sommes deux êtres emportés,
+passionnés, impossibles pour les autres, mais nécessaires l'un à l'autre
+comme l'éclair à la foudre. Nous nous dévorerons sur le même brasier,
+c'est notre vie! Séparés, nous ne serions ni plus tranquilles ni plus
+sages. Va! nous sommes de la race des poëtes, c'est-à-dire nés pour
+souffrir et pour nous consumer dans la soif d'un idéal qui n'est pas de
+ce monde. Nous ne le saisirons donc pas à toute heure, mais nous ne
+cesserons pas d'y aspirer; nous le rêverons sans cesse et nous
+l'étreindrons quelquefois. Que veux-tu de mieux ailleurs, âme
+tourmentée? Préfères-tu le néant de la désillusion ou les faciles amours
+de la vie mondaine, la retraite à Valvèdre ou l'équivoque existence de
+la femme sans mari et sans amant? Sache que je me soucie fort peu des
+jugements de M. de Valvèdre sur ton compte. C'est peut-être un grand
+homme que tu n'as pas compris; mais il ne t'a pas mieux comprise, lui
+qui n'a rien su faire de ton individualité, et qui a prononcé l'arrêt de
+son impuissance morale le jour où il a cessé de t'aimer. Que n'étais-je
+en face de lui et seul avec lui tout à l'heure! sais-tu ce que je lui
+aurais dit? «Vous ne savez rien de la femme, vous qui voulez lui tracer
+un rôle conforme à vos systèmes, à vos goûts et à vos habitudes. Vous ne
+vous faites aucune idée de la mission d'une créature exquise, et, en
+cela, vous êtes un pitoyable naturaliste. Vous êtes leibnitzien, je le
+vois de reste, et vous prétendez que la vertu consiste à concourir au
+perfectionnement des choses humaines par la connaissance des choses
+divines. Soit! vous prenez Dieu pour type absolu, et, de même qu'il
+produit et règle l'éternelle activité, vous voulez que l'homme crée ou
+ordonne sans cesse la prospérité de son milieu par un travail sans
+relâche. Vous vous émerveillez devant l'abeille qui fait le miel, devant
+la fleur qui travaille pour l'abeille; mais vous oubliez le rôle des
+éléments, qui, sans rien faire de logique en apparence, donnent à toutes
+choses la vie et l'échange de la vie. Soyez un peu moins pédant et un
+peu plus ingénieux! Comparez, la logique le veut, les âmes passionnées à
+la mer qui se soulève et au vent qui se déchaîne pour balayer
+l'atmosphère et maintenir l'équilibre de la planète. Comparez la femme
+charmante, qui ne sait que rêver et parler d'amour, à la brise qui
+promène, insouciante, d'un horizon à l'autre, les parfums et les
+effluves de la vie. Oui, cette femme, selon vous si frivole, est, selon
+moi, plus active et plus bienfaisante que vous. Elle porte en elle la
+grâce et la lumière; sa seule présence est un charme, son regard est le
+soleil de la poésie, son sourire est l'inspiration ou la récompense du
+poëte. Elle se contente d'être, et l'on vit, l'on aime autour d'elle!
+Tant pis pour vous si vous n'avez pas senti ce rayon pénétrer en vous et
+donner à votre être une puissance et des joies nouvelles!»
+
+Je parlais sous l'inspiration du dépit. Je croyais parler à Valvèdre, et
+je me consolais de ma blessure en bravant la raison et la vérité. Alida
+fut saisie par ce qu'elle prenait pour de l'éloquence véritable. Elle se
+jeta dans mes bras; sensible à la louange, avide de réhabilitation, elle
+versa des larmes qui la soulagèrent.
+
+--Ah! tu l'emportes, s'écria-t-elle, et, de ce moment, je suis à toi.
+Jusqu'à ce moment,--oh! pardonne-moi, plains-moi, tu vois bien que je
+suis sincère!--j'ai conservé pour Valvèdre une affection dépitée, mêlée
+de haine et de regret; mais, à partir d'aujourd'hui, oui, je le jure à
+Dieu et à toi, c'est toi seul que j'aime et à qui je veux appartenir à
+jamais. C'est toi le coeur généreux, l'époux sublime, l'homme de génie!
+Qu'est-ce que Valvèdre auprès de toi? Ah! je l'avais toujours dit,
+toujours cru, que les poëtes seuls savent aimer, et que seuls ils ont le
+sens des grandes choses! Mon mari me repousse et m'abandonne pour une
+faute légère après dix ans de fidélité réelle, et, toi qui me connais à
+peine, toi à qui je n'ai donné aucun bonheur, aucune garantie, tu me
+devines, tu me relèves et tu me sauves. Tiens, partons! va m'attendre à
+la frontière; moi, je cours embrasser mes enfants et signifier à M. de
+Valvèdre que j'accepte ses conditions.
+
+Transportés de joie et d'orgueil, allégés pour le moment de toute
+souffrance et de toute appréhension, nous nous séparâmes après nous être
+entendus sur les moyens de hâter notre fuite.
+
+Alida alla rejoindre M. de Valvèdre chez les Obernay, où, en présence
+d'Henri, elle devait lui parler, pendant que je quitterais le casino
+pour n'y jamais rentrer. Moi aussi, je voulais parler à Henri, mais non
+dans une auberge, car je ne devais pas laisser savoir à sa famille que
+je fusse resté ou revenu à Genève, et, le jour de la noce, j'avais été
+vu de trop de personnes de l'intimité des Obernay pour ne pas risquer
+d'être rencontré par quelqu'une d'entre elles. Je fis venir une voiture
+où je m'enfermai, et j'allai demander asile à Moserwald, qui me cacha
+dans son propre appartement. De là, j'écrivis un mot à Henri, qui vint
+me trouver presque aussitôt.
+
+Ma soudaine présence à Genève et le ton mystérieux de mon billet étaient
+des indices assez frappants pour qu'il n'hésitât plus à reconnaître en
+moi le rival dont Valvèdre, par délicatesse, lui avait caché le nom.
+Aussi l'explication des faits fut-elle comme sous-entendue. Il contint
+du mieux qu'il put son chagrin et son blâme, et, me parlant avec une
+brusquerie froide:
+
+--Tu sais sans doute, me dit-il, ce qui vient de se passer entre M. de
+Valvèdre et sa femme?
+
+--Je crois le savoir, répondis-je; mais il est très-important pour moi
+d'en connaître les détails, et je te prie de me les dire.
+
+--Il n'y a pas de détails, reprit-il; madame de Valvèdre a quitté notre
+maison, il y a une demi-heure, en nous disant qu'une de ses amies
+mourante, je ne sais quelle Polonaise en voyage, la faisait demander à
+Vevay, et qu'elle reviendrait le plus tôt possible. Son mari n'était
+plus là. Elle a paru désirer le voir; mais, au moment où j'allais le
+chercher, elle m'a arrêté en me disant qu'elle aimait mieux écrire. Elle
+a écrit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai
+portées à Valvèdre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle
+était déjà partie seule et à pied, laissant probablement ses
+instructions à la Bianca, qui a été impénétrable; mais Valvèdre n'entend
+pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec
+elle. Il la cherche. J'allais l'accompagner quand j'ai reçu ton billet.
+J'ai compris, j'ai pensé, je pense encore que madame de Valvèdre est
+ici...
+
+--Sur l'honneur, répondis-je à Obernay en l'interrompant, elle n'y est
+pas!
+
+--Oh! sois tranquille, je ne chercherai pas à la découvrir, maintenant
+que je te vois en possession du principal rôle dans celte triste
+affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre fâcheuse
+entre M. de Valvèdre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme
+de sa trempe, on peut être surpris par un accès de colère. Tu as donc
+bien fait de ne pas te montrer. J'ai caché ta lettre à Valvèdre, et il
+ne s'avisera guère de te découvrir ici.
+
+--Ah! m'écriai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache?
+
+--Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignité, reprit Henri avec
+autorité, tu serais conduit par un mauvais sentiment à commettre une
+mauvaise action!
+
+--Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par
+un éclat. C'est pour te parler de ces choses que j'ai voulu te voir;
+mais je dois te prier, quelle que soit ton opinion, de me ménager. Je ne
+suis pas aussi maître de moi-même que s'il s'agissait de faire une
+analyse botanique!
+
+--Ni moi non plus, reprit Obernay; mais je tâcherai pourtant de ne pas
+perdre la tête. Pourquoi m'as-tu appelé? Parle, je t'écoute.
+
+--Oui, je vais parler; mais je veux savoir ce que contenait le billet
+que madame de Valvèdre t'a fait porter à son mari. Il a dû te le
+montrer.
+
+--Oui. Il contenait ceci en propres termes: «J'accepte l'_ultimatum_. Je
+pars! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos désirs,
+je compte me remarier.»
+
+--C'est bien, c'est très-bien! m'écriai-je soulagé d'une vive anxiété:
+j'avais craint un instant qu'Alida n'eût déjà changé d'intention et
+trahi les serments de l'enthousiasme.--A présent, repris-je, tu le vois,
+tout est consommé! Je vais enlever cette femme, et, aussitôt qu'elle
+sera libre devant la loi, elle sera ma femme. Tu vois que la question
+est nettement tranchée.
+
+--La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que
+le divorce n'est pas prononcé, M. de Valvèdre ne veut pas qu'elle soit
+compromise. Il faut qu'elle retourne à Valvèdre, ou que tu t'éloignes.
+C'est un peu de patience à avoir, puisque la réalisation de votre
+fantaisie ne peut souffrir d'empêchement. Craignez-vous déjà de vous
+raviser l'un ou l'autre, si vous ne brûlez pas vos vaisseaux par un coup
+de tête?
+
+--Point d'épigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvèdre est fort
+raisonnable à coup sûr; mais il m'est impossible de le suivre. Il a
+lui-même créé l'empêchement en me gratifiant de ses dédains, de ses
+railleries et de ses menaces.
+
+--Où cela? quand cela donc?
+
+--Sous la tonnelle de ton jardin, il y a une heure.
+
+--Ah! tu étais là? tu écoutais?
+
+--M. de Valvèdre n'avait aucun doute à cet égard.
+
+--Au fait... oui, je me rappelle! Il tenait à parler là. J'aurais dû
+deviner pourquoi. Eh bien, après? Il a parlé de son rival, non pas comme
+d'un homme raisonnable, ce qui eût été bien impossible, mais comme d'un
+honnête homme, et, ma foi...
+
+--C'est plus que je ne mérite selon toi?
+
+--Selon moi? Peut-être! nous verrons! Si tu te conduis en écervelé, je
+dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est
+que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre
+folie en bravant Valvèdre, lui donner raison par conséquent?
+
+--Je veux le braver, m'écriai-je. J'ai juré le mariage à sa femme et à
+ma propre conscience; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-là, je
+serai son unique protecteur, parce que M. de Valvèdre a prédit que je
+serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me
+tuer si je ne faisais pas sa volonté, et que je l'attends de pied forme
+pour savoir qui des deux tuera l'autre, parce qu'enfin il ne me plaît
+pas qu'il pense m'avoir intimidé, et que je sois homme à subir les
+conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau
+rôle.
+
+--Tu parles comme un fou! dit Obernay en levant les épaules. Si Valvèdre
+voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le
+scandale.
+
+--Valvèdre ne craint peut-être pas tant le blâme que le ridicule!
+
+--Et toi donc?
+
+--C'est mon droit encore plus que le sien. Il a provoqué mon
+ressentiment, il devait en prévoir les conséquences.
+
+--Alors, c'est décidé, tu enlèves?
+
+--Oui, et avec tout le mystère possible, parce que je ne veux pas
+qu'Alida soit témoin d'une tragédie dont elle ne soupçonne pas
+l'imminence; et ce mystère, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas
+envie d'être le témoin de Valvèdre contre moi, ton meilleur ami.
+
+--Mon meilleur ami? Non! tu ne le serais plus; tu peux donner ta
+démission, si tu persistes!
+
+--Au prix de l'amitié, comme au prix de la vie, je persisterai; mais
+aussitôt que j'aurai mis Alida en sûreté, je reviendrai ici, et je me
+présenterai à M. de Valvèdre pour lui répéter tout ce que tu viens
+d'entendre et tout ce que je te charge de lui dire aussitôt que je serai
+parti, c'est-à-dire dans une heure.
+
+Obernay vit que ma volonté était exaspérée, et que ses remontrances ne
+servaient qu'à m'irriter davantage. Il prit tout à coup son parti.
+
+--C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvèdre disposé
+à soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu'à demain, il ignorera
+que je t'ai vu. Pars le plus tôt possible, je vais tâcher de l'aider à
+ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas beaucoup de
+bonheur; car, si tu en pouvais goûter au milieu d'un pareil triomphe, je
+te mépriserais. Je compte encore sur tes réflexions et tes remords pour
+te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre
+Francis! Je te laisse au bord de l'abîme. Dieu seul peut t'empêcher d'y
+rouler.
+
+Il sortit. Sa voix était étouffée par des larmes qui me brisèrent le
+coeur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter à son cou. Il me
+repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma réponse
+affirmative, il reprit froidement:
+
+--Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai à ton
+service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'offrir les moyens de te
+perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir à ce
+Moserwald..., qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense?
+
+Je ne pouvais plus parler. Le sang m'étouffait d'une toux convulsive. Je
+lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir
+voulu me serrer la main.
+
+Quelques instants après, j'étais en conférence avec mon hôte.
+
+--Nephtali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les
+demande.
+
+--Ah! enfin, s'écria-t-il avec une joie sincère, vous êtes donc mon
+véritable ami!
+
+--Oui; mais écoutez. Mes parents possèdent en tout le double de cette
+somme, placée sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils
+unique. Tant que mes parents vivront, je ne veux pas aliéner ce capital,
+dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous
+faire une reconnaissance de la somme et des intérêts.
+
+Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forçai d'accepter, le
+menaçant, s'il la refusait, de m'adresser à Obernay, qui m'avait ouvert
+sa bourse.
+
+--Ne suis-je donc pas assez votre obligé, lui dis-je, vous qui, pour
+croire à ma solvabilité, acceptez la seule preuve que je puisse vous en
+donner ici, ma parole?
+
+Au bout d'un quart d'heure, j'étais avec lui dans sa voiture fermée.
+Nous sortions de Genève, et il me conduisait à une de ses maisons de
+campagne, d'où je sortis en chaise de poste pour gagner la frontière
+française.
+
+J'étais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soirée et
+qui me semblait avoir quitté la maison Obernay trop précipitamment pour
+ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle; mais, en arrivant au lieu
+du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devancé. Elle s'élança de sa
+voiture dans la mienne, et nous continuâmes notre route avec rapidité.
+Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-là, et il n'était pas
+facile de nous atteindre. Cela n'eut pourtant pas été impossible à
+Valvèdre. On verra bientôt ce qui nous préserva de sa poursuite.
+
+Paris était encore, à cette époque, l'endroit du inonde civilisé où il
+était le plus facile de se tenir caché. C'est là que j'installai ma
+compagne dans un appartement mystérieux et confortable, en attendant les
+événements. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adressées
+par Moserwald poste restante. La première était de lui.
+
+«Mon enfant, j'ai fait ce qui était convenu entre nous. J'ai écrit à M.
+Henri Obernay pour lui dire que je savais où vous étiez, que je vous
+avais donné ma parole de ne le confier à personne, mais que j'étais en
+mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait à
+propos de confier à mes soins. Dès le jour même, il a envoyé chez moi le
+paquet ci-inclus, que je vous transmets fidèlement.
+
+»Vous avez passé le Rubicon comme feu César. Je ne reviendrai pas sur la
+dose de satisfaction, de douleur et d'inquiétude que cela me met sur
+l'estomac... L'estomac, c'est bien vulgaire, et _on_ en rira sans pitié;
+mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la poésie est passé
+pour moi avec celui de l'espérance. Je m'étais pourtant senti des
+dispositions pendant quelques jours... Le dieu m'abandonne, et je ne
+vais plus songer qu'à ma santé. L'événement auquel je m'attendais et
+auquel je ne voulais pas croire, votre départ précipité avec _elle_, m'a
+bouleversé, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile; mais
+cela passera, et la edition de don Quichotte que vous me faites me
+donnera du courage. J'entends d'ici qu'_on_ rit encore; _on_ me compare
+peut-être à Sancho! N'importe, je suis à _vous_ (au singulier ou au
+pluriel), à votre service, à votre discrétion, à la vie et à la mort.
+
+«NEPHTALI.»
+
+La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisième. Les voici
+toutes les deux, celle d'Henri d'abord:
+
+«J'espère qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux
+sur ta véritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu
+saches comment j'ai agi à ton égard.
+
+»Tu es bien simple si tu m'as cru disposé à transmettre à M. de V... tes
+offres provocatrices. Je me suis contenté de lui dire, pour sauvegarder
+ton honneur, qu'une tierce personne était chargée de te faire tenir tout
+genre de communications, et que, le jour où il jugerait à propos d'avoir
+une explication avec toi, j'étais chargé personnellement de t'en
+prévenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel
+rendez-vous.
+
+»Ceci établi, je me suis permis de supposer que tu allais à Bruxelles
+pour t'entretenir avec tes parens sur tes projets ultérieurs. Quant à
+_madame_, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un énorme mensonge. J'ai
+prétendu savoir qu'elle s'en allait à Valvèdre et, de là, en Italie,
+pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour où son mari formerait le
+premier la demande du divorce, que, jusque-là, la tierce personne
+pouvait également lui faire connaître toute résolution prise à son
+égard.
+
+»Il résulte de mon action que M. de Valvèdre..., qui désirait parler à
+_madame_, s'est rendu sur-le-champ à Valvèdre, où j'aimais mieux le
+voir, pour sa dignité et pour ma sécurité morale, que sur les traces des
+_aimables_ fugitifs.
+
+»De Valvèdre, il vient donc de m'écrire, et si, quand _madame_ et toi
+aurez lu, vous persistez à méconnaître un tel caractère, je vous plains
+et n'envie pas votre manière de voir.
+
+»Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause; je regarde comme un
+très-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce lien qui
+lui confère _la responsabilité sans la répression possible_: problème
+insoluble où son âme se consume sans profit pour la science. Moins moral
+et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des voeux pour
+que le calme et la liberté des voyages lui soient définitivement rendus.
+Ceci n'est pas galant, et tu vas peut-être m'en demander raison. Je
+n'accepterai pas la partie; mais je dois t'avertir d'une chose: c'est
+que, si tu persistais par hasard à demander réparation à M. de V... _de
+l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme_ (car c'était
+là ton thème), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le
+vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvèdre est brave comme
+un lion; mais peut-être ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends,--au
+grand étonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille
+amitiés. Braves coeurs, ils ne savent rien!»
+
+
+DE M. DE V... A HENRI OBERNAY.
+
+«Je ne l'ai pas trouvée ici; elle n'y est pas venue, et même, d'après
+les informations que j'ai prises le long du chemin, elle a dû suivre,
+pour se rendre en Italie, une tout autre direction. Mais est-elle
+réellement par là et a-t-elle jamais résolu sérieusement de s'enfermer
+dans un couvent, fût-ce pour quelques semaines?
+
+»Quoi qu'il en soit, il ne me convient pas de la chercher davantage:
+j'aurais l'air de la poursuivre, et ce n'est nullement mon intention. Je
+souhaitais lui parler: une conversation est toujours plus concluante que
+des paroles écrites; mais le soin qu'elle a pris de l'éviter et de me
+cacher son refuge décèle des résolutions plus complètes que je ne
+croyais devoir lui en attribuer.
+
+»D'après les trois mots par lesquels elle a cru suffisant de clore une
+existence de devoirs réciproques, je vois qu'elle craignait un éclat de
+ma part. C'était mal me connaître. Il me suffisait, à moi, qu'elle sût
+mon jugement sur son compte, ma compassion pour ses souffrances, les
+limites de mon indulgence pour ses fautes; mais, puisqu'elle n'en a pas
+jugé ainsi, il me paraît nécessaire qu'elle réfléchisse de nouveau sur
+ma conduite et sur celle qu'il lui convient d'adopter. Tu lui
+communiqueras donc ma lettre. J'ignore si, en te parlant, j'ai prononcé
+le mot de _divorce_, dont elle m'attribue la préméditation. Je suis
+certain de n'avoir envisagé cette éventualité que dans le cas où,
+foulant aux pieds l'opinion, elle me mettrait dans l'alternative ou de
+contraindre sa liberté, ou de la lui rendre entière. Je ne peux pas
+hésiter entre ces deux partis. L'esprit de la législation que j'ai
+reconnue en l'épousant prononce dans le sens d'une liberté réciproque,
+quand une incompatibilité éprouvée et constatée de part et d'autre est
+arrivée à compromettre la dignité du lien conjugal et l'avenir des
+enfants. Jamais, quoi qu'il arrive, je n'invoquerai contre celle que
+j'avais choisie, et que j'ai beaucoup aimée, le prétexte de son
+infidélité. Grâce à l'esprit de la réforme, nous ne sommes pas condamnés
+à nous nuire mutuellement pour nous dégager. D'autres motifs
+suffiraient; mais nous n'en sommes pas là, et je n'ai point encore de
+motifs assez évidents pour exiger qu'_elle_ se prête à une rupture
+légale.
+
+»Elle a cru pourtant, dans un moment d'irritation, me donner ce motif en
+m'écrivant qu'elle comptait se remarier. Je ne suis pas homme à profiter
+d'une heure de dépit; j'attendrai une insistance calme et réfléchie.
+
+»Mais probablement elle tient à savoir si je désire le résultat qu'elle
+provoque, et si j'ai aspiré pour mon compte à la liberté de contracter
+un nouveau lien. Elle tient à le savoir pour rassurer sa conscience ou
+satisfaire sa fierté. Je lui dois donc la vérité. Je n'ai jamais eu la
+pensée d'un second mariage, et, si je l'avais eue, je regarderais comme
+une lâcheté de ne l'avoir pas sacrifiée au devoir de respecter, dans
+toute la limite du possible, la sincérité de mon premier serment.
+
+»Cette limite du possible, c'est le cas où madame de V... afficherait
+ses nouvelles relations. C'est aussi le cas où elle me réclamerait de
+sang-froid, et après mûre délibération, le droit de contracter de
+nouveaux engagements.
+
+»Je ne ferai donc rien pour agiter son existence actuelle et pour porter
+à l'extrême des résolutions que je n'ai pas le droit de croire sans
+appel. Je ne rechercherai et n'accepterai aucun pourparler avec la
+personne qui m'a offert de se présenter devant moi. Je ne prévois pas,
+de ce côté-là plus que de l'autre, des garanties d'association bien
+durable, mais je n'en serai juge qu'après un temps d'épreuve et
+d'attente.
+
+»Si on ne m'appelle pas, d'ici à un mois, devant un tribunal compétent à
+prononcer le divorce, je m'absenterai pour un temps dont je n'ai pas à
+fixer le terme. A mon retour, je serai moi-même le juge de cette
+question délicate et grave qui nous occupe, et j'aviserai, mais sans
+sortir des principes de conduite que je viens d'exposer.
+
+»Fais savoir aussi à madame de V... qu'elle pourra faire toucher à la
+banque de Moserwald et compagnie la rente de cinquante mille francs qui
+lui était précédemment servie, et dont elle-même avait fixé le chiffre.
+S'il lui convient d'habiter Valvèdre ou ma maison de Genève en l'absence
+de toute relation compromettante pour elle, dis-lui que je n'y vois
+aucun inconvénient; dis-lui même que mon désir serait de la voir arriver
+ici pendant le peu de jours que j'ai encore à y passer. Je n'ai pas
+d'orgueil, ou du moins je n'en mets pas dans mes rapports avec elle.
+J'ai dû longtemps éviter des explications qui n'auraient servi qu'à
+l'irriter et à la faire souffrir. A présent que la glace est rompue, je
+ne me crois susceptible d'être atteint par aucun ridicule, si elle veut
+entendre ce que j'ai désormais à lui dire. Il ne sera pas question du
+passé, je lui parlerai comme un père qui n'espère pas convaincre, mais
+qui désire attendrir. Complétement désintéressé dans ma propre cause,
+puisque par le fait, et sans qu'il soit besoin de solennité, nous nous
+séparons, je sens que j'ai encore besoin, moi, de laisser sa vie, non
+pas heureuse, elle ne le peut être, mais aussi acceptable que possible
+pour elle-même. Elle pourrait encore goûter quelque joie intime dans la
+gloire de sacrifier la fantaisie et ses redoutables conséquences à
+l'avenir de ses enfants et à sa propre considération, à l'affection de
+ta famille, au fidèle dévouement de Paule, au respect de tous les gens
+sérieux... Si elle veut m'entendre, elle retrouvera l'ami toujours
+indulgent et jamais importun qu'elle connaît bien malgré ses habitudes
+de méprise... Si elle ne le veut pas, mon devoir est rempli, et je
+m'éloignerai, sinon rassuré sur son compte, du moins en paix avec
+moi-même.»
+
+La bonté comique de Moserwald m'avait fait sourire, la rudesse chagrine
+et railleuse d'Obernay m'avait courroucé, la généreuse douceur de
+Valvèdre m'écrasa. Je me sentis si petit devant lui, que j'éprouvai un
+moment de terreur et de honte avant de faire lire à sa femme cette
+requête à la fois humble et digne; mais je n'avais pas le droit de m'y
+refuser, et je la lui envoyai par Bianca, qui était venue nous rejoindre
+à Paris.
+
+Je ne voulais pas être témoin de l'effet de cette lecture sur Alida.
+J'avais appris à redouter l'imprévu de ses émotions et à en ménager le
+contre-coup sur moi-même. Depuis huit jours de tête-à-tête, nous avions,
+par un miracle de la volonté la plus tendue qui fut jamais, réussi à
+nous maintenir au diapason de la confiance héroïque. Nous voulions
+croire l'un à l'autre, nous voulions vaincre la destinée, être plus
+forts que nous-mêmes, donner un démenti aux sombres prévisions de ceux
+qui nous avaient jugés si défavorablement. Comme deux oiseaux blessés,
+nous nous pressions l'un contre l'autre pour cacher le sang qui eût
+révélé nos traces.
+
+Alida fut grande en ce moment. Elle vint me trouver. Elle souriait, elle
+était belle comme l'ange du naufrage qui soutient et dirige le navire en
+détresse.
+
+--Tu n'as pas tout lu, me dit-elle; voici des lettres qu'on avait
+remises à Bianca pour moi au moment où elle a quitté Genève. Je te les
+avais cachées; je veux que tu les connaisses.
+
+La première de ces lettres était de Juste de Valvèdre.
+
+«Ma soeur, disait-elle, où êtes-vous donc? Cette amie polonaise a quitté
+Vevay; elle est donc guérie? Elle va en Italie et vous l'y suivez
+précipitamment, sans dire adieu à personne! Il s'agit donc d'un grand
+service à lui rendre, d'un grand secours à lui porter? Ceci ne me
+regarde pas, direz-vous; mais me permettrez-vous de vous dire que je
+suis inquiète de vous, de votre santé altérée depuis quelque temps, de
+l'air agité d'Obernay, de l'air abattu de mon frère, de l'air mystérieux
+de Bianca? Elle n'a pas du tout l'air d'aller en Italie... Chère, je ne
+vous fais pas de questions, vous m'en avez dénié le droit, prenant ma
+sollicitude pour une vaine curiosité. Ah! ma soeur, vous ne m'avez
+jamais comprise; vous n'avez pas voulu lire dans mon coeur, et je n'ai
+pas su vous le révéler. Je suis une vieille fille gauche, tantôt brusque
+et tantôt craintive. Vous aviez raison de ne pas me trouver aimable,
+mais vous avez eu tort de croire que je n'étais pas aimante et que je ne
+vous aimais pas!
+
+»Alida, revenez, ou, si vous êtes encore près de nous, ne partez pas!
+Mille dangers environnent une femme séduisante. Il n'y a de force et de
+sécurité qu'au sein de la famille. La vôtre vous semble quelquefois trop
+grave, nous le savons, nous essayerons de nous corriger... Et puis c'est
+peut-être moi qui vous déplais le plus... Eh bien, je m'éloignerai, s'il
+le faut. Vous m'avez reproché de me placer entre vous et vos enfants et
+d'accaparer leur affection. Ah! prenez ma place, ne les quittez pas, et
+vous ne me reverrez plus; mais non, vous avez du coeur, et de tels
+dépits ne sont pas dignes de vous. Vous n'avez jamais pu croire que je
+vous haïssais, moi qui donnerais ma vie pour votre bonheur et qui vous
+demande pardon à genoux, si j'ai eu envers vous quelques moments
+d'injustice ou d'impatience. Revenez, revenez! Edmond a beaucoup pleuré
+après votre départ, si peu prévu. Paolino a une idée fantasque, c'est
+que vous êtes dans le jardin qui est auprès du leur: il prétend qu'il
+vous y a vue un jour, et on ne peut l'empêcher de grimper au treillage
+pour regarder derrière le mur où il vous a rêvée, où il vous attend
+encore. Paule, qui vous aime tant, a beaucoup de chagrin; son mari en
+est jaloux. Adélaïde, qui me voit vous écrire, veut vous dire quelques
+mots. Elle vous dit, comme moi, qu'il faut croire en nous et ne pas nous
+abandonner.»
+
+La lettre d'Adélaïde, plus timide et moins tendre, était plus touchante
+encore dans sa candeur.
+
+«Chère madame,
+
+»Vous êtes partie si vite, que je n'ai pas pu vous adresser une grave
+question. Faut-il garnir les chemises de _ces messieurs_ (Edmond et
+Paul) avec de la dentelle, avec de la broderie ou avec un ourlet? Moi,
+j'étais pour les cols et manchettes bien fermes, bien blancs et tout
+unis; mais je crois vous avoir entendu dire que cela ressemblait trop à
+du papier et encadrait trop sèchement ces aimables et chères petites
+figures rondes. Rosa, qui donne toujours son avis, surtout quand on ne
+le lui demande pas, veut de la dentelle. Paule est pour la broderie;
+mais moi, remarquez, je vous en prie, comme je suis judicieuse, je
+prétends que c'est avant tout à leur petite maman que ces minois doivent
+plaire, et qu'elle a, d'ailleurs, mille fois plus de goût que de simples
+Génevoises de notre espèce. Donc, répondez vite, chère madame. On est
+d'accord pour désirer de vous complaire et de vous obéir en tout. Vous
+avez emporté un morceau de notre coeur, et cela sans crier gare. C'est
+mal à vous de ne pas nous avoir donné le temps de baiser vos belles
+mains et de vous dire ce que je vous dis ici: Guérissez votre amie, ne
+vous fatiguez pas trop et revenez vite, car je suis au bout de mes
+histoires pour faire prendre patience à Edmond et pour endormir Paolino.
+Paule vous écrit. Mon père et ma mère vous offrent leurs plus affectueux
+compliments, et Rosa veut que je vous dise qu'elle a bien soin du gros
+myrte que vous aimez, et dont elle veut mettre une fleur dans ma lettre
+avec un baiser pour vous.»
+
+--Quelle confiance en mon retour! dit Alida quand j'eus fini de lire, et
+quel contraste entre les préoccupations de cette heureuse enfant et les
+éclairs de notre Sinaï! Eh bien, qu'as-tu, toi? manques-tu de courage?
+Ne vois-tu pas que plus il m'en faut, plus il m'en vient? Tu dois
+trouver que j'ai été bien injuste envers mon mari, envers la soeur aînée
+et envers cette innocente Adélaïde! Trouve, va! tu ne me feras pas plus
+de reproches que je ne m'en fais! J'ai douté de ces coeurs excellents et
+purs, je les ai niés pour m'étourdir sur le crime de mon amour! Eh bien,
+à présent que j'ouvre les yeux et que je vois quels amis je t'ai
+sacrifiés, je me réconcilie avec ma faute, et je me relève de mon
+humiliation. Je suis contente de me dire que tu ne m'as pas ramassée
+comme un oiseau chassé du nid et jugé indigne d'y reprendre sa place. Tu
+n'en as pas moins eu tout le mérite de la pitié, et tu as trouvé dans
+ton coeur généreux la force de me recueillir, un jour que je me croyais
+avilie et que tu m'avais vu fouler aux pieds. Mais, aujourd'hui, voilà
+Valvèdre qui se récracte et qui m'appelle, voilà Juste qui me tend les
+bras en s'agenouillant devant moi, et la douce Adélaïde qui me montre
+mes enfants en me disant qu'ils m'attendent et me pleurent! Je puis
+retourner auprès d'eux et y vivre indépendante, servie, caressée,
+remerciée, pardonnée, bénie! A présent, tu es libre, cher ange; tu peux
+me quitter sans remords et sans inquiétude; tu n'as rien gaté, rien
+détruit dans ma vie. Au contraire, ce mari très-sage, ces amis
+très-craintifs du _qu'en dira-t-on_ me ménageront d'autant plus qu'ils
+m'ont vue prête à tout rompre. Tu le vois, nous pouvons nous quitter
+sans qu'on raille nos éphémères amours. Henri lui-même, ce Génevois
+mal-appris, me fera amende honorable s'il me voit renoncer
+volontairement à ce qu'il appelle mon caprice. Eh bien, que veux-tu
+faire? Réponds! réponds donc! à quoi songes-tu?
+
+Il est des moments dans les plus fatales destinées où la Providence nous
+tend la planche de salut et semble nous dire: «Prends-la, ou tu es
+perdu.» J'entendais cette voix mystérieuse au-dessus de l'abîme; mais le
+vertige de l'abîme fut plus fort et m'entraîna.
+
+--Alida, m'écriai-je, tu ne me fais pas cette offre-là pour que je
+l'accepte? Tu ne le désires pas, tu n'y comptes pas, n'est-il pas vrai?
+
+--Tu m'as comprise, répondit-elle en se mettant à genoux devant moi, les
+mains dans mes mains et comme dans l'attitude du serment. Je
+t'appartiens, et le reste du monde ne m'est rien! Tu es tout pour moi:
+mon père et ma mère qui m'ont quittée, mon mari que je quitte, et mes
+amis qui vont me maudire, et mes enfants qui vont m'oublier. «Tu es mes
+frères et mes soeurs, comme dit le poëte, et Ilion, ma patrie que j'ai
+perdue!» Non! je ne reviendrai plus sur mes pas, et, puisqu'il est dans
+ma destinée de mal comprendre les devoirs de la famille et de la
+société, au moins j'aurai consacré ma destinée a l'amour! N'est-ce donc
+rien, et celui qui me l'inspire ne s'en contentera-t-il pas? Si cela
+est, si pour toi je suis la première des femmes, que m'importe d'être la
+dernière aux yeux de tous les autres? Si mes torts envers eux me sont
+des mérites auprès de toi, de quoi aurais-je a me plaindre? Si l'on
+souffre là-bas et si je souffre de faire souffrir, j'en suis fière,
+c'est une expiation de ces fautes passées que tu me reprochais, c'est ma
+palme de marytre que je dépose à tes pieds.
+
+Une seule chose peut m'excuser d'avoir accepté le sacrifice de cette
+femme passionnée, c'est la passion qu'elle m'inspira dès ce moment, et
+qui ne fut plus ébranlée un seul jour. Certes, je suis bien assez
+coupable sans ajouter au fardeau de ma conscience. Ma fuite avec elle
+fut une mauvaise inspiration, une lâche audace, une vengeance, ou du
+moins une réaction aveugle de mon orgueil froissé. Meilleure que moi,
+Alida avait pris mon dévouement au sérieux, et, si sa foi en moi fut un
+accès de fièvre, la fièvre dura et consuma le reste de sa vie. En moi,
+la flamme fut souvent agitée et comme battue du vent; mais elle ne
+s'éteignit plus. Et ce ne fut plus la vanité seule qui me soutint, ce
+fut aussi la reconnaissance et l'affection.
+
+Dès lors il se fit une sorte de calme dans notre vie, calme trompeur et
+qui cachait bien des angoisses toujours renaissantes; mais l'idée de
+nous raviser et de nous séparer ne fut jamais remise en question.
+
+Nous prîmes aussi, ce jour-là, de bonnes résolutions, eu égard à notre
+position désespérée. Nous fîmes de la prudence avec notre témérité, de
+la sagesse avec notre délire. Je renonçai à mon hostilité contre
+Valvèdre, Alida à ses plaintes contre lui. Elle n'en parla plus qu'à de
+rares intervalles, d'un ton doux et triste, comme elle parlait de ses
+enfants. Nous renonçâmes aux rêves de libre triomphe qui nous avaient
+souri, et nous prîmes de grands soins pour cacher notre résidence à
+Paris et notre intimité. Alida prit la peine de s'expliquer avec son
+mari dans une lettre qu'elle écrivait à Juste, comme Valvèdre s'était
+expliqué avec elle dans sa lettre à Obernay. Elle persista dans son
+projet de divorce; mais elle promit de mener une existence si
+mystérieuse, que nul ne pourrait se porter son accusateur devant
+Valvèdre.
+
+«Je sais bien, disait-elle, que mon absence prolongée, mon domicile
+inconnu, ma disparition inexpliquée pourront faire naître des soupçons,
+et qu'il vaudrait mieux que la femme de César ne fût pas soupçonnée;
+mais, puisque César ne veut pas répudier brutalement sa femme, et qu'il
+s'agit pour tous deux de se quitter sans reproche amer, celle-ci
+ménagera les apparences et n'aflichera pas son futur changement de nom.
+Elle le cachera au contraire; elle ne verra aucune personne qui pourrait
+le deviner et le trahir; elle sera morte pour le monde pendant plusieurs
+années, s'il le faut, et il ne tiendra qu'à vous de dire qu'elle est
+réellement dans un couvent, car elle vivra sous un voile et derrière
+d'épais rideaux. Si ce n'est pas là tout ce que souhaite et conseille
+César, c'est du moins tout ce qu'il peut exiger, lui qui ne s'est jamais
+couronné despote, et qui n'a pas plus tué la liberté dans l'hyménée
+qu'il ne veut la tuer dans le monde.
+
+»Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser à l'entretien qu'il me
+demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de résister à
+son influence ne me fît pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour
+qu'aucune considération humaine pût ébranler ma résolution.»
+
+Elle finissait, après avoir, à son tour, demandé pardon à sa belle-soeur
+de ses injustices et de ses préventions, en lui signifiant qu'elle ne
+voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il pût être.
+
+Quand elle écrivit à ses enfants, à Paule et à Adélaïde, elle pleura au
+point qu'elle trempa de larmes un billet à cette dernière où elle
+réglait, avec une gravité enjouée, la grande question des cols de
+chemise. Elle fut forcée de le recommencer, faisant de généreux et naïfs
+efforts pour me cacher le déchirement de ses entrailles. Je me jetai à
+ses genoux, je la suppliai de partir avec moi pour Genève. Je
+t'accompagnerai jusqu'à la frontière, lui dis-je, ou je me cacherai dans
+la maison de campagne de Moserwald. Tu passeras trois jours, huit jours
+si tu veux, avec tes enfants, et nous nous sauverons de nouveau; puis,
+quand tu sentiras le besoin de les embrasser encore, nous repartirons
+pour Genève. C'est absolument la vie que tu aurais menée, si tu étais
+retournée à Valvèdre. Tu aurais été les voir deux ou trois fois par an.
+Ne pleure donc plus, ou ne me cache pas tes larmes. J'avoue que je suis
+content de te voir pleurer, parce que, chaque jour, je découvre que tu
+ne mérites pas les reproches qu'on t'adressait, et que tu es une aussi
+tendre mère qu'une amante loyale; mais je ne veux pas que tu pleures
+trop longtemps quand je peux d'un mot sécher tes beaux yeux. Viens,
+viens! partons! Ne recommence pas tes lettres. Tu vas revoir tes amis,
+tes fils, tes soeurs, et _Ilion_ que tu m'as sacrifiée, mais que tu n'as
+pas perdue!
+
+Elle refusa, sans vouloir s'expliquer sur la cause de son refus. Enfin,
+pressée de questions, elle me dit:
+
+--Mon pauvre enfant, je ne t'ai pas demandé avec quoi nous vivions et où
+tu trouvais de l'argent. Tu as dû engager ton avenir, escompter le
+produit de tes futurs succès... Ne me le dis pas, va, je sais bien que
+tu as fait pour moi quelque grand sacrifice ou quelque grande
+imprudence, et je trouve cela tout simple venant de toi: mais je ne dois
+pas, pour mes satisfactions personnelles, abuser de ton dévouement. Non,
+je ne le veux pas, n'insiste pas, ne m'ôte pas le seul mérite que j'aie
+pour m'acquitter envers toi. Il faut que je souffre, vois-tu; cela m'est
+bon, c'est là ce qui me purifie. L'amour serait vraiment trop facile, si
+on pouvait se donner à lui sans briser avec ses autres devoirs. Il n'en
+est pas ainsi, et Valvèdre, s'il m'écoutait, dirait que je proclame un
+blasphème ou un sophisme, lui qui ne comprenait pas que ce qu'il
+appelait une oisiveté coupable pût être l'idéal dévouement que
+j'exigeais de lui; mais, selon moi, le sophisme est de croire que la
+passion ne soit pas l'immolation des choses les plus chères et les plus
+sacrées, et voilà pourquoi je veux que tu me laisses venir à toi,
+dépouillée de tout autre bonheur que toi-même...
+
+Oui, je le crois aujourd'hui, moi aussi, que l'infortunée Alida
+proclamait un effrayant sophisme, que Valvèdre avait raison contre elle,
+que le devoir accompli rend l'amour plus fervent, et que lui seul le
+rend durable, tandis que le remords dessèche ou tue; mais, dans le
+triomphe de la passion, dans l'ivresse de la reconnaissance, j'écoutais
+Alida comme l'oracle des divins mystères, comme la prêtresse du dieu
+véritable, et je partageais son rêve immense, son aspiration vers
+l'impossible. Je me disais aussi qu'il n'y a pas qu'une seule route pour
+s'élever vers le vrai; que, si la perfection semble être dans la
+religion du droit et dans les sanctifiantes vertus de la famille, il y a
+un lieu de refuge, une oasis, un temple nouveau pour ceux dont la
+fatalité a renversé les autels et les foyers; que ce droit d'asile sur
+les hauteurs, ce n'était pas la froide abstinence, la mort volontaire,
+mais le vivifiant amour. Transfuges de la société, nous pouvions encore
+bâtir un tabernacle dans le désert et servir la cause sublime de
+l'idéal. N'étions-nous pas des anges en comparaison de ces viveurs
+grossiers qui se dépravent dans l'abus de la vie positive? Alida,
+brisant toute son existence pour me suivre, n'était-elle point digne
+d'une tendre et respectueuse pitié? Moi-même, acceptant avec énergie son
+passé douteux et le déshonneur qu'elle bravait, n'étais-je pas un homme
+plus délicat et plus noble que celui qui cherche dans la débauche ou
+dans la cupidité l'oubli de son rêve et le débarras de son orgueil?
+
+Mais l'opinion, jalouse de maintenir l'ordre établi, ne veut pas qu'on
+s'isole d'elle, et elle se montre plus tolérante pour ceux qui se
+donnent au vice facile, au travers répandu, que pour ceux qui se
+recueillent et cherchent des mérites qu'elle n'a pas consacrés. Elle est
+inexorable pour qui ne lui demande rien, pour les amants qui ne veulent
+pas de son pardon, pour les penseurs qui, dans leur entretien avec Dieu,
+ne veulent pas la consulter.
+
+Nous entrions donc, Alida et moi, non pas seulement dans la solitude du
+fait, mais dans celle du sentiment et de l'idée. Restait à savoir si
+nous étions assez forts pour cette lutte effroyable.
+
+Nous nous fimes cette illusion, et, tant qu'elle dura, elle nous
+soutint; mais il faut, ou une grande valeur intellectuelle, ou une
+grande expérience de la vie pour demeurer ainsi, sans ennui et sans
+effroi, dans une île déserte. L'effroi fut mon tourment, l'ennui fut le
+ver rongeur de ma compagne infortunée. Elle avait fait les démarches
+nécessaires pour obtenir la dissolution de son mariage. Valvèdre n'y
+avait pas fait opposition; mais il était parti pour un long voyage,
+disait-on, sans présenter sa propre demande au tribunal compétent.
+Évidemment, il voulait forcer sa femme à réfléchir longtemps avant de se
+lier à moi, et, son absence pouvant se prolonger indéfiniment, l'épreuve
+du temps exigé par la législation étrangère menaçait ma passion d'une
+attente au-dessus de mes forces. Est-ce là ce que voulait cet homme
+étrange, ce mystérieux philosophe? Comptait-il sur la chasteté de sa
+femme au point de lui laisser courir les dangers de mon impatience, ou
+préférait-il la savoir complètement infidèle, et, par là, préservée de
+la durée de ma passion? Évidemment, il me dédaignait fort, et j'étais
+forcé de le lui pardonner, en reconnaissant qu'il n'avait d'autre
+préoccupation que celle d'adoucir la mauvaise destinée d'Alida.
+
+Cette pauvre femme, voyant des retards infinis à notre union, vainquit
+tous ses scrupules et se montra magnanime. Elle m'offrit son amour sans
+restrictions, et, vaincu par mes transports, je faillis l'accepter; mais
+je vis quel sacrifice elle s'imposait et avec quelle terreur elle
+bravait ce qu'elle croyait être le dernier mot de l'amour. Je savais les
+fantômes que pouvaient lui créer sa sombre imagination et la pensée de
+sa déchéance, car elle était fière de n'avoir jamais trahi _la lettre de
+ses serments_; c'est ainsi qu'elle s'exprimait quand mon inquiète et
+jalouse curiosité l'interrogeait sur le passé. Elle croyait aussi que le
+désir est chez l'homme le seul aliment de l'amour, et par le fait elle
+craignait le mariage autant que l'adultère.
+
+--Si Valvèdre n'eût pas été mon mari, disait-elle souvent, il n'eût pas
+songé à me négliger pour la science: il serait encore à mes pieds!
+
+Cette fausse notion, aussi fausse à l'égard de Valvèdre qu'au mien,
+était difficile à détruire chez une femme de trente ans, indocile à
+toute modification, et je ne voulus pas d'un bonheur trempé de ses
+larmes. Je la connaissais assez désormais pour savoir qu'elle ne
+subissait aucune influence, qu'aucune persuasion n'avait prise sur elle,
+et que, pour la trouver toujours enthousiaste, il fallait la laisser à
+sa propre initiative. Il était en son pouvoir de se sacrifier, mais non
+de ne pas regretter le sacrifice, peut-être, hélas! à toutes les heures
+de sa vie.
+
+J'étais là dans le vrai, et, quand je repoussai le bonheur, fier de
+pouvoir dire que j'avais une force surhumaine, je vis, au redoublement
+de son affection, que je l'avais bien comprise. J'ignore si j'eusse
+remporté longtemps cette victoire sur moi-même; des circonstances
+alarmantes me forcèrent à changer de préoccupations.
+
+
+
+IX
+
+
+Depuis trois mois, nous vivions cachés dans une de ces rues aérées et
+silencieuses qui, à cette époque, avoisinaient le jardin du Luxembourg.
+Nous nous y promenions dans la journée, Alida toujours enveloppée et
+voilée avec le plus grand soin, moi ne la quittant jamais que pour
+m'occuper de son bien-être et de sa sûreté. Je n'avais renoué aucune des
+relations, assez rares d'ailleurs, que j'avais eues à Paris. Je n'avais
+fait aucune visite; quand il m'était arrivé d'apercevoir dans la rue une
+figure de connaissance, je l'avais évitée en changeant de trottoir et en
+détournant la tête; j'avais même acquis à cet égard la prévoyance et la
+présence d'esprit d'un sauvage dans les bois, ou d'un forçat évadé sous
+les yeux de la police.
+
+Le soir, je la conduisais quelquefois aux divers théâtres, dans une de
+ces loges d'en bas où l'on n'est pas vu. Durant les beaux jours de
+l'automne, je la menai souvent à la campagne, cherchant avec elle ces
+endroits solitaires que, même aux environs de Paris, les amants savent
+toujours trouver.
+
+Sa santé n'avait donc pas souffert du changement de ses habitudes, ni du
+manque de distractions; mais, quand vint l'hiver, le noir et mortel
+hiver des grandes villes du Nord, je vis sa figure s'altérer
+brusquement. Une toux sèche et fréquente, dont elle ne voulait pas
+s'occuper, disant qu'elle y était sujette tous les ans à pareille
+époque, m'inquiéta cependant assez pour que je la fisse consentir à voir
+un médecin. Après l'avoir examinée, le médecin lui dit en souriant
+qu'elle n'avait rien; mais il ajouta pour moi seul en sortant:
+
+--Madame votre soeur (je m'étais donné pour son frère) n'a rien de bien
+grave jusqu'à présent; mais c'est une organisation fragile, je vous en
+avertis. Le système nerveux prédomine trop. Paris ne lui vaut rien. Il
+lui faudrait un climat égal, non pas Hyères ou Nice, mais la Sicile ou
+Alger.
+
+Je n'eus plus dès lors qu'une pensée, celle d'arracher ma compagne à la
+pernicieuse influence d'un climat maudit. J'avais déjà dépensé, pour lui
+procurer une existence conforme à ses goûts et à ses besoins, la moitié
+de la somme empruntée à Moserwald. Celui-ci m'écrivait en vain qu'il
+avait en caisse des fonds déposés par l'ordre de M. de Valvèdre pour sa
+femme: ni elle ni moi ne voulions les recevoir.
+
+Je m'informai des dépenses à faire pour un voyage dans les régions
+méridionales. Les _Guides_ imprimés promettaient merveille sous le
+rapport de l'économie; mais Moserwald m'écrivait:
+
+«Pour une femme délicate et habituée à toutes ses aises, n'espérez pas
+vivre dans ces pays-là, où tout ce qui n'est pas le strict nécessaire
+est rare et coûteux, à moins de trois mille francs par mois. Ce sera
+très-peu, trop peu si vous manquez d'ordre; mais ne vous inquiétez de
+rien, et partez vite, si _elle_ est malade. Cela doit lever tous vos
+scrupules, et, si vous poussez la folie jusqu'à refuser la pension du
+mari, le pauvre Nephtali est toujours là avec tout ce qu'il possède, à
+votre service, et trop heureux si vous acceptez!»
+
+J'étais décidé à prendre ce dernier parti aussitôt qu'il deviendrait
+nécessaire. J'avais encore un avenir de vingt mille francs à aliéner, et
+j'espérais travailler durant le voyage, quand je verrais Alida rétablie.
+
+De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce récit tout personnel
+de ma vie intime. Je m'occupai de l'établissement de ma compagne dans
+une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local
+des plus humbles, comme j'avais fait à Paris, pour ôter tout prétexte à
+la malignité du voisinage. Je fus bientôt rassuré. La toux disparut;
+mais, peu après, je fus alarmé de nouveau. Alida n'était pas phthisique,
+elle était épuisée par une surexcitation d'esprit sans relâche. Le
+médecin français que je consultai n'avait pas d'opinion arrêtée sur son
+compte. Tous les organes de la vie étaient tour à tour menacés, tour à
+tour guéris, et tour à tour envahis de nouveau par une débilitation
+subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand rôle, que la science
+pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de
+certains jours, elle se croyait et se sentait guérie. Le lendemain, elle
+retombait accablée d'un mal vague et profond qui me désespérait.
+
+La cause! elle était dans les profondeurs de l'âme. Cette âme-là ne
+pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui était sujet
+d'appréhension funeste ou d'espérance insensée. Le moindre souffle du
+vent la faisait tressaillir, et, si je n'étais pas auprès d'elle à ce
+moment-là, elle croyait avoir entendu mes cris, le suprême appel de mon
+agonie. Elle haïssait la campagne, elle s'y était toujours déplu. Sous
+le ciel imposant de l'Afrique, en présence d'une nature peu soumise
+encore à la civilisation européenne, tout lui semblait sauvage et
+terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui, à cette époque, se
+faisait encore entendre autour des lieux habités, la faisait trembler
+comme une pauvre feuille, et aucune condition de sécurité ne pouvait lui
+procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres
+dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants
+venant la voir, et elle s'élançait ravie, folle, bientôt désespérée en
+regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte.
+
+Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se
+déplaisait à ***, je la ramenai à Alger, au risque de n'y pouvoir garder
+l'incognito. A Alger, elle fut écrasée par le climat. Le printemps, déjà
+un été dans ces régions chaudes, nous chassa vers la Sicile, où, près de
+la mer, à mi-côte des montagnes, j'espérais trouver pour elle un air
+tiède et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveauté
+des choses, et bientôt je la vis dépérir encore plus rapidement.
+
+--Tiens, me dit-elle, dans un accès d'abattement invincible, je vois
+bien que je me meurs!
+
+Et, mettant ses mains pâles et amaigries sur ma bouche:
+
+--Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaieté te coûte, et
+que, la nuit, seul avec la certitude inévitable, tu pleures ton rire!
+Pauvre cher enfant, je suis un fléau dans ta vie et un fardeau pour
+moi-même. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien
+vite.
+
+--Ce n'est pas la maladie, lui répondis-je navré de sa clairvoyance,
+c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voilà pourquoi je ris de tes
+maux physiques prétendus incurables, tandis que je pleure de tes
+souffrances morales. Pauvre chère âme, que puis-je donc faire pour toi?
+
+--Une seule et dernière chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes
+enfants avant de mourir.
+
+--Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'écriai-je.
+
+Et je feignis de tout préparer pour le départ; mais, au milieu de ces
+préparatifs, je tombais brisé de découragement. Avait-elle la force de
+retourner à Genève? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur
+s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais écrit à Moserwald
+de m'en prêter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi.
+Il n'avait pas répondu: était-il malade ou absent? était-il mort ou
+ruiné? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource suprême nous
+manquait?
+
+J'avais fait d'héroïques efforts pour travailler, mais je n'avais pu
+rien continuer, rien compléter. Alida, malade d'esprit autant que de
+corps, ne me laissait pas un moment de calme. Elle ne pouvait supporter
+la solitude. Elle me poussait au travail; mais, quand j'étais sorti de
+sa chambre, elle divaguait, et Bianca venait me chercher bien vite.
+
+J'avais essayé de travailler auprès d'elle, c'était tout aussi
+impossible. J'avais toujours les yeux sur les siens, tremblant quand je
+les voyais briller de fièvre ou se fixer, éteints, comme si la mort
+l'eût déjà saisie. D'ailleurs, j'avais bien reconnu une terrible vérité:
+c'est que ma plume, au point de vue lucratif, était pour le moment, pour
+toujours peut-être, improductive. Elle eût pu me nourrir très-humblement
+si j'eusse été seul; mais il me fallait trois mille francs par mois...
+Moserwald n'avait rien exagéré.
+
+Après avoir épuisé tous les mensonges imaginables pour faire prendre
+patience à ma malheureuse amie, il me fallut lui avouer que j'attendais
+une lettre de crédit de Moserwald pour être à même de la conduire en
+France. Je lui cachai que j'attendais cette lettre depuis si longtemps
+déjà, que je n'osais plus l'espérer. Je m'étais décidé à l'horrible
+humiliation d'écrire ma détresse à Obernay. Lui aussi était-il absent?
+Mais sans doute il allait répondre. Le temps de l'espoir n'était pas
+épuisé de ce côté-là. Dans le doute, je surmontai la douleur de demander
+à mes parents un sacrifice: quelques jours de patience, et une réponse
+quelconque allait arriver. Je suppliai Alida de ne prendre aucune
+inquiétude.
+
+Elle eut, ce jour-là, son dernier courage. Elle sourit de ce sourire
+déchirant que je ne comprenais que trop. Elle me dit qu'elle était
+tranquille et qu'elle était, d'ailleurs, résignée à accepter les dons de
+son mari comme un prêt que je serais certainement à même de lui faire
+rembourser plus tard. Elle ménageait ainsi ma fierté; elle m'embrassa et
+s'endormit ou feignit de s'endormir.
+
+Je me retirai dans la chambre voisine. Depuis que je la voyais
+s'éteindre, je ne quittais plus la maison qu'elle habitait. Au bout
+d'une heure, je l'entendis qui causait avec Bianca. Cette fille, peu
+scrupuleuse sur le chapitre de l'amour, mais d'un dévouement admirable
+pour sa maîtresse, qui la maltraitait et la gâtait tour à tour,
+s'efforçait en ce moment de la consoler et de lui persuader qu'elle
+reverrait bientôt ses enfants.
+
+--Non, va! je ne les reverrai plus, répondit la pauvre malade: c'est là
+le châtiment le plus cruel que Dieu pût m'infliger, et je sens que je le
+mérite.
+
+--Prenez garde, madame, dit Bianca, votre découragement fait tant de mal
+à ce pauvre jeune homme!
+
+--Il est donc là?
+
+--Mais je crois que oui, dit Bianca en s'approchant du seuil de l'autre
+chambre.
+
+Je m'étais jeté par hasard sur un fauteuil à dossier fort élevé. Bianca,
+ne me voyant pas, crut que j'étais sorti, et retourna auprès de sa
+maîtresse en lui disant que j'allais certainement rentrer, et qu'il
+fallait être calme.
+
+--Eh bien, quand tu l'entendras rentrer, dit Alida, tu me feras signe,
+et je feindrai de dormir. Il se console et se rassure encore un peu
+quand il s'imagine que j'ai dormi. Laisse-moi te parler, Bianchina; cela
+me soulage, nous sommes si peu seules! Ah! ma pauvre enfant, toi-même,
+tu ne sais pas ce que je souffre et quels remords me tuent! Depuis que
+j'ai tout quitté pour ce bon Francis, mes yeux se sont ouverts, et je
+suis devenue une autre femme. J'ai commencé à croire en Dieu et à
+prendre peur; j'ai senti qu'il allait me punir et qu'il ne me
+permettrait pas de vivre dans le mal.
+
+Bianca l'interrompit.
+
+--Vous ne faites point de mal, dit-elle; je n'ai jamais vu de femme
+aussi vertueuse que vous! Et vous auriez tous les droits possibles
+pourtant, avec un mari si égoïste et si indifférent!...
+
+--Tais-toi, tais-toi! reprit Alida avec une force fébrile; tu ne le
+connais pas! tu n'es que depuis trois ans à mon service, tu ne l'as vu
+que longtemps déjà après ma première infidélité de coeur et quand il ne
+m'aimait plus. Je l'avais bien mérité!... Mais, jusqu'à ces derniers
+temps, j'ai cru qu'il ne savait rien, qu'il n'avait rien daigné savoir,
+et que, ne pouvant pas me juger indigne de lui, son coeur s'était retiré
+de moi par lassitude. Je lui en voulais donc, et, sans songer à mes
+torts, je m'irritais des siens. Mes torts! je n'y croyais pas; je disais
+comme toi: «Je suis si vertueuse au fond! et j'ai un mari si
+indifférent!» Sa douceur, sa politesse, sa libéralité, ses égards, je
+les attribuais à un autre motif que la générosité. Ah! pourquoi ne
+parlait-il pas? Un jour enfin... Tiens, c'est aujourd'hui le même jour
+de l'année!... il y a un an... Je l'ai entendu parler de moi et je n'ai
+pas compris, j'étais folle! Au lieu d'aller me jeter à ses pieds, je me
+suis jetée dans les bras d'un autre, et j'ai cru faire une grande chose.
+Ah! illusion, illusion! dans quels malheurs tu m'as précipitée!
+
+--Mon Dieu, reprit Bianca, vous regrettez donc votre mari à présent?
+Vous n'aimez donc pas ce pauvre M. Francis?
+
+--Je ne peux pas regretter mon mari, dont je n'ai plus l'amour, et
+j'aime Francis de toute mon âme, c'est-à-dire de tout ce qui m'est resté
+de ma pauvre âme!... Mais, vois-tu, Bianca, toi qui es femme, tu dois
+bien comprendre cela: on n'aime réellement qu'une fois! Tout ce qu'on
+rêve ensuite, c'est l'équivalent d'un passé qui ne revient jamais. On
+dit, on croit qu'on aime davantage, on voudrait tant se le persuader! On
+ne ment pas, mais on sent que le coeur contredit la volonté. Ah! si tu
+avais connu Valvèdre quand il m'aimait! Quelle vérité, quelle grandeur,
+quel génie dans l'amour! Mais tu n'aurais pas compris, pauvre petite,
+puisque je n'ai pas compris moi-même! Tout cela s'est éclairci pour moi
+à distance, quand j'ai pu comparer, quand j'ai rencontré ces beaux
+diseurs qui ne disent rien, ces coeurs enflammés qui ne sentent rien...
+
+--Comment! Francis lui-même?...
+
+--Francis, c'est autre chose: c'est un poëte, un vrai poëte peut-être,
+un artiste à coup sûr. La raison lui manque, mais non le coeur ni
+l'intelligence. Il a même quelque chose de Valvèdre, il a le sentiment
+du devoir. Il y a manqué en m'enlevant au mien; il n'a pas les principes
+de Valvèdre, mais il a de lui les grands instincts, les sublimes
+dévouements. Cependant, Bianchina, il a beau faire, il ne m'aime pas,
+lui, il ne peut pas m'aimer! Du moins, il ne m'aime pas comme il pourra
+aimer un jour. Il avait rêvé une autre femme, plus jeune, plus douce,
+plus instruite, plus capable de le rendre heureux, une femme comme
+Adélaïde Obernay. Sais-tu qu'il devait, qu'il pouvait l'épouser, et que
+c'est moi qui fus l'empêchement? Ah! je lui ai fait bien du mal, et j'ai
+raison de mourir!... Mais il ne me le reproche pas, il voudrait me faire
+vivre... Tu vois bien qu'il est grand, que j'ai raison de l'aimer... Tu
+as l'air de croire que je me contredis... Non, non, je n'ai pas le
+délire, jamais je n'ai vu si clair. Nous nous sommes monté la tête, lui
+et moi; nous nous sommes brisés contre le sort, et à présent nous nous
+pardonnons l'un à l'autre, nous nous estimons. Nous avons fait notre
+possible pour nous aimer autant que nous le disions, autant que nous
+nous l'étions promis..., et moi, pleurant Valvèdre quand même, lui,
+regrettant Adélaïde malgré tout, nous allons nous donner le baiser
+d'adieu suprême... Tiens, cela vaut mieux que l'avenir qui nous
+attendait certainement, et je suis contente de mourir...
+
+En parlant ainsi, elle fondait en larmes. Bianca pleurait aussi, sans
+rien trouver pour la consoler, et moi, j'étais paralysé par l'épouvante
+et la douleur. Quoi! c'était là le dernier mot de cette passion funeste!
+Alida mourait en pleurant son mari, et en disant: «L'_autre_ ne m'aime
+pas!» Certes, en voulant l'amour d'une femme dont l'époux était sans
+reproche, j'avais cédé à une mauvaise et coupable tentation, mais comme
+j'étais puni!
+
+Je fis un suprême effort, le plus méritoire de ma vie peut-être: je
+m'approchai de son lit, et, sans me plaindre de rien pour mon compte, je
+réussis à la calmer.
+
+--Tout ce que tu viens de rêver, lui dis-je, c'est l'effet de la fièvre,
+et tu ne le penses pas. D'ailleurs, tu le penserais, que je n'y voudrais
+pas croire. Ne te contrains donc plus devant moi, dis tout ce que tu
+voudras, c'est la maladie qui parle. Je sais qu'à d'autres heures tu
+verras autrement mon coeur et le tien. Que tu croies en Dieu, que tu
+rendes justice à Valvèdre, que tu te reproches de n'avoir pas compris un
+mari qui n'avait que des vertus et qui savait peut-être aimer mieux que
+tout le monde, c'est bien, j'y consens, et je le savais. Ne m'as-tu pas
+dit cent fois que cette croyance et ce remords te faisaient du bien, et
+que tu m'en offrais la souffrance comme un mérite et une réconciliation
+avec toi-même? Oui, c'était bien, tu étais dans le vrai; mais pourquoi
+perdrais-tu le fruit de ces bonnes inspirations? Pourquoi exciter ton
+imagination pour t'ôter justement à toi-même le mérite du repentir et
+pour m'arracher l'espérance de ta guérison? Tout est consommé. Valvèdre
+a souffert, mais il est résigné depuis longtemps: il voyage, il oublie.
+Tes enfants sont heureux, et tu vas les revoir; tes amis le pardonnent,
+si tant est qu'ils aient quelque chose de personnel à te pardonner. Ta
+réputation, si tant est qu'elle soit compromise par ton absence, peut
+être réhabilitée, soit par ton retour, soit par notre union. Rends donc
+justice à ta destinée et à ceux qui t'aiment. Moi, soumis à tout, je
+serai pour toi ce que tu voudras, ton mari, ton amant ou ton frère.
+Pourvu que je te sauve, je serai assez récompensé. Tu peux même penser
+ce que tu as dit, ne pas croire au _second amour_, et ne m'accorder que
+le reste d'une âme épuisée par le premier, je m'en contenterai. Je
+vaincrai mon sot orgueil, je me dirai que c'est encore plus que je ne
+mérite, et, si tu as envie de me parler du passé, nous en parlerons
+ensemble. Je ne te demande qu'une chose: c'est de n'avoir pas de secrets
+pour moi, ton enfant, ton ami, ton esclave; c'est de ne pas te combattre
+et t'épuiser en douleurs cachées. Tu crois donc que je n'ai pas de
+courage? Si, j'en ai, et pour toi j'en peux avoir jusqu'à l'héroïsme. Ne
+me ménage donc pas, si cela te soulage un peu, et dis-moi que tu ne
+m'aimes pas, pourvu que tu me dises ce qu'il faut faire et ce qu'il faut
+être pour que tu m'aimes!
+
+Alida s'attendrit de ma résignation, mais elle n'avait plus la force de
+se relever par l'enthousiasme. Elle colla ses lèvres sur mon front en
+pleurant, comme un enfant, avec des cris et des sanglots; puis, écrasée
+de fatigue, elle s'endormit enfin.
+
+Ces émotions la ranimèrent un instant; le lendemain, elle fut mieux, et
+je vis renaître l'impatience du départ. C'est ce que je redoutais le
+plus.
+
+Nous demeurions près de Palerme. Tous les jours, j'y allais en courant
+pour voir s'il n'y avait rien pour moi à la poste. Ce jour-là fut un
+jour d'espoir, un dernier rayon de soleil. Comme j'approchais de la
+ville, je vis une voiture de louage qui en sortait et qui venait vers
+moi au galop. Un avertissement mystérieux me cria dans l'âme que c'était
+un secours qui m'arrivait. Je me jetai à tout hasard, comme un fou, à la
+tête des chevaux. Un homme se pencha hors de la portière: c'était lui,
+c'était Moserwald!
+
+Il me fit monter près de lui et donna l'ordre de continuer, car c'est
+chez nous qu'il venait. Le trajet était si court, que nous échangeâmes à
+la hâte les explications les plus pressées. Il avait reçu ma lettre,
+avec celle que je lui envoyais pour Henri, à deux mois de date, par
+suite d'un accident arrivé à son secrétaire, qui, blessé et gravement
+malade, avait oublié de la lui remettre. Aussitôt que cet excellent
+Moserwald avait connu ma situation, il avait jeté au feu ma demande
+d'argent à Obernay, il avait pris la poste, il accourait; argent, aide,
+affection, il m'apportait tout ce qui pouvait sauver Alida ou prolonger
+sa vie.
+
+Je ne voulus pas qu'il la vît sans que j'eusse pris le temps de la
+prévenir d'une rencontre amenée, à mon dire, par le hasard. On craint
+toujours d'éclairer les malades sur l'inquiétude dont ils sont l'objet.
+Je craignais aussi que le féroce préjugé d'Alida contre les juifs ne lui
+fît accueillir froidement cet ami si sûr et si dévoué.
+
+Elle sourit de son sourire étrange, et ne fut pas dupe du motif qui
+amenait Moserwald à Palerme; mais elle le reçut avec grâce, et je vis
+bientôt que la distraction de voir un nouveau visage et le plaisir
+d'entendre parler de sa famille lui faisaient quelque bien. Quand je pus
+être seul avec Nephtali, je lui demandai son impression sur l'état où il
+la trouvait.
+
+--Elle est perdue! me répondit-il; ne vous faites pas d'illusion. Il ne
+s'agit plus que d'adoucir sa fin.
+
+Je me jetai dans ses bras et je pleurai amèrement: il y avait si
+longtemps que je me contenais!
+
+--Écoutez, reprit-il quand il eut essuyé ses propres larmes, il faut, je
+pense, avant tout, qu'elle ne voie pas son mari.
+
+--Son mari? où donc est-il?
+
+--A Naples, il la cherche. Quoiqu'un qui vous a aperçus quittant Alger
+lui a dit que sa femme semblait mourante, et qu'on avait été forcé de la
+porter pour la conduire au rivage. Il était alors à Rome, s'inquiétant
+d'elle et s'informant dans tous les couvents, car sa soeur aînée lui
+avait laissé croire qu'elle n'était pas avec vous et qu'elle s'était
+mise réellement en retraite.
+
+--Mais vous avez donc vu Valvèdre à Naples? vous lui avez donc parlé?
+
+--Oui; il m'a été impossible de l'éviter. J'ai gardé votre secret malgré
+ses douces prières et ses froides menaces. J'ai réussi ou j'ai cru avoir
+réussi à lui échapper: il n'a pu me suivre; mais il est très-tenace et
+très-fin, et, malheureusement, je suis très-connu. Il s'informera, il
+découvrira aisément quelle direction j'ai prise. Il a certainement
+deviné que j'allais vous rejoindre. Je ne serais pas étonné de le voir
+arriver ici peu de jours après moi. Ne vous y trompez plus, il l'aime
+encore, cette pauvre femme; il est encore jaloux... Malgré son air
+tranquille, j'ai vu clair en lui. Il faut vous cacher, j'entends cacher
+Alida plus loin de la ville, ou dans le port, sur quelque navire. J'en
+ai là plus d'un à ma discrétion. J'ai beaucoup d'amis, c'est-à-dire
+beaucoup d'obligés partout.
+
+--Eh bien, non, mon cher Nephtali, répondis-je; ce n'est pas là ce qu'il
+faut faire, c'est tout le contraire: il faut que vous guettiez l'arrivée
+de Valvèdre, et que vous me fassiez avertir dès qu'il abordera à
+Palerme, afin que j'aille au-devant de lui.
+
+--Ah! vous voulez encore vous battre? Vous ne trouvez pas que la pauvre
+femme ait assez souffert?
+
+--Je ne veux pas me battre, je veux conduire Valvèdre auprès de sa
+femme; lui seul peut la sauver.
+
+--Comment? qu'est-ce à dire? elle le regrette donc? elle a donc à se
+plaindre de vous?
+
+--Elle n'a pas à se plaindre de moi, Dieu merci! mais elle regrette sa
+famille, voilà ce qui est certain. Valvèdre sera généreux, je le
+connais. Jaloux ou non, il consolera, il fortifiera la pauvre âme
+navrée!
+
+Moserwald retourna à Palerme et mit en observation sur le port les plus
+affidés de ses gens; puis il revint occuper mon petit logement afin
+d'être à portée de nous servir à toute heure. Il fut admirable de bonté,
+de douceur et de prévenances. Je dois le dire et ne jamais l'oublier.
+
+Alida voulut le revoir et le remercier de son amitié pour moi. Elle ne
+voulut pas avoir l'air un seul instant de soupçonner qu'il eût été ou
+qu'il fût encore amoureux d'elle; mais, chose étrange et qui peint bien
+cette femme puérile et charmante, elle eut avec lui un accès de
+coquetterie au bord de la tombe. Elle se fit peindre les sourcils et les
+joues par Bianca, et, couchée sur sa chaise longue, tout enveloppée de
+fins tissus d'Alger, elle trôna encore une fois dans la langueur de sa
+beauté expirante.
+
+Cela était cruel sans doute, car, si elle ne rallumait plus les désirs
+de l'amour, elle s'emparait encore de l'imagination, et je vis Moserwald
+frappé d'une douloureuse extase; mais Alida ne songeait point à cela:
+elle suivait machinalement l'habitude de sa vie. Elle fut coquette
+d'esprit autant que de visage. Elle encouragea notre hôte à lui raconter
+les bruits de Genève, et, pleurant lorsqu'elle revenait à parler de ses
+enfants, elle eut des accès de rire nerveux quand, avec sa bonhomie
+railleuse, Moserwald lui retraça les ridicules de certains personnages
+de son ancien milieu.
+
+En la voyant ainsi, Moserwald reprit de l'espérance.
+
+--La distraction lui est bonne, me disait-il au bout de deux jours: elle
+se mourait d'ennui. Vous vous êtes imaginé qu'une femme du monde,
+habituée à sa petite cour, pouvait s'épanouir dans le tête-à-tête, et
+vous voyez qu'elle s'y est flétrie comme une fleur privée d'air et de
+soleil. Vous êtes trop romanesque, mon enfant, je ne puis assez vous le
+répéter. Ah! si c'était moi qu'elle eût voulu suivre! je l'aurais
+promenée de fête en fête, je lui aurais fait un milieu nouveau. Avec de
+l'argent, on fait tout ce qu'on veut! Elle a des goûts aristocratiques:
+l'hôtel du juif serait devenu si luxueux et si agréable, que les plus
+gros bonnets y fussent venus saluer la beauté reine des coeurs et la
+richesse reine du monde! Et vous, vous n'avez pas voulu comprendre; vos
+fiertés, vos cas de conscience, ont fait de votre intérieur une prison
+cellulaire! Vous n'avez pas pu y travailler, et elle n'a pas pu y vivre.
+Et que vous fallait-il pour qu'elle fût enivrée, pour qu'elle n'eût pas
+le temps de se repentir et de regretter sa famille? De l'argent, rien
+que de l'argent! Or, son mari lui en offrait, à elle, et vous, vous en
+aviez, puisque j'en ai!
+
+--Ah! Moserwald, lui répondis-je, vous me faites bien du mal en pure
+perte! Je ne pouvais pas agir comme vous pensez, et, quand je l'aurais
+pu, ne voyez-vous pas qu'il est trop tard?
+
+--Non, peut-être que non! Qui sait? je lui apporte peut-être la vie,
+moi, le gros juif si prosaïque! Avant-hier, je l'ai cru au moment
+d'expirer sous mes yeux; aujourd'hui, elle m'apparaît comme ressuscitée.
+Qu'elle se soutienne encore ainsi quelques jours, et nous l'emmenons,
+nous l'entourons de douceurs et d'amusements. J'y dépenserai des
+millions s'il le faut, mais nous la sauverons!
+
+En ce moment, Bianca vint m'appeler en criant que sa maîtresse était
+morte. Nous nous précipitâmes dans sa chambre. Elle respirait, mais elle
+était livide, immobile et sans connaissance.
+
+J'avais pour elle le meilleur médecin du pays. Il l'avait abandonnée en
+ce sens qu'il n'ordonnait plus que des choses insignifiantes; mais il
+venait la voir tous les jours, et il arriva au moment où je l'envoyais
+chercher.
+
+--Est-ce la fin? lui dit tout bas Moserwald.
+
+--Eh! qui sait? répondit-il en levant les épaules avec chagrin.
+
+--Quoi! m'écriai-je, vous ne pouvez pas la ranimer? Elle va mourir
+ainsi, sans nous voir, sans nous reconnaître, sans recevoir nos adieux?
+
+--Parlez bas, reprit-il, elle vous entend peut-être. Il y a là, je
+crois, un état cataleptique.
+
+--Mon Dieu! s'écria la Bianca en pâlissant et en nous montrant le fond
+de la galerie, dont les portes étaient grandes ouvertes pour laisser
+circuler l'air dans l'appartement; voyez donc _celui_ qui vient la!...
+
+Celui qui venait comme l'ange de la mort, c'était Valvèdre!
+
+Il entra sans paraître voir aucun de nous, alla droit à sa femme, lui
+prit la main et la regarda attentivement pendant quelques secondes; puis
+il l'appela par son nom, et elle ouvrit les lèvres pour lui répondre,
+mais sans que la voix pût sortir.
+
+Il se fit encore quelques instants d'un horrible silence, et Valvèdre
+dit de nouveau en se penchant vers elle, et avec un accent de douceur
+infinie:
+
+--Alida!
+
+Elle s'agita et se leva comme un spectre, retomba, ouvrit les yeux, fit
+un cri déchirant, et jeta ses deux bras au cou de Valvèdre.
+
+Quelques instants encore, et elle retrouva la parole et le regard; mais
+ce qu'elle disait, je ne l'entendis pas. J'étais cloué à ma place,
+foudroyé par un conflit d'émotions inexprimables. Valvèdre ne semblait,
+m'a-t-on dit, faire aucune attention à moi. Moserwald me prit
+vigoureusement le bras et m'entraîna hors de la chambre.
+
+J'y fus en proie à un véritable égarement. Je ne savais plus où j'étais,
+ni ce qui venait de se passer. Le médecin vint me secourir à mon tour,
+et je l'aidai de tout l'effort de ma volonté, car je me sentais devenir
+fou, et je voulais être de force à accomplir jusqu'au bout mon affreuse
+destinée. Revenu à moi, j'appris qu'Alida était calme, et pouvait vivre
+encore quelques jours ou quelques heures. Son mari était seul avec elle.
+
+Le médecin se retira, disant que le nouveau venu paraissait en savoir
+autant que lui pour les soins à donner en pareille circonstance. Bianca
+écoutait à travers la porte. J'eus un accès d'humeur contre elle, et je
+la poussai brusquement dehors. Je ne voulais pas me permettre d'entendre
+ce que Valvèdre disait à sa femme en ce moment suprême; la curiosité de
+cette fille, quelque bien intentionnée qu'elle fût, me paraissait être
+une profanation.
+
+Resté seul avec Moservald dans le salon qui touchait à la chambre
+d'Alida, je demeurai morne et comme frappé d'une religieuse terreur.
+Nous devions nous tenir là, tout prêts à secourir au besoin. Moserwald
+voulait écouter, comme avait fait Bianca, et je savais qu'on pouvait
+entendre en approchant de la porte. Je le gardai d'autorité auprès de
+moi à l'autre bout du salon. La voix de Valvèdre nous arrivait douce et
+rassurante, mais sans qu'aucune parole distincte en pût confirmer pour
+nous les inflexions. La sueur me coulait du front, tant j'avais de peine
+à subir cette inaction, cette incertitude, cette soumission passive en
+face de la crise suprême.
+
+Tout à coup, la porte s'ouvrit doucement, et Valvèdre vint à nous. Il
+salua Moserwald et lui demanda pardon de le laisser seul, en le priant
+de ne pas s'éloigner; puis il s'adressa à moi pour me dire que madame de
+Valvèdre désirait me voir. Il avait la politesse et la gravité d'un
+homme qui fait les honneurs de sa propre maison au milieu d'un malheur
+domestique.
+
+Il rentra chez Alida avec moi, et, comme s'il m'eût présenté à elle:
+
+--Voici votre ami, lui dit-il, l'ami dévoué à qui vous voulez témoigner
+votre gratitude. Tout ce que vous m'avez dit de ses soins et de son
+affection absolue justifie votre désir de lui serrer la main, et je ne
+suis pas venu ici pour l'éloigner de vous dans un moment où toutes les
+personnes qui vous sont attachées veulent et doivent vous le prouver.
+C'est une consolation pour vos souffrances, et vous savez que je vous
+apporte tout ce que mon coeur vous doit de tendresse et de sollicitude.
+Ne craignez donc rien, et, si vous avez quelques ordres à donner qui
+vous semblent devoir être mieux exécutés par d'autres que moi, je vais
+me retirer.
+
+--Non, non, répondit Alida en le retenant d'une main pendant qu'elle
+s'attachait à moi de l'autre; ne me quittez pas encore!... Je voudrais
+mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour sauver ma vie, vous qui
+êtes venu pour sauver mon âme!
+
+Puis, se soulevant sur nos bras et nous regardant tour à tour avec une
+expression de terreur désespérée, elle ajouta:
+
+--Vous êtes ainsi devant moi pour que je meure en paix; mais à peine
+serai-je sous le suaire, que vous vous vous battrez!
+
+--Non! répondis-je avec force, cela ne sera pas, je le jure!
+
+--Je vous entends, monsieur, dit Valvèdre, et je connais vos intentions.
+Vous m'offrirez votre vie, et vous ne la défendrez pas. Vous voyez bien,
+ajouta-t-il en s'adressant à sa femme, que nous ne pouvons pas nous
+battre. Rassurez-vous, _ma fille_, je ne ferai jamais rien de lâche. Je
+vous ai donné ma parole, ici, tout à l'heure, de ne pas me venger de
+celui qui s'est dévoué à vous corps et âme dans ces amères épreuves, et
+je n'ai pas deux paroles.
+
+--Je suis tranquille, répondit Alida en portant à ses lèvres la main de
+son mari. Oh! mon Dieu! vous m'avez donc pardonné!... Il n'y a que mes
+enfants... mes enfants que j'ai négligés..., abandonnés..., mal aimés
+pendant que j'étais avec eux..., et qui ne recevront pas mon dernier
+baiser... Chers enfants! pauvre Paul! Ah! Valvèdre, n'est-ce pas que
+c'est une grande expiation et qu'à cause de cela tout me sera pardonné?
+Si vous saviez comme je les ai adorés, pleurés! comme mon pauvre coeur
+inconséquent s'est déchiré dans l'absence! comme j'ai compris que le
+sacrifice était au-dessus de mes forces, et comme Paul, celui qui me
+rendait triste, qui me faisait peur, que je n'osais pas embrasser, m'est
+apparu beau et bon et à jamais regrettable dans mes heures d'agonie! Il
+le sait, lui, Francis, que je ne faisais plus de différence entre eux,
+et que j'aurais été une bonne mère, si... Mais je ne les reverrai
+pas!... Il faut rester ici sous cette terre étrangère, sous ce cruel
+soleil qui devait me guérir, et qui rit toujours pendant qu'on meurt!...
+
+--Ma chère fille, reprit Valvèdre, vous m'avez promis de ne penser à la
+mort que comme à une chose dont l'accomplissement est aussi éventuel
+pour vous que pour nous tous. L'heure de ce passage est toujours
+inconnue, et celui qui croit la sentir arriver peut en être plus éloigné
+que celui qui n'y songe point. La mort est partout et toujours, comme la
+vie. Elles se donnent la main et travaillent ensemble pour les desseins
+de Dieu. Vous aviez l'air de me croire tout à l'heure, quand je vous
+disais que tout est bien, par la raison que tout renaît et recommence.
+Ne me croyez-vous plus? La vie est une aspiration à monter, et cet
+éternel effort vers l'état le meilleur, le plus épuré et le plus divin,
+conduit toujours à un jour de sommeil qu'on appelle mort, et qui est une
+régénération en Dieu.
+
+--Oui, j'ai compris, répondit Alida... Oui, j'ai aperçu Dieu et
+l'éternité à travers tes paroles mystérieuses!... Ah! Francis, si vous
+l'aviez entendu tout à l'heure, et si je l'avais écouté plus tôt,
+moi!... Quel calme il a fait descendre, quelle confiance il sait donner!
+_Confiance_, oui, voilà ce qu'il disait,_ avoir foi_ dans sa propre
+confiance!_... Dieu est le grand asile, rien ne peut être danger, après
+la vie, pour l'âme qui se fie et s'abandonne; rien ne peut être
+châtiment et dégradation pour celle qui comprend le bien et se désabuse
+du mal!... Oui, je suis tranquille!... Valvèdre, tu m'as guérie!
+
+Elle ne parla plus, elle s'assoupit. Une molle sueur, de plus en plus
+froide, mouilla ses mains et son visage. Elle vécut ainsi, sans voix et
+presque sans souffle, jusqu'au lendemain. Un pâle et triste sourire
+effleurait ses lèvres quand nous lui parlions. Tendre et brisée, elle
+essayait de nous faire comprendre qu'elle était heureuse de nous voir.
+Elle appela Moserwald du regard, et du regard lui désigna sa main pour
+qu'il la pressât dans la sienne.
+
+Le soleil se levait magnifique sur la mer. Valvèdre ouvrit les rideaux
+et le montra à sa femme. Elle sourit encore, comme pour lui dire que
+cela était beau.
+
+--Vous vous trouvez bien, n'est-ce pas? lui dit-il.
+
+Elle fit signe que oui.
+
+--Tranquille, guérie?
+
+Oui encore, avec la tête.
+
+--Heureuse, soulagée? Vous respirez bien?
+
+Elle souleva sa poitrine sans effort, comme allégée délicieusement du
+poids de l'agonie.
+
+C'était le dernier soupir. Valvèdre, qui l'avait senti approcher, et
+qui, par son air de conviction et de joie, en avait écarté la terrible
+prévision, déposa un long baiser sur le front, puis sur la main droite
+de la morte. Il reprit à son doigt l'anneau nuptial qu'elle avait cessé
+longtemps de porter, mais qu'elle avait remis la veille; puis il sortit,
+il tira derrière lui les verrous du salon, et nous cacha le spectacle de
+sa douleur.
+
+Je ne le revis plus. Il parla avec Moserwald, qui se chargea de remplir
+ses intentions. Il le priait de faire embaumer et transporter le corps
+de sa femme à Valvèdre. Il me demandait pardon de ne pas me dire adieu.
+Il s'éloigna aussitôt, sans qu'on pût savoir quelle route de terre ou de
+mer il avait prise. Sans doute, il alla demander aux grands spectacles
+de la nature la force de supporter le coup qui venait de déchirer son
+coeur.
+
+J'eus l'atroce courage d'aider Moserwald à remplir la tâche funèbre qui
+nous était imposée: cruelle amertume infligée par une âme forte à une
+âme brisée! Valvèdre me laissait le cadavre de sa femme après m'avoir
+repris son coeur et sa foi au dernier moment.
+
+J'accompagnai le dépôt sacré jusqu'à Valvèdre. Je voulus revoir cette
+maison vide à jamais pour moi, ce jardin toujours riant et magnifique
+devant le silence de la mort, ces ombrages solennels et ce lac argenté
+qui me rappelaient des pensées si ardentes et des rêves si funestes. Je
+revis tout cela la nuit, ne voulant être remarqué de personne, sentant
+que je n'avais pas le droit de m'agenouiller sur la tombe de celle que
+je n'avais pu sauver.
+
+Je pris là congé de Moserwald, qui voulait me garder avec lui, me faire
+voyager, me distraire, m'enrichir, me marier, que sais-je?
+
+Je n'avais plus le coeur à rien, mais j'avais une dette d'honneur à
+payer. Je devais plus de vingt mille francs que je n'avais pas, et c'est
+à Moserwald précisément que je les devais. Je me gardai bien de lui en
+parler; il se fût réellement offensé de ma préoccupation, ou il m'eût
+trouvé les moyens de m'acquitter en se trichant lui-même. Je devais
+songer à gagner par mon travail cette somme, minime pour lui, mais
+immense pour moi qui n'avais pas d'état, et lourde sur ma conscience,
+sur ma fierté, comme une montagne.
+
+J'étais tellement écrasé moralement, que je n'entrevoyais aucun travail
+d'imagination dont je fusse capable. Je sentais, d'ailleurs, qu'il
+fallait, pour me réhabiliter, une vie rude, cachée, austère; les
+rivalités comme les hasards de la vie littéraire n'étaient plus des
+émotions en rapport avec la pesanteur de mon chagrin. J'avais commis une
+faute immense en jetant dans le désespoir et dans la mort une pauvre
+créature faible et romanesque, que j'étais trop romanesque et trop
+faible moi-même pour savoir guérir. Je lui avais fait briser les liens
+de la famille, qu'elle ne respectait pas assez, il est vrai, mais
+auxquels, sans moi, elle ne se serait peut-être jamais ouvertement
+soustraite. Je l'avais aimée beaucoup, il est vrai, durant son martyre,
+et je ne m'étais pas volontairement trouvé au-dessous de la terrible
+épreuve; mais je ne pouvais pas oublier que, le jour où je l'avais
+enlevée, j'avais obéi à l'orgueil et à la vengeance plus qu'à l'amour.
+Ce retour sur moi-même consternait mon âme. Je n'étais plus orgueilleux,
+hélas! mais de quel prix j'avais payé ma guérison!
+
+Avant de quitter le voisinage de Valvèdre, j'écrivis à Obernay. Je lui
+ouvris les replis les plus cachés de ma douleur et de mon repentir. Je
+lui racontai tous les détails de cette cruelle histoire. Je m'accusai
+sans me ménager. Je lui fis part de mes projets d'expiation. Je voulais
+reconquérir, un jour, son amitié perdue.
+
+Je mis trente heures à écrire cette lettre; les larmes m'étouffaient à
+chaque instant. Moserwald, me croyant parti, avait repris la route de
+Genève.
+
+Quand j'eus réussi à compléter et mon récit et ma pensée, je sortis pour
+prendre l'air, et insensiblement, machinalement, mes pas me portèrent
+vers le rocher où, l'année précédente, j'avais déjeuné avec Alida,
+active, résolue, levée avec le jour, et arrivée là sur un cheval fier et
+bondissant. Je voulus savourer l'horreur de ma souffrance. Je me
+retournai pour regarder encore la villa. J'avais marché deux heures par
+un chemin rapide et fatigant; mais, en réalité, j'étais encore si près
+de Valvèdre que je distinguais les moindres détails. Que je m'étais
+senti fier et heureux à cette place! quel avenir d'amour et de gloire
+j'y avais rêvé!
+
+--Ah! misérable poëte, pensai-je, tu ne chanteras plus ni la joie, ni
+l'amour, ni la douleur! tu n'auras pas de rimes pour cette catastrophe
+de ta vie! Non, Dieu merci, tu n'es pas encore desséché à ce point. La
+honte tuera ta pauvre muse: elle a perdu le droit de vivre!
+
+Un son lointain de cloches me fit tressaillir: c'était le glas des
+funérailles. Je montai sur la pointe la plus avancée du rocher, et je
+distinguai, spectacle navrant, une ligne noire qui se dirigeait vers le
+château. C'étaient les derniers honneurs rendus par les villageois des
+environs à la pauvre Alida; on la descendait dans la tombe, sous les
+ombrages de son parc. Quelques voitures annonçaient la présence des amis
+qui plaignaient son sort sans le connaître, car notre secret avait été
+scrupuleusement gardé. On la croyait morte dans un couvent d'Italie.
+
+J'essayai pendant quelques instants de douter de ce que je voyais et
+entendais. Le chant des prêtres, les sanglots des serviteurs et même, il
+me sembla, des cris d'enfants montaient jusqu'à moi. Était-ce une
+illusion? Elle était horrible, et je ne pouvais m'y soustraire. Cela
+dura deux heures! Chaque coup de cette cloche tombait sur ma poitrine et
+la brisait. A la fin, j'étais insensible, j'étais évanoui. Je venais de
+sentir Alida mourir une seconde fois.
+
+Je ne revins à moi qu'aux approches de la nuit. Je me traînai à la
+Rocca, où mes vieux hôtes n'étaient plus qu'un. La femme était morte. Le
+mari m'ouvrit ma chambre sans s'occuper autrement de moi. Il revenait de
+l'enterrement de _la dame_, et, veuf depuis quelques semaines, il avait
+senti se rouvrir devant ces funérailles la blessure de son propre coeur.
+Il était anéanti.
+
+Je délirai toute la nuit. Au matin, ne sachant où j'étais, j'essayai de
+me lever. Je crus avoir une nouvelle vision après toutes celles qui
+venaient de m'assiéger. Obernay était assis près de la table d'où je lui
+avais écrit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie
+témoignait d'une profonde pitié.
+
+Il se retourna, vint à moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit
+appeler un médecin, et me soigna pendant plusieurs jours avec une bonté
+extrême. Je fus très-mal, sans avoir conscience de rien. J'étais épuisé
+par une année d'agitations dévorantes et par les atroces douleurs des
+derniers mois, douleurs sans épanchement, sans relâche et sans espoir.
+
+Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de
+comprendre, Obernay m'apprit que, prévenu par une lettre de Valvèdre, il
+était venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida
+assister aux funérailles. Toute la famille était repartie; lui seul
+était resté, devinant que je devais être là, me cherchant partout, et me
+découvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves.
+
+--J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je
+peux l'être après ce qui s'est passé. Il faut persévérer et reconquérir,
+non pas mon amitié, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de
+toi-même. Tiens, voilà de quoi t'encourager.
+
+Il me montra un fragment de lettre de Valvèdre.
+
+«Aie l'oeil sur ce jeune homme, disait-il; sache ce qu'il devient, et
+méfie-toi du premier désespoir. Lui aussi a reçu la foudre! Il l'avait
+attirée sur sa tête; mais, anéanti comme le voilà, il a droit à ta
+sollicitude. Il est le plus malheureux de tous, ne l'oublie pas, car il
+ne se fait plus d'illusions sur l'oeuvre maudite qu'il a accomplie!
+
+»Aux grandes fautes les grands secours avant tout, mon cher enfant! Ton
+jeune ami n'est pas un être lâche ni pervers, tant s'en faut, et je n'ai
+pas à rougir pour _elle_ du dernier choix qu'elle avait fait. Je suis
+certain qu'il l'eût épousée si j'eusse consenti au divorce, et j'y eusse
+consenti si elle eût longtemps insisté. Il faut donc remettre ce jeune
+homme dans le droit chemin. Nous devons cela à la mémoire de celle qui
+voulait, qui eût pu porter son nom.
+
+»S'il demandait, un jour, à voir les enfants, ne t'y oppose pas. Il
+sentira profondément devant les orphelins son devoir d'homme et
+l'aiguillon salutaire du remords.
+
+»Enfin, sauve-le; que je ne le revoie jamais, mais qu'il soit sauvé!
+Moi, je le suis depuis longtemps, et ce n'est pas de moi, de mon plus ou
+de mon moins de tristesse que tu dois t'occuper. S'oublier soi-même,
+voilà la grande question quand on n'est pas plus fort que son mal!»
+
+
+
+
+X
+
+
+Sept ans me séparaient déjà de cette terrible époque de ma vie quand je
+revis Obernay. J'étais dans l'industrie. Employé par une compagnie, je
+surveillais d'importants travaux métallurgiques. J'avais appris mon état
+en commençant par le plus dur, l'état manuel. Henri me trouva près de
+Lyon, au milieu des ouvriers, noirci, comme eux, par les émanations de
+l'antre du travail. Il eut quelque peine à me reconnaître; mais je
+sentis à son étreinte que son coeur d'autrefois m'était rendu. Lui
+n'était pas changé. Il avait toujours ses fortes épaules, sa ceinture
+dégagée, son teint frais et son oeil limpide.
+
+--Mon ami, me dit-il quand nous fûmes seuls, tu sauras que c'est le
+hasard d'une excursion qui m'amène vers toi. Je voyage en famille depuis
+un mois, et maintenant je retourne à Genève; mais, sans la circonstance
+du voyage, je t'aurais rejoint, n'importe où, un peu plus tard, à
+l'automne. Je savais que tu étais au bout de ton expiation, et il me
+tardait de t'embrasser. J'ai reçu ta dernière lettre, qui m'a fait grand
+bien; mais je n'avais pas besoin de cela pour savoir tout ce qui te
+concerne. Je ne t'ai pas perdu de vue depuis sept ans. Tu n'as voulu
+recevoir de moi aucun service de fait; tu m'as demandé seulement de
+t'écrire quelquefois avec amitié, sans te parler du passé. J'ai cru
+d'abord que c'était encore de l'orgueil, que tu ne voulais même pas
+d'assistance morale, craignant surtout de vivre sous l'influence
+indirecte, sous la protection cachée de Valvèdre. A présent, je te rends
+pleine justice. Tu as et tu auras toujours beaucoup d'orgueil, mais ton
+caractère s'est élevé à la hauteur de la fierté, et je ne me permettrai
+plus jamais d'en sourire. Ni moi ni personne ne te traitera plus
+d'enfant. Sois tranquille, tu as su faire respecter tes malheurs.
+
+--Mon cher Henri, tu exagères! lui répondis-je. J'ai fait bien
+strictement mon devoir. J'ai obéi à ma nature, peut-être un peu ingrate,
+en me dérobant à la pitié. J'ai voulu me punir tout seul et de mes
+propres mains en m'assujettissant à des études qui m'étaient
+antipathiques, à des travaux où l'imagination me semblait condamnée à
+s'éteindre. J'ai été plus heureux que je ne le méritais, car
+l'acquisition d'un savoir quelconque porte avec elle sa récompense, et,
+au lieu de s'abrutir dans l'étude où l'on se sent le plus revêche, on
+s'y assouplit, on s'y transforme, et la passion, qui ne meurt jamais en
+nous, se porte vers les objets de nos recherches. Je comprends à présent
+pourquoi certaines personnes--et pourquoi ne nommerais-je pas M. de
+Valvèdre?--ont pu ne pas devenir matérialistes en étudiant les secrets
+de la matière. Et puis je me suis rappelé souvent ce que souvent tu me
+disais autrefois. Tu me trouvais trop ardent pour être un écrivain
+littéraire; tu me disais que je ferais de la poésie folle, de l'histoire
+fantastique ou de la critique emportée, partiale, nuisible par
+conséquent. Oh! je n'ai rien oublié, tu vois. Tu disais que les
+organisations très-vivaces ont souvent en elles une fatalité qui les
+entraine à l'exubérance, et qui hâte ainsi leur destruction prématurée;
+qu'un bon conseil à suivre serait celui qui me détournerait de ma propre
+excitation pour me jeter dans une sphère d'occupations sérieuses et
+calmantes; que les artistes meurent souvent ou s'étiolent par l'effet
+des émotions exclusivement cherchées et développées; que les spectacles,
+les drames, les opéras, les poëmes et les romans étaient, pour les
+sensibilités trop aiguisées, comme une huile sur l'incendie; enfin que,
+pour être un artiste ou un poëte durable et sain, il fallait souvent
+retremper la logique, la raison et la volonté dans des études d'un ordre
+sévère, même s'astreindre aux commencements arides des choses. J'ai
+suivi ton conseil sans m'apercevoir que je le suivais, et, quand j'ai
+commencé à en recueillir le fruit, j'ai trouvé que tu ne m'avais pas
+assez dit combien ces études sont belles et attrayantes. Elles le sont
+tellement, mon ami, que j'ai pris les arts d'imagination en pitié
+pendant quelque temps... ferveur de novice que tu m'aurais pardonnée;
+mais, aujourd'hui, tout en jouissant en artiste des rayons que la
+science projette sur moi, je sens que je ne me détacherai plus d'une
+branche de connaissances qui m'a rendu la faculté de raisonner et de
+réfléchir: bienfait inappréciable, qui m'a préservé également de l'abus
+et du dégoût de la vie! A présent, mon ami, tu sais que j'approche du
+terme de ma captivité...
+
+--Oui, reprit-il, je sais qu'avec des appointements qui ont été
+longtemps bien minimes, tu as réussi à t'acquitter peu à peu avec
+Moserwald, lequel déclare avec raison que c'est un tour de force, et que
+tu as dû t'imposer, pendant les premières années surtout, les plus dures
+privations. Je sais que tu as perdu ta mère, que tu as tout quitté pour
+elle, que tu l'as soignée avec un dévouement sans égal, et que, voyant
+ton père très-âgé, très-usé et très-pauvre, tu t'es senti bien heureux
+de pouvoir doubler pour lui, par un placement en viager, à son insu, la
+petite somme qu'il te réservait, et qu'il t'avait confiée pour la faire
+valoir. Je sais aussi que tu as eu des moeurs austères, et que tu as su
+te faire apprécier pour ton savoir, ton intelligence et ton activité au
+point de pouvoir prétendre maintenant à une très-honorable et
+très-heureuse existence. Enfin, mon ami, en approchant d'ici, j'ai su et
+j'ai vu que tu étais aimé à l'adoration par les ouvriers que tu
+diriges,... qu'on te craignait un peu,... il n'y a pas de mal à cela,
+mais que tu étais un ami et un frère pour ceux qui souffrent. Le pays
+est en ce moment plein de louanges sur une action récente...
+
+--Louanges exagérées; j'ai eu le bonheur d'arracher à la mort une pauvre
+famille.
+
+--Au péril de ta vie, péril des plus imminents! On t'a cru perdu.
+
+--Aurais-tu hésité à ma place?
+
+--Je ne crois pas! Aussi je ne te fais pas de compliments; je constate
+que tu suis sans défaillance la ligne de tes devoirs. Allons, c'est
+bien; embrasse-moi, on m'attend.
+
+--Quoi! je ne verrai pas ta femme et tes enfants, que je ne connais pas?
+
+--Ma femme et mes enfants ne sont pas là. Les marmots ne quittent pas si
+longtemps l'école du grand-père, et leur mère ne les quitte pas d'une
+heure.
+
+--Tu me disais être en famille.
+
+--C'était une manière de dire. Des parents, des amis... Mais je ne te
+fais pas de longs adieux. Je reconduis mon monde à Genève, et, dans six
+semaines, je reviens te chercher.
+
+--Me chercher?
+
+--Oui. Tu seras libre?
+
+--Libre? Mais non, je ne le serai jamais.
+
+--Tu ne seras jamais libre de ne rien faire; mais tu seras libre de
+travailler où tu voudras. Ton engagement avec ta compagnie finit à cette
+époque; je viendrai alors te soumettre un projet qui te sourira
+peut-être, et qui, en te créant de grandes occupations selon tes goûts
+actuels, te rapprochera de moi et de ma famille.
+
+--Me rapprocher de vous autres? Ah! mon ami, vous êtes trop heureux pour
+moi! Je n'ai jamais envisagé la possibilité de ce rapprochement qui me
+rappellerait à toute heure un passé affreux pour moi; cette ville, cette
+maison!...
+
+--Tu n'habiteras pas la ville, et cette maison, tu ne la reverras plus.
+Nous l'avons vendue, elle est démolie. Mes vieux parents ont regretté
+leurs habitudes, mais ils ne regrettent plus rien aujourd'hui. Ils
+demeurent chez moi, en pleine campagne, dans un site magnifique, au bord
+du Léman. Nous ne sommes plus entassés dans un local devenu trop étroit
+pour l'augmentation de la famille. Mon père ne s'occupe plus que de nos
+enfants et de quelques élèves de choix qui viennent pieusement chercher
+ses leçons. Moi, je lui ai succédé dans sa chaire. Tu vois en moi un
+grave professeur ès sciences que la botanique ne possède plus
+exclusivement. Allons, allons, tu as assez vécu seul! Il faut quitter la
+Thébaïde; tu manques à mon bonheur complet, je t'en avertis.
+
+--Tout cela est fait pour me tenter, mon ami; mais tu oublies que j'ai
+un vieux père infirme, qui vit encore plus seul et plus triste que moi.
+Tout l'effort de ma liberté reconquise doit tendre à me rapprocher de
+lui.
+
+--Je n'oublie rien, mais je dis que tout peut s'arranger. Ne m'ôte pas
+l'espérance et laisse-moi faire.
+
+Il me quitta en m'embrassant avec tant d'effusion, que la source des
+douces larmes, depuis longtemps tarie, se rouvrit en moi. Je retournai
+au travail, et, quelques heures après, je vis, dans un de mes ateliers,
+un jeune garçon, un enfant de quatorze ou quinze ans, de mine résolue et
+intelligente, qui avait l'air de chercher quelqu'un, et dont je
+m'approchai pour savoir ce qu'il voulait.
+
+--Rien, me répondit-il avec assurance; je regarde.
+
+--Mais savez-vous, mon beau petit bourgeois, lui dit en raillant un
+vieil ouvrier, qu'il n'est pas permis de regarder comme ça ce qu'on ne
+comprend pas?
+
+--Et, si je comprends, reprit l'enfant, qu'avez-vous à dire?
+
+--Et qu'est-ce que vous comprenez? lui demandai-je en souriant de son
+aplomb. Racontez-nous cela.
+
+Il me répondit par une démonstration chimico-physico-métallurgique si
+bien récitée et si bien rédigée, que le vieil ouvrier laissa tomber ses
+bras contre son corps et resta comme une statue.
+
+--Dans quel manuel avez-vous appris cela? demandai-je au petit,--car il
+était petit, fort et laid, mais d'une de ces laideurs singulières et
+charmantes qui sont tout à coup sympathiques. Je l'examinais avec une
+émotion qui arrivait à me faire trembler. Il avait de très-beaux yeux,
+un peu divergents, et qui lui faisaient deux profils d'expression
+différente, l'un bienveillant, l'autre railleur. Le nez, délicatement
+découpé, était trop long et trop étroit, mais plein d'audace et de
+finesse; le teint sombre, la bouche saine, garnie de fortes dents
+bizarrement plantées, je ne sais quoi de caressant et de provoquant dans
+le sourire, un mélange de disgrâce et de charme. Je sentis que je
+l'aimais, et, si j'eus une terrible commotion de tout mon être, je ne
+fus presque pas surpris quand il me répondit:
+
+--Je n'étudie pas les manuels, je récite la leçon de M. le professeur
+Obernay, mon maître. Le connaissez-vous par hasard, le père Obernay? Il
+n'est pas plus sot qu'un autre, hein?
+
+--Oui, oui, je le connais, c'est un bon maître! Et vous, êtes-vous un
+bon élève, monsieur Paul de Valvèdre?
+
+--Tiens! reprit-il sans que son visage montrât aucune surprise, voilà
+que vous savez mon nom, vous? Comment donc est-ce que vous vous appelez?
+
+--Oh! moi, vous ne me connaissez pas; mais comment êtes-vous ici tout
+seul?
+
+--Parce que je viens y passer six semaines pour étudier, pour voir
+comment on s'y prend et comment les métaux se comportent dans les
+expériences en grand. On ne peut pas se faire une idée de cela dans les
+laboratoires. Mon professeur a dit: «Puisqu'il mord à cette chose-là, je
+voudrais qu'il put voir fonctionner quelque grande usine spéciale.» Et
+son fils Henri lui a répondu: «C'est bien simple. Je vais du côté où il
+y en a, et je l'y conduirai. J'ai par là des amis qui lui montreront
+tout avec de bonnes explications; et me voilà.»
+
+--Et Henri est parti?... Il vous laisse avec moi?
+
+--Avec vous! Ah! vous disiez que je ne vous connaissais pas! Vous êtes
+Francis! Je vous cherchais, et j'étais presque sûr de vous avoir reconnu
+tout de suite!
+
+--Reconnu? Depuis...
+
+--Oh! je ne me souvenais guère de vous; mais votre portrait est dans la
+chambre d'Henri, et vous n'êtes pas bien différent!
+
+--Ah! mon portrait est toujours chez vous?
+
+--Toujours! Pourquoi est-ce qu'il n'y serait pas? Mais, à propos, j'ai
+une lettre pour vous, je vais vous la donner.
+
+La lettre était d'Henri.
+
+«Je n'ai pas voulu te dire ce qui m'amenait. J'ai voulu t'en laisser la
+surprise. Et puis tu m'aurais peut-être fait des observations. Il
+t'aurait fallu peut-être une heure pour _te ravoir_ de cette émotion-là,
+et je n'ai pas une heure à perdre. J'ai laissé ma femme sur le point de
+me donner un quatrième enfant, et j'ai peur que son zèle ne devance mon
+retour. Je ne te dis pas d'avoir soin de notre Paolino comme de la
+prunelle de tes yeux. Tu l'aimeras, c'est un démon adorable. Dans six
+semaines, jour pour jour, tu me le ramèneras à Blanville, près des bords
+du Léman.»
+
+J'embrassai Paul en frémissant et en pleurant. Il s'étonna de mon
+trouble et me regarda avec son air chercheur et pénétrant. Je me remis
+bien vite et l'emmenai chez moi, où son petit bagage avait été déposé
+par Henri.
+
+J'étais bien agité, mais, en somme, ivre de bonheur d'avoir à soigner et
+à servir cet enfant, qui me rappelait sa mère comme une image confuse à
+travers un rayon brisé. Par moments, c'était elle dans ses heures si
+rares de gaieté confiante. D'autres fois, c'était elle encore dans sa
+rêverie profonde; mais, dès que l'enfant ouvrait la bouche, c'était
+autre chose: il avait, non pas rêvé, mais cherché et médité sur un fait.
+Il était aussi positif qu'elle avait été romanesque, passionné comme
+elle, mais pour l'étude, et ardent à la découverte.
+
+Je le promenai partout. Je le présentai aux ouvriers comme un fils de
+l'atelier, et sur l'heure il fut pris en grande tendresse par ces braves
+gens. Je le fis manger avec moi. Je le fis coucher dans mon lit. C'était
+mon enfant, mon maître, mon bien, ma consolation, mon pardon!
+
+Mais il se passa deux jours avant que j'eusse la force de lui parler de
+ses parents. Il n'avait presque rien oublié de sa mère. Il se rappelait
+surtout avoir vu revenir un cercueil après un an d'absence. Il était
+retourné tous les ans à Valvèdre depuis ce temps, avec son frère et sa
+tante Juste; mais il n'y avait jamais revu son père.
+
+--Mon papa n'aime plus cet endroit-là, disait-il; il n'y va plus du
+tout.
+
+--Et ton père..., lui dis-je avec une timidité pleine d'angoisse, il
+sait que tu es avec moi?
+
+--Mon père? Il est bien loin encore. Il a été voir l'Himalaya. Tu sais
+où c'est? Mais il est en route pour revenir. Dans deux mois, nous le
+reverrons. Ah! quel bonheur! Nous l'aimons tant! Est-ce que tu le
+connais, toi, mon père?
+
+--Oui! vous avez tous raison de l'aimer. Est-ce qu'il est absent
+depuis...?
+
+--Depuis dix-huit mois; cette fois-ci, c'est bien long! Les autres
+années, il revenait toujours au printemps. Enfin voilà bientôt
+l'automne! Mais, dis donc, Francis, si nous allions un peu _piocher_, au
+lieu de bavarder si longtemps?
+
+«Qu'as-tu fait? écrivais-je à Henri. Tu m'as confié cet enfant, que
+j'adore déjà, et son père n'en sait rien! Et il nous blâmera peut-être,
+toi de me l'avoir fait connaître, moi d'avoir accepté un si grand
+bonheur. Il commandera peut-être à Paul d'oublier jusqu'à mon nom. Et,
+dans six semaines, je me séparerai de mon trésor pour ne le revoir
+jamais!... Avais-je besoin de cette nouvelle blessure?... Mais non,
+Valvèdre pardonnera à notre imprudence; seulement, il souffrira de voir
+que son fils a de l'affection pour moi. Et pourquoi le faire souffrir,
+lui qui n'a rien à se reprocher!»
+
+Peu de jours après, je recevais la réponse d'Henri.
+
+«Ma femme vient de me donner une ravissante petite fille. Je suis le
+plus heureux des pères. Ne t'inquiète pas de Valvèdre. Ne te souviens-tu
+pas qu'aux plus tristes jours du passé, il m'écrivait: «Laissez-lui
+»voir les enfants, s'il le désire. Avant tout, qu'il soit »sauvé, qu'il
+fasse honneur à la mémoire de celle »qui a failli porter son nom!» Tu
+vois bien que, sans oser le dire, tu avais besoin de cela, puisque tu es
+si heureux d'avoir Paolino! Tu verras l'autre aussi. Tu nous verras
+tous. Le temps est le grand guérisseur. Dieu l'a voulu ainsi, lui dont
+l'oeuvre éternelle est d'effacer pour reconstruire.»
+
+Les six semaines passèrent vite.--J'avais pris pour mon élève une
+affection si vive, que j'étais disposé à tout pour ne pas me séparer de
+lui irrévocablement. Je refusai le renouvellement de mon emploi,
+j'acceptai les offres d'Obernay sans les connaître, à la seule condition
+de pouvoir décider mon vieux père à venir se fixer près de moi. Ne
+devant plus rien à personne, je n'étais pas en peine de l'établir
+convenablement et de lui consacrer mes soins.
+
+Blanville était un lieu admirable, avec une habitation simple, mais
+vaste et riante. Les belles ondes du Léman venaient doucement mourir au
+pied des grands chênes du parc. Quand nous approchâmes, Obernay arrivait
+au-devant de nous dans une barque avec Edmond Valvèdre, grand, beau et
+fort, ramant lui-même avec _maestria_. Les deux frères s'adoraient et
+s'étreignirent avec une ardeur touchante. Obernay m'embrassa en toute
+hâte et pressa le retour. Je vis bien qu'il me ménageait quelque
+surprise et qu'il était impatient de me voir heureux; mais le héros de
+la fête fit manquer le coup de théâtre qu'on me préparait. Plus
+impatient que tous les autres, mon vieux père goutteux, courant et se
+traînant moitié sur sa béquille, moitié sur le bras jeune et solide de
+Rosa, vint à ma rencontre sur la grève.
+
+--Oh! mon Dieu, mon Dieu, c'est trop de bonheur! m'écriai-je. Vous
+trouver là, vous!
+
+--C'est-à-dire m'y retrouver définitivement, répondit-il, car je ne m'en
+vais plus d'ici, moi! On s'est arrangé comme je l'exigeais; je paye ma
+petite pension, et je ne regrette pas tant qu'on le croirait mes
+brouillards de Belgique. Je ne serai pas fâché de mourir en pleine
+lumière au bord des flots bleus. Tout cela, tu comprends? c'est pour te
+dire tout de suite que tu restes et que nous ne nous quittons plus!
+
+Paule arriva aussi en courant avec Moserwald, à qui elle reprochait
+d'être moins agile qu'une nourrice portant son poupon. Je vis du premier
+coup d'oeil qu'on s'était intimement lié avec lui et qu'il en était
+fier. L'excellent homme fut bien ému en me voyant. Il m'aimait toujours
+et mieux que jamais, car il était forcé de m'estimer. Il était marié, il
+avait épousé des millions israélites, une bonne femme vulgaire qu'il
+aimait parce qu'elle était sa femme et qu'elle lui avait donné un
+héritier. Il avait fini le roman de sa vie, disait-il, sur une page
+trempée de larmes, et la page n'avait jamais séché.
+
+Le père et la mère d'Obernay n'avaient presque pas vieilli; la sécurité
+du bonheur domestique leur faisait un automne majestueux et pur. Ils
+m'accueillirent comme autrefois. Connaissaient-ils mon histoire? Ils ne
+me l'ont jamais laissé deviner.
+
+Deux personnes l'ignoraient à coup sûr, Adélaïde et Rosa. Adélaïde était
+toujours admirablement belle, et même plus belle encore à vingt-cinq ans
+qu'à dix-huit; mais elle n'était plus, sans contestation, la plus belle
+des Genevoises: Rosa pouvait, sinon l'emporter, du moins tenir la
+balance en équilibre. Ni l'une ni l'autre n'était mariée; elles étaient
+toujours les inséparables d'autrefois, toujours gaies, studieuses, se
+taquinant et s'adorant.
+
+Au milieu de l'affectueux accueil de tous, je m'inquiétais de celui qui
+m'attendait de la part de mademoiselle Juste. Je savais qu'elle
+demeurait à Blanville, et ne m'étonnais pas qu'elle ne vînt pas à ma
+rencontre. Je demandai de ses nouvelles. Henri me répondit qu'elle était
+un peu souffrante et qu'il me conduirait la saluer.
+
+Elle me reçut gravement, mais sans antipathie, et, Henri nous ayant
+laissés seuls, elle me parla du passé sans amertume.
+
+--Nous avons beaucoup souffert, me dit-elle,--et, quand elle disait
+_nous_, elle sous-entendait toujours son frère;--mais nous savons que
+vous ne vous êtes ni épargné ni étourdi depuis ce temps-là. Nous savons
+qu'il faut, je ne dis point oublier, cela n'est pas possible, mais
+pardonner. Une grande force est nécessaire pour accepter le pardon, plus
+grande que pour l'offrir, je sais cela aussi, moi qui ai de l'orgueil!
+Donc, je vous estime beaucoup d'avoir le courage d'être ici. Restez-y.
+Attendez mon frère. Affrontez le premier abord, quel qu'il soit, et,
+s'il prononce ce mot terrible et sublime: _Je pardonne!_ courbez la tête
+et acceptez.--Alors, seulement alors, vous serez absous à mes yeux... et
+aux vôtres, mon cher monsieur Francis!
+
+Valvèdre arriva huit jours après. Il vit ses enfants d'abord, puis sa
+soeur aînée et Henri. Sans doute, celui-ci plaida ma cause; mais il ne
+me convenait pas d'en attendre le jugement. Je le provoquai. Je me
+présentai à Valvèdre avant peut-être qu'il eût pris une résolution à mon
+égard. Je lui parlai avec effusion et loyauté, hardiment et humblement,
+comme il me convenait de le faire.
+
+Je mis à nu sous ses yeux tout mon coeur, toute ma vie, mes fautes et
+mes mérites, mes défaillances et mes retours de force.
+
+--Vous avez voulu que je fusse sauvé, lui dis-je; vous avez été si grand
+et si vraiment supérieur à moi dans votre conduite, que j'ai fini par
+comprendre le peu que j'étais. Comprendre cela, c'est déjà valoir mieux.
+Je l'ai compris chaque jour davantage depuis sept ans que je me châtie
+sans ménagement. Donc, si je suis sauvé, ce n'est pas à ma douleur et à
+la bonté très-grande, il est vrai, des autres que je le dois; cette
+bonté ne venait pas encore d'assez haut pour réduire un orgueil comme le
+mien. Venant de vous, elle m'a dompté, et c'est à vous que je dois tout.
+Éprouvez-moi, connaissez-moi tel que je suis aujourd'hui, et
+permettez-moi d'être l'ami dévoué de Paul. Par lui, on m'a amené ici
+malgré moi; on y a installé mon père, sans que j'en fusse averti; on
+m'offre un emploi important et intéressant dans la partie que j'ai
+étudiée et que je crois connaître. On m'a dit que Paul avait une
+vocation déterminée pour les sciences auxquelles ce genre de travail se
+rattache essentiellement, et que vous approuviez cette vocation. On m'a
+dit encore que vous consentiriez peut-être à ce qu'il fît auprès de moi,
+et sous ma direction, son premier apprentissage... Mais cela, on a eu de
+la peine à me le faire croire! Ce que je sais, ce que je viens vous
+dire, c'est que, si ma présence devait vous éloigner de Blanville, ou
+seulement vous en faire franchir le seuil avec moins de plaisir, si le
+bien qu'on veut me faire vous semblait trop près de ma faute, et que, me
+jugeant indigne de me consacrer à votre enfant, vous désapprouviez la
+confiance que m'accorde Obernay, je me retirerais aussitôt, sachant
+très-bien que ma vie entière vous est subordonnée, et que vous avez sur
+moi des droits auxquels je ne puis poser aucune limite.
+
+Valvèdre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me
+répondit enfin:
+
+--Vous avez tout réparé, et vous avez tant expié, qu'on vous doit un
+grand soulagement. Sachez que madame de Valvèdre était frappée à mort
+avant de vous connaître. Obernay vient de me révéler ce que j'ignorais,
+ce qu'il ignorait lui-même, et ce qu'un homme de la science, un homme
+sérieux, lui a appris dernièrement. Vous ne l'avez donc pas tuée...
+C'est peut-être moi! Peut-être aussi l'eussé-je fait vivre plus
+longtemps, si elle ne se fût pas détachée de moi. Ce mystère de notre
+action sur la destinée, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au
+fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voilà. On vous aime, et
+vous pouvez encore être heureux; il est de votre devoir de chercher à
+l'être. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu
+les abandonne; il veut que la vie soit une floraison et une
+fructification. Mariez-vous. Je sais qu'Obernay, dans le secret de sa
+pensée, vous destine une de ses soeurs; laquelle, je n'en sais rien, je
+ne le lui ai pas demandé. Je sais que ces enfants n'ont aucune notion de
+son projet. Cette famille-là est trop religieuse pour qu'il s'y commette
+des imprudences ou seulement des légèretés. Henri, dans la crainte de
+vous créer un trouble en cas de répulsion de la part de la jeune fille
+ou de la vôtre, ne vous en parlera jamais; mais il espère que
+l'affection viendra d'elle-même, et il sait que vous aurez cette fois
+confiance en lui. Essayez donc de reprendre goût à la vie, il en est
+temps; vous êtes dans votre meilleur âge pour fonder votre avenir. Vous
+me consultez avec une déférence filiale, voilà mon conseil. Quant à
+Paul, je vous le confie avec d'autant moins de mérite que je compte
+rester au moins un an à Genève et que je pourrai voir si vous continuez
+à faire bon ménage ensemble. J'irai souvent à Blanville. L'établissement
+que vous allez faire valoir est bien près de là. Nous nous verrons, et,
+si vous avez d'autres avis à me demander, je vous donnerai non pas ceux
+d'un sage, mais ceux d'un ami.
+
+Pendant trois mois, je ne fus occupé que de mon installation
+industrielle. J'avais tout à créer, tout à diriger; c'était une besogne
+énorme. Paul, toujours à mes côtés, toujours enjoué et attentif,
+s'initiait à tous les détails de la pratique, charmant par sa présence
+et son enjouement l'exercice terrible de mon activité. Quand je fus au
+courant, le chef principal de l'entreprise, qui n'était autre que
+Moserwald, m'assigna une jolie habitation et un traitement plus
+qu'honorable.
+
+Je revenais à la vie, à l'amitié, à l'épanouissement de l'âme. Chaque
+jour éclaircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pesé sur moi,
+chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J'en vins à
+songer avec une émotion d'espérance et de terreur au projet d'Henri, que
+m'avait révélé Valvèdre. Valvèdre lui-même y faisait souvent allusion,
+et, un jour que, rêveur, je regardais de loin les deux soeurs marcher,
+radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me
+surprit, me frappa doucement sur l'épaule et me dit en souriant:
+
+--Eh bien, laquelle?
+
+--Jamais Adélaïde! lui répondis-je avec une spontanéité qui était
+devenue l'habitude de mon coeur avec lui, tant il s'était emparé de ma
+foi, de ma confiance et de mon respect filial.
+
+--Et pourquoi jamais Adélaïde? Je veux savoir pourquoi! Allons, Francis,
+dites!
+
+--Ah! cela... je ne puis.
+
+--Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l'a dit, _celle qui ne
+souffre plus!_ Elle en était jalouse, et vous craignez que son fantôme
+ne vienne pleurer et menacer à votre chevet! Rassurez-vous, ce sont là
+des croyances impies. Les morts sont purs! Ils remplissent ailleurs une
+mission nouvelle, et, s'ils se souviennent de nous, c'est pour bénir, et
+pour demander à Dieu de réparer leurs erreurs et leurs méprises en nous
+rendant heureux.
+
+--Êtes-vous bien certain de cela? lui dis-je; est-ce là votre foi?
+
+--Oui, inébranlable.
+
+---Eh bien,... tenez! Adélaïde, cette splendeur d'intelligence et de
+beauté, cette sérénité divine, cette modestie adorable... tout cela ne
+s'abaissera jamais jusqu'à moi! Que suis-je auprès d'elle? Elle sait
+toutes choses mieux que moi: la poésie, la musique, les langues, les
+sciences naturelles,... peut-être la métallurgie, qui sait? Elle verrait
+trop en moi son inférieur.
+
+--Encore de l'orgueil! dit Valvèdre. Souffre-t-on de la supériorité de
+ce qu'on aime?
+
+--Mais... je ne l'aime pas, moi! je la vénère, je l'admire, mais je ne
+puis l'aimer d'amour!...
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle en aime un autre.
+
+--Un autre? vous croyez?...
+
+Valvèdre resta pensif et comme plongé dans la solution d'un problème. Je
+le regardai attentivement. Il avait quarante-sept ans, mais il eût pu en
+cacher dix ou douze. Sa beauté mâle et douce, d'une expression si haute
+et si sereine, était encore la seule qui pût fixer les regards d'une
+femme de génie; mais son âme était-elle restée aussi jeune que son
+visage? N'avait-il pas trop aimé, trop souffert?
+
+--Pauvre Adélaïde! pensai-je, tu vieilliras peut-être seule comme Juste,
+qui a été belle aussi, femme supérieure aussi, et qui, peut-être comme
+toi, avait placé trop haut son rêve de bonheur!
+
+Valvèdre marchait en silence auprès de moi. Il reprit la conversation où
+nous l'avions laissée.
+
+--Alors, dit-il, c'est Rosa qui vous plaît?
+
+--C'est à elle seule que j'oserais songer, si j'espérais lui plaire.
+
+--Eh bien, vous avez raison; Rosa vous ressemble davantage. Il y a
+toujours un peu de fougue dans son caractère, et ce ne sera pas un
+défaut à vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie,
+non pas résignée, non pas dominée par des convictions aussi arrêtées et
+aussi raisonnées que celles de sa soeur, mais persuadée et entraînée par
+la tendresse qu'elle ressent et qu'elle inspire. Moins instruite, elle
+l'est assez pour une femme qui a les goûts du ménage et les instincts de
+la famille. Oui, Rosa est aussi un rare trésor, je vous l'ai déjà dit,
+il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme
+dans la chasteté de ces deux filles! mais il y a un grand moyen pour
+être aimé, vous le savez: c'est d'aimer soi-même, d'aimer avec le coeur,
+avec la foi, avec la conscience, avec tout son être, et vous n'avez pas
+encore aimé ainsi, je le sais!
+
+Il me quitta, et je me sentis vivifié et comme béni par ses paroles. Cet
+homme tenait mon âme dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi
+dire, que de son souffle bienfaisant. En même temps que chaque aperçu de
+son lumineux esprit m'ouvrait les horizons du monde naturel et céleste,
+chaque élan de son coeur généreux et pur fermait une plaie ou ranimait
+une faculté du mien.
+
+Je l'ouvris bientôt, ce coeur renouvelé, à mon cher Henri. Je lui dis
+que j'aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais soupçonner à
+celle-ci sans l'autorisation de sa famille.
+
+--Allons donc! dit Obernay en m'embrassant, voilà ce que j'attendais! Eh
+bien, la famille consent et désire. L'enfant t'aimera quand elle saura
+que tu l'aimes. C'est ainsi chez nous, vois-tu! On ne se jette pas dans
+les rêves romanesques, même quand on est disposé à se laisser
+convaincre; on attend la certitude, et on ne pâlit ni ne maigrit en
+attendant! Et pourtant on s'aime longtemps, toujours! Vois mon père et
+ma mère, vois Paule et moi... Ah! que Valvèdre eût été heureux!...
+
+--S'il eût épousé Adélaïde? Je me le suis dit cent fois!
+
+--Tais-toi! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot
+là-dessus...
+
+Je m'étonnais, il m'imposa encore silence avec autorité.
+
+J'y revins pourtant; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aimée
+Rose, j'insistai. J'étais si heureux! J'aimais enfin, et je combattais
+presque la passion, tant son frère aîné, l'amour, me paraissait plus
+beau et plus vrai. Aussi, loin d'être porté à l'égoïsme du bonheur, je
+sentais l'ardent besoin de voir heureux tous ceux que j'aimais, surtout
+Valvèdre, celui à qui je devais tout, celui qui m'avait sauvé du
+naufrage, celui qui, par moi blessé au coeur, m'avait tendu sa main
+libératrice.
+
+Obernay, vaincu par mon affection, me répondit enfin:
+
+--Tu as cru deviner que, depuis longtemps, bien longtemps déjà, dix ans
+peut-être, Valvèdre et Adélaïde s'aimaient d'un grand amour; tu ne t'es
+peut-être pas trompé. Et moi aussi, j'ai eu cent fois, mille fois cette
+pensée, qui, en de certains moments, devenait une presque certitude.
+Valvèdre a présidé à l'éducation de mes soeurs autant qu'à celle de ses
+propres enfants. Il les a vues naître; il a paru les aimer d'une égale
+tendresse. Si Adélaïde a reçu de mon père l'éducation la plus brillante
+et de ma mère l'exemple de toutes les vertus, c'est à Valvèdre qu'elle
+doit le feu sacré, cette flamme intérieure qui brûle sans éclat, cachée
+au fond du sanctuaire, gardée par une modestie un peu sauvage, le grain
+de génie qui lui fait idéaliser et poétiser saintement les études les
+plus arides. Elle n'est donc pas seulement son éleve reconnaissante,
+elle est son fervent disciple; il est, lui, sa religion, son révélateur,
+l'intermédiaire entre elle et Dieu. Cette foi date de l'enfance, et ne
+périra qu'avec elle. Valvèdre ne peut pas l'ignorer; mais Valvèdre ne se
+croit pas aimé autrement que comme un père, et, quoiqu'il ait été plus
+d'une fois, dans ces derniers temps surtout, très-ému, plus que
+paternellement ému en la regardant, il se juge trop âgé pour lui plaire.
+Il a combattu sans relâche son inclination et l'a si vaillamment
+refoulée, qu'on eût pu la croire vaincue...
+
+--Ami, dis-je en interrompant Obernay, puisque nous avons entamé un
+sujet aussi délicat, dis-moi tout... Déjà j'ai été allégé d'un remords
+affreux en apprenant, grâce à tes investigations, que madame de Valvèdre
+était mortellement atteinte avant de me connaître. Dis-moi
+maintenant,--ce que je n'ai jamais osé chercher à savoir,--ce que
+Moserwald croyait avoir deviné: dis-moi si Valvèdre avait encore de
+l'amour pour sa femme quand je l'ai enlevée.
+
+--Non, répondit Obernay; je sais que non, j'en suis certain.
+
+--Il te l'a dit, je le sais, il t'a parlé d'elle avec le plus profond
+détachement, il se croyait bien guéri; mais l'amour a des inconséquences
+mystérieuses.
+
+--La _passion_, oui; l'_amour_, non! La passion est illogique et
+incompréhensible; c'est là son caractère, et je te dirai ici un mot de
+Valvèdre: «La passion est un amour malade qui est devenu fou!»
+
+--On pourrait tout aussi bien dire que l'amour est une passion qui se
+porte bien.
+
+--On peut jouer sur tous les mots; mais Valvèdre ne joue avec rien, lui!
+Il était trop grand logicien pour se mentir à lui-même. L'âme d'un vrai
+savant est la droiture méme, parce qu'elle suit la méthode d'un esprit
+adonné à la scrupuleuse clairvoyance. Valvèdre est très-ardent et même
+impétueux par nature. Son mariage irréfléchi prouve la spontanéité de sa
+jeunesse, et, dans son âge mûr, je l'ai vu aux prises avec la fureur des
+éléments, emporté lui-même au delà de toute prudence par la fureur des
+découvertes. S'il eût eu de l'amour pour sa femme, il eût brisé ses
+rivaux et toi-même. Il l'eût poursuivie, il l'eût ramenée et passionnée
+de nouveau. Ce n'était pas difficile avec une âme aussi flottante que
+celle de cette pauvre femme; mais une pareille lutte n'était pas digne
+d'un homme détrompé, et il savait qu'Alida, rendue pour quelque temps à
+ses devoirs, ne pouvait pas être sauvée. Il craignait, d'ailleurs, de la
+briser elle-même en la domptant, et, avant tout, par instinct et par
+principe, il a horreur de faire souffrir. N'exagère donc rien, calme
+l'excès de tes remords, et d'êtres humains ne fais pas des héros
+fantastiques. Certes, Valvèdre, amoureux de sa femme et te ramenant
+auprès de son lit de mort pour te pardonner devant elle, serait plus
+poétique; mais il ne serait pas vrai, et je l'aime mieux vrai, parce que
+je ne puis aimer ce qui est contraire aux lois de la nature. Valvèdre
+n'est pas un dieu, c'est un homme de bien. Je me méfierais beaucoup d'un
+homme qui ne pourrait pas dire: _Homo sum!_...
+
+--Je te remercie de me dire tout cela, d'autant plus que cela n'ôte rien
+pour moi à la grandeur de Valvèdre. Amoureux et jaloux, il eût pu, dans
+sa générosité, ne céder qu'aux faiblesses, qui sont, tout aussi bien que
+les violences, du domaine de la passion. Cette grande amitié
+compatissante qui, en lui, survivait à l'amour, ce besoin d'adoucir les
+plaies des autres en respectant leur liberté morale, ce soin religieux
+de conduire doucement à la tombe la mère de ses enfants, de sauver au
+moins son âme, tout cela est au-dessus de la nature humaine ordinaire,
+tu auras beau dire!
+
+--Rien de ce qui est beau n'est au-dessus d'elle dans l'ordre des
+sentiments vrais et de la part d'une âme d'élite. Aussi tu penses bien
+que je ne fais plus la guerre à ton enthousiasme quand c'est Valvèdre
+qui en est l'objet. Te voilà rassuré sur certains points; mais il ne
+faut pas aller d'un excès à l'autre. Si tu n'as pas infligé les tortures
+de la jalousie, tu as profondément contristé et inquiété le coeur de
+l'époux, toujours ami, et du père, soucieux de la dignité de sa famille.
+Les grands caractères souffrent dans toutes leurs affections, parce que
+toutes sont grandes, de quelque nature qu'elles soient. A la mort de sa
+femme, Valvèdre a donc cruellement souffert de la pensée qu'elle avait
+vécu sans bonheur, et qu'il n'avait pu, par aucun dévouement, par aucun
+sacrifice, lui donner autre chose qu'un instant de calme et d'espoir à
+sa dernière heure. Voilà Valvèdre tout entier; mais Valvèdre amoureux
+d'un plus pur idéal redevient mystérieux pour moi. Le respect de cet
+idéal va chez lui jusqu'à la peur. Moi, au refroidissement graduel de sa
+familiarité avec Adélaïde, qu'il tutoie encore, mais qu'il n'embrasse
+plus au front comme il embrasse Rose, j'ai vu qu'elle n'était plus pour
+lui comme les autres enfants de la maison. J'ai cru voir aussi, à chaque
+voyage qu'il a entrepris, au dernier surtout, un effort suprême, comme
+un devoir accompli, mais plus pénible de jour en jour. Enfin il l'aime,
+je le crois; mais je ne le sais pas, et ma position m'empêche de le lui
+demander. Il est fort riche, d'un nom célèbre dans la science,
+très-au-dessus, selon le monde, de cette petite bourgeoise qui cache
+avec un soin farouche ses talents et sa beauté. Je ne crains pas que lui
+m'accuse jamais d'ambition; pourtant il est des convenances d'éducation
+au-dessus desquelles je ne suis pas encore assez philosophe pour me
+placer, et, si Valvèdre me cache depuis si longtemps son secret, c'est
+qu'il a des raisons que j'ignore, et qui rendraient mes avances pénibles
+pour lui, humiliantes pour moi.
+
+--Ces raisons, je les saurai, m'écriai-je, je veux les savoir.
+
+--Ah! prends garde, prends garde, mon ami! Si nous nous trompions sur le
+compte d'Adélaïde! si, au moment où, encouragé et renaissant à
+l'espérance, Valvèdre s'apercevait qu'il n'est pas aimé comme il aime!
+Adélaïde est un bien autre mythe que lui! Cette fille qui a l'air si
+heureux, l'oeil si pur, le caractère si égal, l'esprit si studieux, la
+joue si fraîche, que ni le désir, ni l'espérance, ni la crainte ne
+semblent pouvoir atteindre; cette Andromède souriante au milieu des
+monstres et des chimères, sur son rocher d'albâtre inaccessible aux
+souillures comme aux tempêtes... pourquoi à vingt-six ans n'est-elle pas
+mariée? Elle a été demandée par des hommes de mérite placés dans les
+conditions les plus honorables, et, malgré les désirs de sa mère, malgré
+mes instances, malgré les conseils de Juste et de ma femme, elle a souri
+en disant: «Je ne veux pas me marier!--Jamais? lui a dit un jour
+Valvèdre.--Jamais!»
+
+--Dis-moi, Henri, Alida vivait-elle alors?
+
+--Oui.
+
+--Et, depuis qu'elle n'est plus, Adélaïde a-t-elle répété _jamais?_
+
+--Maintes fois.
+
+--Valvèdre présent?
+
+--Je ne sais plus. Tu m'y fais songer! il était peut-être loin, elle
+avait peut-être reperdu l'espérance.
+
+--Allons, allons! tu n'as pas encore assez bien observé. C'est à moi de
+travailler à déchiffrer la grande énigme. La philosophie stoïcienne,
+acquise par l'étude de la sagesse, est une sainte et belle chose,
+puisqu'elle peut alimenter des flammes si pures, si constantes et si
+paisibles; mais toute vertu a son excès et son péril. N'en est-ce pas un
+très-grand que de condamner au célibat et à un éternel combat intérieur
+deux êtres dont l'union semble être écrite à la plus belle page des lois
+divines?
+
+--Juste Valvèdre a vécu très-calme, très-digne, très-forte, très-féconde
+en bienfaits et en dévouements,... et pourtant elle a aimé sans bonheur
+et sans espoir.
+
+--Qui donc?
+
+--Tu ne l'as jamais su?
+
+--Et je ne le sais pas.
+
+--Elle a aimé le frère de ta mère, l'oncle qui te chérissait, l'ami et
+le maître de Valvèdre, Antonin Valigny. Malheureusement, il était marié,
+et Adélaïde a beaucoup réfléchi sur cette histoire.
+
+--Ah! voilà donc pourquoi Juste m'a pardonné d'avoir tant offensé et
+affligé Valvèdre! Mais mon oncle est mort, et la mort ne laisse pas
+d'agitation. Sois sûr, Henri, qu'Adélaïde souffre plus que Juste. Elle
+est plus forte que sa souffrance, voilà tout; mais son bonheur, si elle
+en a, est l'oeuvre de sa volonté, et j'ai cru, moi aussi, pendant sept
+ans, qu'on pouvait vivre sur son propre fonds de sagesse et de
+résignation. Aujourd'hui que je vis à deux, je sais bien qu'hier je ne
+vivais pas!...
+
+Henri m'embrassa et me laissa agir. Ce fut une oeuvre de patience, de
+ruse innocente et d'obstination dévouée. Il me fallut surprendre des
+quarts de mots et des ombres de regard; mais ma chère Rose, plus hardie
+et plus confiante, m'aida et vit clair avant moi.
+
+Ils s'aimaient et ne se croyaient pas aimés l'un de l'autre. Le jour où,
+par mes soins et mes encouragements, ils s'entendirent fut le plus beau
+de leur vie et de la mienne.
+
+FIN
+
+IMPRIMERIE DE L. TOINON ET Ce, A SAINT-GERMAIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Valvèdre, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13263 ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #13263 (https://www.gutenberg.org/ebooks/13263)
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+++ b/old/13263-8.txt
@@ -0,0 +1,9809 @@
+The Project Gutenberg EBook of Valvdre, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Valvdre
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: August 23, 2004 [EBook #13263]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALVDRE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chantal Brville and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).
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+VALVDRE
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+PAR
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+GEORGE SAND
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+OEUVRES
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+DE
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+GEORGE SAND
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+OEUVRES
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+DE
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+GEORGE SAND
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+NOUVELLE DITION
+
+FORMAT GRAND IN-18
+
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+
+OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE:
+
+
+ANDR........... Un volume.
+
+ELLE ET LUI......... Un volume.
+
+LA FAMILLE DE GERMANDRE...... Un Volume.
+
+INDIANA........... Un volume.
+
+JEAN DE LA ROCHE......... Un volume.
+
+LES MAITRES MOSASTES....... Un volume.
+
+LES MAITRES SONNEURS....... Un volume.
+
+LA MARE AU DIABLE........ Un volume.
+
+LE MARQUIS DE VILLEMER...... Un Volume.
+
+MAUPRAT.......... Un volume.
+
+MONT-REVCHE......... Un volume.
+
+NOUVELLES.......... Un volume.
+
+TAMARIS.......... Un volume.
+
+VALENTINE.......... Un volume.
+
+VALVDRE.......... Un volume.
+
+LA VILLE NOIRE......... Un volume.
+
+ETC., ETC.
+
+CLICHY.--Imprimerie de MAURICE LOIGNON et Cie, rue du Bac d'Asnires, 12.
+
+
+VALVDRE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+NOUVELLE DITION
+
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1863
+
+Tous droits rservs
+
+
+
+
+
+
+A MON FILS
+
+
+Ce rcit est parti d'une ide que nous avons savoure en commun, que
+nous avons, pour ainsi dire, bue la mme source: l'tude de la nature.
+Tu l'as formule le premier dans un travail de science qui va paratre.
+Je la formule mon tour et ma manire dans un roman. Cette ide,
+vieille comme le monde en apparence, est pourtant une conqute assez
+nouvelle des temps o nous vivons. Pendant de longs sicles, l'homme
+s'est pris pour le centre et le but de l'univers. Une notion plus juste
+et plus vaste nous est enseigne aujourd'hui. Plusieurs la professent
+avec clat. Adeptes fervents, nous y apporterons aussi notre grain de
+sable, car elle a besoin de passer dans beaucoup d'esprits pour faire
+peu peu tous le bien qu'elle recle. Elle peut se rsumer en trois
+mots que ton livre explique et que le mien tentera de prouver: _sortir
+de soi_.--Il est doux d'en sortir ensemble, et cela nous est arriv
+souvent.
+
+
+Tamaris, 1er mars 1861.
+
+
+
+
+VALVDRE
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+I
+
+Des motifs faciles apprcier m'obligeant dguiser tous les noms
+propres qui figureront dans ce rcit, le lecteur voudra bien n'exiger de
+moi aucune prcision gographique. Il y a plusieurs manires de raconter
+une histoire. Celle qui consiste vous faire parcourir une contre
+attentivement explore et fidlement dcrite est, sous un rapport, la
+meilleure: c'est un des cts par lesquels le roman, cette chose si
+longtemps rpute frivole, peut devenir une lecture utile, et mon avis
+est que, quand on nomme une localit rellement existante, on ne saurait
+la peindre trop consciencieusement; mais l'autre manire, qui, sans tre
+de pure fantaisie, s'abstient de prciser un itinraire et de nommer le
+vrai lieu des scnes principales, est parfois prfrable pour
+communiquer certaines impressions reues. La premire sert assez bien le
+dveloppement graduel des sentiments qui peuvent s'analyser; la seconde
+laisse l'lan et au dcousu des vives passions un chemin plus large.
+
+D'ailleurs, je ne serais pas libre de choisir entre ces deux mthodes,
+car c'est l'histoire d'une passion subie, bien plus qu'explique, que je
+me propose de retracer ici. Cette passion souleva en moi tant de
+troubles, qu'elle m'apparat encore travers certains voiles. Il y a de
+cela vingt ans. Je la portai en divers lieux, qui rapparurent
+splendides ou misrables selon l'tat de mon me. Il y eut mme des
+jours, des semaines peut-tre, o je vcus sans bien savoir o j'tais.
+Je me garderai donc de reconstruire, par de froides recherches ou par de
+laborieux efforts de mmoire, les dtails d'un pass o tout fut
+confusion et fivre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-tre
+pas mauvais de laisser mon rcit un peu de ce dsordre et de ces
+incompltes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles.
+
+J'avais vingt-trois ans quand mon pre, professeur de littrature et de
+philosophie Bruxelles, m'autorisa passer un an sur les chemins; en
+cela, il cdait mon dsir autant qu' une considration srieuse. Je
+me destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation
+inspirt de la confiance ma famille. Je sentais le besoin de voir et
+de comprendre la vie gnrale. Mon pre reconnut que notre paisible
+milieu et notre vie patriarcale constituaient un horizon bien court. Il
+eut la foi. Il mit la bride sur le cou du cheval impatient. Ma mre
+pleura; mais elle me cacha ses larmes, et je partis: hlas! pour quels
+cueils de la vie morale!
+
+J'avais t lev en partie Bruxelles, en partie Paris, sous les
+yeux d'un frre de mon pre, Antonin Valigny, chimiste distingu, mort
+jeune encore, lorsque je finissais mes classes au collge Saint-Louis.
+Je n'prouvais aucune curiosit pour les modernes foyers de
+civilisation, j'avais soif de posie et de pittoresque. Je voulais voir,
+en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature; en Italie ensuite,
+les grands monuments de l'art.
+
+Ma premire et presque ma seule visite Genve fut pour un ami de mon
+pre dont le fils avait t, Paris, mon compagnon d'tudes et mon ami
+de coeur; mais les adolescents s'crivent peu. Henri Obernay fut le
+premier ngliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple.
+Lorsque je le cherchai dans sa patrie, il y avait dj des annes que
+nous ne nous crivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse pas
+beaucoup cherch, si mon pre, en me disant adieu, ne m'et pas
+recommand avec une grande insistance de renouer mes relations avec lui.
+M. Obernay pre, professeur s sciences Genve, tait un homme d'un
+vrai mrite. Son fils avait annonc devoir tenir de lui. Sa famille
+tait chre la mienne. Enfin ma mre dsirait savoir si la petite
+Adlade tait toujours aimable et jolie. Je devinai quelque projet ou
+du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement
+dispos commencer par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosit
+aidant un peu le devoir, je me prsentai chez le professeur s sciences.
+
+Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme
+si j'eusse t son frre. Ils me retinrent dner et me forcrent de
+loger chez eux. C'tait dans cette partie de Genve appele la vieille
+ville, qui avait encore cette poque tant de physionomie. Spare par
+le Rhne et de la cit catholique, et du monde nouveau, et des
+caravansrails de touristes, la ville de Calvin tageait sur la colline
+ses demeures austres et ses troits jardins, ombrags de grands murs et
+de charmilles tailles. L, point de bruit, pas de curieux, pas
+d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caractrise la vie
+industrielle moderne. Le silence de l'tude, le recueillement de la
+pit ou des travaux de patience et de prcision, un _chez soi_
+hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre aucun abus, un
+bien-tre mditatif et fier, tel tait, en gnral, le caractre des
+habitations aises.
+
+Celle des Obernay tait un type adouci et quelque peu modernis de cette
+vie respectable et grave. Les chefs de la famille, aussi bien que leurs
+enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'excs des
+rigidits extrieures. Trop savant pour tre fanatique, le professeur
+suivait le culte et la coutume de ses pres; mais son intelligence
+cultive avait fait une large troue dans le monde du got et du
+progrs. Sa femme, plus mnagre que docte, avait nanmoins pour la
+science le mme respect que pour la religion. Il suffisait que M.
+Obernay ft adonn certaines tudes pour qu'elle regardt ces
+occupations comme les plus importantes et les plus utiles qui pussent
+remplir la vie d'un homme de bien, et, quand cet poux vnr demandait
+un peu de sans-gne et d'abandon autour de lui pour se reposer de ses
+travaux, elle s'ingniait navement lui complaire, persuade qu'elle
+travaillait pour la plus grande gloire de Dieu ds qu'elle travaillait
+pour lui.
+
+Malgr l'absence momentane de leur famille, ces vieux poux me parurent
+donc extrmement aimables. Rien chez eux ne sentait l'esprit souvent
+troit de la province. Ils s'intressaient tout et n'taient trangers
+ rien. Ils y mettaient mme une sorte de coquetterie, et l'on pouvait
+comparer leur esprit leur maison, vaste, propre, austre, mais gaye
+par les plus belles fleurs, et s'ouvrant sur l'aspect grandiose du lac
+et des montagnes.
+
+Les deux filles, Adlade et Rosa, taient alles voir une tante
+Morges. On me montra le portrait de la petite Rosa, dessin par sa
+soeur. Le dessin tait charmant, la jeune tte ravissante; mais il n'y
+avait pas de portrait d'Adlade.
+
+On me demanda si je me souvenais d'elle. Je rpondis hardiment que oui,
+bien que ce souvenir ft trs-vague.
+
+--Elle avait cinq ans dans ce temps-l, me dit madame Obernay; vous
+pensez qu'elle est bien change! Pourtant elle passe pour une belle
+personne. Elle ressemble son pre, qui n'est pas trop mal pour un
+homme de cinquante-cinq ans. Rosa est moins bien; elle me ressemble,
+ajouta en riant l'excellente femme, encore frache et belle; mais elle
+est dans l'ge o l'on peut se refaire!
+
+Henri Obernay tait parti en tourne de naturaliste avec un ami de la
+famille. Il explorait en ce moment la rgion du mont Rose. On me montra
+une lettre de lui toute rcente, o il dcrivait avec tant
+d'enthousiasme les sites o il se trouvait, que je me dcidai aller
+l'y rejoindre. Dj familiaris avec les montagnes et parlant tous les
+patois de la frontire, il me serait un guide excellent, et sa mre
+assurait qu'il allait tre heureux d'avoir diriger mes premires
+excursions. Il ne m'avait pas oubli, il avait toujours parl de moi
+avec la plus tendre affection. Madame Obernay me connaissait comme si
+elle ne m'et jamais perdu de vue. Elle savait mes penchants, mon
+caractre, et se rappelait mes fantaisies d'enfant, qu'elle me racontait
+ moi-mme avec une bonhomie charmante. En voyant qu'Henri m'avait fait
+aimer, je jugeai avec raison qu'il m'aimait rellement, et mon ancien
+attachement pour lui se rveilla. Aprs vingt-quatre heures passes
+Genve, je me renseignai sur le lieu o j'avais bonne chance de le
+rencontrer, et je partis pour le mont Rose.
+
+C'est ici, lecteur, qu'il ne faut pas me suivre un guide la main. Je
+donnerai aux localits que je me rappelle les premiers noms qui me
+viendront l'esprit. Ce n'est point un voyage que je t'ai promis, c'est
+une histoire d'amour.
+
+A la base des montagnes, du ct de la Suisse, s'abrite un petit
+village, les Chalets-Saint-Pierre, que j'appellerai Saint-Pierre tout
+court. C'est l que je trouvai Henri Obernay. Il y tait install pour
+une huitaine, son compagnon de voyage voulant explorer les glaciers. La
+maison de bois dont ils s'taient empars tait grande, pittoresque, et
+d'une propret rjouissante. On m'y fit place, car c'tait une espce
+d'auberge pour les touristes. Je vois encore les paysages grandioses qui
+se droulaient sous les yeux, de toutes les faces de la galerie
+extrieure, place au couronnement de ce beau chalet. Un norme banc de
+rochers prservait le hameau du vent d'est et des avalanches. Ce rempart
+naturel formait comme le pidestal d'une montagne toute nue, mais verte
+comme une meraude et couverte de troupeaux. Du bas de la maison partait
+une prairie en fleurs qui s'abaissait rapidement vers le lit d'un
+torrent plein de bruit et de colre, et dans lequel se dversaient de
+fires et folles cascatelles tombant des rochers qui nous faisaient
+face. Ces rochers, au sommet desquels commenaient les glaciers, d'abord
+resserrs en troites coulisses et peu peu disposs en vastes arnes
+blouissantes, taient les premires assises de la masse effrayante du
+mont Rose, dont les neiges ternelles se dessinaient encore en carmin
+orang dans le ciel, quand la valle nageait dans le bleu du soir.
+
+C'tait un spectacle sublime et que je pus savourer durant un jour libre
+et calme, avant d'entrer dans la tourmente qui faillit emporter ma
+raison et ma vie.
+
+Les premires heures furent consacres et pour ainsi dire laborieusement
+employes nous reconnatre, Obernay et moi. On sait combien est rapide
+le dveloppement qui succde l'adolescence, et nous tions rellement
+beaucoup changs. J'tais pourtant rest assez petit en comparaison
+d'Henri, qui avait pouss comme un jeune chne; mais, demi Espagnol
+par ma mre, je m'tais enrichi d'une jeune barbe trs-noire qui, selon
+mon ami, me donnait l'air d'un paladin. Quant lui, bien qu'
+vingt-cinq ans il et encore le menton lisse, l'extension de ses formes,
+ses cheveux autrefois d'un blond d'pi, maintenant dors d'un reflet
+rougetre, sa parole jadis un peu hsitante et craintive, dsormais
+brve et assure, ses manires franches et ouvertes, sa fire allure,
+enfin sa force herculenne plutt acquise par l'exercice que lie
+l'organisation, en faisaient un tre tout nouveau pour moi, mais non
+moins sympathique que l'ancien compagnon d'tudes, et se prsentant
+franchement comme un an au physique et au moral. C'tait, en somme, un
+assez beau garon, un vrai Suisse de la montagne, doux et fort, tout
+rempli d'une tranquille et constante nergie. Une seule chose
+trs-caractristique n'avait pas chang en lui: c'tait une peau blanche
+comme la neige et un ton de visage d'une fracheur vive qui et pu tre
+envi par une femme.
+
+Henri Obernay tait devenu fort savant plusieurs gards; mais la
+botanique tait pour le moment sa passion dominante. Son compagnon de
+voyage, chimiste, physicien, gologue, astronome et je ne sais quoi
+encore, tait en course quand j'arrivai, et ne devait rentrer que le
+soir. Le nom de ce personnage ne m'tait pas inconnu, je l'avais souvent
+entendu prononcer par mes parents: il s'appelait M. de Valvdre.
+
+La premire chose qu'on se demande aprs une longue sparation, c'est si
+l'on est content de son sort. Obernay me parut enchant du sien. Il
+tait tout la science, et, avec cette passion-l, quand elle est
+sincre et dsintresse, il n'y a gure de mcomptes. L'idal, toujours
+beau, a l'avantage d'tre toujours mystrieux, et de ne jamais assouvir
+les saints dsirs qu'il fait natre.
+
+J'tais moins calme. L'tude des lettres, qui n'est autre que l'tude
+des hommes, est douloureuse quand elle n'est pas terrible. J'avais dj
+beaucoup lu, et, bien que je n'eusse aucune exprience de la vie,
+j'tais un peu atteint par ce que l'on a nomm la _maladie du sicle_,
+l'ennui, le doute, l'orgueil. Elle est dj bien loin, cette maladie du
+romantisme. On l'a raille, les pres de famille d'alors s'en sont
+beaucoup plaints; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-tre la
+regretter. Peut-tre valait-elle mieux que la raction qui l'a suivie,
+que cette soif d'argent, de plaisirs sans idal et d'ambitions sans
+frein, qui ne me parat pas caractriser bien noblement la _sant du
+sicle_.
+
+Je ne fis pourtant point part Obernay de mes souffrances secrtes. Je
+lui laissai seulement pressentir que j'tais un peu bless de vivre dans
+un temps o il n'y avait rien de grand faire. Nous tions alors dans
+les premires annes du rgne de Louis-Philippe. On avait encore la
+mmoire frache des popes de l'Empire; on avait t lev dans
+l'indignation gnreuse, dans la haine des ides rtrogrades du dernier
+Bourbon; on avait rv un grand progrs en 1830, et on ne sentait pas ce
+progrs s'accomplir sous l'influence triomphante de la bourgeoisie. On
+se trompait coup sr: le progrs se fait quand mme, presque toutes
+les poques de l'histoire, et on ne peut appeler rellement rtrogrades
+que celles qui lui ferment plus d'issues qu'elles ne lui en ouvrent;
+mais il est de ces poques o un certain quilibre s'tablit entre
+l'lan et l'obstacle. Ce sont des phases expectantes o la jeunesse
+souffre et o elle ne meurt pourtant pas, puisqu'elle peut dire ce
+qu'elle souffre.
+
+Obernay ne comprit pas beaucoup ma critique du sicle (on appelle
+toujours _le sicle_ le moment o l'on vit). Quant lui, il vivait dans
+l'ternit, puisqu'il tait aux prises avec les lois naturelles. Il
+s'tonna de mes plaintes, et me demanda si le vritable but de l'homme
+n'tait pas de s'instruire et d'aimer ce qui est toujours grand, ce
+qu'aucune situation sociale ne peut ni rapetisser, ni rendre
+inaccessible, l'tude des lois de l'univers. Nous discutmes un peu sur
+ce point. Je voulus lui prouver qu'il est, en effet, des situations
+sociales o la science mme est entrave par la superstition,
+l'hypocrisie, ou, ce qui est pis, par l'indiffrence des gouvernants et
+des gouverns. Il haussa lgrement les paules.
+
+--Ces entraves-l, dit-il, sont des accidents transitoires dans la vie
+de l'humanit. L'ternit s'en moque, et la science des choses
+ternelles par consquent.
+
+--Mais, nous qui n'avons qu'un jour vivre, pouvons-nous en prendre
+ce point notre parti? Si tu avais en ce moment devant les yeux la preuve
+que tes travaux seront enfouis ou supprims, ou tout au moins sans aucun
+effet sur tes contemporains, les poursuivrais-tu avec autant d'ardeur?
+
+--Oui certes! s'cria-t-il: la science est une matresse assez belle
+pour qu'on l'aime sans autre profit que l'honneur et l'ivresse de la
+possder.
+
+Mon orgueil souffrit un peu de la bravoure enthousiaste de mon ami. Je
+fus tent, non de douter de sa sincrit, mais de croire quelque
+illusion, ferveur de novice. Je ne voulus pas le lui dire et commencer
+notre reprise d'amiti par une discussion. J'tais, d'ailleurs,
+trs-fatigu. Je n'attendis pas que son compagnon le savant ft revenu
+de sa promenade, et je remis au lendemain l'honneur de lui tre
+prsent.
+
+Mais, le lendemain, j'appris que M. de Valvdre, qui se prparait depuis
+plusieurs jours une grande exploration des glaciers et des moraines du
+mont Rose, fixe la veille encore au surlendemain, voyant toutes choses
+arranges et le temps trs-favorable, avait voulu profiter d'une des
+rares poques de l'anne o les cimes sont claires et calmes. Il tait
+donc parti minuit, et Obernay l'avait escort jusqu' sa premire
+halte. Mon ami devait tre de retour vers midi, et, de sa part, on me
+priait de l'attendre et de ne point me risquer seul dans les prcipices,
+vu que tous les guides du pays avaient t emmens par M. de Valvdre.
+Sachant que j'tais fatigu, on n'avait pas voulu me rveiller pour me
+dire ce qui se passait, et j'avais dormi si profondment, que le bruit
+du dpart de l'expdition, vritable caravane avec mulets et bagages, ne
+m'avait caus aucune alerte.
+
+Je me conformai aux dsirs d'Obernay et rsolus de l'attendre au chalet,
+ou, pour mieux dire, l'htel d'Ambroise; tel tait le nom de notre
+hte, excellent homme, trs-intelligent et majestueusement obse. En
+causant avec lui, j'appris que sa maison avait t embellie par la
+munificence et les soins de M. de Valvdre, lequel avait pris ce pays en
+amour. Comme il y venait assez souvent, sa propre rsidence n'tant pas
+trs-loigne, il s'tait arrang pour y avoir sa disposition un
+pied--terre confortable. Il avait si bien fait les choses, qu'Ambroise
+se regardait autant comme son serviteur que comme son oblig; mais le
+savant, qui me parut tre un original fort agrable, avait exig que le
+montagnard ft de sa maison une auberge d't pour les amants de la
+nature qui pntreraient dans cette rgion peu connue, et mme qu'il
+servit avec dvouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de
+la montagne, la seule condition, pour eux, de consigner leurs
+observations sur un certain registre qui me fut montr, et que j'avouai
+n'tre pas destin enrichir. Ambroise n'en fut pas moins empress me
+complaire. J'tais l'ami d'Obernay, je ne pouvais pas ne pas tre un peu
+savant, et Ambroise tait persuad qu'il le deviendrait lui-mme, s'il
+ne l'tait pas dj, pour avoir hberg souvent des personnes de mrite.
+
+Aprs avoir employ les premires heures de la journe crire mes
+parents, je descendis dans la salle commune pour djeuner, et je m'y
+trouvai en tte--tte avec un inconnu d'environ trente-cinq ans, d'une
+assez belle figure, et qu' premire vue je reconnus pour un isralite.
+Cet homme me parut tenir le milieu entre l'extrme distinction et la
+repoussante vulgarit qui caractrisent chez les juifs deux races ou
+deux types si tranchs. Celui-ci appartenait un type intermdiaire ou
+mlang. Il parlait assez purement le franais, avec un accent allemand
+dsagrable, et montrait tour tour de la pesanteur et de la vivacit
+dans l'esprit. Au premier abord, il me fut antipathique. Peu peu il me
+parut assez amusant. Son originalit consistait dans une indolence
+physique et dans une activit d'ides extraordinaires. Mou et gras, il
+se faisait servir comme un prince; curieux et commre, il s'enqurait de
+tout et ne laissait pas tomber la conversation un seul instant.
+
+Comme il me fit, ds le premier moment, l'honneur d'tre
+trs-communicatif, je sus bien vite qu'il se nommait Moserwald, qu'il
+tait assez riche pour se reposer un peu des affaires, et qu'il
+voyageait en ce moment pour son plaisir. Il venait de Venise, o il
+s'tait plus occup de jolies femmes et de beaux-arts que du soin de sa
+fortune; il se rendait Chamonix. Il voulait voir le mont Blanc, et il
+passait par le mont Rose, dont il avait _souhait se faire une ide_. Je
+lui demandai s'il tait tent d'en faire l'escalade.
+
+--Non pas! rpondit-il. C'est trop dangereux, et pour voir quoi, je vous
+le demande? Des glaons les uns sur les autres! Personne n'a encore
+atteint la cime de cette montagne, et il n'est pas dit que la caravane
+partie cette nuit en reviendra au complet. Au reste, je n'ai pas fait
+beaucoup de voeux pour elle. Arriv dix heures hier au soir et peine
+endormi, j'ai t rveill par tous les gros souliers ferrs du pays,
+qui n'ont fait, deux heures durant, que monter et descendre les
+escaliers de bois de cette maison jour. Tous les animaux de la
+cration ont beugl, patois, henni, jur ou braill sous la fentre,
+et, quand je croyais en tre quitte, on est revenu pour chercher je ne
+sais quel instrument oubli, un baromtre et un tlgraphe! Si j'avais
+eu une potence mon service, je l'aurais envoye ce M. de Valvdre,
+que Dieu bnisse! Le connaissez-vous?
+
+--Pas encore. Et vous?
+
+--Je ne le connais que de rputation; on parle beaucoup de lui Genve,
+o je rside, et on parle de sa femme encore davantage. La
+connaissez-vous, sa femme? Non? Ah! mon cher, qu'elle est jolie! Des
+yeux longs comme a (il me montrait la lame de son couteau) et plus
+brillants que a! ajouta-t-il en montrant un magnifique saphir entour
+de brillants qu'il portait son petit doigt.
+
+--Alors ce sont des yeux tincelants, car vous avez l une belle bague.
+
+--La souhaitez-vous? Je vous la cde pour ce qu'elle m'a cot.
+
+--Merci, je n'en saurais que faire.
+
+--Ce serait pourtant un joli cadeau pour votre matresse, hein?
+
+--Ma matresse? Je n'en ai pas!
+
+--Ah bah! vraiment? Vous avez tort.
+
+--Je me corrigerai.
+
+--Je n'en doute pas; mais cette bague-l peut hter l'heureux moment.
+Voyons, la voulez-vous? C'est une bagatelle de douze mille francs.
+
+--Mais, encore une fois, je n'ai pas de fortune.
+
+--Ah! vous avez encore plus tort; mais cela peut se corriger aussi.
+Voulez-vous faire des affaires? Je peux vous lancer, moi.
+
+--Vous tes bijoutier?
+
+--Non, je suis riche.
+
+--C'est un joli tat; mais j'en ai un autre.
+
+--Il n'y a point de joli tat, si vous tes pauvre.
+
+--Pardonnez-moi, je suis libre!
+
+--Alors vous avez de l'aisance, car, avec la misre, il n'y a
+qu'esclavage. J'ai pass par l, moi qui vous parle, et j'ai manqu
+d'ducation; mais je me suis un peu refait mesure que j'ai surmont le
+mauvais sort. Donc, vous ne connaissez pas les Valvdre? C'est un
+singulier couple, ce qu'on dit. Une femme ravissante, une vraie femme
+du monde sacrifie un original qui vit dans les glaciers! Vous
+jugez...
+
+Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais got, mais dont
+je ne me scandalisai point, les personnes dont il parlait ne m'tant pas
+directement connues. Il ajouta que, du reste, avec un tel mari, madame
+de Valvdre tait dans son droit, si elle avait eu les aventures que lui
+prtait la chronique gnevoise. J'appris par lui que cette dame
+paraissait de temps en temps Genve, mais de moins en moins, parce que
+son mari lui avait achet, vers le lac Majeur, une villa d'o il
+exigeait qu'elle ne sortt point sans sa permission.
+
+--Vous comprenez bien, ajouta-t-il, qu'elle se mnage quelques chappes
+quand il n'est pas l... et il n'y est jamais: mais il lui a donn pour
+surveillante une vieille soeur lui, qui, sous prtexte de soigner les
+enfants,--il y en a quatre ou cinq,--fait en conscience son mtier de
+gelire.
+
+--Je vois que vous plaignez beaucoup l'intressante captive. Peut-tre
+la connaissez-vous plus que vous ne voulez le dire table d'hte?
+
+--Non, parole d'honneur! Je ne la connais que de vue, je ne lui ai
+jamais parl, et pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manqu; mais
+patience! l'occasion viendra un jour ou l'autre, moins que ce jeune
+homme qui voyage avec le mari... Je l'ai aperu hier au soir, M.
+Obernay, je crois, le fils d'un professeur...
+
+--C'est mon ami.
+
+--Je ne demande pas mieux; mais je dis qu'il est beau garon et qu'on
+n'est jamais trahi que par les siens. Un apprenti, a console toujours
+la femme du patron, c'est dans l'ordre!
+
+--Vous tes un esprit fort, trs-sceptique.
+
+--Pas fort du tout, mais mfiant en diable; sans quoi, la vie ne serait
+pas tenable. On prendrait la vertu au srieux, et ce serait triste,
+quand on n'est pas vertueux soi-mme! Est-ce que vous avez la
+prtention?...
+
+--Je n'en ai aucune.
+
+--Eh bien, restez ainsi, croyez-moi. Allez-y franchement, contentez vos
+passions et n'en abusez pas. Vous voyez, je vous donne de sages
+conseils, moi!
+
+--Vous tes bien bon.
+
+--Oui, oui, vous vous moquez; mais a m'est gal. Vos sourires n'teront
+pas un sou de ma poche ni un cheveu de ma tte, tandis que votre
+dfrence ne remettrait pas dans ma vie une seule des heures que j'ai
+perdues ou mal employes.
+
+--Vous tes philosophe!
+
+--Excessivement, mais un peu trop tard. J'ai vcu beaucoup depuis que je
+puis me passer mes fantaisies, et j'en suis puni par la diminution du
+sens fantaisiste. Oui, vrai, je me blase dj. J'ai des jours o je ne
+sais plus que faire pour m'amuser. Voulez-vous venir dehors fumer un
+cigare? Nous regarderons ce fameux mont Rose; on dit que c'est si joli!
+Je l'ai regard hier tout le long du voyage; je l'ai trouv pareil
+toutes les montagnes un peu leves de la chane des Alpes; mais
+peut-tre que vous me le ferez trouver diffrent. Voyons, qu'est-ce
+qu'il y a de diffrent et qu'est-ce qu'il y a de beau selon vous? Je ne
+demande qu' admirer, moi; je n'ai t lev ni en pote, ni en artiste;
+mais j'aime le beau, et j'ai des yeux comme un autre.
+
+Il y avait tant de navet dans le babil de ce Moserwald, que, tout en
+fumant dehors avec lui, je me laissai aller la sotte vanit de lui
+expliquer la beaut du mont Rose. Il m'couta avec son bel oeil juif,
+clair et avide, fix sur moi. Il eut l'air de comprendre et de goter
+mon enthousiasme; aprs quoi, il reprit tout coup son air de bonhomie
+railleuse et me dit:
+
+--Mon cher monsieur, vous aurez beau faire, vous ne russirez pas me
+prouver qu'il y ait le moindre plaisir regarder cette grosse masse
+blanche. Il n'y a rien de bte comme le blanc, et c'est presque aussi
+triste que le noir. On dit que le soleil sme des diamants sur ces
+glaces: pour moi, je vous confesse que je n'en vois pas un seul, et je
+suis sr d'en avoir plus mon petit doigt que ce gros bloc de
+vingt-cinq ou trente lieues carres n'en montre sur toute sa surface;
+mais je suis content de m'en tre assur: vous m'avez prouv une fois de
+plus que l'imagination des gens cultivs peut faire des miracles, car
+vous avez dit les plus jolies choses du monde sur cette chose qui n'est
+pas jolie du tout. Je voudrais pouvoir en retenir quelque bribe pour la
+rciter dans l'occasion; mais je suis trop stupide, trop lourd, trop
+positif, et je ne trouverai jamais un mot qui ne fasse rire de moi.
+Voil pourquoi je me garde de l'enthousiasme; c'est un joyau qu'il faut
+savoir porter, et qui sied mal aux gens de mon espce. Moi, j'aime le
+rel; c'est ma fonction; j'aime les diamants fins et ne puis souffrir
+les imitations, par consquent les mtaphores.
+
+--C'est--dire que je ne suis qu'un chercheur de clinquant, et que
+vous... vous tes bijoutier, ne le niez pas! Toutes vos paroles vous y
+ramnent.
+
+--Je ne suis pas un bijoutier; je n'ai ni l'adresse, ni la patience, ni
+la pauvret ncessaires.
+
+--Mais autrefois, avant la richesse?
+
+--Autrefois, jamais je n'ai eu d'tat manuel. Non, c'est trop bte; je
+n'ai pas eu d'autre outil que mon raisonnement pour me tirer d'affaire.
+Les fortunes ne sont pas dans les mains de ceux qui s'amusent
+produire, confectionner ou crer, mais bien dans celles qui ne
+touchent rien. Il y a trois races d'hommes, mon cher: ceux qui
+vendent, ceux qui achtent et ceux qui servent de lien entre les uns et
+les autres. Croyez-moi, les vendeurs et les acheteurs sont les derniers
+dans l'chelle des tres.
+
+--C'est--dire que celui qui les ranonne est le roi de son sicle?
+
+--Eh! pardieu, oui! lui seul, il faut qu'il soit plus malin que deux!
+Vous tes donc dcid faire de l'esprit et vendre des mots? Eh bien,
+vous serez toujours misrable. Achetez pour revendre ou vendez pour
+racheter, il n'y a que cela au monde; mais vous ne me comprenez pas et
+vous me mprisez. Vous dites: Voil un brocanteur, un usurier, un
+crocodile! Pas du tout, mon cher; je suis un excellent homme, d'une
+probit reconnue; j'ai la confiance de beaucoup de grands personnages.
+Des gens de mrite, des philanthropes, des savants mme me consultent et
+reoivent mes services. J'ai du coeur; je fais plus de bien en un jour
+que vous n'en pourrez faire en vingt ans; j'ai la main large, et molle,
+et douce! Eh bien, ouvrez la vtre si vous avez besoin d'un ami, et vous
+verrez ce que c'est qu'un bon juif qui est bte, mais qui n'est pas sot.
+
+Je ne songeai pas me fcher de ce ton la fois insolent et amical de
+protection bizarre. L'homme tait rellement tout ce qu'il disait tre,
+bte au point de blesser sans en avoir conscience, assez bon pour faire
+avec plaisir des sacrifices, fin au point d'tre gnreux pour se faire
+pardonner sa vanit. Je pris le parti de rire de son tranget, et,
+comme il vit que je n'avais aucun besoin de lui, mais que je le
+remerciais sans ddain et sans orgueil, il conut pour moi un peu plus
+d'estime et de respect qu'il n'avait fait premire vue. Nous nous
+quittmes trs-bons amis. Il et bien voulu m'avoir pour compagnon de sa
+promenade, il craignait de s'ennuyer seul; mais l'heure approchait o
+Obernay avait promis de rentrer, et je doutais que ce nouveau visage lui
+ft agrable. Ayant donc pris cong du juif et m'tant fait indiquer le
+sentier que devait suivre Obernay pour revenir, je partis sa
+rencontre.
+
+Nous nous retrouvmes au bas des glaciers, dans un bois de pins des plus
+pittoresque. Obernay rentrait avec plusieurs guides et mulets qui
+avaient transport une partie des bagages de son ami. Cette bande
+continua sa route vers la valle, et Obernay se jeta sur le gazon auprs
+de moi. Il tait extrmement fatigu: il avait march dix heures sur
+douze sur un terrain non fray, et cela par amiti pour moi. Partag
+entre deux affections, il avait voulu juger des difficults et des
+dangers de l'entreprise de M. de Valvdre, et revenir temps pour ne
+pas me laisser seul une journe entire.
+
+Il tira de son bissac quelques aliments et un peu de vin, et, retrouvant
+peu peu ses forces, il m'expliqua les procds d'exploration de son
+ami. Il s'agissait, non comme M. Moserwald me l'avait dit, d'atteindre
+la plus haute cime du mont Rose, ce qui n'tait peut-tre pas possible,
+mais de faire, par un examen approfondi, la dissection gologique de la
+masse, L'importance de cette recherche se reliait une srie d'autres
+explorations faites et faire encore sur toute la chane des Alpes
+Pennines, et devait servir confirmer ou dtruire un systme
+scientifique particulier que je serais aujourd'hui fort embarrass
+d'exposer au lecteur: tant il y a que cette promenade dans les glaces
+pouvait durer plusieurs jours. M. de Valvdre y portait une grande
+prudence cause de ses guides et de ses domestiques, envers lesquels il
+se montrait fort humain. Il tait muni de plusieurs tentes lgres et
+ingnieusement construites, qui pouvaient contenir ses instruments et
+abriter tout son monde. A l'aide d'un appareil eau bouillante de la
+plus petite dimension, merveille d'industrie portative dont il tait
+l'inventeur, il pouvait se procurer de la chaleur presque
+instantanment, en quelque lieu que ce ft, et combattre tous les
+accidents produits par le froid. Enfin il avait des provisions de toute
+espce pour un temps donn, une petite pharmacie, des vtements de
+rechange pour tout son monde, etc. C'tait une vritable colonie de
+quinze personnes qu'il venait d'installer au-dessus des glaciers, sur un
+vaste plateau de neige durcie, hors de la porte des avalanches. Il
+devait passer l deux jours, puis chercher un passage pour aller
+s'installer plus loin avec une partie de son matriel et de son monde,
+le reste pouvant l'y rejoindre en deux ou trois voyages, pendant qu'il
+tenterait d'aller plus loin encore. Condamn peut-tre ne faire que
+deux ou trois lieues de dcouvertes chaque jour cause de la difficult
+des transports, il avait gard quelques mulets, sacrifis d'avance aux
+dangers ou aux souffrances de l'entreprise. M. de Valvdre tait
+trs-riche, et, pouvant faire plus que tant d'autres savants, toujours
+empchs par leur honorable pauvret ou la parcimonie des gouvernements,
+il regardait comme un devoir de ne reculer devant aucune dpense en vue
+du progrs de la science. J'exprimai Henri le regret de ne pas avoir
+t averti pendant la nuit. J'aurais demand M. de Valvdre la
+permission de l'accompagner.
+
+--Il te l'et refuse, rpondit-il, comme il me l'avait refuse
+moi-mme. Il t'et dit, comme moi, que tu tais un fils de famille, et
+qu'il n'avait pas le droit d'exposer ta vie. D'ailleurs, tu aurais
+compris, comme moi, que, quand on n'est pas fort ncessaire dans ces
+sortes d'expditions, on y est fort charge. Un homme de plus loger,
+ nourrir, protger, soigner peut-tre dans de pareilles
+conditions...
+
+--Oui, oui, je le comprends pour moi; mais comment se fait-il que tu ne
+sois pas extrmement utile, toi savant, ton savant ami?
+
+--Je lui suis plus ncessaire en restant Saint-Pierre, d'o je peux
+suivre presque tous ses mouvements sur la montagne, et d'o, un signal
+donn, je peux lui envoyer des vivres, s'il en manque, et des secours,
+s'il en a besoin. J'ai, d'ailleurs, faire marcher une srie
+d'observations comparatives simultanment avec les siennes, et je lui ai
+donn ma parole d'honneur de n'y pas manquer.
+
+--Je vois, dis-je Obernay, que tu es excessivement dvou ce
+Valvdre, et que tu le considres comme un homme du plus grand mrite.
+C'est l'opinion de mon pre, qui m'a quelquefois parl de lui comme
+l'ayant rencontr chez le tien Paris, et je sais que son nom a une
+certaine illustration dans les sciences.
+
+--Ce que je puis te dire de lui, rpondit Obernay, c'est qu'aprs mon
+pre il est l'homme que je respecte le plus, et qu'aprs mon pre et
+toi, c'est celui que j'aime le mieux.
+
+--Aprs moi? Merci, mon Henri! Voil une parole excellente et dont je
+craignais d'tre devenu indigne.
+
+--Et pourquoi cela? Je n'ai pas oubli que le plus paresseux crire,
+c'est moi qui l'ai t; mais, de mme que tu as bien compris cette
+infirmit de ma part, de mme j'ai eu la confiance que tu me la
+pardonnais. Tu me connaissais assez pour savoir que, si je ne suis pas
+un camarade assez dmonstratif, je suis du moins un ami aussi fidle
+qu'il est permis de le souhaiter.
+
+Je fus vivement touch, et je sentis que j'aimais ce jeune homme de
+toute mon me. Je lui pardonnai l'espce de supriorit de vues ou de
+caractre qu'il avait paru s'attribuer la veille vis--vis de moi, et je
+commenai craindre qu'il n'en et rellement le droit.
+
+Il prit quelques instants de repos, et, pendant qu'il dormait, la tte
+l'ombre et les jambes au soleil, je l'tudiai de nouveau avec intrt,
+comme quelqu'un que l'on sent devoir prendre de l'ascendant sur votre
+existence. Je ne sais pourquoi, je le mis en parallle dans ma pense
+littraire et descriptive avec l'isralite Moserwald. Cela se prsentait
+ moi comme une antithse naturelle: l'un gras et nonchalant comme un
+mangeur repu, l'autre actif et maigre comme un chercheur insatiable; le
+premier, jaune et luisant comme l'or qui avait t le but de sa vie;
+l'autre, frais et color comme les fleurs de la montagne qui faisaient
+sa joie, et qui, comme lui, devaient aux pres caresses du soleil la
+richesse de leurs tons et la puret de leurs fins tissus.
+
+Ceci tait pour mon imagination, jeune et riante alors, l'indice d'une
+vocation bien prononce chez mon ami. Au reste, j'ai toujours remarqu
+que les vives apptences de l'esprit ont leurs manifestations
+extrieures dans quelque particularit physique de l'individu. Certains
+ornithologues ont des yeux d'oiseau; certains chasseurs, l'allure du
+gibier qu'ils poursuivent. Les musiciens simplement virtuoses ont
+l'oreille conforme d'une certaine faon, tandis que les compositeurs
+ont dans la forme du front l'indice de leur facult rsumatrice, et
+semblent entendre par le cerveau. Les paysans qui lvent des boeufs
+sont plus lents et plus lourds que ceux qui lvent des chevaux, et ils
+naissent ainsi de pre en fils. Enfin, sans vouloir m'garer dans de
+nombreux exemples, je puis dire qu'Obernay est rest comme une preuve
+acquise mon systme. J'ai pleinement reconnu par la suite que, si son
+visage, sans beaut relle, mais minemment agrable, avait l'clat
+d'une rose,--son me, sans gnie d'initiative, avait le charme profond
+de l'harmonie, et comme qui dirait un suave et splendide parfum
+d'honntet.
+
+Quand il eut dormi une heure avec la placidit d'un soldat en campagne
+habitu mettre le temps profit, il se sentit tout fait bien, et
+nous nous reprmes causer. Je lui parlai de Moserwald, ma nouvelle
+connaisance, et je lui rapportai les plaisanteries de ce grand sceptique
+sur sa position de consolateur oblig de madame de Valvdre. Il faillit
+bondir d'indignation, mais je le contins.
+
+--Aprs ce que tu m'as dit de ton affection et de ton respect pour le
+caractre du mari, il est tout fait inutile de te dfendre d'une
+trahison indigne, et ce serait mme me faire injure.
+
+--Oui, oui, rpondit-il avec vivacit, je ne doute pas de toi; mais, si
+ce juif me tombe sous la main, il fera bien de ne pas me plaisanter sur
+un pareil sujet!
+
+--Je ne pense pas qu'il pousse jusque-l son dbordement d'esprit,
+quoique, aprs tout, je ne sache de quoi il n'est pas capable avec sa
+candeur effronte. Le connais-tu, ce Moserwald? N'est-il pas de Genve?
+
+--Non, il est Allemand; mais il vient souvent chez nous, je veux dire
+dans notre ville, et, sans lui avoir jamais parl, je sais trs-bien que
+c'est un fat.
+
+--Oui, mais si navement!
+
+--C'est peut-tre jou, cette navet cynique. Que sait-on d'un juif?
+
+--Comment, tu aurais des prjugs de race, toi, l'homme de la nature?
+
+--Pas le moindre prjug et pas la moindre prvention hostile. Je
+constate seulement un fait: c'est que l'isralite le plus insignifiant a
+toujours en lui quelque chose de profondment mystrieux. Sommit ou
+abme, ce reprsentant des vieux ges obit une logique qui n'est pas
+la ntre. Il a retenu quelque chose de la doctrine sotrique des
+hypoges, laquelle Mose avait t initi. En outre, la perscution
+lui a donn la science de la vie pratique et un sentiment trs-pre de
+la ralit. C'est donc un tre puissant que je redoute pour l'avenir de
+la socit, comme je redoute pour cette fort o nous voici la chute des
+blocs de granit que les glaces retiennent au-dessus d'elle. Je ne hais
+pas le rocher, il a sa raison d'tre, il fait partie de la charpente
+terrestre. Je respecte son origine, et mme je l'tudie avec un certain
+trouble religieux; mais je vois la loi qui l'entrane, et qui, tout en
+le dsagrgeant, runit dans une commune fatalit sa ruine et celle des
+tres de cration plus moderne qui ont pouss sur ses flancs.
+
+--Voil, mon ami, une mtaphore par trop scientifique.
+
+--Non, non, elle est juste! Notre sagesse, notre science religieuse et
+sociale ont pris racine dans la cendre du monde hbraque, et, ingrats
+disciples, nous avons voulu l'anantir au lieu de l'amener nous
+suivre. Il se venge. C'est absolument comme ces arbres dont les racines
+avides et folles soulvent les roches et creusent le chemin aux
+avalanches qui les engloutiront.
+
+--Alors, selon toi, les juifs sont les futurs matres du monde?
+
+--Pour un moment, je n'en doute pas; aprs quoi, d'autres cataclysmes
+les emporteront vite, s'ils restent juifs: il faut que tout se
+renouvelle ou prisse, c'est la loi de l'univers; mais, pour en revenir
+ Moserwald, quel qu'il soit, crains de te lier avec lui avant de le
+bien connatre.
+
+--Je ne compte pas me lier jamais avec lui, bien que je le juge mieux
+que tu ne fais.
+
+--Je ne le juge pas; je ne sais rien sur son compte qui m'autorise le
+souponner en tant qu'individu. Au contraire, je sais qu'il a la
+rputation de tenir sa parole et d'tre large en affaires plus qu'aucun
+de sa race; mais tu me dis qu'il parle lgrement de M. de Valvdre, et
+cela me dplat. Et puis il t'offre ses services, et cela m'inquite. On
+peut toujours avoir besoin d'argent, et la fable de Shylock est un
+symbole ternellement vrai. Le juif a instinctivement besoin de manger
+un morceau de notre coeur, lui qui a tant de motifs de nous har, et qui
+n'a pas acquis avec le baptme la sublime notion du pardon. Je t'en
+supplies si tu te voyais entran quelque dpense imprvue, excdant
+srieusement tes ressources, adresse-toi moi, et jamais ce
+Moserwald. Jure-le-moi, je l'exige.
+
+Je fus surpris de la vivacit d'Obernay, et me htai de le rassurer en
+lui parlant de l'honnte aisance de ma famille et de la simplicit de
+mes gots.
+
+--N'importe, reprit-il, promets-moi de me regarder comme ton meilleur
+ami. Je ne sais quelle sera ta vie... D'aprs ce que tu m'as laiss
+entrevoir hier de tes angoisses vis--vis de l'avenir et de ton
+mcontentement du prsent, je crains que les passions ne jouent un rle
+trop imprieux dans ta destine. Il ne me semble pas que tu aies
+travaill te forger le frein ncessaire...
+
+--Quel frein? la botanique ou la gologie?
+
+--Oh! si tu railles, parlons d'autre chose.
+
+--Je ne raille pas quand il s'agit de t'aimer et d'tre touch de ton
+affection gnreuse; mais conviens que tu penses trop en homme de
+spcialit et que tu dirais volontiers: Hors de la science, point de
+salut.
+
+--Eh bien, oui, je te dirais volontiers. J'ai la candeur et le courage
+d'en convenir. J'ai eu sous les yeux de tels exemples de ces fausses
+thories qui ont dj troubl ton me!...
+
+--Quelles thories me reproches-tu? Voyons!
+
+--La thorie en la personnalit d'abord, la prtention de raliser une
+existence de gloire personnelle avec la rsolution d'tre furieux et
+dsespr, si tu choues.
+
+--Eh bien, tu le trompes; j'ai deux cordes mon ambition. J'accepte la
+gloire sans bonheur ou le bonheur sans gloire.
+
+Obernay me raillia son tour de ma prtendue modestie, et, tout en
+discutant de la sorte, je ne sais plus comment nous vnmes parler de
+M. de Valvdre et de sa femme. J'tais assez curieux de savoir ce qu'il
+y avait de vrai dans les commrages de Moserwald, et Obernay tait
+prcisment dispos une extrme rserve. Il faisait le plus grand
+loge de son ami, et il vitait d'avoir une opinion sur le compte de
+madame de Valvdre; mais, malgr lui, il devenait nerveux et presque
+irascible en prononant son nom. Il avait des rticences troubles; le
+rouge lui montait au front quand je lui en demandais la cause. Mon
+esprit fit fausse route. Je m'imaginai qu'en dpit de sa vertu, de sa
+raison et de sa volont, il tait amoureux de cette femme, et, dans un
+moment o il s'en dfendait le plus, il m'chappa de lui dire
+ingnument:
+
+--Elle est donc bien sduisante!
+
+--Ah! s'cria-t-il en frappant du poing sur la bote de mtal qui
+contenait ses plantes et qui lui avait servi d'oreiller, je vois que les
+mauvaises penses de ce juif ont dteint sur toi. Eh bien, puisque tu me
+pousses bout, je te dirai la vrit. Je n'estime pas la femme dont tu
+me parles... A prsent, me croiras-tu capable de l'aimer?
+
+--Eh! mais... c'est quelquefois une raison de plus; l'amour est si
+fantasque!
+
+--Le mauvais amour, ou l'amour des romans et des drames modernes; mais
+les mauvaises amours n'closent que dans les mes malsaines, et, Dieu
+merci, la mienne est pure. La tienne est-elle donc dj corrompue, que
+tu admets ces honteuses fatalits?
+
+--Je ne sais si mon me est pure comme la tienne, mon cher Henri; mais
+elle est vierge, voil ce dont je puis te rpondre.
+
+--Eh bien, ne la laisse pas gter et affaiblir d'avance par ces ides
+fausses. Ne te laisse pas persuader que l'artiste et le pote soient
+destins devenir la proie des passions, et qu'il leur soit permis,
+plus qu'aux autres hommes, d'aspirer une prtendue grande vie sans
+entraves morales; ne t'avoue jamais toi-mme, quand mme cela serait,
+que tu peux tomber sous l'empire d'un sentiment indigne de toi!...
+
+--Mais, en vrit, tu vas me faire peur de moi-mme, si tu continues! Tu
+me mets sous les yeux des dangers auxquels je ne songeais pas, et pour
+un peu je croirais que c'est moi qui suis pris, sans la connatre, de
+cette fameuse madame de Valvdre.
+
+--Fameuse! Ai-je dit qu'elle tait fameuse? reprit Obernay en riant avec
+un peu de ddain. Non; la renomme n'a rien faire avec elle, ni en
+bien ni en mal. Sache que les aventures qu'on lui prte Genve, selon
+M. Moserwald (et je crois qu'on ne lui en prte aucune), n'existent que
+dans l'imagination de ce triomphant isralite. Madame de Valvdre vit
+la campagne, fort retire, avec ses deux belles-soeurs et ses deux
+enfants.
+
+--Je vois que Moserwald est, en effet, mal renseign: il m'avait dit
+quatre enfants et une belle-soeur; mais, toi, sais-tu que tu te
+contredis beaucoup sur le compte de cette femme? Elle est irrprochable,
+et pourtant tu ne l'estimes pas!
+
+--Je ne sais rien reprendre dans sa conduite; je n'estime pas son
+caractre, son esprit, si tu veux.
+
+--En a-t-elle, de l'esprit?
+
+--Moi, je ne trouve pas; mais elle passe pour en avoir.
+
+--Elle est toute jeune?
+
+--Non! Elle s'est marie vingt ans, il y a dj... oui, il y a dix ans
+environ. Elle peut avoir la trentaine.
+
+--Eh! ce n'est pas si jeune, en effet! Et son mari?
+
+--Il a quarante ans, lui, et il est plus jeune qu'elle, car il est agile
+et fort comme un sauvage, tandis qu'elle est nonchalante et fatigue
+comme une crole.
+
+--Qu'elle est?
+
+--Non, c'est la fille d'une Espagnole et d'un Sudois; son pre tait
+consul Alicante, o il s'est mari.
+
+--Singulier mlange de races! Cela doit avoir produit un type bizarre?
+
+--Trs-russi comme beaut physique.
+
+--Et morale?
+
+--Morale, moins, selon moi... Une me sans nergie, un cerveau sans
+tendue, un caractre ingal, irritable et mou; aucune aptitude srieuse
+et de sots ddains pour ce qu'elle ne comprend pas.
+
+--Mme pour la botanique?
+
+--Oh! pour la botanique plus que pour toute autre chose.
+
+--En ce cas, me voil bien rassur sur ton compte. Tu n'aimes pas, tu
+n'aimeras jamais cette femme-l!
+
+--Cela, je t'en rponds, dit gaiement mon ami en rebouclant son sac et
+en repassant sa _jeannette[1] en sautoir. Il est permis aux fleurs de ne
+pas aimer les femmes; mais les femmes qui n'aiment pas les fleurs sont
+des monstres!
+
+Il me serait bien impossible de dire pourquoi et comment cet entretien
+bris et repris plusieurs fois durant le reste de la journe, et
+toujours sans aucune prmditation de part ou d'autre, engendra en moi
+une sorte de trouble et comme une prdisposition subir les malheurs
+dont Obernay voulait me prserver. On et dit que, dou d'une subite
+clairvoyance, il lisait dans le livre de mon avenir. Et pourtant je
+n'tais ni un caractre passif, ni un esprit sans raction; mais je
+croyais beaucoup la fatalit. C'tait la mode en ce temps-l, et
+croire la fatalit, c'est la crer en nous-mmes.
+
+[Note 1: C'est la bote de fer battu o les botanistes mettent leurs
+plantes la promenade pour les conserver fraches.]
+
+--Qui donc va s'emparer de moi? me disais-je en m'endormant avec peine
+vers minuit, tandis qu'Obernay, couch six heures du soir, se relevait
+pour se livrer aux observations scientifiques dont son ami lui avait
+confi le programme. Pourquoi Henri a-t-il paru si inquiet de moi? Son
+oeil exerc lire dans les nuages a-t-il aperu au del de l'horizon
+les temptes qui me menacent? Qui donc vais-je aimer? Je ne connais
+aucune femme qui m'ait fait beaucoup songer, si ce n'est deux ou trois
+grandes artistes lyriques ou dramatiques auxquelles je n'ai jamais parl
+et ne parlerai probablement jamais. J'ai eu la vie, sinon la plus calme,
+du moins la plus pure. J'ai senti en moi les forces de l'amour, et j'ai
+su les conserver entires pour un objet idal que je n'ai pas encore
+rencontr.
+
+Je rvai, en donnant, une femme que je n'avais jamais vue, que, selon
+toute apparence, je ne devais jamais voir, madame de Valvdre. Je
+l'aimai passionnment durant je ne sais combien d'annes dont la vision
+ne dura peut-tre pas une heure; mais je m'veillai surpris et fatigu
+de ce long drame dont je ne pus ressaisir aucun dtail. Je chassai ce
+fantme et me rendormis sur le ct gauche. J'tais agit. Le juif
+Moserwald m'apparut et m'offensa si cruellement, que je lui donnai un
+soufflet. veill de nouveau, je retrouvai sur mes lvres des mots
+confus qui n'avaient aucun sens. Dans mon troisime somme, je revis le
+mme personnage, amical et railleur, sous la forme d'un oiseau
+fantastique normment gras, qui s'enlevait lourdement de terre, et que
+je poursuivais cependant sans pouvoir l'atteindre. Il se posait sur les
+rochers les plus levs, et, les faisant crouler sous son poids, il
+m'environnait en riant de lavanges de pierres et de glaons. Toutes les
+mtaphores dont Obernay m'avait rgal prenaient une apparence sensible,
+et je ne pus reposer qu'aprs avoir puis ces fantaisies tranges.
+
+Quand je me levai, Obernay, qui avait veill jusqu' l'aube, s'tait
+recouch pour une heure ou deux. Il avait l'admirable facult
+d'interrompre et de reprendre son sommeil comme toute autre occupation
+soumise sa volont. Je m'informai de Moserwald; il tait parti au
+point du jour.
+
+J'attendis le rveil d'Henri, et, aprs un frugal djeuner, nous
+partmes ensemble pour une belle promenade qui dura une grande partie de
+la journe, et durant laquelle il ne fut plus question ni des Valvdre,
+ni du juif, ni de moi-mme. Nous tions tout la nature splendide qui
+nous environnait. J'en jouissais en artiste bloui qui ne cherche pas
+encore se rendre compte de l'effet produit sur son me par la
+nouveaut des grands spectacles, et qui, domin par la sensation, n'a
+pas le loisir de savourer et de rsumer. Familiaris avec la sublimit
+des montagnes et occup de surprendre les mystres de la vgtation,
+Obernay me paraissait moins enivr et plus heureux que moi. Il tait
+sans fivre et sans cris, tandis que je n'tais que vertige et
+transports.
+
+Vers trois heures de l'aprs-midi, comme il parlait d'escalader encore
+une banquette de roches terribles pour chercher un petit saxifrage
+_rarissimus_ qui devait se trouver par l, je lui avouai que je me
+sentais trs-fatigu, et que je me mourais de faim, de chaud et de soif.
+
+--Au fait, cela doit tre, rpondit-il. Je suis un goste, je ne songe
+pas que toute chose exige un apprentissage, et que tu ne seras pas bon
+marcheur dans ce pays-ci avant huit ou dix jours de fatigues
+progressives. Tu me permettras d'aller chercher mon saxifrage; il est un
+peu tard dans la saison, et je crains fort de le trouver tout en
+graines, si je remets la chose demain. Peut-tre, ce soir,
+trouverai-je encore quelques corolles ouvertes. Je te rejoindrai
+Saint-Pierre, l'heure du dner. Toi, tu vas suivre le sentier o nous
+sommes; il te conduira sans danger et sans fatigue, dans dix minutes
+tout au plus, un chalet cach derrire le gros rocher qui nous fait
+face. Tu trouveras l du lait discrtion. Tu descendras ensuite vers
+la valle en prenant toujours gauche, et tu regagneras notre gte en
+flnant le long du torrent. Le chemin est bon, et tu seras en pleine
+ombre.
+
+Nous nous sparmes, et, aprs m'tre dsaltr et repos un quart
+d'heure au chalet indiqu, je descendis vers la valle. Le sentier tait
+fort bon, en comparaison de ceux qu'Obernay m'avait fait parcourir, mais
+si troit, que, lorsque je m'y rencontrais avec des troupeaux dfilant
+tte par tte mes cts, je devais leur cder le pas et grimper sur
+des talus plus ou moins accessibles, pour n'tre pas prcipit dans une
+profonde coupure pic qui rasait le bord oppos. J'avais russi me
+prserver, lorsque, me trouvant dans un des passages les plus trangls,
+j'entendis derrire moi un bruit de sonnettes rgulirement cadenc.
+C'tait une bande de mulets chargs que je me mis tout de suite en
+mesure de laisser passer. A cet effet, j'avisai une roche qui me mettait
+de niveau avec la tte de ces btes imperturbables, et je m'y assis pour
+les attendre. La vue tait magnifique, mais la petite caravane qui
+approchait absorba bientt toute mon attention.
+
+En tte, une mule assez pittoresquement caparaonne l'italienne, et
+mene en main par un guide pied, portait une femme drape dans un
+lger burnous blanc. Derrire ce groupe venait un groupe peu prs
+semblable, un guide, un mulet, et sur le mulet une autre femme plus
+grande ou plus svelte que la premire, coiffe d'un grand chapeau de
+paille et vtue d'une amazone grise. Un troisime guide, conduisant un
+troisime mulet et une troisime femme qui avait l'air d'une soubrette,
+tait suivi de deux autres mulets portant des bagages, et d'un quatrime
+guide qui fermait la marche avec un domestique pied.
+
+J'eus tout le temps d'examiner ce personnel, qui descendait lentement
+vers moi; je pouvais trs-bien distinguer les figures, sauf celle de la
+dame en burnous dont le capuchon tait relev, et ne laissait
+dcouvert qu'un oeil noir trange et assez effrayant. Cet oeil se fixa
+sur le mien au moment o la voyageuse se trouva prs de moi, et elle
+arrta brusquement sa monture en tirant sur la bride, au point de faire
+trbucher le guide, et au risque de le faire tomber dans le prcipice.
+Elle ne parut pas s'en soucier, et, m'adressant la parole d'une voix
+assez dure, elle me demanda si j'tais du pays. Sur ma rponse ngative,
+elle allait passer outre, lorsque la curiosit me fit ajouter que j'y
+tais depuis deux jours, et que, si elle avait besoin d'un
+renseignement, j'tais peut-tre mme de le lui donner.
+
+--Alors, reprit-elle, je vous demanderai si vous avez entendu dire que
+le comte de Valvdre ft dans les environs.
+
+--Je sais qu'un M. de Valvdre est cette heure en excursion sur le
+mont Rose.
+
+--Sur le mont Rose? tout en haut?
+
+--Dans les glaciers, voil tout ce que je sais.
+
+--Ah! je devais m'attendre cela! dit la dame avec un accent de dpit.
+
+--Oh! mon Dieu! ajouta la seconde amazone, qui s'tait approche pour
+couter mes rponses, voil ce que je craignais!
+
+--Rassurez-vous, mesdames; le temps est magnifique, le sommet
+trs-clair, et personne n'est inquiet de l'expdition. Tout fait croire
+aux gens du pays qu'elle ne sera pas dangereuse.
+
+--Je vous remercie pour votre bon augure, rpondit cette personne la
+figure ouverte et la voix douce; madame de Valvdre et moi, sa
+belle-soeur, nous vous en savons gr.
+
+Mademoiselle de Valvdre m'adressa ce doux remerciement en passant
+devant moi pour suivre sa belle-soeur, qui s'tait dj remise en
+marche. Je suivis des yeux le plus longtemps possible la surprenante
+apparition. Madame de Valvdre se retourna, et, dans ce mouvement, je
+vis son visage tout entier. C'tait donc l cette femme qui avait tant
+piqu ma curiosit, grce aux rticences ddaigneuses d'Obernay! Elle ne
+me plaisait point. Elle me paraissait maigre et colore, deux choses qui
+jurent ensemble. Son regard tait dur et sa voix aussi, ses manires
+brusques et nerveuses. Ce n'tait pas l un type que j'eusse jamais
+rv; mais comme, en revanche, mademoiselle de Valvdre me semblait
+douce et d'une grce sympathique! D'o vient qu'Obernay ne m'avait point
+dit que son ami et une soeur? L'ignorait-il? ou bien tait-il amoureux
+d'elle et jaloux de son secret au point de ne vouloir pas seulement
+laisser deviner l'existence de la personne aime?
+
+Je doublai le pas, et j'arrivai au hameau peu d'instants aprs les
+voyageuses. Madame de Valvdre tait dj devenue invisible; mais sa
+belle-soeur errait encore par les escaliers, s'enqurant de toutes
+choses relatives l'excursion de son frre. Ds qu'elle me vit, elle me
+questionna d'un air de confiance en me demandant si je ne connaissais
+pas Henri Obernay.
+
+--Oui, sans doute, rpondis-je, il est mon meilleur ami.
+
+--Oh! alors, reprit-elle avec abandon, vous tes Francis Valigny, de
+Bruxelles, et sans doute vous me connaissez dj, moi? Il a d vous dire
+que j'tais sa fiance?
+
+--Il ne me l'a pas dit encore, rpondis-je un peu troubl d'une si
+brusque rvlation.
+
+--C'est qu'il attendait ma permission, apparemment. Eh bien, vous lui
+direz que je l'autorise vous parler de moi, pourvu qu'il vous dise de
+moi autant de bien qu'il m'en a dit de vous; mais vous, monsieur
+Valigny, parlez-moi de mon frre et de lui!... Est-ce bien vrai qu'ils
+ne sont pas en danger?
+
+Je lui appris qu'Obernay n'avait suivi M. de Valvdre que pendant une
+nuit, et qu'il allait rentrer.
+
+--Mais, ajoutai-je, devez-vous tre inquite ce point de votre frre?
+N'tes-vous pas habitue le voir entreprendre souvent de pareilles
+courses?
+
+--Je devrais m'y habituer, rpondit-elle simplement.
+
+En ce moment, madame de Valvdre la fit appeler par une soubrette
+italienne d'accent et trs-jolie de type. Mademoiselle de Valvdre me
+quitta en me disant:
+
+--Allez donc voir si Henri revient de sa promenade, et apprenez-lui que
+Paule vient d'arriver.
+
+--Allons, pensai-je, silence tout jamais devant elle, mon pauvre
+tourdi de coeur! Tu dois tre le frre et rien que le frre de cette
+charmante fille. D'ailleurs, tu serais bien ridicule de vouloir lutter
+contre un rival aim, et sans doute plus que toi digne de l'tre.
+N'es-tu pas dj un peu coupable d'avoir tressailli lgrement au
+frlement de cette robe virginale?
+
+Obernay arrivait; je courus au-devant de lui pour l'avertir de
+l'vnement. Sa figure rose passa au vermillon le plus vif, puis le sang
+se retira tout entier vers le coeur, et il devint ple jusqu'aux lvres.
+Devant cette franchise d'motion, je lui serrai la main en souriant.
+
+--Mon cher ami, lui dis-je, je sais tout, et je t'envie, car tu aimes,
+et c'est tout dire!
+
+--Oui, j'aime de toute mon me, s'cria-t-il, et tu comprends mon
+silence! A prsent, parlons raison. Cette arrive imprvue, qui me
+comble de joie, me cause aussi de l'inquitude. Avec les caprices de...
+certaines personnes... ou de la destine...
+
+--Dis les caprices de madame de Valvdre. Tu crains de sa part quelque
+obstacle ton bonheur?
+
+--Des obstacles, non! mais... des influences... Je ne plais pas beaucoup
+ la belle Alida!
+
+--Elle s'appelle Alida? C'est recherch, mais c'est joli, plus joli
+qu'elle! Je n'ai pas t merveill du tout de sa figure.
+
+--Bien, bien, n'importe... Mais, dis-moi, puisque tu l'as vue, sais-tu
+ce qu'elle vient faire ici?
+
+--Et comment diable veux-tu que je le sache? J'ai cru comprendre qu'une
+vive inquitude conjugale...
+
+--Madame de Valvdre inquite de son mari?... Elle ne l'est pas
+ordinairement; elle est si habitue...
+
+--Mais mademoiselle Paule?
+
+--Oh! elle adore son frre, elle; mais ce n'est certainement pas son
+ascendant qui a pu agir en quoi que ce soit sur sa belle-soeur. Toutes
+deux savent, d'ailleurs, que Valvdre n'aime pas qu'on le suive et qu'on
+le tiraille pour le dranger de ses travaux. Il doit y avoir quelque
+chose l-dessous, et je cours m'en informer, s'il est possible de le
+savoir.
+
+Moi, je courus m'habiller, esprant que les voyageuses dneraient dans
+la salle commune; mais elles n'y parurent pas. On les servit dans leur
+appartenant, et elles y retinrent Obernay. Je ne le revis qu' la nuit
+close.
+
+--Je te cherche, me dit-il, pour te prsenter ces dames. On m'a charg
+de t'inviter prendre le th chez elles. C'est une petite solennit;
+car, de la terrasse, nous verrons, neuf heures, partir de la montagne
+une ou plusieurs fuses qui seront, de la part de Valvdre, un avis
+tlgraphique dont j'ai la clef.
+
+--Mais la cause de l'arrive de ces dames? Je ne suis pas curieux,
+pourtant je dsire bien apprendre que ce n'est pas pour toi un motif de
+chagrin ou de crainte.
+
+--Non, Dieu merci! Cette cause reste mystrieuse. Paule croit que sa
+belle-soeur tait rellement inquite de Valvdre. Je ne suis pas aussi
+candide; mais Alida est charmante avec moi, et je suis rassur. Viens.
+
+Madame de Valvdre s'tait empare du logement de son mari, qui tait
+assez vaste, eu gard aux proportions du chalet. Il se composait de
+trois chambres dans l'une desquelles Paule prparait le th en nous
+attendant. Elle tait si peu coquette, qu'elle avait gard sa robe de
+voyage toute fripe et ses cheveux dnous et en dsordre sous son
+chapeau de paille. C'tait peut-tre un sacrifice qu'elle avait fait
+Obernay de rester ainsi, pour ne pas perdre un seul des instants qu'ils
+pouvaient passer ensemble. Pourtant je trouvai qu'elle acceptait trop
+bien cet abandon de sa personne, et je pensai tout de suite qu'elle
+n'tait pas assez femme pour devenir autre chose que la femme d'un
+savant. J'en flicitai Obernay dans mon coeur; mais tout sentiment
+d'envie ou de regret personnel fit place une franche sympathie pour la
+bont et la raison dont sa future tait doue.
+
+Madame de Valvdre n'tait pas l. Elle resta dans sa chambre jusqu'au
+moment o Paule frappa la porte en lui criant que c'tait bientt
+l'heure du signal. Elle sortit alors de ce sanctuaire, et je vis qu'elle
+avait endoss un dlicieux nglig. Ce n'tait peut-tre pas bien
+conforme aux agitations d'esprit qu'elle affichait; mais, si par hasard
+elle avait fait cette toilette mon intention, pouvais-je ne pas lui en
+savoir gr?
+
+Elle m'apparut tellement diffrente de ce qu'elle m'avait sembl sur le
+sentier de la montagne, que, si je l'eusse revue ailleurs que chez elle,
+j'eusse hsit la reconnatre. Perche sur son mulet et drape dans
+son burnous, je l'avais imagine grande et forte; elle tait, en
+ralit, petite et dlicate. Anime par la chaleur, sous le reflet de
+son ombrelle, elle m'avait paru rouge et comme marbre de tons violacs.
+Elle tait ple et de la carnation la plus fine et la plus lisse. Ses
+traits taient charmants, et toute sa personne avait, comme sa mise, une
+exquise distinction.
+
+J'eus peine le temps de la regarder et de la saluer. L'heure
+approchait, et l'on se prcipitait sur le balcon. Elle s'y plaa la
+dernire, sur un sige que je lui prsentai, et, m'adressant la parole
+avec douceur:
+
+--Il me semble, dit-elle, que les premiers gtes de ceux qui
+entreprennent de semblables courses n'ont rien d'inquitant.
+
+--En effet, rpondit Obernay, ce gte est un trou dans le rocher, avec
+quelques pierres alentour. On n'y est pas trop bien, mais on y est en
+sret. Attention cependant! Voici les cinq minutes coules...
+
+--O faut-il regarder? demanda vivement mademoiselle de Valvdre.
+
+--O je vous ai dit. Et pourtant... non! voici la fuse blanche. C'est
+de beaucoup plus haut qu'elle part. Il aura ddaign l'tape marque par
+les guides. Il est sur les grands plateaux, si je ne me trompe.
+
+--Mais les grands plateaux ne sont-ils pas des plaines de neige?
+
+--Permettez... Seconde fuse blanche!... La neige est dure, et il a
+install sa tente sans difficult... Troisime fuse blanche! Ses
+instruments ont bien support le voyage, rien n'est cass ni endommag.
+Bravo!
+
+--Ds lors il passera une meilleure nuit que nous, dit madame de
+Valvdre; car ses instruments sont ce qu'il a de plus cher au monde.
+
+--Pourquoi, madame, ne dormiriez-vous pas tranquille? me hasardai-je
+dire mon tour. M. de Valvdre est si bien prmuni contre le froid; il
+a une telle exprience de ces sortes d'aventures...
+
+Madame de Valvdre sourit imperceptiblement, soit pour me remercier de
+mes consolations, soit pour les ddaigner, soit encore parce qu'elle me
+trouvait bien naf de croire qu'un mari comme le sien pt tre la cause
+de ses insomnies. Elle quitta le balcon o Obernay, n'attendant plus
+d'autre signal, restait parler de Valvdre avec Paule, et, comme je
+suivais Alida auprs de la table th, je fus encore une fois trs
+indcis sur le charme de sa physionomie. Il sembla qu'elle devinait mon
+incertitude, car elle s'tendit nonchalamment sur une sorte de chaise
+longue assez basse, et je pus la voir enfin, claire en entier par la
+lampe place sur la table.
+
+Je la contemplais depuis un instant sans parler, et lgrement troubl,
+lorsqu'elle leva lentement ses yeux sur les miens, comme pour me dire:
+Eh bien, vous dcidez-vous enfin voir que je suis la plus parfaite
+crature que vous ayez jamais rencontre? Ce regard de femme fut si
+expressif, que je le sentis passer en moi, de la tte aux pieds, comme
+un frisson brlant, et que je m'criai perdu:
+
+--Oui, madame, oui!
+
+Elle vit quel point j'tais jeune et ne s'en offensa point; car elle
+me demanda avec un tonnement peu marqu quoi je rpondais.
+
+--Pardon, madame, j'ai cru que vous me parliez!
+
+--Mais pas du tout. Je ne vous disais rien!
+
+Et un second regard, plus long et plus pntrant que le premier, acheva
+de me bouleverser, car il m'interrogeait jusqu'au fond de l'me.
+
+A ceux qui n'ont pas rencontr le regard de cette femme, je ne pourrai
+jamais faire comprendre quelle tait sa puissance mystrieuse. L'oeil,
+extraordinairement long, clair et bord de cils sombres qui le
+dtachaient du plan de la joue par une ombre changeante, n'tait ni
+bleu, ni noir, ni verdtre, ni orang. Il tait tout cela tour tour,
+selon la lumire qu'il recevait ou selon l'motion intrieure qui le
+faisait plir ou briller. Son expression habituelle tait d'une langueur
+inoue, et nul n'tait plus impntrable quand il rentrait son feu pour
+le drober l'examen; mais en laissait-il chapper une faible
+tincelle, toutes les angoisses du dsir ou toutes les dfaillances de
+la volupt passaient dans l'me dont il voulait s'emparer, si bien
+garde ou si mfiante que ft cette me-l.
+
+La mienne n'tait nullement avertie, et ne songea pas un instant se
+dfendre, Elle vit bien celle qui venait de me rduire! Nous n'avions
+chang que les trois paroles que je viens de rapporter, et Obernay
+s'approchait de nous avec sa fiance, que tout tait dj consomm dans
+ma pense et dans ma conscience; j'avais rompu avec mes devoirs, avec ma
+famille, avec ma destine, avec moi-mme; j'appartenais aveuglment,
+exclusivement, cette femme, cette inconnue, cette magicienne.
+
+Je ne sais rien de ce qui fut dit autour de cette petite table, o Paule
+de Valvdre remuait des tasses en changeant de calmes rpliques avec
+Obernay. J'ignore absolument si je bus du th. Je sais que je prsentai
+une tasse madame de Valvdre et que je restai prs d'elle, les yeux
+attachs sur son bras mince et blanc, n'osant plus regarder son visage,
+persuad que je perdrais l'esprit et tomberais ses pieds, si elle me
+regardait encore. Quand elle me rendit la tasse vide, je la reus
+machinalement et ne songeai point m'loigner. J'tais comme noy dans
+les parfums de sa robe et de ses cheveux. J'examinais plutt stupidement
+que sournoisement les dentelles de ses manchettes, le fin tissu de son
+bas de soie, la broderie de sa veste de cachemire, les perles de son
+bracelet, comme si je n'eusse jamais vu de femme lgante, et comme si
+j'eusse voulu m'instruire des lois du got. Une timidit qui tait
+presque de la frayeur m'empchait de penser autre chose qu' ce
+vtement dont manait un fluide embras qui m'empchait de respirer et
+de parler. Obernay et Paule parlaient pour quatre. Que de choses ils
+avaient donc se dire! Je crois qu'ils se communiquaient des ides
+excellentes dans un langage meilleur encore; mais je n'entendis rien.
+J'ai constat plus tard que mademoiselle de Valvdre avait une belle
+intelligence, beaucoup d'instruction, un jugement sain, lev, et mme
+un grand charme dans l'esprit; mais, en ce moment o, recueilli en
+moi-mme, je ne songeais qu' contenir les battements de mon coeur,
+combien je m'tonnais de la libert morale de ces heureux fiancs qui
+s'exprimaient si facilement et si abondamment leurs penses! Ils avaient
+dj l'amour communicatif, l'amour conjugal: pour moi, je sentais que le
+dsir est farouche et la passion muette.
+
+Alida avait-elle de l'esprit naturel? Je ne l'ai jamais su, bien que je
+l'aie entendue dire des choses frappantes et parler quelquefois avec
+l'loquence de l'motion; mais, d'habitude, elle se taisait, et, ce
+soir-l, soit qu'elle voult ne rien rvler de son me, soit qu'elle
+ft brise de fatigue ou fortement proccupe, elle ne pronona qu'avec
+effort quelques mots insignifiants. Je me trouvais et je restais assis
+beaucoup trop prs d'elle; j'aurais pu et j'aurais d tre distance
+plus respectueuse. Je le sentais et je me sentais aussi clou ma
+place. Elle en souriait sans doute intrieurement mais elle ne
+paraissait pas y prendre garde, et les deux fiancs taient trop occups
+l'un de l'autre pour s'en apercevoir. Je serais rest l toute la nuit
+sans faire un mouvement, sans avoir une ide nette, tant je me trouvais
+mal et bien la fois. Je vis Obernay serrer fraternellement la main de
+Paule en lui disant qu'elle devait avoir besoin de dormir. Je me
+retrouvai dans ma chambre sans savoir comment j'avais pu prendre cong
+et quitter mon sige; je me jetai sur mon lit moiti dshabill, comme
+un homme ivre.
+
+Je ne repris possession de moi-mme qu'au premier froid de l'aube. Je
+n'avais pas ferm l'oeil. J'avais t en proie je ne sais quel dlire
+de joie et de dsespoir. Je me voyais envahi par l'amour, que, jusqu'
+cette heure de ma vie, je n'avais connu qu'en rve, et que l'orgueil un
+peu sceptique d'une ducation recherche m'avait fait la fois redouter
+et ddaigner. Cette rvlation soudaine avait un charme indicible, et je
+sentais qu'un homme nouveau, plus nergique et plus entreprenant, avait
+pris place en moi; mais l'ardeur de cette volont que j'tais encore si
+peu sr de pouvoir assouvir me torturait, et, quand elle se calma, elle
+fut suivie d'un grand effroi. Je ne me demandai certes pas si, envahi
+ce point, je n'tais pas perdu; ceci m'importait peu. Je ne me consultai
+que sur la marche suivre pour n'tre pas ridicule, importun et bientt
+conduit. Dans ma folie, je raisonnai trs-serr; je me traai un plan
+de conduite. Je compris que je ne devais rien laisser souponner
+Obernay, vu que son amiti pour Valvdre me le rendrait infailliblement
+contraire. Je rsolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses
+prventions contre Alida, et de savoir par lui tout ce que je pouvais
+craindre ou esprer d'elle. Rien n'tait plus tranger mon caractre
+que cette perfidie, et, chose tonnante, elle ne me cota nullement. Je
+ne m'y tais jamais essay, j'y fus pass matre du premier coup. Au
+bout de deux heures de promenade matinale avec mon ami, je tenais tout
+ce qu'il m'avait marchand jusque-l, je savais tout ce qu'il savait
+lui-mme.
+
+
+
+
+II
+
+
+Sans fortune et sans aeux, Alida avait t choisie par Valvdre.
+L'avait-il aime? l'aimait-il encore? Personne ne le savait; mais
+personne n'tait fond croire que l'amour n'et pas dirig son choix,
+puisque Alida n'avait d'autre richesse que sa beaut. Pendant les
+premires annes, ce couple avait t insparable. Il est vrai que peu
+peu, depuis cinq ou six ans, Valvdre avait repris sa vie d'exploration
+et de voyages, mais sans paratre dlaisser sa compagne et sans cesser
+de l'entourer de soins, de luxe, d'gards et de condescendances. Il
+tait faux, selon Obernay, qu'il la retnt prisonnire dans sa villa, ni
+que mademoiselle Juste de Valvdre, l'ane de ses belles-soeurs, ft
+une dugne charge de l'opprimer. Mademoiselle Juste tait, au
+contraire, une personne du plus grand mrite, charge de l'ducation
+premire des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels
+Alida elle-mme se dclarait impropre. Paule avait t leve par sa
+soeur ane. Toutes trois vivaient donc leur guise: Paule soumise par
+got et par devoir sa soeur Juste, Alida compltement indpendante de
+l'une et de l'autre.
+
+Quant aux aventures qu'on lui prtait, Obernay n'y croyait rellement
+pas; du moins aucune liaison exclusive n'avait pris une place ostensible
+dans sa vie depuis qu'il la connaissait.
+
+--Je la crois coquette, disait-il, mais _par genre_ ou par
+dsoeuvrement. Je ne la juge ni assez active ni assez nergique pour
+avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime
+les hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-tre en
+manque-t-elle un peu la campagne. Elle en manque aussi chez nous
+Genve, o elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps
+l'hospitalit. Notre entourage est un peu srieux pour elle; mais ne
+voil-t-il pas un grand malheur qu'une femme de trente ans soit force,
+par les convenances, de vivre d'une manire raisonnable? Je sais que,
+pour lui complaire, son mari l'a mene beaucoup dans le monde autrefois;
+mais il y a temps pour tout. Un savant se doit la science, une mre de
+famille ses enfants. A te dire le vrai, j'ai mdiocre opinion d'une
+cervelle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs.
+
+--Il parat cependant qu'elle y est soumise, puisque, libre de se lancer
+dans le tourbillon, elle vit dans la retraite.
+
+--Il faudrait qu'elle s'y lant toute seule, et ce n'est pas bien ais,
+ moins d'une certaine vitalit audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis,
+elle ferait mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a l'aspiration,
+et mieux vaudrait pour Valvdre avoir une femme tout fait lgre et
+dissipe, qui le laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une
+lgie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont l'attitude
+brise semble tre une protestation contre le bon sens, un reproche la
+vie rationnelle.
+
+--Tout cela est bien ais dire, pensai-je; peut-tre cette femme
+soupire-t-elle aprs autre chose que les plaisirs frivoles; peut-tre
+a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connatre
+l'amour avant de la dlaisser pour la physique et la chimie. Telle femme
+commence rellement la vie trente ans, et la socit de deux marmots
+et de deux belles-soeurs infiniment vertueuses ne me parat pas un idal
+auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beaut,
+qui est exclusivement faite pour l'amour, ce que nous autres, le _sexe
+laid_, nous ne serions pas capables d'accepter; M. de Valvdre,
+quarante ans, est tout entier la passion des sciences. Il a trouv
+fort juste de pouvoir planter l les soeurs, les marmots et la femme
+par-dessus le march... Il est vrai qu'il lui laisse la libert... Eh
+bien, qu'elle en profite, c'est son droit, et c'est la tche d'une me
+ardente et jeune comme la mienne de lui faire vaincre les scrupules qui
+la retiennent!
+
+Je me gardai bien de faire part de ces rflexions Obernay. Je feignis,
+au contraire, d'acquiescer tous ses jugements, et je le quittai sans
+lui avoir oppos la plus lgre contradiction.--Je devais revoir Alida,
+comme la veille, l'heure du signal de Valvdre. Fatigue de la journe
+de mulet qu'elle avait faite pour venir de Varallo Saint-Pierre, elle
+gardait le lit. Paule travaillait ranger des plantes qu'elle avait
+fait cueillir en route par les guides, et qu'elle devait, dans la
+soire, examiner avec son fianc, qui lui apprenait la botanique.
+Instruit de ces dtails, et voyant Obernay partir tranquillement pour la
+promenade en attendant l'heure d'tre admis faire sa cour, je me
+dispensai de l'accompagner. J'errai l'aventure autour de la maison et
+dans la maison mme, observant les alles et venues du domestique et de
+la femme de chambre d'Alida, essayant de surprendre les paroles qu'ils
+changeaient, espionnant en un mot, car il me venait comme des
+rvlations d'exprience, et je me disais avec raison que, pour juger le
+problme de la conduite d'une femme, il fallait avant tout examiner
+l'attitude des gens qui la servaient. Ceux-ci me parurent empresss de
+la satisfaire; car, sonns plusieurs reprises, ils parcoururent la
+galerie, montrent et redescendirent vingt fois l'escalier sans
+tmoigner d'humeur.
+
+J'avais laiss la porte de ma chambre ouverte; il n'y avait pas d'autres
+voyageurs que nous, et la belle auberge rustique d'Ambroise tait si
+tranquille, que je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Tout coup
+j'entendis un grand frlement de jupons au bout du corridor. Je
+m'lanai, croyant qu'on se dcidait sortir; mais je ne vis passer
+qu'une belle robe de soie dans les mains de la femme de chambre. Elle
+venait sans doute de la dballer, car un nouveau mulet charg de caisses
+et de cartons tait arriv depuis quelques instants devant l'auberge.
+Cette circonstance me fit esprer un sjour de plusieurs journes
+Saint-Pierre; mais comme celle dont j'attendais la fin me paraissait
+longue! Serait-elle donc perdue absolument pour mon amour? Que
+pouvais-je inventer pour la remplir, ou pour faire rvoquer l'arrt des
+convenances qui me tenait loign?
+
+Je me livrai mille projets plus fous les uns que les autres. Tantt je
+voulais me dguiser en marchand d'agates herborises pour me faire
+admettre dans ce sanctuaire dont je voyais la porte s'ouvrir chaque
+instant; tantt je voulais courir aprs quelque montreur d'ours et faire
+grogner ses btes de manire attirer les voyageuses leur fentre. Il
+me prit aussi envie de dcharger un pistolet pour causer quelque
+inquitude dans la maison; on croirait peut-tre un accident, on
+enverrait peut-tre savoir de mes nouvelles, et mme si j'tais un peu
+bless...
+
+Cette extravagance me sourit tellement, qu'il s'en fallut de bien peu
+qu'elle ne ft mise excution. Enfin je m'arrtai un parti moins
+dramatique qui fut djouer du hautbois. J'en jouais trs-bien, au dire
+de mon pre, qui tait bon musicien, et que ne contredisaient pas trop,
+sous ce rapport, les artistes qui frquentaient notre maison belge. Ma
+porte tait assez loigne de celle de madame de Valvdre pour que ma
+musique ne troublt pas trop son sommeil, si elle dormait, et, si, elle
+ne dormait pas, ce qui tait plus que probable d'aprs les frquentes
+entres de sa suivante, elle s'informerait peut-tre de l'agrable
+virtuose: mais quel fut mon dpit lorsqu'au beau milieu de ma plus belle
+mlodie le valet de chambre, ayant frapp discrtement ma porte, me
+tint d'un air aussi embarrass que respectueux le discours suivant:
+
+--Je demande bien des pardons monsieur; mais, si monsieur ne tient pas
+absolument faire ses tudes dans une auberge, il y a madame qui est
+trs-souffrante, et qui demande en grce monsieur...
+
+Je lui fis signe que c'tait assez d'loquence, et je remis avec humeur
+mon instrument dans son tui. Elle voulait donc absolument dormir! Mon
+dpit devint une sorte de rage, et je fis des voeux pour qu'elle et de
+mauvais rves; mais un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse
+reparatre le domestique. Madame de Valvdre me remerciait beaucoup, et,
+ne pouvant dormir malgr mon silence, elle m'autorisait reprendre mes
+tudes musicales; en mme temps, elle me faisait demander si je n'avais
+pas un livre quelconque lui prter, _pourvu que ce ft un ouvrage
+littraire et pas scientifique_. Le valet fit si bien cette commission,
+que je pensai qu'il l'avait, cette fois, apprise par coeur. J'avais,
+pour toute bibliothque de voyage, un ou deux romans nouveaux en petit
+format, contrefaon achete Genve, et un tout petit bouquin anonyme
+que j'hsitai un instant joindre mon envoi, et que j'y glissai, ou
+plutt que j'y jetai tout coup, avec l'motion de l'homme qui brle
+ses vaisseaux.
+
+Ce mince bouquin tait un recueil de vers que j'avais publi vingt ans
+sous le voile de l'anonyme, encourag par un oncle diteur qui me
+gtait, et averti par mon pre que je ferais sagement de ne pas
+compromettre son nom et le mien pour le plaisir de produire cette
+bagatelle.
+
+--Je ne trouve pas tes vers trop mauvais, m'avait dit cet excellent
+pre; il y a mme des pices qui me plaisent; mais, puisque tu te
+destines aux lettres, contente-toi de lancer ceci comme un ballon
+d'essai, et ne t'en vante pas, si tu veux savoir ce qu'on en pense. Si
+tu es discret, cette premire exprience te servira. Si tu ne l'es pas,
+et que ton livre soit raill, d'une part tu en auras du dpit, de
+l'autre tu te seras cr un fcheux prcdent qu'il sera difficile de
+faire oublier.
+
+J'avais religieusement suivi ce bon conseil. Mes petits vers n'avaient
+pas fait grand bruit, mais ils n'avaient pas dplu, et mme quelques
+passages avaient t remarqus. Ils n'avaient, selon moi, qu'un mrite,
+ils taient sincres. Ils exprimaient l'tat d'une jeune me avide
+d'motions, qui ne se pique pas d'une fausse exprience, et qui ne se
+vante pas trop d'tre la hauteur de ses rves.
+
+C'tait certes une grande imprudence que je venais de commettre en les
+envoyant madame de Valvdre. Si elle devinait l'auteur et qu'elle
+trouvt les vers ridicules, j'tais perdu. L'amour-propre ne m'aveuglait
+pas. Mon livre tait l'oeuvre d'un enfant. Une femme de trente ans
+s'intresserait-elle des lans si nafs, une candeur si peu
+farde?... Mais pourquoi me devinerait-elle? n'avais-je pas su garder
+mon secret avec mes meilleurs amis? Et, si j'tais plus troubl l'ide
+de ses sarcasmes que je ne pouvais l'tre de ceux de toute autre
+personne, n'avais-je pas une chance de gurison dans le dpit que sa
+duret me causerait?
+
+Je ne voulais pourtant pas gurir, je ne le sentais que trop, et les
+heures se tranaient, mortellement lentes, plus cruelles encore depuis
+que j'avais fait ce coup de tte d'envoyer mon coeur de vingt ans une
+femme nerveuse et ennuye qui ne lui accorderait peut-tre pas un
+regard. Aucune nouvelle communication ne m'arrivant plus, je sortis pour
+ne pas touffer. J'accostai le premier passant, et parlai haut sous la
+fentre des voyageuses. Personne ne parut. J'avais envie de rentrer, et
+je m'loignai pourtant, ne sachant o j'allais.
+
+Je marchais l'aventure sur le chemin qui mne Varallo, lorsque je
+vis venir moi un personnage que je crus reconnatre et dont l'approche
+me fit singulirement tressaillir. C'tait M. Moserwald, je ne me
+trompais pas. Il montait pied une cte rapide; son petit char de
+voyage le suivait avec ses effets. Pourquoi le retour de cet homme me
+sembla-t-il un vnement digne de remarque? Il parut s'tonner de mes
+questions. Il n'avait pas dit qu'il quittt la valle dfinitivement. Il
+tait all faire une excursion dans les environs, et, comptant en faire
+d'autres, il revenait Saint-Pierre comme au seul gte possible dix
+lieues la ronde. Pour lui, il n'tait pas grand marcheur, disait-il;
+il ne tenait pas se casser le cou pour regarder de haut: il trouvait
+les montagnes plus belles, vues mi-cte. Il admirait fort les
+chercheurs d'aventures, mais il leur souhaitait bonne chance et prenait
+ses aises le plus qu'il pouvait. Il ne comprenait pas qu'on parcourt
+les Alpes pied et avec conomie. Il fallait l plus qu'ailleurs
+dpenser beaucoup d'argent pour se divertir un peu.
+
+Aprs beaucoup de lieux communs de ce genre, il me salua et remonta dans
+son vhicule; puis, arrtant son conducteur au premier tour de roue, il
+me rappela en disant:
+
+--J'y songe! C'est bientt l'heure du dner l-bas, et vous tes
+peut-tre en retard? Voulez-vous que je vous ramne?
+
+Il me sembla qu'aprs s'tre montr trs-balourd, dessein peut-tre,
+il attachait sur moi un regard de perspicacit soudaine. Je ne sais
+quelle dfiance ou quelle curiosit cet homme m'inspirait. Il y avait de
+l'un et de l'autre. Mon rve m'avait laiss une superstition. Je pris
+place ses cts.
+
+--Avez-vous quelque voyageur nouveau ici? me dit-il en me montrant le
+hameau, dont le petit clocher jour se dessinait en blanc vif sur un
+fond de verdure sombre.
+
+Des _voyageurs_? Non! rpondis-je en me retranchant dans un jsuitisme
+des plus maladroits.
+
+Je me sentais beaucoup moins d'aplomb pour cacher mon trouble
+Moserwald, dont la sincrit m'tait suspecte, que je n'en prouvais
+tromper effrontment Obernay, le plus droit, le plus sincre des hommes.
+C'tait comme un chtiment de ma duplicit, cette lutte avec un juif qui
+s'y entendait beaucoup mieux que moi, et j'tais humili de me trouver
+engag dans cet assaut de dissimulation. Il eut un sourire d'astuce
+niaise en reprenant:
+
+--Alors vous n'avez pas vu passer une certaine caravane de femmes, de
+guides et de mulets?... Moi, je l'ai rencontre hier au soir, dix
+lieues d'ici, au village de Varallo, et je croyais bien qu'elle
+s'arrterait Saint-Pierre; mais, puisque vous dites qu'il n'est arriv
+personne...
+
+Je me sentis rougir, et je me htai de rpondre avec un sourire forc
+que j'avais ni l'arrive de nouveaux voyageurs, non celle de voyageuses
+inattendues.
+
+--Ah! bien! vous avez jou sur le mot!... Avec vous, il faut prciser le
+genre, je vois cela. N'importe, vous avez vu ces belles chercheuses
+d'aventures; quand je dis ces belles..., vous allez peut-tre me
+reprocher de ne pas faire accorder le nombre plus que le genre..., car
+il n'y en a qu'une de belle! L'autre..., c'est, je crois, la petite
+soeur du gologue..., est tout au plus passable. Vous savez que
+monsieur... comment l'appelez-vous?... votre ami? n'importe, vous savez
+qui je veux dire: il l'pouse!
+
+--Je n'en sais rien du tout; mais, si vous le croyez, si vous l'avez ou
+dire, comment avez-vous eu le mauvais got de faire des plaisanteries,
+l'autre jour, sur ses relations avec...?
+
+--Avec qui donc? Qu'est-ce que j'ai dit? Vrai! je ne m'en souviens plus!
+On dit tant de choses dans la conversation!_Verba volant!_ N'allez pas
+croire que je sache le latin! Qu'est-ce que j'ai dit? Voyons! dites
+donc!
+
+Je ne rpondis pas. J'tais plein de dpit. Je m'enferrais de plus en
+plus; j'avais envie de chercher noise ce Moserwald, et pourtant il
+fallait prendre tout en riant ou le laisser lire dans mon cerveau
+boulevers. J'eus beau essayer de rompre l'entretien en lui montrant les
+beaux troupeaux qui passaient prs de nous, il y revint avec acharnement
+et il me fallut nommer madame de Valvdre. Il fut aveugle ou charitable:
+il ne releva pas l'trange physionomie que je dus avoir en prononant ce
+nom terrible.
+
+--Bon! s'cria-t-il avec sa lgret naturelle ou affecte: j'ai dit
+cela, moi, que M. Obernay (voil son nom qui me revient) avait des vues
+sur la femme de son ami? C'est possible!... On a toujours des vues sur
+la femme de son ami... Je ne savais pas alors qu'il dt pouser la
+belle-soeur, parole! Je ne l'ai su qu'hier au matin en faisant causer le
+domestique de ces dames. Je vous dirai bien que cela ne me parat pas
+une raison sans appel... Je suis sceptique, moi, je vous l'ai dit; mais
+je ne veux pas vous scandaliser, et je veux bien croire... Mon Dieu,
+comme vous tes distrait! A quoi donc pensez-vous?
+
+--A rien, et c'est votre faute! Vous ne dites rien qui vaille. Vous
+n'avez pas le sens commun, mon cher, avec vos ides de profonde
+sclratesse. Quel mauvais genre vous avez l! C'est trs-mal port,
+surtout quand on est riche et gras.
+
+Si j'avais su combien il tait impossible de fcher Moserwald, je me
+serais dispens de ces durets gratuites, qui le divertissaient
+beaucoup. Il aimait qu'on s'occupt de lui, mme pour le rudoyer ou le
+railler.
+
+--Oui, oui, vous avez raison! reprit-il comme transport de
+reconnaissance; vous me dites ce que me disent tous mes amis, et je vous
+en sais gr. Je suis ridicule, et c'est l le plus triste de mon
+affaire! J'ai le spleen, mon cher, et l'incrdulit des autres sur mon
+compte vient s'ajouter celle que j'ai envers tout le monde et envers
+moi-mme. Oui, je devrais tre heureux, parce que je suis riche et bien
+portant, parce que je suis gras! Et cependant je m'ennuie, j'ai mal au
+foie, je ne crois pas aux hommes, aux femmes encore moins! Ah !
+comment faites-vous pour croire aux femmes, par exemple? Vous me direz
+que vous tes jeune! Ce n'est pas une raison. Quand on est trs-instruit
+et trs-intelligent, on n'est jamais jeune. Pourtant voil que vous tes
+amoureux...
+
+--Moi! o prenez-vous cela?
+
+--Vous tes amoureux, je le vois, et aussi navement que si vous tiez
+sr de russir tre aim; mais, mon cher enfant, c'est la chose
+impossible, cela! On n'est jamais aim que par intrt! Moi, je l'ai t
+parce que j'ai un capital de plusieurs millions; vous, vous le serez
+parce que vous avez un capital de vingt-trois ou vingt-quatre ans, de
+cheveux noirs, de regards brlants, capital qui promet une somme de
+plaisirs d'un autre ordre et non moins positifs que ceux que mon argent
+reprsente, beaucoup plus positifs, devrais-je dire, car l'argent
+procure des plaisirs levs, le luxe, les arts, les voyages... tandis
+que, lorsqu'une femme prfre tout cela un beau garon pauvre, on peut
+tre sr qu'elle fait grand cas de la ralit. Mais ce n'est pas de
+l'amour comme nous l'entendons, vous et moi. Nous voudrions tre aims
+pour nous-mmes, pour notre esprit, pour nos qualits sociales, pour
+notre mrite personnel enfin. Eh bien, voil ce que vous achterez
+probablement au prix de votre libert, ce que je payerais volontiers de
+toute ma fortune, et ce que nous ne rencontrerons jamais! Les femmes
+n'ont pas de coeur. Elles se servent du mot _vertu_ pour cacher leur
+infirmit, et avec cela elles font encore des dupes! des dupes que
+j'envie, je vous le dclare...
+
+--Ah a! m'criai-je en interrompant ce flux de philosophie nausabonde,
+que me chantez-vous l depuis une heure? Vous me dites que vous avez t
+aim, que je le serai...
+
+--Ah! mon Dieu! vous croyez que je vous parlais de madame de Valvdre?
+Je n'y pensais pas, mon cher, je parlais en gnral. D'abord je ne la
+connais pas; sur l'honneur, je ne lui ai jamais parl. Quant vous...
+vous ne pouvez pas la connatre encore; vous lui avez peut-tre parl
+cependant?... A propos, la trouvez-vous jolie?
+
+--Qui? madame de Valvdre? Pas du tout, mon cher, elle m'a sembl laide.
+
+Je fis cette rponse avec tant d'assurance, une assurance si dsespre
+(je voulais tout prix me soustraire aux investigations de Moserwald),
+que celui-ci en fut dupe, et me laissa voir sa satisfaction. Quand nous
+descendmes de voiture, j'avais enfin russi lui ter la lumire qu'il
+avait cru saisir, qu'il avait saisie un moment, et il retombait dans les
+tnbres, tout en me laissant son secret dans les mains. Il tait bien
+videmment revenu Saint-Pierre parce qu'il avait rencontr madame de
+Valvdre Varallo, parce qu'il avait questionn son laquais, parce
+qu'il tait pris d'elle, parce qu'il esprait lui plaire, et il m'avait
+tt pour voir s'il ne me trouverait pas en travers de son chemin.
+
+Ayant appris d'Antoine que les dames de Valvdre ne dneraient pas en
+bas, je voulus me soustraire au dplaisir d'un nouveau tte--tte avec
+Moserwald en me faisant servir mystrieusement dans un coin du petit
+jardin de mon hte, quand celui-ci m'annona que je serais seul dans sa
+grande salle basse avec Obernay, l'isralite ayant dit qu'il souperait
+peut-tre dans la soire.
+
+--Et que fait-il? o est-il maintenant? demandai-je.
+
+--Il est chez madame de Valvdre, rpondit Antoine, dont la figure prit
+une expression d'tonnement comique l'aspect de ma stupeur.
+
+--Ah a! m'criai-je, il la connat donc?
+
+--Je n'en sais rien, monsieur; comment voulez-vous que je sache?...
+
+--C'est juste, cela vous est fort gal, et, quant moi... Mais vous le
+connaissez, vous, ce M. Moserwald?
+
+--Non, monsieur; je l'ai vu avant-hier pour la premire fois.
+
+--Il vous avait dit en partant qu'il reviendrait bientt?
+
+--Non, monsieur, il ne m'avait rien dit du tout.
+
+Je ne sais quelle sourde colre s'tait empare de moi en apprenant que
+ce juif avait eu l'audace ou l'habilet, peine dbarqu, de pntrer
+auprs d'Alida, qu'il prtendait ne pas connatre. Obernay s'attarda
+beaucoup, il faisait nuit quand il rentra; je l'avais attendu pour
+dner, et sans mrite aucun, je n'avais certes pas faim. Je ne lui
+parlai pas de Moserwald, craignant de trahir ma jalousie.
+
+--Mets-toi table, me dit-il, il me faut absolument un quart d'heure
+pour arranger quelques plantes fontinales extrmement dlicates que je
+rapporte.
+
+Il me quitta, et Antoine me servit mon repas, disant qu'il connaissait
+les quarts d'heure d'Obernay dballant son butin de botaniste, et que ce
+n'tait pas une raison pour me faire manger un rti dessch. J'tais
+peine assis, que Moserwald parut, s'cria qu'il tait charm de ne pas
+souper seul, et ordonna notre hte de le servir vis--vis de moi, ceci
+sans m'en demander aucunement la permission. Cette familiarit, qui
+m'et diverti dans une autre situation d'esprit, me parut intolrable,
+et j'allais le lui faire entendre quand, la curiosit dominant toutes
+mes autres angoisses, je rsolus de me contenir et de le faire parler.
+C'tait une curiosit douloureuse et indigne; mais je fus stoque, et,
+d'un air tout fait dgag, je lui demandai s'il avait russi voir
+madame de Valvdre.
+
+--Non, rpondit-il en se frottant les mains; mais je la verrai tantt
+avec vous, dans une heure.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Cela vous tonne? C'est pourtant bien simple. Ma figure et ma voix
+taient dj connues de la belle-soeur, qui m'avait remarqu Varallo.
+Oh! je dis cela sans fatuit, je n'ai pas de prtention de ce ct-l.
+Je note qu'elle m'avait remarqu avant-hier en passant dans ce village
+o nous nous croisions. Eh bien, nous nous sommes rencontrs de nouveau
+tout l'heure, l-haut, dans la galerie. Elle est toute franche, toute
+confiante, cette grande fille; elle est venue moi pour savoir si je
+n'avais pas recueilli sur mon chemin quelque nouvelle de son frre.
+
+--Dont vous ne saviez rien?
+
+--Pardon! avec de l'argent, on sait toujours ce qu'on veut savoir.
+Voyant ces dames inquites, j'avais, ds hier au soir, dpch le plus
+hardi montagnard de Varallo vers la station prsume de M. de Valvdre.
+Ah! dame! cela m'a cot cher; pendant la nuit et par des sentiers
+impossibles, il a prtendu que cela valait...
+
+--Faites-moi grce des cus que vous avez dpenss. Vous avez des
+nouvelles de l'expdition?
+
+--Oui, et de trs-bonnes. La soeur a failli me sauter au cou. Elle
+voulait tout de suite me prsenter madame de Valvdre; mais celle-ci,
+qui avait pass la journe dans son lit, tait en train de se lever et
+m'a remis tantt. Voil, mon cher! ce n'est pas plus malin que a?
+
+Moserwald ne dissimulait plus ses projets; il avait trop besoin de se
+vanter de son habilet et de sa libralit pour tre prudent. Ma
+jalousie essaya de se calmer. Que pouvais-je craindre d'un concurrent si
+vain et si vulgaire? N'tait-ce pas faire injure une femme exquise
+comme l'tait Alida que de redouter pour elle les sductions d'un
+Moserwald?
+
+J'allais le questionner davantage quand Obernay vint manger la hte et
+avec proccupation un reste de volaille; aprs quoi, il regarda sa
+montre et nous dit qu'il tait temps de monter chez ces dames pour voir
+partir les fuses.
+
+--Il parat, dit-il Moserwald, que vous tes invit prendre le th
+l-haut en remerciement des bonnes nouvelles que vous avez donnes, ce
+dont, pour ma part, je vous sais gr; mais permettez-moi une question.
+
+--Mille, si vous voulez, _mon trs-cher_, rpondit Moserwald avec
+aisance.
+
+--Vous avez dpch un montagnard vers la pointe de l'Ermitage; il s'y
+est rendu travers mille prils, et vous l'avez attendu Varallo
+jusqu' ce matin. A-t-il vu M. de Valvdre? lui a-t-il parl?
+
+--Il l'a vu de trop loin pour lui parler, mais il l'a vu.
+
+--C'est fort bien; mais, s'il vous prenait l'obligeante fantaisie
+d'envoyer encore des exprs et qu'ils parvinssent jusqu' lui, veuillez
+ne pas les charger de lui dire que sa femme et sa soeur sont sa
+recherche.
+
+--Pas si sot! s'cria Moserwald avec un rire d'une ingnuit admirable.
+
+--Comment, pas si sot? rpliqua Obernay surpris en le regardant entre
+les deux yeux.
+
+Moserwald fut embarrass un instant; mais son esprit dli lui suggra
+vite une rponse assez ingnieuse.
+
+--Je sais fort bien, reprit-il, que votre savant ami serait fort
+contrari de l'arrive et de l'inquitude de ces dames. Quand on risque
+ses os dans une pareille campagne et que l'on a dans l'esprit les grands
+problmes de science auxquels je dclare ne rien comprendre, mais dont
+j'admets la passion, vu que je comprends toutes les passions, moi qui
+vous parle...
+
+Obernay l'interrompit avec impatience en jetant sa serviette.
+
+--Enfin, dit-il, vous avez devin la vrit. M. de Valvdre a besoin de
+toute la libert d'esprit possible en ce moment. Montons, nous n'avons
+plus le temps de causer.
+
+Alida tait mise plus simplement que la veille. Je lui sus un gr infini
+de ne pas s'tre pare pour Moserwald; elle n'en tait, d'ailleurs, que
+plus belle. Je ne sais pas si sa belle-soeur tait moins nglige que le
+jour prcdent; je crois que je ne la vis pas du tout ce soir-l.
+J'tais si rempli de mon drame intrieur, que je m'imaginais presque
+tre en tte--tte avec madame de Valvdre.
+
+Son premier accueil fut froid et mfiant. Elle parut tre impatiente de
+voir partir la fuse. Je ne la suivis pas sur le balcon. Je ne sais pas
+si les signaux furent de bon augure, je ne me souviens pas de m'en tre
+enquis. Je sais seulement qu'un quart d'heure aprs, Paule de Valvdre
+et son fianc taient assis une grande table, et qu'ils examinaient
+des plantes, baptisant de noms barbares ou pompeux la bourrache et le
+chiendent, pendant que madame de Valvdre, demi couche sr sa chaise
+longue, avec un guridon plac entre elle et moi, brodait nonchalamment
+sur du gros canevas, comme pour se dispenser de rencontrer les regards.
+Je voyais bien, ses mains distraites, qu'elle ne travaillait que pour
+se renfermer en elle-mme. Ses traits expressifs avaient en ce moment
+une placidit mystrieuse. Il n'y avait, coup sr, aucune affinit
+sympathique entre elle et Moserwald. Je remarquai mme avec plaisir
+qu'au fond des paroles de politesse et de remerciement qu'elle lui
+adressa dans une forme trs-laconique, il y avait un lger ddain.
+
+Je me rassurai tout fait en remarquant aussi que l'isralite, d'abord
+plein d'aplomb vis--vis d'elle, perdait chaque minute un peu de sa
+vitalit. Sans doute, il avait compt, comme d'habitude, sur les
+saillies enjoues et paradoxales de son esprit naturel pour faire passer
+son manque d'ducation; mais sa faconde l'avait rapidement abandonn. Il
+ne disait plus que des platitudes, et je l'y aidais cruellement,
+devinant un imperceptible sourire d'ironie sur les lvres closes de
+madame de Valvdre.
+
+Pauvre Moserwald! il tait pourtant meilleur et plus vrai en ce moment
+de sa vie qu'il ne l'avait peut-tre jamais t. Il tait amoureux et
+trs-rellement mu. Comme moi, il buvait l'trange poison de passion
+irrsistible qui m'avait enivr, et, quand je songe tout ce que par la
+suite cette passion lui a fait faire de contraire ses thories, ses
+ides et ses instincts, je me demande avec stupeur s'il y a une cole
+pour le sentiment, et si le sentiment lui-mme n'est pas le rvlateur
+par excellence.
+
+A mesure qu'il se troublait, je retrouvais ma lucidit. Bientt je fus
+en tat de comprendre et de commenter de sang-froid la situation. Il
+n'avait pas os se vanter mademoiselle de Valvdre de tout le zle
+qu'il avait mis trouver un prtexte pour s'introduire auprs d'Alida.
+Il avait mme eu le bon got de ne pas parler de son argent dpens. Il
+prtendait avoir seulement t aux informations dans les environs, et
+avoir russi dterrer un chasseur qui descendait de la montagne et qui
+avait vu de loin le campement du savant et le savant lui-mme en lieu
+sr et en bonne apparence de sant. On l'avait remerci de son
+obligeance, Paule disait ingnument de son bon coeur. On le
+connaissait de nom et de rputation; mais on n'avait jamais remarqu sa
+figure, bien qu'il s'vertut vouloir rappeler diverses circonstances
+o il s'tait trouv, la promenade Genve ou au spectacle Turin,
+non loin de _ces dames_. Il insinuait, avec autant de finesse qu'il lui
+tait possible, que madame de Valvdre l'avait vivement frapp, que, tel
+jour et en telle rencontre, il avait remarqu tous les dtails de sa
+toilette.
+
+--On jouait _le Barbier de Sville_.
+
+--Oui, je m'en souviens, rpondait-elle.
+
+--Vous aviez une robe de soie bleu ple avec des ornements blancs, et
+vos cheveux taient boucls, au lieu d'tre en bandeaux comme
+aujourd'hui.
+
+--Je ne m'en souviens pas, rpondait Alida d'un ton qui signifiait:
+Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+Il y eut un tel _crescendo_ de froideur de sa part, que le pauvre juif,
+tout fait dcontenanc, quitta l'angle de la chemine, o il se
+dandinait depuis un quart d'heure, et alla dranger et impatienter les
+fiancs botanistes en leur faisant de lourdes questions railleuses sur
+leurs saintes tudes de la nature. Je m'emparai de cette place que
+Moserwald avait accapare: c'tait la plus favorable pour voir Alida
+sans tre gn par la petite lampe dont elle s'tait masque; c'tait
+aussi la plus proche que l'on pt convenablement prendre auprs d'elle.
+Jusque-l, ne voulant pas m'asseoir plus loin, je n'avais fait que la
+deviner.
+
+Je pus enfin lui parler. J'eus bien de la peine lui adresser une
+question directe. Enfin ma langue se dlia par un effort dsespr, et,
+au risque d'tre aussi gauche et aussi bte que Moserwald, je lui
+demandai si j'tais assez malheureux pour que mon maudit hautbois et
+rellement troubl son sommeil.
+
+--Tellement troubl, rpondit-elle en souriant tristement, que je n'ai
+pas pu me rendormir; mais ne prenez pas ce reproche pour une critique.
+Il m'a sembl que vous jouiez fort bien: c'est prcisment parce que
+j'tais force de vous couter... Mais je ne veux pas non plus vous
+faire de compliments. A votre ge, cela ne vaut rien.
+
+--A mon ge? Oui, je suis un enfant, c'est vrai, rien qu'un enfant!
+C'est l'ge o l'on est avide de bonheur. Est-ce un crime d'tre heureux
+d'un rien, d'un mot, d'un regard, ft-ce un regard distrait ou svre,
+ft-ce un mot de simple bienveillance ou seulement de gnreux pardon
+sous forme d'loge?
+
+--Je vois, rpondit-elle, que vous avez lu le petit volume que vous
+m'avez envoy ce matin; car vous tes tout rempli de l'orgueil de la
+premire jeunesse, et ce n'est gure obligeant pour ceux ou pour celles
+qui sont entrs dans la seconde.
+
+--Dans les volumes que, par votre ordre, je vous ai fait remettre ce
+matin, y en avait-il donc un qui ait eu le malheur de vous dplaire?
+
+Elle sourit avec une ineffable douceur, et elle allait rpondre. J'tais
+suspendu au mouvement de ses lvres; Moserwald, pench sur la table, ne
+regardait nullement dans la loupe d'Obernay, qu'il avait prise
+machinalement et qu'il ternissait de son haleine, au grand dplaisir du
+botaniste. Il grimaait derrire cette loupe; mais il avait un oeil
+braqu sur moi, et louchait d'une faon si burlesque, que madame de
+Valvdre partit d'un clat de rire. Ce fut pour moi un moment de cruel
+triomphe, mais qu'un instant aprs j'expiai cruellement. En riant,
+madame de Valvdre laissa tomber sa broderie et un petit objet de mtal
+que je pris pour un d et que je ramassai prcipitamment; mais je l'eus
+ peine dans les mains, qu'un cri de surprise et de douleur m'chappa.
+
+--Qu'est-ce donc que cela? m'criai-je.
+
+--Eh bien, rpondit-elle tranquillement, c'est ma bague. Elle est
+beaucoup trop large pour mon doigt.
+
+--Votre bague!... rptai-je hors de moi en regardant d'un oeil hagard
+le gros saphir entour de brillants que j'avais vu l'avant-veille au
+doigt de Moserwald.
+
+Et j'ajoutai, en proie un vritable dsespoir:
+
+--Mais cette chose-l n'est point vous, madame!
+
+--Pardonnez-moi: qui voulez-vous donc qu'elle soit?
+
+--Ah! vous l'avez achete aujourd'hui?
+
+--Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait, par exemple? Rendez-la-moi
+donc!
+
+--Puisque vous l'avez achete, lui dis-je d'un ton amer en la lui
+rendant, gardez-la, elle est bien vous; mais, votre place, je ne la
+porterais pas. Elle est d'un got affreux!
+
+--Vous trouvez? C'est bien possible. J'ai achet cela hier vingt-cinq
+francs un vilain petit juif qui monte en vermeil, Varallo, les
+amthystes et les autres cailloux du pays; mais la grosse pierre est
+jolie. Je la ferai arranger autrement, et tout le monde croira que c'est
+un saphir oriental.
+
+J'allais dire madame de Valvdre que le petit juif avait vol cette
+bague M. Moserwald, lorsque, la modicit du prix de vente supposant
+chez un juif bijoutier une ignorance par trop invraisemblable de la
+valeur de l'objet, je me sentis replong dans une nigme insoluble.
+Alida venait de parler avec une sincrit vidente, et pourtant, quelque
+effort que fit Moserwald pour me cacher sa main gauche, je voyais bien
+qu'il n'avait plus sa bague. Un soupon hideux pesait sur moi comme un
+cauchemar. Je pris le bras de l'isralite et je l'emmenai sur la
+galerie, comme pour lui parler d'autre chose. Je flattai sa vanit pour
+lui arracher la vrit.
+
+--Vous tes un habile homme et un amant magnifique, lui dis-je; vous
+faites accepter vos dons de la manire la plus ingnieuse!
+
+Il donna dans le pige sans se faire prier.
+
+--Eh bien, oui, dit-il, voil comme je suis! Rien ne me cote pour
+procurer un petit plaisir une jolie femme, et je n'ai pas le mauvais
+got de lui faire des conditions, moi! C'est elle de deviner.
+
+--Et certainement on vous devine? Vous tes coutumier du fait?
+
+--Avec celle-ci... c'est la premire fois, et je me demande avec un peu
+de crainte si elle prend rellement cette gemme de premier choix pour
+une amthyste de cent sous! Non, ce n'est pas probable. Toutes les
+femmes se connaissent en gemmes, elles les aiment tant!
+
+--Pourtant, si _elle_ n'y connat rien, elle ne vous devine pas, et vous
+voil dans une impasse. Ou il faut vous dclarer, ou il faut risquer de
+voir la bague passer la femme de chambre.
+
+--Me dclarer? rpondit-il avec un vritable effroi. Oh! non, c'est trop
+tt! je ne suis pas encourag jusqu' prsent... moins que ce ton
+moqueur ne soit une manire de grande dame!... C'est possible, je
+n'avais jamais vis si haut, moi!... car elle est comtesse, vous savez?
+Son mari ne prend pas de titre, mais il est de grande maison...
+
+--Mon cher, repris-je avec une ironie qu'il ne comprit pas, tout madr
+qu'il tait, je ne vois qu'un moyen: c'est qu'un ami gnreux l'claire
+sur la valeur de l'objet qu'on lui a fait si adroitement accepter.
+Voulez-vous que je m'en charge?
+
+--Oui! mais pas aujourd'hui au moins! Vous attendrez que je sois parti.
+
+--Bah! vous voil bien craintif! N'tes-vous pas persuad qu'une femme
+est toujours flatte d'un riche cadeau?
+
+--Non! cela dpend; elle peut aimer le cadeau et dtester la personne
+qui l'offre. Dans ce cas-l, il faut beaucoup de patience et beaucoup de
+cadeaux, toujours glisss dans ses mains sans qu'elle songe les
+repousser, et ne tmoignant jamais d'aucune esprance. Vous voyez que
+j'ai ma tactique!
+
+--Elle est magnifique, et trs-flatteuse pour les femmes que vous
+honorez de vos poursuites!
+
+--Mais... je la crois fort dlicate, reprit-il avec conviction, et, si
+vous la critiquez, c'est qu'il vous serait impossible de la suivre!
+
+Je ne lui passai pas ce mouvement d'impertinence et je rentrai au petit
+salon, bien dcid l'en punir. Je me sentis ds lors un aplomb
+extraordinaire, et, m'approchant d'Alida:
+
+--Savez-vous, madame, lui dis-je, de quoi je m'entretenais avec M.
+Moserwald au clair de la lune?
+
+--Du clair de lune, peut-tre?
+
+--Non, nous parlions bijouterie. Monsieur prtend que toutes les femmes
+se connaissent en pierres prcieuses parce qu'elles les aiment
+passionnment, et j'ai promis de m'en rapporter votre arbitrage.
+
+--Il y a l deux questions, rpondit madame de Valvdre. Je ne peux pas
+rsoudre la premire; car, pour mon compte, je n'y entends rien; mais,
+pour la seconde, je suis force de donner raison M. Moserwald. Je
+crois que toutes les femmes aiment les bijoux.
+
+--Except moi pourtant, dit Paule avec gaiet; je ne m'en soucie pas le
+moins du monde.
+
+--Oh! vous, ma chre, reprit Alida du mme ton, vous tes une femme
+suprieure! Il n'est question ici que des simples mortelles.
+
+--Moi, dis-je mon tour avec une amertume extrme, je croyais qu'en
+fait de femmes il n'y avait que les courtisanes qui eussent la passion
+des diamans.
+
+Alida me regarda d'un air trs-tonn.
+
+--Voil une singulire ide! reprit-elle. Chez les cratures dont vous
+parlez, cette passion-l n'existe pas du tout. Les diamants ne
+reprsentent pour elles que des cus. Chez les femmes honntes, c'est
+quelque chose de plus noble: cela reprsente les dons sacrs de la
+famille ou les gages durables des affections srieuses. Cela est si
+vrai, que, ruine, une vritable grande dame souffre mille privations
+plutt que de vendre son crin. Elle n'en fait le sacrifice que pour
+sauver ses enfants ou ses princes.
+
+--Ah! que cela est bien dit et que cela est vrai! s'cria Moserwald
+enthousiasm. Entre la femme et le diamant, il y a une attraction
+surnaturelle! J'en ai vu mille exemples. Le serpent avait, dit une
+lgende, un gros diamant dans la tte; ve vit ce feu travers ses yeux
+et fut fascine. Elle s'y mira comme dans les glaces d'un palais
+enchant...
+
+--Voil de la posie, ou je ne m'y connais pas, dis-je en
+l'interrompant. Et vous vous moquez des potes, vous!
+
+--Cela vous tonne, mon cher? reprit-il. C'est que je deviens pote
+aussi, apparemment, avec les personnes qui m'inspirent!
+
+En parlant ainsi, il lana sur Alida un regard enflamm qu'elle
+rencontra et soutint avec une impassibilit extraordinaire. C'tait le
+comble du ddain ou de l'effronterie, car son grand oeil interrogateur
+tait toujours plein de mystres. Je ne pus supporter cette situation
+douteuse, horrible pour elle, si elle n'tait pas la dernire des
+femmes. Je lui demandai voir encore sa bague de vingt-cinq francs, et,
+l'ayant regarde:
+
+--Je m'tonne beaucoup, lui dis-je, du peu d'attention que vous avez
+accorde une gemme si belle aprs l'aveu que vous venez de faire de
+votre got pour ces sortes de choses. Savez-vous bien, madame, que l'on
+vous a vendu l une pierre d'un trs-grand prix?
+
+--Comment? Quoi? Est-ce possible? dit-elle en reprenant la bague et en
+la regardant. Est-ce que vous avez des connaissances dans cette
+partie-l?
+
+--J'ai pour toute connaissance M. Moserwald, ici prsent, qui, pas plus
+tard qu'avant-hier, m'a montr une bague toute pareille, avec des
+brillants comme ceux-ci, et qui me l'a offerte pour douze mille francs,
+c'est--dire pour rien, selon lui, car elle vaut beaucoup plus.
+
+Devant cette interpellation directe, la figure de Moserwald se
+dcomposa, et le rapide coup d'oeil d'Alida, allant de lui moi, acheva
+de le bouleverser.
+
+Madame de Valvdre ne se troubla pas. Elle garda quelques instants le
+silence, comme si elle et voulu rsoudre un problme intrieur; puis,
+me prsentant la bague:
+
+--Qu'elle ait ou non de la valeur, dit-elle, je la trouve dcidment
+fort laide. Voulez-vous me faire le plaisir de la jeter par la fentre?
+
+--Vraiment? par la fentre? s'cria Moserwald incapable de matriser son
+motion.
+
+--Vous voyez bien, lui rpondit Alida, que c'est une chose qui a t
+perdue, trouve par votre coreligionnaire de Varallo, et vendue sans
+qu'il en ait connu la valeur. Eh bien, il faut rendre cette chose sa
+destine, qui est d'tre ramasse dans la boue par les personnes qui ne
+craignent pas de se salir les mains.
+
+Moserwald, pouss bout, eut beaucoup de sang-froid et de prsence
+d'esprit. Il me pria de lui donner la bague, et, comme je la lui rendais
+avec l'affectation d'une restitution lgitime, il la remit son doigt
+en disant:
+
+--Puisqu'elle devait tre jete aux ordures, je la ramasse, moi. Je ne
+sais d'o elle sort, mais je sais qu'elle a t purifie tout jamais
+en passant une journe au doigt de madame de Valvdre! Et maintenant,
+qu'elle vaille vingt-cinq sous ou vingt-cinq mille francs, elle est sans
+prix pour moi et ne me quittera jamais! L-dessus, ajouta-t-il en se
+levant et en me regardant, je pense que ces dames sont fatigues, et
+qu'il serait temps...
+
+--M. Obernay et M. Valigny ne se retirent pas encore, rpondit madame de
+Valvdre avec une intention dsesprante; mais vous tes libre, d'autant
+plus que vous partez demain matin, j'imagine! Quant la bague, vous ne
+pouvez pas la garder. Elle est moi. Je l'ai paye et ne vous l'ai pas
+donne... Rendez-la moi!
+
+Les gros yeux de Moserwald brillrent comme des escarboucles. Il crut
+son triomphe assur en dpit d'un cong donn pour la forme, et rendit
+la bague avec un sourire qui signifiait clairement: Je savais bien
+qu'on la garderait! Madame de Valvdre la prit, et, la jetant hors de
+sa chambre sur le palier, par la porte ouverte, elle ajouta:
+
+--La ramassera qui voudra! elle ne m'appartient plus; mais celui qui la
+portera en mmoire de moi pourra se vanter d'avoir l une chose que je
+mprise profondment.
+
+Moserwald sortit dans un tat d'abattement qui me fit peine voir.
+Paule n'avait absolument rien compris cette scne, laquelle,
+d'ailleurs, elle avait donn peu d'attention. Quant Obernay, il avait
+essay un instant de comprendre; mais il n'en tait pas venu bout, et,
+attribuant tout ceci quelque trange caprice de madame de Valvdre, il
+avait repris tranquillement l'analyse de la _saxifraga retusa_.
+
+
+
+
+III
+
+
+J'avais suivi Moserwald sans affectation, pensant bien que, s'il avait
+du coeur, il me demanderait compte de la manire dont j'avais servi sa
+cause. Je le vis hsiter ramasser sa bague, hausser les paules et la
+reprendre. Ds qu'il m'aperut, il m'attira jusque dans sa chambre et me
+parla avec beaucoup d'amertume, raillant ce qu'il appelait mes prjugs
+et dclarant mon austrit la chose du monde la plus ridicule. Je le
+laissai dessein devenir un peu grossier dans ses reproches, et, quand
+il en fut l:
+
+--Vous savez, mon cher monsieur, lui dis-je, que, si vous n'tes pas
+content, il y a une manire de s'expliquer, et me voici vos ordres.
+N'allez pas plus loin en paroles; car je serais forc de vous demander
+la rparation que je vous offre.
+
+--Quoi? qu'est-ce dire? fit-il avec beaucoup de surprise. Vous voulez
+vous battre? Eh bien, voil un trait de lumire, un aveu! Vous tes mon
+rival, et c'est par jalousie que vous m'avez si brutalement ou si
+maladroitement trahi! Dites que c'est l votre motif, alors je vous
+comprends et je vous pardonne.
+
+Je lui dclarai que je n'avais aucun aveu faire, et que je ne tenais
+pas son pardon; mais, comme je ne voulais pas perdre avec lui les
+prcieux instants que je pouvais passer encore auprs de madame de
+Valvdre ce soir-l, je le quittai en l'engageant faire ses
+rflexions, et en lui disant que dans une heure je serais chez lui.
+
+La galerie de bois dcoup faisant extrieurement le tour de la maison,
+je revins par l l'appartement de madame de Valvdre; mais je la
+trouvai sur cette galerie, et venant ma rencontre.
+
+--J'ai une question vous adresser, me dit-elle d'un ton froid et
+irrit. Asseyez-vous l. Nos amis sont encore plongs dans la botanique.
+Comme il est au moins inutile de les mettre au courant d'un accident
+ridicule, nous pouvons changer ici quelques mots. Vous plat-il de me
+dire, monsieur Francis Valigny, quel rle vous avez jou dans cet
+incident, et comment vous avez t inform de ce que vous m'avez donn
+deviner?
+
+Je lui racontai tout avec la plus entire sincrit.
+
+--C'est bien, dit-elle, vous avez eu bonne intention, et vous m'avez
+rellement rendu service en m'empchant de donner un instant de plus
+dans un pige que je ne veux pas qualifier. Vous auriez pu tre moins
+acerbe dans la forme; mais vous ne me connaissez pas, et, si vous me
+prenez pour une femme perdue, ce n'est pas plus votre faute que la
+mienne.
+
+--Moi! m'criai-je, je vous prends... Moi qui...!
+
+Je me mis balbutier d'une manire extravagante.
+
+--Laissez, laissez, reprit-elle. Ne vous dfendez pas de vos
+prventions, je les connais. Elles ont perc trop brutalement, lorsqu'
+propos de ma thorie tout impersonnelle sur les diamants, vous avez dit
+que c'tait un got de courtisane!
+
+--Mais, au nom du ciel, laissez-moi jurer que je n'ai pas dit cela!
+
+--Vous l'avez pens, et vous avez dit l'quivalent. coutez, je viens de
+recevoir ici, de la part de ce juif et par contre-coup de la vtre, une
+mortelle insulte. Ne croyez pas que le ddain qui me prserve de la
+colre me garantisse d'une relle et profonde douleur...
+
+Je vis, aux rayons de la lune, un ruisseau de larmes briller comme un
+flot de perles sur les joues ples de cette charmante femme, et, sans
+savoir ce que faisais, encore moins ce que je disais, je tombai ses
+pieds en lui jurant que je la respectais, que je la plaignais, et que
+j'tais prt la venger. Peut-tre en ce moment m'arriva-t-il de lui
+dire que je l'aimais. Troubls tous deux, moi de sa douleur, elle de ma
+subite motion, nous fmes quelques instants sans nous entendre l'un
+l'autre et sans nous entendre nous-mmes.
+
+Elle surmonta ce trouble la premire, et, rpondant une parole que je
+lui rptais pour attnuer ma faute:
+
+--Oui, je le sais, dit-elle, vous tes un enfant; mais, s'il n'y a rien
+de gnreux comme un enfant qui croit, il n'y a rien de terrible et de
+cruel comme un enfant qui doute, et vous tes l'ami, l'_alter ego_ d'un
+autre enfant bien plus sceptique et bien plus brutal que vous... Mais je
+ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec l'autre. Il faut que l'aimable
+et douce Paule de Valvdre soit heureuse. Vous tes dj son ami,
+puisque vous tes celui de son fianc; ou j'aurais tort contre vous
+trois, ou, en me donnant raison contre vous deux, Paule souffrirait.
+Permettez donc que je m'explique avec vous, et que je vous dise un peu
+qui je suis. Ce sera dit en deux mots. Je suis une personne _accable,
+finie_, inoffensive par consquent. Henri Obernay m'a prsente vous,
+je le sais, comme une plaintive et ennuyeuse crature, mcontente de
+tout et accusant tout le monde. C'est sa thse, il l'a soutenue devant
+moi; car, s'il est mal lev, il est sincre, et je sais bien que je
+n'ai pas en lui un ennemi perfide. Dites-lui que je ne me plains de
+personne, et, ceci tabli, fuites-lui part du motif qui m'amenait ici,
+vous qui savez et devez taire celui qui va ds demain me faire repartir.
+
+--Demain! vous partez demain?
+
+--Oui, si M. Moserwald reste, et je n'ai aucune autorit sur lui.
+
+--Il partira, je vous en rponds!
+
+--Et moi, je vous dfends d'pouser ma querelle! De quel droit, s'il
+vous plat, prtendriez-vous me compromettre en vous faisant mon
+chevalier?
+
+--Mais pourquoi donc voulez-vous partir, mon Dieu? Est-ce que les
+outrages de cet homme vous atteignent?
+
+--Oui, l'outrage atteint toujours une veuve dont le mari est vivant.
+
+--Ah! madame, vous tes mconnue et dlaisse, je le savais bien, moi!
+mais...
+
+--Il n'y a pas de _mais_. Les choses sont ainsi. M. de Valvdre est un
+homme infiniment respectable, qui sait tout, except l'art de faire
+respecter la femme qui porte son nom; mais cette femme sait heureusement
+ce qu'elle doit ses enfants, et, pour se faire respecter elle-mme,
+elle n'a qu'un refuge, la retraite et la solitude. Elle y retournera
+donc, et, puisque vous savez pourquoi elle y rentre, sachez aussi
+pourquoi elle en tait sortie un instant. Il faut que la solitude qu'on
+lui a choisie soit au moins elle, et que personne n'ait le droit de
+l'y troubler. Eh bien, je ne me plains pas; mais, cette fois, je
+rclame. Mademoiselle Juste de Valvdre m'est une socit antipathique.
+Mon mari assure qu'il ne l'a pas place auprs de moi pour me
+surveiller, mais pour servir de chaperon Paule, et ne pas me
+condamner, disait-il, un rle qui n'est pas encore de mon ge.
+Cependant, mademoiselle Juste de Valvdre s'est faite oppressive et
+offensante. J'ai support cela cinq ans: je suis au bout de mes forces.
+Le moment logique et naturel d'en finir est venu, puisque le mariage de
+Paule avec Obernay est rsolu, et devait tre clbr au commencement de
+l'anne. M. de Valvdre semble l'avoir oubli, et Henri, comme tous les
+savants, a beaucoup de patience en amour. Je venais donc dire mon
+mari: Paule s'ennuie, et, moi, je me meurs de lassitude et de dgot.
+Mariez Paule, et dlivrez-moi de Juste, ou, si Juste doit rester
+souveraine dans ma maison, permettez-moi de transporter mes enfants et
+mes pnates auprs de Paule, Genve, o elle doit demeurer aprs son
+mariage. Et, si cela ne convient pas Obernay, laissez-moi chercher ou
+fixez-moi une autre retraite, un ermitage dans une thbade quelconque,
+pourvu que je sois dlivre de l'autorit tout fait illgitime d'une
+personne que je ne puis aimer. J'esprais, je croyais trouver M. de
+Valvdre ici. Il a pris son vol vers les nuages, o je ne puis
+l'atteindre. Je ne voulais pas et je ne veux pas crire: crire accuse
+trop les torts des absents. Je ne veux pas non plus m'expliquer
+directement avec Obernay sur le compte de mademoiselle Juste. Il lui est
+trs attach et ne manquerait pas de lui donner raison contre moi. Nous
+nous froisserions mutuellement, comme cela est arriv dj. Puisque je
+ne puis attendre M. de Valvdre ici, je vous charge au moins d'expliquer
+ Henri le motif en apparence si inquitant et si mystrieux de mon
+voyage. S'il aime Paule, il fera quelque effort pour hter son mariage
+et ma dlivrance. J'ai dit. Oubliez-moi et portez-vous bien.
+
+En achevant cette explication sur un ton d'enjouement qui refoulait un
+profond sanglot, elle me tendit la main et se leva pour me quitter.
+
+Je la retins.
+
+--Je vous jure, m'criai-je, que vous ne partirez pas, que vous
+attendrez M. de Valvdre ici, et que vous mnerez bien un projet qui
+n'a rien que de lgitime et de raisonnable. Je vous jure que Moserwald,
+s'il ne part pas, n'osera plus lever les yeux sur vous, car Obernay et
+moi l'en empcherons. Nous en avons le droit, puisque Obernay va devenir
+votre beau-frre, et que je suis son _alter ego_, vous l'avez dit. Notre
+devoir est donc de vous dfendre et de ne pas mme souffrir qu'on vous
+importune. Je vous jure enfin qu'Henri ne prendra pas obstinment le
+parti d'une autre personne qui vous dplat et qui ne peut pas avoir
+raison contre vous. Henri aime ardemment sa fiance, je ne crois pas
+la patience qu'il affecte; de grce, madame, croyez en nous, croyez en
+moi: je comprends l'honneur que vous venez de me faire eu me parlant
+comme quelqu'un de votre famille, et, ds ce jour, je vous suis dvou
+jusqu' la mort.
+
+La chaleur de mon zle ne parut pas effrayer madame de Valvdre: elle
+avait pleur, elle tait brise; elle sembla se laisser aller
+instinctivement au besoin de se fier un ami. Je ne comprenais pas,
+moi, qu'une femme si ravissante, si fire et si douce en mme temps, ft
+isole dans la vie ce point d'avoir besoin de la protection d'un
+enfant qu'elle voyait pour la premire fois. J'en tais surpris, indign
+contre son mari et sa famille, mais follement heureux pour mon compte.
+
+En la quittant, je me rendis chez Moserwald.
+
+--Eh bien, lui dis-je, o en sommes-nous? Nous battrons-nous?
+
+--Ah! vous arrivez en fier--bras, rpondit-il, parce que vous croyez
+peut-tre que je reculerais? Vous vous trompez, mon cher, je sais me
+battre et je me bats quand il le faut. J'ai eu trop d'aventures de
+femmes pour ne pas savoir qu'il faut tre brave l'occasion; mais il
+n'y a pas ici de motif suffisant, et je ne suis pas en colre. J'ai du
+chagrin, voil tout. Consolez-moi, ce sera beaucoup plus humain et plus
+sage.
+
+--Vous voulez que je vous console?
+
+--Oui, vous le pouvez; dites-moi que vous n'tes pas son amant, et je
+garderai l'esprance.
+
+--Son amant! quand je l'ai vue hier pour la premire fois! Mais pour
+quelle femme la prenez-vous donc, esprit corrompu et salissant que vous
+tes?
+
+--Vous me dites des injures; vous tes amoureux d'elle! Oui, oui, c'est
+clair. Vous vous tes moqu de moi; vous m'avez dit que vous la trouviez
+laide, vous m'avez offert de me servir..., et j'ai donn dans le
+panneau. h! comme l'amour rend bte! Vous, cela vous a donn de
+l'esprit: c'est la preuve que vous aimez moins que moi!
+
+--Vous avez la prtention d'aimer, vous qui ne connaissez que les voies
+de l'infamie, et qui croyez pouvoir acheter l'amour?
+
+--Voil vos exagrations, et je m'tonne qu'un garon aussi intelligent
+que vous comprenne si mal la ralit. Comment! c'est outrager une femme
+que de la combler de prsents et de richesses sans lui rien demander?
+
+--Mais on connat cette manire de ne rien demander, mon cher! Elle est
+ l'usage de tous les nababs impertinents, elle constate une confiance
+intrieure, une attente tranquille et perfide dont une femme d'honneur
+doit s'indigner. C'est une manire de placer un capital sur la certitude
+d'un plaisir personnel et sur l'invitable lchet de la personne
+sduite: beau dsintressement en vrit, et, si j'tais femme, j'en
+serais singulirement touche!
+
+Moserwald subit mon indignation avec une douceur tonnante. Assis devant
+une table, la tte dans ses mains, il paraissait rflchir. Quand il
+releva la tte, je vis avec la plus grande surprise qu'il pleurait.
+
+--Vous m'avez fait du mal, dit-il, beaucoup de mal; mais je ne vous en
+veux pas. J'ai mrit tout cela par mon manque d'esprit et d'ducation.
+Que voulez-vous! je n'ai jamais fait la cour une femme si haut place,
+moi, et ce que j'imagine de plus _artiste_ et de plus dlicat est
+prcisment ce qui l'offense le plus..., tandis que vous... avec rien,
+avec des airs et des paroles, vous qui ne la connaissez que d'hier et
+qui ne l'aimez certainement pas comme je l'aime, moi, depuis deux
+ans..., car il y a deux ans, oui, deux ans que j'en suis malade, que
+j'en deviens fou chaque fois que je la rencontre!... J'en perds
+l'esprit, entendez-vous, mon cher? Et je vous le dis, vous, mon rival,
+destin me supplanter parce que vous avez pour vous la musique du
+sentiment, et que les femmes les plus senses se laissent endormir par
+cette musique-l... Cela ne les amuse pas toujours, mais cela flatte
+leur vanit quelquefois plus que les parures et que le bonheur. Eh bien,
+je le rpte, je ne vous en veux pas. C'est votre droit, et, si vous
+m'en voulez de ce que j'ai fait, vous manquez d'esprit. Nous ne nous
+devons rien l'un l'autre, n'est-ce pas? nous n'avons donc pas de
+motifs pour nous har. Au fond, je vous aime, je ne sais pas pourquoi;
+un instinct, un caprice d'esprit, peut-tre une ide romanesque, parce
+que vous aimez la mme femme que moi, et que nous devons nous retrouver
+plus d'une fois embotant le pas derrire elle. Qui sait? nous serons
+peut-tre conduits tous deux, et peut-tre aussi vous d'abord..., moi
+plus tard... Enfin je n'y renonce pas, vous voyez! Je vous le
+promettrais que je mentirais, et je suis la franchise mme. Je pars
+demain matin; c'est ce que vous dsirez? Je le dsire galement. Votre
+Obernay m'ennuie, et cette belle-soeur me gne. Adieu donc, mon
+trs-cher, et au revoir... Ah! attendez! vous tes pauvre, et vous
+croyez qu'on peut se passer d'argent en amour. Grave erreur! il vous en
+faut, ou il vous en faudra bientt, ne ft-ce que pour payer une chaise
+de poste au besoin! Voil mon blanc-seing. Donnez-le n'importe o,
+n'importe quel banquier,... on vous comptera la somme que vous jugerez
+ncessaire. Je m'en rapporte votre dlicatesse et votre discrtion!
+Direz-vous prsent que les juifs n'ont rien de bon?
+
+Je lui saisis le bras au moment o il me prsentait sa signature, qu'il
+venait de tracer rapidement avec quelques mots d'argot financier sur une
+feuille de papier blanc. Je le forai de remettre cela sur la table sans
+que mes mains y eussent touch.
+
+--Un instant! lui dis-je; avant de nous quitter, je veux savoir, je veux
+comprendre l'tranget de votre conduite. Je ne me paye pas de paroles
+vagues, et je ne vous crois pas fou. Vous me prenez pour un rival, pour
+un rival heureux qui plus est, et vous voulez me fournir les moyens qui,
+selon vous, me sont ncessaires pour assouvir ma passion! Quel est ce
+calcul? Rpondez, rpondez, ou je prendrai pour une grave injure l'offre
+que vous me faites, car je perds patience, je vous en avertis.
+
+Je parlais avec tant de fermet, que Moserwald se dconcerta. Il resta
+pensif un instant; puis il rpondit, avec un beau et franc sourire qui
+me le montra sous un jour nouveau, tout fait inexplicable.
+
+--Vous ne le devinez pas, enfant, mon calcul? C'est que vous voulez voir
+un calcul o il n'y en a pas! C'est un lan et une inspiration tellement
+naturels...
+
+--Vous voulez acheter ma reconnaissance?
+
+--Prcisment, et cela pour que vous ne parliez pas de moi avec aversion
+et mpris cette femme que j'aime... Vous refusez mes services?
+N'importe! vous ne pourrez pas oublier avec quelle courtoisie je vous
+les ai offerts, et un jour viendra o vous les rclamerez.
+
+--Jamais! m'criai-je indign.
+
+--Jamais? reprit-il. Dieu lui-mme ne connat pas ce mot-l; mais, pour
+le moment, je m'en empare: c'est un aveu de plus de votre amour!
+
+Je sentis que, quelle que fut mon attitude, lgre ou srieuse, je
+n'aurais pas le dernier mot avec cet homme bizarre, ttu autant que
+souple, et naf autant que rus. Je brlai devant lui son blanc-seing;
+mais je ne sais avec quel art il tourna la fin de notre entretien. Il
+est de fait qu'en le quittant je m'aperus qu'il m'avait forc de le
+remercier, et que, venu l en humeur de le battre, je m'en allais en
+touchant la main qu'il me tendait.
+
+Il partit au point du jour, laissant notre hte et tous les gens de la
+maison et du village enthousiasms de sa gnrosit. Il n'et pas fait
+bon le traiter de juif devant eux; je crois qu'on nous et lapids.
+
+Je ne saurais dire si je dormis mieux cette nuit-l que les prcdentes.
+Je crois qu' cette poque j'ai d passer des semaines entires sans
+sommeil et sans en sentir le besoin, tant la vie s'tait concentre dans
+mon imagination. Le lendemain, Paule et Obernay vinrent djeuner dans la
+salle basse avec Alida. Ils avaient forc madame de Valvdre une
+explication qui, contrairement aux prvisions de celle-ci, n'avait amen
+aucun orage. Il est bien vrai qu'Henri avait dfendu le caractre et les
+intentions de mademoiselle Juste; mais Paule avait tout apais en
+dclarant que sa soeur ane avait outre-pass son mandat, qu'au lieu de
+se borner soulager madame de Valvdre des soins de la famille et du
+mnage, elle avait usurp une autorit qui ne lui appartenait pas, en un
+mot qu'Alida avait raison de se plaindre, et qu'elle-mme avait souffert
+une certaine perscution trs-injuste et trs-fcheuse pour avoir voulu
+dfendre les droits de la vritable mre de famille.
+
+Obernay n'aimait pas Alida, et il aimait encore moins que sa fiance
+prt parti pour elle; mais il craignait avant tout d'tre injuste, et,
+en prsence de cet intrieur troubl, il jugea fort sainement qu'il
+fallait cder sous peine d'exasprer. Puis, la question de son prochain
+mariage se trouvant souleve par l'incident, il prouva tout coup une
+vive reconnaissance pour madame de Valvdre, et passa dans son camp avec
+armes et bagages. Si botaniste qu'il ft, il tait homme et amoureux.
+Quelques mots de lui, pendant qu'on servait le djeuner, me mirent au
+courant de ce qui s'tait pass la veille au soir aprs ma sortie, et de
+ce qui avait t dcid le matin mme aprs la nouvelle du dpart de
+Moserwald. On devait attendre Saint-Pierre le retour de Valvdre, afin
+de lui soumettre le voeu commun, savoir le prochain mariage de Paule
+et l'expulsion l'amiable de mademoiselle Juste. Cette dernire mesure,
+venant de l'initiative apparente du chef de la famille, ne pouvait
+manquer d'tre la fois absolue et douce dans la forme.
+
+Le sjour d'Alida Saint-Pierre pouvait donc durer huit jours, quinze
+jours, peut-tre davantage. M. de Valvdre avait mis dans ses prvisions
+qu'il redescendrait peut-tre la montagne par le versant qui nous tait
+oppos, et que, l, renouvelant ses provisions et ses guides, il
+recommencerait l'ascension d'un autre ct, si ses premiers efforts
+n'avaient pas abouti. Quels souhaits je fis ds lors pour l'insuccs de
+l'exploration scientifique! Alida semblait calme et presque gaie de ce
+campement dans la montagne. Elle me parlait avec douceur et abandon,
+elle me souffrait auprs d'elle. J'tais assis la mme table. Elle
+projetait une promenade, et ne me dfendait pas de l'accompagner.
+J'tais tout espoir et tout bonheur, en mme temps que la douleur de
+l'avoir offense un instant restait en moi comme un remords.
+
+Il y a un langage mystrieux entre les mes qui se cherchent. Ce langage
+n'a mme pas besoin du regard pour persuader; il est compltement
+inapprciable aux yeux comme aux oreilles des indiffrents; mais il
+traverse le milieu obscur et born des perceptions physiques, il
+embrasse je ne sais quels fluides, il va d'un coeur l'autre sans se
+soumettre aux manifestations extrieures. Alida me l'a dit souvent
+depuis. Ds cette matine, o je ne songeai pas lui exprimer mon
+repentir et ma passion par un seul mot, elle se sentit adore, et elle
+m'aima. Je ne lui fis point de _dclaration_, elle ne me fit point
+d'_aveux_, et pourtant, le soir de ce jour-l, nous lisions dans la
+pense l'un de l'autre et nous tremblions de la tte aux pieds quand,
+malgr nous, nos regards se rencontraient.
+
+A la promenade, je ne la quittai pas d'un instant. Elle tait
+mdiocrement marcheuse, et, ne se rsignant pas emprisonner ses petits
+pieds dans de gros souliers, elle s'en allait, adroite, insouciante,
+mais vite meurtrie et fatigue, travers les pierres de la montagne et
+les galets du torrent, avec ses bottines minces, son ombrelle dans une
+main, un gros bouquet de tleurs sauvages dans l'autre, et laissant sa
+robe s'accrocher tous les obstacles du chemin. Obernay allait devant
+avec Paule, emports tous deux par une ardeur d'herborisation effrne;
+puis ils faisaient de longues pauses pour comparer, choisir et parer les
+chantillons qu'ils emportaient. Nous n'avions pas de guide; Henri nous
+en dispensait. Il me confiait madame de Valvdre, heureux de n'avoir pas
+ se proccuper d'elle et de pouvoir tre tout entier son intrpide et
+infatigable lve.
+
+--Suivez-nous ou devancez-nous, m'avait-il dit; il suffit que vous ne
+nous perdiez pas de vue. Je ne vous mnerai pas dans des endroits
+dangereux. Pourtant surveille un peu madame de Valvdre, elle est fort
+distraite et ne doute de rien.
+
+J'avais eu, moi, l'infme hypocrisie de lui dire que j'tais la victime
+de la journe et que j'aimerais bien mieux herboriser ma manire,
+c'est--dire errer et contempler ma guise, que d'accompagner cette
+belle dame nonchalante et fantasque.
+
+--Prends patience pour aujourd'hui, avait rpondu Obernay; demain, nous
+arrangerons cela autrement. Nous lui donnerons un mulet et un guide.
+
+Candide Obernay!
+
+Je fis si bien, que ces quatre heures de promenade furent un tte--tte
+ininterrompu avec Alida. Quand nos compagnons s'arrtaient, je la
+faisais marcher, afin, disais-je, de n'avoir pas se presser pour les
+rejoindre quand ils reprendraient les devants, et, quand nous avions un
+peu d'avance, je l'invitais se reposer jusqu' ce que nous les
+vissions se remettre en marche. Je ne lui disais rien. J'tais auprs
+d'elle ou autour d'elle comme un chien de garde, ou plutt comme un
+esclave intelligent occup carter les pines et les cailloux de son
+chemin. Si elle regardait un brin d'herbe sur le revers du rocher, je
+m'lanais, au risque de me tuer, pour le lui rapporter en un clin
+d'oeil. Je tenais son ombrelle quand elle tait assise, je dbarrassais
+son charpe des brins de mousse qu'elle avait ramasss en frlant les
+sapins; je lui trouvais des fraises l o il n'y en avait pas; je crois
+que j'aurais fait fleurir des camellias sur le glacier. Et je prenais
+tous ces soins classiques, je lui rendais tous ces hommages, aujourd'hui
+passs de mode et ds lors assez rebattus, avec une ivresse de bonheur
+qui m'empcha d'tre ridicule. Elle essaya bien d'abord de s'en moquer;
+mais, voyant que je me livrais tout entier son ddain et son ironie
+sans me plaindre et sans me dcourager, elle devint srieuse, et je
+sentis qu' chaque instant elle s'attendrissait.
+
+Le soir, dans sa chambre, aprs le dpart des fuses qui nous
+signalrent l'expdition dans une rgion moins leve que la veille,
+mais plus loigne au flanc de la montagne, elle reprit sa broderie, et
+les fiancs reprirent leur tude. Je m'assis auprs d'elle et lui offris
+de lui faire la lecture voix basse.
+
+--Je veux bien, dit-elle avec douceur en me montrant mon volume de
+posies sur son guridon. J'ai tout lu, mais les vers se laissent
+relire.
+
+--Non, pas ceux-ci! ils sont mdiocres.
+
+--Ils sont jeunes, ce n'est pas la mme chose. N'avons-nous pas fait
+hier le pangyrique de la jeunesse?
+
+--Il y a jeunesse et jeunesse, celle qui attend l'amour et celle qui
+l'prouve. La premire parle beaucoup pour ne rien dire, la seconde ne
+dit rien et comprend l'infini.
+
+--Voyons toujours le rve de la premire!
+
+--Soit! On pourra s'en moquer, n'est-ce pas?
+
+--Non! je prends l'enfant sous ma protection. J'ai lu, dans les dix
+lignes de la prface, que l'auteur n'avait que vingt ans. A propos,
+croyez-vous qu'il les ait encore?
+
+--Le livre est dat de 1832; mais c'est gal, si vous voulez que
+l'auteur n'ait pas vieilli...
+
+--Quel ge avez-vous donc, vous?
+
+--Je n'en sais rien; j'ai l'ge que Votre Majest voudra.
+
+Je retrouvais le courage de plaisanter, parce que je voyais Obernay
+m'couter d'une oreille. Quand il crut s'tre convaincu que je n'avais
+que des riens changer avec cette femme rpute par lui frivole, il
+n'couta plus; mais alors je ne trouvai plus rien dire, l'motion me
+prit la gorge, et je sentis qu'il me serait impossible de lire une
+page. Alida s'en aperut bien, et, reprenant le livre:
+
+--Je vois, dit-elle, que vous mprisez beaucoup mon petit pote; moi,
+sans l'admirer prcisment, je l'aimais. Puisque vous faites si peu de
+cas de l'ingnuit romanesque, je ne vous le rendrai pas, je vous en
+avertis. Est-ce que vous le connaissez, ce garon-l?
+
+--Il est anonyme.
+
+--Ce n'est pas une raison.
+
+--C'est vrai. Je peux parler de lui sans le compromettre et vous dire ce
+qu'il est devenu. Il est rest anonyme et ne fait plus de vers.
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est devenu savant? dit-elle en baissant la
+voix et comme pntre d'effroi.
+
+--Vous dtestez donc bien la science? repris-je en baissant la voix
+aussi. Oh! ne vous gnez pas, je ne sais rien au monde!
+
+--Vous avez bien raison; mais je ne peux rien dire ici. Nous parlerons
+de cela demain la promenade.
+
+--Nous parlerons! je ne crois pas!
+
+--Pourquoi? Voyons, dit-elle en s'efforant de faire envoler en paroles
+l'motion qui m'accablait et qu'elle ne voulait plus subir en dpit
+d'elle-mme, pourquoi ne nous sommes-nous rien dit aujourd'hui? Moi, je
+suis taciturne, mais c'est par timidit. Une ignorante qui a vcu dix
+ans avec des oracles a d prendre l'habitude de se taire; mais vous?
+Allons, puisque vous n'tes en train ni de lire ni de causer, vous
+devriez me faire un peu de musique... Non? Je vous en prie!
+
+Madame de Valvdre, je l'ai su plus tard, tait une sduisante enfant
+qu'il fallait toujours occuper et distraire pour l'arracher une
+mlancolie profonde. Elle sentait si bien ce besoin, qu'elle allait
+qutant les soins et les attentions avec une navet dsoeuvre qui la
+faisait paratre tantt coquette, tantt voluptueuse. Elle n'tait ni
+l'un ni l'autre. L'ennui et le besoin d'motions taient les mobiles de
+toute sa conduite, dirai-je aussi de ses attachements?... Je ne sus pas
+rsister sa prire et j'obtins seulement la permission de faire de la
+musique distance. Plac au bout de la galerie, je fis chanter mon
+hautbois comme une voix de la nuit. Le bruit des cascades de la
+montagne, la magie du clair de lune aidrent au prestige; Alida fut
+vivement mue, les fiancs eux-mmes m'coutrent avec intrt. Quand je
+rentrai, le bon Obernay m'accabla d'loges; la candide Paule aussi se
+fit la complice de mon succs. Madame de Valvdre ne me dit rien; elle
+dit aux autres demi-voix--mais je l'entendis bien--que j'avais le
+talent le plus sympathique qu'elle et encore rencontr.
+
+Que se passa-t-il durant les deux jours qui suivirent? Je n'eus pas la
+hardiesse de me dclarer et je fus compris; je tremblais d'tre repouss
+si je parlais. Mon ingnuit tait grande: on lisait clairement dans mon
+coeur, et on se laissait adorer.
+
+Le troisime jour, Obernay me prit l'cart aprs le dpart des fuses.
+
+--Je suis inquiet et je pars, me dit-il; le signal que je viens
+d'expliquer ces dames comme n'annonant rien de fcheux tait presque
+un signal de dtresse. Valvdre est en pril; il ne peut ni monter ni
+descendre, et le temps menace. Pour rien au monde, il ne faut inquiter
+Paule ni avertir Alida; elles voudraient me suivre, ce qui rendrait tout
+impossible. Je viens d'inventer une migraine, et je suis cens me
+retirer pour dormir; mais je me mets en route sur l'heure avec les
+guides, qui, par mon ordre, sont toujours prts. Je marcherai toute la
+nuit, et, demain, j'espre rejoindre l'expdition dans l'aprs-midi. Tu
+le sauras, s'il m'est possible de t'envoyer une fuse dans la soire. Si
+tu ne vois rien, il n'y aura rien dire, rien faire; tu t'armeras de
+courage en te disant que ce n'est pas une preuve de dsastre, mais que
+la provision de pices d'artifice est puise ou endommage, ou bien
+encore que nous sommes dans un pli de terrain qui ne nous permet pas
+d'tre vus d'ici. Quoi qu'il arrive, reste auprs de ces deux femmes
+jusqu' mon retour, ou jusqu' celui de Valvdre... ou jusqu' une
+nouvelle quelconque...
+
+--Je vois, lui dis-je, que tu n'es pas sr de revenir! Je veux
+t'accompagner!
+
+--N'y songe pas, tu ne ferais que me retarder et compliquer mes
+proccupations. Tu es ncessaire ici. Au nom de l'amiti, je te demande
+de me remplacer, de protger ma fiance, de soutenir son courage au
+besoin... de lui donner patience, si, comme je l'espre, il ne s'agit
+que de quelques jours d'absence, enfin d'aider madame de Valvdre
+rejoindre ses enfants, si...
+
+--Allons, ne croyons pas au malheur! Pars vite, c'est ton devoir; je
+reste, puisque c'est le mien.
+
+Il fut convenu que, le lendemain matin, j'expliquerais l'absence d'Henri
+en disant qu'il avait reu un message de M. de Valvdre, lequel
+l'envoyait faire des observations sur une montagne voisine; que, pour la
+suite, j'inventerais au besoin d'autres prtextes de son absence en
+m'inspirant des circonstances qui pourraient se prsenter.
+
+J'entrais donc dans le pome de l'amour heureux sous les plus funbres
+auspices. J'avoue que je m'inquitais mdiocrement de M. de Valvdre. Il
+suivait sa destine, qui tait de prfrer la science l'amour ou tout
+au moins au bonheur domestique; il y risquait, par consquent, son
+honneur conjugal et sa vie. Soit! c'tait son droit, et je ne voyais pas
+pourquoi je l'aurais plaint ou pargn; mais Obernay m'tait un grave
+sujet d'effroi et de tristesse. J'eus beaucoup de peine paratre calme
+en expliquant son dpart. Heureusement, mes compagnes furent aisment
+dupes. Alida tait plutt porte se plaindre des prilleuses
+excursions de son mari qu' s'en tounnenter. Il tait facile de voir
+qu'elle tait humilie d'avoir perdu l'ascendant qui l'avait retenu
+plusieurs annes dans son mnage. Elle ne paraissait plus en souffrir
+pour son propre compte, mais elle en rougissait devant le inonde. Quant
+ Paule, elle croyait si religieusement la confiance et la sincrit
+d'Obernay, qu'elle combattit bravement un premier mouvement d'inquitude
+en disant:
+
+--Non, non! Henri ne m'et pas trompe. Si mon frre tait en danger, il
+me l'et dit. Il n'et pas dout de mon courage, il n'et laiss nul
+autre que moi le soin de soutenir celui de ma belle-soeur.
+
+Le temps tait brouill, on ne sortit pas ce jour-l. Paule travailla
+dans sa chambre; malgr l'air humide et froid, Alida passa l'aprs-midi
+assise sur la galerie, disant qu'elle touffait dans ces pices crases
+par un plancher bas. J'tais ses cts, et ne pouvais douter qu'elle
+ne se prtt au tte--tte; j'eusse t enivr la veille de tant de
+bonts, mais j'tais mortellement triste en songeant Obernay, et je
+faisais de vains efforts pour me sentir heureux. Elle s'en aperut, et,
+sans songer deviner la vrit, elle attribua mon abattement la
+passion contenue par la crainte. Elle me pressa de questions imprudentes
+et cruelles, et ce que je n'eusse pas os lui dire dans l'ivresse de
+l'esprance, elle me l'arracha dans la fivre de l'angoisse; mais ce
+furent des aveux amers et remplis de ces injustes reproches qui
+trahissent le dsir plus que la tendresse. Pourquoi voulait-elle lire
+dans mon coeur troubl, si le sien, qui paraissait calme, n'avait
+m'offrir qu'une piti strile?
+
+Elle ne fut pas blesse de mes reproches.
+
+--coutez, me dit-elle, j'ai provoqu cet abandon de votre part, vous
+allez savoir pourquoi, et, si vous m'en savez mauvais gr, je croirai
+que vous n'tes pas digne de ma confiance. Depuis le premier jour o
+nous nous sommes vus, vous avez pris vis--vis de moi une attitude
+douloureuse, impossible. On m'a souvent reproch d'tre coquette; on
+s'est bien tromp, puisque la chose que je crains et que je hais le
+plus, c'est de faire souffrir. J'ai inspir plusieurs fois, je ne sais
+pourquoi ni comment, des passions subites, je devrais plutt dire des
+fantaisies ardentes, offensantes mme... Il en est pourtant que j'ai d
+plaindre, ne pouvant les partager. La vtre...
+
+--Tenez, m'criai-je, ne parlez pas de moi: vous me calomniez, ne
+pouvant me comprendre! Il est possible que vous soyez douce et bonne,
+mais vous n'avez jamais aim!
+
+--Si fait, reprit-elle: j'ai aim... mon mari! mais ne parlons pas
+d'amour, il n'est pas question de cela. Ce n'est pas de l'amour que vous
+avez pour moi! Oh! restez l, et laissez-moi tout vous dire. Vous
+subissez une trs-vive motion auprs de moi, je le vois bien. Votre
+imagination s'est exalte, et vous me diriez que vous tes capable de
+tout pour m'obtenir, que je ne vous contredirais pas. Chez les hommes,
+ces sortes de vouloirs sont aveugles; mais croyez-vous que la force de
+votre dsir vous cre un mrite quelconque? dites, le croyez-vous? Si
+vous le croyez, pourquoi refuseriez-vous M. Moserwald un droit gal
+ma bienveillance?
+
+Elle me faisait horriblement souffrir. Elle avait raison dans son dire;
+mais n'avais-je pas raison, moi aussi, de trouver cette froide sagesse
+bien tardive aprs trois jours de confiance perfide et de muet
+encouragement? Je m'en plaignis avec nergie; j'tais outr et prt
+tout briser, dusse-je me briser moi-mme.
+
+Elle ne s'offensa de rien. Elle avait de l'exprience et peut-tre
+l'habitude de scnes semblables.
+
+--Tenez, reprit-elle quand j'eus exhal mon dpit et ma douleur, vous
+tes malheureux dans ce moment-ci; mais je suis plus plaindre que
+vous, et c'est pour toute la vie... Je sens que je ne gurirai jamais du
+mal que vous me faites, tandis que vous...
+
+--Expliquez-vous! m'criai-je en serrant ses mains dans les miennes avec
+violence. Pourquoi souffririez-vous cause de moi?
+
+--Parce que j'ai un rve, un idal que vous contristez, que vous brisez
+affreusement! Depuis que j'existe, j'aspire l'amiti, l'amour vrai;
+je peux dire ce mot-l, si celui d'amiti vous rvolte. Je cherche une
+affection la fois ardente et pure, une prfrence absolue, exclusive,
+de mon me pour un tre qui la comprenne et qui consente la remplir
+sans la dchirer. On ne m'a jamais offert qu'une amiti pdante et
+despotique, ou une passion insense, pleine d'gosme ou d'exigences
+blessantes. En vous voyant... oh! je peux bien vous le dire, prsent
+que vous l'avez dj mprise et refoule en moi, j'ai senti pour vous
+une sympathie trange..., perfide, coup sr! J'ai rv, j'ai cru me
+sentir aime; mais, ds le lendemain, vous me hassiez, vous
+m'outragiez... Et puis vous vous repentiez aussitt, vous demandiez
+pardon avec des larmes, j'ai recommenc croire. Vous tiez si jeune et
+vous paraissiez si naf! Trois jours se sont passs, et... voyez comme
+je suis coquette et ruse! je me suis sentie heureuse et je vous le dis!
+Il me semblait avoir enfin rencontr mon ami, mon frre..., mon soutien
+dans une vie dont vous ne pouvez deviner les souffrances et les
+amertumes!... Je m'endormais tranquille, insense. Je me disais C'est
+peut-tre enfin _lui_ qui est l! Mais, aujourd'hui, je vous ai vu
+sombre et charg d'ennuis mes cts. La peur m'a prise, et j'ai voulu
+savoir... A prsent, je sais, et me voil tranquille, mais morne comme
+le chagrin sans remde et sans espoir. C'est une dernire illusion qui
+s'envole, et je rentre dans le calme de la mort.
+
+Je me sentis vaincu, mais aussi j'tais bris. Je n'avais pas prvu les
+suites de ma passion, ou du moins je n'avais rv qu'une succession de
+joies ou de douleurs terribles, auxquelles je m'tais vaillamment
+soumis. Alida me montrait un autre avenir tout fait inconnu et plus
+effrayant encore. Elle m'imposait la tche d'adoucir son existence
+brise et de lui donner un peu de repos et de bonheur au prix de tout
+mon bonheur et de tout mon repos. Si elle voulait sincrement m'loigner
+d'elle, c'tait le plus habile expdient possible. pouvant, je gardai
+un cruel silence en baissant la tte.
+
+--Eh bien, reprit-elle avec une douceur qui n'tait pas sans mlange de
+ddain, vous voyez! j'ai bien compris, et j'ai bien fait de vouloir
+comprendre: vous ne m'aimez pas, et l'ide de remplir envers moi un
+devoir de coeur vous crase comme une condamnation mort! Je trouve
+cela tout simple et trs-juste, ajouta-t-elle en me tendant la main avec
+un doux et froid sourire, et, comme vous tes trop sincre pour essayer
+de jouer la comdie, je vois que je peux vous estimer encore. Restons
+amis. Je ne vous crains plus, et vous pouvez cesser de vous craindre
+vous-mme. Vous aurez la vie triomphante et facile des hommes qui ne
+cherchent que le plaisir. Vous tes dans le rel et dans le vrai, n'en
+soyez pas humili. L'_anonyme_ ne fait plus de vers, m'avez-vous dit: il
+a bien raison, puisque la posie l'a quitt! Il lui reste une honnte
+mission remplir, celle de ne tromper personne.
+
+C'tait l une sorte d'appel mon honneur, et l'ide ne me vint pas que
+je pusse tre indigne mme de la froide estime accorde comme un
+pis-aller. Je n'essayai ni de me justifier ni de m'excuser. Je restai
+muet et sombre. Alida me quitta, et bientt je l'entendis causer avec
+Paule sur un ton de tranquillit apparente.
+
+Mon coeur se brisa tout coup. C'en tait donc fait pour toujours de
+cette vie ardente laquelle j'tais n depuis si peu de jours, et qui
+me semblait dj l'habitude normale, le but, la destine de tout mon
+tre? Non! cela ne se pouvait pas! Tout ce qu'Alida m'avait dit pour
+refouler ma passion, pour me faire rougir de mes aspirations violentes,
+ne servait qu' en raviver l'intensit.
+
+--goste, soit! me disais-je; l'amour peut-il tre autre chose qu'une
+expansion de personnalit irrsistible? Si elle m'en fait un crime,
+c'est qu'elle ne partage pas mon trouble. Eh bien, je ne saurais m'en
+offenser. J'ai manqu d'initiative, j'ai t maladroit: je n'ai su ni
+parler ni me taire propos. Cette femme exquise, blase sur les
+hommages rendus sa beaut, m'a pris pour un enfant sans coeur et sans
+force morale, capable de l'abandonner au lendemain de sa dfaite. C'est
+ moi de lui prouver maintenant que je suis un homme, un homme positif
+en amour. Il est vrai, mais susceptible de dvouement, de reconnaissance
+et de fidlit. Donnons-lui confiance en acceptant titre d'preuve
+tous les sacrifices qu'il lui plaira de m'imposer. C'est moi de la
+persuader peu peu, de fasciner sa raison, d'attendrir son coeur et de
+lui faire partager le dlire qui me possde.
+
+Je me jurai de ne pas tre hypocrite, de ne me laisser arracher aucune
+promesse de vertu irralisable, et de faire simplement accepter ma
+soumission comme une marque de respectueuse patience. J'crivis quelques
+mots au crayon sur une page de carnet:
+
+Vous avez mille fois raison; je n'tais pas digne de vous. Je le
+deviendrai, si vous ne m'abandonnez pas au dsespoir.
+
+Je rentrai chez elle sous le prtexte de reprendre un livre, je lui
+glissai le billet presque sous les yeux de Paule, et je retournai sur la
+galerie, o la rponse ne se fit pas attendre. Elle vint me l'apporter
+elle-mme en me tendant la main avec un regard et un sourire ineffables.
+
+--Nous essayerons! me dit-elle.
+
+Et elle s'enfuit en rougissant.
+
+J'tais trop jeune pour suspecter la sincrit de cette femme, et en
+cela j'tais plus clairvoyant que ne l'et t l'exprience, car cette
+femme tait sincre. Elle avait besoin d'aimer, elle aimait, et elle
+cherchait le moyen de concilier le sentiment de sa fiert avec les lans
+de son coeur avide d'motions. Elle se rfugiait dans un _mezzo termine_
+o la vertu n'et pas vu bien clair, mais o la pudeur alarme pouvait
+s'endormir quelque temps. Elle m'aidait la tromper, et nous nous
+trompions l'un l'autre en nous persuadant que la loyaut la plus stricte
+prsidait ce contrat perfide et boiteux. Tout cela m'entranait dans
+un abme. Je dbutais dans l'amour par une sorte de parjure; car, en me
+vouant une vertu de passage dont j'tais avide de me dpouiller,
+j'tais plus coupable que je ne l'avais t jusque-l en m'abandonnant
+une passion sans frein, mais sans arrire-pense.
+
+Il ne me fut pas permis de m'en apercevoir suffisamment pour m'en
+prserver. A partir de ce moment, Alida, exalte par une reconnaissance
+que j'tais loin de mriter, m'enivra de sductions invincibles. Elle se
+fit tendre, nave, confiante jusqu' la folie, simple jusqu'
+l'enfantillage, pour me ddommager des privations qu'elle m'imposait. Sa
+grce et son abandon lui crrent des prils inous avec lesquels elle
+se joua comme si elle pouvait les ignorer. Sans doute, il y a un grand
+charme dans ces souffrances de l'amour contenu qui attend et qui espre.
+Elle en exaspra pour moi les dlices et les angoisses. Elle fut
+passionnment coquette avec moi, ne s'en cachant plus et disant que cela
+tait permis une femme qui aimait perdument et qui voulait donner
+son amant tout le bonheur conciliable avec sa pudeur et ses devoirs:
+trange sophisme, o elle puisait effectivement pour son compte tout le
+bonheur dont elle tait susceptible, mais dont les cres jouissances
+dtrioraient mon me, annulaient ma conscience et fltrissaient ma foi!
+
+Deux jours se passrent sans que j'eusse aucun signal de la montagne,
+aucune nouvelle d'Obernay. Cette mortelle inquitude me rendit plus pre
+au bonheur, et le remords ajoutait encore l'tourdissement de mes
+coupables joies. Le soir, seul dans ma chambre, je frissonnais l'ide
+qu'en ce moment peut-tre Obernay et Valvdre, ensevelis sous les
+glaces, exhalaient leur dernier souffle dans une treinte suprme! Et
+moi, j'avais pu oublier mon ami pendant des heures entires auprs d'une
+femme qui me couvait d'un cleste regard de tendresse et de batitude,
+sans pressentir le destin qui pesait sur elle et qui peut-tre la
+faisait veuve en cet instant-l! Je me sentais alors baign d'une sueur
+froide, j'avais envie de m'lancer dans la nuit pour courir la
+recherche d'Obernay; il y avait des moments o, en songeant que je
+trompais Valvdre, un agonisant peut-tre, un martyr de la science, je
+me sentais lche et me faisais l'effet d'un assassin.
+
+Enfin je reus une lettre d'Obernay.
+
+Tout va bien, me disait-il. Je n'ai pu encore rejoindre Valvdre; mais
+je sais qu'il est B***, six lieues de moi, et qu'il est en bonne
+sant. Je me repose quelques heures et je cours auprs de lui. J'espre
+le dcider s'en tenir l et le ramener Saint-Pierre, car la
+tourmente a envahi les hautes neiges, et les dangers qu'il a courus pour
+en sortir seraient aujourd'hui insurmontables. Tu peux maintenant dire
+la vrit ces dames et les exhorter la patience. Dans deux ou trois
+jours, nous serons tous runis.
+
+En apprenant que Valvdre avait t en grand pril, en devinant,
+travers le silence d'Obernay sur son propre compte, que lui-mme avait
+d courir des dangers srieux, Paule, qui je fis part de la lettre,
+eut un tremblement nerveux assez violent et me serra la main en silence.
+
+--Courage, lui dis-je, ils sont sauvs! La fiance d'un savant doit tre
+une femme forte et s'habituer souffrir.
+
+--Vous avez raison, rpondit la brave enfant en essuyant de grosses
+larmes qui vinrent propos la soulager; oui, oui, il faut du courage:
+j'en aurai! Songeons ma belle-soeur: que lui dirons-nous? Elle n'est
+pas forte; depuis quelques jours surtout, elle est trs-nerveuse et
+trs-agite. Elle ne dort pas. Laissez-moi la lettre, je ne la lui
+montrerai qu'aprs l'avoir convenablement avertie.
+
+--Elle est donc bien attache son mari? m'criai-je tourdiment.
+
+--En doutez-vous? reprit Paule tonne de mon exclamation.
+
+--Non certes; mais...
+
+--Mais si, vous en doutez! Ah! vous n'avez pas travers Genve sans
+entendre quelque calomnie sur le compte de la pauvre Alida! Eh bien,
+repoussez tout cela de votre pense. Alida est bonne, elle a du coeur. A
+beaucoup d'gards, c'est une enfant; mais elle est juste, et elle sait
+apprcier le meilleur des hommes. Il est si bon pour elle! Si vous les
+aviez vus un instant ensemble, vous sauriez tout de suite quoi vous en
+tenir sur leur prtendue dsunion. Tant d'gards mutuels, tant de
+dfrences exquises et de dlicates attentions ne se retrouvent pas
+entre gens qui ont des reproches srieux se faire. Il y a entre eux
+des diffrences de gots et d'opinions, cela est certain; mais, si c'est
+l un malheur rel dans la vie conjugale, il y a aussi dans les motifs
+srieux d'affection rciproque des compensations suffisantes. Ceux qui
+accusent mon frre de froideur sont injustes et mal informs; ceux qui
+accusent sa femme d'ingratitude ou de lgret sont des mchants ou des
+imbciles.
+
+Quelle que pt tre l'ingnuit optimiste de Paule, ses paroles me
+firent une vive impression. Je me sentis partag entre une violente
+jalousie naissante contre cet poux si parfait, si respect, et une
+sorte de blme amer contre la femme qui cherchait ailleurs attachement
+et protection. Ce furent les premires atteintes du mal implacable qui
+devait me torturer plus tard. Quand je revis Alida, sa figure altre
+sembla confirmer les assertions de sa belle-soeur; elle avait t
+bouleverse et semblait attendre avec impatience le retour de son mari.
+J'en pris une humeur froce, et, comme le temps s'tait adouci et que
+nous nous promenions au bord du torrent, Paule s'loignant souvent avec
+le guide pour chercher des plantes et satisfaire son ardeur de
+locomotion, je pressai madame de Valvdre de questions aigres et de
+rflexions dsespres. Elle se vit alors entrane et comme force me
+parler de son mari, de son intrieur, et me raconter sa vie.
+
+--J'ai passionnment aim M. de Valvdre, dit-elle. C'est la seule
+passion de ma vie. Paule vous a dit qu'il tait parfait: eh bien, oui,
+elle a raison, il est parfait. Il n'a qu'un dfaut, il n'aime pas. Il ne
+peut, ni ne sait, ni ne veut aimer. Il est suprieur aux passions, aux
+souffrances, aux orages de la vie. Moi, je suis une femme, une vraie
+femme, faible, ignorante, sans valeur aucune. Je ne sais qu'aimer. Il
+fallait me tenir compte de cela et ne pas me demander autre chose. Ne le
+savait-il pas, lorsqu'il m'pousa, que je n'avais ni connaissances
+srieuses, ni talents distingus? Je n'avais pas voulu me farder, et
+c'et t bien en vain que je l'eusse tent avec un homme qui sait tout.
+Je lui plus, il me trouva belle, il voulut tre mon mari afin de pouvoir
+tre mon amant. Voil tout le mystre de ces grandes affections
+auxquelles une jeune fille sans exprience est condamne se laisser
+prendre. Certes, l'homme qui la trompe ainsi n'est pas coupable de
+dissimulation. Aveugl, il se trompe lui-mme, et son erreur porte le
+chtiment avec elle, puisque cet homme s'enchane jamais, sauf s'en
+repentir plus tard. Valvdre s'est repenti coup sr: il me l'a cach
+aussi bien que possible; mais je l'ai devin, et j'en ai t
+mortellement humilie. Aprs beaucoup de souffrances, l'orgueil froiss
+a tu l'amour dans mon coeur. Nous n'avons donc t coupables ni l'un ni
+l'autre. Nous avons subi une fatalit. Nous sommes assez intelligents,
+assez quitables, pour l'avoir reconnu et pour n'avoir point nourri
+d'amertume l'un contre l'autre. Nous sommes rests amis, frre et soeur,
+muets sur le pass, calmes dans le prsent et rsigns l'avenir. Voil
+toute notre histoire. Quel sujet de colre et de jalousie y trouvez-vous
+donc?...
+
+J'en trouvais mille, et des soupons et des inquitudes sans nombre.
+Elle l'avait passionnment aim, elle le proclamait devant moi, sans
+paratre se douter de la torture attache pour un coeur tout neuf ce
+mot de la femme adore: Vous n'tes pas le premier dans ma vie.
+J'aurais voulu qu'elle me trompt, qu'elle me ft croire un mariage de
+raison, un attachement paisible ds le principe, ou qu'elle prt la
+peine de me rpter ce banal mensonge, naf souvent chez les femmes
+passions vives: J'ai cru aimer; mais ce que j'prouve pour vous me
+dtrompe. C'est vous seul qui m'avez appris l'amour. Et, en mme temps,
+je me rendais bien compte de l'incrdulit avec laquelle j'eusse
+accueilli ce mensonge, de la fureur qui m'et envahi en me sentant
+tromp ds les premiers mots. J'tais en proie toutes les
+contradictions d'un sentiment sauvage et despotique. Par moments, je
+m'essayais l'amiti, l'amour pur comme elle l'entendait; mais je
+reconnaissais avec terreur que ce qu'elle m'avait dit de son mari
+pourrait bien s'appliquer moi. Je ne trouvais pas en elle ce fond de
+logique, cette maturit de l'esprit, cette conscience de la volont, qui
+sont les indispensables bases d'une affection bienfaisante et d'une
+intimit heureuse. Elle s'tait bien confesse, elle tait femme
+jusqu'au bout des ongles, faite seulement pour aimer, disait-elle...
+faite, coup sr, pour allumer mille ardeurs sans qu'on pt prvoir si
+elle tait capable de les apaiser et de les convertir un jour en bonheur
+durable et vrai. Un point, d'ailleurs, restait voil dans son bref
+rcit, et ce point terrible, l'infidlit..., _les infidlits_ qu'on
+lui attribuait, je voulais et ne voulais pas l'claircir. Je
+questionnais malgr moi; elle s'en offensa.
+
+--Vous voulez que je vous rende compte de ma conduite? dit-elle avec
+hauteur. De quel droit? Et pourquoi me faites-vous l'honneur de m'aimer,
+si d'avance vous ne m'estimez pas? Est-ce que, moi, je vous questionne?
+Est-ce que je ne vous ai pas accept tel que vous tes, sans rien savoir
+de votre pass?
+
+--Mon pass! m'criai-je. Est-ce que j'ai un pass, moi? Je suis un
+enfant dont tout le inonde a pu suivre la vie au grand jour, et jamais
+je n'ai eu de motifs pour cacher la moindre de mes actions. D'ailleurs,
+je vous l'ai dit et je peux l'attester sur l'honneur, je n'ai jamais
+aim. Je n'ai donc rien confesser, rien raconter, tandis que vous...
+vous qui repoussez la passion aveugle et confiante, et qui exigez un
+sentiment dsintress, un amour idal... il vous faut imposer l'estime
+de votre caractre et donner des garanties morales l'homme dont vous
+prenez la conscience et la vie.
+
+--Voici la question bien dplace, rpondit-elle en tirant de son sein
+le billet que je lui avais crit l'avant-veille. Je croyais que vous me
+demandiez de vous rendre digne de moi, et de ne pas vous abandonner au
+dsespoir. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est moi qui apparemment
+implore votre confiance et vous supplie de me croire digne de vous.
+Tenez, pauvre enfant! vous avez un caractre violent avec une tte
+faible, et je ne suis ni assez nergique ni assez habile pour vous
+apprendre aimer; je souffrirais trop, et vous deviendriez fou. Nous
+avons fait un roman. N'en parlons plus.
+
+Elle dchira le billet en menus fragments qu'elle sema dans l'herbe et
+dans les buissons; puis elle se leva, sourit, et voulut rejoindre sa
+belle-soeur. J'aurais d la laisser faire, nous tions sauvs!... Mais
+son sourire tait dchirant, et il y avait des larmes au bord de ses
+paupires. Je la retins, je demandai pardon, je m'interdis de jamais
+l'interroger. Les deux jours qui suivirent, je manquai cent fois de
+parole; mais elle ne s'expliqua pas davantage, et les pleurs furent
+toute sa rponse. Je me hassais de faire souffrir une si douce
+crature, car, malgr de nombreux accs de dpit et de vives rvoltes de
+fiert, elle ne savait pas rompre: elle ignorait le ressentiment, et son
+pardon avait une infinie mansutude.
+
+
+
+
+IV
+
+
+J'oubliais tout au milieu de ces orages mls de dlices, et, en
+exerant mes forces contre le torrent qui m'entranait, je les sentais
+s'teindre et se tourner vers le rve du bonheur tout prix, lorsqu'un
+signal parti de la montagne m'annona le retour probable d'Obernay pour
+le lendemain. C'tait une double fuse blanche attestant que tout allait
+bien, et que mon ami se dirigeait vers nous; mais M. de Valvdre
+tait-il avec lui? serait-il Saint-Pierre dans douze heures?
+
+Ce fut la premire fois que je pensai l'attitude qu'il faudrait
+prendre vis--vis de ce mari, et je n'en pus imaginer aucune qui ne me
+glat de terreur. Que n'aurais-je pas donn pour avoir affaire un
+homme brutal et violent que j'aurais paralys et domin par un froid
+ddain et un tranquille courage? Mais ce Valvdre qu'on m'avait dpeint
+si calme, si indiffrent ou si misricordieux envers sa femme, en tout
+cas si poli, si prudent, et religieux observateur des plus dlicates
+convenances, de quel front soutiendrais-je son regard? de quel air
+recevrais-je ses avances? car il tait bien certain qu'Obernay lui avait
+dj parl de moi comme de son meilleur ami, et qu'en raison de son ge
+et de son tat dans le monde, M. de Valvdre me traiterait en jeune
+homme que l'on veut encourager, protger ou conseiller au besoin. Je
+n'avais plus senti la force d'interroger Obernay sur son compte. Depuis
+que j'aimais Alida, j'aurais voulu oublier l'existence de son mari.
+D'aprs le peu de mots que, malgr moi, j'avais t forc d'entendre, je
+me reprsentais un homme froid, trs-digne et assez railleur. Selon
+Alida, c'tait le type des intentions gnreuses avec le secret ddain
+des consciences imbues de leur supriorit.
+
+Qu'il ft paternel ou blessant dans sa bienveillance, j'tais bien assez
+malheureux sans avoir encore la honte et le remords de trahir un homme
+qu'il m'et peut-tre fallu estimer et respecter en dpit de moi-mme.
+Je rsolus de ne pas l'attendre; mais Alida me trouva lche et m'ordonna
+de rester.
+
+--Vous m'exposez d'tranges soupons de sa part, me dit-elle. Que
+va-t-il penser d'un jeune homme qui, aprs avoir accept le soin de me
+protger dans mon isolement, s'enfuit comme un coupable son approche?
+Obernay et Paule seront galement frapps de cette conduite, et n'auront
+pas plus que moi une bonne raison donner pour l'expliquer. Comment!
+vous n'avez pas prvu qu'en aimant une femme marie, vous contractiez
+l'obligation d'affronter tranquillement la rencontre de son mari, que
+vous me deviez de savoir souffrir pour moi, qui vais souffrir pour vous
+cent fois davantage? Songez donc au rle de la femme en pareille
+circonstance: s'il y a lieu de feindre et de mentir, c'est sur elle
+seule que tombe tout le poids de cette odieuse ncessit. Il suffit
+son complice de paratre calme et de ne commettre aucune imprudence;
+mais elle qui risque tout, son honneur, son repos et sa vie, elle doit
+tendre toutes les forces de sa volont pour empcher le soupon de
+natre. Croyez-moi, pour celle qui n'aime pas le mensonge, c'est l un
+vritable supplice, et pourtant je vais le subir, et je n'ai pas
+seulement song vous en parler. Je ne vous ai pas demand de m'en
+plaindre, je ne vous ai pas reproch de m'y avoir expose. Et vous,
+l'approche du danger qui me menace, vous m'abandonnez en disant: Je ne
+sais pas feindre, je suis trop fier pour me soumettre cette
+humiliation! Et vous prtendez que vous m'aimez, que vous voudriez
+trouver quelque terrible occasion de me le prouver, de me forcer y
+croire! En voici une prvue, banale, vulgaire et facile entre toutes, et
+vous fuyez!
+
+Elle avait raison. Je restai. La destine, qui me poussait ma perte,
+parut venir mon secours. Obernay revint seul. Il apportait madame de
+Valvdre une lettre de son mari, qu'elle me montra, et qui contenait
+peu prs ceci:
+
+Mon amie, ne m'en veuillez pas de m'tre encore laiss _tenter par les
+cimes_. On n'y prit pas toujours, puisque m'en voil revenu sain et
+sauf. Obernay m'a dit la cause de votre excursion dans ces montagnes. Je
+me rends sans conteste vos motifs, et je regarde comme mon premier
+devoir de faire droit vos rclamations. Je vais Valvdre chercher ma
+soeur ane. Je me charge de l'installer tout de suite Genve, afin
+que vous puissiez retourner chez vous sans chagrin aucun. En mme temps,
+je vais tout disposer Genve pour le mariage de Paule, et je vous
+prierai de venir m'y rejoindre avec elle au commencement du mois
+prochain. De cette faon, la soeur ane pourra assister la crmonie
+sans que vous ayez l'air de n'tre pas en bonne intelligence. Vous
+amnerez les enfants. Voici l'ge venu o Edmond doit entrer au collge.
+Obernay compltera ma lettre par tous les dtails que vous pourrez
+dsirer. Comptez toujours sur le dvouement de votre ami et serviteur,
+
+VALVDRE.
+
+Cette missive, dont je suis sr d'avoir rendu sinon les expressions, du
+moins la teneur et l'esprit, confirmait pleinement tout ce qu'Alida
+m'avait dit des bons procds et des formes polies de son mari, en mme
+temps qu'elle peignait le dtachement d'une me suprieure aux
+dceptions ou aux dsastres de l'amour. Il y avait peut-tre un drame
+poignant sous cette parfaite srnit; mais l'impression en tait
+efface, soit par la force de la volont, soit par la froideur de
+l'organisation.
+
+J'ignore pourquoi la lecture de cette lettre produisit sur moi un effet
+tout contraire celui que madame de Valvdre en attendait: elle me
+l'avait fait lire, croyant teindre les feux de ma jalousie; ils en
+furent ravivs et comme exasprs. Un poux tellement irrprochable dans
+la gouverne de sa famille avait, devant Dieu et devant les hommes, le
+droit de tout exiger en retour de ses promptes et gnreuses
+condescendances. Il tait bien lgitimement le matre et l'arbitre de
+cette femme dont il se disait chevaleresquement le serviteur et l'ami
+dvou. Oui certes, il avait le droit pour lui, puisqu'il avait la
+justice et la raison souveraines. Rien ne pouvait jamais autoriser sa
+faible compagne rompre des liens qu'il savait rendre doublement
+sacrs. Elle tait lui pour toujours, ft-ce titre de soeur, comme
+elle le prtendait, car ce frre-l, mari ou non, tait un appui plus
+lgitime et plus srieux que l'amant de la veille ou que celui du
+lendemain.
+
+Je sentis mon rle phmre, presque ridicule. Je me flattais de le
+rpudier quand ma passion serait assouvie, et je ne songeai plus qu'
+l'assouvir. Alida ne l'entendait pas ainsi. Je commenai la tromper
+rsolment et lui inspirer de la confiance, avec l'intention bien
+arrte de surprendre son imagination ou ses sens.
+
+Elle repartait le surlendemain pour sa villa de Valvdre. Obernay tait
+charg de l'accompagner; mais on devait prendre le plus long, afin de ne
+pas se croiser avec M. de Valvdre emmenant sa vieille soeur Genve.
+Je n'avais plus de prtexte pour rester auprs d'Alida, car j'avais
+annonc Obernay qu'aprs une huitaine de jours lui consacrs, je
+continuerais ma tourne en Suisse, sauf retourner le voir Genve
+avant de me rendre en Italie. Il ne m'aida pas changer de projets.
+
+--Valvdre a fix mon mariage au 1er aot, me dit-il; je regarde comme
+impossible que tu me refuses d'y assister. Moi, je serai dans ma famille
+ds le 15 juillet, et je t'attendrai. Nous sommes le 2, tu as donc tout
+le temps d'aller voir une partie de nos grands lacs et de nos belles
+montagnes; mais il ne faut pas tarder commencer ta tourne. Je presse
+ton dpart, tu le vois, mais c'est pour mieux m'assurer ton retour.
+
+Assister au mariage d'Henri avec mademoiselle de Valvdre, c'tait me
+placer forcment en prsence de ce mari que j'tais si content d'avoir
+vit. Ce n'est pas sous les yeux de toute cette famille, avec son chef
+en tte, que je voulais revoir Alida. Pourtant je ne trouvais aucun
+moyen de refuser. Lanc dans la voie du mensonge, je promis, avec la
+rsolution de me casser une jambe en voyage plutt que de tenir ma
+parole.
+
+Je fis mes paquets et partis une heure aprs, laissant Alida effraye de
+ma prcipitation, blesse de ma rsistance au dsir qu'elle m'exprimait
+d'avoir mon escorte durant une partie de sa route. La laisser inquite
+et mcontente faisait partie de mon plan de sduction.
+
+Je souris bien tristement, quand je pense aujourd'hui mes tentatives
+de perversit: elles taient si peu de mon ge et si loignes de mon
+caractre, que je me trouvai comme soulag de pouvoir les oublier
+pendant quelques jours. Je m'enfonai dans les hautes montagnes, en
+attendant le moment o le retour de M. de Valvdre et d'Obernay Genve
+me permettrait d'aller surprendre Alida dans sa rsidence, dont je
+m'tais trac, sur ma carte routire, un itinraire dtaill.
+
+Je passai une dizaine de jours me fatiguer les jambes et m'exalter
+le cerveau. Je traversai les Alpes Pennines, et je remontai les Alpes du
+Valais vers le Simplon. Du haut de ces rgions grandioses, ma vue
+plongeait tour tour sur la Suisse et l'Italie. C'est un des plus
+vastes et des plus fiers tableaux que j'aie jamais vus. Je voulus aller
+aussi haut que possible sur les croupes du Sempione italien, voir de
+prs ses tranges et horribles cascades ferrugineuses, qui, ct de
+fleuves de lait cumeux, semblent rayer les neiges de fleuves de sang.
+Je bravai le froid, le pril, et le sentiment de la dtresse morale qui
+s'empare d'une jeune me dans ces affreuses solitudes. L'avouerai-je?
+j'prouvais le besoin de m'galer, mes propres yeux, en courage et en
+stocisme M. de Valvdre. J'avais t irrit d'entendre sa femme et sa
+soeur parler sans cesse de sa force et de son intrpidit. Il semblait
+que ce ft un titan, et, un jour que j'avais exprim le dsir de tenter
+une excursion pareille, Alida avait souri comme si un nain et parl de
+suivre un gant la course. J'aurais trouv puril de m'exercer en sa
+prsence; mais, seul, et au risque de me briser ou de me perdre dans les
+abmes, je consolais mon orgueil froiss, et je m'vertuais devenir,
+moi aussi, un type de vigueur et d'audace. J'oubliais que ce qui faisait
+le mrite de ces entreprises dsespres, c'tait un but srieux,
+l'espoir des conqutes scientifiques. Il est vrai que je croyais marcher
+ la conqute du dmon potique, et je m'vertuais improviser au
+milieu des glaciers et des prcipices; mais il faut tre un demi-dieu
+pour trouver sur de pareilles scnes l'expression d'un sentiment
+personnel. C'est peine si je rencontrais, dans l'crin chatoyant des
+pithtes et des images romantiques, un faible quivalent pour traduire
+la sublimit des choses environnantes. Le soir, quand j'essayais
+d'crire mes rimes, je m'apercevais bien que ce n'taient que des rimes,
+et pourtant j'avais bien vu, bien dcrit, bien traduit; mais prcisment
+la posie, comme la peinture et la musique, n'existe qu' la condition
+d'tre autre chose qu'un quivalent de traduction. Il faut que ce soit
+une idalisation de l'idal. J'tais effray de mon insuffisance et ne
+m'en consolais qu'en l'attribuant la fatigue physique.
+
+Une nuit, dans un misrable chalet o j'avais demand l'hospitalit, je
+fus navr par une scne tout humaine, que je m'exerai regarder de
+sang-froid, afin de la rendre plus tard sous forme littraire. Un enfant
+se mourait dans les convulsions. Le pre et la mre, ne sachant pas le
+soulager et le jugeant perdu, le regardaient d'un oeil sec et morne se
+dbattre sur la paille. Le dsespoir muet de la femme tait sublime
+d'expression. Cette laide crature, gotreuse, demi crtine, devenait
+belle par l'instinct de la maternit. Le pre, farouche et dvot, priait
+sans espoir. Assis sur mon grabat, je les contemplais, et ma strile
+piti ne rencontrait que des mots et des comparaisons! J'en fus irrit
+contre moi-mme, et je pensai qu'en ce moment il et mieux valu tre un
+petit mdecin de campagne que le plus grand pote du monde.
+
+Quand le jour vint, je m'veillai et m'aperus seulement alors que la
+fatigue m'avait vaincu. Je me soulevai, croyant voir l'enfant mort et la
+mre prosterne; mais je vis la mre assise, et, sur ses genoux,
+l'enfant qui souriait. Auprs d'eux tait un homme en casaque de laine
+et en gutres de cuir, dont les mains blanches et la trousse de voyage
+dplie annonaient autre chose qu'un colporteur ou un contrebandier. Il
+fit prendre au petit malade une seconde dose de je ne sais quel calmant,
+donna ses instructions aux parents dans leur dialecte, que je comprenais
+peu, et se retira en refusant l'argent qu'on lui offrait. Quand il fut
+sorti, on s'aperut qu'au lieu d'en recevoir, il en avait laiss
+dessein dans la sbile du foyer.
+
+Il tait donc venu pendant mon sommeil; il avait t envoy l, dans ce
+dsert, par la Providence, l'homme de bien et de secours, le messager
+d'espoir et de vie, le petit mdecin de campagne, antithse du pote
+sceptique.
+
+Il y avait l _un sujet_. Je me mis le composer en descendant la
+montagne, aprs avoir joint mon offrande celle du mdecin; mais
+bientt j'oubliai tout pour admirer le portique grandiose que je
+franchissais. Au bout d'une demi-heure de marche, j'avais laiss
+au-dessus de moi les glaciers et les cimes formidables; j'entrais dans
+la valle du Rhne, que je dominais encore d'une hauteur vertigineuse,
+et qui s'ouvrait sous mes pieds comme un abme de verdure travers de
+mille serpents d'or et de pourpre. Le fleuve et les nombreux torrents
+qui se prcipitent dans son lit s'embrasaient de la rougeur du matin.
+Une brume rose qui s'vanouissait rapidement me faisait paratre encore
+plus lointaines les dentelures neigeuses de l'horizon et les profondeurs
+magiques de l'amphithtre. A chaque pas, je voyais surgir de ces
+profondeurs des crtes abruptes couronnes de roches pittoresques ou de
+verdure dore par le soleil levant, et, entre ces cimes qui
+s'abaissaient graduellement, il y avait d'autres abmes de prairies et
+de forts. Chacun de ces recoins formait un magnifique paysage, quand le
+regard et la pense s'y arrtaient un instant; mais, si l'on regardait
+alentour, au del et au-dessous, le paysage sublime n'tait plus qu'un
+petit accident perdu dans l'immensit du tableau, un dtail, un
+repoussoir, et, pour ainsi dire, une facette du diamant.
+
+Devant ces bassins alpestres, le peintre et le pote sont comme des gens
+ivres qui l'on offrirait l'empire du monde. Ils ne savent quel petit
+refuge choisir pour s'abriter et se prserver du vertige. L'oeil
+voudrait s'arrter quelque point de dpart pour compter ses richesses:
+elles semblent innombrables; car, en descendant les sinuosits des
+divers plans, on voit chaque tableau changer d'aspect et prsenter
+d'autres couleurs et d'autres formes.
+
+Le soleil montait, la chaleur s'engouffrait de plus en plus dans ces
+creux vallons superposs. Le haut Simplon ne m'envoyant plus dans le dos
+ses aiguillons de glace, je m'arrtai pour ne pas perdre trop tt le
+spectacle de l'ensemble du Valais. Je m'assis sur la mousse d'une roche
+isole, et j'y mangeai le morceau de pain bis que j'avais achet au
+chalet; aprs quoi, l'ombre des grands sapins s'allongeant d'elle-mme
+obliquement sur moi, et la clochette des troupeaux invisibles perdus
+sous la rame berant ma rverie, je me laissai aller quelques instants
+au sommeil.
+
+Le rveil fut dlicieux. Il tait huit heures du matin. Le soleil avait
+pntr jusque dans les plus mystrieuses profondeurs, et tout tait si
+beau, si inculte et si gracieusement primitif autour de moi, que j'en
+fus ravi. En cet instant, je pensai madame de Valvdre comme l'idal
+de beaut auquel je rapportais toutes mes admirations, et je me rappelai
+sa forme arienne, ses dcevantes caresses, son sourire mystrieux.
+C'tait la premire fois que je me trouvais dans une situation propre au
+recueillement depuis que j'tais aim d'une belle femme, et, si je ne
+puisai pas dans cette pense l'motion douce et profonde du vrai
+bonheur, du moins j'y trouvai tous les enivrements, toutes les fumes de
+la vanit satisfaite.
+
+C'tait le moment d'tre pote, et je le fus en rve. J'eus, en
+regardant la nature autour de moi, des blouissemcnts et des battements
+de coeur que je n'avais jamais prouvs. Jusque-l, j'avais mdit aprs
+coup sur la beaut des choses, aprs m'tre enivr du spectacle qu'elles
+prsentent. Il me sembla que ces deux oprations de l'esprit
+s'effectuaient en moi simultanment, que je sentais et que je dcrivais
+tout ensemble. L'expression m'apparaissait comme mle au rayon du
+soleil, et ma vision tait comme une posie tout crite. J'eus un
+tremblement de fivre, une bouffe d'immense orgueil.
+
+--Oui, oui! m'criai-je intrieurement,--et je parlais tout haut sans en
+avoir conscience,--je suis sauv, je suis heureux, je suis artiste!
+
+Il m'tait rarement arriv de me livrer ces monologues, qui sont de
+vritables accs de dlire, et, bien que j'eusse pris l'habitude, dans
+ces derniers temps, de rciter mes vers au bruit des cataractes, l'cho
+de ma voix et de ma prose dans ce lieu paisible m'effraya. Je regardai
+autour de moi instinctivement, comme si j'eusse commis une faute, et
+j'eus un vritable sentiment de honte en voyant que je n'tais pas seul.
+A trois pas de moi, un homme, pench sur le rocher, puisait de l'eau
+dans une tasse de cuir au filet d'une source, et cet homme, c'tait
+celui que j'avais vu, deux heures plus tt, sauvant l'enfant malade du
+chalet et faisant l'aumne mes htes.
+
+Malgr son costume alpestre, qui tenait du montagnard encore plus que du
+touriste, je fus frapp de l'lgance de sa tournure et de sa
+physionomie. Il tait, en outre, remarquablement beau de type et de
+formes, et ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il avait t son
+chapeau, et je vis ses traits, que je n'avais fait qu'entrevoir au
+chalet. Ses cheveux noirs, pais et courts, dessinaient un front blanc
+et vaste, d'une srnit remarquable. L'oeil, bien fendu, avait le
+regard doux et pntrant; le nez tait fin, et l'expression de la narine
+se liait celle de la lvre par un demi-sourire d'une bienveillance
+calme et dlicatement enjoue. La taille moyenne et la poitrine large
+annonaient la force physique, en mme temps que les paules lgrement
+votes trahissaient l'tude sdentaire ou l'habitude de la mditation.
+
+J'oubliai, en le regardant avec un certain sentiment d'analyse, l'espce
+de confusion que je venais d'prouver, et je le saluai avec sympathie.
+Il me rendit mon salut avec cordialit, et m'offrit la tasse pleine
+d'eau qu'il allait porter ses lvres, en me disant que cette eau si
+belle tait digne d'tre offerte comme une friandise.
+
+J'acceptai, obissant l'attrait qui me poussait changer quelques
+paroles avec lui; mais, la manire dont il me regardait, je sentis que
+j'tais pour lui un objet de curiosit ou de sollicitude. Je me rappelai
+l'trange exclamation qui m'tait chappe en sa prsence, et je me
+demandai s'il ne me prenait pas pour un alin. Je ne pus m'empcher
+d'en rire, et, pour le rassurer en sauvant mon amour-propre:
+
+--Docteur, lui dis-je, vous me prescrivez cette eau pure comme un
+remde, convenez-en, ou vous en faites l'preuve sur moi pour voir si je
+ne suis pas hydrophobe; mais tranquillisez-vous, vous n'aurez pas me
+soigner. J'ai toute ma raison. Je suis un pauvre comdien ambulant, et
+vous m'avez surpris rcitant un fragment de rle.
+
+--Vraiment? dit-il d'un air de doute. Vous n'avez pourtant pas l'air
+d'un comdien!
+
+--Pas plus que vous n'avez l'air d'un mdecin de campagne. Pourtant vous
+tes un disciple de la science, et moi, je suis un disciple de l'art:
+que vous en semble?
+
+--Soit! reprit-il. Je ne vous ai pris ni pour un naturaliste, ni pour un
+peintre; mais, d'aprs ce que ces gens du chalet m'ont dit de vous, je
+vous prenais pour un pote.
+
+--Qu'ont-ils donc pu vous dire de moi?
+
+--Que vous dclamiez tout seul dans la montagne; c'est pourquoi les
+bonnes gens vous prenaient pour un fou.
+
+--Et ils vous envoyaient mon secours, ou bien la charit vous a mis
+ma recherche?
+
+--Non! dit-il en riant. Je ne suis pas de ces mdecins qui courent aprs
+la clientle et qui lui demandent la bourse ou la vie au coin d'un bois.
+Je m'en allais Brigg en me promenant. J'ai fln en route. J'avais
+soif, et le murmure de la source m'a amen auprs de vous. Vous rcitiez
+ou vous improvisiez. Je vous ai drang...
+
+--Non pas, m'criai-je; vous alliez fumer un cigare, et, si vous le
+permettez, je fumerai le mien prs de vous. Savez-vous, docteur, que je
+suis trs-heureux de vous voir tte repose et de causer un moment
+avec vous?
+
+--Comment! vous ne me connaissez pas!
+
+--Pas plus que vous ne me connaissez; mais vous tes pour moi le hros
+improvis d'un petit pome que je roulais dans ma cervelle de comdien.
+Un proverbe, une fantaisie, je suppose: deux scnes pour peindre le
+contraste entre les deux types que nous reprsentons, vous et moi. La
+premire est tout votre avantage. L'enfant se mourait, je plaignais la
+mre en m'endormant; vous la consoliez, vous sauviez l'enfant mon
+rveil! Le cadre tait simple et touchant, et vous aviez le beau rle.
+Dans la seconde scne, je voudrais pourtant relever l'artiste: vous
+pensez bien qu'on n'abjure pas l'orgueil de son tat! mais que puis-je
+imaginer pour avoir ici plus d'esprit et de sens que vous? Je ne trouve
+absolument rien, car, individuellement, vous me paraissez trs-suprieur
+ moi en toutes choses... Il faudrait que vous fussiez assez modeste
+pour m'aider prouver que l'artiste est le mdecin de l'me, comme le
+savant est celui du corps.
+
+--Oui, rpondit mon aimable docteur en s'asseyant mes cts et en
+acceptant un de mes cigares; c'est une ide, et je me livre vous pour
+que vous la ralisiez. Je ne me crois suprieur personne; mais
+supposons que je sois trs-fort d'intelligence et cependant trs-faible
+en philosophie, que j'aie un grand chagrin ou un grand doute: c'est
+votre loquence exerce sur les matires du sentiment et de
+l'enthousiasme me gurir en m'attendrissant ou en me rendant la foi.
+Voyons, improvisez!
+
+--Oh! doucement! m'criai-je; je ne peux pas improviser sans rpondre
+quelque chose, et vous ne me dites rien. Il ne suffit pas de supposer,
+je ne sais pas m'exalter froid. Confiez-moi vos peines, imaginez
+quelque drame, et, s'il n'y en a aucun dans votre vie, inventez-en un!
+
+Il se mit rire de bon coeur de ma fantaisie, et pourtant, au milieu de
+sa gaiet, je crus voir passer un nuage sur son beau front, comme si
+j'eusse imprudemment rouvert une blessure cache. Je ne me trompais pas:
+il cessa de rire et me dit avec douceur:
+
+--Mon cher monsieur, ne jouons pas ce jeu-l, ou jouons-y
+srieusement. A mon ge, on a toujours eu un drame dans sa vie. Voici le
+mien. J'ai beaucoup aim une femme qui est morte. Avez-vous des paroles
+et des ides pour me consoler?
+
+Je fus si frapp de la simplicit de sa plainte, que je perdis l'envie
+de faire de l'esprit.
+
+--Je vous demande pardon de ma maladresse, lui dis-je. J'aurais d me
+dire que vous n'tiez pas un enfant comme moi, et que, dans tous les
+cas, ce sujet de causerie ne me donnerait sur vous aucun avantage. Quand
+vous m'aurez quitt, je pourrai bien trouver, en prose ou en vers,
+quelque tirade effet pour vous rpondre ou vous consoler; mais, ici,
+devant une figure qui commande la sympathie, devant une parole qui
+impose le respect, je me sens si petit garon, que je ne me permettrai
+mme pas de vous plaindre, certain que je suis d'avoir beaucoup moins de
+sagesse et de courage que vous n'en avez vous-mme.
+
+Ma rponse le toucha; il me tendit la main en me disant que j'tais un
+modeste et brave garon, et que je venais de lui parler en homme, ce qui
+valait encore mieux que de parler en pote.
+
+--Ce n'est pourtant pas, ajouta-t-il en secouant sa mlancolie par un
+gnreux effort, que je ddaigne les potes et la posie. Les artistes
+m'ont toujours sembl aussi srieux et aussi utiles que les savants
+quand ils sont vraiment artistes, et un grand esprit qui tiendrait
+galement du savant et de l'artiste me paratrait le plus noble
+reprsentant du beau et du vrai dans l'humanit.
+
+--Ah! puisque vous voulez bien causer avec moi, repris-je, il faut que
+vous me permettiez de vous contredire. Il est bien entendu d'avance que
+vous aurez raison; mais laissez-moi mettre ma pense.
+
+--Oui, oui, je vous en prie. C'est peut-tre moi qui ai tort. La
+jeunesse est grand juge en ces matires. Parlez...
+
+Je parlai avec abondance et conviction. Je ne rapporterai pas mes
+paroles, dont je ne me souviens gure, et que le lecteur imaginera sans
+peine en se rappelant la thorie de l'art pour l'art, si fort en vogue
+cette poque. La rponse de mon interlocuteur, qui m'est trs-prsente,
+fera, d'ailleurs, suffisamment connatre le plaidoyer.
+
+--Vous dfendez votre glise avec ardeur et talent, me dit-il; mais je
+regrette de voir toujours des esprits d'lite s'enfoncer volontairement
+dans une notion qui est une erreur funeste au progrs des connaissances
+humaines. Nos pres ne l'entendaient pas ainsi; ils cultivaient
+simultanment toutes les facults de l'esprit, toutes les manifestations
+du beau et du vrai. On dit que les connaissances ont pris un tel
+dveloppement, que la vie d'un homme suffit peine aujourd'hui une
+des moindres spcialits: je ne suis pas convaincu que cela soit bien
+vrai. On perd tant de temps discuter ou intriguer pour se faire un
+nom, sans parler de ceux qui perdent les trois quarts de leur vie ne
+rien faire! C'est parce que la vie sociale est devenue trs-complique,
+que les uns gaspillent leur existence s'y frayer une voie, et les
+autres ne rien vouloir entreprendre de peur de se fatiguer. Et puis
+encore l'esprit humain s'est subtilis l'excs, et, sous prtexte
+d'analyse intellectuelle et de contemplation intrieure, la puissante et
+infortune race des potes s'use dans le vague ou dans le vide, sans
+chercher son rassrnement, sa lumire et sa vie dans le sublime
+spectacle du monde! Permettez, ajouta-t-il avec une douce et
+convaincante vivacit en me voyant prt l'interrompre: je sais ce que
+vous voulez me dire. Le pote et le peintre se prtendent les amants
+privilgis de la nature; ils se flattent de la possder exclusivement,
+parce qu'ils ont des formes et des couleurs et un vif ou profond
+sentiment pour l'interprter. Je ne le nie pas et j'admire leur
+traduction quand elle est russie; mais je prtends, moi, que les plus
+habiles et les plus heureux, les plus durables et les mieux inspirs
+d'entre eux sont ceux qui ne se contentent pas de l'aspect des choses,
+et qui vont chercher la raison d'tre du beau au fond des mystres d'o
+s'panouit la splendeur de la cration. Ne me dites pas, moi, que
+l'tude des lois naturelles et la recherche des causes refroidissent le
+coeur et retardent l'essor de la pense; je ne vous croirais pas, car,
+si peu qu'on regarde la source ineffable des ternels phnomnes, je
+veux dire la logique et la magnificence de Dieu, on est bloui
+d'admiration devant son oeuvre. Vous autres, vous ne voulez tenir compte
+que d'un des rsultats de cette logique sublime, le beau qui frappe les
+yeux; mais, votre insu, vous tes des savants quand vous avez de bons
+yeux, car le beau n'existerait pas sans le sage et l'ingnieux dans les
+causes; seulement, vous tes des savants incomplets et systmatiques,
+qui se ferment, de propos dlibr, les portes du temple, tandis que les
+esprits vraiment religieux en recherchent les sanctuaires et en tudient
+les divins hiroglyphes. Croyez-vous que ce chne dont le magnifique
+branchage vous porte la rverie perdrait dans votre esprit, si vous
+aviez examin le frle embryon qui l'a produit, et si vous aviez suivi
+les lois de son dveloppement au sein des conditions propices que la
+Providence universelle lui a prpares? Pensez-vous que cette petite
+mousse dont nous foulons le frais velours cesserait de vous plaire le
+jour o vous dcouvririez la loupe le fini merveilleux de sa structure
+et les singularits ingnieuses de sa fructification? Il y a plus: une
+foule d'objets qui vous semblent insignifiants, disparates ou incommodes
+dans le paysage prendraient de l'intrt pour votre esprit et mme pour
+vos yeux, si vous y lisiez l'histoire de la terre crite en caractres
+profonds et indlbiles. Le lyriste, en gnral, se dtourne de ces
+penses, qui le mneraient haut et loin: il ne veut faire vibrer que
+certaines cordes, celle de la personnalit avant tout; mais voyez ceux
+qui sont vraiment grands! Ils touchent tout et ils interrogent
+jusqu'aux entrailles du roc. Ils seraient plus grands encore sans le
+prjug public, sans l'ignorance gnrale, qui repousse comme trop
+abstrait ce qui ne caresse ni les passions ni les instincts. C'est que
+les notions sont fausses, comme je vous l'ai dit, et que les hommes
+d'intelligence s'amusent faire des distinctions, des camps, des sectes
+dans la poursuite du vrai, si bien que ce qui est beau pour les uns ne
+l'est plus pour les autres. Triste rsultat de la tendance exagre aux
+spcialits! tonnante fatalit de voir que la cration, source de toute
+lumire et foyer de tout enthousiasme, ne puisse rvler qu'une de ses
+faces son spectateur privilgi, l'homme, qui, seul parmi les tres
+vivant en ce monde, a reu le don de voir en haut et en bas,
+c'est--dire de suppler par le calcul et le raisonnement aux organes
+qui lui manquent! Quoi! nous avons bris la vote de saphir de
+l'empyre, et nous y avons saisi la notion de l'infini avec la prsence
+des mondes sans nombre; nous avons perc la crote du globe, nous y
+avons dcouvert les lments mystrieux de toute vie sa surface, et
+les potes viendront nous dire: Vous tes des pdants glacs, des
+faiseurs de chiffres! vous ne voyez rien, vous ne jouissez de rien
+autour de vous! C'est comme si, en coulant parler une langue trangre
+que nous comprendrions et qu'ils ne comprendraient pas, ils avaient la
+prtention d'en sentir mieux que nous les beauts, sous prtexte que le
+sens des paroles nous empche d'en saisir l'harmonie.
+
+Mon nouvel ami parlait avec un charme extraordinaire; sa voix et sa
+prononciation taient si belles et son accent si doux, son regard avait
+tant de persuasion et son sourire tant de bont, que je me laissai
+morigner sans rvolte. Je me trouvais assoupli et comme influenc par
+ce rare esprit dou de formes si charmantes. tait-ce l un simple
+mdecin de campagne, ou bien plutt quelque homme clbre savourant les
+douceurs de la solitude et de l'_incognito?_
+
+Il marquait si peu de curiosit sur mon compte, que je crus devoir
+imiter sa discrtion. Il se contenta de me demander si je descendais la
+montagne ou si je comptais la remonter. Je n'avais aucun projet arrt
+avant le 15 juillet, et nous n'tions qu'au 10. Je fus donc tent
+d'accepter l'offre qu'il me fit d'aller dner avec lui Brigg, o il
+comptait passer la nuit; mais je pensai qu'il serait imprudent de me
+faire connatre sur cette route, qui tait celle de Valvdre, et o je
+comptais passer sans laisser mon nom dans aucune localit. Je prtextai
+un projet d'excursion en sens contraire; seulement, pour profiter encore
+quelques instants de sa compagnie, je le conduisis pendant une lieue
+vers son gte. Nous causmes donc encore sur le mme sujet qui nous
+avait occups, et je fus contraint d'avouer que son raisonnement avait
+une grande valeur et une grande force dans sa bouche; mais je le priai
+d'avouer son tour que peu d'esprits taient assez vastes pour
+embrasser sous toutes ses faces la notion du beau dans la nature.
+
+--Que l'tude des plus arides classifications, lui dis-je, n'ait pas
+glac une me d'lite comme la vtre, ce n'est pas en vous coutant que
+je puis le rvoquer en doute; mais convenez donc qu'il y a des choses
+qui, par elles-mmes, s'excluent mutuellement dans la plupart des
+organisations humaines. Je n'ai pas la modestie de me prendre pour un
+idiot, et cependant je vous dclare qu'une sche nomenclature et les
+travaux plus ou moins ingnieux l'aide desquels on a group les
+modifications sans nombre de la pense divine la rapetissent
+singulirement mes yeux, et que je serais dsol, par exemple, de
+savoir combien d'espces de mouches sucent en ce moment autour de nous
+le serpolet et les lavandes. Je sais bien que l'ignorant complet croit
+avoir tout vu quand il a remarqu le bourdonnement de l'abeille; mais,
+moi qui sais que l'abeille a beaucoup de soeurs ailes qui modifient et
+rpandent son type, je ne demande pas qu'on me dise o il commence et o
+il finit. J'aime mieux me persuader que nulle part il ne finit, que
+nulle part il ne commence, et mon besoin de posie trouve que le mot
+_abeille_ rsume tout ce qui anime de son chant et de son travail les
+tapis embaums de la montagne. Permettez donc au pote de ne voir que la
+synthse des choses et n'exigez pas que le chantre de la nature en soit
+l'historien.
+
+--Je trouve qu'ici vous avez mille fois raison, rpondit mon docteur. Le
+pote doit rsumer, vous tes dans le vrai, et jamais la dure et souvent
+arbitraire technologie des naturalistes ne sera de son domaine,
+esprons-le! Seulement, le pote qui chantera l'abeille ne perdra rien
+la connatre dans tous les dtails de son organisation et de son
+existence. Il prendra d'elle ainsi que de sa supriorit sur la foule
+des espces congnres, une ide plus grande, plus juste et plus
+fconde. Et ainsi de tout, croyez-moi. L'examen attentif de chaque chose
+est la clef de l'ensemble. Mais ce n'est pas l le point de vue le plus
+srieux de la thse que vous m'avez permis de soutenir devant vous. Il
+en est un purement philosophique qui a une bien autre importance: c'est
+que la sant de l'me n'est pas plus dans la tension perptuelle de
+l'enthousiasme lyrique que celle du corps n'est dans l'usage exclusif et
+prolong des excitants. Les calmes et saintes jouissances de l'tude
+sont ncessaires notre quilibre, notre raison, permettez-moi de le
+dire aussi, notre moralit!...
+
+Je fus frapp de la ressemblance de cette assertion avec les thories
+d'Obernay, et ne pus m'empcher de lui dire que j'avais un ami qui me
+prchait en ce sens.
+
+--Votre ami a raison, reprit-il; il sait sans doute par exprience que
+l'homme civilis est un malade fort dlicat qui doit tre son propre
+mdecin sous peine de devenir fou ou bte!
+
+--Docteur, voil une proposition bien sceptique pour un croyant de votre
+force!
+
+--Je ne suis d'aucune force, rpondit-il avec une bonhomie mlancolique;
+je suis tout pareil aux autres, dbile dans la lutte de mes affections
+contre ma logique, troubl bien souvent dans ma confiance en Dieu par le
+sentiment de mon infirmit intellectuelle. Les potes n'ont peut-tre
+pas autant que nous ce sentiment-l: ils s'enivrent d'une ide de
+grandeur et de puissance qui les console, sauf les garer. L'homme
+adonn la rflexion sait bien qu'il est faible et toujours expos
+faire de ses excs de force un abus qui l'puise. C'est dans l'oubli de
+ses propres misres qu'il trouve le renouvellement ou la conservation de
+ses facults; mais cet oubli salutaire ne se trouve ni dans la paresse
+ni dans l'enivrement, il n'est que dans l'tude du grand livre de
+l'univers. Vous verrez cela mesure que vous avancerez dans la vie. Si,
+comme je le crois, vous sentez vivement, vous serez bientt las d'tre
+le liros du pome de votre existence, et vous demanderez plus d'une
+fois Dieu de se substituer vous-mme dans vos proccupations. Dieu
+vous coutera, car il est le _grand couteur de la cration_, celui qui
+entend tout, qui rpond tout selon le besoin que chaque tre a de
+savoir le mot de sa destine, et auquel il suffit de penser
+respectueusement en contemplant le moindre de ses ouvrages pour se
+trouver en rapport direct et en conversation intime avec lui, comme
+l'enfant avec son pre. Mais je vous ai dj trop endoctrin, et je suis
+sr que vous me faites parler pour entendre rsumer en langue vulgaire
+ce que votre brillante imagination possde mieux que moi. Puisque vous
+ne voulez pas venir Brigg, il ne faut pas vous retarder plus
+longtemps. Au revoir et bon voyage!
+
+--Au revoir! o donc et quand donc, cher docteur?
+
+--_Au revoir dans tout et partout!_ puisque nous vivons dans une des
+tapes de la vie infinie et que nous en avons le sentiment. J'ignore si
+les plantes et les animaux ont une notion instinctive de l'ternit;
+mais l'homme, surtout l'homme dont l'intelligence s'est exerce la
+rflexion, ne peut point passer auprs d'un autre homme la manire
+d'un fantme pour se perdre dans l'ternelle nuit. Deux mes libres ne
+s'anantissent pas l'une par l'autre: ds qu'elles ont chang une
+pense, elles se sont mutuellement donn quelque chose d'elles-mmes,
+et, ne dussent-elles jamais se retrouver en prsence matriellement
+parlant, elles se connaissent assez pour se retrouver dans les chemins
+du souvenir, qui ne sont pas d'aussi pures abstractions qu'on le
+pense... Mais c'est assez de mtaphysique. Adieu encore et merci de
+l'heure agrable et sympathique que vous avez mise dans ma journe!
+
+Je le quittai regret; mais je croyais devoir conserver le plus strict
+incognito, n'tant gure loign du but de mon mystrieux voyage. Enfin
+vint le jour o je pouvais compter qu'Alida serait seule chez elle avec
+Paule et ses enfants, et j'arrivai au versant des Alpes qui plonge
+jusqu'aux rives du lac Majeur. Je reconnus de loin la villa que je
+m'tais fait dcrire par Obernay. C'tait une dlicieuse rsidence
+mi-cte, dans un den de verdure et de soleil, en face de cette troite
+et profonde perspective du lac, auquel les montagnes font un si
+merveilleux cadre, la fois austre et gracieuse. Comme je descendais
+vers la valle, un orage terrible s'amoncelait au midi, et je le voyais
+arriver ma rencontre, envahissant le ciel et les eaux d'une teinte
+violace raye de rouge brlant. C'tait un spectacle grandiose, et
+bientt le vent et la foudre, rpts par mille chos, me donnrent une
+symphonie digne de la scne qu'elle emplissait. Je me rfugiai chez des
+paysans auxquels je me donnai pour un peintre paysagiste, et qui,
+habitus des htes de ce genre, me firent bon accueil dans leur
+demeure isole.
+
+C'tait une toute petite ferme, proprement tenue et annonant une
+certaine aisance. La femme causait volontiers, et j'appris, pendant
+qu'elle prparait mon repas, que ce petit domaine dpendait des terres
+de Valvdre. Ds lors je pouvais esprer des renseignements certains sur
+la famille, et, tout en ayant l'air de ne pas la connatre et de ne
+m'intresser qu'aux petites affaires de ma vieille htesse, je sus tout
+ce qui m'intressait moi-mme au plus haut point. M. de Valvdre tait
+venu, le 4 juillet, chercher sa soeur ane et l'an de ses fils pour
+les conduire Genve; mais, comme mademoiselle Juste voulait laisser la
+maison et les affaires en ordre, elle n'avait pu partir le jour mme.
+
+Madame de Valvdre tait arrive le 5 avec mademoiselle Paule et son
+fianc. Il y avait eu des explications. Tout le monde savait bien que
+madame et mademoiselle Juste ne s'entendaient pas. Mademoiselle Juste
+tait un peu dure, et madame un peu vive. Enfin on tait tomb d'accord,
+puisqu'on s'tait quitt en s'embrassant. Les domestiques l'avaient vu.
+Mademoiselle Juste avait demand emmener mademoiselle Paule Genve
+pour s'occuper de son trousseau, et madame de Valvdre, quoique presse
+par tout son monde, avait prfr rester seule au chteau avec le plus
+jeune de ses fils, M. Paolino, le filleul de mademoiselle Paule; mais
+l'enfant avait beaucoup pleur pour se sparer de son frre et de sa
+marraine, si bien que madame, qui ne pouvait pas voir pleurer _ces
+messieurs_, avait dcid qu'ils partiraient ensemble, et qu'elle
+resterait Valvdre jusqu' la fin du mois. Toute la famille tait donc
+partie le 7, et l'on s'tonnait beaucoup dans la maison de l'ide que
+madame avait eue de rester trois semaines toute seule Valvdre, o
+l'on savait bien qu'elle s'ennuyait, mme quand elle y avait de la
+compagnie.
+
+Tous ces dtails taient arrivs mon htesse par un jardinier du
+chteau qui tait son neveu.
+
+J'aurais volontiers tent une promenade nocturne autour de ce chteau
+enchant, et rien n'et t plus facile que de sortir de ma retraite
+sans tre observ; car, dix heures, le vieux couple ronflait comme
+s'il et voulu faire concurrence au tonnerre; mais la tempte svissait
+avec rage, et je dus attendre le lendemain.
+
+Le soleil se leva splendide. Je pris avec affectation mon album de
+voyage, et je partis pour une promenade assez fantastique. Je fis cinq
+ou six fois le tour de la rsidence, en rtrcissant toujours le cercle,
+de manire connatre comme vol d'oiseau tous les dtails de la
+localit. Chemins, fosss, prairies, habitations, ruisseaux et rochers,
+tout me fut aussi familier au bout de quelques heures que si j'tais n
+dans le pays. Je connus les endroits dcouverts et les endroits habits
+o je ne devais pas repasser pour ne point attirer l'attention, les
+sites dont d'autres paysagistes s'taient empars et o je ne voulais
+pas tre oblig de faire connaissance avec eux, les sentiers ombrags et
+frays seulement par les troupeaux au flanc des collines, o j'tais
+peu prs sr de ne point rencontrer d'tres trop civiliss. Enfin je
+m'assurai d'une direction invraisemblable, mais admirablement
+mystrieuse, pour circuler de mon gte la villa, et qui offrait des
+retraites sauvages o je pouvais me drober aux regards mfiants ou
+curieux, en m'enfonant dans les bois jets pic le long des ravins.
+Cette exploration faite, je me hasardai pntrer dans le parc de
+Valvdre par une brche que j'avais russi dcouvrir. On tait en
+train de la rparer, mais les ouvriers taient absents. Je me glissai
+sous la futaie, j'arrivai jusqu' la lisire d'un parterre richement
+fleuri, et je vis en face de moi la maison blanche construite
+l'italienne, leve sur un massif de maonnerie entour de colonnes. Je
+remarquai quatre fentres rideaux de soie rose que le soleil couchant
+faisait resplendir. Je m'avanai un peu, et, cach dans un bosquet de
+lauriers, je restai l plus d'une heure. La nuit approchait quand je
+distinguai enfin une femme que je reconnus pour la Bianca, la suivante
+dvoue de madame de Valvdre. Elle releva les rideaux comme pour faire
+entrer la fracheur du soir dans l'intrieur, et je vis bientt circuler
+des lumires. Puis on sonna une cloche, et les lumires disparurent.
+C'tait le signal du dner; ces fentres taient celles de l'appartement
+d'Alida.
+
+Je savais donc tout ce qu'il m'importait de savoir. Je retournai Rocca
+(c'tait le nom de ma petite ferme), afin de ne pas causer d'inquitude
+ mes htes. Je soupai avec eux et me retirai dans ma chambrette, o je
+pris deux heures de repos. Quand je fus assur que moi seul tais
+veill la ferme, j'en sortis sans bruit. Le temps tait propice:
+trs-serein, beaucoup d'toiles, et pas de lune rvlatrice. J'avais
+compt les angles de mon chemin et not, je crois, tous les cailloux.
+Quand l'paisseur des arbres me plongeait dans les tnbres, je me
+dirigeais par la mmoire.
+
+Je n'avais pas donn signe de vie madame de Valvdre depuis mon dpart
+de Saint-Pierre. Elle devait se croire abandonne, me mpriser, me har;
+mais elle ne m'avait pas oubli, et elle avait souffert, je n'en pouvais
+douter. Il ne fallait pas une grande exprience de la vie pour savoir
+qu'en amour les blessures de l'orgueil sont poignantes et saignent
+longtemps. Je me disais avec raison qu'une femme qui s'est crue adore
+ou seulement dsire avec passion ne se console pas aisment de
+l'outrage d'un prompt et facile oubli. Je comptais sur les amertumes
+amasses dans ce faible coeur pour frapper un grand coup par mon
+apparition inopine, par mon entreprise romanesque. Mon sige tait
+fait. Je comptais dire que j'avais voulu gurir et que je venais avouer
+ma dfaite; si l'imposture ne suffisait pas pour bouleverser cette me
+dj trouble, je serais plus cruel et plus fourbe encore: je feindrais
+de vouloir m'loigner pour jamais, et de venir seulement me fortifier
+par un dernier adieu.
+
+Il y avait bien des moments o la conscience de la jeunesse et de
+l'amour se rvoltait en moi contre cette tactique de rou vulgaire. Je
+me demandais si j'aurais le sang-froid ncessaire pour faire souffrir
+sans tomber genoux aussitt, si tout cet chafaudage de ruses ne
+s'croulerait pas devant un de ces irrsistibles regards de langueur
+plaintive et de rsignation dsole qui m'avaient repris et vaincu dj
+tant de fois; mais je m'efforais de croire ma perversit, de
+m'tourdir, et j'avanais rapide et palpitant sous la molle clart des
+toiles, travers les buissons dj chargs de rose. Je me dirigeai si
+bien, que j'arrivai au pied de la villa sans avoir veill un oiseau
+dans la feuille, sans avoir t senti de loin par un chien de garde.
+
+Un lgant et vaste perron descendait de la terrasse au parterre; mais
+il tait ferm par une grille, et je n'osais faire entendra aucun appel.
+D'ailleurs, je voulais surprendre, apparatre comme le _deus ex
+machina_. Madame de Valvdre veillait encore, il n'tait qu'onze heures.
+Une seule de ses fentres tait claire, ouverte mme, avec le rideau
+rose ferm.
+
+Escalader la terrasse n'tait pas facile; il le fallait pourtant. Elle
+n'tait gure leve; mais o trouver un point d'appui le long des
+colonnes de marbre blanc qui la soutenaient? Je retournai la brche
+laisse ouverte par les maons: ils n'avaient pas laiss l'chelle que
+j'y avais remarque dans le jour. Je me glissai dans une orangerie qui
+longeait une des faces du parterre, et j'y trouvai une autre chelle;
+elle tait beaucoup trop courte. Comment je parvins quand mme sur la
+plate-forme, c'est ce que je ne saurais dire. La volont fait des
+miracles, ou plutt la passion donne aux amants le sens mystrieux que
+possdent les somnambules.
+
+La fentre ouverte tait presque de niveau avec le pav de la terrasse.
+J'enjambai le rebord sans faire aucun bruit. Je regardai par la fente du
+rideau. Alida tait l, dans un dlicieux boudoir qu'clairait
+faiblement une lampe pose sur une table. Assise devant cette table, o
+elle semblait s'tre place pour crire, elle rvait ou sommeillait, le
+visage cach dans ses deux mains. Quand elle releva la tte, j'tais
+ses pieds.
+
+Elle retint un cri et jeta ses bras autour de mon cou. Je crus qu'elle
+allait s'vanouir. Mes transports la rappelrent elle-mme.
+
+--Je vous souffre chez moi au milieu de la nuit, dit-elle, et prive de
+tout secours que je puisse appeler sans me perdre de rputation. C'est
+que j'ai foi en vous. Le moment o je croirai que j'ai eu tort sera le
+dernier de mon amour. Francis, vous ne pouvez pas oublier cela!
+
+--J'oublie tout, rpondis-je. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que
+vous me dites. Je sais que je vous vois, que je vous entends, que vous
+semblez heureuse de me voir, que je suis vos pieds, que vous me
+menacez, que je me meurs de crainte et de joie, que vous pouvez me
+chasser, et que je peux mourir. Voil tout ce que je sais. Me voil! que
+voulez-vous faire de moi? Vous tes tout dans ma vie. Suis-je quelque
+chose dans la vtre? Rien ne me le prouve, et je ne sais pas o j'ai
+pris la folie de me le persuader et de venir jusqu' vous. Parlez,
+parlez, consolez-moi, rassurez-moi, effacez l'horreur des jours que je
+viens de passer loin de vous, ou dites-moi tout de suite que vous me
+chassez jamais. Je ne peux plus vivre sans une solution, car je perds
+la raison et la volont. Ayez-en pour deux, dites-moi ce que je vais
+devenir!
+
+--Devenez mon unique ami, reprit-elle; devenez la consolation, le salut
+et la joie d'une me solitaire, ronge d'ennuis, et dont les forces,
+longtemps inactives, sont tendues vers un besoin d'aimer qui l dvore.
+Je ne vous dissimule rien. Vous tes arriv dans un moment de ma vie o,
+aprs des annes d'anantissement, je sentais qu'il fallait aimer ou
+mourir. J'ai trouv en vous la passion subite, sincre, mais terrible.
+J'ai eu peur, j'ai cent fois jug que le remde mon ennui allait tre
+pire que le mal, et, quand vous m'avez quitte, je vous ai presque bni
+en vous maudissant; mais votre loignement a t inutile. J'en ai plus
+souffert que de toutes mes terreurs, et, prsent que vous voil, je
+sens, moi aussi, qu'il faut que vous dcidiez de moi, que je ne
+m'appartiens plus, et que, si nous nous quittons pour toujours, je perds
+la raison et la force de vivre!
+
+J'tais enivr de cet abandon, l'espoir me revenait; mais elle, elle
+revint bien vite ses menaces.
+
+--Avant tout, dit-elle, pour tre heureuse de votre affection, il faut
+que je me sente respecte. Autrement, l'avenir que vous m'offrez me fait
+horreur. Si vous m'aimez seulement comme mon mari m'a aime, et comme
+bien d'autres aprs lui m'ont offert de m'aimer, ce n'est pas la peine
+que mon coeur soit coupable et perde le sentiment de la fidlit
+conjugale. Vous m'avez dit l-bas que je n'tais capable d'aucun
+sacrifice. Ne voyez-vous pas que, mme en vous aimant comme je fais, je
+suis une me sans vertu, une pouse sans honneur? Quand le coeur est
+adultre, le devoir est dj trahi; je ne me fais donc pas d'illusion
+sur moi-mme. Je sais que je suis lche, que je cde un sentiment que
+la morale rprouve, et qui est une insulte secrte la dignit de mon
+mari. Eh bien, qu'importe? laissez-moi ce tourment. Je saurai porter ma
+honte devant vous, qui seul au monde ne me la reprocherez pas. Si je
+souffre de ma dissimulation vis--vis des autres, vous n'entendrez
+jamais aucune plainte. Je peux tout souffrir pour vous. Aimez-moi comme
+je l'entends, et si, de votre ct, vous souffrez de ma retenue, sachez
+souffrir, et trouvez en vous-mme la dlicatesse de ne pas me le
+reprocher. Un grand amour est-il donc la satisfaction des apptits
+aveugles? O serait le mrite, et comment deux mes leves
+pourraient-elles se chrir et s'admirer l'une l'autre pour la
+satisfaction d'un instinct?... Non, non, l'amour ne rsiste pas de
+certaines preuves! Dans le mariage, l'amiti et le lien de la famille
+peuvent compenser la perte de l'enthousiasme; mais dans une liaison que
+rien ne sanctionne, que tout froisse et combat dans la socit, il faut
+de grandes forces et la conscience d'une lutte sublime. Je vous crois
+capable de cela, et moi, je sens que je le suis. Ne m'tez pas cette
+illusion, si c'en est une. Donnez-moi quelque temps pour la savourer. Si
+nous devons succomber un jour, ce sera la fin de tout, et du moins nous
+nous souviendrons d'avoir aim!
+
+Alida parlait mieux que je ne sais la faire parler ici. Elle avait le
+don d'exprimer admirablement un certain ordre d'ides. Elle avait lu
+beaucoup de romans; mais, pour l'exaltation ou la subtilit des
+sentiments, elle en et remontr aux plus habiles romanciers. Son
+langage frisait parfois l'emphase, et revenait tout coup la
+simplicit avec un charme trange. Son intelligence, peu dveloppe
+d'ailleurs, avait sous ce rapport une vritable puissance, car elle
+tait de bonne foi, et trouvait, au service du sophisme mme, des
+arguments d'une admirable sincrit: femme dangereuse s'il en fut, mais
+dangereuse elle-mme plus qu'aux autres, trangre toute perversit,
+et atteinte d'une maladie mortelle pour sa conscience, l'analyse
+exclusive de sa personnalit.
+
+J'tais un moindre degr, mais un degr beaucoup trop grand encore,
+atteint de ce mme mal qu'on pourrait appeler encore aujourd'hui la
+maladie des potes. Trop absorb en moi-mme, je rapportais trop
+volontiers tout ma propre apprciation. Je ne voulais demander ni aux
+religions, ni aux socits, ni aux sciences, ni aux philosophies, la
+sanction de mes ides et de mes actes. Je sentais en moi des forces
+vives et un esprit de rvolte qui n'tait nullement raisonn. Le _moi_
+tenait une place dmesure dans mes rflexions comme dans mes instincts,
+et, de ce que ces instincts taient gnreux et ardemment tourns vers
+le grand, je concluais qu'ils ne pouvaient me tromper. En caressant ma
+vanit, Alida, sans calcul et sans artifice, devait arriver s'emparer
+de moi. Plus logique et plus sage, j'eusse secou le joug d'une femme
+qui ne savait tre ni pouse ni amante, et qui cherchait sa
+rhabilitation dans je ne sais quel rve de fausse vertu et de fausse
+passion; mais elle faisait appel ma force et la force tait le rve de
+mon orgueil. Je fus ds lors enchan, et je gotai dans mon sacrifice
+l'incomplet et fivreux bonheur qui tait l'idal de cette femme
+exalte. En me persuadant que je devenais, par ma soumission, un hros
+et presque un ange, elle m'enivra doucement: la flatterie me monta au
+cerveau, et je la quittai, sinon content d'elle, du moins enchant de
+moi-mme.
+
+Je ne devais ni ne voulais compromettre madame de Valvdre. Aussi
+avais-je rsolu de partir ds le lendemain. J'eusse t moins prudent,
+moins dlicat peut-tre, si elle se ft abandonne ma passion: vaincu
+par sa vertu et forc de me soumettre, je ne dsirais pas exposer sa
+rputation en pure perte; mais elle insista si tendrement, que je dus
+promettre de revenir la nuit suivante, et je revins en effet. Elle
+m'attendait dans la campagne, et, plus romanesque que passionne, elle
+voulut se promener avec moi sur le lac. J'aurais eu mauvaise grce me
+refuser une fantaisie aussi potique. Pourtant je trouvai maussade
+d'tre condamn au mtier de rameur, au lieu d'tre ses genoux et de
+la serrer dans mes bras. Quand j'eus conduit un peu au large la jolie
+barque qu'elle m'avait aid trouver dans les roseaux du rivage, et qui
+lui appartenait, je laissai flotter les rames pour me coucher ses
+pieds. La nuit tait splendide de srnit, et les eaux si tranquilles,
+qu'on y voyait peine trembler le reflet des toiles.
+
+--Ne sommes-nous pas heureux ainsi? me dit-elle, et n'est-il pas
+dlicieux de respirer ensemble cet air pur, avec le profond sentiment de
+la puret de notre amour? Et tu ne voulais pas me donner cette nuit
+charmante! Tu voulais partir comme un coupable, quand nous voici devant
+Dieu, dignes de sa piti secourable et bnis peut-tre en dpit du monde
+et de ses lois!
+
+--Puisque tu crois la bont de Dieu, lui rpondis-je, pourquoi ne t'y
+fier qu' demi? Serait-ce un si grand crime?...
+
+Elle mit ses douces mains sur ma bouche.
+
+--Tais-toi, dit-elle, ne trouble pas mon bonheur par des plaintes et
+n'offense pas l'auguste paix de cette nuit sublime par des murmures
+contre le sort. Si j'tais sre de la misricorde divine pour ma faute,
+je ne serais pas sre pour cela de la dure de ton amour aprs ma chute.
+
+--Ainsi tu ne crois ni Dieu ni moi! m'criai-je.
+
+--Si cela est, plains-moi, car le doute est une grande douleur que je
+trane depuis que je suis au monde, et tche de me gurir, mais en
+mnageant ma frayeur et en me donnant confiance: confiance en Dieu
+d'abord! Dis-moi, y crois-tu fermement, au Dieu qui nous voit, nous
+entend et qui nous aime? Rponds, rponds! As-tu la foi, la certitude?
+
+--Pas plus que toi, hlas! Je n'ai que l'esprance. Je n'ai pas t
+longtemps berc des douces chimres de l'enfance. J'ai bu la source
+froide du doute, qui coule sur toutes choses en ce triste sicle; mais
+je crois l'amour, parce que je le sens.
+
+--Et moi aussi, je crois l'amour que j'prouve; mais je vois bien que
+nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, puisque nous ne croyons
+qu' nous-mmes.
+
+Cette triste apprciation qui lui chappait me jeta dans une mlancolie
+noire. tait-ce pour nous juger ainsi l'un l'autre, pour mesurer en
+potes sceptiques la profondeur de notre nant, que nous tions venus
+savourer l'union de nos mes la face des cieux toils? Elle me
+reprocha mon silence et ma sombre attitude.
+
+--C'est ta faute, lui rpondis-je avec amertume. L'amour, dont tu veux
+faire un raisonnement, est de sa nature une ivresse et un transport. Si,
+au lieu de regarder dans l'inconnu en supputant les chances de l'avenir,
+qui ne nous appartient pas, tu tais noye dans les volupts de ma
+passion, tu ne te souviendrais pas d'avoir souffert, et tu croirais
+deux pour la premire fois de ta vie.
+
+--Allons-nous-en, dit-elle, tu me fais peur! Ces volupts, ces ivresses
+dont tu parles, ce n'est pas l'amour, c'est la fivre, c'est
+l'tourdissement et l'oubli de tout, c'est quelque chose de brutal et
+d'insens qui n'a ni veille ni lendemain. Reprends les rames, je veux
+m'en aller!
+
+Il me vint une sorte de rage. Je saisis les rames et je l'emmenai plus
+au large. Elle eut peur et menaa de se jeter dans le lac, si je
+continuais ce silencieux et farouche voyage, qui ressemblait un
+enlvement. Je la ramenai vers la rive sans rien dire. J'tais en proie
+ un violent orage intrieur. Elle se laissa tomber sur le sable en
+pleurant. Dsarm, je pleurai aussi. Nous tions profondment malheureux
+sans nous rendre bien compte des causes de notre souffrance. Certes, je
+n'tais pas assez faible pour que la violence faite ma passion me
+part un si grand effort et un si grand malheur, et, quant elle, la
+peur que je lui avais cause n'tait pas aussi srieuse qu'elle voulait
+se le persuader. Qu'y avait-il donc d'impossible entre nous? quelle
+barrire sparait nos mes? Nous restmes en face de cet effrayant
+problme sans pouvoir le rsoudre.
+
+Le seul remde notre douleur tait de souffrir ensemble, et ce fut
+rellement le seul lien profondment vrai qui nous treignit. Cette
+douleur que je vis en elle si poignante et si sincre me purifia, en ce
+sens que j'abjurai mes projets de sduction par surprise et par ruse.
+Malheureux par elle, je l'aimai davantage. Qui sait si le triomphe ne
+m'et pas rendu ingrat, comme elle le redoutait?
+
+Ds le jour suivant, je pris la direction du Saint-Gothard pour me
+rendre ensuite au lac des Quatre-Cantons. Alida blmait mon empressement
+ la quitter, elle pensait que je pouvais impunment passer une semaine
+ Rocca; mais je voyais bien que la curiosit de ma vieille htesse
+l'empcherait, un jour ou l'autre, de dormir, et que mes promenades
+nocturnes seraient un sujet de rflexions et de commentaires dans les
+environs.
+
+Aprs les premires heures de marche, je m'arrtai un norme rocher
+qu'Alida m'avait indiqu au loin comme une de ses promenades favorites.
+De l, je voyais encore sa blanche villa comme un point brillant au
+milieu des bois sombres. Tandis que je la contemplais, lui envoyant dans
+mon coeur un tendre adieu, je sentis une main lgre se poser sur mon
+paule, et, en me retournant, je vis Alida elle-mme, qui m'avait
+devanc l. Elle tait venue cheval avec un domestique qu'elle avait
+laiss quelque distance. Elle portait un petit panier rempli de
+friandises. Elle avait voulu djeuner avec moi sur la mousse l'abri de
+son beau rocher, dans ce lieu compltement dsert. Je fus si touch de
+cette gracieuse surprise, que je m'ingniai lui faire oublier les
+chagrins et les orages de la veille. Je protestai de ma soumission, et
+je fis tout mon possible vis--vis d'elle et vis--vis de moi-mme pour
+lui persuader sans mentir que je serais heureux ainsi.
+
+--Mais o et quand nous reverrons-nous? dit-elle. Vous n'avez pas voulu
+vous engager clairement tre Genve pour le mariage de Paule, et
+pourtant c'est le seul moyen de nous retrouver sans danger pour moi. Nos
+rapports tels qu'ils sont, chastes et consacrs dsormais par le
+vritable amour, peuvent s'tablir trs-convenablement, si vous vous
+dcidez tre connu de mon mari et faire naturellement partie des
+amis qui m'entourent. Je ne vis pas toujours seule comme vous me voyez
+en ce moment. Les injustes soupons et l'aigre caractre de ma vieille
+belle-soeur ont fait la solitude autour de moi dans ces derniers temps:
+j'tais, grce elle, dcourage de toute relation d'amiti, et de
+voisinage; mais, depuis qu'elle est partie, j'ai fait des visites, j'ai
+effac la mauvaise impression de ses torts, dont j'avais d paratre un
+peu complice. On va me revenir. Je n'ai pas de nombreuses relations, je
+n'ai jamais aim cela, et ce n'en est que mieux. Vous me trouverez assez
+entoure pour que nous n'ayons pas l'air de rechercher le tte--tte,
+et assez libre pour que le tte--tte se fasse souvent et
+naturellement. D'ailleurs, je dcouvrirai bien le moyen de m'absenter
+quelquefois, et nous nous rencontrerons en pays neutre, loin des yeux
+indiscrets. Je vais, ds prsent, travailler ce que cela devienne
+possible et mme facile. J'loignerai les gens dont je me mfie, je
+m'attacherai solidement les serviteurs dvous, je me crerai l'avance
+des prtextes, et notre connaissance tant avoue, nos rencontres, si on
+les dcouvre, n'auront rien qui doive surprendre ou scandaliser. Voyez!
+tout nous favorise. Vous avez devant vous la libert du voyageur; moi,
+je vais avoir celle de l'pouse dlaisse, car M. de Valvdre pense, lui
+aussi, un grand voyage que je ne combattrai plus. Il s'en ira
+peut-tre pour deux ans. Consentez lui tre prsent auparavant. Il
+sait dj que je vous connais, et il ne peut rien souponner.
+Mettons-nous en mesure vis--vis de lui et du monde; ceci nous donnera
+du temps, de la libert, de la scurit. Vous parcourrez la Suisse et
+l'Italie, vous y deviendrez grand pote, avec une belle nature sous les
+yeux et l'amour dans le coeur; moi, jusqu' ce jour, j'ai t
+nonchalante et dcourage. Je vais devenir active et ingnieuse. Je ne
+songerai qu' cela. Oui, oui, nous avons dj devant nous deux annes de
+pur bonheur. C'est Dieu qui vous a envoy moi, au moment o la douleur
+de me sparer de mon fils an allait m'achever. Quand il me faudra
+quitter le second, j'aurai la compassion de vivre plus longtemps,
+peut-tre tout fait prs de vous, parce qu'alors j'aurai le droit de
+dire mon mari: Je suis seule, je n'ai plus rien qui m'attache ma
+maison. Laissez-moi vivre o je voudrai. Je feindrai d'aimer Rome,
+Paris ou Londres, et tous deux, inconnus, perdus au sein d'une grande
+ville, nous nous verrons tous les jours. Je saurai trs-bien me passer
+de luxe. Le mien m'ennuie affreusement, et tout mon rve est une
+chaumire au fond des Alpes ou une mansarde dans une grande cit, pourvu
+que j'y sois aime vritablement.
+
+Nous nous sparmes sur ces projets, qui n'avaient rien de trop
+invraisemblable. Je m'engageai sacrifier toutes mes rpugnances,
+assister au mariage d'Obernay Genve, tre prsent, par consquent,
+ M. de Valvdre.
+
+J'tais si loign de ce dernier parti, que, quand Alida m'eut quitt,
+je faillis courir aprs elle pour reprendre ma parole; mais je fus
+retenu par la crainte de lui sembler goste. Je ne pouvais la revoir
+qu' ce prix, moins de risquer chaque rencontre de la brouiller avec
+son mari, avec l'opinion, avec la socit tout entire. Je continuai mon
+voyage; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court
+pour me rendre Altorf, et j'y restai. C'est l qu'Alida devait
+m'adresser ses lettres. Et que m'importait tout le reste? Nous nous
+crivmes tous les jours, et l'on peut dire toute la journe, car nous
+changemes en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme.
+Jamais je n'avais trouv en moi une telle abondance d'motion devant une
+feuille de papier. Ses lettres, elle, taient ravissantes. Parler
+l'amour, crire l'amour, taient en elle des facults souveraines. Bien
+suprieure moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicit de
+ne pas s'en apercevoir, de le nier, de m'admirer et de me le dire. Cela
+me perdait; tout en m'levant au diapason de ses thories de sentiment,
+elle travaillait me persuader que j'tais une grande me, un grand
+esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu' s'tendre pour
+planer sur son sicle et sur la postrit. Je ne le croyais pas, non!
+grce Dieu, je me prservais de la folie; mais, sous la plume de cette
+femme, la flatterie tait si douce, que je l'eusse paye au prix de la
+rise publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer.
+
+Elle russit galement dtruire toutes mes rvoltes relativement au
+plan de vie qu'elle avait adopt pour nous deux. Je consentais voir
+son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre
+Genve. Enfin ce mois de fivre et de vertige, qui tait le terme de mes
+aspirations les plus ardentes, touchait son dernier jour.
+
+
+
+
+V
+
+
+J'avais promis Obernay de frapper sa porte la veille de son mariage.
+Le 31 juillet, cinq heures du matin, je m'embarquais sur un bateau
+vapeur pour traverser le Lman, de Lausanne Genve.
+
+Je n'avais pas ferm l'oeil de la nuit, tant je craignais de manquer
+l'heure du dpart. Accabl de fatigue et roul dans mon manteau, je pris
+quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le
+soleil se faisait dj sentir. Un homme qui paraissait dormir galement
+tait assis sur le mme banc que moi. Au premier coup d'oeil que je
+jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon.
+
+Cette rencontre aux portes de Genve m'inquita un peu; j'avais commis
+la faute d'crire d'Altorf Obernay en lui donnant de ma promenade un
+faux itinraire. Cet excs de prcaution devenait une maladresse
+fcheuse, si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvdre tait
+de Genve et en relation avec les Valvdre ou les Obernay. J'aurais donc
+voulu me soustraire ses regards; mais le bateau tait fort petit, et,
+au bout de quelques instants, je me retrouvai face face avec mon
+aimable philosophe. Il me regardait avec attention, comme s'il et
+hsit me reconnatre; mais son incertitude cessa vite, et il m'aborda
+avec la grce d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous
+venions de nous quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de
+toute surprise et de toute curiosit, il reprit la conversation o nous
+l'avions laisse sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et,
+sans songer davantage le contredire, je cherchai profiter de cette
+aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui avec modestie, comme un
+trsor dont il se croyait le dpositaire et non le matre ni
+l'inventeur.
+
+Je ne pouvais rsister au dsir de l'interroger, et cependant,
+plusieurs reprises, ma mditation laissa tomber l'entretien. J'prouvais
+le besoin de rsumer intrieurement et de savourer sa parole. Dans ces
+moments-l, croyant que je prfrais tre seul et ne dsirant nullement
+se produire, il essayait de me quitter; mais je le suivais et le
+reprenais, pouss par un attrait inexplicable et comme condamn par une
+invisible puissance m'attacher aux pas de cet homme, que j'avais
+rsolu d'viter. Quand nous approchmes de Genve, les passagers, qui,
+de la cabine, firent irruption sur le pont, nous sparrent. Mon nouvel
+ami fut abord par plusieurs d'entre eux, et je dus m'loigner. Je
+remarquai que tous semblaient lui parler avec une extrme dfrence;
+nanmoins, comme il avait eu la dlicatesse de ne pas s'enqurir de mon
+nom, je crus devoir respecter galement son incognito.
+
+Une demi-heure aprs, j'tais la porte d'Obernay. Le coeur me battait
+avec tant de violence, que je m'arrtai un instant pour me remettre. Ce
+fut Obernay lui-mme qui vint m'ouvrir; de la terrasse de son jardin, il
+m'avait vu arriver.
+
+--Je comptais sur toi, me dit-il, et me voil pourtant dans un transport
+de joie comme si je ne t'esprais plus. Viens, viens! toute la famille
+est runie, et nous attendons Valvdre d'un moment l'autre.
+
+Je trouvai Alida au milieu d'une douzaine de personnes qui ne nous
+permirent d'changer que les saluts d'usage. Il y avait l, outre le
+pre, la mre et la fiance d'Henri, la soeur ane de Valvdre,
+mademoiselle Juste, personne moins ge et moins antipathique que je ne
+me la reprsentais, et une jeune fille d'une beaut tonnante. Bien
+qu'absorb par la pense d'lida, je fus frapp de cette splendeur de
+grce, de jeunesse et de posie, et, malgr moi, je demandai Henri, au
+bout de quelques instants, si cette belle personne tait sa parente.
+
+--Comment diable, si elle l'est! s'cria-t-il en riant, c'est ma soeur
+Adlade! Et voici l'autre que tu n'as pas connue, comme celle-ci, dans
+ton enfance; voici notre dmon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui
+entrait.
+
+Rosa tait ravissante aussi, moins idale que sa soeur et plus
+sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n'avait pas
+quatorze ans, et sa tenue n'tait pas encore celle d'une demoiselle bien
+raisonnable; mais il y avait tant d'innocence dans sa gaiet ptulante
+qu'on n'tait pas tent d'oublier combien l'enfant tait prs de devenir
+une jeune fille.
+
+--Quant l'ane, reprit Obernay, c'est la filleule de ta mre et mon
+lve moi, une botaniste consomme, je t'en avertis, et qui n'entend
+pas raison avec les superbes railleurs de ton espce. Fais attention
+ton bel esprit, si tu veux qu'elle consente te reconnatre. Pourtant,
+grce ta mre, qui lui fait l'honneur de lui crire tous les ans en
+rponse ses lettres du 1er janvier, et pour qui elle conserve une
+grande vnration, j'espre qu'elle ne fera pas trop mauvais accueil
+ta mine de pote chevel; mais il faut que ce soit ma mre qui vous
+prsente l'un l'autre.
+
+--Tout l'heure! repris-je en voyant qu'Alida me regardait. Laisse-moi
+revenir de ma surprise et de mon blouissement.
+
+--Tu la trouves belle? Tu n'es pas le seul; mais n'aie pas l'air de t'en
+apercevoir, si tu ne veux la dsesprer. Sa beaut est comme un flau
+pour elle. Elle ne peut sortir de la vieille ville sans qu'on s'attroupe
+pour la voir, et elle n'est pas seulement intimide de cette avidit des
+regards, elle en est blesse et offense. Elle en souffre vritablement,
+et elle en devient triste et sauvage hors de l'intimit. Demain sera
+pour elle un jour d'exhibition force, un jour de supplice par
+consquent. Si tu veux tre de ses amis, regarde-la comme si elle avait
+cinquante ans.
+
+--A propos de cinquante ans, repris-je pour dtourner la conversation,
+il me semble que mademoiselle Juste n'a gure davantage. Je me figurais
+une vritable dugne.
+
+--Cause avec elle un quart d'heure, et tu verras que la dugne est une
+femme d'un grand mrite. Tiens, je veux te prsenter elle; car, moi,
+je l'aime, cette belle-soeur-l, et je veux qu'elle t'aime aussi.
+
+Il ne me permit pas d'hsiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont
+l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la
+conversation. C'tait une vieille fille un peu maigre et accentue de
+physionomie, mais qui avait d tre presque aussi belle que la soeur
+d'Obernay, et dont le clibat me semblait devoir cacher quelque mystre,
+car elle tait riche, de bonne famille, et d'un esprit trs-indpendant.
+En l'coutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et mme un
+certain charme srieux et profond qui me pntra de respect et de
+crainte. Elle me tmoigna pourtant de l'intrt et me questionna sur ma
+famille, qu'elle paraissait trs-bien connatre, sans pourtant rappeler
+ou prciser les circonstances o elle l'avait connue.
+
+On avait djeun, mais on tenait en rserve une collation pour moi et
+pour M. de Valvdre. En attendant qu'il arrivt, Henri me conduisit dans
+ma chambre. Nous trouvmes sur l'escalier madame Obernay et ses deux
+filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mre au
+passage afin qu'elle me prsentt en particulier sa fille ane.
+
+--Oui, oui, rpondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous
+faire de grandes rvrences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu
+d'avoir t compagnons d'enfance pendant un an, Paris. M. Valigny
+tait alors un garon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma
+fille, et tu en abusais sans scrupule. A prsent que tu n'es que trop
+raisonnable, remercie-le du pass et parle-lui de ta marraine, qui a
+continu d'tre si bonne pour toi.
+
+Adlade tait fort intimide; mais j'tais si bien en garde contre le
+danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En
+un instant, je la vis transforme. Cette rveuse et fire beaut s'anima
+d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de
+gaucherie charmante qui ajoutait sa grce naturelle. Je ne fus pas mu
+en touchant cette main pure, et, comme si elle l'et senti, elle sourit
+davantage et m'apparut plus belle encore.
+
+C'tait un type trs-diffrent de celui d'Obernay et de Rosa, qui
+ressemblaient leur mre. Adlade en tenait aussi par la blancheur et
+l'clat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la
+taille dgage et les extrmits fines de son pre, qui avait t un des
+plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et frache
+sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvdre, sans tre
+jolie, tait extrmement agrable: on disait dans la ville que, lorsque
+les Obernay et les Valvdre taient runis, ou croyait entrer dans un
+muse de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement
+caractrises et dignes de la statuaire et du pinceau.
+
+J'avais peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler.
+
+--Valvdre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et
+djeuner avec toi.
+
+Je descendis en toute hte; mais, la dernire marche de l'escalier, il
+me vint une terreur trange. Une vague apprhension qui, depuis quinze
+jours, m'avait souvent travers l'esprit et qui m'tait revenue
+fortement dans la journe, s'empara de moi tel point, que, voyant la
+porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay tait sur
+mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle manger. Le
+repas tait servi; une voix la fois douce et mle partait du salon
+voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon,
+c'tait M. de Valvdre lui-mme.
+
+Un monde de mensonges plus impossibles les uns que les autres, un sicle
+d'anxits remplirent le peu d'instants qui me sparaient de cette
+invitable rencontre. Qu'allais-je dire M. de Valvdre, Henri,
+Paule et devant les deux familles, pour motiver ma prsence aux environs
+de Valvdre, quand on m'avait cru dans le nord de la Suisse cette mme
+poque? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inoue et
+qu'il m'tait impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de
+l'gosme. Je l'aimais, je l'aimais d'instinct, d'entranement, de
+conviction et par fatalit peut-tre, cet homme accompli que je venais
+essayer de tromper, de rendre par consquent malheureux ou ridicule!
+
+La tte me tournait quand Obernay me prsenta Valvdre, et j'ignore si
+je russis faire bonne contenance. Quant lui, il eut un trs-vif
+sentiment de surprise, mais tout aussitt rprim.
+
+--C'est l ton ami? dit-il Henri. Eh bien, je le connais dj. J'ai
+fait la traverse du lac avec lui ce matin, et nous avons philosoph
+ensemble pendant plus d'une heure.
+
+Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adlade nous
+appela pour djeuner, et nous nous assmes vis--vis l'un de l'autre,
+lui tranquille et n'ayant aucun soupon, puisqu'il ignorait mon
+mensonge, moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture.
+Pour m'achever, lida vint s'asseoir auprs de son mari d'un air
+d'intrt et de dfrence, et s'efforcer, tout en causant, de deviner
+quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre.
+
+--Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle; je vous ai dit
+qu' Saint-Pierre il avait t notre chevalier, Paule et moi,
+pendant qu'Obernay vous cherchait dans ces affreux glaciers.
+
+--Je n'ai pas oubli cela, rpondit Valvdre, et je suis content d'tre
+l'oblig d'une personne qui m'a t sympathique premire vue.
+
+Alida, nous voyant si bien ensemble, retourna au salon, et Adlade vint
+prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvdre une affection
+laquelle il tait certainement impossible d'entendre malice, moins
+d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en tait pas
+moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait
+quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec
+un mlange de respect et de tendresse qui rtablissait les convenances
+de famille dans leur intimit. Elle le servait avec empressement, et il
+se laissait servir, disant: Merci, ma bonne fille! avec un accent
+pleinement paternel; mais elle tait si grande et si belle, et lui, il
+tait encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour
+m'imaginer que ce mari tromp consentirait de bon coeur ne pas s'en
+apercevoir, tant il tait heureux pre!
+
+On se spara bientt pour se runir au dner. La famille tait occupe
+de mille soins pour la grande journe du lendemain. Les hommes sortirent
+ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvdre et ses deux
+belles-soeurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais
+avec angoisse la possibilit d'changer quelques mots avec Alida. Paule,
+appele par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit
+bientt; mais mademoiselle Juste tait comme rive son fauteuil. Elle
+continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frre en
+dpit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention
+son profil austre, et je sentis en elle autre chose que le dsir de
+contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le
+remplissait en dpit de tous et d'elle-mme. Son regard lucide, qui
+surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui pntrait mon
+affreux malaise, semblait nous dire l'un et l'autre: Croyez-vous
+que cela m'amuse?
+
+Au bout d'une heure de conversation trs-pnible dont mademoiselle Juste
+et moi fmes tous les frais, car Alida tait trop irrite pour avoir la
+force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvdre, au
+lieu d'accompagner ses soeurs et ses enfants jusqu' Genve le 8
+juillet, les avait confis Obernay pour s'arrter autour du Simplon.
+Je me htai d'aller au-devant de la dcouverte qui me menaait, en
+disant que, l prcisment, j'avais rencontr M. de Valvdre et avais
+fait connaissance avec lui sans savoir son nom.
+
+--C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas
+que vous fussiez de ce ct-l.
+
+Je rpondis avec aplomb qu'en voulant gagner la valle du Rhne par le
+mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profit de ma
+bvue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries
+d'Obernay sur mon tourderie me conduire en dpit de ses instructions,
+je ne m'en tais pas vant dans ma lettre.
+
+--Puisque vous tiez si prs de Valvdre, dit Alida avec la mme
+tranquillit, vous eussiez d venir me voir.
+
+--Vous ne m'y aviez pas autoris, rpondis-je, et je n'ai pas os.
+
+Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien
+qu'elle n'tait pas notre dupe.
+
+Ds que je fus seul avec Alida, je lui parlai avec effroi de cette
+fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas que son mari pt
+concevoir des doutes.
+
+--Lui jaloux? rpondit-elle en haussant les paules. Il ne me fait pas
+tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je
+vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une
+timidit singulire. On a dj fait la remarque que vous n'tiez pas
+ainsi votre premire apparition dans la maison.
+
+--Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des pines. Il me
+semble chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du ct
+de Valvdre et m'craser sous le ridicule du prtexte que je viens de
+trouver. M. de Valvdre doit m'en vouloir de m'tre moqu de lui en me
+donnant pour un comdien. Il est vrai qu'il s'est laiss traiter de
+docteur: je le prenais pour un mdecin; mais j'ai eu l'initiative de ma
+mprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer,
+tandis que moi...
+
+--Vous a-t-il reparl de cela? reprit Alida un peu soucieuse.
+
+--Non, pas un mot l-dessus! C'est bien trange.
+
+--Alors c'est tout naturel. Valvdre ne connat pas la feinte. Il a tout
+oubli; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'tre ensemble.
+
+Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes
+lvres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme
+un ouragan dans la maison et dans le salon.
+
+L'an tait beau comme son pre, et lui ressemblait d'une manire
+frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il tait laid. Je me
+souvins qu'Obernay m'avait parl d'une prfrenc marque de madame de
+Valvdre pour Edmond, et involontairement j'piai les premires caresses
+qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigus
+l'an, et elle me le prsenta en me demandant si je le trouvais joli.
+Elle effleura peine les joues de l'autre, en ajoutant:
+
+--Quant celui-ci, il ne l'est pas, je le sais!
+
+Le pauvre enfant se mit rire, et, serrant la tte de sa mre dans ses
+bras:
+
+--C'est gal, dit-il, il faut embrasser ton singe!
+
+Elle l'embrassa en le grondant de ses manires brusques. Il lui avait
+meurtri les joues avec ses baisers, o un peu de malice et de vengeance
+semblait se mler son effusion.
+
+Je ne sais pourquoi cette petite scne me causa une impression pnible.
+Les enfants se mirent jouer. Alida me demanda quoi je pensais en la
+regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne rpondais pas, elle ajouta
+ voix basse:
+
+--tes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me
+consoliez; car je vais tre spare de l'un et de l'autre, moins que
+je ne me fixe dans cette odieuse ville de Genve. Et encore n'est-il pas
+certain qu'on voult m'y autoriser.
+
+Elle m'apprit que M. de Valvdre s'tait dcid confier l'ducation de
+ses deux fils l'excellent professeur Karl Obernay, pre d'Henri.
+levs dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement
+choys par les femmes et instruits srieusement par les hommes. Alida
+devait donc se rjouir de cette dcision, qui pargnait ses enfants
+les rudes preuves du collge, et elle s'en rjouissait en effet, mais
+avec des larmes qui taient visiblement l'adresse d'Edmond, bien
+qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur gale
+l'loignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance
+toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvdre devait
+prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espr les y
+soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence,
+puisque Juste se fixait Genve dans la maison voisine.
+
+J'allais lui dire que cette prvention obstine ne me paraissait pas
+bien quitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une
+gale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaiet avec laquelle
+tous deux grimprent sur ses genoux et jourent avec son bonnet, dont
+elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espigle Paolino le lui ta
+mme tout fait, et la vieille fille ne fit aucune difficult de
+montrer ses cheveux gris bouriffs par ces petites mains folles. A ce
+moment, je vis sur cette figure rigide une maternit si vraie et une
+bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait
+cause.
+
+Le dner rassembla tout le monde, except M. de Valvdre, qui ne vint
+que dans la soire. J'eus donc deux ou trois heures de rpit, et je pus
+me remettre au diapason convenable. Il rgnait dans cette maison une
+amnit charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se
+disait condamne vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune
+des personnes qui se trouvaient l, un fonds de valeur relle et ce je
+ne sais quoi de mr ou de calme qui trahit l'tude ou le respect de
+l'tude, on sentait aussi en elles, avec les qualits essentielles de la
+vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains
+rapports, il me semblait tre chez moi parmi les miens; mais l'intrieur
+gnevois tait plus enjou et comme rchauff par le rayon de jeunesse
+et de beaut qui brillait dans les yeux d'Adlade et de Rosa. Leur mre
+tait comme ravie dans une batitude religieuse en regardant Paule et en
+pensant au bonheur d'Henri. Paule tait paisible comme l'innocence,
+confiante comme la droiture: elle avait peu d'expansions vives; mais,
+dans chaque mot, dans chaque regard son fianc, ses parents et ses
+soeurs, il y avait comme un intarissable foyer de dvouement et
+d'admiration.
+
+Les trois jeunes filles avaient t lies ds l'enfance, elles se
+tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient
+mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui et donn tort dans ses
+diffrends avec Alida, on sentait bien qu'elle la chrissait davantage.
+Alida tait-elle aime de ces trois jeunes filles? videmment, Paule la
+savait malheureuse et l'aimait navement pour la consoler. Quant aux
+demoiselles Obernay, elles s'efforaient d'avoir de la sympathie pour
+elle, et toutes deux l'entouraient d'gards et de soins; mais Alida ne
+les encourageait nullement, et rpondait leurs timides avances avec
+une grce froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de
+femmes savantes, la petite Rosa tant dj, selon elle, infatue de
+pdantisme.
+
+--Cela ne parat pourtant pas du tout, lui dis-je: l'enfant est
+ravissante... et Adlade me parait une excellente personne.
+
+--Oh! j'tais bien sre que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux
+yeux-l! reprit avec humeur Alida.
+
+Je n'osai lui rpondre: l'tat de tension nerveuse o je la voyais me
+faisait craindre qu'elle ne se trahit.
+
+D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arrivrent avec leurs
+parents. On passa au jardin, qui, sans tre grand, tait fort beau,
+plein de fleurs et de grands arbres, avec une vue magnifique au bord de
+la terrasse. Les enfants demandrent jouer, et tout le monde s'en
+mla, except les gens gs et Alida, qui, assise l'cart, me fit
+signe d'aller auprs d'elle. Je n'osai obir. Juste me regardait, et
+Rosa, qui s'tait beaucoup enhardie avec moi pendant le dner, vint me
+prendre rsolment le bras, prtendant que tout le _jeune monde_ devait
+jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour
+vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frre ouvrit la partie de
+barres, et il tait mon an. Elle me rclamait dans son camp, parce que
+Henri tait dans le camp oppos et que je devais courir aussi bien que
+lui. Henri m'appela aussi, il fallut ter mon habit et me mettre en
+nage. Adlade courait aprs moi avec la rapidit d'une flche. J'avais
+peine chapper cette jeune Atalante, et je m'tonnais de tant de
+force unie tant de souplesse et de grce. Elle riait, la belle fille;
+elle montrait ses dents blouissantes. Confiante au milieu des siens,
+elle oubliait le tourment des regards; elle tait heureuse, elle tait
+enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses
+que la pourpre du soir fait paratre embrases.
+
+Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frre. Le ciel m'est tmoin
+que je ne songeais qu' m'chapper de ce tourbillon de courses, de cris
+et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles
+d'obstination et de ruse, j'en fus venu bout, je la trouvai sombre et
+ddaigneuse. Elle tait rvolte de ma faiblesse, de mon enfantillage;
+elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour
+quitter ces jeux imbciles et pour venir elle! J'tais lche, je
+craignais les propos, ou j'tais dj charm par les dix-huit ans et les
+joues roses d'Adlade. Enfin elle tait indigne, elle tait jalouse;
+elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme
+le plus beau de sa vie.
+
+J'tais dsespr de ne pouvoir la consoler; mais M. de Valvdre venait
+d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant l. Il me semblait
+qu'il entendait mes paroles avant que mes lvres leur eussent livr
+passage. Alida, plus hardie et comme ddaigneuse du pril, me reprochait
+d'tre trop jeune, de manquer de prsence d'esprit et d'tre plus
+compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je
+rougissais de mon inexprience, je fis de grands efforts pour m'en
+corriger. Tout le reste de la soire, je russis paratre trs-enjou;
+alors Alida me trouva trop gai.
+
+On le voit, nous tions condamns nous runir dans les circonstances
+les plus pnibles et les plus irritantes. Le soir, retir dans ma
+chambre, je lui crivis:
+
+Vous tes mcontente de moi, et vous me l'avez tmoign avec colre.
+Pauvre ange, tu souffres! et j'en suis la cause! Tu maudis ce jour tant
+dsir qui ne nous a pas seulement donn un instant de scurit pour
+lire dans les yeux l'un de l'autre! Me voil perdu, furieux contre
+moi-mme et ne sachant que faire pour viter ces angoisses et ces
+impatiences qui me dvorent aussi, mais que je subirais avec
+rsignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune,
+dis-tu! Eh bien, pardonne mon inexprience, et tiens-moi compte de la
+candeur et de la nouveaut de mes motions. Va, la jeunesse est une
+force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des prils
+d'un autre genre, je suis au-dessous de ton rve. Faut-il t'arracher
+violemment tous les liens qui psent sur toi? faut-il braver l'univers
+et m'emparer de ta destine tout prix? Je suis prt, dis un mot. Je
+peux tout briser autour de nous deux... Mais tu ne le veux pas, tu
+m'ordonnes d'attendre, de me soumettre des preuves contre lesquelles
+se rvolte la franchise de mon ge! Quel plus grand sacrifice pouvais-je
+te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc piti de moi, cruelle! et
+toi aussi, prends donc patience!
+
+Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice? pourquoi me dire
+qu'Adlade?... Non! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez
+dit. C'tait insens, c'tait inique! Une autre que toi! mais
+existe-t-il donc d'autres femmes sur la terre? Laissons cette folie et
+n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement
+frapp. Tes deux enfants vont demeurer ici... Et toi, que vas-tu faire?
+Cette rsolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie?
+Comptes-tu retourner dans cette solitude de Valvdre, o j'aurais si peu
+le droit de vivre auprs de toi, sous les regards de tes voisins
+provinciaux, et entoure de gens qui tiendront note de toutes tes
+dmarches? Tu avais parl d'aller dans quelque grande ville... Songe
+donc! tu le peux prsent. Dis, quand pars-tu? o allons-nous? Je ne
+peux pas admettre que tu hsites. Rponds, mon me, rponds! Un mot, et
+je supporte tout ce que tu voudras pour sauver les apparences, ou
+plutt, non, je pars demain soir. Je me dis rappel par mes parents, je
+me soustrais toutes ces misrables dissimulations qui t'exasprent
+autant que moi, je cours t'attendre o tu voudras. Ah! viens! fuyons! ma
+vie t'appartient.
+
+La journe du lendemain s'coula sans que je pusse lui glisser ma
+lettre. Quoi que m'en et dit madame de Valvdre, je n'osais trop me
+confier la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien veille pour ce
+rle de dpositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs, Juste de
+Valvdre faisait si bonne garde, que j'en perdais l'esprit.
+
+Je ne raconterai pas la crmonie du mariage protestant. Le temple tait
+si prs de la maison, qu'on s'y rendit pied sous les yeux des deux
+villes, ameutes en quelque sorte pour voir l'agrable marie, mais
+surtout la belle Adlade dans sa frache et pudique toilette. Elle
+donnait le bras M. de Valvdre, dont la considration semblait mieux
+que tout autre porte-respect la protger contre les brutalits de
+l'admiration. Nanmoins elle tait froisse de cette curiosit
+outrageante des foules, et marchait triste, les yeux baisss, belle dans
+sa fiert souffrante comme une reine qu'on tranerait au supplice.
+
+Aprs elle, lida tait aussi un objet d'motion. Sa beaut n'tait pas
+frappante au premier abord; mais le charme en tait si profond, qu'on
+l'admirait surtout aprs qu'elle avait pass. J'entendis faire des
+comparaisons, des rflexions plus ou moins niaises. Il me sembla qu'il
+s'y mlait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher
+prtexte une querelle; mais Genve, si on est trs-petite ville, on
+est gnralement bon, et ma colre et t ridicule.
+
+Le soir, il y eut un petit bal compos d'environ cinquante personnes qui
+formaient la parent et l'intimit des deux familles. Alida parut avec
+une toilette exquise, et, sur ma prire, elle dansa. Sa grce indolente
+fit son effet magique; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la
+disputrent et se montrrent d'autant plus enfivrs qu'elle paraissait
+moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espr que la
+danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et
+mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant,
+trs-dispos lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de
+coquetterie. Ce fut impossible: elle ne voulait plaire personne; mais
+elle sentait, elle savait qu'elle charmait tous les hommes, et il y
+avait dans son indiffrence je ne sais quel air de souverainet blase,
+mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai qu'elle parlait ces
+jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme
+si elle en avait eu sur eux, et c'tait, mon gr, leur faire trop
+d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus
+retrouver, dans ses regards des trangers, cette prise de possession
+qui avait boulevers et ravi mon me. Certes, auprs d'elle, Adlade et
+ses jeunes amies taient de simples bourgeoises, trs-ignorantes de
+l'empire de leurs charmes et trs-incapables, malgr l'clat de leur
+jeunesse, de lui disputer la plus humble conqute; mais qu'il y avait de
+pudeur dans leur modestie, et comme leur extrme politesse tait une
+sauvegarde contre la familiarit! Une petite circonstance me fit
+insister en moi-mme sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa
+tomber son ventail; dix admirateurs se prcipitrent pour le ramasser.
+Pour un peu, on se ft battu; elle le prit de la main triomphante qui le
+lui prsentait, sans aucune parole de remerciement, sans mme un sourire
+de convention, et comme si elle tait trop matresse des volonts de cet
+inconnu pour lui savoir le moindre gr de son esclavage. C'tait un bon
+petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarit. En fait,
+c'tait de sa part une btise; en thorie, il avait pourtant raison.
+Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au ddain, elle le provoque
+plus qu'elle ne l'loigne, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a
+toujours un peu d'encouragement au fond de ces _mpriseries_ royales.
+
+Pour me venger du secret dpit que j'prouvais, je cherchai quel service
+je pourrais rendre Adlade, qui dansait prs de moi. Je vis qu'elle
+avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'taient
+dtaches de son bouquet, et, comme elle revenait sa place, je les
+enlevai vite et adroitement. Elle parut s'tonner un peu d'un si beau
+zle, et cet tonnement mme tait une impression de pudeur. Je ne la
+regardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais
+elle me l'adressa un instant aprs, quand la figure de la contredanse la
+replaa prs de moi.
+
+--Vous m'avez prserve d'une chute, me dit-elle tout haut en souriant;
+vous tes toujours bon pour moi, comme _jadis!_
+
+Bon pour elle! c'tait trop de reconnaissance coup sr, et cela
+pouvait amener une dclaration de la part d'un impertinent; mais il et
+fallu l'tre jusqu' l'imbcillit pour ne pas sentir dans l'extrme
+politesse de cette chaste fille un doute d'elle-mme qui imposait aux
+autres un respect sans bornes.
+
+Je n'attendis pas la fin du bal. J'y souffrais trop. Comme j'allais
+gagner ma petite chambre, Valvdre se trouva devant moi et me fit signe
+de le suivre l'cart.
+
+--Voici l'explication, pensai-je: qu'il se dcide donc enfin me
+chercher querelle, ce mystrieux personnage! Ce sera me soulager d'une
+montagne qui m'touffe!
+
+Mais il s'agissait de bien autre chose.
+
+--Il est arriv ici tantt, me dit-il, des parents de Lausanne sur
+lesquels on ne comptait plus. On est forc de leur donner l'hospitalit
+et de disposer de votre chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur
+cdez naturellement la place; mais on ne veut pas vous envoyer
+l'auberge, on vous confie moi. J'ai mon pied--terre dans la ville,
+tout prs d'ici; voulez-vous me permettre d'tre votre hte?
+
+Je remerciai et j'acceptai rsolment.
+
+--S'il veut se rserver une explication chez lui, me disais-je, la
+bonne heure! j'aime mieux cela.
+
+Il appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-mme me
+prit le bras pour me conduire son domicile. C'tait une maison du
+voisinage, o il me fit traverser plusieurs pices encombres de caisses
+et d'instruments tranges, quelques-uns d'une grande dimension et qui
+brillaient vaguement, dans l'obscurit, d'un clat vitreux ou
+mtallique.
+
+--C'est mon attirail de _docteur s sciences_, me dit-il en riant. Cela
+ressemble assez un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pas? Vous
+comprenez, ajouta-t-il d'un ton indfinissable, que madame de Valvdre
+n'aime pas cette habitation, et qu'elle prfre l'agrable hospitalit
+des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de
+votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini
+l-bas, et, si vous vouliez y retourner...
+
+--Pourquoi y retournerais-je? rpondis-je affectant l'indiffrence. Je
+n'aime pas le bal, moi!
+
+--N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous intresse?
+
+--Tous les Obernay m'intressent; mais le bal est la plus maussade
+manire de jouir de la socit des gens qu'on aime.
+
+--Eh! pas toujours! Il donne une certaine animation... Quand j'tais
+jeune, je ne hassais pas ce bruit-l.
+
+--C'est que vous avez eu l'esprit d'tre jeune, monsieur de Valvdre. A
+prsent, on ne l'a plus. On est vieux vingt ans.
+
+--Je n'en crois rien, dit-il en allumant son cigare; car il m'avait
+suivi dans la chambre qui m'tait destine, comme pour s'assurer que
+rien n'y manquait mon bien-tre. Je crois que c'est une prtention!
+
+--De ma part? rpondis-je un peu bless de la leon.
+
+--Peut-tre aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela
+coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se
+soustraire son empire. Elle s'y soumet de bonne foi, parce que la plus
+nouvelle mode lui parat toujours la meilleure; mais, si vous m'en
+croyez, vous examinerez un peu srieusement les dangers de celle-ci, et
+vous ne vous y laisserez pas trop prendre.
+
+Son accent avait tant de douceur et de bont, que je cessai de croire
+un pige tendu par sa suspicion mon inexprience, et, retombant sous
+le charme, j'prouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui
+ouvrir mon coeur. Il y avait l quelque chose d'horrible dont je ne
+saurais mme aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et
+je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer lui
+infliger le plus amer des outrages!
+
+Il me dit encore quelques paroles qui furent comme un trait de lumire
+sur le fond de sa pense. Il me sembla qu'en m'invitant retourner au
+bal, c'est--dire tre jeune, naf et croyant, il essayait de savoir
+quelle impression Adlade avait faite sur moi et si j'tais capable
+d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me rappelle
+plus comment, sur ses lvres.
+
+Je fis d'elle le plus grand loge, autant pour paratre libre de coeur
+et d'esprit vis--vis de sa femme que pour voir s'il prouvait quelque
+secrte douleur propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donn
+pour dcouvrir qu'il l'aimait l'insu de lui-mme, et que l'infidlit
+d'Alida ne troublerait pas la paix de son me gnreuse! Mais, s'il
+aimait Adlade, c'tait avec un dsintressement si vrai, ou avec une
+si hroque abngation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux
+ni dans ses paroles.
+
+--Je n'ajoute rien vos loges, dit-il, et, si vous la connaissiez
+comme moi qui l'ai vue natre, vous sauriez que rien ne peut exprimer la
+droiture et la bont de cette me-l. Heureux l'homme qui sera digne
+d'tre son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si grand honneur
+et une si grande flicit envisager, que celui-l devra y travailler
+srieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou
+dsenchant.
+
+--Monsieur de Valvdre, m'criai-je involontairement, vous semblez me
+dire que je pourrais aspirer...
+
+--A conqurir sa confiance? Non, je ne puis dire cela, je n'en sais
+rien. Elle vous connat encore trop peu, et nul ne peut lire dans
+l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas o cela arriverait,
+vos parents et les siens s'en rjouiraient beaucoup.
+
+--Henri ne s'en rjouirait peut-tre pas! rpondis-je.
+
+--Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'tre ingrat, mon
+cher enfant!
+
+--Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais
+d'autant plus qu'il m'aime en dpit de nos diffrences d'opinions et de
+caractres; mais ces diffrences, qu'il me pardonne pour son compte, le
+feraient beaucoup rflchir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une
+de ses soeurs.
+
+--Quelles sont donc ces diffrences? Il ne me les a pas signales en me
+parlant de vous avec effusion. Voyons, rpugnez-vous me les dire? Je
+suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la vtre, un homme
+que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre pre,
+qui mrite galement ces sentiments-l, mais que j'ai fort peu connu; je
+parle de votre oncle Antonin, un savant qui je dois les premires et
+les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait,
+entre lui et moi, peu prs la mme distance d'ge qui existe
+aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous
+porter un vif intrt, et que j'aimerais m'acquitter envers sa mmoire
+en devenant votre conseil et votre ami comme il tait le mien.
+Parlez-moi donc coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri
+Obernay vous reproche.
+
+Je fus sur le point de m'pancher dans le sein de Valvdre comme un
+enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se dfend.
+Pourquoi ne cdai-je point un salutaire entranement? Il et
+probablement arrach de ma poitrine, sans le savoir et par la seule
+puissance de sa haute moralit, le trait empoisonn qui devait se
+tourner contre lui; mais je chrissais trop ma blessure, et j'eus peur
+de la voir fermer. J'prouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil
+panchement avec celui dont j'tais le rival. Il fallait tre rsolu
+ne plus l'tre, ou devenir le dernier des hypocrites. J'ludai
+l'explication.
+
+--Henri me reproche prcisment, lui rpondis-je, le scepticisme, cette
+maladie de l'me dont vous voulez me gurir; mais ceci nous mnerait
+trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre
+fois.
+
+--Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et
+peut-tre sera-ce un meilleur remde vos ennuis que tous mes
+raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir...
+Pourquoi m'avez-vous dit, notre premire rencontre, que vous tiez
+comdien?
+
+--Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout
+seul.
+
+--Et puis, en voyage, on aime mystifier les passants, n'est-il pas
+vrai?
+
+--Oui! on fait l'agrable vis--vis de soi-mme, on se croit fort
+spirituel, et on s'aperoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un
+impertinent de mauvais got en prsence d'un homme de mrite.
+
+--Allons, allons, reprit en riant Valvdre, le pauvre homme de mrite
+vous pardonne de tout son coeur et ne racontera rien de ceci la bonne
+Adlade.
+
+J'tais fort embarrass de mon rle, et, par moments, je me persuadais,
+malgr la libert d'esprit de M. de Valvdre, que, s'il avait en dpit
+de lui-mme quelque vellit de jalousie, c'tait bien plus propos
+d'Adlade qu' propos de sa femme. Je me maudissais donc d'tre
+toujours dans la ncessit de le faire souffrir. Pourtant je me
+rappelais les premires paroles qu'il m'avait dites au Simplon: J'ai
+beaucoup aim une femme qui est morte. Il aimait donc en souvenir, et
+c'est l qu'il puisait sans doute la force de n'tre ni jaloux de sa
+femme, ni pris d'une autre.
+
+Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le dlivrer d'un trouble
+possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer
+au mariage, et que, si je venais y songer, ce serait lorsque Rosa
+serait en ge de quitter sa poupe.
+
+--Rosa! rpondit-il avec quelque vivacit. Eh! mais oui... vos ges
+s'accorderont peut-tre mieux alors! Je la connais autant que l'autre,
+et c'est un trsor aussi que cette enfant-l. Mais partez donc et faites
+danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'tes pas encore
+aussi vieux que vous le prtendiez!
+
+Il me tendit la main, cette main loyale qui brlait la mienne, et je
+m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses
+tlescopes et de ses alambics.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Je retournai chez les Obernay. On dansait encore; mais Alida,
+secrtement blesse de mon dpart, s'tait retire. Le jardin tait
+illumin; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des
+contredanses et des valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystre
+quelconque dans cette fte modeste, pleine de bonhomie et d'honnte
+abandon. Je ne vis pas reparatre Valvdre, et j'affectai, devant
+mademoiselle Juste, qui tenait bon jusqu' la fin, beaucoup de gaiet et
+de libert d'esprit. On proposa un cotillon, et les jeunes filles
+dcidrent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle
+Juste, Henri ayant invit sa mre.
+
+--Quoi! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse
+aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec vous une fois le tour de la
+salle; aprs quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse
+dont je vais m'assurer d'avance.
+
+Je ne pus voir qui elle s'adressait; il y avait un peu de confusion
+pour prendre place. Je me trouvai avec elle vis--vis de M. Obernay pre
+et d'Adlade. Quand ils eurent ouvert la figure, les deux graves
+personnages se firent signe et s'clipsrent. Je devenais le cavalier
+d'Adlade, avec laquelle je n'avais pas os danser sous les yeux
+d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y
+entendait certes pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce
+qu'elle faisait. Elle parlait bas au pre Obernay en nous regardant d'un
+air moiti bienveillant, moiti railleur. La figure candide du vieillard
+semblait lui rpondre: Vous croyez? Moi, je n'en sais rien, ce n'est
+pas impossible.
+
+Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement
+projet avec mes parents. Juste, sans rien savoir de mon amour pour
+Alida, pressentait quelque charme dj jet sur moi par l'enchanteresse,
+et elle s'efforait de le faire chouer en me rapprochant de ma fiance.
+Ma fiance! cette splendide et parfaite crature et pu tre moi! Et
+moi, je prfrais une vie excellente et de clestes flicits les
+orages de la passion et le dsastre de mon existence! Je me disais cela
+en tenant sa main dans la mienne, en affrontant les magnificences de son
+divin sourire, en contemplant les perfections de tout son tre pudique
+et suave! Et j'tais fier de moi, parce qu'elle n'veillait en moi aucun
+instinct, aucun germe d'infidlit envers ma dangereuse et terrible
+souveraine! Ah! si elle eut pu lire dans mon me, celle qui la possdait
+si entirement! Mais elle y lisait contre-sens, et son oeil irrit me
+condamnait au moment de mon plus pur triomphe sur moi-mme; car elle
+tait l, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'piait d'un oeil
+troubl par la fivre. Quelle victoire pour Juste, si elle et pu le
+deviner!
+
+L'appartement de madame de Valvdre tait au-dessus de la salle o l'on
+dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce
+qui se passait en bas par une rosace masque de guirlandes. Alida avait
+voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fte; elle
+avait cart le feuillage, et, me voyant l, elle tait reste cloue
+sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais tre un
+grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occupant
+d'Adlade et en jouant le rle d'un petit jeune homme enivr de
+mouvement et de gaiet!
+
+Aussi le lendemain, quand j'eus russi faire tenir ma lettre madame
+de Valvdre, je reus une rponse foudroyante. Elle brisait tout, elle
+me rendait ma libert. Dans la matine, Juste et Paule avaient parl
+devant elle de mon union projete avec Adlade et d'une rcente lettre
+de ma mre madame Obernay, o ce dsir tait dlicatement exprim.
+
+Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'aviez laiss
+ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre
+but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres yeux,
+cette nuit, combien vous tiez ravi de la beaut de votre future, je me
+suis expliqu votre conduite depuis trois jours. Ds que vous tes entr
+dans cette maison, ds que vous avez vu celle qu'on vous destinait,
+votre manire d'tre avec moi a entirement chang. Vous n'avez pas su
+trouver un instant pour me parler en secret, vous n'avez pas pu inventer
+le plus petit expdient, vous qui savez si bien pntrer dans les
+forteresses par-dessus les murs, quand le dsir vient en aide votre
+gnie. Vous avez t vaincu par l'clat de la jeunesse, et, moi, j'ai
+pli, j'ai disparu comme une toile de la nuit devant le soleil levant.
+C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas; mais pourquoi manquer
+de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi,
+sachant que je hassais bon droit certaine vieille fille, l'avoir
+traite avec une vnration ridicule? N'avez-vous pas senti dj des
+mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse
+Alida? Il me semble que, dans un moment, l'unique moment o vos regards,
+sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez fait entendre que
+j'tais, selon vous, une mauvaise mre. Oui, oui, on vous avait dj dit
+cela, que je prfrais mon bel Edmond mon pauvre Paul, que celui-ci
+tait une victime de ma partialit, de mon injustice: c'est le thme
+favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien russi le persuader
+mon mari, qui m'estime; elle a d russir plus vite le prouver mon
+amant, qui ne m'estime pas!
+
+Allons! il faut se placer au-dessus de ces misres! Il faut que je
+ddaigne tout cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne
+odieuse, au moins j'ai la fiert qui convient ma situation.
+pargnez-vous de vains mensonges; vous aimez Adlade et vous serez son
+mari, je vais vous y aider de tout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres
+et reprenez les vtres. Je vous pardonne de tout mon coeur comme on doit
+pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine m'absoudre moi-mme de ma
+folie et de ma crdulit.
+
+Ainsi ce n'tait pas assez de la situation terrible o nous nous
+trouvions vis--vis de la famille et de la socit: il fallait que le
+dsespoir, la jalousie et la colre missent en cendre nos pauvres coeurs
+dj battus en ruine!
+
+Je fus pris d'un accs de rage contre la destine, contre Alida et
+contre moi-mme. J'allai faire mes adieux la famille Obernay, et je
+repartis pour mon prtendu voyage d'agrment; mais je m'arrtai deux
+lieues de Genve, en proie une terreur douloureuse. Je n'avais pas
+pris cong de madame de Valvdre; elle tait sortie quand j'tais all
+faire mes adieux. En rentrant et en apprenant ma brusque rsolution,
+elle tait bien femme se trahir; mon dpart, au lieu de la sauver,
+pouvait la perdre... Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de
+supporter la pense de ses souffrances. Je feignis d'avoir oubli
+quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida ft rentre.
+O donc tait-elle depuis le matin? Adlade et Rosa taient seules la
+maison. Je me hasardai leur demander si madame de Valvedre avait aussi
+quitt Genve. Je regrettais de ne l'avoir pas salue. Adlade me
+rpondit avec une sainte tranquillit que madame de Valvdre tait la
+chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble
+pour de la surprise, elle ajouta:
+
+--Est-ce que cela vous tonne? Elle est fervente papiste, et, nous
+autres hrtiques, nous respectons toute sincrit. C'est demain, nous
+a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mre; et elle se reproche
+de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en
+confesser, commander une messe, je crois... Enfin, si vous vouliez
+prendre cong d'elle, attendez-la.
+
+--Non, rpondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets.
+
+Les deux soeurs essayrent de me retenir, pour causer, disaient-elles,
+une bonne surprise Henri, qui allait rentrer. Adlade insista
+beaucoup; mais, comme je ne cdai pas, et que, sans m'en vouloir, elle
+me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette
+simplicit de manires bienveillantes ne couvrait aucun regret
+dchirant.
+
+Je fus peine dehors, que je me dirigeai vers la petite glise. J'y
+entrai; elle tait dserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin
+obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la
+muraille, une femme habille de noir, agenouille sur le pav, et comme
+crase sous le poids d'une douleur extatique. Elle tait couverte de
+tant de voiles, que j'hsitai la reconnatre. Enfin je devinai ses
+formes dlicates sous le crpe de son deuil, et je me hasardai lui
+toucher le bras. Ce bras roidi et glac ne sentit rien. Je me prcipitai
+sur elle, je la soulevai, je l'entranai. Elle se ranima faiblement et
+fit un effort pour me repousser.
+
+--O me conduisez-vous? dit-elle avec garement.
+
+--Je n'en sais rien! l'air, au soleil! vous tes mourante.
+
+--Ah! il fallait donc me laisser mourir!... j'tais si bien!
+
+Je poussai au hasard une porte latrale qui se prsenta devant moi, et
+je me trouvai dans une ruelle troite et peu frquente. Je vis un
+jardin ouvert. Alida, sans savoir o elle tait, put marcher jusque-l.
+Je la fis entrer dans ce jardin et s'asseoir sur un banc au soleil. Nous
+tions chez des inconnus, des marachers; les patrons taient absents.
+Un journalier qui travaillait dans un carr de lgumes nous regarda
+entrer, et, supposant que nous tions de la maison, il se remit
+l'ouvrage sans plus s'occuper de nous.
+
+Le hasard amenait donc ce tte--tte impossible! Quand Alida se sentit
+ranime par la chaleur, je la conduisis au bout de ce jardin assez
+profond, qui remontait la colline de la vieille ville, et je m'assis
+auprs d'elle sous un berceau de houblon.
+
+Elle m'couta longtemps sans rien dire; puis, me laissant prendre ses
+mains tides et tremblantes, elle s'avoua dsarme.
+
+--Je suis brise, me dit-elle, et je vous coute comme dans un rve.
+J'ai pri et pleur toute la journe, et je ne voulais reparatre devant
+mes enfants que quand Dieu m'aurait rendu la force de vivre; mais Dieu
+m'abandonne, il m'a crase de honte et de remords sans m'envoyer le
+vrai repentir qui inspire les bonnes rsolutions. J'ai invoqu l'me de
+ma mre, elle m'a rpondu: Le repos n'est que dans la mort! J'ai senti
+le froid de la dernire heure, et, loin de m'en dfendre, je m'y suis
+abandonne avec une volupt amre. Il me semblait qu'en mourant l, aux
+pieds du Christ, non pas assez rachete par ma foi, mais purifie par ma
+douleur, j'aurais au moins le repos ternel, le nant pour refuge. Dieu
+n'a pas plus voulu de ma destruction que de mes pleurs. Il vous a amen
+l pour me forcer aimer, brler, souffrir encore. Eh bien, que sa
+volont soit faite! Je suis moins effraye de l'avenir depuis que je
+sais que je peux mourir de fatigue et de chagrin quand le fardeau sera
+trop lourd.
+
+Alida tait si saisissante et si belle dans son voluptueux accablement,
+que je trouvai l'loquence d'un coeur profondment mu pour la
+convaincre et la rappeler la vie, l'amour et l'esprance. Elle me
+vit si navr de sa peine, qu' son tour elle eut piti de moi et se
+reprocha mes pleurs. Nous changemes les serments les plus
+enthousiastes d'tre jamais l'un l'autre, quoi qu'il pt arriver de
+nous; mais, en nous sparant, qu'allions-nous faire? J'tais parti pour
+toutes les personnes que nous connaissions Genve. L'heure avanait,
+on pouvait s'inquiter de l'absence de madame de Valvdre et la
+chercher.
+
+--Rentrez, lui dis-je; je dois quitter cette ville, o nous sommes
+entours de dangers et d'amertumes. Je me tiendrai dans les environs, je
+m'y cacherai et je vous crirai. Il faut absolument que nous trouvions
+le moyen de nous voir avec scurit et d'arranger notre avenir d'une
+manire dcisive.
+
+--crivez la Bianca, me dit-elle; j'aurai vos lettres plus vite que
+par la _poste restante_. Je resterai Genve pour les recevoir, et, de
+mon ct, je rflchirai la possibilit de nous revoir bientt.
+
+Elle redescendit le jardin, et j'y restai aprs elle pour qu'on ne nous
+vt pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer,
+lorsque je m'entendis appeler voix basse. Je tournai la tte; une
+petite porte venait de s'ouvrir derrire moi dans le mur. Personne ne
+paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appel par mon
+prnom. tait-ce Obernay? Je m'avanai et vis Moserwald, qui m'attirait
+vers lui par signes, d'un air de mystre.
+
+Ds que je fus entr, il referma la porte derrire nous, et je me
+trouvai dans un autre enclos, dsert, cultiv en prairie, ou plutt
+abandonn la vgtation naturelle, o paissaient deux chvres et une
+vache. Autour de cet enclos si nglig rgnait une vigne en berceau
+soutenue par un treillage tout neuf losanges serres. C'est sous cet
+abri que Moserwald m'invitait le suivre. Il mit le doigt sur ses
+lvres et me conduisit sous l'auvent d'une sorte de masure situe l'un
+des bouts de l'enclos. L, il me parla ainsi:
+
+--D'abord faites attention, mon cher! Tout ce qui se dit sous la treille
+peut tre entendu droite et gauche travers les murs, qui ne sont
+ni pais ni hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manass, un de mes
+pauvres coreligionnaires qui m'est tout dvou; c'est l que vous tiez
+tout l'heure avec _elle_, j'ai tout entendu! A droite, le mur est
+encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures
+imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans
+le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous tes chez moi.
+J'ai achet ce lopin de terre pour tre auprs d'_elle_, pour la
+regarder, pour l'couter, pour surprendre ses secrets, s'il est
+possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais,
+aujourd'hui, en coutant par hasard de l'autre ct, j'en ai appris plus
+que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle
+vous aime, je n'espre plus rien; mais je reste son ami et le vtre. Je
+vous l'avais promis, je n'ai qu'une parole. Je vois que vous tes
+grandement affligs et tourments tous les deux. Je serai, moi, votre
+providence. Restez cach ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est
+assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit,
+sans que personne s'en soit dout, il y a dj six mois, lorsque
+j'esprais qu'_elle_ serait, un jour ou l'autre, touche de mes soins,
+et qu'elle daignerait venir se reposer l... Il n'y faut plus songer!
+Elle y viendra pour vous. Allons, mon argent et mon savoir-faire ne
+seront pas tout fait perdus, puisqu'ils serviront son bonheur et au
+vtre. Adieu, mon cher. Ne vous montrez pas, ne vous promenez pas le
+jour dans l'endroit dcouvert; on pourrait vous voir des maisons
+voisines. crivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne
+prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous
+risquer dans la campagne, qui commence deux pas d'ici. Manass va tre
+ vos ordres. Il vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les
+ouvriers, qui pourraient causer. Il portera vos lettres au besoin et les
+remettra avec une habilet sans pareille. Fiez-vous lui; il me doit
+tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois
+jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que
+vous cherchez le moyen de vous runir. Cela finira par un enlvement! je
+m'y attends bien. Prenez garde pourtant; ne faites rien sans me
+consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une
+femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou
+bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgr
+mon peu de got pour les duels, il faudrait nous couper la gorge...
+Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par
+gosme; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour dsespr.
+Adieu!... Ah! propos, il faut que je retire de l quelques papiers;
+entrons.
+
+Abasourdi et irrsolu, je le suivis dans l'intrieur de ce hangar en
+ruine, tout charg de lierre et de joubarbes. Une petite construction
+neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre ct du
+jardin sur un troit parterre blouissant de roses. L'appartement
+mystrieux se composait de trois petites pices d'un luxe inou.
+
+--Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique,
+une coupe d'or cisel remplie jusqu'aux bords de perles fines
+trs-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais
+ sa premire visite, et, chaque visite, la coupe et contenu quelque
+autre merveille; mais, dans ce temps-l, vous savez, elle n'a pas
+seulement daign voir ma figure!... N'importe, vous lui offrirez ces
+perles de ma part... Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez
+comme venant de vous. Si elle les mprise, qu'elle en fasse un collier
+son chien! Si elle n'en veut pas, qu'elle les sme dans les orties! Moi,
+je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une une dans
+les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les
+regarder. Ce n'est pas l ce que je voulais retirer d'ici. C'est un
+paquet de brouillons de lettres que je voulais lui crire. Il ne faut
+pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est
+gros! Je lui crivais tous les jours, quand elle tait ici; mais, quand
+il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que
+mon style tait lourd, mon franais incorrect... Que n'aurais-je pas
+donn pour savoir tourner cela comme vous le savez dans doute! Mais on
+ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me
+sentais tout en feu en crivant. Allons, je remporte ma posie, et je
+pars. Ne me parlez pas... Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le coeur
+gros. Si vous m'empchiez de me dvouer pour elle, je vous tuerais et je
+me tuerais ensuite... Ah! ceci me fait penser... Quand on a des
+rendez-vous avec une femme, il ne faut pas se laisser surprendre et
+assassiner. Voil des pistolets dans leur bote. Ils sont bons, allez!
+on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils...
+coutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manass vous dguisera
+et vous conduira dans la soire mon htel. Il vous fera entrer sans
+que personne vous remarque. Ft-ce au milieu de la nuit, je vous
+recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu!
+soyez heureux, mais rendez-la heureuse.
+
+Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, o le grossier et
+le ridicule des dtails taient emports par un souffle de passion
+exalte et sincre. Il se droba mes refus, mes remerciements, mes
+dngations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilit. Il tenait mon
+secret, et il fallait lui laisser exercer son dvouement ou craindre son
+dpit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je
+me soumis, et je l'aimai en dpit de tout; car il pleurait chaudes
+larmes, et je pleurais aussi comme un enfant bris par des motions
+au-dessus de ses forces.
+
+Quand j'eus repris un peu mes sens et rsum ma situation, j'eus horreur
+de ma faiblesse.
+
+--Non certes, m'criai-je intrieurement, je n'attirerai pas Alida dans
+ce lieu, o son image a t profane par des esprances outrageantes.
+Elle ne verrait qu'avec dgot ce luxe et ces prsents que lui destinait
+un amour indigne d'elle. Et, moi-mme, je souffre ici comme dans un air
+malsain charg d'ides rvoltantes. Je n'crirai pas d'ici a Alida; je
+sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer!
+
+La nuit approchait. Ds qu'elle fut sombre, je priai Manass, qui tait
+venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald; mais Moserwald
+arrivait au mme instant pour s'informer de moi, et nous rentrmes
+ensemble dans le casino, o, sur l'ordre de son matre, Manass nous
+servit un repas trs-recherch.
+
+--Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentr ici au
+risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais
+puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez
+venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous
+n'aviez pas pens dner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que
+pour vous, mais voil que je me sens tout coup grand'faim. J'ai tant
+pleur! Je vois qu'on a raison de le dire: les larmes creusent
+l'estomac.
+
+Il mangea comme quatre; aprs quoi, les vins d'Espagne aidant la
+digestion de ses penses, il me dit navement:
+
+--Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais, depuis six mois, voici
+le premier repas que je fais. Vous avez bien vu qu' Saint-Pierre je
+n'avais pas d'apptit. Outre ma mlancolie habituelle, j'avais l'amour
+en tte. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a guri le corps en
+m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'ide que je
+fais enfin quelque chose de bon et de grand me relve au-dessus de ma
+vie ordinaire. N'en riez pas! En feriez-vous autant a ma place? Ce n'est
+pas sr!... Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'loquence.
+Cela doit user le coeur la longue!... Mais nous voil seuls. Manass
+ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a l un
+cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit sa maisonnette,
+dans l'enclos voisin. Parlez: que vouliez-vous me dire? et pourquoi
+prtendez-vous que madame de Valvdre ne peut pas venir ici?
+
+Je le lui expliquai sans dtour. Il m'couta avec toute l'attention
+possible comme s'il et voulu s'aviser et s'instruire des dlicatesses
+de l'amour; puis il reprit la parole.
+
+--Vous vous mprenez sur mes esprances, dit-il; je n'en avais pas.
+
+--Vous n'en aviez pas, et vous faisiez dcorer cette maisonnette, vous
+choisissiez une une les plus belles perles d'Orient?...
+
+--Je n'esprais rien de ces moyens-l, surtout depuis l'affaire de la
+bague. Faut-il vous rpter que, pour moi, je n'y voyais que des
+hommages dsintresss, des preuves de dvouement, la joie de procurer
+un petit plaisir fminin une femme recherche? Vous ne comprenez pas
+cela, vous! Vous vous tes dit: Je mriterai et j'obtiendrai l'amour
+par mes talents et ma rhtorique. Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma
+valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable! Je
+n'ai jamais eu la pense d'acheter une femme de ce mrite; mais, si par
+ma passion j'avais pu la convaincre, o et t l'offense quand je
+serais venu mettre mes trsors sous ses pieds? Tous les jours, l'amour
+exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab offre des
+bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une
+poigne de fleurs des champs.
+
+--Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point.
+Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule draisonnable, mais
+sachez que ma rpugnance est invincible. Jamais, je vous le dclare,
+Alida ne viendra ici.
+
+--Vous tes un ingrat! fit Moserwald en levant les paules.
+
+--Non, m'criai-je, je ne veux pas tre ingrat! Je vois que vous ne
+m'avez pas tromp en me disant qu'il y avait en vous des trsors de
+bont. Ces trsors-l, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie.
+Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le mrite de vous le confier,
+et pourtant je le sens en sret dans votre coeur. Vous voulez me
+conseiller dans l'emploi des moyens matriels qui peuvent assurer ou
+compromettre le bonheur et la dignit de la femme que j'aime? Je crois
+votre exprience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous
+consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera
+ternelle. Toutes mes rpulsions pour certains cts de votre nature
+seront vivement combattues et peut-tre effaces en moi par l'amiti. Il
+en est dj ainsi; oui, j'ai pour vous une relle affection, j'estime en
+vous des qualits d'autant plus prcieuses qu'elles sont natives et
+spontanes. Ne me demandez pas autre chose, ne cherchez jamais me
+faire accepter des services d'une valeur vnale. Vous n'tes que riche,
+dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut! Vous vous calomniez: vous
+voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par l que vous
+avez conquis ma gratitude et mon affection.
+
+Le pauvre Moserwald me serra dans ses bras en recommenant pleurer.
+
+--J'ai donc enfin un ami! s'cria-t-il, un vritable ami, qui ne me
+cote pas d'argent! Ma foi, c'est le premier, et ce sera le seul. Je
+connais assez l'humanit pour avoir cela. Eh bien, je le garderai comme
+la prunelle de mes yeux, et vous, comme mon ami, prenez mon coeur, mon
+sang et mes entrailles. Nephtali Moserwald est vous la vie et la
+mort.
+
+Aprs ces effusions, o il trouva le moyen d'tre comique et pathtique
+en mme temps, il me dclara qu'il fallait parler raison sur le point
+capital, l'avenir de madame de Valvdre. Je lui racontai comment je
+m'tais li mon insu avec le mari, et, sans lui rien confier des
+orages de mon amour, je lui fis comprendre que des relations ordinaires
+protges par l'hypocrisie des convenances taient impossibles entre
+deux caractres entiers et passionns. Il me fallait possder l'me
+d'Alida dans la solitude, j'tais incapable de ruser avec son mari et
+son entourage.
+
+--Vous avez grand tort d'tre ainsi, rpondit Moserwald. C'est un
+puritanisme qui rendra toutes choses bien difficiles; mais, si vous tes
+cassant et maladroit, ce qu'il y a encore de plus habile, c'est de
+disparatre. Eh bien, cherchons les moyens. M. de Valvdre est riche et
+sa femme n'a rien. Je me suis inform de bonnes sources, et je sais
+des choses que vous ignorez probablement; car vous avez trait
+d'injurieux mon amour pour elle, et pourtant, par le fait, le vtre lui
+sera plus nuisible. Savez-vous qu'on peut l'pouser, cette femme
+charmante, et que ma fortune me permettait d'y prtendre?
+
+--L'pouser! Que dites-vous? Elle n'est donc pas marie?...
+
+--Elle est catholique, Valvdre est protestant, et ils se sont maris
+selon le rite de la confession d'Augsbourg, qui admet le divorce. Bien
+que M. de Valvdre soit, ce qu'on dit, un grand philosophe, il n'a pas
+voulu faire acte de catholicit, et, bien qu'Alida et sa mre fussent
+trs-orthodoxes, ce mariage tait si beau pour une fille sans avoir, que
+l'on n'insista pas pour le faire ratifier par votre glise et par les
+lois civiles qui confirment l'indissolubilit. On assure que madame de
+Valvdre s'est affecte plus tard de ce genre d'union qui ne lui
+paraissait pas assez lgitime, mais que rien n'a pu dcider son mari
+se dnationaliser, civilement et religieusement parlant. Donc, le jour
+o Valvdre sera mcontent de sa femme, il pourra la rpudier, qu'elle y
+consente ou non et la laisser peu prs dans la misre. Ne jouez pas
+avec la situation, Francis! vous n'avez rien, et il y a dix ans que
+cette femme vit dans l'aisance. La misre tue l'amour!
+
+--Elle ne connatra pas la misre; je travaillerai.
+
+--Vous ne travaillerez pas de longtemps, vous tes trop amoureux.
+L'amour emporte le gnie, je le sais par exprience, moi qui n'avais
+qu'un gros bon sens, et qui suis parfaitement devenu fou! Je n'ai pas
+fait une seule bonne affaire depuis que j'avais cette folie en tte.
+Heureusement, j'en avais fait auparavant; mais revenons vous, et
+supposons, si vous voulez, que vous ferez, malgr l'amour, des vers
+magnifiques. Savez-vous ce que cela rapporte? Rien quand on n'est pas
+connu, et fort peu quand on est clbre. Il arrive mme trs-souvent
+que, pour commencer, il faut tre son propre diteur, sauf vendre une
+demi-douzaine d'exemplaires. Croyez-moi, la posie est un plaisir de
+prince. Ne songez elle qu' vos moments perdus. Je vous trouverai bien
+un emploi, mais il faudra s'en occuper et s'y tenir. Des chiffres, cela
+ne vous amusera pas, et si Alida s'ennuie dans la ville o vous vous
+fixerez!... Je vous l'ai dit la premire fois que je vous ai vu, vous
+devriez faire des affaires. Vous n'y entendez rien, mais cela s'apprend
+plus vite que le grec et le latin, et, avec de bons conseils, on peut
+arriver, pourvu qu'on n'ait pas de scrupules exagrs et des ides
+fausses sur le mcanisme social.
+
+--Ne me parlez pas de cela, Moserwald! rpondis-je avec vivacit. Vous
+passez pour un honnte homme, ne me dites rien des oprations qui vous
+ont enrichi. Laissez-moi croire que la source est pure. Je risquerais,
+ou de ne pas comprendre, ou de me trouver dans un dsaccord terrible
+avec vous. D'ailleurs, mon jugement l-dessus est fort inutile; il y a
+un premier et insurmontable obstacle, c'est que je n'ai pas le plus
+mince capital risquer.
+
+--Mais, moi, je veux risquer pour vous... Je ne vous associerai qu'aux
+bnfices!
+
+--Laissons cela; c'est impossible!
+
+--Vous ne m'aimez pas!
+
+--Je veux vous aimer en dehors des questions d'intrt, je vous l'ai
+dit. Faut-il s'expliquer?... Les causes et les circonstances de notre
+amiti sont exceptionnelles; ce qu'un ami ordinaire pourrait peut-tre
+accepter de vous trs-naturellement, moi, je dois le refuser.
+
+--Oui, je comprends, vous vous dites que, par le fait, c'est moi
+qu'Alida devrait son bien-tre!... Alors n'en parlons plus; mais le
+diable m'emporte si je sais ce que vous allez devenir! Il faudrait, pour
+vous donner un bon conseil, savoir les dispositions du mari.
+
+--Cela est impossible. L'homme est impntrable.
+
+--Impntrable!... Bah! si je m'en mlais!
+
+--Vous?
+
+--Eh bien, oui, moi, et sans paratre en aucune faon.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Il a bien confiance en quelqu'un, ce mari?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Mais, moi, je le sais! Il ouvre quelquefois le verrou de sa cervelle
+pour votre ami Obernay... Je l'ai coul parler, et, comme il mlait de
+la science sa conversation, je n'ai pas bien compris; mais il m'a paru
+un homme chagrin ou proccup. Cependant il n'a nomm personne. Il
+parlait peut-tre d'une autre femme que la sienne: il est peut-tre
+pris de cette merveilleuse Adlade.
+
+--Ah! taisez-vous, Moserwald! la soeur d'Obernay! un homme mari!
+
+--Un homme mari qui peut divorcer!
+
+--C'est vrai, mon Dieu! Parlait-il de divorcer?
+
+--Allons, je vois que la chose vous intresse plus que moi, et, au fait,
+c'est vous seul qu'elle intresse prsent. Si Alida avait eu le bon
+sens de m'aimer, je ne m'inquitais gure de son mari, moi! Je lui
+faisais tout rompre, je lui assurais un sort quatre-vingt-dix fois plus
+beau que celui qu'elle a, et je l'pousais, car je suis libre et honnte
+homme! Vous voyez bien que mes penses ne l'avilissaient pas; mais
+l'amour est fantasque, c'est vous qu'elle choisit: n'y pensons plus.
+Donc, c'est vous qu'il importe et qu'il appartient de fouiller dans le
+coeur et dans la conscience du mari. Ne quittez pas ce prcieux casino,
+mon cher; mettez-vous souvent en embuscade au bout du mur, sous la
+tonnelle de charmille que vous voyez d'ici, et qui est la rptition de
+celle qui occupe l'angle du jardin Obernay. C'est l que j'ai fait
+pratiquer une fente bien masque. Le mur n'est pas long, et, lors mme
+que les personnages se promnent d'un bout l'autre en causant, on ne
+perd pas grand'chose quand on a l'oreille fine. Faites ce mtier
+patiemment pendant cinq ou six fois vingt-quatre heures, s'il le faut,
+et je parie que vous saurez ce que vous voulez savoir.
+
+--L'ide est ingnieuse coup sr, mais je n'en profiterai pas.
+Surprendre ainsi les secrets de la famille Obernay me semble une
+bassesse!
+
+--Vous voil encore avec vos exagrations! Il s'agit bien des Obernay!
+Si votre ami marie sa soeur avec Valvdre, vous le saurez un peu plus
+tt que les autres, voil tout, et vous tes bon, j'imagine, pour garder
+les secrets que vous surprendrez. Ce qui est d'une importance
+incalculable pour Alida, c'est de savoir si Valvdre l'aime encore ou
+s'il en aime une autre. Dans le premier cas, il est jaloux, irrit, il
+se venge en brisant tout, et vos affaires vont mal: il faudra alors se
+creuser la tte pour en sortir. Dans le second cas, tout est sauv, vous
+tenez le Valvdre. Press de rompre sa chane, il fait sa femme un
+sort trs-honorable, qu'elle pourra mme discuter, et on se spare sans
+aucun bruit; car, si le divorce peut s'obtenir malgr la rsistance de
+l'un des poux, il y a scandale dans ces cas-l, tandis que, par
+consentement mutuel, aucune des parties n'est dconsidre. Valvdre
+fera beaucoup de sacrifices sa rputation. Ce sera l'affaire de sa
+femme de profiter de la circonstance. Alors vous l'pousez; vous n'tes
+pas bien riches, mais vous avez le ncessaire, et il vous est permis de
+cultiver les lettres. Autrement...
+
+J'interrompis Moserwald avec humeur. J'avais beau faire pour l'aimer, il
+trouvait toujours moyen de me blesser avec son positivisme.
+
+--Vous faites de ma passion, lui dis-je, une affaire d'intrt. Vous
+m'en guririez, si je vous laissais prendre de l'influence sur moi.
+Tenez, j'en suis fch, tout ce que vous m'avez conseill aujourd'hui
+est dtestable. Je ne veux ni attirer Alida ici, ni accepter de vous les
+moyens de la faire vivre avec moi, ni couter derrire les murs,--autant
+vaut couter aux portes,--ni me proccuper de la question d'argent, ni
+dsirer un divorce qui me permettrait de faire un mariage avantageux. Je
+veux aimer, je veux croire, je veux rester sincre et enthousiaste. Je
+braverai donc la destine, quelle qu'elle soit, puisqu'il n'y a pas de
+moyens irrprochables pour la soumettre.
+
+--C'est fort bien, mon pauvre don Quichotte! rpondit Moserwald en
+prenant son chapeau. Vous parlez votre aise de risquer le tout pour le
+tout! Mais, si vous aimez, vous rflchirez avant de prcipiter Alida
+dans la honte et dans le besoin. Je vous laisse; la nuit porte conseil,
+et vous passerez la nuit ici, car vous n'avez pas vos effets, et il faut
+bien me donner le temps de vous les faire tenir. O sont-ils?
+
+Je les avais laisss aux environs de Genve, dans une auberge de village
+que je lui indiquai.
+
+--Vous les aurez demain matin, me dit-il, et, si vous voulez partir pour
+le royaume de l'inconnu, vous partirez: mais le dieu d'amour vous
+inspirera auparavant quelque chose de plus raisonnable et surtout de
+plus dlicat. Demain au soir, je reviendrai voir si vous y tes encore
+et dner avec vous..., si toutefois vous tes seul.
+
+J'crivis madame de Valvdre le rsum de tout ce qui s'tait pass,
+comme quoi je me trouvais tout prs d'elle et pouvais l'apercevoir, si
+elle se promenait dans le jardin. Je dormis quelques heures, et, ds le
+matin, je lui fis tenir ma lettre par l'adroit et dvou Manass, qui me
+rapporta la rponse, ainsi que mon sac de voyage.
+
+Restez o vous tes, me disait madame de Valvdre; j'ai confiance en ce
+Moserwald, et il ne me rpugne pas d'aller dans ce jardin. Faites que
+celui qui donne vis--vis de la chapelle soit ouvert, et ne bougez pas
+de la journe.
+
+A trois heures de l'aprs-midi, elle se glissa dans mon enclos.
+J'hsitais la faire entrer dans le pavillon. Elle se moqua de mes
+scrupules.
+
+--Comment voulez-vous, me dit-elle, que je m'offense des projets de
+mariage de ce Moserwald? Il voulait gagner mon coeur force de bagues
+et de colliers! Il raisonnait son point de vue, qui n'est pas le
+ntre. Un juif est un animal _sui generis_, comme dirait M. de Valvdre;
+il n'y a pas discuter avec ces tres-l, et rien de leur part ne peut
+nous atteindre.
+
+--Vous dtestez les juifs ce point? lui dis-je.
+
+--Non, pas du tout! je les mprise!
+
+Je fus choqu de ce parti pris, inique tant d'gards; j'y vis une
+preuve de plus de ce levain d'amertume et d'injustice relle qui tait
+dans le caractre d'Alida; mais ce n'tait pas le moment de s'arrter
+un incident, quel qu'il ft: nous avions tant de choses nous dire!
+
+Elle entra dans le casino, elle en critiqua la richesse avec ddain et
+ne regarda pas seulement les perles.
+
+--Au milieu de toutes les imbcillits de ce Moserwald, dit-elle, il y a
+une bonne ide dont je m'empare Il veut que nous surprenions les secrets
+de mon mari. Cela peut vous rpugner; mais c'est mon droit, et c'est
+pour essayer cela que je suis venue.
+
+--Alida, repris-je saisi d'inquitude, vous tes donc bien tourmente
+des rsolutions de votre mari?
+
+--J'ai des enfants, rpondit-elle, et il m'importe de savoir quelle
+femme aura la prtention de devenir leur mre. Si c'est Adlade...
+Pourquoi donc rougissez-vous?
+
+J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est certain que je me
+sentais bless de voir l'immacule soeur d'Obernay mle nos
+proccupations. Je n'avais pas fait part madame de Valvdre des
+rflexions de Moserwald cet gard; j'eusse cru trahir la religion de
+la famille et de l'amiti; mais un reste de jalousie rendait Alida
+cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvdre et tous
+les autres.
+
+--Vous ne me croyez pas assez simple, dit-elle, pour n'avoir pas vu,
+depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien,
+qu'elle s'vanouit presque d'admiration chaque parole de sa bouche
+loquente, que mademoiselle Juste la traite dj comme sa soeur, qu'on
+joue la petite mre avec mes fils, enfin que, ds hier, toute la
+famille, surprise de votre brusque dpart, a dfinitivement tourn les
+yeux vers le ple, c'est--dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay
+sont trs-positifs, des gens si raisonnables! Quant la jeune personne,
+elle tait d'une gaiet folle en m'annonant que vous tiez parti.
+J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse t brise de
+fatigue et force de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens
+plus vivante, vous tes l, et je m'imagine que je vais apprendre
+quelque chose qui me rendra la libert et le repos de ma conscience. Moi
+qui avais des remords et qui prenais mon mari pour un sage de la
+Grce!... Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brlant comme
+un volcan sous la glace!
+
+--Alida! m'criai-je, frapp d'un trait de lumire, ce n'est pas de moi,
+c'est de votre mari que vous tes jalouse!...
+
+--Ce serait donc de vous deux la fois, reprit-elle, car je le suis de
+vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin
+avec la vie.
+
+--C'est peut-tre de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aim!
+
+Elle ne rpondit pas. Elle tait inquite, agite; il semblait qu'elle
+se repentt de notre rconciliation et de nos serments de la veille, ou
+qu'une proccupation plus vive que notre amour lui ft voir enfin les
+dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il tait vident
+que ma lettre l'avait bouleverse, car elle m'accablait de questions sur
+les rvlations que Moserwald m'avait faites.
+
+--A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Comment se
+fait-il que, me voyant si malheureux en prsence de tout ce qui nous
+spare, vous ne m'ayez jamais dit: Tout cela n'existe pas, je peux
+invoquer une loi plus humaine et plus douce que la ntre, j'ai fait un
+mariage protestant?
+
+--J'ai d croire que vous le saviez, rpondit-elle, et que vous pensiez
+comme moi l-dessus.
+
+--Comment pensez-vous? Je l'ignore.
+
+--Je suis catholique... autant que peut l'tre une personne qui a le
+malheur de douter souvent de tout et de Dieu mme. Je crois du moins que
+la meilleure socit possible est la socit qui reconnat l'autorit
+absolue de l'glise et l'indissolubilit du mariage. J'ai donc souffert
+amrement de ce qu'il y a d'incomplet et d'irrgulier dans le mien.
+N'tait-ce pas une raison de plus pour y ajouter, par ma croyance et ma
+volont, la sanction que lui a refuse Valvdre? Ma conscience n'a
+jamais admis et n'admettra jamais que lui ou moi ayons le droit de
+rompre.
+
+--Eh bien, rpondis-je, je vous aime mieux ainsi: cela me semble plus
+digne de vous; mais, si votre mari vous contraint reprendre votre
+libert!...
+
+--Il peut reprendre la sienne, si tant est qu'il l'ait perdue; mais,
+moi, rien ne me dcidera me remarier. Voil pourquoi je ne vous ai
+jamais dit que cela fut possible.
+
+Croirait-on que cette dcision si nette me blessa profondment? Une
+heure auparavant, je frmissais encore l'ide de devenir l'poux d'une
+femme de trente ans, deux fois mre, et riche des aumnes d'un ancien
+mari. Toute ma passion faiblissait devant une si redoutable perspective,
+et pourtant je m'tais dit que, si Alida, rpudie par ma faute,
+exigeait de moi cette solennelle rparation, je me ferais au besoin
+naturaliser tranger pour la lui donner; mais j'esprais qu'elle n'y
+songerait seulement pas, et voil que je l'interrogeais, voil que je me
+trouvais humili et comme offens de sa fidlit quand mme envers
+l'poux ingrat! Il tait dans la destine et aussi dans la nature de
+notre amour de nous abreuver de chagrins tout propos, toute heure,
+de nous rendre mfiants, susceptibles. Nous changemes des paroles
+aigres, et nous nous quittmes en nous adorant plus que jamais, car il
+nous fallait l'orage pour milieu, et l'enthousiasme ne se faisait en
+nous qu'aprs l'excitation de la colre ou de la douleur.
+
+Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que nous n'arrivions jamais
+prendre une rsolution. Il me semblait pressentir un mystre derrire
+les rserves et les hsitations d'Alida. Elle prtendait qu'il y en
+avait un aussi en moi, que je conservais une arrire-pense de mariage
+avec Adlade, ou que j'aimais trop ma libert d'artiste pour me donner
+tout entier notre amour. Et, quand je lui offrais ma vie, mon nom, ma
+religion, mon honneur, elle refusait tout, invoquant sa propre
+conscience et sa propre dignit. Quel labyrinthe inextricable, quel
+chaos effrayant nous environnait!
+
+Quand elle fut partie, disant, comme de coutume, qu'elle rflchirait et
+que je devais attendre une solution, je marchai avec agitation sous la
+treille et me retrouvai machinalement l'angle de la muraille, derrire
+la tonnelle des Obernay. Adlade et Rosa taient l; elles causaient.
+
+--Je vois qu'il faut travailler pour faire plaisir nos parents, mon
+frre et toi, disait la petite, et aussi mon bon ami Valvdre,
+Paule, tout le monde enfin! Cependant, comme je me sens bien d'tre un
+peu paresseuse par nature, je voudrais que tu me disses encore d'autres
+raisons pour me forcer me vaincre.
+
+--Je t'ai dj dit, rpondit la voix suave de l'ane, que le travail
+plaisait Dieu.
+
+--Oui, oui, parce que mon courage lui marquera l'amour que j'ai pour mes
+parents et mes amis; mais pourquoi n'y a-t-il dans tout cela que moi
+qui la peine d'apprendre ne fasse pas grand plaisir?
+
+--Parce que tu ne rflchis pas. Tu t'imagines que la paresse te
+rjouirait? Tu te trompes bien! Aussitt que ce qui nous contente
+afflige ceux qui nous aiment, nous sommes dans le faux et dans le mal,
+dans le repentir et le chagrin par consquent. Comprends-tu cela?
+Voyons!
+
+--Oui, je comprends. Alors je serai donc mauvaise, si je suis
+paresseuse?
+
+--Oh! cela, je t'en rponds! dit Adlade avec un accent qui paraissait
+gros d'allusions intrieures.
+
+Il sembla que l'enfant et devin l'objet de ces allusions, car elle
+reprit aprs un instant de silence:
+
+--Dis donc, soeur, est-ce que notre amie Alida est mauvaise?
+
+--Pourquoi le serait-elle?
+
+--Dame! elle ne fait rien de la journe, et elle ne se cache pas pour
+dire qu'elle n'a jamais voulu rien apprendre.
+
+--Elle n'est pas mauvaise pour cela. Il faut croire que ses parents ne
+tenaient pas ce qu'elle ft instruite; mais, puisque tu me parles
+d'elle, crois-tu qu'elle se plaise beaucoup ne rien faire? Il me
+semble qu'elle s'ennuie souvent.
+
+--Je ne sais pas si elle s'ennuie, mais elle bille ou pleure toujours.
+Sais-tu qu'elle n'est pas gaie, notre amie? A quoi donc pense-t-elle du
+matin au soir? Peut-tre qu'elle ne pense pas.
+
+--Tu te trompes. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle pense au contraire
+beaucoup, et peut-tre mme qu'elle pense trop.
+
+--Trop penser! Papa me dit toujours: Pense, pense donc, tte folle!
+pense ce que tu fais!
+
+--Le pre a raison. Il faut penser toujours ce qu'on fait et jamais
+ce qu'on ne doit pas faire.
+
+--A quoi donc pense Alida? Voyons, le devines-tu?
+
+--Oui, et je vais te le dire.
+
+Adlade baissait instinctivement la voix; je collai mon oreille contre
+la fente du mur, sans me rappeler le moins du monde que je m'tais
+promis de ne jamais espionner.
+
+--Elle pense toutes choses, disait Adlade: elle est comme toi et
+moi, et peut-tre beaucoup plus intelligente que nous deux; mais elle
+pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me
+racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien, quand tu rves,
+penses-tu?
+
+--Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux,
+des fleurs...
+
+--Mais dpend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantmes-l?
+
+--Non, puisque je dors!
+
+--Tu n'as donc pas de volont, et, par consquent, pas de raison et pas
+de suite d'ides quand tu rves.
+
+Eh bien, il y a des personnes qui rvent presque toujours, mme quand
+elles sont veilles.
+
+--C'est donc une maladie?
+
+--Oui, une maladie trs-douloureuse et dont on gurirait par l'tude des
+choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux rves.
+On en fait de tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on
+arrive croire ses propres visions. Voil pourquoi tu vois notre amie
+pleurer sans cause apparente.
+
+--C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres!
+Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman tait malade; moi,
+je bille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix
+heures du soir. Pauvre Alida! je vois que nous sommes plus raisonnables
+qu'elle.
+
+--Ne t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus
+heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien.
+L-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si
+la mre n'a pas besoin de nous pour le mnage.
+
+Cette rapide et simple leon de morale et de philosophie dans la bouche
+d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup rflchir. N'avait-elle
+pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacit extrme, tout en
+prchant sa petite soeur? Alida tait-elle un esprit bien lucide, et son
+imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et
+continuel vertige? Ses irrsolutions, l'inconsquence de ses vellits
+de religion et de scepticisme, de jalousie tantt envers son mari,
+tantt envers son amant, ses aversions obstines, ses prjugs de race,
+ses engouements rapides, sa passion mme pour moi, si austre et si
+ardente en mme temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effray
+d'elle, qu'un instant je me crus dlivr du charme fatal par l'ingnue
+et sainte causerie de deux enfants.
+
+Mais pouvais-je tre sauv si aisment, moi qui portais, comme Alida, le
+ciel et l'enfer dans mon cerveau troubl, moi qui m'tais vou au rve
+de la posie et de la passion, sans vouloir admettre qu'il y et,
+au-dessus de mes propres visions et de ma libre cration intrieure, un
+monde de recherches, sanctionnes par le travail des autres et l'examen
+des grandes individualits? Non, j'tais trop superbe et trop fivreux
+pour comprendre ce mot simple et profond d'Adlade sa petite soeur:
+_l'tude des choses vraies!_ L'enfant avait compris, et, moi, je
+haussais les paules en essuyant la sueur de mon front embras.
+
+Les jours qui suivirent eurent des heures fortunes, des enivrements et
+des palpitations terribles, au milieu de leurs dtresses et de leurs
+dcouragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y baucher un
+livre, prcisment sur cette question qui me brlait les entrailles,
+l'amour! Il semblait que le destin m'et jet dans mon sujet en pleine
+lumire, et que le hasard m'et fourni pour cabinet de travail l'oasis
+rve par les potes. J'tais entre quatre murs, il est vrai, dans une
+sorte de prison rgulirement encadre d'un berceau de monotone verdure;
+mais cet intrieur d'enclos, abandonn lui-mme, avait des massifs de
+buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les
+chvres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours.
+L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait rpar le dgt caus
+par la pture de la veille. Derrire le casino, j'avais le parfum des
+roses et un rideau de chvrefeuille rouge d'un incomparable clat. Les
+petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples volutions
+au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au
+sombre plumage. De la mansarde du casino, je dcouvrais, au-dessus des
+maisons inclines en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de
+montagnes. Le temps tait chaud, crasant; les matines et les nuits
+taient splendides.
+
+Alida venait chaque jour passer une ou deux heures auprs de moi. Elle
+tait cense prier dans l'glise; elle s'chappait par la petite porte.
+Manass l'aidait par un signal saisir le moment o la rue tait
+dserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul
+ne pouvait me savoir l.
+
+Moserwald mit une extrme discrtion dans ses rapports avec moi ds
+qu'il sut que je recevais madame de Valvdre. Il ne vint plus que
+lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il
+m'entourait de soins et de gteries qui sans doute taient secrtement
+l'adresse de la femme aime, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en
+riait et prtendait que ce juif tait largement pay de ses peines par
+la confiance qu'elle lui tmoignait en venant chez lui et par l'amiti
+qu'avec lui je prenais au srieux.
+
+J'avais accept cette situation trange, et je m'y habituais
+insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvdre en
+voulait tenir. Rien n'avanait dans nos projets, sans cesse discuts et
+toujours plus discutables. Alida commenait croire que Moserwald ne
+s'tait pas tromp, c'est--dire que Valvdre, proccup
+extraordinairement, couvait quelque mystrieuse rsolution; mais quelle
+tait cette rsolution? Ce pouvait aussi bien tre une exploration des
+mers du Sud qu'une demande en sparation judiciaire. Il tait toujours
+aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion
+notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en
+avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupon. Alida n'tait
+nullement surveille; au contraire, chaque jour la rendait plus libre.
+Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On
+ne se voyait plus gure qu'aux repas et dans la soire. Loin de faire
+pressentir un doute ou un blme, les htes de madame de Valvdre lui
+tmoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son
+sjour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les
+enfants changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvdre
+venait tous les jours chez les Obernay et semblait tre tout
+l'installation et aux premires tudes de ses fils, ainsi qu'aux
+premires joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se
+tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donn
+sa dmission. Tout tait donc pour le mieux, et il fallait demander au
+ciel que cette situation se prolonget, disait madame de Valvdre, et
+pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou rv un
+nuage sombre, une tristesse inconnue, sans prcdent, au fond du placide
+regard de son mari.
+
+Mais, si l'amour va vite dans ses apprhensions, il va encore plus vite
+dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'tait produit la fin
+de la semaine, nous commencions respirer, oublier le pril et
+parler de l'avenir comme si nous n'avions qu' nous baisser pour en
+faire un tapis sous nos pas.
+
+Alida avait horreur des choses matrielles; elle fronait le coin dli
+de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de
+voyage, d'tablissement momentan dans un lieu quelconque, de motifs
+trouver pour qu'elle et le droit de disparatre pendant quelques
+semaines.
+
+--Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions
+d'auberge ou de diligence qui doivent se rsoudre l'impromptu.
+L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. tes-vous
+mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que
+la destine nous chasse de ce nid trouv sur la branche. L'inspiration
+me viendra quand il faudra se rfugier ailleurs.
+
+On voit qu'il n'tait plus question de se runir pour toujours et mme
+pour longtemps. Alida, inquite des projets de son mari, n'admettait pas
+qu'elle pt faire un clat qui donnerait celui-ci des griefs publics
+contre elle.
+
+N'esprant plus changer sa destine et sentant bien que je ne le devais
+pas, je m'efforais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter
+du bonheur que sa prsence et mon propre travail eussent d m'apporter
+dans cette retraite charmante et sre. Si l'amour inquiet et inassouvi
+me dvorait encore auprs d'elle, j'avais la posie pour pancher en son
+absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes
+mes facults se faisait sentir moi avec tant de puissance, que je
+savais presque gr mon inflexible amante de me l'avoir fait connatre
+et de m'y maintenir; mais elle tait pour mon cerveau comme une
+dvorante liqueur qui ne ranime qu' la condition d'puiser. Je croyais
+embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, aprs
+des heures d'une rverie pleine de transports divins et d'aspirations
+immenses, je retombais ananti et incapable de fixer mon rve. Malgr
+moi alors, je me rappelais la modeste dfinition d'Adlade: Rver
+n'est pas penser!
+
+
+
+
+VII
+
+
+J'avais rsolu de ne plus pier les secrets du voisinage, et j'avais
+parl si svrement madame de Valvdre, qu'elle-mme avait renonc
+couter; mais, en marchant sous la treille, je m'arrtais
+involontairement la voix d'Adlade ou de Rosa, et je restais
+quelquefois enchan, non par leurs paroles, que je ne voulais plus
+saisir en m'arrtant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la
+muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient
+des heures rgulires, de huit neuf heures du matin, et de cinq six
+heures du soir. C'taient probablement les heures de rcration de la
+petite. Un matin, je restai charm par un air que chantait l'ane. Elle
+le chantait voix basse cependant, comme pour n'tre entendue que de
+Rosa, qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'tait en italien; des
+paroles fraches, un peu singulires, sur un air d'une exquise suavit
+qui m'est rest dans la mmoire comme un souffle de printemps. Voici le
+sens des paroles qu'elles rptrent alternativement plusieurs fois:
+
+Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trne dans le ciel, ni
+robe toile; mais tu es reine sur la terre, reine sans gale dans mon
+jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaiet.
+Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fire; mais tu
+es si jolie! Rien ne te gne, tu tends tes guirlandes comme des bras
+pour bnir la libert, pour bnir le paradis de ma force.
+
+Rose des eaux, nympha blanc de la fontaine, chre soeur, tu ne
+demandes que de la fracheur et de l'ombre; mais tu sens bon et tu
+parais si heureuse! Je m'assoirai prs de toi pour penser la modestie,
+le paradis de ma sagesse.
+
+--Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers.
+
+--C'est le mot de _sagesse_ qui te fait mal dire, n'est-ce pas, fille
+terrible? reprit Adlade en riant.
+
+--Peut-tre! Je comprends mieux la gaiet, la libert..., la force!
+Veux-tu que je grimpe sur le vieux if?
+
+--Non pas! c'est trs-mal appris, de regarder chez les voisins.
+
+--Bah! les voisins! On n'entend jamais par l que des animaux qui
+blent!
+
+--Et tu as envie de faire la conversation avec eux?
+
+--Mchante! Voyons, encore ton dernier couplet. Il est joli aussi, et
+c'est bien toi d'avoir mis le nnufar dans les roses..., quoique la
+botanique le dfende absolument! Mais la posie, c'est le droit de
+mentir!
+
+--Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu! Tu m'as demand
+hier au soir en t'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un
+ la rose mousseuse, un l'glantine et un ton nympha qui venait de
+fleurir. Voil tout ce que j'ai trouv en m'endormant aussi, moi!
+
+--Le sommeil t'a prise juste sur le mot de _sagesse?_ N'importe, voil
+que je le sais, ton mot, et ton air aussi. coute!
+
+Elle chanta l'air, et tout aussitt elle voulut le dire en duo avec sa
+soeur.
+
+--Je le veux bien, rpondit Adlade; mais tu vas taire la seconde
+partie, l, tout de suite, d'instinct!
+
+--Oh! d'instinct, a me va; mais gare les fausses notes!
+
+--Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas
+rveiller Alida, qui se couche si tard!
+
+--Et puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce
+que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la
+musique pour moi?
+
+--Non, mais elle gronderait si nous le disions.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle
+aurait bien raison!
+
+--Moi, je trouve pourtant cela trs-beau, ce que tu fais!
+
+--Parce que tu es un enfant.
+
+--C'est--dire un oison! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons,
+personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs
+enfants sont btes, mais... mon ami Valvdre!
+
+--Si tu dis et si tu chantes qui que ce soit les niaiseries que tu me
+fais faire, tu sais notre march? je ne t'en ferai plus.
+
+--Oh! alors _motus_! Chantons!
+
+L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adlade trouva
+l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que
+l'autre discuta, comprit et excuta tout de suite. Cette courte et gaie
+leon suffisait pour prouver des oreilles exerces que la petite tait
+admirablement doue, et l'autre dj grande musicienne, claire du vrai
+rayon crateur. Elle tait pote aussi; car j'entendis, le lendemain,
+d'autres vers en diverses langues qu'elle rcita ou chanta avec sa
+soeur, qui elle faisait faire ainsi, en jouant, un rsum de plusieurs
+de ses connaissances acquises, et, en dpit du soin qu'elle avait pris,
+en composant, d'tre toujours la porte et mme au got de l'enfant,
+je fus frapp d'une puret de forme et d'une lvation d'intelligence
+extraordinaires. D'abord je crus tre sous le charme de ces deux voix
+juvniles, dont le chuchotement mystrieux caressait l'oreille comme
+celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais,
+quand elles furent parties, je me mis crire tout ce que ma mmoire
+avait pu garder, et je fus bientt surpris, inquiet, presque accabl.
+Cette vierge de dix-huit ans, qui le mot d'amour semblait n'offrir
+qu'un sens de mtaphysique sublime, tait plus inspire que moi, le roi
+des orages, le futur pote de la passion! Je relus ce que j'avais crit
+depuis trois jours, et je le dtruisis avec colre.
+
+--Et pourtant, me disais-je en essayant de me consoler de ma dfaite,
+j'ai un _sujet_, j'ai un foyer, et cette innocence contemplative n'en a
+pas. Elle chante la nature vide, les astres, les plantes, les rochers;
+l'homme est absent de cette cration morne qu'elle symbolise d'une
+manire originale, il est vrai, mais qu'elle ne saurait embraser... Me
+laisserai-je dtourner de ma voie par des rimailleries de pensionnaire?
+
+Je voulus brler les lucubrations d'Adlade sur les cendres des
+miennes. Je les relus auparavant, et je m'en pris malgr moi. Je m'en
+pris srieusement. Cela me parut plus neuf que tout ce que faisaient
+les potes en renom, et le grand charme de ces monologues d'une jeune
+me en face de Dieu et de la nature venait prcisment de la complte
+absence de toute personnalit active. Rien l ne trahissait la fille qui
+se sent belle et qui cherche, uniquement pour s'y mirer, le miroir des
+eaux et des nuages. La jeune muse n'tait pas une forme visible; c'tait
+un esprit de lumire qui planait sur le monde, une voix qui chantait
+dans les cieux, et, quand elle disait _moi_, c'est Rosa, c'est l'enfance
+qu'elle faisait parler. Il semblait que ce chrubin aux yeux d'azur et
+seul le droit de se faire entendre dans le grand concert de la cration.
+C'tait une inconcevable limpidit d'expressions, une grandeur tonnante
+d'apprciation et de sentiment avec un oubli entier de soi-mme... oubli
+naturel ou volontaire effacement!--Cette flamme tranquille avait-elle
+dj consum la vitalit de la jeunesse? ou bien la tenait-elle
+assoupie, contenue, et cette adoration d'ange envers l'_auteur du
+beau_--c'est ainsi qu'elle appelait Dieu--donnait-elle le change une
+passion de femme qui s'ignorait encore?
+
+Je me perdais dans cette analyse, et certains lans religieux, certains
+vers exprimant le ravissement de la contemplation intelligente
+s'attachaient ma mmoire jusqu' l'obsder. J'essayais d'en changer
+les expressions pour qu'ils m'appartinssent. Je ne trouvais pas mieux,
+je ne trouvais mme pas autre chose pour rendre une motion si profonde
+et si pure.
+
+--Ah! virginit! m'criais-je avec effroi, es-tu donc l'apoge de la
+puissance intellectuelle, comme tu es celle de la beaut physique?
+
+Le coeur du pote est jaloux. Cette admiration, qui me saisissait
+imprieusement, me rendit morose et m'inspira pour Adlade une estime
+mle d'aversion. En vain je voulus combattre ce mauvais instinct; je me
+surpris, le soir mme, coutant ses enseignements sa soeur, avec le
+besoin de dcouvrir qu'elle tait vaine ou pdante. J'aurais pu avoir
+beau jeu, si sa modestie n'et t relle et entire. L'entretien fut
+comme une rptition de nomenclature qu'elle fit faire Rosa. En
+marchant avec elle travers tout le jardin, elle lui faisait nommer
+toutes les plantes du parterre, tous les cailloux des alles, tous les
+insectes qui passaient devant leurs yeux. Je les entendais revenir vers
+le mur et continuer avec rapidit, toujours trs-gaies toutes deux,
+l'une, qui, dj trs-instruite force de facilit naturelle, essayait
+de se rvolter contre l'attention rclame en substituant des noms
+plaisamment ingnieux de son invention aux noms scientifiques qu'elle
+avait oublis; l'autre, qui, avec la force d'une volont dvoue,
+conservait l'inaltrable patience et l'enjouement persuasif. Je fus
+merveill de la suite, de l'enchanement et de l'ordonnance de son
+enseignement. Elle n'tait plus pote ni musicienne en ce moment-l;
+elle tait la vritable fille, l'minente lve du savant Obernay, le
+plus clair et le plus agrable des professeurs, au dire de mon pre, au
+dire de tous ceux qui l'avaient entendu et qui taient faits pour
+l'apprcier. Adlade lui ressemblait par l'esprit et par le caractre
+autant que par le visage. Elle n'tait pas seulement la plus belle
+crature qui existt peut-tre cette poque; elle tait la plus docte
+et la plus aimable, comme la plus sage et la plus heureuse.
+
+Aimait-elle Valvdre? Non, elle ne connaissait pas l'amour malheureux et
+impossible, cette sereine et studieuse fille! Pour s'en convaincre, il
+suffisait de voir avec quelle libert d'esprit, avec quelle maternelle
+sollicitude elle instruisait sa jeune soeur. C'tait une lutte charmante
+entre cette prcoce maturit et cette turbulence enfantine. Rosa voulait
+toujours chapper la mthode, et se faisait un jeu d'interrompre et
+d'embrouiller tout par des lazzi ou des questions intempestives, mlant
+les rgnes de la nature, parlant du papillon qui passait propos du
+fucus de la fontaine, et du grain de sable propos de la gupe.
+Adlade rpondait au lazzi par une moquerie plus forte et dcrivait
+toutes choses sans se laisser distraire. Elle s'amusait aussi
+embarrasser la mmoire ou la sagacit de l'enfant, quand celle-ci, se
+croyant sre d'elle-mme, dbitait sa leon avec une volubilit
+ddaigneuse. Enfin, aux questions imprvues et hors de propos, elle
+avait de soudaines rponses d'une tonnante simplicit dans une
+tonnante profondeur de vues, et l'enfant, blouie, convaincue, parce
+qu'elle tait admirablement intelligente aussi, oubliait son espiglerie
+et son besoin de rvolte pour l'couter et la faire expliquer davantage.
+
+La victoire restait donc l'institutrice, et la petite rentrait au
+logis ferre tout neuf sur ses tudes antrieures, l'esprit ouvert
+de nobles curiosits, embrassant sa soeur et la remerciant aprs avoir
+mis sa patience l'preuve, se rjouissant de pouvoir prendre une bonne
+leon avec son pre, qui tait le docteur suprme de l'une et de
+l'autre, ou avec Henri, le rptiteur bien-aim; enfin disant pour
+conclure:
+
+--J'espre que tu m'as assez tourmente aujourd'hui, belle Adlade! Il
+faut que je sois une petite merveille d'esprit et de raison pour avoir
+souffert tout cela. Si tu ne me fais pas une romance ce soir, il faut
+que tu n'aies ni coeur ni tte!
+
+Ainsi Adlade faisait ses moments perdus, le soir en s'endormant, ces
+vers qui m'avaient boulevers l'esprit, ces mlodies qui chantaient dans
+mon me, et qui me donnaient comme une rage de dballer mon hautbois,
+condamn au silence! Elle tait artiste _par-dessus le march_,
+lorsqu'elle avait un instant pour l'tre, et sans vouloir d'autre public
+que Rosa, d'autre confident que son oreiller! Et certes, elle ne le
+tourmentait pas longtemps, cet oreiller virginal, car elle avait sur les
+joues la fracheur veloute que donnent le sommeil pur et la joie de
+vivre en plein panouissement. Et moi, je rejetais toute tude
+technique, tant je craignais d'attidir mon souffle et de ralentir mon
+inspiration! Je ne croyais pas que la vie pt tre scinde par une srie
+de proccupations diverses; j'avais toujours trouv mauvais que les
+potes fissent du raisonnement ou de la philosophie, et que les femmes
+eussent d'autre souci que celui d'tre belles. J'tais soigneux pour mon
+compte de laisser inactives les facults varies que ma premire
+ducation avait dveloppes en moi jusqu' un certain point; j'tais
+jaloux de n'avoir qu'une lyre pour manifestation et une seule corde
+cette lyre retentissante qui devait branler le monde... et qui n'avait
+encore rien dit!
+
+--Soit! pensais-je, Adlade est une femme suprieure, c'est--dire une
+espce d'homme. Elle ne sera pas longtemps belle, il lui poussera de la
+barbe. Si elle se marie, ce sera avec un imbcile qui, ne se doutant pas
+de sa propre infriorit, n'aura pas peur d'elle. On peut admirer,
+estimer, considrer de telles exceptions; mais ne mettent-elles pas les
+amours en fuite?
+
+Et, je me retraais les grces voluptueuses d'Alida, sa proccupation
+d'amour exclusive, l'art fminin grce auquel sa beaut plie et
+fatigue rivalisait avec les plus luxuriantes jeunesses, son idoltrie
+caressante pour l'objet de sa prdilection, ses ingnieuses et
+enivrantes flatteries, enfin ce culte qu'elle avait pour moi dans ses
+bons moments, et dont l'encens m'tait si dlicieux, qu'il me faisait
+oublier le malheur de notre situation et l'amertume de nos
+dcouragements.
+
+--Oui, me disais-je, celle-l se connat bien! Elle se proclame une
+vraie femme, et c'est la femme type. L'autre n'est qu'un hybride
+dnatur par l'ducation, un colier qui sait bien sa leon et qui
+mourra de vieillesse en la rptant, sans avoir aim, sans avoir inspir
+l'amour, sans avoir vcu. Aimons donc et ne chantons que l'amour et la
+femme! Alida sera la prtresse; c'est elle qui allumera le feu sacr;
+mon gnie encore captif brisera sa prison quand j'aurai encore plus
+aim, encore plus souffert! Le vrai pote est fait pour l'agitation
+comme l'oiseau des temptes, pour la douleur comme le martyr de
+l'inspiration. Il ne commande pas l'expression et ne souffre pas les
+lisires de la logique vulgaire. Il ne trouve pas une strophe tous les
+soirs en mettant son bonnet de nuit; il est condamn des strilits
+effrayantes comme des enfantements miraculeux. Encore quelque temps,
+et nous verrons bien si Adlade est un matre et si je dois aller son
+cole comme la petite Rosa!
+
+Et puis je me rappelais confusment mon jeune ge et les soins que
+j'avais eus pour Adlade enfant. Il me semblait la revoir avec ses
+cheveux bruns et ses grands yeux tranquilles, nature active et douce,
+jamais bruyante, dj polie et facile gayer, sans tre importune
+quand on ne s'occupait pas d'elle. Je croyais, dans ce mirage du pass,
+entendre ma mre s'crier: Quelle sage et belle fille! Je voudrais
+qu'elle ft moi! et madame Obernay lui rpondre: Qui sait? Cela
+pourrait bien se faire un jour!
+
+Et le jour o cela aurait pu tre en effet, le jour o j'aurais pu
+conduire dans les bras de ma mre cette crature accomplie, orgueil
+d'une ville et joie d'une famille, idal d'un pote coup sr, le pote
+indcis et chagrin, strile et mcontent de lui-mme, s'efforait de la
+rabaisser et se dfendait mal de l'envie!
+
+Ces trangets un peu monstrueuses de ma situation morale n'taient que
+trop motives par l'oisivet de ma raison et l'activit maladive de ma
+fantaisie. Quand j'eus brl mon manuscrit, je crus pouvoir le
+recommencer ma satisfaction nouvelle, et il n'en fut rien. J'tais
+attir sans cesse vers ce jardin o le secret de ma vie s'agitait
+peut-tre deux pas de moi sans que je voulusse le connatre. Quand je
+sentais approcher Valvdre ou l'une de ses soeurs avec M. Obernay ou
+avec Henri, je croyais toujours entendre prononcer mon nom. Je prtais
+l'oreille malgr moi, et, quand je m'tais assur qu'il n'tait
+nullement question de moi, je m'loignais sans m'apercevoir de
+l'inconsquence de ma conduite.
+
+Tout semblait paisible chez eux; Alida ne s'approchait jamais du mur,
+tant elle craignait de provoquer une imprudence de ma part ou d'attirer
+les soupons en se rconciliant avec cet endroit qu'elle avait proscrit
+comme trop expos au soleil. J'entendais souvent les jeux bruyants de
+ses fils et la voix pose des vieux parents qui encourageait ou modrait
+leur imptuosit. Alida caressait tendrement l'an, mais ne causait
+jamais ni avec l'un ni avec l'autre.
+
+Sans pouvoir la suivre des yeux, car le devant de la maison tait masqu
+par des massifs d'arbustes, je sentais l'isolement de sa vie dans cet
+intrieur si assidment et saintement occup. Je l'apercevais
+quelquefois, lisant un roman ou un pome entre deux caisses de myrte, ou
+bien, de ma fentre, je la voyais la sienne, regardant de mon ct et
+pliant une lettre qu'elle avait crite pour moi. Elle tait trangre,
+il est vrai, au bonheur des autres, elle ddaignait et mconnaissait
+leurs profondes et durables satisfactions; mais c'est de moi seul, ou
+d'elle-mme en vue de moi seul, qu'elle tait incessamment proccupe.
+Toutes ses penses taient moi, elle oubliait d'tre amie et soeur, et
+mme presque d'tre mre, tout cela pour moi, son tourment, son dieu,
+son ennemi, son idole! Pouvais-je trouver le blme dans mon coeur? Et
+cet amour exclusif n'avait-il pas t mon rve?
+
+Tous les matins, un peu avant l'aube, nous changions nos lettres au
+moyen d'un caillou que Bianca venait lancer par-dessus le mur et que je
+lui renvoyais avec mon message. L'impunit nous avait rendus tmraires.
+Un matin, rveill comme d'habitude avec les alouettes, je reus mon
+trsor accoutum, et je lanai ma rponse anticipe; mais tout aussitt
+je reconnus qu'on marchait dans l'alle, et que ce n'tait plus le pas
+furtif et lger de la jeune confidente: c'tait une dmarche ferme et
+rgulire, le pas d'un homme. J'allai regarder la fente du mur; je
+crus, dans le crpuscule, reconnatre Valvdre. C'tait lui en effet.
+Que venait-il faire chez les Obernay pareille heure, lui qui avait
+auprs d'eux son domicile solitaire? Une jalousie effroyable s'empara de
+moi, ce point que je m'loignai instinctivement de la muraille, comme
+s'il et pu entendre les battements de mon coeur.
+
+J'y revins aussitt. J'piai, j'coutai avec acharnement. Il semblait
+qu'il et disparu. Avait-il entendu tomber le caillou? Avait-il aperu
+Bianca? S'tait-il empar de ma lettre? Baign d'une sueur froide,
+j'attendis. Il reparut au bout de dix minutes avec Henri Obernay. Ils
+marchrent en silence, jusqu' ce qu'Obernay lui dt:
+
+--Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il donc? Je suis vos ordres.
+
+--Ne penses-tu pas, lui rpondit Valvdre voix haute, qu'on pourrait
+entendre de l'autre ct du mur ce qui se dit ici?
+
+--Je n'en rpondrais pas, si l'endroit tait habit; mais il ne l'est
+pas.
+
+--Cela appartient toujours au juif Manass?
+
+--Qui, par parenthse, n'a jamais voulu le vendre mon pre; mais il
+demeure beaucoup plus loin. Pourtant, si vous craignez d'tre entendu,
+sortons d'ici; allons chez vous.
+
+--Non, restons l, dit Valvdre avec une certaine fermet.
+
+Et, comme si, matre de mon secret et certain de ma prsence, il et
+voulu me condamner l'entendre, il ajouta:
+
+--Asseyons-nous l, sous la tonnelle. J'ai un long rcit te faire, et
+je sens que je dois te le faire. Si je prenais le temps de la rflexion,
+peut-tre que ma patience et ma rsignation habituelles m'entraneraient
+encore au silence, et peut-tre faut-il parler sous le coup de
+l'motion.
+
+--Prenez garde! dit Obernay en s'asseyant auprs de lui. Si vous
+regrettiez ce que vous allez faire? si, aprs m'avoir pris pour
+confident, vous aviez moins d'amiti pour moi?
+
+--Je ne suis pas fantasque, et je ne crains pas cela, rpondit Valvdre
+en parlant avec une nettet de prononciation qui semblait destine ne
+me laisser rien perdre de son discours. Tu es mon fils et mon frre,
+Henri Obernay! l'enfant dont j'ai chri et cultiv le dveloppement,
+l'homme qui j'ai confi et donn ma soeur bien-aime. Ce que j'ai te
+dire aprs des annes de mutisme te sera utile prsent, car c'est
+l'histoire de mon mariage que je te veux confier; tu pourras comparer
+nos existences et conclure sur le mariage et sur l'amour en connaissance
+de cause. Paule sera plus heureuse encore par toi quand tu sauras
+combien une femme sans direction intellectuelle et sans frein moral peut
+tre plaindre et rendre malheureux l'homme qui s'est dvou elle.
+D'ailleurs, j'ai besoin de parler de moi une fois en ma vie! j'ai pour
+principe, il est vrai, que l'motion refoule est plus digne d'un homme
+de courage; mais tu sais que je ne suis pas pour les dcisions sans
+appel, pour les rgles sans exception. Je crois qu' un jour donn, il
+faut ouvrir la porte la douleur, afin qu'elle vienne plaider sa cause
+devant le tribunal de la conscience. J'ai fini mon prambule. coute.
+
+--J'coute, dit Obernay, j'coute avec mon coeur, qui vous appartient.
+
+Valvdre parla ainsi:
+
+--Alida tait belle et intelligente, mais absolument prive de direction
+srieuse et de convictions acquises. Cela et d m'effrayer. J'tais
+dj un homme mr vingt-huit ans, et, si j'ai cru la douceur
+ineffable de son regard, si j'ai eu l'orgueil de me persuader qu'elle
+accepterait mes ides, mes croyances, ma religion philosophique, c'est
+qu' un jour donn j'ai t tmraire, enivr par l'amour, domin mon
+insu par cette force terrible qui a t mise dans la nature pour tout
+crer ou tout briser en vue de l'quilibre universel.
+
+Il a su ce qu'il faisait, lui, l'_ auteur du bien_, quand il a jet sur
+les principes engourdis de la vie ce feu dvorant qui l'exalte pour la
+rendre fconde; mais, comme le caractre de la puissance infinie est
+l'effusion sans bornes, cette force admirable de l'amour n'est pas
+toujours en proportion avec celle de la raison humaine. Nous en sommes
+blouis, enivrs, nous buvons avec trop d'ardeur et de dlices
+l'intarissable source, et plus nos facults de comprhension et de
+comparaison sont exerces, plus l'enthousiasme nous entrane au del de
+toute prudence et de toute rflexion. Ce n'est pas la faute de l'amour,
+ce n'est pas lui qui est trop vaste et trop brlant, c'est nous qui lui
+sommes un sanctuaire trop fragile et trop troit.
+
+Je ne cherche donc pas m'excuser. C'est moi qui ai commis la faute en
+cherchant l'infini dans les yeux dcevants d'une femme qui ne le
+comprenait pas. J'oubliai que, si l'amour immense peut ouvrir ses ailes
+et soutenir son vol sans pril, c'est la condition de chercher Dieu,
+son foyer rnovateur, et d'aller, chaque lan, se retremper et se
+purifier en lui. Oui, le grand amour, l'amour qui ne se repose pas
+d'adorer et de brler est possible; mais il faut croire, et il faut tre
+deux croyants, deux mes confondues dans une seule pense, dans une mme
+flamme. Si l'une des deux retombe dans les tnbres, l'autre, partage
+entre le devoir de la sauver et le dsir de ne pas se perdre, flotte
+jamais dans une aube froide et ple, comme ces fantmes que Dante a vus
+aux limites du ciel et de l'enfer: telle est ma vie!
+
+Alida tait pure et sincre. Elle m'aimait. Elle connut aussi
+l'enthousiasme, mais une sorte d'enthousiasme athe, si je puis
+m'exprimer ainsi. J'tais son dieu, disait-elle. Il n'y en avait pas
+d'autre que moi.
+
+Cette sorte de folie m'enivra un instant et m'effraya vite. Si j'tais
+capable de sourire en ce moment, je te demanderais si tu te fais une
+ide de ce rle pour un homme srieux, la divinit! J'en ai pourtant
+souri un jour, une heure peut-tre! et tout aussitt j'ai compris que le
+moment o je ne serais plus dieu, je ne serais plus rien. Et ce
+moment-l, n'tait-il pas dj venu? Pouvais-je concevoir la possibilit
+d'tre pris au srieux, si j'acceptais la moindre bouffe de cet encens
+idoltre?
+
+Je ne sais pas s'il est des hommes assez vains, assez sots ou assez
+enfants pour s'asseoir ainsi sur un autel et pour poser la perfection
+devant la femme exalte qui les en a revtus. Quels atroces mcomptes,
+quelles sanglantes humiliations ils se prparent! Combien l'amante due
+ la premire faiblesse du faux dieu doit le mpriser et lui reprocher
+d'avoir souffert un culte dont il n'tait pas digne!
+
+Ma femme n'a du moins pas ce ridicule m'attribuer. Aprs l'avoir
+doucement raille, je lui parlai srieusement. Je voulais mieux que son
+engouement, je voulais son estime. J'tais fier de lui paratre le plus
+aimant et le meilleur des hommes, et je comptais consacrer ma vie
+mriter sa prfrence; mais je n'tais ni le premier gnie de mon
+sicle, ni un tre au-dessus de l'humanit. Elle devait se bien
+persuader que j'avais besoin d'elle, de son amour, de ses encouragements
+et de son indulgence dans l'occasion, pour rester digne d'elle. Elle
+tait ma compagne, ma vie, ma joie, mon appui et ma rcompense; donc, je
+n'tais pas Dieu, mais un pauvre serviteur de Dieu qui se donnait
+elle.
+
+Ce mot, je m'en souviens, parut la combler de joie, et lui fit dire des
+choses tranges que je veux te redire, parce qu'elles rsument toute sa
+manire de voir et de comprendre.
+
+--Puisque tu te donnes moi, s'cria-t-elle, tu n'es plus qu' moi et
+tu n'appartiens plus cet admirable architecte de l'univers, dont il me
+semblait que tu faisais trop un tre saisissable et propre inspirer
+l'amour. Tiens, il faut que je te le dise prsent, je le dtestais,
+ton Dieu de savant; j'en tais jalouse. Ne me crois pas impie. Je sais
+bien qu'il y a une grande me, un principe, une loi qui a prsid la
+cration; mais c'est si vague, que je ne veux pas m'en inquiter. Quant
+au Dieu personnel, parlant et crivant des traditions, je ne le trouve
+pas assez grand pour moi. Je ne peux pas le renfermer dans un buisson
+ardent, encore moins dans une coupe de sang. Je me dis donc que le vrai
+Dieu est trop loin pour nous et tout fait inaccessible mon examen
+comme ma prire. Juge si je souffre quand, pour t'excuser d'admirer si
+longtemps la cassure d'une pierre ou l'aile d'une mouche, tu me dis que
+c'est aimer Dieu que d'aimer les btes et les rochers! Je vois l une
+ide systmatique, une sorte de manie qui me trouble et qui m'offense.
+L'homme qui est moi peut bien s'amuser des curiosits de la nature,
+mais il ne doit pas plus se passionner pour une autre ide que mon
+amour, que pour une crature qui n'est pas moi.
+
+Je ne pus pas lui faire comprendre que ce genre de passion pour la
+nature tait le plus puissant auxiliaire de ma foi, de mon amour, de ma
+sant morale; que se plonger dans l'tude, c'tait se rapprocher autant
+qu'il nous est possible de la source vivifiante ncessaire l'activit
+de l'me, et se rendre plus digne d'apprcier la beaut, la tendresse,
+les sublimes volupts de l'amour, les plus prcieux dons de la Divinit.
+
+Ce mot de Divinit n'avait pas de sens pour elle, bien qu'elle me l'et
+appliqu dans son dlire. Elle s'offensa de mon obstination. Elle
+s'alarma de ne pouvoir me dtacher de ce qu'elle appelait une religion
+de rveur. Elle essaya de discuter en m'opposant des livres qu'elle
+n'avait pas lus, des questions d'cole qu'elle ne comprenait pas; puis,
+irrite de son insuffisance, elle pleura, et je restai stupfait de son
+enfantillage, incapable de deviner ce qui se passait en elle, malheureux
+de l'avoir fait souffrir, moi qui aurais donn ma vie pour elle.
+
+Je cherchai en vain: quel mystre dcouvrir dans le vide? Son me ne
+contenait que des vertiges et des aspirations vers je ne sais quel idal
+de fantaisie que je n'ai jamais pu me reprsenter.
+
+Ceci se passait bien peu de temps aprs notre mariage. Je ne m'en
+inquitai pas assez. Je crus l'excitation nerveuse qui suit les
+grandes crises de la vie. Bientt je vis qu'elle tait grosse et un peu
+faible de complexion pour traverser sans dfaillance le redoutable et
+divin drame de la maternit. Je m'attachai mnager une sensibilit
+excessive, ne la contredire sur rien, prvenir tous ses caprices. Je
+me fis son esclave, je me fis enfant avec elle, je cachai mes livres, je
+renonai presque l'tude. J'admis toutes ses hrsies en quelque
+sorte, puisque je lui laissai toutes ses erreurs. Je remis un temps
+plus favorable cette ducation de l'me dont elle avait tant besoin. Je
+me flattai aussi que la vue de son enfant lui rvlerait Dieu et la
+vrit beaucoup mieux que mes leons.
+
+Ai-je eu tort de ne pas chercher plus vite l'clairer? J'prouvais de
+grandes perplexits; je voyais bien qu'elle se consumait dans le rve
+d'un bonheur puril et d'impossible dure, tout d'extase et de
+_parlage_, de caresses et d'exclamations, sans rien pour la vie de
+l'esprit et pour l'intimit vritable du coeur. J'tais jeune et je
+l'aimais: je partageais donc tous ses enivrements et me laissais
+emporter par son exaltatation; mais, aprs, sentant que je l'aimais
+davantage, j'tais effray de voir qu'elle m'aimait moins, que chaque
+accs de cet enthousiasme la rendait ensuite plus souponneuse, plus
+jalouse de ce qu'elle appelait mon ide fixe, plus amre devant mon
+silence, plus railleuse de mes dfinitions.
+
+J'tais assez mdecin pour savoir que la grossesse est quelquefois
+accompagne d'une sorte d'insanit d'esprit. Je redoublai de soumission,
+d'effacement, de soins. Son mal me la rendait plus chre, et mon coeur
+dbordait d'une piti aussi tendre que celle d'une mre pour l'enfant
+qui souffre. J'adorais aussi en elle cet enfant de mes entrailles
+qu'elle allait me donner; il me semblait entendre sa petite me me
+parler dj dans mes rves et me dire: Ne fais jamais de peine ma
+mre!
+
+Elle fut, en effet, ravie pendant les premiers jours: elle voulut
+nourrir notre cher petit Edmond; mais elle tait trop faible, trop
+insoumise aux prescriptions de l'hygine, trop exaspre par la moindre
+inquitude; elle dut bien vite confier l'enfant une nourrice dont
+aussitt elle fut jalouse au point de se rendre plus souffrante encore.
+Elle faisait de la vie un drame continuel; elle sophistiquait sur
+l'instinct filial qui se portait avec ardeur vers le sein de la premire
+femme venue. Et pourquoi Dieu, ce Dieu intelligent et bon auquel je
+feignais de croire, disait-elle, n'avait-il pas donn l'homme ds le
+berceau un instinct suprieur celui des animaux? En d'autres moments,
+elle voulait que la prfrence de son enfant pour la nourrice ft un
+symptme d'ingratitude future, l'annone de malheurs effroyables pour
+elle.
+
+Elle gurit pourtant, elle se calma, elle prit confiance en moi en me
+voyant renoncer toutes mes habitudes et tous mes projets pour lui
+complaire. Elle eut deux ans de ce triomphe, et son exaltation parut se
+dissiper avec les rsistances qu'elle avait prvues de ma part. Elle
+voulait faire de moi un _artiste homme du monde_, disait-elle, et me
+dpouiller de ma gravit de savant qui lui faisait peur. Elle voulait
+voyager en princesse, s'arrter o bon lui semblerait, voir le monde,
+changer et reprendre sans cesse. Je cdai. Et pourquoi n'aurais-je pas
+cd? Je ne suis pas misanthrope, le commerce de mes semblables ne
+pouvait me blesser ni me nuire. Je ne m'levais pas au-dessus d'eux dans
+mon apprciation. Si j'avais approfondi certaines questions spciales
+plus que certains d'entre eux, je pouvais recevoir d'eux tous, et mme
+des plus frivoles en apparence, une foule de notions que j'avais
+laisses incompltes, ne ft-ce que la connaissance du coeur humain,
+dont j'avais peut-tre fait une abstraction trop facile rsoudre. Je
+n'en veux donc point ma femme de m'avoir forc tendre le cercle de
+mes relations et secouer la poussire du cabinet. Au contraire, je lui
+en ai toujours su gr. Les savants sont des instruments tranchants dont
+il est bon d'mousser un peu la lame. J'ignore si je ne serais pas
+devenu sociable par got avec le temps; mais Alida hta mon exprience
+de la vie et le dveloppement de ma bienveillance.
+
+Ce ne pouvait pourtant pas tre l mon unique soin et mon unique but,
+pas plus que son avenir elle ne pouvait tre d'avoir ses ordres un
+parfait _gentleman_ pour l'accompagner au bal, la chasse, aux eaux, au
+thtre ou au sermon. Il me semblait porter en moi un homme plus
+srieux, plus digne d'tre aim, plus capable de lui donner, ainsi qu'
+son fils, une considration mieux fonde. Je ne prtendais pas la
+renomme, mais j'avais aspir tre un serviteur utile, apportant son
+contingent de recherches patientes et courageuses cet difice des
+sciences, qui est pour lui l'autel de la vrit. Je comptais bien
+qu'Alida arriverait comprendre mon devoir, et que, la premire ivresse
+de domination assouvie, elle rendrait sa vritable vocation celui qui
+avait prouv une tendresse sans bornes par une docilit sans rserve.
+
+Dans cet espoir, je me risquais de temps en temps lui faire
+pressentir le nant de notre prtendue vie d'artistes. Nous aimions et
+nous gotions les arts; mais, n'tant artistes crateurs ni l'un ni
+l'autre, nous ne devions pas prtendre cette suite ternelle de
+jugements et de comparaisons qui fait du rle de _dilettante_, quand il
+est exclusif, une vie blase, hargneuse ou sceptique. Les crations de
+l'art sont stimulantes; c'est l leur magnifique bienfait. En levant
+l'me, elles lui communiquent une sainte mulation, et je ne crois pas
+beaucoup aux vritables ravissements des admirateurs systmatiquement
+improductifs. Je ne parlais pas encore de me soustraire au doux _far
+niente_ o ma femme se dlectait, mais je tentais d'amener en elle-mme
+une conclusion son usage.
+
+Elle tait assez bien doue, et, d'ailleurs, assez frotte de musique,
+de peinture et de posie, depuis son enfance, pour avoir le dsir et le
+besoin de consacrer ses loisirs quelque tude. Si elle tait idoltre
+de mlodies, de couleurs ou d'images, n'tait-elle pas assez jeune,
+assez libre, assez encourage par ma tendresse, pour vouloir sinon
+crer, du moins pratiquer son tour? Qu'elle et un got dtermin, ne
+ft-ce qu'un seul, une occupation favorite, et je la voyais sauve de
+ses chimres. Je comprenais le but de son besoin de vivre dans une
+atmosphre chauffe et comme parfume d'art et de littrature; elle y
+devenait l'abeille qui fait son miel aprs avoir couru de fleur en
+fleur: autrement, elle n'tait ni satisfaite ni mue rellement, sa vie
+n'tant ni active ni repose. Elle voulait voir et toucher les aliments
+nutritifs par pure convoitise d'enfant malade; mais, prive de force et
+d'apptit, elle ne se nourrissait pas.
+
+Elle fit d'abord la sourde oreille, et me prsenta enfin un jour des
+raisonnements assez spcieux, et qui paraissaient dsintresss.
+
+--Il ne s'agit pas de moi, disait-elle, ne vous en inquitez pas. Je
+suis une nature engourdie, peu presse d'clore la vie comme vous
+l'entendez. Je ressemble ces bancs de corail dont vous m'avez parl,
+qui adhrent tranquillement leur rocher. Mon rocher, moi, mon abri,
+mon port, c'est vous! Mais, hlas! voil que vous voulez changer toutes
+les conditions de notre commune existence! Eh bien, soit; mais ne vous
+pressez pas tant; vous avez encore beaucoup gagner dans la prtendue
+oisivet o je vous retiens. Vous tes destin certainement crire sur
+les sciences, ne ft-ce que pour rendre compte de vos dcouvertes au
+jour le jour; vous aurez le fond, mais aurez-vous la forme, et
+croyez-vous que la science ne serait pas plus rpandue, si une
+dmonstration facile, une expression agrable et colore, la rendaient
+plus accessible aux artistes? Je vois bien votre enttement: vous voulez
+tre positif et ne travailler que pour vos pareils. Vous prtendez, je
+m'en souviens, qu'un vritable savant doit aller au fait, crire en
+latin, afin d'tre la porte de tous les rudits de l'Europe, et
+laisser des esprits d'un ordre moins lev, des traducteurs, des
+vulgarisateurs, le soin d'claircir et de rpandre ses majestueuses
+nigmes. Cela est d'un paresseux et d'un goste, permettez-moi de vous
+le dire. Vous qui prtendez qu'il y a du temps pour tout, et qu'il ne
+s'agit que de savoir l'employer avec mthode, vous devriez vous
+perfectionner comme orateur ou comme crivain, ne pas tant ddaigner les
+succs de salon, tudier, dans la vie que nous menons, l'art de bien
+dire et d'embellir la science par le sentiment de toutes les beauts.
+Alors vous seriez le gnie complet, le dieu que je rve en vous malgr
+vous-mme, et moi, pauvre femme, je pourrais ne pas vivre sept mille
+mtres au-dessous de votre niveau, comprendre vos travaux, en jouir, et
+en profiter par consquent. Voyons, devons-nous rester isols en nous
+tenant la main? Votre amour veut-il faire une part pour vous et une pour
+moi dans cette vie que nous devons traverser ensemble?
+
+--Ma chre bien-aime, lui disais-je, votre thse est excellente et
+porte sa rponse avec elle. Je vous donne mille fois raison. Il me faut
+un bon instrument pour clbrer la nature; mais voici l'instrument prt
+et accord, il ne peut pas rester plus longtemps muet. Tout ce que vous
+me dites de tendre et de charmant sur le plaisir que vous aurez
+l'entendre me donne une impatience gnreuse de le faire parler; mais
+les sujets ne s'improvisent pas dans la science: s'ils clatent parfois
+comme la lumire dans les dcouvertes, c'est par des faits qu'il faut
+bien posment et bien consciencieusement constater avant de s'y fier, ou
+par des ides rsultats d'une logique mditative devant laquelle les
+faits ne plient pas toujours spontanment. Tout cela demande, non pas
+des heures et des jours, comme pour faire un roman, mais des mois, des
+annes; encore n'est-on jamais sr de ne pas tre amen reconnatre
+qu'on s'est tromp, et qu'on aurait perdu son temps et sa vie sans cette
+compensation, presque infaillible dans les tudes naturelles, d'avoir
+fait d'autres dcouvertes ct et parfois en travers de celle que l'on
+poursuivait. Le temps suffit tout, me faites-vous dire. Peut-tre,
+mais la condition de n'en plus perdre, et ce n'est pas dans notre vie
+errante, entrecoupe de mille distractions imprvues, que je peux mettre
+les heures profit.
+
+--Ah! nous y voil! s'cria ma femme avec imptuosit. Vous voulez me
+quitter, voyager seul dans des pays impossibles!
+
+--Non, certes; je travaillerai prs de vous, je renoncerai de
+certaines constatations qu'il faudrait aller chercher trop loin; mais
+vous me ferez aussi quelques sacrifices: nous verrons moins d'oisifs,
+nous nous fixerons quelque part pour un temps donn. Ce sera o vous
+voudrez, et, si vous vous y dplaisez, nous essayerons un autre milieu;
+mais, de temps en temps, vous me permettrez une phase de travail
+sdentaire...
+
+--Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez
+assez vcu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par
+consquent!
+
+Rien ne put la faire revenir de cette prvention que l'tude tait sa
+rivale, et que l'amour n'tait possible qu'avec l'oisivet.
+
+--Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de
+s'occuper d'autre chose. Pendant que l'poux s'enivre des merveilles de
+la science, l'pouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et,
+puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de
+suite.
+
+Mes rponses ne servirent qu' l'exasprer. J'essayai d'invoquer le
+dvouement mon avenir dont elle avait parl d'abord. Elle jeta ce
+lger masque dont elle avait essay de couvrir son ardente personnalit.
+
+--Je mentais, oui, je mentais! s'cria-t-elle. Votre avenir existe-t-il
+donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant
+ma vie tout entire, vous m'avez donn la vtre? Est-ce tenir parole que
+de me condamner l'intolrable ennui de la solitude?
+
+L'ennui! c'tait l sa plaie et son effroi. C'est l ce que j'aurais
+voulu gurir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un
+vif loignement pour les sciences. Elle prtendit que je mprisais les
+arts et les artistes, et que je voulais la relguer au plus bas tage
+dans mon opinion. C'tait me faire injure et me relguer moi-mme au
+rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se
+divise pas en tudes rivales et en manifestations d'antagonisme, que
+Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et
+Michel-Ange et Molire, et tous les vrais gnies, avaient march aussi
+droit les uns que les autres vers l'ternelle lumire o se complte
+l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la
+haine du travail comme un droit sacr de sa nature et de sa position.
+
+--On ne m'a pas appris travailler, dit-elle, et je ne me suis pas
+marie en promettant de me remettre l'_a b c_ des choses. Ce que je
+sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans
+but. Je suis une femme: ma destine est d'aimer mon mari et d'lever des
+enfants. Il est fort trange que ce soit mon mari qui me conseille de
+songer quelque chose de mieux.
+
+--Alors, lui rpondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en
+lui permettant de conserver sa propre estime; levez votre fils et ne
+compromettez pas votre sant, l'avenir d'une maternit nouvelle, en
+vivant sans rgle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir
+connatre cet _a b c_ des choses que votre devoir sera d'enseigner vos
+enfants. Si vous ne pouvez vous rsoudre la vie des femmes ordinaires
+sans prir d'ennui, vous n'tes donc pas une femme ordinaire, et je vous
+conseillais une tude quelconque pour vous rattacher votre intrieur,
+que le caprice et l'imprvu de votre existence actuelle ne sont pas
+faits pour rendre digne de vous et de moi.
+
+Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore:
+
+--Tenez, ma pauvre chre enfant, vous tes dvore par votre
+imagination, et vous dvorez tout autour de vous. Si vous continuez
+ainsi, vous arriverez absorber en vous toute la vie des autres sans
+leur rien donner en change, pas une lumire, pas une douceur vraie, pas
+une consolation durable. On vous a appris le mtier d'idole, et vous
+auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes
+rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fcondent rien et ne
+sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le nant o vous laissez
+flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous
+laissez fltrir mme votre incomparable beaut, la souffrance que vous
+imposez sans remords toutes mes aspirations d'homme honnte et
+laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous..., commencer par
+notre plus cher trsor, par notre enfant, que vous dvorez de caresses,
+et dont vous touffez d'avance les instincts gnreux et forts en vous
+soumettant ses plus nuisibles fantaisies. Vous tes une femme
+charmante que le monde admire et entrane; mais, jusqu'ici, vous n'tes
+ni une pouse dvoue, ni une mre intelligente. Prenez-y garde et
+rflchissez!
+
+Au lieu de rflchir, elle voulut se tuer. Des heures et des jours se
+passrent en misrables discussions o toute ma patience, toute ma
+tendresse, toute ma raison et toute ma piti vinrent se briser devant
+une invincible vanit blesse et jamais saignante.
+
+Oui, voil le vice de cette organisation si sduisante. L'orgueil est
+immense et jette comme une paralysie de stupidit sur le raisonnement.
+Il est aussi impossible ma femme de suivre une dduction lmentaire,
+mme dans la logique de ses propres sentiments, qu'il le serait un
+oiseau de soulever une montagne. Et cela, j'en avais devin, j'en ai
+constat la cause: c'est cette sorte d'athisme qui la dessche. Elle
+vit aujourd'hui dans les glises, elle essaye de croire aux miracles,
+elle ne croit rellement rien. Pour croire, il faut rflchir, elle ne
+pense mme pas. Elle invente et divague, elle s'admire et se dteste,
+elle construit dans son cerveau des difices bizarres qu'elle se hte de
+dtruire: elle parle sans cesse du beau, elle n'en a pas la moindre
+notion, elle ne le sent pas, elle ne sait pas seulement qu'il existe.
+Elle babille admirablement sur l'amour, elle ne l'a jamais connu et ne
+le connatra jamais. Elle ne se dvouera personne, et elle pourra
+cependant se donner la mort pour faire croire qu'elle aime; car il lui
+faut ce jeu, ce drame, cette tragi-comdie de la passion qui l'meut sur
+la scne et qu'elle voudrait raliser dans son boudoir. Despote blas,
+elle s'ennuie de la soumission, et la rsistance l'exaspre. Froide de
+coeur et ardente d'imagination, elle ne trouve jamais d'expression assez
+forte pour peindre ses dlires et ses extases d'amour, et, quand elle
+accorde un baiser, c'est en dtournant sa tte puise, et en pensant
+dj autre chose.
+
+Tu la connais maintenant. Ne la prends pas en ddain, mais plains-la.
+C'tait une fleur du ciel qu'une dtestable ducation a fait avorter en
+serre chaude. On a dvelopp la vanit et fait natre la sensibilit
+maladive. On ne lui a pas montr une seule fois le soleil. On ne lui a
+pas appris admirer quelque chose travers la cloche de verre de sa
+plate-bande. Elle s'est persuad qu'elle tait l'objet admirable par
+excellence, et qu'une femme ne devait contempler l'univers que dans son
+propre miroir. Ne cherchant jamais son idal hors d'elle, ne voyant
+au-dessus d'elle-mme ni Dieu, ni les ides, ni les arts, ni les hommes,
+ni les choses, elle s'est dit qu'elle tait belle, et que sa destine
+tait d'tre servie genoux, que tout lui devait tout, et qu' rien
+elle ne devait rien. Elle n'est jamais sortie de l, bien qu'elle ait
+des paroles qui pourraient nerver la volont la mieux trempe. Elle a
+vcu replie sur elle-mme, ne croyant qu' sa beaut, ddaignant son
+me, la niant l'occasion, doutant de son propre coeur, l'interrogeant
+et le dchirant avec ses ongles pour le ranimer et le sentir battre,
+faisant passer le monde devant elle pour qu'il s'effort de la
+distraire, mais ne s'amusant de rien, et murant sa coquille plutt que
+de respirer l'air que respirent les autres.
+
+Avec cela, elle est bonne, en ce sens qu'elle est dsintresse,
+librale, et qu'elle plaint les malheureux en leur jetant sa bourse par
+l fentre. Elle est loyale d'intentions et croit ne jamais mentir,
+parce qu' force de se mentir elle-mme elle a perdu la notion du
+vrai. Elle est chaste et digne dans sa conduite, du moins elle l'a t
+longtemps; douce dans le fait, trop molle et trop fire pour la
+vengeance prmdite, elle ne tue qu'avec ses paroles, sauf les
+oublier ou les retirer le lendemain.
+
+Il m'a fallu bien des jours passs me dbattre contre son prestige
+pour la connatre ainsi. Elle t longtemps un problme que je ne
+pouvais rsoudre, parce que je ne pouvais me rsigner voir le ct
+infirme et incurable de son me. Je crois avoir tout tent pour la
+gurir ou la modifier: j'ai chou, et j'ai demand Dieu la force
+d'accepter sans colre et sans blasphme la plus affreuse, la plus amre
+de toutes les dceptions.
+
+Une seconde grossesse m'avait rendu de nouveau son esclave. Sa
+dlivrance fut la mienne, car il se passa alors dans notre intrieur des
+choses vritablement douloureuses et intolrables pour moi. Notre second
+fils tait chtif et sans beaut. Elle m'en fit un reproche; elle
+prtendit que celui-ci tait n de mon mpris et de mon aversion pour
+elle, qu'il lui ressemblait en laid, qu'il tait sa caricature, et que
+c'est ainsi que je l'avais vue en la rendant mre pour la seconde fois.
+
+Les excentricits d'Alida ne sont pas de celles qu'on peut reprendre
+avec gaiet et traiter d'enfantillages. Toute contradiction de ce genre
+l'offense au dernier point. Je lui rpondis que, si l'enfant avait
+souffert dans son sein, c'est parce qu'elle avait dout de moi et de
+tout: il tait le fruit de son scepticisme; mais il y avait encore du
+remde. La beaut d'un homme, c'est la sant, et il fallait fortifier le
+pauvre petit tre par des soins assidus et intelligents. Il fallait
+suivre aussi d'un oeil attentif le dveloppement de son me, et ne
+jamais la froisser par la pense qu'il pt tre moins aim et moins
+agrable voir que son frre.
+
+Hlas! je prononais l'arrt de cet enfant en essayant de le sauver.
+Alida a l'esprit trs-faible; elle se crut coupable envers son fils
+avant de l'tre, elle le devint par la peur de ne pouvoir chapper la
+fatalit. Ainsi tous mes efforts aggravaient son mal, et, de toutes mes
+paroles, elle tirait un sens funeste. Elle s'acharnait constater
+qu'elle n'aimait pas le pauvre Paul, que je le lui avais prdit, qu'elle
+ne pouvait conjurer cette destine, qu'elle frissonnait en voulant
+caresser cette horrible crature, sa maldiction, son chtiment et le
+mien. Que sais-je! Je la crus folle, je la promenai encore et j'loignai
+l'enfant; mais elle se fit des reproches, l'instinct maternel parla plus
+haut que les prventions, ou bien l'orgueil de la femme se rvolta. Elle
+voulut en finir avec l'esprance, ce fut son mot. Cela signifiait que,
+n'tant plus aime de moi, elle renonait me retenir ses cts. Elle
+me demanda de lui faire arranger Valvdre, qu'elle avait vu un jour en
+passant, et qu'elle avait dclar triste et vulgaire. Elle voulait vivre
+maintenant l avec mes soeurs, qui s'y taient fixes. Je l'y conduisis,
+je fis du petit manoir une riche rsidence, et je m'y tablis avec elle.
+
+Mon ami, tu le comprends maintenant, il n'y avait plus d'enthousiasme,
+plus d'espoir, plus d'illusions, plus de flamme dans mon affection pour
+elle; mais l'amiti fidle, un dvouement toujours entier, un grand
+respect de ma parole et de ma dignit, une compassion paternelle pour
+cette faible et violente nature, un amour immense pour mes enfants avec
+une tendresse plus raffine peut-tre pour celui que ma femme n'aimait
+pas, c'en tait bien assez pour me retenir Valvdre. J'y passai une
+anne qui ne fut pas perdue pour ma jeune soeur et pour mes fils. Je
+donnai Paule une direction d'ides et de gots qu'elle a
+religieusement suivie. J'enseignai ma soeur ane la science des
+mres, que ma femme n'avait pas et ne voulait pas acqurir. Je
+travaillais aussi pour mon compte, et, triste comme un homme qui a perdu
+la moiti de son me, je m'attachais sauver le reste, ne pas
+souffrir en goste, servir l'humanit dans la mesure de mes forces en
+me dvouant au progrs des connaissances humaines, et ma famille, en
+l'abritant sous la tendresse profonde et sous l'apparente srnit du
+pre de famille.
+
+Tout alla bien autour de moi, except ma femme, que l'ennui consumait,
+et qui, se refusant mon affection toujours loyale, se plaisait se
+proclamer veuve et dshrite de tout bonheur. Un jour, je m'aperus
+qu'elle me hassait, et je me renfermai dans le rle d'ami sans rancune
+et sans susceptibilit, le seul rle qui pt ds lors me convenir. Un
+autre jour, je dcouvris qu'elle aimait ou croyait aimer un homme
+indigne d'elle. Je l'clairai sans lui laisser souponner que j'eusse
+constat son dplorable engouement. Elle fut effraye, humilie; elle
+rompit brusquement avec sa chimre, mais elle ne me sut aucun gr de ma
+dlicatesse. Loin de l, elle fut offense de mon apparente confiance en
+elle. Elle et t console de son mcompte en me voyant jaloux.
+Indigne de ne pouvoir plus me faire souffrir ou de ne pas russir me
+le faire avouer, elle chercha d'autres distractions d'esprit. Elle
+s'prit tour tour de plusieurs hommes qui elle ne s'abandonna pas
+plus qu'au premier, mais dont les soins, mme distance, chatouillaient
+sa vanit. Elle entretint beaucoup de correspondances avec des
+adorateurs plus ou moins avouables; elle se plut enflammer leur
+imagination et la sienne propre en de feintes amitis, o elle porta une
+immense coquetterie. Je sus tout. On peut me trahir, mais il est plus
+difficile de me tromper. Je constatai qu'elle respectait nos liens sa
+manire, et que mon intervention dans cette manire d'entendre le devoir
+et le sentiment ne servirait qu' lui faire prendre quelque parti
+fcheux et contracter des liens plus compromettants qu'elle ne le
+souhaitait elle-mme. J'tudiai et je pratiquai systmatiquement la
+prudence. Je fis le sourd et l'aveugle. Elle me traita de _savant_ dans
+toute l'acception du mot, elle me mprisa presque..., et je me laissai
+mpriser! N'avais-je pas jur mon premier enfant, ds le sein de sa
+mre, que cette mre ne souffrirait jamais par ma faute?
+
+Tu sais, mon cher Henri, comme j'ai vcu depuis six ans que nous sommes
+intimement lis. Je n'avais qu'un refuge, l'tude, et, devinant le vide
+de mon intrieur, tu t'es tonn quelquefois de me voir sacrifier la
+pense des longs voyages la crainte de paratre abandonner ma femme.
+Tu comprends aujourd'hui que ce qui m'a retenu ou ramen prs d'elle
+aprs de mdiocres absences, c'est le besoin de m'assurer d'abord que ma
+soeur gouvernait mes enfants selon mon coeur et selon mon esprit,
+ensuite la volont d'ter tout prtexte quelque scandale dans ma
+maison. Je ne pouvais plus esprer ni dsirer l'amour, l'amiti mme
+m'tait refuse; mais je voulais que cette terrible imagination de femme
+connt ou pressentt un frein, tant que mes enfants et ma jeune soeur
+vivraient auprs d'elle. Je n'ai jamais entrav sa libert au dehors, et
+je dois dire qu'elle n'en a point abus ostensiblement. Elle m'a ha
+pour cette froide pression exerce sur elle, et que son orgueil ne
+pouvait attribuer la jalousie; mais elle a fini par m'estimer un
+peu... dans ses heures de lucidit!
+
+A prsent, mes enfants sont ici, ma jeune soeur t'appartient, ma soeur
+ane est heureuse et vit prs de vous, ma femme est libre!
+
+Valvdre s'arrta. J'ignore ce qu'Obernay lui rpondit. Arrach un
+instant l'attention violente avec laquelle j'avais cout, je
+m'aperus de la prsence d'Alida. Elle tait derrire moi, tenant ma
+lettre ouverte, que son mari avait lue. Elle venait m'annoncer
+l'vnement et m'engager fuir; mais, enchane par ce que nous venions
+d'entendre, elle ne songeait plus qu' couter son arrt.
+
+Je voulus l'emmener. Elle me fit signe qu'elle resterait jusqu'au bout.
+J'tais si accabl de tout ce qui venait d'tre dit, que je ne me sentis
+pas la force de prendre sa main et de la rassurer par une muette
+caresse. Nous restmes donc couter, mornes comme deux coupables qui
+attendent leur condamnation.
+
+Quand les paroles qui se disaient de l'autre ct du mur et qui
+chapprent un instant ma proccupation reprirent un sens pour moi,
+j'entendis Obernay plaider jusqu' un certain point la cause de madame
+de Valvdre.
+
+--Elle ne me parat, disait-il, que trs plaindre. Elle ne vous a
+jamais compris et ne se comprend pas davantage elle-mme. C'est bien
+assez pour que vous ne puissiez plus vous donner du bonheur l'un
+l'autre; mais, puisqu'au milieu des garements de son cerveau elle est
+reste chaste, je trouverais trop svre de restreindre ou de
+contraindre ses relations avec ses enfants. Mon pre, j'en suis certain,
+aurait une extrme rpugnance jouer ce rle vis--vis d'elle, et je ne
+rpondrais mme pas qu'il y consentt, quel que soit son dvouement pour
+vous.
+
+--Il me suffira de m'expliquer, rpondit Valvdre, pour que tu
+comprennes mes craintes. La personne dont nous parlons est en ce moment
+violemment prise d'un jeune homme qui n'a pas plus de caractre et de
+raison qu'elle. En proie mille agitations et mille projets qui se
+contredisent, il lui crivait... _dernirement_..., dans une lettre que
+j'ai trouve sous mes pieds et qui n'tait mme pas cachete, tant on se
+raille de ma confiance: Si tu le veux, nous enlverons tes fils, je
+travaillerai pour eux, je me ferai leur prcepteur..., tout ce que tu
+voudras, pourvu que tu sois moi et que rien ne nous spare, etc. Je
+sais que ce sont l des paroles, _des mots, des mots!_ Je suis bien
+tranquille sur le dsir sincre que cet amant enthousiaste, enfant
+lui-mme, peut avoir de se charger des enfants d'un autre; mais leur
+mre peut, dans un jour de folie, prendre l'offre au srieux, ne ft-ce
+que pour prouver son dvouement! Cela se rduirait probablement une
+partie de campagne. Las des marmots, on les ramnerait le soir mme;
+mais crois-tu que ces pauvres innocents doivent tre exposs entendre,
+ne ft-ce qu'un jour, ces tranges dithyrambes?
+
+--Alors, rpondit Obernay, nous ferons bonne garde; mais le mieux serait
+que vous ne partissiez pas encore.
+
+--Je ne partirai pas sans avoir rgl toutes choses pour le prsent et
+l'avenir.
+
+--L'avenir, ne vous en tourmentez pas trop! Le caprice qui menace sera
+bientt pass.
+
+--Cela n'est pas sr, reprit Valvdre. Jusqu'ici, elle n'avait encourag
+que des hommages peu inquitants, des gens du monde trop bien levs
+pour s'exposer des esclandres. Aujourd'hui, elle a rencontr un homme
+intelligent et honnte, mais trs-exalt, sans exprience, et, je le
+crains, sans principes suffisants pour faire triompher les bons
+instincts, son pareil, son idal en un mot. Si elle cache soigneusement
+cette intrigue, je feindrai d'y tre indiffrent; mais, si elle prend
+les partis extrmes auxquels cet imprudent la convie, il faudra qu'il
+s'attende une rpression de ma part, ou qu'elle cesse de porter mon
+nom. Je ne veux pas qu'elle m'avilisse; mais, tant qu'elle sera ma
+femme, je ne souffrirai pas non plus qu'elle soit avilie par un autre
+homme. Voil ma conclusion.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Quand Valvdre et Obernay se furent loigns et que je ne les entendis
+plus, je me retournai vers Alida, qui s'tait toujours tenue derrire
+moi; je la vis genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras
+roides, vanouie, presque morte, comme le jour o je l'avais trouve
+dans l'glise. Les dernires paroles de Valvdre, que dix fois j'avais
+t sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon nergie. Je portai
+Alida dans le casino, et, en dpit des rvlations qui m'avaient bris
+un instant, je la secourus et la consolai avec tendresse.
+
+--Eh bien, le gant est jet, lui dis-je quand elle fut en tat de
+m'entendre, c'est nous de le ramasser! Ce grand philosophe nous a
+trac notre devoir, il me sera doux de le remplir. crivons-lui tout de
+suite nos intentions.
+
+--Quelles intentions? quoi? rpondit-elle d'un air gar.
+
+--N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvdre? Il t'a mise
+au dfi d'tre sincre, et moi, il m'a refus la force d'tre dvou:
+montrons-lui que nous nous aimons plus srieusement qu'il ne pense.
+Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te
+rendre heureuse et de te garder fidle. Voila toute la vengeance que je
+veux tirer de son ddain!
+
+--Et mes enfants! s'cria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura?
+
+--Vous vous les partagerez.
+
+--Ah! oui, il me donnera Paolino!
+
+--Non, puisque c'est celui qu'il prfre.
+
+--Cela n'est pas! Valvdre les aime galement, jamais il ne donnera ses
+enfants!
+
+--Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la
+loi puisse atteindre?
+
+--Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un procs, un
+scandale, au lieu d'tre une formalit que le consentement mutuel
+rendrait trs-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante
+n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais
+informe. Mes principes me dfendent d'accepter le divorce, et je n'ai
+jamais cru que Valvdre en viendrait l!
+
+--Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatient de
+cette exaltation maternelle qui ne se rveillait devant moi que pour me
+blesser. Sois donc sincre vis--vis de toi-mme, tu n'en aimes qu'un,
+l'an, et c'est justement celui qui, sous toutes les lgislations,
+appartient au pre, moins qu'il n'y ait danger moral le lui confier,
+et ce n'est point ici l cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu,
+puisqu'en restant la femme de Valvdre, tu n'en as pas moins perdu ses
+yeux le droit de les lever... et mme de les promener? Le divorce ne
+changera donc rien ta situation, car aucune loi humaine ne t'tera le
+droit de les voir.
+
+--C'est vrai, dit Alida en se levant, ple, les cheveux pars, les yeux
+brillants et secs. Eh bien, alors que faisons-nous?
+
+--Tu cris ton mari que tu demandes le divorce, et nous partons; nous
+attendons le temps lgal aprs la dissolution du mariage, et tu consens
+ tre ma femme.
+
+--Ta femme? Mais non, c'est un crime! Je suis marie et je suis
+catholique!
+
+--Tu as cess de l'tre le jour o tu as fait un mariage protestant.
+D'ailleurs, tu ne crois pas en Dieu, ma belle, et ce point-l doit lever
+bien des scrupules d'orthodoxie.
+
+--Ah! vous me raillez! s'cria-t-elle, vous ne parlez pas srieusement!
+
+--Je raille ta dvotion, c'est vrai; mais, pour le reste, je parle si
+srieusement, qu' l'instant mme je t'engage ma parole d'honnte
+homme...
+
+--Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est
+pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'pouser, voil
+tout.
+
+--Injuste coeur! Est ce donc la premire fois que je t'offre ma vie?
+
+--Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait
+ une condition.
+
+--Dis! dis vite!
+
+--Je ne veux rien accepter de M. de Valvdre. Il est gnreux, il va
+m'offrir la moiti de son revenu; je ne veux mme pas de la pension
+alimentaire laquelle j'ai droit. Il me rpudie, il me ddaigne, je ne
+veux rien de lui! rien, rien!
+
+--C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'criai-je.
+Ah! ma chre Alida! combien je te bnis de m'avoir devin!
+
+Il y avait plus d'esprit que de sincrit dans ces derniers mots.
+J'avais bien vu qu'Alida avait dout de mon dsintressement: c'tait
+horrible qu' chaque instant elle doutt ainsi de tout; mais, en ce
+moment-l, comme il y avait aussi en moi plus de fiert blesse par le
+mari que d'lan vritable vers la femme, j'tais rsolu ne m'offenser
+de rien, la convaincre, l'obtenir tout prix.
+
+--Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais tourdie de ma
+rsolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon
+coeur dj dpens en partie, mon nom fltri probablement par le
+divorce, mes regrets du pass, mes continuelles aspirations vers mes
+enfants, et la misre par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le
+demandes?... Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-mme?...
+
+--Alida, lui dis-je en me mettant ses pieds, je suis pauvre, et mes
+parents seront peut-tre effrays de ma rsolution; mais je les connais,
+je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te
+rponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que
+tendres; ils sont intelligents, instruits, honors. Je t'offre donc un
+nom moins aristocratique et moins clbre que celui de Valvdre, mais
+aussi pur que les plus purs... Le peu que ces chers parents possdent,
+ils le partageront ds prsent avec nous, et, quant l'avenir, je
+mourrai la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis
+pas dou comme pote, je me ferai administrateur, financier, industriel,
+fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voil tout ce que je
+peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont
+jusqu'ici tu t'es le moins proccupe.
+
+--Oui, certes, s'cria-t-elle; l'obscurit, la retraite, la pauvret, la
+misre mme, tout plutt que la piti de Valvdre!... L'homme que j'ai
+vu si longtemps mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour
+le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre
+enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi?
+M'aimeras-tu ce point de m'accepter avec l'horrible caractre et
+l'absurde conduite que l'on m'attribue?
+
+--Cette conduite..., quelle qu'elle soit, je veux l'ignorer, n'en
+parlons jamais! Quant ce caractre terrible..., je le connais, et je
+ne crois pas tre en reste avec toi, puisque je suis _ton pareil_, comme
+dit M. de Valvdre. Eh bien, nous sommes deux tres emports,
+passionns, impossibles pour les autres, mais ncessaires l'un l'autre
+comme l'clair la foudre. Nous nous dvorerons sur le mme brasier,
+c'est notre vie! Spars, nous ne serions ni plus tranquilles ni plus
+sages. Va! nous sommes de la race des potes, c'est--dire ns pour
+souffrir et pour nous consumer dans la soif d'un idal qui n'est pas de
+ce monde. Nous ne le saisirons donc pas toute heure, mais nous ne
+cesserons pas d'y aspirer; nous le rverons sans cesse et nous
+l'treindrons quelquefois. Que veux-tu de mieux ailleurs, me
+tourmente? Prfres-tu le nant de la dsillusion ou les faciles amours
+de la vie mondaine, la retraite Valvdre ou l'quivoque existence de
+la femme sans mari et sans amant? Sache que je me soucie fort peu des
+jugements de M. de Valvdre sur ton compte. C'est peut-tre un grand
+homme que tu n'as pas compris; mais il ne t'a pas mieux comprise, lui
+qui n'a rien su faire de ton individualit, et qui a prononc l'arrt de
+son impuissance morale le jour o il a cess de t'aimer. Que n'tais-je
+en face de lui et seul avec lui tout l'heure! sais-tu ce que je lui
+aurais dit? Vous ne savez rien de la femme, vous qui voulez lui tracer
+un rle conforme vos systmes, vos gots et vos habitudes. Vous ne
+vous faites aucune ide de la mission d'une crature exquise, et, en
+cela, vous tes un pitoyable naturaliste. Vous tes leibnitzien, je le
+vois de reste, et vous prtendez que la vertu consiste concourir au
+perfectionnement des choses humaines par la connaissance des choses
+divines. Soit! vous prenez Dieu pour type absolu, et, de mme qu'il
+produit et rgle l'ternelle activit, vous voulez que l'homme cre ou
+ordonne sans cesse la prosprit de son milieu par un travail sans
+relche. Vous vous merveillez devant l'abeille qui fait le miel, devant
+la fleur qui travaille pour l'abeille; mais vous oubliez le rle des
+lments, qui, sans rien faire de logique en apparence, donnent toutes
+choses la vie et l'change de la vie. Soyez un peu moins pdant et un
+peu plus ingnieux! Comparez, la logique le veut, les mes passionnes
+la mer qui se soulve et au vent qui se dchane pour balayer
+l'atmosphre et maintenir l'quilibre de la plante. Comparez la femme
+charmante, qui ne sait que rver et parler d'amour, la brise qui
+promne, insouciante, d'un horizon l'autre, les parfums et les
+effluves de la vie. Oui, cette femme, selon vous si frivole, est, selon
+moi, plus active et plus bienfaisante que vous. Elle porte en elle la
+grce et la lumire; sa seule prsence est un charme, son regard est le
+soleil de la posie, son sourire est l'inspiration ou la rcompense du
+pote. Elle se contente d'tre, et l'on vit, l'on aime autour d'elle!
+Tant pis pour vous si vous n'avez pas senti ce rayon pntrer en vous et
+donner votre tre une puissance et des joies nouvelles!
+
+Je parlais sous l'inspiration du dpit. Je croyais parler Valvdre, et
+je me consolais de ma blessure en bravant la raison et la vrit. Alida
+fut saisie par ce qu'elle prenait pour de l'loquence vritable. Elle se
+jeta dans mes bras; sensible la louange, avide de rhabilitation, elle
+versa des larmes qui la soulagrent.
+
+--Ah! tu l'emportes, s'cria-t-elle, et, de ce moment, je suis toi.
+Jusqu' ce moment,--oh! pardonne-moi, plains-moi, tu vois bien que je
+suis sincre!--j'ai conserv pour Valvdre une affection dpite, mle
+de haine et de regret; mais, partir d'aujourd'hui, oui, je le jure
+Dieu et toi, c'est toi seul que j'aime et qui je veux appartenir
+jamais. C'est toi le coeur gnreux, l'poux sublime, l'homme de gnie!
+Qu'est-ce que Valvdre auprs de toi? Ah! je l'avais toujours dit,
+toujours cru, que les potes seuls savent aimer, et que seuls ils ont le
+sens des grandes choses! Mon mari me repousse et m'abandonne pour une
+faute lgre aprs dix ans de fidlit relle, et, toi qui me connais
+peine, toi qui je n'ai donn aucun bonheur, aucune garantie, tu me
+devines, tu me relves et tu me sauves. Tiens, partons! va m'attendre
+la frontire; moi, je cours embrasser mes enfants et signifier M. de
+Valvdre que j'accepte ses conditions.
+
+Transports de joie et d'orgueil, allgs pour le moment de toute
+souffrance et de toute apprhension, nous nous sparmes aprs nous tre
+entendus sur les moyens de hter notre fuite.
+
+Alida alla rejoindre M. de Valvdre chez les Obernay, o, en prsence
+d'Henri, elle devait lui parler, pendant que je quitterais le casino
+pour n'y jamais rentrer. Moi aussi, je voulais parler Henri, mais non
+dans une auberge, car je ne devais pas laisser savoir sa famille que
+je fusse rest ou revenu Genve, et, le jour de la noce, j'avais t
+vu de trop de personnes de l'intimit des Obernay pour ne pas risquer
+d'tre rencontr par quelqu'une d'entre elles. Je fis venir une voiture
+o je m'enfermai, et j'allai demander asile Moserwald, qui me cacha
+dans son propre appartement. De l, j'crivis un mot Henri, qui vint
+me trouver presque aussitt.
+
+Ma soudaine prsence Genve et le ton mystrieux de mon billet taient
+des indices assez frappants pour qu'il n'hsitt plus reconnatre en
+moi le rival dont Valvdre, par dlicatesse, lui avait cach le nom.
+Aussi l'explication des faits fut-elle comme sous-entendue. Il contint
+du mieux qu'il put son chagrin et son blme, et, me parlant avec une
+brusquerie froide:
+
+--Tu sais sans doute, me dit-il, ce qui vient de se passer entre M. de
+Valvdre et sa femme?
+
+--Je crois le savoir, rpondis-je; mais il est trs-important pour moi
+d'en connatre les dtails, et je te prie de me les dire.
+
+--Il n'y a pas de dtails, reprit-il; madame de Valvdre a quitt notre
+maison, il y a une demi-heure, en nous disant qu'une de ses amies
+mourante, je ne sais quelle Polonaise en voyage, la faisait demander
+Vevay, et qu'elle reviendrait le plus tt possible. Son mari n'tait
+plus l. Elle a paru dsirer le voir; mais, au moment o j'allais le
+chercher, elle m'a arrt en me disant qu'elle aimait mieux crire. Elle
+a crit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai
+portes Valvdre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle
+tait dj partie seule et pied, laissant probablement ses
+instructions la Bianca, qui a t impntrable; mais Valvdre n'entend
+pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec
+elle. Il la cherche. J'allais l'accompagner quand j'ai reu ton billet.
+J'ai compris, j'ai pens, je pense encore que madame de Valvdre est
+ici...
+
+--Sur l'honneur, rpondis-je Obernay en l'interrompant, elle n'y est
+pas!
+
+--Oh! sois tranquille, je ne chercherai pas la dcouvrir, maintenant
+que je te vois en possession du principal rle dans celte triste
+affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre fcheuse
+entre M. de Valvdre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme
+de sa trempe, on peut tre surpris par un accs de colre. Tu as donc
+bien fait de ne pas te montrer. J'ai cach ta lettre Valvdre, et il
+ne s'avisera gure de te dcouvrir ici.
+
+--Ah! m'criai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache?
+
+--Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignit, reprit Henri avec
+autorit, tu serais conduit par un mauvais sentiment commettre une
+mauvaise action!
+
+--Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par
+un clat. C'est pour te parler de ces choses que j'ai voulu te voir;
+mais je dois te prier, quelle que soit ton opinion, de me mnager. Je ne
+suis pas aussi matre de moi-mme que s'il s'agissait de faire une
+analyse botanique!
+
+--Ni moi non plus, reprit Obernay; mais je tcherai pourtant de ne pas
+perdre la tte. Pourquoi m'as-tu appel? Parle, je t'coute.
+
+--Oui, je vais parler; mais je veux savoir ce que contenait le billet
+que madame de Valvdre t'a fait porter son mari. Il a d te le
+montrer.
+
+--Oui. Il contenait ceci en propres termes: J'accepte l'_ultimatum_. Je
+pars! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos dsirs,
+je compte me remarier.
+
+--C'est bien, c'est trs-bien! m'criai-je soulag d'une vive anxit:
+j'avais craint un instant qu'Alida n'et dj chang d'intention et
+trahi les serments de l'enthousiasme.--A prsent, repris-je, tu le vois,
+tout est consomm! Je vais enlever cette femme, et, aussitt qu'elle
+sera libre devant la loi, elle sera ma femme. Tu vois que la question
+est nettement tranche.
+
+--La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que
+le divorce n'est pas prononc, M. de Valvdre ne veut pas qu'elle soit
+compromise. Il faut qu'elle retourne Valvdre, ou que tu t'loignes.
+C'est un peu de patience avoir, puisque la ralisation de votre
+fantaisie ne peut souffrir d'empchement. Craignez-vous dj de vous
+raviser l'un ou l'autre, si vous ne brlez pas vos vaisseaux par un coup
+de tte?
+
+--Point d'pigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvdre est fort
+raisonnable coup sr; mais il m'est impossible de le suivre. Il a
+lui-mme cr l'empchement en me gratifiant de ses ddains, de ses
+railleries et de ses menaces.
+
+--O cela? quand cela donc?
+
+--Sous la tonnelle de ton jardin, il y a une heure.
+
+--Ah! tu tais l? tu coutais?
+
+--M. de Valvdre n'avait aucun doute cet gard.
+
+--Au fait... oui, je me rappelle! Il tenait parler l. J'aurais d
+deviner pourquoi. Eh bien, aprs? Il a parl de son rival, non pas comme
+d'un homme raisonnable, ce qui et t bien impossible, mais comme d'un
+honnte homme, et, ma foi...
+
+--C'est plus que je ne mrite selon toi?
+
+--Selon moi? Peut-tre! nous verrons! Si tu te conduis en cervel, je
+dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est
+que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre
+folie en bravant Valvdre, lui donner raison par consquent?
+
+--Je veux le braver, m'criai-je. J'ai jur le mariage sa femme et
+ma propre conscience; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-l, je
+serai son unique protecteur, parce que M. de Valvdre a prdit que je
+serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me
+tuer si je ne faisais pas sa volont, et que je l'attends de pied forme
+pour savoir qui des deux tuera l'autre, parce qu'enfin il ne me plat
+pas qu'il pense m'avoir intimid, et que je sois homme subir les
+conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau
+rle.
+
+--Tu parles comme un fou! dit Obernay en levant les paules. Si Valvdre
+voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le
+scandale.
+
+--Valvdre ne craint peut-tre pas tant le blme que le ridicule!
+
+--Et toi donc?
+
+--C'est mon droit encore plus que le sien. Il a provoqu mon
+ressentiment, il devait en prvoir les consquences.
+
+--Alors, c'est dcid, tu enlves?
+
+--Oui, et avec tout le mystre possible, parce que je ne veux pas
+qu'Alida soit tmoin d'une tragdie dont elle ne souponne pas
+l'imminence; et ce mystre, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas
+envie d'tre le tmoin de Valvdre contre moi, ton meilleur ami.
+
+--Mon meilleur ami? Non! tu ne le serais plus; tu peux donner ta
+dmission, si tu persistes!
+
+--Au prix de l'amiti, comme au prix de la vie, je persisterai; mais
+aussitt que j'aurai mis Alida en sret, je reviendrai ici, et je me
+prsenterai M. de Valvdre pour lui rpter tout ce que tu viens
+d'entendre et tout ce que je te charge de lui dire aussitt que je serai
+parti, c'est--dire dans une heure.
+
+Obernay vit que ma volont tait exaspre, et que ses remontrances ne
+servaient qu' m'irriter davantage. Il prit tout coup son parti.
+
+--C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvdre dispos
+ soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu' demain, il ignorera
+que je t'ai vu. Pars le plus tt possible, je vais tcher de l'aider
+ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas beaucoup de
+bonheur; car, si tu en pouvais goter au milieu d'un pareil triomphe, je
+te mpriserais. Je compte encore sur tes rflexions et tes remords pour
+te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre
+Francis! Je te laisse au bord de l'abme. Dieu seul peut t'empcher d'y
+rouler.
+
+Il sortit. Sa voix tait touffe par des larmes qui me brisrent le
+coeur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter son cou. Il me
+repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma rponse
+affirmative, il reprit froidement:
+
+--Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai ton
+service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'offrir les moyens de te
+perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir ce
+Moserwald..., qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense?
+
+Je ne pouvais plus parler. Le sang m'touffait d'une toux convulsive. Je
+lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir
+voulu me serrer la main.
+
+Quelques instants aprs, j'tais en confrence avec mon hte.
+
+--Nephtali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les
+demande.
+
+--Ah! enfin, s'cria-t-il avec une joie sincre, vous tes donc mon
+vritable ami!
+
+--Oui; mais coutez. Mes parents possdent en tout le double de cette
+somme, place sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils
+unique. Tant que mes parents vivront, je ne veux pas aliner ce capital,
+dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous
+faire une reconnaissance de la somme et des intrts.
+
+Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forai d'accepter, le
+menaant, s'il la refusait, de m'adresser Obernay, qui m'avait ouvert
+sa bourse.
+
+--Ne suis-je donc pas assez votre oblig, lui dis-je, vous qui, pour
+croire ma solvabilit, acceptez la seule preuve que je puisse vous en
+donner ici, ma parole?
+
+Au bout d'un quart d'heure, j'tais avec lui dans sa voiture ferme.
+Nous sortions de Genve, et il me conduisait une de ses maisons de
+campagne, d'o je sortis en chaise de poste pour gagner la frontire
+franaise.
+
+J'tais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soire et
+qui me semblait avoir quitt la maison Obernay trop prcipitamment pour
+ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle; mais, en arrivant au lieu
+du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devanc. Elle s'lana de sa
+voiture dans la mienne, et nous continumes notre route avec rapidit.
+Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-l, et il n'tait pas
+facile de nous atteindre. Cela n'eut pourtant pas t impossible
+Valvdre. On verra bientt ce qui nous prserva de sa poursuite.
+
+Paris tait encore, cette poque, l'endroit du inonde civilis o il
+tait le plus facile de se tenir cach. C'est l que j'installai ma
+compagne dans un appartement mystrieux et confortable, en attendant les
+vnements. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adresses
+par Moserwald poste restante. La premire tait de lui.
+
+Mon enfant, j'ai fait ce qui tait convenu entre nous. J'ai crit M.
+Henri Obernay pour lui dire que je savais o vous tiez, que je vous
+avais donn ma parole de ne le confier personne, mais que j'tais en
+mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait
+propos de confier mes soins. Ds le jour mme, il a envoy chez moi le
+paquet ci-inclus, que je vous transmets fidlement.
+
+Vous avez pass le Rubicon comme feu Csar. Je ne reviendrai pas sur la
+dose de satisfaction, de douleur et d'inquitude que cela me met sur
+l'estomac... L'estomac, c'est bien vulgaire, et _on_ en rira sans piti;
+mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la posie est pass
+pour moi avec celui de l'esprance. Je m'tais pourtant senti des
+dispositions pendant quelques jours... Le dieu m'abandonne, et je ne
+vais plus songer qu' ma sant. L'vnement auquel je m'attendais et
+auquel je ne voulais pas croire, votre dpart prcipit avec _elle_, m'a
+boulevers, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile; mais
+cela passera, et la edition de don Quichotte que vous me faites me
+donnera du courage. J'entends d'ici qu'_on_ rit encore; _on_ me compare
+peut-tre Sancho! N'importe, je suis _vous_ (au singulier ou au
+pluriel), votre service, votre discrtion, la vie et la mort.
+
+NEPHTALI.
+
+La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisime. Les voici
+toutes les deux, celle d'Henri d'abord:
+
+J'espre qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux
+sur ta vritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu
+saches comment j'ai agi ton gard.
+
+Tu es bien simple si tu m'as cru dispos transmettre M. de V... tes
+offres provocatrices. Je me suis content de lui dire, pour sauvegarder
+ton honneur, qu'une tierce personne tait charge de te faire tenir tout
+genre de communications, et que, le jour o il jugerait propos d'avoir
+une explication avec toi, j'tais charg personnellement de t'en
+prvenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel
+rendez-vous.
+
+Ceci tabli, je me suis permis de supposer que tu allais Bruxelles
+pour t'entretenir avec tes parens sur tes projets ultrieurs. Quant
+_madame_, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un norme mensonge. J'ai
+prtendu savoir qu'elle s'en allait Valvdre et, de l, en Italie,
+pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour o son mari formerait le
+premier la demande du divorce, que, jusque-l, la tierce personne
+pouvait galement lui faire connatre toute rsolution prise son
+gard.
+
+Il rsulte de mon action que M. de Valvdre..., qui dsirait parler
+_madame_, s'est rendu sur-le-champ Valvdre, o j'aimais mieux le
+voir, pour sa dignit et pour ma scurit morale, que sur les traces des
+_aimables_ fugitifs.
+
+De Valvdre, il vient donc de m'crire, et si, quand _madame_ et toi
+aurez lu, vous persistez mconnatre un tel caractre, je vous plains
+et n'envie pas votre manire de voir.
+
+Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause; je regarde comme un
+trs-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce lien qui
+lui confre _la responsabilit sans la rpression possible_: problme
+insoluble o son me se consume sans profit pour la science. Moins moral
+et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des voeux pour
+que le calme et la libert des voyages lui soient dfinitivement rendus.
+Ceci n'est pas galant, et tu vas peut-tre m'en demander raison. Je
+n'accepterai pas la partie; mais je dois t'avertir d'une chose: c'est
+que, si tu persistais par hasard demander rparation M. de V... _de
+l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme_ (car c'tait
+l ton thme), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le
+vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvdre est brave comme
+un lion; mais peut-tre ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends,--au
+grand tonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille
+amitis. Braves coeurs, ils ne savent rien!
+
+
+DE M. DE V... A HENRI OBERNAY.
+
+Je ne l'ai pas trouve ici; elle n'y est pas venue, et mme, d'aprs
+les informations que j'ai prises le long du chemin, elle a d suivre,
+pour se rendre en Italie, une tout autre direction. Mais est-elle
+rellement par l et a-t-elle jamais rsolu srieusement de s'enfermer
+dans un couvent, ft-ce pour quelques semaines?
+
+Quoi qu'il en soit, il ne me convient pas de la chercher davantage:
+j'aurais l'air de la poursuivre, et ce n'est nullement mon intention. Je
+souhaitais lui parler: une conversation est toujours plus concluante que
+des paroles crites; mais le soin qu'elle a pris de l'viter et de me
+cacher son refuge dcle des rsolutions plus compltes que je ne
+croyais devoir lui en attribuer.
+
+D'aprs les trois mots par lesquels elle a cru suffisant de clore une
+existence de devoirs rciproques, je vois qu'elle craignait un clat de
+ma part. C'tait mal me connatre. Il me suffisait, moi, qu'elle st
+mon jugement sur son compte, ma compassion pour ses souffrances, les
+limites de mon indulgence pour ses fautes; mais, puisqu'elle n'en a pas
+jug ainsi, il me parat ncessaire qu'elle rflchisse de nouveau sur
+ma conduite et sur celle qu'il lui convient d'adopter. Tu lui
+communiqueras donc ma lettre. J'ignore si, en te parlant, j'ai prononc
+le mot de _divorce_, dont elle m'attribue la prmditation. Je suis
+certain de n'avoir envisag cette ventualit que dans le cas o,
+foulant aux pieds l'opinion, elle me mettrait dans l'alternative ou de
+contraindre sa libert, ou de la lui rendre entire. Je ne peux pas
+hsiter entre ces deux partis. L'esprit de la lgislation que j'ai
+reconnue en l'pousant prononce dans le sens d'une libert rciproque,
+quand une incompatibilit prouve et constate de part et d'autre est
+arrive compromettre la dignit du lien conjugal et l'avenir des
+enfants. Jamais, quoi qu'il arrive, je n'invoquerai contre celle que
+j'avais choisie, et que j'ai beaucoup aime, le prtexte de son
+infidlit. Grce l'esprit de la rforme, nous ne sommes pas condamns
+ nous nuire mutuellement pour nous dgager. D'autres motifs
+suffiraient; mais nous n'en sommes pas l, et je n'ai point encore de
+motifs assez vidents pour exiger qu'_elle_ se prte une rupture
+lgale.
+
+Elle a cru pourtant, dans un moment d'irritation, me donner ce motif en
+m'crivant qu'elle comptait se remarier. Je ne suis pas homme profiter
+d'une heure de dpit; j'attendrai une insistance calme et rflchie.
+
+Mais probablement elle tient savoir si je dsire le rsultat qu'elle
+provoque, et si j'ai aspir pour mon compte la libert de contracter
+un nouveau lien. Elle tient le savoir pour rassurer sa conscience ou
+satisfaire sa fiert. Je lui dois donc la vrit. Je n'ai jamais eu la
+pense d'un second mariage, et, si je l'avais eue, je regarderais comme
+une lchet de ne l'avoir pas sacrifie au devoir de respecter, dans
+toute la limite du possible, la sincrit de mon premier serment.
+
+Cette limite du possible, c'est le cas o madame de V... afficherait
+ses nouvelles relations. C'est aussi le cas o elle me rclamerait de
+sang-froid, et aprs mre dlibration, le droit de contracter de
+nouveaux engagements.
+
+Je ne ferai donc rien pour agiter son existence actuelle et pour porter
+ l'extrme des rsolutions que je n'ai pas le droit de croire sans
+appel. Je ne rechercherai et n'accepterai aucun pourparler avec la
+personne qui m'a offert de se prsenter devant moi. Je ne prvois pas,
+de ce ct-l plus que de l'autre, des garanties d'association bien
+durable, mais je n'en serai juge qu'aprs un temps d'preuve et
+d'attente.
+
+Si on ne m'appelle pas, d'ici un mois, devant un tribunal comptent
+prononcer le divorce, je m'absenterai pour un temps dont je n'ai pas
+fixer le terme. A mon retour, je serai moi-mme le juge de cette
+question dlicate et grave qui nous occupe, et j'aviserai, mais sans
+sortir des principes de conduite que je viens d'exposer.
+
+Fais savoir aussi madame de V... qu'elle pourra faire toucher la
+banque de Moserwald et compagnie la rente de cinquante mille francs qui
+lui tait prcdemment servie, et dont elle-mme avait fix le chiffre.
+S'il lui convient d'habiter Valvdre ou ma maison de Genve en l'absence
+de toute relation compromettante pour elle, dis-lui que je n'y vois
+aucun inconvnient; dis-lui mme que mon dsir serait de la voir arriver
+ici pendant le peu de jours que j'ai encore y passer. Je n'ai pas
+d'orgueil, ou du moins je n'en mets pas dans mes rapports avec elle.
+J'ai d longtemps viter des explications qui n'auraient servi qu'
+l'irriter et la faire souffrir. A prsent que la glace est rompue, je
+ne me crois susceptible d'tre atteint par aucun ridicule, si elle veut
+entendre ce que j'ai dsormais lui dire. Il ne sera pas question du
+pass, je lui parlerai comme un pre qui n'espre pas convaincre, mais
+qui dsire attendrir. Compltement dsintress dans ma propre cause,
+puisque par le fait, et sans qu'il soit besoin de solennit, nous nous
+sparons, je sens que j'ai encore besoin, moi, de laisser sa vie, non
+pas heureuse, elle ne le peut tre, mais aussi acceptable que possible
+pour elle-mme. Elle pourrait encore goter quelque joie intime dans la
+gloire de sacrifier la fantaisie et ses redoutables consquences
+l'avenir de ses enfants et sa propre considration, l'affection de
+ta famille, au fidle dvouement de Paule, au respect de tous les gens
+srieux... Si elle veut m'entendre, elle retrouvera l'ami toujours
+indulgent et jamais importun qu'elle connat bien malgr ses habitudes
+de mprise... Si elle ne le veut pas, mon devoir est rempli, et je
+m'loignerai, sinon rassur sur son compte, du moins en paix avec
+moi-mme.
+
+La bont comique de Moserwald m'avait fait sourire, la rudesse chagrine
+et railleuse d'Obernay m'avait courrouc, la gnreuse douceur de
+Valvdre m'crasa. Je me sentis si petit devant lui, que j'prouvai un
+moment de terreur et de honte avant de faire lire sa femme cette
+requte la fois humble et digne; mais je n'avais pas le droit de m'y
+refuser, et je la lui envoyai par Bianca, qui tait venue nous rejoindre
+ Paris.
+
+Je ne voulais pas tre tmoin de l'effet de cette lecture sur Alida.
+J'avais appris redouter l'imprvu de ses motions et en mnager le
+contre-coup sur moi-mme. Depuis huit jours de tte--tte, nous avions,
+par un miracle de la volont la plus tendue qui fut jamais, russi
+nous maintenir au diapason de la confiance hroque. Nous voulions
+croire l'un l'autre, nous voulions vaincre la destine, tre plus
+forts que nous-mmes, donner un dmenti aux sombres prvisions de ceux
+qui nous avaient jugs si dfavorablement. Comme deux oiseaux blesss,
+nous nous pressions l'un contre l'autre pour cacher le sang qui et
+rvl nos traces.
+
+Alida fut grande en ce moment. Elle vint me trouver. Elle souriait, elle
+tait belle comme l'ange du naufrage qui soutient et dirige le navire en
+dtresse.
+
+--Tu n'as pas tout lu, me dit-elle; voici des lettres qu'on avait
+remises Bianca pour moi au moment o elle a quitt Genve. Je te les
+avais caches; je veux que tu les connaisses.
+
+La premire de ces lettres tait de Juste de Valvdre.
+
+Ma soeur, disait-elle, o tes-vous donc? Cette amie polonaise a quitt
+Vevay; elle est donc gurie? Elle va en Italie et vous l'y suivez
+prcipitamment, sans dire adieu personne! Il s'agit donc d'un grand
+service lui rendre, d'un grand secours lui porter? Ceci ne me
+regarde pas, direz-vous; mais me permettrez-vous de vous dire que je
+suis inquite de vous, de votre sant altre depuis quelque temps, de
+l'air agit d'Obernay, de l'air abattu de mon frre, de l'air mystrieux
+de Bianca? Elle n'a pas du tout l'air d'aller en Italie... Chre, je ne
+vous fais pas de questions, vous m'en avez dni le droit, prenant ma
+sollicitude pour une vaine curiosit. Ah! ma soeur, vous ne m'avez
+jamais comprise; vous n'avez pas voulu lire dans mon coeur, et je n'ai
+pas su vous le rvler. Je suis une vieille fille gauche, tantt brusque
+et tantt craintive. Vous aviez raison de ne pas me trouver aimable,
+mais vous avez eu tort de croire que je n'tais pas aimante et que je ne
+vous aimais pas!
+
+Alida, revenez, ou, si vous tes encore prs de nous, ne partez pas!
+Mille dangers environnent une femme sduisante. Il n'y a de force et de
+scurit qu'au sein de la famille. La vtre vous semble quelquefois trop
+grave, nous le savons, nous essayerons de nous corriger... Et puis c'est
+peut-tre moi qui vous dplais le plus... Eh bien, je m'loignerai, s'il
+le faut. Vous m'avez reproch de me placer entre vous et vos enfants et
+d'accaparer leur affection. Ah! prenez ma place, ne les quittez pas, et
+vous ne me reverrez plus; mais non, vous avez du coeur, et de tels
+dpits ne sont pas dignes de vous. Vous n'avez jamais pu croire que je
+vous hassais, moi qui donnerais ma vie pour votre bonheur et qui vous
+demande pardon genoux, si j'ai eu envers vous quelques moments
+d'injustice ou d'impatience. Revenez, revenez! Edmond a beaucoup pleur
+aprs votre dpart, si peu prvu. Paolino a une ide fantasque, c'est
+que vous tes dans le jardin qui est auprs du leur: il prtend qu'il
+vous y a vue un jour, et on ne peut l'empcher de grimper au treillage
+pour regarder derrire le mur o il vous a rve, o il vous attend
+encore. Paule, qui vous aime tant, a beaucoup de chagrin; son mari en
+est jaloux. Adlade, qui me voit vous crire, veut vous dire quelques
+mots. Elle vous dit, comme moi, qu'il faut croire en nous et ne pas nous
+abandonner.
+
+La lettre d'Adlade, plus timide et moins tendre, tait plus touchante
+encore dans sa candeur.
+
+Chre madame,
+
+Vous tes partie si vite, que je n'ai pas pu vous adresser une grave
+question. Faut-il garnir les chemises de _ces messieurs_ (Edmond et
+Paul) avec de la dentelle, avec de la broderie ou avec un ourlet? Moi,
+j'tais pour les cols et manchettes bien fermes, bien blancs et tout
+unis; mais je crois vous avoir entendu dire que cela ressemblait trop
+du papier et encadrait trop schement ces aimables et chres petites
+figures rondes. Rosa, qui donne toujours son avis, surtout quand on ne
+le lui demande pas, veut de la dentelle. Paule est pour la broderie;
+mais moi, remarquez, je vous en prie, comme je suis judicieuse, je
+prtends que c'est avant tout leur petite maman que ces minois doivent
+plaire, et qu'elle a, d'ailleurs, mille fois plus de got que de simples
+Gnevoises de notre espce. Donc, rpondez vite, chre madame. On est
+d'accord pour dsirer de vous complaire et de vous obir en tout. Vous
+avez emport un morceau de notre coeur, et cela sans crier gare. C'est
+mal vous de ne pas nous avoir donn le temps de baiser vos belles
+mains et de vous dire ce que je vous dis ici: Gurissez votre amie, ne
+vous fatiguez pas trop et revenez vite, car je suis au bout de mes
+histoires pour faire prendre patience Edmond et pour endormir Paolino.
+Paule vous crit. Mon pre et ma mre vous offrent leurs plus affectueux
+compliments, et Rosa veut que je vous dise qu'elle a bien soin du gros
+myrte que vous aimez, et dont elle veut mettre une fleur dans ma lettre
+avec un baiser pour vous.
+
+--Quelle confiance en mon retour! dit Alida quand j'eus fini de lire, et
+quel contraste entre les proccupations de cette heureuse enfant et les
+clairs de notre Sina! Eh bien, qu'as-tu, toi? manques-tu de courage?
+Ne vois-tu pas que plus il m'en faut, plus il m'en vient? Tu dois
+trouver que j'ai t bien injuste envers mon mari, envers la soeur ane
+et envers cette innocente Adlade! Trouve, va! tu ne me feras pas plus
+de reproches que je ne m'en fais! J'ai dout de ces coeurs excellents et
+purs, je les ai nis pour m'tourdir sur le crime de mon amour! Eh bien,
+ prsent que j'ouvre les yeux et que je vois quels amis je t'ai
+sacrifis, je me rconcilie avec ma faute, et je me relve de mon
+humiliation. Je suis contente de me dire que tu ne m'as pas ramasse
+comme un oiseau chass du nid et jug indigne d'y reprendre sa place. Tu
+n'en as pas moins eu tout le mrite de la piti, et tu as trouv dans
+ton coeur gnreux la force de me recueillir, un jour que je me croyais
+avilie et que tu m'avais vu fouler aux pieds. Mais, aujourd'hui, voil
+Valvdre qui se rcracte et qui m'appelle, voil Juste qui me tend les
+bras en s'agenouillant devant moi, et la douce Adlade qui me montre
+mes enfants en me disant qu'ils m'attendent et me pleurent! Je puis
+retourner auprs d'eux et y vivre indpendante, servie, caresse,
+remercie, pardonne, bnie! A prsent, tu es libre, cher ange; tu peux
+me quitter sans remords et sans inquitude; tu n'as rien gat, rien
+dtruit dans ma vie. Au contraire, ce mari trs-sage, ces amis
+trs-craintifs du _qu'en dira-t-on_ me mnageront d'autant plus qu'ils
+m'ont vue prte tout rompre. Tu le vois, nous pouvons nous quitter
+sans qu'on raille nos phmres amours. Henri lui-mme, ce Gnevois
+mal-appris, me fera amende honorable s'il me voit renoncer
+volontairement ce qu'il appelle mon caprice. Eh bien, que veux-tu
+faire? Rponds! rponds donc! quoi songes-tu?
+
+Il est des moments dans les plus fatales destines o la Providence nous
+tend la planche de salut et semble nous dire: Prends-la, ou tu es
+perdu. J'entendais cette voix mystrieuse au-dessus de l'abme; mais le
+vertige de l'abme fut plus fort et m'entrana.
+
+--Alida, m'criai-je, tu ne me fais pas cette offre-l pour que je
+l'accepte? Tu ne le dsires pas, tu n'y comptes pas, n'est-il pas vrai?
+
+--Tu m'as comprise, rpondit-elle en se mettant genoux devant moi, les
+mains dans mes mains et comme dans l'attitude du serment. Je
+t'appartiens, et le reste du monde ne m'est rien! Tu es tout pour moi:
+mon pre et ma mre qui m'ont quitte, mon mari que je quitte, et mes
+amis qui vont me maudire, et mes enfants qui vont m'oublier. Tu es mes
+frres et mes soeurs, comme dit le pote, et Ilion, ma patrie que j'ai
+perdue! Non! je ne reviendrai plus sur mes pas, et, puisqu'il est dans
+ma destine de mal comprendre les devoirs de la famille et de la
+socit, au moins j'aurai consacr ma destine a l'amour! N'est-ce donc
+rien, et celui qui me l'inspire ne s'en contentera-t-il pas? Si cela
+est, si pour toi je suis la premire des femmes, que m'importe d'tre la
+dernire aux yeux de tous les autres? Si mes torts envers eux me sont
+des mrites auprs de toi, de quoi aurais-je a me plaindre? Si l'on
+souffre l-bas et si je souffre de faire souffrir, j'en suis fire,
+c'est une expiation de ces fautes passes que tu me reprochais, c'est ma
+palme de marytre que je dpose tes pieds.
+
+Une seule chose peut m'excuser d'avoir accept le sacrifice de cette
+femme passionne, c'est la passion qu'elle m'inspira ds ce moment, et
+qui ne fut plus branle un seul jour. Certes, je suis bien assez
+coupable sans ajouter au fardeau de ma conscience. Ma fuite avec elle
+fut une mauvaise inspiration, une lche audace, une vengeance, ou du
+moins une raction aveugle de mon orgueil froiss. Meilleure que moi,
+Alida avait pris mon dvouement au srieux, et, si sa foi en moi fut un
+accs de fivre, la fivre dura et consuma le reste de sa vie. En moi,
+la flamme fut souvent agite et comme battue du vent; mais elle ne
+s'teignit plus. Et ce ne fut plus la vanit seule qui me soutint, ce
+fut aussi la reconnaissance et l'affection.
+
+Ds lors il se fit une sorte de calme dans notre vie, calme trompeur et
+qui cachait bien des angoisses toujours renaissantes; mais l'ide de
+nous raviser et de nous sparer ne fut jamais remise en question.
+
+Nous prmes aussi, ce jour-l, de bonnes rsolutions, eu gard notre
+position dsespre. Nous fmes de la prudence avec notre tmrit, de
+la sagesse avec notre dlire. Je renonai mon hostilit contre
+Valvdre, Alida ses plaintes contre lui. Elle n'en parla plus qu' de
+rares intervalles, d'un ton doux et triste, comme elle parlait de ses
+enfants. Nous renonmes aux rves de libre triomphe qui nous avaient
+souri, et nous prmes de grands soins pour cacher notre rsidence
+Paris et notre intimit. Alida prit la peine de s'expliquer avec son
+mari dans une lettre qu'elle crivait Juste, comme Valvdre s'tait
+expliqu avec elle dans sa lettre Obernay. Elle persista dans son
+projet de divorce; mais elle promit de mener une existence si
+mystrieuse, que nul ne pourrait se porter son accusateur devant
+Valvdre.
+
+Je sais bien, disait-elle, que mon absence prolonge, mon domicile
+inconnu, ma disparition inexplique pourront faire natre des soupons,
+et qu'il vaudrait mieux que la femme de Csar ne ft pas souponne;
+mais, puisque Csar ne veut pas rpudier brutalement sa femme, et qu'il
+s'agit pour tous deux de se quitter sans reproche amer, celle-ci
+mnagera les apparences et n'aflichera pas son futur changement de nom.
+Elle le cachera au contraire; elle ne verra aucune personne qui pourrait
+le deviner et le trahir; elle sera morte pour le monde pendant plusieurs
+annes, s'il le faut, et il ne tiendra qu' vous de dire qu'elle est
+rellement dans un couvent, car elle vivra sous un voile et derrire
+d'pais rideaux. Si ce n'est pas l tout ce que souhaite et conseille
+Csar, c'est du moins tout ce qu'il peut exiger, lui qui ne s'est jamais
+couronn despote, et qui n'a pas plus tu la libert dans l'hymne
+qu'il ne veut la tuer dans le monde.
+
+Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser l'entretien qu'il me
+demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de rsister
+son influence ne me ft pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour
+qu'aucune considration humaine pt branler ma rsolution.
+
+Elle finissait, aprs avoir, son tour, demand pardon sa belle-soeur
+de ses injustices et de ses prventions, en lui signifiant qu'elle ne
+voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il pt tre.
+
+Quand elle crivit ses enfants, Paule et Adlade, elle pleura au
+point qu'elle trempa de larmes un billet cette dernire o elle
+rglait, avec une gravit enjoue, la grande question des cols de
+chemise. Elle fut force de le recommencer, faisant de gnreux et nafs
+efforts pour me cacher le dchirement de ses entrailles. Je me jetai
+ses genoux, je la suppliai de partir avec moi pour Genve. Je
+t'accompagnerai jusqu' la frontire, lui dis-je, ou je me cacherai dans
+la maison de campagne de Moserwald. Tu passeras trois jours, huit jours
+si tu veux, avec tes enfants, et nous nous sauverons de nouveau; puis,
+quand tu sentiras le besoin de les embrasser encore, nous repartirons
+pour Genve. C'est absolument la vie que tu aurais mene, si tu tais
+retourne Valvdre. Tu aurais t les voir deux ou trois fois par an.
+Ne pleure donc plus, ou ne me cache pas tes larmes. J'avoue que je suis
+content de te voir pleurer, parce que, chaque jour, je dcouvre que tu
+ne mrites pas les reproches qu'on t'adressait, et que tu es une aussi
+tendre mre qu'une amante loyale; mais je ne veux pas que tu pleures
+trop longtemps quand je peux d'un mot scher tes beaux yeux. Viens,
+viens! partons! Ne recommence pas tes lettres. Tu vas revoir tes amis,
+tes fils, tes soeurs, et _Ilion_ que tu m'as sacrifie, mais que tu n'as
+pas perdue!
+
+Elle refusa, sans vouloir s'expliquer sur la cause de son refus. Enfin,
+presse de questions, elle me dit:
+
+--Mon pauvre enfant, je ne t'ai pas demand avec quoi nous vivions et o
+tu trouvais de l'argent. Tu as d engager ton avenir, escompter le
+produit de tes futurs succs... Ne me le dis pas, va, je sais bien que
+tu as fait pour moi quelque grand sacrifice ou quelque grande
+imprudence, et je trouve cela tout simple venant de toi: mais je ne dois
+pas, pour mes satisfactions personnelles, abuser de ton dvouement. Non,
+je ne le veux pas, n'insiste pas, ne m'te pas le seul mrite que j'aie
+pour m'acquitter envers toi. Il faut que je souffre, vois-tu; cela m'est
+bon, c'est l ce qui me purifie. L'amour serait vraiment trop facile, si
+on pouvait se donner lui sans briser avec ses autres devoirs. Il n'en
+est pas ainsi, et Valvdre, s'il m'coutait, dirait que je proclame un
+blasphme ou un sophisme, lui qui ne comprenait pas que ce qu'il
+appelait une oisivet coupable pt tre l'idal dvouement que
+j'exigeais de lui; mais, selon moi, le sophisme est de croire que la
+passion ne soit pas l'immolation des choses les plus chres et les plus
+sacres, et voil pourquoi je veux que tu me laisses venir toi,
+dpouille de tout autre bonheur que toi-mme...
+
+Oui, je le crois aujourd'hui, moi aussi, que l'infortune Alida
+proclamait un effrayant sophisme, que Valvdre avait raison contre elle,
+que le devoir accompli rend l'amour plus fervent, et que lui seul le
+rend durable, tandis que le remords dessche ou tue; mais, dans le
+triomphe de la passion, dans l'ivresse de la reconnaissance, j'coutais
+Alida comme l'oracle des divins mystres, comme la prtresse du dieu
+vritable, et je partageais son rve immense, son aspiration vers
+l'impossible. Je me disais aussi qu'il n'y a pas qu'une seule route pour
+s'lever vers le vrai; que, si la perfection semble tre dans la
+religion du droit et dans les sanctifiantes vertus de la famille, il y a
+un lieu de refuge, une oasis, un temple nouveau pour ceux dont la
+fatalit a renvers les autels et les foyers; que ce droit d'asile sur
+les hauteurs, ce n'tait pas la froide abstinence, la mort volontaire,
+mais le vivifiant amour. Transfuges de la socit, nous pouvions encore
+btir un tabernacle dans le dsert et servir la cause sublime de
+l'idal. N'tions-nous pas des anges en comparaison de ces viveurs
+grossiers qui se dpravent dans l'abus de la vie positive? Alida,
+brisant toute son existence pour me suivre, n'tait-elle point digne
+d'une tendre et respectueuse piti? Moi-mme, acceptant avec nergie son
+pass douteux et le dshonneur qu'elle bravait, n'tais-je pas un homme
+plus dlicat et plus noble que celui qui cherche dans la dbauche ou
+dans la cupidit l'oubli de son rve et le dbarras de son orgueil?
+
+Mais l'opinion, jalouse de maintenir l'ordre tabli, ne veut pas qu'on
+s'isole d'elle, et elle se montre plus tolrante pour ceux qui se
+donnent au vice facile, au travers rpandu, que pour ceux qui se
+recueillent et cherchent des mrites qu'elle n'a pas consacrs. Elle est
+inexorable pour qui ne lui demande rien, pour les amants qui ne veulent
+pas de son pardon, pour les penseurs qui, dans leur entretien avec Dieu,
+ne veulent pas la consulter.
+
+Nous entrions donc, Alida et moi, non pas seulement dans la solitude du
+fait, mais dans celle du sentiment et de l'ide. Restait savoir si
+nous tions assez forts pour cette lutte effroyable.
+
+Nous nous fimes cette illusion, et, tant qu'elle dura, elle nous
+soutint; mais il faut, ou une grande valeur intellectuelle, ou une
+grande exprience de la vie pour demeurer ainsi, sans ennui et sans
+effroi, dans une le dserte. L'effroi fut mon tourment, l'ennui fut le
+ver rongeur de ma compagne infortune. Elle avait fait les dmarches
+ncessaires pour obtenir la dissolution de son mariage. Valvdre n'y
+avait pas fait opposition; mais il tait parti pour un long voyage,
+disait-on, sans prsenter sa propre demande au tribunal comptent.
+videmment, il voulait forcer sa femme rflchir longtemps avant de se
+lier moi, et, son absence pouvant se prolonger indfiniment, l'preuve
+du temps exig par la lgislation trangre menaait ma passion d'une
+attente au-dessus de mes forces. Est-ce l ce que voulait cet homme
+trange, ce mystrieux philosophe? Comptait-il sur la chastet de sa
+femme au point de lui laisser courir les dangers de mon impatience, ou
+prfrait-il la savoir compltement infidle, et, par l, prserve de
+la dure de ma passion? videmment, il me ddaignait fort, et j'tais
+forc de le lui pardonner, en reconnaissant qu'il n'avait d'autre
+proccupation que celle d'adoucir la mauvaise destine d'Alida.
+
+Cette pauvre femme, voyant des retards infinis notre union, vainquit
+tous ses scrupules et se montra magnanime. Elle m'offrit son amour sans
+restrictions, et, vaincu par mes transports, je faillis l'accepter; mais
+je vis quel sacrifice elle s'imposait et avec quelle terreur elle
+bravait ce qu'elle croyait tre le dernier mot de l'amour. Je savais les
+fantmes que pouvaient lui crer sa sombre imagination et la pense de
+sa dchance, car elle tait fire de n'avoir jamais trahi _la lettre de
+ses serments_; c'est ainsi qu'elle s'exprimait quand mon inquite et
+jalouse curiosit l'interrogeait sur le pass. Elle croyait aussi que le
+dsir est chez l'homme le seul aliment de l'amour, et par le fait elle
+craignait le mariage autant que l'adultre.
+
+--Si Valvdre n'et pas t mon mari, disait-elle souvent, il n'et pas
+song me ngliger pour la science: il serait encore mes pieds!
+
+Cette fausse notion, aussi fausse l'gard de Valvdre qu'au mien,
+tait difficile dtruire chez une femme de trente ans, indocile
+toute modification, et je ne voulus pas d'un bonheur tremp de ses
+larmes. Je la connaissais assez dsormais pour savoir qu'elle ne
+subissait aucune influence, qu'aucune persuasion n'avait prise sur elle,
+et que, pour la trouver toujours enthousiaste, il fallait la laisser
+sa propre initiative. Il tait en son pouvoir de se sacrifier, mais non
+de ne pas regretter le sacrifice, peut-tre, hlas! toutes les heures
+de sa vie.
+
+J'tais l dans le vrai, et, quand je repoussai le bonheur, fier de
+pouvoir dire que j'avais une force surhumaine, je vis, au redoublement
+de son affection, que je l'avais bien comprise. J'ignore si j'eusse
+remport longtemps cette victoire sur moi-mme; des circonstances
+alarmantes me forcrent changer de proccupations.
+
+
+
+IX
+
+
+Depuis trois mois, nous vivions cachs dans une de ces rues ares et
+silencieuses qui, cette poque, avoisinaient le jardin du Luxembourg.
+Nous nous y promenions dans la journe, Alida toujours enveloppe et
+voile avec le plus grand soin, moi ne la quittant jamais que pour
+m'occuper de son bien-tre et de sa sret. Je n'avais renou aucune des
+relations, assez rares d'ailleurs, que j'avais eues Paris. Je n'avais
+fait aucune visite; quand il m'tait arriv d'apercevoir dans la rue une
+figure de connaissance, je l'avais vite en changeant de trottoir et en
+dtournant la tte; j'avais mme acquis cet gard la prvoyance et la
+prsence d'esprit d'un sauvage dans les bois, ou d'un forat vad sous
+les yeux de la police.
+
+Le soir, je la conduisais quelquefois aux divers thtres, dans une de
+ces loges d'en bas o l'on n'est pas vu. Durant les beaux jours de
+l'automne, je la menai souvent la campagne, cherchant avec elle ces
+endroits solitaires que, mme aux environs de Paris, les amants savent
+toujours trouver.
+
+Sa sant n'avait donc pas souffert du changement de ses habitudes, ni du
+manque de distractions; mais, quand vint l'hiver, le noir et mortel
+hiver des grandes villes du Nord, je vis sa figure s'altrer
+brusquement. Une toux sche et frquente, dont elle ne voulait pas
+s'occuper, disant qu'elle y tait sujette tous les ans pareille
+poque, m'inquita cependant assez pour que je la fisse consentir voir
+un mdecin. Aprs l'avoir examine, le mdecin lui dit en souriant
+qu'elle n'avait rien; mais il ajouta pour moi seul en sortant:
+
+--Madame votre soeur (je m'tais donn pour son frre) n'a rien de bien
+grave jusqu' prsent; mais c'est une organisation fragile, je vous en
+avertis. Le systme nerveux prdomine trop. Paris ne lui vaut rien. Il
+lui faudrait un climat gal, non pas Hyres ou Nice, mais la Sicile ou
+Alger.
+
+Je n'eus plus ds lors qu'une pense, celle d'arracher ma compagne la
+pernicieuse influence d'un climat maudit. J'avais dj dpens, pour lui
+procurer une existence conforme ses gots et ses besoins, la moiti
+de la somme emprunte Moserwald. Celui-ci m'crivait en vain qu'il
+avait en caisse des fonds dposs par l'ordre de M. de Valvdre pour sa
+femme: ni elle ni moi ne voulions les recevoir.
+
+Je m'informai des dpenses faire pour un voyage dans les rgions
+mridionales. Les _Guides_ imprims promettaient merveille sous le
+rapport de l'conomie; mais Moserwald m'crivait:
+
+Pour une femme dlicate et habitue toutes ses aises, n'esprez pas
+vivre dans ces pays-l, o tout ce qui n'est pas le strict ncessaire
+est rare et coteux, moins de trois mille francs par mois. Ce sera
+trs-peu, trop peu si vous manquez d'ordre; mais ne vous inquitez de
+rien, et partez vite, si _elle_ est malade. Cela doit lever tous vos
+scrupules, et, si vous poussez la folie jusqu' refuser la pension du
+mari, le pauvre Nephtali est toujours l avec tout ce qu'il possde,
+votre service, et trop heureux si vous acceptez!
+
+J'tais dcid prendre ce dernier parti aussitt qu'il deviendrait
+ncessaire. J'avais encore un avenir de vingt mille francs aliner, et
+j'esprais travailler durant le voyage, quand je verrais Alida rtablie.
+
+De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce rcit tout personnel
+de ma vie intime. Je m'occupai de l'tablissement de ma compagne dans
+une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local
+des plus humbles, comme j'avais fait Paris, pour ter tout prtexte
+la malignit du voisinage. Je fus bientt rassur. La toux disparut;
+mais, peu aprs, je fus alarm de nouveau. Alida n'tait pas phthisique,
+elle tait puise par une surexcitation d'esprit sans relche. Le
+mdecin franais que je consultai n'avait pas d'opinion arrte sur son
+compte. Tous les organes de la vie taient tour tour menacs, tour
+tour guris, et tour tour envahis de nouveau par une dbilitation
+subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand rle, que la science
+pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de
+certains jours, elle se croyait et se sentait gurie. Le lendemain, elle
+retombait accable d'un mal vague et profond qui me dsesprait.
+
+La cause! elle tait dans les profondeurs de l'me. Cette me-l ne
+pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui tait sujet
+d'apprhension funeste ou d'esprance insense. Le moindre souffle du
+vent la faisait tressaillir, et, si je n'tais pas auprs d'elle ce
+moment-l, elle croyait avoir entendu mes cris, le suprme appel de mon
+agonie. Elle hassait la campagne, elle s'y tait toujours dplu. Sous
+le ciel imposant de l'Afrique, en prsence d'une nature peu soumise
+encore la civilisation europenne, tout lui semblait sauvage et
+terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui, cette poque, se
+faisait encore entendre autour des lieux habits, la faisait trembler
+comme une pauvre feuille, et aucune condition de scurit ne pouvait lui
+procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres
+dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants
+venant la voir, et elle s'lanait ravie, folle, bientt dsespre en
+regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte.
+
+Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se
+dplaisait ***, je la ramenai Alger, au risque de n'y pouvoir garder
+l'incognito. A Alger, elle fut crase par le climat. Le printemps, dj
+un t dans ces rgions chaudes, nous chassa vers la Sicile, o, prs de
+la mer, mi-cte des montagnes, j'esprais trouver pour elle un air
+tide et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveaut
+des choses, et bientt je la vis dprir encore plus rapidement.
+
+--Tiens, me dit-elle, dans un accs d'abattement invincible, je vois
+bien que je me meurs!
+
+Et, mettant ses mains ples et amaigries sur ma bouche:
+
+--Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaiet te cote, et
+que, la nuit, seul avec la certitude invitable, tu pleures ton rire!
+Pauvre cher enfant, je suis un flau dans ta vie et un fardeau pour
+moi-mme. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien
+vite.
+
+--Ce n'est pas la maladie, lui rpondis-je navr de sa clairvoyance,
+c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voil pourquoi je ris de tes
+maux physiques prtendus incurables, tandis que je pleure de tes
+souffrances morales. Pauvre chre me, que puis-je donc faire pour toi?
+
+--Une seule et dernire chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes
+enfants avant de mourir.
+
+--Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'criai-je.
+
+Et je feignis de tout prparer pour le dpart; mais, au milieu de ces
+prparatifs, je tombais bris de dcouragement. Avait-elle la force de
+retourner Genve? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur
+s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais crit Moserwald
+de m'en prter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi.
+Il n'avait pas rpondu: tait-il malade ou absent? tait-il mort ou
+ruin? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource suprme nous
+manquait?
+
+J'avais fait d'hroques efforts pour travailler, mais je n'avais pu
+rien continuer, rien complter. Alida, malade d'esprit autant que de
+corps, ne me laissait pas un moment de calme. Elle ne pouvait supporter
+la solitude. Elle me poussait au travail; mais, quand j'tais sorti de
+sa chambre, elle divaguait, et Bianca venait me chercher bien vite.
+
+J'avais essay de travailler auprs d'elle, c'tait tout aussi
+impossible. J'avais toujours les yeux sur les siens, tremblant quand je
+les voyais briller de fivre ou se fixer, teints, comme si la mort
+l'et dj saisie. D'ailleurs, j'avais bien reconnu une terrible vrit:
+c'est que ma plume, au point de vue lucratif, tait pour le moment, pour
+toujours peut-tre, improductive. Elle et pu me nourrir trs-humblement
+si j'eusse t seul; mais il me fallait trois mille francs par mois...
+Moserwald n'avait rien exagr.
+
+Aprs avoir puis tous les mensonges imaginables pour faire prendre
+patience ma malheureuse amie, il me fallut lui avouer que j'attendais
+une lettre de crdit de Moserwald pour tre mme de la conduire en
+France. Je lui cachai que j'attendais cette lettre depuis si longtemps
+dj, que je n'osais plus l'esprer. Je m'tais dcid l'horrible
+humiliation d'crire ma dtresse Obernay. Lui aussi tait-il absent?
+Mais sans doute il allait rpondre. Le temps de l'espoir n'tait pas
+puis de ce ct-l. Dans le doute, je surmontai la douleur de demander
+ mes parents un sacrifice: quelques jours de patience, et une rponse
+quelconque allait arriver. Je suppliai Alida de ne prendre aucune
+inquitude.
+
+Elle eut, ce jour-l, son dernier courage. Elle sourit de ce sourire
+dchirant que je ne comprenais que trop. Elle me dit qu'elle tait
+tranquille et qu'elle tait, d'ailleurs, rsigne accepter les dons de
+son mari comme un prt que je serais certainement mme de lui faire
+rembourser plus tard. Elle mnageait ainsi ma fiert; elle m'embrassa et
+s'endormit ou feignit de s'endormir.
+
+Je me retirai dans la chambre voisine. Depuis que je la voyais
+s'teindre, je ne quittais plus la maison qu'elle habitait. Au bout
+d'une heure, je l'entendis qui causait avec Bianca. Cette fille, peu
+scrupuleuse sur le chapitre de l'amour, mais d'un dvouement admirable
+pour sa matresse, qui la maltraitait et la gtait tour tour,
+s'efforait en ce moment de la consoler et de lui persuader qu'elle
+reverrait bientt ses enfants.
+
+--Non, va! je ne les reverrai plus, rpondit la pauvre malade: c'est l
+le chtiment le plus cruel que Dieu pt m'infliger, et je sens que je le
+mrite.
+
+--Prenez garde, madame, dit Bianca, votre dcouragement fait tant de mal
+ ce pauvre jeune homme!
+
+--Il est donc l?
+
+--Mais je crois que oui, dit Bianca en s'approchant du seuil de l'autre
+chambre.
+
+Je m'tais jet par hasard sur un fauteuil dossier fort lev. Bianca,
+ne me voyant pas, crut que j'tais sorti, et retourna auprs de sa
+matresse en lui disant que j'allais certainement rentrer, et qu'il
+fallait tre calme.
+
+--Eh bien, quand tu l'entendras rentrer, dit Alida, tu me feras signe,
+et je feindrai de dormir. Il se console et se rassure encore un peu
+quand il s'imagine que j'ai dormi. Laisse-moi te parler, Bianchina; cela
+me soulage, nous sommes si peu seules! Ah! ma pauvre enfant, toi-mme,
+tu ne sais pas ce que je souffre et quels remords me tuent! Depuis que
+j'ai tout quitt pour ce bon Francis, mes yeux se sont ouverts, et je
+suis devenue une autre femme. J'ai commenc croire en Dieu et
+prendre peur; j'ai senti qu'il allait me punir et qu'il ne me
+permettrait pas de vivre dans le mal.
+
+Bianca l'interrompit.
+
+--Vous ne faites point de mal, dit-elle; je n'ai jamais vu de femme
+aussi vertueuse que vous! Et vous auriez tous les droits possibles
+pourtant, avec un mari si goste et si indiffrent!...
+
+--Tais-toi, tais-toi! reprit Alida avec une force fbrile; tu ne le
+connais pas! tu n'es que depuis trois ans mon service, tu ne l'as vu
+que longtemps dj aprs ma premire infidlit de coeur et quand il ne
+m'aimait plus. Je l'avais bien mrit!... Mais, jusqu' ces derniers
+temps, j'ai cru qu'il ne savait rien, qu'il n'avait rien daign savoir,
+et que, ne pouvant pas me juger indigne de lui, son coeur s'tait retir
+de moi par lassitude. Je lui en voulais donc, et, sans songer mes
+torts, je m'irritais des siens. Mes torts! je n'y croyais pas; je disais
+comme toi: Je suis si vertueuse au fond! et j'ai un mari si
+indiffrent! Sa douceur, sa politesse, sa libralit, ses gards, je
+les attribuais un autre motif que la gnrosit. Ah! pourquoi ne
+parlait-il pas? Un jour enfin... Tiens, c'est aujourd'hui le mme jour
+de l'anne!... il y a un an... Je l'ai entendu parler de moi et je n'ai
+pas compris, j'tais folle! Au lieu d'aller me jeter ses pieds, je me
+suis jete dans les bras d'un autre, et j'ai cru faire une grande chose.
+Ah! illusion, illusion! dans quels malheurs tu m'as prcipite!
+
+--Mon Dieu, reprit Bianca, vous regrettez donc votre mari prsent?
+Vous n'aimez donc pas ce pauvre M. Francis?
+
+--Je ne peux pas regretter mon mari, dont je n'ai plus l'amour, et
+j'aime Francis de toute mon me, c'est--dire de tout ce qui m'est rest
+de ma pauvre me!... Mais, vois-tu, Bianca, toi qui es femme, tu dois
+bien comprendre cela: on n'aime rellement qu'une fois! Tout ce qu'on
+rve ensuite, c'est l'quivalent d'un pass qui ne revient jamais. On
+dit, on croit qu'on aime davantage, on voudrait tant se le persuader! On
+ne ment pas, mais on sent que le coeur contredit la volont. Ah! si tu
+avais connu Valvdre quand il m'aimait! Quelle vrit, quelle grandeur,
+quel gnie dans l'amour! Mais tu n'aurais pas compris, pauvre petite,
+puisque je n'ai pas compris moi-mme! Tout cela s'est clairci pour moi
+ distance, quand j'ai pu comparer, quand j'ai rencontr ces beaux
+diseurs qui ne disent rien, ces coeurs enflamms qui ne sentent rien...
+
+--Comment! Francis lui-mme?...
+
+--Francis, c'est autre chose: c'est un pote, un vrai pote peut-tre,
+un artiste coup sr. La raison lui manque, mais non le coeur ni
+l'intelligence. Il a mme quelque chose de Valvdre, il a le sentiment
+du devoir. Il y a manqu en m'enlevant au mien; il n'a pas les principes
+de Valvdre, mais il a de lui les grands instincts, les sublimes
+dvouements. Cependant, Bianchina, il a beau faire, il ne m'aime pas,
+lui, il ne peut pas m'aimer! Du moins, il ne m'aime pas comme il pourra
+aimer un jour. Il avait rv une autre femme, plus jeune, plus douce,
+plus instruite, plus capable de le rendre heureux, une femme comme
+Adlade Obernay. Sais-tu qu'il devait, qu'il pouvait l'pouser, et que
+c'est moi qui fus l'empchement? Ah! je lui ai fait bien du mal, et j'ai
+raison de mourir!... Mais il ne me le reproche pas, il voudrait me faire
+vivre... Tu vois bien qu'il est grand, que j'ai raison de l'aimer... Tu
+as l'air de croire que je me contredis... Non, non, je n'ai pas le
+dlire, jamais je n'ai vu si clair. Nous nous sommes mont la tte, lui
+et moi; nous nous sommes briss contre le sort, et prsent nous nous
+pardonnons l'un l'autre, nous nous estimons. Nous avons fait notre
+possible pour nous aimer autant que nous le disions, autant que nous
+nous l'tions promis..., et moi, pleurant Valvdre quand mme, lui,
+regrettant Adlade malgr tout, nous allons nous donner le baiser
+d'adieu suprme... Tiens, cela vaut mieux que l'avenir qui nous
+attendait certainement, et je suis contente de mourir...
+
+En parlant ainsi, elle fondait en larmes. Bianca pleurait aussi, sans
+rien trouver pour la consoler, et moi, j'tais paralys par l'pouvante
+et la douleur. Quoi! c'tait l le dernier mot de cette passion funeste!
+Alida mourait en pleurant son mari, et en disant: L'_autre_ ne m'aime
+pas! Certes, en voulant l'amour d'une femme dont l'poux tait sans
+reproche, j'avais cd une mauvaise et coupable tentation, mais comme
+j'tais puni!
+
+Je fis un suprme effort, le plus mritoire de ma vie peut-tre: je
+m'approchai de son lit, et, sans me plaindre de rien pour mon compte, je
+russis la calmer.
+
+--Tout ce que tu viens de rver, lui dis-je, c'est l'effet de la fivre,
+et tu ne le penses pas. D'ailleurs, tu le penserais, que je n'y voudrais
+pas croire. Ne te contrains donc plus devant moi, dis tout ce que tu
+voudras, c'est la maladie qui parle. Je sais qu' d'autres heures tu
+verras autrement mon coeur et le tien. Que tu croies en Dieu, que tu
+rendes justice Valvdre, que tu te reproches de n'avoir pas compris un
+mari qui n'avait que des vertus et qui savait peut-tre aimer mieux que
+tout le monde, c'est bien, j'y consens, et je le savais. Ne m'as-tu pas
+dit cent fois que cette croyance et ce remords te faisaient du bien, et
+que tu m'en offrais la souffrance comme un mrite et une rconciliation
+avec toi-mme? Oui, c'tait bien, tu tais dans le vrai; mais pourquoi
+perdrais-tu le fruit de ces bonnes inspirations? Pourquoi exciter ton
+imagination pour t'ter justement toi-mme le mrite du repentir et
+pour m'arracher l'esprance de ta gurison? Tout est consomm. Valvdre
+a souffert, mais il est rsign depuis longtemps: il voyage, il oublie.
+Tes enfants sont heureux, et tu vas les revoir; tes amis le pardonnent,
+si tant est qu'ils aient quelque chose de personnel te pardonner. Ta
+rputation, si tant est qu'elle soit compromise par ton absence, peut
+tre rhabilite, soit par ton retour, soit par notre union. Rends donc
+justice ta destine et ceux qui t'aiment. Moi, soumis tout, je
+serai pour toi ce que tu voudras, ton mari, ton amant ou ton frre.
+Pourvu que je te sauve, je serai assez rcompens. Tu peux mme penser
+ce que tu as dit, ne pas croire au _second amour_, et ne m'accorder que
+le reste d'une me puise par le premier, je m'en contenterai. Je
+vaincrai mon sot orgueil, je me dirai que c'est encore plus que je ne
+mrite, et, si tu as envie de me parler du pass, nous en parlerons
+ensemble. Je ne te demande qu'une chose: c'est de n'avoir pas de secrets
+pour moi, ton enfant, ton ami, ton esclave; c'est de ne pas te combattre
+et t'puiser en douleurs caches. Tu crois donc que je n'ai pas de
+courage? Si, j'en ai, et pour toi j'en peux avoir jusqu' l'hrosme. Ne
+me mnage donc pas, si cela te soulage un peu, et dis-moi que tu ne
+m'aimes pas, pourvu que tu me dises ce qu'il faut faire et ce qu'il faut
+tre pour que tu m'aimes!
+
+Alida s'attendrit de ma rsignation, mais elle n'avait plus la force de
+se relever par l'enthousiasme. Elle colla ses lvres sur mon front en
+pleurant, comme un enfant, avec des cris et des sanglots; puis, crase
+de fatigue, elle s'endormit enfin.
+
+Ces motions la ranimrent un instant; le lendemain, elle fut mieux, et
+je vis renatre l'impatience du dpart. C'est ce que je redoutais le
+plus.
+
+Nous demeurions prs de Palerme. Tous les jours, j'y allais en courant
+pour voir s'il n'y avait rien pour moi la poste. Ce jour-l fut un
+jour d'espoir, un dernier rayon de soleil. Comme j'approchais de la
+ville, je vis une voiture de louage qui en sortait et qui venait vers
+moi au galop. Un avertissement mystrieux me cria dans l'me que c'tait
+un secours qui m'arrivait. Je me jetai tout hasard, comme un fou, la
+tte des chevaux. Un homme se pencha hors de la portire: c'tait lui,
+c'tait Moserwald!
+
+Il me fit monter prs de lui et donna l'ordre de continuer, car c'est
+chez nous qu'il venait. Le trajet tait si court, que nous changemes
+la hte les explications les plus presses. Il avait reu ma lettre,
+avec celle que je lui envoyais pour Henri, deux mois de date, par
+suite d'un accident arriv son secrtaire, qui, bless et gravement
+malade, avait oubli de la lui remettre. Aussitt que cet excellent
+Moserwald avait connu ma situation, il avait jet au feu ma demande
+d'argent Obernay, il avait pris la poste, il accourait; argent, aide,
+affection, il m'apportait tout ce qui pouvait sauver Alida ou prolonger
+sa vie.
+
+Je ne voulus pas qu'il la vt sans que j'eusse pris le temps de la
+prvenir d'une rencontre amene, mon dire, par le hasard. On craint
+toujours d'clairer les malades sur l'inquitude dont ils sont l'objet.
+Je craignais aussi que le froce prjug d'Alida contre les juifs ne lui
+ft accueillir froidement cet ami si sr et si dvou.
+
+Elle sourit de son sourire trange, et ne fut pas dupe du motif qui
+amenait Moserwald Palerme; mais elle le reut avec grce, et je vis
+bientt que la distraction de voir un nouveau visage et le plaisir
+d'entendre parler de sa famille lui faisaient quelque bien. Quand je pus
+tre seul avec Nephtali, je lui demandai son impression sur l'tat o il
+la trouvait.
+
+--Elle est perdue! me rpondit-il; ne vous faites pas d'illusion. Il ne
+s'agit plus que d'adoucir sa fin.
+
+Je me jetai dans ses bras et je pleurai amrement: il y avait si
+longtemps que je me contenais!
+
+--coutez, reprit-il quand il eut essuy ses propres larmes, il faut, je
+pense, avant tout, qu'elle ne voie pas son mari.
+
+--Son mari? o donc est-il?
+
+--A Naples, il la cherche. Quoiqu'un qui vous a aperus quittant Alger
+lui a dit que sa femme semblait mourante, et qu'on avait t forc de la
+porter pour la conduire au rivage. Il tait alors Rome, s'inquitant
+d'elle et s'informant dans tous les couvents, car sa soeur ane lui
+avait laiss croire qu'elle n'tait pas avec vous et qu'elle s'tait
+mise rellement en retraite.
+
+--Mais vous avez donc vu Valvdre Naples? vous lui avez donc parl?
+
+--Oui; il m'a t impossible de l'viter. J'ai gard votre secret malgr
+ses douces prires et ses froides menaces. J'ai russi ou j'ai cru avoir
+russi lui chapper: il n'a pu me suivre; mais il est trs-tenace et
+trs-fin, et, malheureusement, je suis trs-connu. Il s'informera, il
+dcouvrira aisment quelle direction j'ai prise. Il a certainement
+devin que j'allais vous rejoindre. Je ne serais pas tonn de le voir
+arriver ici peu de jours aprs moi. Ne vous y trompez plus, il l'aime
+encore, cette pauvre femme; il est encore jaloux... Malgr son air
+tranquille, j'ai vu clair en lui. Il faut vous cacher, j'entends cacher
+Alida plus loin de la ville, ou dans le port, sur quelque navire. J'en
+ai l plus d'un ma discrtion. J'ai beaucoup d'amis, c'est--dire
+beaucoup d'obligs partout.
+
+--Eh bien, non, mon cher Nephtali, rpondis-je; ce n'est pas l ce qu'il
+faut faire, c'est tout le contraire: il faut que vous guettiez l'arrive
+de Valvdre, et que vous me fassiez avertir ds qu'il abordera
+Palerme, afin que j'aille au-devant de lui.
+
+--Ah! vous voulez encore vous battre? Vous ne trouvez pas que la pauvre
+femme ait assez souffert?
+
+--Je ne veux pas me battre, je veux conduire Valvdre auprs de sa
+femme; lui seul peut la sauver.
+
+--Comment? qu'est-ce dire? elle le regrette donc? elle a donc se
+plaindre de vous?
+
+--Elle n'a pas se plaindre de moi, Dieu merci! mais elle regrette sa
+famille, voil ce qui est certain. Valvdre sera gnreux, je le
+connais. Jaloux ou non, il consolera, il fortifiera la pauvre me
+navre!
+
+Moserwald retourna Palerme et mit en observation sur le port les plus
+affids de ses gens; puis il revint occuper mon petit logement afin
+d'tre porte de nous servir toute heure. Il fut admirable de bont,
+de douceur et de prvenances. Je dois le dire et ne jamais l'oublier.
+
+Alida voulut le revoir et le remercier de son amiti pour moi. Elle ne
+voulut pas avoir l'air un seul instant de souponner qu'il et t ou
+qu'il ft encore amoureux d'elle; mais, chose trange et qui peint bien
+cette femme purile et charmante, elle eut avec lui un accs de
+coquetterie au bord de la tombe. Elle se fit peindre les sourcils et les
+joues par Bianca, et, couche sur sa chaise longue, tout enveloppe de
+fins tissus d'Alger, elle trna encore une fois dans la langueur de sa
+beaut expirante.
+
+Cela tait cruel sans doute, car, si elle ne rallumait plus les dsirs
+de l'amour, elle s'emparait encore de l'imagination, et je vis Moserwald
+frapp d'une douloureuse extase; mais Alida ne songeait point cela:
+elle suivait machinalement l'habitude de sa vie. Elle fut coquette
+d'esprit autant que de visage. Elle encouragea notre hte lui raconter
+les bruits de Genve, et, pleurant lorsqu'elle revenait parler de ses
+enfants, elle eut des accs de rire nerveux quand, avec sa bonhomie
+railleuse, Moserwald lui retraa les ridicules de certains personnages
+de son ancien milieu.
+
+En la voyant ainsi, Moserwald reprit de l'esprance.
+
+--La distraction lui est bonne, me disait-il au bout de deux jours: elle
+se mourait d'ennui. Vous vous tes imagin qu'une femme du monde,
+habitue sa petite cour, pouvait s'panouir dans le tte--tte, et
+vous voyez qu'elle s'y est fltrie comme une fleur prive d'air et de
+soleil. Vous tes trop romanesque, mon enfant, je ne puis assez vous le
+rpter. Ah! si c'tait moi qu'elle et voulu suivre! je l'aurais
+promene de fte en fte, je lui aurais fait un milieu nouveau. Avec de
+l'argent, on fait tout ce qu'on veut! Elle a des gots aristocratiques:
+l'htel du juif serait devenu si luxueux et si agrable, que les plus
+gros bonnets y fussent venus saluer la beaut reine des coeurs et la
+richesse reine du monde! Et vous, vous n'avez pas voulu comprendre; vos
+fierts, vos cas de conscience, ont fait de votre intrieur une prison
+cellulaire! Vous n'avez pas pu y travailler, et elle n'a pas pu y vivre.
+Et que vous fallait-il pour qu'elle ft enivre, pour qu'elle n'et pas
+le temps de se repentir et de regretter sa famille? De l'argent, rien
+que de l'argent! Or, son mari lui en offrait, elle, et vous, vous en
+aviez, puisque j'en ai!
+
+--Ah! Moserwald, lui rpondis-je, vous me faites bien du mal en pure
+perte! Je ne pouvais pas agir comme vous pensez, et, quand je l'aurais
+pu, ne voyez-vous pas qu'il est trop tard?
+
+--Non, peut-tre que non! Qui sait? je lui apporte peut-tre la vie,
+moi, le gros juif si prosaque! Avant-hier, je l'ai cru au moment
+d'expirer sous mes yeux; aujourd'hui, elle m'apparat comme ressuscite.
+Qu'elle se soutienne encore ainsi quelques jours, et nous l'emmenons,
+nous l'entourons de douceurs et d'amusements. J'y dpenserai des
+millions s'il le faut, mais nous la sauverons!
+
+En ce moment, Bianca vint m'appeler en criant que sa matresse tait
+morte. Nous nous prcipitmes dans sa chambre. Elle respirait, mais elle
+tait livide, immobile et sans connaissance.
+
+J'avais pour elle le meilleur mdecin du pays. Il l'avait abandonne en
+ce sens qu'il n'ordonnait plus que des choses insignifiantes; mais il
+venait la voir tous les jours, et il arriva au moment o je l'envoyais
+chercher.
+
+--Est-ce la fin? lui dit tout bas Moserwald.
+
+--Eh! qui sait? rpondit-il en levant les paules avec chagrin.
+
+--Quoi! m'criai-je, vous ne pouvez pas la ranimer? Elle va mourir
+ainsi, sans nous voir, sans nous reconnatre, sans recevoir nos adieux?
+
+--Parlez bas, reprit-il, elle vous entend peut-tre. Il y a l, je
+crois, un tat cataleptique.
+
+--Mon Dieu! s'cria la Bianca en plissant et en nous montrant le fond
+de la galerie, dont les portes taient grandes ouvertes pour laisser
+circuler l'air dans l'appartement; voyez donc _celui_ qui vient la!...
+
+Celui qui venait comme l'ange de la mort, c'tait Valvdre!
+
+Il entra sans paratre voir aucun de nous, alla droit sa femme, lui
+prit la main et la regarda attentivement pendant quelques secondes; puis
+il l'appela par son nom, et elle ouvrit les lvres pour lui rpondre,
+mais sans que la voix pt sortir.
+
+Il se fit encore quelques instants d'un horrible silence, et Valvdre
+dit de nouveau en se penchant vers elle, et avec un accent de douceur
+infinie:
+
+--Alida!
+
+Elle s'agita et se leva comme un spectre, retomba, ouvrit les yeux, fit
+un cri dchirant, et jeta ses deux bras au cou de Valvdre.
+
+Quelques instants encore, et elle retrouva la parole et le regard; mais
+ce qu'elle disait, je ne l'entendis pas. J'tais clou ma place,
+foudroy par un conflit d'motions inexprimables. Valvdre ne semblait,
+m'a-t-on dit, faire aucune attention moi. Moserwald me prit
+vigoureusement le bras et m'entrana hors de la chambre.
+
+J'y fus en proie un vritable garement. Je ne savais plus o j'tais,
+ni ce qui venait de se passer. Le mdecin vint me secourir mon tour,
+et je l'aidai de tout l'effort de ma volont, car je me sentais devenir
+fou, et je voulais tre de force accomplir jusqu'au bout mon affreuse
+destine. Revenu moi, j'appris qu'Alida tait calme, et pouvait vivre
+encore quelques jours ou quelques heures. Son mari tait seul avec elle.
+
+Le mdecin se retira, disant que le nouveau venu paraissait en savoir
+autant que lui pour les soins donner en pareille circonstance. Bianca
+coutait travers la porte. J'eus un accs d'humeur contre elle, et je
+la poussai brusquement dehors. Je ne voulais pas me permettre d'entendre
+ce que Valvdre disait sa femme en ce moment suprme; la curiosit de
+cette fille, quelque bien intentionne qu'elle ft, me paraissait tre
+une profanation.
+
+Rest seul avec Moservald dans le salon qui touchait la chambre
+d'Alida, je demeurai morne et comme frapp d'une religieuse terreur.
+Nous devions nous tenir l, tout prts secourir au besoin. Moserwald
+voulait couter, comme avait fait Bianca, et je savais qu'on pouvait
+entendre en approchant de la porte. Je le gardai d'autorit auprs de
+moi l'autre bout du salon. La voix de Valvdre nous arrivait douce et
+rassurante, mais sans qu'aucune parole distincte en pt confirmer pour
+nous les inflexions. La sueur me coulait du front, tant j'avais de peine
+ subir cette inaction, cette incertitude, cette soumission passive en
+face de la crise suprme.
+
+Tout coup, la porte s'ouvrit doucement, et Valvdre vint nous. Il
+salua Moserwald et lui demanda pardon de le laisser seul, en le priant
+de ne pas s'loigner; puis il s'adressa moi pour me dire que madame de
+Valvdre dsirait me voir. Il avait la politesse et la gravit d'un
+homme qui fait les honneurs de sa propre maison au milieu d'un malheur
+domestique.
+
+Il rentra chez Alida avec moi, et, comme s'il m'et prsent elle:
+
+--Voici votre ami, lui dit-il, l'ami dvou qui vous voulez tmoigner
+votre gratitude. Tout ce que vous m'avez dit de ses soins et de son
+affection absolue justifie votre dsir de lui serrer la main, et je ne
+suis pas venu ici pour l'loigner de vous dans un moment o toutes les
+personnes qui vous sont attaches veulent et doivent vous le prouver.
+C'est une consolation pour vos souffrances, et vous savez que je vous
+apporte tout ce que mon coeur vous doit de tendresse et de sollicitude.
+Ne craignez donc rien, et, si vous avez quelques ordres donner qui
+vous semblent devoir tre mieux excuts par d'autres que moi, je vais
+me retirer.
+
+--Non, non, rpondit Alida en le retenant d'une main pendant qu'elle
+s'attachait moi de l'autre; ne me quittez pas encore!... Je voudrais
+mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour sauver ma vie, vous qui
+tes venu pour sauver mon me!
+
+Puis, se soulevant sur nos bras et nous regardant tour tour avec une
+expression de terreur dsespre, elle ajouta:
+
+--Vous tes ainsi devant moi pour que je meure en paix; mais peine
+serai-je sous le suaire, que vous vous vous battrez!
+
+--Non! rpondis-je avec force, cela ne sera pas, je le jure!
+
+--Je vous entends, monsieur, dit Valvdre, et je connais vos intentions.
+Vous m'offrirez votre vie, et vous ne la dfendrez pas. Vous voyez bien,
+ajouta-t-il en s'adressant sa femme, que nous ne pouvons pas nous
+battre. Rassurez-vous, _ma fille_, je ne ferai jamais rien de lche. Je
+vous ai donn ma parole, ici, tout l'heure, de ne pas me venger de
+celui qui s'est dvou vous corps et me dans ces amres preuves, et
+je n'ai pas deux paroles.
+
+--Je suis tranquille, rpondit Alida en portant ses lvres la main de
+son mari. Oh! mon Dieu! vous m'avez donc pardonn!... Il n'y a que mes
+enfants... mes enfants que j'ai ngligs..., abandonns..., mal aims
+pendant que j'tais avec eux..., et qui ne recevront pas mon dernier
+baiser... Chers enfants! pauvre Paul! Ah! Valvdre, n'est-ce pas que
+c'est une grande expiation et qu' cause de cela tout me sera pardonn?
+Si vous saviez comme je les ai adors, pleurs! comme mon pauvre coeur
+inconsquent s'est dchir dans l'absence! comme j'ai compris que le
+sacrifice tait au-dessus de mes forces, et comme Paul, celui qui me
+rendait triste, qui me faisait peur, que je n'osais pas embrasser, m'est
+apparu beau et bon et jamais regrettable dans mes heures d'agonie! Il
+le sait, lui, Francis, que je ne faisais plus de diffrence entre eux,
+et que j'aurais t une bonne mre, si... Mais je ne les reverrai
+pas!... Il faut rester ici sous cette terre trangre, sous ce cruel
+soleil qui devait me gurir, et qui rit toujours pendant qu'on meurt!...
+
+--Ma chre fille, reprit Valvdre, vous m'avez promis de ne penser la
+mort que comme une chose dont l'accomplissement est aussi ventuel
+pour vous que pour nous tous. L'heure de ce passage est toujours
+inconnue, et celui qui croit la sentir arriver peut en tre plus loign
+que celui qui n'y songe point. La mort est partout et toujours, comme la
+vie. Elles se donnent la main et travaillent ensemble pour les desseins
+de Dieu. Vous aviez l'air de me croire tout l'heure, quand je vous
+disais que tout est bien, par la raison que tout renat et recommence.
+Ne me croyez-vous plus? La vie est une aspiration monter, et cet
+ternel effort vers l'tat le meilleur, le plus pur et le plus divin,
+conduit toujours un jour de sommeil qu'on appelle mort, et qui est une
+rgnration en Dieu.
+
+--Oui, j'ai compris, rpondit Alida... Oui, j'ai aperu Dieu et
+l'ternit travers tes paroles mystrieuses!... Ah! Francis, si vous
+l'aviez entendu tout l'heure, et si je l'avais cout plus tt,
+moi!... Quel calme il a fait descendre, quelle confiance il sait donner!
+_Confiance_, oui, voil ce qu'il disait,_ avoir foi_ dans sa propre
+confiance!_... Dieu est le grand asile, rien ne peut tre danger, aprs
+la vie, pour l'me qui se fie et s'abandonne; rien ne peut tre
+chtiment et dgradation pour celle qui comprend le bien et se dsabuse
+du mal!... Oui, je suis tranquille!... Valvdre, tu m'as gurie!
+
+Elle ne parla plus, elle s'assoupit. Une molle sueur, de plus en plus
+froide, mouilla ses mains et son visage. Elle vcut ainsi, sans voix et
+presque sans souffle, jusqu'au lendemain. Un ple et triste sourire
+effleurait ses lvres quand nous lui parlions. Tendre et brise, elle
+essayait de nous faire comprendre qu'elle tait heureuse de nous voir.
+Elle appela Moserwald du regard, et du regard lui dsigna sa main pour
+qu'il la presst dans la sienne.
+
+Le soleil se levait magnifique sur la mer. Valvdre ouvrit les rideaux
+et le montra sa femme. Elle sourit encore, comme pour lui dire que
+cela tait beau.
+
+--Vous vous trouvez bien, n'est-ce pas? lui dit-il.
+
+Elle fit signe que oui.
+
+--Tranquille, gurie?
+
+Oui encore, avec la tte.
+
+--Heureuse, soulage? Vous respirez bien?
+
+Elle souleva sa poitrine sans effort, comme allge dlicieusement du
+poids de l'agonie.
+
+C'tait le dernier soupir. Valvdre, qui l'avait senti approcher, et
+qui, par son air de conviction et de joie, en avait cart la terrible
+prvision, dposa un long baiser sur le front, puis sur la main droite
+de la morte. Il reprit son doigt l'anneau nuptial qu'elle avait cess
+longtemps de porter, mais qu'elle avait remis la veille; puis il sortit,
+il tira derrire lui les verrous du salon, et nous cacha le spectacle de
+sa douleur.
+
+Je ne le revis plus. Il parla avec Moserwald, qui se chargea de remplir
+ses intentions. Il le priait de faire embaumer et transporter le corps
+de sa femme Valvdre. Il me demandait pardon de ne pas me dire adieu.
+Il s'loigna aussitt, sans qu'on pt savoir quelle route de terre ou de
+mer il avait prise. Sans doute, il alla demander aux grands spectacles
+de la nature la force de supporter le coup qui venait de dchirer son
+coeur.
+
+J'eus l'atroce courage d'aider Moserwald remplir la tche funbre qui
+nous tait impose: cruelle amertume inflige par une me forte une
+me brise! Valvdre me laissait le cadavre de sa femme aprs m'avoir
+repris son coeur et sa foi au dernier moment.
+
+J'accompagnai le dpt sacr jusqu' Valvdre. Je voulus revoir cette
+maison vide jamais pour moi, ce jardin toujours riant et magnifique
+devant le silence de la mort, ces ombrages solennels et ce lac argent
+qui me rappelaient des penses si ardentes et des rves si funestes. Je
+revis tout cela la nuit, ne voulant tre remarqu de personne, sentant
+que je n'avais pas le droit de m'agenouiller sur la tombe de celle que
+je n'avais pu sauver.
+
+Je pris l cong de Moserwald, qui voulait me garder avec lui, me faire
+voyager, me distraire, m'enrichir, me marier, que sais-je?
+
+Je n'avais plus le coeur rien, mais j'avais une dette d'honneur
+payer. Je devais plus de vingt mille francs que je n'avais pas, et c'est
+ Moserwald prcisment que je les devais. Je me gardai bien de lui en
+parler; il se ft rellement offens de ma proccupation, ou il m'et
+trouv les moyens de m'acquitter en se trichant lui-mme. Je devais
+songer gagner par mon travail cette somme, minime pour lui, mais
+immense pour moi qui n'avais pas d'tat, et lourde sur ma conscience,
+sur ma fiert, comme une montagne.
+
+J'tais tellement cras moralement, que je n'entrevoyais aucun travail
+d'imagination dont je fusse capable. Je sentais, d'ailleurs, qu'il
+fallait, pour me rhabiliter, une vie rude, cache, austre; les
+rivalits comme les hasards de la vie littraire n'taient plus des
+motions en rapport avec la pesanteur de mon chagrin. J'avais commis une
+faute immense en jetant dans le dsespoir et dans la mort une pauvre
+crature faible et romanesque, que j'tais trop romanesque et trop
+faible moi-mme pour savoir gurir. Je lui avais fait briser les liens
+de la famille, qu'elle ne respectait pas assez, il est vrai, mais
+auxquels, sans moi, elle ne se serait peut-tre jamais ouvertement
+soustraite. Je l'avais aime beaucoup, il est vrai, durant son martyre,
+et je ne m'tais pas volontairement trouv au-dessous de la terrible
+preuve; mais je ne pouvais pas oublier que, le jour o je l'avais
+enleve, j'avais obi l'orgueil et la vengeance plus qu' l'amour.
+Ce retour sur moi-mme consternait mon me. Je n'tais plus orgueilleux,
+hlas! mais de quel prix j'avais pay ma gurison!
+
+Avant de quitter le voisinage de Valvdre, j'crivis Obernay. Je lui
+ouvris les replis les plus cachs de ma douleur et de mon repentir. Je
+lui racontai tous les dtails de cette cruelle histoire. Je m'accusai
+sans me mnager. Je lui fis part de mes projets d'expiation. Je voulais
+reconqurir, un jour, son amiti perdue.
+
+Je mis trente heures crire cette lettre; les larmes m'touffaient
+chaque instant. Moserwald, me croyant parti, avait repris la route de
+Genve.
+
+Quand j'eus russi complter et mon rcit et ma pense, je sortis pour
+prendre l'air, et insensiblement, machinalement, mes pas me portrent
+vers le rocher o, l'anne prcdente, j'avais djeun avec Alida,
+active, rsolue, leve avec le jour, et arrive l sur un cheval fier et
+bondissant. Je voulus savourer l'horreur de ma souffrance. Je me
+retournai pour regarder encore la villa. J'avais march deux heures par
+un chemin rapide et fatigant; mais, en ralit, j'tais encore si prs
+de Valvdre que je distinguais les moindres dtails. Que je m'tais
+senti fier et heureux cette place! quel avenir d'amour et de gloire
+j'y avais rv!
+
+--Ah! misrable pote, pensai-je, tu ne chanteras plus ni la joie, ni
+l'amour, ni la douleur! tu n'auras pas de rimes pour cette catastrophe
+de ta vie! Non, Dieu merci, tu n'es pas encore dessch ce point. La
+honte tuera ta pauvre muse: elle a perdu le droit de vivre!
+
+Un son lointain de cloches me fit tressaillir: c'tait le glas des
+funrailles. Je montai sur la pointe la plus avance du rocher, et je
+distinguai, spectacle navrant, une ligne noire qui se dirigeait vers le
+chteau. C'taient les derniers honneurs rendus par les villageois des
+environs la pauvre Alida; on la descendait dans la tombe, sous les
+ombrages de son parc. Quelques voitures annonaient la prsence des amis
+qui plaignaient son sort sans le connatre, car notre secret avait t
+scrupuleusement gard. On la croyait morte dans un couvent d'Italie.
+
+J'essayai pendant quelques instants de douter de ce que je voyais et
+entendais. Le chant des prtres, les sanglots des serviteurs et mme, il
+me sembla, des cris d'enfants montaient jusqu' moi. tait-ce une
+illusion? Elle tait horrible, et je ne pouvais m'y soustraire. Cela
+dura deux heures! Chaque coup de cette cloche tombait sur ma poitrine et
+la brisait. A la fin, j'tais insensible, j'tais vanoui. Je venais de
+sentir Alida mourir une seconde fois.
+
+Je ne revins moi qu'aux approches de la nuit. Je me tranai la
+Rocca, o mes vieux htes n'taient plus qu'un. La femme tait morte. Le
+mari m'ouvrit ma chambre sans s'occuper autrement de moi. Il revenait de
+l'enterrement de _la dame_, et, veuf depuis quelques semaines, il avait
+senti se rouvrir devant ces funrailles la blessure de son propre coeur.
+Il tait ananti.
+
+Je dlirai toute la nuit. Au matin, ne sachant o j'tais, j'essayai de
+me lever. Je crus avoir une nouvelle vision aprs toutes celles qui
+venaient de m'assiger. Obernay tait assis prs de la table d'o je lui
+avais crit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie
+tmoignait d'une profonde piti.
+
+Il se retourna, vint moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit
+appeler un mdecin, et me soigna pendant plusieurs jours avec une bont
+extrme. Je fus trs-mal, sans avoir conscience de rien. J'tais puis
+par une anne d'agitations dvorantes et par les atroces douleurs des
+derniers mois, douleurs sans panchement, sans relche et sans espoir.
+
+Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de
+comprendre, Obernay m'apprit que, prvenu par une lettre de Valvdre, il
+tait venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida
+assister aux funrailles. Toute la famille tait repartie; lui seul
+tait rest, devinant que je devais tre l, me cherchant partout, et me
+dcouvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves.
+
+--J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je
+peux l'tre aprs ce qui s'est pass. Il faut persvrer et reconqurir,
+non pas mon amiti, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de
+toi-mme. Tiens, voil de quoi t'encourager.
+
+Il me montra un fragment de lettre de Valvdre.
+
+Aie l'oeil sur ce jeune homme, disait-il; sache ce qu'il devient, et
+mfie-toi du premier dsespoir. Lui aussi a reu la foudre! Il l'avait
+attire sur sa tte; mais, ananti comme le voil, il a droit ta
+sollicitude. Il est le plus malheureux de tous, ne l'oublie pas, car il
+ne se fait plus d'illusions sur l'oeuvre maudite qu'il a accomplie!
+
+Aux grandes fautes les grands secours avant tout, mon cher enfant! Ton
+jeune ami n'est pas un tre lche ni pervers, tant s'en faut, et je n'ai
+pas rougir pour _elle_ du dernier choix qu'elle avait fait. Je suis
+certain qu'il l'et pouse si j'eusse consenti au divorce, et j'y eusse
+consenti si elle et longtemps insist. Il faut donc remettre ce jeune
+homme dans le droit chemin. Nous devons cela la mmoire de celle qui
+voulait, qui et pu porter son nom.
+
+S'il demandait, un jour, voir les enfants, ne t'y oppose pas. Il
+sentira profondment devant les orphelins son devoir d'homme et
+l'aiguillon salutaire du remords.
+
+Enfin, sauve-le; que je ne le revoie jamais, mais qu'il soit sauv!
+Moi, je le suis depuis longtemps, et ce n'est pas de moi, de mon plus ou
+de mon moins de tristesse que tu dois t'occuper. S'oublier soi-mme,
+voil la grande question quand on n'est pas plus fort que son mal!
+
+
+
+
+X
+
+
+Sept ans me sparaient dj de cette terrible poque de ma vie quand je
+revis Obernay. J'tais dans l'industrie. Employ par une compagnie, je
+surveillais d'importants travaux mtallurgiques. J'avais appris mon tat
+en commenant par le plus dur, l'tat manuel. Henri me trouva prs de
+Lyon, au milieu des ouvriers, noirci, comme eux, par les manations de
+l'antre du travail. Il eut quelque peine me reconnatre; mais je
+sentis son treinte que son coeur d'autrefois m'tait rendu. Lui
+n'tait pas chang. Il avait toujours ses fortes paules, sa ceinture
+dgage, son teint frais et son oeil limpide.
+
+--Mon ami, me dit-il quand nous fmes seuls, tu sauras que c'est le
+hasard d'une excursion qui m'amne vers toi. Je voyage en famille depuis
+un mois, et maintenant je retourne Genve; mais, sans la circonstance
+du voyage, je t'aurais rejoint, n'importe o, un peu plus tard,
+l'automne. Je savais que tu tais au bout de ton expiation, et il me
+tardait de t'embrasser. J'ai reu ta dernire lettre, qui m'a fait grand
+bien; mais je n'avais pas besoin de cela pour savoir tout ce qui te
+concerne. Je ne t'ai pas perdu de vue depuis sept ans. Tu n'as voulu
+recevoir de moi aucun service de fait; tu m'as demand seulement de
+t'crire quelquefois avec amiti, sans te parler du pass. J'ai cru
+d'abord que c'tait encore de l'orgueil, que tu ne voulais mme pas
+d'assistance morale, craignant surtout de vivre sous l'influence
+indirecte, sous la protection cache de Valvdre. A prsent, je te rends
+pleine justice. Tu as et tu auras toujours beaucoup d'orgueil, mais ton
+caractre s'est lev la hauteur de la fiert, et je ne me permettrai
+plus jamais d'en sourire. Ni moi ni personne ne te traitera plus
+d'enfant. Sois tranquille, tu as su faire respecter tes malheurs.
+
+--Mon cher Henri, tu exagres! lui rpondis-je. J'ai fait bien
+strictement mon devoir. J'ai obi ma nature, peut-tre un peu ingrate,
+en me drobant la piti. J'ai voulu me punir tout seul et de mes
+propres mains en m'assujettissant des tudes qui m'taient
+antipathiques, des travaux o l'imagination me semblait condamne
+s'teindre. J'ai t plus heureux que je ne le mritais, car
+l'acquisition d'un savoir quelconque porte avec elle sa rcompense, et,
+au lieu de s'abrutir dans l'tude o l'on se sent le plus revche, on
+s'y assouplit, on s'y transforme, et la passion, qui ne meurt jamais en
+nous, se porte vers les objets de nos recherches. Je comprends prsent
+pourquoi certaines personnes--et pourquoi ne nommerais-je pas M. de
+Valvdre?--ont pu ne pas devenir matrialistes en tudiant les secrets
+de la matire. Et puis je me suis rappel souvent ce que souvent tu me
+disais autrefois. Tu me trouvais trop ardent pour tre un crivain
+littraire; tu me disais que je ferais de la posie folle, de l'histoire
+fantastique ou de la critique emporte, partiale, nuisible par
+consquent. Oh! je n'ai rien oubli, tu vois. Tu disais que les
+organisations trs-vivaces ont souvent en elles une fatalit qui les
+entraine l'exubrance, et qui hte ainsi leur destruction prmature;
+qu'un bon conseil suivre serait celui qui me dtournerait de ma propre
+excitation pour me jeter dans une sphre d'occupations srieuses et
+calmantes; que les artistes meurent souvent ou s'tiolent par l'effet
+des motions exclusivement cherches et dveloppes; que les spectacles,
+les drames, les opras, les pomes et les romans taient, pour les
+sensibilits trop aiguises, comme une huile sur l'incendie; enfin que,
+pour tre un artiste ou un pote durable et sain, il fallait souvent
+retremper la logique, la raison et la volont dans des tudes d'un ordre
+svre, mme s'astreindre aux commencements arides des choses. J'ai
+suivi ton conseil sans m'apercevoir que je le suivais, et, quand j'ai
+commenc en recueillir le fruit, j'ai trouv que tu ne m'avais pas
+assez dit combien ces tudes sont belles et attrayantes. Elles le sont
+tellement, mon ami, que j'ai pris les arts d'imagination en piti
+pendant quelque temps... ferveur de novice que tu m'aurais pardonne;
+mais, aujourd'hui, tout en jouissant en artiste des rayons que la
+science projette sur moi, je sens que je ne me dtacherai plus d'une
+branche de connaissances qui m'a rendu la facult de raisonner et de
+rflchir: bienfait inapprciable, qui m'a prserv galement de l'abus
+et du dgot de la vie! A prsent, mon ami, tu sais que j'approche du
+terme de ma captivit...
+
+--Oui, reprit-il, je sais qu'avec des appointements qui ont t
+longtemps bien minimes, tu as russi t'acquitter peu peu avec
+Moserwald, lequel dclare avec raison que c'est un tour de force, et que
+tu as d t'imposer, pendant les premires annes surtout, les plus dures
+privations. Je sais que tu as perdu ta mre, que tu as tout quitt pour
+elle, que tu l'as soigne avec un dvouement sans gal, et que, voyant
+ton pre trs-g, trs-us et trs-pauvre, tu t'es senti bien heureux
+de pouvoir doubler pour lui, par un placement en viager, son insu, la
+petite somme qu'il te rservait, et qu'il t'avait confie pour la faire
+valoir. Je sais aussi que tu as eu des moeurs austres, et que tu as su
+te faire apprcier pour ton savoir, ton intelligence et ton activit au
+point de pouvoir prtendre maintenant une trs-honorable et
+trs-heureuse existence. Enfin, mon ami, en approchant d'ici, j'ai su et
+j'ai vu que tu tais aim l'adoration par les ouvriers que tu
+diriges,... qu'on te craignait un peu,... il n'y a pas de mal cela,
+mais que tu tais un ami et un frre pour ceux qui souffrent. Le pays
+est en ce moment plein de louanges sur une action rcente...
+
+--Louanges exagres; j'ai eu le bonheur d'arracher la mort une pauvre
+famille.
+
+--Au pril de ta vie, pril des plus imminents! On t'a cru perdu.
+
+--Aurais-tu hsit ma place?
+
+--Je ne crois pas! Aussi je ne te fais pas de compliments; je constate
+que tu suis sans dfaillance la ligne de tes devoirs. Allons, c'est
+bien; embrasse-moi, on m'attend.
+
+--Quoi! je ne verrai pas ta femme et tes enfants, que je ne connais pas?
+
+--Ma femme et mes enfants ne sont pas l. Les marmots ne quittent pas si
+longtemps l'cole du grand-pre, et leur mre ne les quitte pas d'une
+heure.
+
+--Tu me disais tre en famille.
+
+--C'tait une manire de dire. Des parents, des amis... Mais je ne te
+fais pas de longs adieux. Je reconduis mon monde Genve, et, dans six
+semaines, je reviens te chercher.
+
+--Me chercher?
+
+--Oui. Tu seras libre?
+
+--Libre? Mais non, je ne le serai jamais.
+
+--Tu ne seras jamais libre de ne rien faire; mais tu seras libre de
+travailler o tu voudras. Ton engagement avec ta compagnie finit cette
+poque; je viendrai alors te soumettre un projet qui te sourira
+peut-tre, et qui, en te crant de grandes occupations selon tes gots
+actuels, te rapprochera de moi et de ma famille.
+
+--Me rapprocher de vous autres? Ah! mon ami, vous tes trop heureux pour
+moi! Je n'ai jamais envisag la possibilit de ce rapprochement qui me
+rappellerait toute heure un pass affreux pour moi; cette ville, cette
+maison!...
+
+--Tu n'habiteras pas la ville, et cette maison, tu ne la reverras plus.
+Nous l'avons vendue, elle est dmolie. Mes vieux parents ont regrett
+leurs habitudes, mais ils ne regrettent plus rien aujourd'hui. Ils
+demeurent chez moi, en pleine campagne, dans un site magnifique, au bord
+du Lman. Nous ne sommes plus entasss dans un local devenu trop troit
+pour l'augmentation de la famille. Mon pre ne s'occupe plus que de nos
+enfants et de quelques lves de choix qui viennent pieusement chercher
+ses leons. Moi, je lui ai succd dans sa chaire. Tu vois en moi un
+grave professeur s sciences que la botanique ne possde plus
+exclusivement. Allons, allons, tu as assez vcu seul! Il faut quitter la
+Thbade; tu manques mon bonheur complet, je t'en avertis.
+
+--Tout cela est fait pour me tenter, mon ami; mais tu oublies que j'ai
+un vieux pre infirme, qui vit encore plus seul et plus triste que moi.
+Tout l'effort de ma libert reconquise doit tendre me rapprocher de
+lui.
+
+--Je n'oublie rien, mais je dis que tout peut s'arranger. Ne m'te pas
+l'esprance et laisse-moi faire.
+
+Il me quitta en m'embrassant avec tant d'effusion, que la source des
+douces larmes, depuis longtemps tarie, se rouvrit en moi. Je retournai
+au travail, et, quelques heures aprs, je vis, dans un de mes ateliers,
+un jeune garon, un enfant de quatorze ou quinze ans, de mine rsolue et
+intelligente, qui avait l'air de chercher quelqu'un, et dont je
+m'approchai pour savoir ce qu'il voulait.
+
+--Rien, me rpondit-il avec assurance; je regarde.
+
+--Mais savez-vous, mon beau petit bourgeois, lui dit en raillant un
+vieil ouvrier, qu'il n'est pas permis de regarder comme a ce qu'on ne
+comprend pas?
+
+--Et, si je comprends, reprit l'enfant, qu'avez-vous dire?
+
+--Et qu'est-ce que vous comprenez? lui demandai-je en souriant de son
+aplomb. Racontez-nous cela.
+
+Il me rpondit par une dmonstration chimico-physico-mtallurgique si
+bien rcite et si bien rdige, que le vieil ouvrier laissa tomber ses
+bras contre son corps et resta comme une statue.
+
+--Dans quel manuel avez-vous appris cela? demandai-je au petit,--car il
+tait petit, fort et laid, mais d'une de ces laideurs singulires et
+charmantes qui sont tout coup sympathiques. Je l'examinais avec une
+motion qui arrivait me faire trembler. Il avait de trs-beaux yeux,
+un peu divergents, et qui lui faisaient deux profils d'expression
+diffrente, l'un bienveillant, l'autre railleur. Le nez, dlicatement
+dcoup, tait trop long et trop troit, mais plein d'audace et de
+finesse; le teint sombre, la bouche saine, garnie de fortes dents
+bizarrement plantes, je ne sais quoi de caressant et de provoquant dans
+le sourire, un mlange de disgrce et de charme. Je sentis que je
+l'aimais, et, si j'eus une terrible commotion de tout mon tre, je ne
+fus presque pas surpris quand il me rpondit:
+
+--Je n'tudie pas les manuels, je rcite la leon de M. le professeur
+Obernay, mon matre. Le connaissez-vous par hasard, le pre Obernay? Il
+n'est pas plus sot qu'un autre, hein?
+
+--Oui, oui, je le connais, c'est un bon matre! Et vous, tes-vous un
+bon lve, monsieur Paul de Valvdre?
+
+--Tiens! reprit-il sans que son visage montrt aucune surprise, voil
+que vous savez mon nom, vous? Comment donc est-ce que vous vous appelez?
+
+--Oh! moi, vous ne me connaissez pas; mais comment tes-vous ici tout
+seul?
+
+--Parce que je viens y passer six semaines pour tudier, pour voir
+comment on s'y prend et comment les mtaux se comportent dans les
+expriences en grand. On ne peut pas se faire une ide de cela dans les
+laboratoires. Mon professeur a dit: Puisqu'il mord cette chose-l, je
+voudrais qu'il put voir fonctionner quelque grande usine spciale. Et
+son fils Henri lui a rpondu: C'est bien simple. Je vais du ct o il
+y en a, et je l'y conduirai. J'ai par l des amis qui lui montreront
+tout avec de bonnes explications; et me voil.
+
+--Et Henri est parti?... Il vous laisse avec moi?
+
+--Avec vous! Ah! vous disiez que je ne vous connaissais pas! Vous tes
+Francis! Je vous cherchais, et j'tais presque sr de vous avoir reconnu
+tout de suite!
+
+--Reconnu? Depuis...
+
+--Oh! je ne me souvenais gure de vous; mais votre portrait est dans la
+chambre d'Henri, et vous n'tes pas bien diffrent!
+
+--Ah! mon portrait est toujours chez vous?
+
+--Toujours! Pourquoi est-ce qu'il n'y serait pas? Mais, propos, j'ai
+une lettre pour vous, je vais vous la donner.
+
+La lettre tait d'Henri.
+
+Je n'ai pas voulu te dire ce qui m'amenait. J'ai voulu t'en laisser la
+surprise. Et puis tu m'aurais peut-tre fait des observations. Il
+t'aurait fallu peut-tre une heure pour _te ravoir_ de cette motion-l,
+et je n'ai pas une heure perdre. J'ai laiss ma femme sur le point de
+me donner un quatrime enfant, et j'ai peur que son zle ne devance mon
+retour. Je ne te dis pas d'avoir soin de notre Paolino comme de la
+prunelle de tes yeux. Tu l'aimeras, c'est un dmon adorable. Dans six
+semaines, jour pour jour, tu me le ramneras Blanville, prs des bords
+du Lman.
+
+J'embrassai Paul en frmissant et en pleurant. Il s'tonna de mon
+trouble et me regarda avec son air chercheur et pntrant. Je me remis
+bien vite et l'emmenai chez moi, o son petit bagage avait t dpos
+par Henri.
+
+J'tais bien agit, mais, en somme, ivre de bonheur d'avoir soigner et
+ servir cet enfant, qui me rappelait sa mre comme une image confuse
+travers un rayon bris. Par moments, c'tait elle dans ses heures si
+rares de gaiet confiante. D'autres fois, c'tait elle encore dans sa
+rverie profonde; mais, ds que l'enfant ouvrait la bouche, c'tait
+autre chose: il avait, non pas rv, mais cherch et mdit sur un fait.
+Il tait aussi positif qu'elle avait t romanesque, passionn comme
+elle, mais pour l'tude, et ardent la dcouverte.
+
+Je le promenai partout. Je le prsentai aux ouvriers comme un fils de
+l'atelier, et sur l'heure il fut pris en grande tendresse par ces braves
+gens. Je le fis manger avec moi. Je le fis coucher dans mon lit. C'tait
+mon enfant, mon matre, mon bien, ma consolation, mon pardon!
+
+Mais il se passa deux jours avant que j'eusse la force de lui parler de
+ses parents. Il n'avait presque rien oubli de sa mre. Il se rappelait
+surtout avoir vu revenir un cercueil aprs un an d'absence. Il tait
+retourn tous les ans Valvdre depuis ce temps, avec son frre et sa
+tante Juste; mais il n'y avait jamais revu son pre.
+
+--Mon papa n'aime plus cet endroit-l, disait-il; il n'y va plus du
+tout.
+
+--Et ton pre..., lui dis-je avec une timidit pleine d'angoisse, il
+sait que tu es avec moi?
+
+--Mon pre? Il est bien loin encore. Il a t voir l'Himalaya. Tu sais
+o c'est? Mais il est en route pour revenir. Dans deux mois, nous le
+reverrons. Ah! quel bonheur! Nous l'aimons tant! Est-ce que tu le
+connais, toi, mon pre?
+
+--Oui! vous avez tous raison de l'aimer. Est-ce qu'il est absent
+depuis...?
+
+--Depuis dix-huit mois; cette fois-ci, c'est bien long! Les autres
+annes, il revenait toujours au printemps. Enfin voil bientt
+l'automne! Mais, dis donc, Francis, si nous allions un peu _piocher_, au
+lieu de bavarder si longtemps?
+
+Qu'as-tu fait? crivais-je Henri. Tu m'as confi cet enfant, que
+j'adore dj, et son pre n'en sait rien! Et il nous blmera peut-tre,
+toi de me l'avoir fait connatre, moi d'avoir accept un si grand
+bonheur. Il commandera peut-tre Paul d'oublier jusqu' mon nom. Et,
+dans six semaines, je me sparerai de mon trsor pour ne le revoir
+jamais!... Avais-je besoin de cette nouvelle blessure?... Mais non,
+Valvdre pardonnera notre imprudence; seulement, il souffrira de voir
+que son fils a de l'affection pour moi. Et pourquoi le faire souffrir,
+lui qui n'a rien se reprocher!
+
+Peu de jours aprs, je recevais la rponse d'Henri.
+
+Ma femme vient de me donner une ravissante petite fille. Je suis le
+plus heureux des pres. Ne t'inquite pas de Valvdre. Ne te souviens-tu
+pas qu'aux plus tristes jours du pass, il m'crivait: Laissez-lui
+voir les enfants, s'il le dsire. Avant tout, qu'il soit sauv, qu'il
+fasse honneur la mmoire de celle qui a failli porter son nom! Tu
+vois bien que, sans oser le dire, tu avais besoin de cela, puisque tu es
+si heureux d'avoir Paolino! Tu verras l'autre aussi. Tu nous verras
+tous. Le temps est le grand gurisseur. Dieu l'a voulu ainsi, lui dont
+l'oeuvre ternelle est d'effacer pour reconstruire.
+
+Les six semaines passrent vite.--J'avais pris pour mon lve une
+affection si vive, que j'tais dispos tout pour ne pas me sparer de
+lui irrvocablement. Je refusai le renouvellement de mon emploi,
+j'acceptai les offres d'Obernay sans les connatre, la seule condition
+de pouvoir dcider mon vieux pre venir se fixer prs de moi. Ne
+devant plus rien personne, je n'tais pas en peine de l'tablir
+convenablement et de lui consacrer mes soins.
+
+Blanville tait un lieu admirable, avec une habitation simple, mais
+vaste et riante. Les belles ondes du Lman venaient doucement mourir au
+pied des grands chnes du parc. Quand nous approchmes, Obernay arrivait
+au-devant de nous dans une barque avec Edmond Valvdre, grand, beau et
+fort, ramant lui-mme avec _maestria_. Les deux frres s'adoraient et
+s'treignirent avec une ardeur touchante. Obernay m'embrassa en toute
+hte et pressa le retour. Je vis bien qu'il me mnageait quelque
+surprise et qu'il tait impatient de me voir heureux; mais le hros de
+la fte fit manquer le coup de thtre qu'on me prparait. Plus
+impatient que tous les autres, mon vieux pre goutteux, courant et se
+tranant moiti sur sa bquille, moiti sur le bras jeune et solide de
+Rosa, vint ma rencontre sur la grve.
+
+--Oh! mon Dieu, mon Dieu, c'est trop de bonheur! m'criai-je. Vous
+trouver l, vous!
+
+--C'est--dire m'y retrouver dfinitivement, rpondit-il, car je ne m'en
+vais plus d'ici, moi! On s'est arrang comme je l'exigeais; je paye ma
+petite pension, et je ne regrette pas tant qu'on le croirait mes
+brouillards de Belgique. Je ne serai pas fch de mourir en pleine
+lumire au bord des flots bleus. Tout cela, tu comprends? c'est pour te
+dire tout de suite que tu restes et que nous ne nous quittons plus!
+
+Paule arriva aussi en courant avec Moserwald, qui elle reprochait
+d'tre moins agile qu'une nourrice portant son poupon. Je vis du premier
+coup d'oeil qu'on s'tait intimement li avec lui et qu'il en tait
+fier. L'excellent homme fut bien mu en me voyant. Il m'aimait toujours
+et mieux que jamais, car il tait forc de m'estimer. Il tait mari, il
+avait pous des millions isralites, une bonne femme vulgaire qu'il
+aimait parce qu'elle tait sa femme et qu'elle lui avait donn un
+hritier. Il avait fini le roman de sa vie, disait-il, sur une page
+trempe de larmes, et la page n'avait jamais sch.
+
+Le pre et la mre d'Obernay n'avaient presque pas vieilli; la scurit
+du bonheur domestique leur faisait un automne majestueux et pur. Ils
+m'accueillirent comme autrefois. Connaissaient-ils mon histoire? Ils ne
+me l'ont jamais laiss deviner.
+
+Deux personnes l'ignoraient coup sr, Adlade et Rosa. Adlade tait
+toujours admirablement belle, et mme plus belle encore vingt-cinq ans
+qu' dix-huit; mais elle n'tait plus, sans contestation, la plus belle
+des Genevoises: Rosa pouvait, sinon l'emporter, du moins tenir la
+balance en quilibre. Ni l'une ni l'autre n'tait marie; elles taient
+toujours les insparables d'autrefois, toujours gaies, studieuses, se
+taquinant et s'adorant.
+
+Au milieu de l'affectueux accueil de tous, je m'inquitais de celui qui
+m'attendait de la part de mademoiselle Juste. Je savais qu'elle
+demeurait Blanville, et ne m'tonnais pas qu'elle ne vnt pas ma
+rencontre. Je demandai de ses nouvelles. Henri me rpondit qu'elle tait
+un peu souffrante et qu'il me conduirait la saluer.
+
+Elle me reut gravement, mais sans antipathie, et, Henri nous ayant
+laisss seuls, elle me parla du pass sans amertume.
+
+--Nous avons beaucoup souffert, me dit-elle,--et, quand elle disait
+_nous_, elle sous-entendait toujours son frre;--mais nous savons que
+vous ne vous tes ni pargn ni tourdi depuis ce temps-l. Nous savons
+qu'il faut, je ne dis point oublier, cela n'est pas possible, mais
+pardonner. Une grande force est ncessaire pour accepter le pardon, plus
+grande que pour l'offrir, je sais cela aussi, moi qui ai de l'orgueil!
+Donc, je vous estime beaucoup d'avoir le courage d'tre ici. Restez-y.
+Attendez mon frre. Affrontez le premier abord, quel qu'il soit, et,
+s'il prononce ce mot terrible et sublime: _Je pardonne!_ courbez la tte
+et acceptez.--Alors, seulement alors, vous serez absous mes yeux... et
+aux vtres, mon cher monsieur Francis!
+
+Valvdre arriva huit jours aprs. Il vit ses enfants d'abord, puis sa
+soeur ane et Henri. Sans doute, celui-ci plaida ma cause; mais il ne
+me convenait pas d'en attendre le jugement. Je le provoquai. Je me
+prsentai Valvdre avant peut-tre qu'il et pris une rsolution mon
+gard. Je lui parlai avec effusion et loyaut, hardiment et humblement,
+comme il me convenait de le faire.
+
+Je mis nu sous ses yeux tout mon coeur, toute ma vie, mes fautes et
+mes mrites, mes dfaillances et mes retours de force.
+
+--Vous avez voulu que je fusse sauv, lui dis-je; vous avez t si grand
+et si vraiment suprieur moi dans votre conduite, que j'ai fini par
+comprendre le peu que j'tais. Comprendre cela, c'est dj valoir mieux.
+Je l'ai compris chaque jour davantage depuis sept ans que je me chtie
+sans mnagement. Donc, si je suis sauv, ce n'est pas ma douleur et
+la bont trs-grande, il est vrai, des autres que je le dois; cette
+bont ne venait pas encore d'assez haut pour rduire un orgueil comme le
+mien. Venant de vous, elle m'a dompt, et c'est vous que je dois tout.
+prouvez-moi, connaissez-moi tel que je suis aujourd'hui, et
+permettez-moi d'tre l'ami dvou de Paul. Par lui, on m'a amen ici
+malgr moi; on y a install mon pre, sans que j'en fusse averti; on
+m'offre un emploi important et intressant dans la partie que j'ai
+tudie et que je crois connatre. On m'a dit que Paul avait une
+vocation dtermine pour les sciences auxquelles ce genre de travail se
+rattache essentiellement, et que vous approuviez cette vocation. On m'a
+dit encore que vous consentiriez peut-tre ce qu'il ft auprs de moi,
+et sous ma direction, son premier apprentissage... Mais cela, on a eu de
+la peine me le faire croire! Ce que je sais, ce que je viens vous
+dire, c'est que, si ma prsence devait vous loigner de Blanville, ou
+seulement vous en faire franchir le seuil avec moins de plaisir, si le
+bien qu'on veut me faire vous semblait trop prs de ma faute, et que, me
+jugeant indigne de me consacrer votre enfant, vous dsapprouviez la
+confiance que m'accorde Obernay, je me retirerais aussitt, sachant
+trs-bien que ma vie entire vous est subordonne, et que vous avez sur
+moi des droits auxquels je ne puis poser aucune limite.
+
+Valvdre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me
+rpondit enfin:
+
+--Vous avez tout rpar, et vous avez tant expi, qu'on vous doit un
+grand soulagement. Sachez que madame de Valvdre tait frappe mort
+avant de vous connatre. Obernay vient de me rvler ce que j'ignorais,
+ce qu'il ignorait lui-mme, et ce qu'un homme de la science, un homme
+srieux, lui a appris dernirement. Vous ne l'avez donc pas tue...
+C'est peut-tre moi! Peut-tre aussi l'euss-je fait vivre plus
+longtemps, si elle ne se ft pas dtache de moi. Ce mystre de notre
+action sur la destine, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au
+fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voil. On vous aime, et
+vous pouvez encore tre heureux; il est de votre devoir de chercher
+l'tre. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu
+les abandonne; il veut que la vie soit une floraison et une
+fructification. Mariez-vous. Je sais qu'Obernay, dans le secret de sa
+pense, vous destine une de ses soeurs; laquelle, je n'en sais rien, je
+ne le lui ai pas demand. Je sais que ces enfants n'ont aucune notion de
+son projet. Cette famille-l est trop religieuse pour qu'il s'y commette
+des imprudences ou seulement des lgrets. Henri, dans la crainte de
+vous crer un trouble en cas de rpulsion de la part de la jeune fille
+ou de la vtre, ne vous en parlera jamais; mais il espre que
+l'affection viendra d'elle-mme, et il sait que vous aurez cette fois
+confiance en lui. Essayez donc de reprendre got la vie, il en est
+temps; vous tes dans votre meilleur ge pour fonder votre avenir. Vous
+me consultez avec une dfrence filiale, voil mon conseil. Quant
+Paul, je vous le confie avec d'autant moins de mrite que je compte
+rester au moins un an Genve et que je pourrai voir si vous continuez
+ faire bon mnage ensemble. J'irai souvent Blanville. L'tablissement
+que vous allez faire valoir est bien prs de l. Nous nous verrons, et,
+si vous avez d'autres avis me demander, je vous donnerai non pas ceux
+d'un sage, mais ceux d'un ami.
+
+Pendant trois mois, je ne fus occup que de mon installation
+industrielle. J'avais tout crer, tout diriger; c'tait une besogne
+norme. Paul, toujours mes cts, toujours enjou et attentif,
+s'initiait tous les dtails de la pratique, charmant par sa prsence
+et son enjouement l'exercice terrible de mon activit. Quand je fus au
+courant, le chef principal de l'entreprise, qui n'tait autre que
+Moserwald, m'assigna une jolie habitation et un traitement plus
+qu'honorable.
+
+Je revenais la vie, l'amiti, l'panouissement de l'me. Chaque
+jour claircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pes sur moi,
+chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J'en vins
+songer avec une motion d'esprance et de terreur au projet d'Henri, que
+m'avait rvl Valvdre. Valvdre lui-mme y faisait souvent allusion,
+et, un jour que, rveur, je regardais de loin les deux soeurs marcher,
+radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me
+surprit, me frappa doucement sur l'paule et me dit en souriant:
+
+--Eh bien, laquelle?
+
+--Jamais Adlade! lui rpondis-je avec une spontanit qui tait
+devenue l'habitude de mon coeur avec lui, tant il s'tait empar de ma
+foi, de ma confiance et de mon respect filial.
+
+--Et pourquoi jamais Adlade? Je veux savoir pourquoi! Allons, Francis,
+dites!
+
+--Ah! cela... je ne puis.
+
+--Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l'a dit, _celle qui ne
+souffre plus!_ Elle en tait jalouse, et vous craignez que son fantme
+ne vienne pleurer et menacer votre chevet! Rassurez-vous, ce sont l
+des croyances impies. Les morts sont purs! Ils remplissent ailleurs une
+mission nouvelle, et, s'ils se souviennent de nous, c'est pour bnir, et
+pour demander Dieu de rparer leurs erreurs et leurs mprises en nous
+rendant heureux.
+
+--tes-vous bien certain de cela? lui dis-je; est-ce l votre foi?
+
+--Oui, inbranlable.
+
+---Eh bien,... tenez! Adlade, cette splendeur d'intelligence et de
+beaut, cette srnit divine, cette modestie adorable... tout cela ne
+s'abaissera jamais jusqu' moi! Que suis-je auprs d'elle? Elle sait
+toutes choses mieux que moi: la posie, la musique, les langues, les
+sciences naturelles,... peut-tre la mtallurgie, qui sait? Elle verrait
+trop en moi son infrieur.
+
+--Encore de l'orgueil! dit Valvdre. Souffre-t-on de la supriorit de
+ce qu'on aime?
+
+--Mais... je ne l'aime pas, moi! je la vnre, je l'admire, mais je ne
+puis l'aimer d'amour!...
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle en aime un autre.
+
+--Un autre? vous croyez?...
+
+Valvdre resta pensif et comme plong dans la solution d'un problme. Je
+le regardai attentivement. Il avait quarante-sept ans, mais il et pu en
+cacher dix ou douze. Sa beaut mle et douce, d'une expression si haute
+et si sereine, tait encore la seule qui pt fixer les regards d'une
+femme de gnie; mais son me tait-elle reste aussi jeune que son
+visage? N'avait-il pas trop aim, trop souffert?
+
+--Pauvre Adlade! pensai-je, tu vieilliras peut-tre seule comme Juste,
+qui a t belle aussi, femme suprieure aussi, et qui, peut-tre comme
+toi, avait plac trop haut son rve de bonheur!
+
+Valvdre marchait en silence auprs de moi. Il reprit la conversation o
+nous l'avions laisse.
+
+--Alors, dit-il, c'est Rosa qui vous plat?
+
+--C'est elle seule que j'oserais songer, si j'esprais lui plaire.
+
+--Eh bien, vous avez raison; Rosa vous ressemble davantage. Il y a
+toujours un peu de fougue dans son caractre, et ce ne sera pas un
+dfaut vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie,
+non pas rsigne, non pas domine par des convictions aussi arrtes et
+aussi raisonnes que celles de sa soeur, mais persuade et entrane par
+la tendresse qu'elle ressent et qu'elle inspire. Moins instruite, elle
+l'est assez pour une femme qui a les gots du mnage et les instincts de
+la famille. Oui, Rosa est aussi un rare trsor, je vous l'ai dj dit,
+il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme
+dans la chastet de ces deux filles! mais il y a un grand moyen pour
+tre aim, vous le savez: c'est d'aimer soi-mme, d'aimer avec le coeur,
+avec la foi, avec la conscience, avec tout son tre, et vous n'avez pas
+encore aim ainsi, je le sais!
+
+Il me quitta, et je me sentis vivifi et comme bni par ses paroles. Cet
+homme tenait mon me dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi
+dire, que de son souffle bienfaisant. En mme temps que chaque aperu de
+son lumineux esprit m'ouvrait les horizons du monde naturel et cleste,
+chaque lan de son coeur gnreux et pur fermait une plaie ou ranimait
+une facult du mien.
+
+Je l'ouvris bientt, ce coeur renouvel, mon cher Henri. Je lui dis
+que j'aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais souponner
+celle-ci sans l'autorisation de sa famille.
+
+--Allons donc! dit Obernay en m'embrassant, voil ce que j'attendais! Eh
+bien, la famille consent et dsire. L'enfant t'aimera quand elle saura
+que tu l'aimes. C'est ainsi chez nous, vois-tu! On ne se jette pas dans
+les rves romanesques, mme quand on est dispos se laisser
+convaincre; on attend la certitude, et on ne plit ni ne maigrit en
+attendant! Et pourtant on s'aime longtemps, toujours! Vois mon pre et
+ma mre, vois Paule et moi... Ah! que Valvdre et t heureux!...
+
+--S'il et pous Adlade? Je me le suis dit cent fois!
+
+--Tais-toi! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot
+l-dessus...
+
+Je m'tonnais, il m'imposa encore silence avec autorit.
+
+J'y revins pourtant; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aime
+Rose, j'insistai. J'tais si heureux! J'aimais enfin, et je combattais
+presque la passion, tant son frre an, l'amour, me paraissait plus
+beau et plus vrai. Aussi, loin d'tre port l'gosme du bonheur, je
+sentais l'ardent besoin de voir heureux tous ceux que j'aimais, surtout
+Valvdre, celui qui je devais tout, celui qui m'avait sauv du
+naufrage, celui qui, par moi bless au coeur, m'avait tendu sa main
+libratrice.
+
+Obernay, vaincu par mon affection, me rpondit enfin:
+
+--Tu as cru deviner que, depuis longtemps, bien longtemps dj, dix ans
+peut-tre, Valvdre et Adlade s'aimaient d'un grand amour; tu ne t'es
+peut-tre pas tromp. Et moi aussi, j'ai eu cent fois, mille fois cette
+pense, qui, en de certains moments, devenait une presque certitude.
+Valvdre a prsid l'ducation de mes soeurs autant qu' celle de ses
+propres enfants. Il les a vues natre; il a paru les aimer d'une gale
+tendresse. Si Adlade a reu de mon pre l'ducation la plus brillante
+et de ma mre l'exemple de toutes les vertus, c'est Valvdre qu'elle
+doit le feu sacr, cette flamme intrieure qui brle sans clat, cache
+au fond du sanctuaire, garde par une modestie un peu sauvage, le grain
+de gnie qui lui fait idaliser et potiser saintement les tudes les
+plus arides. Elle n'est donc pas seulement son leve reconnaissante,
+elle est son fervent disciple; il est, lui, sa religion, son rvlateur,
+l'intermdiaire entre elle et Dieu. Cette foi date de l'enfance, et ne
+prira qu'avec elle. Valvdre ne peut pas l'ignorer; mais Valvdre ne se
+croit pas aim autrement que comme un pre, et, quoiqu'il ait t plus
+d'une fois, dans ces derniers temps surtout, trs-mu, plus que
+paternellement mu en la regardant, il se juge trop g pour lui plaire.
+Il a combattu sans relche son inclination et l'a si vaillamment
+refoule, qu'on et pu la croire vaincue...
+
+--Ami, dis-je en interrompant Obernay, puisque nous avons entam un
+sujet aussi dlicat, dis-moi tout... Dj j'ai t allg d'un remords
+affreux en apprenant, grce tes investigations, que madame de Valvdre
+tait mortellement atteinte avant de me connatre. Dis-moi
+maintenant,--ce que je n'ai jamais os chercher savoir,--ce que
+Moserwald croyait avoir devin: dis-moi si Valvdre avait encore de
+l'amour pour sa femme quand je l'ai enleve.
+
+--Non, rpondit Obernay; je sais que non, j'en suis certain.
+
+--Il te l'a dit, je le sais, il t'a parl d'elle avec le plus profond
+dtachement, il se croyait bien guri; mais l'amour a des inconsquences
+mystrieuses.
+
+--La _passion_, oui; l'_amour_, non! La passion est illogique et
+incomprhensible; c'est l son caractre, et je te dirai ici un mot de
+Valvdre: La passion est un amour malade qui est devenu fou!
+
+--On pourrait tout aussi bien dire que l'amour est une passion qui se
+porte bien.
+
+--On peut jouer sur tous les mots; mais Valvdre ne joue avec rien, lui!
+Il tait trop grand logicien pour se mentir lui-mme. L'me d'un vrai
+savant est la droiture mme, parce qu'elle suit la mthode d'un esprit
+adonn la scrupuleuse clairvoyance. Valvdre est trs-ardent et mme
+imptueux par nature. Son mariage irrflchi prouve la spontanit de sa
+jeunesse, et, dans son ge mr, je l'ai vu aux prises avec la fureur des
+lments, emport lui-mme au del de toute prudence par la fureur des
+dcouvertes. S'il et eu de l'amour pour sa femme, il et bris ses
+rivaux et toi-mme. Il l'et poursuivie, il l'et ramene et passionne
+de nouveau. Ce n'tait pas difficile avec une me aussi flottante que
+celle de cette pauvre femme; mais une pareille lutte n'tait pas digne
+d'un homme dtromp, et il savait qu'Alida, rendue pour quelque temps
+ses devoirs, ne pouvait pas tre sauve. Il craignait, d'ailleurs, de la
+briser elle-mme en la domptant, et, avant tout, par instinct et par
+principe, il a horreur de faire souffrir. N'exagre donc rien, calme
+l'excs de tes remords, et d'tres humains ne fais pas des hros
+fantastiques. Certes, Valvdre, amoureux de sa femme et te ramenant
+auprs de son lit de mort pour te pardonner devant elle, serait plus
+potique; mais il ne serait pas vrai, et je l'aime mieux vrai, parce que
+je ne puis aimer ce qui est contraire aux lois de la nature. Valvdre
+n'est pas un dieu, c'est un homme de bien. Je me mfierais beaucoup d'un
+homme qui ne pourrait pas dire: _Homo sum!_...
+
+--Je te remercie de me dire tout cela, d'autant plus que cela n'te rien
+pour moi la grandeur de Valvdre. Amoureux et jaloux, il et pu, dans
+sa gnrosit, ne cder qu'aux faiblesses, qui sont, tout aussi bien que
+les violences, du domaine de la passion. Cette grande amiti
+compatissante qui, en lui, survivait l'amour, ce besoin d'adoucir les
+plaies des autres en respectant leur libert morale, ce soin religieux
+de conduire doucement la tombe la mre de ses enfants, de sauver au
+moins son me, tout cela est au-dessus de la nature humaine ordinaire,
+tu auras beau dire!
+
+--Rien de ce qui est beau n'est au-dessus d'elle dans l'ordre des
+sentiments vrais et de la part d'une me d'lite. Aussi tu penses bien
+que je ne fais plus la guerre ton enthousiasme quand c'est Valvdre
+qui en est l'objet. Te voil rassur sur certains points; mais il ne
+faut pas aller d'un excs l'autre. Si tu n'as pas inflig les tortures
+de la jalousie, tu as profondment contrist et inquit le coeur de
+l'poux, toujours ami, et du pre, soucieux de la dignit de sa famille.
+Les grands caractres souffrent dans toutes leurs affections, parce que
+toutes sont grandes, de quelque nature qu'elles soient. A la mort de sa
+femme, Valvdre a donc cruellement souffert de la pense qu'elle avait
+vcu sans bonheur, et qu'il n'avait pu, par aucun dvouement, par aucun
+sacrifice, lui donner autre chose qu'un instant de calme et d'espoir
+sa dernire heure. Voil Valvdre tout entier; mais Valvdre amoureux
+d'un plus pur idal redevient mystrieux pour moi. Le respect de cet
+idal va chez lui jusqu' la peur. Moi, au refroidissement graduel de sa
+familiarit avec Adlade, qu'il tutoie encore, mais qu'il n'embrasse
+plus au front comme il embrasse Rose, j'ai vu qu'elle n'tait plus pour
+lui comme les autres enfants de la maison. J'ai cru voir aussi, chaque
+voyage qu'il a entrepris, au dernier surtout, un effort suprme, comme
+un devoir accompli, mais plus pnible de jour en jour. Enfin il l'aime,
+je le crois; mais je ne le sais pas, et ma position m'empche de le lui
+demander. Il est fort riche, d'un nom clbre dans la science,
+trs-au-dessus, selon le monde, de cette petite bourgeoise qui cache
+avec un soin farouche ses talents et sa beaut. Je ne crains pas que lui
+m'accuse jamais d'ambition; pourtant il est des convenances d'ducation
+au-dessus desquelles je ne suis pas encore assez philosophe pour me
+placer, et, si Valvdre me cache depuis si longtemps son secret, c'est
+qu'il a des raisons que j'ignore, et qui rendraient mes avances pnibles
+pour lui, humiliantes pour moi.
+
+--Ces raisons, je les saurai, m'criai-je, je veux les savoir.
+
+--Ah! prends garde, prends garde, mon ami! Si nous nous trompions sur le
+compte d'Adlade! si, au moment o, encourag et renaissant
+l'esprance, Valvdre s'apercevait qu'il n'est pas aim comme il aime!
+Adlade est un bien autre mythe que lui! Cette fille qui a l'air si
+heureux, l'oeil si pur, le caractre si gal, l'esprit si studieux, la
+joue si frache, que ni le dsir, ni l'esprance, ni la crainte ne
+semblent pouvoir atteindre; cette Andromde souriante au milieu des
+monstres et des chimres, sur son rocher d'albtre inaccessible aux
+souillures comme aux temptes... pourquoi vingt-six ans n'est-elle pas
+marie? Elle a t demande par des hommes de mrite placs dans les
+conditions les plus honorables, et, malgr les dsirs de sa mre, malgr
+mes instances, malgr les conseils de Juste et de ma femme, elle a souri
+en disant: Je ne veux pas me marier!--Jamais? lui a dit un jour
+Valvdre.--Jamais!
+
+--Dis-moi, Henri, Alida vivait-elle alors?
+
+--Oui.
+
+--Et, depuis qu'elle n'est plus, Adlade a-t-elle rpt _jamais?_
+
+--Maintes fois.
+
+--Valvdre prsent?
+
+--Je ne sais plus. Tu m'y fais songer! il tait peut-tre loin, elle
+avait peut-tre reperdu l'esprance.
+
+--Allons, allons! tu n'as pas encore assez bien observ. C'est moi de
+travailler dchiffrer la grande nigme. La philosophie stocienne,
+acquise par l'tude de la sagesse, est une sainte et belle chose,
+puisqu'elle peut alimenter des flammes si pures, si constantes et si
+paisibles; mais toute vertu a son excs et son pril. N'en est-ce pas un
+trs-grand que de condamner au clibat et un ternel combat intrieur
+deux tres dont l'union semble tre crite la plus belle page des lois
+divines?
+
+--Juste Valvdre a vcu trs-calme, trs-digne, trs-forte, trs-fconde
+en bienfaits et en dvouements,... et pourtant elle a aim sans bonheur
+et sans espoir.
+
+--Qui donc?
+
+--Tu ne l'as jamais su?
+
+--Et je ne le sais pas.
+
+--Elle a aim le frre de ta mre, l'oncle qui te chrissait, l'ami et
+le matre de Valvdre, Antonin Valigny. Malheureusement, il tait mari,
+et Adlade a beaucoup rflchi sur cette histoire.
+
+--Ah! voil donc pourquoi Juste m'a pardonn d'avoir tant offens et
+afflig Valvdre! Mais mon oncle est mort, et la mort ne laisse pas
+d'agitation. Sois sr, Henri, qu'Adlade souffre plus que Juste. Elle
+est plus forte que sa souffrance, voil tout; mais son bonheur, si elle
+en a, est l'oeuvre de sa volont, et j'ai cru, moi aussi, pendant sept
+ans, qu'on pouvait vivre sur son propre fonds de sagesse et de
+rsignation. Aujourd'hui que je vis deux, je sais bien qu'hier je ne
+vivais pas!...
+
+Henri m'embrassa et me laissa agir. Ce fut une oeuvre de patience, de
+ruse innocente et d'obstination dvoue. Il me fallut surprendre des
+quarts de mots et des ombres de regard; mais ma chre Rose, plus hardie
+et plus confiante, m'aida et vit clair avant moi.
+
+Ils s'aimaient et ne se croyaient pas aims l'un de l'autre. Le jour o,
+par mes soins et mes encouragements, ils s'entendirent fut le plus beau
+de leur vie et de la mienne.
+
+FIN
+
+IMPRIMERIE DE L. TOINON ET Ce, A SAINT-GERMAIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Valvdre, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALVDRE ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Chantal Brville and Distributed
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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index 0000000..7bdc336
--- /dev/null
+++ b/old/13263.txt
@@ -0,0 +1,9809 @@
+The Project Gutenberg EBook of Valvedre, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Valvedre
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: August 23, 2004 [EBook #13263]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALVEDRE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chantal Breville and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+VALVEDRE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+
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+
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+
+OEUVRES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+
+OEUVRES
+
+DE
+
+GEORGE SAND
+
+NOUVELLE EDITION
+
+FORMAT GRAND IN-18
+
+
+
+OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE:
+
+
+ANDRE........... Un volume.
+
+ELLE ET LUI......... Un volume.
+
+LA FAMILLE DE GERMANDRE...... Un Volume.
+
+INDIANA........... Un volume.
+
+JEAN DE LA ROCHE......... Un volume.
+
+LES MAITRES MOSAISTES....... Un volume.
+
+LES MAITRES SONNEURS....... Un volume.
+
+LA MARE AU DIABLE........ Un volume.
+
+LE MARQUIS DE VILLEMER...... Un Volume.
+
+MAUPRAT.......... Un volume.
+
+MONT-REVECHE......... Un volume.
+
+NOUVELLES.......... Un volume.
+
+TAMARIS.......... Un volume.
+
+VALENTINE.......... Un volume.
+
+VALVEDRE.......... Un volume.
+
+LA VILLE NOIRE......... Un volume.
+
+ETC., ETC.
+
+CLICHY.--Imprimerie de MAURICE LOIGNON et Cie, rue du Bac d'Asnieres, 12.
+
+
+VALVEDRE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+NOUVELLE EDITION
+
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1863
+
+Tous droits reserves
+
+
+
+
+
+
+A MON FILS
+
+
+Ce recit est parti d'une idee que nous avons savouree en commun, que
+nous avons, pour ainsi dire, bue a la meme source: l'etude de la nature.
+Tu l'as formulee le premier dans un travail de science qui va paraitre.
+Je la formule a mon tour et a ma maniere dans un roman. Cette idee,
+vieille comme le monde en apparence, est pourtant une conquete assez
+nouvelle des temps ou nous vivons. Pendant de longs siecles, l'homme
+s'est pris pour le centre et le but de l'univers. Une notion plus juste
+et plus vaste nous est enseignee aujourd'hui. Plusieurs la professent
+avec eclat. Adeptes fervents, nous y apporterons aussi notre grain de
+sable, car elle a besoin de passer dans beaucoup d'esprits pour faire
+peu a peu a tous le bien qu'elle recele. Elle peut se resumer en trois
+mots que ton livre explique et que le mien tentera de prouver: _sortir
+de soi_.--Il est doux d'en sortir ensemble, et cela nous est arrive
+souvent.
+
+
+Tamaris, 1er mars 1861.
+
+
+
+
+VALVEDRE
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+I
+
+Des motifs faciles a apprecier m'obligeant a deguiser tous les noms
+propres qui figureront dans ce recit, le lecteur voudra bien n'exiger de
+moi aucune precision geographique. Il y a plusieurs manieres de raconter
+une histoire. Celle qui consiste a vous faire parcourir une contree
+attentivement exploree et fidelement decrite est, sous un rapport, la
+meilleure: c'est un des cotes par lesquels le roman, cette chose si
+longtemps reputee frivole, peut devenir une lecture utile, et mon avis
+est que, quand on nomme une localite reellement existante, on ne saurait
+la peindre trop consciencieusement; mais l'autre maniere, qui, sans etre
+de pure fantaisie, s'abstient de preciser un itineraire et de nommer le
+vrai lieu des scenes principales, est parfois preferable pour
+communiquer certaines impressions recues. La premiere sert assez bien le
+developpement graduel des sentiments qui peuvent s'analyser; la seconde
+laisse a l'elan et au decousu des vives passions un chemin plus large.
+
+D'ailleurs, je ne serais pas libre de choisir entre ces deux methodes,
+car c'est l'histoire d'une passion subie, bien plus qu'expliquee, que je
+me propose de retracer ici. Cette passion souleva en moi tant de
+troubles, qu'elle m'apparait encore a travers certains voiles. Il y a de
+cela vingt ans. Je la portai en divers lieux, qui reapparurent
+splendides ou miserables selon l'etat de mon ame. Il y eut meme des
+jours, des semaines peut-etre, ou je vecus sans bien savoir ou j'etais.
+Je me garderai donc de reconstruire, par de froides recherches ou par de
+laborieux efforts de memoire, les details d'un passe ou tout fut
+confusion et fievre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-etre
+pas mauvais de laisser a mon recit un peu de ce desordre et de ces
+incompletes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles.
+
+J'avais vingt-trois ans quand mon pere, professeur de litterature et de
+philosophie a Bruxelles, m'autorisa a passer un an sur les chemins; en
+cela, il cedait a mon desir autant qu'a une consideration serieuse. Je
+me destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation
+inspirat de la confiance a ma famille. Je sentais le besoin de voir et
+de comprendre la vie generale. Mon pere reconnut que notre paisible
+milieu et notre vie patriarcale constituaient un horizon bien court. Il
+eut la foi. Il mit la bride sur le cou du cheval impatient. Ma mere
+pleura; mais elle me cacha ses larmes, et je partis: helas! pour quels
+ecueils de la vie morale!
+
+J'avais ete eleve en partie a Bruxelles, en partie a Paris, sous les
+yeux d'un frere de mon pere, Antonin Valigny, chimiste distingue, mort
+jeune encore, lorsque je finissais mes classes au college Saint-Louis.
+Je n'eprouvais aucune curiosite pour les modernes foyers de
+civilisation, j'avais soif de poesie et de pittoresque. Je voulais voir,
+en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature; en Italie ensuite,
+les grands monuments de l'art.
+
+Ma premiere et presque ma seule visite a Geneve fut pour un ami de mon
+pere dont le fils avait ete, a Paris, mon compagnon d'etudes et mon ami
+de coeur; mais les adolescents s'ecrivent peu. Henri Obernay fut le
+premier a negliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple.
+Lorsque je le cherchai dans sa patrie, il y avait deja des annees que
+nous ne nous ecrivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse pas
+beaucoup cherche, si mon pere, en me disant adieu, ne m'eut pas
+recommande avec une grande insistance de renouer mes relations avec lui.
+M. Obernay pere, professeur es sciences a Geneve, etait un homme d'un
+vrai merite. Son fils avait annonce devoir tenir de lui. Sa famille
+etait chere a la mienne. Enfin ma mere desirait savoir si la petite
+Adelaide etait toujours aimable et jolie. Je devinai quelque projet ou
+du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement
+dispose a commencer par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosite
+aidant un peu le devoir, je me presentai chez le professeur es sciences.
+
+Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme
+si j'eusse ete son frere. Ils me retinrent a diner et me forcerent de
+loger chez eux. C'etait dans cette partie de Geneve appelee la vieille
+ville, qui avait encore a cette epoque tant de physionomie. Separee par
+le Rhone et de la cite catholique, et du monde nouveau, et des
+caravanserails de touristes, la ville de Calvin etageait sur la colline
+ses demeures austeres et ses etroits jardins, ombrages de grands murs et
+de charmilles taillees. La, point de bruit, pas de curieux, pas
+d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caracterise la vie
+industrielle moderne. Le silence de l'etude, le recueillement de la
+piete ou des travaux de patience et de precision, un _chez soi_
+hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre a aucun abus, un
+bien-etre meditatif et fier, tel etait, en general, le caractere des
+habitations aisees.
+
+Celle des Obernay etait un type adouci et quelque peu modernise de cette
+vie respectable et grave. Les chefs de la famille, aussi bien que leurs
+enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'exces des
+rigidites exterieures. Trop savant pour etre fanatique, le professeur
+suivait le culte et la coutume de ses peres; mais son intelligence
+cultivee avait fait une large trouee dans le monde du gout et du
+progres. Sa femme, plus menagere que docte, avait neanmoins pour la
+science le meme respect que pour la religion. Il suffisait que M.
+Obernay fut adonne a certaines etudes pour qu'elle regardat ces
+occupations comme les plus importantes et les plus utiles qui pussent
+remplir la vie d'un homme de bien, et, quand cet epoux venere demandait
+un peu de sans-gene et d'abandon autour de lui pour se reposer de ses
+travaux, elle s'ingeniait naivement a lui complaire, persuadee qu'elle
+travaillait pour la plus grande gloire de Dieu des qu'elle travaillait
+pour lui.
+
+Malgre l'absence momentanee de leur famille, ces vieux epoux me parurent
+donc extremement aimables. Rien chez eux ne sentait l'esprit souvent
+etroit de la province. Ils s'interessaient a tout et n'etaient etrangers
+a rien. Ils y mettaient meme une sorte de coquetterie, et l'on pouvait
+comparer leur esprit a leur maison, vaste, propre, austere, mais egayee
+par les plus belles fleurs, et s'ouvrant sur l'aspect grandiose du lac
+et des montagnes.
+
+Les deux filles, Adelaide et Rosa, etaient allees voir une tante a
+Morges. On me montra le portrait de la petite Rosa, dessine par sa
+soeur. Le dessin etait charmant, la jeune tete ravissante; mais il n'y
+avait pas de portrait d'Adelaide.
+
+On me demanda si je me souvenais d'elle. Je repondis hardiment que oui,
+bien que ce souvenir fut tres-vague.
+
+--Elle avait cinq ans dans ce temps-la, me dit madame Obernay; vous
+pensez qu'elle est bien changee! Pourtant elle passe pour une belle
+personne. Elle ressemble a son pere, qui n'est pas trop mal pour un
+homme de cinquante-cinq ans. Rosa est moins bien; elle me ressemble,
+ajouta en riant l'excellente femme, encore fraiche et belle; mais elle
+est dans l'age ou l'on peut se refaire!
+
+Henri Obernay etait parti en tournee de naturaliste avec un ami de la
+famille. Il explorait en ce moment la region du mont Rose. On me montra
+une lettre de lui toute recente, ou il decrivait avec tant
+d'enthousiasme les sites ou il se trouvait, que je me decidai a aller
+l'y rejoindre. Deja familiarise avec les montagnes et parlant tous les
+patois de la frontiere, il me serait un guide excellent, et sa mere
+assurait qu'il allait etre heureux d'avoir a diriger mes premieres
+excursions. Il ne m'avait pas oublie, il avait toujours parle de moi
+avec la plus tendre affection. Madame Obernay me connaissait comme si
+elle ne m'eut jamais perdu de vue. Elle savait mes penchants, mon
+caractere, et se rappelait mes fantaisies d'enfant, qu'elle me racontait
+a moi-meme avec une bonhomie charmante. En voyant qu'Henri m'avait fait
+aimer, je jugeai avec raison qu'il m'aimait reellement, et mon ancien
+attachement pour lui se reveilla. Apres vingt-quatre heures passees a
+Geneve, je me renseignai sur le lieu ou j'avais bonne chance de le
+rencontrer, et je partis pour le mont Rose.
+
+C'est ici, lecteur, qu'il ne faut pas me suivre un guide a la main. Je
+donnerai aux localites que je me rappelle les premiers noms qui me
+viendront a l'esprit. Ce n'est point un voyage que je t'ai promis, c'est
+une histoire d'amour.
+
+A la base des montagnes, du cote de la Suisse, s'abrite un petit
+village, les Chalets-Saint-Pierre, que j'appellerai Saint-Pierre tout
+court. C'est la que je trouvai Henri Obernay. Il y etait installe pour
+une huitaine, son compagnon de voyage voulant explorer les glaciers. La
+maison de bois dont ils s'etaient empares etait grande, pittoresque, et
+d'une proprete rejouissante. On m'y fit place, car c'etait une espece
+d'auberge pour les touristes. Je vois encore les paysages grandioses qui
+se deroulaient sous les yeux, de toutes les faces de la galerie
+exterieure, placee au couronnement de ce beau chalet. Un enorme banc de
+rochers preservait le hameau du vent d'est et des avalanches. Ce rempart
+naturel formait comme le piedestal d'une montagne toute nue, mais verte
+comme une emeraude et couverte de troupeaux. Du bas de la maison partait
+une prairie en fleurs qui s'abaissait rapidement vers le lit d'un
+torrent plein de bruit et de colere, et dans lequel se deversaient de
+fieres et folles cascatelles tombant des rochers qui nous faisaient
+face. Ces rochers, au sommet desquels commencaient les glaciers, d'abord
+resserres en etroites coulisses et peu a peu disposes en vastes arenes
+eblouissantes, etaient les premieres assises de la masse effrayante du
+mont Rose, dont les neiges eternelles se dessinaient encore en carmin
+orange dans le ciel, quand la vallee nageait dans le bleu du soir.
+
+C'etait un spectacle sublime et que je pus savourer durant un jour libre
+et calme, avant d'entrer dans la tourmente qui faillit emporter ma
+raison et ma vie.
+
+Les premieres heures furent consacrees et pour ainsi dire laborieusement
+employees a nous reconnaitre, Obernay et moi. On sait combien est rapide
+le developpement qui succede a l'adolescence, et nous etions reellement
+beaucoup changes. J'etais pourtant reste assez petit en comparaison
+d'Henri, qui avait pousse comme un jeune chene; mais, a demi Espagnol
+par ma mere, je m'etais enrichi d'une jeune barbe tres-noire qui, selon
+mon ami, me donnait l'air d'un paladin. Quant a lui, bien qu'a
+vingt-cinq ans il eut encore le menton lisse, l'extension de ses formes,
+ses cheveux autrefois d'un blond d'epi, maintenant dores d'un reflet
+rougeatre, sa parole jadis un peu hesitante et craintive, desormais
+breve et assuree, ses manieres franches et ouvertes, sa fiere allure,
+enfin sa force herculeenne plutot acquise par l'exercice que liee a
+l'organisation, en faisaient un etre tout nouveau pour moi, mais non
+moins sympathique que l'ancien compagnon d'etudes, et se presentant
+franchement comme un aine au physique et au moral. C'etait, en somme, un
+assez beau garcon, un vrai Suisse de la montagne, doux et fort, tout
+rempli d'une tranquille et constante energie. Une seule chose
+tres-caracteristique n'avait pas change en lui: c'etait une peau blanche
+comme la neige et un ton de visage d'une fraicheur vive qui eut pu etre
+envie par une femme.
+
+Henri Obernay etait devenu fort savant a plusieurs egards; mais la
+botanique etait pour le moment sa passion dominante. Son compagnon de
+voyage, chimiste, physicien, geologue, astronome et je ne sais quoi
+encore, etait en course quand j'arrivai, et ne devait rentrer que le
+soir. Le nom de ce personnage ne m'etait pas inconnu, je l'avais souvent
+entendu prononcer par mes parents: il s'appelait M. de Valvedre.
+
+La premiere chose qu'on se demande apres une longue separation, c'est si
+l'on est content de son sort. Obernay me parut enchante du sien. Il
+etait tout a la science, et, avec cette passion-la, quand elle est
+sincere et desinteressee, il n'y a guere de mecomptes. L'ideal, toujours
+beau, a l'avantage d'etre toujours mysterieux, et de ne jamais assouvir
+les saints desirs qu'il fait naitre.
+
+J'etais moins calme. L'etude des lettres, qui n'est autre que l'etude
+des hommes, est douloureuse quand elle n'est pas terrible. J'avais deja
+beaucoup lu, et, bien que je n'eusse aucune experience de la vie,
+j'etais un peu atteint par ce que l'on a nomme la _maladie du siecle_,
+l'ennui, le doute, l'orgueil. Elle est deja bien loin, cette maladie du
+romantisme. On l'a raillee, les peres de famille d'alors s'en sont
+beaucoup plaints; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-etre la
+regretter. Peut-etre valait-elle mieux que la reaction qui l'a suivie,
+que cette soif d'argent, de plaisirs sans ideal et d'ambitions sans
+frein, qui ne me parait pas caracteriser bien noblement la _sante du
+siecle_.
+
+Je ne fis pourtant point part a Obernay de mes souffrances secretes. Je
+lui laissai seulement pressentir que j'etais un peu blesse de vivre dans
+un temps ou il n'y avait rien de grand a faire. Nous etions alors dans
+les premieres annees du regne de Louis-Philippe. On avait encore la
+memoire fraiche des epopees de l'Empire; on avait ete eleve dans
+l'indignation genereuse, dans la haine des idees retrogrades du dernier
+Bourbon; on avait reve un grand progres en 1830, et on ne sentait pas ce
+progres s'accomplir sous l'influence triomphante de la bourgeoisie. On
+se trompait a coup sur: le progres se fait quand meme, a presque toutes
+les epoques de l'histoire, et on ne peut appeler reellement retrogrades
+que celles qui lui ferment plus d'issues qu'elles ne lui en ouvrent;
+mais il est de ces epoques ou un certain equilibre s'etablit entre
+l'elan et l'obstacle. Ce sont des phases expectantes ou la jeunesse
+souffre et ou elle ne meurt pourtant pas, puisqu'elle peut dire ce
+qu'elle souffre.
+
+Obernay ne comprit pas beaucoup ma critique du siecle (on appelle
+toujours _le siecle_ le moment ou l'on vit). Quant a lui, il vivait dans
+l'eternite, puisqu'il etait aux prises avec les lois naturelles. Il
+s'etonna de mes plaintes, et me demanda si le veritable but de l'homme
+n'etait pas de s'instruire et d'aimer ce qui est toujours grand, ce
+qu'aucune situation sociale ne peut ni rapetisser, ni rendre
+inaccessible, l'etude des lois de l'univers. Nous discutames un peu sur
+ce point. Je voulus lui prouver qu'il est, en effet, des situations
+sociales ou la science meme est entravee par la superstition,
+l'hypocrisie, ou, ce qui est pis, par l'indifference des gouvernants et
+des gouvernes. Il haussa legerement les epaules.
+
+--Ces entraves-la, dit-il, sont des accidents transitoires dans la vie
+de l'humanite. L'eternite s'en moque, et la science des choses
+eternelles par consequent.
+
+--Mais, nous qui n'avons qu'un jour a vivre, pouvons-nous en prendre a
+ce point notre parti? Si tu avais en ce moment devant les yeux la preuve
+que tes travaux seront enfouis ou supprimes, ou tout au moins sans aucun
+effet sur tes contemporains, les poursuivrais-tu avec autant d'ardeur?
+
+--Oui certes! s'ecria-t-il: la science est une maitresse assez belle
+pour qu'on l'aime sans autre profit que l'honneur et l'ivresse de la
+posseder.
+
+Mon orgueil souffrit un peu de la bravoure enthousiaste de mon ami. Je
+fus tente, non de douter de sa sincerite, mais de croire a quelque
+illusion, ferveur de novice. Je ne voulus pas le lui dire et commencer
+notre reprise d'amitie par une discussion. J'etais, d'ailleurs,
+tres-fatigue. Je n'attendis pas que son compagnon le savant fut revenu
+de sa promenade, et je remis au lendemain l'honneur de lui etre
+presente.
+
+Mais, le lendemain, j'appris que M. de Valvedre, qui se preparait depuis
+plusieurs jours a une grande exploration des glaciers et des moraines du
+mont Rose, fixee la veille encore au surlendemain, voyant toutes choses
+arrangees et le temps tres-favorable, avait voulu profiter d'une des
+rares epoques de l'annee ou les cimes sont claires et calmes. Il etait
+donc parti a minuit, et Obernay l'avait escorte jusqu'a sa premiere
+halte. Mon ami devait etre de retour vers midi, et, de sa part, on me
+priait de l'attendre et de ne point me risquer seul dans les precipices,
+vu que tous les guides du pays avaient ete emmenes par M. de Valvedre.
+Sachant que j'etais fatigue, on n'avait pas voulu me reveiller pour me
+dire ce qui se passait, et j'avais dormi si profondement, que le bruit
+du depart de l'expedition, veritable caravane avec mulets et bagages, ne
+m'avait cause aucune alerte.
+
+Je me conformai aux desirs d'Obernay et resolus de l'attendre au chalet,
+ou, pour mieux dire, a l'hotel d'Ambroise; tel etait le nom de notre
+hote, excellent homme, tres-intelligent et majestueusement obese. En
+causant avec lui, j'appris que sa maison avait ete embellie par la
+munificence et les soins de M. de Valvedre, lequel avait pris ce pays en
+amour. Comme il y venait assez souvent, sa propre residence n'etant pas
+tres-eloignee, il s'etait arrange pour y avoir a sa disposition un
+pied-a-terre confortable. Il avait si bien fait les choses, qu'Ambroise
+se regardait autant comme son serviteur que comme son oblige; mais le
+savant, qui me parut etre un original fort agreable, avait exige que le
+montagnard fit de sa maison une auberge d'ete pour les amants de la
+nature qui penetreraient dans cette region peu connue, et meme qu'il
+servit avec devouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de
+la montagne, a la seule condition, pour eux, de consigner leurs
+observations sur un certain registre qui me fut montre, et que j'avouai
+n'etre pas destine a enrichir. Ambroise n'en fut pas moins empresse a me
+complaire. J'etais l'ami d'Obernay, je ne pouvais pas ne pas etre un peu
+savant, et Ambroise etait persuade qu'il le deviendrait lui-meme, s'il
+ne l'etait pas deja, pour avoir heberge souvent des personnes de merite.
+
+Apres avoir employe les premieres heures de la journee a ecrire a mes
+parents, je descendis dans la salle commune pour dejeuner, et je m'y
+trouvai en tete-a-tete avec un inconnu d'environ trente-cinq ans, d'une
+assez belle figure, et qu'a premiere vue je reconnus pour un israelite.
+Cet homme me parut tenir le milieu entre l'extreme distinction et la
+repoussante vulgarite qui caracterisent chez les juifs deux races ou
+deux types si tranches. Celui-ci appartenait a un type intermediaire ou
+melange. Il parlait assez purement le francais, avec un accent allemand
+desagreable, et montrait tour a tour de la pesanteur et de la vivacite
+dans l'esprit. Au premier abord, il me fut antipathique. Peu a peu il me
+parut assez amusant. Son originalite consistait dans une indolence
+physique et dans une activite d'idees extraordinaires. Mou et gras, il
+se faisait servir comme un prince; curieux et commere, il s'enquerait de
+tout et ne laissait pas tomber la conversation un seul instant.
+
+Comme il me fit, des le premier moment, l'honneur d'etre
+tres-communicatif, je sus bien vite qu'il se nommait Moserwald, qu'il
+etait assez riche pour se reposer un peu des affaires, et qu'il
+voyageait en ce moment pour son plaisir. Il venait de Venise, ou il
+s'etait plus occupe de jolies femmes et de beaux-arts que du soin de sa
+fortune; il se rendait a Chamonix. Il voulait voir le mont Blanc, et il
+passait par le mont Rose, dont il avait _souhaite se faire une idee_. Je
+lui demandai s'il etait tente d'en faire l'escalade.
+
+--Non pas! repondit-il. C'est trop dangereux, et pour voir quoi, je vous
+le demande? Des glacons les uns sur les autres! Personne n'a encore
+atteint la cime de cette montagne, et il n'est pas dit que la caravane
+partie cette nuit en reviendra au complet. Au reste, je n'ai pas fait
+beaucoup de voeux pour elle. Arrive a dix heures hier au soir et a peine
+endormi, j'ai ete reveille par tous les gros souliers ferres du pays,
+qui n'ont fait, deux heures durant, que monter et descendre les
+escaliers de bois de cette maison a jour. Tous les animaux de la
+creation ont beugle, patoise, henni, jure ou braille sous la fenetre,
+et, quand je croyais en etre quitte, on est revenu pour chercher je ne
+sais quel instrument oublie, un barometre et un telegraphe! Si j'avais
+eu une potence a mon service, je l'aurais envoyee a ce M. de Valvedre,
+que Dieu benisse! Le connaissez-vous?
+
+--Pas encore. Et vous?
+
+--Je ne le connais que de reputation; on parle beaucoup de lui a Geneve,
+ou je reside, et on parle de sa femme encore davantage. La
+connaissez-vous, sa femme? Non? Ah! mon cher, qu'elle est jolie! Des
+yeux longs comme ca (il me montrait la lame de son couteau) et plus
+brillants que ca! ajouta-t-il en montrant un magnifique saphir entoure
+de brillants qu'il portait a son petit doigt.
+
+--Alors ce sont des yeux etincelants, car vous avez la une belle bague.
+
+--La souhaitez-vous? Je vous la cede pour ce qu'elle m'a coute.
+
+--Merci, je n'en saurais que faire.
+
+--Ce serait pourtant un joli cadeau pour votre maitresse, hein?
+
+--Ma maitresse? Je n'en ai pas!
+
+--Ah bah! vraiment? Vous avez tort.
+
+--Je me corrigerai.
+
+--Je n'en doute pas; mais cette bague-la peut hater l'heureux moment.
+Voyons, la voulez-vous? C'est une bagatelle de douze mille francs.
+
+--Mais, encore une fois, je n'ai pas de fortune.
+
+--Ah! vous avez encore plus tort; mais cela peut se corriger aussi.
+Voulez-vous faire des affaires? Je peux vous lancer, moi.
+
+--Vous etes bijoutier?
+
+--Non, je suis riche.
+
+--C'est un joli etat; mais j'en ai un autre.
+
+--Il n'y a point de joli etat, si vous etes pauvre.
+
+--Pardonnez-moi, je suis libre!
+
+--Alors vous avez de l'aisance, car, avec la misere, il n'y a
+qu'esclavage. J'ai passe par la, moi qui vous parle, et j'ai manque
+d'education; mais je me suis un peu refait a mesure que j'ai surmonte le
+mauvais sort. Donc, vous ne connaissez pas les Valvedre? C'est un
+singulier couple, a ce qu'on dit. Une femme ravissante, une vraie femme
+du monde sacrifiee a un original qui vit dans les glaciers! Vous
+jugez...
+
+Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais gout, mais dont
+je ne me scandalisai point, les personnes dont il parlait ne m'etant pas
+directement connues. Il ajouta que, du reste, avec un tel mari, madame
+de Valvedre etait dans son droit, si elle avait eu les aventures que lui
+pretait la chronique genevoise. J'appris par lui que cette dame
+paraissait de temps en temps a Geneve, mais de moins en moins, parce que
+son mari lui avait achete, vers le lac Majeur, une villa d'ou il
+exigeait qu'elle ne sortit point sans sa permission.
+
+--Vous comprenez bien, ajouta-t-il, qu'elle se menage quelques echappees
+quand il n'est pas la... et il n'y est jamais: mais il lui a donne pour
+surveillante une vieille soeur a lui, qui, sous pretexte de soigner les
+enfants,--il y en a quatre ou cinq,--fait en conscience son metier de
+geoliere.
+
+--Je vois que vous plaignez beaucoup l'interessante captive. Peut-etre
+la connaissez-vous plus que vous ne voulez le dire a table d'hote?
+
+--Non, parole d'honneur! Je ne la connais que de vue, je ne lui ai
+jamais parle, et pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manque; mais
+patience! l'occasion viendra un jour ou l'autre, a moins que ce jeune
+homme qui voyage avec le mari... Je l'ai apercu hier au soir, M.
+Obernay, je crois, le fils d'un professeur...
+
+--C'est mon ami.
+
+--Je ne demande pas mieux; mais je dis qu'il est beau garcon et qu'on
+n'est jamais trahi que par les siens. Un apprenti, ca console toujours
+la femme du patron, c'est dans l'ordre!
+
+--Vous etes un esprit fort, tres-sceptique.
+
+--Pas fort du tout, mais mefiant en diable; sans quoi, la vie ne serait
+pas tenable. On prendrait la vertu au serieux, et ce serait triste,
+quand on n'est pas vertueux soi-meme! Est-ce que vous avez la
+pretention?...
+
+--Je n'en ai aucune.
+
+--Eh bien, restez ainsi, croyez-moi. Allez-y franchement, contentez vos
+passions et n'en abusez pas. Vous voyez, je vous donne de sages
+conseils, moi!
+
+--Vous etes bien bon.
+
+--Oui, oui, vous vous moquez; mais ca m'est egal. Vos sourires n'oteront
+pas un sou de ma poche ni un cheveu de ma tete, tandis que votre
+deference ne remettrait pas dans ma vie une seule des heures que j'ai
+perdues ou mal employees.
+
+--Vous etes philosophe!
+
+--Excessivement, mais un peu trop tard. J'ai vecu beaucoup depuis que je
+puis me passer mes fantaisies, et j'en suis puni par la diminution du
+sens fantaisiste. Oui, vrai, je me blase deja. J'ai des jours ou je ne
+sais plus que faire pour m'amuser. Voulez-vous venir dehors fumer un
+cigare? Nous regarderons ce fameux mont Rose; on dit que c'est si joli!
+Je l'ai regarde hier tout le long du voyage; je l'ai trouve pareil a
+toutes les montagnes un peu elevees de la chaine des Alpes; mais
+peut-etre que vous me le ferez trouver different. Voyons, qu'est-ce
+qu'il y a de different et qu'est-ce qu'il y a de beau selon vous? Je ne
+demande qu'a admirer, moi; je n'ai ete eleve ni en poete, ni en artiste;
+mais j'aime le beau, et j'ai des yeux comme un autre.
+
+Il y avait tant de naivete dans le babil de ce Moserwald, que, tout en
+fumant dehors avec lui, je me laissai aller a la sotte vanite de lui
+expliquer la beaute du mont Rose. Il m'ecouta avec son bel oeil juif,
+clair et avide, fixe sur moi. Il eut l'air de comprendre et de gouter
+mon enthousiasme; apres quoi, il reprit tout a coup son air de bonhomie
+railleuse et me dit:
+
+--Mon cher monsieur, vous aurez beau faire, vous ne reussirez pas a me
+prouver qu'il y ait le moindre plaisir a regarder cette grosse masse
+blanche. Il n'y a rien de bete comme le blanc, et c'est presque aussi
+triste que le noir. On dit que le soleil seme des diamants sur ces
+glaces: pour moi, je vous confesse que je n'en vois pas un seul, et je
+suis sur d'en avoir plus a mon petit doigt que ce gros bloc de
+vingt-cinq ou trente lieues carrees n'en montre sur toute sa surface;
+mais je suis content de m'en etre assure: vous m'avez prouve une fois de
+plus que l'imagination des gens cultives peut faire des miracles, car
+vous avez dit les plus jolies choses du monde sur cette chose qui n'est
+pas jolie du tout. Je voudrais pouvoir en retenir quelque bribe pour la
+reciter dans l'occasion; mais je suis trop stupide, trop lourd, trop
+positif, et je ne trouverai jamais un mot qui ne fasse rire de moi.
+Voila pourquoi je me garde de l'enthousiasme; c'est un joyau qu'il faut
+savoir porter, et qui sied mal aux gens de mon espece. Moi, j'aime le
+reel; c'est ma fonction; j'aime les diamants fins et ne puis souffrir
+les imitations, par consequent les metaphores.
+
+--C'est-a-dire que je ne suis qu'un chercheur de clinquant, et que
+vous... vous etes bijoutier, ne le niez pas! Toutes vos paroles vous y
+ramenent.
+
+--Je ne suis pas un bijoutier; je n'ai ni l'adresse, ni la patience, ni
+la pauvrete necessaires.
+
+--Mais autrefois, avant la richesse?
+
+--Autrefois, jamais je n'ai eu d'etat manuel. Non, c'est trop bete; je
+n'ai pas eu d'autre outil que mon raisonnement pour me tirer d'affaire.
+Les fortunes ne sont pas dans les mains de ceux qui s'amusent a
+produire, a confectionner ou a creer, mais bien dans celles qui ne
+touchent a rien. Il y a trois races d'hommes, mon cher: ceux qui
+vendent, ceux qui achetent et ceux qui servent de lien entre les uns et
+les autres. Croyez-moi, les vendeurs et les acheteurs sont les derniers
+dans l'echelle des etres.
+
+--C'est-a-dire que celui qui les ranconne est le roi de son siecle?
+
+--Eh! pardieu, oui! a lui seul, il faut qu'il soit plus malin que deux!
+Vous etes donc decide a faire de l'esprit et a vendre des mots? Eh bien,
+vous serez toujours miserable. Achetez pour revendre ou vendez pour
+racheter, il n'y a que cela au monde; mais vous ne me comprenez pas et
+vous me meprisez. Vous dites: "Voila un brocanteur, un usurier, un
+crocodile!" Pas du tout, mon cher; je suis un excellent homme, d'une
+probite reconnue; j'ai la confiance de beaucoup de grands personnages.
+Des gens de merite, des philanthropes, des savants meme me consultent et
+recoivent mes services. J'ai du coeur; je fais plus de bien en un jour
+que vous n'en pourrez faire en vingt ans; j'ai la main large, et molle,
+et douce! Eh bien, ouvrez la votre si vous avez besoin d'un ami, et vous
+verrez ce que c'est qu'un bon juif qui est bete, mais qui n'est pas sot.
+
+Je ne songeai pas a me facher de ce ton a la fois insolent et amical de
+protection bizarre. L'homme etait reellement tout ce qu'il disait etre,
+bete au point de blesser sans en avoir conscience, assez bon pour faire
+avec plaisir des sacrifices, fin au point d'etre genereux pour se faire
+pardonner sa vanite. Je pris le parti de rire de son etrangete, et,
+comme il vit que je n'avais aucun besoin de lui, mais que je le
+remerciais sans dedain et sans orgueil, il concut pour moi un peu plus
+d'estime et de respect qu'il n'avait fait a premiere vue. Nous nous
+quittames tres-bons amis. Il eut bien voulu m'avoir pour compagnon de sa
+promenade, il craignait de s'ennuyer seul; mais l'heure approchait ou
+Obernay avait promis de rentrer, et je doutais que ce nouveau visage lui
+fut agreable. Ayant donc pris conge du juif et m'etant fait indiquer le
+sentier que devait suivre Obernay pour revenir, je partis a sa
+rencontre.
+
+Nous nous retrouvames au bas des glaciers, dans un bois de pins des plus
+pittoresque. Obernay rentrait avec plusieurs guides et mulets qui
+avaient transporte une partie des bagages de son ami. Cette bande
+continua sa route vers la vallee, et Obernay se jeta sur le gazon aupres
+de moi. Il etait extremement fatigue: il avait marche dix heures sur
+douze sur un terrain non fraye, et cela par amitie pour moi. Partage
+entre deux affections, il avait voulu juger des difficultes et des
+dangers de l'entreprise de M. de Valvedre, et revenir a temps pour ne
+pas me laisser seul une journee entiere.
+
+Il tira de son bissac quelques aliments et un peu de vin, et, retrouvant
+peu a peu ses forces, il m'expliqua les procedes d'exploration de son
+ami. Il s'agissait, non comme M. Moserwald me l'avait dit, d'atteindre
+la plus haute cime du mont Rose, ce qui n'etait peut-etre pas possible,
+mais de faire, par un examen approfondi, la dissection geologique de la
+masse, L'importance de cette recherche se reliait a une serie d'autres
+explorations faites et a faire encore sur toute la chaine des Alpes
+Pennines, et devait servir a confirmer ou a detruire un systeme
+scientifique particulier que je serais aujourd'hui fort embarrasse
+d'exposer au lecteur: tant il y a que cette promenade dans les glaces
+pouvait durer plusieurs jours. M. de Valvedre y portait une grande
+prudence a cause de ses guides et de ses domestiques, envers lesquels il
+se montrait fort humain. Il etait muni de plusieurs tentes legeres et
+ingenieusement construites, qui pouvaient contenir ses instruments et
+abriter tout son monde. A l'aide d'un appareil a eau bouillante de la
+plus petite dimension, merveille d'industrie portative dont il etait
+l'inventeur, il pouvait se procurer de la chaleur presque
+instantanement, en quelque lieu que ce fut, et combattre tous les
+accidents produits par le froid. Enfin il avait des provisions de toute
+espece pour un temps donne, une petite pharmacie, des vetements de
+rechange pour tout son monde, etc. C'etait une veritable colonie de
+quinze personnes qu'il venait d'installer au-dessus des glaciers, sur un
+vaste plateau de neige durcie, hors de la portee des avalanches. Il
+devait passer la deux jours, puis chercher un passage pour aller
+s'installer plus loin avec une partie de son materiel et de son monde,
+le reste pouvant l'y rejoindre en deux ou trois voyages, pendant qu'il
+tenterait d'aller plus loin encore. Condamne peut-etre a ne faire que
+deux ou trois lieues de decouvertes chaque jour a cause de la difficulte
+des transports, il avait garde quelques mulets, sacrifies d'avance aux
+dangers ou aux souffrances de l'entreprise. M. de Valvedre etait
+tres-riche, et, pouvant faire plus que tant d'autres savants, toujours
+empeches par leur honorable pauvrete ou la parcimonie des gouvernements,
+il regardait comme un devoir de ne reculer devant aucune depense en vue
+du progres de la science. J'exprimai a Henri le regret de ne pas avoir
+ete averti pendant la nuit. J'aurais demande a M. de Valvedre la
+permission de l'accompagner.
+
+--Il te l'eut refusee, repondit-il, comme il me l'avait refusee a
+moi-meme. Il t'eut dit, comme a moi, que tu etais un fils de famille, et
+qu'il n'avait pas le droit d'exposer ta vie. D'ailleurs, tu aurais
+compris, comme moi, que, quand on n'est pas fort necessaire dans ces
+sortes d'expeditions, on y est fort a charge. Un homme de plus a loger,
+a nourrir, a proteger, a soigner peut-etre dans de pareilles
+conditions...
+
+--Oui, oui, je le comprends pour moi; mais comment se fait-il que tu ne
+sois pas extremement utile, toi savant, a ton savant ami?
+
+--Je lui suis plus necessaire en restant a Saint-Pierre, d'ou je peux
+suivre presque tous ses mouvements sur la montagne, et d'ou, a un signal
+donne, je peux lui envoyer des vivres, s'il en manque, et des secours,
+s'il en a besoin. J'ai, d'ailleurs, a faire marcher une serie
+d'observations comparatives simultanement avec les siennes, et je lui ai
+donne ma parole d'honneur de n'y pas manquer.
+
+--Je vois, dis-je a Obernay, que tu es excessivement devoue a ce
+Valvedre, et que tu le consideres comme un homme du plus grand merite.
+C'est l'opinion de mon pere, qui m'a quelquefois parle de lui comme
+l'ayant rencontre chez le tien a Paris, et je sais que son nom a une
+certaine illustration dans les sciences.
+
+--Ce que je puis te dire de lui, repondit Obernay, c'est qu'apres mon
+pere il est l'homme que je respecte le plus, et qu'apres mon pere et
+toi, c'est celui que j'aime le mieux.
+
+--Apres moi? Merci, mon Henri! Voila une parole excellente et dont je
+craignais d'etre devenu indigne.
+
+--Et pourquoi cela? Je n'ai pas oublie que le plus paresseux a ecrire,
+c'est moi qui l'ai ete; mais, de meme que tu as bien compris cette
+infirmite de ma part, de meme j'ai eu la confiance que tu me la
+pardonnais. Tu me connaissais assez pour savoir que, si je ne suis pas
+un camarade assez demonstratif, je suis du moins un ami aussi fidele
+qu'il est permis de le souhaiter.
+
+Je fus vivement touche, et je sentis que j'aimais ce jeune homme de
+toute mon ame. Je lui pardonnai l'espece de superiorite de vues ou de
+caractere qu'il avait paru s'attribuer la veille vis-a-vis de moi, et je
+commencai a craindre qu'il n'en eut reellement le droit.
+
+Il prit quelques instants de repos, et, pendant qu'il dormait, la tete a
+l'ombre et les jambes au soleil, je l'etudiai de nouveau avec interet,
+comme quelqu'un que l'on sent devoir prendre de l'ascendant sur votre
+existence. Je ne sais pourquoi, je le mis en parallele dans ma pensee
+litteraire et descriptive avec l'israelite Moserwald. Cela se presentait
+a moi comme une antithese naturelle: l'un gras et nonchalant comme un
+mangeur repu, l'autre actif et maigre comme un chercheur insatiable; le
+premier, jaune et luisant comme l'or qui avait ete le but de sa vie;
+l'autre, frais et colore comme les fleurs de la montagne qui faisaient
+sa joie, et qui, comme lui, devaient aux apres caresses du soleil la
+richesse de leurs tons et la purete de leurs fins tissus.
+
+Ceci etait pour mon imagination, jeune et riante alors, l'indice d'une
+vocation bien prononcee chez mon ami. Au reste, j'ai toujours remarque
+que les vives appetences de l'esprit ont leurs manifestations
+exterieures dans quelque particularite physique de l'individu. Certains
+ornithologues ont des yeux d'oiseau; certains chasseurs, l'allure du
+gibier qu'ils poursuivent. Les musiciens simplement virtuoses ont
+l'oreille conformee d'une certaine facon, tandis que les compositeurs
+ont dans la forme du front l'indice de leur faculte resumatrice, et
+semblent entendre par le cerveau. Les paysans qui elevent des boeufs
+sont plus lents et plus lourds que ceux qui elevent des chevaux, et ils
+naissent ainsi de pere en fils. Enfin, sans vouloir m'egarer dans de
+nombreux exemples, je puis dire qu'Obernay est reste comme une preuve
+acquise a mon systeme. J'ai pleinement reconnu par la suite que, si son
+visage, sans beaute reelle, mais eminemment agreable, avait l'eclat
+d'une rose,--son ame, sans genie d'initiative, avait le charme profond
+de l'harmonie, et comme qui dirait un suave et splendide parfum
+d'honnetete.
+
+Quand il eut dormi une heure avec la placidite d'un soldat en campagne
+habitue a mettre le temps a profit, il se sentit tout a fait bien, et
+nous nous reprimes a causer. Je lui parlai de Moserwald, ma nouvelle
+connaisance, et je lui rapportai les plaisanteries de ce grand sceptique
+sur sa position de consolateur oblige de madame de Valvedre. Il faillit
+bondir d'indignation, mais je le contins.
+
+--Apres ce que tu m'as dit de ton affection et de ton respect pour le
+caractere du mari, il est tout a fait inutile de te defendre d'une
+trahison indigne, et ce serait meme me faire injure.
+
+--Oui, oui, repondit-il avec vivacite, je ne doute pas de toi; mais, si
+ce juif me tombe sous la main, il fera bien de ne pas me plaisanter sur
+un pareil sujet!
+
+--Je ne pense pas qu'il pousse jusque-la son debordement d'esprit,
+quoique, apres tout, je ne sache de quoi il n'est pas capable avec sa
+candeur effrontee. Le connais-tu, ce Moserwald? N'est-il pas de Geneve?
+
+--Non, il est Allemand; mais il vient souvent chez nous, je veux dire
+dans notre ville, et, sans lui avoir jamais parle, je sais tres-bien que
+c'est un fat.
+
+--Oui, mais si naivement!
+
+--C'est peut-etre joue, cette naivete cynique. Que sait-on d'un juif?
+
+--Comment, tu aurais des prejuges de race, toi, l'homme de la nature?
+
+--Pas le moindre prejuge et pas la moindre prevention hostile. Je
+constate seulement un fait: c'est que l'israelite le plus insignifiant a
+toujours en lui quelque chose de profondement mysterieux. Sommite ou
+abime, ce representant des vieux ages obeit a une logique qui n'est pas
+la notre. Il a retenu quelque chose de la doctrine esoterique des
+hypogees, a laquelle Moise avait ete initie. En outre, la persecution
+lui a donne la science de la vie pratique et un sentiment tres-apre de
+la realite. C'est donc un etre puissant que je redoute pour l'avenir de
+la societe, comme je redoute pour cette foret ou nous voici la chute des
+blocs de granit que les glaces retiennent au-dessus d'elle. Je ne hais
+pas le rocher, il a sa raison d'etre, il fait partie de la charpente
+terrestre. Je respecte son origine, et meme je l'etudie avec un certain
+trouble religieux; mais je vois la loi qui l'entraine, et qui, tout en
+le desagregeant, reunit dans une commune fatalite sa ruine et celle des
+etres de creation plus moderne qui ont pousse sur ses flancs.
+
+--Voila, mon ami, une metaphore par trop scientifique.
+
+--Non, non, elle est juste! Notre sagesse, notre science religieuse et
+sociale ont pris racine dans la cendre du monde hebraique, et, ingrats
+disciples, nous avons voulu l'aneantir au lieu de l'amener a nous
+suivre. Il se venge. C'est absolument comme ces arbres dont les racines
+avides et folles soulevent les roches et creusent le chemin aux
+avalanches qui les engloutiront.
+
+--Alors, selon toi, les juifs sont les futurs maitres du monde?
+
+--Pour un moment, je n'en doute pas; apres quoi, d'autres cataclysmes
+les emporteront vite, s'ils restent juifs: il faut que tout se
+renouvelle ou perisse, c'est la loi de l'univers; mais, pour en revenir
+a Moserwald, quel qu'il soit, crains de te lier avec lui avant de le
+bien connaitre.
+
+--Je ne compte pas me lier jamais avec lui, bien que je le juge mieux
+que tu ne fais.
+
+--Je ne le juge pas; je ne sais rien sur son compte qui m'autorise a le
+soupconner en tant qu'individu. Au contraire, je sais qu'il a la
+reputation de tenir sa parole et d'etre large en affaires plus qu'aucun
+de sa race; mais tu me dis qu'il parle legerement de M. de Valvedre, et
+cela me deplait. Et puis il t'offre ses services, et cela m'inquiete. On
+peut toujours avoir besoin d'argent, et la fable de Shylock est un
+symbole eternellement vrai. Le juif a instinctivement besoin de manger
+un morceau de notre coeur, lui qui a tant de motifs de nous hair, et qui
+n'a pas acquis avec le bapteme la sublime notion du pardon. Je t'en
+supplies si tu te voyais entraine a quelque depense imprevue, excedant
+serieusement tes ressources, adresse-toi a moi, et jamais a ce
+Moserwald. Jure-le-moi, je l'exige.
+
+Je fus surpris de la vivacite d'Obernay, et me hatai de le rassurer en
+lui parlant de l'honnete aisance de ma famille et de la simplicite de
+mes gouts.
+
+--N'importe, reprit-il, promets-moi de me regarder comme ton meilleur
+ami. Je ne sais quelle sera ta vie... D'apres ce que tu m'as laisse
+entrevoir hier de tes angoisses vis-a-vis de l'avenir et de ton
+mecontentement du present, je crains que les passions ne jouent un role
+trop imperieux dans ta destinee. Il ne me semble pas que tu aies
+travaille a te forger le frein necessaire...
+
+--Quel frein? la botanique ou la geologie?
+
+--Oh! si tu railles, parlons d'autre chose.
+
+--Je ne raille pas quand il s'agit de t'aimer et d'etre touche de ton
+affection genereuse; mais conviens que tu penses trop en homme de
+specialite et que tu dirais volontiers: "Hors de la science, point de
+salut."
+
+--Eh bien, oui, je te dirais volontiers. J'ai la candeur et le courage
+d'en convenir. J'ai eu sous les yeux de tels exemples de ces fausses
+theories qui ont deja trouble ton ame!...
+
+--Quelles theories me reproches-tu? Voyons!
+
+--La theorie en la personnalite d'abord, la pretention de realiser une
+existence de gloire personnelle avec la resolution d'etre furieux et
+desespere, si tu echoues.
+
+--Eh bien, tu le trompes; j'ai deux cordes a mon ambition. J'accepte la
+gloire sans bonheur ou le bonheur sans gloire.
+
+Obernay me raillia a son tour de ma pretendue modestie, et, tout en
+discutant de la sorte, je ne sais plus comment nous vinmes a parler de
+M. de Valvedre et de sa femme. J'etais assez curieux de savoir ce qu'il
+y avait de vrai dans les commerages de Moserwald, et Obernay etait
+precisement dispose a une extreme reserve. Il faisait le plus grand
+eloge de son ami, et il evitait d'avoir une opinion sur le compte de
+madame de Valvedre; mais, malgre lui, il devenait nerveux et presque
+irascible en prononcant son nom. Il avait des reticences troublees; le
+rouge lui montait au front quand je lui en demandais la cause. Mon
+esprit fit fausse route. Je m'imaginai qu'en depit de sa vertu, de sa
+raison et de sa volonte, il etait amoureux de cette femme, et, dans un
+moment ou il s'en defendait le plus, il m'echappa de lui dire
+ingenument:
+
+--Elle est donc bien seduisante!
+
+--Ah! s'ecria-t-il en frappant du poing sur la boite de metal qui
+contenait ses plantes et qui lui avait servi d'oreiller, je vois que les
+mauvaises pensees de ce juif ont deteint sur toi. Eh bien, puisque tu me
+pousses a bout, je te dirai la verite. Je n'estime pas la femme dont tu
+me parles... A present, me croiras-tu capable de l'aimer?
+
+--Eh! mais... c'est quelquefois une raison de plus; l'amour est si
+fantasque!
+
+--Le mauvais amour, ou l'amour des romans et des drames modernes; mais
+les mauvaises amours n'eclosent que dans les ames malsaines, et, Dieu
+merci, la mienne est pure. La tienne est-elle donc deja corrompue, que
+tu admets ces honteuses fatalites?
+
+--Je ne sais si mon ame est pure comme la tienne, mon cher Henri; mais
+elle est vierge, voila ce dont je puis te repondre.
+
+--Eh bien, ne la laisse pas gater et affaiblir d'avance par ces idees
+fausses. Ne te laisse pas persuader que l'artiste et le poete soient
+destines a devenir la proie des passions, et qu'il leur soit permis,
+plus qu'aux autres hommes, d'aspirer a une pretendue grande vie sans
+entraves morales; ne t'avoue jamais a toi-meme, quand meme cela serait,
+que tu peux tomber sous l'empire d'un sentiment indigne de toi!...
+
+--Mais, en verite, tu vas me faire peur de moi-meme, si tu continues! Tu
+me mets sous les yeux des dangers auxquels je ne songeais pas, et pour
+un peu je croirais que c'est moi qui suis epris, sans la connaitre, de
+cette fameuse madame de Valvedre.
+
+--Fameuse! Ai-je dit qu'elle etait fameuse? reprit Obernay en riant avec
+un peu de dedain. Non; la renommee n'a rien a faire avec elle, ni en
+bien ni en mal. Sache que les aventures qu'on lui prete a Geneve, selon
+M. Moserwald (et je crois qu'on ne lui en prete aucune), n'existent que
+dans l'imagination de ce triomphant israelite. Madame de Valvedre vit a
+la campagne, fort retiree, avec ses deux belles-soeurs et ses deux
+enfants.
+
+--Je vois que Moserwald est, en effet, mal renseigne: il m'avait dit
+quatre enfants et une belle-soeur; mais, toi, sais-tu que tu te
+contredis beaucoup sur le compte de cette femme? Elle est irreprochable,
+et pourtant tu ne l'estimes pas!
+
+--Je ne sais rien a reprendre dans sa conduite; je n'estime pas son
+caractere, son esprit, si tu veux.
+
+--En a-t-elle, de l'esprit?
+
+--Moi, je ne trouve pas; mais elle passe pour en avoir.
+
+--Elle est toute jeune?
+
+--Non! Elle s'est mariee a vingt ans, il y a deja... oui, il y a dix ans
+environ. Elle peut avoir la trentaine.
+
+--Eh! ce n'est pas si jeune, en effet! Et son mari?
+
+--Il a quarante ans, lui, et il est plus jeune qu'elle, car il est agile
+et fort comme un sauvage, tandis qu'elle est nonchalante et fatiguee
+comme une creole.
+
+--Qu'elle est?
+
+--Non, c'est la fille d'une Espagnole et d'un Suedois; son pere etait
+consul a Alicante, ou il s'est marie.
+
+--Singulier melange de races! Cela doit avoir produit un type bizarre?
+
+--Tres-reussi comme beaute physique.
+
+--Et morale?
+
+--Morale, moins, selon moi... Une ame sans energie, un cerveau sans
+etendue, un caractere inegal, irritable et mou; aucune aptitude serieuse
+et de sots dedains pour ce qu'elle ne comprend pas.
+
+--Meme pour la botanique?
+
+--Oh! pour la botanique plus que pour toute autre chose.
+
+--En ce cas, me voila bien rassure sur ton compte. Tu n'aimes pas, tu
+n'aimeras jamais cette femme-la!
+
+--Cela, je t'en reponds, dit gaiement mon ami en rebouclant son sac et
+en repassant sa _jeannette[1] en sautoir. Il est permis aux fleurs de ne
+pas aimer les femmes; mais les femmes qui n'aiment pas les fleurs sont
+des monstres!
+
+Il me serait bien impossible de dire pourquoi et comment cet entretien
+brise et repris plusieurs fois durant le reste de la journee, et
+toujours sans aucune premeditation de part ou d'autre, engendra en moi
+une sorte de trouble et comme une predisposition a subir les malheurs
+dont Obernay voulait me preserver. On eut dit que, doue d'une subite
+clairvoyance, il lisait dans le livre de mon avenir. Et pourtant je
+n'etais ni un caractere passif, ni un esprit sans reaction; mais je
+croyais beaucoup a la fatalite. C'etait la mode en ce temps-la, et
+croire a la fatalite, c'est la creer en nous-memes.
+
+[Note 1: C'est la boite de fer battu ou les botanistes mettent leurs
+plantes a la promenade pour les conserver fraiches.]
+
+--Qui donc va s'emparer de moi? me disais-je en m'endormant avec peine
+vers minuit, tandis qu'Obernay, couche a six heures du soir, se relevait
+pour se livrer aux observations scientifiques dont son ami lui avait
+confie le programme. Pourquoi Henri a-t-il paru si inquiet de moi? Son
+oeil exerce a lire dans les nuages a-t-il apercu au dela de l'horizon
+les tempetes qui me menacent? Qui donc vais-je aimer? Je ne connais
+aucune femme qui m'ait fait beaucoup songer, si ce n'est deux ou trois
+grandes artistes lyriques ou dramatiques auxquelles je n'ai jamais parle
+et ne parlerai probablement jamais. J'ai eu la vie, sinon la plus calme,
+du moins la plus pure. J'ai senti en moi les forces de l'amour, et j'ai
+su les conserver entieres pour un objet ideal que je n'ai pas encore
+rencontre.
+
+Je revai, en donnant, a une femme que je n'avais jamais vue, que, selon
+toute apparence, je ne devais jamais voir, a madame de Valvedre. Je
+l'aimai passionnement durant je ne sais combien d'annees dont la vision
+ne dura peut-etre pas une heure; mais je m'eveillai surpris et fatigue
+de ce long drame dont je ne pus ressaisir aucun detail. Je chassai ce
+fantome et me rendormis sur le cote gauche. J'etais agite. Le juif
+Moserwald m'apparut et m'offensa si cruellement, que je lui donnai un
+soufflet. Eveille de nouveau, je retrouvai sur mes levres des mots
+confus qui n'avaient aucun sens. Dans mon troisieme somme, je revis le
+meme personnage, amical et railleur, sous la forme d'un oiseau
+fantastique enormement gras, qui s'enlevait lourdement de terre, et que
+je poursuivais cependant sans pouvoir l'atteindre. Il se posait sur les
+rochers les plus eleves, et, les faisant crouler sous son poids, il
+m'environnait en riant de lavanges de pierres et de glacons. Toutes les
+metaphores dont Obernay m'avait regale prenaient une apparence sensible,
+et je ne pus reposer qu'apres avoir epuise ces fantaisies etranges.
+
+Quand je me levai, Obernay, qui avait veille jusqu'a l'aube, s'etait
+recouche pour une heure ou deux. Il avait l'admirable faculte
+d'interrompre et de reprendre son sommeil comme toute autre occupation
+soumise a sa volonte. Je m'informai de Moserwald; il etait parti au
+point du jour.
+
+J'attendis le reveil d'Henri, et, apres un frugal dejeuner, nous
+partimes ensemble pour une belle promenade qui dura une grande partie de
+la journee, et durant laquelle il ne fut plus question ni des Valvedre,
+ni du juif, ni de moi-meme. Nous etions tout a la nature splendide qui
+nous environnait. J'en jouissais en artiste ebloui qui ne cherche pas
+encore a se rendre compte de l'effet produit sur son ame par la
+nouveaute des grands spectacles, et qui, domine par la sensation, n'a
+pas le loisir de savourer et de resumer. Familiarise avec la sublimite
+des montagnes et occupe de surprendre les mysteres de la vegetation,
+Obernay me paraissait moins enivre et plus heureux que moi. Il etait
+sans fievre et sans cris, tandis que je n'etais que vertige et
+transports.
+
+Vers trois heures de l'apres-midi, comme il parlait d'escalader encore
+une banquette de roches terribles pour chercher un petit saxifrage
+_rarissimus_ qui devait se trouver par la, je lui avouai que je me
+sentais tres-fatigue, et que je me mourais de faim, de chaud et de soif.
+
+--Au fait, cela doit etre, repondit-il. Je suis un egoiste, je ne songe
+pas que toute chose exige un apprentissage, et que tu ne seras pas bon
+marcheur dans ce pays-ci avant huit ou dix jours de fatigues
+progressives. Tu me permettras d'aller chercher mon saxifrage; il est un
+peu tard dans la saison, et je crains fort de le trouver tout en
+graines, si je remets la chose a demain. Peut-etre, ce soir,
+trouverai-je encore quelques corolles ouvertes. Je te rejoindrai a
+Saint-Pierre, a l'heure du diner. Toi, tu vas suivre le sentier ou nous
+sommes; il te conduira sans danger et sans fatigue, dans dix minutes
+tout au plus, a un chalet cache derriere le gros rocher qui nous fait
+face. Tu trouveras la du lait a discretion. Tu descendras ensuite vers
+la vallee en prenant toujours a gauche, et tu regagneras notre gite en
+flanant le long du torrent. Le chemin est bon, et tu seras en pleine
+ombre.
+
+Nous nous separames, et, apres m'etre desaltere et repose un quart
+d'heure au chalet indique, je descendis vers la vallee. Le sentier etait
+fort bon, en comparaison de ceux qu'Obernay m'avait fait parcourir, mais
+si etroit, que, lorsque je m'y rencontrais avec des troupeaux defilant
+tete par tete a mes cotes, je devais leur ceder le pas et grimper sur
+des talus plus ou moins accessibles, pour n'etre pas precipite dans une
+profonde coupure a pic qui rasait le bord oppose. J'avais reussi a me
+preserver, lorsque, me trouvant dans un des passages les plus etrangles,
+j'entendis derriere moi un bruit de sonnettes regulierement cadence.
+C'etait une bande de mulets charges que je me mis tout de suite en
+mesure de laisser passer. A cet effet, j'avisai une roche qui me mettait
+de niveau avec la tete de ces betes imperturbables, et je m'y assis pour
+les attendre. La vue etait magnifique, mais la petite caravane qui
+approchait absorba bientot toute mon attention.
+
+En tete, une mule assez pittoresquement caparaconnee a l'italienne, et
+menee en main par un guide a pied, portait une femme drapee dans un
+leger burnous blanc. Derriere ce groupe venait un groupe a peu pres
+semblable, un guide, un mulet, et sur le mulet une autre femme plus
+grande ou plus svelte que la premiere, coiffee d'un grand chapeau de
+paille et vetue d'une amazone grise. Un troisieme guide, conduisant un
+troisieme mulet et une troisieme femme qui avait l'air d'une soubrette,
+etait suivi de deux autres mulets portant des bagages, et d'un quatrieme
+guide qui fermait la marche avec un domestique a pied.
+
+J'eus tout le temps d'examiner ce personnel, qui descendait lentement
+vers moi; je pouvais tres-bien distinguer les figures, sauf celle de la
+dame en burnous dont le capuchon etait releve, et ne laissait a
+decouvert qu'un oeil noir etrange et assez effrayant. Cet oeil se fixa
+sur le mien au moment ou la voyageuse se trouva pres de moi, et elle
+arreta brusquement sa monture en tirant sur la bride, au point de faire
+trebucher le guide, et au risque de le faire tomber dans le precipice.
+Elle ne parut pas s'en soucier, et, m'adressant la parole d'une voix
+assez dure, elle me demanda si j'etais du pays. Sur ma reponse negative,
+elle allait passer outre, lorsque la curiosite me fit ajouter que j'y
+etais depuis deux jours, et que, si elle avait besoin d'un
+renseignement, j'etais peut-etre a meme de le lui donner.
+
+--Alors, reprit-elle, je vous demanderai si vous avez entendu dire que
+le comte de Valvedre fut dans les environs.
+
+--Je sais qu'un M. de Valvedre est a cette heure en excursion sur le
+mont Rose.
+
+--Sur le mont Rose? tout en haut?
+
+--Dans les glaciers, voila tout ce que je sais.
+
+--Ah! je devais m'attendre a cela! dit la dame avec un accent de depit.
+
+--Oh! mon Dieu! ajouta la seconde amazone, qui s'etait approchee pour
+ecouter mes reponses, voila ce que je craignais!
+
+--Rassurez-vous, mesdames; le temps est magnifique, le sommet
+tres-clair, et personne n'est inquiet de l'expedition. Tout fait croire
+aux gens du pays qu'elle ne sera pas dangereuse.
+
+--Je vous remercie pour votre bon augure, repondit cette personne a la
+figure ouverte et a la voix douce; madame de Valvedre et moi, sa
+belle-soeur, nous vous en savons gre.
+
+Mademoiselle de Valvedre m'adressa ce doux remerciement en passant
+devant moi pour suivre sa belle-soeur, qui s'etait deja remise en
+marche. Je suivis des yeux le plus longtemps possible la surprenante
+apparition. Madame de Valvedre se retourna, et, dans ce mouvement, je
+vis son visage tout entier. C'etait donc la cette femme qui avait tant
+pique ma curiosite, grace aux reticences dedaigneuses d'Obernay! Elle ne
+me plaisait point. Elle me paraissait maigre et coloree, deux choses qui
+jurent ensemble. Son regard etait dur et sa voix aussi, ses manieres
+brusques et nerveuses. Ce n'etait pas la un type que j'eusse jamais
+reve; mais comme, en revanche, mademoiselle de Valvedre me semblait
+douce et d'une grace sympathique! D'ou vient qu'Obernay ne m'avait point
+dit que son ami eut une soeur? L'ignorait-il? ou bien etait-il amoureux
+d'elle et jaloux de son secret au point de ne vouloir pas seulement
+laisser deviner l'existence de la personne aimee?
+
+Je doublai le pas, et j'arrivai au hameau peu d'instants apres les
+voyageuses. Madame de Valvedre etait deja devenue invisible; mais sa
+belle-soeur errait encore par les escaliers, s'enquerant de toutes
+choses relatives a l'excursion de son frere. Des qu'elle me vit, elle me
+questionna d'un air de confiance en me demandant si je ne connaissais
+pas Henri Obernay.
+
+--Oui, sans doute, repondis-je, il est mon meilleur ami.
+
+--Oh! alors, reprit-elle avec abandon, vous etes Francis Valigny, de
+Bruxelles, et sans doute vous me connaissez deja, moi? Il a du vous dire
+que j'etais sa fiancee?
+
+--Il ne me l'a pas dit encore, repondis-je un peu trouble d'une si
+brusque revelation.
+
+--C'est qu'il attendait ma permission, apparemment. Eh bien, vous lui
+direz que je l'autorise a vous parler de moi, pourvu qu'il vous dise de
+moi autant de bien qu'il m'en a dit de vous; mais vous, monsieur
+Valigny, parlez-moi de mon frere et de lui!... Est-ce bien vrai qu'ils
+ne sont pas en danger?
+
+Je lui appris qu'Obernay n'avait suivi M. de Valvedre que pendant une
+nuit, et qu'il allait rentrer.
+
+--Mais, ajoutai-je, devez-vous etre inquiete a ce point de votre frere?
+N'etes-vous pas habituee a le voir entreprendre souvent de pareilles
+courses?
+
+--Je devrais m'y habituer, repondit-elle simplement.
+
+En ce moment, madame de Valvedre la fit appeler par une soubrette
+italienne d'accent et tres-jolie de type. Mademoiselle de Valvedre me
+quitta en me disant:
+
+--Allez donc voir si Henri revient de sa promenade, et apprenez-lui que
+Paule vient d'arriver.
+
+--Allons, pensai-je, silence a tout jamais devant elle, mon pauvre
+etourdi de coeur! Tu dois etre le frere et rien que le frere de cette
+charmante fille. D'ailleurs, tu serais bien ridicule de vouloir lutter
+contre un rival aime, et sans doute plus que toi digne de l'etre.
+N'es-tu pas deja un peu coupable d'avoir tressailli legerement au
+frolement de cette robe virginale?
+
+Obernay arrivait; je courus au-devant de lui pour l'avertir de
+l'evenement. Sa figure rose passa au vermillon le plus vif, puis le sang
+se retira tout entier vers le coeur, et il devint pale jusqu'aux levres.
+Devant cette franchise d'emotion, je lui serrai la main en souriant.
+
+--Mon cher ami, lui dis-je, je sais tout, et je t'envie, car tu aimes,
+et c'est tout dire!
+
+--Oui, j'aime de toute mon ame, s'ecria-t-il, et tu comprends mon
+silence! A present, parlons raison. Cette arrivee imprevue, qui me
+comble de joie, me cause aussi de l'inquietude. Avec les caprices de...
+certaines personnes... ou de la destinee...
+
+--Dis les caprices de madame de Valvedre. Tu crains de sa part quelque
+obstacle a ton bonheur?
+
+--Des obstacles, non! mais... des influences... Je ne plais pas beaucoup
+a la belle Alida!
+
+--Elle s'appelle Alida? C'est recherche, mais c'est joli, plus joli
+qu'elle! Je n'ai pas ete emerveille du tout de sa figure.
+
+--Bien, bien, n'importe... Mais, dis-moi, puisque tu l'as vue, sais-tu
+ce qu'elle vient faire ici?
+
+--Et comment diable veux-tu que je le sache? J'ai cru comprendre qu'une
+vive inquietude conjugale...
+
+--Madame de Valvedre inquiete de son mari?... Elle ne l'est pas
+ordinairement; elle est si habituee...
+
+--Mais mademoiselle Paule?
+
+--Oh! elle adore son frere, elle; mais ce n'est certainement pas son
+ascendant qui a pu agir en quoi que ce soit sur sa belle-soeur. Toutes
+deux savent, d'ailleurs, que Valvedre n'aime pas qu'on le suive et qu'on
+le tiraille pour le deranger de ses travaux. Il doit y avoir quelque
+chose la-dessous, et je cours m'en informer, s'il est possible de le
+savoir.
+
+Moi, je courus m'habiller, esperant que les voyageuses dineraient dans
+la salle commune; mais elles n'y parurent pas. On les servit dans leur
+appartenant, et elles y retinrent Obernay. Je ne le revis qu'a la nuit
+close.
+
+--Je te cherche, me dit-il, pour te presenter a ces dames. On m'a charge
+de t'inviter a prendre le the chez elles. C'est une petite solennite;
+car, de la terrasse, nous verrons, a neuf heures, partir de la montagne
+une ou plusieurs fusees qui seront, de la part de Valvedre, un avis
+telegraphique dont j'ai la clef.
+
+--Mais la cause de l'arrivee de ces dames? Je ne suis pas curieux,
+pourtant je desire bien apprendre que ce n'est pas pour toi un motif de
+chagrin ou de crainte.
+
+--Non, Dieu merci! Cette cause reste mysterieuse. Paule croit que sa
+belle-soeur etait reellement inquiete de Valvedre. Je ne suis pas aussi
+candide; mais Alida est charmante avec moi, et je suis rassure. Viens.
+
+Madame de Valvedre s'etait emparee du logement de son mari, qui etait
+assez vaste, eu egard aux proportions du chalet. Il se composait de
+trois chambres dans l'une desquelles Paule preparait le the en nous
+attendant. Elle etait si peu coquette, qu'elle avait garde sa robe de
+voyage toute fripee et ses cheveux denoues et en desordre sous son
+chapeau de paille. C'etait peut-etre un sacrifice qu'elle avait fait a
+Obernay de rester ainsi, pour ne pas perdre un seul des instants qu'ils
+pouvaient passer ensemble. Pourtant je trouvai qu'elle acceptait trop
+bien cet abandon de sa personne, et je pensai tout de suite qu'elle
+n'etait pas assez femme pour devenir autre chose que la femme d'un
+savant. J'en felicitai Obernay dans mon coeur; mais tout sentiment
+d'envie ou de regret personnel fit place a une franche sympathie pour la
+bonte et la raison dont sa future etait douee.
+
+Madame de Valvedre n'etait pas la. Elle resta dans sa chambre jusqu'au
+moment ou Paule frappa a la porte en lui criant que c'etait bientot
+l'heure du signal. Elle sortit alors de ce sanctuaire, et je vis qu'elle
+avait endosse un delicieux neglige. Ce n'etait peut-etre pas bien
+conforme aux agitations d'esprit qu'elle affichait; mais, si par hasard
+elle avait fait cette toilette a mon intention, pouvais-je ne pas lui en
+savoir gre?
+
+Elle m'apparut tellement differente de ce qu'elle m'avait semble sur le
+sentier de la montagne, que, si je l'eusse revue ailleurs que chez elle,
+j'eusse hesite a la reconnaitre. Perchee sur son mulet et drapee dans
+son burnous, je l'avais imaginee grande et forte; elle etait, en
+realite, petite et delicate. Animee par la chaleur, sous le reflet de
+son ombrelle, elle m'avait paru rouge et comme marbree de tons violaces.
+Elle etait pale et de la carnation la plus fine et la plus lisse. Ses
+traits etaient charmants, et toute sa personne avait, comme sa mise, une
+exquise distinction.
+
+J'eus a peine le temps de la regarder et de la saluer. L'heure
+approchait, et l'on se precipitait sur le balcon. Elle s'y placa la
+derniere, sur un siege que je lui presentai, et, m'adressant la parole
+avec douceur:
+
+--Il me semble, dit-elle, que les premiers gites de ceux qui
+entreprennent de semblables courses n'ont rien d'inquietant.
+
+--En effet, repondit Obernay, ce gite est un trou dans le rocher, avec
+quelques pierres alentour. On n'y est pas trop bien, mais on y est en
+surete. Attention cependant! Voici les cinq minutes ecoulees...
+
+--Ou faut-il regarder? demanda vivement mademoiselle de Valvedre.
+
+--Ou je vous ai dit. Et pourtant... non! voici la fusee blanche. C'est
+de beaucoup plus haut qu'elle part. Il aura dedaigne l'etape marquee par
+les guides. Il est sur les grands plateaux, si je ne me trompe.
+
+--Mais les grands plateaux ne sont-ils pas des plaines de neige?
+
+--Permettez... Seconde fusee blanche!... La neige est dure, et il a
+installe sa tente sans difficulte... Troisieme fusee blanche! Ses
+instruments ont bien supporte le voyage, rien n'est casse ni endommage.
+Bravo!
+
+--Des lors il passera une meilleure nuit que nous, dit madame de
+Valvedre; car ses instruments sont ce qu'il a de plus cher au monde.
+
+--Pourquoi, madame, ne dormiriez-vous pas tranquille? me hasardai-je a
+dire a mon tour. M. de Valvedre est si bien premuni contre le froid; il
+a une telle experience de ces sortes d'aventures...
+
+Madame de Valvedre sourit imperceptiblement, soit pour me remercier de
+mes consolations, soit pour les dedaigner, soit encore parce qu'elle me
+trouvait bien naif de croire qu'un mari comme le sien put etre la cause
+de ses insomnies. Elle quitta le balcon ou Obernay, n'attendant plus
+d'autre signal, restait a parler de Valvedre avec Paule, et, comme je
+suivais Alida aupres de la table a the, je fus encore une fois tres
+indecis sur le charme de sa physionomie. Il sembla qu'elle devinait mon
+incertitude, car elle s'etendit nonchalamment sur une sorte de chaise
+longue assez basse, et je pus la voir enfin, eclairee en entier par la
+lampe placee sur la table.
+
+Je la contemplais depuis un instant sans parler, et legerement trouble,
+lorsqu'elle leva lentement ses yeux sur les miens, comme pour me dire:
+"Eh bien, vous decidez-vous enfin a voir que je suis la plus parfaite
+creature que vous ayez jamais rencontree?" Ce regard de femme fut si
+expressif, que je le sentis passer en moi, de la tete aux pieds, comme
+un frisson brulant, et que je m'ecriai eperdu:
+
+--Oui, madame, oui!
+
+Elle vit a quel point j'etais jeune et ne s'en offensa point; car elle
+me demanda avec un etonnement peu marque a quoi je repondais.
+
+--Pardon, madame, j'ai cru que vous me parliez!
+
+--Mais pas du tout. Je ne vous disais rien!
+
+Et un second regard, plus long et plus penetrant que le premier, acheva
+de me bouleverser, car il m'interrogeait jusqu'au fond de l'ame.
+
+A ceux qui n'ont pas rencontre le regard de cette femme, je ne pourrai
+jamais faire comprendre quelle etait sa puissance mysterieuse. L'oeil,
+extraordinairement long, clair et borde de cils sombres qui le
+detachaient du plan de la joue par une ombre changeante, n'etait ni
+bleu, ni noir, ni verdatre, ni orange. Il etait tout cela tour a tour,
+selon la lumiere qu'il recevait ou selon l'emotion interieure qui le
+faisait palir ou briller. Son expression habituelle etait d'une langueur
+inouie, et nul n'etait plus impenetrable quand il rentrait son feu pour
+le derober a l'examen; mais en laissait-il echapper une faible
+etincelle, toutes les angoisses du desir ou toutes les defaillances de
+la volupte passaient dans l'ame dont il voulait s'emparer, si bien
+gardee ou si mefiante que fut cette ame-la.
+
+La mienne n'etait nullement avertie, et ne songea pas un instant a se
+defendre, Elle vit bien celle qui venait de me reduire! Nous n'avions
+echange que les trois paroles que je viens de rapporter, et Obernay
+s'approchait de nous avec sa fiancee, que tout etait deja consomme dans
+ma pensee et dans ma conscience; j'avais rompu avec mes devoirs, avec ma
+famille, avec ma destinee, avec moi-meme; j'appartenais aveuglement,
+exclusivement, a cette femme, a cette inconnue, a cette magicienne.
+
+Je ne sais rien de ce qui fut dit autour de cette petite table, ou Paule
+de Valvedre remuait des tasses en echangeant de calmes repliques avec
+Obernay. J'ignore absolument si je bus du the. Je sais que je presentai
+une tasse a madame de Valvedre et que je restai pres d'elle, les yeux
+attaches sur son bras mince et blanc, n'osant plus regarder son visage,
+persuade que je perdrais l'esprit et tomberais a ses pieds, si elle me
+regardait encore. Quand elle me rendit la tasse vide, je la recus
+machinalement et ne songeai point a m'eloigner. J'etais comme noye dans
+les parfums de sa robe et de ses cheveux. J'examinais plutot stupidement
+que sournoisement les dentelles de ses manchettes, le fin tissu de son
+bas de soie, la broderie de sa veste de cachemire, les perles de son
+bracelet, comme si je n'eusse jamais vu de femme elegante, et comme si
+j'eusse voulu m'instruire des lois du gout. Une timidite qui etait
+presque de la frayeur m'empechait de penser a autre chose qu'a ce
+vetement dont emanait un fluide embrase qui m'empechait de respirer et
+de parler. Obernay et Paule parlaient pour quatre. Que de choses ils
+avaient donc a se dire! Je crois qu'ils se communiquaient des idees
+excellentes dans un langage meilleur encore; mais je n'entendis rien.
+J'ai constate plus tard que mademoiselle de Valvedre avait une belle
+intelligence, beaucoup d'instruction, un jugement sain, eleve, et meme
+un grand charme dans l'esprit; mais, en ce moment ou, recueilli en
+moi-meme, je ne songeais qu'a contenir les battements de mon coeur,
+combien je m'etonnais de la liberte morale de ces heureux fiances qui
+s'exprimaient si facilement et si abondamment leurs pensees! Ils avaient
+deja l'amour communicatif, l'amour conjugal: pour moi, je sentais que le
+desir est farouche et la passion muette.
+
+Alida avait-elle de l'esprit naturel? Je ne l'ai jamais su, bien que je
+l'aie entendue dire des choses frappantes et parler quelquefois avec
+l'eloquence de l'emotion; mais, d'habitude, elle se taisait, et, ce
+soir-la, soit qu'elle voulut ne rien reveler de son ame, soit qu'elle
+fut brisee de fatigue ou fortement preoccupee, elle ne prononca qu'avec
+effort quelques mots insignifiants. Je me trouvais et je restais assis
+beaucoup trop pres d'elle; j'aurais pu et j'aurais du etre a distance
+plus respectueuse. Je le sentais et je me sentais aussi cloue a ma
+place. Elle en souriait sans doute interieurement mais elle ne
+paraissait pas y prendre garde, et les deux fiances etaient trop occupes
+l'un de l'autre pour s'en apercevoir. Je serais reste la toute la nuit
+sans faire un mouvement, sans avoir une idee nette, tant je me trouvais
+mal et bien a la fois. Je vis Obernay serrer fraternellement la main de
+Paule en lui disant qu'elle devait avoir besoin de dormir. Je me
+retrouvai dans ma chambre sans savoir comment j'avais pu prendre conge
+et quitter mon siege; je me jetai sur mon lit a moitie deshabille, comme
+un homme ivre.
+
+Je ne repris possession de moi-meme qu'au premier froid de l'aube. Je
+n'avais pas ferme l'oeil. J'avais ete en proie a je ne sais quel delire
+de joie et de desespoir. Je me voyais envahi par l'amour, que, jusqu'a
+cette heure de ma vie, je n'avais connu qu'en reve, et que l'orgueil un
+peu sceptique d'une education recherchee m'avait fait a la fois redouter
+et dedaigner. Cette revelation soudaine avait un charme indicible, et je
+sentais qu'un homme nouveau, plus energique et plus entreprenant, avait
+pris place en moi; mais l'ardeur de cette volonte que j'etais encore si
+peu sur de pouvoir assouvir me torturait, et, quand elle se calma, elle
+fut suivie d'un grand effroi. Je ne me demandai certes pas si, envahi a
+ce point, je n'etais pas perdu; ceci m'importait peu. Je ne me consultai
+que sur la marche a suivre pour n'etre pas ridicule, importun et bientot
+econduit. Dans ma folie, je raisonnai tres-serre; je me tracai un plan
+de conduite. Je compris que je ne devais rien laisser soupconner a
+Obernay, vu que son amitie pour Valvedre me le rendrait infailliblement
+contraire. Je resolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses
+preventions contre Alida, et de savoir par lui tout ce que je pouvais
+craindre ou esperer d'elle. Rien n'etait plus etranger a mon caractere
+que cette perfidie, et, chose etonnante, elle ne me couta nullement. Je
+ne m'y etais jamais essaye, j'y fus passe maitre du premier coup. Au
+bout de deux heures de promenade matinale avec mon ami, je tenais tout
+ce qu'il m'avait marchande jusque-la, je savais tout ce qu'il savait
+lui-meme.
+
+
+
+
+II
+
+
+Sans fortune et sans aieux, Alida avait ete choisie par Valvedre.
+L'avait-il aimee? l'aimait-il encore? Personne ne le savait; mais
+personne n'etait fonde a croire que l'amour n'eut pas dirige son choix,
+puisque Alida n'avait d'autre richesse que sa beaute. Pendant les
+premieres annees, ce couple avait ete inseparable. Il est vrai que peu a
+peu, depuis cinq ou six ans, Valvedre avait repris sa vie d'exploration
+et de voyages, mais sans paraitre delaisser sa compagne et sans cesser
+de l'entourer de soins, de luxe, d'egards et de condescendances. Il
+etait faux, selon Obernay, qu'il la retint prisonniere dans sa villa, ni
+que mademoiselle Juste de Valvedre, l'ainee de ses belles-soeurs, fut
+une duegne chargee de l'opprimer. Mademoiselle Juste etait, au
+contraire, une personne du plus grand merite, chargee de l'education
+premiere des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels
+Alida elle-meme se declarait impropre. Paule avait ete elevee par sa
+soeur ainee. Toutes trois vivaient donc a leur guise: Paule soumise par
+gout et par devoir a sa soeur Juste, Alida completement independante de
+l'une et de l'autre.
+
+Quant aux aventures qu'on lui pretait, Obernay n'y croyait reellement
+pas; du moins aucune liaison exclusive n'avait pris une place ostensible
+dans sa vie depuis qu'il la connaissait.
+
+--Je la crois coquette, disait-il, mais _par genre_ ou par
+desoeuvrement. Je ne la juge ni assez active ni assez energique pour
+avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime
+les hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-etre en
+manque-t-elle un peu a la campagne. Elle en manque aussi chez nous a
+Geneve, ou elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps
+l'hospitalite. Notre entourage est un peu serieux pour elle; mais ne
+voila-t-il pas un grand malheur qu'une femme de trente ans soit forcee,
+par les convenances, de vivre d'une maniere raisonnable? Je sais que,
+pour lui complaire, son mari l'a menee beaucoup dans le monde autrefois;
+mais il y a temps pour tout. Un savant se doit a la science, une mere de
+famille a ses enfants. A te dire le vrai, j'ai mediocre opinion d'une
+cervelle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs.
+
+--Il parait cependant qu'elle y est soumise, puisque, libre de se lancer
+dans le tourbillon, elle vit dans la retraite.
+
+--Il faudrait qu'elle s'y lancat toute seule, et ce n'est pas bien aise,
+a moins d'une certaine vitalite audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis,
+elle ferait mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a l'aspiration,
+et mieux vaudrait pour Valvedre avoir une femme tout a fait legere et
+dissipee, qui le laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une
+elegie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont l'attitude
+brisee semble etre une protestation contre le bon sens, un reproche a la
+vie rationnelle.
+
+--Tout cela est bien aise a dire, pensai-je; peut-etre cette femme
+soupire-t-elle apres autre chose que les plaisirs frivoles; peut-etre
+a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connaitre
+l'amour avant de la delaisser pour la physique et la chimie. Telle femme
+commence reellement la vie a trente ans, et la societe de deux marmots
+et de deux belles-soeurs infiniment vertueuses ne me parait pas un ideal
+auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beaute,
+qui est exclusivement faite pour l'amour, ce que nous autres, le _sexe
+laid_, nous ne serions pas capables d'accepter; M. de Valvedre, a
+quarante ans, est tout entier a la passion des sciences. Il a trouve
+fort juste de pouvoir planter la les soeurs, les marmots et la femme
+par-dessus le marche... Il est vrai qu'il lui laisse la liberte... Eh
+bien, qu'elle en profite, c'est son droit, et c'est la tache d'une ame
+ardente et jeune comme la mienne de lui faire vaincre les scrupules qui
+la retiennent!
+
+Je me gardai bien de faire part de ces reflexions a Obernay. Je feignis,
+au contraire, d'acquiescer a tous ses jugements, et je le quittai sans
+lui avoir oppose la plus legere contradiction.--Je devais revoir Alida,
+comme la veille, a l'heure du signal de Valvedre. Fatiguee de la journee
+de mulet qu'elle avait faite pour venir de Varallo a Saint-Pierre, elle
+gardait le lit. Paule travaillait a ranger des plantes qu'elle avait
+fait cueillir en route par les guides, et qu'elle devait, dans la
+soiree, examiner avec son fiance, qui lui apprenait la botanique.
+Instruit de ces details, et voyant Obernay partir tranquillement pour la
+promenade en attendant l'heure d'etre admis a faire sa cour, je me
+dispensai de l'accompagner. J'errai a l'aventure autour de la maison et
+dans la maison meme, observant les allees et venues du domestique et de
+la femme de chambre d'Alida, essayant de surprendre les paroles qu'ils
+echangeaient, espionnant en un mot, car il me venait comme des
+revelations d'experience, et je me disais avec raison que, pour juger le
+probleme de la conduite d'une femme, il fallait avant tout examiner
+l'attitude des gens qui la servaient. Ceux-ci me parurent empresses de
+la satisfaire; car, sonnes a plusieurs reprises, ils parcoururent la
+galerie, monterent et redescendirent vingt fois l'escalier sans
+temoigner d'humeur.
+
+J'avais laisse la porte de ma chambre ouverte; il n'y avait pas d'autres
+voyageurs que nous, et la belle auberge rustique d'Ambroise etait si
+tranquille, que je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Tout a coup
+j'entendis un grand frolement de jupons au bout du corridor. Je
+m'elancai, croyant qu'on se decidait a sortir; mais je ne vis passer
+qu'une belle robe de soie dans les mains de la femme de chambre. Elle
+venait sans doute de la deballer, car un nouveau mulet charge de caisses
+et de cartons etait arrive depuis quelques instants devant l'auberge.
+Cette circonstance me fit esperer un sejour de plusieurs journees a
+Saint-Pierre; mais comme celle dont j'attendais la fin me paraissait
+longue! Serait-elle donc perdue absolument pour mon amour? Que
+pouvais-je inventer pour la remplir, ou pour faire revoquer l'arret des
+convenances qui me tenait eloigne?
+
+Je me livrai a mille projets plus fous les uns que les autres. Tantot je
+voulais me deguiser en marchand d'agates herborisees pour me faire
+admettre dans ce sanctuaire dont je voyais la porte s'ouvrir a chaque
+instant; tantot je voulais courir apres quelque montreur d'ours et faire
+grogner ses betes de maniere a attirer les voyageuses a leur fenetre. Il
+me prit aussi envie de decharger un pistolet pour causer quelque
+inquietude dans la maison; on croirait peut-etre a un accident, on
+enverrait peut-etre savoir de mes nouvelles, et meme si j'etais un peu
+blesse...
+
+Cette extravagance me sourit tellement, qu'il s'en fallut de bien peu
+qu'elle ne fut mise a execution. Enfin je m'arretai a un parti moins
+dramatique qui fut dejouer du hautbois. J'en jouais tres-bien, au dire
+de mon pere, qui etait bon musicien, et que ne contredisaient pas trop,
+sous ce rapport, les artistes qui frequentaient notre maison belge. Ma
+porte etait assez eloignee de celle de madame de Valvedre pour que ma
+musique ne troublat pas trop son sommeil, si elle dormait, et, si, elle
+ne dormait pas, ce qui etait plus que probable d'apres les frequentes
+entrees de sa suivante, elle s'informerait peut-etre de l'agreable
+virtuose: mais quel fut mon depit lorsqu'au beau milieu de ma plus belle
+melodie le valet de chambre, ayant frappe discretement a ma porte, me
+tint d'un air aussi embarrasse que respectueux le discours suivant:
+
+--Je demande bien des pardons a monsieur; mais, si monsieur ne tient pas
+absolument a faire ses etudes dans une auberge, il y a madame qui est
+tres-souffrante, et qui demande en grace a monsieur...
+
+Je lui fis signe que c'etait assez d'eloquence, et je remis avec humeur
+mon instrument dans son etui. Elle voulait donc absolument dormir! Mon
+depit devint une sorte de rage, et je fis des voeux pour qu'elle eut de
+mauvais reves; mais un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse
+reparaitre le domestique. Madame de Valvedre me remerciait beaucoup, et,
+ne pouvant dormir malgre mon silence, elle m'autorisait a reprendre mes
+etudes musicales; en meme temps, elle me faisait demander si je n'avais
+pas un livre quelconque a lui preter, _pourvu que ce fut un ouvrage
+litteraire et pas scientifique_. Le valet fit si bien cette commission,
+que je pensai qu'il l'avait, cette fois, apprise par coeur. J'avais,
+pour toute bibliotheque de voyage, un ou deux romans nouveaux en petit
+format, contrefacon achetee a Geneve, et un tout petit bouquin anonyme
+que j'hesitai un instant a joindre a mon envoi, et que j'y glissai, ou
+plutot que j'y jetai tout a coup, avec l'emotion de l'homme qui brule
+ses vaisseaux.
+
+Ce mince bouquin etait un recueil de vers que j'avais publie a vingt ans
+sous le voile de l'anonyme, encourage par un oncle editeur qui me
+gatait, et averti par mon pere que je ferais sagement de ne pas
+compromettre son nom et le mien pour le plaisir de produire cette
+bagatelle.
+
+--Je ne trouve pas tes vers trop mauvais, m'avait dit cet excellent
+pere; il y a meme des pieces qui me plaisent; mais, puisque tu te
+destines aux lettres, contente-toi de lancer ceci comme un ballon
+d'essai, et ne t'en vante pas, si tu veux savoir ce qu'on en pense. Si
+tu es discret, cette premiere experience te servira. Si tu ne l'es pas,
+et que ton livre soit raille, d'une part tu en auras du depit, de
+l'autre tu te seras cree un facheux precedent qu'il sera difficile de
+faire oublier.
+
+J'avais religieusement suivi ce bon conseil. Mes petits vers n'avaient
+pas fait grand bruit, mais ils n'avaient pas deplu, et meme quelques
+passages avaient ete remarques. Ils n'avaient, selon moi, qu'un merite,
+ils etaient sinceres. Ils exprimaient l'etat d'une jeune ame avide
+d'emotions, qui ne se pique pas d'une fausse experience, et qui ne se
+vante pas trop d'etre a la hauteur de ses reves.
+
+C'etait certes une grande imprudence que je venais de commettre en les
+envoyant a madame de Valvedre. Si elle devinait l'auteur et qu'elle
+trouvat les vers ridicules, j'etais perdu. L'amour-propre ne m'aveuglait
+pas. Mon livre etait l'oeuvre d'un enfant. Une femme de trente ans
+s'interesserait-elle a des elans si naifs, a une candeur si peu
+fardee?... Mais pourquoi me devinerait-elle? n'avais-je pas su garder
+mon secret avec mes meilleurs amis? Et, si j'etais plus trouble a l'idee
+de ses sarcasmes que je ne pouvais l'etre de ceux de toute autre
+personne, n'avais-je pas une chance de guerison dans le depit que sa
+durete me causerait?
+
+Je ne voulais pourtant pas guerir, je ne le sentais que trop, et les
+heures se trainaient, mortellement lentes, plus cruelles encore depuis
+que j'avais fait ce coup de tete d'envoyer mon coeur de vingt ans a une
+femme nerveuse et ennuyee qui ne lui accorderait peut-etre pas un
+regard. Aucune nouvelle communication ne m'arrivant plus, je sortis pour
+ne pas etouffer. J'accostai le premier passant, et parlai haut sous la
+fenetre des voyageuses. Personne ne parut. J'avais envie de rentrer, et
+je m'eloignai pourtant, ne sachant ou j'allais.
+
+Je marchais a l'aventure sur le chemin qui mene a Varallo, lorsque je
+vis venir a moi un personnage que je crus reconnaitre et dont l'approche
+me fit singulierement tressaillir. C'etait M. Moserwald, je ne me
+trompais pas. Il montait a pied une cote rapide; son petit char de
+voyage le suivait avec ses effets. Pourquoi le retour de cet homme me
+sembla-t-il un evenement digne de remarque? Il parut s'etonner de mes
+questions. Il n'avait pas dit qu'il quittat la vallee definitivement. Il
+etait alle faire une excursion dans les environs, et, comptant en faire
+d'autres, il revenait a Saint-Pierre comme au seul gite possible a dix
+lieues a la ronde. Pour lui, il n'etait pas grand marcheur, disait-il;
+il ne tenait pas a se casser le cou pour regarder de haut: il trouvait
+les montagnes plus belles, vues a mi-cote. Il admirait fort les
+chercheurs d'aventures, mais il leur souhaitait bonne chance et prenait
+ses aises le plus qu'il pouvait. Il ne comprenait pas qu'on parcourut
+les Alpes a pied et avec economie. Il fallait la plus qu'ailleurs
+depenser beaucoup d'argent pour se divertir un peu.
+
+Apres beaucoup de lieux communs de ce genre, il me salua et remonta dans
+son vehicule; puis, arretant son conducteur au premier tour de roue, il
+me rappela en disant:
+
+--J'y songe! C'est bientot l'heure du diner la-bas, et vous etes
+peut-etre en retard? Voulez-vous que je vous ramene?
+
+Il me sembla qu'apres s'etre montre tres-balourd, a dessein peut-etre,
+il attachait sur moi un regard de perspicacite soudaine. Je ne sais
+quelle defiance ou quelle curiosite cet homme m'inspirait. Il y avait de
+l'un et de l'autre. Mon reve m'avait laisse une superstition. Je pris
+place a ses cotes.
+
+--Avez-vous quelque voyageur nouveau ici? me dit-il en me montrant le
+hameau, dont le petit clocher a jour se dessinait en blanc vif sur un
+fond de verdure sombre.
+
+Des _voyageurs_? Non! repondis-je en me retranchant dans un jesuitisme
+des plus maladroits.
+
+Je me sentais beaucoup moins d'aplomb pour cacher mon trouble a
+Moserwald, dont la sincerite m'etait suspecte, que je n'en eprouvais a
+tromper effrontement Obernay, le plus droit, le plus sincere des hommes.
+C'etait comme un chatiment de ma duplicite, cette lutte avec un juif qui
+s'y entendait beaucoup mieux que moi, et j'etais humilie de me trouver
+engage dans cet assaut de dissimulation. Il eut un sourire d'astuce
+niaise en reprenant:
+
+--Alors vous n'avez pas vu passer une certaine caravane de femmes, de
+guides et de mulets?... Moi, je l'ai rencontree hier au soir, a dix
+lieues d'ici, au village de Varallo, et je croyais bien qu'elle
+s'arreterait a Saint-Pierre; mais, puisque vous dites qu'il n'est arrive
+personne...
+
+Je me sentis rougir, et je me hatai de repondre avec un sourire force
+que j'avais nie l'arrivee de nouveaux voyageurs, non celle de voyageuses
+inattendues.
+
+--Ah! bien! vous avez joue sur le mot!... Avec vous, il faut preciser le
+genre, je vois cela. N'importe, vous avez vu ces belles chercheuses
+d'aventures; quand je dis ces belles..., vous allez peut-etre me
+reprocher de ne pas faire accorder le nombre plus que le genre..., car
+il n'y en a qu'une de belle! L'autre..., c'est, je crois, la petite
+soeur du geologue..., est tout au plus passable. Vous savez que
+monsieur... comment l'appelez-vous?... votre ami? n'importe, vous savez
+qui je veux dire: il l'epouse!
+
+--Je n'en sais rien du tout; mais, si vous le croyez, si vous l'avez oui
+dire, comment avez-vous eu le mauvais gout de faire des plaisanteries,
+l'autre jour, sur ses relations avec...?
+
+--Avec qui donc? Qu'est-ce que j'ai dit? Vrai! je ne m'en souviens plus!
+On dit tant de choses dans la conversation!_Verba volant!_ N'allez pas
+croire que je sache le latin! Qu'est-ce que j'ai dit? Voyons! dites
+donc!
+
+Je ne repondis pas. J'etais plein de depit. Je m'enferrais de plus en
+plus; j'avais envie de chercher noise a ce Moserwald, et pourtant il
+fallait prendre tout en riant ou le laisser lire dans mon cerveau
+bouleverse. J'eus beau essayer de rompre l'entretien en lui montrant les
+beaux troupeaux qui passaient pres de nous, il y revint avec acharnement
+et il me fallut nommer madame de Valvedre. Il fut aveugle ou charitable:
+il ne releva pas l'etrange physionomie que je dus avoir en prononcant ce
+nom terrible.
+
+--Bon! s'ecria-t-il avec sa legerete naturelle ou affectee: j'ai dit
+cela, moi, que M. Obernay (voila son nom qui me revient) avait des vues
+sur la femme de son ami? C'est possible!... On a toujours des vues sur
+la femme de son ami... Je ne savais pas alors qu'il dut epouser la
+belle-soeur, parole! Je ne l'ai su qu'hier au matin en faisant causer le
+domestique de ces dames. Je vous dirai bien que cela ne me parait pas
+une raison sans appel... Je suis sceptique, moi, je vous l'ai dit; mais
+je ne veux pas vous scandaliser, et je veux bien croire... Mon Dieu,
+comme vous etes distrait! A quoi donc pensez-vous?
+
+--A rien, et c'est votre faute! Vous ne dites rien qui vaille. Vous
+n'avez pas le sens commun, mon cher, avec vos idees de profonde
+sceleratesse. Quel mauvais genre vous avez la! C'est tres-mal porte,
+surtout quand on est riche et gras.
+
+Si j'avais su combien il etait impossible de facher Moserwald, je me
+serais dispense de ces duretes gratuites, qui le divertissaient
+beaucoup. Il aimait qu'on s'occupat de lui, meme pour le rudoyer ou le
+railler.
+
+--Oui, oui, vous avez raison! reprit-il comme transporte de
+reconnaissance; vous me dites ce que me disent tous mes amis, et je vous
+en sais gre. Je suis ridicule, et c'est la le plus triste de mon
+affaire! J'ai le spleen, mon cher, et l'incredulite des autres sur mon
+compte vient s'ajouter a celle que j'ai envers tout le monde et envers
+moi-meme. Oui, je devrais etre heureux, parce que je suis riche et bien
+portant, parce que je suis gras! Et cependant je m'ennuie, j'ai mal au
+foie, je ne crois pas aux hommes, aux femmes encore moins! Ah ca!
+comment faites-vous pour croire aux femmes, par exemple? Vous me direz
+que vous etes jeune! Ce n'est pas une raison. Quand on est tres-instruit
+et tres-intelligent, on n'est jamais jeune. Pourtant voila que vous etes
+amoureux...
+
+--Moi! ou prenez-vous cela?
+
+--Vous etes amoureux, je le vois, et aussi naivement que si vous etiez
+sur de reussir a etre aime; mais, mon cher enfant, c'est la chose
+impossible, cela! On n'est jamais aime que par interet! Moi, je l'ai ete
+parce que j'ai un capital de plusieurs millions; vous, vous le serez
+parce que vous avez un capital de vingt-trois ou vingt-quatre ans, de
+cheveux noirs, de regards brulants, capital qui promet une somme de
+plaisirs d'un autre ordre et non moins positifs que ceux que mon argent
+represente, beaucoup plus positifs, devrais-je dire, car l'argent
+procure des plaisirs eleves, le luxe, les arts, les voyages... tandis
+que, lorsqu'une femme prefere a tout cela un beau garcon pauvre, on peut
+etre sur qu'elle fait grand cas de la realite. Mais ce n'est pas de
+l'amour comme nous l'entendons, vous et moi. Nous voudrions etre aimes
+pour nous-memes, pour notre esprit, pour nos qualites sociales, pour
+notre merite personnel enfin. Eh bien, voila ce que vous acheterez
+probablement au prix de votre liberte, ce que je payerais volontiers de
+toute ma fortune, et ce que nous ne rencontrerons jamais! Les femmes
+n'ont pas de coeur. Elles se servent du mot _vertu_ pour cacher leur
+infirmite, et avec cela elles font encore des dupes! des dupes que
+j'envie, je vous le declare...
+
+--Ah ca! m'ecriai-je en interrompant ce flux de philosophie nauseabonde,
+que me chantez-vous la depuis une heure? Vous me dites que vous avez ete
+aime, que je le serai...
+
+--Ah! mon Dieu! vous croyez que je vous parlais de madame de Valvedre?
+Je n'y pensais pas, mon cher, je parlais en general. D'abord je ne la
+connais pas; sur l'honneur, je ne lui ai jamais parle. Quant a vous...
+vous ne pouvez pas la connaitre encore; vous lui avez peut-etre parle
+cependant?... A propos, la trouvez-vous jolie?
+
+--Qui? madame de Valvedre? Pas du tout, mon cher, elle m'a semble laide.
+
+Je fis cette reponse avec tant d'assurance, une assurance si desesperee
+(je voulais a tout prix me soustraire aux investigations de Moserwald),
+que celui-ci en fut dupe, et me laissa voir sa satisfaction. Quand nous
+descendimes de voiture, j'avais enfin reussi a lui oter la lumiere qu'il
+avait cru saisir, qu'il avait saisie un moment, et il retombait dans les
+tenebres, tout en me laissant son secret dans les mains. Il etait bien
+evidemment revenu a Saint-Pierre parce qu'il avait rencontre madame de
+Valvedre a Varallo, parce qu'il avait questionne son laquais, parce
+qu'il etait epris d'elle, parce qu'il esperait lui plaire, et il m'avait
+tate pour voir s'il ne me trouverait pas en travers de son chemin.
+
+Ayant appris d'Antoine que les dames de Valvedre ne dineraient pas en
+bas, je voulus me soustraire au deplaisir d'un nouveau tete-a-tete avec
+Moserwald en me faisant servir mysterieusement dans un coin du petit
+jardin de mon hote, quand celui-ci m'annonca que je serais seul dans sa
+grande salle basse avec Obernay, l'israelite ayant dit qu'il souperait
+peut-etre dans la soiree.
+
+--Et que fait-il? ou est-il maintenant? demandai-je.
+
+--Il est chez madame de Valvedre, repondit Antoine, dont la figure prit
+une expression d'etonnement comique a l'aspect de ma stupeur.
+
+--Ah ca! m'ecriai-je, il la connait donc?
+
+--Je n'en sais rien, monsieur; comment voulez-vous que je sache?...
+
+--C'est juste, cela vous est fort egal, et, quant a moi... Mais vous le
+connaissez, vous, ce M. Moserwald?
+
+--Non, monsieur; je l'ai vu avant-hier pour la premiere fois.
+
+--Il vous avait dit en partant qu'il reviendrait bientot?
+
+--Non, monsieur, il ne m'avait rien dit du tout.
+
+Je ne sais quelle sourde colere s'etait emparee de moi en apprenant que
+ce juif avait eu l'audace ou l'habilete, a peine debarque, de penetrer
+aupres d'Alida, qu'il pretendait ne pas connaitre. Obernay s'attarda
+beaucoup, il faisait nuit quand il rentra; je l'avais attendu pour
+diner, et sans merite aucun, je n'avais certes pas faim. Je ne lui
+parlai pas de Moserwald, craignant de trahir ma jalousie.
+
+--Mets-toi a table, me dit-il, il me faut absolument un quart d'heure
+pour arranger quelques plantes fontinales extremement delicates que je
+rapporte.
+
+Il me quitta, et Antoine me servit mon repas, disant qu'il connaissait
+les quarts d'heure d'Obernay deballant son butin de botaniste, et que ce
+n'etait pas une raison pour me faire manger un roti desseche. J'etais a
+peine assis, que Moserwald parut, s'ecria qu'il etait charme de ne pas
+souper seul, et ordonna a notre hote de le servir vis-a-vis de moi, ceci
+sans m'en demander aucunement la permission. Cette familiarite, qui
+m'eut diverti dans une autre situation d'esprit, me parut intolerable,
+et j'allais le lui faire entendre quand, la curiosite dominant toutes
+mes autres angoisses, je resolus de me contenir et de le faire parler.
+C'etait une curiosite douloureuse et indignee; mais je fus stoique, et,
+d'un air tout a fait degage, je lui demandai s'il avait reussi a voir
+madame de Valvedre.
+
+--Non, repondit-il en se frottant les mains; mais je la verrai tantot
+avec vous, dans une heure.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Cela vous etonne? C'est pourtant bien simple. Ma figure et ma voix
+etaient deja connues de la belle-soeur, qui m'avait remarque a Varallo.
+Oh! je dis cela sans fatuite, je n'ai pas de pretention de ce cote-la.
+Je note qu'elle m'avait remarque avant-hier en passant dans ce village
+ou nous nous croisions. Eh bien, nous nous sommes rencontres de nouveau
+tout a l'heure, la-haut, dans la galerie. Elle est toute franche, toute
+confiante, cette grande fille; elle est venue a moi pour savoir si je
+n'avais pas recueilli sur mon chemin quelque nouvelle de son frere.
+
+--Dont vous ne saviez rien?
+
+--Pardon! avec de l'argent, on sait toujours ce qu'on veut savoir.
+Voyant ces dames inquietes, j'avais, des hier au soir, depeche le plus
+hardi montagnard de Varallo vers la station presumee de M. de Valvedre.
+Ah! dame! cela m'a coute cher; pendant la nuit et par des sentiers
+impossibles, il a pretendu que cela valait...
+
+--Faites-moi grace des ecus que vous avez depenses. Vous avez des
+nouvelles de l'expedition?
+
+--Oui, et de tres-bonnes. La soeur a failli me sauter au cou. Elle
+voulait tout de suite me presenter a madame de Valvedre; mais celle-ci,
+qui avait passe la journee dans son lit, etait en train de se lever et
+m'a remis a tantot. Voila, mon cher! ce n'est pas plus malin que ca?
+
+Moserwald ne dissimulait plus ses projets; il avait trop besoin de se
+vanter de son habilete et de sa liberalite pour etre prudent. Ma
+jalousie essaya de se calmer. Que pouvais-je craindre d'un concurrent si
+vain et si vulgaire? N'etait-ce pas faire injure a une femme exquise
+comme l'etait Alida que de redouter pour elle les seductions d'un
+Moserwald?
+
+J'allais le questionner davantage quand Obernay vint manger a la hate et
+avec preoccupation un reste de volaille; apres quoi, il regarda sa
+montre et nous dit qu'il etait temps de monter chez ces dames pour voir
+partir les fusees.
+
+--Il parait, dit-il a Moserwald, que vous etes invite a prendre le the
+la-haut en remerciement des bonnes nouvelles que vous avez donnees, ce
+dont, pour ma part, je vous sais gre; mais permettez-moi une question.
+
+--Mille, si vous voulez, _mon tres-cher_, repondit Moserwald avec
+aisance.
+
+--Vous avez depeche un montagnard vers la pointe de l'Ermitage; il s'y
+est rendu a travers mille perils, et vous l'avez attendu a Varallo
+jusqu'a ce matin. A-t-il vu M. de Valvedre? lui a-t-il parle?
+
+--Il l'a vu de trop loin pour lui parler, mais il l'a vu.
+
+--C'est fort bien; mais, s'il vous prenait l'obligeante fantaisie
+d'envoyer encore des expres et qu'ils parvinssent jusqu'a lui, veuillez
+ne pas les charger de lui dire que sa femme et sa soeur sont a sa
+recherche.
+
+--Pas si sot! s'ecria Moserwald avec un rire d'une ingenuite admirable.
+
+--Comment, pas si sot? repliqua Obernay surpris en le regardant entre
+les deux yeux.
+
+Moserwald fut embarrasse un instant; mais son esprit delie lui suggera
+vite une reponse assez ingenieuse.
+
+--Je sais fort bien, reprit-il, que votre savant ami serait fort
+contrarie de l'arrivee et de l'inquietude de ces dames. Quand on risque
+ses os dans une pareille campagne et que l'on a dans l'esprit les grands
+problemes de science auxquels je declare ne rien comprendre, mais dont
+j'admets la passion, vu que je comprends toutes les passions, moi qui
+vous parle...
+
+Obernay l'interrompit avec impatience en jetant sa serviette.
+
+--Enfin, dit-il, vous avez devine la verite. M. de Valvedre a besoin de
+toute la liberte d'esprit possible en ce moment. Montons, nous n'avons
+plus le temps de causer.
+
+Alida etait mise plus simplement que la veille. Je lui sus un gre infini
+de ne pas s'etre paree pour Moserwald; elle n'en etait, d'ailleurs, que
+plus belle. Je ne sais pas si sa belle-soeur etait moins negligee que le
+jour precedent; je crois que je ne la vis pas du tout ce soir-la.
+J'etais si rempli de mon drame interieur, que je m'imaginais presque
+etre en tete-a-tete avec madame de Valvedre.
+
+Son premier accueil fut froid et mefiant. Elle parut etre impatiente de
+voir partir la fusee. Je ne la suivis pas sur le balcon. Je ne sais pas
+si les signaux furent de bon augure, je ne me souviens pas de m'en etre
+enquis. Je sais seulement qu'un quart d'heure apres, Paule de Valvedre
+et son fiance etaient assis a une grande table, et qu'ils examinaient
+des plantes, baptisant de noms barbares ou pompeux la bourrache et le
+chiendent, pendant que madame de Valvedre, a demi couchee sur sa chaise
+longue, avec un gueridon place entre elle et moi, brodait nonchalamment
+sur du gros canevas, comme pour se dispenser de rencontrer les regards.
+Je voyais bien, a ses mains distraites, qu'elle ne travaillait que pour
+se renfermer en elle-meme. Ses traits expressifs avaient en ce moment
+une placidite mysterieuse. Il n'y avait, a coup sur, aucune affinite
+sympathique entre elle et Moserwald. Je remarquai meme avec plaisir
+qu'au fond des paroles de politesse et de remerciement qu'elle lui
+adressa dans une forme tres-laconique, il y avait un leger dedain.
+
+Je me rassurai tout a fait en remarquant aussi que l'israelite, d'abord
+plein d'aplomb vis-a-vis d'elle, perdait a chaque minute un peu de sa
+vitalite. Sans doute, il avait compte, comme d'habitude, sur les
+saillies enjouees et paradoxales de son esprit naturel pour faire passer
+son manque d'education; mais sa faconde l'avait rapidement abandonne. Il
+ne disait plus que des platitudes, et je l'y aidais cruellement,
+devinant un imperceptible sourire d'ironie sur les levres closes de
+madame de Valvedre.
+
+Pauvre Moserwald! il etait pourtant meilleur et plus vrai en ce moment
+de sa vie qu'il ne l'avait peut-etre jamais ete. Il etait amoureux et
+tres-reellement emu. Comme moi, il buvait l'etrange poison de passion
+irresistible qui m'avait enivre, et, quand je songe a tout ce que par la
+suite cette passion lui a fait faire de contraire a ses theories, a ses
+idees et a ses instincts, je me demande avec stupeur s'il y a une ecole
+pour le sentiment, et si le sentiment lui-meme n'est pas le revelateur
+par excellence.
+
+A mesure qu'il se troublait, je retrouvais ma lucidite. Bientot je fus
+en etat de comprendre et de commenter de sang-froid la situation. Il
+n'avait pas ose se vanter a mademoiselle de Valvedre de tout le zele
+qu'il avait mis a trouver un pretexte pour s'introduire aupres d'Alida.
+Il avait meme eu le bon gout de ne pas parler de son argent depense. Il
+pretendait avoir seulement ete aux informations dans les environs, et
+avoir reussi a deterrer un chasseur qui descendait de la montagne et qui
+avait vu de loin le campement du savant et le savant lui-meme en lieu
+sur et en bonne apparence de sante. On l'avait remercie de son
+obligeance, Paule disait ingenument "de son bon coeur." On le
+connaissait de nom et de reputation; mais on n'avait jamais remarque sa
+figure, bien qu'il s'evertuat a vouloir rappeler diverses circonstances
+ou il s'etait trouve, a la promenade a Geneve ou au spectacle a Turin,
+non loin de _ces dames_. Il insinuait, avec autant de finesse qu'il lui
+etait possible, que madame de Valvedre l'avait vivement frappe, que, tel
+jour et en telle rencontre, il avait remarque tous les details de sa
+toilette.
+
+--On jouait _le Barbier de Seville_.
+
+--Oui, je m'en souviens, repondait-elle.
+
+--Vous aviez une robe de soie bleu pale avec des ornements blancs, et
+vos cheveux etaient boucles, au lieu d'etre en bandeaux comme
+aujourd'hui.
+
+--Je ne m'en souviens pas, repondait Alida d'un ton qui signifiait:
+"Qu'est-ce que cela vous fait?"
+
+Il y eut un tel _crescendo_ de froideur de sa part, que le pauvre juif,
+tout a fait decontenance, quitta l'angle de la cheminee, ou il se
+dandinait depuis un quart d'heure, et alla deranger et impatienter les
+fiances botanistes en leur faisant de lourdes questions railleuses sur
+leurs saintes etudes de la nature. Je m'emparai de cette place que
+Moserwald avait accaparee: c'etait la plus favorable pour voir Alida
+sans etre gene par la petite lampe dont elle s'etait masquee; c'etait
+aussi la plus proche que l'on put convenablement prendre aupres d'elle.
+Jusque-la, ne voulant pas m'asseoir plus loin, je n'avais fait que la
+deviner.
+
+Je pus enfin lui parler. J'eus bien de la peine a lui adresser une
+question directe. Enfin ma langue se delia par un effort desespere, et,
+au risque d'etre aussi gauche et aussi bete que Moserwald, je lui
+demandai si j'etais assez malheureux pour que mon maudit hautbois eut
+reellement trouble son sommeil.
+
+--Tellement trouble, repondit-elle en souriant tristement, que je n'ai
+pas pu me rendormir; mais ne prenez pas ce reproche pour une critique.
+Il m'a semble que vous jouiez fort bien: c'est precisement parce que
+j'etais forcee de vous ecouter... Mais je ne veux pas non plus vous
+faire de compliments. A votre age, cela ne vaut rien.
+
+--A mon age? Oui, je suis un enfant, c'est vrai, rien qu'un enfant!
+C'est l'age ou l'on est avide de bonheur. Est-ce un crime d'etre heureux
+d'un rien, d'un mot, d'un regard, fut-ce un regard distrait ou severe,
+fut-ce un mot de simple bienveillance ou seulement de genereux pardon
+sous forme d'eloge?
+
+--Je vois, repondit-elle, que vous avez lu le petit volume que vous
+m'avez envoye ce matin; car vous etes tout rempli de l'orgueil de la
+premiere jeunesse, et ce n'est guere obligeant pour ceux ou pour celles
+qui sont entres dans la seconde.
+
+--Dans les volumes que, par votre ordre, je vous ai fait remettre ce
+matin, y en avait-il donc un qui ait eu le malheur de vous deplaire?
+
+Elle sourit avec une ineffable douceur, et elle allait repondre. J'etais
+suspendu au mouvement de ses levres; Moserwald, penche sur la table, ne
+regardait nullement dans la loupe d'Obernay, qu'il avait prise
+machinalement et qu'il ternissait de son haleine, au grand deplaisir du
+botaniste. Il grimacait derriere cette loupe; mais il avait un oeil
+braque sur moi, et louchait d'une facon si burlesque, que madame de
+Valvedre partit d'un eclat de rire. Ce fut pour moi un moment de cruel
+triomphe, mais qu'un instant apres j'expiai cruellement. En riant,
+madame de Valvedre laissa tomber sa broderie et un petit objet de metal
+que je pris pour un de et que je ramassai precipitamment; mais je l'eus
+a peine dans les mains, qu'un cri de surprise et de douleur m'echappa.
+
+--Qu'est-ce donc que cela? m'ecriai-je.
+
+--Eh bien, repondit-elle tranquillement, c'est ma bague. Elle est
+beaucoup trop large pour mon doigt.
+
+--Votre bague!... repetai-je hors de moi en regardant d'un oeil hagard
+le gros saphir entoure de brillants que j'avais vu l'avant-veille au
+doigt de Moserwald.
+
+Et j'ajoutai, en proie a un veritable desespoir:
+
+--Mais cette chose-la n'est point a vous, madame!
+
+--Pardonnez-moi: a qui voulez-vous donc qu'elle soit?
+
+--Ah! vous l'avez achetee aujourd'hui?
+
+--Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait, par exemple? Rendez-la-moi
+donc!
+
+--Puisque vous l'avez achetee, lui dis-je d'un ton amer en la lui
+rendant, gardez-la, elle est bien a vous; mais, a votre place, je ne la
+porterais pas. Elle est d'un gout affreux!
+
+--Vous trouvez? C'est bien possible. J'ai achete cela hier vingt-cinq
+francs a un vilain petit juif qui monte en vermeil, a Varallo, les
+amethystes et les autres cailloux du pays; mais la grosse pierre est
+jolie. Je la ferai arranger autrement, et tout le monde croira que c'est
+un saphir oriental.
+
+J'allais dire a madame de Valvedre que le petit juif avait vole cette
+bague a M. Moserwald, lorsque, la modicite du prix de vente supposant
+chez un juif bijoutier une ignorance par trop invraisemblable de la
+valeur de l'objet, je me sentis replonge dans une enigme insoluble.
+Alida venait de parler avec une sincerite evidente, et pourtant, quelque
+effort que fit Moserwald pour me cacher sa main gauche, je voyais bien
+qu'il n'avait plus sa bague. Un soupcon hideux pesait sur moi comme un
+cauchemar. Je pris le bras de l'israelite et je l'emmenai sur la
+galerie, comme pour lui parler d'autre chose. Je flattai sa vanite pour
+lui arracher la verite.
+
+--Vous etes un habile homme et un amant magnifique, lui dis-je; vous
+faites accepter vos dons de la maniere la plus ingenieuse!
+
+Il donna dans le piege sans se faire prier.
+
+--Eh bien, oui, dit-il, voila comme je suis! Rien ne me coute pour
+procurer un petit plaisir a une jolie femme, et je n'ai pas le mauvais
+gout de lui faire des conditions, moi! C'est a elle de deviner.
+
+--Et certainement on vous devine? Vous etes coutumier du fait?
+
+--Avec celle-ci... c'est la premiere fois, et je me demande avec un peu
+de crainte si elle prend reellement cette gemme de premier choix pour
+une amethyste de cent sous! Non, ce n'est pas probable. Toutes les
+femmes se connaissent en gemmes, elles les aiment tant!
+
+--Pourtant, si _elle_ n'y connait rien, elle ne vous devine pas, et vous
+voila dans une impasse. Ou il faut vous declarer, ou il faut risquer de
+voir la bague passer a la femme de chambre.
+
+--Me declarer? repondit-il avec un veritable effroi. Oh! non, c'est trop
+tot! je ne suis pas encourage jusqu'a present... a moins que ce ton
+moqueur ne soit une maniere de grande dame!... C'est possible, je
+n'avais jamais vise si haut, moi!... car elle est comtesse, vous savez?
+Son mari ne prend pas de titre, mais il est de grande maison...
+
+--Mon cher, repris-je avec une ironie qu'il ne comprit pas, tout madre
+qu'il etait, je ne vois qu'un moyen: c'est qu'un ami genereux l'eclaire
+sur la valeur de l'objet qu'on lui a fait si adroitement accepter.
+Voulez-vous que je m'en charge?
+
+--Oui! mais pas aujourd'hui au moins! Vous attendrez que je sois parti.
+
+--Bah! vous voila bien craintif! N'etes-vous pas persuade qu'une femme
+est toujours flattee d'un riche cadeau?
+
+--Non! cela depend; elle peut aimer le cadeau et detester la personne
+qui l'offre. Dans ce cas-la, il faut beaucoup de patience et beaucoup de
+cadeaux, toujours glisses dans ses mains sans qu'elle songe a les
+repousser, et ne temoignant jamais d'aucune esperance. Vous voyez que
+j'ai ma tactique!
+
+--Elle est magnifique, et tres-flatteuse pour les femmes que vous
+honorez de vos poursuites!
+
+--Mais... je la crois fort delicate, reprit-il avec conviction, et, si
+vous la critiquez, c'est qu'il vous serait impossible de la suivre!
+
+Je ne lui passai pas ce mouvement d'impertinence et je rentrai au petit
+salon, bien decide a l'en punir. Je me sentis des lors un aplomb
+extraordinaire, et, m'approchant d'Alida:
+
+--Savez-vous, madame, lui dis-je, de quoi je m'entretenais avec M.
+Moserwald au clair de la lune?
+
+--Du clair de lune, peut-etre?
+
+--Non, nous parlions bijouterie. Monsieur pretend que toutes les femmes
+se connaissent en pierres precieuses parce qu'elles les aiment
+passionnement, et j'ai promis de m'en rapporter a votre arbitrage.
+
+--Il y a la deux questions, repondit madame de Valvedre. Je ne peux pas
+resoudre la premiere; car, pour mon compte, je n'y entends rien; mais,
+pour la seconde, je suis forcee de donner raison a M. Moserwald. Je
+crois que toutes les femmes aiment les bijoux.
+
+--Excepte moi pourtant, dit Paule avec gaiete; je ne m'en soucie pas le
+moins du monde.
+
+--Oh! vous, ma chere, reprit Alida du meme ton, vous etes une femme
+superieure! Il n'est question ici que des simples mortelles.
+
+--Moi, dis-je a mon tour avec une amertume extreme, je croyais qu'en
+fait de femmes il n'y avait que les courtisanes qui eussent la passion
+des diamans.
+
+Alida me regarda d'un air tres-etonne.
+
+--Voila une singuliere idee! reprit-elle. Chez les creatures dont vous
+parlez, cette passion-la n'existe pas du tout. Les diamants ne
+representent pour elles que des ecus. Chez les femmes honnetes, c'est
+quelque chose de plus noble: cela represente les dons sacres de la
+famille ou les gages durables des affections serieuses. Cela est si
+vrai, que, ruinee, une veritable grande dame souffre mille privations
+plutot que de vendre son ecrin. Elle n'en fait le sacrifice que pour
+sauver ses enfants ou ses princes.
+
+--Ah! que cela est bien dit et que cela est vrai! s'ecria Moserwald
+enthousiasme. Entre la femme et le diamant, il y a une attraction
+surnaturelle! J'en ai vu mille exemples. Le serpent avait, dit une
+legende, un gros diamant dans la tete; Eve vit ce feu a travers ses yeux
+et fut fascinee. Elle s'y mira comme dans les glaces d'un palais
+enchante...
+
+--Voila de la poesie, ou je ne m'y connais pas, dis-je en
+l'interrompant. Et vous vous moquez des poetes, vous!
+
+--Cela vous etonne, mon cher? reprit-il. C'est que je deviens poete
+aussi, apparemment, avec les personnes qui m'inspirent!
+
+En parlant ainsi, il lanca sur Alida un regard enflamme qu'elle
+rencontra et soutint avec une impassibilite extraordinaire. C'etait le
+comble du dedain ou de l'effronterie, car son grand oeil interrogateur
+etait toujours plein de mysteres. Je ne pus supporter cette situation
+douteuse, horrible pour elle, si elle n'etait pas la derniere des
+femmes. Je lui demandai a voir encore sa bague de vingt-cinq francs, et,
+l'ayant regardee:
+
+--Je m'etonne beaucoup, lui dis-je, du peu d'attention que vous avez
+accordee a une gemme si belle apres l'aveu que vous venez de faire de
+votre gout pour ces sortes de choses. Savez-vous bien, madame, que l'on
+vous a vendu la une pierre d'un tres-grand prix?
+
+--Comment? Quoi? Est-ce possible? dit-elle en reprenant la bague et en
+la regardant. Est-ce que vous avez des connaissances dans cette
+partie-la?
+
+--J'ai pour toute connaissance M. Moserwald, ici present, qui, pas plus
+tard qu'avant-hier, m'a montre une bague toute pareille, avec des
+brillants comme ceux-ci, et qui me l'a offerte pour douze mille francs,
+c'est-a-dire pour rien, selon lui, car elle vaut beaucoup plus.
+
+Devant cette interpellation directe, la figure de Moserwald se
+decomposa, et le rapide coup d'oeil d'Alida, allant de lui a moi, acheva
+de le bouleverser.
+
+Madame de Valvedre ne se troubla pas. Elle garda quelques instants le
+silence, comme si elle eut voulu resoudre un probleme interieur; puis,
+me presentant la bague:
+
+--Qu'elle ait ou non de la valeur, dit-elle, je la trouve decidement
+fort laide. Voulez-vous me faire le plaisir de la jeter par la fenetre?
+
+--Vraiment? par la fenetre? s'ecria Moserwald incapable de maitriser son
+emotion.
+
+--Vous voyez bien, lui repondit Alida, que c'est une chose qui a ete
+perdue, trouvee par votre coreligionnaire de Varallo, et vendue sans
+qu'il en ait connu la valeur. Eh bien, il faut rendre cette chose a sa
+destinee, qui est d'etre ramassee dans la boue par les personnes qui ne
+craignent pas de se salir les mains.
+
+Moserwald, pousse a bout, eut beaucoup de sang-froid et de presence
+d'esprit. Il me pria de lui donner la bague, et, comme je la lui rendais
+avec l'affectation d'une restitution legitime, il la remit a son doigt
+en disant:
+
+--Puisqu'elle devait etre jetee aux ordures, je la ramasse, moi. Je ne
+sais d'ou elle sort, mais je sais qu'elle a ete purifiee a tout jamais
+en passant une journee au doigt de madame de Valvedre! Et maintenant,
+qu'elle vaille vingt-cinq sous ou vingt-cinq mille francs, elle est sans
+prix pour moi et ne me quittera jamais! La-dessus, ajouta-t-il en se
+levant et en me regardant, je pense que ces dames sont fatiguees, et
+qu'il serait temps...
+
+--M. Obernay et M. Valigny ne se retirent pas encore, repondit madame de
+Valvedre avec une intention desesperante; mais vous etes libre, d'autant
+plus que vous partez demain matin, j'imagine! Quant a la bague, vous ne
+pouvez pas la garder. Elle est a moi. Je l'ai payee et ne vous l'ai pas
+donnee... Rendez-la moi!
+
+Les gros yeux de Moserwald brillerent comme des escarboucles. Il crut
+son triomphe assure en depit d'un conge donne pour la forme, et rendit
+la bague avec un sourire qui signifiait clairement: "Je savais bien
+qu'on la garderait!" Madame de Valvedre la prit, et, la jetant hors de
+sa chambre sur le palier, par la porte ouverte, elle ajouta:
+
+--La ramassera qui voudra! elle ne m'appartient plus; mais celui qui la
+portera en memoire de moi pourra se vanter d'avoir la une chose que je
+meprise profondement.
+
+Moserwald sortit dans un etat d'abattement qui me fit peine a voir.
+Paule n'avait absolument rien compris a cette scene, a laquelle,
+d'ailleurs, elle avait donne peu d'attention. Quant a Obernay, il avait
+essaye un instant de comprendre; mais il n'en etait pas venu a bout, et,
+attribuant tout ceci a quelque etrange caprice de madame de Valvedre, il
+avait repris tranquillement l'analyse de la _saxifraga retusa_.
+
+
+
+
+III
+
+
+J'avais suivi Moserwald sans affectation, pensant bien que, s'il avait
+du coeur, il me demanderait compte de la maniere dont j'avais servi sa
+cause. Je le vis hesiter a ramasser sa bague, hausser les epaules et la
+reprendre. Des qu'il m'apercut, il m'attira jusque dans sa chambre et me
+parla avec beaucoup d'amertume, raillant ce qu'il appelait mes prejuges
+et declarant mon austerite la chose du monde la plus ridicule. Je le
+laissai a dessein devenir un peu grossier dans ses reproches, et, quand
+il en fut la:
+
+--Vous savez, mon cher monsieur, lui dis-je, que, si vous n'etes pas
+content, il y a une maniere de s'expliquer, et me voici a vos ordres.
+N'allez pas plus loin en paroles; car je serais force de vous demander
+la reparation que je vous offre.
+
+--Quoi? qu'est-ce a dire? fit-il avec beaucoup de surprise. Vous voulez
+vous battre? Eh bien, voila un trait de lumiere, un aveu! Vous etes mon
+rival, et c'est par jalousie que vous m'avez si brutalement ou si
+maladroitement trahi! Dites que c'est la votre motif, alors je vous
+comprends et je vous pardonne.
+
+Je lui declarai que je n'avais aucun aveu a faire, et que je ne tenais
+pas a son pardon; mais, comme je ne voulais pas perdre avec lui les
+precieux instants que je pouvais passer encore aupres de madame de
+Valvedre ce soir-la, je le quittai en l'engageant a faire ses
+reflexions, et en lui disant que dans une heure je serais chez lui.
+
+La galerie de bois decoupe faisant exterieurement le tour de la maison,
+je revins par la a l'appartement de madame de Valvedre; mais je la
+trouvai sur cette galerie, et venant a ma rencontre.
+
+--J'ai une question a vous adresser, me dit-elle d'un ton froid et
+irrite. Asseyez-vous la. Nos amis sont encore plonges dans la botanique.
+Comme il est au moins inutile de les mettre au courant d'un accident
+ridicule, nous pouvons echanger ici quelques mots. Vous plait-il de me
+dire, monsieur Francis Valigny, quel role vous avez joue dans cet
+incident, et comment vous avez ete informe de ce que vous m'avez donne a
+deviner?
+
+Je lui racontai tout avec la plus entiere sincerite.
+
+--C'est bien, dit-elle, vous avez eu bonne intention, et vous m'avez
+reellement rendu service en m'empechant de donner un instant de plus
+dans un piege que je ne veux pas qualifier. Vous auriez pu etre moins
+acerbe dans la forme; mais vous ne me connaissez pas, et, si vous me
+prenez pour une femme perdue, ce n'est pas plus votre faute que la
+mienne.
+
+--Moi! m'ecriai-je, je vous prends... Moi qui...!
+
+Je me mis a balbutier d'une maniere extravagante.
+
+--Laissez, laissez, reprit-elle. Ne vous defendez pas de vos
+preventions, je les connais. Elles ont perce trop brutalement, lorsqu'a
+propos de ma theorie tout impersonnelle sur les diamants, vous avez dit
+que c'etait un gout de courtisane!
+
+--Mais, au nom du ciel, laissez-moi jurer que je n'ai pas dit cela!
+
+--Vous l'avez pense, et vous avez dit l'equivalent. Ecoutez, je viens de
+recevoir ici, de la part de ce juif et par contre-coup de la votre, une
+mortelle insulte. Ne croyez pas que le dedain qui me preserve de la
+colere me garantisse d'une reelle et profonde douleur...
+
+Je vis, aux rayons de la lune, un ruisseau de larmes briller comme un
+flot de perles sur les joues pales de cette charmante femme, et, sans
+savoir ce que faisais, encore moins ce que je disais, je tombai a ses
+pieds en lui jurant que je la respectais, que je la plaignais, et que
+j'etais pret a la venger. Peut-etre en ce moment m'arriva-t-il de lui
+dire que je l'aimais. Troubles tous deux, moi de sa douleur, elle de ma
+subite emotion, nous fumes quelques instants sans nous entendre l'un
+l'autre et sans nous entendre nous-memes.
+
+Elle surmonta ce trouble la premiere, et, repondant a une parole que je
+lui repetais pour attenuer ma faute:
+
+--Oui, je le sais, dit-elle, vous etes un enfant; mais, s'il n'y a rien
+de genereux comme un enfant qui croit, il n'y a rien de terrible et de
+cruel comme un enfant qui doute, et vous etes l'ami, l'_alter ego_ d'un
+autre enfant bien plus sceptique et bien plus brutal que vous... Mais je
+ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec l'autre. Il faut que l'aimable
+et douce Paule de Valvedre soit heureuse. Vous etes deja son ami,
+puisque vous etes celui de son fiance; ou j'aurais tort contre vous
+trois, ou, en me donnant raison contre vous deux, Paule souffrirait.
+Permettez donc que je m'explique avec vous, et que je vous dise un peu
+qui je suis. Ce sera dit en deux mots. Je suis une personne _accablee,
+finie_, inoffensive par consequent. Henri Obernay m'a presentee a vous,
+je le sais, comme une plaintive et ennuyeuse creature, mecontente de
+tout et accusant tout le monde. C'est sa these, il l'a soutenue devant
+moi; car, s'il est mal eleve, il est sincere, et je sais bien que je
+n'ai pas en lui un ennemi perfide. Dites-lui que je ne me plains de
+personne, et, ceci etabli, fuites-lui part du motif qui m'amenait ici,
+vous qui savez et devez taire celui qui va des demain me faire repartir.
+
+--Demain! vous partez demain?
+
+--Oui, si M. Moserwald reste, et je n'ai aucune autorite sur lui.
+
+--Il partira, je vous en reponds!
+
+--Et moi, je vous defends d'epouser ma querelle! De quel droit, s'il
+vous plait, pretendriez-vous me compromettre en vous faisant mon
+chevalier?
+
+--Mais pourquoi donc voulez-vous partir, mon Dieu? Est-ce que les
+outrages de cet homme vous atteignent?
+
+--Oui, l'outrage atteint toujours une veuve dont le mari est vivant.
+
+--Ah! madame, vous etes meconnue et delaissee, je le savais bien, moi!
+mais...
+
+--Il n'y a pas de _mais_. Les choses sont ainsi. M. de Valvedre est un
+homme infiniment respectable, qui sait tout, excepte l'art de faire
+respecter la femme qui porte son nom; mais cette femme sait heureusement
+ce qu'elle doit a ses enfants, et, pour se faire respecter elle-meme,
+elle n'a qu'un refuge, la retraite et la solitude. Elle y retournera
+donc, et, puisque vous savez pourquoi elle y rentre, sachez aussi
+pourquoi elle en etait sortie un instant. Il faut que la solitude qu'on
+lui a choisie soit au moins a elle, et que personne n'ait le droit de
+l'y troubler. Eh bien, je ne me plains pas; mais, cette fois, je
+reclame. Mademoiselle Juste de Valvedre m'est une societe antipathique.
+Mon mari assure qu'il ne l'a pas placee aupres de moi pour me
+surveiller, mais pour servir de chaperon a Paule, et ne pas me
+condamner, disait-il, a un role qui n'est pas encore de mon age.
+Cependant, mademoiselle Juste de Valvedre s'est faite oppressive et
+offensante. J'ai supporte cela cinq ans: je suis au bout de mes forces.
+Le moment logique et naturel d'en finir est venu, puisque le mariage de
+Paule avec Obernay est resolu, et devait etre celebre au commencement de
+l'annee. M. de Valvedre semble l'avoir oublie, et Henri, comme tous les
+savants, a beaucoup de patience en amour. Je venais donc dire a mon
+mari: "Paule s'ennuie, et, moi, je me meurs de lassitude et de degout.
+Mariez Paule, et delivrez-moi de Juste, ou, si Juste doit rester
+souveraine dans ma maison, permettez-moi de transporter mes enfants et
+mes penates aupres de Paule, a Geneve, ou elle doit demeurer apres son
+mariage. Et, si cela ne convient pas a Obernay, laissez-moi chercher ou
+fixez-moi une autre retraite, un ermitage dans une thebaide quelconque,
+pourvu que je sois delivree de l'autorite tout a fait illegitime d'une
+personne que je ne puis aimer." J'esperais, je croyais trouver M. de
+Valvedre ici. Il a pris son vol vers les nuages, ou je ne puis
+l'atteindre. Je ne voulais pas et je ne veux pas ecrire: ecrire accuse
+trop les torts des absents. Je ne veux pas non plus m'expliquer
+directement avec Obernay sur le compte de mademoiselle Juste. Il lui est
+tres attache et ne manquerait pas de lui donner raison contre moi. Nous
+nous froisserions mutuellement, comme cela est arrive deja. Puisque je
+ne puis attendre M. de Valvedre ici, je vous charge au moins d'expliquer
+a Henri le motif en apparence si inquietant et si mysterieux de mon
+voyage. S'il aime Paule, il fera quelque effort pour hater son mariage
+et ma delivrance. J'ai dit. Oubliez-moi et portez-vous bien.
+
+En achevant cette explication sur un ton d'enjouement qui refoulait un
+profond sanglot, elle me tendit la main et se leva pour me quitter.
+
+Je la retins.
+
+--Je vous jure, m'ecriai-je, que vous ne partirez pas, que vous
+attendrez M. de Valvedre ici, et que vous menerez a bien un projet qui
+n'a rien que de legitime et de raisonnable. Je vous jure que Moserwald,
+s'il ne part pas, n'osera plus lever les yeux sur vous, car Obernay et
+moi l'en empecherons. Nous en avons le droit, puisque Obernay va devenir
+votre beau-frere, et que je suis son _alter ego_, vous l'avez dit. Notre
+devoir est donc de vous defendre et de ne pas meme souffrir qu'on vous
+importune. Je vous jure enfin qu'Henri ne prendra pas obstinement le
+parti d'une autre personne qui vous deplait et qui ne peut pas avoir
+raison contre vous. Henri aime ardemment sa fiancee, je ne crois pas a
+la patience qu'il affecte; de grace, madame, croyez en nous, croyez en
+moi: je comprends l'honneur que vous venez de me faire eu me parlant
+comme a quelqu'un de votre famille, et, des ce jour, je vous suis devoue
+jusqu'a la mort.
+
+La chaleur de mon zele ne parut pas effrayer madame de Valvedre: elle
+avait pleure, elle etait brisee; elle sembla se laisser aller
+instinctivement au besoin de se fier a un ami. Je ne comprenais pas,
+moi, qu'une femme si ravissante, si fiere et si douce en meme temps, fut
+isolee dans la vie a ce point d'avoir besoin de la protection d'un
+enfant qu'elle voyait pour la premiere fois. J'en etais surpris, indigne
+contre son mari et sa famille, mais follement heureux pour mon compte.
+
+En la quittant, je me rendis chez Moserwald.
+
+--Eh bien, lui dis-je, ou en sommes-nous? Nous battrons-nous?
+
+--Ah! vous arrivez en fier-a-bras, repondit-il, parce que vous croyez
+peut-etre que je reculerais? Vous vous trompez, mon cher, je sais me
+battre et je me bats quand il le faut. J'ai eu trop d'aventures de
+femmes pour ne pas savoir qu'il faut etre brave a l'occasion; mais il
+n'y a pas ici de motif suffisant, et je ne suis pas en colere. J'ai du
+chagrin, voila tout. Consolez-moi, ce sera beaucoup plus humain et plus
+sage.
+
+--Vous voulez que je vous console?
+
+--Oui, vous le pouvez; dites-moi que vous n'etes pas son amant, et je
+garderai l'esperance.
+
+--Son amant! quand je l'ai vue hier pour la premiere fois! Mais pour
+quelle femme la prenez-vous donc, esprit corrompu et salissant que vous
+etes?
+
+--Vous me dites des injures; vous etes amoureux d'elle! Oui, oui, c'est
+clair. Vous vous etes moque de moi; vous m'avez dit que vous la trouviez
+laide, vous m'avez offert de me servir..., et j'ai donne dans le
+panneau. Ah! comme l'amour rend bete! Vous, cela vous a donne de
+l'esprit: c'est la preuve que vous aimez moins que moi!
+
+--Vous avez la pretention d'aimer, vous qui ne connaissez que les voies
+de l'infamie, et qui croyez pouvoir acheter l'amour?
+
+--Voila vos exagerations, et je m'etonne qu'un garcon aussi intelligent
+que vous comprenne si mal la realite. Comment! c'est outrager une femme
+que de la combler de presents et de richesses sans lui rien demander?
+
+--Mais on connait cette maniere de ne rien demander, mon cher! Elle est
+a l'usage de tous les nababs impertinents, elle constate une confiance
+interieure, une attente tranquille et perfide dont une femme d'honneur
+doit s'indigner. C'est une maniere de placer un capital sur la certitude
+d'un plaisir personnel et sur l'inevitable lachete de la personne
+seduite: beau desinteressement en verite, et, si j'etais femme, j'en
+serais singulierement touchee!
+
+Moserwald subit mon indignation avec une douceur etonnante. Assis devant
+une table, la tete dans ses mains, il paraissait reflechir. Quand il
+releva la tete, je vis avec la plus grande surprise qu'il pleurait.
+
+--Vous m'avez fait du mal, dit-il, beaucoup de mal; mais je ne vous en
+veux pas. J'ai merite tout cela par mon manque d'esprit et d'education.
+Que voulez-vous! je n'ai jamais fait la cour a une femme si haut placee,
+moi, et ce que j'imagine de plus _artiste_ et de plus delicat est
+precisement ce qui l'offense le plus..., tandis que vous... avec rien,
+avec des airs et des paroles, vous qui ne la connaissez que d'hier et
+qui ne l'aimez certainement pas comme je l'aime, moi, depuis deux
+ans..., car il y a deux ans, oui, deux ans que j'en suis malade, que
+j'en deviens fou chaque fois que je la rencontre!... J'en perds
+l'esprit, entendez-vous, mon cher? Et je vous le dis, a vous, mon rival,
+destine a me supplanter parce que vous avez pour vous la musique du
+sentiment, et que les femmes les plus sensees se laissent endormir par
+cette musique-la... Cela ne les amuse pas toujours, mais cela flatte
+leur vanite quelquefois plus que les parures et que le bonheur. Eh bien,
+je le repete, je ne vous en veux pas. C'est votre droit, et, si vous
+m'en voulez de ce que j'ai fait, vous manquez d'esprit. Nous ne nous
+devons rien l'un a l'autre, n'est-ce pas? nous n'avons donc pas de
+motifs pour nous hair. Au fond, je vous aime, je ne sais pas pourquoi;
+un instinct, un caprice d'esprit, peut-etre une idee romanesque, parce
+que vous aimez la meme femme que moi, et que nous devons nous retrouver
+plus d'une fois emboitant le pas derriere elle. Qui sait? nous serons
+peut-etre econduits tous deux, et peut-etre aussi vous d'abord..., moi
+plus tard... Enfin je n'y renonce pas, vous voyez! Je vous le
+promettrais que je mentirais, et je suis la franchise meme. Je pars
+demain matin; c'est ce que vous desirez? Je le desire egalement. Votre
+Obernay m'ennuie, et cette belle-soeur me gene. Adieu donc, mon
+tres-cher, et au revoir... Ah! attendez! vous etes pauvre, et vous
+croyez qu'on peut se passer d'argent en amour. Grave erreur! il vous en
+faut, ou il vous en faudra bientot, ne fut-ce que pour payer une chaise
+de poste au besoin! Voila mon blanc-seing. Donnez-le n'importe ou, a
+n'importe quel banquier,... on vous comptera la somme que vous jugerez
+necessaire. Je m'en rapporte a votre delicatesse et a votre discretion!
+Direz-vous a present que les juifs n'ont rien de bon?
+
+Je lui saisis le bras au moment ou il me presentait sa signature, qu'il
+venait de tracer rapidement avec quelques mots d'argot financier sur une
+feuille de papier blanc. Je le forcai de remettre cela sur la table sans
+que mes mains y eussent touche.
+
+--Un instant! lui dis-je; avant de nous quitter, je veux savoir, je veux
+comprendre l'etrangete de votre conduite. Je ne me paye pas de paroles
+vagues, et je ne vous crois pas fou. Vous me prenez pour un rival, pour
+un rival heureux qui plus est, et vous voulez me fournir les moyens qui,
+selon vous, me sont necessaires pour assouvir ma passion! Quel est ce
+calcul? Repondez, repondez, ou je prendrai pour une grave injure l'offre
+que vous me faites, car je perds patience, je vous en avertis.
+
+Je parlais avec tant de fermete, que Moserwald se deconcerta. Il resta
+pensif un instant; puis il repondit, avec un beau et franc sourire qui
+me le montra sous un jour nouveau, tout a fait inexplicable.
+
+--Vous ne le devinez pas, enfant, mon calcul? C'est que vous voulez voir
+un calcul ou il n'y en a pas! C'est un elan et une inspiration tellement
+naturels...
+
+--Vous voulez acheter ma reconnaissance?
+
+--Precisement, et cela pour que vous ne parliez pas de moi avec aversion
+et mepris a cette femme que j'aime... Vous refusez mes services?
+N'importe! vous ne pourrez pas oublier avec quelle courtoisie je vous
+les ai offerts, et un jour viendra ou vous les reclamerez.
+
+--Jamais! m'ecriai-je indigne.
+
+--Jamais? reprit-il. Dieu lui-meme ne connait pas ce mot-la; mais, pour
+le moment, je m'en empare: c'est un aveu de plus de votre amour!
+
+Je sentis que, quelle que fut mon attitude, legere ou serieuse, je
+n'aurais pas le dernier mot avec cet homme bizarre, tetu autant que
+souple, et naif autant que ruse. Je brulai devant lui son blanc-seing;
+mais je ne sais avec quel art il tourna la fin de notre entretien. Il
+est de fait qu'en le quittant je m'apercus qu'il m'avait force de le
+remercier, et que, venu la en humeur de le battre, je m'en allais en
+touchant la main qu'il me tendait.
+
+Il partit au point du jour, laissant notre hote et tous les gens de la
+maison et du village enthousiasmes de sa generosite. Il n'eut pas fait
+bon le traiter de juif devant eux; je crois qu'on nous eut lapides.
+
+Je ne saurais dire si je dormis mieux cette nuit-la que les precedentes.
+Je crois qu'a cette epoque j'ai du passer des semaines entieres sans
+sommeil et sans en sentir le besoin, tant la vie s'etait concentree dans
+mon imagination. Le lendemain, Paule et Obernay vinrent dejeuner dans la
+salle basse avec Alida. Ils avaient force madame de Valvedre a une
+explication qui, contrairement aux previsions de celle-ci, n'avait amene
+aucun orage. Il est bien vrai qu'Henri avait defendu le caractere et les
+intentions de mademoiselle Juste; mais Paule avait tout apaise en
+declarant que sa soeur ainee avait outre-passe son mandat, qu'au lieu de
+se borner a soulager madame de Valvedre des soins de la famille et du
+menage, elle avait usurpe une autorite qui ne lui appartenait pas, en un
+mot qu'Alida avait raison de se plaindre, et qu'elle-meme avait souffert
+une certaine persecution tres-injuste et tres-facheuse pour avoir voulu
+defendre les droits de la veritable mere de famille.
+
+Obernay n'aimait pas Alida, et il aimait encore moins que sa fiancee
+prit parti pour elle; mais il craignait avant tout d'etre injuste, et,
+en presence de cet interieur trouble, il jugea fort sainement qu'il
+fallait ceder sous peine d'exasperer. Puis, la question de son prochain
+mariage se trouvant soulevee par l'incident, il eprouva tout a coup une
+vive reconnaissance pour madame de Valvedre, et passa dans son camp avec
+armes et bagages. Si botaniste qu'il fut, il etait homme et amoureux.
+Quelques mots de lui, pendant qu'on servait le dejeuner, me mirent au
+courant de ce qui s'etait passe la veille au soir apres ma sortie, et de
+ce qui avait ete decide le matin meme apres la nouvelle du depart de
+Moserwald. On devait attendre a Saint-Pierre le retour de Valvedre, afin
+de lui soumettre le voeu commun, a savoir le prochain mariage de Paule
+et l'expulsion a l'amiable de mademoiselle Juste. Cette derniere mesure,
+venant de l'initiative apparente du chef de la famille, ne pouvait
+manquer d'etre a la fois absolue et douce dans la forme.
+
+Le sejour d'Alida a Saint-Pierre pouvait donc durer huit jours, quinze
+jours, peut-etre davantage. M. de Valvedre avait mis dans ses previsions
+qu'il redescendrait peut-etre la montagne par le versant qui nous etait
+oppose, et que, la, renouvelant ses provisions et ses guides, il
+recommencerait l'ascension d'un autre cote, si ses premiers efforts
+n'avaient pas abouti. Quels souhaits je fis des lors pour l'insucces de
+l'exploration scientifique! Alida semblait calmee et presque gaie de ce
+campement dans la montagne. Elle me parlait avec douceur et abandon,
+elle me souffrait aupres d'elle. J'etais assis a la meme table. Elle
+projetait une promenade, et ne me defendait pas de l'accompagner.
+J'etais tout espoir et tout bonheur, en meme temps que la douleur de
+l'avoir offensee un instant restait en moi comme un remords.
+
+Il y a un langage mysterieux entre les ames qui se cherchent. Ce langage
+n'a meme pas besoin du regard pour persuader; il est completement
+inappreciable aux yeux comme aux oreilles des indifferents; mais il
+traverse le milieu obscur et borne des perceptions physiques, il
+embrasse je ne sais quels fluides, il va d'un coeur a l'autre sans se
+soumettre aux manifestations exterieures. Alida me l'a dit souvent
+depuis. Des cette matinee, ou je ne songeai pas a lui exprimer mon
+repentir et ma passion par un seul mot, elle se sentit adoree, et elle
+m'aima. Je ne lui fis point de _declaration_, elle ne me fit point
+d'_aveux_, et pourtant, le soir de ce jour-la, nous lisions dans la
+pensee l'un de l'autre et nous tremblions de la tete aux pieds quand,
+malgre nous, nos regards se rencontraient.
+
+A la promenade, je ne la quittai pas d'un instant. Elle etait
+mediocrement marcheuse, et, ne se resignant pas a emprisonner ses petits
+pieds dans de gros souliers, elle s'en allait, adroite, insouciante,
+mais vite meurtrie et fatiguee, a travers les pierres de la montagne et
+les galets du torrent, avec ses bottines minces, son ombrelle dans une
+main, un gros bouquet de tleurs sauvages dans l'autre, et laissant sa
+robe s'accrocher a tous les obstacles du chemin. Obernay allait devant
+avec Paule, emportes tous deux par une ardeur d'herborisation effrenee;
+puis ils faisaient de longues pauses pour comparer, choisir et parer les
+echantillons qu'ils emportaient. Nous n'avions pas de guide; Henri nous
+en dispensait. Il me confiait madame de Valvedre, heureux de n'avoir pas
+a se preoccuper d'elle et de pouvoir etre tout entier a son intrepide et
+infatigable eleve.
+
+--Suivez-nous ou devancez-nous, m'avait-il dit; il suffit que vous ne
+nous perdiez pas de vue. Je ne vous menerai pas dans des endroits
+dangereux. Pourtant surveille un peu madame de Valvedre, elle est fort
+distraite et ne doute de rien.
+
+J'avais eu, moi, l'infame hypocrisie de lui dire que j'etais la victime
+de la journee et que j'aimerais bien mieux herboriser a ma maniere,
+c'est-a-dire errer et contempler a ma guise, que d'accompagner cette
+belle dame nonchalante et fantasque.
+
+--Prends patience pour aujourd'hui, avait repondu Obernay; demain, nous
+arrangerons cela autrement. Nous lui donnerons un mulet et un guide.
+
+Candide Obernay!
+
+Je fis si bien, que ces quatre heures de promenade furent un tete-a-tete
+ininterrompu avec Alida. Quand nos compagnons s'arretaient, je la
+faisais marcher, afin, disais-je, de n'avoir pas a se presser pour les
+rejoindre quand ils reprendraient les devants, et, quand nous avions un
+peu d'avance, je l'invitais a se reposer jusqu'a ce que nous les
+vissions se remettre en marche. Je ne lui disais rien. J'etais aupres
+d'elle ou autour d'elle comme un chien de garde, ou plutot comme un
+esclave intelligent occupe a ecarter les epines et les cailloux de son
+chemin. Si elle regardait un brin d'herbe sur le revers du rocher, je
+m'elancais, au risque de me tuer, pour le lui rapporter en un clin
+d'oeil. Je tenais son ombrelle quand elle etait assise, je debarrassais
+son echarpe des brins de mousse qu'elle avait ramasses en frolant les
+sapins; je lui trouvais des fraises la ou il n'y en avait pas; je crois
+que j'aurais fait fleurir des camellias sur le glacier. Et je prenais
+tous ces soins classiques, je lui rendais tous ces hommages, aujourd'hui
+passes de mode et des lors assez rebattus, avec une ivresse de bonheur
+qui m'empecha d'etre ridicule. Elle essaya bien d'abord de s'en moquer;
+mais, voyant que je me livrais tout entier a son dedain et a son ironie
+sans me plaindre et sans me decourager, elle devint serieuse, et je
+sentis qu'a chaque instant elle s'attendrissait.
+
+Le soir, dans sa chambre, apres le depart des fusees qui nous
+signalerent l'expedition dans une region moins elevee que la veille,
+mais plus eloignee au flanc de la montagne, elle reprit sa broderie, et
+les fiances reprirent leur etude. Je m'assis aupres d'elle et lui offris
+de lui faire la lecture a voix basse.
+
+--Je veux bien, dit-elle avec douceur en me montrant mon volume de
+poesies sur son gueridon. J'ai tout lu, mais les vers se laissent
+relire.
+
+--Non, pas ceux-ci! ils sont mediocres.
+
+--Ils sont jeunes, ce n'est pas la meme chose. N'avons-nous pas fait
+hier le panegyrique de la jeunesse?
+
+--Il y a jeunesse et jeunesse, celle qui attend l'amour et celle qui
+l'eprouve. La premiere parle beaucoup pour ne rien dire, la seconde ne
+dit rien et comprend l'infini.
+
+--Voyons toujours le reve de la premiere!
+
+--Soit! On pourra s'en moquer, n'est-ce pas?
+
+--Non! je prends l'enfant sous ma protection. J'ai lu, dans les dix
+lignes de la preface, que l'auteur n'avait que vingt ans. A propos,
+croyez-vous qu'il les ait encore?
+
+--Le livre est date de 1832; mais c'est egal, si vous voulez que
+l'auteur n'ait pas vieilli...
+
+--Quel age avez-vous donc, vous?
+
+--Je n'en sais rien; j'ai l'age que Votre Majeste voudra.
+
+Je retrouvais le courage de plaisanter, parce que je voyais Obernay
+m'ecouter d'une oreille. Quand il crut s'etre convaincu que je n'avais
+que des riens a echanger avec cette femme reputee par lui frivole, il
+n'ecouta plus; mais alors je ne trouvai plus rien a dire, l'emotion me
+prit a la gorge, et je sentis qu'il me serait impossible de lire une
+page. Alida s'en apercut bien, et, reprenant le livre:
+
+--Je vois, dit-elle, que vous meprisez beaucoup mon petit poete; moi,
+sans l'admirer precisement, je l'aimais. Puisque vous faites si peu de
+cas de l'ingenuite romanesque, je ne vous le rendrai pas, je vous en
+avertis. Est-ce que vous le connaissez, ce garcon-la?
+
+--Il est anonyme.
+
+--Ce n'est pas une raison.
+
+--C'est vrai. Je peux parler de lui sans le compromettre et vous dire ce
+qu'il est devenu. Il est reste anonyme et ne fait plus de vers.
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est devenu savant? dit-elle en baissant la
+voix et comme penetree d'effroi.
+
+--Vous detestez donc bien la science? repris-je en baissant la voix
+aussi. Oh! ne vous genez pas, je ne sais rien au monde!
+
+--Vous avez bien raison; mais je ne peux rien dire ici. Nous parlerons
+de cela demain a la promenade.
+
+--Nous parlerons! je ne crois pas!
+
+--Pourquoi? Voyons, dit-elle en s'efforcant de faire envoler en paroles
+l'emotion qui m'accablait et qu'elle ne voulait plus subir en depit
+d'elle-meme, pourquoi ne nous sommes-nous rien dit aujourd'hui? Moi, je
+suis taciturne, mais c'est par timidite. Une ignorante qui a vecu dix
+ans avec des oracles a du prendre l'habitude de se taire; mais vous?
+Allons, puisque vous n'etes en train ni de lire ni de causer, vous
+devriez me faire un peu de musique... Non? Je vous en prie!
+
+Madame de Valvedre, je l'ai su plus tard, etait une seduisante enfant
+qu'il fallait toujours occuper et distraire pour l'arracher a une
+melancolie profonde. Elle sentait si bien ce besoin, qu'elle allait
+quetant les soins et les attentions avec une naivete desoeuvree qui la
+faisait paraitre tantot coquette, tantot voluptueuse. Elle n'etait ni
+l'un ni l'autre. L'ennui et le besoin d'emotions etaient les mobiles de
+toute sa conduite, dirai-je aussi de ses attachements?... Je ne sus pas
+resister a sa priere et j'obtins seulement la permission de faire de la
+musique a distance. Place au bout de la galerie, je fis chanter mon
+hautbois comme une voix de la nuit. Le bruit des cascades de la
+montagne, la magie du clair de lune aiderent au prestige; Alida fut
+vivement emue, les fiances eux-memes m'ecouterent avec interet. Quand je
+rentrai, le bon Obernay m'accabla d'eloges; la candide Paule aussi se
+fit la complice de mon succes. Madame de Valvedre ne me dit rien; elle
+dit aux autres a demi-voix--mais je l'entendis bien--que j'avais le
+talent le plus sympathique qu'elle eut encore rencontre.
+
+Que se passa-t-il durant les deux jours qui suivirent? Je n'eus pas la
+hardiesse de me declarer et je fus compris; je tremblais d'etre repousse
+si je parlais. Mon ingenuite etait grande: on lisait clairement dans mon
+coeur, et on se laissait adorer.
+
+Le troisieme jour, Obernay me prit a l'ecart apres le depart des fusees.
+
+--Je suis inquiet et je pars, me dit-il; le signal que je viens
+d'expliquer a ces dames comme n'annoncant rien de facheux etait presque
+un signal de detresse. Valvedre est en peril; il ne peut ni monter ni
+descendre, et le temps menace. Pour rien au monde, il ne faut inquieter
+Paule ni avertir Alida; elles voudraient me suivre, ce qui rendrait tout
+impossible. Je viens d'inventer une migraine, et je suis cense me
+retirer pour dormir; mais je me mets en route sur l'heure avec les
+guides, qui, par mon ordre, sont toujours prets. Je marcherai toute la
+nuit, et, demain, j'espere rejoindre l'expedition dans l'apres-midi. Tu
+le sauras, s'il m'est possible de t'envoyer une fusee dans la soiree. Si
+tu ne vois rien, il n'y aura rien a dire, rien a faire; tu t'armeras de
+courage en te disant que ce n'est pas une preuve de desastre, mais que
+la provision de pieces d'artifice est epuisee ou endommagee, ou bien
+encore que nous sommes dans un pli de terrain qui ne nous permet pas
+d'etre vus d'ici. Quoi qu'il arrive, reste aupres de ces deux femmes
+jusqu'a mon retour, ou jusqu'a celui de Valvedre... ou jusqu'a une
+nouvelle quelconque...
+
+--Je vois, lui dis-je, que tu n'es pas sur de revenir! Je veux
+t'accompagner!
+
+--N'y songe pas, tu ne ferais que me retarder et compliquer mes
+preoccupations. Tu es necessaire ici. Au nom de l'amitie, je te demande
+de me remplacer, de proteger ma fiancee, de soutenir son courage au
+besoin... de lui donner patience, si, comme je l'espere, il ne s'agit
+que de quelques jours d'absence, enfin d'aider madame de Valvedre a
+rejoindre ses enfants, si...
+
+--Allons, ne croyons pas au malheur! Pars vite, c'est ton devoir; je
+reste, puisque c'est le mien.
+
+Il fut convenu que, le lendemain matin, j'expliquerais l'absence d'Henri
+en disant qu'il avait recu un message de M. de Valvedre, lequel
+l'envoyait faire des observations sur une montagne voisine; que, pour la
+suite, j'inventerais au besoin d'autres pretextes de son absence en
+m'inspirant des circonstances qui pourraient se presenter.
+
+J'entrais donc dans le poeme de l'amour heureux sous les plus funebres
+auspices. J'avoue que je m'inquietais mediocrement de M. de Valvedre. Il
+suivait sa destinee, qui etait de preferer la science a l'amour ou tout
+au moins au bonheur domestique; il y risquait, par consequent, son
+honneur conjugal et sa vie. Soit! c'etait son droit, et je ne voyais pas
+pourquoi je l'aurais plaint ou epargne; mais Obernay m'etait un grave
+sujet d'effroi et de tristesse. J'eus beaucoup de peine a paraitre calme
+en expliquant son depart. Heureusement, mes compagnes furent aisement
+dupes. Alida etait plutot portee a se plaindre des perilleuses
+excursions de son mari qu'a s'en tounnenter. Il etait facile de voir
+qu'elle etait humiliee d'avoir perdu l'ascendant qui l'avait retenu
+plusieurs annees dans son menage. Elle ne paraissait plus en souffrir
+pour son propre compte, mais elle en rougissait devant le inonde. Quant
+a Paule, elle croyait si religieusement a la confiance et a la sincerite
+d'Obernay, qu'elle combattit bravement un premier mouvement d'inquietude
+en disant:
+
+--Non, non! Henri ne m'eut pas trompee. Si mon frere etait en danger, il
+me l'eut dit. Il n'eut pas doute de mon courage, il n'eut laisse a nul
+autre que moi le soin de soutenir celui de ma belle-soeur.
+
+Le temps etait brouille, on ne sortit pas ce jour-la. Paule travailla
+dans sa chambre; malgre l'air humide et froid, Alida passa l'apres-midi
+assise sur la galerie, disant qu'elle etouffait dans ces pieces ecrasees
+par un plancher bas. J'etais a ses cotes, et ne pouvais douter qu'elle
+ne se pretat au tete-a-tete; j'eusse ete enivre la veille de tant de
+bontes, mais j'etais mortellement triste en songeant a Obernay, et je
+faisais de vains efforts pour me sentir heureux. Elle s'en apercut, et,
+sans songer a deviner la verite, elle attribua mon abattement a la
+passion contenue par la crainte. Elle me pressa de questions imprudentes
+et cruelles, et ce que je n'eusse pas ose lui dire dans l'ivresse de
+l'esperance, elle me l'arracha dans la fievre de l'angoisse; mais ce
+furent des aveux amers et remplis de ces injustes reproches qui
+trahissent le desir plus que la tendresse. Pourquoi voulait-elle lire
+dans mon coeur trouble, si le sien, qui paraissait calme, n'avait a
+m'offrir qu'une pitie sterile?
+
+Elle ne fut pas blessee de mes reproches.
+
+--Ecoutez, me dit-elle, j'ai provoque cet abandon de votre part, vous
+allez savoir pourquoi, et, si vous m'en savez mauvais gre, je croirai
+que vous n'etes pas digne de ma confiance. Depuis le premier jour ou
+nous nous sommes vus, vous avez pris vis-a-vis de moi une attitude
+douloureuse, impossible. On m'a souvent reproche d'etre coquette; on
+s'est bien trompe, puisque la chose que je crains et que je hais le
+plus, c'est de faire souffrir. J'ai inspire plusieurs fois, je ne sais
+pourquoi ni comment, des passions subites, je devrais plutot dire des
+fantaisies ardentes, offensantes meme... Il en est pourtant que j'ai du
+plaindre, ne pouvant les partager. La votre...
+
+--Tenez, m'ecriai-je, ne parlez pas de moi: vous me calomniez, ne
+pouvant me comprendre! Il est possible que vous soyez douce et bonne,
+mais vous n'avez jamais aime!
+
+--Si fait, reprit-elle: j'ai aime... mon mari! mais ne parlons pas
+d'amour, il n'est pas question de cela. Ce n'est pas de l'amour que vous
+avez pour moi! Oh! restez la, et laissez-moi tout vous dire. Vous
+subissez une tres-vive emotion aupres de moi, je le vois bien. Votre
+imagination s'est exaltee, et vous me diriez que vous etes capable de
+tout pour m'obtenir, que je ne vous contredirais pas. Chez les hommes,
+ces sortes de vouloirs sont aveugles; mais croyez-vous que la force de
+votre desir vous cree un merite quelconque? dites, le croyez-vous? Si
+vous le croyez, pourquoi refuseriez-vous a M. Moserwald un droit egal a
+ma bienveillance?
+
+Elle me faisait horriblement souffrir. Elle avait raison dans son dire;
+mais n'avais-je pas raison, moi aussi, de trouver cette froide sagesse
+bien tardive apres trois jours de confiance perfide et de muet
+encouragement? Je m'en plaignis avec energie; j'etais outre et pret a
+tout briser, dusse-je me briser moi-meme.
+
+Elle ne s'offensa de rien. Elle avait de l'experience et peut-etre
+l'habitude de scenes semblables.
+
+--Tenez, reprit-elle quand j'eus exhale mon depit et ma douleur, vous
+etes malheureux dans ce moment-ci; mais je suis plus a plaindre que
+vous, et c'est pour toute la vie... Je sens que je ne guerirai jamais du
+mal que vous me faites, tandis que vous...
+
+--Expliquez-vous! m'ecriai-je en serrant ses mains dans les miennes avec
+violence. Pourquoi souffririez-vous a cause de moi?
+
+--Parce que j'ai un reve, un ideal que vous contristez, que vous brisez
+affreusement! Depuis que j'existe, j'aspire a l'amitie, a l'amour vrai;
+je peux dire ce mot-la, si celui d'amitie vous revolte. Je cherche une
+affection a la fois ardente et pure, une preference absolue, exclusive,
+de mon ame pour un etre qui la comprenne et qui consente a la remplir
+sans la dechirer. On ne m'a jamais offert qu'une amitie pedante et
+despotique, ou une passion insensee, pleine d'egoisme ou d'exigences
+blessantes. En vous voyant... oh! je peux bien vous le dire, a present
+que vous l'avez deja meprisee et refoulee en moi, j'ai senti pour vous
+une sympathie etrange..., perfide, a coup sur! J'ai reve, j'ai cru me
+sentir aimee; mais, des le lendemain, vous me haissiez, vous
+m'outragiez... Et puis vous vous repentiez aussitot, vous demandiez
+pardon avec des larmes, j'ai recommence a croire. Vous etiez si jeune et
+vous paraissiez si naif! Trois jours se sont passes, et... voyez comme
+je suis coquette et rusee! je me suis sentie heureuse et je vous le dis!
+Il me semblait avoir enfin rencontre mon ami, mon frere..., mon soutien
+dans une vie dont vous ne pouvez deviner les souffrances et les
+amertumes!... Je m'endormais tranquille, insensee. Je me disais "C'est
+peut-etre enfin _lui_ qui est la!" Mais, aujourd'hui, je vous ai vu
+sombre et charge d'ennuis a mes cotes. La peur m'a prise, et j'ai voulu
+savoir... A present, je sais, et me voila tranquille, mais morne comme
+le chagrin sans remede et sans espoir. C'est une derniere illusion qui
+s'envole, et je rentre dans le calme de la mort.
+
+Je me sentis vaincu, mais aussi j'etais brise. Je n'avais pas prevu les
+suites de ma passion, ou du moins je n'avais reve qu'une succession de
+joies ou de douleurs terribles, auxquelles je m'etais vaillamment
+soumis. Alida me montrait un autre avenir tout a fait inconnu et plus
+effrayant encore. Elle m'imposait la tache d'adoucir son existence
+brisee et de lui donner un peu de repos et de bonheur au prix de tout
+mon bonheur et de tout mon repos. Si elle voulait sincerement m'eloigner
+d'elle, c'etait le plus habile expedient possible. Epouvante, je gardai
+un cruel silence en baissant la tete.
+
+--Eh bien, reprit-elle avec une douceur qui n'etait pas sans melange de
+dedain, vous voyez! j'ai bien compris, et j'ai bien fait de vouloir
+comprendre: vous ne m'aimez pas, et l'idee de remplir envers moi un
+devoir de coeur vous ecrase comme une condamnation a mort! Je trouve
+cela tout simple et tres-juste, ajouta-t-elle en me tendant la main avec
+un doux et froid sourire, et, comme vous etes trop sincere pour essayer
+de jouer la comedie, je vois que je peux vous estimer encore. Restons
+amis. Je ne vous crains plus, et vous pouvez cesser de vous craindre
+vous-meme. Vous aurez la vie triomphante et facile des hommes qui ne
+cherchent que le plaisir. Vous etes dans le reel et dans le vrai, n'en
+soyez pas humilie. L'_anonyme_ ne fait plus de vers, m'avez-vous dit: il
+a bien raison, puisque la poesie l'a quitte! Il lui reste une honnete
+mission a remplir, celle de ne tromper personne.
+
+C'etait la une sorte d'appel a mon honneur, et l'idee ne me vint pas que
+je pusse etre indigne meme de la froide estime accordee comme un
+pis-aller. Je n'essayai ni de me justifier ni de m'excuser. Je restai
+muet et sombre. Alida me quitta, et bientot je l'entendis causer avec
+Paule sur un ton de tranquillite apparente.
+
+Mon coeur se brisa tout a coup. C'en etait donc fait pour toujours de
+cette vie ardente a laquelle j'etais ne depuis si peu de jours, et qui
+me semblait deja l'habitude normale, le but, la destinee de tout mon
+etre? Non! cela ne se pouvait pas! Tout ce qu'Alida m'avait dit pour
+refouler ma passion, pour me faire rougir de mes aspirations violentes,
+ne servait qu'a en raviver l'intensite.
+
+--Egoiste, soit! me disais-je; l'amour peut-il etre autre chose qu'une
+expansion de personnalite irresistible? Si elle m'en fait un crime,
+c'est qu'elle ne partage pas mon trouble. Eh bien, je ne saurais m'en
+offenser. J'ai manque d'initiative, j'ai ete maladroit: je n'ai su ni
+parler ni me taire a propos. Cette femme exquise, blasee sur les
+hommages rendus a sa beaute, m'a pris pour un enfant sans coeur et sans
+force morale, capable de l'abandonner au lendemain de sa defaite. C'est
+a moi de lui prouver maintenant que je suis un homme, un homme positif
+en amour. Il est vrai, mais susceptible de devouement, de reconnaissance
+et de fidelite. Donnons-lui confiance en acceptant a titre d'epreuve
+tous les sacrifices qu'il lui plaira de m'imposer. C'est a moi de la
+persuader peu a peu, de fasciner sa raison, d'attendrir son coeur et de
+lui faire partager le delire qui me possede.
+
+Je me jurai de ne pas etre hypocrite, de ne me laisser arracher aucune
+promesse de vertu irrealisable, et de faire simplement accepter ma
+soumission comme une marque de respectueuse patience. J'ecrivis quelques
+mots au crayon sur une page de carnet:
+
+"Vous avez mille fois raison; je n'etais pas digne de vous. Je le
+deviendrai, si vous ne m'abandonnez pas au desespoir."
+
+Je rentrai chez elle sous le pretexte de reprendre un livre, je lui
+glissai le billet presque sous les yeux de Paule, et je retournai sur la
+galerie, ou la reponse ne se fit pas attendre. Elle vint me l'apporter
+elle-meme en me tendant la main avec un regard et un sourire ineffables.
+
+--Nous essayerons! me dit-elle.
+
+Et elle s'enfuit en rougissant.
+
+J'etais trop jeune pour suspecter la sincerite de cette femme, et en
+cela j'etais plus clairvoyant que ne l'eut ete l'experience, car cette
+femme etait sincere. Elle avait besoin d'aimer, elle aimait, et elle
+cherchait le moyen de concilier le sentiment de sa fierte avec les elans
+de son coeur avide d'emotions. Elle se refugiait dans un _mezzo termine_
+ou la vertu n'eut pas vu bien clair, mais ou la pudeur alarmee pouvait
+s'endormir quelque temps. Elle m'aidait a la tromper, et nous nous
+trompions l'un l'autre en nous persuadant que la loyaute la plus stricte
+presidait a ce contrat perfide et boiteux. Tout cela m'entrainait dans
+un abime. Je debutais dans l'amour par une sorte de parjure; car, en me
+vouant a une vertu de passage dont j'etais avide de me depouiller,
+j'etais plus coupable que je ne l'avais ete jusque-la en m'abandonnant a
+une passion sans frein, mais sans arriere-pensee.
+
+Il ne me fut pas permis de m'en apercevoir suffisamment pour m'en
+preserver. A partir de ce moment, Alida, exaltee par une reconnaissance
+que j'etais loin de meriter, m'enivra de seductions invincibles. Elle se
+fit tendre, naive, confiante jusqu'a la folie, simple jusqu'a
+l'enfantillage, pour me dedommager des privations qu'elle m'imposait. Sa
+grace et son abandon lui creerent des perils inouis avec lesquels elle
+se joua comme si elle pouvait les ignorer. Sans doute, il y a un grand
+charme dans ces souffrances de l'amour contenu qui attend et qui espere.
+Elle en exaspera pour moi les delices et les angoisses. Elle fut
+passionnement coquette avec moi, ne s'en cachant plus et disant que cela
+etait permis a une femme qui aimait eperdument et qui voulait donner a
+son amant tout le bonheur conciliable avec sa pudeur et ses devoirs:
+etrange sophisme, ou elle puisait effectivement pour son compte tout le
+bonheur dont elle etait susceptible, mais dont les acres jouissances
+deterioraient mon ame, annulaient ma conscience et fletrissaient ma foi!
+
+Deux jours se passerent sans que j'eusse aucun signal de la montagne,
+aucune nouvelle d'Obernay. Cette mortelle inquietude me rendit plus apre
+au bonheur, et le remords ajoutait encore a l'etourdissement de mes
+coupables joies. Le soir, seul dans ma chambre, je frissonnais a l'idee
+qu'en ce moment peut-etre Obernay et Valvedre, ensevelis sous les
+glaces, exhalaient leur dernier souffle dans une etreinte supreme! Et
+moi, j'avais pu oublier mon ami pendant des heures entieres aupres d'une
+femme qui me couvait d'un celeste regard de tendresse et de beatitude,
+sans pressentir le destin qui pesait sur elle et qui peut-etre la
+faisait veuve en cet instant-la! Je me sentais alors baigne d'une sueur
+froide, j'avais envie de m'elancer dans la nuit pour courir a la
+recherche d'Obernay; il y avait des moments ou, en songeant que je
+trompais Valvedre, un agonisant peut-etre, un martyr de la science, je
+me sentais lache et me faisais l'effet d'un assassin.
+
+Enfin je recus une lettre d'Obernay.
+
+"Tout va bien, me disait-il. Je n'ai pu encore rejoindre Valvedre; mais
+je sais qu'il est a B***, a six lieues de moi, et qu'il est en bonne
+sante. Je me repose quelques heures et je cours aupres de lui. J'espere
+le decider a s'en tenir la et le ramener a Saint-Pierre, car la
+tourmente a envahi les hautes neiges, et les dangers qu'il a courus pour
+en sortir seraient aujourd'hui insurmontables. Tu peux maintenant dire
+la verite a ces dames et les exhorter a la patience. Dans deux ou trois
+jours, nous serons tous reunis."
+
+En apprenant que Valvedre avait ete en grand peril, en devinant, a
+travers le silence d'Obernay sur son propre compte, que lui-meme avait
+du courir des dangers serieux, Paule, a qui je fis part de la lettre,
+eut un tremblement nerveux assez violent et me serra la main en silence.
+
+--Courage, lui dis-je, ils sont sauves! La fiancee d'un savant doit etre
+une femme forte et s'habituer a souffrir.
+
+--Vous avez raison, repondit la brave enfant en essuyant de grosses
+larmes qui vinrent a propos la soulager; oui, oui, il faut du courage:
+j'en aurai! Songeons a ma belle-soeur: que lui dirons-nous? Elle n'est
+pas forte; depuis quelques jours surtout, elle est tres-nerveuse et
+tres-agitee. Elle ne dort pas. Laissez-moi la lettre, je ne la lui
+montrerai qu'apres l'avoir convenablement avertie.
+
+--Elle est donc bien attachee a son mari? m'ecriai-je etourdiment.
+
+--En doutez-vous? reprit Paule etonnee de mon exclamation.
+
+--Non certes; mais...
+
+--Mais si, vous en doutez! Ah! vous n'avez pas traverse Geneve sans
+entendre quelque calomnie sur le compte de la pauvre Alida! Eh bien,
+repoussez tout cela de votre pensee. Alida est bonne, elle a du coeur. A
+beaucoup d'egards, c'est une enfant; mais elle est juste, et elle sait
+apprecier le meilleur des hommes. Il est si bon pour elle! Si vous les
+aviez vus un instant ensemble, vous sauriez tout de suite a quoi vous en
+tenir sur leur pretendue desunion. Tant d'egards mutuels, tant de
+deferences exquises et de delicates attentions ne se retrouvent pas
+entre gens qui ont des reproches serieux a se faire. Il y a entre eux
+des differences de gouts et d'opinions, cela est certain; mais, si c'est
+la un malheur reel dans la vie conjugale, il y a aussi dans les motifs
+serieux d'affection reciproque des compensations suffisantes. Ceux qui
+accusent mon frere de froideur sont injustes et mal informes; ceux qui
+accusent sa femme d'ingratitude ou de legerete sont des mechants ou des
+imbeciles.
+
+Quelle que put etre l'ingenuite optimiste de Paule, ses paroles me
+firent une vive impression. Je me sentis partage entre une violente
+jalousie naissante contre cet epoux si parfait, si respecte, et une
+sorte de blame amer contre la femme qui cherchait ailleurs attachement
+et protection. Ce furent les premieres atteintes du mal implacable qui
+devait me torturer plus tard. Quand je revis Alida, sa figure alteree
+sembla confirmer les assertions de sa belle-soeur; elle avait ete
+bouleversee et semblait attendre avec impatience le retour de son mari.
+J'en pris une humeur feroce, et, comme le temps s'etait adouci et que
+nous nous promenions au bord du torrent, Paule s'eloignant souvent avec
+le guide pour chercher des plantes et satisfaire son ardeur de
+locomotion, je pressai madame de Valvedre de questions aigres et de
+reflexions desesperees. Elle se vit alors entrainee et comme forcee a me
+parler de son mari, de son interieur, et a me raconter sa vie.
+
+--J'ai passionnement aime M. de Valvedre, dit-elle. C'est la seule
+passion de ma vie. Paule vous a dit qu'il etait parfait: eh bien, oui,
+elle a raison, il est parfait. Il n'a qu'un defaut, il n'aime pas. Il ne
+peut, ni ne sait, ni ne veut aimer. Il est superieur aux passions, aux
+souffrances, aux orages de la vie. Moi, je suis une femme, une vraie
+femme, faible, ignorante, sans valeur aucune. Je ne sais qu'aimer. Il
+fallait me tenir compte de cela et ne pas me demander autre chose. Ne le
+savait-il pas, lorsqu'il m'epousa, que je n'avais ni connaissances
+serieuses, ni talents distingues? Je n'avais pas voulu me farder, et
+c'eut ete bien en vain que je l'eusse tente avec un homme qui sait tout.
+Je lui plus, il me trouva belle, il voulut etre mon mari afin de pouvoir
+etre mon amant. Voila tout le mystere de ces grandes affections
+auxquelles une jeune fille sans experience est condamnee a se laisser
+prendre. Certes, l'homme qui la trompe ainsi n'est pas coupable de
+dissimulation. Aveugle, il se trompe lui-meme, et son erreur porte le
+chatiment avec elle, puisque cet homme s'enchaine a jamais, sauf a s'en
+repentir plus tard. Valvedre s'est repenti a coup sur: il me l'a cache
+aussi bien que possible; mais je l'ai devine, et j'en ai ete
+mortellement humiliee. Apres beaucoup de souffrances, l'orgueil froisse
+a tue l'amour dans mon coeur. Nous n'avons donc ete coupables ni l'un ni
+l'autre. Nous avons subi une fatalite. Nous sommes assez intelligents,
+assez equitables, pour l'avoir reconnu et pour n'avoir point nourri
+d'amertume l'un contre l'autre. Nous sommes restes amis, frere et soeur,
+muets sur le passe, calmes dans le present et resignes a l'avenir. Voila
+toute notre histoire. Quel sujet de colere et de jalousie y trouvez-vous
+donc?...
+
+J'en trouvais mille, et des soupcons et des inquietudes sans nombre.
+Elle l'avait passionnement aime, elle le proclamait devant moi, sans
+paraitre se douter de la torture attachee pour un coeur tout neuf a ce
+mot de la femme adoree: "Vous n'etes pas le premier dans ma vie."
+J'aurais voulu qu'elle me trompat, qu'elle me fit croire a un mariage de
+raison, a un attachement paisible des le principe, ou qu'elle prit la
+peine de me repeter ce banal mensonge, naif souvent chez les femmes a
+passions vives: "J'ai cru aimer; mais ce que j'eprouve pour vous me
+detrompe. C'est vous seul qui m'avez appris l'amour." Et, en meme temps,
+je me rendais bien compte de l'incredulite avec laquelle j'eusse
+accueilli ce mensonge, de la fureur qui m'eut envahi en me sentant
+trompe des les premiers mots. J'etais en proie a toutes les
+contradictions d'un sentiment sauvage et despotique. Par moments, je
+m'essayais a l'amitie, a l'amour pur comme elle l'entendait; mais je
+reconnaissais avec terreur que ce qu'elle m'avait dit de son mari
+pourrait bien s'appliquer a moi. Je ne trouvais pas en elle ce fond de
+logique, cette maturite de l'esprit, cette conscience de la volonte, qui
+sont les indispensables bases d'une affection bienfaisante et d'une
+intimite heureuse. Elle s'etait bien confessee, elle etait femme
+jusqu'au bout des ongles, faite seulement pour aimer, disait-elle...
+faite, a coup sur, pour allumer mille ardeurs sans qu'on put prevoir si
+elle etait capable de les apaiser et de les convertir un jour en bonheur
+durable et vrai. Un point, d'ailleurs, restait voile dans son bref
+recit, et ce point terrible, l'infidelite..., _les infidelites_ qu'on
+lui attribuait, je voulais et ne voulais pas l'eclaircir. Je
+questionnais malgre moi; elle s'en offensa.
+
+--Vous voulez que je vous rende compte de ma conduite? dit-elle avec
+hauteur. De quel droit? Et pourquoi me faites-vous l'honneur de m'aimer,
+si d'avance vous ne m'estimez pas? Est-ce que, moi, je vous questionne?
+Est-ce que je ne vous ai pas accepte tel que vous etes, sans rien savoir
+de votre passe?
+
+--Mon passe! m'ecriai-je. Est-ce que j'ai un passe, moi? Je suis un
+enfant dont tout le inonde a pu suivre la vie au grand jour, et jamais
+je n'ai eu de motifs pour cacher la moindre de mes actions. D'ailleurs,
+je vous l'ai dit et je peux l'attester sur l'honneur, je n'ai jamais
+aime. Je n'ai donc rien a confesser, rien a raconter, tandis que vous...
+vous qui repoussez la passion aveugle et confiante, et qui exigez un
+sentiment desinteresse, un amour ideal... il vous faut imposer l'estime
+de votre caractere et donner des garanties morales a l'homme dont vous
+prenez la conscience et la vie.
+
+--Voici la question bien deplacee, repondit-elle en tirant de son sein
+le billet que je lui avais ecrit l'avant-veille. Je croyais que vous me
+demandiez de vous rendre digne de moi, et de ne pas vous abandonner au
+desespoir. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est moi qui apparemment
+implore votre confiance et vous supplie de me croire digne de vous.
+Tenez, pauvre enfant! vous avez un caractere violent avec une tete
+faible, et je ne suis ni assez energique ni assez habile pour vous
+apprendre a aimer; je souffrirais trop, et vous deviendriez fou. Nous
+avons fait un roman. N'en parlons plus.
+
+Elle dechira le billet en menus fragments qu'elle sema dans l'herbe et
+dans les buissons; puis elle se leva, sourit, et voulut rejoindre sa
+belle-soeur. J'aurais du la laisser faire, nous etions sauves!... Mais
+son sourire etait dechirant, et il y avait des larmes au bord de ses
+paupieres. Je la retins, je demandai pardon, je m'interdis de jamais
+l'interroger. Les deux jours qui suivirent, je manquai cent fois de
+parole; mais elle ne s'expliqua pas davantage, et les pleurs furent
+toute sa reponse. Je me haissais de faire souffrir une si douce
+creature, car, malgre de nombreux acces de depit et de vives revoltes de
+fierte, elle ne savait pas rompre: elle ignorait le ressentiment, et son
+pardon avait une infinie mansuetude.
+
+
+
+
+IV
+
+
+J'oubliais tout au milieu de ces orages meles de delices, et, en
+exercant mes forces contre le torrent qui m'entrainait, je les sentais
+s'eteindre et se tourner vers le reve du bonheur a tout prix, lorsqu'un
+signal parti de la montagne m'annonca le retour probable d'Obernay pour
+le lendemain. C'etait une double fusee blanche attestant que tout allait
+bien, et que mon ami se dirigeait vers nous; mais M. de Valvedre
+etait-il avec lui? serait-il a Saint-Pierre dans douze heures?
+
+Ce fut la premiere fois que je pensai a l'attitude qu'il faudrait
+prendre vis-a-vis de ce mari, et je n'en pus imaginer aucune qui ne me
+glacat de terreur. Que n'aurais-je pas donne pour avoir affaire a un
+homme brutal et violent que j'aurais paralyse et domine par un froid
+dedain et un tranquille courage? Mais ce Valvedre qu'on m'avait depeint
+si calme, si indifferent ou si misericordieux envers sa femme, en tout
+cas si poli, si prudent, et religieux observateur des plus delicates
+convenances, de quel front soutiendrais-je son regard? de quel air
+recevrais-je ses avances? car il etait bien certain qu'Obernay lui avait
+deja parle de moi comme de son meilleur ami, et qu'en raison de son age
+et de son etat dans le monde, M. de Valvedre me traiterait en jeune
+homme que l'on veut encourager, proteger ou conseiller au besoin. Je
+n'avais plus senti la force d'interroger Obernay sur son compte. Depuis
+que j'aimais Alida, j'aurais voulu oublier l'existence de son mari.
+D'apres le peu de mots que, malgre moi, j'avais ete force d'entendre, je
+me representais un homme froid, tres-digne et assez railleur. Selon
+Alida, c'etait le type des intentions genereuses avec le secret dedain
+des consciences imbues de leur superiorite.
+
+Qu'il fut paternel ou blessant dans sa bienveillance, j'etais bien assez
+malheureux sans avoir encore la honte et le remords de trahir un homme
+qu'il m'eut peut-etre fallu estimer et respecter en depit de moi-meme.
+Je resolus de ne pas l'attendre; mais Alida me trouva lache et m'ordonna
+de rester.
+
+--Vous m'exposez a d'etranges soupcons de sa part, me dit-elle. Que
+va-t-il penser d'un jeune homme qui, apres avoir accepte le soin de me
+proteger dans mon isolement, s'enfuit comme un coupable a son approche?
+Obernay et Paule seront egalement frappes de cette conduite, et n'auront
+pas plus que moi une bonne raison a donner pour l'expliquer. Comment!
+vous n'avez pas prevu qu'en aimant une femme mariee, vous contractiez
+l'obligation d'affronter tranquillement la rencontre de son mari, que
+vous me deviez de savoir souffrir pour moi, qui vais souffrir pour vous
+cent fois davantage? Songez donc au role de la femme en pareille
+circonstance: s'il y a lieu de feindre et de mentir, c'est sur elle
+seule que tombe tout le poids de cette odieuse necessite. Il suffit a
+son complice de paraitre calme et de ne commettre aucune imprudence;
+mais elle qui risque tout, son honneur, son repos et sa vie, elle doit
+tendre toutes les forces de sa volonte pour empecher le soupcon de
+naitre. Croyez-moi, pour celle qui n'aime pas le mensonge, c'est la un
+veritable supplice, et pourtant je vais le subir, et je n'ai pas
+seulement songe a vous en parler. Je ne vous ai pas demande de m'en
+plaindre, je ne vous ai pas reproche de m'y avoir exposee. Et vous, a
+l'approche du danger qui me menace, vous m'abandonnez en disant: "Je ne
+sais pas feindre, je suis trop fier pour me soumettre a cette
+humiliation!" Et vous pretendez que vous m'aimez, que vous voudriez
+trouver quelque terrible occasion de me le prouver, de me forcer a y
+croire! En voici une prevue, banale, vulgaire et facile entre toutes, et
+vous fuyez!
+
+Elle avait raison. Je restai. La destinee, qui me poussait a ma perte,
+parut venir a mon secours. Obernay revint seul. Il apportait a madame de
+Valvedre une lettre de son mari, qu'elle me montra, et qui contenait a
+peu pres ceci:
+
+"Mon amie, ne m'en veuillez pas de m'etre encore laisse _tenter par les
+cimes_. On n'y perit pas toujours, puisque m'en voila revenu sain et
+sauf. Obernay m'a dit la cause de votre excursion dans ces montagnes. Je
+me rends sans conteste a vos motifs, et je regarde comme mon premier
+devoir de faire droit a vos reclamations. Je vais a Valvedre chercher ma
+soeur ainee. Je me charge de l'installer tout de suite a Geneve, afin
+que vous puissiez retourner chez vous sans chagrin aucun. En meme temps,
+je vais tout disposer a Geneve pour le mariage de Paule, et je vous
+prierai de venir m'y rejoindre avec elle au commencement du mois
+prochain. De cette facon, la soeur ainee pourra assister a la ceremonie
+sans que vous ayez l'air de n'etre pas en bonne intelligence. Vous
+amenerez les enfants. Voici l'age venu ou Edmond doit entrer au college.
+Obernay completera ma lettre par tous les details que vous pourrez
+desirer. Comptez toujours sur le devouement de votre ami et serviteur,
+
+"VALVEDRE."
+
+Cette missive, dont je suis sur d'avoir rendu sinon les expressions, du
+moins la teneur et l'esprit, confirmait pleinement tout ce qu'Alida
+m'avait dit des bons procedes et des formes polies de son mari, en meme
+temps qu'elle peignait le detachement d'une ame superieure aux
+deceptions ou aux desastres de l'amour. Il y avait peut-etre un drame
+poignant sous cette parfaite serenite; mais l'impression en etait
+effacee, soit par la force de la volonte, soit par la froideur de
+l'organisation.
+
+J'ignore pourquoi la lecture de cette lettre produisit sur moi un effet
+tout contraire a celui que madame de Valvedre en attendait: elle me
+l'avait fait lire, croyant eteindre les feux de ma jalousie; ils en
+furent ravives et comme exasperes. Un epoux tellement irreprochable dans
+la gouverne de sa famille avait, devant Dieu et devant les hommes, le
+droit de tout exiger en retour de ses promptes et genereuses
+condescendances. Il etait bien legitimement le maitre et l'arbitre de
+cette femme dont il se disait chevaleresquement le serviteur et l'ami
+devoue. Oui certes, il avait le droit pour lui, puisqu'il avait la
+justice et la raison souveraines. Rien ne pouvait jamais autoriser sa
+faible compagne a rompre des liens qu'il savait rendre doublement
+sacres. Elle etait a lui pour toujours, fut-ce a titre de soeur, comme
+elle le pretendait, car ce frere-la, mari ou non, etait un appui plus
+legitime et plus serieux que l'amant de la veille ou que celui du
+lendemain.
+
+Je sentis mon role ephemere, presque ridicule. Je me flattais de le
+repudier quand ma passion serait assouvie, et je ne songeai plus qu'a
+l'assouvir. Alida ne l'entendait pas ainsi. Je commencai a la tromper
+resolument et a lui inspirer de la confiance, avec l'intention bien
+arretee de surprendre son imagination ou ses sens.
+
+Elle repartait le surlendemain pour sa villa de Valvedre. Obernay etait
+charge de l'accompagner; mais on devait prendre le plus long, afin de ne
+pas se croiser avec M. de Valvedre emmenant sa vieille soeur a Geneve.
+Je n'avais plus de pretexte pour rester aupres d'Alida, car j'avais
+annonce a Obernay qu'apres une huitaine de jours a lui consacres, je
+continuerais ma tournee en Suisse, sauf a retourner le voir a Geneve
+avant de me rendre en Italie. Il ne m'aida pas a changer de projets.
+
+--Valvedre a fixe mon mariage au 1er aout, me dit-il; je regarde comme
+impossible que tu me refuses d'y assister. Moi, je serai dans ma famille
+des le 15 juillet, et je t'attendrai. Nous sommes le 2, tu as donc tout
+le temps d'aller voir une partie de nos grands lacs et de nos belles
+montagnes; mais il ne faut pas tarder a commencer ta tournee. Je presse
+ton depart, tu le vois, mais c'est pour mieux m'assurer ton retour.
+
+Assister au mariage d'Henri avec mademoiselle de Valvedre, c'etait me
+placer forcement en presence de ce mari que j'etais si content d'avoir
+evite. Ce n'est pas sous les yeux de toute cette famille, avec son chef
+en tete, que je voulais revoir Alida. Pourtant je ne trouvais aucun
+moyen de refuser. Lance dans la voie du mensonge, je promis, avec la
+resolution de me casser une jambe en voyage plutot que de tenir ma
+parole.
+
+Je fis mes paquets et partis une heure apres, laissant Alida effrayee de
+ma precipitation, blessee de ma resistance au desir qu'elle m'exprimait
+d'avoir mon escorte durant une partie de sa route. La laisser inquiete
+et mecontente faisait partie de mon plan de seduction.
+
+Je souris bien tristement, quand je pense aujourd'hui a mes tentatives
+de perversite: elles etaient si peu de mon age et si eloignees de mon
+caractere, que je me trouvai comme soulage de pouvoir les oublier
+pendant quelques jours. Je m'enfoncai dans les hautes montagnes, en
+attendant le moment ou le retour de M. de Valvedre et d'Obernay a Geneve
+me permettrait d'aller surprendre Alida dans sa residence, dont je
+m'etais trace, sur ma carte routiere, un itineraire detaille.
+
+Je passai une dizaine de jours a me fatiguer les jambes et a m'exalter
+le cerveau. Je traversai les Alpes Pennines, et je remontai les Alpes du
+Valais vers le Simplon. Du haut de ces regions grandioses, ma vue
+plongeait tour a tour sur la Suisse et l'Italie. C'est un des plus
+vastes et des plus fiers tableaux que j'aie jamais vus. Je voulus aller
+aussi haut que possible sur les croupes du Sempione italien, voir de
+pres ses etranges et horribles cascades ferrugineuses, qui, a cote de
+fleuves de lait ecumeux, semblent rayer les neiges de fleuves de sang.
+Je bravai le froid, le peril, et le sentiment de la detresse morale qui
+s'empare d'une jeune ame dans ces affreuses solitudes. L'avouerai-je?
+j'eprouvais le besoin de m'egaler, a mes propres yeux, en courage et en
+stoicisme a M. de Valvedre. J'avais ete irrite d'entendre sa femme et sa
+soeur parler sans cesse de sa force et de son intrepidite. Il semblait
+que ce fut un titan, et, un jour que j'avais exprime le desir de tenter
+une excursion pareille, Alida avait souri comme si un nain eut parle de
+suivre un geant a la course. J'aurais trouve pueril de m'exercer en sa
+presence; mais, seul, et au risque de me briser ou de me perdre dans les
+abimes, je consolais mon orgueil froisse, et je m'evertuais a devenir,
+moi aussi, un type de vigueur et d'audace. J'oubliais que ce qui faisait
+le merite de ces entreprises desesperees, c'etait un but serieux,
+l'espoir des conquetes scientifiques. Il est vrai que je croyais marcher
+a la conquete du demon poetique, et je m'evertuais a improviser au
+milieu des glaciers et des precipices; mais il faut etre un demi-dieu
+pour trouver sur de pareilles scenes l'expression d'un sentiment
+personnel. C'est a peine si je rencontrais, dans l'ecrin chatoyant des
+epithetes et des images romantiques, un faible equivalent pour traduire
+la sublimite des choses environnantes. Le soir, quand j'essayais
+d'ecrire mes rimes, je m'apercevais bien que ce n'etaient que des rimes,
+et pourtant j'avais bien vu, bien decrit, bien traduit; mais precisement
+la poesie, comme la peinture et la musique, n'existe qu'a la condition
+d'etre autre chose qu'un equivalent de traduction. Il faut que ce soit
+une idealisation de l'ideal. J'etais effraye de mon insuffisance et ne
+m'en consolais qu'en l'attribuant a la fatigue physique.
+
+Une nuit, dans un miserable chalet ou j'avais demande l'hospitalite, je
+fus navre par une scene tout humaine, que je m'exercai a regarder de
+sang-froid, afin de la rendre plus tard sous forme litteraire. Un enfant
+se mourait dans les convulsions. Le pere et la mere, ne sachant pas le
+soulager et le jugeant perdu, le regardaient d'un oeil sec et morne se
+debattre sur la paille. Le desespoir muet de la femme etait sublime
+d'expression. Cette laide creature, goitreuse, a demi cretine, devenait
+belle par l'instinct de la maternite. Le pere, farouche et devot, priait
+sans espoir. Assis sur mon grabat, je les contemplais, et ma sterile
+pitie ne rencontrait que des mots et des comparaisons! J'en fus irrite
+contre moi-meme, et je pensai qu'en ce moment il eut mieux valu etre un
+petit medecin de campagne que le plus grand poete du monde.
+
+Quand le jour vint, je m'eveillai et m'apercus seulement alors que la
+fatigue m'avait vaincu. Je me soulevai, croyant voir l'enfant mort et la
+mere prosternee; mais je vis la mere assise, et, sur ses genoux,
+l'enfant qui souriait. Aupres d'eux etait un homme en casaque de laine
+et en guetres de cuir, dont les mains blanches et la trousse de voyage
+depliee annoncaient autre chose qu'un colporteur ou un contrebandier. Il
+fit prendre au petit malade une seconde dose de je ne sais quel calmant,
+donna ses instructions aux parents dans leur dialecte, que je comprenais
+peu, et se retira en refusant l'argent qu'on lui offrait. Quand il fut
+sorti, on s'apercut qu'au lieu d'en recevoir, il en avait laisse a
+dessein dans la sebile du foyer.
+
+Il etait donc venu pendant mon sommeil; il avait ete envoye la, dans ce
+desert, par la Providence, l'homme de bien et de secours, le messager
+d'espoir et de vie, le petit medecin de campagne, antithese du poete
+sceptique.
+
+Il y avait la _un sujet_. Je me mis a le composer en descendant la
+montagne, apres avoir joint mon offrande a celle du medecin; mais
+bientot j'oubliai tout pour admirer le portique grandiose que je
+franchissais. Au bout d'une demi-heure de marche, j'avais laisse
+au-dessus de moi les glaciers et les cimes formidables; j'entrais dans
+la vallee du Rhone, que je dominais encore d'une hauteur vertigineuse,
+et qui s'ouvrait sous mes pieds comme un abime de verdure traverse de
+mille serpents d'or et de pourpre. Le fleuve et les nombreux torrents
+qui se precipitent dans son lit s'embrasaient de la rougeur du matin.
+Une brume rosee qui s'evanouissait rapidement me faisait paraitre encore
+plus lointaines les dentelures neigeuses de l'horizon et les profondeurs
+magiques de l'amphitheatre. A chaque pas, je voyais surgir de ces
+profondeurs des cretes abruptes couronnees de roches pittoresques ou de
+verdure doree par le soleil levant, et, entre ces cimes qui
+s'abaissaient graduellement, il y avait d'autres abimes de prairies et
+de forets. Chacun de ces recoins formait un magnifique paysage, quand le
+regard et la pensee s'y arretaient un instant; mais, si l'on regardait
+alentour, au dela et au-dessous, le paysage sublime n'etait plus qu'un
+petit accident perdu dans l'immensite du tableau, un detail, un
+repoussoir, et, pour ainsi dire, une facette du diamant.
+
+Devant ces bassins alpestres, le peintre et le poete sont comme des gens
+ivres a qui l'on offrirait l'empire du monde. Ils ne savent quel petit
+refuge choisir pour s'abriter et se preserver du vertige. L'oeil
+voudrait s'arreter a quelque point de depart pour compter ses richesses:
+elles semblent innombrables; car, en descendant les sinuosites des
+divers plans, on voit chaque tableau changer d'aspect et presenter
+d'autres couleurs et d'autres formes.
+
+Le soleil montait, la chaleur s'engouffrait de plus en plus dans ces
+creux vallons superposes. Le haut Simplon ne m'envoyant plus dans le dos
+ses aiguillons de glace, je m'arretai pour ne pas perdre trop tot le
+spectacle de l'ensemble du Valais. Je m'assis sur la mousse d'une roche
+isolee, et j'y mangeai le morceau de pain bis que j'avais achete au
+chalet; apres quoi, l'ombre des grands sapins s'allongeant d'elle-meme
+obliquement sur moi, et la clochette des troupeaux invisibles perdus
+sous la ramee bercant ma reverie, je me laissai aller quelques instants
+au sommeil.
+
+Le reveil fut delicieux. Il etait huit heures du matin. Le soleil avait
+penetre jusque dans les plus mysterieuses profondeurs, et tout etait si
+beau, si inculte et si gracieusement primitif autour de moi, que j'en
+fus ravi. En cet instant, je pensai a madame de Valvedre comme a l'ideal
+de beaute auquel je rapportais toutes mes admirations, et je me rappelai
+sa forme aerienne, ses decevantes caresses, son sourire mysterieux.
+C'etait la premiere fois que je me trouvais dans une situation propre au
+recueillement depuis que j'etais aime d'une belle femme, et, si je ne
+puisai pas dans cette pensee l'emotion douce et profonde du vrai
+bonheur, du moins j'y trouvai tous les enivrements, toutes les fumees de
+la vanite satisfaite.
+
+C'etait le moment d'etre poete, et je le fus en reve. J'eus, en
+regardant la nature autour de moi, des eblouissemcnts et des battements
+de coeur que je n'avais jamais eprouves. Jusque-la, j'avais medite apres
+coup sur la beaute des choses, apres m'etre enivre du spectacle qu'elles
+presentent. Il me sembla que ces deux operations de l'esprit
+s'effectuaient en moi simultanement, que je sentais et que je decrivais
+tout ensemble. L'expression m'apparaissait comme melee au rayon du
+soleil, et ma vision etait comme une poesie tout ecrite. J'eus un
+tremblement de fievre, une bouffee d'immense orgueil.
+
+--Oui, oui! m'ecriai-je interieurement,--et je parlais tout haut sans en
+avoir conscience,--je suis sauve, je suis heureux, je suis artiste!
+
+Il m'etait rarement arrive de me livrer a ces monologues, qui sont de
+veritables acces de delire, et, bien que j'eusse pris l'habitude, dans
+ces derniers temps, de reciter mes vers au bruit des cataractes, l'echo
+de ma voix et de ma prose dans ce lieu paisible m'effraya. Je regardai
+autour de moi instinctivement, comme si j'eusse commis une faute, et
+j'eus un veritable sentiment de honte en voyant que je n'etais pas seul.
+A trois pas de moi, un homme, penche sur le rocher, puisait de l'eau
+dans une tasse de cuir au filet d'une source, et cet homme, c'etait
+celui que j'avais vu, deux heures plus tot, sauvant l'enfant malade du
+chalet et faisant l'aumone a mes hotes.
+
+Malgre son costume alpestre, qui tenait du montagnard encore plus que du
+touriste, je fus frappe de l'elegance de sa tournure et de sa
+physionomie. Il etait, en outre, remarquablement beau de type et de
+formes, et ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il avait ote son
+chapeau, et je vis ses traits, que je n'avais fait qu'entrevoir au
+chalet. Ses cheveux noirs, epais et courts, dessinaient un front blanc
+et vaste, d'une serenite remarquable. L'oeil, bien fendu, avait le
+regard doux et penetrant; le nez etait fin, et l'expression de la narine
+se liait a celle de la levre par un demi-sourire d'une bienveillance
+calme et delicatement enjouee. La taille moyenne et la poitrine large
+annoncaient la force physique, en meme temps que les epaules legerement
+voutees trahissaient l'etude sedentaire ou l'habitude de la meditation.
+
+J'oubliai, en le regardant avec un certain sentiment d'analyse, l'espece
+de confusion que je venais d'eprouver, et je le saluai avec sympathie.
+Il me rendit mon salut avec cordialite, et m'offrit la tasse pleine
+d'eau qu'il allait porter a ses levres, en me disant que cette eau si
+belle etait digne d'etre offerte comme une friandise.
+
+J'acceptai, obeissant a l'attrait qui me poussait a echanger quelques
+paroles avec lui; mais, a la maniere dont il me regardait, je sentis que
+j'etais pour lui un objet de curiosite ou de sollicitude. Je me rappelai
+l'etrange exclamation qui m'etait echappee en sa presence, et je me
+demandai s'il ne me prenait pas pour un aliene. Je ne pus m'empecher
+d'en rire, et, pour le rassurer en sauvant mon amour-propre:
+
+--Docteur, lui dis-je, vous me prescrivez cette eau pure comme un
+remede, convenez-en, ou vous en faites l'epreuve sur moi pour voir si je
+ne suis pas hydrophobe; mais tranquillisez-vous, vous n'aurez pas a me
+soigner. J'ai toute ma raison. Je suis un pauvre comedien ambulant, et
+vous m'avez surpris recitant un fragment de role.
+
+--Vraiment? dit-il d'un air de doute. Vous n'avez pourtant pas l'air
+d'un comedien!
+
+--Pas plus que vous n'avez l'air d'un medecin de campagne. Pourtant vous
+etes un disciple de la science, et moi, je suis un disciple de l'art:
+que vous en semble?
+
+--Soit! reprit-il. Je ne vous ai pris ni pour un naturaliste, ni pour un
+peintre; mais, d'apres ce que ces gens du chalet m'ont dit de vous, je
+vous prenais pour un poete.
+
+--Qu'ont-ils donc pu vous dire de moi?
+
+--Que vous declamiez tout seul dans la montagne; c'est pourquoi les
+bonnes gens vous prenaient pour un fou.
+
+--Et ils vous envoyaient a mon secours, ou bien la charite vous a mis a
+ma recherche?
+
+--Non! dit-il en riant. Je ne suis pas de ces medecins qui courent apres
+la clientele et qui lui demandent la bourse ou la vie au coin d'un bois.
+Je m'en allais a Brigg en me promenant. J'ai flane en route. J'avais
+soif, et le murmure de la source m'a amene aupres de vous. Vous recitiez
+ou vous improvisiez. Je vous ai derange...
+
+--Non pas, m'ecriai-je; vous alliez fumer un cigare, et, si vous le
+permettez, je fumerai le mien pres de vous. Savez-vous, docteur, que je
+suis tres-heureux de vous voir a tete reposee et de causer un moment
+avec vous?
+
+--Comment! vous ne me connaissez pas!
+
+--Pas plus que vous ne me connaissez; mais vous etes pour moi le heros
+improvise d'un petit poeme que je roulais dans ma cervelle de comedien.
+Un proverbe, une fantaisie, je suppose: deux scenes pour peindre le
+contraste entre les deux types que nous representons, vous et moi. La
+premiere est tout a votre avantage. L'enfant se mourait, je plaignais la
+mere en m'endormant; vous la consoliez, vous sauviez l'enfant a mon
+reveil! Le cadre etait simple et touchant, et vous aviez le beau role.
+Dans la seconde scene, je voudrais pourtant relever l'artiste: vous
+pensez bien qu'on n'abjure pas l'orgueil de son etat! mais que puis-je
+imaginer pour avoir ici plus d'esprit et de sens que vous? Je ne trouve
+absolument rien, car, individuellement, vous me paraissez tres-superieur
+a moi en toutes choses... Il faudrait que vous fussiez assez modeste
+pour m'aider a prouver que l'artiste est le medecin de l'ame, comme le
+savant est celui du corps.
+
+--Oui, repondit mon aimable docteur en s'asseyant a mes cotes et en
+acceptant un de mes cigares; c'est une idee, et je me livre a vous pour
+que vous la realisiez. Je ne me crois superieur a personne; mais
+supposons que je sois tres-fort d'intelligence et cependant tres-faible
+en philosophie, que j'aie un grand chagrin ou un grand doute: c'est a
+votre eloquence exercee sur les matieres du sentiment et de
+l'enthousiasme a me guerir en m'attendrissant ou en me rendant la foi.
+Voyons, improvisez!
+
+--Oh! doucement! m'ecriai-je; je ne peux pas improviser sans repondre a
+quelque chose, et vous ne me dites rien. Il ne suffit pas de supposer,
+je ne sais pas m'exalter a froid. Confiez-moi vos peines, imaginez
+quelque drame, et, s'il n'y en a aucun dans votre vie, inventez-en un!
+
+Il se mit a rire de bon coeur de ma fantaisie, et pourtant, au milieu de
+sa gaiete, je crus voir passer un nuage sur son beau front, comme si
+j'eusse imprudemment rouvert une blessure cachee. Je ne me trompais pas:
+il cessa de rire et me dit avec douceur:
+
+--Mon cher monsieur, ne jouons pas a ce jeu-la, ou jouons-y
+serieusement. A mon age, on a toujours eu un drame dans sa vie. Voici le
+mien. J'ai beaucoup aime une femme qui est morte. Avez-vous des paroles
+et des idees pour me consoler?
+
+Je fus si frappe de la simplicite de sa plainte, que je perdis l'envie
+de faire de l'esprit.
+
+--Je vous demande pardon de ma maladresse, lui dis-je. J'aurais du me
+dire que vous n'etiez pas un enfant comme moi, et que, dans tous les
+cas, ce sujet de causerie ne me donnerait sur vous aucun avantage. Quand
+vous m'aurez quitte, je pourrai bien trouver, en prose ou en vers,
+quelque tirade a effet pour vous repondre ou vous consoler; mais, ici,
+devant une figure qui commande la sympathie, devant une parole qui
+impose le respect, je me sens si petit garcon, que je ne me permettrai
+meme pas de vous plaindre, certain que je suis d'avoir beaucoup moins de
+sagesse et de courage que vous n'en avez vous-meme.
+
+Ma reponse le toucha; il me tendit la main en me disant que j'etais un
+modeste et brave garcon, et que je venais de lui parler en homme, ce qui
+valait encore mieux que de parler en poete.
+
+--Ce n'est pourtant pas, ajouta-t-il en secouant sa melancolie par un
+genereux effort, que je dedaigne les poetes et la poesie. Les artistes
+m'ont toujours semble aussi serieux et aussi utiles que les savants
+quand ils sont vraiment artistes, et un grand esprit qui tiendrait
+egalement du savant et de l'artiste me paraitrait le plus noble
+representant du beau et du vrai dans l'humanite.
+
+--Ah! puisque vous voulez bien causer avec moi, repris-je, il faut que
+vous me permettiez de vous contredire. Il est bien entendu d'avance que
+vous aurez raison; mais laissez-moi emettre ma pensee.
+
+--Oui, oui, je vous en prie. C'est peut-etre moi qui ai tort. La
+jeunesse est grand juge en ces matieres. Parlez...
+
+Je parlai avec abondance et conviction. Je ne rapporterai pas mes
+paroles, dont je ne me souviens guere, et que le lecteur imaginera sans
+peine en se rappelant la theorie de l'art pour l'art, si fort en vogue a
+cette epoque. La reponse de mon interlocuteur, qui m'est tres-presente,
+fera, d'ailleurs, suffisamment connaitre le plaidoyer.
+
+--Vous defendez votre Eglise avec ardeur et talent, me dit-il; mais je
+regrette de voir toujours des esprits d'elite s'enfoncer volontairement
+dans une notion qui est une erreur funeste au progres des connaissances
+humaines. Nos peres ne l'entendaient pas ainsi; ils cultivaient
+simultanement toutes les facultes de l'esprit, toutes les manifestations
+du beau et du vrai. On dit que les connaissances ont pris un tel
+developpement, que la vie d'un homme suffit a peine aujourd'hui a une
+des moindres specialites: je ne suis pas convaincu que cela soit bien
+vrai. On perd tant de temps a discuter ou a intriguer pour se faire un
+nom, sans parler de ceux qui perdent les trois quarts de leur vie a ne
+rien faire! C'est parce que la vie sociale est devenue tres-compliquee,
+que les uns gaspillent leur existence a s'y frayer une voie, et les
+autres a ne rien vouloir entreprendre de peur de se fatiguer. Et puis
+encore l'esprit humain s'est subtilise a l'exces, et, sous pretexte
+d'analyse intellectuelle et de contemplation interieure, la puissante et
+infortunee race des poetes s'use dans le vague ou dans le vide, sans
+chercher son rasserenement, sa lumiere et sa vie dans le sublime
+spectacle du monde! Permettez, ajouta-t-il avec une douce et
+convaincante vivacite en me voyant pret a l'interrompre: je sais ce que
+vous voulez me dire. Le poete et le peintre se pretendent les amants
+privilegies de la nature; ils se flattent de la posseder exclusivement,
+parce qu'ils ont des formes et des couleurs et un vif ou profond
+sentiment pour l'interpreter. Je ne le nie pas et j'admire leur
+traduction quand elle est reussie; mais je pretends, moi, que les plus
+habiles et les plus heureux, les plus durables et les mieux inspires
+d'entre eux sont ceux qui ne se contentent pas de l'aspect des choses,
+et qui vont chercher la raison d'etre du beau au fond des mysteres d'ou
+s'epanouit la splendeur de la creation. Ne me dites pas, a moi, que
+l'etude des lois naturelles et la recherche des causes refroidissent le
+coeur et retardent l'essor de la pensee; je ne vous croirais pas, car,
+si peu qu'on regarde la source ineffable des eternels phenomenes, je
+veux dire la logique et la magnificence de Dieu, on est ebloui
+d'admiration devant son oeuvre. Vous autres, vous ne voulez tenir compte
+que d'un des resultats de cette logique sublime, le beau qui frappe les
+yeux; mais, a votre insu, vous etes des savants quand vous avez de bons
+yeux, car le beau n'existerait pas sans le sage et l'ingenieux dans les
+causes; seulement, vous etes des savants incomplets et systematiques,
+qui se ferment, de propos delibere, les portes du temple, tandis que les
+esprits vraiment religieux en recherchent les sanctuaires et en etudient
+les divins hieroglyphes. Croyez-vous que ce chene dont le magnifique
+branchage vous porte a la reverie perdrait dans votre esprit, si vous
+aviez examine le frele embryon qui l'a produit, et si vous aviez suivi
+les lois de son developpement au sein des conditions propices que la
+Providence universelle lui a preparees? Pensez-vous que cette petite
+mousse dont nous foulons le frais velours cesserait de vous plaire le
+jour ou vous decouvririez a la loupe le fini merveilleux de sa structure
+et les singularites ingenieuses de sa fructification? Il y a plus: une
+foule d'objets qui vous semblent insignifiants, disparates ou incommodes
+dans le paysage prendraient de l'interet pour votre esprit et meme pour
+vos yeux, si vous y lisiez l'histoire de la terre ecrite en caracteres
+profonds et indelebiles. Le lyriste, en general, se detourne de ces
+pensees, qui le meneraient haut et loin: il ne veut faire vibrer que
+certaines cordes, celle de la personnalite avant tout; mais voyez ceux
+qui sont vraiment grands! Ils touchent a tout et ils interrogent
+jusqu'aux entrailles du roc. Ils seraient plus grands encore sans le
+prejuge public, sans l'ignorance generale, qui repousse comme trop
+abstrait ce qui ne caresse ni les passions ni les instincts. C'est que
+les notions sont faussees, comme je vous l'ai dit, et que les hommes
+d'intelligence s'amusent a faire des distinctions, des camps, des sectes
+dans la poursuite du vrai, si bien que ce qui est beau pour les uns ne
+l'est plus pour les autres. Triste resultat de la tendance exageree aux
+specialites! Etonnante fatalite de voir que la creation, source de toute
+lumiere et foyer de tout enthousiasme, ne puisse reveler qu'une de ses
+faces a son spectateur privilegie, a l'homme, qui, seul parmi les etres
+vivant en ce monde, a recu le don de voir en haut et en bas,
+c'est-a-dire de suppleer par le calcul et le raisonnement aux organes
+qui lui manquent! Quoi! nous avons brise la voute de saphir de
+l'empyree, et nous y avons saisi la notion de l'infini avec la presence
+des mondes sans nombre; nous avons perce la croute du globe, nous y
+avons decouvert les elements mysterieux de toute vie a sa surface, et
+les poetes viendront nous dire: "Vous etes des pedants glaces, des
+faiseurs de chiffres! vous ne voyez rien, vous ne jouissez de rien
+autour de vous!" C'est comme si, en ecoulant parler une langue etrangere
+que nous comprendrions et qu'ils ne comprendraient pas, ils avaient la
+pretention d'en sentir mieux que nous les beautes, sous pretexte que le
+sens des paroles nous empeche d'en saisir l'harmonie.
+
+Mon nouvel ami parlait avec un charme extraordinaire; sa voix et sa
+prononciation etaient si belles et son accent si doux, son regard avait
+tant de persuasion et son sourire tant de bonte, que je me laissai
+morigener sans revolte. Je me trouvais assoupli et comme influence par
+ce rare esprit doue de formes si charmantes. Etait-ce la un simple
+medecin de campagne, ou bien plutot quelque homme celebre savourant les
+douceurs de la solitude et de l'_incognito?_
+
+Il marquait si peu de curiosite sur mon compte, que je crus devoir
+imiter sa discretion. Il se contenta de me demander si je descendais la
+montagne ou si je comptais la remonter. Je n'avais aucun projet arrete
+avant le 15 juillet, et nous n'etions qu'au 10. Je fus donc tente
+d'accepter l'offre qu'il me fit d'aller diner avec lui a Brigg, ou il
+comptait passer la nuit; mais je pensai qu'il serait imprudent de me
+faire connaitre sur cette route, qui etait celle de Valvedre, et ou je
+comptais passer sans laisser mon nom dans aucune localite. Je pretextai
+un projet d'excursion en sens contraire; seulement, pour profiter encore
+quelques instants de sa compagnie, je le conduisis pendant une lieue
+vers son gite. Nous causames donc encore sur le meme sujet qui nous
+avait occupes, et je fus contraint d'avouer que son raisonnement avait
+une grande valeur et une grande force dans sa bouche; mais je le priai
+d'avouer a son tour que peu d'esprits etaient assez vastes pour
+embrasser sous toutes ses faces la notion du beau dans la nature.
+
+--Que l'etude des plus arides classifications, lui dis-je, n'ait pas
+glace une ame d'elite comme la votre, ce n'est pas en vous ecoutant que
+je puis le revoquer en doute; mais convenez donc qu'il y a des choses
+qui, par elles-memes, s'excluent mutuellement dans la plupart des
+organisations humaines. Je n'ai pas la modestie de me prendre pour un
+idiot, et cependant je vous declare qu'une seche nomenclature et les
+travaux plus ou moins ingenieux a l'aide desquels on a groupe les
+modifications sans nombre de la pensee divine la rapetissent
+singulierement a mes yeux, et que je serais desole, par exemple, de
+savoir combien d'especes de mouches sucent en ce moment autour de nous
+le serpolet et les lavandes. Je sais bien que l'ignorant complet croit
+avoir tout vu quand il a remarque le bourdonnement de l'abeille; mais,
+moi qui sais que l'abeille a beaucoup de soeurs ailees qui modifient et
+repandent son type, je ne demande pas qu'on me dise ou il commence et ou
+il finit. J'aime mieux me persuader que nulle part il ne finit, que
+nulle part il ne commence, et mon besoin de poesie trouve que le mot
+_abeille_ resume tout ce qui anime de son chant et de son travail les
+tapis embaumes de la montagne. Permettez donc au poete de ne voir que la
+synthese des choses et n'exigez pas que le chantre de la nature en soit
+l'historien.
+
+--Je trouve qu'ici vous avez mille fois raison, repondit mon docteur. Le
+poete doit resumer, vous etes dans le vrai, et jamais la dure et souvent
+arbitraire technologie des naturalistes ne sera de son domaine,
+esperons-le! Seulement, le poete qui chantera l'abeille ne perdra rien a
+la connaitre dans tous les details de son organisation et de son
+existence. Il prendra d'elle ainsi que de sa superiorite sur la foule
+des especes congeneres, une idee plus grande, plus juste et plus
+feconde. Et ainsi de tout, croyez-moi. L'examen attentif de chaque chose
+est la clef de l'ensemble. Mais ce n'est pas la le point de vue le plus
+serieux de la these que vous m'avez permis de soutenir devant vous. Il
+en est un purement philosophique qui a une bien autre importance: c'est
+que la sante de l'ame n'est pas plus dans la tension perpetuelle de
+l'enthousiasme lyrique que celle du corps n'est dans l'usage exclusif et
+prolonge des excitants. Les calmes et saintes jouissances de l'etude
+sont necessaires a notre equilibre, a notre raison, permettez-moi de le
+dire aussi, a notre moralite!...
+
+Je fus frappe de la ressemblance de cette assertion avec les theories
+d'Obernay, et ne pus m'empecher de lui dire que j'avais un ami qui me
+prechait en ce sens.
+
+--Votre ami a raison, reprit-il; il sait sans doute par experience que
+l'homme civilise est un malade fort delicat qui doit etre son propre
+medecin sous peine de devenir fou ou bete!
+
+--Docteur, voila une proposition bien sceptique pour un croyant de votre
+force!
+
+--Je ne suis d'aucune force, repondit-il avec une bonhomie melancolique;
+je suis tout pareil aux autres, debile dans la lutte de mes affections
+contre ma logique, trouble bien souvent dans ma confiance en Dieu par le
+sentiment de mon infirmite intellectuelle. Les poetes n'ont peut-etre
+pas autant que nous ce sentiment-la: ils s'enivrent d'une idee de
+grandeur et de puissance qui les console, sauf a les egarer. L'homme
+adonne a la reflexion sait bien qu'il est faible et toujours expose a
+faire de ses exces de force un abus qui l'epuise. C'est dans l'oubli de
+ses propres miseres qu'il trouve le renouvellement ou la conservation de
+ses facultes; mais cet oubli salutaire ne se trouve ni dans la paresse
+ni dans l'enivrement, il n'est que dans l'etude du grand livre de
+l'univers. Vous verrez cela a mesure que vous avancerez dans la vie. Si,
+comme je le crois, vous sentez vivement, vous serez bientot las d'etre
+le lieros du poeme de votre existence, et vous demanderez plus d'une
+fois a Dieu de se substituer a vous-meme dans vos preoccupations. Dieu
+vous ecoutera, car il est le _grand ecouteur de la creation_, celui qui
+entend tout, qui repond a tout selon le besoin que chaque etre a de
+savoir le mot de sa destinee, et auquel il suffit de penser
+respectueusement en contemplant le moindre de ses ouvrages pour se
+trouver en rapport direct et en conversation intime avec lui, comme
+l'enfant avec son pere. Mais je vous ai deja trop endoctrine, et je suis
+sur que vous me faites parler pour entendre resumer en langue vulgaire
+ce que votre brillante imagination possede mieux que moi. Puisque vous
+ne voulez pas venir a Brigg, il ne faut pas vous retarder plus
+longtemps. Au revoir et bon voyage!
+
+--Au revoir! ou donc et quand donc, cher docteur?
+
+--_Au revoir dans tout et partout!_ puisque nous vivons dans une des
+etapes de la vie infinie et que nous en avons le sentiment. J'ignore si
+les plantes et les animaux ont une notion instinctive de l'eternite;
+mais l'homme, surtout l'homme dont l'intelligence s'est exercee a la
+reflexion, ne peut point passer aupres d'un autre homme a la maniere
+d'un fantome pour se perdre dans l'eternelle nuit. Deux ames libres ne
+s'aneantissent pas l'une par l'autre: des qu'elles ont echange une
+pensee, elles se sont mutuellement donne quelque chose d'elles-memes,
+et, ne dussent-elles jamais se retrouver en presence materiellement
+parlant, elles se connaissent assez pour se retrouver dans les chemins
+du souvenir, qui ne sont pas d'aussi pures abstractions qu'on le
+pense... Mais c'est assez de metaphysique. Adieu encore et merci de
+l'heure agreable et sympathique que vous avez mise dans ma journee!
+
+Je le quittai a regret; mais je croyais devoir conserver le plus strict
+incognito, n'etant guere eloigne du but de mon mysterieux voyage. Enfin
+vint le jour ou je pouvais compter qu'Alida serait seule chez elle avec
+Paule et ses enfants, et j'arrivai au versant des Alpes qui plonge
+jusqu'aux rives du lac Majeur. Je reconnus de loin la villa que je
+m'etais fait decrire par Obernay. C'etait une delicieuse residence a
+mi-cote, dans un eden de verdure et de soleil, en face de cette etroite
+et profonde perspective du lac, auquel les montagnes font un si
+merveilleux cadre, a la fois austere et gracieuse. Comme je descendais
+vers la vallee, un orage terrible s'amoncelait au midi, et je le voyais
+arriver a ma rencontre, envahissant le ciel et les eaux d'une teinte
+violacee rayee de rouge brulant. C'etait un spectacle grandiose, et
+bientot le vent et la foudre, repetes par mille echos, me donnerent une
+symphonie digne de la scene qu'elle emplissait. Je me refugiai chez des
+paysans auxquels je me donnai pour un peintre paysagiste, et qui,
+habitues a des hotes de ce genre, me firent bon accueil dans leur
+demeure isolee.
+
+C'etait une toute petite ferme, proprement tenue et annoncant une
+certaine aisance. La femme causait volontiers, et j'appris, pendant
+qu'elle preparait mon repas, que ce petit domaine dependait des terres
+de Valvedre. Des lors je pouvais esperer des renseignements certains sur
+la famille, et, tout en ayant l'air de ne pas la connaitre et de ne
+m'interesser qu'aux petites affaires de ma vieille hotesse, je sus tout
+ce qui m'interessait moi-meme au plus haut point. M. de Valvedre etait
+venu, le 4 juillet, chercher sa soeur ainee et l'aine de ses fils pour
+les conduire a Geneve; mais, comme mademoiselle Juste voulait laisser la
+maison et les affaires en ordre, elle n'avait pu partir le jour meme.
+
+Madame de Valvedre etait arrivee le 5 avec mademoiselle Paule et son
+fiance. Il y avait eu des explications. Tout le monde savait bien que
+madame et mademoiselle Juste ne s'entendaient pas. Mademoiselle Juste
+etait un peu dure, et madame un peu vive. Enfin on etait tombe d'accord,
+puisqu'on s'etait quitte en s'embrassant. Les domestiques l'avaient vu.
+Mademoiselle Juste avait demande a emmener mademoiselle Paule a Geneve
+pour s'occuper de son trousseau, et madame de Valvedre, quoique pressee
+par tout son monde, avait prefere rester seule au chateau avec le plus
+jeune de ses fils, M. Paolino, le filleul de mademoiselle Paule; mais
+l'enfant avait beaucoup pleure pour se separer de son frere et de sa
+marraine, si bien que madame, qui ne pouvait pas voir pleurer _ces
+messieurs_, avait decide qu'ils partiraient ensemble, et qu'elle
+resterait a Valvedre jusqu'a la fin du mois. Toute la famille etait donc
+partie le 7, et l'on s'etonnait beaucoup dans la maison de l'idee que
+madame avait eue de rester trois semaines toute seule a Valvedre, ou
+l'on savait bien qu'elle s'ennuyait, meme quand elle y avait de la
+compagnie.
+
+Tous ces details etaient arrives a mon hotesse par un jardinier du
+chateau qui etait son neveu.
+
+J'aurais volontiers tente une promenade nocturne autour de ce chateau
+enchante, et rien n'eut ete plus facile que de sortir de ma retraite
+sans etre observe; car, a dix heures, le vieux couple ronflait comme
+s'il eut voulu faire concurrence au tonnerre; mais la tempete sevissait
+avec rage, et je dus attendre le lendemain.
+
+Le soleil se leva splendide. Je pris avec affectation mon album de
+voyage, et je partis pour une promenade assez fantastique. Je fis cinq
+ou six fois le tour de la residence, en retrecissant toujours le cercle,
+de maniere a connaitre comme a vol d'oiseau tous les details de la
+localite. Chemins, fosses, prairies, habitations, ruisseaux et rochers,
+tout me fut aussi familier au bout de quelques heures que si j'etais ne
+dans le pays. Je connus les endroits decouverts et les endroits habites
+ou je ne devais pas repasser pour ne point attirer l'attention, les
+sites dont d'autres paysagistes s'etaient empares et ou je ne voulais
+pas etre oblige de faire connaissance avec eux, les sentiers ombrages et
+frayes seulement par les troupeaux au flanc des collines, ou j'etais a
+peu pres sur de ne point rencontrer d'etres trop civilises. Enfin je
+m'assurai d'une direction invraisemblable, mais admirablement
+mysterieuse, pour circuler de mon gite a la villa, et qui offrait des
+retraites sauvages ou je pouvais me derober aux regards mefiants ou
+curieux, en m'enfoncant dans les bois jetes a pic le long des ravins.
+Cette exploration faite, je me hasardai a penetrer dans le parc de
+Valvedre par une breche que j'avais reussi a decouvrir. On etait en
+train de la reparer, mais les ouvriers etaient absents. Je me glissai
+sous la futaie, j'arrivai jusqu'a la lisiere d'un parterre richement
+fleuri, et je vis en face de moi la maison blanche construite a
+l'italienne, elevee sur un massif de maconnerie entoure de colonnes. Je
+remarquai quatre fenetres a rideaux de soie rose que le soleil couchant
+faisait resplendir. Je m'avancai un peu, et, cache dans un bosquet de
+lauriers, je restai la plus d'une heure. La nuit approchait quand je
+distinguai enfin une femme que je reconnus pour la Bianca, la suivante
+devouee de madame de Valvedre. Elle releva les rideaux comme pour faire
+entrer la fraicheur du soir dans l'interieur, et je vis bientot circuler
+des lumieres. Puis on sonna une cloche, et les lumieres disparurent.
+C'etait le signal du diner; ces fenetres etaient celles de l'appartement
+d'Alida.
+
+Je savais donc tout ce qu'il m'importait de savoir. Je retournai a Rocca
+(c'etait le nom de ma petite ferme), afin de ne pas causer d'inquietude
+a mes hotes. Je soupai avec eux et me retirai dans ma chambrette, ou je
+pris deux heures de repos. Quand je fus assure que moi seul etais
+eveille a la ferme, j'en sortis sans bruit. Le temps etait propice:
+tres-serein, beaucoup d'etoiles, et pas de lune revelatrice. J'avais
+compte les angles de mon chemin et note, je crois, tous les cailloux.
+Quand l'epaisseur des arbres me plongeait dans les tenebres, je me
+dirigeais par la memoire.
+
+Je n'avais pas donne signe de vie a madame de Valvedre depuis mon depart
+de Saint-Pierre. Elle devait se croire abandonnee, me mepriser, me hair;
+mais elle ne m'avait pas oublie, et elle avait souffert, je n'en pouvais
+douter. Il ne fallait pas une grande experience de la vie pour savoir
+qu'en amour les blessures de l'orgueil sont poignantes et saignent
+longtemps. Je me disais avec raison qu'une femme qui s'est crue adoree
+ou seulement desiree avec passion ne se console pas aisement de
+l'outrage d'un prompt et facile oubli. Je comptais sur les amertumes
+amassees dans ce faible coeur pour frapper un grand coup par mon
+apparition inopinee, par mon entreprise romanesque. Mon siege etait
+fait. Je comptais dire que j'avais voulu guerir et que je venais avouer
+ma defaite; si l'imposture ne suffisait pas pour bouleverser cette ame
+deja troublee, je serais plus cruel et plus fourbe encore: je feindrais
+de vouloir m'eloigner pour jamais, et de venir seulement me fortifier
+par un dernier adieu.
+
+Il y avait bien des moments ou la conscience de la jeunesse et de
+l'amour se revoltait en moi contre cette tactique de roue vulgaire. Je
+me demandais si j'aurais le sang-froid necessaire pour faire souffrir
+sans tomber a genoux aussitot, si tout cet echafaudage de ruses ne
+s'ecroulerait pas devant un de ces irresistibles regards de langueur
+plaintive et de resignation desolee qui m'avaient repris et vaincu deja
+tant de fois; mais je m'efforcais de croire a ma perversite, de
+m'etourdir, et j'avancais rapide et palpitant sous la molle clarte des
+etoiles, a travers les buissons deja charges de rosee. Je me dirigeai si
+bien, que j'arrivai au pied de la villa sans avoir eveille un oiseau
+dans la feuillee, sans avoir ete senti de loin par un chien de garde.
+
+Un elegant et vaste perron descendait de la terrasse au parterre; mais
+il etait ferme par une grille, et je n'osais faire entendra aucun appel.
+D'ailleurs, je voulais surprendre, apparaitre comme le _deus ex
+machina_. Madame de Valvedre veillait encore, il n'etait qu'onze heures.
+Une seule de ses fenetres etait eclairee, ouverte meme, avec le rideau
+rose ferme.
+
+Escalader la terrasse n'etait pas facile; il le fallait pourtant. Elle
+n'etait guere elevee; mais ou trouver un point d'appui le long des
+colonnes de marbre blanc qui la soutenaient? Je retournai a la breche
+laissee ouverte par les macons: ils n'avaient pas laisse l'echelle que
+j'y avais remarquee dans le jour. Je me glissai dans une orangerie qui
+longeait une des faces du parterre, et j'y trouvai une autre echelle;
+elle etait beaucoup trop courte. Comment je parvins quand meme sur la
+plate-forme, c'est ce que je ne saurais dire. La volonte fait des
+miracles, ou plutot la passion donne aux amants le sens mysterieux que
+possedent les somnambules.
+
+La fenetre ouverte etait presque de niveau avec le pave de la terrasse.
+J'enjambai le rebord sans faire aucun bruit. Je regardai par la fente du
+rideau. Alida etait la, dans un delicieux boudoir qu'eclairait
+faiblement une lampe posee sur une table. Assise devant cette table, ou
+elle semblait s'etre placee pour ecrire, elle revait ou sommeillait, le
+visage cache dans ses deux mains. Quand elle releva la tete, j'etais a
+ses pieds.
+
+Elle retint un cri et jeta ses bras autour de mon cou. Je crus qu'elle
+allait s'evanouir. Mes transports la rappelerent a elle-meme.
+
+--Je vous souffre chez moi au milieu de la nuit, dit-elle, et privee de
+tout secours que je puisse appeler sans me perdre de reputation. C'est
+que j'ai foi en vous. Le moment ou je croirai que j'ai eu tort sera le
+dernier de mon amour. Francis, vous ne pouvez pas oublier cela!
+
+--J'oublie tout, repondis-je. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que
+vous me dites. Je sais que je vous vois, que je vous entends, que vous
+semblez heureuse de me voir, que je suis a vos pieds, que vous me
+menacez, que je me meurs de crainte et de joie, que vous pouvez me
+chasser, et que je peux mourir. Voila tout ce que je sais. Me voila! que
+voulez-vous faire de moi? Vous etes tout dans ma vie. Suis-je quelque
+chose dans la votre? Rien ne me le prouve, et je ne sais pas ou j'ai
+pris la folie de me le persuader et de venir jusqu'a vous. Parlez,
+parlez, consolez-moi, rassurez-moi, effacez l'horreur des jours que je
+viens de passer loin de vous, ou dites-moi tout de suite que vous me
+chassez a jamais. Je ne peux plus vivre sans une solution, car je perds
+la raison et la volonte. Ayez-en pour deux, dites-moi ce que je vais
+devenir!
+
+--Devenez mon unique ami, reprit-elle; devenez la consolation, le salut
+et la joie d'une ame solitaire, rongee d'ennuis, et dont les forces,
+longtemps inactives, sont tendues vers un besoin d'aimer qui la devore.
+Je ne vous dissimule rien. Vous etes arrive dans un moment de ma vie ou,
+apres des annees d'aneantissement, je sentais qu'il fallait aimer ou
+mourir. J'ai trouve en vous la passion subite, sincere, mais terrible.
+J'ai eu peur, j'ai cent fois juge que le remede a mon ennui allait etre
+pire que le mal, et, quand vous m'avez quittee, je vous ai presque beni
+en vous maudissant; mais votre eloignement a ete inutile. J'en ai plus
+souffert que de toutes mes terreurs, et, a present que vous voila, je
+sens, moi aussi, qu'il faut que vous decidiez de moi, que je ne
+m'appartiens plus, et que, si nous nous quittons pour toujours, je perds
+la raison et la force de vivre!
+
+J'etais enivre de cet abandon, l'espoir me revenait; mais elle, elle
+revint bien vite a ses menaces.
+
+--Avant tout, dit-elle, pour etre heureuse de votre affection, il faut
+que je me sente respectee. Autrement, l'avenir que vous m'offrez me fait
+horreur. Si vous m'aimez seulement comme mon mari m'a aimee, et comme
+bien d'autres apres lui m'ont offert de m'aimer, ce n'est pas la peine
+que mon coeur soit coupable et perde le sentiment de la fidelite
+conjugale. Vous m'avez dit la-bas que je n'etais capable d'aucun
+sacrifice. Ne voyez-vous pas que, meme en vous aimant comme je fais, je
+suis une ame sans vertu, une epouse sans honneur? Quand le coeur est
+adultere, le devoir est deja trahi; je ne me fais donc pas d'illusion
+sur moi-meme. Je sais que je suis lache, que je cede a un sentiment que
+la morale reprouve, et qui est une insulte secrete a la dignite de mon
+mari. Eh bien, qu'importe? laissez-moi ce tourment. Je saurai porter ma
+honte devant vous, qui seul au monde ne me la reprocherez pas. Si je
+souffre de ma dissimulation vis-a-vis des autres, vous n'entendrez
+jamais aucune plainte. Je peux tout souffrir pour vous. Aimez-moi comme
+je l'entends, et si, de votre cote, vous souffrez de ma retenue, sachez
+souffrir, et trouvez en vous-meme la delicatesse de ne pas me le
+reprocher. Un grand amour est-il donc la satisfaction des appetits
+aveugles? Ou serait le merite, et comment deux ames elevees
+pourraient-elles se cherir et s'admirer l'une l'autre pour la
+satisfaction d'un instinct?... Non, non, l'amour ne resiste pas a de
+certaines epreuves! Dans le mariage, l'amitie et le lien de la famille
+peuvent compenser la perte de l'enthousiasme; mais dans une liaison que
+rien ne sanctionne, que tout froisse et combat dans la societe, il faut
+de grandes forces et la conscience d'une lutte sublime. Je vous crois
+capable de cela, et moi, je sens que je le suis. Ne m'otez pas cette
+illusion, si c'en est une. Donnez-moi quelque temps pour la savourer. Si
+nous devons succomber un jour, ce sera la fin de tout, et du moins nous
+nous souviendrons d'avoir aime!
+
+Alida parlait mieux que je ne sais la faire parler ici. Elle avait le
+don d'exprimer admirablement un certain ordre d'idees. Elle avait lu
+beaucoup de romans; mais, pour l'exaltation ou la subtilite des
+sentiments, elle en eut remontre aux plus habiles romanciers. Son
+langage frisait parfois l'emphase, et revenait tout a coup a la
+simplicite avec un charme etrange. Son intelligence, peu developpee
+d'ailleurs, avait sous ce rapport une veritable puissance, car elle
+etait de bonne foi, et trouvait, au service du sophisme meme, des
+arguments d'une admirable sincerite: femme dangereuse s'il en fut, mais
+dangereuse a elle-meme plus qu'aux autres, etrangere a toute perversite,
+et atteinte d'une maladie mortelle pour sa conscience, l'analyse
+exclusive de sa personnalite.
+
+J'etais a un moindre degre, mais a un degre beaucoup trop grand encore,
+atteint de ce meme mal qu'on pourrait appeler encore aujourd'hui la
+maladie des poetes. Trop absorbe en moi-meme, je rapportais trop
+volontiers tout a ma propre appreciation. Je ne voulais demander ni aux
+religions, ni aux societes, ni aux sciences, ni aux philosophies, la
+sanction de mes idees et de mes actes. Je sentais en moi des forces
+vives et un esprit de revolte qui n'etait nullement raisonne. Le _moi_
+tenait une place demesuree dans mes reflexions comme dans mes instincts,
+et, de ce que ces instincts etaient genereux et ardemment tournes vers
+le grand, je concluais qu'ils ne pouvaient me tromper. En caressant ma
+vanite, Alida, sans calcul et sans artifice, devait arriver a s'emparer
+de moi. Plus logique et plus sage, j'eusse secoue le joug d'une femme
+qui ne savait etre ni epouse ni amante, et qui cherchait sa
+rehabilitation dans je ne sais quel reve de fausse vertu et de fausse
+passion; mais elle faisait appel a ma force et la force etait le reve de
+mon orgueil. Je fus des lors enchaine, et je goutai dans mon sacrifice
+l'incomplet et fievreux bonheur qui etait l'ideal de cette femme
+exaltee. En me persuadant que je devenais, par ma soumission, un heros
+et presque un ange, elle m'enivra doucement: la flatterie me monta au
+cerveau, et je la quittai, sinon content d'elle, du moins enchante de
+moi-meme.
+
+Je ne devais ni ne voulais compromettre madame de Valvedre. Aussi
+avais-je resolu de partir des le lendemain. J'eusse ete moins prudent,
+moins delicat peut-etre, si elle se fut abandonnee a ma passion: vaincu
+par sa vertu et force de me soumettre, je ne desirais pas exposer sa
+reputation en pure perte; mais elle insista si tendrement, que je dus
+promettre de revenir la nuit suivante, et je revins en effet. Elle
+m'attendait dans la campagne, et, plus romanesque que passionnee, elle
+voulut se promener avec moi sur le lac. J'aurais eu mauvaise grace a me
+refuser a une fantaisie aussi poetique. Pourtant je trouvai maussade
+d'etre condamne au metier de rameur, au lieu d'etre a ses genoux et de
+la serrer dans mes bras. Quand j'eus conduit un peu au large la jolie
+barque qu'elle m'avait aide a trouver dans les roseaux du rivage, et qui
+lui appartenait, je laissai flotter les rames pour me coucher a ses
+pieds. La nuit etait splendide de serenite, et les eaux si tranquilles,
+qu'on y voyait a peine trembler le reflet des etoiles.
+
+--Ne sommes-nous pas heureux ainsi? me dit-elle, et n'est-il pas
+delicieux de respirer ensemble cet air pur, avec le profond sentiment de
+la purete de notre amour? Et tu ne voulais pas me donner cette nuit
+charmante! Tu voulais partir comme un coupable, quand nous voici devant
+Dieu, dignes de sa pitie secourable et benis peut-etre en depit du monde
+et de ses lois!
+
+--Puisque tu crois a la bonte de Dieu, lui repondis-je, pourquoi ne t'y
+fier qu'a demi? Serait-ce un si grand crime?...
+
+Elle mit ses douces mains sur ma bouche.
+
+--Tais-toi, dit-elle, ne trouble pas mon bonheur par des plaintes et
+n'offense pas l'auguste paix de cette nuit sublime par des murmures
+contre le sort. Si j'etais sure de la misericorde divine pour ma faute,
+je ne serais pas sure pour cela de la duree de ton amour apres ma chute.
+
+--Ainsi tu ne crois ni a Dieu ni a moi! m'ecriai-je.
+
+--Si cela est, plains-moi, car le doute est une grande douleur que je
+traine depuis que je suis au monde, et tache de me guerir, mais en
+menageant ma frayeur et en me donnant confiance: confiance en Dieu
+d'abord! Dis-moi, y crois-tu fermement, au Dieu qui nous voit, nous
+entend et qui nous aime? Reponds, reponds! As-tu la foi, la certitude?
+
+--Pas plus que toi, helas! Je n'ai que l'esperance. Je n'ai pas ete
+longtemps berce des douces chimeres de l'enfance. J'ai bu a la source
+froide du doute, qui coule sur toutes choses en ce triste siecle; mais
+je crois a l'amour, parce que je le sens.
+
+--Et moi aussi, je crois a l'amour que j'eprouve; mais je vois bien que
+nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, puisque nous ne croyons
+qu'a nous-memes.
+
+Cette triste appreciation qui lui echappait me jeta dans une melancolie
+noire. Etait-ce pour nous juger ainsi l'un l'autre, pour mesurer en
+poetes sceptiques la profondeur de notre neant, que nous etions venus
+savourer l'union de nos ames a la face des cieux etoiles? Elle me
+reprocha mon silence et ma sombre attitude.
+
+--C'est ta faute, lui repondis-je avec amertume. L'amour, dont tu veux
+faire un raisonnement, est de sa nature une ivresse et un transport. Si,
+au lieu de regarder dans l'inconnu en supputant les chances de l'avenir,
+qui ne nous appartient pas, tu etais noyee dans les voluptes de ma
+passion, tu ne te souviendrais pas d'avoir souffert, et tu croirais a
+deux pour la premiere fois de ta vie.
+
+--Allons-nous-en, dit-elle, tu me fais peur! Ces voluptes, ces ivresses
+dont tu parles, ce n'est pas l'amour, c'est la fievre, c'est
+l'etourdissement et l'oubli de tout, c'est quelque chose de brutal et
+d'insense qui n'a ni veille ni lendemain. Reprends les rames, je veux
+m'en aller!
+
+Il me vint une sorte de rage. Je saisis les rames et je l'emmenai plus
+au large. Elle eut peur et menaca de se jeter dans le lac, si je
+continuais ce silencieux et farouche voyage, qui ressemblait a un
+enlevement. Je la ramenai vers la rive sans rien dire. J'etais en proie
+a un violent orage interieur. Elle se laissa tomber sur le sable en
+pleurant. Desarme, je pleurai aussi. Nous etions profondement malheureux
+sans nous rendre bien compte des causes de notre souffrance. Certes, je
+n'etais pas assez faible pour que la violence faite a ma passion me
+parut un si grand effort et un si grand malheur, et, quant a elle, la
+peur que je lui avais causee n'etait pas aussi serieuse qu'elle voulait
+se le persuader. Qu'y avait-il donc d'impossible entre nous? quelle
+barriere separait nos ames? Nous restames en face de cet effrayant
+probleme sans pouvoir le resoudre.
+
+Le seul remede a notre douleur etait de souffrir ensemble, et ce fut
+reellement le seul lien profondement vrai qui nous etreignit. Cette
+douleur que je vis en elle si poignante et si sincere me purifia, en ce
+sens que j'abjurai mes projets de seduction par surprise et par ruse.
+Malheureux par elle, je l'aimai davantage. Qui sait si le triomphe ne
+m'eut pas rendu ingrat, comme elle le redoutait?
+
+Des le jour suivant, je pris la direction du Saint-Gothard pour me
+rendre ensuite au lac des Quatre-Cantons. Alida blamait mon empressement
+a la quitter, elle pensait que je pouvais impunement passer une semaine
+a Rocca; mais je voyais bien que la curiosite de ma vieille hotesse
+l'empecherait, un jour ou l'autre, de dormir, et que mes promenades
+nocturnes seraient un sujet de reflexions et de commentaires dans les
+environs.
+
+Apres les premieres heures de marche, je m'arretai a un enorme rocher
+qu'Alida m'avait indique au loin comme une de ses promenades favorites.
+De la, je voyais encore sa blanche villa comme un point brillant au
+milieu des bois sombres. Tandis que je la contemplais, lui envoyant dans
+mon coeur un tendre adieu, je sentis une main legere se poser sur mon
+epaule, et, en me retournant, je vis Alida elle-meme, qui m'avait
+devance la. Elle etait venue a cheval avec un domestique qu'elle avait
+laisse a quelque distance. Elle portait un petit panier rempli de
+friandises. Elle avait voulu dejeuner avec moi sur la mousse a l'abri de
+son beau rocher, dans ce lieu completement desert. Je fus si touche de
+cette gracieuse surprise, que je m'ingeniai a lui faire oublier les
+chagrins et les orages de la veille. Je protestai de ma soumission, et
+je fis tout mon possible vis-a-vis d'elle et vis-a-vis de moi-meme pour
+lui persuader sans mentir que je serais heureux ainsi.
+
+--Mais ou et quand nous reverrons-nous? dit-elle. Vous n'avez pas voulu
+vous engager clairement a etre a Geneve pour le mariage de Paule, et
+pourtant c'est le seul moyen de nous retrouver sans danger pour moi. Nos
+rapports tels qu'ils sont, chastes et consacres desormais par le
+veritable amour, peuvent s'etablir tres-convenablement, si vous vous
+decidez a etre connu de mon mari et a faire naturellement partie des
+amis qui m'entourent. Je ne vis pas toujours seule comme vous me voyez
+en ce moment. Les injustes soupcons et l'aigre caractere de ma vieille
+belle-soeur ont fait la solitude autour de moi dans ces derniers temps:
+j'etais, grace a elle, decouragee de toute relation d'amitie, et de
+voisinage; mais, depuis qu'elle est partie, j'ai fait des visites, j'ai
+efface la mauvaise impression de ses torts, dont j'avais du paraitre un
+peu complice. On va me revenir. Je n'ai pas de nombreuses relations, je
+n'ai jamais aime cela, et ce n'en est que mieux. Vous me trouverez assez
+entouree pour que nous n'ayons pas l'air de rechercher le tete-a-tete,
+et assez libre pour que le tete-a-tete se fasse souvent et
+naturellement. D'ailleurs, je decouvrirai bien le moyen de m'absenter
+quelquefois, et nous nous rencontrerons en pays neutre, loin des yeux
+indiscrets. Je vais, des a present, travailler a ce que cela devienne
+possible et meme facile. J'eloignerai les gens dont je me mefie, je
+m'attacherai solidement les serviteurs devoues, je me creerai a l'avance
+des pretextes, et notre connaissance etant avouee, nos rencontres, si on
+les decouvre, n'auront rien qui doive surprendre ou scandaliser. Voyez!
+tout nous favorise. Vous avez devant vous la liberte du voyageur; moi,
+je vais avoir celle de l'epouse delaissee, car M. de Valvedre pense, lui
+aussi, a un grand voyage que je ne combattrai plus. Il s'en ira
+peut-etre pour deux ans. Consentez a lui etre presente auparavant. Il
+sait deja que je vous connais, et il ne peut rien soupconner.
+Mettons-nous en mesure vis-a-vis de lui et du monde; ceci nous donnera
+du temps, de la liberte, de la securite. Vous parcourrez la Suisse et
+l'Italie, vous y deviendrez grand poete, avec une belle nature sous les
+yeux et l'amour dans le coeur; moi, jusqu'a ce jour, j'ai ete
+nonchalante et decouragee. Je vais devenir active et ingenieuse. Je ne
+songerai qu'a cela. Oui, oui, nous avons deja devant nous deux annees de
+pur bonheur. C'est Dieu qui vous a envoye a moi, au moment ou la douleur
+de me separer de mon fils aine allait m'achever. Quand il me faudra
+quitter le second, j'aurai la compassion de vivre plus longtemps,
+peut-etre tout a fait pres de vous, parce qu'alors j'aurai le droit de
+dire a mon mari: "Je suis seule, je n'ai plus rien qui m'attache a ma
+maison. Laissez-moi vivre ou je voudrai." Je feindrai d'aimer Rome,
+Paris ou Londres, et tous deux, inconnus, perdus au sein d'une grande
+ville, nous nous verrons tous les jours. Je saurai tres-bien me passer
+de luxe. Le mien m'ennuie affreusement, et tout mon reve est une
+chaumiere au fond des Alpes ou une mansarde dans une grande cite, pourvu
+que j'y sois aimee veritablement.
+
+Nous nous separames sur ces projets, qui n'avaient rien de trop
+invraisemblable. Je m'engageai a sacrifier toutes mes repugnances, a
+assister au mariage d'Obernay a Geneve, a etre presente, par consequent,
+a M. de Valvedre.
+
+J'etais si eloigne de ce dernier parti, que, quand Alida m'eut quitte,
+je faillis courir apres elle pour reprendre ma parole; mais je fus
+retenu par la crainte de lui sembler egoiste. Je ne pouvais la revoir
+qu'a ce prix, a moins de risquer a chaque rencontre de la brouiller avec
+son mari, avec l'opinion, avec la societe tout entiere. Je continuai mon
+voyage; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court
+pour me rendre a Altorf, et j'y restai. C'est la qu'Alida devait
+m'adresser ses lettres. Et que m'importait tout le reste? Nous nous
+ecrivimes tous les jours, et l'on peut dire toute la journee, car nous
+echangeames en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme.
+Jamais je n'avais trouve en moi une telle abondance d'emotion devant une
+feuille de papier. Ses lettres, a elle, etaient ravissantes. Parler
+l'amour, ecrire l'amour, etaient en elle des facultes souveraines. Bien
+superieure a moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicite de
+ne pas s'en apercevoir, de le nier, de m'admirer et de me le dire. Cela
+me perdait; tout en m'elevant au diapason de ses theories de sentiment,
+elle travaillait a me persuader que j'etais une grande ame, un grand
+esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu'a s'etendre pour
+planer sur son siecle et sur la posterite. Je ne le croyais pas, non!
+grace a Dieu, je me preservais de la folie; mais, sous la plume de cette
+femme, la flatterie etait si douce, que je l'eusse payee au prix de la
+risee publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer.
+
+Elle reussit egalement a detruire toutes mes revoltes relativement au
+plan de vie qu'elle avait adopte pour nous deux. Je consentais a voir
+son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre a
+Geneve. Enfin ce mois de fievre et de vertige, qui etait le terme de mes
+aspirations les plus ardentes, touchait a son dernier jour.
+
+
+
+
+V
+
+
+J'avais promis a Obernay de frapper a sa porte la veille de son mariage.
+Le 31 juillet, a cinq heures du matin, je m'embarquais sur un bateau a
+vapeur pour traverser le Leman, de Lausanne a Geneve.
+
+Je n'avais pas ferme l'oeil de la nuit, tant je craignais de manquer
+l'heure du depart. Accable de fatigue et roule dans mon manteau, je pris
+quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le
+soleil se faisait deja sentir. Un homme qui paraissait dormir egalement
+etait assis sur le meme banc que moi. Au premier coup d'oeil que je
+jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon.
+
+Cette rencontre aux portes de Geneve m'inquieta un peu; j'avais commis
+la faute d'ecrire d'Altorf a Obernay en lui donnant de ma promenade un
+faux itineraire. Cet exces de precaution devenait une maladresse
+facheuse, si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvedre etait
+de Geneve et en relation avec les Valvedre ou les Obernay. J'aurais donc
+voulu me soustraire a ses regards; mais le bateau etait fort petit, et,
+au bout de quelques instants, je me retrouvai face a face avec mon
+aimable philosophe. Il me regardait avec attention, comme s'il eut
+hesite a me reconnaitre; mais son incertitude cessa vite, et il m'aborda
+avec la grace d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous
+venions de nous quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de
+toute surprise et de toute curiosite, il reprit la conversation ou nous
+l'avions laissee sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et,
+sans songer davantage a le contredire, je cherchai a profiter de cette
+aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui avec modestie, comme un
+tresor dont il se croyait le depositaire et non le maitre ni
+l'inventeur.
+
+Je ne pouvais resister au desir de l'interroger, et cependant, a
+plusieurs reprises, ma meditation laissa tomber l'entretien. J'eprouvais
+le besoin de resumer interieurement et de savourer sa parole. Dans ces
+moments-la, croyant que je preferais etre seul et ne desirant nullement
+se produire, il essayait de me quitter; mais je le suivais et le
+reprenais, pousse par un attrait inexplicable et comme condamne par une
+invisible puissance a m'attacher aux pas de cet homme, que j'avais
+resolu d'eviter. Quand nous approchames de Geneve, les passagers, qui,
+de la cabine, firent irruption sur le pont, nous separerent. Mon nouvel
+ami fut aborde par plusieurs d'entre eux, et je dus m'eloigner. Je
+remarquai que tous semblaient lui parler avec une extreme deference;
+neanmoins, comme il avait eu la delicatesse de ne pas s'enquerir de mon
+nom, je crus devoir respecter egalement son incognito.
+
+Une demi-heure apres, j'etais a la porte d'Obernay. Le coeur me battait
+avec tant de violence, que je m'arretai un instant pour me remettre. Ce
+fut Obernay lui-meme qui vint m'ouvrir; de la terrasse de son jardin, il
+m'avait vu arriver.
+
+--Je comptais sur toi, me dit-il, et me voila pourtant dans un transport
+de joie comme si je ne t'esperais plus. Viens, viens! toute la famille
+est reunie, et nous attendons Valvedre d'un moment a l'autre.
+
+Je trouvai Alida au milieu d'une douzaine de personnes qui ne nous
+permirent d'echanger que les saluts d'usage. Il y avait la, outre le
+pere, la mere et la fiancee d'Henri, la soeur ainee de Valvedre,
+mademoiselle Juste, personne moins agee et moins antipathique que je ne
+me la representais, et une jeune fille d'une beaute etonnante. Bien
+qu'absorbe par la pensee d'Alida, je fus frappe de cette splendeur de
+grace, de jeunesse et de poesie, et, malgre moi, je demandai a Henri, au
+bout de quelques instants, si cette belle personne etait sa parente.
+
+--Comment diable, si elle l'est! s'ecria-t-il en riant, c'est ma soeur
+Adelaide! Et voici l'autre que tu n'as pas connue, comme celle-ci, dans
+ton enfance; voici notre demon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui
+entrait.
+
+Rosa etait ravissante aussi, moins ideale que sa soeur et plus
+sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n'avait pas
+quatorze ans, et sa tenue n'etait pas encore celle d'une demoiselle bien
+raisonnable; mais il y avait tant d'innocence dans sa gaiete petulante
+qu'on n'etait pas tente d'oublier combien l'enfant etait pres de devenir
+une jeune fille.
+
+--Quant a l'ainee, reprit Obernay, c'est la filleule de ta mere et mon
+eleve a moi, une botaniste consommee, je t'en avertis, et qui n'entend
+pas raison avec les superbes railleurs de ton espece. Fais attention a
+ton bel esprit, si tu veux qu'elle consente a te reconnaitre. Pourtant,
+grace a ta mere, qui lui fait l'honneur de lui ecrire tous les ans en
+reponse a ses lettres du 1er janvier, et pour qui elle conserve une
+grande veneration, j'espere qu'elle ne fera pas trop mauvais accueil a
+ta mine de poete echevele; mais il faut que ce soit ma mere qui vous
+presente l'un a l'autre.
+
+--Tout a l'heure! repris-je en voyant qu'Alida me regardait. Laisse-moi
+revenir de ma surprise et de mon eblouissement.
+
+--Tu la trouves belle? Tu n'es pas le seul; mais n'aie pas l'air de t'en
+apercevoir, si tu ne veux la desesperer. Sa beaute est comme un fleau
+pour elle. Elle ne peut sortir de la vieille ville sans qu'on s'attroupe
+pour la voir, et elle n'est pas seulement intimidee de cette avidite des
+regards, elle en est blessee et offensee. Elle en souffre veritablement,
+et elle en devient triste et sauvage hors de l'intimite. Demain sera
+pour elle un jour d'exhibition forcee, un jour de supplice par
+consequent. Si tu veux etre de ses amis, regarde-la comme si elle avait
+cinquante ans.
+
+--A propos de cinquante ans, repris-je pour detourner la conversation,
+il me semble que mademoiselle Juste n'a guere davantage. Je me figurais
+une veritable duegne.
+
+--Cause avec elle un quart d'heure, et tu verras que la duegne est une
+femme d'un grand merite. Tiens, je veux te presenter a elle; car, moi,
+je l'aime, cette belle-soeur-la, et je veux qu'elle t'aime aussi.
+
+Il ne me permit pas d'hesiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont
+l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la
+conversation. C'etait une vieille fille un peu maigre et accentuee de
+physionomie, mais qui avait du etre presque aussi belle que la soeur
+d'Obernay, et dont le celibat me semblait devoir cacher quelque mystere,
+car elle etait riche, de bonne famille, et d'un esprit tres-independant.
+En l'ecoutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et meme un
+certain charme serieux et profond qui me penetra de respect et de
+crainte. Elle me temoigna pourtant de l'interet et me questionna sur ma
+famille, qu'elle paraissait tres-bien connaitre, sans pourtant rappeler
+ou preciser les circonstances ou elle l'avait connue.
+
+On avait dejeune, mais on tenait en reserve une collation pour moi et
+pour M. de Valvedre. En attendant qu'il arrivat, Henri me conduisit dans
+ma chambre. Nous trouvames sur l'escalier madame Obernay et ses deux
+filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mere au
+passage afin qu'elle me presentat en particulier a sa fille ainee.
+
+--Oui, oui, repondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous
+faire de grandes reverences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu
+d'avoir ete compagnons d'enfance pendant un an, a Paris. M. Valigny
+etait alors un garcon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma
+fille, et tu en abusais sans scrupule. A present que tu n'es que trop
+raisonnable, remercie-le du passe et parle-lui de ta marraine, qui a
+continue d'etre si bonne pour toi.
+
+Adelaide etait fort intimidee; mais j'etais si bien en garde contre le
+danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En
+un instant, je la vis transformee. Cette reveuse et fiere beaute s'anima
+d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de
+gaucherie charmante qui ajoutait a sa grace naturelle. Je ne fus pas emu
+en touchant cette main pure, et, comme si elle l'eut senti, elle sourit
+davantage et m'apparut plus belle encore.
+
+C'etait un type tres-different de celui d'Obernay et de Rosa, qui
+ressemblaient a leur mere. Adelaide en tenait aussi par la blancheur et
+l'eclat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la
+taille degagee et les extremites fines de son pere, qui avait ete un des
+plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et fraiche
+sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvedre, sans etre
+jolie, etait extremement agreable: on disait dans la ville que, lorsque
+les Obernay et les Valvedre etaient reunis, ou croyait entrer dans un
+musee de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement
+caracterisees et dignes de la statuaire et du pinceau.
+
+J'avais a peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler.
+
+--Valvedre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et
+dejeuner avec toi.
+
+Je descendis en toute hate; mais, a la derniere marche de l'escalier, il
+me vint une terreur etrange. Une vague apprehension qui, depuis quinze
+jours, m'avait souvent traverse l'esprit et qui m'etait revenue
+fortement dans la journee, s'empara de moi a tel point, que, voyant la
+porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay etait sur
+mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle a manger. Le
+repas etait servi; une voix a la fois douce et male partait du salon
+voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon,
+c'etait M. de Valvedre lui-meme.
+
+Un monde de mensonges plus impossibles les uns que les autres, un siecle
+d'anxietes remplirent le peu d'instants qui me separaient de cette
+inevitable rencontre. Qu'allais-je dire a M. de Valvedre, a Henri, a
+Paule et devant les deux familles, pour motiver ma presence aux environs
+de Valvedre, quand on m'avait cru dans le nord de la Suisse a cette meme
+epoque? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inouie et
+qu'il m'etait impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de
+l'egoisme. Je l'aimais, je l'aimais d'instinct, d'entrainement, de
+conviction et par fatalite peut-etre, cet homme accompli que je venais
+essayer de tromper, de rendre par consequent malheureux ou ridicule!
+
+La tete me tournait quand Obernay me presenta a Valvedre, et j'ignore si
+je reussis a faire bonne contenance. Quant a lui, il eut un tres-vif
+sentiment de surprise, mais tout aussitot reprime.
+
+--C'est la ton ami? dit-il a Henri. Eh bien, je le connais deja. J'ai
+fait la traversee du lac avec lui ce matin, et nous avons philosophe
+ensemble pendant plus d'une heure.
+
+Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adelaide nous
+appela pour dejeuner, et nous nous assimes vis-a-vis l'un de l'autre,
+lui tranquille et n'ayant aucun soupcon, puisqu'il ignorait mon
+mensonge, moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture.
+Pour m'achever, Alida vint s'asseoir aupres de son mari d'un air
+d'interet et de deference, et s'efforcer, tout en causant, de deviner
+quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre.
+
+--Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle; je vous ai dit
+qu'a Saint-Pierre il avait ete notre chevalier, a Paule et a moi,
+pendant qu'Obernay vous cherchait dans ces affreux glaciers.
+
+--Je n'ai pas oublie cela, repondit Valvedre, et je suis content d'etre
+l'oblige d'une personne qui m'a ete sympathique a premiere vue.
+
+Alida, nous voyant si bien ensemble, retourna au salon, et Adelaide vint
+prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvedre une affection a
+laquelle il etait certainement impossible d'entendre malice, a moins
+d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en etait pas
+moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait
+quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec
+un melange de respect et de tendresse qui retablissait les convenances
+de famille dans leur intimite. Elle le servait avec empressement, et il
+se laissait servir, disant: "Merci, ma bonne fille!" avec un accent
+pleinement paternel; mais elle etait si grande et si belle, et lui, il
+etait encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour
+m'imaginer que ce mari trompe consentirait de bon coeur a ne pas s'en
+apercevoir, tant il etait heureux pere!
+
+On se separa bientot pour se reunir au diner. La famille etait occupee
+de mille soins pour la grande journee du lendemain. Les hommes sortirent
+ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvedre et ses deux
+belles-soeurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais
+avec angoisse la possibilite d'echanger quelques mots avec Alida. Paule,
+appelee par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit
+bientot; mais mademoiselle Juste etait comme rivee a son fauteuil. Elle
+continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frere en
+depit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention
+son profil austere, et je sentis en elle autre chose que le desir de
+contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le
+remplissait en depit de tous et d'elle-meme. Son regard lucide, qui
+surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui penetrait mon
+affreux malaise, semblait nous dire a l'un et a l'autre: "Croyez-vous
+que cela m'amuse?"
+
+Au bout d'une heure de conversation tres-penible dont mademoiselle Juste
+et moi fimes tous les frais, car Alida etait trop irritee pour avoir la
+force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvedre, au
+lieu d'accompagner ses soeurs et ses enfants jusqu'a Geneve le 8
+juillet, les avait confies a Obernay pour s'arreter autour du Simplon.
+Je me hatai d'aller au-devant de la decouverte qui me menacait, en
+disant que, la precisement, j'avais rencontre M. de Valvedre et avais
+fait connaissance avec lui sans savoir son nom.
+
+--C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas
+que vous fussiez de ce cote-la.
+
+Je repondis avec aplomb qu'en voulant gagner la vallee du Rhone par le
+mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profite de ma
+bevue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries
+d'Obernay sur mon etourderie a me conduire en depit de ses instructions,
+je ne m'en etais pas vante dans ma lettre.
+
+--Puisque vous etiez si pres de Valvedre, dit Alida avec la meme
+tranquillite, vous eussiez du venir me voir.
+
+--Vous ne m'y aviez pas autorise, repondis-je, et je n'ai pas ose.
+
+Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien
+qu'elle n'etait pas notre dupe.
+
+Des que je fus seul avec Alida, je lui parlai avec effroi de cette
+fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas que son mari put
+concevoir des doutes.
+
+--Lui jaloux? repondit-elle en haussant les epaules. Il ne me fait pas
+tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je
+vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une
+timidite singuliere. On a deja fait la remarque que vous n'etiez pas
+ainsi a votre premiere apparition dans la maison.
+
+--Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des epines. Il me
+semble a chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du cote
+de Valvedre et m'ecraser sous le ridicule du pretexte que je viens de
+trouver. M. de Valvedre doit m'en vouloir de m'etre moque de lui en me
+donnant pour un comedien. Il est vrai qu'il s'est laisse traiter de
+docteur: je le prenais pour un medecin; mais j'ai eu l'initiative de ma
+meprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer,
+tandis que moi...
+
+--Vous a-t-il reparle de cela? reprit Alida un peu soucieuse.
+
+--Non, pas un mot la-dessus! C'est bien etrange.
+
+--Alors c'est tout naturel. Valvedre ne connait pas la feinte. Il a tout
+oublie; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'etre ensemble.
+
+Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes
+levres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme
+un ouragan dans la maison et dans le salon.
+
+L'aine etait beau comme son pere, et lui ressemblait d'une maniere
+frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il etait laid. Je me
+souvins qu'Obernay m'avait parle d'une preferenc marquee de madame de
+Valvedre pour Edmond, et involontairement j'epiai les premieres caresses
+qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigues a
+l'aine, et elle me le presenta en me demandant si je le trouvais joli.
+Elle effleura a peine les joues de l'autre, en ajoutant:
+
+--Quant a celui-ci, il ne l'est pas, je le sais!
+
+Le pauvre enfant se mit a rire, et, serrant la tete de sa mere dans ses
+bras:
+
+--C'est egal, dit-il, il faut embrasser ton singe!
+
+Elle l'embrassa en le grondant de ses manieres brusques. Il lui avait
+meurtri les joues avec ses baisers, ou un peu de malice et de vengeance
+semblait se meler a son effusion.
+
+Je ne sais pourquoi cette petite scene me causa une impression penible.
+Les enfants se mirent a jouer. Alida me demanda a quoi je pensais en la
+regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne repondais pas, elle ajouta
+a voix basse:
+
+--Etes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me
+consoliez; car je vais etre separee de l'un et de l'autre, a moins que
+je ne me fixe dans cette odieuse ville de Geneve. Et encore n'est-il pas
+certain qu'on voulut m'y autoriser.
+
+Elle m'apprit que M. de Valvedre s'etait decide a confier l'education de
+ses deux fils a l'excellent professeur Karl Obernay, pere d'Henri.
+Eleves dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement
+choyes par les femmes et instruits serieusement par les hommes. Alida
+devait donc se rejouir de cette decision, qui epargnait a ses enfants
+les rudes epreuves du college, et elle s'en rejouissait en effet, mais
+avec des larmes qui etaient visiblement a l'adresse d'Edmond, bien
+qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur egale
+l'eloignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance
+toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvedre devait
+prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espere les y
+soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence,
+puisque Juste se fixait a Geneve dans la maison voisine.
+
+J'allais lui dire que cette prevention obstinee ne me paraissait pas
+bien equitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une
+egale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaiete avec laquelle
+tous deux grimperent sur ses genoux et jouerent avec son bonnet, dont
+elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espiegle Paolino le lui ota
+meme tout a fait, et la vieille fille ne fit aucune difficulte de
+montrer ses cheveux gris ebouriffes par ces petites mains folles. A ce
+moment, je vis sur cette figure rigide une maternite si vraie et une
+bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait
+causee.
+
+Le diner rassembla tout le monde, excepte M. de Valvedre, qui ne vint
+que dans la soiree. J'eus donc deux ou trois heures de repit, et je pus
+me remettre au diapason convenable. Il regnait dans cette maison une
+amenite charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se
+disait condamnee a vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune
+des personnes qui se trouvaient la, un fonds de valeur reelle et ce je
+ne sais quoi de mur ou de calme qui trahit l'etude ou le respect de
+l'etude, on sentait aussi en elles, avec les qualites essentielles de la
+vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains
+rapports, il me semblait etre chez moi parmi les miens; mais l'interieur
+genevois etait plus enjoue et comme rechauffe par le rayon de jeunesse
+et de beaute qui brillait dans les yeux d'Adelaide et de Rosa. Leur mere
+etait comme ravie dans une beatitude religieuse en regardant Paule et en
+pensant au bonheur d'Henri. Paule etait paisible comme l'innocence,
+confiante comme la droiture: elle avait peu d'expansions vives; mais,
+dans chaque mot, dans chaque regard a son fiance, a ses parents et a ses
+soeurs, il y avait comme un intarissable foyer de devouement et
+d'admiration.
+
+Les trois jeunes filles avaient ete liees des l'enfance, elles se
+tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient
+mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui eut donne tort dans ses
+differends avec Alida, on sentait bien qu'elle la cherissait davantage.
+Alida etait-elle aimee de ces trois jeunes filles? Evidemment, Paule la
+savait malheureuse et l'aimait naivement pour la consoler. Quant aux
+demoiselles Obernay, elles s'efforcaient d'avoir de la sympathie pour
+elle, et toutes deux l'entouraient d'egards et de soins; mais Alida ne
+les encourageait nullement, et repondait a leurs timides avances avec
+une grace froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de
+femmes savantes, la petite Rosa etant deja, selon elle, infatuee de
+pedantisme.
+
+--Cela ne parait pourtant pas du tout, lui dis-je: l'enfant est
+ravissante... et Adelaide me parait une excellente personne.
+
+--Oh! j'etais bien sure que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux
+yeux-la! reprit avec humeur Alida.
+
+Je n'osai lui repondre: l'etat de tension nerveuse ou je la voyais me
+faisait craindre qu'elle ne se trahit.
+
+D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arriverent avec leurs
+parents. On passa au jardin, qui, sans etre grand, etait fort beau,
+plein de fleurs et de grands arbres, avec une vue magnifique au bord de
+la terrasse. Les enfants demanderent a jouer, et tout le monde s'en
+mela, excepte les gens ages et Alida, qui, assise a l'ecart, me fit
+signe d'aller aupres d'elle. Je n'osai obeir. Juste me regardait, et
+Rosa, qui s'etait beaucoup enhardie avec moi pendant le diner, vint me
+prendre resolument le bras, pretendant que tout le _jeune monde_ devait
+jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour
+vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frere ouvrit la partie de
+barres, et il etait mon aine. Elle me reclamait dans son camp, parce que
+Henri etait dans le camp oppose et que je devais courir aussi bien que
+lui. Henri m'appela aussi, il fallut oter mon habit et me mettre en
+nage. Adelaide courait apres moi avec la rapidite d'une fleche. J'avais
+peine a echapper a cette jeune Atalante, et je m'etonnais de tant de
+force unie a tant de souplesse et de grace. Elle riait, la belle fille;
+elle montrait ses dents eblouissantes. Confiante au milieu des siens,
+elle oubliait le tourment des regards; elle etait heureuse, elle etait
+enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses
+que la pourpre du soir fait paraitre embrasees.
+
+Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frere. Le ciel m'est temoin
+que je ne songeais qu'a m'echapper de ce tourbillon de courses, de cris
+et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles
+d'obstination et de ruse, j'en fus venu a bout, je la trouvai sombre et
+dedaigneuse. Elle etait revoltee de ma faiblesse, de mon enfantillage;
+elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour
+quitter ces jeux imbeciles et pour venir a elle! J'etais lache, je
+craignais les propos, ou j'etais deja charme par les dix-huit ans et les
+joues roses d'Adelaide. Enfin elle etait indignee, elle etait jalouse;
+elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme
+le plus beau de sa vie.
+
+J'etais desespere de ne pouvoir la consoler; mais M. de Valvedre venait
+d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant la. Il me semblait
+qu'il entendait mes paroles avant que mes levres leur eussent livre
+passage. Alida, plus hardie et comme dedaigneuse du peril, me reprochait
+d'etre trop jeune, de manquer de presence d'esprit et d'etre plus
+compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je
+rougissais de mon inexperience, je fis de grands efforts pour m'en
+corriger. Tout le reste de la soiree, je reussis a paraitre tres-enjoue;
+alors Alida me trouva trop gai.
+
+On le voit, nous etions condamnes a nous reunir dans les circonstances
+les plus penibles et les plus irritantes. Le soir, retire dans ma
+chambre, je lui ecrivis:
+
+"Vous etes mecontente de moi, et vous me l'avez temoigne avec colere.
+Pauvre ange, tu souffres! et j'en suis la cause! Tu maudis ce jour tant
+desire qui ne nous a pas seulement donne un instant de securite pour
+lire dans les yeux l'un de l'autre! Me voila eperdu, furieux contre
+moi-meme et ne sachant que faire pour eviter ces angoisses et ces
+impatiences qui me devorent aussi, mais que je subirais avec
+resignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune,
+dis-tu! Eh bien, pardonne a mon inexperience, et tiens-moi compte de la
+candeur et de la nouveaute de mes emotions. Va, la jeunesse est une
+force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des perils
+d'un autre genre, je suis au-dessous de ton reve. Faut-il t'arracher
+violemment a tous les liens qui pesent sur toi? faut-il braver l'univers
+et m'emparer de ta destinee a tout prix? Je suis pret, dis un mot. Je
+peux tout briser autour de nous deux... Mais tu ne le veux pas, tu
+m'ordonnes d'attendre, de me soumettre a des epreuves contre lesquelles
+se revolte la franchise de mon age! Quel plus grand sacrifice pouvais-je
+te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc pitie de moi, cruelle! et
+toi aussi, prends donc patience!
+
+"Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice? pourquoi me dire
+qu'Adelaide?... Non! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez
+dit. C'etait insense, c'etait inique! Une autre que toi! mais
+existe-t-il donc d'autres femmes sur la terre? Laissons cette folie et
+n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement
+frappe. Tes deux enfants vont demeurer ici... Et toi, que vas-tu faire?
+Cette resolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie?
+Comptes-tu retourner dans cette solitude de Valvedre, ou j'aurais si peu
+le droit de vivre aupres de toi, sous les regards de tes voisins
+provinciaux, et entouree de gens qui tiendront note de toutes tes
+demarches? Tu avais parle d'aller dans quelque grande ville... Songe
+donc! tu le peux a present. Dis, quand pars-tu? ou allons-nous? Je ne
+peux pas admettre que tu hesites. Reponds, mon ame, reponds! Un mot, et
+je supporte tout ce que tu voudras pour sauver les apparences, ou
+plutot, non, je pars demain soir. Je me dis rappele par mes parents, je
+me soustrais a toutes ces miserables dissimulations qui t'exasperent
+autant que moi, je cours t'attendre ou tu voudras. Ah! viens! fuyons! ma
+vie t'appartient."
+
+La journee du lendemain s'ecoula sans que je pusse lui glisser ma
+lettre. Quoi que m'en eut dit madame de Valvedre, je n'osais trop me
+confier a la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien eveillee pour ce
+role de depositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs, Juste de
+Valvedre faisait si bonne garde, que j'en perdais l'esprit.
+
+Je ne raconterai pas la ceremonie du mariage protestant. Le temple etait
+si pres de la maison, qu'on s'y rendit a pied sous les yeux des deux
+villes, ameutees en quelque sorte pour voir l'agreable mariee, mais
+surtout la belle Adelaide dans sa fraiche et pudique toilette. Elle
+donnait le bras a M. de Valvedre, dont la consideration semblait mieux
+que tout autre porte-respect la proteger contre les brutalites de
+l'admiration. Neanmoins elle etait froissee de cette curiosite
+outrageante des foules, et marchait triste, les yeux baisses, belle dans
+sa fierte souffrante comme une reine qu'on trainerait au supplice.
+
+Apres elle, Alida etait aussi un objet d'emotion. Sa beaute n'etait pas
+frappante au premier abord; mais le charme en etait si profond, qu'on
+l'admirait surtout apres qu'elle avait passe. J'entendis faire des
+comparaisons, des reflexions plus ou moins niaises. Il me sembla qu'il
+s'y melait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher
+pretexte a une querelle; mais a Geneve, si on est tres-petite ville, on
+est generalement bon, et ma colere eut ete ridicule.
+
+Le soir, il y eut un petit bal compose d'environ cinquante personnes qui
+formaient la parente et l'intimite des deux familles. Alida parut avec
+une toilette exquise, et, sur ma priere, elle dansa. Sa grace indolente
+fit son effet magique; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la
+disputerent et se montrerent d'autant plus enfievres qu'elle paraissait
+moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espere que la
+danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et a
+mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant,
+tres-dispose a lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de
+coquetterie. Ce fut impossible: elle ne voulait plaire a personne; mais
+elle sentait, elle savait qu'elle charmait tous les hommes, et il y
+avait dans son indifference je ne sais quel air de souverainete blasee,
+mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai qu'elle parlait a ces
+jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme
+si elle en avait eu sur eux, et c'etait, a mon gre, leur faire trop
+d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus
+retrouver, dans ses regards a des etrangers, cette prise de possession
+qui avait bouleverse et ravi mon ame. Certes, aupres d'elle, Adelaide et
+ses jeunes amies etaient de simples bourgeoises, tres-ignorantes de
+l'empire de leurs charmes et tres-incapables, malgre l'eclat de leur
+jeunesse, de lui disputer la plus humble conquete; mais qu'il y avait de
+pudeur dans leur modestie, et comme leur extreme politesse etait une
+sauvegarde contre la familiarite! Une petite circonstance me fit
+insister en moi-meme sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa
+tomber son eventail; dix admirateurs se precipiterent pour le ramasser.
+Pour un peu, on se fut battu; elle le prit de la main triomphante qui le
+lui presentait, sans aucune parole de remerciement, sans meme un sourire
+de convention, et comme si elle etait trop maitresse des volontes de cet
+inconnu pour lui savoir le moindre gre de son esclavage. C'etait un bon
+petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarite. En fait,
+c'etait de sa part une betise; en theorie, il avait pourtant raison.
+Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au dedain, elle le provoque
+plus qu'elle ne l'eloigne, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a
+toujours un peu d'encouragement au fond de ces _mepriseries_ royales.
+
+Pour me venger du secret depit que j'eprouvais, je cherchai quel service
+je pourrais rendre a Adelaide, qui dansait pres de moi. Je vis qu'elle
+avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'etaient
+detachees de son bouquet, et, comme elle revenait a sa place, je les
+enlevai vite et adroitement. Elle parut s'etonner un peu d'un si beau
+zele, et cet etonnement meme etait une impression de pudeur. Je ne la
+regardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais
+elle me l'adressa un instant apres, quand la figure de la contredanse la
+replaca pres de moi.
+
+--Vous m'avez preservee d'une chute, me dit-elle tout haut en souriant;
+vous etes toujours bon pour moi, comme _jadis!_
+
+Bon pour elle! c'etait trop de reconnaissance a coup sur, et cela
+pouvait amener une declaration de la part d'un impertinent; mais il eut
+fallu l'etre jusqu'a l'imbecillite pour ne pas sentir dans l'extreme
+politesse de cette chaste fille un doute d'elle-meme qui imposait aux
+autres un respect sans bornes.
+
+Je n'attendis pas la fin du bal. J'y souffrais trop. Comme j'allais
+gagner ma petite chambre, Valvedre se trouva devant moi et me fit signe
+de le suivre a l'ecart.
+
+--Voici l'explication, pensai-je: qu'il se decide donc enfin a me
+chercher querelle, ce mysterieux personnage! Ce sera me soulager d'une
+montagne qui m'etouffe!
+
+Mais il s'agissait de bien autre chose.
+
+--Il est arrive ici tantot, me dit-il, des parents de Lausanne sur
+lesquels on ne comptait plus. On est force de leur donner l'hospitalite
+et de disposer de votre chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur
+cedez naturellement la place; mais on ne veut pas vous envoyer a
+l'auberge, on vous confie a moi. J'ai mon pied-a-terre dans la ville,
+tout pres d'ici; voulez-vous me permettre d'etre votre hote?
+
+Je remerciai et j'acceptai resolument.
+
+--S'il veut se reserver une explication chez lui, me disais-je, a la
+bonne heure! j'aime mieux cela.
+
+Il appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-meme me
+prit le bras pour me conduire a son domicile. C'etait une maison du
+voisinage, ou il me fit traverser plusieurs pieces encombrees de caisses
+et d'instruments etranges, quelques-uns d'une grande dimension et qui
+brillaient vaguement, dans l'obscurite, d'un eclat vitreux ou
+metallique.
+
+--C'est mon attirail de _docteur es sciences_, me dit-il en riant. Cela
+ressemble assez a un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pas? Vous
+comprenez, ajouta-t-il d'un ton indefinissable, que madame de Valvedre
+n'aime pas cette habitation, et qu'elle prefere l'agreable hospitalite
+des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de
+votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini
+la-bas, et, si vous vouliez y retourner...
+
+--Pourquoi y retournerais-je? repondis-je affectant l'indifference. Je
+n'aime pas le bal, moi!
+
+--N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous interesse?
+
+--Tous les Obernay m'interessent; mais le bal est la plus maussade
+maniere de jouir de la societe des gens qu'on aime.
+
+--Eh! pas toujours! Il donne une certaine animation... Quand j'etais
+jeune, je ne haissais pas ce bruit-la.
+
+--C'est que vous avez eu l'esprit d'etre jeune, monsieur de Valvedre. A
+present, on ne l'a plus. On est vieux a vingt ans.
+
+--Je n'en crois rien, dit-il en allumant son cigare; car il m'avait
+suivi dans la chambre qui m'etait destinee, comme pour s'assurer que
+rien n'y manquait a mon bien-etre. Je crois que c'est une pretention!
+
+--De ma part? repondis-je un peu blesse de la lecon.
+
+--Peut-etre aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela
+coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se
+soustraire a son empire. Elle s'y soumet de bonne foi, parce que la plus
+nouvelle mode lui parait toujours la meilleure; mais, si vous m'en
+croyez, vous examinerez un peu serieusement les dangers de celle-ci, et
+vous ne vous y laisserez pas trop prendre.
+
+Son accent avait tant de douceur et de bonte, que je cessai de croire a
+un piege tendu par sa suspicion a mon inexperience, et, retombant sous
+le charme, j'eprouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui
+ouvrir mon coeur. Il y avait la quelque chose d'horrible dont je ne
+saurais meme aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et
+je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer a lui
+infliger le plus amer des outrages!
+
+Il me dit encore quelques paroles qui furent comme un trait de lumiere
+sur le fond de sa pensee. Il me sembla qu'en m'invitant a retourner au
+bal, c'est-a-dire a etre jeune, naif et croyant, il essayait de savoir
+quelle impression Adelaide avait faite sur moi et si j'etais capable
+d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me rappelle
+plus comment, sur ses levres.
+
+Je fis d'elle le plus grand eloge, autant pour paraitre libre de coeur
+et d'esprit vis-a-vis de sa femme que pour voir s'il eprouvait quelque
+secrete douleur a propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donne
+pour decouvrir qu'il l'aimait a l'insu de lui-meme, et que l'infidelite
+d'Alida ne troublerait pas la paix de son ame genereuse! Mais, s'il
+aimait Adelaide, c'etait avec un desinteressement si vrai, ou avec une
+si heroique abnegation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux
+ni dans ses paroles.
+
+--Je n'ajoute rien a vos eloges, dit-il, et, si vous la connaissiez
+comme moi qui l'ai vue naitre, vous sauriez que rien ne peut exprimer la
+droiture et la bonte de cette ame-la. Heureux l'homme qui sera digne
+d'etre son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si grand honneur
+et une si grande felicite a envisager, que celui-la devra y travailler
+serieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou
+desenchante.
+
+--Monsieur de Valvedre, m'ecriai-je involontairement, vous semblez me
+dire que je pourrais aspirer...
+
+--A conquerir sa confiance? Non, je ne puis dire cela, je n'en sais
+rien. Elle vous connait encore trop peu, et nul ne peut lire dans
+l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas ou cela arriverait,
+vos parents et les siens s'en rejouiraient beaucoup.
+
+--Henri ne s'en rejouirait peut-etre pas! repondis-je.
+
+--Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'etre ingrat, mon
+cher enfant!
+
+--Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais
+d'autant plus qu'il m'aime en depit de nos differences d'opinions et de
+caracteres; mais ces differences, qu'il me pardonne pour son compte, le
+feraient beaucoup reflechir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une
+de ses soeurs.
+
+--Quelles sont donc ces differences? Il ne me les a pas signalees en me
+parlant de vous avec effusion. Voyons, repugnez-vous a me les dire? Je
+suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la votre, un homme
+que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre pere,
+qui merite egalement ces sentiments-la, mais que j'ai fort peu connu; je
+parle de votre oncle Antonin, un savant a qui je dois les premieres et
+les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait,
+entre lui et moi, a peu pres la meme distance d'age qui existe
+aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous
+porter un vif interet, et que j'aimerais a m'acquitter envers sa memoire
+en devenant votre conseil et votre ami comme il etait le mien.
+Parlez-moi donc a coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri
+Obernay vous reproche.
+
+Je fus sur le point de m'epancher dans le sein de Valvedre comme un
+enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se defend.
+Pourquoi ne cedai-je point a un salutaire entrainement? Il eut
+probablement arrache de ma poitrine, sans le savoir et par la seule
+puissance de sa haute moralite, le trait empoisonne qui devait se
+tourner contre lui; mais je cherissais trop ma blessure, et j'eus peur
+de la voir fermer. J'eprouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil
+epanchement avec celui dont j'etais le rival. Il fallait etre resolu a
+ne plus l'etre, ou devenir le dernier des hypocrites. J'eludai
+l'explication.
+
+--Henri me reproche precisement, lui repondis-je, le scepticisme, cette
+maladie de l'ame dont vous voulez me guerir; mais ceci nous menerait
+trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre
+fois.
+
+--Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et
+peut-etre sera-ce un meilleur remede a vos ennuis que tous mes
+raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir...
+Pourquoi m'avez-vous dit, a notre premiere rencontre, que vous etiez
+comedien?
+
+--Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout
+seul.
+
+--Et puis, en voyage, on aime a mystifier les passants, n'est-il pas
+vrai?
+
+--Oui! on fait l'agreable vis-a-vis de soi-meme, on se croit fort
+spirituel, et on s'apercoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un
+impertinent de mauvais gout en presence d'un homme de merite.
+
+--Allons, allons, reprit en riant Valvedre, le pauvre homme de merite
+vous pardonne de tout son coeur et ne racontera rien de ceci a la bonne
+Adelaide.
+
+J'etais fort embarrasse de mon role, et, par moments, je me persuadais,
+malgre la liberte d'esprit de M. de Valvedre, que, s'il avait en depit
+de lui-meme quelque velleite de jalousie, c'etait bien plus a propos
+d'Adelaide qu'a propos de sa femme. Je me maudissais donc d'etre
+toujours dans la necessite de le faire souffrir. Pourtant je me
+rappelais les premieres paroles qu'il m'avait dites au Simplon: "J'ai
+beaucoup aime une femme qui est morte." Il aimait donc en souvenir, et
+c'est la qu'il puisait sans doute la force de n'etre ni jaloux de sa
+femme, ni epris d'une autre.
+
+Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le delivrer d'un trouble
+possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer
+au mariage, et que, si je venais a y songer, ce serait lorsque Rosa
+serait en age de quitter sa poupee.
+
+--Rosa! repondit-il avec quelque vivacite. Eh! mais oui... vos ages
+s'accorderont peut-etre mieux alors! Je la connais autant que l'autre,
+et c'est un tresor aussi que cette enfant-la. Mais partez donc et faites
+danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'etes pas encore
+aussi vieux que vous le pretendiez!
+
+Il me tendit la main, cette main loyale qui brulait la mienne, et je
+m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses
+telescopes et de ses alambics.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Je retournai chez les Obernay. On dansait encore; mais Alida,
+secretement blessee de mon depart, s'etait retiree. Le jardin etait
+illumine; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des
+contredanses et des valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystere
+quelconque dans cette fete modeste, pleine de bonhomie et d'honnete
+abandon. Je ne vis pas reparaitre Valvedre, et j'affectai, devant
+mademoiselle Juste, qui tenait bon jusqu'a la fin, beaucoup de gaiete et
+de liberte d'esprit. On proposa un cotillon, et les jeunes filles
+deciderent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle
+Juste, Henri ayant invite sa mere.
+
+--Quoi! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse
+aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec vous une fois le tour de la
+salle; apres quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse
+dont je vais m'assurer d'avance.
+
+Je ne pus voir a qui elle s'adressait; il y avait un peu de confusion
+pour prendre place. Je me trouvai avec elle vis-a-vis de M. Obernay pere
+et d'Adelaide. Quand ils eurent ouvert la figure, les deux graves
+personnages se firent signe et s'eclipserent. Je devenais le cavalier
+d'Adelaide, avec laquelle je n'avais pas ose danser sous les yeux
+d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y
+entendait certes pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce
+qu'elle faisait. Elle parlait bas au pere Obernay en nous regardant d'un
+air moitie bienveillant, moitie railleur. La figure candide du vieillard
+semblait lui repondre: "Vous croyez? Moi, je n'en sais rien, ce n'est
+pas impossible."
+
+Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement
+projete avec mes parents. Juste, sans rien savoir de mon amour pour
+Alida, pressentait quelque charme deja jete sur moi par l'enchanteresse,
+et elle s'efforcait de le faire echouer en me rapprochant de ma fiancee.
+Ma fiancee! cette splendide et parfaite creature eut pu etre a moi! Et
+moi, je preferais a une vie excellente et a de celestes felicites les
+orages de la passion et le desastre de mon existence! Je me disais cela
+en tenant sa main dans la mienne, en affrontant les magnificences de son
+divin sourire, en contemplant les perfections de tout son etre pudique
+et suave! Et j'etais fier de moi, parce qu'elle n'eveillait en moi aucun
+instinct, aucun germe d'infidelite envers ma dangereuse et terrible
+souveraine! Ah! si elle eut pu lire dans mon ame, celle qui la possedait
+si entierement! Mais elle y lisait a contre-sens, et son oeil irrite me
+condamnait au moment de mon plus pur triomphe sur moi-meme; car elle
+etait la, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'epiait d'un oeil
+trouble par la fievre. Quelle victoire pour Juste, si elle eut pu le
+deviner!
+
+L'appartement de madame de Valvedre etait au-dessus de la salle ou l'on
+dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce
+qui se passait en bas par une rosace masquee de guirlandes. Alida avait
+voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fete; elle
+avait ecarte le feuillage, et, me voyant la, elle etait restee clouee a
+sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais etre un
+grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occupant
+d'Adelaide et en jouant le role d'un petit jeune homme enivre de
+mouvement et de gaiete!
+
+Aussi le lendemain, quand j'eus reussi a faire tenir ma lettre a madame
+de Valvedre, je recus une reponse foudroyante. Elle brisait tout, elle
+me rendait ma liberte. Dans la matinee, Juste et Paule avaient parle
+devant elle de mon union projetee avec Adelaide et d'une recente lettre
+de ma mere a madame Obernay, ou ce desir etait delicatement exprime.
+
+"Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'aviez laisse
+ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre
+but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres yeux,
+cette nuit, combien vous etiez ravi de la beaute de votre future, je me
+suis explique votre conduite depuis trois jours. Des que vous etes entre
+dans cette maison, des que vous avez vu celle qu'on vous destinait,
+votre maniere d'etre avec moi a entierement change. Vous n'avez pas su
+trouver un instant pour me parler en secret, vous n'avez pas pu inventer
+le plus petit expedient, vous qui savez si bien penetrer dans les
+forteresses par-dessus les murs, quand le desir vient en aide a votre
+genie. Vous avez ete vaincu par l'eclat de la jeunesse, et, moi, j'ai
+pali, j'ai disparu comme une etoile de la nuit devant le soleil levant.
+C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas; mais pourquoi manquer
+de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi,
+sachant que je haissais a bon droit certaine vieille fille, l'avoir
+traitee avec une veneration ridicule? N'avez-vous pas senti deja des
+mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse
+Alida? Il me semble que, dans un moment, l'unique moment ou vos regards,
+sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez fait entendre que
+j'etais, selon vous, une mauvaise mere. Oui, oui, on vous avait deja dit
+cela, que je preferais mon bel Edmond a mon pauvre Paul, que celui-ci
+etait une victime de ma partialite, de mon injustice: c'est le theme
+favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien reussi a le persuader a
+mon mari, qui m'estime; elle a du reussir plus vite a le prouver a mon
+amant, qui ne m'estime pas!
+
+"Allons! il faut se placer au-dessus de ces miseres! Il faut que je
+dedaigne tout cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne
+odieuse, au moins j'ai la fierte qui convient a ma situation.
+Epargnez-vous de vains mensonges; vous aimez Adelaide et vous serez son
+mari, je vais vous y aider de tout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres
+et reprenez les votres. Je vous pardonne de tout mon coeur comme on doit
+pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine a m'absoudre moi-meme de ma
+folie et de ma credulite."
+
+Ainsi ce n'etait pas assez de la situation terrible ou nous nous
+trouvions vis-a-vis de la famille et de la societe: il fallait que le
+desespoir, la jalousie et la colere missent en cendre nos pauvres coeurs
+deja battus en ruine!
+
+Je fus pris d'un acces de rage contre la destinee, contre Alida et
+contre moi-meme. J'allai faire mes adieux a la famille Obernay, et je
+repartis pour mon pretendu voyage d'agrement; mais je m'arretai a deux
+lieues de Geneve, en proie a une terreur douloureuse. Je n'avais pas
+pris conge de madame de Valvedre; elle etait sortie quand j'etais alle
+faire mes adieux. En rentrant et en apprenant ma brusque resolution,
+elle etait bien femme a se trahir; mon depart, au lieu de la sauver,
+pouvait la perdre... Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de
+supporter la pensee de ses souffrances. Je feignis d'avoir oublie
+quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida fut rentree.
+Ou donc etait-elle depuis le matin? Adelaide et Rosa etaient seules a la
+maison. Je me hasardai a leur demander si madame de Valvedre avait aussi
+quitte Geneve. Je regrettais de ne l'avoir pas saluee. Adelaide me
+repondit avec une sainte tranquillite que madame de Valvedre etait a la
+chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble
+pour de la surprise, elle ajouta:
+
+--Est-ce que cela vous etonne? Elle est fervente papiste, et, nous
+autres heretiques, nous respectons toute sincerite. C'est demain, nous
+a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mere; et elle se reproche
+de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en
+confesser, commander une messe, je crois... Enfin, si vous vouliez
+prendre conge d'elle, attendez-la.
+
+--Non, repondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets.
+
+Les deux soeurs essayerent de me retenir, pour causer, disaient-elles,
+une bonne surprise a Henri, qui allait rentrer. Adelaide insista
+beaucoup; mais, comme je ne cedai pas, et que, sans m'en vouloir, elle
+me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette
+simplicite de manieres bienveillantes ne couvrait aucun regret
+dechirant.
+
+Je fus a peine dehors, que je me dirigeai vers la petite eglise. J'y
+entrai; elle etait deserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin
+obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la
+muraille, une femme habillee de noir, agenouillee sur le pave, et comme
+ecrasee sous le poids d'une douleur extatique. Elle etait couverte de
+tant de voiles, que j'hesitai a la reconnaitre. Enfin je devinai ses
+formes delicates sous le crepe de son deuil, et je me hasardai a lui
+toucher le bras. Ce bras roidi et glace ne sentit rien. Je me precipitai
+sur elle, je la soulevai, je l'entrainai. Elle se ranima faiblement et
+fit un effort pour me repousser.
+
+--Ou me conduisez-vous? dit-elle avec egarement.
+
+--Je n'en sais rien! a l'air, au soleil! vous etes mourante.
+
+--Ah! il fallait donc me laisser mourir!... j'etais si bien!
+
+Je poussai au hasard une porte laterale qui se presenta devant moi, et
+je me trouvai dans une ruelle etroite et peu frequentee. Je vis un
+jardin ouvert. Alida, sans savoir ou elle etait, put marcher jusque-la.
+Je la fis entrer dans ce jardin et s'asseoir sur un banc au soleil. Nous
+etions chez des inconnus, des maraichers; les patrons etaient absents.
+Un journalier qui travaillait dans un carre de legumes nous regarda
+entrer, et, supposant que nous etions de la maison, il se remit a
+l'ouvrage sans plus s'occuper de nous.
+
+Le hasard amenait donc ce tete-a-tete impossible! Quand Alida se sentit
+ranimee par la chaleur, je la conduisis au bout de ce jardin assez
+profond, qui remontait la colline de la vieille ville, et je m'assis
+aupres d'elle sous un berceau de houblon.
+
+Elle m'ecouta longtemps sans rien dire; puis, me laissant prendre ses
+mains tiedes et tremblantes, elle s'avoua desarmee.
+
+--Je suis brisee, me dit-elle, et je vous ecoute comme dans un reve.
+J'ai prie et pleure toute la journee, et je ne voulais reparaitre devant
+mes enfants que quand Dieu m'aurait rendu la force de vivre; mais Dieu
+m'abandonne, il m'a ecrasee de honte et de remords sans m'envoyer le
+vrai repentir qui inspire les bonnes resolutions. J'ai invoque l'ame de
+ma mere, elle m'a repondu: "Le repos n'est que dans la mort!" J'ai senti
+le froid de la derniere heure, et, loin de m'en defendre, je m'y suis
+abandonnee avec une volupte amere. Il me semblait qu'en mourant la, aux
+pieds du Christ, non pas assez rachetee par ma foi, mais purifiee par ma
+douleur, j'aurais au moins le repos eternel, le neant pour refuge. Dieu
+n'a pas plus voulu de ma destruction que de mes pleurs. Il vous a amene
+la pour me forcer a aimer, a bruler, a souffrir encore. Eh bien, que sa
+volonte soit faite! Je suis moins effrayee de l'avenir depuis que je
+sais que je peux mourir de fatigue et de chagrin quand le fardeau sera
+trop lourd.
+
+Alida etait si saisissante et si belle dans son voluptueux accablement,
+que je trouvai l'eloquence d'un coeur profondement emu pour la
+convaincre et la rappeler a la vie, a l'amour et a l'esperance. Elle me
+vit si navre de sa peine, qu'a son tour elle eut pitie de moi et se
+reprocha mes pleurs. Nous echangeames les serments les plus
+enthousiastes d'etre a jamais l'un a l'autre, quoi qu'il put arriver de
+nous; mais, en nous separant, qu'allions-nous faire? J'etais parti pour
+toutes les personnes que nous connaissions a Geneve. L'heure avancait,
+on pouvait s'inquieter de l'absence de madame de Valvedre et la
+chercher.
+
+--Rentrez, lui dis-je; je dois quitter cette ville, ou nous sommes
+entoures de dangers et d'amertumes. Je me tiendrai dans les environs, je
+m'y cacherai et je vous ecrirai. Il faut absolument que nous trouvions
+le moyen de nous voir avec securite et d'arranger notre avenir d'une
+maniere decisive.
+
+--Ecrivez a la Bianca, me dit-elle; j'aurai vos lettres plus vite que
+par la _poste restante_. Je resterai a Geneve pour les recevoir, et, de
+mon cote, je reflechirai a la possibilite de nous revoir bientot.
+
+Elle redescendit le jardin, et j'y restai apres elle pour qu'on ne nous
+vit pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer,
+lorsque je m'entendis appeler a voix basse. Je tournai la tete; une
+petite porte venait de s'ouvrir derriere moi dans le mur. Personne ne
+paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appele par mon
+prenom. Etait-ce Obernay? Je m'avancai et vis Moserwald, qui m'attirait
+vers lui par signes, d'un air de mystere.
+
+Des que je fus entre, il referma la porte derriere nous, et je me
+trouvai dans un autre enclos, desert, cultive en prairie, ou plutot
+abandonne a la vegetation naturelle, ou paissaient deux chevres et une
+vache. Autour de cet enclos si neglige regnait une vigne en berceau
+soutenue par un treillage tout neuf a losanges serrees. C'est sous cet
+abri que Moserwald m'invitait a le suivre. Il mit le doigt sur ses
+levres et me conduisit sous l'auvent d'une sorte de masure situee a l'un
+des bouts de l'enclos. La, il me parla ainsi:
+
+--D'abord faites attention, mon cher! Tout ce qui se dit sous la treille
+peut etre entendu a droite et a gauche a travers les murs, qui ne sont
+ni epais ni hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manasse, un de mes
+pauvres coreligionnaires qui m'est tout devoue; c'est la que vous etiez
+tout a l'heure avec _elle_, j'ai tout entendu! A droite, le mur est
+encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures
+imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans
+le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous etes chez moi.
+J'ai achete ce lopin de terre pour etre aupres d'_elle_, pour la
+regarder, pour l'ecouter, pour surprendre ses secrets, s'il est
+possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais,
+aujourd'hui, en ecoutant par hasard de l'autre cote, j'en ai appris plus
+que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle
+vous aime, je n'espere plus rien; mais je reste son ami et le votre. Je
+vous l'avais promis, je n'ai qu'une parole. Je vois que vous etes
+grandement affliges et tourmentes tous les deux. Je serai, moi, votre
+providence. Restez cache ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est
+assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit,
+sans que personne s'en soit doute, il y a deja six mois, lorsque
+j'esperais qu'_elle_ serait, un jour ou l'autre, touchee de mes soins,
+et qu'elle daignerait venir se reposer la... Il n'y faut plus songer!
+Elle y viendra pour vous. Allons, mon argent et mon savoir-faire ne
+seront pas tout a fait perdus, puisqu'ils serviront a son bonheur et au
+votre. Adieu, mon cher. Ne vous montrez pas, ne vous promenez pas le
+jour dans l'endroit decouvert; on pourrait vous voir des maisons
+voisines. Ecrivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne
+prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous
+risquer dans la campagne, qui commence a deux pas d'ici. Manasse va etre
+a vos ordres. Il vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les
+ouvriers, qui pourraient causer. Il portera vos lettres au besoin et les
+remettra avec une habilete sans pareille. Fiez-vous a lui; il me doit
+tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois
+jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que
+vous cherchez le moyen de vous reunir. Cela finira par un enlevement! je
+m'y attends bien. Prenez garde pourtant; ne faites rien sans me
+consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une
+femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou
+bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgre
+mon peu de gout pour les duels, il faudrait nous couper la gorge...
+Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par
+egoisme; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour desespere.
+Adieu!... Ah! a propos, il faut que je retire de la quelques papiers;
+entrons.
+
+Abasourdi et irresolu, je le suivis dans l'interieur de ce hangar en
+ruine, tout charge de lierre et de joubarbes. Une petite construction
+neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre cote du
+jardin sur un etroit parterre eblouissant de roses. L'appartement
+mysterieux se composait de trois petites pieces d'un luxe inoui.
+
+--Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique,
+une coupe d'or cisele remplie jusqu'aux bords de perles fines
+tres-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais
+a sa premiere visite, et, a chaque visite, la coupe eut contenu quelque
+autre merveille; mais, dans ce temps-la, vous savez, elle n'a pas
+seulement daigne voir ma figure!... N'importe, vous lui offrirez ces
+perles de ma part... Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez
+comme venant de vous. Si elle les meprise, qu'elle en fasse un collier a
+son chien! Si elle n'en veut pas, qu'elle les seme dans les orties! Moi,
+je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une a une dans
+les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les
+regarder. Ce n'est pas la ce que je voulais retirer d'ici. C'est un
+paquet de brouillons de lettres que je voulais lui ecrire. Il ne faut
+pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est
+gros! Je lui ecrivais tous les jours, quand elle etait ici; mais, quand
+il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que
+mon style etait lourd, mon francais incorrect... Que n'aurais-je pas
+donne pour savoir tourner cela comme vous le savez dans doute! Mais on
+ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me
+sentais tout en feu en ecrivant. Allons, je remporte ma poesie, et je
+pars. Ne me parlez pas... Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le coeur
+gros. Si vous m'empechiez de me devouer pour elle, je vous tuerais et je
+me tuerais ensuite... Ah! ceci me fait penser... Quand on a des
+rendez-vous avec une femme, il ne faut pas se laisser surprendre et
+assassiner. Voila des pistolets dans leur boite. Ils sont bons, allez!
+on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils...
+Ecoutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manasse vous deguisera
+et vous conduira dans la soiree a mon hotel. Il vous fera entrer sans
+que personne vous remarque. Fut-ce au milieu de la nuit, je vous
+recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu!
+soyez heureux, mais rendez-la heureuse.
+
+Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, ou le grossier et
+le ridicule des details etaient emportes par un souffle de passion
+exaltee et sincere. Il se deroba a mes refus, a mes remerciements, a mes
+denegations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilite. Il tenait mon
+secret, et il fallait lui laisser exercer son devouement ou craindre son
+depit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je
+me soumis, et je l'aimai en depit de tout; car il pleurait a chaudes
+larmes, et je pleurais aussi comme un enfant brise par des emotions
+au-dessus de ses forces.
+
+Quand j'eus repris un peu mes sens et resume ma situation, j'eus horreur
+de ma faiblesse.
+
+--Non certes, m'ecriai-je interieurement, je n'attirerai pas Alida dans
+ce lieu, ou son image a ete profanee par des esperances outrageantes.
+Elle ne verrait qu'avec degout ce luxe et ces presents que lui destinait
+un amour indigne d'elle. Et, moi-meme, je souffre ici comme dans un air
+malsain charge d'idees revoltantes. Je n'ecrirai pas d'ici a Alida; je
+sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer!
+
+La nuit approchait. Des qu'elle fut sombre, je priai Manasse, qui etait
+venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald; mais Moserwald
+arrivait au meme instant pour s'informer de moi, et nous rentrames
+ensemble dans le casino, ou, sur l'ordre de son maitre, Manasse nous
+servit un repas tres-recherche.
+
+--Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentre ici au
+risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais
+puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez
+venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous
+n'aviez pas pense a diner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que
+pour vous, mais voila que je me sens tout a coup grand'faim. J'ai tant
+pleure! Je vois qu'on a raison de le dire: les larmes creusent
+l'estomac.
+
+Il mangea comme quatre; apres quoi, les vins d'Espagne aidant a la
+digestion de ses pensees, il me dit naivement:
+
+--Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais, depuis six mois, voici
+le premier repas que je fais. Vous avez bien vu qu'a Saint-Pierre je
+n'avais pas d'appetit. Outre ma melancolie habituelle, j'avais l'amour
+en tete. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a gueri le corps en
+m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'idee que je
+fais enfin quelque chose de bon et de grand me releve au-dessus de ma
+vie ordinaire. N'en riez pas! En feriez-vous autant a ma place? Ce n'est
+pas sur!... Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'eloquence.
+Cela doit user le coeur a la longue!... Mais nous voila seuls. Manasse
+ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a la un
+cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit a sa maisonnette,
+dans l'enclos voisin. Parlez: que vouliez-vous me dire? et pourquoi
+pretendez-vous que madame de Valvedre ne peut pas venir ici?
+
+Je le lui expliquai sans detour. Il m'ecouta avec toute l'attention
+possible comme s'il eut voulu s'aviser et s'instruire des delicatesses
+de l'amour; puis il reprit la parole.
+
+--Vous vous meprenez sur mes esperances, dit-il; je n'en avais pas.
+
+--Vous n'en aviez pas, et vous faisiez decorer cette maisonnette, vous
+choisissiez une a une les plus belles perles d'Orient?...
+
+--Je n'esperais rien de ces moyens-la, surtout depuis l'affaire de la
+bague. Faut-il vous repeter que, pour moi, je n'y voyais que des
+hommages desinteresses, des preuves de devouement, la joie de procurer
+un petit plaisir feminin a une femme recherchee? Vous ne comprenez pas
+cela, vous! Vous vous etes dit: "Je meriterai et j'obtiendrai l'amour
+par mes talents et ma rhetorique." Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma
+valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable! Je
+n'ai jamais eu la pensee d'acheter une femme de ce merite; mais, si par
+ma passion j'avais pu la convaincre, ou eut ete l'offense quand je
+serais venu mettre mes tresors sous ses pieds? Tous les jours, l'amour
+exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab offre des
+bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une
+poignee de fleurs des champs.
+
+--Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point.
+Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule deraisonnable, mais
+sachez que ma repugnance est invincible. Jamais, je vous le declare,
+Alida ne viendra ici.
+
+--Vous etes un ingrat! fit Moserwald en levant les epaules.
+
+--Non, m'ecriai-je, je ne veux pas etre ingrat! Je vois que vous ne
+m'avez pas trompe en me disant qu'il y avait en vous des tresors de
+bonte. Ces tresors-la, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie.
+Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le merite de vous le confier,
+et pourtant je le sens en surete dans votre coeur. Vous voulez me
+conseiller dans l'emploi des moyens materiels qui peuvent assurer ou
+compromettre le bonheur et la dignite de la femme que j'aime? Je crois a
+votre experience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous
+consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera
+eternelle. Toutes mes repulsions pour certains cotes de votre nature
+seront vivement combattues et peut-etre effacees en moi par l'amitie. Il
+en est deja ainsi; oui, j'ai pour vous une reelle affection, j'estime en
+vous des qualites d'autant plus precieuses qu'elles sont natives et
+spontanees. Ne me demandez pas autre chose, ne cherchez jamais a me
+faire accepter des services d'une valeur venale. Vous n'etes que riche,
+dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut! Vous vous calomniez: vous
+voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par la que vous
+avez conquis ma gratitude et mon affection.
+
+Le pauvre Moserwald me serra dans ses bras en recommencant a pleurer.
+
+--J'ai donc enfin un ami! s'ecria-t-il, un veritable ami, qui ne me
+coute pas d'argent! Ma foi, c'est le premier, et ce sera le seul. Je
+connais assez l'humanite pour avoir cela. Eh bien, je le garderai comme
+la prunelle de mes yeux, et vous, comme mon ami, prenez mon coeur, mon
+sang et mes entrailles. Nephtali Moserwald est a vous a la vie et a la
+mort.
+
+Apres ces effusions, ou il trouva le moyen d'etre comique et pathetique
+en meme temps, il me declara qu'il fallait parler raison sur le point
+capital, l'avenir de madame de Valvedre. Je lui racontai comment je
+m'etais lie a mon insu avec le mari, et, sans lui rien confier des
+orages de mon amour, je lui fis comprendre que des relations ordinaires
+protegees par l'hypocrisie des convenances etaient impossibles entre
+deux caracteres entiers et passionnes. Il me fallait posseder l'ame
+d'Alida dans la solitude, j'etais incapable de ruser avec son mari et
+son entourage.
+
+--Vous avez grand tort d'etre ainsi, repondit Moserwald. C'est un
+puritanisme qui rendra toutes choses bien difficiles; mais, si vous etes
+cassant et maladroit, ce qu'il y a encore de plus habile, c'est de
+disparaitre. Eh bien, cherchons les moyens. M. de Valvedre est riche et
+sa femme n'a rien. Je me suis informe a de bonnes sources, et je sais
+des choses que vous ignorez probablement; car vous avez traite
+d'injurieux mon amour pour elle, et pourtant, par le fait, le votre lui
+sera plus nuisible. Savez-vous qu'on peut l'epouser, cette femme
+charmante, et que ma fortune me permettait d'y pretendre?
+
+--L'epouser! Que dites-vous? Elle n'est donc pas mariee?...
+
+--Elle est catholique, Valvedre est protestant, et ils se sont maries
+selon le rite de la confession d'Augsbourg, qui admet le divorce. Bien
+que M. de Valvedre soit, a ce qu'on dit, un grand philosophe, il n'a pas
+voulu faire acte de catholicite, et, bien qu'Alida et sa mere fussent
+tres-orthodoxes, ce mariage etait si beau pour une fille sans avoir, que
+l'on n'insista pas pour le faire ratifier par votre Eglise et par les
+lois civiles qui confirment l'indissolubilite. On assure que madame de
+Valvedre s'est affectee plus tard de ce genre d'union qui ne lui
+paraissait pas assez legitime, mais que rien n'a pu decider son mari a
+se denationaliser, civilement et religieusement parlant. Donc, le jour
+ou Valvedre sera mecontent de sa femme, il pourra la repudier, qu'elle y
+consente ou non et la laisser a peu pres dans la misere. Ne jouez pas
+avec la situation, Francis! vous n'avez rien, et il y a dix ans que
+cette femme vit dans l'aisance. La misere tue l'amour!
+
+--Elle ne connaitra pas la misere; je travaillerai.
+
+--Vous ne travaillerez pas de longtemps, vous etes trop amoureux.
+L'amour emporte le genie, je le sais par experience, moi qui n'avais
+qu'un gros bon sens, et qui suis parfaitement devenu fou! Je n'ai pas
+fait une seule bonne affaire depuis que j'avais cette folie en tete.
+Heureusement, j'en avais fait auparavant; mais revenons a vous, et
+supposons, si vous voulez, que vous ferez, malgre l'amour, des vers
+magnifiques. Savez-vous ce que cela rapporte? Rien quand on n'est pas
+connu, et fort peu quand on est celebre. Il arrive meme tres-souvent
+que, pour commencer, il faut etre son propre editeur, sauf a vendre une
+demi-douzaine d'exemplaires. Croyez-moi, la poesie est un plaisir de
+prince. Ne songez a elle qu'a vos moments perdus. Je vous trouverai bien
+un emploi, mais il faudra s'en occuper et s'y tenir. Des chiffres, cela
+ne vous amusera pas, et si Alida s'ennuie dans la ville ou vous vous
+fixerez!... Je vous l'ai dit la premiere fois que je vous ai vu, vous
+devriez faire des affaires. Vous n'y entendez rien, mais cela s'apprend
+plus vite que le grec et le latin, et, avec de bons conseils, on peut
+arriver, pourvu qu'on n'ait pas de scrupules exageres et des idees
+fausses sur le mecanisme social.
+
+--Ne me parlez pas de cela, Moserwald! repondis-je avec vivacite. Vous
+passez pour un honnete homme, ne me dites rien des operations qui vous
+ont enrichi. Laissez-moi croire que la source est pure. Je risquerais,
+ou de ne pas comprendre, ou de me trouver dans un desaccord terrible
+avec vous. D'ailleurs, mon jugement la-dessus est fort inutile; il y a
+un premier et insurmontable obstacle, c'est que je n'ai pas le plus
+mince capital a risquer.
+
+--Mais, moi, je veux risquer pour vous... Je ne vous associerai qu'aux
+benefices!
+
+--Laissons cela; c'est impossible!
+
+--Vous ne m'aimez pas!
+
+--Je veux vous aimer en dehors des questions d'interet, je vous l'ai
+dit. Faut-il s'expliquer?... Les causes et les circonstances de notre
+amitie sont exceptionnelles; ce qu'un ami ordinaire pourrait peut-etre
+accepter de vous tres-naturellement, moi, je dois le refuser.
+
+--Oui, je comprends, vous vous dites que, par le fait, c'est a moi
+qu'Alida devrait son bien-etre!... Alors n'en parlons plus; mais le
+diable m'emporte si je sais ce que vous allez devenir! Il faudrait, pour
+vous donner un bon conseil, savoir les dispositions du mari.
+
+--Cela est impossible. L'homme est impenetrable.
+
+--Impenetrable!... Bah! si je m'en melais!
+
+--Vous?
+
+--Eh bien, oui, moi, et sans paraitre en aucune facon.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Il a bien confiance en quelqu'un, ce mari?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Mais, moi, je le sais! Il ouvre quelquefois le verrou de sa cervelle
+pour votre ami Obernay... Je l'ai ecoule parler, et, comme il melait de
+la science a sa conversation, je n'ai pas bien compris; mais il m'a paru
+un homme chagrin ou preoccupe. Cependant il n'a nomme personne. Il
+parlait peut-etre d'une autre femme que la sienne: il est peut-etre
+epris de cette merveilleuse Adelaide.
+
+--Ah! taisez-vous, Moserwald! la soeur d'Obernay! un homme marie!
+
+--Un homme marie qui peut divorcer!
+
+--C'est vrai, mon Dieu! Parlait-il de divorcer?
+
+--Allons, je vois que la chose vous interesse plus que moi, et, au fait,
+c'est vous seul qu'elle interesse a present. Si Alida avait eu le bon
+sens de m'aimer, je ne m'inquietais guere de son mari, moi! Je lui
+faisais tout rompre, je lui assurais un sort quatre-vingt-dix fois plus
+beau que celui qu'elle a, et je l'epousais, car je suis libre et honnete
+homme! Vous voyez bien que mes pensees ne l'avilissaient pas; mais
+l'amour est fantasque, c'est vous qu'elle choisit: n'y pensons plus.
+Donc, c'est a vous qu'il importe et qu'il appartient de fouiller dans le
+coeur et dans la conscience du mari. Ne quittez pas ce precieux casino,
+mon cher; mettez-vous souvent en embuscade au bout du mur, sous la
+tonnelle de charmille que vous voyez d'ici, et qui est la repetition de
+celle qui occupe l'angle du jardin Obernay. C'est la que j'ai fait
+pratiquer une fente bien masquee. Le mur n'est pas long, et, lors meme
+que les personnages se promenent d'un bout a l'autre en causant, on ne
+perd pas grand'chose quand on a l'oreille fine. Faites ce metier
+patiemment pendant cinq ou six fois vingt-quatre heures, s'il le faut,
+et je parie que vous saurez ce que vous voulez savoir.
+
+--L'idee est ingenieuse a coup sur, mais je n'en profiterai pas.
+Surprendre ainsi les secrets de la famille Obernay me semble une
+bassesse!
+
+--Vous voila encore avec vos exagerations! Il s'agit bien des Obernay!
+Si votre ami marie sa soeur avec Valvedre, vous le saurez un peu plus
+tot que les autres, voila tout, et vous etes bon, j'imagine, pour garder
+les secrets que vous surprendrez. Ce qui est d'une importance
+incalculable pour Alida, c'est de savoir si Valvedre l'aime encore ou
+s'il en aime une autre. Dans le premier cas, il est jaloux, irrite, il
+se venge en brisant tout, et vos affaires vont mal: il faudra alors se
+creuser la tete pour en sortir. Dans le second cas, tout est sauve, vous
+tenez le Valvedre. Presse de rompre sa chaine, il fait a sa femme un
+sort tres-honorable, qu'elle pourra meme discuter, et on se separe sans
+aucun bruit; car, si le divorce peut s'obtenir malgre la resistance de
+l'un des epoux, il y a scandale dans ces cas-la, tandis que, par
+consentement mutuel, aucune des parties n'est deconsideree. Valvedre
+fera beaucoup de sacrifices a sa reputation. Ce sera l'affaire de sa
+femme de profiter de la circonstance. Alors vous l'epousez; vous n'etes
+pas bien riches, mais vous avez le necessaire, et il vous est permis de
+cultiver les lettres. Autrement...
+
+J'interrompis Moserwald avec humeur. J'avais beau faire pour l'aimer, il
+trouvait toujours moyen de me blesser avec son positivisme.
+
+--Vous faites de ma passion, lui dis-je, une affaire d'interet. Vous
+m'en gueririez, si je vous laissais prendre de l'influence sur moi.
+Tenez, j'en suis fache, tout ce que vous m'avez conseille aujourd'hui
+est detestable. Je ne veux ni attirer Alida ici, ni accepter de vous les
+moyens de la faire vivre avec moi, ni ecouter derriere les murs,--autant
+vaut ecouter aux portes,--ni me preoccuper de la question d'argent, ni
+desirer un divorce qui me permettrait de faire un mariage avantageux. Je
+veux aimer, je veux croire, je veux rester sincere et enthousiaste. Je
+braverai donc la destinee, quelle qu'elle soit, puisqu'il n'y a pas de
+moyens irreprochables pour la soumettre.
+
+--C'est fort bien, mon pauvre don Quichotte! repondit Moserwald en
+prenant son chapeau. Vous parlez a votre aise de risquer le tout pour le
+tout! Mais, si vous aimez, vous reflechirez avant de precipiter Alida
+dans la honte et dans le besoin. Je vous laisse; la nuit porte conseil,
+et vous passerez la nuit ici, car vous n'avez pas vos effets, et il faut
+bien me donner le temps de vous les faire tenir. Ou sont-ils?
+
+Je les avais laisses aux environs de Geneve, dans une auberge de village
+que je lui indiquai.
+
+--Vous les aurez demain matin, me dit-il, et, si vous voulez partir pour
+le royaume de l'inconnu, vous partirez: mais le dieu d'amour vous
+inspirera auparavant quelque chose de plus raisonnable et surtout de
+plus delicat. Demain au soir, je reviendrai voir si vous y etes encore
+et diner avec vous..., si toutefois vous etes seul.
+
+J'ecrivis a madame de Valvedre le resume de tout ce qui s'etait passe,
+comme quoi je me trouvais tout pres d'elle et pouvais l'apercevoir, si
+elle se promenait dans le jardin. Je dormis quelques heures, et, des le
+matin, je lui fis tenir ma lettre par l'adroit et devoue Manasse, qui me
+rapporta la reponse, ainsi que mon sac de voyage.
+
+"Restez ou vous etes, me disait madame de Valvedre; j'ai confiance en ce
+Moserwald, et il ne me repugne pas d'aller dans ce jardin. Faites que
+celui qui donne vis-a-vis de la chapelle soit ouvert, et ne bougez pas
+de la journee."
+
+A trois heures de l'apres-midi, elle se glissa dans mon enclos.
+J'hesitais a la faire entrer dans le pavillon. Elle se moqua de mes
+scrupules.
+
+--Comment voulez-vous, me dit-elle, que je m'offense des projets de
+mariage de ce Moserwald? Il voulait gagner mon coeur a force de bagues
+et de colliers! Il raisonnait a son point de vue, qui n'est pas le
+notre. Un juif est un animal _sui generis_, comme dirait M. de Valvedre;
+il n'y a pas a discuter avec ces etres-la, et rien de leur part ne peut
+nous atteindre.
+
+--Vous detestez les juifs a ce point? lui dis-je.
+
+--Non, pas du tout! je les meprise!
+
+Je fus choque de ce parti pris, inique a tant d'egards; j'y vis une
+preuve de plus de ce levain d'amertume et d'injustice reelle qui etait
+dans le caractere d'Alida; mais ce n'etait pas le moment de s'arreter a
+un incident, quel qu'il fut: nous avions tant de choses a nous dire!
+
+Elle entra dans le casino, elle en critiqua la richesse avec dedain et
+ne regarda pas seulement les perles.
+
+--Au milieu de toutes les imbecillites de ce Moserwald, dit-elle, il y a
+une bonne idee dont je m'empare Il veut que nous surprenions les secrets
+de mon mari. Cela peut vous repugner; mais c'est mon droit, et c'est
+pour essayer cela que je suis venue.
+
+--Alida, repris-je saisi d'inquietude, vous etes donc bien tourmentee
+des resolutions de votre mari?
+
+--J'ai des enfants, repondit-elle, et il m'importe de savoir quelle
+femme aura la pretention de devenir leur mere. Si c'est Adelaide...
+Pourquoi donc rougissez-vous?
+
+J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est certain que je me
+sentais blesse de voir l'immaculee soeur d'Obernay melee a nos
+preoccupations. Je n'avais pas fait part a madame de Valvedre des
+reflexions de Moserwald a cet egard; j'eusse cru trahir la religion de
+la famille et de l'amitie; mais un reste de jalousie rendait Alida
+cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvedre et tous
+les autres.
+
+--Vous ne me croyez pas assez simple, dit-elle, pour n'avoir pas vu,
+depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien,
+qu'elle s'evanouit presque d'admiration a chaque parole de sa bouche
+eloquente, que mademoiselle Juste la traite deja comme sa soeur, qu'on
+joue a la petite mere avec mes fils, enfin que, des hier, toute la
+famille, surprise de votre brusque depart, a definitivement tourne les
+yeux vers le pole, c'est-a-dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay
+sont tres-positifs, des gens si raisonnables! Quant a la jeune personne,
+elle etait d'une gaiete folle en m'annoncant que vous etiez parti.
+J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse ete brisee de
+fatigue et forcee de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens
+plus vivante, vous etes la, et je m'imagine que je vais apprendre
+quelque chose qui me rendra la liberte et le repos de ma conscience. Moi
+qui avais des remords et qui prenais mon mari pour un sage de la
+Grece!... Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brulant comme
+un volcan sous la glace!
+
+--Alida! m'ecriai-je, frappe d'un trait de lumiere, ce n'est pas de moi,
+c'est de votre mari que vous etes jalouse!...
+
+--Ce serait donc de vous deux a la fois, reprit-elle, car je le suis de
+vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin
+avec la vie.
+
+--C'est peut-etre de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aime!
+
+Elle ne repondit pas. Elle etait inquiete, agitee; il semblait qu'elle
+se repentit de notre reconciliation et de nos serments de la veille, ou
+qu'une preoccupation plus vive que notre amour lui fit voir enfin les
+dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il etait evident
+que ma lettre l'avait bouleversee, car elle m'accablait de questions sur
+les revelations que Moserwald m'avait faites.
+
+--A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Comment se
+fait-il que, me voyant si malheureux en presence de tout ce qui nous
+separe, vous ne m'ayez jamais dit: "Tout cela n'existe pas, je peux
+invoquer une loi plus humaine et plus douce que la notre, j'ai fait un
+mariage protestant?"
+
+--J'ai du croire que vous le saviez, repondit-elle, et que vous pensiez
+comme moi la-dessus.
+
+--Comment pensez-vous? Je l'ignore.
+
+--Je suis catholique... autant que peut l'etre une personne qui a le
+malheur de douter souvent de tout et de Dieu meme. Je crois du moins que
+la meilleure societe possible est la societe qui reconnait l'autorite
+absolue de l'Eglise et l'indissolubilite du mariage. J'ai donc souffert
+amerement de ce qu'il y a d'incomplet et d'irregulier dans le mien.
+N'etait-ce pas une raison de plus pour y ajouter, par ma croyance et ma
+volonte, la sanction que lui a refusee Valvedre? Ma conscience n'a
+jamais admis et n'admettra jamais que lui ou moi ayons le droit de
+rompre.
+
+--Eh bien, repondis-je, je vous aime mieux ainsi: cela me semble plus
+digne de vous; mais, si votre mari vous contraint a reprendre votre
+liberte!...
+
+--Il peut reprendre la sienne, si tant est qu'il l'ait perdue; mais,
+moi, rien ne me decidera a me remarier. Voila pourquoi je ne vous ai
+jamais dit que cela fut possible.
+
+Croirait-on que cette decision si nette me blessa profondement? Une
+heure auparavant, je fremissais encore a l'idee de devenir l'epoux d'une
+femme de trente ans, deux fois mere, et riche des aumones d'un ancien
+mari. Toute ma passion faiblissait devant une si redoutable perspective,
+et pourtant je m'etais dit que, si Alida, repudiee par ma faute,
+exigeait de moi cette solennelle reparation, je me ferais au besoin
+naturaliser etranger pour la lui donner; mais j'esperais qu'elle n'y
+songerait seulement pas, et voila que je l'interrogeais, voila que je me
+trouvais humilie et comme offense de sa fidelite quand meme envers
+l'epoux ingrat! Il etait dans la destinee et aussi dans la nature de
+notre amour de nous abreuver de chagrins a tout propos, a toute heure,
+de nous rendre mefiants, susceptibles. Nous echangeames des paroles
+aigres, et nous nous quittames en nous adorant plus que jamais, car il
+nous fallait l'orage pour milieu, et l'enthousiasme ne se faisait en
+nous qu'apres l'excitation de la colere ou de la douleur.
+
+Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que nous n'arrivions jamais a
+prendre une resolution. Il me semblait pressentir un mystere derriere
+les reserves et les hesitations d'Alida. Elle pretendait qu'il y en
+avait un aussi en moi, que je conservais une arriere-pensee de mariage
+avec Adelaide, ou que j'aimais trop ma liberte d'artiste pour me donner
+tout entier a notre amour. Et, quand je lui offrais ma vie, mon nom, ma
+religion, mon honneur, elle refusait tout, invoquant sa propre
+conscience et sa propre dignite. Quel labyrinthe inextricable, quel
+chaos effrayant nous environnait!
+
+Quand elle fut partie, disant, comme de coutume, qu'elle reflechirait et
+que je devais attendre une solution, je marchai avec agitation sous la
+treille et me retrouvai machinalement a l'angle de la muraille, derriere
+la tonnelle des Obernay. Adelaide et Rosa etaient la; elles causaient.
+
+--Je vois qu'il faut travailler pour faire plaisir a nos parents, a mon
+frere et a toi, disait la petite, et aussi a mon bon ami Valvedre, a
+Paule, a tout le monde enfin! Cependant, comme je me sens bien d'etre un
+peu paresseuse par nature, je voudrais que tu me disses encore d'autres
+raisons pour me forcer a me vaincre.
+
+--Je t'ai deja dit, repondit la voix suave de l'ainee, que le travail
+plaisait a Dieu.
+
+--Oui, oui, parce que mon courage lui marquera l'amour que j'ai pour mes
+parents et mes amis; mais pourquoi n'y a-t-il dans tout cela que moi a
+qui la peine d'apprendre ne fasse pas grand plaisir?
+
+--Parce que tu ne reflechis pas. Tu t'imagines que la paresse te
+rejouirait? Tu te trompes bien! Aussitot que ce qui nous contente
+afflige ceux qui nous aiment, nous sommes dans le faux et dans le mal,
+dans le repentir et le chagrin par consequent. Comprends-tu cela?
+Voyons!
+
+--Oui, je comprends. Alors je serai donc mauvaise, si je suis
+paresseuse?
+
+--Oh! cela, je t'en reponds! dit Adelaide avec un accent qui paraissait
+gros d'allusions interieures.
+
+Il sembla que l'enfant eut devine l'objet de ces allusions, car elle
+reprit apres un instant de silence:
+
+--Dis donc, soeur, est-ce que notre amie Alida est mauvaise?
+
+--Pourquoi le serait-elle?
+
+--Dame! elle ne fait rien de la journee, et elle ne se cache pas pour
+dire qu'elle n'a jamais voulu rien apprendre.
+
+--Elle n'est pas mauvaise pour cela. Il faut croire que ses parents ne
+tenaient pas a ce qu'elle fut instruite; mais, puisque tu me parles
+d'elle, crois-tu qu'elle se plaise beaucoup a ne rien faire? Il me
+semble qu'elle s'ennuie souvent.
+
+--Je ne sais pas si elle s'ennuie, mais elle baille ou pleure toujours.
+Sais-tu qu'elle n'est pas gaie, notre amie? A quoi donc pense-t-elle du
+matin au soir? Peut-etre qu'elle ne pense pas.
+
+--Tu te trompes. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle pense au contraire
+beaucoup, et peut-etre meme qu'elle pense trop.
+
+--Trop penser! Papa me dit toujours: "Pense, pense donc, tete folle!
+pense a ce que tu fais!"
+
+--Le pere a raison. Il faut penser toujours a ce qu'on fait et jamais a
+ce qu'on ne doit pas faire.
+
+--A quoi donc pense Alida? Voyons, le devines-tu?
+
+--Oui, et je vais te le dire.
+
+Adelaide baissait instinctivement la voix; je collai mon oreille contre
+la fente du mur, sans me rappeler le moins du monde que je m'etais
+promis de ne jamais espionner.
+
+--Elle pense a toutes choses, disait Adelaide: elle est comme toi et
+moi, et peut-etre beaucoup plus intelligente que nous deux; mais elle
+pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me
+racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien, quand tu reves,
+penses-tu?
+
+--Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux,
+des fleurs...
+
+--Mais depend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantomes-la?
+
+--Non, puisque je dors!
+
+--Tu n'as donc pas de volonte, et, par consequent, pas de raison et pas
+de suite d'idees quand tu reves.
+
+Eh bien, il y a des personnes qui revent presque toujours, meme quand
+elles sont eveillees.
+
+--C'est donc une maladie?
+
+--Oui, une maladie tres-douloureuse et dont on guerirait par l'etude des
+choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux reves.
+On en fait de tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on
+arrive a croire a ses propres visions. Voila pourquoi tu vois notre amie
+pleurer sans cause apparente.
+
+--C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres!
+Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman etait malade; moi,
+je baille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix
+heures du soir. Pauvre Alida! je vois que nous sommes plus raisonnables
+qu'elle.
+
+--Ne t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus
+heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien.
+La-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si
+la mere n'a pas besoin de nous pour le menage.
+
+Cette rapide et simple lecon de morale et de philosophie dans la bouche
+d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup a reflechir. N'avait-elle
+pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacite extreme, tout en
+prechant sa petite soeur? Alida etait-elle un esprit bien lucide, et son
+imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et
+continuel vertige? Ses irresolutions, l'inconsequence de ses velleites
+de religion et de scepticisme, de jalousie tantot envers son mari,
+tantot envers son amant, ses aversions obstinees, ses prejuges de race,
+ses engouements rapides, sa passion meme pour moi, si austere et si
+ardente en meme temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effraye
+d'elle, qu'un instant je me crus delivre du charme fatal par l'ingenue
+et sainte causerie de deux enfants.
+
+Mais pouvais-je etre sauve si aisement, moi qui portais, comme Alida, le
+ciel et l'enfer dans mon cerveau trouble, moi qui m'etais voue au reve
+de la poesie et de la passion, sans vouloir admettre qu'il y eut,
+au-dessus de mes propres visions et de ma libre creation interieure, un
+monde de recherches, sanctionnees par le travail des autres et l'examen
+des grandes individualites? Non, j'etais trop superbe et trop fievreux
+pour comprendre ce mot simple et profond d'Adelaide a sa petite soeur:
+_l'etude des choses vraies!_ L'enfant avait compris, et, moi, je
+haussais les epaules en essuyant la sueur de mon front embrase.
+
+Les jours qui suivirent eurent des heures fortunees, des enivrements et
+des palpitations terribles, au milieu de leurs detresses et de leurs
+decouragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y ebaucher un
+livre, precisement sur cette question qui me brulait les entrailles,
+l'amour! Il semblait que le destin m'eut jete dans mon sujet en pleine
+lumiere, et que le hasard m'eut fourni pour cabinet de travail l'oasis
+revee par les poetes. J'etais entre quatre murs, il est vrai, dans une
+sorte de prison regulierement encadree d'un berceau de monotone verdure;
+mais cet interieur d'enclos, abandonne a lui-meme, avait des massifs de
+buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les
+chevres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours.
+L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait repare le degat cause
+par la pature de la veille. Derriere le casino, j'avais le parfum des
+roses et un rideau de chevrefeuille rouge d'un incomparable eclat. Les
+petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples evolutions
+au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au
+sombre plumage. De la mansarde du casino, je decouvrais, au-dessus des
+maisons inclinees en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de
+montagnes. Le temps etait chaud, ecrasant; les matinees et les nuits
+etaient splendides.
+
+Alida venait chaque jour passer une ou deux heures aupres de moi. Elle
+etait censee prier dans l'eglise; elle s'echappait par la petite porte.
+Manasse l'aidait par un signal a saisir le moment ou la rue etait
+deserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul
+ne pouvait me savoir la.
+
+Moserwald mit une extreme discretion dans ses rapports avec moi des
+qu'il sut que je recevais madame de Valvedre. Il ne vint plus que
+lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il
+m'entourait de soins et de gateries qui sans doute etaient secretement a
+l'adresse de la femme aimee, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en
+riait et pretendait que ce juif etait largement paye de ses peines par
+la confiance qu'elle lui temoignait en venant chez lui et par l'amitie
+qu'avec lui je prenais au serieux.
+
+J'avais accepte cette situation etrange, et je m'y habituais
+insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvedre en
+voulait tenir. Rien n'avancait dans nos projets, sans cesse discutes et
+toujours plus discutables. Alida commencait a croire que Moserwald ne
+s'etait pas trompe, c'est-a-dire que Valvedre, preoccupe
+extraordinairement, couvait quelque mysterieuse resolution; mais quelle
+etait cette resolution? Ce pouvait aussi bien etre une exploration des
+mers du Sud qu'une demande en separation judiciaire. Il etait toujours
+aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion a
+notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en
+avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupcon. Alida n'etait
+nullement surveillee; au contraire, chaque jour la rendait plus libre.
+Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On
+ne se voyait plus guere qu'aux repas et dans la soiree. Loin de faire
+pressentir un doute ou un blame, les hotes de madame de Valvedre lui
+temoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son
+sejour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les
+enfants a changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvedre
+venait tous les jours chez les Obernay et semblait etre tout a
+l'installation et aux premieres etudes de ses fils, ainsi qu'aux
+premieres joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se
+tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donne
+sa demission. Tout etait donc pour le mieux, et il fallait demander au
+ciel que cette situation se prolongeat, disait madame de Valvedre, et
+pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou reve un
+nuage sombre, une tristesse inconnue, sans precedent, au fond du placide
+regard de son mari.
+
+Mais, si l'amour va vite dans ses apprehensions, il va encore plus vite
+dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'etait produit a la fin
+de la semaine, nous commencions a respirer, a oublier le peril et a
+parler de l'avenir comme si nous n'avions qu'a nous baisser pour en
+faire un tapis sous nos pas.
+
+Alida avait horreur des choses materielles; elle froncait le coin delie
+de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de
+voyage, d'etablissement momentane dans un lieu quelconque, de motifs a
+trouver pour qu'elle eut le droit de disparaitre pendant quelques
+semaines.
+
+--Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions
+d'auberge ou de diligence qui doivent se resoudre a l'impromptu.
+L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. Etes-vous
+mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que
+la destinee nous chasse de ce nid trouve sur la branche. L'inspiration
+me viendra quand il faudra se refugier ailleurs.
+
+On voit qu'il n'etait plus question de se reunir pour toujours et meme
+pour longtemps. Alida, inquiete des projets de son mari, n'admettait pas
+qu'elle put faire un eclat qui donnerait a celui-ci des griefs publics
+contre elle.
+
+N'esperant plus changer sa destinee et sentant bien que je ne le devais
+pas, je m'efforcais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter
+du bonheur que sa presence et mon propre travail eussent du m'apporter
+dans cette retraite charmante et sure. Si l'amour inquiet et inassouvi
+me devorait encore aupres d'elle, j'avais la poesie pour epancher en son
+absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes
+mes facultes se faisait sentir a moi avec tant de puissance, que je
+savais presque gre a mon inflexible amante de me l'avoir fait connaitre
+et de m'y maintenir; mais elle etait pour mon cerveau comme une
+devorante liqueur qui ne ranime qu'a la condition d'epuiser. Je croyais
+embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, apres
+des heures d'une reverie pleine de transports divins et d'aspirations
+immenses, je retombais aneanti et incapable de fixer mon reve. Malgre
+moi alors, je me rappelais la modeste definition d'Adelaide: "Rever
+n'est pas penser!"
+
+
+
+
+VII
+
+
+J'avais resolu de ne plus epier les secrets du voisinage, et j'avais
+parle si severement a madame de Valvedre, qu'elle-meme avait renonce a
+ecouter; mais, en marchant sous la treille, je m'arretais
+involontairement a la voix d'Adelaide ou de Rosa, et je restais
+quelquefois enchaine, non par leurs paroles, que je ne voulais plus
+saisir en m'arretant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la
+muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient a
+des heures regulieres, de huit a neuf heures du matin, et de cinq a six
+heures du soir. C'etaient probablement les heures de recreation de la
+petite. Un matin, je restai charme par un air que chantait l'ainee. Elle
+le chantait a voix basse cependant, comme pour n'etre entendue que de
+Rosa, a qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'etait en italien; des
+paroles fraiches, un peu singulieres, sur un air d'une exquise suavite
+qui m'est reste dans la memoire comme un souffle de printemps. Voici le
+sens des paroles qu'elles repeterent alternativement plusieurs fois:
+
+"Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trone dans le ciel, ni
+robe etoilee; mais tu es reine sur la terre, reine sans egale dans mon
+jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaiete.
+"Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fiere; mais tu
+es si jolie! Rien ne te gene, tu etends tes guirlandes comme des bras
+pour benir la liberte, pour benir le paradis de ma force.
+
+"Rose des eaux, nymphea blanc de la fontaine, chere soeur, tu ne
+demandes que de la fraicheur et de l'ombre; mais tu sens bon et tu
+parais si heureuse! Je m'assoirai pres de toi pour penser a la modestie,
+le paradis de ma sagesse."
+
+--Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers.
+
+--C'est le mot de _sagesse_ qui te fait mal a dire, n'est-ce pas, fille
+terrible? reprit Adelaide en riant.
+
+--Peut-etre! Je comprends mieux la gaiete, la liberte..., la force!
+Veux-tu que je grimpe sur le vieux if?
+
+--Non pas! c'est tres-mal appris, de regarder chez les voisins.
+
+--Bah! les voisins! On n'entend jamais par la que des animaux qui
+belent!
+
+--Et tu as envie de faire la conversation avec eux?
+
+--Mechante! Voyons, encore ton dernier couplet. Il est joli aussi, et
+c'est bien a toi d'avoir mis le nenufar dans les roses..., quoique la
+botanique le defende absolument! Mais la poesie, c'est le droit de
+mentir!
+
+--Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu! Tu m'as demande
+hier au soir en t'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un
+a la rose mousseuse, un a l'eglantine et un a ton nymphea qui venait de
+fleurir. Voila tout ce que j'ai trouve en m'endormant aussi, moi!
+
+--Le sommeil t'a prise juste sur le mot de _sagesse?_ N'importe, voila
+que je le sais, ton mot, et ton air aussi. Ecoute!
+
+Elle chanta l'air, et tout aussitot elle voulut le dire en duo avec sa
+soeur.
+
+--Je le veux bien, repondit Adelaide; mais tu vas taire la seconde
+partie, la, tout de suite, d'instinct!
+
+--Oh! d'instinct, ca me va; mais gare les fausses notes!
+
+--Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas
+reveiller Alida, qui se couche si tard!
+
+--Et puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce
+que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la
+musique pour moi?
+
+--Non, mais elle gronderait si nous le disions.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle
+aurait bien raison!
+
+--Moi, je trouve pourtant cela tres-beau, ce que tu fais!
+
+--Parce que tu es un enfant.
+
+--C'est-a-dire un oison! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons,
+personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs
+enfants sont betes, mais... mon ami Valvedre!
+
+--Si tu dis et si tu chantes a qui que ce soit les niaiseries que tu me
+fais faire, tu sais notre marche? je ne t'en ferai plus.
+
+--Oh! alors _motus_! Chantons!
+
+L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adelaide trouva
+l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que
+l'autre discuta, comprit et executa tout de suite. Cette courte et gaie
+lecon suffisait pour prouver a des oreilles exercees que la petite etait
+admirablement douee, et l'autre deja grande musicienne, eclairee du vrai
+rayon createur. Elle etait poete aussi; car j'entendis, le lendemain,
+d'autres vers en diverses langues qu'elle recita ou chanta avec sa
+soeur, a qui elle faisait faire ainsi, en jouant, un resume de plusieurs
+de ses connaissances acquises, et, en depit du soin qu'elle avait pris,
+en composant, d'etre toujours a la portee et meme au gout de l'enfant,
+je fus frappe d'une purete de forme et d'une elevation d'intelligence
+extraordinaires. D'abord je crus etre sous le charme de ces deux voix
+juveniles, dont le chuchotement mysterieux caressait l'oreille comme
+celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais,
+quand elles furent parties, je me mis a ecrire tout ce que ma memoire
+avait pu garder, et je fus bientot surpris, inquiet, presque accable.
+Cette vierge de dix-huit ans, a qui le mot d'amour semblait n'offrir
+qu'un sens de metaphysique sublime, etait plus inspiree que moi, le roi
+des orages, le futur poete de la passion! Je relus ce que j'avais ecrit
+depuis trois jours, et je le detruisis avec colere.
+
+--Et pourtant, me disais-je en essayant de me consoler de ma defaite,
+j'ai un _sujet_, j'ai un foyer, et cette innocence contemplative n'en a
+pas. Elle chante la nature vide, les astres, les plantes, les rochers;
+l'homme est absent de cette creation morne qu'elle symbolise d'une
+maniere originale, il est vrai, mais qu'elle ne saurait embraser... Me
+laisserai-je detourner de ma voie par des rimailleries de pensionnaire?
+
+Je voulus bruler les elucubrations d'Adelaide sur les cendres des
+miennes. Je les relus auparavant, et je m'en epris malgre moi. Je m'en
+epris serieusement. Cela me parut plus neuf que tout ce que faisaient
+les poetes en renom, et le grand charme de ces monologues d'une jeune
+ame en face de Dieu et de la nature venait precisement de la complete
+absence de toute personnalite active. Rien la ne trahissait la fille qui
+se sent belle et qui cherche, uniquement pour s'y mirer, le miroir des
+eaux et des nuages. La jeune muse n'etait pas une forme visible; c'etait
+un esprit de lumiere qui planait sur le monde, une voix qui chantait
+dans les cieux, et, quand elle disait _moi_, c'est Rosa, c'est l'enfance
+qu'elle faisait parler. Il semblait que ce cherubin aux yeux d'azur eut
+seul le droit de se faire entendre dans le grand concert de la creation.
+C'etait une inconcevable limpidite d'expressions, une grandeur etonnante
+d'appreciation et de sentiment avec un oubli entier de soi-meme... oubli
+naturel ou volontaire effacement!--Cette flamme tranquille avait-elle
+deja consume la vitalite de la jeunesse? ou bien la tenait-elle
+assoupie, contenue, et cette adoration d'ange envers l'_auteur du
+beau_--c'est ainsi qu'elle appelait Dieu--donnait-elle le change a une
+passion de femme qui s'ignorait encore?
+
+Je me perdais dans cette analyse, et certains elans religieux, certains
+vers exprimant le ravissement de la contemplation intelligente
+s'attachaient a ma memoire jusqu'a l'obseder. J'essayais d'en changer
+les expressions pour qu'ils m'appartinssent. Je ne trouvais pas mieux,
+je ne trouvais meme pas autre chose pour rendre une emotion si profonde
+et si pure.
+
+--Ah! virginite! m'ecriais-je avec effroi, es-tu donc l'apogee de la
+puissance intellectuelle, comme tu es celle de la beaute physique?
+
+Le coeur du poete est jaloux. Cette admiration, qui me saisissait
+imperieusement, me rendit morose et m'inspira pour Adelaide une estime
+melee d'aversion. En vain je voulus combattre ce mauvais instinct; je me
+surpris, le soir meme, ecoutant ses enseignements a sa soeur, avec le
+besoin de decouvrir qu'elle etait vaine ou pedante. J'aurais pu avoir
+beau jeu, si sa modestie n'eut ete reelle et entiere. L'entretien fut
+comme une repetition de nomenclature qu'elle fit faire a Rosa. En
+marchant avec elle a travers tout le jardin, elle lui faisait nommer
+toutes les plantes du parterre, tous les cailloux des allees, tous les
+insectes qui passaient devant leurs yeux. Je les entendais revenir vers
+le mur et continuer avec rapidite, toujours tres-gaies toutes deux,
+l'une, qui, deja tres-instruite a force de facilite naturelle, essayait
+de se revolter contre l'attention reclamee en substituant des noms
+plaisamment ingenieux de son invention aux noms scientifiques qu'elle
+avait oublies; l'autre, qui, avec la force d'une volonte devouee,
+conservait l'inalterable patience et l'enjouement persuasif. Je fus
+emerveille de la suite, de l'enchainement et de l'ordonnance de son
+enseignement. Elle n'etait plus poete ni musicienne en ce moment-la;
+elle etait la veritable fille, l'eminente eleve du savant Obernay, le
+plus clair et le plus agreable des professeurs, au dire de mon pere, au
+dire de tous ceux qui l'avaient entendu et qui etaient faits pour
+l'apprecier. Adelaide lui ressemblait par l'esprit et par le caractere
+autant que par le visage. Elle n'etait pas seulement la plus belle
+creature qui existat peut-etre a cette epoque; elle etait la plus docte
+et la plus aimable, comme la plus sage et la plus heureuse.
+
+Aimait-elle Valvedre? Non, elle ne connaissait pas l'amour malheureux et
+impossible, cette sereine et studieuse fille! Pour s'en convaincre, il
+suffisait de voir avec quelle liberte d'esprit, avec quelle maternelle
+sollicitude elle instruisait sa jeune soeur. C'etait une lutte charmante
+entre cette precoce maturite et cette turbulence enfantine. Rosa voulait
+toujours echapper a la methode, et se faisait un jeu d'interrompre et
+d'embrouiller tout par des lazzi ou des questions intempestives, melant
+les regnes de la nature, parlant du papillon qui passait a propos du
+fucus de la fontaine, et du grain de sable a propos de la guepe.
+Adelaide repondait au lazzi par une moquerie plus forte et decrivait
+toutes choses sans se laisser distraire. Elle s'amusait aussi a
+embarrasser la memoire ou la sagacite de l'enfant, quand celle-ci, se
+croyant sure d'elle-meme, debitait sa lecon avec une volubilite
+dedaigneuse. Enfin, aux questions imprevues et hors de propos, elle
+avait de soudaines reponses d'une etonnante simplicite dans une
+etonnante profondeur de vues, et l'enfant, eblouie, convaincue, parce
+qu'elle etait admirablement intelligente aussi, oubliait son espieglerie
+et son besoin de revolte pour l'ecouter et la faire expliquer davantage.
+
+La victoire restait donc a l'institutrice, et la petite rentrait au
+logis ferree tout a neuf sur ses etudes anterieures, l'esprit ouvert a
+de nobles curiosites, embrassant sa soeur et la remerciant apres avoir
+mis sa patience a l'epreuve, se rejouissant de pouvoir prendre une bonne
+lecon avec son pere, qui etait le docteur supreme de l'une et de
+l'autre, ou avec Henri, le repetiteur bien-aime; enfin disant pour
+conclure:
+
+--J'espere que tu m'as assez tourmentee aujourd'hui, belle Adelaide! Il
+faut que je sois une petite merveille d'esprit et de raison pour avoir
+souffert tout cela. Si tu ne me fais pas une romance ce soir, il faut
+que tu n'aies ni coeur ni tete!
+
+Ainsi Adelaide faisait a ses moments perdus, le soir en s'endormant, ces
+vers qui m'avaient bouleverse l'esprit, ces melodies qui chantaient dans
+mon ame, et qui me donnaient comme une rage de deballer mon hautbois,
+condamne au silence! Elle etait artiste _par-dessus le marche_,
+lorsqu'elle avait un instant pour l'etre, et sans vouloir d'autre public
+que Rosa, d'autre confident que son oreiller! Et certes, elle ne le
+tourmentait pas longtemps, cet oreiller virginal, car elle avait sur les
+joues la fraicheur veloutee que donnent le sommeil pur et la joie de
+vivre en plein epanouissement. Et moi, je rejetais toute etude
+technique, tant je craignais d'attiedir mon souffle et de ralentir mon
+inspiration! Je ne croyais pas que la vie put etre scindee par une serie
+de preoccupations diverses; j'avais toujours trouve mauvais que les
+poetes fissent du raisonnement ou de la philosophie, et que les femmes
+eussent d'autre souci que celui d'etre belles. J'etais soigneux pour mon
+compte de laisser inactives les facultes variees que ma premiere
+education avait developpees en moi jusqu'a un certain point; j'etais
+jaloux de n'avoir qu'une lyre pour manifestation et une seule corde a
+cette lyre retentissante qui devait ebranler le monde... et qui n'avait
+encore rien dit!
+
+--Soit! pensais-je, Adelaide est une femme superieure, c'est-a-dire une
+espece d'homme. Elle ne sera pas longtemps belle, il lui poussera de la
+barbe. Si elle se marie, ce sera avec un imbecile qui, ne se doutant pas
+de sa propre inferiorite, n'aura pas peur d'elle. On peut admirer,
+estimer, considerer de telles exceptions; mais ne mettent-elles pas les
+amours en fuite?
+
+Et, je me retracais les graces voluptueuses d'Alida, sa preoccupation
+d'amour exclusive, l'art feminin grace auquel sa beaute palie et
+fatiguee rivalisait avec les plus luxuriantes jeunesses, son idolatrie
+caressante pour l'objet de sa predilection, ses ingenieuses et
+enivrantes flatteries, enfin ce culte qu'elle avait pour moi dans ses
+bons moments, et dont l'encens m'etait si delicieux, qu'il me faisait
+oublier le malheur de notre situation et l'amertume de nos
+decouragements.
+
+--Oui, me disais-je, celle-la se connait bien! Elle se proclame une
+vraie femme, et c'est la femme type. L'autre n'est qu'un hybride
+denature par l'education, un ecolier qui sait bien sa lecon et qui
+mourra de vieillesse en la repetant, sans avoir aime, sans avoir inspire
+l'amour, sans avoir vecu. Aimons donc et ne chantons que l'amour et la
+femme! Alida sera la pretresse; c'est elle qui allumera le feu sacre;
+mon genie encore captif brisera sa prison quand j'aurai encore plus
+aime, encore plus souffert! Le vrai poete est fait pour l'agitation
+comme l'oiseau des tempetes, pour la douleur comme le martyr de
+l'inspiration. Il ne commande pas a l'expression et ne souffre pas les
+lisieres de la logique vulgaire. Il ne trouve pas une strophe tous les
+soirs en mettant son bonnet de nuit; il est condamne a des sterilites
+effrayantes comme a des enfantements miraculeux. Encore quelque temps,
+et nous verrons bien si Adelaide est un maitre et si je dois aller a son
+ecole comme la petite Rosa!
+
+Et puis je me rappelais confusement mon jeune age et les soins que
+j'avais eus pour Adelaide enfant. Il me semblait la revoir avec ses
+cheveux bruns et ses grands yeux tranquilles, nature active et douce,
+jamais bruyante, deja polie et facile a egayer, sans etre importune
+quand on ne s'occupait pas d'elle. Je croyais, dans ce mirage du passe,
+entendre ma mere s'ecrier: "Quelle sage et belle fille! Je voudrais
+qu'elle fut a moi!" et madame Obernay lui repondre: "Qui sait? Cela
+pourrait bien se faire un jour!"
+
+Et le jour ou cela aurait pu etre en effet, le jour ou j'aurais pu
+conduire dans les bras de ma mere cette creature accomplie, orgueil
+d'une ville et joie d'une famille, ideal d'un poete a coup sur, le poete
+indecis et chagrin, sterile et mecontent de lui-meme, s'efforcait de la
+rabaisser et se defendait mal de l'envie!
+
+Ces etrangetes un peu monstrueuses de ma situation morale n'etaient que
+trop motivees par l'oisivete de ma raison et l'activite maladive de ma
+fantaisie. Quand j'eus brule mon manuscrit, je crus pouvoir le
+recommencer a ma satisfaction nouvelle, et il n'en fut rien. J'etais
+attire sans cesse vers ce jardin ou le secret de ma vie s'agitait
+peut-etre a deux pas de moi sans que je voulusse le connaitre. Quand je
+sentais approcher Valvedre ou l'une de ses soeurs avec M. Obernay ou
+avec Henri, je croyais toujours entendre prononcer mon nom. Je pretais
+l'oreille malgre moi, et, quand je m'etais assure qu'il n'etait
+nullement question de moi, je m'eloignais sans m'apercevoir de
+l'inconsequence de ma conduite.
+
+Tout semblait paisible chez eux; Alida ne s'approchait jamais du mur,
+tant elle craignait de provoquer une imprudence de ma part ou d'attirer
+les soupcons en se reconciliant avec cet endroit qu'elle avait proscrit
+comme trop expose au soleil. J'entendais souvent les jeux bruyants de
+ses fils et la voix posee des vieux parents qui encourageait ou moderait
+leur impetuosite. Alida caressait tendrement l'aine, mais ne causait
+jamais ni avec l'un ni avec l'autre.
+
+Sans pouvoir la suivre des yeux, car le devant de la maison etait masque
+par des massifs d'arbustes, je sentais l'isolement de sa vie dans cet
+interieur si assidument et saintement occupe. Je l'apercevais
+quelquefois, lisant un roman ou un poeme entre deux caisses de myrte, ou
+bien, de ma fenetre, je la voyais a la sienne, regardant de mon cote et
+pliant une lettre qu'elle avait ecrite pour moi. Elle etait etrangere,
+il est vrai, au bonheur des autres, elle dedaignait et meconnaissait
+leurs profondes et durables satisfactions; mais c'est de moi seul, ou
+d'elle-meme en vue de moi seul, qu'elle etait incessamment preoccupee.
+Toutes ses pensees etaient a moi, elle oubliait d'etre amie et soeur, et
+meme presque d'etre mere, tout cela pour moi, son tourment, son dieu,
+son ennemi, son idole! Pouvais-je trouver le blame dans mon coeur? Et
+cet amour exclusif n'avait-il pas ete mon reve?
+
+Tous les matins, un peu avant l'aube, nous echangions nos lettres au
+moyen d'un caillou que Bianca venait lancer par-dessus le mur et que je
+lui renvoyais avec mon message. L'impunite nous avait rendus temeraires.
+Un matin, reveille comme d'habitude avec les alouettes, je recus mon
+tresor accoutume, et je lancai ma reponse anticipee; mais tout aussitot
+je reconnus qu'on marchait dans l'allee, et que ce n'etait plus le pas
+furtif et leger de la jeune confidente: c'etait une demarche ferme et
+reguliere, le pas d'un homme. J'allai regarder a la fente du mur; je
+crus, dans le crepuscule, reconnaitre Valvedre. C'etait lui en effet.
+Que venait-il faire chez les Obernay a pareille heure, lui qui avait
+aupres d'eux son domicile solitaire? Une jalousie effroyable s'empara de
+moi, a ce point que je m'eloignai instinctivement de la muraille, comme
+s'il eut pu entendre les battements de mon coeur.
+
+J'y revins aussitot. J'epiai, j'ecoutai avec acharnement. Il semblait
+qu'il eut disparu. Avait-il entendu tomber le caillou? Avait-il apercu
+Bianca? S'etait-il empare de ma lettre? Baigne d'une sueur froide,
+j'attendis. Il reparut au bout de dix minutes avec Henri Obernay. Ils
+marcherent en silence, jusqu'a ce qu'Obernay lui dit:
+
+--Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il donc? Je suis a vos ordres.
+
+--Ne penses-tu pas, lui repondit Valvedre a voix haute, qu'on pourrait
+entendre de l'autre cote du mur ce qui se dit ici?
+
+--Je n'en repondrais pas, si l'endroit etait habite; mais il ne l'est
+pas.
+
+--Cela appartient toujours au juif Manasse?
+
+--Qui, par parenthese, n'a jamais voulu le vendre a mon pere; mais il
+demeure beaucoup plus loin. Pourtant, si vous craignez d'etre entendu,
+sortons d'ici; allons chez vous.
+
+--Non, restons la, dit Valvedre avec une certaine fermete.
+
+Et, comme si, maitre de mon secret et certain de ma presence, il eut
+voulu me condamner a l'entendre, il ajouta:
+
+--Asseyons-nous la, sous la tonnelle. J'ai un long recit a te faire, et
+je sens que je dois te le faire. Si je prenais le temps de la reflexion,
+peut-etre que ma patience et ma resignation habituelles m'entraineraient
+encore au silence, et peut-etre faut-il parler sous le coup de
+l'emotion.
+
+--Prenez garde! dit Obernay en s'asseyant aupres de lui. Si vous
+regrettiez ce que vous allez faire? si, apres m'avoir pris pour
+confident, vous aviez moins d'amitie pour moi?
+
+--Je ne suis pas fantasque, et je ne crains pas cela, repondit Valvedre
+en parlant avec une nettete de prononciation qui semblait destinee a ne
+me laisser rien perdre de son discours. Tu es mon fils et mon frere,
+Henri Obernay! l'enfant dont j'ai cheri et cultive le developpement,
+l'homme a qui j'ai confie et donne ma soeur bien-aimee. Ce que j'ai a te
+dire apres des annees de mutisme te sera utile a present, car c'est
+l'histoire de mon mariage que je te veux confier; tu pourras comparer
+nos existences et conclure sur le mariage et sur l'amour en connaissance
+de cause. Paule sera plus heureuse encore par toi quand tu sauras
+combien une femme sans direction intellectuelle et sans frein moral peut
+etre a plaindre et rendre malheureux l'homme qui s'est devoue a elle.
+D'ailleurs, j'ai besoin de parler de moi une fois en ma vie! j'ai pour
+principe, il est vrai, que l'emotion refoulee est plus digne d'un homme
+de courage; mais tu sais que je ne suis pas pour les decisions sans
+appel, pour les regles sans exception. Je crois qu'a un jour donne, il
+faut ouvrir la porte a la douleur, afin qu'elle vienne plaider sa cause
+devant le tribunal de la conscience. J'ai fini mon preambule. Ecoute.
+
+--J'ecoute, dit Obernay, j'ecoute avec mon coeur, qui vous appartient.
+
+Valvedre parla ainsi:
+
+--Alida etait belle et intelligente, mais absolument privee de direction
+serieuse et de convictions acquises. Cela eut du m'effrayer. J'etais
+deja un homme mur a vingt-huit ans, et, si j'ai cru a la douceur
+ineffable de son regard, si j'ai eu l'orgueil de me persuader qu'elle
+accepterait mes idees, mes croyances, ma religion philosophique, c'est
+qu'a un jour donne j'ai ete temeraire, enivre par l'amour, domine a mon
+insu par cette force terrible qui a ete mise dans la nature pour tout
+creer ou tout briser en vue de l'equilibre universel.
+
+"Il a su ce qu'il faisait, lui, l'_ auteur du bien_, quand il a jete sur
+les principes engourdis de la vie ce feu devorant qui l'exalte pour la
+rendre feconde; mais, comme le caractere de la puissance infinie est
+l'effusion sans bornes, cette force admirable de l'amour n'est pas
+toujours en proportion avec celle de la raison humaine. Nous en sommes
+eblouis, enivres, nous buvons avec trop d'ardeur et de delices a
+l'intarissable source, et plus nos facultes de comprehension et de
+comparaison sont exercees, plus l'enthousiasme nous entraine au dela de
+toute prudence et de toute reflexion. Ce n'est pas la faute de l'amour,
+ce n'est pas lui qui est trop vaste et trop brulant, c'est nous qui lui
+sommes un sanctuaire trop fragile et trop etroit.
+
+"Je ne cherche donc pas a m'excuser. C'est moi qui ai commis la faute en
+cherchant l'infini dans les yeux decevants d'une femme qui ne le
+comprenait pas. J'oubliai que, si l'amour immense peut ouvrir ses ailes
+et soutenir son vol sans peril, c'est a la condition de chercher Dieu,
+son foyer renovateur, et d'aller, a chaque elan, se retremper et se
+purifier en lui. Oui, le grand amour, l'amour qui ne se repose pas
+d'adorer et de bruler est possible; mais il faut croire, et il faut etre
+deux croyants, deux ames confondues dans une seule pensee, dans une meme
+flamme. Si l'une des deux retombe dans les tenebres, l'autre, partagee
+entre le devoir de la sauver et le desir de ne pas se perdre, flotte a
+jamais dans une aube froide et pale, comme ces fantomes que Dante a vus
+aux limites du ciel et de l'enfer: telle est ma vie!
+
+"Alida etait pure et sincere. Elle m'aimait. Elle connut aussi
+l'enthousiasme, mais une sorte d'enthousiasme athee, si je puis
+m'exprimer ainsi. J'etais son dieu, disait-elle. Il n'y en avait pas
+d'autre que moi.
+
+"Cette sorte de folie m'enivra un instant et m'effraya vite. Si j'etais
+capable de sourire en ce moment, je te demanderais si tu te fais une
+idee de ce role pour un homme serieux, la divinite! J'en ai pourtant
+souri un jour, une heure peut-etre! et tout aussitot j'ai compris que le
+moment ou je ne serais plus dieu, je ne serais plus rien. Et ce
+moment-la, n'etait-il pas deja venu? Pouvais-je concevoir la possibilite
+d'etre pris au serieux, si j'acceptais la moindre bouffee de cet encens
+idolatre?
+
+"Je ne sais pas s'il est des hommes assez vains, assez sots ou assez
+enfants pour s'asseoir ainsi sur un autel et pour poser la perfection
+devant la femme exaltee qui les en a revetus. Quels atroces mecomptes,
+quelles sanglantes humiliations ils se preparent! Combien l'amante decue
+a la premiere faiblesse du faux dieu doit le mepriser et lui reprocher
+d'avoir souffert un culte dont il n'etait pas digne!
+
+"Ma femme n'a du moins pas ce ridicule a m'attribuer. Apres l'avoir
+doucement raillee, je lui parlai serieusement. Je voulais mieux que son
+engouement, je voulais son estime. J'etais fier de lui paraitre le plus
+aimant et le meilleur des hommes, et je comptais consacrer ma vie a
+meriter sa preference; mais je n'etais ni le premier genie de mon
+siecle, ni un etre au-dessus de l'humanite. Elle devait se bien
+persuader que j'avais besoin d'elle, de son amour, de ses encouragements
+et de son indulgence dans l'occasion, pour rester digne d'elle. Elle
+etait ma compagne, ma vie, ma joie, mon appui et ma recompense; donc, je
+n'etais pas Dieu, mais un pauvre serviteur de Dieu qui se donnait a
+elle.
+
+"Ce mot, je m'en souviens, parut la combler de joie, et lui fit dire des
+choses etranges que je veux te redire, parce qu'elles resument toute sa
+maniere de voir et de comprendre.
+
+"--Puisque tu te donnes a moi, s'ecria-t-elle, tu n'es plus qu'a moi et
+tu n'appartiens plus a cet admirable architecte de l'univers, dont il me
+semblait que tu faisais trop un etre saisissable et propre a inspirer
+l'amour. Tiens, il faut que je te le dise a present, je le detestais,
+ton Dieu de savant; j'en etais jalouse. Ne me crois pas impie. Je sais
+bien qu'il y a une grande ame, un principe, une loi qui a preside a la
+creation; mais c'est si vague, que je ne veux pas m'en inquieter. Quant
+au Dieu personnel, parlant et ecrivant des traditions, je ne le trouve
+pas assez grand pour moi. Je ne peux pas le renfermer dans un buisson
+ardent, encore moins dans une coupe de sang. Je me dis donc que le vrai
+Dieu est trop loin pour nous et tout a fait inaccessible a mon examen
+comme a ma priere. Juge si je souffre quand, pour t'excuser d'admirer si
+longtemps la cassure d'une pierre ou l'aile d'une mouche, tu me dis que
+c'est aimer Dieu que d'aimer les betes et les rochers! Je vois la une
+idee systematique, une sorte de manie qui me trouble et qui m'offense.
+L'homme qui est a moi peut bien s'amuser des curiosites de la nature,
+mais il ne doit pas plus se passionner pour une autre idee que mon
+amour, que pour une creature qui n'est pas moi.
+
+"Je ne pus pas lui faire comprendre que ce genre de passion pour la
+nature etait le plus puissant auxiliaire de ma foi, de mon amour, de ma
+sante morale; que se plonger dans l'etude, c'etait se rapprocher autant
+qu'il nous est possible de la source vivifiante necessaire a l'activite
+de l'ame, et se rendre plus digne d'apprecier la beaute, la tendresse,
+les sublimes voluptes de l'amour, les plus precieux dons de la Divinite.
+
+"Ce mot de Divinite n'avait pas de sens pour elle, bien qu'elle me l'eut
+applique dans son delire. Elle s'offensa de mon obstination. Elle
+s'alarma de ne pouvoir me detacher de ce qu'elle appelait une religion
+de reveur. Elle essaya de discuter en m'opposant des livres qu'elle
+n'avait pas lus, des questions d'ecole qu'elle ne comprenait pas; puis,
+irritee de son insuffisance, elle pleura, et je restai stupefait de son
+enfantillage, incapable de deviner ce qui se passait en elle, malheureux
+de l'avoir fait souffrir, moi qui aurais donne ma vie pour elle.
+
+"Je cherchai en vain: quel mystere decouvrir dans le vide? Son ame ne
+contenait que des vertiges et des aspirations vers je ne sais quel ideal
+de fantaisie que je n'ai jamais pu me representer.
+
+"Ceci se passait bien peu de temps apres notre mariage. Je ne m'en
+inquietai pas assez. Je crus a l'excitation nerveuse qui suit les
+grandes crises de la vie. Bientot je vis qu'elle etait grosse et un peu
+faible de complexion pour traverser sans defaillance le redoutable et
+divin drame de la maternite. Je m'attachai a menager une sensibilite
+excessive, a ne la contredire sur rien, a prevenir tous ses caprices. Je
+me fis son esclave, je me fis enfant avec elle, je cachai mes livres, je
+renoncai presque a l'etude. J'admis toutes ses heresies en quelque
+sorte, puisque je lui laissai toutes ses erreurs. Je remis a un temps
+plus favorable cette education de l'ame dont elle avait tant besoin. Je
+me flattai aussi que la vue de son enfant lui revelerait Dieu et la
+verite beaucoup mieux que mes lecons.
+
+"Ai-je eu tort de ne pas chercher plus vite a l'eclairer? J'eprouvais de
+grandes perplexites; je voyais bien qu'elle se consumait dans le reve
+d'un bonheur pueril et d'impossible duree, tout d'extase et de
+_parlage_, de caresses et d'exclamations, sans rien pour la vie de
+l'esprit et pour l'intimite veritable du coeur. J'etais jeune et je
+l'aimais: je partageais donc tous ses enivrements et me laissais
+emporter par son exaltatation; mais, apres, sentant que je l'aimais
+davantage, j'etais effraye de voir qu'elle m'aimait moins, que chaque
+acces de cet enthousiasme la rendait ensuite plus soupconneuse, plus
+jalouse de ce qu'elle appelait mon idee fixe, plus amere devant mon
+silence, plus railleuse de mes definitions.
+
+"J'etais assez medecin pour savoir que la grossesse est quelquefois
+accompagnee d'une sorte d'insanite d'esprit. Je redoublai de soumission,
+d'effacement, de soins. Son mal me la rendait plus chere, et mon coeur
+debordait d'une pitie aussi tendre que celle d'une mere pour l'enfant
+qui souffre. J'adorais aussi en elle cet enfant de mes entrailles
+qu'elle allait me donner; il me semblait entendre sa petite ame me
+parler deja dans mes reves et me dire: "Ne fais jamais de peine "a ma
+mere!"
+
+"Elle fut, en effet, ravie pendant les premiers jours: elle voulut
+nourrir notre cher petit Edmond; mais elle etait trop faible, trop
+insoumise aux prescriptions de l'hygiene, trop exasperee par la moindre
+inquietude; elle dut bien vite confier l'enfant a une nourrice dont
+aussitot elle fut jalouse au point de se rendre plus souffrante encore.
+Elle faisait de la vie un drame continuel; elle sophistiquait sur
+l'instinct filial qui se portait avec ardeur vers le sein de la premiere
+femme venue. Et pourquoi Dieu, ce Dieu intelligent et bon auquel je
+feignais de croire, disait-elle, n'avait-il pas donne a l'homme des le
+berceau un instinct superieur a celui des animaux? En d'autres moments,
+elle voulait que la preference de son enfant pour la nourrice fut un
+symptome d'ingratitude future, l'annonce de malheurs effroyables pour
+elle.
+
+"Elle guerit pourtant, elle se calma, elle prit confiance en moi en me
+voyant renoncer a toutes mes habitudes et a tous mes projets pour lui
+complaire. Elle eut deux ans de ce triomphe, et son exaltation parut se
+dissiper avec les resistances qu'elle avait prevues de ma part. Elle
+voulait faire de moi un _artiste homme du monde_, disait-elle, et me
+depouiller de ma gravite de savant qui lui faisait peur. Elle voulait
+voyager en princesse, s'arreter ou bon lui semblerait, voir le monde,
+changer et reprendre sans cesse. Je cedai. Et pourquoi n'aurais-je pas
+cede? Je ne suis pas misanthrope, le commerce de mes semblables ne
+pouvait me blesser ni me nuire. Je ne m'elevais pas au-dessus d'eux dans
+mon appreciation. Si j'avais approfondi certaines questions speciales
+plus que certains d'entre eux, je pouvais recevoir d'eux tous, et meme
+des plus frivoles en apparence, une foule de notions que j'avais
+laissees incompletes, ne fut-ce que la connaissance du coeur humain,
+dont j'avais peut-etre fait une abstraction trop facile a resoudre. Je
+n'en veux donc point a ma femme de m'avoir force a etendre le cercle de
+mes relations et a secouer la poussiere du cabinet. Au contraire, je lui
+en ai toujours su gre. Les savants sont des instruments tranchants dont
+il est bon d'emousser un peu la lame. J'ignore si je ne serais pas
+devenu sociable par gout avec le temps; mais Alida hata mon experience
+de la vie et le developpement de ma bienveillance.
+
+"Ce ne pouvait pourtant pas etre la mon unique soin et mon unique but,
+pas plus que son avenir a elle ne pouvait etre d'avoir a ses ordres un
+parfait _gentleman_ pour l'accompagner au bal, a la chasse, aux eaux, au
+theatre ou au sermon. Il me semblait porter en moi un homme plus
+serieux, plus digne d'etre aime, plus capable de lui donner, ainsi qu'a
+son fils, une consideration mieux fondee. Je ne pretendais pas a la
+renommee, mais j'avais aspire a etre un serviteur utile, apportant son
+contingent de recherches patientes et courageuses a cet edifice des
+sciences, qui est pour lui l'autel de la verite. Je comptais bien
+qu'Alida arriverait a comprendre mon devoir, et que, la premiere ivresse
+de domination assouvie, elle rendrait a sa veritable vocation celui qui
+avait prouve une tendresse sans bornes par une docilite sans reserve.
+
+"Dans cet espoir, je me risquais de temps en temps a lui faire
+pressentir le neant de notre pretendue vie d'artistes. Nous aimions et
+nous goutions les arts; mais, n'etant artistes createurs ni l'un ni
+l'autre, nous ne devions pas pretendre a cette suite eternelle de
+jugements et de comparaisons qui fait du role de _dilettante_, quand il
+est exclusif, une vie blasee, hargneuse ou sceptique. Les creations de
+l'art sont stimulantes; c'est la leur magnifique bienfait. En elevant
+l'ame, elles lui communiquent une sainte emulation, et je ne crois pas
+beaucoup aux veritables ravissements des admirateurs systematiquement
+improductifs. Je ne parlais pas encore de me soustraire au doux _far
+niente_ ou ma femme se delectait, mais je tentais d'amener en elle-meme
+une conclusion a son usage.
+
+"Elle etait assez bien douee, et, d'ailleurs, assez frottee de musique,
+de peinture et de poesie, depuis son enfance, pour avoir le desir et le
+besoin de consacrer ses loisirs a quelque etude. Si elle etait idolatre
+de melodies, de couleurs ou d'images, n'etait-elle pas assez jeune,
+assez libre, assez encouragee par ma tendresse, pour vouloir sinon
+creer, du moins pratiquer a son tour? Qu'elle eut un gout determine, ne
+fut-ce qu'un seul, une occupation favorite, et je la voyais sauvee de
+ses chimeres. Je comprenais le but de son besoin de vivre dans une
+atmosphere echauffee et comme parfumee d'art et de litterature; elle y
+devenait l'abeille qui fait son miel apres avoir couru de fleur en
+fleur: autrement, elle n'etait ni satisfaite ni emue reellement, sa vie
+n'etant ni active ni reposee. Elle voulait voir et toucher les aliments
+nutritifs par pure convoitise d'enfant malade; mais, privee de force et
+d'appetit, elle ne se nourrissait pas.
+
+"Elle fit d'abord la sourde oreille, et me presenta enfin un jour des
+raisonnements assez specieux, et qui paraissaient desinteresses.
+
+"--Il ne s'agit pas de moi, disait-elle, ne vous en inquietez pas. Je
+suis une nature engourdie, peu pressee d'eclore a la vie comme vous
+l'entendez. Je ressemble a ces bancs de corail dont vous m'avez parle,
+qui adherent tranquillement a leur rocher. Mon rocher, a moi, mon abri,
+mon port, c'est vous! Mais, helas! voila que vous voulez changer toutes
+les conditions de notre commune existence! Eh bien, soit; mais ne vous
+pressez pas tant; vous avez encore beaucoup a gagner dans la pretendue
+oisivete ou je vous retiens. Vous etes destine certainement a ecrire sur
+les sciences, ne fut-ce que pour rendre compte de vos decouvertes au
+jour le jour; vous aurez le fond, mais aurez-vous la forme, et
+croyez-vous que la science ne serait pas plus repandue, si une
+demonstration facile, une expression agreable et coloree, la rendaient
+plus accessible aux artistes? Je vois bien votre entetement: vous voulez
+etre positif et ne travailler que pour vos pareils. Vous pretendez, je
+m'en souviens, qu'un veritable savant doit aller au fait, ecrire en
+latin, afin d'etre a la portee de tous les erudits de l'Europe, et
+laisser a des esprits d'un ordre moins eleve, a des traducteurs, a des
+vulgarisateurs, le soin d'eclaircir et de repandre ses majestueuses
+enigmes. Cela est d'un paresseux et d'un egoiste, permettez-moi de vous
+le dire. Vous qui pretendez qu'il y a du temps pour tout, et qu'il ne
+s'agit que de savoir l'employer avec methode, vous devriez vous
+perfectionner comme orateur ou comme ecrivain, ne pas tant dedaigner les
+succes de salon, etudier, dans la vie que nous menons, l'art de bien
+dire et d'embellir la science par le sentiment de toutes les beautes.
+Alors vous seriez le genie complet, le dieu que je reve en vous malgre
+vous-meme, et moi, pauvre femme, je pourrais ne pas vivre a sept mille
+metres au-dessous de votre niveau, comprendre vos travaux, en jouir, et
+en profiter par consequent. Voyons, devons-nous rester isoles en nous
+tenant la main? Votre amour veut-il faire une part pour vous et une pour
+moi dans cette vie que nous devons traverser ensemble?
+
+"--Ma chere bien-aimee, lui disais-je, votre these est excellente et
+porte sa reponse avec elle. Je vous donne mille fois raison. Il me faut
+un bon instrument pour celebrer la nature; mais voici l'instrument pret
+et accorde, il ne peut pas rester plus longtemps muet. Tout ce que vous
+me dites de tendre et de charmant sur le plaisir que vous aurez a
+l'entendre me donne une impatience genereuse de le faire parler; mais
+les sujets ne s'improvisent pas dans la science: s'ils eclatent parfois
+comme la lumiere dans les decouvertes, c'est par des faits qu'il faut
+bien posement et bien consciencieusement constater avant de s'y fier, ou
+par des idees resultats d'une logique meditative devant laquelle les
+faits ne plient pas toujours spontanement. Tout cela demande, non pas
+des heures et des jours, comme pour faire un roman, mais des mois, des
+annees; encore n'est-on jamais sur de ne pas etre amene a reconnaitre
+qu'on s'est trompe, et qu'on aurait perdu son temps et sa vie sans cette
+compensation, presque infaillible dans les etudes naturelles, d'avoir
+fait d'autres decouvertes a cote et parfois en travers de celle que l'on
+poursuivait. Le temps suffit a tout, me faites-vous dire. Peut-etre,
+mais a la condition de n'en plus perdre, et ce n'est pas dans notre vie
+errante, entrecoupee de mille distractions imprevues, que je peux mettre
+les heures a profit.
+
+"--Ah! nous y voila! s'ecria ma femme avec impetuosite. Vous voulez me
+quitter, voyager seul dans des pays impossibles!
+
+"--Non, certes; je travaillerai pres de vous, je renoncerai a de
+certaines constatations qu'il faudrait aller chercher trop loin; mais
+vous me ferez aussi quelques sacrifices: nous verrons moins d'oisifs,
+nous nous fixerons quelque part pour un temps donne. Ce sera ou vous
+voudrez, et, si vous vous y deplaisez, nous essayerons un autre milieu;
+mais, de temps en temps, vous me permettrez une phase de travail
+sedentaire...
+
+"--Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez
+assez vecu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par
+consequent!
+
+"Rien ne put la faire revenir de cette prevention que l'etude etait sa
+rivale, et que l'amour n'etait possible qu'avec l'oisivete.
+
+"--Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de
+s'occuper d'autre chose. Pendant que l'epoux s'enivre des merveilles de
+la science, l'epouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et,
+puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de
+suite.
+
+"Mes reponses ne servirent qu'a l'exasperer. J'essayai d'invoquer le
+devouement a mon avenir dont elle avait parle d'abord. Elle jeta ce
+leger masque dont elle avait essaye de couvrir son ardente personnalite.
+
+"--Je mentais, oui, je mentais! s'ecria-t-elle. Votre avenir existe-t-il
+donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant
+ma vie tout entiere, vous m'avez donne la votre? Est-ce tenir parole que
+de me condamner a l'intolerable ennui de la solitude?
+
+"L'ennui! c'etait la sa plaie et son effroi. C'est la ce que j'aurais
+voulu guerir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un
+vif eloignement pour les sciences. Elle pretendit que je meprisais les
+arts et les artistes, et que je voulais la releguer au plus bas etage
+dans mon opinion. C'etait me faire injure et me releguer moi-meme au
+rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se
+divise pas en etudes rivales et en manifestations d'antagonisme, que
+Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et
+Michel-Ange et Moliere, et tous les vrais genies, avaient marche aussi
+droit les uns que les autres vers l'eternelle lumiere ou se complete
+l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la
+haine du travail comme un droit sacre de sa nature et de sa position.
+
+"--On ne m'a pas appris a travailler, dit-elle, et je ne me suis pas
+mariee en promettant de me remettre a l'_a b c_ des choses. Ce que je
+sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans
+but. Je suis une femme: ma destinee est d'aimer mon mari et d'elever des
+enfants. Il est fort etrange que ce soit mon mari qui me conseille de
+songer a quelque chose de mieux.
+
+"--Alors, lui repondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en
+lui permettant de conserver sa propre estime; elevez votre fils et ne
+compromettez pas votre sante, l'avenir d'une maternite nouvelle, en
+vivant sans regle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir
+connaitre cet _a b c_ des choses que votre devoir sera d'enseigner a vos
+enfants. Si vous ne pouvez vous resoudre a la vie des femmes ordinaires
+sans perir d'ennui, vous n'etes donc pas une femme ordinaire, et je vous
+conseillais une etude quelconque pour vous rattacher a votre interieur,
+que le caprice et l'imprevu de votre existence actuelle ne sont pas
+faits pour rendre digne de vous et de moi.
+
+"Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore:
+
+"--Tenez, ma pauvre chere enfant, vous etes devoree par votre
+imagination, et vous devorez tout autour de vous. Si vous continuez
+ainsi, vous arriverez a absorber en vous toute la vie des autres sans
+leur rien donner en echange, pas une lumiere, pas une douceur vraie, pas
+une consolation durable. On vous a appris le metier d'idole, et vous
+auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes a
+rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fecondent rien et ne
+sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le neant ou vous laissez
+flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous
+laissez fletrir meme votre incomparable beaute, la souffrance que vous
+imposez sans remords a toutes mes aspirations d'homme honnete et
+laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous..., a commencer par
+notre plus cher tresor, par notre enfant, que vous devorez de caresses,
+et dont vous etouffez d'avance les instincts genereux et forts en vous
+soumettant a ses plus nuisibles fantaisies. Vous etes une femme
+charmante que le monde admire et entraine; mais, jusqu'ici, vous n'etes
+ni une epouse devouee, ni une mere intelligente. Prenez-y garde et
+reflechissez!
+
+"Au lieu de reflechir, elle voulut se tuer. Des heures et des jours se
+passerent en miserables discussions ou toute ma patience, toute ma
+tendresse, toute ma raison et toute ma pitie vinrent se briser devant
+une invincible vanite blessee et a jamais saignante.
+
+"Oui, voila le vice de cette organisation si seduisante. L'orgueil est
+immense et jette comme une paralysie de stupidite sur le raisonnement.
+Il est aussi impossible a ma femme de suivre une deduction elementaire,
+meme dans la logique de ses propres sentiments, qu'il le serait a un
+oiseau de soulever une montagne. Et cela, j'en avais devine, j'en ai
+constate la cause: c'est cette sorte d'atheisme qui la desseche. Elle
+vit aujourd'hui dans les eglises, elle essaye de croire aux miracles,
+elle ne croit reellement a rien. Pour croire, il faut reflechir, elle ne
+pense meme pas. Elle invente et divague, elle s'admire et se deteste,
+elle construit dans son cerveau des edifices bizarres qu'elle se hate de
+detruire: elle parle sans cesse du beau, elle n'en a pas la moindre
+notion, elle ne le sent pas, elle ne sait pas seulement qu'il existe.
+Elle babille admirablement sur l'amour, elle ne l'a jamais connu et ne
+le connaitra jamais. Elle ne se devouera a personne, et elle pourra
+cependant se donner la mort pour faire croire qu'elle aime; car il lui
+faut ce jeu, ce drame, cette tragi-comedie de la passion qui l'emeut sur
+la scene et qu'elle voudrait realiser dans son boudoir. Despote blase,
+elle s'ennuie de la soumission, et la resistance l'exaspere. Froide de
+coeur et ardente d'imagination, elle ne trouve jamais d'expression assez
+forte pour peindre ses delires et ses extases d'amour, et, quand elle
+accorde un baiser, c'est en detournant sa tete epuisee, et en pensant
+deja a autre chose.
+
+"Tu la connais maintenant. Ne la prends pas en dedain, mais plains-la.
+C'etait une fleur du ciel qu'une detestable education a fait avorter en
+serre chaude. On a developpe la vanite et fait naitre la sensibilite
+maladive. On ne lui a pas montre une seule fois le soleil. On ne lui a
+pas appris a admirer quelque chose a travers la cloche de verre de sa
+plate-bande. Elle s'est persuade qu'elle etait l'objet admirable par
+excellence, et qu'une femme ne devait contempler l'univers que dans son
+propre miroir. Ne cherchant jamais son ideal hors d'elle, ne voyant
+au-dessus d'elle-meme ni Dieu, ni les idees, ni les arts, ni les hommes,
+ni les choses, elle s'est dit qu'elle etait belle, et que sa destinee
+etait d'etre servie a genoux, que tout lui devait tout, et qu'a rien
+elle ne devait rien. Elle n'est jamais sortie de la, bien qu'elle ait
+des paroles qui pourraient enerver la volonte la mieux trempee. Elle a
+vecu repliee sur elle-meme, ne croyant qu'a sa beaute, dedaignant son
+ame, la niant a l'occasion, doutant de son propre coeur, l'interrogeant
+et le dechirant avec ses ongles pour le ranimer et le sentir battre,
+faisant passer le monde devant elle pour qu'il s'efforcat de la
+distraire, mais ne s'amusant de rien, et murant sa coquille plutot que
+de respirer l'air que respirent les autres.
+
+"Avec cela, elle est bonne, en ce sens qu'elle est desinteressee,
+liberale, et qu'elle plaint les malheureux en leur jetant sa bourse par
+la fenetre. Elle est loyale d'intentions et croit ne jamais mentir,
+parce qu'a force de se mentir a elle-meme elle a perdu la notion du
+vrai. Elle est chaste et digne dans sa conduite, du moins elle l'a ete
+longtemps; douce dans le fait, trop molle et trop fiere pour la
+vengeance premeditee, elle ne tue qu'avec ses paroles, sauf a les
+oublier ou a les retirer le lendemain.
+
+"Il m'a fallu bien des jours passes a me debattre contre son prestige
+pour la connaitre ainsi. Elle a ete longtemps un probleme que je ne
+pouvais resoudre, parce que je ne pouvais me resigner a voir le cote
+infirme et incurable de son ame. Je crois avoir tout tente pour la
+guerir ou la modifier: j'ai echoue, et j'ai demande a Dieu la force
+d'accepter sans colere et sans blaspheme la plus affreuse, la plus amere
+de toutes les deceptions.
+
+"Une seconde grossesse m'avait rendu de nouveau son esclave. Sa
+delivrance fut la mienne, car il se passa alors dans notre interieur des
+choses veritablement douloureuses et intolerables pour moi. Notre second
+fils etait chetif et sans beaute. Elle m'en fit un reproche; elle
+pretendit que celui-ci etait ne de mon mepris et de mon aversion pour
+elle, qu'il lui ressemblait en laid, qu'il etait sa caricature, et que
+c'est ainsi que je l'avais vue en la rendant mere pour la seconde fois.
+
+"Les excentricites d'Alida ne sont pas de celles qu'on peut reprendre
+avec gaiete et traiter d'enfantillages. Toute contradiction de ce genre
+l'offense au dernier point. Je lui repondis que, si l'enfant avait
+souffert dans son sein, c'est parce qu'elle avait doute de moi et de
+tout: il etait le fruit de son scepticisme; mais il y avait encore du
+remede. La beaute d'un homme, c'est la sante, et il fallait fortifier le
+pauvre petit etre par des soins assidus et intelligents. Il fallait
+suivre aussi d'un oeil attentif le developpement de son ame, et ne
+jamais la froisser par la pensee qu'il put etre moins aime et moins
+agreable a voir que son frere.
+
+"Helas! je prononcais l'arret de cet enfant en essayant de le sauver.
+Alida a l'esprit tres-faible; elle se crut coupable envers son fils
+avant de l'etre, elle le devint par la peur de ne pouvoir echapper a la
+fatalite. Ainsi tous mes efforts aggravaient son mal, et, de toutes mes
+paroles, elle tirait un sens funeste. Elle s'acharnait a constater
+qu'elle n'aimait pas le pauvre Paul, que je le lui avais predit, qu'elle
+ne pouvait conjurer cette destinee, qu'elle frissonnait en voulant
+caresser cette horrible creature, sa malediction, son chatiment et le
+mien. Que sais-je! Je la crus folle, je la promenai encore et j'eloignai
+l'enfant; mais elle se fit des reproches, l'instinct maternel parla plus
+haut que les preventions, ou bien l'orgueil de la femme se revolta. Elle
+voulut en finir avec l'esperance, ce fut son mot. Cela signifiait que,
+n'etant plus aimee de moi, elle renoncait a me retenir a ses cotes. Elle
+me demanda de lui faire arranger Valvedre, qu'elle avait vu un jour en
+passant, et qu'elle avait declare triste et vulgaire. Elle voulait vivre
+maintenant la avec mes soeurs, qui s'y etaient fixees. Je l'y conduisis,
+je fis du petit manoir une riche residence, et je m'y etablis avec elle.
+
+"Mon ami, tu le comprends maintenant, il n'y avait plus d'enthousiasme,
+plus d'espoir, plus d'illusions, plus de flamme dans mon affection pour
+elle; mais l'amitie fidele, un devouement toujours entier, un grand
+respect de ma parole et de ma dignite, une compassion paternelle pour
+cette faible et violente nature, un amour immense pour mes enfants avec
+une tendresse plus raffinee peut-etre pour celui que ma femme n'aimait
+pas, c'en etait bien assez pour me retenir a Valvedre. J'y passai une
+annee qui ne fut pas perdue pour ma jeune soeur et pour mes fils. Je
+donnai a Paule une direction d'idees et de gouts qu'elle a
+religieusement suivie. J'enseignai a ma soeur ainee la science des
+meres, que ma femme n'avait pas et ne voulait pas acquerir. Je
+travaillais aussi pour mon compte, et, triste comme un homme qui a perdu
+la moitie de son ame, je m'attachais a sauver le reste, a ne pas
+souffrir en egoiste, a servir l'humanite dans la mesure de mes forces en
+me devouant au progres des connaissances humaines, et ma famille, en
+l'abritant sous la tendresse profonde et sous l'apparente serenite du
+pere de famille.
+
+"Tout alla bien autour de moi, excepte ma femme, que l'ennui consumait,
+et qui, se refusant a mon affection toujours loyale, se plaisait a se
+proclamer veuve et desheritee de tout bonheur. Un jour, je m'apercus
+qu'elle me haissait, et je me renfermai dans le role d'ami sans rancune
+et sans susceptibilite, le seul role qui put des lors me convenir. Un
+autre jour, je decouvris qu'elle aimait ou croyait aimer un homme
+indigne d'elle. Je l'eclairai sans lui laisser soupconner que j'eusse
+constate son deplorable engouement. Elle fut effrayee, humiliee; elle
+rompit brusquement avec sa chimere, mais elle ne me sut aucun gre de ma
+delicatesse. Loin de la, elle fut offensee de mon apparente confiance en
+elle. Elle eut ete consolee de son mecompte en me voyant jaloux.
+Indignee de ne pouvoir plus me faire souffrir ou de ne pas reussir a me
+le faire avouer, elle chercha d'autres distractions d'esprit. Elle
+s'eprit tour a tour de plusieurs hommes a qui elle ne s'abandonna pas
+plus qu'au premier, mais dont les soins, meme a distance, chatouillaient
+sa vanite. Elle entretint beaucoup de correspondances avec des
+adorateurs plus ou moins avouables; elle se plut a enflammer leur
+imagination et la sienne propre en de feintes amities, ou elle porta une
+immense coquetterie. Je sus tout. On peut me trahir, mais il est plus
+difficile de me tromper. Je constatai qu'elle respectait nos liens a sa
+maniere, et que mon intervention dans cette maniere d'entendre le devoir
+et le sentiment ne servirait qu'a lui faire prendre quelque parti
+facheux et contracter des liens plus compromettants qu'elle ne le
+souhaitait elle-meme. J'etudiai et je pratiquai systematiquement la
+prudence. Je fis le sourd et l'aveugle. Elle me traita de _savant_ dans
+toute l'acception du mot, elle me meprisa presque..., et je me laissai
+mepriser! N'avais-je pas jure a mon premier enfant, des le sein de sa
+mere, que cette mere ne souffrirait jamais par ma faute?
+
+"Tu sais, mon cher Henri, comme j'ai vecu depuis six ans que nous sommes
+intimement lies. Je n'avais qu'un refuge, l'etude, et, devinant le vide
+de mon interieur, tu t'es etonne quelquefois de me voir sacrifier la
+pensee des longs voyages a la crainte de paraitre abandonner ma femme.
+Tu comprends aujourd'hui que ce qui m'a retenu ou ramene pres d'elle
+apres de mediocres absences, c'est le besoin de m'assurer d'abord que ma
+soeur gouvernait mes enfants selon mon coeur et selon mon esprit,
+ensuite la volonte d'oter tout pretexte a quelque scandale dans ma
+maison. Je ne pouvais plus esperer ni desirer l'amour, l'amitie meme
+m'etait refusee; mais je voulais que cette terrible imagination de femme
+connut ou pressentit un frein, tant que mes enfants et ma jeune soeur
+vivraient aupres d'elle. Je n'ai jamais entrave sa liberte au dehors, et
+je dois dire qu'elle n'en a point abuse ostensiblement. Elle m'a hai
+pour cette froide pression exercee sur elle, et que son orgueil ne
+pouvait attribuer a la jalousie; mais elle a fini par m'estimer un
+peu... dans ses heures de lucidite!
+
+"A present, mes enfants sont ici, ma jeune soeur t'appartient, ma soeur
+ainee est heureuse et vit pres de vous, ma femme est libre!
+
+Valvedre s'arreta. J'ignore ce qu'Obernay lui repondit. Arrache un
+instant a l'attention violente avec laquelle j'avais ecoute, je
+m'apercus de la presence d'Alida. Elle etait derriere moi, tenant ma
+lettre ouverte, que son mari avait lue. Elle venait m'annoncer
+l'evenement et m'engager a fuir; mais, enchainee par ce que nous venions
+d'entendre, elle ne songeait plus qu'a ecouter son arret.
+
+Je voulus l'emmener. Elle me fit signe qu'elle resterait jusqu'au bout.
+J'etais si accable de tout ce qui venait d'etre dit, que je ne me sentis
+pas la force de prendre sa main et de la rassurer par une muette
+caresse. Nous restames donc a ecouter, mornes comme deux coupables qui
+attendent leur condamnation.
+
+Quand les paroles qui se disaient de l'autre cote du mur et qui
+echapperent un instant a ma preoccupation reprirent un sens pour moi,
+j'entendis Obernay plaider jusqu'a un certain point la cause de madame
+de Valvedre.
+
+--Elle ne me parait, disait-il, que tres a plaindre. Elle ne vous a
+jamais compris et ne se comprend pas davantage elle-meme. C'est bien
+assez pour que vous ne puissiez plus vous donner du bonheur l'un a
+l'autre; mais, puisqu'au milieu des egarements de son cerveau elle est
+restee chaste, je trouverais trop severe de restreindre ou de
+contraindre ses relations avec ses enfants. Mon pere, j'en suis certain,
+aurait une extreme repugnance a jouer ce role vis-a-vis d'elle, et je ne
+repondrais meme pas qu'il y consentit, quel que soit son devouement pour
+vous.
+
+--Il me suffira de m'expliquer, repondit Valvedre, pour que tu
+comprennes mes craintes. La personne dont nous parlons est en ce moment
+violemment eprise d'un jeune homme qui n'a pas plus de caractere et de
+raison qu'elle. En proie a mille agitations et a mille projets qui se
+contredisent, il lui ecrivait... _dernierement_..., dans une lettre que
+j'ai trouvee sous mes pieds et qui n'etait meme pas cachetee, tant on se
+raille de ma confiance: "Si tu le veux, nous enleverons tes fils, je
+travaillerai pour eux, je me ferai leur precepteur..., tout ce que tu
+voudras, pourvu que tu sois a moi et que rien ne nous separe, etc." Je
+sais que ce sont la des paroles, _des mots, des mots!_ Je suis bien
+tranquille sur le desir sincere que cet amant enthousiaste, enfant
+lui-meme, peut avoir de se charger des enfants d'un autre; mais leur
+mere peut, dans un jour de folie, prendre l'offre au serieux, ne fut-ce
+que pour eprouver son devouement! Cela se reduirait probablement a une
+partie de campagne. Las des marmots, on les ramenerait le soir meme;
+mais crois-tu que ces pauvres innocents doivent etre exposes a entendre,
+ne fut-ce qu'un jour, ces etranges dithyrambes?
+
+--Alors, repondit Obernay, nous ferons bonne garde; mais le mieux serait
+que vous ne partissiez pas encore.
+
+--Je ne partirai pas sans avoir regle toutes choses pour le present et
+l'avenir.
+
+--L'avenir, ne vous en tourmentez pas trop! Le caprice qui menace sera
+bientot passe.
+
+--Cela n'est pas sur, reprit Valvedre. Jusqu'ici, elle n'avait encourage
+que des hommages peu inquietants, des gens du monde trop bien eleves
+pour s'exposer a des esclandres. Aujourd'hui, elle a rencontre un homme
+intelligent et honnete, mais tres-exalte, sans experience, et, je le
+crains, sans principes suffisants pour faire triompher les bons
+instincts, son pareil, son ideal en un mot. Si elle cache soigneusement
+cette intrigue, je feindrai d'y etre indifferent; mais, si elle prend
+les partis extremes auxquels cet imprudent la convie, il faudra qu'il
+s'attende a une repression de ma part, ou qu'elle cesse de porter mon
+nom. Je ne veux pas qu'elle m'avilisse; mais, tant qu'elle sera ma
+femme, je ne souffrirai pas non plus qu'elle soit avilie par un autre
+homme. Voila ma conclusion.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Quand Valvedre et Obernay se furent eloignes et que je ne les entendis
+plus, je me retournai vers Alida, qui s'etait toujours tenue derriere
+moi; je la vis a genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras
+roides, evanouie, presque morte, comme le jour ou je l'avais trouvee
+dans l'eglise. Les dernieres paroles de Valvedre, que dix fois j'avais
+ete sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon energie. Je portai
+Alida dans le casino, et, en depit des revelations qui m'avaient brise
+un instant, je la secourus et la consolai avec tendresse.
+
+--Eh bien, le gant est jete, lui dis-je quand elle fut en etat de
+m'entendre, c'est a nous de le ramasser! Ce grand philosophe nous a
+trace notre devoir, il me sera doux de le remplir. Ecrivons-lui tout de
+suite nos intentions.
+
+--Quelles intentions? quoi? repondit-elle d'un air egare.
+
+--N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvedre? Il t'a mise
+au defi d'etre sincere, et moi, il m'a refuse la force d'etre devoue:
+montrons-lui que nous nous aimons plus serieusement qu'il ne pense.
+Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te
+rendre heureuse et de te garder fidele. Voila toute la vengeance que je
+veux tirer de son dedain!
+
+--Et mes enfants! s'ecria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura?
+
+--Vous vous les partagerez.
+
+--Ah! oui, il me donnera Paolino!
+
+--Non, puisque c'est celui qu'il prefere.
+
+--Cela n'est pas! Valvedre les aime egalement, jamais il ne donnera ses
+enfants!
+
+--Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la
+loi puisse atteindre?
+
+--Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un proces, un
+scandale, au lieu d'etre une formalite que le consentement mutuel
+rendrait tres-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante
+n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais
+informee. Mes principes me defendent d'accepter le divorce, et je n'ai
+jamais cru que Valvedre en viendrait la!
+
+--Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatiente de
+cette exaltation maternelle qui ne se reveillait devant moi que pour me
+blesser. Sois donc sincere vis-a-vis de toi-meme, tu n'en aimes qu'un,
+l'aine, et c'est justement celui qui, sous toutes les legislations,
+appartient au pere, a moins qu'il n'y ait danger moral a le lui confier,
+et ce n'est point ici le cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu,
+puisqu'en restant la femme de Valvedre, tu n'en as pas moins perdu a ses
+yeux le droit de les elever... et meme de les promener? Le divorce ne
+changera donc rien a ta situation, car aucune loi humaine ne t'otera le
+droit de les voir.
+
+--C'est vrai, dit Alida en se levant, pale, les cheveux epars, les yeux
+brillants et secs. Eh bien, alors que faisons-nous?
+
+--Tu ecris a ton mari que tu demandes le divorce, et nous partons; nous
+attendons le temps legal apres la dissolution du mariage, et tu consens
+a etre ma femme.
+
+--Ta femme? Mais non, c'est un crime! Je suis mariee et je suis
+catholique!
+
+--Tu as cesse de l'etre le jour ou tu as fait un mariage protestant.
+D'ailleurs, tu ne crois pas en Dieu, ma belle, et ce point-la doit lever
+bien des scrupules d'orthodoxie.
+
+--Ah! vous me raillez! s'ecria-t-elle, vous ne parlez pas serieusement!
+
+--Je raille ta devotion, c'est vrai; mais, pour le reste, je parle si
+serieusement, qu'a l'instant meme je t'engage ma parole d'honnete
+homme...
+
+--Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est
+pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'epouser, voila
+tout.
+
+--Injuste coeur! Est ce donc la premiere fois que je t'offre ma vie?
+
+--Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait
+a une condition.
+
+--Dis! dis vite!
+
+--Je ne veux rien accepter de M. de Valvedre. Il est genereux, il va
+m'offrir la moitie de son revenu; je ne veux meme pas de la pension
+alimentaire a laquelle j'ai droit. Il me repudie, il me dedaigne, je ne
+veux rien de lui! rien, rien!
+
+--C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'ecriai-je.
+Ah! ma chere Alida! combien je te benis de m'avoir devine!
+
+Il y avait plus d'esprit que de sincerite dans ces derniers mots.
+J'avais bien vu qu'Alida avait doute de mon desinteressement: c'etait
+horrible qu'a chaque instant elle doutat ainsi de tout; mais, en ce
+moment-la, comme il y avait aussi en moi plus de fierte blessee par le
+mari que d'elan veritable vers la femme, j'etais resolu a ne m'offenser
+de rien, a la convaincre, a l'obtenir a tout prix.
+
+--Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais etourdie de ma
+resolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon
+coeur deja depense en partie, mon nom fletri probablement par le
+divorce, mes regrets du passe, mes continuelles aspirations vers mes
+enfants, et la misere par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le
+demandes?... Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-meme?...
+
+--Alida, lui dis-je en me mettant a ses pieds, je suis pauvre, et mes
+parents seront peut-etre effrayes de ma resolution; mais je les connais,
+je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te
+reponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que
+tendres; ils sont intelligents, instruits, honores. Je t'offre donc un
+nom moins aristocratique et moins celebre que celui de Valvedre, mais
+aussi pur que les plus purs... Le peu que ces chers parents possedent,
+ils le partageront des a present avec nous, et, quant a l'avenir, je
+mourrai a la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis
+pas doue comme poete, je me ferai administrateur, financier, industriel,
+fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voila tout ce que je
+peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont
+jusqu'ici tu t'es le moins preoccupee.
+
+--Oui, certes, s'ecria-t-elle; l'obscurite, la retraite, la pauvrete, la
+misere meme, tout plutot que la pitie de Valvedre!... L'homme que j'ai
+vu si longtemps a mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour
+le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre
+enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi?
+M'aimeras-tu a ce point de m'accepter avec l'horrible caractere et
+l'absurde conduite que l'on m'attribue?
+
+--Cette conduite..., quelle qu'elle soit, je veux l'ignorer, n'en
+parlons jamais! Quant a ce caractere terrible..., je le connais, et je
+ne crois pas etre en reste avec toi, puisque je suis _ton pareil_, comme
+dit M. de Valvedre. Eh bien, nous sommes deux etres emportes,
+passionnes, impossibles pour les autres, mais necessaires l'un a l'autre
+comme l'eclair a la foudre. Nous nous devorerons sur le meme brasier,
+c'est notre vie! Separes, nous ne serions ni plus tranquilles ni plus
+sages. Va! nous sommes de la race des poetes, c'est-a-dire nes pour
+souffrir et pour nous consumer dans la soif d'un ideal qui n'est pas de
+ce monde. Nous ne le saisirons donc pas a toute heure, mais nous ne
+cesserons pas d'y aspirer; nous le reverons sans cesse et nous
+l'etreindrons quelquefois. Que veux-tu de mieux ailleurs, ame
+tourmentee? Preferes-tu le neant de la desillusion ou les faciles amours
+de la vie mondaine, la retraite a Valvedre ou l'equivoque existence de
+la femme sans mari et sans amant? Sache que je me soucie fort peu des
+jugements de M. de Valvedre sur ton compte. C'est peut-etre un grand
+homme que tu n'as pas compris; mais il ne t'a pas mieux comprise, lui
+qui n'a rien su faire de ton individualite, et qui a prononce l'arret de
+son impuissance morale le jour ou il a cesse de t'aimer. Que n'etais-je
+en face de lui et seul avec lui tout a l'heure! sais-tu ce que je lui
+aurais dit? "Vous ne savez rien de la femme, vous qui voulez lui tracer
+un role conforme a vos systemes, a vos gouts et a vos habitudes. Vous ne
+vous faites aucune idee de la mission d'une creature exquise, et, en
+cela, vous etes un pitoyable naturaliste. Vous etes leibnitzien, je le
+vois de reste, et vous pretendez que la vertu consiste a concourir au
+perfectionnement des choses humaines par la connaissance des choses
+divines. Soit! vous prenez Dieu pour type absolu, et, de meme qu'il
+produit et regle l'eternelle activite, vous voulez que l'homme cree ou
+ordonne sans cesse la prosperite de son milieu par un travail sans
+relache. Vous vous emerveillez devant l'abeille qui fait le miel, devant
+la fleur qui travaille pour l'abeille; mais vous oubliez le role des
+elements, qui, sans rien faire de logique en apparence, donnent a toutes
+choses la vie et l'echange de la vie. Soyez un peu moins pedant et un
+peu plus ingenieux! Comparez, la logique le veut, les ames passionnees a
+la mer qui se souleve et au vent qui se dechaine pour balayer
+l'atmosphere et maintenir l'equilibre de la planete. Comparez la femme
+charmante, qui ne sait que rever et parler d'amour, a la brise qui
+promene, insouciante, d'un horizon a l'autre, les parfums et les
+effluves de la vie. Oui, cette femme, selon vous si frivole, est, selon
+moi, plus active et plus bienfaisante que vous. Elle porte en elle la
+grace et la lumiere; sa seule presence est un charme, son regard est le
+soleil de la poesie, son sourire est l'inspiration ou la recompense du
+poete. Elle se contente d'etre, et l'on vit, l'on aime autour d'elle!
+Tant pis pour vous si vous n'avez pas senti ce rayon penetrer en vous et
+donner a votre etre une puissance et des joies nouvelles!"
+
+Je parlais sous l'inspiration du depit. Je croyais parler a Valvedre, et
+je me consolais de ma blessure en bravant la raison et la verite. Alida
+fut saisie par ce qu'elle prenait pour de l'eloquence veritable. Elle se
+jeta dans mes bras; sensible a la louange, avide de rehabilitation, elle
+versa des larmes qui la soulagerent.
+
+--Ah! tu l'emportes, s'ecria-t-elle, et, de ce moment, je suis a toi.
+Jusqu'a ce moment,--oh! pardonne-moi, plains-moi, tu vois bien que je
+suis sincere!--j'ai conserve pour Valvedre une affection depitee, melee
+de haine et de regret; mais, a partir d'aujourd'hui, oui, je le jure a
+Dieu et a toi, c'est toi seul que j'aime et a qui je veux appartenir a
+jamais. C'est toi le coeur genereux, l'epoux sublime, l'homme de genie!
+Qu'est-ce que Valvedre aupres de toi? Ah! je l'avais toujours dit,
+toujours cru, que les poetes seuls savent aimer, et que seuls ils ont le
+sens des grandes choses! Mon mari me repousse et m'abandonne pour une
+faute legere apres dix ans de fidelite reelle, et, toi qui me connais a
+peine, toi a qui je n'ai donne aucun bonheur, aucune garantie, tu me
+devines, tu me releves et tu me sauves. Tiens, partons! va m'attendre a
+la frontiere; moi, je cours embrasser mes enfants et signifier a M. de
+Valvedre que j'accepte ses conditions.
+
+Transportes de joie et d'orgueil, alleges pour le moment de toute
+souffrance et de toute apprehension, nous nous separames apres nous etre
+entendus sur les moyens de hater notre fuite.
+
+Alida alla rejoindre M. de Valvedre chez les Obernay, ou, en presence
+d'Henri, elle devait lui parler, pendant que je quitterais le casino
+pour n'y jamais rentrer. Moi aussi, je voulais parler a Henri, mais non
+dans une auberge, car je ne devais pas laisser savoir a sa famille que
+je fusse reste ou revenu a Geneve, et, le jour de la noce, j'avais ete
+vu de trop de personnes de l'intimite des Obernay pour ne pas risquer
+d'etre rencontre par quelqu'une d'entre elles. Je fis venir une voiture
+ou je m'enfermai, et j'allai demander asile a Moserwald, qui me cacha
+dans son propre appartement. De la, j'ecrivis un mot a Henri, qui vint
+me trouver presque aussitot.
+
+Ma soudaine presence a Geneve et le ton mysterieux de mon billet etaient
+des indices assez frappants pour qu'il n'hesitat plus a reconnaitre en
+moi le rival dont Valvedre, par delicatesse, lui avait cache le nom.
+Aussi l'explication des faits fut-elle comme sous-entendue. Il contint
+du mieux qu'il put son chagrin et son blame, et, me parlant avec une
+brusquerie froide:
+
+--Tu sais sans doute, me dit-il, ce qui vient de se passer entre M. de
+Valvedre et sa femme?
+
+--Je crois le savoir, repondis-je; mais il est tres-important pour moi
+d'en connaitre les details, et je te prie de me les dire.
+
+--Il n'y a pas de details, reprit-il; madame de Valvedre a quitte notre
+maison, il y a une demi-heure, en nous disant qu'une de ses amies
+mourante, je ne sais quelle Polonaise en voyage, la faisait demander a
+Vevay, et qu'elle reviendrait le plus tot possible. Son mari n'etait
+plus la. Elle a paru desirer le voir; mais, au moment ou j'allais le
+chercher, elle m'a arrete en me disant qu'elle aimait mieux ecrire. Elle
+a ecrit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai
+portees a Valvedre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle
+etait deja partie seule et a pied, laissant probablement ses
+instructions a la Bianca, qui a ete impenetrable; mais Valvedre n'entend
+pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec
+elle. Il la cherche. J'allais l'accompagner quand j'ai recu ton billet.
+J'ai compris, j'ai pense, je pense encore que madame de Valvedre est
+ici...
+
+--Sur l'honneur, repondis-je a Obernay en l'interrompant, elle n'y est
+pas!
+
+--Oh! sois tranquille, je ne chercherai pas a la decouvrir, maintenant
+que je te vois en possession du principal role dans celte triste
+affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre facheuse
+entre M. de Valvedre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme
+de sa trempe, on peut etre surpris par un acces de colere. Tu as donc
+bien fait de ne pas te montrer. J'ai cache ta lettre a Valvedre, et il
+ne s'avisera guere de te decouvrir ici.
+
+--Ah! m'ecriai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache?
+
+--Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignite, reprit Henri avec
+autorite, tu serais conduit par un mauvais sentiment a commettre une
+mauvaise action!
+
+--Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par
+un eclat. C'est pour te parler de ces choses que j'ai voulu te voir;
+mais je dois te prier, quelle que soit ton opinion, de me menager. Je ne
+suis pas aussi maitre de moi-meme que s'il s'agissait de faire une
+analyse botanique!
+
+--Ni moi non plus, reprit Obernay; mais je tacherai pourtant de ne pas
+perdre la tete. Pourquoi m'as-tu appele? Parle, je t'ecoute.
+
+--Oui, je vais parler; mais je veux savoir ce que contenait le billet
+que madame de Valvedre t'a fait porter a son mari. Il a du te le
+montrer.
+
+--Oui. Il contenait ceci en propres termes: "J'accepte l'_ultimatum_. Je
+pars! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos desirs,
+je compte me remarier."
+
+--C'est bien, c'est tres-bien! m'ecriai-je soulage d'une vive anxiete:
+j'avais craint un instant qu'Alida n'eut deja change d'intention et
+trahi les serments de l'enthousiasme.--A present, repris-je, tu le vois,
+tout est consomme! Je vais enlever cette femme, et, aussitot qu'elle
+sera libre devant la loi, elle sera ma femme. Tu vois que la question
+est nettement tranchee.
+
+--La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que
+le divorce n'est pas prononce, M. de Valvedre ne veut pas qu'elle soit
+compromise. Il faut qu'elle retourne a Valvedre, ou que tu t'eloignes.
+C'est un peu de patience a avoir, puisque la realisation de votre
+fantaisie ne peut souffrir d'empechement. Craignez-vous deja de vous
+raviser l'un ou l'autre, si vous ne brulez pas vos vaisseaux par un coup
+de tete?
+
+--Point d'epigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvedre est fort
+raisonnable a coup sur; mais il m'est impossible de le suivre. Il a
+lui-meme cree l'empechement en me gratifiant de ses dedains, de ses
+railleries et de ses menaces.
+
+--Ou cela? quand cela donc?
+
+--Sous la tonnelle de ton jardin, il y a une heure.
+
+--Ah! tu etais la? tu ecoutais?
+
+--M. de Valvedre n'avait aucun doute a cet egard.
+
+--Au fait... oui, je me rappelle! Il tenait a parler la. J'aurais du
+deviner pourquoi. Eh bien, apres? Il a parle de son rival, non pas comme
+d'un homme raisonnable, ce qui eut ete bien impossible, mais comme d'un
+honnete homme, et, ma foi...
+
+--C'est plus que je ne merite selon toi?
+
+--Selon moi? Peut-etre! nous verrons! Si tu te conduis en ecervele, je
+dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est
+que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre
+folie en bravant Valvedre, lui donner raison par consequent?
+
+--Je veux le braver, m'ecriai-je. J'ai jure le mariage a sa femme et a
+ma propre conscience; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-la, je
+serai son unique protecteur, parce que M. de Valvedre a predit que je
+serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me
+tuer si je ne faisais pas sa volonte, et que je l'attends de pied forme
+pour savoir qui des deux tuera l'autre, parce qu'enfin il ne me plait
+pas qu'il pense m'avoir intimide, et que je sois homme a subir les
+conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau
+role.
+
+--Tu parles comme un fou! dit Obernay en levant les epaules. Si Valvedre
+voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le
+scandale.
+
+--Valvedre ne craint peut-etre pas tant le blame que le ridicule!
+
+--Et toi donc?
+
+--C'est mon droit encore plus que le sien. Il a provoque mon
+ressentiment, il devait en prevoir les consequences.
+
+--Alors, c'est decide, tu enleves?
+
+--Oui, et avec tout le mystere possible, parce que je ne veux pas
+qu'Alida soit temoin d'une tragedie dont elle ne soupconne pas
+l'imminence; et ce mystere, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas
+envie d'etre le temoin de Valvedre contre moi, ton meilleur ami.
+
+--Mon meilleur ami? Non! tu ne le serais plus; tu peux donner ta
+demission, si tu persistes!
+
+--Au prix de l'amitie, comme au prix de la vie, je persisterai; mais
+aussitot que j'aurai mis Alida en surete, je reviendrai ici, et je me
+presenterai a M. de Valvedre pour lui repeter tout ce que tu viens
+d'entendre et tout ce que je te charge de lui dire aussitot que je serai
+parti, c'est-a-dire dans une heure.
+
+Obernay vit que ma volonte etait exasperee, et que ses remontrances ne
+servaient qu'a m'irriter davantage. Il prit tout a coup son parti.
+
+--C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvedre dispose
+a soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu'a demain, il ignorera
+que je t'ai vu. Pars le plus tot possible, je vais tacher de l'aider a
+ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas beaucoup de
+bonheur; car, si tu en pouvais gouter au milieu d'un pareil triomphe, je
+te mepriserais. Je compte encore sur tes reflexions et tes remords pour
+te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre
+Francis! Je te laisse au bord de l'abime. Dieu seul peut t'empecher d'y
+rouler.
+
+Il sortit. Sa voix etait etouffee par des larmes qui me briserent le
+coeur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter a son cou. Il me
+repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma reponse
+affirmative, il reprit froidement:
+
+--Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai a ton
+service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'offrir les moyens de te
+perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir a ce
+Moserwald..., qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense?
+
+Je ne pouvais plus parler. Le sang m'etouffait d'une toux convulsive. Je
+lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir
+voulu me serrer la main.
+
+Quelques instants apres, j'etais en conference avec mon hote.
+
+--Nephtali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les
+demande.
+
+--Ah! enfin, s'ecria-t-il avec une joie sincere, vous etes donc mon
+veritable ami!
+
+--Oui; mais ecoutez. Mes parents possedent en tout le double de cette
+somme, placee sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils
+unique. Tant que mes parents vivront, je ne veux pas aliener ce capital,
+dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous
+faire une reconnaissance de la somme et des interets.
+
+Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forcai d'accepter, le
+menacant, s'il la refusait, de m'adresser a Obernay, qui m'avait ouvert
+sa bourse.
+
+--Ne suis-je donc pas assez votre oblige, lui dis-je, vous qui, pour
+croire a ma solvabilite, acceptez la seule preuve que je puisse vous en
+donner ici, ma parole?
+
+Au bout d'un quart d'heure, j'etais avec lui dans sa voiture fermee.
+Nous sortions de Geneve, et il me conduisait a une de ses maisons de
+campagne, d'ou je sortis en chaise de poste pour gagner la frontiere
+francaise.
+
+J'etais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soiree et
+qui me semblait avoir quitte la maison Obernay trop precipitamment pour
+ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle; mais, en arrivant au lieu
+du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devance. Elle s'elanca de sa
+voiture dans la mienne, et nous continuames notre route avec rapidite.
+Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-la, et il n'etait pas
+facile de nous atteindre. Cela n'eut pourtant pas ete impossible a
+Valvedre. On verra bientot ce qui nous preserva de sa poursuite.
+
+Paris etait encore, a cette epoque, l'endroit du inonde civilise ou il
+etait le plus facile de se tenir cache. C'est la que j'installai ma
+compagne dans un appartement mysterieux et confortable, en attendant les
+evenements. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adressees
+par Moserwald poste restante. La premiere etait de lui.
+
+"Mon enfant, j'ai fait ce qui etait convenu entre nous. J'ai ecrit a M.
+Henri Obernay pour lui dire que je savais ou vous etiez, que je vous
+avais donne ma parole de ne le confier a personne, mais que j'etais en
+mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait a
+propos de confier a mes soins. Des le jour meme, il a envoye chez moi le
+paquet ci-inclus, que je vous transmets fidelement.
+
+"Vous avez passe le Rubicon comme feu Cesar. Je ne reviendrai pas sur la
+dose de satisfaction, de douleur et d'inquietude que cela me met sur
+l'estomac... L'estomac, c'est bien vulgaire, et _on_ en rira sans pitie;
+mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la poesie est passe
+pour moi avec celui de l'esperance. Je m'etais pourtant senti des
+dispositions pendant quelques jours... Le dieu m'abandonne, et je ne
+vais plus songer qu'a ma sante. L'evenement auquel je m'attendais et
+auquel je ne voulais pas croire, votre depart precipite avec _elle_, m'a
+bouleverse, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile; mais
+cela passera, et la edition de don Quichotte que vous me faites me
+donnera du courage. J'entends d'ici qu'_on_ rit encore; _on_ me compare
+peut-etre a Sancho! N'importe, je suis a _vous_ (au singulier ou au
+pluriel), a votre service, a votre discretion, a la vie et a la mort.
+
+"NEPHTALI."
+
+La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisieme. Les voici
+toutes les deux, celle d'Henri d'abord:
+
+"J'espere qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux
+sur ta veritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu
+saches comment j'ai agi a ton egard.
+
+"Tu es bien simple si tu m'as cru dispose a transmettre a M. de V... tes
+offres provocatrices. Je me suis contente de lui dire, pour sauvegarder
+ton honneur, qu'une tierce personne etait chargee de te faire tenir tout
+genre de communications, et que, le jour ou il jugerait a propos d'avoir
+une explication avec toi, j'etais charge personnellement de t'en
+prevenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel
+rendez-vous.
+
+"Ceci etabli, je me suis permis de supposer que tu allais a Bruxelles
+pour t'entretenir avec tes parens sur tes projets ulterieurs. Quant a
+_madame_, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un enorme mensonge. J'ai
+pretendu savoir qu'elle s'en allait a Valvedre et, de la, en Italie,
+pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour ou son mari formerait le
+premier la demande du divorce, que, jusque-la, la tierce personne
+pouvait egalement lui faire connaitre toute resolution prise a son
+egard.
+
+"Il resulte de mon action que M. de Valvedre..., qui desirait parler a
+_madame_, s'est rendu sur-le-champ a Valvedre, ou j'aimais mieux le
+voir, pour sa dignite et pour ma securite morale, que sur les traces des
+_aimables_ fugitifs.
+
+"De Valvedre, il vient donc de m'ecrire, et si, quand _madame_ et toi
+aurez lu, vous persistez a meconnaitre un tel caractere, je vous plains
+et n'envie pas votre maniere de voir.
+
+"Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause; je regarde comme un
+tres-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce lien qui
+lui confere _la responsabilite sans la repression possible_: probleme
+insoluble ou son ame se consume sans profit pour la science. Moins moral
+et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des voeux pour
+que le calme et la liberte des voyages lui soient definitivement rendus.
+Ceci n'est pas galant, et tu vas peut-etre m'en demander raison. Je
+n'accepterai pas la partie; mais je dois t'avertir d'une chose: c'est
+que, si tu persistais par hasard a demander reparation a M. de V... _de
+l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme_ (car c'etait
+la ton theme), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le
+vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvedre est brave comme
+un lion; mais peut-etre ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends,--au
+grand etonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille
+amities. Braves coeurs, ils ne savent rien!"
+
+
+DE M. DE V... A HENRI OBERNAY.
+
+"Je ne l'ai pas trouvee ici; elle n'y est pas venue, et meme, d'apres
+les informations que j'ai prises le long du chemin, elle a du suivre,
+pour se rendre en Italie, une tout autre direction. Mais est-elle
+reellement par la et a-t-elle jamais resolu serieusement de s'enfermer
+dans un couvent, fut-ce pour quelques semaines?
+
+"Quoi qu'il en soit, il ne me convient pas de la chercher davantage:
+j'aurais l'air de la poursuivre, et ce n'est nullement mon intention. Je
+souhaitais lui parler: une conversation est toujours plus concluante que
+des paroles ecrites; mais le soin qu'elle a pris de l'eviter et de me
+cacher son refuge decele des resolutions plus completes que je ne
+croyais devoir lui en attribuer.
+
+"D'apres les trois mots par lesquels elle a cru suffisant de clore une
+existence de devoirs reciproques, je vois qu'elle craignait un eclat de
+ma part. C'etait mal me connaitre. Il me suffisait, a moi, qu'elle sut
+mon jugement sur son compte, ma compassion pour ses souffrances, les
+limites de mon indulgence pour ses fautes; mais, puisqu'elle n'en a pas
+juge ainsi, il me parait necessaire qu'elle reflechisse de nouveau sur
+ma conduite et sur celle qu'il lui convient d'adopter. Tu lui
+communiqueras donc ma lettre. J'ignore si, en te parlant, j'ai prononce
+le mot de _divorce_, dont elle m'attribue la premeditation. Je suis
+certain de n'avoir envisage cette eventualite que dans le cas ou,
+foulant aux pieds l'opinion, elle me mettrait dans l'alternative ou de
+contraindre sa liberte, ou de la lui rendre entiere. Je ne peux pas
+hesiter entre ces deux partis. L'esprit de la legislation que j'ai
+reconnue en l'epousant prononce dans le sens d'une liberte reciproque,
+quand une incompatibilite eprouvee et constatee de part et d'autre est
+arrivee a compromettre la dignite du lien conjugal et l'avenir des
+enfants. Jamais, quoi qu'il arrive, je n'invoquerai contre celle que
+j'avais choisie, et que j'ai beaucoup aimee, le pretexte de son
+infidelite. Grace a l'esprit de la reforme, nous ne sommes pas condamnes
+a nous nuire mutuellement pour nous degager. D'autres motifs
+suffiraient; mais nous n'en sommes pas la, et je n'ai point encore de
+motifs assez evidents pour exiger qu'_elle_ se prete a une rupture
+legale.
+
+"Elle a cru pourtant, dans un moment d'irritation, me donner ce motif en
+m'ecrivant qu'elle comptait se remarier. Je ne suis pas homme a profiter
+d'une heure de depit; j'attendrai une insistance calme et reflechie.
+
+"Mais probablement elle tient a savoir si je desire le resultat qu'elle
+provoque, et si j'ai aspire pour mon compte a la liberte de contracter
+un nouveau lien. Elle tient a le savoir pour rassurer sa conscience ou
+satisfaire sa fierte. Je lui dois donc la verite. Je n'ai jamais eu la
+pensee d'un second mariage, et, si je l'avais eue, je regarderais comme
+une lachete de ne l'avoir pas sacrifiee au devoir de respecter, dans
+toute la limite du possible, la sincerite de mon premier serment.
+
+"Cette limite du possible, c'est le cas ou madame de V... afficherait
+ses nouvelles relations. C'est aussi le cas ou elle me reclamerait de
+sang-froid, et apres mure deliberation, le droit de contracter de
+nouveaux engagements.
+
+"Je ne ferai donc rien pour agiter son existence actuelle et pour porter
+a l'extreme des resolutions que je n'ai pas le droit de croire sans
+appel. Je ne rechercherai et n'accepterai aucun pourparler avec la
+personne qui m'a offert de se presenter devant moi. Je ne prevois pas,
+de ce cote-la plus que de l'autre, des garanties d'association bien
+durable, mais je n'en serai juge qu'apres un temps d'epreuve et
+d'attente.
+
+"Si on ne m'appelle pas, d'ici a un mois, devant un tribunal competent a
+prononcer le divorce, je m'absenterai pour un temps dont je n'ai pas a
+fixer le terme. A mon retour, je serai moi-meme le juge de cette
+question delicate et grave qui nous occupe, et j'aviserai, mais sans
+sortir des principes de conduite que je viens d'exposer.
+
+"Fais savoir aussi a madame de V... qu'elle pourra faire toucher a la
+banque de Moserwald et compagnie la rente de cinquante mille francs qui
+lui etait precedemment servie, et dont elle-meme avait fixe le chiffre.
+S'il lui convient d'habiter Valvedre ou ma maison de Geneve en l'absence
+de toute relation compromettante pour elle, dis-lui que je n'y vois
+aucun inconvenient; dis-lui meme que mon desir serait de la voir arriver
+ici pendant le peu de jours que j'ai encore a y passer. Je n'ai pas
+d'orgueil, ou du moins je n'en mets pas dans mes rapports avec elle.
+J'ai du longtemps eviter des explications qui n'auraient servi qu'a
+l'irriter et a la faire souffrir. A present que la glace est rompue, je
+ne me crois susceptible d'etre atteint par aucun ridicule, si elle veut
+entendre ce que j'ai desormais a lui dire. Il ne sera pas question du
+passe, je lui parlerai comme un pere qui n'espere pas convaincre, mais
+qui desire attendrir. Completement desinteresse dans ma propre cause,
+puisque par le fait, et sans qu'il soit besoin de solennite, nous nous
+separons, je sens que j'ai encore besoin, moi, de laisser sa vie, non
+pas heureuse, elle ne le peut etre, mais aussi acceptable que possible
+pour elle-meme. Elle pourrait encore gouter quelque joie intime dans la
+gloire de sacrifier la fantaisie et ses redoutables consequences a
+l'avenir de ses enfants et a sa propre consideration, a l'affection de
+ta famille, au fidele devouement de Paule, au respect de tous les gens
+serieux... Si elle veut m'entendre, elle retrouvera l'ami toujours
+indulgent et jamais importun qu'elle connait bien malgre ses habitudes
+de meprise... Si elle ne le veut pas, mon devoir est rempli, et je
+m'eloignerai, sinon rassure sur son compte, du moins en paix avec
+moi-meme."
+
+La bonte comique de Moserwald m'avait fait sourire, la rudesse chagrine
+et railleuse d'Obernay m'avait courrouce, la genereuse douceur de
+Valvedre m'ecrasa. Je me sentis si petit devant lui, que j'eprouvai un
+moment de terreur et de honte avant de faire lire a sa femme cette
+requete a la fois humble et digne; mais je n'avais pas le droit de m'y
+refuser, et je la lui envoyai par Bianca, qui etait venue nous rejoindre
+a Paris.
+
+Je ne voulais pas etre temoin de l'effet de cette lecture sur Alida.
+J'avais appris a redouter l'imprevu de ses emotions et a en menager le
+contre-coup sur moi-meme. Depuis huit jours de tete-a-tete, nous avions,
+par un miracle de la volonte la plus tendue qui fut jamais, reussi a
+nous maintenir au diapason de la confiance heroique. Nous voulions
+croire l'un a l'autre, nous voulions vaincre la destinee, etre plus
+forts que nous-memes, donner un dementi aux sombres previsions de ceux
+qui nous avaient juges si defavorablement. Comme deux oiseaux blesses,
+nous nous pressions l'un contre l'autre pour cacher le sang qui eut
+revele nos traces.
+
+Alida fut grande en ce moment. Elle vint me trouver. Elle souriait, elle
+etait belle comme l'ange du naufrage qui soutient et dirige le navire en
+detresse.
+
+--Tu n'as pas tout lu, me dit-elle; voici des lettres qu'on avait
+remises a Bianca pour moi au moment ou elle a quitte Geneve. Je te les
+avais cachees; je veux que tu les connaisses.
+
+La premiere de ces lettres etait de Juste de Valvedre.
+
+"Ma soeur, disait-elle, ou etes-vous donc? Cette amie polonaise a quitte
+Vevay; elle est donc guerie? Elle va en Italie et vous l'y suivez
+precipitamment, sans dire adieu a personne! Il s'agit donc d'un grand
+service a lui rendre, d'un grand secours a lui porter? Ceci ne me
+regarde pas, direz-vous; mais me permettrez-vous de vous dire que je
+suis inquiete de vous, de votre sante alteree depuis quelque temps, de
+l'air agite d'Obernay, de l'air abattu de mon frere, de l'air mysterieux
+de Bianca? Elle n'a pas du tout l'air d'aller en Italie... Chere, je ne
+vous fais pas de questions, vous m'en avez denie le droit, prenant ma
+sollicitude pour une vaine curiosite. Ah! ma soeur, vous ne m'avez
+jamais comprise; vous n'avez pas voulu lire dans mon coeur, et je n'ai
+pas su vous le reveler. Je suis une vieille fille gauche, tantot brusque
+et tantot craintive. Vous aviez raison de ne pas me trouver aimable,
+mais vous avez eu tort de croire que je n'etais pas aimante et que je ne
+vous aimais pas!
+
+"Alida, revenez, ou, si vous etes encore pres de nous, ne partez pas!
+Mille dangers environnent une femme seduisante. Il n'y a de force et de
+securite qu'au sein de la famille. La votre vous semble quelquefois trop
+grave, nous le savons, nous essayerons de nous corriger... Et puis c'est
+peut-etre moi qui vous deplais le plus... Eh bien, je m'eloignerai, s'il
+le faut. Vous m'avez reproche de me placer entre vous et vos enfants et
+d'accaparer leur affection. Ah! prenez ma place, ne les quittez pas, et
+vous ne me reverrez plus; mais non, vous avez du coeur, et de tels
+depits ne sont pas dignes de vous. Vous n'avez jamais pu croire que je
+vous haissais, moi qui donnerais ma vie pour votre bonheur et qui vous
+demande pardon a genoux, si j'ai eu envers vous quelques moments
+d'injustice ou d'impatience. Revenez, revenez! Edmond a beaucoup pleure
+apres votre depart, si peu prevu. Paolino a une idee fantasque, c'est
+que vous etes dans le jardin qui est aupres du leur: il pretend qu'il
+vous y a vue un jour, et on ne peut l'empecher de grimper au treillage
+pour regarder derriere le mur ou il vous a revee, ou il vous attend
+encore. Paule, qui vous aime tant, a beaucoup de chagrin; son mari en
+est jaloux. Adelaide, qui me voit vous ecrire, veut vous dire quelques
+mots. Elle vous dit, comme moi, qu'il faut croire en nous et ne pas nous
+abandonner."
+
+La lettre d'Adelaide, plus timide et moins tendre, etait plus touchante
+encore dans sa candeur.
+
+"Chere madame,
+
+"Vous etes partie si vite, que je n'ai pas pu vous adresser une grave
+question. Faut-il garnir les chemises de _ces messieurs_ (Edmond et
+Paul) avec de la dentelle, avec de la broderie ou avec un ourlet? Moi,
+j'etais pour les cols et manchettes bien fermes, bien blancs et tout
+unis; mais je crois vous avoir entendu dire que cela ressemblait trop a
+du papier et encadrait trop sechement ces aimables et cheres petites
+figures rondes. Rosa, qui donne toujours son avis, surtout quand on ne
+le lui demande pas, veut de la dentelle. Paule est pour la broderie;
+mais moi, remarquez, je vous en prie, comme je suis judicieuse, je
+pretends que c'est avant tout a leur petite maman que ces minois doivent
+plaire, et qu'elle a, d'ailleurs, mille fois plus de gout que de simples
+Genevoises de notre espece. Donc, repondez vite, chere madame. On est
+d'accord pour desirer de vous complaire et de vous obeir en tout. Vous
+avez emporte un morceau de notre coeur, et cela sans crier gare. C'est
+mal a vous de ne pas nous avoir donne le temps de baiser vos belles
+mains et de vous dire ce que je vous dis ici: Guerissez votre amie, ne
+vous fatiguez pas trop et revenez vite, car je suis au bout de mes
+histoires pour faire prendre patience a Edmond et pour endormir Paolino.
+Paule vous ecrit. Mon pere et ma mere vous offrent leurs plus affectueux
+compliments, et Rosa veut que je vous dise qu'elle a bien soin du gros
+myrte que vous aimez, et dont elle veut mettre une fleur dans ma lettre
+avec un baiser pour vous."
+
+--Quelle confiance en mon retour! dit Alida quand j'eus fini de lire, et
+quel contraste entre les preoccupations de cette heureuse enfant et les
+eclairs de notre Sinai! Eh bien, qu'as-tu, toi? manques-tu de courage?
+Ne vois-tu pas que plus il m'en faut, plus il m'en vient? Tu dois
+trouver que j'ai ete bien injuste envers mon mari, envers la soeur ainee
+et envers cette innocente Adelaide! Trouve, va! tu ne me feras pas plus
+de reproches que je ne m'en fais! J'ai doute de ces coeurs excellents et
+purs, je les ai nies pour m'etourdir sur le crime de mon amour! Eh bien,
+a present que j'ouvre les yeux et que je vois quels amis je t'ai
+sacrifies, je me reconcilie avec ma faute, et je me releve de mon
+humiliation. Je suis contente de me dire que tu ne m'as pas ramassee
+comme un oiseau chasse du nid et juge indigne d'y reprendre sa place. Tu
+n'en as pas moins eu tout le merite de la pitie, et tu as trouve dans
+ton coeur genereux la force de me recueillir, un jour que je me croyais
+avilie et que tu m'avais vu fouler aux pieds. Mais, aujourd'hui, voila
+Valvedre qui se recracte et qui m'appelle, voila Juste qui me tend les
+bras en s'agenouillant devant moi, et la douce Adelaide qui me montre
+mes enfants en me disant qu'ils m'attendent et me pleurent! Je puis
+retourner aupres d'eux et y vivre independante, servie, caressee,
+remerciee, pardonnee, benie! A present, tu es libre, cher ange; tu peux
+me quitter sans remords et sans inquietude; tu n'as rien gate, rien
+detruit dans ma vie. Au contraire, ce mari tres-sage, ces amis
+tres-craintifs du _qu'en dira-t-on_ me menageront d'autant plus qu'ils
+m'ont vue prete a tout rompre. Tu le vois, nous pouvons nous quitter
+sans qu'on raille nos ephemeres amours. Henri lui-meme, ce Genevois
+mal-appris, me fera amende honorable s'il me voit renoncer
+volontairement a ce qu'il appelle mon caprice. Eh bien, que veux-tu
+faire? Reponds! reponds donc! a quoi songes-tu?
+
+Il est des moments dans les plus fatales destinees ou la Providence nous
+tend la planche de salut et semble nous dire: "Prends-la, ou tu es
+perdu." J'entendais cette voix mysterieuse au-dessus de l'abime; mais le
+vertige de l'abime fut plus fort et m'entraina.
+
+--Alida, m'ecriai-je, tu ne me fais pas cette offre-la pour que je
+l'accepte? Tu ne le desires pas, tu n'y comptes pas, n'est-il pas vrai?
+
+--Tu m'as comprise, repondit-elle en se mettant a genoux devant moi, les
+mains dans mes mains et comme dans l'attitude du serment. Je
+t'appartiens, et le reste du monde ne m'est rien! Tu es tout pour moi:
+mon pere et ma mere qui m'ont quittee, mon mari que je quitte, et mes
+amis qui vont me maudire, et mes enfants qui vont m'oublier. "Tu es mes
+freres et mes soeurs, comme dit le poete, et Ilion, ma patrie que j'ai
+perdue!" Non! je ne reviendrai plus sur mes pas, et, puisqu'il est dans
+ma destinee de mal comprendre les devoirs de la famille et de la
+societe, au moins j'aurai consacre ma destinee a l'amour! N'est-ce donc
+rien, et celui qui me l'inspire ne s'en contentera-t-il pas? Si cela
+est, si pour toi je suis la premiere des femmes, que m'importe d'etre la
+derniere aux yeux de tous les autres? Si mes torts envers eux me sont
+des merites aupres de toi, de quoi aurais-je a me plaindre? Si l'on
+souffre la-bas et si je souffre de faire souffrir, j'en suis fiere,
+c'est une expiation de ces fautes passees que tu me reprochais, c'est ma
+palme de marytre que je depose a tes pieds.
+
+Une seule chose peut m'excuser d'avoir accepte le sacrifice de cette
+femme passionnee, c'est la passion qu'elle m'inspira des ce moment, et
+qui ne fut plus ebranlee un seul jour. Certes, je suis bien assez
+coupable sans ajouter au fardeau de ma conscience. Ma fuite avec elle
+fut une mauvaise inspiration, une lache audace, une vengeance, ou du
+moins une reaction aveugle de mon orgueil froisse. Meilleure que moi,
+Alida avait pris mon devouement au serieux, et, si sa foi en moi fut un
+acces de fievre, la fievre dura et consuma le reste de sa vie. En moi,
+la flamme fut souvent agitee et comme battue du vent; mais elle ne
+s'eteignit plus. Et ce ne fut plus la vanite seule qui me soutint, ce
+fut aussi la reconnaissance et l'affection.
+
+Des lors il se fit une sorte de calme dans notre vie, calme trompeur et
+qui cachait bien des angoisses toujours renaissantes; mais l'idee de
+nous raviser et de nous separer ne fut jamais remise en question.
+
+Nous primes aussi, ce jour-la, de bonnes resolutions, eu egard a notre
+position desesperee. Nous fimes de la prudence avec notre temerite, de
+la sagesse avec notre delire. Je renoncai a mon hostilite contre
+Valvedre, Alida a ses plaintes contre lui. Elle n'en parla plus qu'a de
+rares intervalles, d'un ton doux et triste, comme elle parlait de ses
+enfants. Nous renoncames aux reves de libre triomphe qui nous avaient
+souri, et nous primes de grands soins pour cacher notre residence a
+Paris et notre intimite. Alida prit la peine de s'expliquer avec son
+mari dans une lettre qu'elle ecrivait a Juste, comme Valvedre s'etait
+explique avec elle dans sa lettre a Obernay. Elle persista dans son
+projet de divorce; mais elle promit de mener une existence si
+mysterieuse, que nul ne pourrait se porter son accusateur devant
+Valvedre.
+
+"Je sais bien, disait-elle, que mon absence prolongee, mon domicile
+inconnu, ma disparition inexpliquee pourront faire naitre des soupcons,
+et qu'il vaudrait mieux que la femme de Cesar ne fut pas soupconnee;
+mais, puisque Cesar ne veut pas repudier brutalement sa femme, et qu'il
+s'agit pour tous deux de se quitter sans reproche amer, celle-ci
+menagera les apparences et n'aflichera pas son futur changement de nom.
+Elle le cachera au contraire; elle ne verra aucune personne qui pourrait
+le deviner et le trahir; elle sera morte pour le monde pendant plusieurs
+annees, s'il le faut, et il ne tiendra qu'a vous de dire qu'elle est
+reellement dans un couvent, car elle vivra sous un voile et derriere
+d'epais rideaux. Si ce n'est pas la tout ce que souhaite et conseille
+Cesar, c'est du moins tout ce qu'il peut exiger, lui qui ne s'est jamais
+couronne despote, et qui n'a pas plus tue la liberte dans l'hymenee
+qu'il ne veut la tuer dans le monde.
+
+"Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser a l'entretien qu'il me
+demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de resister a
+son influence ne me fit pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour
+qu'aucune consideration humaine put ebranler ma resolution."
+
+Elle finissait, apres avoir, a son tour, demande pardon a sa belle-soeur
+de ses injustices et de ses preventions, en lui signifiant qu'elle ne
+voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il put etre.
+
+Quand elle ecrivit a ses enfants, a Paule et a Adelaide, elle pleura au
+point qu'elle trempa de larmes un billet a cette derniere ou elle
+reglait, avec une gravite enjouee, la grande question des cols de
+chemise. Elle fut forcee de le recommencer, faisant de genereux et naifs
+efforts pour me cacher le dechirement de ses entrailles. Je me jetai a
+ses genoux, je la suppliai de partir avec moi pour Geneve. Je
+t'accompagnerai jusqu'a la frontiere, lui dis-je, ou je me cacherai dans
+la maison de campagne de Moserwald. Tu passeras trois jours, huit jours
+si tu veux, avec tes enfants, et nous nous sauverons de nouveau; puis,
+quand tu sentiras le besoin de les embrasser encore, nous repartirons
+pour Geneve. C'est absolument la vie que tu aurais menee, si tu etais
+retournee a Valvedre. Tu aurais ete les voir deux ou trois fois par an.
+Ne pleure donc plus, ou ne me cache pas tes larmes. J'avoue que je suis
+content de te voir pleurer, parce que, chaque jour, je decouvre que tu
+ne merites pas les reproches qu'on t'adressait, et que tu es une aussi
+tendre mere qu'une amante loyale; mais je ne veux pas que tu pleures
+trop longtemps quand je peux d'un mot secher tes beaux yeux. Viens,
+viens! partons! Ne recommence pas tes lettres. Tu vas revoir tes amis,
+tes fils, tes soeurs, et _Ilion_ que tu m'as sacrifiee, mais que tu n'as
+pas perdue!
+
+Elle refusa, sans vouloir s'expliquer sur la cause de son refus. Enfin,
+pressee de questions, elle me dit:
+
+--Mon pauvre enfant, je ne t'ai pas demande avec quoi nous vivions et ou
+tu trouvais de l'argent. Tu as du engager ton avenir, escompter le
+produit de tes futurs succes... Ne me le dis pas, va, je sais bien que
+tu as fait pour moi quelque grand sacrifice ou quelque grande
+imprudence, et je trouve cela tout simple venant de toi: mais je ne dois
+pas, pour mes satisfactions personnelles, abuser de ton devouement. Non,
+je ne le veux pas, n'insiste pas, ne m'ote pas le seul merite que j'aie
+pour m'acquitter envers toi. Il faut que je souffre, vois-tu; cela m'est
+bon, c'est la ce qui me purifie. L'amour serait vraiment trop facile, si
+on pouvait se donner a lui sans briser avec ses autres devoirs. Il n'en
+est pas ainsi, et Valvedre, s'il m'ecoutait, dirait que je proclame un
+blaspheme ou un sophisme, lui qui ne comprenait pas que ce qu'il
+appelait une oisivete coupable put etre l'ideal devouement que
+j'exigeais de lui; mais, selon moi, le sophisme est de croire que la
+passion ne soit pas l'immolation des choses les plus cheres et les plus
+sacrees, et voila pourquoi je veux que tu me laisses venir a toi,
+depouillee de tout autre bonheur que toi-meme...
+
+Oui, je le crois aujourd'hui, moi aussi, que l'infortunee Alida
+proclamait un effrayant sophisme, que Valvedre avait raison contre elle,
+que le devoir accompli rend l'amour plus fervent, et que lui seul le
+rend durable, tandis que le remords desseche ou tue; mais, dans le
+triomphe de la passion, dans l'ivresse de la reconnaissance, j'ecoutais
+Alida comme l'oracle des divins mysteres, comme la pretresse du dieu
+veritable, et je partageais son reve immense, son aspiration vers
+l'impossible. Je me disais aussi qu'il n'y a pas qu'une seule route pour
+s'elever vers le vrai; que, si la perfection semble etre dans la
+religion du droit et dans les sanctifiantes vertus de la famille, il y a
+un lieu de refuge, une oasis, un temple nouveau pour ceux dont la
+fatalite a renverse les autels et les foyers; que ce droit d'asile sur
+les hauteurs, ce n'etait pas la froide abstinence, la mort volontaire,
+mais le vivifiant amour. Transfuges de la societe, nous pouvions encore
+batir un tabernacle dans le desert et servir la cause sublime de
+l'ideal. N'etions-nous pas des anges en comparaison de ces viveurs
+grossiers qui se depravent dans l'abus de la vie positive? Alida,
+brisant toute son existence pour me suivre, n'etait-elle point digne
+d'une tendre et respectueuse pitie? Moi-meme, acceptant avec energie son
+passe douteux et le deshonneur qu'elle bravait, n'etais-je pas un homme
+plus delicat et plus noble que celui qui cherche dans la debauche ou
+dans la cupidite l'oubli de son reve et le debarras de son orgueil?
+
+Mais l'opinion, jalouse de maintenir l'ordre etabli, ne veut pas qu'on
+s'isole d'elle, et elle se montre plus tolerante pour ceux qui se
+donnent au vice facile, au travers repandu, que pour ceux qui se
+recueillent et cherchent des merites qu'elle n'a pas consacres. Elle est
+inexorable pour qui ne lui demande rien, pour les amants qui ne veulent
+pas de son pardon, pour les penseurs qui, dans leur entretien avec Dieu,
+ne veulent pas la consulter.
+
+Nous entrions donc, Alida et moi, non pas seulement dans la solitude du
+fait, mais dans celle du sentiment et de l'idee. Restait a savoir si
+nous etions assez forts pour cette lutte effroyable.
+
+Nous nous fimes cette illusion, et, tant qu'elle dura, elle nous
+soutint; mais il faut, ou une grande valeur intellectuelle, ou une
+grande experience de la vie pour demeurer ainsi, sans ennui et sans
+effroi, dans une ile deserte. L'effroi fut mon tourment, l'ennui fut le
+ver rongeur de ma compagne infortunee. Elle avait fait les demarches
+necessaires pour obtenir la dissolution de son mariage. Valvedre n'y
+avait pas fait opposition; mais il etait parti pour un long voyage,
+disait-on, sans presenter sa propre demande au tribunal competent.
+Evidemment, il voulait forcer sa femme a reflechir longtemps avant de se
+lier a moi, et, son absence pouvant se prolonger indefiniment, l'epreuve
+du temps exige par la legislation etrangere menacait ma passion d'une
+attente au-dessus de mes forces. Est-ce la ce que voulait cet homme
+etrange, ce mysterieux philosophe? Comptait-il sur la chastete de sa
+femme au point de lui laisser courir les dangers de mon impatience, ou
+preferait-il la savoir completement infidele, et, par la, preservee de
+la duree de ma passion? Evidemment, il me dedaignait fort, et j'etais
+force de le lui pardonner, en reconnaissant qu'il n'avait d'autre
+preoccupation que celle d'adoucir la mauvaise destinee d'Alida.
+
+Cette pauvre femme, voyant des retards infinis a notre union, vainquit
+tous ses scrupules et se montra magnanime. Elle m'offrit son amour sans
+restrictions, et, vaincu par mes transports, je faillis l'accepter; mais
+je vis quel sacrifice elle s'imposait et avec quelle terreur elle
+bravait ce qu'elle croyait etre le dernier mot de l'amour. Je savais les
+fantomes que pouvaient lui creer sa sombre imagination et la pensee de
+sa decheance, car elle etait fiere de n'avoir jamais trahi _la lettre de
+ses serments_; c'est ainsi qu'elle s'exprimait quand mon inquiete et
+jalouse curiosite l'interrogeait sur le passe. Elle croyait aussi que le
+desir est chez l'homme le seul aliment de l'amour, et par le fait elle
+craignait le mariage autant que l'adultere.
+
+--Si Valvedre n'eut pas ete mon mari, disait-elle souvent, il n'eut pas
+songe a me negliger pour la science: il serait encore a mes pieds!
+
+Cette fausse notion, aussi fausse a l'egard de Valvedre qu'au mien,
+etait difficile a detruire chez une femme de trente ans, indocile a
+toute modification, et je ne voulus pas d'un bonheur trempe de ses
+larmes. Je la connaissais assez desormais pour savoir qu'elle ne
+subissait aucune influence, qu'aucune persuasion n'avait prise sur elle,
+et que, pour la trouver toujours enthousiaste, il fallait la laisser a
+sa propre initiative. Il etait en son pouvoir de se sacrifier, mais non
+de ne pas regretter le sacrifice, peut-etre, helas! a toutes les heures
+de sa vie.
+
+J'etais la dans le vrai, et, quand je repoussai le bonheur, fier de
+pouvoir dire que j'avais une force surhumaine, je vis, au redoublement
+de son affection, que je l'avais bien comprise. J'ignore si j'eusse
+remporte longtemps cette victoire sur moi-meme; des circonstances
+alarmantes me forcerent a changer de preoccupations.
+
+
+
+IX
+
+
+Depuis trois mois, nous vivions caches dans une de ces rues aerees et
+silencieuses qui, a cette epoque, avoisinaient le jardin du Luxembourg.
+Nous nous y promenions dans la journee, Alida toujours enveloppee et
+voilee avec le plus grand soin, moi ne la quittant jamais que pour
+m'occuper de son bien-etre et de sa surete. Je n'avais renoue aucune des
+relations, assez rares d'ailleurs, que j'avais eues a Paris. Je n'avais
+fait aucune visite; quand il m'etait arrive d'apercevoir dans la rue une
+figure de connaissance, je l'avais evitee en changeant de trottoir et en
+detournant la tete; j'avais meme acquis a cet egard la prevoyance et la
+presence d'esprit d'un sauvage dans les bois, ou d'un forcat evade sous
+les yeux de la police.
+
+Le soir, je la conduisais quelquefois aux divers theatres, dans une de
+ces loges d'en bas ou l'on n'est pas vu. Durant les beaux jours de
+l'automne, je la menai souvent a la campagne, cherchant avec elle ces
+endroits solitaires que, meme aux environs de Paris, les amants savent
+toujours trouver.
+
+Sa sante n'avait donc pas souffert du changement de ses habitudes, ni du
+manque de distractions; mais, quand vint l'hiver, le noir et mortel
+hiver des grandes villes du Nord, je vis sa figure s'alterer
+brusquement. Une toux seche et frequente, dont elle ne voulait pas
+s'occuper, disant qu'elle y etait sujette tous les ans a pareille
+epoque, m'inquieta cependant assez pour que je la fisse consentir a voir
+un medecin. Apres l'avoir examinee, le medecin lui dit en souriant
+qu'elle n'avait rien; mais il ajouta pour moi seul en sortant:
+
+--Madame votre soeur (je m'etais donne pour son frere) n'a rien de bien
+grave jusqu'a present; mais c'est une organisation fragile, je vous en
+avertis. Le systeme nerveux predomine trop. Paris ne lui vaut rien. Il
+lui faudrait un climat egal, non pas Hyeres ou Nice, mais la Sicile ou
+Alger.
+
+Je n'eus plus des lors qu'une pensee, celle d'arracher ma compagne a la
+pernicieuse influence d'un climat maudit. J'avais deja depense, pour lui
+procurer une existence conforme a ses gouts et a ses besoins, la moitie
+de la somme empruntee a Moserwald. Celui-ci m'ecrivait en vain qu'il
+avait en caisse des fonds deposes par l'ordre de M. de Valvedre pour sa
+femme: ni elle ni moi ne voulions les recevoir.
+
+Je m'informai des depenses a faire pour un voyage dans les regions
+meridionales. Les _Guides_ imprimes promettaient merveille sous le
+rapport de l'economie; mais Moserwald m'ecrivait:
+
+"Pour une femme delicate et habituee a toutes ses aises, n'esperez pas
+vivre dans ces pays-la, ou tout ce qui n'est pas le strict necessaire
+est rare et couteux, a moins de trois mille francs par mois. Ce sera
+tres-peu, trop peu si vous manquez d'ordre; mais ne vous inquietez de
+rien, et partez vite, si _elle_ est malade. Cela doit lever tous vos
+scrupules, et, si vous poussez la folie jusqu'a refuser la pension du
+mari, le pauvre Nephtali est toujours la avec tout ce qu'il possede, a
+votre service, et trop heureux si vous acceptez!"
+
+J'etais decide a prendre ce dernier parti aussitot qu'il deviendrait
+necessaire. J'avais encore un avenir de vingt mille francs a aliener, et
+j'esperais travailler durant le voyage, quand je verrais Alida retablie.
+
+De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce recit tout personnel
+de ma vie intime. Je m'occupai de l'etablissement de ma compagne dans
+une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local
+des plus humbles, comme j'avais fait a Paris, pour oter tout pretexte a
+la malignite du voisinage. Je fus bientot rassure. La toux disparut;
+mais, peu apres, je fus alarme de nouveau. Alida n'etait pas phthisique,
+elle etait epuisee par une surexcitation d'esprit sans relache. Le
+medecin francais que je consultai n'avait pas d'opinion arretee sur son
+compte. Tous les organes de la vie etaient tour a tour menaces, tour a
+tour gueris, et tour a tour envahis de nouveau par une debilitation
+subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand role, que la science
+pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de
+certains jours, elle se croyait et se sentait guerie. Le lendemain, elle
+retombait accablee d'un mal vague et profond qui me desesperait.
+
+La cause! elle etait dans les profondeurs de l'ame. Cette ame-la ne
+pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui etait sujet
+d'apprehension funeste ou d'esperance insensee. Le moindre souffle du
+vent la faisait tressaillir, et, si je n'etais pas aupres d'elle a ce
+moment-la, elle croyait avoir entendu mes cris, le supreme appel de mon
+agonie. Elle haissait la campagne, elle s'y etait toujours deplu. Sous
+le ciel imposant de l'Afrique, en presence d'une nature peu soumise
+encore a la civilisation europeenne, tout lui semblait sauvage et
+terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui, a cette epoque, se
+faisait encore entendre autour des lieux habites, la faisait trembler
+comme une pauvre feuille, et aucune condition de securite ne pouvait lui
+procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres
+dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants
+venant la voir, et elle s'elancait ravie, folle, bientot desesperee en
+regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte.
+
+Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se
+deplaisait a ***, je la ramenai a Alger, au risque de n'y pouvoir garder
+l'incognito. A Alger, elle fut ecrasee par le climat. Le printemps, deja
+un ete dans ces regions chaudes, nous chassa vers la Sicile, ou, pres de
+la mer, a mi-cote des montagnes, j'esperais trouver pour elle un air
+tiede et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveaute
+des choses, et bientot je la vis deperir encore plus rapidement.
+
+--Tiens, me dit-elle, dans un acces d'abattement invincible, je vois
+bien que je me meurs!
+
+Et, mettant ses mains pales et amaigries sur ma bouche:
+
+--Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaiete te coute, et
+que, la nuit, seul avec la certitude inevitable, tu pleures ton rire!
+Pauvre cher enfant, je suis un fleau dans ta vie et un fardeau pour
+moi-meme. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien
+vite.
+
+--Ce n'est pas la maladie, lui repondis-je navre de sa clairvoyance,
+c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voila pourquoi je ris de tes
+maux physiques pretendus incurables, tandis que je pleure de tes
+souffrances morales. Pauvre chere ame, que puis-je donc faire pour toi?
+
+--Une seule et derniere chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes
+enfants avant de mourir.
+
+--Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'ecriai-je.
+
+Et je feignis de tout preparer pour le depart; mais, au milieu de ces
+preparatifs, je tombais brise de decouragement. Avait-elle la force de
+retourner a Geneve? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur
+s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais ecrit a Moserwald
+de m'en preter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi.
+Il n'avait pas repondu: etait-il malade ou absent? etait-il mort ou
+ruine? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource supreme nous
+manquait?
+
+J'avais fait d'heroiques efforts pour travailler, mais je n'avais pu
+rien continuer, rien completer. Alida, malade d'esprit autant que de
+corps, ne me laissait pas un moment de calme. Elle ne pouvait supporter
+la solitude. Elle me poussait au travail; mais, quand j'etais sorti de
+sa chambre, elle divaguait, et Bianca venait me chercher bien vite.
+
+J'avais essaye de travailler aupres d'elle, c'etait tout aussi
+impossible. J'avais toujours les yeux sur les siens, tremblant quand je
+les voyais briller de fievre ou se fixer, eteints, comme si la mort
+l'eut deja saisie. D'ailleurs, j'avais bien reconnu une terrible verite:
+c'est que ma plume, au point de vue lucratif, etait pour le moment, pour
+toujours peut-etre, improductive. Elle eut pu me nourrir tres-humblement
+si j'eusse ete seul; mais il me fallait trois mille francs par mois...
+Moserwald n'avait rien exagere.
+
+Apres avoir epuise tous les mensonges imaginables pour faire prendre
+patience a ma malheureuse amie, il me fallut lui avouer que j'attendais
+une lettre de credit de Moserwald pour etre a meme de la conduire en
+France. Je lui cachai que j'attendais cette lettre depuis si longtemps
+deja, que je n'osais plus l'esperer. Je m'etais decide a l'horrible
+humiliation d'ecrire ma detresse a Obernay. Lui aussi etait-il absent?
+Mais sans doute il allait repondre. Le temps de l'espoir n'etait pas
+epuise de ce cote-la. Dans le doute, je surmontai la douleur de demander
+a mes parents un sacrifice: quelques jours de patience, et une reponse
+quelconque allait arriver. Je suppliai Alida de ne prendre aucune
+inquietude.
+
+Elle eut, ce jour-la, son dernier courage. Elle sourit de ce sourire
+dechirant que je ne comprenais que trop. Elle me dit qu'elle etait
+tranquille et qu'elle etait, d'ailleurs, resignee a accepter les dons de
+son mari comme un pret que je serais certainement a meme de lui faire
+rembourser plus tard. Elle menageait ainsi ma fierte; elle m'embrassa et
+s'endormit ou feignit de s'endormir.
+
+Je me retirai dans la chambre voisine. Depuis que je la voyais
+s'eteindre, je ne quittais plus la maison qu'elle habitait. Au bout
+d'une heure, je l'entendis qui causait avec Bianca. Cette fille, peu
+scrupuleuse sur le chapitre de l'amour, mais d'un devouement admirable
+pour sa maitresse, qui la maltraitait et la gatait tour a tour,
+s'efforcait en ce moment de la consoler et de lui persuader qu'elle
+reverrait bientot ses enfants.
+
+--Non, va! je ne les reverrai plus, repondit la pauvre malade: c'est la
+le chatiment le plus cruel que Dieu put m'infliger, et je sens que je le
+merite.
+
+--Prenez garde, madame, dit Bianca, votre decouragement fait tant de mal
+a ce pauvre jeune homme!
+
+--Il est donc la?
+
+--Mais je crois que oui, dit Bianca en s'approchant du seuil de l'autre
+chambre.
+
+Je m'etais jete par hasard sur un fauteuil a dossier fort eleve. Bianca,
+ne me voyant pas, crut que j'etais sorti, et retourna aupres de sa
+maitresse en lui disant que j'allais certainement rentrer, et qu'il
+fallait etre calme.
+
+--Eh bien, quand tu l'entendras rentrer, dit Alida, tu me feras signe,
+et je feindrai de dormir. Il se console et se rassure encore un peu
+quand il s'imagine que j'ai dormi. Laisse-moi te parler, Bianchina; cela
+me soulage, nous sommes si peu seules! Ah! ma pauvre enfant, toi-meme,
+tu ne sais pas ce que je souffre et quels remords me tuent! Depuis que
+j'ai tout quitte pour ce bon Francis, mes yeux se sont ouverts, et je
+suis devenue une autre femme. J'ai commence a croire en Dieu et a
+prendre peur; j'ai senti qu'il allait me punir et qu'il ne me
+permettrait pas de vivre dans le mal.
+
+Bianca l'interrompit.
+
+--Vous ne faites point de mal, dit-elle; je n'ai jamais vu de femme
+aussi vertueuse que vous! Et vous auriez tous les droits possibles
+pourtant, avec un mari si egoiste et si indifferent!...
+
+--Tais-toi, tais-toi! reprit Alida avec une force febrile; tu ne le
+connais pas! tu n'es que depuis trois ans a mon service, tu ne l'as vu
+que longtemps deja apres ma premiere infidelite de coeur et quand il ne
+m'aimait plus. Je l'avais bien merite!... Mais, jusqu'a ces derniers
+temps, j'ai cru qu'il ne savait rien, qu'il n'avait rien daigne savoir,
+et que, ne pouvant pas me juger indigne de lui, son coeur s'etait retire
+de moi par lassitude. Je lui en voulais donc, et, sans songer a mes
+torts, je m'irritais des siens. Mes torts! je n'y croyais pas; je disais
+comme toi: "Je suis si vertueuse au fond! et j'ai un mari si
+indifferent!" Sa douceur, sa politesse, sa liberalite, ses egards, je
+les attribuais a un autre motif que la generosite. Ah! pourquoi ne
+parlait-il pas? Un jour enfin... Tiens, c'est aujourd'hui le meme jour
+de l'annee!... il y a un an... Je l'ai entendu parler de moi et je n'ai
+pas compris, j'etais folle! Au lieu d'aller me jeter a ses pieds, je me
+suis jetee dans les bras d'un autre, et j'ai cru faire une grande chose.
+Ah! illusion, illusion! dans quels malheurs tu m'as precipitee!
+
+--Mon Dieu, reprit Bianca, vous regrettez donc votre mari a present?
+Vous n'aimez donc pas ce pauvre M. Francis?
+
+--Je ne peux pas regretter mon mari, dont je n'ai plus l'amour, et
+j'aime Francis de toute mon ame, c'est-a-dire de tout ce qui m'est reste
+de ma pauvre ame!... Mais, vois-tu, Bianca, toi qui es femme, tu dois
+bien comprendre cela: on n'aime reellement qu'une fois! Tout ce qu'on
+reve ensuite, c'est l'equivalent d'un passe qui ne revient jamais. On
+dit, on croit qu'on aime davantage, on voudrait tant se le persuader! On
+ne ment pas, mais on sent que le coeur contredit la volonte. Ah! si tu
+avais connu Valvedre quand il m'aimait! Quelle verite, quelle grandeur,
+quel genie dans l'amour! Mais tu n'aurais pas compris, pauvre petite,
+puisque je n'ai pas compris moi-meme! Tout cela s'est eclairci pour moi
+a distance, quand j'ai pu comparer, quand j'ai rencontre ces beaux
+diseurs qui ne disent rien, ces coeurs enflammes qui ne sentent rien...
+
+--Comment! Francis lui-meme?...
+
+--Francis, c'est autre chose: c'est un poete, un vrai poete peut-etre,
+un artiste a coup sur. La raison lui manque, mais non le coeur ni
+l'intelligence. Il a meme quelque chose de Valvedre, il a le sentiment
+du devoir. Il y a manque en m'enlevant au mien; il n'a pas les principes
+de Valvedre, mais il a de lui les grands instincts, les sublimes
+devouements. Cependant, Bianchina, il a beau faire, il ne m'aime pas,
+lui, il ne peut pas m'aimer! Du moins, il ne m'aime pas comme il pourra
+aimer un jour. Il avait reve une autre femme, plus jeune, plus douce,
+plus instruite, plus capable de le rendre heureux, une femme comme
+Adelaide Obernay. Sais-tu qu'il devait, qu'il pouvait l'epouser, et que
+c'est moi qui fus l'empechement? Ah! je lui ai fait bien du mal, et j'ai
+raison de mourir!... Mais il ne me le reproche pas, il voudrait me faire
+vivre... Tu vois bien qu'il est grand, que j'ai raison de l'aimer... Tu
+as l'air de croire que je me contredis... Non, non, je n'ai pas le
+delire, jamais je n'ai vu si clair. Nous nous sommes monte la tete, lui
+et moi; nous nous sommes brises contre le sort, et a present nous nous
+pardonnons l'un a l'autre, nous nous estimons. Nous avons fait notre
+possible pour nous aimer autant que nous le disions, autant que nous
+nous l'etions promis..., et moi, pleurant Valvedre quand meme, lui,
+regrettant Adelaide malgre tout, nous allons nous donner le baiser
+d'adieu supreme... Tiens, cela vaut mieux que l'avenir qui nous
+attendait certainement, et je suis contente de mourir...
+
+En parlant ainsi, elle fondait en larmes. Bianca pleurait aussi, sans
+rien trouver pour la consoler, et moi, j'etais paralyse par l'epouvante
+et la douleur. Quoi! c'etait la le dernier mot de cette passion funeste!
+Alida mourait en pleurant son mari, et en disant: "L'_autre_ ne m'aime
+pas!" Certes, en voulant l'amour d'une femme dont l'epoux etait sans
+reproche, j'avais cede a une mauvaise et coupable tentation, mais comme
+j'etais puni!
+
+Je fis un supreme effort, le plus meritoire de ma vie peut-etre: je
+m'approchai de son lit, et, sans me plaindre de rien pour mon compte, je
+reussis a la calmer.
+
+--Tout ce que tu viens de rever, lui dis-je, c'est l'effet de la fievre,
+et tu ne le penses pas. D'ailleurs, tu le penserais, que je n'y voudrais
+pas croire. Ne te contrains donc plus devant moi, dis tout ce que tu
+voudras, c'est la maladie qui parle. Je sais qu'a d'autres heures tu
+verras autrement mon coeur et le tien. Que tu croies en Dieu, que tu
+rendes justice a Valvedre, que tu te reproches de n'avoir pas compris un
+mari qui n'avait que des vertus et qui savait peut-etre aimer mieux que
+tout le monde, c'est bien, j'y consens, et je le savais. Ne m'as-tu pas
+dit cent fois que cette croyance et ce remords te faisaient du bien, et
+que tu m'en offrais la souffrance comme un merite et une reconciliation
+avec toi-meme? Oui, c'etait bien, tu etais dans le vrai; mais pourquoi
+perdrais-tu le fruit de ces bonnes inspirations? Pourquoi exciter ton
+imagination pour t'oter justement a toi-meme le merite du repentir et
+pour m'arracher l'esperance de ta guerison? Tout est consomme. Valvedre
+a souffert, mais il est resigne depuis longtemps: il voyage, il oublie.
+Tes enfants sont heureux, et tu vas les revoir; tes amis le pardonnent,
+si tant est qu'ils aient quelque chose de personnel a te pardonner. Ta
+reputation, si tant est qu'elle soit compromise par ton absence, peut
+etre rehabilitee, soit par ton retour, soit par notre union. Rends donc
+justice a ta destinee et a ceux qui t'aiment. Moi, soumis a tout, je
+serai pour toi ce que tu voudras, ton mari, ton amant ou ton frere.
+Pourvu que je te sauve, je serai assez recompense. Tu peux meme penser
+ce que tu as dit, ne pas croire au _second amour_, et ne m'accorder que
+le reste d'une ame epuisee par le premier, je m'en contenterai. Je
+vaincrai mon sot orgueil, je me dirai que c'est encore plus que je ne
+merite, et, si tu as envie de me parler du passe, nous en parlerons
+ensemble. Je ne te demande qu'une chose: c'est de n'avoir pas de secrets
+pour moi, ton enfant, ton ami, ton esclave; c'est de ne pas te combattre
+et t'epuiser en douleurs cachees. Tu crois donc que je n'ai pas de
+courage? Si, j'en ai, et pour toi j'en peux avoir jusqu'a l'heroisme. Ne
+me menage donc pas, si cela te soulage un peu, et dis-moi que tu ne
+m'aimes pas, pourvu que tu me dises ce qu'il faut faire et ce qu'il faut
+etre pour que tu m'aimes!
+
+Alida s'attendrit de ma resignation, mais elle n'avait plus la force de
+se relever par l'enthousiasme. Elle colla ses levres sur mon front en
+pleurant, comme un enfant, avec des cris et des sanglots; puis, ecrasee
+de fatigue, elle s'endormit enfin.
+
+Ces emotions la ranimerent un instant; le lendemain, elle fut mieux, et
+je vis renaitre l'impatience du depart. C'est ce que je redoutais le
+plus.
+
+Nous demeurions pres de Palerme. Tous les jours, j'y allais en courant
+pour voir s'il n'y avait rien pour moi a la poste. Ce jour-la fut un
+jour d'espoir, un dernier rayon de soleil. Comme j'approchais de la
+ville, je vis une voiture de louage qui en sortait et qui venait vers
+moi au galop. Un avertissement mysterieux me cria dans l'ame que c'etait
+un secours qui m'arrivait. Je me jetai a tout hasard, comme un fou, a la
+tete des chevaux. Un homme se pencha hors de la portiere: c'etait lui,
+c'etait Moserwald!
+
+Il me fit monter pres de lui et donna l'ordre de continuer, car c'est
+chez nous qu'il venait. Le trajet etait si court, que nous echangeames a
+la hate les explications les plus pressees. Il avait recu ma lettre,
+avec celle que je lui envoyais pour Henri, a deux mois de date, par
+suite d'un accident arrive a son secretaire, qui, blesse et gravement
+malade, avait oublie de la lui remettre. Aussitot que cet excellent
+Moserwald avait connu ma situation, il avait jete au feu ma demande
+d'argent a Obernay, il avait pris la poste, il accourait; argent, aide,
+affection, il m'apportait tout ce qui pouvait sauver Alida ou prolonger
+sa vie.
+
+Je ne voulus pas qu'il la vit sans que j'eusse pris le temps de la
+prevenir d'une rencontre amenee, a mon dire, par le hasard. On craint
+toujours d'eclairer les malades sur l'inquietude dont ils sont l'objet.
+Je craignais aussi que le feroce prejuge d'Alida contre les juifs ne lui
+fit accueillir froidement cet ami si sur et si devoue.
+
+Elle sourit de son sourire etrange, et ne fut pas dupe du motif qui
+amenait Moserwald a Palerme; mais elle le recut avec grace, et je vis
+bientot que la distraction de voir un nouveau visage et le plaisir
+d'entendre parler de sa famille lui faisaient quelque bien. Quand je pus
+etre seul avec Nephtali, je lui demandai son impression sur l'etat ou il
+la trouvait.
+
+--Elle est perdue! me repondit-il; ne vous faites pas d'illusion. Il ne
+s'agit plus que d'adoucir sa fin.
+
+Je me jetai dans ses bras et je pleurai amerement: il y avait si
+longtemps que je me contenais!
+
+--Ecoutez, reprit-il quand il eut essuye ses propres larmes, il faut, je
+pense, avant tout, qu'elle ne voie pas son mari.
+
+--Son mari? ou donc est-il?
+
+--A Naples, il la cherche. Quoiqu'un qui vous a apercus quittant Alger
+lui a dit que sa femme semblait mourante, et qu'on avait ete force de la
+porter pour la conduire au rivage. Il etait alors a Rome, s'inquietant
+d'elle et s'informant dans tous les couvents, car sa soeur ainee lui
+avait laisse croire qu'elle n'etait pas avec vous et qu'elle s'etait
+mise reellement en retraite.
+
+--Mais vous avez donc vu Valvedre a Naples? vous lui avez donc parle?
+
+--Oui; il m'a ete impossible de l'eviter. J'ai garde votre secret malgre
+ses douces prieres et ses froides menaces. J'ai reussi ou j'ai cru avoir
+reussi a lui echapper: il n'a pu me suivre; mais il est tres-tenace et
+tres-fin, et, malheureusement, je suis tres-connu. Il s'informera, il
+decouvrira aisement quelle direction j'ai prise. Il a certainement
+devine que j'allais vous rejoindre. Je ne serais pas etonne de le voir
+arriver ici peu de jours apres moi. Ne vous y trompez plus, il l'aime
+encore, cette pauvre femme; il est encore jaloux... Malgre son air
+tranquille, j'ai vu clair en lui. Il faut vous cacher, j'entends cacher
+Alida plus loin de la ville, ou dans le port, sur quelque navire. J'en
+ai la plus d'un a ma discretion. J'ai beaucoup d'amis, c'est-a-dire
+beaucoup d'obliges partout.
+
+--Eh bien, non, mon cher Nephtali, repondis-je; ce n'est pas la ce qu'il
+faut faire, c'est tout le contraire: il faut que vous guettiez l'arrivee
+de Valvedre, et que vous me fassiez avertir des qu'il abordera a
+Palerme, afin que j'aille au-devant de lui.
+
+--Ah! vous voulez encore vous battre? Vous ne trouvez pas que la pauvre
+femme ait assez souffert?
+
+--Je ne veux pas me battre, je veux conduire Valvedre aupres de sa
+femme; lui seul peut la sauver.
+
+--Comment? qu'est-ce a dire? elle le regrette donc? elle a donc a se
+plaindre de vous?
+
+--Elle n'a pas a se plaindre de moi, Dieu merci! mais elle regrette sa
+famille, voila ce qui est certain. Valvedre sera genereux, je le
+connais. Jaloux ou non, il consolera, il fortifiera la pauvre ame
+navree!
+
+Moserwald retourna a Palerme et mit en observation sur le port les plus
+affides de ses gens; puis il revint occuper mon petit logement afin
+d'etre a portee de nous servir a toute heure. Il fut admirable de bonte,
+de douceur et de prevenances. Je dois le dire et ne jamais l'oublier.
+
+Alida voulut le revoir et le remercier de son amitie pour moi. Elle ne
+voulut pas avoir l'air un seul instant de soupconner qu'il eut ete ou
+qu'il fut encore amoureux d'elle; mais, chose etrange et qui peint bien
+cette femme puerile et charmante, elle eut avec lui un acces de
+coquetterie au bord de la tombe. Elle se fit peindre les sourcils et les
+joues par Bianca, et, couchee sur sa chaise longue, tout enveloppee de
+fins tissus d'Alger, elle trona encore une fois dans la langueur de sa
+beaute expirante.
+
+Cela etait cruel sans doute, car, si elle ne rallumait plus les desirs
+de l'amour, elle s'emparait encore de l'imagination, et je vis Moserwald
+frappe d'une douloureuse extase; mais Alida ne songeait point a cela:
+elle suivait machinalement l'habitude de sa vie. Elle fut coquette
+d'esprit autant que de visage. Elle encouragea notre hote a lui raconter
+les bruits de Geneve, et, pleurant lorsqu'elle revenait a parler de ses
+enfants, elle eut des acces de rire nerveux quand, avec sa bonhomie
+railleuse, Moserwald lui retraca les ridicules de certains personnages
+de son ancien milieu.
+
+En la voyant ainsi, Moserwald reprit de l'esperance.
+
+--La distraction lui est bonne, me disait-il au bout de deux jours: elle
+se mourait d'ennui. Vous vous etes imagine qu'une femme du monde,
+habituee a sa petite cour, pouvait s'epanouir dans le tete-a-tete, et
+vous voyez qu'elle s'y est fletrie comme une fleur privee d'air et de
+soleil. Vous etes trop romanesque, mon enfant, je ne puis assez vous le
+repeter. Ah! si c'etait moi qu'elle eut voulu suivre! je l'aurais
+promenee de fete en fete, je lui aurais fait un milieu nouveau. Avec de
+l'argent, on fait tout ce qu'on veut! Elle a des gouts aristocratiques:
+l'hotel du juif serait devenu si luxueux et si agreable, que les plus
+gros bonnets y fussent venus saluer la beaute reine des coeurs et la
+richesse reine du monde! Et vous, vous n'avez pas voulu comprendre; vos
+fiertes, vos cas de conscience, ont fait de votre interieur une prison
+cellulaire! Vous n'avez pas pu y travailler, et elle n'a pas pu y vivre.
+Et que vous fallait-il pour qu'elle fut enivree, pour qu'elle n'eut pas
+le temps de se repentir et de regretter sa famille? De l'argent, rien
+que de l'argent! Or, son mari lui en offrait, a elle, et vous, vous en
+aviez, puisque j'en ai!
+
+--Ah! Moserwald, lui repondis-je, vous me faites bien du mal en pure
+perte! Je ne pouvais pas agir comme vous pensez, et, quand je l'aurais
+pu, ne voyez-vous pas qu'il est trop tard?
+
+--Non, peut-etre que non! Qui sait? je lui apporte peut-etre la vie,
+moi, le gros juif si prosaique! Avant-hier, je l'ai cru au moment
+d'expirer sous mes yeux; aujourd'hui, elle m'apparait comme ressuscitee.
+Qu'elle se soutienne encore ainsi quelques jours, et nous l'emmenons,
+nous l'entourons de douceurs et d'amusements. J'y depenserai des
+millions s'il le faut, mais nous la sauverons!
+
+En ce moment, Bianca vint m'appeler en criant que sa maitresse etait
+morte. Nous nous precipitames dans sa chambre. Elle respirait, mais elle
+etait livide, immobile et sans connaissance.
+
+J'avais pour elle le meilleur medecin du pays. Il l'avait abandonnee en
+ce sens qu'il n'ordonnait plus que des choses insignifiantes; mais il
+venait la voir tous les jours, et il arriva au moment ou je l'envoyais
+chercher.
+
+--Est-ce la fin? lui dit tout bas Moserwald.
+
+--Eh! qui sait? repondit-il en levant les epaules avec chagrin.
+
+--Quoi! m'ecriai-je, vous ne pouvez pas la ranimer? Elle va mourir
+ainsi, sans nous voir, sans nous reconnaitre, sans recevoir nos adieux?
+
+--Parlez bas, reprit-il, elle vous entend peut-etre. Il y a la, je
+crois, un etat cataleptique.
+
+--Mon Dieu! s'ecria la Bianca en palissant et en nous montrant le fond
+de la galerie, dont les portes etaient grandes ouvertes pour laisser
+circuler l'air dans l'appartement; voyez donc _celui_ qui vient la!...
+
+Celui qui venait comme l'ange de la mort, c'etait Valvedre!
+
+Il entra sans paraitre voir aucun de nous, alla droit a sa femme, lui
+prit la main et la regarda attentivement pendant quelques secondes; puis
+il l'appela par son nom, et elle ouvrit les levres pour lui repondre,
+mais sans que la voix put sortir.
+
+Il se fit encore quelques instants d'un horrible silence, et Valvedre
+dit de nouveau en se penchant vers elle, et avec un accent de douceur
+infinie:
+
+--Alida!
+
+Elle s'agita et se leva comme un spectre, retomba, ouvrit les yeux, fit
+un cri dechirant, et jeta ses deux bras au cou de Valvedre.
+
+Quelques instants encore, et elle retrouva la parole et le regard; mais
+ce qu'elle disait, je ne l'entendis pas. J'etais cloue a ma place,
+foudroye par un conflit d'emotions inexprimables. Valvedre ne semblait,
+m'a-t-on dit, faire aucune attention a moi. Moserwald me prit
+vigoureusement le bras et m'entraina hors de la chambre.
+
+J'y fus en proie a un veritable egarement. Je ne savais plus ou j'etais,
+ni ce qui venait de se passer. Le medecin vint me secourir a mon tour,
+et je l'aidai de tout l'effort de ma volonte, car je me sentais devenir
+fou, et je voulais etre de force a accomplir jusqu'au bout mon affreuse
+destinee. Revenu a moi, j'appris qu'Alida etait calme, et pouvait vivre
+encore quelques jours ou quelques heures. Son mari etait seul avec elle.
+
+Le medecin se retira, disant que le nouveau venu paraissait en savoir
+autant que lui pour les soins a donner en pareille circonstance. Bianca
+ecoutait a travers la porte. J'eus un acces d'humeur contre elle, et je
+la poussai brusquement dehors. Je ne voulais pas me permettre d'entendre
+ce que Valvedre disait a sa femme en ce moment supreme; la curiosite de
+cette fille, quelque bien intentionnee qu'elle fut, me paraissait etre
+une profanation.
+
+Reste seul avec Moservald dans le salon qui touchait a la chambre
+d'Alida, je demeurai morne et comme frappe d'une religieuse terreur.
+Nous devions nous tenir la, tout prets a secourir au besoin. Moserwald
+voulait ecouter, comme avait fait Bianca, et je savais qu'on pouvait
+entendre en approchant de la porte. Je le gardai d'autorite aupres de
+moi a l'autre bout du salon. La voix de Valvedre nous arrivait douce et
+rassurante, mais sans qu'aucune parole distincte en put confirmer pour
+nous les inflexions. La sueur me coulait du front, tant j'avais de peine
+a subir cette inaction, cette incertitude, cette soumission passive en
+face de la crise supreme.
+
+Tout a coup, la porte s'ouvrit doucement, et Valvedre vint a nous. Il
+salua Moserwald et lui demanda pardon de le laisser seul, en le priant
+de ne pas s'eloigner; puis il s'adressa a moi pour me dire que madame de
+Valvedre desirait me voir. Il avait la politesse et la gravite d'un
+homme qui fait les honneurs de sa propre maison au milieu d'un malheur
+domestique.
+
+Il rentra chez Alida avec moi, et, comme s'il m'eut presente a elle:
+
+--Voici votre ami, lui dit-il, l'ami devoue a qui vous voulez temoigner
+votre gratitude. Tout ce que vous m'avez dit de ses soins et de son
+affection absolue justifie votre desir de lui serrer la main, et je ne
+suis pas venu ici pour l'eloigner de vous dans un moment ou toutes les
+personnes qui vous sont attachees veulent et doivent vous le prouver.
+C'est une consolation pour vos souffrances, et vous savez que je vous
+apporte tout ce que mon coeur vous doit de tendresse et de sollicitude.
+Ne craignez donc rien, et, si vous avez quelques ordres a donner qui
+vous semblent devoir etre mieux executes par d'autres que moi, je vais
+me retirer.
+
+--Non, non, repondit Alida en le retenant d'une main pendant qu'elle
+s'attachait a moi de l'autre; ne me quittez pas encore!... Je voudrais
+mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour sauver ma vie, vous qui
+etes venu pour sauver mon ame!
+
+Puis, se soulevant sur nos bras et nous regardant tour a tour avec une
+expression de terreur desesperee, elle ajouta:
+
+--Vous etes ainsi devant moi pour que je meure en paix; mais a peine
+serai-je sous le suaire, que vous vous vous battrez!
+
+--Non! repondis-je avec force, cela ne sera pas, je le jure!
+
+--Je vous entends, monsieur, dit Valvedre, et je connais vos intentions.
+Vous m'offrirez votre vie, et vous ne la defendrez pas. Vous voyez bien,
+ajouta-t-il en s'adressant a sa femme, que nous ne pouvons pas nous
+battre. Rassurez-vous, _ma fille_, je ne ferai jamais rien de lache. Je
+vous ai donne ma parole, ici, tout a l'heure, de ne pas me venger de
+celui qui s'est devoue a vous corps et ame dans ces ameres epreuves, et
+je n'ai pas deux paroles.
+
+--Je suis tranquille, repondit Alida en portant a ses levres la main de
+son mari. Oh! mon Dieu! vous m'avez donc pardonne!... Il n'y a que mes
+enfants... mes enfants que j'ai negliges..., abandonnes..., mal aimes
+pendant que j'etais avec eux..., et qui ne recevront pas mon dernier
+baiser... Chers enfants! pauvre Paul! Ah! Valvedre, n'est-ce pas que
+c'est une grande expiation et qu'a cause de cela tout me sera pardonne?
+Si vous saviez comme je les ai adores, pleures! comme mon pauvre coeur
+inconsequent s'est dechire dans l'absence! comme j'ai compris que le
+sacrifice etait au-dessus de mes forces, et comme Paul, celui qui me
+rendait triste, qui me faisait peur, que je n'osais pas embrasser, m'est
+apparu beau et bon et a jamais regrettable dans mes heures d'agonie! Il
+le sait, lui, Francis, que je ne faisais plus de difference entre eux,
+et que j'aurais ete une bonne mere, si... Mais je ne les reverrai
+pas!... Il faut rester ici sous cette terre etrangere, sous ce cruel
+soleil qui devait me guerir, et qui rit toujours pendant qu'on meurt!...
+
+--Ma chere fille, reprit Valvedre, vous m'avez promis de ne penser a la
+mort que comme a une chose dont l'accomplissement est aussi eventuel
+pour vous que pour nous tous. L'heure de ce passage est toujours
+inconnue, et celui qui croit la sentir arriver peut en etre plus eloigne
+que celui qui n'y songe point. La mort est partout et toujours, comme la
+vie. Elles se donnent la main et travaillent ensemble pour les desseins
+de Dieu. Vous aviez l'air de me croire tout a l'heure, quand je vous
+disais que tout est bien, par la raison que tout renait et recommence.
+Ne me croyez-vous plus? La vie est une aspiration a monter, et cet
+eternel effort vers l'etat le meilleur, le plus epure et le plus divin,
+conduit toujours a un jour de sommeil qu'on appelle mort, et qui est une
+regeneration en Dieu.
+
+--Oui, j'ai compris, repondit Alida... Oui, j'ai apercu Dieu et
+l'eternite a travers tes paroles mysterieuses!... Ah! Francis, si vous
+l'aviez entendu tout a l'heure, et si je l'avais ecoute plus tot,
+moi!... Quel calme il a fait descendre, quelle confiance il sait donner!
+_Confiance_, oui, voila ce qu'il disait,_ avoir foi_ dans sa propre
+confiance!_... Dieu est le grand asile, rien ne peut etre danger, apres
+la vie, pour l'ame qui se fie et s'abandonne; rien ne peut etre
+chatiment et degradation pour celle qui comprend le bien et se desabuse
+du mal!... Oui, je suis tranquille!... Valvedre, tu m'as guerie!
+
+Elle ne parla plus, elle s'assoupit. Une molle sueur, de plus en plus
+froide, mouilla ses mains et son visage. Elle vecut ainsi, sans voix et
+presque sans souffle, jusqu'au lendemain. Un pale et triste sourire
+effleurait ses levres quand nous lui parlions. Tendre et brisee, elle
+essayait de nous faire comprendre qu'elle etait heureuse de nous voir.
+Elle appela Moserwald du regard, et du regard lui designa sa main pour
+qu'il la pressat dans la sienne.
+
+Le soleil se levait magnifique sur la mer. Valvedre ouvrit les rideaux
+et le montra a sa femme. Elle sourit encore, comme pour lui dire que
+cela etait beau.
+
+--Vous vous trouvez bien, n'est-ce pas? lui dit-il.
+
+Elle fit signe que oui.
+
+--Tranquille, guerie?
+
+Oui encore, avec la tete.
+
+--Heureuse, soulagee? Vous respirez bien?
+
+Elle souleva sa poitrine sans effort, comme allegee delicieusement du
+poids de l'agonie.
+
+C'etait le dernier soupir. Valvedre, qui l'avait senti approcher, et
+qui, par son air de conviction et de joie, en avait ecarte la terrible
+prevision, deposa un long baiser sur le front, puis sur la main droite
+de la morte. Il reprit a son doigt l'anneau nuptial qu'elle avait cesse
+longtemps de porter, mais qu'elle avait remis la veille; puis il sortit,
+il tira derriere lui les verrous du salon, et nous cacha le spectacle de
+sa douleur.
+
+Je ne le revis plus. Il parla avec Moserwald, qui se chargea de remplir
+ses intentions. Il le priait de faire embaumer et transporter le corps
+de sa femme a Valvedre. Il me demandait pardon de ne pas me dire adieu.
+Il s'eloigna aussitot, sans qu'on put savoir quelle route de terre ou de
+mer il avait prise. Sans doute, il alla demander aux grands spectacles
+de la nature la force de supporter le coup qui venait de dechirer son
+coeur.
+
+J'eus l'atroce courage d'aider Moserwald a remplir la tache funebre qui
+nous etait imposee: cruelle amertume infligee par une ame forte a une
+ame brisee! Valvedre me laissait le cadavre de sa femme apres m'avoir
+repris son coeur et sa foi au dernier moment.
+
+J'accompagnai le depot sacre jusqu'a Valvedre. Je voulus revoir cette
+maison vide a jamais pour moi, ce jardin toujours riant et magnifique
+devant le silence de la mort, ces ombrages solennels et ce lac argente
+qui me rappelaient des pensees si ardentes et des reves si funestes. Je
+revis tout cela la nuit, ne voulant etre remarque de personne, sentant
+que je n'avais pas le droit de m'agenouiller sur la tombe de celle que
+je n'avais pu sauver.
+
+Je pris la conge de Moserwald, qui voulait me garder avec lui, me faire
+voyager, me distraire, m'enrichir, me marier, que sais-je?
+
+Je n'avais plus le coeur a rien, mais j'avais une dette d'honneur a
+payer. Je devais plus de vingt mille francs que je n'avais pas, et c'est
+a Moserwald precisement que je les devais. Je me gardai bien de lui en
+parler; il se fut reellement offense de ma preoccupation, ou il m'eut
+trouve les moyens de m'acquitter en se trichant lui-meme. Je devais
+songer a gagner par mon travail cette somme, minime pour lui, mais
+immense pour moi qui n'avais pas d'etat, et lourde sur ma conscience,
+sur ma fierte, comme une montagne.
+
+J'etais tellement ecrase moralement, que je n'entrevoyais aucun travail
+d'imagination dont je fusse capable. Je sentais, d'ailleurs, qu'il
+fallait, pour me rehabiliter, une vie rude, cachee, austere; les
+rivalites comme les hasards de la vie litteraire n'etaient plus des
+emotions en rapport avec la pesanteur de mon chagrin. J'avais commis une
+faute immense en jetant dans le desespoir et dans la mort une pauvre
+creature faible et romanesque, que j'etais trop romanesque et trop
+faible moi-meme pour savoir guerir. Je lui avais fait briser les liens
+de la famille, qu'elle ne respectait pas assez, il est vrai, mais
+auxquels, sans moi, elle ne se serait peut-etre jamais ouvertement
+soustraite. Je l'avais aimee beaucoup, il est vrai, durant son martyre,
+et je ne m'etais pas volontairement trouve au-dessous de la terrible
+epreuve; mais je ne pouvais pas oublier que, le jour ou je l'avais
+enlevee, j'avais obei a l'orgueil et a la vengeance plus qu'a l'amour.
+Ce retour sur moi-meme consternait mon ame. Je n'etais plus orgueilleux,
+helas! mais de quel prix j'avais paye ma guerison!
+
+Avant de quitter le voisinage de Valvedre, j'ecrivis a Obernay. Je lui
+ouvris les replis les plus caches de ma douleur et de mon repentir. Je
+lui racontai tous les details de cette cruelle histoire. Je m'accusai
+sans me menager. Je lui fis part de mes projets d'expiation. Je voulais
+reconquerir, un jour, son amitie perdue.
+
+Je mis trente heures a ecrire cette lettre; les larmes m'etouffaient a
+chaque instant. Moserwald, me croyant parti, avait repris la route de
+Geneve.
+
+Quand j'eus reussi a completer et mon recit et ma pensee, je sortis pour
+prendre l'air, et insensiblement, machinalement, mes pas me porterent
+vers le rocher ou, l'annee precedente, j'avais dejeune avec Alida,
+active, resolue, levee avec le jour, et arrivee la sur un cheval fier et
+bondissant. Je voulus savourer l'horreur de ma souffrance. Je me
+retournai pour regarder encore la villa. J'avais marche deux heures par
+un chemin rapide et fatigant; mais, en realite, j'etais encore si pres
+de Valvedre que je distinguais les moindres details. Que je m'etais
+senti fier et heureux a cette place! quel avenir d'amour et de gloire
+j'y avais reve!
+
+--Ah! miserable poete, pensai-je, tu ne chanteras plus ni la joie, ni
+l'amour, ni la douleur! tu n'auras pas de rimes pour cette catastrophe
+de ta vie! Non, Dieu merci, tu n'es pas encore desseche a ce point. La
+honte tuera ta pauvre muse: elle a perdu le droit de vivre!
+
+Un son lointain de cloches me fit tressaillir: c'etait le glas des
+funerailles. Je montai sur la pointe la plus avancee du rocher, et je
+distinguai, spectacle navrant, une ligne noire qui se dirigeait vers le
+chateau. C'etaient les derniers honneurs rendus par les villageois des
+environs a la pauvre Alida; on la descendait dans la tombe, sous les
+ombrages de son parc. Quelques voitures annoncaient la presence des amis
+qui plaignaient son sort sans le connaitre, car notre secret avait ete
+scrupuleusement garde. On la croyait morte dans un couvent d'Italie.
+
+J'essayai pendant quelques instants de douter de ce que je voyais et
+entendais. Le chant des pretres, les sanglots des serviteurs et meme, il
+me sembla, des cris d'enfants montaient jusqu'a moi. Etait-ce une
+illusion? Elle etait horrible, et je ne pouvais m'y soustraire. Cela
+dura deux heures! Chaque coup de cette cloche tombait sur ma poitrine et
+la brisait. A la fin, j'etais insensible, j'etais evanoui. Je venais de
+sentir Alida mourir une seconde fois.
+
+Je ne revins a moi qu'aux approches de la nuit. Je me trainai a la
+Rocca, ou mes vieux hotes n'etaient plus qu'un. La femme etait morte. Le
+mari m'ouvrit ma chambre sans s'occuper autrement de moi. Il revenait de
+l'enterrement de _la dame_, et, veuf depuis quelques semaines, il avait
+senti se rouvrir devant ces funerailles la blessure de son propre coeur.
+Il etait aneanti.
+
+Je delirai toute la nuit. Au matin, ne sachant ou j'etais, j'essayai de
+me lever. Je crus avoir une nouvelle vision apres toutes celles qui
+venaient de m'assieger. Obernay etait assis pres de la table d'ou je lui
+avais ecrit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie
+temoignait d'une profonde pitie.
+
+Il se retourna, vint a moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit
+appeler un medecin, et me soigna pendant plusieurs jours avec une bonte
+extreme. Je fus tres-mal, sans avoir conscience de rien. J'etais epuise
+par une annee d'agitations devorantes et par les atroces douleurs des
+derniers mois, douleurs sans epanchement, sans relache et sans espoir.
+
+Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de
+comprendre, Obernay m'apprit que, prevenu par une lettre de Valvedre, il
+etait venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida
+assister aux funerailles. Toute la famille etait repartie; lui seul
+etait reste, devinant que je devais etre la, me cherchant partout, et me
+decouvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves.
+
+--J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je
+peux l'etre apres ce qui s'est passe. Il faut perseverer et reconquerir,
+non pas mon amitie, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de
+toi-meme. Tiens, voila de quoi t'encourager.
+
+Il me montra un fragment de lettre de Valvedre.
+
+"Aie l'oeil sur ce jeune homme, disait-il; sache ce qu'il devient, et
+mefie-toi du premier desespoir. Lui aussi a recu la foudre! Il l'avait
+attiree sur sa tete; mais, aneanti comme le voila, il a droit a ta
+sollicitude. Il est le plus malheureux de tous, ne l'oublie pas, car il
+ne se fait plus d'illusions sur l'oeuvre maudite qu'il a accomplie!
+
+"Aux grandes fautes les grands secours avant tout, mon cher enfant! Ton
+jeune ami n'est pas un etre lache ni pervers, tant s'en faut, et je n'ai
+pas a rougir pour _elle_ du dernier choix qu'elle avait fait. Je suis
+certain qu'il l'eut epousee si j'eusse consenti au divorce, et j'y eusse
+consenti si elle eut longtemps insiste. Il faut donc remettre ce jeune
+homme dans le droit chemin. Nous devons cela a la memoire de celle qui
+voulait, qui eut pu porter son nom.
+
+"S'il demandait, un jour, a voir les enfants, ne t'y oppose pas. Il
+sentira profondement devant les orphelins son devoir d'homme et
+l'aiguillon salutaire du remords.
+
+"Enfin, sauve-le; que je ne le revoie jamais, mais qu'il soit sauve!
+Moi, je le suis depuis longtemps, et ce n'est pas de moi, de mon plus ou
+de mon moins de tristesse que tu dois t'occuper. S'oublier soi-meme,
+voila la grande question quand on n'est pas plus fort que son mal!"
+
+
+
+
+X
+
+
+Sept ans me separaient deja de cette terrible epoque de ma vie quand je
+revis Obernay. J'etais dans l'industrie. Employe par une compagnie, je
+surveillais d'importants travaux metallurgiques. J'avais appris mon etat
+en commencant par le plus dur, l'etat manuel. Henri me trouva pres de
+Lyon, au milieu des ouvriers, noirci, comme eux, par les emanations de
+l'antre du travail. Il eut quelque peine a me reconnaitre; mais je
+sentis a son etreinte que son coeur d'autrefois m'etait rendu. Lui
+n'etait pas change. Il avait toujours ses fortes epaules, sa ceinture
+degagee, son teint frais et son oeil limpide.
+
+--Mon ami, me dit-il quand nous fumes seuls, tu sauras que c'est le
+hasard d'une excursion qui m'amene vers toi. Je voyage en famille depuis
+un mois, et maintenant je retourne a Geneve; mais, sans la circonstance
+du voyage, je t'aurais rejoint, n'importe ou, un peu plus tard, a
+l'automne. Je savais que tu etais au bout de ton expiation, et il me
+tardait de t'embrasser. J'ai recu ta derniere lettre, qui m'a fait grand
+bien; mais je n'avais pas besoin de cela pour savoir tout ce qui te
+concerne. Je ne t'ai pas perdu de vue depuis sept ans. Tu n'as voulu
+recevoir de moi aucun service de fait; tu m'as demande seulement de
+t'ecrire quelquefois avec amitie, sans te parler du passe. J'ai cru
+d'abord que c'etait encore de l'orgueil, que tu ne voulais meme pas
+d'assistance morale, craignant surtout de vivre sous l'influence
+indirecte, sous la protection cachee de Valvedre. A present, je te rends
+pleine justice. Tu as et tu auras toujours beaucoup d'orgueil, mais ton
+caractere s'est eleve a la hauteur de la fierte, et je ne me permettrai
+plus jamais d'en sourire. Ni moi ni personne ne te traitera plus
+d'enfant. Sois tranquille, tu as su faire respecter tes malheurs.
+
+--Mon cher Henri, tu exageres! lui repondis-je. J'ai fait bien
+strictement mon devoir. J'ai obei a ma nature, peut-etre un peu ingrate,
+en me derobant a la pitie. J'ai voulu me punir tout seul et de mes
+propres mains en m'assujettissant a des etudes qui m'etaient
+antipathiques, a des travaux ou l'imagination me semblait condamnee a
+s'eteindre. J'ai ete plus heureux que je ne le meritais, car
+l'acquisition d'un savoir quelconque porte avec elle sa recompense, et,
+au lieu de s'abrutir dans l'etude ou l'on se sent le plus reveche, on
+s'y assouplit, on s'y transforme, et la passion, qui ne meurt jamais en
+nous, se porte vers les objets de nos recherches. Je comprends a present
+pourquoi certaines personnes--et pourquoi ne nommerais-je pas M. de
+Valvedre?--ont pu ne pas devenir materialistes en etudiant les secrets
+de la matiere. Et puis je me suis rappele souvent ce que souvent tu me
+disais autrefois. Tu me trouvais trop ardent pour etre un ecrivain
+litteraire; tu me disais que je ferais de la poesie folle, de l'histoire
+fantastique ou de la critique emportee, partiale, nuisible par
+consequent. Oh! je n'ai rien oublie, tu vois. Tu disais que les
+organisations tres-vivaces ont souvent en elles une fatalite qui les
+entraine a l'exuberance, et qui hate ainsi leur destruction prematuree;
+qu'un bon conseil a suivre serait celui qui me detournerait de ma propre
+excitation pour me jeter dans une sphere d'occupations serieuses et
+calmantes; que les artistes meurent souvent ou s'etiolent par l'effet
+des emotions exclusivement cherchees et developpees; que les spectacles,
+les drames, les operas, les poemes et les romans etaient, pour les
+sensibilites trop aiguisees, comme une huile sur l'incendie; enfin que,
+pour etre un artiste ou un poete durable et sain, il fallait souvent
+retremper la logique, la raison et la volonte dans des etudes d'un ordre
+severe, meme s'astreindre aux commencements arides des choses. J'ai
+suivi ton conseil sans m'apercevoir que je le suivais, et, quand j'ai
+commence a en recueillir le fruit, j'ai trouve que tu ne m'avais pas
+assez dit combien ces etudes sont belles et attrayantes. Elles le sont
+tellement, mon ami, que j'ai pris les arts d'imagination en pitie
+pendant quelque temps... ferveur de novice que tu m'aurais pardonnee;
+mais, aujourd'hui, tout en jouissant en artiste des rayons que la
+science projette sur moi, je sens que je ne me detacherai plus d'une
+branche de connaissances qui m'a rendu la faculte de raisonner et de
+reflechir: bienfait inappreciable, qui m'a preserve egalement de l'abus
+et du degout de la vie! A present, mon ami, tu sais que j'approche du
+terme de ma captivite...
+
+--Oui, reprit-il, je sais qu'avec des appointements qui ont ete
+longtemps bien minimes, tu as reussi a t'acquitter peu a peu avec
+Moserwald, lequel declare avec raison que c'est un tour de force, et que
+tu as du t'imposer, pendant les premieres annees surtout, les plus dures
+privations. Je sais que tu as perdu ta mere, que tu as tout quitte pour
+elle, que tu l'as soignee avec un devouement sans egal, et que, voyant
+ton pere tres-age, tres-use et tres-pauvre, tu t'es senti bien heureux
+de pouvoir doubler pour lui, par un placement en viager, a son insu, la
+petite somme qu'il te reservait, et qu'il t'avait confiee pour la faire
+valoir. Je sais aussi que tu as eu des moeurs austeres, et que tu as su
+te faire apprecier pour ton savoir, ton intelligence et ton activite au
+point de pouvoir pretendre maintenant a une tres-honorable et
+tres-heureuse existence. Enfin, mon ami, en approchant d'ici, j'ai su et
+j'ai vu que tu etais aime a l'adoration par les ouvriers que tu
+diriges,... qu'on te craignait un peu,... il n'y a pas de mal a cela,
+mais que tu etais un ami et un frere pour ceux qui souffrent. Le pays
+est en ce moment plein de louanges sur une action recente...
+
+--Louanges exagerees; j'ai eu le bonheur d'arracher a la mort une pauvre
+famille.
+
+--Au peril de ta vie, peril des plus imminents! On t'a cru perdu.
+
+--Aurais-tu hesite a ma place?
+
+--Je ne crois pas! Aussi je ne te fais pas de compliments; je constate
+que tu suis sans defaillance la ligne de tes devoirs. Allons, c'est
+bien; embrasse-moi, on m'attend.
+
+--Quoi! je ne verrai pas ta femme et tes enfants, que je ne connais pas?
+
+--Ma femme et mes enfants ne sont pas la. Les marmots ne quittent pas si
+longtemps l'ecole du grand-pere, et leur mere ne les quitte pas d'une
+heure.
+
+--Tu me disais etre en famille.
+
+--C'etait une maniere de dire. Des parents, des amis... Mais je ne te
+fais pas de longs adieux. Je reconduis mon monde a Geneve, et, dans six
+semaines, je reviens te chercher.
+
+--Me chercher?
+
+--Oui. Tu seras libre?
+
+--Libre? Mais non, je ne le serai jamais.
+
+--Tu ne seras jamais libre de ne rien faire; mais tu seras libre de
+travailler ou tu voudras. Ton engagement avec ta compagnie finit a cette
+epoque; je viendrai alors te soumettre un projet qui te sourira
+peut-etre, et qui, en te creant de grandes occupations selon tes gouts
+actuels, te rapprochera de moi et de ma famille.
+
+--Me rapprocher de vous autres? Ah! mon ami, vous etes trop heureux pour
+moi! Je n'ai jamais envisage la possibilite de ce rapprochement qui me
+rappellerait a toute heure un passe affreux pour moi; cette ville, cette
+maison!...
+
+--Tu n'habiteras pas la ville, et cette maison, tu ne la reverras plus.
+Nous l'avons vendue, elle est demolie. Mes vieux parents ont regrette
+leurs habitudes, mais ils ne regrettent plus rien aujourd'hui. Ils
+demeurent chez moi, en pleine campagne, dans un site magnifique, au bord
+du Leman. Nous ne sommes plus entasses dans un local devenu trop etroit
+pour l'augmentation de la famille. Mon pere ne s'occupe plus que de nos
+enfants et de quelques eleves de choix qui viennent pieusement chercher
+ses lecons. Moi, je lui ai succede dans sa chaire. Tu vois en moi un
+grave professeur es sciences que la botanique ne possede plus
+exclusivement. Allons, allons, tu as assez vecu seul! Il faut quitter la
+Thebaide; tu manques a mon bonheur complet, je t'en avertis.
+
+--Tout cela est fait pour me tenter, mon ami; mais tu oublies que j'ai
+un vieux pere infirme, qui vit encore plus seul et plus triste que moi.
+Tout l'effort de ma liberte reconquise doit tendre a me rapprocher de
+lui.
+
+--Je n'oublie rien, mais je dis que tout peut s'arranger. Ne m'ote pas
+l'esperance et laisse-moi faire.
+
+Il me quitta en m'embrassant avec tant d'effusion, que la source des
+douces larmes, depuis longtemps tarie, se rouvrit en moi. Je retournai
+au travail, et, quelques heures apres, je vis, dans un de mes ateliers,
+un jeune garcon, un enfant de quatorze ou quinze ans, de mine resolue et
+intelligente, qui avait l'air de chercher quelqu'un, et dont je
+m'approchai pour savoir ce qu'il voulait.
+
+--Rien, me repondit-il avec assurance; je regarde.
+
+--Mais savez-vous, mon beau petit bourgeois, lui dit en raillant un
+vieil ouvrier, qu'il n'est pas permis de regarder comme ca ce qu'on ne
+comprend pas?
+
+--Et, si je comprends, reprit l'enfant, qu'avez-vous a dire?
+
+--Et qu'est-ce que vous comprenez? lui demandai-je en souriant de son
+aplomb. Racontez-nous cela.
+
+Il me repondit par une demonstration chimico-physico-metallurgique si
+bien recitee et si bien redigee, que le vieil ouvrier laissa tomber ses
+bras contre son corps et resta comme une statue.
+
+--Dans quel manuel avez-vous appris cela? demandai-je au petit,--car il
+etait petit, fort et laid, mais d'une de ces laideurs singulieres et
+charmantes qui sont tout a coup sympathiques. Je l'examinais avec une
+emotion qui arrivait a me faire trembler. Il avait de tres-beaux yeux,
+un peu divergents, et qui lui faisaient deux profils d'expression
+differente, l'un bienveillant, l'autre railleur. Le nez, delicatement
+decoupe, etait trop long et trop etroit, mais plein d'audace et de
+finesse; le teint sombre, la bouche saine, garnie de fortes dents
+bizarrement plantees, je ne sais quoi de caressant et de provoquant dans
+le sourire, un melange de disgrace et de charme. Je sentis que je
+l'aimais, et, si j'eus une terrible commotion de tout mon etre, je ne
+fus presque pas surpris quand il me repondit:
+
+--Je n'etudie pas les manuels, je recite la lecon de M. le professeur
+Obernay, mon maitre. Le connaissez-vous par hasard, le pere Obernay? Il
+n'est pas plus sot qu'un autre, hein?
+
+--Oui, oui, je le connais, c'est un bon maitre! Et vous, etes-vous un
+bon eleve, monsieur Paul de Valvedre?
+
+--Tiens! reprit-il sans que son visage montrat aucune surprise, voila
+que vous savez mon nom, vous? Comment donc est-ce que vous vous appelez?
+
+--Oh! moi, vous ne me connaissez pas; mais comment etes-vous ici tout
+seul?
+
+--Parce que je viens y passer six semaines pour etudier, pour voir
+comment on s'y prend et comment les metaux se comportent dans les
+experiences en grand. On ne peut pas se faire une idee de cela dans les
+laboratoires. Mon professeur a dit: "Puisqu'il mord a cette chose-la, je
+voudrais qu'il put voir fonctionner quelque grande usine speciale." Et
+son fils Henri lui a repondu: "C'est bien simple. Je vais du cote ou il
+y en a, et je l'y conduirai. J'ai par la des amis qui lui montreront
+tout avec de bonnes explications; et me voila."
+
+--Et Henri est parti?... Il vous laisse avec moi?
+
+--Avec vous! Ah! vous disiez que je ne vous connaissais pas! Vous etes
+Francis! Je vous cherchais, et j'etais presque sur de vous avoir reconnu
+tout de suite!
+
+--Reconnu? Depuis...
+
+--Oh! je ne me souvenais guere de vous; mais votre portrait est dans la
+chambre d'Henri, et vous n'etes pas bien different!
+
+--Ah! mon portrait est toujours chez vous?
+
+--Toujours! Pourquoi est-ce qu'il n'y serait pas? Mais, a propos, j'ai
+une lettre pour vous, je vais vous la donner.
+
+La lettre etait d'Henri.
+
+"Je n'ai pas voulu te dire ce qui m'amenait. J'ai voulu t'en laisser la
+surprise. Et puis tu m'aurais peut-etre fait des observations. Il
+t'aurait fallu peut-etre une heure pour _te ravoir_ de cette emotion-la,
+et je n'ai pas une heure a perdre. J'ai laisse ma femme sur le point de
+me donner un quatrieme enfant, et j'ai peur que son zele ne devance mon
+retour. Je ne te dis pas d'avoir soin de notre Paolino comme de la
+prunelle de tes yeux. Tu l'aimeras, c'est un demon adorable. Dans six
+semaines, jour pour jour, tu me le rameneras a Blanville, pres des bords
+du Leman."
+
+J'embrassai Paul en fremissant et en pleurant. Il s'etonna de mon
+trouble et me regarda avec son air chercheur et penetrant. Je me remis
+bien vite et l'emmenai chez moi, ou son petit bagage avait ete depose
+par Henri.
+
+J'etais bien agite, mais, en somme, ivre de bonheur d'avoir a soigner et
+a servir cet enfant, qui me rappelait sa mere comme une image confuse a
+travers un rayon brise. Par moments, c'etait elle dans ses heures si
+rares de gaiete confiante. D'autres fois, c'etait elle encore dans sa
+reverie profonde; mais, des que l'enfant ouvrait la bouche, c'etait
+autre chose: il avait, non pas reve, mais cherche et medite sur un fait.
+Il etait aussi positif qu'elle avait ete romanesque, passionne comme
+elle, mais pour l'etude, et ardent a la decouverte.
+
+Je le promenai partout. Je le presentai aux ouvriers comme un fils de
+l'atelier, et sur l'heure il fut pris en grande tendresse par ces braves
+gens. Je le fis manger avec moi. Je le fis coucher dans mon lit. C'etait
+mon enfant, mon maitre, mon bien, ma consolation, mon pardon!
+
+Mais il se passa deux jours avant que j'eusse la force de lui parler de
+ses parents. Il n'avait presque rien oublie de sa mere. Il se rappelait
+surtout avoir vu revenir un cercueil apres un an d'absence. Il etait
+retourne tous les ans a Valvedre depuis ce temps, avec son frere et sa
+tante Juste; mais il n'y avait jamais revu son pere.
+
+--Mon papa n'aime plus cet endroit-la, disait-il; il n'y va plus du
+tout.
+
+--Et ton pere..., lui dis-je avec une timidite pleine d'angoisse, il
+sait que tu es avec moi?
+
+--Mon pere? Il est bien loin encore. Il a ete voir l'Himalaya. Tu sais
+ou c'est? Mais il est en route pour revenir. Dans deux mois, nous le
+reverrons. Ah! quel bonheur! Nous l'aimons tant! Est-ce que tu le
+connais, toi, mon pere?
+
+--Oui! vous avez tous raison de l'aimer. Est-ce qu'il est absent
+depuis...?
+
+--Depuis dix-huit mois; cette fois-ci, c'est bien long! Les autres
+annees, il revenait toujours au printemps. Enfin voila bientot
+l'automne! Mais, dis donc, Francis, si nous allions un peu _piocher_, au
+lieu de bavarder si longtemps?
+
+"Qu'as-tu fait? ecrivais-je a Henri. Tu m'as confie cet enfant, que
+j'adore deja, et son pere n'en sait rien! Et il nous blamera peut-etre,
+toi de me l'avoir fait connaitre, moi d'avoir accepte un si grand
+bonheur. Il commandera peut-etre a Paul d'oublier jusqu'a mon nom. Et,
+dans six semaines, je me separerai de mon tresor pour ne le revoir
+jamais!... Avais-je besoin de cette nouvelle blessure?... Mais non,
+Valvedre pardonnera a notre imprudence; seulement, il souffrira de voir
+que son fils a de l'affection pour moi. Et pourquoi le faire souffrir,
+lui qui n'a rien a se reprocher!"
+
+Peu de jours apres, je recevais la reponse d'Henri.
+
+"Ma femme vient de me donner une ravissante petite fille. Je suis le
+plus heureux des peres. Ne t'inquiete pas de Valvedre. Ne te souviens-tu
+pas qu'aux plus tristes jours du passe, il m'ecrivait: "Laissez-lui
+"voir les enfants, s'il le desire. Avant tout, qu'il soit "sauve, qu'il
+fasse honneur a la memoire de celle "qui a failli porter son nom!" Tu
+vois bien que, sans oser le dire, tu avais besoin de cela, puisque tu es
+si heureux d'avoir Paolino! Tu verras l'autre aussi. Tu nous verras
+tous. Le temps est le grand guerisseur. Dieu l'a voulu ainsi, lui dont
+l'oeuvre eternelle est d'effacer pour reconstruire."
+
+Les six semaines passerent vite.--J'avais pris pour mon eleve une
+affection si vive, que j'etais dispose a tout pour ne pas me separer de
+lui irrevocablement. Je refusai le renouvellement de mon emploi,
+j'acceptai les offres d'Obernay sans les connaitre, a la seule condition
+de pouvoir decider mon vieux pere a venir se fixer pres de moi. Ne
+devant plus rien a personne, je n'etais pas en peine de l'etablir
+convenablement et de lui consacrer mes soins.
+
+Blanville etait un lieu admirable, avec une habitation simple, mais
+vaste et riante. Les belles ondes du Leman venaient doucement mourir au
+pied des grands chenes du parc. Quand nous approchames, Obernay arrivait
+au-devant de nous dans une barque avec Edmond Valvedre, grand, beau et
+fort, ramant lui-meme avec _maestria_. Les deux freres s'adoraient et
+s'etreignirent avec une ardeur touchante. Obernay m'embrassa en toute
+hate et pressa le retour. Je vis bien qu'il me menageait quelque
+surprise et qu'il etait impatient de me voir heureux; mais le heros de
+la fete fit manquer le coup de theatre qu'on me preparait. Plus
+impatient que tous les autres, mon vieux pere goutteux, courant et se
+trainant moitie sur sa bequille, moitie sur le bras jeune et solide de
+Rosa, vint a ma rencontre sur la greve.
+
+--Oh! mon Dieu, mon Dieu, c'est trop de bonheur! m'ecriai-je. Vous
+trouver la, vous!
+
+--C'est-a-dire m'y retrouver definitivement, repondit-il, car je ne m'en
+vais plus d'ici, moi! On s'est arrange comme je l'exigeais; je paye ma
+petite pension, et je ne regrette pas tant qu'on le croirait mes
+brouillards de Belgique. Je ne serai pas fache de mourir en pleine
+lumiere au bord des flots bleus. Tout cela, tu comprends? c'est pour te
+dire tout de suite que tu restes et que nous ne nous quittons plus!
+
+Paule arriva aussi en courant avec Moserwald, a qui elle reprochait
+d'etre moins agile qu'une nourrice portant son poupon. Je vis du premier
+coup d'oeil qu'on s'etait intimement lie avec lui et qu'il en etait
+fier. L'excellent homme fut bien emu en me voyant. Il m'aimait toujours
+et mieux que jamais, car il etait force de m'estimer. Il etait marie, il
+avait epouse des millions israelites, une bonne femme vulgaire qu'il
+aimait parce qu'elle etait sa femme et qu'elle lui avait donne un
+heritier. Il avait fini le roman de sa vie, disait-il, sur une page
+trempee de larmes, et la page n'avait jamais seche.
+
+Le pere et la mere d'Obernay n'avaient presque pas vieilli; la securite
+du bonheur domestique leur faisait un automne majestueux et pur. Ils
+m'accueillirent comme autrefois. Connaissaient-ils mon histoire? Ils ne
+me l'ont jamais laisse deviner.
+
+Deux personnes l'ignoraient a coup sur, Adelaide et Rosa. Adelaide etait
+toujours admirablement belle, et meme plus belle encore a vingt-cinq ans
+qu'a dix-huit; mais elle n'etait plus, sans contestation, la plus belle
+des Genevoises: Rosa pouvait, sinon l'emporter, du moins tenir la
+balance en equilibre. Ni l'une ni l'autre n'etait mariee; elles etaient
+toujours les inseparables d'autrefois, toujours gaies, studieuses, se
+taquinant et s'adorant.
+
+Au milieu de l'affectueux accueil de tous, je m'inquietais de celui qui
+m'attendait de la part de mademoiselle Juste. Je savais qu'elle
+demeurait a Blanville, et ne m'etonnais pas qu'elle ne vint pas a ma
+rencontre. Je demandai de ses nouvelles. Henri me repondit qu'elle etait
+un peu souffrante et qu'il me conduirait la saluer.
+
+Elle me recut gravement, mais sans antipathie, et, Henri nous ayant
+laisses seuls, elle me parla du passe sans amertume.
+
+--Nous avons beaucoup souffert, me dit-elle,--et, quand elle disait
+_nous_, elle sous-entendait toujours son frere;--mais nous savons que
+vous ne vous etes ni epargne ni etourdi depuis ce temps-la. Nous savons
+qu'il faut, je ne dis point oublier, cela n'est pas possible, mais
+pardonner. Une grande force est necessaire pour accepter le pardon, plus
+grande que pour l'offrir, je sais cela aussi, moi qui ai de l'orgueil!
+Donc, je vous estime beaucoup d'avoir le courage d'etre ici. Restez-y.
+Attendez mon frere. Affrontez le premier abord, quel qu'il soit, et,
+s'il prononce ce mot terrible et sublime: _Je pardonne!_ courbez la tete
+et acceptez.--Alors, seulement alors, vous serez absous a mes yeux... et
+aux votres, mon cher monsieur Francis!
+
+Valvedre arriva huit jours apres. Il vit ses enfants d'abord, puis sa
+soeur ainee et Henri. Sans doute, celui-ci plaida ma cause; mais il ne
+me convenait pas d'en attendre le jugement. Je le provoquai. Je me
+presentai a Valvedre avant peut-etre qu'il eut pris une resolution a mon
+egard. Je lui parlai avec effusion et loyaute, hardiment et humblement,
+comme il me convenait de le faire.
+
+Je mis a nu sous ses yeux tout mon coeur, toute ma vie, mes fautes et
+mes merites, mes defaillances et mes retours de force.
+
+--Vous avez voulu que je fusse sauve, lui dis-je; vous avez ete si grand
+et si vraiment superieur a moi dans votre conduite, que j'ai fini par
+comprendre le peu que j'etais. Comprendre cela, c'est deja valoir mieux.
+Je l'ai compris chaque jour davantage depuis sept ans que je me chatie
+sans menagement. Donc, si je suis sauve, ce n'est pas a ma douleur et a
+la bonte tres-grande, il est vrai, des autres que je le dois; cette
+bonte ne venait pas encore d'assez haut pour reduire un orgueil comme le
+mien. Venant de vous, elle m'a dompte, et c'est a vous que je dois tout.
+Eprouvez-moi, connaissez-moi tel que je suis aujourd'hui, et
+permettez-moi d'etre l'ami devoue de Paul. Par lui, on m'a amene ici
+malgre moi; on y a installe mon pere, sans que j'en fusse averti; on
+m'offre un emploi important et interessant dans la partie que j'ai
+etudiee et que je crois connaitre. On m'a dit que Paul avait une
+vocation determinee pour les sciences auxquelles ce genre de travail se
+rattache essentiellement, et que vous approuviez cette vocation. On m'a
+dit encore que vous consentiriez peut-etre a ce qu'il fit aupres de moi,
+et sous ma direction, son premier apprentissage... Mais cela, on a eu de
+la peine a me le faire croire! Ce que je sais, ce que je viens vous
+dire, c'est que, si ma presence devait vous eloigner de Blanville, ou
+seulement vous en faire franchir le seuil avec moins de plaisir, si le
+bien qu'on veut me faire vous semblait trop pres de ma faute, et que, me
+jugeant indigne de me consacrer a votre enfant, vous desapprouviez la
+confiance que m'accorde Obernay, je me retirerais aussitot, sachant
+tres-bien que ma vie entiere vous est subordonnee, et que vous avez sur
+moi des droits auxquels je ne puis poser aucune limite.
+
+Valvedre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me
+repondit enfin:
+
+--Vous avez tout repare, et vous avez tant expie, qu'on vous doit un
+grand soulagement. Sachez que madame de Valvedre etait frappee a mort
+avant de vous connaitre. Obernay vient de me reveler ce que j'ignorais,
+ce qu'il ignorait lui-meme, et ce qu'un homme de la science, un homme
+serieux, lui a appris dernierement. Vous ne l'avez donc pas tuee...
+C'est peut-etre moi! Peut-etre aussi l'eusse-je fait vivre plus
+longtemps, si elle ne se fut pas detachee de moi. Ce mystere de notre
+action sur la destinee, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au
+fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voila. On vous aime, et
+vous pouvez encore etre heureux; il est de votre devoir de chercher a
+l'etre. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu
+les abandonne; il veut que la vie soit une floraison et une
+fructification. Mariez-vous. Je sais qu'Obernay, dans le secret de sa
+pensee, vous destine une de ses soeurs; laquelle, je n'en sais rien, je
+ne le lui ai pas demande. Je sais que ces enfants n'ont aucune notion de
+son projet. Cette famille-la est trop religieuse pour qu'il s'y commette
+des imprudences ou seulement des legeretes. Henri, dans la crainte de
+vous creer un trouble en cas de repulsion de la part de la jeune fille
+ou de la votre, ne vous en parlera jamais; mais il espere que
+l'affection viendra d'elle-meme, et il sait que vous aurez cette fois
+confiance en lui. Essayez donc de reprendre gout a la vie, il en est
+temps; vous etes dans votre meilleur age pour fonder votre avenir. Vous
+me consultez avec une deference filiale, voila mon conseil. Quant a
+Paul, je vous le confie avec d'autant moins de merite que je compte
+rester au moins un an a Geneve et que je pourrai voir si vous continuez
+a faire bon menage ensemble. J'irai souvent a Blanville. L'etablissement
+que vous allez faire valoir est bien pres de la. Nous nous verrons, et,
+si vous avez d'autres avis a me demander, je vous donnerai non pas ceux
+d'un sage, mais ceux d'un ami.
+
+Pendant trois mois, je ne fus occupe que de mon installation
+industrielle. J'avais tout a creer, tout a diriger; c'etait une besogne
+enorme. Paul, toujours a mes cotes, toujours enjoue et attentif,
+s'initiait a tous les details de la pratique, charmant par sa presence
+et son enjouement l'exercice terrible de mon activite. Quand je fus au
+courant, le chef principal de l'entreprise, qui n'etait autre que
+Moserwald, m'assigna une jolie habitation et un traitement plus
+qu'honorable.
+
+Je revenais a la vie, a l'amitie, a l'epanouissement de l'ame. Chaque
+jour eclaircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pese sur moi,
+chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J'en vins a
+songer avec une emotion d'esperance et de terreur au projet d'Henri, que
+m'avait revele Valvedre. Valvedre lui-meme y faisait souvent allusion,
+et, un jour que, reveur, je regardais de loin les deux soeurs marcher,
+radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me
+surprit, me frappa doucement sur l'epaule et me dit en souriant:
+
+--Eh bien, laquelle?
+
+--Jamais Adelaide! lui repondis-je avec une spontaneite qui etait
+devenue l'habitude de mon coeur avec lui, tant il s'etait empare de ma
+foi, de ma confiance et de mon respect filial.
+
+--Et pourquoi jamais Adelaide? Je veux savoir pourquoi! Allons, Francis,
+dites!
+
+--Ah! cela... je ne puis.
+
+--Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l'a dit, _celle qui ne
+souffre plus!_ Elle en etait jalouse, et vous craignez que son fantome
+ne vienne pleurer et menacer a votre chevet! Rassurez-vous, ce sont la
+des croyances impies. Les morts sont purs! Ils remplissent ailleurs une
+mission nouvelle, et, s'ils se souviennent de nous, c'est pour benir, et
+pour demander a Dieu de reparer leurs erreurs et leurs meprises en nous
+rendant heureux.
+
+--Etes-vous bien certain de cela? lui dis-je; est-ce la votre foi?
+
+--Oui, inebranlable.
+
+---Eh bien,... tenez! Adelaide, cette splendeur d'intelligence et de
+beaute, cette serenite divine, cette modestie adorable... tout cela ne
+s'abaissera jamais jusqu'a moi! Que suis-je aupres d'elle? Elle sait
+toutes choses mieux que moi: la poesie, la musique, les langues, les
+sciences naturelles,... peut-etre la metallurgie, qui sait? Elle verrait
+trop en moi son inferieur.
+
+--Encore de l'orgueil! dit Valvedre. Souffre-t-on de la superiorite de
+ce qu'on aime?
+
+--Mais... je ne l'aime pas, moi! je la venere, je l'admire, mais je ne
+puis l'aimer d'amour!...
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle en aime un autre.
+
+--Un autre? vous croyez?...
+
+Valvedre resta pensif et comme plonge dans la solution d'un probleme. Je
+le regardai attentivement. Il avait quarante-sept ans, mais il eut pu en
+cacher dix ou douze. Sa beaute male et douce, d'une expression si haute
+et si sereine, etait encore la seule qui put fixer les regards d'une
+femme de genie; mais son ame etait-elle restee aussi jeune que son
+visage? N'avait-il pas trop aime, trop souffert?
+
+--Pauvre Adelaide! pensai-je, tu vieilliras peut-etre seule comme Juste,
+qui a ete belle aussi, femme superieure aussi, et qui, peut-etre comme
+toi, avait place trop haut son reve de bonheur!
+
+Valvedre marchait en silence aupres de moi. Il reprit la conversation ou
+nous l'avions laissee.
+
+--Alors, dit-il, c'est Rosa qui vous plait?
+
+--C'est a elle seule que j'oserais songer, si j'esperais lui plaire.
+
+--Eh bien, vous avez raison; Rosa vous ressemble davantage. Il y a
+toujours un peu de fougue dans son caractere, et ce ne sera pas un
+defaut a vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie,
+non pas resignee, non pas dominee par des convictions aussi arretees et
+aussi raisonnees que celles de sa soeur, mais persuadee et entrainee par
+la tendresse qu'elle ressent et qu'elle inspire. Moins instruite, elle
+l'est assez pour une femme qui a les gouts du menage et les instincts de
+la famille. Oui, Rosa est aussi un rare tresor, je vous l'ai deja dit,
+il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme
+dans la chastete de ces deux filles! mais il y a un grand moyen pour
+etre aime, vous le savez: c'est d'aimer soi-meme, d'aimer avec le coeur,
+avec la foi, avec la conscience, avec tout son etre, et vous n'avez pas
+encore aime ainsi, je le sais!
+
+Il me quitta, et je me sentis vivifie et comme beni par ses paroles. Cet
+homme tenait mon ame dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi
+dire, que de son souffle bienfaisant. En meme temps que chaque apercu de
+son lumineux esprit m'ouvrait les horizons du monde naturel et celeste,
+chaque elan de son coeur genereux et pur fermait une plaie ou ranimait
+une faculte du mien.
+
+Je l'ouvris bientot, ce coeur renouvele, a mon cher Henri. Je lui dis
+que j'aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais soupconner a
+celle-ci sans l'autorisation de sa famille.
+
+--Allons donc! dit Obernay en m'embrassant, voila ce que j'attendais! Eh
+bien, la famille consent et desire. L'enfant t'aimera quand elle saura
+que tu l'aimes. C'est ainsi chez nous, vois-tu! On ne se jette pas dans
+les reves romanesques, meme quand on est dispose a se laisser
+convaincre; on attend la certitude, et on ne palit ni ne maigrit en
+attendant! Et pourtant on s'aime longtemps, toujours! Vois mon pere et
+ma mere, vois Paule et moi... Ah! que Valvedre eut ete heureux!...
+
+--S'il eut epouse Adelaide? Je me le suis dit cent fois!
+
+--Tais-toi! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot
+la-dessus...
+
+Je m'etonnais, il m'imposa encore silence avec autorite.
+
+J'y revins pourtant; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aimee
+Rose, j'insistai. J'etais si heureux! J'aimais enfin, et je combattais
+presque la passion, tant son frere aine, l'amour, me paraissait plus
+beau et plus vrai. Aussi, loin d'etre porte a l'egoisme du bonheur, je
+sentais l'ardent besoin de voir heureux tous ceux que j'aimais, surtout
+Valvedre, celui a qui je devais tout, celui qui m'avait sauve du
+naufrage, celui qui, par moi blesse au coeur, m'avait tendu sa main
+liberatrice.
+
+Obernay, vaincu par mon affection, me repondit enfin:
+
+--Tu as cru deviner que, depuis longtemps, bien longtemps deja, dix ans
+peut-etre, Valvedre et Adelaide s'aimaient d'un grand amour; tu ne t'es
+peut-etre pas trompe. Et moi aussi, j'ai eu cent fois, mille fois cette
+pensee, qui, en de certains moments, devenait une presque certitude.
+Valvedre a preside a l'education de mes soeurs autant qu'a celle de ses
+propres enfants. Il les a vues naitre; il a paru les aimer d'une egale
+tendresse. Si Adelaide a recu de mon pere l'education la plus brillante
+et de ma mere l'exemple de toutes les vertus, c'est a Valvedre qu'elle
+doit le feu sacre, cette flamme interieure qui brule sans eclat, cachee
+au fond du sanctuaire, gardee par une modestie un peu sauvage, le grain
+de genie qui lui fait idealiser et poetiser saintement les etudes les
+plus arides. Elle n'est donc pas seulement son eleve reconnaissante,
+elle est son fervent disciple; il est, lui, sa religion, son revelateur,
+l'intermediaire entre elle et Dieu. Cette foi date de l'enfance, et ne
+perira qu'avec elle. Valvedre ne peut pas l'ignorer; mais Valvedre ne se
+croit pas aime autrement que comme un pere, et, quoiqu'il ait ete plus
+d'une fois, dans ces derniers temps surtout, tres-emu, plus que
+paternellement emu en la regardant, il se juge trop age pour lui plaire.
+Il a combattu sans relache son inclination et l'a si vaillamment
+refoulee, qu'on eut pu la croire vaincue...
+
+--Ami, dis-je en interrompant Obernay, puisque nous avons entame un
+sujet aussi delicat, dis-moi tout... Deja j'ai ete allege d'un remords
+affreux en apprenant, grace a tes investigations, que madame de Valvedre
+etait mortellement atteinte avant de me connaitre. Dis-moi
+maintenant,--ce que je n'ai jamais ose chercher a savoir,--ce que
+Moserwald croyait avoir devine: dis-moi si Valvedre avait encore de
+l'amour pour sa femme quand je l'ai enlevee.
+
+--Non, repondit Obernay; je sais que non, j'en suis certain.
+
+--Il te l'a dit, je le sais, il t'a parle d'elle avec le plus profond
+detachement, il se croyait bien gueri; mais l'amour a des inconsequences
+mysterieuses.
+
+--La _passion_, oui; l'_amour_, non! La passion est illogique et
+incomprehensible; c'est la son caractere, et je te dirai ici un mot de
+Valvedre: "La passion est un amour malade qui est devenu fou!"
+
+--On pourrait tout aussi bien dire que l'amour est une passion qui se
+porte bien.
+
+--On peut jouer sur tous les mots; mais Valvedre ne joue avec rien, lui!
+Il etait trop grand logicien pour se mentir a lui-meme. L'ame d'un vrai
+savant est la droiture meme, parce qu'elle suit la methode d'un esprit
+adonne a la scrupuleuse clairvoyance. Valvedre est tres-ardent et meme
+impetueux par nature. Son mariage irreflechi prouve la spontaneite de sa
+jeunesse, et, dans son age mur, je l'ai vu aux prises avec la fureur des
+elements, emporte lui-meme au dela de toute prudence par la fureur des
+decouvertes. S'il eut eu de l'amour pour sa femme, il eut brise ses
+rivaux et toi-meme. Il l'eut poursuivie, il l'eut ramenee et passionnee
+de nouveau. Ce n'etait pas difficile avec une ame aussi flottante que
+celle de cette pauvre femme; mais une pareille lutte n'etait pas digne
+d'un homme detrompe, et il savait qu'Alida, rendue pour quelque temps a
+ses devoirs, ne pouvait pas etre sauvee. Il craignait, d'ailleurs, de la
+briser elle-meme en la domptant, et, avant tout, par instinct et par
+principe, il a horreur de faire souffrir. N'exagere donc rien, calme
+l'exces de tes remords, et d'etres humains ne fais pas des heros
+fantastiques. Certes, Valvedre, amoureux de sa femme et te ramenant
+aupres de son lit de mort pour te pardonner devant elle, serait plus
+poetique; mais il ne serait pas vrai, et je l'aime mieux vrai, parce que
+je ne puis aimer ce qui est contraire aux lois de la nature. Valvedre
+n'est pas un dieu, c'est un homme de bien. Je me mefierais beaucoup d'un
+homme qui ne pourrait pas dire: _Homo sum!_...
+
+--Je te remercie de me dire tout cela, d'autant plus que cela n'ote rien
+pour moi a la grandeur de Valvedre. Amoureux et jaloux, il eut pu, dans
+sa generosite, ne ceder qu'aux faiblesses, qui sont, tout aussi bien que
+les violences, du domaine de la passion. Cette grande amitie
+compatissante qui, en lui, survivait a l'amour, ce besoin d'adoucir les
+plaies des autres en respectant leur liberte morale, ce soin religieux
+de conduire doucement a la tombe la mere de ses enfants, de sauver au
+moins son ame, tout cela est au-dessus de la nature humaine ordinaire,
+tu auras beau dire!
+
+--Rien de ce qui est beau n'est au-dessus d'elle dans l'ordre des
+sentiments vrais et de la part d'une ame d'elite. Aussi tu penses bien
+que je ne fais plus la guerre a ton enthousiasme quand c'est Valvedre
+qui en est l'objet. Te voila rassure sur certains points; mais il ne
+faut pas aller d'un exces a l'autre. Si tu n'as pas inflige les tortures
+de la jalousie, tu as profondement contriste et inquiete le coeur de
+l'epoux, toujours ami, et du pere, soucieux de la dignite de sa famille.
+Les grands caracteres souffrent dans toutes leurs affections, parce que
+toutes sont grandes, de quelque nature qu'elles soient. A la mort de sa
+femme, Valvedre a donc cruellement souffert de la pensee qu'elle avait
+vecu sans bonheur, et qu'il n'avait pu, par aucun devouement, par aucun
+sacrifice, lui donner autre chose qu'un instant de calme et d'espoir a
+sa derniere heure. Voila Valvedre tout entier; mais Valvedre amoureux
+d'un plus pur ideal redevient mysterieux pour moi. Le respect de cet
+ideal va chez lui jusqu'a la peur. Moi, au refroidissement graduel de sa
+familiarite avec Adelaide, qu'il tutoie encore, mais qu'il n'embrasse
+plus au front comme il embrasse Rose, j'ai vu qu'elle n'etait plus pour
+lui comme les autres enfants de la maison. J'ai cru voir aussi, a chaque
+voyage qu'il a entrepris, au dernier surtout, un effort supreme, comme
+un devoir accompli, mais plus penible de jour en jour. Enfin il l'aime,
+je le crois; mais je ne le sais pas, et ma position m'empeche de le lui
+demander. Il est fort riche, d'un nom celebre dans la science,
+tres-au-dessus, selon le monde, de cette petite bourgeoise qui cache
+avec un soin farouche ses talents et sa beaute. Je ne crains pas que lui
+m'accuse jamais d'ambition; pourtant il est des convenances d'education
+au-dessus desquelles je ne suis pas encore assez philosophe pour me
+placer, et, si Valvedre me cache depuis si longtemps son secret, c'est
+qu'il a des raisons que j'ignore, et qui rendraient mes avances penibles
+pour lui, humiliantes pour moi.
+
+--Ces raisons, je les saurai, m'ecriai-je, je veux les savoir.
+
+--Ah! prends garde, prends garde, mon ami! Si nous nous trompions sur le
+compte d'Adelaide! si, au moment ou, encourage et renaissant a
+l'esperance, Valvedre s'apercevait qu'il n'est pas aime comme il aime!
+Adelaide est un bien autre mythe que lui! Cette fille qui a l'air si
+heureux, l'oeil si pur, le caractere si egal, l'esprit si studieux, la
+joue si fraiche, que ni le desir, ni l'esperance, ni la crainte ne
+semblent pouvoir atteindre; cette Andromede souriante au milieu des
+monstres et des chimeres, sur son rocher d'albatre inaccessible aux
+souillures comme aux tempetes... pourquoi a vingt-six ans n'est-elle pas
+mariee? Elle a ete demandee par des hommes de merite places dans les
+conditions les plus honorables, et, malgre les desirs de sa mere, malgre
+mes instances, malgre les conseils de Juste et de ma femme, elle a souri
+en disant: "Je ne veux pas me marier!--Jamais? lui a dit un jour
+Valvedre.--Jamais!"
+
+--Dis-moi, Henri, Alida vivait-elle alors?
+
+--Oui.
+
+--Et, depuis qu'elle n'est plus, Adelaide a-t-elle repete _jamais?_
+
+--Maintes fois.
+
+--Valvedre present?
+
+--Je ne sais plus. Tu m'y fais songer! il etait peut-etre loin, elle
+avait peut-etre reperdu l'esperance.
+
+--Allons, allons! tu n'as pas encore assez bien observe. C'est a moi de
+travailler a dechiffrer la grande enigme. La philosophie stoicienne,
+acquise par l'etude de la sagesse, est une sainte et belle chose,
+puisqu'elle peut alimenter des flammes si pures, si constantes et si
+paisibles; mais toute vertu a son exces et son peril. N'en est-ce pas un
+tres-grand que de condamner au celibat et a un eternel combat interieur
+deux etres dont l'union semble etre ecrite a la plus belle page des lois
+divines?
+
+--Juste Valvedre a vecu tres-calme, tres-digne, tres-forte, tres-feconde
+en bienfaits et en devouements,... et pourtant elle a aime sans bonheur
+et sans espoir.
+
+--Qui donc?
+
+--Tu ne l'as jamais su?
+
+--Et je ne le sais pas.
+
+--Elle a aime le frere de ta mere, l'oncle qui te cherissait, l'ami et
+le maitre de Valvedre, Antonin Valigny. Malheureusement, il etait marie,
+et Adelaide a beaucoup reflechi sur cette histoire.
+
+--Ah! voila donc pourquoi Juste m'a pardonne d'avoir tant offense et
+afflige Valvedre! Mais mon oncle est mort, et la mort ne laisse pas
+d'agitation. Sois sur, Henri, qu'Adelaide souffre plus que Juste. Elle
+est plus forte que sa souffrance, voila tout; mais son bonheur, si elle
+en a, est l'oeuvre de sa volonte, et j'ai cru, moi aussi, pendant sept
+ans, qu'on pouvait vivre sur son propre fonds de sagesse et de
+resignation. Aujourd'hui que je vis a deux, je sais bien qu'hier je ne
+vivais pas!...
+
+Henri m'embrassa et me laissa agir. Ce fut une oeuvre de patience, de
+ruse innocente et d'obstination devouee. Il me fallut surprendre des
+quarts de mots et des ombres de regard; mais ma chere Rose, plus hardie
+et plus confiante, m'aida et vit clair avant moi.
+
+Ils s'aimaient et ne se croyaient pas aimes l'un de l'autre. Le jour ou,
+par mes soins et mes encouragements, ils s'entendirent fut le plus beau
+de leur vie et de la mienne.
+
+FIN
+
+IMPRIMERIE DE L. TOINON ET Ce, A SAINT-GERMAIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Valvedre, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALVEDRE ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Chantal Breville and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+opportunities to fix the problem.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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