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+The Project Gutenberg EBook of Le petit chose, by Alphonse Daudet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le petit chose
+
+Author: Alphonse Daudet
+
+Release Date: August 22, 2004 [EBook #13256]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT CHOSE ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+ALPHONSE DAUDET
+
+_Le Petit Chose_
+
+_Histoire d'un enfant_
+
+
+
+ "C'est un de mes maux que les souvenirs
+ que me donnent les lieux: j'en
+ suis frappee au-dela de la raison."
+ MADAME DE SEVIGNE.
+
+_A Paul DALLOZ._
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+
+I
+
+LA FABRIQUE
+
+Je suis ne le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc, ou l'on trouve,
+comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de
+poussiere, un couvent de carmelites et deux ou trois monuments romains.
+Mon pere, M. Eyssette, qui faisait a cette epoque le commerce des
+foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan
+de laquelle il s'etait taille une habitation commode, tout ombragee de
+platanes, et separee des ateliers par un vaste jardin. C'est la que je
+suis venu au monde et que j'ai passe les premieres, les seules bonnes
+annees de ma vie. Aussi ma memoire reconnaissante a-t-elle garde du
+jardin, de la fabrique et des platanes un imperissable souvenir, et
+lorsque a la ruine de mes parents il m'a fallu me separer de ces choses,
+je les ai positivement regrettees comme des etres.
+
+Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur a la
+maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisiniere, m'a souvent conte
+depuis comme quoi mon pere, en voyage a ce moment, recut en meme temps
+la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition
+d'un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante
+mille francs; si bien que M. Eyssette, heureux et desole du meme coup,
+se demandait, comme l'autre, s'il devait pleurer pour la disparition du
+client de Marseille, ou rire pour l'heureuse arrivee du petit Daniel....
+Il fallait pleurer, mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer
+doublement.
+
+C'est une verite, je fus la mauvaise etoile de mes parents. Du jour
+de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt
+endroits. D'abord nous eumes donc le client de Marseille, puis deux fois
+le feu dans la meme annee, puis la greve des ourdisseuses, puis notre
+brouille avec l'oncle Baptiste, puis un proces tres couteux avec nos
+marchands de couleurs, puis, enfin, la revolution de 18--, qui nous
+donna le coup de grace.
+
+A partir de ce moment, la fabrique ne battit plus que d'une aile; petit
+a petit, les ateliers se viderent: chaque semaine un metier a bas,
+chaque mois une table d'impression de moins. C'etait pitie de voir la
+vie s'en aller de notre maison comme d'un corps malade, lentement, tous
+les jours un peu. Une fois, on n'entra plus dans les salles du second.
+Une autre fois, la cour du fond fut condamnee. Cela dura ainsi pendant
+deux ans; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les
+ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits
+a roue cessa de grincer, l'eau des grands bassins, dans lesquels on
+lavait les tissus, demeura immobile, et bientot, dans toute la fabrique,
+il ne resta plus que M. et Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frere
+Jacques et moi; puis, la-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le
+concierge Colombe et son fils le petit Rouget.
+
+C'etait fini, nous etions ruines.
+
+J'avais alors six ou sept ans. Comme j'etais tres frele et maladif,
+mes parents n'avaient pas voulu m'envoyer a l'ecole. Ma mere m'avait
+seulement appris a lire et a ecrire, plus quelques mots d'espagnol et
+deux ou trois airs de guitare, a l'aide desquels on m'avait fait,
+dans la famille, une reputation de petit prodige. Grace a ce systeme
+d'education, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister
+dans tous ses details a l'agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me
+laissa froid, je l'avoue; meme je trouvai a notre ruine ce cote tres
+agreable que je pouvais gambader a ma guise par toute la fabrique, ce
+qui, du temps des ouvriers, ne m'etait permis que le dimanche. Je disais
+gravement au petit Rouget: "Maintenant, la fabrique est a moi; on me l'a
+donnee pour jouer." Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce
+que je lui disais, cet imbecile.
+
+A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre debacle
+aussi gaiement. Tout a coup, M. Eyssette devint terrible: c'etait dans
+l'habitude une nature enflammee, violente, exageree, aimant les cris,
+la casse et les tonnerres; au fond, un tres excellent homme, ayant
+seulement la main leste, le verbe haut et l'imperieux besoin de donner
+le tremblement a tout ce qui l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu
+de l'abattre, l'exaspera. Du soir au matin, ce fut une colere formidable
+qui, ne sachant a qui s'en prendre, s'attaquait a tout, au soleil, au
+mistral, a Jacques, a la vieille Annou, a la Revolution, oh! surtout
+a la Revolution!... A entendre mon pere, vous auriez jure que cette
+revolution de 18--, qui nous avait mis a mal, etait specialement dirigee
+contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les revolutionnaires
+n'etaient pas en odeur de saintete dans la maison Eyssette. Dieu sait
+ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-la.... Encore
+aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve!)
+sent venir son acces de goutte, il s'etend peniblement sur sa chaise
+longue, et nous l'entendons dire: "Oh! ces revolutionnaires!..."
+
+A l'epoque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la
+douleur de se voir ruine en avait fait un homme terrible que personne
+ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours.
+Autour de lui, chacun se taisait; on avait peur. A table, nous
+demandions du pain a voix basse. On n'osait pas meme pleurer devant lui.
+Aussi, des qu'il avait tourne les talons, ce n'etait qu'un sanglot,
+d'un bout de la maison a l'autre; ma mere, la vieille Annou, mon frere
+Jacques et aussi mon grand frere l'abbe, lorsqu'il venait nous voir,
+tout le monde s'y mettait. Ma mere, cela se concoit, pleurait de voir
+M. Eyssette malheureux; l'abbe et la vieille Annou pleuraient de voir
+pleurer Mme Eyssette; quant a Jacques, trop jeune encore pour comprendre
+nos malheurs--il avait a peine deux ans de plus que moi,--il pleurait
+par besoin, pour le plaisir.
+
+Un singulier enfant que mon frere Jacques; en voila un qui avait le don
+des larmes! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois les yeux rouges
+et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe,
+a la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout.
+Quand on lui disait: "Qu'as-tu?" il repondait en sanglotant: "Je n'ai
+rien." Et, le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait
+comme on se mouche, plus souvent, voila tout. Quelquefois M. Eyssette,
+exaspere, disait a ma mere: "Cet enfant est ridicule, regardez-le...
+c'est un fleuve." A quoi Mme Eyssette repondait de sa voix douce: "Que
+veux-tu, mon ami? cela passera en grandissant; a son age, j'etais comme
+lui." En attendant, Jacques grandissait; il grandissait beaucoup meme,
+et _cela_ ne lui passait pas. Tout au contraire, la singuliere aptitude
+qu'avait cet etrange garcon a repandre sans raison des averses de larmes
+allait chaque jour en augmentant. Aussi la desolation de nos parents
+lui fut une grande fortune.... C'est pour le coup qu'il s'en donna de
+sangloter a son aise, des journees entieres, sans que personne vint lui
+dire: "Qu'as-tu?"
+
+En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli cote.
+
+Pour ma part, j'etais tres heureux. On ne s'occupait plus de moi.
+J'en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers
+deserts, ou nos pas sonnaient comme dans une eglise, et les grandes
+cours abandonnees, que l'herbe envahissait deja. Ce jeune Rouget, fils
+du concierge Colombe, etait un gros garcon d'une douzaine d'annees, fort
+comme un boeuf, devoue comme un chien, bete comme une oie et remarquable
+surtout par une chevelure rouge, a laquelle il devait son surnom de
+Rouget. Seulement, je vais vous dire: Rouget, pour moi, n'etait pas
+Rouget. Il etait tour a tour mon fidele Vendredi, une tribu de sauvages,
+un equipage revolte, tout ce qu'on voulait. Moi-meme, en ce temps-la, je
+ne m'appelais pas Daniel Eyssette: j'etais cet homme singulier, vetu de
+peaux de betes, dont on venait de me donner les aventures, master
+Crusoe lui-meme. Douce folie! Le soir, apres souper, je relisais mon
+_Robinson_, je l'apprenais par coeur; le jour, je le jouais, je le
+jouais avec rage, et tout ce qui m'entourait, je l'enrolais dans ma
+comedie. La fabrique n'etait plus la fabrique; c'etait mon ile deserte,
+oh! bien deserte. Les bassins jouaient le role d'Ocean. Le jardin
+faisait une foret vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales
+qui etaient de la piece et qui ne le savaient pas.
+
+Rouget, lui non plus, ne se doutait guere de l'importance de son role.
+Si on lui avait demande ce que c'etait que Robinson, on l'aurait bien
+embarrasse; pourtant je dois dire qu'il tenait son emploi avec la plus
+grande conviction, et que, pour imiter le rugissement des sauvages, il
+n'y en avait pas comme lui. Ou avait-il appris? Je l'ignore. Toujours
+est-il que ces grands rugissements de sauvage qu'il allait chercher dans
+le fond de sa gorge, en agitant sa forte criniere rouge, auraient fait
+fremir les plus braves. Moi-meme, Robinson, j'en avais quelquefois le
+coeur bouleverse, et j'etais oblige de lui dire a voix basse: "Pas si
+fort, Rouget, tu me fais peur."
+
+Malheureusement, si Rouget imitait le cri des sauvages tres bien, il
+savait encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue et jurer le
+nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant, j'appris a faire comme lui, et un
+jour, en pleine table, un formidable juron m'echappa je ne sais comment.
+Consternation generale! "Qui t'a appris cela? Ou l'as-tu entendu?" Ce
+fut un evenement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une
+maison de correction; mon grand frere l'abbe dit qu'avant toute chose on
+devait m'envoyer a confesse, puisque j'avais l'age de raison. On me mena
+a confesse. Grande affaire! Il fallait ramasser dans tous les coins de
+ma conscience un tas de vieux peches qui trainaient la depuis sept ans.
+Je ne dormis pas de deux nuits; c'est qu'il y en avait toute une paneree
+de ces diables de peches; j'avais mis les plus petits dessus, mais c'est
+egal, les autres se voyaient, et lorsque, agenouille dans la petite
+armoire de chene, il fallut montrer tout cela au cure de Recollets, je
+crus que je mourrais de peur et de confusion...
+
+Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget; je savais maintenant,
+c'est saint Paul qui l'a dit et le cure des Recollets me le repeta, que
+le demon rode eternellement autour de nous comme un lion, _quaerens quem
+devoret_. Oh! ce _quaerens quem devoret_, quelle impression il me fit!
+Je savais aussi que cet intrigant de Lucifer prend tous les visages
+qu'il veut pour vous tenter; et vous ne m'auriez pas ote de l'idee qu'il
+s'etait cache dans la peau de Rouget pour m'apprendre a jurer le nom de
+Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant a la fabrique, fut d'avertir
+Vendredi qu'il eut a rester chez lui dorenavant. Infortune Vendredi!
+Cet ukase lui creva le coeur, mais il s'y conforma sans une plainte.
+Quelquefois je l'apercevais debout, sur la porte de la loge, du cote
+des ateliers; il se tenait la tristement; et lorsqu'il voyait que je le
+regardais, le malheureux poussait pour m'attendrir les plus effroyables
+rugissements, en agitant sa criniere flamboyante; mais plus il
+rugissait, plus je me tenais loin. Je trouvais qu'il ressemblait au
+fameux lion _quaerens_. Je lui criais: "Va-t'en! tu me fais horreur."
+
+Rouget s'obstina a rugir ainsi pendant quelques jours; puis, un matin,
+son pere, fatigue de ses rugissements a domicile, l'envoya rugir en
+apprentissage, et je ne le revis plus.
+
+Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout
+juste vers ce temps-la, l'oncle Baptiste se degouta subitement de son
+perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaca Vendredi. Je l'installai
+dans une belle cage au fond de ma residence d'hiver; et me voila,
+plus Crusoe que jamais, passant mes journees en tete-a-tete avec cet
+interessant volatile et cherchant a lui faire dire: "Robinson, mon
+pauvre Robinson!" Comprenez-vous cela? Ce perroquet, que l'oncle
+Baptiste m'avait donne pour se debarrasser de son eternel bavardage,
+s'obstina a ne pas parler des qu'il fut a moi.... Pas plus "mon pauvre
+Robinson" qu'autre chose; jamais je n'en pus rien tirer. Malgre cela, je
+l'aimais beaucoup et j'en avais le plus grand soin.
+
+Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austere solitude,
+lorsqu'un matin il m'arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce
+jour-la, j'avais quitte ma cabane de bonne heure et je faisais, arme
+jusqu'aux dents, un voyage d'exploration a travers mon ile.... Tout a
+coup, je vis venir de mon cote un groupe de trois ou quatre personnes,
+qui parlaient a voix tres haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu!
+des hommes dans mon ile! Je n'eus que le temps de me jeter derriere un
+bouquet de lauriers-roses, et a plat ventre, s'il vous plait.... Les
+hommes passerent pres de moi sans me voir.... Je crus distinguer la voix
+du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu; mais, c'est egal, des
+qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis a distance
+pour voir ce que tout cela deviendrait....
+
+Ces etrangers resterent longtemps dans mon ile.... Ils la visiterent
+d'un bout a l'autre dans tous ses details. Je les vis entrer dans mes
+grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur de mes oceans. De
+temps en temps ils s'arretaient et remuaient la tete. Toute ma crainte
+etait qu'ils ne vinssent a decouvrir mes residences.... Que serais-je
+devenu, grand Dieu! Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une
+demi-heure, les hommes se retirerent sans se douter seulement que l'ile
+etait habitee. Des qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans
+une de mes cabanes, et passai la le reste du jour a me demander quels
+etaient ces hommes et ce qu'ils etaient venus faire.
+
+J'allais le savoir bientot.
+
+Le soir, a souper, M. Eyssette nous annonca solennellement que la
+fabrique etait vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour
+Lyon, ou nous allions demeurer desormais.
+
+Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique
+vendue!... Eh bien, et mon ile, mes grottes, mes cabanes?
+
+Helas! l'ile, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu; il
+fallait tout quitter, Dieu, que je pleurais!...
+
+Pendant un mois, tandis qu'a la maison on emballait les glaces, la
+vaisselle, je me promenais triste et seul dans ma chere fabrique. Je
+n'avais plus le coeur a jouer, vous pensez... oh! non... J'allais
+m'asseoir dans tous les coins, et regardant les objets autour de moi, je
+leur parlais comme a des personnes; je disais aux platanes: "Adieu, mes
+chers amis!" et aux bassins: "C'est fini, nous ne nous verrons plus!" Il
+y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont les belles fleurs
+rouges s'epanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant: "Donne-moi
+une de tes fleurs." Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine, en
+souvenir de lui. J'etais tres malheureux.
+
+Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient
+sourire: d'abord la pensee de monter sur un navire, puis la permission
+qu'on m'avait donnee d'emporter mon perroquet avec moi. Je me disais que
+Robinson avait quitte son ile dans des conditions a peu pres semblables,
+et cela me donnait du courage.
+
+Enfin, le jour du depart arriva. M. Eyssette etait deja a Lyon depuis
+une semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles. Je partis
+donc en compagnie de Jacques, de ma mere et de la vieille Annou. Mon
+grand frere l'abbe ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu'a la
+diligence de Beaucaire, et aussi le concierge Colombe nous accompagna.
+C'est lui qui marchait devant en poussant une enorme brouette chargee
+de malles. Derriere venait mon frere l'abbe, donnant le bras a Mme
+Eyssette.
+
+Mon pauvre abbe, que je ne devais plus revoir!
+
+La vieille Annou marchait ensuite, flanquee d'un enorme parapluie
+bleu et de Jacques, qui etait bien content d'aller a Lyon, mais qui
+sanglotait tout de meme.... Enfin, a la queue de la colonne venait
+Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant
+a chaque pas du cote de sa chere fabrique.
+
+A mesure que la caravane s'eloignait, l'arbre aux grenades se haussait
+tant qu'il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore
+une fois.... Les platanes agitaient leurs branches en signe d'adieu....
+Daniel Eyssette, tres emu, leur envoyait des baisers a tous, furtivement
+et du bout des doigts.
+
+Je quittai mon ile le 30 septembre 18....
+
+
+
+II
+
+LES BABAROTTES[1]
+
+[Footnote 1: Nom donne dans le Midi a ces gros insectes noirs que
+l'Academie appelle des "blattes" et les gens du Nord des "cafards".]
+
+O choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissee! Il me
+semble que c'est hier, ce voyage sur le Rhone. Je vois encore le bateau,
+ses passagers, son equipage; j'entends le bruit des roues et le
+sifflet de la machine. Le capitaine s'appelait Genies, le maitre coq
+Montelimart. On n'oublie pas ces choses-la.
+
+La traversee dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont,
+descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps,
+j'allais me mettre a la pointe extreme du navire, pres de l'ancre. Il y
+avait la une grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans les villes: je
+m'asseyais a cote de cette cloche, parmi des tas de cordes; je posais la
+cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhone etait si
+large qu'on voyait a peine ses rives. Moi, je l'aurais voulu encore
+plus large, et qu'il se fut appele: la mer! Le ciel riait, l'onde etait
+verte. De grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers,
+gueant le fleuve a dos de mules, passaient pres de nous en chantant.
+Parfois, le bateau longeait quelque ile bien touffue, couverte de joncs
+et de saules. "Oh! une ile deserte!" me disais-je dans moi-meme; et je
+la devorais des yeux....
+
+Vers la fin du troisieme jour, je crus que nous allions avoir un grain.
+Le ciel s'etait assombri subitement; un brouillard epais dansait sur le
+fleuve; a l'avant du navire on avait allume une grosse lanterne, et, ma
+foi, en presence de tous ces symptomes, je commencais a etre emu.... A
+ce moment, quelqu'un dit pres de moi: "Voila Lyon!" En meme temps la
+grosse cloche se mit a sonner. C'etait Lyon.
+
+Confusement, dans le brouillard, je vis des lumieres briller sur l'une
+et sur l'autre rive; nous passames sous un pont, puis sous un autre.
+A chaque fois l'enorme tuyau de la cheminee se courbait en deux et
+crachait des torrents d'une fumee noire qui faisait tousser.... Sur le
+bateau, c'etait un remue-menage effroyable. Les passagers cherchaient
+leurs malles; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans
+l'ombre. Il pleuvait....
+
+Je me hatai de rejoindre ma mere; Jacques et la vieille Annou qui
+etaient a l'autre bout du bateau, et nous voila tous les quatre, serres
+les uns contre les autres, sous le grand parapluie d'Annou, tandis
+que le bateau se rangeait au long des quais et que le debarquement
+commencait.
+
+En verite, si M. Eyssette n'etait pas venu nous tirer de la, je crois
+que nous n'en serions jamais sortis. Il arriva vers nous, a tatons,
+en criant: "Qui vive! qui vive!" A ce "qui vive!" bien connu, nous
+repondimes: "amis!" tous les quatre a la fois avec un bonheur, un
+soulagement inexprimable.... M. Eyssette nous embrassa lestement, prit
+mon frere d'une main, moi de l'autre, dit aux femmes: "Suivez-moi!" et
+en route.... Ah! c'etait un homme.
+
+Nous avancions avec peine; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque
+pas, on se heurtait contre des caisses.... Tout a coup, du bout du
+navire, une voix stridente, eploree, arrive jusqu'a nous: "Robinson!
+Robinson!" disait la voix.
+
+"Ah! mon Dieu!" m'ecriai-je; et j'essayai de degager ma main de celle de
+mon pere; lui, croyant que j'avais glisse, me serra plus fort.
+
+La voix reprit, plus stridente encore, et plus eploree: "Robinson! mon
+pauvre Robinson!" Je fis un nouvel effort pour degager ma main. "Mon
+perroquet, criai-je, mon perroquet!"
+
+--Il parle donc maintenant? dit Jacques.
+
+S'il parlait, je crois bien; on l'entendait d'une lieue. Dans mon
+trouble, je l'avais oublie; la-bas, tout au bout du navire, pres de
+l'ancre, et c'est de la qu'il m'appelait, en criant de toutes ses
+forces: "Robinson! Robinson! mon pauvre Robinson!"
+
+Malheureusement nous etions loin; le capitaine criait: "Depechons-nous."
+
+"Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux,
+rien ne s'egare." Et la-dessus, malgre mes larmes, il m'entraina.
+Pecaire! le lendemain on l'envoya chercher et on ne le trouva pas....
+Jugez de mon desespoir: plus de Vendredi! plus de perroquet! Robinson
+n'etait plus possible. Le moyen, d'ailleurs, avec la meilleure volonte
+du monde, de se forger une ile deserte, a un quatrieme etage, dans une
+maison sale et humide, rue Lanterne?
+
+Oh! l'horrible maison! Je la verrai toute ma vie: l'escalier etait
+gluant; la cour ressemblait a un puits; le concierge, un cordonnier,
+avait son echoppe contre la pompe.... C'etait hideux.
+
+Le soir de notre arrivee, la vieille Annou, en s'installant dans sa
+cuisine, poussa un cri de detresse:
+
+"Les babarottes! les babarottes!"
+
+Nous accourumes. Quel spectacle!... La cuisine etait pleine de ces
+vilaines betes; il y en avait sur la credence, au long des murs, dans
+les tiroirs, sur la cheminee, dans le buffet, partout. Sans le vouloir,
+on en ecrasait. Pouah! Annou en avait deja tue beaucoup; mais plus elle
+en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l'evier, on
+boucha le trou de l'evier; mais le lendemain soir elles revinrent par un
+autre endroit, on ne sait d'ou. Il fallut avoir un chat expres pour
+les tuer, et toutes les nuits c'etait dans la cuisine une effroyable
+boucherie.
+
+Les babarottes me firent hair Lyon des le premier soir. Le lendemain, ce
+fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles; les heures des
+repas etaient changees.... Les pains n'avaient pas la meme forme que
+chez nous. On les appelait des "couronnes". En voila un nom!
+
+Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une _carbonade_,
+l'etalier lui riait au nez; il ne savait pas ce que c'etait une
+"carbonade", ce sauvage!... Ah! je me suis bien ennuye.
+
+Le dimanche, pour nous egayer un peu, nous allions nous promener en
+famille sur les quais du Rhone, avec des parapluies. Instinctivement
+nous nous dirigions toujours vers le Midi, du cote de Perrache. "Il me
+semble que cela nous rapproche du pays", disait ma mere, qui languissait
+encore plus que moi.... Ces promenades de famille etaient lugubres. M.
+Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais
+toujours derriere; je ne sais pas pourquoi, j'avais honte d'etre dans la
+rue, sans doute parce que nous etions pauvres.
+
+Au bout d'un mois, la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la
+tuaient; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait
+ma mere a la passion, ne pouvait pas se decider a nous quitter. Elle
+suppliait qu'on la gardat, promettant de ne pas mourir. Il fallut
+l'embarquer de force. Arrivee dans le Midi, elle s'y maria de desespoir.
+
+Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le
+comble de la misere.... La femme du concierge montait faire le gros
+ouvrage; ma mere, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains
+blanches que j'aimais tant embrasser; quant aux provisions, c'est
+Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en
+lui disant: "Tu acheteras ca et ca"; et il achetait ca et ca tres bien,
+toujours en pleurant, par exemple.
+
+Pauvre Jacques! il n'etait pas heureux, lui non plus. M. Eyssette, de
+le voir eternellement la larme a l'oeil, avait fini par le prendre
+en grippe et l'abreuvait de taloches.... On entendait tout le jour:
+"Jacques, tu es un butor! Jacques, tu es un ane!" Le fait est que,
+lorsque son pere etait la, le malheureux Jacques perdait tous ses
+moyens. Les efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes le rendaient
+laid. M. Eyssette lui portait malheur. Ecoutez la scene de la cruche:
+
+Un soir, au moment de se mettre a table, on s'apercoit qu'il n'y a plus
+une goutte d'eau dans la maison.
+
+"Si vous voulez, j'irai en chercher", dit ce bon enfant de Jacques.
+
+Et le voila qui prend la cruche, une grosse cruche de gres.
+
+M. Eyssette hausse les epaules:
+
+"Si c'est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassee, c'est sur.
+
+--Tu entends, Jacques,--c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix
+tranquille,--tu entends, ne la casse pas, fais bien attention."
+
+M. Eyssette reprend:
+
+"Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de
+meme."
+
+Ici, la voix eploree de Jacques:
+
+"Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse?
+
+--Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras", repond
+M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de replique.
+
+Jacques ne replique pas; il prend la cruche d'une main fievreuse et sort
+brusquement avec l'air de dire:
+
+"Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir."
+
+Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme
+Eyssette commence a se tourmenter:
+
+"Pourvu qu'il ne lui soit rien arrive!
+
+--Parbleu! que veux-tu qu'il lui soit arrive? dit M. Eyssette d'un ton
+bourru. Il a casse la cruche et n'ose plus rentrer."
+
+Mais tout en disant cela--avec son air bourru, c'etait le meilleur homme
+du monde--, il se leve et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que
+Jacques etait devenu. Il n'a pas loin a aller; Jacques est debout sur
+le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, petrifie. En
+voyant M. Eyssette, il palit, et d'une voix navrante et faible, oh! si
+faible: "Je l'ai cassee", dit-il.... Il l'avait cassee!...
+
+Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela "la scene de
+la cruche".
+
+Il y avait environ deux mois que nous etions a Lyon, lorsque nos parents
+songerent a nos etudes. Mon pere aurait bien voulu nous mettre au
+college, mais c'etait trop cher. "Si nous les envoyions dans une
+manecanterie? dit Mme Eyssette; il parait que les enfants y sont bien."
+Cette idee sourit a mon pere, et comme Saint-Nizier etait l'eglise la
+plus proche, on nous envoya a la manecanterie de Saint-Nizier.
+
+C'etait tres amusant, la manecanterie! Au lieu de nous bourrer la
+tete de grec et de latin comme dans les autres institutions, on nous
+apprenait a servir la messe du grand et du petit cote, a chanter les
+antiennes, a faire des genuflexions, a encenser elegamment, ce qui est
+tres difficile. Il y avait bien par-ci par-la, quelques heures dans le
+jour consacrees aux declinaisons et a l'_Epitome_ mais ceci n'etait
+qu'accessoire. Avant tout, nous etions la pour le service de l'eglise.
+Au moins une fois par semaine, l'abbe Micou nous disait entre deux
+prises et d'un air solennel: "Demain, messieurs, pas de classe du matin!
+Nous sommes d'enterrement."
+
+Nous etions d'enterrement. Quel bonheur! Puis c'etaient des baptemes,
+des mariages, une visite de monseigneur, le viatique qu'on portait a
+un malade. Oh! le viatique! comme on etait fier quand on pouvait
+l'accompagner!... Sous un petit dais de velours rouge, marchait le
+pretre, portant l'hostie et les saintes huiles. Deux enfants de choeur
+soutenaient le dais, deux autres, l'escortaient avec de gros falots
+dores. Un cinquieme marchait devant, en agitant une crecelle.
+D'ordinaire, c'etaient mes fonctions,... Sur le passage du viatique, les
+hommes se decouvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant
+un poste, la sentinelle criait: "Aux armes!" les soldats accouraient
+et se mettaient en rang. "Presentez... armes! genou terre!" disait
+l'officier.... Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs.
+J'agitais ma crecelle par trois fois, comme au _Sanctus_, et nous
+passions. C'etait tres amusant la manecanterie.
+
+Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet
+d'ecclesiastique: une soutane noire avec une longue queue, une aube, un
+surplis a grandes manches roides d'empois, des bas de soie noire, deux
+calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bordes de
+petites perles blanches, tout ce qu'il fallait.
+
+Il parait que ce costume m'allait tres bien:
+
+"Il est a croquer la-dessous", disait Mme Eyssette. Malheureusement
+j'etais tres petit, et cela me desesperait. Figurez-vous que, meme en
+me haussant, je ne montais guere plus haut que les bas blancs de M.
+Caduffe, notre suisse, et puis si frele! Une fois, a la messe, en
+changeant les Evangiles de place, le gros livre etait si lourd qu'il
+m'entraina. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le
+pupitre fut brise, le service interrompu. C'etait un jour de Pentecote.
+Quel scandale!... A part ces legers inconvenients de ma petite taille,
+j'etais tres content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant,
+Jacques et moi, nous nous disions: "En somme, c'est tres amusant la
+manecanterie." Par malheur, nous n'y restames pas longtemps. Un ami de
+la famille, recteur d'universite dans le Midi, ecrivit un jour a mon
+pere que s'il voulait une bourse d'externe au college de Lyon pour un de
+ses fils, on pourrait lui en avoir une.
+
+"Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.
+
+--Et Jacques? dit ma mere.
+
+--Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera tres utile. D'ailleurs,
+je m'apercois qu'il a du gout pour le commerce. Nous en ferons un
+negociant."
+
+De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que
+Jacques avait du gout pour le commerce. En ce temps-la, le pauvre garcon
+n'avait du gout que pour les larmes, et si on l'avait consulte.... Mais
+on ne le consulta pas, ni moi non plus.
+
+Ce qui me frappa d'abord, a mon arrivee au college, c'est que j'etais
+le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de
+blouses; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_ comme on dit.
+Moi, j'en avais une, une petite blouse, j'avais l'air d'un gone....
+Quand j'entrai dans la classe; les eleves ricanerent. On disait: "Tiens!
+il a une blouse!" Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit
+en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des
+levres, d'un air meprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom; il disait
+toujours: "He! vous, la-bas, le petit Chose!" Je lui avais dit pourtant
+plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te.... A la fin, mes
+camarades me surnommerent "le petit Chose", et le surnom me resta....
+
+Ce n'etait pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres
+enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des
+encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnes, des livres
+neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres etaient de
+vieux bouquins achetes sur les quais, moisis, fanes, sentant le rance;
+les couvertures etaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait
+des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec
+du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop
+de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une
+infinite de poches, tres commode, mais toujours trop de colle. Le besoin
+de coller et de cartonner etait devenu chez Jacques une manie comme le
+besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits
+pots de colle et, des qu'il pouvait s'echapper du magasin un moment, il
+collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets
+en ville, ecrivait sous la dictee, allait aux provisions--le commerce
+enfin.
+
+Quant a moi, j'avais compris que lorsqu'on est boursier, qu'on porte une
+blouse, qu'on s'appelle "le petit Chose", il faut travailler deux fois
+plus que les autres pour etre leur egal, et ma foi! Le petit Chose se
+mit a travailler de tout son courage.
+
+Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu,
+assis a sa table de travail, les jambes enveloppees d'une couverture.
+Au-dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait
+M. Eyssette qui dictait.
+
+"J'ai recu votre honoree du 8 courant."
+
+Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait:
+
+"J'ai recu votre honoree du 8 courant."
+
+De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement: c'etait
+Mme Eyssette qui entrait. Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe
+des pieds: Chut!...
+
+"Tu travailles? lui disait-elle tout bas.
+
+--Oui, mere.
+
+--Tu n'as pas froid?
+
+--Oh! non!"
+
+Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.
+
+Alors, Mme Eyssette s'asseyait aupres de lui, avec son tricot, et
+restait la de longues heures, comptant ses mailles a voix basse, avec un
+gros soupir de temps en temps.
+
+Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours a ce cher pays qu'elle
+n'esperait plus revoir.... Helas! pour notre malheur, pour notre malheur
+a tous, elle allait le revoir bientot....
+
+
+
+III
+
+IL EST MORT! PRIEZ POUR LUI!
+
+C'etait un lundi du mois de juillet.
+
+Ce jour-la, en sortant du college, je m'etais laisse entrainer a faire
+une partie de barres, et lorsque je me decidai a rentrer a la maison, il
+etait beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux
+a la rue Lanterne, je courus sans m'arreter, mes livres a la ceinture,
+ma casquette entre les dents. Toutefois, comme j'avais une peur
+effroyable de mon pere, je repris haleine une minute dans l'escalier,
+juste le temps d'inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur
+quoi, je sonnai bravement.
+
+Ce fut M. Eyssette lui-meme qui vint m'ouvrir. "Comme tu viens tard!" me
+dit-il. Je commencais a debiter mon mensonge en tremblant; mais le
+cher homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa poitrine, il
+m'embrassa longuement et silencieusement.
+
+Moi qui m'attendais pour le moins a une verte semonce, cet accueil me
+surprit. Ma premiere idee fut que nous avions le cure de Saint-Nizier
+a diner; je savais par experience qu'on ne nous grondait jamais ces
+jours-la. Mais en entrant dans la salle a manger, je vis tout de suite
+que je m'etais trompe. Il n'y avait que deux couverts sur la table,
+celui de mon pere et le mien.
+
+"Et ma mere? Et Jacques?" demandai-je, etonne.
+
+M. Eyssette me repondit d'une voix douce qui ne lui etait pas
+habituelle:
+
+"Ta mere et Jacques sont partis, Daniel; ton frere l'abbe est bien
+malade."
+
+Puis, voyant que j'etais devenu tout pale, il ajouta presque gaiement
+pour me rassurer:
+
+"Quand je dis bien malade, c'est une facon de parler: on nous a ecrit
+que l'abbe etait au lit; tu connais ta mere, elle a voulu partir, et je
+lui ai donne Jacques pour l'accompagner. En somme, ce ne sera rien!...
+Et maintenant mets-toi la et mangeons; je meurs de faim."
+
+Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le coeur serre et toutes les
+peines du monde a retenir mes larmes, en pensant que mon grand frere
+l'abbe etait bien malade. Nous dinames tristement en face l'un de
+l'autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait a grands coups,
+puis s'arretait subitement et songeait.... Pour moi, immobile au bout
+de la table et comme frappe de stupeur, je me rappelais les belles
+histoires que l'abbe me contait lorsqu'il venait a la fabrique. Je le
+voyais retroussant bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je
+me souvenais aussi du jour de sa premiere messe, ou toute la famille
+assistait, comme il etait beau lorsqu'il se tournait vers nous, les bras
+ouverts, disant _Dominus vobiscum_ d'une voix si douce que Mme Eyssette
+en pleurait de joie!... Maintenant je me le figurais la-bas, couche,
+malade (oh! bien malade; quelque chose me le disait), et ce qui
+redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une voix que
+j'entendais me crier au fond du coeur: "Dieu te punit, c'est ta faute!
+il fallait rentrer tout droit! Il fallait ne pas mentir!" Et plein de
+cette effroyable pensee que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son
+frere, le petit Chose se desesperait en lui-meme, disant: "Jamais, non!
+jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du college."
+
+Le repas termine, on alluma la lampe, et la veillee commenca. Sur la
+nappe, au milieu des debris du dessert, M. Eyssette avait pose ses gros
+livres de commerce et faisait ses comptes a haute voix. Finet, le chat
+des babarottes, miaulait tristement en rodant autour de la table...;
+moi, j'avais ouvert la fenetre et je m'y etais accoude....
+
+Il faisait nuit, l'air etait lourd.... On entendait les gens d'en bas
+rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyasse
+battre dans le lointain.... J'etais la depuis quelques instants, pensant
+a des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un
+violent coup de sonnette m'arracha de ma croisee brusquement. Je
+regardai mon pere avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le
+frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir. Ce coup de
+sonnette lui avait fait peur, a lui aussi.
+
+"On sonne! me dit-il presque a voix basse.
+
+--Restez, pere! j'y vais." Et je m'elancai vers la porte.
+
+Un homme etait debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre, me
+tendant quelque chose que j'hesitais a prendre.
+
+"C'est une depeche, dit-il.
+
+--Une depeche, grand Dieu! pour quoi faire?"
+
+Je la pris en frissonnant, et deja je repoussais la porte; mais l'homme
+la retint avec son pied et me dit froidement:
+
+"Il faut signer."
+
+Il fallait signer! Je ne savais pas: c'etait la premiere depeche que je
+recevais.
+
+"Qui est la, Daniel?" me cria M. Eyssette; sa voix tremblait.
+
+Je repondis:
+
+"Rien! c'est un pauvre...." Et, faisant signe a l'homme de m'attendre,
+je courus a ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre, a tatons, puis
+je revins.
+
+L'homme dit:
+
+"Signez la."
+
+Le petit Chose signa d'une main tremblante, a la lueur des lampes de
+l'escalier; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la depeche
+cachee sous sa blouse.
+
+Oh! oui, je te tenais cachee sous ma blouse, depeche de malheur! Je ne
+voulais pas que M. Eyssette te vit; car d'avance je savais que tu venais
+nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne
+m'appris rien de nouveau, entends-tu, depeche! Tu ne m'appris rien que
+mon coeur n'eut deja devine.
+
+"C'etait un pauvre?" me dit mon pere en me regardant.
+
+Je repondis sans rougir: "C'etait un pauvre"; et pour detourner les
+soupcons, je repris ma place a la croisee.
+
+J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas,
+serrant contre ma poitrine ce papier qui me brulait.
+
+Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me
+disais: "Qu'en sais-tu? c'est peut-etre une bonne nouvelle. Peut-etre on
+ecrit qu'il est gueri...." Mais, au fond, je sentais bien que ce n'etait
+pas vrai, que je me mentais a moi-meme, que la depeche ne dirait pas
+qu'il etait gueri.
+
+Enfin, je me decidai a passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois
+a quoi m'en tenir. Je sortis de la salle a manger, lentement, sans
+avoir l'air; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidite
+fievreuse, j'allumai ma lampe! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant
+cette depeche de mort! Et de quelles larmes brulantes je l'arrosai,
+lorsque je l'eus ouverte!... Je la relus vingt fois, esperant toujours
+m'etre trompe; mais, pauvre de moi! j'eus beau la lire et la relire, et
+la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que
+ce qu'elle avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait:
+
+ "Il est mort! Priez pour lui!"
+
+Combien de temps je restai la, debout, pleurant devant cette depeche
+ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que mes yeux me cuisaient
+beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage
+longuement. Puis, je rentrai dans la salle a manger, tenant dans ma
+petite main crispee la depeche trois fois maudite.
+
+Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer
+l'horrible nouvelle a mon pere, et quel ridicule enfantillage m'avait
+pousse a la garder pour moi seul? Un peu plus tot, un peu plus tard,
+est-ce qu'il ne l'aurait pas su? Quelle folie! Au moins, si j'etais alle
+droit a lui lorsque la depeche etait arrivee, nous l'aurions ouverte
+ensemble; a present, tout serait dit.
+
+Or, tandis que je me parlais a moi-meme, je m'approchai de la table et
+je vins m'asseoir a cote de M. Eyssette, juste a cote de lui. Le pauvre
+homme avait ferme ses livres et, de la barbe de sa plume, s'amusait a
+chatouiller le museau blanc de Finet. Cela me serrait le coeur qu'il
+s'amusat ainsi. Je voyais sa bonne figure que la lampe eclairait a demi,
+s'animer et rire par moments; et j'avais envie de lui dire: "Oh! non, ne
+riez pas; je vous en prie."
+
+Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec ma depeche a la main,
+M. Eyssette leva la tete. Nos regards se rencontrerent, et je ne sais
+pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se decomposa
+tout a coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une
+voix a fendre l'ame: "Il est mort, n'est-ce pas?" que la depeche glissa
+de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous
+pleurames longuement, eperdus, dans les bras l'un de l'autre, tandis
+qu'a nos pieds Finet jouait avec la depeche, l'horrible depeche de mort,
+cause de toutes nos larmes.
+
+Ecoutez, je ne mens pas: voila longtemps que ces choses se sont passees,
+voila longtemps qu'il dort dans la terre, mon cher abbe que j'aimais
+tant; eh bien, encore aujourd'hui, quand je recois une depeche, je ne
+peux pas l'ouvrir sans un frisson de terreur. Il me semble que je vais
+lire qu'_il est mort_, et qu'il faut _prier pour lui_!
+
+
+
+IV
+
+LE CAHIER ROUGE
+
+On trouve dans les vieux missels de naives enluminures, ou la Dame des
+sept douleurs est representee ayant sur chacune de ses joues une grande
+ride profonde, cicatrice divine que l'artiste a mise la pour nous dire:
+"Regardez comme elle a pleure!..." Cette ride--la ride des larmes--, je
+jure que je l'ai vue sur le visage amaigri de Mme Eyssette, lorsqu'elle
+revint a Lyon, apres avoir enterre son fils.
+
+Pauvre mere, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses robes
+furent toujours noires, son visage toujours desole. Dans ses vetements
+comme dans son coeur, elle prit le grand deuil, et ne le quitta
+jamais... Du reste, rien de change dans la maison Eyssette; ce fut un
+peu plus lugubre, voila tout. Le cure de Saint-Nizier dit quelques
+messes pour le repos de l'ame de l'abbe. On tailla deux vetements noirs
+pour les enfants dans une vieille rouliere de leur pere, et la vie, la
+triste vie recommenca.
+
+Il y avait deja quelque temps que notre cher abbe etait mort, lorsqu'un
+soir, a l'heure de nous coucher, je fus tres etonne de voir Jacques
+fermer notre chambre a double tour, boucher soigneusement les rainures
+de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d'un grand air de solennite
+et de mystere.
+
+Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier
+changement s'etait opere dans les habitudes de l'ami Jacques. D'abord,
+ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou
+presque plus; puis, son fol amour du cartonnage lui avait a peu pres
+passe. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en
+temps, mais ce n'etait plus avec le meme entrain; maintenant, si vous
+aviez besoin d'un cartable, il fallait vous mettre a genoux pour
+l'obtenir.... Des choses incroyables! un carton a chapeaux que Mme
+Eyssette avait commande etait sur le chantier depuis huit jours.... A la
+maison, on ne s'apercevait de rien; mais moi, je voyais bien que Jacques
+avait quelque chose. Plusieurs fois, je l'avais surpris dans le magasin,
+parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas; je
+l'entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter a bas du
+lit et marcher a grands pas dans la chambre... tout cela n'etait pas
+naturel et me faisait peur quand j'y songeais. Il me semblait que
+Jacques allait devenir fou.
+
+Ce soir-la, quand je le vis fermer a double tour la porte de notre
+chambre, cette idee de folie me revint dans la tete et j'eus un
+mouvement d'effroi: mon pauvre Jacques! lui, ne s'en apercut pas, et
+prenant gravement une de mes mains dans les siennes:
+
+"Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut me
+jurer que tu n'en parleras jamais."
+
+Je compris tout de suite que Jacques n'etait pas fou. Je repondis sans
+hesiter:
+
+"Je te le jure, Jacques.
+
+--Eh bien, tu ne sais pas?... chut!... Je fais un poeme, un grand poeme.
+
+--Un poeme, Jacques! tu fais un poeme, toi!"
+
+Pour toute reponse, Jacques tira de dessous sa veste un enorme cahier
+rouge qu'il avait cartonne lui-meme, et en tete duquel il avait ecrit de
+sa plus belle main:
+
+ RELIGION! RELIGION! Poeme en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES)
+
+C'etait si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela?...
+Jacques, mon frere Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des
+sanglots et des petits pots de colle, faisait: _Religion! Religion!_
+poeme en douze chants.
+
+Et personne ne s'en doutait! et on continuait a l'envoyer chez les
+marchands d'herbes avec un panier sous le bras! et son pere lui criait
+plus que jamais: "Jacques, tu es un ane!..."
+
+Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques)! comme je vous aurais saute au cou
+de bon coeur, si j'avais ose. Mais je n'osai pas... Songez donc!...
+_Religion! Religion!_ poeme en douze chants!... Pourtant la verite
+m'oblige a dire que ce poeme en douze chants etait loin d'etre termine.
+Je crois meme qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers
+vers du premier chant; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la mise
+en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait
+Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: "Maintenant que j'ai mes
+quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de
+temps[2]."
+
+Ce reste qui n'etait rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette
+(Jacques) n'en put venir a bout... Que voulez-vous? les poemes ont leurs
+destinees; il parait que la destinee de _Religion! Religion!_ poeme en
+douze chants, etait de ne pas etre en douze chants du tout. Le poete eut
+beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers.
+C'etait fatal. A la fin, le malheureux garcon, impatiente, envoya son
+poeme au diable et congedia la Muse (on disait encore la Muse en ce
+temps-la). Le jour meme, ses sanglots le reprirent et les petits pots de
+colle reparurent devant le feu... Et le cahier rouge?... Oh! le cahier
+rouge, il avait sa destinee aussi, celui-la.
+
+[Footnote 2: Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai
+vus ce soir-la, moules en belle ronde, a la premiere page du cahier
+rouge:
+
+ _Religion! Religion!_
+ Mot sublime! Mystere!
+ Voix touchante et solitaire.
+ Compassion! Compassion!
+
+Ne riez pas, cela lui avait coute beaucoup de mal.]
+
+Jacques me dit: "Je te le donne, mets-y ce que tu voudras." Savez-vous
+ce que j'y mis, moi?.. Mes poesies, parbleu! les poesies du petit Chose.
+Jacques m'avait donne son mal.
+
+Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose
+est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambee franchir
+quatre ou cinq annees de sa vie. J'ai hate d'arriver a un certain
+printemps de 18..., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui
+perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.
+
+Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne
+perdra rien a ne pas le connaitre. C'est toujours la meme chanson, des
+larmes et de la misere! les affaires qui ne vont pas, des loyers en
+retard, des creanciers qui font des scenes, les diamants de la mere
+vendus, l'argenterie au mont-de-piete, les draps de lit qui ont des
+trous, les pantalons qui ont des pieces; des privations de toutes
+sortes, des humiliations de tous les jours, l'eternel "comment
+ferons-nous demain?" le coup de sonnette insolent des huissiers, le
+concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les
+protets, et puis... et puis...
+
+Nous voila donc en 18...
+
+Cette annee-la, le petit Chose achevait sa philosophie.
+
+C'etait, si j'ai bonne memoire; un jeune garcon tres pretentieux, se
+prenant tout a fait au serieux comme philosophe et aussi comme poete; du
+reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton.
+
+Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait a aller
+en classe, M. Eyssette pere l'appela dans le magasin et, sitot qu'il le
+vit entrer, lui fit de sa voix brutale:
+
+"Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au college."
+
+Ayant dit cela, M. Eyssette pere se mit a marcher a grands pas dans le
+magasin, sans parler. Il paraissait tres emu, et le petit Chose aussi,
+je vous assure... Apres un long moment de silence, M. Eyssette pere
+reprit la parole:
+
+"Mon garcon, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle a t'apprendre, oh!
+bien mauvaise... nous allons etre obliges de nous separer tous, voici
+pourquoi."
+
+Ici, un grand sanglot, un sanglot dechirant retentit derriere la porte
+entrebaillee.
+
+"Jacques, tu es un ane!" cria M. Eyssette sans se retourner, puis il
+continua:
+
+"Quand nous sommes venus a Lyon, il y a six ans, ruines par les
+revolutionnaires, j'esperais, a force de travail, arriver a reconstruire
+notre fortune; mais le demon s'en mele! Je n'ai reussi qu'a nous
+enfoncer jusqu'au cou dans les dettes et dans la misere... A present,
+c'est fini, nous sommes embourbes... Pour sortir de la, nous n'avons
+qu'un parti a prendre, maintenant que vous voila grandis: vendre le peu
+qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre cote."
+
+Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette;
+mais il etait tellement emu lui-meme qu'il ne se facha pas. Il fit
+seulement signe a Daniel de fermer la porte, et, la porte fermee, il
+reprit:
+
+"Voici donc ce que j'ai decide: jusqu'a nouvel ordre, ta mere va s'en
+aller vivre dans le Midi, chez son frere, l'oncle Baptiste. Jacques
+restera a Lyon; il a trouve un petit emploi au mont-de-piete. Moi,
+j'entre commis voyageur a la Societe vinicole... Quant a toi, mon pauvre
+enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie... Justement, je recois
+une lettre du recteur qui te propose une place de maitre d'etude; tiens,
+lis!"
+
+Le petit Chose prit la lettre.
+
+"D'apres ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps a
+perdre.
+
+--Il faudrait partir demain.
+
+--C'est bien, je partirai..."
+
+La-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit a son pere d'une
+main qui ne tremblait pas. C'etait un grand philosophe, comme vous
+voyez.
+
+A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques
+timidement derriere elle... Tous deux s'approcherent du petit Chose et
+l'embrasserent en silence; depuis la veille ils etaient au courant de ce
+qui se passait.
+
+"Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain
+matin par le bateau."
+
+Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout
+fut dit.
+
+On commencait a etre fait au malheur dans cette maison-la.
+
+Le lendemain de cette journee memorable, toute la famille accompagna le
+petit Chose au bateau. Par une coincidence singuliere, c'etait le
+meme bateau qui avait amene les Eyssettes a Lyon six ans auparavant.
+Capitaine Genies, maitre coq Montelimart! Naturellement on se rappela le
+parapluie d'Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres episodes
+du debarquement... Ces souvenirs egayerent un peu ce triste depart, et
+amenerent l'ombre d'un sourire sur les levres de Mme Eyssette.
+
+Tout a coup la cloche sonna. Il fallait partir.
+
+Le petit Chose, s'arrachant aux etreintes de ses amis, franchit
+bravement la passerelle.
+
+"Sois serieux, lui cria son pere.
+
+--Ne sois pas malade", dit Mme Eyssette.
+
+Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.
+
+Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le
+dire, c'etait un grand philosophe, et positivement les philosophes ne
+doivent pas s'attendrir...
+
+Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces cheres creatures qu'il
+laissait derriere lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donne
+volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair... Mais que
+voulez-vous? La joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse
+du voyage, l'orgueil de se sentir homme--homme libre, homme fait,
+voyageant seul et gagnant sa vie--, tout cela grisait le petit Chose et
+l'empechait de songer, comme il aurait du, aux trois etres cheris qui
+sanglotaient la-bas, debout sur les quais du Rhone...
+
+Ah! ce n'etaient pas des philosophes, ces trois-la. D'un oeil anxieux et
+plein de tendresse, ils suivaient la marche asthmatique du navire,
+et son panache de fumee n'etait pas plus gros qu'une hirondelle a
+l'horizon, qu'ils criaient encore: "Adieu! adieu!" en faisant des
+signes.
+
+Pendant ce temps, monsieur le philosophe se promenait de long en large
+sur le pont, les mains dans les poches, la tete au vent. Il sifflotait,
+crachait tres loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la
+manoeuvre, marchait des epaules comme un gros homme, se trouvait
+charmant. Avant qu'on fut seulement a Vienne, il avait appris au maitre
+coq Montelimart et a ses deux marmitons qu'il etait dans l'Universite
+et qu'il y gagnait fort bien sa vie... Ces messieurs lui en firent
+compliment. Cela le rendit tres fier.
+
+Une fois, en se promenant d'un bout a l'autre du navire, notre
+philosophe heurta du pied, a l'avant, pres de la grosse cloche, un
+paquet de cordes sur lequel, a six ans de la, Robinson Crusoe etait venu
+s'asseoir pendant de longues heures, son perroquet entre les jambes. Ce
+paquet de cordes le fit beaucoup rire et un peu rougir.
+
+"Que je devais etre ridicule, pensait-il, de trainer partout avec moi
+cette grande cage peinte en bleu et ce perroquet fantastique..."
+
+Pauvre philosophe! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il
+etait condamne a trainer ainsi ridiculement cette cage peinte en bleu,
+couleur d'illusion, et ce perroquet vert, couleur d'esperance.
+
+Helas! a l'heure ou j'ecris ces lignes, le malheureux garcon la porte
+encore, sa grande cage peinte en bleu. Seulement de jour en jour l'azur
+des barreaux s'ecaille et le perroquet vert est aux trois quarts
+deplume, pecaire!
+
+Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de
+se rendre a l'Academie, ou logeait M. le recteur.
+
+Ce recteur, ami d'Eyssette pere, etait un grand beau vieux, alerte et
+sec, n'ayant rien qui sentit le pedant, ni quoi que ce fut de semblable.
+Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois,
+quand on l'introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir
+un geste de surprise.
+
+"Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit!"
+
+Le fait est que le petit Chose etait ridiculement petit; et puis l'air
+si jeune, si mauviette.
+
+L'exclamation du recteur lui porta un coup terrible.
+
+"Ils ne vont pas vouloir de moi", pensa-t-il. Et tout son corps se mit a
+trembler.
+
+Heureusement, comme s'il eut devine ce qui se passait dans cette pauvre
+petite cervelle, le recteur reprit:
+
+"Approche ici, mon garcon... Nous allons donc faire de toi un maitre
+d'etude... A ton age, avec cette taille et cette figure-la, le metier te
+sera plus dur qu'a un autre... Mais enfin, puisqu'il le faut, puisqu'il
+faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela
+pour le mieux... En commencant, on ne te mettra pas dans une grande
+baraque... Je vais t'envoyer dans un college communal, a quelques lieues
+d'ici, a Sarlande, en pleine montagne... La tu feras ton apprentissage
+d'homme, tu t'aguerriras au metier, tu grandiras, tu prendras de la
+barbe; puis le poil venu, nous verrons!"
+
+Tout en parlant, M. le recteur ecrivait au principal du college de
+Sarlande pour lui presenter son protege. La lettre terminee, il la remit
+au petit Chose et l'engagea a partir le jour meme; la-dessus, il lui
+donna quelques sages conseils et le congedia d'une tape amicale sur la
+joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue.
+
+Voila mon petit Chose bien content. Quatre a quatre il degringole
+l'escalier seculaire de l'Academie et s'en va d'une haleine retenir sa
+place pour Sarlande.
+
+La diligence ne part que dans l'apres-midi; encore quatre heures a
+attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil
+sur l'esplanade et se montrer a ses compatriotes. Ce premier devoir
+accompli, il songe a prendre quelque nourriture et se met en quete d'un
+cabaret a portee de son escarcelle... Juste en face les casernes, il en
+avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve:
+
+"Voici mon affaire", se dit-il. Et, apres quelques minutes
+d'hesitation--c'est la premiere fois que le petit Chose entre dans un
+restaurant--, il pousse resolument la porte.
+
+Le cabaret est desert pour le moment. Des murs peints a la chaux...,
+quelques tables de chene... Dans un coin de longues cannes de
+compagnons, a bouts de cuivre, ornees de rubans multicolores... Au
+comptoir, un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal.
+
+"Hola! quelqu'un!" dit le petit Chose, en frappant de son poing ferme
+sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes.
+
+Le gros homme du comptoir ne se reveille pas pour si peu; mais du fond
+de l'arriere-boutique, la cabaretiere accourt... En voyant le nouveau
+client que l'ange Hasard lui amene, elle pousse un grand cri:
+
+"Misericorde! monsieur Daniel!
+
+--Annou! ma vieille Annou!" repond le petit Chose. Et les voila dans les
+bras l'un de l'autre.
+
+Eh! mon Dieu, oui, c'est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne des
+Eyssette, maintenant cabaretiere, mere des compagnons, mariee a Jean
+Peyrol, ce gros qui ronfle la-bas dans le comptoir... Et comme elle est
+heureuse, si vous saviez, cette brave Annou, comme elle est heureuse de
+revoir M. Daniel! Comme elle l'embrasse! comme elle l'etreint! comme
+elle l'etouffe!
+
+Au milieu de ces effusions, l'homme du comptoir se reveille.
+
+Il s'etonne d'abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en
+train de faire a ce jeune inconnu; mais quand on lui apprend que ce
+jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient
+rouge de plaisir et s'empresse autour de son illustre visiteur.
+
+"Avez-vous dejeune, monsieur Daniel?
+
+--Ma foi! non, mon bon Peyrol...; c'est precisement ce qui m'a fait
+entrer ici."
+
+Justice divine!... M. Daniel n'a pas dejeune!... La vieille Annou court
+a sa cuisine; Jean Peyrol se precipite a la cave,--une fiere cave, au
+dire des compagnons.
+
+En un tour de main, le couvert est mis, la table est paree, le petit
+Chose n'a qu'a s'asseoir et a fonctionner... A sa gauche, Annou lui
+taille des mouillettes pour ses oeufs, des oeufs du matin, blancs,
+cremeux, duvetes... A sa droite, Jean Peyrol lui verse un vieux
+Chateau-Neuf-des-Papes, qui semble une poignee de rubis jetee au fond de
+son verre... Le petit Chose est tres heureux, il boit comme un templier,
+mange comme un hospitalier, et trouve encore moyen de raconter, entre
+deux coups de dents, qu'il vient d'entrer dans l'Universite, ce qui le
+met a meme de gagner honorablement sa vie. Il faut voir de quel air il
+dit cela: _gagner honorablement sa vie!_--La vieille Annou s'en pame
+d'admiration.
+
+L'enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple que
+M. Daniel gagne sa vie, puisqu'il est en etat de la gagner. A l'age de
+M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis deja quatre ou cinq
+ans, et ne coutait plus un liard a la maison, au contraire...
+
+Bien entendu, le digne cabaretier garde ses reflexions pour lui seul.
+Oser comparer Jean Peyrol a Daniel Eyssette!... Annou ne le souffrirait
+pas.
+
+En attendant, le petit Chose va son train. Il parle, il boit, il mange,
+il s'anime; ses yeux brillent, sa joue s'allume. Hola! maitre Peyrol,
+qu'on aille chercher des verres! le petit Chose va trinquer... Jean
+Peyrol apporte les verres et on trinque... d'abord a Mme Eyssette,
+ensuite a M. Eyssette, puis a Jacques, a Daniel, a la vieille Annou, au
+mari d'Annou, a l'Universite... a quoi encore?...
+
+Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du
+passe couleur de deuil, de l'avenir couleur de rose. On se rappelle la
+fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbe qu'on aimait tant...
+
+Tout a coup le petit Chose se leve pour partir...
+
+"Deja", dit tristement la vieille Annou.
+
+Le petit Chose s'excuse; il a quelqu'un de la ville a voir avant de s'en
+aller, une visite tres importante... Quel dommage! on etait si bien!...
+On avait tant de choses a se raconter encore!... Enfin, puisqu'il le
+faut, puisque M. Daniel a quelqu'un de la ville a voir, ses amis du
+_Tour de France_ ne veulent pas le retenir plus longtemps... "Bon
+voyage, monsieur Daniel! Dieu vous conduise, notre cher maitre!" Et
+jusqu'au milieu de la rue, Jean Peyrol et sa femme l'accompagnent de
+leurs benedictions.
+
+Or, savez-vous quel est ce quelqu'un de la ville que le petit Chose veut
+voir avant de partir?
+
+C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il a tant
+pleuree!... c'est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous
+les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour... Que
+voulez-vous?
+
+Le coeur de l'homme a de ces faiblesses; il aime ce qu'il peut, meme du
+bois, meme des pierres, meme une fabrique... D'ailleurs, l'histoire est
+la pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit
+la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son ile
+deserte.
+
+Il n'est donc pas etonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose
+fasse quelques pas.
+
+Deja les grands platanes, dont la tete empanachee regarde par-dessus les
+maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers eux a toutes jambes.
+De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme
+pour se dire: voila Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour!
+
+Et lui se depeche, se depeche; mais, arrive devant la fabrique, il
+s'arrete stupefait.
+
+De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de grenadier
+qui depasse... Plus de fenetres, des lucarnes; plus d'ateliers, une
+chapelle. Au-dessus de la porte, une grosse croix de gres rouge avec un
+peu de latin autour!...
+
+O douleur! la fabrique n'est plus la fabrique; c'est un couvent de
+carmelites, ou les hommes n'entrent jamais.
+
+
+
+V
+
+GAGNE TA VIE
+
+Sarlande est une petite ville des Cevennes, batie au fond d'une etroite
+vallee que la montagne enserre de partout comme un grand mur. Quand le
+soleil y donne, c'est une fournaise; quand la tramontane souffle, une
+glaciere...
+
+Le soir de mon arrivee, la tramontane faisait rage depuis le matin; et
+quoiqu'on fut au printemps, le petit Chose, perche sur le haut de la
+diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu'au
+coeur.
+
+Les rues etaient noires et desertes... Sur la place d'armes, quelques
+personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large
+devant le bureau mal eclaire.
+
+A peine descendu de mon imperiale, je me fis conduire au college, sans
+perdre une minute. J'avais hate d'entrer en fonctions.
+
+Le college n'etait pas loin de la place; apres m'avoir fait traverser
+deux ou trois larges rues silencieuses, l'homme qui portait ma malle
+s'arreta devant une grande maison, ou tout semblait mort depuis des
+annees.
+
+"C'est ici", dit-il, en soulevant l'enorme marteau de la porte...
+
+Le marteau retomba lourdement, lourdement... La porte s'ouvrit
+d'elle-meme... Nous entrames.
+
+J'attendis un moment sous le porche, dans l'ombre. L'homme posa sa malle
+par terre, je le payai, et il s'en alla bien vite... Derriere lui,
+l'enorme porte se referma lourdement, lourdement... Bientot apres, un
+portier somnolent, tenant a la main une grosse lanterne, s'approcha de
+moi.
+
+"Vous etes sans doute un nouveau?" me dit-il d'un air endormi.
+
+Il me prenait pour un eleve...
+
+"Je ne suis pas un eleve du tout, je viens ici comme maitre d'etude;
+conduisez-moi chez le principal..."
+
+Le portier parut surpris; il souleva sa casquette et m'engagea a entrer
+une minute dans sa loge. Pour le quart d'heure, M. le principal etait a
+l'eglise avec les enfants. On me menerait chez lui des que la priere du
+soir serait terminee.
+
+Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard a moustaches
+blondes degustait un verre d'eau-de-vie aux cotes d'une petite femme
+maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflee jusqu'aux
+oreilles dans un chale fane.
+
+"Qu'est-ce donc, monsieur Cassagne? demanda l'homme aux moustaches.
+
+--C'est le nouveau maitre d'etude, repondit le concierge en me
+designant... Monsieur est si petit que je l'avais d'abord pris pour un
+eleve.
+
+--Le fait est, dit l'homme aux moustaches, en me regardant par-dessus
+son verre, que nous avons ici des eleves plus grands et meme plus ages
+que monsieur.... Veillon l'aine, par exemple.
+
+--Et Crouzat, ajouta le concierge.
+
+--Et Soubeyrol...", fit la femme.
+
+La-dessus, ils se mirent a parler entre eux a voix basse, le nez dans
+leur vilaine eau-de-vie et me devisageant du coin de l'oeil... Au-dehors
+on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des eleves
+recitant les litanies a la chapelle.
+
+Tout a coup une cloche sonna; un grand bruit de pas se fit dans les
+vestibules.
+
+"La priere est finie, me dit M. Cassagne en se levant; montons chez le
+principal."
+
+Il prit sa lanterne, et je le suivis.
+
+Le college me sembla immense... D'interminables corridors, de grands
+porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvrage..., tout
+cela vieux, noir, enfume... Le portier m'apprit qu'avant 89 la maison
+etait une ecole de marine, et qu'elle avait compte jusqu'a huit cents
+eleves, tous de la plus grande noblesse.
+
+Comme il achevait de me donner ces precieux renseignements, nous
+arrivions devant le cabinet du principal... M. Cassagne poussa doucement
+une double porte matelassee, et frappa deux fois contre la boiserie.
+
+Une voix repondit: "Entrez!" Nous entrames.
+
+C'etait un cabinet de travail tres vaste, a tapisserie verte. Tout au
+fond, devant une longue table, le principal ecrivait a la lueur pale
+d'une lampe dont l'abat-jour etait completement baisse.
+
+"Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voila
+le nouveau maitre qui vient pour remplacer M. Serrieres.
+
+--C'est bien", fit le principal sans se deranger.
+
+Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la piece,
+en tortillant mon chapeau entre mes doigts.
+
+Quand il eut fini d'ecrire, le principal se tourna vers moi, et je pus
+examiner a mon aise sa petite face palotte et seche, eclairee par deux
+yeux froids, sans couleur. Lui, de son cote, releva, pour mieux me voir,
+l'abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon a son nez.
+
+"Mais c'est un enfant! s'ecria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que
+veut-on que je fasse d'un enfant!"
+
+Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible; il se voyait deja
+dans la rue, sans ressources... Il eut a peine la force de balbutier
+deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction
+qu'il avait pour lui.
+
+Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la deplia, la
+relut encore, puis il finit par me dire que, grace a la recommandation
+toute particuliere du recteur et a l'honorabilite de ma famille, il
+consentait a me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fit
+peur. Il entama ensuite de longues declamations sur la gravite de mes
+nouveaux devoirs; mais je ne l'ecoutais plus. Pour moi, l'essentiel
+etait qu'on ne me renvoyat pas; j'etais heureux, follement heureux.
+J'aurais voulu que M. le principal eut mille mains et les lui embrasser
+toutes.
+
+Un formidable bruit de ferraille m'arreta dans mes effusions. Je me
+retournai vivement et me trouvai en face d'un long personnage, a favoris
+rouges, qui venait d'entrer dans le cabinet sans qu'on l'eut entendu:
+c'etait le surveillant general.
+
+Sa tete penche sur l'epaule, a l'_Ecce homo_, il me regardait avec le
+plus doux des sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes
+dimensions, suspendu a son index. Le sourire m'aurait prevenu en sa
+faveur, mais les clefs grincaient avec un bruit terrible--frinc! frinc!
+frinc--qui me fit peur.
+
+"Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplacant de M. Serrieres
+qui nous arrive."
+
+M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au
+contraire, s'agiterent d'un air ironique et mechant comme pour dire: "Ce
+petit homme-la remplacer M. Serrieres! allons donc! allons donc!"
+
+Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de
+dire, et ajouta avec un soupir: "Je sais qu'en perdant M. Serrieres,
+nous faisons une perte presque irreparable (ici les clefs pousserent un
+veritable sanglot...); mais je suis sur que si M. Viot veut bien prendre
+le nouveau maitre sous sa tutelle speciale, et lui inculquer ses
+precieuses idees sur l'enseignement, l'ordre et la discipline de la
+maison n'auront pas trop a souffrir du depart de M. Serrieres."
+
+Toujours souriant et doux, M. Viot repondit que sa bienveillance m'etait
+acquise et qu'il m'aiderait volontiers de ses conseils; mais les clefs
+n'etaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s'agiter et
+grincer avec frenesie: "Si tu bouges, petit drole, gare a toi."
+
+"Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer.
+Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez a l'hotel... Soyez ici
+demain a huit heures... Allez..."
+
+Et il me congedia d'un geste digne.
+
+M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'a la
+porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit
+cahier.
+
+"C'est le reglement de la maison, me dit-il. Lisez et meditez..."
+
+Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs
+d'une facon... frinc! frinc! frinc!
+
+Ces messieurs avaient oublie de m'eclairer... J'errai un moment parmi
+les grands corridors tout noirs, tatant les murs pour essayer de
+retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le
+grillage d'une fenetre haute et m'aidait a m'orienter. Tout a coup, dans
+la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant a ma rencontre...
+Je fis encore quelques pas; la lumiere grandit, s'approcha de moi, passa
+a mes cotes, s'eloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais, si
+rapide qu'elle eut ete, je pus en saisir les moindres details.
+
+Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres... L'une vieille, ridee,
+ratatinee, pliee en deux, avec d'enormes lunettes qui lui cachaient la
+moitie du visage; l'autre, jeune, svelte, un peu grele comme tous les
+fantomes, mais ayant--ce que les fantomes n'ont pas en general--une
+paire d'yeux, tres grands et si noirs, si noirs... La vieille tenait a
+la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs, eux, ne portaient
+rien. Les deux ombres passerent pres de moi, rapides, silencieuses, sans
+me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j'etais encore
+debout, a la meme place, sous une double impression de charme et de
+terreur.
+
+Je repris ma route a tatons, mais le coeur me battait bien fort, et
+j'avais toujours devant moi, dans l'ombre, l'horrible fee aux lunettes
+marchant a cote des yeux noirs...
+
+Il s'agissait cependant de decouvrir un gite pour la nuit; ce n'etait
+pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux moustaches, que je
+trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite
+a ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hotel
+point trop cher, ou je serais servi comme un prince. Vous pensez si
+j'acceptai de bon coeur.
+
+Cet homme a moustaches avait l'air tres bon enfant; chemin faisant,
+j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il etait professeur de danse,
+d'equitation, d'escrime et de gymnastique au college de Sarlande, et
+qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de
+me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portes a aimer les
+soldats. Nous nous separames a la porte de l'hotel avec force poignees
+de main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis.
+
+Et maintenant, lecteur, un aveu me reste a te faire.
+
+Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant
+ce lit d'auberge inconnu et banal, loin de ceux qu'il aimait, son
+coeur eclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie
+l'epouvantait a present; il se sentait faible et desarme devant elle,
+et il pleurait, il pleurait... Tout a coup, au milieu de ses larmes,
+l'image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison deserte, la
+famille dispersee, la mere ici, le pere la-bas... Plus de toit! plus
+de foyer! et alors, oubliant sa propre detresse pour ne songer qu'a la
+misere commune, le petit Chose prit une grande et belle resolution:
+celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer
+a lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouve ce noble but a sa vie, il
+essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et
+sans perdre une minute, entama la lecture du reglement de M. Viot, pour
+se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.
+
+Ce reglement, recopie avec amour de la propre main de M. Viot, son
+auteur, etait un veritable traite, divise methodiquement en trois
+parties:
+
+ 1 deg. Devoirs du maitre d'etude envers ses superieurs; 2 deg. Devoirs du
+ maitre d'etude envers ses collegues; 3 deg. Devoirs du maitre d'etude
+ envers les eleves.
+
+Tous les cas y etaient prevus, depuis le carreau brise jusqu'aux deux
+mains qui se levent en meme temps a l'etude; tous les details de la
+vie des maitres y etaient consignes, depuis le chiffre de leurs
+appointements jusqu'a la demi-bouteille de vin a laquelle ils avaient
+droit a chaque repas.
+
+Le reglement se terminait par une belle piece d'eloquence, un discours
+sur l'utilite du reglement lui-meme; mais, malgre son respect pour
+l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au
+bout, et--juste au plus beau passage du discours--il s'endormit...
+
+Cette nuit-la, je dormis mal. Mille reves fantastiques troublerent mon
+sommeil... Tantot, c'etait les terribles clefs de M. Viot que je croyais
+entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fee aux lunettes qui venait
+s'asseoir a mon chevet et qui me reveillait en sursaut; d'autres fois
+aussi les yeux noirs--oh! comme ils etaient noirs!--s'installaient au
+pied de mon lit, me regardant avec une etrange obstination...
+
+Le lendemain, a huit heures, j'arrivai au college. M. Viot, debout sur
+la porte, son trousseau de clefs a la main, surveillait l'entree des
+externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire.
+
+"Attendez sous le porche, me dit-il, quand les eleves seront rentres, je
+vous presenterai a vos collegues."
+
+J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant
+jusqu'a terre MM. les professeurs qui accouraient, essouffles. Un seul
+de ces messieurs me rendit mon salut; c'etait un pretre, le professeur
+de philosophie, "un original" me dit M. Viot... Je l'aimai tout de
+suite, cet original-la.
+
+La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands
+garcons de vingt-cinq a trente ans, mal vetus, figures communes,
+arriverent en gambadant et s'arreterent interdits a l'aspect de M. Viot.
+
+"Messieurs, leur dit le surveillant general en me designant, voici M.
+Daniel Eyssette, votre nouveau collegue."
+
+Ayant dit, il fit une longue reverence et se retira, toujours souriant,
+toujours la tete sur l'epaule, et toujours agitant les horribles clefs.
+
+Mes collegues et moi nous nous regardames un moment en silence.
+
+Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole:
+c'etait M. Serrieres, le fameux Serrieres, que j'allais remplacer.
+
+"Parbleu! s'ecria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que
+les maitres se suivent, mais ne se ressemblent pas."
+
+Ceci etait une allusion a la prodigieuse difference de taille qui
+existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais
+je vous assure qu'a ce moment-la le petit Chose aurait volontiers vendu
+son ame au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.
+
+"Ca ne fait rien, ajouta le gros Serrieres en me tendant la main;
+quoiqu'on ne soit pas bati pour passer sous la meme toise, on peut tout
+de meme vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous, collegue...,
+je paie un punch d'adieu au cafe Barbette; je veux que vous en soyez...,
+on fera connaissance en trinquant."
+
+Sans me laisser le temps de repondre, il prit mon bras sous le sien et
+m'entraina dehors.
+
+Le cafe Barbette, ou mes nouveaux collegues me menerent, etait situe sur
+la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le frequentaient,
+et ce qui frappait en y entrant, c'etait la quantite de shakos et de
+ceinturons pendus aux pateres...
+
+Ce jour-la, le depart de Serrieres et son punch d'adieu avaient attire
+le ban et l'arriere-ban des habitues... Les sous-officiers auxquels
+Serrieres me presenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de
+cordialite. A vrai dire, pourtant, l'arrivee du petit Chose ne fit pas
+grande sensation, et je fus bien vite oublie, dans le coin de la
+salle ou je m'etais refugie timidement... Pendant que les verres se
+remplissaient, le gros Serrieres vint s'asseoir a cote de moi; il avait
+quitte sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur
+laquelle son nom etait en lettres de porcelaine. Tous les maitres
+d'etude avaient, au cafe Barbette, une pipe comme cela.
+
+"Eh bien, collegue, me dit le gros Serrieres, vous voyez qu'il y a
+encore de bons moments dans le metier... En somme, vous etes bien tombe
+en venant a Sarlande pour votre debut. D'abord l'absinthe du cafe
+Barbette est excellente et puis, la-bas, a la boite, vous ne serez pas
+trop mal."
+
+La boite, c'etait le college.
+
+"Vous allez avoir l'etude des petits, des gamins qu'on mene a la
+baguette. Il faut voir comme je les ai dresses! Le principal n'est pas
+mechant; les collegues sont de bons garcons: il n'y a que la vieille et
+le pere Viot...
+
+--Quelle vieille? demandai-je en tressaillant.
+
+--Oh! vous la connaitrez bientot. A toute heure du jour et de la
+nuit, on la rencontre rodant par le college, avec une enorme paire
+de lunettes... C'est une tante du principal; et elle remplit ici les
+fonctions d'econome. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce
+n'est pas de sa faute."
+
+Au signalement que me donnait Serrieres, j'avais reconnu la fee aux
+lunettes et malgre moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le
+point d'interrompre mon collegue et de lui demander: "Et les yeux
+noirs?" Mais je n'osai pas. Parler des yeux noirs au cafe Barbette!
+
+En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient, les
+verres remplis se vidaient; c'etait des toasts, des oh! oh! des ah! ah!
+des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des
+calembours, des confidences...
+
+Peu a peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitte son
+encoignure et se promenait par le cafe, parlant haut, le verre a la
+main.
+
+A cette heure, les sous-officiers etaient ses amis; il raconta
+effrontement a l'un d'eux qu'il appartenait a une famille tres riche et
+qu'a la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chasse de la
+maison paternelle; il s'etait fait maitre d'etude pour vivre mais il
+ne pensait pas rester au college longtemps... Vous comprenez, avec une
+famille tellement riche!...
+
+Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre a ce moment-la.
+
+Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au cafe Barbette que
+j'etais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais
+drole, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garcon
+condamne par la misere a la pedagogie, tout le monde me regarda d'un
+meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne dedaignerent pas de
+m'adresser la parole; on alla meme plus loin: au moment de partir,
+Roger, le maitre d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un
+toast a Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.
+
+Le toast a Daniel Eyssette donna le signal du depart. Il etait dix
+heures moins le quart, c'est-a-dire l'heure de retourner au college.
+
+L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.
+
+"Monsieur Serrieres, dit-il a mon gros collegue que le punch d'adieu
+faisait trebucher, vous allez, pour la derniere fois, conduire vos
+eleves a l'etude; des qu'ils seront entres, M. le principal et moi nous
+viendrons installer le nouveau maitre."
+
+En effet, quelques minutes apres, le principal, M. Viot et le nouveau
+maitre faisaient leur entree solennelle a l'etude.
+
+Tout le monde se leva.
+
+Le principal me presenta aux eleves en un discours un peu long, mais
+plein de dignite; puis il se retira suivi du gros Serrieres que le punch
+d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne
+prononca pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlerent
+pour lui d'une facon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menacante, que
+toutes les tetes se cacherent sous les couvercles des pupitres et que le
+nouveau maitre lui-meme n'etait pas rassure.
+
+Aussitot que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures
+malicieuses sortirent de derriere les pupitres; toutes les barbes
+de plumes se porterent aux levres, tous ces petits yeux brillants,
+moqueurs, effares, se fixerent sur moi, tandis qu'un long chuchotement
+courait de table en table.
+
+Un peu trouble, je gravis lentement les degres de ma chaise; j'essayai
+de promener un regard feroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je
+criai entre deux grands coups secs frappes sur la table:
+
+"Travaillons, messieurs, travaillons!"
+
+C'est ainsi que le petit Chose commenca sa premiere etude.
+
+
+
+VI
+
+LES PETITS
+
+Ceux-la n'etaient pas mechants; c'etaient les autres. Ceux-la ne me
+firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne
+sentaient pas encore le college et qu'on lisait toute leur ame dans
+leurs yeux.
+
+Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les
+oiseaux?... Quand ils pepiaient trop haut, je n'avais qu'a crier:
+"Silence!" Aussitot ma voliere se taisait--au moins pour cinq minutes.
+
+Le plus age de l'etude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le
+gros Serrieres qui se vantait de les mener a la baguette!...
+
+Moi, je ne les menai pas a la baguette. J'essayai d'etre toujours bon,
+voila tout.
+
+Quelquefois, quand ils avaient ete bien sages, je leur racontais une
+histoire... Une histoire!... Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les
+cahiers, on fermait les livres; encriers, regles, porte-plume, on jetait
+tout pele-mele au fond des pupitres; puis, les bras croises sur la
+table, on ouvrait de grands yeux et on ecoutait. J'avais compose a leur
+intention cinq ou six petits contes fantastiques: _les Debuts d'une
+cigale_, _les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Alors, comme aujourd'hui,
+le bonhomme La Fontaine etait mon saint de predilection dans le
+calendrier litteraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses
+fables; seulement j'y melais de ma propre histoire. Il y avait toujours
+un pauvre grillon oblige de gagner sa vie comme le petit Chose, des
+betes a bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette
+(Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait
+beaucoup. Malheureusement M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusat de la
+sorte.
+
+Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait
+une tournee d'inspection dans le college, pour voir si tout s'y passait
+selon le reglement... Or, un de ces jours-la, il arriva dans notre etude
+juste au moment le plus pathetique de l'histoire de Jean Lapin. En
+voyant entrer M. Viot toute l'etude tressauta. Les petits, effares, se
+regarderent. Le narrateur s'arreta court. Jean Lapin, interdit, resta
+une patte en l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.
+
+Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard
+d'etonnement sur les pupitres degarnis. Il ne parlait pas, mais ses
+clefs s'agitaient d'un air feroce: "Frinc! frinc! frinc! tas de droles,
+on ne travaille donc plus ici!"
+
+J'essayai tout tremblant d'apaiser les terribles clefs.
+
+"Ces messieurs ont beaucoup travaille, ces jours-ci, balbutiai-je...
+J'ai voulu les recompenser en leur racontant une petite histoire."
+
+M. Viot ne me repondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses
+clefs une derniere fois et sortit.
+
+Le soir, a la recreation de quatre heures, il vint vers moi, et me
+remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du reglement ouvert a
+la page 12: _Devoirs du maitre envers les eleves_.
+
+Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en
+racontai plus jamais.
+
+Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur
+manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je
+les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-la! Jamais nous ne nous
+quittions... Le college etait divise en trois quartiers tres distincts:
+les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son
+dortoir, son etude. Mes petits etaient donc a moi, bien a moi. Il me
+semblait que j'avais trente-cinq enfants.
+
+A part ceux-la, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre
+par le bras aux recreations, me donner des conseils au sujet du
+reglement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs
+me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les
+professeurs meprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de
+leur toque. Quant a mes collegues, la sympathie que l'homme aux clefs
+paraissait me temoigner me les avait alienes; d'ailleurs, depuis ma
+presentation aux sous-officiers, je n'etais plus retourne au cafe
+Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.
+
+Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maitre d'armes Roger
+qui ne fussent pas contre moi. Le maitre d'armes surtout semblait m'en
+vouloir terriblement. Quand je passais a cote de lui, il frisait sa
+moustache d'un air feroce et roulait de gros yeux, comme s'il eut voulu
+sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit tres haut a Cassagne, en me
+regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne repondit pas;
+mais je vis bien a son air qu'il ne les aimait pas non plus... De quels
+espions s'agissait-il?... Cela me fit beaucoup penser.
+
+Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti.
+Le maitre des moyens partageait avec moi une petite chambre, au
+troisieme etage, sous les combles; c'est la que je me refugiais pendant
+les heures de classe. Comme mon collegue passait tout son temps au cafe
+Barbette, la chambre m'appartenait; c'etait ma chambre, mon chez moi.
+
+A peine rentre, je m'enfermais a double tour, je trainais ma malle--il
+n'y avait pas de chaise dans ma chambre--devant un vieux bureau crible
+de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'etalais dessus tous mes
+livres, et a l'ouvrage.
+
+Alors on etait au printemps... Quand je levais la tete, je voyais
+le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour deja couverts de
+feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone
+d'un eleve recitant sa lecon, une exclamation de professeur en colere,
+une querelle sous le feuillage entre moineaux...; puis, tout rentrait
+dans le silence, le college avait l'air de dormir.
+
+Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne revait pas meme, ce qui est
+une adorable facon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relache,
+se bourrant de grec et de latin a se faire sauter la cervelle.
+
+Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mysterieux
+frappait a la porte.
+
+"Qui est la?
+
+--C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge,
+ouvre-moi vite, petit Chose."
+
+Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse,
+ma foi!
+
+Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure etait
+de faire beaucoup de themes grecs, de passer licencie, d'etre nomme
+professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour
+la famille Eyssette.
+
+Cette pensee que je travaillais pour la famille me donnait un grand
+courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-meme en etait
+embellie.... Oh! mansarde, chere mansarde, quelles belles heures j'ai
+passees entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y
+sentais brave!...
+
+Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux
+fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants
+en promenade. Cette promenade etait un supplice pour moi.
+
+D'habitude nous allions a la Prairie, une grande pelouse qui s'etend
+comme un tapis au pied de la montagne, a une demi-lieue de la ville.
+Quelques gros chataigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en
+jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit
+charmant et gai pour l'oeil.... Les trois etudes s'y rendaient
+separement; une fois la, on les reunissait sous la surveillance d'un
+seul maitre qui etait toujours moi. Mes deux collegues allaient se faire
+regaler par des grands dans les guinguettes voisines, et comme on ne
+m'invitait jamais, je restais pour garder les eleves.... Un dur metier
+dans ce bel endroit!
+
+Il aurait fait si bon s'etendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des
+chataigniers, et se griser de serpolet, en ecoutant chanter la petite
+source!... Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir...
+J'avais tout le college sur les bras. C'etait terrible...
+
+Mais le plus terrible encore, ce n'etait pas de surveiller les eleves a
+la Prairie, c'etait de traverser la ville avec ma division, la division
+des petits. Les autres divisions emboitaient le pas a merveille
+et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la
+discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien a toutes
+ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main
+et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: "Gardez vos
+distances!" Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.
+
+J'etais assez content de ma tete de colonne. J'y mettais les plus
+grands, les plus serieux, ceux qui portaient la tunique; mais a la
+queue, quel gachis! quel desordre! Une marmaille folle, des cheveux
+ebouriffes, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas
+les regarder.
+
+_Desinit in piscem_, me disait a ce sujet le souriant M. Viot, homme
+d'esprit a ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une
+triste mine.
+
+Comprenez-vous mon desespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en
+pareil equipage, et le dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient,
+les rues etaient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de
+demoiselles qui allaient a vepres, des modistes en bonnet rose, des
+elegants en pantalon gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un
+habit rape et une division ridicule. Quelle honte!...
+
+Parmi tous ces diablotins ebouriffes que je promenais deux fois par
+semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire,
+qui me desesperait par sa laideur et sa mauvaise tenue.
+
+Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en etait ridicule;
+avec cela disgracieux, sale, mal peigne, mal vetu, sentant le ruisseau,
+et, pour que rien ne lui manquat, affreusement bancal.
+
+Jamais pareil eleve, s'il est permis toutefois de donner a ca le nom
+d'eleve, ne figura sur les feuilles d'inscription de l'Universite.
+C'etait a deshonorer un college.
+
+Pour ma part, je l'avais pris en aversion; et quand je le voyais, les
+jours de promenade, se dandiner a la queue de la colonne avec la grace
+d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser a
+grands coups de botte pour l'honneur de ma division.
+
+Bamban--nous l'avions surnomme Bamban a cause de sa demarche plus
+qu'irreguliere--, Bamban etait loin d'appartenir a une famille
+aristocratique. Cela se voyait sans peine a ses manieres, a ses facons
+de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays.
+
+Tous les gamins de Sarlande etaient ses amis.
+
+Grace a lui, quand nous sortions, nous avions toujours a nos trousses
+une nuee de polissons qui faisaient la roue sur nos derrieres,
+appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des
+peaux de chataignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en
+amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j'adressais chaque
+semaine au principal un rapport circonstancie sur l'eleve Bamban et les
+nombreux desordres que sa presence entrainait.
+
+Malheureusement mes rapports restaient sans reponse et j'etais toujours
+oblige de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale
+et plus bancal que jamais.
+
+Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fete et de grand soleil,
+il m'arriva pour la promenade dans un etat de toilette tel que nous en
+fumes tous epouvantes. Vous n'avez jamais rien reve de semblable. Des
+mains noires, des souliers sans cordon, de la boue jusque dans les
+cheveux, presque plus de culotte... un monstre.
+
+Le plus risible, c'est qu'evidemment on l'avait fait tres beau, ce
+jour-la, avant de me l'envoyer. Sa tete, mieux peignee qu'a l'ordinaire,
+etait encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais
+quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux
+avant d'arriver au college!...
+
+Bamban s'etait roule dans tous.
+
+Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant
+comme si de rien n'etait, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation.
+
+Je lui criai: "Va-t'en!"
+
+Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait
+tres beau, ce jour-la!
+
+Je lui criai de nouveau: "Va-t'en! va-t'en!" Il me regarda d'un air
+triste et soumis, son oeil suppliait; mais je fus inexorable et la
+division s'ebranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.
+
+Je me croyais delivre de lui pour toute la journee, lorsqu'au sortir de
+la ville des rires et des chuchotements a mon arriere-garde me firent
+retourner la tete.
+
+A quatre ou cinq pas derriere nous, Bamban suivait la promenade
+gravement.
+
+"Doublez le pas", dis-je aux deux premiers.
+
+Les eleves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et
+la division se mit a filer d'un train d'enfer.
+
+De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre,
+et on riait de l'apercevoir la-bas, bien loin, gros comme le poing
+trottant dans la poussiere de la route, au milieu des marchands de
+gateaux et de limonade.
+
+Cet enrage-la arriva a la Prairie presque en meme temps que nous.
+Seulement il etait pale de fatigue et tirait la jambe a faire pitie.
+
+J'en eus le coeur touche, et, un peu honteux de ma cruaute, je l'appelai
+pres de moi doucement.
+
+Il avait une petite blouse fanee, a carreaux rouges, la blouse du petit
+Chose, au college de Lyon.
+
+Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-meme je me
+disais: "Miserable, tu n'as pas honte? Mais c'est toi, le petit Chose
+que tu t'amuses a martyriser ainsi." Et, plein de larmes interieures, je
+me mis a aimer de tout mon coeur ce pauvre desherite.
+
+Bamban s'etait assis par terre a cause de ses jambes qui lui faisaient
+mal. Je m'assis pres de lui. Je lui parlai.... Je lui achetai une
+orange.... J'aurais voulu lui laver les pieds.
+
+A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des
+choses attendrissantes....
+
+C'etait le fils d'un marechal-ferrant qui, entendant vanter partout les
+bienfaits de l'education, se saignait les quatre membres, le pauvre
+homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au college. Mais,
+helas! Bamban n'etait pas fait pour le college, et il n'y profitait
+guere.
+
+Le jour de son arrivee, on lui avait donne un modele de batons en lui
+disant: "Fais des batons!" Et depuis un an, Bamban, faisait des batons.
+Et quels batons, grand Dieu!... tortus, sales, boiteux, clopinants, des
+batons de Bamban!...
+
+Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait specialement partie
+d'aucune classe; en general, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte.
+Un jour, on le trouva en train de faire ses batons dans la classe de
+philosophie.... Un drole d'eleve ce Bamban!
+
+Je le regardais quelquefois a l'etude, courbe en deux sur son cahier,
+suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume a pleines mains
+et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eut voulu traverser la
+table.... A chaque baton il reprenait de l'encre, et a la fin de chaque
+ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.
+
+Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous etions amis....
+
+Quand il avait termine une page, il s'empressait de gravir ma chaire a
+quatre pattes et posait son chef-d'oeuvre devant moi, sans parler.
+
+Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: "C'est tres
+bien!" C'etait hideux, mais je ne voulais pas le decourager.
+
+De fait, peu a peu, les batons commencaient a marcher plus droit, la
+plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers....
+Je crois que je serais venu a bout de lui apprendre quelque chose;
+malheureusement, la destinee nous separa. Le maitre des moyens quittait
+le college. Comme la fin de l'annee etait proche, le principal ne voulut
+pas prendre un nouveau maitre. On installa un rhetoricien a barbe dans
+la chaire des petits, et c'est moi qui fus charge de l'etude des moyens.
+
+Je considerai cela comme une catastrophe.
+
+D'abord les moyens m'epouvantaient. Je les avais vus a l'oeuvre les
+jours de Prairie, et la pensee que j'allais vivre sans cesse avec eux me
+serrait le coeur.
+
+Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais
+tant.... Comment serait pour eux le rhetoricien a barbe?... Qu'allait
+devenir Bamban? J'etais reellement malheureux.
+
+Et mes petits aussi se desolaient de me voir partir. Le jour ou je leur
+fis ma derniere etude, il y eut un moment d'emotion quand la cloche
+sonna.... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns meme, je vous
+assure, trouverent des choses charmantes a me dire.
+
+Et Bamban?...
+
+Bamban ne parla pas. Seulement, au moment ou je sortais, il s'approcha
+de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennite, un superbe
+cahier de batons qu'il avait dessines a mon intention.
+
+Pauvre Bamban!
+
+
+
+VII
+
+LE PION
+
+Je pris donc possession de l'etude des moyens.
+
+Je trouvai la une cinquantaine de mechants droles, montagnards joufflus
+de douze a quatorze ans, fils de metayers enrichis, que leurs parents
+envoyaient au college pour en faire de petits bourgeois, a raison de
+cent vingt francs par trimestre.
+
+Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois
+cevenol auquel je n'entendais rien, ils avaient presque tous cette
+laideur speciale a l'enfance qui mue, de grosses mains rouges avec des
+engelures, des voix de jeunes coqs enrhumes, le regard abruti, et par
+la-dessus l'odeur du college.... Ils me hairent tout de suite, sans me
+connaitre. J'etais pour eux l'ennemi, le Pion; et du jour ou je m'assis
+dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnee, sans
+treve, de tous les instants.
+
+Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!...
+
+Je voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de
+nous!... Eh bien, non, je ne puis pas; et tenez! a l'heure meme ou
+j'ecris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fievre et d'emotion.
+Il me semble que j'y suis encore.
+
+Eux ne pensent plus a moi, j'imagine. Ils ne se souviennent plus du
+petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait achete pour se donner
+l'air plus grave....
+
+Mes anciens eleves sont des hommes maintenant, des hommes serieux.
+Soubeyrol doit etre notaire quelque part, la-haut, dans les Cevennes;
+Veillon (cadet), greffier au tribunal; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet,
+veterinaire. Ils ont des positions, du ventre, tout ce qu'il faut.
+
+Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la
+place de l'eglise, ils se rappellent le bon temps du college, et alors
+peut-etre il leur arrive de parler de moi.
+
+"Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de
+Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mache? Quelle
+bonnes farces nous lui avons faites!"
+
+C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre
+ancien pion ne les a pas encore oubliees....
+
+Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire! L'avez-vous fait
+assez pleurer!... Oui, pleurer!... Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce
+qui rendait vos farces bien meilleures....
+
+Que de fois, a la fin d'une journee de martyre, le pauvre diable, blotti
+dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez pas
+ses sanglots!...
+
+C'est si terrible de vivre entoure de malveillance, d'avoir toujours
+peur, d'etre toujours sur le qui-vive, toujours mechant, toujours arme,
+c'est si terrible de punir--on fait des injustices malgre soi--si
+terrible de douter, de voir partout des pieges, de ne pas manger
+tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, meme aux
+minutes de treve: "Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'ils vont me faire,
+maintenant?"
+
+Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout
+ce qu'il souffrit au college de Sarlande, depuis le triste jour ou il
+entra dans l'etude des moyens.
+
+Et pourtant--je ne veux pas mentir--j'avais gagne quelque chose a
+changer d'etude: maintenant je voyais les yeux noirs.
+
+Deux fois par jour, aux heures de recreation, je les apercevais de loin
+travaillant derriere une fenetre du premier etage qui donnait sur la
+cour des moyens.... Ils etaient la, plus noirs, plus grands que jamais,
+penches du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les
+yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'etait pour
+coudre, rien que pour coudre, que la vieille fee aux lunettes les avait
+pris aux Enfants trouves--car les yeux noirs ne connaissaient ni leur
+pere ni leur mere--, et, d'un bout a l'autre de l'annee, ils cousaient,
+cousaient sans relache, sous le regard implacable de l'horrible fee aux
+lunettes, filant sa quenouille a cote d'eux.
+
+Moi, je les regardais. Les recreations me semblaient trop courtes.
+J'aurais passe ma vie sous cette fenetre benie derriere laquelle
+travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j'etais la. De
+temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et le regard
+aidant, nous nous parlions,--sans nous parler.
+
+"Vous etes bien malheureux, monsieur Eyssette?
+
+--Et vous aussi, pauvres yeux noirs?
+
+--Nous, nous n'avons ni pere ni mere.
+
+--Moi, mon pere et ma mere sont loin.
+
+--La fee aux lunettes est terrible, si vous saviez.
+
+--Les enfants me font bien souffrir, allez.
+
+--Courage, monsieur Eyssette.
+
+--Courage, beaux yeux noirs."
+
+On ne s'en disait jamais plus long. Je craignais toujours de voir
+apparaitre M. Viot avec ses clefs--frinc! frinc! frinc!--, et la-haut,
+derriere la fenetre, les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Apres un
+dialogue d'une minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur
+couture sous le regard feroce des grandes lunettes a monture d'acier.
+
+Chers yeux noirs! nous ne nous parlions jamais qu'a de longues distances
+et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon ame.
+
+Il y avait encore l'abbe Germane que j'aimais bien...
+
+Cet abbe Germane etait le professeur de philosophie. Il passait pour
+un original, et dans le college tout le monde le craignait, meme le
+principal, meme M. Viot. Il parlait peu, d'une voix breve et cassante,
+nous tutoyait tous, marchait a grands pas, la tete en arriere, la
+soutane relevee, faisant sonner--comme un dragon--les talons de ses
+souliers a boucles. Il etait grand et fort. Longtemps je l'avais cru
+tres beau; mais un jour, en le regardant de plus pres, je m'apercus que
+cette noble face de lion avait ete horriblement defiguree par la petite
+verole. Pas un coin du visage qui ne fut hache, sabre, couture, un
+Mirabeau en soutane.
+
+L'abbe vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il occupait a
+l'extremite de la maison, ce qu'on appelait le vieux college. Personne
+n'entrait jamais chez lui, excepte ses deux freres, deux mechants
+vauriens qui etaient dans mon etude et dont il payait l'education...
+Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on
+apercevait, la-haut, dans les batiments noirs et ruines du vieux
+college, une petite lueur pale qui veillait: c'etait la lampe de l'abbe
+Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l'etude de
+six heures, je voyais, a travers la brume, la lampe bruler encore;
+l'abbe Germane ne s'etait pas couche... On disait qu'il travaillait a un
+grand ouvrage de philosophie.
+
+Pour ma part, meme avant de le connaitre, je me sentais une grande
+sympathie pour cet etrange abbe. Son horrible et beau visage, tout
+resplendissant d'intelligence, m'attirait. Seulement, on m'avait tant
+effraye par le recit de ses bizarreries et de ses brutalites, que je
+n'osais pas aller vers lui. J'y allai cependant, et pour mon bonheur.
+
+Voici dans quelles circonstances...
+
+Il faut vous dire qu'en ce temps-la j'etais plonge jusqu'au cou dans
+l'histoire de la philosophie... Un rude travail pour le petit Chose!
+
+Or, certain jour, l'envie me vint de lire Condillac. Entre nous, le
+bonhomme ne vaut meme pas la peine qu'on le lise; c'est un philosophe
+pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait dans le chaton
+d'une bague a vingt-cinq sous; mais, vous savez, quand on est jeune, on
+a sur les choses et sur les hommes des idees tout de travers.
+
+Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac coute que
+coute. Malheureusement, la bibliotheque du college en etait absolument
+depourvue, et les libraires de Sarlande ne tenaient pas cet article-la.
+Je resolus de m'adresser a l'abbe Germane. Ses freres m'avaient dit que
+sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas
+de trouver chez lui le livre de mes reves. Mais ce diable d'homme
+m'epouvantait, et pour me decider a monter a son reduit ce n'etait pas
+trop de tout mon amour pour M. de Condillac.
+
+En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur... Je
+frappai deux fois tres doucement.
+
+"Entrez!" repondit une voix de Titan.
+
+Le terrible abbe Germane etait assis a califourchon sur une chaise
+basse, les jambes etendues, la soutane retroussee et laissant voir de
+gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire.
+Accoude sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio a tranches
+rouges, et fumait a grand bruit une petite pipe courte et brune, de
+celles qu'on appelle "brule-gueule".
+
+"C'est toi! me dit-il en levant a peine les yeux de dessus son
+in-folio... Bonjour! Comment vas-tu?... Qu'est-ce que tu veux?"
+
+Le tranchant de sa voix, l'aspect severe de cette chambre tapissee de
+livres, la facon cavaliere dont il etait assis, cette petite pipe qu'il
+tenait aux dents, tout cela m'intimidait beaucoup.
+
+Je parvins cependant a expliquer tant bien que mal l'objet de ma visite
+et a demander le fameux Condillac.
+
+"Condillac! tu veux lire Condillac! me repondit l'abbe Germane en
+souriant. Quelle drole d'idee!... Est-ce que tu n'aimerais pas mieux
+fumer une pipe avec moi! decroche-moi ce joli calumet qui est pendu
+la-bas, contre la muraille, et allume-le...; tu verras, c'est bien
+meilleur que tous les Condillac de la terre."
+
+Je m'excusai du geste, en rougissant.
+
+"Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garcon... Ton Condillac est la-haut,
+sur le troisieme rayon a gauche... tu peux l'emporter; je te le prete.
+Surtout ne le gate pas, ou je te coupe les oreilles."
+
+J'atteignis le Condillac sur le troisieme rayon a gauche, et je me
+disposais a me retirer; mais l'abbe me retint.
+
+"Tu t'occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les
+yeux... Est-ce que tu y croirais par hasard?... Des histoires, mon cher,
+de pures histoires! Et dire qu'ils ont voulu faire de moi un professeur
+de philosophie! Je vous demande un peu!... Enseigner quoi? zero,
+neant... Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu'ils y etaient,
+me nommer inspecteur general des etoiles ou controleur des fumees de
+pipe... Ah! misere de moi! Il faut faire parfois de singuliers metiers
+pour gagner sa vie... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n'est-ce
+pas?... Oh! tu n'as pas besoin de rougir. Je sais que tu n'es pas
+heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude
+existence."
+
+Ici l'abbe Germane s'interrompit un moment. Il paraissait tres en colere
+et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d'entendre ce digne
+homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout emu, et j'avais
+mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes
+dont ils etalent remplis.
+
+Presque aussitot l'abbe reprit:
+
+"A propos! j'oubliais de te demander... Aimes-tu le Bon Dieu?... Il
+faut l'aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier
+ferme; sans quoi tu ne t'en tireras jamais... Aux grandes souffrances
+de la vie, je ne connais que trois remedes: le travail, la priere et la
+pipe, la pipe de terre, tres courte, souviens-toi de cela... Quant aux
+philosophes, n'y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J'ai
+passe par la, tu peux m'en croire.
+
+--Je vous crois, monsieur l'abbe.
+
+--Maintenant, va-t'en, tu me fatigues... Quand tu voudras des livres, tu
+n'auras qu'a venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la
+porte, et les philosophes toujours sur le troisieme rayon a gauche... Ne
+me parle plus... Adieu!"
+
+La-dessus, il se remit a sa lecture et me laissa sortir, sans meme me
+regarder.
+
+A partir de ce jour, j'eus tous les philosophes de l'univers a ma
+disposition; j'entrais chez l'abbe Germane sans frapper, comme chez moi.
+Le plus souvent, aux heures ou je venais, l'abbe faisait sa classe, et
+la chambre etait vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table,
+au milieu des in-folio a tranches rouges et d'innombrables papiers
+couverts de pattes de mouches... Quelquefois aussi l'abbe Germane etait
+la. Je le trouvais lisant, ecrivant, marchant de long en large, a
+grandes enjambees. En entrant, je disais d'une voix timide:
+
+"Bonjour, monsieur l'abbe!"
+
+La plupart du temps, il ne me repondait pas... Je prenais mon philosophe
+sur le troisieme rayon a gauche, et je m'en allais, sans qu'on eut
+seulement l'air de soupconner ma presence... Jusqu'a la fin de l'annee,
+nous n'echangeames pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en
+moi-meme m'avertissait que nous etions de grands amis...
+
+Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les
+eleves de la musique repetant, dans la classe de dessin, des polkas
+et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas
+rejouissaient tout le monde. Le soir, a la derniere etude, on voyait
+sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et chaque enfant
+rayait sur le sien le jour qui venait de finir: "Encore un de moins!"
+Les cours etaient pleines de planches pour l'estrade; on battait des
+fauteuils, on secouait les tapis... plus de travail, plus de discipline.
+Seulement, toujours, jusqu'au bout, la haine du pion et les farces, les
+terribles farces.
+
+Enfin, le grand jour arriva. Il etait temps; je n'y pouvais plus tenir.
+
+On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens... je la vois
+encore avec sa tente bariolee, ses murs couverts de draperies blanches,
+ses grands arbres verts pleins de drapeaux, et la-dessous tout un
+fouillis de toques, de kepis, de shakos, de casques, de bonnets a
+fleurs, de claques brodes, de plumes, de rubans, de pompons, de
+panaches... Au fond, une longue estrade ou etaient installees les
+autorites du college dans des fauteuils en velours grenat... Oh! cette
+estrade, comme on se sentait petit devant elle! Quel grand air de dedain
+et de superiorite elle donnait a ceux qui etaient dessus! Aucun de ces
+messieurs n'avait plus sa physionomie habituelle.
+
+L'abbe Germane etait sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas
+s'en douter. Allonge dans son fauteuil, la tete renversee, il ecoutait
+ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'oeil, a
+travers le feuillage, la fumee d'une pipe imaginaire.
+
+Aux pieds de l'estrade, la musique, trombones et ophicleides, reluisant
+au soleil; les trois divisions entassees sur des bancs, avec les maitres
+en serre-file; puis, derriere, la cohue des parents, le professeur de
+seconde offrant le bras aux dames en criant: "Place! place!" et enfin,
+perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d'un
+bout de la cour a l'autre et qu'on entendait--frinc! frinc! frinc!--a
+droite, a gauche, ici, partout en meme temps.
+
+La ceremonie commenca, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente... il y
+avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient a l'ombre de leurs
+marabouts, et des messieurs chauves qui s'epongeaient la tete avec
+des foulards ponceau. Tout etait rouge: les visages, les tapis, les
+drapeaux, les fauteuils... Nous eumes trois discours, qu'on applaudit
+beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. La-haut, derriere la fenetre
+du premier etage, les yeux noirs cousaient a leur place habituelle, et
+mon ame allait vers eux... Pauvres yeux noirs! meme ce jour-la, la fee
+aux lunettes ne les laissait pas chomer.
+
+Quand le dernier nom du dernier accessit de la derniere classe eut ete
+proclame, la musique entama une marche triomphale et tout se debanda.
+Tohu-bohu general. Les professeurs descendaient de l'estrade; les
+eleves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On
+s'embrassait, on s'appelait: "Par ici! par ici!" Les soeurs des laureats
+s'en allaient fierement avec les couronnes de leurs freres. Les robes de
+soie faisaient froufrou a travers les chaises... Immobile derriere un
+arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre
+et tout honteux dans son habit rape.
+
+Peu a peu la cour se desemplit. A la grande porte, le principal et M.
+Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les
+parents jusqu'a terre.
+
+"A l'annee prochaine, a l'annee prochaine!" disait le principal avec un
+sourire calin... les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses:
+"Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous l'annee prochaine."
+
+Les enfants se laissaient embrasser negligemment et franchissaient
+l'escalier d'un bond.
+
+Ceux-la montaient dans de belles voitures armoriees, ou les meres et les
+soeurs rangeaient leurs grandes jupes pour faire place: clic! clac!...
+en route vers le chateau!... Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses,
+l'escarpolette sous les acacias, les volieres pleines d'oiseaux rares,
+la piece d'eau avec ses deux cygnes, et la grande terrasse a balustres
+ou l'on prend des sorbets le soir.
+
+D'autres grimpaient dans les chars a banc de famille, a cote de jolies
+filles riant a belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermiere
+conduisait avec sa chaine d'or autour du cou... Fouette, Mathurine! On
+retourne a la metairie; on va manger des beurrees, boire du vin muscat,
+chasser a la pipee tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon!
+
+Heureux enfants! Ils s'en allaient, ils partaient tous... Ah! si j'avais
+pu partir moi aussi...
+
+
+
+VIII
+
+LES YEUX NOIRS
+
+MAINTENANT le college est desert. Tout le monde est parti... D'un bout
+des dortoirs a l'autre, des escadrons de gros rats font des charges
+de cavalerie en plein jour. Les ecritoires se dessechent au fond des
+pupitres. Sur les arbres des cours, la division des moineaux est en
+fete; ces messieurs ont invite tous leurs camarades de la ville, ceux de
+l'eveche, ceux de la sous-prefecture, et, du matin jusqu'au soir, c'est
+un pepiage assourdissant.
+
+De sa chambre, sous les combles, le petit Chose les ecoute en
+travaillant. On l'a garde par charite, dans la maison, pendant les
+vacances. Il en profite pour etudier a mort les philosophes grecs.
+Seulement, la chambre est trop chaude et les plafonds trop bas. On
+etouffe la-dessous... Pas de volets aux fenetres. Le soleil entre comme
+une torche et met le feu partout. Le platre des solives craque, se
+detache... De grosses mouches, alourdies par la chaleur, dorment collees
+aux vitres... Le petit Chose lui, fait de grands efforts pour ne pas
+dormir. Sa tete est lourde comme du plomb; ses paupieres battent.
+
+Travaille donc, Daniel Eyssette!... Il faut reconstruire le foyer...
+Mais non! Il ne peut pas... Les lettres de son livre dansent devant ses
+yeux, puis, ce livre qui tourne, puis la table, puis la chambre. Pour
+chasser cet etrange assoupissement, le petit Chose se leve, fait
+quelques pas; arrive devant la porte, il chancelle et tombe a terre
+comme une masse, foudroye par le sommeil.
+
+Au-dehors, les moineaux piaillent; les cigales chantent a tue-tete; les
+platanes, blancs de poussiere, s'ecaillent au soleil en etirant leur
+mille branches.
+
+Le petit Chose fait un reve singulier; il lui semble qu'on frappe a la
+porte de sa chambre, et qu'une voix eclatante l'appelle par son nom:
+"Daniel, Daniel!..." Cette voix, il la reconnait. C'est du meme ton
+qu'elle criait autrefois: "Jacques, tu es un ane!"
+
+Les coups redoublent a la porte: "Daniel, mon Daniel, c'est ton pere;
+ouvre vite."
+
+Oh! l'affreux cauchemar. Le petit Chose veut repondre, aller ouvrir. Il
+se redresse sur son coude: mais sa tete est trop lourde, il retombe et
+perd connaissance...
+
+Quand le petit Chose revient a lui, il est tout etonne de se trouver
+dans une couchette bien blanche, entouree de grands rideaux bleus qui
+font de l'ombre tout autour... Lumiere douce, chambre tranquille. Pas
+d'autre bruit que le tic-tac d'une horloge et le tintement d'une cuiller
+dans la porcelaine... Le petit Chose ne sait pas ou il est; mais il se
+trouve tres bien. Les rideaux s'entrouvrent. M. Eyssette pere, une tasse
+a la main, se penche vers lui avec un bon sourire et des larmes plein
+les yeux. Le petit Chose peut continuer son reve.
+
+"Est-ce vous, pere? Est-ce bien vous?
+
+--Oui, mon Daniel; oui, mon cher enfant, c'est moi
+
+--Ou suis-je donc?
+
+--A l'infirmerie, depuis huit jours...; maintenant tu es gueri, mais tu
+as ete bien malade...
+
+--Mais vous, mon pere, comment etes-vous la? Embrassez-moi donc
+encore!... Oh! tenez! de vous voir, il me semble que je reve toujours."
+
+M. Eyssette pere l'embrasse:
+
+"Allons! couvre-toi, sois sage... Le medecin ne veut pas que tu parles."
+
+Et pour empecher l'enfant de parler, le brave homme parle tout le temps.
+
+"Figure-toi qu'il y a huit jours, la Compagnie vinicole m'envoie faire
+une tournee dans les Cevennes. Tu penses si j'etais content: une
+occasion de voir mon Daniel! J'arrive au college... On t'appelle, on
+te cherche... Pas de Daniel. Je me fais conduire a ta chambre: la clef
+etait en dedans... Je frappe: personne. Vlan! j'enfonce ta porte
+d'un coup de pied, et je te trouve la, par terre, avec une fievre de
+cheval!... Ah! pauvre enfant, comme tu as ete malade! Cinq jours de
+delire! Je ne t'ai pas quitte d'une minute... Tu battais la campagne
+tout le temps; tu parlais toujours de reconstruire le foyer. Quel foyer?
+dis!... Tu criais: "Pas de clefs! otez les clefs des serrures!" Tu ris?
+Je te jure que je ne riais pas, moi. Dieu! quelles nuits tu m'as fait
+passer!... Comprends-tu cela! M. Viot--c'est bien M. Viot, n'est-ce
+pas?--qui voulait m'empecher de coucher dans le college! Il invoquait le
+reglement... Ah! bien oui, le reglement! Est-ce que je le connais, moi,
+son reglement? Ce cuistre-la croyait me faire peur en me remuant ses
+clefs sous le nez. Je l'ai poliment remis a sa place, va!"
+
+Le petit Chose fremit de l'audace de M. Eyssette; puis oubliant bien
+vite les clefs de M. Viot: "Et ma mere?" demande-t-il, en etendant ses
+bras comme si sa mere etait la, a portee de ses caresses.
+
+"Si tu te decouvres, tu ne sauras rien, repondit M. Eyssette d'un ton
+fache. Voyons! couvre-toi... Ta mere va bien, elle est chez l'oncle
+Baptiste.
+
+--Et Jacques?
+
+--Jacques? c'est un ane!... Quand je dis un ane, tu comprends, c'est une
+facon de parler... Jacques est un tres brave enfant, au contraire... Ne
+te decouvre donc pas, mille diables!... Sa position est fort jolie. Il
+pleure toujours, par exemple. Mais, du reste, il est tres content. Son
+directeur l'a pris pour secretaire... Il n'a rien a faire qu'a ecrire
+sous la dictee... Une situation fort agreable.
+
+--Il sera donc toute sa vie condamne a ecrire sous la dictee, ce pauvre
+Jacques!..."
+
+Disant cela, le petit Chose se met a rire de bon coeur, et M. Eyssette
+rit de le voir rire, tout en le grondant a cause de cette maudite
+couverture qui se derange toujours...
+
+Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
+passe entre les rideaux bleus de sa couchette!... M. Eyssette ne le
+quitte pas; il reste la tout le jour, assis pres du chevet, et le petit
+Chose voudrait que M. Eyssette ne s'en allat jamais... Helas! c'est
+impossible. La Compagnie vinicole a besoin de son voyageur. Il faut
+reprendre la tournee des Cevennes...
+
+Apres le depart de son pere, l'enfant reste seul, dans l'infirmerie
+silencieuse... Il passe ses journees a lire, au fond d'un grand fauteuil
+roule pres de la fenetre. Matin et soir, la jaune Mme Cassagne lui
+apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol de bouillon, suce
+l'aileron de poulet, et dit: "Merci, madame!" Rien de plus. Cette femme
+sent les fievres et lui deplait; il ne la regarde meme pas.
+
+Or, un matin qu'il vient de faire son: "Merci, madame!" tout sec comme
+a l'ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien etonne
+d'entendre une voix tres douce lui dire: "Comment cela va-t-il
+aujourd'hui, monsieur Daniel?"
+
+Le petit Chose leve la tete, et devinez ce qu'il voit?... Les yeux
+noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!...
+
+Les yeux noirs annoncent a leur ami que la femme jaune est malade et
+qu'ils sont charges de faire son service. Ils ajoutent en se baissant
+qu'ils eprouvent beaucoup de joie a voir M. Daniel retabli; puis ils se
+retirent avec une profonde reverence, en disant qu'ils reviendront le
+meme soir. Le meme soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le
+lendemain matin aussi, et, le lendemain soir encore. Le petit Chose est
+ravi. Il benit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les
+maladies du monde; si personne n'avait ete malade, il n'aurait jamais eu
+de tete-a-tete avec les yeux noirs.
+
+Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
+passe dans son fauteuil de convalescent, roule pres de la fenetre!... Le
+matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes
+d'or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement
+et font, dans l'ombre autour d'eux, de la lumiere d'etoile... Le petit
+Chose reve aux yeux noirs toutes les nuits, il n'en dort plus. Des
+l'aube, le voila sur pied pour se preparer a les recevoir: il a tant de
+confidences a leur faire!... Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne
+leur dit rien.
+
+Les yeux noirs ont l'air tres etonnes de ce silence. Ils vont et
+viennent dans l'infirmerie, et trouvent mille pretextes pour rester pres
+du malade, esperant toujours qu'il se decidera a parler; mais ce damne
+de petit Chose ne se decide pas.
+
+Quelquefois, cependant, il s'arme de tout son courage et commence ainsi
+bravement: "Mademoiselle!..."
+
+Aussitot les yeux noirs s'allument et le regardent en souriant. Mais
+de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tete, et d'une voix
+tremblante, il ajoute: "Je vous remercie de vos bontes pour moi." Ou
+bien encore: "Le bouillon est excellent ce matin."
+
+Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie: "Quoi! ce
+n'est que cela!" Et ils s'en vont en soupirant.
+
+Quand ils sont partis, le petit Chose se desespere: "Oh! des demain, des
+demain sans faute, je leur parlerai."
+
+Et puis le lendemain c'est encore a recommencer.
+
+Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu'il n'aura jamais le courage
+de dire ce qu'il pense aux yeux noirs, le petit Chose se decide a leur
+ecrire... Un soir, il demande de l'encre et du papier, pour une lettre
+importante, oh! tres importante... Les yeux noirs ont sans doute devine
+quelle est la lettre dont il s'agit; ils sont si malins, les yeux
+noirs!... Vite, vite, ils courent chercher de l'encre et du papier, les
+posent devant le malade, et s'en vont en riant, tout seuls.
+
+Le petit Chose se met a ecrire; il ecrit toute la nuit; puis, quand le
+matin est venu, il s'apercoit que cette interminable lettre ne contient
+que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les
+plus eloquents du monde, et il compte qu'ils produiront un tres grand
+effet.
+
+Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir... Le petit Chose
+est tres emu; il a prepare sa lettre d'avance et se jure de la remettre
+des qu'on arrivera... Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs
+entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. "Bonjour,
+monsieur Daniel!..." Alors, lui, leur dira tout de suite, tres
+courageusement: "Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous."
+
+Mais chut!... Un pas d'oiseau dans le corridor... Les yeux noirs
+approchent... Le petit Chose tient la lettre a la main. Son coeur bat;
+il va mourir...
+
+La porte s'ouvre... Horreur!...
+
+A la place des yeux noirs, parait la vieille fee, la terrible fee aux
+lunettes.
+
+Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est
+consterne... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec
+impatience... Helas!... le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas,
+ni le lendemain non plus, ni les jours d'apres, ni jamais.
+
+On a chasse les yeux noirs. On les a renvoyes aux Enfants trouves, ou
+ils resteront enfermes pendant quatre ans, jusqu'a leur majorite... Les
+yeux noirs volaient du sucre!...
+
+Adieu les beaux jours de l'infirmerie! les yeux noirs s'en sont alles,
+et pour comble de malheur, voila les eleves qui reviennent... Eh quoi!
+deja la rentree... Oh! que ces vacances ont ete courtes!
+
+Pour la premiere fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans
+les cours, pale, maigre, plus petit Chose que jamais... Tout le college
+se reveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d'eau.
+Ferocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se demenent. Terrible
+M. Viot, il a profite des vacances pour ajouter quelques articles a son
+reglement et quelques clefs a son trousseau. Le petit Chose n'a qu'a
+bien se tenir.
+
+Chaque jour, il arrive des eleves... Clic! clac! On revoit devant la
+porte les chars a bancs et les berlines de la distribution des prix...
+Quelques anciens manquent a l'appel, mais des nouveaux les remplacent.
+Les divisions se reforment. Cette annee comme l'an dernier, le petit
+Chose aura l'etude des moyens. Le pauvre pion tremble deja. Apres tout,
+qui sait? Les enfants seront peut-etre moins mechants cette annee-ci.
+
+Le matin de la rentree, grande musique a la chapelle. C'est la messe du
+Saint-Esprit... _Veni, creator Spiritus!..._ Voici M. le principal
+avec son bel habit noir et la petite palme d'argent a la boutonniere.
+Derriere lui, se tient l'etat-major des professeurs en toge de
+ceremonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanites, l'hermine
+blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants
+de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air
+content. _Veni, creator Spiritus!..._ Au fond de l'eglise, pele-mele
+avec les eleves, le petit Chose regarde d'un oeil d'envie les toges
+majestueuses et les palmes d'argent... Quand sera-t-il professeur, lui
+aussi?... Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Helas! avant d'en
+arriver la, que de temps encore et que de peines! _Veni, creator
+Spiritus!..._ Le petit Chose se sent l'ame triste; l'orgue lui donne
+envie de pleurer... Tout a coup, la-bas, dans un coin du choeur, il
+apercoit une belle figure ravagee qui lui sourit.. Ce sourire fait du
+bien au petit Chose, et, de revoir l'abbe Germane, le voila plein de
+courage et tout ragaillardi! _Veni, creator Spiritus!..._
+
+Deux jours apres la messe du Saint-Esprit, nouvelles solennites. C'etait
+la fete du principal... Ce jour-la--de temps immemorial--, tout le
+college celebre la Saint-Theophile sur l'herbe, a grand renfort de
+viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme a l'ordinaire,
+M. le principal n'epargne rien pour donner du retentissement a ce petit
+festival de famille, qui satisfait les instincts genereux de son coeur,
+sans nuire cependant aux interets de son college. Des l'aube, on
+s'emplit tous--eleves et maitres--dans de grandes tapissieres pavoisees
+aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, trainant a sa
+suite, dans deux enormes fourgons, les paniers de vin mousseux et les
+corbeilles de mangeaille... En tete, sur le premier char, les gros
+bonnets et la musique. Ordre aux ophicleides de jouer tres fort. Les
+fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d'assiettes se heurtent
+contre les gamelles de fer-blanc... Tout Sarlande en bonnet de nuit se
+met aux fenetres pour voir passer la fete du principal.
+
+C'est a la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arrive, on
+etend des nappes sur l'herbe, et les enfants crevent de rire en voyant
+messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de
+simples collegiens... Les tranches de pate circulent. Les bouchons
+sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup... Seul, au milieu de
+l'animation generale, le petit Chose a l'air preoccupe. Tout a coup on
+le voit rougir... M. le principal vient de se lever, un papier a la
+main: "Messieurs, on me remet a l'instant meme quelques vers que
+m'adresse un poete anonyme. Il parait que notre Pindare ordinaire,
+M. Viot, a un emule cette annee. Quoique ces vers soient un peu trop
+flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire.
+
+--Oui, oui... lisez... lisez!..."
+
+Et de sa belle voix des distributions, M. le principal commence la
+lecture...
+
+C'est un compliment assez bien tourne, plein de rimes aimables a
+l'adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun.
+La fee aux lunettes elle-meme n'est pas oubliee. Le poete l'appelle
+"l'ange du refectoire", ce qui est charmant.
+
+On l'applaudit longuement. Quelques voix demandent l'auteur. Le petit
+Chose se leve, rouge comme un pepin de grenade, et s'incline avec
+modestie. Acclamations generales. Le petit Chose devient le heros de la
+fete. Le principal veut l'embrasser. De vieux professeurs lui serrent la
+main d'un air entendu. Le regent de seconde lui demande ses vers pour
+les mettre dans le journal. Le petit Chose est tres content; tout cet
+encens lui monte au cerveau avec les fumees du vin de Limoux. Seulement,
+et ceci le degrise un peu, il croit entendre l'abbe Germane murmurer:
+"L'imbecile!" et les clefs de son rival grincer ferocement.
+
+Ce premier enthousiasme apaise, M. le principal frappe dans ses mains
+pour reclamer le silence.
+
+"Maintenant, Viot, a votre tour! apres la Muse badine, la Muse severe."
+
+M. Viot tire gravement de sa poche un cahier relie, gros de promesses,
+et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de cote.
+
+L'oeuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne
+en l'honneur du reglement. L'eleve Menalque et l'eleve Dorilas s'y
+repondent en strophes alternees... L'eleve Menalque est d'un college
+ou fleurit le reglement; l'eleve Dorilas, d'un autre college d'ou le
+reglement est exile... Menalque dit les plaisirs austeres d'une forte
+discipline; Dorilas, les joies infecondes d'une folle liberte.
+
+A la fin, Dorilas est terrasse. Il remet entre les mains de son
+vainqueur le prix de la lutte, et tous deux, unissant leurs voix,
+entonnent un chant d'allegresse a la gloire du reglement.
+
+Le poeme est fini... Silence de mort!... Pendant la lecture, les enfants
+ont emporte leurs assiettes a l'autre bout de la prairie, et mangent
+leurs pates, tranquilles, loin, bien loin, de l'eleve Menalque et
+Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les
+professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le courage d'applaudir...
+Infortune M. Viot! C'est une vraie deroute.. Le principal essaie de le
+consoler: "Le sujet etait aride, messieurs, mais le poete s'en est bien
+tire."
+
+"Moi, je trouve cela tres beau", dit effrontement le petit Chose, a qui
+son triomphe commence a faire peur.
+
+Lachetes perdues! M. Viot ne veut pas etre console. Il s'incline sans
+repondre et garde son sourire amer... Il le garde tout le jour, et le
+soir, en rentrant, au milieu des chants des eleves, des couacs de la
+musique et du fracas des tapissieres roulant sur les paves de la ville
+endormie, le petit Chose entend dans l'ombre, pres de lui, les clefs de
+son rival qui grondent d'un air mechant: "Frinc! frinc! frinc! monsieur
+le poete, nous vous revaudrons cela!"
+
+
+
+IX
+
+L'AFFAIRE BOUCOYRAN
+
+Avec la Saint-Theophile, voila les vacances enterrees.
+
+Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras.
+Personne ne se sentait en train, ni les maitres, ni les eleves. On
+s'installait... Apres deux grands mois de repos, le college avait peine
+a reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal,
+comme ceux d'une vieille horloge, qu'on aurait depuis longtemps oublie
+de remonter. Peu a peu, cependant, grace aux efforts de M. Viot, tout se
+regularisa. Chaque jour, aux memes heures, au son de la meme cloche, on
+vit de petites portes s'ouvrir dans les cours et des litanies d'enfants,
+roides comme des soldats de bois, defiler deux par deux sous les arbres;
+puis la cloche sonnait encore, ding! dong!--et les memes enfants
+repassaient sous les memes petites portes. Ding! dong! Levez-vous.
+Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong!
+Amusez-vous. Et cela pour toute l'annee.
+
+O triomphe du reglement! Comme l'eleve Menalque aurait ete heureux de
+vivre, sous la ferule de M. Viot, dans le college modele de Sarlande...
+
+Moi seul, je faisais ombre a cet adorable tableau. Mon etude ne marchait
+pas. Les terribles _moyens_ m'etaient revenus de leurs montagnes, plus
+laids, plus apres, plus feroces que jamais. De mon cote, j'etais aigri;
+la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien
+supporter... Trop doux l'annee precedente, je fus trop severe cette
+annee... J'esperais ainsi mater ces mechants droles, et, pour la moindre
+incartade, je foudroyais toute l'etude de pensums et de retenues...
+
+Ce systeme ne me reussit pas. Mes punitions, a force d'etre prodiguees,
+se deprecierent et tomberent aussi bas que les assignats de l'an IV...
+Un jour, je me sentis deborde. Mon etude etait en pleine revolte, et je
+n'avais plus de munitions pour faire tete a l'emeute. Je me vois encore
+dans ma chaire, me debattant comme un beau diable, au milieu des
+cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: "A la porte!...
+Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C'est une injustice!..."
+Et les encriers pleuvaient, et les papiers maches s'epataient sur mon
+pupitre, et tous ces petits monstres--sous pretexte de reclamations--se
+pendaient par grappes a ma chaire, avec des hurlements de macaques.
+
+Quelquefois, en desespoir de cause, j'appelais M. Viot a mon secours.
+Pensez quelle humiliation! Depuis la Saint-Theophile, l'homme aux clefs
+me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma detresse. Quand il
+entrait dans l'etude brusquement, ses clefs a la main, c'etait comme une
+pierre dans un etang de grenouilles: en un clin d'oeil tout le monde se
+retrouvait a sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler
+une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son
+trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait
+ironiquement et se retirait sans rien dire.
+
+J'etais tres malheureux. Les maitres, mes collegues, se moquaient de
+moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil;
+il y avait sans doute du M. Viot la-dessous... Pour m'achever, survint
+Boucoyran.
+
+Oh! cette affaire Boucoyran! Je suis sur qu'elle est restee dans
+les annales du college et que les Sarlandais en parlent encore
+aujourd'hui... Moi aussi, je veux en parler de cette terrible affaire.
+Il est temps que le public sache la verite...
+
+Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front,
+et l'allure d'un valet de ferme: tel etait le marquis de Boucoyran,
+terreur de la cour des moyens et seul echantillon de la noblesse
+cevenole au college de Sarlande. Le principal tenait beaucoup a cet
+eleve, en consideration du vernis aristocratique que sa presence donnait
+a l'etablissement. Dans le college, on ne l'appelait que le "marquis".
+Tout le monde le craignait; moi-meme je subissais l'influence generale
+et je ne lui parlais qu'avec des menagements.
+
+Pendant quelque temps, nous vecumes en assez bons termes.
+
+M. le marquis avait bien par-ci par-la certaines facons impertinentes de
+me regarder ou de me repondre qui rappelaient par trop l'Ancien Regime,
+mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire
+a forte partie.
+
+Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de repliquer, en
+pleine etude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.
+
+"Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid,
+prenez vos livres et sortez sur-le-champ."
+
+C'etait un acte d'autorite inoui pour ce drole. Il en resta stupefait et
+me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.
+
+Je compris que je m'engageais dans une mechante affaire, mais j'etais
+trop avance pour reculer.
+
+"Sortez, monsieur de Boucoyran!..." commandai-je de nouveau.
+
+Les eleves attendaient, anxieux... Pour la premiere fois, j'avais du
+silence.
+
+A ma seconde injonction, le marquis, revenu de sa surprise, me repondit,
+il fallait voir de quel air: "Je ne sortirai pas!"
+
+Il y eut parmi toute l'etude, un murmure d'admiration. Je me levai dans
+ma chaire, indigne.
+
+"Vous ne sortirez pas, monsieur?... C'est ce que nous allons voir."
+
+Et je descendis...
+
+Dieu m'est temoin qu'a ce moment-la toute idee de violence etait bien
+loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermete
+de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit a
+ricaner d'une facon si meprisante, que j'eus le geste de le prendre au
+collet pour le faire sortir de son banc.
+
+Le miserable tenait cachee sous sa tunique une enorme regle en fer. A
+peine eus-je leve la main, qu'il m'assena sur le bras un coup terrible.
+La douleur m'arracha un cri.
+
+Toute l'etude battit des mains.
+
+"Bravo, marquis!"
+
+Pour le coup, je perdis la tete. D'un bond, je fus sur la table, d'un
+autre sur le marquis; et alors, le prenant a la gorge, je fis si bien,
+des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l'arrachai de sa place
+et qu'il s'en alla rouler hors de l'etude jusqu'au milieu de la cour...
+Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais jamais cru tant de
+vigueur.
+
+Les eleves etaient consternes. On ne criait plus: "Bravo, marquis!"
+On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis a la raison par ce
+gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorite
+ce que le marquis venait de perdre en prestige.
+
+Quand je remontai dans ma chaire, pale encore et tremblant d'emotion,
+tous les visages se pencherent vivement sur les pupitres. L'etude etait
+matee. Mais le principal, M. Viot, qu'allaient-ils penser de cette
+affaire? Comment! j'avais ose lever la main sur un eleve! sur le marquis
+de Boucoyran! sur le noble du college! Je voulais donc me faire chasser!
+
+Ces reflexions, qui me venaient un peu tard, me troublerent dans mon
+triomphe. J'eus peur, a mon tour. Je me disais: "C'est sur, le marquis
+est alle se plaindre." Et, d'une minute a l'autre, je m'attendais a voir
+entrer le principal. Je tremblai jusqu'a la fin de l'etude; pourtant,
+personne ne vint.
+
+A la recreation, je fus tres etonne de voir Boucoyran rire et jouer avec
+les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journee se passa
+sans encombres, je m'imaginai que mon drole se tiendrait coi et que j'en
+serai quitte pour la peur.
+
+Par malheur, le jeudi suivant etait jour de sortie, M. le marquis ne
+rentra pas au dortoir. J'eus comme un pressentiment et je ne dormis pas
+de toute la nuit.
+
+Le lendemain, a la premiere etude, les eleves chuchotaient en regardant
+la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais
+d'inquietude.
+
+Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants
+se leverent.
+
+J'etais perdu...
+
+Le principal entra le premier, puis M. Viot derriere lui, puis enfin
+un grand vieux, boutonne jusqu'au menton dans une longue redingote et
+cravate d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-la, je ne le
+connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'etait M. de
+Boucoyran le pere. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre
+ses dents.
+
+Je n'eus pas meme le courage de descendre de ma chaire pour faire
+honneur a ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluerent pas.
+Ils prirent position tous les trois au milieu de l'etude et, jusqu'a
+leur sortie, ne regarderent pas une seule fois de mon cote.
+
+Ce fut le principal qui ouvrit le feu.
+
+"Messieurs, dit-il en s'adressant aux eleves, nous venons ici remplir
+une mission penible, tres penible. Un de vos maitres s'est rendu
+coupable d'une faute si grave, qu'il est de notre devoir de lui infliger
+un blame public."
+
+La-dessus le voila parti a m'infliger un blame qui dura au moins un
+grand quart d'heure. Tous les faits denatures: le marquis etait le
+meilleur eleve du college; je l'avais brutalise sans raison, sans
+excuse. Enfin j'avais manque a tous mes devoirs.
+
+Que repondre a ces accusations?
+
+De temps en temps, j'essayais de me defendre. "Pardon, monsieur le
+principal!..." Mais le principal ne m'ecoutait pas, et il m'infligea son
+blame jusqu'au bout.
+
+Apres lui, M. de Boucoyran, le pere, prit la parole et de quelle
+facon!... Un veritable requisitoire. Malheureux pere! On lui avait
+presque assassine son enfant. Sur ce pauvre petit etre sans defense, on
+s'etait rue comme... comme... comment dirait-il?... comme un buffle,
+comme un buffle sauvage. L'enfant gardait le lit depuis deux jours.
+Depuis deux jours, sa mere en larmes, le veillait...
+
+Ah! s'il avait eu affaire a un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le
+pere, qui se serait charge de venger son enfant! Mais On n'etait qu'un
+galopin dont il avait pitie. Seulement qu'On se le tint pour dit: si
+jamais On touchait encore a un cheveu de son fils, On se ferait couper
+les deux oreilles tout net...
+
+Pendant ce beau discours, les eleves riaient sous cape, et les clefs de
+M. Viot fretillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, pale de
+rage, le pauvre On ecoutait toutes ces injures, devorait toutes ces
+humiliations et se gardait bien de repondre. Si On avait repondu, On
+aurait ete chasse du college; et alors ou aller?
+
+Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent a sec d'eloquence, ces
+trois messieurs se retirerent. Derriere eux, il se fit dans l'etude un
+grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence;
+les enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait acheve de tuer
+mon autorite.
+
+Oh! ce fut une terrible affaire!
+
+Toute la ville s'en emut... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les
+cafes, a la musique, on ne parlait pas d'autre chose. Les gens bien
+informes donnaient des details a faire dresser les cheveux. Il parait
+que ce maitre d'etude etait un monstre, un ogre. Il avait torture
+l'enfant avec des raffinements inouis de cruaute. En parlant de lui, on
+ne disait plus que "le bourreau".
+
+Quand le jeune Boucoyran s'ennuya de rester au lit, ses parents
+l'installerent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur
+salon, et pendant huit jours, ce fut a travers ce salon une procession
+interminable. L'interessante victime etait l'objet de toutes les
+attentions.
+
+Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et a
+chaque fois, le miserable inventait quelque nouveau detail. Les meres
+fremissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient "pauvre ange!"
+et lui glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de
+l'aventure et fulmina contre le college un article terrible au profit
+d'un etablissement religieux des environs....
+
+Le principal etait furieux; et, s'il ne me renvoya pas, je ne le dus
+qu'a la protection du recteur.... Helas! il eut mieux valu pour moi etre
+renvoye tout de suite. Ma vie dans le college etait devenue impossible.
+Les enfants ne m'ecoutaient plus; au moindre mot, ils me menacaient de
+faire comme Boucoyran, d'aller se plaindre a leur pere. Je finis par ne
+plus m'occuper d'eux.
+
+Au milieu de tout cela, j'avais une idee fixe: me venger des Boucoyran.
+Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes
+oreilles etaient restees rouges de la menace qui leur avait ete faite.
+D'ailleurs eusse-je voulu oublier ces affronts, je n'aurais pas pu y
+parvenir; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les
+divisions passaient devant le cafe de l'Eveche, j'etais sur de trouver
+M. de Boucoyran, le pere, plante devant la porte, au milieu d'un groupe
+d'officiers de la garnison, tous nu-tete et leurs queues de billard a
+la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards;
+puis, quand la division etait a portee de la voix, le marquis criait
+tres fort, en me toisant d'un air de provocation: "Bonjour, Boucoyran!"
+
+"Bonjour, mon pere!" glapissait l'affreux enfant du milieu des rangs. Et
+les officiers, les eleves, les garcons du cafe, tout le monde riait....
+
+Le "Bonjour, Boucoyran!" etait devenu un supplice pour moi, et pas moyen
+de m'y soustraire. Pour aller a la Prairie, il fallait absolument passer
+devant le cafe de l'Eveche, et pas une fois mon persecuteur ne manquait
+au rendez-vous.
+
+J'avais par moments des envies folles d'aller a lui et de le provoquer;
+mais deux raisons me retenaient: d'abord toujours la peur d'etre chasse,
+puis la rapiere du marquis, une grande diablesse de colichemarde qui
+avait fait tant de victimes lorsqu'il etait dans les gardes du corps.
+
+Pourtant, un jour, pousse a bout, j'allai trouver Roger, le maitre
+d'armes et, de but en blanc, je lui declarai ma resolution de me mesurer
+avec le marquis. Roger, a qui je n'avais pas parle depuis longtemps,
+m'ecouta d'abord avec une certaine reserve; mais, quand j'eus fini, il
+eut un mouvement d'effusion et me serra chaleureusement les deux mains.
+
+"Bravo! monsieur Daniel! Je le savais bien, moi, qu'avec cet air-la
+vous ne pouviez pas etre un mouchard. Aussi, pourquoi diable etiez-vous
+toujours fourre avec votre M. Viot? Enfin, on vous retrouve; tout est
+oublie. Votre main! Vous etes un noble coeur! Maintenant, a votre
+affaire! Vous avez ete insulte? Bon! Vous voulez en tirer reparation?
+Tres bien! Vous ne savez pas le premier mot des armes? Bon! bon! tres
+bien! tres bien! Vous voulez que je vous empeche d'etre embroche par ce
+vieux dindon? Parfait! Venez a la salle, et, dans six mois, c'est vous
+qui l'embrocherez."
+
+D'entendre cet excellent Roger epouser ma querelle avec tant d'ardeur,
+j'etais rouge de plaisir. Nous convinmes des lecons: trois heures par
+semaine; nous convinmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel
+(exceptionnel en effet! j'appris plus tard qu'on me faisait payer deux
+fois plus cher que les autres). Quand toutes ces conventions furent
+reglees, Roger passa familierement son bras sous le mien.
+
+"Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd'hui
+notre premiere lecon; mais nous pouvons toujours aller conclure notre
+marche au cafe Barbette. Allons! voyons, pas d'enfantillage! est-ce
+qu'il vous fait peur, par hasard, le cafe Barbette?... Venez donc,
+sacrebleu! tirez-vous un peu de ce saladier de cuistres. Vous trouverez
+la-bas des amis, de bons garcons, triple nom! de nobles coeurs, et vous
+quitterez vite avec eux ces manieres de femmelette qui vous font tort."
+
+Helas! je me laissai tenter. Nous allames au cafe Barbette. Il etait
+toujours le meme, plein de cris, de fumee, de pantalons garance; les
+memes shakos, les memes ceinturons pendaient aux memes pateres.
+
+Les amis de Roger me recurent a bras ouverts. Il avait bien raison,
+c'etaient tous de nobles coeurs! Quand ils connurent mon histoire avec
+le marquis et la resolution que j'avais prise, ils vinrent, l'un apres
+l'autre, me serrer la main: "Bravo, jeune homme, tres bien."
+
+Moi aussi j'etais un noble coeur. Je fis venir un punch, on but a mon
+triomphe, et il fut decide entre nobles coeurs que je tuerais le marquis
+de Boucoyran a la fin de l'annee scolaire.
+
+
+
+X
+
+LES MAUVAIS JOURS
+
+L'hiver etait venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait
+dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et
+leur sol gele plus dur que la pierre, les cours du college etaient
+tristes a voir. On se levait avant le jour, aux lumieres; il faisait
+froid; de la glace dans les lavabos.... Les eleves n'en finissaient
+plus; la cloche etait obligee de les appeler plusieurs fois. "Plus vite,
+messieurs!" criaient les maitres en marchant de long en large pour se
+rechauffer.... On formait les rangs en silence, tant bien que mal, et
+on descendait a travers le grand escalier a peine eclaire et les longs
+corridors ou soufflaient les bises mortelles de l'hiver.
+
+Un mauvais hiver pour le petit Chose!
+
+Je ne travaillais plus. A l'etude, la chaleur malsaine du poele me
+faisait dormir. Pendant les classes, trouvant ma mansarde trop froide,
+je courais m'enfermer au cafe Barbette et n'en sortais qu'au dernier
+moment. C'etait la maintenant que Roger me donnait ses lecons; la
+rigueur du temps nous avait chasses de la salle d'armes et nous nous
+escrimions au milieu du cafe avec les queues de billard, en buvant du
+punch. Les sous-officiers jugeaient les coups; tous ces nobles coeurs
+m'avaient decidement admis dans leur intimite et m'enseignaient chaque
+jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de
+Boucoyran. Ils m'apprenaient aussi comment on edulcore une absinthe, et
+quand ces messieurs jouaient au billard, c'etait moi qui marquais les
+points....
+
+Un mauvais hiver pour le petit Chose!
+
+Un matin de ce triste hiver, comme j'entrais au cafe Barbette--j'entends
+encore le fracas du billard et le ronflement du gros poele en faience--,
+Roger vint a moi precipitamment: "Deux mots, monsieur Daniel!" et
+m'emmena dans la salle du fond, d'un air tout a fait mysterieux.
+
+Il s'agissait d'une confidence amoureuse.... Vous pensez si j'etais
+fier de recevoir les confidences d'un homme de cette taille. Cela me
+grandissait toujours un peu.
+
+Voici l'histoire. Ce sacripant de maitre d'armes avait rencontre par
+la ville, en un certain endroit qu'il ne pouvait pas nommer, certaine
+personne dont il s'etait follement epris. Cette personne occupait a
+Sarlande une situation tellement elevee,--hum! hum! vous m'entendez
+bien!--tellement extraordinaire, que le maitre d'armes en etait encore
+a se demander comment il avait ose lever les yeux si haut. Et pourtant,
+malgre la situation de la personne--situation tellement elevee,
+tellement, etc.--, il ne desesperait pas de s'en faire aimer, et meme
+il croyait le moment venu de lancer quelques declarations epistolaires.
+Malheureusement les maitres d'armes ne sont pas tres adroits aux
+exercices de la plume. Passe encore s'il ne s'agissait que d'une
+grisette; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce
+n'etait pas du style de cantine qu'il fallait, et meme un bon poete ne
+serait pas de trop.
+
+"Je vois ce que c'est, dit le petit Chose d'un air entendu; vous avez
+besoin qu'on vous trousse quelques poulets galants pour envoyer a la
+personne, et vous avez songe a moi.
+
+--Precisement, repondit le maitre d'armes.
+
+--Eh bien, je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez;
+seulement, pour que nos lettres n'aient pas l'air d'etre empruntees au
+_Parfait secretaire_, il faudra me donner quelques renseignements sur la
+personne....
+
+Le maitre d'armes regarda autour de lui d'un air mefiant, puis tout bas
+il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l'oreille:
+
+"C'est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s'appelle
+Cecilia."
+
+Il ne put pas m'en confier davantage, a cause de la situation de
+la personne, situation tellement, etc.--mais ces renseignements me
+suffisaient, et le soir meme--, pendant l'etude--, j'ecrivis ma premiere
+lettre a la blonde Cecilia.
+
+Cette singuliere correspondance entre le petit Chose et cette
+mysterieuse personne dura pres d'un mois. Pendant un mois, j'ecrivis
+en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes
+etaient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d'Elvire, les autres
+enflammees et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait
+qui commencaient par ces mots: _"O Cecilia, quelquefois, sur un rocher
+sauvage..."_ et qui finissaient par ceux-ci: _"On dit qu'on en meurt...
+essayons!"_ Puis, de temps en temps, la Muse s'en melait:
+
+ Oh! ta levre, ta levre ardente!
+ Donne-la-moi! donne-la-moi!
+
+Aujourd'hui, j'en parle en riant; mais a l'epoque, le petit Chose ne
+riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait tres serieusement.
+Quand j'avais termine une lettre, je la donnais a Roger pour qu'il la
+recopiat de sa belle ecriture de sous-officier; lui, de son cote, quand
+il recevait des reponses (car elle repondait, la malheureuse!), il me
+les apportait bien vite, et je basais mes operations la-dessus.
+
+Le jeu me plaisait en somme; peut-etre meme me plaisait-il un peu trop.
+Cette blonde invisible, parfumee comme un lilas blanc, ne me sortait
+plus de l'esprit. Par moments, je me figurais que j'ecrivais pour
+mon propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes
+personnelles, de maledictions contre la destinee, contre ces etres vils
+et mechants au milieu desquels j'etais oblige de vivre: "O Cecilia, si
+tu savais comme j'ai besoin de ton amour!"
+
+Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en frisant sa
+moustache: "Ca mord! ca mord!... continuez!" j'avais de secrets
+mouvements de depit, et je pensais en moi-meme: "Comment peut-elle
+croire que c'est ce gros rejoui, ce Fanfan la Tulipe, qui lui ecrit ces
+chefs-d'oeuvre de passion et de melancolie?"
+
+Elle le croyait pourtant; elle le croyait si bien qu'un jour, le maitre
+d'armes, triomphant, m'apporta cette reponse qu'il venait de recevoir:
+"A neuf heures, ce soir, derriere la sous-prefecture!"
+
+Est-ce a l'eloquence de mes lettres ou a la longueur de ses moustaches
+que Roger dut son succes? Je vous laisse, mesdames, le soin de decider.
+Toujours est-il que cette nuit-la, dans son dortoir melancolique, le
+petit Chose eut un sommeil tres agite. Il reva qu'il etait grand, qu'il
+avait des moustaches, et que des dames de Paris--occupant des situations
+tout a fait extraordinaires--lui donnaient des rendez-vous derriere les
+sous-prefectures....
+
+Le plus comique, c'est que le lendemain, il me fallut ecrire une lettre
+d'actions de graces et remercier Cecilia de tout le bonheur qu'elle
+m'avait donne: "Ange qui as consenti a passer une nuit sur la terre...."
+
+Cette lettre, je l'avoue, le petit Chose l'ecrivit avec la rage dans le
+coeur. Heureusement la correspondance s'arreta la, et pendant quelque
+temps, je n'entendis plus parler de Cecilia ni de sa haute situation.
+
+
+
+XI
+
+MON BON AMI LE MAITRE D'ARMES
+
+Ce jour-la, le 18 fevrier, comme il etait tombe beaucoup de neige
+pendant la nuit, les enfants n'avaient pas pu jouer dans les cours.
+Aussitot l'etude du matin finie, on les avait casernes tous pele-mele
+dans _la salle_, pour y prendre leur recreation a l'abri du mauvais
+temps en attendant l'heure des classes.
+
+C'etait moi qui les surveillais.
+
+Ce qu'on appelait _la salle_ etait l'ancien gymnase du college de
+la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenetres
+grillees; ca et la des crampons a moitie arraches, la trace encore
+visible des echelles, et, se balancant a la maitresse poutre du plafond,
+un enorme anneau en fer au bout d'une corde.
+
+Les enfants avaient l'air de s'amuser beaucoup en regardant la neige qui
+remplissait les rues et les hommes armes de pelles qui l'emportaient
+dans des tombereaux.
+
+Mais tout ce tapage, je ne l'entendais pas.
+
+Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les
+enfants auraient a cet instant demoli le gymnase de fond en comble, que
+je ne m'en fusse pas apercu. C'etait une lettre de Jacques que je
+venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris,--mon Dieu! oui, de
+Paris,--et voici ce qu'elle disait:
+
+"Cher Daniel,
+
+"Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que je
+fusse a Paris depuis quinze jours. J'ai quitte Lyon sans rien dire a
+personne, un coup de tete....--Que veux-tu? je m'ennuyais trop dans
+cette horrible ville, surtout depuis ton depart.
+
+"Je suis arrive ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le
+cure de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m'a protege tout de
+suite, et m'a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entre
+comme secretaire. Nous mettons en ordre ses memoires, je n'ai qu'a
+ecrire sous sa dictee, et je gagne a cela cent francs par mois. Ce n'est
+pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait, j'espere pouvoir
+envoyer de temps en temps quelque chose a la maison sur mes economies.
+
+"Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici--du moins--, il
+ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois, mais
+c'est une petite pluie gaie, melee de soleil, et comme je n'en ai jamais
+vu ailleurs. Aussi je suis tout change, si tu savais! Je ne pleure plus
+du tout, c'est incroyable."
+
+J'en etais la de la lettre, quand tout a coup, sous les fenetres,
+retentit le bruit sourd d'une voiture roulant dans la neige. La voiture
+s'arreta devant la porte du college, et j'entendis les enfants crier a
+tue-tete: "Le sous-prefet! le sous-prefet!"
+
+Une visite de M. le sous-prefet presageait evidemment quelque chose
+d'extraordinaire. Il venait a peine au college de Sarlande une ou deux
+fois chaque annee, et c'etait alors comme un evenement. Mais, pour le
+quart d'heure, ce qui m'interessait avant tout, ce qui me tenait a coeur
+plus que le sous-prefet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier,
+c'etait la lettre de mon frere Jacques. Aussi, tandis que les eleves,
+mis en gaiete, se culbutaient devant les fenetres pour voir M. le
+sous-prefet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me
+remis a lire.
+
+"Tu sauras, mon bon Daniel, que notre pere est en Bretagne, ou il fait
+le commerce du cidre pour le compte d'une compagnie. En apprenant que
+j'etais le secretaire du marquis, il a voulu que je place quelques
+tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin,
+et du vin d'Espagne, encore! J'ai ecrit cela au pere; sais-tu ce qu'il
+m'a repondu: "Jacques, tu es un ane!" comme toujours. Mais c'est egal,
+mon cher Daniel, je crois qu'au fond il m'aime beaucoup.
+
+"Quant a maman, tu sais qu'elle est seule maintenant. Tu devrais bien
+lui ecrire, elle se plaint de ton silence.
+
+"J'avais oublie de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus
+grand plaisir: j'ai ma chambre au Quartier latin... au Quartier latin!
+pense un peu!... Une vraie chambre de poete, comme dans les romans, avec
+une petite fenetre et des toits a perte de vue. Le lit n'est pas large,
+mais nous y tiendrons deux au besoin; et puis, il y a dans un coin une
+table de travail ou on serait tres bien pour faire des vers.
+
+"Je suis sur que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus
+vite; moi aussi je te voudrais pres de moi, et je ne te dis pas que
+quelque jour je ne te ferai pas signe de venir.
+
+"En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton
+college, de peur de tomber malade.
+
+"Je t'embrasse. Ton frere
+
+"JACQUES."
+
+Ce brave Jacques! quel mal delicieux il venait de me faire avec sa
+lettre! je riais et je pleurais en meme temps. Toute ma vie de ces
+derniers mois, le punch, le billard, le cafe Barbette, me faisaient
+l'effet d'un mauvais reve, et je pensais: "Allons! c'est fini.
+Maintenant je vais travailler, je vais etre courageux comme Jacques."
+
+A ce moment, la cloche sonna. Mes eleves se mirent en rang, ils
+causaient beaucoup du sous-prefet et se montraient, en passant, sa
+voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des
+professeurs; puis, une fois debarrasse d'eux, je m'elancai en courant
+dans l'escalier. Il me tardait tant d'etre seul dans ma chambre avec la
+lettre de mon frere Jacques!
+
+"Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal."
+
+Chez le principal?... Que pouvait avoir a me dire le principal?...
+Le portier me regardait avec un drole d'air. Tout a coup, l'idee du
+sous-prefet me revint.
+
+"Est-ce que M. le sous-prefet est la-haut?" demandai-je.
+
+Et le coeur palpitant d'espoir je me mis a gravir les degres de
+l'escalier quatre a quatre.
+
+Il y a des jours ou l'on est comme fou. En apprenant que le sous-prefet
+m'attendait, savez-vous ce que j'imaginai? Je m'imaginai qu'il avait
+remarque ma bonne mine a la distribution, et qu'il venait au college
+tout expres pour m'offrir d'etre son secretaire. Cela me paraissait
+la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses
+histoires de vieux marquis m'avait trouble la cervelle, a coup sur.
+
+Quoi qu'il en soit, a mesure que je montais l'escalier, ma certitude
+devenait plus grande: secretaire du sous-prefet; je ne me sentais pas de
+joie....
+
+En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il etait tres pale; il
+me regarda comme s'il voulait me parler; mais je ne m'arretai pas: le
+sous-prefet n'avait pas le temps d'attendre.
+
+Quand j'arrivai devant le cabinet du principal, le coeur me battait bien
+fort, je vous jure. Secretaire de M. le sous-prefet! Il fallut m'arreter
+un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai
+avec mes doigts un petit tour a mes cheveux et je tournai le bouton de
+la porte doucement.
+
+Si j'avais su ce qui m'attendait!
+
+M. le sous-prefet etait debout, appuye negligemment au marbre de la
+cheminee et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe
+de chambre, se tenait pres de lui humblement, son bonnet de velours a la
+main et M. Viot, appele en hate, se dissimulait dans un coin.
+
+Des que j'entrai, le sous-prefet prit la parole.
+
+"C'est donc monsieur, dit-il en me designant, qui s'amuse a seduire nos
+femmes de chambre?"
+
+Il avait prononce cette phrase d'une voix claire, ironique et sans
+cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il voulait plaisanter et je ne
+repondis rien, mais le sous-prefet ne plaisantait pas; apres un moment
+de silence, il reprit en souriant toujours:
+
+"N'est-ce pas a monsieur Daniel Eyssette que j'ai l'honneur de parler, a
+monsieur Daniel Eyssette qui a seduit la femme de chambre de ma femme?"
+
+Je ne savais de quoi il s'agissait; mais en entendant ce mot de femme de
+chambre, qu'on me jetait ainsi a la figure pour la seconde fois, je me
+sentis rouge de honte, et ce fut avec une veritable indignation que je
+m'ecriai:
+
+"Une femme de chambre, moi!... Je n'ai jamais seduit de femme de
+chambre."
+
+A cette reponse, je vis un eclair de mepris jaillir des lunettes du
+principal, et j'entendis les clefs murmurer dans leur coin: "Quelle
+effronterie!"
+
+Le sous-prefet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette
+de la cheminee un petit paquet de papiers que je n'avais pas apercus
+d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant negligemment:
+
+"Monsieur, dit-il, voici des temoignages fort graves qui vous accusent.
+Ce sont des lettres qu'on a surprises chez la demoiselle en question.
+Elles ne sont pas signees, il est vrai, et, d'un autre cote, la femme de
+chambre n'a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est
+souvent parle du college, et, malheureusement pour vous, M. Viot a
+reconnu votre ecriture et votre style...."
+
+Ici les clefs grincerent ferocement et le sous-prefet, souriant
+toujours, ajouta:
+
+"Tout le monde n'est pas poete au college de Sarlande."
+
+A ces mots, une idee fugitive me traversa l'esprit: je voulus voir de
+pres ces papiers. Je m'elancai; le principal eut peur d'un scandale et
+fit un geste pour me retenir. Mais le sous-prefet me tendit le dossier
+tranquillement.
+
+"Regardez!" me dit-il.
+
+Misericorde! ma correspondance avec Cecilia.
+
+....Elles y etaient toutes, toutes! Depuis celle qui commencait: _"O
+Cecilia, quelquefois sur un rocher sauvage...."_ jusqu'au cantique
+d'actions de graces: _"Ange qui as consenti a passer une nuit sur
+la terre...."_ Et dire que toutes ces belles fleurs de rhetorique
+amoureuse, je les avais effeuillees sous les pas d'une femme de
+chambre!... dire que cette personne, d'une situation tellement elevee,
+tellement, etc..., decrottait tous les matins les socques de la
+sous-prefete...! On peut se figurer ma rage, ma confusion.
+
+"Eh bien, qu'en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-prefet,
+apres un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou
+non?"
+
+Au lieu de repondre, je baissai la tete. Un mot pouvait me disculper;
+mais ce mot, je ne le prononcai pas. J'etais pret a tout souffrir plutot
+que de denoncer Roger.... Car remarquez bien qu'au milieu de cette
+catastrophe, le petit Chose n'avait pas un seul instant soupconne la
+loyaute de son ami. En reconnaissant les lettres, il s'etait dit tout de
+suite: "Roger aura eu la paresse de les recopier; il a mieux aime faire
+une partie de billard de plus et envoyer les miennes." Quel innocent, ce
+petit Chose!
+
+Quand le sous-prefet vit que je ne voulais pas repondre, il remit les
+lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte:
+
+"Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste a faire."
+
+Sur quoi les clefs de M. Viot fretillerent d'un air lugubre, et le
+principal repondit en s'inclinant jusqu'a terre, "que M. Eyssette avait
+merite d'etre chasse sur l'heure; mais qu'afin d'eviter tout scandale,
+on le garderait au college encore huit jours". Juste le temps de faire
+venir un nouveau maitre.
+
+A ce terrible mot "chasse", tout mon courage m'abandonna. Je saluai
+sans rien dire et je sortis precipitamment. A peine dehors, mes larmes
+eclaterent.... Je courus d'un trait jusqu'a ma chambre, en etouffant mes
+sanglots dans mon mouchoir....
+
+Roger m'attendait; il avait l'air fort inquiet et se promenait a grands
+pas, de long en large.
+
+En me voyant entrer, il vint vers moi:
+
+"Monsieur Daniel!..." me dit-il, et son oeil m'interrogeait. Je me
+laissai tomber sur une chaise sans repondre.
+
+"Des pleurs, des enfantillages! reprit le maitre d'armes d'un ton
+brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons... vite!... Que s'est-il
+passe?"
+
+Alors je lui racontai dans tous ses details toute l'horrible scene du
+cabinet.
+
+A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s'eclaircir;
+il ne me regardait plus du meme air rogue, et a la fin, quand il eut
+appris comment, pour ne pas le trahir, je m'etais laisse chasser du
+college, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement:
+
+"Daniel, vous etes un noble coeur."
+
+A ce moment, nous entendimes dans la rue le roulement d'une voiture;
+c'etait le sous-prefet qui s'en allait.
+
+"Vous etes un noble coeur, reprit mon bon ami le maitre d'armes en me
+serrant les poignets a les briser, vous etes un noble coeur, je ne
+vous dis que ca.... Mais vous devez comprendre que je ne permettrai a
+personne de se sacrifier pour moi."
+
+Tout en parlant, il s'etait rapproche de la porte:
+
+"Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et
+je vous jure bien que ce n'est pas vous qui serez chasse."
+
+Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s'il
+oubliait quelque chose:
+
+"Seulement, me dit-il a voix basse, ecoutez bien ceci avant que je m'en
+aille... Le grand Roger n'est pas seul au monde; il a quelque part
+une mere infirme dans un coin... Une mere!... pauvre sainte femme!...
+Promettez-moi de lui ecrire quand tout sera fini."
+
+C'etait dit gravement, tranquillement, d'un ton qui m'effraya.
+
+"Mais que voulez-vous faire?" m'ecriai-je.
+
+Roger ne repondit rien; seulement il entrouvrit sa veste et me laissa
+voir dans sa poche la crosse luisante d'un pistolet.
+
+Je m'elancai vers lui, tout emu:
+
+"Vous tuer, malheureux? vous voulez vous tuer?"
+
+Et lui, tres froidement:
+
+"Mon cher, quand j'etais au service, je m'etais promis que si jamais,
+par un coup de ma mauvaise tete, je venais a me faire degrader, je
+ne survivrais pas a mon deshonneur. Le moment est venu de me tenir
+parole... Dans cinq minutes je serai chasse du college, c'est-a-dire
+degrade; une heure apres, bonsoir! j'avale ma derniere prune."
+
+En entendant cela, je me plantai resolument devant la porte.
+
+"Eh bien, non! Roger, vous ne sortirez pas... J'aime mieux perdre ma
+place que d'etre cause de votre mort.
+
+--Laissez-moi faire mon devoir", me dit-il d'un air farouche, et, malgre
+mes efforts, il parvint a entrouvrir la porte.
+
+Alors, j'eus l'idee de lui parler de sa mere, de cette pauvre mere qu'il
+avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai qu'il devait vivre pour
+elle, que moi j'etais a meme de trouver facilement une autre place, que
+d'ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant
+nous, et que c'etait bien le moins qu'on attendit jusqu'au dernier
+moment avant de prendre un parti si terrible... Cette derniere reflexion
+parut le toucher. Il consentit a retarder de quelques heures sa visite
+au principal et ce qui devait s'ensuivre.
+
+Sur ces entrefaites, la cloche sonna; nous nous embrassames, et je
+descendis a l'ecole.
+
+Ce que c'est que de nous! J'etais entre dans ma chambre desespere, j'en
+sortis presque joyeux.... Le petit Chose etait si fier d'avoir sauve la
+vie a son bon ami le maitre d'armes.
+
+Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le
+premier mouvement de l'enthousiasme passe, je me mis a faire des
+reflexions. Roger consentait a vivre, c'etait bien; mais moi-meme,
+qu'allais-je devenir apres que mon beau devouement m'aurait mis a la
+porte du college!
+
+La situation n'etait pas gaie, je voyais deja le foyer singulierement
+compromis, ma mere en larmes, et M. Eyssette bien en colere.
+Heureusement je pensai a Jacques; quelle bonne idee sa lettre avait eue
+d'arriver precisement le matin! C'etait bien simple, apres tout,
+ne m'ecrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux?
+D'ailleurs, a Paris, on trouve toujours de quoi vivre...
+
+Ici, une pensee horrible m'arreta: pour partir, il fallait de l'argent;
+celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais
+au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait pretes, puis des sommes
+enormes inscrites a mon nom sur le livre de compte du cafe Barbette. Le
+moyen de se procurer tout cet argent?
+
+"Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naif de m'inquieter
+pour si peu; Roger n'est-il pas la? Roger est riche, il donne des lecons
+en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs a
+moi qui viens de lui sauver la vie."
+
+Mes affaires ainsi reglees, j'oubliai toutes les catastrophes de la
+journee pour ne songer qu'a mon grand voyage de Paris. J'etais tres
+joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit a l'etude
+pour savourer mon desespoir, eut l'air fort decu en voyant ma mine
+rejouie. A diner, je mangeai vite et bien; dans la cour, je pardonnai
+les arrets des eleves. Enfin l'heure de la classe sonna.
+
+Le plus pressant etait de voir Roger; d'un bond, je fus a sa chambre;
+personne a sa chambre. "Bon! me dis-je en moi-meme, il sera alle
+faire un tour au cafe Barbette", et cela ne m'etonna pas dans des
+circonstances aussi dramatiques.
+
+Au cafe Barbette, personne encore: "Roger, me dit-on, etait alle a la
+Prairie avec les sous-officiers." Que diable pouvaient-ils faire la-bas
+par un temps pareil? Je commencais a etre fort inquiet; aussi, sans
+vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai
+le bas de mon pantalon et je m'elancai dans la neige, du cote de la
+Prairie, a la recherche de mon bon ami le maitre d'armes.
+
+
+
+XII
+
+L'ANNEAU DE FER
+
+Des portes de Sarlande a la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue;
+mais, du train dont j'allais, je dus ce jour-la faire le trajet en moins
+d'un quart d'heure. Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre
+garcon n'eut, malgre sa promesse, tout raconte au principal pendant
+l'etude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette
+pensee lugubre me donnait des ailes.
+
+Pourtant, de distance en distance, j'apercevais sur la neige la trace de
+pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le maitre d'armes
+n'etait pas seul, cela me rassurait un peu.
+
+Alors, ralentissant ma course, je pensais a Paris, a Jacques, a mon
+depart.... Mais au bout d'un instant, mes terreurs recommencaient.
+
+"Roger va se tuer evidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela,
+dans cet endroit desert, loin de la ville? S'il amene avec lui ses amis
+du cafe Barbette, c'est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup
+de l'etrier, comme ils disent.... Oh! ces militaires!..." Et me voila
+courant de nouveau a perdre haleine.
+
+Heureusement j'approchais de la Prairie dont j'apercevais deja les
+grands arbres charges de neige. "Pauvre ami, me disais-je, pourvu que
+j'arrive a temps!"
+
+La trace des pas me conduisit ainsi jusqu'a la guinguette d'Esperon.
+
+Cette guinguette etait un endroit louche et de mauvais renom, ou les
+debauches de Sarlande faisaient leurs parties fines. J'y etais venu plus
+d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui avais
+trouve une physionomie aussi sinistre que ce jour-la. Jaune et sale, au
+milieu de la blancheur immaculee de la plaine, elle se derobait, avec sa
+porte basse, ses murs decrepis et ses fenetres aux vitres mal lavees,
+derriere un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse
+du vilain metier qu'elle faisait.
+
+Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de
+verres choques.
+
+"Grand Dieu! me dis-je en fremissant, c'est le coup de l'etrier." Et je
+m'arretai pour reprendre haleine.
+
+Je me trouvais alors sur le derriere de la guinguette; je poussai une
+porte a claire-voie, et j'entrai dans le jardin. Quel jardin! Une
+grande haie depouillee, des massifs de lilas sans feuilles, des tas
+de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui
+ressemblaient a des huttes d'esquimaux. Cela etait d'un triste a faire
+pleurer.
+
+Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussee, et la ripaillage devait
+chauffer a ce moment, car, malgre le froid, on avait ouvert toutes
+grandes les deux fenetres.
+
+Je posais deja le pied sur la premiere marche du perron, lorsque
+j'entendis quelque chose qui m'arreta net et me glaca: c'etait mon nom
+prononce au milieu de grands eclats de rires. Roger parlait de moi, et,
+chose singuliere, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait,
+les autres riaient a se tordre.
+
+Pousse par une curiosite douloureuse, sentant bien que j'allais
+apprendre quelque chose d'extraordinaire, je me rejetai en arriere et,
+sans etre entendu de personne, grace a la neige qui assourdissait comme
+un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui
+se trouvait fort a propos juste au-dessous des fenetres.
+
+Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la
+verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table
+peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d'eau.... A travers
+la neige dont elle etait chargee, le jour passait a peine; la neige
+fondait lentement et tombait sur ma tete goutte a goutte.
+
+C'est la, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau,
+que j'ai appris combien les hommes peuvent etre mechants et laches;
+c'est la que j'ai appris a douter, a mepriser, a hair.... O vous qui me
+lisez, Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle!... Debout,
+retenant mon souffle, rouge de colere et de honte, j'ecoutais ce qui se
+disait chez Esperon.
+
+Mon bon ami le maitre d'armes avait toujours la parole.... Il racontait
+l'aventure de Cecilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le
+sous-prefet au college, tout cela avec des enjolivements et des gestes
+qui devaient etre bien comiques, a en juger par les transports de
+l'auditoire.
+
+"Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde,
+qu'on n'a pas joue pour rien la comedie pendant trois ans sur le theatre
+des zouaves. Vrai comme je vous parle! j'ai cru un moment la partie
+perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le
+bon vin du pere Esperon.... Le petit Eyssette n'avait rien dit, c'est
+vrai; mais il etait temps de parler encore; et, entre nous, je crois
+qu'il voulait seulement me laisser l'honneur de me denoncer moi-meme.
+Alors je me suis dit: "Ayons l'oeil, Roger, et en avant la grande
+scene!"
+
+La-dessus, mon bon ami le maitre d'armes se mit a jouer ce qu'il
+appelait la grande scene, c'est-a-dire ce qui s'etait passe le matin
+dans ma chambre entre lui et moi. Ah! le miserable! il n'oublia rien....
+Il criait: _Ma mere! ma pauvre mere!_ avec des intonations de theatre.
+Puis il imitait ma voix: "Non, Roger! non! vous ne sortirez pas!..." La
+grande scene etait reellement d'un haut comique, et tout l'auditoire
+se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes
+joues, j'avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute
+l'odieuse comedie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait
+fait expres d'envoyer mes lettres pour se mettre a l'abri de toute
+mesaventure, que depuis vingt ans sa mere, sa pauvre mere, etait morte,
+et que j'avais pris l'etui de sa pipe pour une crosse de pistolet.
+
+"Et la belle Cecilia? dit un noble coeur.
+
+--Cecilia n'a pas parle, elle a fait ses malles, c'est une bonne fille.
+
+--Et le petit Daniel que va-t-il devenir?
+
+--Bah!" repondit Roger.
+
+Ici, un geste qui fit rire tout le monde.
+
+Cet eclat de rire me mit hors de moi. J'eus envie de sortir de la
+tonnelle et d'apparaitre soudainement au milieu d'eux comme un spectre.
+Mais je me contins: j'avais deja ete assez ridicule.
+
+Le roti arrivait, les verres se choquerent:
+
+"A Roger! A Roger!" criait-on.
+
+Je n'y tins plus, je souffrais trop. Sans m'inquieter si quelqu'un
+pouvait me voir, je m'elancai a travers le jardin. D'un bond je franchis
+la porte a claire-voie et je me mis a courir devant moi comme un fou.
+
+La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait
+dans la demi-obscurite du crepuscule je ne sais quel aspect de profonde
+melancolie.
+
+Je courus ainsi quelque temps comme un cabri blesse; et si les coeurs
+qui se brisent et qui saignent etaient autre chose que des facons de
+parler, a l'usage des poetes, je vous jure qu'on aurait pu trouver
+derriere moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang.
+
+Je me sentais perdu. Ou trouver de l'argent? Comment m'en aller? Comment
+rejoindre mon frere Jacques? Denoncer Roger ne m'aurait meme servi de
+rien.... Il pouvait nier, maintenant que Cecilia etait partie.
+
+Enfin, accable, epuise de fatigue et de douleur, je me laissai tomber
+dans la neige au pied d'un chataignier. Je serais reste la jusqu'au
+lendemain peut-etre, pleurant et n'ayant pas la force de penser, quand
+tout a coup, bien loin, du cote de Sarlande, j'entendis une cloche
+sonner. C'etait la cloche du college. J'avais tout oublie; cette cloche
+me rappela a la vie: il me fallait rentrer et surveiller la recreation
+des eleves dans la _salle_.... En pensant a la _salle_, une idee subite
+me vint. Sur-le-champ mes larmes s'arreterent; je me sentis plus fort,
+plus calme. Je me levai, et, de ce pas delibere de l'homme qui vient de
+prendre une irrevocable decision, je repris le chemin de Sarlande.
+
+Si vous voulez savoir quelle irrevocable decision vient de prendre le
+petit Chose, suivez-le jusqu'a Sarlande, a travers cette grande plaine
+blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville;
+suivez-le sous le porche du college; suivez-le dans la _salle_ pendant
+la recreation, et remarquez avec quelle singuliere persistance il
+regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la recreation
+finie, suivez-le encore jusqu'a l'etude, montez avec lui dans sa chaire,
+et lisez par-dessus son epaule cette lettre douloureuse qu'il est en
+train d'ecrire au milieu du vacarme et des enfants ameutes:
+
+ "_Monsieur Jacques Eyssette,_
+ _rue Bonaparte, a Paris._
+
+"Pardonne-moi, mon bien-aime Jacques, la douleur que je viens te causer.
+Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce
+sera la derniere par exemple.... Quand tu recevras cette lettre, ton
+pauvre Daniel sera mort...."
+
+Ici, le vacarme de l'etude redouble; le petit Chose s'interrompt et
+distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement,
+sans colere. Puis il continue:
+
+"Vois-tu! Jacques, j'etais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire
+autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu: on m'a chasse du
+college:--c'est pour une histoire de femme, des choses trop longues a te
+raconter; puis, j'ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j'ai
+honte, je m'ennuie, j'ai le degout, la vie me fait peur.... J'aime mieux
+m'en aller...."
+
+Le petit Chose est oblige de s'interrompre encore: "Cinq cents vers a
+l'eleve Soubeyrol! Fouque et Loupi en retenue dimanche!" Ceci fait, il
+acheve sa lettre:
+
+"Adieu, Jacques! J'en aurais encore long a te dire, mais je sens que je
+vais pleurer, et les eleves me regardent. Dis a maman que j'ai glisse
+du haut d'un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noye, en
+patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore
+toujours la verite!... Embrasse-la bien pour moi, cette chere mere;
+embrasse aussi notre pere, et tache de leur reconstruire vite un beau
+foyer.... Adieu! je t'aime. Souviens-toi de Daniel."
+
+Cette lettre terminee, le petit Chose en commence tout de suite une
+autre ainsi concue:
+
+"Monsieur l'abbe, je vous prie de faire parvenir a mon frere Jacques
+la lettre que je laisse pour lui. En meme temps, vous couperez de mes
+cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mere.
+
+"Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tue parce
+que j'etais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l'abbe, vous etes
+toujours montre tres bon pour moi. Je vous en remercie.
+
+"DANIEL EYSSETTE."
+
+Apres quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une
+meme grande enveloppe, avec cette suscription: "La personne qui trouvera
+la premiere mon cadavre, est priee de remettre ce pli entre les mains
+de l'abbe Germane." Puis, toutes ses affaires terminees, il attend
+tranquillement la fin de l'etude.
+
+L'etude est finie. On soupe, on fait la priere, on monte au dortoir.
+
+Les eleves se couchent; le petit Chose se promene de long en large,
+attendant qu'ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa
+ronde; on entend le cliquetis mysterieux de ses clefs et le bruit sourd
+de ses chaussons sur le parquet. "Bonsoir, monsieur Viot! murmure le
+petit Chose.--Bonsoir, monsieur!" repond a voix basse le surveillant;
+puis il s'eloigne, ses pas se perdent dans le corridor.
+
+Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrete un
+instant sur le palier pour voir si les eleves ne se reveillent pas; mais
+tout est tranquille dans le dortoir.
+
+Alors il descend, il se glisse a petits pas dans l'ombre des murs.
+La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de
+l'escalier, en passant devant le peristyle, il apercoit la cour blanche
+de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.
+
+La-haut, pres des toits, veille une lumiere: c'est l'abbe Germane qui
+travaille a son grand ouvrage. Du fond de son coeur le petit Chose
+envoie un dernier adieu, bien sincere a ce bon abbe; puis il entre dans
+la _salle_....
+
+Le vieux gymnase de l'ecole de marine est plein d'une ombre froide et
+sinistre. Par les grillages d'une fenetre un peu de lune descend et
+vient donner en plein sur le gros anneau de fer--oh! cet anneau, le
+petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures--, sur le gros anneau
+de fer qui reluit comme de l'argent.... Dans un coin de la _salle_, un
+vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous
+l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas trompe, c'est juste a la
+hauteur qu'il faut. Alors il detache sa cravate, une longue cravate en
+soie violette qu'il porte chiffonnee autour de son cou, comme un ruban.
+Il attache la cravate a l'anneau et fait un noeud coulant.... Une heure
+sonne. Allons! il faut mourir.... Avec des mains qui tremblent, le petit
+Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fievre le transporte. Adieu,
+Jacques! Adieu Mme Eyssette!...
+
+Tout a coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le
+milieu du corps et plante debout sur ses pieds, au bas de l'escabeau. En
+meme temps une voix rude et narquoise, qu'il connait bien, lui dit: "En
+voila une idee, de faire du trapeze a cette heure!"
+
+Le petit Chose se retourne, stupefait.
+
+C'est l'abbe Germane, l'abbe Germane sans sa soutane, en culotte courte,
+avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit
+tristement, a demi eclairee par la lune.... Une seule main lui a suffi
+pour mettre le suicide par terre; de l'autre main il tient encore sa
+carafe qu'il vient de remplir a la fontaine de la cour.
+
+De voir la tete effaree et les yeux pleins de larmes du petit Chose,
+l'abbe Germane a cesse de sourire, et il repete, mais cette fois d'une
+voix douce et presque attendrie:
+
+"Quelle drole d'idee, mon cher Daniel, de faire du trapeze a cette
+heure!"
+
+Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.
+
+"Je ne fais pas du trapeze, monsieur l'abbe, je veux mourir.
+
+--Comment!... mourir?... Tu as donc bien du chagrin?
+
+--Oh!... repond le petit Chose avec de grosses larmes brulantes qui
+roulent sur ses joues.
+
+--Daniel, tu vas venir avec moi", dit l'abbe.
+
+Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la
+cravate.... L'abbe Germane le prend par la main: "Voyons! monte dans ma
+chambre; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras la-haut: il y a du
+feu, il fait bon."
+
+Mais le petit Chose resiste: "Laissez-moi mourir, monsieur l'abbe. Vous
+n'avez pas le droit de m'empecher de mourir."
+
+Un eclair de colere passe dans les yeux du pretre: "Ah! c'est comme
+cela!" dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture,
+il l'emporta sous son bras comme un paquet, malgre sa resistance et ses
+supplications....
+
+....Nous voici maintenant chez l'abbe Germane: un grand feu brille dans
+la cheminee; pres du feu, il y a une table avec une lampe allumee, des
+pipes et des tas de papier charges de pattes de mouche.
+
+Le petit Chose est assis au coin de la cheminee. Il est tres agite, il
+parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu
+en finir. L'abbe l'ecoute en souriant; puis, quand l'enfant a bien
+parle, bien pleure, bien degonfle son pauvre coeur malade, le brave
+homme lui prend les mains et lui dit tres tranquillement:
+
+"Tout cela n'est rien, mon garcon, et tu aurais ete joliment bete de te
+mettre a mort pour si peu. Ton histoire est fort simple: on t'a chasse
+du college--ce qui, par parenthese, est un grand bonheur pour toi...--,
+eh bien, il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit
+jours.... Tu n'es pas une cuisiniere, ventrebleu!... Ton voyage, tes
+dettes, ne t'en inquiete pas! je m'en charge.... L'argent que tu voulais
+emprunter a ce coquin, c'est moi qui te le preterai. Nous reglerons tout
+cela demain.... A present, plus un mot! j'ai besoin de travailler, et tu
+as besoin de dormir.... Seulement je ne veux pas que tu retournes dans
+ton affreux dortoir: tu aurais froid, tu aurais peur; tu vas te coucher
+dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin!... Moi, j'ecrirai toute
+la nuit: et si le sommeil me prend, je m'etendrai sur le canape....
+Bonsoir! ne me parle plus."
+
+Le petit Chose se couche, il ne resiste pas.... Tout ce qui lui arrive
+lui fait l'effet d'un reve. Que d'evenements dans une journee! Avoir ete
+si pres de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette
+chambre tranquille et tiede!... Comme le petit Chose est bien!... De
+temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarte douce de
+l'abat-jour le bon abbe Germane qui, tout en fumant, fait courir sa
+plume, a petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches....
+
+....Je fus reveille le lendemain matin par l'abbe qui me frappait sur
+l'epaule. J'avais tout oublie en dormant.... Cela fit beaucoup rire mon
+sauveur.
+
+"Allons! mon garcon, me dit-il, la cloche sonne, depeche-toi; personne
+ne se sera apercu de rien, va prendre tes eleves comme a l'ordinaire;
+pendant la recreation du dejeuner je t'attendrai ici pour causer."
+
+La memoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier; mais
+positivement le bon abbe me mit a la porte.
+
+Si l'etude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire.... Les
+eleves n'etaient pas encore dans la cour, que deja je frappais chez
+l'abbe Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands
+ouverts, occupe a compter les pieces d'or, qu'il alignait soigneusement
+par petits tas.
+
+Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tete, puis se remit a son
+travail, sans rien me dire; quand il eut fini, il referma ses tiroirs,
+et me faisant signe de la main avec un bon sourire:
+
+"Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le
+voyage, voici pour le portier, voici pour le cafe Barbette, voici pour
+l'eleve qui t'a prete dix francs.... J'avais mis cet argent de cote pour
+faire un remplacant a Cadet; mais Cadet ne tire au sort que dans six
+ans, et d'ici la nous nous serons revus."
+
+Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps: "A
+present, mon garcon, fais-moi tes adieux... voila ma classe qui sonne,
+et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette
+Bastille ne te vaut rien.... File vite a Paris, travaille bien, prie le
+Bon Dieu, fume des pipes, et tache d'etre un homme.--Tu m'entends, tache
+d'etre un homme. Car vois-tu! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un
+enfant, et meme j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie."
+
+La-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin; mais, moi, je me
+jetai a ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les
+deux joues.
+
+La cloche sonnait le dernier coup.
+
+"Bon! voila que je suis en retard", dit-il en rassemblant a la hate ses
+livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore
+vers moi.
+
+"J'ai bien un frere a Paris, moi aussi, un brave homme de pretre, que
+tu pourrais aller voir... Mais, bah! a moitie fou comme tu l'es, tu
+n'aurais qu'a oublier son adresse..." Et sans en dire davantage, il se
+mit a descendre l'escalier a grands pas. Sa soutane flottait derriere
+lui; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il
+portait un gros paquet de papiers et de bouquins... Bon abbe Germane!
+Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre; je
+contemplai une derniere fois la grande bibliotheque, la petite table, le
+feu a demi eteint, le fauteuil ou j'avais tant pleure, le lit ou j'avais
+dormi si bien; et, songeant a cette existence mysterieuse dans laquelle
+je devinais tant de courage, de bonte cachee, de devouement et de
+resignation, je ne pus m'empecher de rougir de mes lachetes, et je me
+fis le serment de me rappeler toujours l'abbe Germane.
+
+En attendant, le temps passait... J'avais ma malle a faire, mes dettes a
+payer, ma place a retenir a la diligence...
+
+Au moment de sortir, j'apercus sur un coin de la cheminee plusieurs
+vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire,
+la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique; puis je
+descendis.
+
+En bas, la porte du vieux gymnase etait encore entrouverte. Je ne pus
+m'empecher d'y jeter un regard en passant, et ce que je vis me fit
+frissonner.
+
+Je vis la grande salle sombre et froide, l'anneau de fer qui reluisait,
+et ma cravate violette avec son noeud coulant, qui se balancait dans le
+courant d'air au-dessus de l'escabeau renverse.
+
+
+
+XIII
+
+LES CLEFS DE M. VIOT
+
+Comme je sortais du college a grandes enjambees, encore tout emu de
+l'horrible spectacle que je venais de voir, la loge du portier s'ouvrit
+brusquement, et j'entendis qu'on m'appelait:
+
+"Monsieur Eyssette! monsieur Eyssette!"
+
+C'etaient le maitre du cafe Barbette et son digne ami M. Cassagne, l'air
+effare, presque insolents.
+
+Le cafetier parla le premier.
+
+"Est-ce vrai que vous partez, monsieur Eyssette?
+
+--Oui, monsieur Barbette, repondis-je tranquillement, je pars
+aujourd'hui meme."
+
+M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de M.
+Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui
+devais beaucoup d'argent.
+
+"Comment! aujourd'hui meme!
+
+--Aujourd'hui meme, et je cours de ce pas retenir ma place a la
+diligence."
+
+Je crus qu'ils allaient me sauter a la gorge.
+
+"Et mon argent? dit M. Barbette.
+
+--Et le mien?" hurla M. Cassagne.
+
+Sans repondre, j'entrai dans la loge, et tirant gravement, a pleines
+mains, les belles pieces d'or de l'abbe Germane, je me mis a leur
+compter sur le bout de la table ce que je leur devais a tous les deux.
+
+Ce fut un coup de theatre! Les deux figures renfrognees se deriderent,
+comme par magie... Quand ils eurent empoche leur argent, un peu honteux
+des craintes qu'ils m'avaient montrees, et tout joyeux d'etre payes,
+ils s'epancherent en compliments de condoleance et en protestations
+d'amitie:
+
+"Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez?... Oh! quel dommage!
+Quelle perte pour la maison!"
+
+Et puis des oh! des ah! des helas! des soupirs, des poignees de main,
+des larmes etouffees...
+
+La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre a ces dehors d'amitie;
+mais maintenant j'etais ferre a glace sur les questions de sentiment.
+
+Le quart d'heure passe sous la tonnelle m'avait appris a connaitre les
+hommes--du moins je le croyais ainsi--, et plus ces affreux gargotiers
+se montraient affables, plus ils m'inspiraient de degout. Aussi, coupant
+court a leurs effusions ridicules, je sortis du college et m'en allai
+bien vite retenir ma place a la bienheureuse diligence qui devait
+m'emporter loin de tous ces monstres.
+
+En revenant du bureau des messageries, je passai devant le cafe
+Barbette, mais je n'entrai pas; l'endroit me faisait horreur. Seulement,
+pousse par je ne sais quelle curiosite malsaine, je regardai a travers
+les vitres... Le cafe etait plein de monde; c'etait jour de poule au
+billard. On voyait parmi la fumee des pipes flamboyer les pompons des
+shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux pateres. Les nobles
+coeurs etaient au complet, il ne manquait que le maitre d'armes.
+
+Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces
+multipliaient, l'absinthe dansant dans les verres, les carafons
+d'eau-de-vie tout ebreches sur le bord; et de penser que j'avais vecu
+dans ce cloaque je me sentis rougir... Je revis le petit Chose roulant
+autour du billard, marquant les points, payant le punch, humilie,
+meprise, se depravant de jour en jour, et machonnant sans cesse entre
+ses dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne... Cette vision
+m'epouvanta encore plus que celle que j'avais eue dans la salle du
+gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m'enfuis...
+
+Or, comme je m'acheminais vers le college, suivi d'un homme de la
+diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maitre
+d'armes, semillant, une badine a la main, le feutre sur l'oreille,
+mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies... De loin je le
+regardais avec admiration en me disant: "Quel dommage qu'un si bel homme
+porte une si vilaine ame!..." Lui, de son cote, m'avait apercu et venait
+vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts...
+Oh! la tonnelle!
+
+"Je vous cherchais, me dit-il... Qu'est-ce que j'apprends? Vous..."
+
+Il s'arreta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les
+levres. Et dans ce regard qui le fixait d'aplomb, en face, le miserable
+dut lire bien des choses, car je le vis tout a coup palir, balbutier,
+perdre contenance; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant: il reprit
+aussitot son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids et
+brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches
+d'un air resolu, il s'eloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas
+contents n'auraient qu'a venir le lui dire...
+
+Bandit, va!
+
+Quand je rentrai au college, les eleves etaient en classe. Nous montames
+dans ma mansarde. L'homme chargea la malle sur ses epaules et descendit.
+Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale,
+regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout dechiquete, et,
+par la fenetre etroite, les platanes des cours qui montraient leurs
+tetes couvertes de neige... En moi-meme, je disais adieu a tout ce
+monde.
+
+A ce moment, j'entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les
+classes: c'etait la voix de l'abbe Germane. Elle me rechauffa le coeur
+et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes.
+
+Apres quoi, je descendis lentement, regardant attentif autour de moi,
+comme pour emporter dans mes yeux l'image, toute l'image, de ces lieux
+que je ne devais plus jamais revoir. C'est ainsi que je traversai les
+longs corridors a hautes fenetres grillagees ou les yeux noirs m'etaient
+apparus pour la premiere fois. Dieu vous protege, mes chers yeux
+noirs!... Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double
+porte mysterieuse; puis, a quelques pas plus loin, devant le cabinet de
+M. Viot... La, je m'arretai subitement... O joie, o delices! les clefs,
+les terribles clefs pendaient a la serrure, et le vent les faisait
+doucement fretiller. Je les regardai un moment, ces clefs formidables,
+je les regardai avec une sorte de terreur religieuse; puis, tout a coup,
+une idee de vengeance me vint. Traitreusement, d'une main sacrilege, je
+retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote je
+descendis l'escalier quatre a quatre.
+
+Il y avait au bout de la cour des moyens un puits tres profond. J'y
+courus d'une haleine... A cette heure la cour etait deserte; la fee
+aux lunettes n'avait pas encore releve son rideau. Tout favorisait mon
+crime. Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces miserables
+clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de
+toutes mes forces... Frinc! frinc! frinc! Je les entendis degringoler,
+rebondir contre les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se
+referma sur elles; ce forfait commis, je m'eloignai souriant.
+
+Sous le porche, en sortant du college, la derniere personne que je
+rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot sans ses clefs, hagard, effare,
+courant de droite et de gauche. Quand il passa pres de moi, il me
+regarda un moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me
+demander si je ne _les_ avais pas vues. Mais il n'osa pas... A ce
+moment, le portier lui criait du haut de l'escalier en se penchant:
+"Monsieur Viot, je ne les trouve pas!" J'entendis l'homme aux clefs
+faire tout bas: "Oh! mon Dieu!"--Et il partit comme un fou a la
+decouverte.
+
+J'aurais ete heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le
+clairon de la diligence sonnait sur la place d'Armes, et je ne voulais
+pas qu'on partit sans moi.
+
+Et maintenant, adieu pour toujours, grand college enfume, fait de vieux
+fer et de pierres noires; adieu, vilains enfants! adieu, reglement
+feroce! Le petit Chose s'envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis
+de Boucoyran, estimez-vous heureux: On s'en va, sans vous allonger ce
+fameux coup d'epee, si longtemps medite avec les nobles coeurs du cafe
+Barbette...
+
+Fouette, cocher! Sonne, trompette! Bonne vieille diligence, fais feu
+de tes quatre roues, emporte le petit Chose au galop de tes trois
+chevaux... Emporte-le bien vite dans sa ville natale, pour qu'il
+embrasse sa mere chez l'oncle Baptiste, et qu'ensuite il mette le cap
+sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette (Jacques) dans sa chambre du
+Quartier latin!...
+
+
+
+XIV
+
+L'ONCLE BAPTISTE
+
+Un singulier type d'homme que cet oncle Baptiste, le frere de Mme
+Eyssette! Ni bon ni mechant, marie de bonne heure a un grand gendarme
+de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait
+qu'une passion au monde: la passion du coloriage. Depuis quelque
+quarante ans, il vivait entoure de godets, de pinceaux, de couleurs, et
+passait son temps a colorier des images de journaux illustres. La maison
+etait pleine de vieilles _Illustrations!_ de vieux _Charivaris!_ de
+vieux _Magasins pittoresques!_ de cartes geographiques! tout cela
+fortement enlumine. Meme dans ses jours de disette, quand la tante lui
+refusait de l'argent pour acheter des journaux a images, il arrivait a
+mon oncle de colorier des livres. Ceci est historique: j'ai tenu dans
+mes mains une grammaire espagnole que mon oncle avait mis en couleurs
+d'un bout a l'autre, les adjectifs en bleu, les substantifs en rose,
+etc.
+
+C'est entre ce vieux maniaque et sa feroce moitie que Mme Eyssette etait
+obligee de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes
+ses journees dans la chambre de son frere, assise a cote de lui et
+s'ingeniait a etre utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau
+dans les godets... Le plus triste, c'est que, depuis notre ruine,
+l'oncle Baptiste avait un profond mepris pour M. Eyssette, et que du
+matin au soir, la pauvre mere etait condamnee a entendre dire: "Eyssette
+n'est pas serieux! Eyssette n'est pas serieux!" Ah! le vieil imbecile!
+il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en
+coloriant sa grammaire espagnole! Depuis, j'en ai souvent rencontre dans
+la vie, de ces hommes soi-disant tres graves, qui passaient leur temps
+a colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres
+n'etaient pas serieux.
+
+Tous ces details sur l'oncle Baptiste et l'existence lugubre que Mme
+Eyssette menait chez lui, je ne les connus que plus tard; pourtant, des
+mon arrivee dans la maison, je compris que, quoi qu'elle en dit, ma mere
+ne devait pas etre heureuse... Quand j'entrai, on venait de se mettre a
+table pour le diner. Mme Eyssette bondit de joie en me voyant, et,
+comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces.
+Cependant la pauvre mere avait l'air genee; elle parlait peu,--toujours
+sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette. Elle
+faisait peine a voir avec sa robe etriquee et toute noire.
+
+L'accueil de mon oncle et de ma tante fut tres froid. Ma tante me
+demanda d'un air effraye si j'avais dine. Je me hatai de repondre que
+oui... La tante respira; elle avait tremble un instant pour son diner.
+Joli, le diner! des pois chiches et de la morue.
+
+L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous etions en vacances... Je
+repondis que je quittais l'Universite, et que j'allais a Paris rejoindre
+mon frere Jacques, qui m'avait trouve une bonne place. J'inventai ce
+mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis
+aussi pour avoir l'air serieux aux yeux de mon oncle.
+
+En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste
+ouvrit de grands yeux.
+
+"Daniel, dit-elle, il faudra faire venir ta mere a Paris... La pauvre
+chere femme s'ennuie loin de ses enfants; et puis, tu comprends! c'est
+une charge pour nous, et ton oncle ne peut pas toujours etre _la vache a
+lait_ de la famille.
+
+--Le fait est, dit l'oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis _la
+vache a lait_..." Cette expression de _vache a lait_ l'avait ravi, et il
+la repeta plusieurs fois avec la meme gravite...
+
+Le diner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mere mangeait peu,
+m'adressait quelques paroles et me regardait a la derobee; ma tante la
+surveillait.
+
+"Vois ta soeur! disait-elle a son mari, la joie de retrouver Daniel lui
+coupe l'appetit. Hier elle a pris deux fois du pain, aujourd'hui une
+fois seulement."
+
+Ah! chere Mme Eyssette, comme j'aurais voulu vous emporter ce soir-la,
+comme j'aurais voulu vous arracher a cette impitoyable _vache a lait_
+et a son epouse; mais, helas! je m'en allais au hasard moi-meme, ayant
+juste de quoi payer ma route, et je pensais bien que la chambre de
+Jacques n'etait pas assez grande pour nous tenir tous les trois. Encore
+si j'avais pu vous parler, vous embrasser a mon aise; mais non! On ne
+nous laissa pas seuls une minute... Rappelez-vous: tout de suite apres
+diner, l'oncle se remit a sa grammaire espagnole, la tante essuyait son
+argenterie, et tous deux ils nous epiaient du coin de l'oeil... L'heure
+du depart arriva, sans que nous eussions rien pu nous dire.
+
+Aussi le petit Chose avait le coeur bien gros, quand il sortit de chez
+l'oncle Baptiste; et en s'en allant, tout seul, dans l'ombre de la
+grande avenue qui mene au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois
+tres solennellement de se conduire desormais comme un homme et de ne
+plus songer qu'a reconstruire le foyer.
+
+
+
+DEUXIEME PARTIE
+
+
+
+I
+
+MES CAOUTCHOUCS
+
+Quand je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit
+etre a cette heure aussi vieux qu'un vieux baobab de l'Afrique centrale,
+jamais je n'oublierai mon premier voyage a Paris en wagon de troisieme
+classe.
+
+C'etait dans les derniers jours de fevrier; il faisait encore tres
+froid. Au-dehors, un ciel gris, le vent, le gresil, les collines
+chauves, des prairies inondees, de longues rangees de vignes mortes;
+au-dedans des matelots ivres qui chantaient, de gros paysans qui
+dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites
+vieilles avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout
+l'attirail du wagon des pauvres avec son odeur de pipe, d'eau-de-vie, de
+saucisse a l'ail et de paille moisie. Je crois y etre encore.
+
+En partant, je m'etais installe dans un coin, pres de la fenetre, pour
+voir le ciel; mais, a deux lieues de chez nous, un infirmier militaire
+me prit ma place, sous pretexte d'etre en face de sa femme, et voila le
+petit Chose, trop timide pour oser se plaindre, condamne a faire deux
+cents lieues entre ce gros vilain homme qui sentait la graine de lin et
+un grand tambour-major de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son
+epaule.
+
+Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours a la meme place,
+immobile entre mes deux bourreaux, la tete fixe et les dents serrees.
+Comme je n'avais pas d'argent ni de provisions, je ne mangeai rien de
+toute la route. Deux jours sans manger, c'est long! Il me restait bien
+encore une piece de quarante sous, mais je la gardais precieusement pour
+le cas ou, en arrivant a Paris, je ne trouverais pas l'ami Jacques a la
+gare, et malgre la faim j'eus le courage de n'y pas toucher. Le diable
+c'est qu'autour de moi on mangeait beaucoup dans le wagon. J'avais
+sous mes jambes un grand coquin de panier tres lourd, d'ou mon voisin
+l'infirmier tirait a tout moment des charcuteries variees qu'il
+partageait avec sa dame. Le voisinage de ce panier me rendit tres
+malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n'est pas la faim dont
+je souffris le plus en ce terrible voyage. J'etais parti de Sarlande
+sans souliers, n'ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces,
+qui me servaient la-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Tres joli,
+le caoutchouc; mais l'hiver, en troisieme classe... Dieu! que j'ai eu
+froid! C'etait a en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je
+prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures
+entieres pour essayer de les rechauffer. Ah! si Mme Eyssette m'avait
+vu!...
+
+Et bien, malgre la faim qui lui tordait le ventre, malgre ce froid cruel
+qui lui arrachait des larmes, le petit Chose etait bien heureux, et
+pour rien au monde il n'aurait cede cette place, cette demi-place qu'il
+occupait entre la Champenoise et l'infirmier. Au bout de toutes ces
+souffrances, il y avait Jacques, il y avait Paris.
+
+Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je fus reveille
+en sursaut, le train venait de s'arreter: tout le wagon etait en emoi.
+
+J'entendis l'infirmier dire a sa femme:
+
+"Nous y sommes.
+
+--Ou donc? demandai-je en me frottant les yeux.
+
+--A Paris, parbleu!"
+
+Je me precipitai vers la portiere. Pas de maisons. Rien qu'une campagne
+pelee, quelques becs de gaz, et ca et la de gros tas de charbon de
+terre; puis la-bas, dans le loin, une grande lumiere rouge et un
+roulement confus pareil au bruit de la mer. De portiere en portiere, un
+homme allait, avec une petite lanterne, en criant: "Paris! Paris! Vos
+billets!" Malgre moi, je rentrai la tete par un mouvement de terreur.
+C'etait Paris.
+
+Ah! grande ville feroce, comme le petit Chose avait raison d'avoir peur
+de toi!
+
+Cinq minutes apres, nous entrions dans la gare. Jacques etait la depuis
+une heure. Je l'apercus de loin avec sa longue taille un peu voutee
+et ses grands bras de telegraphe qui me faisaient signe derriere le
+grillage. D'un bond je fus sur lui.
+
+"Jacques! mon frere!...
+
+--Ah! cher enfant!"
+
+Et nos deux ames s'etreignirent de toute la force de nos bras.
+Malheureusement les gares ne sont pas organisees pour ces belles
+etreintes. Il y a la salle des voyageurs, la salle des bagages; mais il
+n'y a pas la salle des effusions, il n'y a pas la salle des ames. On
+nous bousculait, on nous marchait dessus.
+
+"Circulez! circulez!" nous criaient les gens de l'octroi.
+
+Jacques me dit tout bas: "Allons-nous-en. Demain, j'enverrai chercher ta
+malle." Et, bras dessus bras dessous, legers comme nos escarcelles, nous
+nous mimes en route pour le Quartier latin.
+
+J'ai essaye bien souvent, depuis, de me rappeler l'impression exacte que
+me fit Paris cette nuit-la: mais les choses, comme les hommes,
+prennent, la premiere fois que nous les voyons, une physionomie toute
+particuliere, qu'ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris de mon
+arrivee, je n'ai jamais pu me le reconstruire. C'est comme une ville
+brumeuse que j'aurais traversee tout enfant, il y a des annees, et ou je
+ne serais plus retourne depuis lors.
+
+Je me souviens d'un pont de bois sur une riviere toute noire, puis d'un
+grand quai desert et d'un immense jardin au long de ce quai. Nous nous
+arretames un moment devant ce jardin. A travers les grilles qui le
+bordaient, on voyait confusement des huttes, des pelouses, des flaques
+d'eau, des arbres luisants de givre.
+
+"C'est le Jardin des plantes, me dit Jacques. Il y a la une quantite
+considerable d'ours blancs, de singes, de boas, d'hippopotames..."
+
+En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque
+rugissement, sortaient de cette ombre.
+
+Moi, serre contre mon frere, je regardais de tous mes yeux a travers les
+grilles, et melant dans un meme sentiment de terreur ce Paris inconnu,
+ou j'arrivais de nuit, et ce jardin mysterieux, il me semblait que je
+venais de debarquer dans une grande caverne noire, pleine de betes
+feroces qui allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n'etais pas
+seul: j'avais Jacques pour me defendre... Ah! Jacques! Jacques! Pourquoi
+ne t'ai-je pas toujours eu?
+
+Nous marchames encore longtemps, longtemps, par des rues noires,
+interminables; puis, tout a coup, Jacques s'arreta sur une petite place
+ou il y avait une eglise.
+
+"Nous voici a Saint-Germain-des-Pres, me dit-il. Notre chambre est
+la-haut.
+
+--Comment! Jacques!... dans le clocher?...
+
+--Dans le clocher meme... C'est tres commode pour savoir l'heure."
+
+Jacques exagerait un peu. Il habitait, dans la maison a cote de
+l'eglise, une petite mansarde au cinquieme ou sixieme etage, et sa
+fenetre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste a la hauteur du
+cadran.
+
+En entrant, je poussai un cri de joie. "Du feu! quel bonheur!" Et tout
+de suite je courus a la cheminee presenter mes pieds a la flamme, au
+risque de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s'apercut de
+l'etrangete de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire.
+
+"Mon cher, me dit-il, il y a une foule d'hommes celebres qui sont
+arrives a Paris en sabots, et qui s'en vantent. Toi, tu pourras dire que
+tu y es arrive en caoutchoucs: c'est bien plus original. En attendant,
+mets ces pantoufles, et entamons le pate."
+
+Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui
+attendait dans un coin, toute servie.
+
+
+
+II
+
+DE LA PART DU CURE DE SAINT-NIZIER
+
+Dieu! qu'on etait bien cette nuit-la dans la chambre de Jacques! Quels
+joyeux reflets clairs la cheminee envoyait sur notre nappe! Et ce vieux
+vin cachete, comme il sentait les violettes! Et ce pate, quelle belle
+croute en or bruni il vous avait! Ah! de ces pates-la, on n'en fait
+plus maintenant; tu n'en boiras plus jamais de ces vins-la, mon pauvre
+Eyssette!
+
+De l'autre cote de la table, en face, tout en face de moi, Jacques me
+versait a boire: et, chaque fois que je levais les yeux, je voyais son
+regard tendre comme celui d'une mere, qui me riait doucement. Moi,
+j'etais si heureux d'etre la que j'en avais positivement la fievre. Je
+parlais, je parlais!
+
+"Mange donc", me disait Jacques en me remplissant mon assiette; mais je
+parlais toujours et je ne mangeais pas. Alors, pour me faire taire,
+il se mit a bavarder, lui aussi, et me narra longuement, sans prendre
+haleine, tout ce qu'il avait fait depuis plus d'un an que nous ne nous
+etions pas vus.
+
+"Quand tu fus parti, me disait-il--et les choses les plus tristes, il
+les contait toujours avec son divin sourire resigne--, quand tu fus
+parti, la maison devint tout a fait lugubre. Le pere ne travaillait
+plus; il passait tout son temps dans le magasin a jurer contre les
+revolutionnaires et a me crier que j'etais un ane, ce qui n'avancait
+pas les affaires. Des billets protestes tous les matins, des descentes
+d'huissiers tous les deux jours! chaque coup de sonnette nous faisait
+sauter le coeur. Ah! tu t'en es alle au bon moment.
+
+"Au bout d'un mois de cette terrible existence, mon pere partit pour
+la Bretagne au compte de la Compagnie vinicole, et Mme Eyssette chez
+l'oncle Baptiste. Je les embarquai tous les deux. Tu penses si j'en ai
+verse de ces larmes. Derriere eux, tout notre pauvre mobilier fut vendu,
+oui, mon cher, vendu dans la rue, sous mes yeux, devant notre porte;
+et c'est bien penible va! de voir son foyer s'en aller ainsi piece par
+piece. On ne se figure pas combien elles font partie de nous-memes,
+toutes ces choses de bois ou d'etoffe que nous avons dans nos maisons.
+Tiens! quand on a enleve l'armoire au linge, tu sais, celle qui a sur
+ses panneaux des amours roses avec des violons, j'ai eu envie de courir
+apres l'acheteur et de crier bien fort: "Arretez-le!" Tu comprends ca,
+n'est-ce pas?
+
+"De tout notre mobilier, je ne gardai qu'une chaise, un matelas et un
+balai; ce balai me fut tres utile, tu vas Voir.
+
+J'installai ces richesses dans un coin de notre maison de la rue
+Lanterne, dont le loyer etait paye encore pour deux mois, et me voila
+occupant a moi tout seul ce grand appartement nu, froid, sans rideaux.
+Ah! mon ami, quelle tristesse! Chaque soir, quand je revenais de mon
+bureau, c'etait un nouveau chagrin et comme une surprise de me retrouver
+seul entre ces quatre murailles. J'allais d'une piece a l'autre, fermant
+les portes tres fort, pour faire du bruit. Quelquefois il me semblait
+qu'on m'appelait au magasin, et je criais: "J'y vais!" Quand j'entrais
+chez notre mere, je croyais toujours que j'allais la trouver tricotant
+tristement dans son fauteuil, pres de la fenetre...
+
+"Pour comble de malheur, les babarottes reparurent. Ces horribles
+petites betes, que nous avions eu tant de peine a combattre en arrivant
+a Lyon, apprirent sans doute votre depart et tenterent une nouvelle
+invasion, bien plus terrible encore que la premiere. D'abord j'essayai
+de resister. Je passai mes soirees dans la cuisine, ma bougie d'une
+main, mon balai de l'autre, a me battre comme un lion, mais toujours en
+pleurant. Malheureusement j'etais seul, et j'avais beau me multiplier,
+ce n'etait plus comme au temps d'Annou. Du reste, les babarottes, elles
+aussi, arrivaient en plus grand nombre. Je suis sur que toutes celles
+de Lyon--et Dieu sait s'il y en a dans cette grosse ville
+humide!--s'etaient levees en masse pour venir assieger notre maison.
+La cuisine en etait toute noire, je fus oblige de la leur abandonner.
+Quelquefois je les regardais avec terreur par le trou de la serrure. Il
+y en avait des milliards de mille... Tu crois peut-etre que ces maudites
+betes s'en tinrent la! Ah! bien oui! tu ne connais pas ces gens du Nord.
+C'est envahissant comme tout. De la cuisine, malgre portes et serrures,
+elles passerent dans la salle a manger, ou j'avais fait mon lit. Je me
+transportai dans le magasin, puis dans le salon. Tu ris! j'aurais voulu
+t'y voir.
+
+"De piece en piece, les damnees babarottes me pousserent jusqu'a notre
+ancienne petite chambre, au fond du corridor. La, elles me laisserent
+deux a trois jours de repit; puis un matin, en m'eveillant, j'en apercus
+une centaine qui grimpaient silencieusement le long de mon balai,
+pendant qu'un autre corps de troupe se dirigeait en bon ordre vers mon
+lit. Prive de mes armes, force dans mes derniers redans, je n'avais plus
+qu'a fuir. C'est ce que je fis. J'abandonnai aux babarottes le matelas,
+la chaise, le balai, et je m'en fus de cette horrible maison de la rue
+Lanterne, pour n'y plus revenir.
+
+"Je passais encore quelques mois a Lyon, mais bien longs, bien noirs,
+bien larmoyants. A mon bureau, on ne m'appelait plus que sainte
+Madeleine. Je n'allais nulle part. Je n'avais pas un ami.. Ma seule
+distraction, c'etait tes lettres... Ah! mon Daniel, quelle jolie facon
+tu as de dire les choses! Je suis sur que tu pourrais ecrire dans les
+journaux, si tu voulais. Ce n'est pas comme moi. Figure-toi qu'a force
+d'ecrire sous la dictee j'en suis arrive a etre a peu pres aussi
+intelligent qu'une machine a coudre. Impossible de rien trouver par
+moi-meme. M. Eyssette avait bien raison de me dire: "Jacques, tu es un
+ane." Apres tout, ce n'est pas si mal d'etre un ane. Les anes sont de
+braves betes, patientes, fortes, laborieuses, le coeur bon et les reins
+solides... Mais revenons a mon histoire.
+
+"Dans toutes les lettres, tu me parlais de la reconstruction du foyer,
+et, grace a ton eloquence, j'avais comme toi pris feu pour cette grande
+idee. Malheureusement, ce que je gagnais a Lyon suffisait a peine pour
+me faire vivre. C'est alors que la pensee me vint de m'embarquer pour
+Paris. Il me semblait que la je serais plus a meme de venir en aide a
+la famille, et que je trouverais tous les materiaux necessaires a notre
+fameuse reconstruction. Mon voyage fut donc decide; seulement je pris
+mes precautions. Je ne voulais pas tomber dans les rues de Paris comme
+un pierrot sans plumes. C'est bon pour toi, mon Daniel: il y a des
+graces d'etat pour les jolis garcons; mais moi, un grand pleurard!
+
+"J'allai donc demander quelques lettres de recommandation a notre ami
+le cure de Saint-Nizier. C'est un homme tres bien pose dans le faubourg
+Saint-Germain. Il me donna deux lettres, l'une pour un comte, l'autre
+pour un duc. Je me mets bien, comme tu vois. De la je m'en fus trouver
+un tailleur qui, sur ma bonne mine, consentit a me faire credit d'un bel
+habit noir avec ses dependances, gilet, pantalon, _et caetera_. Je
+mis mes lettres de recommandation dans mon habit, mon habit dans une
+serviette, et me voila parti, avec trois louis en poche: 35 francs pour
+mon voyage et 25 pour voir venir.
+
+"Le lendemain de mon arrivee a Paris, des sept heures du matin, j'etais
+dans les rues, en habit noir et en gants jaunes. Pour ta gouverne, petit
+Daniel, ce que je faisais la etait tres ridicule. A sept heures du
+matin, a Paris, tous les habits noirs sont couches, ou doivent l'etre.
+Moi, je l'ignorais; et j'etais tres fier de promener le mien parmi ces
+grandes rues, en faisant sonner mes escarpins neufs. Je croyais aussi
+qu'en sortant de bonne heure j'aurais plus de chances pour rencontrer la
+Fortune. Encore une erreur: la Fortune a Paris ne se leve pas matin. "Me
+voila donc trottant par le faubourg Saint-Germain avec mes lettres de
+recommandation en poche.
+
+"J'allai d'abord chez le comte, rue de Lille; puis chez le duc, rue
+Saint-Guillaume: Aux deux endroits, je trouvai les gens de service en
+train de laver les cours et de faire reluire les cuivres des sonnettes.
+Quand je dis a ces faquins que je venais parler a leurs maitres de la
+part du cure de Saint-Nizier, ils me rirent au nez en m'envoyant des
+seaux d'eaux dans les jambes... Que veux-tu, mon cher? c'est ma faute,
+aussi: il n'y a que les pedicures qui vont chez les gens a cette
+heure-la. Je me le tins pour dit.
+
+"Tel que je te connais, toi, je suis sur qu'a ma place tu n'aurais
+jamais ose retourner dans ces maisons et affronter les regards moqueurs
+de la valetaille. Eh bien, moi, j'y retournai avec aplomb le jour meme,
+dans l'apres-midi, et, comme le matin, je demandai aux gens de service
+de m'introduire aupres de leurs maitres, toujours de la part du cure
+de Saint-Nizier. Bien m'en prit d'avoir ete brave: ces deux messieurs
+etaient visibles et je fus tout de suite introduit. Je trouvai deux
+hommes et deux accueils bien differents. Le comte de la rue de Lille
+me recut tres froidement. Sa longue figure maigre, serieuse jusqu'a la
+solennite, m'intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots a lui
+dire. Lui de son cote me parla a peine. Il regarda la lettre du cure
+de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser
+mon adresse, et me congedia d'un geste glacial, en me disant: "Je
+m'occuperai de vous; inutile que vous reveniez. Si je trouve quelque
+chose, je vous ecrirai."
+
+"Le diable soit de l'homme! Je sortis de chez lui, transi jusqu'aux
+moelles. Heureusement la reception qu'on me fit rue Saint-Guillaume
+avait de quoi me rechauffer le coeur. J'y trouvai le duc le plus rejoui,
+le plus epanoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme
+il l'aimait, son cher cure de Saint-Nizier! et comme tout ce qui venait
+de la serait sur d'etre bien accueilli rue Saint-Guillaume!... Ah! le
+bon homme! le brave duc! Nous fumes amis tout de suite. Il m'offrit une
+pincee de tabac a la bergamote, me tira le bout de l'oreille, et me
+renvoya avec une tape sur la joue et d'excellentes paroles:
+
+"--Je me charge de votre affaire. Avant peu, j'aurai ce qu'il vous faut.
+D'ici la, venez me voir aussi souvent que vous voudrez."
+
+"Je m'en allai ravi.
+
+"Je passai deux jours sans y retourner, par discretion. Le troisieme
+jour seulement, je poussai jusqu'a l'hotel de la rue Saint-Guillaume.
+Un grand escogriffe bleu et or me demanda mon nom. Je repondis d'un air
+suffisant:
+
+"--Dites que c'est de la part du cure de Saint-Nizier."
+
+"Il revint au bout d'un moment.
+
+"--M. le duc est tres occupe. Il prie monsieur de l'excuser et de
+vouloir bien passer un autre jour."
+
+"Tu penses si je l'excusai, ce pauvre duc!
+
+"Le lendemain, je revins a la meme heure. Je trouvai le grand escogriffe
+bleu de la veille, perche comme un ara sur le perron. Du plus loin qu'il
+m'apercut, il me dit gravement:
+
+"--M. le duc est sorti.
+
+"--Ah! tres bien! repondis-je, je reviendrai. Dites-lui, je vous prie,
+que c'est la personne de la part du cure de Saint-Nizier."
+
+"Le lendemain, je revins encore; les jours suivants aussi, mais toujours
+avec le meme insucces. Une fois le duc etait au bain, une autre fois a
+la messe, un jour au jeu de paume, un autre jour avec du monde.--Avec
+du monde! En voila une formule. Eh bien, et moi, je ne suis donc pas du
+monde?
+
+"A la fin, je me trouvais si ridicule avec mon eternel: "De la part du
+cure de Saint-Nizier", que je n'osais plus dire de la part de qui je
+venais. Mais le grand ara bleu du perron ne me laissait jamais partir
+sans me crier, avec une gravite imperturbable:
+
+"Monsieur est sans doute la personne qui vient de la part du cure de
+Saint-Nizier?"
+
+"Et cela faisait beaucoup rire d'autres aras bleus qui flanaient par la
+dans les cours. Tas de coquins! Si j'avais pu leur allonger quelques
+coups de trique de ma part a moi, et non de celle du cure de
+Saint-Nizier!
+
+"Il y avait dix jours environ que j'etais a Paris, lorsqu'un soir,
+en revenant l'oreille basse d'une de ces visites a la rue
+Saint-Guillaume--je m'etais jure d'y aller jusqu'a ce qu'on me mit a
+la porte--, je trouvai chez mon portier une petite lettre. Devine de
+qui?... Une lettre du comte, mon cher, du comte de la rue de Lille,
+qui m'engageait a me presenter sans retard chez son ami le marquis
+d'Hacqueville. On demandait un secretaire.... Tu penses, quelle joie! et
+aussi quelle lecon! Cet homme froid et sec, sur lequel je comptais si
+peu, c'etait justement lui qui s'occupait de moi, tandis que l'autre, si
+accueillant, me faisait faire depuis huit jours le pied de grue sur son
+perron, expose, ainsi que le cure de Saint-Nizier, aux rires insolents
+des aras bleus et or.... C'est la la vie, mon cher; et a Paris on
+l'apprend vite.
+
+"Sans perdre une minute, je courus chez le marquis d'Hacqueville. Je
+trouvai un petit vieux, fretillant, sec, tout en nerfs, alerte et gai
+comme une abeille. Tu verras quel joli type. Une tete d'aristocrate,
+fine et pale, des cheveux droits comme des quilles, et rien qu'un oeil,
+l'autre est mort d'un coup d'epee, voila longtemps. Mais celui qui reste
+est si brillant, si vivant, si parlant, si interrogeant, qu'on ne peut
+pas dire que le marquis est borgne. Il a deux yeux dans le meme oeil,
+voila tout.
+
+"Quand j'arrivai devant ce singulier petit vieillard, je commencai par
+lui debiter quelques banalites de circonstance; mais il m'arreta net:
+
+"--Pas de phrases! me dit-il. Je ne les aime pas. Venons aux faits,
+voici. J'ai entrepris d'ecrire mes memoires. Je m'y suis malheureusement
+pris un peu tard, et je n'ai plus de temps a perdre, commencant a me
+faire tres vieux. J'ai calcule qu'en employant tous mes instants, il me
+fallait encore trois annees de travail pour terminer mon oeuvre. J'ai
+soixante-dix ans, les jambes sont en deroute; mais la tete n'a pas
+bouge. Je peux donc esperer aller encore trois ans et mener mes memoires
+a bonne fin. Seulement, je n'ai pas une minute de trop; c'est ce que mon
+secretaire n'a pas compris. Cet imbecile--un garcon fort intelligent, ma
+foi, dont j'etais enchante--s'est mis dans la tete d'etre amoureux et de
+vouloir se marier. Jusque-la il n'y a pas de mal. Mais voila-t-il pas
+que, ce matin, mon drole vient me demander deux jours de conge pour
+faire ses noces. Ah! bien oui! deux jours de conge! Pas une minute.
+
+"--Mais, monsieur le marquis....
+
+"--Il n'y a pas de "mais, monsieur le marquis...." Si vous vous en allez
+deux jours, vous vous en irez tout a fait.
+
+"--Je m'en vais, monsieur le marquis.
+
+"--Bon voyage!"
+
+"Et voila mon coquin parti.... C'est sur vous, mon cher garcon, que je
+compte pour le remplacer. Les conditions sont celles-ci: le secretaire
+vient chez moi le matin a huit heures; il apporte son dejeuner. Je dicte
+jusqu'a midi. A midi le secretaire dejeune tout seul, car je ne dejeune
+jamais. Apres le dejeuner du secretaire, qui doit etre tres court, on
+se remet a l'ouvrage. Si je sors, le secretaire m'accompagne; il a un
+crayon et du papier. Je dicte toujours: en voiture, a la promenade, en
+visite, partout! le soir, le secretaire dine avec moi. Apres le diner,
+nous relisons ce que j'ai dicte dans la journee. Je me couche a huit
+heures, et le secretaire est libre jusqu'au lendemain. Je donne cent
+francs par mois et le diner. Ce n'est pas le Perou; mais dans trois ans,
+les memoires termines, il y aura un cadeau, et un cadeau royal, foi
+d'Hacqueville! ce que je demande, c'est qu'on soit exact, qu'on ne se
+marie pas, et qu'on sache ecrire tres vite sous la dictee. Savez-vous
+ecrire sous la dictee?
+
+"--Oh! parfaitement, monsieur le marquis", repondis-je avec une forte
+envie de rire.
+
+"C'etait si comique, en effet, cet acharnement du destin a me faire
+ecrire sous la dictee toute ma vie!...
+
+"--Eh bien, alors, mettez-vous la, reprit le marquis. Voici du papier et
+de l'encre. Nous allons travailler tout de suite. J'en suis au chapitre
+XXIV: _Mes demeles avec M. de Villele_. Ecrivez...."
+
+"Et le voila qui se met a me dicter d'une petite voix de cigale, en
+sautillant d'un bout de la piece a l'autre.
+
+"C'est ainsi, mon Daniel, que je suis entre chez cet original, lequel
+est au fond un excellent homme. Jusqu'a present, nous sommes tres
+contents l'un de l'autre; hier au soir, en apprenant ton arrivee, il a
+voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nous
+en sert une comme cela tous les jours a notre diner, c'est te dire si
+l'on dine bien. Le matin, par exemple, j'apporte mon dejeuner; et tu
+rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d'Italie dans une fine
+assiette de Moustiers, sur une nappe a blason. Ce que le bonhomme en
+fait, ce n'est pas par avarice, mais pour eviter a son vieux cuisinier,
+M. Pilois, la fatigue de me preparer mon dejeuner.... En somme, la vie
+que je mene n'est pas desagreable. Les memoires du marquis sont fort
+instructifs, j'apprends sur M. Decazes et M. de Villele une foule de
+choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l'autre. A
+huit heures du soir, je suis libre. Je vais lire les journaux dans
+un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour a notre ami
+Pierrotte.... Est-ce que tu te rappelles, l'ami Pierrotte? tu sais!
+Pierrotte des Cevennes, le frere de lait de maman. Aujourd'hui Pierrotte
+n'est plus Pierrotte: c'est M. Pierrotte comme les deux bras. Il a un
+beau magasin de porcelaines au passage du Saumon; et comme il aimait
+beaucoup Mme Eyssette, j'ai trouve sa maison ouverte a tous battants.
+Pendant les soirees d'hiver, c'etait une ressource.... Mais maintenant
+que te voila, je ne suis plus en peine pour mes soirees.... Ni toi non
+plus, n'est-ce pas, frerot? Oh! Daniel, mon Daniel, que je suis content?
+Comme nous allons etre heureux!..."
+
+
+
+III
+
+MA MERE JACQUES
+
+Jacques a fini son odyssee, maintenant c'est le tour de la mienne.
+Le feu qui meurt a beau nous faire signe: "Allez vous coucher, mes
+enfants", les bougies ont beau crier: "Au lit! au lit! Nous sommes
+brulees jusqu'aux bobeches."--"On ne vous ecoute pas", leur dit Jacques
+en riant, et notre veillee continue.
+
+Vous comprenez! ce que je raconte a mon frere l'interesse beaucoup.
+C'est la vie du petit Chose au college de Sarlande; cette triste vie que
+le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et feroces,
+les persecutions, les haines, les humiliations, les clefs de M.
+Viot toujours en colere, la petite chambre sous les combles ou l'on
+etouffait, les trahisons, les nuits de larmes; et puis aussi--car
+Jacques est si bon qu'on peut tout lui dire--, ce sont les debauches du
+cafe Barbette, l'absinthe avec les caporaux, les dettes, l'abandon de
+soi-meme, tout enfin, jusqu'au suicide et la terrible prediction de
+l'abbe Germane: "Tu seras un enfant toute ta vie."
+
+Les coudes sur la table, la tete dans ses mains, Jacques ecoute jusqu'au
+bout ma confession sans l'interrompre. De temps en temps, je le vois qui
+frissonne et je l'entends dire: "Pauvre petit! pauvre petit!"
+
+Quand j'ai fini, il se leve, me prend les mains et me dit d'une voix
+douce qui tremble: "L'abbe Germane avait raison: vois-tu! Daniel, tu es
+un enfant, un petit enfant incapable d'aller seul dans la vie, et tu
+as bien fait de te refugier pres de moi. Des aujourd'hui tu n'es plus
+seulement mon frere, tu es mon fils aussi, et puisque notre mere est
+loin, c'est moi qui la remplacerai. Le veux-tu? dis, Daniel! Veux-tu que
+je sois ta mere Jacques? Je ne t'ennuierai pas beaucoup, tu verras. Tout
+ce que je te demande, c'est de me laisser toujours marcher a cote de toi
+et de te tenir la main. Avec cela, tu peux etre tranquille et regarder
+la vie en face, comme un homme: elle ne te mangera pas."
+
+Pour toute reponse, je lui saute au cou: "O ma mere Jacques, que tu es
+bon!"--Et me voila pleurant a chaudes larmes sans pouvoir m'arreter,
+tout a fait comme l'ancien Jacques, de Lyon. Le Jacques d'aujourd'hui ne
+pleure plus, lui; la citerne est a sec, comme il dit. Quoi qu'il arrive,
+il ne pleurera plus jamais.
+
+A ce moment, sept heures sonnent. Les vitres s'allument. Une lueur pale
+entre dans la chambre en frissonnant.
+
+"Voila le jour, Daniel, dit Jacques. Il est temps de dormir. Couche-toi
+vite... tu dois en avoir besoin.
+
+--Et toi, Jacques?
+
+--Oh! moi, je n'ai pas deux jours de chemin de fer dans les reins...
+D'ailleurs, avant d'aller chez le marquis, il faut que je rapporte
+quelques livres au cabinet de lecture et je n'ai pas de temps a
+perdre... tu sais que le d'Hacqueville ne plaisante pas... Je rentrerai
+ce soir a huit heures... Toi, quand tu te seras bien repose, tu sortiras
+un peu. Surtout je te recommande."
+
+Ici ma mere Jacques commence a me faire une foule de recommandations
+tres importantes pour un nouveau debarque comme moi; par malheur,
+tandis qu'il me les fait, je me suis etendu sur le lit, et sans dormir
+precisement, je n'ai deja plus les idees bien nettes. La fatigue, le
+pate, les larmes... Je suis aux trois quarts assoupi... J'entends d'une
+facon confuse quelqu'un qui me parle d'un restaurant tout pres d'ici,
+d'argent dans mon gilet, de ponts a traverser, de boulevards a
+suivre, de sergents de ville a consulter, et du clocher de
+Saint-Germain-des-Pres comme point de ralliement. Dans mon demi-sommeil,
+c'est surtout ce clocher de Saint-Germain qui m'impressionne. Je vois
+deux, cinq, dix clochers de Saint-Germain ranges autour de mon lit comme
+des poteaux indicateurs. Parmi tous ces clochers, quelqu'un va et vient
+dans la chambre, tisonne le feu, ferme les rideaux des croisees, puis
+s'approche de moi, me pose un manteau sur les pieds, m'embrasse au front
+et s'eloigne doucement avec un bruit de porte...
+
+Je dormais depuis quelques heures, et je crois que j'aurais dormi
+jusqu'au retour de ma mere Jacques, quand le son d'une cloche me
+reveilla subitement. C'etait la cloche de Sarlande, l'horrible cloche de
+fer qui sonnait comme autrefois: "Dig! dong! reveillez-vous! dig! dong!
+habillez-vous!" D'un bond je fus au milieu de la chambre, la bouche
+ouverte pour crier comme au dortoir: "Allons, messieurs!" Puis, quand je
+m'apercus que j'etais chez Jacques, je partis d'un grand eclat de rire
+et je me mis a gambader follement par la chambre. Ce que j'avais pris
+pour la cloche de Sarlande, c'etait la cloche d'un atelier du voisinage
+qui sonnait sec et feroce comme celle de la-bas. Pourtant la cloche
+du college avait encore quelque chose de plus mechant, de plus enfer.
+Heureusement elle etait a deux cents lieues; et, si fort qu'elle sonnat,
+je ne risquais plus de l'entendre.
+
+J'allai a la fenetre, et je l'ouvris. Je m'attendais presque a voir
+au-dessous de moi la cour des grands avec ses arbres melancoliques et
+l'homme aux clefs rasant les murs...
+
+Au moment ou j'ouvrais, midi sonnait partout. La grosse tour de
+Saint-Germain tinta la premiere ses douze coups de l'angelus a la suite,
+presque dans mon oreille. Par la fenetre ouverte, les grosses notes
+lourdes tombaient chez Jacques trois par trois, se crevaient en tombant
+comme des bulles sonores, et remplissaient de bruit toute la chambre. A
+l'angelus de Saint-Germain, les autres angelus de Paris repondirent sur
+des timbres divers... En bas, Paris grondait, invisible... Je restai la
+un moment a regarder luire dans la lumiere les domes, les fleches, les
+tours; puis tout a coup, le bruit de la ville montant jusqu'a moi, il
+me vint je ne sais quelle folle envie de plonger, de me rouler dans ce
+bruit, dans cette foule, dans cette vie, dans ces passions, et je me dis
+avec ivresse:
+
+"Allons voir Paris!"
+
+
+
+IV
+
+LA DISCUSSION DU BUDGET
+
+Ce jour-la plus d'un Parisien a du dire en rentrant chez lui, le soir,
+pour se mettre a table: "Quel singulier petit bonhomme j'ai rencontre
+aujourd'hui!" Le fait est qu'avec ses cheveux trop longs, son pantalon
+trop court, ses caoutchoucs, ses bas bleus, son bouquet departemental et
+cette solennite de demarche particuliere a tous les etres trop petits,
+le petit Chose devait etre tout a fait comique.
+
+C'etait justement une journee de la fin de l'hiver, une de ces journees
+tiedes et lumineuses, qui, a Paris, souvent sont plus le printemps que
+le printemps lui-meme. Il y avait beaucoup de monde dehors. Un peu
+etourdi par le va-et-vient bruyant de la rue, j'allais devant moi,
+timide, et le long des murs. On me bousculait, je disais "pardon!" et je
+devenais tout rouge. Aussi je me gardais bien de m'arreter devant les
+magasins et, pour rien au monde, je n'aurais demande ma route. Je
+prenais une rue, puis une autre, toujours tout droit. On me regardait.
+Cela me genait beaucoup. Il y avait des gens qui se retournaient sur
+mes talons et des yeux qui riaient en passant pres de moi; une fois
+j'entendis une femme dire a une autre: "Regarde donc celui-la." Cela me
+fit broncher... Ce qui m'embarrassait beaucoup aussi, c'etait l'oeil
+inquisiteur des sergents de ville. A tous les coins de rue, ce diable
+d'oeil silencieux se braquait sur moi curieusement; et, quand j'avais
+passe, je le sentais encore qui me suivait de loin et me brulait dans le
+dos. Au fond, j'etais un peu inquiet.
+
+Je marchai ainsi pres d'une heure, jusqu'a un grand boulevard plante
+d'arbres greles. Il y avait la tant de bruit, tant de gens, tant de
+voitures, que je m'arretai presque effraye.
+
+"Comment me tirer d'ici? pensai-je en moi-meme. Comment rentrer a la
+maison? Si je demande le clocher de Saint-Germain-des-Pres, on se
+moquera de moi. J'aurai l'air d'une cloche egaree qui revient de Rome,
+le jour de Paques."
+
+Alors, pour me donner le temps de prendre un parti, je m'arretai devant
+les affiches de theatre, de l'air affaire d'un homme qui fait son
+menu de spectacles pour le soir. Malheureusement les affiches, fort
+interessantes d'ailleurs, ne donnaient pas le moindre renseignement sur
+le clocher de Saint-Germain, et je risquais fort de rester la jusqu'au
+grand coup de trompette du jugement dernier, quand soudain ma mere
+Jacques parut a mes cotes. Il etait aussi etonne que moi.
+
+"Comment! c'est toi, Daniel! Que fais-tu la, bon Dieu?"
+
+Je repondis d'un petit air negligent:
+
+"Tu vois! je me promene."
+
+Ce bon garcon de Jacques me regardait avec admiration:
+
+"C'est qu'il est deja Parisien, vraiment!"
+
+Au fond, j'etais bien heureux de l'avoir, et je m'accrochai a son bras
+avec une joie d'enfant, comme a Lyon, quand M. Eyssette pere etait venu
+nous chercher sur le bateau.
+
+"Quelle chance que nous nous soyons rencontres! me dit Jacques. Mon
+marquis a une extinction de voix, et comme, heureusement, on ne peut pas
+dicter par gestes, il m'a donne conge jusqu'a demain.... Nous allons en
+profiter pour faire une grande promenade...."
+
+La-dessus, il m'entraine; et nous voila partis dans Paris, bien serres
+l'un contre l'autre et tout fiers de marcher ensemble.
+
+Maintenant que mon frere est pres de moi, la rue ne me fait plus peur.
+Je vais la tete haute, avec un aplomb de trompette aux zouaves, et gare
+au premier qui rira! Pourtant une chose m'inquiete. Jacques, chemin
+faisant, me regarde a plusieurs reprises d'un air piteux. Je n'ose lui
+demander pourquoi.
+
+"Sais-tu qu'ils sont tres gentils tes caoutchoucs? me dit-il au bout
+d'un moment.
+
+--N'est-ce pas, Jacques?
+
+--Oui, ma foi! tres gentils..." Puis, en souriant, il ajoute: "C'est
+egal, quand je serai riche, je t'acheterai une paire de bons souliers
+pour mettre dedans."
+
+Pauvre cher Jacques! il a dit cela sans malice; mais il n'en faut pas
+plus pour me decontenancer. Voila toutes mes hontes revenues. Sur ce
+grand boulevard ruisselant de clair soleil, je me sens ridicule avec mes
+caoutchoucs, et quoi que Jacques puisse me dire d'aimable en faveur de
+ma chaussure, je veux rentrer sur-le-champ.
+
+Nous rentrons. On s'installe au coin du feu, et le reste de la
+journee se passe gaiement a bavarder ensemble comme deux moineaux de
+gouttiere... Vers le soir, on frappe a notre porte. C'est un domestique
+du marquis avec ma malle.
+
+"Tres bien! dit ma mere Jacques. Nous allons inspecter un peu ta
+garde-robe."
+
+Pecaire! ma garde-robe!...
+
+L'inspection commence. Il faut voir notre mine piteusement comique en
+faisant ce maigre inventaire. Jacques, a genoux devant la malle, tire
+les objets l'un apres l'autre et les annonce a mesure.
+
+"Un dictionnaire... une cravate... un autre dictionnaire... Tiens! une
+pipe... tu fumes donc!... Encore une pipe... Bonte divine! que de
+pipes! Si tu avais seulement autant de chaussettes... Et ce gros livre,
+qu'est-ce que c'est?... Oh! oh!... _Cahier de punitions... Boucoyran
+500 lignes... Soubeyrol, 400 lignes... Boucoyran, 500 lignes..._
+_Boucoyran.... Boucoyran...._ Sapristi! tu ne le menageais pas, le nomme
+Boucoyran.... C'est egal, deux ou trois douzaines de chemises feraient
+bien mieux notre affaire."
+
+A cet endroit de l'inventaire, ma mere Jacques pousse un cri de
+surprise....
+
+"Misericorde! Daniel... qu'est-ce que je vois? Des vers! ce sont des
+vers.... Tu en fais donc toujours?... Cachottier, va! pourquoi ne m'en
+as-tu jamais parle dans tes lettres? Tu sais bien pourtant que je
+ne suis pas un profane.... J'ai fait des poemes, moi aussi, dans
+le temps.... Souviens-toi de _Religion! Religion! Poeme en douze
+chants!_.... Ca, monsieur le lyrique, voyons un peu tes poesies!...
+
+--Oh! non, Jacques, je t'en prie. Cela n'en vaut pas la peine.
+
+--Tous les memes, ces poetes, dit Jacques en riant. Allons! mets-toi la,
+et lis-moi tes vers; sinon je vais les lire moi-meme, et tu sais comme
+je lis mal!"
+
+Cette menace me decide; je commence ma lecture.
+
+Ce sont des vers que j'ai faits au college de Sarlande, sous les
+chataigniers de la Prairie, en surveillant les eleves.... Bons, ou
+mechants? Je ne m'en souviens guere; mais quelle emotion en les
+lisant!... Pensez donc! des poesies qu'on n'a jamais montrees a
+personne.... Et puis l'auteur de _Religion! Religion!_ n'est pas un juge
+ordinaire. S'il allait se moquer de moi? Pourtant, a mesure que je lis,
+la musique des rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la
+croisee, Jacques m'ecoute, impassible. Derriere lui, dans l'horizon,
+se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du
+toit, un chat maigre baille et s'etire en nous regardant; il a l'air
+renfrogne d'un societaire de la Comedie-Francaise ecoutant une
+tragedie.... Je vois tout cela du coin de l'oeil sans interrompre ma
+lecture.
+
+Triomphe inespere! A peine j'ai fini, Jacques enthousiasme quitte sa
+place et me saute au cou:
+
+"Oh! Daniel! que c'est beau! que c'est beau!"
+
+Je le regarde avec un peu de defiance.
+
+"Vraiment, Jacques, tu trouves?...
+
+--Magnifique, mon cher, magnifique!... Pense que tu avais toutes
+ces richesses dans ta malle et que tu n'en disais rien! C'est
+incroyable!..."
+
+Et voila ma mere Jacques qui marche a grands pas dans la chambre,
+parlant tout seul et gesticulant. Tout a coup, il s'arrete en prenant un
+air solennel:
+
+"Il n'y a plus a hesiter: Daniel, tu es poete, il faut rester poete et
+chercher ta vie de ce cote-la.
+
+--Oh! Jacques, c'est bien difficile... Les debuts surtout. On gagne si
+peu.
+
+--Bah! je gagnerai pour deux, n'aie pas peur.
+
+--Et le foyer, Jacques, le foyer que nous voulons reconstruire?
+
+--Le foyer! je m'en charge. Je me sens de force a le reconstruire a moi
+tout seul. Toi, tu l'illustreras, et tu penses comme nos parents seront
+fiers de s'asseoir a un foyer celebre!..."
+
+J'essaie encore quelques objections; mais Jacques a reponse a tout. Du
+reste, il faut le dire, je ne me defends que faiblement. L'enthousiasme
+fraternel commence a me gagner. La foi poetique me pousse a vue d'oeil,
+et je me sens deja par tout mon etre un prurigo lamartinien... Il y a un
+point, par exemple, sur lequel Jacques et moi nous ne nous entendons
+pas du tout. Jacques veut qu'a trente-cinq ans j'entre a l'Academie
+francaise. Moi, je m'y refuse energiquement. Foin de l'Academie! C'est
+vieux, demode, pyramide d'Egypte en diable.
+
+"Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de
+jeune sang dans les veines, a tous ces vieux Palais-Mazarin... Et puis
+Mme Eyssette sera si heureuse, songe donc!"
+
+Que repondre a cela? Le nom de Mme Eyssette est un argument sans
+replique. Il faut se resigner a endosser l'habit vert. Va donc pour
+l'Academie! Si mes collegues m'ennuient trop, je ferai comme Merimee, je
+n'irai jamais aux seances.
+
+Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de
+Saint-Germain carillonnent joyeusement, comme pour celebrer l'entree
+de Daniel Eyssette a l'Academie francaise. "Allons diner!" dit ma mere
+Jacques; et, tout fier de se montrer avec un academicien, il m'emmene
+dans une cremerie de la rue Saint-Benoit.
+
+C'est un petit restaurant de pauvres, avec une table d'hote au fond pour
+les habitues. Nous mangeons dans la premiere salle, au milieu de gens
+tres rapes, tres affames, qui raclent leurs assiettes silencieusement.
+"Ce sont presque tous des hommes de lettres", me dit Jacques a voix
+basse. Dans moi-meme, je ne puis m'empecher de faire a ce sujet quelques
+reflexions melancoliques; mais je me garde bien de les communiquer a
+Jacques de peur de refroidir son enthousiasme.
+
+Le diner est tres gai. M. Daniel Eyssette (de l'Academie francaise)
+montre beaucoup d'entrain, et encore plus d'appetit. Le repas fini, on
+se hate de remonter dans le clocher; et tandis que M. l'academicien
+fume sa pipe a califourchon sur la fenetre, Jacques, assis a sa table,
+s'absorbe dans un grand travail de chiffres qui parait l'inquieter
+beaucoup. Il se ronge les ongles, s'agite febrilement sur sa chaise,
+compte sur ses doigts, puis, tout a coup, se leve avec un cri de
+triomphe: "Bravo!... j'y suis arrive.
+
+--A quoi, Jacques?
+
+--A etablir notre budget, mon cher. Et je te reponds que ce n'etait
+pas une petite affaire. Pense! soixante francs par mois pour vivre a
+deux!...
+
+--Comment! soixante?... Je croyais que tu gagnais cent francs chez le
+marquis.
+
+--Oui! mais il y a la-dessus quarante francs par mois, a envoyer a Mme
+Eyssette pour la reconstruction du foyer.... Restent donc soixante
+francs. Nous avons quinze francs de chambre; comme tu vois, ce n'est pas
+cher; seulement, il faut que je fasse le lit moi-meme.
+
+--Je le ferai aussi, moi, Jacques.
+
+--Non, non. Pour un academicien, ce ne serait pas convenable. Mais
+revenons au budget.... Donc 15 francs de chambre, 5 francs de
+charbon--seulement 5 francs, parce que je vais le chercher moi-meme aux
+usines tous les mois--, restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons
+30 francs. Tu dineras a la cremerie ou nous sommes alles ce soir, c'est
+15 sous sans le dessert, et tu as vu qu'on n'est pas trop mal. Il te
+reste 5 sous pour ton dejeuner. Est-ce assez?
+
+--Je crois bien.
+
+--Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage....
+Quel dommage que je n'aie pas le temps! j'irais moi-meme au bateau....
+Restent 3 francs que j'emploie comme ceci: 30 sous pour mes dejeuners...
+dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon
+marquis, et je n'ai pas besoin d'un dejeuner aussi substantiel que
+le tien. Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac,
+timbres-poste et autres depenses imprevues. Cela nous fait juste nos
+soixante francs.... Hein! Crois-tu que c'est calcule?"
+
+Et Jacques enthousiasme, se met a gambader dans la chambre; puis,
+subitement, il s'arrete et prend un air consterne:
+
+"Allons, bon! le budget est a refaire... J'ai oublie quelque chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--Et la bougie!... Comment feras-tu, le soir, pour travailler, si tu
+n'as pas de bougie? C'est une depense indispensable, et une depense d'au
+moins cinq francs par mois.... Ou pourrait-on bien les decrocher,
+ces cinq francs-la?... L'argent du foyer est sacre, et sous aucun
+pretexte.... Eh! parbleu, j'ai notre affaire. Voici le mois de mars qui
+vient, et avec lui le printemps, la chaleur, le soleil.
+
+--Eh bien, Jacques?
+
+--Eh bien, Daniel, quand il fait chaud, le charbon est inutile: soit 5
+francs de charbon, que nous transformons en 5 francs de bougie; et voila
+le probleme resolu.... Decidement, je suis ne pour etre ministre des
+Finances.... Qu'en dis-tu? Cette fois, le budget tient sur ses jambes,
+et je crois que nous n'avons rien oublie.... Il y a bien encore la
+question des souliers et des vetements, mais je sais ce que je vais
+faire.... J'ai tous les jours ma soiree libre a partir de huit heures,
+je chercherai une place de teneur de livres chez quelque petit marchand.
+Bien sur que l'ami Pierrotte me trouvera cela facilement.
+
+--Ah! ca, Jacques, vous etes donc tres lies, toi et l'ami Pierrotte?...
+Est-ce que tu y vas souvent?
+
+--Oui, tres souvent. Le soir, on fait de la musique.
+
+--Tiens! Pierrotte est musicien.
+
+--Non! pas lui; sa fille.
+
+--Sa fille!... Il a donc une fille?... He! He! Jacques.... Est-elle
+jolie, Mlle Pierrotte?
+
+--Oh! tu m'en demandes trop pour une fois, mon petit Daniel.... Un autre
+jour, je te repondrai. Maintenant, il est tard; allons nous coucher."
+
+Et pour cacher l'embarras que lui causent mes questions, Jacques se met
+a border le lit activement avec un soin de vieille fille.
+
+C'est un lit de fer a une place, en tout pareil a celui dans lequel nous
+couchions tous les deux, a Lyon, rue Lanterne.
+
+"T'en souviens-tu, Jacques! de notre petit lit de la rue Lanterne, quand
+nous lisions des romans en cachette, et que M. Eyssette nous criait du
+fond de son lit, avec sa plus grosse voix: "Eteignez vite, ou je me
+leve!"
+
+Jacques se souvient de cela, et aussi de bien d'autres choses.... De
+souvenir en souvenir, minuit sonne a Saint-Germain qu'on ne songe pas
+encore a dormir.
+
+"Allons!... bonne nuit!" me dit Jacques resolument.
+
+Mais au bout de cinq minutes, je l'entends qui pouffe de rire sous sa
+couverture.
+
+"De quoi ris-tu, Jacques?...
+
+--Je ris de l'abbe Micou, tu sais, l'abbe Micou de la manecanterie....
+Te le rappelles-tu?...
+
+--Parbleu!..."
+
+Et nous voila partis a rire, a rire, a bavarder, a bavarder.... Cette
+fois, c'est moi qui suis raisonnable et qui dis:
+
+"Il faut dormir."
+
+Mais un moment apres, je recommence de plus belle:
+
+"Et Rouget, Jacques. Est-ce que tu t'en souviens?..."
+
+La-dessus, nouveaux eclats de rire et causeries a n'en plus finir....
+
+Soudain un grand coup de poing ebranle la cloison de mon cote, du cote
+de la ruelle. Consternation generale.
+
+"C'est Coucou-Blanc!... me dit Jacques tout bas dans l'oreille.
+
+--Coucou-Blanc! Qu'est-ce que cela?
+
+--Chut!... pas si haut.... Coucou-Blanc est notre voisine. Elle se
+plaint sans doute que nous l'empechons de dormir.
+
+--Dis donc, Jacques! quel drole de nom elle a, notre voisine!...
+Coucou-Blanc! Est-ce qu'elle est jeune?...
+
+--Tu pourras en juger toi-meme, mon cher. Un jour ou l'autre, vous vous
+rencontrerez dans l'escalier. Mais en attendant, dormons vite.... sans
+quoi Coucou-Blanc pourrait bien se facher encore."
+
+La-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de
+l'Academie francaise) s'endort sur l'epaule de son frere comme quand il
+avait dix ans.
+
+
+
+V
+
+COUCOU-BLANC ET LA DAME DU PREMIER
+
+Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Pres, dans le coin de
+l'eglise, a gauche et tout au bord des toits, une petite fenetre qui me
+serre le coeur chaque fois que je la regarde. C'est la fenetre de notre
+ancienne chambre; et, encore aujourd'hui, quand je passe par la, je me
+figure que le Daniel d'autrefois est toujours la-haut, assis a sa table
+contre la vitre, et qu'il sourit de pitie en voyant dans la rue le
+Daniel d'aujourd'hui triste et deja courbe.
+
+Ah! vieille horloge de Saint-Germain, que de belles heures tu m'as
+sonnees quand j'habitais la-haut, avec ma mere Jacques!... Est-ce que
+tu ne pourrais pas m'en sonner encore quelques-unes de ces heures de
+vaillance et de jeunesse? J'etais si heureux dans ce temps-la... Je
+travaillais de si bon coeur!...
+
+Le matin, on se levait avec le jour. Jacques, tout de suite, s'occupait
+du menage. Il allait chercher de l'eau, balayait la chambre, rangeait
+ma table. Moi, je n'avais le droit de toucher a rien. Si je lui disais:
+"Jacques, veux-tu que je t'aide?" Jacques se mettait a rire: "Tu n'y
+songes pas, Daniel. Et la dame du premier?" Avec ces deux mots gros
+d'allusions, il me fermait la bouche.
+
+Voici pourquoi.
+
+Pendant les premiers jours de notre vie a deux, c'etait moi qui etais
+charge de descendre chercher de l'eau dans la cour. A une autre heure
+de la journee, je n'aurais peut-etre pas ose! mais, le matin, toute la
+maison dormait encore, et ma vanite ne risquait pas d'etre rencontree
+dans l'escalier une cruche a la main. Je descendais, en m'eveillant, a
+peine vetu. A cette heure-la, la cour etait deserte. Quelquefois, un
+palefrenier en casaque rouge nettoyait ses harnais pres de la pompe.
+C'etait le cocher de la dame du premier, une jeune creole tres elegante
+dont on s'occupait beaucoup dans la maison. La presence de cet homme
+suffisait pour me gener; quand il etait la, j'avais honte, je pompais
+vite et je remontais avec ma cruche a moitie remplie. Une fois en haut,
+je me trouvais tres ridicule, ce qui ne m'empechait pas d'etre aussi
+gene le lendemain, si j'apercevais la casaque rouge dans la cour.... Or,
+un matin que j'avais eu la chance d'eviter cette formidable casaque, je
+remontais allegrement et ma cruche toute pleine, lorsque, a la
+hauteur du premier etage, je me trouvai face a face avec une dame qui
+descendait. C'etait la dame du premier.
+
+Droite et fiere, les yeux baisses sur un livre, elle allait lentement
+dans un flot d'etoffes soyeuses. A premiere vue, elle me parut belle,
+quoique un peu pale; ce qui me resta d'elle, surtout, c'est une petite
+cicatrice blanche qu'elle avait dans un coin, au-dessous de la levre. En
+passant devant moi, la dame leva les yeux. J'etais debout contre le mur,
+ma cruche a la main, tout rouge et tout honteux. Pensez! etre surpris
+ainsi comme un porteur d'eau, mal peigne, ruisselant, le cou nu, la
+chemise entrouverte... quelle humiliation! J'aurais voulu entrer dans la
+muraille.... La dame me regarda un moment bien en face d'un air de
+reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa.... Quand je
+remontai, j'etais furieux. Je racontai mon aventure a Jacques, qui se
+moqua beaucoup de ma vanite; mais le lendemain, il prit la cruche sans
+rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins;
+et moi, malgre mes remords, je le laissais faire: j'avais trop peur de
+rencontrer encore la dame du premier.
+
+Le menage fini, Jacques s'en allait chez son marquis, et je ne le
+revoyais plus que dans la soiree. Je passais mes journees tout seul, en
+tete-a-tete avec la Muse ou ce que j'appelais la Muse. Du matin au soir,
+la fenetre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet etabli, du
+matin au soir j'enfilais des rimes. De temps en temps un pierrot venait
+boire a ma gouttiere; il me regardait un moment d'un air effronte, puis
+il allait dire aux autres ce que je faisais, et j'entendais le bruit sec
+de leurs petites pattes sur les ardoises.... J'avais aussi les cloches
+de Saint-Germain qui me rendaient visite plusieurs fois dans le jour.
+J'aimais bien quand elles venaient me voir. Elles entraient bruyamment
+par la fenetre et remplissaient la chambre de musique. Tantot des
+carillons joyeux et fous precipitaient leurs doubles croches, tantot
+des glas noirs, lugubres, dont les notes tombaient une a une comme des
+larmes. Puis j'avais les angelus: l'angelus de midi, un archange aux
+habits de soleil qui entrait chez moi tout resplendissant de lumiere;
+l'angelus du soir, un seraphin melancolique qui descendait dans un rayon
+de lune et faisait toute la chambre humide en y secouant ses grandes
+ailes....
+
+La Muse, les pierrots, les cloches, je ne recevais jamais d'autres
+visites. Qui serait venu me voir? Personne ne me connaissait. A la
+cremerie de la rue Saint-Benoit, j'avais toujours soin de me mettre a
+une petite table a part de tout le monde; je mangeais vite, les
+yeux dans mon assiette; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau
+furtivement et je rentrais a toutes jambes. Jamais une distraction,
+jamais une promenade; pas meme la musique au Luxembourg. Cette timidite
+maladive que je tenais de Mme Eyssette etait encore augmentee par le
+delabrement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu'on n'avait
+pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je
+n'aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant,
+par ces jolis soirs mouilles des printemps parisiens, je rencontrais, en
+revenant de la cremerie, des volees d'etudiants en belle humeur, et de
+les voir s'en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands
+chapeaux, leurs pipes, leurs maitresses, cela me donnait des idees....
+Alors je remontais bien vite mes cinq etages, j'allumais ma bougie, et
+je me mettais au travail rageusement jusqu'a l'arrivee de Jacques.
+
+Quand Jacques arrivait, la chambre changeait d'aspect. Elle etait toute
+gaiete, bruit, mouvement. On chantait, on riait, on se demandait des
+nouvelles de la journee. "As-tu bien travaille? me disait Jacques, ton
+poeme avance-t-il?" Puis il me racontait quelque nouvelle invention de
+son original marquis, tirait de sa poche des friandises du dessert mises
+de cote pour moi, et s'amusait a me les voir croquer a belles dents.
+Apres quoi, je retournais a l'etabli aux rimes. Jacques faisait deux
+ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train,
+s'esquivait en me disant: "Puisque tu travailles, je vais _la-bas_
+passer un moment." _La-bas_, cela voulait dire chez Pierrotte; et si
+vous n'avez pas deja devine pourquoi Jacques allait si souvent _la-bas_,
+c'est que vous n'etes pas bien habile. Moi, je compris tout, des le
+premier jour, rien qu'a le voir lisser ses cheveux devant la glace avant
+de partir, et recommencer trois ou quatre fois son noeud de cravate;
+mais pour ne pas le gener, je faisais semblant de ne me douter de rien,
+et je me contentais de rire au-dedans de moi, en pensant des choses....
+
+Jacques parti, en avant les rimes! A cette heure-la je n'avais plus le
+moindre bruit; les pierrots, les angelus, tous mes amis etaient couches.
+Complet tete-a-tete avec la Muse.... Vers neuf heures, j'entendais
+monter dans l'escalier,--un petit escalier de bois qui faisait suite au
+grand. C'etait Mlle Coucou-Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir
+de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle emigrait effrontement
+chez la voisine et n'en bougeait pas.... Que pouvait-elle bien etre,
+cette mysterieuse Coucou-Blanc?... Impossible d'avoir le moindre
+renseignement a son endroit.... Si j'en parlais a Jacques, il prenait un
+petit air en dessous pour me dire: "Comment!... tu ne l'as pas encore
+rencontree, notre superbe voisine?" Mais, jamais il ne s'expliquait
+davantage. Moi je pensais: "Il ne veut pas que je la connaisse.... C'est
+sans doute une grisette du Quartier latin." Et cette idee m'embrasait la
+tete. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux--une
+grisette, quoi! Il n'y avait pas jusqu'a ce nom de Coucou-Blanc qui
+ne me parut plein de saveur, un de ces jolis sobriquets d'amour comme
+Musette ou Mimi Pinson. C'etait, dans tous les cas, une Musette bien
+sage et bien rangee que ma voisine, une Musette de Nanterre, qui
+rentrait tous les soirs a la meme heure, et toujours seule. Je savais
+cela pour avoir plusieurs jours de suite, a l'heure ou elle arrivait,
+applique mon oreille a sa cloison... Invariablement, voici ce que
+j'entendais: d'abord comme un bruit de bouteille qu'on debouche et
+rebouche plusieurs fois; puis au bout d'un moment, pouf! la chute d'un
+corps tres lourd sur le parquet; et presque aussitot une petite voix
+grele, tres aigue, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel
+air a trois notes, triste a faire pleurer. Sur cet air-la, il y avait
+des paroles, mais je ne les distinguais pas, excepte cependant
+les incomprehensibles syllabes que voici:--_Tolocototignan!_...
+_Tolocototignan!_...--qui revenaient de temps en temps dans la chanson
+comme un refrain plus accentue que le reste. Cette singuliere musique
+durait environ une heure; puis, sur un dernier _tolocototignan_, la voix
+s'arretait tout a coup; et je n'entendais plus qu'une respiration lente
+et lourde... Tout cela m'intriguait beaucoup.
+
+Un matin, ma mere Jacques, qui venait de chercher de l'eau, entra
+vivement chez nous avec un grand air de mystere et s'approchant de moi
+me dit tout bas:
+
+"Si tu veux voir notre voisine... chut!... elle est la."
+
+D'un bond je fus sur le palier... Jacques ne m'avait pas menti...
+Coucou-Blanc etait dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte; et
+je pus enfin la contempler... Oh! Dieu! Ce ne fut qu'une vision; mais
+quelle vision!... Imaginez une petite mansarde completement nue, a terre
+une paillasse, sur la cheminee une bouteille d'eau-de-vie, au-dessus de
+la paillasse un enorme et mysterieux fer a cheval pendu au mur comme un
+benitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible
+Negresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et
+frises comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge,
+sans rien dessus.... C'est ainsi que m'apparut pour la premiere fois ma
+voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes reves, la soeur de Mimi
+Pinson et de Bergerette.... O province romanesque, que ceci te serve de
+lecon!...
+
+"Eh bien, me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien, comment la
+trouves...." Il n'acheva pas sa phrase et, devant ma mine deconfite,
+partit d'un immense eclat de rire. J'eus le bon esprit de faire comme
+lui, et nous voila riant de toutes nos forces l'un en face de l'autre
+sans pouvoir parler. A ce moment, par la porte entrebaillee, une grosse
+tete noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitot en
+nous criant: "Blancs moquer Negre, pas joli." Vous pensez si nous rimes
+de plus belle....
+
+Quand notre gaiete fut un peu calmee, Jacques m'apprit que la Negresse
+Coucou-Blanc etait au service de la dame du premier; dans la maison, on
+l'accusait d'etre un peu sorciere: a preuve, le fer a cheval, symbole du
+culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi
+que tous les soirs, quand sa maitresse etait sortie. Coucou-Blanc
+s'enfermait dans sa mansarde, buvait de l'eau-de-vie jusqu'a tomber
+ivre morte, et chantait des chansons negres une partie de la nuit. Ceci
+m'expliquait tous les bruits mysterieux qui venaient de chez ma voisine:
+la bouteille debouchee, la chute sur le parquet, et l'air monotone a
+trois notes. Quant au _tolocototignan_, il parait que c'est une sorte
+d'onomatopee, tres repandue chez les Negres du Cap, quelque chose comme
+notre _lon, lan, la_; les Pierre Dupont en ebene mettent de ca dans
+toutes leurs chansons.
+
+A partir de ce jour, ai-je besoin de le dire? le voisinage de
+Coucou-Blanc ne me donna plus autant de distractions. Le soir, quand
+elle montait, mon coeur ne trottait plus si vite; jamais je ne me
+derangeais plus pour aller coller mon oreille a la cloison....
+Quelquefois pourtant, dans le silence de la nuit, les _tolocototignan_
+venaient jusqu'a ma table, et j'eprouvais je ne sais quel vague malaise
+en entendant ce triste refrain; on eut dit que je pressentais le role
+qu'il allait jouer dans ma vie....
+
+Sur ces entrefaites, ma mere Jacques trouva une place de teneur de
+livres a cinquante francs par mois chez un petit marchand de fer, ou il
+devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre
+garcon m'apprit cette bonne nouvelle, moitie content, moitie fache.
+"Comment feras-tu pour aller _la-bas_?" lui dis-je tout de suite. Il me
+repondit, les yeux pleins de larmes: "J'irai le dimanche." Et des lors,
+comme il l'avait dit, il n'alla plus _la-bas_ que le dimanche, mais cela
+lui coutait, bien sur.
+
+Quel etait donc ce _la-bas_ si seduisant qui tenait tant a coeur a
+ma mere Jacques?... Je n'aurais pas ete fache de le connaitre.
+Malheureusement on ne me proposait jamais de m'emmener; et moi, j'etais
+trop fier pour le demander. Le moyen d'ailleurs d'aller quelque part,
+avec mes caoutchoucs?... Un dimanche pourtant, au moment de partir chez
+Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d'embarras:
+
+"Est-ce que tu n'aurais pas envie de m'accompagner _la-bas_, petit
+Daniel? Tu leur ferais surement un grand plaisir.
+
+--Mais, mon cher, tu plaisantes....
+
+--Oui, je le sais bien.... Le salon de Pierrotte n'est guere la place
+d'un poete.... Ils sont la un tas de vieilles peaux de lapins....
+
+--Oh! ce n'est pas pour cela, Jacques; c'est seulement a cause de mon
+costume....
+
+--Tiens! au fait... je n'y songeais pas", dit Jacques.
+
+Et il partit comme enchante d'avoir une vraie raison pour ne pas
+m'emmener.
+
+A peine au bas de l'escalier, le voila qui remonte et vient vers moi
+tout essouffle.
+
+"Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette
+presentable, m'aurais-tu accompagne chez Pierrotte?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Eh bien: alors, viens... je vais t'acheter tout ce qu'il te faut, nous
+irons _la-bas_."
+
+Je le regardai, stupefait. "C'est la fin du mois, j'ai de l'argent",
+ajouta-t-il pour me convaincre. J'etais si content de l'idee des
+nippes fraiches que je ne remarquai pas l'emotion de Jacques ni le ton
+singulier dont il parlait. Ce n'est que plus tard que je songeai a
+tout cela. Pour le moment, je lui sautai au cou, et nous partimes chez
+Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, ou je m'habillai de neuf chez
+un fripier.
+
+
+
+VI
+
+LE ROMAN DE PIERROTTE
+
+Quand Pierrotte avait vingt ans, si on lui avait predit qu'un jour il
+succederait a M. Lalouette dans le commerce des porcelaines, qu'il
+aurait deux cent mille francs chez son notaire--Pierrotte, un
+notaire--et une superbe boutique a l'angle du passage du Saumon, on
+l'aurait beaucoup etonne.
+
+Pierrotte, a vingt ans, n'etait jamais sorti de son village, portait de
+gros _esclots_ en sapin des Cevennes, ne savait pas un mot de francais
+et gagnait cent ecus par an a elever des vers a soie; solide compagnon
+du reste, beau danseur de bourree, aimant rire et chanter la gloire,
+mais toujours d'une maniere honnete et sans faire de tort aux
+cabaretiers. Comme tous les gars de son age, Pierrotte avait une bonne
+amie, qu'il allait attendre le dimanche a la sortie des vepres pour
+l'emmener danser des gavottes sous les muriers. La bonne amie de
+Pierrotte s'appelait Roberte, la grande Roberte. C'etait une belle
+magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre comme lui,
+mais sachant tres bien lire et ecrire, ce qui, dans les villages
+cevenols, est encore plus rare qu'une dot. Tres fier de sa Roberte,
+Pierrotte comptait l'epouser des qu'il aurait tire au sort; mais, le
+jour du tirage arrive, le pauvre Cevenol--bien qu'il eut trempe trois
+fois sa main dans l'eau benite avant d'aller a l'urne--amena le n deg. 4...
+Il fallait partir. Quel desespoir!... Heureusement Mme Eyssette, qui
+avait ete nourrie, presque elevee par la mere de Pierrotte, vint au
+secours de son frere de lait et lui preta deux mille francs pour
+s'acheter un homme.--On etait riche chez les Eyssette dans ce
+temps-la!--L'heureux Pierrotte ne partit donc pas et put epouser sa
+Roberte; mais comme ces braves gens tenaient avant tout a rendre
+l'argent de Mme Eyssette et qu'en restant au pays ils n'y seraient
+jamais parvenus, ils eurent le courage de s'expatrier et marcherent sur
+Paris pour y chercher fortune.
+
+Pendant un an, on n'entendit plus parler de nos montagnards; puis, un
+beau matin, Mme Eyssette recut une lettre touchante, signee "Pierrotte
+et sa femme", qui contenait 300 francs, premiers fruits de leurs
+economies. La seconde annee, nouvelle lettre de "Pierrotte et sa femme"
+avec un dernier envoi de 1200 francs et des rien.--Sans doute, les
+affaires ne marchaient pas.--La quatrieme annee, troisieme lettre de
+"Pierrotte et sa femme" avec un dernier envoi de 1200 francs et des
+benedictions pour toute la famille Eyssette. Malheureusement, quand
+cette lettre arriva chez nous, nous etions en pleine debacle: on venait
+de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier....
+Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia de repondre a "Pierrotte et sa
+femme". Depuis lors, nous n'en eumes plus de nouvelles, jusqu'au jour ou
+Jacques, arrivant a Paris, trouva le bon Pierrotte--Pierrotte sans sa
+femme, helas!--installe dans le comptoir de l'ancienne maison Lalouette.
+
+Rien de moins poetique, rien de plus touchant que l'histoire de cette
+fortune. En arrivant a Paris, la femme de Pierrotte s'etait mise
+bravement a faire des menages. La premiere maison fut justement la
+maison Lalouette. Ces Lalouette etaient de riches commercants avares et
+maniaques, qui n'avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne,
+parce qu'il faut tout faire par soi-meme ("Monsieur, jusqu'a cinquante
+ans, j'ai fait mes culottes moi-meme!" disait le pere Lalouette avec
+fierte), et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe
+flamboyant d'une femme de menage a douze francs par mois. Dieu sait
+que ces douze francs-la, l'ouvrage les valait bien! La boutique,
+l'arriere-boutique, un appartement au quatrieme, deux seilles d'eau pour
+la cuisine a remplir tous les matins! Il fallait venir des Cevennes pour
+accepter de pareilles conditions; mais bah! la Cevenole etait jeune,
+alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure; en un
+tour de main, elle expediait ce gros ouvrage et, par-dessus le marche,
+montrait tout le temps aux deux vieillards son joli rire, qui valait
+plus de douze francs a lui tout seul... A force de belle humeur et de
+vaillance cette courageuse montagnarde finit par seduire ses patrons.
+On s'interessa a elle; on la fit causer; puis, un beau jour,
+spontanement--les coeurs les plus secs ont parfois de ces soudaines
+floraisons de bonte--, le vieux Lalouette offrit de preter un peu
+d'argent a Pierrotte pour qu'il put entreprendre un commerce a son idee.
+
+Voici quelle fut l'idee de Pierrotte: il se procura un vieux bidet, une
+carriole, et s'en alla d'un bout de Paris a l'autre en criant de toutes
+ses forces: "Debarrassez-vous de ce qui vous gene!" Notre finaud de
+Cevenol ne vendait pas, il achetait... quoi?... tout... Les pots casses,
+les vieux fers, les papiers, les bris de bouteilles, les meubles hors de
+service qui ne valent pas la peine d'etre vendus, les vieux galons dont
+les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu'on garde
+chez soi par habitude, par negligence, parce qu'on ne sait qu'en faire,
+tout ce qui gene!... Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout,
+ou du moins il acceptait tout; car le plus souvent on ne lui vendait
+pas, on lui donnait, on se debarrassait. "Debarrassez-vous de ce qui
+vous gene!"
+
+Dans le quartier Montmartre, le Cevenol etait tres populaire. Comme tous
+les petits commercants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha
+de la rue, il avait adopte une melopee personnelle et bizarre, que les
+menageres connaissaient bien... C'etait d'abord a pleins poumons le
+formidable: "Debarrassez-vous de ce qui vous geeene!" Puis, sur un
+ton lent et pleurard, de longs discours tenus a sa bourrique, a son
+Anastagille, comme il l'appelait. Il croyait dire Anastasie. "Allons!
+viens, Anastagille; allons! viens, mon enfant..." Et la bonne
+Anastagille suivait, la tete basse, longeant les trottoirs d'un
+air melancolique; et, de toutes les maisons on criait: "Pst! Pst!
+Anastagille!..." La carriole se remplissait, il fallait voir! Quand elle
+etait bien pleine, Anastagille et Pierrotte s'en allaient a Montmartre
+deposer la cargaison chez un chiffonnier en gros, qui payait bel et bien
+tous ces "debarrassez-vous de ce qui vous gene", qu'on avait eus pour
+rien ou pour presque rien.
+
+A ce metier singulier, Pierrotte ne fit pas fortune mais il gagna
+sa vie, et largement. Des la premiere annee, on rendit l'argent des
+Lalouette et on envoya trois cents francs a mademoiselle,--c'est ainsi
+que Pierrotte appelait Mme Eyssette du temps qu'elle etait jeune fille,
+et depuis il n'avait jamais pu se decider a la nommer autrement.--La
+troisieme annee, par exemple, ne fut pas heureuse. C'etait en plein
+1830. Pierrotte avait beau crier: "Debarrassez-vous de ce qui vous
+gene!" les Parisiens, en train de se debarrasser d'un vieux roi qui les
+genait, etaient sourds aux cris de Pierrotte et laissaient le Cevenol
+s'egosiller dans la rue; et, chaque soir, la petite carriole rentrait
+vide. Pour comble de malheur, Anastagille mourut. C'est alors que les
+vieux Lalouette, qui commencaient a ne plus pouvoir tout faire par
+eux-memes, proposerent a Pierrotte d'entrer chez eux comme garcon de
+magasin. Pierrotte accepta, mais il ne garda pas longtemps ces modestes
+fonctions. Depuis leur arrivee a Paris, sa femme lui donnait tous les
+soirs des lecons d'ecriture et de lecture; il savait deja se tirer d'une
+lettre et s'exprimer en francais d'une facon comprehensible. En entrant
+chez Lalouette, il redoubla d'efforts, s'en alla dans une classe
+d'adultes apprendre le calcul, et fit si bien qu'au bout de quelques
+mois il pouvait suppleer au comptoir M. Lalouette devenu presque
+aveugle, et a la vente Mme Lalouette dont les vieilles jambes
+trahissaient le grand coeur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint
+au monde et, des lors, la fortune du Cevenol alla toujours croissant.
+D'abord interesse dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard
+leur associe; puis, un beau jour, le pere Lalouette, ayant completement
+perdu la vue, se retira du commerce et ceda son fonds a Pierrotte,
+qui le paya par annuites. Une fois seul, le Cevenol donna une telle
+extension aux affaires qu'en trois ans il eut paye les Lalouette, et
+se trouva, franc de toute redevance, a la tete d'une belle boutique
+admirablement achalandee... Juste a ce moment, comme si elle eut attendu
+pour mourir que son homme n'eut plus besoin d'elle, la grande Roberte
+tomba malade et mourut d'epuisement.
+
+Voila le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-la
+en nous en allant au passage du Saumon; et comme la route etait
+longue--on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma
+jaquette neuve--, je connaissais mon Cevenol a fond avant d'arriver chez
+lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne
+fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu'il
+etait un peu bavard et fatigant a entendre, parce qu'il parlait
+lentement, cherchait ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire
+trois mots de suite sans y ajouter: "C'est bien le cas de le dire...."
+Ceci tenait a une chose: le Cevenol n'avait jamais pu se faire a notre
+langue. Tout ce qu'il pensait lui venant aux levres en patois du
+Languedoc, il etait oblige de mettre a mesure ce languedocien en
+francais, et les "C'est bien le cas de le dire...." dont il emaillait
+ses discours, lui donnaient le temps d'accomplir interieurement ce
+petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il
+traduisait.... Quant a Mlle Pierrotte, tout ce que j'en pus savoir,
+c'est qu'elle avait seize ans et qu'elle s'appelait Camille, rien de
+plus; sur ce chapitre-la mon Jacques restait muet comme un esturgeon.
+
+Il etait environ neuf heures quand nous fimes notre entree dans
+l'ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres
+de fer, tout un formidable appareil de cloture gisait par tas sur le
+trottoir, devant la porte entrebaillee... Le gaz etait eteint et tout le
+magasin dans l'ombre, excepte le comptoir, sur lequel posait une lampe
+en porcelaine eclairant des piles d'ecus et une grosse face rouge qui
+riait. Au fond, dans l'arriere-boutique, quelqu'un jouait de la flute.
+
+"Bonjour, Pierrotte! cria Jacques en se campant devant le comptoir....
+(J'etais a cote de lui, dans la lumiere de la lampe....) Bonjour,
+Pierrotte!"
+
+Pierrotte, qui faisait sa caisse, leva les yeux a la voix de Jacques;
+puis, en m'apercevant, il poussa un cri, joignit les mains, et resta la,
+stupide, la bouche ouverte, a me regarder.
+
+"Eh bien, fit Jacques d'un air de triomphe, que vous avais-je dit?
+
+--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura le bon Pierrotte, il me semble que...
+C'est bien le cas de le dire... Il me semble que je la vois.
+
+--Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte.
+
+--Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette", repondit
+Pierrotte, qui pour mieux me voir avait leve l'abat-jour de la lampe.
+
+Moi, je n'y comprenais rien. Ils etaient la tous les deux a me regarder,
+a cligner de l'oeil, a se faire des signes.... Tout a coup Pierrotte se
+leva, sortit du comptoir et vint a moi les bras ouverts:
+
+"Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse...
+C'est bien le cas de le dire. Je vais croire embrasser mademoiselle."
+
+Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet age-la, je ressemblais beaucoup a
+Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n'avait pas vu mademoiselle depuis
+quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance etait encore plus frappante.
+Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de
+m'embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de
+larmes; il se mit ensuite a nous parler de notre mere, des deux mille
+francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec
+tant de longueurs, tant de periodes, que nous serions encore--c'est bien
+le cas de le dire--debout dans le magasin, a l'ecouter, si Jacques ne
+lui avait pas dit d'un ton d'impatience: "Et votre caisse, Pierrotte!"
+
+Pierrotte s'arreta net. Il etait un peu confus d'avoir tant parle:
+
+"Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde... je bavarde... et
+puis la petite... c'est bien le cas de le dire... la petite me grondera
+d'etre monte si tard.
+
+--Est-ce que Camille est la-haut? demanda Jacques d'un petit air
+indifferent.
+
+--Oui... oui, monsieur Jacques... la petite est la-haut... Elle
+languit... C'est bien le cas de le dire... Elle languit joliment de
+connaitre M. Daniel. Montez donc la voir... je vais faire ma caisse et
+je vous rejoins... c'est bien le cas de le dire."
+
+Sans en ecouter davantage, Jacques me prit le bras et m'entraina
+vite vers le fond, du cote ou on jouait de la flute... Le magasin de
+Pierrotte etait grand et bien garni. Dans l'ombre, on voyait miroiter le
+ventre des carafes, les globes d'opale, l'or fauve des verres de Boheme,
+les grandes coupes de cristal, les soupieres rebondies, puis de droite
+et de gauche, de longues piles d'assiettes qui montaient jusqu'au
+plafond. Le palais de la fee Porcelaine vu de nuit. Dans
+l'arriere-boutique, un bec de gaz ouvert a demi veillait encore,
+laissant sortir d'un air ennuye un tout petit bout de langue... Nous ne
+fimes que traverser. Il y avait la, assis sur le bord d'un canape-lit,
+un grand jeune homme blond qui jouait melancoliquement de la flute.
+Jacques, en passant, dit un "bonjour" tres sec, auquel le jeune homme
+blond repondit par deux coups de flute tres secs aussi, ce qui doit etre
+la facon de se dire bonjour entre flutes qui s'en veulent.
+
+"C'est le commis, me dit Jacques, quand nous fumes dans l'escalier... Il
+nous assomme, ce grand blond, a jouer toujours de la flute... Est-ce que
+tu aimes la flute, toi, Daniel?"
+
+J'eus envie de lui demander: "Et la petite, l'aime-t-elle?" Mais j'eus
+peur de lui faire de la peine et je lui repondis tres serieusement:
+"Non, Jacques, je n'aime pas la flute."
+
+L'appartement de Pierrotte etait au quatrieme etage, dans la meme maison
+que le magasin. Mlle Camille, trop aristocrate pour se montrer a la
+boutique, restait en haut et ne voyait son pere qu'a l'heure des repas.
+"Oh! tu verras! me disait Jacques en montant, c'est tout a fait sur
+un pied de grande maison. Camille a une dame de compagnie, Mme Veuve
+Tribou, qui ne la quitte jamais.... Je ne sais pas trop d'ou elle vient
+cette Mme Tribou, mais Pierrotte la connait et pretend que c'est une
+dame de grand merite.... Sonne, Daniel, nous y voila!" Je sonnai; une
+Cevenole a grande coiffe vint nous ouvrir, sourit a Jacques comme a une
+vieille connaissance, et nous introduisit dans le salon.
+
+Quand nous entrames, Mlle Pierrotte etait au piano. Deux vieilles dames
+un peu fortes, Mme Lalouette et la veuve Tribou, dame de grand merite,
+jouaient aux cartes dans un coin. En nous voyant, tout le monde se leva.
+Il y eut un moment de trouble et de brouhaha; puis, les saluts echanges,
+les presentations faites, Jacques invita Camille--il disait Camille tout
+court--a se remettre au piano; et la dame de grand merite profita de
+l'invitation pour continuer sa partie avec Mme Lalouette. Nous avions
+pris place, Jacques et moi, chacun d'un cote de Mlle Pierrotte, qui,
+tout en faisant trotter ses petits doigts sur le piano, causait et riait
+avec nous. Je la regardais pendant qu'elle parlait. Elle n'etait pas
+jolie. Blanche, rose, l'oreille petite, le cheveu fin, mais trop de
+joues, trop de sante; avec cela, les mains rouges, et les graces un
+peu froides d'une pensionnaire en vacances. C'etait bien la fille de
+Pierrotte, une fleur des montagnes, grandie sous la vitrine du passage
+du Saumon.
+
+Telle fut, du moins, ma premiere impression; mais, soudain, sur un mot
+que je lui dis, Mlle Pierrotte, dont les yeux etaient restes baisses
+jusque-la, les leva lentement sur moi, et, comme par magie, la petite
+bourgeoise disparut. Je ne vis plus que ses yeux, deux grands yeux noirs
+eblouissants, que je reconnus tout de suite....
+
+O miracle! C'etaient les memes yeux noirs qui m'avaient lui si doucement
+la-bas, dans les murs froids du vieux college, les yeux noirs de la fee
+aux lunettes, les yeux noirs enfin.... Je croyais rever. J'avais envie
+de leur crier: "Beaux yeux noirs; est-ce vous? Est-ce vous que je
+retrouve dans un autre visage?" Et si vous saviez comme c'etaient bien
+eux! Impossible de s'y tromper. Les memes cils, le meme eclat, le meme
+feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu'il put y avoir deux
+couples de ces yeux-la par le monde! Et d'ailleurs la preuve que
+c'etaient bien les yeux noirs eux-memes, et non pas d'autres yeux noirs
+ressemblant a ceux-la, c'est qu'ils m'avaient reconnu eux aussi, et
+nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets
+d'autrefois, quand j'entendis tout pres de moi, presque dans mon
+oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. A ce bruit, je
+tournai la tete et j'apercus dans un fauteuil, a l'angle du piano, un
+personnage auquel je n'avais pas pris garde.... C'etait un grand vieux
+sec et bleme, avec une tete d'oiseau, le front fuyant, le nez en pointe,
+des yeux ronds et sans vie trop loin du nez, presque sur les tempes....
+Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait a la main et qu'il
+becquetait de temps en temps, ou aurait pu le croire endormi. Un peu
+trouble par cette apparence, je fis a ce vieux fantome un grand salut,
+qu'il ne me rendit pas.... "Il ne t'a pas vu, me dit Jacques.... C'est
+l'aveugle... c'est le pere Lalouette...."
+
+"Il porte bien son nom...." pensai-je en moi-meme. Et pour ne plus voir
+l'horrible vieux a tete d'oiseau, je me tournai bien vite du cote des
+yeux noirs; mais helas! le charme etait brise, les yeux noirs avaient
+disparu. Il n'y avait plus a leur place qu'une petite bourgeoise toute
+raide sur son tabouret de piano....
+
+A ce moment, la porte du salon s'ouvrit et Pierrotte entra bruyamment.
+L'homme a la flute venait derriere lui avec sa flute sous le bras.
+Jacques, en le voyant, dechargea sur lui un regard foudroyant capable
+d'assommer un buffle; mais il dut le manquer car le joueur de flute ne
+broncha pas.
+
+"Eh bien, petite, dit le Cevenol en embrassant sa fille a pleines
+joues, es-tu contente? on te l'a donc amene, ton Daniel.... Comment le
+trouves-tu? Il est bien gentil, n'est-ce pas? C'est bien le cas de le
+dire... tout le portrait de mademoiselle."
+
+Et voila le bon Pierrotte qui recommence la scene du magasin, et m'amene
+de force au milieu du salon, pour que tout le monde puisse voir les
+yeux de mademoiselle, le nez de mademoiselle, le menton a fossette de
+mademoiselle.... Cette exhibition me genait beaucoup. Mme Lalouette et
+la dame de grand merite avaient interrompu leur partie, et, renversees
+dans leur fauteuil, m'examinaient avec le plus grand sang-froid,
+critiquant ou louant a haute voix tel ou tel morceau de ma personne,
+absolument comme si j'etais un petit poulet de grain en vente au marche
+de la Vallee. Entre nous, la dame de grand merite avait l'air d'assez
+bien s'y connaitre, en jeunes volatiles.
+
+Heureusement que Jacques vint mettre fin a mon supplice, en demandant a
+Mlle Pierrotte de nous jouer quelque chose. "C'est cela, jouons quelque
+chose", dit vivement le joueur de flute, qui s'elanca, la flute en
+avant. Jacques cria: "Non... non... pas de duo, pas de flute!" Sur quoi,
+le joueur de flute lui decocha un petit regard bleu clair, empoisonne
+comme une fleche de Caraibe; mais l'autre ne sourcilla pas et continua a
+crier: "Pas de flute!..." En fin de compte, c'est Jacques qui l'emporta,
+et Mlle Pierrotte nous joua sans la moindre flute un de ces tremolos
+bien connus qu'on appelle _Reveries de Rosellen_.... Pendant qu'elle
+jouait, Pierrotte pleurait d'admiration, Jacques nageait dans l'extase;
+silencieux, mais la flute aux dents, le flutiste battait la mesure avec
+ses epaules et flutait interieurement.
+
+Le _Rosellen_ fini, Mlle Pierrotte se tourna vers moi: "Et vous,
+monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne
+vous entendrons pas?... Vous etes poete, je le sais.
+
+--Et bon poete", fit Jacques, cet indiscret de Jacques....
+
+Moi pensez que cela ne me tentait guere de dire des vers, devant tous
+ces Amalecites. Encore si les yeux noirs avaient ete la; mais non!
+depuis une heure les yeux noirs s'etaient eteints, et je les cherchais
+vainement autour de moi.... Il faut voir aussi avec quel ton degage je
+repondis a la jeune Pierrotte:
+
+"Excusez-moi pour ce soir, mademoiselle, je n'ai pas apporte ma lyre.
+
+--N'oubliez pas de l'apporter la prochaine fois", me dit le bon
+Pierrotte, qui prit cette metaphore au pied de la lettre. Le pauvre
+homme croyait sincerement que j'avais une lyre et que j'en jouais comme
+son commis jouait de la flute.... Ah! Jacques m'avait bien prevenu qu'il
+m'amenait dans un drole de monde!
+
+Vers onze heures, on servit le the. Mlle Pierrotte allait, venait dans
+le salon; offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les levres,
+le petit doigt en l'air. C'est a ce moment de la soiree que je revis
+les yeux noirs. Ils apparurent tout a coup devant moi, lumineux et
+sympathiques, puis s'eclipserent de nouveau avant que j'eusse pu leur
+parler... Alors seulement je m'apercus d'une chose, c'est qu'il y avait
+en Mlle Pierrotte deux etres tres distincts: d'abord Mlle Pierrotte,
+une petite bourgeoise a bandeaux plats, bien faite pour troner dans
+l'ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux
+poetiques qui s'ouvraient comme deux fleurs de velours et n'avaient qu'a
+paraitre pour transfigurer cet interieur de quincailliers burlesques.
+Mlle Pierrotte, je n'en aurais pas voulu pour rien au monde; mais les
+yeux noirs... oh! les yeux noirs!...
+
+Enfin, l'heure du depart arriva. C'est Mme Lalouette qui donna le
+signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l'emporta sous son
+bras comme une vieille momie entouree de bandelettes. Derriere eux,
+Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier a nous faire des
+discours interminables: "Ah ca! monsieur Daniel, maintenant que vous
+connaissez la maison, j'espere qu'on vous y verra. Nous n'avons jamais
+grand monde, mais du monde choisi... c'est bien le cas de le dire...
+D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou,
+une dame du plus grand merite, avec qui vous pourrez causer; puis mon
+commis, un bon garcon qui nous joue quelquefois de la flute... c'est
+bien le cas de le dire... Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera
+gentil."
+
+J'objectai timidement que j'etais fort occupe, et que je ne pourrais
+peut-etre pas venir aussi souvent que je le desirerais.
+
+Cela le fit rire:
+
+"Allons donc! occupe, monsieur Daniel... On les connait vos occupations
+a vous autres, dans le Quartier latin... c'est bien le cas de le dire...
+on doit avoir par la quelque grisette.
+
+--Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc... ne
+manque pas d'attraits."
+
+Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble a l'hilarite de Pierrotte.
+
+"Comment dites-vous cela, monsieur Jacques?... Coucou-Blanc? Elle
+s'appelle Coucou-Blanc... He! he! he! voyez-vous ce gaillard-la... a son
+age..." Il s'arreta court en s'apercevant que sa fille l'ecoutait; mais
+nous etions au bas de l'escalier que nous entendions encore son gros
+rire qui faisait trembler la rampe...
+
+"Eh bien, comment les trouves-tu? me dit Jacques, des que nous fumes
+dehors.
+
+--Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte est
+charmante.
+
+--N'est-ce pas? me fit le pauvre amoureux avec une telle vivacite que je
+ne pus m'empecher de rire.
+
+--Allons! Jacques, tu t'es trahi", lui dis-je en lui prenant la main.
+
+Ce soir-la, nous nous promenames bien tard le long des quais. A nos
+pieds, la riviere tranquille et noire roulait comme des perles des
+milliers de petites etoiles. Les amarres des gros bateaux criaient.
+C'etait plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques
+me parler d'amour.... Il aimait de toute son ame; mais on ne l'aimait
+pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas.
+
+"Alors, Jacques, c'est qu'elle en aime un autre, sans doute.
+
+--Non, Daniel, je ne crois pas qu'avant ce soir elle ait encore aime
+personne.
+
+--Avant ce soir! Jacques, que veux-tu dire?
+
+--Dame! c'est que tout le monde t'aime, toi, Daniel... et elle pourrait
+bien t'aimer aussi."
+
+Pauvre cher Jacques! Il fallait voir de quel air triste et resigne il
+disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis a rire bruyamment, plus
+bruyamment meme que je n'en avais envie.
+
+"Diable! mon cher, comme tu y vas.... Je suis donc bien irresistible
+ou Mlle Pierrotte bien inflammable.... Mais non! rassure-toi, ma mere
+Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon coeur que je le suis du
+sien; ce n'est pas moi que tu as a craindre bien sur."
+
+Je parlais sincerement en disant cela, Mlle Pierrotte n'existait pas
+pour moi.... Les yeux noirs, par exemple, c'est different.
+
+
+
+VII
+
+LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS
+
+Apres cette premiere visite a l'ancienne maison Lalouette, je restai
+quelque temps sans retourner _la-bas_. Jacques, lui, continuait
+fidelement ses pelerinages du dimanche, et chaque fois il inventait
+quelque nouveau noeud de cravate rempli de seduction... C'etait tout
+un poeme, la cravate de Jacques, un poeme d'amour ardent et contenu,
+quelque chose comme un selam d'Orient, un de ces bouquets de fleurs
+emblematiques que les Bach'agas offrent a leurs amoureuses et auxquels
+ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion.
+
+Si j'avais ete femme, la cravate de Jacques avec ses mille noeuds
+qu'il variait a l'infini m'aurait plus touche qu'une declaration. Mais
+voulez-vous que je vous dise! les femmes n'y entendent rien.... Tous les
+dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me
+dire: "Je vais _la-bas_, Daniel... viens-tu?" Et moi, je repondais
+invariablement: "Non! Jacques! je travaille...." Alors il s'en allait
+bien vite, et je restais seul, tout seul, penche sur l'etabli aux rimes.
+
+C'etait de ma part un parti pris, et serieusement pris, de ne plus aller
+chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'etais dit: "Si tu les
+revois, tu es perdu", et je tenais bon pour ne pas les revoir.... C'est
+qu'ils ne me sortaient plus de la tete, ces grands demons d'yeux noirs.
+Je les retrouvais partout. J'y pensais toujours, en travaillant, en
+dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessines a
+la plume, avec des cils longs comme cela. C'etait une obsession.
+
+Ah! quand ma mere Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en
+gambadant pour le passage du Saumon; avec un noeud de cravate inedit,
+Dieu sait quelles envies folles j'avais de degringoler l'escalier
+derriere lui et de lui crier: "Attends-moi!" Mais non! Quelque chose au
+fond de moi-meme m'avertissait que ce serait mal d'aller _la-bas_, et
+j'avais quand meme le courage de rester a mon etabli...: "Non! merci,
+Jacques! je travaille."
+
+Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je
+serais sans doute parvenu a chasser les yeux noirs de ma cervelle.
+Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce
+fut fini! ma tete, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles
+circonstances:
+
+Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mere Jacques ne m'avait plus
+parle de ses amours; mais je voyais bien a son air que cela n'allait
+pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez
+Pierrotte, il etait toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer,
+soupirer... Si je lui demandais: "Qu'est-ce que tu as, Jacques?" Il me
+repondait brusquement: "Je n'ai rien." Mais je comprenais qu'il avait
+quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon,
+si patient, il avait, maintenant avec moi des mouvements d'humeur.
+Quelquefois il me regardait comme si nous etions faches. Je me doutais
+bien, vous pensez! qu'il y avait la-dessous quelque gros chagrin
+d'amour; mais comme Jacques s'obstinait a ne pas m'en parler, je n'osais
+pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'etait revenu
+plus sombre qu'a l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net.
+
+"Voyons! Jacques, qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains.... Cela
+ne va donc pas, _la-bas_?
+
+--Eh bien, non!... cela ne va pas..., repondit le pauvre garcon d'un air
+decourage.
+
+--Mais enfin, que se passe-t-il? Est-ce que Pierrotte se serait apercu
+de quelque chose? Voudrait-il vous empecher de vous aimer?...
+
+--Oh! non! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empeche... C'est elle
+qui ne m'aime pas, qui ne m'aimera jamais.
+
+--Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera
+jamais... Lui as-tu dit que tu l'aimais, seulement?... Non, n'est-ce
+pas?... Eh bien, alors...
+
+--Celui qu'elle aime n'a pas parle; il n'a pas eu besoin de parler pour
+etre aime...
+
+--Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flute?..."
+
+Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question.
+
+"Celui qu'elle aime n'a pas parle", dit-il pour la seconde fois.
+
+Et je n'en pus savoir davantage.
+
+Cette nuit-la, on ne dormit guere dans le clocher de Saint-Germain.
+
+Jacques passa presque tout le temps a la fenetre a regarder les etoiles
+en soupirant. Moi, je songeais: "Si j'allais _la-bas_, voir les choses
+de pres... Apres tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n'a sans
+doute pas compris tout ce qui tient d'amour dans les plis de cette
+cravate... Puisque Jacques n'ose pas parler de sa passion, peut-etre je
+ferais bien d'en parler pour lui... Oui, c'est cela: j'irai, je parlerai
+a cette jeune Philistine, et nous verrons."
+
+Le lendemain, sans avertir ma mere Jacques, je mis ce beau projet a
+execution. Certes, Dieu m'est temoin qu'en allant _la-bas_ je n'avais
+aucune arriere-pensee. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques...
+Pourtant, quand j'apercus a l'angle du passage du Saumon l'ancienne
+maison Lalouette avec ses peintures vertes et le _Porcelaines et
+Cristaux_ de la devanture, je sentis un leger battement du coeur qui
+aurait du m'avertir... J'entrai. Le magasin etait desert; dans le fond,
+l'homme-flute prenait sa nourriture; meme en mangeant il gardait son
+instrument sur la nappe pres de lui. "Que Camille puisse hesiter
+entre cette flute ambulante et ma mere Jacques, voila qui n'est pas
+possible.., me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir...."
+
+Je trouvai Pierrotte a table avec sa fille et la dame de grand merite.
+Les yeux noirs n'etaient pas la fort heureusement. Quand j'entrai, il
+y eut une exclamation de surprise. "Enfin, le voila! s'ecria le bon
+Pierrotte de sa voix de tonnerre... C'est bien le cas de le dire... Il
+va prendre le cafe avec nous." On me fit place. La dame de grand merite
+alla me chercher une belle tasse a fleurs d'or, et je m'assis a cote de
+Mlle Pierrotte.
+
+Elle etait tres gentille ce jour-la, Mlle Pierrotte. Dans ses cheveux,
+un peu au-dessus de l'oreille--ce n'est plus la qu'on les place
+aujourd'hui--, elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si
+rouge... Entre nous, je crois que cette petite rose rouge etait fee,
+tellement elle embellissait la petite Philistine. "Ah! ca, monsieur
+Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c'est donc
+fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir!" J'essayai de m'excuser
+et de parler de mes travaux litteraires. "Oui, oui, je connais ca, le
+Quartier latin...", fit le Cevenol. Et il se mit a rire de plus belle
+en regardant la dame de grand merite qui toussotait, hem! hem! d'un air
+entendu et m'envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves
+gens, Quartier latin, cela voulait dire orgies, violons, masques,
+petards, pots casses, nuits folles et le reste. Ah! si je leur avais
+conte ma vie de cenobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais
+fort etonnes. Mais, vous savez! quand on est jeune, on n'est pas fache
+de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte,
+je prenais un petit air modeste, et je ne me defendais que faiblement:
+"Mais non, mais non! je vous assure... Ce n'est pas ce que vous croyez."
+Jacques aurait bien ri de me voir.
+
+Comme nous achevions de prendre le cafe, un petit air de flute se fit
+entendre dans la cour. C'etait Pierrotte qu'on appelait au magasin. A
+peine eut-il le dos tourne, la dame de grand merite s'en alla a son tour
+a l'office faire un cinq cents avec la cuisiniere. Entre nous, je crois
+que son plus grand merite, a cette dame-la, c'etait de tripoter les
+cartes fort habilement.
+
+Quand je vis qu'on me laissait seul avec la petite rose rouge, je
+pensai: "Voila le moment!" et j'avais deja le nom de Jacques sur les
+levres; mais Mlle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. A voix
+basse, sans me regarder, elle me dit tout a coup: "Est-ce que c'est Mlle
+Coucou-Blanc qui vous empeche de venir chez vos amis?" D'abord je crus
+qu'elle riait, mais non! elle ne riait pas. Elle paraissait meme tres
+emue, a voir l'incarnat de ses joues et les battements rapides de sa
+guimpe. Sans doute on avait parle de Coucou-Blanc devant elle, et elle
+s'imaginait confusement des choses qui n'etaient pas. J'aurais pu la
+detromper d'un mot; mais je ne sais quelle sotte vanite me retint...
+Alors, voyant que je ne lui repondais pas, Mlle Pierrotte se tourna
+de mon cote et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baisses
+jusqu'alors, elle me regarda... Je mens. Ce n'est pas elle qui me
+regarda; mais les yeux noirs tout mouilles de larmes et charges de
+tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, delices de mon ame!
+
+Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baisserent presque tout
+de suite, les yeux noirs disparurent; et je n'eus plus a cote de moi que
+Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je
+me mis a parler de Jacques. Je commencai par dire combien il etait bon,
+loyal, brave, genereux. Je racontai ce devouement qui ne se lassait pas,
+cette maternite toujours en eveil, a rendre une vraie mere jalouse.
+C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu
+sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais
+encore la-bas, dans cette prison noire de Sarlande, ou j'avais tant
+souffert, tant souffert...
+
+A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je
+vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus
+que c'etait pour Jacques et je me dis en moi-meme: "Allons! voila qui va
+bien." La-dessus, je redoublai d'eloquence. Je parlai des melancolies de
+Jacques et de cet amour profond, mysterieux, qui lui rongeait le coeur.
+Ah! trois et quatre fois heureuse la femme qui...
+
+Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux
+glissa je ne sais comment et vint tomber a mes pieds. Tout juste, a ce
+moment, je cherchais un moyen delicat de faire comprendre a la jeune
+Camille qu'elle etait cette femme trois et quatre fois heureuse dont
+Jacques s'etait epris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce
+moyen.--Quand je vous disais qu'elle etait fee, cette petite rose
+rouge.--Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre.
+"Ce sera pour Jacques, de votre part", dis-je a Mlle Pierrotte avec mon
+sourire le plus fin.--"Pour Jacques, si vous voulez", repondit Mlle
+Pierrotte, en soupirant; mais au meme instant, les yeux noirs apparurent
+et me regarderent tendrement de l'air de me dire: "Non! pas pour
+Jacques, pour toi!" Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela,
+avec quelle candeur enflammee, quelle passion pudique et irresistible!
+Pourtant j'hesitais encore, et ils furent obliges de repeter deux ou
+trois fois de suite: "Oui!... pour toi... pour toi." Alors je baisai la
+petite rose rouge et je la mis dans ma poitrine.
+
+Ce soir-la, quand Jacques revint, il me trouva comme a l'ordinaire
+penche sur l'etabli aux rimes et je lui laissai croire que je n'etais
+pas sorti de la journee. Par malheur, en me deshabillant, la petite rose
+rouge que j'avais gardee dans ma poitrine roula par terre au pied du
+lit: toutes ces fees sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa,
+et la regarda longuement. Je ne sais pas qui etait le plus rouge de la
+rose ou de moi.
+
+"Je la reconnais, me dit-il, c'est une fleur du rosier qui est _la-bas_
+sur la fenetre du salon."
+
+Puis il ajouta en me la rendant:
+
+"Elle ne m'en a jamais donne, a moi."
+
+Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux.
+
+"Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu'avant ce soir..."
+
+Il m'interrompit avec douceur: "Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sur que
+tu n'as rien fait pour me trahir... Je le savais, je savais que c'etait
+toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit: "celui qu'elle
+aime n'a pas parle, il n'a pas eu besoin de parler pour etre aime."
+La-dessus, le pauvre garcon se mit a marcher de long en large dans la
+chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge a la main.--"Ce
+qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d'un moment. Il y a
+longtemps que j'avais prevu tout cela. Je savais que, si elle te voyait,
+elle ne voudrait jamais de moi... Voila pourquoi j'ai si longtemps tarde
+a t'amener la-bas. J'etais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je
+l'aimais tant!... Un jour, enfin, j'ai voulu tenter l'epreuve, et je
+t'ai laisse venir. Ce jour-la, mon cher, j'ai compris que c'etait fini.
+Au bout de cinq minutes, elle t'a regarde comme jamais elle n'a regarde
+personne. Tu t'en es bien apercu, toi aussi. Oh! ne mens pas, tu t'en es
+apercu. La preuve, c'est que tu es reste, plus d'un mois sans retourner
+_la-bas_; mais, pecaire! cela ne m'a guere servi... Pour les ames comme
+la sienne, les absents n'ont jamais tort, au contraire... Chaque fois
+que j'y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naivement,
+avec tant de confiance et d'amour... C'etait un vrai supplice.
+Maintenant c'est fini... J'aime mieux ca."
+
+Jacques me parla ainsi longuement avec la meme douceur, le meme sourire
+resigne. Tout ce qu'il disait me faisait peine et plaisir a la fois.
+Peine, parce que je le sentais malheureux; plaisir, parce que je voyais
+a travers chacune de ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout
+pleins de moi. Quand il eut fini, je m'approchai de lui, un peu honteux,
+mais sans lacher la petite rose rouge: "Jacques, est-ce que tu ne vas
+plus m'aimer maintenant?" Il sourit, et me serrant contre son coeur:
+"T'es bete, je t'aimerai bien davantage."
+
+C'est une verite. L'histoire de la rose rouge ne changea rien a la
+tendresse de ma mere Jacques, pas meme a son humeur. Je crois qu'il
+souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas
+une plainte, rien.
+
+Comme par le passe, il continua d'aller _la-bas_ le dimanche et de faire
+bon visage a tous. Il n'y eut que les noeuds de cravate de supprimes.
+Du reste, toujours calme et fier, travaillant a se tuer, et marchant
+courageusement dans la vie, les yeux fixes sur un seul but, la
+reconstruction du foyer... O Jacques! ma mere Jacques!
+
+Quant a moi, du jour ou je pus aimer les yeux noirs librement, sans
+remords, je me jetai a corps perdu dans ma passion... Je ne bougeais
+plus de chez Pierrotte. J'y avais gagne tous les coeurs;--au prix de
+quelles lachetes, grand Dieu? Apporter du sucre a M. Lalouette, faire la
+partie de la dame de grand merite, rien ne me coutait...
+
+Je m'appelais Desir-de-plaire dans cette maison-la... En general,
+Desir-de-plaire venait vers le milieu de la journee. A cette heure,
+Pierrotte etait au magasin, et Mlle Camille toute seule en haut, dans le
+salon, avec la dame de grand merite. Des que j'arrivais, les yeux noirs
+se montraient bien vite, et presque aussitot la dame de grand merite
+nous laissait seuls. Cette noble dame de compagnie se croyait
+debarrassee de tout service quand elle me voyait la. Vite, vite a
+l'office avec la cuisiniere, et en avant les cartes. Je ne m'en
+plaignais pas; pensez donc! en tete-a-tete avec les yeux noirs.
+
+Dieu! les bonnes heures que j'ai passees dans ce petit salon jonquille!
+Presque toujours j'apportais un livre, un de mes poetes favoris, et j'en
+lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes
+ou lancaient des eclairs, selon les endroits. Pendant ce temps, Mlle
+Pierrotte brodait pres de nous des pantoufles pour son pere ou nous
+jouait ses eternelles _Reveries de Rosellen;_ mais nous la laissions
+bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant, a l'endroit le
+plus pathetique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait a
+haute voix une reflexion saugrenue, comme: "Il faut que je fasse
+venir l'accordeur..." ou bien encore: "J'ai deux points de trop a ma
+pantoufle." Alors de depit je fermais le livre et je ne voulais pas
+aller plus loin; mais les yeux noirs avaient une certaine facon de me
+regarder qui m'apaisait tout de suite, et je continuais.
+
+Il y avait sans doute une grande imprudence a nous laisser ainsi
+toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu'a nous deux--les
+yeux noirs et Desir-de-plaire--nous ne faisions pas trente-quatre ans...
+Heureusement que Mlle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c'etait une
+surveillance tres sage, tres avisee, tres eveillee, comme il en faut a
+la garde des poudrieres... Un jour--je me souviens--, nous etions assis,
+les yeux noirs et moi, sur un canape du salon, par un tiede apres-midi
+du mois de mai, la fenetre entrouverte, les grands rideaux baisses et
+tombant jusqu'a terre. On lisait _Faust_, ce jour-la!... La lecture
+finie, le livre me glissa des mains; nous restames un moment l'un contre
+l'autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour... Elle avait sa
+tete appuyee sur mon epaule... Par la guimpe entrebaillee, je voyais de
+petites medailles d'argent qui reluisaient au fond de la gorgerette...
+Subitement, Mlle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme
+elle me renvoya bien vite a l'autre bout du canape, et quel grand
+sermon! "Ce que vous faites la est tres mal, chers enfants, nous
+dit-elle... Vous abusez de la confiance qu'on vous montre... Il
+faut parler au pere de vos projets... Voyons! Daniel, quand lui
+parlerez-vous?" Je promis de parler a Pierrotte tres prochainement, des
+que j'aurais fini mon grand poeme. Cette promesse apaisa un peu notre
+surveillante; mais c'est egal! depuis ce jour, defense fut faite aux
+yeux noirs de s'asseoir sur le canape, a cote de Desir-de-plaire.
+
+Ah! c'etait une jeune personne tres rigide, cette demoiselle Pierrotte.
+Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre
+aux yeux noirs de m'ecrire; a la fin, pourtant, elle y consentit,
+a l'expresse condition, qu'on lui montrerait toutes les lettres.
+Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que
+m'ecrivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les
+relire; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par
+exemple:
+
+"...Ce matin, je suis toute triste. J'ai trouve une araignee dans mon
+armoire. Araignee du matin, chagrin."
+
+Ou bien encore:
+
+"On ne se met pas en menage avec des noyaux de peche..."
+
+Et puis l'eternel refrain: "Il faut parler au pere de vos projets..."
+
+A quoi je repondais invariablement: "Quand j'aurai fini mon poeme!..."
+
+
+
+VIII
+
+UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON
+
+Enfin, je le terminai, ce fameux poeme. J'en vins a bout apres quatre
+mois de travail, et je me souviens qu'arrive aux derniers vers je ne
+pouvais plus ecrire, tellement les mains me tremblaient de fievre,
+d'orgueil, de plaisir, d'impatience.
+
+Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un evenement. Jacques, a cette
+occasion, redevint pour un jour le Jacques d'autrefois, le Jacques du
+cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier
+sur lequel il voulut recopier mon poeme de sa propre main; et c'etaient
+a chaque vers des cris d'admiration, des trepignements d'enthousiasme...
+Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre. Jacques m'aimait trop;
+je me mefiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon poeme a quelqu'un
+d'impartial et de sur. Le diable, c'est que je ne connaissais personne.
+
+Pourtant, a la cremerie, les occasions ne m'avaient pas manque de faire
+des connaissances. Depuis que nous etions riches, je mangeais a table
+d'hote, dans la salle du fond. Il y avait la une vingtaine de jeunes
+gens, des ecrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire
+de la graine de tout cela.--Aujourd'hui la graine a monte; quelques-uns
+de ces jeunes gens sont devenus celebres, et quand je vois leurs noms
+dans les journaux, cela me creve le coeur, moi qui ne suis rien.--A mon
+arrivee a la table, tout ce jeune monde m'accueillit a bras ouverts;
+mais comme j'etais trop timide pour me meler aux discussions, on
+m'oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d'eux tous que je l'etais
+a ma petite table, dans la salle commune. J'ecoutais; je ne parlais
+pas...
+
+Une fois par semaine, nous avions a diner avec nous un poete tres fameux
+dont je ne me rappelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient
+Baghavat, du titre d'un de ses poemes. Ces jours-la on buvait du
+bordeaux a dix-huit sous; puis, le dessert venu, le grand Baghavat
+recitait un poeme indien. C'etait sa specialite, les poemes indiens.
+Il en avait un intitule _Lakcamana_, un autre _Dacaratha_, un autre
+_Kalatcala_, un autre _Bhagiratha_, et puis _Cudra, Cunocepa,
+Vicvamitra_...; mais le plus beau de tous etait encore _Baghavat_. Ah!
+quand le poete recitait _Baghavat_, toute la salle du fond croulait. On
+hurlait, on trepignait, on montait sur les tables. J'avais a ma droite
+un petit architecte a nez rouge qui sanglotait des le premier vers et
+tout le temps s'essuyait les yeux avec ma serviette...
+
+Moi, par entrainement, je criais plus fort que tout le monde: mais, au
+fond, je n'etais pas fou de Baghavat. En somme, ces poemes indiens se
+ressemblaient tous. C'etait toujours un lotus, un condor, un elephant
+et un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s'appelaient lotos;
+mais, a part cette variante, toutes ces rapsodies se valaient: ni
+passion, ni verite, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une
+mystification... Voila ce qu'en moi-meme je pensais du grand Baghavat;
+et je l'aurais peut-etre juge avec moins de severite si on m'avait a mon
+tour demande quelques vers; mais on ne me demandait rien, et cela me
+rendait impitoyable... Du reste, je n'etais pas le seul de mon avis sur
+la poesie hindoue. J'avais mon voisin de gauche qui n'y mordait pas non
+plus... Un singulier personnage, mon voisin de gauche: huileux, rape,
+luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe ou couraient
+toujours quelques fils de vermicelle. C'etait le plus vieux de la table
+et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits,
+il parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait
+de lui: "Il est tres fort... c'est un penseur." Moi, de voir la grimace
+ironique qui tordait sa bouche en ecoutant les vers du grand Baghavat,
+j'avais concu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais:
+"Voila un homme de gout... Si je lui disais mon poeme!"
+
+Un soir--comme on se levait de table--, je fis apporter un flacon
+d'eau-de-vie, et j'offris au penseur de prendre un petit verre avec
+moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j'amenai la
+conversation sur le grand Baghavat, et je commencai par dire beaucoup de
+mal des lotus, des condors, des elephants et des buffles.
+
+--C'etait de l'audace, les elephants sont si rancuniers!...
+
+--Pendant que je parlais, le penseur se versait de l'eau-de-vie sans
+rien dire. De temps en temps, il souriait et remuait approbativement la
+tete en faisant: "Oua... oua..." Enhardi par ce premier succes, je lui
+avouai que moi aussi j'avais compose un grand poeme et que je desirais
+le lui soumettre. "Oua... oua...", fit encore le penseur sans
+sourciller. En voyant mon homme si bien dispose, je me dis: "C'est le
+moment!" et je tirai mon poeme de ma poche. Le penseur, sans s'emouvoir,
+se versa un cinquieme petit verre, me regarda tranquillement derouler
+mon manuscrit; mais, au moment supreme il posa sa main de vieil ivrogne
+sur ma manche: "Un mot, jeune homme, avant de commencer... Quel est
+votre criterium?"
+
+Je le regardai avec inquietude.
+
+"Votre criterium!... fit le terrible penseur en haussant la voix. Quel
+est votre criterium?"
+
+Helas! mon criterium!... je n'en avais pas, je n'avais jamais songe a en
+avoir un; et cela se voyait du reste, a mon oeil etonne, a ma rougeur, a
+ma confusion.
+
+Le penseur se leva indigne: "Comment! malheureux jeune homme, vous
+n'avez pas de criterium!... Inutile alors de me lire votre poeme... je
+sais d'avance ce qu'il vaut." La-dessus, il se versa coup sur coup deux
+ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille,
+prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds.
+
+Le soir, quand je contai mon aventure a l'ami Jacques, il entra dans une
+belle colere. "Ton penseur est un imbecile, me dit-il... Qu'est-ce que
+cela fait d'avoir un criterium?... Les bengalis en ont-ils un?... Un
+criterium! qu'est-ce que c'est que ca?... Ou ca se fabrique-t-il? A-t-on
+jamais vu?... Marchand de criterium, va!..." Mon brave Jacques! il en
+avait les larmes aux yeux, de l'affront que mon chef-d'oeuvre et moi
+nous venions de subir. "Ecoute, Daniel! reprit-il au bout d'un moment,
+j'ai une idee... Puisque tu veux lire ton poeme si tu le lisais chez
+Pierrotte, un dimanche?...
+
+--Chez Pierrotte?... Oh! Jacques!
+
+--Pourquoi pas?... Dame! Pierrotte n'est pas un aigle, mais ce n'est pas
+une taupe non plus. Il a le sens tres net, tres droit... Camille, elle,
+serait un juge excellent, quoiqu'un peu prevenu... La dame de grand
+merite a beaucoup lu... Ce vieil oiseau de pere Lalouette lui-meme n'est
+pas si ferme qu'il en a l'air... D'ailleurs Pierrotte connait a
+Paris des personnes tres distinguees qu'on pourrait inviter pour ce
+soir-la?... Qu'en dis-tu? Veux-tu que je lui en parle?.."
+
+Cette idee d'aller chercher des juges au passage du Saumon ne me
+souriait guere; pourtant j'avais une telle demangeaison de lire mes
+vers, qu'apres avoir un brin rechigne, j'acceptai la proposition de
+Jacques. Des le lendemain il parla a Pierrotte. Que le bon Pierrotte eut
+exactement compris ce dont il s'agissait, voila ce qui est fort douteux;
+mais comme il voyait la une occasion d'etre agreable aux enfants de
+mademoiselle, le brave homme dit "oui" sans hesiter, et tout de suite on
+lanca des invitations.
+
+Jamais le petit salon jonquille ne s'etait trouve a pareille fete.
+Pierrotte, pour me faire honneur, avait invite ce qu'il y a de mieux
+dans le monde de la porcelaine. Le soir de la lecture, nous avions la,
+en dehors du personnel accoutume, M. et Mme Passajon, avec leur fils
+le veterinaire, un des plus brillants eleves de l'Ecole d'Alfort;
+Ferrouillat cadet, franc-macon, beau parleur, qui venait d'avoir
+un succes de tous les diables a la loge du Grand-Orient; puis les
+Fougeroux, avec leurs six demoiselles rangees en tuyaux d'orgue, et
+enfin Ferrouillat l'aine, un membre du Caveau, l'homme de la soiree.
+Quand je me vis en face de cet important areopage, vous pensez si je fus
+emu. Comme on leur avait dit qu'ils etaient la pour juger un ouvrage de
+poesie, tous ces braves gens avaient cru devoir prendre des physionomies
+de circonstance, froides, eteintes, sans sourires. Ils parlaient entre
+eux a voix basse et gravement, en remuant la tete comme des magistrats.
+Pierrotte, qui n'y mettait pas tant de mystere, les regardait tous d'un
+air etonne... Quand tout le monde fut arrive, on se placa. J'etais
+assis, le dos au piano; l'auditoire en demi-cercle autour de moi, a
+l'exception du vieux Lalouette, qui grignotait son sucre a la place
+habituelle. Apres un moment de tumulte, le silence se fit, et d'une voix
+emue je commencai mon poeme...
+
+C'etait un poeme dramatique; pompeusement intitule _La Comedie
+pastorale_... Dans les premiers jours de sa captivite au college
+de Sarlande, le petit Chose s'amusait a raconter a ses eleves des
+historiettes fantastiques, pleines de grillons, de papillons et autres
+bestioles. C'est avec trois de ces petits contes, dialogues et mis en
+vers, que j'avais fait _La Comedie pastorale_. Mon poeme etait divise en
+trois parties; mais ce soir-la, chez Pierrotte, je ne leur lus que la
+premiere partie. Je demande la permission de transcrire ici ce
+fragment de _La Comedie pastorale_, non pas comme un morceau choisi de
+litterature, mais seulement comme pieces justificatives a joindre a
+l'_Histoire du petit Chose_. Figurez-vous pour un moment, mes chers
+lecteurs, que vous etes assis en rond dans le petit salon jonquille, et
+que Daniel Eyssette tout tremblant recite devant vous.
+
+LES AVENTURES D'UN PAPILLON BLEU
+
+Le theatre represente la campagne. Il est six heures du soir; le soleil
+s'en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bete a bon
+Dieu, du sexe male, causent a cheval sur un brin de fougere. Ils se sont
+rencontres le matin, et ont passe la journee ensemble. Comme il est
+tard, la Bete a bon Dieu fait mine de se retirer.
+
+LE PAPILLON
+
+Quoi! tu t'en vas deja?...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Dame! il faut que je rentre; Il est tard, songez donc!
+
+LE PAPILLON
+
+Attends un peu, que diantre! Il n'est jamais trop tard pour retourner
+chez soi... Moi d'abord, je m'ennuie a ma maison; et toi? C'est si bete
+une porte, un mur, une croisee, Quand au-dehors on a le soleil, la rosee
+Et les coquelicots, et le grand air, et tout. Si les coquelicots ne sont
+pas de ton gout, Il faut le dire...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Helas! monsieur, je les adore.
+
+LE PAPILLON
+
+Eh bien! alors, nigaud, ne t'en va pas encore; Reste avec moi. Tu vois!
+il fait bon; l'air est doux.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Oui, mais...
+
+LE PAPILLON, la poussant dans l'herbe.
+
+He! roule-toi dans l'herbe; elle est a nous.
+
+LA BETE A BON DIEU, se debattant.
+
+Non! laissez-moi; parole! il faut que je m'en aille.
+
+LE PAPILLON
+
+Chut! Entends-tu?
+
+LA BETE A BON DIEU, effrayee.
+
+Quoi donc?
+
+LE PAPILLON
+
+Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne a cote...
+Hein! la bonne chanson pour ce beau soir d'ete, Et comme c'est joli, de
+la place ou nous sommes!...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Sans doute, mais...
+
+LE PAPILLON
+
+Tais-toi.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Quoi donc?
+
+LE PAPILLON
+
+Voila des hommes. (Passent des hommes.)
+
+LA BETE A BON DIEU, bas, apres un silence.
+
+L'homme, c'est tres mechant, n'est-ce pas?
+
+LE PAPILLON
+
+Tres mechant.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+J'ai toujours peur qu'un d'eux m'aplatisse en marchant; Ils ont de si
+gros pieds, et moi des reins si freles... Vous, vous n'etes pas grand,
+mais vous avez des ailes; C'est enorme!
+
+LE PAPILLON
+
+Parbleu! mon cher, si ces lourdauds De paysans te font peur, grimpe-moi
+sur le dos; Je suis tres fort des reins, moi! je n'ai pas des ailes
+En pelure d'oignon comme les demoiselles, Et je veux te porter ou tu
+voudras, aussi Longtemps que tu voudras.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Oh! non, monsieur, merci! Je n'oserai jamais...!
+
+LE PAPILLON
+
+C'est donc bien difficile De grimper la?
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Non, mais...
+
+LE PAPILLON
+
+Grimpe donc, imbecile!
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Vous me ramenerez chez moi, bien entendu; Car, sans cela...
+
+LE PAPILLON
+
+Sitot parti, sitot rendu.
+
+LA BETE A BON DIEU, grimpant sur son camarade.
+
+C'est que le soir, chez nous, nous faisons la priere. Vous comprenez?
+
+LE PAPILLON
+
+Sans doute... Un peu plus en arriere. La... Maintenant, silence a bord!
+je lache tout.
+
+(Prrt! Ils s'envolent; le dialogue continue en l'air.)
+
+Mon cher, c'est merveilleux; tu n'es pas lourd du tout.
+
+LA BETE A BON DIEU, effrayee.
+
+Ah!... monsieur...
+
+LE PAPILLON
+
+Eh bien! quoi?
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Je n'y vois plus... la tete Me tourne; je voudrais bien descendre...
+
+LE PAPILLON
+
+Es-tu bete! Si la tete te tourne, il faut fermer les yeux. Les as-tu
+fermes?
+
+LA BETE A BON DIEU, fermant les yeux
+
+Oui...
+
+LE PAPILLON
+
+Ca va mieux?
+
+LA BETE A BON DIEU, avec effort.
+
+Un peu mieux.
+
+LE PAPILLON, riant sous cape.
+
+Decidement on est mauvais aeronaute Dans ta famille...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Oh! oui...
+
+LE PAPILLON
+
+Ce n'est pas votre faute Si le guide-ballon n'est pas encore trouve.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Oh! non...
+
+LE PAPILLON
+
+Ca, monseigneur, vous etes arrive. (Il se pose sur un Muguet.)
+
+LA BETE A BON DIEU, ouvrant les yeux.
+
+Pardon! mais... ce n'est pas ici que je demeure.
+
+LE PAPILLON
+
+Je sais; mais comme il est encore de tres bonne heure Je t'ai mene chez
+un Muguet de mes amis. On va se rafraichir le bec;--c'est bien permis...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Oh! je n'ai pas le temps...
+
+LE PAPILLON
+
+Bah! rien qu'une seconde...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Et puis, je ne suis pas recu, moi, dans le monde...
+
+LE PAPILLON
+
+Viens donc! je te ferai passer pour mon batard; Tu seras bien recu,
+va!...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Puis, c'est qu'il est tard.
+
+LE PAPILLON
+
+Eh! non! il n'est pas tard; ecoute la cigale...
+
+LA BETE A BON DIEU, a voix basse.
+
+Puis... je... n'ai pas d'argent...
+
+LE PAPILLON, l'entrainant:
+
+Viens! le Muguet regale. (Ils entrent chez le Muguet.)--La toile tombe.
+
+Au second acte, quand le rideau se leve, il fait presque nuit... On voit
+les deux camarades sortir de chez le Muguet... La Bete a bon Dieu est
+legerement ivre.
+
+LE PAPILLON, tendant le dos.
+
+Et maintenant, en route!
+
+LA BETE A BON DIEU, grimpant bravement.
+
+En route!
+
+LE PAPILLON
+
+Eh bien! comment Trouves-tu mon Muguet?
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Mon cher, il est charmant; Il vous livre sa cave et tout sans vous
+connaitre...
+
+LE PAPILLON, regardant le ciel.
+
+Oh! oh! Phoebe qui met le nez a sa fenetre; Il faut nous depecher...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Nous depecher, pourquoi?
+
+LE PAPILLON
+
+Tu n'es donc plus presse de retourner chez toi?...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Oh! pourvu que j'arrive a temps pour la priere... D'ailleurs, ce n'est
+pas loin, chez nous,... c'est la derriere.
+
+LE PAPILLON
+
+Si tu n'es pas presse; je ne le suis pas, moi.
+
+LA BETE A BON DIEU, avec effusion.
+
+Quel bon enfant tu fais!... Je ne sais pas pourquoi Tout le monde
+n'est pas ton ami sur la terre. On dit de toi: "C'est un boheme; un
+refractaire! Un poete! un sauteur!..."
+
+LE PAPILLON
+
+Tiens! tiens.! et qui dit ca?
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Mon Dieu! le Scarabee...
+
+LE PAPILLON
+
+Ah! oui, ce gros poussah. Il m'appelle sauteur, parce qu'il a du ventre.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+C'est qu'il n'est pas le seul qui te deteste...
+
+LE PAPILLON
+
+Ah! dis.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis, Va! ni les Scorpions, pas
+meme les Fourmis.
+
+LE PAPILLON
+
+Vraiment?
+
+LA BETE A BON DIEU, confidentielle.
+
+Ne fais jamais la cour a l'Araignee; Elle te trouve affreux.
+
+LE PAPILLON
+
+On l'a mal renseignee.
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+He! les Chenilles sont un peu de son avis...
+
+LE PAPILLON
+
+Je crois bien!... Mais, dis-moi! dans le monde ou tu vis, Car enfin tu
+n'es pas du monde des Chenilles, Suis-je aussi mal vu?...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Dame! c'est selon les familles, La jeunesse est pour toi; les vieux, en
+general, Trouvent que tu n'as pas assez de sens moral.
+
+LE PAPILLON, tristement.
+
+Je vois que je n'ai pas beaucoup de sympathies. En somme...
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Ma foi! non, mon pauvre! Les Orties T'en veulent. Le Crapaud te hait;
+jusqu'au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit: "Ce p... p...
+Papillon!"
+
+LE PAPILLON
+
+Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces droles?
+
+LA BETE A BON DIEU
+
+Moi... Je t'adore; on est si bien sur tes epaules! Et puis, tu me
+conduis toujours chez les Muguets. C'est amusant!... Dis donc, si je te
+fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part...
+Tu n'es pas fatigue, je suppose?
+
+LE PAPILLON
+
+Je te trouve un peu lourd, ce n'est pas l'embarras.
+
+LA BETE A BON DIEU, montrant des Muguets.
+
+Alors, entrons ici, tu te reposeras.
+
+LE PAPILLON
+
+Ah! merci!... des Muguets, toujours la meme chose J'aime bien mieux a
+cote...
+
+LA BETE A BON DIEU, toute rouge.
+
+Chez la Rose?... Oh! non, jamais...
+
+LE PAPILLON, l'entrainant.
+
+Viens donc! on ne nous verra pas. (Ils entrent discretement chez la
+Rose.)--La toile tombe.
+
+Au troisieme acte...
+
+Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de
+votre patience. Les vers, par le temps qui court, n'ont pas le don de
+plaire, je le sais. Aussi, j'arrete la mes citations, et je vais me
+contenter de raconter sommairement le reste de mon poeme.
+
+Au troisieme acte, il est nuit tout a fait... Les deux camarades sortent
+ensemble de chez la Rose... Le Papillon veut ramener la Bete a bon Dieu
+chez ses parents; mais celle-ci s'y refuse; elle est completement ivre,
+fait des cabrioles sur l'herbe et pousse des cris seditieux... Le
+Papillon est oblige de l'emporter chez elle. On se separe sur la porte,
+en se promettant de se revoir bientot... Et alors le Papillon s'en va
+tout seul, dans la nuit. Il est un peu ivre, lui aussi; mais son ivresse
+est triste: il se rappelle les confidences de la Bete a bon Dieu, et se
+demande amerement pourquoi tant de monde le deteste, lui qui jamais n'a
+fait de mal a personne... Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne
+est toute noire... Le Papillon a peur, il a froid; mais il se console en
+songeant que son camarade est en surete, au fond d'une couchette bien
+chaude... Cependant, on entrevoit dans l'ombre de gros oiseaux de nuit
+qui traversent la scene d'un vol silencieux. L'eclair brille. Des betes
+mechantes embusquees sous des pierres, ricanent en se montrant le
+Papillon. "Nous le tenons!" disent-elles. Et tandis que l'infortune va
+de droite et de gauche, plein d'effroi, un Chardon au passage le larde
+d'un grand coup d'epee, un Scorpion l'eventre avec ses pinces, une
+grosse Araignee velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu,
+et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d'un coup d'aile.
+Le Papillon tombe, blesse a mort... Tandis qu'il rale sur l'herbe, les
+Orties se rejouissent, et les Crapauds disent: "C'est bien fait!"
+
+A l'aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs saquettes et leurs
+gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent a
+peine et s'eloignent sans vouloir l'enterrer. Les Fourmis ne travaillent
+pas pour rien... Heureusement une confrerie de Necrophores vient a
+passer par la. Ce sont, comme vous savez, de petites betes noires qui
+ont fait voeu d'ensevelir les morts... Pieusement, elles s'attellent au
+Papillon defunt et le trainent vers le cimetiere... Une foule curieuse
+se presse sur leur passage, et chacun fait des reflexions a haute
+voix... Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes,
+disent gravement: "Il aimait trop les fleurs!--Il courait trop la nuit!"
+ajoutent les Escargots, et les Scarabees a gros ventre se dandinent dans
+leurs habits d'or en grommelant: "Trop boheme! trop boheme!" Parmi toute
+cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort; seulement, dans
+les plaines d'alentour, les grands lis ont ferme et les cigales ne
+chantent pas.
+
+La derniere scene se passe dans le cimetiere des Papillons. Apres que
+les Necrophores ont fait leur oeuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi
+le convoi, s'approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence
+l'eloge du defunt. Malheureusement la memoire lui manque; il reste la
+les pattes en l'air, gesticulant pendant une heure et s'entortillant
+dans ses periodes... Quand l'orateur a fini, chacun se retire, et alors
+dans le cimetiere desert, on voit la Bete a bon Dieu des premieres
+scenes sortir de derriere une tombe. Tout en larmes, elle s'agenouille
+sur la terre fraiche de la fosse et dit une priere touchante pour son
+pauvre petit camarade qui est la.
+
+
+
+IX
+
+TU VENDRAS DE LA PORCELAINE
+
+Au dernier vers de mon poeme, Jacques, enthousiasme, se leva pour crier
+bravo; mais il s'arreta net en voyant la mine effaree de tous ces braves
+gens.
+
+En verite, je crois que le cheval de feu de l'Apocalypse, faisant
+irruption au milieu du petit salon jonquille, n'y aurait pas cause plus
+de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout
+herisses de ce qu'ils venaient d'entendre, me regardaient avec de gros
+yeux ronds; les deux Ferrouillat se faisaient des signes. Personne ne
+soufflait mot. Pensez comme j'etais a l'aise...
+
+Tout a coup, au milieu du silence et de la consternation generale, une
+voix--et quelle voix!--blanche, terne, froide, sans timbre, une voix
+de fantome, sortit de derriere le piano et me fit tressaillir sur ma
+chaise. C'etait la premiere fois, depuis dix ans, qu'on entendait parler
+l'homme a la tete d'oiseau, le venere Lalouette: "Je suis bien content
+qu'on ait tue le papillon, dit le singulier vieillard en grignotant son
+sucre d'un air feroce; je ne les aime pas, moi, les papillons!..."
+
+Tout le monde se mit a rire, et la discussion s'engagea sur mon poeme.
+
+Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et
+m'engagea beaucoup a la reduire en une ou deux chansonnettes, genre
+essentiellement francais. L'eleve d'Alfort, savant naturaliste, me fit
+observer que les betes a bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait
+toute vraisemblance a mon affabulation. Ferrouillat cadet pretendait
+avoir lu tout cela quelque part. "Ne les ecoute pas, me dit Jacques a
+voix basse, c'est un chef-d'oeuvre." Pierrotte, lui, ne disait rien; il
+paraissait tres occupe. Peut-etre le brave homme, assis a cote de sa
+fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses
+mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage
+un regard noir enflamme; toujours est-il que ce jour-la Pierrotte
+avait--c'est bien le cas de le dire--un air fort singulier, qu'il resta
+colle tout le soir au canezou de sa demoiselle, que je ne pus dire un
+seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de tres bonne heure, sans
+vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne
+me le pardonna jamais.
+
+Deux jours apres cette lecture memorable, je recus de Mlle Pierrotte un
+billet aussi court qu'eloquent: "Venez vite, mon pere sait tout." Et
+plus bas, mes chers yeux noirs avaient signe: "Je vous aime."
+
+Je fus un peu trouble, je l'avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis
+deux jours, je courais les editeurs avec mon manuscrit, et je m'occupais
+beaucoup moins des yeux noirs que de mon poeme. Puis l'idee d'une
+explication avec ce gros Cevenol de Pierrotte ne me souriait guere...
+Aussi, malgre le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque temps
+sans retourner _la-bas_, me disant a moi-meme pour me rassurer sur mes
+intentions: "Quand j'aurai vendu mon poeme." Malheureusement je ne le
+vendis pas.
+
+En ce temps-la--je ne sais pas si c'est encore la meme chose
+aujourd'hui--, MM. les editeurs etaient des gens tres doux, tres polis,
+tres genereux, tres accueillants; mais ils avaient un defaut capital: on
+ne les trouvait jamais chez eux. Comme certaines etoiles trop menues qui
+ne se revelent qu'aux grosses lunettes de l'Observatoire, ces messieurs
+n'etaient pas visibles pour la foule. N'importe l'heure ou vous
+arriviez, on vous disait toujours de revenir... Dieu! que j'en ai couru
+de ces boutiques! que j'en ai tourne de ces boutons de portes vitrees!
+que j'en ai fait de ces stations aux devantures des libraires, a me
+dire, le coeur battant: "Entrerai-je? n'entrerai-je pas?" A l'interieur,
+il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C'etait plein de petits
+hommes chauves, tres affaires, qui vous repondaient de derriere un
+comptoir, du haut d'une echelle double. Quant a l'editeur, invisible...
+Chaque soir, je revenais a la maison, triste, las, enerve. "Courage! me
+disait Jacques, tu seras plus heureux demain." Et, le lendemain, je me
+remettais en campagne, arme de mon manuscrit! De jour en jour, je le
+sentais devenir plus pesant, plus incommode. D'abord je le portais sous
+mon bras, fierement, comme un parapluie neuf; mais a la fin j'en
+avais honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote
+soigneusement boutonnee par-dessus.
+
+Huit jours se passerent ainsi. Le dimanche arriva. Jacques, selon sa
+coutume, alla diner chez Pierrotte; mais il y alla seul. J'etais si
+las de ma chasse aux etoiles invisibles, que je restai couche tout le
+jour... Le soir, en rentrant, il vint s'asseoir au bord de mon lit et me
+gronda doucement:
+
+"Ecoute, Daniel! tu as bien tort de ne pas aller _la-bas_. Les yeux
+noirs pleurent, se desolent; ils meurent de ne pas te voir... Nous avons
+parle de toi toute la soiree... Ah! brigand, comme elle t'aime!"
+
+La pauvre mere Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela.
+
+"Et Pierrotte? demandai-je timidement. Pierrotte, qu'est-ce qu'il
+dit?...
+
+--Rien... Il a seulement paru tres etonne de ne pas te voir... Il faut y
+aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce pas?
+
+--Des demain, Jacques; je te le promets."
+
+Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer
+chez elle, entama son interminable chanson... _Tolocototignan!
+tolocototignan!_... Jacques se mit a rire: "Tu ne sais pas, me dit-il
+a voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient
+qu'elle est leur rivale... J'ai eu beau dire ce qu'il en etait, on n'a
+pas voulu m'entendre... Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c'est
+drole, n'est-ce pas?" Je fis semblant de rire comme lui; mais, dans
+moi-meme, j'etais plein de honte en songeant que c'etait bien ma faute
+si les yeux noirs etaient jaloux de Coucou-Blanc.
+
+Le lendemain, dans l'apres-midi, je m'en allai passage du Saumon.
+J'aurais voulu monter tout droit au quatrieme et parler aux yeux noirs
+avant de voir Pierrotte; mais le Cevenol me guettait a la porte du
+passage, et je ne pus l'eviter. Il fallut entrer dans la boutique et
+m'asseoir a cote de lui, derriere le comptoir. De temps en temps, un
+petit air de flute nous arrivait discretement de l'arriere-magasin.
+
+"Monsieur Daniel, me dit le Cevenol avec une assurance de langage et une
+facilite d'elocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux
+savoir de vous est tres simple, et je n'irai pas par quatre chemins.
+C'est bien le cas de le dire... la petite vous aime d'amour... Est-ce
+que vous l'aimez vraiment, vous aussi?
+
+--De toute mon ame, monsieur Pierrotte.
+
+--Alors, tout va bien. Voici ce que j'ai a vous proposer... Vous etes
+trop jeune et la petite aussi pour songer a vous marier d'ici trois ans.
+C'est donc trois annees que vous avez devant vous pour vous faire une
+position... Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le
+commerce des papillons bleus; mais je sais bien ce que je ferais a
+votre place... C'est bien le cas de le dire, je planterais la mes
+historiettes, j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me
+mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je
+m'arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, put
+trouver en moi un associe en meme temps qu'un gendre... Hein? Qu'est-ce
+que vous dites de ca, compere?"
+
+La-dessus, Pierrotte m'envoya un grand coup de coude et se mit a rire,
+mais a rire... Bien sur, qu'il croyait me combler de joie, le pauvre
+homme, en m'offrant de vendre de la porcelaine a ses cotes. Je n'eus pas
+le courage de me facher, pas meme celui de repondre; j'etais atterre...
+
+Les assiettes, les verres peints, les globes d'albatre, tout dansait
+autour de moi. Sur une etagere, en face du comptoir, des bergers et
+des bergeres, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d'un air
+narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes: "Tu
+vendras de la porcelaine!" Un peu plus loin, les magots chinois en robes
+violettes remuaient leurs caboches venerables, comme pour approuver
+ce qu'avaient dit les bergers: "Oui... oui... tu vendras de la
+porcelaine!..." Et la-bas, dans le fond, la flute ironique et sournoise
+sifflotait doucement: "Tu vendras de la porcelaine... tu vendras de la
+porcelaine..." C'etait a devenir fou.
+
+Pierrotte crut que l'emotion et la joie m'avaient coupe la parole.
+
+"Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir de
+me remettre... Maintenant, montez vers la petite... C'est bien le cas de
+le dire... le temps doit lui sembler long."
+
+Je montai vers la petite, que je trouvai installee dans le salon
+jonquille, a broder ses eternelles pantoufles en compagnie de la dame de
+grand merite... Que ma chere Camille me pardonne! jamais Mlle Pierrotte
+ne me parut si Pierrotte que ce jour-la; jamais sa facon tranquille de
+tirer l'aiguille et de compter ses points a haute voix ne me causa tant
+d'irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur, son air
+paisible, elle ressemblait a une de ces bergeres en biscuit colorie qui
+venaient de me crier d'une facon si impertinente: "Tu vendras de la
+porcelaine!" Par bonheur, les yeux noirs etaient la, eux aussi, un peu
+voiles, un peu melancoliques, mais si naivement joyeux de me revoir
+que je me sentis tout emu. Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes
+talons, Pierrotte fit son entree. Sans doute il n'avait plus autant de
+confiance dans la dame de grand merite.
+
+A partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la
+ligne la porcelaine triompha. Pierrotte etait tres gai, tres bavard,
+insupportable: les "c'est bien le cas de le dire" pleuvaient plus drus
+que giboulee. Diner bruyant, beaucoup trop long... En sortant de table,
+Pierrotte me prit a part pour me rappeler sa proposition. J'avais eu
+le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid que la
+chose demandait reflexion et que je lui repondrais dans un mois.
+
+Le Cevenol fut certainement tres etonne de mon peu d'empressement a
+accepter ses offres, mais il eut le bon gout de n'en rien laisser
+paraitre.
+
+"C'est entendu, me dit-il, dans un mois." Et il ne fut plus question
+de rien... N'importe! le coup etait porte. Pendant toute la soiree, le
+sinistre et fatal "Tu vendras de la porcelaine" retentit a mon oreille.
+Je l'entendais dans le grignotement de la tete d'oiseau qui venait
+d'entrer avec Mme Lalouette et s'etait installe au coin du piano, je
+l'entendais dans les roulades du joueur de flute, dans la _Reverie de
+Rosellen_ que Mlle Pierrotte ne manqua pas de jouer; je le lisais dans
+les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans la coupe de
+leurs vetements, dans le dessin de la tapisserie, dans l'allegorie de la
+pendule--Venus cueillant une rose d'ou s'envole un Amour dedore--, dans
+la forme des meubles, dans les moindres details de cet affreux salon
+jonquille ou les memes gens disaient tous les soirs les memes choses, ou
+le meme piano jouait tous les soirs la meme reverie, et que l'uniformite
+de ses soirees faisait ressembler a un tableau a musique. Le salon
+jonquille, un tableau a musique!... Ou vous cachiez-vous donc, beaux
+yeux noirs?...
+
+Lorsque au retour de cette ennuyeuse soiree, je racontai a ma mere
+Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigne que
+moi:
+
+"Daniel Eyssette, marchand de porcelaine!... Par exemple, je voudrais
+bien voir cela! disait le brave garcon, tout rouge de colere... C'est
+comme si on proposait a Lamartine de vendre des paquets d'allumettes, ou
+a Sainte-Beuve de debiter des petits balais de crin... Vieille bete de
+Pierrotte, va!... Apres tout, il ne faut pas lui en vouloir; il ne sait
+pas, ce pauvre homme. Quand il verra le succes de ton livre et les
+journaux tout remplis de toi, il changera joliment de gamme.
+
+--Sans doute, Jacques; mais pour que les journaux parlent de moi, il
+faut que mon livre paraisse, et je vois bien qu'il ne paraitra pas...
+Pourquoi?... Mais, mon cher, parce que je ne peux pas mettre la main sur
+un editeur et que ces gens-la ne sont jamais chez eux pour les poetes.
+Le grand Baghavat lui-meme est oblige d'imprimer ses vers a ses frais.
+
+--Eh bien, nous ferons comme lui, dit Jacques en frappant du poing sur
+la table; nous imprimerons a nos frais."
+
+Je le regarde avec stupefaction:
+
+"A nos frais...
+
+--Oui, mon petit, a nos frais... Tout juste, le marquis fait imprimer
+en ce moment le premier volume de ses memoires... Je vois son imprimeur
+tous les jours... C'est un Alsacien qui a le nez rouge et l'air bon
+enfant. Je suis sur qu'il nous fera credit... Pardieu! nous le paierons,
+a mesure que ton volume se vendra... Allons! voila qui est dit; des
+demain je vais voir mon homme."
+
+Effectivement Jacques, le lendemain, va trouver l'imprimeur et revient
+enchante: "C'est fait, me dit-il d'un air de triomphe; on met ton
+livre a l'impression demain. Cela nous coutera neuf cents francs, une
+bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables de trois
+en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons le
+volume trois francs, nous tirons a mille exemplaires; c'est donc trois
+mille francs que ton livre doit nous rapporter... tu m'entends bien,
+trois mille francs. La-dessus, nous payons l'imprimeur, plus la remise
+d'un franc par exemplaire aux libraires qui vendront l'ouvrage, plus
+l'envoi aux journalistes... Il nous restera, clair comme de l'eau de
+roche, un benefice de onze cents francs. Hein? C'est joli pour un
+debut..."
+
+Si c'etait joli, je crois bien!... Plus de chasse aux etoiles
+invisibles, plus de stations humiliantes aux portes des librairies,
+et par-dessus le marche onze cents francs a mettre de cote pour la
+reconstruction du foyer... Aussi quelle joie, ce jour-la, dans le
+clocher de Saint-Germain! Que de projets, que de reves! Et puis les
+jours suivants, que de petits bonheurs savoures goutte a goutte, aller
+a l'imprimerie; corriger les epreuves, discuter la couleur de la
+couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse avec vos
+pensees imprimees dessus, courir deux fois, trois fois chez le brocheur,
+et revenir enfin avec le premier exemplaire qu'on ouvre en tremblant du
+bout des doigts... Dites! est-il rien de plus delicieux au monde?
+
+Pensez que le premier exemplaire de _La Comedie pastorale_ revenait de
+droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir meme, accompagne de la
+mere Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fimes notre entree
+dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le monde etait la.
+
+"Monsieur Pierrotte, dis-je au Cevenol, permettez-moi d'offrir ma
+premiere oeuvre a Camille." Et je mis mon volume dans une chere petite
+main qui fremissait de plaisir. Oh! si vous aviez vu le joli merci que
+les yeux noirs m'envoyerent, et comme ils resplendissaient en lisant
+mon nom sur la couverture. Pierrotte etait moins enthousiasme, lui. Je
+l'entendis demander a Jacques combien un volume comme cela pouvait me
+rapporter:
+
+"Onze cents francs", repondit Jacques avec assurance.
+
+La-dessus, ils se mirent a causer longuement, a voix basse, mais je ne
+les ecoutai pas. J'etais tout a la joie de voir les yeux noirs abaisser
+leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers
+moi avec admiration... Mon livre! les yeux noirs! deux bonheurs que je
+devais a ma mere Jacques...
+
+Ce soir-la, avant de rentrer, nous allames roder dans les galeries de
+l'Odeon pour juger de l'effet que _La Comedie pastorale_ faisait a
+l'etalage des librairies.
+
+"Attends-moi, me dit Jacques; je vais voir combien on en a vendu."
+
+Je l'attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de
+l'oeil certaine couverture verte a filets noirs qui s'epanouissait au
+milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout d'un moment;
+il etait pale d'emotion.
+
+--"Mon cher, me dit-il, on en a deja vendu un. C'est de bon augure..."
+
+Je lui serrai la main silencieusement. J'etais trop emu pour parler;
+mais, a part moi, je me disais: "Il y a quelqu'un a Paris qui vient de
+tirer trois francs de sa bourse pour acheter cette production de ton
+cerveau, quelqu'un qui te lit, qui te juge... Quel est ce quelqu'un? Je
+voudrais bien le connaitre..." Helas! pour mon malheur, j'allais bientot
+le connaitre, ce terrible quelqu'un.
+
+Le lendemain de l'apparition de mon volume, j'etais en train de
+dejeuner a table d'hote a cote du farouche penseur, quand Jacques, tres
+essouffle, se precipita dans la salle:
+
+"Grande nouvelle! me dit-il en m'entrainant dehors; je pars ce soir, a
+sept heures, avec le marquis... Nous allons a Nice voir sa soeur, qui
+est mourante... Peut-etre resterons-nous longtemps... Ne t'inquiete pas
+de ta vie... Le marquis double mes appointements. Je pourrai t'envoyer
+cent francs par mois... Eh bien, qu'as-tu? Te voila tout pale. Voyons!
+Daniel, pas d'enfantillage. Rentre la-dedans, acheve de dejeuner et bois
+une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire
+adieu a Pierrotte, prevenir l'imprimeur, faire porter les exemplaires
+aux journalistes... Je n'ai pas une minute... Rendez-vous a la maison a
+cinq heures."
+
+Je le regardai descendre la rue Saint-Benoit a grandes enjambees, puis
+je rentrai dans le restaurant; mais je ne pus rien manger ni boire, et
+c'est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L'idee que dans quelques
+heures ma mere Jacques serait loin m'etreignait le coeur. J'avais beau
+songer a mon livre, aux yeux noirs, rien ne pouvait me distraire de
+cette pensee que Jacques allait partir et que je resterais seul, tout
+seul dans Paris, maitre de moi-meme et responsable de toutes mes
+actions.
+
+Il me rejoignit a l'heure dite. Quoique tres emu lui-meme, il affecta
+jusqu'au dernier moment la plus grande gaiete. Jusqu'au dernier moment
+aussi il me montra la generosite de son ame et l'ardeur admirable qu'il
+mettait a m'aimer. Il ne songeait qu'a moi, a mon bien-etre, a ma vie.
+Sous pretexte de faire sa malle, il inspectait mon linge, mes vetements:
+
+"Tes chemises sont dans ce coin, vois-tu, Daniel... tes mouchoirs a
+cote, derriere les cravates."
+
+Comme je lui disais:
+
+"Ce n'est pas ta malle que tu fais, Jacques; c'est mon armoire..."
+
+Armoire et malle, quand tout fut pret, on envoya chercher une voiture,
+et nous partimes pour la gare. En route, Jacques me faisait ses
+recommandations. Il y en avait de tout genre:
+
+"Ecris-moi souvent... Tous les articles qui paraitront sur ton volume,
+envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier
+cartonne et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d'or de la
+famille Eyssette... A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le
+mardi... Surtout ne te laisse pas eblouir par le succes... Il est clair
+que tu vas en avoir un tres grand, et c'est fort dangereux, les
+succes parisiens. Heureusement que Camille sera la pour te garder des
+tentations... Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande, c'est
+d'aller souvent la-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs."
+
+A ce moment nous passions devant le Jardin des plantes. Jacques se mit a
+rire.
+
+"Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passe ici une nuit, il y
+a quatre ou cinq mois?... Hein?... Quelle difference entre le Daniel
+d'alors et celui d'aujourd'hui... Ah! tu as joliment fait du chemin en
+quatre mois!..."
+
+C'est qu'il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait
+beaucoup de chemin; et moi aussi, pauvre niais, j'en etais convaincu.
+
+Nous arrivames a la gare. Le marquis s'y trouvait deja. Je vis de loin
+ce drole de petit homme, avec sa tete de herisson blanc, sautillant de
+long en large dans une salle d'attente.
+
+"Vite, vite, adieu!" me dit Jacques. En prenant ma tete dans ses larges
+mains, il m'embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces, puis
+courut rejoindre son bourreau.
+
+En le voyant disparaitre, j'eprouvai une singuliere sensation.
+
+Je me trouvai tout a coup plus petit, plus chetif, plus timide, plus
+enfant, comme si mon frere, en s'en allant, m'avait emporte la moelle
+de mes os, ma force, mon audace et la moitie de ma taille. La foule qui
+m'entourait me faisait peur. J'etais redevenu le petit Chose...
+
+La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les
+plus deserts, le petit Chose regagna son clocher. L'idee de se retrouver
+dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait voulu
+rester dehors jusqu'au matin. Pourtant il fallait rentrer.
+
+En passant devant la loge, le portier lui cria:
+
+"Monsieur Eyssette, une lettre!..."
+
+C'etait un petit billet, elegant, parfume, satine; ecriture de femme
+plus fine, plus feline que celle des yeux noirs... De qui cela pouvait
+bien etre?... Vivement il rompit le cachet, et lut dans l'escalier a la
+lueur du gaz:
+
+ "Monsieur mon voisin,
+
+ "_La Comedie pastorale_ est depuis hier sur ma table;
+ mais il y manque une dedicace. Vous seriez bien aimable
+ de venir la mettre ce soir, en prenant une tasse de the...
+ Vous savez! c'est entre artistes.
+
+ "IRMA BOREL."
+
+ Et plus bas:
+
+ "_La dame du premier._"
+
+La dame du premier!... Quand le petit Chose lut cette signature, un
+grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu'elle
+lui etait apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon de
+velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au
+coin de la levre. Et de songer qu'une femme pareille avait achete son
+volume, son coeur bondissait d'orgueil.
+
+Il resta la un moment, dans l'escalier, la lettre a la main, se
+demandant s'il monterait chez lui ou s'il s'arreterait au premier etage;
+puis, tout a coup, la recommandation de Jacques lui revint a la memoire:
+"Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs." Un secret
+pressentiment l'avertit que s'il allait chez la dame du premier, les
+yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit
+resolument la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit: "Je
+n'irai pas."
+
+
+
+X
+
+IRMA BOREL
+
+C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir.--Car ai-je besoin de vous le
+dire! cinq minutes apres s'etre jure qu'il n'irait pas, ce vaniteux
+petit Chose sonnait a la porte d'Irma Borel.--En le voyant, l'horrible
+Negresse grimaca un sourire d'ogre en belle humeur et lui fit un signe:
+"Venez!" de sa grosse main luisante et noire. Apres avoir traverse deux
+ou trois salons tres pompeux, ils s'arreterent devant une petite porte
+mysterieuse, a travers laquelle on entendait--aux trois quarts etouffes
+par l'epaisseur des tentures--des cris rauques, des sanglots, des
+imprecations, des rires convulsifs. La Negresse frappa, et, sans
+attendre qu'on lui eut repondu, introduisit le petit Chose.
+
+Seule, dans un riche boudoir capitonne de soie mauve et tout ruisselant
+de lumiere, Irma Borel marchait a grands pas en declamant. Un large
+peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d'elle
+comme une nuee. Une des manches du peignoir, relevee jusqu'a l'epaule,
+laissait voir un bras de neige d'une incomparable purete, brandissant,
+en guise de poignard, un coupe-papier de nacre. L'autre main, noyee dans
+la guipure, tenait un livre ouvert...
+
+Le petit Chose s'arreta, ebloui. Jamais la dame du premier ne lui
+avait paru si belle. D'abord elle etait moins pale qu'a leur premiere
+rencontre. Fraiche et rose, au contraire, mais d'un rose un peu voile,
+elle avait l'air, ce jour-la, d'une jolie fleur d'amandier, et la petite
+cicatrice blanche du coin de la levre en paraissait d'autant plus
+blanche. Puis ses cheveux, qu'il n'avait pas pu voir la premiere fois,
+l'embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d'un peu
+fier et de presque dur. C'etaient des cheveux blonds, d'un blond
+cendre, d'un blond de poudre, et il y en avait, et ils etaient fins, un
+brouillard d'or autour de la tete.
+
+Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net a sa declamation. Elle
+jeta sur un divan derriere elle son couteau de nacre et son livre,
+ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint a son
+visiteur la main cavalierement tendue.
+
+"Bonjour, mon voisin! lui dit-elle avec un gentil sourire; vous
+me surprenez en pleines fureurs tragiques! j'apprends le role de
+Clytemnestre... C'est empoignant, n'est-ce pas?"
+
+Elle le fit asseoir sur un divan a cote d'elle, et la conversation
+s'engagea.
+
+"Vous vous occupez d'art dramatique, madame? (Il n'osa pas dire "ma
+voisine".)
+
+--Oh! vous savez, une fantaisie... comme je me suis occupee de sculpture
+et de musique... Pourtant, cette fois, je crois que je suis bien
+mordue... Je vais debuter au Theatre-Francais..."
+
+A ce moment, un enorme oiseau a huppe jaune vint, avec un grand bruit
+d'ailes, s'abattre sur la tete frisee du petit Chose.
+
+"N'ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effare, c'est mon
+kakatoes... une brave bete que j'ai ramenee des iles Marquises."
+
+Elle prit l'oiseau, le caressa, lui dit deux ou trois mots d'espagnol
+et le rapporta sur un perchoir dore a l'autre bout du salon... Le
+petit Chose ouvrait de grands yeux. La Negresse, le kakatoes, le
+Theatre-Francais, les iles Marquises...
+
+"Quelle femme singuliere!" se disait-il avec admiration.
+
+La dame revint s'asseoir a cote de lui; et la conversation continua. _La
+Comedie pastorale_ en fit d'abord tous les frais. La dame l'avait lue et
+relue plusieurs fois depuis la veille; elle en savait des vers par coeur
+et les declamait avec enthousiasme. Jamais la vanite du petit Chose ne
+s'etait trouvee a pareille fete. On voulait savoir son age, son pays,
+comment il vivait, s'il allait dans le monde, s'il etait amoureux.... A
+toutes ces questions, il repondait avec la plus grande candeur; si bien
+qu'au bout d'une heure la dame du premier connaissait a fond la mere
+Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les
+enfants avaient jure de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle
+Pierrotte. Il fut seulement parle d'une jeune personne du grand monde
+qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un pere barbare--pauvre
+Pierrotte!--qui contrariait leur passion.
+
+Au milieu de ces confidences, quelqu'un entra dans le salon. C'etait
+un vieux sculpteur a criniere blanche, qui avait donne des lecons a la
+dame, au temps ou elle sculptait.
+
+"Je parie, lui dit-il a demi-voix en regardant le petit Chose d'un oeil
+plein de malice, je parie que c'est votre corailleur napolitain.
+
+--Tout juste, fit-elle en riant; en se tournant vers le corailleur
+qui semblait fort surpris de s'entendre designer ainsi: vous ne
+vous souvenez pas, lui dit-elle, d'un matin ou nous nous sommes
+rencontres?... Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux
+en desordre, votre cruche de gres a la main... je crus revoir un de ces
+petits pecheurs de corail qu'on rencontre dans la baie de Naples.... Et
+le soir, j'en parlai a mes amis; mais nous ne nous doutions guere alors
+que le petit corailleur etait un grand poete, et qu'au fond de cette
+cruche de gres, il y avait _La Comedie pastorale_."
+
+Je vous demande si le petit Chose etait ravi de s'entendre traiter avec
+une admiration respectueuse. Pendant qu'il s'inclinait et souriait d'un
+air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui n'etait
+autre que le grand Baghavat, le poete indien de la table d'hote.
+Baghavat, en entrant, alla droit a la dame et lui tendit un livre a
+couverture verte.
+
+"Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drole de
+litterature!..."
+
+Un geste de la dame l'arreta net. Il comprit que l'auteur etait la et
+regarda de son cote avec un sourire contraint. Il y eut un moment de
+silence et de gene, auquel l'arrivee d'un troisieme personnage
+vint faire une heureuse diversion. Celui-ci etait le professeur de
+declamation; un affreux petit bossu, tete bleme, perruque rousse, rire
+aux dents moisies. Il parait que, sans sa bosse, ce bossu-la eut ete le
+plus grand comedien de son epoque; mais son infirmite ne lui permettant
+pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant des eleves et
+en disant du mal de tous les comediens du temps.
+
+Des qu'il parut, la dame lui cria:
+
+"Avez-vous vu l'Israelite? Comment a-t-elle marche ce soir?"
+
+L'Israelite, c'etait la grande tragedienne Rachel, alors au plus beau
+moment de sa gloire.
+
+"Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les
+epaules... Cette fille n'a rien... C'est une grue, une vraie grue.
+
+--Une vraie grue", ajouta l'eleve; et derriere elle les deux autres
+repeterent avec conviction: "Une vraie grue..."
+
+Un moment apres on demanda a la dame de reciter quelque chose.
+
+Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupe-papier de nacre,
+retroussa la manche de son peignoir et se mit a declamer.
+
+Bien, ou mal? Le petit Chose eut ete fort empeche pour le dire. Ebloui
+par ce beau bras de neige, fascine par cette chevelure d'or qui
+s'agitait frenetiquement, il regardait et n'ecoutait pas. Quand la dame
+eut fini, il applaudit plus fort que personne et declara a son tour que
+Rachel n'etait qu'une grue, une vraie grue.
+
+Il en reva toute la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d'or.
+Puis, le jour venu, quand il voulut s'asseoir devant l'etabli aux rimes,
+le bras enchante vint encore le tirer par la manche. Alors, ne pouvant
+pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit a ecrire a Jacques, et a lui
+parler de la dame du premier.
+
+"Ah! mon ami, quelle femme! Elle sait tout, elle connait tout. Elle a
+fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa cheminee une
+jolie Colombine en terre cuite qui est son oeuvre. Depuis trois mois,
+elle joue la tragedie, et elle la joue bien mieux que la fameuse
+Rachel.--Il parait decidement que cette Rachel n'est qu'une
+grue.--Enfin, mon cher, une femme comme tu n'en as jamais reve. Elle a
+tout vu, elle a ete partout. Tout a coup elle vous dit: "Quand j'etais
+a Saint-Petersbourg..." puis, au bout d'un moment, elle vous apprend
+qu'elle prefere la rade de Rio a celle de Naples. Elle a un kakatoes
+qu'elle a ramene des iles Marquises, une Negresse qu'elle a prise en
+passant a Port-au-Prince... Mais au fait, tu la connais, sa Negresse,
+c'est notre voisine Coucou-Blanc. Malgre son air feroce, cette
+Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille, discrete, devouee, et
+ne parlant jamais que par proverbes comme le bon Sancho. Quand les gens
+de la maison veulent lui tirer les vers du nez a propos de sa maitresse,
+si elle est mariee, s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi
+riche qu'on le dit, Coucou-Blanc repond dans son patois: _Zaffai cabrite
+pas zaffai mouton_ (les affaires du chevreau ne sont pas celles du
+mouton); ou bien encore: _C'est soulie qui connait si bas tini trou_
+(c'est le soulier qui connait si les bas ont des trous). Elle en a comme
+cela une centaine, et les indiscrets n'ont jamais le dernier mot avec
+elle... A propos, sais-tu qui j'ai rencontre chez la dame du premier?...
+Le poete hindou de la table d'hote, le grand Baghavat lui-meme. Il a
+l'air d'en etre fort epris, et lui fait de beaux poemes ou il la compare
+tour a tour a un condor, un lotus ou un buffle; mais la dame ne fait pas
+grand cas de ses hommages. D'ailleurs elle doit y etre habituee: tous
+les artistes qui viennent chez elle--et je te reponds qu'il y en a des
+plus fameux--en sont amoureux.
+
+"Elle est si belle, si etrangement belle!... En verite, j'aurais craint
+pour mon coeur, s'il n'etait deja pris. Heureusement que les yeux noirs
+sont la pour me defendre. Chers yeux noirs! j'irai passer la soiree
+avec eux aujourd'hui, et nous parlerons de vous tout le temps, ma mere
+Jacques."
+
+Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement a la
+porte. C'etait la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc,
+une invitation pour venir, au Theatre-Francais, entendre la grue dans sa
+loge. Il aurait accepte de bon coeur, mais il songea qu'il n'avait pas
+d'habit et fut oblige de dire non. Cela le mit de fort mechante humeur.
+"Jacques aurait du me faire faire un habit, se disait-il... C'est
+indispensable... Quand les articles paraitront, il faudra que j'aille
+remercier les journalistes... Comment faire si je n'ai pas d'habit?..."
+Le soir, il alla au passage du Saumon; mais cette visite ne l'egaya pas.
+Le Cevenol riait fort; Mlle Pierrotte etait trop brune. Les yeux noirs
+avaient beau lui faire signe et lui dire doucement: "Aimez-moi!" dans la
+langue mystique des etoiles, l'ingrat ne voulait rien entendre. Apres
+diner, quand les Lalouette arriverent, il s'installa triste et maussade
+dans un coin, et tandis que le tableau a musique jouait ses petits airs,
+il se figurait Irma Borel tronant dans une loge decouverte, les bras
+de neige jouant de l'eventail, le brouillard d'or scintillant sous les
+lumieres de la salle. "Comme j'aurais honte si elle me voyait ici!"
+songeait-il.
+
+Plusieurs jours se passerent sans nouveaux incidents. Irma Borel ne
+donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquieme etage, les
+relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose,
+assis a son etabli, entendait entrer la victoria de la dame, et, sans
+qu'il y prit garde, le roulement sourd de la voiture, le "Porte, s'il
+vous plait" du cocher, le faisaient tressaillir. Meme il ne pouvait pas
+entendre sans emotion la Negresse remonter chez elle; s'il avait ose, il
+serait alle lui demander des nouvelles de sa maitresse.... Malgre tout,
+cependant, les yeux noirs etaient encore maitres de la place. Le petit
+Chose passait de longues heures aupres d'eux. Le reste du temps, il
+s'enfermait chez lui pour chercher des rimes, au grand ebahissement des
+moineaux, qui venaient le voir de tous les toits a la ronde, car les
+moineaux du pays latin sont comme la dame de grand merite et se font de
+droles d'idees sur les mansardes d'etudiants. En revanche, les cloches
+de Saint-Germain--les pauvres cloches vouees au Seigneur et cloitrees
+toute leur vie comme des Carmelites--se rejouissaient de voir leur
+ami le petit Chose eternellement assis devant sa table; et, pour
+l'encourager, elles lui faisaient grande musique.
+
+Sur ces entrefaites, on recut des nouvelles de Jacques. Il etait
+installe a Nice et donnait force details sur son installation.... "Le
+beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est la sous mes fenetres
+t'inspirerait! Moi, je n'en jouis guere! je ne sors jamais.... Le
+marquis dicte tout le jour. Diable d'homme, va! Quelquefois, entre deux
+phrases, je leve la tete, je vois une petite voile rouge a l'horizon,
+puis tout de suite le nez sur mon papier.... Mlle d'Hacqueville est
+toujours bien malade.... Je l'entends au-dessus de nous qui tousse, qui
+tousse.... Moi-meme, a peine debarque, j'ai attrape un gros rhume qui ne
+veut pas finir...."
+
+Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait:
+
+"....Si tu m'en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est
+trop compliquee pour toi; et meme, faut-il te le dire? je flaire en elle
+une aventuriere.... Tiens! j'ai vu hier dans le port un brick hollandais
+qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des
+mats japonais, des espars du Chili, un equipage bariole comme une
+carte geographique.... Eh bien, mon cher, je trouve que ton Irma Borel
+ressemble a ce navire. Bon pour un brick d'avoir beaucoup voyage, mais
+pour une femme, c'est different. En general, celles qui ont vu tant de
+pays en font beaucoup voir aux autres.... Mefie-toi, Daniel, mefie-toi!
+et surtout, je t'en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs...."
+
+Ces derniers mots allerent droit au coeur du petit Chose. La persistance
+de Jacques a veiller sur le bonheur de celle qui n'avait pas voulu
+l'aimer lui parut admirable. "Oh! non! Jacques, n'aie pas peur; je ne
+la ferai pas pleurer", se dit-il, et tout de suite il prit la ferme
+resolution de ne plus retourner chez la dame du premier.... Fiez-vous au
+petit Chose pour les fermes resolutions.
+
+Ce soir-la, quand la victoria roula sous le porche, il y prit a
+peine garde. La chanson de la Negresse ne lui causa pas non plus de
+distraction. C'etait une nuit de septembre, orageuse et lourde.... Il
+travaillait, la porte entrouverte. Tout a coup, il crut entendre craquer
+l'escalier de bois qui menait a sa chambre. Bientot il distingua un
+leger bruit de pas et le frolement d'une robe. Quelqu'un montait,
+c'etait sur... mais qui?...
+
+Coucou-Blanc etait rentree depuis longtemps.... Peut-etre la dame du
+premier qui venait parler a la Negresse....
+
+A cette idee le petit Chose sentit son coeur battre avec violence; mais
+il eut le courage de rester devant sa table.... Les pas approchaient
+toujours. Arrive sur le palier on s'arreta.... Il y eut un moment de
+silence; puis un leger coup frappe a la porte de la Negresse, qui ne
+repondit pas.
+
+"C'est elle", se dit-il sans bouger de sa place.
+
+Tout a coup, une lumiere parfumee se repandit dans la chambre.
+
+La porte cria, quelqu'un entrait.
+
+Alors, sans tourner la tete, le petit Chose demanda en tremblant:
+
+"Qui est la?"
+
+
+
+XI
+
+LE COEUR DE SUCRE
+
+Voila deux mois que Jacques est parti, et il n'est pas encore au moment
+de revenir. Mlle d'Hacqueville est morte. Le marquis, escorte de son
+secretaire, promene son deuil par toute l'Italie, sans interrompre d'un
+seul jour la terrible dictee de ses memoires. Jacques, surmene, trouve a
+peine le temps d'ecrire a son frere quelques lignes datees de Rome, de
+Naples, de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ces lettres varie
+souvent, leur texte ne change guere.... "Travailles-tu?... Comment vont
+les yeux noirs?... L'article de Gustave Planche a-t-il paru?... Es-tu
+retourne chez Irma Borel?" A ces questions, toujours les memes, le petit
+Chose repond invariablement qu'il travaille beaucoup, que la vente du
+livre va tres bien, les yeux noirs aussi; qu'il n'a pas revu Irma Borel,
+ni entendu parler de Gustave Planche.
+
+Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?... Une derniere lettre, ecrite
+par le petit Chose en une nuit de fievre, et de tempete, va nous
+l'apprendre.
+
+"_Monsieur Jacques Eyssette a Pise._
+
+"Dimanche soir, 10 heures.
+
+"Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois je ne fais que te mentir. Je
+t'ecris que je travaille, et depuis deux mois mon ecritoire est a sec.
+Je t'ecris que la vente de mon livre va bien, et depuis deux mois on
+n'en a pas vendu un exemplaire. Je t'ecris que je ne revois plus Irma
+Borel, et depuis deux mois je ne l'ai pas quittee. Quant aux yeux noirs,
+helas!... O Jacques, Jacques, pourquoi ne t'ai-je pas ecoute? Pourquoi
+suis-je retourne chez cette femme?
+
+"Tu avais raison, c'est une aventuriere, rien de plus. D'abord, je la
+croyais intelligente. Ce n'est pas vrai, tout ce qu'elle dit lui vient
+de quelqu'un. Elle n'a pas de cervelle, pas d'entrailles. Elle est
+fourbe, elle est cynique, elle est mechante. Dans ses acces de colere,
+je l'ai vue rouer sa Negresse de coups de cravache, la jeter par terre,
+la trepigner. Avec cela, une femme forte, qui ne croit ni a Dieu ni au
+diable, mais qui accepte aveuglement les predictions des somnambules et
+du marc de cafe. Quant a son talent de tragedienne, elle a beau prendre
+des lecons d'un avorton a bosse et passer toutes ses journees chez elle
+avec des boules elastiques dans la bouche, je suis sur qu'aucun
+theatre n'en voudra. Dans la vie privee, par exemple, c'est une fiere
+comedienne.
+
+"Comment j'etais tombe dans les griffes de cette creature, moi qui aime
+tant ce qui est bon et ce qui est simple, je n'en sais vraiment rien,
+mon pauvre Jacques; mais ce que je puis te jurer, c'est que je lui ai
+echappe et que maintenant tout est fini, fini, fini.... Si tu savais
+comme j'etais lache et ce qu'elle faisait de moi!... Je lui avais
+raconte toute mon histoire: je lui parlais de toi, de notre mere, des
+yeux noirs. C'est a mourir de honte, je te dis.... Je lui avais donne
+tout mon coeur, je lui avais livre toute ma vie; mais de sa vie a elle,
+jamais elle n'avait rien voulu me livrer. Je ne sais pas qui elle est,
+je ne sais pas d'ou elle vient. Un jour je lui ai demande si elle avait
+ete mariee, elle s'est mise a rire. Tu sais, cette petite cicatrice
+qu'elle a sur la levre, c'est un coup de couteau qu'elle a recu la-bas
+dans son pays, a Cuba. J'ai voulu savoir qui lui avait fait cela. Elle
+m'a repondu tres simplement: "Un Espagnol nomme Pacheco", et pas un mot
+de plus.... C'est bete, n'est-ce pas? Est-ce que je le connais moi,
+ce Pacheco? Est-ce qu'elle n'aurait pas du me donner quelques
+explications?... Un coup de couteau, ce n'est pas naturel, que diable!
+Mais voila... les artistes qui l'entourent lui ont fait un renom de
+femme etrange, et elle tient a sa reputation.... Oh! ces artistes, mon
+cher, je les execre. Si tu savais ces gens-la, a force de vivre avec des
+statues et des peintures, ils en arrivent a croire qu'il n'y a que cela
+au monde. Ils vous parlent toujours de forme, de ligne, de couleur,
+d'art grec, de Parthenon, de meplats, de mastoides. Ils regardent votre
+nez, votre bras, votre menton. Ils cherchent si vous avez un type, du
+galbe, du _caractere_; mais de ce qui bat dans nos poitrines, de nos
+passions, de nos larmes, de nos angoisses, ils s'en soucient autant que
+d'une chevre morte. Moi, ces bonnes gens ont trouve que ma tete avait du
+caractere mais que ma poesie n'en avait pas du tout. Ils m'ont joliment
+encourage, va!
+
+"Au debut de notre liaison, cette femme avait cru mettre la main sur un
+petit prodige, un grand poete de mansarde:--m'a-t-elle assomme avec sa
+mansarde! Plus tard, quand son cenacle lui a prouve que je n'etais qu'un
+imbecile, elle m'a garde pour le caractere de ma tete. Ce caractere, il
+faut te dire, variait selon les gens. Un de ses peintres, qui me voyait
+le type italien, m'a fait poser pour un pifferaro; un autre, pour un
+Algerien marchand de violettes; un autre.... Est-ce que je sais? Le plus
+souvent, je posais chez elle, et, pour lui plaire, je devais garder tout
+le jour mes oripeaux sur les epaules et figurer dans son salon, a cote
+du kakatoes. Nous avons passe bien des heures ainsi, moi en Turc, fumant
+de longues pipes dans un coin de sa chaise longue, elle a l'autre bout
+de sa chaise, declamant avec ses boules elastiques dans la bouche, et
+s'interrompant de temps a autre pour me dire: "Quelle tete a caractere
+vous avez, mon cher Dani-Dan!" Quand j'etais en Turc, elle m'appelait
+Dani-Dan; quand j'etais en Italien, Danielo; jamais Daniel.... J'aurais
+du reste l'honneur de figurer sous ces deux especes a l'Exposition
+prochaine de peinture: on verra sur le livret: "Jeune pifferaro, a Mme
+Irma Borel." "Jeune fellah, a Mme Irma Borel." Et ce sera moi... quelle
+honte!
+
+"Je m'arrete un moment, Jacques. Je vais ouvrir la fenetre, et boire un
+peu l'air de la nuit. J'etouffe... je n'y vois plus.
+
+"Onze heures.
+
+"L'air me fait du bien. En laissant la fenetre ouverte, je puis
+continuer a t'ecrire. Il pleut, il fait noir, les cloches sonnent. Que
+cette chambre est triste!... Chere petite chambre! Moi qui l'aimais tant
+autrefois; maintenant je m'y ennuie. C'est _elle_ qui me l'a gatee; elle
+y est venue trop souvent. Tu comprends, elle m'avait la sous la main,
+dans la maison; c'etait commode. Oh! ce n'etait plus la chambre du
+travail....
+
+"Que je fusse ou non chez moi, elle entrait a toute heure et fouillait
+partout. Un soir, je la trouvai furetant dans un tiroir ou je renferme
+ce que j'ai de plus precieux au monde, les lettres de notre mere, les
+tiennes, celles des yeux noirs; celles-ci dans une boite doree que tu
+dois connaitre. Au moment ou j'entrai, Irma Borel tenait cette boite
+et allait l'ouvrir. Je n'eus que le temps de m'elancer et de la lui
+arracher des mains.
+
+"--Que faites-vous la?" lui criai-je indigne....
+
+"Elle prit son air le plus tragique:
+
+"--J'ai respecte les lettres de votre mere; mais celles-ci
+m'appartiennent, je les veux.... Rendez-moi cette boite.
+
+"--Que voulez-vous en faire?
+
+"--Lire les lettres qu'elle contient....
+
+"--Jamais, lui dis-je. Je ne connais rien de votre vie, et vous
+connaissez tout de la mienne.
+
+"--Oh! Dani-Dan!--C'etait le jour du Turc.--Oh! Dani-Dan, est-il
+possible que vous me reprochiez cela? Est-ce que vous n'entrez pas chez
+moi quand vous voulez? Est-ce que tous ceux qui viennent chez moi ne
+vous sont pas connus?"
+
+"Tout en parlant, et de sa voix la plus caline, elle essayait de me
+prendre la boite.
+
+"--Eh bien! lui dis-je, puisqu'il en est ainsi, je vous permets de
+l'ouvrir; mais a une condition....
+
+"--Laquelle?
+
+"--Vous me direz ou vous allez tous les matins de huit a dix heures."
+
+"Elle devint pale et me regarda droit dans les yeux.... Je ne lui avais
+jamais parle de cela. Ce n'est pas l'envie qui me manquait pourtant.
+Cette mysterieuse sortie de tous les matins m'intriguait, m'inquietait,
+comme la cicatrice, comme le Pacheco et tout le train de cette existence
+bizarre. J'aurais voulu savoir, mais en meme temps j'avais peur
+d'apprendre. Je sentais qu'il y avait la-dessous quelque mystere
+d'infamie qui m'aurait oblige a fuir.... Ce jour-la, cependant, j'osai
+l'interroger, comme tu vois. Cela la surprit beaucoup. Elle hesita un
+moment, puis elle me dit avec effort, d'une voix sourde:
+
+"--Donnez-moi la boite. Vous saurez tout."
+
+"Alors, je lui donnai la boite; Jacques, c'est infame, N'est-ce pas?
+Elle l'ouvrit en fremissant de plaisir et se mit a lire toutes les
+lettres--il y en avait une vingtaine--, lentement, a demi-voix, sans
+sauter une ligne. Cette histoire d'amour, fraiche et pudique, paraissait
+l'interesser beaucoup. Je la lui avais deja racontee, mais a ma facon,
+lui donnant les yeux noirs pour une jeune fille de la plus haute
+noblesse, que ses parents refusaient de marier a ce petit plebeien de
+Daniel Eyssette; tu reconnais bien la ma ridicule vanite.
+
+"De temps en temps, elle interrompait sa lecture pour dire: "Tiens!
+c'est gentil, ca!" ou bien encore: "Oh! oh! pour une fille noble...."
+Puis, a mesure qu'elle les avait lues, elle les approchait de la bougie
+et les regardait bruler avec un rire mechant. Moi, je la laissais faire;
+je voulais savoir ou elle allait tous les matins de huit a dix....
+
+"Or, parmi ces lettres, il y en avait une ecrite sur du papier de la
+maison Pierrotte, du papier a tete, avec trois petites assiettes vertes
+dans le haut, et au-dessous: _Porcelaines et cristaux. Pierrotte,
+successeur de Lalouette_... Pauvres yeux noirs! sans doute un jour, au
+magasin, ils avaient eprouve le besoin de m'ecrire, et le premier papier
+venu leur avait semble bon.... Tu penses, quelle decouverte pour la
+tragedienne! Jusque-la elle avait cru a mon histoire de fille noble et
+de parents grands seigneurs; mais quand elle en fut a cette lettre, elle
+comprit tout et partit d'un grand eclat de rire:
+
+"--La voila donc, cette jeune patricienne, cette perle du noble
+faubourg... elle s'appelle Pierrotte et vend de la porcelaine au passage
+du Saumon.... Ah! je comprends maintenant pourquoi vous ne vouliez pas
+me donner la boite." Et elle riait, elle riait....
+
+"Mon cher, je ne sais pas ce qui me prit; la honte, le depit, la
+rage.... Je n'y voyais plus. Je me jetai sur elle pour lui arracher les
+lettres. Elle eut peur, fit un pas en arriere, et s'empetrant dans sa
+traine, tomba avec un grand cri. Son horrible Negresse l'entendit de la
+chambre a cote et accourut aussitot, nue, noire, hideuse, decoiffee. Je
+voulais l'empecher d'entrer, mais d'un revers de sa grosse main huileuse
+elle me cloua contre la muraille et se campa entre sa maitresse et moi.
+
+"L'autre, pendant ce temps, s'etait relevee et pleurait ou faisait
+semblant. Tout en pleurant, elle continuait a fouiller dans la boite:
+
+"--Tu ne sais pas, dit-elle a sa Negresse, tu ne sais pas pourquoi il
+a voulu me battre?... Parce que j'ai decouvert que sa demoiselle
+noble n'est pas noble du tout, et qu'elle vend des assiettes dans un
+passage....
+
+"--Tout ca qui porte zeperons, pas maquignon, dit la vieille en forme de
+sentence.
+
+"--Tiens, regarde, fit la tragedienne, regarde les gages d'amour que lui
+donnait sa boutiquiere.... Quatre crins de son chignon et un bouquet de
+violettes d'un sou... Approche ta lampe, Coucou-Blanc." "La Negresse
+approcha sa lampe; les cheveux et les fleurs flamberent en petillant. Je
+laissai faire; j'etais atterre.
+
+"--Oh! oh! qu'est-ce ceci? continua la tragedienne en depliant un papier
+de soie.... Une dent?... Non! ca a l'air d'etre du sucre.... Ma foi,
+oui.... c'est une sucrerie allegorique... un petit coeur en sucre."
+
+"Helas! un jour, a la foire des Pres-Saint-Gervais, les yeux noirs
+avaient achete ce petit coeur de sucre et me l'avaient donne en me
+disant:
+
+"--Je vous donne mon coeur."
+
+"La Negresse le regardait d'un oeil d'envie.
+
+"--Tu le veux! Coucou, lui cria la maitresse.... Eh bien, attrape...."
+
+"Et elle le lui jeta dans la bouche comme a un chien.... C'est peut-etre
+ridicule; mais quand j'ai entendu le sucre craquer sous la meule de la
+Negresse, j'ai frissonne des pieds a la tete. Il me semblait que c'etait
+le propre coeur des yeux noirs que ce monstre aux dents noires devorait
+si joyeusement.
+
+"Tu crois peut-etre, mon pauvre Jacques, qu'apres cela tout a ete fini
+entre nous? Eh bien, mon cher, si au lendemain de cette scene tu etais
+entre chez Irma Borel, tu l'aurais trouvee repetant le role d'Hermione
+avec son bossu, et, dans un coin, sur une natte, a cote du kakatoes, tu
+aurais vu un jeune Turc accroupi, avec une grande pipe qui lui faisait
+trois fois le tour du corps.... Quelle tete a caractere vous avez, mon
+Dani-Dan!
+
+"Mais, au moins, diras-tu, pour prix de ton infamie, tu as su ce que tu
+voulais savoir, et ce qu'_elle_ devenait tous les matins, de huit a dix?
+Oui, Jacques, je l'ai su, mais ce matin seulement, a la suite d'une
+scene terrible,--la derniere, par exemple,--que je vais te raconter....
+Mais, chut!... Quelqu'un monte.... Si c'etait elle, si elle venait me
+relancer encore?... C'est qu'elle en est bien capable, meme apres ce qui
+s'est passe. Attends!... Je vais fermer la porte a double tour.... Elle
+n'entrera pas, n'aie pas peur....
+
+"Il ne faut pas qu'elle entre.
+
+"Minuit.
+
+"Ce n'est pas elle; c'etait sa Negresse. Cela m'etonnait aussi; je
+n'avais pas entendu rentrer sa voiture.... Coucou-Blanc vient de se
+coucher. A travers la cloison, j'entends le glouglou de la bouteille et
+l'horrible refrain... _tolocototignan_.... Maintenant elle ronfle; on
+dirait le balancier d'une grosse horloge.
+
+"Voici comment ont fini nos tristes amours.
+
+"Il y a trois semaines a peu pres, le bossu qui lui donne des lecons lui
+declara qu'elle etait mure pour les grands succes tragiques et qu'il
+voulait la faire entendre ainsi que quelques autres de ses eleves.
+
+"Voila ma tragedienne ravie.... Comme on n'a pas de theatre sous la
+main, on convient de changer en salle de spectacle l'atelier d'un de
+ces messieurs, et d'envoyer des invitations a tous les directeurs de
+theatres de Paris.... Quant a la piece de debut, apres avoir longtemps
+discute, on se decide pour _Athalie_.... De toutes les pieces du
+repertoire, c'etait celle que les eleves du bossu savaient le mieux.
+On n'avait besoin pour la mettre sur pied que de quelques raccords et
+repetitions d'ensemble. Va donc pour _Athalie_.... Comme Irma Borel
+etait trop grande dame pour se deranger, les repetitions se firent chez
+elle. Chaque jour, le bossu amenait ses eleves, quatre ou cinq grandes
+filles maigres, solennelles, drapees dans des cachemires francais a
+treize francs cinquante, et trois ou quatre pauvres diables avec des
+habits de papier noirci et des tetes de naufrages.... On repetait
+tout le jour, excepte de huit a dix; car, malgre les apprets de la
+representation, les mysterieuses sorties n'avaient pas cesse. Irma, le
+bossu, les eleves, tout le monde travaillait avec rage. Pendant deux
+jours on oublia de donner a manger au kakatoes. Quant au jeune Dani-Dan,
+on ne s'occupait plus de lui.... En somme, tout allait bien; l'atelier
+etait pare, le theatre construit, les costumes prets, les invitations
+faites. Voila que trois ou quatre jours avant la representation,
+le jeune Eliacin--une fillette de dix ans, la niece du bossu tombe
+malade... Comment faire? Ou trouver un Eliacin, un enfant capable
+d'apprendre son role en trois jours?... Consternation generale. Tout a
+coup, Irma Borel se tourne vers moi:
+
+"--Au fait, Dani-Dan, si vous vous en chargiez?
+
+"--Moi? Vous plaisantez... A mon age!...
+
+"--Ne dirait-on pas que c'est un homme... Mais mon petit, vous avez
+l'air d'avoir quinze ans; en scene, costume, maquille, vous en paraitrez
+douze... D'ailleurs, le role est tout a fait dans le caractere de votre
+tete."
+
+"Mon cher ami, j'eus beau me debattre. Il fallut en passer par ou elle
+voulait, comme toujours. Je suis si lache...
+
+"La representation eut lieu.... Ah! si j'avais le coeur a rire, comme je
+t'amuserais avec le recit de cette journee... On avait compte sur les
+directeurs du Gymnase et du Theatre-Francais; mais il parait que ces
+messieurs avaient affaire ailleurs, et nous nous contentames d'un
+directeur de la banlieue, amene au dernier moment. En somme, ce petit
+spectacle de famille n'alla pas trop de travers... Irma Borel fut tres
+applaudie... Moi, je trouvais que cette Athalie de Cuba etait trop
+emphatique, qu'elle manquait d'expression, et parlait le francais
+comme une... fauvette espagnole; mais, bah! ses amis les artistes n'y
+regardaient pas de si pres. Le costume etait authentique, la cheville
+fine, le cou bien attache... C'est tout ce qu'il leur fallait. Quant a
+moi, le caractere de ma tete me valut aussi un tres beau succes,
+moins beau pourtant que celui de Coucou-Blanc dans le role muet de la
+nourrice. Il est vrai que la tete de la Negresse avait encore plus de
+caractere que la mienne. Aussi, lorsque au cinquieme acte elle parut
+tenant sur son poing l'enorme kakatoes--son Turc, sa Negresse, son
+kakatoes, la tragedienne avait voulu que nous figurions tous dans la
+piece--, et roulant d'un air etonne de gros yeux blancs tres feroces,
+il y eut par toute la salle une formidable explosion de bravos. "Quel
+succes!" disait Athalie rayonnante....
+
+"Jacques!... Jacques!... J'entends sa voiture qui rentre. Oh! la
+miserable femme! D'ou vient-elle si tard? Elle l'a donc oubliee notre
+horrible matinee; moi qui en tremble encore!
+
+"La porte s'est refermee.... Pourvu maintenant qu'elle ne monte pas!
+Vois-tu, c'est terrible, le voisinage d'une femme qu'on execre!
+
+"Une heure.
+
+"La representation que je viens de te raconter a eu lieu il y a trois
+jours.
+
+"Pendant ces trois jours, elle a ete gaie, douce, affectueuse,
+charmante. Elle n'a pas une fois battu sa Negresse. A plusieurs
+reprises, elle m'a demande de tes nouvelles, si tu toussais toujours; et
+pourtant, Dieu sait qu'elle ne t'aime pas... J'aurais du me douter de
+quelque chose.
+
+"Ce matin, elle entre dans ma chambre, comme neuf heures sonnaient. Neuf
+heures!... Jamais je ne l'avais vue a cette heure-la!... Elle s'approche
+de moi et me dit en souriant:
+
+"--Il est neuf heures!"
+
+"Puis tout a coup, devenant solennelle:
+
+"--Mon ami, me dit-elle, je vous ai trompe. Quand nous nous sommes
+rencontres, je n'etais pas libre. Il y avait un homme dans ma vie,
+lorsque vous y etes entre; un homme a qui je dois mon luxe, mes loisirs,
+tout ce que j'ai."
+
+"Je te le disais bien, Jacques, qu'il y avait quelque infamie sous ce
+mystere.
+
+"--Du jour ou je vous ai connu, cette liaison m'est devenue odieuse...
+Si je ne vous en ai pas parle, c'est que je vous connaissais trop fier
+pour consentir a me partager avec un autre. Si je ne l'ai pas brisee,
+c'est parce qu'il m'en coutait de renoncer a cette existence indolente
+et luxueuse pour laquelle je suis nee... Aujourd'hui, je ne peux plus
+vivre ainsi. Ce mensonge me pese, cette trahison de tous les jours me
+rend folle.... Et si vous voulez encore de moi apres l'aveu que je viens
+de vous faire je suis prete a tout quitter et a vivre avec vous dans un
+coin, ou vous voudrez..."
+
+"Ces derniers mots "ou vous voudrez" furent dits a voix basse, tout pres
+de moi, presque sur mes levres, pour me griser...
+
+"J'eus pourtant le courage de lui repondre, et meme tres sechement, que
+j'etais pauvre, que je ne gagnais pas ma vie, et que je ne pouvais pas
+la faire nourrir par mon frere Jacques.
+
+"Sur cette reponse, elle releva la tete d'un air de triomphe:
+
+"--Eh bien, si j'avais trouve pour nous deux un moyen honorable et sur
+de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous?"
+
+"La-dessus, elle tira d'une de ses poches un grimoire sur papier timbre
+qu'elle se mit a me lire... C'etait un engagement pour nous deux dans
+un theatre de la banlieue parisienne; elle, a raison de cent francs par
+mois; moi, a raison de cinquante. Tout etait pret; nous n'avions plus
+qu'a signer.
+
+"Je la regardai, epouvante. Je sentais qu'elle m'entrainait dans un
+trou, et j'eus peur un moment de n'etre pas assez fort pour resister...
+La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de repondre, elle
+se mit a parler fievreusement des splendeurs de la carriere theatrale et
+de la vie glorieuse que nous allions mener la-bas, libres, fiers, loin
+du monde, tout a notre art et a notre amour.
+
+"Elle parla trop; c'etait une faute. J'eus le temps de me remettre,
+d'invoquer ma mere Jacques dans le fond de mon coeur, et quand elle eut
+fini sa tirade, je pus lui dire tres froidement:
+
+"--Je ne veux pas etre comedien..."
+
+"Bien entendu elle ne lacha pas prise et recommenca ses belles tirades.
+
+"Peine perdue... A tout ce qu'elle put me dire, je ne repondis qu'une
+chose:
+
+"--Je ne veux pas etre comedien..."
+
+"Elle commencait a perdre patience.
+
+"--Alors, me dit-elle en palissant, vous preferez que je retourne
+la-bas, de huit a dix, et que les choses restent comme elles sont..."
+
+"A cela je repondis un peu moins froidement:
+
+"--Je ne prefere rien... Je trouve tres honorable a vous de vouloir
+gagner votre vie et ne plus la devoir aux generosites d'un monsieur de
+huit a dix... Je vous repete seulement que je ne me sens pas la moindre
+vocation theatrale, et que je ne serai pas un comedien."
+
+"A ce coup elle eclata.
+
+"--Ah! tu ne veux pas etre comedien... Qu'est-ce que tu seras donc
+alors?... Te croirais-tu poete, par hasard?... Il se croit poete... mais
+tu n'as rien de ce qu'il faut, pauvre fou!... Je vous demande, parce que
+ca vous a fait imprimer un mechant livre dont personne ne veut, ca se
+croit poete... Mais, malheureux, ton livre est idiot, tous me le disent
+bien... Depuis deux mois qu'il est en vente, on n'en a vendu qu'un
+exemplaire, et c'est le mien... Toi, poete, allons donc!... Il n'y a que
+ton frere pour croire a une niaiserie pareille... Encore un joli naif,
+celui-la!... et qui t'ecrit de bonnes lettres... Il est a mourir de rire
+avec son article de Gustave Planche... En attendant, il se tue pour te
+faire vivre; et toi, pendant ce temps-la, tu... tu... au fait, qu'est-ce
+que tu fais? Le sais-tu seulement?... Parce que ta tete a un certain
+caractere, cela te suffit; tu t'habilles en Turc, et tu crois que tout
+est la!... D'abord, je te previens que depuis quelque temps le caractere
+de ta tete se perd joliment... tu es laid, tu es tres laid. Tiens!
+regarde-toi... je suis sure que si tu retournais vers ta donzelle
+Pierrotte, elle ne voudrait plus de toi... Et pourtant, vous etes bien
+faits l'un pour l'autre... Vous etes nes tous les deux pour vendre de la
+porcelaine au passage du Saumon. C'est bien mieux ton affaire que d'etre
+comedien..."
+
+"Elle bavait, elle etranglait. Jamais tu n'as vu folie pareille. Je
+la regardais sans rien dire. Quand elle eut fini, je m'approchai
+d'elle--j'avais tout le corps qui me tremblait--, et je lui dis bien
+tranquillement:
+
+"--Je ne veux pas etre comedien."
+
+"Disant cela, j'allai vers la porte, je l'ouvris et la lui montrai.
+
+"--M'en aller, fit-elle en ricanant... Oh! pas encore... j'en ai encore
+long a vous dire."
+
+"Pour le coup, je n'y tins plus. Un paquet de sang me monta au visage.
+Je pris un des chenets de la cheminee et je courus sur elle... Je te
+reponds qu'elle a deguerpi... Mon cher, a ce moment-la, j'ai compris
+l'Espagnol Pacheco.
+
+"Derriere elle, j'ai pris mon chapeau et je suis descendu. J'ai couru
+tout le jour, de droite et de gauche, comme un homme ivre... Ah! si tu
+avais ete la... Un moment j'ai eu l'idee d'aller chez Pierrotte, de
+me jeter a ses pieds, de demander grace aux yeux noirs. Je suis alle
+jusqu'a la porte du magasin, mais je n'ai pas ose entrer... Voila deux
+mois que je n'y vais plus. On m'a ecrit, pas de reponse. On est venu me
+voir, je me suis cache. Comment pourrait-on me pardonner?... Pierrotte
+etait assis sur son comptoir. Il avait l'air triste... Je suis reste un
+moment a le regarder, debout contre la vitre; puis je me suis enfui en
+pleurant.
+
+"La nuit venue, je suis rentre. J'ai pleure longtemps a la fenetre;
+apres quoi, j'ai commence a t'ecrire. Je t'ecrirai ainsi toute la nuit.
+Il me semble que tu es la, que je cause avec toi, et cela me fait du
+bien.
+
+"Quel monstre que cette femme! Comme elle etait sure de moi! Comme elle
+me croyait bien son jouet, sa chose!... Comprends-tu? m'emmener jouer
+la comedie dans la banlieue!... Conseille-moi, Jacques, je m'ennuie, je
+souffre... Elle m'a fait bien du mal, vois-tu! je ne crois plus en moi,
+je doute, j'ai peur... Que faut-il faire?... travailler?... Helas! elle
+a raison, je ne suis pas poete, mon livre ne s'est pas vendu... Et pour
+payer, comment vas-tu faire?...
+
+"Toute ma vie est gatee. Je n'y vois plus, je ne sais plus. Il fait
+noir... Il y a des noms predestines. Elle s'appelle Irma Borel. Borel,
+chez nous, ca veut dire bourreau... Irma Bourreau!... Comme ce nom lui
+va bien!... Je voudrais demenager. Cette chambre m'est odieuse... Et
+puis, je suis expose a la rencontrer dans l'escalier... Par exemple,
+sois tranquille, si elle remonte jamais... Mais elle ne remontera pas...
+Elle m'a oublie. Les artistes sont la pour la consoler...
+
+"Ah! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends?... Jacques, mon frere, c'est
+elle. Je te dis que c'est elle. Elle vient ici; j'ai reconnu son pas...
+Elle est la, tout pres... J'entends son haleine... Son oeil colle a la
+serrure me regarde, me brule, me..."
+
+Cette lettre ne partit pas.
+
+
+
+XII
+
+TOLOCOTOTIGNAN
+
+Me voici arrive aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de
+misere et de honte que Daniel Eyssette a vecus a cote de cette femme,
+comedien dans la banlieue de Paris. Chose singuliere! ce temps de ma
+vie, accidente, bruyant, tourbillonnant, m'a laisse des remords plutot
+que des souvenirs.
+
+Tout ce coin de ma memoire est brouille, je ne vois rien, rien...
+
+Mais, attendez!... je n'ai qu'a fermer les yeux et a fredonner deux
+ou trois fois ce refrain bizarre et melancolique: _Tolocototignan!
+Tolocototignan!_ tout de suite, comme par magie, mes souvenirs assoupis
+vont se reveiller, les heures mortes sortiront de leurs tombeaux, et
+je retrouverai le petit Chose, tel qu'il etait alors, dans une grande
+maison neuve du boulevard Montparnasse, entre Irma Borel qui repetait
+ses roles, et Coucou-Blanc qui chantait sans cesse:
+
+_Tolocototignan! Tolocototignan!_
+
+Pouah! l'horrible maison! je la vois maintenant, je la vois avec ses
+mille fenetres, sa rampe verte et poisseuse, ses plombs beants, ses
+portes numerotees, ses longs corridors blancs qui sentaient la peinture
+fraiche... toute neuve, et deja salie!... Il y avait cent huit chambres
+la-dedans; dans chaque chambre, un menage. Et quels menages! Tout le
+jour, c'etaient des scenes; des cris, du fracas, des tueries; la nuit
+des piaillements d'enfants, des pieds nus marchant sur le carreau, puis
+le balancement uniforme et lourd des berceaux. De temps en temps, pour
+varier, des visites de la police.
+
+C'est la, c'est dans cet antre garni a sept etages qu'Irma Borel et le
+petit Chose etaient venus abriter leur amour.... Triste logis et bien
+fait pour un pareil hote!... Ils l'avaient choisi parce que c'etait pres
+de leur theatre; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils
+ne payaient pas cher. Pour quarante francs--un prix d'essuyeurs de
+platre--ils avaient deux chambres au second etage, avec un lisere de
+balcon sur le boulevard, le plus bel appartement de l'hotel.... Ils
+rentraient tous les soirs vers minuit, a la fin du spectacle. C'etait
+sinistre de revenir par ces grandes avenues desertes, ou rodaient des
+blouses silencieuses, des filles en cheveux, et les longues redingotes
+des patrouilles grises.
+
+Ils marchaient vite, au milieu de la chaussee. En arrivant, ils
+trouvaient un peu de viande froide sur un coin de la table et la
+Negresse Coucou-Blanc, qui attendait... car Irma Borel avait garde
+Coucou-Blanc. M. de Huit a Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa
+vaisselle, sa voiture. Irma Borel avait garde sa Negresse, son kakatoes,
+quelques bijoux et toutes ses robes.... Celles-ci, bien entendu, ne lui
+servaient plus qu'a la scene, les traines de velours et de moire n'etant
+point faites pour balayer les boulevards exterieurs.... A elles seules,
+les robes occupaient une des deux chambres. Elles etaient la pendues
+tout autour a des portemanteaux d'acier, et leurs grands plis soyeux,
+leurs couleurs voyantes contrastaient etrangement avec le carreau
+derougi et le meuble fane. C'est dans cette chambre que couchait la
+Negresse.
+
+Elle y avait installe sa paillasse, son fer a cheval, sa bouteille
+d'eau-de-vie; seulement, de peur du feu, on ne lui laissait pas de
+lumiere. Aussi, la nuit, quand ils rentraient, Coucou-Blanc, accroupie
+sur une paillasse au clair de lune, avait l'air, parmi ces robes
+mysterieuses, d'une vieille sorciere preposee par Barbe-Bleue a la garde
+des sept pendues. L'autre piece, la plus petite, etait pour eux et le
+kakatoes. Juste la place d'un lit, de trois chaises, d'une table et du
+grand perchoir a batons dores.
+
+Si triste et si etroit que fut leur logis, ils n'en sortaient jamais.
+Le temps que leur laissait le theatre, ils le passaient chez eux
+a apprendre leurs roles, et c'etait, je vous le jure, un terrible
+charivari. D'un bout de la maison a l'autre on entendait leurs
+rugissements dramatiques:
+
+"Ma fille, rendez-moi ma fille!--Par ici, Gaspard!--Son nom, son nom,
+misera-a-ble!" Par la-dessus, les cris dechirants du kakatoes, et la
+voix aigue de Coucou-Blanc qui chantonnait sans cesse:
+
+_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._
+
+Irma Borel etait heureuse, elle. Cette vie lui plaisait; cela l'amusait
+de jouer au menage d'artistes pauvres. "Je ne regrette rien",
+disait-elle souvent. Qu'aurait-elle regrette? Le jour ou la misere la
+fatiguerait, le jour ou elle serait lasse de boire du vin au litre et
+de manger ces hideuses portions a sauce brune qu'on leur montait de la
+gargote, le jour ou elle en aurait jusque-la de l'art dramatique de la
+banlieue, ce jour-la, elle savait bien qu'elle reprendrait son existence
+d'autrefois. Tout ce qu'elle avait perdu, elle n'aurait qu'a lever un
+doigt pour le retrouver.
+
+C'est cette pensee d'arriere-garde qui lui donnait du courage et lui
+faisait dire: "Je ne regrette rien." Elle ne regrettait rien, elle; mais
+lui, lui?...
+
+Ils avaient debute tous les deux dans _Gaspardo le Pecheur_, un des
+plus beaux morceaux de la ferblanterie melodramatique. Elle y fut
+tres acclamee, non certes pour son talent--mauvaise voix, gestes
+ridicules--mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours.
+Le public de la-bas n'est pas habitue a ces exhibitions de chair
+eblouissante et de robes glorieuses a quarante francs le metre. Dans
+la salle on disait: "C'est une duchesse!" et les titis emerveilles
+applaudissaient a tete fendre....
+
+Il n'eut pas le meme succes. On le trouva trop petit; et puis il avait
+peur, il avait honte. Il parlait tout bas, comme a confesse: "Plus haut!
+plus haut!" lui criait-on. Mais sa gorge se serrait, etranglant les mots
+au passage. Il fut siffle.... Que voulez-vous! Irma avait beau dire, la
+vocation n'y etait pas. Apres tout, parce qu'on est mauvais poete, ce
+n'est pas une raison pour etre bon comedien.
+
+La creole le consolait de son mieux: "Ils n'ont pas compris le caractere
+de ta tete....", lui disait-elle souvent. Le directeur ne s'y trompa
+point, lui, sur le caractere de sa tete. Apres deux representations
+orageuses, il le fit venir dans son cabinet et lui dit: "Mon petit, le
+drame n'est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoyes. Essayons du
+vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras tres bien." Et
+des le lendemain, on essaya du vaudeville. Il joua les jeunes premiers
+comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de la limonade Roge
+en guise de champagne, et qui courent la scene en se tenant le ventre,
+les niais a perruque rousse qui pleurent comme des veaux, "heu!...
+heu!... heu!..." les amoureux de campagne qui roulent des yeux betes
+en disant: "Mam'selle, j'vous aimons ben!... heulla! ben vrai; j'vous
+aimons tout plein!"
+
+Il joua les Jeannot, les trembleurs, tous ceux qui sont laids, tous ceux
+qui font rire, et la verite me force a dire qu'il ne s'en tira pas trop
+mal. Le malheureux avait du succes; il faisait rire!
+
+Expliquez cela si vous pouvez. C'est quand il etait en scene, grime,
+platre, charge d'oripeaux, que le petit Chose pensait a Jacques et aux
+yeux noirs. C'est au milieu d'une grimace, au coin d'un lazzi bete,
+que l'image de tous ces chers etres, qu'il avait lachement trahis, se
+dressait tout a coup devant lui.
+
+Presque tous les soirs, les titis de l'endroit pourront vous l'affirmer,
+il lui arrivait de s'arreter net au beau milieu d'une tirade et de
+rester debout, sans parler, la bouche ouverte, a regarder la salle....
+Dans ces moments-la, son ame lui echappait, sautait par-dessus la rampe,
+crevait le plafond du theatre d'un coup d'aile, et s'en allait bien loin
+donner un baiser a Jacques, un baiser a Mme Eyssette, demander grace aux
+yeux noirs en se plaignant amerement du triste metier qu'on lui faisait
+faire.
+
+"Heulla! ben vrai! j'vous aimons tout plein!..." disait tout a coup la
+voix du souffleur, et alors, le malheureux petit Chose, arrache a son
+reve, tombe du ciel, promenait autour de lui de grands yeux etonnes ou
+se peignait un effarement si naturel, si comique, que toute la salle
+partait d'un gros eclat de rire. En argot de theatre, c'est ce qu'on
+appelle un effet. Sans le vouloir, il avait trouve un effet.
+
+La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes.
+C'etait une facon de troupe nomade, jouant tantot a Grenelle, a
+Montparnasse, a Sevres, a Sceaux, a Saint-Cloud. Pour aller d'un pays a
+l'autre, on s'entassait dans l'omnibus du theatre--un vieil omnibus cafe
+au lait traine par un cheval phtisique. En route, on chantait, on jouait
+aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs roles se mettaient dans le
+fond et repassaient les brochures. C'etait sa place a lui.
+
+Il restait la, taciturne et triste comme sont les grands comiques,
+l'oreille fermee a toutes les trivialites qui bourdonnaient a ses cotes.
+Si bas qu'il fut tombe, ce cabotinage roulant etait encore au-dessous de
+lui. Il avait honte de se trouver en pareille compagnie. Les femmes, de
+vieilles pretentions, fanees, fardees, manierees, sentencieuses. Les
+hommes, des etres communs, sans ideal, sans orthographe, des fils de
+coiffeurs ou de marchandes de _frites_, qui s'etaient faits comediens
+par desoeuvrement, par faineantise, par amour du paillon, du costume;
+pour se montrer sur les planches en collant de couleur tendre et
+redingotes a la Souwaroff, des lovelaces de barriere, toujours
+preoccupes de leur tenue, depensant leurs appointements en frisures, et
+vous disant, d'un air convaincu: "Aujourd'hui, j'ai bien travaille",
+quand ils avaient passe cinq heures a se faire une paire de bottes Louis
+XV avec deux metres de papier verni.... En verite, c'etait bien la peine
+de railler le salon a musique de Pierrotte pour venir echouer dans cette
+guimbarde.
+
+A cause de son air maussade et de ses fiertes silencieuses, ses
+camarades ne l'aimaient pas. On disait: "C'est un sournois." La creole,
+en revanche, avait su gagner tous les coeurs. Elle tronait dans
+l'omnibus comme une princesse en bonne fortune, riait a belles dents,
+renversait la tete en arriere pour montrer sa fine encolure, tutoyait
+tout le monde, appelait les hommes "mon vieux", les femmes "ma petite",
+et forcait les plus hargneux a dire d'elle: "C'est une bonne fille." Une
+bonne fille, quelle derision!...
+
+Ainsi roulant, riant, les grosses plaisanteries faisant feu, on arrivait
+au lieu de la representation. Le spectacle fini, on se deshabillait d'un
+tour de main, et vite on remontait en voiture pour rentrer a Paris.
+Alors il faisait noir. On causait a voix basse, en se cherchant dans
+l'ombre avec les genoux. De temps en temps, un rire etouffe... A
+l'octroi du faubourg du Maine, l'omnibus s'arretait pour remiser. Tout
+le monde descendait, et l'on allait en troupe reconduire Irma Borel
+jusqu'a la porte du grand taudis, ou Coucou-Blanc, aux trois quarts
+ivre, les attendait avec sa chanson triste:
+
+_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._
+
+A les voir ainsi rives l'un a l'autre, on aurait pu croire qu'ils
+s'aimaient. Non! ils ne s'aimaient pas. Ils se connaissaient bien trop
+pour cela. Il la savait menteuse, froide, sans entrailles. Elle le
+savait faible et mou jusqu'a la lachete. Elle se disait: "Un beau matin,
+son frere va venir et me l'enlever pour le rendre a sa porcelainiere."
+Lui se disait: "Un de ces jours, lassee de la vie qu'elle mene, elle
+s'envolera avec un monsieur de Huit-a-Dix, et moi, je resterai seul dans
+ma fange..." Cette crainte eternelle qu'ils avaient de se perdre faisait
+le plus clair de leur amour. Ils ne s'aimaient pas, et pourtant etaient
+jaloux.
+
+Chose singuliere, n'est-ce pas? que la ou il n'y a pas d'amour, il
+puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c'est ainsi... Quand elle
+parlait familierement a quelqu'un du theatre, il devenait pale. Quand il
+recevait une lettre, elle se jetait dessus et la decachetait avec des
+mains tremblantes.... Le plus souvent, c'etait une lettre de Jacques.
+Elle la lisait jusqu'au bout en ricanant, puis la jetait sur un meuble:
+"Toujours la meme chose", disait-elle avec dedain. Helas! oui! toujours
+la meme chose, c'est-a-dire le devouement, la generosite, l'abnegation.
+C'est bien pour cela qu'elle detestait tant le frere....
+
+Le brave Jacques ne s'en doutait pas, lui. Il ne se doutait de rien. On
+lui ecrivait que tout allait bien, que _La Comedie pastorale_ etait aux
+trois quarts vendue, et qu'a l'echeance des billets on trouverait chez
+les libraires tout l'argent qu'il faudrait pour faire face. Confiant et
+bon comme toujours, il continuait d'envoyer les cent francs du mois rue
+Bonaparte, ou Coucou-Blanc allait les chercher.
+
+Avec les cent francs de Jacques et les appointements du theatre, ils
+avaient bien sur de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres
+heres. Mais ni l'un ni l'autre ils ne savaient, comme on dit, ce que
+c'est que l'argent: lui, parce qu'il n'en avait jamais eu; elle, parce
+qu'elle en avait toujours eu trop. Aussi, quel gaspillage! Des le 5 du
+mois, la caisse--une petit pantoufle javanaise en paille de mais--la
+caisse etait vide. Il y avait d'abord le kakatoes qui, a lui seul,
+coutait autant a nourrir qu'une personne de grandeur naturelle. Il y
+avait ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les
+pattes de lievre, tout l'attirail de la peinture dramatique. Puis les
+brochures du theatre etaient trop vieilles, trop fanees; madame voulait
+des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup
+de fleurs. Elle se serait passee de manger plutot que de voir ses
+jardinieres vides.
+
+En deux mois, la maison fut criblee de dettes. On devait a l'hotel, au
+restaurant, au portier du theatre. De temps en temps, un fournisseur se
+lassait et venait faire du bruit le matin. Ces jours-la, en desespoir de
+tout, on courait vite chez l'imprimeur de _La Comedie pastorale_, et on
+lui empruntait quelques louis de la part de Jacques. L'imprimeur, qui
+avait entre les mains le second volume des fameux memoires et savait
+Jacques toujours secretaire de M. d'Hacqueville, ouvrait sa bourse sans
+mefiance. De louis en louis, on etait arrive a lui emprunter quatre
+cents francs qui, joints aux neuf cents francs de _La Comedie
+pastorale,_ portaient la dette de Jacques jusqu'a treize cents francs.
+
+Pauvre mere Jacques! que de desastres l'attendaient a son retour! Daniel
+disparu, les yeux noirs en larmes, pas un volume vendu et treize
+cents francs a payer. Comment se tirerait-il de la?... La creole ne
+s'inquietait guere, elle. Mais lui, le petit Chose, cette pensee ne le
+quittait pas. C'etait une obsession, une angoisse perpetuelle. Il avait
+beau chercher a s'etourdir, travailler comme un forcat (et de quel
+travail, juste Dieu!), apprendre de nouvelles bouffonneries, etudier
+devant le miroir de nouvelles grimaces, toujours le miroir lui renvoyait
+l'image de Jacques au lieu de la sienne; entre les lignes de son role,
+au lieu de Langlumeau, de Josias et autres personnages de vaudeville, il
+ne voyait que le nom de Jacques; Jacques, Jacques, toujours Jacques!
+
+Chaque matin, il regardait le calendrier avec terreur et, comptant les
+jours qui le separaient de la premiere echeance des billets, il se
+disait en frissonnant: "Plus qu'un mois, plus que trois semaines!" Car
+il savait bien qu'au premier billet proteste tout serait decouvert, et
+que le martyre de son frere commencerait des ce jour-la. Jusque dans
+son sommeil cette idee le poursuivait. Quelquefois il se reveillait en
+sursaut, le coeur serre, le visage inonde de larmes, avec le souvenir
+confus d'un reve terrible et singulier qu'il venait d'avoir.
+
+Ce reve, toujours le meme, revenait presque toutes les nuits. Cela se
+passait dans une chambre inconnue, ou il y avait une grande armoire a
+vieilles ferrures grimpantes. Jacques etait la, pale, horriblement pale,
+etendu sur un canape; il venait de mourir. Camille Pierrotte etait la,
+elle aussi, et, debout devant l'armoire, elle cherchait a l'ouvrir pour
+prendre un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir; et tout
+en tatonnant avec la clef autour de la serrure, on l'entendait dire
+d'une voix navrante: "Je ne peux pas ouvrir... J'ai trop pleure... je
+n'y vois plus..."
+
+Quoiqu'il voulut s'en defendre, ce reve l'impressionnait au-dela de la
+raison. Des qu'il fermait les yeux, il revoyait Jacques etendu sur le
+canape, et Camille aveugle, devant l'armoire... Tous ces remords, toutes
+ces terreurs, le rendaient de jour en jour plus sombre, plus irritable.
+La creole, de son cote, n'etait plus endurante. D'ailleurs elle sentait
+vaguement qu'il lui echappait--sans qu'elle sut par ou--et cela
+l'exasperait. A tout moment, c'etaient des scenes terribles, des cris,
+des injures, a se croire dans un bateau de blanchisseuses.
+
+Elle lui disait: "Va-t'en avec ta Pierrotte, te faire donner des coeurs
+de sucre."
+
+Et lui, tout de suite: "Retourne a ton Pacheco te faire fendre la
+levre."
+
+Elle l'appelait: "Bourgeois!"
+
+Il lui repondait: "Coquine!"
+
+Puis ils fondaient en larmes et se pardonnaient genereusement pour
+recommencer le lendemain.
+
+C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rives
+au meme fer, couches dans le meme ruisseau... C'est cette existence
+fangeuse, ce sont ces heures miserables qui defilent aujourd'hui devant
+mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Negresse, le bizarre et
+melancolique:
+
+_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._
+
+
+
+XIII
+
+L'ENLEVEMENT
+
+C'etait un soir, vers neuf heures, au theatre Montparnasse. Le petit
+Chose, qui jouait dans la premiere piece, venait de finir et remontait
+dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma Borel qui allait
+entrer en scene. Elle etait rayonnante, tout en velours et en guipure,
+l'eventail au poing comme Celimene.
+
+"Viens dans la salle, lui dit-elle en passant, je suis en train... je
+serai tres belle."
+
+Il hata le pas vers sa loge et se deshabilla bien vite. Cette loge,
+qu'il partageait avec deux camarades, etait un cabinet sans fenetre,
+bas de plafond, eclaire au schiste. Deux ou trois chaises de paille
+formaient l'ameublement. Le long du mur pendaient des fragments de
+glace, des perruques defrisees, des guenilles a paillettes, velours
+fanes, dorures eteintes; a terre, dans un coin, des pots de rouge sans
+couvercle, des houppes a poudre de riz toutes deplumees.
+
+Le petit Chose etait la depuis un moment, en train de se desaffubler
+quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en bas: "Monsieur
+Daniel! monsieur Daniel!" Il sortit de sa loge et, penche sur le bois
+humide de la rampe, demanda: "Qu'y a-t-il?" Puis, voyant qu'on ne
+repondait pas, il descendit, tel qu'il etait, a peine vetu, barbouille
+de blanc et de rouge, avec sa grande perruque jaune qui lui tombait sur
+les yeux.
+
+Au bas de l'escalier, il se heurta contre quelqu'un. "Jacques!"
+cria-t-il en reculant.
+
+C'etait Jacques... Ils se regarderent un moment, sans parler. A la fin,
+Jacques joignit les mains et murmura d'une voix douce, pleine de larmes:
+"Oh! Daniel!" Ce fut assez. Le petit Chose, remue jusqu'au fond des
+entrailles, regarda autour de lui comme un enfant craintif et dit tout
+bas, si bas que son frere put a peine l'entendre: "Emmene-moi d'ici,
+Jacques."
+
+Jacques tressaillit; et le prenant par la main, il l'entraina dehors.
+Un fiacre attendait a la porte; ils y monterent. "Rue des Dames, aux
+Batignolles!" cria la mere Jacques. "C'est mon quartier!" repondit le
+cocher d'une voix joyeuse, et la voiture s'ebranla.
+
+... Jacques etait a Paris depuis deux jours. Il arrivait de Palerme,
+ou une lettre de Pierrotte--qui lui courait apres depuis trois
+mois--l'avait enfin decouvert. Cette lettre, courte et sans phrases, lui
+apprenait la disparition de Daniel.
+
+En la lisant, Jacques devina tout. Il se dit: "L'enfant fait des
+betises... Il faut que j'y aille." Et sur-le-champ il demanda un conge
+au marquis.
+
+"Un conge! fit le bonhomme en bondissant... Etes-vous fou?.. Et mes
+memoires?..
+
+--Rien que huit jours, monsieur le marquis, le temps d'aller et de
+revenir; il y va de la vie de mon frere.
+
+--Je me moque pas mal de votre frere... Est-ce que vous n'etiez pas
+prevenu, en entrant? Avez-vous oublie nos conventions?
+
+--Non, monsieur le marquis, mais...
+
+--Pas de mais qui tienne. Il en sera de vous comme des autres. Si
+vous quittez votre place pour huit jours, vous n'y rentrerez jamais.
+Reflechissez la-dessus, je vous prie... Et tenez! pendant que vous
+faites vos reflexions, mettez-vous la. Je vais dicter.
+
+--C'est tout reflechi, monsieur le marquis. Je m'en vais.
+
+--Allez au diable."
+
+Sur quoi l'intraitable vieillard prit son chapeau et se rendit au
+consulat francais pour s'informer d'un nouveau secretaire.
+
+Jacques partit le soir meme.
+
+En arrivant a Paris, il courut rue Bonaparte. "Mon frere est la-haut?"
+cria-t-il au portier qui fumait sa pipe dans la cour, a califourchon sur
+la fontaine. Le portier se mit a rire: "Il y a beau temps qu'il court",
+dit-il sournoisement.
+
+Il voulait faire le discret, mais une piece de cent sous lui desserra
+les dents. Alors il raconta que depuis longtemps le petit du cinquieme
+et la dame du premier avaient disparu, qu'ils se cachaient on ne sait
+ou, dans quelque coin de Paris mais ensemble a coup sur, car la Negresse
+Coucou-Blanc venait tous les mois voir s'il n'y avait rien pour eux. Il
+ajouta que M. Daniel, en partant, avait oublie de lui donner conge,
+et qu'on lui devait les loyers des quatre derniers mois sans parler
+d'autres menues dettes.
+
+"C'est bien, dit Jacques, tout sera paye. Et sans perdre une minute,
+sans prendre seulement le temps de secouer la poussiere du voyage, il se
+mit a la recherche de son enfant.
+
+Il alla d'abord chez l'imprimeur, pensant avec raison que le depot
+general de _La Comedie pastorale_ etant la, Daniel devait y venir
+souvent.
+
+"J'allais vous ecrire, lui dit l'imprimeur en le voyant entrer. Vous
+savez que le premier billet echoit dans quatre jours."
+
+Jacques repondit sans s'emouvoir: "J'y ai songe... Des demain j'irai
+faire ma tournee chez les libraires. Ils ont de l'argent a me remettre.
+La vente a tres bien marche."
+
+L'imprimeur ouvrit demesurement ses gros yeux bleus d'Alsace.
+
+"Comment?... La vente a bien marche! Qui vous a dit cela?"
+
+Jacques palit, pressentant une catastrophe. "Regardez donc dans ce
+coin, continua l'Alsacien, tous ces volumes empiles. C'est _La Comedie
+pastorale_. Depuis cinq mois qu'elle est dans le commerce, on n'en a
+vendu qu'un exemplaire. A la fin, les libraires se sont lasses et m'ont
+renvoye les volumes qu'ils avaient en depot. A l'heure qu'il est, tout
+cela n'est plus bon qu'a vendre au poids du papier. C'est dommage;
+c'etait bien imprime."
+
+Chaque parole de cet homme tombait sur la tete de Jacques comme un coup
+de canne plombee, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre que Daniel,
+en son nom, avait emprunte de l'argent a l'imprimeur.
+
+"Pas plus tard qu'hier, dit l'impitoyable Alsacien, il m'a envoye une
+horrible Negresse pour me demander deux louis; mais j'ai refuse net.
+D'abord parce que ce mysterieux commissionnaire a tete de ramoneur ne
+m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez, monsieur Eyssette,
+moi, je ne suis pas riche, et cela fait deja plus de quatre cents francs
+que j'avance a votre frere.
+
+--Je le sais, repondit fierement la mere Jacques, mais soyez sans
+inquietude, cet argent vous sera bientot rendu." Puis il sortit bien
+vite, de peur de laisser voir son emotion. Dans la rue, il fut oblige de
+s'asseoir sur une borne. Les jambes lui manquaient. Son enfant en fuite,
+sa place perdue, l'argent de l'imprimeur a rendre, la chambre,
+le portier, l'echeance du surlendemain, tout cela bourdonnait,
+tourbillonnait dans sa cervelle... Tout a coup il se leva: "D'abord les
+dettes, se dit-il, c'est le plus presse." Et malgre la lache conduite de
+son frere envers les Pierrotte, il alla sans hesiter s'adresser a eux.
+
+En entrant dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, Jacques
+apercut derriere le comptoir une grosse face jaunie et bouffie que
+d'abord il ne reconnaissait pas; mais au bruit que fit la porte, la
+grosse face se souleva, et voyant qui venait d'entrer, poussa un
+retentissant "C'est bien le cas de le dire" auquel on ne pouvait pas se
+tromper... Pauvre Pierrotte! Le chagrin de sa fille en avait fait
+un autre homme. Le Pierrotte d'autrefois, si jovial et si rubicond,
+n'existait plus. Les larmes que sa petite versait depuis cinq mois
+avaient rougi ses yeux, fondu ses joues. Sur ses levres decolorees, le
+rire eclatant des anciens jours faisait place maintenant a un sourire
+froid, silencieux, le sourire des veuves et des amantes delaissees. Ce
+n'etait plus Pierrotte, c'etait Ariane, c'etait Nina.
+
+Du reste, dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, il n'y
+avait que lui de change, Les bergeres coloriees, les Chinois a bedaines
+violettes, souriaient toujours beatement sur les hautes etageres, parmi
+les verres de Boheme et les assiettes a grandes fleurs. Les soupieres
+rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient toujours par
+places derriere les memes vitrines et dans l'arriere-boutique la meme
+flute roucoulait toujours discretement.
+
+"C'est moi, Pierrotte, dit la mere Jacques en affermissant sa voix, je
+viens vous demander un grand service. Pretez-moi quinze cents francs."
+
+Pierrotte, sans repondre, ouvrit sa caisse, remua quelques ecus; puis,
+repoussant le tiroir, il se leva tranquillement.
+
+"Je ne les ai pas ici, monsieur Jacques. Attendez-moi, je vais les
+chercher la-haut." Avant de sortir, il ajouta d'un air contraint: "Je ne
+vous dis pas de monter; cela lui ferait trop de peine."
+
+Jacques soupira. "Vous avez raison, Pierrotte; il vaut mieux que je ne
+monte pas."
+
+Au bout de cinq minutes, le Cevenol revint avec deux billets de mille
+francs qu'il lui mit dans la main. Jacques ne voulait pas les prendre:
+"Je n'ai besoin que de quinze cents francs", disait-il. Mais le Cevenol
+insista: "Je vous en prie, monsieur Jacques, gardez tout. Je tiens a ce
+chiffre de deux mille francs. C'est ce que mademoiselle m'a prete dans
+le temps pour m'acheter un homme. Si vous me refusiez, c'est bien le cas
+de le dire, je vous en voudrais mortellement."
+
+Jacques n'osa pas refuser; il mit l'argent dans sa poche, et, tendant
+la main au Cevenol, il lui dit tres simplement: "Adieu, Pierrotte, et
+merci!" Pierrotte lui retint la main. Ils resterent quelques temps
+ainsi, emus et silencieux, en face l'un de l'autre. Tous les deux, ils
+avaient le nom de Daniel sur les levres, mais ils n'osaient pas le
+prononcer, par une meme delicatesse... Ce pere et cette mere se
+comprenaient si bien!... Jacques, le premier, se degagea doucement. Les
+larmes le gagnaient; il avait hate de sortir. Le Cevenol l'accompagna
+jusque dans le passage. Arrive la, le pauvre homme ne put pas contenir
+plus longtemps l'amertume dont son coeur etait plein, et il commenca
+d'un air de reproche: "Ah! monsieur Jacques... monsieur Jacques... c'est
+bien le cas de le dire!..." Mais il etait trop emu pour achever sa
+traduction, et ne put que repeter deux fois de suite: "C'est bien le cas
+de le dire... c'est bien le cas de le dire..."
+
+Oh! oui, c'etait bien le cas de le dire!...
+
+En quittant Pierrotte, Jacques retourna chez l'imprimeur. Malgre les
+protestations de l'Alsacien, il voulut lui rendre sur-le-champ les
+quatre cents francs pretes a Daniel. Il lui laissa en outre, pour
+n'avoir plus a s'inquieter, l'argent des trois billets a echoir; apres
+quoi, se sentant le coeur plus leger, il se dit: "Cherchons l'enfant."
+Malheureusement, l'heure etait deja trop avancee pour se mettre en
+chasse le jour meme; d'ailleurs la fatigue du voyage, l'emotion, la
+petite toux seche et continue qui le minait depuis longtemps, avaient
+tellement brise la pauvre mere Jacques, qu'il dut revenir rue Bonaparte
+pour prendre un peu de repos.
+
+Ah! lorsqu'il entra dans la petite chambre et qu'aux dernieres heures
+d'un vieux soleil d'octobre, il revit tous ces objets qui lui parlaient
+de son enfant: l'etabli aux rimes devant la fenetre, son verre, son
+encrier, ses pipes a court tuyau comme celles de l'abbe Germane;
+lorsqu'il entendit sonner les bonnes cloches de Saint-Germain un peu
+enrouees par le brouillard, lorsque l'angelus du soir--cet angelus
+melancolique que Daniel aimait tant--vint battre de l'aile contre les
+vitres humides; ce que la mere Jacques souffrit, une mere seule pourrait
+le dire...
+
+Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, regardant partout,
+ouvrant toutes les armoires, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui
+le mit sur la trace du fugitif. Mais helas! les armoires etaient vides.
+On n'avait laisse que du vieux linge, des guenilles. Toute la chambre
+sentait le desastre et l'abandon. On n'etait parti, on s'etait enfui.
+Il y avait dans un coin, par terre, un chandelier, et dans la cheminee,
+sous un monceau de papier brule, une boite blanche a filets d'or. Cette
+boite, il la reconnut. C'etait la qu'on mettait les lettres des yeux
+noirs. Maintenant, il la retrouvait dans les cendres. Quel sacrilege!
+
+En continuant ses recherches, il denicha dans un tiroir de l'etabli
+quelques feuillets couverts d'une ecriture irreguliere, fievreuse,
+l'ecriture de Daniel quand il etait inspire. "C'est un poeme sans
+doute", se dit la mere Jacques en s'approchant de la fenetre pour lire.
+C'etait un poeme en effet, un poeme lugubre, qui commencait ainsi:
+
+"Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois, je ne fais que te mentir."
+Cette lettre n'etait pas partie; mais, comme on voit, elle arrivait
+quand meme a sa destination. La Providence, cette fois, avait fait le
+service de la poste.
+
+Jacques la lut d'un bout a l'autre. Quand il fut au passage ou la lettre
+parlait d'un engagement a Montparnasse, propose avec tant d'insistance,
+refuse avec tant de fermete, il fit un bond de joie:
+
+"Je sais ou il est", cria-t-il; et, mettant la lettre dans sa poche, il
+se coucha plus tranquille; mais, quoique brise de fatigue, il ne dormit
+pas. Toujours cette maudite toux... Au premier bonjour de l'aurore, une
+aurore d'automne, paresseuse et froide, il se leva lestement. Son plan
+etait fait.
+
+Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans
+sa malle, sans oublier la petite boite a filets d'or, dit un dernier
+adieu a la vieille tour de Saint-Germain, et partit en laissant tout
+ouvert, la porte, la fenetre, les armoires, pour que rien de leur belle
+vie ne restat dans ce logis que d'autres habiteraient desormais. En bas,
+il donna conge de la chambre, paya les loyers en retard; puis, sans
+repondre aux questions insidieuses du portier, il hela une voiture
+qui passait et se fit conduire a l'hotel Pilois, rue des Dames, aux
+Batignolles.
+
+Cet hotel etait tenu par un frere du vieux Pilois, le cuisinier du
+marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et des personnes recommandees.
+Aussi, dans le quartier, la maison jouissait-elle d'une reputation toute
+particuliere. Habiter l'hotel Pilois, c'etait un certificat de bonne
+vie et de moeurs. Jacques, qui avait gagne la confiance du Vatel de la
+maison d'Hacqueville, apportait de sa part un panier de vin de Marsala.
+
+Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement a
+faire partie des locataires, on lui donna sans hesiter une belle chambre
+au rez-de-chaussee, avec deux croisees ouvrant sur le jardin de l'hotel,
+j'allais dire du couvent. Ce jardin n'etait pas grand: trois ou quatre
+acacias, un carre de verdure indigente--la verdure des Batignolles--, un
+figuier sans figues, une vigne malade et quelques pieds de chrysanthemes
+en faisaient tous les frais; mais enfin cela suffisait pour egayer la
+chambre, un peu triste et humide de son naturel....
+
+Jacques, sans perdre une minute, fit son installation, planta des clous,
+serra son linge, posa un ratelier pour les pipes de Daniel, accrocha le
+portrait de Mme Eyssette a la tete du lit, fit enfin de son mieux pour
+chasser cet air de banalite qui empeste les garnis; puis, quand il eut
+bien pris possession, il dejeuna sur le pouce, et sortit apres. En
+passant, il avertit M. Pilois que ce soir-la, exceptionnellement, il
+rentrerait peut-etre un peu tard, et le pria de faire preparer dans sa
+chambre un gentil souper avec deux couverts et du vin vieux. Au lieu
+de se rejouir de cet extra, le bon M. Pilois rougit jusqu'au bout des
+oreilles, comme un vicaire de premiere annee.
+
+"C'est que, dit-il d'un air embarrasse, je ne sais pas.... Le reglement
+de l'hotel s'oppose... nous avons des ecclesiastiques qui..."
+
+Jacques sourit: "Ah! tres bien, je comprends.... Ce sont les deux
+couverts qui vous epouvantent.... Rassurez-vous, mon cher monsieur
+Pilois, ce n'est pas une femme." Et a part lui, en descendant vers
+Montparnasse, il se disait: "Pourtant, si, c'est une femme, une femme
+sans courage, un enfant sans raison qu'il ne faut plus jamais laisser
+seul."
+
+Dites-moi pourquoi ma mere Jacques etait si sur de me trouver a
+Montparnasse. J'aurais bien pu, depuis le temps ou je lui ecrivis la
+terrible lettre qui ne partit pas, avoir quitte le theatre; j'aurais pu
+n'y etre pas entre.... Eh bien, non. L'instinct maternel le guidait. Il
+avait la conviction de me trouver la-bas, et de me ramener le soir meme;
+seulement, il pensait avec raison: "Pour l'enlever, il faut qu'il soit
+seul, que cette femme ne se doute de rien." C'est ce qui l'empecha de se
+rendre directement au theatre chercher des renseignements. Les coulisses
+sont bavardes; un mot pouvait donner l'eveil.... Il aima mieux s'en
+rapporter tout bonnement aux affiches, et s'en fut vite les consulter.
+
+Les prospectus des spectacles faubouriens se posent a la porte des
+marchands de vin du quartier, derriere un grillage, a peu pres comme les
+publications de mariage dans les villages de l'Alsace. Jacques, en les
+lisant, poussa une exclamation de joie.
+
+Le theatre Montparnasse donnait, ce soir-la, _Marie-Jeanne_, drame en
+cinq actes, joue par Mmes Irma Borel, Desiree Levrault, Guigne, etc.
+
+Precede de:
+
+_Amour et Pruneaux_, vaudeville en un acte, par MM. Daniel, Antonin et
+Mlle Leontine.
+
+"Tout va bien, se dit-il. Ils ne jouent pas dans la meme piece; je suis
+sur de mon coup."
+
+Il entra dans un cafe du Luxembourg pour attendre l'heure de
+l'enlevement.
+
+Le soir venu, il se rendit au theatre. Le spectacle etait deja commence.
+Il se promena environ une heure sous la galerie, devant la porte, avec
+les gardes municipaux.
+
+De temps en temps, les applaudissements de l'interieur venaient jusqu'a
+lui comme un bruit de grele lointaine, et cela lui serrait le coeur
+de penser que c'etait peut-etre les grimaces de son enfant qu'on
+applaudissait ainsi.... Vers neuf heures, un flot de monde se precipita
+bruyamment dans la rue. Le vaudeville venait de finir; il y avait
+des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait: "Ohe!...
+Pilouitt!... Lalaitou!" toutes les vociferations de la menagerie
+parisienne.... Dame! ce n'etait pas la sortie des Italiens!
+
+Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue; puis, vers la fin
+de l'entracte, quand tout le monde rentrait, il se glissa dans une allee
+noire et gluante a cote du theatre--l'entree des artistes--, et demanda
+a parler a Mme Irma Borel.
+
+"Impossible, lui dit-on. Elle est en scene...."
+
+C'etait un sauvage pour la ruse, cette mere Jacques! De son air le plus
+tranquille, il repondit: "Puisque je ne peux pas voir Mme Irma Borel,
+veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission aupres d'elle."
+
+Une minute apres, la mere Jacques avait reconquis son enfant et
+l'emportait bien vite a l'autre bout de Paris.
+
+
+
+XIV
+
+LE REVE
+
+"Regarde donc, Daniel, me dit ma mere Jacques quand nous entrames dans
+la chambre de l'hotel Pilois: c'est comme la nuit de ton arrivee a
+Paris!"
+
+Comme cette nuit-la, en effet, un joli reveillon nous attendait sur une
+nappe bien blanche: le pate sentait bon, le vin avait l'air venerable,
+la flamme claire des bougies riait au fond des verres.... Et pourtant,
+et pourtant, ce n'etait plus la meme chose! Il y a des bonheurs qu'on ne
+recommence pas. Le reveillon etait le meme; mais il y manquait la fleur
+de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrivee, les projets de
+travail, les reves de gloire, et cette sainte confiance qui fait rire
+et qui donne faim. Pas un, helas! pas un de ces reveillonneurs du temps
+passe n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils etaient tous restes dans
+le clocher de Saint-Germain; meme, au dernier moment, l'Expansion, qui
+nous avait promis d'etre de la fete, fit dire qu'elle ne viendrait pas.
+
+Oh! non, ce n'etait plus la meme chose. Je le compris si bien qu'au lieu
+de m'egayer, l'observation de Jacques me fit monter aux yeux un grand
+flot de larmes. Je suis sur qu'au fond du coeur il avait bonne envie de
+pleurer, lui aussi; mais il eut le courage de se contenir, et me dit en
+prenant un petit air allegre: "Voyons! Daniel, assez pleure! Tu ne fais
+que cela depuis une heure. (Dans la voiture, pendant qu'il me parlait,
+je n'avais cesse de sangloter sur son epaule.) En voila un drole
+d'accueil! Tu me rappelles positivement les plus mauvais jours de mon
+histoire, le temps des pots de colle et de: "Jacques tu es un ane!"
+Voyons! sechez vos larmes, jeune repenti, et regardez-vous dans la
+glace, cela vous fera rire."
+
+Je me regardai dans la glace; mais je ne ris pas. Je me fit honte...
+J'avais ma perruque jaune collee a plat sur mon front, du rouge et du
+blanc plein les joues, par la-dessus la sueur, les larmes... C'etait
+hideux! D'un geste de degout, j'arrachai ma perruque! mais au moment de
+la jeter, je fis reflexion, et j'allai la pendre au beau milieu de la
+muraille.
+
+Jacques me regardait tres etonne: "Pourquoi la mets-tu la, Daniel? C'est
+tres vilain, ce trophee de guerrier apache... Nous avons l'air d'avoir
+scalpe Polichinelle."
+
+Et moi, tres gravement: "Non! Jacques, ce n'est pas un trophee. C'est
+mon remords, mon remords palpable et visible, que je veux avoir toujours
+devant moi."
+
+Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les levres de Jacques, mais tout
+de suite, il reprit sa mine joyeuse: "Bah! laissons cela tranquille;
+maintenant que te voila debarbouille et que j'ai retrouve ta chere
+frimousse, mettons-nous a table, mon joli frise, je meurs de faim."
+
+Ce n'etait pas vrai; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu!
+J'avais beau vouloir faire bon visage au reveillon, tout ce que je
+mangeais s'arretait a ma gorge, et, malgre mes efforts pour etre calme,
+j'arrosais mon pate de larmes silencieuses. Jacques, qui m'epiait du
+coin de l'oeil, me dit au bout d'un moment: "Pourquoi pleures-tu?
+Est-ce que tu regrettes d'etre ici? Est-ce que tu m'en veux de t'avoir
+enleve?..."
+
+Je lui repondis tristement: "Voila une mauvaise parole, Jacques! mais je
+t'ai donne le droit de tout me dire."
+
+Nous continuames pendant quelque temps encore a manger, ou plutot a
+faire semblant. A la fin, impatiente de cette comedie que nous nous
+jouions l'un a l'autre, Jacques repoussa son assiette et se leva.
+"Decidement le reveillon ne va pas; nous ferions mieux de nous
+coucher..."
+
+Il y a chez nous un proverbe qui dit: "Le tourment et le sommeil ne
+sont pas camarades de lit." Je m'en apercus cette nuit-la. Mon tourment
+c'etait de songer a tout le bien que m'avait fait ma mere Jacques et a
+tout le mal que je lui avais rendu, de comparer ma vie a la sienne, mon
+egoisme a son devouement, cette ame d'enfant lache a ce coeur de heros,
+qui avait pris pour devise: "Il n'y a qu'un bonheur au monde, le bonheur
+des autres." C'etait aussi de me dire: "Maintenant, ma vie est gatee.
+J'ai perdu la confiance de Jacques, l'amour des yeux noirs, l'estime de
+moi-meme... Qu'est-ce que je vais devenir?"
+
+Cet affreux tourment-la me tint eveille jusqu'au matin... Jacques non
+plus ne dormit pas. Je l'entendis se virer de droite et de gauche sur
+son oreiller, et tousser d'une petite toux seche qui me picotait les
+yeux. Une fois, je lui demandai bien doucement: "Tu tousses! Jacques.
+Est-ce que tu es malade?..." Il me repondit: "Ce n'est rien... Dors..."
+Et je compris a son air qu'il etait plus fache contre moi qu'il ne
+voulait le paraitre. Cette idee redoubla mon chagrin, et je me remis
+a pleurer seul sous ma couverture, tant et tant que je finis par
+m'endormir. Si le tourment empeche le sommeil, les larmes sont un
+narcotique.
+
+Quand je me reveillai, il faisait grand jour. Jacques n'etait plus a
+cote de moi. Je le croyais sorti; mais, en ecartant les rideaux, je
+l'apercus a l'autre bout de la chambre, couche sur un canape, et si
+pale, oh! si pale... Je ne sais quelle idee terrible me traversa la
+cervelle. "Jacques!" criai-je en m'elancant vers lui... Il dormait,
+mon cri ne le reveilla pas. Chose singuliere, son visage avait dans le
+sommeil une expression de souffrance triste que je ne lui avais jamais
+vue, et qui pourtant ne m'etait pas nouvelle. Ses traits amaigris, sa
+face allongee, la paleur de ses joues, la transparence maladive de ses
+mains, tout cela me faisait peine a voir, mais une peine deja ressentie.
+
+Cependant, Jacques n'avait jamais ete malade. Jamais il n'avait eu
+auparavant ce demi-cercle bleuatre sous les yeux, ce visage decharne...
+Dans quel monde anterieur avais-je donc eu la vision de ces choses?...
+Tout a coup, le souvenir de mon reve me revint. Oui! c'est cela, voila
+bien le Jacques du reve, pale, horriblement pale, etendu sur un canape,
+il vient de mourir, Daniel Eyssette, et c'est vous qui l'avez tue... A
+ce moment un rayon de soleil gris entre timidement par la fenetre et
+vient courir comme un lezard sur ce pale visage inanime... O douceur!
+voila le mort qui se reveille, se frotte les yeux, et me voyant debout
+devant lui, me dit avec un gai sourire:
+
+"Bonjour, Daniel! As-tu bien dormi? Moi, je toussais trop. Je me suis
+mis sur ce canape pour ne pas te reveiller."
+
+Et tandis qu'il me parle bien tranquillement, je sens mes jambes qui
+tremblent encore de l'horrible vision que je viens d'avoir, et je dis
+dans le secret de mon coeur:
+
+"Eternel Dieu, conservez-moi ma mere Jacques!"
+
+Malgre ce triste reveil, le matin fut assez gai. Nous sumes meme
+retrouver un echo des anciens bons rires, lorsque je m'apercus en
+m'habillant que je possedais pour tout vetement une culotte courte en
+futaine et un gilet rouge a grandes basques, defroques theatrales que
+j'avais sur moi au moment de l'enlevement.
+
+"Pardieu! mon cher, me dit Jacques, on ne pense pas a tout. Il n'y a
+que les don Juan sans delicatesse qui songent au trousseau quand ils
+enlevent une belle. Du reste, n'aie pas peur. Nous allons te faire
+habiller de neuf... Ce sera encore comme a ton arrivee a Paris."
+
+Il disait cela pour me faire plaisir, car il sentait bien comme moi que
+ce n'etait plus la meme chose.
+
+"Allons, Daniel, continua mon brave Jacques, en voyant ma mine redevenir
+songeuse, ne pensons plus au passe. Voici une vie nouvelle qui s'ouvre
+devant nous, entrons-y sans remords, sans mefiance, et tachons seulement
+qu'elle ne nous joue pas les memes tours que l'ancienne... Ce que tu
+comptes faire desormais, mon frere, je ne te le demande pas, mais il me
+semble que si tu veux entreprendre un nouveau poeme l'endroit sera bon,
+ici, pour travailler. La chambre est tranquille. Il y a des oiseaux
+qui chantent dans le jardin. Tu mets l'etabli aux rimes devant la
+fenetre..."
+
+Je l'interrompis vivement: "Non! Jacques, plus de poemes, plus de
+rimes. Ce sont des fantaisies qui te coutent trop cher. Ce que je veux,
+maintenant, c'est faire comme toi, travailler, gagner ma vie, et t'aider
+de toutes mes forces a reconstruire le foyer."
+
+Et lui souriant et calme: "Voila de beaux projets, monsieur le papillon
+bleu; mais ce n'est point cela qu'on vous demande. Il ne s'agit pas de
+gagner votre vie, et si seulement vous promettiez... Mais, baste! nous
+recauserons de cela plus tard... Allons acheter tes habits."
+
+Je fus oblige, pour sortir d'endosser une de ses redingotes, qui me
+tombait jusqu'aux talons et me donnait l'air d'un musicien piemontais;
+il ne me manquait qu'une harpe. Quelques mois auparavant, si j'avais du
+courir les rues dans un pareil accoutrement, je serais mort de honte;
+mais, pour l'heure, j'avais bien d'autres hontes a fouetter, et les yeux
+des femmes pouvaient rire sur mon passage, ce n'etait plus la meme chose
+que du temps de mes caoutchoucs... Oh! non! ce n'etait plus la meme
+chose.
+
+"A present que te voila chretien, me dit la mere Jacques en sortant de
+chez le fripier, je vais te ramener a l'hotel Pilois: puis, j'irai voir
+si le marchand de fer dont je tenais les livres avant mon depart veut
+encore me donner de l'ouvrage... L'argent de Pierrotte ne sera pas
+eternel; il faut que je songe a notre pot-au-feu."
+
+J'avais envie de lui dire: "Eh bien, Jacques, va-t'en chez ton marchand
+de fer. Je saurai bien rentrer seul a la maison." Mais ce qu'il en
+faisait, je le compris, c'etait pour etre sur que je n'allais pas
+retourner a Montparnasse. Ah! s'il avait pu lire dans mon ame.
+
+Pour le tranquilliser, je le laissai me reconduire jusqu'a l'hotel;
+mais a peine eut-il les talons tournes que je pris mon vol dans la rue.
+J'avais des courses a faire, moi aussi...
+
+Quand je rentrai il etait tard. Dans la brume du jardin, une grande
+ombre noire se promenait avec agitation. C'etait ma mere Jacques. "Tu
+as bien fait d'arriver, me dit-il en grelottant. J'allais partir pour
+Montparnasse..."
+
+J'eus un mouvement de colere: "Tu doutes trop de moi, Jacques, ce n'est
+pas genereux... Est-ce que nous serons toujours ainsi? Est-ce que tu ne
+me rendras jamais ta confiance? Je te jure, sur ce que j'ai de plus cher
+au monde, que je ne viens pas d'ou tu crois, que cette femme est morte
+pour moi, que je ne la reverrai jamais, que tu m'as reconquis tout
+entier, et que ce passe terrible auquel ta tendresse m'arrache ne m'a
+laisse que des remords et pas un regret... Que faut-il te dire encore
+pour te convaincre? Ah! tiens, mechant! Je voudrais t'ouvrir ma
+poitrine, tu verrais que je ne mens pas."
+
+Ce qu'il me repondit ne m'est pas reste, mais je me souviens que dans
+l'ombre il secouait tristement la tete de l'air de dire: "Helas! je
+voudrais bien te croire..." Et cependant j'etais sincere en lui parlant
+ainsi. Sans doute qu'a moi seul je n'aurais jamais eu le courage de
+m'arracher a cette femme, mais maintenant que la chaine etait brisee,
+j'eprouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de
+se faire mourir par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment,
+lorsqu'il est trop tard et que deja l'asphyxie les etrangle et les
+paralyse. Tout a coup les voisins arrivent, la porte vole en eclats,
+l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicides le
+boivent avec delices, heureux de vivre encore et promettant bien de ne
+plus recommencer. Moi pareillement, apres cinq mois d'asphyxie morale,
+je humais a pleines narines l'air pur et fort de la vie honnete, j'en
+remplissais mes poumons, et je vous jure Dieu que je n'avais pas envie
+de recommencer... C'est ce que Jacques ne voulait pas croire, et tous
+les serments du monde ne l'auraient pas convaincu de ma sincerite...
+Pauvre garcon! Je lui en avais tant fait!
+
+Nous passames cette premiere soiree chez nous, assis au coin du feu
+comme en hiver, car la chambre etait humide et la brume du jardin nous
+penetrait jusqu'a la moelle des os. Puis, vous savez, quand on est
+triste, cela semble bon de voir un peu de flamme... Jacques travaillait,
+faisait des chiffres. En son absence, le marchand de fer avait voulu
+tenir ses livres lui-meme et il en etait resulte un si beau griffonnage,
+un tel gachis du _doit et avoir_ qu'il fallait maintenant un mois de
+grand travail pour remettre les choses en etat. Comme vous pensez,
+je n'aurais pas mieux demande que d'aider ma mere Jacques dans cette
+operation. Mais les papillons bleus n'entendent rien a l'arithmetique;
+et, apres une heure passee sur ces gros cahiers de commerce rayes de
+rouge et charges d'hieroglyphes bizarres, je fus oblige de jeter ma
+plume aux chiens.
+
+Jacques, lui, se tirait a merveille de cette aride besogne. Il donnait,
+tete baissee, au plus epais des chiffres, et les grosses colonnes ne lui
+faisaient pas peur. De temps en temps, au milieu de son travail, il
+se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet de ma reverie
+silencieuse:
+
+"Nous sommes bien, n'est-ce pas? Tu ne t'ennuies pas, au moins?"
+
+Je ne m'ennuyais pas, mais j'etais triste de lui voir prendre tant
+de peine, et je pensais, plein d'amertume: "Pourquoi suis-je sur la
+terre?... Je ne sais rien faire de mes bras... Je ne paie pas ma place
+au soleil de la vie. Je ne suis bon qu'a tourmenter le monde et faire
+pleurer les yeux qui m'aiment..." En me disant cela, je songeais aux
+yeux noirs, et je regardais douloureusement la petite boite a filets
+d'or que Jacques avait posee--peut-etre a dessein--sur le dome carre de
+la pendule. Que de choses elle me rappelait, cette boite! Quels discours
+eloquents elle me tenait du haut de son socle de bronze! "Les yeux noirs
+t'avaient donne leur coeur, qu'en as-tu fait? me disait-elle... tu l'as
+livre en pature aux betes... C'est Coucou-Blanc qui l'a mange."
+
+Et moi, gardant encore un germe d'espoir au fond de l'ame, j'essayais
+de rappeler a la vie, de rechauffer de mon haleine tous ces anciens
+bonheurs tues de ma propre main. Je songeais: "C'est Coucou-Blanc qui
+l'a mange!... C'est Coucou-Blanc qui l'a mange!..."
+
+...Cette longue soiree melancolique, passee devant le feu, en travail
+et en revasseries, vous represente assez bien la nouvelle vie que nous
+allions mener dorenavant. Tous les jours qui suivirent ressemblerent a
+cette soiree... Ce n'est pas Jacques qui revassait, bien entendu. Il
+vous restait des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu'au cou
+dans la chiffraille. Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en
+tisonnant, je disais a la petite boite a filets d'or: "Parlons un peu
+des yeux noirs! veux-tu?..." Car pour en parler avec Jacques, il n'y
+fallait pas penser. Pour une raison ou pour une autre, il evitait avec
+soin toute conversation a se sujet. Pas meme un mot sur Pierrotte.
+Rien... Aussi je prenais ma revanche avec la petite boite, et nos
+causeries n'en finissaient pas.
+
+Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mere bien en train sur ses
+livres, je gagnais la porte a pas de chat et m'esquivais doucement,
+en disant: "A tout a l'heure, Jacques!" Jamais il ne me demandait
+ou j'allais; mais je comprenais a son air malheureux, au ton plein
+d'inquietude dont il me faisait: "Tu t'en vas?" qu'il n'avait pas grande
+confiance en moi. L'idee de cette femme le poursuivait toujours. Il
+pensait: "S'il la revoit, nous sommes perdus!..."
+
+Et qui sait? Peut-etre avait-il raison. Peut-etre que si je l'avais
+revue, l'ensorceleuse, j'aurais encore subi le charme qu'elle exercait
+sur mon pauvre moi, avec sa criniere d'or pale et son signe blanc au
+coin de la levre... Mais, Dieu merci! je ne la revis pas. Un monsieur de
+Huit-a-Dix quelconque lui fit sans doute oublier son Dani-Dan, et jamais
+plus, jamais plus, je n'entendis parler d'elle, ni de sa Negresse
+Coucou-Blanc.
+
+Un soir, au retour d'une de mes courses mysterieuses, j'entrai dans la
+chambre avec un cri de joie: "Jacques! Jacques! Une bonne nouvelle. J'ai
+trouve une place... Voila dix jours que, sans t'en rien dire, je battais
+le pave a cette intention... Enfin, c'est fait. J'ai une place... Des
+demain, j'entre comme surveillant general a l'institution Ouly, a
+Montmartre, tout pres de chez nous... J'irai de sept heures du matin a
+sept heures du soir... Ce sera beaucoup de temps passe loin de toi, mais
+au moins je gagnerai ma vie, et je pourrai te soulager un peu."
+
+Jacques releva sa tete de dessus ses chiffres, et me repondit assez
+froidement: "Ma foi! mon cher, tu fais bien de venir a mon secours... La
+maison serait trop lourde pour moi seul... Je ne sais pas ce que j'ai,
+mais depuis quelque temps je me sens tout patraque." Un violent acces
+de toux l'empecha de continuer. Il laissa tomber sa plume d'un air
+de tristesse et vint se jeter sur le canape... De le voir allonge
+la-dessus, pale, horriblement pale, la terrible vision de mon reve passa
+encore une fois devant mes yeux, mais ce ne fut qu'un eclair... Presque
+aussitot ma mere Jacques se releva et se mit a rire en voyant ma mine
+egaree:
+
+"Ce n'est rien, nigaud! C'est un peu de fatigue. J'ai trop travaille ces
+derniers temps... Maintenant que tu as une place, j'en prendrai plus a
+mon aise, et dans huit jours je serai gueri."
+
+Il disait cela si naturellement, d'une figure si riante, que mes tristes
+pressentiments s'envolerent, et, d'un grand mois, je n'entendis plus
+dans mon cerveau le battement de leurs ailes noires...
+
+Le lendemain, j'entrai a l'institution Ouly.
+
+Malgre son etiquette pompeuse, l'institution Ouly etait une petite ecole
+pour rire, tenue par une vieille dame a repentirs, que les enfants
+appelaient "bonne amie". Il y avait la-dedans une vingtaine de petits
+bonshommes, mais, vous savez! des tout petits, de ceux qui viennent a la
+classe avec leur gouter dans un panier, et toujours un bout de chemise
+qui passe.
+
+C'etaient nos eleves. Mme Ouly leur apprenait des cantiques; moi, je
+les initiais aux mysteres de l'alphabet. J'etais en outre charge de
+surveiller les recreations, dans une cour ou il y avait des poules et un
+coq d'Inde dont ces messieurs avaient grand-peur.
+
+Quelquefois aussi, quand "bonne amie" avait sa goutte, c'etait moi qui
+balayais la classe, besogne bien peu digne d'un surveillant general,
+et que pourtant je faisais sans degout, tant je me sentais heureux de
+pouvoir gagner ma vie... Le soir, en rentrant a l'hotel Pilois, je
+trouvais le diner servi et la mere Jacques qui m'attendait... Apres
+diner, quelques tours de jardin faits a grands pas, puis la veillee au
+coin du feu... Voila toute notre vie... De temps en temps, on recevait
+une lettre de M. ou Mme Eyssette; c'etaient nos grands evenements. Mme
+Eyssette continuait a vivre chez l'oncle Baptiste; M. Eyssette voyageait
+toujours pour la Compagnie vinicole. Les affaires n'allaient pas trop
+mal. Les dettes de Lyon etaient aux trois quarts payees. Dans un an
+ou deux, tout serait regle, et on pourrait songer a se remettre tous
+ensemble...
+
+Moi, j'etais d'avis, en attendant, de faire venir Mme Eyssette a l'hotel
+Pilois avec nous, mais Jacques ne voulait pas. "Non! pas encore,
+disait-il d'un air singulier, pas encore... Attendons!" Et cette
+reponse, toujours la meme, me brisait le coeur. Je me disais: "Il se
+mefie de moi... Il a peur que je fasse encore quelque folie quand Mme
+Eyssette sera ici... C'est pour cela qu'il veut attendre encore..." Je
+me trompais... Ce n'etait pas pour cela que Jacques disait: "Attendons!"
+
+
+
+XV ........
+
+Lecteur, si tu as un esprit fort, si les reves te font sourire, si tu
+n'as jamais eu le coeur mordu--mordu jusqu'a crier--par le pressentiment
+des choses futures, si tu es un homme positif, une de ces tetes de fer
+que la realite seule impressionne et qui ne laissent pas trainer un
+grain de superstition dans leurs cerveaux, si tu ne veux en aucun cas
+croire au surnaturel, admettre l'inexplicable, n'acheve pas de lire ces
+memoires. Ce qui me reste a dire en ces derniers chapitres est vrai
+comme la verite eternelle; mais tu ne le croiras pas.
+
+C'etait le 4 decembre...
+
+Je revenais de l'institution Ouly encore plus vite que d'ordinaire. Le
+matin, j'avais laisse Jacques a la maison, se plaignant d'une grande
+fatigue, et je languissais d'avoir de ses nouvelles. En traversant
+le jardin, je me jetai dans les jambes de M. Pilois, debout pres du
+figuier, et causant a voix basse avec un gros personnage court et pattu,
+qui paraissait avoir beaucoup de peine a boutonner ses gants.
+
+Je voulais m'excuser et passer outre, mais l'hotelier me retint;
+
+"Un mot, monsieur Daniel!"
+
+Puis, se tournant vers l'autre, il ajouta:
+
+"C'est le jeune homme en question. Je crois que vous feriez bien de le
+prevenir..."
+
+Je m'arretai fort intrigue. De quoi ce gros bonhomme voulait-il me
+prevenir? Que ses gants etaient beaucoup trop etroits pour ses pattes?
+Je le voyais bien, parbleu!...
+
+Il y eut un moment de silence et de gene. M. Pilois, le nez en l'air,
+regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui n'y
+etaient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnieres...
+A la fin, pourtant, il se decida a parler; mais sans lacher son bouton,
+n'ayez pas peur.
+
+"Monsieur, me dit-il, je suis depuis vingt ans medecin de l'hotel
+Pilois, et j'ose affirmer..."
+
+Je ne le laissai pas achever sa phrase, Ce mot de medecin m'avait tout
+appris. "Vous venez pour mon frere, lui demandai-je en tremblant... Il
+est bien malade, n'est-ce pas?"
+
+Je ne crois pas que ce medecin fut un mechant homme, mais, a ce
+moment-la, c'etaient ses gants surtout qui le preoccupaient, et sans
+songer qu'il parlait a l'enfant de Jacques, sans essayer d'amortir le
+coup, il me repondit brutalement: "S'il est malade! je crois bien... Il
+ne passera pas la nuit."
+
+Ce fut bien assene, je vous en reponds. La maison, le jardin, M. Pilois,
+le medecin, je vis tout tourner, Je fus oblige de m'appuyer contre le
+figuier, Il avait le poignet rude, le docteur de l'hotel Pilois!... Du
+reste, il ne s'apercut de rien et continua avec le plus grand calme,
+sans cesser de boutonner ses gants: "C'est un, cas foudroyant de
+phtisie galopante... Il n'y a rien a faire, du moins rien de serieux,..
+D'ailleurs on m'a prevenu beaucoup trop tard, comme toujours.
+
+--Ce n'est pas ma faute, docteur--fit le bon M. Pilois qui persistait
+a chercher des figues avec la plus grande attention, un moyen comme un
+autre de cacher ses larmes--, ce n'est pas ma faute, Je savais depuis
+longtemps qu'il etait malade, ce pauvre M. Eyssette, et je lui ai
+souvent conseille de faire venir quelqu'un; mais il ne voulait jamais.
+Bien sur qu'il avait peur d'effrayer son frere... C'etait si uni,
+voyez-vous! ces enfants-la!" Un sanglot desespere me jaillit du fond des
+entrailles:
+
+"Allons! mon garcon, du courage! me dit l'homme aux gants d'un air de
+bonte... Qui sait? la science a prononce son dernier mot, mais la nature
+pas encore... Je reviendrai demain matin."
+
+La-dessus, il fit une pirouette et s'eloigna avec un soupir de
+satisfaction; il venait d'en boutonner un!
+
+Je restai encore un moment dehors, pour essuyer mes yeux et me calmer un
+peu; puis, faisant appel a tout mon courage, j'entrai dans notre chambre
+d'un air delibere.
+
+Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia, Jacques, pour me
+laisser le lit, sans doute, s'etait fait mettre un matelas sur le
+canape, et c'est la que je le trouvai, pale, horriblement pale, tout a
+fait semblable au _Jacques_ de mon reve.
+
+Ma premiere idee fut de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras
+et de le porter sur son lit, n'importe ou, mais de l'enlever de la, mon
+Dieu, de l'enlever de la. Puis, tout de suite, je fis cette reflexion:
+"Tu ne pourras pas, il est trop grand!" Et alors, ayant vu ma mere
+Jacques etendu sans remission a cette place ou le reve avait dit qu'il
+devait mourir, mon courage m'abandonna; ce masque de gaiete contrainte,
+qu'on se colle au visage pour rassurer les moribonds, ne put pas tenir
+sur mes joues, et je vins tomber a genoux pres du canape, en versant un
+torrent de larmes.
+
+Jacques se tourna vers moi peniblement:
+
+"C'est toi, Daniel... Tu as rencontre le medecin, n'est-ce pas? Je lui
+avais pourtant bien recommande de ne pas t'effrayer, a ce gros-la.
+Mais je vois a ton air qu'il n'en a rien fait et que tu sais tout...
+Donne-moi ta main, frerot... Qui diable se serait doute d'une chose
+pareille? Il y a des gens qui vont a Nice pour guerir leur maladie
+de poitrine; moi, je suis alle en chercher une. C'est tout a fait
+original... Ah! tu sais! si tu te desoles, tu vas m'enlever tout mon
+courage; je ne suis deja pas si vaillant... Ce matin, apres ton depart,
+j'ai compris que cela se gatait. J'ai envoye chercher le cure de
+Saint-Pierre; il est venu me voir et reviendra tout a l'heure m'apporter
+les sacrements... Cela fera plaisir a notre mere, tu comprends! C'est
+un bon homme, ce cure... Il s'appelle comme ton ami du college de
+Sarlande."
+
+Il n'en put pas dire plus long et se renversa sur l'oreiller, en fermant
+les yeux. Je crus qu'il allait mourir, et je me mis a crier bien fort:
+"Jacques! Jacques! mon ami!..." De la main, sans parler, il me fit:
+"Chut! chut!" a plusieurs reprises.
+
+A ce moment, la porte s'ouvrit; M. Pilois entra dans la chambre suivi
+d'un gros homme qui roula comme une boule vers le canape en criant:
+"Qu'est-ce que j'apprends, monsieur Jacques?... C'est bien le cas de le
+dire...
+
+--Bonjour, Pierrotte! dit Jacques en rouvrant les yeux; bonjour, mon
+vieil ami! J'etais bien sur que vous viendriez au premier signe...
+Laisse-le mettre la, Daniel: nous avons a causer tous les deux."
+
+Pierrotte pencha sa grosse tete jusqu'aux levres pales du moribond, et
+ils resterent ainsi un long moment a s'entretenir a voix basse... Moi,
+je regardais, immobile au milieu de la chambre. J'avais encore mes
+livres sous le bras. M. Pilois me les enleva doucement, en me disant
+quelque chose que je n'entendis pas; puis il alla allumer les bougies
+et mettre sur la table une grande serviette blanche. En moi-meme je me
+disais: "Pourquoi met-il le couvert?... Est-ce que nous allons diner?...
+mais je n'ai pas faim!"
+
+La nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l'hotel se
+faisaient des signes en regardant nos fenetres. Jacques et Pierrotte
+causaient toujours. De temps en temps, j'entendais le Cevenol dire avec
+sa grosse voix pleine de larmes: "Oui, monsieur Jacques... Oui, monsieur
+Jacques..." Mais je n'osais pas m'approcher... A la fin, pourtant,
+Jacques m'appela et me fit mettre a son chevet, a cote de Pierrotte:
+
+"Daniel, mon cheri, me dit-il, apres une longue pause, je suis bien
+triste d'etre oblige de te quitter; mais une chose me console: je ne
+te laisse pas seul dans la vie... Il te restera Pierrotte, le bon
+Pierrotte, qui te pardonne et s'engage a me remplacer pres de toi...
+
+--Oui! oui! monsieur Jacques, je m'engage... c'est bien le cas de le
+dire... je m'engage...
+
+--Vois-tu! mon pauvre petit, continua la mere Jacques, jamais a toi seul
+tu ne parviendrais a reconstruire le foyer... Ce n'est pas pour te faire
+de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur de foyer... Seulement,
+je crois qu'aide de Pierrotte, tu parviendras a realiser notre reve...
+Je ne te demande pas d'essayer de devenir un homme; je pense, comme
+l'abbe Germane, que tu seras un enfant toute ta vie. Mais je te supplie
+d'etre toujours un bon enfant, un brave enfant, et surtout... approche
+un peu, que je te dise ca dans l'oreille... et surtout de ne pas faire
+pleurer les yeux noirs."
+
+Ici, mon pauvre bien-aime se reposa encore un moment; puis reprit:
+
+"Quand tout sera fini, tu ecriras a papa et a maman, Seulement il faudra
+leur apprendre la chose par morceaux... En une seule fois cela leur
+ferait trop de mal... Comprends-tu, maintenant, pourquoi je n'ai pas
+fait venir Mme Eyssette? je ne voulais pas qu'elle fut la. Ce sont de
+trop mauvais moments pour les meres..."
+
+Il s'interrompit et regarda du cote de la porte.
+
+"Voila le Bon Dieu!" dit-il en souriant. Et il nous fit signe de nous
+ecarter.
+
+C'etait le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des
+cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place; Apres quoi, le
+pretre s'approcha du lit, et la ceremonie commenca...
+
+Quand ce fut fini--oh! que le temps me sembla long!--, quand ce fut
+fini, Jacques m'appela doucement pres de lui:
+
+"Embrasse-moi", me dit-il; et sa voix etait si faible qu'il avait l'air
+de me parler de loin... Il devait etre loin en effet, depuis tantot
+douze heures que l'horrible phtisie galopante l'avait jete sur son dos
+maigre et l'emportait vers la mort au triple galop!...
+
+Alors, en m'approchant pour l'embrasser, ma main rencontra sa main, sa
+chere main toute moite des sueurs de l'agonie. Je m'en emparai et je
+ne la quittai plus... Nous restames ainsi je ne sais combien de temps;
+peut-etre une heure, peut-etre une eternite, je ne sais pas du tout...
+Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement, a plusieurs
+reprises, sa main remua dans la mienne comme pour me dire: "Je sens que
+tu es la." Soudain un long soubresaut agita son pauvre corps des pieds a
+la tete. Je vis ses yeux s'ouvrir et regarder autour d'eux pour chercher
+quelqu'un; et, comme je me penchais sur lui, je l'entendis dire deux
+fois tres doucement: "Jacques, tu es un ane... Jacques, tu es un
+ane!..." puis rien... Il etait mort...
+
+...Oh! le reve!...
+
+Il fit un grand vent cette nuit-la. Decembre envoyait des poignees de
+gresil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ
+d'argent flambait entre deux bougies. A genoux devant le christ, un
+pretre que je ne connaissais pas priait d'une voix forte, dans le bruit
+du vent... Moi, je ne priais pas; je ne pleurais pas non plus... Je
+n'avais qu'une idee, une idee fixe, c'etait de rechauffer la main de mon
+bien-aime que je tenais etroitement serree dans les miennes. Helas! plus
+le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace...
+
+Tout a coup le pretre qui recitait du latin la-bas, devant le christ, se
+leva et vint me frapper sur l'epaule.
+
+"Essaie de prier, me dit-il... Cela te fera du bien."
+
+Alors seulement, je le reconnus... C'etait mon vieil ami du college de
+Sarlande, l'abbe Germane lui-meme avec sa belle figure mutilee et son
+air de dragon en soutane... La souffrance m'avait tellement aneanti que
+je ne fus pas etonne de le voir. Cela me parut tout simple... Mais voici
+comment il etait la.
+
+Le jour ou le petit Chose quittait le college, l'abbe Germane lui avait
+dit: "J'ai bien un frere a Paris, un brave homme de pretre... mais
+baste! a quoi bon te donner son adresse?... Je suis sur que tu n'irais
+pas."
+
+Voyez un peu la destinee! Ce frere de l'abbe etait cure de l'eglise
+Saint-Pierre a Montmartre, et c'est lui que la pauvre mere Jacques avait
+appele a son lit de mort. Juste a ce moment, il se trouvait que l'abbe
+Germane etait de passage a Paris et logeait au presbytere... Le soir du
+4 decembre, son frere lui dit en entrant:
+
+"Je viens de porter l'extreme-onction a un malheureux enfant qui meurt
+tout pres d'ici. Il faudra prier pour lui, l'abbe!"
+
+L'abbe repondit:
+
+"J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il?...
+
+--Attends... c'est un nom du Midi, assez difficile a retenir... Jacques
+Eysset... Oui, c'est cela... Jacques Eyssette..."
+
+Ce nom rappela a l'abbe certain petit pion de sa connaissance; et
+sans perdre une minute il courut a l'hotel Pilois... En rentrant, il
+m'apercut debout, cramponne a la main de Jacques. Il ne voulut pas
+deranger ma douleur et renvoya tout le monde en disant qu'il veillerait
+avec moi; puis il s'agenouilla, et ce ne fut que fort avant dans la
+nuit qu'effraye de mon immobilite, il me frappa sur l'epaule et se fit
+connaitre.
+
+A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de
+cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour
+et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laisse que de vagues
+souvenirs confus. Il y a la un grand trou dans ma memoire. Pourtant je
+me souviens,--mais comme de choses arrivees il y a des siecles--, d'une
+longue marche interminable dans la boue de Paris, derriere la voiture
+noire. Je me vois allant, tete nue, entre Pierrotte et l'abbe Germane.
+Une pluie froide melee de gresil nous fouette le visage; Pierrotte a un
+grand parapluie; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru que la
+soutane de l'abbe ruisselle, toute luisante!... Il pleut! il pleut! oh!
+comme il pleut!
+
+Pres de nous; a cote de la voiture, marche un long monsieur tout en
+noir, qui porte une baguette d'ebene. Celui-la, c'est le maitre
+des ceremonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les
+chambellans, il a le manteau de soie, l'epee, la culotte courte et le
+claque... Est-ce une hallucination de mon cerveau?... Je trouve que
+cet homme ressemble a M. Viot, le surveillant general du college de
+Sarlande. Il est long comme lui, tient comme lui sa tete penchee sur
+l'epaule, et chaque fois qu'il me regarde, il a ce meme sourire faux et
+glacial qui courait sur les levres du terrible porte-clefs. Ce n'est pas
+M. Viot, mais c'est peut-etre son ombre.
+
+La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement...
+Il me semble que nous n'arriverons jamais... Enfin, nous voici dans
+un jardin triste, plein d'une boue jaunatre ou l'on enfonce jusqu'aux
+chevilles. Nous nous arretons au bord d'un grand trou. Des hommes en
+manteaux courts apportent une grande boite tres lourde qu'il faut
+descendre la-dedans. L'operation est difficile. Les cordes, toutes
+raides de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes qui crie: "Les
+pieds en avant! les pieds en avant!..." En face de moi, de l'autre cote
+du trou, l'ombre de M. Viot, la tete penchee sur l'epaule, continue a me
+sourire doucement. Longue, mince, etranglee dans ses habits de deuil,
+elle se detache sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire,
+toute mouillee...
+
+Maintenant, je suis seul avec Pierrotte... Nous descendons le faubourg
+Montmartre... Pierrotte cherche une voiture, mais il n'en trouve pas. Je
+marche a cote de lui, mon chapeau a la main; il me semble que je suis
+toujours derriere le corbillard... Tout le long du faubourg, les gens se
+retournent pour voir ce gros homme qui pleure en appelant des fiacres et
+cet enfant qui va tete nue sous une pluie battante...
+
+Nous allons, nous allons toujours. Et je suis las, et ma tete est
+lourde... Enfin, voici le passage du Saumon, l'ancienne maison Lalouette
+avec ses contrevents peints, ruisselants d'eau verte... Sans entrer dans
+la boutique, nous montons chez Pierrotte... Au premier etage, les forces
+me manquent. Je m'assieds sur une marche. Impossible d'aller plus loin;
+ma tete est trop lourde... Alors Pierrotte me prend dans ses bras; et
+tandis qu'il me monte chez lui aux trois quarts mort et grelottant de
+fievre, j'entends le gresil qui petille sur la vitrine du passage et
+l'eau des gouttieres qui tombe a grand bruit dans la cour... Il pleut!
+il pleut! oh! comme il pleut!
+
+
+
+XVI
+
+LA FIN DU REVE
+
+Le petit Chose est malade; le petit Chose va mourir... Devant le passage
+du Saumon, une large litiere de paille qu'on renouvelle tous les deux
+jours fait dire aux gens de la rue: "Il y a la-haut quelque vieux
+richard en train de mourir..." Ce n'est pas un vieux richard qui va
+mourir, c'est le petit Chose... Tous les medecins l'ont condamne. Deux
+fievres typhoides en deux ans, c'est beaucoup trop pour ce cervelet
+d'oiseau-mouche! Allons! vite, attelez la voiture noire! Que la grande
+sauterelle prepare sa baguette d'ebene et son sourire desole! le petit
+Chose est malade; le petit Chose va mourir.
+
+Il faut voir quelle consternation dans l'ancienne maison Lalouette!
+Pierrotte ne dort plus; les yeux noirs se desesperent. La dame de grand
+merite feuillette son Raspail avec frenesie, en suppliant le bienheureux
+saint Camphre de faire un nouveau miracle en faveur du cher malade... Le
+salon jonquille est condamne, le piano mort, la flute enclouee. Mais le
+plus navrant de tout, oh! le plus navrant c'est une petite robe noire
+assise dans un coin de la maison, et tricotant du matin au soir, sans
+rien dire, avec de grosses larmes qui coulent.
+
+Or, tandis que l'ancienne maison Lalouette se lamente ainsi nuit et
+jour, le petit Chose est bien tranquillement couche dans un grand lit de
+plumes, sans se douter des pleurs qu'il fait repandre autour de lui.. Il
+a les yeux ouverts, mais il ne voit rien; les objets ne vont pas jusqu'a
+son ame. Il n'entend rien non plus, rien qu'un bourdonnement sourd, un
+roulement confus, comme s'il avait pour oreilles deux coquilles marines:
+ces grosses coquilles a levres roses ou l'on entend ronfler la mer. Il
+ne parle pas, il ne pense pas: vous diriez une fleur malade... Pourvu
+qu'on lui tienne une compresse d'eau fraiche sur la tete et un morceau
+de glace dans la bouche, c'est tout ce qu'il demande. Quand la glace est
+fondue, quand la compresse est dessechee au feu de son crane, il pousse
+un grognement: c'est toute sa conversation.
+
+Plusieurs jours se passent ainsi,--jours sans heures, jours de chaos,
+puis subitement, un beau matin, le petit Chose eprouve une sensation
+singuliere. Il semble qu'on vient de le tirer du fond de la mer. Ses
+yeux voient, ses oreilles entendent. Il respire; il reprend pied... La
+machine a penser, qui dormait dans un coin du cerveau avec ses rouages
+fins comme des cheveux de fee, se reveille et se met en branle; d'abord
+lentement, puis un peu plus vite, puis avec une rapidite folle,--tic!
+tic! tic!--a croire que tout va casser. On sent que cette jolie machine
+n'est pas faite pour dormir et qu'elle veut reparer le temps perdu...
+Tic! tic! tic!... Les idees se croisent, s'enchevetrent comme des fils
+de soie: "Ou suis-je, mon Dieu?... Qu'est-ce que c'est que ce grand
+lit?... Et ces trois dames, la-bas, pres de la fenetre, qu'est-ce
+qu'elles font?... Cette petite robe noire qui me tourne le dos, est-ce
+que je ne la connais pas?... On dirait que..."
+
+Et pour mieux regarder cette robe noire qu'il croit reconnaitre,
+peniblement le petit Chose se souleve sur son coude et se penche hors
+du lit, puis tout de suite se jette en arriere, epouvante... La, devant
+lui, au milieu de la chambre, il vient d'apercevoir une armoire en noyer
+avec de vieilles ferrures qui grimpent sur le devant. Cette armoire, il
+la reconnait; il l'a vue deja dans un reve, dans un horrible reve...
+Tic! tic! tic! La machine a penser va comme le vent... Oh! maintenant
+le petit Chose se rappelle. L'hotel Pilois, la mort de Jacques,
+l'enterrement, l'arrivee chez Pierrotte dans la pluie, il revoit tout,
+il se souvient de tout. Helas! en renaissant a la vie, le malheureux
+enfant vient de renaitre a la douleur; et sa premiere parole est un
+gemissement...
+
+A ce gemissement, les trois femmes qui travaillaient la-bas, pres de la
+fenetre, ont tressailli. Une d'elles, la plus jeune, se leve en criant:
+"De la glace! de la glace!" Et vite elle court a la cheminee prendre un
+morceau de glace qu'elle vient presenter au petit Chose; mais le petit
+Chose n'en veut pas... Doucement il repousse la main qui cherche ses
+levres;--c'est une main bien fine pour une main de garde-malades! En
+tout cas d'une voix qui tremble, il dit: "Bonjour, Camille!..."
+
+Camille Pierrotte est si surprise d'entendre parler le moribond qu'elle
+reste la tout interdite, le bras tendu, la main ouverte, avec son
+morceau de glace claire qui tremble au bout de ses doigts roses de
+froid.
+
+"Bonjour, Camille! reprend le petit Chose. Oh! je vous reconnais bien,
+allez!... J'ai toute ma tete maintenant... Et vous? est-ce que vous me
+voyez?... Est-ce que vous pouvez me voir?"
+
+Camille Pierrotte ouvre de grands yeux:
+
+"Si je vous vois, Daniel!... Je crois bien que je vous vois."
+
+Alors, a l'idee que l'armoire a menti, que Camille Pierrotte n'est pas
+aveugle, que le reve, l'horrible reve, ne sera pas vrai jusqu'au bout,
+le petit Chose reprend courage et se hasarde a faire d'autres questions:
+
+"J'ai ete bien malade, n'est-ce pas, Camille?
+
+--Oh! oui, Daniel, bien malade...
+
+--Est-ce que je suis couche depuis longtemps?...
+
+--Il y aura demain trois semaines...
+
+--Misericorde! trois semaines!... Deja trois semaines que ma pauvre mere
+Jacques..."
+
+Il n'acheve pas sa phrase et cache sa tete dans l'oreiller en
+sanglotant.
+
+...A ce moment, Pierrotte entre dans la chambre; il amene un nouveau
+medecin. (Pour peu que la maladie continue, toute l'Academie de medecine
+y passera.) Celuici est l'illustre docteur _Broum-Broum_, un gaillard
+qui va vite en besogne et ne s'amuse pas a boutonner ses gants au chevet
+des malades. Il s'approche du petit Chose, lui tate le pouls, lui
+regarde les yeux et la langue, puis se tournant vers Pierrotte:
+
+"Qu'est-ce que vous me chantiez donc?... Mais il est gueri ce
+garcon-la...
+
+--Gueri! fait le bon Pierrotte en joignant les mains.
+
+--Si bien gueri que vous allez me jeter tout de suite cette glace par
+la fenetre et donner a votre malade une aile de poulet aspergee de
+saint-emilion... Allons! ne vous desolez plus, ma petite demoiselle;
+dans huit jours, ce jeune trompe-la-mort sera sur pied, c'est moi qui
+vous en reponds... D'ici la, gardez-le bien tranquille dans son lit;
+evitez-lui toute emotion, toute secousse; c'est le point essentiel!...
+Pour le reste, laissons faire la nature: elle s'entend a soigner mieux
+que vous et moi..."
+
+Ayant ainsi parle, l'illustre docteur _Broum-Broum_ donne une
+chiquenaude au jeune trompe-la-mort, un sourire a Mlle Camille, et
+s'eloigne lestement, escorte du bon Pierrotte qui pleure de joie et
+repete tout le temps:
+
+"Ah! monsieur le docteur, c'est bien le cas de le dire... c'est bien le
+cas de le dire..."
+
+Derriere eux, Camille veut faire dormir le malade; mais il refuse avec
+energie:
+
+"Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie... Ne me laissez pas
+seul. Comment voulez-vous que je dorme avec le gros chagrin que j'ai?
+
+--Si, Daniel, il le faut... Il faut que vous dormiez... Vous avez besoin
+de repos; le medecin l'a dit... Voyons! soyez raisonnable, fermez les
+yeux et ne pensez a rien... Tantot je viendrai vous voir encore; et, si
+vous avez dormi, je resterai bien longtemps.
+
+--Je dors... je dors...", dit le petit Chose en fermant les yeux. Puis
+se ravisant: "Encore un mot, Camille!... Quelle est donc cette petite
+robe noire que j'ai apercue ici tout a l'heure?
+
+--Une robe noire!...
+
+--Mais oui! vous savez bien! cette petite robe noire qui travaillait
+la-bas avec vous, pres de la fenetre... Maintenant, elle n'y est plus...
+Mais tout a l'heure je l'ai vue, j'en suis sur...
+
+--Oh! non! Daniel, vous vous trompez... J'ai travaille ici toute la
+matinee avec Mme Tribou, votre vieille amie, Mme Tribou, vous savez!
+celle que vous appeliez la dame de grand merite. Mais Mme Tribou n'est
+pas en noir... elle a toujours sa meme robe verte... Non! surement, il
+n'y a pas de robe noire dans la maison... Vous avez du rever cela...
+Allons! Je m'en vais... Dormez bien..."
+
+La-dessus, Camille Pierrotte s'encourt vite, toute confuse et le feu aux
+joues, comme si elle venait de mentir.
+
+Le petit Chose reste seul; mais il n'en dort pas mieux. La machine
+aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se
+croisent, s'enchevetrent... Il pense a son bien-aime qui dort dans
+l'herbe de Montmartre; il pense aux yeux noirs aussi, a ces belles
+lumieres sombres que la Providence semblait avoir allumees expres pour
+lui et qui maintenant...
+
+Ici, la porte de la chambre s'entrouvre doucement, doucement, comme
+si quelqu'un voulait entrer; mais presque aussitot on entend Camille
+Pierrotte dire a voix basse:
+
+"N'y allez pas... L'emotion va le tuer, s'il se reveille..."
+
+Et voila la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle
+s'etait ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris dans
+la rainure; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose
+l'apercoit...
+
+Du coup son coeur bondit; ses yeux s'allument, et, se dressant sur son
+coude, il se met a crier bien fort: "Mere! Mere! pourquoi ne venez-vous
+pas m'embrasser?..."
+
+Aussitot la porte s'ouvre. La petite robe noire--qui n'y peut plus
+tenir--se precipite dans la chambre; mais au lieu d'aller vers le lit,
+elle va droit a l'autre bout de la piece, les bras ouverts, en appelant:
+
+"Daniel! Daniel!
+
+--Par ici, mere..., crie le petit Chose, qui lui tend les bras en
+riant... Par ici: vous ne me voyez donc pas?..."
+
+Et alors Mme Eyssette, a demi tournee vers le lit, tatonnant dans l'air
+autour d'elle avec ses mains qui tremblent, repond d'une voix navrante:
+
+"Helas! non! mon cher tresor, je ne te vois pas... Jamais plus je ne te
+verrai... Je suis aveugle!"
+
+En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe a la
+renverse sur son oreiller...
+
+Certes, qu'apres vingt ans de miseres et de souffrances, deux enfants
+morts, son foyer detruit, son mari loin d'elle, la pauvre mere Eyssette
+ait ses yeux divins tout brules par les larmes comme les voila, il n'y
+a rien la-dedans de bien extraordinaire... Mais pour le petit Chose,
+quelle coincidence avec son reve! Quel dernier coup terrible la destinee
+lui tenait en reserve! Est-ce qu'il ne va pas en mourir de celui-la?...
+
+Eh bien, non!... le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu'il
+meure. Derriere lui que deviendrait la pauvre mere aveugle? Ou
+trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisieme fils? Que
+deviendrait le pere Eyssette, cette victime de l'honneur commercial,
+ce Juif errant de la viniculture, qui n'a pas meme le temps de venir
+embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur a son enfant mort?
+Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille ou les deux vieux
+viendront un jour chauffer leurs pauvres mains glacees?... Non! non! le
+petit Chose ne veut pas mourir. Il se cramponne a la vie, au contraire,
+et de toutes ses forces... On lui a dit que, pour guerir plus vite, il
+ne fallait pas penser, il ne pense pas; qu'il ne fallait pas parler, il
+ne parle pas; qu'il ne fallait pas pleurer, il ne pleure pas... C'est
+plaisir de le voir dans son lit, l'air paisible, les yeux ouverts,
+jouant pour se distraire avec les glands de l'edredon. Une vraie
+convalescence de chanoine...
+
+Autour de lui, toute la maison Lalouette s'empresse silencieuse. Mme
+Eyssette passe ses journees au pied du lit, avec son tricot; la chere
+aveugle a tellement l'habitude des longues aiguilles qu'elle tricote
+aussi bien que du temps de ses yeux. La dame de grand merite est la,
+elle aussi; puis, a tout moment on voit paraitre a la porte la bonne
+figure de Pierrotte. Il n'y a pas jusqu'au joueur de flute qui ne monte
+prendre des nouvelles quatre ou cinq fois dans le jour. Seulement, il
+faut bien le dire, celui-la ne vient pas pour le malade; c'est la dame
+de grand merite qui l'attire surtout... Depuis que Camille Pierrotte lui
+a formellement declare qu'elle ne voulait ni de lui ni de sa flute, le
+fougueux instrumentiste s'est rabattu sur la veuve Tribou qui, pour etre
+moins riche et moins jolie que la fille du Cevenol, n'est pas cependant
+tout a fait depourvue de charmes ni d'economies. Avec cette romanesque
+matrone, l'homme flute n'a pas perdu son temps, a la troisieme seance,
+il y avait deja du mariage dans l'air, et l'on parlait vaguement de
+monter une herboristerie rue des Lombards, avec les economies de la
+dame. C'est pour ne pas laisser dormir ces beaux projets, que le jeune
+virtuose vient si souvent prendre des nouvelles.
+
+Et Mlle Pierrotte? On n'en parle pas! Est-ce qu'elle ne serait plus dans
+la maison?... Si, toujours: seulement, depuis que le malade est hors de
+danger, elle n'entre presque jamais dans sa chambre. Quand elle y vient,
+c'est en passant, pour prendre l'aveugle et la mener a table; mais le
+petit Chose, jamais un mot... Ah! qu'il est loin le temps de la
+rose rouge, le temps ou, pour dire: "Je vous aime", les yeux noirs
+s'ouvraient comme deux fleurs de velours! Dans son lit, le malade
+soupire, en pensant a ces bonheurs envoles. Il voit bien qu'on ne l'aime
+plus, qu'on le fuit, qu'il fait horreur; mais c'est lui qui l'a voulu.
+Il n'a pas le droit de se plaindre. Et pourtant, c'eut ete si bon, au
+milieu de tant de deuils et de tristesses, d'avoir un peu d'amour
+pour se chauffer le coeur! c'eut ete si bon de pleurer sur une epaule
+amie!... "Enfin!... le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n'y
+songeons plus, et treve aux revasseries! pour moi, il ne s'agit plus
+d'etre heureux dans la vie; il s'agit de faire son devoir... Demain, je
+parlerai a Pierrotte."
+
+En effet, le lendemain, a l'heure ou le Cevenol traverse la chambre a
+pas de loup pour descendre au magasin, le petit Chose, qui est la depuis
+l'aube a guetter derriere ses rideaux, appelle doucement.
+
+"Monsieur Pierrotte! monsieur Pierrotte!"
+
+Pierrotte s'approche du lit; et alors le malade tres emu, sans lever les
+yeux:
+
+"Voici que je m'en vais sur ma guerison, mon bon monsieur Pierrotte,
+et j'ai besoin de causer serieusement avec vous. Je ne veux pas vous
+remercier de ce que vous faites pour ma mere et pour moi..."
+
+Vive interruption du Cevenol: "Pas un mot la-dessus, monsieur Daniel!
+tout ce que je fais, je devais le faire. C'etait convenu avec M.
+Jacques.
+
+--Oui! je sais, Pierrotte, je sais qu'a tout ce qu'on veut vous dire sur
+ce chapitre vous faites toujours la meme reponse... Aussi n'est-ce pas
+de cela que je vais vous parler. Au contraire, si je vous appelle, c'est
+pour vous demander un service. Votre commis va vous quitter bientot;
+voulez-vous me prendre a sa place? Oh! je vous en prie, Pierrotte,
+ecoutez-moi jusqu'au bout; ne me dites pas non, sans m'avoir ecoute
+jusqu'au bout... Je le sais, apres ma lache conduite, je n'ai plus le
+droit de vivre au milieu de vous. Il y a dans la maison quelqu'un que ma
+presence fait souffrir, quelqu'un a qui ma vue est odieuse, et ce n'est
+que justice!... Mais si je m'arrange pour qu'on ne me voie jamais, si je
+m'engage a ne jamais monter ici, si je reste toujours au magasin, si je
+suis de votre maison sans en etre, comme les gros chiens de basse-cour
+qui n'entrent jamais dans les appartements, est-ce qu'a ces
+conditions-la vous ne pourriez pas m'accepter!"
+
+Pierrotte a bonne envie de prendre dans ses grosses mains la tete frisee
+du petit Chose et de l'embrasser bien fort; mais il se contient et
+repond, tranquillement:
+
+"Dame! ecoutez, monsieur Daniel, avant de rien dire, j'ai besoin de
+consulter la petite... Moi, votre proposition me convient assez; mais je
+ne sais pas si la petite... Du reste, nous allons voir. Elle doit etre
+levee... Camille! Camille!"
+
+Camille Pierrotte, matinale comme une abeille, est en train d'arroser
+son rosier rouge sur la cheminee du salon. Elle arrive en peignoir du
+matin, les cheveux releves a la chinoise, fraiche, gaie, sentant les
+fleurs.
+
+"Tiens, petite, lui dit le Cevenol, voila M. Daniel qui demande a entrer
+chez nous pour remplacer le commis... Seulement, comme il pense que sa
+presence ici te serait trop penible...
+
+--Trop penible!" interrompit Camille Pierrotte en changeant de couleur.
+
+Elle n'en dit pas plus long; mais les yeux noirs acheverent sa phrase.
+Oui! les yeux noirs eux-memes se montrent devant le petit Chose,
+profonds comme la nuit, lumineux comme les etoiles, en criant: "Amour!
+amour!" avec tant de passion et de flamme que le pauvre malade en a le
+coeur incendie.
+
+Alors Pierrotte dit en riant sous cape:
+
+"Dame! expliquez-vous tous les deux... il y a quelque malentendu
+la-dessous."
+
+Et il s'en va tambouriner une bourree cevenole sur les vitres; puis
+quand il croit que les enfants se sont suffisamment expliques--oh! mon
+Dieu! c'est a peine s'ils ont eu le temps de se dire trois paroles--, il
+s'approche d'eux et les regarde:
+
+"Eh bien?
+
+--Ah! Pierrotte, dit le petit Chose en lui tendant les mains, elle est
+aussi bonne que vous... elle m'a pardonne!"
+
+A partir de ce moment, la convalescence du malade marche avec des bottes
+de sept lieues... Je crois bien! les yeux noirs ne bougent plus de la
+chambre. On passe les journees a faire des projets d'avenir. On parle
+de mariage, de foyer a reconstruire. On parle aussi de la chere mere
+Jacques, et son nom fait encore verser de belles larmes. Mais c'est
+egal! il y a de l'amour dans l'ancienne maison Lalouette. Cela se sent.
+Et si quelqu'un s'etonne que l'amour puisse fleurir ainsi dans le deuil
+et dans les larmes, je lui dirai d'aller voir aux cimetieres toutes ces
+jolies fleurettes qui poussent entre les fentes des tombeaux.
+
+D'ailleurs, n'allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir
+au petit Chose. Pour si bien qu'il soit dans son grand lit, entre Mme
+Eyssette et les yeux noirs, il a hate d'etre gueri, de se lever, de
+descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup;
+mais il languit de commencer cette vie de devouement et de travail dont
+la mere Jacques lui a donne l'exemple. Apres tout, il vaut encore mieux
+vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragedienne Irma,
+que balayer l'institution Ouly ou se faire siffler a Montparnasse. Quant
+a la Muse, on n'en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers,
+mais pas les siens; et le jour ou l'imprimeur, fatigue de garder
+chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de _La Comedie
+pastorale_, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poete
+a le courage de dire:
+
+"Il faut bruler tout ca."
+
+A quoi Pierrotte, plus avise, repond:
+
+"Bruler tout ca! ma foi non!... j'aime bien mieux le garder au magasin.
+J'en trouverai l'emploi... C'est bien le cas de le dire... J'ai tout
+juste prochainement un envoi de coquetiers a faire a Madagascar. Il
+parait que dans ce pays-la, depuis qu'on a vu la femme d'un missionnaire
+anglais manger des oeufs a la coque, on ne veut plus manger les oeufs
+autrement... Avec votre permission, monsieur Daniel, vos livres
+serviront a envelopper mes coquetiers."
+
+Et en effet, quinze jours apres, _La Comedie pastorale_ se met en route
+pour le pays de l'illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir plus de
+succes qu'a Paris!
+
+...Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux encore
+une fois t'introduire dans le salon jonquille. C'est par un apres-midi
+de dimanche, un beau dimanche d'hiver--froid sec et grand soleil. Toute
+la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est completement gueri et
+vient de se lever pour la premiere fois. Le matin, en l'honneur de
+cet heureux evenement, on a sacrifie a Esculape quelques douzaines
+d'huitres, arrosees d'un joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est
+au salon, tous reunis. Il fait bon; la cheminee flambe. Sur les vitres
+chargees de givre, le soleil fait des paysages d'argent.
+
+Devant la cheminee, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de
+la pauvre aveugle assoupie, cause a voix basse avec Mlle Pierrotte plus
+rouge que la petite rose rouge qu'elle a dans les cheveux. Cela se
+comprend, elle est si pres du feu!... De temps en temps, un grignotement
+de souris,--c'est la tete d'oiseau qui becquette dans un coin; ou bien
+un cri de detresse,--c'est la dame de grand merite qui est en train de
+perdre au besigue l'argent de l'herboristerie. Je vous prie de remarquer
+l'air triomphant de Mme Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du
+joueur de flute, qui perd.
+
+Et M. Pierrotte?... Oh! M. Pierrotte n'est pas loin... Il est la-bas
+dans l'embrasure de la fenetre, a demi cache par le grand rideau
+jonquille, et se livrant a une besogne silencieuse qui l'absorbe et le
+fait suer. Il a devant lui, sur un gueridon, des compas, des crayons,
+des regles, des equerres, de l'encre de Chine, des pinceaux, et
+enfin une longue pancarte de papier a dessin qu'il couvre de signes
+singuliers... L'ouvrage a l'air de lui plaire. Toutes les cinq minutes,
+il releve la tete, la penche un peu de cote et sourit a son barbouillage
+d'un air de complaisance.
+
+Quel est donc ce travail mysterieux?...
+
+Attendez; nous allons le savoir... Pierrotte a fini. Il sort de sa
+cachette, arrive doucement derriere Camille et le petit Chose; puis,
+tout a coup, il leur etale sa grande pancarte sous les yeux en disant:
+"Tenez! les amoureux, que pensez-vous de ceci?"
+
+Deux exclamations lui repondent:
+
+"Oh! papa!...
+
+--Oh! monsieur Pierrotte!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est!..." demande la pauvre
+aveugle, reveillee en sursaut.
+
+Et Pierrotte joyeusement:
+
+"Ce que c'est, madame Eyssette?... C'est... c'est bien le cas de le
+dire... C'est un projet de la nouvelle enseigne que nous mettrons sur la
+boutique dans quelques mois... Allons! monsieur Daniel, lisez-nous ca
+tout haut, pour qu'on juge un peu de l'effet."
+
+Dans le fond de son coeur, le petit Chose donne une derniere larme a ses
+papillons bleus; et prenant la pancarte a deux mains:--Voyons!--soit
+homme, petit Chose!--il lit tout haut, d'une voix ferme, cette enseigne
+de boutique, ou son avenir est ecrit en lettres grosses d'un pied:
+
+ PORCELAINE ET CRISTAUX
+
+ _Ancienne maison Lalouette_
+
+ EYSSETTE ET PIERROTTE
+
+ SUCCESSEURS
+
+TABLE
+
+ PREMIERE PARTIE
+
+ I.--La fabrique.
+ II.--Les babarottes.
+ III.--Il est mort! Priez pour lui!
+ IV.--Le cahier rouge.
+ V.--Gagne ta vie.
+ VI.--Les petits.
+ VII.--Le pion.
+ VIII.--Les yeux noirs.
+ IX.--L'affaire Boucoyran.
+ X.--Les mauvais jours.
+ XI.--Mon bon ami le maitre d'armes.
+ XII.--L'anneau de fer.
+ XIII.--Les clefs de M. Viot.
+ XIV.--L'oncle Baptiste.
+
+ DEUXIEME PARTIE
+
+ I.--Mes caoutchoucs.
+ II.--De la part du cure de Saint-Nizier.
+ III.--Ma mere Jacques.
+ IV.--La discussion du budget.
+ V.--Coucou-Blanc et la dame du premier.
+ VI.--Le roman de Pierrotte.
+ VII.--La rose rouge et les yeux noirs.
+ VIII.--Une lecture au passage du Saumon.
+ IX.--Tu vendras de la porcelaine.
+ X.--Irma Borel.
+ XI.--Le coeur de sucre.
+ XII.--Tolocototignan.
+ XIII.--L'enlevement.
+ XIV.--Le reve.
+ XV.--.....
+ XVI.--La fin du reve.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le petit chose, by Alphonse Daudet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT CHOSE ***
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.