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This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +VALVEDRE + +PAR + +GEORGE SAND + + + + + + +OEUVRES + +DE + +GEORGE SAND + + +OEUVRES + +DE + +GEORGE SAND + +NOUVELLE EDITION + +FORMAT GRAND IN-18 + + + +OUVRAGES PARUS OU A PARAITRE: + + +ANDRE........... Un volume. + +ELLE ET LUI......... Un volume. + +LA FAMILLE DE GERMANDRE...... Un Volume. + +INDIANA........... Un volume. + +JEAN DE LA ROCHE......... Un volume. + +LES MAITRES MOSAISTES....... Un volume. + +LES MAITRES SONNEURS....... Un volume. + +LA MARE AU DIABLE........ Un volume. + +LE MARQUIS DE VILLEMER...... Un Volume. + +MAUPRAT.......... Un volume. + +MONT-REVECHE......... Un volume. + +NOUVELLES.......... Un volume. + +TAMARIS.......... Un volume. + +VALENTINE.......... Un volume. + +VALVEDRE.......... Un volume. + +LA VILLE NOIRE......... Un volume. + +ETC., ETC. + +CLICHY.--Imprimerie de MAURICE LOIGNON et Cie, rue du Bac d'Asnieres, 12. + + +VALVEDRE + +PAR + +GEORGE SAND + +NOUVELLE EDITION + + + +PARIS + +MICHEL LEVY FRERES, LIBRAIRES EDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +1863 + +Tous droits reserves + + + + + + +A MON FILS + + +Ce recit est parti d'une idee que nous avons savouree en commun, que +nous avons, pour ainsi dire, bue a la meme source: l'etude de la nature. +Tu l'as formulee le premier dans un travail de science qui va paraitre. +Je la formule a mon tour et a ma maniere dans un roman. Cette idee, +vieille comme le monde en apparence, est pourtant une conquete assez +nouvelle des temps ou nous vivons. Pendant de longs siecles, l'homme +s'est pris pour le centre et le but de l'univers. Une notion plus juste +et plus vaste nous est enseignee aujourd'hui. Plusieurs la professent +avec eclat. Adeptes fervents, nous y apporterons aussi notre grain de +sable, car elle a besoin de passer dans beaucoup d'esprits pour faire +peu a peu a tous le bien qu'elle recele. Elle peut se resumer en trois +mots que ton livre explique et que le mien tentera de prouver: _sortir +de soi_.--Il est doux d'en sortir ensemble, et cela nous est arrive +souvent. + + +Tamaris, 1er mars 1861. + + + + +VALVEDRE + + + + * * * * * + + + +I + +Des motifs faciles a apprecier m'obligeant a deguiser tous les noms +propres qui figureront dans ce recit, le lecteur voudra bien n'exiger de +moi aucune precision geographique. Il y a plusieurs manieres de raconter +une histoire. Celle qui consiste a vous faire parcourir une contree +attentivement exploree et fidelement decrite est, sous un rapport, la +meilleure: c'est un des cotes par lesquels le roman, cette chose si +longtemps reputee frivole, peut devenir une lecture utile, et mon avis +est que, quand on nomme une localite reellement existante, on ne saurait +la peindre trop consciencieusement; mais l'autre maniere, qui, sans etre +de pure fantaisie, s'abstient de preciser un itineraire et de nommer le +vrai lieu des scenes principales, est parfois preferable pour +communiquer certaines impressions recues. La premiere sert assez bien le +developpement graduel des sentiments qui peuvent s'analyser; la seconde +laisse a l'elan et au decousu des vives passions un chemin plus large. + +D'ailleurs, je ne serais pas libre de choisir entre ces deux methodes, +car c'est l'histoire d'une passion subie, bien plus qu'expliquee, que je +me propose de retracer ici. Cette passion souleva en moi tant de +troubles, qu'elle m'apparait encore a travers certains voiles. Il y a de +cela vingt ans. Je la portai en divers lieux, qui reapparurent +splendides ou miserables selon l'etat de mon ame. Il y eut meme des +jours, des semaines peut-etre, ou je vecus sans bien savoir ou j'etais. +Je me garderai donc de reconstruire, par de froides recherches ou par de +laborieux efforts de memoire, les details d'un passe ou tout fut +confusion et fievre en moi comme autour de moi, et il ne sera peut-etre +pas mauvais de laisser a mon recit un peu de ce desordre et de ces +incompletes notions qui furent ma vie durant ces jours terribles. + +J'avais vingt-trois ans quand mon pere, professeur de litterature et de +philosophie a Bruxelles, m'autorisa a passer un an sur les chemins; en +cela, il cedait a mon desir autant qu'a une consideration serieuse. Je +me destinais aux lettres, et j'avais ce rare bonheur que ma vocation +inspirat de la confiance a ma famille. Je sentais le besoin de voir et +de comprendre la vie generale. Mon pere reconnut que notre paisible +milieu et notre vie patriarcale constituaient un horizon bien court. Il +eut la foi. Il mit la bride sur le cou du cheval impatient. Ma mere +pleura; mais elle me cacha ses larmes, et je partis: helas! pour quels +ecueils de la vie morale! + +J'avais ete eleve en partie a Bruxelles, en partie a Paris, sous les +yeux d'un frere de mon pere, Antonin Valigny, chimiste distingue, mort +jeune encore, lorsque je finissais mes classes au college Saint-Louis. +Je n'eprouvais aucune curiosite pour les modernes foyers de +civilisation, j'avais soif de poesie et de pittoresque. Je voulais voir, +en Suisse d'abord, les grands monuments de la nature; en Italie ensuite, +les grands monuments de l'art. + +Ma premiere et presque ma seule visite a Geneve fut pour un ami de mon +pere dont le fils avait ete, a Paris, mon compagnon d'etudes et mon ami +de coeur; mais les adolescents s'ecrivent peu. Henri Obernay fut le +premier a negliger notre correspondance. Je suivis le mauvais exemple. +Lorsque je le cherchai dans sa patrie, il y avait deja des annees que +nous ne nous ecrivions plus. Il est donc probable que je ne l'eusse pas +beaucoup cherche, si mon pere, en me disant adieu, ne m'eut pas +recommande avec une grande insistance de renouer mes relations avec lui. +M. Obernay pere, professeur es sciences a Geneve, etait un homme d'un +vrai merite. Son fils avait annonce devoir tenir de lui. Sa famille +etait chere a la mienne. Enfin ma mere desirait savoir si la petite +Adelaide etait toujours aimable et jolie. Je devinai quelque projet ou +du moins quelque souhait d'alliance, et, bien que je ne fusse nullement +dispose a commencer par la fin le roman de ma jeunesse, la curiosite +aidant un peu le devoir, je me presentai chez le professeur es sciences. + +Je n'y trouvai pas Henri; mais ses parents m'accueillirent presque comme +si j'eusse ete son frere. Ils me retinrent a diner et me forcerent de +loger chez eux. C'etait dans cette partie de Geneve appelee la vieille +ville, qui avait encore a cette epoque tant de physionomie. Separee par +le Rhone et de la cite catholique, et du monde nouveau, et des +caravanserails de touristes, la ville de Calvin etageait sur la colline +ses demeures austeres et ses etroits jardins, ombrages de grands murs et +de charmilles taillees. La, point de bruit, pas de curieux, pas +d'oisifs, et, partant, rien de cette agitation qui caracterise la vie +industrielle moderne. Le silence de l'etude, le recueillement de la +piete ou des travaux de patience et de precision, un _chez soi_ +hospitalier, mais qui ne paraissait se soumettre a aucun abus, un +bien-etre meditatif et fier, tel etait, en general, le caractere des +habitations aisees. + +Celle des Obernay etait un type adouci et quelque peu modernise de cette +vie respectable et grave. Les chefs de la famille, aussi bien que leurs +enfants et leur intime entourage, protestaient contre l'exces des +rigidites exterieures. Trop savant pour etre fanatique, le professeur +suivait le culte et la coutume de ses peres; mais son intelligence +cultivee avait fait une large trouee dans le monde du gout et du +progres. Sa femme, plus menagere que docte, avait neanmoins pour la +science le meme respect que pour la religion. Il suffisait que M. +Obernay fut adonne a certaines etudes pour qu'elle regardat ces +occupations comme les plus importantes et les plus utiles qui pussent +remplir la vie d'un homme de bien, et, quand cet epoux venere demandait +un peu de sans-gene et d'abandon autour de lui pour se reposer de ses +travaux, elle s'ingeniait naivement a lui complaire, persuadee qu'elle +travaillait pour la plus grande gloire de Dieu des qu'elle travaillait +pour lui. + +Malgre l'absence momentanee de leur famille, ces vieux epoux me parurent +donc extremement aimables. Rien chez eux ne sentait l'esprit souvent +etroit de la province. Ils s'interessaient a tout et n'etaient etrangers +a rien. Ils y mettaient meme une sorte de coquetterie, et l'on pouvait +comparer leur esprit a leur maison, vaste, propre, austere, mais egayee +par les plus belles fleurs, et s'ouvrant sur l'aspect grandiose du lac +et des montagnes. + +Les deux filles, Adelaide et Rosa, etaient allees voir une tante a +Morges. On me montra le portrait de la petite Rosa, dessine par sa +soeur. Le dessin etait charmant, la jeune tete ravissante; mais il n'y +avait pas de portrait d'Adelaide. + +On me demanda si je me souvenais d'elle. Je repondis hardiment que oui, +bien que ce souvenir fut tres-vague. + +--Elle avait cinq ans dans ce temps-la, me dit madame Obernay; vous +pensez qu'elle est bien changee! Pourtant elle passe pour une belle +personne. Elle ressemble a son pere, qui n'est pas trop mal pour un +homme de cinquante-cinq ans. Rosa est moins bien; elle me ressemble, +ajouta en riant l'excellente femme, encore fraiche et belle; mais elle +est dans l'age ou l'on peut se refaire! + +Henri Obernay etait parti en tournee de naturaliste avec un ami de la +famille. Il explorait en ce moment la region du mont Rose. On me montra +une lettre de lui toute recente, ou il decrivait avec tant +d'enthousiasme les sites ou il se trouvait, que je me decidai a aller +l'y rejoindre. Deja familiarise avec les montagnes et parlant tous les +patois de la frontiere, il me serait un guide excellent, et sa mere +assurait qu'il allait etre heureux d'avoir a diriger mes premieres +excursions. Il ne m'avait pas oublie, il avait toujours parle de moi +avec la plus tendre affection. Madame Obernay me connaissait comme si +elle ne m'eut jamais perdu de vue. Elle savait mes penchants, mon +caractere, et se rappelait mes fantaisies d'enfant, qu'elle me racontait +a moi-meme avec une bonhomie charmante. En voyant qu'Henri m'avait fait +aimer, je jugeai avec raison qu'il m'aimait reellement, et mon ancien +attachement pour lui se reveilla. Apres vingt-quatre heures passees a +Geneve, je me renseignai sur le lieu ou j'avais bonne chance de le +rencontrer, et je partis pour le mont Rose. + +C'est ici, lecteur, qu'il ne faut pas me suivre un guide a la main. Je +donnerai aux localites que je me rappelle les premiers noms qui me +viendront a l'esprit. Ce n'est point un voyage que je t'ai promis, c'est +une histoire d'amour. + +A la base des montagnes, du cote de la Suisse, s'abrite un petit +village, les Chalets-Saint-Pierre, que j'appellerai Saint-Pierre tout +court. C'est la que je trouvai Henri Obernay. Il y etait installe pour +une huitaine, son compagnon de voyage voulant explorer les glaciers. La +maison de bois dont ils s'etaient empares etait grande, pittoresque, et +d'une proprete rejouissante. On m'y fit place, car c'etait une espece +d'auberge pour les touristes. Je vois encore les paysages grandioses qui +se deroulaient sous les yeux, de toutes les faces de la galerie +exterieure, placee au couronnement de ce beau chalet. Un enorme banc de +rochers preservait le hameau du vent d'est et des avalanches. Ce rempart +naturel formait comme le piedestal d'une montagne toute nue, mais verte +comme une emeraude et couverte de troupeaux. Du bas de la maison partait +une prairie en fleurs qui s'abaissait rapidement vers le lit d'un +torrent plein de bruit et de colere, et dans lequel se deversaient de +fieres et folles cascatelles tombant des rochers qui nous faisaient +face. Ces rochers, au sommet desquels commencaient les glaciers, d'abord +resserres en etroites coulisses et peu a peu disposes en vastes arenes +eblouissantes, etaient les premieres assises de la masse effrayante du +mont Rose, dont les neiges eternelles se dessinaient encore en carmin +orange dans le ciel, quand la vallee nageait dans le bleu du soir. + +C'etait un spectacle sublime et que je pus savourer durant un jour libre +et calme, avant d'entrer dans la tourmente qui faillit emporter ma +raison et ma vie. + +Les premieres heures furent consacrees et pour ainsi dire laborieusement +employees a nous reconnaitre, Obernay et moi. On sait combien est rapide +le developpement qui succede a l'adolescence, et nous etions reellement +beaucoup changes. J'etais pourtant reste assez petit en comparaison +d'Henri, qui avait pousse comme un jeune chene; mais, a demi Espagnol +par ma mere, je m'etais enrichi d'une jeune barbe tres-noire qui, selon +mon ami, me donnait l'air d'un paladin. Quant a lui, bien qu'a +vingt-cinq ans il eut encore le menton lisse, l'extension de ses formes, +ses cheveux autrefois d'un blond d'epi, maintenant dores d'un reflet +rougeatre, sa parole jadis un peu hesitante et craintive, desormais +breve et assuree, ses manieres franches et ouvertes, sa fiere allure, +enfin sa force herculeenne plutot acquise par l'exercice que liee a +l'organisation, en faisaient un etre tout nouveau pour moi, mais non +moins sympathique que l'ancien compagnon d'etudes, et se presentant +franchement comme un aine au physique et au moral. C'etait, en somme, un +assez beau garcon, un vrai Suisse de la montagne, doux et fort, tout +rempli d'une tranquille et constante energie. Une seule chose +tres-caracteristique n'avait pas change en lui: c'etait une peau blanche +comme la neige et un ton de visage d'une fraicheur vive qui eut pu etre +envie par une femme. + +Henri Obernay etait devenu fort savant a plusieurs egards; mais la +botanique etait pour le moment sa passion dominante. Son compagnon de +voyage, chimiste, physicien, geologue, astronome et je ne sais quoi +encore, etait en course quand j'arrivai, et ne devait rentrer que le +soir. Le nom de ce personnage ne m'etait pas inconnu, je l'avais souvent +entendu prononcer par mes parents: il s'appelait M. de Valvedre. + +La premiere chose qu'on se demande apres une longue separation, c'est si +l'on est content de son sort. Obernay me parut enchante du sien. Il +etait tout a la science, et, avec cette passion-la, quand elle est +sincere et desinteressee, il n'y a guere de mecomptes. L'ideal, toujours +beau, a l'avantage d'etre toujours mysterieux, et de ne jamais assouvir +les saints desirs qu'il fait naitre. + +J'etais moins calme. L'etude des lettres, qui n'est autre que l'etude +des hommes, est douloureuse quand elle n'est pas terrible. J'avais deja +beaucoup lu, et, bien que je n'eusse aucune experience de la vie, +j'etais un peu atteint par ce que l'on a nomme la _maladie du siecle_, +l'ennui, le doute, l'orgueil. Elle est deja bien loin, cette maladie du +romantisme. On l'a raillee, les peres de famille d'alors s'en sont +beaucoup plaints; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-etre la +regretter. Peut-etre valait-elle mieux que la reaction qui l'a suivie, +que cette soif d'argent, de plaisirs sans ideal et d'ambitions sans +frein, qui ne me parait pas caracteriser bien noblement la _sante du +siecle_. + +Je ne fis pourtant point part a Obernay de mes souffrances secretes. Je +lui laissai seulement pressentir que j'etais un peu blesse de vivre dans +un temps ou il n'y avait rien de grand a faire. Nous etions alors dans +les premieres annees du regne de Louis-Philippe. On avait encore la +memoire fraiche des epopees de l'Empire; on avait ete eleve dans +l'indignation genereuse, dans la haine des idees retrogrades du dernier +Bourbon; on avait reve un grand progres en 1830, et on ne sentait pas ce +progres s'accomplir sous l'influence triomphante de la bourgeoisie. On +se trompait a coup sur: le progres se fait quand meme, a presque toutes +les epoques de l'histoire, et on ne peut appeler reellement retrogrades +que celles qui lui ferment plus d'issues qu'elles ne lui en ouvrent; +mais il est de ces epoques ou un certain equilibre s'etablit entre +l'elan et l'obstacle. Ce sont des phases expectantes ou la jeunesse +souffre et ou elle ne meurt pourtant pas, puisqu'elle peut dire ce +qu'elle souffre. + +Obernay ne comprit pas beaucoup ma critique du siecle (on appelle +toujours _le siecle_ le moment ou l'on vit). Quant a lui, il vivait dans +l'eternite, puisqu'il etait aux prises avec les lois naturelles. Il +s'etonna de mes plaintes, et me demanda si le veritable but de l'homme +n'etait pas de s'instruire et d'aimer ce qui est toujours grand, ce +qu'aucune situation sociale ne peut ni rapetisser, ni rendre +inaccessible, l'etude des lois de l'univers. Nous discutames un peu sur +ce point. Je voulus lui prouver qu'il est, en effet, des situations +sociales ou la science meme est entravee par la superstition, +l'hypocrisie, ou, ce qui est pis, par l'indifference des gouvernants et +des gouvernes. Il haussa legerement les epaules. + +--Ces entraves-la, dit-il, sont des accidents transitoires dans la vie +de l'humanite. L'eternite s'en moque, et la science des choses +eternelles par consequent. + +--Mais, nous qui n'avons qu'un jour a vivre, pouvons-nous en prendre a +ce point notre parti? Si tu avais en ce moment devant les yeux la preuve +que tes travaux seront enfouis ou supprimes, ou tout au moins sans aucun +effet sur tes contemporains, les poursuivrais-tu avec autant d'ardeur? + +--Oui certes! s'ecria-t-il: la science est une maitresse assez belle +pour qu'on l'aime sans autre profit que l'honneur et l'ivresse de la +posseder. + +Mon orgueil souffrit un peu de la bravoure enthousiaste de mon ami. Je +fus tente, non de douter de sa sincerite, mais de croire a quelque +illusion, ferveur de novice. Je ne voulus pas le lui dire et commencer +notre reprise d'amitie par une discussion. J'etais, d'ailleurs, +tres-fatigue. Je n'attendis pas que son compagnon le savant fut revenu +de sa promenade, et je remis au lendemain l'honneur de lui etre +presente. + +Mais, le lendemain, j'appris que M. de Valvedre, qui se preparait depuis +plusieurs jours a une grande exploration des glaciers et des moraines du +mont Rose, fixee la veille encore au surlendemain, voyant toutes choses +arrangees et le temps tres-favorable, avait voulu profiter d'une des +rares epoques de l'annee ou les cimes sont claires et calmes. Il etait +donc parti a minuit, et Obernay l'avait escorte jusqu'a sa premiere +halte. Mon ami devait etre de retour vers midi, et, de sa part, on me +priait de l'attendre et de ne point me risquer seul dans les precipices, +vu que tous les guides du pays avaient ete emmenes par M. de Valvedre. +Sachant que j'etais fatigue, on n'avait pas voulu me reveiller pour me +dire ce qui se passait, et j'avais dormi si profondement, que le bruit +du depart de l'expedition, veritable caravane avec mulets et bagages, ne +m'avait cause aucune alerte. + +Je me conformai aux desirs d'Obernay et resolus de l'attendre au chalet, +ou, pour mieux dire, a l'hotel d'Ambroise; tel etait le nom de notre +hote, excellent homme, tres-intelligent et majestueusement obese. En +causant avec lui, j'appris que sa maison avait ete embellie par la +munificence et les soins de M. de Valvedre, lequel avait pris ce pays en +amour. Comme il y venait assez souvent, sa propre residence n'etant pas +tres-eloignee, il s'etait arrange pour y avoir a sa disposition un +pied-a-terre confortable. Il avait si bien fait les choses, qu'Ambroise +se regardait autant comme son serviteur que comme son oblige; mais le +savant, qui me parut etre un original fort agreable, avait exige que le +montagnard fit de sa maison une auberge d'ete pour les amants de la +nature qui penetreraient dans cette region peu connue, et meme qu'il +servit avec devouement tous ceux qui entreprendraient l'exploration de +la montagne, a la seule condition, pour eux, de consigner leurs +observations sur un certain registre qui me fut montre, et que j'avouai +n'etre pas destine a enrichir. Ambroise n'en fut pas moins empresse a me +complaire. J'etais l'ami d'Obernay, je ne pouvais pas ne pas etre un peu +savant, et Ambroise etait persuade qu'il le deviendrait lui-meme, s'il +ne l'etait pas deja, pour avoir heberge souvent des personnes de merite. + +Apres avoir employe les premieres heures de la journee a ecrire a mes +parents, je descendis dans la salle commune pour dejeuner, et je m'y +trouvai en tete-a-tete avec un inconnu d'environ trente-cinq ans, d'une +assez belle figure, et qu'a premiere vue je reconnus pour un israelite. +Cet homme me parut tenir le milieu entre l'extreme distinction et la +repoussante vulgarite qui caracterisent chez les juifs deux races ou +deux types si tranches. Celui-ci appartenait a un type intermediaire ou +melange. Il parlait assez purement le francais, avec un accent allemand +desagreable, et montrait tour a tour de la pesanteur et de la vivacite +dans l'esprit. Au premier abord, il me fut antipathique. Peu a peu il me +parut assez amusant. Son originalite consistait dans une indolence +physique et dans une activite d'idees extraordinaires. Mou et gras, il +se faisait servir comme un prince; curieux et commere, il s'enquerait de +tout et ne laissait pas tomber la conversation un seul instant. + +Comme il me fit, des le premier moment, l'honneur d'etre +tres-communicatif, je sus bien vite qu'il se nommait Moserwald, qu'il +etait assez riche pour se reposer un peu des affaires, et qu'il +voyageait en ce moment pour son plaisir. Il venait de Venise, ou il +s'etait plus occupe de jolies femmes et de beaux-arts que du soin de sa +fortune; il se rendait a Chamonix. Il voulait voir le mont Blanc, et il +passait par le mont Rose, dont il avait _souhaite se faire une idee_. Je +lui demandai s'il etait tente d'en faire l'escalade. + +--Non pas! repondit-il. C'est trop dangereux, et pour voir quoi, je vous +le demande? Des glacons les uns sur les autres! Personne n'a encore +atteint la cime de cette montagne, et il n'est pas dit que la caravane +partie cette nuit en reviendra au complet. Au reste, je n'ai pas fait +beaucoup de voeux pour elle. Arrive a dix heures hier au soir et a peine +endormi, j'ai ete reveille par tous les gros souliers ferres du pays, +qui n'ont fait, deux heures durant, que monter et descendre les +escaliers de bois de cette maison a jour. Tous les animaux de la +creation ont beugle, patoise, henni, jure ou braille sous la fenetre, +et, quand je croyais en etre quitte, on est revenu pour chercher je ne +sais quel instrument oublie, un barometre et un telegraphe! Si j'avais +eu une potence a mon service, je l'aurais envoyee a ce M. de Valvedre, +que Dieu benisse! Le connaissez-vous? + +--Pas encore. Et vous? + +--Je ne le connais que de reputation; on parle beaucoup de lui a Geneve, +ou je reside, et on parle de sa femme encore davantage. La +connaissez-vous, sa femme? Non? Ah! mon cher, qu'elle est jolie! Des +yeux longs comme ca (il me montrait la lame de son couteau) et plus +brillants que ca! ajouta-t-il en montrant un magnifique saphir entoure +de brillants qu'il portait a son petit doigt. + +--Alors ce sont des yeux etincelants, car vous avez la une belle bague. + +--La souhaitez-vous? Je vous la cede pour ce qu'elle m'a coute. + +--Merci, je n'en saurais que faire. + +--Ce serait pourtant un joli cadeau pour votre maitresse, hein? + +--Ma maitresse? Je n'en ai pas! + +--Ah bah! vraiment? Vous avez tort. + +--Je me corrigerai. + +--Je n'en doute pas; mais cette bague-la peut hater l'heureux moment. +Voyons, la voulez-vous? C'est une bagatelle de douze mille francs. + +--Mais, encore une fois, je n'ai pas de fortune. + +--Ah! vous avez encore plus tort; mais cela peut se corriger aussi. +Voulez-vous faire des affaires? Je peux vous lancer, moi. + +--Vous etes bijoutier? + +--Non, je suis riche. + +--C'est un joli etat; mais j'en ai un autre. + +--Il n'y a point de joli etat, si vous etes pauvre. + +--Pardonnez-moi, je suis libre! + +--Alors vous avez de l'aisance, car, avec la misere, il n'y a +qu'esclavage. J'ai passe par la, moi qui vous parle, et j'ai manque +d'education; mais je me suis un peu refait a mesure que j'ai surmonte le +mauvais sort. Donc, vous ne connaissez pas les Valvedre? C'est un +singulier couple, a ce qu'on dit. Une femme ravissante, une vraie femme +du monde sacrifiee a un original qui vit dans les glaciers! Vous +jugez... + +Ici, le juif fit quelques plaisanteries d'assez mauvais gout, mais dont +je ne me scandalisai point, les personnes dont il parlait ne m'etant pas +directement connues. Il ajouta que, du reste, avec un tel mari, madame +de Valvedre etait dans son droit, si elle avait eu les aventures que lui +pretait la chronique genevoise. J'appris par lui que cette dame +paraissait de temps en temps a Geneve, mais de moins en moins, parce que +son mari lui avait achete, vers le lac Majeur, une villa d'ou il +exigeait qu'elle ne sortit point sans sa permission. + +--Vous comprenez bien, ajouta-t-il, qu'elle se menage quelques echappees +quand il n'est pas la... et il n'y est jamais: mais il lui a donne pour +surveillante une vieille soeur a lui, qui, sous pretexte de soigner les +enfants,--il y en a quatre ou cinq,--fait en conscience son metier de +geoliere. + +--Je vois que vous plaignez beaucoup l'interessante captive. Peut-etre +la connaissez-vous plus que vous ne voulez le dire a table d'hote? + +--Non, parole d'honneur! Je ne la connais que de vue, je ne lui ai +jamais parle, et pourtant ce n'est pas l'envie qui m'a manque; mais +patience! l'occasion viendra un jour ou l'autre, a moins que ce jeune +homme qui voyage avec le mari... Je l'ai apercu hier au soir, M. +Obernay, je crois, le fils d'un professeur... + +--C'est mon ami. + +--Je ne demande pas mieux; mais je dis qu'il est beau garcon et qu'on +n'est jamais trahi que par les siens. Un apprenti, ca console toujours +la femme du patron, c'est dans l'ordre! + +--Vous etes un esprit fort, tres-sceptique. + +--Pas fort du tout, mais mefiant en diable; sans quoi, la vie ne serait +pas tenable. On prendrait la vertu au serieux, et ce serait triste, +quand on n'est pas vertueux soi-meme! Est-ce que vous avez la +pretention?... + +--Je n'en ai aucune. + +--Eh bien, restez ainsi, croyez-moi. Allez-y franchement, contentez vos +passions et n'en abusez pas. Vous voyez, je vous donne de sages +conseils, moi! + +--Vous etes bien bon. + +--Oui, oui, vous vous moquez; mais ca m'est egal. Vos sourires n'oteront +pas un sou de ma poche ni un cheveu de ma tete, tandis que votre +deference ne remettrait pas dans ma vie une seule des heures que j'ai +perdues ou mal employees. + +--Vous etes philosophe! + +--Excessivement, mais un peu trop tard. J'ai vecu beaucoup depuis que je +puis me passer mes fantaisies, et j'en suis puni par la diminution du +sens fantaisiste. Oui, vrai, je me blase deja. J'ai des jours ou je ne +sais plus que faire pour m'amuser. Voulez-vous venir dehors fumer un +cigare? Nous regarderons ce fameux mont Rose; on dit que c'est si joli! +Je l'ai regarde hier tout le long du voyage; je l'ai trouve pareil a +toutes les montagnes un peu elevees de la chaine des Alpes; mais +peut-etre que vous me le ferez trouver different. Voyons, qu'est-ce +qu'il y a de different et qu'est-ce qu'il y a de beau selon vous? Je ne +demande qu'a admirer, moi; je n'ai ete eleve ni en poete, ni en artiste; +mais j'aime le beau, et j'ai des yeux comme un autre. + +Il y avait tant de naivete dans le babil de ce Moserwald, que, tout en +fumant dehors avec lui, je me laissai aller a la sotte vanite de lui +expliquer la beaute du mont Rose. Il m'ecouta avec son bel oeil juif, +clair et avide, fixe sur moi. Il eut l'air de comprendre et de gouter +mon enthousiasme; apres quoi, il reprit tout a coup son air de bonhomie +railleuse et me dit: + +--Mon cher monsieur, vous aurez beau faire, vous ne reussirez pas a me +prouver qu'il y ait le moindre plaisir a regarder cette grosse masse +blanche. Il n'y a rien de bete comme le blanc, et c'est presque aussi +triste que le noir. On dit que le soleil seme des diamants sur ces +glaces: pour moi, je vous confesse que je n'en vois pas un seul, et je +suis sur d'en avoir plus a mon petit doigt que ce gros bloc de +vingt-cinq ou trente lieues carrees n'en montre sur toute sa surface; +mais je suis content de m'en etre assure: vous m'avez prouve une fois de +plus que l'imagination des gens cultives peut faire des miracles, car +vous avez dit les plus jolies choses du monde sur cette chose qui n'est +pas jolie du tout. Je voudrais pouvoir en retenir quelque bribe pour la +reciter dans l'occasion; mais je suis trop stupide, trop lourd, trop +positif, et je ne trouverai jamais un mot qui ne fasse rire de moi. +Voila pourquoi je me garde de l'enthousiasme; c'est un joyau qu'il faut +savoir porter, et qui sied mal aux gens de mon espece. Moi, j'aime le +reel; c'est ma fonction; j'aime les diamants fins et ne puis souffrir +les imitations, par consequent les metaphores. + +--C'est-a-dire que je ne suis qu'un chercheur de clinquant, et que +vous... vous etes bijoutier, ne le niez pas! Toutes vos paroles vous y +ramenent. + +--Je ne suis pas un bijoutier; je n'ai ni l'adresse, ni la patience, ni +la pauvrete necessaires. + +--Mais autrefois, avant la richesse? + +--Autrefois, jamais je n'ai eu d'etat manuel. Non, c'est trop bete; je +n'ai pas eu d'autre outil que mon raisonnement pour me tirer d'affaire. +Les fortunes ne sont pas dans les mains de ceux qui s'amusent a +produire, a confectionner ou a creer, mais bien dans celles qui ne +touchent a rien. Il y a trois races d'hommes, mon cher: ceux qui +vendent, ceux qui achetent et ceux qui servent de lien entre les uns et +les autres. Croyez-moi, les vendeurs et les acheteurs sont les derniers +dans l'echelle des etres. + +--C'est-a-dire que celui qui les ranconne est le roi de son siecle? + +--Eh! pardieu, oui! a lui seul, il faut qu'il soit plus malin que deux! +Vous etes donc decide a faire de l'esprit et a vendre des mots? Eh bien, +vous serez toujours miserable. Achetez pour revendre ou vendez pour +racheter, il n'y a que cela au monde; mais vous ne me comprenez pas et +vous me meprisez. Vous dites: "Voila un brocanteur, un usurier, un +crocodile!" Pas du tout, mon cher; je suis un excellent homme, d'une +probite reconnue; j'ai la confiance de beaucoup de grands personnages. +Des gens de merite, des philanthropes, des savants meme me consultent et +recoivent mes services. J'ai du coeur; je fais plus de bien en un jour +que vous n'en pourrez faire en vingt ans; j'ai la main large, et molle, +et douce! Eh bien, ouvrez la votre si vous avez besoin d'un ami, et vous +verrez ce que c'est qu'un bon juif qui est bete, mais qui n'est pas sot. + +Je ne songeai pas a me facher de ce ton a la fois insolent et amical de +protection bizarre. L'homme etait reellement tout ce qu'il disait etre, +bete au point de blesser sans en avoir conscience, assez bon pour faire +avec plaisir des sacrifices, fin au point d'etre genereux pour se faire +pardonner sa vanite. Je pris le parti de rire de son etrangete, et, +comme il vit que je n'avais aucun besoin de lui, mais que je le +remerciais sans dedain et sans orgueil, il concut pour moi un peu plus +d'estime et de respect qu'il n'avait fait a premiere vue. Nous nous +quittames tres-bons amis. Il eut bien voulu m'avoir pour compagnon de sa +promenade, il craignait de s'ennuyer seul; mais l'heure approchait ou +Obernay avait promis de rentrer, et je doutais que ce nouveau visage lui +fut agreable. Ayant donc pris conge du juif et m'etant fait indiquer le +sentier que devait suivre Obernay pour revenir, je partis a sa +rencontre. + +Nous nous retrouvames au bas des glaciers, dans un bois de pins des plus +pittoresque. Obernay rentrait avec plusieurs guides et mulets qui +avaient transporte une partie des bagages de son ami. Cette bande +continua sa route vers la vallee, et Obernay se jeta sur le gazon aupres +de moi. Il etait extremement fatigue: il avait marche dix heures sur +douze sur un terrain non fraye, et cela par amitie pour moi. Partage +entre deux affections, il avait voulu juger des difficultes et des +dangers de l'entreprise de M. de Valvedre, et revenir a temps pour ne +pas me laisser seul une journee entiere. + +Il tira de son bissac quelques aliments et un peu de vin, et, retrouvant +peu a peu ses forces, il m'expliqua les procedes d'exploration de son +ami. Il s'agissait, non comme M. Moserwald me l'avait dit, d'atteindre +la plus haute cime du mont Rose, ce qui n'etait peut-etre pas possible, +mais de faire, par un examen approfondi, la dissection geologique de la +masse, L'importance de cette recherche se reliait a une serie d'autres +explorations faites et a faire encore sur toute la chaine des Alpes +Pennines, et devait servir a confirmer ou a detruire un systeme +scientifique particulier que je serais aujourd'hui fort embarrasse +d'exposer au lecteur: tant il y a que cette promenade dans les glaces +pouvait durer plusieurs jours. M. de Valvedre y portait une grande +prudence a cause de ses guides et de ses domestiques, envers lesquels il +se montrait fort humain. Il etait muni de plusieurs tentes legeres et +ingenieusement construites, qui pouvaient contenir ses instruments et +abriter tout son monde. A l'aide d'un appareil a eau bouillante de la +plus petite dimension, merveille d'industrie portative dont il etait +l'inventeur, il pouvait se procurer de la chaleur presque +instantanement, en quelque lieu que ce fut, et combattre tous les +accidents produits par le froid. Enfin il avait des provisions de toute +espece pour un temps donne, une petite pharmacie, des vetements de +rechange pour tout son monde, etc. C'etait une veritable colonie de +quinze personnes qu'il venait d'installer au-dessus des glaciers, sur un +vaste plateau de neige durcie, hors de la portee des avalanches. Il +devait passer la deux jours, puis chercher un passage pour aller +s'installer plus loin avec une partie de son materiel et de son monde, +le reste pouvant l'y rejoindre en deux ou trois voyages, pendant qu'il +tenterait d'aller plus loin encore. Condamne peut-etre a ne faire que +deux ou trois lieues de decouvertes chaque jour a cause de la difficulte +des transports, il avait garde quelques mulets, sacrifies d'avance aux +dangers ou aux souffrances de l'entreprise. M. de Valvedre etait +tres-riche, et, pouvant faire plus que tant d'autres savants, toujours +empeches par leur honorable pauvrete ou la parcimonie des gouvernements, +il regardait comme un devoir de ne reculer devant aucune depense en vue +du progres de la science. J'exprimai a Henri le regret de ne pas avoir +ete averti pendant la nuit. J'aurais demande a M. de Valvedre la +permission de l'accompagner. + +--Il te l'eut refusee, repondit-il, comme il me l'avait refusee a +moi-meme. Il t'eut dit, comme a moi, que tu etais un fils de famille, et +qu'il n'avait pas le droit d'exposer ta vie. D'ailleurs, tu aurais +compris, comme moi, que, quand on n'est pas fort necessaire dans ces +sortes d'expeditions, on y est fort a charge. Un homme de plus a loger, +a nourrir, a proteger, a soigner peut-etre dans de pareilles +conditions... + +--Oui, oui, je le comprends pour moi; mais comment se fait-il que tu ne +sois pas extremement utile, toi savant, a ton savant ami? + +--Je lui suis plus necessaire en restant a Saint-Pierre, d'ou je peux +suivre presque tous ses mouvements sur la montagne, et d'ou, a un signal +donne, je peux lui envoyer des vivres, s'il en manque, et des secours, +s'il en a besoin. J'ai, d'ailleurs, a faire marcher une serie +d'observations comparatives simultanement avec les siennes, et je lui ai +donne ma parole d'honneur de n'y pas manquer. + +--Je vois, dis-je a Obernay, que tu es excessivement devoue a ce +Valvedre, et que tu le consideres comme un homme du plus grand merite. +C'est l'opinion de mon pere, qui m'a quelquefois parle de lui comme +l'ayant rencontre chez le tien a Paris, et je sais que son nom a une +certaine illustration dans les sciences. + +--Ce que je puis te dire de lui, repondit Obernay, c'est qu'apres mon +pere il est l'homme que je respecte le plus, et qu'apres mon pere et +toi, c'est celui que j'aime le mieux. + +--Apres moi? Merci, mon Henri! Voila une parole excellente et dont je +craignais d'etre devenu indigne. + +--Et pourquoi cela? Je n'ai pas oublie que le plus paresseux a ecrire, +c'est moi qui l'ai ete; mais, de meme que tu as bien compris cette +infirmite de ma part, de meme j'ai eu la confiance que tu me la +pardonnais. Tu me connaissais assez pour savoir que, si je ne suis pas +un camarade assez demonstratif, je suis du moins un ami aussi fidele +qu'il est permis de le souhaiter. + +Je fus vivement touche, et je sentis que j'aimais ce jeune homme de +toute mon ame. Je lui pardonnai l'espece de superiorite de vues ou de +caractere qu'il avait paru s'attribuer la veille vis-a-vis de moi, et je +commencai a craindre qu'il n'en eut reellement le droit. + +Il prit quelques instants de repos, et, pendant qu'il dormait, la tete a +l'ombre et les jambes au soleil, je l'etudiai de nouveau avec interet, +comme quelqu'un que l'on sent devoir prendre de l'ascendant sur votre +existence. Je ne sais pourquoi, je le mis en parallele dans ma pensee +litteraire et descriptive avec l'israelite Moserwald. Cela se presentait +a moi comme une antithese naturelle: l'un gras et nonchalant comme un +mangeur repu, l'autre actif et maigre comme un chercheur insatiable; le +premier, jaune et luisant comme l'or qui avait ete le but de sa vie; +l'autre, frais et colore comme les fleurs de la montagne qui faisaient +sa joie, et qui, comme lui, devaient aux apres caresses du soleil la +richesse de leurs tons et la purete de leurs fins tissus. + +Ceci etait pour mon imagination, jeune et riante alors, l'indice d'une +vocation bien prononcee chez mon ami. Au reste, j'ai toujours remarque +que les vives appetences de l'esprit ont leurs manifestations +exterieures dans quelque particularite physique de l'individu. Certains +ornithologues ont des yeux d'oiseau; certains chasseurs, l'allure du +gibier qu'ils poursuivent. Les musiciens simplement virtuoses ont +l'oreille conformee d'une certaine facon, tandis que les compositeurs +ont dans la forme du front l'indice de leur faculte resumatrice, et +semblent entendre par le cerveau. Les paysans qui elevent des boeufs +sont plus lents et plus lourds que ceux qui elevent des chevaux, et ils +naissent ainsi de pere en fils. Enfin, sans vouloir m'egarer dans de +nombreux exemples, je puis dire qu'Obernay est reste comme une preuve +acquise a mon systeme. J'ai pleinement reconnu par la suite que, si son +visage, sans beaute reelle, mais eminemment agreable, avait l'eclat +d'une rose,--son ame, sans genie d'initiative, avait le charme profond +de l'harmonie, et comme qui dirait un suave et splendide parfum +d'honnetete. + +Quand il eut dormi une heure avec la placidite d'un soldat en campagne +habitue a mettre le temps a profit, il se sentit tout a fait bien, et +nous nous reprimes a causer. Je lui parlai de Moserwald, ma nouvelle +connaisance, et je lui rapportai les plaisanteries de ce grand sceptique +sur sa position de consolateur oblige de madame de Valvedre. Il faillit +bondir d'indignation, mais je le contins. + +--Apres ce que tu m'as dit de ton affection et de ton respect pour le +caractere du mari, il est tout a fait inutile de te defendre d'une +trahison indigne, et ce serait meme me faire injure. + +--Oui, oui, repondit-il avec vivacite, je ne doute pas de toi; mais, si +ce juif me tombe sous la main, il fera bien de ne pas me plaisanter sur +un pareil sujet! + +--Je ne pense pas qu'il pousse jusque-la son debordement d'esprit, +quoique, apres tout, je ne sache de quoi il n'est pas capable avec sa +candeur effrontee. Le connais-tu, ce Moserwald? N'est-il pas de Geneve? + +--Non, il est Allemand; mais il vient souvent chez nous, je veux dire +dans notre ville, et, sans lui avoir jamais parle, je sais tres-bien que +c'est un fat. + +--Oui, mais si naivement! + +--C'est peut-etre joue, cette naivete cynique. Que sait-on d'un juif? + +--Comment, tu aurais des prejuges de race, toi, l'homme de la nature? + +--Pas le moindre prejuge et pas la moindre prevention hostile. Je +constate seulement un fait: c'est que l'israelite le plus insignifiant a +toujours en lui quelque chose de profondement mysterieux. Sommite ou +abime, ce representant des vieux ages obeit a une logique qui n'est pas +la notre. Il a retenu quelque chose de la doctrine esoterique des +hypogees, a laquelle Moise avait ete initie. En outre, la persecution +lui a donne la science de la vie pratique et un sentiment tres-apre de +la realite. C'est donc un etre puissant que je redoute pour l'avenir de +la societe, comme je redoute pour cette foret ou nous voici la chute des +blocs de granit que les glaces retiennent au-dessus d'elle. Je ne hais +pas le rocher, il a sa raison d'etre, il fait partie de la charpente +terrestre. Je respecte son origine, et meme je l'etudie avec un certain +trouble religieux; mais je vois la loi qui l'entraine, et qui, tout en +le desagregeant, reunit dans une commune fatalite sa ruine et celle des +etres de creation plus moderne qui ont pousse sur ses flancs. + +--Voila, mon ami, une metaphore par trop scientifique. + +--Non, non, elle est juste! Notre sagesse, notre science religieuse et +sociale ont pris racine dans la cendre du monde hebraique, et, ingrats +disciples, nous avons voulu l'aneantir au lieu de l'amener a nous +suivre. Il se venge. C'est absolument comme ces arbres dont les racines +avides et folles soulevent les roches et creusent le chemin aux +avalanches qui les engloutiront. + +--Alors, selon toi, les juifs sont les futurs maitres du monde? + +--Pour un moment, je n'en doute pas; apres quoi, d'autres cataclysmes +les emporteront vite, s'ils restent juifs: il faut que tout se +renouvelle ou perisse, c'est la loi de l'univers; mais, pour en revenir +a Moserwald, quel qu'il soit, crains de te lier avec lui avant de le +bien connaitre. + +--Je ne compte pas me lier jamais avec lui, bien que je le juge mieux +que tu ne fais. + +--Je ne le juge pas; je ne sais rien sur son compte qui m'autorise a le +soupconner en tant qu'individu. Au contraire, je sais qu'il a la +reputation de tenir sa parole et d'etre large en affaires plus qu'aucun +de sa race; mais tu me dis qu'il parle legerement de M. de Valvedre, et +cela me deplait. Et puis il t'offre ses services, et cela m'inquiete. On +peut toujours avoir besoin d'argent, et la fable de Shylock est un +symbole eternellement vrai. Le juif a instinctivement besoin de manger +un morceau de notre coeur, lui qui a tant de motifs de nous hair, et qui +n'a pas acquis avec le bapteme la sublime notion du pardon. Je t'en +supplies si tu te voyais entraine a quelque depense imprevue, excedant +serieusement tes ressources, adresse-toi a moi, et jamais a ce +Moserwald. Jure-le-moi, je l'exige. + +Je fus surpris de la vivacite d'Obernay, et me hatai de le rassurer en +lui parlant de l'honnete aisance de ma famille et de la simplicite de +mes gouts. + +--N'importe, reprit-il, promets-moi de me regarder comme ton meilleur +ami. Je ne sais quelle sera ta vie... D'apres ce que tu m'as laisse +entrevoir hier de tes angoisses vis-a-vis de l'avenir et de ton +mecontentement du present, je crains que les passions ne jouent un role +trop imperieux dans ta destinee. Il ne me semble pas que tu aies +travaille a te forger le frein necessaire... + +--Quel frein? la botanique ou la geologie? + +--Oh! si tu railles, parlons d'autre chose. + +--Je ne raille pas quand il s'agit de t'aimer et d'etre touche de ton +affection genereuse; mais conviens que tu penses trop en homme de +specialite et que tu dirais volontiers: "Hors de la science, point de +salut." + +--Eh bien, oui, je te dirais volontiers. J'ai la candeur et le courage +d'en convenir. J'ai eu sous les yeux de tels exemples de ces fausses +theories qui ont deja trouble ton ame!... + +--Quelles theories me reproches-tu? Voyons! + +--La theorie en la personnalite d'abord, la pretention de realiser une +existence de gloire personnelle avec la resolution d'etre furieux et +desespere, si tu echoues. + +--Eh bien, tu le trompes; j'ai deux cordes a mon ambition. J'accepte la +gloire sans bonheur ou le bonheur sans gloire. + +Obernay me raillia a son tour de ma pretendue modestie, et, tout en +discutant de la sorte, je ne sais plus comment nous vinmes a parler de +M. de Valvedre et de sa femme. J'etais assez curieux de savoir ce qu'il +y avait de vrai dans les commerages de Moserwald, et Obernay etait +precisement dispose a une extreme reserve. Il faisait le plus grand +eloge de son ami, et il evitait d'avoir une opinion sur le compte de +madame de Valvedre; mais, malgre lui, il devenait nerveux et presque +irascible en prononcant son nom. Il avait des reticences troublees; le +rouge lui montait au front quand je lui en demandais la cause. Mon +esprit fit fausse route. Je m'imaginai qu'en depit de sa vertu, de sa +raison et de sa volonte, il etait amoureux de cette femme, et, dans un +moment ou il s'en defendait le plus, il m'echappa de lui dire +ingenument: + +--Elle est donc bien seduisante! + +--Ah! s'ecria-t-il en frappant du poing sur la boite de metal qui +contenait ses plantes et qui lui avait servi d'oreiller, je vois que les +mauvaises pensees de ce juif ont deteint sur toi. Eh bien, puisque tu me +pousses a bout, je te dirai la verite. Je n'estime pas la femme dont tu +me parles... A present, me croiras-tu capable de l'aimer? + +--Eh! mais... c'est quelquefois une raison de plus; l'amour est si +fantasque! + +--Le mauvais amour, ou l'amour des romans et des drames modernes; mais +les mauvaises amours n'eclosent que dans les ames malsaines, et, Dieu +merci, la mienne est pure. La tienne est-elle donc deja corrompue, que +tu admets ces honteuses fatalites? + +--Je ne sais si mon ame est pure comme la tienne, mon cher Henri; mais +elle est vierge, voila ce dont je puis te repondre. + +--Eh bien, ne la laisse pas gater et affaiblir d'avance par ces idees +fausses. Ne te laisse pas persuader que l'artiste et le poete soient +destines a devenir la proie des passions, et qu'il leur soit permis, +plus qu'aux autres hommes, d'aspirer a une pretendue grande vie sans +entraves morales; ne t'avoue jamais a toi-meme, quand meme cela serait, +que tu peux tomber sous l'empire d'un sentiment indigne de toi!... + +--Mais, en verite, tu vas me faire peur de moi-meme, si tu continues! Tu +me mets sous les yeux des dangers auxquels je ne songeais pas, et pour +un peu je croirais que c'est moi qui suis epris, sans la connaitre, de +cette fameuse madame de Valvedre. + +--Fameuse! Ai-je dit qu'elle etait fameuse? reprit Obernay en riant avec +un peu de dedain. Non; la renommee n'a rien a faire avec elle, ni en +bien ni en mal. Sache que les aventures qu'on lui prete a Geneve, selon +M. Moserwald (et je crois qu'on ne lui en prete aucune), n'existent que +dans l'imagination de ce triomphant israelite. Madame de Valvedre vit a +la campagne, fort retiree, avec ses deux belles-soeurs et ses deux +enfants. + +--Je vois que Moserwald est, en effet, mal renseigne: il m'avait dit +quatre enfants et une belle-soeur; mais, toi, sais-tu que tu te +contredis beaucoup sur le compte de cette femme? Elle est irreprochable, +et pourtant tu ne l'estimes pas! + +--Je ne sais rien a reprendre dans sa conduite; je n'estime pas son +caractere, son esprit, si tu veux. + +--En a-t-elle, de l'esprit? + +--Moi, je ne trouve pas; mais elle passe pour en avoir. + +--Elle est toute jeune? + +--Non! Elle s'est mariee a vingt ans, il y a deja... oui, il y a dix ans +environ. Elle peut avoir la trentaine. + +--Eh! ce n'est pas si jeune, en effet! Et son mari? + +--Il a quarante ans, lui, et il est plus jeune qu'elle, car il est agile +et fort comme un sauvage, tandis qu'elle est nonchalante et fatiguee +comme une creole. + +--Qu'elle est? + +--Non, c'est la fille d'une Espagnole et d'un Suedois; son pere etait +consul a Alicante, ou il s'est marie. + +--Singulier melange de races! Cela doit avoir produit un type bizarre? + +--Tres-reussi comme beaute physique. + +--Et morale? + +--Morale, moins, selon moi... Une ame sans energie, un cerveau sans +etendue, un caractere inegal, irritable et mou; aucune aptitude serieuse +et de sots dedains pour ce qu'elle ne comprend pas. + +--Meme pour la botanique? + +--Oh! pour la botanique plus que pour toute autre chose. + +--En ce cas, me voila bien rassure sur ton compte. Tu n'aimes pas, tu +n'aimeras jamais cette femme-la! + +--Cela, je t'en reponds, dit gaiement mon ami en rebouclant son sac et +en repassant sa _jeannette[1] en sautoir. Il est permis aux fleurs de ne +pas aimer les femmes; mais les femmes qui n'aiment pas les fleurs sont +des monstres! + +Il me serait bien impossible de dire pourquoi et comment cet entretien +brise et repris plusieurs fois durant le reste de la journee, et +toujours sans aucune premeditation de part ou d'autre, engendra en moi +une sorte de trouble et comme une predisposition a subir les malheurs +dont Obernay voulait me preserver. On eut dit que, doue d'une subite +clairvoyance, il lisait dans le livre de mon avenir. Et pourtant je +n'etais ni un caractere passif, ni un esprit sans reaction; mais je +croyais beaucoup a la fatalite. C'etait la mode en ce temps-la, et +croire a la fatalite, c'est la creer en nous-memes. + +[Note 1: C'est la boite de fer battu ou les botanistes mettent leurs +plantes a la promenade pour les conserver fraiches.] + +--Qui donc va s'emparer de moi? me disais-je en m'endormant avec peine +vers minuit, tandis qu'Obernay, couche a six heures du soir, se relevait +pour se livrer aux observations scientifiques dont son ami lui avait +confie le programme. Pourquoi Henri a-t-il paru si inquiet de moi? Son +oeil exerce a lire dans les nuages a-t-il apercu au dela de l'horizon +les tempetes qui me menacent? Qui donc vais-je aimer? Je ne connais +aucune femme qui m'ait fait beaucoup songer, si ce n'est deux ou trois +grandes artistes lyriques ou dramatiques auxquelles je n'ai jamais parle +et ne parlerai probablement jamais. J'ai eu la vie, sinon la plus calme, +du moins la plus pure. J'ai senti en moi les forces de l'amour, et j'ai +su les conserver entieres pour un objet ideal que je n'ai pas encore +rencontre. + +Je revai, en donnant, a une femme que je n'avais jamais vue, que, selon +toute apparence, je ne devais jamais voir, a madame de Valvedre. Je +l'aimai passionnement durant je ne sais combien d'annees dont la vision +ne dura peut-etre pas une heure; mais je m'eveillai surpris et fatigue +de ce long drame dont je ne pus ressaisir aucun detail. Je chassai ce +fantome et me rendormis sur le cote gauche. J'etais agite. Le juif +Moserwald m'apparut et m'offensa si cruellement, que je lui donnai un +soufflet. Eveille de nouveau, je retrouvai sur mes levres des mots +confus qui n'avaient aucun sens. Dans mon troisieme somme, je revis le +meme personnage, amical et railleur, sous la forme d'un oiseau +fantastique enormement gras, qui s'enlevait lourdement de terre, et que +je poursuivais cependant sans pouvoir l'atteindre. Il se posait sur les +rochers les plus eleves, et, les faisant crouler sous son poids, il +m'environnait en riant de lavanges de pierres et de glacons. Toutes les +metaphores dont Obernay m'avait regale prenaient une apparence sensible, +et je ne pus reposer qu'apres avoir epuise ces fantaisies etranges. + +Quand je me levai, Obernay, qui avait veille jusqu'a l'aube, s'etait +recouche pour une heure ou deux. Il avait l'admirable faculte +d'interrompre et de reprendre son sommeil comme toute autre occupation +soumise a sa volonte. Je m'informai de Moserwald; il etait parti au +point du jour. + +J'attendis le reveil d'Henri, et, apres un frugal dejeuner, nous +partimes ensemble pour une belle promenade qui dura une grande partie de +la journee, et durant laquelle il ne fut plus question ni des Valvedre, +ni du juif, ni de moi-meme. Nous etions tout a la nature splendide qui +nous environnait. J'en jouissais en artiste ebloui qui ne cherche pas +encore a se rendre compte de l'effet produit sur son ame par la +nouveaute des grands spectacles, et qui, domine par la sensation, n'a +pas le loisir de savourer et de resumer. Familiarise avec la sublimite +des montagnes et occupe de surprendre les mysteres de la vegetation, +Obernay me paraissait moins enivre et plus heureux que moi. Il etait +sans fievre et sans cris, tandis que je n'etais que vertige et +transports. + +Vers trois heures de l'apres-midi, comme il parlait d'escalader encore +une banquette de roches terribles pour chercher un petit saxifrage +_rarissimus_ qui devait se trouver par la, je lui avouai que je me +sentais tres-fatigue, et que je me mourais de faim, de chaud et de soif. + +--Au fait, cela doit etre, repondit-il. Je suis un egoiste, je ne songe +pas que toute chose exige un apprentissage, et que tu ne seras pas bon +marcheur dans ce pays-ci avant huit ou dix jours de fatigues +progressives. Tu me permettras d'aller chercher mon saxifrage; il est un +peu tard dans la saison, et je crains fort de le trouver tout en +graines, si je remets la chose a demain. Peut-etre, ce soir, +trouverai-je encore quelques corolles ouvertes. Je te rejoindrai a +Saint-Pierre, a l'heure du diner. Toi, tu vas suivre le sentier ou nous +sommes; il te conduira sans danger et sans fatigue, dans dix minutes +tout au plus, a un chalet cache derriere le gros rocher qui nous fait +face. Tu trouveras la du lait a discretion. Tu descendras ensuite vers +la vallee en prenant toujours a gauche, et tu regagneras notre gite en +flanant le long du torrent. Le chemin est bon, et tu seras en pleine +ombre. + +Nous nous separames, et, apres m'etre desaltere et repose un quart +d'heure au chalet indique, je descendis vers la vallee. Le sentier etait +fort bon, en comparaison de ceux qu'Obernay m'avait fait parcourir, mais +si etroit, que, lorsque je m'y rencontrais avec des troupeaux defilant +tete par tete a mes cotes, je devais leur ceder le pas et grimper sur +des talus plus ou moins accessibles, pour n'etre pas precipite dans une +profonde coupure a pic qui rasait le bord oppose. J'avais reussi a me +preserver, lorsque, me trouvant dans un des passages les plus etrangles, +j'entendis derriere moi un bruit de sonnettes regulierement cadence. +C'etait une bande de mulets charges que je me mis tout de suite en +mesure de laisser passer. A cet effet, j'avisai une roche qui me mettait +de niveau avec la tete de ces betes imperturbables, et je m'y assis pour +les attendre. La vue etait magnifique, mais la petite caravane qui +approchait absorba bientot toute mon attention. + +En tete, une mule assez pittoresquement caparaconnee a l'italienne, et +menee en main par un guide a pied, portait une femme drapee dans un +leger burnous blanc. Derriere ce groupe venait un groupe a peu pres +semblable, un guide, un mulet, et sur le mulet une autre femme plus +grande ou plus svelte que la premiere, coiffee d'un grand chapeau de +paille et vetue d'une amazone grise. Un troisieme guide, conduisant un +troisieme mulet et une troisieme femme qui avait l'air d'une soubrette, +etait suivi de deux autres mulets portant des bagages, et d'un quatrieme +guide qui fermait la marche avec un domestique a pied. + +J'eus tout le temps d'examiner ce personnel, qui descendait lentement +vers moi; je pouvais tres-bien distinguer les figures, sauf celle de la +dame en burnous dont le capuchon etait releve, et ne laissait a +decouvert qu'un oeil noir etrange et assez effrayant. Cet oeil se fixa +sur le mien au moment ou la voyageuse se trouva pres de moi, et elle +arreta brusquement sa monture en tirant sur la bride, au point de faire +trebucher le guide, et au risque de le faire tomber dans le precipice. +Elle ne parut pas s'en soucier, et, m'adressant la parole d'une voix +assez dure, elle me demanda si j'etais du pays. Sur ma reponse negative, +elle allait passer outre, lorsque la curiosite me fit ajouter que j'y +etais depuis deux jours, et que, si elle avait besoin d'un +renseignement, j'etais peut-etre a meme de le lui donner. + +--Alors, reprit-elle, je vous demanderai si vous avez entendu dire que +le comte de Valvedre fut dans les environs. + +--Je sais qu'un M. de Valvedre est a cette heure en excursion sur le +mont Rose. + +--Sur le mont Rose? tout en haut? + +--Dans les glaciers, voila tout ce que je sais. + +--Ah! je devais m'attendre a cela! dit la dame avec un accent de depit. + +--Oh! mon Dieu! ajouta la seconde amazone, qui s'etait approchee pour +ecouter mes reponses, voila ce que je craignais! + +--Rassurez-vous, mesdames; le temps est magnifique, le sommet +tres-clair, et personne n'est inquiet de l'expedition. Tout fait croire +aux gens du pays qu'elle ne sera pas dangereuse. + +--Je vous remercie pour votre bon augure, repondit cette personne a la +figure ouverte et a la voix douce; madame de Valvedre et moi, sa +belle-soeur, nous vous en savons gre. + +Mademoiselle de Valvedre m'adressa ce doux remerciement en passant +devant moi pour suivre sa belle-soeur, qui s'etait deja remise en +marche. Je suivis des yeux le plus longtemps possible la surprenante +apparition. Madame de Valvedre se retourna, et, dans ce mouvement, je +vis son visage tout entier. C'etait donc la cette femme qui avait tant +pique ma curiosite, grace aux reticences dedaigneuses d'Obernay! Elle ne +me plaisait point. Elle me paraissait maigre et coloree, deux choses qui +jurent ensemble. Son regard etait dur et sa voix aussi, ses manieres +brusques et nerveuses. Ce n'etait pas la un type que j'eusse jamais +reve; mais comme, en revanche, mademoiselle de Valvedre me semblait +douce et d'une grace sympathique! D'ou vient qu'Obernay ne m'avait point +dit que son ami eut une soeur? L'ignorait-il? ou bien etait-il amoureux +d'elle et jaloux de son secret au point de ne vouloir pas seulement +laisser deviner l'existence de la personne aimee? + +Je doublai le pas, et j'arrivai au hameau peu d'instants apres les +voyageuses. Madame de Valvedre etait deja devenue invisible; mais sa +belle-soeur errait encore par les escaliers, s'enquerant de toutes +choses relatives a l'excursion de son frere. Des qu'elle me vit, elle me +questionna d'un air de confiance en me demandant si je ne connaissais +pas Henri Obernay. + +--Oui, sans doute, repondis-je, il est mon meilleur ami. + +--Oh! alors, reprit-elle avec abandon, vous etes Francis Valigny, de +Bruxelles, et sans doute vous me connaissez deja, moi? Il a du vous dire +que j'etais sa fiancee? + +--Il ne me l'a pas dit encore, repondis-je un peu trouble d'une si +brusque revelation. + +--C'est qu'il attendait ma permission, apparemment. Eh bien, vous lui +direz que je l'autorise a vous parler de moi, pourvu qu'il vous dise de +moi autant de bien qu'il m'en a dit de vous; mais vous, monsieur +Valigny, parlez-moi de mon frere et de lui!... Est-ce bien vrai qu'ils +ne sont pas en danger? + +Je lui appris qu'Obernay n'avait suivi M. de Valvedre que pendant une +nuit, et qu'il allait rentrer. + +--Mais, ajoutai-je, devez-vous etre inquiete a ce point de votre frere? +N'etes-vous pas habituee a le voir entreprendre souvent de pareilles +courses? + +--Je devrais m'y habituer, repondit-elle simplement. + +En ce moment, madame de Valvedre la fit appeler par une soubrette +italienne d'accent et tres-jolie de type. Mademoiselle de Valvedre me +quitta en me disant: + +--Allez donc voir si Henri revient de sa promenade, et apprenez-lui que +Paule vient d'arriver. + +--Allons, pensai-je, silence a tout jamais devant elle, mon pauvre +etourdi de coeur! Tu dois etre le frere et rien que le frere de cette +charmante fille. D'ailleurs, tu serais bien ridicule de vouloir lutter +contre un rival aime, et sans doute plus que toi digne de l'etre. +N'es-tu pas deja un peu coupable d'avoir tressailli legerement au +frolement de cette robe virginale? + +Obernay arrivait; je courus au-devant de lui pour l'avertir de +l'evenement. Sa figure rose passa au vermillon le plus vif, puis le sang +se retira tout entier vers le coeur, et il devint pale jusqu'aux levres. +Devant cette franchise d'emotion, je lui serrai la main en souriant. + +--Mon cher ami, lui dis-je, je sais tout, et je t'envie, car tu aimes, +et c'est tout dire! + +--Oui, j'aime de toute mon ame, s'ecria-t-il, et tu comprends mon +silence! A present, parlons raison. Cette arrivee imprevue, qui me +comble de joie, me cause aussi de l'inquietude. Avec les caprices de... +certaines personnes... ou de la destinee... + +--Dis les caprices de madame de Valvedre. Tu crains de sa part quelque +obstacle a ton bonheur? + +--Des obstacles, non! mais... des influences... Je ne plais pas beaucoup +a la belle Alida! + +--Elle s'appelle Alida? C'est recherche, mais c'est joli, plus joli +qu'elle! Je n'ai pas ete emerveille du tout de sa figure. + +--Bien, bien, n'importe... Mais, dis-moi, puisque tu l'as vue, sais-tu +ce qu'elle vient faire ici? + +--Et comment diable veux-tu que je le sache? J'ai cru comprendre qu'une +vive inquietude conjugale... + +--Madame de Valvedre inquiete de son mari?... Elle ne l'est pas +ordinairement; elle est si habituee... + +--Mais mademoiselle Paule? + +--Oh! elle adore son frere, elle; mais ce n'est certainement pas son +ascendant qui a pu agir en quoi que ce soit sur sa belle-soeur. Toutes +deux savent, d'ailleurs, que Valvedre n'aime pas qu'on le suive et qu'on +le tiraille pour le deranger de ses travaux. Il doit y avoir quelque +chose la-dessous, et je cours m'en informer, s'il est possible de le +savoir. + +Moi, je courus m'habiller, esperant que les voyageuses dineraient dans +la salle commune; mais elles n'y parurent pas. On les servit dans leur +appartenant, et elles y retinrent Obernay. Je ne le revis qu'a la nuit +close. + +--Je te cherche, me dit-il, pour te presenter a ces dames. On m'a charge +de t'inviter a prendre le the chez elles. C'est une petite solennite; +car, de la terrasse, nous verrons, a neuf heures, partir de la montagne +une ou plusieurs fusees qui seront, de la part de Valvedre, un avis +telegraphique dont j'ai la clef. + +--Mais la cause de l'arrivee de ces dames? Je ne suis pas curieux, +pourtant je desire bien apprendre que ce n'est pas pour toi un motif de +chagrin ou de crainte. + +--Non, Dieu merci! Cette cause reste mysterieuse. Paule croit que sa +belle-soeur etait reellement inquiete de Valvedre. Je ne suis pas aussi +candide; mais Alida est charmante avec moi, et je suis rassure. Viens. + +Madame de Valvedre s'etait emparee du logement de son mari, qui etait +assez vaste, eu egard aux proportions du chalet. Il se composait de +trois chambres dans l'une desquelles Paule preparait le the en nous +attendant. Elle etait si peu coquette, qu'elle avait garde sa robe de +voyage toute fripee et ses cheveux denoues et en desordre sous son +chapeau de paille. C'etait peut-etre un sacrifice qu'elle avait fait a +Obernay de rester ainsi, pour ne pas perdre un seul des instants qu'ils +pouvaient passer ensemble. Pourtant je trouvai qu'elle acceptait trop +bien cet abandon de sa personne, et je pensai tout de suite qu'elle +n'etait pas assez femme pour devenir autre chose que la femme d'un +savant. J'en felicitai Obernay dans mon coeur; mais tout sentiment +d'envie ou de regret personnel fit place a une franche sympathie pour la +bonte et la raison dont sa future etait douee. + +Madame de Valvedre n'etait pas la. Elle resta dans sa chambre jusqu'au +moment ou Paule frappa a la porte en lui criant que c'etait bientot +l'heure du signal. Elle sortit alors de ce sanctuaire, et je vis qu'elle +avait endosse un delicieux neglige. Ce n'etait peut-etre pas bien +conforme aux agitations d'esprit qu'elle affichait; mais, si par hasard +elle avait fait cette toilette a mon intention, pouvais-je ne pas lui en +savoir gre? + +Elle m'apparut tellement differente de ce qu'elle m'avait semble sur le +sentier de la montagne, que, si je l'eusse revue ailleurs que chez elle, +j'eusse hesite a la reconnaitre. Perchee sur son mulet et drapee dans +son burnous, je l'avais imaginee grande et forte; elle etait, en +realite, petite et delicate. Animee par la chaleur, sous le reflet de +son ombrelle, elle m'avait paru rouge et comme marbree de tons violaces. +Elle etait pale et de la carnation la plus fine et la plus lisse. Ses +traits etaient charmants, et toute sa personne avait, comme sa mise, une +exquise distinction. + +J'eus a peine le temps de la regarder et de la saluer. L'heure +approchait, et l'on se precipitait sur le balcon. Elle s'y placa la +derniere, sur un siege que je lui presentai, et, m'adressant la parole +avec douceur: + +--Il me semble, dit-elle, que les premiers gites de ceux qui +entreprennent de semblables courses n'ont rien d'inquietant. + +--En effet, repondit Obernay, ce gite est un trou dans le rocher, avec +quelques pierres alentour. On n'y est pas trop bien, mais on y est en +surete. Attention cependant! Voici les cinq minutes ecoulees... + +--Ou faut-il regarder? demanda vivement mademoiselle de Valvedre. + +--Ou je vous ai dit. Et pourtant... non! voici la fusee blanche. C'est +de beaucoup plus haut qu'elle part. Il aura dedaigne l'etape marquee par +les guides. Il est sur les grands plateaux, si je ne me trompe. + +--Mais les grands plateaux ne sont-ils pas des plaines de neige? + +--Permettez... Seconde fusee blanche!... La neige est dure, et il a +installe sa tente sans difficulte... Troisieme fusee blanche! Ses +instruments ont bien supporte le voyage, rien n'est casse ni endommage. +Bravo! + +--Des lors il passera une meilleure nuit que nous, dit madame de +Valvedre; car ses instruments sont ce qu'il a de plus cher au monde. + +--Pourquoi, madame, ne dormiriez-vous pas tranquille? me hasardai-je a +dire a mon tour. M. de Valvedre est si bien premuni contre le froid; il +a une telle experience de ces sortes d'aventures... + +Madame de Valvedre sourit imperceptiblement, soit pour me remercier de +mes consolations, soit pour les dedaigner, soit encore parce qu'elle me +trouvait bien naif de croire qu'un mari comme le sien put etre la cause +de ses insomnies. Elle quitta le balcon ou Obernay, n'attendant plus +d'autre signal, restait a parler de Valvedre avec Paule, et, comme je +suivais Alida aupres de la table a the, je fus encore une fois tres +indecis sur le charme de sa physionomie. Il sembla qu'elle devinait mon +incertitude, car elle s'etendit nonchalamment sur une sorte de chaise +longue assez basse, et je pus la voir enfin, eclairee en entier par la +lampe placee sur la table. + +Je la contemplais depuis un instant sans parler, et legerement trouble, +lorsqu'elle leva lentement ses yeux sur les miens, comme pour me dire: +"Eh bien, vous decidez-vous enfin a voir que je suis la plus parfaite +creature que vous ayez jamais rencontree?" Ce regard de femme fut si +expressif, que je le sentis passer en moi, de la tete aux pieds, comme +un frisson brulant, et que je m'ecriai eperdu: + +--Oui, madame, oui! + +Elle vit a quel point j'etais jeune et ne s'en offensa point; car elle +me demanda avec un etonnement peu marque a quoi je repondais. + +--Pardon, madame, j'ai cru que vous me parliez! + +--Mais pas du tout. Je ne vous disais rien! + +Et un second regard, plus long et plus penetrant que le premier, acheva +de me bouleverser, car il m'interrogeait jusqu'au fond de l'ame. + +A ceux qui n'ont pas rencontre le regard de cette femme, je ne pourrai +jamais faire comprendre quelle etait sa puissance mysterieuse. L'oeil, +extraordinairement long, clair et borde de cils sombres qui le +detachaient du plan de la joue par une ombre changeante, n'etait ni +bleu, ni noir, ni verdatre, ni orange. Il etait tout cela tour a tour, +selon la lumiere qu'il recevait ou selon l'emotion interieure qui le +faisait palir ou briller. Son expression habituelle etait d'une langueur +inouie, et nul n'etait plus impenetrable quand il rentrait son feu pour +le derober a l'examen; mais en laissait-il echapper une faible +etincelle, toutes les angoisses du desir ou toutes les defaillances de +la volupte passaient dans l'ame dont il voulait s'emparer, si bien +gardee ou si mefiante que fut cette ame-la. + +La mienne n'etait nullement avertie, et ne songea pas un instant a se +defendre, Elle vit bien celle qui venait de me reduire! Nous n'avions +echange que les trois paroles que je viens de rapporter, et Obernay +s'approchait de nous avec sa fiancee, que tout etait deja consomme dans +ma pensee et dans ma conscience; j'avais rompu avec mes devoirs, avec ma +famille, avec ma destinee, avec moi-meme; j'appartenais aveuglement, +exclusivement, a cette femme, a cette inconnue, a cette magicienne. + +Je ne sais rien de ce qui fut dit autour de cette petite table, ou Paule +de Valvedre remuait des tasses en echangeant de calmes repliques avec +Obernay. J'ignore absolument si je bus du the. Je sais que je presentai +une tasse a madame de Valvedre et que je restai pres d'elle, les yeux +attaches sur son bras mince et blanc, n'osant plus regarder son visage, +persuade que je perdrais l'esprit et tomberais a ses pieds, si elle me +regardait encore. Quand elle me rendit la tasse vide, je la recus +machinalement et ne songeai point a m'eloigner. J'etais comme noye dans +les parfums de sa robe et de ses cheveux. J'examinais plutot stupidement +que sournoisement les dentelles de ses manchettes, le fin tissu de son +bas de soie, la broderie de sa veste de cachemire, les perles de son +bracelet, comme si je n'eusse jamais vu de femme elegante, et comme si +j'eusse voulu m'instruire des lois du gout. Une timidite qui etait +presque de la frayeur m'empechait de penser a autre chose qu'a ce +vetement dont emanait un fluide embrase qui m'empechait de respirer et +de parler. Obernay et Paule parlaient pour quatre. Que de choses ils +avaient donc a se dire! Je crois qu'ils se communiquaient des idees +excellentes dans un langage meilleur encore; mais je n'entendis rien. +J'ai constate plus tard que mademoiselle de Valvedre avait une belle +intelligence, beaucoup d'instruction, un jugement sain, eleve, et meme +un grand charme dans l'esprit; mais, en ce moment ou, recueilli en +moi-meme, je ne songeais qu'a contenir les battements de mon coeur, +combien je m'etonnais de la liberte morale de ces heureux fiances qui +s'exprimaient si facilement et si abondamment leurs pensees! Ils avaient +deja l'amour communicatif, l'amour conjugal: pour moi, je sentais que le +desir est farouche et la passion muette. + +Alida avait-elle de l'esprit naturel? Je ne l'ai jamais su, bien que je +l'aie entendue dire des choses frappantes et parler quelquefois avec +l'eloquence de l'emotion; mais, d'habitude, elle se taisait, et, ce +soir-la, soit qu'elle voulut ne rien reveler de son ame, soit qu'elle +fut brisee de fatigue ou fortement preoccupee, elle ne prononca qu'avec +effort quelques mots insignifiants. Je me trouvais et je restais assis +beaucoup trop pres d'elle; j'aurais pu et j'aurais du etre a distance +plus respectueuse. Je le sentais et je me sentais aussi cloue a ma +place. Elle en souriait sans doute interieurement mais elle ne +paraissait pas y prendre garde, et les deux fiances etaient trop occupes +l'un de l'autre pour s'en apercevoir. Je serais reste la toute la nuit +sans faire un mouvement, sans avoir une idee nette, tant je me trouvais +mal et bien a la fois. Je vis Obernay serrer fraternellement la main de +Paule en lui disant qu'elle devait avoir besoin de dormir. Je me +retrouvai dans ma chambre sans savoir comment j'avais pu prendre conge +et quitter mon siege; je me jetai sur mon lit a moitie deshabille, comme +un homme ivre. + +Je ne repris possession de moi-meme qu'au premier froid de l'aube. Je +n'avais pas ferme l'oeil. J'avais ete en proie a je ne sais quel delire +de joie et de desespoir. Je me voyais envahi par l'amour, que, jusqu'a +cette heure de ma vie, je n'avais connu qu'en reve, et que l'orgueil un +peu sceptique d'une education recherchee m'avait fait a la fois redouter +et dedaigner. Cette revelation soudaine avait un charme indicible, et je +sentais qu'un homme nouveau, plus energique et plus entreprenant, avait +pris place en moi; mais l'ardeur de cette volonte que j'etais encore si +peu sur de pouvoir assouvir me torturait, et, quand elle se calma, elle +fut suivie d'un grand effroi. Je ne me demandai certes pas si, envahi a +ce point, je n'etais pas perdu; ceci m'importait peu. Je ne me consultai +que sur la marche a suivre pour n'etre pas ridicule, importun et bientot +econduit. Dans ma folie, je raisonnai tres-serre; je me tracai un plan +de conduite. Je compris que je ne devais rien laisser soupconner a +Obernay, vu que son amitie pour Valvedre me le rendrait infailliblement +contraire. Je resolus de gagner sa confiance en paraissant partager ses +preventions contre Alida, et de savoir par lui tout ce que je pouvais +craindre ou esperer d'elle. Rien n'etait plus etranger a mon caractere +que cette perfidie, et, chose etonnante, elle ne me couta nullement. Je +ne m'y etais jamais essaye, j'y fus passe maitre du premier coup. Au +bout de deux heures de promenade matinale avec mon ami, je tenais tout +ce qu'il m'avait marchande jusque-la, je savais tout ce qu'il savait +lui-meme. + + + + +II + + +Sans fortune et sans aieux, Alida avait ete choisie par Valvedre. +L'avait-il aimee? l'aimait-il encore? Personne ne le savait; mais +personne n'etait fonde a croire que l'amour n'eut pas dirige son choix, +puisque Alida n'avait d'autre richesse que sa beaute. Pendant les +premieres annees, ce couple avait ete inseparable. Il est vrai que peu a +peu, depuis cinq ou six ans, Valvedre avait repris sa vie d'exploration +et de voyages, mais sans paraitre delaisser sa compagne et sans cesser +de l'entourer de soins, de luxe, d'egards et de condescendances. Il +etait faux, selon Obernay, qu'il la retint prisonniere dans sa villa, ni +que mademoiselle Juste de Valvedre, l'ainee de ses belles-soeurs, fut +une duegne chargee de l'opprimer. Mademoiselle Juste etait, au +contraire, une personne du plus grand merite, chargee de l'education +premiere des enfants et de la gouverne de la maison, soins auxquels +Alida elle-meme se declarait impropre. Paule avait ete elevee par sa +soeur ainee. Toutes trois vivaient donc a leur guise: Paule soumise par +gout et par devoir a sa soeur Juste, Alida completement independante de +l'une et de l'autre. + +Quant aux aventures qu'on lui pretait, Obernay n'y croyait reellement +pas; du moins aucune liaison exclusive n'avait pris une place ostensible +dans sa vie depuis qu'il la connaissait. + +--Je la crois coquette, disait-il, mais _par genre_ ou par +desoeuvrement. Je ne la juge ni assez active ni assez energique pour +avoir des passions ou seulement des fantaisies un peu vives. Elle aime +les hommages, elle s'ennuie quand elle en manque, et peut-etre en +manque-t-elle un peu a la campagne. Elle en manque aussi chez nous a +Geneve, ou elle nous fait l'honneur d'accepter de temps en temps +l'hospitalite. Notre entourage est un peu serieux pour elle; mais ne +voila-t-il pas un grand malheur qu'une femme de trente ans soit forcee, +par les convenances, de vivre d'une maniere raisonnable? Je sais que, +pour lui complaire, son mari l'a menee beaucoup dans le monde autrefois; +mais il y a temps pour tout. Un savant se doit a la science, une mere de +famille a ses enfants. A te dire le vrai, j'ai mediocre opinion d'une +cervelle de femme qui s'ennuie au sein de ses devoirs. + +--Il parait cependant qu'elle y est soumise, puisque, libre de se lancer +dans le tourbillon, elle vit dans la retraite. + +--Il faudrait qu'elle s'y lancat toute seule, et ce n'est pas bien aise, +a moins d'une certaine vitalite audacieuse qu'elle n'a pas. A mon avis, +elle ferait mieux d'en avoir le courage, puisqu'elle en a l'aspiration, +et mieux vaudrait pour Valvedre avoir une femme tout a fait legere et +dissipee, qui le laisserait parfaitement libre et tranquille, qu'une +elegie en jupons qui ne sait prendre aucun parti, et dont l'attitude +brisee semble etre une protestation contre le bon sens, un reproche a la +vie rationnelle. + +--Tout cela est bien aise a dire, pensai-je; peut-etre cette femme +soupire-t-elle apres autre chose que les plaisirs frivoles; peut-etre +a-t-elle grand besoin d'aimer, surtout si son mari lui a fait connaitre +l'amour avant de la delaisser pour la physique et la chimie. Telle femme +commence reellement la vie a trente ans, et la societe de deux marmots +et de deux belles-soeurs infiniment vertueuses ne me parait pas un ideal +auquel je voulusse me consacrer. Pourquoi exigeons-nous de la beaute, +qui est exclusivement faite pour l'amour, ce que nous autres, le _sexe +laid_, nous ne serions pas capables d'accepter; M. de Valvedre, a +quarante ans, est tout entier a la passion des sciences. Il a trouve +fort juste de pouvoir planter la les soeurs, les marmots et la femme +par-dessus le marche... Il est vrai qu'il lui laisse la liberte... Eh +bien, qu'elle en profite, c'est son droit, et c'est la tache d'une ame +ardente et jeune comme la mienne de lui faire vaincre les scrupules qui +la retiennent! + +Je me gardai bien de faire part de ces reflexions a Obernay. Je feignis, +au contraire, d'acquiescer a tous ses jugements, et je le quittai sans +lui avoir oppose la plus legere contradiction.--Je devais revoir Alida, +comme la veille, a l'heure du signal de Valvedre. Fatiguee de la journee +de mulet qu'elle avait faite pour venir de Varallo a Saint-Pierre, elle +gardait le lit. Paule travaillait a ranger des plantes qu'elle avait +fait cueillir en route par les guides, et qu'elle devait, dans la +soiree, examiner avec son fiance, qui lui apprenait la botanique. +Instruit de ces details, et voyant Obernay partir tranquillement pour la +promenade en attendant l'heure d'etre admis a faire sa cour, je me +dispensai de l'accompagner. J'errai a l'aventure autour de la maison et +dans la maison meme, observant les allees et venues du domestique et de +la femme de chambre d'Alida, essayant de surprendre les paroles qu'ils +echangeaient, espionnant en un mot, car il me venait comme des +revelations d'experience, et je me disais avec raison que, pour juger le +probleme de la conduite d'une femme, il fallait avant tout examiner +l'attitude des gens qui la servaient. Ceux-ci me parurent empresses de +la satisfaire; car, sonnes a plusieurs reprises, ils parcoururent la +galerie, monterent et redescendirent vingt fois l'escalier sans +temoigner d'humeur. + +J'avais laisse la porte de ma chambre ouverte; il n'y avait pas d'autres +voyageurs que nous, et la belle auberge rustique d'Ambroise etait si +tranquille, que je ne perdais rien de ce qui s'y passait. Tout a coup +j'entendis un grand frolement de jupons au bout du corridor. Je +m'elancai, croyant qu'on se decidait a sortir; mais je ne vis passer +qu'une belle robe de soie dans les mains de la femme de chambre. Elle +venait sans doute de la deballer, car un nouveau mulet charge de caisses +et de cartons etait arrive depuis quelques instants devant l'auberge. +Cette circonstance me fit esperer un sejour de plusieurs journees a +Saint-Pierre; mais comme celle dont j'attendais la fin me paraissait +longue! Serait-elle donc perdue absolument pour mon amour? Que +pouvais-je inventer pour la remplir, ou pour faire revoquer l'arret des +convenances qui me tenait eloigne? + +Je me livrai a mille projets plus fous les uns que les autres. Tantot je +voulais me deguiser en marchand d'agates herborisees pour me faire +admettre dans ce sanctuaire dont je voyais la porte s'ouvrir a chaque +instant; tantot je voulais courir apres quelque montreur d'ours et faire +grogner ses betes de maniere a attirer les voyageuses a leur fenetre. Il +me prit aussi envie de decharger un pistolet pour causer quelque +inquietude dans la maison; on croirait peut-etre a un accident, on +enverrait peut-etre savoir de mes nouvelles, et meme si j'etais un peu +blesse... + +Cette extravagance me sourit tellement, qu'il s'en fallut de bien peu +qu'elle ne fut mise a execution. Enfin je m'arretai a un parti moins +dramatique qui fut dejouer du hautbois. J'en jouais tres-bien, au dire +de mon pere, qui etait bon musicien, et que ne contredisaient pas trop, +sous ce rapport, les artistes qui frequentaient notre maison belge. Ma +porte etait assez eloignee de celle de madame de Valvedre pour que ma +musique ne troublat pas trop son sommeil, si elle dormait, et, si, elle +ne dormait pas, ce qui etait plus que probable d'apres les frequentes +entrees de sa suivante, elle s'informerait peut-etre de l'agreable +virtuose: mais quel fut mon depit lorsqu'au beau milieu de ma plus belle +melodie le valet de chambre, ayant frappe discretement a ma porte, me +tint d'un air aussi embarrasse que respectueux le discours suivant: + +--Je demande bien des pardons a monsieur; mais, si monsieur ne tient pas +absolument a faire ses etudes dans une auberge, il y a madame qui est +tres-souffrante, et qui demande en grace a monsieur... + +Je lui fis signe que c'etait assez d'eloquence, et je remis avec humeur +mon instrument dans son etui. Elle voulait donc absolument dormir! Mon +depit devint une sorte de rage, et je fis des voeux pour qu'elle eut de +mauvais reves; mais un quart d'heure ne se passa pas sans que je visse +reparaitre le domestique. Madame de Valvedre me remerciait beaucoup, et, +ne pouvant dormir malgre mon silence, elle m'autorisait a reprendre mes +etudes musicales; en meme temps, elle me faisait demander si je n'avais +pas un livre quelconque a lui preter, _pourvu que ce fut un ouvrage +litteraire et pas scientifique_. Le valet fit si bien cette commission, +que je pensai qu'il l'avait, cette fois, apprise par coeur. J'avais, +pour toute bibliotheque de voyage, un ou deux romans nouveaux en petit +format, contrefacon achetee a Geneve, et un tout petit bouquin anonyme +que j'hesitai un instant a joindre a mon envoi, et que j'y glissai, ou +plutot que j'y jetai tout a coup, avec l'emotion de l'homme qui brule +ses vaisseaux. + +Ce mince bouquin etait un recueil de vers que j'avais publie a vingt ans +sous le voile de l'anonyme, encourage par un oncle editeur qui me +gatait, et averti par mon pere que je ferais sagement de ne pas +compromettre son nom et le mien pour le plaisir de produire cette +bagatelle. + +--Je ne trouve pas tes vers trop mauvais, m'avait dit cet excellent +pere; il y a meme des pieces qui me plaisent; mais, puisque tu te +destines aux lettres, contente-toi de lancer ceci comme un ballon +d'essai, et ne t'en vante pas, si tu veux savoir ce qu'on en pense. Si +tu es discret, cette premiere experience te servira. Si tu ne l'es pas, +et que ton livre soit raille, d'une part tu en auras du depit, de +l'autre tu te seras cree un facheux precedent qu'il sera difficile de +faire oublier. + +J'avais religieusement suivi ce bon conseil. Mes petits vers n'avaient +pas fait grand bruit, mais ils n'avaient pas deplu, et meme quelques +passages avaient ete remarques. Ils n'avaient, selon moi, qu'un merite, +ils etaient sinceres. Ils exprimaient l'etat d'une jeune ame avide +d'emotions, qui ne se pique pas d'une fausse experience, et qui ne se +vante pas trop d'etre a la hauteur de ses reves. + +C'etait certes une grande imprudence que je venais de commettre en les +envoyant a madame de Valvedre. Si elle devinait l'auteur et qu'elle +trouvat les vers ridicules, j'etais perdu. L'amour-propre ne m'aveuglait +pas. Mon livre etait l'oeuvre d'un enfant. Une femme de trente ans +s'interesserait-elle a des elans si naifs, a une candeur si peu +fardee?... Mais pourquoi me devinerait-elle? n'avais-je pas su garder +mon secret avec mes meilleurs amis? Et, si j'etais plus trouble a l'idee +de ses sarcasmes que je ne pouvais l'etre de ceux de toute autre +personne, n'avais-je pas une chance de guerison dans le depit que sa +durete me causerait? + +Je ne voulais pourtant pas guerir, je ne le sentais que trop, et les +heures se trainaient, mortellement lentes, plus cruelles encore depuis +que j'avais fait ce coup de tete d'envoyer mon coeur de vingt ans a une +femme nerveuse et ennuyee qui ne lui accorderait peut-etre pas un +regard. Aucune nouvelle communication ne m'arrivant plus, je sortis pour +ne pas etouffer. J'accostai le premier passant, et parlai haut sous la +fenetre des voyageuses. Personne ne parut. J'avais envie de rentrer, et +je m'eloignai pourtant, ne sachant ou j'allais. + +Je marchais a l'aventure sur le chemin qui mene a Varallo, lorsque je +vis venir a moi un personnage que je crus reconnaitre et dont l'approche +me fit singulierement tressaillir. C'etait M. Moserwald, je ne me +trompais pas. Il montait a pied une cote rapide; son petit char de +voyage le suivait avec ses effets. Pourquoi le retour de cet homme me +sembla-t-il un evenement digne de remarque? Il parut s'etonner de mes +questions. Il n'avait pas dit qu'il quittat la vallee definitivement. Il +etait alle faire une excursion dans les environs, et, comptant en faire +d'autres, il revenait a Saint-Pierre comme au seul gite possible a dix +lieues a la ronde. Pour lui, il n'etait pas grand marcheur, disait-il; +il ne tenait pas a se casser le cou pour regarder de haut: il trouvait +les montagnes plus belles, vues a mi-cote. Il admirait fort les +chercheurs d'aventures, mais il leur souhaitait bonne chance et prenait +ses aises le plus qu'il pouvait. Il ne comprenait pas qu'on parcourut +les Alpes a pied et avec economie. Il fallait la plus qu'ailleurs +depenser beaucoup d'argent pour se divertir un peu. + +Apres beaucoup de lieux communs de ce genre, il me salua et remonta dans +son vehicule; puis, arretant son conducteur au premier tour de roue, il +me rappela en disant: + +--J'y songe! C'est bientot l'heure du diner la-bas, et vous etes +peut-etre en retard? Voulez-vous que je vous ramene? + +Il me sembla qu'apres s'etre montre tres-balourd, a dessein peut-etre, +il attachait sur moi un regard de perspicacite soudaine. Je ne sais +quelle defiance ou quelle curiosite cet homme m'inspirait. Il y avait de +l'un et de l'autre. Mon reve m'avait laisse une superstition. Je pris +place a ses cotes. + +--Avez-vous quelque voyageur nouveau ici? me dit-il en me montrant le +hameau, dont le petit clocher a jour se dessinait en blanc vif sur un +fond de verdure sombre. + +Des _voyageurs_? Non! repondis-je en me retranchant dans un jesuitisme +des plus maladroits. + +Je me sentais beaucoup moins d'aplomb pour cacher mon trouble a +Moserwald, dont la sincerite m'etait suspecte, que je n'en eprouvais a +tromper effrontement Obernay, le plus droit, le plus sincere des hommes. +C'etait comme un chatiment de ma duplicite, cette lutte avec un juif qui +s'y entendait beaucoup mieux que moi, et j'etais humilie de me trouver +engage dans cet assaut de dissimulation. Il eut un sourire d'astuce +niaise en reprenant: + +--Alors vous n'avez pas vu passer une certaine caravane de femmes, de +guides et de mulets?... Moi, je l'ai rencontree hier au soir, a dix +lieues d'ici, au village de Varallo, et je croyais bien qu'elle +s'arreterait a Saint-Pierre; mais, puisque vous dites qu'il n'est arrive +personne... + +Je me sentis rougir, et je me hatai de repondre avec un sourire force +que j'avais nie l'arrivee de nouveaux voyageurs, non celle de voyageuses +inattendues. + +--Ah! bien! vous avez joue sur le mot!... Avec vous, il faut preciser le +genre, je vois cela. N'importe, vous avez vu ces belles chercheuses +d'aventures; quand je dis ces belles..., vous allez peut-etre me +reprocher de ne pas faire accorder le nombre plus que le genre..., car +il n'y en a qu'une de belle! L'autre..., c'est, je crois, la petite +soeur du geologue..., est tout au plus passable. Vous savez que +monsieur... comment l'appelez-vous?... votre ami? n'importe, vous savez +qui je veux dire: il l'epouse! + +--Je n'en sais rien du tout; mais, si vous le croyez, si vous l'avez oui +dire, comment avez-vous eu le mauvais gout de faire des plaisanteries, +l'autre jour, sur ses relations avec...? + +--Avec qui donc? Qu'est-ce que j'ai dit? Vrai! je ne m'en souviens plus! +On dit tant de choses dans la conversation!_Verba volant!_ N'allez pas +croire que je sache le latin! Qu'est-ce que j'ai dit? Voyons! dites +donc! + +Je ne repondis pas. J'etais plein de depit. Je m'enferrais de plus en +plus; j'avais envie de chercher noise a ce Moserwald, et pourtant il +fallait prendre tout en riant ou le laisser lire dans mon cerveau +bouleverse. J'eus beau essayer de rompre l'entretien en lui montrant les +beaux troupeaux qui passaient pres de nous, il y revint avec acharnement +et il me fallut nommer madame de Valvedre. Il fut aveugle ou charitable: +il ne releva pas l'etrange physionomie que je dus avoir en prononcant ce +nom terrible. + +--Bon! s'ecria-t-il avec sa legerete naturelle ou affectee: j'ai dit +cela, moi, que M. Obernay (voila son nom qui me revient) avait des vues +sur la femme de son ami? C'est possible!... On a toujours des vues sur +la femme de son ami... Je ne savais pas alors qu'il dut epouser la +belle-soeur, parole! Je ne l'ai su qu'hier au matin en faisant causer le +domestique de ces dames. Je vous dirai bien que cela ne me parait pas +une raison sans appel... Je suis sceptique, moi, je vous l'ai dit; mais +je ne veux pas vous scandaliser, et je veux bien croire... Mon Dieu, +comme vous etes distrait! A quoi donc pensez-vous? + +--A rien, et c'est votre faute! Vous ne dites rien qui vaille. Vous +n'avez pas le sens commun, mon cher, avec vos idees de profonde +sceleratesse. Quel mauvais genre vous avez la! C'est tres-mal porte, +surtout quand on est riche et gras. + +Si j'avais su combien il etait impossible de facher Moserwald, je me +serais dispense de ces duretes gratuites, qui le divertissaient +beaucoup. Il aimait qu'on s'occupat de lui, meme pour le rudoyer ou le +railler. + +--Oui, oui, vous avez raison! reprit-il comme transporte de +reconnaissance; vous me dites ce que me disent tous mes amis, et je vous +en sais gre. Je suis ridicule, et c'est la le plus triste de mon +affaire! J'ai le spleen, mon cher, et l'incredulite des autres sur mon +compte vient s'ajouter a celle que j'ai envers tout le monde et envers +moi-meme. Oui, je devrais etre heureux, parce que je suis riche et bien +portant, parce que je suis gras! Et cependant je m'ennuie, j'ai mal au +foie, je ne crois pas aux hommes, aux femmes encore moins! Ah ca! +comment faites-vous pour croire aux femmes, par exemple? Vous me direz +que vous etes jeune! Ce n'est pas une raison. Quand on est tres-instruit +et tres-intelligent, on n'est jamais jeune. Pourtant voila que vous etes +amoureux... + +--Moi! ou prenez-vous cela? + +--Vous etes amoureux, je le vois, et aussi naivement que si vous etiez +sur de reussir a etre aime; mais, mon cher enfant, c'est la chose +impossible, cela! On n'est jamais aime que par interet! Moi, je l'ai ete +parce que j'ai un capital de plusieurs millions; vous, vous le serez +parce que vous avez un capital de vingt-trois ou vingt-quatre ans, de +cheveux noirs, de regards brulants, capital qui promet une somme de +plaisirs d'un autre ordre et non moins positifs que ceux que mon argent +represente, beaucoup plus positifs, devrais-je dire, car l'argent +procure des plaisirs eleves, le luxe, les arts, les voyages... tandis +que, lorsqu'une femme prefere a tout cela un beau garcon pauvre, on peut +etre sur qu'elle fait grand cas de la realite. Mais ce n'est pas de +l'amour comme nous l'entendons, vous et moi. Nous voudrions etre aimes +pour nous-memes, pour notre esprit, pour nos qualites sociales, pour +notre merite personnel enfin. Eh bien, voila ce que vous acheterez +probablement au prix de votre liberte, ce que je payerais volontiers de +toute ma fortune, et ce que nous ne rencontrerons jamais! Les femmes +n'ont pas de coeur. Elles se servent du mot _vertu_ pour cacher leur +infirmite, et avec cela elles font encore des dupes! des dupes que +j'envie, je vous le declare... + +--Ah ca! m'ecriai-je en interrompant ce flux de philosophie nauseabonde, +que me chantez-vous la depuis une heure? Vous me dites que vous avez ete +aime, que je le serai... + +--Ah! mon Dieu! vous croyez que je vous parlais de madame de Valvedre? +Je n'y pensais pas, mon cher, je parlais en general. D'abord je ne la +connais pas; sur l'honneur, je ne lui ai jamais parle. Quant a vous... +vous ne pouvez pas la connaitre encore; vous lui avez peut-etre parle +cependant?... A propos, la trouvez-vous jolie? + +--Qui? madame de Valvedre? Pas du tout, mon cher, elle m'a semble laide. + +Je fis cette reponse avec tant d'assurance, une assurance si desesperee +(je voulais a tout prix me soustraire aux investigations de Moserwald), +que celui-ci en fut dupe, et me laissa voir sa satisfaction. Quand nous +descendimes de voiture, j'avais enfin reussi a lui oter la lumiere qu'il +avait cru saisir, qu'il avait saisie un moment, et il retombait dans les +tenebres, tout en me laissant son secret dans les mains. Il etait bien +evidemment revenu a Saint-Pierre parce qu'il avait rencontre madame de +Valvedre a Varallo, parce qu'il avait questionne son laquais, parce +qu'il etait epris d'elle, parce qu'il esperait lui plaire, et il m'avait +tate pour voir s'il ne me trouverait pas en travers de son chemin. + +Ayant appris d'Antoine que les dames de Valvedre ne dineraient pas en +bas, je voulus me soustraire au deplaisir d'un nouveau tete-a-tete avec +Moserwald en me faisant servir mysterieusement dans un coin du petit +jardin de mon hote, quand celui-ci m'annonca que je serais seul dans sa +grande salle basse avec Obernay, l'israelite ayant dit qu'il souperait +peut-etre dans la soiree. + +--Et que fait-il? ou est-il maintenant? demandai-je. + +--Il est chez madame de Valvedre, repondit Antoine, dont la figure prit +une expression d'etonnement comique a l'aspect de ma stupeur. + +--Ah ca! m'ecriai-je, il la connait donc? + +--Je n'en sais rien, monsieur; comment voulez-vous que je sache?... + +--C'est juste, cela vous est fort egal, et, quant a moi... Mais vous le +connaissez, vous, ce M. Moserwald? + +--Non, monsieur; je l'ai vu avant-hier pour la premiere fois. + +--Il vous avait dit en partant qu'il reviendrait bientot? + +--Non, monsieur, il ne m'avait rien dit du tout. + +Je ne sais quelle sourde colere s'etait emparee de moi en apprenant que +ce juif avait eu l'audace ou l'habilete, a peine debarque, de penetrer +aupres d'Alida, qu'il pretendait ne pas connaitre. Obernay s'attarda +beaucoup, il faisait nuit quand il rentra; je l'avais attendu pour +diner, et sans merite aucun, je n'avais certes pas faim. Je ne lui +parlai pas de Moserwald, craignant de trahir ma jalousie. + +--Mets-toi a table, me dit-il, il me faut absolument un quart d'heure +pour arranger quelques plantes fontinales extremement delicates que je +rapporte. + +Il me quitta, et Antoine me servit mon repas, disant qu'il connaissait +les quarts d'heure d'Obernay deballant son butin de botaniste, et que ce +n'etait pas une raison pour me faire manger un roti desseche. J'etais a +peine assis, que Moserwald parut, s'ecria qu'il etait charme de ne pas +souper seul, et ordonna a notre hote de le servir vis-a-vis de moi, ceci +sans m'en demander aucunement la permission. Cette familiarite, qui +m'eut diverti dans une autre situation d'esprit, me parut intolerable, +et j'allais le lui faire entendre quand, la curiosite dominant toutes +mes autres angoisses, je resolus de me contenir et de le faire parler. +C'etait une curiosite douloureuse et indignee; mais je fus stoique, et, +d'un air tout a fait degage, je lui demandai s'il avait reussi a voir +madame de Valvedre. + +--Non, repondit-il en se frottant les mains; mais je la verrai tantot +avec vous, dans une heure. + +--Ah! vraiment? + +--Cela vous etonne? C'est pourtant bien simple. Ma figure et ma voix +etaient deja connues de la belle-soeur, qui m'avait remarque a Varallo. +Oh! je dis cela sans fatuite, je n'ai pas de pretention de ce cote-la. +Je note qu'elle m'avait remarque avant-hier en passant dans ce village +ou nous nous croisions. Eh bien, nous nous sommes rencontres de nouveau +tout a l'heure, la-haut, dans la galerie. Elle est toute franche, toute +confiante, cette grande fille; elle est venue a moi pour savoir si je +n'avais pas recueilli sur mon chemin quelque nouvelle de son frere. + +--Dont vous ne saviez rien? + +--Pardon! avec de l'argent, on sait toujours ce qu'on veut savoir. +Voyant ces dames inquietes, j'avais, des hier au soir, depeche le plus +hardi montagnard de Varallo vers la station presumee de M. de Valvedre. +Ah! dame! cela m'a coute cher; pendant la nuit et par des sentiers +impossibles, il a pretendu que cela valait... + +--Faites-moi grace des ecus que vous avez depenses. Vous avez des +nouvelles de l'expedition? + +--Oui, et de tres-bonnes. La soeur a failli me sauter au cou. Elle +voulait tout de suite me presenter a madame de Valvedre; mais celle-ci, +qui avait passe la journee dans son lit, etait en train de se lever et +m'a remis a tantot. Voila, mon cher! ce n'est pas plus malin que ca? + +Moserwald ne dissimulait plus ses projets; il avait trop besoin de se +vanter de son habilete et de sa liberalite pour etre prudent. Ma +jalousie essaya de se calmer. Que pouvais-je craindre d'un concurrent si +vain et si vulgaire? N'etait-ce pas faire injure a une femme exquise +comme l'etait Alida que de redouter pour elle les seductions d'un +Moserwald? + +J'allais le questionner davantage quand Obernay vint manger a la hate et +avec preoccupation un reste de volaille; apres quoi, il regarda sa +montre et nous dit qu'il etait temps de monter chez ces dames pour voir +partir les fusees. + +--Il parait, dit-il a Moserwald, que vous etes invite a prendre le the +la-haut en remerciement des bonnes nouvelles que vous avez donnees, ce +dont, pour ma part, je vous sais gre; mais permettez-moi une question. + +--Mille, si vous voulez, _mon tres-cher_, repondit Moserwald avec +aisance. + +--Vous avez depeche un montagnard vers la pointe de l'Ermitage; il s'y +est rendu a travers mille perils, et vous l'avez attendu a Varallo +jusqu'a ce matin. A-t-il vu M. de Valvedre? lui a-t-il parle? + +--Il l'a vu de trop loin pour lui parler, mais il l'a vu. + +--C'est fort bien; mais, s'il vous prenait l'obligeante fantaisie +d'envoyer encore des expres et qu'ils parvinssent jusqu'a lui, veuillez +ne pas les charger de lui dire que sa femme et sa soeur sont a sa +recherche. + +--Pas si sot! s'ecria Moserwald avec un rire d'une ingenuite admirable. + +--Comment, pas si sot? repliqua Obernay surpris en le regardant entre +les deux yeux. + +Moserwald fut embarrasse un instant; mais son esprit delie lui suggera +vite une reponse assez ingenieuse. + +--Je sais fort bien, reprit-il, que votre savant ami serait fort +contrarie de l'arrivee et de l'inquietude de ces dames. Quand on risque +ses os dans une pareille campagne et que l'on a dans l'esprit les grands +problemes de science auxquels je declare ne rien comprendre, mais dont +j'admets la passion, vu que je comprends toutes les passions, moi qui +vous parle... + +Obernay l'interrompit avec impatience en jetant sa serviette. + +--Enfin, dit-il, vous avez devine la verite. M. de Valvedre a besoin de +toute la liberte d'esprit possible en ce moment. Montons, nous n'avons +plus le temps de causer. + +Alida etait mise plus simplement que la veille. Je lui sus un gre infini +de ne pas s'etre paree pour Moserwald; elle n'en etait, d'ailleurs, que +plus belle. Je ne sais pas si sa belle-soeur etait moins negligee que le +jour precedent; je crois que je ne la vis pas du tout ce soir-la. +J'etais si rempli de mon drame interieur, que je m'imaginais presque +etre en tete-a-tete avec madame de Valvedre. + +Son premier accueil fut froid et mefiant. Elle parut etre impatiente de +voir partir la fusee. Je ne la suivis pas sur le balcon. Je ne sais pas +si les signaux furent de bon augure, je ne me souviens pas de m'en etre +enquis. Je sais seulement qu'un quart d'heure apres, Paule de Valvedre +et son fiance etaient assis a une grande table, et qu'ils examinaient +des plantes, baptisant de noms barbares ou pompeux la bourrache et le +chiendent, pendant que madame de Valvedre, a demi couchee sur sa chaise +longue, avec un gueridon place entre elle et moi, brodait nonchalamment +sur du gros canevas, comme pour se dispenser de rencontrer les regards. +Je voyais bien, a ses mains distraites, qu'elle ne travaillait que pour +se renfermer en elle-meme. Ses traits expressifs avaient en ce moment +une placidite mysterieuse. Il n'y avait, a coup sur, aucune affinite +sympathique entre elle et Moserwald. Je remarquai meme avec plaisir +qu'au fond des paroles de politesse et de remerciement qu'elle lui +adressa dans une forme tres-laconique, il y avait un leger dedain. + +Je me rassurai tout a fait en remarquant aussi que l'israelite, d'abord +plein d'aplomb vis-a-vis d'elle, perdait a chaque minute un peu de sa +vitalite. Sans doute, il avait compte, comme d'habitude, sur les +saillies enjouees et paradoxales de son esprit naturel pour faire passer +son manque d'education; mais sa faconde l'avait rapidement abandonne. Il +ne disait plus que des platitudes, et je l'y aidais cruellement, +devinant un imperceptible sourire d'ironie sur les levres closes de +madame de Valvedre. + +Pauvre Moserwald! il etait pourtant meilleur et plus vrai en ce moment +de sa vie qu'il ne l'avait peut-etre jamais ete. Il etait amoureux et +tres-reellement emu. Comme moi, il buvait l'etrange poison de passion +irresistible qui m'avait enivre, et, quand je songe a tout ce que par la +suite cette passion lui a fait faire de contraire a ses theories, a ses +idees et a ses instincts, je me demande avec stupeur s'il y a une ecole +pour le sentiment, et si le sentiment lui-meme n'est pas le revelateur +par excellence. + +A mesure qu'il se troublait, je retrouvais ma lucidite. Bientot je fus +en etat de comprendre et de commenter de sang-froid la situation. Il +n'avait pas ose se vanter a mademoiselle de Valvedre de tout le zele +qu'il avait mis a trouver un pretexte pour s'introduire aupres d'Alida. +Il avait meme eu le bon gout de ne pas parler de son argent depense. Il +pretendait avoir seulement ete aux informations dans les environs, et +avoir reussi a deterrer un chasseur qui descendait de la montagne et qui +avait vu de loin le campement du savant et le savant lui-meme en lieu +sur et en bonne apparence de sante. On l'avait remercie de son +obligeance, Paule disait ingenument "de son bon coeur." On le +connaissait de nom et de reputation; mais on n'avait jamais remarque sa +figure, bien qu'il s'evertuat a vouloir rappeler diverses circonstances +ou il s'etait trouve, a la promenade a Geneve ou au spectacle a Turin, +non loin de _ces dames_. Il insinuait, avec autant de finesse qu'il lui +etait possible, que madame de Valvedre l'avait vivement frappe, que, tel +jour et en telle rencontre, il avait remarque tous les details de sa +toilette. + +--On jouait _le Barbier de Seville_. + +--Oui, je m'en souviens, repondait-elle. + +--Vous aviez une robe de soie bleu pale avec des ornements blancs, et +vos cheveux etaient boucles, au lieu d'etre en bandeaux comme +aujourd'hui. + +--Je ne m'en souviens pas, repondait Alida d'un ton qui signifiait: +"Qu'est-ce que cela vous fait?" + +Il y eut un tel _crescendo_ de froideur de sa part, que le pauvre juif, +tout a fait decontenance, quitta l'angle de la cheminee, ou il se +dandinait depuis un quart d'heure, et alla deranger et impatienter les +fiances botanistes en leur faisant de lourdes questions railleuses sur +leurs saintes etudes de la nature. Je m'emparai de cette place que +Moserwald avait accaparee: c'etait la plus favorable pour voir Alida +sans etre gene par la petite lampe dont elle s'etait masquee; c'etait +aussi la plus proche que l'on put convenablement prendre aupres d'elle. +Jusque-la, ne voulant pas m'asseoir plus loin, je n'avais fait que la +deviner. + +Je pus enfin lui parler. J'eus bien de la peine a lui adresser une +question directe. Enfin ma langue se delia par un effort desespere, et, +au risque d'etre aussi gauche et aussi bete que Moserwald, je lui +demandai si j'etais assez malheureux pour que mon maudit hautbois eut +reellement trouble son sommeil. + +--Tellement trouble, repondit-elle en souriant tristement, que je n'ai +pas pu me rendormir; mais ne prenez pas ce reproche pour une critique. +Il m'a semble que vous jouiez fort bien: c'est precisement parce que +j'etais forcee de vous ecouter... Mais je ne veux pas non plus vous +faire de compliments. A votre age, cela ne vaut rien. + +--A mon age? Oui, je suis un enfant, c'est vrai, rien qu'un enfant! +C'est l'age ou l'on est avide de bonheur. Est-ce un crime d'etre heureux +d'un rien, d'un mot, d'un regard, fut-ce un regard distrait ou severe, +fut-ce un mot de simple bienveillance ou seulement de genereux pardon +sous forme d'eloge? + +--Je vois, repondit-elle, que vous avez lu le petit volume que vous +m'avez envoye ce matin; car vous etes tout rempli de l'orgueil de la +premiere jeunesse, et ce n'est guere obligeant pour ceux ou pour celles +qui sont entres dans la seconde. + +--Dans les volumes que, par votre ordre, je vous ai fait remettre ce +matin, y en avait-il donc un qui ait eu le malheur de vous deplaire? + +Elle sourit avec une ineffable douceur, et elle allait repondre. J'etais +suspendu au mouvement de ses levres; Moserwald, penche sur la table, ne +regardait nullement dans la loupe d'Obernay, qu'il avait prise +machinalement et qu'il ternissait de son haleine, au grand deplaisir du +botaniste. Il grimacait derriere cette loupe; mais il avait un oeil +braque sur moi, et louchait d'une facon si burlesque, que madame de +Valvedre partit d'un eclat de rire. Ce fut pour moi un moment de cruel +triomphe, mais qu'un instant apres j'expiai cruellement. En riant, +madame de Valvedre laissa tomber sa broderie et un petit objet de metal +que je pris pour un de et que je ramassai precipitamment; mais je l'eus +a peine dans les mains, qu'un cri de surprise et de douleur m'echappa. + +--Qu'est-ce donc que cela? m'ecriai-je. + +--Eh bien, repondit-elle tranquillement, c'est ma bague. Elle est +beaucoup trop large pour mon doigt. + +--Votre bague!... repetai-je hors de moi en regardant d'un oeil hagard +le gros saphir entoure de brillants que j'avais vu l'avant-veille au +doigt de Moserwald. + +Et j'ajoutai, en proie a un veritable desespoir: + +--Mais cette chose-la n'est point a vous, madame! + +--Pardonnez-moi: a qui voulez-vous donc qu'elle soit? + +--Ah! vous l'avez achetee aujourd'hui? + +--Eh bien, qu'est-ce que cela vous fait, par exemple? Rendez-la-moi +donc! + +--Puisque vous l'avez achetee, lui dis-je d'un ton amer en la lui +rendant, gardez-la, elle est bien a vous; mais, a votre place, je ne la +porterais pas. Elle est d'un gout affreux! + +--Vous trouvez? C'est bien possible. J'ai achete cela hier vingt-cinq +francs a un vilain petit juif qui monte en vermeil, a Varallo, les +amethystes et les autres cailloux du pays; mais la grosse pierre est +jolie. Je la ferai arranger autrement, et tout le monde croira que c'est +un saphir oriental. + +J'allais dire a madame de Valvedre que le petit juif avait vole cette +bague a M. Moserwald, lorsque, la modicite du prix de vente supposant +chez un juif bijoutier une ignorance par trop invraisemblable de la +valeur de l'objet, je me sentis replonge dans une enigme insoluble. +Alida venait de parler avec une sincerite evidente, et pourtant, quelque +effort que fit Moserwald pour me cacher sa main gauche, je voyais bien +qu'il n'avait plus sa bague. Un soupcon hideux pesait sur moi comme un +cauchemar. Je pris le bras de l'israelite et je l'emmenai sur la +galerie, comme pour lui parler d'autre chose. Je flattai sa vanite pour +lui arracher la verite. + +--Vous etes un habile homme et un amant magnifique, lui dis-je; vous +faites accepter vos dons de la maniere la plus ingenieuse! + +Il donna dans le piege sans se faire prier. + +--Eh bien, oui, dit-il, voila comme je suis! Rien ne me coute pour +procurer un petit plaisir a une jolie femme, et je n'ai pas le mauvais +gout de lui faire des conditions, moi! C'est a elle de deviner. + +--Et certainement on vous devine? Vous etes coutumier du fait? + +--Avec celle-ci... c'est la premiere fois, et je me demande avec un peu +de crainte si elle prend reellement cette gemme de premier choix pour +une amethyste de cent sous! Non, ce n'est pas probable. Toutes les +femmes se connaissent en gemmes, elles les aiment tant! + +--Pourtant, si _elle_ n'y connait rien, elle ne vous devine pas, et vous +voila dans une impasse. Ou il faut vous declarer, ou il faut risquer de +voir la bague passer a la femme de chambre. + +--Me declarer? repondit-il avec un veritable effroi. Oh! non, c'est trop +tot! je ne suis pas encourage jusqu'a present... a moins que ce ton +moqueur ne soit une maniere de grande dame!... C'est possible, je +n'avais jamais vise si haut, moi!... car elle est comtesse, vous savez? +Son mari ne prend pas de titre, mais il est de grande maison... + +--Mon cher, repris-je avec une ironie qu'il ne comprit pas, tout madre +qu'il etait, je ne vois qu'un moyen: c'est qu'un ami genereux l'eclaire +sur la valeur de l'objet qu'on lui a fait si adroitement accepter. +Voulez-vous que je m'en charge? + +--Oui! mais pas aujourd'hui au moins! Vous attendrez que je sois parti. + +--Bah! vous voila bien craintif! N'etes-vous pas persuade qu'une femme +est toujours flattee d'un riche cadeau? + +--Non! cela depend; elle peut aimer le cadeau et detester la personne +qui l'offre. Dans ce cas-la, il faut beaucoup de patience et beaucoup de +cadeaux, toujours glisses dans ses mains sans qu'elle songe a les +repousser, et ne temoignant jamais d'aucune esperance. Vous voyez que +j'ai ma tactique! + +--Elle est magnifique, et tres-flatteuse pour les femmes que vous +honorez de vos poursuites! + +--Mais... je la crois fort delicate, reprit-il avec conviction, et, si +vous la critiquez, c'est qu'il vous serait impossible de la suivre! + +Je ne lui passai pas ce mouvement d'impertinence et je rentrai au petit +salon, bien decide a l'en punir. Je me sentis des lors un aplomb +extraordinaire, et, m'approchant d'Alida: + +--Savez-vous, madame, lui dis-je, de quoi je m'entretenais avec M. +Moserwald au clair de la lune? + +--Du clair de lune, peut-etre? + +--Non, nous parlions bijouterie. Monsieur pretend que toutes les femmes +se connaissent en pierres precieuses parce qu'elles les aiment +passionnement, et j'ai promis de m'en rapporter a votre arbitrage. + +--Il y a la deux questions, repondit madame de Valvedre. Je ne peux pas +resoudre la premiere; car, pour mon compte, je n'y entends rien; mais, +pour la seconde, je suis forcee de donner raison a M. Moserwald. Je +crois que toutes les femmes aiment les bijoux. + +--Excepte moi pourtant, dit Paule avec gaiete; je ne m'en soucie pas le +moins du monde. + +--Oh! vous, ma chere, reprit Alida du meme ton, vous etes une femme +superieure! Il n'est question ici que des simples mortelles. + +--Moi, dis-je a mon tour avec une amertume extreme, je croyais qu'en +fait de femmes il n'y avait que les courtisanes qui eussent la passion +des diamans. + +Alida me regarda d'un air tres-etonne. + +--Voila une singuliere idee! reprit-elle. Chez les creatures dont vous +parlez, cette passion-la n'existe pas du tout. Les diamants ne +representent pour elles que des ecus. Chez les femmes honnetes, c'est +quelque chose de plus noble: cela represente les dons sacres de la +famille ou les gages durables des affections serieuses. Cela est si +vrai, que, ruinee, une veritable grande dame souffre mille privations +plutot que de vendre son ecrin. Elle n'en fait le sacrifice que pour +sauver ses enfants ou ses princes. + +--Ah! que cela est bien dit et que cela est vrai! s'ecria Moserwald +enthousiasme. Entre la femme et le diamant, il y a une attraction +surnaturelle! J'en ai vu mille exemples. Le serpent avait, dit une +legende, un gros diamant dans la tete; Eve vit ce feu a travers ses yeux +et fut fascinee. Elle s'y mira comme dans les glaces d'un palais +enchante... + +--Voila de la poesie, ou je ne m'y connais pas, dis-je en +l'interrompant. Et vous vous moquez des poetes, vous! + +--Cela vous etonne, mon cher? reprit-il. C'est que je deviens poete +aussi, apparemment, avec les personnes qui m'inspirent! + +En parlant ainsi, il lanca sur Alida un regard enflamme qu'elle +rencontra et soutint avec une impassibilite extraordinaire. C'etait le +comble du dedain ou de l'effronterie, car son grand oeil interrogateur +etait toujours plein de mysteres. Je ne pus supporter cette situation +douteuse, horrible pour elle, si elle n'etait pas la derniere des +femmes. Je lui demandai a voir encore sa bague de vingt-cinq francs, et, +l'ayant regardee: + +--Je m'etonne beaucoup, lui dis-je, du peu d'attention que vous avez +accordee a une gemme si belle apres l'aveu que vous venez de faire de +votre gout pour ces sortes de choses. Savez-vous bien, madame, que l'on +vous a vendu la une pierre d'un tres-grand prix? + +--Comment? Quoi? Est-ce possible? dit-elle en reprenant la bague et en +la regardant. Est-ce que vous avez des connaissances dans cette +partie-la? + +--J'ai pour toute connaissance M. Moserwald, ici present, qui, pas plus +tard qu'avant-hier, m'a montre une bague toute pareille, avec des +brillants comme ceux-ci, et qui me l'a offerte pour douze mille francs, +c'est-a-dire pour rien, selon lui, car elle vaut beaucoup plus. + +Devant cette interpellation directe, la figure de Moserwald se +decomposa, et le rapide coup d'oeil d'Alida, allant de lui a moi, acheva +de le bouleverser. + +Madame de Valvedre ne se troubla pas. Elle garda quelques instants le +silence, comme si elle eut voulu resoudre un probleme interieur; puis, +me presentant la bague: + +--Qu'elle ait ou non de la valeur, dit-elle, je la trouve decidement +fort laide. Voulez-vous me faire le plaisir de la jeter par la fenetre? + +--Vraiment? par la fenetre? s'ecria Moserwald incapable de maitriser son +emotion. + +--Vous voyez bien, lui repondit Alida, que c'est une chose qui a ete +perdue, trouvee par votre coreligionnaire de Varallo, et vendue sans +qu'il en ait connu la valeur. Eh bien, il faut rendre cette chose a sa +destinee, qui est d'etre ramassee dans la boue par les personnes qui ne +craignent pas de se salir les mains. + +Moserwald, pousse a bout, eut beaucoup de sang-froid et de presence +d'esprit. Il me pria de lui donner la bague, et, comme je la lui rendais +avec l'affectation d'une restitution legitime, il la remit a son doigt +en disant: + +--Puisqu'elle devait etre jetee aux ordures, je la ramasse, moi. Je ne +sais d'ou elle sort, mais je sais qu'elle a ete purifiee a tout jamais +en passant une journee au doigt de madame de Valvedre! Et maintenant, +qu'elle vaille vingt-cinq sous ou vingt-cinq mille francs, elle est sans +prix pour moi et ne me quittera jamais! La-dessus, ajouta-t-il en se +levant et en me regardant, je pense que ces dames sont fatiguees, et +qu'il serait temps... + +--M. Obernay et M. Valigny ne se retirent pas encore, repondit madame de +Valvedre avec une intention desesperante; mais vous etes libre, d'autant +plus que vous partez demain matin, j'imagine! Quant a la bague, vous ne +pouvez pas la garder. Elle est a moi. Je l'ai payee et ne vous l'ai pas +donnee... Rendez-la moi! + +Les gros yeux de Moserwald brillerent comme des escarboucles. Il crut +son triomphe assure en depit d'un conge donne pour la forme, et rendit +la bague avec un sourire qui signifiait clairement: "Je savais bien +qu'on la garderait!" Madame de Valvedre la prit, et, la jetant hors de +sa chambre sur le palier, par la porte ouverte, elle ajouta: + +--La ramassera qui voudra! elle ne m'appartient plus; mais celui qui la +portera en memoire de moi pourra se vanter d'avoir la une chose que je +meprise profondement. + +Moserwald sortit dans un etat d'abattement qui me fit peine a voir. +Paule n'avait absolument rien compris a cette scene, a laquelle, +d'ailleurs, elle avait donne peu d'attention. Quant a Obernay, il avait +essaye un instant de comprendre; mais il n'en etait pas venu a bout, et, +attribuant tout ceci a quelque etrange caprice de madame de Valvedre, il +avait repris tranquillement l'analyse de la _saxifraga retusa_. + + + + +III + + +J'avais suivi Moserwald sans affectation, pensant bien que, s'il avait +du coeur, il me demanderait compte de la maniere dont j'avais servi sa +cause. Je le vis hesiter a ramasser sa bague, hausser les epaules et la +reprendre. Des qu'il m'apercut, il m'attira jusque dans sa chambre et me +parla avec beaucoup d'amertume, raillant ce qu'il appelait mes prejuges +et declarant mon austerite la chose du monde la plus ridicule. Je le +laissai a dessein devenir un peu grossier dans ses reproches, et, quand +il en fut la: + +--Vous savez, mon cher monsieur, lui dis-je, que, si vous n'etes pas +content, il y a une maniere de s'expliquer, et me voici a vos ordres. +N'allez pas plus loin en paroles; car je serais force de vous demander +la reparation que je vous offre. + +--Quoi? qu'est-ce a dire? fit-il avec beaucoup de surprise. Vous voulez +vous battre? Eh bien, voila un trait de lumiere, un aveu! Vous etes mon +rival, et c'est par jalousie que vous m'avez si brutalement ou si +maladroitement trahi! Dites que c'est la votre motif, alors je vous +comprends et je vous pardonne. + +Je lui declarai que je n'avais aucun aveu a faire, et que je ne tenais +pas a son pardon; mais, comme je ne voulais pas perdre avec lui les +precieux instants que je pouvais passer encore aupres de madame de +Valvedre ce soir-la, je le quittai en l'engageant a faire ses +reflexions, et en lui disant que dans une heure je serais chez lui. + +La galerie de bois decoupe faisant exterieurement le tour de la maison, +je revins par la a l'appartement de madame de Valvedre; mais je la +trouvai sur cette galerie, et venant a ma rencontre. + +--J'ai une question a vous adresser, me dit-elle d'un ton froid et +irrite. Asseyez-vous la. Nos amis sont encore plonges dans la botanique. +Comme il est au moins inutile de les mettre au courant d'un accident +ridicule, nous pouvons echanger ici quelques mots. Vous plait-il de me +dire, monsieur Francis Valigny, quel role vous avez joue dans cet +incident, et comment vous avez ete informe de ce que vous m'avez donne a +deviner? + +Je lui racontai tout avec la plus entiere sincerite. + +--C'est bien, dit-elle, vous avez eu bonne intention, et vous m'avez +reellement rendu service en m'empechant de donner un instant de plus +dans un piege que je ne veux pas qualifier. Vous auriez pu etre moins +acerbe dans la forme; mais vous ne me connaissez pas, et, si vous me +prenez pour une femme perdue, ce n'est pas plus votre faute que la +mienne. + +--Moi! m'ecriai-je, je vous prends... Moi qui...! + +Je me mis a balbutier d'une maniere extravagante. + +--Laissez, laissez, reprit-elle. Ne vous defendez pas de vos +preventions, je les connais. Elles ont perce trop brutalement, lorsqu'a +propos de ma theorie tout impersonnelle sur les diamants, vous avez dit +que c'etait un gout de courtisane! + +--Mais, au nom du ciel, laissez-moi jurer que je n'ai pas dit cela! + +--Vous l'avez pense, et vous avez dit l'equivalent. Ecoutez, je viens de +recevoir ici, de la part de ce juif et par contre-coup de la votre, une +mortelle insulte. Ne croyez pas que le dedain qui me preserve de la +colere me garantisse d'une reelle et profonde douleur... + +Je vis, aux rayons de la lune, un ruisseau de larmes briller comme un +flot de perles sur les joues pales de cette charmante femme, et, sans +savoir ce que faisais, encore moins ce que je disais, je tombai a ses +pieds en lui jurant que je la respectais, que je la plaignais, et que +j'etais pret a la venger. Peut-etre en ce moment m'arriva-t-il de lui +dire que je l'aimais. Troubles tous deux, moi de sa douleur, elle de ma +subite emotion, nous fumes quelques instants sans nous entendre l'un +l'autre et sans nous entendre nous-memes. + +Elle surmonta ce trouble la premiere, et, repondant a une parole que je +lui repetais pour attenuer ma faute: + +--Oui, je le sais, dit-elle, vous etes un enfant; mais, s'il n'y a rien +de genereux comme un enfant qui croit, il n'y a rien de terrible et de +cruel comme un enfant qui doute, et vous etes l'ami, l'_alter ego_ d'un +autre enfant bien plus sceptique et bien plus brutal que vous... Mais je +ne veux me brouiller ni avec l'un ni avec l'autre. Il faut que l'aimable +et douce Paule de Valvedre soit heureuse. Vous etes deja son ami, +puisque vous etes celui de son fiance; ou j'aurais tort contre vous +trois, ou, en me donnant raison contre vous deux, Paule souffrirait. +Permettez donc que je m'explique avec vous, et que je vous dise un peu +qui je suis. Ce sera dit en deux mots. Je suis une personne _accablee, +finie_, inoffensive par consequent. Henri Obernay m'a presentee a vous, +je le sais, comme une plaintive et ennuyeuse creature, mecontente de +tout et accusant tout le monde. C'est sa these, il l'a soutenue devant +moi; car, s'il est mal eleve, il est sincere, et je sais bien que je +n'ai pas en lui un ennemi perfide. Dites-lui que je ne me plains de +personne, et, ceci etabli, fuites-lui part du motif qui m'amenait ici, +vous qui savez et devez taire celui qui va des demain me faire repartir. + +--Demain! vous partez demain? + +--Oui, si M. Moserwald reste, et je n'ai aucune autorite sur lui. + +--Il partira, je vous en reponds! + +--Et moi, je vous defends d'epouser ma querelle! De quel droit, s'il +vous plait, pretendriez-vous me compromettre en vous faisant mon +chevalier? + +--Mais pourquoi donc voulez-vous partir, mon Dieu? Est-ce que les +outrages de cet homme vous atteignent? + +--Oui, l'outrage atteint toujours une veuve dont le mari est vivant. + +--Ah! madame, vous etes meconnue et delaissee, je le savais bien, moi! +mais... + +--Il n'y a pas de _mais_. Les choses sont ainsi. M. de Valvedre est un +homme infiniment respectable, qui sait tout, excepte l'art de faire +respecter la femme qui porte son nom; mais cette femme sait heureusement +ce qu'elle doit a ses enfants, et, pour se faire respecter elle-meme, +elle n'a qu'un refuge, la retraite et la solitude. Elle y retournera +donc, et, puisque vous savez pourquoi elle y rentre, sachez aussi +pourquoi elle en etait sortie un instant. Il faut que la solitude qu'on +lui a choisie soit au moins a elle, et que personne n'ait le droit de +l'y troubler. Eh bien, je ne me plains pas; mais, cette fois, je +reclame. Mademoiselle Juste de Valvedre m'est une societe antipathique. +Mon mari assure qu'il ne l'a pas placee aupres de moi pour me +surveiller, mais pour servir de chaperon a Paule, et ne pas me +condamner, disait-il, a un role qui n'est pas encore de mon age. +Cependant, mademoiselle Juste de Valvedre s'est faite oppressive et +offensante. J'ai supporte cela cinq ans: je suis au bout de mes forces. +Le moment logique et naturel d'en finir est venu, puisque le mariage de +Paule avec Obernay est resolu, et devait etre celebre au commencement de +l'annee. M. de Valvedre semble l'avoir oublie, et Henri, comme tous les +savants, a beaucoup de patience en amour. Je venais donc dire a mon +mari: "Paule s'ennuie, et, moi, je me meurs de lassitude et de degout. +Mariez Paule, et delivrez-moi de Juste, ou, si Juste doit rester +souveraine dans ma maison, permettez-moi de transporter mes enfants et +mes penates aupres de Paule, a Geneve, ou elle doit demeurer apres son +mariage. Et, si cela ne convient pas a Obernay, laissez-moi chercher ou +fixez-moi une autre retraite, un ermitage dans une thebaide quelconque, +pourvu que je sois delivree de l'autorite tout a fait illegitime d'une +personne que je ne puis aimer." J'esperais, je croyais trouver M. de +Valvedre ici. Il a pris son vol vers les nuages, ou je ne puis +l'atteindre. Je ne voulais pas et je ne veux pas ecrire: ecrire accuse +trop les torts des absents. Je ne veux pas non plus m'expliquer +directement avec Obernay sur le compte de mademoiselle Juste. Il lui est +tres attache et ne manquerait pas de lui donner raison contre moi. Nous +nous froisserions mutuellement, comme cela est arrive deja. Puisque je +ne puis attendre M. de Valvedre ici, je vous charge au moins d'expliquer +a Henri le motif en apparence si inquietant et si mysterieux de mon +voyage. S'il aime Paule, il fera quelque effort pour hater son mariage +et ma delivrance. J'ai dit. Oubliez-moi et portez-vous bien. + +En achevant cette explication sur un ton d'enjouement qui refoulait un +profond sanglot, elle me tendit la main et se leva pour me quitter. + +Je la retins. + +--Je vous jure, m'ecriai-je, que vous ne partirez pas, que vous +attendrez M. de Valvedre ici, et que vous menerez a bien un projet qui +n'a rien que de legitime et de raisonnable. Je vous jure que Moserwald, +s'il ne part pas, n'osera plus lever les yeux sur vous, car Obernay et +moi l'en empecherons. Nous en avons le droit, puisque Obernay va devenir +votre beau-frere, et que je suis son _alter ego_, vous l'avez dit. Notre +devoir est donc de vous defendre et de ne pas meme souffrir qu'on vous +importune. Je vous jure enfin qu'Henri ne prendra pas obstinement le +parti d'une autre personne qui vous deplait et qui ne peut pas avoir +raison contre vous. Henri aime ardemment sa fiancee, je ne crois pas a +la patience qu'il affecte; de grace, madame, croyez en nous, croyez en +moi: je comprends l'honneur que vous venez de me faire eu me parlant +comme a quelqu'un de votre famille, et, des ce jour, je vous suis devoue +jusqu'a la mort. + +La chaleur de mon zele ne parut pas effrayer madame de Valvedre: elle +avait pleure, elle etait brisee; elle sembla se laisser aller +instinctivement au besoin de se fier a un ami. Je ne comprenais pas, +moi, qu'une femme si ravissante, si fiere et si douce en meme temps, fut +isolee dans la vie a ce point d'avoir besoin de la protection d'un +enfant qu'elle voyait pour la premiere fois. J'en etais surpris, indigne +contre son mari et sa famille, mais follement heureux pour mon compte. + +En la quittant, je me rendis chez Moserwald. + +--Eh bien, lui dis-je, ou en sommes-nous? Nous battrons-nous? + +--Ah! vous arrivez en fier-a-bras, repondit-il, parce que vous croyez +peut-etre que je reculerais? Vous vous trompez, mon cher, je sais me +battre et je me bats quand il le faut. J'ai eu trop d'aventures de +femmes pour ne pas savoir qu'il faut etre brave a l'occasion; mais il +n'y a pas ici de motif suffisant, et je ne suis pas en colere. J'ai du +chagrin, voila tout. Consolez-moi, ce sera beaucoup plus humain et plus +sage. + +--Vous voulez que je vous console? + +--Oui, vous le pouvez; dites-moi que vous n'etes pas son amant, et je +garderai l'esperance. + +--Son amant! quand je l'ai vue hier pour la premiere fois! Mais pour +quelle femme la prenez-vous donc, esprit corrompu et salissant que vous +etes? + +--Vous me dites des injures; vous etes amoureux d'elle! Oui, oui, c'est +clair. Vous vous etes moque de moi; vous m'avez dit que vous la trouviez +laide, vous m'avez offert de me servir..., et j'ai donne dans le +panneau. Ah! comme l'amour rend bete! Vous, cela vous a donne de +l'esprit: c'est la preuve que vous aimez moins que moi! + +--Vous avez la pretention d'aimer, vous qui ne connaissez que les voies +de l'infamie, et qui croyez pouvoir acheter l'amour? + +--Voila vos exagerations, et je m'etonne qu'un garcon aussi intelligent +que vous comprenne si mal la realite. Comment! c'est outrager une femme +que de la combler de presents et de richesses sans lui rien demander? + +--Mais on connait cette maniere de ne rien demander, mon cher! Elle est +a l'usage de tous les nababs impertinents, elle constate une confiance +interieure, une attente tranquille et perfide dont une femme d'honneur +doit s'indigner. C'est une maniere de placer un capital sur la certitude +d'un plaisir personnel et sur l'inevitable lachete de la personne +seduite: beau desinteressement en verite, et, si j'etais femme, j'en +serais singulierement touchee! + +Moserwald subit mon indignation avec une douceur etonnante. Assis devant +une table, la tete dans ses mains, il paraissait reflechir. Quand il +releva la tete, je vis avec la plus grande surprise qu'il pleurait. + +--Vous m'avez fait du mal, dit-il, beaucoup de mal; mais je ne vous en +veux pas. J'ai merite tout cela par mon manque d'esprit et d'education. +Que voulez-vous! je n'ai jamais fait la cour a une femme si haut placee, +moi, et ce que j'imagine de plus _artiste_ et de plus delicat est +precisement ce qui l'offense le plus..., tandis que vous... avec rien, +avec des airs et des paroles, vous qui ne la connaissez que d'hier et +qui ne l'aimez certainement pas comme je l'aime, moi, depuis deux +ans..., car il y a deux ans, oui, deux ans que j'en suis malade, que +j'en deviens fou chaque fois que je la rencontre!... J'en perds +l'esprit, entendez-vous, mon cher? Et je vous le dis, a vous, mon rival, +destine a me supplanter parce que vous avez pour vous la musique du +sentiment, et que les femmes les plus sensees se laissent endormir par +cette musique-la... Cela ne les amuse pas toujours, mais cela flatte +leur vanite quelquefois plus que les parures et que le bonheur. Eh bien, +je le repete, je ne vous en veux pas. C'est votre droit, et, si vous +m'en voulez de ce que j'ai fait, vous manquez d'esprit. Nous ne nous +devons rien l'un a l'autre, n'est-ce pas? nous n'avons donc pas de +motifs pour nous hair. Au fond, je vous aime, je ne sais pas pourquoi; +un instinct, un caprice d'esprit, peut-etre une idee romanesque, parce +que vous aimez la meme femme que moi, et que nous devons nous retrouver +plus d'une fois emboitant le pas derriere elle. Qui sait? nous serons +peut-etre econduits tous deux, et peut-etre aussi vous d'abord..., moi +plus tard... Enfin je n'y renonce pas, vous voyez! Je vous le +promettrais que je mentirais, et je suis la franchise meme. Je pars +demain matin; c'est ce que vous desirez? Je le desire egalement. Votre +Obernay m'ennuie, et cette belle-soeur me gene. Adieu donc, mon +tres-cher, et au revoir... Ah! attendez! vous etes pauvre, et vous +croyez qu'on peut se passer d'argent en amour. Grave erreur! il vous en +faut, ou il vous en faudra bientot, ne fut-ce que pour payer une chaise +de poste au besoin! Voila mon blanc-seing. Donnez-le n'importe ou, a +n'importe quel banquier,... on vous comptera la somme que vous jugerez +necessaire. Je m'en rapporte a votre delicatesse et a votre discretion! +Direz-vous a present que les juifs n'ont rien de bon? + +Je lui saisis le bras au moment ou il me presentait sa signature, qu'il +venait de tracer rapidement avec quelques mots d'argot financier sur une +feuille de papier blanc. Je le forcai de remettre cela sur la table sans +que mes mains y eussent touche. + +--Un instant! lui dis-je; avant de nous quitter, je veux savoir, je veux +comprendre l'etrangete de votre conduite. Je ne me paye pas de paroles +vagues, et je ne vous crois pas fou. Vous me prenez pour un rival, pour +un rival heureux qui plus est, et vous voulez me fournir les moyens qui, +selon vous, me sont necessaires pour assouvir ma passion! Quel est ce +calcul? Repondez, repondez, ou je prendrai pour une grave injure l'offre +que vous me faites, car je perds patience, je vous en avertis. + +Je parlais avec tant de fermete, que Moserwald se deconcerta. Il resta +pensif un instant; puis il repondit, avec un beau et franc sourire qui +me le montra sous un jour nouveau, tout a fait inexplicable. + +--Vous ne le devinez pas, enfant, mon calcul? C'est que vous voulez voir +un calcul ou il n'y en a pas! C'est un elan et une inspiration tellement +naturels... + +--Vous voulez acheter ma reconnaissance? + +--Precisement, et cela pour que vous ne parliez pas de moi avec aversion +et mepris a cette femme que j'aime... Vous refusez mes services? +N'importe! vous ne pourrez pas oublier avec quelle courtoisie je vous +les ai offerts, et un jour viendra ou vous les reclamerez. + +--Jamais! m'ecriai-je indigne. + +--Jamais? reprit-il. Dieu lui-meme ne connait pas ce mot-la; mais, pour +le moment, je m'en empare: c'est un aveu de plus de votre amour! + +Je sentis que, quelle que fut mon attitude, legere ou serieuse, je +n'aurais pas le dernier mot avec cet homme bizarre, tetu autant que +souple, et naif autant que ruse. Je brulai devant lui son blanc-seing; +mais je ne sais avec quel art il tourna la fin de notre entretien. Il +est de fait qu'en le quittant je m'apercus qu'il m'avait force de le +remercier, et que, venu la en humeur de le battre, je m'en allais en +touchant la main qu'il me tendait. + +Il partit au point du jour, laissant notre hote et tous les gens de la +maison et du village enthousiasmes de sa generosite. Il n'eut pas fait +bon le traiter de juif devant eux; je crois qu'on nous eut lapides. + +Je ne saurais dire si je dormis mieux cette nuit-la que les precedentes. +Je crois qu'a cette epoque j'ai du passer des semaines entieres sans +sommeil et sans en sentir le besoin, tant la vie s'etait concentree dans +mon imagination. Le lendemain, Paule et Obernay vinrent dejeuner dans la +salle basse avec Alida. Ils avaient force madame de Valvedre a une +explication qui, contrairement aux previsions de celle-ci, n'avait amene +aucun orage. Il est bien vrai qu'Henri avait defendu le caractere et les +intentions de mademoiselle Juste; mais Paule avait tout apaise en +declarant que sa soeur ainee avait outre-passe son mandat, qu'au lieu de +se borner a soulager madame de Valvedre des soins de la famille et du +menage, elle avait usurpe une autorite qui ne lui appartenait pas, en un +mot qu'Alida avait raison de se plaindre, et qu'elle-meme avait souffert +une certaine persecution tres-injuste et tres-facheuse pour avoir voulu +defendre les droits de la veritable mere de famille. + +Obernay n'aimait pas Alida, et il aimait encore moins que sa fiancee +prit parti pour elle; mais il craignait avant tout d'etre injuste, et, +en presence de cet interieur trouble, il jugea fort sainement qu'il +fallait ceder sous peine d'exasperer. Puis, la question de son prochain +mariage se trouvant soulevee par l'incident, il eprouva tout a coup une +vive reconnaissance pour madame de Valvedre, et passa dans son camp avec +armes et bagages. Si botaniste qu'il fut, il etait homme et amoureux. +Quelques mots de lui, pendant qu'on servait le dejeuner, me mirent au +courant de ce qui s'etait passe la veille au soir apres ma sortie, et de +ce qui avait ete decide le matin meme apres la nouvelle du depart de +Moserwald. On devait attendre a Saint-Pierre le retour de Valvedre, afin +de lui soumettre le voeu commun, a savoir le prochain mariage de Paule +et l'expulsion a l'amiable de mademoiselle Juste. Cette derniere mesure, +venant de l'initiative apparente du chef de la famille, ne pouvait +manquer d'etre a la fois absolue et douce dans la forme. + +Le sejour d'Alida a Saint-Pierre pouvait donc durer huit jours, quinze +jours, peut-etre davantage. M. de Valvedre avait mis dans ses previsions +qu'il redescendrait peut-etre la montagne par le versant qui nous etait +oppose, et que, la, renouvelant ses provisions et ses guides, il +recommencerait l'ascension d'un autre cote, si ses premiers efforts +n'avaient pas abouti. Quels souhaits je fis des lors pour l'insucces de +l'exploration scientifique! Alida semblait calmee et presque gaie de ce +campement dans la montagne. Elle me parlait avec douceur et abandon, +elle me souffrait aupres d'elle. J'etais assis a la meme table. Elle +projetait une promenade, et ne me defendait pas de l'accompagner. +J'etais tout espoir et tout bonheur, en meme temps que la douleur de +l'avoir offensee un instant restait en moi comme un remords. + +Il y a un langage mysterieux entre les ames qui se cherchent. Ce langage +n'a meme pas besoin du regard pour persuader; il est completement +inappreciable aux yeux comme aux oreilles des indifferents; mais il +traverse le milieu obscur et borne des perceptions physiques, il +embrasse je ne sais quels fluides, il va d'un coeur a l'autre sans se +soumettre aux manifestations exterieures. Alida me l'a dit souvent +depuis. Des cette matinee, ou je ne songeai pas a lui exprimer mon +repentir et ma passion par un seul mot, elle se sentit adoree, et elle +m'aima. Je ne lui fis point de _declaration_, elle ne me fit point +d'_aveux_, et pourtant, le soir de ce jour-la, nous lisions dans la +pensee l'un de l'autre et nous tremblions de la tete aux pieds quand, +malgre nous, nos regards se rencontraient. + +A la promenade, je ne la quittai pas d'un instant. Elle etait +mediocrement marcheuse, et, ne se resignant pas a emprisonner ses petits +pieds dans de gros souliers, elle s'en allait, adroite, insouciante, +mais vite meurtrie et fatiguee, a travers les pierres de la montagne et +les galets du torrent, avec ses bottines minces, son ombrelle dans une +main, un gros bouquet de tleurs sauvages dans l'autre, et laissant sa +robe s'accrocher a tous les obstacles du chemin. Obernay allait devant +avec Paule, emportes tous deux par une ardeur d'herborisation effrenee; +puis ils faisaient de longues pauses pour comparer, choisir et parer les +echantillons qu'ils emportaient. Nous n'avions pas de guide; Henri nous +en dispensait. Il me confiait madame de Valvedre, heureux de n'avoir pas +a se preoccuper d'elle et de pouvoir etre tout entier a son intrepide et +infatigable eleve. + +--Suivez-nous ou devancez-nous, m'avait-il dit; il suffit que vous ne +nous perdiez pas de vue. Je ne vous menerai pas dans des endroits +dangereux. Pourtant surveille un peu madame de Valvedre, elle est fort +distraite et ne doute de rien. + +J'avais eu, moi, l'infame hypocrisie de lui dire que j'etais la victime +de la journee et que j'aimerais bien mieux herboriser a ma maniere, +c'est-a-dire errer et contempler a ma guise, que d'accompagner cette +belle dame nonchalante et fantasque. + +--Prends patience pour aujourd'hui, avait repondu Obernay; demain, nous +arrangerons cela autrement. Nous lui donnerons un mulet et un guide. + +Candide Obernay! + +Je fis si bien, que ces quatre heures de promenade furent un tete-a-tete +ininterrompu avec Alida. Quand nos compagnons s'arretaient, je la +faisais marcher, afin, disais-je, de n'avoir pas a se presser pour les +rejoindre quand ils reprendraient les devants, et, quand nous avions un +peu d'avance, je l'invitais a se reposer jusqu'a ce que nous les +vissions se remettre en marche. Je ne lui disais rien. J'etais aupres +d'elle ou autour d'elle comme un chien de garde, ou plutot comme un +esclave intelligent occupe a ecarter les epines et les cailloux de son +chemin. Si elle regardait un brin d'herbe sur le revers du rocher, je +m'elancais, au risque de me tuer, pour le lui rapporter en un clin +d'oeil. Je tenais son ombrelle quand elle etait assise, je debarrassais +son echarpe des brins de mousse qu'elle avait ramasses en frolant les +sapins; je lui trouvais des fraises la ou il n'y en avait pas; je crois +que j'aurais fait fleurir des camellias sur le glacier. Et je prenais +tous ces soins classiques, je lui rendais tous ces hommages, aujourd'hui +passes de mode et des lors assez rebattus, avec une ivresse de bonheur +qui m'empecha d'etre ridicule. Elle essaya bien d'abord de s'en moquer; +mais, voyant que je me livrais tout entier a son dedain et a son ironie +sans me plaindre et sans me decourager, elle devint serieuse, et je +sentis qu'a chaque instant elle s'attendrissait. + +Le soir, dans sa chambre, apres le depart des fusees qui nous +signalerent l'expedition dans une region moins elevee que la veille, +mais plus eloignee au flanc de la montagne, elle reprit sa broderie, et +les fiances reprirent leur etude. Je m'assis aupres d'elle et lui offris +de lui faire la lecture a voix basse. + +--Je veux bien, dit-elle avec douceur en me montrant mon volume de +poesies sur son gueridon. J'ai tout lu, mais les vers se laissent +relire. + +--Non, pas ceux-ci! ils sont mediocres. + +--Ils sont jeunes, ce n'est pas la meme chose. N'avons-nous pas fait +hier le panegyrique de la jeunesse? + +--Il y a jeunesse et jeunesse, celle qui attend l'amour et celle qui +l'eprouve. La premiere parle beaucoup pour ne rien dire, la seconde ne +dit rien et comprend l'infini. + +--Voyons toujours le reve de la premiere! + +--Soit! On pourra s'en moquer, n'est-ce pas? + +--Non! je prends l'enfant sous ma protection. J'ai lu, dans les dix +lignes de la preface, que l'auteur n'avait que vingt ans. A propos, +croyez-vous qu'il les ait encore? + +--Le livre est date de 1832; mais c'est egal, si vous voulez que +l'auteur n'ait pas vieilli... + +--Quel age avez-vous donc, vous? + +--Je n'en sais rien; j'ai l'age que Votre Majeste voudra. + +Je retrouvais le courage de plaisanter, parce que je voyais Obernay +m'ecouter d'une oreille. Quand il crut s'etre convaincu que je n'avais +que des riens a echanger avec cette femme reputee par lui frivole, il +n'ecouta plus; mais alors je ne trouvai plus rien a dire, l'emotion me +prit a la gorge, et je sentis qu'il me serait impossible de lire une +page. Alida s'en apercut bien, et, reprenant le livre: + +--Je vois, dit-elle, que vous meprisez beaucoup mon petit poete; moi, +sans l'admirer precisement, je l'aimais. Puisque vous faites si peu de +cas de l'ingenuite romanesque, je ne vous le rendrai pas, je vous en +avertis. Est-ce que vous le connaissez, ce garcon-la? + +--Il est anonyme. + +--Ce n'est pas une raison. + +--C'est vrai. Je peux parler de lui sans le compromettre et vous dire ce +qu'il est devenu. Il est reste anonyme et ne fait plus de vers. + +--Ah! mon Dieu! est-ce qu'il est devenu savant? dit-elle en baissant la +voix et comme penetree d'effroi. + +--Vous detestez donc bien la science? repris-je en baissant la voix +aussi. Oh! ne vous genez pas, je ne sais rien au monde! + +--Vous avez bien raison; mais je ne peux rien dire ici. Nous parlerons +de cela demain a la promenade. + +--Nous parlerons! je ne crois pas! + +--Pourquoi? Voyons, dit-elle en s'efforcant de faire envoler en paroles +l'emotion qui m'accablait et qu'elle ne voulait plus subir en depit +d'elle-meme, pourquoi ne nous sommes-nous rien dit aujourd'hui? Moi, je +suis taciturne, mais c'est par timidite. Une ignorante qui a vecu dix +ans avec des oracles a du prendre l'habitude de se taire; mais vous? +Allons, puisque vous n'etes en train ni de lire ni de causer, vous +devriez me faire un peu de musique... Non? Je vous en prie! + +Madame de Valvedre, je l'ai su plus tard, etait une seduisante enfant +qu'il fallait toujours occuper et distraire pour l'arracher a une +melancolie profonde. Elle sentait si bien ce besoin, qu'elle allait +quetant les soins et les attentions avec une naivete desoeuvree qui la +faisait paraitre tantot coquette, tantot voluptueuse. Elle n'etait ni +l'un ni l'autre. L'ennui et le besoin d'emotions etaient les mobiles de +toute sa conduite, dirai-je aussi de ses attachements?... Je ne sus pas +resister a sa priere et j'obtins seulement la permission de faire de la +musique a distance. Place au bout de la galerie, je fis chanter mon +hautbois comme une voix de la nuit. Le bruit des cascades de la +montagne, la magie du clair de lune aiderent au prestige; Alida fut +vivement emue, les fiances eux-memes m'ecouterent avec interet. Quand je +rentrai, le bon Obernay m'accabla d'eloges; la candide Paule aussi se +fit la complice de mon succes. Madame de Valvedre ne me dit rien; elle +dit aux autres a demi-voix--mais je l'entendis bien--que j'avais le +talent le plus sympathique qu'elle eut encore rencontre. + +Que se passa-t-il durant les deux jours qui suivirent? Je n'eus pas la +hardiesse de me declarer et je fus compris; je tremblais d'etre repousse +si je parlais. Mon ingenuite etait grande: on lisait clairement dans mon +coeur, et on se laissait adorer. + +Le troisieme jour, Obernay me prit a l'ecart apres le depart des fusees. + +--Je suis inquiet et je pars, me dit-il; le signal que je viens +d'expliquer a ces dames comme n'annoncant rien de facheux etait presque +un signal de detresse. Valvedre est en peril; il ne peut ni monter ni +descendre, et le temps menace. Pour rien au monde, il ne faut inquieter +Paule ni avertir Alida; elles voudraient me suivre, ce qui rendrait tout +impossible. Je viens d'inventer une migraine, et je suis cense me +retirer pour dormir; mais je me mets en route sur l'heure avec les +guides, qui, par mon ordre, sont toujours prets. Je marcherai toute la +nuit, et, demain, j'espere rejoindre l'expedition dans l'apres-midi. Tu +le sauras, s'il m'est possible de t'envoyer une fusee dans la soiree. Si +tu ne vois rien, il n'y aura rien a dire, rien a faire; tu t'armeras de +courage en te disant que ce n'est pas une preuve de desastre, mais que +la provision de pieces d'artifice est epuisee ou endommagee, ou bien +encore que nous sommes dans un pli de terrain qui ne nous permet pas +d'etre vus d'ici. Quoi qu'il arrive, reste aupres de ces deux femmes +jusqu'a mon retour, ou jusqu'a celui de Valvedre... ou jusqu'a une +nouvelle quelconque... + +--Je vois, lui dis-je, que tu n'es pas sur de revenir! Je veux +t'accompagner! + +--N'y songe pas, tu ne ferais que me retarder et compliquer mes +preoccupations. Tu es necessaire ici. Au nom de l'amitie, je te demande +de me remplacer, de proteger ma fiancee, de soutenir son courage au +besoin... de lui donner patience, si, comme je l'espere, il ne s'agit +que de quelques jours d'absence, enfin d'aider madame de Valvedre a +rejoindre ses enfants, si... + +--Allons, ne croyons pas au malheur! Pars vite, c'est ton devoir; je +reste, puisque c'est le mien. + +Il fut convenu que, le lendemain matin, j'expliquerais l'absence d'Henri +en disant qu'il avait recu un message de M. de Valvedre, lequel +l'envoyait faire des observations sur une montagne voisine; que, pour la +suite, j'inventerais au besoin d'autres pretextes de son absence en +m'inspirant des circonstances qui pourraient se presenter. + +J'entrais donc dans le poeme de l'amour heureux sous les plus funebres +auspices. J'avoue que je m'inquietais mediocrement de M. de Valvedre. Il +suivait sa destinee, qui etait de preferer la science a l'amour ou tout +au moins au bonheur domestique; il y risquait, par consequent, son +honneur conjugal et sa vie. Soit! c'etait son droit, et je ne voyais pas +pourquoi je l'aurais plaint ou epargne; mais Obernay m'etait un grave +sujet d'effroi et de tristesse. J'eus beaucoup de peine a paraitre calme +en expliquant son depart. Heureusement, mes compagnes furent aisement +dupes. Alida etait plutot portee a se plaindre des perilleuses +excursions de son mari qu'a s'en tounnenter. Il etait facile de voir +qu'elle etait humiliee d'avoir perdu l'ascendant qui l'avait retenu +plusieurs annees dans son menage. Elle ne paraissait plus en souffrir +pour son propre compte, mais elle en rougissait devant le inonde. Quant +a Paule, elle croyait si religieusement a la confiance et a la sincerite +d'Obernay, qu'elle combattit bravement un premier mouvement d'inquietude +en disant: + +--Non, non! Henri ne m'eut pas trompee. Si mon frere etait en danger, il +me l'eut dit. Il n'eut pas doute de mon courage, il n'eut laisse a nul +autre que moi le soin de soutenir celui de ma belle-soeur. + +Le temps etait brouille, on ne sortit pas ce jour-la. Paule travailla +dans sa chambre; malgre l'air humide et froid, Alida passa l'apres-midi +assise sur la galerie, disant qu'elle etouffait dans ces pieces ecrasees +par un plancher bas. J'etais a ses cotes, et ne pouvais douter qu'elle +ne se pretat au tete-a-tete; j'eusse ete enivre la veille de tant de +bontes, mais j'etais mortellement triste en songeant a Obernay, et je +faisais de vains efforts pour me sentir heureux. Elle s'en apercut, et, +sans songer a deviner la verite, elle attribua mon abattement a la +passion contenue par la crainte. Elle me pressa de questions imprudentes +et cruelles, et ce que je n'eusse pas ose lui dire dans l'ivresse de +l'esperance, elle me l'arracha dans la fievre de l'angoisse; mais ce +furent des aveux amers et remplis de ces injustes reproches qui +trahissent le desir plus que la tendresse. Pourquoi voulait-elle lire +dans mon coeur trouble, si le sien, qui paraissait calme, n'avait a +m'offrir qu'une pitie sterile? + +Elle ne fut pas blessee de mes reproches. + +--Ecoutez, me dit-elle, j'ai provoque cet abandon de votre part, vous +allez savoir pourquoi, et, si vous m'en savez mauvais gre, je croirai +que vous n'etes pas digne de ma confiance. Depuis le premier jour ou +nous nous sommes vus, vous avez pris vis-a-vis de moi une attitude +douloureuse, impossible. On m'a souvent reproche d'etre coquette; on +s'est bien trompe, puisque la chose que je crains et que je hais le +plus, c'est de faire souffrir. J'ai inspire plusieurs fois, je ne sais +pourquoi ni comment, des passions subites, je devrais plutot dire des +fantaisies ardentes, offensantes meme... Il en est pourtant que j'ai du +plaindre, ne pouvant les partager. La votre... + +--Tenez, m'ecriai-je, ne parlez pas de moi: vous me calomniez, ne +pouvant me comprendre! Il est possible que vous soyez douce et bonne, +mais vous n'avez jamais aime! + +--Si fait, reprit-elle: j'ai aime... mon mari! mais ne parlons pas +d'amour, il n'est pas question de cela. Ce n'est pas de l'amour que vous +avez pour moi! Oh! restez la, et laissez-moi tout vous dire. Vous +subissez une tres-vive emotion aupres de moi, je le vois bien. Votre +imagination s'est exaltee, et vous me diriez que vous etes capable de +tout pour m'obtenir, que je ne vous contredirais pas. Chez les hommes, +ces sortes de vouloirs sont aveugles; mais croyez-vous que la force de +votre desir vous cree un merite quelconque? dites, le croyez-vous? Si +vous le croyez, pourquoi refuseriez-vous a M. Moserwald un droit egal a +ma bienveillance? + +Elle me faisait horriblement souffrir. Elle avait raison dans son dire; +mais n'avais-je pas raison, moi aussi, de trouver cette froide sagesse +bien tardive apres trois jours de confiance perfide et de muet +encouragement? Je m'en plaignis avec energie; j'etais outre et pret a +tout briser, dusse-je me briser moi-meme. + +Elle ne s'offensa de rien. Elle avait de l'experience et peut-etre +l'habitude de scenes semblables. + +--Tenez, reprit-elle quand j'eus exhale mon depit et ma douleur, vous +etes malheureux dans ce moment-ci; mais je suis plus a plaindre que +vous, et c'est pour toute la vie... Je sens que je ne guerirai jamais du +mal que vous me faites, tandis que vous... + +--Expliquez-vous! m'ecriai-je en serrant ses mains dans les miennes avec +violence. Pourquoi souffririez-vous a cause de moi? + +--Parce que j'ai un reve, un ideal que vous contristez, que vous brisez +affreusement! Depuis que j'existe, j'aspire a l'amitie, a l'amour vrai; +je peux dire ce mot-la, si celui d'amitie vous revolte. Je cherche une +affection a la fois ardente et pure, une preference absolue, exclusive, +de mon ame pour un etre qui la comprenne et qui consente a la remplir +sans la dechirer. On ne m'a jamais offert qu'une amitie pedante et +despotique, ou une passion insensee, pleine d'egoisme ou d'exigences +blessantes. En vous voyant... oh! je peux bien vous le dire, a present +que vous l'avez deja meprisee et refoulee en moi, j'ai senti pour vous +une sympathie etrange..., perfide, a coup sur! J'ai reve, j'ai cru me +sentir aimee; mais, des le lendemain, vous me haissiez, vous +m'outragiez... Et puis vous vous repentiez aussitot, vous demandiez +pardon avec des larmes, j'ai recommence a croire. Vous etiez si jeune et +vous paraissiez si naif! Trois jours se sont passes, et... voyez comme +je suis coquette et rusee! je me suis sentie heureuse et je vous le dis! +Il me semblait avoir enfin rencontre mon ami, mon frere..., mon soutien +dans une vie dont vous ne pouvez deviner les souffrances et les +amertumes!... Je m'endormais tranquille, insensee. Je me disais "C'est +peut-etre enfin _lui_ qui est la!" Mais, aujourd'hui, je vous ai vu +sombre et charge d'ennuis a mes cotes. La peur m'a prise, et j'ai voulu +savoir... A present, je sais, et me voila tranquille, mais morne comme +le chagrin sans remede et sans espoir. C'est une derniere illusion qui +s'envole, et je rentre dans le calme de la mort. + +Je me sentis vaincu, mais aussi j'etais brise. Je n'avais pas prevu les +suites de ma passion, ou du moins je n'avais reve qu'une succession de +joies ou de douleurs terribles, auxquelles je m'etais vaillamment +soumis. Alida me montrait un autre avenir tout a fait inconnu et plus +effrayant encore. Elle m'imposait la tache d'adoucir son existence +brisee et de lui donner un peu de repos et de bonheur au prix de tout +mon bonheur et de tout mon repos. Si elle voulait sincerement m'eloigner +d'elle, c'etait le plus habile expedient possible. Epouvante, je gardai +un cruel silence en baissant la tete. + +--Eh bien, reprit-elle avec une douceur qui n'etait pas sans melange de +dedain, vous voyez! j'ai bien compris, et j'ai bien fait de vouloir +comprendre: vous ne m'aimez pas, et l'idee de remplir envers moi un +devoir de coeur vous ecrase comme une condamnation a mort! Je trouve +cela tout simple et tres-juste, ajouta-t-elle en me tendant la main avec +un doux et froid sourire, et, comme vous etes trop sincere pour essayer +de jouer la comedie, je vois que je peux vous estimer encore. Restons +amis. Je ne vous crains plus, et vous pouvez cesser de vous craindre +vous-meme. Vous aurez la vie triomphante et facile des hommes qui ne +cherchent que le plaisir. Vous etes dans le reel et dans le vrai, n'en +soyez pas humilie. L'_anonyme_ ne fait plus de vers, m'avez-vous dit: il +a bien raison, puisque la poesie l'a quitte! Il lui reste une honnete +mission a remplir, celle de ne tromper personne. + +C'etait la une sorte d'appel a mon honneur, et l'idee ne me vint pas que +je pusse etre indigne meme de la froide estime accordee comme un +pis-aller. Je n'essayai ni de me justifier ni de m'excuser. Je restai +muet et sombre. Alida me quitta, et bientot je l'entendis causer avec +Paule sur un ton de tranquillite apparente. + +Mon coeur se brisa tout a coup. C'en etait donc fait pour toujours de +cette vie ardente a laquelle j'etais ne depuis si peu de jours, et qui +me semblait deja l'habitude normale, le but, la destinee de tout mon +etre? Non! cela ne se pouvait pas! Tout ce qu'Alida m'avait dit pour +refouler ma passion, pour me faire rougir de mes aspirations violentes, +ne servait qu'a en raviver l'intensite. + +--Egoiste, soit! me disais-je; l'amour peut-il etre autre chose qu'une +expansion de personnalite irresistible? Si elle m'en fait un crime, +c'est qu'elle ne partage pas mon trouble. Eh bien, je ne saurais m'en +offenser. J'ai manque d'initiative, j'ai ete maladroit: je n'ai su ni +parler ni me taire a propos. Cette femme exquise, blasee sur les +hommages rendus a sa beaute, m'a pris pour un enfant sans coeur et sans +force morale, capable de l'abandonner au lendemain de sa defaite. C'est +a moi de lui prouver maintenant que je suis un homme, un homme positif +en amour. Il est vrai, mais susceptible de devouement, de reconnaissance +et de fidelite. Donnons-lui confiance en acceptant a titre d'epreuve +tous les sacrifices qu'il lui plaira de m'imposer. C'est a moi de la +persuader peu a peu, de fasciner sa raison, d'attendrir son coeur et de +lui faire partager le delire qui me possede. + +Je me jurai de ne pas etre hypocrite, de ne me laisser arracher aucune +promesse de vertu irrealisable, et de faire simplement accepter ma +soumission comme une marque de respectueuse patience. J'ecrivis quelques +mots au crayon sur une page de carnet: + +"Vous avez mille fois raison; je n'etais pas digne de vous. Je le +deviendrai, si vous ne m'abandonnez pas au desespoir." + +Je rentrai chez elle sous le pretexte de reprendre un livre, je lui +glissai le billet presque sous les yeux de Paule, et je retournai sur la +galerie, ou la reponse ne se fit pas attendre. Elle vint me l'apporter +elle-meme en me tendant la main avec un regard et un sourire ineffables. + +--Nous essayerons! me dit-elle. + +Et elle s'enfuit en rougissant. + +J'etais trop jeune pour suspecter la sincerite de cette femme, et en +cela j'etais plus clairvoyant que ne l'eut ete l'experience, car cette +femme etait sincere. Elle avait besoin d'aimer, elle aimait, et elle +cherchait le moyen de concilier le sentiment de sa fierte avec les elans +de son coeur avide d'emotions. Elle se refugiait dans un _mezzo termine_ +ou la vertu n'eut pas vu bien clair, mais ou la pudeur alarmee pouvait +s'endormir quelque temps. Elle m'aidait a la tromper, et nous nous +trompions l'un l'autre en nous persuadant que la loyaute la plus stricte +presidait a ce contrat perfide et boiteux. Tout cela m'entrainait dans +un abime. Je debutais dans l'amour par une sorte de parjure; car, en me +vouant a une vertu de passage dont j'etais avide de me depouiller, +j'etais plus coupable que je ne l'avais ete jusque-la en m'abandonnant a +une passion sans frein, mais sans arriere-pensee. + +Il ne me fut pas permis de m'en apercevoir suffisamment pour m'en +preserver. A partir de ce moment, Alida, exaltee par une reconnaissance +que j'etais loin de meriter, m'enivra de seductions invincibles. Elle se +fit tendre, naive, confiante jusqu'a la folie, simple jusqu'a +l'enfantillage, pour me dedommager des privations qu'elle m'imposait. Sa +grace et son abandon lui creerent des perils inouis avec lesquels elle +se joua comme si elle pouvait les ignorer. Sans doute, il y a un grand +charme dans ces souffrances de l'amour contenu qui attend et qui espere. +Elle en exaspera pour moi les delices et les angoisses. Elle fut +passionnement coquette avec moi, ne s'en cachant plus et disant que cela +etait permis a une femme qui aimait eperdument et qui voulait donner a +son amant tout le bonheur conciliable avec sa pudeur et ses devoirs: +etrange sophisme, ou elle puisait effectivement pour son compte tout le +bonheur dont elle etait susceptible, mais dont les acres jouissances +deterioraient mon ame, annulaient ma conscience et fletrissaient ma foi! + +Deux jours se passerent sans que j'eusse aucun signal de la montagne, +aucune nouvelle d'Obernay. Cette mortelle inquietude me rendit plus apre +au bonheur, et le remords ajoutait encore a l'etourdissement de mes +coupables joies. Le soir, seul dans ma chambre, je frissonnais a l'idee +qu'en ce moment peut-etre Obernay et Valvedre, ensevelis sous les +glaces, exhalaient leur dernier souffle dans une etreinte supreme! Et +moi, j'avais pu oublier mon ami pendant des heures entieres aupres d'une +femme qui me couvait d'un celeste regard de tendresse et de beatitude, +sans pressentir le destin qui pesait sur elle et qui peut-etre la +faisait veuve en cet instant-la! Je me sentais alors baigne d'une sueur +froide, j'avais envie de m'elancer dans la nuit pour courir a la +recherche d'Obernay; il y avait des moments ou, en songeant que je +trompais Valvedre, un agonisant peut-etre, un martyr de la science, je +me sentais lache et me faisais l'effet d'un assassin. + +Enfin je recus une lettre d'Obernay. + +"Tout va bien, me disait-il. Je n'ai pu encore rejoindre Valvedre; mais +je sais qu'il est a B***, a six lieues de moi, et qu'il est en bonne +sante. Je me repose quelques heures et je cours aupres de lui. J'espere +le decider a s'en tenir la et le ramener a Saint-Pierre, car la +tourmente a envahi les hautes neiges, et les dangers qu'il a courus pour +en sortir seraient aujourd'hui insurmontables. Tu peux maintenant dire +la verite a ces dames et les exhorter a la patience. Dans deux ou trois +jours, nous serons tous reunis." + +En apprenant que Valvedre avait ete en grand peril, en devinant, a +travers le silence d'Obernay sur son propre compte, que lui-meme avait +du courir des dangers serieux, Paule, a qui je fis part de la lettre, +eut un tremblement nerveux assez violent et me serra la main en silence. + +--Courage, lui dis-je, ils sont sauves! La fiancee d'un savant doit etre +une femme forte et s'habituer a souffrir. + +--Vous avez raison, repondit la brave enfant en essuyant de grosses +larmes qui vinrent a propos la soulager; oui, oui, il faut du courage: +j'en aurai! Songeons a ma belle-soeur: que lui dirons-nous? Elle n'est +pas forte; depuis quelques jours surtout, elle est tres-nerveuse et +tres-agitee. Elle ne dort pas. Laissez-moi la lettre, je ne la lui +montrerai qu'apres l'avoir convenablement avertie. + +--Elle est donc bien attachee a son mari? m'ecriai-je etourdiment. + +--En doutez-vous? reprit Paule etonnee de mon exclamation. + +--Non certes; mais... + +--Mais si, vous en doutez! Ah! vous n'avez pas traverse Geneve sans +entendre quelque calomnie sur le compte de la pauvre Alida! Eh bien, +repoussez tout cela de votre pensee. Alida est bonne, elle a du coeur. A +beaucoup d'egards, c'est une enfant; mais elle est juste, et elle sait +apprecier le meilleur des hommes. Il est si bon pour elle! Si vous les +aviez vus un instant ensemble, vous sauriez tout de suite a quoi vous en +tenir sur leur pretendue desunion. Tant d'egards mutuels, tant de +deferences exquises et de delicates attentions ne se retrouvent pas +entre gens qui ont des reproches serieux a se faire. Il y a entre eux +des differences de gouts et d'opinions, cela est certain; mais, si c'est +la un malheur reel dans la vie conjugale, il y a aussi dans les motifs +serieux d'affection reciproque des compensations suffisantes. Ceux qui +accusent mon frere de froideur sont injustes et mal informes; ceux qui +accusent sa femme d'ingratitude ou de legerete sont des mechants ou des +imbeciles. + +Quelle que put etre l'ingenuite optimiste de Paule, ses paroles me +firent une vive impression. Je me sentis partage entre une violente +jalousie naissante contre cet epoux si parfait, si respecte, et une +sorte de blame amer contre la femme qui cherchait ailleurs attachement +et protection. Ce furent les premieres atteintes du mal implacable qui +devait me torturer plus tard. Quand je revis Alida, sa figure alteree +sembla confirmer les assertions de sa belle-soeur; elle avait ete +bouleversee et semblait attendre avec impatience le retour de son mari. +J'en pris une humeur feroce, et, comme le temps s'etait adouci et que +nous nous promenions au bord du torrent, Paule s'eloignant souvent avec +le guide pour chercher des plantes et satisfaire son ardeur de +locomotion, je pressai madame de Valvedre de questions aigres et de +reflexions desesperees. Elle se vit alors entrainee et comme forcee a me +parler de son mari, de son interieur, et a me raconter sa vie. + +--J'ai passionnement aime M. de Valvedre, dit-elle. C'est la seule +passion de ma vie. Paule vous a dit qu'il etait parfait: eh bien, oui, +elle a raison, il est parfait. Il n'a qu'un defaut, il n'aime pas. Il ne +peut, ni ne sait, ni ne veut aimer. Il est superieur aux passions, aux +souffrances, aux orages de la vie. Moi, je suis une femme, une vraie +femme, faible, ignorante, sans valeur aucune. Je ne sais qu'aimer. Il +fallait me tenir compte de cela et ne pas me demander autre chose. Ne le +savait-il pas, lorsqu'il m'epousa, que je n'avais ni connaissances +serieuses, ni talents distingues? Je n'avais pas voulu me farder, et +c'eut ete bien en vain que je l'eusse tente avec un homme qui sait tout. +Je lui plus, il me trouva belle, il voulut etre mon mari afin de pouvoir +etre mon amant. Voila tout le mystere de ces grandes affections +auxquelles une jeune fille sans experience est condamnee a se laisser +prendre. Certes, l'homme qui la trompe ainsi n'est pas coupable de +dissimulation. Aveugle, il se trompe lui-meme, et son erreur porte le +chatiment avec elle, puisque cet homme s'enchaine a jamais, sauf a s'en +repentir plus tard. Valvedre s'est repenti a coup sur: il me l'a cache +aussi bien que possible; mais je l'ai devine, et j'en ai ete +mortellement humiliee. Apres beaucoup de souffrances, l'orgueil froisse +a tue l'amour dans mon coeur. Nous n'avons donc ete coupables ni l'un ni +l'autre. Nous avons subi une fatalite. Nous sommes assez intelligents, +assez equitables, pour l'avoir reconnu et pour n'avoir point nourri +d'amertume l'un contre l'autre. Nous sommes restes amis, frere et soeur, +muets sur le passe, calmes dans le present et resignes a l'avenir. Voila +toute notre histoire. Quel sujet de colere et de jalousie y trouvez-vous +donc?... + +J'en trouvais mille, et des soupcons et des inquietudes sans nombre. +Elle l'avait passionnement aime, elle le proclamait devant moi, sans +paraitre se douter de la torture attachee pour un coeur tout neuf a ce +mot de la femme adoree: "Vous n'etes pas le premier dans ma vie." +J'aurais voulu qu'elle me trompat, qu'elle me fit croire a un mariage de +raison, a un attachement paisible des le principe, ou qu'elle prit la +peine de me repeter ce banal mensonge, naif souvent chez les femmes a +passions vives: "J'ai cru aimer; mais ce que j'eprouve pour vous me +detrompe. C'est vous seul qui m'avez appris l'amour." Et, en meme temps, +je me rendais bien compte de l'incredulite avec laquelle j'eusse +accueilli ce mensonge, de la fureur qui m'eut envahi en me sentant +trompe des les premiers mots. J'etais en proie a toutes les +contradictions d'un sentiment sauvage et despotique. Par moments, je +m'essayais a l'amitie, a l'amour pur comme elle l'entendait; mais je +reconnaissais avec terreur que ce qu'elle m'avait dit de son mari +pourrait bien s'appliquer a moi. Je ne trouvais pas en elle ce fond de +logique, cette maturite de l'esprit, cette conscience de la volonte, qui +sont les indispensables bases d'une affection bienfaisante et d'une +intimite heureuse. Elle s'etait bien confessee, elle etait femme +jusqu'au bout des ongles, faite seulement pour aimer, disait-elle... +faite, a coup sur, pour allumer mille ardeurs sans qu'on put prevoir si +elle etait capable de les apaiser et de les convertir un jour en bonheur +durable et vrai. Un point, d'ailleurs, restait voile dans son bref +recit, et ce point terrible, l'infidelite..., _les infidelites_ qu'on +lui attribuait, je voulais et ne voulais pas l'eclaircir. Je +questionnais malgre moi; elle s'en offensa. + +--Vous voulez que je vous rende compte de ma conduite? dit-elle avec +hauteur. De quel droit? Et pourquoi me faites-vous l'honneur de m'aimer, +si d'avance vous ne m'estimez pas? Est-ce que, moi, je vous questionne? +Est-ce que je ne vous ai pas accepte tel que vous etes, sans rien savoir +de votre passe? + +--Mon passe! m'ecriai-je. Est-ce que j'ai un passe, moi? Je suis un +enfant dont tout le inonde a pu suivre la vie au grand jour, et jamais +je n'ai eu de motifs pour cacher la moindre de mes actions. D'ailleurs, +je vous l'ai dit et je peux l'attester sur l'honneur, je n'ai jamais +aime. Je n'ai donc rien a confesser, rien a raconter, tandis que vous... +vous qui repoussez la passion aveugle et confiante, et qui exigez un +sentiment desinteresse, un amour ideal... il vous faut imposer l'estime +de votre caractere et donner des garanties morales a l'homme dont vous +prenez la conscience et la vie. + +--Voici la question bien deplacee, repondit-elle en tirant de son sein +le billet que je lui avais ecrit l'avant-veille. Je croyais que vous me +demandiez de vous rendre digne de moi, et de ne pas vous abandonner au +desespoir. Aujourd'hui, c'est autre chose, c'est moi qui apparemment +implore votre confiance et vous supplie de me croire digne de vous. +Tenez, pauvre enfant! vous avez un caractere violent avec une tete +faible, et je ne suis ni assez energique ni assez habile pour vous +apprendre a aimer; je souffrirais trop, et vous deviendriez fou. Nous +avons fait un roman. N'en parlons plus. + +Elle dechira le billet en menus fragments qu'elle sema dans l'herbe et +dans les buissons; puis elle se leva, sourit, et voulut rejoindre sa +belle-soeur. J'aurais du la laisser faire, nous etions sauves!... Mais +son sourire etait dechirant, et il y avait des larmes au bord de ses +paupieres. Je la retins, je demandai pardon, je m'interdis de jamais +l'interroger. Les deux jours qui suivirent, je manquai cent fois de +parole; mais elle ne s'expliqua pas davantage, et les pleurs furent +toute sa reponse. Je me haissais de faire souffrir une si douce +creature, car, malgre de nombreux acces de depit et de vives revoltes de +fierte, elle ne savait pas rompre: elle ignorait le ressentiment, et son +pardon avait une infinie mansuetude. + + + + +IV + + +J'oubliais tout au milieu de ces orages meles de delices, et, en +exercant mes forces contre le torrent qui m'entrainait, je les sentais +s'eteindre et se tourner vers le reve du bonheur a tout prix, lorsqu'un +signal parti de la montagne m'annonca le retour probable d'Obernay pour +le lendemain. C'etait une double fusee blanche attestant que tout allait +bien, et que mon ami se dirigeait vers nous; mais M. de Valvedre +etait-il avec lui? serait-il a Saint-Pierre dans douze heures? + +Ce fut la premiere fois que je pensai a l'attitude qu'il faudrait +prendre vis-a-vis de ce mari, et je n'en pus imaginer aucune qui ne me +glacat de terreur. Que n'aurais-je pas donne pour avoir affaire a un +homme brutal et violent que j'aurais paralyse et domine par un froid +dedain et un tranquille courage? Mais ce Valvedre qu'on m'avait depeint +si calme, si indifferent ou si misericordieux envers sa femme, en tout +cas si poli, si prudent, et religieux observateur des plus delicates +convenances, de quel front soutiendrais-je son regard? de quel air +recevrais-je ses avances? car il etait bien certain qu'Obernay lui avait +deja parle de moi comme de son meilleur ami, et qu'en raison de son age +et de son etat dans le monde, M. de Valvedre me traiterait en jeune +homme que l'on veut encourager, proteger ou conseiller au besoin. Je +n'avais plus senti la force d'interroger Obernay sur son compte. Depuis +que j'aimais Alida, j'aurais voulu oublier l'existence de son mari. +D'apres le peu de mots que, malgre moi, j'avais ete force d'entendre, je +me representais un homme froid, tres-digne et assez railleur. Selon +Alida, c'etait le type des intentions genereuses avec le secret dedain +des consciences imbues de leur superiorite. + +Qu'il fut paternel ou blessant dans sa bienveillance, j'etais bien assez +malheureux sans avoir encore la honte et le remords de trahir un homme +qu'il m'eut peut-etre fallu estimer et respecter en depit de moi-meme. +Je resolus de ne pas l'attendre; mais Alida me trouva lache et m'ordonna +de rester. + +--Vous m'exposez a d'etranges soupcons de sa part, me dit-elle. Que +va-t-il penser d'un jeune homme qui, apres avoir accepte le soin de me +proteger dans mon isolement, s'enfuit comme un coupable a son approche? +Obernay et Paule seront egalement frappes de cette conduite, et n'auront +pas plus que moi une bonne raison a donner pour l'expliquer. Comment! +vous n'avez pas prevu qu'en aimant une femme mariee, vous contractiez +l'obligation d'affronter tranquillement la rencontre de son mari, que +vous me deviez de savoir souffrir pour moi, qui vais souffrir pour vous +cent fois davantage? Songez donc au role de la femme en pareille +circonstance: s'il y a lieu de feindre et de mentir, c'est sur elle +seule que tombe tout le poids de cette odieuse necessite. Il suffit a +son complice de paraitre calme et de ne commettre aucune imprudence; +mais elle qui risque tout, son honneur, son repos et sa vie, elle doit +tendre toutes les forces de sa volonte pour empecher le soupcon de +naitre. Croyez-moi, pour celle qui n'aime pas le mensonge, c'est la un +veritable supplice, et pourtant je vais le subir, et je n'ai pas +seulement songe a vous en parler. Je ne vous ai pas demande de m'en +plaindre, je ne vous ai pas reproche de m'y avoir exposee. Et vous, a +l'approche du danger qui me menace, vous m'abandonnez en disant: "Je ne +sais pas feindre, je suis trop fier pour me soumettre a cette +humiliation!" Et vous pretendez que vous m'aimez, que vous voudriez +trouver quelque terrible occasion de me le prouver, de me forcer a y +croire! En voici une prevue, banale, vulgaire et facile entre toutes, et +vous fuyez! + +Elle avait raison. Je restai. La destinee, qui me poussait a ma perte, +parut venir a mon secours. Obernay revint seul. Il apportait a madame de +Valvedre une lettre de son mari, qu'elle me montra, et qui contenait a +peu pres ceci: + +"Mon amie, ne m'en veuillez pas de m'etre encore laisse _tenter par les +cimes_. On n'y perit pas toujours, puisque m'en voila revenu sain et +sauf. Obernay m'a dit la cause de votre excursion dans ces montagnes. Je +me rends sans conteste a vos motifs, et je regarde comme mon premier +devoir de faire droit a vos reclamations. Je vais a Valvedre chercher ma +soeur ainee. Je me charge de l'installer tout de suite a Geneve, afin +que vous puissiez retourner chez vous sans chagrin aucun. En meme temps, +je vais tout disposer a Geneve pour le mariage de Paule, et je vous +prierai de venir m'y rejoindre avec elle au commencement du mois +prochain. De cette facon, la soeur ainee pourra assister a la ceremonie +sans que vous ayez l'air de n'etre pas en bonne intelligence. Vous +amenerez les enfants. Voici l'age venu ou Edmond doit entrer au college. +Obernay completera ma lettre par tous les details que vous pourrez +desirer. Comptez toujours sur le devouement de votre ami et serviteur, + +"VALVEDRE." + +Cette missive, dont je suis sur d'avoir rendu sinon les expressions, du +moins la teneur et l'esprit, confirmait pleinement tout ce qu'Alida +m'avait dit des bons procedes et des formes polies de son mari, en meme +temps qu'elle peignait le detachement d'une ame superieure aux +deceptions ou aux desastres de l'amour. Il y avait peut-etre un drame +poignant sous cette parfaite serenite; mais l'impression en etait +effacee, soit par la force de la volonte, soit par la froideur de +l'organisation. + +J'ignore pourquoi la lecture de cette lettre produisit sur moi un effet +tout contraire a celui que madame de Valvedre en attendait: elle me +l'avait fait lire, croyant eteindre les feux de ma jalousie; ils en +furent ravives et comme exasperes. Un epoux tellement irreprochable dans +la gouverne de sa famille avait, devant Dieu et devant les hommes, le +droit de tout exiger en retour de ses promptes et genereuses +condescendances. Il etait bien legitimement le maitre et l'arbitre de +cette femme dont il se disait chevaleresquement le serviteur et l'ami +devoue. Oui certes, il avait le droit pour lui, puisqu'il avait la +justice et la raison souveraines. Rien ne pouvait jamais autoriser sa +faible compagne a rompre des liens qu'il savait rendre doublement +sacres. Elle etait a lui pour toujours, fut-ce a titre de soeur, comme +elle le pretendait, car ce frere-la, mari ou non, etait un appui plus +legitime et plus serieux que l'amant de la veille ou que celui du +lendemain. + +Je sentis mon role ephemere, presque ridicule. Je me flattais de le +repudier quand ma passion serait assouvie, et je ne songeai plus qu'a +l'assouvir. Alida ne l'entendait pas ainsi. Je commencai a la tromper +resolument et a lui inspirer de la confiance, avec l'intention bien +arretee de surprendre son imagination ou ses sens. + +Elle repartait le surlendemain pour sa villa de Valvedre. Obernay etait +charge de l'accompagner; mais on devait prendre le plus long, afin de ne +pas se croiser avec M. de Valvedre emmenant sa vieille soeur a Geneve. +Je n'avais plus de pretexte pour rester aupres d'Alida, car j'avais +annonce a Obernay qu'apres une huitaine de jours a lui consacres, je +continuerais ma tournee en Suisse, sauf a retourner le voir a Geneve +avant de me rendre en Italie. Il ne m'aida pas a changer de projets. + +--Valvedre a fixe mon mariage au 1er aout, me dit-il; je regarde comme +impossible que tu me refuses d'y assister. Moi, je serai dans ma famille +des le 15 juillet, et je t'attendrai. Nous sommes le 2, tu as donc tout +le temps d'aller voir une partie de nos grands lacs et de nos belles +montagnes; mais il ne faut pas tarder a commencer ta tournee. Je presse +ton depart, tu le vois, mais c'est pour mieux m'assurer ton retour. + +Assister au mariage d'Henri avec mademoiselle de Valvedre, c'etait me +placer forcement en presence de ce mari que j'etais si content d'avoir +evite. Ce n'est pas sous les yeux de toute cette famille, avec son chef +en tete, que je voulais revoir Alida. Pourtant je ne trouvais aucun +moyen de refuser. Lance dans la voie du mensonge, je promis, avec la +resolution de me casser une jambe en voyage plutot que de tenir ma +parole. + +Je fis mes paquets et partis une heure apres, laissant Alida effrayee de +ma precipitation, blessee de ma resistance au desir qu'elle m'exprimait +d'avoir mon escorte durant une partie de sa route. La laisser inquiete +et mecontente faisait partie de mon plan de seduction. + +Je souris bien tristement, quand je pense aujourd'hui a mes tentatives +de perversite: elles etaient si peu de mon age et si eloignees de mon +caractere, que je me trouvai comme soulage de pouvoir les oublier +pendant quelques jours. Je m'enfoncai dans les hautes montagnes, en +attendant le moment ou le retour de M. de Valvedre et d'Obernay a Geneve +me permettrait d'aller surprendre Alida dans sa residence, dont je +m'etais trace, sur ma carte routiere, un itineraire detaille. + +Je passai une dizaine de jours a me fatiguer les jambes et a m'exalter +le cerveau. Je traversai les Alpes Pennines, et je remontai les Alpes du +Valais vers le Simplon. Du haut de ces regions grandioses, ma vue +plongeait tour a tour sur la Suisse et l'Italie. C'est un des plus +vastes et des plus fiers tableaux que j'aie jamais vus. Je voulus aller +aussi haut que possible sur les croupes du Sempione italien, voir de +pres ses etranges et horribles cascades ferrugineuses, qui, a cote de +fleuves de lait ecumeux, semblent rayer les neiges de fleuves de sang. +Je bravai le froid, le peril, et le sentiment de la detresse morale qui +s'empare d'une jeune ame dans ces affreuses solitudes. L'avouerai-je? +j'eprouvais le besoin de m'egaler, a mes propres yeux, en courage et en +stoicisme a M. de Valvedre. J'avais ete irrite d'entendre sa femme et sa +soeur parler sans cesse de sa force et de son intrepidite. Il semblait +que ce fut un titan, et, un jour que j'avais exprime le desir de tenter +une excursion pareille, Alida avait souri comme si un nain eut parle de +suivre un geant a la course. J'aurais trouve pueril de m'exercer en sa +presence; mais, seul, et au risque de me briser ou de me perdre dans les +abimes, je consolais mon orgueil froisse, et je m'evertuais a devenir, +moi aussi, un type de vigueur et d'audace. J'oubliais que ce qui faisait +le merite de ces entreprises desesperees, c'etait un but serieux, +l'espoir des conquetes scientifiques. Il est vrai que je croyais marcher +a la conquete du demon poetique, et je m'evertuais a improviser au +milieu des glaciers et des precipices; mais il faut etre un demi-dieu +pour trouver sur de pareilles scenes l'expression d'un sentiment +personnel. C'est a peine si je rencontrais, dans l'ecrin chatoyant des +epithetes et des images romantiques, un faible equivalent pour traduire +la sublimite des choses environnantes. Le soir, quand j'essayais +d'ecrire mes rimes, je m'apercevais bien que ce n'etaient que des rimes, +et pourtant j'avais bien vu, bien decrit, bien traduit; mais precisement +la poesie, comme la peinture et la musique, n'existe qu'a la condition +d'etre autre chose qu'un equivalent de traduction. Il faut que ce soit +une idealisation de l'ideal. J'etais effraye de mon insuffisance et ne +m'en consolais qu'en l'attribuant a la fatigue physique. + +Une nuit, dans un miserable chalet ou j'avais demande l'hospitalite, je +fus navre par une scene tout humaine, que je m'exercai a regarder de +sang-froid, afin de la rendre plus tard sous forme litteraire. Un enfant +se mourait dans les convulsions. Le pere et la mere, ne sachant pas le +soulager et le jugeant perdu, le regardaient d'un oeil sec et morne se +debattre sur la paille. Le desespoir muet de la femme etait sublime +d'expression. Cette laide creature, goitreuse, a demi cretine, devenait +belle par l'instinct de la maternite. Le pere, farouche et devot, priait +sans espoir. Assis sur mon grabat, je les contemplais, et ma sterile +pitie ne rencontrait que des mots et des comparaisons! J'en fus irrite +contre moi-meme, et je pensai qu'en ce moment il eut mieux valu etre un +petit medecin de campagne que le plus grand poete du monde. + +Quand le jour vint, je m'eveillai et m'apercus seulement alors que la +fatigue m'avait vaincu. Je me soulevai, croyant voir l'enfant mort et la +mere prosternee; mais je vis la mere assise, et, sur ses genoux, +l'enfant qui souriait. Aupres d'eux etait un homme en casaque de laine +et en guetres de cuir, dont les mains blanches et la trousse de voyage +depliee annoncaient autre chose qu'un colporteur ou un contrebandier. Il +fit prendre au petit malade une seconde dose de je ne sais quel calmant, +donna ses instructions aux parents dans leur dialecte, que je comprenais +peu, et se retira en refusant l'argent qu'on lui offrait. Quand il fut +sorti, on s'apercut qu'au lieu d'en recevoir, il en avait laisse a +dessein dans la sebile du foyer. + +Il etait donc venu pendant mon sommeil; il avait ete envoye la, dans ce +desert, par la Providence, l'homme de bien et de secours, le messager +d'espoir et de vie, le petit medecin de campagne, antithese du poete +sceptique. + +Il y avait la _un sujet_. Je me mis a le composer en descendant la +montagne, apres avoir joint mon offrande a celle du medecin; mais +bientot j'oubliai tout pour admirer le portique grandiose que je +franchissais. Au bout d'une demi-heure de marche, j'avais laisse +au-dessus de moi les glaciers et les cimes formidables; j'entrais dans +la vallee du Rhone, que je dominais encore d'une hauteur vertigineuse, +et qui s'ouvrait sous mes pieds comme un abime de verdure traverse de +mille serpents d'or et de pourpre. Le fleuve et les nombreux torrents +qui se precipitent dans son lit s'embrasaient de la rougeur du matin. +Une brume rosee qui s'evanouissait rapidement me faisait paraitre encore +plus lointaines les dentelures neigeuses de l'horizon et les profondeurs +magiques de l'amphitheatre. A chaque pas, je voyais surgir de ces +profondeurs des cretes abruptes couronnees de roches pittoresques ou de +verdure doree par le soleil levant, et, entre ces cimes qui +s'abaissaient graduellement, il y avait d'autres abimes de prairies et +de forets. Chacun de ces recoins formait un magnifique paysage, quand le +regard et la pensee s'y arretaient un instant; mais, si l'on regardait +alentour, au dela et au-dessous, le paysage sublime n'etait plus qu'un +petit accident perdu dans l'immensite du tableau, un detail, un +repoussoir, et, pour ainsi dire, une facette du diamant. + +Devant ces bassins alpestres, le peintre et le poete sont comme des gens +ivres a qui l'on offrirait l'empire du monde. Ils ne savent quel petit +refuge choisir pour s'abriter et se preserver du vertige. L'oeil +voudrait s'arreter a quelque point de depart pour compter ses richesses: +elles semblent innombrables; car, en descendant les sinuosites des +divers plans, on voit chaque tableau changer d'aspect et presenter +d'autres couleurs et d'autres formes. + +Le soleil montait, la chaleur s'engouffrait de plus en plus dans ces +creux vallons superposes. Le haut Simplon ne m'envoyant plus dans le dos +ses aiguillons de glace, je m'arretai pour ne pas perdre trop tot le +spectacle de l'ensemble du Valais. Je m'assis sur la mousse d'une roche +isolee, et j'y mangeai le morceau de pain bis que j'avais achete au +chalet; apres quoi, l'ombre des grands sapins s'allongeant d'elle-meme +obliquement sur moi, et la clochette des troupeaux invisibles perdus +sous la ramee bercant ma reverie, je me laissai aller quelques instants +au sommeil. + +Le reveil fut delicieux. Il etait huit heures du matin. Le soleil avait +penetre jusque dans les plus mysterieuses profondeurs, et tout etait si +beau, si inculte et si gracieusement primitif autour de moi, que j'en +fus ravi. En cet instant, je pensai a madame de Valvedre comme a l'ideal +de beaute auquel je rapportais toutes mes admirations, et je me rappelai +sa forme aerienne, ses decevantes caresses, son sourire mysterieux. +C'etait la premiere fois que je me trouvais dans une situation propre au +recueillement depuis que j'etais aime d'une belle femme, et, si je ne +puisai pas dans cette pensee l'emotion douce et profonde du vrai +bonheur, du moins j'y trouvai tous les enivrements, toutes les fumees de +la vanite satisfaite. + +C'etait le moment d'etre poete, et je le fus en reve. J'eus, en +regardant la nature autour de moi, des eblouissemcnts et des battements +de coeur que je n'avais jamais eprouves. Jusque-la, j'avais medite apres +coup sur la beaute des choses, apres m'etre enivre du spectacle qu'elles +presentent. Il me sembla que ces deux operations de l'esprit +s'effectuaient en moi simultanement, que je sentais et que je decrivais +tout ensemble. L'expression m'apparaissait comme melee au rayon du +soleil, et ma vision etait comme une poesie tout ecrite. J'eus un +tremblement de fievre, une bouffee d'immense orgueil. + +--Oui, oui! m'ecriai-je interieurement,--et je parlais tout haut sans en +avoir conscience,--je suis sauve, je suis heureux, je suis artiste! + +Il m'etait rarement arrive de me livrer a ces monologues, qui sont de +veritables acces de delire, et, bien que j'eusse pris l'habitude, dans +ces derniers temps, de reciter mes vers au bruit des cataractes, l'echo +de ma voix et de ma prose dans ce lieu paisible m'effraya. Je regardai +autour de moi instinctivement, comme si j'eusse commis une faute, et +j'eus un veritable sentiment de honte en voyant que je n'etais pas seul. +A trois pas de moi, un homme, penche sur le rocher, puisait de l'eau +dans une tasse de cuir au filet d'une source, et cet homme, c'etait +celui que j'avais vu, deux heures plus tot, sauvant l'enfant malade du +chalet et faisant l'aumone a mes hotes. + +Malgre son costume alpestre, qui tenait du montagnard encore plus que du +touriste, je fus frappe de l'elegance de sa tournure et de sa +physionomie. Il etait, en outre, remarquablement beau de type et de +formes, et ne paraissait pas avoir plus de trente ans. Il avait ote son +chapeau, et je vis ses traits, que je n'avais fait qu'entrevoir au +chalet. Ses cheveux noirs, epais et courts, dessinaient un front blanc +et vaste, d'une serenite remarquable. L'oeil, bien fendu, avait le +regard doux et penetrant; le nez etait fin, et l'expression de la narine +se liait a celle de la levre par un demi-sourire d'une bienveillance +calme et delicatement enjouee. La taille moyenne et la poitrine large +annoncaient la force physique, en meme temps que les epaules legerement +voutees trahissaient l'etude sedentaire ou l'habitude de la meditation. + +J'oubliai, en le regardant avec un certain sentiment d'analyse, l'espece +de confusion que je venais d'eprouver, et je le saluai avec sympathie. +Il me rendit mon salut avec cordialite, et m'offrit la tasse pleine +d'eau qu'il allait porter a ses levres, en me disant que cette eau si +belle etait digne d'etre offerte comme une friandise. + +J'acceptai, obeissant a l'attrait qui me poussait a echanger quelques +paroles avec lui; mais, a la maniere dont il me regardait, je sentis que +j'etais pour lui un objet de curiosite ou de sollicitude. Je me rappelai +l'etrange exclamation qui m'etait echappee en sa presence, et je me +demandai s'il ne me prenait pas pour un aliene. Je ne pus m'empecher +d'en rire, et, pour le rassurer en sauvant mon amour-propre: + +--Docteur, lui dis-je, vous me prescrivez cette eau pure comme un +remede, convenez-en, ou vous en faites l'epreuve sur moi pour voir si je +ne suis pas hydrophobe; mais tranquillisez-vous, vous n'aurez pas a me +soigner. J'ai toute ma raison. Je suis un pauvre comedien ambulant, et +vous m'avez surpris recitant un fragment de role. + +--Vraiment? dit-il d'un air de doute. Vous n'avez pourtant pas l'air +d'un comedien! + +--Pas plus que vous n'avez l'air d'un medecin de campagne. Pourtant vous +etes un disciple de la science, et moi, je suis un disciple de l'art: +que vous en semble? + +--Soit! reprit-il. Je ne vous ai pris ni pour un naturaliste, ni pour un +peintre; mais, d'apres ce que ces gens du chalet m'ont dit de vous, je +vous prenais pour un poete. + +--Qu'ont-ils donc pu vous dire de moi? + +--Que vous declamiez tout seul dans la montagne; c'est pourquoi les +bonnes gens vous prenaient pour un fou. + +--Et ils vous envoyaient a mon secours, ou bien la charite vous a mis a +ma recherche? + +--Non! dit-il en riant. Je ne suis pas de ces medecins qui courent apres +la clientele et qui lui demandent la bourse ou la vie au coin d'un bois. +Je m'en allais a Brigg en me promenant. J'ai flane en route. J'avais +soif, et le murmure de la source m'a amene aupres de vous. Vous recitiez +ou vous improvisiez. Je vous ai derange... + +--Non pas, m'ecriai-je; vous alliez fumer un cigare, et, si vous le +permettez, je fumerai le mien pres de vous. Savez-vous, docteur, que je +suis tres-heureux de vous voir a tete reposee et de causer un moment +avec vous? + +--Comment! vous ne me connaissez pas! + +--Pas plus que vous ne me connaissez; mais vous etes pour moi le heros +improvise d'un petit poeme que je roulais dans ma cervelle de comedien. +Un proverbe, une fantaisie, je suppose: deux scenes pour peindre le +contraste entre les deux types que nous representons, vous et moi. La +premiere est tout a votre avantage. L'enfant se mourait, je plaignais la +mere en m'endormant; vous la consoliez, vous sauviez l'enfant a mon +reveil! Le cadre etait simple et touchant, et vous aviez le beau role. +Dans la seconde scene, je voudrais pourtant relever l'artiste: vous +pensez bien qu'on n'abjure pas l'orgueil de son etat! mais que puis-je +imaginer pour avoir ici plus d'esprit et de sens que vous? Je ne trouve +absolument rien, car, individuellement, vous me paraissez tres-superieur +a moi en toutes choses... Il faudrait que vous fussiez assez modeste +pour m'aider a prouver que l'artiste est le medecin de l'ame, comme le +savant est celui du corps. + +--Oui, repondit mon aimable docteur en s'asseyant a mes cotes et en +acceptant un de mes cigares; c'est une idee, et je me livre a vous pour +que vous la realisiez. Je ne me crois superieur a personne; mais +supposons que je sois tres-fort d'intelligence et cependant tres-faible +en philosophie, que j'aie un grand chagrin ou un grand doute: c'est a +votre eloquence exercee sur les matieres du sentiment et de +l'enthousiasme a me guerir en m'attendrissant ou en me rendant la foi. +Voyons, improvisez! + +--Oh! doucement! m'ecriai-je; je ne peux pas improviser sans repondre a +quelque chose, et vous ne me dites rien. Il ne suffit pas de supposer, +je ne sais pas m'exalter a froid. Confiez-moi vos peines, imaginez +quelque drame, et, s'il n'y en a aucun dans votre vie, inventez-en un! + +Il se mit a rire de bon coeur de ma fantaisie, et pourtant, au milieu de +sa gaiete, je crus voir passer un nuage sur son beau front, comme si +j'eusse imprudemment rouvert une blessure cachee. Je ne me trompais pas: +il cessa de rire et me dit avec douceur: + +--Mon cher monsieur, ne jouons pas a ce jeu-la, ou jouons-y +serieusement. A mon age, on a toujours eu un drame dans sa vie. Voici le +mien. J'ai beaucoup aime une femme qui est morte. Avez-vous des paroles +et des idees pour me consoler? + +Je fus si frappe de la simplicite de sa plainte, que je perdis l'envie +de faire de l'esprit. + +--Je vous demande pardon de ma maladresse, lui dis-je. J'aurais du me +dire que vous n'etiez pas un enfant comme moi, et que, dans tous les +cas, ce sujet de causerie ne me donnerait sur vous aucun avantage. Quand +vous m'aurez quitte, je pourrai bien trouver, en prose ou en vers, +quelque tirade a effet pour vous repondre ou vous consoler; mais, ici, +devant une figure qui commande la sympathie, devant une parole qui +impose le respect, je me sens si petit garcon, que je ne me permettrai +meme pas de vous plaindre, certain que je suis d'avoir beaucoup moins de +sagesse et de courage que vous n'en avez vous-meme. + +Ma reponse le toucha; il me tendit la main en me disant que j'etais un +modeste et brave garcon, et que je venais de lui parler en homme, ce qui +valait encore mieux que de parler en poete. + +--Ce n'est pourtant pas, ajouta-t-il en secouant sa melancolie par un +genereux effort, que je dedaigne les poetes et la poesie. Les artistes +m'ont toujours semble aussi serieux et aussi utiles que les savants +quand ils sont vraiment artistes, et un grand esprit qui tiendrait +egalement du savant et de l'artiste me paraitrait le plus noble +representant du beau et du vrai dans l'humanite. + +--Ah! puisque vous voulez bien causer avec moi, repris-je, il faut que +vous me permettiez de vous contredire. Il est bien entendu d'avance que +vous aurez raison; mais laissez-moi emettre ma pensee. + +--Oui, oui, je vous en prie. C'est peut-etre moi qui ai tort. La +jeunesse est grand juge en ces matieres. Parlez... + +Je parlai avec abondance et conviction. Je ne rapporterai pas mes +paroles, dont je ne me souviens guere, et que le lecteur imaginera sans +peine en se rappelant la theorie de l'art pour l'art, si fort en vogue a +cette epoque. La reponse de mon interlocuteur, qui m'est tres-presente, +fera, d'ailleurs, suffisamment connaitre le plaidoyer. + +--Vous defendez votre Eglise avec ardeur et talent, me dit-il; mais je +regrette de voir toujours des esprits d'elite s'enfoncer volontairement +dans une notion qui est une erreur funeste au progres des connaissances +humaines. Nos peres ne l'entendaient pas ainsi; ils cultivaient +simultanement toutes les facultes de l'esprit, toutes les manifestations +du beau et du vrai. On dit que les connaissances ont pris un tel +developpement, que la vie d'un homme suffit a peine aujourd'hui a une +des moindres specialites: je ne suis pas convaincu que cela soit bien +vrai. On perd tant de temps a discuter ou a intriguer pour se faire un +nom, sans parler de ceux qui perdent les trois quarts de leur vie a ne +rien faire! C'est parce que la vie sociale est devenue tres-compliquee, +que les uns gaspillent leur existence a s'y frayer une voie, et les +autres a ne rien vouloir entreprendre de peur de se fatiguer. Et puis +encore l'esprit humain s'est subtilise a l'exces, et, sous pretexte +d'analyse intellectuelle et de contemplation interieure, la puissante et +infortunee race des poetes s'use dans le vague ou dans le vide, sans +chercher son rasserenement, sa lumiere et sa vie dans le sublime +spectacle du monde! Permettez, ajouta-t-il avec une douce et +convaincante vivacite en me voyant pret a l'interrompre: je sais ce que +vous voulez me dire. Le poete et le peintre se pretendent les amants +privilegies de la nature; ils se flattent de la posseder exclusivement, +parce qu'ils ont des formes et des couleurs et un vif ou profond +sentiment pour l'interpreter. Je ne le nie pas et j'admire leur +traduction quand elle est reussie; mais je pretends, moi, que les plus +habiles et les plus heureux, les plus durables et les mieux inspires +d'entre eux sont ceux qui ne se contentent pas de l'aspect des choses, +et qui vont chercher la raison d'etre du beau au fond des mysteres d'ou +s'epanouit la splendeur de la creation. Ne me dites pas, a moi, que +l'etude des lois naturelles et la recherche des causes refroidissent le +coeur et retardent l'essor de la pensee; je ne vous croirais pas, car, +si peu qu'on regarde la source ineffable des eternels phenomenes, je +veux dire la logique et la magnificence de Dieu, on est ebloui +d'admiration devant son oeuvre. Vous autres, vous ne voulez tenir compte +que d'un des resultats de cette logique sublime, le beau qui frappe les +yeux; mais, a votre insu, vous etes des savants quand vous avez de bons +yeux, car le beau n'existerait pas sans le sage et l'ingenieux dans les +causes; seulement, vous etes des savants incomplets et systematiques, +qui se ferment, de propos delibere, les portes du temple, tandis que les +esprits vraiment religieux en recherchent les sanctuaires et en etudient +les divins hieroglyphes. Croyez-vous que ce chene dont le magnifique +branchage vous porte a la reverie perdrait dans votre esprit, si vous +aviez examine le frele embryon qui l'a produit, et si vous aviez suivi +les lois de son developpement au sein des conditions propices que la +Providence universelle lui a preparees? Pensez-vous que cette petite +mousse dont nous foulons le frais velours cesserait de vous plaire le +jour ou vous decouvririez a la loupe le fini merveilleux de sa structure +et les singularites ingenieuses de sa fructification? Il y a plus: une +foule d'objets qui vous semblent insignifiants, disparates ou incommodes +dans le paysage prendraient de l'interet pour votre esprit et meme pour +vos yeux, si vous y lisiez l'histoire de la terre ecrite en caracteres +profonds et indelebiles. Le lyriste, en general, se detourne de ces +pensees, qui le meneraient haut et loin: il ne veut faire vibrer que +certaines cordes, celle de la personnalite avant tout; mais voyez ceux +qui sont vraiment grands! Ils touchent a tout et ils interrogent +jusqu'aux entrailles du roc. Ils seraient plus grands encore sans le +prejuge public, sans l'ignorance generale, qui repousse comme trop +abstrait ce qui ne caresse ni les passions ni les instincts. C'est que +les notions sont faussees, comme je vous l'ai dit, et que les hommes +d'intelligence s'amusent a faire des distinctions, des camps, des sectes +dans la poursuite du vrai, si bien que ce qui est beau pour les uns ne +l'est plus pour les autres. Triste resultat de la tendance exageree aux +specialites! Etonnante fatalite de voir que la creation, source de toute +lumiere et foyer de tout enthousiasme, ne puisse reveler qu'une de ses +faces a son spectateur privilegie, a l'homme, qui, seul parmi les etres +vivant en ce monde, a recu le don de voir en haut et en bas, +c'est-a-dire de suppleer par le calcul et le raisonnement aux organes +qui lui manquent! Quoi! nous avons brise la voute de saphir de +l'empyree, et nous y avons saisi la notion de l'infini avec la presence +des mondes sans nombre; nous avons perce la croute du globe, nous y +avons decouvert les elements mysterieux de toute vie a sa surface, et +les poetes viendront nous dire: "Vous etes des pedants glaces, des +faiseurs de chiffres! vous ne voyez rien, vous ne jouissez de rien +autour de vous!" C'est comme si, en ecoulant parler une langue etrangere +que nous comprendrions et qu'ils ne comprendraient pas, ils avaient la +pretention d'en sentir mieux que nous les beautes, sous pretexte que le +sens des paroles nous empeche d'en saisir l'harmonie. + +Mon nouvel ami parlait avec un charme extraordinaire; sa voix et sa +prononciation etaient si belles et son accent si doux, son regard avait +tant de persuasion et son sourire tant de bonte, que je me laissai +morigener sans revolte. Je me trouvais assoupli et comme influence par +ce rare esprit doue de formes si charmantes. Etait-ce la un simple +medecin de campagne, ou bien plutot quelque homme celebre savourant les +douceurs de la solitude et de l'_incognito?_ + +Il marquait si peu de curiosite sur mon compte, que je crus devoir +imiter sa discretion. Il se contenta de me demander si je descendais la +montagne ou si je comptais la remonter. Je n'avais aucun projet arrete +avant le 15 juillet, et nous n'etions qu'au 10. Je fus donc tente +d'accepter l'offre qu'il me fit d'aller diner avec lui a Brigg, ou il +comptait passer la nuit; mais je pensai qu'il serait imprudent de me +faire connaitre sur cette route, qui etait celle de Valvedre, et ou je +comptais passer sans laisser mon nom dans aucune localite. Je pretextai +un projet d'excursion en sens contraire; seulement, pour profiter encore +quelques instants de sa compagnie, je le conduisis pendant une lieue +vers son gite. Nous causames donc encore sur le meme sujet qui nous +avait occupes, et je fus contraint d'avouer que son raisonnement avait +une grande valeur et une grande force dans sa bouche; mais je le priai +d'avouer a son tour que peu d'esprits etaient assez vastes pour +embrasser sous toutes ses faces la notion du beau dans la nature. + +--Que l'etude des plus arides classifications, lui dis-je, n'ait pas +glace une ame d'elite comme la votre, ce n'est pas en vous ecoutant que +je puis le revoquer en doute; mais convenez donc qu'il y a des choses +qui, par elles-memes, s'excluent mutuellement dans la plupart des +organisations humaines. Je n'ai pas la modestie de me prendre pour un +idiot, et cependant je vous declare qu'une seche nomenclature et les +travaux plus ou moins ingenieux a l'aide desquels on a groupe les +modifications sans nombre de la pensee divine la rapetissent +singulierement a mes yeux, et que je serais desole, par exemple, de +savoir combien d'especes de mouches sucent en ce moment autour de nous +le serpolet et les lavandes. Je sais bien que l'ignorant complet croit +avoir tout vu quand il a remarque le bourdonnement de l'abeille; mais, +moi qui sais que l'abeille a beaucoup de soeurs ailees qui modifient et +repandent son type, je ne demande pas qu'on me dise ou il commence et ou +il finit. J'aime mieux me persuader que nulle part il ne finit, que +nulle part il ne commence, et mon besoin de poesie trouve que le mot +_abeille_ resume tout ce qui anime de son chant et de son travail les +tapis embaumes de la montagne. Permettez donc au poete de ne voir que la +synthese des choses et n'exigez pas que le chantre de la nature en soit +l'historien. + +--Je trouve qu'ici vous avez mille fois raison, repondit mon docteur. Le +poete doit resumer, vous etes dans le vrai, et jamais la dure et souvent +arbitraire technologie des naturalistes ne sera de son domaine, +esperons-le! Seulement, le poete qui chantera l'abeille ne perdra rien a +la connaitre dans tous les details de son organisation et de son +existence. Il prendra d'elle ainsi que de sa superiorite sur la foule +des especes congeneres, une idee plus grande, plus juste et plus +feconde. Et ainsi de tout, croyez-moi. L'examen attentif de chaque chose +est la clef de l'ensemble. Mais ce n'est pas la le point de vue le plus +serieux de la these que vous m'avez permis de soutenir devant vous. Il +en est un purement philosophique qui a une bien autre importance: c'est +que la sante de l'ame n'est pas plus dans la tension perpetuelle de +l'enthousiasme lyrique que celle du corps n'est dans l'usage exclusif et +prolonge des excitants. Les calmes et saintes jouissances de l'etude +sont necessaires a notre equilibre, a notre raison, permettez-moi de le +dire aussi, a notre moralite!... + +Je fus frappe de la ressemblance de cette assertion avec les theories +d'Obernay, et ne pus m'empecher de lui dire que j'avais un ami qui me +prechait en ce sens. + +--Votre ami a raison, reprit-il; il sait sans doute par experience que +l'homme civilise est un malade fort delicat qui doit etre son propre +medecin sous peine de devenir fou ou bete! + +--Docteur, voila une proposition bien sceptique pour un croyant de votre +force! + +--Je ne suis d'aucune force, repondit-il avec une bonhomie melancolique; +je suis tout pareil aux autres, debile dans la lutte de mes affections +contre ma logique, trouble bien souvent dans ma confiance en Dieu par le +sentiment de mon infirmite intellectuelle. Les poetes n'ont peut-etre +pas autant que nous ce sentiment-la: ils s'enivrent d'une idee de +grandeur et de puissance qui les console, sauf a les egarer. L'homme +adonne a la reflexion sait bien qu'il est faible et toujours expose a +faire de ses exces de force un abus qui l'epuise. C'est dans l'oubli de +ses propres miseres qu'il trouve le renouvellement ou la conservation de +ses facultes; mais cet oubli salutaire ne se trouve ni dans la paresse +ni dans l'enivrement, il n'est que dans l'etude du grand livre de +l'univers. Vous verrez cela a mesure que vous avancerez dans la vie. Si, +comme je le crois, vous sentez vivement, vous serez bientot las d'etre +le lieros du poeme de votre existence, et vous demanderez plus d'une +fois a Dieu de se substituer a vous-meme dans vos preoccupations. Dieu +vous ecoutera, car il est le _grand ecouteur de la creation_, celui qui +entend tout, qui repond a tout selon le besoin que chaque etre a de +savoir le mot de sa destinee, et auquel il suffit de penser +respectueusement en contemplant le moindre de ses ouvrages pour se +trouver en rapport direct et en conversation intime avec lui, comme +l'enfant avec son pere. Mais je vous ai deja trop endoctrine, et je suis +sur que vous me faites parler pour entendre resumer en langue vulgaire +ce que votre brillante imagination possede mieux que moi. Puisque vous +ne voulez pas venir a Brigg, il ne faut pas vous retarder plus +longtemps. Au revoir et bon voyage! + +--Au revoir! ou donc et quand donc, cher docteur? + +--_Au revoir dans tout et partout!_ puisque nous vivons dans une des +etapes de la vie infinie et que nous en avons le sentiment. J'ignore si +les plantes et les animaux ont une notion instinctive de l'eternite; +mais l'homme, surtout l'homme dont l'intelligence s'est exercee a la +reflexion, ne peut point passer aupres d'un autre homme a la maniere +d'un fantome pour se perdre dans l'eternelle nuit. Deux ames libres ne +s'aneantissent pas l'une par l'autre: des qu'elles ont echange une +pensee, elles se sont mutuellement donne quelque chose d'elles-memes, +et, ne dussent-elles jamais se retrouver en presence materiellement +parlant, elles se connaissent assez pour se retrouver dans les chemins +du souvenir, qui ne sont pas d'aussi pures abstractions qu'on le +pense... Mais c'est assez de metaphysique. Adieu encore et merci de +l'heure agreable et sympathique que vous avez mise dans ma journee! + +Je le quittai a regret; mais je croyais devoir conserver le plus strict +incognito, n'etant guere eloigne du but de mon mysterieux voyage. Enfin +vint le jour ou je pouvais compter qu'Alida serait seule chez elle avec +Paule et ses enfants, et j'arrivai au versant des Alpes qui plonge +jusqu'aux rives du lac Majeur. Je reconnus de loin la villa que je +m'etais fait decrire par Obernay. C'etait une delicieuse residence a +mi-cote, dans un eden de verdure et de soleil, en face de cette etroite +et profonde perspective du lac, auquel les montagnes font un si +merveilleux cadre, a la fois austere et gracieuse. Comme je descendais +vers la vallee, un orage terrible s'amoncelait au midi, et je le voyais +arriver a ma rencontre, envahissant le ciel et les eaux d'une teinte +violacee rayee de rouge brulant. C'etait un spectacle grandiose, et +bientot le vent et la foudre, repetes par mille echos, me donnerent une +symphonie digne de la scene qu'elle emplissait. Je me refugiai chez des +paysans auxquels je me donnai pour un peintre paysagiste, et qui, +habitues a des hotes de ce genre, me firent bon accueil dans leur +demeure isolee. + +C'etait une toute petite ferme, proprement tenue et annoncant une +certaine aisance. La femme causait volontiers, et j'appris, pendant +qu'elle preparait mon repas, que ce petit domaine dependait des terres +de Valvedre. Des lors je pouvais esperer des renseignements certains sur +la famille, et, tout en ayant l'air de ne pas la connaitre et de ne +m'interesser qu'aux petites affaires de ma vieille hotesse, je sus tout +ce qui m'interessait moi-meme au plus haut point. M. de Valvedre etait +venu, le 4 juillet, chercher sa soeur ainee et l'aine de ses fils pour +les conduire a Geneve; mais, comme mademoiselle Juste voulait laisser la +maison et les affaires en ordre, elle n'avait pu partir le jour meme. + +Madame de Valvedre etait arrivee le 5 avec mademoiselle Paule et son +fiance. Il y avait eu des explications. Tout le monde savait bien que +madame et mademoiselle Juste ne s'entendaient pas. Mademoiselle Juste +etait un peu dure, et madame un peu vive. Enfin on etait tombe d'accord, +puisqu'on s'etait quitte en s'embrassant. Les domestiques l'avaient vu. +Mademoiselle Juste avait demande a emmener mademoiselle Paule a Geneve +pour s'occuper de son trousseau, et madame de Valvedre, quoique pressee +par tout son monde, avait prefere rester seule au chateau avec le plus +jeune de ses fils, M. Paolino, le filleul de mademoiselle Paule; mais +l'enfant avait beaucoup pleure pour se separer de son frere et de sa +marraine, si bien que madame, qui ne pouvait pas voir pleurer _ces +messieurs_, avait decide qu'ils partiraient ensemble, et qu'elle +resterait a Valvedre jusqu'a la fin du mois. Toute la famille etait donc +partie le 7, et l'on s'etonnait beaucoup dans la maison de l'idee que +madame avait eue de rester trois semaines toute seule a Valvedre, ou +l'on savait bien qu'elle s'ennuyait, meme quand elle y avait de la +compagnie. + +Tous ces details etaient arrives a mon hotesse par un jardinier du +chateau qui etait son neveu. + +J'aurais volontiers tente une promenade nocturne autour de ce chateau +enchante, et rien n'eut ete plus facile que de sortir de ma retraite +sans etre observe; car, a dix heures, le vieux couple ronflait comme +s'il eut voulu faire concurrence au tonnerre; mais la tempete sevissait +avec rage, et je dus attendre le lendemain. + +Le soleil se leva splendide. Je pris avec affectation mon album de +voyage, et je partis pour une promenade assez fantastique. Je fis cinq +ou six fois le tour de la residence, en retrecissant toujours le cercle, +de maniere a connaitre comme a vol d'oiseau tous les details de la +localite. Chemins, fosses, prairies, habitations, ruisseaux et rochers, +tout me fut aussi familier au bout de quelques heures que si j'etais ne +dans le pays. Je connus les endroits decouverts et les endroits habites +ou je ne devais pas repasser pour ne point attirer l'attention, les +sites dont d'autres paysagistes s'etaient empares et ou je ne voulais +pas etre oblige de faire connaissance avec eux, les sentiers ombrages et +frayes seulement par les troupeaux au flanc des collines, ou j'etais a +peu pres sur de ne point rencontrer d'etres trop civilises. Enfin je +m'assurai d'une direction invraisemblable, mais admirablement +mysterieuse, pour circuler de mon gite a la villa, et qui offrait des +retraites sauvages ou je pouvais me derober aux regards mefiants ou +curieux, en m'enfoncant dans les bois jetes a pic le long des ravins. +Cette exploration faite, je me hasardai a penetrer dans le parc de +Valvedre par une breche que j'avais reussi a decouvrir. On etait en +train de la reparer, mais les ouvriers etaient absents. Je me glissai +sous la futaie, j'arrivai jusqu'a la lisiere d'un parterre richement +fleuri, et je vis en face de moi la maison blanche construite a +l'italienne, elevee sur un massif de maconnerie entoure de colonnes. Je +remarquai quatre fenetres a rideaux de soie rose que le soleil couchant +faisait resplendir. Je m'avancai un peu, et, cache dans un bosquet de +lauriers, je restai la plus d'une heure. La nuit approchait quand je +distinguai enfin une femme que je reconnus pour la Bianca, la suivante +devouee de madame de Valvedre. Elle releva les rideaux comme pour faire +entrer la fraicheur du soir dans l'interieur, et je vis bientot circuler +des lumieres. Puis on sonna une cloche, et les lumieres disparurent. +C'etait le signal du diner; ces fenetres etaient celles de l'appartement +d'Alida. + +Je savais donc tout ce qu'il m'importait de savoir. Je retournai a Rocca +(c'etait le nom de ma petite ferme), afin de ne pas causer d'inquietude +a mes hotes. Je soupai avec eux et me retirai dans ma chambrette, ou je +pris deux heures de repos. Quand je fus assure que moi seul etais +eveille a la ferme, j'en sortis sans bruit. Le temps etait propice: +tres-serein, beaucoup d'etoiles, et pas de lune revelatrice. J'avais +compte les angles de mon chemin et note, je crois, tous les cailloux. +Quand l'epaisseur des arbres me plongeait dans les tenebres, je me +dirigeais par la memoire. + +Je n'avais pas donne signe de vie a madame de Valvedre depuis mon depart +de Saint-Pierre. Elle devait se croire abandonnee, me mepriser, me hair; +mais elle ne m'avait pas oublie, et elle avait souffert, je n'en pouvais +douter. Il ne fallait pas une grande experience de la vie pour savoir +qu'en amour les blessures de l'orgueil sont poignantes et saignent +longtemps. Je me disais avec raison qu'une femme qui s'est crue adoree +ou seulement desiree avec passion ne se console pas aisement de +l'outrage d'un prompt et facile oubli. Je comptais sur les amertumes +amassees dans ce faible coeur pour frapper un grand coup par mon +apparition inopinee, par mon entreprise romanesque. Mon siege etait +fait. Je comptais dire que j'avais voulu guerir et que je venais avouer +ma defaite; si l'imposture ne suffisait pas pour bouleverser cette ame +deja troublee, je serais plus cruel et plus fourbe encore: je feindrais +de vouloir m'eloigner pour jamais, et de venir seulement me fortifier +par un dernier adieu. + +Il y avait bien des moments ou la conscience de la jeunesse et de +l'amour se revoltait en moi contre cette tactique de roue vulgaire. Je +me demandais si j'aurais le sang-froid necessaire pour faire souffrir +sans tomber a genoux aussitot, si tout cet echafaudage de ruses ne +s'ecroulerait pas devant un de ces irresistibles regards de langueur +plaintive et de resignation desolee qui m'avaient repris et vaincu deja +tant de fois; mais je m'efforcais de croire a ma perversite, de +m'etourdir, et j'avancais rapide et palpitant sous la molle clarte des +etoiles, a travers les buissons deja charges de rosee. Je me dirigeai si +bien, que j'arrivai au pied de la villa sans avoir eveille un oiseau +dans la feuillee, sans avoir ete senti de loin par un chien de garde. + +Un elegant et vaste perron descendait de la terrasse au parterre; mais +il etait ferme par une grille, et je n'osais faire entendra aucun appel. +D'ailleurs, je voulais surprendre, apparaitre comme le _deus ex +machina_. Madame de Valvedre veillait encore, il n'etait qu'onze heures. +Une seule de ses fenetres etait eclairee, ouverte meme, avec le rideau +rose ferme. + +Escalader la terrasse n'etait pas facile; il le fallait pourtant. Elle +n'etait guere elevee; mais ou trouver un point d'appui le long des +colonnes de marbre blanc qui la soutenaient? Je retournai a la breche +laissee ouverte par les macons: ils n'avaient pas laisse l'echelle que +j'y avais remarquee dans le jour. Je me glissai dans une orangerie qui +longeait une des faces du parterre, et j'y trouvai une autre echelle; +elle etait beaucoup trop courte. Comment je parvins quand meme sur la +plate-forme, c'est ce que je ne saurais dire. La volonte fait des +miracles, ou plutot la passion donne aux amants le sens mysterieux que +possedent les somnambules. + +La fenetre ouverte etait presque de niveau avec le pave de la terrasse. +J'enjambai le rebord sans faire aucun bruit. Je regardai par la fente du +rideau. Alida etait la, dans un delicieux boudoir qu'eclairait +faiblement une lampe posee sur une table. Assise devant cette table, ou +elle semblait s'etre placee pour ecrire, elle revait ou sommeillait, le +visage cache dans ses deux mains. Quand elle releva la tete, j'etais a +ses pieds. + +Elle retint un cri et jeta ses bras autour de mon cou. Je crus qu'elle +allait s'evanouir. Mes transports la rappelerent a elle-meme. + +--Je vous souffre chez moi au milieu de la nuit, dit-elle, et privee de +tout secours que je puisse appeler sans me perdre de reputation. C'est +que j'ai foi en vous. Le moment ou je croirai que j'ai eu tort sera le +dernier de mon amour. Francis, vous ne pouvez pas oublier cela! + +--J'oublie tout, repondis-je. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que +vous me dites. Je sais que je vous vois, que je vous entends, que vous +semblez heureuse de me voir, que je suis a vos pieds, que vous me +menacez, que je me meurs de crainte et de joie, que vous pouvez me +chasser, et que je peux mourir. Voila tout ce que je sais. Me voila! que +voulez-vous faire de moi? Vous etes tout dans ma vie. Suis-je quelque +chose dans la votre? Rien ne me le prouve, et je ne sais pas ou j'ai +pris la folie de me le persuader et de venir jusqu'a vous. Parlez, +parlez, consolez-moi, rassurez-moi, effacez l'horreur des jours que je +viens de passer loin de vous, ou dites-moi tout de suite que vous me +chassez a jamais. Je ne peux plus vivre sans une solution, car je perds +la raison et la volonte. Ayez-en pour deux, dites-moi ce que je vais +devenir! + +--Devenez mon unique ami, reprit-elle; devenez la consolation, le salut +et la joie d'une ame solitaire, rongee d'ennuis, et dont les forces, +longtemps inactives, sont tendues vers un besoin d'aimer qui la devore. +Je ne vous dissimule rien. Vous etes arrive dans un moment de ma vie ou, +apres des annees d'aneantissement, je sentais qu'il fallait aimer ou +mourir. J'ai trouve en vous la passion subite, sincere, mais terrible. +J'ai eu peur, j'ai cent fois juge que le remede a mon ennui allait etre +pire que le mal, et, quand vous m'avez quittee, je vous ai presque beni +en vous maudissant; mais votre eloignement a ete inutile. J'en ai plus +souffert que de toutes mes terreurs, et, a present que vous voila, je +sens, moi aussi, qu'il faut que vous decidiez de moi, que je ne +m'appartiens plus, et que, si nous nous quittons pour toujours, je perds +la raison et la force de vivre! + +J'etais enivre de cet abandon, l'espoir me revenait; mais elle, elle +revint bien vite a ses menaces. + +--Avant tout, dit-elle, pour etre heureuse de votre affection, il faut +que je me sente respectee. Autrement, l'avenir que vous m'offrez me fait +horreur. Si vous m'aimez seulement comme mon mari m'a aimee, et comme +bien d'autres apres lui m'ont offert de m'aimer, ce n'est pas la peine +que mon coeur soit coupable et perde le sentiment de la fidelite +conjugale. Vous m'avez dit la-bas que je n'etais capable d'aucun +sacrifice. Ne voyez-vous pas que, meme en vous aimant comme je fais, je +suis une ame sans vertu, une epouse sans honneur? Quand le coeur est +adultere, le devoir est deja trahi; je ne me fais donc pas d'illusion +sur moi-meme. Je sais que je suis lache, que je cede a un sentiment que +la morale reprouve, et qui est une insulte secrete a la dignite de mon +mari. Eh bien, qu'importe? laissez-moi ce tourment. Je saurai porter ma +honte devant vous, qui seul au monde ne me la reprocherez pas. Si je +souffre de ma dissimulation vis-a-vis des autres, vous n'entendrez +jamais aucune plainte. Je peux tout souffrir pour vous. Aimez-moi comme +je l'entends, et si, de votre cote, vous souffrez de ma retenue, sachez +souffrir, et trouvez en vous-meme la delicatesse de ne pas me le +reprocher. Un grand amour est-il donc la satisfaction des appetits +aveugles? Ou serait le merite, et comment deux ames elevees +pourraient-elles se cherir et s'admirer l'une l'autre pour la +satisfaction d'un instinct?... Non, non, l'amour ne resiste pas a de +certaines epreuves! Dans le mariage, l'amitie et le lien de la famille +peuvent compenser la perte de l'enthousiasme; mais dans une liaison que +rien ne sanctionne, que tout froisse et combat dans la societe, il faut +de grandes forces et la conscience d'une lutte sublime. Je vous crois +capable de cela, et moi, je sens que je le suis. Ne m'otez pas cette +illusion, si c'en est une. Donnez-moi quelque temps pour la savourer. Si +nous devons succomber un jour, ce sera la fin de tout, et du moins nous +nous souviendrons d'avoir aime! + +Alida parlait mieux que je ne sais la faire parler ici. Elle avait le +don d'exprimer admirablement un certain ordre d'idees. Elle avait lu +beaucoup de romans; mais, pour l'exaltation ou la subtilite des +sentiments, elle en eut remontre aux plus habiles romanciers. Son +langage frisait parfois l'emphase, et revenait tout a coup a la +simplicite avec un charme etrange. Son intelligence, peu developpee +d'ailleurs, avait sous ce rapport une veritable puissance, car elle +etait de bonne foi, et trouvait, au service du sophisme meme, des +arguments d'une admirable sincerite: femme dangereuse s'il en fut, mais +dangereuse a elle-meme plus qu'aux autres, etrangere a toute perversite, +et atteinte d'une maladie mortelle pour sa conscience, l'analyse +exclusive de sa personnalite. + +J'etais a un moindre degre, mais a un degre beaucoup trop grand encore, +atteint de ce meme mal qu'on pourrait appeler encore aujourd'hui la +maladie des poetes. Trop absorbe en moi-meme, je rapportais trop +volontiers tout a ma propre appreciation. Je ne voulais demander ni aux +religions, ni aux societes, ni aux sciences, ni aux philosophies, la +sanction de mes idees et de mes actes. Je sentais en moi des forces +vives et un esprit de revolte qui n'etait nullement raisonne. Le _moi_ +tenait une place demesuree dans mes reflexions comme dans mes instincts, +et, de ce que ces instincts etaient genereux et ardemment tournes vers +le grand, je concluais qu'ils ne pouvaient me tromper. En caressant ma +vanite, Alida, sans calcul et sans artifice, devait arriver a s'emparer +de moi. Plus logique et plus sage, j'eusse secoue le joug d'une femme +qui ne savait etre ni epouse ni amante, et qui cherchait sa +rehabilitation dans je ne sais quel reve de fausse vertu et de fausse +passion; mais elle faisait appel a ma force et la force etait le reve de +mon orgueil. Je fus des lors enchaine, et je goutai dans mon sacrifice +l'incomplet et fievreux bonheur qui etait l'ideal de cette femme +exaltee. En me persuadant que je devenais, par ma soumission, un heros +et presque un ange, elle m'enivra doucement: la flatterie me monta au +cerveau, et je la quittai, sinon content d'elle, du moins enchante de +moi-meme. + +Je ne devais ni ne voulais compromettre madame de Valvedre. Aussi +avais-je resolu de partir des le lendemain. J'eusse ete moins prudent, +moins delicat peut-etre, si elle se fut abandonnee a ma passion: vaincu +par sa vertu et force de me soumettre, je ne desirais pas exposer sa +reputation en pure perte; mais elle insista si tendrement, que je dus +promettre de revenir la nuit suivante, et je revins en effet. Elle +m'attendait dans la campagne, et, plus romanesque que passionnee, elle +voulut se promener avec moi sur le lac. J'aurais eu mauvaise grace a me +refuser a une fantaisie aussi poetique. Pourtant je trouvai maussade +d'etre condamne au metier de rameur, au lieu d'etre a ses genoux et de +la serrer dans mes bras. Quand j'eus conduit un peu au large la jolie +barque qu'elle m'avait aide a trouver dans les roseaux du rivage, et qui +lui appartenait, je laissai flotter les rames pour me coucher a ses +pieds. La nuit etait splendide de serenite, et les eaux si tranquilles, +qu'on y voyait a peine trembler le reflet des etoiles. + +--Ne sommes-nous pas heureux ainsi? me dit-elle, et n'est-il pas +delicieux de respirer ensemble cet air pur, avec le profond sentiment de +la purete de notre amour? Et tu ne voulais pas me donner cette nuit +charmante! Tu voulais partir comme un coupable, quand nous voici devant +Dieu, dignes de sa pitie secourable et benis peut-etre en depit du monde +et de ses lois! + +--Puisque tu crois a la bonte de Dieu, lui repondis-je, pourquoi ne t'y +fier qu'a demi? Serait-ce un si grand crime?... + +Elle mit ses douces mains sur ma bouche. + +--Tais-toi, dit-elle, ne trouble pas mon bonheur par des plaintes et +n'offense pas l'auguste paix de cette nuit sublime par des murmures +contre le sort. Si j'etais sure de la misericorde divine pour ma faute, +je ne serais pas sure pour cela de la duree de ton amour apres ma chute. + +--Ainsi tu ne crois ni a Dieu ni a moi! m'ecriai-je. + +--Si cela est, plains-moi, car le doute est une grande douleur que je +traine depuis que je suis au monde, et tache de me guerir, mais en +menageant ma frayeur et en me donnant confiance: confiance en Dieu +d'abord! Dis-moi, y crois-tu fermement, au Dieu qui nous voit, nous +entend et qui nous aime? Reponds, reponds! As-tu la foi, la certitude? + +--Pas plus que toi, helas! Je n'ai que l'esperance. Je n'ai pas ete +longtemps berce des douces chimeres de l'enfance. J'ai bu a la source +froide du doute, qui coule sur toutes choses en ce triste siecle; mais +je crois a l'amour, parce que je le sens. + +--Et moi aussi, je crois a l'amour que j'eprouve; mais je vois bien que +nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, puisque nous ne croyons +qu'a nous-memes. + +Cette triste appreciation qui lui echappait me jeta dans une melancolie +noire. Etait-ce pour nous juger ainsi l'un l'autre, pour mesurer en +poetes sceptiques la profondeur de notre neant, que nous etions venus +savourer l'union de nos ames a la face des cieux etoiles? Elle me +reprocha mon silence et ma sombre attitude. + +--C'est ta faute, lui repondis-je avec amertume. L'amour, dont tu veux +faire un raisonnement, est de sa nature une ivresse et un transport. Si, +au lieu de regarder dans l'inconnu en supputant les chances de l'avenir, +qui ne nous appartient pas, tu etais noyee dans les voluptes de ma +passion, tu ne te souviendrais pas d'avoir souffert, et tu croirais a +deux pour la premiere fois de ta vie. + +--Allons-nous-en, dit-elle, tu me fais peur! Ces voluptes, ces ivresses +dont tu parles, ce n'est pas l'amour, c'est la fievre, c'est +l'etourdissement et l'oubli de tout, c'est quelque chose de brutal et +d'insense qui n'a ni veille ni lendemain. Reprends les rames, je veux +m'en aller! + +Il me vint une sorte de rage. Je saisis les rames et je l'emmenai plus +au large. Elle eut peur et menaca de se jeter dans le lac, si je +continuais ce silencieux et farouche voyage, qui ressemblait a un +enlevement. Je la ramenai vers la rive sans rien dire. J'etais en proie +a un violent orage interieur. Elle se laissa tomber sur le sable en +pleurant. Desarme, je pleurai aussi. Nous etions profondement malheureux +sans nous rendre bien compte des causes de notre souffrance. Certes, je +n'etais pas assez faible pour que la violence faite a ma passion me +parut un si grand effort et un si grand malheur, et, quant a elle, la +peur que je lui avais causee n'etait pas aussi serieuse qu'elle voulait +se le persuader. Qu'y avait-il donc d'impossible entre nous? quelle +barriere separait nos ames? Nous restames en face de cet effrayant +probleme sans pouvoir le resoudre. + +Le seul remede a notre douleur etait de souffrir ensemble, et ce fut +reellement le seul lien profondement vrai qui nous etreignit. Cette +douleur que je vis en elle si poignante et si sincere me purifia, en ce +sens que j'abjurai mes projets de seduction par surprise et par ruse. +Malheureux par elle, je l'aimai davantage. Qui sait si le triomphe ne +m'eut pas rendu ingrat, comme elle le redoutait? + +Des le jour suivant, je pris la direction du Saint-Gothard pour me +rendre ensuite au lac des Quatre-Cantons. Alida blamait mon empressement +a la quitter, elle pensait que je pouvais impunement passer une semaine +a Rocca; mais je voyais bien que la curiosite de ma vieille hotesse +l'empecherait, un jour ou l'autre, de dormir, et que mes promenades +nocturnes seraient un sujet de reflexions et de commentaires dans les +environs. + +Apres les premieres heures de marche, je m'arretai a un enorme rocher +qu'Alida m'avait indique au loin comme une de ses promenades favorites. +De la, je voyais encore sa blanche villa comme un point brillant au +milieu des bois sombres. Tandis que je la contemplais, lui envoyant dans +mon coeur un tendre adieu, je sentis une main legere se poser sur mon +epaule, et, en me retournant, je vis Alida elle-meme, qui m'avait +devance la. Elle etait venue a cheval avec un domestique qu'elle avait +laisse a quelque distance. Elle portait un petit panier rempli de +friandises. Elle avait voulu dejeuner avec moi sur la mousse a l'abri de +son beau rocher, dans ce lieu completement desert. Je fus si touche de +cette gracieuse surprise, que je m'ingeniai a lui faire oublier les +chagrins et les orages de la veille. Je protestai de ma soumission, et +je fis tout mon possible vis-a-vis d'elle et vis-a-vis de moi-meme pour +lui persuader sans mentir que je serais heureux ainsi. + +--Mais ou et quand nous reverrons-nous? dit-elle. Vous n'avez pas voulu +vous engager clairement a etre a Geneve pour le mariage de Paule, et +pourtant c'est le seul moyen de nous retrouver sans danger pour moi. Nos +rapports tels qu'ils sont, chastes et consacres desormais par le +veritable amour, peuvent s'etablir tres-convenablement, si vous vous +decidez a etre connu de mon mari et a faire naturellement partie des +amis qui m'entourent. Je ne vis pas toujours seule comme vous me voyez +en ce moment. Les injustes soupcons et l'aigre caractere de ma vieille +belle-soeur ont fait la solitude autour de moi dans ces derniers temps: +j'etais, grace a elle, decouragee de toute relation d'amitie, et de +voisinage; mais, depuis qu'elle est partie, j'ai fait des visites, j'ai +efface la mauvaise impression de ses torts, dont j'avais du paraitre un +peu complice. On va me revenir. Je n'ai pas de nombreuses relations, je +n'ai jamais aime cela, et ce n'en est que mieux. Vous me trouverez assez +entouree pour que nous n'ayons pas l'air de rechercher le tete-a-tete, +et assez libre pour que le tete-a-tete se fasse souvent et +naturellement. D'ailleurs, je decouvrirai bien le moyen de m'absenter +quelquefois, et nous nous rencontrerons en pays neutre, loin des yeux +indiscrets. Je vais, des a present, travailler a ce que cela devienne +possible et meme facile. J'eloignerai les gens dont je me mefie, je +m'attacherai solidement les serviteurs devoues, je me creerai a l'avance +des pretextes, et notre connaissance etant avouee, nos rencontres, si on +les decouvre, n'auront rien qui doive surprendre ou scandaliser. Voyez! +tout nous favorise. Vous avez devant vous la liberte du voyageur; moi, +je vais avoir celle de l'epouse delaissee, car M. de Valvedre pense, lui +aussi, a un grand voyage que je ne combattrai plus. Il s'en ira +peut-etre pour deux ans. Consentez a lui etre presente auparavant. Il +sait deja que je vous connais, et il ne peut rien soupconner. +Mettons-nous en mesure vis-a-vis de lui et du monde; ceci nous donnera +du temps, de la liberte, de la securite. Vous parcourrez la Suisse et +l'Italie, vous y deviendrez grand poete, avec une belle nature sous les +yeux et l'amour dans le coeur; moi, jusqu'a ce jour, j'ai ete +nonchalante et decouragee. Je vais devenir active et ingenieuse. Je ne +songerai qu'a cela. Oui, oui, nous avons deja devant nous deux annees de +pur bonheur. C'est Dieu qui vous a envoye a moi, au moment ou la douleur +de me separer de mon fils aine allait m'achever. Quand il me faudra +quitter le second, j'aurai la compassion de vivre plus longtemps, +peut-etre tout a fait pres de vous, parce qu'alors j'aurai le droit de +dire a mon mari: "Je suis seule, je n'ai plus rien qui m'attache a ma +maison. Laissez-moi vivre ou je voudrai." Je feindrai d'aimer Rome, +Paris ou Londres, et tous deux, inconnus, perdus au sein d'une grande +ville, nous nous verrons tous les jours. Je saurai tres-bien me passer +de luxe. Le mien m'ennuie affreusement, et tout mon reve est une +chaumiere au fond des Alpes ou une mansarde dans une grande cite, pourvu +que j'y sois aimee veritablement. + +Nous nous separames sur ces projets, qui n'avaient rien de trop +invraisemblable. Je m'engageai a sacrifier toutes mes repugnances, a +assister au mariage d'Obernay a Geneve, a etre presente, par consequent, +a M. de Valvedre. + +J'etais si eloigne de ce dernier parti, que, quand Alida m'eut quitte, +je faillis courir apres elle pour reprendre ma parole; mais je fus +retenu par la crainte de lui sembler egoiste. Je ne pouvais la revoir +qu'a ce prix, a moins de risquer a chaque rencontre de la brouiller avec +son mari, avec l'opinion, avec la societe tout entiere. Je continuai mon +voyage; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court +pour me rendre a Altorf, et j'y restai. C'est la qu'Alida devait +m'adresser ses lettres. Et que m'importait tout le reste? Nous nous +ecrivimes tous les jours, et l'on peut dire toute la journee, car nous +echangeames en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme. +Jamais je n'avais trouve en moi une telle abondance d'emotion devant une +feuille de papier. Ses lettres, a elle, etaient ravissantes. Parler +l'amour, ecrire l'amour, etaient en elle des facultes souveraines. Bien +superieure a moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicite de +ne pas s'en apercevoir, de le nier, de m'admirer et de me le dire. Cela +me perdait; tout en m'elevant au diapason de ses theories de sentiment, +elle travaillait a me persuader que j'etais une grande ame, un grand +esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu'a s'etendre pour +planer sur son siecle et sur la posterite. Je ne le croyais pas, non! +grace a Dieu, je me preservais de la folie; mais, sous la plume de cette +femme, la flatterie etait si douce, que je l'eusse payee au prix de la +risee publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer. + +Elle reussit egalement a detruire toutes mes revoltes relativement au +plan de vie qu'elle avait adopte pour nous deux. Je consentais a voir +son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre a +Geneve. Enfin ce mois de fievre et de vertige, qui etait le terme de mes +aspirations les plus ardentes, touchait a son dernier jour. + + + + +V + + +J'avais promis a Obernay de frapper a sa porte la veille de son mariage. +Le 31 juillet, a cinq heures du matin, je m'embarquais sur un bateau a +vapeur pour traverser le Leman, de Lausanne a Geneve. + +Je n'avais pas ferme l'oeil de la nuit, tant je craignais de manquer +l'heure du depart. Accable de fatigue et roule dans mon manteau, je pris +quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le +soleil se faisait deja sentir. Un homme qui paraissait dormir egalement +etait assis sur le meme banc que moi. Au premier coup d'oeil que je +jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon. + +Cette rencontre aux portes de Geneve m'inquieta un peu; j'avais commis +la faute d'ecrire d'Altorf a Obernay en lui donnant de ma promenade un +faux itineraire. Cet exces de precaution devenait une maladresse +facheuse, si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvedre etait +de Geneve et en relation avec les Valvedre ou les Obernay. J'aurais donc +voulu me soustraire a ses regards; mais le bateau etait fort petit, et, +au bout de quelques instants, je me retrouvai face a face avec mon +aimable philosophe. Il me regardait avec attention, comme s'il eut +hesite a me reconnaitre; mais son incertitude cessa vite, et il m'aborda +avec la grace d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous +venions de nous quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de +toute surprise et de toute curiosite, il reprit la conversation ou nous +l'avions laissee sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et, +sans songer davantage a le contredire, je cherchai a profiter de cette +aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui avec modestie, comme un +tresor dont il se croyait le depositaire et non le maitre ni +l'inventeur. + +Je ne pouvais resister au desir de l'interroger, et cependant, a +plusieurs reprises, ma meditation laissa tomber l'entretien. J'eprouvais +le besoin de resumer interieurement et de savourer sa parole. Dans ces +moments-la, croyant que je preferais etre seul et ne desirant nullement +se produire, il essayait de me quitter; mais je le suivais et le +reprenais, pousse par un attrait inexplicable et comme condamne par une +invisible puissance a m'attacher aux pas de cet homme, que j'avais +resolu d'eviter. Quand nous approchames de Geneve, les passagers, qui, +de la cabine, firent irruption sur le pont, nous separerent. Mon nouvel +ami fut aborde par plusieurs d'entre eux, et je dus m'eloigner. Je +remarquai que tous semblaient lui parler avec une extreme deference; +neanmoins, comme il avait eu la delicatesse de ne pas s'enquerir de mon +nom, je crus devoir respecter egalement son incognito. + +Une demi-heure apres, j'etais a la porte d'Obernay. Le coeur me battait +avec tant de violence, que je m'arretai un instant pour me remettre. Ce +fut Obernay lui-meme qui vint m'ouvrir; de la terrasse de son jardin, il +m'avait vu arriver. + +--Je comptais sur toi, me dit-il, et me voila pourtant dans un transport +de joie comme si je ne t'esperais plus. Viens, viens! toute la famille +est reunie, et nous attendons Valvedre d'un moment a l'autre. + +Je trouvai Alida au milieu d'une douzaine de personnes qui ne nous +permirent d'echanger que les saluts d'usage. Il y avait la, outre le +pere, la mere et la fiancee d'Henri, la soeur ainee de Valvedre, +mademoiselle Juste, personne moins agee et moins antipathique que je ne +me la representais, et une jeune fille d'une beaute etonnante. Bien +qu'absorbe par la pensee d'Alida, je fus frappe de cette splendeur de +grace, de jeunesse et de poesie, et, malgre moi, je demandai a Henri, au +bout de quelques instants, si cette belle personne etait sa parente. + +--Comment diable, si elle l'est! s'ecria-t-il en riant, c'est ma soeur +Adelaide! Et voici l'autre que tu n'as pas connue, comme celle-ci, dans +ton enfance; voici notre demon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui +entrait. + +Rosa etait ravissante aussi, moins ideale que sa soeur et plus +sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n'avait pas +quatorze ans, et sa tenue n'etait pas encore celle d'une demoiselle bien +raisonnable; mais il y avait tant d'innocence dans sa gaiete petulante +qu'on n'etait pas tente d'oublier combien l'enfant etait pres de devenir +une jeune fille. + +--Quant a l'ainee, reprit Obernay, c'est la filleule de ta mere et mon +eleve a moi, une botaniste consommee, je t'en avertis, et qui n'entend +pas raison avec les superbes railleurs de ton espece. Fais attention a +ton bel esprit, si tu veux qu'elle consente a te reconnaitre. Pourtant, +grace a ta mere, qui lui fait l'honneur de lui ecrire tous les ans en +reponse a ses lettres du 1er janvier, et pour qui elle conserve une +grande veneration, j'espere qu'elle ne fera pas trop mauvais accueil a +ta mine de poete echevele; mais il faut que ce soit ma mere qui vous +presente l'un a l'autre. + +--Tout a l'heure! repris-je en voyant qu'Alida me regardait. Laisse-moi +revenir de ma surprise et de mon eblouissement. + +--Tu la trouves belle? Tu n'es pas le seul; mais n'aie pas l'air de t'en +apercevoir, si tu ne veux la desesperer. Sa beaute est comme un fleau +pour elle. Elle ne peut sortir de la vieille ville sans qu'on s'attroupe +pour la voir, et elle n'est pas seulement intimidee de cette avidite des +regards, elle en est blessee et offensee. Elle en souffre veritablement, +et elle en devient triste et sauvage hors de l'intimite. Demain sera +pour elle un jour d'exhibition forcee, un jour de supplice par +consequent. Si tu veux etre de ses amis, regarde-la comme si elle avait +cinquante ans. + +--A propos de cinquante ans, repris-je pour detourner la conversation, +il me semble que mademoiselle Juste n'a guere davantage. Je me figurais +une veritable duegne. + +--Cause avec elle un quart d'heure, et tu verras que la duegne est une +femme d'un grand merite. Tiens, je veux te presenter a elle; car, moi, +je l'aime, cette belle-soeur-la, et je veux qu'elle t'aime aussi. + +Il ne me permit pas d'hesiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont +l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la +conversation. C'etait une vieille fille un peu maigre et accentuee de +physionomie, mais qui avait du etre presque aussi belle que la soeur +d'Obernay, et dont le celibat me semblait devoir cacher quelque mystere, +car elle etait riche, de bonne famille, et d'un esprit tres-independant. +En l'ecoutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et meme un +certain charme serieux et profond qui me penetra de respect et de +crainte. Elle me temoigna pourtant de l'interet et me questionna sur ma +famille, qu'elle paraissait tres-bien connaitre, sans pourtant rappeler +ou preciser les circonstances ou elle l'avait connue. + +On avait dejeune, mais on tenait en reserve une collation pour moi et +pour M. de Valvedre. En attendant qu'il arrivat, Henri me conduisit dans +ma chambre. Nous trouvames sur l'escalier madame Obernay et ses deux +filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mere au +passage afin qu'elle me presentat en particulier a sa fille ainee. + +--Oui, oui, repondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous +faire de grandes reverences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu +d'avoir ete compagnons d'enfance pendant un an, a Paris. M. Valigny +etait alors un garcon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma +fille, et tu en abusais sans scrupule. A present que tu n'es que trop +raisonnable, remercie-le du passe et parle-lui de ta marraine, qui a +continue d'etre si bonne pour toi. + +Adelaide etait fort intimidee; mais j'etais si bien en garde contre le +danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En +un instant, je la vis transformee. Cette reveuse et fiere beaute s'anima +d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de +gaucherie charmante qui ajoutait a sa grace naturelle. Je ne fus pas emu +en touchant cette main pure, et, comme si elle l'eut senti, elle sourit +davantage et m'apparut plus belle encore. + +C'etait un type tres-different de celui d'Obernay et de Rosa, qui +ressemblaient a leur mere. Adelaide en tenait aussi par la blancheur et +l'eclat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la +taille degagee et les extremites fines de son pere, qui avait ete un des +plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et fraiche +sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvedre, sans etre +jolie, etait extremement agreable: on disait dans la ville que, lorsque +les Obernay et les Valvedre etaient reunis, ou croyait entrer dans un +musee de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement +caracterisees et dignes de la statuaire et du pinceau. + +J'avais a peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler. + +--Valvedre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et +dejeuner avec toi. + +Je descendis en toute hate; mais, a la derniere marche de l'escalier, il +me vint une terreur etrange. Une vague apprehension qui, depuis quinze +jours, m'avait souvent traverse l'esprit et qui m'etait revenue +fortement dans la journee, s'empara de moi a tel point, que, voyant la +porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay etait sur +mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle a manger. Le +repas etait servi; une voix a la fois douce et male partait du salon +voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon, +c'etait M. de Valvedre lui-meme. + +Un monde de mensonges plus impossibles les uns que les autres, un siecle +d'anxietes remplirent le peu d'instants qui me separaient de cette +inevitable rencontre. Qu'allais-je dire a M. de Valvedre, a Henri, a +Paule et devant les deux familles, pour motiver ma presence aux environs +de Valvedre, quand on m'avait cru dans le nord de la Suisse a cette meme +epoque? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inouie et +qu'il m'etait impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de +l'egoisme. Je l'aimais, je l'aimais d'instinct, d'entrainement, de +conviction et par fatalite peut-etre, cet homme accompli que je venais +essayer de tromper, de rendre par consequent malheureux ou ridicule! + +La tete me tournait quand Obernay me presenta a Valvedre, et j'ignore si +je reussis a faire bonne contenance. Quant a lui, il eut un tres-vif +sentiment de surprise, mais tout aussitot reprime. + +--C'est la ton ami? dit-il a Henri. Eh bien, je le connais deja. J'ai +fait la traversee du lac avec lui ce matin, et nous avons philosophe +ensemble pendant plus d'une heure. + +Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adelaide nous +appela pour dejeuner, et nous nous assimes vis-a-vis l'un de l'autre, +lui tranquille et n'ayant aucun soupcon, puisqu'il ignorait mon +mensonge, moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture. +Pour m'achever, Alida vint s'asseoir aupres de son mari d'un air +d'interet et de deference, et s'efforcer, tout en causant, de deviner +quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre. + +--Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle; je vous ai dit +qu'a Saint-Pierre il avait ete notre chevalier, a Paule et a moi, +pendant qu'Obernay vous cherchait dans ces affreux glaciers. + +--Je n'ai pas oublie cela, repondit Valvedre, et je suis content d'etre +l'oblige d'une personne qui m'a ete sympathique a premiere vue. + +Alida, nous voyant si bien ensemble, retourna au salon, et Adelaide vint +prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvedre une affection a +laquelle il etait certainement impossible d'entendre malice, a moins +d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en etait pas +moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait +quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec +un melange de respect et de tendresse qui retablissait les convenances +de famille dans leur intimite. Elle le servait avec empressement, et il +se laissait servir, disant: "Merci, ma bonne fille!" avec un accent +pleinement paternel; mais elle etait si grande et si belle, et lui, il +etait encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour +m'imaginer que ce mari trompe consentirait de bon coeur a ne pas s'en +apercevoir, tant il etait heureux pere! + +On se separa bientot pour se reunir au diner. La famille etait occupee +de mille soins pour la grande journee du lendemain. Les hommes sortirent +ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvedre et ses deux +belles-soeurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais +avec angoisse la possibilite d'echanger quelques mots avec Alida. Paule, +appelee par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit +bientot; mais mademoiselle Juste etait comme rivee a son fauteuil. Elle +continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frere en +depit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention +son profil austere, et je sentis en elle autre chose que le desir de +contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le +remplissait en depit de tous et d'elle-meme. Son regard lucide, qui +surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui penetrait mon +affreux malaise, semblait nous dire a l'un et a l'autre: "Croyez-vous +que cela m'amuse?" + +Au bout d'une heure de conversation tres-penible dont mademoiselle Juste +et moi fimes tous les frais, car Alida etait trop irritee pour avoir la +force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvedre, au +lieu d'accompagner ses soeurs et ses enfants jusqu'a Geneve le 8 +juillet, les avait confies a Obernay pour s'arreter autour du Simplon. +Je me hatai d'aller au-devant de la decouverte qui me menacait, en +disant que, la precisement, j'avais rencontre M. de Valvedre et avais +fait connaissance avec lui sans savoir son nom. + +--C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas +que vous fussiez de ce cote-la. + +Je repondis avec aplomb qu'en voulant gagner la vallee du Rhone par le +mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profite de ma +bevue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries +d'Obernay sur mon etourderie a me conduire en depit de ses instructions, +je ne m'en etais pas vante dans ma lettre. + +--Puisque vous etiez si pres de Valvedre, dit Alida avec la meme +tranquillite, vous eussiez du venir me voir. + +--Vous ne m'y aviez pas autorise, repondis-je, et je n'ai pas ose. + +Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien +qu'elle n'etait pas notre dupe. + +Des que je fus seul avec Alida, je lui parlai avec effroi de cette +fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas que son mari put +concevoir des doutes. + +--Lui jaloux? repondit-elle en haussant les epaules. Il ne me fait pas +tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je +vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une +timidite singuliere. On a deja fait la remarque que vous n'etiez pas +ainsi a votre premiere apparition dans la maison. + +--Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des epines. Il me +semble a chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du cote +de Valvedre et m'ecraser sous le ridicule du pretexte que je viens de +trouver. M. de Valvedre doit m'en vouloir de m'etre moque de lui en me +donnant pour un comedien. Il est vrai qu'il s'est laisse traiter de +docteur: je le prenais pour un medecin; mais j'ai eu l'initiative de ma +meprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer, +tandis que moi... + +--Vous a-t-il reparle de cela? reprit Alida un peu soucieuse. + +--Non, pas un mot la-dessus! C'est bien etrange. + +--Alors c'est tout naturel. Valvedre ne connait pas la feinte. Il a tout +oublie; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'etre ensemble. + +Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes +levres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme +un ouragan dans la maison et dans le salon. + +L'aine etait beau comme son pere, et lui ressemblait d'une maniere +frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il etait laid. Je me +souvins qu'Obernay m'avait parle d'une preferenc marquee de madame de +Valvedre pour Edmond, et involontairement j'epiai les premieres caresses +qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigues a +l'aine, et elle me le presenta en me demandant si je le trouvais joli. +Elle effleura a peine les joues de l'autre, en ajoutant: + +--Quant a celui-ci, il ne l'est pas, je le sais! + +Le pauvre enfant se mit a rire, et, serrant la tete de sa mere dans ses +bras: + +--C'est egal, dit-il, il faut embrasser ton singe! + +Elle l'embrassa en le grondant de ses manieres brusques. Il lui avait +meurtri les joues avec ses baisers, ou un peu de malice et de vengeance +semblait se meler a son effusion. + +Je ne sais pourquoi cette petite scene me causa une impression penible. +Les enfants se mirent a jouer. Alida me demanda a quoi je pensais en la +regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne repondais pas, elle ajouta +a voix basse: + +--Etes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me +consoliez; car je vais etre separee de l'un et de l'autre, a moins que +je ne me fixe dans cette odieuse ville de Geneve. Et encore n'est-il pas +certain qu'on voulut m'y autoriser. + +Elle m'apprit que M. de Valvedre s'etait decide a confier l'education de +ses deux fils a l'excellent professeur Karl Obernay, pere d'Henri. +Eleves dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement +choyes par les femmes et instruits serieusement par les hommes. Alida +devait donc se rejouir de cette decision, qui epargnait a ses enfants +les rudes epreuves du college, et elle s'en rejouissait en effet, mais +avec des larmes qui etaient visiblement a l'adresse d'Edmond, bien +qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur egale +l'eloignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance +toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvedre devait +prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espere les y +soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence, +puisque Juste se fixait a Geneve dans la maison voisine. + +J'allais lui dire que cette prevention obstinee ne me paraissait pas +bien equitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une +egale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaiete avec laquelle +tous deux grimperent sur ses genoux et jouerent avec son bonnet, dont +elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espiegle Paolino le lui ota +meme tout a fait, et la vieille fille ne fit aucune difficulte de +montrer ses cheveux gris ebouriffes par ces petites mains folles. A ce +moment, je vis sur cette figure rigide une maternite si vraie et une +bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait +causee. + +Le diner rassembla tout le monde, excepte M. de Valvedre, qui ne vint +que dans la soiree. J'eus donc deux ou trois heures de repit, et je pus +me remettre au diapason convenable. Il regnait dans cette maison une +amenite charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se +disait condamnee a vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune +des personnes qui se trouvaient la, un fonds de valeur reelle et ce je +ne sais quoi de mur ou de calme qui trahit l'etude ou le respect de +l'etude, on sentait aussi en elles, avec les qualites essentielles de la +vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains +rapports, il me semblait etre chez moi parmi les miens; mais l'interieur +genevois etait plus enjoue et comme rechauffe par le rayon de jeunesse +et de beaute qui brillait dans les yeux d'Adelaide et de Rosa. Leur mere +etait comme ravie dans une beatitude religieuse en regardant Paule et en +pensant au bonheur d'Henri. Paule etait paisible comme l'innocence, +confiante comme la droiture: elle avait peu d'expansions vives; mais, +dans chaque mot, dans chaque regard a son fiance, a ses parents et a ses +soeurs, il y avait comme un intarissable foyer de devouement et +d'admiration. + +Les trois jeunes filles avaient ete liees des l'enfance, elles se +tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient +mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui eut donne tort dans ses +differends avec Alida, on sentait bien qu'elle la cherissait davantage. +Alida etait-elle aimee de ces trois jeunes filles? Evidemment, Paule la +savait malheureuse et l'aimait naivement pour la consoler. Quant aux +demoiselles Obernay, elles s'efforcaient d'avoir de la sympathie pour +elle, et toutes deux l'entouraient d'egards et de soins; mais Alida ne +les encourageait nullement, et repondait a leurs timides avances avec +une grace froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de +femmes savantes, la petite Rosa etant deja, selon elle, infatuee de +pedantisme. + +--Cela ne parait pourtant pas du tout, lui dis-je: l'enfant est +ravissante... et Adelaide me parait une excellente personne. + +--Oh! j'etais bien sure que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux +yeux-la! reprit avec humeur Alida. + +Je n'osai lui repondre: l'etat de tension nerveuse ou je la voyais me +faisait craindre qu'elle ne se trahit. + +D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arriverent avec leurs +parents. On passa au jardin, qui, sans etre grand, etait fort beau, +plein de fleurs et de grands arbres, avec une vue magnifique au bord de +la terrasse. Les enfants demanderent a jouer, et tout le monde s'en +mela, excepte les gens ages et Alida, qui, assise a l'ecart, me fit +signe d'aller aupres d'elle. Je n'osai obeir. Juste me regardait, et +Rosa, qui s'etait beaucoup enhardie avec moi pendant le diner, vint me +prendre resolument le bras, pretendant que tout le _jeune monde_ devait +jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour +vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frere ouvrit la partie de +barres, et il etait mon aine. Elle me reclamait dans son camp, parce que +Henri etait dans le camp oppose et que je devais courir aussi bien que +lui. Henri m'appela aussi, il fallut oter mon habit et me mettre en +nage. Adelaide courait apres moi avec la rapidite d'une fleche. J'avais +peine a echapper a cette jeune Atalante, et je m'etonnais de tant de +force unie a tant de souplesse et de grace. Elle riait, la belle fille; +elle montrait ses dents eblouissantes. Confiante au milieu des siens, +elle oubliait le tourment des regards; elle etait heureuse, elle etait +enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses +que la pourpre du soir fait paraitre embrasees. + +Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frere. Le ciel m'est temoin +que je ne songeais qu'a m'echapper de ce tourbillon de courses, de cris +et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles +d'obstination et de ruse, j'en fus venu a bout, je la trouvai sombre et +dedaigneuse. Elle etait revoltee de ma faiblesse, de mon enfantillage; +elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour +quitter ces jeux imbeciles et pour venir a elle! J'etais lache, je +craignais les propos, ou j'etais deja charme par les dix-huit ans et les +joues roses d'Adelaide. Enfin elle etait indignee, elle etait jalouse; +elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme +le plus beau de sa vie. + +J'etais desespere de ne pouvoir la consoler; mais M. de Valvedre venait +d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant la. Il me semblait +qu'il entendait mes paroles avant que mes levres leur eussent livre +passage. Alida, plus hardie et comme dedaigneuse du peril, me reprochait +d'etre trop jeune, de manquer de presence d'esprit et d'etre plus +compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je +rougissais de mon inexperience, je fis de grands efforts pour m'en +corriger. Tout le reste de la soiree, je reussis a paraitre tres-enjoue; +alors Alida me trouva trop gai. + +On le voit, nous etions condamnes a nous reunir dans les circonstances +les plus penibles et les plus irritantes. Le soir, retire dans ma +chambre, je lui ecrivis: + +"Vous etes mecontente de moi, et vous me l'avez temoigne avec colere. +Pauvre ange, tu souffres! et j'en suis la cause! Tu maudis ce jour tant +desire qui ne nous a pas seulement donne un instant de securite pour +lire dans les yeux l'un de l'autre! Me voila eperdu, furieux contre +moi-meme et ne sachant que faire pour eviter ces angoisses et ces +impatiences qui me devorent aussi, mais que je subirais avec +resignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune, +dis-tu! Eh bien, pardonne a mon inexperience, et tiens-moi compte de la +candeur et de la nouveaute de mes emotions. Va, la jeunesse est une +force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des perils +d'un autre genre, je suis au-dessous de ton reve. Faut-il t'arracher +violemment a tous les liens qui pesent sur toi? faut-il braver l'univers +et m'emparer de ta destinee a tout prix? Je suis pret, dis un mot. Je +peux tout briser autour de nous deux... Mais tu ne le veux pas, tu +m'ordonnes d'attendre, de me soumettre a des epreuves contre lesquelles +se revolte la franchise de mon age! Quel plus grand sacrifice pouvais-je +te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc pitie de moi, cruelle! et +toi aussi, prends donc patience! + +"Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice? pourquoi me dire +qu'Adelaide?... Non! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez +dit. C'etait insense, c'etait inique! Une autre que toi! mais +existe-t-il donc d'autres femmes sur la terre? Laissons cette folie et +n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement +frappe. Tes deux enfants vont demeurer ici... Et toi, que vas-tu faire? +Cette resolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie? +Comptes-tu retourner dans cette solitude de Valvedre, ou j'aurais si peu +le droit de vivre aupres de toi, sous les regards de tes voisins +provinciaux, et entouree de gens qui tiendront note de toutes tes +demarches? Tu avais parle d'aller dans quelque grande ville... Songe +donc! tu le peux a present. Dis, quand pars-tu? ou allons-nous? Je ne +peux pas admettre que tu hesites. Reponds, mon ame, reponds! Un mot, et +je supporte tout ce que tu voudras pour sauver les apparences, ou +plutot, non, je pars demain soir. Je me dis rappele par mes parents, je +me soustrais a toutes ces miserables dissimulations qui t'exasperent +autant que moi, je cours t'attendre ou tu voudras. Ah! viens! fuyons! ma +vie t'appartient." + +La journee du lendemain s'ecoula sans que je pusse lui glisser ma +lettre. Quoi que m'en eut dit madame de Valvedre, je n'osais trop me +confier a la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien eveillee pour ce +role de depositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs, Juste de +Valvedre faisait si bonne garde, que j'en perdais l'esprit. + +Je ne raconterai pas la ceremonie du mariage protestant. Le temple etait +si pres de la maison, qu'on s'y rendit a pied sous les yeux des deux +villes, ameutees en quelque sorte pour voir l'agreable mariee, mais +surtout la belle Adelaide dans sa fraiche et pudique toilette. Elle +donnait le bras a M. de Valvedre, dont la consideration semblait mieux +que tout autre porte-respect la proteger contre les brutalites de +l'admiration. Neanmoins elle etait froissee de cette curiosite +outrageante des foules, et marchait triste, les yeux baisses, belle dans +sa fierte souffrante comme une reine qu'on trainerait au supplice. + +Apres elle, Alida etait aussi un objet d'emotion. Sa beaute n'etait pas +frappante au premier abord; mais le charme en etait si profond, qu'on +l'admirait surtout apres qu'elle avait passe. J'entendis faire des +comparaisons, des reflexions plus ou moins niaises. Il me sembla qu'il +s'y melait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher +pretexte a une querelle; mais a Geneve, si on est tres-petite ville, on +est generalement bon, et ma colere eut ete ridicule. + +Le soir, il y eut un petit bal compose d'environ cinquante personnes qui +formaient la parente et l'intimite des deux familles. Alida parut avec +une toilette exquise, et, sur ma priere, elle dansa. Sa grace indolente +fit son effet magique; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la +disputerent et se montrerent d'autant plus enfievres qu'elle paraissait +moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espere que la +danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et a +mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant, +tres-dispose a lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de +coquetterie. Ce fut impossible: elle ne voulait plaire a personne; mais +elle sentait, elle savait qu'elle charmait tous les hommes, et il y +avait dans son indifference je ne sais quel air de souverainete blasee, +mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai qu'elle parlait a ces +jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme +si elle en avait eu sur eux, et c'etait, a mon gre, leur faire trop +d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus +retrouver, dans ses regards a des etrangers, cette prise de possession +qui avait bouleverse et ravi mon ame. Certes, aupres d'elle, Adelaide et +ses jeunes amies etaient de simples bourgeoises, tres-ignorantes de +l'empire de leurs charmes et tres-incapables, malgre l'eclat de leur +jeunesse, de lui disputer la plus humble conquete; mais qu'il y avait de +pudeur dans leur modestie, et comme leur extreme politesse etait une +sauvegarde contre la familiarite! Une petite circonstance me fit +insister en moi-meme sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa +tomber son eventail; dix admirateurs se precipiterent pour le ramasser. +Pour un peu, on se fut battu; elle le prit de la main triomphante qui le +lui presentait, sans aucune parole de remerciement, sans meme un sourire +de convention, et comme si elle etait trop maitresse des volontes de cet +inconnu pour lui savoir le moindre gre de son esclavage. C'etait un bon +petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarite. En fait, +c'etait de sa part une betise; en theorie, il avait pourtant raison. +Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au dedain, elle le provoque +plus qu'elle ne l'eloigne, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a +toujours un peu d'encouragement au fond de ces _mepriseries_ royales. + +Pour me venger du secret depit que j'eprouvais, je cherchai quel service +je pourrais rendre a Adelaide, qui dansait pres de moi. Je vis qu'elle +avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'etaient +detachees de son bouquet, et, comme elle revenait a sa place, je les +enlevai vite et adroitement. Elle parut s'etonner un peu d'un si beau +zele, et cet etonnement meme etait une impression de pudeur. Je ne la +regardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais +elle me l'adressa un instant apres, quand la figure de la contredanse la +replaca pres de moi. + +--Vous m'avez preservee d'une chute, me dit-elle tout haut en souriant; +vous etes toujours bon pour moi, comme _jadis!_ + +Bon pour elle! c'etait trop de reconnaissance a coup sur, et cela +pouvait amener une declaration de la part d'un impertinent; mais il eut +fallu l'etre jusqu'a l'imbecillite pour ne pas sentir dans l'extreme +politesse de cette chaste fille un doute d'elle-meme qui imposait aux +autres un respect sans bornes. + +Je n'attendis pas la fin du bal. J'y souffrais trop. Comme j'allais +gagner ma petite chambre, Valvedre se trouva devant moi et me fit signe +de le suivre a l'ecart. + +--Voici l'explication, pensai-je: qu'il se decide donc enfin a me +chercher querelle, ce mysterieux personnage! Ce sera me soulager d'une +montagne qui m'etouffe! + +Mais il s'agissait de bien autre chose. + +--Il est arrive ici tantot, me dit-il, des parents de Lausanne sur +lesquels on ne comptait plus. On est force de leur donner l'hospitalite +et de disposer de votre chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur +cedez naturellement la place; mais on ne veut pas vous envoyer a +l'auberge, on vous confie a moi. J'ai mon pied-a-terre dans la ville, +tout pres d'ici; voulez-vous me permettre d'etre votre hote? + +Je remerciai et j'acceptai resolument. + +--S'il veut se reserver une explication chez lui, me disais-je, a la +bonne heure! j'aime mieux cela. + +Il appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-meme me +prit le bras pour me conduire a son domicile. C'etait une maison du +voisinage, ou il me fit traverser plusieurs pieces encombrees de caisses +et d'instruments etranges, quelques-uns d'une grande dimension et qui +brillaient vaguement, dans l'obscurite, d'un eclat vitreux ou +metallique. + +--C'est mon attirail de _docteur es sciences_, me dit-il en riant. Cela +ressemble assez a un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pas? Vous +comprenez, ajouta-t-il d'un ton indefinissable, que madame de Valvedre +n'aime pas cette habitation, et qu'elle prefere l'agreable hospitalite +des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de +votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini +la-bas, et, si vous vouliez y retourner... + +--Pourquoi y retournerais-je? repondis-je affectant l'indifference. Je +n'aime pas le bal, moi! + +--N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous interesse? + +--Tous les Obernay m'interessent; mais le bal est la plus maussade +maniere de jouir de la societe des gens qu'on aime. + +--Eh! pas toujours! Il donne une certaine animation... Quand j'etais +jeune, je ne haissais pas ce bruit-la. + +--C'est que vous avez eu l'esprit d'etre jeune, monsieur de Valvedre. A +present, on ne l'a plus. On est vieux a vingt ans. + +--Je n'en crois rien, dit-il en allumant son cigare; car il m'avait +suivi dans la chambre qui m'etait destinee, comme pour s'assurer que +rien n'y manquait a mon bien-etre. Je crois que c'est une pretention! + +--De ma part? repondis-je un peu blesse de la lecon. + +--Peut-etre aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela +coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se +soustraire a son empire. Elle s'y soumet de bonne foi, parce que la plus +nouvelle mode lui parait toujours la meilleure; mais, si vous m'en +croyez, vous examinerez un peu serieusement les dangers de celle-ci, et +vous ne vous y laisserez pas trop prendre. + +Son accent avait tant de douceur et de bonte, que je cessai de croire a +un piege tendu par sa suspicion a mon inexperience, et, retombant sous +le charme, j'eprouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui +ouvrir mon coeur. Il y avait la quelque chose d'horrible dont je ne +saurais meme aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et +je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer a lui +infliger le plus amer des outrages! + +Il me dit encore quelques paroles qui furent comme un trait de lumiere +sur le fond de sa pensee. Il me sembla qu'en m'invitant a retourner au +bal, c'est-a-dire a etre jeune, naif et croyant, il essayait de savoir +quelle impression Adelaide avait faite sur moi et si j'etais capable +d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me rappelle +plus comment, sur ses levres. + +Je fis d'elle le plus grand eloge, autant pour paraitre libre de coeur +et d'esprit vis-a-vis de sa femme que pour voir s'il eprouvait quelque +secrete douleur a propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donne +pour decouvrir qu'il l'aimait a l'insu de lui-meme, et que l'infidelite +d'Alida ne troublerait pas la paix de son ame genereuse! Mais, s'il +aimait Adelaide, c'etait avec un desinteressement si vrai, ou avec une +si heroique abnegation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux +ni dans ses paroles. + +--Je n'ajoute rien a vos eloges, dit-il, et, si vous la connaissiez +comme moi qui l'ai vue naitre, vous sauriez que rien ne peut exprimer la +droiture et la bonte de cette ame-la. Heureux l'homme qui sera digne +d'etre son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si grand honneur +et une si grande felicite a envisager, que celui-la devra y travailler +serieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou +desenchante. + +--Monsieur de Valvedre, m'ecriai-je involontairement, vous semblez me +dire que je pourrais aspirer... + +--A conquerir sa confiance? Non, je ne puis dire cela, je n'en sais +rien. Elle vous connait encore trop peu, et nul ne peut lire dans +l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas ou cela arriverait, +vos parents et les siens s'en rejouiraient beaucoup. + +--Henri ne s'en rejouirait peut-etre pas! repondis-je. + +--Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'etre ingrat, mon +cher enfant! + +--Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais +d'autant plus qu'il m'aime en depit de nos differences d'opinions et de +caracteres; mais ces differences, qu'il me pardonne pour son compte, le +feraient beaucoup reflechir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une +de ses soeurs. + +--Quelles sont donc ces differences? Il ne me les a pas signalees en me +parlant de vous avec effusion. Voyons, repugnez-vous a me les dire? Je +suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la votre, un homme +que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre pere, +qui merite egalement ces sentiments-la, mais que j'ai fort peu connu; je +parle de votre oncle Antonin, un savant a qui je dois les premieres et +les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait, +entre lui et moi, a peu pres la meme distance d'age qui existe +aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous +porter un vif interet, et que j'aimerais a m'acquitter envers sa memoire +en devenant votre conseil et votre ami comme il etait le mien. +Parlez-moi donc a coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri +Obernay vous reproche. + +Je fus sur le point de m'epancher dans le sein de Valvedre comme un +enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se defend. +Pourquoi ne cedai-je point a un salutaire entrainement? Il eut +probablement arrache de ma poitrine, sans le savoir et par la seule +puissance de sa haute moralite, le trait empoisonne qui devait se +tourner contre lui; mais je cherissais trop ma blessure, et j'eus peur +de la voir fermer. J'eprouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil +epanchement avec celui dont j'etais le rival. Il fallait etre resolu a +ne plus l'etre, ou devenir le dernier des hypocrites. J'eludai +l'explication. + +--Henri me reproche precisement, lui repondis-je, le scepticisme, cette +maladie de l'ame dont vous voulez me guerir; mais ceci nous menerait +trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre +fois. + +--Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et +peut-etre sera-ce un meilleur remede a vos ennuis que tous mes +raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir... +Pourquoi m'avez-vous dit, a notre premiere rencontre, que vous etiez +comedien? + +--Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout +seul. + +--Et puis, en voyage, on aime a mystifier les passants, n'est-il pas +vrai? + +--Oui! on fait l'agreable vis-a-vis de soi-meme, on se croit fort +spirituel, et on s'apercoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un +impertinent de mauvais gout en presence d'un homme de merite. + +--Allons, allons, reprit en riant Valvedre, le pauvre homme de merite +vous pardonne de tout son coeur et ne racontera rien de ceci a la bonne +Adelaide. + +J'etais fort embarrasse de mon role, et, par moments, je me persuadais, +malgre la liberte d'esprit de M. de Valvedre, que, s'il avait en depit +de lui-meme quelque velleite de jalousie, c'etait bien plus a propos +d'Adelaide qu'a propos de sa femme. Je me maudissais donc d'etre +toujours dans la necessite de le faire souffrir. Pourtant je me +rappelais les premieres paroles qu'il m'avait dites au Simplon: "J'ai +beaucoup aime une femme qui est morte." Il aimait donc en souvenir, et +c'est la qu'il puisait sans doute la force de n'etre ni jaloux de sa +femme, ni epris d'une autre. + +Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le delivrer d'un trouble +possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer +au mariage, et que, si je venais a y songer, ce serait lorsque Rosa +serait en age de quitter sa poupee. + +--Rosa! repondit-il avec quelque vivacite. Eh! mais oui... vos ages +s'accorderont peut-etre mieux alors! Je la connais autant que l'autre, +et c'est un tresor aussi que cette enfant-la. Mais partez donc et faites +danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'etes pas encore +aussi vieux que vous le pretendiez! + +Il me tendit la main, cette main loyale qui brulait la mienne, et je +m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses +telescopes et de ses alambics. + + + + +VI + + +Je retournai chez les Obernay. On dansait encore; mais Alida, +secretement blessee de mon depart, s'etait retiree. Le jardin etait +illumine; on s'y promenait par groupes dans l'intervalle des +contredanses et des valses. Il n'y avait aucun moyen de nouer un mystere +quelconque dans cette fete modeste, pleine de bonhomie et d'honnete +abandon. Je ne vis pas reparaitre Valvedre, et j'affectai, devant +mademoiselle Juste, qui tenait bon jusqu'a la fin, beaucoup de gaiete et +de liberte d'esprit. On proposa un cotillon, et les jeunes filles +deciderent que tout le monde en serait. J'allai inviter mademoiselle +Juste, Henri ayant invite sa mere. + +--Quoi! me dit en souriant la vieille fille, vous voulez que je danse +aussi, moi? Eh bien, soit. Je ferai avec vous une fois le tour de la +salle; apres quoi, je serai libre de me faire remplacer par une danseuse +dont je vais m'assurer d'avance. + +Je ne pus voir a qui elle s'adressait; il y avait un peu de confusion +pour prendre place. Je me trouvai avec elle vis-a-vis de M. Obernay pere +et d'Adelaide. Quand ils eurent ouvert la figure, les deux graves +personnages se firent signe et s'eclipserent. Je devenais le cavalier +d'Adelaide, avec laquelle je n'avais pas ose danser sous les yeux +d'Alida, et qui me tendit sa belle main avec confiance. Elle n'y +entendait certes pas malice; mais mademoiselle Juste savait bien ce +qu'elle faisait. Elle parlait bas au pere Obernay en nous regardant d'un +air moitie bienveillant, moitie railleur. La figure candide du vieillard +semblait lui repondre: "Vous croyez? Moi, je n'en sais rien, ce n'est +pas impossible." + +Oui, je l'ai su plus tard, ils parlaient du mariage autrefois vaguement +projete avec mes parents. Juste, sans rien savoir de mon amour pour +Alida, pressentait quelque charme deja jete sur moi par l'enchanteresse, +et elle s'efforcait de le faire echouer en me rapprochant de ma fiancee. +Ma fiancee! cette splendide et parfaite creature eut pu etre a moi! Et +moi, je preferais a une vie excellente et a de celestes felicites les +orages de la passion et le desastre de mon existence! Je me disais cela +en tenant sa main dans la mienne, en affrontant les magnificences de son +divin sourire, en contemplant les perfections de tout son etre pudique +et suave! Et j'etais fier de moi, parce qu'elle n'eveillait en moi aucun +instinct, aucun germe d'infidelite envers ma dangereuse et terrible +souveraine! Ah! si elle eut pu lire dans mon ame, celle qui la possedait +si entierement! Mais elle y lisait a contre-sens, et son oeil irrite me +condamnait au moment de mon plus pur triomphe sur moi-meme; car elle +etait la, cette magicienne haletante et jalouse, elle m'epiait d'un oeil +trouble par la fievre. Quelle victoire pour Juste, si elle eut pu le +deviner! + +L'appartement de madame de Valvedre etait au-dessus de la salle ou l'on +dansait. D'un cabinet de toilette en entre-sol, on pouvait voir tout ce +qui se passait en bas par une rosace masquee de guirlandes. Alida avait +voulu jeter machinalement un dernier regard sur la petite fete; elle +avait ecarte le feuillage, et, me voyant la, elle etait restee clouee a +sa place. Et moi, me sentant sous les yeux de Juste, je croyais etre un +grand diplomate et servir habilement la cause de mon amour en m'occupant +d'Adelaide et en jouant le role d'un petit jeune homme enivre de +mouvement et de gaiete! + +Aussi le lendemain, quand j'eus reussi a faire tenir ma lettre a madame +de Valvedre, je recus une reponse foudroyante. Elle brisait tout, elle +me rendait ma liberte. Dans la matinee, Juste et Paule avaient parle +devant elle de mon union projetee avec Adelaide et d'une recente lettre +de ma mere a madame Obernay, ou ce desir etait delicatement exprime. + +"Je ne savais rien de tout cela, disait Alida, vous me l'aviez laisse +ignorer. En apprenant que votre voyage en Suisse n'avait pas eu d'autre +but que la poursuite de ce mariage, et en voyant de mes propres yeux, +cette nuit, combien vous etiez ravi de la beaute de votre future, je me +suis explique votre conduite depuis trois jours. Des que vous etes entre +dans cette maison, des que vous avez vu celle qu'on vous destinait, +votre maniere d'etre avec moi a entierement change. Vous n'avez pas su +trouver un instant pour me parler en secret, vous n'avez pas pu inventer +le plus petit expedient, vous qui savez si bien penetrer dans les +forteresses par-dessus les murs, quand le desir vient en aide a votre +genie. Vous avez ete vaincu par l'eclat de la jeunesse, et, moi, j'ai +pali, j'ai disparu comme une etoile de la nuit devant le soleil levant. +C'est tout simple. Enfant, je ne vous en veux pas; mais pourquoi manquer +de franchise? pourquoi m'avoir fait souffrir mille tortures? pourquoi, +sachant que je haissais a bon droit certaine vieille fille, l'avoir +traitee avec une veneration ridicule? N'avez-vous pas senti deja des +mouvements de malveillance, presque d'aversion, contre la malheureuse +Alida? Il me semble que, dans un moment, l'unique moment ou vos regards, +sinon vos paroles, pouvaient me rassurer, vous m'avez fait entendre que +j'etais, selon vous, une mauvaise mere. Oui, oui, on vous avait deja dit +cela, que je preferais mon bel Edmond a mon pauvre Paul, que celui-ci +etait une victime de ma partialite, de mon injustice: c'est le theme +favori de mademoiselle Juste, et elle avait bien reussi a le persuader a +mon mari, qui m'estime; elle a du reussir plus vite a le prouver a mon +amant, qui ne m'estime pas! + +"Allons! il faut se placer au-dessus de ces miseres! Il faut que je +dedaigne tout cela, et que je vous apprenne que, si je suis une personne +odieuse, au moins j'ai la fierte qui convient a ma situation. +Epargnez-vous de vains mensonges; vous aimez Adelaide et vous serez son +mari, je vais vous y aider de tout mon pouvoir. Renvoyez-moi mes lettres +et reprenez les votres. Je vous pardonne de tout mon coeur comme on doit +pardonner aux enfants. J'aurai plus de peine a m'absoudre moi-meme de ma +folie et de ma credulite." + +Ainsi ce n'etait pas assez de la situation terrible ou nous nous +trouvions vis-a-vis de la famille et de la societe: il fallait que le +desespoir, la jalousie et la colere missent en cendre nos pauvres coeurs +deja battus en ruine! + +Je fus pris d'un acces de rage contre la destinee, contre Alida et +contre moi-meme. J'allai faire mes adieux a la famille Obernay, et je +repartis pour mon pretendu voyage d'agrement; mais je m'arretai a deux +lieues de Geneve, en proie a une terreur douloureuse. Je n'avais pas +pris conge de madame de Valvedre; elle etait sortie quand j'etais alle +faire mes adieux. En rentrant et en apprenant ma brusque resolution, +elle etait bien femme a se trahir; mon depart, au lieu de la sauver, +pouvait la perdre... Je revins sur mes pas, incapable d'ailleurs de +supporter la pensee de ses souffrances. Je feignis d'avoir oublie +quelque chose chez Obernay, et j'y arrivai avant qu'Alida fut rentree. +Ou donc etait-elle depuis le matin? Adelaide et Rosa etaient seules a la +maison. Je me hasardai a leur demander si madame de Valvedre avait aussi +quitte Geneve. Je regrettais de ne l'avoir pas saluee. Adelaide me +repondit avec une sainte tranquillite que madame de Valvedre etait a la +chapelle catholique au bas de la rue. Et, comme elle prenait mon trouble +pour de la surprise, elle ajouta: + +--Est-ce que cela vous etonne? Elle est fervente papiste, et, nous +autres heretiques, nous respectons toute sincerite. C'est demain, nous +a-t-elle dit, l'anniversaire de la mort de sa mere; et elle se reproche +de nous avoir fait, cette nuit, le sacrifice de danser. Elle veut s'en +confesser, commander une messe, je crois... Enfin, si vous vouliez +prendre conge d'elle, attendez-la. + +--Non, repondis-je, vous voudrez bien lui exprimer mes regrets. + +Les deux soeurs essayerent de me retenir, pour causer, disaient-elles, +une bonne surprise a Henri, qui allait rentrer. Adelaide insista +beaucoup; mais, comme je ne cedai pas, et que, sans m'en vouloir, elle +me dit amicalement adieu et gaiement bon voyage, je vis que cette +simplicite de manieres bienveillantes ne couvrait aucun regret +dechirant. + +Je fus a peine dehors, que je me dirigeai vers la petite eglise. J'y +entrai; elle etait deserte. Je fis le tour de la nef; dans un coin +obscur et froid, je vis, entre un confessionnal et l'angle de la +muraille, une femme habillee de noir, agenouillee sur le pave, et comme +ecrasee sous le poids d'une douleur extatique. Elle etait couverte de +tant de voiles, que j'hesitai a la reconnaitre. Enfin je devinai ses +formes delicates sous le crepe de son deuil, et je me hasardai a lui +toucher le bras. Ce bras roidi et glace ne sentit rien. Je me precipitai +sur elle, je la soulevai, je l'entrainai. Elle se ranima faiblement et +fit un effort pour me repousser. + +--Ou me conduisez-vous? dit-elle avec egarement. + +--Je n'en sais rien! a l'air, au soleil! vous etes mourante. + +--Ah! il fallait donc me laisser mourir!... j'etais si bien! + +Je poussai au hasard une porte laterale qui se presenta devant moi, et +je me trouvai dans une ruelle etroite et peu frequentee. Je vis un +jardin ouvert. Alida, sans savoir ou elle etait, put marcher jusque-la. +Je la fis entrer dans ce jardin et s'asseoir sur un banc au soleil. Nous +etions chez des inconnus, des maraichers; les patrons etaient absents. +Un journalier qui travaillait dans un carre de legumes nous regarda +entrer, et, supposant que nous etions de la maison, il se remit a +l'ouvrage sans plus s'occuper de nous. + +Le hasard amenait donc ce tete-a-tete impossible! Quand Alida se sentit +ranimee par la chaleur, je la conduisis au bout de ce jardin assez +profond, qui remontait la colline de la vieille ville, et je m'assis +aupres d'elle sous un berceau de houblon. + +Elle m'ecouta longtemps sans rien dire; puis, me laissant prendre ses +mains tiedes et tremblantes, elle s'avoua desarmee. + +--Je suis brisee, me dit-elle, et je vous ecoute comme dans un reve. +J'ai prie et pleure toute la journee, et je ne voulais reparaitre devant +mes enfants que quand Dieu m'aurait rendu la force de vivre; mais Dieu +m'abandonne, il m'a ecrasee de honte et de remords sans m'envoyer le +vrai repentir qui inspire les bonnes resolutions. J'ai invoque l'ame de +ma mere, elle m'a repondu: "Le repos n'est que dans la mort!" J'ai senti +le froid de la derniere heure, et, loin de m'en defendre, je m'y suis +abandonnee avec une volupte amere. Il me semblait qu'en mourant la, aux +pieds du Christ, non pas assez rachetee par ma foi, mais purifiee par ma +douleur, j'aurais au moins le repos eternel, le neant pour refuge. Dieu +n'a pas plus voulu de ma destruction que de mes pleurs. Il vous a amene +la pour me forcer a aimer, a bruler, a souffrir encore. Eh bien, que sa +volonte soit faite! Je suis moins effrayee de l'avenir depuis que je +sais que je peux mourir de fatigue et de chagrin quand le fardeau sera +trop lourd. + +Alida etait si saisissante et si belle dans son voluptueux accablement, +que je trouvai l'eloquence d'un coeur profondement emu pour la +convaincre et la rappeler a la vie, a l'amour et a l'esperance. Elle me +vit si navre de sa peine, qu'a son tour elle eut pitie de moi et se +reprocha mes pleurs. Nous echangeames les serments les plus +enthousiastes d'etre a jamais l'un a l'autre, quoi qu'il put arriver de +nous; mais, en nous separant, qu'allions-nous faire? J'etais parti pour +toutes les personnes que nous connaissions a Geneve. L'heure avancait, +on pouvait s'inquieter de l'absence de madame de Valvedre et la +chercher. + +--Rentrez, lui dis-je; je dois quitter cette ville, ou nous sommes +entoures de dangers et d'amertumes. Je me tiendrai dans les environs, je +m'y cacherai et je vous ecrirai. Il faut absolument que nous trouvions +le moyen de nous voir avec securite et d'arranger notre avenir d'une +maniere decisive. + +--Ecrivez a la Bianca, me dit-elle; j'aurai vos lettres plus vite que +par la _poste restante_. Je resterai a Geneve pour les recevoir, et, de +mon cote, je reflechirai a la possibilite de nous revoir bientot. + +Elle redescendit le jardin, et j'y restai apres elle pour qu'on ne nous +vit pas sortir ensemble. Au bout de dix minutes, j'allais me retirer, +lorsque je m'entendis appeler a voix basse. Je tournai la tete; une +petite porte venait de s'ouvrir derriere moi dans le mur. Personne ne +paraissait, je n'avais pas reconnu la voix; on m'avait appele par mon +prenom. Etait-ce Obernay? Je m'avancai et vis Moserwald, qui m'attirait +vers lui par signes, d'un air de mystere. + +Des que je fus entre, il referma la porte derriere nous, et je me +trouvai dans un autre enclos, desert, cultive en prairie, ou plutot +abandonne a la vegetation naturelle, ou paissaient deux chevres et une +vache. Autour de cet enclos si neglige regnait une vigne en berceau +soutenue par un treillage tout neuf a losanges serrees. C'est sous cet +abri que Moserwald m'invitait a le suivre. Il mit le doigt sur ses +levres et me conduisit sous l'auvent d'une sorte de masure situee a l'un +des bouts de l'enclos. La, il me parla ainsi: + +--D'abord faites attention, mon cher! Tout ce qui se dit sous la treille +peut etre entendu a droite et a gauche a travers les murs, qui ne sont +ni epais ni hauts. A gauche, vous avez le jardin de Manasse, un de mes +pauvres coreligionnaires qui m'est tout devoue; c'est la que vous etiez +tout a l'heure avec _elle_, j'ai tout entendu! A droite, le mur est +encore plus perfide, je l'ai fait amincir et percer d'ouvertures +imperceptibles qui permettent de voir et d'entendre ce qui se passe dans +le jardin des Obernay. Ici, entre les deux enclos, vous etes chez moi. +J'ai achete ce lopin de terre pour etre aupres d'_elle_, pour la +regarder, pour l'ecouter, pour surprendre ses secrets, s'il est +possible. J'ai fait le guet pour rien tous ces jours-ci; mais, +aujourd'hui, en ecoutant par hasard de l'autre cote, j'en ai appris plus +que je ne voudrais en savoir. N'importe, c'est un fait accompli. Elle +vous aime, je n'espere plus rien; mais je reste son ami et le votre. Je +vous l'avais promis, je n'ai qu'une parole. Je vois que vous etes +grandement affliges et tourmentes tous les deux. Je serai, moi, votre +providence. Restez cache ici; la baraque n'est pas belle, mais elle est +assez propre en dedans. Je l'ai fait arranger en secret et sans bruit, +sans que personne s'en soit doute, il y a deja six mois, lorsque +j'esperais qu'_elle_ serait, un jour ou l'autre, touchee de mes soins, +et qu'elle daignerait venir se reposer la... Il n'y faut plus songer! +Elle y viendra pour vous. Allons, mon argent et mon savoir-faire ne +seront pas tout a fait perdus, puisqu'ils serviront a son bonheur et au +votre. Adieu, mon cher. Ne vous montrez pas, ne vous promenez pas le +jour dans l'endroit decouvert; on pourrait vous voir des maisons +voisines. Ecrivez des lettres d'amour tant que le soleil brille, ou ne +prenez l'air que sous le berceau. A la nuit noire, vous pourrez vous +risquer dans la campagne, qui commence a deux pas d'ici. Manasse va etre +a vos ordres. Il vous fera d'assez bonne cuisine; il renverra les +ouvriers, qui pourraient causer. Il portera vos lettres au besoin et les +remettra avec une habilete sans pareille. Fiez-vous a lui; il me doit +tout, et dans un instant il va savoir qu'il vous appartient pour trois +jours. Trois jours, c'est bien assez pour se concerter, car je vois que +vous cherchez le moyen de vous reunir. Cela finira par un enlevement! je +m'y attends bien. Prenez garde pourtant; ne faites rien sans me +consulter. On peut assurer son bonheur sans perdre la position d'une +femme. Ne soyez pas imprudent, conduisez-vous en homme d'honneur, ou +bien, ma foi! je crois que je me mettrais contre vous, et que, malgre +mon peu de gout pour les duels, il faudrait nous couper la gorge... +Adieu, adieu, ne me remerciez pas! Ce que je fais, je le fais par +egoisme; c'est encore de l'amour! mais c'est de l'amour desespere. +Adieu!... Ah! a propos, il faut que je retire de la quelques papiers; +entrons. + +Abasourdi et irresolu, je le suivis dans l'interieur de ce hangar en +ruine, tout charge de lierre et de joubarbes. Une petite construction +neuve s'abritait sous cette carapace et s'ouvrait de l'autre cote du +jardin sur un etroit parterre eblouissant de roses. L'appartement +mysterieux se composait de trois petites pieces d'un luxe inoui. + +--Tenez, dit Moserwald en me montrant, sur une console de rouge antique, +une coupe d'or cisele remplie jusqu'aux bords de perles fines +tres-grosses, je laisse cela ici. C'est le collier que je lui destinais +a sa premiere visite, et, a chaque visite, la coupe eut contenu quelque +autre merveille; mais, dans ce temps-la, vous savez, elle n'a pas +seulement daigne voir ma figure!... N'importe, vous lui offrirez ces +perles de ma part... Non, elle les refuserait; vous les lui donnerez +comme venant de vous. Si elle les meprise, qu'elle en fasse un collier a +son chien! Si elle n'en veut pas, qu'elle les seme dans les orties! Moi, +je ne veux plus les voir, ces perles que j'avais choisies une a une dans +les plus beaux apports du Levant. Non, non, cela me ferait mal de les +regarder. Ce n'est pas la ce que je voulais retirer d'ici. C'est un +paquet de brouillons de lettres que je voulais lui ecrire. Il ne faut +pas qu'elle les trouve et qu'elle s'en moque. Ah! voyez, le paquet est +gros! Je lui ecrivais tous les jours, quand elle etait ici; mais, quand +il s'agissait de cacheter et d'envoyer, je n'osais plus. Je sentais que +mon style etait lourd, mon francais incorrect... Que n'aurais-je pas +donne pour savoir tourner cela comme vous le savez dans doute! Mais on +ne me l'a point appris, et j'avais peur de la faire rire, moi qui me +sentais tout en feu en ecrivant. Allons, je remporte ma poesie, et je +pars. Ne me parlez pas... Non, non! pas un mot; adieu. J'ai le coeur +gros. Si vous m'empechiez de me devouer pour elle, je vous tuerais et je +me tuerais ensuite... Ah! ceci me fait penser... Quand on a des +rendez-vous avec une femme, il ne faut pas se laisser surprendre et +assassiner. Voila des pistolets dans leur boite. Ils sont bons, allez! +on les a faits pour moi, et aucun souverain n'en a de pareils... +Ecoutez! encore un mot! si vous voulez me voir, Manasse vous deguisera +et vous conduira dans la soiree a mon hotel. Il vous fera entrer sans +que personne vous remarque. Fut-ce au milieu de la nuit, je vous +recevrai. Vous aurez besoin de mes conseils, vous verrez! Adieu, adieu! +soyez heureux, mais rendez-la heureuse. + +Il me fut impossible d'interrompre ce flux de paroles, ou le grossier et +le ridicule des details etaient emportes par un souffle de passion +exaltee et sincere. Il se deroba a mes refus, a mes remerciements, a mes +denegations, dont, au reste, je sentais bien l'inutilite. Il tenait mon +secret, et il fallait lui laisser exercer son devouement ou craindre son +depit. Il me repoussa dans le casino, il m'enferma dans le jardin, et je +me soumis, et je l'aimai en depit de tout; car il pleurait a chaudes +larmes, et je pleurais aussi comme un enfant brise par des emotions +au-dessus de ses forces. + +Quand j'eus repris un peu mes sens et resume ma situation, j'eus horreur +de ma faiblesse. + +--Non certes, m'ecriai-je interieurement, je n'attirerai pas Alida dans +ce lieu, ou son image a ete profanee par des esperances outrageantes. +Elle ne verrait qu'avec degout ce luxe et ces presents que lui destinait +un amour indigne d'elle. Et, moi-meme, je souffre ici comme dans un air +malsain charge d'idees revoltantes. Je n'ecrirai pas d'ici a Alida; je +sortirai ce soir de ce refuge impur pour n'y jamais rentrer! + +La nuit approchait. Des qu'elle fut sombre, je priai Manasse, qui etait +venu prendre mes ordres, de me conduire chez Moserwald; mais Moserwald +arrivait au meme instant pour s'informer de moi, et nous rentrames +ensemble dans le casino, ou, sur l'ordre de son maitre, Manasse nous +servit un repas tres-recherche. + +--Mangeons d'abord, disait Moserwald. Je ne serais pas rentre ici au +risque d'y rencontrer une personne qui ne doit pas m'y voir; mais +puisque vous me dites qu'elle n'y viendra pas, et puisque vous vouliez +venir me parler, nous serons plus tranquilles ici que chez moi. Vous +n'aviez pas pense a diner, je m'en doutais. Moi, je n'y songeais que +pour vous, mais voila que je me sens tout a coup grand'faim. J'ai tant +pleure! Je vois qu'on a raison de le dire: les larmes creusent +l'estomac. + +Il mangea comme quatre; apres quoi, les vins d'Espagne aidant a la +digestion de ses pensees, il me dit naivement: + +--Mon cher, vous me croirez si vous voulez, mais, depuis six mois, voici +le premier repas que je fais. Vous avez bien vu qu'a Saint-Pierre je +n'avais pas d'appetit. Outre ma melancolie habituelle, j'avais l'amour +en tete. Eh bien, la secousse d'aujourd'hui m'a gueri le corps en +m'apaisant l'imagination. Vrai, je me sens tout autre, et l'idee que je +fais enfin quelque chose de bon et de grand me releve au-dessus de ma +vie ordinaire. N'en riez pas! En feriez-vous autant a ma place? Ce n'est +pas sur!... Vous autres beaux esprits, vous avez pour vous l'eloquence. +Cela doit user le coeur a la longue!... Mais nous voila seuls. Manasse +ne reviendra pas sans que je le sonne, car, vous voyez, il y a la un +cordon qui glisse sous les treilles et qui aboutit a sa maisonnette, +dans l'enclos voisin. Parlez: que vouliez-vous me dire? et pourquoi +pretendez-vous que madame de Valvedre ne peut pas venir ici? + +Je le lui expliquai sans detour. Il m'ecouta avec toute l'attention +possible comme s'il eut voulu s'aviser et s'instruire des delicatesses +de l'amour; puis il reprit la parole. + +--Vous vous meprenez sur mes esperances, dit-il; je n'en avais pas. + +--Vous n'en aviez pas, et vous faisiez decorer cette maisonnette, vous +choisissiez une a une les plus belles perles d'Orient?... + +--Je n'esperais rien de ces moyens-la, surtout depuis l'affaire de la +bague. Faut-il vous repeter que, pour moi, je n'y voyais que des +hommages desinteresses, des preuves de devouement, la joie de procurer +un petit plaisir feminin a une femme recherchee? Vous ne comprenez pas +cela, vous! Vous vous etes dit: "Je meriterai et j'obtiendrai l'amour +par mes talents et ma rhetorique." Moi, je n'ai pas de talents. Toute ma +valeur est dans ma richesse. Chacun offre ce qu'il a, que diable! Je +n'ai jamais eu la pensee d'acheter une femme de ce merite; mais, si par +ma passion j'avais pu la convaincre, ou eut ete l'offense quand je +serais venu mettre mes tresors sous ses pieds? Tous les jours, l'amour +exprime sa reconnaissance par des dons, et, quand un nabab offre des +bouquets de pierreries, c'est comme si vous offriez un sonnet dans une +poignee de fleurs des champs. + +--Je vois, lui dis-je, que nous ne nous entendrons pas sur ce point. +Admettez, si vous voulez, que j'ai un scrupule deraisonnable, mais +sachez que ma repugnance est invincible. Jamais, je vous le declare, +Alida ne viendra ici. + +--Vous etes un ingrat! fit Moserwald en levant les epaules. + +--Non, m'ecriai-je, je ne veux pas etre ingrat! Je vois que vous ne +m'avez pas trompe en me disant qu'il y avait en vous des tresors de +bonte. Ces tresors-la, je les accepte. Vous savez le secret de ma vie. +Vous l'avez surpris, je n'ai donc pas eu le merite de vous le confier, +et pourtant je le sens en surete dans votre coeur. Vous voulez me +conseiller dans l'emploi des moyens materiels qui peuvent assurer ou +compromettre le bonheur et la dignite de la femme que j'aime? Je crois a +votre experience, vous connaissez mieux que moi la vie pratique. Je vous +consulterai, et, si vous me conseillez bien, ma reconnaissance sera +eternelle. Toutes mes repulsions pour certains cotes de votre nature +seront vivement combattues et peut-etre effacees en moi par l'amitie. Il +en est deja ainsi; oui, j'ai pour vous une reelle affection, j'estime en +vous des qualites d'autant plus precieuses qu'elles sont natives et +spontanees. Ne me demandez pas autre chose, ne cherchez jamais a me +faire accepter des services d'une valeur venale. Vous n'etes que riche, +dites-vous, et chacun offre ce qu'il peut! Vous vous calomniez: vous +voyez bien que vous avez une valeur morale, et que c'est par la que vous +avez conquis ma gratitude et mon affection. + +Le pauvre Moserwald me serra dans ses bras en recommencant a pleurer. + +--J'ai donc enfin un ami! s'ecria-t-il, un veritable ami, qui ne me +coute pas d'argent! Ma foi, c'est le premier, et ce sera le seul. Je +connais assez l'humanite pour avoir cela. Eh bien, je le garderai comme +la prunelle de mes yeux, et vous, comme mon ami, prenez mon coeur, mon +sang et mes entrailles. Nephtali Moserwald est a vous a la vie et a la +mort. + +Apres ces effusions, ou il trouva le moyen d'etre comique et pathetique +en meme temps, il me declara qu'il fallait parler raison sur le point +capital, l'avenir de madame de Valvedre. Je lui racontai comment je +m'etais lie a mon insu avec le mari, et, sans lui rien confier des +orages de mon amour, je lui fis comprendre que des relations ordinaires +protegees par l'hypocrisie des convenances etaient impossibles entre +deux caracteres entiers et passionnes. Il me fallait posseder l'ame +d'Alida dans la solitude, j'etais incapable de ruser avec son mari et +son entourage. + +--Vous avez grand tort d'etre ainsi, repondit Moserwald. C'est un +puritanisme qui rendra toutes choses bien difficiles; mais, si vous etes +cassant et maladroit, ce qu'il y a encore de plus habile, c'est de +disparaitre. Eh bien, cherchons les moyens. M. de Valvedre est riche et +sa femme n'a rien. Je me suis informe a de bonnes sources, et je sais +des choses que vous ignorez probablement; car vous avez traite +d'injurieux mon amour pour elle, et pourtant, par le fait, le votre lui +sera plus nuisible. Savez-vous qu'on peut l'epouser, cette femme +charmante, et que ma fortune me permettait d'y pretendre? + +--L'epouser! Que dites-vous? Elle n'est donc pas mariee?... + +--Elle est catholique, Valvedre est protestant, et ils se sont maries +selon le rite de la confession d'Augsbourg, qui admet le divorce. Bien +que M. de Valvedre soit, a ce qu'on dit, un grand philosophe, il n'a pas +voulu faire acte de catholicite, et, bien qu'Alida et sa mere fussent +tres-orthodoxes, ce mariage etait si beau pour une fille sans avoir, que +l'on n'insista pas pour le faire ratifier par votre Eglise et par les +lois civiles qui confirment l'indissolubilite. On assure que madame de +Valvedre s'est affectee plus tard de ce genre d'union qui ne lui +paraissait pas assez legitime, mais que rien n'a pu decider son mari a +se denationaliser, civilement et religieusement parlant. Donc, le jour +ou Valvedre sera mecontent de sa femme, il pourra la repudier, qu'elle y +consente ou non et la laisser a peu pres dans la misere. Ne jouez pas +avec la situation, Francis! vous n'avez rien, et il y a dix ans que +cette femme vit dans l'aisance. La misere tue l'amour! + +--Elle ne connaitra pas la misere; je travaillerai. + +--Vous ne travaillerez pas de longtemps, vous etes trop amoureux. +L'amour emporte le genie, je le sais par experience, moi qui n'avais +qu'un gros bon sens, et qui suis parfaitement devenu fou! Je n'ai pas +fait une seule bonne affaire depuis que j'avais cette folie en tete. +Heureusement, j'en avais fait auparavant; mais revenons a vous, et +supposons, si vous voulez, que vous ferez, malgre l'amour, des vers +magnifiques. Savez-vous ce que cela rapporte? Rien quand on n'est pas +connu, et fort peu quand on est celebre. Il arrive meme tres-souvent +que, pour commencer, il faut etre son propre editeur, sauf a vendre une +demi-douzaine d'exemplaires. Croyez-moi, la poesie est un plaisir de +prince. Ne songez a elle qu'a vos moments perdus. Je vous trouverai bien +un emploi, mais il faudra s'en occuper et s'y tenir. Des chiffres, cela +ne vous amusera pas, et si Alida s'ennuie dans la ville ou vous vous +fixerez!... Je vous l'ai dit la premiere fois que je vous ai vu, vous +devriez faire des affaires. Vous n'y entendez rien, mais cela s'apprend +plus vite que le grec et le latin, et, avec de bons conseils, on peut +arriver, pourvu qu'on n'ait pas de scrupules exageres et des idees +fausses sur le mecanisme social. + +--Ne me parlez pas de cela, Moserwald! repondis-je avec vivacite. Vous +passez pour un honnete homme, ne me dites rien des operations qui vous +ont enrichi. Laissez-moi croire que la source est pure. Je risquerais, +ou de ne pas comprendre, ou de me trouver dans un desaccord terrible +avec vous. D'ailleurs, mon jugement la-dessus est fort inutile; il y a +un premier et insurmontable obstacle, c'est que je n'ai pas le plus +mince capital a risquer. + +--Mais, moi, je veux risquer pour vous... Je ne vous associerai qu'aux +benefices! + +--Laissons cela; c'est impossible! + +--Vous ne m'aimez pas! + +--Je veux vous aimer en dehors des questions d'interet, je vous l'ai +dit. Faut-il s'expliquer?... Les causes et les circonstances de notre +amitie sont exceptionnelles; ce qu'un ami ordinaire pourrait peut-etre +accepter de vous tres-naturellement, moi, je dois le refuser. + +--Oui, je comprends, vous vous dites que, par le fait, c'est a moi +qu'Alida devrait son bien-etre!... Alors n'en parlons plus; mais le +diable m'emporte si je sais ce que vous allez devenir! Il faudrait, pour +vous donner un bon conseil, savoir les dispositions du mari. + +--Cela est impossible. L'homme est impenetrable. + +--Impenetrable!... Bah! si je m'en melais! + +--Vous? + +--Eh bien, oui, moi, et sans paraitre en aucune facon. + +--Expliquez-vous. + +--Il a bien confiance en quelqu'un, ce mari? + +--Je n'en sais rien. + +--Mais, moi, je le sais! Il ouvre quelquefois le verrou de sa cervelle +pour votre ami Obernay... Je l'ai ecoule parler, et, comme il melait de +la science a sa conversation, je n'ai pas bien compris; mais il m'a paru +un homme chagrin ou preoccupe. Cependant il n'a nomme personne. Il +parlait peut-etre d'une autre femme que la sienne: il est peut-etre +epris de cette merveilleuse Adelaide. + +--Ah! taisez-vous, Moserwald! la soeur d'Obernay! un homme marie! + +--Un homme marie qui peut divorcer! + +--C'est vrai, mon Dieu! Parlait-il de divorcer? + +--Allons, je vois que la chose vous interesse plus que moi, et, au fait, +c'est vous seul qu'elle interesse a present. Si Alida avait eu le bon +sens de m'aimer, je ne m'inquietais guere de son mari, moi! Je lui +faisais tout rompre, je lui assurais un sort quatre-vingt-dix fois plus +beau que celui qu'elle a, et je l'epousais, car je suis libre et honnete +homme! Vous voyez bien que mes pensees ne l'avilissaient pas; mais +l'amour est fantasque, c'est vous qu'elle choisit: n'y pensons plus. +Donc, c'est a vous qu'il importe et qu'il appartient de fouiller dans le +coeur et dans la conscience du mari. Ne quittez pas ce precieux casino, +mon cher; mettez-vous souvent en embuscade au bout du mur, sous la +tonnelle de charmille que vous voyez d'ici, et qui est la repetition de +celle qui occupe l'angle du jardin Obernay. C'est la que j'ai fait +pratiquer une fente bien masquee. Le mur n'est pas long, et, lors meme +que les personnages se promenent d'un bout a l'autre en causant, on ne +perd pas grand'chose quand on a l'oreille fine. Faites ce metier +patiemment pendant cinq ou six fois vingt-quatre heures, s'il le faut, +et je parie que vous saurez ce que vous voulez savoir. + +--L'idee est ingenieuse a coup sur, mais je n'en profiterai pas. +Surprendre ainsi les secrets de la famille Obernay me semble une +bassesse! + +--Vous voila encore avec vos exagerations! Il s'agit bien des Obernay! +Si votre ami marie sa soeur avec Valvedre, vous le saurez un peu plus +tot que les autres, voila tout, et vous etes bon, j'imagine, pour garder +les secrets que vous surprendrez. Ce qui est d'une importance +incalculable pour Alida, c'est de savoir si Valvedre l'aime encore ou +s'il en aime une autre. Dans le premier cas, il est jaloux, irrite, il +se venge en brisant tout, et vos affaires vont mal: il faudra alors se +creuser la tete pour en sortir. Dans le second cas, tout est sauve, vous +tenez le Valvedre. Presse de rompre sa chaine, il fait a sa femme un +sort tres-honorable, qu'elle pourra meme discuter, et on se separe sans +aucun bruit; car, si le divorce peut s'obtenir malgre la resistance de +l'un des epoux, il y a scandale dans ces cas-la, tandis que, par +consentement mutuel, aucune des parties n'est deconsideree. Valvedre +fera beaucoup de sacrifices a sa reputation. Ce sera l'affaire de sa +femme de profiter de la circonstance. Alors vous l'epousez; vous n'etes +pas bien riches, mais vous avez le necessaire, et il vous est permis de +cultiver les lettres. Autrement... + +J'interrompis Moserwald avec humeur. J'avais beau faire pour l'aimer, il +trouvait toujours moyen de me blesser avec son positivisme. + +--Vous faites de ma passion, lui dis-je, une affaire d'interet. Vous +m'en gueririez, si je vous laissais prendre de l'influence sur moi. +Tenez, j'en suis fache, tout ce que vous m'avez conseille aujourd'hui +est detestable. Je ne veux ni attirer Alida ici, ni accepter de vous les +moyens de la faire vivre avec moi, ni ecouter derriere les murs,--autant +vaut ecouter aux portes,--ni me preoccuper de la question d'argent, ni +desirer un divorce qui me permettrait de faire un mariage avantageux. Je +veux aimer, je veux croire, je veux rester sincere et enthousiaste. Je +braverai donc la destinee, quelle qu'elle soit, puisqu'il n'y a pas de +moyens irreprochables pour la soumettre. + +--C'est fort bien, mon pauvre don Quichotte! repondit Moserwald en +prenant son chapeau. Vous parlez a votre aise de risquer le tout pour le +tout! Mais, si vous aimez, vous reflechirez avant de precipiter Alida +dans la honte et dans le besoin. Je vous laisse; la nuit porte conseil, +et vous passerez la nuit ici, car vous n'avez pas vos effets, et il faut +bien me donner le temps de vous les faire tenir. Ou sont-ils? + +Je les avais laisses aux environs de Geneve, dans une auberge de village +que je lui indiquai. + +--Vous les aurez demain matin, me dit-il, et, si vous voulez partir pour +le royaume de l'inconnu, vous partirez: mais le dieu d'amour vous +inspirera auparavant quelque chose de plus raisonnable et surtout de +plus delicat. Demain au soir, je reviendrai voir si vous y etes encore +et diner avec vous..., si toutefois vous etes seul. + +J'ecrivis a madame de Valvedre le resume de tout ce qui s'etait passe, +comme quoi je me trouvais tout pres d'elle et pouvais l'apercevoir, si +elle se promenait dans le jardin. Je dormis quelques heures, et, des le +matin, je lui fis tenir ma lettre par l'adroit et devoue Manasse, qui me +rapporta la reponse, ainsi que mon sac de voyage. + +"Restez ou vous etes, me disait madame de Valvedre; j'ai confiance en ce +Moserwald, et il ne me repugne pas d'aller dans ce jardin. Faites que +celui qui donne vis-a-vis de la chapelle soit ouvert, et ne bougez pas +de la journee." + +A trois heures de l'apres-midi, elle se glissa dans mon enclos. +J'hesitais a la faire entrer dans le pavillon. Elle se moqua de mes +scrupules. + +--Comment voulez-vous, me dit-elle, que je m'offense des projets de +mariage de ce Moserwald? Il voulait gagner mon coeur a force de bagues +et de colliers! Il raisonnait a son point de vue, qui n'est pas le +notre. Un juif est un animal _sui generis_, comme dirait M. de Valvedre; +il n'y a pas a discuter avec ces etres-la, et rien de leur part ne peut +nous atteindre. + +--Vous detestez les juifs a ce point? lui dis-je. + +--Non, pas du tout! je les meprise! + +Je fus choque de ce parti pris, inique a tant d'egards; j'y vis une +preuve de plus de ce levain d'amertume et d'injustice reelle qui etait +dans le caractere d'Alida; mais ce n'etait pas le moment de s'arreter a +un incident, quel qu'il fut: nous avions tant de choses a nous dire! + +Elle entra dans le casino, elle en critiqua la richesse avec dedain et +ne regarda pas seulement les perles. + +--Au milieu de toutes les imbecillites de ce Moserwald, dit-elle, il y a +une bonne idee dont je m'empare Il veut que nous surprenions les secrets +de mon mari. Cela peut vous repugner; mais c'est mon droit, et c'est +pour essayer cela que je suis venue. + +--Alida, repris-je saisi d'inquietude, vous etes donc bien tourmentee +des resolutions de votre mari? + +--J'ai des enfants, repondit-elle, et il m'importe de savoir quelle +femme aura la pretention de devenir leur mere. Si c'est Adelaide... +Pourquoi donc rougissez-vous? + +J'ignore si j'avais rougi en effet, mais il est certain que je me +sentais blesse de voir l'immaculee soeur d'Obernay melee a nos +preoccupations. Je n'avais pas fait part a madame de Valvedre des +reflexions de Moserwald a cet egard; j'eusse cru trahir la religion de +la famille et de l'amitie; mais un reste de jalousie rendait Alida +cruelle envers cette jeune fille, envers moi, envers Valvedre et tous +les autres. + +--Vous ne me croyez pas assez simple, dit-elle, pour n'avoir pas vu, +depuis huit jours, que la belle des belles trouve mon mari fort bien, +qu'elle s'evanouit presque d'admiration a chaque parole de sa bouche +eloquente, que mademoiselle Juste la traite deja comme sa soeur, qu'on +joue a la petite mere avec mes fils, enfin que, des hier, toute la +famille, surprise de votre brusque depart, a definitivement tourne les +yeux vers le pole, c'est-a-dire vers le nom et la fortune! Ces Obernay +sont tres-positifs, des gens si raisonnables! Quant a la jeune personne, +elle etait d'une gaiete folle en m'annoncant que vous etiez parti. +J'aurais fait bien d'autres observations, si je n'eusse ete brisee de +fatigue et forcee de me retirer de bonne heure. Aujourd'hui, je me sens +plus vivante, vous etes la, et je m'imagine que je vais apprendre +quelque chose qui me rendra la liberte et le repos de ma conscience. Moi +qui avais des remords et qui prenais mon mari pour un sage de la +Grece!... Allons donc! il est toujours jeune, et beau, et brulant comme +un volcan sous la glace! + +--Alida! m'ecriai-je, frappe d'un trait de lumiere, ce n'est pas de moi, +c'est de votre mari que vous etes jalouse!... + +--Ce serait donc de vous deux a la fois, reprit-elle, car je le suis de +vous horriblement, je ne peux pas le cacher. Cela m'est revenu ce matin +avec la vie. + +--C'est peut-etre de nous deux! qui sait? vous l'avez tant aime! + +Elle ne repondit pas. Elle etait inquiete, agitee; il semblait qu'elle +se repentit de notre reconciliation et de nos serments de la veille, ou +qu'une preoccupation plus vive que notre amour lui fit voir enfin les +dangers de cet amour et les obstacles de la situation. Il etait evident +que ma lettre l'avait bouleversee, car elle m'accablait de questions sur +les revelations que Moserwald m'avait faites. + +--A mon tour, lui dis-je, laissez-moi donc vous interroger. Comment se +fait-il que, me voyant si malheureux en presence de tout ce qui nous +separe, vous ne m'ayez jamais dit: "Tout cela n'existe pas, je peux +invoquer une loi plus humaine et plus douce que la notre, j'ai fait un +mariage protestant?" + +--J'ai du croire que vous le saviez, repondit-elle, et que vous pensiez +comme moi la-dessus. + +--Comment pensez-vous? Je l'ignore. + +--Je suis catholique... autant que peut l'etre une personne qui a le +malheur de douter souvent de tout et de Dieu meme. Je crois du moins que +la meilleure societe possible est la societe qui reconnait l'autorite +absolue de l'Eglise et l'indissolubilite du mariage. J'ai donc souffert +amerement de ce qu'il y a d'incomplet et d'irregulier dans le mien. +N'etait-ce pas une raison de plus pour y ajouter, par ma croyance et ma +volonte, la sanction que lui a refusee Valvedre? Ma conscience n'a +jamais admis et n'admettra jamais que lui ou moi ayons le droit de +rompre. + +--Eh bien, repondis-je, je vous aime mieux ainsi: cela me semble plus +digne de vous; mais, si votre mari vous contraint a reprendre votre +liberte!... + +--Il peut reprendre la sienne, si tant est qu'il l'ait perdue; mais, +moi, rien ne me decidera a me remarier. Voila pourquoi je ne vous ai +jamais dit que cela fut possible. + +Croirait-on que cette decision si nette me blessa profondement? Une +heure auparavant, je fremissais encore a l'idee de devenir l'epoux d'une +femme de trente ans, deux fois mere, et riche des aumones d'un ancien +mari. Toute ma passion faiblissait devant une si redoutable perspective, +et pourtant je m'etais dit que, si Alida, repudiee par ma faute, +exigeait de moi cette solennelle reparation, je me ferais au besoin +naturaliser etranger pour la lui donner; mais j'esperais qu'elle n'y +songerait seulement pas, et voila que je l'interrogeais, voila que je me +trouvais humilie et comme offense de sa fidelite quand meme envers +l'epoux ingrat! Il etait dans la destinee et aussi dans la nature de +notre amour de nous abreuver de chagrins a tout propos, a toute heure, +de nous rendre mefiants, susceptibles. Nous echangeames des paroles +aigres, et nous nous quittames en nous adorant plus que jamais, car il +nous fallait l'orage pour milieu, et l'enthousiasme ne se faisait en +nous qu'apres l'excitation de la colere ou de la douleur. + +Ce qu'il y avait de remarquable, c'est que nous n'arrivions jamais a +prendre une resolution. Il me semblait pressentir un mystere derriere +les reserves et les hesitations d'Alida. Elle pretendait qu'il y en +avait un aussi en moi, que je conservais une arriere-pensee de mariage +avec Adelaide, ou que j'aimais trop ma liberte d'artiste pour me donner +tout entier a notre amour. Et, quand je lui offrais ma vie, mon nom, ma +religion, mon honneur, elle refusait tout, invoquant sa propre +conscience et sa propre dignite. Quel labyrinthe inextricable, quel +chaos effrayant nous environnait! + +Quand elle fut partie, disant, comme de coutume, qu'elle reflechirait et +que je devais attendre une solution, je marchai avec agitation sous la +treille et me retrouvai machinalement a l'angle de la muraille, derriere +la tonnelle des Obernay. Adelaide et Rosa etaient la; elles causaient. + +--Je vois qu'il faut travailler pour faire plaisir a nos parents, a mon +frere et a toi, disait la petite, et aussi a mon bon ami Valvedre, a +Paule, a tout le monde enfin! Cependant, comme je me sens bien d'etre un +peu paresseuse par nature, je voudrais que tu me disses encore d'autres +raisons pour me forcer a me vaincre. + +--Je t'ai deja dit, repondit la voix suave de l'ainee, que le travail +plaisait a Dieu. + +--Oui, oui, parce que mon courage lui marquera l'amour que j'ai pour mes +parents et mes amis; mais pourquoi n'y a-t-il dans tout cela que moi a +qui la peine d'apprendre ne fasse pas grand plaisir? + +--Parce que tu ne reflechis pas. Tu t'imagines que la paresse te +rejouirait? Tu te trompes bien! Aussitot que ce qui nous contente +afflige ceux qui nous aiment, nous sommes dans le faux et dans le mal, +dans le repentir et le chagrin par consequent. Comprends-tu cela? +Voyons! + +--Oui, je comprends. Alors je serai donc mauvaise, si je suis +paresseuse? + +--Oh! cela, je t'en reponds! dit Adelaide avec un accent qui paraissait +gros d'allusions interieures. + +Il sembla que l'enfant eut devine l'objet de ces allusions, car elle +reprit apres un instant de silence: + +--Dis donc, soeur, est-ce que notre amie Alida est mauvaise? + +--Pourquoi le serait-elle? + +--Dame! elle ne fait rien de la journee, et elle ne se cache pas pour +dire qu'elle n'a jamais voulu rien apprendre. + +--Elle n'est pas mauvaise pour cela. Il faut croire que ses parents ne +tenaient pas a ce qu'elle fut instruite; mais, puisque tu me parles +d'elle, crois-tu qu'elle se plaise beaucoup a ne rien faire? Il me +semble qu'elle s'ennuie souvent. + +--Je ne sais pas si elle s'ennuie, mais elle baille ou pleure toujours. +Sais-tu qu'elle n'est pas gaie, notre amie? A quoi donc pense-t-elle du +matin au soir? Peut-etre qu'elle ne pense pas. + +--Tu te trompes. Comme elle a beaucoup d'esprit, elle pense au contraire +beaucoup, et peut-etre meme qu'elle pense trop. + +--Trop penser! Papa me dit toujours: "Pense, pense donc, tete folle! +pense a ce que tu fais!" + +--Le pere a raison. Il faut penser toujours a ce qu'on fait et jamais a +ce qu'on ne doit pas faire. + +--A quoi donc pense Alida? Voyons, le devines-tu? + +--Oui, et je vais te le dire. + +Adelaide baissait instinctivement la voix; je collai mon oreille contre +la fente du mur, sans me rappeler le moins du monde que je m'etais +promis de ne jamais espionner. + +--Elle pense a toutes choses, disait Adelaide: elle est comme toi et +moi, et peut-etre beaucoup plus intelligente que nous deux; mais elle +pense sans ordre et sans direction. Tu peux comprendre cela, toi qui me +racontes souvent tes songes de la nuit. Eh bien, quand tu reves, +penses-tu? + +--Oui, puisque je vois un tas de personnes et de choses, des oiseaux, +des fleurs... + +--Mais depend-il de toi de voir ou de ne pas voir ces fantomes-la? + +--Non, puisque je dors! + +--Tu n'as donc pas de volonte, et, par consequent, pas de raison et pas +de suite d'idees quand tu reves. + +Eh bien, il y a des personnes qui revent presque toujours, meme quand +elles sont eveillees. + +--C'est donc une maladie? + +--Oui, une maladie tres-douloureuse et dont on guerirait par l'etude des +choses vraies, car on ne fait pas toujours, comme toi, de beaux reves. +On en fait de tristes et d'effrayants quand on a le cerveau vide, et on +arrive a croire a ses propres visions. Voila pourquoi tu vois notre amie +pleurer sans cause apparente. + +--C'est donc cela! Et, j'y pense, nous ne pleurons jamais, nous autres! +Je ne t'ai jamais vue pleurer, toi, que quand maman etait malade; moi, +je baille bien quelquefois, mais c'est quand la pendule marque dix +heures du soir. Pauvre Alida! je vois que nous sommes plus raisonnables +qu'elle. + +--Ne t'imagine pas que nous valions mieux que d'autres. Nous sommes plus +heureuses, parce que nous avons des parents qui nous conseillent bien. +La-dessus, remercie Dieu, petite Rose, embrasse-moi, et allons voir si +la mere n'a pas besoin de nous pour le menage. + +Cette rapide et simple lecon de morale et de philosophie dans la bouche +d'une fille de dix-huit ans me donna beaucoup a reflechir. N'avait-elle +pas mis le doigt sur la plaie avec une sagacite extreme, tout en +prechant sa petite soeur? Alida etait-elle un esprit bien lucide, et son +imagination n'emportait-elle pas son jugement dans un douloureux et +continuel vertige? Ses irresolutions, l'inconsequence de ses velleites +de religion et de scepticisme, de jalousie tantot envers son mari, +tantot envers son amant, ses aversions obstinees, ses prejuges de race, +ses engouements rapides, sa passion meme pour moi, si austere et si +ardente en meme temps, que penser de tout cela? Je me sentis si effraye +d'elle, qu'un instant je me crus delivre du charme fatal par l'ingenue +et sainte causerie de deux enfants. + +Mais pouvais-je etre sauve si aisement, moi qui portais, comme Alida, le +ciel et l'enfer dans mon cerveau trouble, moi qui m'etais voue au reve +de la poesie et de la passion, sans vouloir admettre qu'il y eut, +au-dessus de mes propres visions et de ma libre creation interieure, un +monde de recherches, sanctionnees par le travail des autres et l'examen +des grandes individualites? Non, j'etais trop superbe et trop fievreux +pour comprendre ce mot simple et profond d'Adelaide a sa petite soeur: +_l'etude des choses vraies!_ L'enfant avait compris, et, moi, je +haussais les epaules en essuyant la sueur de mon front embrase. + +Les jours qui suivirent eurent des heures fortunees, des enivrements et +des palpitations terribles, au milieu de leurs detresses et de leurs +decouragements. Je restai dans le casino, et je tentai d'y ebaucher un +livre, precisement sur cette question qui me brulait les entrailles, +l'amour! Il semblait que le destin m'eut jete dans mon sujet en pleine +lumiere, et que le hasard m'eut fourni pour cabinet de travail l'oasis +revee par les poetes. J'etais entre quatre murs, il est vrai, dans une +sorte de prison regulierement encadree d'un berceau de monotone verdure; +mais cet interieur d'enclos, abandonne a lui-meme, avait des massifs de +buissons et des festons de ronces, parmi lesquels la belle vache et les +chevres gracieuses brillaient au soleil comme dans un cadre de velours. +L'herbe poussait si drue, qu'au matin elle avait repare le degat cause +par la pature de la veille. Derriere le casino, j'avais le parfum des +roses et un rideau de chevrefeuille rouge d'un incomparable eclat. Les +petites hirondelles dessinaient dans le ciel de souples evolutions +au-dessous des courbes plus larges et plus hardies des martinets au +sombre plumage. De la mansarde du casino, je decouvrais, au-dessus des +maisons inclinees en pente rapide, un coin de lac et quelques cimes de +montagnes. Le temps etait chaud, ecrasant; les matinees et les nuits +etaient splendides. + +Alida venait chaque jour passer une ou deux heures aupres de moi. Elle +etait censee prier dans l'eglise; elle s'echappait par la petite porte. +Manasse l'aidait par un signal a saisir le moment ou la rue etait +deserte. Je ne me montrais pas, je ne sortais jamais de mon enclos, nul +ne pouvait me savoir la. + +Moserwald mit une extreme discretion dans ses rapports avec moi des +qu'il sut que je recevais madame de Valvedre. Il ne vint plus que +lorsque je le faisais demander. Il ne me questionnait plus, il +m'entourait de soins et de gateries qui sans doute etaient secretement a +l'adresse de la femme aimee, mais qui ne la scandalisaient pas. Elle en +riait et pretendait que ce juif etait largement paye de ses peines par +la confiance qu'elle lui temoignait en venant chez lui et par l'amitie +qu'avec lui je prenais au serieux. + +J'avais accepte cette situation etrange, et je m'y habituais +insensiblement en voyant le peu de compte que madame de Valvedre en +voulait tenir. Rien n'avancait dans nos projets, sans cesse discutes et +toujours plus discutables. Alida commencait a croire que Moserwald ne +s'etait pas trompe, c'est-a-dire que Valvedre, preoccupe +extraordinairement, couvait quelque mysterieuse resolution; mais quelle +etait cette resolution? Ce pouvait aussi bien etre une exploration des +mers du Sud qu'une demande en separation judiciaire. Il etait toujours +aussi doux et aussi poli envers sa femme; pas la moindre allusion a +notre rencontre aux approches de sa villa. Personne ne paraissait lui en +avoir entendu parler; pas la moindre apparence de soupcon. Alida n'etait +nullement surveillee; au contraire, chaque jour la rendait plus libre. +Les Obernay avaient repris leur train de vie paisible et laborieux. On +ne se voyait plus guere qu'aux repas et dans la soiree. Loin de faire +pressentir un doute ou un blame, les hotes de madame de Valvedre lui +temoignaient une sollicitude cordiale et la pressaient de prolonger son +sejour dans leur maison. Il le fallait, disaient-ils, pour habituer les +enfants a changer de milieu sous les yeux de leurs parents. Valvedre +venait tous les jours chez les Obernay et semblait etre tout a +l'installation et aux premieres etudes de ses fils, ainsi qu'aux +premieres joies domestiques de sa soeur Paule. Mademoiselle Juste se +tenait davantage chez elle et paraissait avoir enfin franchement donne +sa demission. Tout etait donc pour le mieux, et il fallait demander au +ciel que cette situation se prolongeat, disait madame de Valvedre, et +pourtant elle avouait des moments de terreur. Elle avait vu ou reve un +nuage sombre, une tristesse inconnue, sans precedent, au fond du placide +regard de son mari. + +Mais, si l'amour va vite dans ses apprehensions, il va encore plus vite +dans ses audaces, et, comme rien de nouveau ne s'etait produit a la fin +de la semaine, nous commencions a respirer, a oublier le peril et a +parler de l'avenir comme si nous n'avions qu'a nous baisser pour en +faire un tapis sous nos pas. + +Alida avait horreur des choses materielles; elle froncait le coin delie +de son beau sourcil noir, quand j'essayais de lui parler au moins de +voyage, d'etablissement momentane dans un lieu quelconque, de motifs a +trouver pour qu'elle eut le droit de disparaitre pendant quelques +semaines. + +--Ah! disait-elle, je ne veux pas savoir encore! Ce sont des questions +d'auberge ou de diligence qui doivent se resoudre a l'impromptu. +L'occasion est toujours le seul conseil qu'on puisse suivre. Etes-vous +mal ici? Vous ennuyez-vous de m'y voir entre quatre murs? Attendons que +la destinee nous chasse de ce nid trouve sur la branche. L'inspiration +me viendra quand il faudra se refugier ailleurs. + +On voit qu'il n'etait plus question de se reunir pour toujours et meme +pour longtemps. Alida, inquiete des projets de son mari, n'admettait pas +qu'elle put faire un eclat qui donnerait a celui-ci des griefs publics +contre elle. + +N'esperant plus changer sa destinee et sentant bien que je ne le devais +pas, je m'efforcais de vivre comme elle au jour le jour, et de profiter +du bonheur que sa presence et mon propre travail eussent du m'apporter +dans cette retraite charmante et sure. Si l'amour inquiet et inassouvi +me devorait encore aupres d'elle, j'avais la poesie pour epancher en son +absence la surexcitation qu'elle me laissait. Cet embrasement de toutes +mes facultes se faisait sentir a moi avec tant de puissance, que je +savais presque gre a mon inflexible amante de me l'avoir fait connaitre +et de m'y maintenir; mais elle etait pour mon cerveau comme une +devorante liqueur qui ne ranime qu'a la condition d'epuiser. Je croyais +embrasser l'univers dans mon aspiration d'amant et d'artiste, et, apres +des heures d'une reverie pleine de transports divins et d'aspirations +immenses, je retombais aneanti et incapable de fixer mon reve. Malgre +moi alors, je me rappelais la modeste definition d'Adelaide: "Rever +n'est pas penser!" + + + + +VII + + +J'avais resolu de ne plus epier les secrets du voisinage, et j'avais +parle si severement a madame de Valvedre, qu'elle-meme avait renonce a +ecouter; mais, en marchant sous la treille, je m'arretais +involontairement a la voix d'Adelaide ou de Rosa, et je restais +quelquefois enchaine, non par leurs paroles, que je ne voulais plus +saisir en m'arretant sous la tonnelle ou en m'approchant trop de la +muraille, mais par la musique de leur douce causerie. Elles venaient a +des heures regulieres, de huit a neuf heures du matin, et de cinq a six +heures du soir. C'etaient probablement les heures de recreation de la +petite. Un matin, je restai charme par un air que chantait l'ainee. Elle +le chantait a voix basse cependant, comme pour n'etre entendue que de +Rosa, a qui elle paraissait vouloir l'apprendre. C'etait en italien; des +paroles fraiches, un peu singulieres, sur un air d'une exquise suavite +qui m'est reste dans la memoire comme un souffle de printemps. Voici le +sens des paroles qu'elles repeterent alternativement plusieurs fois: + +"Rose des roses, ma belle patronne, tu n'as ni trone dans le ciel, ni +robe etoilee; mais tu es reine sur la terre, reine sans egale dans mon +jardin, reine dans l'air et le soleil, dans le paradis de ma gaiete. +"Rose des buissons, ma petite marraine, tu n'es pas bien fiere; mais tu +es si jolie! Rien ne te gene, tu etends tes guirlandes comme des bras +pour benir la liberte, pour benir le paradis de ma force. + +"Rose des eaux, nymphea blanc de la fontaine, chere soeur, tu ne +demandes que de la fraicheur et de l'ombre; mais tu sens bon et tu +parais si heureuse! Je m'assoirai pres de toi pour penser a la modestie, +le paradis de ma sagesse." + +--Encore une fois! dit Rosa; je ne peux pas retenir le dernier vers. + +--C'est le mot de _sagesse_ qui te fait mal a dire, n'est-ce pas, fille +terrible? reprit Adelaide en riant. + +--Peut-etre! Je comprends mieux la gaiete, la liberte..., la force! +Veux-tu que je grimpe sur le vieux if? + +--Non pas! c'est tres-mal appris, de regarder chez les voisins. + +--Bah! les voisins! On n'entend jamais par la que des animaux qui +belent! + +--Et tu as envie de faire la conversation avec eux? + +--Mechante! Voyons, encore ton dernier couplet. Il est joli aussi, et +c'est bien a toi d'avoir mis le nenufar dans les roses..., quoique la +botanique le defende absolument! Mais la poesie, c'est le droit de +mentir! + +--Si je me suis permis cela, c'est toi qui l'as voulu! Tu m'as demande +hier au soir en t'endormant de te faire pour ce matin trois couplets, un +a la rose mousseuse, un a l'eglantine et un a ton nymphea qui venait de +fleurir. Voila tout ce que j'ai trouve en m'endormant aussi, moi! + +--Le sommeil t'a prise juste sur le mot de _sagesse?_ N'importe, voila +que je le sais, ton mot, et ton air aussi. Ecoute! + +Elle chanta l'air, et tout aussitot elle voulut le dire en duo avec sa +soeur. + +--Je le veux bien, repondit Adelaide; mais tu vas taire la seconde +partie, la, tout de suite, d'instinct! + +--Oh! d'instinct, ca me va; mais gare les fausses notes! + +--Oui, certes, gare! et chante tout bas comme moi; il ne faut pas +reveiller Alida, qui se couche si tard! + +--Et puis tu as bien peur qu'on n'entende tes chansons! Dis donc, est-ce +que maman gronderait si elle savait que tu fais des vers et de la +musique pour moi? + +--Non, mais elle gronderait si nous le disions. + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle trouverait qu'il n'y a pas de quoi se vanter, et elle +aurait bien raison! + +--Moi, je trouve pourtant cela tres-beau, ce que tu fais! + +--Parce que tu es un enfant. + +--C'est-a-dire un oison! Eh bien, j'ai envie de consulter... voyons, +personne de chez nous, puisque les parens disent toujours que leurs +enfants sont betes, mais... mon ami Valvedre! + +--Si tu dis et si tu chantes a qui que ce soit les niaiseries que tu me +fais faire, tu sais notre marche? je ne t'en ferai plus. + +--Oh! alors _motus_! Chantons! + +L'enfant fit sa partie avec beaucoup de justesse; Adelaide trouva +l'harmonie correcte mais vulgaire, et lui indiqua des changements que +l'autre discuta, comprit et executa tout de suite. Cette courte et gaie +lecon suffisait pour prouver a des oreilles exercees que la petite etait +admirablement douee, et l'autre deja grande musicienne, eclairee du vrai +rayon createur. Elle etait poete aussi; car j'entendis, le lendemain, +d'autres vers en diverses langues qu'elle recita ou chanta avec sa +soeur, a qui elle faisait faire ainsi, en jouant, un resume de plusieurs +de ses connaissances acquises, et, en depit du soin qu'elle avait pris, +en composant, d'etre toujours a la portee et meme au gout de l'enfant, +je fus frappe d'une purete de forme et d'une elevation d'intelligence +extraordinaires. D'abord je crus etre sous le charme de ces deux voix +juveniles, dont le chuchotement mysterieux caressait l'oreille comme +celui de l'eau et de la brise dans l'herbe et les feuillages; mais, +quand elles furent parties, je me mis a ecrire tout ce que ma memoire +avait pu garder, et je fus bientot surpris, inquiet, presque accable. +Cette vierge de dix-huit ans, a qui le mot d'amour semblait n'offrir +qu'un sens de metaphysique sublime, etait plus inspiree que moi, le roi +des orages, le futur poete de la passion! Je relus ce que j'avais ecrit +depuis trois jours, et je le detruisis avec colere. + +--Et pourtant, me disais-je en essayant de me consoler de ma defaite, +j'ai un _sujet_, j'ai un foyer, et cette innocence contemplative n'en a +pas. Elle chante la nature vide, les astres, les plantes, les rochers; +l'homme est absent de cette creation morne qu'elle symbolise d'une +maniere originale, il est vrai, mais qu'elle ne saurait embraser... Me +laisserai-je detourner de ma voie par des rimailleries de pensionnaire? + +Je voulus bruler les elucubrations d'Adelaide sur les cendres des +miennes. Je les relus auparavant, et je m'en epris malgre moi. Je m'en +epris serieusement. Cela me parut plus neuf que tout ce que faisaient +les poetes en renom, et le grand charme de ces monologues d'une jeune +ame en face de Dieu et de la nature venait precisement de la complete +absence de toute personnalite active. Rien la ne trahissait la fille qui +se sent belle et qui cherche, uniquement pour s'y mirer, le miroir des +eaux et des nuages. La jeune muse n'etait pas une forme visible; c'etait +un esprit de lumiere qui planait sur le monde, une voix qui chantait +dans les cieux, et, quand elle disait _moi_, c'est Rosa, c'est l'enfance +qu'elle faisait parler. Il semblait que ce cherubin aux yeux d'azur eut +seul le droit de se faire entendre dans le grand concert de la creation. +C'etait une inconcevable limpidite d'expressions, une grandeur etonnante +d'appreciation et de sentiment avec un oubli entier de soi-meme... oubli +naturel ou volontaire effacement!--Cette flamme tranquille avait-elle +deja consume la vitalite de la jeunesse? ou bien la tenait-elle +assoupie, contenue, et cette adoration d'ange envers l'_auteur du +beau_--c'est ainsi qu'elle appelait Dieu--donnait-elle le change a une +passion de femme qui s'ignorait encore? + +Je me perdais dans cette analyse, et certains elans religieux, certains +vers exprimant le ravissement de la contemplation intelligente +s'attachaient a ma memoire jusqu'a l'obseder. J'essayais d'en changer +les expressions pour qu'ils m'appartinssent. Je ne trouvais pas mieux, +je ne trouvais meme pas autre chose pour rendre une emotion si profonde +et si pure. + +--Ah! virginite! m'ecriais-je avec effroi, es-tu donc l'apogee de la +puissance intellectuelle, comme tu es celle de la beaute physique? + +Le coeur du poete est jaloux. Cette admiration, qui me saisissait +imperieusement, me rendit morose et m'inspira pour Adelaide une estime +melee d'aversion. En vain je voulus combattre ce mauvais instinct; je me +surpris, le soir meme, ecoutant ses enseignements a sa soeur, avec le +besoin de decouvrir qu'elle etait vaine ou pedante. J'aurais pu avoir +beau jeu, si sa modestie n'eut ete reelle et entiere. L'entretien fut +comme une repetition de nomenclature qu'elle fit faire a Rosa. En +marchant avec elle a travers tout le jardin, elle lui faisait nommer +toutes les plantes du parterre, tous les cailloux des allees, tous les +insectes qui passaient devant leurs yeux. Je les entendais revenir vers +le mur et continuer avec rapidite, toujours tres-gaies toutes deux, +l'une, qui, deja tres-instruite a force de facilite naturelle, essayait +de se revolter contre l'attention reclamee en substituant des noms +plaisamment ingenieux de son invention aux noms scientifiques qu'elle +avait oublies; l'autre, qui, avec la force d'une volonte devouee, +conservait l'inalterable patience et l'enjouement persuasif. Je fus +emerveille de la suite, de l'enchainement et de l'ordonnance de son +enseignement. Elle n'etait plus poete ni musicienne en ce moment-la; +elle etait la veritable fille, l'eminente eleve du savant Obernay, le +plus clair et le plus agreable des professeurs, au dire de mon pere, au +dire de tous ceux qui l'avaient entendu et qui etaient faits pour +l'apprecier. Adelaide lui ressemblait par l'esprit et par le caractere +autant que par le visage. Elle n'etait pas seulement la plus belle +creature qui existat peut-etre a cette epoque; elle etait la plus docte +et la plus aimable, comme la plus sage et la plus heureuse. + +Aimait-elle Valvedre? Non, elle ne connaissait pas l'amour malheureux et +impossible, cette sereine et studieuse fille! Pour s'en convaincre, il +suffisait de voir avec quelle liberte d'esprit, avec quelle maternelle +sollicitude elle instruisait sa jeune soeur. C'etait une lutte charmante +entre cette precoce maturite et cette turbulence enfantine. Rosa voulait +toujours echapper a la methode, et se faisait un jeu d'interrompre et +d'embrouiller tout par des lazzi ou des questions intempestives, melant +les regnes de la nature, parlant du papillon qui passait a propos du +fucus de la fontaine, et du grain de sable a propos de la guepe. +Adelaide repondait au lazzi par une moquerie plus forte et decrivait +toutes choses sans se laisser distraire. Elle s'amusait aussi a +embarrasser la memoire ou la sagacite de l'enfant, quand celle-ci, se +croyant sure d'elle-meme, debitait sa lecon avec une volubilite +dedaigneuse. Enfin, aux questions imprevues et hors de propos, elle +avait de soudaines reponses d'une etonnante simplicite dans une +etonnante profondeur de vues, et l'enfant, eblouie, convaincue, parce +qu'elle etait admirablement intelligente aussi, oubliait son espieglerie +et son besoin de revolte pour l'ecouter et la faire expliquer davantage. + +La victoire restait donc a l'institutrice, et la petite rentrait au +logis ferree tout a neuf sur ses etudes anterieures, l'esprit ouvert a +de nobles curiosites, embrassant sa soeur et la remerciant apres avoir +mis sa patience a l'epreuve, se rejouissant de pouvoir prendre une bonne +lecon avec son pere, qui etait le docteur supreme de l'une et de +l'autre, ou avec Henri, le repetiteur bien-aime; enfin disant pour +conclure: + +--J'espere que tu m'as assez tourmentee aujourd'hui, belle Adelaide! Il +faut que je sois une petite merveille d'esprit et de raison pour avoir +souffert tout cela. Si tu ne me fais pas une romance ce soir, il faut +que tu n'aies ni coeur ni tete! + +Ainsi Adelaide faisait a ses moments perdus, le soir en s'endormant, ces +vers qui m'avaient bouleverse l'esprit, ces melodies qui chantaient dans +mon ame, et qui me donnaient comme une rage de deballer mon hautbois, +condamne au silence! Elle etait artiste _par-dessus le marche_, +lorsqu'elle avait un instant pour l'etre, et sans vouloir d'autre public +que Rosa, d'autre confident que son oreiller! Et certes, elle ne le +tourmentait pas longtemps, cet oreiller virginal, car elle avait sur les +joues la fraicheur veloutee que donnent le sommeil pur et la joie de +vivre en plein epanouissement. Et moi, je rejetais toute etude +technique, tant je craignais d'attiedir mon souffle et de ralentir mon +inspiration! Je ne croyais pas que la vie put etre scindee par une serie +de preoccupations diverses; j'avais toujours trouve mauvais que les +poetes fissent du raisonnement ou de la philosophie, et que les femmes +eussent d'autre souci que celui d'etre belles. J'etais soigneux pour mon +compte de laisser inactives les facultes variees que ma premiere +education avait developpees en moi jusqu'a un certain point; j'etais +jaloux de n'avoir qu'une lyre pour manifestation et une seule corde a +cette lyre retentissante qui devait ebranler le monde... et qui n'avait +encore rien dit! + +--Soit! pensais-je, Adelaide est une femme superieure, c'est-a-dire une +espece d'homme. Elle ne sera pas longtemps belle, il lui poussera de la +barbe. Si elle se marie, ce sera avec un imbecile qui, ne se doutant pas +de sa propre inferiorite, n'aura pas peur d'elle. On peut admirer, +estimer, considerer de telles exceptions; mais ne mettent-elles pas les +amours en fuite? + +Et, je me retracais les graces voluptueuses d'Alida, sa preoccupation +d'amour exclusive, l'art feminin grace auquel sa beaute palie et +fatiguee rivalisait avec les plus luxuriantes jeunesses, son idolatrie +caressante pour l'objet de sa predilection, ses ingenieuses et +enivrantes flatteries, enfin ce culte qu'elle avait pour moi dans ses +bons moments, et dont l'encens m'etait si delicieux, qu'il me faisait +oublier le malheur de notre situation et l'amertume de nos +decouragements. + +--Oui, me disais-je, celle-la se connait bien! Elle se proclame une +vraie femme, et c'est la femme type. L'autre n'est qu'un hybride +denature par l'education, un ecolier qui sait bien sa lecon et qui +mourra de vieillesse en la repetant, sans avoir aime, sans avoir inspire +l'amour, sans avoir vecu. Aimons donc et ne chantons que l'amour et la +femme! Alida sera la pretresse; c'est elle qui allumera le feu sacre; +mon genie encore captif brisera sa prison quand j'aurai encore plus +aime, encore plus souffert! Le vrai poete est fait pour l'agitation +comme l'oiseau des tempetes, pour la douleur comme le martyr de +l'inspiration. Il ne commande pas a l'expression et ne souffre pas les +lisieres de la logique vulgaire. Il ne trouve pas une strophe tous les +soirs en mettant son bonnet de nuit; il est condamne a des sterilites +effrayantes comme a des enfantements miraculeux. Encore quelque temps, +et nous verrons bien si Adelaide est un maitre et si je dois aller a son +ecole comme la petite Rosa! + +Et puis je me rappelais confusement mon jeune age et les soins que +j'avais eus pour Adelaide enfant. Il me semblait la revoir avec ses +cheveux bruns et ses grands yeux tranquilles, nature active et douce, +jamais bruyante, deja polie et facile a egayer, sans etre importune +quand on ne s'occupait pas d'elle. Je croyais, dans ce mirage du passe, +entendre ma mere s'ecrier: "Quelle sage et belle fille! Je voudrais +qu'elle fut a moi!" et madame Obernay lui repondre: "Qui sait? Cela +pourrait bien se faire un jour!" + +Et le jour ou cela aurait pu etre en effet, le jour ou j'aurais pu +conduire dans les bras de ma mere cette creature accomplie, orgueil +d'une ville et joie d'une famille, ideal d'un poete a coup sur, le poete +indecis et chagrin, sterile et mecontent de lui-meme, s'efforcait de la +rabaisser et se defendait mal de l'envie! + +Ces etrangetes un peu monstrueuses de ma situation morale n'etaient que +trop motivees par l'oisivete de ma raison et l'activite maladive de ma +fantaisie. Quand j'eus brule mon manuscrit, je crus pouvoir le +recommencer a ma satisfaction nouvelle, et il n'en fut rien. J'etais +attire sans cesse vers ce jardin ou le secret de ma vie s'agitait +peut-etre a deux pas de moi sans que je voulusse le connaitre. Quand je +sentais approcher Valvedre ou l'une de ses soeurs avec M. Obernay ou +avec Henri, je croyais toujours entendre prononcer mon nom. Je pretais +l'oreille malgre moi, et, quand je m'etais assure qu'il n'etait +nullement question de moi, je m'eloignais sans m'apercevoir de +l'inconsequence de ma conduite. + +Tout semblait paisible chez eux; Alida ne s'approchait jamais du mur, +tant elle craignait de provoquer une imprudence de ma part ou d'attirer +les soupcons en se reconciliant avec cet endroit qu'elle avait proscrit +comme trop expose au soleil. J'entendais souvent les jeux bruyants de +ses fils et la voix posee des vieux parents qui encourageait ou moderait +leur impetuosite. Alida caressait tendrement l'aine, mais ne causait +jamais ni avec l'un ni avec l'autre. + +Sans pouvoir la suivre des yeux, car le devant de la maison etait masque +par des massifs d'arbustes, je sentais l'isolement de sa vie dans cet +interieur si assidument et saintement occupe. Je l'apercevais +quelquefois, lisant un roman ou un poeme entre deux caisses de myrte, ou +bien, de ma fenetre, je la voyais a la sienne, regardant de mon cote et +pliant une lettre qu'elle avait ecrite pour moi. Elle etait etrangere, +il est vrai, au bonheur des autres, elle dedaignait et meconnaissait +leurs profondes et durables satisfactions; mais c'est de moi seul, ou +d'elle-meme en vue de moi seul, qu'elle etait incessamment preoccupee. +Toutes ses pensees etaient a moi, elle oubliait d'etre amie et soeur, et +meme presque d'etre mere, tout cela pour moi, son tourment, son dieu, +son ennemi, son idole! Pouvais-je trouver le blame dans mon coeur? Et +cet amour exclusif n'avait-il pas ete mon reve? + +Tous les matins, un peu avant l'aube, nous echangions nos lettres au +moyen d'un caillou que Bianca venait lancer par-dessus le mur et que je +lui renvoyais avec mon message. L'impunite nous avait rendus temeraires. +Un matin, reveille comme d'habitude avec les alouettes, je recus mon +tresor accoutume, et je lancai ma reponse anticipee; mais tout aussitot +je reconnus qu'on marchait dans l'allee, et que ce n'etait plus le pas +furtif et leger de la jeune confidente: c'etait une demarche ferme et +reguliere, le pas d'un homme. J'allai regarder a la fente du mur; je +crus, dans le crepuscule, reconnaitre Valvedre. C'etait lui en effet. +Que venait-il faire chez les Obernay a pareille heure, lui qui avait +aupres d'eux son domicile solitaire? Une jalousie effroyable s'empara de +moi, a ce point que je m'eloignai instinctivement de la muraille, comme +s'il eut pu entendre les battements de mon coeur. + +J'y revins aussitot. J'epiai, j'ecoutai avec acharnement. Il semblait +qu'il eut disparu. Avait-il entendu tomber le caillou? Avait-il apercu +Bianca? S'etait-il empare de ma lettre? Baigne d'une sueur froide, +j'attendis. Il reparut au bout de dix minutes avec Henri Obernay. Ils +marcherent en silence, jusqu'a ce qu'Obernay lui dit: + +--Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il donc? Je suis a vos ordres. + +--Ne penses-tu pas, lui repondit Valvedre a voix haute, qu'on pourrait +entendre de l'autre cote du mur ce qui se dit ici? + +--Je n'en repondrais pas, si l'endroit etait habite; mais il ne l'est +pas. + +--Cela appartient toujours au juif Manasse? + +--Qui, par parenthese, n'a jamais voulu le vendre a mon pere; mais il +demeure beaucoup plus loin. Pourtant, si vous craignez d'etre entendu, +sortons d'ici; allons chez vous. + +--Non, restons la, dit Valvedre avec une certaine fermete. + +Et, comme si, maitre de mon secret et certain de ma presence, il eut +voulu me condamner a l'entendre, il ajouta: + +--Asseyons-nous la, sous la tonnelle. J'ai un long recit a te faire, et +je sens que je dois te le faire. Si je prenais le temps de la reflexion, +peut-etre que ma patience et ma resignation habituelles m'entraineraient +encore au silence, et peut-etre faut-il parler sous le coup de +l'emotion. + +--Prenez garde! dit Obernay en s'asseyant aupres de lui. Si vous +regrettiez ce que vous allez faire? si, apres m'avoir pris pour +confident, vous aviez moins d'amitie pour moi? + +--Je ne suis pas fantasque, et je ne crains pas cela, repondit Valvedre +en parlant avec une nettete de prononciation qui semblait destinee a ne +me laisser rien perdre de son discours. Tu es mon fils et mon frere, +Henri Obernay! l'enfant dont j'ai cheri et cultive le developpement, +l'homme a qui j'ai confie et donne ma soeur bien-aimee. Ce que j'ai a te +dire apres des annees de mutisme te sera utile a present, car c'est +l'histoire de mon mariage que je te veux confier; tu pourras comparer +nos existences et conclure sur le mariage et sur l'amour en connaissance +de cause. Paule sera plus heureuse encore par toi quand tu sauras +combien une femme sans direction intellectuelle et sans frein moral peut +etre a plaindre et rendre malheureux l'homme qui s'est devoue a elle. +D'ailleurs, j'ai besoin de parler de moi une fois en ma vie! j'ai pour +principe, il est vrai, que l'emotion refoulee est plus digne d'un homme +de courage; mais tu sais que je ne suis pas pour les decisions sans +appel, pour les regles sans exception. Je crois qu'a un jour donne, il +faut ouvrir la porte a la douleur, afin qu'elle vienne plaider sa cause +devant le tribunal de la conscience. J'ai fini mon preambule. Ecoute. + +--J'ecoute, dit Obernay, j'ecoute avec mon coeur, qui vous appartient. + +Valvedre parla ainsi: + +--Alida etait belle et intelligente, mais absolument privee de direction +serieuse et de convictions acquises. Cela eut du m'effrayer. J'etais +deja un homme mur a vingt-huit ans, et, si j'ai cru a la douceur +ineffable de son regard, si j'ai eu l'orgueil de me persuader qu'elle +accepterait mes idees, mes croyances, ma religion philosophique, c'est +qu'a un jour donne j'ai ete temeraire, enivre par l'amour, domine a mon +insu par cette force terrible qui a ete mise dans la nature pour tout +creer ou tout briser en vue de l'equilibre universel. + +"Il a su ce qu'il faisait, lui, l'_ auteur du bien_, quand il a jete sur +les principes engourdis de la vie ce feu devorant qui l'exalte pour la +rendre feconde; mais, comme le caractere de la puissance infinie est +l'effusion sans bornes, cette force admirable de l'amour n'est pas +toujours en proportion avec celle de la raison humaine. Nous en sommes +eblouis, enivres, nous buvons avec trop d'ardeur et de delices a +l'intarissable source, et plus nos facultes de comprehension et de +comparaison sont exercees, plus l'enthousiasme nous entraine au dela de +toute prudence et de toute reflexion. Ce n'est pas la faute de l'amour, +ce n'est pas lui qui est trop vaste et trop brulant, c'est nous qui lui +sommes un sanctuaire trop fragile et trop etroit. + +"Je ne cherche donc pas a m'excuser. C'est moi qui ai commis la faute en +cherchant l'infini dans les yeux decevants d'une femme qui ne le +comprenait pas. J'oubliai que, si l'amour immense peut ouvrir ses ailes +et soutenir son vol sans peril, c'est a la condition de chercher Dieu, +son foyer renovateur, et d'aller, a chaque elan, se retremper et se +purifier en lui. Oui, le grand amour, l'amour qui ne se repose pas +d'adorer et de bruler est possible; mais il faut croire, et il faut etre +deux croyants, deux ames confondues dans une seule pensee, dans une meme +flamme. Si l'une des deux retombe dans les tenebres, l'autre, partagee +entre le devoir de la sauver et le desir de ne pas se perdre, flotte a +jamais dans une aube froide et pale, comme ces fantomes que Dante a vus +aux limites du ciel et de l'enfer: telle est ma vie! + +"Alida etait pure et sincere. Elle m'aimait. Elle connut aussi +l'enthousiasme, mais une sorte d'enthousiasme athee, si je puis +m'exprimer ainsi. J'etais son dieu, disait-elle. Il n'y en avait pas +d'autre que moi. + +"Cette sorte de folie m'enivra un instant et m'effraya vite. Si j'etais +capable de sourire en ce moment, je te demanderais si tu te fais une +idee de ce role pour un homme serieux, la divinite! J'en ai pourtant +souri un jour, une heure peut-etre! et tout aussitot j'ai compris que le +moment ou je ne serais plus dieu, je ne serais plus rien. Et ce +moment-la, n'etait-il pas deja venu? Pouvais-je concevoir la possibilite +d'etre pris au serieux, si j'acceptais la moindre bouffee de cet encens +idolatre? + +"Je ne sais pas s'il est des hommes assez vains, assez sots ou assez +enfants pour s'asseoir ainsi sur un autel et pour poser la perfection +devant la femme exaltee qui les en a revetus. Quels atroces mecomptes, +quelles sanglantes humiliations ils se preparent! Combien l'amante decue +a la premiere faiblesse du faux dieu doit le mepriser et lui reprocher +d'avoir souffert un culte dont il n'etait pas digne! + +"Ma femme n'a du moins pas ce ridicule a m'attribuer. Apres l'avoir +doucement raillee, je lui parlai serieusement. Je voulais mieux que son +engouement, je voulais son estime. J'etais fier de lui paraitre le plus +aimant et le meilleur des hommes, et je comptais consacrer ma vie a +meriter sa preference; mais je n'etais ni le premier genie de mon +siecle, ni un etre au-dessus de l'humanite. Elle devait se bien +persuader que j'avais besoin d'elle, de son amour, de ses encouragements +et de son indulgence dans l'occasion, pour rester digne d'elle. Elle +etait ma compagne, ma vie, ma joie, mon appui et ma recompense; donc, je +n'etais pas Dieu, mais un pauvre serviteur de Dieu qui se donnait a +elle. + +"Ce mot, je m'en souviens, parut la combler de joie, et lui fit dire des +choses etranges que je veux te redire, parce qu'elles resument toute sa +maniere de voir et de comprendre. + +"--Puisque tu te donnes a moi, s'ecria-t-elle, tu n'es plus qu'a moi et +tu n'appartiens plus a cet admirable architecte de l'univers, dont il me +semblait que tu faisais trop un etre saisissable et propre a inspirer +l'amour. Tiens, il faut que je te le dise a present, je le detestais, +ton Dieu de savant; j'en etais jalouse. Ne me crois pas impie. Je sais +bien qu'il y a une grande ame, un principe, une loi qui a preside a la +creation; mais c'est si vague, que je ne veux pas m'en inquieter. Quant +au Dieu personnel, parlant et ecrivant des traditions, je ne le trouve +pas assez grand pour moi. Je ne peux pas le renfermer dans un buisson +ardent, encore moins dans une coupe de sang. Je me dis donc que le vrai +Dieu est trop loin pour nous et tout a fait inaccessible a mon examen +comme a ma priere. Juge si je souffre quand, pour t'excuser d'admirer si +longtemps la cassure d'une pierre ou l'aile d'une mouche, tu me dis que +c'est aimer Dieu que d'aimer les betes et les rochers! Je vois la une +idee systematique, une sorte de manie qui me trouble et qui m'offense. +L'homme qui est a moi peut bien s'amuser des curiosites de la nature, +mais il ne doit pas plus se passionner pour une autre idee que mon +amour, que pour une creature qui n'est pas moi. + +"Je ne pus pas lui faire comprendre que ce genre de passion pour la +nature etait le plus puissant auxiliaire de ma foi, de mon amour, de ma +sante morale; que se plonger dans l'etude, c'etait se rapprocher autant +qu'il nous est possible de la source vivifiante necessaire a l'activite +de l'ame, et se rendre plus digne d'apprecier la beaute, la tendresse, +les sublimes voluptes de l'amour, les plus precieux dons de la Divinite. + +"Ce mot de Divinite n'avait pas de sens pour elle, bien qu'elle me l'eut +applique dans son delire. Elle s'offensa de mon obstination. Elle +s'alarma de ne pouvoir me detacher de ce qu'elle appelait une religion +de reveur. Elle essaya de discuter en m'opposant des livres qu'elle +n'avait pas lus, des questions d'ecole qu'elle ne comprenait pas; puis, +irritee de son insuffisance, elle pleura, et je restai stupefait de son +enfantillage, incapable de deviner ce qui se passait en elle, malheureux +de l'avoir fait souffrir, moi qui aurais donne ma vie pour elle. + +"Je cherchai en vain: quel mystere decouvrir dans le vide? Son ame ne +contenait que des vertiges et des aspirations vers je ne sais quel ideal +de fantaisie que je n'ai jamais pu me representer. + +"Ceci se passait bien peu de temps apres notre mariage. Je ne m'en +inquietai pas assez. Je crus a l'excitation nerveuse qui suit les +grandes crises de la vie. Bientot je vis qu'elle etait grosse et un peu +faible de complexion pour traverser sans defaillance le redoutable et +divin drame de la maternite. Je m'attachai a menager une sensibilite +excessive, a ne la contredire sur rien, a prevenir tous ses caprices. Je +me fis son esclave, je me fis enfant avec elle, je cachai mes livres, je +renoncai presque a l'etude. J'admis toutes ses heresies en quelque +sorte, puisque je lui laissai toutes ses erreurs. Je remis a un temps +plus favorable cette education de l'ame dont elle avait tant besoin. Je +me flattai aussi que la vue de son enfant lui revelerait Dieu et la +verite beaucoup mieux que mes lecons. + +"Ai-je eu tort de ne pas chercher plus vite a l'eclairer? J'eprouvais de +grandes perplexites; je voyais bien qu'elle se consumait dans le reve +d'un bonheur pueril et d'impossible duree, tout d'extase et de +_parlage_, de caresses et d'exclamations, sans rien pour la vie de +l'esprit et pour l'intimite veritable du coeur. J'etais jeune et je +l'aimais: je partageais donc tous ses enivrements et me laissais +emporter par son exaltatation; mais, apres, sentant que je l'aimais +davantage, j'etais effraye de voir qu'elle m'aimait moins, que chaque +acces de cet enthousiasme la rendait ensuite plus soupconneuse, plus +jalouse de ce qu'elle appelait mon idee fixe, plus amere devant mon +silence, plus railleuse de mes definitions. + +"J'etais assez medecin pour savoir que la grossesse est quelquefois +accompagnee d'une sorte d'insanite d'esprit. Je redoublai de soumission, +d'effacement, de soins. Son mal me la rendait plus chere, et mon coeur +debordait d'une pitie aussi tendre que celle d'une mere pour l'enfant +qui souffre. J'adorais aussi en elle cet enfant de mes entrailles +qu'elle allait me donner; il me semblait entendre sa petite ame me +parler deja dans mes reves et me dire: "Ne fais jamais de peine "a ma +mere!" + +"Elle fut, en effet, ravie pendant les premiers jours: elle voulut +nourrir notre cher petit Edmond; mais elle etait trop faible, trop +insoumise aux prescriptions de l'hygiene, trop exasperee par la moindre +inquietude; elle dut bien vite confier l'enfant a une nourrice dont +aussitot elle fut jalouse au point de se rendre plus souffrante encore. +Elle faisait de la vie un drame continuel; elle sophistiquait sur +l'instinct filial qui se portait avec ardeur vers le sein de la premiere +femme venue. Et pourquoi Dieu, ce Dieu intelligent et bon auquel je +feignais de croire, disait-elle, n'avait-il pas donne a l'homme des le +berceau un instinct superieur a celui des animaux? En d'autres moments, +elle voulait que la preference de son enfant pour la nourrice fut un +symptome d'ingratitude future, l'annonce de malheurs effroyables pour +elle. + +"Elle guerit pourtant, elle se calma, elle prit confiance en moi en me +voyant renoncer a toutes mes habitudes et a tous mes projets pour lui +complaire. Elle eut deux ans de ce triomphe, et son exaltation parut se +dissiper avec les resistances qu'elle avait prevues de ma part. Elle +voulait faire de moi un _artiste homme du monde_, disait-elle, et me +depouiller de ma gravite de savant qui lui faisait peur. Elle voulait +voyager en princesse, s'arreter ou bon lui semblerait, voir le monde, +changer et reprendre sans cesse. Je cedai. Et pourquoi n'aurais-je pas +cede? Je ne suis pas misanthrope, le commerce de mes semblables ne +pouvait me blesser ni me nuire. Je ne m'elevais pas au-dessus d'eux dans +mon appreciation. Si j'avais approfondi certaines questions speciales +plus que certains d'entre eux, je pouvais recevoir d'eux tous, et meme +des plus frivoles en apparence, une foule de notions que j'avais +laissees incompletes, ne fut-ce que la connaissance du coeur humain, +dont j'avais peut-etre fait une abstraction trop facile a resoudre. Je +n'en veux donc point a ma femme de m'avoir force a etendre le cercle de +mes relations et a secouer la poussiere du cabinet. Au contraire, je lui +en ai toujours su gre. Les savants sont des instruments tranchants dont +il est bon d'emousser un peu la lame. J'ignore si je ne serais pas +devenu sociable par gout avec le temps; mais Alida hata mon experience +de la vie et le developpement de ma bienveillance. + +"Ce ne pouvait pourtant pas etre la mon unique soin et mon unique but, +pas plus que son avenir a elle ne pouvait etre d'avoir a ses ordres un +parfait _gentleman_ pour l'accompagner au bal, a la chasse, aux eaux, au +theatre ou au sermon. Il me semblait porter en moi un homme plus +serieux, plus digne d'etre aime, plus capable de lui donner, ainsi qu'a +son fils, une consideration mieux fondee. Je ne pretendais pas a la +renommee, mais j'avais aspire a etre un serviteur utile, apportant son +contingent de recherches patientes et courageuses a cet edifice des +sciences, qui est pour lui l'autel de la verite. Je comptais bien +qu'Alida arriverait a comprendre mon devoir, et que, la premiere ivresse +de domination assouvie, elle rendrait a sa veritable vocation celui qui +avait prouve une tendresse sans bornes par une docilite sans reserve. + +"Dans cet espoir, je me risquais de temps en temps a lui faire +pressentir le neant de notre pretendue vie d'artistes. Nous aimions et +nous goutions les arts; mais, n'etant artistes createurs ni l'un ni +l'autre, nous ne devions pas pretendre a cette suite eternelle de +jugements et de comparaisons qui fait du role de _dilettante_, quand il +est exclusif, une vie blasee, hargneuse ou sceptique. Les creations de +l'art sont stimulantes; c'est la leur magnifique bienfait. En elevant +l'ame, elles lui communiquent une sainte emulation, et je ne crois pas +beaucoup aux veritables ravissements des admirateurs systematiquement +improductifs. Je ne parlais pas encore de me soustraire au doux _far +niente_ ou ma femme se delectait, mais je tentais d'amener en elle-meme +une conclusion a son usage. + +"Elle etait assez bien douee, et, d'ailleurs, assez frottee de musique, +de peinture et de poesie, depuis son enfance, pour avoir le desir et le +besoin de consacrer ses loisirs a quelque etude. Si elle etait idolatre +de melodies, de couleurs ou d'images, n'etait-elle pas assez jeune, +assez libre, assez encouragee par ma tendresse, pour vouloir sinon +creer, du moins pratiquer a son tour? Qu'elle eut un gout determine, ne +fut-ce qu'un seul, une occupation favorite, et je la voyais sauvee de +ses chimeres. Je comprenais le but de son besoin de vivre dans une +atmosphere echauffee et comme parfumee d'art et de litterature; elle y +devenait l'abeille qui fait son miel apres avoir couru de fleur en +fleur: autrement, elle n'etait ni satisfaite ni emue reellement, sa vie +n'etant ni active ni reposee. Elle voulait voir et toucher les aliments +nutritifs par pure convoitise d'enfant malade; mais, privee de force et +d'appetit, elle ne se nourrissait pas. + +"Elle fit d'abord la sourde oreille, et me presenta enfin un jour des +raisonnements assez specieux, et qui paraissaient desinteresses. + +"--Il ne s'agit pas de moi, disait-elle, ne vous en inquietez pas. Je +suis une nature engourdie, peu pressee d'eclore a la vie comme vous +l'entendez. Je ressemble a ces bancs de corail dont vous m'avez parle, +qui adherent tranquillement a leur rocher. Mon rocher, a moi, mon abri, +mon port, c'est vous! Mais, helas! voila que vous voulez changer toutes +les conditions de notre commune existence! Eh bien, soit; mais ne vous +pressez pas tant; vous avez encore beaucoup a gagner dans la pretendue +oisivete ou je vous retiens. Vous etes destine certainement a ecrire sur +les sciences, ne fut-ce que pour rendre compte de vos decouvertes au +jour le jour; vous aurez le fond, mais aurez-vous la forme, et +croyez-vous que la science ne serait pas plus repandue, si une +demonstration facile, une expression agreable et coloree, la rendaient +plus accessible aux artistes? Je vois bien votre entetement: vous voulez +etre positif et ne travailler que pour vos pareils. Vous pretendez, je +m'en souviens, qu'un veritable savant doit aller au fait, ecrire en +latin, afin d'etre a la portee de tous les erudits de l'Europe, et +laisser a des esprits d'un ordre moins eleve, a des traducteurs, a des +vulgarisateurs, le soin d'eclaircir et de repandre ses majestueuses +enigmes. Cela est d'un paresseux et d'un egoiste, permettez-moi de vous +le dire. Vous qui pretendez qu'il y a du temps pour tout, et qu'il ne +s'agit que de savoir l'employer avec methode, vous devriez vous +perfectionner comme orateur ou comme ecrivain, ne pas tant dedaigner les +succes de salon, etudier, dans la vie que nous menons, l'art de bien +dire et d'embellir la science par le sentiment de toutes les beautes. +Alors vous seriez le genie complet, le dieu que je reve en vous malgre +vous-meme, et moi, pauvre femme, je pourrais ne pas vivre a sept mille +metres au-dessous de votre niveau, comprendre vos travaux, en jouir, et +en profiter par consequent. Voyons, devons-nous rester isoles en nous +tenant la main? Votre amour veut-il faire une part pour vous et une pour +moi dans cette vie que nous devons traverser ensemble? + +"--Ma chere bien-aimee, lui disais-je, votre these est excellente et +porte sa reponse avec elle. Je vous donne mille fois raison. Il me faut +un bon instrument pour celebrer la nature; mais voici l'instrument pret +et accorde, il ne peut pas rester plus longtemps muet. Tout ce que vous +me dites de tendre et de charmant sur le plaisir que vous aurez a +l'entendre me donne une impatience genereuse de le faire parler; mais +les sujets ne s'improvisent pas dans la science: s'ils eclatent parfois +comme la lumiere dans les decouvertes, c'est par des faits qu'il faut +bien posement et bien consciencieusement constater avant de s'y fier, ou +par des idees resultats d'une logique meditative devant laquelle les +faits ne plient pas toujours spontanement. Tout cela demande, non pas +des heures et des jours, comme pour faire un roman, mais des mois, des +annees; encore n'est-on jamais sur de ne pas etre amene a reconnaitre +qu'on s'est trompe, et qu'on aurait perdu son temps et sa vie sans cette +compensation, presque infaillible dans les etudes naturelles, d'avoir +fait d'autres decouvertes a cote et parfois en travers de celle que l'on +poursuivait. Le temps suffit a tout, me faites-vous dire. Peut-etre, +mais a la condition de n'en plus perdre, et ce n'est pas dans notre vie +errante, entrecoupee de mille distractions imprevues, que je peux mettre +les heures a profit. + +"--Ah! nous y voila! s'ecria ma femme avec impetuosite. Vous voulez me +quitter, voyager seul dans des pays impossibles! + +"--Non, certes; je travaillerai pres de vous, je renoncerai a de +certaines constatations qu'il faudrait aller chercher trop loin; mais +vous me ferez aussi quelques sacrifices: nous verrons moins d'oisifs, +nous nous fixerons quelque part pour un temps donne. Ce sera ou vous +voudrez, et, si vous vous y deplaisez, nous essayerons un autre milieu; +mais, de temps en temps, vous me permettrez une phase de travail +sedentaire... + +"--Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez +assez vecu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par +consequent! + +"Rien ne put la faire revenir de cette prevention que l'etude etait sa +rivale, et que l'amour n'etait possible qu'avec l'oisivete. + +"--Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de +s'occuper d'autre chose. Pendant que l'epoux s'enivre des merveilles de +la science, l'epouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et, +puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de +suite. + +"Mes reponses ne servirent qu'a l'exasperer. J'essayai d'invoquer le +devouement a mon avenir dont elle avait parle d'abord. Elle jeta ce +leger masque dont elle avait essaye de couvrir son ardente personnalite. + +"--Je mentais, oui, je mentais! s'ecria-t-elle. Votre avenir existe-t-il +donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant +ma vie tout entiere, vous m'avez donne la votre? Est-ce tenir parole que +de me condamner a l'intolerable ennui de la solitude? + +"L'ennui! c'etait la sa plaie et son effroi. C'est la ce que j'aurais +voulu guerir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un +vif eloignement pour les sciences. Elle pretendit que je meprisais les +arts et les artistes, et que je voulais la releguer au plus bas etage +dans mon opinion. C'etait me faire injure et me releguer moi-meme au +rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se +divise pas en etudes rivales et en manifestations d'antagonisme, que +Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et +Michel-Ange et Moliere, et tous les vrais genies, avaient marche aussi +droit les uns que les autres vers l'eternelle lumiere ou se complete +l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la +haine du travail comme un droit sacre de sa nature et de sa position. + +"--On ne m'a pas appris a travailler, dit-elle, et je ne me suis pas +mariee en promettant de me remettre a l'_a b c_ des choses. Ce que je +sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans +but. Je suis une femme: ma destinee est d'aimer mon mari et d'elever des +enfants. Il est fort etrange que ce soit mon mari qui me conseille de +songer a quelque chose de mieux. + +"--Alors, lui repondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en +lui permettant de conserver sa propre estime; elevez votre fils et ne +compromettez pas votre sante, l'avenir d'une maternite nouvelle, en +vivant sans regle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir +connaitre cet _a b c_ des choses que votre devoir sera d'enseigner a vos +enfants. Si vous ne pouvez vous resoudre a la vie des femmes ordinaires +sans perir d'ennui, vous n'etes donc pas une femme ordinaire, et je vous +conseillais une etude quelconque pour vous rattacher a votre interieur, +que le caprice et l'imprevu de votre existence actuelle ne sont pas +faits pour rendre digne de vous et de moi. + +"Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore: + +"--Tenez, ma pauvre chere enfant, vous etes devoree par votre +imagination, et vous devorez tout autour de vous. Si vous continuez +ainsi, vous arriverez a absorber en vous toute la vie des autres sans +leur rien donner en echange, pas une lumiere, pas une douceur vraie, pas +une consolation durable. On vous a appris le metier d'idole, et vous +auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes a +rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fecondent rien et ne +sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le neant ou vous laissez +flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous +laissez fletrir meme votre incomparable beaute, la souffrance que vous +imposez sans remords a toutes mes aspirations d'homme honnete et +laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous..., a commencer par +notre plus cher tresor, par notre enfant, que vous devorez de caresses, +et dont vous etouffez d'avance les instincts genereux et forts en vous +soumettant a ses plus nuisibles fantaisies. Vous etes une femme +charmante que le monde admire et entraine; mais, jusqu'ici, vous n'etes +ni une epouse devouee, ni une mere intelligente. Prenez-y garde et +reflechissez! + +"Au lieu de reflechir, elle voulut se tuer. Des heures et des jours se +passerent en miserables discussions ou toute ma patience, toute ma +tendresse, toute ma raison et toute ma pitie vinrent se briser devant +une invincible vanite blessee et a jamais saignante. + +"Oui, voila le vice de cette organisation si seduisante. L'orgueil est +immense et jette comme une paralysie de stupidite sur le raisonnement. +Il est aussi impossible a ma femme de suivre une deduction elementaire, +meme dans la logique de ses propres sentiments, qu'il le serait a un +oiseau de soulever une montagne. Et cela, j'en avais devine, j'en ai +constate la cause: c'est cette sorte d'atheisme qui la desseche. Elle +vit aujourd'hui dans les eglises, elle essaye de croire aux miracles, +elle ne croit reellement a rien. Pour croire, il faut reflechir, elle ne +pense meme pas. Elle invente et divague, elle s'admire et se deteste, +elle construit dans son cerveau des edifices bizarres qu'elle se hate de +detruire: elle parle sans cesse du beau, elle n'en a pas la moindre +notion, elle ne le sent pas, elle ne sait pas seulement qu'il existe. +Elle babille admirablement sur l'amour, elle ne l'a jamais connu et ne +le connaitra jamais. Elle ne se devouera a personne, et elle pourra +cependant se donner la mort pour faire croire qu'elle aime; car il lui +faut ce jeu, ce drame, cette tragi-comedie de la passion qui l'emeut sur +la scene et qu'elle voudrait realiser dans son boudoir. Despote blase, +elle s'ennuie de la soumission, et la resistance l'exaspere. Froide de +coeur et ardente d'imagination, elle ne trouve jamais d'expression assez +forte pour peindre ses delires et ses extases d'amour, et, quand elle +accorde un baiser, c'est en detournant sa tete epuisee, et en pensant +deja a autre chose. + +"Tu la connais maintenant. Ne la prends pas en dedain, mais plains-la. +C'etait une fleur du ciel qu'une detestable education a fait avorter en +serre chaude. On a developpe la vanite et fait naitre la sensibilite +maladive. On ne lui a pas montre une seule fois le soleil. On ne lui a +pas appris a admirer quelque chose a travers la cloche de verre de sa +plate-bande. Elle s'est persuade qu'elle etait l'objet admirable par +excellence, et qu'une femme ne devait contempler l'univers que dans son +propre miroir. Ne cherchant jamais son ideal hors d'elle, ne voyant +au-dessus d'elle-meme ni Dieu, ni les idees, ni les arts, ni les hommes, +ni les choses, elle s'est dit qu'elle etait belle, et que sa destinee +etait d'etre servie a genoux, que tout lui devait tout, et qu'a rien +elle ne devait rien. Elle n'est jamais sortie de la, bien qu'elle ait +des paroles qui pourraient enerver la volonte la mieux trempee. Elle a +vecu repliee sur elle-meme, ne croyant qu'a sa beaute, dedaignant son +ame, la niant a l'occasion, doutant de son propre coeur, l'interrogeant +et le dechirant avec ses ongles pour le ranimer et le sentir battre, +faisant passer le monde devant elle pour qu'il s'efforcat de la +distraire, mais ne s'amusant de rien, et murant sa coquille plutot que +de respirer l'air que respirent les autres. + +"Avec cela, elle est bonne, en ce sens qu'elle est desinteressee, +liberale, et qu'elle plaint les malheureux en leur jetant sa bourse par +la fenetre. Elle est loyale d'intentions et croit ne jamais mentir, +parce qu'a force de se mentir a elle-meme elle a perdu la notion du +vrai. Elle est chaste et digne dans sa conduite, du moins elle l'a ete +longtemps; douce dans le fait, trop molle et trop fiere pour la +vengeance premeditee, elle ne tue qu'avec ses paroles, sauf a les +oublier ou a les retirer le lendemain. + +"Il m'a fallu bien des jours passes a me debattre contre son prestige +pour la connaitre ainsi. Elle a ete longtemps un probleme que je ne +pouvais resoudre, parce que je ne pouvais me resigner a voir le cote +infirme et incurable de son ame. Je crois avoir tout tente pour la +guerir ou la modifier: j'ai echoue, et j'ai demande a Dieu la force +d'accepter sans colere et sans blaspheme la plus affreuse, la plus amere +de toutes les deceptions. + +"Une seconde grossesse m'avait rendu de nouveau son esclave. Sa +delivrance fut la mienne, car il se passa alors dans notre interieur des +choses veritablement douloureuses et intolerables pour moi. Notre second +fils etait chetif et sans beaute. Elle m'en fit un reproche; elle +pretendit que celui-ci etait ne de mon mepris et de mon aversion pour +elle, qu'il lui ressemblait en laid, qu'il etait sa caricature, et que +c'est ainsi que je l'avais vue en la rendant mere pour la seconde fois. + +"Les excentricites d'Alida ne sont pas de celles qu'on peut reprendre +avec gaiete et traiter d'enfantillages. Toute contradiction de ce genre +l'offense au dernier point. Je lui repondis que, si l'enfant avait +souffert dans son sein, c'est parce qu'elle avait doute de moi et de +tout: il etait le fruit de son scepticisme; mais il y avait encore du +remede. La beaute d'un homme, c'est la sante, et il fallait fortifier le +pauvre petit etre par des soins assidus et intelligents. Il fallait +suivre aussi d'un oeil attentif le developpement de son ame, et ne +jamais la froisser par la pensee qu'il put etre moins aime et moins +agreable a voir que son frere. + +"Helas! je prononcais l'arret de cet enfant en essayant de le sauver. +Alida a l'esprit tres-faible; elle se crut coupable envers son fils +avant de l'etre, elle le devint par la peur de ne pouvoir echapper a la +fatalite. Ainsi tous mes efforts aggravaient son mal, et, de toutes mes +paroles, elle tirait un sens funeste. Elle s'acharnait a constater +qu'elle n'aimait pas le pauvre Paul, que je le lui avais predit, qu'elle +ne pouvait conjurer cette destinee, qu'elle frissonnait en voulant +caresser cette horrible creature, sa malediction, son chatiment et le +mien. Que sais-je! Je la crus folle, je la promenai encore et j'eloignai +l'enfant; mais elle se fit des reproches, l'instinct maternel parla plus +haut que les preventions, ou bien l'orgueil de la femme se revolta. Elle +voulut en finir avec l'esperance, ce fut son mot. Cela signifiait que, +n'etant plus aimee de moi, elle renoncait a me retenir a ses cotes. Elle +me demanda de lui faire arranger Valvedre, qu'elle avait vu un jour en +passant, et qu'elle avait declare triste et vulgaire. Elle voulait vivre +maintenant la avec mes soeurs, qui s'y etaient fixees. Je l'y conduisis, +je fis du petit manoir une riche residence, et je m'y etablis avec elle. + +"Mon ami, tu le comprends maintenant, il n'y avait plus d'enthousiasme, +plus d'espoir, plus d'illusions, plus de flamme dans mon affection pour +elle; mais l'amitie fidele, un devouement toujours entier, un grand +respect de ma parole et de ma dignite, une compassion paternelle pour +cette faible et violente nature, un amour immense pour mes enfants avec +une tendresse plus raffinee peut-etre pour celui que ma femme n'aimait +pas, c'en etait bien assez pour me retenir a Valvedre. J'y passai une +annee qui ne fut pas perdue pour ma jeune soeur et pour mes fils. Je +donnai a Paule une direction d'idees et de gouts qu'elle a +religieusement suivie. J'enseignai a ma soeur ainee la science des +meres, que ma femme n'avait pas et ne voulait pas acquerir. Je +travaillais aussi pour mon compte, et, triste comme un homme qui a perdu +la moitie de son ame, je m'attachais a sauver le reste, a ne pas +souffrir en egoiste, a servir l'humanite dans la mesure de mes forces en +me devouant au progres des connaissances humaines, et ma famille, en +l'abritant sous la tendresse profonde et sous l'apparente serenite du +pere de famille. + +"Tout alla bien autour de moi, excepte ma femme, que l'ennui consumait, +et qui, se refusant a mon affection toujours loyale, se plaisait a se +proclamer veuve et desheritee de tout bonheur. Un jour, je m'apercus +qu'elle me haissait, et je me renfermai dans le role d'ami sans rancune +et sans susceptibilite, le seul role qui put des lors me convenir. Un +autre jour, je decouvris qu'elle aimait ou croyait aimer un homme +indigne d'elle. Je l'eclairai sans lui laisser soupconner que j'eusse +constate son deplorable engouement. Elle fut effrayee, humiliee; elle +rompit brusquement avec sa chimere, mais elle ne me sut aucun gre de ma +delicatesse. Loin de la, elle fut offensee de mon apparente confiance en +elle. Elle eut ete consolee de son mecompte en me voyant jaloux. +Indignee de ne pouvoir plus me faire souffrir ou de ne pas reussir a me +le faire avouer, elle chercha d'autres distractions d'esprit. Elle +s'eprit tour a tour de plusieurs hommes a qui elle ne s'abandonna pas +plus qu'au premier, mais dont les soins, meme a distance, chatouillaient +sa vanite. Elle entretint beaucoup de correspondances avec des +adorateurs plus ou moins avouables; elle se plut a enflammer leur +imagination et la sienne propre en de feintes amities, ou elle porta une +immense coquetterie. Je sus tout. On peut me trahir, mais il est plus +difficile de me tromper. Je constatai qu'elle respectait nos liens a sa +maniere, et que mon intervention dans cette maniere d'entendre le devoir +et le sentiment ne servirait qu'a lui faire prendre quelque parti +facheux et contracter des liens plus compromettants qu'elle ne le +souhaitait elle-meme. J'etudiai et je pratiquai systematiquement la +prudence. Je fis le sourd et l'aveugle. Elle me traita de _savant_ dans +toute l'acception du mot, elle me meprisa presque..., et je me laissai +mepriser! N'avais-je pas jure a mon premier enfant, des le sein de sa +mere, que cette mere ne souffrirait jamais par ma faute? + +"Tu sais, mon cher Henri, comme j'ai vecu depuis six ans que nous sommes +intimement lies. Je n'avais qu'un refuge, l'etude, et, devinant le vide +de mon interieur, tu t'es etonne quelquefois de me voir sacrifier la +pensee des longs voyages a la crainte de paraitre abandonner ma femme. +Tu comprends aujourd'hui que ce qui m'a retenu ou ramene pres d'elle +apres de mediocres absences, c'est le besoin de m'assurer d'abord que ma +soeur gouvernait mes enfants selon mon coeur et selon mon esprit, +ensuite la volonte d'oter tout pretexte a quelque scandale dans ma +maison. Je ne pouvais plus esperer ni desirer l'amour, l'amitie meme +m'etait refusee; mais je voulais que cette terrible imagination de femme +connut ou pressentit un frein, tant que mes enfants et ma jeune soeur +vivraient aupres d'elle. Je n'ai jamais entrave sa liberte au dehors, et +je dois dire qu'elle n'en a point abuse ostensiblement. Elle m'a hai +pour cette froide pression exercee sur elle, et que son orgueil ne +pouvait attribuer a la jalousie; mais elle a fini par m'estimer un +peu... dans ses heures de lucidite! + +"A present, mes enfants sont ici, ma jeune soeur t'appartient, ma soeur +ainee est heureuse et vit pres de vous, ma femme est libre! + +Valvedre s'arreta. J'ignore ce qu'Obernay lui repondit. Arrache un +instant a l'attention violente avec laquelle j'avais ecoute, je +m'apercus de la presence d'Alida. Elle etait derriere moi, tenant ma +lettre ouverte, que son mari avait lue. Elle venait m'annoncer +l'evenement et m'engager a fuir; mais, enchainee par ce que nous venions +d'entendre, elle ne songeait plus qu'a ecouter son arret. + +Je voulus l'emmener. Elle me fit signe qu'elle resterait jusqu'au bout. +J'etais si accable de tout ce qui venait d'etre dit, que je ne me sentis +pas la force de prendre sa main et de la rassurer par une muette +caresse. Nous restames donc a ecouter, mornes comme deux coupables qui +attendent leur condamnation. + +Quand les paroles qui se disaient de l'autre cote du mur et qui +echapperent un instant a ma preoccupation reprirent un sens pour moi, +j'entendis Obernay plaider jusqu'a un certain point la cause de madame +de Valvedre. + +--Elle ne me parait, disait-il, que tres a plaindre. Elle ne vous a +jamais compris et ne se comprend pas davantage elle-meme. C'est bien +assez pour que vous ne puissiez plus vous donner du bonheur l'un a +l'autre; mais, puisqu'au milieu des egarements de son cerveau elle est +restee chaste, je trouverais trop severe de restreindre ou de +contraindre ses relations avec ses enfants. Mon pere, j'en suis certain, +aurait une extreme repugnance a jouer ce role vis-a-vis d'elle, et je ne +repondrais meme pas qu'il y consentit, quel que soit son devouement pour +vous. + +--Il me suffira de m'expliquer, repondit Valvedre, pour que tu +comprennes mes craintes. La personne dont nous parlons est en ce moment +violemment eprise d'un jeune homme qui n'a pas plus de caractere et de +raison qu'elle. En proie a mille agitations et a mille projets qui se +contredisent, il lui ecrivait... _dernierement_..., dans une lettre que +j'ai trouvee sous mes pieds et qui n'etait meme pas cachetee, tant on se +raille de ma confiance: "Si tu le veux, nous enleverons tes fils, je +travaillerai pour eux, je me ferai leur precepteur..., tout ce que tu +voudras, pourvu que tu sois a moi et que rien ne nous separe, etc." Je +sais que ce sont la des paroles, _des mots, des mots!_ Je suis bien +tranquille sur le desir sincere que cet amant enthousiaste, enfant +lui-meme, peut avoir de se charger des enfants d'un autre; mais leur +mere peut, dans un jour de folie, prendre l'offre au serieux, ne fut-ce +que pour eprouver son devouement! Cela se reduirait probablement a une +partie de campagne. Las des marmots, on les ramenerait le soir meme; +mais crois-tu que ces pauvres innocents doivent etre exposes a entendre, +ne fut-ce qu'un jour, ces etranges dithyrambes? + +--Alors, repondit Obernay, nous ferons bonne garde; mais le mieux serait +que vous ne partissiez pas encore. + +--Je ne partirai pas sans avoir regle toutes choses pour le present et +l'avenir. + +--L'avenir, ne vous en tourmentez pas trop! Le caprice qui menace sera +bientot passe. + +--Cela n'est pas sur, reprit Valvedre. Jusqu'ici, elle n'avait encourage +que des hommages peu inquietants, des gens du monde trop bien eleves +pour s'exposer a des esclandres. Aujourd'hui, elle a rencontre un homme +intelligent et honnete, mais tres-exalte, sans experience, et, je le +crains, sans principes suffisants pour faire triompher les bons +instincts, son pareil, son ideal en un mot. Si elle cache soigneusement +cette intrigue, je feindrai d'y etre indifferent; mais, si elle prend +les partis extremes auxquels cet imprudent la convie, il faudra qu'il +s'attende a une repression de ma part, ou qu'elle cesse de porter mon +nom. Je ne veux pas qu'elle m'avilisse; mais, tant qu'elle sera ma +femme, je ne souffrirai pas non plus qu'elle soit avilie par un autre +homme. Voila ma conclusion. + + + + +VIII + + +Quand Valvedre et Obernay se furent eloignes et que je ne les entendis +plus, je me retournai vers Alida, qui s'etait toujours tenue derriere +moi; je la vis a genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras +roides, evanouie, presque morte, comme le jour ou je l'avais trouvee +dans l'eglise. Les dernieres paroles de Valvedre, que dix fois j'avais +ete sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon energie. Je portai +Alida dans le casino, et, en depit des revelations qui m'avaient brise +un instant, je la secourus et la consolai avec tendresse. + +--Eh bien, le gant est jete, lui dis-je quand elle fut en etat de +m'entendre, c'est a nous de le ramasser! Ce grand philosophe nous a +trace notre devoir, il me sera doux de le remplir. Ecrivons-lui tout de +suite nos intentions. + +--Quelles intentions? quoi? repondit-elle d'un air egare. + +--N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvedre? Il t'a mise +au defi d'etre sincere, et moi, il m'a refuse la force d'etre devoue: +montrons-lui que nous nous aimons plus serieusement qu'il ne pense. +Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te +rendre heureuse et de te garder fidele. Voila toute la vengeance que je +veux tirer de son dedain! + +--Et mes enfants! s'ecria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura? + +--Vous vous les partagerez. + +--Ah! oui, il me donnera Paolino! + +--Non, puisque c'est celui qu'il prefere. + +--Cela n'est pas! Valvedre les aime egalement, jamais il ne donnera ses +enfants! + +--Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la +loi puisse atteindre? + +--Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un proces, un +scandale, au lieu d'etre une formalite que le consentement mutuel +rendrait tres-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante +n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais +informee. Mes principes me defendent d'accepter le divorce, et je n'ai +jamais cru que Valvedre en viendrait la! + +--Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatiente de +cette exaltation maternelle qui ne se reveillait devant moi que pour me +blesser. Sois donc sincere vis-a-vis de toi-meme, tu n'en aimes qu'un, +l'aine, et c'est justement celui qui, sous toutes les legislations, +appartient au pere, a moins qu'il n'y ait danger moral a le lui confier, +et ce n'est point ici le cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu, +puisqu'en restant la femme de Valvedre, tu n'en as pas moins perdu a ses +yeux le droit de les elever... et meme de les promener? Le divorce ne +changera donc rien a ta situation, car aucune loi humaine ne t'otera le +droit de les voir. + +--C'est vrai, dit Alida en se levant, pale, les cheveux epars, les yeux +brillants et secs. Eh bien, alors que faisons-nous? + +--Tu ecris a ton mari que tu demandes le divorce, et nous partons; nous +attendons le temps legal apres la dissolution du mariage, et tu consens +a etre ma femme. + +--Ta femme? Mais non, c'est un crime! Je suis mariee et je suis +catholique! + +--Tu as cesse de l'etre le jour ou tu as fait un mariage protestant. +D'ailleurs, tu ne crois pas en Dieu, ma belle, et ce point-la doit lever +bien des scrupules d'orthodoxie. + +--Ah! vous me raillez! s'ecria-t-elle, vous ne parlez pas serieusement! + +--Je raille ta devotion, c'est vrai; mais, pour le reste, je parle si +serieusement, qu'a l'instant meme je t'engage ma parole d'honnete +homme... + +--Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est +pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'epouser, voila +tout. + +--Injuste coeur! Est ce donc la premiere fois que je t'offre ma vie? + +--Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait +a une condition. + +--Dis! dis vite! + +--Je ne veux rien accepter de M. de Valvedre. Il est genereux, il va +m'offrir la moitie de son revenu; je ne veux meme pas de la pension +alimentaire a laquelle j'ai droit. Il me repudie, il me dedaigne, je ne +veux rien de lui! rien, rien! + +--C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'ecriai-je. +Ah! ma chere Alida! combien je te benis de m'avoir devine! + +Il y avait plus d'esprit que de sincerite dans ces derniers mots. +J'avais bien vu qu'Alida avait doute de mon desinteressement: c'etait +horrible qu'a chaque instant elle doutat ainsi de tout; mais, en ce +moment-la, comme il y avait aussi en moi plus de fierte blessee par le +mari que d'elan veritable vers la femme, j'etais resolu a ne m'offenser +de rien, a la convaincre, a l'obtenir a tout prix. + +--Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais etourdie de ma +resolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon +coeur deja depense en partie, mon nom fletri probablement par le +divorce, mes regrets du passe, mes continuelles aspirations vers mes +enfants, et la misere par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le +demandes?... Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-meme?... + +--Alida, lui dis-je en me mettant a ses pieds, je suis pauvre, et mes +parents seront peut-etre effrayes de ma resolution; mais je les connais, +je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te +reponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que +tendres; ils sont intelligents, instruits, honores. Je t'offre donc un +nom moins aristocratique et moins celebre que celui de Valvedre, mais +aussi pur que les plus purs... Le peu que ces chers parents possedent, +ils le partageront des a present avec nous, et, quant a l'avenir, je +mourrai a la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis +pas doue comme poete, je me ferai administrateur, financier, industriel, +fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voila tout ce que je +peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont +jusqu'ici tu t'es le moins preoccupee. + +--Oui, certes, s'ecria-t-elle; l'obscurite, la retraite, la pauvrete, la +misere meme, tout plutot que la pitie de Valvedre!... L'homme que j'ai +vu si longtemps a mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour +le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre +enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi? +M'aimeras-tu a ce point de m'accepter avec l'horrible caractere et +l'absurde conduite que l'on m'attribue? + +--Cette conduite..., quelle qu'elle soit, je veux l'ignorer, n'en +parlons jamais! Quant a ce caractere terrible..., je le connais, et je +ne crois pas etre en reste avec toi, puisque je suis _ton pareil_, comme +dit M. de Valvedre. Eh bien, nous sommes deux etres emportes, +passionnes, impossibles pour les autres, mais necessaires l'un a l'autre +comme l'eclair a la foudre. Nous nous devorerons sur le meme brasier, +c'est notre vie! Separes, nous ne serions ni plus tranquilles ni plus +sages. Va! nous sommes de la race des poetes, c'est-a-dire nes pour +souffrir et pour nous consumer dans la soif d'un ideal qui n'est pas de +ce monde. Nous ne le saisirons donc pas a toute heure, mais nous ne +cesserons pas d'y aspirer; nous le reverons sans cesse et nous +l'etreindrons quelquefois. Que veux-tu de mieux ailleurs, ame +tourmentee? Preferes-tu le neant de la desillusion ou les faciles amours +de la vie mondaine, la retraite a Valvedre ou l'equivoque existence de +la femme sans mari et sans amant? Sache que je me soucie fort peu des +jugements de M. de Valvedre sur ton compte. C'est peut-etre un grand +homme que tu n'as pas compris; mais il ne t'a pas mieux comprise, lui +qui n'a rien su faire de ton individualite, et qui a prononce l'arret de +son impuissance morale le jour ou il a cesse de t'aimer. Que n'etais-je +en face de lui et seul avec lui tout a l'heure! sais-tu ce que je lui +aurais dit? "Vous ne savez rien de la femme, vous qui voulez lui tracer +un role conforme a vos systemes, a vos gouts et a vos habitudes. Vous ne +vous faites aucune idee de la mission d'une creature exquise, et, en +cela, vous etes un pitoyable naturaliste. Vous etes leibnitzien, je le +vois de reste, et vous pretendez que la vertu consiste a concourir au +perfectionnement des choses humaines par la connaissance des choses +divines. Soit! vous prenez Dieu pour type absolu, et, de meme qu'il +produit et regle l'eternelle activite, vous voulez que l'homme cree ou +ordonne sans cesse la prosperite de son milieu par un travail sans +relache. Vous vous emerveillez devant l'abeille qui fait le miel, devant +la fleur qui travaille pour l'abeille; mais vous oubliez le role des +elements, qui, sans rien faire de logique en apparence, donnent a toutes +choses la vie et l'echange de la vie. Soyez un peu moins pedant et un +peu plus ingenieux! Comparez, la logique le veut, les ames passionnees a +la mer qui se souleve et au vent qui se dechaine pour balayer +l'atmosphere et maintenir l'equilibre de la planete. Comparez la femme +charmante, qui ne sait que rever et parler d'amour, a la brise qui +promene, insouciante, d'un horizon a l'autre, les parfums et les +effluves de la vie. Oui, cette femme, selon vous si frivole, est, selon +moi, plus active et plus bienfaisante que vous. Elle porte en elle la +grace et la lumiere; sa seule presence est un charme, son regard est le +soleil de la poesie, son sourire est l'inspiration ou la recompense du +poete. Elle se contente d'etre, et l'on vit, l'on aime autour d'elle! +Tant pis pour vous si vous n'avez pas senti ce rayon penetrer en vous et +donner a votre etre une puissance et des joies nouvelles!" + +Je parlais sous l'inspiration du depit. Je croyais parler a Valvedre, et +je me consolais de ma blessure en bravant la raison et la verite. Alida +fut saisie par ce qu'elle prenait pour de l'eloquence veritable. Elle se +jeta dans mes bras; sensible a la louange, avide de rehabilitation, elle +versa des larmes qui la soulagerent. + +--Ah! tu l'emportes, s'ecria-t-elle, et, de ce moment, je suis a toi. +Jusqu'a ce moment,--oh! pardonne-moi, plains-moi, tu vois bien que je +suis sincere!--j'ai conserve pour Valvedre une affection depitee, melee +de haine et de regret; mais, a partir d'aujourd'hui, oui, je le jure a +Dieu et a toi, c'est toi seul que j'aime et a qui je veux appartenir a +jamais. C'est toi le coeur genereux, l'epoux sublime, l'homme de genie! +Qu'est-ce que Valvedre aupres de toi? Ah! je l'avais toujours dit, +toujours cru, que les poetes seuls savent aimer, et que seuls ils ont le +sens des grandes choses! Mon mari me repousse et m'abandonne pour une +faute legere apres dix ans de fidelite reelle, et, toi qui me connais a +peine, toi a qui je n'ai donne aucun bonheur, aucune garantie, tu me +devines, tu me releves et tu me sauves. Tiens, partons! va m'attendre a +la frontiere; moi, je cours embrasser mes enfants et signifier a M. de +Valvedre que j'accepte ses conditions. + +Transportes de joie et d'orgueil, alleges pour le moment de toute +souffrance et de toute apprehension, nous nous separames apres nous etre +entendus sur les moyens de hater notre fuite. + +Alida alla rejoindre M. de Valvedre chez les Obernay, ou, en presence +d'Henri, elle devait lui parler, pendant que je quitterais le casino +pour n'y jamais rentrer. Moi aussi, je voulais parler a Henri, mais non +dans une auberge, car je ne devais pas laisser savoir a sa famille que +je fusse reste ou revenu a Geneve, et, le jour de la noce, j'avais ete +vu de trop de personnes de l'intimite des Obernay pour ne pas risquer +d'etre rencontre par quelqu'une d'entre elles. Je fis venir une voiture +ou je m'enfermai, et j'allai demander asile a Moserwald, qui me cacha +dans son propre appartement. De la, j'ecrivis un mot a Henri, qui vint +me trouver presque aussitot. + +Ma soudaine presence a Geneve et le ton mysterieux de mon billet etaient +des indices assez frappants pour qu'il n'hesitat plus a reconnaitre en +moi le rival dont Valvedre, par delicatesse, lui avait cache le nom. +Aussi l'explication des faits fut-elle comme sous-entendue. Il contint +du mieux qu'il put son chagrin et son blame, et, me parlant avec une +brusquerie froide: + +--Tu sais sans doute, me dit-il, ce qui vient de se passer entre M. de +Valvedre et sa femme? + +--Je crois le savoir, repondis-je; mais il est tres-important pour moi +d'en connaitre les details, et je te prie de me les dire. + +--Il n'y a pas de details, reprit-il; madame de Valvedre a quitte notre +maison, il y a une demi-heure, en nous disant qu'une de ses amies +mourante, je ne sais quelle Polonaise en voyage, la faisait demander a +Vevay, et qu'elle reviendrait le plus tot possible. Son mari n'etait +plus la. Elle a paru desirer le voir; mais, au moment ou j'allais le +chercher, elle m'a arrete en me disant qu'elle aimait mieux ecrire. Elle +a ecrit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai +portees a Valvedre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle +etait deja partie seule et a pied, laissant probablement ses +instructions a la Bianca, qui a ete impenetrable; mais Valvedre n'entend +pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec +elle. Il la cherche. J'allais l'accompagner quand j'ai recu ton billet. +J'ai compris, j'ai pense, je pense encore que madame de Valvedre est +ici... + +--Sur l'honneur, repondis-je a Obernay en l'interrompant, elle n'y est +pas! + +--Oh! sois tranquille, je ne chercherai pas a la decouvrir, maintenant +que je te vois en possession du principal role dans celte triste +affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre facheuse +entre M. de Valvedre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme +de sa trempe, on peut etre surpris par un acces de colere. Tu as donc +bien fait de ne pas te montrer. J'ai cache ta lettre a Valvedre, et il +ne s'avisera guere de te decouvrir ici. + +--Ah! m'ecriai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache? + +--Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignite, reprit Henri avec +autorite, tu serais conduit par un mauvais sentiment a commettre une +mauvaise action! + +--Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par +un eclat. C'est pour te parler de ces choses que j'ai voulu te voir; +mais je dois te prier, quelle que soit ton opinion, de me menager. Je ne +suis pas aussi maitre de moi-meme que s'il s'agissait de faire une +analyse botanique! + +--Ni moi non plus, reprit Obernay; mais je tacherai pourtant de ne pas +perdre la tete. Pourquoi m'as-tu appele? Parle, je t'ecoute. + +--Oui, je vais parler; mais je veux savoir ce que contenait le billet +que madame de Valvedre t'a fait porter a son mari. Il a du te le +montrer. + +--Oui. Il contenait ceci en propres termes: "J'accepte l'_ultimatum_. Je +pars! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos desirs, +je compte me remarier." + +--C'est bien, c'est tres-bien! m'ecriai-je soulage d'une vive anxiete: +j'avais craint un instant qu'Alida n'eut deja change d'intention et +trahi les serments de l'enthousiasme.--A present, repris-je, tu le vois, +tout est consomme! Je vais enlever cette femme, et, aussitot qu'elle +sera libre devant la loi, elle sera ma femme. Tu vois que la question +est nettement tranchee. + +--La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que +le divorce n'est pas prononce, M. de Valvedre ne veut pas qu'elle soit +compromise. Il faut qu'elle retourne a Valvedre, ou que tu t'eloignes. +C'est un peu de patience a avoir, puisque la realisation de votre +fantaisie ne peut souffrir d'empechement. Craignez-vous deja de vous +raviser l'un ou l'autre, si vous ne brulez pas vos vaisseaux par un coup +de tete? + +--Point d'epigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvedre est fort +raisonnable a coup sur; mais il m'est impossible de le suivre. Il a +lui-meme cree l'empechement en me gratifiant de ses dedains, de ses +railleries et de ses menaces. + +--Ou cela? quand cela donc? + +--Sous la tonnelle de ton jardin, il y a une heure. + +--Ah! tu etais la? tu ecoutais? + +--M. de Valvedre n'avait aucun doute a cet egard. + +--Au fait... oui, je me rappelle! Il tenait a parler la. J'aurais du +deviner pourquoi. Eh bien, apres? Il a parle de son rival, non pas comme +d'un homme raisonnable, ce qui eut ete bien impossible, mais comme d'un +honnete homme, et, ma foi... + +--C'est plus que je ne merite selon toi? + +--Selon moi? Peut-etre! nous verrons! Si tu te conduis en ecervele, je +dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est +que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre +folie en bravant Valvedre, lui donner raison par consequent? + +--Je veux le braver, m'ecriai-je. J'ai jure le mariage a sa femme et a +ma propre conscience; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-la, je +serai son unique protecteur, parce que M. de Valvedre a predit que je +serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me +tuer si je ne faisais pas sa volonte, et que je l'attends de pied forme +pour savoir qui des deux tuera l'autre, parce qu'enfin il ne me plait +pas qu'il pense m'avoir intimide, et que je sois homme a subir les +conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau +role. + +--Tu parles comme un fou! dit Obernay en levant les epaules. Si Valvedre +voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le +scandale. + +--Valvedre ne craint peut-etre pas tant le blame que le ridicule! + +--Et toi donc? + +--C'est mon droit encore plus que le sien. Il a provoque mon +ressentiment, il devait en prevoir les consequences. + +--Alors, c'est decide, tu enleves? + +--Oui, et avec tout le mystere possible, parce que je ne veux pas +qu'Alida soit temoin d'une tragedie dont elle ne soupconne pas +l'imminence; et ce mystere, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas +envie d'etre le temoin de Valvedre contre moi, ton meilleur ami. + +--Mon meilleur ami? Non! tu ne le serais plus; tu peux donner ta +demission, si tu persistes! + +--Au prix de l'amitie, comme au prix de la vie, je persisterai; mais +aussitot que j'aurai mis Alida en surete, je reviendrai ici, et je me +presenterai a M. de Valvedre pour lui repeter tout ce que tu viens +d'entendre et tout ce que je te charge de lui dire aussitot que je serai +parti, c'est-a-dire dans une heure. + +Obernay vit que ma volonte etait exasperee, et que ses remontrances ne +servaient qu'a m'irriter davantage. Il prit tout a coup son parti. + +--C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvedre dispose +a soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu'a demain, il ignorera +que je t'ai vu. Pars le plus tot possible, je vais tacher de l'aider a +ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas beaucoup de +bonheur; car, si tu en pouvais gouter au milieu d'un pareil triomphe, je +te mepriserais. Je compte encore sur tes reflexions et tes remords pour +te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre +Francis! Je te laisse au bord de l'abime. Dieu seul peut t'empecher d'y +rouler. + +Il sortit. Sa voix etait etouffee par des larmes qui me briserent le +coeur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter a son cou. Il me +repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma reponse +affirmative, il reprit froidement: + +--Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai a ton +service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'offrir les moyens de te +perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir a ce +Moserwald..., qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense? + +Je ne pouvais plus parler. Le sang m'etouffait d'une toux convulsive. Je +lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir +voulu me serrer la main. + +Quelques instants apres, j'etais en conference avec mon hote. + +--Nephtali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les +demande. + +--Ah! enfin, s'ecria-t-il avec une joie sincere, vous etes donc mon +veritable ami! + +--Oui; mais ecoutez. Mes parents possedent en tout le double de cette +somme, placee sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils +unique. Tant que mes parents vivront, je ne veux pas aliener ce capital, +dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous +faire une reconnaissance de la somme et des interets. + +Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forcai d'accepter, le +menacant, s'il la refusait, de m'adresser a Obernay, qui m'avait ouvert +sa bourse. + +--Ne suis-je donc pas assez votre oblige, lui dis-je, vous qui, pour +croire a ma solvabilite, acceptez la seule preuve que je puisse vous en +donner ici, ma parole? + +Au bout d'un quart d'heure, j'etais avec lui dans sa voiture fermee. +Nous sortions de Geneve, et il me conduisait a une de ses maisons de +campagne, d'ou je sortis en chaise de poste pour gagner la frontiere +francaise. + +J'etais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soiree et +qui me semblait avoir quitte la maison Obernay trop precipitamment pour +ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle; mais, en arrivant au lieu +du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devance. Elle s'elanca de sa +voiture dans la mienne, et nous continuames notre route avec rapidite. +Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-la, et il n'etait pas +facile de nous atteindre. Cela n'eut pourtant pas ete impossible a +Valvedre. On verra bientot ce qui nous preserva de sa poursuite. + +Paris etait encore, a cette epoque, l'endroit du inonde civilise ou il +etait le plus facile de se tenir cache. C'est la que j'installai ma +compagne dans un appartement mysterieux et confortable, en attendant les +evenements. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adressees +par Moserwald poste restante. La premiere etait de lui. + +"Mon enfant, j'ai fait ce qui etait convenu entre nous. J'ai ecrit a M. +Henri Obernay pour lui dire que je savais ou vous etiez, que je vous +avais donne ma parole de ne le confier a personne, mais que j'etais en +mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait a +propos de confier a mes soins. Des le jour meme, il a envoye chez moi le +paquet ci-inclus, que je vous transmets fidelement. + +"Vous avez passe le Rubicon comme feu Cesar. Je ne reviendrai pas sur la +dose de satisfaction, de douleur et d'inquietude que cela me met sur +l'estomac... L'estomac, c'est bien vulgaire, et _on_ en rira sans pitie; +mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la poesie est passe +pour moi avec celui de l'esperance. Je m'etais pourtant senti des +dispositions pendant quelques jours... Le dieu m'abandonne, et je ne +vais plus songer qu'a ma sante. L'evenement auquel je m'attendais et +auquel je ne voulais pas croire, votre depart precipite avec _elle_, m'a +bouleverse, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile; mais +cela passera, et la edition de don Quichotte que vous me faites me +donnera du courage. J'entends d'ici qu'_on_ rit encore; _on_ me compare +peut-etre a Sancho! N'importe, je suis a _vous_ (au singulier ou au +pluriel), a votre service, a votre discretion, a la vie et a la mort. + +"NEPHTALI." + +La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisieme. Les voici +toutes les deux, celle d'Henri d'abord: + +"J'espere qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux +sur ta veritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu +saches comment j'ai agi a ton egard. + +"Tu es bien simple si tu m'as cru dispose a transmettre a M. de V... tes +offres provocatrices. Je me suis contente de lui dire, pour sauvegarder +ton honneur, qu'une tierce personne etait chargee de te faire tenir tout +genre de communications, et que, le jour ou il jugerait a propos d'avoir +une explication avec toi, j'etais charge personnellement de t'en +prevenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel +rendez-vous. + +"Ceci etabli, je me suis permis de supposer que tu allais a Bruxelles +pour t'entretenir avec tes parens sur tes projets ulterieurs. Quant a +_madame_, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un enorme mensonge. J'ai +pretendu savoir qu'elle s'en allait a Valvedre et, de la, en Italie, +pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour ou son mari formerait le +premier la demande du divorce, que, jusque-la, la tierce personne +pouvait egalement lui faire connaitre toute resolution prise a son +egard. + +"Il resulte de mon action que M. de Valvedre..., qui desirait parler a +_madame_, s'est rendu sur-le-champ a Valvedre, ou j'aimais mieux le +voir, pour sa dignite et pour ma securite morale, que sur les traces des +_aimables_ fugitifs. + +"De Valvedre, il vient donc de m'ecrire, et si, quand _madame_ et toi +aurez lu, vous persistez a meconnaitre un tel caractere, je vous plains +et n'envie pas votre maniere de voir. + +"Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause; je regarde comme un +tres-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce lien qui +lui confere _la responsabilite sans la repression possible_: probleme +insoluble ou son ame se consume sans profit pour la science. Moins moral +et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des voeux pour +que le calme et la liberte des voyages lui soient definitivement rendus. +Ceci n'est pas galant, et tu vas peut-etre m'en demander raison. Je +n'accepterai pas la partie; mais je dois t'avertir d'une chose: c'est +que, si tu persistais par hasard a demander reparation a M. de V... _de +l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme_ (car c'etait +la ton theme), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le +vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvedre est brave comme +un lion; mais peut-etre ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends,--au +grand etonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille +amities. Braves coeurs, ils ne savent rien!" + + +DE M. DE V... A HENRI OBERNAY. + +"Je ne l'ai pas trouvee ici; elle n'y est pas venue, et meme, d'apres +les informations que j'ai prises le long du chemin, elle a du suivre, +pour se rendre en Italie, une tout autre direction. Mais est-elle +reellement par la et a-t-elle jamais resolu serieusement de s'enfermer +dans un couvent, fut-ce pour quelques semaines? + +"Quoi qu'il en soit, il ne me convient pas de la chercher davantage: +j'aurais l'air de la poursuivre, et ce n'est nullement mon intention. Je +souhaitais lui parler: une conversation est toujours plus concluante que +des paroles ecrites; mais le soin qu'elle a pris de l'eviter et de me +cacher son refuge decele des resolutions plus completes que je ne +croyais devoir lui en attribuer. + +"D'apres les trois mots par lesquels elle a cru suffisant de clore une +existence de devoirs reciproques, je vois qu'elle craignait un eclat de +ma part. C'etait mal me connaitre. Il me suffisait, a moi, qu'elle sut +mon jugement sur son compte, ma compassion pour ses souffrances, les +limites de mon indulgence pour ses fautes; mais, puisqu'elle n'en a pas +juge ainsi, il me parait necessaire qu'elle reflechisse de nouveau sur +ma conduite et sur celle qu'il lui convient d'adopter. Tu lui +communiqueras donc ma lettre. J'ignore si, en te parlant, j'ai prononce +le mot de _divorce_, dont elle m'attribue la premeditation. Je suis +certain de n'avoir envisage cette eventualite que dans le cas ou, +foulant aux pieds l'opinion, elle me mettrait dans l'alternative ou de +contraindre sa liberte, ou de la lui rendre entiere. Je ne peux pas +hesiter entre ces deux partis. L'esprit de la legislation que j'ai +reconnue en l'epousant prononce dans le sens d'une liberte reciproque, +quand une incompatibilite eprouvee et constatee de part et d'autre est +arrivee a compromettre la dignite du lien conjugal et l'avenir des +enfants. Jamais, quoi qu'il arrive, je n'invoquerai contre celle que +j'avais choisie, et que j'ai beaucoup aimee, le pretexte de son +infidelite. Grace a l'esprit de la reforme, nous ne sommes pas condamnes +a nous nuire mutuellement pour nous degager. D'autres motifs +suffiraient; mais nous n'en sommes pas la, et je n'ai point encore de +motifs assez evidents pour exiger qu'_elle_ se prete a une rupture +legale. + +"Elle a cru pourtant, dans un moment d'irritation, me donner ce motif en +m'ecrivant qu'elle comptait se remarier. Je ne suis pas homme a profiter +d'une heure de depit; j'attendrai une insistance calme et reflechie. + +"Mais probablement elle tient a savoir si je desire le resultat qu'elle +provoque, et si j'ai aspire pour mon compte a la liberte de contracter +un nouveau lien. Elle tient a le savoir pour rassurer sa conscience ou +satisfaire sa fierte. Je lui dois donc la verite. Je n'ai jamais eu la +pensee d'un second mariage, et, si je l'avais eue, je regarderais comme +une lachete de ne l'avoir pas sacrifiee au devoir de respecter, dans +toute la limite du possible, la sincerite de mon premier serment. + +"Cette limite du possible, c'est le cas ou madame de V... afficherait +ses nouvelles relations. C'est aussi le cas ou elle me reclamerait de +sang-froid, et apres mure deliberation, le droit de contracter de +nouveaux engagements. + +"Je ne ferai donc rien pour agiter son existence actuelle et pour porter +a l'extreme des resolutions que je n'ai pas le droit de croire sans +appel. Je ne rechercherai et n'accepterai aucun pourparler avec la +personne qui m'a offert de se presenter devant moi. Je ne prevois pas, +de ce cote-la plus que de l'autre, des garanties d'association bien +durable, mais je n'en serai juge qu'apres un temps d'epreuve et +d'attente. + +"Si on ne m'appelle pas, d'ici a un mois, devant un tribunal competent a +prononcer le divorce, je m'absenterai pour un temps dont je n'ai pas a +fixer le terme. A mon retour, je serai moi-meme le juge de cette +question delicate et grave qui nous occupe, et j'aviserai, mais sans +sortir des principes de conduite que je viens d'exposer. + +"Fais savoir aussi a madame de V... qu'elle pourra faire toucher a la +banque de Moserwald et compagnie la rente de cinquante mille francs qui +lui etait precedemment servie, et dont elle-meme avait fixe le chiffre. +S'il lui convient d'habiter Valvedre ou ma maison de Geneve en l'absence +de toute relation compromettante pour elle, dis-lui que je n'y vois +aucun inconvenient; dis-lui meme que mon desir serait de la voir arriver +ici pendant le peu de jours que j'ai encore a y passer. Je n'ai pas +d'orgueil, ou du moins je n'en mets pas dans mes rapports avec elle. +J'ai du longtemps eviter des explications qui n'auraient servi qu'a +l'irriter et a la faire souffrir. A present que la glace est rompue, je +ne me crois susceptible d'etre atteint par aucun ridicule, si elle veut +entendre ce que j'ai desormais a lui dire. Il ne sera pas question du +passe, je lui parlerai comme un pere qui n'espere pas convaincre, mais +qui desire attendrir. Completement desinteresse dans ma propre cause, +puisque par le fait, et sans qu'il soit besoin de solennite, nous nous +separons, je sens que j'ai encore besoin, moi, de laisser sa vie, non +pas heureuse, elle ne le peut etre, mais aussi acceptable que possible +pour elle-meme. Elle pourrait encore gouter quelque joie intime dans la +gloire de sacrifier la fantaisie et ses redoutables consequences a +l'avenir de ses enfants et a sa propre consideration, a l'affection de +ta famille, au fidele devouement de Paule, au respect de tous les gens +serieux... Si elle veut m'entendre, elle retrouvera l'ami toujours +indulgent et jamais importun qu'elle connait bien malgre ses habitudes +de meprise... Si elle ne le veut pas, mon devoir est rempli, et je +m'eloignerai, sinon rassure sur son compte, du moins en paix avec +moi-meme." + +La bonte comique de Moserwald m'avait fait sourire, la rudesse chagrine +et railleuse d'Obernay m'avait courrouce, la genereuse douceur de +Valvedre m'ecrasa. Je me sentis si petit devant lui, que j'eprouvai un +moment de terreur et de honte avant de faire lire a sa femme cette +requete a la fois humble et digne; mais je n'avais pas le droit de m'y +refuser, et je la lui envoyai par Bianca, qui etait venue nous rejoindre +a Paris. + +Je ne voulais pas etre temoin de l'effet de cette lecture sur Alida. +J'avais appris a redouter l'imprevu de ses emotions et a en menager le +contre-coup sur moi-meme. Depuis huit jours de tete-a-tete, nous avions, +par un miracle de la volonte la plus tendue qui fut jamais, reussi a +nous maintenir au diapason de la confiance heroique. Nous voulions +croire l'un a l'autre, nous voulions vaincre la destinee, etre plus +forts que nous-memes, donner un dementi aux sombres previsions de ceux +qui nous avaient juges si defavorablement. Comme deux oiseaux blesses, +nous nous pressions l'un contre l'autre pour cacher le sang qui eut +revele nos traces. + +Alida fut grande en ce moment. Elle vint me trouver. Elle souriait, elle +etait belle comme l'ange du naufrage qui soutient et dirige le navire en +detresse. + +--Tu n'as pas tout lu, me dit-elle; voici des lettres qu'on avait +remises a Bianca pour moi au moment ou elle a quitte Geneve. Je te les +avais cachees; je veux que tu les connaisses. + +La premiere de ces lettres etait de Juste de Valvedre. + +"Ma soeur, disait-elle, ou etes-vous donc? Cette amie polonaise a quitte +Vevay; elle est donc guerie? Elle va en Italie et vous l'y suivez +precipitamment, sans dire adieu a personne! Il s'agit donc d'un grand +service a lui rendre, d'un grand secours a lui porter? Ceci ne me +regarde pas, direz-vous; mais me permettrez-vous de vous dire que je +suis inquiete de vous, de votre sante alteree depuis quelque temps, de +l'air agite d'Obernay, de l'air abattu de mon frere, de l'air mysterieux +de Bianca? Elle n'a pas du tout l'air d'aller en Italie... Chere, je ne +vous fais pas de questions, vous m'en avez denie le droit, prenant ma +sollicitude pour une vaine curiosite. Ah! ma soeur, vous ne m'avez +jamais comprise; vous n'avez pas voulu lire dans mon coeur, et je n'ai +pas su vous le reveler. Je suis une vieille fille gauche, tantot brusque +et tantot craintive. Vous aviez raison de ne pas me trouver aimable, +mais vous avez eu tort de croire que je n'etais pas aimante et que je ne +vous aimais pas! + +"Alida, revenez, ou, si vous etes encore pres de nous, ne partez pas! +Mille dangers environnent une femme seduisante. Il n'y a de force et de +securite qu'au sein de la famille. La votre vous semble quelquefois trop +grave, nous le savons, nous essayerons de nous corriger... Et puis c'est +peut-etre moi qui vous deplais le plus... Eh bien, je m'eloignerai, s'il +le faut. Vous m'avez reproche de me placer entre vous et vos enfants et +d'accaparer leur affection. Ah! prenez ma place, ne les quittez pas, et +vous ne me reverrez plus; mais non, vous avez du coeur, et de tels +depits ne sont pas dignes de vous. Vous n'avez jamais pu croire que je +vous haissais, moi qui donnerais ma vie pour votre bonheur et qui vous +demande pardon a genoux, si j'ai eu envers vous quelques moments +d'injustice ou d'impatience. Revenez, revenez! Edmond a beaucoup pleure +apres votre depart, si peu prevu. Paolino a une idee fantasque, c'est +que vous etes dans le jardin qui est aupres du leur: il pretend qu'il +vous y a vue un jour, et on ne peut l'empecher de grimper au treillage +pour regarder derriere le mur ou il vous a revee, ou il vous attend +encore. Paule, qui vous aime tant, a beaucoup de chagrin; son mari en +est jaloux. Adelaide, qui me voit vous ecrire, veut vous dire quelques +mots. Elle vous dit, comme moi, qu'il faut croire en nous et ne pas nous +abandonner." + +La lettre d'Adelaide, plus timide et moins tendre, etait plus touchante +encore dans sa candeur. + +"Chere madame, + +"Vous etes partie si vite, que je n'ai pas pu vous adresser une grave +question. Faut-il garnir les chemises de _ces messieurs_ (Edmond et +Paul) avec de la dentelle, avec de la broderie ou avec un ourlet? Moi, +j'etais pour les cols et manchettes bien fermes, bien blancs et tout +unis; mais je crois vous avoir entendu dire que cela ressemblait trop a +du papier et encadrait trop sechement ces aimables et cheres petites +figures rondes. Rosa, qui donne toujours son avis, surtout quand on ne +le lui demande pas, veut de la dentelle. Paule est pour la broderie; +mais moi, remarquez, je vous en prie, comme je suis judicieuse, je +pretends que c'est avant tout a leur petite maman que ces minois doivent +plaire, et qu'elle a, d'ailleurs, mille fois plus de gout que de simples +Genevoises de notre espece. Donc, repondez vite, chere madame. On est +d'accord pour desirer de vous complaire et de vous obeir en tout. Vous +avez emporte un morceau de notre coeur, et cela sans crier gare. C'est +mal a vous de ne pas nous avoir donne le temps de baiser vos belles +mains et de vous dire ce que je vous dis ici: Guerissez votre amie, ne +vous fatiguez pas trop et revenez vite, car je suis au bout de mes +histoires pour faire prendre patience a Edmond et pour endormir Paolino. +Paule vous ecrit. Mon pere et ma mere vous offrent leurs plus affectueux +compliments, et Rosa veut que je vous dise qu'elle a bien soin du gros +myrte que vous aimez, et dont elle veut mettre une fleur dans ma lettre +avec un baiser pour vous." + +--Quelle confiance en mon retour! dit Alida quand j'eus fini de lire, et +quel contraste entre les preoccupations de cette heureuse enfant et les +eclairs de notre Sinai! Eh bien, qu'as-tu, toi? manques-tu de courage? +Ne vois-tu pas que plus il m'en faut, plus il m'en vient? Tu dois +trouver que j'ai ete bien injuste envers mon mari, envers la soeur ainee +et envers cette innocente Adelaide! Trouve, va! tu ne me feras pas plus +de reproches que je ne m'en fais! J'ai doute de ces coeurs excellents et +purs, je les ai nies pour m'etourdir sur le crime de mon amour! Eh bien, +a present que j'ouvre les yeux et que je vois quels amis je t'ai +sacrifies, je me reconcilie avec ma faute, et je me releve de mon +humiliation. Je suis contente de me dire que tu ne m'as pas ramassee +comme un oiseau chasse du nid et juge indigne d'y reprendre sa place. Tu +n'en as pas moins eu tout le merite de la pitie, et tu as trouve dans +ton coeur genereux la force de me recueillir, un jour que je me croyais +avilie et que tu m'avais vu fouler aux pieds. Mais, aujourd'hui, voila +Valvedre qui se recracte et qui m'appelle, voila Juste qui me tend les +bras en s'agenouillant devant moi, et la douce Adelaide qui me montre +mes enfants en me disant qu'ils m'attendent et me pleurent! Je puis +retourner aupres d'eux et y vivre independante, servie, caressee, +remerciee, pardonnee, benie! A present, tu es libre, cher ange; tu peux +me quitter sans remords et sans inquietude; tu n'as rien gate, rien +detruit dans ma vie. Au contraire, ce mari tres-sage, ces amis +tres-craintifs du _qu'en dira-t-on_ me menageront d'autant plus qu'ils +m'ont vue prete a tout rompre. Tu le vois, nous pouvons nous quitter +sans qu'on raille nos ephemeres amours. Henri lui-meme, ce Genevois +mal-appris, me fera amende honorable s'il me voit renoncer +volontairement a ce qu'il appelle mon caprice. Eh bien, que veux-tu +faire? Reponds! reponds donc! a quoi songes-tu? + +Il est des moments dans les plus fatales destinees ou la Providence nous +tend la planche de salut et semble nous dire: "Prends-la, ou tu es +perdu." J'entendais cette voix mysterieuse au-dessus de l'abime; mais le +vertige de l'abime fut plus fort et m'entraina. + +--Alida, m'ecriai-je, tu ne me fais pas cette offre-la pour que je +l'accepte? Tu ne le desires pas, tu n'y comptes pas, n'est-il pas vrai? + +--Tu m'as comprise, repondit-elle en se mettant a genoux devant moi, les +mains dans mes mains et comme dans l'attitude du serment. Je +t'appartiens, et le reste du monde ne m'est rien! Tu es tout pour moi: +mon pere et ma mere qui m'ont quittee, mon mari que je quitte, et mes +amis qui vont me maudire, et mes enfants qui vont m'oublier. "Tu es mes +freres et mes soeurs, comme dit le poete, et Ilion, ma patrie que j'ai +perdue!" Non! je ne reviendrai plus sur mes pas, et, puisqu'il est dans +ma destinee de mal comprendre les devoirs de la famille et de la +societe, au moins j'aurai consacre ma destinee a l'amour! N'est-ce donc +rien, et celui qui me l'inspire ne s'en contentera-t-il pas? Si cela +est, si pour toi je suis la premiere des femmes, que m'importe d'etre la +derniere aux yeux de tous les autres? Si mes torts envers eux me sont +des merites aupres de toi, de quoi aurais-je a me plaindre? Si l'on +souffre la-bas et si je souffre de faire souffrir, j'en suis fiere, +c'est une expiation de ces fautes passees que tu me reprochais, c'est ma +palme de marytre que je depose a tes pieds. + +Une seule chose peut m'excuser d'avoir accepte le sacrifice de cette +femme passionnee, c'est la passion qu'elle m'inspira des ce moment, et +qui ne fut plus ebranlee un seul jour. Certes, je suis bien assez +coupable sans ajouter au fardeau de ma conscience. Ma fuite avec elle +fut une mauvaise inspiration, une lache audace, une vengeance, ou du +moins une reaction aveugle de mon orgueil froisse. Meilleure que moi, +Alida avait pris mon devouement au serieux, et, si sa foi en moi fut un +acces de fievre, la fievre dura et consuma le reste de sa vie. En moi, +la flamme fut souvent agitee et comme battue du vent; mais elle ne +s'eteignit plus. Et ce ne fut plus la vanite seule qui me soutint, ce +fut aussi la reconnaissance et l'affection. + +Des lors il se fit une sorte de calme dans notre vie, calme trompeur et +qui cachait bien des angoisses toujours renaissantes; mais l'idee de +nous raviser et de nous separer ne fut jamais remise en question. + +Nous primes aussi, ce jour-la, de bonnes resolutions, eu egard a notre +position desesperee. Nous fimes de la prudence avec notre temerite, de +la sagesse avec notre delire. Je renoncai a mon hostilite contre +Valvedre, Alida a ses plaintes contre lui. Elle n'en parla plus qu'a de +rares intervalles, d'un ton doux et triste, comme elle parlait de ses +enfants. Nous renoncames aux reves de libre triomphe qui nous avaient +souri, et nous primes de grands soins pour cacher notre residence a +Paris et notre intimite. Alida prit la peine de s'expliquer avec son +mari dans une lettre qu'elle ecrivait a Juste, comme Valvedre s'etait +explique avec elle dans sa lettre a Obernay. Elle persista dans son +projet de divorce; mais elle promit de mener une existence si +mysterieuse, que nul ne pourrait se porter son accusateur devant +Valvedre. + +"Je sais bien, disait-elle, que mon absence prolongee, mon domicile +inconnu, ma disparition inexpliquee pourront faire naitre des soupcons, +et qu'il vaudrait mieux que la femme de Cesar ne fut pas soupconnee; +mais, puisque Cesar ne veut pas repudier brutalement sa femme, et qu'il +s'agit pour tous deux de se quitter sans reproche amer, celle-ci +menagera les apparences et n'aflichera pas son futur changement de nom. +Elle le cachera au contraire; elle ne verra aucune personne qui pourrait +le deviner et le trahir; elle sera morte pour le monde pendant plusieurs +annees, s'il le faut, et il ne tiendra qu'a vous de dire qu'elle est +reellement dans un couvent, car elle vivra sous un voile et derriere +d'epais rideaux. Si ce n'est pas la tout ce que souhaite et conseille +Cesar, c'est du moins tout ce qu'il peut exiger, lui qui ne s'est jamais +couronne despote, et qui n'a pas plus tue la liberte dans l'hymenee +qu'il ne veut la tuer dans le monde. + +"Qu'il me permette, ajoutait-elle, de me refuser a l'entretien qu'il me +demande. Je ne suis pas assez forte pour que le chagrin de resister a +son influence ne me fit pas beaucoup de mal; mais je le suis trop pour +qu'aucune consideration humaine put ebranler ma resolution." + +Elle finissait, apres avoir, a son tour, demande pardon a sa belle-soeur +de ses injustices et de ses preventions, en lui signifiant qu'elle ne +voulait accepter aucun secours d'argent, quelque minime qu'il put etre. + +Quand elle ecrivit a ses enfants, a Paule et a Adelaide, elle pleura au +point qu'elle trempa de larmes un billet a cette derniere ou elle +reglait, avec une gravite enjouee, la grande question des cols de +chemise. Elle fut forcee de le recommencer, faisant de genereux et naifs +efforts pour me cacher le dechirement de ses entrailles. Je me jetai a +ses genoux, je la suppliai de partir avec moi pour Geneve. Je +t'accompagnerai jusqu'a la frontiere, lui dis-je, ou je me cacherai dans +la maison de campagne de Moserwald. Tu passeras trois jours, huit jours +si tu veux, avec tes enfants, et nous nous sauverons de nouveau; puis, +quand tu sentiras le besoin de les embrasser encore, nous repartirons +pour Geneve. C'est absolument la vie que tu aurais menee, si tu etais +retournee a Valvedre. Tu aurais ete les voir deux ou trois fois par an. +Ne pleure donc plus, ou ne me cache pas tes larmes. J'avoue que je suis +content de te voir pleurer, parce que, chaque jour, je decouvre que tu +ne merites pas les reproches qu'on t'adressait, et que tu es une aussi +tendre mere qu'une amante loyale; mais je ne veux pas que tu pleures +trop longtemps quand je peux d'un mot secher tes beaux yeux. Viens, +viens! partons! Ne recommence pas tes lettres. Tu vas revoir tes amis, +tes fils, tes soeurs, et _Ilion_ que tu m'as sacrifiee, mais que tu n'as +pas perdue! + +Elle refusa, sans vouloir s'expliquer sur la cause de son refus. Enfin, +pressee de questions, elle me dit: + +--Mon pauvre enfant, je ne t'ai pas demande avec quoi nous vivions et ou +tu trouvais de l'argent. Tu as du engager ton avenir, escompter le +produit de tes futurs succes... Ne me le dis pas, va, je sais bien que +tu as fait pour moi quelque grand sacrifice ou quelque grande +imprudence, et je trouve cela tout simple venant de toi: mais je ne dois +pas, pour mes satisfactions personnelles, abuser de ton devouement. Non, +je ne le veux pas, n'insiste pas, ne m'ote pas le seul merite que j'aie +pour m'acquitter envers toi. Il faut que je souffre, vois-tu; cela m'est +bon, c'est la ce qui me purifie. L'amour serait vraiment trop facile, si +on pouvait se donner a lui sans briser avec ses autres devoirs. Il n'en +est pas ainsi, et Valvedre, s'il m'ecoutait, dirait que je proclame un +blaspheme ou un sophisme, lui qui ne comprenait pas que ce qu'il +appelait une oisivete coupable put etre l'ideal devouement que +j'exigeais de lui; mais, selon moi, le sophisme est de croire que la +passion ne soit pas l'immolation des choses les plus cheres et les plus +sacrees, et voila pourquoi je veux que tu me laisses venir a toi, +depouillee de tout autre bonheur que toi-meme... + +Oui, je le crois aujourd'hui, moi aussi, que l'infortunee Alida +proclamait un effrayant sophisme, que Valvedre avait raison contre elle, +que le devoir accompli rend l'amour plus fervent, et que lui seul le +rend durable, tandis que le remords desseche ou tue; mais, dans le +triomphe de la passion, dans l'ivresse de la reconnaissance, j'ecoutais +Alida comme l'oracle des divins mysteres, comme la pretresse du dieu +veritable, et je partageais son reve immense, son aspiration vers +l'impossible. Je me disais aussi qu'il n'y a pas qu'une seule route pour +s'elever vers le vrai; que, si la perfection semble etre dans la +religion du droit et dans les sanctifiantes vertus de la famille, il y a +un lieu de refuge, une oasis, un temple nouveau pour ceux dont la +fatalite a renverse les autels et les foyers; que ce droit d'asile sur +les hauteurs, ce n'etait pas la froide abstinence, la mort volontaire, +mais le vivifiant amour. Transfuges de la societe, nous pouvions encore +batir un tabernacle dans le desert et servir la cause sublime de +l'ideal. N'etions-nous pas des anges en comparaison de ces viveurs +grossiers qui se depravent dans l'abus de la vie positive? Alida, +brisant toute son existence pour me suivre, n'etait-elle point digne +d'une tendre et respectueuse pitie? Moi-meme, acceptant avec energie son +passe douteux et le deshonneur qu'elle bravait, n'etais-je pas un homme +plus delicat et plus noble que celui qui cherche dans la debauche ou +dans la cupidite l'oubli de son reve et le debarras de son orgueil? + +Mais l'opinion, jalouse de maintenir l'ordre etabli, ne veut pas qu'on +s'isole d'elle, et elle se montre plus tolerante pour ceux qui se +donnent au vice facile, au travers repandu, que pour ceux qui se +recueillent et cherchent des merites qu'elle n'a pas consacres. Elle est +inexorable pour qui ne lui demande rien, pour les amants qui ne veulent +pas de son pardon, pour les penseurs qui, dans leur entretien avec Dieu, +ne veulent pas la consulter. + +Nous entrions donc, Alida et moi, non pas seulement dans la solitude du +fait, mais dans celle du sentiment et de l'idee. Restait a savoir si +nous etions assez forts pour cette lutte effroyable. + +Nous nous fimes cette illusion, et, tant qu'elle dura, elle nous +soutint; mais il faut, ou une grande valeur intellectuelle, ou une +grande experience de la vie pour demeurer ainsi, sans ennui et sans +effroi, dans une ile deserte. L'effroi fut mon tourment, l'ennui fut le +ver rongeur de ma compagne infortunee. Elle avait fait les demarches +necessaires pour obtenir la dissolution de son mariage. Valvedre n'y +avait pas fait opposition; mais il etait parti pour un long voyage, +disait-on, sans presenter sa propre demande au tribunal competent. +Evidemment, il voulait forcer sa femme a reflechir longtemps avant de se +lier a moi, et, son absence pouvant se prolonger indefiniment, l'epreuve +du temps exige par la legislation etrangere menacait ma passion d'une +attente au-dessus de mes forces. Est-ce la ce que voulait cet homme +etrange, ce mysterieux philosophe? Comptait-il sur la chastete de sa +femme au point de lui laisser courir les dangers de mon impatience, ou +preferait-il la savoir completement infidele, et, par la, preservee de +la duree de ma passion? Evidemment, il me dedaignait fort, et j'etais +force de le lui pardonner, en reconnaissant qu'il n'avait d'autre +preoccupation que celle d'adoucir la mauvaise destinee d'Alida. + +Cette pauvre femme, voyant des retards infinis a notre union, vainquit +tous ses scrupules et se montra magnanime. Elle m'offrit son amour sans +restrictions, et, vaincu par mes transports, je faillis l'accepter; mais +je vis quel sacrifice elle s'imposait et avec quelle terreur elle +bravait ce qu'elle croyait etre le dernier mot de l'amour. Je savais les +fantomes que pouvaient lui creer sa sombre imagination et la pensee de +sa decheance, car elle etait fiere de n'avoir jamais trahi _la lettre de +ses serments_; c'est ainsi qu'elle s'exprimait quand mon inquiete et +jalouse curiosite l'interrogeait sur le passe. Elle croyait aussi que le +desir est chez l'homme le seul aliment de l'amour, et par le fait elle +craignait le mariage autant que l'adultere. + +--Si Valvedre n'eut pas ete mon mari, disait-elle souvent, il n'eut pas +songe a me negliger pour la science: il serait encore a mes pieds! + +Cette fausse notion, aussi fausse a l'egard de Valvedre qu'au mien, +etait difficile a detruire chez une femme de trente ans, indocile a +toute modification, et je ne voulus pas d'un bonheur trempe de ses +larmes. Je la connaissais assez desormais pour savoir qu'elle ne +subissait aucune influence, qu'aucune persuasion n'avait prise sur elle, +et que, pour la trouver toujours enthousiaste, il fallait la laisser a +sa propre initiative. Il etait en son pouvoir de se sacrifier, mais non +de ne pas regretter le sacrifice, peut-etre, helas! a toutes les heures +de sa vie. + +J'etais la dans le vrai, et, quand je repoussai le bonheur, fier de +pouvoir dire que j'avais une force surhumaine, je vis, au redoublement +de son affection, que je l'avais bien comprise. J'ignore si j'eusse +remporte longtemps cette victoire sur moi-meme; des circonstances +alarmantes me forcerent a changer de preoccupations. + + + +IX + + +Depuis trois mois, nous vivions caches dans une de ces rues aerees et +silencieuses qui, a cette epoque, avoisinaient le jardin du Luxembourg. +Nous nous y promenions dans la journee, Alida toujours enveloppee et +voilee avec le plus grand soin, moi ne la quittant jamais que pour +m'occuper de son bien-etre et de sa surete. Je n'avais renoue aucune des +relations, assez rares d'ailleurs, que j'avais eues a Paris. Je n'avais +fait aucune visite; quand il m'etait arrive d'apercevoir dans la rue une +figure de connaissance, je l'avais evitee en changeant de trottoir et en +detournant la tete; j'avais meme acquis a cet egard la prevoyance et la +presence d'esprit d'un sauvage dans les bois, ou d'un forcat evade sous +les yeux de la police. + +Le soir, je la conduisais quelquefois aux divers theatres, dans une de +ces loges d'en bas ou l'on n'est pas vu. Durant les beaux jours de +l'automne, je la menai souvent a la campagne, cherchant avec elle ces +endroits solitaires que, meme aux environs de Paris, les amants savent +toujours trouver. + +Sa sante n'avait donc pas souffert du changement de ses habitudes, ni du +manque de distractions; mais, quand vint l'hiver, le noir et mortel +hiver des grandes villes du Nord, je vis sa figure s'alterer +brusquement. Une toux seche et frequente, dont elle ne voulait pas +s'occuper, disant qu'elle y etait sujette tous les ans a pareille +epoque, m'inquieta cependant assez pour que je la fisse consentir a voir +un medecin. Apres l'avoir examinee, le medecin lui dit en souriant +qu'elle n'avait rien; mais il ajouta pour moi seul en sortant: + +--Madame votre soeur (je m'etais donne pour son frere) n'a rien de bien +grave jusqu'a present; mais c'est une organisation fragile, je vous en +avertis. Le systeme nerveux predomine trop. Paris ne lui vaut rien. Il +lui faudrait un climat egal, non pas Hyeres ou Nice, mais la Sicile ou +Alger. + +Je n'eus plus des lors qu'une pensee, celle d'arracher ma compagne a la +pernicieuse influence d'un climat maudit. J'avais deja depense, pour lui +procurer une existence conforme a ses gouts et a ses besoins, la moitie +de la somme empruntee a Moserwald. Celui-ci m'ecrivait en vain qu'il +avait en caisse des fonds deposes par l'ordre de M. de Valvedre pour sa +femme: ni elle ni moi ne voulions les recevoir. + +Je m'informai des depenses a faire pour un voyage dans les regions +meridionales. Les _Guides_ imprimes promettaient merveille sous le +rapport de l'economie; mais Moserwald m'ecrivait: + +"Pour une femme delicate et habituee a toutes ses aises, n'esperez pas +vivre dans ces pays-la, ou tout ce qui n'est pas le strict necessaire +est rare et couteux, a moins de trois mille francs par mois. Ce sera +tres-peu, trop peu si vous manquez d'ordre; mais ne vous inquietez de +rien, et partez vite, si _elle_ est malade. Cela doit lever tous vos +scrupules, et, si vous poussez la folie jusqu'a refuser la pension du +mari, le pauvre Nephtali est toujours la avec tout ce qu'il possede, a +votre service, et trop heureux si vous acceptez!" + +J'etais decide a prendre ce dernier parti aussitot qu'il deviendrait +necessaire. J'avais encore un avenir de vingt mille francs a aliener, et +j'esperais travailler durant le voyage, quand je verrais Alida retablie. + +De l'Afrique, je ne vous dirai pas un mot dans ce recit tout personnel +de ma vie intime. Je m'occupai de l'etablissement de ma compagne dans +une admirable retraite, non loin de laquelle je pris pour moi un local +des plus humbles, comme j'avais fait a Paris, pour oter tout pretexte a +la malignite du voisinage. Je fus bientot rassure. La toux disparut; +mais, peu apres, je fus alarme de nouveau. Alida n'etait pas phthisique, +elle etait epuisee par une surexcitation d'esprit sans relache. Le +medecin francais que je consultai n'avait pas d'opinion arretee sur son +compte. Tous les organes de la vie etaient tour a tour menaces, tour a +tour gueris, et tour a tour envahis de nouveau par une debilitation +subite. Les nerfs jouaient en cela un si grand role, que la science +pouvait bien risquer de prendre souvent l'effet pour la cause. En de +certains jours, elle se croyait et se sentait guerie. Le lendemain, elle +retombait accablee d'un mal vague et profond qui me desesperait. + +La cause! elle etait dans les profondeurs de l'ame. Cette ame-la ne +pouvait pas se reposer une heure, un instant. Tout lui etait sujet +d'apprehension funeste ou d'esperance insensee. Le moindre souffle du +vent la faisait tressaillir, et, si je n'etais pas aupres d'elle a ce +moment-la, elle croyait avoir entendu mes cris, le supreme appel de mon +agonie. Elle haissait la campagne, elle s'y etait toujours deplu. Sous +le ciel imposant de l'Afrique, en presence d'une nature peu soumise +encore a la civilisation europeenne, tout lui semblait sauvage et +terrifiant. Le rugissement lointain des lions, qui, a cette epoque, se +faisait encore entendre autour des lieux habites, la faisait trembler +comme une pauvre feuille, et aucune condition de securite ne pouvait lui +procurer le sommeil. En d'autres moments, sous l'empire d'autres +dispositions d'esprit, elle croyait entendre la voix de ses enfants +venant la voir, et elle s'elancait ravie, folle, bientot desesperee en +regardant les petits Maures qui jouaient devant sa porte. + +Je cite ces exemples d'hallucination entre mille. Voyant qu'elle se +deplaisait a ***, je la ramenai a Alger, au risque de n'y pouvoir garder +l'incognito. A Alger, elle fut ecrasee par le climat. Le printemps, deja +un ete dans ces regions chaudes, nous chassa vers la Sicile, ou, pres de +la mer, a mi-cote des montagnes, j'esperais trouver pour elle un air +tiede et quelques brises. Elle s'amusa quelques instants de la nouveaute +des choses, et bientot je la vis deperir encore plus rapidement. + +--Tiens, me dit-elle, dans un acces d'abattement invincible, je vois +bien que je me meurs! + +Et, mettant ses mains pales et amaigries sur ma bouche: + +--Ne te moque pas, ne ris pas! je sais ce que cette gaiete te coute, et +que, la nuit, seul avec la certitude inevitable, tu pleures ton rire! +Pauvre cher enfant, je suis un fleau dans ta vie et un fardeau pour +moi-meme. Tu ferais mieux, pour nous deux, de me laisser mourir bien +vite. + +--Ce n'est pas la maladie, lui repondis-je navre de sa clairvoyance, +c'est le chagrin ou l'ennui qui te consume. Voila pourquoi je ris de tes +maux physiques pretendus incurables, tandis que je pleure de tes +souffrances morales. Pauvre chere ame, que puis-je donc faire pour toi? + +--Une seule et derniere chose, dit-elle: je voudrais embrasser mes +enfants avant de mourir. + +--Tu embrasseras tes enfants, et tu ne mourras pas! m'ecriai-je. + +Et je feignis de tout preparer pour le depart; mais, au milieu de ces +preparatifs, je tombais brise de decouragement. Avait-elle la force de +retourner a Geneve? n'allait-elle pas mourir en route? Une autre terreur +s'emparait de moi, je n'avais plus d'argent. J'avais ecrit a Moserwald +de m'en preter encore, et je ne pouvais douter de sa confiance en moi. +Il n'avait pas repondu: etait-il malade ou absent? etait-il mort ou +ruine? Et qu'allions-nous devenir, si cette ressource supreme nous +manquait? + +J'avais fait d'heroiques efforts pour travailler, mais je n'avais pu +rien continuer, rien completer. Alida, malade d'esprit autant que de +corps, ne me laissait pas un moment de calme. Elle ne pouvait supporter +la solitude. Elle me poussait au travail; mais, quand j'etais sorti de +sa chambre, elle divaguait, et Bianca venait me chercher bien vite. + +J'avais essaye de travailler aupres d'elle, c'etait tout aussi +impossible. J'avais toujours les yeux sur les siens, tremblant quand je +les voyais briller de fievre ou se fixer, eteints, comme si la mort +l'eut deja saisie. D'ailleurs, j'avais bien reconnu une terrible verite: +c'est que ma plume, au point de vue lucratif, etait pour le moment, pour +toujours peut-etre, improductive. Elle eut pu me nourrir tres-humblement +si j'eusse ete seul; mais il me fallait trois mille francs par mois... +Moserwald n'avait rien exagere. + +Apres avoir epuise tous les mensonges imaginables pour faire prendre +patience a ma malheureuse amie, il me fallut lui avouer que j'attendais +une lettre de credit de Moserwald pour etre a meme de la conduire en +France. Je lui cachai que j'attendais cette lettre depuis si longtemps +deja, que je n'osais plus l'esperer. Je m'etais decide a l'horrible +humiliation d'ecrire ma detresse a Obernay. Lui aussi etait-il absent? +Mais sans doute il allait repondre. Le temps de l'espoir n'etait pas +epuise de ce cote-la. Dans le doute, je surmontai la douleur de demander +a mes parents un sacrifice: quelques jours de patience, et une reponse +quelconque allait arriver. Je suppliai Alida de ne prendre aucune +inquietude. + +Elle eut, ce jour-la, son dernier courage. Elle sourit de ce sourire +dechirant que je ne comprenais que trop. Elle me dit qu'elle etait +tranquille et qu'elle etait, d'ailleurs, resignee a accepter les dons de +son mari comme un pret que je serais certainement a meme de lui faire +rembourser plus tard. Elle menageait ainsi ma fierte; elle m'embrassa et +s'endormit ou feignit de s'endormir. + +Je me retirai dans la chambre voisine. Depuis que je la voyais +s'eteindre, je ne quittais plus la maison qu'elle habitait. Au bout +d'une heure, je l'entendis qui causait avec Bianca. Cette fille, peu +scrupuleuse sur le chapitre de l'amour, mais d'un devouement admirable +pour sa maitresse, qui la maltraitait et la gatait tour a tour, +s'efforcait en ce moment de la consoler et de lui persuader qu'elle +reverrait bientot ses enfants. + +--Non, va! je ne les reverrai plus, repondit la pauvre malade: c'est la +le chatiment le plus cruel que Dieu put m'infliger, et je sens que je le +merite. + +--Prenez garde, madame, dit Bianca, votre decouragement fait tant de mal +a ce pauvre jeune homme! + +--Il est donc la? + +--Mais je crois que oui, dit Bianca en s'approchant du seuil de l'autre +chambre. + +Je m'etais jete par hasard sur un fauteuil a dossier fort eleve. Bianca, +ne me voyant pas, crut que j'etais sorti, et retourna aupres de sa +maitresse en lui disant que j'allais certainement rentrer, et qu'il +fallait etre calme. + +--Eh bien, quand tu l'entendras rentrer, dit Alida, tu me feras signe, +et je feindrai de dormir. Il se console et se rassure encore un peu +quand il s'imagine que j'ai dormi. Laisse-moi te parler, Bianchina; cela +me soulage, nous sommes si peu seules! Ah! ma pauvre enfant, toi-meme, +tu ne sais pas ce que je souffre et quels remords me tuent! Depuis que +j'ai tout quitte pour ce bon Francis, mes yeux se sont ouverts, et je +suis devenue une autre femme. J'ai commence a croire en Dieu et a +prendre peur; j'ai senti qu'il allait me punir et qu'il ne me +permettrait pas de vivre dans le mal. + +Bianca l'interrompit. + +--Vous ne faites point de mal, dit-elle; je n'ai jamais vu de femme +aussi vertueuse que vous! Et vous auriez tous les droits possibles +pourtant, avec un mari si egoiste et si indifferent!... + +--Tais-toi, tais-toi! reprit Alida avec une force febrile; tu ne le +connais pas! tu n'es que depuis trois ans a mon service, tu ne l'as vu +que longtemps deja apres ma premiere infidelite de coeur et quand il ne +m'aimait plus. Je l'avais bien merite!... Mais, jusqu'a ces derniers +temps, j'ai cru qu'il ne savait rien, qu'il n'avait rien daigne savoir, +et que, ne pouvant pas me juger indigne de lui, son coeur s'etait retire +de moi par lassitude. Je lui en voulais donc, et, sans songer a mes +torts, je m'irritais des siens. Mes torts! je n'y croyais pas; je disais +comme toi: "Je suis si vertueuse au fond! et j'ai un mari si +indifferent!" Sa douceur, sa politesse, sa liberalite, ses egards, je +les attribuais a un autre motif que la generosite. Ah! pourquoi ne +parlait-il pas? Un jour enfin... Tiens, c'est aujourd'hui le meme jour +de l'annee!... il y a un an... Je l'ai entendu parler de moi et je n'ai +pas compris, j'etais folle! Au lieu d'aller me jeter a ses pieds, je me +suis jetee dans les bras d'un autre, et j'ai cru faire une grande chose. +Ah! illusion, illusion! dans quels malheurs tu m'as precipitee! + +--Mon Dieu, reprit Bianca, vous regrettez donc votre mari a present? +Vous n'aimez donc pas ce pauvre M. Francis? + +--Je ne peux pas regretter mon mari, dont je n'ai plus l'amour, et +j'aime Francis de toute mon ame, c'est-a-dire de tout ce qui m'est reste +de ma pauvre ame!... Mais, vois-tu, Bianca, toi qui es femme, tu dois +bien comprendre cela: on n'aime reellement qu'une fois! Tout ce qu'on +reve ensuite, c'est l'equivalent d'un passe qui ne revient jamais. On +dit, on croit qu'on aime davantage, on voudrait tant se le persuader! On +ne ment pas, mais on sent que le coeur contredit la volonte. Ah! si tu +avais connu Valvedre quand il m'aimait! Quelle verite, quelle grandeur, +quel genie dans l'amour! Mais tu n'aurais pas compris, pauvre petite, +puisque je n'ai pas compris moi-meme! Tout cela s'est eclairci pour moi +a distance, quand j'ai pu comparer, quand j'ai rencontre ces beaux +diseurs qui ne disent rien, ces coeurs enflammes qui ne sentent rien... + +--Comment! Francis lui-meme?... + +--Francis, c'est autre chose: c'est un poete, un vrai poete peut-etre, +un artiste a coup sur. La raison lui manque, mais non le coeur ni +l'intelligence. Il a meme quelque chose de Valvedre, il a le sentiment +du devoir. Il y a manque en m'enlevant au mien; il n'a pas les principes +de Valvedre, mais il a de lui les grands instincts, les sublimes +devouements. Cependant, Bianchina, il a beau faire, il ne m'aime pas, +lui, il ne peut pas m'aimer! Du moins, il ne m'aime pas comme il pourra +aimer un jour. Il avait reve une autre femme, plus jeune, plus douce, +plus instruite, plus capable de le rendre heureux, une femme comme +Adelaide Obernay. Sais-tu qu'il devait, qu'il pouvait l'epouser, et que +c'est moi qui fus l'empechement? Ah! je lui ai fait bien du mal, et j'ai +raison de mourir!... Mais il ne me le reproche pas, il voudrait me faire +vivre... Tu vois bien qu'il est grand, que j'ai raison de l'aimer... Tu +as l'air de croire que je me contredis... Non, non, je n'ai pas le +delire, jamais je n'ai vu si clair. Nous nous sommes monte la tete, lui +et moi; nous nous sommes brises contre le sort, et a present nous nous +pardonnons l'un a l'autre, nous nous estimons. Nous avons fait notre +possible pour nous aimer autant que nous le disions, autant que nous +nous l'etions promis..., et moi, pleurant Valvedre quand meme, lui, +regrettant Adelaide malgre tout, nous allons nous donner le baiser +d'adieu supreme... Tiens, cela vaut mieux que l'avenir qui nous +attendait certainement, et je suis contente de mourir... + +En parlant ainsi, elle fondait en larmes. Bianca pleurait aussi, sans +rien trouver pour la consoler, et moi, j'etais paralyse par l'epouvante +et la douleur. Quoi! c'etait la le dernier mot de cette passion funeste! +Alida mourait en pleurant son mari, et en disant: "L'_autre_ ne m'aime +pas!" Certes, en voulant l'amour d'une femme dont l'epoux etait sans +reproche, j'avais cede a une mauvaise et coupable tentation, mais comme +j'etais puni! + +Je fis un supreme effort, le plus meritoire de ma vie peut-etre: je +m'approchai de son lit, et, sans me plaindre de rien pour mon compte, je +reussis a la calmer. + +--Tout ce que tu viens de rever, lui dis-je, c'est l'effet de la fievre, +et tu ne le penses pas. D'ailleurs, tu le penserais, que je n'y voudrais +pas croire. Ne te contrains donc plus devant moi, dis tout ce que tu +voudras, c'est la maladie qui parle. Je sais qu'a d'autres heures tu +verras autrement mon coeur et le tien. Que tu croies en Dieu, que tu +rendes justice a Valvedre, que tu te reproches de n'avoir pas compris un +mari qui n'avait que des vertus et qui savait peut-etre aimer mieux que +tout le monde, c'est bien, j'y consens, et je le savais. Ne m'as-tu pas +dit cent fois que cette croyance et ce remords te faisaient du bien, et +que tu m'en offrais la souffrance comme un merite et une reconciliation +avec toi-meme? Oui, c'etait bien, tu etais dans le vrai; mais pourquoi +perdrais-tu le fruit de ces bonnes inspirations? Pourquoi exciter ton +imagination pour t'oter justement a toi-meme le merite du repentir et +pour m'arracher l'esperance de ta guerison? Tout est consomme. Valvedre +a souffert, mais il est resigne depuis longtemps: il voyage, il oublie. +Tes enfants sont heureux, et tu vas les revoir; tes amis le pardonnent, +si tant est qu'ils aient quelque chose de personnel a te pardonner. Ta +reputation, si tant est qu'elle soit compromise par ton absence, peut +etre rehabilitee, soit par ton retour, soit par notre union. Rends donc +justice a ta destinee et a ceux qui t'aiment. Moi, soumis a tout, je +serai pour toi ce que tu voudras, ton mari, ton amant ou ton frere. +Pourvu que je te sauve, je serai assez recompense. Tu peux meme penser +ce que tu as dit, ne pas croire au _second amour_, et ne m'accorder que +le reste d'une ame epuisee par le premier, je m'en contenterai. Je +vaincrai mon sot orgueil, je me dirai que c'est encore plus que je ne +merite, et, si tu as envie de me parler du passe, nous en parlerons +ensemble. Je ne te demande qu'une chose: c'est de n'avoir pas de secrets +pour moi, ton enfant, ton ami, ton esclave; c'est de ne pas te combattre +et t'epuiser en douleurs cachees. Tu crois donc que je n'ai pas de +courage? Si, j'en ai, et pour toi j'en peux avoir jusqu'a l'heroisme. Ne +me menage donc pas, si cela te soulage un peu, et dis-moi que tu ne +m'aimes pas, pourvu que tu me dises ce qu'il faut faire et ce qu'il faut +etre pour que tu m'aimes! + +Alida s'attendrit de ma resignation, mais elle n'avait plus la force de +se relever par l'enthousiasme. Elle colla ses levres sur mon front en +pleurant, comme un enfant, avec des cris et des sanglots; puis, ecrasee +de fatigue, elle s'endormit enfin. + +Ces emotions la ranimerent un instant; le lendemain, elle fut mieux, et +je vis renaitre l'impatience du depart. C'est ce que je redoutais le +plus. + +Nous demeurions pres de Palerme. Tous les jours, j'y allais en courant +pour voir s'il n'y avait rien pour moi a la poste. Ce jour-la fut un +jour d'espoir, un dernier rayon de soleil. Comme j'approchais de la +ville, je vis une voiture de louage qui en sortait et qui venait vers +moi au galop. Un avertissement mysterieux me cria dans l'ame que c'etait +un secours qui m'arrivait. Je me jetai a tout hasard, comme un fou, a la +tete des chevaux. Un homme se pencha hors de la portiere: c'etait lui, +c'etait Moserwald! + +Il me fit monter pres de lui et donna l'ordre de continuer, car c'est +chez nous qu'il venait. Le trajet etait si court, que nous echangeames a +la hate les explications les plus pressees. Il avait recu ma lettre, +avec celle que je lui envoyais pour Henri, a deux mois de date, par +suite d'un accident arrive a son secretaire, qui, blesse et gravement +malade, avait oublie de la lui remettre. Aussitot que cet excellent +Moserwald avait connu ma situation, il avait jete au feu ma demande +d'argent a Obernay, il avait pris la poste, il accourait; argent, aide, +affection, il m'apportait tout ce qui pouvait sauver Alida ou prolonger +sa vie. + +Je ne voulus pas qu'il la vit sans que j'eusse pris le temps de la +prevenir d'une rencontre amenee, a mon dire, par le hasard. On craint +toujours d'eclairer les malades sur l'inquietude dont ils sont l'objet. +Je craignais aussi que le feroce prejuge d'Alida contre les juifs ne lui +fit accueillir froidement cet ami si sur et si devoue. + +Elle sourit de son sourire etrange, et ne fut pas dupe du motif qui +amenait Moserwald a Palerme; mais elle le recut avec grace, et je vis +bientot que la distraction de voir un nouveau visage et le plaisir +d'entendre parler de sa famille lui faisaient quelque bien. Quand je pus +etre seul avec Nephtali, je lui demandai son impression sur l'etat ou il +la trouvait. + +--Elle est perdue! me repondit-il; ne vous faites pas d'illusion. Il ne +s'agit plus que d'adoucir sa fin. + +Je me jetai dans ses bras et je pleurai amerement: il y avait si +longtemps que je me contenais! + +--Ecoutez, reprit-il quand il eut essuye ses propres larmes, il faut, je +pense, avant tout, qu'elle ne voie pas son mari. + +--Son mari? ou donc est-il? + +--A Naples, il la cherche. Quoiqu'un qui vous a apercus quittant Alger +lui a dit que sa femme semblait mourante, et qu'on avait ete force de la +porter pour la conduire au rivage. Il etait alors a Rome, s'inquietant +d'elle et s'informant dans tous les couvents, car sa soeur ainee lui +avait laisse croire qu'elle n'etait pas avec vous et qu'elle s'etait +mise reellement en retraite. + +--Mais vous avez donc vu Valvedre a Naples? vous lui avez donc parle? + +--Oui; il m'a ete impossible de l'eviter. J'ai garde votre secret malgre +ses douces prieres et ses froides menaces. J'ai reussi ou j'ai cru avoir +reussi a lui echapper: il n'a pu me suivre; mais il est tres-tenace et +tres-fin, et, malheureusement, je suis tres-connu. Il s'informera, il +decouvrira aisement quelle direction j'ai prise. Il a certainement +devine que j'allais vous rejoindre. Je ne serais pas etonne de le voir +arriver ici peu de jours apres moi. Ne vous y trompez plus, il l'aime +encore, cette pauvre femme; il est encore jaloux... Malgre son air +tranquille, j'ai vu clair en lui. Il faut vous cacher, j'entends cacher +Alida plus loin de la ville, ou dans le port, sur quelque navire. J'en +ai la plus d'un a ma discretion. J'ai beaucoup d'amis, c'est-a-dire +beaucoup d'obliges partout. + +--Eh bien, non, mon cher Nephtali, repondis-je; ce n'est pas la ce qu'il +faut faire, c'est tout le contraire: il faut que vous guettiez l'arrivee +de Valvedre, et que vous me fassiez avertir des qu'il abordera a +Palerme, afin que j'aille au-devant de lui. + +--Ah! vous voulez encore vous battre? Vous ne trouvez pas que la pauvre +femme ait assez souffert? + +--Je ne veux pas me battre, je veux conduire Valvedre aupres de sa +femme; lui seul peut la sauver. + +--Comment? qu'est-ce a dire? elle le regrette donc? elle a donc a se +plaindre de vous? + +--Elle n'a pas a se plaindre de moi, Dieu merci! mais elle regrette sa +famille, voila ce qui est certain. Valvedre sera genereux, je le +connais. Jaloux ou non, il consolera, il fortifiera la pauvre ame +navree! + +Moserwald retourna a Palerme et mit en observation sur le port les plus +affides de ses gens; puis il revint occuper mon petit logement afin +d'etre a portee de nous servir a toute heure. Il fut admirable de bonte, +de douceur et de prevenances. Je dois le dire et ne jamais l'oublier. + +Alida voulut le revoir et le remercier de son amitie pour moi. Elle ne +voulut pas avoir l'air un seul instant de soupconner qu'il eut ete ou +qu'il fut encore amoureux d'elle; mais, chose etrange et qui peint bien +cette femme puerile et charmante, elle eut avec lui un acces de +coquetterie au bord de la tombe. Elle se fit peindre les sourcils et les +joues par Bianca, et, couchee sur sa chaise longue, tout enveloppee de +fins tissus d'Alger, elle trona encore une fois dans la langueur de sa +beaute expirante. + +Cela etait cruel sans doute, car, si elle ne rallumait plus les desirs +de l'amour, elle s'emparait encore de l'imagination, et je vis Moserwald +frappe d'une douloureuse extase; mais Alida ne songeait point a cela: +elle suivait machinalement l'habitude de sa vie. Elle fut coquette +d'esprit autant que de visage. Elle encouragea notre hote a lui raconter +les bruits de Geneve, et, pleurant lorsqu'elle revenait a parler de ses +enfants, elle eut des acces de rire nerveux quand, avec sa bonhomie +railleuse, Moserwald lui retraca les ridicules de certains personnages +de son ancien milieu. + +En la voyant ainsi, Moserwald reprit de l'esperance. + +--La distraction lui est bonne, me disait-il au bout de deux jours: elle +se mourait d'ennui. Vous vous etes imagine qu'une femme du monde, +habituee a sa petite cour, pouvait s'epanouir dans le tete-a-tete, et +vous voyez qu'elle s'y est fletrie comme une fleur privee d'air et de +soleil. Vous etes trop romanesque, mon enfant, je ne puis assez vous le +repeter. Ah! si c'etait moi qu'elle eut voulu suivre! je l'aurais +promenee de fete en fete, je lui aurais fait un milieu nouveau. Avec de +l'argent, on fait tout ce qu'on veut! Elle a des gouts aristocratiques: +l'hotel du juif serait devenu si luxueux et si agreable, que les plus +gros bonnets y fussent venus saluer la beaute reine des coeurs et la +richesse reine du monde! Et vous, vous n'avez pas voulu comprendre; vos +fiertes, vos cas de conscience, ont fait de votre interieur une prison +cellulaire! Vous n'avez pas pu y travailler, et elle n'a pas pu y vivre. +Et que vous fallait-il pour qu'elle fut enivree, pour qu'elle n'eut pas +le temps de se repentir et de regretter sa famille? De l'argent, rien +que de l'argent! Or, son mari lui en offrait, a elle, et vous, vous en +aviez, puisque j'en ai! + +--Ah! Moserwald, lui repondis-je, vous me faites bien du mal en pure +perte! Je ne pouvais pas agir comme vous pensez, et, quand je l'aurais +pu, ne voyez-vous pas qu'il est trop tard? + +--Non, peut-etre que non! Qui sait? je lui apporte peut-etre la vie, +moi, le gros juif si prosaique! Avant-hier, je l'ai cru au moment +d'expirer sous mes yeux; aujourd'hui, elle m'apparait comme ressuscitee. +Qu'elle se soutienne encore ainsi quelques jours, et nous l'emmenons, +nous l'entourons de douceurs et d'amusements. J'y depenserai des +millions s'il le faut, mais nous la sauverons! + +En ce moment, Bianca vint m'appeler en criant que sa maitresse etait +morte. Nous nous precipitames dans sa chambre. Elle respirait, mais elle +etait livide, immobile et sans connaissance. + +J'avais pour elle le meilleur medecin du pays. Il l'avait abandonnee en +ce sens qu'il n'ordonnait plus que des choses insignifiantes; mais il +venait la voir tous les jours, et il arriva au moment ou je l'envoyais +chercher. + +--Est-ce la fin? lui dit tout bas Moserwald. + +--Eh! qui sait? repondit-il en levant les epaules avec chagrin. + +--Quoi! m'ecriai-je, vous ne pouvez pas la ranimer? Elle va mourir +ainsi, sans nous voir, sans nous reconnaitre, sans recevoir nos adieux? + +--Parlez bas, reprit-il, elle vous entend peut-etre. Il y a la, je +crois, un etat cataleptique. + +--Mon Dieu! s'ecria la Bianca en palissant et en nous montrant le fond +de la galerie, dont les portes etaient grandes ouvertes pour laisser +circuler l'air dans l'appartement; voyez donc _celui_ qui vient la!... + +Celui qui venait comme l'ange de la mort, c'etait Valvedre! + +Il entra sans paraitre voir aucun de nous, alla droit a sa femme, lui +prit la main et la regarda attentivement pendant quelques secondes; puis +il l'appela par son nom, et elle ouvrit les levres pour lui repondre, +mais sans que la voix put sortir. + +Il se fit encore quelques instants d'un horrible silence, et Valvedre +dit de nouveau en se penchant vers elle, et avec un accent de douceur +infinie: + +--Alida! + +Elle s'agita et se leva comme un spectre, retomba, ouvrit les yeux, fit +un cri dechirant, et jeta ses deux bras au cou de Valvedre. + +Quelques instants encore, et elle retrouva la parole et le regard; mais +ce qu'elle disait, je ne l'entendis pas. J'etais cloue a ma place, +foudroye par un conflit d'emotions inexprimables. Valvedre ne semblait, +m'a-t-on dit, faire aucune attention a moi. Moserwald me prit +vigoureusement le bras et m'entraina hors de la chambre. + +J'y fus en proie a un veritable egarement. Je ne savais plus ou j'etais, +ni ce qui venait de se passer. Le medecin vint me secourir a mon tour, +et je l'aidai de tout l'effort de ma volonte, car je me sentais devenir +fou, et je voulais etre de force a accomplir jusqu'au bout mon affreuse +destinee. Revenu a moi, j'appris qu'Alida etait calme, et pouvait vivre +encore quelques jours ou quelques heures. Son mari etait seul avec elle. + +Le medecin se retira, disant que le nouveau venu paraissait en savoir +autant que lui pour les soins a donner en pareille circonstance. Bianca +ecoutait a travers la porte. J'eus un acces d'humeur contre elle, et je +la poussai brusquement dehors. Je ne voulais pas me permettre d'entendre +ce que Valvedre disait a sa femme en ce moment supreme; la curiosite de +cette fille, quelque bien intentionnee qu'elle fut, me paraissait etre +une profanation. + +Reste seul avec Moservald dans le salon qui touchait a la chambre +d'Alida, je demeurai morne et comme frappe d'une religieuse terreur. +Nous devions nous tenir la, tout prets a secourir au besoin. Moserwald +voulait ecouter, comme avait fait Bianca, et je savais qu'on pouvait +entendre en approchant de la porte. Je le gardai d'autorite aupres de +moi a l'autre bout du salon. La voix de Valvedre nous arrivait douce et +rassurante, mais sans qu'aucune parole distincte en put confirmer pour +nous les inflexions. La sueur me coulait du front, tant j'avais de peine +a subir cette inaction, cette incertitude, cette soumission passive en +face de la crise supreme. + +Tout a coup, la porte s'ouvrit doucement, et Valvedre vint a nous. Il +salua Moserwald et lui demanda pardon de le laisser seul, en le priant +de ne pas s'eloigner; puis il s'adressa a moi pour me dire que madame de +Valvedre desirait me voir. Il avait la politesse et la gravite d'un +homme qui fait les honneurs de sa propre maison au milieu d'un malheur +domestique. + +Il rentra chez Alida avec moi, et, comme s'il m'eut presente a elle: + +--Voici votre ami, lui dit-il, l'ami devoue a qui vous voulez temoigner +votre gratitude. Tout ce que vous m'avez dit de ses soins et de son +affection absolue justifie votre desir de lui serrer la main, et je ne +suis pas venu ici pour l'eloigner de vous dans un moment ou toutes les +personnes qui vous sont attachees veulent et doivent vous le prouver. +C'est une consolation pour vos souffrances, et vous savez que je vous +apporte tout ce que mon coeur vous doit de tendresse et de sollicitude. +Ne craignez donc rien, et, si vous avez quelques ordres a donner qui +vous semblent devoir etre mieux executes par d'autres que moi, je vais +me retirer. + +--Non, non, repondit Alida en le retenant d'une main pendant qu'elle +s'attachait a moi de l'autre; ne me quittez pas encore!... Je voudrais +mourir entre vous deux, lui qui a tout fait pour sauver ma vie, vous qui +etes venu pour sauver mon ame! + +Puis, se soulevant sur nos bras et nous regardant tour a tour avec une +expression de terreur desesperee, elle ajouta: + +--Vous etes ainsi devant moi pour que je meure en paix; mais a peine +serai-je sous le suaire, que vous vous vous battrez! + +--Non! repondis-je avec force, cela ne sera pas, je le jure! + +--Je vous entends, monsieur, dit Valvedre, et je connais vos intentions. +Vous m'offrirez votre vie, et vous ne la defendrez pas. Vous voyez bien, +ajouta-t-il en s'adressant a sa femme, que nous ne pouvons pas nous +battre. Rassurez-vous, _ma fille_, je ne ferai jamais rien de lache. Je +vous ai donne ma parole, ici, tout a l'heure, de ne pas me venger de +celui qui s'est devoue a vous corps et ame dans ces ameres epreuves, et +je n'ai pas deux paroles. + +--Je suis tranquille, repondit Alida en portant a ses levres la main de +son mari. Oh! mon Dieu! vous m'avez donc pardonne!... Il n'y a que mes +enfants... mes enfants que j'ai negliges..., abandonnes..., mal aimes +pendant que j'etais avec eux..., et qui ne recevront pas mon dernier +baiser... Chers enfants! pauvre Paul! Ah! Valvedre, n'est-ce pas que +c'est une grande expiation et qu'a cause de cela tout me sera pardonne? +Si vous saviez comme je les ai adores, pleures! comme mon pauvre coeur +inconsequent s'est dechire dans l'absence! comme j'ai compris que le +sacrifice etait au-dessus de mes forces, et comme Paul, celui qui me +rendait triste, qui me faisait peur, que je n'osais pas embrasser, m'est +apparu beau et bon et a jamais regrettable dans mes heures d'agonie! Il +le sait, lui, Francis, que je ne faisais plus de difference entre eux, +et que j'aurais ete une bonne mere, si... Mais je ne les reverrai +pas!... Il faut rester ici sous cette terre etrangere, sous ce cruel +soleil qui devait me guerir, et qui rit toujours pendant qu'on meurt!... + +--Ma chere fille, reprit Valvedre, vous m'avez promis de ne penser a la +mort que comme a une chose dont l'accomplissement est aussi eventuel +pour vous que pour nous tous. L'heure de ce passage est toujours +inconnue, et celui qui croit la sentir arriver peut en etre plus eloigne +que celui qui n'y songe point. La mort est partout et toujours, comme la +vie. Elles se donnent la main et travaillent ensemble pour les desseins +de Dieu. Vous aviez l'air de me croire tout a l'heure, quand je vous +disais que tout est bien, par la raison que tout renait et recommence. +Ne me croyez-vous plus? La vie est une aspiration a monter, et cet +eternel effort vers l'etat le meilleur, le plus epure et le plus divin, +conduit toujours a un jour de sommeil qu'on appelle mort, et qui est une +regeneration en Dieu. + +--Oui, j'ai compris, repondit Alida... Oui, j'ai apercu Dieu et +l'eternite a travers tes paroles mysterieuses!... Ah! Francis, si vous +l'aviez entendu tout a l'heure, et si je l'avais ecoute plus tot, +moi!... Quel calme il a fait descendre, quelle confiance il sait donner! +_Confiance_, oui, voila ce qu'il disait,_ avoir foi_ dans sa propre +confiance!_... Dieu est le grand asile, rien ne peut etre danger, apres +la vie, pour l'ame qui se fie et s'abandonne; rien ne peut etre +chatiment et degradation pour celle qui comprend le bien et se desabuse +du mal!... Oui, je suis tranquille!... Valvedre, tu m'as guerie! + +Elle ne parla plus, elle s'assoupit. Une molle sueur, de plus en plus +froide, mouilla ses mains et son visage. Elle vecut ainsi, sans voix et +presque sans souffle, jusqu'au lendemain. Un pale et triste sourire +effleurait ses levres quand nous lui parlions. Tendre et brisee, elle +essayait de nous faire comprendre qu'elle etait heureuse de nous voir. +Elle appela Moserwald du regard, et du regard lui designa sa main pour +qu'il la pressat dans la sienne. + +Le soleil se levait magnifique sur la mer. Valvedre ouvrit les rideaux +et le montra a sa femme. Elle sourit encore, comme pour lui dire que +cela etait beau. + +--Vous vous trouvez bien, n'est-ce pas? lui dit-il. + +Elle fit signe que oui. + +--Tranquille, guerie? + +Oui encore, avec la tete. + +--Heureuse, soulagee? Vous respirez bien? + +Elle souleva sa poitrine sans effort, comme allegee delicieusement du +poids de l'agonie. + +C'etait le dernier soupir. Valvedre, qui l'avait senti approcher, et +qui, par son air de conviction et de joie, en avait ecarte la terrible +prevision, deposa un long baiser sur le front, puis sur la main droite +de la morte. Il reprit a son doigt l'anneau nuptial qu'elle avait cesse +longtemps de porter, mais qu'elle avait remis la veille; puis il sortit, +il tira derriere lui les verrous du salon, et nous cacha le spectacle de +sa douleur. + +Je ne le revis plus. Il parla avec Moserwald, qui se chargea de remplir +ses intentions. Il le priait de faire embaumer et transporter le corps +de sa femme a Valvedre. Il me demandait pardon de ne pas me dire adieu. +Il s'eloigna aussitot, sans qu'on put savoir quelle route de terre ou de +mer il avait prise. Sans doute, il alla demander aux grands spectacles +de la nature la force de supporter le coup qui venait de dechirer son +coeur. + +J'eus l'atroce courage d'aider Moserwald a remplir la tache funebre qui +nous etait imposee: cruelle amertume infligee par une ame forte a une +ame brisee! Valvedre me laissait le cadavre de sa femme apres m'avoir +repris son coeur et sa foi au dernier moment. + +J'accompagnai le depot sacre jusqu'a Valvedre. Je voulus revoir cette +maison vide a jamais pour moi, ce jardin toujours riant et magnifique +devant le silence de la mort, ces ombrages solennels et ce lac argente +qui me rappelaient des pensees si ardentes et des reves si funestes. Je +revis tout cela la nuit, ne voulant etre remarque de personne, sentant +que je n'avais pas le droit de m'agenouiller sur la tombe de celle que +je n'avais pu sauver. + +Je pris la conge de Moserwald, qui voulait me garder avec lui, me faire +voyager, me distraire, m'enrichir, me marier, que sais-je? + +Je n'avais plus le coeur a rien, mais j'avais une dette d'honneur a +payer. Je devais plus de vingt mille francs que je n'avais pas, et c'est +a Moserwald precisement que je les devais. Je me gardai bien de lui en +parler; il se fut reellement offense de ma preoccupation, ou il m'eut +trouve les moyens de m'acquitter en se trichant lui-meme. Je devais +songer a gagner par mon travail cette somme, minime pour lui, mais +immense pour moi qui n'avais pas d'etat, et lourde sur ma conscience, +sur ma fierte, comme une montagne. + +J'etais tellement ecrase moralement, que je n'entrevoyais aucun travail +d'imagination dont je fusse capable. Je sentais, d'ailleurs, qu'il +fallait, pour me rehabiliter, une vie rude, cachee, austere; les +rivalites comme les hasards de la vie litteraire n'etaient plus des +emotions en rapport avec la pesanteur de mon chagrin. J'avais commis une +faute immense en jetant dans le desespoir et dans la mort une pauvre +creature faible et romanesque, que j'etais trop romanesque et trop +faible moi-meme pour savoir guerir. Je lui avais fait briser les liens +de la famille, qu'elle ne respectait pas assez, il est vrai, mais +auxquels, sans moi, elle ne se serait peut-etre jamais ouvertement +soustraite. Je l'avais aimee beaucoup, il est vrai, durant son martyre, +et je ne m'etais pas volontairement trouve au-dessous de la terrible +epreuve; mais je ne pouvais pas oublier que, le jour ou je l'avais +enlevee, j'avais obei a l'orgueil et a la vengeance plus qu'a l'amour. +Ce retour sur moi-meme consternait mon ame. Je n'etais plus orgueilleux, +helas! mais de quel prix j'avais paye ma guerison! + +Avant de quitter le voisinage de Valvedre, j'ecrivis a Obernay. Je lui +ouvris les replis les plus caches de ma douleur et de mon repentir. Je +lui racontai tous les details de cette cruelle histoire. Je m'accusai +sans me menager. Je lui fis part de mes projets d'expiation. Je voulais +reconquerir, un jour, son amitie perdue. + +Je mis trente heures a ecrire cette lettre; les larmes m'etouffaient a +chaque instant. Moserwald, me croyant parti, avait repris la route de +Geneve. + +Quand j'eus reussi a completer et mon recit et ma pensee, je sortis pour +prendre l'air, et insensiblement, machinalement, mes pas me porterent +vers le rocher ou, l'annee precedente, j'avais dejeune avec Alida, +active, resolue, levee avec le jour, et arrivee la sur un cheval fier et +bondissant. Je voulus savourer l'horreur de ma souffrance. Je me +retournai pour regarder encore la villa. J'avais marche deux heures par +un chemin rapide et fatigant; mais, en realite, j'etais encore si pres +de Valvedre que je distinguais les moindres details. Que je m'etais +senti fier et heureux a cette place! quel avenir d'amour et de gloire +j'y avais reve! + +--Ah! miserable poete, pensai-je, tu ne chanteras plus ni la joie, ni +l'amour, ni la douleur! tu n'auras pas de rimes pour cette catastrophe +de ta vie! Non, Dieu merci, tu n'es pas encore desseche a ce point. La +honte tuera ta pauvre muse: elle a perdu le droit de vivre! + +Un son lointain de cloches me fit tressaillir: c'etait le glas des +funerailles. Je montai sur la pointe la plus avancee du rocher, et je +distinguai, spectacle navrant, une ligne noire qui se dirigeait vers le +chateau. C'etaient les derniers honneurs rendus par les villageois des +environs a la pauvre Alida; on la descendait dans la tombe, sous les +ombrages de son parc. Quelques voitures annoncaient la presence des amis +qui plaignaient son sort sans le connaitre, car notre secret avait ete +scrupuleusement garde. On la croyait morte dans un couvent d'Italie. + +J'essayai pendant quelques instants de douter de ce que je voyais et +entendais. Le chant des pretres, les sanglots des serviteurs et meme, il +me sembla, des cris d'enfants montaient jusqu'a moi. Etait-ce une +illusion? Elle etait horrible, et je ne pouvais m'y soustraire. Cela +dura deux heures! Chaque coup de cette cloche tombait sur ma poitrine et +la brisait. A la fin, j'etais insensible, j'etais evanoui. Je venais de +sentir Alida mourir une seconde fois. + +Je ne revins a moi qu'aux approches de la nuit. Je me trainai a la +Rocca, ou mes vieux hotes n'etaient plus qu'un. La femme etait morte. Le +mari m'ouvrit ma chambre sans s'occuper autrement de moi. Il revenait de +l'enterrement de _la dame_, et, veuf depuis quelques semaines, il avait +senti se rouvrir devant ces funerailles la blessure de son propre coeur. +Il etait aneanti. + +Je delirai toute la nuit. Au matin, ne sachant ou j'etais, j'essayai de +me lever. Je crus avoir une nouvelle vision apres toutes celles qui +venaient de m'assieger. Obernay etait assis pres de la table d'ou je lui +avais ecrit la veille; il lisait ma lettre. Sa figure assombrie +temoignait d'une profonde pitie. + +Il se retourna, vint a moi, me fit recoucher, m'ordonna de me taire, fit +appeler un medecin, et me soigna pendant plusieurs jours avec une bonte +extreme. Je fus tres-mal, sans avoir conscience de rien. J'etais epuise +par une annee d'agitations devorantes et par les atroces douleurs des +derniers mois, douleurs sans epanchement, sans relache et sans espoir. + +Quand je fus hors de danger et qu'il me fut permis de parler et de +comprendre, Obernay m'apprit que, prevenu par une lettre de Valvedre, il +etait venu avec sa femme, sa belle-soeur et les deux enfants d'Alida +assister aux funerailles. Toute la famille etait repartie; lui seul +etait reste, devinant que je devais etre la, me cherchant partout, et me +decouvrant enfin aux prises avec une maladie des plus graves. + +--J'ai lu ta lettre, ajouta-t-il. Je suis aussi content de toi que je +peux l'etre apres ce qui s'est passe. Il faut perseverer et reconquerir, +non pas mon amitie, que tu n'as jamais perdue, mais l'estime de +toi-meme. Tiens, voila de quoi t'encourager. + +Il me montra un fragment de lettre de Valvedre. + +"Aie l'oeil sur ce jeune homme, disait-il; sache ce qu'il devient, et +mefie-toi du premier desespoir. Lui aussi a recu la foudre! Il l'avait +attiree sur sa tete; mais, aneanti comme le voila, il a droit a ta +sollicitude. Il est le plus malheureux de tous, ne l'oublie pas, car il +ne se fait plus d'illusions sur l'oeuvre maudite qu'il a accomplie! + +"Aux grandes fautes les grands secours avant tout, mon cher enfant! Ton +jeune ami n'est pas un etre lache ni pervers, tant s'en faut, et je n'ai +pas a rougir pour _elle_ du dernier choix qu'elle avait fait. Je suis +certain qu'il l'eut epousee si j'eusse consenti au divorce, et j'y eusse +consenti si elle eut longtemps insiste. Il faut donc remettre ce jeune +homme dans le droit chemin. Nous devons cela a la memoire de celle qui +voulait, qui eut pu porter son nom. + +"S'il demandait, un jour, a voir les enfants, ne t'y oppose pas. Il +sentira profondement devant les orphelins son devoir d'homme et +l'aiguillon salutaire du remords. + +"Enfin, sauve-le; que je ne le revoie jamais, mais qu'il soit sauve! +Moi, je le suis depuis longtemps, et ce n'est pas de moi, de mon plus ou +de mon moins de tristesse que tu dois t'occuper. S'oublier soi-meme, +voila la grande question quand on n'est pas plus fort que son mal!" + + + + +X + + +Sept ans me separaient deja de cette terrible epoque de ma vie quand je +revis Obernay. J'etais dans l'industrie. Employe par une compagnie, je +surveillais d'importants travaux metallurgiques. J'avais appris mon etat +en commencant par le plus dur, l'etat manuel. Henri me trouva pres de +Lyon, au milieu des ouvriers, noirci, comme eux, par les emanations de +l'antre du travail. Il eut quelque peine a me reconnaitre; mais je +sentis a son etreinte que son coeur d'autrefois m'etait rendu. Lui +n'etait pas change. Il avait toujours ses fortes epaules, sa ceinture +degagee, son teint frais et son oeil limpide. + +--Mon ami, me dit-il quand nous fumes seuls, tu sauras que c'est le +hasard d'une excursion qui m'amene vers toi. Je voyage en famille depuis +un mois, et maintenant je retourne a Geneve; mais, sans la circonstance +du voyage, je t'aurais rejoint, n'importe ou, un peu plus tard, a +l'automne. Je savais que tu etais au bout de ton expiation, et il me +tardait de t'embrasser. J'ai recu ta derniere lettre, qui m'a fait grand +bien; mais je n'avais pas besoin de cela pour savoir tout ce qui te +concerne. Je ne t'ai pas perdu de vue depuis sept ans. Tu n'as voulu +recevoir de moi aucun service de fait; tu m'as demande seulement de +t'ecrire quelquefois avec amitie, sans te parler du passe. J'ai cru +d'abord que c'etait encore de l'orgueil, que tu ne voulais meme pas +d'assistance morale, craignant surtout de vivre sous l'influence +indirecte, sous la protection cachee de Valvedre. A present, je te rends +pleine justice. Tu as et tu auras toujours beaucoup d'orgueil, mais ton +caractere s'est eleve a la hauteur de la fierte, et je ne me permettrai +plus jamais d'en sourire. Ni moi ni personne ne te traitera plus +d'enfant. Sois tranquille, tu as su faire respecter tes malheurs. + +--Mon cher Henri, tu exageres! lui repondis-je. J'ai fait bien +strictement mon devoir. J'ai obei a ma nature, peut-etre un peu ingrate, +en me derobant a la pitie. J'ai voulu me punir tout seul et de mes +propres mains en m'assujettissant a des etudes qui m'etaient +antipathiques, a des travaux ou l'imagination me semblait condamnee a +s'eteindre. J'ai ete plus heureux que je ne le meritais, car +l'acquisition d'un savoir quelconque porte avec elle sa recompense, et, +au lieu de s'abrutir dans l'etude ou l'on se sent le plus reveche, on +s'y assouplit, on s'y transforme, et la passion, qui ne meurt jamais en +nous, se porte vers les objets de nos recherches. Je comprends a present +pourquoi certaines personnes--et pourquoi ne nommerais-je pas M. de +Valvedre?--ont pu ne pas devenir materialistes en etudiant les secrets +de la matiere. Et puis je me suis rappele souvent ce que souvent tu me +disais autrefois. Tu me trouvais trop ardent pour etre un ecrivain +litteraire; tu me disais que je ferais de la poesie folle, de l'histoire +fantastique ou de la critique emportee, partiale, nuisible par +consequent. Oh! je n'ai rien oublie, tu vois. Tu disais que les +organisations tres-vivaces ont souvent en elles une fatalite qui les +entraine a l'exuberance, et qui hate ainsi leur destruction prematuree; +qu'un bon conseil a suivre serait celui qui me detournerait de ma propre +excitation pour me jeter dans une sphere d'occupations serieuses et +calmantes; que les artistes meurent souvent ou s'etiolent par l'effet +des emotions exclusivement cherchees et developpees; que les spectacles, +les drames, les operas, les poemes et les romans etaient, pour les +sensibilites trop aiguisees, comme une huile sur l'incendie; enfin que, +pour etre un artiste ou un poete durable et sain, il fallait souvent +retremper la logique, la raison et la volonte dans des etudes d'un ordre +severe, meme s'astreindre aux commencements arides des choses. J'ai +suivi ton conseil sans m'apercevoir que je le suivais, et, quand j'ai +commence a en recueillir le fruit, j'ai trouve que tu ne m'avais pas +assez dit combien ces etudes sont belles et attrayantes. Elles le sont +tellement, mon ami, que j'ai pris les arts d'imagination en pitie +pendant quelque temps... ferveur de novice que tu m'aurais pardonnee; +mais, aujourd'hui, tout en jouissant en artiste des rayons que la +science projette sur moi, je sens que je ne me detacherai plus d'une +branche de connaissances qui m'a rendu la faculte de raisonner et de +reflechir: bienfait inappreciable, qui m'a preserve egalement de l'abus +et du degout de la vie! A present, mon ami, tu sais que j'approche du +terme de ma captivite... + +--Oui, reprit-il, je sais qu'avec des appointements qui ont ete +longtemps bien minimes, tu as reussi a t'acquitter peu a peu avec +Moserwald, lequel declare avec raison que c'est un tour de force, et que +tu as du t'imposer, pendant les premieres annees surtout, les plus dures +privations. Je sais que tu as perdu ta mere, que tu as tout quitte pour +elle, que tu l'as soignee avec un devouement sans egal, et que, voyant +ton pere tres-age, tres-use et tres-pauvre, tu t'es senti bien heureux +de pouvoir doubler pour lui, par un placement en viager, a son insu, la +petite somme qu'il te reservait, et qu'il t'avait confiee pour la faire +valoir. Je sais aussi que tu as eu des moeurs austeres, et que tu as su +te faire apprecier pour ton savoir, ton intelligence et ton activite au +point de pouvoir pretendre maintenant a une tres-honorable et +tres-heureuse existence. Enfin, mon ami, en approchant d'ici, j'ai su et +j'ai vu que tu etais aime a l'adoration par les ouvriers que tu +diriges,... qu'on te craignait un peu,... il n'y a pas de mal a cela, +mais que tu etais un ami et un frere pour ceux qui souffrent. Le pays +est en ce moment plein de louanges sur une action recente... + +--Louanges exagerees; j'ai eu le bonheur d'arracher a la mort une pauvre +famille. + +--Au peril de ta vie, peril des plus imminents! On t'a cru perdu. + +--Aurais-tu hesite a ma place? + +--Je ne crois pas! Aussi je ne te fais pas de compliments; je constate +que tu suis sans defaillance la ligne de tes devoirs. Allons, c'est +bien; embrasse-moi, on m'attend. + +--Quoi! je ne verrai pas ta femme et tes enfants, que je ne connais pas? + +--Ma femme et mes enfants ne sont pas la. Les marmots ne quittent pas si +longtemps l'ecole du grand-pere, et leur mere ne les quitte pas d'une +heure. + +--Tu me disais etre en famille. + +--C'etait une maniere de dire. Des parents, des amis... Mais je ne te +fais pas de longs adieux. Je reconduis mon monde a Geneve, et, dans six +semaines, je reviens te chercher. + +--Me chercher? + +--Oui. Tu seras libre? + +--Libre? Mais non, je ne le serai jamais. + +--Tu ne seras jamais libre de ne rien faire; mais tu seras libre de +travailler ou tu voudras. Ton engagement avec ta compagnie finit a cette +epoque; je viendrai alors te soumettre un projet qui te sourira +peut-etre, et qui, en te creant de grandes occupations selon tes gouts +actuels, te rapprochera de moi et de ma famille. + +--Me rapprocher de vous autres? Ah! mon ami, vous etes trop heureux pour +moi! Je n'ai jamais envisage la possibilite de ce rapprochement qui me +rappellerait a toute heure un passe affreux pour moi; cette ville, cette +maison!... + +--Tu n'habiteras pas la ville, et cette maison, tu ne la reverras plus. +Nous l'avons vendue, elle est demolie. Mes vieux parents ont regrette +leurs habitudes, mais ils ne regrettent plus rien aujourd'hui. Ils +demeurent chez moi, en pleine campagne, dans un site magnifique, au bord +du Leman. Nous ne sommes plus entasses dans un local devenu trop etroit +pour l'augmentation de la famille. Mon pere ne s'occupe plus que de nos +enfants et de quelques eleves de choix qui viennent pieusement chercher +ses lecons. Moi, je lui ai succede dans sa chaire. Tu vois en moi un +grave professeur es sciences que la botanique ne possede plus +exclusivement. Allons, allons, tu as assez vecu seul! Il faut quitter la +Thebaide; tu manques a mon bonheur complet, je t'en avertis. + +--Tout cela est fait pour me tenter, mon ami; mais tu oublies que j'ai +un vieux pere infirme, qui vit encore plus seul et plus triste que moi. +Tout l'effort de ma liberte reconquise doit tendre a me rapprocher de +lui. + +--Je n'oublie rien, mais je dis que tout peut s'arranger. Ne m'ote pas +l'esperance et laisse-moi faire. + +Il me quitta en m'embrassant avec tant d'effusion, que la source des +douces larmes, depuis longtemps tarie, se rouvrit en moi. Je retournai +au travail, et, quelques heures apres, je vis, dans un de mes ateliers, +un jeune garcon, un enfant de quatorze ou quinze ans, de mine resolue et +intelligente, qui avait l'air de chercher quelqu'un, et dont je +m'approchai pour savoir ce qu'il voulait. + +--Rien, me repondit-il avec assurance; je regarde. + +--Mais savez-vous, mon beau petit bourgeois, lui dit en raillant un +vieil ouvrier, qu'il n'est pas permis de regarder comme ca ce qu'on ne +comprend pas? + +--Et, si je comprends, reprit l'enfant, qu'avez-vous a dire? + +--Et qu'est-ce que vous comprenez? lui demandai-je en souriant de son +aplomb. Racontez-nous cela. + +Il me repondit par une demonstration chimico-physico-metallurgique si +bien recitee et si bien redigee, que le vieil ouvrier laissa tomber ses +bras contre son corps et resta comme une statue. + +--Dans quel manuel avez-vous appris cela? demandai-je au petit,--car il +etait petit, fort et laid, mais d'une de ces laideurs singulieres et +charmantes qui sont tout a coup sympathiques. Je l'examinais avec une +emotion qui arrivait a me faire trembler. Il avait de tres-beaux yeux, +un peu divergents, et qui lui faisaient deux profils d'expression +differente, l'un bienveillant, l'autre railleur. Le nez, delicatement +decoupe, etait trop long et trop etroit, mais plein d'audace et de +finesse; le teint sombre, la bouche saine, garnie de fortes dents +bizarrement plantees, je ne sais quoi de caressant et de provoquant dans +le sourire, un melange de disgrace et de charme. Je sentis que je +l'aimais, et, si j'eus une terrible commotion de tout mon etre, je ne +fus presque pas surpris quand il me repondit: + +--Je n'etudie pas les manuels, je recite la lecon de M. le professeur +Obernay, mon maitre. Le connaissez-vous par hasard, le pere Obernay? Il +n'est pas plus sot qu'un autre, hein? + +--Oui, oui, je le connais, c'est un bon maitre! Et vous, etes-vous un +bon eleve, monsieur Paul de Valvedre? + +--Tiens! reprit-il sans que son visage montrat aucune surprise, voila +que vous savez mon nom, vous? Comment donc est-ce que vous vous appelez? + +--Oh! moi, vous ne me connaissez pas; mais comment etes-vous ici tout +seul? + +--Parce que je viens y passer six semaines pour etudier, pour voir +comment on s'y prend et comment les metaux se comportent dans les +experiences en grand. On ne peut pas se faire une idee de cela dans les +laboratoires. Mon professeur a dit: "Puisqu'il mord a cette chose-la, je +voudrais qu'il put voir fonctionner quelque grande usine speciale." Et +son fils Henri lui a repondu: "C'est bien simple. Je vais du cote ou il +y en a, et je l'y conduirai. J'ai par la des amis qui lui montreront +tout avec de bonnes explications; et me voila." + +--Et Henri est parti?... Il vous laisse avec moi? + +--Avec vous! Ah! vous disiez que je ne vous connaissais pas! Vous etes +Francis! Je vous cherchais, et j'etais presque sur de vous avoir reconnu +tout de suite! + +--Reconnu? Depuis... + +--Oh! je ne me souvenais guere de vous; mais votre portrait est dans la +chambre d'Henri, et vous n'etes pas bien different! + +--Ah! mon portrait est toujours chez vous? + +--Toujours! Pourquoi est-ce qu'il n'y serait pas? Mais, a propos, j'ai +une lettre pour vous, je vais vous la donner. + +La lettre etait d'Henri. + +"Je n'ai pas voulu te dire ce qui m'amenait. J'ai voulu t'en laisser la +surprise. Et puis tu m'aurais peut-etre fait des observations. Il +t'aurait fallu peut-etre une heure pour _te ravoir_ de cette emotion-la, +et je n'ai pas une heure a perdre. J'ai laisse ma femme sur le point de +me donner un quatrieme enfant, et j'ai peur que son zele ne devance mon +retour. Je ne te dis pas d'avoir soin de notre Paolino comme de la +prunelle de tes yeux. Tu l'aimeras, c'est un demon adorable. Dans six +semaines, jour pour jour, tu me le rameneras a Blanville, pres des bords +du Leman." + +J'embrassai Paul en fremissant et en pleurant. Il s'etonna de mon +trouble et me regarda avec son air chercheur et penetrant. Je me remis +bien vite et l'emmenai chez moi, ou son petit bagage avait ete depose +par Henri. + +J'etais bien agite, mais, en somme, ivre de bonheur d'avoir a soigner et +a servir cet enfant, qui me rappelait sa mere comme une image confuse a +travers un rayon brise. Par moments, c'etait elle dans ses heures si +rares de gaiete confiante. D'autres fois, c'etait elle encore dans sa +reverie profonde; mais, des que l'enfant ouvrait la bouche, c'etait +autre chose: il avait, non pas reve, mais cherche et medite sur un fait. +Il etait aussi positif qu'elle avait ete romanesque, passionne comme +elle, mais pour l'etude, et ardent a la decouverte. + +Je le promenai partout. Je le presentai aux ouvriers comme un fils de +l'atelier, et sur l'heure il fut pris en grande tendresse par ces braves +gens. Je le fis manger avec moi. Je le fis coucher dans mon lit. C'etait +mon enfant, mon maitre, mon bien, ma consolation, mon pardon! + +Mais il se passa deux jours avant que j'eusse la force de lui parler de +ses parents. Il n'avait presque rien oublie de sa mere. Il se rappelait +surtout avoir vu revenir un cercueil apres un an d'absence. Il etait +retourne tous les ans a Valvedre depuis ce temps, avec son frere et sa +tante Juste; mais il n'y avait jamais revu son pere. + +--Mon papa n'aime plus cet endroit-la, disait-il; il n'y va plus du +tout. + +--Et ton pere..., lui dis-je avec une timidite pleine d'angoisse, il +sait que tu es avec moi? + +--Mon pere? Il est bien loin encore. Il a ete voir l'Himalaya. Tu sais +ou c'est? Mais il est en route pour revenir. Dans deux mois, nous le +reverrons. Ah! quel bonheur! Nous l'aimons tant! Est-ce que tu le +connais, toi, mon pere? + +--Oui! vous avez tous raison de l'aimer. Est-ce qu'il est absent +depuis...? + +--Depuis dix-huit mois; cette fois-ci, c'est bien long! Les autres +annees, il revenait toujours au printemps. Enfin voila bientot +l'automne! Mais, dis donc, Francis, si nous allions un peu _piocher_, au +lieu de bavarder si longtemps? + +"Qu'as-tu fait? ecrivais-je a Henri. Tu m'as confie cet enfant, que +j'adore deja, et son pere n'en sait rien! Et il nous blamera peut-etre, +toi de me l'avoir fait connaitre, moi d'avoir accepte un si grand +bonheur. Il commandera peut-etre a Paul d'oublier jusqu'a mon nom. Et, +dans six semaines, je me separerai de mon tresor pour ne le revoir +jamais!... Avais-je besoin de cette nouvelle blessure?... Mais non, +Valvedre pardonnera a notre imprudence; seulement, il souffrira de voir +que son fils a de l'affection pour moi. Et pourquoi le faire souffrir, +lui qui n'a rien a se reprocher!" + +Peu de jours apres, je recevais la reponse d'Henri. + +"Ma femme vient de me donner une ravissante petite fille. Je suis le +plus heureux des peres. Ne t'inquiete pas de Valvedre. Ne te souviens-tu +pas qu'aux plus tristes jours du passe, il m'ecrivait: "Laissez-lui +"voir les enfants, s'il le desire. Avant tout, qu'il soit "sauve, qu'il +fasse honneur a la memoire de celle "qui a failli porter son nom!" Tu +vois bien que, sans oser le dire, tu avais besoin de cela, puisque tu es +si heureux d'avoir Paolino! Tu verras l'autre aussi. Tu nous verras +tous. Le temps est le grand guerisseur. Dieu l'a voulu ainsi, lui dont +l'oeuvre eternelle est d'effacer pour reconstruire." + +Les six semaines passerent vite.--J'avais pris pour mon eleve une +affection si vive, que j'etais dispose a tout pour ne pas me separer de +lui irrevocablement. Je refusai le renouvellement de mon emploi, +j'acceptai les offres d'Obernay sans les connaitre, a la seule condition +de pouvoir decider mon vieux pere a venir se fixer pres de moi. Ne +devant plus rien a personne, je n'etais pas en peine de l'etablir +convenablement et de lui consacrer mes soins. + +Blanville etait un lieu admirable, avec une habitation simple, mais +vaste et riante. Les belles ondes du Leman venaient doucement mourir au +pied des grands chenes du parc. Quand nous approchames, Obernay arrivait +au-devant de nous dans une barque avec Edmond Valvedre, grand, beau et +fort, ramant lui-meme avec _maestria_. Les deux freres s'adoraient et +s'etreignirent avec une ardeur touchante. Obernay m'embrassa en toute +hate et pressa le retour. Je vis bien qu'il me menageait quelque +surprise et qu'il etait impatient de me voir heureux; mais le heros de +la fete fit manquer le coup de theatre qu'on me preparait. Plus +impatient que tous les autres, mon vieux pere goutteux, courant et se +trainant moitie sur sa bequille, moitie sur le bras jeune et solide de +Rosa, vint a ma rencontre sur la greve. + +--Oh! mon Dieu, mon Dieu, c'est trop de bonheur! m'ecriai-je. Vous +trouver la, vous! + +--C'est-a-dire m'y retrouver definitivement, repondit-il, car je ne m'en +vais plus d'ici, moi! On s'est arrange comme je l'exigeais; je paye ma +petite pension, et je ne regrette pas tant qu'on le croirait mes +brouillards de Belgique. Je ne serai pas fache de mourir en pleine +lumiere au bord des flots bleus. Tout cela, tu comprends? c'est pour te +dire tout de suite que tu restes et que nous ne nous quittons plus! + +Paule arriva aussi en courant avec Moserwald, a qui elle reprochait +d'etre moins agile qu'une nourrice portant son poupon. Je vis du premier +coup d'oeil qu'on s'etait intimement lie avec lui et qu'il en etait +fier. L'excellent homme fut bien emu en me voyant. Il m'aimait toujours +et mieux que jamais, car il etait force de m'estimer. Il etait marie, il +avait epouse des millions israelites, une bonne femme vulgaire qu'il +aimait parce qu'elle etait sa femme et qu'elle lui avait donne un +heritier. Il avait fini le roman de sa vie, disait-il, sur une page +trempee de larmes, et la page n'avait jamais seche. + +Le pere et la mere d'Obernay n'avaient presque pas vieilli; la securite +du bonheur domestique leur faisait un automne majestueux et pur. Ils +m'accueillirent comme autrefois. Connaissaient-ils mon histoire? Ils ne +me l'ont jamais laisse deviner. + +Deux personnes l'ignoraient a coup sur, Adelaide et Rosa. Adelaide etait +toujours admirablement belle, et meme plus belle encore a vingt-cinq ans +qu'a dix-huit; mais elle n'etait plus, sans contestation, la plus belle +des Genevoises: Rosa pouvait, sinon l'emporter, du moins tenir la +balance en equilibre. Ni l'une ni l'autre n'etait mariee; elles etaient +toujours les inseparables d'autrefois, toujours gaies, studieuses, se +taquinant et s'adorant. + +Au milieu de l'affectueux accueil de tous, je m'inquietais de celui qui +m'attendait de la part de mademoiselle Juste. Je savais qu'elle +demeurait a Blanville, et ne m'etonnais pas qu'elle ne vint pas a ma +rencontre. Je demandai de ses nouvelles. Henri me repondit qu'elle etait +un peu souffrante et qu'il me conduirait la saluer. + +Elle me recut gravement, mais sans antipathie, et, Henri nous ayant +laisses seuls, elle me parla du passe sans amertume. + +--Nous avons beaucoup souffert, me dit-elle,--et, quand elle disait +_nous_, elle sous-entendait toujours son frere;--mais nous savons que +vous ne vous etes ni epargne ni etourdi depuis ce temps-la. Nous savons +qu'il faut, je ne dis point oublier, cela n'est pas possible, mais +pardonner. Une grande force est necessaire pour accepter le pardon, plus +grande que pour l'offrir, je sais cela aussi, moi qui ai de l'orgueil! +Donc, je vous estime beaucoup d'avoir le courage d'etre ici. Restez-y. +Attendez mon frere. Affrontez le premier abord, quel qu'il soit, et, +s'il prononce ce mot terrible et sublime: _Je pardonne!_ courbez la tete +et acceptez.--Alors, seulement alors, vous serez absous a mes yeux... et +aux votres, mon cher monsieur Francis! + +Valvedre arriva huit jours apres. Il vit ses enfants d'abord, puis sa +soeur ainee et Henri. Sans doute, celui-ci plaida ma cause; mais il ne +me convenait pas d'en attendre le jugement. Je le provoquai. Je me +presentai a Valvedre avant peut-etre qu'il eut pris une resolution a mon +egard. Je lui parlai avec effusion et loyaute, hardiment et humblement, +comme il me convenait de le faire. + +Je mis a nu sous ses yeux tout mon coeur, toute ma vie, mes fautes et +mes merites, mes defaillances et mes retours de force. + +--Vous avez voulu que je fusse sauve, lui dis-je; vous avez ete si grand +et si vraiment superieur a moi dans votre conduite, que j'ai fini par +comprendre le peu que j'etais. Comprendre cela, c'est deja valoir mieux. +Je l'ai compris chaque jour davantage depuis sept ans que je me chatie +sans menagement. Donc, si je suis sauve, ce n'est pas a ma douleur et a +la bonte tres-grande, il est vrai, des autres que je le dois; cette +bonte ne venait pas encore d'assez haut pour reduire un orgueil comme le +mien. Venant de vous, elle m'a dompte, et c'est a vous que je dois tout. +Eprouvez-moi, connaissez-moi tel que je suis aujourd'hui, et +permettez-moi d'etre l'ami devoue de Paul. Par lui, on m'a amene ici +malgre moi; on y a installe mon pere, sans que j'en fusse averti; on +m'offre un emploi important et interessant dans la partie que j'ai +etudiee et que je crois connaitre. On m'a dit que Paul avait une +vocation determinee pour les sciences auxquelles ce genre de travail se +rattache essentiellement, et que vous approuviez cette vocation. On m'a +dit encore que vous consentiriez peut-etre a ce qu'il fit aupres de moi, +et sous ma direction, son premier apprentissage... Mais cela, on a eu de +la peine a me le faire croire! Ce que je sais, ce que je viens vous +dire, c'est que, si ma presence devait vous eloigner de Blanville, ou +seulement vous en faire franchir le seuil avec moins de plaisir, si le +bien qu'on veut me faire vous semblait trop pres de ma faute, et que, me +jugeant indigne de me consacrer a votre enfant, vous desapprouviez la +confiance que m'accorde Obernay, je me retirerais aussitot, sachant +tres-bien que ma vie entiere vous est subordonnee, et que vous avez sur +moi des droits auxquels je ne puis poser aucune limite. + +Valvedre me prit la main, la garda longtemps dans la sienne, et me +repondit enfin: + +--Vous avez tout repare, et vous avez tant expie, qu'on vous doit un +grand soulagement. Sachez que madame de Valvedre etait frappee a mort +avant de vous connaitre. Obernay vient de me reveler ce que j'ignorais, +ce qu'il ignorait lui-meme, et ce qu'un homme de la science, un homme +serieux, lui a appris dernierement. Vous ne l'avez donc pas tuee... +C'est peut-etre moi! Peut-etre aussi l'eusse-je fait vivre plus +longtemps, si elle ne se fut pas detachee de moi. Ce mystere de notre +action sur la destinee, personne ne peut le sonder. Soumettons-nous au +fait accompli et ne parlons pas du reste. Vous voila. On vous aime, et +vous pouvez encore etre heureux; il est de votre devoir de chercher a +l'etre. Les malheureux volontaires ne sont pas longtemps utiles. Dieu +les abandonne; il veut que la vie soit une floraison et une +fructification. Mariez-vous. Je sais qu'Obernay, dans le secret de sa +pensee, vous destine une de ses soeurs; laquelle, je n'en sais rien, je +ne le lui ai pas demande. Je sais que ces enfants n'ont aucune notion de +son projet. Cette famille-la est trop religieuse pour qu'il s'y commette +des imprudences ou seulement des legeretes. Henri, dans la crainte de +vous creer un trouble en cas de repulsion de la part de la jeune fille +ou de la votre, ne vous en parlera jamais; mais il espere que +l'affection viendra d'elle-meme, et il sait que vous aurez cette fois +confiance en lui. Essayez donc de reprendre gout a la vie, il en est +temps; vous etes dans votre meilleur age pour fonder votre avenir. Vous +me consultez avec une deference filiale, voila mon conseil. Quant a +Paul, je vous le confie avec d'autant moins de merite que je compte +rester au moins un an a Geneve et que je pourrai voir si vous continuez +a faire bon menage ensemble. J'irai souvent a Blanville. L'etablissement +que vous allez faire valoir est bien pres de la. Nous nous verrons, et, +si vous avez d'autres avis a me demander, je vous donnerai non pas ceux +d'un sage, mais ceux d'un ami. + +Pendant trois mois, je ne fus occupe que de mon installation +industrielle. J'avais tout a creer, tout a diriger; c'etait une besogne +enorme. Paul, toujours a mes cotes, toujours enjoue et attentif, +s'initiait a tous les details de la pratique, charmant par sa presence +et son enjouement l'exercice terrible de mon activite. Quand je fus au +courant, le chef principal de l'entreprise, qui n'etait autre que +Moserwald, m'assigna une jolie habitation et un traitement plus +qu'honorable. + +Je revenais a la vie, a l'amitie, a l'epanouissement de l'ame. Chaque +jour eclaircissait le sombre nuage qui avait si longtemps pese sur moi, +chaque parole amie y faisait percer un rayon de soleil. J'en vins a +songer avec une emotion d'esperance et de terreur au projet d'Henri, que +m'avait revele Valvedre. Valvedre lui-meme y faisait souvent allusion, +et, un jour que, reveur, je regardais de loin les deux soeurs marcher, +radieuses et pures comme deux cygnes, sur les herbes du rivage, il me +surprit, me frappa doucement sur l'epaule et me dit en souriant: + +--Eh bien, laquelle? + +--Jamais Adelaide! lui repondis-je avec une spontaneite qui etait +devenue l'habitude de mon coeur avec lui, tant il s'etait empare de ma +foi, de ma confiance et de mon respect filial. + +--Et pourquoi jamais Adelaide? Je veux savoir pourquoi! Allons, Francis, +dites! + +--Ah! cela... je ne puis. + +--Eh bien, moi, je vais vous le dire, car elle me l'a dit, _celle qui ne +souffre plus!_ Elle en etait jalouse, et vous craignez que son fantome +ne vienne pleurer et menacer a votre chevet! Rassurez-vous, ce sont la +des croyances impies. Les morts sont purs! Ils remplissent ailleurs une +mission nouvelle, et, s'ils se souviennent de nous, c'est pour benir, et +pour demander a Dieu de reparer leurs erreurs et leurs meprises en nous +rendant heureux. + +--Etes-vous bien certain de cela? lui dis-je; est-ce la votre foi? + +--Oui, inebranlable. + +---Eh bien,... tenez! Adelaide, cette splendeur d'intelligence et de +beaute, cette serenite divine, cette modestie adorable... tout cela ne +s'abaissera jamais jusqu'a moi! Que suis-je aupres d'elle? Elle sait +toutes choses mieux que moi: la poesie, la musique, les langues, les +sciences naturelles,... peut-etre la metallurgie, qui sait? Elle verrait +trop en moi son inferieur. + +--Encore de l'orgueil! dit Valvedre. Souffre-t-on de la superiorite de +ce qu'on aime? + +--Mais... je ne l'aime pas, moi! je la venere, je l'admire, mais je ne +puis l'aimer d'amour!... + +--Pourquoi? + +--Parce qu'elle en aime un autre. + +--Un autre? vous croyez?... + +Valvedre resta pensif et comme plonge dans la solution d'un probleme. Je +le regardai attentivement. Il avait quarante-sept ans, mais il eut pu en +cacher dix ou douze. Sa beaute male et douce, d'une expression si haute +et si sereine, etait encore la seule qui put fixer les regards d'une +femme de genie; mais son ame etait-elle restee aussi jeune que son +visage? N'avait-il pas trop aime, trop souffert? + +--Pauvre Adelaide! pensai-je, tu vieilliras peut-etre seule comme Juste, +qui a ete belle aussi, femme superieure aussi, et qui, peut-etre comme +toi, avait place trop haut son reve de bonheur! + +Valvedre marchait en silence aupres de moi. Il reprit la conversation ou +nous l'avions laissee. + +--Alors, dit-il, c'est Rosa qui vous plait? + +--C'est a elle seule que j'oserais songer, si j'esperais lui plaire. + +--Eh bien, vous avez raison; Rosa vous ressemble davantage. Il y a +toujours un peu de fougue dans son caractere, et ce ne sera pas un +defaut a vos yeux. Avec cela, elle est douce dans la pratique de la vie, +non pas resignee, non pas dominee par des convictions aussi arretees et +aussi raisonnees que celles de sa soeur, mais persuadee et entrainee par +la tendresse qu'elle ressent et qu'elle inspire. Moins instruite, elle +l'est assez pour une femme qui a les gouts du menage et les instincts de +la famille. Oui, Rosa est aussi un rare tresor, je vous l'ai deja dit, +il y a longtemps. Je ne sais si vous lui plairez. Il y a tant de calme +dans la chastete de ces deux filles! mais il y a un grand moyen pour +etre aime, vous le savez: c'est d'aimer soi-meme, d'aimer avec le coeur, +avec la foi, avec la conscience, avec tout son etre, et vous n'avez pas +encore aime ainsi, je le sais! + +Il me quitta, et je me sentis vivifie et comme beni par ses paroles. Cet +homme tenait mon ame dans ses mains, et je ne vivais plus, pour ainsi +dire, que de son souffle bienfaisant. En meme temps que chaque apercu de +son lumineux esprit m'ouvrait les horizons du monde naturel et celeste, +chaque elan de son coeur genereux et pur fermait une plaie ou ranimait +une faculte du mien. + +Je l'ouvris bientot, ce coeur renouvele, a mon cher Henri. Je lui dis +que j'aimais Rose, mais que jamais je ne le laisserais soupconner a +celle-ci sans l'autorisation de sa famille. + +--Allons donc! dit Obernay en m'embrassant, voila ce que j'attendais! Eh +bien, la famille consent et desire. L'enfant t'aimera quand elle saura +que tu l'aimes. C'est ainsi chez nous, vois-tu! On ne se jette pas dans +les reves romanesques, meme quand on est dispose a se laisser +convaincre; on attend la certitude, et on ne palit ni ne maigrit en +attendant! Et pourtant on s'aime longtemps, toujours! Vois mon pere et +ma mere, vois Paule et moi... Ah! que Valvedre eut ete heureux!... + +--S'il eut epouse Adelaide? Je me le suis dit cent fois! + +--Tais-toi! dit Obernay en me serrant le bras avec force. Jamais un mot +la-dessus... + +Je m'etonnais, il m'imposa encore silence avec autorite. + +J'y revins pourtant; le lendemain de mon mariage avec ma bien-aimee +Rose, j'insistai. J'etais si heureux! J'aimais enfin, et je combattais +presque la passion, tant son frere aine, l'amour, me paraissait plus +beau et plus vrai. Aussi, loin d'etre porte a l'egoisme du bonheur, je +sentais l'ardent besoin de voir heureux tous ceux que j'aimais, surtout +Valvedre, celui a qui je devais tout, celui qui m'avait sauve du +naufrage, celui qui, par moi blesse au coeur, m'avait tendu sa main +liberatrice. + +Obernay, vaincu par mon affection, me repondit enfin: + +--Tu as cru deviner que, depuis longtemps, bien longtemps deja, dix ans +peut-etre, Valvedre et Adelaide s'aimaient d'un grand amour; tu ne t'es +peut-etre pas trompe. Et moi aussi, j'ai eu cent fois, mille fois cette +pensee, qui, en de certains moments, devenait une presque certitude. +Valvedre a preside a l'education de mes soeurs autant qu'a celle de ses +propres enfants. Il les a vues naitre; il a paru les aimer d'une egale +tendresse. Si Adelaide a recu de mon pere l'education la plus brillante +et de ma mere l'exemple de toutes les vertus, c'est a Valvedre qu'elle +doit le feu sacre, cette flamme interieure qui brule sans eclat, cachee +au fond du sanctuaire, gardee par une modestie un peu sauvage, le grain +de genie qui lui fait idealiser et poetiser saintement les etudes les +plus arides. Elle n'est donc pas seulement son eleve reconnaissante, +elle est son fervent disciple; il est, lui, sa religion, son revelateur, +l'intermediaire entre elle et Dieu. Cette foi date de l'enfance, et ne +perira qu'avec elle. Valvedre ne peut pas l'ignorer; mais Valvedre ne se +croit pas aime autrement que comme un pere, et, quoiqu'il ait ete plus +d'une fois, dans ces derniers temps surtout, tres-emu, plus que +paternellement emu en la regardant, il se juge trop age pour lui plaire. +Il a combattu sans relache son inclination et l'a si vaillamment +refoulee, qu'on eut pu la croire vaincue... + +--Ami, dis-je en interrompant Obernay, puisque nous avons entame un +sujet aussi delicat, dis-moi tout... Deja j'ai ete allege d'un remords +affreux en apprenant, grace a tes investigations, que madame de Valvedre +etait mortellement atteinte avant de me connaitre. Dis-moi +maintenant,--ce que je n'ai jamais ose chercher a savoir,--ce que +Moserwald croyait avoir devine: dis-moi si Valvedre avait encore de +l'amour pour sa femme quand je l'ai enlevee. + +--Non, repondit Obernay; je sais que non, j'en suis certain. + +--Il te l'a dit, je le sais, il t'a parle d'elle avec le plus profond +detachement, il se croyait bien gueri; mais l'amour a des inconsequences +mysterieuses. + +--La _passion_, oui; l'_amour_, non! La passion est illogique et +incomprehensible; c'est la son caractere, et je te dirai ici un mot de +Valvedre: "La passion est un amour malade qui est devenu fou!" + +--On pourrait tout aussi bien dire que l'amour est une passion qui se +porte bien. + +--On peut jouer sur tous les mots; mais Valvedre ne joue avec rien, lui! +Il etait trop grand logicien pour se mentir a lui-meme. L'ame d'un vrai +savant est la droiture meme, parce qu'elle suit la methode d'un esprit +adonne a la scrupuleuse clairvoyance. Valvedre est tres-ardent et meme +impetueux par nature. Son mariage irreflechi prouve la spontaneite de sa +jeunesse, et, dans son age mur, je l'ai vu aux prises avec la fureur des +elements, emporte lui-meme au dela de toute prudence par la fureur des +decouvertes. S'il eut eu de l'amour pour sa femme, il eut brise ses +rivaux et toi-meme. Il l'eut poursuivie, il l'eut ramenee et passionnee +de nouveau. Ce n'etait pas difficile avec une ame aussi flottante que +celle de cette pauvre femme; mais une pareille lutte n'etait pas digne +d'un homme detrompe, et il savait qu'Alida, rendue pour quelque temps a +ses devoirs, ne pouvait pas etre sauvee. Il craignait, d'ailleurs, de la +briser elle-meme en la domptant, et, avant tout, par instinct et par +principe, il a horreur de faire souffrir. N'exagere donc rien, calme +l'exces de tes remords, et d'etres humains ne fais pas des heros +fantastiques. Certes, Valvedre, amoureux de sa femme et te ramenant +aupres de son lit de mort pour te pardonner devant elle, serait plus +poetique; mais il ne serait pas vrai, et je l'aime mieux vrai, parce que +je ne puis aimer ce qui est contraire aux lois de la nature. Valvedre +n'est pas un dieu, c'est un homme de bien. Je me mefierais beaucoup d'un +homme qui ne pourrait pas dire: _Homo sum!_... + +--Je te remercie de me dire tout cela, d'autant plus que cela n'ote rien +pour moi a la grandeur de Valvedre. Amoureux et jaloux, il eut pu, dans +sa generosite, ne ceder qu'aux faiblesses, qui sont, tout aussi bien que +les violences, du domaine de la passion. Cette grande amitie +compatissante qui, en lui, survivait a l'amour, ce besoin d'adoucir les +plaies des autres en respectant leur liberte morale, ce soin religieux +de conduire doucement a la tombe la mere de ses enfants, de sauver au +moins son ame, tout cela est au-dessus de la nature humaine ordinaire, +tu auras beau dire! + +--Rien de ce qui est beau n'est au-dessus d'elle dans l'ordre des +sentiments vrais et de la part d'une ame d'elite. Aussi tu penses bien +que je ne fais plus la guerre a ton enthousiasme quand c'est Valvedre +qui en est l'objet. Te voila rassure sur certains points; mais il ne +faut pas aller d'un exces a l'autre. Si tu n'as pas inflige les tortures +de la jalousie, tu as profondement contriste et inquiete le coeur de +l'epoux, toujours ami, et du pere, soucieux de la dignite de sa famille. +Les grands caracteres souffrent dans toutes leurs affections, parce que +toutes sont grandes, de quelque nature qu'elles soient. A la mort de sa +femme, Valvedre a donc cruellement souffert de la pensee qu'elle avait +vecu sans bonheur, et qu'il n'avait pu, par aucun devouement, par aucun +sacrifice, lui donner autre chose qu'un instant de calme et d'espoir a +sa derniere heure. Voila Valvedre tout entier; mais Valvedre amoureux +d'un plus pur ideal redevient mysterieux pour moi. Le respect de cet +ideal va chez lui jusqu'a la peur. Moi, au refroidissement graduel de sa +familiarite avec Adelaide, qu'il tutoie encore, mais qu'il n'embrasse +plus au front comme il embrasse Rose, j'ai vu qu'elle n'etait plus pour +lui comme les autres enfants de la maison. J'ai cru voir aussi, a chaque +voyage qu'il a entrepris, au dernier surtout, un effort supreme, comme +un devoir accompli, mais plus penible de jour en jour. Enfin il l'aime, +je le crois; mais je ne le sais pas, et ma position m'empeche de le lui +demander. Il est fort riche, d'un nom celebre dans la science, +tres-au-dessus, selon le monde, de cette petite bourgeoise qui cache +avec un soin farouche ses talents et sa beaute. Je ne crains pas que lui +m'accuse jamais d'ambition; pourtant il est des convenances d'education +au-dessus desquelles je ne suis pas encore assez philosophe pour me +placer, et, si Valvedre me cache depuis si longtemps son secret, c'est +qu'il a des raisons que j'ignore, et qui rendraient mes avances penibles +pour lui, humiliantes pour moi. + +--Ces raisons, je les saurai, m'ecriai-je, je veux les savoir. + +--Ah! prends garde, prends garde, mon ami! Si nous nous trompions sur le +compte d'Adelaide! si, au moment ou, encourage et renaissant a +l'esperance, Valvedre s'apercevait qu'il n'est pas aime comme il aime! +Adelaide est un bien autre mythe que lui! Cette fille qui a l'air si +heureux, l'oeil si pur, le caractere si egal, l'esprit si studieux, la +joue si fraiche, que ni le desir, ni l'esperance, ni la crainte ne +semblent pouvoir atteindre; cette Andromede souriante au milieu des +monstres et des chimeres, sur son rocher d'albatre inaccessible aux +souillures comme aux tempetes... pourquoi a vingt-six ans n'est-elle pas +mariee? Elle a ete demandee par des hommes de merite places dans les +conditions les plus honorables, et, malgre les desirs de sa mere, malgre +mes instances, malgre les conseils de Juste et de ma femme, elle a souri +en disant: "Je ne veux pas me marier!--Jamais? lui a dit un jour +Valvedre.--Jamais!" + +--Dis-moi, Henri, Alida vivait-elle alors? + +--Oui. + +--Et, depuis qu'elle n'est plus, Adelaide a-t-elle repete _jamais?_ + +--Maintes fois. + +--Valvedre present? + +--Je ne sais plus. Tu m'y fais songer! il etait peut-etre loin, elle +avait peut-etre reperdu l'esperance. + +--Allons, allons! tu n'as pas encore assez bien observe. C'est a moi de +travailler a dechiffrer la grande enigme. La philosophie stoicienne, +acquise par l'etude de la sagesse, est une sainte et belle chose, +puisqu'elle peut alimenter des flammes si pures, si constantes et si +paisibles; mais toute vertu a son exces et son peril. N'en est-ce pas un +tres-grand que de condamner au celibat et a un eternel combat interieur +deux etres dont l'union semble etre ecrite a la plus belle page des lois +divines? + +--Juste Valvedre a vecu tres-calme, tres-digne, tres-forte, tres-feconde +en bienfaits et en devouements,... et pourtant elle a aime sans bonheur +et sans espoir. + +--Qui donc? + +--Tu ne l'as jamais su? + +--Et je ne le sais pas. + +--Elle a aime le frere de ta mere, l'oncle qui te cherissait, l'ami et +le maitre de Valvedre, Antonin Valigny. Malheureusement, il etait marie, +et Adelaide a beaucoup reflechi sur cette histoire. + +--Ah! voila donc pourquoi Juste m'a pardonne d'avoir tant offense et +afflige Valvedre! Mais mon oncle est mort, et la mort ne laisse pas +d'agitation. Sois sur, Henri, qu'Adelaide souffre plus que Juste. Elle +est plus forte que sa souffrance, voila tout; mais son bonheur, si elle +en a, est l'oeuvre de sa volonte, et j'ai cru, moi aussi, pendant sept +ans, qu'on pouvait vivre sur son propre fonds de sagesse et de +resignation. Aujourd'hui que je vis a deux, je sais bien qu'hier je ne +vivais pas!... + +Henri m'embrassa et me laissa agir. Ce fut une oeuvre de patience, de +ruse innocente et d'obstination devouee. Il me fallut surprendre des +quarts de mots et des ombres de regard; mais ma chere Rose, plus hardie +et plus confiante, m'aida et vit clair avant moi. + +Ils s'aimaient et ne se croyaient pas aimes l'un de l'autre. Le jour ou, +par mes soins et mes encouragements, ils s'entendirent fut le plus beau +de leur vie et de la mienne. + +FIN + +IMPRIMERIE DE L. TOINON ET Ce, A SAINT-GERMAIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Valvedre, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VALVEDRE *** + +***** This file should be named 13263.txt or 13263.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/2/6/13263/ + +Produced by Carlo Traverso, Chantal Breville and Distributed +Proofreaders Europe. 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