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+The Project Gutenberg EBook of Valvedre, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Valvedre
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: August 23, 2004 [EBook #13263]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALVEDRE ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Chantal Breville and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).
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+VALVEDRE
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+PAR
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+GEORGE SAND
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+OEUVRES
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+GEORGE SAND
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+OEUVRES
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+DE
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+GEORGE SAND
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+NOUVELLE EDITION
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+FORMAT GRAND IN-18
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+OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE:
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+
+ANDRE........... Un volume.
+
+ELLE ET LUI......... Un volume.
+
+LA FAMILLE DE GERMANDRE...... Un Volume.
+
+INDIANA........... Un volume.
+
+JEAN DE LA ROCHE......... Un volume.
+
+LES MAITRES MOSAISTES....... Un volume.
+
+LES MAITRES SONNEURS....... Un volume.
+
+LA MARE AU DIABLE........ Un volume.
+
+LE MARQUIS DE VILLEMER...... Un Volume.
+
+MAUPRAT.......... Un volume.
+
+MONT-REVECHE......... Un volume.
+
+NOUVELLES.......... Un volume.
+
+TAMARIS.......... Un volume.
+
+VALENTINE.......... Un volume.
+
+VALVEDRE.......... Un volume.
+
+LA VILLE NOIRE......... Un volume.
+
+ETC., ETC.
+
+CLICHY.--Imprimerie de MAURICE LOIGNON et Cie, rue du Bac d'Asnieres, 12.
+
+
+VALVEDRE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+NOUVELLE EDITION
+
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1863
+
+Tous droits reserves
+
+
+
+
+
+
+A MON FILS
+
+
+Ce recit est parti d'une idee que nous avons savouree en commun, que
+nous avons, pour ainsi dire, bue a la meme source: l'etude de la nature.
+Tu l'as formulee le premier dans un travail de science qui va paraitre.
+Je la formule a mon tour et a ma maniere dans un roman. Cette idee,
+vieille comme le monde en apparence, est pourtant une conquete assez
+nouvelle des temps ou nous vivons. Pendant de longs siecles, l'homme
+s'est pris pour le centre et le but de l'univers. Une notion plus juste
+et plus vaste nous est enseignee aujourd'hui. Plusieurs la professent
+avec eclat. Adeptes fervents, nous y apporterons aussi notre grain de
+sable, car elle a besoin de passer dans beaucoup d'esprits pour faire
+peu a peu a tous le bien qu'elle recele. Elle peut se resumer en trois
+mots que ton livre explique et que le mien tentera de prouver: _sortir
+de soi_.--Il est doux d'en sortir ensemble, et cela nous est arrive
+souvent.
+
+
+Tamaris, 1er mars 1861.
+
+
+
+
+VALVEDRE
+
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+I
+
+Des motifs faciles a apprecier m'obligeant a deguiser tous les noms
+propres qui figureront dans ce recit, le lecteur voudra bien n'exiger de
+moi aucune precision geographique. Il y a plusieurs manieres de raconter
+une histoire. Celle qui consiste a vous faire parcourir une contree
+attentivement exploree et fidelement decrite est, sous un rapport, la
+meilleure: c'est un des cotes par lesquels le roman, cette chose si
+longtemps reputee frivole, peut devenir une lecture utile, et mon avis
+est que, quand on nomme une localite reellement existante, on ne saurait
+la peindre trop consciencieusement; mais l'autre maniere, qui, sans etre
+de pure fantaisie, s'abstient de preciser un itineraire et de nommer le
+vrai lieu des scenes principales, est parfois preferable pour
+communiquer certaines impressions recues. La premiere sert assez bien le
+developpement graduel des sentiments qui peuvent s'analyser; la seconde
+laisse a l'elan et au decousu des vives passions un chemin plus large.
+
+D'ailleurs, je ne serais pas libre de choisir entre ces deux methodes,
+car c'est l'histoire d'une passion subie, bien plus qu'expliquee, que je
+me propose de retracer ici. Cette passion souleva en moi tant de
+troubles, qu'elle m'apparait encore a travers certains voiles. Il y a de
+cela vingt ans. Je la portai en divers lieux, qui reapparurent
+splendides ou miserables selon l'etat de mon ame. Il y eut meme des
+jours, des semaines peut-etre, ou je vecus sans bien savoir ou j'etais.
+Je me garderai donc de reconstruire, par de froides recherches ou par de
+laborieux efforts de memoire, les details d'un passe ou tout fut
+confusion et fievre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-etre
+pas mauvais de laisser a mon recit un peu de ce desordre et de ces
+incompletes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles.
+
+J'avais vingt-trois ans quand mon pere, professeur de litterature et de
+philosophie a Bruxelles, m'autorisa a passer un an sur les chemins; en
+cela, il cedait a mon desir autant qu'a une consideration serieuse. Je
+me destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation
+inspirat de la confiance a ma famille. Je sentais le besoin de voir et
+de comprendre la vie generale. Mon pere reconnut que notre paisible
+milieu et notre vie patriarcale constituaient un horizon bien court. Il
+eut la foi. Il mit la bride sur le cou du cheval impatient. Ma mere
+pleura; mais elle me cacha ses larmes, et je partis: helas! pour quels
+ecueils de la vie morale!
+
+J'avais ete eleve en partie a Bruxelles, en partie a Paris, sous les
+yeux d'un frere de mon pere, Antonin Valigny, chimiste distingue, mort
+jeune encore, lorsque je finissais mes classes au college Saint-Louis.
+Je n'eprouvais aucune curiosite pour les modernes foyers de
+civilisation, j'avais soif de poesie et de pittoresque. Je voulais voir,
+en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature; en Italie ensuite,
+les grands monuments de l'art.
+
+Ma premiere et presque ma seule visite a Geneve fut pour un ami de mon
+pere dont le fils avait ete, a Paris, mon compagnon d'etudes et mon ami
+de coeur; mais les adolescents s'ecrivent peu. Henri Obernay fut le
+premier a negliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple.
+Lorsque je le cherchai dans sa patrie, il y avait deja des annees que
+nous ne nous ecrivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse pas
+beaucoup cherche, si mon pere, en me disant adieu, ne m'eut pas
+recommande avec une grande insistance de renouer mes relations avec lui.
+M. Obernay pere, professeur es sciences a Geneve, etait un homme d'un
+vrai merite. Son fils avait annonce devoir tenir de lui. Sa famille
+etait chere a la mienne. Enfin ma mere desirait savoir si la petite
+Adelaide etait toujours aimable et jolie. Je devinai quelque projet ou
+du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement
+dispose a commencer par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosite
+aidant un peu le devoir, je me presentai chez le professeur es sciences.
+
+Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme
+si j'eusse ete son frere. Ils me retinrent a diner et me forcerent de
+loger chez eux. C'etait dans cette partie de Geneve appelee la vieille
+ville, qui avait encore a cette epoque tant de physionomie. Separee par
+le Rhone et de la cite catholique, et du monde nouveau, et des
+caravanserails de touristes, la ville de Calvin etageait sur la colline
+ses demeures austeres et ses etroits jardins, ombrages de grands murs et
+de charmilles taillees. La, point de bruit, pas de curieux, pas
+d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caracterise la vie
+industrielle moderne. Le silence de l'etude, le recueillement de la
+piete ou des travaux de patience et de precision, un _chez soi_
+hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre a aucun abus, un
+bien-etre meditatif et fier, tel etait, en general, le caractere des
+habitations aisees.
+
+Celle des Obernay etait un type adouci et quelque peu modernise de cette
+vie respectable et grave. Les chefs de la famille, aussi bien que leurs
+enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'exces des
+rigidites exterieures. Trop savant pour etre fanatique, le professeur
+suivait le culte et la coutume de ses peres; mais son intelligence
+cultivee avait fait une large trouee dans le monde du gout et du
+progres. Sa femme, plus menagere que docte, avait neanmoins pour la
+science le meme respect que pour la religion. Il suffisait que M.
+Obernay fut adonne a certaines etudes pour qu'elle regardat ces
+occupations comme les plus importantes et les plus utiles qui pussent
+remplir la vie d'un homme de bien, et, quand cet epoux venere demandait
+un peu de sans-gene et d'abandon autour de lui pour se reposer de ses
+travaux, elle s'ingeniait naivement a lui complaire, persuadee qu'elle
+travaillait pour la plus grande gloire de Dieu des qu'elle travaillait
+pour lui.
+
+Malgre l'absence momentanee de leur famille, ces vieux epoux me parurent
+donc extremement aimables. Rien chez eux ne sentait l'esprit souvent
+etroit de la province. Ils s'interessaient a tout et n'etaient etrangers
+a rien. Ils y mettaient meme une sorte de coquetterie, et l'on pouvait
+comparer leur esprit a leur maison, vaste, propre, austere, mais egayee
+par les plus belles fleurs, et s'ouvrant sur l'aspect grandiose du lac
+et des montagnes.
+
+Les deux filles, Adelaide et Rosa, etaient allees voir une tante a
+Morges. On me montra le portrait de la petite Rosa, dessine par sa
+soeur. Le dessin etait charmant, la jeune tete ravissante; mais il n'y
+avait pas de portrait d'Adelaide.
+
+On me demanda si je me souvenais d'elle. Je repondis hardiment que oui,
+bien que ce souvenir fut tres-vague.
+
+--Elle avait cinq ans dans ce temps-la, me dit madame Obernay; vous
+pensez qu'elle est bien changee! Pourtant elle passe pour une belle
+personne. Elle ressemble a son pere, qui n'est pas trop mal pour un
+homme de cinquante-cinq ans. Rosa est moins bien; elle me ressemble,
+ajouta en riant l'excellente femme, encore fraiche et belle; mais elle
+est dans l'age ou l'on peut se refaire!
+
+Henri Obernay etait parti en tournee de naturaliste avec un ami de la
+famille. Il explorait en ce moment la region du mont Rose. On me montra
+une lettre de lui toute recente, ou il decrivait avec tant
+d'enthousiasme les sites ou il se trouvait, que je me decidai a aller
+l'y rejoindre. Deja familiarise avec les montagnes et parlant tous les
+patois de la frontiere, il me serait un guide excellent, et sa mere
+assurait qu'il allait etre heureux d'avoir a diriger mes premieres
+excursions. Il ne m'avait pas oublie, il avait toujours parle de moi
+avec la plus tendre affection. Madame Obernay me connaissait comme si
+elle ne m'eut jamais perdu de vue. Elle savait mes penchants, mon
+caractere, et se rappelait mes fantaisies d'enfant, qu'elle me racontait
+a moi-meme avec une bonhomie charmante. En voyant qu'Henri m'avait fait
+aimer, je jugeai avec raison qu'il m'aimait reellement, et mon ancien
+attachement pour lui se reveilla. Apres vingt-quatre heures passees a
+Geneve, je me renseignai sur le lieu ou j'avais bonne chance de le
+rencontrer, et je partis pour le mont Rose.
+
+C'est ici, lecteur, qu'il ne faut pas me suivre un guide a la main. Je
+donnerai aux localites que je me rappelle les premiers noms qui me
+viendront a l'esprit. Ce n'est point un voyage que je t'ai promis, c'est
+une histoire d'amour.
+
+A la base des montagnes, du cote de la Suisse, s'abrite un petit
+village, les Chalets-Saint-Pierre, que j'appellerai Saint-Pierre tout
+court. C'est la que je trouvai Henri Obernay. Il y etait installe pour
+une huitaine, son compagnon de voyage voulant explorer les glaciers. La
+maison de bois dont ils s'etaient empares etait grande, pittoresque, et
+d'une proprete rejouissante. On m'y fit place, car c'etait une espece
+d'auberge pour les touristes. Je vois encore les paysages grandioses qui
+se deroulaient sous les yeux, de toutes les faces de la galerie
+exterieure, placee au couronnement de ce beau chalet. Un enorme banc de
+rochers preservait le hameau du vent d'est et des avalanches. Ce rempart
+naturel formait comme le piedestal d'une montagne toute nue, mais verte
+comme une emeraude et couverte de troupeaux. Du bas de la maison partait
+une prairie en fleurs qui s'abaissait rapidement vers le lit d'un
+torrent plein de bruit et de colere, et dans lequel se deversaient de
+fieres et folles cascatelles tombant des rochers qui nous faisaient
+face. Ces rochers, au sommet desquels commencaient les glaciers, d'abord
+resserres en etroites coulisses et peu a peu disposes en vastes arenes
+eblouissantes, etaient les premieres assises de la masse effrayante du
+mont Rose, dont les neiges eternelles se dessinaient encore en carmin
+orange dans le ciel, quand la vallee nageait dans le bleu du soir.
+
+C'etait un spectacle sublime et que je pus savourer durant un jour libre
+et calme, avant d'entrer dans la tourmente qui faillit emporter ma
+raison et ma vie.
+
+Les premieres heures furent consacrees et pour ainsi dire laborieusement
+employees a nous reconnaitre, Obernay et moi. On sait combien est rapide
+le developpement qui succede a l'adolescence, et nous etions reellement
+beaucoup changes. J'etais pourtant reste assez petit en comparaison
+d'Henri, qui avait pousse comme un jeune chene; mais, a demi Espagnol
+par ma mere, je m'etais enrichi d'une jeune barbe tres-noire qui, selon
+mon ami, me donnait l'air d'un paladin. Quant a lui, bien qu'a
+vingt-cinq ans il eut encore le menton lisse, l'extension de ses formes,
+ses cheveux autrefois d'un blond d'epi, maintenant dores d'un reflet
+rougeatre, sa parole jadis un peu hesitante et craintive, desormais
+breve et assuree, ses manieres franches et ouvertes, sa fiere allure,
+enfin sa force herculeenne plutot acquise par l'exercice que liee a
+l'organisation, en faisaient un etre tout nouveau pour moi, mais non
+moins sympathique que l'ancien compagnon d'etudes, et se presentant
+franchement comme un aine au physique et au moral. C'etait, en somme, un
+assez beau garcon, un vrai Suisse de la montagne, doux et fort, tout
+rempli d'une tranquille et constante energie. Une seule chose
+tres-caracteristique n'avait pas change en lui: c'etait une peau blanche
+comme la neige et un ton de visage d'une fraicheur vive qui eut pu etre
+envie par une femme.
+
+Henri Obernay etait devenu fort savant a plusieurs egards; mais la
+botanique etait pour le moment sa passion dominante. Son compagnon de
+voyage, chimiste, physicien, geologue, astronome et je ne sais quoi
+encore, etait en course quand j'arrivai, et ne devait rentrer que le
+soir. Le nom de ce personnage ne m'etait pas inconnu, je l'avais souvent
+entendu prononcer par mes parents: il s'appelait M. de Valvedre.
+
+La premiere chose qu'on se demande apres une longue separation, c'est si
+l'on est content de son sort. Obernay me parut enchante du sien. Il
+etait tout a la science, et, avec cette passion-la, quand elle est
+sincere et desinteressee, il n'y a guere de mecomptes. L'ideal, toujours
+beau, a l'avantage d'etre toujours mysterieux, et de ne jamais assouvir
+les saints desirs qu'il fait naitre.
+
+J'etais moins calme. L'etude des lettres, qui n'est autre que l'etude
+des hommes, est douloureuse quand elle n'est pas terrible. J'avais deja
+beaucoup lu, et, bien que je n'eusse aucune experience de la vie,
+j'etais un peu atteint par ce que l'on a nomme la _maladie du siecle_,
+l'ennui, le doute, l'orgueil. Elle est deja bien loin, cette maladie du
+romantisme. On l'a raillee, les peres de famille d'alors s'en sont
+beaucoup plaints; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-etre la
+regretter. Peut-etre valait-elle mieux que la reaction qui l'a suivie,
+que cette soif d'argent, de plaisirs sans ideal et d'ambitions sans
+frein, qui ne me parait pas caracteriser bien noblement la _sante du
+siecle_.
+
+Je ne fis pourtant point part a Obernay de mes souffrances secretes. Je
+lui laissai seulement pressentir que j'etais un peu blesse de vivre dans
+un temps ou il n'y avait rien de grand a faire. Nous etions alors dans
+les premieres annees du regne de Louis-Philippe. On avait encore la
+memoire fraiche des epopees de l'Empire; on avait ete eleve dans
+l'indignation genereuse, dans la haine des idees retrogrades du dernier
+Bourbon; on avait reve un grand progres en 1830, et on ne sentait pas ce
+progres s'accomplir sous l'influence triomphante de la bourgeoisie. On
+se trompait a coup sur: le progres se fait quand meme, a presque toutes
+les epoques de l'histoire, et on ne peut appeler reellement retrogrades
+que celles qui lui ferment plus d'issues qu'elles ne lui en ouvrent;
+mais il est de ces epoques ou un certain equilibre s'etablit entre
+l'elan et l'obstacle. Ce sont des phases expectantes ou la jeunesse
+souffre et ou elle ne meurt pourtant pas, puisqu'elle peut dire ce
+qu'elle souffre.
+
+Obernay ne comprit pas beaucoup ma critique du siecle (on appelle
+toujours _le siecle_ le moment ou l'on vit). Quant a lui, il vivait dans
+l'eternite, puisqu'il etait aux prises avec les lois naturelles. Il
+s'etonna de mes plaintes, et me demanda si le veritable but de l'homme
+n'etait pas de s'instruire et d'aimer ce qui est toujours grand, ce
+qu'aucune situation sociale ne peut ni rapetisser, ni rendre
+inaccessible, l'etude des lois de l'univers. Nous discutames un peu sur
+ce point. Je voulus lui prouver qu'il est, en effet, des situations
+sociales ou la science meme est entravee par la superstition,
+l'hypocrisie, ou, ce qui est pis, par l'indifference des gouvernants et
+des gouvernes. Il haussa legerement les epaules.
+
+--Ces entraves-la, dit-il, sont des accidents transitoires dans la vie
+de l'humanite. L'eternite s'en moque, et la science des choses
+eternelles par consequent.
+
+--Mais, nous qui n'avons qu'un jour a vivre, pouvons-nous en prendre a
+ce point notre parti? Si tu avais en ce moment devant les yeux la preuve
+que tes travaux seront enfouis ou supprimes, ou tout au moins sans aucun
+effet sur tes contemporains, les poursuivrais-tu avec autant d'ardeur?
+
+--Oui certes! s'ecria-t-il: la science est une maitresse assez belle
+pour qu'on l'aime sans autre profit que l'honneur et l'ivresse de la
+posseder.
+
+Mon orgueil souffrit un peu de la bravoure enthousiaste de mon ami. Je
+fus tente, non de douter de sa sincerite, mais de croire a quelque
+illusion, ferveur de novice. Je ne voulus pas le lui dire et commencer
+notre reprise d'amitie par une discussion. J'etais, d'ailleurs,
+tres-fatigue. Je n'attendis pas que son compagnon le savant fut revenu
+de sa promenade, et je remis au lendemain l'honneur de lui etre
+presente.
+
+Mais, le lendemain, j'appris que M. de Valvedre, qui se preparait depuis
+plusieurs jours a une grande exploration des glaciers et des moraines du
+mont Rose, fixee la veille encore au surlendemain, voyant toutes choses
+arrangees et le temps tres-favorable, avait voulu profiter d'une des
+rares epoques de l'annee ou les cimes sont claires et calmes. Il etait
+donc parti a minuit, et Obernay l'avait escorte jusqu'a sa premiere
+halte. Mon ami devait etre de retour vers midi, et, de sa part, on me
+priait de l'attendre et de ne point me risquer seul dans les precipices,
+vu que tous les guides du pays avaient ete emmenes par M. de Valvedre.
+Sachant que j'etais fatigue, on n'avait pas voulu me reveiller pour me
+dire ce qui se passait, et j'avais dormi si profondement, que le bruit
+du depart de l'expedition, veritable caravane avec mulets et bagages, ne
+m'avait cause aucune alerte.
+
+Je me conformai aux desirs d'Obernay et resolus de l'attendre au chalet,
+ou, pour mieux dire, a l'hotel d'Ambroise; tel etait le nom de notre
+hote, excellent homme, tres-intelligent et majestueusement obese. En
+causant avec lui, j'appris que sa maison avait ete embellie par la
+munificence et les soins de M. de Valvedre, lequel avait pris ce pays en
+amour. Comme il y venait assez souvent, sa propre residence n'etant pas
+tres-eloignee, il s'etait arrange pour y avoir a sa disposition un
+pied-a-terre confortable. Il avait si bien fait les choses, qu'Ambroise
+se regardait autant comme son serviteur que comme son oblige; mais le
+savant, qui me parut etre un original fort agreable, avait exige que le
+montagnard fit de sa maison une auberge d'ete pour les amants de la
+nature qui penetreraient dans cette region peu connue, et meme qu'il
+servit avec devouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de
+la montagne, a la seule condition, pour eux, de consigner leurs
+observations sur un certain registre qui me fut montre, et que j'avouai
+n'etre pas destine a enrichir. Ambroise n'en fut pas moins empresse a me
+complaire. J'etais l'ami d'Obernay, je ne pouvais pas ne pas etre un peu
+savant, et Ambroise etait persuade qu'il le deviendrait lui-meme, s'il
+ne l'etait pas deja, pour avoir heberge souvent des personnes de merite.
+
+Apres avoir employe les premieres heures de la journee a ecrire a mes
+parents, je descendis dans la salle commune pour dejeuner, et je m'y
+trouvai en tete-a-tete avec un inconnu d'environ trente-cinq ans, d'une
+assez belle figure, et qu'a premiere vue je reconnus pour un israelite.
+Cet homme me parut tenir le milieu entre l'extreme distinction et la
+repoussante vulgarite qui caracterisent chez les juifs deux races ou
+deux types si tranches. Celui-ci appartenait a un type intermediaire ou
+melange. Il parlait assez purement le francais, avec un accent allemand
+desagreable, et montrait tour a tour de la pesanteur et de la vivacite
+dans l'esprit. Au premier abord, il me fut antipathique. Peu a peu il me
+parut assez amusant. Son originalite consistait dans une indolence
+physique et dans une activite d'idees extraordinaires. Mou et gras, il
+se faisait servir comme un prince; curieux et commere, il s'enquerait de
+tout et ne laissait pas tomber la conversation un seul instant.
+
+Comme il me fit, des le premier moment, l'honneur d'etre
+tres-communicatif, je sus bien vite qu'il se nommait Moserwald, qu'il
+etait assez riche pour se reposer un peu des affaires, et qu'il
+voyageait en ce moment pour son plaisir. Il venait de Venise, ou il
+s'etait plus occupe de jolies femmes et de beaux-arts que du soin de sa
+fortune; il se rendait a Chamonix. Il voulait voir le mont Blanc, et il
+passait par le mont Rose, dont il avait _souhaite se faire une idee_. Je
+lui demandai s'il etait tente d'en faire l'escalade.
+
+--Non pas! repondit-il. C'est trop dangereux, et pour voir quoi, je vous
+le demande? Des glacons les uns sur les autres! Personne n'a encore
+atteint la cime de cette montagne, et il n'est pas dit que la caravane
+partie cette nuit en reviendra au complet. Au reste, je n'ai pas fait
+beaucoup de voeux pour elle. Arrive a dix heures hier au soir et a peine
+endormi, j'ai ete reveille par tous les gros souliers ferres du pays,
+qui n'ont fait, deux heures durant, que monter et descendre les
+escaliers de bois de cette maison a jour. Tous les animaux de la
+creation ont beugle, patoise, henni, jure ou braille sous la fenetre,
+et, quand je croyais en etre quitte, on est revenu pour chercher je ne
+sais quel instrument oublie, un barometre et un telegraphe! Si j'avais
+eu une potence a mon service, je l'aurais envoyee a ce M. de Valvedre,
+que Dieu benisse! Le connaissez-vous?
+
+--Pas encore. Et vous?
+
+--Je ne le connais que de reputation; on parle beaucoup de lui a Geneve,
+ou je reside, et on parle de sa femme encore davantage. La
+connaissez-vous, sa femme? Non? Ah! mon cher, qu'elle est jolie! Des
+yeux longs comme ca (il me montrait la lame de son couteau) et plus
+brillants que ca! ajouta-t-il en montrant un magnifique saphir entoure
+de brillants qu'il portait a son petit doigt.
+
+--Alors ce sont des yeux etincelants, car vous avez la une belle bague.
+
+--La souhaitez-vous? Je vous la cede pour ce qu'elle m'a coute.
+
+--Merci, je n'en saurais que faire.
+
+--Ce serait pourtant un joli cadeau pour votre maitresse, hein?
+
+--Ma maitresse? Je n'en ai pas!
+
+--Ah bah! vraiment? Vous avez tort.
+
+--Je me corrigerai.
+
+--Je n'en doute pas; mais cette bague-la peut hater l'heureux moment.
+Voyons, la voulez-vous? C'est une bagatelle de douze mille francs.
+
+--Mais, encore une fois, je n'ai pas de fortune.
+
+--Ah! vous avez encore plus tort; mais cela peut se corriger aussi.
+Voulez-vous faire des affaires? Je peux vous lancer, moi.
+
+--Vous etes bijoutier?
+
+--Non, je suis riche.
+
+--C'est un joli etat; mais j'en ai un autre.
+
+--Il n'y a point de joli etat, si vous etes pauvre.
+
+--Pardonnez-moi, je suis libre!
+
+--Alors vous avez de l'aisance, car, avec la misere, il n'y a
+qu'esclavage. J'ai passe par la, moi qui vous parle, et j'ai manque
+d'education; mais je me suis un peu refait a mesure que j'ai surmonte le
+mauvais sort. Donc, vous ne connaissez pas les Valvedre? C'est un
+singulier couple, a ce qu'on dit. Une femme ravissante, une vraie femme
+du monde sacrifiee a un original qui vit dans les glaciers! Vous
+jugez...
+
+Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais gout, mais dont
+je ne me scandalisai point, les personnes dont il parlait ne m'etant pas
+directement connues. Il ajouta que, du reste, avec un tel mari, madame
+de Valvedre etait dans son droit, si elle avait eu les aventures que lui
+pretait la chronique genevoise. J'appris par lui que cette dame
+paraissait de temps en temps a Geneve, mais de moins en moins, parce que
+son mari lui avait achete, vers le lac Majeur, une villa d'ou il
+exigeait qu'elle ne sortit point sans sa permission.
+
+--Vous comprenez bien, ajouta-t-il, qu'elle se menage quelques echappees
+quand il n'est pas la... et il n'y est jamais: mais il lui a donne pour
+surveillante une vieille soeur a lui, qui, sous pretexte de soigner les
+enfants,--il y en a quatre ou cinq,--fait en conscience son metier de
+geoliere.
+
+--Je vois que vous plaignez beaucoup l'interessante captive. Peut-etre
+la connaissez-vous plus que vous ne voulez le dire a table d'hote?
+
+--Non, parole d'honneur! Je ne la connais que de vue, je ne lui ai
+jamais parle, et pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manque; mais
+patience! l'occasion viendra un jour ou l'autre, a moins que ce jeune
+homme qui voyage avec le mari... Je l'ai apercu hier au soir, M.
+Obernay, je crois, le fils d'un professeur...
+
+--C'est mon ami.
+
+--Je ne demande pas mieux; mais je dis qu'il est beau garcon et qu'on
+n'est jamais trahi que par les siens. Un apprenti, ca console toujours
+la femme du patron, c'est dans l'ordre!
+
+--Vous etes un esprit fort, tres-sceptique.
+
+--Pas fort du tout, mais mefiant en diable; sans quoi, la vie ne serait
+pas tenable. On prendrait la vertu au serieux, et ce serait triste,
+quand on n'est pas vertueux soi-meme! Est-ce que vous avez la
+pretention?...
+
+--Je n'en ai aucune.
+
+--Eh bien, restez ainsi, croyez-moi. Allez-y franchement, contentez vos
+passions et n'en abusez pas. Vous voyez, je vous donne de sages
+conseils, moi!
+
+--Vous etes bien bon.
+
+--Oui, oui, vous vous moquez; mais ca m'est egal. Vos sourires n'oteront
+pas un sou de ma poche ni un cheveu de ma tete, tandis que votre
+deference ne remettrait pas dans ma vie une seule des heures que j'ai
+perdues ou mal employees.
+
+--Vous etes philosophe!
+
+--Excessivement, mais un peu trop tard. J'ai vecu beaucoup depuis que je
+puis me passer mes fantaisies, et j'en suis puni par la diminution du
+sens fantaisiste. Oui, vrai, je me blase deja. J'ai des jours ou je ne
+sais plus que faire pour m'amuser. Voulez-vous venir dehors fumer un
+cigare? Nous regarderons ce fameux mont Rose; on dit que c'est si joli!
+Je l'ai regarde hier tout le long du voyage; je l'ai trouve pareil a
+toutes les montagnes un peu elevees de la chaine des Alpes; mais
+peut-etre que vous me le ferez trouver different. Voyons, qu'est-ce
+qu'il y a de different et qu'est-ce qu'il y a de beau selon vous? Je ne
+demande qu'a admirer, moi; je n'ai ete eleve ni en poete, ni en artiste;
+mais j'aime le beau, et j'ai des yeux comme un autre.
+
+Il y avait tant de naivete dans le babil de ce Moserwald, que, tout en
+fumant dehors avec lui, je me laissai aller a la sotte vanite de lui
+expliquer la beaute du mont Rose. Il m'ecouta avec son bel oeil juif,
+clair et avide, fixe sur moi. Il eut l'air de comprendre et de gouter
+mon enthousiasme; apres quoi, il reprit tout a coup son air de bonhomie
+railleuse et me dit:
+
+--Mon cher monsieur, vous aurez beau faire, vous ne reussirez pas a me
+prouver qu'il y ait le moindre plaisir a regarder cette grosse masse
+blanche. Il n'y a rien de bete comme le blanc, et c'est presque aussi
+triste que le noir. On dit que le soleil seme des diamants sur ces
+glaces: pour moi, je vous confesse que je n'en vois pas un seul, et je
+suis sur d'en avoir plus a mon petit doigt que ce gros bloc de
+vingt-cinq ou trente lieues carrees n'en montre sur toute sa surface;
+mais je suis content de m'en etre assure: vous m'avez prouve une fois de
+plus que l'imagination des gens cultives peut faire des miracles, car
+vous avez dit les plus jolies choses du monde sur cette chose qui n'est
+pas jolie du tout. Je voudrais pouvoir en retenir quelque bribe pour la
+reciter dans l'occasion; mais je suis trop stupide, trop lourd, trop
+positif, et je ne trouverai jamais un mot qui ne fasse rire de moi.
+Voila pourquoi je me garde de l'enthousiasme; c'est un joyau qu'il faut
+savoir porter, et qui sied mal aux gens de mon espece. Moi, j'aime le
+reel; c'est ma fonction; j'aime les diamants fins et ne puis souffrir
+les imitations, par consequent les metaphores.
+
+--C'est-a-dire que je ne suis qu'un chercheur de clinquant, et que
+vous... vous etes bijoutier, ne le niez pas! Toutes vos paroles vous y
+ramenent.
+
+--Je ne suis pas un bijoutier; je n'ai ni l'adresse, ni la patience, ni
+la pauvrete necessaires.
+
+--Mais autrefois, avant la richesse?
+
+--Autrefois, jamais je n'ai eu d'etat manuel. Non, c'est trop bete; je
+n'ai pas eu d'autre outil que mon raisonnement pour me tirer d'affaire.
+Les fortunes ne sont pas dans les mains de ceux qui s'amusent a
+produire, a confectionner ou a creer, mais bien dans celles qui ne
+touchent a rien. Il y a trois races d'hommes, mon cher: ceux qui
+vendent, ceux qui achetent et ceux qui servent de lien entre les uns et
+les autres. Croyez-moi, les vendeurs et les acheteurs sont les derniers
+dans l'echelle des etres.
+
+--C'est-a-dire que celui qui les ranconne est le roi de son siecle?
+
+--Eh! pardieu, oui! a lui seul, il faut qu'il soit plus malin que deux!
+Vous etes donc decide a faire de l'esprit et a vendre des mots? Eh bien,
+vous serez toujours miserable. Achetez pour revendre ou vendez pour
+racheter, il n'y a que cela au monde; mais vous ne me comprenez pas et
+vous me meprisez. Vous dites: "Voila un brocanteur, un usurier, un
+crocodile!" Pas du tout, mon cher; je suis un excellent homme, d'une
+probite reconnue; j'ai la confiance de beaucoup de grands personnages.
+Des gens de merite, des philanthropes, des savants meme me consultent et
+recoivent mes services. J'ai du coeur; je fais plus de bien en un jour
+que vous n'en pourrez faire en vingt ans; j'ai la main large, et molle,
+et douce! Eh bien, ouvrez la votre si vous avez besoin d'un ami, et vous
+verrez ce que c'est qu'un bon juif qui est bete, mais qui n'est pas sot.
+
+Je ne songeai pas a me facher de ce ton a la fois insolent et amical de
+protection bizarre. L'homme etait reellement tout ce qu'il disait etre,
+bete au point de blesser sans en avoir conscience, assez bon pour faire
+avec plaisir des sacrifices, fin au point d'etre genereux pour se faire
+pardonner sa vanite. Je pris le parti de rire de son etrangete, et,
+comme il vit que je n'avais aucun besoin de lui, mais que je le
+remerciais sans dedain et sans orgueil, il concut pour moi un peu plus
+d'estime et de respect qu'il n'avait fait a premiere vue. Nous nous
+quittames tres-bons amis. Il eut bien voulu m'avoir pour compagnon de sa
+promenade, il craignait de s'ennuyer seul; mais l'heure approchait ou
+Obernay avait promis de rentrer, et je doutais que ce nouveau visage lui
+fut agreable. Ayant donc pris conge du juif et m'etant fait indiquer le
+sentier que devait suivre Obernay pour revenir, je partis a sa
+rencontre.
+
+Nous nous retrouvames au bas des glaciers, dans un bois de pins des plus
+pittoresque. Obernay rentrait avec plusieurs guides et mulets qui
+avaient transporte une partie des bagages de son ami. Cette bande
+continua sa route vers la vallee, et Obernay se jeta sur le gazon aupres
+de moi. Il etait extremement fatigue: il avait marche dix heures sur
+douze sur un terrain non fraye, et cela par amitie pour moi. Partage
+entre deux affections, il avait voulu juger des difficultes et des
+dangers de l'entreprise de M. de Valvedre, et revenir a temps pour ne
+pas me laisser seul une journee entiere.
+
+Il tira de son bissac quelques aliments et un peu de vin, et, retrouvant
+peu a peu ses forces, il m'expliqua les procedes d'exploration de son
+ami. Il s'agissait, non comme M. Moserwald me l'avait dit, d'atteindre
+la plus haute cime du mont Rose, ce qui n'etait peut-etre pas possible,
+mais de faire, par un examen approfondi, la dissection geologique de la
+masse, L'importance de cette recherche se reliait a une serie d'autres
+explorations faites et a faire encore sur toute la chaine des Alpes
+Pennines, et devait servir a confirmer ou a detruire un systeme
+scientifique particulier que je serais aujourd'hui fort embarrasse
+d'exposer au lecteur: tant il y a que cette promenade dans les glaces
+pouvait durer plusieurs jours. M. de Valvedre y portait une grande
+prudence a cause de ses guides et de ses domestiques, envers lesquels il
+se montrait fort humain. Il etait muni de plusieurs tentes legeres et
+ingenieusement construites, qui pouvaient contenir ses instruments et
+abriter tout son monde. A l'aide d'un appareil a eau bouillante de la
+plus petite dimension, merveille d'industrie portative dont il etait
+l'inventeur, il pouvait se procurer de la chaleur presque
+instantanement, en quelque lieu que ce fut, et combattre tous les
+accidents produits par le froid. Enfin il avait des provisions de toute
+espece pour un temps donne, une petite pharmacie, des vetements de
+rechange pour tout son monde, etc. C'etait une veritable colonie de
+quinze personnes qu'il venait d'installer au-dessus des glaciers, sur un
+vaste plateau de neige durcie, hors de la portee des avalanches. Il
+devait passer la deux jours, puis chercher un passage pour aller
+s'installer plus loin avec une partie de son materiel et de son monde,
+le reste pouvant l'y rejoindre en deux ou trois voyages, pendant qu'il
+tenterait d'aller plus loin encore. Condamne peut-etre a ne faire que
+deux ou trois lieues de decouvertes chaque jour a cause de la difficulte
+des transports, il avait garde quelques mulets, sacrifies d'avance aux
+dangers ou aux souffrances de l'entreprise. M. de Valvedre etait
+tres-riche, et, pouvant faire plus que tant d'autres savants, toujours
+empeches par leur honorable pauvrete ou la parcimonie des gouvernements,
+il regardait comme un devoir de ne reculer devant aucune depense en vue
+du progres de la science. J'exprimai a Henri le regret de ne pas avoir
+ete averti pendant la nuit. J'aurais demande a M. de Valvedre la
+permission de l'accompagner.
+
+--Il te l'eut refusee, repondit-il, comme il me l'avait refusee a
+moi-meme. Il t'eut dit, comme a moi, que tu etais un fils de famille, et
+qu'il n'avait pas le droit d'exposer ta vie. D'ailleurs, tu aurais
+compris, comme moi, que, quand on n'est pas fort necessaire dans ces
+sortes d'expeditions, on y est fort a charge. Un homme de plus a loger,
+a nourrir, a proteger, a soigner peut-etre dans de pareilles
+conditions...
+
+--Oui, oui, je le comprends pour moi; mais comment se fait-il que tu ne
+sois pas extremement utile, toi savant, a ton savant ami?
+
+--Je lui suis plus necessaire en restant a Saint-Pierre, d'ou je peux
+suivre presque tous ses mouvements sur la montagne, et d'ou, a un signal
+donne, je peux lui envoyer des vivres, s'il en manque, et des secours,
+s'il en a besoin. J'ai, d'ailleurs, a faire marcher une serie
+d'observations comparatives simultanement avec les siennes, et je lui ai
+donne ma parole d'honneur de n'y pas manquer.
+
+--Je vois, dis-je a Obernay, que tu es excessivement devoue a ce
+Valvedre, et que tu le consideres comme un homme du plus grand merite.
+C'est l'opinion de mon pere, qui m'a quelquefois parle de lui comme
+l'ayant rencontre chez le tien a Paris, et je sais que son nom a une
+certaine illustration dans les sciences.
+
+--Ce que je puis te dire de lui, repondit Obernay, c'est qu'apres mon
+pere il est l'homme que je respecte le plus, et qu'apres mon pere et
+toi, c'est celui que j'aime le mieux.
+
+--Apres moi? Merci, mon Henri! Voila une parole excellente et dont je
+craignais d'etre devenu indigne.
+
+--Et pourquoi cela? Je n'ai pas oublie que le plus paresseux a ecrire,
+c'est moi qui l'ai ete; mais, de meme que tu as bien compris cette
+infirmite de ma part, de meme j'ai eu la confiance que tu me la
+pardonnais. Tu me connaissais assez pour savoir que, si je ne suis pas
+un camarade assez demonstratif, je suis du moins un ami aussi fidele
+qu'il est permis de le souhaiter.
+
+Je fus vivement touche, et je sentis que j'aimais ce jeune homme de
+toute mon ame. Je lui pardonnai l'espece de superiorite de vues ou de
+caractere qu'il avait paru s'attribuer la veille vis-a-vis de moi, et je
+commencai a craindre qu'il n'en eut reellement le droit.
+
+Il prit quelques instants de repos, et, pendant qu'il dormait, la tete a
+l'ombre et les jambes au soleil, je l'etudiai de nouveau avec interet,
+comme quelqu'un que l'on sent devoir prendre de l'ascendant sur votre
+existence. Je ne sais pourquoi, je le mis en parallele dans ma pensee
+litteraire et descriptive avec l'israelite Moserwald. Cela se presentait
+a moi comme une antithese naturelle: l'un gras et nonchalant comme un
+mangeur repu, l'autre actif et maigre comme un chercheur insatiable; le
+premier, jaune et luisant comme l'or qui avait ete le but de sa vie;
+l'autre, frais et colore comme les fleurs de la montagne qui faisaient
+sa joie, et qui, comme lui, devaient aux apres caresses du soleil la
+richesse de leurs tons et la purete de leurs fins tissus.
+
+Ceci etait pour mon imagination, jeune et riante alors, l'indice d'une
+vocation bien prononcee chez mon ami. Au reste, j'ai toujours remarque
+que les vives appetences de l'esprit ont leurs manifestations
+exterieures dans quelque particularite physique de l'individu. Certains
+ornithologues ont des yeux d'oiseau; certains chasseurs, l'allure du
+gibier qu'ils poursuivent. Les musiciens simplement virtuoses ont
+l'oreille conformee d'une certaine facon, tandis que les compositeurs
+ont dans la forme du front l'indice de leur faculte resumatrice, et
+semblent entendre par le cerveau. Les paysans qui elevent des boeufs
+sont plus lents et plus lourds que ceux qui elevent des chevaux, et ils
+naissent ainsi de pere en fils. Enfin, sans vouloir m'egarer dans de
+nombreux exemples, je puis dire qu'Obernay est reste comme une preuve
+acquise a mon systeme. J'ai pleinement reconnu par la suite que, si son
+visage, sans beaute reelle, mais eminemment agreable, avait l'eclat
+d'une rose,--son ame, sans genie d'initiative, avait le charme profond
+de l'harmonie, et comme qui dirait un suave et splendide parfum
+d'honnetete.
+
+Quand il eut dormi une heure avec la placidite d'un soldat en campagne
+habitue a mettre le temps a profit, il se sentit tout a fait bien, et
+nous nous reprimes a causer. Je lui parlai de Moserwald, ma nouvelle
+connaisance, et je lui rapportai les plaisanteries de ce grand sceptique
+sur sa position de consolateur oblige de madame de Valvedre. Il faillit
+bondir d'indignation, mais je le contins.
+
+--Apres ce que tu m'as dit de ton affection et de ton respect pour le
+caractere du mari, il est tout a fait inutile de te defendre d'une
+trahison indigne, et ce serait meme me faire injure.
+
+--Oui, oui, repondit-il avec vivacite, je ne doute pas de toi; mais, si
+ce juif me tombe sous la main, il fera bien de ne pas me plaisanter sur
+un pareil sujet!
+
+--Je ne pense pas qu'il pousse jusque-la son debordement d'esprit,
+quoique, apres tout, je ne sache de quoi il n'est pas capable avec sa
+candeur effrontee. Le connais-tu, ce Moserwald? N'est-il pas de Geneve?
+
+--Non, il est Allemand; mais il vient souvent chez nous, je veux dire
+dans notre ville, et, sans lui avoir jamais parle, je sais tres-bien que
+c'est un fat.
+
+--Oui, mais si naivement!
+
+--C'est peut-etre joue, cette naivete cynique. Que sait-on d'un juif?
+
+--Comment, tu aurais des prejuges de race, toi, l'homme de la nature?
+
+--Pas le moindre prejuge et pas la moindre prevention hostile. Je
+constate seulement un fait: c'est que l'israelite le plus insignifiant a
+toujours en lui quelque chose de profondement mysterieux. Sommite ou
+abime, ce representant des vieux ages obeit a une logique qui n'est pas
+la notre. Il a retenu quelque chose de la doctrine esoterique des
+hypogees, a laquelle Moise avait ete initie. En outre, la persecution
+lui a donne la science de la vie pratique et un sentiment tres-apre de
+la realite. C'est donc un etre puissant que je redoute pour l'avenir de
+la societe, comme je redoute pour cette foret ou nous voici la chute des
+blocs de granit que les glaces retiennent au-dessus d'elle. Je ne hais
+pas le rocher, il a sa raison d'etre, il fait partie de la charpente
+terrestre. Je respecte son origine, et meme je l'etudie avec un certain
+trouble religieux; mais je vois la loi qui l'entraine, et qui, tout en
+le desagregeant, reunit dans une commune fatalite sa ruine et celle des
+etres de creation plus moderne qui ont pousse sur ses flancs.
+
+--Voila, mon ami, une metaphore par trop scientifique.
+
+--Non, non, elle est juste! Notre sagesse, notre science religieuse et
+sociale ont pris racine dans la cendre du monde hebraique, et, ingrats
+disciples, nous avons voulu l'aneantir au lieu de l'amener a nous
+suivre. Il se venge. C'est absolument comme ces arbres dont les racines
+avides et folles soulevent les roches et creusent le chemin aux
+avalanches qui les engloutiront.
+
+--Alors, selon toi, les juifs sont les futurs maitres du monde?
+
+--Pour un moment, je n'en doute pas; apres quoi, d'autres cataclysmes
+les emporteront vite, s'ils restent juifs: il faut que tout se
+renouvelle ou perisse, c'est la loi de l'univers; mais, pour en revenir
+a Moserwald, quel qu'il soit, crains de te lier avec lui avant de le
+bien connaitre.
+
+--Je ne compte pas me lier jamais avec lui, bien que je le juge mieux
+que tu ne fais.
+
+--Je ne le juge pas; je ne sais rien sur son compte qui m'autorise a le
+soupconner en tant qu'individu. Au contraire, je sais qu'il a la
+reputation de tenir sa parole et d'etre large en affaires plus qu'aucun
+de sa race; mais tu me dis qu'il parle legerement de M. de Valvedre, et
+cela me deplait. Et puis il t'offre ses services, et cela m'inquiete. On
+peut toujours avoir besoin d'argent, et la fable de Shylock est un
+symbole eternellement vrai. Le juif a instinctivement besoin de manger
+un morceau de notre coeur, lui qui a tant de motifs de nous hair, et qui
+n'a pas acquis avec le bapteme la sublime notion du pardon. Je t'en
+supplies si tu te voyais entraine a quelque depense imprevue, excedant
+serieusement tes ressources, adresse-toi a moi, et jamais a ce
+Moserwald. Jure-le-moi, je l'exige.
+
+Je fus surpris de la vivacite d'Obernay, et me hatai de le rassurer en
+lui parlant de l'honnete aisance de ma famille et de la simplicite de
+mes gouts.
+
+--N'importe, reprit-il, promets-moi de me regarder comme ton meilleur
+ami. Je ne sais quelle sera ta vie... D'apres ce que tu m'as laisse
+entrevoir hier de tes angoisses vis-a-vis de l'avenir et de ton
+mecontentement du present, je crains que les passions ne jouent un role
+trop imperieux dans ta destinee. Il ne me semble pas que tu aies
+travaille a te forger le frein necessaire...
+
+--Quel frein? la botanique ou la geologie?
+
+--Oh! si tu railles, parlons d'autre chose.
+
+--Je ne raille pas quand il s'agit de t'aimer et d'etre touche de ton
+affection genereuse; mais conviens que tu penses trop en homme de
+specialite et que tu dirais volontiers: "Hors de la science, point de
+salut."
+
+--Eh bien, oui, je te dirais volontiers. J'ai la candeur et le courage
+d'en convenir. J'ai eu sous les yeux de tels exemples de ces fausses
+theories qui ont deja trouble ton ame!...
+
+--Quelles theories me reproches-tu? Voyons!
+
+--La theorie en la personnalite d'abord, la pretention de realiser une
+existence de gloire personnelle avec la resolution d'etre furieux et
+desespere, si tu echoues.
+
+--Eh bien, tu le trompes; j'ai deux cordes a mon ambition. J'accepte la
+gloire sans bonheur ou le bonheur sans gloire.
+
+Obernay me raillia a son tour de ma pretendue modestie, et, tout en
+discutant de la sorte, je ne sais plus comment nous vinmes a parler de
+M. de Valvedre et de sa femme. J'etais assez curieux de savoir ce qu'il
+y avait de vrai dans les commerages de Moserwald, et Obernay etait
+precisement dispose a une extreme reserve. Il faisait le plus grand
+eloge de son ami, et il evitait d'avoir une opinion sur le compte de
+madame de Valvedre; mais, malgre lui, il devenait nerveux et presque
+irascible en prononcant son nom. Il avait des reticences troublees; le
+rouge lui montait au front quand je lui en demandais la cause. Mon
+esprit fit fausse route. Je m'imaginai qu'en depit de sa vertu, de sa
+raison et de sa volonte, il etait amoureux de cette femme, et, dans un
+moment ou il s'en defendait le plus, il m'echappa de lui dire
+ingenument:
+
+--Elle est donc bien seduisante!
+
+--Ah! s'ecria-t-il en frappant du poing sur la boite de metal qui
+contenait ses plantes et qui lui avait servi d'oreiller, je vois que les
+mauvaises pensees de ce juif ont deteint sur toi. Eh bien, puisque tu me
+pousses a bout, je te dirai la verite. Je n'estime pas la femme dont tu
+me parles... A present, me croiras-tu capable de l'aimer?
+
+--Eh! mais... c'est quelquefois une raison de plus; l'amour est si
+fantasque!
+
+--Le mauvais amour, ou l'amour des romans et des drames modernes; mais
+les mauvaises amours n'eclosent que dans les ames malsaines, et, Dieu
+merci, la mienne est pure. La tienne est-elle donc deja corrompue, que
+tu admets ces honteuses fatalites?
+
+--Je ne sais si mon ame est pure comme la tienne, mon cher Henri; mais
+elle est vierge, voila ce dont je puis te repondre.
+
+--Eh bien, ne la laisse pas gater et affaiblir d'avance par ces idees
+fausses. Ne te laisse pas persuader que l'artiste et le poete soient
+destines a devenir la proie des passions, et qu'il leur soit permis,
+plus qu'aux autres hommes, d'aspirer a une pretendue grande vie sans
+entraves morales; ne t'avoue jamais a toi-meme, quand meme cela serait,
+que tu peux tomber sous l'empire d'un sentiment indigne de toi!...
+
+--Mais, en verite, tu vas me faire peur de moi-meme, si tu continues! Tu
+me mets sous les yeux des dangers auxquels je ne songeais pas, et pour
+un peu je croirais que c'est moi qui suis epris, sans la connaitre, de
+cette fameuse madame de Valvedre.
+
+--Fameuse! Ai-je dit qu'elle etait fameuse? reprit Obernay en riant avec
+un peu de dedain. Non; la renommee n'a rien a faire avec elle, ni en
+bien ni en mal. Sache que les aventures qu'on lui prete a Geneve, selon
+M. Moserwald (et je crois qu'on ne lui en prete aucune), n'existent que
+dans l'imagination de ce triomphant israelite. Madame de Valvedre vit a
+la campagne, fort retiree, avec ses deux belles-soeurs et ses deux
+enfants.
+
+--Je vois que Moserwald est, en effet, mal renseigne: il m'avait dit
+quatre enfants et une belle-soeur; mais, toi, sais-tu que tu te
+contredis beaucoup sur le compte de cette femme? Elle est irreprochable,
+et pourtant tu ne l'estimes pas!
+
+--Je ne sais rien a reprendre dans sa conduite; je n'estime pas son
+caractere, son esprit, si tu veux.
+
+--En a-t-elle, de l'esprit?
+
+--Moi, je ne trouve pas; mais elle passe pour en avoir.
+
+--Elle est toute jeune?
+
+--Non! Elle s'est mariee a vingt ans, il y a deja... oui, il y a dix ans
+environ. Elle peut avoir la trentaine.
+
+--Eh! ce n'est pas si jeune, en effet! Et son mari?
+
+--Il a quarante ans, lui, et il est plus jeune qu'elle, car il est agile
+et fort comme un sauvage, tandis qu'elle est nonchalante et fatiguee
+comme une creole.
+
+--Qu'elle est?
+
+--Non, c'est la fille d'une Espagnole et d'un Suedois; son pere etait
+consul a Alicante, ou il s'est marie.
+
+--Singulier melange de races! Cela doit avoir produit un type bizarre?
+
+--Tres-reussi comme beaute physique.
+
+--Et morale?
+
+--Morale, moins, selon moi... Une ame sans energie, un cerveau sans
+etendue, un caractere inegal, irritable et mou; aucune aptitude serieuse
+et de sots dedains pour ce qu'elle ne comprend pas.
+
+--Meme pour la botanique?
+
+--Oh! pour la botanique plus que pour toute autre chose.
+
+--En ce cas, me voila bien rassure sur ton compte. Tu n'aimes pas, tu
+n'aimeras jamais cette femme-la!
+
+--Cela, je t'en reponds, dit gaiement mon ami en rebouclant son sac et
+en repassant sa _jeannette[1] en sautoir. Il est permis aux fleurs de ne
+pas aimer les femmes; mais les femmes qui n'aiment pas les fleurs sont
+des monstres!
+
+Il me serait bien impossible de dire pourquoi et comment cet entretien
+brise et repris plusieurs fois durant le reste de la journee, et
+toujours sans aucune premeditation de part ou d'autre, engendra en moi
+une sorte de trouble et comme une predisposition a subir les malheurs
+dont Obernay voulait me preserver. On eut dit que, doue d'une subite
+clairvoyance, il lisait dans le livre de mon avenir. Et pourtant je
+n'etais ni un caractere passif, ni un esprit sans reaction; mais je
+croyais beaucoup a la fatalite. C'etait la mode en ce temps-la, et
+croire a la fatalite, c'est la creer en nous-memes.
+
+[Note 1: C'est la boite de fer battu ou les botanistes mettent leurs
+plantes a la promenade pour les conserver fraiches.]
+
+--Qui donc va s'emparer de moi? me disais-je en m'endormant avec peine
+vers minuit, tandis qu'Obernay, couche a six heures du soir, se relevait
+pour se livrer aux observations scientifiques dont son ami lui avait
+confie le programme. Pourquoi Henri a-t-il paru si inquiet de moi? Son
+oeil exerce a lire dans les nuages a-t-il apercu au dela de l'horizon
+les tempetes qui me menacent? Qui donc vais-je aimer? Je ne connais
+aucune femme qui m'ait fait beaucoup songer, si ce n'est deux ou trois
+grandes artistes lyriques ou dramatiques auxquelles je n'ai jamais parle
+et ne parlerai probablement jamais. J'ai eu la vie, sinon la plus calme,
+du moins la plus pure. J'ai senti en moi les forces de l'amour, et j'ai
+su les conserver entieres pour un objet ideal que je n'ai pas encore
+rencontre.
+
+Je revai, en donnant, a une femme que je n'avais jamais vue, que, selon
+toute apparence, je ne devais jamais voir, a madame de Valvedre. Je
+l'aimai passionnement durant je ne sais combien d'annees dont la vision
+ne dura peut-etre pas une heure; mais je m'eveillai surpris et fatigue
+de ce long drame dont je ne pus ressaisir aucun detail. Je chassai ce
+fantome et me rendormis sur le cote gauche. J'etais agite. Le juif
+Moserwald m'apparut et m'offensa si cruellement, que je lui donnai un
+soufflet. Eveille de nouveau, je retrouvai sur mes levres des mots
+confus qui n'avaient aucun sens. Dans mon troisieme somme, je revis le
+meme personnage, amical et railleur, sous la forme d'un oiseau
+fantastique enormement gras, qui s'enlevait lourdement de terre, et que
+je poursuivais cependant sans pouvoir l'atteindre. Il se posait sur les
+rochers les plus eleves, et, les faisant crouler sous son poids, il
+m'environnait en riant de lavanges de pierres et de glacons. Toutes les
+metaphores dont Obernay m'avait regale prenaient une apparence sensible,
+et je ne pus reposer qu'apres avoir epuise ces fantaisies etranges.
+
+Quand je me levai, Obernay, qui avait veille jusqu'a l'aube, s'etait
+recouche pour une heure ou deux. Il avait l'admirable faculte
+d'interrompre et de reprendre son sommeil comme toute autre occupation
+soumise a sa volonte. Je m'informai de Moserwald; il etait parti au
+point du jour.
+
+J'attendis le reveil d'Henri, et, apres un frugal dejeuner, nous
+partimes ensemble pour une belle promenade qui dura une grande partie de
+la journee, et durant laquelle il ne fut plus question ni des Valvedre,
+ni du juif, ni de moi-meme. Nous etions tout a la nature splendide qui
+nous environnait. J'en jouissais en artiste ebloui qui ne cherche pas
+encore a se rendre compte de l'effet produit sur son ame par la
+nouveaute des grands spectacles, et qui, domine par la sensation, n'a
+pas le loisir de savourer et de resumer. Familiarise avec la sublimite
+des montagnes et occupe de surprendre les mysteres de la vegetation,
+Obernay me paraissait moins enivre et plus heureux que moi. Il etait
+sans fievre et sans cris, tandis que je n'etais que vertige et
+transports.
+
+Vers trois heures de l'apres-midi, comme il parlait d'escalader encore
+une banquette de roches terribles pour chercher un petit saxifrage
+_rarissimus_ qui devait se trouver par la, je lui avouai que je me
+sentais tres-fatigue, et que je me mourais de faim, de chaud et de soif.
+
+--Au fait, cela doit etre, repondit-il. Je suis un egoiste, je ne songe
+pas que toute chose exige un apprentissage, et que tu ne seras pas bon
+marcheur dans ce pays-ci avant huit ou dix jours de fatigues
+progressives. Tu me permettras d'aller chercher mon saxifrage; il est un
+peu tard dans la saison, et je crains fort de le trouver tout en
+graines, si je remets la chose a demain. Peut-etre, ce soir,
+trouverai-je encore quelques corolles ouvertes. Je te rejoindrai a
+Saint-Pierre, a l'heure du diner. Toi, tu vas suivre le sentier ou nous
+sommes; il te conduira sans danger et sans fatigue, dans dix minutes
+tout au plus, a un chalet cache derriere le gros rocher qui nous fait
+face. Tu trouveras la du lait a discretion. Tu descendras ensuite vers
+la vallee en prenant toujours a gauche, et tu regagneras notre gite en
+flanant le long du torrent. Le chemin est bon, et tu seras en pleine
+ombre.
+
+Nous nous separames, et, apres m'etre desaltere et repose un quart
+d'heure au chalet indique, je descendis vers la vallee. Le sentier etait
+fort bon, en comparaison de ceux qu'Obernay m'avait fait parcourir, mais
+si etroit, que, lorsque je m'y rencontrais avec des troupeaux defilant
+tete par tete a mes cotes, je devais leur ceder le pas et grimper sur
+des talus plus ou moins accessibles, pour n'etre pas precipite dans une
+profonde coupure a pic qui rasait le bord oppose. J'avais reussi a me
+preserver, lorsque, me trouvant dans un des passages les plus etrangles,
+j'entendis derriere moi un bruit de sonnettes regulierement cadence.
+C'etait une bande de mulets charges que je me mis tout de suite en
+mesure de laisser passer. A cet effet, j'avisai une roche qui me mettait
+de niveau avec la tete de ces betes imperturbables, et je m'y assis pour
+les attendre. La vue etait magnifique, mais la petite caravane qui
+approchait absorba bientot toute mon attention.
+
+En tete, une mule assez pittoresquement caparaconnee a l'italienne, et
+menee en main par un guide a pied, portait une femme drapee dans un
+leger burnous blanc. Derriere ce groupe venait un groupe a peu pres
+semblable, un guide, un mulet, et sur le mulet une autre femme plus
+grande ou plus svelte que la premiere, coiffee d'un grand chapeau de
+paille et vetue d'une amazone grise. Un troisieme guide, conduisant un
+troisieme mulet et une troisieme femme qui avait l'air d'une soubrette,
+etait suivi de deux autres mulets portant des bagages, et d'un quatrieme
+guide qui fermait la marche avec un domestique a pied.
+
+J'eus tout le temps d'examiner ce personnel, qui descendait lentement
+vers moi; je pouvais tres-bien distinguer les figures, sauf celle de la
+dame en burnous dont le capuchon etait releve, et ne laissait a
+decouvert qu'un oeil noir etrange et assez effrayant. Cet oeil se fixa
+sur le mien au moment ou la voyageuse se trouva pres de moi, et elle
+arreta brusquement sa monture en tirant sur la bride, au point de faire
+trebucher le guide, et au risque de le faire tomber dans le precipice.
+Elle ne parut pas s'en soucier, et, m'adressant la parole d'une voix
+assez dure, elle me demanda si j'etais du pays. Sur ma reponse negative,
+elle allait passer outre, lorsque la curiosite me fit ajouter que j'y
+etais depuis deux jours, et que, si elle avait besoin d'un
+renseignement, j'etais peut-etre a meme de le lui donner.
+
+--Alors, reprit-elle, je vous demanderai si vous avez entendu dire que
+le comte de Valvedre fut dans les environs.
+
+--Je sais qu'un M. de Valvedre est a cette heure en excursion sur le
+mont Rose.
+
+--Sur le mont Rose? tout en haut?
+
+--Dans les glaciers, voila tout ce que je sais.
+
+--Ah! je devais m'attendre a cela! dit la dame avec un accent de depit.
+
+--Oh! mon Dieu! ajouta la seconde amazone, qui s'etait approchee pour
+ecouter mes reponses, voila ce que je craignais!
+
+--Rassurez-vous, mesdames; le temps est magnifique, le sommet
+tres-clair, et personne n'est inquiet de l'expedition. Tout fait croire
+aux gens du pays qu'elle ne sera pas dangereuse.
+
+--Je vous remercie pour votre bon augure, repondit cette personne a la
+figure ouverte et a la voix douce; madame de Valvedre et moi, sa
+belle-soeur, nous vous en savons gre.
+
+Mademoiselle de Valvedre m'adressa ce doux remerciement en passant
+devant moi pour suivre sa belle-soeur, qui s'etait deja remise en
+marche. Je suivis des yeux le plus longtemps possible la surprenante
+apparition. Madame de Valvedre se retourna, et, dans ce mouvement, je
+vis son visage tout entier. C'etait donc la cette femme qui avait tant
+pique ma curiosite, grace aux reticences dedaigneuses d'Obernay! Elle ne
+me plaisait point. Elle me paraissait maigre et coloree, deux choses qui
+jurent ensemble. Son regard etait dur et sa voix aussi, ses manieres
+brusques et nerveuses. Ce n'etait pas la un type que j'eusse jamais
+reve; mais comme, en revanche, mademoiselle de Valvedre me semblait
+douce et d'une grace sympathique! D'ou vient qu'Obernay ne m'avait point
+dit que son ami eut une soeur? L'ignorait-il? ou bien etait-il amoureux
+d'elle et jaloux de son secret au point de ne vouloir pas seulement
+laisser deviner l'existence de la personne aimee?
+
+Je doublai le pas, et j'arrivai au hameau peu d'instants apres les
+voyageuses. Madame de Valvedre etait deja devenue invisible; mais sa
+belle-soeur errait encore par les escaliers, s'enquerant de toutes
+choses relatives a l'excursion de son frere. Des qu'elle me vit, elle me
+questionna d'un air de confiance en me demandant si je ne connaissais
+pas Henri Obernay.
+
+--Oui, sans doute, repondis-je, il est mon meilleur ami.
+
+--Oh! alors, reprit-elle avec abandon, vous etes Francis Valigny, de
+Bruxelles, et sans doute vous me connaissez deja, moi? Il a du vous dire
+que j'etais sa fiancee?
+
+--Il ne me l'a pas dit encore, repondis-je un peu trouble d'une si
+brusque revelation.
+
+--C'est qu'il attendait ma permission, apparemment. Eh bien, vous lui
+direz que je l'autorise a vous parler de moi, pourvu qu'il vous dise de
+moi autant de bien qu'il m'en a dit de vous; mais vous, monsieur
+Valigny, parlez-moi de mon frere et de lui!... Est-ce bien vrai qu'ils
+ne sont pas en danger?
+
+Je lui appris qu'Obernay n'avait suivi M. de Valvedre que pendant une
+nuit, et qu'il allait rentrer.
+
+--Mais, ajoutai-je, devez-vous etre inquiete a ce point de votre frere?
+N'etes-vous pas habituee a le voir entreprendre souvent de pareilles
+courses?
+
+--Je devrais m'y habituer, repondit-elle simplement.
+
+En ce moment, madame de Valvedre la fit appeler par une soubrette
+italienne d'accent et tres-jolie de type. Mademoiselle de Valvedre me
+quitta en me disant:
+
+--Allez donc voir si Henri revient de sa promenade, et apprenez-lui que
+Paule vient d'arriver.
+
+--Allons, pensai-je, silence a tout jamais devant elle, mon pauvre
+etourdi de coeur! Tu dois etre le frere et rien que le frere de cette
+charmante fille. D'ailleurs, tu serais bien ridicule de vouloir lutter
+contre un rival aime, et sans doute plus que toi digne de l'etre.
+N'es-tu pas deja un peu coupable d'avoir tressailli legerement au
+frolement de cette robe virginale?
+
+Obernay arrivait; je courus au-devant de lui pour l'avertir de
+l'evenement. Sa figure rose passa au vermillon le plus vif, puis le sang
+se retira tout entier vers le coeur, et il devint pale jusqu'aux levres.
+Devant cette franchise d'emotion, je lui serrai la main en souriant.
+
+--Mon cher ami, lui dis-je, je sais tout, et je t'envie, car tu aimes,
+et c'est tout dire!
+
+--Oui, j'aime de toute mon ame, s'ecria-t-il, et tu comprends mon
+silence! A present, parlons raison. Cette arrivee imprevue, qui me
+comble de joie, me cause aussi de l'inquietude. Avec les caprices de...
+certaines personnes... ou de la destinee...
+
+--Dis les caprices de madame de Valvedre. Tu crains de sa part quelque
+obstacle a ton bonheur?
+
+--Des obstacles, non! mais... des influences... Je ne plais pas beaucoup
+a la belle Alida!
+
+--Elle s'appelle Alida? C'est recherche, mais c'est joli, plus joli
+qu'elle! Je n'ai pas ete emerveille du tout de sa figure.
+
+--Bien, bien, n'importe... Mais, dis-moi, puisque tu l'as vue, sais-tu
+ce qu'elle vient faire ici?
+
+--Et comment diable veux-tu que je le sache? J'ai cru comprendre qu'une
+vive inquietude conjugale...
+
+--Madame de Valvedre inquiete de son mari?... Elle ne l'est pas
+ordinairement; elle est si habituee...
+
+--Mais mademoiselle Paule?
+
+--Oh! elle adore son frere, elle; mais ce n'est certainement pas son
+ascendant qui a pu agir en quoi que ce soit sur sa belle-soeur. Toutes
+deux savent, d'ailleurs, que Valvedre n'aime pas qu'on le suive et qu'on
+le tiraille pour le deranger de ses travaux. Il doit y avoir quelque
+chose la-dessous, et je cours m'en informer, s'il est possible de le
+savoir.
+
+Moi, je courus m'habiller, esperant que les voyageuses dineraient dans
+la salle commune; mais elles n'y parurent pas. On les servit dans leur
+appartenant, et elles y retinrent Obernay. Je ne le revis qu'a la nuit
+close.
+
+--Je te cherche, me dit-il, pour te presenter a ces dames. On m'a charge
+de t'inviter a prendre le the chez elles. C'est une petite solennite;
+car, de la terrasse, nous verrons, a neuf heures, partir de la montagne
+une ou plusieurs fusees qui seront, de la part de Valvedre, un avis
+telegraphique dont j'ai la clef.
+
+--Mais la cause de l'arrivee de ces dames? Je ne suis pas curieux,
+pourtant je desire bien apprendre que ce n'est pas pour toi un motif de
+chagrin ou de crainte.
+
+--Non, Dieu merci! Cette cause reste mysterieuse. Paule croit que sa
+belle-soeur etait reellement inquiete de Valvedre. Je ne suis pas aussi
+candide; mais Alida est charmante avec moi, et je suis rassure. Viens.
+
+Madame de Valvedre s'etait emparee du logement de son mari, qui etait
+assez vaste, eu egard aux proportions du chalet. Il se composait de
+trois chambres dans l'une desquelles Paule preparait le the en nous
+attendant. Elle etait si peu coquette, qu'elle avait garde sa robe de
+voyage toute fripee et ses cheveux denoues et en desordre sous son
+chapeau de paille. C'etait peut-etre un sacrifice qu'elle avait fait a
+Obernay de rester ainsi, pour ne pas perdre un seul des instants qu'ils
+pouvaient passer ensemble. Pourtant je trouvai qu'elle acceptait trop
+bien cet abandon de sa personne, et je pensai tout de suite qu'elle
+n'etait pas assez femme pour devenir autre chose que la femme d'un
+savant. J'en felicitai Obernay dans mon coeur; mais tout sentiment
+d'envie ou de regret personnel fit place a une franche sympathie pour la
+bonte et la raison dont sa future etait douee.
+
+Madame de Valvedre n'etait pas la. Elle resta dans sa chambre jusqu'au
+moment ou Paule frappa a la porte en lui criant que c'etait bientot
+l'heure du signal. Elle sortit alors de ce sanctuaire, et je vis qu'elle
+avait endosse un delicieux neglige. Ce n'etait peut-etre pas bien
+conforme aux agitations d'esprit qu'elle affichait; mais, si par hasard
+elle avait fait cette toilette a mon intention, pouvais-je ne pas lui en
+savoir gre?
+
+Elle m'apparut tellement differente de ce qu'elle m'avait semble sur le
+sentier de la montagne, que, si je l'eusse revue ailleurs que chez elle,
+j'eusse hesite a la reconnaitre. Perchee sur son mulet et drapee dans
+son burnous, je l'avais imaginee grande et forte; elle etait, en
+realite, petite et delicate. Animee par la chaleur, sous le reflet de
+son ombrelle, elle m'avait paru rouge et comme marbree de tons violaces.
+Elle etait pale et de la carnation la plus fine et la plus lisse. Ses
+traits etaient charmants, et toute sa personne avait, comme sa mise, une
+exquise distinction.
+
+J'eus a peine le temps de la regarder et de la saluer. L'heure
+approchait, et l'on se precipitait sur le balcon. Elle s'y placa la
+derniere, sur un siege que je lui presentai, et, m'adressant la parole
+avec douceur:
+
+--Il me semble, dit-elle, que les premiers gites de ceux qui
+entreprennent de semblables courses n'ont rien d'inquietant.
+
+--En effet, repondit Obernay, ce gite est un trou dans le rocher, avec
+quelques pierres alentour. On n'y est pas trop bien, mais on y est en
+surete. Attention cependant! Voici les cinq minutes ecoulees...
+
+--Ou faut-il regarder? demanda vivement mademoiselle de Valvedre.
+
+--Ou je vous ai dit. Et pourtant... non! voici la fusee blanche. C'est
+de beaucoup plus haut qu'elle part. Il aura dedaigne l'etape marquee par
+les guides. Il est sur les grands plateaux, si je ne me trompe.
+
+--Mais les grands plateaux ne sont-ils pas des plaines de neige?
+
+--Permettez... Seconde fusee blanche!... La neige est dure, et il a
+installe sa tente sans difficulte... Troisieme fusee blanche! Ses
+instruments ont bien supporte le voyage, rien n'est casse ni endommage.
+Bravo!
+
+--Des lors il passera une meilleure nuit que nous, dit madame de
+Valvedre; car ses instruments sont ce qu'il a de plus cher au monde.
+
+--Pourquoi, madame, ne dormiriez-vous pas tranquille? me hasardai-je a
+dire a mon tour. M. de Valvedre est si bien premuni contre le froid; il
+a une telle experience de ces sortes d'aventures...
+
+Madame de Valvedre sourit imperceptiblement, soit pour me remercier de
+mes consolations, soit pour les dedaigner, soit encore parce qu'elle me
+trouvait bien naif de croire qu'un mari comme le sien put etre la cause
+de ses insomnies. Elle quitta le balcon ou Obernay, n'attendant plus
+d'autre signal, restait a parler de Valvedre avec Paule, et, comme je
+suivais Alida aupres de la table a the, je fus encore une fois tres
+indecis sur le charme de sa physionomie. Il sembla qu'elle devinait mon
+incertitude, car elle s'etendit nonchalamment sur une sorte de chaise
+longue assez basse, et je pus la voir enfin, eclairee en entier par la
+lampe placee sur la table.
+
+Je la contemplais depuis un instant sans parler, et legerement trouble,
+lorsqu'elle leva lentement ses yeux sur les miens, comme pour me dire:
+"Eh bien, vous decidez-vous enfin a voir que je suis la plus parfaite
+creature que vous ayez jamais rencontree?" Ce regard de femme fut si
+expressif, que je le sentis passer en moi, de la tete aux pieds, comme
+un frisson brulant, et que je m'ecriai eperdu:
+
+--Oui, madame, oui!
+
+Elle vit a quel point j'etais jeune et ne s'en offensa point; car elle
+me demanda avec un etonnement peu marque a quoi je repondais.
+
+--Pardon, madame, j'ai cru que vous me parliez!
+
+--Mais pas du tout. Je ne vous disais rien!
+
+Et un second regard, plus long et plus penetrant que le premier, acheva
+de me bouleverser, car il m'interrogeait jusqu'au fond de l'ame.
+
+A ceux qui n'ont pas rencontre le regard de cette femme, je ne pourrai
+jamais faire comprendre quelle etait sa puissance mysterieuse. L'oeil,
+extraordinairement long, clair et borde de cils sombres qui le
+detachaient du plan de la joue par une ombre changeante, n'etait ni
+bleu, ni noir, ni verdatre, ni orange. Il etait tout cela tour a tour,
+selon la lumiere qu'il recevait ou selon l'emotion interieure qui le
+faisait palir ou briller. Son expression habituelle etait d'une langueur
+inouie, et nul n'etait plus impenetrable quand il rentrait son feu pour
+le derober a l'examen; mais en laissait-il echapper une faible
+etincelle, toutes les angoisses du desir ou toutes les defaillances de
+la volupte passaient dans l'ame dont il voulait s'emparer, si bien
+gardee ou si mefiante que fut cette ame-la.
+
+La mienne n'etait nullement avertie, et ne songea pas un instant a se
+defendre, Elle vit bien celle qui venait de me reduire! Nous n'avions
+echange que les trois paroles que je viens de rapporter, et Obernay
+s'approchait de nous avec sa fiancee, que tout etait deja consomme dans
+ma pensee et dans ma conscience; j'avais rompu avec mes devoirs, avec ma
+famille, avec ma destinee, avec moi-meme; j'appartenais aveuglement,
+exclusivement, a cette femme, a cette inconnue, a cette magicienne.
+
+Je ne sais rien de ce qui fut dit autour de cette petite table, ou Paule
+de Valvedre remuait des tasses en echangeant de calmes repliques avec
+Obernay. J'ignore absolument si je bus du the. Je sais que je presentai
+une tasse a madame de Valvedre et que je restai pres d'elle, les yeux
+attaches sur son bras mince et blanc, n'osant plus regarder son visage,
+persuade que je perdrais l'esprit et tomberais a ses pieds, si elle me
+regardait encore. Quand elle me rendit la tasse vide, je la recus
+machinalement et ne songeai point a m'eloigner. J'etais comme noye dans
+les parfums de sa robe et de ses cheveux. J'examinais plutot stupidement
+que sournoisement les dentelles de ses manchettes, le fin tissu de son
+bas de soie, la broderie de sa veste de cachemire, les perles de son
+bracelet, comme si je n'eusse jamais vu de femme elegante, et comme si
+j'eusse voulu m'instruire des lois du gout. Une timidite qui etait
+presque de la frayeur m'empechait de penser a autre chose qu'a ce
+vetement dont emanait un fluide embrase qui m'empechait de respirer et
+de parler. Obernay et Paule parlaient pour quatre. Que de choses ils
+avaient donc a se dire! Je crois qu'ils se communiquaient des idees
+excellentes dans un langage meilleur encore; mais je n'entendis rien.
+J'ai constate plus tard que mademoiselle de Valvedre avait une belle
+intelligence, beaucoup d'instruction, un jugement sain, eleve, et meme
+un grand charme dans l'esprit; mais, en ce moment ou, recueilli en
+moi-meme, je ne songeais qu'a contenir les battements de mon coeur,
+combien je m'etonnais de la liberte morale de ces heureux fiances qui
+s'exprimaient si facilement et si abondamment leurs pensees! Ils avaient
+deja l'amour communicatif, l'amour conjugal: pour moi, je sentais que le
+desir est farouche et la passion muette.
+
+Alida avait-elle de l'esprit naturel? Je ne l'ai jamais su, bien que je
+l'aie entendue dire des choses frappantes et parler quelquefois avec
+l'eloquence de l'emotion; mais, d'habitude, elle se taisait, et, ce
+soir-la, soit qu'elle voulut ne rien reveler de son ame, soit qu'elle
+fut brisee de fatigue ou fortement preoccupee, elle ne prononca qu'avec
+effort quelques mots insignifiants. Je me trouvais et je restais assis
+beaucoup trop pres d'elle; j'aurais pu et j'aurais du etre a distance
+plus respectueuse. Je le sentais et je me sentais aussi cloue a ma
+place. Elle en souriait sans doute interieurement mais elle ne
+paraissait pas y prendre garde, et les deux fiances etaient trop occupes
+l'un de l'autre pour s'en apercevoir. Je serais reste la toute la nuit
+sans faire un mouvement, sans avoir une idee nette, tant je me trouvais
+mal et bien a la fois. Je vis Obernay serrer fraternellement la main de
+Paule en lui disant qu'elle devait avoir besoin de dormir. Je me
+retrouvai dans ma chambre sans savoir comment j'avais pu prendre conge
+et quitter mon siege; je me jetai sur mon lit a moitie deshabille, comme
+un homme ivre.
+
+Je ne repris possession de moi-meme qu'au premier froid de l'aube. Je
+n'avais pas ferme l'oeil. J'avais ete en proie a je ne sais quel delire
+de joie et de desespoir. Je me voyais envahi par l'amour, que, jusqu'a
+cette heure de ma vie, je n'avais connu qu'en reve, et que l'orgueil un
+peu sceptique d'une education recherchee m'avait fait a la fois redouter
+et dedaigner. Cette revelation soudaine avait un charme indicible, et je
+sentais qu'un homme nouveau, plus energique et plus entreprenant, avait
+pris place en moi; mais l'ardeur de cette volonte que j'etais encore si
+peu sur de pouvoir assouvir me torturait, et, quand elle se calma, elle
+fut suivie d'un grand effroi. Je ne me demandai certes pas si, envahi a
+ce point, je n'etais pas perdu; ceci m'importait peu. Je ne me consultai
+que sur la marche a suivre pour n'etre pas ridicule, importun et bientot
+econduit. Dans ma folie, je raisonnai tres-serre; je me tracai un plan
+de conduite. Je compris que je ne devais rien laisser soupconner a
+Obernay, vu que son amitie pour Valvedre me le rendrait infailliblement
+contraire. Je resolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses
+preventions contre Alida, et de savoir par lui tout ce que je pouvais
+craindre ou esperer d'elle. Rien n'etait plus etranger a mon caractere
+que cette perfidie, et, chose etonnante, elle ne me couta nullement. Je
+ne m'y etais jamais essaye, j'y fus passe maitre du premier coup. Au
+bout de deux heures de promenade matinale avec mon ami, je tenais tout
+ce qu'il m'avait marchande jusque-la, je savais tout ce qu'il savait
+lui-meme.
+
+
+
+
+II
+
+
+Sans fortune et sans aieux, Alida avait ete choisie par Valvedre.
+L'avait-il aimee? l'aimait-il encore? Personne ne le savait; mais
+personne n'etait fonde a croire que l'amour n'eut pas dirige son choix,
+puisque Alida n'avait d'autre richesse que sa beaute. Pendant les
+premieres annees, ce couple avait ete inseparable. Il est vrai que peu a
+peu, depuis cinq ou six ans, Valvedre avait repris sa vie d'exploration
+et de voyages, mais sans paraitre delaisser sa compagne et sans cesser
+de l'entourer de soins, de luxe, d'egards et de condescendances. Il
+etait faux, selon Obernay, qu'il la retint prisonniere dans sa villa, ni
+que mademoiselle Juste de Valvedre, l'ainee de ses belles-soeurs, fut
+une duegne chargee de l'opprimer. Mademoiselle Juste etait, au
+contraire, une personne du plus grand merite, chargee de l'education
+premiere des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels
+Alida elle-meme se declarait impropre. Paule avait ete elevee par sa
+soeur ainee. Toutes trois vivaient donc a leur guise: Paule soumise par
+gout et par devoir a sa soeur Juste, Alida completement independante de
+l'une et de l'autre.
+
+Quant aux aventures qu'on lui pretait, Obernay n'y croyait reellement
+pas; du moins aucune liaison exclusive n'avait pris une place ostensible
+dans sa vie depuis qu'il la connaissait.
+
+--Je la crois coquette, disait-il, mais _par genre_ ou par
+desoeuvrement. Je ne la juge ni assez active ni assez energique pour
+avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime
+les hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-etre en
+manque-t-elle un peu a la campagne. Elle en manque aussi chez nous a
+Geneve, ou elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps
+l'hospitalite. Notre entourage est un peu serieux pour elle; mais ne
+voila-t-il pas un grand malheur qu'une femme de trente ans soit forcee,
+par les convenances, de vivre d'une maniere raisonnable? Je sais que,
+pour lui complaire, son mari l'a menee beaucoup dans le monde autrefois;
+mais il y a temps pour tout. Un savant se doit a la science, une mere de
+famille a ses enfants. A te dire le vrai, j'ai mediocre opinion d'une
+cervelle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs.
+
+--Il parait cependant qu'elle y est soumise, puisque, libre de se lancer
+dans le tourbillon, elle vit dans la retraite.
+
+--Il faudrait qu'elle s'y lancat toute seule, et ce n'est pas bien aise,
+a moins d'une certaine vitalite audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis,
+elle ferait mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a l'aspiration,
+et mieux vaudrait pour Valvedre avoir une femme tout a fait legere et
+dissipee, qui le laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une
+elegie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont l'attitude
+brisee semble etre une protestation contre le bon sens, un reproche a la
+vie rationnelle.
+
+--Tout cela est bien aise a dire, pensai-je; peut-etre cette femme
+soupire-t-elle apres autre chose que les plaisirs frivoles; peut-etre
+a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connaitre
+l'amour avant de la delaisser pour la physique et la chimie. Telle femme
+commence reellement la vie a trente ans, et la societe de deux marmots
+et de deux belles-soeurs infiniment vertueuses ne me parait pas un ideal
+auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beaute,
+qui est exclusivement faite pour l'amour, ce que nous autres, le _sexe
+laid_, nous ne serions pas capables d'accepter; M. de Valvedre, a
+quarante ans, est tout entier a la passion des sciences. Il a trouve
+fort juste de pouvoir planter la les soeurs, les marmots et la femme
+par-dessus le marche... Il est vrai qu'il lui laisse la liberte... Eh
+bien, qu'elle en profite, c'est son droit, et c'est la tache d'une ame
+ardente et jeune comme la mienne de lui faire vaincre les scrupules qui
+la retiennent!
+
+Je me gardai bien de faire part de ces reflexions a Obernay. Je feignis,
+au contraire, d'acquiescer a tous ses jugements, et je le quittai sans
+lui avoir oppose la plus legere contradiction.--Je devais revoir Alida,
+comme la veille, a l'heure du signal de Valvedre. Fatiguee de la journee
+de mulet qu'elle avait faite pour venir de Varallo a Saint-Pierre, elle
+gardait le lit. Paule travaillait a ranger des plantes qu'elle avait
+fait cueillir en route par les guides, et qu'elle devait, dans la
+soiree, examiner avec son fiance, qui lui apprenait la botanique.
+Instruit de ces details, et voyant Obernay partir tranquillement pour la
+promenade en attendant l'heure d'etre admis a faire sa cour, je me
+dispensai de l'accompagner. J'errai a l'aventure autour de la maison et
+dans la maison meme, observant les allees et venues du domestique et de
+la femme de chambre d'Alida, essayant de surprendre les paroles qu'ils
+echangeaient, espionnant en un mot, car il me venait comme des
+revelations d'experience, et je me disais avec raison que, pour juger le
+probleme de la conduite d'une femme, il fallait avant tout examiner
+l'attitude des gens qui la servaient. Ceux-ci me parurent empresses de
+la satisfaire; car, sonnes a plusieurs reprises, ils parcoururent la
+galerie, monterent et redescendirent vingt fois l'escalier sans
+temoigner d'humeur.
+
+J'avais laisse la porte de ma chambre ouverte; il n'y avait pas d'autres
+voyageurs que nous, et la belle auberge rustique d'Ambroise etait si
+tranquille, que je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Tout a coup
+j'entendis un grand frolement de jupons au bout du corridor. Je
+m'elancai, croyant qu'on se decidait a sortir; mais je ne vis passer
+qu'une belle robe de soie dans les mains de la femme de chambre. Elle
+venait sans doute de la deballer, car un nouveau mulet charge de caisses
+et de cartons etait arrive depuis quelques instants devant l'auberge.
+Cette circonstance me fit esperer un sejour de plusieurs journees a
+Saint-Pierre; mais comme celle dont j'attendais la fin me paraissait
+longue! Serait-elle donc perdue absolument pour mon amour? Que
+pouvais-je inventer pour la remplir, ou pour faire revoquer l'arret des
+convenances qui me tenait eloigne?
+
+Je me livrai a mille projets plus fous les uns que les autres. Tantot je
+voulais me deguiser en marchand d'agates herborisees pour me faire
+admettre dans ce sanctuaire dont je voyais la porte s'ouvrir a chaque
+instant; tantot je voulais courir apres quelque montreur d'ours et faire
+grogner ses betes de maniere a attirer les voyageuses a leur fenetre. Il
+me prit aussi envie de decharger un pistolet pour causer quelque
+inquietude dans la maison; on croirait peut-etre a un accident, on
+enverrait peut-etre savoir de mes nouvelles, et meme si j'etais un peu
+blesse...
+
+Cette extravagance me sourit tellement, qu'il s'en fallut de bien peu
+qu'elle ne fut mise a execution. Enfin je m'arretai a un parti moins
+dramatique qui fut dejouer du hautbois. J'en jouais tres-bien, au dire
+de mon pere, qui etait bon musicien, et que ne contredisaient pas trop,
+sous ce rapport, les artistes qui frequentaient notre maison belge. Ma
+porte etait assez eloignee de celle de madame de Valvedre pour que ma
+musique ne troublat pas trop son sommeil, si elle dormait, et, si, elle
+ne dormait pas, ce qui etait plus que probable d'apres les frequentes
+entrees de sa suivante, elle s'informerait peut-etre de l'agreable
+virtuose: mais quel fut mon depit lorsqu'au beau milieu de ma plus belle
+melodie le valet de chambre, ayant frappe discretement a ma porte, me
+tint d'un air aussi embarrasse que respectueux le discours suivant:
+
+--Je demande bien des pardons a monsieur; mais, si monsieur ne tient pas
+absolument a faire ses etudes dans une auberge, il y a madame qui est
+tres-souffrante, et qui demande en grace a monsieur...
+
+Je lui fis signe que c'etait assez d'eloquence, et je remis avec humeur
+mon instrument dans son etui. Elle voulait donc absolument dormir! Mon
+depit devint une sorte de rage, et je fis des voeux pour qu'elle eut de
+mauvais reves; mais un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse
+reparaitre le domestique. Madame de Valvedre me remerciait beaucoup, et,
+ne pouvant dormir malgre mon silence, elle m'autorisait a reprendre mes
+etudes musicales; en meme temps, elle me faisait demander si je n'avais
+pas un livre quelconque a lui preter, _pourvu que ce fut un ouvrage
+litteraire et pas scientifique_. Le valet fit si bien cette commission,
+que je pensai qu'il l'avait, cette fois, apprise par coeur. J'avais,
+pour toute bibliotheque de voyage, un ou deux romans nouveaux en petit
+format, contrefacon achetee a Geneve, et un tout petit bouquin anonyme
+que j'hesitai un instant a joindre a mon envoi, et que j'y glissai, ou
+plutot que j'y jetai tout a coup, avec l'emotion de l'homme qui brule
+ses vaisseaux.
+
+Ce mince bouquin etait un recueil de vers que j'avais publie a vingt ans
+sous le voile de l'anonyme, encourage par un oncle editeur qui me
+gatait, et averti par mon pere que je ferais sagement de ne pas
+compromettre son nom et le mien pour le plaisir de produire cette
+bagatelle.
+
+--Je ne trouve pas tes vers trop mauvais, m'avait dit cet excellent
+pere; il y a meme des pieces qui me plaisent; mais, puisque tu te
+destines aux lettres, contente-toi de lancer ceci comme un ballon
+d'essai, et ne t'en vante pas, si tu veux savoir ce qu'on en pense. Si
+tu es discret, cette premiere experience te servira. Si tu ne l'es pas,
+et que ton livre soit raille, d'une part tu en auras du depit, de
+l'autre tu te seras cree un facheux precedent qu'il sera difficile de
+faire oublier.
+
+J'avais religieusement suivi ce bon conseil. Mes petits vers n'avaient
+pas fait grand bruit, mais ils n'avaient pas deplu, et meme quelques
+passages avaient ete remarques. Ils n'avaient, selon moi, qu'un merite,
+ils etaient sinceres. Ils exprimaient l'etat d'une jeune ame avide
+d'emotions, qui ne se pique pas d'une fausse experience, et qui ne se
+vante pas trop d'etre a la hauteur de ses reves.
+
+C'etait certes une grande imprudence que je venais de commettre en les
+envoyant a madame de Valvedre. Si elle devinait l'auteur et qu'elle
+trouvat les vers ridicules, j'etais perdu. L'amour-propre ne m'aveuglait
+pas. Mon livre etait l'oeuvre d'un enfant. Une femme de trente ans
+s'interesserait-elle a des elans si naifs, a une candeur si peu
+fardee?... Mais pourquoi me devinerait-elle? n'avais-je pas su garder
+mon secret avec mes meilleurs amis? Et, si j'etais plus trouble a l'idee
+de ses sarcasmes que je ne pouvais l'etre de ceux de toute autre
+personne, n'avais-je pas une chance de guerison dans le depit que sa
+durete me causerait?
+
+Je ne voulais pourtant pas guerir, je ne le sentais que trop, et les
+heures se trainaient, mortellement lentes, plus cruelles encore depuis
+que j'avais fait ce coup de tete d'envoyer mon coeur de vingt ans a une
+femme nerveuse et ennuyee qui ne lui accorderait peut-etre pas un
+regard. Aucune nouvelle communication ne m'arrivant plus, je sortis pour
+ne pas etouffer. J'accostai le premier passant, et parlai haut sous la
+fenetre des voyageuses. Personne ne parut. J'avais envie de rentrer, et
+je m'eloignai pourtant, ne sachant ou j'allais.
+
+Je marchais a l'aventure sur le chemin qui mene a Varallo, lorsque je
+vis venir a moi un personnage que je crus reconnaitre et dont l'approche
+me fit singulierement tressaillir. C'etait M. Moserwald, je ne me
+trompais pas. Il montait a pied une cote rapide; son petit char de
+voyage le suivait avec ses effets. Pourquoi le retour de cet homme me
+sembla-t-il un evenement digne de remarque? Il parut s'etonner de mes
+questions. Il n'avait pas dit qu'il quittat la vallee definitivement. Il
+etait alle faire une excursion dans les environs, et, comptant en faire
+d'autres, il revenait a Saint-Pierre comme au seul gite possible a dix
+lieues a la ronde. Pour lui, il n'etait pas grand marcheur, disait-il;
+il ne tenait pas a se casser le cou pour regarder de haut: il trouvait
+les montagnes plus belles, vues a mi-cote. Il admirait fort les
+chercheurs d'aventures, mais il leur souhaitait bonne chance et prenait
+ses aises le plus qu'il pouvait. Il ne comprenait pas qu'on parcourut
+les Alpes a pied et avec economie. Il fallait la plus qu'ailleurs
+depenser beaucoup d'argent pour se divertir un peu.
+
+Apres beaucoup de lieux communs de ce genre, il me salua et remonta dans
+son vehicule; puis, arretant son conducteur au premier tour de roue, il
+me rappela en disant:
+
+--J'y songe! C'est bientot l'heure du diner la-bas, et vous etes
+peut-etre en retard? Voulez-vous que je vous ramene?
+
+Il me sembla qu'apres s'etre montre tres-balourd, a dessein peut-etre,
+il attachait sur moi un regard de perspicacite soudaine. Je ne sais
+quelle defiance ou quelle curiosite cet homme m'inspirait. Il y avait de
+l'un et de l'autre. Mon reve m'avait laisse une superstition. Je pris
+place a ses cotes.
+
+--Avez-vous quelque voyageur nouveau ici? me dit-il en me montrant le
+hameau, dont le petit clocher a jour se dessinait en blanc vif sur un
+fond de verdure sombre.
+
+Des _voyageurs_? Non! repondis-je en me retranchant dans un jesuitisme
+des plus maladroits.
+
+Je me sentais beaucoup moins d'aplomb pour cacher mon trouble a
+Moserwald, dont la sincerite m'etait suspecte, que je n'en eprouvais a
+tromper effrontement Obernay, le plus droit, le plus sincere des hommes.
+C'etait comme un chatiment de ma duplicite, cette lutte avec un juif qui
+s'y entendait beaucoup mieux que moi, et j'etais humilie de me trouver
+engage dans cet assaut de dissimulation. Il eut un sourire d'astuce
+niaise en reprenant:
+
+--Alors vous n'avez pas vu passer une certaine caravane de femmes, de
+guides et de mulets?... Moi, je l'ai rencontree hier au soir, a dix
+lieues d'ici, au village de Varallo, et je croyais bien qu'elle
+s'arreterait a Saint-Pierre; mais, puisque vous dites qu'il n'est arrive
+personne...
+
+Je me sentis rougir, et je me hatai de repondre avec un sourire force
+que j'avais nie l'arrivee de nouveaux voyageurs, non celle de voyageuses
+inattendues.
+
+--Ah! bien! vous avez joue sur le mot!... Avec vous, il faut preciser le
+genre, je vois cela. N'importe, vous avez vu ces belles chercheuses
+d'aventures; quand je dis ces belles..., vous allez peut-etre me
+reprocher de ne pas faire accorder le nombre plus que le genre..., car
+il n'y en a qu'une de belle! L'autre..., c'est, je crois, la petite
+soeur du geologue..., est tout au plus passable. Vous savez que
+monsieur... comment l'appelez-vous?... votre ami? n'importe, vous savez
+qui je veux dire: il l'epouse!
+
+--Je n'en sais rien du tout; mais, si vous le croyez, si vous l'avez oui
+dire, comment avez-vous eu le mauvais gout de faire des plaisanteries,
+l'autre jour, sur ses relations avec...?
+
+--Avec qui donc? Qu'est-ce que j'ai dit? Vrai! je ne m'en souviens plus!
+On dit tant de choses dans la conversation!_Verba volant!_ N'allez pas
+croire que je sache le latin! Qu'est-ce que j'ai dit? Voyons! dites
+donc!
+
+Je ne repondis pas. J'etais plein de depit. Je m'enferrais de plus en
+plus; j'avais envie de chercher noise a ce Moserwald, et pourtant il
+fallait prendre tout en riant ou le laisser lire dans mon cerveau
+bouleverse. J'eus beau essayer de rompre l'entretien en lui montrant les
+beaux troupeaux qui passaient pres de nous, il y revint avec acharnement
+et il me fallut nommer madame de Valvedre. Il fut aveugle ou charitable:
+il ne releva pas l'etrange physionomie que je dus avoir en prononcant ce
+nom terrible.
+
+--Bon! s'ecria-t-il avec sa legerete naturelle ou affectee: j'ai dit
+cela, moi, que M. Obernay (voila son nom qui me revient) avait des vues
+sur la femme de son ami? C'est possible!... On a toujours des vues sur
+la femme de son ami... Je ne savais pas alors qu'il dut epouser la
+belle-soeur, parole! Je ne l'ai su qu'hier au matin en faisant causer le
+domestique de ces dames. Je vous dirai bien que cela ne me parait pas
+une raison sans appel... Je suis sceptique, moi, je vous l'ai dit; mais
+je ne veux pas vous scandaliser, et je veux bien croire... Mon Dieu,
+comme vous etes distrait! A quoi donc pensez-vous?
+
+--A rien, et c'est votre faute! Vous ne dites rien qui vaille. Vous
+n'avez pas le sens commun, mon cher, avec vos idees de profonde
+sceleratesse. Quel mauvais genre vous avez la! C'est tres-mal porte,
+surtout quand on est riche et gras.
+
+Si j'avais su combien il etait impossible de facher Moserwald, je me
+serais dispense de ces duretes gratuites, qui le divertissaient
+beaucoup. Il aimait qu'on s'occupat de lui, meme pour le rudoyer ou le
+railler.
+
+--Oui, oui, vous avez raison! reprit-il comme transporte de
+reconnaissance; vous me dites ce que me disent tous mes amis, et je vous
+en sais gre. Je suis ridicule, et c'est la le plus triste de mon
+affaire! J'ai le spleen, mon cher, et l'incredulite des autres sur mon
+compte vient s'ajouter a celle que j'ai envers tout le monde et envers
+moi-meme. Oui, je devrais etre heureux, parce que je suis riche et bien
+portant, parce que je suis gras! Et cependant je m'ennuie, j'ai mal au
+foie, je ne crois pas aux hommes, aux femmes encore moins! Ah ca!
+comment faites-vous pour croire aux femmes, par exemple? Vous me direz
+que vous etes jeune! Ce n'est pas une raison. Quand on est tres-instruit
+et tres-intelligent, on n'est jamais jeune. Pourtant voila que vous etes
+amoureux...
+
+--Moi! ou prenez-vous cela?
+
+--Vous etes amoureux, je le vois, et aussi naivement que si vous etiez
+sur de reussir a etre aime; mais, mon cher enfant, c'est la chose
+impossible, cela! On n'est jamais aime que par interet! Moi, je l'ai ete
+parce que j'ai un capital de plusieurs millions; vous, vous le serez
+parce que vous avez un capital de vingt-trois ou vingt-quatre ans, de
+cheveux noirs, de regards brulants, capital qui promet une somme de
+plaisirs d'un autre ordre et non moins positifs que ceux que mon argent
+represente, beaucoup plus positifs, devrais-je dire, car l'argent
+procure des plaisirs eleves, le luxe, les arts, les voyages... tandis
+que, lorsqu'une femme prefere a tout cela un beau garcon pauvre, on peut
+etre sur qu'elle fait grand cas de la realite. Mais ce n'est pas de
+l'amour comme nous l'entendons, vous et moi. Nous voudrions etre aimes
+pour nous-memes, pour notre esprit, pour nos qualites sociales, pour
+notre merite personnel enfin. Eh bien, voila ce que vous acheterez
+probablement au prix de votre liberte, ce que je payerais volontiers de
+toute ma fortune, et ce que nous ne rencontrerons jamais! Les femmes
+n'ont pas de coeur. Elles se servent du mot _vertu_ pour cacher leur
+infirmite, et avec cela elles font encore des dupes! des dupes que
+j'envie, je vous le declare...
+
+--Ah ca! m'ecriai-je en interrompant ce flux de philosophie nauseabonde,
+que me chantez-vous la depuis une heure? Vous me dites que vous avez ete
+aime, que je le serai...
+
+--Ah! mon Dieu! vous croyez que je vous parlais de madame de Valvedre?
+Je n'y pensais pas, mon cher, je parlais en general. D'abord je ne la
+connais pas; sur l'honneur, je ne lui ai jamais parle. Quant a vous...
+vous ne pouvez pas la connaitre encore; vous lui avez peut-etre parle
+cependant?... A propos, la trouvez-vous jolie?
+
+--Qui? madame de Valvedre? Pas du tout, mon cher, elle m'a semble laide.
+
+Je fis cette reponse avec tant d'assurance, une assurance si desesperee
+(je voulais a tout prix me soustraire aux investigations de Moserwald),
+que celui-ci en fut dupe, et me laissa voir sa satisfaction. Quand nous
+descendimes de voiture, j'avais enfin reussi a lui oter la lumiere qu'il
+avait cru saisir, qu'il avait saisie un moment, et il retombait dans les
+tenebres, tout en me laissant son secret dans les mains. Il etait bien
+evidemment revenu a Saint-Pierre parce qu'il avait rencontre madame de
+Valvedre a Varallo, parce qu'il avait questionne son laquais, parce
+qu'il etait epris d'elle, parce qu'il esperait lui plaire, et il m'avait
+tate pour voir s'il ne me trouverait pas en travers de son chemin.
+
+Ayant appris d'Antoine que les dames de Valvedre ne dineraient pas en
+bas, je voulus me soustraire au deplaisir d'un nouveau tete-a-tete avec
+Moserwald en me faisant servir mysterieusement dans un coin du petit
+jardin de mon hote, quand celui-ci m'annonca que je serais seul dans sa
+grande salle basse avec Obernay, l'israelite ayant dit qu'il souperait
+peut-etre dans la soiree.
+
+--Et que fait-il? ou est-il maintenant? demandai-je.
+
+--Il est chez madame de Valvedre, repondit Antoine, dont la figure prit
+une expression d'etonnement comique a l'aspect de ma stupeur.
+
+--Ah ca! m'ecriai-je, il la connait donc?
+
+--Je n'en sais rien, monsieur; comment voulez-vous que je sache?...
+
+--C'est juste, cela vous est fort egal, et, quant a moi... Mais vous le
+connaissez, vous, ce M. Moserwald?
+
+--Non, monsieur; je l'ai vu avant-hier pour la premiere fois.
+
+--Il vous avait dit en partant qu'il reviendrait bientot?
+
+--Non, monsieur, il ne m'avait rien dit du tout.
+
+Je ne sais quelle sourde colere s'etait emparee de moi en apprenant que
+ce juif avait eu l'audace ou l'habilete, a peine debarque, de penetrer
+aupres d'Alida, qu'il pretendait ne pas connaitre. Obernay s'attarda
+beaucoup, il faisait nuit quand il rentra; je l'avais attendu pour
+diner, et sans merite aucun, je n'avais certes pas faim. Je ne lui
+parlai pas de Moserwald, craignant de trahir ma jalousie.
+
+--Mets-toi a table, me dit-il, il me faut absolument un quart d'heure
+pour arranger quelques plantes fontinales extremement delicates que je
+rapporte.
+
+Il me quitta, et Antoine me servit mon repas, disant qu'il connaissait
+les quarts d'heure d'Obernay deballant son butin de botaniste, et que ce
+n'etait pas une raison pour me faire manger un roti desseche. J'etais a
+peine assis, que Moserwald parut, s'ecria qu'il etait charme de ne pas
+souper seul, et ordonna a notre hote de le servir vis-a-vis de moi, ceci
+sans m'en demander aucunement la permission. Cette familiarite, qui
+m'eut diverti dans une autre situation d'esprit, me parut intolerable,
+et j'allais le lui faire entendre quand, la curiosite dominant toutes
+mes autres angoisses, je resolus de me contenir et de le faire parler.
+C'etait une curiosite douloureuse et indignee; mais je fus stoique, et,
+d'un air tout a fait degage, je lui demandai s'il avait reussi a voir
+madame de Valvedre.
+
+--Non, repondit-il en se frottant les mains; mais je la verrai tantot
+avec vous, dans une heure.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Cela vous etonne? C'est pourtant bien simple. Ma figure et ma voix
+etaient deja connues de la belle-soeur, qui m'avait remarque a Varallo.
+Oh! je dis cela sans fatuite, je n'ai pas de pretention de ce cote-la.
+Je note qu'elle m'avait remarque avant-hier en passant dans ce village
+ou nous nous croisions. Eh bien, nous nous sommes rencontres de nouveau
+tout a l'heure, la-haut, dans la galerie. Elle est toute franche, toute
+confiante, cette grande fille; elle est venue a moi pour savoir si je
+n'avais pas recueilli sur mon chemin quelque nouvelle de son frere.
+
+--Dont vous ne saviez rien?
+
+--Pardon! avec de l'argent, on sait toujours ce qu'on veut savoir.
+Voyant ces dames inquietes, j'avais, des hier au soir, depeche le plus
+hardi montagnard de Varallo vers la station presumee de M. de Valvedre.
+Ah! dame! cela m'a coute cher; pendant la nuit et par des sentiers
+impossibles, il a pretendu que cela valait...
+
+--Faites-moi grace des ecus que vous avez depenses. Vous avez des
+nouvelles de l'expedition?
+
+--Oui, et de tres-bonnes. La soeur a failli me sauter au cou. Elle
+voulait tout de suite me presenter a madame de Valvedre; mais celle-ci,
+qui avait passe la journee dans son lit, etait en train de se lever et
+m'a remis a tantot. Voila, mon cher! ce n'est pas plus malin que ca?
+
+Moserwald ne dissimulait plus ses projets; il avait trop besoin de se
+vanter de son habilete et de sa liberalite pour etre prudent. Ma
+jalousie essaya de se calmer. Que pouvais-je craindre d'un concurrent si
+vain et si vulgaire? N'etait-ce pas faire injure a une femme exquise
+comme l'etait Alida que de redouter pour elle les seductions d'un
+Moserwald?
+
+J'allais le questionner davantage quand Obernay vint manger a la hate et
+avec preoccupation un reste de volaille; apres quoi, il regarda sa
+montre et nous dit qu'il etait temps de monter chez ces dames pour voir
+partir les fusees.
+
+--Il parait, dit-il a Moserwald, que vous etes invite a prendre le the
+la-haut en remerciement des bonnes nouvelles que vous avez donnees, ce
+dont, pour ma part, je vous sais gre; mais permettez-moi une question.
+
+--Mille, si vous voulez, _mon tres-cher_, repondit Moserwald avec
+aisance.
+
+--Vous avez depeche un montagnard vers la pointe de l'Ermitage; il s'y
+est rendu a travers mille perils, et vous l'avez attendu a Varallo
+jusqu'a ce matin. A-t-il vu M. de Valvedre? lui a-t-il parle?
+
+--Il l'a vu de trop loin pour lui parler, mais il l'a vu.
+
+--C'est fort bien; mais, s'il vous prenait l'obligeante fantaisie
+d'envoyer encore des expres et qu'ils parvinssent jusqu'a lui, veuillez
+ne pas les charger de lui dire que sa femme et sa soeur sont a sa
+recherche.
+
+--Pas si sot! s'ecria Moserwald avec un rire d'une ingenuite admirable.
+
+--Comment, pas si sot? repliqua Obernay surpris en le regardant entre
+les deux yeux.
+
+Moserwald fut embarrasse un instant; mais son esprit delie lui suggera
+vite une reponse assez ingenieuse.
+
+--Je sais fort bien, reprit-il, que votre savant ami serait fort
+contrarie de l'arrivee et de l'inquietude de ces dames. Quand on risque
+ses os dans une pareille campagne et que l'on a dans l'esprit les grands
+problemes de science auxquels je declare ne rien comprendre, mais dont
+j'admets la passion, vu que je comprends toutes les passions, moi qui
+vous parle...
+
+Obernay l'interrompit avec impatience en jetant sa serviette.
+
+--Enfin, dit-il, vous avez devine la verite. M. de Valvedre a besoin de
+toute la liberte d'esprit possible en ce moment. Montons, nous n'avons
+plus le temps de causer.
+
+Alida etait mise plus simplement que la veille. Je lui sus un gre infini
+de ne pas s'etre paree pour Moserwald; elle n'en etait, d'ailleurs, que
+plus belle. Je ne sais pas si sa belle-soeur etait moins negligee que le
+jour precedent; je crois que je ne la vis pas du tout ce soir-la.
+J'etais si rempli de mon drame interieur, que je m'imaginais presque
+etre en tete-a-tete avec madame de Valvedre.
+
+Son premier accueil fut froid et mefiant. Elle parut etre impatiente de
+voir partir la fusee. Je ne la suivis pas sur le balcon. Je ne sais pas
+si les signaux furent de bon augure, je ne me souviens pas de m'en etre
+enquis. Je sais seulement qu'un quart d'heure apres, Paule de Valvedre
+et son fiance etaient assis a une grande table, et qu'ils examinaient
+des plantes, baptisant de noms barbares ou pompeux la bourrache et le
+chiendent, pendant que madame de Valvedre, a demi couchee sur sa chaise
+longue, avec un gueridon place entre elle et moi, brodait nonchalamment
+sur du gros canevas, comme pour se dispenser de rencontrer les regards.
+Je voyais bien, a ses mains distraites, qu'elle ne travaillait que pour
+se renfermer en elle-meme. Ses traits expressifs avaient en ce moment
+une placidite mysterieuse. Il n'y avait, a coup sur, aucune affinite
+sympathique entre elle et Moserwald. Je remarquai meme avec plaisir
+qu'au fond des paroles de politesse et de remerciement qu'elle lui
+adressa dans une forme tres-laconique, il y avait un leger dedain.
+
+Je me rassurai tout a fait en remarquant aussi que l'israelite, d'abord
+plein d'aplomb vis-a-vis d'elle, perdait a chaque minute un peu de sa
+vitalite. Sans doute, il avait compte, comme d'habitude, sur les
+saillies enjouees et paradoxales de son esprit naturel pour faire passer
+son manque d'education; mais sa faconde l'avait rapidement abandonne. Il
+ne disait plus que des platitudes, et je l'y aidais cruellement,
+devinant un imperceptible sourire d'ironie sur les levres closes de
+madame de Valvedre.
+
+Pauvre Moserwald! il etait pourtant meilleur et plus vrai en ce moment
+de sa vie qu'il ne l'avait peut-etre jamais ete. Il etait amoureux et
+tres-reellement emu. Comme moi, il buvait l'etrange poison de passion
+irresistible qui m'avait enivre, et, quand je songe a tout ce que par la
+suite cette passion lui a fait faire de contraire a ses theories, a ses
+idees et a ses instincts, je me demande avec stupeur s'il y a une ecole
+pour le sentiment, et si le sentiment lui-meme n'est pas le revelateur
+par excellence.
+
+A mesure qu'il se troublait, je retrouvais ma lucidite. Bientot je fus
+en etat de comprendre et de commenter de sang-froid la situation. Il
+n'avait pas ose se vanter a mademoiselle de Valvedre de tout le zele
+qu'il avait mis a trouver un pretexte pour s'introduire aupres d'Alida.
+Il avait meme eu le bon gout de ne pas parler de son argent depense. Il
+pretendait avoir seulement ete aux informations dans les environs, et
+avoir reussi a deterrer un chasseur qui descendait de la montagne et qui
+avait vu de loin le campement du savant et le savant lui-meme en lieu
+sur et en bonne apparence de sante. On l'avait remercie de son
+obligeance, Paule disait ingenument "de son bon coeur." On le
+connaissait de nom et de reputation; mais on n'avait jamais remarque sa
+figure, bien qu'il s'evertuat a vouloir rappeler diverses circonstances
+ou il s'etait trouve, a la promenade a Geneve ou au spectacle a Turin,
+non loin de _ces dames_. Il insinuait, avec autant de finesse qu'il lui
+etait possible, que madame de Valvedre l'avait vivement frappe, que, tel
+jour et en telle rencontre, il avait remarque tous les details de sa
+toilette.
+
+--On jouait _le Barbier de Seville_.
+
+--Oui, je m'en souviens, repondait-elle.
+
+--Vous aviez une robe de soie bleu pale avec des ornements blancs, et
+vos cheveux etaient boucles, au lieu d'etre en bandeaux comme
+aujourd'hui.
+
+--Je ne m'en souviens pas, repondait Alida d'un ton qui signifiait:
+"Qu'est-ce que cela vous fait?"
+
+Il y eut un tel _crescendo_ de froideur de sa part, que le pauvre juif,
+tout a fait decontenance, quitta l'angle de la cheminee, ou il se
+dandinait depuis un quart d'heure, et alla deranger et impatienter les
+fiances botanistes en leur faisant de lourdes questions railleuses sur
+leurs saintes etudes de la nature. Je m'emparai de cette place que
+Moserwald avait accaparee: c'etait la plus favorable pour voir Alida
+sans etre gene par la petite lampe dont elle s'etait masquee; c'etait
+aussi la plus proche que l'on put convenablement prendre aupres d'elle.
+Jusque-la, ne voulant pas m'asseoir plus loin, je n'avais fait que la
+deviner.
+
+Je pus enfin lui parler. J'eus bien de la peine a lui adresser une
+question directe. Enfin ma langue se delia par un effort desespere, et,
+au risque d'etre aussi gauche et aussi bete que Moserwald, je lui
+demandai si j'etais assez malheureux pour que mon maudit hautbois eut
+reellement trouble son sommeil.
+
+--Tellement trouble, repondit-elle en souriant tristement, que je n'ai
+pas pu me rendormir; mais ne prenez pas ce reproche pour une critique.
+Il m'a semble que vous jouiez fort bien: c'est precisement parce que
+j'etais forcee de vous ecouter... Mais je ne veux pas non plus vous
+faire de compliments. A votre age, cela ne vaut rien.
+
+--A mon age? Oui, je suis un enfant, c'est vrai, rien qu'un enfant!
+C'est l'age ou l'on est avide de bonheur. Est-ce un crime d'etre heureux
+d'un rien, d'un mot, d'un regard, fut-ce un regard distrait ou severe,
+fut-ce un mot de simple bienveillance ou seulement de genereux pardon
+sous forme d'eloge?
+
+--Je vois, repondit-elle, que vous avez lu le petit volume que vous
+m'avez envoye ce matin; car vous etes tout rempli de l'orgueil de la
+premiere jeunesse, et ce n'est guere obligeant pour ceux ou pour celles
+qui sont entres dans la seconde.
+
+--Dans les volumes que, par votre ordre, je vous ai fait remettre ce
+matin, y en avait-il donc un qui ait eu le malheur de vous deplaire?
+
+Elle sourit avec une ineffable douceur, et elle allait repondre. J'etais
+suspendu au mouvement de ses levres; Moserwald, penche sur la table, ne
+regardait nullement dans la loupe d'Obernay, qu'il avait prise
+machinalement et qu'il ternissait de son haleine, au grand deplaisir du
+botaniste. Il grimacait derriere cette loupe; mais il avait un oeil
+braque sur moi, et louchait d'une facon si burlesque, que madame de
+Valvedre partit d'un eclat de rire. Ce fut pour moi un moment de cruel
+triomphe, mais qu'un instant apres j'expiai cruellement. En riant,
+madame de Valvedre laissa tomber sa broderie et un petit objet de metal
+que je pris pour un de et que je ramassai precipitamment; mais je l'eus
+a peine dans les mains, qu'un cri de surprise et de douleur m'echappa.
+
+--Qu'est-ce donc que cela? m'ecriai-je.
+
+--Eh bien, repondit-elle tranquillement, c'est ma bague. Elle est
+beaucoup trop large pour mon doigt.
+
+--Votre bague!... repetai-je hors de moi en regardant d'un oeil hagard
+le gros saphir entoure de brillants que j'avais vu l'avant-veille au
+doigt de Moserwald.
+
+Et j'ajoutai, en proie a un veritable desespoir:
+
+--Mais cette chose-la n'est point a vous, madame!
+
+--Pardonnez-moi: a qui voulez-vous donc qu'elle soit?
+
+--Ah! vous l'avez achetee aujourd'hui?
+
+--Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait, par exemple? Rendez-la-moi
+donc!
+
+--Puisque vous l'avez achetee, lui dis-je d'un ton amer en la lui
+rendant, gardez-la, elle est bien a vous; mais, a votre place, je ne la
+porterais pas. Elle est d'un gout affreux!
+
+--Vous trouvez? C'est bien possible. J'ai achete cela hier vingt-cinq
+francs a un vilain petit juif qui monte en vermeil, a Varallo, les
+amethystes et les autres cailloux du pays; mais la grosse pierre est
+jolie. Je la ferai arranger autrement, et tout le monde croira que c'est
+un saphir oriental.
+
+J'allais dire a madame de Valvedre que le petit juif avait vole cette
+bague a M. Moserwald, lorsque, la modicite du prix de vente supposant
+chez un juif bijoutier une ignorance par trop invraisemblable de la
+valeur de l'objet, je me sentis replonge dans une enigme insoluble.
+Alida venait de parler avec une sincerite evidente, et pourtant, quelque
+effort que fit Moserwald pour me cacher sa main gauche, je voyais bien
+qu'il n'avait plus sa bague. Un soupcon hideux pesait sur moi comme un
+cauchemar. Je pris le bras de l'israelite et je l'emmenai sur la
+galerie, comme pour lui parler d'autre chose. Je flattai sa vanite pour
+lui arracher la verite.
+
+--Vous etes un habile homme et un amant magnifique, lui dis-je; vous
+faites accepter vos dons de la maniere la plus ingenieuse!
+
+Il donna dans le piege sans se faire prier.
+
+--Eh bien, oui, dit-il, voila comme je suis! Rien ne me coute pour
+procurer un petit plaisir a une jolie femme, et je n'ai pas le mauvais
+gout de lui faire des conditions, moi! C'est a elle de deviner.
+
+--Et certainement on vous devine? Vous etes coutumier du fait?
+
+--Avec celle-ci... c'est la premiere fois, et je me demande avec un peu
+de crainte si elle prend reellement cette gemme de premier choix pour
+une amethyste de cent sous! Non, ce n'est pas probable. Toutes les
+femmes se connaissent en gemmes, elles les aiment tant!
+
+--Pourtant, si _elle_ n'y connait rien, elle ne vous devine pas, et vous
+voila dans une impasse. Ou il faut vous declarer, ou il faut risquer de
+voir la bague passer a la femme de chambre.
+
+--Me declarer? repondit-il avec un veritable effroi. Oh! non, c'est trop
+tot! je ne suis pas encourage jusqu'a present... a moins que ce ton
+moqueur ne soit une maniere de grande dame!... C'est possible, je
+n'avais jamais vise si haut, moi!... car elle est comtesse, vous savez?
+Son mari ne prend pas de titre, mais il est de grande maison...
+
+--Mon cher, repris-je avec une ironie qu'il ne comprit pas, tout madre
+qu'il etait, je ne vois qu'un moyen: c'est qu'un ami genereux l'eclaire
+sur la valeur de l'objet qu'on lui a fait si adroitement accepter.
+Voulez-vous que je m'en charge?
+
+--Oui! mais pas aujourd'hui au moins! Vous attendrez que je sois parti.
+
+--Bah! vous voila bien craintif! N'etes-vous pas persuade qu'une femme
+est toujours flattee d'un riche cadeau?
+
+--Non! cela depend; elle peut aimer le cadeau et detester la personne
+qui l'offre. Dans ce cas-la, il faut beaucoup de patience et beaucoup de
+cadeaux, toujours glisses dans ses mains sans qu'elle songe a les
+repousser, et ne temoignant jamais d'aucune esperance. Vous voyez que
+j'ai ma tactique!
+
+--Elle est magnifique, et tres-flatteuse pour les femmes que vous
+honorez de vos poursuites!
+
+--Mais... je la crois fort delicate, reprit-il avec conviction, et, si
+vous la critiquez, c'est qu'il vous serait impossible de la suivre!
+
+Je ne lui passai pas ce mouvement d'impertinence et je rentrai au petit
+salon, bien decide a l'en punir. Je me sentis des lors un aplomb
+extraordinaire, et, m'approchant d'Alida:
+
+--Savez-vous, madame, lui dis-je, de quoi je m'entretenais avec M.
+Moserwald au clair de la lune?
+
+--Du clair de lune, peut-etre?
+
+--Non, nous parlions bijouterie. Monsieur pretend que toutes les femmes
+se connaissent en pierres precieuses parce qu'elles les aiment
+passionnement, et j'ai promis de m'en rapporter a votre arbitrage.
+
+--Il y a la deux questions, repondit madame de Valvedre. Je ne peux pas
+resoudre la premiere; car, pour mon compte, je n'y entends rien; mais,
+pour la seconde, je suis forcee de donner raison a M. Moserwald. Je
+crois que toutes les femmes aiment les bijoux.
+
+--Excepte moi pourtant, dit Paule avec gaiete; je ne m'en soucie pas le
+moins du monde.
+
+--Oh! vous, ma chere, reprit Alida du meme ton, vous etes une femme
+superieure! Il n'est question ici que des simples mortelles.
+
+--Moi, dis-je a mon tour avec une amertume extreme, je croyais qu'en
+fait de femmes il n'y avait que les courtisanes qui eussent la passion
+des diamans.
+
+Alida me regarda d'un air tres-etonne.
+
+--Voila une singuliere idee! reprit-elle. Chez les creatures dont vous
+parlez, cette passion-la n'existe pas du tout. Les diamants ne
+representent pour elles que des ecus. Chez les femmes honnetes, c'est
+quelque chose de plus noble: cela represente les dons sacres de la
+famille ou les gages durables des affections serieuses. Cela est si
+vrai, que, ruinee, une veritable grande dame souffre mille privations
+plutot que de vendre son ecrin. Elle n'en fait le sacrifice que pour
+sauver ses enfants ou ses princes.
+
+--Ah! que cela est bien dit et que cela est vrai! s'ecria Moserwald
+enthousiasme. Entre la femme et le diamant, il y a une attraction
+surnaturelle! J'en ai vu mille exemples. Le serpent avait, dit une
+legende, un gros diamant dans la tete; Eve vit ce feu a travers ses yeux
+et fut fascinee. Elle s'y mira comme dans les glaces d'un palais
+enchante...
+
+--Voila de la poesie, ou je ne m'y connais pas, dis-je en
+l'interrompant. Et vous vous moquez des poetes, vous!
+
+--Cela vous etonne, mon cher? reprit-il. C'est que je deviens poete
+aussi, apparemment, avec les personnes qui m'inspirent!
+
+En parlant ainsi, il lanca sur Alida un regard enflamme qu'elle
+rencontra et soutint avec une impassibilite extraordinaire. C'etait le
+comble du dedain ou de l'effronterie, car son grand oeil interrogateur
+etait toujours plein de mysteres. Je ne pus supporter cette situation
+douteuse, horrible pour elle, si elle n'etait pas la derniere des
+femmes. Je lui demandai a voir encore sa bague de vingt-cinq francs, et,
+l'ayant regardee:
+
+--Je m'etonne beaucoup, lui dis-je, du peu d'attention que vous avez
+accordee a une gemme si belle apres l'aveu que vous venez de faire de
+votre gout pour ces sortes de choses. Savez-vous bien, madame, que l'on
+vous a vendu la une pierre d'un tres-grand prix?
+
+--Comment? Quoi? Est-ce possible? dit-elle en reprenant la bague et en
+la regardant. Est-ce que vous avez des connaissances dans cette
+partie-la?
+
+--J'ai pour toute connaissance M. Moserwald, ici present, qui, pas plus
+tard qu'avant-hier, m'a montre une bague toute pareille, avec des
+brillants comme ceux-ci, et qui me l'a offerte pour douze mille francs,
+c'est-a-dire pour rien, selon lui, car elle vaut beaucoup plus.
+
+Devant cette interpellation directe, la figure de Moserwald se
+decomposa, et le rapide coup d'oeil d'Alida, allant de lui a moi, acheva
+de le bouleverser.
+
+Madame de Valvedre ne se troubla pas. Elle garda quelques instants le
+silence, comme si elle eut voulu resoudre un probleme interieur; puis,
+me presentant la bague:
+
+--Qu'elle ait ou non de la valeur, dit-elle, je la trouve decidement
+fort laide. Voulez-vous me faire le plaisir de la jeter par la fenetre?
+
+--Vraiment? par la fenetre? s'ecria Moserwald incapable de maitriser son
+emotion.
+
+--Vous voyez bien, lui repondit Alida, que c'est une chose qui a ete
+perdue, trouvee par votre coreligionnaire de Varallo, et vendue sans
+qu'il en ait connu la valeur. Eh bien, il faut rendre cette chose a sa
+destinee, qui est d'etre ramassee dans la boue par les personnes qui ne
+craignent pas de se salir les mains.
+
+Moserwald, pousse a bout, eut beaucoup de sang-froid et de presence
+d'esprit. Il me pria de lui donner la bague, et, comme je la lui rendais
+avec l'affectation d'une restitution legitime, il la remit a son doigt
+en disant:
+
+--Puisqu'elle devait etre jetee aux ordures, je la ramasse, moi. Je ne
+sais d'ou elle sort, mais je sais qu'elle a ete purifiee a tout jamais
+en passant une journee au doigt de madame de Valvedre! Et maintenant,
+qu'elle vaille vingt-cinq sous ou vingt-cinq mille francs, elle est sans
+prix pour moi et ne me quittera jamais! La-dessus, ajouta-t-il en se
+levant et en me regardant, je pense que ces dames sont fatiguees, et
+qu'il serait temps...
+
+--M. Obernay et M. Valigny ne se retirent pas encore, repondit madame de
+Valvedre avec une intention desesperante; mais vous etes libre, d'autant
+plus que vous partez demain matin, j'imagine! Quant a la bague, vous ne
+pouvez pas la garder. Elle est a moi. Je l'ai payee et ne vous l'ai pas
+donnee... Rendez-la moi!
+
+Les gros yeux de Moserwald brillerent comme des escarboucles. Il crut
+son triomphe assure en depit d'un conge donne pour la forme, et rendit
+la bague avec un sourire qui signifiait clairement: "Je savais bien
+qu'on la garderait!" Madame de Valvedre la prit, et, la jetant hors de
+sa chambre sur le palier, par la porte ouverte, elle ajouta:
+
+--La ramassera qui voudra! elle ne m'appartient plus; mais celui qui la
+portera en memoire de moi pourra se vanter d'avoir la une chose que je
+meprise profondement.
+
+Moserwald sortit dans un etat d'abattement qui me fit peine a voir.
+Paule n'avait absolument rien compris a cette scene, a laquelle,
+d'ailleurs, elle avait donne peu d'attention. Quant a Obernay, il avait
+essaye un instant de comprendre; mais il n'en etait pas venu a bout, et,
+attribuant tout ceci a quelque etrange caprice de madame de Valvedre, il
+avait repris tranquillement l'analyse de la _saxifraga retusa_.
+
+
+
+
+III
+
+
+J'avais suivi Moserwald sans affectation, pensant bien que, s'il avait
+du coeur, il me demanderait compte de la maniere dont j'avais servi sa
+cause. Je le vis hesiter a ramasser sa bague, hausser les epaules et la
+reprendre. Des qu'il m'apercut, il m'attira jusque dans sa chambre et me
+parla avec beaucoup d'amertume, raillant ce qu'il appelait mes prejuges
+et declarant mon austerite la chose du monde la plus ridicule. Je le
+laissai a dessein devenir un peu grossier dans ses reproches, et, quand
+il en fut la:
+
+--Vous savez, mon cher monsieur, lui dis-je, que, si vous n'etes pas
+content, il y a une maniere de s'expliquer, et me voici a vos ordres.
+N'allez pas plus loin en paroles; car je serais force de vous demander
+la reparation que je vous offre.
+
+--Quoi? qu'est-ce a dire? fit-il avec beaucoup de surprise. Vous voulez
+vous battre? Eh bien, voila un trait de lumiere, un aveu! Vous etes mon
+rival, et c'est par jalousie que vous m'avez si brutalement ou si
+maladroitement trahi! Dites que c'est la votre motif, alors je vous
+comprends et je vous pardonne.
+
+Je lui declarai que je n'avais aucun aveu a faire, et que je ne tenais
+pas a son pardon; mais, comme je ne voulais pas perdre avec lui les
+precieux instants que je pouvais passer encore aupres de madame de
+Valvedre ce soir-la, je le quittai en l'engageant a faire ses
+reflexions, et en lui disant que dans une heure je serais chez lui.
+
+La galerie de bois decoupe faisant exterieurement le tour de la maison,
+je revins par la a l'appartement de madame de Valvedre; mais je la
+trouvai sur cette galerie, et venant a ma rencontre.
+
+--J'ai une question a vous adresser, me dit-elle d'un ton froid et
+irrite. Asseyez-vous la. Nos amis sont encore plonges dans la botanique.
+Comme il est au moins inutile de les mettre au courant d'un accident
+ridicule, nous pouvons echanger ici quelques mots. Vous plait-il de me
+dire, monsieur Francis Valigny, quel role vous avez joue dans cet
+incident, et comment vous avez ete informe de ce que vous m'avez donne a
+deviner?
+
+Je lui racontai tout avec la plus entiere sincerite.
+
+--C'est bien, dit-elle, vous avez eu bonne intention, et vous m'avez
+reellement rendu service en m'empechant de donner un instant de plus
+dans un piege que je ne veux pas qualifier. Vous auriez pu etre moins
+acerbe dans la forme; mais vous ne me connaissez pas, et, si vous me
+prenez pour une femme perdue, ce n'est pas plus votre faute que la
+mienne.
+
+--Moi! m'ecriai-je, je vous prends... Moi qui...!
+
+Je me mis a balbutier d'une maniere extravagante.
+
+--Laissez, laissez, reprit-elle. Ne vous defendez pas de vos
+preventions, je les connais. Elles ont perce trop brutalement, lorsqu'a
+propos de ma theorie tout impersonnelle sur les diamants, vous avez dit
+que c'etait un gout de courtisane!
+
+--Mais, au nom du ciel, laissez-moi jurer que je n'ai pas dit cela!
+
+--Vous l'avez pense, et vous avez dit l'equivalent. Ecoutez, je viens de
+recevoir ici, de la part de ce juif et par contre-coup de la votre, une
+mortelle insulte. Ne croyez pas que le dedain qui me preserve de la
+colere me garantisse d'une reelle et profonde douleur...
+
+Je vis, aux rayons de la lune, un ruisseau de larmes briller comme un
+flot de perles sur les joues pales de cette charmante femme, et, sans
+savoir ce que faisais, encore moins ce que je disais, je tombai a ses
+pieds en lui jurant que je la respectais, que je la plaignais, et que
+j'etais pret a la venger. Peut-etre en ce moment m'arriva-t-il de lui
+dire que je l'aimais. Troubles tous deux, moi de sa douleur, elle de ma
+subite emotion, nous fumes quelques instants sans nous entendre l'un
+l'autre et sans nous entendre nous-memes.
+
+Elle surmonta ce trouble la premiere, et, repondant a une parole que je
+lui repetais pour attenuer ma faute:
+
+--Oui, je le sais, dit-elle, vous etes un enfant; mais, s'il n'y a rien
+de genereux comme un enfant qui croit, il n'y a rien de terrible et de
+cruel comme un enfant qui doute, et vous etes l'ami, l'_alter ego_ d'un
+autre enfant bien plus sceptique et bien plus brutal que vous... Mais je
+ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec l'autre. Il faut que l'aimable
+et douce Paule de Valvedre soit heureuse. Vous etes deja son ami,
+puisque vous etes celui de son fiance; ou j'aurais tort contre vous
+trois, ou, en me donnant raison contre vous deux, Paule souffrirait.
+Permettez donc que je m'explique avec vous, et que je vous dise un peu
+qui je suis. Ce sera dit en deux mots. Je suis une personne _accablee,
+finie_, inoffensive par consequent. Henri Obernay m'a presentee a vous,
+je le sais, comme une plaintive et ennuyeuse creature, mecontente de
+tout et accusant tout le monde. C'est sa these, il l'a soutenue devant
+moi; car, s'il est mal eleve, il est sincere, et je sais bien que je
+n'ai pas en lui un ennemi perfide. Dites-lui que je ne me plains de
+personne, et, ceci etabli, fuites-lui part du motif qui m'amenait ici,
+vous qui savez et devez taire celui qui va des demain me faire repartir.
+
+--Demain! vous partez demain?
+
+--Oui, si M. Moserwald reste, et je n'ai aucune autorite sur lui.
+
+--Il partira, je vous en reponds!
+
+--Et moi, je vous defends d'epouser ma querelle! De quel droit, s'il
+vous plait, pretendriez-vous me compromettre en vous faisant mon
+chevalier?
+
+--Mais pourquoi donc voulez-vous partir, mon Dieu? Est-ce que les
+outrages de cet homme vous atteignent?
+
+--Oui, l'outrage atteint toujours une veuve dont le mari est vivant.
+
+--Ah! madame, vous etes meconnue et delaissee, je le savais bien, moi!
+mais...
+
+--Il n'y a pas de _mais_. Les choses sont ainsi. M. de Valvedre est un
+homme infiniment respectable, qui sait tout, excepte l'art de faire
+respecter la femme qui porte son nom; mais cette femme sait heureusement
+ce qu'elle doit a ses enfants, et, pour se faire respecter elle-meme,
+elle n'a qu'un refuge, la retraite et la solitude. Elle y retournera
+donc, et, puisque vous savez pourquoi elle y rentre, sachez aussi
+pourquoi elle en etait sortie un instant. Il faut que la solitude qu'on
+lui a choisie soit au moins a elle, et que personne n'ait le droit de
+l'y troubler. Eh bien, je ne me plains pas; mais, cette fois, je
+reclame. Mademoiselle Juste de Valvedre m'est une societe antipathique.
+Mon mari assure qu'il ne l'a pas placee aupres de moi pour me
+surveiller, mais pour servir de chaperon a Paule, et ne pas me
+condamner, disait-il, a un role qui n'est pas encore de mon age.
+Cependant, mademoiselle Juste de Valvedre s'est faite oppressive et
+offensante. J'ai supporte cela cinq ans: je suis au bout de mes forces.
+Le moment logique et naturel d'en finir est venu, puisque le mariage de
+Paule avec Obernay est resolu, et devait etre celebre au commencement de
+l'annee. M. de Valvedre semble l'avoir oublie, et Henri, comme tous les
+savants, a beaucoup de patience en amour. Je venais donc dire a mon
+mari: "Paule s'ennuie, et, moi, je me meurs de lassitude et de degout.
+Mariez Paule, et delivrez-moi de Juste, ou, si Juste doit rester
+souveraine dans ma maison, permettez-moi de transporter mes enfants et
+mes penates aupres de Paule, a Geneve, ou elle doit demeurer apres son
+mariage. Et, si cela ne convient pas a Obernay, laissez-moi chercher ou
+fixez-moi une autre retraite, un ermitage dans une thebaide quelconque,
+pourvu que je sois delivree de l'autorite tout a fait illegitime d'une
+personne que je ne puis aimer." J'esperais, je croyais trouver M. de
+Valvedre ici. Il a pris son vol vers les nuages, ou je ne puis
+l'atteindre. Je ne voulais pas et je ne veux pas ecrire: ecrire accuse
+trop les torts des absents. Je ne veux pas non plus m'expliquer
+directement avec Obernay sur le compte de mademoiselle Juste. Il lui est
+tres attache et ne manquerait pas de lui donner raison contre moi. Nous
+nous froisserions mutuellement, comme cela est arrive deja. Puisque je
+ne puis attendre M. de Valvedre ici, je vous charge au moins d'expliquer
+a Henri le motif en apparence si inquietant et si mysterieux de mon
+voyage. S'il aime Paule, il fera quelque effort pour hater son mariage
+et ma delivrance. J'ai dit. Oubliez-moi et portez-vous bien.
+
+En achevant cette explication sur un ton d'enjouement qui refoulait un
+profond sanglot, elle me tendit la main et se leva pour me quitter.
+
+Je la retins.
+
+--Je vous jure, m'ecriai-je, que vous ne partirez pas, que vous
+attendrez M. de Valvedre ici, et que vous menerez a bien un projet qui
+n'a rien que de legitime et de raisonnable. Je vous jure que Moserwald,
+s'il ne part pas, n'osera plus lever les yeux sur vous, car Obernay et
+moi l'en empecherons. Nous en avons le droit, puisque Obernay va devenir
+votre beau-frere, et que je suis son _alter ego_, vous l'avez dit. Notre
+devoir est donc de vous defendre et de ne pas meme souffrir qu'on vous
+importune. Je vous jure enfin qu'Henri ne prendra pas obstinement le
+parti d'une autre personne qui vous deplait et qui ne peut pas avoir
+raison contre vous. Henri aime ardemment sa fiancee, je ne crois pas a
+la patience qu'il affecte; de grace, madame, croyez en nous, croyez en
+moi: je comprends l'honneur que vous venez de me faire eu me parlant
+comme a quelqu'un de votre famille, et, des ce jour, je vous suis devoue
+jusqu'a la mort.
+
+La chaleur de mon zele ne parut pas effrayer madame de Valvedre: elle
+avait pleure, elle etait brisee; elle sembla se laisser aller
+instinctivement au besoin de se fier a un ami. Je ne comprenais pas,
+moi, qu'une femme si ravissante, si fiere et si douce en meme temps, fut
+isolee dans la vie a ce point d'avoir besoin de la protection d'un
+enfant qu'elle voyait pour la premiere fois. J'en etais surpris, indigne
+contre son mari et sa famille, mais follement heureux pour mon compte.
+
+En la quittant, je me rendis chez Moserwald.
+
+--Eh bien, lui dis-je, ou en sommes-nous? Nous battrons-nous?
+
+--Ah! vous arrivez en fier-a-bras, repondit-il, parce que vous croyez
+peut-etre que je reculerais? Vous vous trompez, mon cher, je sais me
+battre et je me bats quand il le faut. J'ai eu trop d'aventures de
+femmes pour ne pas savoir qu'il faut etre brave a l'occasion; mais il
+n'y a pas ici de motif suffisant, et je ne suis pas en colere. J'ai du
+chagrin, voila tout. Consolez-moi, ce sera beaucoup plus humain et plus
+sage.
+
+--Vous voulez que je vous console?
+
+--Oui, vous le pouvez; dites-moi que vous n'etes pas son amant, et je
+garderai l'esperance.
+
+--Son amant! quand je l'ai vue hier pour la premiere fois! Mais pour
+quelle femme la prenez-vous donc, esprit corrompu et salissant que vous
+etes?
+
+--Vous me dites des injures; vous etes amoureux d'elle! Oui, oui, c'est
+clair. Vous vous etes moque de moi; vous m'avez dit que vous la trouviez
+laide, vous m'avez offert de me servir..., et j'ai donne dans le
+panneau. Ah! comme l'amour rend bete! Vous, cela vous a donne de
+l'esprit: c'est la preuve que vous aimez moins que moi!
+
+--Vous avez la pretention d'aimer, vous qui ne connaissez que les voies
+de l'infamie, et qui croyez pouvoir acheter l'amour?
+
+--Voila vos exagerations, et je m'etonne qu'un garcon aussi intelligent
+que vous comprenne si mal la realite. Comment! c'est outrager une femme
+que de la combler de presents et de richesses sans lui rien demander?
+
+--Mais on connait cette maniere de ne rien demander, mon cher! Elle est
+a l'usage de tous les nababs impertinents, elle constate une confiance
+interieure, une attente tranquille et perfide dont une femme d'honneur
+doit s'indigner. C'est une maniere de placer un capital sur la certitude
+d'un plaisir personnel et sur l'inevitable lachete de la personne
+seduite: beau desinteressement en verite, et, si j'etais femme, j'en
+serais singulierement touchee!
+
+Moserwald subit mon indignation avec une douceur etonnante. Assis devant
+une table, la tete dans ses mains, il paraissait reflechir. Quand il
+releva la tete, je vis avec la plus grande surprise qu'il pleurait.
+
+--Vous m'avez fait du mal, dit-il, beaucoup de mal; mais je ne vous en
+veux pas. J'ai merite tout cela par mon manque d'esprit et d'education.
+Que voulez-vous! je n'ai jamais fait la cour a une femme si haut placee,
+moi, et ce que j'imagine de plus _artiste_ et de plus delicat est
+precisement ce qui l'offense le plus..., tandis que vous... avec rien,
+avec des airs et des paroles, vous qui ne la connaissez que d'hier et
+qui ne l'aimez certainement pas comme je l'aime, moi, depuis deux
+ans..., car il y a deux ans, oui, deux ans que j'en suis malade, que
+j'en deviens fou chaque fois que je la rencontre!... J'en perds
+l'esprit, entendez-vous, mon cher? Et je vous le dis, a vous, mon rival,
+destine a me supplanter parce que vous avez pour vous la musique du
+sentiment, et que les femmes les plus sensees se laissent endormir par
+cette musique-la... Cela ne les amuse pas toujours, mais cela flatte
+leur vanite quelquefois plus que les parures et que le bonheur. Eh bien,
+je le repete, je ne vous en veux pas. C'est votre droit, et, si vous
+m'en voulez de ce que j'ai fait, vous manquez d'esprit. Nous ne nous
+devons rien l'un a l'autre, n'est-ce pas? nous n'avons donc pas de
+motifs pour nous hair. Au fond, je vous aime, je ne sais pas pourquoi;
+un instinct, un caprice d'esprit, peut-etre une idee romanesque, parce
+que vous aimez la meme femme que moi, et que nous devons nous retrouver
+plus d'une fois emboitant le pas derriere elle. Qui sait? nous serons
+peut-etre econduits tous deux, et peut-etre aussi vous d'abord..., moi
+plus tard... Enfin je n'y renonce pas, vous voyez! Je vous le
+promettrais que je mentirais, et je suis la franchise meme. Je pars
+demain matin; c'est ce que vous desirez? Je le desire egalement. Votre
+Obernay m'ennuie, et cette belle-soeur me gene. Adieu donc, mon
+tres-cher, et au revoir... Ah! attendez! vous etes pauvre, et vous
+croyez qu'on peut se passer d'argent en amour. Grave erreur! il vous en
+faut, ou il vous en faudra bientot, ne fut-ce que pour payer une chaise
+de poste au besoin! Voila mon blanc-seing. Donnez-le n'importe ou, a
+n'importe quel banquier,... on vous comptera la somme que vous jugerez
+necessaire. Je m'en rapporte a votre delicatesse et a votre discretion!
+Direz-vous a present que les juifs n'ont rien de bon?
+
+Je lui saisis le bras au moment ou il me presentait sa signature, qu'il
+venait de tracer rapidement avec quelques mots d'argot financier sur une
+feuille de papier blanc. Je le forcai de remettre cela sur la table sans
+que mes mains y eussent touche.
+
+--Un instant! lui dis-je; avant de nous quitter, je veux savoir, je veux
+comprendre l'etrangete de votre conduite. Je ne me paye pas de paroles
+vagues, et je ne vous crois pas fou. Vous me prenez pour un rival, pour
+un rival heureux qui plus est, et vous voulez me fournir les moyens qui,
+selon vous, me sont necessaires pour assouvir ma passion! Quel est ce
+calcul? Repondez, repondez, ou je prendrai pour une grave injure l'offre
+que vous me faites, car je perds patience, je vous en avertis.
+
+Je parlais avec tant de fermete, que Moserwald se deconcerta. Il resta
+pensif un instant; puis il repondit, avec un beau et franc sourire qui
+me le montra sous un jour nouveau, tout a fait inexplicable.
+
+--Vous ne le devinez pas, enfant, mon calcul? C'est que vous voulez voir
+un calcul ou il n'y en a pas! C'est un elan et une inspiration tellement
+naturels...
+
+--Vous voulez acheter ma reconnaissance?
+
+--Precisement, et cela pour que vous ne parliez pas de moi avec aversion
+et mepris a cette femme que j'aime... Vous refusez mes services?
+N'importe! vous ne pourrez pas oublier avec quelle courtoisie je vous
+les ai offerts, et un jour viendra ou vous les reclamerez.
+
+--Jamais! m'ecriai-je indigne.
+
+--Jamais? reprit-il. Dieu lui-meme ne connait pas ce mot-la; mais, pour
+le moment, je m'en empare: c'est un aveu de plus de votre amour!
+
+Je sentis que, quelle que fut mon attitude, legere ou serieuse, je
+n'aurais pas le dernier mot avec cet homme bizarre, tetu autant que
+souple, et naif autant que ruse. Je brulai devant lui son blanc-seing;
+mais je ne sais avec quel art il tourna la fin de notre entretien. Il
+est de fait qu'en le quittant je m'apercus qu'il m'avait force de le
+remercier, et que, venu la en humeur de le battre, je m'en allais en
+touchant la main qu'il me tendait.
+
+Il partit au point du jour, laissant notre hote et tous les gens de la
+maison et du village enthousiasmes de sa generosite. Il n'eut pas fait
+bon le traiter de juif devant eux; je crois qu'on nous eut lapides.
+
+Je ne saurais dire si je dormis mieux cette nuit-la que les precedentes.
+Je crois qu'a cette epoque j'ai du passer des semaines entieres sans
+sommeil et sans en sentir le besoin, tant la vie s'etait concentree dans
+mon imagination. Le lendemain, Paule et Obernay vinrent dejeuner dans la
+salle basse avec Alida. Ils avaient force madame de Valvedre a une
+explication qui, contrairement aux previsions de celle-ci, n'avait amene
+aucun orage. Il est bien vrai qu'Henri avait defendu le caractere et les
+intentions de mademoiselle Juste; mais Paule avait tout apaise en
+declarant que sa soeur ainee avait outre-passe son mandat, qu'au lieu de
+se borner a soulager madame de Valvedre des soins de la famille et du
+menage, elle avait usurpe une autorite qui ne lui appartenait pas, en un
+mot qu'Alida avait raison de se plaindre, et qu'elle-meme avait souffert
+une certaine persecution tres-injuste et tres-facheuse pour avoir voulu
+defendre les droits de la veritable mere de famille.
+
+Obernay n'aimait pas Alida, et il aimait encore moins que sa fiancee
+prit parti pour elle; mais il craignait avant tout d'etre injuste, et,
+en presence de cet interieur trouble, il jugea fort sainement qu'il
+fallait ceder sous peine d'exasperer. Puis, la question de son prochain
+mariage se trouvant soulevee par l'incident, il eprouva tout a coup une
+vive reconnaissance pour madame de Valvedre, et passa dans son camp avec
+armes et bagages. Si botaniste qu'il fut, il etait homme et amoureux.
+Quelques mots de lui, pendant qu'on servait le dejeuner, me mirent au
+courant de ce qui s'etait passe la veille au soir apres ma sortie, et de
+ce qui avait ete decide le matin meme apres la nouvelle du depart de
+Moserwald. On devait attendre a Saint-Pierre le retour de Valvedre, afin
+de lui soumettre le voeu commun, a savoir le prochain mariage de Paule
+et l'expulsion a l'amiable de mademoiselle Juste. Cette derniere mesure,
+venant de l'initiative apparente du chef de la famille, ne pouvait
+manquer d'etre a la fois absolue et douce dans la forme.
+
+Le sejour d'Alida a Saint-Pierre pouvait donc durer huit jours, quinze
+jours, peut-etre davantage. M. de Valvedre avait mis dans ses previsions
+qu'il redescendrait peut-etre la montagne par le versant qui nous etait
+oppose, et que, la, renouvelant ses provisions et ses guides, il
+recommencerait l'ascension d'un autre cote, si ses premiers efforts
+n'avaient pas abouti. Quels souhaits je fis des lors pour l'insucces de
+l'exploration scientifique! Alida semblait calmee et presque gaie de ce
+campement dans la montagne. Elle me parlait avec douceur et abandon,
+elle me souffrait aupres d'elle. J'etais assis a la meme table. Elle
+projetait une promenade, et ne me defendait pas de l'accompagner.
+J'etais tout espoir et tout bonheur, en meme temps que la douleur de
+l'avoir offensee un instant restait en moi comme un remords.
+
+Il y a un langage mysterieux entre les ames qui se cherchent. Ce langage
+n'a meme pas besoin du regard pour persuader; il est completement
+inappreciable aux yeux comme aux oreilles des indifferents; mais il
+traverse le milieu obscur et borne des perceptions physiques, il
+embrasse je ne sais quels fluides, il va d'un coeur a l'autre sans se
+soumettre aux manifestations exterieures. Alida me l'a dit souvent
+depuis. Des cette matinee, ou je ne songeai pas a lui exprimer mon
+repentir et ma passion par un seul mot, elle se sentit adoree, et elle
+m'aima. Je ne lui fis point de _declaration_, elle ne me fit point
+d'_aveux_, et pourtant, le soir de ce jour-la, nous lisions dans la
+pensee l'un de l'autre et nous tremblions de la tete aux pieds quand,
+malgre nous, nos regards se rencontraient.
+
+A la promenade, je ne la quittai pas d'un instant. Elle etait
+mediocrement marcheuse, et, ne se resignant pas a emprisonner ses petits
+pieds dans de gros souliers, elle s'en allait, adroite, insouciante,
+mais vite meurtrie et fatiguee, a travers les pierres de la montagne et
+les galets du torrent, avec ses bottines minces, son ombrelle dans une
+main, un gros bouquet de tleurs sauvages dans l'autre, et laissant sa
+robe s'accrocher a tous les obstacles du chemin. Obernay allait devant
+avec Paule, emportes tous deux par une ardeur d'herborisation effrenee;
+puis ils faisaient de longues pauses pour comparer, choisir et parer les
+echantillons qu'ils emportaient. Nous n'avions pas de guide; Henri nous
+en dispensait. Il me confiait madame de Valvedre, heureux de n'avoir pas
+a se preoccuper d'elle et de pouvoir etre tout entier a son intrepide et
+infatigable eleve.
+
+--Suivez-nous ou devancez-nous, m'avait-il dit; il suffit que vous ne
+nous perdiez pas de vue. Je ne vous menerai pas dans des endroits
+dangereux. Pourtant surveille un peu madame de Valvedre, elle est fort
+distraite et ne doute de rien.
+
+J'avais eu, moi, l'infame hypocrisie de lui dire que j'etais la victime
+de la journee et que j'aimerais bien mieux herboriser a ma maniere,
+c'est-a-dire errer et contempler a ma guise, que d'accompagner cette
+belle dame nonchalante et fantasque.
+
+--Prends patience pour aujourd'hui, avait repondu Obernay; demain, nous
+arrangerons cela autrement. Nous lui donnerons un mulet et un guide.
+
+Candide Obernay!
+
+Je fis si bien, que ces quatre heures de promenade furent un tete-a-tete
+ininterrompu avec Alida. Quand nos compagnons s'arretaient, je la
+faisais marcher, afin, disais-je, de n'avoir pas a se presser pour les
+rejoindre quand ils reprendraient les devants, et, quand nous avions un
+peu d'avance, je l'invitais a se reposer jusqu'a ce que nous les
+vissions se remettre en marche. Je ne lui disais rien. J'etais aupres
+d'elle ou autour d'elle comme un chien de garde, ou plutot comme un
+esclave intelligent occupe a ecarter les epines et les cailloux de son
+chemin. Si elle regardait un brin d'herbe sur le revers du rocher, je
+m'elancais, au risque de me tuer, pour le lui rapporter en un clin
+d'oeil. Je tenais son ombrelle quand elle etait assise, je debarrassais
+son echarpe des brins de mousse qu'elle avait ramasses en frolant les
+sapins; je lui trouvais des fraises la ou il n'y en avait pas; je crois
+que j'aurais fait fleurir des camellias sur le glacier. Et je prenais
+tous ces soins classiques, je lui rendais tous ces hommages, aujourd'hui
+passes de mode et des lors assez rebattus, avec une ivresse de bonheur
+qui m'empecha d'etre ridicule. Elle essaya bien d'abord de s'en moquer;
+mais, voyant que je me livrais tout entier a son dedain et a son ironie
+sans me plaindre et sans me decourager, elle devint serieuse, et je
+sentis qu'a chaque instant elle s'attendrissait.
+
+Le soir, dans sa chambre, apres le depart des fusees qui nous
+signalerent l'expedition dans une region moins elevee que la veille,
+mais plus eloignee au flanc de la montagne, elle reprit sa broderie, et
+les fiances reprirent leur etude. Je m'assis aupres d'elle et lui offris
+de lui faire la lecture a voix basse.
+
+--Je veux bien, dit-elle avec douceur en me montrant mon volume de
+poesies sur son gueridon. J'ai tout lu, mais les vers se laissent
+relire.
+
+--Non, pas ceux-ci! ils sont mediocres.
+
+--Ils sont jeunes, ce n'est pas la meme chose. N'avons-nous pas fait
+hier le panegyrique de la jeunesse?
+
+--Il y a jeunesse et jeunesse, celle qui attend l'amour et celle qui
+l'eprouve. La premiere parle beaucoup pour ne rien dire, la seconde ne
+dit rien et comprend l'infini.
+
+--Voyons toujours le reve de la premiere!
+
+--Soit! On pourra s'en moquer, n'est-ce pas?
+
+--Non! je prends l'enfant sous ma protection. J'ai lu, dans les dix
+lignes de la preface, que l'auteur n'avait que vingt ans. A propos,
+croyez-vous qu'il les ait encore?
+
+--Le livre est date de 1832; mais c'est egal, si vous voulez que
+l'auteur n'ait pas vieilli...
+
+--Quel age avez-vous donc, vous?
+
+--Je n'en sais rien; j'ai l'age que Votre Majeste voudra.
+
+Je retrouvais le courage de plaisanter, parce que je voyais Obernay
+m'ecouter d'une oreille. Quand il crut s'etre convaincu que je n'avais
+que des riens a echanger avec cette femme reputee par lui frivole, il
+n'ecouta plus; mais alors je ne trouvai plus rien a dire, l'emotion me
+prit a la gorge, et je sentis qu'il me serait impossible de lire une
+page. Alida s'en apercut bien, et, reprenant le livre:
+
+--Je vois, dit-elle, que vous meprisez beaucoup mon petit poete; moi,
+sans l'admirer precisement, je l'aimais. Puisque vous faites si peu de
+cas de l'ingenuite romanesque, je ne vous le rendrai pas, je vous en
+avertis. Est-ce que vous le connaissez, ce garcon-la?
+
+--Il est anonyme.
+
+--Ce n'est pas une raison.
+
+--C'est vrai. Je peux parler de lui sans le compromettre et vous dire ce
+qu'il est devenu. Il est reste anonyme et ne fait plus de vers.
+
+--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est devenu savant? dit-elle en baissant la
+voix et comme penetree d'effroi.
+
+--Vous detestez donc bien la science? repris-je en baissant la voix
+aussi. Oh! ne vous genez pas, je ne sais rien au monde!
+
+--Vous avez bien raison; mais je ne peux rien dire ici. Nous parlerons
+de cela demain a la promenade.
+
+--Nous parlerons! je ne crois pas!
+
+--Pourquoi? Voyons, dit-elle en s'efforcant de faire envoler en paroles
+l'emotion qui m'accablait et qu'elle ne voulait plus subir en depit
+d'elle-meme, pourquoi ne nous sommes-nous rien dit aujourd'hui? Moi, je
+suis taciturne, mais c'est par timidite. Une ignorante qui a vecu dix
+ans avec des oracles a du prendre l'habitude de se taire; mais vous?
+Allons, puisque vous n'etes en train ni de lire ni de causer, vous
+devriez me faire un peu de musique... Non? Je vous en prie!
+
+Madame de Valvedre, je l'ai su plus tard, etait une seduisante enfant
+qu'il fallait toujours occuper et distraire pour l'arracher a une
+melancolie profonde. Elle sentait si bien ce besoin, qu'elle allait
+quetant les soins et les attentions avec une naivete desoeuvree qui la
+faisait paraitre tantot coquette, tantot voluptueuse. Elle n'etait ni
+l'un ni l'autre. L'ennui et le besoin d'emotions etaient les mobiles de
+toute sa conduite, dirai-je aussi de ses attachements?... Je ne sus pas
+resister a sa priere et j'obtins seulement la permission de faire de la
+musique a distance. Place au bout de la galerie, je fis chanter mon
+hautbois comme une voix de la nuit. Le bruit des cascades de la
+montagne, la magie du clair de lune aiderent au prestige; Alida fut
+vivement emue, les fiances eux-memes m'ecouterent avec interet. Quand je
+rentrai, le bon Obernay m'accabla d'eloges; la candide Paule aussi se
+fit la complice de mon succes. Madame de Valvedre ne me dit rien; elle
+dit aux autres a demi-voix--mais je l'entendis bien--que j'avais le
+talent le plus sympathique qu'elle eut encore rencontre.
+
+Que se passa-t-il durant les deux jours qui suivirent? Je n'eus pas la
+hardiesse de me declarer et je fus compris; je tremblais d'etre repousse
+si je parlais. Mon ingenuite etait grande: on lisait clairement dans mon
+coeur, et on se laissait adorer.
+
+Le troisieme jour, Obernay me prit a l'ecart apres le depart des fusees.
+
+--Je suis inquiet et je pars, me dit-il; le signal que je viens
+d'expliquer a ces dames comme n'annoncant rien de facheux etait presque
+un signal de detresse. Valvedre est en peril; il ne peut ni monter ni
+descendre, et le temps menace. Pour rien au monde, il ne faut inquieter
+Paule ni avertir Alida; elles voudraient me suivre, ce qui rendrait tout
+impossible. Je viens d'inventer une migraine, et je suis cense me
+retirer pour dormir; mais je me mets en route sur l'heure avec les
+guides, qui, par mon ordre, sont toujours prets. Je marcherai toute la
+nuit, et, demain, j'espere rejoindre l'expedition dans l'apres-midi. Tu
+le sauras, s'il m'est possible de t'envoyer une fusee dans la soiree. Si
+tu ne vois rien, il n'y aura rien a dire, rien a faire; tu t'armeras de
+courage en te disant que ce n'est pas une preuve de desastre, mais que
+la provision de pieces d'artifice est epuisee ou endommagee, ou bien
+encore que nous sommes dans un pli de terrain qui ne nous permet pas
+d'etre vus d'ici. Quoi qu'il arrive, reste aupres de ces deux femmes
+jusqu'a mon retour, ou jusqu'a celui de Valvedre... ou jusqu'a une
+nouvelle quelconque...
+
+--Je vois, lui dis-je, que tu n'es pas sur de revenir! Je veux
+t'accompagner!
+
+--N'y songe pas, tu ne ferais que me retarder et compliquer mes
+preoccupations. Tu es necessaire ici. Au nom de l'amitie, je te demande
+de me remplacer, de proteger ma fiancee, de soutenir son courage au
+besoin... de lui donner patience, si, comme je l'espere, il ne s'agit
+que de quelques jours d'absence, enfin d'aider madame de Valvedre a
+rejoindre ses enfants, si...
+
+--Allons, ne croyons pas au malheur! Pars vite, c'est ton devoir; je
+reste, puisque c'est le mien.
+
+Il fut convenu que, le lendemain matin, j'expliquerais l'absence d'Henri
+en disant qu'il avait recu un message de M. de Valvedre, lequel
+l'envoyait faire des observations sur une montagne voisine; que, pour la
+suite, j'inventerais au besoin d'autres pretextes de son absence en
+m'inspirant des circonstances qui pourraient se presenter.
+
+J'entrais donc dans le poeme de l'amour heureux sous les plus funebres
+auspices. J'avoue que je m'inquietais mediocrement de M. de Valvedre. Il
+suivait sa destinee, qui etait de preferer la science a l'amour ou tout
+au moins au bonheur domestique; il y risquait, par consequent, son
+honneur conjugal et sa vie. Soit! c'etait son droit, et je ne voyais pas
+pourquoi je l'aurais plaint ou epargne; mais Obernay m'etait un grave
+sujet d'effroi et de tristesse. J'eus beaucoup de peine a paraitre calme
+en expliquant son depart. Heureusement, mes compagnes furent aisement
+dupes. Alida etait plutot portee a se plaindre des perilleuses
+excursions de son mari qu'a s'en tounnenter. Il etait facile de voir
+qu'elle etait humiliee d'avoir perdu l'ascendant qui l'avait retenu
+plusieurs annees dans son menage. Elle ne paraissait plus en souffrir
+pour son propre compte, mais elle en rougissait devant le inonde. Quant
+a Paule, elle croyait si religieusement a la confiance et a la sincerite
+d'Obernay, qu'elle combattit bravement un premier mouvement d'inquietude
+en disant:
+
+--Non, non! Henri ne m'eut pas trompee. Si mon frere etait en danger, il
+me l'eut dit. Il n'eut pas doute de mon courage, il n'eut laisse a nul
+autre que moi le soin de soutenir celui de ma belle-soeur.
+
+Le temps etait brouille, on ne sortit pas ce jour-la. Paule travailla
+dans sa chambre; malgre l'air humide et froid, Alida passa l'apres-midi
+assise sur la galerie, disant qu'elle etouffait dans ces pieces ecrasees
+par un plancher bas. J'etais a ses cotes, et ne pouvais douter qu'elle
+ne se pretat au tete-a-tete; j'eusse ete enivre la veille de tant de
+bontes, mais j'etais mortellement triste en songeant a Obernay, et je
+faisais de vains efforts pour me sentir heureux. Elle s'en apercut, et,
+sans songer a deviner la verite, elle attribua mon abattement a la
+passion contenue par la crainte. Elle me pressa de questions imprudentes
+et cruelles, et ce que je n'eusse pas ose lui dire dans l'ivresse de
+l'esperance, elle me l'arracha dans la fievre de l'angoisse; mais ce
+furent des aveux amers et remplis de ces injustes reproches qui
+trahissent le desir plus que la tendresse. Pourquoi voulait-elle lire
+dans mon coeur trouble, si le sien, qui paraissait calme, n'avait a
+m'offrir qu'une pitie sterile?
+
+Elle ne fut pas blessee de mes reproches.
+
+--Ecoutez, me dit-elle, j'ai provoque cet abandon de votre part, vous
+allez savoir pourquoi, et, si vous m'en savez mauvais gre, je croirai
+que vous n'etes pas digne de ma confiance. Depuis le premier jour ou
+nous nous sommes vus, vous avez pris vis-a-vis de moi une attitude
+douloureuse, impossible. On m'a souvent reproche d'etre coquette; on
+s'est bien trompe, puisque la chose que je crains et que je hais le
+plus, c'est de faire souffrir. J'ai inspire plusieurs fois, je ne sais
+pourquoi ni comment, des passions subites, je devrais plutot dire des
+fantaisies ardentes, offensantes meme... Il en est pourtant que j'ai du
+plaindre, ne pouvant les partager. La votre...
+
+--Tenez, m'ecriai-je, ne parlez pas de moi: vous me calomniez, ne
+pouvant me comprendre! Il est possible que vous soyez douce et bonne,
+mais vous n'avez jamais aime!
+
+--Si fait, reprit-elle: j'ai aime... mon mari! mais ne parlons pas
+d'amour, il n'est pas question de cela. Ce n'est pas de l'amour que vous
+avez pour moi! Oh! restez la, et laissez-moi tout vous dire. Vous
+subissez une tres-vive emotion aupres de moi, je le vois bien. Votre
+imagination s'est exaltee, et vous me diriez que vous etes capable de
+tout pour m'obtenir, que je ne vous contredirais pas. Chez les hommes,
+ces sortes de vouloirs sont aveugles; mais croyez-vous que la force de
+votre desir vous cree un merite quelconque? dites, le croyez-vous? Si
+vous le croyez, pourquoi refuseriez-vous a M. Moserwald un droit egal a
+ma bienveillance?
+
+Elle me faisait horriblement souffrir. Elle avait raison dans son dire;
+mais n'avais-je pas raison, moi aussi, de trouver cette froide sagesse
+bien tardive apres trois jours de confiance perfide et de muet
+encouragement? Je m'en plaignis avec energie; j'etais outre et pret a
+tout briser, dusse-je me briser moi-meme.
+
+Elle ne s'offensa de rien. Elle avait de l'experience et peut-etre
+l'habitude de scenes semblables.
+
+--Tenez, reprit-elle quand j'eus exhale mon depit et ma douleur, vous
+etes malheureux dans ce moment-ci; mais je suis plus a plaindre que
+vous, et c'est pour toute la vie... Je sens que je ne guerirai jamais du
+mal que vous me faites, tandis que vous...
+
+--Expliquez-vous! m'ecriai-je en serrant ses mains dans les miennes avec
+violence. Pourquoi souffririez-vous a cause de moi?
+
+--Parce que j'ai un reve, un ideal que vous contristez, que vous brisez
+affreusement! Depuis que j'existe, j'aspire a l'amitie, a l'amour vrai;
+je peux dire ce mot-la, si celui d'amitie vous revolte. Je cherche une
+affection a la fois ardente et pure, une preference absolue, exclusive,
+de mon ame pour un etre qui la comprenne et qui consente a la remplir
+sans la dechirer. On ne m'a jamais offert qu'une amitie pedante et
+despotique, ou une passion insensee, pleine d'egoisme ou d'exigences
+blessantes. En vous voyant... oh! je peux bien vous le dire, a present
+que vous l'avez deja meprisee et refoulee en moi, j'ai senti pour vous
+une sympathie etrange..., perfide, a coup sur! J'ai reve, j'ai cru me
+sentir aimee; mais, des le lendemain, vous me haissiez, vous
+m'outragiez... Et puis vous vous repentiez aussitot, vous demandiez
+pardon avec des larmes, j'ai recommence a croire. Vous etiez si jeune et
+vous paraissiez si naif! Trois jours se sont passes, et... voyez comme
+je suis coquette et rusee! je me suis sentie heureuse et je vous le dis!
+Il me semblait avoir enfin rencontre mon ami, mon frere..., mon soutien
+dans une vie dont vous ne pouvez deviner les souffrances et les
+amertumes!... Je m'endormais tranquille, insensee. Je me disais "C'est
+peut-etre enfin _lui_ qui est la!" Mais, aujourd'hui, je vous ai vu
+sombre et charge d'ennuis a mes cotes. La peur m'a prise, et j'ai voulu
+savoir... A present, je sais, et me voila tranquille, mais morne comme
+le chagrin sans remede et sans espoir. C'est une derniere illusion qui
+s'envole, et je rentre dans le calme de la mort.
+
+Je me sentis vaincu, mais aussi j'etais brise. Je n'avais pas prevu les
+suites de ma passion, ou du moins je n'avais reve qu'une succession de
+joies ou de douleurs terribles, auxquelles je m'etais vaillamment
+soumis. Alida me montrait un autre avenir tout a fait inconnu et plus
+effrayant encore. Elle m'imposait la tache d'adoucir son existence
+brisee et de lui donner un peu de repos et de bonheur au prix de tout
+mon bonheur et de tout mon repos. Si elle voulait sincerement m'eloigner
+d'elle, c'etait le plus habile expedient possible. Epouvante, je gardai
+un cruel silence en baissant la tete.
+
+--Eh bien, reprit-elle avec une douceur qui n'etait pas sans melange de
+dedain, vous voyez! j'ai bien compris, et j'ai bien fait de vouloir
+comprendre: vous ne m'aimez pas, et l'idee de remplir envers moi un
+devoir de coeur vous ecrase comme une condamnation a mort! Je trouve
+cela tout simple et tres-juste, ajouta-t-elle en me tendant la main avec
+un doux et froid sourire, et, comme vous etes trop sincere pour essayer
+de jouer la comedie, je vois que je peux vous estimer encore. Restons
+amis. Je ne vous crains plus, et vous pouvez cesser de vous craindre
+vous-meme. Vous aurez la vie triomphante et facile des hommes qui ne
+cherchent que le plaisir. Vous etes dans le reel et dans le vrai, n'en
+soyez pas humilie. L'_anonyme_ ne fait plus de vers, m'avez-vous dit: il
+a bien raison, puisque la poesie l'a quitte! Il lui reste une honnete
+mission a remplir, celle de ne tromper personne.
+
+C'etait la une sorte d'appel a mon honneur, et l'idee ne me vint pas que
+je pusse etre indigne meme de la froide estime accordee comme un
+pis-aller. Je n'essayai ni de me justifier ni de m'excuser. Je restai
+muet et sombre. Alida me quitta, et bientot je l'entendis causer avec
+Paule sur un ton de tranquillite apparente.
+
+Mon coeur se brisa tout a coup. C'en etait donc fait pour toujours de
+cette vie ardente a laquelle j'etais ne depuis si peu de jours, et qui
+me semblait deja l'habitude normale, le but, la destinee de tout mon
+etre? Non! cela ne se pouvait pas! Tout ce qu'Alida m'avait dit pour
+refouler ma passion, pour me faire rougir de mes aspirations violentes,
+ne servait qu'a en raviver l'intensite.
+
+--Egoiste, soit! me disais-je; l'amour peut-il etre autre chose qu'une
+expansion de personnalite irresistible? Si elle m'en fait un crime,
+c'est qu'elle ne partage pas mon trouble. Eh bien, je ne saurais m'en
+offenser. J'ai manque d'initiative, j'ai ete maladroit: je n'ai su ni
+parler ni me taire a propos. Cette femme exquise, blasee sur les
+hommages rendus a sa beaute, m'a pris pour un enfant sans coeur et sans
+force morale, capable de l'abandonner au lendemain de sa defaite. C'est
+a moi de lui prouver maintenant que je suis un homme, un homme positif
+en amour. Il est vrai, mais susceptible de devouement, de reconnaissance
+et de fidelite. Donnons-lui confiance en acceptant a titre d'epreuve
+tous les sacrifices qu'il lui plaira de m'imposer. C'est a moi de la
+persuader peu a peu, de fasciner sa raison, d'attendrir son coeur et de
+lui faire partager le delire qui me possede.
+
+Je me jurai de ne pas etre hypocrite, de ne me laisser arracher aucune
+promesse de vertu irrealisable, et de faire simplement accepter ma
+soumission comme une marque de respectueuse patience. J'ecrivis quelques
+mots au crayon sur une page de carnet:
+
+"Vous avez mille fois raison; je n'etais pas digne de vous. Je le
+deviendrai, si vous ne m'abandonnez pas au desespoir."
+
+Je rentrai chez elle sous le pretexte de reprendre un livre, je lui
+glissai le billet presque sous les yeux de Paule, et je retournai sur la
+galerie, ou la reponse ne se fit pas attendre. Elle vint me l'apporter
+elle-meme en me tendant la main avec un regard et un sourire ineffables.
+
+--Nous essayerons! me dit-elle.
+
+Et elle s'enfuit en rougissant.
+
+J'etais trop jeune pour suspecter la sincerite de cette femme, et en
+cela j'etais plus clairvoyant que ne l'eut ete l'experience, car cette
+femme etait sincere. Elle avait besoin d'aimer, elle aimait, et elle
+cherchait le moyen de concilier le sentiment de sa fierte avec les elans
+de son coeur avide d'emotions. Elle se refugiait dans un _mezzo termine_
+ou la vertu n'eut pas vu bien clair, mais ou la pudeur alarmee pouvait
+s'endormir quelque temps. Elle m'aidait a la tromper, et nous nous
+trompions l'un l'autre en nous persuadant que la loyaute la plus stricte
+presidait a ce contrat perfide et boiteux. Tout cela m'entrainait dans
+un abime. Je debutais dans l'amour par une sorte de parjure; car, en me
+vouant a une vertu de passage dont j'etais avide de me depouiller,
+j'etais plus coupable que je ne l'avais ete jusque-la en m'abandonnant a
+une passion sans frein, mais sans arriere-pensee.
+
+Il ne me fut pas permis de m'en apercevoir suffisamment pour m'en
+preserver. A partir de ce moment, Alida, exaltee par une reconnaissance
+que j'etais loin de meriter, m'enivra de seductions invincibles. Elle se
+fit tendre, naive, confiante jusqu'a la folie, simple jusqu'a
+l'enfantillage, pour me dedommager des privations qu'elle m'imposait. Sa
+grace et son abandon lui creerent des perils inouis avec lesquels elle
+se joua comme si elle pouvait les ignorer. Sans doute, il y a un grand
+charme dans ces souffrances de l'amour contenu qui attend et qui espere.
+Elle en exaspera pour moi les delices et les angoisses. Elle fut
+passionnement coquette avec moi, ne s'en cachant plus et disant que cela
+etait permis a une femme qui aimait eperdument et qui voulait donner a
+son amant tout le bonheur conciliable avec sa pudeur et ses devoirs:
+etrange sophisme, ou elle puisait effectivement pour son compte tout le
+bonheur dont elle etait susceptible, mais dont les acres jouissances
+deterioraient mon ame, annulaient ma conscience et fletrissaient ma foi!
+
+Deux jours se passerent sans que j'eusse aucun signal de la montagne,
+aucune nouvelle d'Obernay. Cette mortelle inquietude me rendit plus apre
+au bonheur, et le remords ajoutait encore a l'etourdissement de mes
+coupables joies. Le soir, seul dans ma chambre, je frissonnais a l'idee
+qu'en ce moment peut-etre Obernay et Valvedre, ensevelis sous les
+glaces, exhalaient leur dernier souffle dans une etreinte supreme! Et
+moi, j'avais pu oublier mon ami pendant des heures entieres aupres d'une
+femme qui me couvait d'un celeste regard de tendresse et de beatitude,
+sans pressentir le destin qui pesait sur elle et qui peut-etre la
+faisait veuve en cet instant-la! Je me sentais alors baigne d'une sueur
+froide, j'avais envie de m'elancer dans la nuit pour courir a la
+recherche d'Obernay; il y avait des moments ou, en songeant que je
+trompais Valvedre, un agonisant peut-etre, un martyr de la science, je
+me sentais lache et me faisais l'effet d'un assassin.
+
+Enfin je recus une lettre d'Obernay.
+
+"Tout va bien, me disait-il. Je n'ai pu encore rejoindre Valvedre; mais
+je sais qu'il est a B***, a six lieues de moi, et qu'il est en bonne
+sante. Je me repose quelques heures et je cours aupres de lui. J'espere
+le decider a s'en tenir la et le ramener a Saint-Pierre, car la
+tourmente a envahi les hautes neiges, et les dangers qu'il a courus pour
+en sortir seraient aujourd'hui insurmontables. Tu peux maintenant dire
+la verite a ces dames et les exhorter a la patience. Dans deux ou trois
+jours, nous serons tous reunis."
+
+En apprenant que Valvedre avait ete en grand peril, en devinant, a
+travers le silence d'Obernay sur son propre compte, que lui-meme avait
+du courir des dangers serieux, Paule, a qui je fis part de la lettre,
+eut un tremblement nerveux assez violent et me serra la main en silence.
+
+--Courage, lui dis-je, ils sont sauves! La fiancee d'un savant doit etre
+une femme forte et s'habituer a souffrir.
+
+--Vous avez raison, repondit la brave enfant en essuyant de grosses
+larmes qui vinrent a propos la soulager; oui, oui, il faut du courage:
+j'en aurai! Songeons a ma belle-soeur: que lui dirons-nous? Elle n'est
+pas forte; depuis quelques jours surtout, elle est tres-nerveuse et
+tres-agitee. Elle ne dort pas. Laissez-moi la lettre, je ne la lui
+montrerai qu'apres l'avoir convenablement avertie.
+
+--Elle est donc bien attachee a son mari? m'ecriai-je etourdiment.
+
+--En doutez-vous? reprit Paule etonnee de mon exclamation.
+
+--Non certes; mais...
+
+--Mais si, vous en doutez! Ah! vous n'avez pas traverse Geneve sans
+entendre quelque calomnie sur le compte de la pauvre Alida! Eh bien,
+repoussez tout cela de votre pensee. Alida est bonne, elle a du coeur. A
+beaucoup d'egards, c'est une enfant; mais elle est juste, et elle sait
+apprecier le meilleur des hommes. Il est si bon pour elle! Si vous les
+aviez vus un instant ensemble, vous sauriez tout de suite a quoi vous en
+tenir sur leur pretendue desunion. Tant d'egards mutuels, tant de
+deferences exquises et de delicates attentions ne se retrouvent pas
+entre gens qui ont des reproches serieux a se faire. Il y a entre eux
+des differences de gouts et d'opinions, cela est certain; mais, si c'est
+la un malheur reel dans la vie conjugale, il y a aussi dans les motifs
+serieux d'affection reciproque des compensations suffisantes. Ceux qui
+accusent mon frere de froideur sont injustes et mal informes; ceux qui
+accusent sa femme d'ingratitude ou de legerete sont des mechants ou des
+imbeciles.
+
+Quelle que put etre l'ingenuite optimiste de Paule, ses paroles me
+firent une vive impression. Je me sentis partage entre une violente
+jalousie naissante contre cet epoux si parfait, si respecte, et une
+sorte de blame amer contre la femme qui cherchait ailleurs attachement
+et protection. Ce furent les premieres atteintes du mal implacable qui
+devait me torturer plus tard. Quand je revis Alida, sa figure alteree
+sembla confirmer les assertions de sa belle-soeur; elle avait ete
+bouleversee et semblait attendre avec impatience le retour de son mari.
+J'en pris une humeur feroce, et, comme le temps s'etait adouci et que
+nous nous promenions au bord du torrent, Paule s'eloignant souvent avec
+le guide pour chercher des plantes et satisfaire son ardeur de
+locomotion, je pressai madame de Valvedre de questions aigres et de
+reflexions desesperees. Elle se vit alors entrainee et comme forcee a me
+parler de son mari, de son interieur, et a me raconter sa vie.
+
+--J'ai passionnement aime M. de Valvedre, dit-elle. C'est la seule
+passion de ma vie. Paule vous a dit qu'il etait parfait: eh bien, oui,
+elle a raison, il est parfait. Il n'a qu'un defaut, il n'aime pas. Il ne
+peut, ni ne sait, ni ne veut aimer. Il est superieur aux passions, aux
+souffrances, aux orages de la vie. Moi, je suis une femme, une vraie
+femme, faible, ignorante, sans valeur aucune. Je ne sais qu'aimer. Il
+fallait me tenir compte de cela et ne pas me demander autre chose. Ne le
+savait-il pas, lorsqu'il m'epousa, que je n'avais ni connaissances
+serieuses, ni talents distingues? Je n'avais pas voulu me farder, et
+c'eut ete bien en vain que je l'eusse tente avec un homme qui sait tout.
+Je lui plus, il me trouva belle, il voulut etre mon mari afin de pouvoir
+etre mon amant. Voila tout le mystere de ces grandes affections
+auxquelles une jeune fille sans experience est condamnee a se laisser
+prendre. Certes, l'homme qui la trompe ainsi n'est pas coupable de
+dissimulation. Aveugle, il se trompe lui-meme, et son erreur porte le
+chatiment avec elle, puisque cet homme s'enchaine a jamais, sauf a s'en
+repentir plus tard. Valvedre s'est repenti a coup sur: il me l'a cache
+aussi bien que possible; mais je l'ai devine, et j'en ai ete
+mortellement humiliee. Apres beaucoup de souffrances, l'orgueil froisse
+a tue l'amour dans mon coeur. Nous n'avons donc ete coupables ni l'un ni
+l'autre. Nous avons subi une fatalite. Nous sommes assez intelligents,
+assez equitables, pour l'avoir reconnu et pour n'avoir point nourri
+d'amertume l'un contre l'autre. Nous sommes restes amis, frere et soeur,
+muets sur le passe, calmes dans le present et resignes a l'avenir. Voila
+toute notre histoire. Quel sujet de colere et de jalousie y trouvez-vous
+donc?...
+
+J'en trouvais mille, et des soupcons et des inquietudes sans nombre.
+Elle l'avait passionnement aime, elle le proclamait devant moi, sans
+paraitre se douter de la torture attachee pour un coeur tout neuf a ce
+mot de la femme adoree: "Vous n'etes pas le premier dans ma vie."
+J'aurais voulu qu'elle me trompat, qu'elle me fit croire a un mariage de
+raison, a un attachement paisible des le principe, ou qu'elle prit la
+peine de me repeter ce banal mensonge, naif souvent chez les femmes a
+passions vives: "J'ai cru aimer; mais ce que j'eprouve pour vous me
+detrompe. C'est vous seul qui m'avez appris l'amour." Et, en meme temps,
+je me rendais bien compte de l'incredulite avec laquelle j'eusse
+accueilli ce mensonge, de la fureur qui m'eut envahi en me sentant
+trompe des les premiers mots. J'etais en proie a toutes les
+contradictions d'un sentiment sauvage et despotique. Par moments, je
+m'essayais a l'amitie, a l'amour pur comme elle l'entendait; mais je
+reconnaissais avec terreur que ce qu'elle m'avait dit de son mari
+pourrait bien s'appliquer a moi. Je ne trouvais pas en elle ce fond de
+logique, cette maturite de l'esprit, cette conscience de la volonte, qui
+sont les indispensables bases d'une affection bienfaisante et d'une
+intimite heureuse. Elle s'etait bien confessee, elle etait femme
+jusqu'au bout des ongles, faite seulement pour aimer, disait-elle...
+faite, a coup sur, pour allumer mille ardeurs sans qu'on put prevoir si
+elle etait capable de les apaiser et de les convertir un jour en bonheur
+durable et vrai. Un point, d'ailleurs, restait voile dans son bref
+recit, et ce point terrible, l'infidelite..., _les infidelites_ qu'on
+lui attribuait, je voulais et ne voulais pas l'eclaircir. Je
+questionnais malgre moi; elle s'en offensa.
+
+--Vous voulez que je vous rende compte de ma conduite? dit-elle avec
+hauteur. De quel droit? Et pourquoi me faites-vous l'honneur de m'aimer,
+si d'avance vous ne m'estimez pas? Est-ce que, moi, je vous questionne?
+Est-ce que je ne vous ai pas accepte tel que vous etes, sans rien savoir
+de votre passe?
+
+--Mon passe! m'ecriai-je. Est-ce que j'ai un passe, moi? Je suis un
+enfant dont tout le inonde a pu suivre la vie au grand jour, et jamais
+je n'ai eu de motifs pour cacher la moindre de mes actions. D'ailleurs,
+je vous l'ai dit et je peux l'attester sur l'honneur, je n'ai jamais
+aime. Je n'ai donc rien a confesser, rien a raconter, tandis que vous...
+vous qui repoussez la passion aveugle et confiante, et qui exigez un
+sentiment desinteresse, un amour ideal... il vous faut imposer l'estime
+de votre caractere et donner des garanties morales a l'homme dont vous
+prenez la conscience et la vie.
+
+--Voici la question bien deplacee, repondit-elle en tirant de son sein
+le billet que je lui avais ecrit l'avant-veille. Je croyais que vous me
+demandiez de vous rendre digne de moi, et de ne pas vous abandonner au
+desespoir. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est moi qui apparemment
+implore votre confiance et vous supplie de me croire digne de vous.
+Tenez, pauvre enfant! vous avez un caractere violent avec une tete
+faible, et je ne suis ni assez energique ni assez habile pour vous
+apprendre a aimer; je souffrirais trop, et vous deviendriez fou. Nous
+avons fait un roman. N'en parlons plus.
+
+Elle dechira le billet en menus fragments qu'elle sema dans l'herbe et
+dans les buissons; puis elle se leva, sourit, et voulut rejoindre sa
+belle-soeur. J'aurais du la laisser faire, nous etions sauves!... Mais
+son sourire etait dechirant, et il y avait des larmes au bord de ses
+paupieres. Je la retins, je demandai pardon, je m'interdis de jamais
+l'interroger. Les deux jours qui suivirent, je manquai cent fois de
+parole; mais elle ne s'expliqua pas davantage, et les pleurs furent
+toute sa reponse. Je me haissais de faire souffrir une si douce
+creature, car, malgre de nombreux acces de depit et de vives revoltes de
+fierte, elle ne savait pas rompre: elle ignorait le ressentiment, et son
+pardon avait une infinie mansuetude.
+
+
+
+
+IV
+
+
+J'oubliais tout au milieu de ces orages meles de delices, et, en
+exercant mes forces contre le torrent qui m'entrainait, je les sentais
+s'eteindre et se tourner vers le reve du bonheur a tout prix, lorsqu'un
+signal parti de la montagne m'annonca le retour probable d'Obernay pour
+le lendemain. C'etait une double fusee blanche attestant que tout allait
+bien, et que mon ami se dirigeait vers nous; mais M. de Valvedre
+etait-il avec lui? serait-il a Saint-Pierre dans douze heures?
+
+Ce fut la premiere fois que je pensai a l'attitude qu'il faudrait
+prendre vis-a-vis de ce mari, et je n'en pus imaginer aucune qui ne me
+glacat de terreur. Que n'aurais-je pas donne pour avoir affaire a un
+homme brutal et violent que j'aurais paralyse et domine par un froid
+dedain et un tranquille courage? Mais ce Valvedre qu'on m'avait depeint
+si calme, si indifferent ou si misericordieux envers sa femme, en tout
+cas si poli, si prudent, et religieux observateur des plus delicates
+convenances, de quel front soutiendrais-je son regard? de quel air
+recevrais-je ses avances? car il etait bien certain qu'Obernay lui avait
+deja parle de moi comme de son meilleur ami, et qu'en raison de son age
+et de son etat dans le monde, M. de Valvedre me traiterait en jeune
+homme que l'on veut encourager, proteger ou conseiller au besoin. Je
+n'avais plus senti la force d'interroger Obernay sur son compte. Depuis
+que j'aimais Alida, j'aurais voulu oublier l'existence de son mari.
+D'apres le peu de mots que, malgre moi, j'avais ete force d'entendre, je
+me representais un homme froid, tres-digne et assez railleur. Selon
+Alida, c'etait le type des intentions genereuses avec le secret dedain
+des consciences imbues de leur superiorite.
+
+Qu'il fut paternel ou blessant dans sa bienveillance, j'etais bien assez
+malheureux sans avoir encore la honte et le remords de trahir un homme
+qu'il m'eut peut-etre fallu estimer et respecter en depit de moi-meme.
+Je resolus de ne pas l'attendre; mais Alida me trouva lache et m'ordonna
+de rester.
+
+--Vous m'exposez a d'etranges soupcons de sa part, me dit-elle. Que
+va-t-il penser d'un jeune homme qui, apres avoir accepte le soin de me
+proteger dans mon isolement, s'enfuit comme un coupable a son approche?
+Obernay et Paule seront egalement frappes de cette conduite, et n'auront
+pas plus que moi une bonne raison a donner pour l'expliquer. Comment!
+vous n'avez pas prevu qu'en aimant une femme mariee, vous contractiez
+l'obligation d'affronter tranquillement la rencontre de son mari, que
+vous me deviez de savoir souffrir pour moi, qui vais souffrir pour vous
+cent fois davantage? Songez donc au role de la femme en pareille
+circonstance: s'il y a lieu de feindre et de mentir, c'est sur elle
+seule que tombe tout le poids de cette odieuse necessite. Il suffit a
+son complice de paraitre calme et de ne commettre aucune imprudence;
+mais elle qui risque tout, son honneur, son repos et sa vie, elle doit
+tendre toutes les forces de sa volonte pour empecher le soupcon de
+naitre. Croyez-moi, pour celle qui n'aime pas le mensonge, c'est la un
+veritable supplice, et pourtant je vais le subir, et je n'ai pas
+seulement songe a vous en parler. Je ne vous ai pas demande de m'en
+plaindre, je ne vous ai pas reproche de m'y avoir exposee. Et vous, a
+l'approche du danger qui me menace, vous m'abandonnez en disant: "Je ne
+sais pas feindre, je suis trop fier pour me soumettre a cette
+humiliation!" Et vous pretendez que vous m'aimez, que vous voudriez
+trouver quelque terrible occasion de me le prouver, de me forcer a y
+croire! En voici une prevue, banale, vulgaire et facile entre toutes, et
+vous fuyez!
+
+Elle avait raison. Je restai. La destinee, qui me poussait a ma perte,
+parut venir a mon secours. Obernay revint seul. Il apportait a madame de
+Valvedre une lettre de son mari, qu'elle me montra, et qui contenait a
+peu pres ceci:
+
+"Mon amie, ne m'en veuillez pas de m'etre encore laisse _tenter par les
+cimes_. On n'y perit pas toujours, puisque m'en voila revenu sain et
+sauf. Obernay m'a dit la cause de votre excursion dans ces montagnes. Je
+me rends sans conteste a vos motifs, et je regarde comme mon premier
+devoir de faire droit a vos reclamations. Je vais a Valvedre chercher ma
+soeur ainee. Je me charge de l'installer tout de suite a Geneve, afin
+que vous puissiez retourner chez vous sans chagrin aucun. En meme temps,
+je vais tout disposer a Geneve pour le mariage de Paule, et je vous
+prierai de venir m'y rejoindre avec elle au commencement du mois
+prochain. De cette facon, la soeur ainee pourra assister a la ceremonie
+sans que vous ayez l'air de n'etre pas en bonne intelligence. Vous
+amenerez les enfants. Voici l'age venu ou Edmond doit entrer au college.
+Obernay completera ma lettre par tous les details que vous pourrez
+desirer. Comptez toujours sur le devouement de votre ami et serviteur,
+
+"VALVEDRE."
+
+Cette missive, dont je suis sur d'avoir rendu sinon les expressions, du
+moins la teneur et l'esprit, confirmait pleinement tout ce qu'Alida
+m'avait dit des bons procedes et des formes polies de son mari, en meme
+temps qu'elle peignait le detachement d'une ame superieure aux
+deceptions ou aux desastres de l'amour. Il y avait peut-etre un drame
+poignant sous cette parfaite serenite; mais l'impression en etait
+effacee, soit par la force de la volonte, soit par la froideur de
+l'organisation.
+
+J'ignore pourquoi la lecture de cette lettre produisit sur moi un effet
+tout contraire a celui que madame de Valvedre en attendait: elle me
+l'avait fait lire, croyant eteindre les feux de ma jalousie; ils en
+furent ravives et comme exasperes. Un epoux tellement irreprochable dans
+la gouverne de sa famille avait, devant Dieu et devant les hommes, le
+droit de tout exiger en retour de ses promptes et genereuses
+condescendances. Il etait bien legitimement le maitre et l'arbitre de
+cette femme dont il se disait chevaleresquement le serviteur et l'ami
+devoue. Oui certes, il avait le droit pour lui, puisqu'il avait la
+justice et la raison souveraines. Rien ne pouvait jamais autoriser sa
+faible compagne a rompre des liens qu'il savait rendre doublement
+sacres. Elle etait a lui pour toujours, fut-ce a titre de soeur, comme
+elle le pretendait, car ce frere-la, mari ou non, etait un appui plus
+legitime et plus serieux que l'amant de la veille ou que celui du
+lendemain.
+
+Je sentis mon role ephemere, presque ridicule. Je me flattais de le
+repudier quand ma passion serait assouvie, et je ne songeai plus qu'a
+l'assouvir. Alida ne l'entendait pas ainsi. Je commencai a la tromper
+resolument et a lui inspirer de la confiance, avec l'intention bien
+arretee de surprendre son imagination ou ses sens.
+
+Elle repartait le surlendemain pour sa villa de Valvedre. Obernay etait
+charge de l'accompagner; mais on devait prendre le plus long, afin de ne
+pas se croiser avec M. de Valvedre emmenant sa vieille soeur a Geneve.
+Je n'avais plus de pretexte pour rester aupres d'Alida, car j'avais
+annonce a Obernay qu'apres une huitaine de jours a lui consacres, je
+continuerais ma tournee en Suisse, sauf a retourner le voir a Geneve
+avant de me rendre en Italie. Il ne m'aida pas a changer de projets.
+
+--Valvedre a fixe mon mariage au 1er aout, me dit-il; je regarde comme
+impossible que tu me refuses d'y assister. Moi, je serai dans ma famille
+des le 15 juillet, et je t'attendrai. Nous sommes le 2, tu as donc tout
+le temps d'aller voir une partie de nos grands lacs et de nos belles
+montagnes; mais il ne faut pas tarder a commencer ta tournee. Je presse
+ton depart, tu le vois, mais c'est pour mieux m'assurer ton retour.
+
+Assister au mariage d'Henri avec mademoiselle de Valvedre, c'etait me
+placer forcement en presence de ce mari que j'etais si content d'avoir
+evite. Ce n'est pas sous les yeux de toute cette famille, avec son chef
+en tete, que je voulais revoir Alida. Pourtant je ne trouvais aucun
+moyen de refuser. Lance dans la voie du mensonge, je promis, avec la
+resolution de me casser une jambe en voyage plutot que de tenir ma
+parole.
+
+Je fis mes paquets et partis une heure apres, laissant Alida effrayee de
+ma precipitation, blessee de ma resistance au desir qu'elle m'exprimait
+d'avoir mon escorte durant une partie de sa route. La laisser inquiete
+et mecontente faisait partie de mon plan de seduction.
+
+Je souris bien tristement, quand je pense aujourd'hui a mes tentatives
+de perversite: elles etaient si peu de mon age et si eloignees de mon
+caractere, que je me trouvai comme soulage de pouvoir les oublier
+pendant quelques jours. Je m'enfoncai dans les hautes montagnes, en
+attendant le moment ou le retour de M. de Valvedre et d'Obernay a Geneve
+me permettrait d'aller surprendre Alida dans sa residence, dont je
+m'etais trace, sur ma carte routiere, un itineraire detaille.
+
+Je passai une dizaine de jours a me fatiguer les jambes et a m'exalter
+le cerveau. Je traversai les Alpes Pennines, et je remontai les Alpes du
+Valais vers le Simplon. Du haut de ces regions grandioses, ma vue
+plongeait tour a tour sur la Suisse et l'Italie. C'est un des plus
+vastes et des plus fiers tableaux que j'aie jamais vus. Je voulus aller
+aussi haut que possible sur les croupes du Sempione italien, voir de
+pres ses etranges et horribles cascades ferrugineuses, qui, a cote de
+fleuves de lait ecumeux, semblent rayer les neiges de fleuves de sang.
+Je bravai le froid, le peril, et le sentiment de la detresse morale qui
+s'empare d'une jeune ame dans ces affreuses solitudes. L'avouerai-je?
+j'eprouvais le besoin de m'egaler, a mes propres yeux, en courage et en
+stoicisme a M. de Valvedre. J'avais ete irrite d'entendre sa femme et sa
+soeur parler sans cesse de sa force et de son intrepidite. Il semblait
+que ce fut un titan, et, un jour que j'avais exprime le desir de tenter
+une excursion pareille, Alida avait souri comme si un nain eut parle de
+suivre un geant a la course. J'aurais trouve pueril de m'exercer en sa
+presence; mais, seul, et au risque de me briser ou de me perdre dans les
+abimes, je consolais mon orgueil froisse, et je m'evertuais a devenir,
+moi aussi, un type de vigueur et d'audace. J'oubliais que ce qui faisait
+le merite de ces entreprises desesperees, c'etait un but serieux,
+l'espoir des conquetes scientifiques. Il est vrai que je croyais marcher
+a la conquete du demon poetique, et je m'evertuais a improviser au
+milieu des glaciers et des precipices; mais il faut etre un demi-dieu
+pour trouver sur de pareilles scenes l'expression d'un sentiment
+personnel. C'est a peine si je rencontrais, dans l'ecrin chatoyant des
+epithetes et des images romantiques, un faible equivalent pour traduire
+la sublimite des choses environnantes. Le soir, quand j'essayais
+d'ecrire mes rimes, je m'apercevais bien que ce n'etaient que des rimes,
+et pourtant j'avais bien vu, bien decrit, bien traduit; mais precisement
+la poesie, comme la peinture et la musique, n'existe qu'a la condition
+d'etre autre chose qu'un equivalent de traduction. Il faut que ce soit
+une idealisation de l'ideal. J'etais effraye de mon insuffisance et ne
+m'en consolais qu'en l'attribuant a la fatigue physique.
+
+Une nuit, dans un miserable chalet ou j'avais demande l'hospitalite, je
+fus navre par une scene tout humaine, que je m'exercai a regarder de
+sang-froid, afin de la rendre plus tard sous forme litteraire. Un enfant
+se mourait dans les convulsions. Le pere et la mere, ne sachant pas le
+soulager et le jugeant perdu, le regardaient d'un oeil sec et morne se
+debattre sur la paille. Le desespoir muet de la femme etait sublime
+d'expression. Cette laide creature, goitreuse, a demi cretine, devenait
+belle par l'instinct de la maternite. Le pere, farouche et devot, priait
+sans espoir. Assis sur mon grabat, je les contemplais, et ma sterile
+pitie ne rencontrait que des mots et des comparaisons! J'en fus irrite
+contre moi-meme, et je pensai qu'en ce moment il eut mieux valu etre un
+petit medecin de campagne que le plus grand poete du monde.
+
+Quand le jour vint, je m'eveillai et m'apercus seulement alors que la
+fatigue m'avait vaincu. Je me soulevai, croyant voir l'enfant mort et la
+mere prosternee; mais je vis la mere assise, et, sur ses genoux,
+l'enfant qui souriait. Aupres d'eux etait un homme en casaque de laine
+et en guetres de cuir, dont les mains blanches et la trousse de voyage
+depliee annoncaient autre chose qu'un colporteur ou un contrebandier. Il
+fit prendre au petit malade une seconde dose de je ne sais quel calmant,
+donna ses instructions aux parents dans leur dialecte, que je comprenais
+peu, et se retira en refusant l'argent qu'on lui offrait. Quand il fut
+sorti, on s'apercut qu'au lieu d'en recevoir, il en avait laisse a
+dessein dans la sebile du foyer.
+
+Il etait donc venu pendant mon sommeil; il avait ete envoye la, dans ce
+desert, par la Providence, l'homme de bien et de secours, le messager
+d'espoir et de vie, le petit medecin de campagne, antithese du poete
+sceptique.
+
+Il y avait la _un sujet_. Je me mis a le composer en descendant la
+montagne, apres avoir joint mon offrande a celle du medecin; mais
+bientot j'oubliai tout pour admirer le portique grandiose que je
+franchissais. Au bout d'une demi-heure de marche, j'avais laisse
+au-dessus de moi les glaciers et les cimes formidables; j'entrais dans
+la vallee du Rhone, que je dominais encore d'une hauteur vertigineuse,
+et qui s'ouvrait sous mes pieds comme un abime de verdure traverse de
+mille serpents d'or et de pourpre. Le fleuve et les nombreux torrents
+qui se precipitent dans son lit s'embrasaient de la rougeur du matin.
+Une brume rosee qui s'evanouissait rapidement me faisait paraitre encore
+plus lointaines les dentelures neigeuses de l'horizon et les profondeurs
+magiques de l'amphitheatre. A chaque pas, je voyais surgir de ces
+profondeurs des cretes abruptes couronnees de roches pittoresques ou de
+verdure doree par le soleil levant, et, entre ces cimes qui
+s'abaissaient graduellement, il y avait d'autres abimes de prairies et
+de forets. Chacun de ces recoins formait un magnifique paysage, quand le
+regard et la pensee s'y arretaient un instant; mais, si l'on regardait
+alentour, au dela et au-dessous, le paysage sublime n'etait plus qu'un
+petit accident perdu dans l'immensite du tableau, un detail, un
+repoussoir, et, pour ainsi dire, une facette du diamant.
+
+Devant ces bassins alpestres, le peintre et le poete sont comme des gens
+ivres a qui l'on offrirait l'empire du monde. Ils ne savent quel petit
+refuge choisir pour s'abriter et se preserver du vertige. L'oeil
+voudrait s'arreter a quelque point de depart pour compter ses richesses:
+elles semblent innombrables; car, en descendant les sinuosites des
+divers plans, on voit chaque tableau changer d'aspect et presenter
+d'autres couleurs et d'autres formes.
+
+Le soleil montait, la chaleur s'engouffrait de plus en plus dans ces
+creux vallons superposes. Le haut Simplon ne m'envoyant plus dans le dos
+ses aiguillons de glace, je m'arretai pour ne pas perdre trop tot le
+spectacle de l'ensemble du Valais. Je m'assis sur la mousse d'une roche
+isolee, et j'y mangeai le morceau de pain bis que j'avais achete au
+chalet; apres quoi, l'ombre des grands sapins s'allongeant d'elle-meme
+obliquement sur moi, et la clochette des troupeaux invisibles perdus
+sous la ramee bercant ma reverie, je me laissai aller quelques instants
+au sommeil.
+
+Le reveil fut delicieux. Il etait huit heures du matin. Le soleil avait
+penetre jusque dans les plus mysterieuses profondeurs, et tout etait si
+beau, si inculte et si gracieusement primitif autour de moi, que j'en
+fus ravi. En cet instant, je pensai a madame de Valvedre comme a l'ideal
+de beaute auquel je rapportais toutes mes admirations, et je me rappelai
+sa forme aerienne, ses decevantes caresses, son sourire mysterieux.
+C'etait la premiere fois que je me trouvais dans une situation propre au
+recueillement depuis que j'etais aime d'une belle femme, et, si je ne
+puisai pas dans cette pensee l'emotion douce et profonde du vrai
+bonheur, du moins j'y trouvai tous les enivrements, toutes les fumees de
+la vanite satisfaite.
+
+C'etait le moment d'etre poete, et je le fus en reve. J'eus, en
+regardant la nature autour de moi, des eblouissemcnts et des battements
+de coeur que je n'avais jamais eprouves. Jusque-la, j'avais medite apres
+coup sur la beaute des choses, apres m'etre enivre du spectacle qu'elles
+presentent. Il me sembla que ces deux operations de l'esprit
+s'effectuaient en moi simultanement, que je sentais et que je decrivais
+tout ensemble. L'expression m'apparaissait comme melee au rayon du
+soleil, et ma vision etait comme une poesie tout ecrite. J'eus un
+tremblement de fievre, une bouffee d'immense orgueil.
+
+--Oui, oui! m'ecriai-je interieurement,--et je parlais tout haut sans en
+avoir conscience,--je suis sauve, je suis heureux, je suis artiste!
+
+Il m'etait rarement arrive de me livrer a ces monologues, qui sont de
+veritables acces de delire, et, bien que j'eusse pris l'habitude, dans
+ces derniers temps, de reciter mes vers au bruit des cataractes, l'echo
+de ma voix et de ma prose dans ce lieu paisible m'effraya. Je regardai
+autour de moi instinctivement, comme si j'eusse commis une faute, et
+j'eus un veritable sentiment de honte en voyant que je n'etais pas seul.
+A trois pas de moi, un homme, penche sur le rocher, puisait de l'eau
+dans une tasse de cuir au filet d'une source, et cet homme, c'etait
+celui que j'avais vu, deux heures plus tot, sauvant l'enfant malade du
+chalet et faisant l'aumone a mes hotes.
+
+Malgre son costume alpestre, qui tenait du montagnard encore plus que du
+touriste, je fus frappe de l'elegance de sa tournure et de sa
+physionomie. Il etait, en outre, remarquablement beau de type et de
+formes, et ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il avait ote son
+chapeau, et je vis ses traits, que je n'avais fait qu'entrevoir au
+chalet. Ses cheveux noirs, epais et courts, dessinaient un front blanc
+et vaste, d'une serenite remarquable. L'oeil, bien fendu, avait le
+regard doux et penetrant; le nez etait fin, et l'expression de la narine
+se liait a celle de la levre par un demi-sourire d'une bienveillance
+calme et delicatement enjouee. La taille moyenne et la poitrine large
+annoncaient la force physique, en meme temps que les epaules legerement
+voutees trahissaient l'etude sedentaire ou l'habitude de la meditation.
+
+J'oubliai, en le regardant avec un certain sentiment d'analyse, l'espece
+de confusion que je venais d'eprouver, et je le saluai avec sympathie.
+Il me rendit mon salut avec cordialite, et m'offrit la tasse pleine
+d'eau qu'il allait porter a ses levres, en me disant que cette eau si
+belle etait digne d'etre offerte comme une friandise.
+
+J'acceptai, obeissant a l'attrait qui me poussait a echanger quelques
+paroles avec lui; mais, a la maniere dont il me regardait, je sentis que
+j'etais pour lui un objet de curiosite ou de sollicitude. Je me rappelai
+l'etrange exclamation qui m'etait echappee en sa presence, et je me
+demandai s'il ne me prenait pas pour un aliene. Je ne pus m'empecher
+d'en rire, et, pour le rassurer en sauvant mon amour-propre:
+
+--Docteur, lui dis-je, vous me prescrivez cette eau pure comme un
+remede, convenez-en, ou vous en faites l'epreuve sur moi pour voir si je
+ne suis pas hydrophobe; mais tranquillisez-vous, vous n'aurez pas a me
+soigner. J'ai toute ma raison. Je suis un pauvre comedien ambulant, et
+vous m'avez surpris recitant un fragment de role.
+
+--Vraiment? dit-il d'un air de doute. Vous n'avez pourtant pas l'air
+d'un comedien!
+
+--Pas plus que vous n'avez l'air d'un medecin de campagne. Pourtant vous
+etes un disciple de la science, et moi, je suis un disciple de l'art:
+que vous en semble?
+
+--Soit! reprit-il. Je ne vous ai pris ni pour un naturaliste, ni pour un
+peintre; mais, d'apres ce que ces gens du chalet m'ont dit de vous, je
+vous prenais pour un poete.
+
+--Qu'ont-ils donc pu vous dire de moi?
+
+--Que vous declamiez tout seul dans la montagne; c'est pourquoi les
+bonnes gens vous prenaient pour un fou.
+
+--Et ils vous envoyaient a mon secours, ou bien la charite vous a mis a
+ma recherche?
+
+--Non! dit-il en riant. Je ne suis pas de ces medecins qui courent apres
+la clientele et qui lui demandent la bourse ou la vie au coin d'un bois.
+Je m'en allais a Brigg en me promenant. J'ai flane en route. J'avais
+soif, et le murmure de la source m'a amene aupres de vous. Vous recitiez
+ou vous improvisiez. Je vous ai derange...
+
+--Non pas, m'ecriai-je; vous alliez fumer un cigare, et, si vous le
+permettez, je fumerai le mien pres de vous. Savez-vous, docteur, que je
+suis tres-heureux de vous voir a tete reposee et de causer un moment
+avec vous?
+
+--Comment! vous ne me connaissez pas!
+
+--Pas plus que vous ne me connaissez; mais vous etes pour moi le heros
+improvise d'un petit poeme que je roulais dans ma cervelle de comedien.
+Un proverbe, une fantaisie, je suppose: deux scenes pour peindre le
+contraste entre les deux types que nous representons, vous et moi. La
+premiere est tout a votre avantage. L'enfant se mourait, je plaignais la
+mere en m'endormant; vous la consoliez, vous sauviez l'enfant a mon
+reveil! Le cadre etait simple et touchant, et vous aviez le beau role.
+Dans la seconde scene, je voudrais pourtant relever l'artiste: vous
+pensez bien qu'on n'abjure pas l'orgueil de son etat! mais que puis-je
+imaginer pour avoir ici plus d'esprit et de sens que vous? Je ne trouve
+absolument rien, car, individuellement, vous me paraissez tres-superieur
+a moi en toutes choses... Il faudrait que vous fussiez assez modeste
+pour m'aider a prouver que l'artiste est le medecin de l'ame, comme le
+savant est celui du corps.
+
+--Oui, repondit mon aimable docteur en s'asseyant a mes cotes et en
+acceptant un de mes cigares; c'est une idee, et je me livre a vous pour
+que vous la realisiez. Je ne me crois superieur a personne; mais
+supposons que je sois tres-fort d'intelligence et cependant tres-faible
+en philosophie, que j'aie un grand chagrin ou un grand doute: c'est a
+votre eloquence exercee sur les matieres du sentiment et de
+l'enthousiasme a me guerir en m'attendrissant ou en me rendant la foi.
+Voyons, improvisez!
+
+--Oh! doucement! m'ecriai-je; je ne peux pas improviser sans repondre a
+quelque chose, et vous ne me dites rien. Il ne suffit pas de supposer,
+je ne sais pas m'exalter a froid. Confiez-moi vos peines, imaginez
+quelque drame, et, s'il n'y en a aucun dans votre vie, inventez-en un!
+
+Il se mit a rire de bon coeur de ma fantaisie, et pourtant, au milieu de
+sa gaiete, je crus voir passer un nuage sur son beau front, comme si
+j'eusse imprudemment rouvert une blessure cachee. Je ne me trompais pas:
+il cessa de rire et me dit avec douceur:
+
+--Mon cher monsieur, ne jouons pas a ce jeu-la, ou jouons-y
+serieusement. A mon age, on a toujours eu un drame dans sa vie. Voici le
+mien. J'ai beaucoup aime une femme qui est morte. Avez-vous des paroles
+et des idees pour me consoler?
+
+Je fus si frappe de la simplicite de sa plainte, que je perdis l'envie
+de faire de l'esprit.
+
+--Je vous demande pardon de ma maladresse, lui dis-je. J'aurais du me
+dire que vous n'etiez pas un enfant comme moi, et que, dans tous les
+cas, ce sujet de causerie ne me donnerait sur vous aucun avantage. Quand
+vous m'aurez quitte, je pourrai bien trouver, en prose ou en vers,
+quelque tirade a effet pour vous repondre ou vous consoler; mais, ici,
+devant une figure qui commande la sympathie, devant une parole qui
+impose le respect, je me sens si petit garcon, que je ne me permettrai
+meme pas de vous plaindre, certain que je suis d'avoir beaucoup moins de
+sagesse et de courage que vous n'en avez vous-meme.
+
+Ma reponse le toucha; il me tendit la main en me disant que j'etais un
+modeste et brave garcon, et que je venais de lui parler en homme, ce qui
+valait encore mieux que de parler en poete.
+
+--Ce n'est pourtant pas, ajouta-t-il en secouant sa melancolie par un
+genereux effort, que je dedaigne les poetes et la poesie. Les artistes
+m'ont toujours semble aussi serieux et aussi utiles que les savants
+quand ils sont vraiment artistes, et un grand esprit qui tiendrait
+egalement du savant et de l'artiste me paraitrait le plus noble
+representant du beau et du vrai dans l'humanite.
+
+--Ah! puisque vous voulez bien causer avec moi, repris-je, il faut que
+vous me permettiez de vous contredire. Il est bien entendu d'avance que
+vous aurez raison; mais laissez-moi emettre ma pensee.
+
+--Oui, oui, je vous en prie. C'est peut-etre moi qui ai tort. La
+jeunesse est grand juge en ces matieres. Parlez...
+
+Je parlai avec abondance et conviction. Je ne rapporterai pas mes
+paroles, dont je ne me souviens guere, et que le lecteur imaginera sans
+peine en se rappelant la theorie de l'art pour l'art, si fort en vogue a
+cette epoque. La reponse de mon interlocuteur, qui m'est tres-presente,
+fera, d'ailleurs, suffisamment connaitre le plaidoyer.
+
+--Vous defendez votre Eglise avec ardeur et talent, me dit-il; mais je
+regrette de voir toujours des esprits d'elite s'enfoncer volontairement
+dans une notion qui est une erreur funeste au progres des connaissances
+humaines. Nos peres ne l'entendaient pas ainsi; ils cultivaient
+simultanement toutes les facultes de l'esprit, toutes les manifestations
+du beau et du vrai. On dit que les connaissances ont pris un tel
+developpement, que la vie d'un homme suffit a peine aujourd'hui a une
+des moindres specialites: je ne suis pas convaincu que cela soit bien
+vrai. On perd tant de temps a discuter ou a intriguer pour se faire un
+nom, sans parler de ceux qui perdent les trois quarts de leur vie a ne
+rien faire! C'est parce que la vie sociale est devenue tres-compliquee,
+que les uns gaspillent leur existence a s'y frayer une voie, et les
+autres a ne rien vouloir entreprendre de peur de se fatiguer. Et puis
+encore l'esprit humain s'est subtilise a l'exces, et, sous pretexte
+d'analyse intellectuelle et de contemplation interieure, la puissante et
+infortunee race des poetes s'use dans le vague ou dans le vide, sans
+chercher son rasserenement, sa lumiere et sa vie dans le sublime
+spectacle du monde! Permettez, ajouta-t-il avec une douce et
+convaincante vivacite en me voyant pret a l'interrompre: je sais ce que
+vous voulez me dire. Le poete et le peintre se pretendent les amants
+privilegies de la nature; ils se flattent de la posseder exclusivement,
+parce qu'ils ont des formes et des couleurs et un vif ou profond
+sentiment pour l'interpreter. Je ne le nie pas et j'admire leur
+traduction quand elle est reussie; mais je pretends, moi, que les plus
+habiles et les plus heureux, les plus durables et les mieux inspires
+d'entre eux sont ceux qui ne se contentent pas de l'aspect des choses,
+et qui vont chercher la raison d'etre du beau au fond des mysteres d'ou
+s'epanouit la splendeur de la creation. Ne me dites pas, a moi, que
+l'etude des lois naturelles et la recherche des causes refroidissent le
+coeur et retardent l'essor de la pensee; je ne vous croirais pas, car,
+si peu qu'on regarde la source ineffable des eternels phenomenes, je
+veux dire la logique et la magnificence de Dieu, on est ebloui
+d'admiration devant son oeuvre. Vous autres, vous ne voulez tenir compte
+que d'un des resultats de cette logique sublime, le beau qui frappe les
+yeux; mais, a votre insu, vous etes des savants quand vous avez de bons
+yeux, car le beau n'existerait pas sans le sage et l'ingenieux dans les
+causes; seulement, vous etes des savants incomplets et systematiques,
+qui se ferment, de propos delibere, les portes du temple, tandis que les
+esprits vraiment religieux en recherchent les sanctuaires et en etudient
+les divins hieroglyphes. Croyez-vous que ce chene dont le magnifique
+branchage vous porte a la reverie perdrait dans votre esprit, si vous
+aviez examine le frele embryon qui l'a produit, et si vous aviez suivi
+les lois de son developpement au sein des conditions propices que la
+Providence universelle lui a preparees? Pensez-vous que cette petite
+mousse dont nous foulons le frais velours cesserait de vous plaire le
+jour ou vous decouvririez a la loupe le fini merveilleux de sa structure
+et les singularites ingenieuses de sa fructification? Il y a plus: une
+foule d'objets qui vous semblent insignifiants, disparates ou incommodes
+dans le paysage prendraient de l'interet pour votre esprit et meme pour
+vos yeux, si vous y lisiez l'histoire de la terre ecrite en caracteres
+profonds et indelebiles. Le lyriste, en general, se detourne de ces
+pensees, qui le meneraient haut et loin: il ne veut faire vibrer que
+certaines cordes, celle de la personnalite avant tout; mais voyez ceux
+qui sont vraiment grands! Ils touchent a tout et ils interrogent
+jusqu'aux entrailles du roc. Ils seraient plus grands encore sans le
+prejuge public, sans l'ignorance generale, qui repousse comme trop
+abstrait ce qui ne caresse ni les passions ni les instincts. C'est que
+les notions sont faussees, comme je vous l'ai dit, et que les hommes
+d'intelligence s'amusent a faire des distinctions, des camps, des sectes
+dans la poursuite du vrai, si bien que ce qui est beau pour les uns ne
+l'est plus pour les autres. Triste resultat de la tendance exageree aux
+specialites! Etonnante fatalite de voir que la creation, source de toute
+lumiere et foyer de tout enthousiasme, ne puisse reveler qu'une de ses
+faces a son spectateur privilegie, a l'homme, qui, seul parmi les etres
+vivant en ce monde, a recu le don de voir en haut et en bas,
+c'est-a-dire de suppleer par le calcul et le raisonnement aux organes
+qui lui manquent! Quoi! nous avons brise la voute de saphir de
+l'empyree, et nous y avons saisi la notion de l'infini avec la presence
+des mondes sans nombre; nous avons perce la croute du globe, nous y
+avons decouvert les elements mysterieux de toute vie a sa surface, et
+les poetes viendront nous dire: "Vous etes des pedants glaces, des
+faiseurs de chiffres! vous ne voyez rien, vous ne jouissez de rien
+autour de vous!" C'est comme si, en ecoulant parler une langue etrangere
+que nous comprendrions et qu'ils ne comprendraient pas, ils avaient la
+pretention d'en sentir mieux que nous les beautes, sous pretexte que le
+sens des paroles nous empeche d'en saisir l'harmonie.
+
+Mon nouvel ami parlait avec un charme extraordinaire; sa voix et sa
+prononciation etaient si belles et son accent si doux, son regard avait
+tant de persuasion et son sourire tant de bonte, que je me laissai
+morigener sans revolte. Je me trouvais assoupli et comme influence par
+ce rare esprit doue de formes si charmantes. Etait-ce la un simple
+medecin de campagne, ou bien plutot quelque homme celebre savourant les
+douceurs de la solitude et de l'_incognito?_
+
+Il marquait si peu de curiosite sur mon compte, que je crus devoir
+imiter sa discretion. Il se contenta de me demander si je descendais la
+montagne ou si je comptais la remonter. Je n'avais aucun projet arrete
+avant le 15 juillet, et nous n'etions qu'au 10. Je fus donc tente
+d'accepter l'offre qu'il me fit d'aller diner avec lui a Brigg, ou il
+comptait passer la nuit; mais je pensai qu'il serait imprudent de me
+faire connaitre sur cette route, qui etait celle de Valvedre, et ou je
+comptais passer sans laisser mon nom dans aucune localite. Je pretextai
+un projet d'excursion en sens contraire; seulement, pour profiter encore
+quelques instants de sa compagnie, je le conduisis pendant une lieue
+vers son gite. Nous causames donc encore sur le meme sujet qui nous
+avait occupes, et je fus contraint d'avouer que son raisonnement avait
+une grande valeur et une grande force dans sa bouche; mais je le priai
+d'avouer a son tour que peu d'esprits etaient assez vastes pour
+embrasser sous toutes ses faces la notion du beau dans la nature.
+
+--Que l'etude des plus arides classifications, lui dis-je, n'ait pas
+glace une ame d'elite comme la votre, ce n'est pas en vous ecoutant que
+je puis le revoquer en doute; mais convenez donc qu'il y a des choses
+qui, par elles-memes, s'excluent mutuellement dans la plupart des
+organisations humaines. Je n'ai pas la modestie de me prendre pour un
+idiot, et cependant je vous declare qu'une seche nomenclature et les
+travaux plus ou moins ingenieux a l'aide desquels on a groupe les
+modifications sans nombre de la pensee divine la rapetissent
+singulierement a mes yeux, et que je serais desole, par exemple, de
+savoir combien d'especes de mouches sucent en ce moment autour de nous
+le serpolet et les lavandes. Je sais bien que l'ignorant complet croit
+avoir tout vu quand il a remarque le bourdonnement de l'abeille; mais,
+moi qui sais que l'abeille a beaucoup de soeurs ailees qui modifient et
+repandent son type, je ne demande pas qu'on me dise ou il commence et ou
+il finit. J'aime mieux me persuader que nulle part il ne finit, que
+nulle part il ne commence, et mon besoin de poesie trouve que le mot
+_abeille_ resume tout ce qui anime de son chant et de son travail les
+tapis embaumes de la montagne. Permettez donc au poete de ne voir que la
+synthese des choses et n'exigez pas que le chantre de la nature en soit
+l'historien.
+
+--Je trouve qu'ici vous avez mille fois raison, repondit mon docteur. Le
+poete doit resumer, vous etes dans le vrai, et jamais la dure et souvent
+arbitraire technologie des naturalistes ne sera de son domaine,
+esperons-le! Seulement, le poete qui chantera l'abeille ne perdra rien a
+la connaitre dans tous les details de son organisation et de son
+existence. Il prendra d'elle ainsi que de sa superiorite sur la foule
+des especes congeneres, une idee plus grande, plus juste et plus
+feconde. Et ainsi de tout, croyez-moi. L'examen attentif de chaque chose
+est la clef de l'ensemble. Mais ce n'est pas la le point de vue le plus
+serieux de la these que vous m'avez permis de soutenir devant vous. Il
+en est un purement philosophique qui a une bien autre importance: c'est
+que la sante de l'ame n'est pas plus dans la tension perpetuelle de
+l'enthousiasme lyrique que celle du corps n'est dans l'usage exclusif et
+prolonge des excitants. Les calmes et saintes jouissances de l'etude
+sont necessaires a notre equilibre, a notre raison, permettez-moi de le
+dire aussi, a notre moralite!...
+
+Je fus frappe de la ressemblance de cette assertion avec les theories
+d'Obernay, et ne pus m'empecher de lui dire que j'avais un ami qui me
+prechait en ce sens.
+
+--Votre ami a raison, reprit-il; il sait sans doute par experience que
+l'homme civilise est un malade fort delicat qui doit etre son propre
+medecin sous peine de devenir fou ou bete!
+
+--Docteur, voila une proposition bien sceptique pour un croyant de votre
+force!
+
+--Je ne suis d'aucune force, repondit-il avec une bonhomie melancolique;
+je suis tout pareil aux autres, debile dans la lutte de mes affections
+contre ma logique, trouble bien souvent dans ma confiance en Dieu par le
+sentiment de mon infirmite intellectuelle. Les poetes n'ont peut-etre
+pas autant que nous ce sentiment-la: ils s'enivrent d'une idee de
+grandeur et de puissance qui les console, sauf a les egarer. L'homme
+adonne a la reflexion sait bien qu'il est faible et toujours expose a
+faire de ses exces de force un abus qui l'epuise. C'est dans l'oubli de
+ses propres miseres qu'il trouve le renouvellement ou la conservation de
+ses facultes; mais cet oubli salutaire ne se trouve ni dans la paresse
+ni dans l'enivrement, il n'est que dans l'etude du grand livre de
+l'univers. Vous verrez cela a mesure que vous avancerez dans la vie. Si,
+comme je le crois, vous sentez vivement, vous serez bientot las d'etre
+le lieros du poeme de votre existence, et vous demanderez plus d'une
+fois a Dieu de se substituer a vous-meme dans vos preoccupations. Dieu
+vous ecoutera, car il est le _grand ecouteur de la creation_, celui qui
+entend tout, qui repond a tout selon le besoin que chaque etre a de
+savoir le mot de sa destinee, et auquel il suffit de penser
+respectueusement en contemplant le moindre de ses ouvrages pour se
+trouver en rapport direct et en conversation intime avec lui, comme
+l'enfant avec son pere. Mais je vous ai deja trop endoctrine, et je suis
+sur que vous me faites parler pour entendre resumer en langue vulgaire
+ce que votre brillante imagination possede mieux que moi. Puisque vous
+ne voulez pas venir a Brigg, il ne faut pas vous retarder plus
+longtemps. Au revoir et bon voyage!
+
+--Au revoir! ou donc et quand donc, cher docteur?
+
+--_Au revoir dans tout et partout!_ puisque nous vivons dans une des
+etapes de la vie infinie et que nous en avons le sentiment. J'ignore si
+les plantes et les animaux ont une notion instinctive de l'eternite;
+mais l'homme, surtout l'homme dont l'intelligence s'est exercee a la
+reflexion, ne peut point passer aupres d'un autre homme a la maniere
+d'un fantome pour se perdre dans l'eternelle nuit. Deux ames libres ne
+s'aneantissent pas l'une par l'autre: des qu'elles ont echange une
+pensee, elles se sont mutuellement donne quelque chose d'elles-memes,
+et, ne dussent-elles jamais se retrouver en presence materiellement
+parlant, elles se connaissent assez pour se retrouver dans les chemins
+du souvenir, qui ne sont pas d'aussi pures abstractions qu'on le
+pense... Mais c'est assez de metaphysique. Adieu encore et merci de
+l'heure agreable et sympathique que vous avez mise dans ma journee!
+
+Je le quittai a regret; mais je croyais devoir conserver le plus strict
+incognito, n'etant guere eloigne du but de mon mysterieux voyage. Enfin
+vint le jour ou je pouvais compter qu'Alida serait seule chez elle avec
+Paule et ses enfants, et j'arrivai au versant des Alpes qui plonge
+jusqu'aux rives du lac Majeur. Je reconnus de loin la villa que je
+m'etais fait decrire par Obernay. C'etait une delicieuse residence a
+mi-cote, dans un eden de verdure et de soleil, en face de cette etroite
+et profonde perspective du lac, auquel les montagnes font un si
+merveilleux cadre, a la fois austere et gracieuse. Comme je descendais
+vers la vallee, un orage terrible s'amoncelait au midi, et je le voyais
+arriver a ma rencontre, envahissant le ciel et les eaux d'une teinte
+violacee rayee de rouge brulant. C'etait un spectacle grandiose, et
+bientot le vent et la foudre, repetes par mille echos, me donnerent une
+symphonie digne de la scene qu'elle emplissait. Je me refugiai chez des
+paysans auxquels je me donnai pour un peintre paysagiste, et qui,
+habitues a des hotes de ce genre, me firent bon accueil dans leur
+demeure isolee.
+
+C'etait une toute petite ferme, proprement tenue et annoncant une
+certaine aisance. La femme causait volontiers, et j'appris, pendant
+qu'elle preparait mon repas, que ce petit domaine dependait des terres
+de Valvedre. Des lors je pouvais esperer des renseignements certains sur
+la famille, et, tout en ayant l'air de ne pas la connaitre et de ne
+m'interesser qu'aux petites affaires de ma vieille hotesse, je sus tout
+ce qui m'interessait moi-meme au plus haut point. M. de Valvedre etait
+venu, le 4 juillet, chercher sa soeur ainee et l'aine de ses fils pour
+les conduire a Geneve; mais, comme mademoiselle Juste voulait laisser la
+maison et les affaires en ordre, elle n'avait pu partir le jour meme.
+
+Madame de Valvedre etait arrivee le 5 avec mademoiselle Paule et son
+fiance. Il y avait eu des explications. Tout le monde savait bien que
+madame et mademoiselle Juste ne s'entendaient pas. Mademoiselle Juste
+etait un peu dure, et madame un peu vive. Enfin on etait tombe d'accord,
+puisqu'on s'etait quitte en s'embrassant. Les domestiques l'avaient vu.
+Mademoiselle Juste avait demande a emmener mademoiselle Paule a Geneve
+pour s'occuper de son trousseau, et madame de Valvedre, quoique pressee
+par tout son monde, avait prefere rester seule au chateau avec le plus
+jeune de ses fils, M. Paolino, le filleul de mademoiselle Paule; mais
+l'enfant avait beaucoup pleure pour se separer de son frere et de sa
+marraine, si bien que madame, qui ne pouvait pas voir pleurer _ces
+messieurs_, avait decide qu'ils partiraient ensemble, et qu'elle
+resterait a Valvedre jusqu'a la fin du mois. Toute la famille etait donc
+partie le 7, et l'on s'etonnait beaucoup dans la maison de l'idee que
+madame avait eue de rester trois semaines toute seule a Valvedre, ou
+l'on savait bien qu'elle s'ennuyait, meme quand elle y avait de la
+compagnie.
+
+Tous ces details etaient arrives a mon hotesse par un jardinier du
+chateau qui etait son neveu.
+
+J'aurais volontiers tente une promenade nocturne autour de ce chateau
+enchante, et rien n'eut ete plus facile que de sortir de ma retraite
+sans etre observe; car, a dix heures, le vieux couple ronflait comme
+s'il eut voulu faire concurrence au tonnerre; mais la tempete sevissait
+avec rage, et je dus attendre le lendemain.
+
+Le soleil se leva splendide. Je pris avec affectation mon album de
+voyage, et je partis pour une promenade assez fantastique. Je fis cinq
+ou six fois le tour de la residence, en retrecissant toujours le cercle,
+de maniere a connaitre comme a vol d'oiseau tous les details de la
+localite. Chemins, fosses, prairies, habitations, ruisseaux et rochers,
+tout me fut aussi familier au bout de quelques heures que si j'etais ne
+dans le pays. Je connus les endroits decouverts et les endroits habites
+ou je ne devais pas repasser pour ne point attirer l'attention, les
+sites dont d'autres paysagistes s'etaient empares et ou je ne voulais
+pas etre oblige de faire connaissance avec eux, les sentiers ombrages et
+frayes seulement par les troupeaux au flanc des collines, ou j'etais a
+peu pres sur de ne point rencontrer d'etres trop civilises. Enfin je
+m'assurai d'une direction invraisemblable, mais admirablement
+mysterieuse, pour circuler de mon gite a la villa, et qui offrait des
+retraites sauvages ou je pouvais me derober aux regards mefiants ou
+curieux, en m'enfoncant dans les bois jetes a pic le long des ravins.
+Cette exploration faite, je me hasardai a penetrer dans le parc de
+Valvedre par une breche que j'avais reussi a decouvrir. On etait en
+train de la reparer, mais les ouvriers etaient absents. Je me glissai
+sous la futaie, j'arrivai jusqu'a la lisiere d'un parterre richement
+fleuri, et je vis en face de moi la maison blanche construite a
+l'italienne, elevee sur un massif de maconnerie entoure de colonnes. Je
+remarquai quatre fenetres a rideaux de soie rose que le soleil couchant
+faisait resplendir. Je m'avancai un peu, et, cache dans un bosquet de
+lauriers, je restai la plus d'une heure. La nuit approchait quand je
+distinguai enfin une femme que je reconnus pour la Bianca, la suivante
+devouee de madame de Valvedre. Elle releva les rideaux comme pour faire
+entrer la fraicheur du soir dans l'interieur, et je vis bientot circuler
+des lumieres. Puis on sonna une cloche, et les lumieres disparurent.
+C'etait le signal du diner; ces fenetres etaient celles de l'appartement
+d'Alida.
+
+Je savais donc tout ce qu'il m'importait de savoir. Je retournai a Rocca
+(c'etait le nom de ma petite ferme), afin de ne pas causer d'inquietude
+a mes hotes. Je soupai avec eux et me retirai dans ma chambrette, ou je
+pris deux heures de repos. Quand je fus assure que moi seul etais
+eveille a la ferme, j'en sortis sans bruit. Le temps etait propice:
+tres-serein, beaucoup d'etoiles, et pas de lune revelatrice. J'avais
+compte les angles de mon chemin et note, je crois, tous les cailloux.
+Quand l'epaisseur des arbres me plongeait dans les tenebres, je me
+dirigeais par la memoire.
+
+Je n'avais pas donne signe de vie a madame de Valvedre depuis mon depart
+de Saint-Pierre. Elle devait se croire abandonnee, me mepriser, me hair;
+mais elle ne m'avait pas oublie, et elle avait souffert, je n'en pouvais
+douter. Il ne fallait pas une grande experience de la vie pour savoir
+qu'en amour les blessures de l'orgueil sont poignantes et saignent
+longtemps. Je me disais avec raison qu'une femme qui s'est crue adoree
+ou seulement desiree avec passion ne se console pas aisement de
+l'outrage d'un prompt et facile oubli. Je comptais sur les amertumes
+amassees dans ce faible coeur pour frapper un grand coup par mon
+apparition inopinee, par mon entreprise romanesque. Mon siege etait
+fait. Je comptais dire que j'avais voulu guerir et que je venais avouer
+ma defaite; si l'imposture ne suffisait pas pour bouleverser cette ame
+deja troublee, je serais plus cruel et plus fourbe encore: je feindrais
+de vouloir m'eloigner pour jamais, et de venir seulement me fortifier
+par un dernier adieu.
+
+Il y avait bien des moments ou la conscience de la jeunesse et de
+l'amour se revoltait en moi contre cette tactique de roue vulgaire. Je
+me demandais si j'aurais le sang-froid necessaire pour faire souffrir
+sans tomber a genoux aussitot, si tout cet echafaudage de ruses ne
+s'ecroulerait pas devant un de ces irresistibles regards de langueur
+plaintive et de resignation desolee qui m'avaient repris et vaincu deja
+tant de fois; mais je m'efforcais de croire a ma perversite, de
+m'etourdir, et j'avancais rapide et palpitant sous la molle clarte des
+etoiles, a travers les buissons deja charges de rosee. Je me dirigeai si
+bien, que j'arrivai au pied de la villa sans avoir eveille un oiseau
+dans la feuillee, sans avoir ete senti de loin par un chien de garde.
+
+Un elegant et vaste perron descendait de la terrasse au parterre; mais
+il etait ferme par une grille, et je n'osais faire entendra aucun appel.
+D'ailleurs, je voulais surprendre, apparaitre comme le _deus ex
+machina_. Madame de Valvedre veillait encore, il n'etait qu'onze heures.
+Une seule de ses fenetres etait eclairee, ouverte meme, avec le rideau
+rose ferme.
+
+Escalader la terrasse n'etait pas facile; il le fallait pourtant. Elle
+n'etait guere elevee; mais ou trouver un point d'appui le long des
+colonnes de marbre blanc qui la soutenaient? Je retournai a la breche
+laissee ouverte par les macons: ils n'avaient pas laisse l'echelle que
+j'y avais remarquee dans le jour. Je me glissai dans une orangerie qui
+longeait une des faces du parterre, et j'y trouvai une autre echelle;
+elle etait beaucoup trop courte. Comment je parvins quand meme sur la
+plate-forme, c'est ce que je ne saurais dire. La volonte fait des
+miracles, ou plutot la passion donne aux amants le sens mysterieux que
+possedent les somnambules.
+
+La fenetre ouverte etait presque de niveau avec le pave de la terrasse.
+J'enjambai le rebord sans faire aucun bruit. Je regardai par la fente du
+rideau. Alida etait la, dans un delicieux boudoir qu'eclairait
+faiblement une lampe posee sur une table. Assise devant cette table, ou
+elle semblait s'etre placee pour ecrire, elle revait ou sommeillait, le
+visage cache dans ses deux mains. Quand elle releva la tete, j'etais a
+ses pieds.
+
+Elle retint un cri et jeta ses bras autour de mon cou. Je crus qu'elle
+allait s'evanouir. Mes transports la rappelerent a elle-meme.
+
+--Je vous souffre chez moi au milieu de la nuit, dit-elle, et privee de
+tout secours que je puisse appeler sans me perdre de reputation. C'est
+que j'ai foi en vous. Le moment ou je croirai que j'ai eu tort sera le
+dernier de mon amour. Francis, vous ne pouvez pas oublier cela!
+
+--J'oublie tout, repondis-je. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que
+vous me dites. Je sais que je vous vois, que je vous entends, que vous
+semblez heureuse de me voir, que je suis a vos pieds, que vous me
+menacez, que je me meurs de crainte et de joie, que vous pouvez me
+chasser, et que je peux mourir. Voila tout ce que je sais. Me voila! que
+voulez-vous faire de moi? Vous etes tout dans ma vie. Suis-je quelque
+chose dans la votre? Rien ne me le prouve, et je ne sais pas ou j'ai
+pris la folie de me le persuader et de venir jusqu'a vous. Parlez,
+parlez, consolez-moi, rassurez-moi, effacez l'horreur des jours que je
+viens de passer loin de vous, ou dites-moi tout de suite que vous me
+chassez a jamais. Je ne peux plus vivre sans une solution, car je perds
+la raison et la volonte. Ayez-en pour deux, dites-moi ce que je vais
+devenir!
+
+--Devenez mon unique ami, reprit-elle; devenez la consolation, le salut
+et la joie d'une ame solitaire, rongee d'ennuis, et dont les forces,
+longtemps inactives, sont tendues vers un besoin d'aimer qui la devore.
+Je ne vous dissimule rien. Vous etes arrive dans un moment de ma vie ou,
+apres des annees d'aneantissement, je sentais qu'il fallait aimer ou
+mourir. J'ai trouve en vous la passion subite, sincere, mais terrible.
+J'ai eu peur, j'ai cent fois juge que le remede a mon ennui allait etre
+pire que le mal, et, quand vous m'avez quittee, je vous ai presque beni
+en vous maudissant; mais votre eloignement a ete inutile. J'en ai plus
+souffert que de toutes mes terreurs, et, a present que vous voila, je
+sens, moi aussi, qu'il faut que vous decidiez de moi, que je ne
+m'appartiens plus, et que, si nous nous quittons pour toujours, je perds
+la raison et la force de vivre!
+
+J'etais enivre de cet abandon, l'espoir me revenait; mais elle, elle
+revint bien vite a ses menaces.
+
+--Avant tout, dit-elle, pour etre heureuse de votre affection, il faut
+que je me sente respectee. Autrement, l'avenir que vous m'offrez me fait
+horreur. Si vous m'aimez seulement comme mon mari m'a aimee, et comme
+bien d'autres apres lui m'ont offert de m'aimer, ce n'est pas la peine
+que mon coeur soit coupable et perde le sentiment de la fidelite
+conjugale. Vous m'avez dit la-bas que je n'etais capable d'aucun
+sacrifice. Ne voyez-vous pas que, meme en vous aimant comme je fais, je
+suis une ame sans vertu, une epouse sans honneur? Quand le coeur est
+adultere, le devoir est deja trahi; je ne me fais donc pas d'illusion
+sur moi-meme. Je sais que je suis lache, que je cede a un sentiment que
+la morale reprouve, et qui est une insulte secrete a la dignite de mon
+mari. Eh bien, qu'importe? laissez-moi ce tourment. Je saurai porter ma
+honte devant vous, qui seul au monde ne me la reprocherez pas. Si je
+souffre de ma dissimulation vis-a-vis des autres, vous n'entendrez
+jamais aucune plainte. Je peux tout souffrir pour vous. Aimez-moi comme
+je l'entends, et si, de votre cote, vous souffrez de ma retenue, sachez
+souffrir, et trouvez en vous-meme la delicatesse de ne pas me le
+reprocher. Un grand amour est-il donc la satisfaction des appetits
+aveugles? Ou serait le merite, et comment deux ames elevees
+pourraient-elles se cherir et s'admirer l'une l'autre pour la
+satisfaction d'un instinct?... Non, non, l'amour ne resiste pas a de
+certaines epreuves! Dans le mariage, l'amitie et le lien de la famille
+peuvent compenser la perte de l'enthousiasme; mais dans une liaison que
+rien ne sanctionne, que tout froisse et combat dans la societe, il faut
+de grandes forces et la conscience d'une lutte sublime. Je vous crois
+capable de cela, et moi, je sens que je le suis. Ne m'otez pas cette
+illusion, si c'en est une. Donnez-moi quelque temps pour la savourer. Si
+nous devons succomber un jour, ce sera la fin de tout, et du moins nous
+nous souviendrons d'avoir aime!
+
+Alida parlait mieux que je ne sais la faire parler ici. Elle avait le
+don d'exprimer admirablement un certain ordre d'idees. Elle avait lu
+beaucoup de romans; mais, pour l'exaltation ou la subtilite des
+sentiments, elle en eut remontre aux plus habiles romanciers. Son
+langage frisait parfois l'emphase, et revenait tout a coup a la
+simplicite avec un charme etrange. Son intelligence, peu developpee
+d'ailleurs, avait sous ce rapport une veritable puissance, car elle
+etait de bonne foi, et trouvait, au service du sophisme meme, des
+arguments d'une admirable sincerite: femme dangereuse s'il en fut, mais
+dangereuse a elle-meme plus qu'aux autres, etrangere a toute perversite,
+et atteinte d'une maladie mortelle pour sa conscience, l'analyse
+exclusive de sa personnalite.
+
+J'etais a un moindre degre, mais a un degre beaucoup trop grand encore,
+atteint de ce meme mal qu'on pourrait appeler encore aujourd'hui la
+maladie des poetes. Trop absorbe en moi-meme, je rapportais trop
+volontiers tout a ma propre appreciation. Je ne voulais demander ni aux
+religions, ni aux societes, ni aux sciences, ni aux philosophies, la
+sanction de mes idees et de mes actes. Je sentais en moi des forces
+vives et un esprit de revolte qui n'etait nullement raisonne. Le _moi_
+tenait une place demesuree dans mes reflexions comme dans mes instincts,
+et, de ce que ces instincts etaient genereux et ardemment tournes vers
+le grand, je concluais qu'ils ne pouvaient me tromper. En caressant ma
+vanite, Alida, sans calcul et sans artifice, devait arriver a s'emparer
+de moi. Plus logique et plus sage, j'eusse secoue le joug d'une femme
+qui ne savait etre ni epouse ni amante, et qui cherchait sa
+rehabilitation dans je ne sais quel reve de fausse vertu et de fausse
+passion; mais elle faisait appel a ma force et la force etait le reve de
+mon orgueil. Je fus des lors enchaine, et je goutai dans mon sacrifice
+l'incomplet et fievreux bonheur qui etait l'ideal de cette femme
+exaltee. En me persuadant que je devenais, par ma soumission, un heros
+et presque un ange, elle m'enivra doucement: la flatterie me monta au
+cerveau, et je la quittai, sinon content d'elle, du moins enchante de
+moi-meme.
+
+Je ne devais ni ne voulais compromettre madame de Valvedre. Aussi
+avais-je resolu de partir des le lendemain. J'eusse ete moins prudent,
+moins delicat peut-etre, si elle se fut abandonnee a ma passion: vaincu
+par sa vertu et force de me soumettre, je ne desirais pas exposer sa
+reputation en pure perte; mais elle insista si tendrement, que je dus
+promettre de revenir la nuit suivante, et je revins en effet. Elle
+m'attendait dans la campagne, et, plus romanesque que passionnee, elle
+voulut se promener avec moi sur le lac. J'aurais eu mauvaise grace a me
+refuser a une fantaisie aussi poetique. Pourtant je trouvai maussade
+d'etre condamne au metier de rameur, au lieu d'etre a ses genoux et de
+la serrer dans mes bras. Quand j'eus conduit un peu au large la jolie
+barque qu'elle m'avait aide a trouver dans les roseaux du rivage, et qui
+lui appartenait, je laissai flotter les rames pour me coucher a ses
+pieds. La nuit etait splendide de serenite, et les eaux si tranquilles,
+qu'on y voyait a peine trembler le reflet des etoiles.
+
+--Ne sommes-nous pas heureux ainsi? me dit-elle, et n'est-il pas
+delicieux de respirer ensemble cet air pur, avec le profond sentiment de
+la purete de notre amour? Et tu ne voulais pas me donner cette nuit
+charmante! Tu voulais partir comme un coupable, quand nous voici devant
+Dieu, dignes de sa pitie secourable et benis peut-etre en depit du monde
+et de ses lois!
+
+--Puisque tu crois a la bonte de Dieu, lui repondis-je, pourquoi ne t'y
+fier qu'a demi? Serait-ce un si grand crime?...
+
+Elle mit ses douces mains sur ma bouche.
+
+--Tais-toi, dit-elle, ne trouble pas mon bonheur par des plaintes et
+n'offense pas l'auguste paix de cette nuit sublime par des murmures
+contre le sort. Si j'etais sure de la misericorde divine pour ma faute,
+je ne serais pas sure pour cela de la duree de ton amour apres ma chute.
+
+--Ainsi tu ne crois ni a Dieu ni a moi! m'ecriai-je.
+
+--Si cela est, plains-moi, car le doute est une grande douleur que je
+traine depuis que je suis au monde, et tache de me guerir, mais en
+menageant ma frayeur et en me donnant confiance: confiance en Dieu
+d'abord! Dis-moi, y crois-tu fermement, au Dieu qui nous voit, nous
+entend et qui nous aime? Reponds, reponds! As-tu la foi, la certitude?
+
+--Pas plus que toi, helas! Je n'ai que l'esperance. Je n'ai pas ete
+longtemps berce des douces chimeres de l'enfance. J'ai bu a la source
+froide du doute, qui coule sur toutes choses en ce triste siecle; mais
+je crois a l'amour, parce que je le sens.
+
+--Et moi aussi, je crois a l'amour que j'eprouve; mais je vois bien que
+nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, puisque nous ne croyons
+qu'a nous-memes.
+
+Cette triste appreciation qui lui echappait me jeta dans une melancolie
+noire. Etait-ce pour nous juger ainsi l'un l'autre, pour mesurer en
+poetes sceptiques la profondeur de notre neant, que nous etions venus
+savourer l'union de nos ames a la face des cieux etoiles? Elle me
+reprocha mon silence et ma sombre attitude.
+
+--C'est ta faute, lui repondis-je avec amertume. L'amour, dont tu veux
+faire un raisonnement, est de sa nature une ivresse et un transport. Si,
+au lieu de regarder dans l'inconnu en supputant les chances de l'avenir,
+qui ne nous appartient pas, tu etais noyee dans les voluptes de ma
+passion, tu ne te souviendrais pas d'avoir souffert, et tu croirais a
+deux pour la premiere fois de ta vie.
+
+--Allons-nous-en, dit-elle, tu me fais peur! Ces voluptes, ces ivresses
+dont tu parles, ce n'est pas l'amour, c'est la fievre, c'est
+l'etourdissement et l'oubli de tout, c'est quelque chose de brutal et
+d'insense qui n'a ni veille ni lendemain. Reprends les rames, je veux
+m'en aller!
+
+Il me vint une sorte de rage. Je saisis les rames et je l'emmenai plus
+au large. Elle eut peur et menaca de se jeter dans le lac, si je
+continuais ce silencieux et farouche voyage, qui ressemblait a un
+enlevement. Je la ramenai vers la rive sans rien dire. J'etais en proie
+a un violent orage interieur. Elle se laissa tomber sur le sable en
+pleurant. Desarme, je pleurai aussi. Nous etions profondement malheureux
+sans nous rendre bien compte des causes de notre souffrance. Certes, je
+n'etais pas assez faible pour que la violence faite a ma passion me
+parut un si grand effort et un si grand malheur, et, quant a elle, la
+peur que je lui avais causee n'etait pas aussi serieuse qu'elle voulait
+se le persuader. Qu'y avait-il donc d'impossible entre nous? quelle
+barriere separait nos ames? Nous restames en face de cet effrayant
+probleme sans pouvoir le resoudre.
+
+Le seul remede a notre douleur etait de souffrir ensemble, et ce fut
+reellement le seul lien profondement vrai qui nous etreignit. Cette
+douleur que je vis en elle si poignante et si sincere me purifia, en ce
+sens que j'abjurai mes projets de seduction par surprise et par ruse.
+Malheureux par elle, je l'aimai davantage. Qui sait si le triomphe ne
+m'eut pas rendu ingrat, comme elle le redoutait?
+
+Des le jour suivant, je pris la direction du Saint-Gothard pour me
+rendre ensuite au lac des Quatre-Cantons. Alida blamait mon empressement
+a la quitter, elle pensait que je pouvais impunement passer une semaine
+a Rocca; mais je voyais bien que la curiosite de ma vieille hotesse
+l'empecherait, un jour ou l'autre, de dormir, et que mes promenades
+nocturnes seraient un sujet de reflexions et de commentaires dans les
+environs.
+
+Apres les premieres heures de marche, je m'arretai a un enorme rocher
+qu'Alida m'avait indique au loin comme une de ses promenades favorites.
+De la, je voyais encore sa blanche villa comme un point brillant au
+milieu des bois sombres. Tandis que je la contemplais, lui envoyant dans
+mon coeur un tendre adieu, je sentis une main legere se poser sur mon
+epaule, et, en me retournant, je vis Alida elle-meme, qui m'avait
+devance la. Elle etait venue a cheval avec un domestique qu'elle avait
+laisse a quelque distance. Elle portait un petit panier rempli de
+friandises. Elle avait voulu dejeuner avec moi sur la mousse a l'abri de
+son beau rocher, dans ce lieu completement desert. Je fus si touche de
+cette gracieuse surprise, que je m'ingeniai a lui faire oublier les
+chagrins et les orages de la veille. Je protestai de ma soumission, et
+je fis tout mon possible vis-a-vis d'elle et vis-a-vis de moi-meme pour
+lui persuader sans mentir que je serais heureux ainsi.
+
+--Mais ou et quand nous reverrons-nous? dit-elle. Vous n'avez pas voulu
+vous engager clairement a etre a Geneve pour le mariage de Paule, et
+pourtant c'est le seul moyen de nous retrouver sans danger pour moi. Nos
+rapports tels qu'ils sont, chastes et consacres desormais par le
+veritable amour, peuvent s'etablir tres-convenablement, si vous vous
+decidez a etre connu de mon mari et a faire naturellement partie des
+amis qui m'entourent. Je ne vis pas toujours seule comme vous me voyez
+en ce moment. Les injustes soupcons et l'aigre caractere de ma vieille
+belle-soeur ont fait la solitude autour de moi dans ces derniers temps:
+j'etais, grace a elle, decouragee de toute relation d'amitie, et de
+voisinage; mais, depuis qu'elle est partie, j'ai fait des visites, j'ai
+efface la mauvaise impression de ses torts, dont j'avais du paraitre un
+peu complice. On va me revenir. Je n'ai pas de nombreuses relations, je
+n'ai jamais aime cela, et ce n'en est que mieux. Vous me trouverez assez
+entouree pour que nous n'ayons pas l'air de rechercher le tete-a-tete,
+et assez libre pour que le tete-a-tete se fasse souvent et
+naturellement. D'ailleurs, je decouvrirai bien le moyen de m'absenter
+quelquefois, et nous nous rencontrerons en pays neutre, loin des yeux
+indiscrets. Je vais, des a present, travailler a ce que cela devienne
+possible et meme facile. J'eloignerai les gens dont je me mefie, je
+m'attacherai solidement les serviteurs devoues, je me creerai a l'avance
+des pretextes, et notre connaissance etant avouee, nos rencontres, si on
+les decouvre, n'auront rien qui doive surprendre ou scandaliser. Voyez!
+tout nous favorise. Vous avez devant vous la liberte du voyageur; moi,
+je vais avoir celle de l'epouse delaissee, car M. de Valvedre pense, lui
+aussi, a un grand voyage que je ne combattrai plus. Il s'en ira
+peut-etre pour deux ans. Consentez a lui etre presente auparavant. Il
+sait deja que je vous connais, et il ne peut rien soupconner.
+Mettons-nous en mesure vis-a-vis de lui et du monde; ceci nous donnera
+du temps, de la liberte, de la securite. Vous parcourrez la Suisse et
+l'Italie, vous y deviendrez grand poete, avec une belle nature sous les
+yeux et l'amour dans le coeur; moi, jusqu'a ce jour, j'ai ete
+nonchalante et decouragee. Je vais devenir active et ingenieuse. Je ne
+songerai qu'a cela. Oui, oui, nous avons deja devant nous deux annees de
+pur bonheur. C'est Dieu qui vous a envoye a moi, au moment ou la douleur
+de me separer de mon fils aine allait m'achever. Quand il me faudra
+quitter le second, j'aurai la compassion de vivre plus longtemps,
+peut-etre tout a fait pres de vous, parce qu'alors j'aurai le droit de
+dire a mon mari: "Je suis seule, je n'ai plus rien qui m'attache a ma
+maison. Laissez-moi vivre ou je voudrai." Je feindrai d'aimer Rome,
+Paris ou Londres, et tous deux, inconnus, perdus au sein d'une grande
+ville, nous nous verrons tous les jours. Je saurai tres-bien me passer
+de luxe. Le mien m'ennuie affreusement, et tout mon reve est une
+chaumiere au fond des Alpes ou une mansarde dans une grande cite, pourvu
+que j'y sois aimee veritablement.
+
+Nous nous separames sur ces projets, qui n'avaient rien de trop
+invraisemblable. Je m'engageai a sacrifier toutes mes repugnances, a
+assister au mariage d'Obernay a Geneve, a etre presente, par consequent,
+a M. de Valvedre.
+
+J'etais si eloigne de ce dernier parti, que, quand Alida m'eut quitte,
+je faillis courir apres elle pour reprendre ma parole; mais je fus
+retenu par la crainte de lui sembler egoiste. Je ne pouvais la revoir
+qu'a ce prix, a moins de risquer a chaque rencontre de la brouiller avec
+son mari, avec l'opinion, avec la societe tout entiere. Je continuai mon
+voyage; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court
+pour me rendre a Altorf, et j'y restai. C'est la qu'Alida devait
+m'adresser ses lettres. Et que m'importait tout le reste? Nous nous
+ecrivimes tous les jours, et l'on peut dire toute la journee, car nous
+echangeames en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme.
+Jamais je n'avais trouve en moi une telle abondance d'emotion devant une
+feuille de papier. Ses lettres, a elle, etaient ravissantes. Parler
+l'amour, ecrire l'amour, etaient en elle des facultes souveraines. Bien
+superieure a moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicite de
+ne pas s'en apercevoir, de le nier, de m'admirer et de me le dire. Cela
+me perdait; tout en m'elevant au diapason de ses theories de sentiment,
+elle travaillait a me persuader que j'etais une grande ame, un grand
+esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu'a s'etendre pour
+planer sur son siecle et sur la posterite. Je ne le croyais pas, non!
+grace a Dieu, je me preservais de la folie; mais, sous la plume de cette
+femme, la flatterie etait si douce, que je l'eusse payee au prix de la
+risee publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer.
+
+Elle reussit egalement a detruire toutes mes revoltes relativement au
+plan de vie qu'elle avait adopte pour nous deux. Je consentais a voir
+son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre a
+Geneve. Enfin ce mois de fievre et de vertige, qui etait le terme de mes
+aspirations les plus ardentes, touchait a son dernier jour.
+
+
+
+
+V
+
+
+J'avais promis a Obernay de frapper a sa porte la veille de son mariage.
+Le 31 juillet, a cinq heures du matin, je m'embarquais sur un bateau a
+vapeur pour traverser le Leman, de Lausanne a Geneve.
+
+Je n'avais pas ferme l'oeil de la nuit, tant je craignais de manquer
+l'heure du depart. Accable de fatigue et roule dans mon manteau, je pris
+quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le
+soleil se faisait deja sentir. Un homme qui paraissait dormir egalement
+etait assis sur le meme banc que moi. Au premier coup d'oeil que je
+jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon.
+
+Cette rencontre aux portes de Geneve m'inquieta un peu; j'avais commis
+la faute d'ecrire d'Altorf a Obernay en lui donnant de ma promenade un
+faux itineraire. Cet exces de precaution devenait une maladresse
+facheuse, si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvedre etait
+de Geneve et en relation avec les Valvedre ou les Obernay. J'aurais donc
+voulu me soustraire a ses regards; mais le bateau etait fort petit, et,
+au bout de quelques instants, je me retrouvai face a face avec mon
+aimable philosophe. Il me regardait avec attention, comme s'il eut
+hesite a me reconnaitre; mais son incertitude cessa vite, et il m'aborda
+avec la grace d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous
+venions de nous quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de
+toute surprise et de toute curiosite, il reprit la conversation ou nous
+l'avions laissee sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et,
+sans songer davantage a le contredire, je cherchai a profiter de cette
+aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui avec modestie, comme un
+tresor dont il se croyait le depositaire et non le maitre ni
+l'inventeur.
+
+Je ne pouvais resister au desir de l'interroger, et cependant, a
+plusieurs reprises, ma meditation laissa tomber l'entretien. J'eprouvais
+le besoin de resumer interieurement et de savourer sa parole. Dans ces
+moments-la, croyant que je preferais etre seul et ne desirant nullement
+se produire, il essayait de me quitter; mais je le suivais et le
+reprenais, pousse par un attrait inexplicable et comme condamne par une
+invisible puissance a m'attacher aux pas de cet homme, que j'avais
+resolu d'eviter. Quand nous approchames de Geneve, les passagers, qui,
+de la cabine, firent irruption sur le pont, nous separerent. Mon nouvel
+ami fut aborde par plusieurs d'entre eux, et je dus m'eloigner. Je
+remarquai que tous semblaient lui parler avec une extreme deference;
+neanmoins, comme il avait eu la delicatesse de ne pas s'enquerir de mon
+nom, je crus devoir respecter egalement son incognito.
+
+Une demi-heure apres, j'etais a la porte d'Obernay. Le coeur me battait
+avec tant de violence, que je m'arretai un instant pour me remettre. Ce
+fut Obernay lui-meme qui vint m'ouvrir; de la terrasse de son jardin, il
+m'avait vu arriver.
+
+--Je comptais sur toi, me dit-il, et me voila pourtant dans un transport
+de joie comme si je ne t'esperais plus. Viens, viens! toute la famille
+est reunie, et nous attendons Valvedre d'un moment a l'autre.
+
+Je trouvai Alida au milieu d'une douzaine de personnes qui ne nous
+permirent d'echanger que les saluts d'usage. Il y avait la, outre le
+pere, la mere et la fiancee d'Henri, la soeur ainee de Valvedre,
+mademoiselle Juste, personne moins agee et moins antipathique que je ne
+me la representais, et une jeune fille d'une beaute etonnante. Bien
+qu'absorbe par la pensee d'Alida, je fus frappe de cette splendeur de
+grace, de jeunesse et de poesie, et, malgre moi, je demandai a Henri, au
+bout de quelques instants, si cette belle personne etait sa parente.
+
+--Comment diable, si elle l'est! s'ecria-t-il en riant, c'est ma soeur
+Adelaide! Et voici l'autre que tu n'as pas connue, comme celle-ci, dans
+ton enfance; voici notre demon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui
+entrait.
+
+Rosa etait ravissante aussi, moins ideale que sa soeur et plus
+sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n'avait pas
+quatorze ans, et sa tenue n'etait pas encore celle d'une demoiselle bien
+raisonnable; mais il y avait tant d'innocence dans sa gaiete petulante
+qu'on n'etait pas tente d'oublier combien l'enfant etait pres de devenir
+une jeune fille.
+
+--Quant a l'ainee, reprit Obernay, c'est la filleule de ta mere et mon
+eleve a moi, une botaniste consommee, je t'en avertis, et qui n'entend
+pas raison avec les superbes railleurs de ton espece. Fais attention a
+ton bel esprit, si tu veux qu'elle consente a te reconnaitre. Pourtant,
+grace a ta mere, qui lui fait l'honneur de lui ecrire tous les ans en
+reponse a ses lettres du 1er janvier, et pour qui elle conserve une
+grande veneration, j'espere qu'elle ne fera pas trop mauvais accueil a
+ta mine de poete echevele; mais il faut que ce soit ma mere qui vous
+presente l'un a l'autre.
+
+--Tout a l'heure! repris-je en voyant qu'Alida me regardait. Laisse-moi
+revenir de ma surprise et de mon eblouissement.
+
+--Tu la trouves belle? Tu n'es pas le seul; mais n'aie pas l'air de t'en
+apercevoir, si tu ne veux la desesperer. Sa beaute est comme un fleau
+pour elle. Elle ne peut sortir de la vieille ville sans qu'on s'attroupe
+pour la voir, et elle n'est pas seulement intimidee de cette avidite des
+regards, elle en est blessee et offensee. Elle en souffre veritablement,
+et elle en devient triste et sauvage hors de l'intimite. Demain sera
+pour elle un jour d'exhibition forcee, un jour de supplice par
+consequent. Si tu veux etre de ses amis, regarde-la comme si elle avait
+cinquante ans.
+
+--A propos de cinquante ans, repris-je pour detourner la conversation,
+il me semble que mademoiselle Juste n'a guere davantage. Je me figurais
+une veritable duegne.
+
+--Cause avec elle un quart d'heure, et tu verras que la duegne est une
+femme d'un grand merite. Tiens, je veux te presenter a elle; car, moi,
+je l'aime, cette belle-soeur-la, et je veux qu'elle t'aime aussi.
+
+Il ne me permit pas d'hesiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont
+l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la
+conversation. C'etait une vieille fille un peu maigre et accentuee de
+physionomie, mais qui avait du etre presque aussi belle que la soeur
+d'Obernay, et dont le celibat me semblait devoir cacher quelque mystere,
+car elle etait riche, de bonne famille, et d'un esprit tres-independant.
+En l'ecoutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et meme un
+certain charme serieux et profond qui me penetra de respect et de
+crainte. Elle me temoigna pourtant de l'interet et me questionna sur ma
+famille, qu'elle paraissait tres-bien connaitre, sans pourtant rappeler
+ou preciser les circonstances ou elle l'avait connue.
+
+On avait dejeune, mais on tenait en reserve une collation pour moi et
+pour M. de Valvedre. En attendant qu'il arrivat, Henri me conduisit dans
+ma chambre. Nous trouvames sur l'escalier madame Obernay et ses deux
+filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mere au
+passage afin qu'elle me presentat en particulier a sa fille ainee.
+
+--Oui, oui, repondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous
+faire de grandes reverences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu
+d'avoir ete compagnons d'enfance pendant un an, a Paris. M. Valigny
+etait alors un garcon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma
+fille, et tu en abusais sans scrupule. A present que tu n'es que trop
+raisonnable, remercie-le du passe et parle-lui de ta marraine, qui a
+continue d'etre si bonne pour toi.
+
+Adelaide etait fort intimidee; mais j'etais si bien en garde contre le
+danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En
+un instant, je la vis transformee. Cette reveuse et fiere beaute s'anima
+d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de
+gaucherie charmante qui ajoutait a sa grace naturelle. Je ne fus pas emu
+en touchant cette main pure, et, comme si elle l'eut senti, elle sourit
+davantage et m'apparut plus belle encore.
+
+C'etait un type tres-different de celui d'Obernay et de Rosa, qui
+ressemblaient a leur mere. Adelaide en tenait aussi par la blancheur et
+l'eclat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la
+taille degagee et les extremites fines de son pere, qui avait ete un des
+plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et fraiche
+sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvedre, sans etre
+jolie, etait extremement agreable: on disait dans la ville que, lorsque
+les Obernay et les Valvedre etaient reunis, ou croyait entrer dans un
+musee de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement
+caracterisees et dignes de la statuaire et du pinceau.
+
+J'avais a peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler.
+
+--Valvedre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et
+dejeuner avec toi.
+
+Je descendis en toute hate; mais, a la derniere marche de l'escalier, il
+me vint une terreur etrange. Une vague apprehension qui, depuis quinze
+jours, m'avait souvent traverse l'esprit et qui m'etait revenue
+fortement dans la journee, s'empara de moi a tel point, que, voyant la
+porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay etait sur
+mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle a manger. Le
+repas etait servi; une voix a la fois douce et male partait du salon
+voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon,
+c'etait M. de Valvedre lui-meme.
+
+Un monde de mensonges plus impossibles les uns que les autres, un siecle
+d'anxietes remplirent le peu d'instants qui me separaient de cette
+inevitable rencontre. Qu'allais-je dire a M. de Valvedre, a Henri, a
+Paule et devant les deux familles, pour motiver ma presence aux environs
+de Valvedre, quand on m'avait cru dans le nord de la Suisse a cette meme
+epoque? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inouie et
+qu'il m'etait impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de
+l'egoisme. Je l'aimais, je l'aimais d'instinct, d'entrainement, de
+conviction et par fatalite peut-etre, cet homme accompli que je venais
+essayer de tromper, de rendre par consequent malheureux ou ridicule!
+
+La tete me tournait quand Obernay me presenta a Valvedre, et j'ignore si
+je reussis a faire bonne contenance. Quant a lui, il eut un tres-vif
+sentiment de surprise, mais tout aussitot reprime.
+
+--C'est la ton ami? dit-il a Henri. Eh bien, je le connais deja. J'ai
+fait la traversee du lac avec lui ce matin, et nous avons philosophe
+ensemble pendant plus d'une heure.
+
+Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adelaide nous
+appela pour dejeuner, et nous nous assimes vis-a-vis l'un de l'autre,
+lui tranquille et n'ayant aucun soupcon, puisqu'il ignorait mon
+mensonge, moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture.
+Pour m'achever, Alida vint s'asseoir aupres de son mari d'un air
+d'interet et de deference, et s'efforcer, tout en causant, de deviner
+quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre.
+
+--Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle; je vous ai dit
+qu'a Saint-Pierre il avait ete notre chevalier, a Paule et a moi,
+pendant qu'Obernay vous cherchait dans ces affreux glaciers.
+
+--Je n'ai pas oublie cela, repondit Valvedre, et je suis content d'etre
+l'oblige d'une personne qui m'a ete sympathique a premiere vue.
+
+Alida, nous voyant si bien ensemble, retourna au salon, et Adelaide vint
+prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvedre une affection a
+laquelle il etait certainement impossible d'entendre malice, a moins
+d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en etait pas
+moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait
+quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec
+un melange de respect et de tendresse qui retablissait les convenances
+de famille dans leur intimite. Elle le servait avec empressement, et il
+se laissait servir, disant: "Merci, ma bonne fille!" avec un accent
+pleinement paternel; mais elle etait si grande et si belle, et lui, il
+etait encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour
+m'imaginer que ce mari trompe consentirait de bon coeur a ne pas s'en
+apercevoir, tant il etait heureux pere!
+
+On se separa bientot pour se reunir au diner. La famille etait occupee
+de mille soins pour la grande journee du lendemain. Les hommes sortirent
+ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvedre et ses deux
+belles-soeurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais
+avec angoisse la possibilite d'echanger quelques mots avec Alida. Paule,
+appelee par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit
+bientot; mais mademoiselle Juste etait comme rivee a son fauteuil. Elle
+continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frere en
+depit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention
+son profil austere, et je sentis en elle autre chose que le desir de
+contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le
+remplissait en depit de tous et d'elle-meme. Son regard lucide, qui
+surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui penetrait mon
+affreux malaise, semblait nous dire a l'un et a l'autre: "Croyez-vous
+que cela m'amuse?"
+
+Au bout d'une heure de conversation tres-penible dont mademoiselle Juste
+et moi fimes tous les frais, car Alida etait trop irritee pour avoir la
+force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvedre, au
+lieu d'accompagner ses soeurs et ses enfants jusqu'a Geneve le 8
+juillet, les avait confies a Obernay pour s'arreter autour du Simplon.
+Je me hatai d'aller au-devant de la decouverte qui me menacait, en
+disant que, la precisement, j'avais rencontre M. de Valvedre et avais
+fait connaissance avec lui sans savoir son nom.
+
+--C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas
+que vous fussiez de ce cote-la.
+
+Je repondis avec aplomb qu'en voulant gagner la vallee du Rhone par le
+mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profite de ma
+bevue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries
+d'Obernay sur mon etourderie a me conduire en depit de ses instructions,
+je ne m'en etais pas vante dans ma lettre.
+
+--Puisque vous etiez si pres de Valvedre, dit Alida avec la meme
+tranquillite, vous eussiez du venir me voir.
+
+--Vous ne m'y aviez pas autorise, repondis-je, et je n'ai pas ose.
+
+Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien
+qu'elle n'etait pas notre dupe.
+
+Des que je fus seul avec Alida, je lui parlai avec effroi de cette
+fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas que son mari put
+concevoir des doutes.
+
+--Lui jaloux? repondit-elle en haussant les epaules. Il ne me fait pas
+tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je
+vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une
+timidite singuliere. On a deja fait la remarque que vous n'etiez pas
+ainsi a votre premiere apparition dans la maison.
+
+--Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des epines. Il me
+semble a chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du cote
+de Valvedre et m'ecraser sous le ridicule du pretexte que je viens de
+trouver. M. de Valvedre doit m'en vouloir de m'etre moque de lui en me
+donnant pour un comedien. Il est vrai qu'il s'est laisse traiter de
+docteur: je le prenais pour un medecin; mais j'ai eu l'initiative de ma
+meprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer,
+tandis que moi...
+
+--Vous a-t-il reparle de cela? reprit Alida un peu soucieuse.
+
+--Non, pas un mot la-dessus! C'est bien etrange.
+
+--Alors c'est tout naturel. Valvedre ne connait pas la feinte. Il a tout
+oublie; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'etre ensemble.
+
+Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes
+levres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme
+un ouragan dans la maison et dans le salon.
+
+L'aine etait beau comme son pere, et lui ressemblait d'une maniere
+frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il etait laid. Je me
+souvins qu'Obernay m'avait parle d'une preferenc marquee de madame de
+Valvedre pour Edmond, et involontairement j'epiai les premieres caresses
+qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigues a
+l'aine, et elle me le presenta en me demandant si je le trouvais joli.
+Elle effleura a peine les joues de l'autre, en ajoutant:
+
+--Quant a celui-ci, il ne l'est pas, je le sais!
+
+Le pauvre enfant se mit a rire, et, serrant la tete de sa mere dans ses
+bras:
+
+--C'est egal, dit-il, il faut embrasser ton singe!
+
+Elle l'embrassa en le grondant de ses manieres brusques. Il lui avait
+meurtri les joues avec ses baisers, ou un peu de malice et de vengeance
+semblait se meler a son effusion.
+
+Je ne sais pourquoi cette petite scene me causa une impression penible.
+Les enfants se mirent a jouer. Alida me demanda a quoi je pensais en la
+regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne repondais pas, elle ajouta
+a voix basse:
+
+--Etes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me
+consoliez; car je vais etre separee de l'un et de l'autre, a moins que
+je ne me fixe dans cette odieuse ville de Geneve. Et encore n'est-il pas
+certain qu'on voulut m'y autoriser.
+
+Elle m'apprit que M. de Valvedre s'etait decide a confier l'education de
+ses deux fils a l'excellent professeur Karl Obernay, pere d'Henri.
+Eleves dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement
+choyes par les femmes et instruits serieusement par les hommes. Alida
+devait donc se rejouir de cette decision, qui epargnait a ses enfants
+les rudes epreuves du college, et elle s'en rejouissait en effet, mais
+avec des larmes qui etaient visiblement a l'adresse d'Edmond, bien
+qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur egale
+l'eloignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance
+toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvedre devait
+prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espere les y
+soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence,
+puisque Juste se fixait a Geneve dans la maison voisine.
+
+J'allais lui dire que cette prevention obstinee ne me paraissait pas
+bien equitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une
+egale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaiete avec laquelle
+tous deux grimperent sur ses genoux et jouerent avec son bonnet, dont
+elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espiegle Paolino le lui ota
+meme tout a fait, et la vieille fille ne fit aucune difficulte de
+montrer ses cheveux gris ebouriffes par ces petites mains folles. A ce
+moment, je vis sur cette figure rigide une maternite si vraie et une
+bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait
+causee.
+
+Le diner rassembla tout le monde, excepte M. de Valvedre, qui ne vint
+que dans la soiree. J'eus donc deux ou trois heures de repit, et je pus
+me remettre au diapason convenable. Il regnait dans cette maison une
+amenite charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se
+disait condamnee a vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune
+des personnes qui se trouvaient la, un fonds de valeur reelle et ce je
+ne sais quoi de mur ou de calme qui trahit l'etude ou le respect de
+l'etude, on sentait aussi en elles, avec les qualites essentielles de la
+vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains
+rapports, il me semblait etre chez moi parmi les miens; mais l'interieur
+genevois etait plus enjoue et comme rechauffe par le rayon de jeunesse
+et de beaute qui brillait dans les yeux d'Adelaide et de Rosa. Leur mere
+etait comme ravie dans une beatitude religieuse en regardant Paule et en
+pensant au bonheur d'Henri. Paule etait paisible comme l'innocence,
+confiante comme la droiture: elle avait peu d'expansions vives; mais,
+dans chaque mot, dans chaque regard a son fiance, a ses parents et a ses
+soeurs, il y avait comme un intarissable foyer de devouement et
+d'admiration.
+
+Les trois jeunes filles avaient ete liees des l'enfance, elles se
+tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient
+mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui eut donne tort dans ses
+differends avec Alida, on sentait bien qu'elle la cherissait davantage.
+Alida etait-elle aimee de ces trois jeunes filles? Evidemment, Paule la
+savait malheureuse et l'aimait naivement pour la consoler. Quant aux
+demoiselles Obernay, elles s'efforcaient d'avoir de la sympathie pour
+elle, et toutes deux l'entouraient d'egards et de soins; mais Alida ne
+les encourageait nullement, et repondait a leurs timides avances avec
+une grace froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de
+femmes savantes, la petite Rosa etant deja, selon elle, infatuee de
+pedantisme.
+
+--Cela ne parait pourtant pas du tout, lui dis-je: l'enfant est
+ravissante... et Adelaide me parait une excellente personne.
+
+--Oh! j'etais bien sure que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux
+yeux-la! reprit avec humeur Alida.
+
+Je n'osai lui repondre: l'etat de tension nerveuse ou je la voyais me
+faisait craindre qu'elle ne se trahit.
+
+D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arriverent avec leurs
+parents. On passa au jardin, qui, sans etre grand, etait fort beau,
+plein de fleurs et de grands arbres, avec une vue magnifique au bord de
+la terrasse. Les enfants demanderent a jouer, et tout le monde s'en
+mela, excepte les gens ages et Alida, qui, assise a l'ecart, me fit
+signe d'aller aupres d'elle. Je n'osai obeir. Juste me regardait, et
+Rosa, qui s'etait beaucoup enhardie avec moi pendant le diner, vint me
+prendre resolument le bras, pretendant que tout le _jeune monde_ devait
+jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour
+vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frere ouvrit la partie de
+barres, et il etait mon aine. Elle me reclamait dans son camp, parce que
+Henri etait dans le camp oppose et que je devais courir aussi bien que
+lui. Henri m'appela aussi, il fallut oter mon habit et me mettre en
+nage. Adelaide courait apres moi avec la rapidite d'une fleche. J'avais
+peine a echapper a cette jeune Atalante, et je m'etonnais de tant de
+force unie a tant de souplesse et de grace. Elle riait, la belle fille;
+elle montrait ses dents eblouissantes. Confiante au milieu des siens,
+elle oubliait le tourment des regards; elle etait heureuse, elle etait
+enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses
+que la pourpre du soir fait paraitre embrasees.
+
+Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frere. Le ciel m'est temoin
+que je ne songeais qu'a m'echapper de ce tourbillon de courses, de cris
+et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles
+d'obstination et de ruse, j'en fus venu a bout, je la trouvai sombre et
+dedaigneuse. Elle etait revoltee de ma faiblesse, de mon enfantillage;
+elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour
+quitter ces jeux imbeciles et pour venir a elle! J'etais lache, je
+craignais les propos, ou j'etais deja charme par les dix-huit ans et les
+joues roses d'Adelaide. Enfin elle etait indignee, elle etait jalouse;
+elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme
+le plus beau de sa vie.
+
+J'etais desespere de ne pouvoir la consoler; mais M. de Valvedre venait
+d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant la. Il me semblait
+qu'il entendait mes paroles avant que mes levres leur eussent livre
+passage. Alida, plus hardie et comme dedaigneuse du peril, me reprochait
+d'etre trop jeune, de manquer de presence d'esprit et d'etre plus
+compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je
+rougissais de mon inexperience, je fis de grands efforts pour m'en
+corriger. Tout le reste de la soiree, je reussis a paraitre tres-enjoue;
+alors Alida me trouva trop gai.
+
+On le voit, nous etions condamnes a nous reunir dans les circonstances
+les plus penibles et les plus irritantes. Le soir, retire dans ma
+chambre, je lui ecrivis:
+
+"Vous etes mecontente de moi, et vous me l'avez temoigne avec colere.
+Pauvre ange, tu souffres! et j'en suis la cause! Tu maudis ce jour tant
+desire qui ne nous a pas seulement donne un instant de securite pour
+lire dans les yeux l'un de l'autre! Me voila eperdu, furieux contre
+moi-meme et ne sachant que faire pour eviter ces angoisses et ces
+impatiences qui me devorent aussi, mais que je subirais avec
+resignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune,
+dis-tu! Eh bien, pardonne a mon inexperience, et tiens-moi compte de la
+candeur et de la nouveaute de mes emotions. Va, la jeunesse est une
+force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des perils
+d'un autre genre, je suis au-dessous de ton reve. Faut-il t'arracher
+violemment a tous les liens qui pesent sur toi? faut-il braver l'univers
+et m'emparer de ta destinee a tout prix? Je suis pret, dis un mot. Je
+peux tout briser autour de nous deux... Mais tu ne le veux pas, tu
+m'ordonnes d'attendre, de me soumettre a des epreuves contre lesquelles
+se revolte la franchise de mon age! Quel plus grand sacrifice pouvais-je
+te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc pitie de moi, cruelle! et
+toi aussi, prends donc patience!
+
+"Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice? pourquoi me dire
+qu'Adelaide?... Non! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez
+dit. C'etait insense, c'etait inique! Une autre que toi! mais
+existe-t-il donc d'autres femmes sur la terre? Laissons cette folie et
+n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement
+frappe. Tes deux enfants vont demeurer ici... Et toi, que vas-tu faire?
+Cette resolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie?
+Comptes-tu retourner dans cette solitude de Valvedre, ou j'aurais si peu
+le droit de vivre aupres de toi, sous les regards de tes voisins
+provinciaux, et entouree de gens qui tiendront note de toutes tes
+demarches? Tu avais parle d'aller dans quelque grande ville... Songe
+donc! tu le peux a present. Dis, quand pars-tu? ou allons-nous? Je ne
+peux pas admettre que tu hesites. Reponds, mon ame, reponds! Un mot, et
+je supporte tout ce que tu voudras pour sauver les apparences, ou
+plutot, non, je pars demain soir. Je me dis rappele par mes parents, je
+me soustrais a toutes ces miserables dissimulations qui t'exasperent
+autant que moi, je cours t'attendre ou tu voudras. Ah! viens! fuyons! ma
+vie t'appartient."
+
+La journee du lendemain s'ecoula sans que je pusse lui glisser ma
+lettre. Quoi que m'en eut dit madame de Valvedre, je n'osais trop me
+confier a la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien eveillee pour ce
+role de depositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs, Juste de
+Valvedre faisait si bonne garde, que j'en perdais l'esprit.
+
+Je ne raconterai pas la ceremonie du mariage protestant. Le temple etait
+si pres de la maison, qu'on s'y rendit a pied sous les yeux des deux
+villes, ameutees en quelque sorte pour voir l'agreable mariee, mais
+surtout la belle Adelaide dans sa fraiche et pudique toilette. Elle
+donnait le bras a M. de Valvedre, dont la consideration semblait mieux
+que tout autre porte-respect la proteger contre les brutalites de
+l'admiration. Neanmoins elle etait froissee de cette curiosite
+outrageante des foules, et marchait triste, les yeux baisses, belle dans
+sa fierte souffrante comme une reine qu'on trainerait au supplice.
+
+Apres elle, Alida etait aussi un objet d'emotion. Sa beaute n'etait pas
+frappante au premier abord; mais le charme en etait si profond, qu'on
+l'admirait surtout apres qu'elle avait passe. J'entendis faire des
+comparaisons, des reflexions plus ou moins niaises. Il me sembla qu'il
+s'y melait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher
+pretexte a une querelle; mais a Geneve, si on est tres-petite ville, on
+est generalement bon, et ma colere eut ete ridicule.
+
+Le soir, il y eut un petit bal compose d'environ cinquante personnes qui
+formaient la parente et l'intimite des deux familles. Alida parut avec
+une toilette exquise, et, sur ma priere, elle dansa. Sa grace indolente
+fit son effet magique; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la
+disputerent et se montrerent d'autant plus enfievres qu'elle paraissait
+moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espere que la
+danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et a
+mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant,
+tres-dispose a lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de
+coquetterie. Ce fut impossible: elle ne voulait plaire a personne; mais
+elle sentait, elle savait qu'elle charmait tous les hommes, et il y
+avait dans son indifference je ne sais quel air de souverainete blasee,
+mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai qu'elle parlait a ces
+jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme
+si elle en avait eu sur eux, et c'etait, a mon gre, leur faire trop
+d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus
+retrouver, dans ses regards a des etrangers, cette prise de possession
+qui avait bouleverse et ravi mon ame. Certes, aupres d'elle, Adelaide et
+ses jeunes amies etaient de simples bourgeoises, tres-ignorantes de
+l'empire de leurs charmes et tres-incapables, malgre l'eclat de leur
+jeunesse, de lui disputer la plus humble conquete; mais qu'il y avait de
+pudeur dans leur modestie, et comme leur extreme politesse etait une
+sauvegarde contre la familiarite! Une petite circonstance me fit
+insister en moi-meme sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa
+tomber son eventail; dix admirateurs se precipiterent pour le ramasser.
+Pour un peu, on se fut battu; elle le prit de la main triomphante qui le
+lui presentait, sans aucune parole de remerciement, sans meme un sourire
+de convention, et comme si elle etait trop maitresse des volontes de cet
+inconnu pour lui savoir le moindre gre de son esclavage. C'etait un bon
+petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarite. En fait,
+c'etait de sa part une betise; en theorie, il avait pourtant raison.
+Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au dedain, elle le provoque
+plus qu'elle ne l'eloigne, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a
+toujours un peu d'encouragement au fond de ces _mepriseries_ royales.
+
+Pour me venger du secret depit que j'eprouvais, je cherchai quel service
+je pourrais rendre a Adelaide, qui dansait pres de moi. Je vis qu'elle
+avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'etaient
+detachees de son bouquet, et, comme elle revenait a sa place, je les
+enlevai vite et adroitement. Elle parut s'etonner un peu d'un si beau
+zele, et cet etonnement meme etait une impression de pudeur. Je ne la
+regardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais
+elle me l'adressa un instant apres, quand la figure de la contredanse la
+replaca pres de moi.
+
+--Vous m'avez preservee d'une chute, me dit-elle tout haut en souriant;
+vous etes toujours bon pour moi, comme _jadis!_
+
+Bon pour elle! c'etait trop de reconnaissance a coup sur, et cela
+pouvait amener une declaration de la part d'un impertinent; mais il eut
+fallu l'etre jusqu'a l'imbecillite pour ne pas sentir dans l'extreme
+politesse de cette chaste fille un doute d'elle-meme qui imposait aux
+autres un respect sans bornes.
+
+Je n'attendis pas la fin du bal. J'y souffrais trop. Comme j'allais
+gagner ma petite chambre, Valvedre se trouva devant moi et me fit signe
+de le suivre a l'ecart.
+
+--Voici l'explication, pensai-je: qu'il se decide donc enfin a me
+chercher querelle, ce mysterieux personnage! Ce sera me soulager d'une
+montagne qui m'etouffe!
+
+Mais il s'agissait de bien autre chose.
+
+--Il est arrive ici tantot, me dit-il, des parents de Lausanne sur
+lesquels on ne comptait plus. On est force de leur donner l'hospitalite
+et de disposer de votre chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur
+cedez naturellement la place; mais on ne veut pas vous envoyer a
+l'auberge, on vous confie a moi. J'ai mon pied-a-terre dans la ville,
+tout pres d'ici; voulez-vous me permettre d'etre votre hote?
+
+Je remerciai et j'acceptai resolument.
+
+--S'il veut se reserver une explication chez lui, me disais-je, a la
+bonne heure! j'aime mieux cela.
+
+Il appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-meme me
+prit le bras pour me conduire a son domicile. C'etait une maison du
+voisinage, ou il me fit traverser plusieurs pieces encombrees de caisses
+et d'instruments etranges, quelques-uns d'une grande dimension et qui
+brillaient vaguement, dans l'obscurite, d'un eclat vitreux ou
+metallique.
+
+--C'est mon attirail de _docteur es sciences_, me dit-il en riant. Cela
+ressemble assez a un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pas? Vous
+comprenez, ajouta-t-il d'un ton indefinissable, que madame de Valvedre
+n'aime pas cette habitation, et qu'elle prefere l'agreable hospitalite
+des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de
+votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini
+la-bas, et, si vous vouliez y retourner...
+
+--Pourquoi y retournerais-je? repondis-je affectant l'indifference. Je
+n'aime pas le bal, moi!
+
+--N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous interesse?
+
+--Tous les Obernay m'interessent; mais le bal est la plus maussade
+maniere de jouir de la societe des gens qu'on aime.
+
+--Eh! pas toujours! Il donne une certaine animation... Quand j'etais
+jeune, je ne haissais pas ce bruit-la.
+
+--C'est que vous avez eu l'esprit d'etre jeune, monsieur de Valvedre. A
+present, on ne l'a plus. On est vieux a vingt ans.
+
+--Je n'en crois rien, dit-il en allumant son cigare; car il m'avait
+suivi dans la chambre qui m'etait destinee, comme pour s'assurer que
+rien n'y manquait a mon bien-etre. Je crois que c'est une pretention!
+
+--De ma part? repondis-je un peu blesse de la lecon.
+
+--Peut-etre aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela
+coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se
+soustraire a son empire. Elle s'y soumet de bonne foi, parce que la plus
+nouvelle mode lui parait toujours la meilleure; mais, si vous m'en
+croyez, vous examinerez un peu serieusement les dangers de celle-ci, et
+vous ne vous y laisserez pas trop prendre.
+
+Son accent avait tant de douceur et de bonte, que je cessai de croire a
+un piege tendu par sa suspicion a mon inexperience, et, retombant sous
+le charme, j'eprouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui
+ouvrir mon coeur. Il y avait la quelque chose d'horrible dont je ne
+saurais meme aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et
+je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer a lui
+infliger le plus amer des outrages!
+
+Il me dit encore quelques paroles qui furent comme un trait de lumiere
+sur le fond de sa pensee. Il me sembla qu'en m'invitant a retourner au
+bal, c'est-a-dire a etre jeune, naif et croyant, il essayait de savoir
+quelle impression Adelaide avait faite sur moi et si j'etais capable
+d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me rappelle
+plus comment, sur ses levres.
+
+Je fis d'elle le plus grand eloge, autant pour paraitre libre de coeur
+et d'esprit vis-a-vis de sa femme que pour voir s'il eprouvait quelque
+secrete douleur a propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donne
+pour decouvrir qu'il l'aimait a l'insu de lui-meme, et que l'infidelite
+d'Alida ne troublerait pas la paix de son ame genereuse! Mais, s'il
+aimait Adelaide, c'etait avec un desinteressement si vrai, ou avec une
+si heroique abnegation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux
+ni dans ses paroles.
+
+--Je n'ajoute rien a vos eloges, dit-il, et, si vous la connaissiez
+comme moi qui l'ai vue naitre, vous sauriez que rien ne peut exprimer la
+droiture et la bonte de cette ame-la. Heureux l'homme qui sera digne
+d'etre son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si grand honneur
+et une si grande felicite a envisager, que celui-la devra y travailler
+serieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou
+desenchante.
+
+--Monsieur de Valvedre, m'ecriai-je involontairement, vous semblez me
+dire que je pourrais aspirer...
+
+--A conquerir sa confiance? Non, je ne puis dire cela, je n'en sais
+rien. Elle vous connait encore trop peu, et nul ne peut lire dans
+l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas ou cela arriverait,
+vos parents et les siens s'en rejouiraient beaucoup.
+
+--Henri ne s'en rejouirait peut-etre pas! repondis-je.
+
+--Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'etre ingrat, mon
+cher enfant!
+
+--Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais
+d'autant plus qu'il m'aime en depit de nos differences d'opinions et de
+caracteres; mais ces differences, qu'il me pardonne pour son compte, le
+feraient beaucoup reflechir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une
+de ses soeurs.
+
+--Quelles sont donc ces differences? Il ne me les a pas signalees en me
+parlant de vous avec effusion. Voyons, repugnez-vous a me les dire? Je
+suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la votre, un homme
+que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre pere,
+qui merite egalement ces sentiments-la, mais que j'ai fort peu connu; je
+parle de votre oncle Antonin, un savant a qui je dois les premieres et
+les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait,
+entre lui et moi, a peu pres la meme distance d'age qui existe
+aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous
+porter un vif interet, et que j'aimerais a m'acquitter envers sa memoire
+en devenant votre conseil et votre ami comme il etait le mien.
+Parlez-moi donc a coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri
+Obernay vous reproche.
+
+Je fus sur le point de m'epancher dans le sein de Valvedre comme un
+enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se defend.
+Pourquoi ne cedai-je point a un salutaire entrainement? Il eut
+probablement arrache de ma poitrine, sans le savoir et par la seule
+puissance de sa haute moralite, le trait empoisonne qui devait se
+tourner contre lui; mais je cherissais trop ma blessure, et j'eus peur
+de la voir fermer. J'eprouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil
+epanchement avec celui dont j'etais le rival. Il fallait etre resolu a
+ne plus l'etre, ou devenir le dernier des hypocrites. J'eludai
+l'explication.
+
+--Henri me reproche precisement, lui repondis-je, le scepticisme, cette
+maladie de l'ame dont vous voulez me guerir; mais ceci nous menerait
+trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre
+fois.
+
+--Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et
+peut-etre sera-ce un meilleur remede a vos ennuis que tous mes
+raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir...
+Pourquoi m'avez-vous dit, a notre premiere rencontre, que vous etiez
+comedien?
+
+--Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout
+seul.
+
+--Et puis, en voyage, on aime a mystifier les passants, n'est-il pas
+vrai?
+
+--Oui! on fait l'agreable vis-a-vis de soi-meme, on se croit fort
+spirituel, et on s'apercoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un
+impertinent de mauvais gout en presence d'un homme de merite.
+
+--Allons, allons, reprit en riant Valvedre, le pauvre homme de merite
+vous pardonne de tout son coeur et ne racontera rien de ceci a la bonne
+Adelaide.
+
+J'etais fort embarrasse de mon role, et, par moments, je me persuadais,
+malgre la liberte d'esprit de M. de Valvedre, que, s'il avait en depit
+de lui-meme quelque velleite de jalousie, c'etait bien plus a propos
+d'Adelaide qu'a propos de sa femme. Je me maudissais donc d'etre
+toujours dans la necessite de le faire souffrir. Pourtant je me
+rappelais les premieres paroles qu'il m'avait dites au Simplon: "J'ai
+beaucoup aime une femme qui est morte." Il aimait donc en souvenir, et
+c'est la qu'il puisait sans doute la force de n'etre ni jaloux de sa
+femme, ni epris d'une autre.
+
+Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le delivrer d'un trouble
+possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer
+au mariage, et que, si je venais a y songer, ce serait lorsque Rosa
+serait en age de quitter sa poupee.
+
+--Rosa! repondit-il avec quelque vivacite. Eh! mais oui... vos ages
+s'accorderont peut-etre mieux alors! Je la connais autant que l'autre,
+et c'est un tresor aussi que cette enfant-la. Mais partez donc et faites
+danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'etes pas encore
+aussi vieux que vous le pretendiez!
+
+Il me tendit la main, cette main loyale qui brulait la mienne, et je
+m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses
+telescopes et de ses alambics.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Je retournai chez les Obernay. On dansait encore; mais Alida,
+secretement blessee de mon depart, s'etait retiree. Le jardin etait
+illumine; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des
+contredanses et des valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystere
+quelconque dans cette fete modeste, pleine de bonhomie et d'honnete
+abandon. Je ne vis pas reparaitre Valvedre, et j'affectai, devant
+mademoiselle Juste, qui tenait bon jusqu'a la fin, beaucoup de gaiete et
+de liberte d'esprit. On proposa un cotillon, et les jeunes filles
+deciderent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle
+Juste, Henri ayant invite sa mere.
+
+--Quoi! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse
+aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec vous une fois le tour de la
+salle; apres quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse
+dont je vais m'assurer d'avance.
+
+Je ne pus voir a qui elle s'adressait; il y avait un peu de confusion
+pour prendre place. Je me trouvai avec elle vis-a-vis de M. Obernay pere
+et d'Adelaide. Quand ils eurent ouvert la figure, les deux graves
+personnages se firent signe et s'eclipserent. Je devenais le cavalier
+d'Adelaide, avec laquelle je n'avais pas ose danser sous les yeux
+d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y
+entendait certes pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce
+qu'elle faisait. Elle parlait bas au pere Obernay en nous regardant d'un
+air moitie bienveillant, moitie railleur. La figure candide du vieillard
+semblait lui repondre: "Vous croyez? Moi, je n'en sais rien, ce n'est
+pas impossible."
+
+Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement
+projete avec mes parents. Juste, sans rien savoir de mon amour pour
+Alida, pressentait quelque charme deja jete sur moi par l'enchanteresse,
+et elle s'efforcait de le faire echouer en me rapprochant de ma fiancee.
+Ma fiancee! cette splendide et parfaite creature eut pu etre a moi! Et
+moi, je preferais a une vie excellente et a de celestes felicites les
+orages de la passion et le desastre de mon existence! Je me disais cela
+en tenant sa main dans la mienne, en affrontant les magnificences de son
+divin sourire, en contemplant les perfections de tout son etre pudique
+et suave! Et j'etais fier de moi, parce qu'elle n'eveillait en moi aucun
+instinct, aucun germe d'infidelite envers ma dangereuse et terrible
+souveraine! Ah! si elle eut pu lire dans mon ame, celle qui la possedait
+si entierement! Mais elle y lisait a contre-sens, et son oeil irrite me
+condamnait au moment de mon plus pur triomphe sur moi-meme; car elle
+etait la, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'epiait d'un oeil
+trouble par la fievre. Quelle victoire pour Juste, si elle eut pu le
+deviner!
+
+L'appartement de madame de Valvedre etait au-dessus de la salle ou l'on
+dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce
+qui se passait en bas par une rosace masquee de guirlandes. Alida avait
+voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fete; elle
+avait ecarte le feuillage, et, me voyant la, elle etait restee clouee a
+sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais etre un
+grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occupant
+d'Adelaide et en jouant le role d'un petit jeune homme enivre de
+mouvement et de gaiete!
+
+Aussi le lendemain, quand j'eus reussi a faire tenir ma lettre a madame
+de Valvedre, je recus une reponse foudroyante. Elle brisait tout, elle
+me rendait ma liberte. Dans la matinee, Juste et Paule avaient parle
+devant elle de mon union projetee avec Adelaide et d'une recente lettre
+de ma mere a madame Obernay, ou ce desir etait delicatement exprime.
+
+"Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'aviez laisse
+ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre
+but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres yeux,
+cette nuit, combien vous etiez ravi de la beaute de votre future, je me
+suis explique votre conduite depuis trois jours. Des que vous etes entre
+dans cette maison, des que vous avez vu celle qu'on vous destinait,
+votre maniere d'etre avec moi a entierement change. Vous n'avez pas su
+trouver un instant pour me parler en secret, vous n'avez pas pu inventer
+le plus petit expedient, vous qui savez si bien penetrer dans les
+forteresses par-dessus les murs, quand le desir vient en aide a votre
+genie. Vous avez ete vaincu par l'eclat de la jeunesse, et, moi, j'ai
+pali, j'ai disparu comme une etoile de la nuit devant le soleil levant.
+C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas; mais pourquoi manquer
+de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi,
+sachant que je haissais a bon droit certaine vieille fille, l'avoir
+traitee avec une veneration ridicule? N'avez-vous pas senti deja des
+mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse
+Alida? Il me semble que, dans un moment, l'unique moment ou vos regards,
+sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez fait entendre que
+j'etais, selon vous, une mauvaise mere. Oui, oui, on vous avait deja dit
+cela, que je preferais mon bel Edmond a mon pauvre Paul, que celui-ci
+etait une victime de ma partialite, de mon injustice: c'est le theme
+favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien reussi a le persuader a
+mon mari, qui m'estime; elle a du reussir plus vite a le prouver a mon
+amant, qui ne m'estime pas!
+
+"Allons! il faut se placer au-dessus de ces miseres! Il faut que je
+dedaigne tout cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne
+odieuse, au moins j'ai la fierte qui convient a ma situation.
+Epargnez-vous de vains mensonges; vous aimez Adelaide et vous serez son
+mari, je vais vous y aider de tout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres
+et reprenez les votres. Je vous pardonne de tout mon coeur comme on doit
+pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine a m'absoudre moi-meme de ma
+folie et de ma credulite."
+
+Ainsi ce n'etait pas assez de la situation terrible ou nous nous
+trouvions vis-a-vis de la famille et de la societe: il fallait que le
+desespoir, la jalousie et la colere missent en cendre nos pauvres coeurs
+deja battus en ruine!
+
+Je fus pris d'un acces de rage contre la destinee, contre Alida et
+contre moi-meme. J'allai faire mes adieux a la famille Obernay, et je
+repartis pour mon pretendu voyage d'agrement; mais je m'arretai a deux
+lieues de Geneve, en proie a une terreur douloureuse. Je n'avais pas
+pris conge de madame de Valvedre; elle etait sortie quand j'etais alle
+faire mes adieux. En rentrant et en apprenant ma brusque resolution,
+elle etait bien femme a se trahir; mon depart, au lieu de la sauver,
+pouvait la perdre... Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de
+supporter la pensee de ses souffrances. Je feignis d'avoir oublie
+quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida fut rentree.
+Ou donc etait-elle depuis le matin? Adelaide et Rosa etaient seules a la
+maison. Je me hasardai a leur demander si madame de Valvedre avait aussi
+quitte Geneve. Je regrettais de ne l'avoir pas saluee. Adelaide me
+repondit avec une sainte tranquillite que madame de Valvedre etait a la
+chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble
+pour de la surprise, elle ajouta:
+
+--Est-ce que cela vous etonne? Elle est fervente papiste, et, nous
+autres heretiques, nous respectons toute sincerite. C'est demain, nous
+a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mere; et elle se reproche
+de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en
+confesser, commander une messe, je crois... Enfin, si vous vouliez
+prendre conge d'elle, attendez-la.
+
+--Non, repondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets.
+
+Les deux soeurs essayerent de me retenir, pour causer, disaient-elles,
+une bonne surprise a Henri, qui allait rentrer. Adelaide insista
+beaucoup; mais, comme je ne cedai pas, et que, sans m'en vouloir, elle
+me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette
+simplicite de manieres bienveillantes ne couvrait aucun regret
+dechirant.
+
+Je fus a peine dehors, que je me dirigeai vers la petite eglise. J'y
+entrai; elle etait deserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin
+obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la
+muraille, une femme habillee de noir, agenouillee sur le pave, et comme
+ecrasee sous le poids d'une douleur extatique. Elle etait couverte de
+tant de voiles, que j'hesitai a la reconnaitre. Enfin je devinai ses
+formes delicates sous le crepe de son deuil, et je me hasardai a lui
+toucher le bras. Ce bras roidi et glace ne sentit rien. Je me precipitai
+sur elle, je la soulevai, je l'entrainai. Elle se ranima faiblement et
+fit un effort pour me repousser.
+
+--Ou me conduisez-vous? dit-elle avec egarement.
+
+--Je n'en sais rien! a l'air, au soleil! vous etes mourante.
+
+--Ah! il fallait donc me laisser mourir!... j'etais si bien!
+
+Je poussai au hasard une porte laterale qui se presenta devant moi, et
+je me trouvai dans une ruelle etroite et peu frequentee. Je vis un
+jardin ouvert. Alida, sans savoir ou elle etait, put marcher jusque-la.
+Je la fis entrer dans ce jardin et s'asseoir sur un banc au soleil. Nous
+etions chez des inconnus, des maraichers; les patrons etaient absents.
+Un journalier qui travaillait dans un carre de legumes nous regarda
+entrer, et, supposant que nous etions de la maison, il se remit a
+l'ouvrage sans plus s'occuper de nous.
+
+Le hasard amenait donc ce tete-a-tete impossible! Quand Alida se sentit
+ranimee par la chaleur, je la conduisis au bout de ce jardin assez
+profond, qui remontait la colline de la vieille ville, et je m'assis
+aupres d'elle sous un berceau de houblon.
+
+Elle m'ecouta longtemps sans rien dire; puis, me laissant prendre ses
+mains tiedes et tremblantes, elle s'avoua desarmee.
+
+--Je suis brisee, me dit-elle, et je vous ecoute comme dans un reve.
+J'ai prie et pleure toute la journee, et je ne voulais reparaitre devant
+mes enfants que quand Dieu m'aurait rendu la force de vivre; mais Dieu
+m'abandonne, il m'a ecrasee de honte et de remords sans m'envoyer le
+vrai repentir qui inspire les bonnes resolutions. J'ai invoque l'ame de
+ma mere, elle m'a repondu: "Le repos n'est que dans la mort!" J'ai senti
+le froid de la derniere heure, et, loin de m'en defendre, je m'y suis
+abandonnee avec une volupte amere. Il me semblait qu'en mourant la, aux
+pieds du Christ, non pas assez rachetee par ma foi, mais purifiee par ma
+douleur, j'aurais au moins le repos eternel, le neant pour refuge. Dieu
+n'a pas plus voulu de ma destruction que de mes pleurs. Il vous a amene
+la pour me forcer a aimer, a bruler, a souffrir encore. Eh bien, que sa
+volonte soit faite! Je suis moins effrayee de l'avenir depuis que je
+sais que je peux mourir de fatigue et de chagrin quand le fardeau sera
+trop lourd.
+
+Alida etait si saisissante et si belle dans son voluptueux accablement,
+que je trouvai l'eloquence d'un coeur profondement emu pour la
+convaincre et la rappeler a la vie, a l'amour et a l'esperance. Elle me
+vit si navre de sa peine, qu'a son tour elle eut pitie de moi et se
+reprocha mes pleurs. Nous echangeames les serments les plus
+enthousiastes d'etre a jamais l'un a l'autre, quoi qu'il put arriver de
+nous; mais, en nous separant, qu'allions-nous faire? J'etais parti pour
+toutes les personnes que nous connaissions a Geneve. L'heure avancait,
+on pouvait s'inquieter de l'absence de madame de Valvedre et la
+chercher.
+
+--Rentrez, lui dis-je; je dois quitter cette ville, ou nous sommes
+entoures de dangers et d'amertumes. Je me tiendrai dans les environs, je
+m'y cacherai et je vous ecrirai. Il faut absolument que nous trouvions
+le moyen de nous voir avec securite et d'arranger notre avenir d'une
+maniere decisive.
+
+--Ecrivez a la Bianca, me dit-elle; j'aurai vos lettres plus vite que
+par la _poste restante_. Je resterai a Geneve pour les recevoir, et, de
+mon cote, je reflechirai a la possibilite de nous revoir bientot.
+
+Elle redescendit le jardin, et j'y restai apres elle pour qu'on ne nous
+vit pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer,
+lorsque je m'entendis appeler a voix basse. Je tournai la tete; une
+petite porte venait de s'ouvrir derriere moi dans le mur. Personne ne
+paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appele par mon
+prenom. Etait-ce Obernay? Je m'avancai et vis Moserwald, qui m'attirait
+vers lui par signes, d'un air de mystere.
+
+Des que je fus entre, il referma la porte derriere nous, et je me
+trouvai dans un autre enclos, desert, cultive en prairie, ou plutot
+abandonne a la vegetation naturelle, ou paissaient deux chevres et une
+vache. Autour de cet enclos si neglige regnait une vigne en berceau
+soutenue par un treillage tout neuf a losanges serrees. C'est sous cet
+abri que Moserwald m'invitait a le suivre. Il mit le doigt sur ses
+levres et me conduisit sous l'auvent d'une sorte de masure situee a l'un
+des bouts de l'enclos. La, il me parla ainsi:
+
+--D'abord faites attention, mon cher! Tout ce qui se dit sous la treille
+peut etre entendu a droite et a gauche a travers les murs, qui ne sont
+ni epais ni hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manasse, un de mes
+pauvres coreligionnaires qui m'est tout devoue; c'est la que vous etiez
+tout a l'heure avec _elle_, j'ai tout entendu! A droite, le mur est
+encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures
+imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans
+le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous etes chez moi.
+J'ai achete ce lopin de terre pour etre aupres d'_elle_, pour la
+regarder, pour l'ecouter, pour surprendre ses secrets, s'il est
+possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais,
+aujourd'hui, en ecoutant par hasard de l'autre cote, j'en ai appris plus
+que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle
+vous aime, je n'espere plus rien; mais je reste son ami et le votre. Je
+vous l'avais promis, je n'ai qu'une parole. Je vois que vous etes
+grandement affliges et tourmentes tous les deux. Je serai, moi, votre
+providence. Restez cache ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est
+assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit,
+sans que personne s'en soit doute, il y a deja six mois, lorsque
+j'esperais qu'_elle_ serait, un jour ou l'autre, touchee de mes soins,
+et qu'elle daignerait venir se reposer la... Il n'y faut plus songer!
+Elle y viendra pour vous. Allons, mon argent et mon savoir-faire ne
+seront pas tout a fait perdus, puisqu'ils serviront a son bonheur et au
+votre. Adieu, mon cher. Ne vous montrez pas, ne vous promenez pas le
+jour dans l'endroit decouvert; on pourrait vous voir des maisons
+voisines. Ecrivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne
+prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous
+risquer dans la campagne, qui commence a deux pas d'ici. Manasse va etre
+a vos ordres. Il vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les
+ouvriers, qui pourraient causer. Il portera vos lettres au besoin et les
+remettra avec une habilete sans pareille. Fiez-vous a lui; il me doit
+tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois
+jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que
+vous cherchez le moyen de vous reunir. Cela finira par un enlevement! je
+m'y attends bien. Prenez garde pourtant; ne faites rien sans me
+consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une
+femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou
+bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgre
+mon peu de gout pour les duels, il faudrait nous couper la gorge...
+Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par
+egoisme; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour desespere.
+Adieu!... Ah! a propos, il faut que je retire de la quelques papiers;
+entrons.
+
+Abasourdi et irresolu, je le suivis dans l'interieur de ce hangar en
+ruine, tout charge de lierre et de joubarbes. Une petite construction
+neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre cote du
+jardin sur un etroit parterre eblouissant de roses. L'appartement
+mysterieux se composait de trois petites pieces d'un luxe inoui.
+
+--Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique,
+une coupe d'or cisele remplie jusqu'aux bords de perles fines
+tres-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais
+a sa premiere visite, et, a chaque visite, la coupe eut contenu quelque
+autre merveille; mais, dans ce temps-la, vous savez, elle n'a pas
+seulement daigne voir ma figure!... N'importe, vous lui offrirez ces
+perles de ma part... Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez
+comme venant de vous. Si elle les meprise, qu'elle en fasse un collier a
+son chien! Si elle n'en veut pas, qu'elle les seme dans les orties! Moi,
+je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une a une dans
+les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les
+regarder. Ce n'est pas la ce que je voulais retirer d'ici. C'est un
+paquet de brouillons de lettres que je voulais lui ecrire. Il ne faut
+pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est
+gros! Je lui ecrivais tous les jours, quand elle etait ici; mais, quand
+il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que
+mon style etait lourd, mon francais incorrect... Que n'aurais-je pas
+donne pour savoir tourner cela comme vous le savez dans doute! Mais on
+ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me
+sentais tout en feu en ecrivant. Allons, je remporte ma poesie, et je
+pars. Ne me parlez pas... Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le coeur
+gros. Si vous m'empechiez de me devouer pour elle, je vous tuerais et je
+me tuerais ensuite... Ah! ceci me fait penser... Quand on a des
+rendez-vous avec une femme, il ne faut pas se laisser surprendre et
+assassiner. Voila des pistolets dans leur boite. Ils sont bons, allez!
+on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils...
+Ecoutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manasse vous deguisera
+et vous conduira dans la soiree a mon hotel. Il vous fera entrer sans
+que personne vous remarque. Fut-ce au milieu de la nuit, je vous
+recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu!
+soyez heureux, mais rendez-la heureuse.
+
+Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, ou le grossier et
+le ridicule des details etaient emportes par un souffle de passion
+exaltee et sincere. Il se deroba a mes refus, a mes remerciements, a mes
+denegations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilite. Il tenait mon
+secret, et il fallait lui laisser exercer son devouement ou craindre son
+depit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je
+me soumis, et je l'aimai en depit de tout; car il pleurait a chaudes
+larmes, et je pleurais aussi comme un enfant brise par des emotions
+au-dessus de ses forces.
+
+Quand j'eus repris un peu mes sens et resume ma situation, j'eus horreur
+de ma faiblesse.
+
+--Non certes, m'ecriai-je interieurement, je n'attirerai pas Alida dans
+ce lieu, ou son image a ete profanee par des esperances outrageantes.
+Elle ne verrait qu'avec degout ce luxe et ces presents que lui destinait
+un amour indigne d'elle. Et, moi-meme, je souffre ici comme dans un air
+malsain charge d'idees revoltantes. Je n'ecrirai pas d'ici a Alida; je
+sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer!
+
+La nuit approchait. Des qu'elle fut sombre, je priai Manasse, qui etait
+venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald; mais Moserwald
+arrivait au meme instant pour s'informer de moi, et nous rentrames
+ensemble dans le casino, ou, sur l'ordre de son maitre, Manasse nous
+servit un repas tres-recherche.
+
+--Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentre ici au
+risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais
+puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez
+venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous
+n'aviez pas pense a diner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que
+pour vous, mais voila que je me sens tout a coup grand'faim. J'ai tant
+pleure! Je vois qu'on a raison de le dire: les larmes creusent
+l'estomac.
+
+Il mangea comme quatre; apres quoi, les vins d'Espagne aidant a la
+digestion de ses pensees, il me dit naivement:
+
+--Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais, depuis six mois, voici
+le premier repas que je fais. Vous avez bien vu qu'a Saint-Pierre je
+n'avais pas d'appetit. Outre ma melancolie habituelle, j'avais l'amour
+en tete. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a gueri le corps en
+m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'idee que je
+fais enfin quelque chose de bon et de grand me releve au-dessus de ma
+vie ordinaire. N'en riez pas! En feriez-vous autant a ma place? Ce n'est
+pas sur!... Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'eloquence.
+Cela doit user le coeur a la longue!... Mais nous voila seuls. Manasse
+ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a la un
+cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit a sa maisonnette,
+dans l'enclos voisin. Parlez: que vouliez-vous me dire? et pourquoi
+pretendez-vous que madame de Valvedre ne peut pas venir ici?
+
+Je le lui expliquai sans detour. Il m'ecouta avec toute l'attention
+possible comme s'il eut voulu s'aviser et s'instruire des delicatesses
+de l'amour; puis il reprit la parole.
+
+--Vous vous meprenez sur mes esperances, dit-il; je n'en avais pas.
+
+--Vous n'en aviez pas, et vous faisiez decorer cette maisonnette, vous
+choisissiez une a une les plus belles perles d'Orient?...
+
+--Je n'esperais rien de ces moyens-la, surtout depuis l'affaire de la
+bague. Faut-il vous repeter que, pour moi, je n'y voyais que des
+hommages desinteresses, des preuves de devouement, la joie de procurer
+un petit plaisir feminin a une femme recherchee? Vous ne comprenez pas
+cela, vous! Vous vous etes dit: "Je meriterai et j'obtiendrai l'amour
+par mes talents et ma rhetorique." Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma
+valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable! Je
+n'ai jamais eu la pensee d'acheter une femme de ce merite; mais, si par
+ma passion j'avais pu la convaincre, ou eut ete l'offense quand je
+serais venu mettre mes tresors sous ses pieds? Tous les jours, l'amour
+exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab offre des
+bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une
+poignee de fleurs des champs.
+
+--Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point.
+Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule deraisonnable, mais
+sachez que ma repugnance est invincible. Jamais, je vous le declare,
+Alida ne viendra ici.
+
+--Vous etes un ingrat! fit Moserwald en levant les epaules.
+
+--Non, m'ecriai-je, je ne veux pas etre ingrat! Je vois que vous ne
+m'avez pas trompe en me disant qu'il y avait en vous des tresors de
+bonte. Ces tresors-la, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie.
+Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le merite de vous le confier,
+et pourtant je le sens en surete dans votre coeur. Vous voulez me
+conseiller dans l'emploi des moyens materiels qui peuvent assurer ou
+compromettre le bonheur et la dignite de la femme que j'aime? Je crois a
+votre experience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous
+consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera
+eternelle. Toutes mes repulsions pour certains cotes de votre nature
+seront vivement combattues et peut-etre effacees en moi par l'amitie. Il
+en est deja ainsi; oui, j'ai pour vous une reelle affection, j'estime en
+vous des qualites d'autant plus precieuses qu'elles sont natives et
+spontanees. Ne me demandez pas autre chose, ne cherchez jamais a me
+faire accepter des services d'une valeur venale. Vous n'etes que riche,
+dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut! Vous vous calomniez: vous
+voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par la que vous
+avez conquis ma gratitude et mon affection.
+
+Le pauvre Moserwald me serra dans ses bras en recommencant a pleurer.
+
+--J'ai donc enfin un ami! s'ecria-t-il, un veritable ami, qui ne me
+coute pas d'argent! Ma foi, c'est le premier, et ce sera le seul. Je
+connais assez l'humanite pour avoir cela. Eh bien, je le garderai comme
+la prunelle de mes yeux, et vous, comme mon ami, prenez mon coeur, mon
+sang et mes entrailles. Nephtali Moserwald est a vous a la vie et a la
+mort.
+
+Apres ces effusions, ou il trouva le moyen d'etre comique et pathetique
+en meme temps, il me declara qu'il fallait parler raison sur le point
+capital, l'avenir de madame de Valvedre. Je lui racontai comment je
+m'etais lie a mon insu avec le mari, et, sans lui rien confier des
+orages de mon amour, je lui fis comprendre que des relations ordinaires
+protegees par l'hypocrisie des convenances etaient impossibles entre
+deux caracteres entiers et passionnes. Il me fallait posseder l'ame
+d'Alida dans la solitude, j'etais incapable de ruser avec son mari et
+son entourage.
+
+--Vous avez grand tort d'etre ainsi, repondit Moserwald. C'est un
+puritanisme qui rendra toutes choses bien difficiles; mais, si vous etes
+cassant et maladroit, ce qu'il y a encore de plus habile, c'est de
+disparaitre. Eh bien, cherchons les moyens. M. de Valvedre est riche et
+sa femme n'a rien. Je me suis informe a de bonnes sources, et je sais
+des choses que vous ignorez probablement; car vous avez traite
+d'injurieux mon amour pour elle, et pourtant, par le fait, le votre lui
+sera plus nuisible. Savez-vous qu'on peut l'epouser, cette femme
+charmante, et que ma fortune me permettait d'y pretendre?
+
+--L'epouser! Que dites-vous? Elle n'est donc pas mariee?...
+
+--Elle est catholique, Valvedre est protestant, et ils se sont maries
+selon le rite de la confession d'Augsbourg, qui admet le divorce. Bien
+que M. de Valvedre soit, a ce qu'on dit, un grand philosophe, il n'a pas
+voulu faire acte de catholicite, et, bien qu'Alida et sa mere fussent
+tres-orthodoxes, ce mariage etait si beau pour une fille sans avoir, que
+l'on n'insista pas pour le faire ratifier par votre Eglise et par les
+lois civiles qui confirment l'indissolubilite. On assure que madame de
+Valvedre s'est affectee plus tard de ce genre d'union qui ne lui
+paraissait pas assez legitime, mais que rien n'a pu decider son mari a
+se denationaliser, civilement et religieusement parlant. Donc, le jour
+ou Valvedre sera mecontent de sa femme, il pourra la repudier, qu'elle y
+consente ou non et la laisser a peu pres dans la misere. Ne jouez pas
+avec la situation, Francis! vous n'avez rien, et il y a dix ans que
+cette femme vit dans l'aisance. La misere tue l'amour!
+
+--Elle ne connaitra pas la misere; je travaillerai.
+
+--Vous ne travaillerez pas de longtemps, vous etes trop amoureux.
+L'amour emporte le genie, je le sais par experience, moi qui n'avais
+qu'un gros bon sens, et qui suis parfaitement devenu fou! Je n'ai pas
+fait une seule bonne affaire depuis que j'avais cette folie en tete.
+Heureusement, j'en avais fait auparavant; mais revenons a vous, et
+supposons, si vous voulez, que vous ferez, malgre l'amour, des vers
+magnifiques. Savez-vous ce que cela rapporte? Rien quand on n'est pas
+connu, et fort peu quand on est celebre. Il arrive meme tres-souvent
+que, pour commencer, il faut etre son propre editeur, sauf a vendre une
+demi-douzaine d'exemplaires. Croyez-moi, la poesie est un plaisir de
+prince. Ne songez a elle qu'a vos moments perdus. Je vous trouverai bien
+un emploi, mais il faudra s'en occuper et s'y tenir. Des chiffres, cela
+ne vous amusera pas, et si Alida s'ennuie dans la ville ou vous vous
+fixerez!... Je vous l'ai dit la premiere fois que je vous ai vu, vous
+devriez faire des affaires. Vous n'y entendez rien, mais cela s'apprend
+plus vite que le grec et le latin, et, avec de bons conseils, on peut
+arriver, pourvu qu'on n'ait pas de scrupules exageres et des idees
+fausses sur le mecanisme social.
+
+--Ne me parlez pas de cela, Moserwald! repondis-je avec vivacite. Vous
+passez pour un honnete homme, ne me dites rien des operations qui vous
+ont enrichi. Laissez-moi croire que la source est pure. Je risquerais,
+ou de ne pas comprendre, ou de me trouver dans un desaccord terrible
+avec vous. D'ailleurs, mon jugement la-dessus est fort inutile; il y a
+un premier et insurmontable obstacle, c'est que je n'ai pas le plus
+mince capital a risquer.
+
+--Mais, moi, je veux risquer pour vous... Je ne vous associerai qu'aux
+benefices!
+
+--Laissons cela; c'est impossible!
+
+--Vous ne m'aimez pas!
+
+--Je veux vous aimer en dehors des questions d'interet, je vous l'ai
+dit. Faut-il s'expliquer?... Les causes et les circonstances de notre
+amitie sont exceptionnelles; ce qu'un ami ordinaire pourrait peut-etre
+accepter de vous tres-naturellement, moi, je dois le refuser.
+
+--Oui, je comprends, vous vous dites que, par le fait, c'est a moi
+qu'Alida devrait son bien-etre!... Alors n'en parlons plus; mais le
+diable m'emporte si je sais ce que vous allez devenir! Il faudrait, pour
+vous donner un bon conseil, savoir les dispositions du mari.
+
+--Cela est impossible. L'homme est impenetrable.
+
+--Impenetrable!... Bah! si je m'en melais!
+
+--Vous?
+
+--Eh bien, oui, moi, et sans paraitre en aucune facon.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Il a bien confiance en quelqu'un, ce mari?
+
+--Je n'en sais rien.
+
+--Mais, moi, je le sais! Il ouvre quelquefois le verrou de sa cervelle
+pour votre ami Obernay... Je l'ai ecoule parler, et, comme il melait de
+la science a sa conversation, je n'ai pas bien compris; mais il m'a paru
+un homme chagrin ou preoccupe. Cependant il n'a nomme personne. Il
+parlait peut-etre d'une autre femme que la sienne: il est peut-etre
+epris de cette merveilleuse Adelaide.
+
+--Ah! taisez-vous, Moserwald! la soeur d'Obernay! un homme marie!
+
+--Un homme marie qui peut divorcer!
+
+--C'est vrai, mon Dieu! Parlait-il de divorcer?
+
+--Allons, je vois que la chose vous interesse plus que moi, et, au fait,
+c'est vous seul qu'elle interesse a present. Si Alida avait eu le bon
+sens de m'aimer, je ne m'inquietais guere de son mari, moi! Je lui
+faisais tout rompre, je lui assurais un sort quatre-vingt-dix fois plus
+beau que celui qu'elle a, et je l'epousais, car je suis libre et honnete
+homme! Vous voyez bien que mes pensees ne l'avilissaient pas; mais
+l'amour est fantasque, c'est vous qu'elle choisit: n'y pensons plus.
+Donc, c'est a vous qu'il importe et qu'il appartient de fouiller dans le
+coeur et dans la conscience du mari. Ne quittez pas ce precieux casino,
+mon cher; mettez-vous souvent en embuscade au bout du mur, sous la
+tonnelle de charmille que vous voyez d'ici, et qui est la repetition de
+celle qui occupe l'angle du jardin Obernay. C'est la que j'ai fait
+pratiquer une fente bien masquee. Le mur n'est pas long, et, lors meme
+que les personnages se promenent d'un bout a l'autre en causant, on ne
+perd pas grand'chose quand on a l'oreille fine. Faites ce metier
+patiemment pendant cinq ou six fois vingt-quatre heures, s'il le faut,
+et je parie que vous saurez ce que vous voulez savoir.
+
+--L'idee est ingenieuse a coup sur, mais je n'en profiterai pas.
+Surprendre ainsi les secrets de la famille Obernay me semble une
+bassesse!
+
+--Vous voila encore avec vos exagerations! Il s'agit bien des Obernay!
+Si votre ami marie sa soeur avec Valvedre, vous le saurez un peu plus
+tot que les autres, voila tout, et vous etes bon, j'imagine, pour garder
+les secrets que vous surprendrez. Ce qui est d'une importance
+incalculable pour Alida, c'est de savoir si Valvedre l'aime encore ou
+s'il en aime une autre. Dans le premier cas, il est jaloux, irrite, il
+se venge en brisant tout, et vos affaires vont mal: il faudra alors se
+creuser la tete pour en sortir. Dans le second cas, tout est sauve, vous
+tenez le Valvedre. Presse de rompre sa chaine, il fait a sa femme un
+sort tres-honorable, qu'elle pourra meme discuter, et on se separe sans
+aucun bruit; car, si le divorce peut s'obtenir malgre la resistance de
+l'un des epoux, il y a scandale dans ces cas-la, tandis que, par
+consentement mutuel, aucune des parties n'est deconsideree. Valvedre
+fera beaucoup de sacrifices a sa reputation. Ce sera l'affaire de sa
+femme de profiter de la circonstance. Alors vous l'epousez; vous n'etes
+pas bien riches, mais vous avez le necessaire, et il vous est permis de
+cultiver les lettres. Autrement...
+
+J'interrompis Moserwald avec humeur. J'avais beau faire pour l'aimer, il
+trouvait toujours moyen de me blesser avec son positivisme.
+
+--Vous faites de ma passion, lui dis-je, une affaire d'interet. Vous
+m'en gueririez, si je vous laissais prendre de l'influence sur moi.
+Tenez, j'en suis fache, tout ce que vous m'avez conseille aujourd'hui
+est detestable. Je ne veux ni attirer Alida ici, ni accepter de vous les
+moyens de la faire vivre avec moi, ni ecouter derriere les murs,--autant
+vaut ecouter aux portes,--ni me preoccuper de la question d'argent, ni
+desirer un divorce qui me permettrait de faire un mariage avantageux. Je
+veux aimer, je veux croire, je veux rester sincere et enthousiaste. Je
+braverai donc la destinee, quelle qu'elle soit, puisqu'il n'y a pas de
+moyens irreprochables pour la soumettre.
+
+--C'est fort bien, mon pauvre don Quichotte! repondit Moserwald en
+prenant son chapeau. Vous parlez a votre aise de risquer le tout pour le
+tout! Mais, si vous aimez, vous reflechirez avant de precipiter Alida
+dans la honte et dans le besoin. Je vous laisse; la nuit porte conseil,
+et vous passerez la nuit ici, car vous n'avez pas vos effets, et il faut
+bien me donner le temps de vous les faire tenir. Ou sont-ils?
+
+Je les avais laisses aux environs de Geneve, dans une auberge de village
+que je lui indiquai.
+
+--Vous les aurez demain matin, me dit-il, et, si vous voulez partir pour
+le royaume de l'inconnu, vous partirez: mais le dieu d'amour vous
+inspirera auparavant quelque chose de plus raisonnable et surtout de
+plus delicat. Demain au soir, je reviendrai voir si vous y etes encore
+et diner avec vous..., si toutefois vous etes seul.
+
+J'ecrivis a madame de Valvedre le resume de tout ce qui s'etait passe,
+comme quoi je me trouvais tout pres d'elle et pouvais l'apercevoir, si
+elle se promenait dans le jardin. Je dormis quelques heures, et, des le
+matin, je lui fis tenir ma lettre par l'adroit et devoue Manasse, qui me
+rapporta la reponse, ainsi que mon sac de voyage.
+
+"Restez ou vous etes, me disait madame de Valvedre; j'ai confiance en ce
+Moserwald, et il ne me repugne pas d'aller dans ce jardin. Faites que
+celui qui donne vis-a-vis de la chapelle soit ouvert, et ne bougez pas
+de la journee."
+
+A trois heures de l'apres-midi, elle se glissa dans mon enclos.
+J'hesitais a la faire entrer dans le pavillon. Elle se moqua de mes
+scrupules.
+
+--Comment voulez-vous, me dit-elle, que je m'offense des projets de
+mariage de ce Moserwald? Il voulait gagner mon coeur a force de bagues
+et de colliers! Il raisonnait a son point de vue, qui n'est pas le
+notre. Un juif est un animal _sui generis_, comme dirait M. de Valvedre;
+il n'y a pas a discuter avec ces etres-la, et rien de leur part ne peut
+nous atteindre.
+
+--Vous detestez les juifs a ce point? lui dis-je.
+
+--Non, pas du tout! je les meprise!
+
+Je fus choque de ce parti pris, inique a tant d'egards; j'y vis une
+preuve de plus de ce levain d'amertume et d'injustice reelle qui etait
+dans le caractere d'Alida; mais ce n'etait pas le moment de s'arreter a
+un incident, quel qu'il fut: nous avions tant de choses a nous dire!
+
+Elle entra dans le casino, elle en critiqua la richesse avec dedain et
+ne regarda pas seulement les perles.
+
+--Au milieu de toutes les imbecillites de ce Moserwald, dit-elle, il y a
+une bonne idee dont je m'empare Il veut que nous surprenions les secrets
+de mon mari. Cela peut vous repugner; mais c'est mon droit, et c'est
+pour essayer cela que je suis venue.
+
+--Alida, repris-je saisi d'inquietude, vous etes donc bien tourmentee
+des resolutions de votre mari?
+
+--J'ai des enfants, repondit-elle, et il m'importe de savoir quelle
+femme aura la pretention de devenir leur mere. Si c'est Adelaide...
+Pourquoi donc rougissez-vous?
+
+J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est certain que je me
+sentais blesse de voir l'immaculee soeur d'Obernay melee a nos
+preoccupations. Je n'avais pas fait part a madame de Valvedre des
+reflexions de Moserwald a cet egard; j'eusse cru trahir la religion de
+la famille et de l'amitie; mais un reste de jalousie rendait Alida
+cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvedre et tous
+les autres.
+
+--Vous ne me croyez pas assez simple, dit-elle, pour n'avoir pas vu,
+depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien,
+qu'elle s'evanouit presque d'admiration a chaque parole de sa bouche
+eloquente, que mademoiselle Juste la traite deja comme sa soeur, qu'on
+joue a la petite mere avec mes fils, enfin que, des hier, toute la
+famille, surprise de votre brusque depart, a definitivement tourne les
+yeux vers le pole, c'est-a-dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay
+sont tres-positifs, des gens si raisonnables! Quant a la jeune personne,
+elle etait d'une gaiete folle en m'annoncant que vous etiez parti.
+J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse ete brisee de
+fatigue et forcee de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens
+plus vivante, vous etes la, et je m'imagine que je vais apprendre
+quelque chose qui me rendra la liberte et le repos de ma conscience. Moi
+qui avais des remords et qui prenais mon mari pour un sage de la
+Grece!... Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brulant comme
+un volcan sous la glace!
+
+--Alida! m'ecriai-je, frappe d'un trait de lumiere, ce n'est pas de moi,
+c'est de votre mari que vous etes jalouse!...
+
+--Ce serait donc de vous deux a la fois, reprit-elle, car je le suis de
+vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin
+avec la vie.
+
+--C'est peut-etre de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aime!
+
+Elle ne repondit pas. Elle etait inquiete, agitee; il semblait qu'elle
+se repentit de notre reconciliation et de nos serments de la veille, ou
+qu'une preoccupation plus vive que notre amour lui fit voir enfin les
+dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il etait evident
+que ma lettre l'avait bouleversee, car elle m'accablait de questions sur
+les revelations que Moserwald m'avait faites.
+
+--A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Comment se
+fait-il que, me voyant si malheureux en presence de tout ce qui nous
+separe, vous ne m'ayez jamais dit: "Tout cela n'existe pas, je peux
+invoquer une loi plus humaine et plus douce que la notre, j'ai fait un
+mariage protestant?"
+
+--J'ai du croire que vous le saviez, repondit-elle, et que vous pensiez
+comme moi la-dessus.
+
+--Comment pensez-vous? Je l'ignore.
+
+--Je suis catholique... autant que peut l'etre une personne qui a le
+malheur de douter souvent de tout et de Dieu meme. Je crois du moins que
+la meilleure societe possible est la societe qui reconnait l'autorite
+absolue de l'Eglise et l'indissolubilite du mariage. J'ai donc souffert
+amerement de ce qu'il y a d'incomplet et d'irregulier dans le mien.
+N'etait-ce pas une raison de plus pour y ajouter, par ma croyance et ma
+volonte, la sanction que lui a refusee Valvedre? Ma conscience n'a
+jamais admis et n'admettra jamais que lui ou moi ayons le droit de
+rompre.
+
+--Eh bien, repondis-je, je vous aime mieux ainsi: cela me semble plus
+digne de vous; mais, si votre mari vous contraint a reprendre votre
+liberte!...
+
+--Il peut reprendre la sienne, si tant est qu'il l'ait perdue; mais,
+moi, rien ne me decidera a me remarier. Voila pourquoi je ne vous ai
+jamais dit que cela fut possible.
+
+Croirait-on que cette decision si nette me blessa profondement? Une
+heure auparavant, je fremissais encore a l'idee de devenir l'epoux d'une
+femme de trente ans, deux fois mere, et riche des aumones d'un ancien
+mari. Toute ma passion faiblissait devant une si redoutable perspective,
+et pourtant je m'etais dit que, si Alida, repudiee par ma faute,
+exigeait de moi cette solennelle reparation, je me ferais au besoin
+naturaliser etranger pour la lui donner; mais j'esperais qu'elle n'y
+songerait seulement pas, et voila que je l'interrogeais, voila que je me
+trouvais humilie et comme offense de sa fidelite quand meme envers
+l'epoux ingrat! Il etait dans la destinee et aussi dans la nature de
+notre amour de nous abreuver de chagrins a tout propos, a toute heure,
+de nous rendre mefiants, susceptibles. Nous echangeames des paroles
+aigres, et nous nous quittames en nous adorant plus que jamais, car il
+nous fallait l'orage pour milieu, et l'enthousiasme ne se faisait en
+nous qu'apres l'excitation de la colere ou de la douleur.
+
+Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que nous n'arrivions jamais a
+prendre une resolution. Il me semblait pressentir un mystere derriere
+les reserves et les hesitations d'Alida. Elle pretendait qu'il y en
+avait un aussi en moi, que je conservais une arriere-pensee de mariage
+avec Adelaide, ou que j'aimais trop ma liberte d'artiste pour me donner
+tout entier a notre amour. Et, quand je lui offrais ma vie, mon nom, ma
+religion, mon honneur, elle refusait tout, invoquant sa propre
+conscience et sa propre dignite. Quel labyrinthe inextricable, quel
+chaos effrayant nous environnait!
+
+Quand elle fut partie, disant, comme de coutume, qu'elle reflechirait et
+que je devais attendre une solution, je marchai avec agitation sous la
+treille et me retrouvai machinalement a l'angle de la muraille, derriere
+la tonnelle des Obernay. Adelaide et Rosa etaient la; elles causaient.
+
+--Je vois qu'il faut travailler pour faire plaisir a nos parents, a mon
+frere et a toi, disait la petite, et aussi a mon bon ami Valvedre, a
+Paule, a tout le monde enfin! Cependant, comme je me sens bien d'etre un
+peu paresseuse par nature, je voudrais que tu me disses encore d'autres
+raisons pour me forcer a me vaincre.
+
+--Je t'ai deja dit, repondit la voix suave de l'ainee, que le travail
+plaisait a Dieu.
+
+--Oui, oui, parce que mon courage lui marquera l'amour que j'ai pour mes
+parents et mes amis; mais pourquoi n'y a-t-il dans tout cela que moi a
+qui la peine d'apprendre ne fasse pas grand plaisir?
+
+--Parce que tu ne reflechis pas. Tu t'imagines que la paresse te
+rejouirait? Tu te trompes bien! Aussitot que ce qui nous contente
+afflige ceux qui nous aiment, nous sommes dans le faux et dans le mal,
+dans le repentir et le chagrin par consequent. Comprends-tu cela?
+Voyons!
+
+--Oui, je comprends. Alors je serai donc mauvaise, si je suis
+paresseuse?
+
+--Oh! cela, je t'en reponds! dit Adelaide avec un accent qui paraissait
+gros d'allusions interieures.
+
+Il sembla que l'enfant eut devine l'objet de ces allusions, car elle
+reprit apres un instant de silence:
+
+--Dis donc, soeur, est-ce que notre amie Alida est mauvaise?
+
+--Pourquoi le serait-elle?
+
+--Dame! elle ne fait rien de la journee, et elle ne se cache pas pour
+dire qu'elle n'a jamais voulu rien apprendre.
+
+--Elle n'est pas mauvaise pour cela. Il faut croire que ses parents ne
+tenaient pas a ce qu'elle fut instruite; mais, puisque tu me parles
+d'elle, crois-tu qu'elle se plaise beaucoup a ne rien faire? Il me
+semble qu'elle s'ennuie souvent.
+
+--Je ne sais pas si elle s'ennuie, mais elle baille ou pleure toujours.
+Sais-tu qu'elle n'est pas gaie, notre amie? A quoi donc pense-t-elle du
+matin au soir? Peut-etre qu'elle ne pense pas.
+
+--Tu te trompes. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle pense au contraire
+beaucoup, et peut-etre meme qu'elle pense trop.
+
+--Trop penser! Papa me dit toujours: "Pense, pense donc, tete folle!
+pense a ce que tu fais!"
+
+--Le pere a raison. Il faut penser toujours a ce qu'on fait et jamais a
+ce qu'on ne doit pas faire.
+
+--A quoi donc pense Alida? Voyons, le devines-tu?
+
+--Oui, et je vais te le dire.
+
+Adelaide baissait instinctivement la voix; je collai mon oreille contre
+la fente du mur, sans me rappeler le moins du monde que je m'etais
+promis de ne jamais espionner.
+
+--Elle pense a toutes choses, disait Adelaide: elle est comme toi et
+moi, et peut-etre beaucoup plus intelligente que nous deux; mais elle
+pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me
+racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien, quand tu reves,
+penses-tu?
+
+--Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux,
+des fleurs...
+
+--Mais depend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantomes-la?
+
+--Non, puisque je dors!
+
+--Tu n'as donc pas de volonte, et, par consequent, pas de raison et pas
+de suite d'idees quand tu reves.
+
+Eh bien, il y a des personnes qui revent presque toujours, meme quand
+elles sont eveillees.
+
+--C'est donc une maladie?
+
+--Oui, une maladie tres-douloureuse et dont on guerirait par l'etude des
+choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux reves.
+On en fait de tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on
+arrive a croire a ses propres visions. Voila pourquoi tu vois notre amie
+pleurer sans cause apparente.
+
+--C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres!
+Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman etait malade; moi,
+je baille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix
+heures du soir. Pauvre Alida! je vois que nous sommes plus raisonnables
+qu'elle.
+
+--Ne t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus
+heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien.
+La-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si
+la mere n'a pas besoin de nous pour le menage.
+
+Cette rapide et simple lecon de morale et de philosophie dans la bouche
+d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup a reflechir. N'avait-elle
+pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacite extreme, tout en
+prechant sa petite soeur? Alida etait-elle un esprit bien lucide, et son
+imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et
+continuel vertige? Ses irresolutions, l'inconsequence de ses velleites
+de religion et de scepticisme, de jalousie tantot envers son mari,
+tantot envers son amant, ses aversions obstinees, ses prejuges de race,
+ses engouements rapides, sa passion meme pour moi, si austere et si
+ardente en meme temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effraye
+d'elle, qu'un instant je me crus delivre du charme fatal par l'ingenue
+et sainte causerie de deux enfants.
+
+Mais pouvais-je etre sauve si aisement, moi qui portais, comme Alida, le
+ciel et l'enfer dans mon cerveau trouble, moi qui m'etais voue au reve
+de la poesie et de la passion, sans vouloir admettre qu'il y eut,
+au-dessus de mes propres visions et de ma libre creation interieure, un
+monde de recherches, sanctionnees par le travail des autres et l'examen
+des grandes individualites? Non, j'etais trop superbe et trop fievreux
+pour comprendre ce mot simple et profond d'Adelaide a sa petite soeur:
+_l'etude des choses vraies!_ L'enfant avait compris, et, moi, je
+haussais les epaules en essuyant la sueur de mon front embrase.
+
+Les jours qui suivirent eurent des heures fortunees, des enivrements et
+des palpitations terribles, au milieu de leurs detresses et de leurs
+decouragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y ebaucher un
+livre, precisement sur cette question qui me brulait les entrailles,
+l'amour! Il semblait que le destin m'eut jete dans mon sujet en pleine
+lumiere, et que le hasard m'eut fourni pour cabinet de travail l'oasis
+revee par les poetes. J'etais entre quatre murs, il est vrai, dans une
+sorte de prison regulierement encadree d'un berceau de monotone verdure;
+mais cet interieur d'enclos, abandonne a lui-meme, avait des massifs de
+buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les
+chevres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours.
+L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait repare le degat cause
+par la pature de la veille. Derriere le casino, j'avais le parfum des
+roses et un rideau de chevrefeuille rouge d'un incomparable eclat. Les
+petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples evolutions
+au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au
+sombre plumage. De la mansarde du casino, je decouvrais, au-dessus des
+maisons inclinees en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de
+montagnes. Le temps etait chaud, ecrasant; les matinees et les nuits
+etaient splendides.
+
+Alida venait chaque jour passer une ou deux heures aupres de moi. Elle
+etait censee prier dans l'eglise; elle s'echappait par la petite porte.
+Manasse l'aidait par un signal a saisir le moment ou la rue etait
+deserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul
+ne pouvait me savoir la.
+
+Moserwald mit une extreme discretion dans ses rapports avec moi des
+qu'il sut que je recevais madame de Valvedre. Il ne vint plus que
+lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il
+m'entourait de soins et de gateries qui sans doute etaient secretement a
+l'adresse de la femme aimee, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en
+riait et pretendait que ce juif etait largement paye de ses peines par
+la confiance qu'elle lui temoignait en venant chez lui et par l'amitie
+qu'avec lui je prenais au serieux.
+
+J'avais accepte cette situation etrange, et je m'y habituais
+insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvedre en
+voulait tenir. Rien n'avancait dans nos projets, sans cesse discutes et
+toujours plus discutables. Alida commencait a croire que Moserwald ne
+s'etait pas trompe, c'est-a-dire que Valvedre, preoccupe
+extraordinairement, couvait quelque mysterieuse resolution; mais quelle
+etait cette resolution? Ce pouvait aussi bien etre une exploration des
+mers du Sud qu'une demande en separation judiciaire. Il etait toujours
+aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion a
+notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en
+avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupcon. Alida n'etait
+nullement surveillee; au contraire, chaque jour la rendait plus libre.
+Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On
+ne se voyait plus guere qu'aux repas et dans la soiree. Loin de faire
+pressentir un doute ou un blame, les hotes de madame de Valvedre lui
+temoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son
+sejour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les
+enfants a changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvedre
+venait tous les jours chez les Obernay et semblait etre tout a
+l'installation et aux premieres etudes de ses fils, ainsi qu'aux
+premieres joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se
+tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donne
+sa demission. Tout etait donc pour le mieux, et il fallait demander au
+ciel que cette situation se prolongeat, disait madame de Valvedre, et
+pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou reve un
+nuage sombre, une tristesse inconnue, sans precedent, au fond du placide
+regard de son mari.
+
+Mais, si l'amour va vite dans ses apprehensions, il va encore plus vite
+dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'etait produit a la fin
+de la semaine, nous commencions a respirer, a oublier le peril et a
+parler de l'avenir comme si nous n'avions qu'a nous baisser pour en
+faire un tapis sous nos pas.
+
+Alida avait horreur des choses materielles; elle froncait le coin delie
+de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de
+voyage, d'etablissement momentane dans un lieu quelconque, de motifs a
+trouver pour qu'elle eut le droit de disparaitre pendant quelques
+semaines.
+
+--Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions
+d'auberge ou de diligence qui doivent se resoudre a l'impromptu.
+L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. Etes-vous
+mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que
+la destinee nous chasse de ce nid trouve sur la branche. L'inspiration
+me viendra quand il faudra se refugier ailleurs.
+
+On voit qu'il n'etait plus question de se reunir pour toujours et meme
+pour longtemps. Alida, inquiete des projets de son mari, n'admettait pas
+qu'elle put faire un eclat qui donnerait a celui-ci des griefs publics
+contre elle.
+
+N'esperant plus changer sa destinee et sentant bien que je ne le devais
+pas, je m'efforcais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter
+du bonheur que sa presence et mon propre travail eussent du m'apporter
+dans cette retraite charmante et sure. Si l'amour inquiet et inassouvi
+me devorait encore aupres d'elle, j'avais la poesie pour epancher en son
+absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes
+mes facultes se faisait sentir a moi avec tant de puissance, que je
+savais presque gre a mon inflexible amante de me l'avoir fait connaitre
+et de m'y maintenir; mais elle etait pour mon cerveau comme une
+devorante liqueur qui ne ranime qu'a la condition d'epuiser. Je croyais
+embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, apres
+des heures d'une reverie pleine de transports divins et d'aspirations
+immenses, je retombais aneanti et incapable de fixer mon reve. Malgre
+moi alors, je me rappelais la modeste definition d'Adelaide: "Rever
+n'est pas penser!"
+
+
+
+
+VII
+
+
+J'avais resolu de ne plus epier les secrets du voisinage, et j'avais
+parle si severement a madame de Valvedre, qu'elle-meme avait renonce a
+ecouter; mais, en marchant sous la treille, je m'arretais
+involontairement a la voix d'Adelaide ou de Rosa, et je restais
+quelquefois enchaine, non par leurs paroles, que je ne voulais plus
+saisir en m'arretant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la
+muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient a
+des heures regulieres, de huit a neuf heures du matin, et de cinq a six
+heures du soir. C'etaient probablement les heures de recreation de la
+petite. Un matin, je restai charme par un air que chantait l'ainee. Elle
+le chantait a voix basse cependant, comme pour n'etre entendue que de
+Rosa, a qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'etait en italien; des
+paroles fraiches, un peu singulieres, sur un air d'une exquise suavite
+qui m'est reste dans la memoire comme un souffle de printemps. Voici le
+sens des paroles qu'elles repeterent alternativement plusieurs fois:
+
+"Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trone dans le ciel, ni
+robe etoilee; mais tu es reine sur la terre, reine sans egale dans mon
+jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaiete.
+"Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fiere; mais tu
+es si jolie! Rien ne te gene, tu etends tes guirlandes comme des bras
+pour benir la liberte, pour benir le paradis de ma force.
+
+"Rose des eaux, nymphea blanc de la fontaine, chere soeur, tu ne
+demandes que de la fraicheur et de l'ombre; mais tu sens bon et tu
+parais si heureuse! Je m'assoirai pres de toi pour penser a la modestie,
+le paradis de ma sagesse."
+
+--Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers.
+
+--C'est le mot de _sagesse_ qui te fait mal a dire, n'est-ce pas, fille
+terrible? reprit Adelaide en riant.
+
+--Peut-etre! Je comprends mieux la gaiete, la liberte..., la force!
+Veux-tu que je grimpe sur le vieux if?
+
+--Non pas! c'est tres-mal appris, de regarder chez les voisins.
+
+--Bah! les voisins! On n'entend jamais par la que des animaux qui
+belent!
+
+--Et tu as envie de faire la conversation avec eux?
+
+--Mechante! Voyons, encore ton dernier couplet. Il est joli aussi, et
+c'est bien a toi d'avoir mis le nenufar dans les roses..., quoique la
+botanique le defende absolument! Mais la poesie, c'est le droit de
+mentir!
+
+--Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu! Tu m'as demande
+hier au soir en t'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un
+a la rose mousseuse, un a l'eglantine et un a ton nymphea qui venait de
+fleurir. Voila tout ce que j'ai trouve en m'endormant aussi, moi!
+
+--Le sommeil t'a prise juste sur le mot de _sagesse?_ N'importe, voila
+que je le sais, ton mot, et ton air aussi. Ecoute!
+
+Elle chanta l'air, et tout aussitot elle voulut le dire en duo avec sa
+soeur.
+
+--Je le veux bien, repondit Adelaide; mais tu vas taire la seconde
+partie, la, tout de suite, d'instinct!
+
+--Oh! d'instinct, ca me va; mais gare les fausses notes!
+
+--Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas
+reveiller Alida, qui se couche si tard!
+
+--Et puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce
+que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la
+musique pour moi?
+
+--Non, mais elle gronderait si nous le disions.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle
+aurait bien raison!
+
+--Moi, je trouve pourtant cela tres-beau, ce que tu fais!
+
+--Parce que tu es un enfant.
+
+--C'est-a-dire un oison! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons,
+personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs
+enfants sont betes, mais... mon ami Valvedre!
+
+--Si tu dis et si tu chantes a qui que ce soit les niaiseries que tu me
+fais faire, tu sais notre marche? je ne t'en ferai plus.
+
+--Oh! alors _motus_! Chantons!
+
+L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adelaide trouva
+l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que
+l'autre discuta, comprit et executa tout de suite. Cette courte et gaie
+lecon suffisait pour prouver a des oreilles exercees que la petite etait
+admirablement douee, et l'autre deja grande musicienne, eclairee du vrai
+rayon createur. Elle etait poete aussi; car j'entendis, le lendemain,
+d'autres vers en diverses langues qu'elle recita ou chanta avec sa
+soeur, a qui elle faisait faire ainsi, en jouant, un resume de plusieurs
+de ses connaissances acquises, et, en depit du soin qu'elle avait pris,
+en composant, d'etre toujours a la portee et meme au gout de l'enfant,
+je fus frappe d'une purete de forme et d'une elevation d'intelligence
+extraordinaires. D'abord je crus etre sous le charme de ces deux voix
+juveniles, dont le chuchotement mysterieux caressait l'oreille comme
+celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais,
+quand elles furent parties, je me mis a ecrire tout ce que ma memoire
+avait pu garder, et je fus bientot surpris, inquiet, presque accable.
+Cette vierge de dix-huit ans, a qui le mot d'amour semblait n'offrir
+qu'un sens de metaphysique sublime, etait plus inspiree que moi, le roi
+des orages, le futur poete de la passion! Je relus ce que j'avais ecrit
+depuis trois jours, et je le detruisis avec colere.
+
+--Et pourtant, me disais-je en essayant de me consoler de ma defaite,
+j'ai un _sujet_, j'ai un foyer, et cette innocence contemplative n'en a
+pas. Elle chante la nature vide, les astres, les plantes, les rochers;
+l'homme est absent de cette creation morne qu'elle symbolise d'une
+maniere originale, il est vrai, mais qu'elle ne saurait embraser... Me
+laisserai-je detourner de ma voie par des rimailleries de pensionnaire?
+
+Je voulus bruler les elucubrations d'Adelaide sur les cendres des
+miennes. Je les relus auparavant, et je m'en epris malgre moi. Je m'en
+epris serieusement. Cela me parut plus neuf que tout ce que faisaient
+les poetes en renom, et le grand charme de ces monologues d'une jeune
+ame en face de Dieu et de la nature venait precisement de la complete
+absence de toute personnalite active. Rien la ne trahissait la fille qui
+se sent belle et qui cherche, uniquement pour s'y mirer, le miroir des
+eaux et des nuages. La jeune muse n'etait pas une forme visible; c'etait
+un esprit de lumiere qui planait sur le monde, une voix qui chantait
+dans les cieux, et, quand elle disait _moi_, c'est Rosa, c'est l'enfance
+qu'elle faisait parler. Il semblait que ce cherubin aux yeux d'azur eut
+seul le droit de se faire entendre dans le grand concert de la creation.
+C'etait une inconcevable limpidite d'expressions, une grandeur etonnante
+d'appreciation et de sentiment avec un oubli entier de soi-meme... oubli
+naturel ou volontaire effacement!--Cette flamme tranquille avait-elle
+deja consume la vitalite de la jeunesse? ou bien la tenait-elle
+assoupie, contenue, et cette adoration d'ange envers l'_auteur du
+beau_--c'est ainsi qu'elle appelait Dieu--donnait-elle le change a une
+passion de femme qui s'ignorait encore?
+
+Je me perdais dans cette analyse, et certains elans religieux, certains
+vers exprimant le ravissement de la contemplation intelligente
+s'attachaient a ma memoire jusqu'a l'obseder. J'essayais d'en changer
+les expressions pour qu'ils m'appartinssent. Je ne trouvais pas mieux,
+je ne trouvais meme pas autre chose pour rendre une emotion si profonde
+et si pure.
+
+--Ah! virginite! m'ecriais-je avec effroi, es-tu donc l'apogee de la
+puissance intellectuelle, comme tu es celle de la beaute physique?
+
+Le coeur du poete est jaloux. Cette admiration, qui me saisissait
+imperieusement, me rendit morose et m'inspira pour Adelaide une estime
+melee d'aversion. En vain je voulus combattre ce mauvais instinct; je me
+surpris, le soir meme, ecoutant ses enseignements a sa soeur, avec le
+besoin de decouvrir qu'elle etait vaine ou pedante. J'aurais pu avoir
+beau jeu, si sa modestie n'eut ete reelle et entiere. L'entretien fut
+comme une repetition de nomenclature qu'elle fit faire a Rosa. En
+marchant avec elle a travers tout le jardin, elle lui faisait nommer
+toutes les plantes du parterre, tous les cailloux des allees, tous les
+insectes qui passaient devant leurs yeux. Je les entendais revenir vers
+le mur et continuer avec rapidite, toujours tres-gaies toutes deux,
+l'une, qui, deja tres-instruite a force de facilite naturelle, essayait
+de se revolter contre l'attention reclamee en substituant des noms
+plaisamment ingenieux de son invention aux noms scientifiques qu'elle
+avait oublies; l'autre, qui, avec la force d'une volonte devouee,
+conservait l'inalterable patience et l'enjouement persuasif. Je fus
+emerveille de la suite, de l'enchainement et de l'ordonnance de son
+enseignement. Elle n'etait plus poete ni musicienne en ce moment-la;
+elle etait la veritable fille, l'eminente eleve du savant Obernay, le
+plus clair et le plus agreable des professeurs, au dire de mon pere, au
+dire de tous ceux qui l'avaient entendu et qui etaient faits pour
+l'apprecier. Adelaide lui ressemblait par l'esprit et par le caractere
+autant que par le visage. Elle n'etait pas seulement la plus belle
+creature qui existat peut-etre a cette epoque; elle etait la plus docte
+et la plus aimable, comme la plus sage et la plus heureuse.
+
+Aimait-elle Valvedre? Non, elle ne connaissait pas l'amour malheureux et
+impossible, cette sereine et studieuse fille! Pour s'en convaincre, il
+suffisait de voir avec quelle liberte d'esprit, avec quelle maternelle
+sollicitude elle instruisait sa jeune soeur. C'etait une lutte charmante
+entre cette precoce maturite et cette turbulence enfantine. Rosa voulait
+toujours echapper a la methode, et se faisait un jeu d'interrompre et
+d'embrouiller tout par des lazzi ou des questions intempestives, melant
+les regnes de la nature, parlant du papillon qui passait a propos du
+fucus de la fontaine, et du grain de sable a propos de la guepe.
+Adelaide repondait au lazzi par une moquerie plus forte et decrivait
+toutes choses sans se laisser distraire. Elle s'amusait aussi a
+embarrasser la memoire ou la sagacite de l'enfant, quand celle-ci, se
+croyant sure d'elle-meme, debitait sa lecon avec une volubilite
+dedaigneuse. Enfin, aux questions imprevues et hors de propos, elle
+avait de soudaines reponses d'une etonnante simplicite dans une
+etonnante profondeur de vues, et l'enfant, eblouie, convaincue, parce
+qu'elle etait admirablement intelligente aussi, oubliait son espieglerie
+et son besoin de revolte pour l'ecouter et la faire expliquer davantage.
+
+La victoire restait donc a l'institutrice, et la petite rentrait au
+logis ferree tout a neuf sur ses etudes anterieures, l'esprit ouvert a
+de nobles curiosites, embrassant sa soeur et la remerciant apres avoir
+mis sa patience a l'epreuve, se rejouissant de pouvoir prendre une bonne
+lecon avec son pere, qui etait le docteur supreme de l'une et de
+l'autre, ou avec Henri, le repetiteur bien-aime; enfin disant pour
+conclure:
+
+--J'espere que tu m'as assez tourmentee aujourd'hui, belle Adelaide! Il
+faut que je sois une petite merveille d'esprit et de raison pour avoir
+souffert tout cela. Si tu ne me fais pas une romance ce soir, il faut
+que tu n'aies ni coeur ni tete!
+
+Ainsi Adelaide faisait a ses moments perdus, le soir en s'endormant, ces
+vers qui m'avaient bouleverse l'esprit, ces melodies qui chantaient dans
+mon ame, et qui me donnaient comme une rage de deballer mon hautbois,
+condamne au silence! Elle etait artiste _par-dessus le marche_,
+lorsqu'elle avait un instant pour l'etre, et sans vouloir d'autre public
+que Rosa, d'autre confident que son oreiller! Et certes, elle ne le
+tourmentait pas longtemps, cet oreiller virginal, car elle avait sur les
+joues la fraicheur veloutee que donnent le sommeil pur et la joie de
+vivre en plein epanouissement. Et moi, je rejetais toute etude
+technique, tant je craignais d'attiedir mon souffle et de ralentir mon
+inspiration! Je ne croyais pas que la vie put etre scindee par une serie
+de preoccupations diverses; j'avais toujours trouve mauvais que les
+poetes fissent du raisonnement ou de la philosophie, et que les femmes
+eussent d'autre souci que celui d'etre belles. J'etais soigneux pour mon
+compte de laisser inactives les facultes variees que ma premiere
+education avait developpees en moi jusqu'a un certain point; j'etais
+jaloux de n'avoir qu'une lyre pour manifestation et une seule corde a
+cette lyre retentissante qui devait ebranler le monde... et qui n'avait
+encore rien dit!
+
+--Soit! pensais-je, Adelaide est une femme superieure, c'est-a-dire une
+espece d'homme. Elle ne sera pas longtemps belle, il lui poussera de la
+barbe. Si elle se marie, ce sera avec un imbecile qui, ne se doutant pas
+de sa propre inferiorite, n'aura pas peur d'elle. On peut admirer,
+estimer, considerer de telles exceptions; mais ne mettent-elles pas les
+amours en fuite?
+
+Et, je me retracais les graces voluptueuses d'Alida, sa preoccupation
+d'amour exclusive, l'art feminin grace auquel sa beaute palie et
+fatiguee rivalisait avec les plus luxuriantes jeunesses, son idolatrie
+caressante pour l'objet de sa predilection, ses ingenieuses et
+enivrantes flatteries, enfin ce culte qu'elle avait pour moi dans ses
+bons moments, et dont l'encens m'etait si delicieux, qu'il me faisait
+oublier le malheur de notre situation et l'amertume de nos
+decouragements.
+
+--Oui, me disais-je, celle-la se connait bien! Elle se proclame une
+vraie femme, et c'est la femme type. L'autre n'est qu'un hybride
+denature par l'education, un ecolier qui sait bien sa lecon et qui
+mourra de vieillesse en la repetant, sans avoir aime, sans avoir inspire
+l'amour, sans avoir vecu. Aimons donc et ne chantons que l'amour et la
+femme! Alida sera la pretresse; c'est elle qui allumera le feu sacre;
+mon genie encore captif brisera sa prison quand j'aurai encore plus
+aime, encore plus souffert! Le vrai poete est fait pour l'agitation
+comme l'oiseau des tempetes, pour la douleur comme le martyr de
+l'inspiration. Il ne commande pas a l'expression et ne souffre pas les
+lisieres de la logique vulgaire. Il ne trouve pas une strophe tous les
+soirs en mettant son bonnet de nuit; il est condamne a des sterilites
+effrayantes comme a des enfantements miraculeux. Encore quelque temps,
+et nous verrons bien si Adelaide est un maitre et si je dois aller a son
+ecole comme la petite Rosa!
+
+Et puis je me rappelais confusement mon jeune age et les soins que
+j'avais eus pour Adelaide enfant. Il me semblait la revoir avec ses
+cheveux bruns et ses grands yeux tranquilles, nature active et douce,
+jamais bruyante, deja polie et facile a egayer, sans etre importune
+quand on ne s'occupait pas d'elle. Je croyais, dans ce mirage du passe,
+entendre ma mere s'ecrier: "Quelle sage et belle fille! Je voudrais
+qu'elle fut a moi!" et madame Obernay lui repondre: "Qui sait? Cela
+pourrait bien se faire un jour!"
+
+Et le jour ou cela aurait pu etre en effet, le jour ou j'aurais pu
+conduire dans les bras de ma mere cette creature accomplie, orgueil
+d'une ville et joie d'une famille, ideal d'un poete a coup sur, le poete
+indecis et chagrin, sterile et mecontent de lui-meme, s'efforcait de la
+rabaisser et se defendait mal de l'envie!
+
+Ces etrangetes un peu monstrueuses de ma situation morale n'etaient que
+trop motivees par l'oisivete de ma raison et l'activite maladive de ma
+fantaisie. Quand j'eus brule mon manuscrit, je crus pouvoir le
+recommencer a ma satisfaction nouvelle, et il n'en fut rien. J'etais
+attire sans cesse vers ce jardin ou le secret de ma vie s'agitait
+peut-etre a deux pas de moi sans que je voulusse le connaitre. Quand je
+sentais approcher Valvedre ou l'une de ses soeurs avec M. Obernay ou
+avec Henri, je croyais toujours entendre prononcer mon nom. Je pretais
+l'oreille malgre moi, et, quand je m'etais assure qu'il n'etait
+nullement question de moi, je m'eloignais sans m'apercevoir de
+l'inconsequence de ma conduite.
+
+Tout semblait paisible chez eux; Alida ne s'approchait jamais du mur,
+tant elle craignait de provoquer une imprudence de ma part ou d'attirer
+les soupcons en se reconciliant avec cet endroit qu'elle avait proscrit
+comme trop expose au soleil. J'entendais souvent les jeux bruyants de
+ses fils et la voix posee des vieux parents qui encourageait ou moderait
+leur impetuosite. Alida caressait tendrement l'aine, mais ne causait
+jamais ni avec l'un ni avec l'autre.
+
+Sans pouvoir la suivre des yeux, car le devant de la maison etait masque
+par des massifs d'arbustes, je sentais l'isolement de sa vie dans cet
+interieur si assidument et saintement occupe. Je l'apercevais
+quelquefois, lisant un roman ou un poeme entre deux caisses de myrte, ou
+bien, de ma fenetre, je la voyais a la sienne, regardant de mon cote et
+pliant une lettre qu'elle avait ecrite pour moi. Elle etait etrangere,
+il est vrai, au bonheur des autres, elle dedaignait et meconnaissait
+leurs profondes et durables satisfactions; mais c'est de moi seul, ou
+d'elle-meme en vue de moi seul, qu'elle etait incessamment preoccupee.
+Toutes ses pensees etaient a moi, elle oubliait d'etre amie et soeur, et
+meme presque d'etre mere, tout cela pour moi, son tourment, son dieu,
+son ennemi, son idole! Pouvais-je trouver le blame dans mon coeur? Et
+cet amour exclusif n'avait-il pas ete mon reve?
+
+Tous les matins, un peu avant l'aube, nous echangions nos lettres au
+moyen d'un caillou que Bianca venait lancer par-dessus le mur et que je
+lui renvoyais avec mon message. L'impunite nous avait rendus temeraires.
+Un matin, reveille comme d'habitude avec les alouettes, je recus mon
+tresor accoutume, et je lancai ma reponse anticipee; mais tout aussitot
+je reconnus qu'on marchait dans l'allee, et que ce n'etait plus le pas
+furtif et leger de la jeune confidente: c'etait une demarche ferme et
+reguliere, le pas d'un homme. J'allai regarder a la fente du mur; je
+crus, dans le crepuscule, reconnaitre Valvedre. C'etait lui en effet.
+Que venait-il faire chez les Obernay a pareille heure, lui qui avait
+aupres d'eux son domicile solitaire? Une jalousie effroyable s'empara de
+moi, a ce point que je m'eloignai instinctivement de la muraille, comme
+s'il eut pu entendre les battements de mon coeur.
+
+J'y revins aussitot. J'epiai, j'ecoutai avec acharnement. Il semblait
+qu'il eut disparu. Avait-il entendu tomber le caillou? Avait-il apercu
+Bianca? S'etait-il empare de ma lettre? Baigne d'une sueur froide,
+j'attendis. Il reparut au bout de dix minutes avec Henri Obernay. Ils
+marcherent en silence, jusqu'a ce qu'Obernay lui dit:
+
+--Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il donc? Je suis a vos ordres.
+
+--Ne penses-tu pas, lui repondit Valvedre a voix haute, qu'on pourrait
+entendre de l'autre cote du mur ce qui se dit ici?
+
+--Je n'en repondrais pas, si l'endroit etait habite; mais il ne l'est
+pas.
+
+--Cela appartient toujours au juif Manasse?
+
+--Qui, par parenthese, n'a jamais voulu le vendre a mon pere; mais il
+demeure beaucoup plus loin. Pourtant, si vous craignez d'etre entendu,
+sortons d'ici; allons chez vous.
+
+--Non, restons la, dit Valvedre avec une certaine fermete.
+
+Et, comme si, maitre de mon secret et certain de ma presence, il eut
+voulu me condamner a l'entendre, il ajouta:
+
+--Asseyons-nous la, sous la tonnelle. J'ai un long recit a te faire, et
+je sens que je dois te le faire. Si je prenais le temps de la reflexion,
+peut-etre que ma patience et ma resignation habituelles m'entraineraient
+encore au silence, et peut-etre faut-il parler sous le coup de
+l'emotion.
+
+--Prenez garde! dit Obernay en s'asseyant aupres de lui. Si vous
+regrettiez ce que vous allez faire? si, apres m'avoir pris pour
+confident, vous aviez moins d'amitie pour moi?
+
+--Je ne suis pas fantasque, et je ne crains pas cela, repondit Valvedre
+en parlant avec une nettete de prononciation qui semblait destinee a ne
+me laisser rien perdre de son discours. Tu es mon fils et mon frere,
+Henri Obernay! l'enfant dont j'ai cheri et cultive le developpement,
+l'homme a qui j'ai confie et donne ma soeur bien-aimee. Ce que j'ai a te
+dire apres des annees de mutisme te sera utile a present, car c'est
+l'histoire de mon mariage que je te veux confier; tu pourras comparer
+nos existences et conclure sur le mariage et sur l'amour en connaissance
+de cause. Paule sera plus heureuse encore par toi quand tu sauras
+combien une femme sans direction intellectuelle et sans frein moral peut
+etre a plaindre et rendre malheureux l'homme qui s'est devoue a elle.
+D'ailleurs, j'ai besoin de parler de moi une fois en ma vie! j'ai pour
+principe, il est vrai, que l'emotion refoulee est plus digne d'un homme
+de courage; mais tu sais que je ne suis pas pour les decisions sans
+appel, pour les regles sans exception. Je crois qu'a un jour donne, il
+faut ouvrir la porte a la douleur, afin qu'elle vienne plaider sa cause
+devant le tribunal de la conscience. J'ai fini mon preambule. Ecoute.
+
+--J'ecoute, dit Obernay, j'ecoute avec mon coeur, qui vous appartient.
+
+Valvedre parla ainsi:
+
+--Alida etait belle et intelligente, mais absolument privee de direction
+serieuse et de convictions acquises. Cela eut du m'effrayer. J'etais
+deja un homme mur a vingt-huit ans, et, si j'ai cru a la douceur
+ineffable de son regard, si j'ai eu l'orgueil de me persuader qu'elle
+accepterait mes idees, mes croyances, ma religion philosophique, c'est
+qu'a un jour donne j'ai ete temeraire, enivre par l'amour, domine a mon
+insu par cette force terrible qui a ete mise dans la nature pour tout
+creer ou tout briser en vue de l'equilibre universel.
+
+"Il a su ce qu'il faisait, lui, l'_ auteur du bien_, quand il a jete sur
+les principes engourdis de la vie ce feu devorant qui l'exalte pour la
+rendre feconde; mais, comme le caractere de la puissance infinie est
+l'effusion sans bornes, cette force admirable de l'amour n'est pas
+toujours en proportion avec celle de la raison humaine. Nous en sommes
+eblouis, enivres, nous buvons avec trop d'ardeur et de delices a
+l'intarissable source, et plus nos facultes de comprehension et de
+comparaison sont exercees, plus l'enthousiasme nous entraine au dela de
+toute prudence et de toute reflexion. Ce n'est pas la faute de l'amour,
+ce n'est pas lui qui est trop vaste et trop brulant, c'est nous qui lui
+sommes un sanctuaire trop fragile et trop etroit.
+
+"Je ne cherche donc pas a m'excuser. C'est moi qui ai commis la faute en
+cherchant l'infini dans les yeux decevants d'une femme qui ne le
+comprenait pas. J'oubliai que, si l'amour immense peut ouvrir ses ailes
+et soutenir son vol sans peril, c'est a la condition de chercher Dieu,
+son foyer renovateur, et d'aller, a chaque elan, se retremper et se
+purifier en lui. Oui, le grand amour, l'amour qui ne se repose pas
+d'adorer et de bruler est possible; mais il faut croire, et il faut etre
+deux croyants, deux ames confondues dans une seule pensee, dans une meme
+flamme. Si l'une des deux retombe dans les tenebres, l'autre, partagee
+entre le devoir de la sauver et le desir de ne pas se perdre, flotte a
+jamais dans une aube froide et pale, comme ces fantomes que Dante a vus
+aux limites du ciel et de l'enfer: telle est ma vie!
+
+"Alida etait pure et sincere. Elle m'aimait. Elle connut aussi
+l'enthousiasme, mais une sorte d'enthousiasme athee, si je puis
+m'exprimer ainsi. J'etais son dieu, disait-elle. Il n'y en avait pas
+d'autre que moi.
+
+"Cette sorte de folie m'enivra un instant et m'effraya vite. Si j'etais
+capable de sourire en ce moment, je te demanderais si tu te fais une
+idee de ce role pour un homme serieux, la divinite! J'en ai pourtant
+souri un jour, une heure peut-etre! et tout aussitot j'ai compris que le
+moment ou je ne serais plus dieu, je ne serais plus rien. Et ce
+moment-la, n'etait-il pas deja venu? Pouvais-je concevoir la possibilite
+d'etre pris au serieux, si j'acceptais la moindre bouffee de cet encens
+idolatre?
+
+"Je ne sais pas s'il est des hommes assez vains, assez sots ou assez
+enfants pour s'asseoir ainsi sur un autel et pour poser la perfection
+devant la femme exaltee qui les en a revetus. Quels atroces mecomptes,
+quelles sanglantes humiliations ils se preparent! Combien l'amante decue
+a la premiere faiblesse du faux dieu doit le mepriser et lui reprocher
+d'avoir souffert un culte dont il n'etait pas digne!
+
+"Ma femme n'a du moins pas ce ridicule a m'attribuer. Apres l'avoir
+doucement raillee, je lui parlai serieusement. Je voulais mieux que son
+engouement, je voulais son estime. J'etais fier de lui paraitre le plus
+aimant et le meilleur des hommes, et je comptais consacrer ma vie a
+meriter sa preference; mais je n'etais ni le premier genie de mon
+siecle, ni un etre au-dessus de l'humanite. Elle devait se bien
+persuader que j'avais besoin d'elle, de son amour, de ses encouragements
+et de son indulgence dans l'occasion, pour rester digne d'elle. Elle
+etait ma compagne, ma vie, ma joie, mon appui et ma recompense; donc, je
+n'etais pas Dieu, mais un pauvre serviteur de Dieu qui se donnait a
+elle.
+
+"Ce mot, je m'en souviens, parut la combler de joie, et lui fit dire des
+choses etranges que je veux te redire, parce qu'elles resument toute sa
+maniere de voir et de comprendre.
+
+"--Puisque tu te donnes a moi, s'ecria-t-elle, tu n'es plus qu'a moi et
+tu n'appartiens plus a cet admirable architecte de l'univers, dont il me
+semblait que tu faisais trop un etre saisissable et propre a inspirer
+l'amour. Tiens, il faut que je te le dise a present, je le detestais,
+ton Dieu de savant; j'en etais jalouse. Ne me crois pas impie. Je sais
+bien qu'il y a une grande ame, un principe, une loi qui a preside a la
+creation; mais c'est si vague, que je ne veux pas m'en inquieter. Quant
+au Dieu personnel, parlant et ecrivant des traditions, je ne le trouve
+pas assez grand pour moi. Je ne peux pas le renfermer dans un buisson
+ardent, encore moins dans une coupe de sang. Je me dis donc que le vrai
+Dieu est trop loin pour nous et tout a fait inaccessible a mon examen
+comme a ma priere. Juge si je souffre quand, pour t'excuser d'admirer si
+longtemps la cassure d'une pierre ou l'aile d'une mouche, tu me dis que
+c'est aimer Dieu que d'aimer les betes et les rochers! Je vois la une
+idee systematique, une sorte de manie qui me trouble et qui m'offense.
+L'homme qui est a moi peut bien s'amuser des curiosites de la nature,
+mais il ne doit pas plus se passionner pour une autre idee que mon
+amour, que pour une creature qui n'est pas moi.
+
+"Je ne pus pas lui faire comprendre que ce genre de passion pour la
+nature etait le plus puissant auxiliaire de ma foi, de mon amour, de ma
+sante morale; que se plonger dans l'etude, c'etait se rapprocher autant
+qu'il nous est possible de la source vivifiante necessaire a l'activite
+de l'ame, et se rendre plus digne d'apprecier la beaute, la tendresse,
+les sublimes voluptes de l'amour, les plus precieux dons de la Divinite.
+
+"Ce mot de Divinite n'avait pas de sens pour elle, bien qu'elle me l'eut
+applique dans son delire. Elle s'offensa de mon obstination. Elle
+s'alarma de ne pouvoir me detacher de ce qu'elle appelait une religion
+de reveur. Elle essaya de discuter en m'opposant des livres qu'elle
+n'avait pas lus, des questions d'ecole qu'elle ne comprenait pas; puis,
+irritee de son insuffisance, elle pleura, et je restai stupefait de son
+enfantillage, incapable de deviner ce qui se passait en elle, malheureux
+de l'avoir fait souffrir, moi qui aurais donne ma vie pour elle.
+
+"Je cherchai en vain: quel mystere decouvrir dans le vide? Son ame ne
+contenait que des vertiges et des aspirations vers je ne sais quel ideal
+de fantaisie que je n'ai jamais pu me representer.
+
+"Ceci se passait bien peu de temps apres notre mariage. Je ne m'en
+inquietai pas assez. Je crus a l'excitation nerveuse qui suit les
+grandes crises de la vie. Bientot je vis qu'elle etait grosse et un peu
+faible de complexion pour traverser sans defaillance le redoutable et
+divin drame de la maternite. Je m'attachai a menager une sensibilite
+excessive, a ne la contredire sur rien, a prevenir tous ses caprices. Je
+me fis son esclave, je me fis enfant avec elle, je cachai mes livres, je
+renoncai presque a l'etude. J'admis toutes ses heresies en quelque
+sorte, puisque je lui laissai toutes ses erreurs. Je remis a un temps
+plus favorable cette education de l'ame dont elle avait tant besoin. Je
+me flattai aussi que la vue de son enfant lui revelerait Dieu et la
+verite beaucoup mieux que mes lecons.
+
+"Ai-je eu tort de ne pas chercher plus vite a l'eclairer? J'eprouvais de
+grandes perplexites; je voyais bien qu'elle se consumait dans le reve
+d'un bonheur pueril et d'impossible duree, tout d'extase et de
+_parlage_, de caresses et d'exclamations, sans rien pour la vie de
+l'esprit et pour l'intimite veritable du coeur. J'etais jeune et je
+l'aimais: je partageais donc tous ses enivrements et me laissais
+emporter par son exaltatation; mais, apres, sentant que je l'aimais
+davantage, j'etais effraye de voir qu'elle m'aimait moins, que chaque
+acces de cet enthousiasme la rendait ensuite plus soupconneuse, plus
+jalouse de ce qu'elle appelait mon idee fixe, plus amere devant mon
+silence, plus railleuse de mes definitions.
+
+"J'etais assez medecin pour savoir que la grossesse est quelquefois
+accompagnee d'une sorte d'insanite d'esprit. Je redoublai de soumission,
+d'effacement, de soins. Son mal me la rendait plus chere, et mon coeur
+debordait d'une pitie aussi tendre que celle d'une mere pour l'enfant
+qui souffre. J'adorais aussi en elle cet enfant de mes entrailles
+qu'elle allait me donner; il me semblait entendre sa petite ame me
+parler deja dans mes reves et me dire: "Ne fais jamais de peine "a ma
+mere!"
+
+"Elle fut, en effet, ravie pendant les premiers jours: elle voulut
+nourrir notre cher petit Edmond; mais elle etait trop faible, trop
+insoumise aux prescriptions de l'hygiene, trop exasperee par la moindre
+inquietude; elle dut bien vite confier l'enfant a une nourrice dont
+aussitot elle fut jalouse au point de se rendre plus souffrante encore.
+Elle faisait de la vie un drame continuel; elle sophistiquait sur
+l'instinct filial qui se portait avec ardeur vers le sein de la premiere
+femme venue. Et pourquoi Dieu, ce Dieu intelligent et bon auquel je
+feignais de croire, disait-elle, n'avait-il pas donne a l'homme des le
+berceau un instinct superieur a celui des animaux? En d'autres moments,
+elle voulait que la preference de son enfant pour la nourrice fut un
+symptome d'ingratitude future, l'annonce de malheurs effroyables pour
+elle.
+
+"Elle guerit pourtant, elle se calma, elle prit confiance en moi en me
+voyant renoncer a toutes mes habitudes et a tous mes projets pour lui
+complaire. Elle eut deux ans de ce triomphe, et son exaltation parut se
+dissiper avec les resistances qu'elle avait prevues de ma part. Elle
+voulait faire de moi un _artiste homme du monde_, disait-elle, et me
+depouiller de ma gravite de savant qui lui faisait peur. Elle voulait
+voyager en princesse, s'arreter ou bon lui semblerait, voir le monde,
+changer et reprendre sans cesse. Je cedai. Et pourquoi n'aurais-je pas
+cede? Je ne suis pas misanthrope, le commerce de mes semblables ne
+pouvait me blesser ni me nuire. Je ne m'elevais pas au-dessus d'eux dans
+mon appreciation. Si j'avais approfondi certaines questions speciales
+plus que certains d'entre eux, je pouvais recevoir d'eux tous, et meme
+des plus frivoles en apparence, une foule de notions que j'avais
+laissees incompletes, ne fut-ce que la connaissance du coeur humain,
+dont j'avais peut-etre fait une abstraction trop facile a resoudre. Je
+n'en veux donc point a ma femme de m'avoir force a etendre le cercle de
+mes relations et a secouer la poussiere du cabinet. Au contraire, je lui
+en ai toujours su gre. Les savants sont des instruments tranchants dont
+il est bon d'emousser un peu la lame. J'ignore si je ne serais pas
+devenu sociable par gout avec le temps; mais Alida hata mon experience
+de la vie et le developpement de ma bienveillance.
+
+"Ce ne pouvait pourtant pas etre la mon unique soin et mon unique but,
+pas plus que son avenir a elle ne pouvait etre d'avoir a ses ordres un
+parfait _gentleman_ pour l'accompagner au bal, a la chasse, aux eaux, au
+theatre ou au sermon. Il me semblait porter en moi un homme plus
+serieux, plus digne d'etre aime, plus capable de lui donner, ainsi qu'a
+son fils, une consideration mieux fondee. Je ne pretendais pas a la
+renommee, mais j'avais aspire a etre un serviteur utile, apportant son
+contingent de recherches patientes et courageuses a cet edifice des
+sciences, qui est pour lui l'autel de la verite. Je comptais bien
+qu'Alida arriverait a comprendre mon devoir, et que, la premiere ivresse
+de domination assouvie, elle rendrait a sa veritable vocation celui qui
+avait prouve une tendresse sans bornes par une docilite sans reserve.
+
+"Dans cet espoir, je me risquais de temps en temps a lui faire
+pressentir le neant de notre pretendue vie d'artistes. Nous aimions et
+nous goutions les arts; mais, n'etant artistes createurs ni l'un ni
+l'autre, nous ne devions pas pretendre a cette suite eternelle de
+jugements et de comparaisons qui fait du role de _dilettante_, quand il
+est exclusif, une vie blasee, hargneuse ou sceptique. Les creations de
+l'art sont stimulantes; c'est la leur magnifique bienfait. En elevant
+l'ame, elles lui communiquent une sainte emulation, et je ne crois pas
+beaucoup aux veritables ravissements des admirateurs systematiquement
+improductifs. Je ne parlais pas encore de me soustraire au doux _far
+niente_ ou ma femme se delectait, mais je tentais d'amener en elle-meme
+une conclusion a son usage.
+
+"Elle etait assez bien douee, et, d'ailleurs, assez frottee de musique,
+de peinture et de poesie, depuis son enfance, pour avoir le desir et le
+besoin de consacrer ses loisirs a quelque etude. Si elle etait idolatre
+de melodies, de couleurs ou d'images, n'etait-elle pas assez jeune,
+assez libre, assez encouragee par ma tendresse, pour vouloir sinon
+creer, du moins pratiquer a son tour? Qu'elle eut un gout determine, ne
+fut-ce qu'un seul, une occupation favorite, et je la voyais sauvee de
+ses chimeres. Je comprenais le but de son besoin de vivre dans une
+atmosphere echauffee et comme parfumee d'art et de litterature; elle y
+devenait l'abeille qui fait son miel apres avoir couru de fleur en
+fleur: autrement, elle n'etait ni satisfaite ni emue reellement, sa vie
+n'etant ni active ni reposee. Elle voulait voir et toucher les aliments
+nutritifs par pure convoitise d'enfant malade; mais, privee de force et
+d'appetit, elle ne se nourrissait pas.
+
+"Elle fit d'abord la sourde oreille, et me presenta enfin un jour des
+raisonnements assez specieux, et qui paraissaient desinteresses.
+
+"--Il ne s'agit pas de moi, disait-elle, ne vous en inquietez pas. Je
+suis une nature engourdie, peu pressee d'eclore a la vie comme vous
+l'entendez. Je ressemble a ces bancs de corail dont vous m'avez parle,
+qui adherent tranquillement a leur rocher. Mon rocher, a moi, mon abri,
+mon port, c'est vous! Mais, helas! voila que vous voulez changer toutes
+les conditions de notre commune existence! Eh bien, soit; mais ne vous
+pressez pas tant; vous avez encore beaucoup a gagner dans la pretendue
+oisivete ou je vous retiens. Vous etes destine certainement a ecrire sur
+les sciences, ne fut-ce que pour rendre compte de vos decouvertes au
+jour le jour; vous aurez le fond, mais aurez-vous la forme, et
+croyez-vous que la science ne serait pas plus repandue, si une
+demonstration facile, une expression agreable et coloree, la rendaient
+plus accessible aux artistes? Je vois bien votre entetement: vous voulez
+etre positif et ne travailler que pour vos pareils. Vous pretendez, je
+m'en souviens, qu'un veritable savant doit aller au fait, ecrire en
+latin, afin d'etre a la portee de tous les erudits de l'Europe, et
+laisser a des esprits d'un ordre moins eleve, a des traducteurs, a des
+vulgarisateurs, le soin d'eclaircir et de repandre ses majestueuses
+enigmes. Cela est d'un paresseux et d'un egoiste, permettez-moi de vous
+le dire. Vous qui pretendez qu'il y a du temps pour tout, et qu'il ne
+s'agit que de savoir l'employer avec methode, vous devriez vous
+perfectionner comme orateur ou comme ecrivain, ne pas tant dedaigner les
+succes de salon, etudier, dans la vie que nous menons, l'art de bien
+dire et d'embellir la science par le sentiment de toutes les beautes.
+Alors vous seriez le genie complet, le dieu que je reve en vous malgre
+vous-meme, et moi, pauvre femme, je pourrais ne pas vivre a sept mille
+metres au-dessous de votre niveau, comprendre vos travaux, en jouir, et
+en profiter par consequent. Voyons, devons-nous rester isoles en nous
+tenant la main? Votre amour veut-il faire une part pour vous et une pour
+moi dans cette vie que nous devons traverser ensemble?
+
+"--Ma chere bien-aimee, lui disais-je, votre these est excellente et
+porte sa reponse avec elle. Je vous donne mille fois raison. Il me faut
+un bon instrument pour celebrer la nature; mais voici l'instrument pret
+et accorde, il ne peut pas rester plus longtemps muet. Tout ce que vous
+me dites de tendre et de charmant sur le plaisir que vous aurez a
+l'entendre me donne une impatience genereuse de le faire parler; mais
+les sujets ne s'improvisent pas dans la science: s'ils eclatent parfois
+comme la lumiere dans les decouvertes, c'est par des faits qu'il faut
+bien posement et bien consciencieusement constater avant de s'y fier, ou
+par des idees resultats d'une logique meditative devant laquelle les
+faits ne plient pas toujours spontanement. Tout cela demande, non pas
+des heures et des jours, comme pour faire un roman, mais des mois, des
+annees; encore n'est-on jamais sur de ne pas etre amene a reconnaitre
+qu'on s'est trompe, et qu'on aurait perdu son temps et sa vie sans cette
+compensation, presque infaillible dans les etudes naturelles, d'avoir
+fait d'autres decouvertes a cote et parfois en travers de celle que l'on
+poursuivait. Le temps suffit a tout, me faites-vous dire. Peut-etre,
+mais a la condition de n'en plus perdre, et ce n'est pas dans notre vie
+errante, entrecoupee de mille distractions imprevues, que je peux mettre
+les heures a profit.
+
+"--Ah! nous y voila! s'ecria ma femme avec impetuosite. Vous voulez me
+quitter, voyager seul dans des pays impossibles!
+
+"--Non, certes; je travaillerai pres de vous, je renoncerai a de
+certaines constatations qu'il faudrait aller chercher trop loin; mais
+vous me ferez aussi quelques sacrifices: nous verrons moins d'oisifs,
+nous nous fixerons quelque part pour un temps donne. Ce sera ou vous
+voudrez, et, si vous vous y deplaisez, nous essayerons un autre milieu;
+mais, de temps en temps, vous me permettrez une phase de travail
+sedentaire...
+
+"--Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez
+assez vecu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par
+consequent!
+
+"Rien ne put la faire revenir de cette prevention que l'etude etait sa
+rivale, et que l'amour n'etait possible qu'avec l'oisivete.
+
+"--Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de
+s'occuper d'autre chose. Pendant que l'epoux s'enivre des merveilles de
+la science, l'epouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et,
+puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de
+suite.
+
+"Mes reponses ne servirent qu'a l'exasperer. J'essayai d'invoquer le
+devouement a mon avenir dont elle avait parle d'abord. Elle jeta ce
+leger masque dont elle avait essaye de couvrir son ardente personnalite.
+
+"--Je mentais, oui, je mentais! s'ecria-t-elle. Votre avenir existe-t-il
+donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant
+ma vie tout entiere, vous m'avez donne la votre? Est-ce tenir parole que
+de me condamner a l'intolerable ennui de la solitude?
+
+"L'ennui! c'etait la sa plaie et son effroi. C'est la ce que j'aurais
+voulu guerir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un
+vif eloignement pour les sciences. Elle pretendit que je meprisais les
+arts et les artistes, et que je voulais la releguer au plus bas etage
+dans mon opinion. C'etait me faire injure et me releguer moi-meme au
+rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se
+divise pas en etudes rivales et en manifestations d'antagonisme, que
+Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et
+Michel-Ange et Moliere, et tous les vrais genies, avaient marche aussi
+droit les uns que les autres vers l'eternelle lumiere ou se complete
+l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la
+haine du travail comme un droit sacre de sa nature et de sa position.
+
+"--On ne m'a pas appris a travailler, dit-elle, et je ne me suis pas
+mariee en promettant de me remettre a l'_a b c_ des choses. Ce que je
+sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans
+but. Je suis une femme: ma destinee est d'aimer mon mari et d'elever des
+enfants. Il est fort etrange que ce soit mon mari qui me conseille de
+songer a quelque chose de mieux.
+
+"--Alors, lui repondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en
+lui permettant de conserver sa propre estime; elevez votre fils et ne
+compromettez pas votre sante, l'avenir d'une maternite nouvelle, en
+vivant sans regle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir
+connaitre cet _a b c_ des choses que votre devoir sera d'enseigner a vos
+enfants. Si vous ne pouvez vous resoudre a la vie des femmes ordinaires
+sans perir d'ennui, vous n'etes donc pas une femme ordinaire, et je vous
+conseillais une etude quelconque pour vous rattacher a votre interieur,
+que le caprice et l'imprevu de votre existence actuelle ne sont pas
+faits pour rendre digne de vous et de moi.
+
+"Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore:
+
+"--Tenez, ma pauvre chere enfant, vous etes devoree par votre
+imagination, et vous devorez tout autour de vous. Si vous continuez
+ainsi, vous arriverez a absorber en vous toute la vie des autres sans
+leur rien donner en echange, pas une lumiere, pas une douceur vraie, pas
+une consolation durable. On vous a appris le metier d'idole, et vous
+auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes a
+rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fecondent rien et ne
+sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le neant ou vous laissez
+flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous
+laissez fletrir meme votre incomparable beaute, la souffrance que vous
+imposez sans remords a toutes mes aspirations d'homme honnete et
+laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous..., a commencer par
+notre plus cher tresor, par notre enfant, que vous devorez de caresses,
+et dont vous etouffez d'avance les instincts genereux et forts en vous
+soumettant a ses plus nuisibles fantaisies. Vous etes une femme
+charmante que le monde admire et entraine; mais, jusqu'ici, vous n'etes
+ni une epouse devouee, ni une mere intelligente. Prenez-y garde et
+reflechissez!
+
+"Au lieu de reflechir, elle voulut se tuer. Des heures et des jours se
+passerent en miserables discussions ou toute ma patience, toute ma
+tendresse, toute ma raison et toute ma pitie vinrent se briser devant
+une invincible vanite blessee et a jamais saignante.
+
+"Oui, voila le vice de cette organisation si seduisante. L'orgueil est
+immense et jette comme une paralysie de stupidite sur le raisonnement.
+Il est aussi impossible a ma femme de suivre une deduction elementaire,
+meme dans la logique de ses propres sentiments, qu'il le serait a un
+oiseau de soulever une montagne. Et cela, j'en avais devine, j'en ai
+constate la cause: c'est cette sorte d'atheisme qui la desseche. Elle
+vit aujourd'hui dans les eglises, elle essaye de croire aux miracles,
+elle ne croit reellement a rien. Pour croire, il faut reflechir, elle ne
+pense meme pas. Elle invente et divague, elle s'admire et se deteste,
+elle construit dans son cerveau des edifices bizarres qu'elle se hate de
+detruire: elle parle sans cesse du beau, elle n'en a pas la moindre
+notion, elle ne le sent pas, elle ne sait pas seulement qu'il existe.
+Elle babille admirablement sur l'amour, elle ne l'a jamais connu et ne
+le connaitra jamais. Elle ne se devouera a personne, et elle pourra
+cependant se donner la mort pour faire croire qu'elle aime; car il lui
+faut ce jeu, ce drame, cette tragi-comedie de la passion qui l'emeut sur
+la scene et qu'elle voudrait realiser dans son boudoir. Despote blase,
+elle s'ennuie de la soumission, et la resistance l'exaspere. Froide de
+coeur et ardente d'imagination, elle ne trouve jamais d'expression assez
+forte pour peindre ses delires et ses extases d'amour, et, quand elle
+accorde un baiser, c'est en detournant sa tete epuisee, et en pensant
+deja a autre chose.
+
+"Tu la connais maintenant. Ne la prends pas en dedain, mais plains-la.
+C'etait une fleur du ciel qu'une detestable education a fait avorter en
+serre chaude. On a developpe la vanite et fait naitre la sensibilite
+maladive. On ne lui a pas montre une seule fois le soleil. On ne lui a
+pas appris a admirer quelque chose a travers la cloche de verre de sa
+plate-bande. Elle s'est persuade qu'elle etait l'objet admirable par
+excellence, et qu'une femme ne devait contempler l'univers que dans son
+propre miroir. Ne cherchant jamais son ideal hors d'elle, ne voyant
+au-dessus d'elle-meme ni Dieu, ni les idees, ni les arts, ni les hommes,
+ni les choses, elle s'est dit qu'elle etait belle, et que sa destinee
+etait d'etre servie a genoux, que tout lui devait tout, et qu'a rien
+elle ne devait rien. Elle n'est jamais sortie de la, bien qu'elle ait
+des paroles qui pourraient enerver la volonte la mieux trempee. Elle a
+vecu repliee sur elle-meme, ne croyant qu'a sa beaute, dedaignant son
+ame, la niant a l'occasion, doutant de son propre coeur, l'interrogeant
+et le dechirant avec ses ongles pour le ranimer et le sentir battre,
+faisant passer le monde devant elle pour qu'il s'efforcat de la
+distraire, mais ne s'amusant de rien, et murant sa coquille plutot que
+de respirer l'air que respirent les autres.
+
+"Avec cela, elle est bonne, en ce sens qu'elle est desinteressee,
+liberale, et qu'elle plaint les malheureux en leur jetant sa bourse par
+la fenetre. Elle est loyale d'intentions et croit ne jamais mentir,
+parce qu'a force de se mentir a elle-meme elle a perdu la notion du
+vrai. Elle est chaste et digne dans sa conduite, du moins elle l'a ete
+longtemps; douce dans le fait, trop molle et trop fiere pour la
+vengeance premeditee, elle ne tue qu'avec ses paroles, sauf a les
+oublier ou a les retirer le lendemain.
+
+"Il m'a fallu bien des jours passes a me debattre contre son prestige
+pour la connaitre ainsi. Elle a ete longtemps un probleme que je ne
+pouvais resoudre, parce que je ne pouvais me resigner a voir le cote
+infirme et incurable de son ame. Je crois avoir tout tente pour la
+guerir ou la modifier: j'ai echoue, et j'ai demande a Dieu la force
+d'accepter sans colere et sans blaspheme la plus affreuse, la plus amere
+de toutes les deceptions.
+
+"Une seconde grossesse m'avait rendu de nouveau son esclave. Sa
+delivrance fut la mienne, car il se passa alors dans notre interieur des
+choses veritablement douloureuses et intolerables pour moi. Notre second
+fils etait chetif et sans beaute. Elle m'en fit un reproche; elle
+pretendit que celui-ci etait ne de mon mepris et de mon aversion pour
+elle, qu'il lui ressemblait en laid, qu'il etait sa caricature, et que
+c'est ainsi que je l'avais vue en la rendant mere pour la seconde fois.
+
+"Les excentricites d'Alida ne sont pas de celles qu'on peut reprendre
+avec gaiete et traiter d'enfantillages. Toute contradiction de ce genre
+l'offense au dernier point. Je lui repondis que, si l'enfant avait
+souffert dans son sein, c'est parce qu'elle avait doute de moi et de
+tout: il etait le fruit de son scepticisme; mais il y avait encore du
+remede. La beaute d'un homme, c'est la sante, et il fallait fortifier le
+pauvre petit etre par des soins assidus et intelligents. Il fallait
+suivre aussi d'un oeil attentif le developpement de son ame, et ne
+jamais la froisser par la pensee qu'il put etre moins aime et moins
+agreable a voir que son frere.
+
+"Helas! je prononcais l'arret de cet enfant en essayant de le sauver.
+Alida a l'esprit tres-faible; elle se crut coupable envers son fils
+avant de l'etre, elle le devint par la peur de ne pouvoir echapper a la
+fatalite. Ainsi tous mes efforts aggravaient son mal, et, de toutes mes
+paroles, elle tirait un sens funeste. Elle s'acharnait a constater
+qu'elle n'aimait pas le pauvre Paul, que je le lui avais predit, qu'elle
+ne pouvait conjurer cette destinee, qu'elle frissonnait en voulant
+caresser cette horrible creature, sa malediction, son chatiment et le
+mien. Que sais-je! Je la crus folle, je la promenai encore et j'eloignai
+l'enfant; mais elle se fit des reproches, l'instinct maternel parla plus
+haut que les preventions, ou bien l'orgueil de la femme se revolta. Elle
+voulut en finir avec l'esperance, ce fut son mot. Cela signifiait que,
+n'etant plus aimee de moi, elle renoncait a me retenir a ses cotes. Elle
+me demanda de lui faire arranger Valvedre, qu'elle avait vu un jour en
+passant, et qu'elle avait declare triste et vulgaire. Elle voulait vivre
+maintenant la avec mes soeurs, qui s'y etaient fixees. Je l'y conduisis,
+je fis du petit manoir une riche residence, et je m'y etablis avec elle.
+
+"Mon ami, tu le comprends maintenant, il n'y avait plus d'enthousiasme,
+plus d'espoir, plus d'illusions, plus de flamme dans mon affection pour
+elle; mais l'amitie fidele, un devouement toujours entier, un grand
+respect de ma parole et de ma dignite, une compassion paternelle pour
+cette faible et violente nature, un amour immense pour mes enfants avec
+une tendresse plus raffinee peut-etre pour celui que ma femme n'aimait
+pas, c'en etait bien assez pour me retenir a Valvedre. J'y passai une
+annee qui ne fut pas perdue pour ma jeune soeur et pour mes fils. Je
+donnai a Paule une direction d'idees et de gouts qu'elle a
+religieusement suivie. J'enseignai a ma soeur ainee la science des
+meres, que ma femme n'avait pas et ne voulait pas acquerir. Je
+travaillais aussi pour mon compte, et, triste comme un homme qui a perdu
+la moitie de son ame, je m'attachais a sauver le reste, a ne pas
+souffrir en egoiste, a servir l'humanite dans la mesure de mes forces en
+me devouant au progres des connaissances humaines, et ma famille, en
+l'abritant sous la tendresse profonde et sous l'apparente serenite du
+pere de famille.
+
+"Tout alla bien autour de moi, excepte ma femme, que l'ennui consumait,
+et qui, se refusant a mon affection toujours loyale, se plaisait a se
+proclamer veuve et desheritee de tout bonheur. Un jour, je m'apercus
+qu'elle me haissait, et je me renfermai dans le role d'ami sans rancune
+et sans susceptibilite, le seul role qui put des lors me convenir. Un
+autre jour, je decouvris qu'elle aimait ou croyait aimer un homme
+indigne d'elle. Je l'eclairai sans lui laisser soupconner que j'eusse
+constate son deplorable engouement. Elle fut effrayee, humiliee; elle
+rompit brusquement avec sa chimere, mais elle ne me sut aucun gre de ma
+delicatesse. Loin de la, elle fut offensee de mon apparente confiance en
+elle. Elle eut ete consolee de son mecompte en me voyant jaloux.
+Indignee de ne pouvoir plus me faire souffrir ou de ne pas reussir a me
+le faire avouer, elle chercha d'autres distractions d'esprit. Elle
+s'eprit tour a tour de plusieurs hommes a qui elle ne s'abandonna pas
+plus qu'au premier, mais dont les soins, meme a distance, chatouillaient
+sa vanite. Elle entretint beaucoup de correspondances avec des
+adorateurs plus ou moins avouables; elle se plut a enflammer leur
+imagination et la sienne propre en de feintes amities, ou elle porta une
+immense coquetterie. Je sus tout. On peut me trahir, mais il est plus
+difficile de me tromper. Je constatai qu'elle respectait nos liens a sa
+maniere, et que mon intervention dans cette maniere d'entendre le devoir
+et le sentiment ne servirait qu'a lui faire prendre quelque parti
+facheux et contracter des liens plus compromettants qu'elle ne le
+souhaitait elle-meme. J'etudiai et je pratiquai systematiquement la
+prudence. Je fis le sourd et l'aveugle. Elle me traita de _savant_ dans
+toute l'acception du mot, elle me meprisa presque..., et je me laissai
+mepriser! N'avais-je pas jure a mon premier enfant, des le sein de sa
+mere, que cette mere ne souffrirait jamais par ma faute?
+
+"Tu sais, mon cher Henri, comme j'ai vecu depuis six ans que nous sommes
+intimement lies. Je n'avais qu'un refuge, l'etude, et, devinant le vide
+de mon interieur, tu t'es etonne quelquefois de me voir sacrifier la
+pensee des longs voyages a la crainte de paraitre abandonner ma femme.
+Tu comprends aujourd'hui que ce qui m'a retenu ou ramene pres d'elle
+apres de mediocres absences, c'est le besoin de m'assurer d'abord que ma
+soeur gouvernait mes enfants selon mon coeur et selon mon esprit,
+ensuite la volonte d'oter tout pretexte a quelque scandale dans ma
+maison. Je ne pouvais plus esperer ni desirer l'amour, l'amitie meme
+m'etait refusee; mais je voulais que cette terrible imagination de femme
+connut ou pressentit un frein, tant que mes enfants et ma jeune soeur
+vivraient aupres d'elle. Je n'ai jamais entrave sa liberte au dehors, et
+je dois dire qu'elle n'en a point abuse ostensiblement. Elle m'a hai
+pour cette froide pression exercee sur elle, et que son orgueil ne
+pouvait attribuer a la jalousie; mais elle a fini par m'estimer un
+peu... dans ses heures de lucidite!
+
+"A present, mes enfants sont ici, ma jeune soeur t'appartient, ma soeur
+ainee est heureuse et vit pres de vous, ma femme est libre!
+
+Valvedre s'arreta. J'ignore ce qu'Obernay lui repondit. Arrache un
+instant a l'attention violente avec laquelle j'avais ecoute, je
+m'apercus de la presence d'Alida. Elle etait derriere moi, tenant ma
+lettre ouverte, que son mari avait lue. Elle venait m'annoncer
+l'evenement et m'engager a fuir; mais, enchainee par ce que nous venions
+d'entendre, elle ne songeait plus qu'a ecouter son arret.
+
+Je voulus l'emmener. Elle me fit signe qu'elle resterait jusqu'au bout.
+J'etais si accable de tout ce qui venait d'etre dit, que je ne me sentis
+pas la force de prendre sa main et de la rassurer par une muette
+caresse. Nous restames donc a ecouter, mornes comme deux coupables qui
+attendent leur condamnation.
+
+Quand les paroles qui se disaient de l'autre cote du mur et qui
+echapperent un instant a ma preoccupation reprirent un sens pour moi,
+j'entendis Obernay plaider jusqu'a un certain point la cause de madame
+de Valvedre.
+
+--Elle ne me parait, disait-il, que tres a plaindre. Elle ne vous a
+jamais compris et ne se comprend pas davantage elle-meme. C'est bien
+assez pour que vous ne puissiez plus vous donner du bonheur l'un a
+l'autre; mais, puisqu'au milieu des egarements de son cerveau elle est
+restee chaste, je trouverais trop severe de restreindre ou de
+contraindre ses relations avec ses enfants. Mon pere, j'en suis certain,
+aurait une extreme repugnance a jouer ce role vis-a-vis d'elle, et je ne
+repondrais meme pas qu'il y consentit, quel que soit son devouement pour
+vous.
+
+--Il me suffira de m'expliquer, repondit Valvedre, pour que tu
+comprennes mes craintes. La personne dont nous parlons est en ce moment
+violemment eprise d'un jeune homme qui n'a pas plus de caractere et de
+raison qu'elle. En proie a mille agitations et a mille projets qui se
+contredisent, il lui ecrivait... _dernierement_..., dans une lettre que
+j'ai trouvee sous mes pieds et qui n'etait meme pas cachetee, tant on se
+raille de ma confiance: "Si tu le veux, nous enleverons tes fils, je
+travaillerai pour eux, je me ferai leur precepteur..., tout ce que tu
+voudras, pourvu que tu sois a moi et que rien ne nous separe, etc." Je
+sais que ce sont la des paroles, _des mots, des mots!_ Je suis bien
+tranquille sur le desir sincere que cet amant enthousiaste, enfant
+lui-meme, peut avoir de se charger des enfants d'un autre; mais leur
+mere peut, dans un jour de folie, prendre l'offre au serieux, ne fut-ce
+que pour eprouver son devouement! Cela se reduirait probablement a une
+partie de campagne. Las des marmots, on les ramenerait le soir meme;
+mais crois-tu que ces pauvres innocents doivent etre exposes a entendre,
+ne fut-ce qu'un jour, ces etranges dithyrambes?
+
+--Alors, repondit Obernay, nous ferons bonne garde; mais le mieux serait
+que vous ne partissiez pas encore.
+
+--Je ne partirai pas sans avoir regle toutes choses pour le present et
+l'avenir.
+
+--L'avenir, ne vous en tourmentez pas trop! Le caprice qui menace sera
+bientot passe.
+
+--Cela n'est pas sur, reprit Valvedre. Jusqu'ici, elle n'avait encourage
+que des hommages peu inquietants, des gens du monde trop bien eleves
+pour s'exposer a des esclandres. Aujourd'hui, elle a rencontre un homme
+intelligent et honnete, mais tres-exalte, sans experience, et, je le
+crains, sans principes suffisants pour faire triompher les bons
+instincts, son pareil, son ideal en un mot. Si elle cache soigneusement
+cette intrigue, je feindrai d'y etre indifferent; mais, si elle prend
+les partis extremes auxquels cet imprudent la convie, il faudra qu'il
+s'attende a une repression de ma part, ou qu'elle cesse de porter mon
+nom. Je ne veux pas qu'elle m'avilisse; mais, tant qu'elle sera ma
+femme, je ne souffrirai pas non plus qu'elle soit avilie par un autre
+homme. Voila ma conclusion.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Quand Valvedre et Obernay se furent eloignes et que je ne les entendis
+plus, je me retournai vers Alida, qui s'etait toujours tenue derriere
+moi; je la vis a genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras
+roides, evanouie, presque morte, comme le jour ou je l'avais trouvee
+dans l'eglise. Les dernieres paroles de Valvedre, que dix fois j'avais
+ete sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon energie. Je portai
+Alida dans le casino, et, en depit des revelations qui m'avaient brise
+un instant, je la secourus et la consolai avec tendresse.
+
+--Eh bien, le gant est jete, lui dis-je quand elle fut en etat de
+m'entendre, c'est a nous de le ramasser! Ce grand philosophe nous a
+trace notre devoir, il me sera doux de le remplir. Ecrivons-lui tout de
+suite nos intentions.
+
+--Quelles intentions? quoi? repondit-elle d'un air egare.
+
+--N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvedre? Il t'a mise
+au defi d'etre sincere, et moi, il m'a refuse la force d'etre devoue:
+montrons-lui que nous nous aimons plus serieusement qu'il ne pense.
+Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te
+rendre heureuse et de te garder fidele. Voila toute la vengeance que je
+veux tirer de son dedain!
+
+--Et mes enfants! s'ecria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura?
+
+--Vous vous les partagerez.
+
+--Ah! oui, il me donnera Paolino!
+
+--Non, puisque c'est celui qu'il prefere.
+
+--Cela n'est pas! Valvedre les aime egalement, jamais il ne donnera ses
+enfants!
+
+--Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la
+loi puisse atteindre?
+
+--Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un proces, un
+scandale, au lieu d'etre une formalite que le consentement mutuel
+rendrait tres-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante
+n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais
+informee. Mes principes me defendent d'accepter le divorce, et je n'ai
+jamais cru que Valvedre en viendrait la!
+
+--Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatiente de
+cette exaltation maternelle qui ne se reveillait devant moi que pour me
+blesser. Sois donc sincere vis-a-vis de toi-meme, tu n'en aimes qu'un,
+l'aine, et c'est justement celui qui, sous toutes les legislations,
+appartient au pere, a moins qu'il n'y ait danger moral a le lui confier,
+et ce n'est point ici le cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu,
+puisqu'en restant la femme de Valvedre, tu n'en as pas moins perdu a ses
+yeux le droit de les elever... et meme de les promener? Le divorce ne
+changera donc rien a ta situation, car aucune loi humaine ne t'otera le
+droit de les voir.
+
+--C'est vrai, dit Alida en se levant, pale, les cheveux epars, les yeux
+brillants et secs. Eh bien, alors que faisons-nous?
+
+--Tu ecris a ton mari que tu demandes le divorce, et nous partons; nous
+attendons le temps legal apres la dissolution du mariage, et tu consens
+a etre ma femme.
+
+--Ta femme? Mais non, c'est un crime! Je suis mariee et je suis
+catholique!
+
+--Tu as cesse de l'etre le jour ou tu as fait un mariage protestant.
+D'ailleurs, tu ne crois pas en Dieu, ma belle, et ce point-la doit lever
+bien des scrupules d'orthodoxie.
+
+--Ah! vous me raillez! s'ecria-t-elle, vous ne parlez pas serieusement!
+
+--Je raille ta devotion, c'est vrai; mais, pour le reste, je parle si
+serieusement, qu'a l'instant meme je t'engage ma parole d'honnete
+homme...
+
+--Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est
+pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'epouser, voila
+tout.
+
+--Injuste coeur! Est ce donc la premiere fois que je t'offre ma vie?
+
+--Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait
+a une condition.
+
+--Dis! dis vite!
+
+--Je ne veux rien accepter de M. de Valvedre. Il est genereux, il va
+m'offrir la moitie de son revenu; je ne veux meme pas de la pension
+alimentaire a laquelle j'ai droit. Il me repudie, il me dedaigne, je ne
+veux rien de lui! rien, rien!
+
+--C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'ecriai-je.
+Ah! ma chere Alida! combien je te benis de m'avoir devine!
+
+Il y avait plus d'esprit que de sincerite dans ces derniers mots.
+J'avais bien vu qu'Alida avait doute de mon desinteressement: c'etait
+horrible qu'a chaque instant elle doutat ainsi de tout; mais, en ce
+moment-la, comme il y avait aussi en moi plus de fierte blessee par le
+mari que d'elan veritable vers la femme, j'etais resolu a ne m'offenser
+de rien, a la convaincre, a l'obtenir a tout prix.
+
+--Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais etourdie de ma
+resolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon
+coeur deja depense en partie, mon nom fletri probablement par le
+divorce, mes regrets du passe, mes continuelles aspirations vers mes
+enfants, et la misere par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le
+demandes?... Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-meme?...
+
+--Alida, lui dis-je en me mettant a ses pieds, je suis pauvre, et mes
+parents seront peut-etre effrayes de ma resolution; mais je les connais,
+je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te
+reponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que
+tendres; ils sont intelligents, instruits, honores. Je t'offre donc un
+nom moins aristocratique et moins celebre que celui de Valvedre, mais
+aussi pur que les plus purs... Le peu que ces chers parents possedent,
+ils le partageront des a present avec nous, et, quant a l'avenir, je
+mourrai a la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis
+pas doue comme poete, je me ferai administrateur, financier, industriel,
+fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voila tout ce que je
+peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont
+jusqu'ici tu t'es le moins preoccupee.
+
+--Oui, certes, s'ecria-t-elle; l'obscurite, la retraite, la pauvrete, la
+misere meme, tout plutot que la pitie de Valvedre!... L'homme que j'ai
+vu si longtemps a mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour
+le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre
+enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi?
+M'aimeras-tu a ce point de m'accepter avec l'horrible caractere et
+l'absurde conduite que l'on m'attribue?
+
+--Cette conduite..., quelle qu'elle soit, je veux l'ignorer, n'en
+parlons jamais! Quant a ce caractere terrible..., je le connais, et je
+ne crois pas etre en reste avec toi, puisque je suis _ton pareil_, comme
+dit M. de Valvedre. Eh bien, nous sommes deux etres emportes,
+passionnes, impossibles pour les autres, mais necessaires l'un a l'autre
+comme l'eclair a la foudre. Nous nous devorerons sur le meme brasier,
+c'est notre vie! Separes, nous ne serions ni plus tranquilles ni plus
+sages. Va! nous sommes de la race des poetes, c'est-a-dire nes pour
+souffrir et pour nous consumer dans la soif d'un ideal qui n'est pas de
+ce monde. Nous ne le saisirons donc pas a toute heure, mais nous ne
+cesserons pas d'y aspirer; nous le reverons sans cesse et nous
+l'etreindrons quelquefois. Que veux-tu de mieux ailleurs, ame
+tourmentee? Preferes-tu le neant de la desillusion ou les faciles amours
+de la vie mondaine, la retraite a Valvedre ou l'equivoque existence de
+la femme sans mari et sans amant? Sache que je me soucie fort peu des
+jugements de M. de Valvedre sur ton compte. C'est peut-etre un grand
+homme que tu n'as pas compris; mais il ne t'a pas mieux comprise, lui
+qui n'a rien su faire de ton individualite, et qui a prononce l'arret de
+son impuissance morale le jour ou il a cesse de t'aimer. Que n'etais-je
+en face de lui et seul avec lui tout a l'heure! sais-tu ce que je lui
+aurais dit? "Vous ne savez rien de la femme, vous qui voulez lui tracer
+un role conforme a vos systemes, a vos gouts et a vos habitudes. Vous ne
+vous faites aucune idee de la mission d'une creature exquise, et, en
+cela, vous etes un pitoyable naturaliste. Vous etes leibnitzien, je le
+vois de reste, et vous pretendez que la vertu consiste a concourir au
+perfectionnement des choses humaines par la connaissance des choses
+divines. Soit! vous prenez Dieu pour type absolu, et, de meme qu'il
+produit et regle l'eternelle activite, vous voulez que l'homme cree ou
+ordonne sans cesse la prosperite de son milieu par un travail sans
+relache. Vous vous emerveillez devant l'abeille qui fait le miel, devant
+la fleur qui travaille pour l'abeille; mais vous oubliez le role des
+elements, qui, sans rien faire de logique en apparence, donnent a toutes
+choses la vie et l'echange de la vie. Soyez un peu moins pedant et un
+peu plus ingenieux! Comparez, la logique le veut, les ames passionnees a
+la mer qui se souleve et au vent qui se dechaine pour balayer
+l'atmosphere et maintenir l'equilibre de la planete. Comparez la femme
+charmante, qui ne sait que rever et parler d'amour, a la brise qui
+promene, insouciante, d'un horizon a l'autre, les parfums et les
+effluves de la vie. Oui, cette femme, selon vous si frivole, est, selon
+moi, plus active et plus bienfaisante que vous. Elle porte en elle la
+grace et la lumiere; sa seule presence est un charme, son regard est le
+soleil de la poesie, son sourire est l'inspiration ou la recompense du
+poete. Elle se contente d'etre, et l'on vit, l'on aime autour d'elle!
+Tant pis pour vous si vous n'avez pas senti ce rayon penetrer en vous et
+donner a votre etre une puissance et des joies nouvelles!"
+
+Je parlais sous l'inspiration du depit. Je croyais parler a Valvedre, et
+je me consolais de ma blessure en bravant la raison et la verite. Alida
+fut saisie par ce qu'elle prenait pour de l'eloquence veritable. Elle se
+jeta dans mes bras; sensible a la louange, avide de rehabilitation, elle
+versa des larmes qui la soulagerent.
+
+--Ah! tu l'emportes, s'ecria-t-elle, et, de ce moment, je suis a toi.
+Jusqu'a ce moment,--oh! pardonne-moi, plains-moi, tu vois bien que je
+suis sincere!--j'ai conserve pour Valvedre une affection depitee, melee
+de haine et de regret; mais, a partir d'aujourd'hui, oui, je le jure a
+Dieu et a toi, c'est toi seul que j'aime et a qui je veux appartenir a
+jamais. C'est toi le coeur genereux, l'epoux sublime, l'homme de genie!
+Qu'est-ce que Valvedre aupres de toi? Ah! je l'avais toujours dit,
+toujours cru, que les poetes seuls savent aimer, et que seuls ils ont le
+sens des grandes choses! Mon mari me repousse et m'abandonne pour une
+faute legere apres dix ans de fidelite reelle, et, toi qui me connais a
+peine, toi a qui je n'ai donne aucun bonheur, aucune garantie, tu me
+devines, tu me releves et tu me sauves. Tiens, partons! va m'attendre a
+la frontiere; moi, je cours embrasser mes enfants et signifier a M. de
+Valvedre que j'accepte ses conditions.
+
+Transportes de joie et d'orgueil, alleges pour le moment de toute
+souffrance et de toute apprehension, nous nous separames apres nous etre
+entendus sur les moyens de hater notre fuite.
+
+Alida alla rejoindre M. de Valvedre chez les Obernay, ou, en presence
+d'Henri, elle devait lui parler, pendant que je quitterais le casino
+pour n'y jamais rentrer. Moi aussi, je voulais parler a Henri, mais non
+dans une auberge, car je ne devais pas laisser savoir a sa famille que
+je fusse reste ou revenu a Geneve, et, le jour de la noce, j'avais ete
+vu de trop de personnes de l'intimite des Obernay pour ne pas risquer
+d'etre rencontre par quelqu'une d'entre elles. Je fis venir une voiture
+ou je m'enfermai, et j'allai demander asile a Moserwald, qui me cacha
+dans son propre appartement. De la, j'ecrivis un mot a Henri, qui vint
+me trouver presque aussitot.
+
+Ma soudaine presence a Geneve et le ton mysterieux de mon billet etaient
+des indices assez frappants pour qu'il n'hesitat plus a reconnaitre en
+moi le rival dont Valvedre, par delicatesse, lui avait cache le nom.
+Aussi l'explication des faits fut-elle comme sous-entendue. Il contint
+du mieux qu'il put son chagrin et son blame, et, me parlant avec une
+brusquerie froide:
+
+--Tu sais sans doute, me dit-il, ce qui vient de se passer entre M. de
+Valvedre et sa femme?
+
+--Je crois le savoir, repondis-je; mais il est tres-important pour moi
+d'en connaitre les details, et je te prie de me les dire.
+
+--Il n'y a pas de details, reprit-il; madame de Valvedre a quitte notre
+maison, il y a une demi-heure, en nous disant qu'une de ses amies
+mourante, je ne sais quelle Polonaise en voyage, la faisait demander a
+Vevay, et qu'elle reviendrait le plus tot possible. Son mari n'etait
+plus la. Elle a paru desirer le voir; mais, au moment ou j'allais le
+chercher, elle m'a arrete en me disant qu'elle aimait mieux ecrire. Elle
+a ecrit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai
+portees a Valvedre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle
+etait deja partie seule et a pied, laissant probablement ses
+instructions a la Bianca, qui a ete impenetrable; mais Valvedre n'entend
+pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec
+elle. Il la cherche. J'allais l'accompagner quand j'ai recu ton billet.
+J'ai compris, j'ai pense, je pense encore que madame de Valvedre est
+ici...
+
+--Sur l'honneur, repondis-je a Obernay en l'interrompant, elle n'y est
+pas!
+
+--Oh! sois tranquille, je ne chercherai pas a la decouvrir, maintenant
+que je te vois en possession du principal role dans celte triste
+affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre facheuse
+entre M. de Valvedre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme
+de sa trempe, on peut etre surpris par un acces de colere. Tu as donc
+bien fait de ne pas te montrer. J'ai cache ta lettre a Valvedre, et il
+ne s'avisera guere de te decouvrir ici.
+
+--Ah! m'ecriai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache?
+
+--Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignite, reprit Henri avec
+autorite, tu serais conduit par un mauvais sentiment a commettre une
+mauvaise action!
+
+--Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par
+un eclat. C'est pour te parler de ces choses que j'ai voulu te voir;
+mais je dois te prier, quelle que soit ton opinion, de me menager. Je ne
+suis pas aussi maitre de moi-meme que s'il s'agissait de faire une
+analyse botanique!
+
+--Ni moi non plus, reprit Obernay; mais je tacherai pourtant de ne pas
+perdre la tete. Pourquoi m'as-tu appele? Parle, je t'ecoute.
+
+--Oui, je vais parler; mais je veux savoir ce que contenait le billet
+que madame de Valvedre t'a fait porter a son mari. Il a du te le
+montrer.
+
+--Oui. Il contenait ceci en propres termes: "J'accepte l'_ultimatum_. Je
+pars! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos desirs,
+je compte me remarier."
+
+--C'est bien, c'est tres-bien! m'ecriai-je soulage d'une vive anxiete:
+j'avais craint un instant qu'Alida n'eut deja change d'intention et
+trahi les serments de l'enthousiasme.--A present, repris-je, tu le vois,
+tout est consomme! Je vais enlever cette femme, et, aussitot qu'elle
+sera libre devant la loi, elle sera ma femme. Tu vois que la question
+est nettement tranchee.
+
+--La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que
+le divorce n'est pas prononce, M. de Valvedre ne veut pas qu'elle soit
+compromise. Il faut qu'elle retourne a Valvedre, ou que tu t'eloignes.
+C'est un peu de patience a avoir, puisque la realisation de votre
+fantaisie ne peut souffrir d'empechement. Craignez-vous deja de vous
+raviser l'un ou l'autre, si vous ne brulez pas vos vaisseaux par un coup
+de tete?
+
+--Point d'epigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvedre est fort
+raisonnable a coup sur; mais il m'est impossible de le suivre. Il a
+lui-meme cree l'empechement en me gratifiant de ses dedains, de ses
+railleries et de ses menaces.
+
+--Ou cela? quand cela donc?
+
+--Sous la tonnelle de ton jardin, il y a une heure.
+
+--Ah! tu etais la? tu ecoutais?
+
+--M. de Valvedre n'avait aucun doute a cet egard.
+
+--Au fait... oui, je me rappelle! Il tenait a parler la. J'aurais du
+deviner pourquoi. Eh bien, apres? Il a parle de son rival, non pas comme
+d'un homme raisonnable, ce qui eut ete bien impossible, mais comme d'un
+honnete homme, et, ma foi...
+
+--C'est plus que je ne merite selon toi?
+
+--Selon moi? Peut-etre! nous verrons! Si tu te conduis en ecervele, je
+dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est
+que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre
+folie en bravant Valvedre, lui donner raison par consequent?
+
+--Je veux le braver, m'ecriai-je. J'ai jure le mariage a sa femme et a
+ma propre conscience; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-la, je
+serai son unique protecteur, parce que M. de Valvedre a predit que je
+serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me
+tuer si je ne faisais pas sa volonte, et que je l'attends de pied forme
+pour savoir qui des deux tuera l'autre, parce qu'enfin il ne me plait
+pas qu'il pense m'avoir intimide, et que je sois homme a subir les
+conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau
+role.
+
+--Tu parles comme un fou! dit Obernay en levant les epaules. Si Valvedre
+voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le
+scandale.
+
+--Valvedre ne craint peut-etre pas tant le blame que le ridicule!
+
+--Et toi donc?
+
+--C'est mon droit encore plus que le sien. Il a provoque mon
+ressentiment, il devait en prevoir les consequences.
+
+--Alors, c'est decide, tu enleves?
+
+--Oui, et avec tout le mystere possible, parce que je ne veux pas
+qu'Alida soit temoin d'une tragedie dont elle ne soupconne pas
+l'imminence; et ce mystere, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas
+envie d'etre le temoin de Valvedre contre moi, ton meilleur ami.
+
+--Mon meilleur ami? Non! tu ne le serais plus; tu peux donner ta
+demission, si tu persistes!
+
+--Au prix de l'amitie, comme au prix de la vie, je persisterai; mais
+aussitot que j'aurai mis Alida en surete, je reviendrai ici, et je me
+presenterai a M. de Valvedre pour lui repeter tout ce que tu viens
+d'entendre et tout ce que je te charge de lui dire aussitot que je serai
+parti, c'est-a-dire dans une heure.
+
+Obernay vit que ma volonte etait exasperee, et que ses remontrances ne
+servaient qu'a m'irriter davantage. Il prit tout a coup son parti.
+
+--C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvedre dispose
+a soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu'a demain, il ignorera
+que je t'ai vu. Pars le plus tot possible, je vais tacher de l'aider a
+ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas beaucoup de
+bonheur; car, si tu en pouvais gouter au milieu d'un pareil triomphe, je
+te mepriserais. Je compte encore sur tes reflexions et tes remords pour
+te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre
+Francis! Je te laisse au bord de l'abime. Dieu seul peut t'empecher d'y
+rouler.
+
+Il sortit. Sa voix etait etouffee par des larmes qui me briserent le
+coeur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter a son cou. Il me
+repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma reponse
+affirmative, il reprit froidement:
+
+--Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai a ton
+service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'offrir les moyens de te
+perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir a ce
+Moserwald..., qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense?
+
+Je ne pouvais plus parler. Le sang m'etouffait d'une toux convulsive. Je
+lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir
+voulu me serrer la main.
+
+Quelques instants apres, j'etais en conference avec mon hote.
+
+--Nephtali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les
+demande.
+
+--Ah! enfin, s'ecria-t-il avec une joie sincere, vous etes donc mon
+veritable ami!
+
+--Oui; mais ecoutez. Mes parents possedent en tout le double de cette
+somme, placee sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils
+unique. Tant que mes parents vivront, je ne veux pas aliener ce capital,
+dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous
+faire une reconnaissance de la somme et des interets.
+
+Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forcai d'accepter, le
+menacant, s'il la refusait, de m'adresser a Obernay, qui m'avait ouvert
+sa bourse.
+
+--Ne suis-je donc pas assez votre oblige, lui dis-je, vous qui, pour
+croire a ma solvabilite, acceptez la seule preuve que je puisse vous en
+donner ici, ma parole?
+
+Au bout d'un quart d'heure, j'etais avec lui dans sa voiture fermee.
+Nous sortions de Geneve, et il me conduisait a une de ses maisons de
+campagne, d'ou je sortis en chaise de poste pour gagner la frontiere
+francaise.
+
+J'etais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soiree et
+qui me semblait avoir quitte la maison Obernay trop precipitamment pour
+ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle; mais, en arrivant au lieu
+du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devance. Elle s'elanca de sa
+voiture dans la mienne, et nous continuames notre route avec rapidite.
+Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-la, et il n'etait pas
+facile de nous atteindre. Cela n'eut pourtant pas ete impossible a
+Valvedre. On verra bientot ce qui nous preserva de sa poursuite.
+
+Paris etait encore, a cette epoque, l'endroit du inonde civilise ou il
+etait le plus facile de se tenir cache. C'est la que j'installai ma
+compagne dans un appartement mysterieux et confortable, en attendant les
+evenements. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adressees
+par Moserwald poste restante. La premiere etait de lui.
+
+"Mon enfant, j'ai fait ce qui etait convenu entre nous. J'ai ecrit a M.
+Henri Obernay pour lui dire que je savais ou vous etiez, que je vous
+avais donne ma parole de ne le confier a personne, mais que j'etais en
+mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait a
+propos de confier a mes soins. Des le jour meme, il a envoye chez moi le
+paquet ci-inclus, que je vous transmets fidelement.
+
+"Vous avez passe le Rubicon comme feu Cesar. Je ne reviendrai pas sur la
+dose de satisfaction, de douleur et d'inquietude que cela me met sur
+l'estomac... L'estomac, c'est bien vulgaire, et _on_ en rira sans pitie;
+mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la poesie est passe
+pour moi avec celui de l'esperance. Je m'etais pourtant senti des
+dispositions pendant quelques jours... Le dieu m'abandonne, et je ne
+vais plus songer qu'a ma sante. L'evenement auquel je m'attendais et
+auquel je ne voulais pas croire, votre depart precipite avec _elle_, m'a
+bouleverse, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile; mais
+cela passera, et la edition de don Quichotte que vous me faites me
+donnera du courage. J'entends d'ici qu'_on_ rit encore; _on_ me compare
+peut-etre a Sancho! N'importe, je suis a _vous_ (au singulier ou au
+pluriel), a votre service, a votre discretion, a la vie et a la mort.
+
+"NEPHTALI."
+
+La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisieme. Les voici
+toutes les deux, celle d'Henri d'abord:
+
+"J'espere qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux
+sur ta veritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu
+saches comment j'ai agi a ton egard.
+
+"Tu es bien simple si tu m'as cru dispose a transmettre a M. de V... tes
+offres provocatrices. Je me suis contente de lui dire, pour sauvegarder
+ton honneur, qu'une tierce personne etait chargee de te faire tenir tout
+genre de communications, et que, le jour ou il jugerait a propos d'avoir
+une explication avec toi, j'etais charge personnellement de t'en
+prevenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel
+rendez-vous.
+
+"Ceci etabli, je me suis permis de supposer que tu allais a Bruxelles
+pour t'entretenir avec tes parens sur tes projets ulterieurs. Quant a
+_madame_, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un enorme mensonge. J'ai
+pretendu savoir qu'elle s'en allait a Valvedre et, de la, en Italie,
+pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour ou son mari formerait le
+premier la demande du divorce, que, jusque-la, la tierce personne
+pouvait egalement lui faire connaitre toute resolution prise a son
+egard.
+
+"Il resulte de mon action que M. de Valvedre..., qui desirait parler a
+_madame_, s'est rendu sur-le-champ a Valvedre, ou j'aimais mieux le
+voir, pour sa dignite et pour ma securite morale, que sur les traces des
+_aimables_ fugitifs.
+
+"De Valvedre, il vient donc de m'ecrire, et si, quand _madame_ et toi
+aurez lu, vous persistez a meconnaitre un tel caractere, je vous plains
+et n'envie pas votre maniere de voir.
+
+"Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause; je regarde comme un
+tres-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce lien qui
+lui confere _la responsabilite sans la repression possible_: probleme
+insoluble ou son ame se consume sans profit pour la science. Moins moral
+et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des voeux pour
+que le calme et la liberte des voyages lui soient definitivement rendus.
+Ceci n'est pas galant, et tu vas peut-etre m'en demander raison. Je
+n'accepterai pas la partie; mais je dois t'avertir d'une chose: c'est
+que, si tu persistais par hasard a demander reparation a M. de V... _de
+l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme_ (car c'etait
+la ton theme), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le
+vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvedre est brave comme
+un lion; mais peut-etre ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends,--au
+grand etonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille
+amities. Braves coeurs, ils ne savent rien!"
+
+
+DE M. DE V... A HENRI OBERNAY.
+
+"Je ne l'ai pas trouvee ici; elle n'y est pas venue, et meme, d'apres
+les informations que j'ai prises le long du chemin, elle a du suivre,
+pour se rendre en Italie, une tout autre direction. Mais est-elle
+reellement par la et a-t-elle jamais resolu serieusement de s'enfermer
+dans un couvent, fut-ce pour quelques semaines?
+
+"Quoi qu'il en soit, il ne me convient pas de la chercher davantage:
+j'aurais l'air de la poursuivre, et ce n'est nullement mon intention. Je
+souhaitais lui parler: une conversation est toujours plus concluante que
+des paroles ecrites; mais le soin qu'elle a pris de l'eviter et de me
+cacher son refuge decele des resolutions plus completes que je ne
+croyais devoir lui en attribuer.
+
+"D'apres les trois mots par lesquels elle a cru suffisant de clore une
+existence de devoirs reciproques, je vois qu'elle craignait un eclat de
+ma part. C'etait mal me connaitre. Il me suffisait, a moi, qu'elle sut
+mon jugement sur son compte, ma compassion pour ses souffrances, les
+limites de mon indulgence pour ses fautes; mais, puisqu'elle n'en a pas
+juge ainsi, il me parait necessaire qu'elle reflechisse de nouveau sur
+ma conduite et sur celle qu'il lui convient d'adopter. Tu lui
+communiqueras donc ma lettre. J'ignore si, en te parlant, j'ai prononce
+le mot de _divorce_, dont elle m'attribue la premeditation. Je suis
+certain de n'avoir envisage cette eventualite que dans le cas ou,
+foulant aux pieds l'opinion, elle me mettrait dans l'alternative ou de
+contraindre sa liberte, ou de la lui rendre entiere. Je ne peux pas
+hesiter entre ces deux partis. L'esprit de la legislation que j'ai
+reconnue en l'epousant prononce dans le sens d'une liberte reciproque,
+quand une incompatibilite eprouvee et constatee de part et d'autre est
+arrivee a compromettre la dignite du lien conjugal et l'avenir des
+enfants. Jamais, quoi qu'il arrive, je n'invoquerai contre celle que
+j'avais choisie, et que j'ai beaucoup aimee, le pretexte de son
+infidelite. Grace a l'esprit de la reforme, nous ne sommes pas condamnes
+a nous nuire mutuellement pour nous degager. D'autres motifs
+suffiraient; mais nous n'en sommes pas la, et je n'ai point encore de
+motifs assez evidents pour exiger qu'_elle_ se prete a une rupture
+legale.
+
+"Elle a cru pourtant, dans un moment d'irritation, me donner ce motif en
+m'ecrivant qu'elle comptait se remarier. Je ne suis pas homme a profiter
+d'une heure de depit; j'attendrai une insistance calme et reflechie.
+
+"Mais probablement elle tient a savoir si je desire le resultat qu'elle
+provoque, et si j'ai aspire pour mon compte a la liberte de contracter
+un nouveau lien. Elle tient a le savoir pour rassurer sa conscience ou
+satisfaire sa fierte. Je lui dois donc la verite. Je n'ai jamais eu la
+pensee d'un second mariage, et, si je l'avais eue, je regarderais comme
+une lachete de ne l'avoir pas sacrifiee au devoir de respecter, dans
+toute la limite du possible, la sincerite de mon premier serment.
+
+"Cette limite du possible, c'est le cas ou madame de V... afficherait
+ses nouvelles relations. C'est aussi le cas ou elle me reclamerait de
+sang-froid, et apres mure deliberation, le droit de contracter de
+nouveaux engagements.
+
+"Je ne ferai donc rien pour agiter son existence actuelle et pour porter
+a l'extreme des resolutions que je n'ai pas le droit de croire sans
+appel. Je ne rechercherai et n'accepterai aucun pourparler avec la
+personne qui m'a offert de se presenter devant moi. Je ne prevois pas,
+de ce cote-la plus que de l'autre, des garanties d'association bien
+durable, mais je n'en serai juge qu'apres un temps d'epreuve et
+d'attente.
+
+"Si on ne m'appelle pas, d'ici a un mois, devant un tribunal competent a
+prononcer le divorce, je m'absenterai pour un temps dont je n'ai pas a
+fixer le terme. A mon retour, je serai moi-meme le juge de cette
+question delicate et grave qui nous occupe, et j'aviserai, mais sans
+sortir des principes de conduite que je viens d'exposer.
+
+"Fais savoir aussi a madame de V... qu'elle pourra faire toucher a la
+banque de Moserwald et compagnie la rente de cinquante mille francs qui
+lui etait precedemment servie, et dont elle-meme avait fixe le chiffre.
+S'il lui convient d'habiter Valvedre ou ma maison de Geneve en l'absence
+de toute relation compromettante pour elle, dis-lui que je n'y vois
+aucun inconvenient; dis-lui meme que mon desir serait de la voir arriver
+ici pendant le peu de jours que j'ai encore a y passer. Je n'ai pas
+d'orgueil, ou du moins je n'en mets pas dans mes rapports avec elle.
+J'ai du longtemps eviter des explications qui n'auraient servi qu'a
+l'irriter et a la faire souffrir. A present que la glace est rompue, je
+ne me crois susceptible d'etre atteint par aucun ridicule, si elle veut
+entendre ce que j'ai desormais a lui dire. Il ne sera pas question du
+passe, je lui parlerai comme un pere qui n'espere pas convaincre, mais
+qui desire attendrir. Completement desinteresse dans ma propre cause,
+puisque par le fait, et sans qu'il soit besoin de solennite, nous nous
+separons, je sens que j'ai encore besoin, moi, de laisser sa vie, non
+pas heureuse, elle ne le peut etre, mais aussi acceptable que possible
+pour elle-meme. Elle pourrait encore gouter quelque joie intime dans la
+gloire de sacrifier la fantaisie et ses redoutables consequences a
+l'avenir de ses enfants et a sa propre consideration, a l'affection de
+ta famille, au fidele devouement de Paule, au respect de tous les gens
+serieux... Si elle veut m'entendre, elle retrouvera l'ami toujours
+indulgent et jamais importun qu'elle connait bien malgre ses habitudes
+de meprise... Si elle ne le veut pas, mon devoir est rempli, et je
+m'eloignerai, sinon rassure sur son compte, du moins en paix avec
+moi-meme."
+
+La bonte comique de Moserwald m'avait fait sourire, la rudesse chagrine
+et railleuse d'Obernay m'avait courrouce, la genereuse douceur de
+Valvedre m'ecrasa. Je me sentis si petit devant lui, que j'eprouvai un
+moment de terreur et de honte avant de faire lire a sa femme cette
+requete a la fois humble et digne; mais je n'avais pas le droit de m'y
+refuser, et je la lui envoyai par Bianca, qui etait venue nous rejoindre
+a Paris.
+
+Je ne voulais pas etre temoin de l'effet de cette lecture sur Alida.
+J'avais appris a redouter l'imprevu de ses emotions et a en menager le
+contre-coup sur moi-meme. Depuis huit jours de tete-a-tete, nous avions,
+par un miracle de la volonte la plus tendue qui fut jamais, reussi a
+nous maintenir au diapason de la confiance heroique. Nous voulions
+croire l'un a l'autre, nous voulions vaincre la destinee, etre plus
+forts que nous-memes, donner un dementi aux sombres previsions de ceux
+qui nous avaient juges si defavorablement. Comme deux oiseaux blesses,
+nous nous pressions l'un contre l'autre pour cacher le sang qui eut
+revele nos traces.
+
+Alida fut grande en ce moment. Elle vint me trouver. Elle souriait, elle
+etait belle comme l'ange du naufrage qui soutient et dirige le navire en
+detresse.
+
+--Tu n'as pas tout lu, me dit-elle; voici des lettres qu'on avait
+remises a Bianca pour moi au moment ou elle a quitte Geneve. Je te les
+avais cachees; je veux que tu les connaisses.
+
+La premiere de ces lettres etait de Juste de Valvedre.
+
+"Ma soeur, disait-elle, ou etes-vous donc? Cette amie polonaise a quitte
+Vevay; elle est donc guerie? Elle va en Italie et vous l'y suivez
+precipitamment, sans dire adieu a personne! Il s'agit donc d'un grand
+service a lui rendre, d'un grand secours a lui porter? Ceci ne me
+regarde pas, direz-vous; mais me permettrez-vous de vous dire que je
+suis inquiete de vous, de votre sante alteree depuis quelque temps, de
+l'air agite d'Obernay, de l'air abattu de mon frere, de l'air mysterieux
+de Bianca? Elle n'a pas du tout l'air d'aller en Italie... Chere, je ne
+vous fais pas de questions, vous m'en avez denie le droit, prenant ma
+sollicitude pour une vaine curiosite. Ah! ma soeur, vous ne m'avez
+jamais comprise; vous n'avez pas voulu lire dans mon coeur, et je n'ai
+pas su vous le reveler. Je suis une vieille fille gauche, tantot brusque
+et tantot craintive. Vous aviez raison de ne pas me trouver aimable,
+mais vous avez eu tort de croire que je n'etais pas aimante et que je ne
+vous aimais pas!
+
+"Alida, revenez, ou, si vous etes encore pres de nous, ne partez pas!
+Mille dangers environnent une femme seduisante. Il n'y a de force et de
+securite qu'au sein de la famille. La votre vous semble quelquefois trop
+grave, nous le savons, nous essayerons de nous corriger... Et puis c'est
+peut-etre moi qui vous deplais le plus... Eh bien, je m'eloignerai, s'il
+le faut. Vous m'avez reproche de me placer entre vous et vos enfants et
+d'accaparer leur affection. Ah! prenez ma place, ne les quittez pas, et
+vous ne me reverrez plus; mais non, vous avez du coeur, et de tels
+depits ne sont pas dignes de vous. Vous n'avez jamais pu croire que je
+vous haissais, moi qui donnerais ma vie pour votre bonheur et qui vous
+demande pardon a genoux, si j'ai eu envers vous quelques moments
+d'injustice ou d'impatience. Revenez, revenez! Edmond a beaucoup pleure
+apres votre depart, si peu prevu. Paolino a une idee fantasque, c'est
+que vous etes dans le jardin qui est aupres du leur: il pretend qu'il
+vous y a vue un jour, et on ne peut l'empecher de grimper au treillage
+pour regarder derriere le mur ou il vous a revee, ou il vous attend
+encore. Paule, qui vous aime tant, a beaucoup de chagrin; son mari en
+est jaloux. Adelaide, qui me voit vous ecrire, veut vous dire quelques
+mots. Elle vous dit, comme moi, qu'il faut croire en nous et ne pas nous
+abandonner."
+
+La lettre d'Adelaide, plus timide et moins tendre, etait plus touchante
+encore dans sa candeur.
+
+"Chere madame,
+
+"Vous etes partie si vite, que je n'ai pas pu vous adresser une grave
+question. Faut-il garnir les chemises de _ces messieurs_ (Edmond et
+Paul) avec de la dentelle, avec de la broderie ou avec un ourlet? Moi,
+j'etais pour les cols et manchettes bien fermes, bien blancs et tout
+unis; mais je crois vous avoir entendu dire que cela ressemblait trop a
+du papier et encadrait trop sechement ces aimables et cheres petites
+figures rondes. Rosa, qui donne toujours son avis, surtout quand on ne
+le lui demande pas, veut de la dentelle. Paule est pour la broderie;
+mais moi, remarquez, je vous en prie, comme je suis judicieuse, je
+pretends que c'est avant tout a leur petite maman que ces minois doivent
+plaire, et qu'elle a, d'ailleurs, mille fois plus de gout que de simples
+Genevoises de notre espece. Donc, repondez vite, chere madame. On est
+d'accord pour desirer de vous complaire et de vous obeir en tout. Vous
+avez emporte un morceau de notre coeur, et cela sans crier gare. C'est
+mal a vous de ne pas nous avoir donne le temps de baiser vos belles
+mains et de vous dire ce que je vous dis ici: Guerissez votre amie, ne
+vous fatiguez pas trop et revenez vite, car je suis au bout de mes
+histoires pour faire prendre patience a Edmond et pour endormir Paolino.
+Paule vous ecrit. Mon pere et ma mere vous offrent leurs plus affectueux
+compliments, et Rosa veut que je vous dise qu'elle a bien soin du gros
+myrte que vous aimez, et dont elle veut mettre une fleur dans ma lettre
+avec un baiser pour vous."
+
+--Quelle confiance en mon retour! dit Alida quand j'eus fini de lire, et
+quel contraste entre les preoccupations de cette heureuse enfant et les
+eclairs de notre Sinai! Eh bien, qu'as-tu, toi? manques-tu de courage?
+Ne vois-tu pas que plus il m'en faut, plus il m'en vient? Tu dois
+trouver que j'ai ete bien injuste envers mon mari, envers la soeur ainee
+et envers cette innocente Adelaide! Trouve, va! tu ne me feras pas plus
+de reproches que je ne m'en fais! J'ai doute de ces coeurs excellents et
+purs, je les ai nies pour m'etourdir sur le crime de mon amour! Eh bien,
+a present que j'ouvre les yeux et que je vois quels amis je t'ai
+sacrifies, je me reconcilie avec ma faute, et je me releve de mon
+humiliation. Je suis contente de me dire que tu ne m'as pas ramassee
+comme un oiseau chasse du nid et juge indigne d'y reprendre sa place. Tu
+n'en as pas moins eu tout le merite de la pitie, et tu as trouve dans
+ton coeur genereux la force de me recueillir, un jour que je me croyais
+avilie et que tu m'avais vu fouler aux pieds. Mais, aujourd'hui, voila
+Valvedre qui se recracte et qui m'appelle, voila Juste qui me tend les
+bras en s'agenouillant devant moi, et la douce Adelaide qui me montre
+mes enfants en me disant qu'ils m'attendent et me pleurent! Je puis
+retourner aupres d'eux et y vivre independante, servie, caressee,
+remerciee, pardonnee, benie! A present, tu es libre, cher ange; tu peux
+me quitter sans remords et sans inquietude; tu n'as rien gate, rien
+detruit dans ma vie. Au contraire, ce mari tres-sage, ces amis
+tres-craintifs du _qu'en dira-t-on_ me menageront d'autant plus qu'ils
+m'ont vue prete a tout rompre. Tu le vois, nous pouvons nous quitter
+sans qu'on raille nos ephemeres amours. Henri lui-meme, ce Genevois
+mal-appris, me fera amende honorable s'il me voit renoncer
+volontairement a ce qu'il appelle mon caprice. Eh bien, que veux-tu
+faire? Reponds! reponds donc! a quoi songes-tu?
+
+Il est des moments dans les plus fatales destinees ou la Providence nous
+tend la planche de salut et semble nous dire: "Prends-la, ou tu es
+perdu." J'entendais cette voix mysterieuse au-dessus de l'abime; mais le
+vertige de l'abime fut plus fort et m'entraina.
+
+--Alida, m'ecriai-je, tu ne me fais pas cette offre-la pour que je
+l'accepte? Tu ne le desires pas, tu n'y comptes pas, n'est-il pas vrai?
+
+--Tu m'as comprise, repondit-elle en se mettant a genoux devant moi, les
+mains dans mes mains et comme dans l'attitude du serment. Je
+t'appartiens, et le reste du monde ne m'est rien! Tu es tout pour moi:
+mon pere et ma mere qui m'ont quittee, mon mari que je quitte, et mes
+amis qui vont me maudire, et mes enfants qui vont m'oublier. "Tu es mes
+freres et mes soeurs, comme dit le poete, et Ilion, ma patrie que j'ai
+perdue!" Non! je ne reviendrai plus sur mes pas, et, puisqu'il est dans
+ma destinee de mal comprendre les devoirs de la famille et de la
+societe, au moins j'aurai consacre ma destinee a l'amour! N'est-ce donc
+rien, et celui qui me l'inspire ne s'en contentera-t-il pas? Si cela
+est, si pour toi je suis la premiere des femmes, que m'importe d'etre la
+derniere aux yeux de tous les autres? Si mes torts envers eux me sont
+des merites aupres de toi, de quoi aurais-je a me plaindre? Si l'on
+souffre la-bas et si je souffre de faire souffrir, j'en suis fiere,
+c'est une expiation de ces fautes passees que tu me reprochais, c'est ma
+palme de marytre que je depose a tes pieds.
+
+Une seule chose peut m'excuser d'avoir accepte le sacrifice de cette
+femme passionnee, c'est la passion qu'elle m'inspira des ce moment, et
+qui ne fut plus ebranlee un seul jour. Certes, je suis bien assez
+coupable sans ajouter au fardeau de ma conscience. Ma fuite avec elle
+fut une mauvaise inspiration, une lache audace, une vengeance, ou du
+moins une reaction aveugle de mon orgueil froisse. Meilleure que moi,
+Alida avait pris mon devouement au serieux, et, si sa foi en moi fut un
+acces de fievre, la fievre dura et consuma le reste de sa vie. En moi,
+la flamme fut souvent agitee et comme battue du vent; mais elle ne
+s'eteignit plus. Et ce ne fut plus la vanite seule qui me soutint, ce
+fut aussi la reconnaissance et l'affection.
+
+Des lors il se fit une sorte de calme dans notre vie, calme trompeur et
+qui cachait bien des angoisses toujours renaissantes; mais l'idee de
+nous raviser et de nous separer ne fut jamais remise en question.
+
+Nous primes aussi, ce jour-la, de bonnes resolutions, eu egard a notre
+position desesperee. Nous fimes de la prudence avec notre temerite, de
+la sagesse avec notre delire. Je renoncai a mon hostilite contre
+Valvedre, Alida a ses plaintes contre lui. Elle n'en parla plus qu'a de
+rares intervalles, d'un ton doux et triste, comme elle parlait de ses
+enfants. Nous renoncames aux reves de libre triomphe qui nous avaient
+souri, et nous primes de grands soins pour cacher notre residence a
+Paris et notre intimite. Alida prit la peine de s'expliquer avec son
+mari dans une lettre qu'elle ecrivait a Juste, comme Valvedre s'etait
+explique avec elle dans sa lettre a Obernay. Elle persista dans son
+projet de divorce; mais elle promit de mener une existence si
+mysterieuse, que nul ne pourrait se porter son accusateur devant
+Valvedre.
+
+"Je sais bien, disait-elle, que mon absence prolongee, mon domicile
+inconnu, ma disparition inexpliquee pourront faire naitre des soupcons,
+et qu'il vaudrait mieux que la femme de Cesar ne fut pas soupconnee;
+mais, puisque Cesar ne veut pas repudier brutalement sa femme, et qu'il
+s'agit pour tous deux de se quitter sans reproche amer, celle-ci
+menagera les apparences et n'aflichera pas son futur changement de nom.
+Elle le cachera au contraire; elle ne verra aucune personne qui pourrait
+le deviner et le trahir; elle sera morte pour le monde pendant plusieurs
+annees, s'il le faut, et il ne tiendra qu'a vous de dire qu'elle est
+reellement dans un couvent, car elle vivra sous un voile et derriere
+d'epais rideaux. Si ce n'est pas la tout ce que souhaite et conseille
+Cesar, c'est du moins tout ce qu'il peut exiger, lui qui ne s'est jamais
+couronne despote, et qui n'a pas plus tue la liberte dans l'hymenee
+qu'il ne veut la tuer dans le monde.
+
+"Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser a l'entretien qu'il me
+demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de resister a
+son influence ne me fit pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour
+qu'aucune consideration humaine put ebranler ma resolution."
+
+Elle finissait, apres avoir, a son tour, demande pardon a sa belle-soeur
+de ses injustices et de ses preventions, en lui signifiant qu'elle ne
+voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il put etre.
+
+Quand elle ecrivit a ses enfants, a Paule et a Adelaide, elle pleura au
+point qu'elle trempa de larmes un billet a cette derniere ou elle
+reglait, avec une gravite enjouee, la grande question des cols de
+chemise. Elle fut forcee de le recommencer, faisant de genereux et naifs
+efforts pour me cacher le dechirement de ses entrailles. Je me jetai a
+ses genoux, je la suppliai de partir avec moi pour Geneve. Je
+t'accompagnerai jusqu'a la frontiere, lui dis-je, ou je me cacherai dans
+la maison de campagne de Moserwald. Tu passeras trois jours, huit jours
+si tu veux, avec tes enfants, et nous nous sauverons de nouveau; puis,
+quand tu sentiras le besoin de les embrasser encore, nous repartirons
+pour Geneve. C'est absolument la vie que tu aurais menee, si tu etais
+retournee a Valvedre. Tu aurais ete les voir deux ou trois fois par an.
+Ne pleure donc plus, ou ne me cache pas tes larmes. J'avoue que je suis
+content de te voir pleurer, parce que, chaque jour, je decouvre que tu
+ne merites pas les reproches qu'on t'adressait, et que tu es une aussi
+tendre mere qu'une amante loyale; mais je ne veux pas que tu pleures
+trop longtemps quand je peux d'un mot secher tes beaux yeux. Viens,
+viens! partons! Ne recommence pas tes lettres. Tu vas revoir tes amis,
+tes fils, tes soeurs, et _Ilion_ que tu m'as sacrifiee, mais que tu n'as
+pas perdue!
+
+Elle refusa, sans vouloir s'expliquer sur la cause de son refus. Enfin,
+pressee de questions, elle me dit:
+
+--Mon pauvre enfant, je ne t'ai pas demande avec quoi nous vivions et ou
+tu trouvais de l'argent. Tu as du engager ton avenir, escompter le
+produit de tes futurs succes... Ne me le dis pas, va, je sais bien que
+tu as fait pour moi quelque grand sacrifice ou quelque grande
+imprudence, et je trouve cela tout simple venant de toi: mais je ne dois
+pas, pour mes satisfactions personnelles, abuser de ton devouement. Non,
+je ne le veux pas, n'insiste pas, ne m'ote pas le seul merite que j'aie
+pour m'acquitter envers toi. Il faut que je souffre, vois-tu; cela m'est
+bon, c'est la ce qui me purifie. L'amour serait vraiment trop facile, si
+on pouvait se donner a lui sans briser avec ses autres devoirs. Il n'en
+est pas ainsi, et Valvedre, s'il m'ecoutait, dirait que je proclame un
+blaspheme ou un sophisme, lui qui ne comprenait pas que ce qu'il
+appelait une oisivete coupable put etre l'ideal devouement que
+j'exigeais de lui; mais, selon moi, le sophisme est de croire que la
+passion ne soit pas l'immolation des choses les plus cheres et les plus
+sacrees, et voila pourquoi je veux que tu me laisses venir a toi,
+depouillee de tout autre bonheur que toi-meme...
+
+Oui, je le crois aujourd'hui, moi aussi, que l'infortunee Alida
+proclamait un effrayant sophisme, que Valvedre avait raison contre elle,
+que le devoir accompli rend l'amour plus fervent, et que lui seul le
+rend durable, tandis que le remords desseche ou tue; mais, dans le
+triomphe de la passion, dans l'ivresse de la reconnaissance, j'ecoutais
+Alida comme l'oracle des divins mysteres, comme la pretresse du dieu
+veritable, et je partageais son reve immense, son aspiration vers
+l'impossible. Je me disais aussi qu'il n'y a pas qu'une seule route pour
+s'elever vers le vrai; que, si la perfection semble etre dans la
+religion du droit et dans les sanctifiantes vertus de la famille, il y a
+un lieu de refuge, une oasis, un temple nouveau pour ceux dont la
+fatalite a renverse les autels et les foyers; que ce droit d'asile sur
+les hauteurs, ce n'etait pas la froide abstinence, la mort volontaire,
+mais le vivifiant amour. Transfuges de la societe, nous pouvions encore
+batir un tabernacle dans le desert et servir la cause sublime de
+l'ideal. N'etions-nous pas des anges en comparaison de ces viveurs
+grossiers qui se depravent dans l'abus de la vie positive? Alida,
+brisant toute son existence pour me suivre, n'etait-elle point digne
+d'une tendre et respectueuse pitie? Moi-meme, acceptant avec energie son
+passe douteux et le deshonneur qu'elle bravait, n'etais-je pas un homme
+plus delicat et plus noble que celui qui cherche dans la debauche ou
+dans la cupidite l'oubli de son reve et le debarras de son orgueil?
+
+Mais l'opinion, jalouse de maintenir l'ordre etabli, ne veut pas qu'on
+s'isole d'elle, et elle se montre plus tolerante pour ceux qui se
+donnent au vice facile, au travers repandu, que pour ceux qui se
+recueillent et cherchent des merites qu'elle n'a pas consacres. Elle est
+inexorable pour qui ne lui demande rien, pour les amants qui ne veulent
+pas de son pardon, pour les penseurs qui, dans leur entretien avec Dieu,
+ne veulent pas la consulter.
+
+Nous entrions donc, Alida et moi, non pas seulement dans la solitude du
+fait, mais dans celle du sentiment et de l'idee. Restait a savoir si
+nous etions assez forts pour cette lutte effroyable.
+
+Nous nous fimes cette illusion, et, tant qu'elle dura, elle nous
+soutint; mais il faut, ou une grande valeur intellectuelle, ou une
+grande experience de la vie pour demeurer ainsi, sans ennui et sans
+effroi, dans une ile deserte. L'effroi fut mon tourment, l'ennui fut le
+ver rongeur de ma compagne infortunee. Elle avait fait les demarches
+necessaires pour obtenir la dissolution de son mariage. Valvedre n'y
+avait pas fait opposition; mais il etait parti pour un long voyage,
+disait-on, sans presenter sa propre demande au tribunal competent.
+Evidemment, il voulait forcer sa femme a reflechir longtemps avant de se
+lier a moi, et, son absence pouvant se prolonger indefiniment, l'epreuve
+du temps exige par la legislation etrangere menacait ma passion d'une
+attente au-dessus de mes forces. Est-ce la ce que voulait cet homme
+etrange, ce mysterieux philosophe? Comptait-il sur la chastete de sa
+femme au point de lui laisser courir les dangers de mon impatience, ou
+preferait-il la savoir completement infidele, et, par la, preservee de
+la duree de ma passion? Evidemment, il me dedaignait fort, et j'etais
+force de le lui pardonner, en reconnaissant qu'il n'avait d'autre
+preoccupation que celle d'adoucir la mauvaise destinee d'Alida.
+
+Cette pauvre femme, voyant des retards infinis a notre union, vainquit
+tous ses scrupules et se montra magnanime. Elle m'offrit son amour sans
+restrictions, et, vaincu par mes transports, je faillis l'accepter; mais
+je vis quel sacrifice elle s'imposait et avec quelle terreur elle
+bravait ce qu'elle croyait etre le dernier mot de l'amour. Je savais les
+fantomes que pouvaient lui creer sa sombre imagination et la pensee de
+sa decheance, car elle etait fiere de n'avoir jamais trahi _la lettre de
+ses serments_; c'est ainsi qu'elle s'exprimait quand mon inquiete et
+jalouse curiosite l'interrogeait sur le passe. Elle croyait aussi que le
+desir est chez l'homme le seul aliment de l'amour, et par le fait elle
+craignait le mariage autant que l'adultere.
+
+--Si Valvedre n'eut pas ete mon mari, disait-elle souvent, il n'eut pas
+songe a me negliger pour la science: il serait encore a mes pieds!
+
+Cette fausse notion, aussi fausse a l'egard de Valvedre qu'au mien,
+etait difficile a detruire chez une femme de trente ans, indocile a
+toute modification, et je ne voulus pas d'un bonheur trempe de ses
+larmes. Je la connaissais assez desormais pour savoir qu'elle ne
+subissait aucune influence, qu'aucune persuasion n'avait prise sur elle,
+et que, pour la trouver toujours enthousiaste, il fallait la laisser a
+sa propre initiative. Il etait en son pouvoir de se sacrifier, mais non
+de ne pas regretter le sacrifice, peut-etre, helas! a toutes les heures
+de sa vie.
+
+J'etais la dans le vrai, et, quand je repoussai le bonheur, fier de
+pouvoir dire que j'avais une force surhumaine, je vis, au redoublement
+de son affection, que je l'avais bien comprise. J'ignore si j'eusse
+remporte longtemps cette victoire sur moi-meme; des circonstances
+alarmantes me forcerent a changer de preoccupations.
+
+
+
+IX
+
+
+Depuis trois mois, nous vivions caches dans une de ces rues aerees et
+silencieuses qui, a cette epoque, avoisinaient le jardin du Luxembourg.
+Nous nous y promenions dans la journee, Alida toujours enveloppee et
+voilee avec le plus grand soin, moi ne la quittant jamais que pour
+m'occuper de son bien-etre et de sa surete. Je n'avais renoue aucune des
+relations, assez rares d'ailleurs, que j'avais eues a Paris. Je n'avais
+fait aucune visite; quand il m'etait arrive d'apercevoir dans la rue une
+figure de connaissance, je l'avais evitee en changeant de trottoir et en
+detournant la tete; j'avais meme acquis a cet egard la prevoyance et la
+presence d'esprit d'un sauvage dans les bois, ou d'un forcat evade sous
+les yeux de la police.
+
+Le soir, je la conduisais quelquefois aux divers theatres, dans une de
+ces loges d'en bas ou l'on n'est pas vu. Durant les beaux jours de
+l'automne, je la menai souvent a la campagne, cherchant avec elle ces
+endroits solitaires que, meme aux environs de Paris, les amants savent
+toujours trouver.
+
+Sa sante n'avait donc pas souffert du changement de ses habitudes, ni du
+manque de distractions; mais, quand vint l'hiver, le noir et mortel
+hiver des grandes villes du Nord, je vis sa figure s'alterer
+brusquement. Une toux seche et frequente, dont elle ne voulait pas
+s'occuper, disant qu'elle y etait sujette tous les ans a pareille
+epoque, m'inquieta cependant assez pour que je la fisse consentir a voir
+un medecin. Apres l'avoir examinee, le medecin lui dit en souriant
+qu'elle n'avait rien; mais il ajouta pour moi seul en sortant:
+
+--Madame votre soeur (je m'etais donne pour son frere) n'a rien de bien
+grave jusqu'a present; mais c'est une organisation fragile, je vous en
+avertis. Le systeme nerveux predomine trop. Paris ne lui vaut rien. Il
+lui faudrait un climat egal, non pas Hyeres ou Nice, mais la Sicile ou
+Alger.
+
+Je n'eus plus des lors qu'une pensee, celle d'arracher ma compagne a la
+pernicieuse influence d'un climat maudit. J'avais deja depense, pour lui
+procurer une existence conforme a ses gouts et a ses besoins, la moitie
+de la somme empruntee a Moserwald. Celui-ci m'ecrivait en vain qu'il
+avait en caisse des fonds deposes par l'ordre de M. de Valvedre pour sa
+femme: ni elle ni moi ne voulions les recevoir.
+
+Je m'informai des depenses a faire pour un voyage dans les regions
+meridionales. Les _Guides_ imprimes promettaient merveille sous le
+rapport de l'economie; mais Moserwald m'ecrivait:
+
+"Pour une femme delicate et habituee a toutes ses aises, n'esperez pas
+vivre dans ces pays-la, ou tout ce qui n'est pas le strict necessaire
+est rare et couteux, a moins de trois mille francs par mois. Ce sera
+tres-peu, trop peu si vous manquez d'ordre; mais ne vous inquietez de
+rien, et partez vite, si _elle_ est malade. Cela doit lever tous vos
+scrupules, et, si vous poussez la folie jusqu'a refuser la pension du
+mari, le pauvre Nephtali est toujours la avec tout ce qu'il possede, a
+votre service, et trop heureux si vous acceptez!"
+
+J'etais decide a prendre ce dernier parti aussitot qu'il deviendrait
+necessaire. J'avais encore un avenir de vingt mille francs a aliener, et
+j'esperais travailler durant le voyage, quand je verrais Alida retablie.
+
+De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce recit tout personnel
+de ma vie intime. Je m'occupai de l'etablissement de ma compagne dans
+une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local
+des plus humbles, comme j'avais fait a Paris, pour oter tout pretexte a
+la malignite du voisinage. Je fus bientot rassure. La toux disparut;
+mais, peu apres, je fus alarme de nouveau. Alida n'etait pas phthisique,
+elle etait epuisee par une surexcitation d'esprit sans relache. Le
+medecin francais que je consultai n'avait pas d'opinion arretee sur son
+compte. Tous les organes de la vie etaient tour a tour menaces, tour a
+tour gueris, et tour a tour envahis de nouveau par une debilitation
+subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand role, que la science
+pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de
+certains jours, elle se croyait et se sentait guerie. Le lendemain, elle
+retombait accablee d'un mal vague et profond qui me desesperait.
+
+La cause! elle etait dans les profondeurs de l'ame. Cette ame-la ne
+pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui etait sujet
+d'apprehension funeste ou d'esperance insensee. Le moindre souffle du
+vent la faisait tressaillir, et, si je n'etais pas aupres d'elle a ce
+moment-la, elle croyait avoir entendu mes cris, le supreme appel de mon
+agonie. Elle haissait la campagne, elle s'y etait toujours deplu. Sous
+le ciel imposant de l'Afrique, en presence d'une nature peu soumise
+encore a la civilisation europeenne, tout lui semblait sauvage et
+terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui, a cette epoque, se
+faisait encore entendre autour des lieux habites, la faisait trembler
+comme une pauvre feuille, et aucune condition de securite ne pouvait lui
+procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres
+dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants
+venant la voir, et elle s'elancait ravie, folle, bientot desesperee en
+regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte.
+
+Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se
+deplaisait a ***, je la ramenai a Alger, au risque de n'y pouvoir garder
+l'incognito. A Alger, elle fut ecrasee par le climat. Le printemps, deja
+un ete dans ces regions chaudes, nous chassa vers la Sicile, ou, pres de
+la mer, a mi-cote des montagnes, j'esperais trouver pour elle un air
+tiede et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveaute
+des choses, et bientot je la vis deperir encore plus rapidement.
+
+--Tiens, me dit-elle, dans un acces d'abattement invincible, je vois
+bien que je me meurs!
+
+Et, mettant ses mains pales et amaigries sur ma bouche:
+
+--Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaiete te coute, et
+que, la nuit, seul avec la certitude inevitable, tu pleures ton rire!
+Pauvre cher enfant, je suis un fleau dans ta vie et un fardeau pour
+moi-meme. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien
+vite.
+
+--Ce n'est pas la maladie, lui repondis-je navre de sa clairvoyance,
+c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voila pourquoi je ris de tes
+maux physiques pretendus incurables, tandis que je pleure de tes
+souffrances morales. Pauvre chere ame, que puis-je donc faire pour toi?
+
+--Une seule et derniere chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes
+enfants avant de mourir.
+
+--Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'ecriai-je.
+
+Et je feignis de tout preparer pour le depart; mais, au milieu de ces
+preparatifs, je tombais brise de decouragement. Avait-elle la force de
+retourner a Geneve? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur
+s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais ecrit a Moserwald
+de m'en preter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi.
+Il n'avait pas repondu: etait-il malade ou absent? etait-il mort ou
+ruine? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource supreme nous
+manquait?
+
+J'avais fait d'heroiques efforts pour travailler, mais je n'avais pu
+rien continuer, rien completer. Alida, malade d'esprit autant que de
+corps, ne me laissait pas un moment de calme. Elle ne pouvait supporter
+la solitude. Elle me poussait au travail; mais, quand j'etais sorti de
+sa chambre, elle divaguait, et Bianca venait me chercher bien vite.
+
+J'avais essaye de travailler aupres d'elle, c'etait tout aussi
+impossible. J'avais toujours les yeux sur les siens, tremblant quand je
+les voyais briller de fievre ou se fixer, eteints, comme si la mort
+l'eut deja saisie. D'ailleurs, j'avais bien reconnu une terrible verite:
+c'est que ma plume, au point de vue lucratif, etait pour le moment, pour
+toujours peut-etre, improductive. Elle eut pu me nourrir tres-humblement
+si j'eusse ete seul; mais il me fallait trois mille francs par mois...
+Moserwald n'avait rien exagere.
+
+Apres avoir epuise tous les mensonges imaginables pour faire prendre
+patience a ma malheureuse amie, il me fallut lui avouer que j'attendais
+une lettre de credit de Moserwald pour etre a meme de la conduire en
+France. Je lui cachai que j'attendais cette lettre depuis si longtemps
+deja, que je n'osais plus l'esperer. Je m'etais decide a l'horrible
+humiliation d'ecrire ma detresse a Obernay. Lui aussi etait-il absent?
+Mais sans doute il allait repondre. Le temps de l'espoir n'etait pas
+epuise de ce cote-la. Dans le doute, je surmontai la douleur de demander
+a mes parents un sacrifice: quelques jours de patience, et une reponse
+quelconque allait arriver. Je suppliai Alida de ne prendre aucune
+inquietude.
+
+Elle eut, ce jour-la, son dernier courage. Elle sourit de ce sourire
+dechirant que je ne comprenais que trop. Elle me dit qu'elle etait
+tranquille et qu'elle etait, d'ailleurs, resignee a accepter les dons de
+son mari comme un pret que je serais certainement a meme de lui faire
+rembourser plus tard. Elle menageait ainsi ma fierte; elle m'embrassa et
+s'endormit ou feignit de s'endormir.
+
+Je me retirai dans la chambre voisine. Depuis que je la voyais
+s'eteindre, je ne quittais plus la maison qu'elle habitait. Au bout
+d'une heure, je l'entendis qui causait avec Bianca. Cette fille, peu
+scrupuleuse sur le chapitre de l'amour, mais d'un devouement admirable
+pour sa maitresse, qui la maltraitait et la gatait tour a tour,
+s'efforcait en ce moment de la consoler et de lui persuader qu'elle
+reverrait bientot ses enfants.
+
+--Non, va! je ne les reverrai plus, repondit la pauvre malade: c'est la
+le chatiment le plus cruel que Dieu put m'infliger, et je sens que je le
+merite.
+
+--Prenez garde, madame, dit Bianca, votre decouragement fait tant de mal
+a ce pauvre jeune homme!
+
+--Il est donc la?
+
+--Mais je crois que oui, dit Bianca en s'approchant du seuil de l'autre
+chambre.
+
+Je m'etais jete par hasard sur un fauteuil a dossier fort eleve. Bianca,
+ne me voyant pas, crut que j'etais sorti, et retourna aupres de sa
+maitresse en lui disant que j'allais certainement rentrer, et qu'il
+fallait etre calme.
+
+--Eh bien, quand tu l'entendras rentrer, dit Alida, tu me feras signe,
+et je feindrai de dormir. Il se console et se rassure encore un peu
+quand il s'imagine que j'ai dormi. Laisse-moi te parler, Bianchina; cela
+me soulage, nous sommes si peu seules! Ah! ma pauvre enfant, toi-meme,
+tu ne sais pas ce que je souffre et quels remords me tuent! Depuis que
+j'ai tout quitte pour ce bon Francis, mes yeux se sont ouverts, et je
+suis devenue une autre femme. J'ai commence a croire en Dieu et a
+prendre peur; j'ai senti qu'il allait me punir et qu'il ne me
+permettrait pas de vivre dans le mal.
+
+Bianca l'interrompit.
+
+--Vous ne faites point de mal, dit-elle; je n'ai jamais vu de femme
+aussi vertueuse que vous! Et vous auriez tous les droits possibles
+pourtant, avec un mari si egoiste et si indifferent!...
+
+--Tais-toi, tais-toi! reprit Alida avec une force febrile; tu ne le
+connais pas! tu n'es que depuis trois ans a mon service, tu ne l'as vu
+que longtemps deja apres ma premiere infidelite de coeur et quand il ne
+m'aimait plus. Je l'avais bien merite!... Mais, jusqu'a ces derniers
+temps, j'ai cru qu'il ne savait rien, qu'il n'avait rien daigne savoir,
+et que, ne pouvant pas me juger indigne de lui, son coeur s'etait retire
+de moi par lassitude. Je lui en voulais donc, et, sans songer a mes
+torts, je m'irritais des siens. Mes torts! je n'y croyais pas; je disais
+comme toi: "Je suis si vertueuse au fond! et j'ai un mari si
+indifferent!" Sa douceur, sa politesse, sa liberalite, ses egards, je
+les attribuais a un autre motif que la generosite. Ah! pourquoi ne
+parlait-il pas? Un jour enfin... Tiens, c'est aujourd'hui le meme jour
+de l'annee!... il y a un an... Je l'ai entendu parler de moi et je n'ai
+pas compris, j'etais folle! Au lieu d'aller me jeter a ses pieds, je me
+suis jetee dans les bras d'un autre, et j'ai cru faire une grande chose.
+Ah! illusion, illusion! dans quels malheurs tu m'as precipitee!
+
+--Mon Dieu, reprit Bianca, vous regrettez donc votre mari a present?
+Vous n'aimez donc pas ce pauvre M. Francis?
+
+--Je ne peux pas regretter mon mari, dont je n'ai plus l'amour, et
+j'aime Francis de toute mon ame, c'est-a-dire de tout ce qui m'est reste
+de ma pauvre ame!... Mais, vois-tu, Bianca, toi qui es femme, tu dois
+bien comprendre cela: on n'aime reellement qu'une fois! Tout ce qu'on
+reve ensuite, c'est l'equivalent d'un passe qui ne revient jamais. On
+dit, on croit qu'on aime davantage, on voudrait tant se le persuader! On
+ne ment pas, mais on sent que le coeur contredit la volonte. Ah! si tu
+avais connu Valvedre quand il m'aimait! Quelle verite, quelle grandeur,
+quel genie dans l'amour! Mais tu n'aurais pas compris, pauvre petite,
+puisque je n'ai pas compris moi-meme! Tout cela s'est eclairci pour moi
+a distance, quand j'ai pu comparer, quand j'ai rencontre ces beaux
+diseurs qui ne disent rien, ces coeurs enflammes qui ne sentent rien...
+
+--Comment! Francis lui-meme?...
+
+--Francis, c'est autre chose: c'est un poete, un vrai poete peut-etre,
+un artiste a coup sur. La raison lui manque, mais non le coeur ni
+l'intelligence. Il a meme quelque chose de Valvedre, il a le sentiment
+du devoir. Il y a manque en m'enlevant au mien; il n'a pas les principes
+de Valvedre, mais il a de lui les grands instincts, les sublimes
+devouements. Cependant, Bianchina, il a beau faire, il ne m'aime pas,
+lui, il ne peut pas m'aimer! Du moins, il ne m'aime pas comme il pourra
+aimer un jour. Il avait reve une autre femme, plus jeune, plus douce,
+plus instruite, plus capable de le rendre heureux, une femme comme
+Adelaide Obernay. Sais-tu qu'il devait, qu'il pouvait l'epouser, et que
+c'est moi qui fus l'empechement? Ah! je lui ai fait bien du mal, et j'ai
+raison de mourir!... Mais il ne me le reproche pas, il voudrait me faire
+vivre... Tu vois bien qu'il est grand, que j'ai raison de l'aimer... Tu
+as l'air de croire que je me contredis... Non, non, je n'ai pas le
+delire, jamais je n'ai vu si clair. Nous nous sommes monte la tete, lui
+et moi; nous nous sommes brises contre le sort, et a present nous nous
+pardonnons l'un a l'autre, nous nous estimons. Nous avons fait notre
+possible pour nous aimer autant que nous le disions, autant que nous
+nous l'etions promis..., et moi, pleurant Valvedre quand meme, lui,
+regrettant Adelaide malgre tout, nous allons nous donner le baiser
+d'adieu supreme... Tiens, cela vaut mieux que l'avenir qui nous
+attendait certainement, et je suis contente de mourir...
+
+En parlant ainsi, elle fondait en larmes. Bianca pleurait aussi, sans
+rien trouver pour la consoler, et moi, j'etais paralyse par l'epouvante
+et la douleur. Quoi! c'etait la le dernier mot de cette passion funeste!
+Alida mourait en pleurant son mari, et en disant: "L'_autre_ ne m'aime
+pas!" Certes, en voulant l'amour d'une femme dont l'epoux etait sans
+reproche, j'avais cede a une mauvaise et coupable tentation, mais comme
+j'etais puni!
+
+Je fis un supreme effort, le plus meritoire de ma vie peut-etre: je
+m'approchai de son lit, et, sans me plaindre de rien pour mon compte, je
+reussis a la calmer.
+
+--Tout ce que tu viens de rever, lui dis-je, c'est l'effet de la fievre,
+et tu ne le penses pas. D'ailleurs, tu le penserais, que je n'y voudrais
+pas croire. Ne te contrains donc plus devant moi, dis tout ce que tu
+voudras, c'est la maladie qui parle. Je sais qu'a d'autres heures tu
+verras autrement mon coeur et le tien. Que tu croies en Dieu, que tu
+rendes justice a Valvedre, que tu te reproches de n'avoir pas compris un
+mari qui n'avait que des vertus et qui savait peut-etre aimer mieux que
+tout le monde, c'est bien, j'y consens, et je le savais. Ne m'as-tu pas
+dit cent fois que cette croyance et ce remords te faisaient du bien, et
+que tu m'en offrais la souffrance comme un merite et une reconciliation
+avec toi-meme? Oui, c'etait bien, tu etais dans le vrai; mais pourquoi
+perdrais-tu le fruit de ces bonnes inspirations? Pourquoi exciter ton
+imagination pour t'oter justement a toi-meme le merite du repentir et
+pour m'arracher l'esperance de ta guerison? Tout est consomme. Valvedre
+a souffert, mais il est resigne depuis longtemps: il voyage, il oublie.
+Tes enfants sont heureux, et tu vas les revoir; tes amis le pardonnent,
+si tant est qu'ils aient quelque chose de personnel a te pardonner. Ta
+reputation, si tant est qu'elle soit compromise par ton absence, peut
+etre rehabilitee, soit par ton retour, soit par notre union. Rends donc
+justice a ta destinee et a ceux qui t'aiment. Moi, soumis a tout, je
+serai pour toi ce que tu voudras, ton mari, ton amant ou ton frere.
+Pourvu que je te sauve, je serai assez recompense. Tu peux meme penser
+ce que tu as dit, ne pas croire au _second amour_, et ne m'accorder que
+le reste d'une ame epuisee par le premier, je m'en contenterai. Je
+vaincrai mon sot orgueil, je me dirai que c'est encore plus que je ne
+merite, et, si tu as envie de me parler du passe, nous en parlerons
+ensemble. Je ne te demande qu'une chose: c'est de n'avoir pas de secrets
+pour moi, ton enfant, ton ami, ton esclave; c'est de ne pas te combattre
+et t'epuiser en douleurs cachees. Tu crois donc que je n'ai pas de
+courage? Si, j'en ai, et pour toi j'en peux avoir jusqu'a l'heroisme. Ne
+me menage donc pas, si cela te soulage un peu, et dis-moi que tu ne
+m'aimes pas, pourvu que tu me dises ce qu'il faut faire et ce qu'il faut
+etre pour que tu m'aimes!
+
+Alida s'attendrit de ma resignation, mais elle n'avait plus la force de
+se relever par l'enthousiasme. Elle colla ses levres sur mon front en
+pleurant, comme un enfant, avec des cris et des sanglots; puis, ecrasee
+de fatigue, elle s'endormit enfin.
+
+Ces emotions la ranimerent un instant; le lendemain, elle fut mieux, et
+je vis renaitre l'impatience du depart. C'est ce que je redoutais le
+plus.
+
+Nous demeurions pres de Palerme. Tous les jours, j'y allais en courant
+pour voir s'il n'y avait rien pour moi a la poste. Ce jour-la fut un
+jour d'espoir, un dernier rayon de soleil. Comme j'approchais de la
+ville, je vis une voiture de louage qui en sortait et qui venait vers
+moi au galop. Un avertissement mysterieux me cria dans l'ame que c'etait
+un secours qui m'arrivait. Je me jetai a tout hasard, comme un fou, a la
+tete des chevaux. Un homme se pencha hors de la portiere: c'etait lui,
+c'etait Moserwald!
+
+Il me fit monter pres de lui et donna l'ordre de continuer, car c'est
+chez nous qu'il venait. Le trajet etait si court, que nous echangeames a
+la hate les explications les plus pressees. Il avait recu ma lettre,
+avec celle que je lui envoyais pour Henri, a deux mois de date, par
+suite d'un accident arrive a son secretaire, qui, blesse et gravement
+malade, avait oublie de la lui remettre. Aussitot que cet excellent
+Moserwald avait connu ma situation, il avait jete au feu ma demande
+d'argent a Obernay, il avait pris la poste, il accourait; argent, aide,
+affection, il m'apportait tout ce qui pouvait sauver Alida ou prolonger
+sa vie.
+
+Je ne voulus pas qu'il la vit sans que j'eusse pris le temps de la
+prevenir d'une rencontre amenee, a mon dire, par le hasard. On craint
+toujours d'eclairer les malades sur l'inquietude dont ils sont l'objet.
+Je craignais aussi que le feroce prejuge d'Alida contre les juifs ne lui
+fit accueillir froidement cet ami si sur et si devoue.
+
+Elle sourit de son sourire etrange, et ne fut pas dupe du motif qui
+amenait Moserwald a Palerme; mais elle le recut avec grace, et je vis
+bientot que la distraction de voir un nouveau visage et le plaisir
+d'entendre parler de sa famille lui faisaient quelque bien. Quand je pus
+etre seul avec Nephtali, je lui demandai son impression sur l'etat ou il
+la trouvait.
+
+--Elle est perdue! me repondit-il; ne vous faites pas d'illusion. Il ne
+s'agit plus que d'adoucir sa fin.
+
+Je me jetai dans ses bras et je pleurai amerement: il y avait si
+longtemps que je me contenais!
+
+--Ecoutez, reprit-il quand il eut essuye ses propres larmes, il faut, je
+pense, avant tout, qu'elle ne voie pas son mari.
+
+--Son mari? ou donc est-il?
+
+--A Naples, il la cherche. Quoiqu'un qui vous a apercus quittant Alger
+lui a dit que sa femme semblait mourante, et qu'on avait ete force de la
+porter pour la conduire au rivage. Il etait alors a Rome, s'inquietant
+d'elle et s'informant dans tous les couvents, car sa soeur ainee lui
+avait laisse croire qu'elle n'etait pas avec vous et qu'elle s'etait
+mise reellement en retraite.
+
+--Mais vous avez donc vu Valvedre a Naples? vous lui avez donc parle?
+
+--Oui; il m'a ete impossible de l'eviter. J'ai garde votre secret malgre
+ses douces prieres et ses froides menaces. J'ai reussi ou j'ai cru avoir
+reussi a lui echapper: il n'a pu me suivre; mais il est tres-tenace et
+tres-fin, et, malheureusement, je suis tres-connu. Il s'informera, il
+decouvrira aisement quelle direction j'ai prise. Il a certainement
+devine que j'allais vous rejoindre. Je ne serais pas etonne de le voir
+arriver ici peu de jours apres moi. Ne vous y trompez plus, il l'aime
+encore, cette pauvre femme; il est encore jaloux... Malgre son air
+tranquille, j'ai vu clair en lui. Il faut vous cacher, j'entends cacher
+Alida plus loin de la ville, ou dans le port, sur quelque navire. J'en
+ai la plus d'un a ma discretion. J'ai beaucoup d'amis, c'est-a-dire
+beaucoup d'obliges partout.
+
+--Eh bien, non, mon cher Nephtali, repondis-je; ce n'est pas la ce qu'il
+faut faire, c'est tout le contraire: il faut que vous guettiez l'arrivee
+de Valvedre, et que vous me fassiez avertir des qu'il abordera a
+Palerme, afin que j'aille au-devant de lui.
+
+--Ah! vous voulez encore vous battre? Vous ne trouvez pas que la pauvre
+femme ait assez souffert?
+
+--Je ne veux pas me battre, je veux conduire Valvedre aupres de sa
+femme; lui seul peut la sauver.
+
+--Comment? qu'est-ce a dire? elle le regrette donc? elle a donc a se
+plaindre de vous?
+
+--Elle n'a pas a se plaindre de moi, Dieu merci! mais elle regrette sa
+famille, voila ce qui est certain. Valvedre sera genereux, je le
+connais. Jaloux ou non, il consolera, il fortifiera la pauvre ame
+navree!
+
+Moserwald retourna a Palerme et mit en observation sur le port les plus
+affides de ses gens; puis il revint occuper mon petit logement afin
+d'etre a portee de nous servir a toute heure. Il fut admirable de bonte,
+de douceur et de prevenances. Je dois le dire et ne jamais l'oublier.
+
+Alida voulut le revoir et le remercier de son amitie pour moi. Elle ne
+voulut pas avoir l'air un seul instant de soupconner qu'il eut ete ou
+qu'il fut encore amoureux d'elle; mais, chose etrange et qui peint bien
+cette femme puerile et charmante, elle eut avec lui un acces de
+coquetterie au bord de la tombe. Elle se fit peindre les sourcils et les
+joues par Bianca, et, couchee sur sa chaise longue, tout enveloppee de
+fins tissus d'Alger, elle trona encore une fois dans la langueur de sa
+beaute expirante.
+
+Cela etait cruel sans doute, car, si elle ne rallumait plus les desirs
+de l'amour, elle s'emparait encore de l'imagination, et je vis Moserwald
+frappe d'une douloureuse extase; mais Alida ne songeait point a cela:
+elle suivait machinalement l'habitude de sa vie. Elle fut coquette
+d'esprit autant que de visage. Elle encouragea notre hote a lui raconter
+les bruits de Geneve, et, pleurant lorsqu'elle revenait a parler de ses
+enfants, elle eut des acces de rire nerveux quand, avec sa bonhomie
+railleuse, Moserwald lui retraca les ridicules de certains personnages
+de son ancien milieu.
+
+En la voyant ainsi, Moserwald reprit de l'esperance.
+
+--La distraction lui est bonne, me disait-il au bout de deux jours: elle
+se mourait d'ennui. Vous vous etes imagine qu'une femme du monde,
+habituee a sa petite cour, pouvait s'epanouir dans le tete-a-tete, et
+vous voyez qu'elle s'y est fletrie comme une fleur privee d'air et de
+soleil. Vous etes trop romanesque, mon enfant, je ne puis assez vous le
+repeter. Ah! si c'etait moi qu'elle eut voulu suivre! je l'aurais
+promenee de fete en fete, je lui aurais fait un milieu nouveau. Avec de
+l'argent, on fait tout ce qu'on veut! Elle a des gouts aristocratiques:
+l'hotel du juif serait devenu si luxueux et si agreable, que les plus
+gros bonnets y fussent venus saluer la beaute reine des coeurs et la
+richesse reine du monde! Et vous, vous n'avez pas voulu comprendre; vos
+fiertes, vos cas de conscience, ont fait de votre interieur une prison
+cellulaire! Vous n'avez pas pu y travailler, et elle n'a pas pu y vivre.
+Et que vous fallait-il pour qu'elle fut enivree, pour qu'elle n'eut pas
+le temps de se repentir et de regretter sa famille? De l'argent, rien
+que de l'argent! Or, son mari lui en offrait, a elle, et vous, vous en
+aviez, puisque j'en ai!
+
+--Ah! Moserwald, lui repondis-je, vous me faites bien du mal en pure
+perte! Je ne pouvais pas agir comme vous pensez, et, quand je l'aurais
+pu, ne voyez-vous pas qu'il est trop tard?
+
+--Non, peut-etre que non! Qui sait? je lui apporte peut-etre la vie,
+moi, le gros juif si prosaique! Avant-hier, je l'ai cru au moment
+d'expirer sous mes yeux; aujourd'hui, elle m'apparait comme ressuscitee.
+Qu'elle se soutienne encore ainsi quelques jours, et nous l'emmenons,
+nous l'entourons de douceurs et d'amusements. J'y depenserai des
+millions s'il le faut, mais nous la sauverons!
+
+En ce moment, Bianca vint m'appeler en criant que sa maitresse etait
+morte. Nous nous precipitames dans sa chambre. Elle respirait, mais elle
+etait livide, immobile et sans connaissance.
+
+J'avais pour elle le meilleur medecin du pays. Il l'avait abandonnee en
+ce sens qu'il n'ordonnait plus que des choses insignifiantes; mais il
+venait la voir tous les jours, et il arriva au moment ou je l'envoyais
+chercher.
+
+--Est-ce la fin? lui dit tout bas Moserwald.
+
+--Eh! qui sait? repondit-il en levant les epaules avec chagrin.
+
+--Quoi! m'ecriai-je, vous ne pouvez pas la ranimer? Elle va mourir
+ainsi, sans nous voir, sans nous reconnaitre, sans recevoir nos adieux?
+
+--Parlez bas, reprit-il, elle vous entend peut-etre. Il y a la, je
+crois, un etat cataleptique.
+
+--Mon Dieu! s'ecria la Bianca en palissant et en nous montrant le fond
+de la galerie, dont les portes etaient grandes ouvertes pour laisser
+circuler l'air dans l'appartement; voyez donc _celui_ qui vient la!...
+
+Celui qui venait comme l'ange de la mort, c'etait Valvedre!
+
+Il entra sans paraitre voir aucun de nous, alla droit a sa femme, lui
+prit la main et la regarda attentivement pendant quelques secondes; puis
+il l'appela par son nom, et elle ouvrit les levres pour lui repondre,
+mais sans que la voix put sortir.
+
+Il se fit encore quelques instants d'un horrible silence, et Valvedre
+dit de nouveau en se penchant vers elle, et avec un accent de douceur
+infinie:
+
+--Alida!
+
+Elle s'agita et se leva comme un spectre, retomba, ouvrit les yeux, fit
+un cri dechirant, et jeta ses deux bras au cou de Valvedre.
+
+Quelques instants encore, et elle retrouva la parole et le regard; mais
+ce qu'elle disait, je ne l'entendis pas. J'etais cloue a ma place,
+foudroye par un conflit d'emotions inexprimables. Valvedre ne semblait,
+m'a-t-on dit, faire aucune attention a moi. Moserwald me prit
+vigoureusement le bras et m'entraina hors de la chambre.
+
+J'y fus en proie a un veritable egarement. Je ne savais plus ou j'etais,
+ni ce qui venait de se passer. Le medecin vint me secourir a mon tour,
+et je l'aidai de tout l'effort de ma volonte, car je me sentais devenir
+fou, et je voulais etre de force a accomplir jusqu'au bout mon affreuse
+destinee. Revenu a moi, j'appris qu'Alida etait calme, et pouvait vivre
+encore quelques jours ou quelques heures. Son mari etait seul avec elle.
+
+Le medecin se retira, disant que le nouveau venu paraissait en savoir
+autant que lui pour les soins a donner en pareille circonstance. Bianca
+ecoutait a travers la porte. J'eus un acces d'humeur contre elle, et je
+la poussai brusquement dehors. Je ne voulais pas me permettre d'entendre
+ce que Valvedre disait a sa femme en ce moment supreme; la curiosite de
+cette fille, quelque bien intentionnee qu'elle fut, me paraissait etre
+une profanation.
+
+Reste seul avec Moservald dans le salon qui touchait a la chambre
+d'Alida, je demeurai morne et comme frappe d'une religieuse terreur.
+Nous devions nous tenir la, tout prets a secourir au besoin. Moserwald
+voulait ecouter, comme avait fait Bianca, et je savais qu'on pouvait
+entendre en approchant de la porte. Je le gardai d'autorite aupres de
+moi a l'autre bout du salon. La voix de Valvedre nous arrivait douce et
+rassurante, mais sans qu'aucune parole distincte en put confirmer pour
+nous les inflexions. La sueur me coulait du front, tant j'avais de peine
+a subir cette inaction, cette incertitude, cette soumission passive en
+face de la crise supreme.
+
+Tout a coup, la porte s'ouvrit doucement, et Valvedre vint a nous. Il
+salua Moserwald et lui demanda pardon de le laisser seul, en le priant
+de ne pas s'eloigner; puis il s'adressa a moi pour me dire que madame de
+Valvedre desirait me voir. Il avait la politesse et la gravite d'un
+homme qui fait les honneurs de sa propre maison au milieu d'un malheur
+domestique.
+
+Il rentra chez Alida avec moi, et, comme s'il m'eut presente a elle:
+
+--Voici votre ami, lui dit-il, l'ami devoue a qui vous voulez temoigner
+votre gratitude. Tout ce que vous m'avez dit de ses soins et de son
+affection absolue justifie votre desir de lui serrer la main, et je ne
+suis pas venu ici pour l'eloigner de vous dans un moment ou toutes les
+personnes qui vous sont attachees veulent et doivent vous le prouver.
+C'est une consolation pour vos souffrances, et vous savez que je vous
+apporte tout ce que mon coeur vous doit de tendresse et de sollicitude.
+Ne craignez donc rien, et, si vous avez quelques ordres a donner qui
+vous semblent devoir etre mieux executes par d'autres que moi, je vais
+me retirer.
+
+--Non, non, repondit Alida en le retenant d'une main pendant qu'elle
+s'attachait a moi de l'autre; ne me quittez pas encore!... Je voudrais
+mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour sauver ma vie, vous qui
+etes venu pour sauver mon ame!
+
+Puis, se soulevant sur nos bras et nous regardant tour a tour avec une
+expression de terreur desesperee, elle ajouta:
+
+--Vous etes ainsi devant moi pour que je meure en paix; mais a peine
+serai-je sous le suaire, que vous vous vous battrez!
+
+--Non! repondis-je avec force, cela ne sera pas, je le jure!
+
+--Je vous entends, monsieur, dit Valvedre, et je connais vos intentions.
+Vous m'offrirez votre vie, et vous ne la defendrez pas. Vous voyez bien,
+ajouta-t-il en s'adressant a sa femme, que nous ne pouvons pas nous
+battre. Rassurez-vous, _ma fille_, je ne ferai jamais rien de lache. Je
+vous ai donne ma parole, ici, tout a l'heure, de ne pas me venger de
+celui qui s'est devoue a vous corps et ame dans ces ameres epreuves, et
+je n'ai pas deux paroles.
+
+--Je suis tranquille, repondit Alida en portant a ses levres la main de
+son mari. Oh! mon Dieu! vous m'avez donc pardonne!... Il n'y a que mes
+enfants... mes enfants que j'ai negliges..., abandonnes..., mal aimes
+pendant que j'etais avec eux..., et qui ne recevront pas mon dernier
+baiser... Chers enfants! pauvre Paul! Ah! Valvedre, n'est-ce pas que
+c'est une grande expiation et qu'a cause de cela tout me sera pardonne?
+Si vous saviez comme je les ai adores, pleures! comme mon pauvre coeur
+inconsequent s'est dechire dans l'absence! comme j'ai compris que le
+sacrifice etait au-dessus de mes forces, et comme Paul, celui qui me
+rendait triste, qui me faisait peur, que je n'osais pas embrasser, m'est
+apparu beau et bon et a jamais regrettable dans mes heures d'agonie! Il
+le sait, lui, Francis, que je ne faisais plus de difference entre eux,
+et que j'aurais ete une bonne mere, si... Mais je ne les reverrai
+pas!... Il faut rester ici sous cette terre etrangere, sous ce cruel
+soleil qui devait me guerir, et qui rit toujours pendant qu'on meurt!...
+
+--Ma chere fille, reprit Valvedre, vous m'avez promis de ne penser a la
+mort que comme a une chose dont l'accomplissement est aussi eventuel
+pour vous que pour nous tous. L'heure de ce passage est toujours
+inconnue, et celui qui croit la sentir arriver peut en etre plus eloigne
+que celui qui n'y songe point. La mort est partout et toujours, comme la
+vie. Elles se donnent la main et travaillent ensemble pour les desseins
+de Dieu. Vous aviez l'air de me croire tout a l'heure, quand je vous
+disais que tout est bien, par la raison que tout renait et recommence.
+Ne me croyez-vous plus? La vie est une aspiration a monter, et cet
+eternel effort vers l'etat le meilleur, le plus epure et le plus divin,
+conduit toujours a un jour de sommeil qu'on appelle mort, et qui est une
+regeneration en Dieu.
+
+--Oui, j'ai compris, repondit Alida... Oui, j'ai apercu Dieu et
+l'eternite a travers tes paroles mysterieuses!... Ah! Francis, si vous
+l'aviez entendu tout a l'heure, et si je l'avais ecoute plus tot,
+moi!... Quel calme il a fait descendre, quelle confiance il sait donner!
+_Confiance_, oui, voila ce qu'il disait,_ avoir foi_ dans sa propre
+confiance!_... Dieu est le grand asile, rien ne peut etre danger, apres
+la vie, pour l'ame qui se fie et s'abandonne; rien ne peut etre
+chatiment et degradation pour celle qui comprend le bien et se desabuse
+du mal!... Oui, je suis tranquille!... Valvedre, tu m'as guerie!
+
+Elle ne parla plus, elle s'assoupit. Une molle sueur, de plus en plus
+froide, mouilla ses mains et son visage. Elle vecut ainsi, sans voix et
+presque sans souffle, jusqu'au lendemain. Un pale et triste sourire
+effleurait ses levres quand nous lui parlions. Tendre et brisee, elle
+essayait de nous faire comprendre qu'elle etait heureuse de nous voir.
+Elle appela Moserwald du regard, et du regard lui designa sa main pour
+qu'il la pressat dans la sienne.
+
+Le soleil se levait magnifique sur la mer. Valvedre ouvrit les rideaux
+et le montra a sa femme. Elle sourit encore, comme pour lui dire que
+cela etait beau.
+
+--Vous vous trouvez bien, n'est-ce pas? lui dit-il.
+
+Elle fit signe que oui.
+
+--Tranquille, guerie?
+
+Oui encore, avec la tete.
+
+--Heureuse, soulagee? Vous respirez bien?
+
+Elle souleva sa poitrine sans effort, comme allegee delicieusement du
+poids de l'agonie.
+
+C'etait le dernier soupir. Valvedre, qui l'avait senti approcher, et
+qui, par son air de conviction et de joie, en avait ecarte la terrible
+prevision, deposa un long baiser sur le front, puis sur la main droite
+de la morte. Il reprit a son doigt l'anneau nuptial qu'elle avait cesse
+longtemps de porter, mais qu'elle avait remis la veille; puis il sortit,
+il tira derriere lui les verrous du salon, et nous cacha le spectacle de
+sa douleur.
+
+Je ne le revis plus. Il parla avec Moserwald, qui se chargea de remplir
+ses intentions. Il le priait de faire embaumer et transporter le corps
+de sa femme a Valvedre. Il me demandait pardon de ne pas me dire adieu.
+Il s'eloigna aussitot, sans qu'on put savoir quelle route de terre ou de
+mer il avait prise. Sans doute, il alla demander aux grands spectacles
+de la nature la force de supporter le coup qui venait de dechirer son
+coeur.
+
+J'eus l'atroce courage d'aider Moserwald a remplir la tache funebre qui
+nous etait imposee: cruelle amertume infligee par une ame forte a une
+ame brisee! Valvedre me laissait le cadavre de sa femme apres m'avoir
+repris son coeur et sa foi au dernier moment.
+
+J'accompagnai le depot sacre jusqu'a Valvedre. Je voulus revoir cette
+maison vide a jamais pour moi, ce jardin toujours riant et magnifique
+devant le silence de la mort, ces ombrages solennels et ce lac argente
+qui me rappelaient des pensees si ardentes et des reves si funestes. Je
+revis tout cela la nuit, ne voulant etre remarque de personne, sentant
+que je n'avais pas le droit de m'agenouiller sur la tombe de celle que
+je n'avais pu sauver.
+
+Je pris la conge de Moserwald, qui voulait me garder avec lui, me faire
+voyager, me distraire, m'enrichir, me marier, que sais-je?
+
+Je n'avais plus le coeur a rien, mais j'avais une dette d'honneur a
+payer. Je devais plus de vingt mille francs que je n'avais pas, et c'est
+a Moserwald precisement que je les devais. Je me gardai bien de lui en
+parler; il se fut reellement offense de ma preoccupation, ou il m'eut
+trouve les moyens de m'acquitter en se trichant lui-meme. Je devais
+songer a gagner par mon travail cette somme, minime pour lui, mais
+immense pour moi qui n'avais pas d'etat, et lourde sur ma conscience,
+sur ma fierte, comme une montagne.
+
+J'etais tellement ecrase moralement, que je n'entrevoyais aucun travail
+d'imagination dont je fusse capable. Je sentais, d'ailleurs, qu'il
+fallait, pour me rehabiliter, une vie rude, cachee, austere; les
+rivalites comme les hasards de la vie litteraire n'etaient plus des
+emotions en rapport avec la pesanteur de mon chagrin. J'avais commis une
+faute immense en jetant dans le desespoir et dans la mort une pauvre
+creature faible et romanesque, que j'etais trop romanesque et trop
+faible moi-meme pour savoir guerir. Je lui avais fait briser les liens
+de la famille, qu'elle ne respectait pas assez, il est vrai, mais
+auxquels, sans moi, elle ne se serait peut-etre jamais ouvertement
+soustraite. Je l'avais aimee beaucoup, il est vrai, durant son martyre,
+et je ne m'etais pas volontairement trouve au-dessous de la terrible
+epreuve; mais je ne pouvais pas oublier que, le jour ou je l'avais
+enlevee, j'avais obei a l'orgueil et a la vengeance plus qu'a l'amour.
+Ce retour sur moi-meme consternait mon ame. Je n'etais plus orgueilleux,
+helas! mais de quel prix j'avais paye ma guerison!
+
+Avant de quitter le voisinage de Valvedre, j'ecrivis a Obernay. Je lui
+ouvris les replis les plus caches de ma douleur et de mon repentir. Je
+lui racontai tous les details de cette cruelle histoire. Je m'accusai
+sans me menager. Je lui fis part de mes projets d'expiation. Je voulais
+reconquerir, un jour, son amitie perdue.
+
+Je mis trente heures a ecrire cette lettre; les larmes m'etouffaient a
+chaque instant. Moserwald, me croyant parti, avait repris la route de
+Geneve.
+
+Quand j'eus reussi a completer et mon recit et ma pensee, je sortis pour
+prendre l'air, et insensiblement, machinalement, mes pas me porterent
+vers le rocher ou, l'annee precedente, j'avais dejeune avec Alida,
+active, resolue, levee avec le jour, et arrivee la sur un cheval fier et
+bondissant. Je voulus savourer l'horreur de ma souffrance. Je me
+retournai pour regarder encore la villa. J'avais marche deux heures par
+un chemin rapide et fatigant; mais, en realite, j'etais encore si pres
+de Valvedre que je distinguais les moindres details. Que je m'etais
+senti fier et heureux a cette place! quel avenir d'amour et de gloire
+j'y avais reve!
+
+--Ah! miserable poete, pensai-je, tu ne chanteras plus ni la joie, ni
+l'amour, ni la douleur! tu n'auras pas de rimes pour cette catastrophe
+de ta vie! Non, Dieu merci, tu n'es pas encore desseche a ce point. La
+honte tuera ta pauvre muse: elle a perdu le droit de vivre!
+
+Un son lointain de cloches me fit tressaillir: c'etait le glas des
+funerailles. Je montai sur la pointe la plus avancee du rocher, et je
+distinguai, spectacle navrant, une ligne noire qui se dirigeait vers le
+chateau. C'etaient les derniers honneurs rendus par les villageois des
+environs a la pauvre Alida; on la descendait dans la tombe, sous les
+ombrages de son parc. Quelques voitures annoncaient la presence des amis
+qui plaignaient son sort sans le connaitre, car notre secret avait ete
+scrupuleusement garde. On la croyait morte dans un couvent d'Italie.
+
+J'essayai pendant quelques instants de douter de ce que je voyais et
+entendais. Le chant des pretres, les sanglots des serviteurs et meme, il
+me sembla, des cris d'enfants montaient jusqu'a moi. Etait-ce une
+illusion? Elle etait horrible, et je ne pouvais m'y soustraire. Cela
+dura deux heures! Chaque coup de cette cloche tombait sur ma poitrine et
+la brisait. A la fin, j'etais insensible, j'etais evanoui. Je venais de
+sentir Alida mourir une seconde fois.
+
+Je ne revins a moi qu'aux approches de la nuit. Je me trainai a la
+Rocca, ou mes vieux hotes n'etaient plus qu'un. La femme etait morte. Le
+mari m'ouvrit ma chambre sans s'occuper autrement de moi. Il revenait de
+l'enterrement de _la dame_, et, veuf depuis quelques semaines, il avait
+senti se rouvrir devant ces funerailles la blessure de son propre coeur.
+Il etait aneanti.
+
+Je delirai toute la nuit. Au matin, ne sachant ou j'etais, j'essayai de
+me lever. Je crus avoir une nouvelle vision apres toutes celles qui
+venaient de m'assieger. Obernay etait assis pres de la table d'ou je lui
+avais ecrit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie
+temoignait d'une profonde pitie.
+
+Il se retourna, vint a moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit
+appeler un medecin, et me soigna pendant plusieurs jours avec une bonte
+extreme. Je fus tres-mal, sans avoir conscience de rien. J'etais epuise
+par une annee d'agitations devorantes et par les atroces douleurs des
+derniers mois, douleurs sans epanchement, sans relache et sans espoir.
+
+Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de
+comprendre, Obernay m'apprit que, prevenu par une lettre de Valvedre, il
+etait venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida
+assister aux funerailles. Toute la famille etait repartie; lui seul
+etait reste, devinant que je devais etre la, me cherchant partout, et me
+decouvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves.
+
+--J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je
+peux l'etre apres ce qui s'est passe. Il faut perseverer et reconquerir,
+non pas mon amitie, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de
+toi-meme. Tiens, voila de quoi t'encourager.
+
+Il me montra un fragment de lettre de Valvedre.
+
+"Aie l'oeil sur ce jeune homme, disait-il; sache ce qu'il devient, et
+mefie-toi du premier desespoir. Lui aussi a recu la foudre! Il l'avait
+attiree sur sa tete; mais, aneanti comme le voila, il a droit a ta
+sollicitude. Il est le plus malheureux de tous, ne l'oublie pas, car il
+ne se fait plus d'illusions sur l'oeuvre maudite qu'il a accomplie!
+
+"Aux grandes fautes les grands secours avant tout, mon cher enfant! Ton
+jeune ami n'est pas un etre lache ni pervers, tant s'en faut, et je n'ai
+pas a rougir pour _elle_ du dernier choix qu'elle avait fait. Je suis
+certain qu'il l'eut epousee si j'eusse consenti au divorce, et j'y eusse
+consenti si elle eut longtemps insiste. Il faut donc remettre ce jeune
+homme dans le droit chemin. Nous devons cela a la memoire de celle qui
+voulait, qui eut pu porter son nom.
+
+"S'il demandait, un jour, a voir les enfants, ne t'y oppose pas. Il
+sentira profondement devant les orphelins son devoir d'homme et
+l'aiguillon salutaire du remords.
+
+"Enfin, sauve-le; que je ne le revoie jamais, mais qu'il soit sauve!
+Moi, je le suis depuis longtemps, et ce n'est pas de moi, de mon plus ou
+de mon moins de tristesse que tu dois t'occuper. S'oublier soi-meme,
+voila la grande question quand on n'est pas plus fort que son mal!"
+
+
+
+
+X
+
+
+Sept ans me separaient deja de cette terrible epoque de ma vie quand je
+revis Obernay. J'etais dans l'industrie. Employe par une compagnie, je
+surveillais d'importants travaux metallurgiques. J'avais appris mon etat
+en commencant par le plus dur, l'etat manuel. Henri me trouva pres de
+Lyon, au milieu des ouvriers, noirci, comme eux, par les emanations de
+l'antre du travail. Il eut quelque peine a me reconnaitre; mais je
+sentis a son etreinte que son coeur d'autrefois m'etait rendu. Lui
+n'etait pas change. Il avait toujours ses fortes epaules, sa ceinture
+degagee, son teint frais et son oeil limpide.
+
+--Mon ami, me dit-il quand nous fumes seuls, tu sauras que c'est le
+hasard d'une excursion qui m'amene vers toi. Je voyage en famille depuis
+un mois, et maintenant je retourne a Geneve; mais, sans la circonstance
+du voyage, je t'aurais rejoint, n'importe ou, un peu plus tard, a
+l'automne. Je savais que tu etais au bout de ton expiation, et il me
+tardait de t'embrasser. J'ai recu ta derniere lettre, qui m'a fait grand
+bien; mais je n'avais pas besoin de cela pour savoir tout ce qui te
+concerne. Je ne t'ai pas perdu de vue depuis sept ans. Tu n'as voulu
+recevoir de moi aucun service de fait; tu m'as demande seulement de
+t'ecrire quelquefois avec amitie, sans te parler du passe. J'ai cru
+d'abord que c'etait encore de l'orgueil, que tu ne voulais meme pas
+d'assistance morale, craignant surtout de vivre sous l'influence
+indirecte, sous la protection cachee de Valvedre. A present, je te rends
+pleine justice. Tu as et tu auras toujours beaucoup d'orgueil, mais ton
+caractere s'est eleve a la hauteur de la fierte, et je ne me permettrai
+plus jamais d'en sourire. Ni moi ni personne ne te traitera plus
+d'enfant. Sois tranquille, tu as su faire respecter tes malheurs.
+
+--Mon cher Henri, tu exageres! lui repondis-je. J'ai fait bien
+strictement mon devoir. J'ai obei a ma nature, peut-etre un peu ingrate,
+en me derobant a la pitie. J'ai voulu me punir tout seul et de mes
+propres mains en m'assujettissant a des etudes qui m'etaient
+antipathiques, a des travaux ou l'imagination me semblait condamnee a
+s'eteindre. J'ai ete plus heureux que je ne le meritais, car
+l'acquisition d'un savoir quelconque porte avec elle sa recompense, et,
+au lieu de s'abrutir dans l'etude ou l'on se sent le plus reveche, on
+s'y assouplit, on s'y transforme, et la passion, qui ne meurt jamais en
+nous, se porte vers les objets de nos recherches. Je comprends a present
+pourquoi certaines personnes--et pourquoi ne nommerais-je pas M. de
+Valvedre?--ont pu ne pas devenir materialistes en etudiant les secrets
+de la matiere. Et puis je me suis rappele souvent ce que souvent tu me
+disais autrefois. Tu me trouvais trop ardent pour etre un ecrivain
+litteraire; tu me disais que je ferais de la poesie folle, de l'histoire
+fantastique ou de la critique emportee, partiale, nuisible par
+consequent. Oh! je n'ai rien oublie, tu vois. Tu disais que les
+organisations tres-vivaces ont souvent en elles une fatalite qui les
+entraine a l'exuberance, et qui hate ainsi leur destruction prematuree;
+qu'un bon conseil a suivre serait celui qui me detournerait de ma propre
+excitation pour me jeter dans une sphere d'occupations serieuses et
+calmantes; que les artistes meurent souvent ou s'etiolent par l'effet
+des emotions exclusivement cherchees et developpees; que les spectacles,
+les drames, les operas, les poemes et les romans etaient, pour les
+sensibilites trop aiguisees, comme une huile sur l'incendie; enfin que,
+pour etre un artiste ou un poete durable et sain, il fallait souvent
+retremper la logique, la raison et la volonte dans des etudes d'un ordre
+severe, meme s'astreindre aux commencements arides des choses. J'ai
+suivi ton conseil sans m'apercevoir que je le suivais, et, quand j'ai
+commence a en recueillir le fruit, j'ai trouve que tu ne m'avais pas
+assez dit combien ces etudes sont belles et attrayantes. Elles le sont
+tellement, mon ami, que j'ai pris les arts d'imagination en pitie
+pendant quelque temps... ferveur de novice que tu m'aurais pardonnee;
+mais, aujourd'hui, tout en jouissant en artiste des rayons que la
+science projette sur moi, je sens que je ne me detacherai plus d'une
+branche de connaissances qui m'a rendu la faculte de raisonner et de
+reflechir: bienfait inappreciable, qui m'a preserve egalement de l'abus
+et du degout de la vie! A present, mon ami, tu sais que j'approche du
+terme de ma captivite...
+
+--Oui, reprit-il, je sais qu'avec des appointements qui ont ete
+longtemps bien minimes, tu as reussi a t'acquitter peu a peu avec
+Moserwald, lequel declare avec raison que c'est un tour de force, et que
+tu as du t'imposer, pendant les premieres annees surtout, les plus dures
+privations. Je sais que tu as perdu ta mere, que tu as tout quitte pour
+elle, que tu l'as soignee avec un devouement sans egal, et que, voyant
+ton pere tres-age, tres-use et tres-pauvre, tu t'es senti bien heureux
+de pouvoir doubler pour lui, par un placement en viager, a son insu, la
+petite somme qu'il te reservait, et qu'il t'avait confiee pour la faire
+valoir. Je sais aussi que tu as eu des moeurs austeres, et que tu as su
+te faire apprecier pour ton savoir, ton intelligence et ton activite au
+point de pouvoir pretendre maintenant a une tres-honorable et
+tres-heureuse existence. Enfin, mon ami, en approchant d'ici, j'ai su et
+j'ai vu que tu etais aime a l'adoration par les ouvriers que tu
+diriges,... qu'on te craignait un peu,... il n'y a pas de mal a cela,
+mais que tu etais un ami et un frere pour ceux qui souffrent. Le pays
+est en ce moment plein de louanges sur une action recente...
+
+--Louanges exagerees; j'ai eu le bonheur d'arracher a la mort une pauvre
+famille.
+
+--Au peril de ta vie, peril des plus imminents! On t'a cru perdu.
+
+--Aurais-tu hesite a ma place?
+
+--Je ne crois pas! Aussi je ne te fais pas de compliments; je constate
+que tu suis sans defaillance la ligne de tes devoirs. Allons, c'est
+bien; embrasse-moi, on m'attend.
+
+--Quoi! je ne verrai pas ta femme et tes enfants, que je ne connais pas?
+
+--Ma femme et mes enfants ne sont pas la. Les marmots ne quittent pas si
+longtemps l'ecole du grand-pere, et leur mere ne les quitte pas d'une
+heure.
+
+--Tu me disais etre en famille.
+
+--C'etait une maniere de dire. Des parents, des amis... Mais je ne te
+fais pas de longs adieux. Je reconduis mon monde a Geneve, et, dans six
+semaines, je reviens te chercher.
+
+--Me chercher?
+
+--Oui. Tu seras libre?
+
+--Libre? Mais non, je ne le serai jamais.
+
+--Tu ne seras jamais libre de ne rien faire; mais tu seras libre de
+travailler ou tu voudras. Ton engagement avec ta compagnie finit a cette
+epoque; je viendrai alors te soumettre un projet qui te sourira
+peut-etre, et qui, en te creant de grandes occupations selon tes gouts
+actuels, te rapprochera de moi et de ma famille.
+
+--Me rapprocher de vous autres? Ah! mon ami, vous etes trop heureux pour
+moi! Je n'ai jamais envisage la possibilite de ce rapprochement qui me
+rappellerait a toute heure un passe affreux pour moi; cette ville, cette
+maison!...
+
+--Tu n'habiteras pas la ville, et cette maison, tu ne la reverras plus.
+Nous l'avons vendue, elle est demolie. Mes vieux parents ont regrette
+leurs habitudes, mais ils ne regrettent plus rien aujourd'hui. Ils
+demeurent chez moi, en pleine campagne, dans un site magnifique, au bord
+du Leman. Nous ne sommes plus entasses dans un local devenu trop etroit
+pour l'augmentation de la famille. Mon pere ne s'occupe plus que de nos
+enfants et de quelques eleves de choix qui viennent pieusement chercher
+ses lecons. Moi, je lui ai succede dans sa chaire. Tu vois en moi un
+grave professeur es sciences que la botanique ne possede plus
+exclusivement. Allons, allons, tu as assez vecu seul! Il faut quitter la
+Thebaide; tu manques a mon bonheur complet, je t'en avertis.
+
+--Tout cela est fait pour me tenter, mon ami; mais tu oublies que j'ai
+un vieux pere infirme, qui vit encore plus seul et plus triste que moi.
+Tout l'effort de ma liberte reconquise doit tendre a me rapprocher de
+lui.
+
+--Je n'oublie rien, mais je dis que tout peut s'arranger. Ne m'ote pas
+l'esperance et laisse-moi faire.
+
+Il me quitta en m'embrassant avec tant d'effusion, que la source des
+douces larmes, depuis longtemps tarie, se rouvrit en moi. Je retournai
+au travail, et, quelques heures apres, je vis, dans un de mes ateliers,
+un jeune garcon, un enfant de quatorze ou quinze ans, de mine resolue et
+intelligente, qui avait l'air de chercher quelqu'un, et dont je
+m'approchai pour savoir ce qu'il voulait.
+
+--Rien, me repondit-il avec assurance; je regarde.
+
+--Mais savez-vous, mon beau petit bourgeois, lui dit en raillant un
+vieil ouvrier, qu'il n'est pas permis de regarder comme ca ce qu'on ne
+comprend pas?
+
+--Et, si je comprends, reprit l'enfant, qu'avez-vous a dire?
+
+--Et qu'est-ce que vous comprenez? lui demandai-je en souriant de son
+aplomb. Racontez-nous cela.
+
+Il me repondit par une demonstration chimico-physico-metallurgique si
+bien recitee et si bien redigee, que le vieil ouvrier laissa tomber ses
+bras contre son corps et resta comme une statue.
+
+--Dans quel manuel avez-vous appris cela? demandai-je au petit,--car il
+etait petit, fort et laid, mais d'une de ces laideurs singulieres et
+charmantes qui sont tout a coup sympathiques. Je l'examinais avec une
+emotion qui arrivait a me faire trembler. Il avait de tres-beaux yeux,
+un peu divergents, et qui lui faisaient deux profils d'expression
+differente, l'un bienveillant, l'autre railleur. Le nez, delicatement
+decoupe, etait trop long et trop etroit, mais plein d'audace et de
+finesse; le teint sombre, la bouche saine, garnie de fortes dents
+bizarrement plantees, je ne sais quoi de caressant et de provoquant dans
+le sourire, un melange de disgrace et de charme. Je sentis que je
+l'aimais, et, si j'eus une terrible commotion de tout mon etre, je ne
+fus presque pas surpris quand il me repondit:
+
+--Je n'etudie pas les manuels, je recite la lecon de M. le professeur
+Obernay, mon maitre. Le connaissez-vous par hasard, le pere Obernay? Il
+n'est pas plus sot qu'un autre, hein?
+
+--Oui, oui, je le connais, c'est un bon maitre! Et vous, etes-vous un
+bon eleve, monsieur Paul de Valvedre?
+
+--Tiens! reprit-il sans que son visage montrat aucune surprise, voila
+que vous savez mon nom, vous? Comment donc est-ce que vous vous appelez?
+
+--Oh! moi, vous ne me connaissez pas; mais comment etes-vous ici tout
+seul?
+
+--Parce que je viens y passer six semaines pour etudier, pour voir
+comment on s'y prend et comment les metaux se comportent dans les
+experiences en grand. On ne peut pas se faire une idee de cela dans les
+laboratoires. Mon professeur a dit: "Puisqu'il mord a cette chose-la, je
+voudrais qu'il put voir fonctionner quelque grande usine speciale." Et
+son fils Henri lui a repondu: "C'est bien simple. Je vais du cote ou il
+y en a, et je l'y conduirai. J'ai par la des amis qui lui montreront
+tout avec de bonnes explications; et me voila."
+
+--Et Henri est parti?... Il vous laisse avec moi?
+
+--Avec vous! Ah! vous disiez que je ne vous connaissais pas! Vous etes
+Francis! Je vous cherchais, et j'etais presque sur de vous avoir reconnu
+tout de suite!
+
+--Reconnu? Depuis...
+
+--Oh! je ne me souvenais guere de vous; mais votre portrait est dans la
+chambre d'Henri, et vous n'etes pas bien different!
+
+--Ah! mon portrait est toujours chez vous?
+
+--Toujours! Pourquoi est-ce qu'il n'y serait pas? Mais, a propos, j'ai
+une lettre pour vous, je vais vous la donner.
+
+La lettre etait d'Henri.
+
+"Je n'ai pas voulu te dire ce qui m'amenait. J'ai voulu t'en laisser la
+surprise. Et puis tu m'aurais peut-etre fait des observations. Il
+t'aurait fallu peut-etre une heure pour _te ravoir_ de cette emotion-la,
+et je n'ai pas une heure a perdre. J'ai laisse ma femme sur le point de
+me donner un quatrieme enfant, et j'ai peur que son zele ne devance mon
+retour. Je ne te dis pas d'avoir soin de notre Paolino comme de la
+prunelle de tes yeux. Tu l'aimeras, c'est un demon adorable. Dans six
+semaines, jour pour jour, tu me le rameneras a Blanville, pres des bords
+du Leman."
+
+J'embrassai Paul en fremissant et en pleurant. Il s'etonna de mon
+trouble et me regarda avec son air chercheur et penetrant. Je me remis
+bien vite et l'emmenai chez moi, ou son petit bagage avait ete depose
+par Henri.
+
+J'etais bien agite, mais, en somme, ivre de bonheur d'avoir a soigner et
+a servir cet enfant, qui me rappelait sa mere comme une image confuse a
+travers un rayon brise. Par moments, c'etait elle dans ses heures si
+rares de gaiete confiante. D'autres fois, c'etait elle encore dans sa
+reverie profonde; mais, des que l'enfant ouvrait la bouche, c'etait
+autre chose: il avait, non pas reve, mais cherche et medite sur un fait.
+Il etait aussi positif qu'elle avait ete romanesque, passionne comme
+elle, mais pour l'etude, et ardent a la decouverte.
+
+Je le promenai partout. Je le presentai aux ouvriers comme un fils de
+l'atelier, et sur l'heure il fut pris en grande tendresse par ces braves
+gens. Je le fis manger avec moi. Je le fis coucher dans mon lit. C'etait
+mon enfant, mon maitre, mon bien, ma consolation, mon pardon!
+
+Mais il se passa deux jours avant que j'eusse la force de lui parler de
+ses parents. Il n'avait presque rien oublie de sa mere. Il se rappelait
+surtout avoir vu revenir un cercueil apres un an d'absence. Il etait
+retourne tous les ans a Valvedre depuis ce temps, avec son frere et sa
+tante Juste; mais il n'y avait jamais revu son pere.
+
+--Mon papa n'aime plus cet endroit-la, disait-il; il n'y va plus du
+tout.
+
+--Et ton pere..., lui dis-je avec une timidite pleine d'angoisse, il
+sait que tu es avec moi?
+
+--Mon pere? Il est bien loin encore. Il a ete voir l'Himalaya. Tu sais
+ou c'est? Mais il est en route pour revenir. Dans deux mois, nous le
+reverrons. Ah! quel bonheur! Nous l'aimons tant! Est-ce que tu le
+connais, toi, mon pere?
+
+--Oui! vous avez tous raison de l'aimer. Est-ce qu'il est absent
+depuis...?
+
+--Depuis dix-huit mois; cette fois-ci, c'est bien long! Les autres
+annees, il revenait toujours au printemps. Enfin voila bientot
+l'automne! Mais, dis donc, Francis, si nous allions un peu _piocher_, au
+lieu de bavarder si longtemps?
+
+"Qu'as-tu fait? ecrivais-je a Henri. Tu m'as confie cet enfant, que
+j'adore deja, et son pere n'en sait rien! Et il nous blamera peut-etre,
+toi de me l'avoir fait connaitre, moi d'avoir accepte un si grand
+bonheur. Il commandera peut-etre a Paul d'oublier jusqu'a mon nom. Et,
+dans six semaines, je me separerai de mon tresor pour ne le revoir
+jamais!... Avais-je besoin de cette nouvelle blessure?... Mais non,
+Valvedre pardonnera a notre imprudence; seulement, il souffrira de voir
+que son fils a de l'affection pour moi. Et pourquoi le faire souffrir,
+lui qui n'a rien a se reprocher!"
+
+Peu de jours apres, je recevais la reponse d'Henri.
+
+"Ma femme vient de me donner une ravissante petite fille. Je suis le
+plus heureux des peres. Ne t'inquiete pas de Valvedre. Ne te souviens-tu
+pas qu'aux plus tristes jours du passe, il m'ecrivait: "Laissez-lui
+"voir les enfants, s'il le desire. Avant tout, qu'il soit "sauve, qu'il
+fasse honneur a la memoire de celle "qui a failli porter son nom!" Tu
+vois bien que, sans oser le dire, tu avais besoin de cela, puisque tu es
+si heureux d'avoir Paolino! Tu verras l'autre aussi. Tu nous verras
+tous. Le temps est le grand guerisseur. Dieu l'a voulu ainsi, lui dont
+l'oeuvre eternelle est d'effacer pour reconstruire."
+
+Les six semaines passerent vite.--J'avais pris pour mon eleve une
+affection si vive, que j'etais dispose a tout pour ne pas me separer de
+lui irrevocablement. Je refusai le renouvellement de mon emploi,
+j'acceptai les offres d'Obernay sans les connaitre, a la seule condition
+de pouvoir decider mon vieux pere a venir se fixer pres de moi. Ne
+devant plus rien a personne, je n'etais pas en peine de l'etablir
+convenablement et de lui consacrer mes soins.
+
+Blanville etait un lieu admirable, avec une habitation simple, mais
+vaste et riante. Les belles ondes du Leman venaient doucement mourir au
+pied des grands chenes du parc. Quand nous approchames, Obernay arrivait
+au-devant de nous dans une barque avec Edmond Valvedre, grand, beau et
+fort, ramant lui-meme avec _maestria_. Les deux freres s'adoraient et
+s'etreignirent avec une ardeur touchante. Obernay m'embrassa en toute
+hate et pressa le retour. Je vis bien qu'il me menageait quelque
+surprise et qu'il etait impatient de me voir heureux; mais le heros de
+la fete fit manquer le coup de theatre qu'on me preparait. Plus
+impatient que tous les autres, mon vieux pere goutteux, courant et se
+trainant moitie sur sa bequille, moitie sur le bras jeune et solide de
+Rosa, vint a ma rencontre sur la greve.
+
+--Oh! mon Dieu, mon Dieu, c'est trop de bonheur! m'ecriai-je. Vous
+trouver la, vous!
+
+--C'est-a-dire m'y retrouver definitivement, repondit-il, car je ne m'en
+vais plus d'ici, moi! On s'est arrange comme je l'exigeais; je paye ma
+petite pension, et je ne regrette pas tant qu'on le croirait mes
+brouillards de Belgique. Je ne serai pas fache de mourir en pleine
+lumiere au bord des flots bleus. Tout cela, tu comprends? c'est pour te
+dire tout de suite que tu restes et que nous ne nous quittons plus!
+
+Paule arriva aussi en courant avec Moserwald, a qui elle reprochait
+d'etre moins agile qu'une nourrice portant son poupon. Je vis du premier
+coup d'oeil qu'on s'etait intimement lie avec lui et qu'il en etait
+fier. L'excellent homme fut bien emu en me voyant. Il m'aimait toujours
+et mieux que jamais, car il etait force de m'estimer. Il etait marie, il
+avait epouse des millions israelites, une bonne femme vulgaire qu'il
+aimait parce qu'elle etait sa femme et qu'elle lui avait donne un
+heritier. Il avait fini le roman de sa vie, disait-il, sur une page
+trempee de larmes, et la page n'avait jamais seche.
+
+Le pere et la mere d'Obernay n'avaient presque pas vieilli; la securite
+du bonheur domestique leur faisait un automne majestueux et pur. Ils
+m'accueillirent comme autrefois. Connaissaient-ils mon histoire? Ils ne
+me l'ont jamais laisse deviner.
+
+Deux personnes l'ignoraient a coup sur, Adelaide et Rosa. Adelaide etait
+toujours admirablement belle, et meme plus belle encore a vingt-cinq ans
+qu'a dix-huit; mais elle n'etait plus, sans contestation, la plus belle
+des Genevoises: Rosa pouvait, sinon l'emporter, du moins tenir la
+balance en equilibre. Ni l'une ni l'autre n'etait mariee; elles etaient
+toujours les inseparables d'autrefois, toujours gaies, studieuses, se
+taquinant et s'adorant.
+
+Au milieu de l'affectueux accueil de tous, je m'inquietais de celui qui
+m'attendait de la part de mademoiselle Juste. Je savais qu'elle
+demeurait a Blanville, et ne m'etonnais pas qu'elle ne vint pas a ma
+rencontre. Je demandai de ses nouvelles. Henri me repondit qu'elle etait
+un peu souffrante et qu'il me conduirait la saluer.
+
+Elle me recut gravement, mais sans antipathie, et, Henri nous ayant
+laisses seuls, elle me parla du passe sans amertume.
+
+--Nous avons beaucoup souffert, me dit-elle,--et, quand elle disait
+_nous_, elle sous-entendait toujours son frere;--mais nous savons que
+vous ne vous etes ni epargne ni etourdi depuis ce temps-la. Nous savons
+qu'il faut, je ne dis point oublier, cela n'est pas possible, mais
+pardonner. Une grande force est necessaire pour accepter le pardon, plus
+grande que pour l'offrir, je sais cela aussi, moi qui ai de l'orgueil!
+Donc, je vous estime beaucoup d'avoir le courage d'etre ici. Restez-y.
+Attendez mon frere. Affrontez le premier abord, quel qu'il soit, et,
+s'il prononce ce mot terrible et sublime: _Je pardonne!_ courbez la tete
+et acceptez.--Alors, seulement alors, vous serez absous a mes yeux... et
+aux votres, mon cher monsieur Francis!
+
+Valvedre arriva huit jours apres. Il vit ses enfants d'abord, puis sa
+soeur ainee et Henri. Sans doute, celui-ci plaida ma cause; mais il ne
+me convenait pas d'en attendre le jugement. Je le provoquai. Je me
+presentai a Valvedre avant peut-etre qu'il eut pris une resolution a mon
+egard. Je lui parlai avec effusion et loyaute, hardiment et humblement,
+comme il me convenait de le faire.
+
+Je mis a nu sous ses yeux tout mon coeur, toute ma vie, mes fautes et
+mes merites, mes defaillances et mes retours de force.
+
+--Vous avez voulu que je fusse sauve, lui dis-je; vous avez ete si grand
+et si vraiment superieur a moi dans votre conduite, que j'ai fini par
+comprendre le peu que j'etais. Comprendre cela, c'est deja valoir mieux.
+Je l'ai compris chaque jour davantage depuis sept ans que je me chatie
+sans menagement. Donc, si je suis sauve, ce n'est pas a ma douleur et a
+la bonte tres-grande, il est vrai, des autres que je le dois; cette
+bonte ne venait pas encore d'assez haut pour reduire un orgueil comme le
+mien. Venant de vous, elle m'a dompte, et c'est a vous que je dois tout.
+Eprouvez-moi, connaissez-moi tel que je suis aujourd'hui, et
+permettez-moi d'etre l'ami devoue de Paul. Par lui, on m'a amene ici
+malgre moi; on y a installe mon pere, sans que j'en fusse averti; on
+m'offre un emploi important et interessant dans la partie que j'ai
+etudiee et que je crois connaitre. On m'a dit que Paul avait une
+vocation determinee pour les sciences auxquelles ce genre de travail se
+rattache essentiellement, et que vous approuviez cette vocation. On m'a
+dit encore que vous consentiriez peut-etre a ce qu'il fit aupres de moi,
+et sous ma direction, son premier apprentissage... Mais cela, on a eu de
+la peine a me le faire croire! Ce que je sais, ce que je viens vous
+dire, c'est que, si ma presence devait vous eloigner de Blanville, ou
+seulement vous en faire franchir le seuil avec moins de plaisir, si le
+bien qu'on veut me faire vous semblait trop pres de ma faute, et que, me
+jugeant indigne de me consacrer a votre enfant, vous desapprouviez la
+confiance que m'accorde Obernay, je me retirerais aussitot, sachant
+tres-bien que ma vie entiere vous est subordonnee, et que vous avez sur
+moi des droits auxquels je ne puis poser aucune limite.
+
+Valvedre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me
+repondit enfin:
+
+--Vous avez tout repare, et vous avez tant expie, qu'on vous doit un
+grand soulagement. Sachez que madame de Valvedre etait frappee a mort
+avant de vous connaitre. Obernay vient de me reveler ce que j'ignorais,
+ce qu'il ignorait lui-meme, et ce qu'un homme de la science, un homme
+serieux, lui a appris dernierement. Vous ne l'avez donc pas tuee...
+C'est peut-etre moi! Peut-etre aussi l'eusse-je fait vivre plus
+longtemps, si elle ne se fut pas detachee de moi. Ce mystere de notre
+action sur la destinee, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au
+fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voila. On vous aime, et
+vous pouvez encore etre heureux; il est de votre devoir de chercher a
+l'etre. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu
+les abandonne; il veut que la vie soit une floraison et une
+fructification. Mariez-vous. Je sais qu'Obernay, dans le secret de sa
+pensee, vous destine une de ses soeurs; laquelle, je n'en sais rien, je
+ne le lui ai pas demande. Je sais que ces enfants n'ont aucune notion de
+son projet. Cette famille-la est trop religieuse pour qu'il s'y commette
+des imprudences ou seulement des legeretes. Henri, dans la crainte de
+vous creer un trouble en cas de repulsion de la part de la jeune fille
+ou de la votre, ne vous en parlera jamais; mais il espere que
+l'affection viendra d'elle-meme, et il sait que vous aurez cette fois
+confiance en lui. Essayez donc de reprendre gout a la vie, il en est
+temps; vous etes dans votre meilleur age pour fonder votre avenir. Vous
+me consultez avec une deference filiale, voila mon conseil. Quant a
+Paul, je vous le confie avec d'autant moins de merite que je compte
+rester au moins un an a Geneve et que je pourrai voir si vous continuez
+a faire bon menage ensemble. J'irai souvent a Blanville. L'etablissement
+que vous allez faire valoir est bien pres de la. Nous nous verrons, et,
+si vous avez d'autres avis a me demander, je vous donnerai non pas ceux
+d'un sage, mais ceux d'un ami.
+
+Pendant trois mois, je ne fus occupe que de mon installation
+industrielle. J'avais tout a creer, tout a diriger; c'etait une besogne
+enorme. Paul, toujours a mes cotes, toujours enjoue et attentif,
+s'initiait a tous les details de la pratique, charmant par sa presence
+et son enjouement l'exercice terrible de mon activite. Quand je fus au
+courant, le chef principal de l'entreprise, qui n'etait autre que
+Moserwald, m'assigna une jolie habitation et un traitement plus
+qu'honorable.
+
+Je revenais a la vie, a l'amitie, a l'epanouissement de l'ame. Chaque
+jour eclaircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pese sur moi,
+chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J'en vins a
+songer avec une emotion d'esperance et de terreur au projet d'Henri, que
+m'avait revele Valvedre. Valvedre lui-meme y faisait souvent allusion,
+et, un jour que, reveur, je regardais de loin les deux soeurs marcher,
+radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me
+surprit, me frappa doucement sur l'epaule et me dit en souriant:
+
+--Eh bien, laquelle?
+
+--Jamais Adelaide! lui repondis-je avec une spontaneite qui etait
+devenue l'habitude de mon coeur avec lui, tant il s'etait empare de ma
+foi, de ma confiance et de mon respect filial.
+
+--Et pourquoi jamais Adelaide? Je veux savoir pourquoi! Allons, Francis,
+dites!
+
+--Ah! cela... je ne puis.
+
+--Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l'a dit, _celle qui ne
+souffre plus!_ Elle en etait jalouse, et vous craignez que son fantome
+ne vienne pleurer et menacer a votre chevet! Rassurez-vous, ce sont la
+des croyances impies. Les morts sont purs! Ils remplissent ailleurs une
+mission nouvelle, et, s'ils se souviennent de nous, c'est pour benir, et
+pour demander a Dieu de reparer leurs erreurs et leurs meprises en nous
+rendant heureux.
+
+--Etes-vous bien certain de cela? lui dis-je; est-ce la votre foi?
+
+--Oui, inebranlable.
+
+---Eh bien,... tenez! Adelaide, cette splendeur d'intelligence et de
+beaute, cette serenite divine, cette modestie adorable... tout cela ne
+s'abaissera jamais jusqu'a moi! Que suis-je aupres d'elle? Elle sait
+toutes choses mieux que moi: la poesie, la musique, les langues, les
+sciences naturelles,... peut-etre la metallurgie, qui sait? Elle verrait
+trop en moi son inferieur.
+
+--Encore de l'orgueil! dit Valvedre. Souffre-t-on de la superiorite de
+ce qu'on aime?
+
+--Mais... je ne l'aime pas, moi! je la venere, je l'admire, mais je ne
+puis l'aimer d'amour!...
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'elle en aime un autre.
+
+--Un autre? vous croyez?...
+
+Valvedre resta pensif et comme plonge dans la solution d'un probleme. Je
+le regardai attentivement. Il avait quarante-sept ans, mais il eut pu en
+cacher dix ou douze. Sa beaute male et douce, d'une expression si haute
+et si sereine, etait encore la seule qui put fixer les regards d'une
+femme de genie; mais son ame etait-elle restee aussi jeune que son
+visage? N'avait-il pas trop aime, trop souffert?
+
+--Pauvre Adelaide! pensai-je, tu vieilliras peut-etre seule comme Juste,
+qui a ete belle aussi, femme superieure aussi, et qui, peut-etre comme
+toi, avait place trop haut son reve de bonheur!
+
+Valvedre marchait en silence aupres de moi. Il reprit la conversation ou
+nous l'avions laissee.
+
+--Alors, dit-il, c'est Rosa qui vous plait?
+
+--C'est a elle seule que j'oserais songer, si j'esperais lui plaire.
+
+--Eh bien, vous avez raison; Rosa vous ressemble davantage. Il y a
+toujours un peu de fougue dans son caractere, et ce ne sera pas un
+defaut a vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie,
+non pas resignee, non pas dominee par des convictions aussi arretees et
+aussi raisonnees que celles de sa soeur, mais persuadee et entrainee par
+la tendresse qu'elle ressent et qu'elle inspire. Moins instruite, elle
+l'est assez pour une femme qui a les gouts du menage et les instincts de
+la famille. Oui, Rosa est aussi un rare tresor, je vous l'ai deja dit,
+il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme
+dans la chastete de ces deux filles! mais il y a un grand moyen pour
+etre aime, vous le savez: c'est d'aimer soi-meme, d'aimer avec le coeur,
+avec la foi, avec la conscience, avec tout son etre, et vous n'avez pas
+encore aime ainsi, je le sais!
+
+Il me quitta, et je me sentis vivifie et comme beni par ses paroles. Cet
+homme tenait mon ame dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi
+dire, que de son souffle bienfaisant. En meme temps que chaque apercu de
+son lumineux esprit m'ouvrait les horizons du monde naturel et celeste,
+chaque elan de son coeur genereux et pur fermait une plaie ou ranimait
+une faculte du mien.
+
+Je l'ouvris bientot, ce coeur renouvele, a mon cher Henri. Je lui dis
+que j'aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais soupconner a
+celle-ci sans l'autorisation de sa famille.
+
+--Allons donc! dit Obernay en m'embrassant, voila ce que j'attendais! Eh
+bien, la famille consent et desire. L'enfant t'aimera quand elle saura
+que tu l'aimes. C'est ainsi chez nous, vois-tu! On ne se jette pas dans
+les reves romanesques, meme quand on est dispose a se laisser
+convaincre; on attend la certitude, et on ne palit ni ne maigrit en
+attendant! Et pourtant on s'aime longtemps, toujours! Vois mon pere et
+ma mere, vois Paule et moi... Ah! que Valvedre eut ete heureux!...
+
+--S'il eut epouse Adelaide? Je me le suis dit cent fois!
+
+--Tais-toi! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot
+la-dessus...
+
+Je m'etonnais, il m'imposa encore silence avec autorite.
+
+J'y revins pourtant; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aimee
+Rose, j'insistai. J'etais si heureux! J'aimais enfin, et je combattais
+presque la passion, tant son frere aine, l'amour, me paraissait plus
+beau et plus vrai. Aussi, loin d'etre porte a l'egoisme du bonheur, je
+sentais l'ardent besoin de voir heureux tous ceux que j'aimais, surtout
+Valvedre, celui a qui je devais tout, celui qui m'avait sauve du
+naufrage, celui qui, par moi blesse au coeur, m'avait tendu sa main
+liberatrice.
+
+Obernay, vaincu par mon affection, me repondit enfin:
+
+--Tu as cru deviner que, depuis longtemps, bien longtemps deja, dix ans
+peut-etre, Valvedre et Adelaide s'aimaient d'un grand amour; tu ne t'es
+peut-etre pas trompe. Et moi aussi, j'ai eu cent fois, mille fois cette
+pensee, qui, en de certains moments, devenait une presque certitude.
+Valvedre a preside a l'education de mes soeurs autant qu'a celle de ses
+propres enfants. Il les a vues naitre; il a paru les aimer d'une egale
+tendresse. Si Adelaide a recu de mon pere l'education la plus brillante
+et de ma mere l'exemple de toutes les vertus, c'est a Valvedre qu'elle
+doit le feu sacre, cette flamme interieure qui brule sans eclat, cachee
+au fond du sanctuaire, gardee par une modestie un peu sauvage, le grain
+de genie qui lui fait idealiser et poetiser saintement les etudes les
+plus arides. Elle n'est donc pas seulement son eleve reconnaissante,
+elle est son fervent disciple; il est, lui, sa religion, son revelateur,
+l'intermediaire entre elle et Dieu. Cette foi date de l'enfance, et ne
+perira qu'avec elle. Valvedre ne peut pas l'ignorer; mais Valvedre ne se
+croit pas aime autrement que comme un pere, et, quoiqu'il ait ete plus
+d'une fois, dans ces derniers temps surtout, tres-emu, plus que
+paternellement emu en la regardant, il se juge trop age pour lui plaire.
+Il a combattu sans relache son inclination et l'a si vaillamment
+refoulee, qu'on eut pu la croire vaincue...
+
+--Ami, dis-je en interrompant Obernay, puisque nous avons entame un
+sujet aussi delicat, dis-moi tout... Deja j'ai ete allege d'un remords
+affreux en apprenant, grace a tes investigations, que madame de Valvedre
+etait mortellement atteinte avant de me connaitre. Dis-moi
+maintenant,--ce que je n'ai jamais ose chercher a savoir,--ce que
+Moserwald croyait avoir devine: dis-moi si Valvedre avait encore de
+l'amour pour sa femme quand je l'ai enlevee.
+
+--Non, repondit Obernay; je sais que non, j'en suis certain.
+
+--Il te l'a dit, je le sais, il t'a parle d'elle avec le plus profond
+detachement, il se croyait bien gueri; mais l'amour a des inconsequences
+mysterieuses.
+
+--La _passion_, oui; l'_amour_, non! La passion est illogique et
+incomprehensible; c'est la son caractere, et je te dirai ici un mot de
+Valvedre: "La passion est un amour malade qui est devenu fou!"
+
+--On pourrait tout aussi bien dire que l'amour est une passion qui se
+porte bien.
+
+--On peut jouer sur tous les mots; mais Valvedre ne joue avec rien, lui!
+Il etait trop grand logicien pour se mentir a lui-meme. L'ame d'un vrai
+savant est la droiture meme, parce qu'elle suit la methode d'un esprit
+adonne a la scrupuleuse clairvoyance. Valvedre est tres-ardent et meme
+impetueux par nature. Son mariage irreflechi prouve la spontaneite de sa
+jeunesse, et, dans son age mur, je l'ai vu aux prises avec la fureur des
+elements, emporte lui-meme au dela de toute prudence par la fureur des
+decouvertes. S'il eut eu de l'amour pour sa femme, il eut brise ses
+rivaux et toi-meme. Il l'eut poursuivie, il l'eut ramenee et passionnee
+de nouveau. Ce n'etait pas difficile avec une ame aussi flottante que
+celle de cette pauvre femme; mais une pareille lutte n'etait pas digne
+d'un homme detrompe, et il savait qu'Alida, rendue pour quelque temps a
+ses devoirs, ne pouvait pas etre sauvee. Il craignait, d'ailleurs, de la
+briser elle-meme en la domptant, et, avant tout, par instinct et par
+principe, il a horreur de faire souffrir. N'exagere donc rien, calme
+l'exces de tes remords, et d'etres humains ne fais pas des heros
+fantastiques. Certes, Valvedre, amoureux de sa femme et te ramenant
+aupres de son lit de mort pour te pardonner devant elle, serait plus
+poetique; mais il ne serait pas vrai, et je l'aime mieux vrai, parce que
+je ne puis aimer ce qui est contraire aux lois de la nature. Valvedre
+n'est pas un dieu, c'est un homme de bien. Je me mefierais beaucoup d'un
+homme qui ne pourrait pas dire: _Homo sum!_...
+
+--Je te remercie de me dire tout cela, d'autant plus que cela n'ote rien
+pour moi a la grandeur de Valvedre. Amoureux et jaloux, il eut pu, dans
+sa generosite, ne ceder qu'aux faiblesses, qui sont, tout aussi bien que
+les violences, du domaine de la passion. Cette grande amitie
+compatissante qui, en lui, survivait a l'amour, ce besoin d'adoucir les
+plaies des autres en respectant leur liberte morale, ce soin religieux
+de conduire doucement a la tombe la mere de ses enfants, de sauver au
+moins son ame, tout cela est au-dessus de la nature humaine ordinaire,
+tu auras beau dire!
+
+--Rien de ce qui est beau n'est au-dessus d'elle dans l'ordre des
+sentiments vrais et de la part d'une ame d'elite. Aussi tu penses bien
+que je ne fais plus la guerre a ton enthousiasme quand c'est Valvedre
+qui en est l'objet. Te voila rassure sur certains points; mais il ne
+faut pas aller d'un exces a l'autre. Si tu n'as pas inflige les tortures
+de la jalousie, tu as profondement contriste et inquiete le coeur de
+l'epoux, toujours ami, et du pere, soucieux de la dignite de sa famille.
+Les grands caracteres souffrent dans toutes leurs affections, parce que
+toutes sont grandes, de quelque nature qu'elles soient. A la mort de sa
+femme, Valvedre a donc cruellement souffert de la pensee qu'elle avait
+vecu sans bonheur, et qu'il n'avait pu, par aucun devouement, par aucun
+sacrifice, lui donner autre chose qu'un instant de calme et d'espoir a
+sa derniere heure. Voila Valvedre tout entier; mais Valvedre amoureux
+d'un plus pur ideal redevient mysterieux pour moi. Le respect de cet
+ideal va chez lui jusqu'a la peur. Moi, au refroidissement graduel de sa
+familiarite avec Adelaide, qu'il tutoie encore, mais qu'il n'embrasse
+plus au front comme il embrasse Rose, j'ai vu qu'elle n'etait plus pour
+lui comme les autres enfants de la maison. J'ai cru voir aussi, a chaque
+voyage qu'il a entrepris, au dernier surtout, un effort supreme, comme
+un devoir accompli, mais plus penible de jour en jour. Enfin il l'aime,
+je le crois; mais je ne le sais pas, et ma position m'empeche de le lui
+demander. Il est fort riche, d'un nom celebre dans la science,
+tres-au-dessus, selon le monde, de cette petite bourgeoise qui cache
+avec un soin farouche ses talents et sa beaute. Je ne crains pas que lui
+m'accuse jamais d'ambition; pourtant il est des convenances d'education
+au-dessus desquelles je ne suis pas encore assez philosophe pour me
+placer, et, si Valvedre me cache depuis si longtemps son secret, c'est
+qu'il a des raisons que j'ignore, et qui rendraient mes avances penibles
+pour lui, humiliantes pour moi.
+
+--Ces raisons, je les saurai, m'ecriai-je, je veux les savoir.
+
+--Ah! prends garde, prends garde, mon ami! Si nous nous trompions sur le
+compte d'Adelaide! si, au moment ou, encourage et renaissant a
+l'esperance, Valvedre s'apercevait qu'il n'est pas aime comme il aime!
+Adelaide est un bien autre mythe que lui! Cette fille qui a l'air si
+heureux, l'oeil si pur, le caractere si egal, l'esprit si studieux, la
+joue si fraiche, que ni le desir, ni l'esperance, ni la crainte ne
+semblent pouvoir atteindre; cette Andromede souriante au milieu des
+monstres et des chimeres, sur son rocher d'albatre inaccessible aux
+souillures comme aux tempetes... pourquoi a vingt-six ans n'est-elle pas
+mariee? Elle a ete demandee par des hommes de merite places dans les
+conditions les plus honorables, et, malgre les desirs de sa mere, malgre
+mes instances, malgre les conseils de Juste et de ma femme, elle a souri
+en disant: "Je ne veux pas me marier!--Jamais? lui a dit un jour
+Valvedre.--Jamais!"
+
+--Dis-moi, Henri, Alida vivait-elle alors?
+
+--Oui.
+
+--Et, depuis qu'elle n'est plus, Adelaide a-t-elle repete _jamais?_
+
+--Maintes fois.
+
+--Valvedre present?
+
+--Je ne sais plus. Tu m'y fais songer! il etait peut-etre loin, elle
+avait peut-etre reperdu l'esperance.
+
+--Allons, allons! tu n'as pas encore assez bien observe. C'est a moi de
+travailler a dechiffrer la grande enigme. La philosophie stoicienne,
+acquise par l'etude de la sagesse, est une sainte et belle chose,
+puisqu'elle peut alimenter des flammes si pures, si constantes et si
+paisibles; mais toute vertu a son exces et son peril. N'en est-ce pas un
+tres-grand que de condamner au celibat et a un eternel combat interieur
+deux etres dont l'union semble etre ecrite a la plus belle page des lois
+divines?
+
+--Juste Valvedre a vecu tres-calme, tres-digne, tres-forte, tres-feconde
+en bienfaits et en devouements,... et pourtant elle a aime sans bonheur
+et sans espoir.
+
+--Qui donc?
+
+--Tu ne l'as jamais su?
+
+--Et je ne le sais pas.
+
+--Elle a aime le frere de ta mere, l'oncle qui te cherissait, l'ami et
+le maitre de Valvedre, Antonin Valigny. Malheureusement, il etait marie,
+et Adelaide a beaucoup reflechi sur cette histoire.
+
+--Ah! voila donc pourquoi Juste m'a pardonne d'avoir tant offense et
+afflige Valvedre! Mais mon oncle est mort, et la mort ne laisse pas
+d'agitation. Sois sur, Henri, qu'Adelaide souffre plus que Juste. Elle
+est plus forte que sa souffrance, voila tout; mais son bonheur, si elle
+en a, est l'oeuvre de sa volonte, et j'ai cru, moi aussi, pendant sept
+ans, qu'on pouvait vivre sur son propre fonds de sagesse et de
+resignation. Aujourd'hui que je vis a deux, je sais bien qu'hier je ne
+vivais pas!...
+
+Henri m'embrassa et me laissa agir. Ce fut une oeuvre de patience, de
+ruse innocente et d'obstination devouee. Il me fallut surprendre des
+quarts de mots et des ombres de regard; mais ma chere Rose, plus hardie
+et plus confiante, m'aida et vit clair avant moi.
+
+Ils s'aimaient et ne se croyaient pas aimes l'un de l'autre. Le jour ou,
+par mes soins et mes encouragements, ils s'entendirent fut le plus beau
+de leur vie et de la mienne.
+
+FIN
+
+IMPRIMERIE DE L. TOINON ET Ce, A SAINT-GERMAIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Valvedre, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALVEDRE ***
+
+***** This file should be named 13263.txt or 13263.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/2/6/13263/
+
+Produced by Carlo Traverso, Chantal Breville and Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.