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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le petit chose + +Author: Alphonse Daudet + +Release Date: August 22, 2004 [EBook #13256] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT CHOSE *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. + + + + +ALPHONSE DAUDET + +_Le Petit Chose_ + +_Histoire d'un enfant_ + + + + "C'est un de mes maux que les souvenirs + que me donnent les lieux: j'en + suis frappee au-dela de la raison." + MADAME DE SEVIGNE. + +_A Paul DALLOZ._ + + + +PREMIERE PARTIE + + + +I + +LA FABRIQUE + +Je suis ne le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc, ou l'on trouve, +comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de +poussiere, un couvent de carmelites et deux ou trois monuments romains. +Mon pere, M. Eyssette, qui faisait a cette epoque le commerce des +foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan +de laquelle il s'etait taille une habitation commode, tout ombragee de +platanes, et separee des ateliers par un vaste jardin. C'est la que je +suis venu au monde et que j'ai passe les premieres, les seules bonnes +annees de ma vie. Aussi ma memoire reconnaissante a-t-elle garde du +jardin, de la fabrique et des platanes un imperissable souvenir, et +lorsque a la ruine de mes parents il m'a fallu me separer de ces choses, +je les ai positivement regrettees comme des etres. + +Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur a la +maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisiniere, m'a souvent conte +depuis comme quoi mon pere, en voyage a ce moment, recut en meme temps +la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition +d'un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante +mille francs; si bien que M. Eyssette, heureux et desole du meme coup, +se demandait, comme l'autre, s'il devait pleurer pour la disparition du +client de Marseille, ou rire pour l'heureuse arrivee du petit Daniel.... +Il fallait pleurer, mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer +doublement. + +C'est une verite, je fus la mauvaise etoile de mes parents. Du jour +de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt +endroits. D'abord nous eumes donc le client de Marseille, puis deux fois +le feu dans la meme annee, puis la greve des ourdisseuses, puis notre +brouille avec l'oncle Baptiste, puis un proces tres couteux avec nos +marchands de couleurs, puis, enfin, la revolution de 18--, qui nous +donna le coup de grace. + +A partir de ce moment, la fabrique ne battit plus que d'une aile; petit +a petit, les ateliers se viderent: chaque semaine un metier a bas, +chaque mois une table d'impression de moins. C'etait pitie de voir la +vie s'en aller de notre maison comme d'un corps malade, lentement, tous +les jours un peu. Une fois, on n'entra plus dans les salles du second. +Une autre fois, la cour du fond fut condamnee. Cela dura ainsi pendant +deux ans; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les +ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits +a roue cessa de grincer, l'eau des grands bassins, dans lesquels on +lavait les tissus, demeura immobile, et bientot, dans toute la fabrique, +il ne resta plus que M. et Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frere +Jacques et moi; puis, la-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le +concierge Colombe et son fils le petit Rouget. + +C'etait fini, nous etions ruines. + +J'avais alors six ou sept ans. Comme j'etais tres frele et maladif, +mes parents n'avaient pas voulu m'envoyer a l'ecole. Ma mere m'avait +seulement appris a lire et a ecrire, plus quelques mots d'espagnol et +deux ou trois airs de guitare, a l'aide desquels on m'avait fait, +dans la famille, une reputation de petit prodige. Grace a ce systeme +d'education, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister +dans tous ses details a l'agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me +laissa froid, je l'avoue; meme je trouvai a notre ruine ce cote tres +agreable que je pouvais gambader a ma guise par toute la fabrique, ce +qui, du temps des ouvriers, ne m'etait permis que le dimanche. Je disais +gravement au petit Rouget: "Maintenant, la fabrique est a moi; on me l'a +donnee pour jouer." Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce +que je lui disais, cet imbecile. + +A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre debacle +aussi gaiement. Tout a coup, M. Eyssette devint terrible: c'etait dans +l'habitude une nature enflammee, violente, exageree, aimant les cris, +la casse et les tonnerres; au fond, un tres excellent homme, ayant +seulement la main leste, le verbe haut et l'imperieux besoin de donner +le tremblement a tout ce qui l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu +de l'abattre, l'exaspera. Du soir au matin, ce fut une colere formidable +qui, ne sachant a qui s'en prendre, s'attaquait a tout, au soleil, au +mistral, a Jacques, a la vieille Annou, a la Revolution, oh! surtout +a la Revolution!... A entendre mon pere, vous auriez jure que cette +revolution de 18--, qui nous avait mis a mal, etait specialement dirigee +contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les revolutionnaires +n'etaient pas en odeur de saintete dans la maison Eyssette. Dieu sait +ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-la.... Encore +aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve!) +sent venir son acces de goutte, il s'etend peniblement sur sa chaise +longue, et nous l'entendons dire: "Oh! ces revolutionnaires!..." + +A l'epoque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la +douleur de se voir ruine en avait fait un homme terrible que personne +ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours. +Autour de lui, chacun se taisait; on avait peur. A table, nous +demandions du pain a voix basse. On n'osait pas meme pleurer devant lui. +Aussi, des qu'il avait tourne les talons, ce n'etait qu'un sanglot, +d'un bout de la maison a l'autre; ma mere, la vieille Annou, mon frere +Jacques et aussi mon grand frere l'abbe, lorsqu'il venait nous voir, +tout le monde s'y mettait. Ma mere, cela se concoit, pleurait de voir +M. Eyssette malheureux; l'abbe et la vieille Annou pleuraient de voir +pleurer Mme Eyssette; quant a Jacques, trop jeune encore pour comprendre +nos malheurs--il avait a peine deux ans de plus que moi,--il pleurait +par besoin, pour le plaisir. + +Un singulier enfant que mon frere Jacques; en voila un qui avait le don +des larmes! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois les yeux rouges +et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe, +a la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout. +Quand on lui disait: "Qu'as-tu?" il repondait en sanglotant: "Je n'ai +rien." Et, le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait +comme on se mouche, plus souvent, voila tout. Quelquefois M. Eyssette, +exaspere, disait a ma mere: "Cet enfant est ridicule, regardez-le... +c'est un fleuve." A quoi Mme Eyssette repondait de sa voix douce: "Que +veux-tu, mon ami? cela passera en grandissant; a son age, j'etais comme +lui." En attendant, Jacques grandissait; il grandissait beaucoup meme, +et _cela_ ne lui passait pas. Tout au contraire, la singuliere aptitude +qu'avait cet etrange garcon a repandre sans raison des averses de larmes +allait chaque jour en augmentant. Aussi la desolation de nos parents +lui fut une grande fortune.... C'est pour le coup qu'il s'en donna de +sangloter a son aise, des journees entieres, sans que personne vint lui +dire: "Qu'as-tu?" + +En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli cote. + +Pour ma part, j'etais tres heureux. On ne s'occupait plus de moi. +J'en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers +deserts, ou nos pas sonnaient comme dans une eglise, et les grandes +cours abandonnees, que l'herbe envahissait deja. Ce jeune Rouget, fils +du concierge Colombe, etait un gros garcon d'une douzaine d'annees, fort +comme un boeuf, devoue comme un chien, bete comme une oie et remarquable +surtout par une chevelure rouge, a laquelle il devait son surnom de +Rouget. Seulement, je vais vous dire: Rouget, pour moi, n'etait pas +Rouget. Il etait tour a tour mon fidele Vendredi, une tribu de sauvages, +un equipage revolte, tout ce qu'on voulait. Moi-meme, en ce temps-la, je +ne m'appelais pas Daniel Eyssette: j'etais cet homme singulier, vetu de +peaux de betes, dont on venait de me donner les aventures, master +Crusoe lui-meme. Douce folie! Le soir, apres souper, je relisais mon +_Robinson_, je l'apprenais par coeur; le jour, je le jouais, je le +jouais avec rage, et tout ce qui m'entourait, je l'enrolais dans ma +comedie. La fabrique n'etait plus la fabrique; c'etait mon ile deserte, +oh! bien deserte. Les bassins jouaient le role d'Ocean. Le jardin +faisait une foret vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales +qui etaient de la piece et qui ne le savaient pas. + +Rouget, lui non plus, ne se doutait guere de l'importance de son role. +Si on lui avait demande ce que c'etait que Robinson, on l'aurait bien +embarrasse; pourtant je dois dire qu'il tenait son emploi avec la plus +grande conviction, et que, pour imiter le rugissement des sauvages, il +n'y en avait pas comme lui. Ou avait-il appris? Je l'ignore. Toujours +est-il que ces grands rugissements de sauvage qu'il allait chercher dans +le fond de sa gorge, en agitant sa forte criniere rouge, auraient fait +fremir les plus braves. Moi-meme, Robinson, j'en avais quelquefois le +coeur bouleverse, et j'etais oblige de lui dire a voix basse: "Pas si +fort, Rouget, tu me fais peur." + +Malheureusement, si Rouget imitait le cri des sauvages tres bien, il +savait encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue et jurer le +nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant, j'appris a faire comme lui, et un +jour, en pleine table, un formidable juron m'echappa je ne sais comment. +Consternation generale! "Qui t'a appris cela? Ou l'as-tu entendu?" Ce +fut un evenement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une +maison de correction; mon grand frere l'abbe dit qu'avant toute chose on +devait m'envoyer a confesse, puisque j'avais l'age de raison. On me mena +a confesse. Grande affaire! Il fallait ramasser dans tous les coins de +ma conscience un tas de vieux peches qui trainaient la depuis sept ans. +Je ne dormis pas de deux nuits; c'est qu'il y en avait toute une paneree +de ces diables de peches; j'avais mis les plus petits dessus, mais c'est +egal, les autres se voyaient, et lorsque, agenouille dans la petite +armoire de chene, il fallut montrer tout cela au cure de Recollets, je +crus que je mourrais de peur et de confusion... + +Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget; je savais maintenant, +c'est saint Paul qui l'a dit et le cure des Recollets me le repeta, que +le demon rode eternellement autour de nous comme un lion, _quaerens quem +devoret_. Oh! ce _quaerens quem devoret_, quelle impression il me fit! +Je savais aussi que cet intrigant de Lucifer prend tous les visages +qu'il veut pour vous tenter; et vous ne m'auriez pas ote de l'idee qu'il +s'etait cache dans la peau de Rouget pour m'apprendre a jurer le nom de +Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant a la fabrique, fut d'avertir +Vendredi qu'il eut a rester chez lui dorenavant. Infortune Vendredi! +Cet ukase lui creva le coeur, mais il s'y conforma sans une plainte. +Quelquefois je l'apercevais debout, sur la porte de la loge, du cote +des ateliers; il se tenait la tristement; et lorsqu'il voyait que je le +regardais, le malheureux poussait pour m'attendrir les plus effroyables +rugissements, en agitant sa criniere flamboyante; mais plus il +rugissait, plus je me tenais loin. Je trouvais qu'il ressemblait au +fameux lion _quaerens_. Je lui criais: "Va-t'en! tu me fais horreur." + +Rouget s'obstina a rugir ainsi pendant quelques jours; puis, un matin, +son pere, fatigue de ses rugissements a domicile, l'envoya rugir en +apprentissage, et je ne le revis plus. + +Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout +juste vers ce temps-la, l'oncle Baptiste se degouta subitement de son +perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaca Vendredi. Je l'installai +dans une belle cage au fond de ma residence d'hiver; et me voila, +plus Crusoe que jamais, passant mes journees en tete-a-tete avec cet +interessant volatile et cherchant a lui faire dire: "Robinson, mon +pauvre Robinson!" Comprenez-vous cela? Ce perroquet, que l'oncle +Baptiste m'avait donne pour se debarrasser de son eternel bavardage, +s'obstina a ne pas parler des qu'il fut a moi.... Pas plus "mon pauvre +Robinson" qu'autre chose; jamais je n'en pus rien tirer. Malgre cela, je +l'aimais beaucoup et j'en avais le plus grand soin. + +Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austere solitude, +lorsqu'un matin il m'arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce +jour-la, j'avais quitte ma cabane de bonne heure et je faisais, arme +jusqu'aux dents, un voyage d'exploration a travers mon ile.... Tout a +coup, je vis venir de mon cote un groupe de trois ou quatre personnes, +qui parlaient a voix tres haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu! +des hommes dans mon ile! Je n'eus que le temps de me jeter derriere un +bouquet de lauriers-roses, et a plat ventre, s'il vous plait.... Les +hommes passerent pres de moi sans me voir.... Je crus distinguer la voix +du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu; mais, c'est egal, des +qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis a distance +pour voir ce que tout cela deviendrait.... + +Ces etrangers resterent longtemps dans mon ile.... Ils la visiterent +d'un bout a l'autre dans tous ses details. Je les vis entrer dans mes +grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur de mes oceans. De +temps en temps ils s'arretaient et remuaient la tete. Toute ma crainte +etait qu'ils ne vinssent a decouvrir mes residences.... Que serais-je +devenu, grand Dieu! Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une +demi-heure, les hommes se retirerent sans se douter seulement que l'ile +etait habitee. Des qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans +une de mes cabanes, et passai la le reste du jour a me demander quels +etaient ces hommes et ce qu'ils etaient venus faire. + +J'allais le savoir bientot. + +Le soir, a souper, M. Eyssette nous annonca solennellement que la +fabrique etait vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour +Lyon, ou nous allions demeurer desormais. + +Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique +vendue!... Eh bien, et mon ile, mes grottes, mes cabanes? + +Helas! l'ile, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu; il +fallait tout quitter, Dieu, que je pleurais!... + +Pendant un mois, tandis qu'a la maison on emballait les glaces, la +vaisselle, je me promenais triste et seul dans ma chere fabrique. Je +n'avais plus le coeur a jouer, vous pensez... oh! non... J'allais +m'asseoir dans tous les coins, et regardant les objets autour de moi, je +leur parlais comme a des personnes; je disais aux platanes: "Adieu, mes +chers amis!" et aux bassins: "C'est fini, nous ne nous verrons plus!" Il +y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont les belles fleurs +rouges s'epanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant: "Donne-moi +une de tes fleurs." Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine, en +souvenir de lui. J'etais tres malheureux. + +Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient +sourire: d'abord la pensee de monter sur un navire, puis la permission +qu'on m'avait donnee d'emporter mon perroquet avec moi. Je me disais que +Robinson avait quitte son ile dans des conditions a peu pres semblables, +et cela me donnait du courage. + +Enfin, le jour du depart arriva. M. Eyssette etait deja a Lyon depuis +une semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles. Je partis +donc en compagnie de Jacques, de ma mere et de la vieille Annou. Mon +grand frere l'abbe ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu'a la +diligence de Beaucaire, et aussi le concierge Colombe nous accompagna. +C'est lui qui marchait devant en poussant une enorme brouette chargee +de malles. Derriere venait mon frere l'abbe, donnant le bras a Mme +Eyssette. + +Mon pauvre abbe, que je ne devais plus revoir! + +La vieille Annou marchait ensuite, flanquee d'un enorme parapluie +bleu et de Jacques, qui etait bien content d'aller a Lyon, mais qui +sanglotait tout de meme.... Enfin, a la queue de la colonne venait +Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant +a chaque pas du cote de sa chere fabrique. + +A mesure que la caravane s'eloignait, l'arbre aux grenades se haussait +tant qu'il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore +une fois.... Les platanes agitaient leurs branches en signe d'adieu.... +Daniel Eyssette, tres emu, leur envoyait des baisers a tous, furtivement +et du bout des doigts. + +Je quittai mon ile le 30 septembre 18.... + + + +II + +LES BABAROTTES[1] + +[Footnote 1: Nom donne dans le Midi a ces gros insectes noirs que +l'Academie appelle des "blattes" et les gens du Nord des "cafards".] + +O choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissee! Il me +semble que c'est hier, ce voyage sur le Rhone. Je vois encore le bateau, +ses passagers, son equipage; j'entends le bruit des roues et le +sifflet de la machine. Le capitaine s'appelait Genies, le maitre coq +Montelimart. On n'oublie pas ces choses-la. + +La traversee dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont, +descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps, +j'allais me mettre a la pointe extreme du navire, pres de l'ancre. Il y +avait la une grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans les villes: je +m'asseyais a cote de cette cloche, parmi des tas de cordes; je posais la +cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhone etait si +large qu'on voyait a peine ses rives. Moi, je l'aurais voulu encore +plus large, et qu'il se fut appele: la mer! Le ciel riait, l'onde etait +verte. De grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers, +gueant le fleuve a dos de mules, passaient pres de nous en chantant. +Parfois, le bateau longeait quelque ile bien touffue, couverte de joncs +et de saules. "Oh! une ile deserte!" me disais-je dans moi-meme; et je +la devorais des yeux.... + +Vers la fin du troisieme jour, je crus que nous allions avoir un grain. +Le ciel s'etait assombri subitement; un brouillard epais dansait sur le +fleuve; a l'avant du navire on avait allume une grosse lanterne, et, ma +foi, en presence de tous ces symptomes, je commencais a etre emu.... A +ce moment, quelqu'un dit pres de moi: "Voila Lyon!" En meme temps la +grosse cloche se mit a sonner. C'etait Lyon. + +Confusement, dans le brouillard, je vis des lumieres briller sur l'une +et sur l'autre rive; nous passames sous un pont, puis sous un autre. +A chaque fois l'enorme tuyau de la cheminee se courbait en deux et +crachait des torrents d'une fumee noire qui faisait tousser.... Sur le +bateau, c'etait un remue-menage effroyable. Les passagers cherchaient +leurs malles; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans +l'ombre. Il pleuvait.... + +Je me hatai de rejoindre ma mere; Jacques et la vieille Annou qui +etaient a l'autre bout du bateau, et nous voila tous les quatre, serres +les uns contre les autres, sous le grand parapluie d'Annou, tandis +que le bateau se rangeait au long des quais et que le debarquement +commencait. + +En verite, si M. Eyssette n'etait pas venu nous tirer de la, je crois +que nous n'en serions jamais sortis. Il arriva vers nous, a tatons, +en criant: "Qui vive! qui vive!" A ce "qui vive!" bien connu, nous +repondimes: "amis!" tous les quatre a la fois avec un bonheur, un +soulagement inexprimable.... M. Eyssette nous embrassa lestement, prit +mon frere d'une main, moi de l'autre, dit aux femmes: "Suivez-moi!" et +en route.... Ah! c'etait un homme. + +Nous avancions avec peine; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque +pas, on se heurtait contre des caisses.... Tout a coup, du bout du +navire, une voix stridente, eploree, arrive jusqu'a nous: "Robinson! +Robinson!" disait la voix. + +"Ah! mon Dieu!" m'ecriai-je; et j'essayai de degager ma main de celle de +mon pere; lui, croyant que j'avais glisse, me serra plus fort. + +La voix reprit, plus stridente encore, et plus eploree: "Robinson! mon +pauvre Robinson!" Je fis un nouvel effort pour degager ma main. "Mon +perroquet, criai-je, mon perroquet!" + +--Il parle donc maintenant? dit Jacques. + +S'il parlait, je crois bien; on l'entendait d'une lieue. Dans mon +trouble, je l'avais oublie; la-bas, tout au bout du navire, pres de +l'ancre, et c'est de la qu'il m'appelait, en criant de toutes ses +forces: "Robinson! Robinson! mon pauvre Robinson!" + +Malheureusement nous etions loin; le capitaine criait: "Depechons-nous." + +"Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux, +rien ne s'egare." Et la-dessus, malgre mes larmes, il m'entraina. +Pecaire! le lendemain on l'envoya chercher et on ne le trouva pas.... +Jugez de mon desespoir: plus de Vendredi! plus de perroquet! Robinson +n'etait plus possible. Le moyen, d'ailleurs, avec la meilleure volonte +du monde, de se forger une ile deserte, a un quatrieme etage, dans une +maison sale et humide, rue Lanterne? + +Oh! l'horrible maison! Je la verrai toute ma vie: l'escalier etait +gluant; la cour ressemblait a un puits; le concierge, un cordonnier, +avait son echoppe contre la pompe.... C'etait hideux. + +Le soir de notre arrivee, la vieille Annou, en s'installant dans sa +cuisine, poussa un cri de detresse: + +"Les babarottes! les babarottes!" + +Nous accourumes. Quel spectacle!... La cuisine etait pleine de ces +vilaines betes; il y en avait sur la credence, au long des murs, dans +les tiroirs, sur la cheminee, dans le buffet, partout. Sans le vouloir, +on en ecrasait. Pouah! Annou en avait deja tue beaucoup; mais plus elle +en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l'evier, on +boucha le trou de l'evier; mais le lendemain soir elles revinrent par un +autre endroit, on ne sait d'ou. Il fallut avoir un chat expres pour +les tuer, et toutes les nuits c'etait dans la cuisine une effroyable +boucherie. + +Les babarottes me firent hair Lyon des le premier soir. Le lendemain, ce +fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles; les heures des +repas etaient changees.... Les pains n'avaient pas la meme forme que +chez nous. On les appelait des "couronnes". En voila un nom! + +Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une _carbonade_, +l'etalier lui riait au nez; il ne savait pas ce que c'etait une +"carbonade", ce sauvage!... Ah! je me suis bien ennuye. + +Le dimanche, pour nous egayer un peu, nous allions nous promener en +famille sur les quais du Rhone, avec des parapluies. Instinctivement +nous nous dirigions toujours vers le Midi, du cote de Perrache. "Il me +semble que cela nous rapproche du pays", disait ma mere, qui languissait +encore plus que moi.... Ces promenades de famille etaient lugubres. M. +Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais +toujours derriere; je ne sais pas pourquoi, j'avais honte d'etre dans la +rue, sans doute parce que nous etions pauvres. + +Au bout d'un mois, la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la +tuaient; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait +ma mere a la passion, ne pouvait pas se decider a nous quitter. Elle +suppliait qu'on la gardat, promettant de ne pas mourir. Il fallut +l'embarquer de force. Arrivee dans le Midi, elle s'y maria de desespoir. + +Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le +comble de la misere.... La femme du concierge montait faire le gros +ouvrage; ma mere, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains +blanches que j'aimais tant embrasser; quant aux provisions, c'est +Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en +lui disant: "Tu acheteras ca et ca"; et il achetait ca et ca tres bien, +toujours en pleurant, par exemple. + +Pauvre Jacques! il n'etait pas heureux, lui non plus. M. Eyssette, de +le voir eternellement la larme a l'oeil, avait fini par le prendre +en grippe et l'abreuvait de taloches.... On entendait tout le jour: +"Jacques, tu es un butor! Jacques, tu es un ane!" Le fait est que, +lorsque son pere etait la, le malheureux Jacques perdait tous ses +moyens. Les efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes le rendaient +laid. M. Eyssette lui portait malheur. Ecoutez la scene de la cruche: + +Un soir, au moment de se mettre a table, on s'apercoit qu'il n'y a plus +une goutte d'eau dans la maison. + +"Si vous voulez, j'irai en chercher", dit ce bon enfant de Jacques. + +Et le voila qui prend la cruche, une grosse cruche de gres. + +M. Eyssette hausse les epaules: + +"Si c'est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassee, c'est sur. + +--Tu entends, Jacques,--c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix +tranquille,--tu entends, ne la casse pas, fais bien attention." + +M. Eyssette reprend: + +"Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de +meme." + +Ici, la voix eploree de Jacques: + +"Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse? + +--Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras", repond +M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de replique. + +Jacques ne replique pas; il prend la cruche d'une main fievreuse et sort +brusquement avec l'air de dire: + +"Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir." + +Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme +Eyssette commence a se tourmenter: + +"Pourvu qu'il ne lui soit rien arrive! + +--Parbleu! que veux-tu qu'il lui soit arrive? dit M. Eyssette d'un ton +bourru. Il a casse la cruche et n'ose plus rentrer." + +Mais tout en disant cela--avec son air bourru, c'etait le meilleur homme +du monde--, il se leve et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que +Jacques etait devenu. Il n'a pas loin a aller; Jacques est debout sur +le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, petrifie. En +voyant M. Eyssette, il palit, et d'une voix navrante et faible, oh! si +faible: "Je l'ai cassee", dit-il.... Il l'avait cassee!... + +Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela "la scene de +la cruche". + +Il y avait environ deux mois que nous etions a Lyon, lorsque nos parents +songerent a nos etudes. Mon pere aurait bien voulu nous mettre au +college, mais c'etait trop cher. "Si nous les envoyions dans une +manecanterie? dit Mme Eyssette; il parait que les enfants y sont bien." +Cette idee sourit a mon pere, et comme Saint-Nizier etait l'eglise la +plus proche, on nous envoya a la manecanterie de Saint-Nizier. + +C'etait tres amusant, la manecanterie! Au lieu de nous bourrer la +tete de grec et de latin comme dans les autres institutions, on nous +apprenait a servir la messe du grand et du petit cote, a chanter les +antiennes, a faire des genuflexions, a encenser elegamment, ce qui est +tres difficile. Il y avait bien par-ci par-la, quelques heures dans le +jour consacrees aux declinaisons et a l'_Epitome_ mais ceci n'etait +qu'accessoire. Avant tout, nous etions la pour le service de l'eglise. +Au moins une fois par semaine, l'abbe Micou nous disait entre deux +prises et d'un air solennel: "Demain, messieurs, pas de classe du matin! +Nous sommes d'enterrement." + +Nous etions d'enterrement. Quel bonheur! Puis c'etaient des baptemes, +des mariages, une visite de monseigneur, le viatique qu'on portait a +un malade. Oh! le viatique! comme on etait fier quand on pouvait +l'accompagner!... Sous un petit dais de velours rouge, marchait le +pretre, portant l'hostie et les saintes huiles. Deux enfants de choeur +soutenaient le dais, deux autres, l'escortaient avec de gros falots +dores. Un cinquieme marchait devant, en agitant une crecelle. +D'ordinaire, c'etaient mes fonctions,... Sur le passage du viatique, les +hommes se decouvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant +un poste, la sentinelle criait: "Aux armes!" les soldats accouraient +et se mettaient en rang. "Presentez... armes! genou terre!" disait +l'officier.... Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs. +J'agitais ma crecelle par trois fois, comme au _Sanctus_, et nous +passions. C'etait tres amusant la manecanterie. + +Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet +d'ecclesiastique: une soutane noire avec une longue queue, une aube, un +surplis a grandes manches roides d'empois, des bas de soie noire, deux +calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bordes de +petites perles blanches, tout ce qu'il fallait. + +Il parait que ce costume m'allait tres bien: + +"Il est a croquer la-dessous", disait Mme Eyssette. Malheureusement +j'etais tres petit, et cela me desesperait. Figurez-vous que, meme en +me haussant, je ne montais guere plus haut que les bas blancs de M. +Caduffe, notre suisse, et puis si frele! Une fois, a la messe, en +changeant les Evangiles de place, le gros livre etait si lourd qu'il +m'entraina. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le +pupitre fut brise, le service interrompu. C'etait un jour de Pentecote. +Quel scandale!... A part ces legers inconvenients de ma petite taille, +j'etais tres content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant, +Jacques et moi, nous nous disions: "En somme, c'est tres amusant la +manecanterie." Par malheur, nous n'y restames pas longtemps. Un ami de +la famille, recteur d'universite dans le Midi, ecrivit un jour a mon +pere que s'il voulait une bourse d'externe au college de Lyon pour un de +ses fils, on pourrait lui en avoir une. + +"Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette. + +--Et Jacques? dit ma mere. + +--Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera tres utile. D'ailleurs, +je m'apercois qu'il a du gout pour le commerce. Nous en ferons un +negociant." + +De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que +Jacques avait du gout pour le commerce. En ce temps-la, le pauvre garcon +n'avait du gout que pour les larmes, et si on l'avait consulte.... Mais +on ne le consulta pas, ni moi non plus. + +Ce qui me frappa d'abord, a mon arrivee au college, c'est que j'etais +le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de +blouses; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_ comme on dit. +Moi, j'en avais une, une petite blouse, j'avais l'air d'un gone.... +Quand j'entrai dans la classe; les eleves ricanerent. On disait: "Tiens! +il a une blouse!" Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit +en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des +levres, d'un air meprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom; il disait +toujours: "He! vous, la-bas, le petit Chose!" Je lui avais dit pourtant +plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te.... A la fin, mes +camarades me surnommerent "le petit Chose", et le surnom me resta.... + +Ce n'etait pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres +enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des +encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnes, des livres +neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres etaient de +vieux bouquins achetes sur les quais, moisis, fanes, sentant le rance; +les couvertures etaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait +des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec +du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop +de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une +infinite de poches, tres commode, mais toujours trop de colle. Le besoin +de coller et de cartonner etait devenu chez Jacques une manie comme le +besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits +pots de colle et, des qu'il pouvait s'echapper du magasin un moment, il +collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets +en ville, ecrivait sous la dictee, allait aux provisions--le commerce +enfin. + +Quant a moi, j'avais compris que lorsqu'on est boursier, qu'on porte une +blouse, qu'on s'appelle "le petit Chose", il faut travailler deux fois +plus que les autres pour etre leur egal, et ma foi! Le petit Chose se +mit a travailler de tout son courage. + +Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu, +assis a sa table de travail, les jambes enveloppees d'une couverture. +Au-dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait +M. Eyssette qui dictait. + +"J'ai recu votre honoree du 8 courant." + +Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait: + +"J'ai recu votre honoree du 8 courant." + +De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement: c'etait +Mme Eyssette qui entrait. Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe +des pieds: Chut!... + +"Tu travailles? lui disait-elle tout bas. + +--Oui, mere. + +--Tu n'as pas froid? + +--Oh! non!" + +Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire. + +Alors, Mme Eyssette s'asseyait aupres de lui, avec son tricot, et +restait la de longues heures, comptant ses mailles a voix basse, avec un +gros soupir de temps en temps. + +Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours a ce cher pays qu'elle +n'esperait plus revoir.... Helas! pour notre malheur, pour notre malheur +a tous, elle allait le revoir bientot.... + + + +III + +IL EST MORT! PRIEZ POUR LUI! + +C'etait un lundi du mois de juillet. + +Ce jour-la, en sortant du college, je m'etais laisse entrainer a faire +une partie de barres, et lorsque je me decidai a rentrer a la maison, il +etait beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux +a la rue Lanterne, je courus sans m'arreter, mes livres a la ceinture, +ma casquette entre les dents. Toutefois, comme j'avais une peur +effroyable de mon pere, je repris haleine une minute dans l'escalier, +juste le temps d'inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur +quoi, je sonnai bravement. + +Ce fut M. Eyssette lui-meme qui vint m'ouvrir. "Comme tu viens tard!" me +dit-il. Je commencais a debiter mon mensonge en tremblant; mais le +cher homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa poitrine, il +m'embrassa longuement et silencieusement. + +Moi qui m'attendais pour le moins a une verte semonce, cet accueil me +surprit. Ma premiere idee fut que nous avions le cure de Saint-Nizier +a diner; je savais par experience qu'on ne nous grondait jamais ces +jours-la. Mais en entrant dans la salle a manger, je vis tout de suite +que je m'etais trompe. Il n'y avait que deux couverts sur la table, +celui de mon pere et le mien. + +"Et ma mere? Et Jacques?" demandai-je, etonne. + +M. Eyssette me repondit d'une voix douce qui ne lui etait pas +habituelle: + +"Ta mere et Jacques sont partis, Daniel; ton frere l'abbe est bien +malade." + +Puis, voyant que j'etais devenu tout pale, il ajouta presque gaiement +pour me rassurer: + +"Quand je dis bien malade, c'est une facon de parler: on nous a ecrit +que l'abbe etait au lit; tu connais ta mere, elle a voulu partir, et je +lui ai donne Jacques pour l'accompagner. En somme, ce ne sera rien!... +Et maintenant mets-toi la et mangeons; je meurs de faim." + +Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le coeur serre et toutes les +peines du monde a retenir mes larmes, en pensant que mon grand frere +l'abbe etait bien malade. Nous dinames tristement en face l'un de +l'autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait a grands coups, +puis s'arretait subitement et songeait.... Pour moi, immobile au bout +de la table et comme frappe de stupeur, je me rappelais les belles +histoires que l'abbe me contait lorsqu'il venait a la fabrique. Je le +voyais retroussant bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je +me souvenais aussi du jour de sa premiere messe, ou toute la famille +assistait, comme il etait beau lorsqu'il se tournait vers nous, les bras +ouverts, disant _Dominus vobiscum_ d'une voix si douce que Mme Eyssette +en pleurait de joie!... Maintenant je me le figurais la-bas, couche, +malade (oh! bien malade; quelque chose me le disait), et ce qui +redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une voix que +j'entendais me crier au fond du coeur: "Dieu te punit, c'est ta faute! +il fallait rentrer tout droit! Il fallait ne pas mentir!" Et plein de +cette effroyable pensee que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son +frere, le petit Chose se desesperait en lui-meme, disant: "Jamais, non! +jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du college." + +Le repas termine, on alluma la lampe, et la veillee commenca. Sur la +nappe, au milieu des debris du dessert, M. Eyssette avait pose ses gros +livres de commerce et faisait ses comptes a haute voix. Finet, le chat +des babarottes, miaulait tristement en rodant autour de la table...; +moi, j'avais ouvert la fenetre et je m'y etais accoude.... + +Il faisait nuit, l'air etait lourd.... On entendait les gens d'en bas +rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyasse +battre dans le lointain.... J'etais la depuis quelques instants, pensant +a des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un +violent coup de sonnette m'arracha de ma croisee brusquement. Je +regardai mon pere avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le +frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir. Ce coup de +sonnette lui avait fait peur, a lui aussi. + +"On sonne! me dit-il presque a voix basse. + +--Restez, pere! j'y vais." Et je m'elancai vers la porte. + +Un homme etait debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre, me +tendant quelque chose que j'hesitais a prendre. + +"C'est une depeche, dit-il. + +--Une depeche, grand Dieu! pour quoi faire?" + +Je la pris en frissonnant, et deja je repoussais la porte; mais l'homme +la retint avec son pied et me dit froidement: + +"Il faut signer." + +Il fallait signer! Je ne savais pas: c'etait la premiere depeche que je +recevais. + +"Qui est la, Daniel?" me cria M. Eyssette; sa voix tremblait. + +Je repondis: + +"Rien! c'est un pauvre...." Et, faisant signe a l'homme de m'attendre, +je courus a ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre, a tatons, puis +je revins. + +L'homme dit: + +"Signez la." + +Le petit Chose signa d'une main tremblante, a la lueur des lampes de +l'escalier; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la depeche +cachee sous sa blouse. + +Oh! oui, je te tenais cachee sous ma blouse, depeche de malheur! Je ne +voulais pas que M. Eyssette te vit; car d'avance je savais que tu venais +nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne +m'appris rien de nouveau, entends-tu, depeche! Tu ne m'appris rien que +mon coeur n'eut deja devine. + +"C'etait un pauvre?" me dit mon pere en me regardant. + +Je repondis sans rougir: "C'etait un pauvre"; et pour detourner les +soupcons, je repris ma place a la croisee. + +J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas, +serrant contre ma poitrine ce papier qui me brulait. + +Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me +disais: "Qu'en sais-tu? c'est peut-etre une bonne nouvelle. Peut-etre on +ecrit qu'il est gueri...." Mais, au fond, je sentais bien que ce n'etait +pas vrai, que je me mentais a moi-meme, que la depeche ne dirait pas +qu'il etait gueri. + +Enfin, je me decidai a passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois +a quoi m'en tenir. Je sortis de la salle a manger, lentement, sans +avoir l'air; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidite +fievreuse, j'allumai ma lampe! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant +cette depeche de mort! Et de quelles larmes brulantes je l'arrosai, +lorsque je l'eus ouverte!... Je la relus vingt fois, esperant toujours +m'etre trompe; mais, pauvre de moi! j'eus beau la lire et la relire, et +la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que +ce qu'elle avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait: + + "Il est mort! Priez pour lui!" + +Combien de temps je restai la, debout, pleurant devant cette depeche +ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que mes yeux me cuisaient +beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage +longuement. Puis, je rentrai dans la salle a manger, tenant dans ma +petite main crispee la depeche trois fois maudite. + +Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer +l'horrible nouvelle a mon pere, et quel ridicule enfantillage m'avait +pousse a la garder pour moi seul? Un peu plus tot, un peu plus tard, +est-ce qu'il ne l'aurait pas su? Quelle folie! Au moins, si j'etais alle +droit a lui lorsque la depeche etait arrivee, nous l'aurions ouverte +ensemble; a present, tout serait dit. + +Or, tandis que je me parlais a moi-meme, je m'approchai de la table et +je vins m'asseoir a cote de M. Eyssette, juste a cote de lui. Le pauvre +homme avait ferme ses livres et, de la barbe de sa plume, s'amusait a +chatouiller le museau blanc de Finet. Cela me serrait le coeur qu'il +s'amusat ainsi. Je voyais sa bonne figure que la lampe eclairait a demi, +s'animer et rire par moments; et j'avais envie de lui dire: "Oh! non, ne +riez pas; je vous en prie." + +Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec ma depeche a la main, +M. Eyssette leva la tete. Nos regards se rencontrerent, et je ne sais +pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se decomposa +tout a coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une +voix a fendre l'ame: "Il est mort, n'est-ce pas?" que la depeche glissa +de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous +pleurames longuement, eperdus, dans les bras l'un de l'autre, tandis +qu'a nos pieds Finet jouait avec la depeche, l'horrible depeche de mort, +cause de toutes nos larmes. + +Ecoutez, je ne mens pas: voila longtemps que ces choses se sont passees, +voila longtemps qu'il dort dans la terre, mon cher abbe que j'aimais +tant; eh bien, encore aujourd'hui, quand je recois une depeche, je ne +peux pas l'ouvrir sans un frisson de terreur. Il me semble que je vais +lire qu'_il est mort_, et qu'il faut _prier pour lui_! + + + +IV + +LE CAHIER ROUGE + +On trouve dans les vieux missels de naives enluminures, ou la Dame des +sept douleurs est representee ayant sur chacune de ses joues une grande +ride profonde, cicatrice divine que l'artiste a mise la pour nous dire: +"Regardez comme elle a pleure!..." Cette ride--la ride des larmes--, je +jure que je l'ai vue sur le visage amaigri de Mme Eyssette, lorsqu'elle +revint a Lyon, apres avoir enterre son fils. + +Pauvre mere, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses robes +furent toujours noires, son visage toujours desole. Dans ses vetements +comme dans son coeur, elle prit le grand deuil, et ne le quitta +jamais... Du reste, rien de change dans la maison Eyssette; ce fut un +peu plus lugubre, voila tout. Le cure de Saint-Nizier dit quelques +messes pour le repos de l'ame de l'abbe. On tailla deux vetements noirs +pour les enfants dans une vieille rouliere de leur pere, et la vie, la +triste vie recommenca. + +Il y avait deja quelque temps que notre cher abbe etait mort, lorsqu'un +soir, a l'heure de nous coucher, je fus tres etonne de voir Jacques +fermer notre chambre a double tour, boucher soigneusement les rainures +de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d'un grand air de solennite +et de mystere. + +Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier +changement s'etait opere dans les habitudes de l'ami Jacques. D'abord, +ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou +presque plus; puis, son fol amour du cartonnage lui avait a peu pres +passe. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en +temps, mais ce n'etait plus avec le meme entrain; maintenant, si vous +aviez besoin d'un cartable, il fallait vous mettre a genoux pour +l'obtenir.... Des choses incroyables! un carton a chapeaux que Mme +Eyssette avait commande etait sur le chantier depuis huit jours.... A la +maison, on ne s'apercevait de rien; mais moi, je voyais bien que Jacques +avait quelque chose. Plusieurs fois, je l'avais surpris dans le magasin, +parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas; je +l'entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter a bas du +lit et marcher a grands pas dans la chambre... tout cela n'etait pas +naturel et me faisait peur quand j'y songeais. Il me semblait que +Jacques allait devenir fou. + +Ce soir-la, quand je le vis fermer a double tour la porte de notre +chambre, cette idee de folie me revint dans la tete et j'eus un +mouvement d'effroi: mon pauvre Jacques! lui, ne s'en apercut pas, et +prenant gravement une de mes mains dans les siennes: + +"Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut me +jurer que tu n'en parleras jamais." + +Je compris tout de suite que Jacques n'etait pas fou. Je repondis sans +hesiter: + +"Je te le jure, Jacques. + +--Eh bien, tu ne sais pas?... chut!... Je fais un poeme, un grand poeme. + +--Un poeme, Jacques! tu fais un poeme, toi!" + +Pour toute reponse, Jacques tira de dessous sa veste un enorme cahier +rouge qu'il avait cartonne lui-meme, et en tete duquel il avait ecrit de +sa plus belle main: + + RELIGION! RELIGION! Poeme en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES) + +C'etait si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela?... +Jacques, mon frere Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des +sanglots et des petits pots de colle, faisait: _Religion! Religion!_ +poeme en douze chants. + +Et personne ne s'en doutait! et on continuait a l'envoyer chez les +marchands d'herbes avec un panier sous le bras! et son pere lui criait +plus que jamais: "Jacques, tu es un ane!..." + +Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques)! comme je vous aurais saute au cou +de bon coeur, si j'avais ose. Mais je n'osai pas... Songez donc!... +_Religion! Religion!_ poeme en douze chants!... Pourtant la verite +m'oblige a dire que ce poeme en douze chants etait loin d'etre termine. +Je crois meme qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers +vers du premier chant; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la mise +en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait +Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: "Maintenant que j'ai mes +quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de +temps[2]." + +Ce reste qui n'etait rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette +(Jacques) n'en put venir a bout... Que voulez-vous? les poemes ont leurs +destinees; il parait que la destinee de _Religion! Religion!_ poeme en +douze chants, etait de ne pas etre en douze chants du tout. Le poete eut +beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers. +C'etait fatal. A la fin, le malheureux garcon, impatiente, envoya son +poeme au diable et congedia la Muse (on disait encore la Muse en ce +temps-la). Le jour meme, ses sanglots le reprirent et les petits pots de +colle reparurent devant le feu... Et le cahier rouge?... Oh! le cahier +rouge, il avait sa destinee aussi, celui-la. + +[Footnote 2: Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai +vus ce soir-la, moules en belle ronde, a la premiere page du cahier +rouge: + + _Religion! Religion!_ + Mot sublime! Mystere! + Voix touchante et solitaire. + Compassion! Compassion! + +Ne riez pas, cela lui avait coute beaucoup de mal.] + +Jacques me dit: "Je te le donne, mets-y ce que tu voudras." Savez-vous +ce que j'y mis, moi?.. Mes poesies, parbleu! les poesies du petit Chose. +Jacques m'avait donne son mal. + +Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose +est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambee franchir +quatre ou cinq annees de sa vie. J'ai hate d'arriver a un certain +printemps de 18..., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui +perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles. + +Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne +perdra rien a ne pas le connaitre. C'est toujours la meme chanson, des +larmes et de la misere! les affaires qui ne vont pas, des loyers en +retard, des creanciers qui font des scenes, les diamants de la mere +vendus, l'argenterie au mont-de-piete, les draps de lit qui ont des +trous, les pantalons qui ont des pieces; des privations de toutes +sortes, des humiliations de tous les jours, l'eternel "comment +ferons-nous demain?" le coup de sonnette insolent des huissiers, le +concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les +protets, et puis... et puis... + +Nous voila donc en 18... + +Cette annee-la, le petit Chose achevait sa philosophie. + +C'etait, si j'ai bonne memoire; un jeune garcon tres pretentieux, se +prenant tout a fait au serieux comme philosophe et aussi comme poete; du +reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton. + +Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait a aller +en classe, M. Eyssette pere l'appela dans le magasin et, sitot qu'il le +vit entrer, lui fit de sa voix brutale: + +"Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au college." + +Ayant dit cela, M. Eyssette pere se mit a marcher a grands pas dans le +magasin, sans parler. Il paraissait tres emu, et le petit Chose aussi, +je vous assure... Apres un long moment de silence, M. Eyssette pere +reprit la parole: + +"Mon garcon, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle a t'apprendre, oh! +bien mauvaise... nous allons etre obliges de nous separer tous, voici +pourquoi." + +Ici, un grand sanglot, un sanglot dechirant retentit derriere la porte +entrebaillee. + +"Jacques, tu es un ane!" cria M. Eyssette sans se retourner, puis il +continua: + +"Quand nous sommes venus a Lyon, il y a six ans, ruines par les +revolutionnaires, j'esperais, a force de travail, arriver a reconstruire +notre fortune; mais le demon s'en mele! Je n'ai reussi qu'a nous +enfoncer jusqu'au cou dans les dettes et dans la misere... A present, +c'est fini, nous sommes embourbes... Pour sortir de la, nous n'avons +qu'un parti a prendre, maintenant que vous voila grandis: vendre le peu +qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre cote." + +Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette; +mais il etait tellement emu lui-meme qu'il ne se facha pas. Il fit +seulement signe a Daniel de fermer la porte, et, la porte fermee, il +reprit: + +"Voici donc ce que j'ai decide: jusqu'a nouvel ordre, ta mere va s'en +aller vivre dans le Midi, chez son frere, l'oncle Baptiste. Jacques +restera a Lyon; il a trouve un petit emploi au mont-de-piete. Moi, +j'entre commis voyageur a la Societe vinicole... Quant a toi, mon pauvre +enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie... Justement, je recois +une lettre du recteur qui te propose une place de maitre d'etude; tiens, +lis!" + +Le petit Chose prit la lettre. + +"D'apres ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps a +perdre. + +--Il faudrait partir demain. + +--C'est bien, je partirai..." + +La-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit a son pere d'une +main qui ne tremblait pas. C'etait un grand philosophe, comme vous +voyez. + +A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques +timidement derriere elle... Tous deux s'approcherent du petit Chose et +l'embrasserent en silence; depuis la veille ils etaient au courant de ce +qui se passait. + +"Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain +matin par le bateau." + +Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout +fut dit. + +On commencait a etre fait au malheur dans cette maison-la. + +Le lendemain de cette journee memorable, toute la famille accompagna le +petit Chose au bateau. Par une coincidence singuliere, c'etait le +meme bateau qui avait amene les Eyssettes a Lyon six ans auparavant. +Capitaine Genies, maitre coq Montelimart! Naturellement on se rappela le +parapluie d'Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres episodes +du debarquement... Ces souvenirs egayerent un peu ce triste depart, et +amenerent l'ombre d'un sourire sur les levres de Mme Eyssette. + +Tout a coup la cloche sonna. Il fallait partir. + +Le petit Chose, s'arrachant aux etreintes de ses amis, franchit +bravement la passerelle. + +"Sois serieux, lui cria son pere. + +--Ne sois pas malade", dit Mme Eyssette. + +Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop. + +Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le +dire, c'etait un grand philosophe, et positivement les philosophes ne +doivent pas s'attendrir... + +Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces cheres creatures qu'il +laissait derriere lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donne +volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair... Mais que +voulez-vous? La joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse +du voyage, l'orgueil de se sentir homme--homme libre, homme fait, +voyageant seul et gagnant sa vie--, tout cela grisait le petit Chose et +l'empechait de songer, comme il aurait du, aux trois etres cheris qui +sanglotaient la-bas, debout sur les quais du Rhone... + +Ah! ce n'etaient pas des philosophes, ces trois-la. D'un oeil anxieux et +plein de tendresse, ils suivaient la marche asthmatique du navire, +et son panache de fumee n'etait pas plus gros qu'une hirondelle a +l'horizon, qu'ils criaient encore: "Adieu! adieu!" en faisant des +signes. + +Pendant ce temps, monsieur le philosophe se promenait de long en large +sur le pont, les mains dans les poches, la tete au vent. Il sifflotait, +crachait tres loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la +manoeuvre, marchait des epaules comme un gros homme, se trouvait +charmant. Avant qu'on fut seulement a Vienne, il avait appris au maitre +coq Montelimart et a ses deux marmitons qu'il etait dans l'Universite +et qu'il y gagnait fort bien sa vie... Ces messieurs lui en firent +compliment. Cela le rendit tres fier. + +Une fois, en se promenant d'un bout a l'autre du navire, notre +philosophe heurta du pied, a l'avant, pres de la grosse cloche, un +paquet de cordes sur lequel, a six ans de la, Robinson Crusoe etait venu +s'asseoir pendant de longues heures, son perroquet entre les jambes. Ce +paquet de cordes le fit beaucoup rire et un peu rougir. + +"Que je devais etre ridicule, pensait-il, de trainer partout avec moi +cette grande cage peinte en bleu et ce perroquet fantastique..." + +Pauvre philosophe! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il +etait condamne a trainer ainsi ridiculement cette cage peinte en bleu, +couleur d'illusion, et ce perroquet vert, couleur d'esperance. + +Helas! a l'heure ou j'ecris ces lignes, le malheureux garcon la porte +encore, sa grande cage peinte en bleu. Seulement de jour en jour l'azur +des barreaux s'ecaille et le perroquet vert est aux trois quarts +deplume, pecaire! + +Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de +se rendre a l'Academie, ou logeait M. le recteur. + +Ce recteur, ami d'Eyssette pere, etait un grand beau vieux, alerte et +sec, n'ayant rien qui sentit le pedant, ni quoi que ce fut de semblable. +Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois, +quand on l'introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir +un geste de surprise. + +"Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit!" + +Le fait est que le petit Chose etait ridiculement petit; et puis l'air +si jeune, si mauviette. + +L'exclamation du recteur lui porta un coup terrible. + +"Ils ne vont pas vouloir de moi", pensa-t-il. Et tout son corps se mit a +trembler. + +Heureusement, comme s'il eut devine ce qui se passait dans cette pauvre +petite cervelle, le recteur reprit: + +"Approche ici, mon garcon... Nous allons donc faire de toi un maitre +d'etude... A ton age, avec cette taille et cette figure-la, le metier te +sera plus dur qu'a un autre... Mais enfin, puisqu'il le faut, puisqu'il +faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela +pour le mieux... En commencant, on ne te mettra pas dans une grande +baraque... Je vais t'envoyer dans un college communal, a quelques lieues +d'ici, a Sarlande, en pleine montagne... La tu feras ton apprentissage +d'homme, tu t'aguerriras au metier, tu grandiras, tu prendras de la +barbe; puis le poil venu, nous verrons!" + +Tout en parlant, M. le recteur ecrivait au principal du college de +Sarlande pour lui presenter son protege. La lettre terminee, il la remit +au petit Chose et l'engagea a partir le jour meme; la-dessus, il lui +donna quelques sages conseils et le congedia d'une tape amicale sur la +joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue. + +Voila mon petit Chose bien content. Quatre a quatre il degringole +l'escalier seculaire de l'Academie et s'en va d'une haleine retenir sa +place pour Sarlande. + +La diligence ne part que dans l'apres-midi; encore quatre heures a +attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil +sur l'esplanade et se montrer a ses compatriotes. Ce premier devoir +accompli, il songe a prendre quelque nourriture et se met en quete d'un +cabaret a portee de son escarcelle... Juste en face les casernes, il en +avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve: + +"Voici mon affaire", se dit-il. Et, apres quelques minutes +d'hesitation--c'est la premiere fois que le petit Chose entre dans un +restaurant--, il pousse resolument la porte. + +Le cabaret est desert pour le moment. Des murs peints a la chaux..., +quelques tables de chene... Dans un coin de longues cannes de +compagnons, a bouts de cuivre, ornees de rubans multicolores... Au +comptoir, un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal. + +"Hola! quelqu'un!" dit le petit Chose, en frappant de son poing ferme +sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes. + +Le gros homme du comptoir ne se reveille pas pour si peu; mais du fond +de l'arriere-boutique, la cabaretiere accourt... En voyant le nouveau +client que l'ange Hasard lui amene, elle pousse un grand cri: + +"Misericorde! monsieur Daniel! + +--Annou! ma vieille Annou!" repond le petit Chose. Et les voila dans les +bras l'un de l'autre. + +Eh! mon Dieu, oui, c'est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne des +Eyssette, maintenant cabaretiere, mere des compagnons, mariee a Jean +Peyrol, ce gros qui ronfle la-bas dans le comptoir... Et comme elle est +heureuse, si vous saviez, cette brave Annou, comme elle est heureuse de +revoir M. Daniel! Comme elle l'embrasse! comme elle l'etreint! comme +elle l'etouffe! + +Au milieu de ces effusions, l'homme du comptoir se reveille. + +Il s'etonne d'abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en +train de faire a ce jeune inconnu; mais quand on lui apprend que ce +jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient +rouge de plaisir et s'empresse autour de son illustre visiteur. + +"Avez-vous dejeune, monsieur Daniel? + +--Ma foi! non, mon bon Peyrol...; c'est precisement ce qui m'a fait +entrer ici." + +Justice divine!... M. Daniel n'a pas dejeune!... La vieille Annou court +a sa cuisine; Jean Peyrol se precipite a la cave,--une fiere cave, au +dire des compagnons. + +En un tour de main, le couvert est mis, la table est paree, le petit +Chose n'a qu'a s'asseoir et a fonctionner... A sa gauche, Annou lui +taille des mouillettes pour ses oeufs, des oeufs du matin, blancs, +cremeux, duvetes... A sa droite, Jean Peyrol lui verse un vieux +Chateau-Neuf-des-Papes, qui semble une poignee de rubis jetee au fond de +son verre... Le petit Chose est tres heureux, il boit comme un templier, +mange comme un hospitalier, et trouve encore moyen de raconter, entre +deux coups de dents, qu'il vient d'entrer dans l'Universite, ce qui le +met a meme de gagner honorablement sa vie. Il faut voir de quel air il +dit cela: _gagner honorablement sa vie!_--La vieille Annou s'en pame +d'admiration. + +L'enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple que +M. Daniel gagne sa vie, puisqu'il est en etat de la gagner. A l'age de +M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis deja quatre ou cinq +ans, et ne coutait plus un liard a la maison, au contraire... + +Bien entendu, le digne cabaretier garde ses reflexions pour lui seul. +Oser comparer Jean Peyrol a Daniel Eyssette!... Annou ne le souffrirait +pas. + +En attendant, le petit Chose va son train. Il parle, il boit, il mange, +il s'anime; ses yeux brillent, sa joue s'allume. Hola! maitre Peyrol, +qu'on aille chercher des verres! le petit Chose va trinquer... Jean +Peyrol apporte les verres et on trinque... d'abord a Mme Eyssette, +ensuite a M. Eyssette, puis a Jacques, a Daniel, a la vieille Annou, au +mari d'Annou, a l'Universite... a quoi encore?... + +Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du +passe couleur de deuil, de l'avenir couleur de rose. On se rappelle la +fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbe qu'on aimait tant... + +Tout a coup le petit Chose se leve pour partir... + +"Deja", dit tristement la vieille Annou. + +Le petit Chose s'excuse; il a quelqu'un de la ville a voir avant de s'en +aller, une visite tres importante... Quel dommage! on etait si bien!... +On avait tant de choses a se raconter encore!... Enfin, puisqu'il le +faut, puisque M. Daniel a quelqu'un de la ville a voir, ses amis du +_Tour de France_ ne veulent pas le retenir plus longtemps... "Bon +voyage, monsieur Daniel! Dieu vous conduise, notre cher maitre!" Et +jusqu'au milieu de la rue, Jean Peyrol et sa femme l'accompagnent de +leurs benedictions. + +Or, savez-vous quel est ce quelqu'un de la ville que le petit Chose veut +voir avant de partir? + +C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il a tant +pleuree!... c'est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous +les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour... Que +voulez-vous? + +Le coeur de l'homme a de ces faiblesses; il aime ce qu'il peut, meme du +bois, meme des pierres, meme une fabrique... D'ailleurs, l'histoire est +la pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit +la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son ile +deserte. + +Il n'est donc pas etonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose +fasse quelques pas. + +Deja les grands platanes, dont la tete empanachee regarde par-dessus les +maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers eux a toutes jambes. +De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme +pour se dire: voila Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour! + +Et lui se depeche, se depeche; mais, arrive devant la fabrique, il +s'arrete stupefait. + +De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de grenadier +qui depasse... Plus de fenetres, des lucarnes; plus d'ateliers, une +chapelle. Au-dessus de la porte, une grosse croix de gres rouge avec un +peu de latin autour!... + +O douleur! la fabrique n'est plus la fabrique; c'est un couvent de +carmelites, ou les hommes n'entrent jamais. + + + +V + +GAGNE TA VIE + +Sarlande est une petite ville des Cevennes, batie au fond d'une etroite +vallee que la montagne enserre de partout comme un grand mur. Quand le +soleil y donne, c'est une fournaise; quand la tramontane souffle, une +glaciere... + +Le soir de mon arrivee, la tramontane faisait rage depuis le matin; et +quoiqu'on fut au printemps, le petit Chose, perche sur le haut de la +diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu'au +coeur. + +Les rues etaient noires et desertes... Sur la place d'armes, quelques +personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large +devant le bureau mal eclaire. + +A peine descendu de mon imperiale, je me fis conduire au college, sans +perdre une minute. J'avais hate d'entrer en fonctions. + +Le college n'etait pas loin de la place; apres m'avoir fait traverser +deux ou trois larges rues silencieuses, l'homme qui portait ma malle +s'arreta devant une grande maison, ou tout semblait mort depuis des +annees. + +"C'est ici", dit-il, en soulevant l'enorme marteau de la porte... + +Le marteau retomba lourdement, lourdement... La porte s'ouvrit +d'elle-meme... Nous entrames. + +J'attendis un moment sous le porche, dans l'ombre. L'homme posa sa malle +par terre, je le payai, et il s'en alla bien vite... Derriere lui, +l'enorme porte se referma lourdement, lourdement... Bientot apres, un +portier somnolent, tenant a la main une grosse lanterne, s'approcha de +moi. + +"Vous etes sans doute un nouveau?" me dit-il d'un air endormi. + +Il me prenait pour un eleve... + +"Je ne suis pas un eleve du tout, je viens ici comme maitre d'etude; +conduisez-moi chez le principal..." + +Le portier parut surpris; il souleva sa casquette et m'engagea a entrer +une minute dans sa loge. Pour le quart d'heure, M. le principal etait a +l'eglise avec les enfants. On me menerait chez lui des que la priere du +soir serait terminee. + +Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard a moustaches +blondes degustait un verre d'eau-de-vie aux cotes d'une petite femme +maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflee jusqu'aux +oreilles dans un chale fane. + +"Qu'est-ce donc, monsieur Cassagne? demanda l'homme aux moustaches. + +--C'est le nouveau maitre d'etude, repondit le concierge en me +designant... Monsieur est si petit que je l'avais d'abord pris pour un +eleve. + +--Le fait est, dit l'homme aux moustaches, en me regardant par-dessus +son verre, que nous avons ici des eleves plus grands et meme plus ages +que monsieur.... Veillon l'aine, par exemple. + +--Et Crouzat, ajouta le concierge. + +--Et Soubeyrol...", fit la femme. + +La-dessus, ils se mirent a parler entre eux a voix basse, le nez dans +leur vilaine eau-de-vie et me devisageant du coin de l'oeil... Au-dehors +on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des eleves +recitant les litanies a la chapelle. + +Tout a coup une cloche sonna; un grand bruit de pas se fit dans les +vestibules. + +"La priere est finie, me dit M. Cassagne en se levant; montons chez le +principal." + +Il prit sa lanterne, et je le suivis. + +Le college me sembla immense... D'interminables corridors, de grands +porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvrage..., tout +cela vieux, noir, enfume... Le portier m'apprit qu'avant 89 la maison +etait une ecole de marine, et qu'elle avait compte jusqu'a huit cents +eleves, tous de la plus grande noblesse. + +Comme il achevait de me donner ces precieux renseignements, nous +arrivions devant le cabinet du principal... M. Cassagne poussa doucement +une double porte matelassee, et frappa deux fois contre la boiserie. + +Une voix repondit: "Entrez!" Nous entrames. + +C'etait un cabinet de travail tres vaste, a tapisserie verte. Tout au +fond, devant une longue table, le principal ecrivait a la lueur pale +d'une lampe dont l'abat-jour etait completement baisse. + +"Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voila +le nouveau maitre qui vient pour remplacer M. Serrieres. + +--C'est bien", fit le principal sans se deranger. + +Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la piece, +en tortillant mon chapeau entre mes doigts. + +Quand il eut fini d'ecrire, le principal se tourna vers moi, et je pus +examiner a mon aise sa petite face palotte et seche, eclairee par deux +yeux froids, sans couleur. Lui, de son cote, releva, pour mieux me voir, +l'abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon a son nez. + +"Mais c'est un enfant! s'ecria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que +veut-on que je fasse d'un enfant!" + +Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible; il se voyait deja +dans la rue, sans ressources... Il eut a peine la force de balbutier +deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction +qu'il avait pour lui. + +Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la deplia, la +relut encore, puis il finit par me dire que, grace a la recommandation +toute particuliere du recteur et a l'honorabilite de ma famille, il +consentait a me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fit +peur. Il entama ensuite de longues declamations sur la gravite de mes +nouveaux devoirs; mais je ne l'ecoutais plus. Pour moi, l'essentiel +etait qu'on ne me renvoyat pas; j'etais heureux, follement heureux. +J'aurais voulu que M. le principal eut mille mains et les lui embrasser +toutes. + +Un formidable bruit de ferraille m'arreta dans mes effusions. Je me +retournai vivement et me trouvai en face d'un long personnage, a favoris +rouges, qui venait d'entrer dans le cabinet sans qu'on l'eut entendu: +c'etait le surveillant general. + +Sa tete penche sur l'epaule, a l'_Ecce homo_, il me regardait avec le +plus doux des sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes +dimensions, suspendu a son index. Le sourire m'aurait prevenu en sa +faveur, mais les clefs grincaient avec un bruit terrible--frinc! frinc! +frinc--qui me fit peur. + +"Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplacant de M. Serrieres +qui nous arrive." + +M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au +contraire, s'agiterent d'un air ironique et mechant comme pour dire: "Ce +petit homme-la remplacer M. Serrieres! allons donc! allons donc!" + +Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de +dire, et ajouta avec un soupir: "Je sais qu'en perdant M. Serrieres, +nous faisons une perte presque irreparable (ici les clefs pousserent un +veritable sanglot...); mais je suis sur que si M. Viot veut bien prendre +le nouveau maitre sous sa tutelle speciale, et lui inculquer ses +precieuses idees sur l'enseignement, l'ordre et la discipline de la +maison n'auront pas trop a souffrir du depart de M. Serrieres." + +Toujours souriant et doux, M. Viot repondit que sa bienveillance m'etait +acquise et qu'il m'aiderait volontiers de ses conseils; mais les clefs +n'etaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s'agiter et +grincer avec frenesie: "Si tu bouges, petit drole, gare a toi." + +"Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer. +Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez a l'hotel... Soyez ici +demain a huit heures... Allez..." + +Et il me congedia d'un geste digne. + +M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'a la +porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit +cahier. + +"C'est le reglement de la maison, me dit-il. Lisez et meditez..." + +Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs +d'une facon... frinc! frinc! frinc! + +Ces messieurs avaient oublie de m'eclairer... J'errai un moment parmi +les grands corridors tout noirs, tatant les murs pour essayer de +retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le +grillage d'une fenetre haute et m'aidait a m'orienter. Tout a coup, dans +la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant a ma rencontre... +Je fis encore quelques pas; la lumiere grandit, s'approcha de moi, passa +a mes cotes, s'eloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais, si +rapide qu'elle eut ete, je pus en saisir les moindres details. + +Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres... L'une vieille, ridee, +ratatinee, pliee en deux, avec d'enormes lunettes qui lui cachaient la +moitie du visage; l'autre, jeune, svelte, un peu grele comme tous les +fantomes, mais ayant--ce que les fantomes n'ont pas en general--une +paire d'yeux, tres grands et si noirs, si noirs... La vieille tenait a +la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs, eux, ne portaient +rien. Les deux ombres passerent pres de moi, rapides, silencieuses, sans +me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j'etais encore +debout, a la meme place, sous une double impression de charme et de +terreur. + +Je repris ma route a tatons, mais le coeur me battait bien fort, et +j'avais toujours devant moi, dans l'ombre, l'horrible fee aux lunettes +marchant a cote des yeux noirs... + +Il s'agissait cependant de decouvrir un gite pour la nuit; ce n'etait +pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux moustaches, que je +trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite +a ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hotel +point trop cher, ou je serais servi comme un prince. Vous pensez si +j'acceptai de bon coeur. + +Cet homme a moustaches avait l'air tres bon enfant; chemin faisant, +j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il etait professeur de danse, +d'equitation, d'escrime et de gymnastique au college de Sarlande, et +qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de +me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portes a aimer les +soldats. Nous nous separames a la porte de l'hotel avec force poignees +de main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis. + +Et maintenant, lecteur, un aveu me reste a te faire. + +Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant +ce lit d'auberge inconnu et banal, loin de ceux qu'il aimait, son +coeur eclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie +l'epouvantait a present; il se sentait faible et desarme devant elle, +et il pleurait, il pleurait... Tout a coup, au milieu de ses larmes, +l'image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison deserte, la +famille dispersee, la mere ici, le pere la-bas... Plus de toit! plus +de foyer! et alors, oubliant sa propre detresse pour ne songer qu'a la +misere commune, le petit Chose prit une grande et belle resolution: +celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer +a lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouve ce noble but a sa vie, il +essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et +sans perdre une minute, entama la lecture du reglement de M. Viot, pour +se mettre au courant de ses nouveaux devoirs. + +Ce reglement, recopie avec amour de la propre main de M. Viot, son +auteur, etait un veritable traite, divise methodiquement en trois +parties: + + 1 deg. Devoirs du maitre d'etude envers ses superieurs; 2 deg. Devoirs du + maitre d'etude envers ses collegues; 3 deg. Devoirs du maitre d'etude + envers les eleves. + +Tous les cas y etaient prevus, depuis le carreau brise jusqu'aux deux +mains qui se levent en meme temps a l'etude; tous les details de la +vie des maitres y etaient consignes, depuis le chiffre de leurs +appointements jusqu'a la demi-bouteille de vin a laquelle ils avaient +droit a chaque repas. + +Le reglement se terminait par une belle piece d'eloquence, un discours +sur l'utilite du reglement lui-meme; mais, malgre son respect pour +l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au +bout, et--juste au plus beau passage du discours--il s'endormit... + +Cette nuit-la, je dormis mal. Mille reves fantastiques troublerent mon +sommeil... Tantot, c'etait les terribles clefs de M. Viot que je croyais +entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fee aux lunettes qui venait +s'asseoir a mon chevet et qui me reveillait en sursaut; d'autres fois +aussi les yeux noirs--oh! comme ils etaient noirs!--s'installaient au +pied de mon lit, me regardant avec une etrange obstination... + +Le lendemain, a huit heures, j'arrivai au college. M. Viot, debout sur +la porte, son trousseau de clefs a la main, surveillait l'entree des +externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire. + +"Attendez sous le porche, me dit-il, quand les eleves seront rentres, je +vous presenterai a vos collegues." + +J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant +jusqu'a terre MM. les professeurs qui accouraient, essouffles. Un seul +de ces messieurs me rendit mon salut; c'etait un pretre, le professeur +de philosophie, "un original" me dit M. Viot... Je l'aimai tout de +suite, cet original-la. + +La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands +garcons de vingt-cinq a trente ans, mal vetus, figures communes, +arriverent en gambadant et s'arreterent interdits a l'aspect de M. Viot. + +"Messieurs, leur dit le surveillant general en me designant, voici M. +Daniel Eyssette, votre nouveau collegue." + +Ayant dit, il fit une longue reverence et se retira, toujours souriant, +toujours la tete sur l'epaule, et toujours agitant les horribles clefs. + +Mes collegues et moi nous nous regardames un moment en silence. + +Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole: +c'etait M. Serrieres, le fameux Serrieres, que j'allais remplacer. + +"Parbleu! s'ecria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que +les maitres se suivent, mais ne se ressemblent pas." + +Ceci etait une allusion a la prodigieuse difference de taille qui +existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais +je vous assure qu'a ce moment-la le petit Chose aurait volontiers vendu +son ame au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus. + +"Ca ne fait rien, ajouta le gros Serrieres en me tendant la main; +quoiqu'on ne soit pas bati pour passer sous la meme toise, on peut tout +de meme vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous, collegue..., +je paie un punch d'adieu au cafe Barbette; je veux que vous en soyez..., +on fera connaissance en trinquant." + +Sans me laisser le temps de repondre, il prit mon bras sous le sien et +m'entraina dehors. + +Le cafe Barbette, ou mes nouveaux collegues me menerent, etait situe sur +la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le frequentaient, +et ce qui frappait en y entrant, c'etait la quantite de shakos et de +ceinturons pendus aux pateres... + +Ce jour-la, le depart de Serrieres et son punch d'adieu avaient attire +le ban et l'arriere-ban des habitues... Les sous-officiers auxquels +Serrieres me presenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de +cordialite. A vrai dire, pourtant, l'arrivee du petit Chose ne fit pas +grande sensation, et je fus bien vite oublie, dans le coin de la +salle ou je m'etais refugie timidement... Pendant que les verres se +remplissaient, le gros Serrieres vint s'asseoir a cote de moi; il avait +quitte sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur +laquelle son nom etait en lettres de porcelaine. Tous les maitres +d'etude avaient, au cafe Barbette, une pipe comme cela. + +"Eh bien, collegue, me dit le gros Serrieres, vous voyez qu'il y a +encore de bons moments dans le metier... En somme, vous etes bien tombe +en venant a Sarlande pour votre debut. D'abord l'absinthe du cafe +Barbette est excellente et puis, la-bas, a la boite, vous ne serez pas +trop mal." + +La boite, c'etait le college. + +"Vous allez avoir l'etude des petits, des gamins qu'on mene a la +baguette. Il faut voir comme je les ai dresses! Le principal n'est pas +mechant; les collegues sont de bons garcons: il n'y a que la vieille et +le pere Viot... + +--Quelle vieille? demandai-je en tressaillant. + +--Oh! vous la connaitrez bientot. A toute heure du jour et de la +nuit, on la rencontre rodant par le college, avec une enorme paire +de lunettes... C'est une tante du principal; et elle remplit ici les +fonctions d'econome. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce +n'est pas de sa faute." + +Au signalement que me donnait Serrieres, j'avais reconnu la fee aux +lunettes et malgre moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le +point d'interrompre mon collegue et de lui demander: "Et les yeux +noirs?" Mais je n'osai pas. Parler des yeux noirs au cafe Barbette! + +En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient, les +verres remplis se vidaient; c'etait des toasts, des oh! oh! des ah! ah! +des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des +calembours, des confidences... + +Peu a peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitte son +encoignure et se promenait par le cafe, parlant haut, le verre a la +main. + +A cette heure, les sous-officiers etaient ses amis; il raconta +effrontement a l'un d'eux qu'il appartenait a une famille tres riche et +qu'a la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chasse de la +maison paternelle; il s'etait fait maitre d'etude pour vivre mais il +ne pensait pas rester au college longtemps... Vous comprenez, avec une +famille tellement riche!... + +Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre a ce moment-la. + +Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au cafe Barbette que +j'etais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais +drole, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garcon +condamne par la misere a la pedagogie, tout le monde me regarda d'un +meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne dedaignerent pas de +m'adresser la parole; on alla meme plus loin: au moment de partir, +Roger, le maitre d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un +toast a Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier. + +Le toast a Daniel Eyssette donna le signal du depart. Il etait dix +heures moins le quart, c'est-a-dire l'heure de retourner au college. + +L'homme aux clefs nous attendait sur la porte. + +"Monsieur Serrieres, dit-il a mon gros collegue que le punch d'adieu +faisait trebucher, vous allez, pour la derniere fois, conduire vos +eleves a l'etude; des qu'ils seront entres, M. le principal et moi nous +viendrons installer le nouveau maitre." + +En effet, quelques minutes apres, le principal, M. Viot et le nouveau +maitre faisaient leur entree solennelle a l'etude. + +Tout le monde se leva. + +Le principal me presenta aux eleves en un discours un peu long, mais +plein de dignite; puis il se retira suivi du gros Serrieres que le punch +d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne +prononca pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlerent +pour lui d'une facon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menacante, que +toutes les tetes se cacherent sous les couvercles des pupitres et que le +nouveau maitre lui-meme n'etait pas rassure. + +Aussitot que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures +malicieuses sortirent de derriere les pupitres; toutes les barbes +de plumes se porterent aux levres, tous ces petits yeux brillants, +moqueurs, effares, se fixerent sur moi, tandis qu'un long chuchotement +courait de table en table. + +Un peu trouble, je gravis lentement les degres de ma chaise; j'essayai +de promener un regard feroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je +criai entre deux grands coups secs frappes sur la table: + +"Travaillons, messieurs, travaillons!" + +C'est ainsi que le petit Chose commenca sa premiere etude. + + + +VI + +LES PETITS + +Ceux-la n'etaient pas mechants; c'etaient les autres. Ceux-la ne me +firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne +sentaient pas encore le college et qu'on lisait toute leur ame dans +leurs yeux. + +Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les +oiseaux?... Quand ils pepiaient trop haut, je n'avais qu'a crier: +"Silence!" Aussitot ma voliere se taisait--au moins pour cinq minutes. + +Le plus age de l'etude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le +gros Serrieres qui se vantait de les mener a la baguette!... + +Moi, je ne les menai pas a la baguette. J'essayai d'etre toujours bon, +voila tout. + +Quelquefois, quand ils avaient ete bien sages, je leur racontais une +histoire... Une histoire!... Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les +cahiers, on fermait les livres; encriers, regles, porte-plume, on jetait +tout pele-mele au fond des pupitres; puis, les bras croises sur la +table, on ouvrait de grands yeux et on ecoutait. J'avais compose a leur +intention cinq ou six petits contes fantastiques: _les Debuts d'une +cigale_, _les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Alors, comme aujourd'hui, +le bonhomme La Fontaine etait mon saint de predilection dans le +calendrier litteraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses +fables; seulement j'y melais de ma propre histoire. Il y avait toujours +un pauvre grillon oblige de gagner sa vie comme le petit Chose, des +betes a bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette +(Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait +beaucoup. Malheureusement M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusat de la +sorte. + +Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait +une tournee d'inspection dans le college, pour voir si tout s'y passait +selon le reglement... Or, un de ces jours-la, il arriva dans notre etude +juste au moment le plus pathetique de l'histoire de Jean Lapin. En +voyant entrer M. Viot toute l'etude tressauta. Les petits, effares, se +regarderent. Le narrateur s'arreta court. Jean Lapin, interdit, resta +une patte en l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles. + +Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard +d'etonnement sur les pupitres degarnis. Il ne parlait pas, mais ses +clefs s'agitaient d'un air feroce: "Frinc! frinc! frinc! tas de droles, +on ne travaille donc plus ici!" + +J'essayai tout tremblant d'apaiser les terribles clefs. + +"Ces messieurs ont beaucoup travaille, ces jours-ci, balbutiai-je... +J'ai voulu les recompenser en leur racontant une petite histoire." + +M. Viot ne me repondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses +clefs une derniere fois et sortit. + +Le soir, a la recreation de quatre heures, il vint vers moi, et me +remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du reglement ouvert a +la page 12: _Devoirs du maitre envers les eleves_. + +Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en +racontai plus jamais. + +Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur +manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je +les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-la! Jamais nous ne nous +quittions... Le college etait divise en trois quartiers tres distincts: +les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son +dortoir, son etude. Mes petits etaient donc a moi, bien a moi. Il me +semblait que j'avais trente-cinq enfants. + +A part ceux-la, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre +par le bras aux recreations, me donner des conseils au sujet du +reglement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs +me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les +professeurs meprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de +leur toque. Quant a mes collegues, la sympathie que l'homme aux clefs +paraissait me temoigner me les avait alienes; d'ailleurs, depuis ma +presentation aux sous-officiers, je n'etais plus retourne au cafe +Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas. + +Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maitre d'armes Roger +qui ne fussent pas contre moi. Le maitre d'armes surtout semblait m'en +vouloir terriblement. Quand je passais a cote de lui, il frisait sa +moustache d'un air feroce et roulait de gros yeux, comme s'il eut voulu +sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit tres haut a Cassagne, en me +regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne repondit pas; +mais je vis bien a son air qu'il ne les aimait pas non plus... De quels +espions s'agissait-il?... Cela me fit beaucoup penser. + +Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti. +Le maitre des moyens partageait avec moi une petite chambre, au +troisieme etage, sous les combles; c'est la que je me refugiais pendant +les heures de classe. Comme mon collegue passait tout son temps au cafe +Barbette, la chambre m'appartenait; c'etait ma chambre, mon chez moi. + +A peine rentre, je m'enfermais a double tour, je trainais ma malle--il +n'y avait pas de chaise dans ma chambre--devant un vieux bureau crible +de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'etalais dessus tous mes +livres, et a l'ouvrage. + +Alors on etait au printemps... Quand je levais la tete, je voyais +le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour deja couverts de +feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone +d'un eleve recitant sa lecon, une exclamation de professeur en colere, +une querelle sous le feuillage entre moineaux...; puis, tout rentrait +dans le silence, le college avait l'air de dormir. + +Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne revait pas meme, ce qui est +une adorable facon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relache, +se bourrant de grec et de latin a se faire sauter la cervelle. + +Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mysterieux +frappait a la porte. + +"Qui est la? + +--C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge, +ouvre-moi vite, petit Chose." + +Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse, +ma foi! + +Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure etait +de faire beaucoup de themes grecs, de passer licencie, d'etre nomme +professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour +la famille Eyssette. + +Cette pensee que je travaillais pour la famille me donnait un grand +courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-meme en etait +embellie.... Oh! mansarde, chere mansarde, quelles belles heures j'ai +passees entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y +sentais brave!... + +Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux +fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants +en promenade. Cette promenade etait un supplice pour moi. + +D'habitude nous allions a la Prairie, une grande pelouse qui s'etend +comme un tapis au pied de la montagne, a une demi-lieue de la ville. +Quelques gros chataigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en +jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit +charmant et gai pour l'oeil.... Les trois etudes s'y rendaient +separement; une fois la, on les reunissait sous la surveillance d'un +seul maitre qui etait toujours moi. Mes deux collegues allaient se faire +regaler par des grands dans les guinguettes voisines, et comme on ne +m'invitait jamais, je restais pour garder les eleves.... Un dur metier +dans ce bel endroit! + +Il aurait fait si bon s'etendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des +chataigniers, et se griser de serpolet, en ecoutant chanter la petite +source!... Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir... +J'avais tout le college sur les bras. C'etait terrible... + +Mais le plus terrible encore, ce n'etait pas de surveiller les eleves a +la Prairie, c'etait de traverser la ville avec ma division, la division +des petits. Les autres divisions emboitaient le pas a merveille +et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la +discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien a toutes +ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main +et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: "Gardez vos +distances!" Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers. + +J'etais assez content de ma tete de colonne. J'y mettais les plus +grands, les plus serieux, ceux qui portaient la tunique; mais a la +queue, quel gachis! quel desordre! Une marmaille folle, des cheveux +ebouriffes, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas +les regarder. + +_Desinit in piscem_, me disait a ce sujet le souriant M. Viot, homme +d'esprit a ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une +triste mine. + +Comprenez-vous mon desespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en +pareil equipage, et le dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient, +les rues etaient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de +demoiselles qui allaient a vepres, des modistes en bonnet rose, des +elegants en pantalon gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un +habit rape et une division ridicule. Quelle honte!... + +Parmi tous ces diablotins ebouriffes que je promenais deux fois par +semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire, +qui me desesperait par sa laideur et sa mauvaise tenue. + +Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en etait ridicule; +avec cela disgracieux, sale, mal peigne, mal vetu, sentant le ruisseau, +et, pour que rien ne lui manquat, affreusement bancal. + +Jamais pareil eleve, s'il est permis toutefois de donner a ca le nom +d'eleve, ne figura sur les feuilles d'inscription de l'Universite. +C'etait a deshonorer un college. + +Pour ma part, je l'avais pris en aversion; et quand je le voyais, les +jours de promenade, se dandiner a la queue de la colonne avec la grace +d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser a +grands coups de botte pour l'honneur de ma division. + +Bamban--nous l'avions surnomme Bamban a cause de sa demarche plus +qu'irreguliere--, Bamban etait loin d'appartenir a une famille +aristocratique. Cela se voyait sans peine a ses manieres, a ses facons +de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays. + +Tous les gamins de Sarlande etaient ses amis. + +Grace a lui, quand nous sortions, nous avions toujours a nos trousses +une nuee de polissons qui faisaient la roue sur nos derrieres, +appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des +peaux de chataignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en +amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j'adressais chaque +semaine au principal un rapport circonstancie sur l'eleve Bamban et les +nombreux desordres que sa presence entrainait. + +Malheureusement mes rapports restaient sans reponse et j'etais toujours +oblige de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale +et plus bancal que jamais. + +Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fete et de grand soleil, +il m'arriva pour la promenade dans un etat de toilette tel que nous en +fumes tous epouvantes. Vous n'avez jamais rien reve de semblable. Des +mains noires, des souliers sans cordon, de la boue jusque dans les +cheveux, presque plus de culotte... un monstre. + +Le plus risible, c'est qu'evidemment on l'avait fait tres beau, ce +jour-la, avant de me l'envoyer. Sa tete, mieux peignee qu'a l'ordinaire, +etait encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais +quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux +avant d'arriver au college!... + +Bamban s'etait roule dans tous. + +Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant +comme si de rien n'etait, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation. + +Je lui criai: "Va-t'en!" + +Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait +tres beau, ce jour-la! + +Je lui criai de nouveau: "Va-t'en! va-t'en!" Il me regarda d'un air +triste et soumis, son oeil suppliait; mais je fus inexorable et la +division s'ebranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue. + +Je me croyais delivre de lui pour toute la journee, lorsqu'au sortir de +la ville des rires et des chuchotements a mon arriere-garde me firent +retourner la tete. + +A quatre ou cinq pas derriere nous, Bamban suivait la promenade +gravement. + +"Doublez le pas", dis-je aux deux premiers. + +Les eleves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et +la division se mit a filer d'un train d'enfer. + +De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre, +et on riait de l'apercevoir la-bas, bien loin, gros comme le poing +trottant dans la poussiere de la route, au milieu des marchands de +gateaux et de limonade. + +Cet enrage-la arriva a la Prairie presque en meme temps que nous. +Seulement il etait pale de fatigue et tirait la jambe a faire pitie. + +J'en eus le coeur touche, et, un peu honteux de ma cruaute, je l'appelai +pres de moi doucement. + +Il avait une petite blouse fanee, a carreaux rouges, la blouse du petit +Chose, au college de Lyon. + +Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-meme je me +disais: "Miserable, tu n'as pas honte? Mais c'est toi, le petit Chose +que tu t'amuses a martyriser ainsi." Et, plein de larmes interieures, je +me mis a aimer de tout mon coeur ce pauvre desherite. + +Bamban s'etait assis par terre a cause de ses jambes qui lui faisaient +mal. Je m'assis pres de lui. Je lui parlai.... Je lui achetai une +orange.... J'aurais voulu lui laver les pieds. + +A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des +choses attendrissantes.... + +C'etait le fils d'un marechal-ferrant qui, entendant vanter partout les +bienfaits de l'education, se saignait les quatre membres, le pauvre +homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au college. Mais, +helas! Bamban n'etait pas fait pour le college, et il n'y profitait +guere. + +Le jour de son arrivee, on lui avait donne un modele de batons en lui +disant: "Fais des batons!" Et depuis un an, Bamban, faisait des batons. +Et quels batons, grand Dieu!... tortus, sales, boiteux, clopinants, des +batons de Bamban!... + +Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait specialement partie +d'aucune classe; en general, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte. +Un jour, on le trouva en train de faire ses batons dans la classe de +philosophie.... Un drole d'eleve ce Bamban! + +Je le regardais quelquefois a l'etude, courbe en deux sur son cahier, +suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume a pleines mains +et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eut voulu traverser la +table.... A chaque baton il reprenait de l'encre, et a la fin de chaque +ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains. + +Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous etions amis.... + +Quand il avait termine une page, il s'empressait de gravir ma chaire a +quatre pattes et posait son chef-d'oeuvre devant moi, sans parler. + +Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: "C'est tres +bien!" C'etait hideux, mais je ne voulais pas le decourager. + +De fait, peu a peu, les batons commencaient a marcher plus droit, la +plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers.... +Je crois que je serais venu a bout de lui apprendre quelque chose; +malheureusement, la destinee nous separa. Le maitre des moyens quittait +le college. Comme la fin de l'annee etait proche, le principal ne voulut +pas prendre un nouveau maitre. On installa un rhetoricien a barbe dans +la chaire des petits, et c'est moi qui fus charge de l'etude des moyens. + +Je considerai cela comme une catastrophe. + +D'abord les moyens m'epouvantaient. Je les avais vus a l'oeuvre les +jours de Prairie, et la pensee que j'allais vivre sans cesse avec eux me +serrait le coeur. + +Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais +tant.... Comment serait pour eux le rhetoricien a barbe?... Qu'allait +devenir Bamban? J'etais reellement malheureux. + +Et mes petits aussi se desolaient de me voir partir. Le jour ou je leur +fis ma derniere etude, il y eut un moment d'emotion quand la cloche +sonna.... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns meme, je vous +assure, trouverent des choses charmantes a me dire. + +Et Bamban?... + +Bamban ne parla pas. Seulement, au moment ou je sortais, il s'approcha +de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennite, un superbe +cahier de batons qu'il avait dessines a mon intention. + +Pauvre Bamban! + + + +VII + +LE PION + +Je pris donc possession de l'etude des moyens. + +Je trouvai la une cinquantaine de mechants droles, montagnards joufflus +de douze a quatorze ans, fils de metayers enrichis, que leurs parents +envoyaient au college pour en faire de petits bourgeois, a raison de +cent vingt francs par trimestre. + +Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois +cevenol auquel je n'entendais rien, ils avaient presque tous cette +laideur speciale a l'enfance qui mue, de grosses mains rouges avec des +engelures, des voix de jeunes coqs enrhumes, le regard abruti, et par +la-dessus l'odeur du college.... Ils me hairent tout de suite, sans me +connaitre. J'etais pour eux l'ennemi, le Pion; et du jour ou je m'assis +dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnee, sans +treve, de tous les instants. + +Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!... + +Je voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de +nous!... Eh bien, non, je ne puis pas; et tenez! a l'heure meme ou +j'ecris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fievre et d'emotion. +Il me semble que j'y suis encore. + +Eux ne pensent plus a moi, j'imagine. Ils ne se souviennent plus du +petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait achete pour se donner +l'air plus grave.... + +Mes anciens eleves sont des hommes maintenant, des hommes serieux. +Soubeyrol doit etre notaire quelque part, la-haut, dans les Cevennes; +Veillon (cadet), greffier au tribunal; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet, +veterinaire. Ils ont des positions, du ventre, tout ce qu'il faut. + +Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la +place de l'eglise, ils se rappellent le bon temps du college, et alors +peut-etre il leur arrive de parler de moi. + +"Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de +Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mache? Quelle +bonnes farces nous lui avons faites!" + +C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre +ancien pion ne les a pas encore oubliees.... + +Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire! L'avez-vous fait +assez pleurer!... Oui, pleurer!... Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce +qui rendait vos farces bien meilleures.... + +Que de fois, a la fin d'une journee de martyre, le pauvre diable, blotti +dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez pas +ses sanglots!... + +C'est si terrible de vivre entoure de malveillance, d'avoir toujours +peur, d'etre toujours sur le qui-vive, toujours mechant, toujours arme, +c'est si terrible de punir--on fait des injustices malgre soi--si +terrible de douter, de voir partout des pieges, de ne pas manger +tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, meme aux +minutes de treve: "Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'ils vont me faire, +maintenant?" + +Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout +ce qu'il souffrit au college de Sarlande, depuis le triste jour ou il +entra dans l'etude des moyens. + +Et pourtant--je ne veux pas mentir--j'avais gagne quelque chose a +changer d'etude: maintenant je voyais les yeux noirs. + +Deux fois par jour, aux heures de recreation, je les apercevais de loin +travaillant derriere une fenetre du premier etage qui donnait sur la +cour des moyens.... Ils etaient la, plus noirs, plus grands que jamais, +penches du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les +yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'etait pour +coudre, rien que pour coudre, que la vieille fee aux lunettes les avait +pris aux Enfants trouves--car les yeux noirs ne connaissaient ni leur +pere ni leur mere--, et, d'un bout a l'autre de l'annee, ils cousaient, +cousaient sans relache, sous le regard implacable de l'horrible fee aux +lunettes, filant sa quenouille a cote d'eux. + +Moi, je les regardais. Les recreations me semblaient trop courtes. +J'aurais passe ma vie sous cette fenetre benie derriere laquelle +travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j'etais la. De +temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et le regard +aidant, nous nous parlions,--sans nous parler. + +"Vous etes bien malheureux, monsieur Eyssette? + +--Et vous aussi, pauvres yeux noirs? + +--Nous, nous n'avons ni pere ni mere. + +--Moi, mon pere et ma mere sont loin. + +--La fee aux lunettes est terrible, si vous saviez. + +--Les enfants me font bien souffrir, allez. + +--Courage, monsieur Eyssette. + +--Courage, beaux yeux noirs." + +On ne s'en disait jamais plus long. Je craignais toujours de voir +apparaitre M. Viot avec ses clefs--frinc! frinc! frinc!--, et la-haut, +derriere la fenetre, les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Apres un +dialogue d'une minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur +couture sous le regard feroce des grandes lunettes a monture d'acier. + +Chers yeux noirs! nous ne nous parlions jamais qu'a de longues distances +et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon ame. + +Il y avait encore l'abbe Germane que j'aimais bien... + +Cet abbe Germane etait le professeur de philosophie. Il passait pour +un original, et dans le college tout le monde le craignait, meme le +principal, meme M. Viot. Il parlait peu, d'une voix breve et cassante, +nous tutoyait tous, marchait a grands pas, la tete en arriere, la +soutane relevee, faisant sonner--comme un dragon--les talons de ses +souliers a boucles. Il etait grand et fort. Longtemps je l'avais cru +tres beau; mais un jour, en le regardant de plus pres, je m'apercus que +cette noble face de lion avait ete horriblement defiguree par la petite +verole. Pas un coin du visage qui ne fut hache, sabre, couture, un +Mirabeau en soutane. + +L'abbe vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il occupait a +l'extremite de la maison, ce qu'on appelait le vieux college. Personne +n'entrait jamais chez lui, excepte ses deux freres, deux mechants +vauriens qui etaient dans mon etude et dont il payait l'education... +Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on +apercevait, la-haut, dans les batiments noirs et ruines du vieux +college, une petite lueur pale qui veillait: c'etait la lampe de l'abbe +Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l'etude de +six heures, je voyais, a travers la brume, la lampe bruler encore; +l'abbe Germane ne s'etait pas couche... On disait qu'il travaillait a un +grand ouvrage de philosophie. + +Pour ma part, meme avant de le connaitre, je me sentais une grande +sympathie pour cet etrange abbe. Son horrible et beau visage, tout +resplendissant d'intelligence, m'attirait. Seulement, on m'avait tant +effraye par le recit de ses bizarreries et de ses brutalites, que je +n'osais pas aller vers lui. J'y allai cependant, et pour mon bonheur. + +Voici dans quelles circonstances... + +Il faut vous dire qu'en ce temps-la j'etais plonge jusqu'au cou dans +l'histoire de la philosophie... Un rude travail pour le petit Chose! + +Or, certain jour, l'envie me vint de lire Condillac. Entre nous, le +bonhomme ne vaut meme pas la peine qu'on le lise; c'est un philosophe +pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait dans le chaton +d'une bague a vingt-cinq sous; mais, vous savez, quand on est jeune, on +a sur les choses et sur les hommes des idees tout de travers. + +Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac coute que +coute. Malheureusement, la bibliotheque du college en etait absolument +depourvue, et les libraires de Sarlande ne tenaient pas cet article-la. +Je resolus de m'adresser a l'abbe Germane. Ses freres m'avaient dit que +sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas +de trouver chez lui le livre de mes reves. Mais ce diable d'homme +m'epouvantait, et pour me decider a monter a son reduit ce n'etait pas +trop de tout mon amour pour M. de Condillac. + +En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur... Je +frappai deux fois tres doucement. + +"Entrez!" repondit une voix de Titan. + +Le terrible abbe Germane etait assis a califourchon sur une chaise +basse, les jambes etendues, la soutane retroussee et laissant voir de +gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire. +Accoude sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio a tranches +rouges, et fumait a grand bruit une petite pipe courte et brune, de +celles qu'on appelle "brule-gueule". + +"C'est toi! me dit-il en levant a peine les yeux de dessus son +in-folio... Bonjour! Comment vas-tu?... Qu'est-ce que tu veux?" + +Le tranchant de sa voix, l'aspect severe de cette chambre tapissee de +livres, la facon cavaliere dont il etait assis, cette petite pipe qu'il +tenait aux dents, tout cela m'intimidait beaucoup. + +Je parvins cependant a expliquer tant bien que mal l'objet de ma visite +et a demander le fameux Condillac. + +"Condillac! tu veux lire Condillac! me repondit l'abbe Germane en +souriant. Quelle drole d'idee!... Est-ce que tu n'aimerais pas mieux +fumer une pipe avec moi! decroche-moi ce joli calumet qui est pendu +la-bas, contre la muraille, et allume-le...; tu verras, c'est bien +meilleur que tous les Condillac de la terre." + +Je m'excusai du geste, en rougissant. + +"Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garcon... Ton Condillac est la-haut, +sur le troisieme rayon a gauche... tu peux l'emporter; je te le prete. +Surtout ne le gate pas, ou je te coupe les oreilles." + +J'atteignis le Condillac sur le troisieme rayon a gauche, et je me +disposais a me retirer; mais l'abbe me retint. + +"Tu t'occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les +yeux... Est-ce que tu y croirais par hasard?... Des histoires, mon cher, +de pures histoires! Et dire qu'ils ont voulu faire de moi un professeur +de philosophie! Je vous demande un peu!... Enseigner quoi? zero, +neant... Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu'ils y etaient, +me nommer inspecteur general des etoiles ou controleur des fumees de +pipe... Ah! misere de moi! Il faut faire parfois de singuliers metiers +pour gagner sa vie... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n'est-ce +pas?... Oh! tu n'as pas besoin de rougir. Je sais que tu n'es pas +heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude +existence." + +Ici l'abbe Germane s'interrompit un moment. Il paraissait tres en colere +et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d'entendre ce digne +homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout emu, et j'avais +mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes +dont ils etalent remplis. + +Presque aussitot l'abbe reprit: + +"A propos! j'oubliais de te demander... Aimes-tu le Bon Dieu?... Il +faut l'aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier +ferme; sans quoi tu ne t'en tireras jamais... Aux grandes souffrances +de la vie, je ne connais que trois remedes: le travail, la priere et la +pipe, la pipe de terre, tres courte, souviens-toi de cela... Quant aux +philosophes, n'y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J'ai +passe par la, tu peux m'en croire. + +--Je vous crois, monsieur l'abbe. + +--Maintenant, va-t'en, tu me fatigues... Quand tu voudras des livres, tu +n'auras qu'a venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la +porte, et les philosophes toujours sur le troisieme rayon a gauche... Ne +me parle plus... Adieu!" + +La-dessus, il se remit a sa lecture et me laissa sortir, sans meme me +regarder. + +A partir de ce jour, j'eus tous les philosophes de l'univers a ma +disposition; j'entrais chez l'abbe Germane sans frapper, comme chez moi. +Le plus souvent, aux heures ou je venais, l'abbe faisait sa classe, et +la chambre etait vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table, +au milieu des in-folio a tranches rouges et d'innombrables papiers +couverts de pattes de mouches... Quelquefois aussi l'abbe Germane etait +la. Je le trouvais lisant, ecrivant, marchant de long en large, a +grandes enjambees. En entrant, je disais d'une voix timide: + +"Bonjour, monsieur l'abbe!" + +La plupart du temps, il ne me repondait pas... Je prenais mon philosophe +sur le troisieme rayon a gauche, et je m'en allais, sans qu'on eut +seulement l'air de soupconner ma presence... Jusqu'a la fin de l'annee, +nous n'echangeames pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en +moi-meme m'avertissait que nous etions de grands amis... + +Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les +eleves de la musique repetant, dans la classe de dessin, des polkas +et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas +rejouissaient tout le monde. Le soir, a la derniere etude, on voyait +sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et chaque enfant +rayait sur le sien le jour qui venait de finir: "Encore un de moins!" +Les cours etaient pleines de planches pour l'estrade; on battait des +fauteuils, on secouait les tapis... plus de travail, plus de discipline. +Seulement, toujours, jusqu'au bout, la haine du pion et les farces, les +terribles farces. + +Enfin, le grand jour arriva. Il etait temps; je n'y pouvais plus tenir. + +On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens... je la vois +encore avec sa tente bariolee, ses murs couverts de draperies blanches, +ses grands arbres verts pleins de drapeaux, et la-dessous tout un +fouillis de toques, de kepis, de shakos, de casques, de bonnets a +fleurs, de claques brodes, de plumes, de rubans, de pompons, de +panaches... Au fond, une longue estrade ou etaient installees les +autorites du college dans des fauteuils en velours grenat... Oh! cette +estrade, comme on se sentait petit devant elle! Quel grand air de dedain +et de superiorite elle donnait a ceux qui etaient dessus! Aucun de ces +messieurs n'avait plus sa physionomie habituelle. + +L'abbe Germane etait sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas +s'en douter. Allonge dans son fauteuil, la tete renversee, il ecoutait +ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'oeil, a +travers le feuillage, la fumee d'une pipe imaginaire. + +Aux pieds de l'estrade, la musique, trombones et ophicleides, reluisant +au soleil; les trois divisions entassees sur des bancs, avec les maitres +en serre-file; puis, derriere, la cohue des parents, le professeur de +seconde offrant le bras aux dames en criant: "Place! place!" et enfin, +perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d'un +bout de la cour a l'autre et qu'on entendait--frinc! frinc! frinc!--a +droite, a gauche, ici, partout en meme temps. + +La ceremonie commenca, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente... il y +avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient a l'ombre de leurs +marabouts, et des messieurs chauves qui s'epongeaient la tete avec +des foulards ponceau. Tout etait rouge: les visages, les tapis, les +drapeaux, les fauteuils... Nous eumes trois discours, qu'on applaudit +beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. La-haut, derriere la fenetre +du premier etage, les yeux noirs cousaient a leur place habituelle, et +mon ame allait vers eux... Pauvres yeux noirs! meme ce jour-la, la fee +aux lunettes ne les laissait pas chomer. + +Quand le dernier nom du dernier accessit de la derniere classe eut ete +proclame, la musique entama une marche triomphale et tout se debanda. +Tohu-bohu general. Les professeurs descendaient de l'estrade; les +eleves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On +s'embrassait, on s'appelait: "Par ici! par ici!" Les soeurs des laureats +s'en allaient fierement avec les couronnes de leurs freres. Les robes de +soie faisaient froufrou a travers les chaises... Immobile derriere un +arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre +et tout honteux dans son habit rape. + +Peu a peu la cour se desemplit. A la grande porte, le principal et M. +Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les +parents jusqu'a terre. + +"A l'annee prochaine, a l'annee prochaine!" disait le principal avec un +sourire calin... les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses: +"Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous l'annee prochaine." + +Les enfants se laissaient embrasser negligemment et franchissaient +l'escalier d'un bond. + +Ceux-la montaient dans de belles voitures armoriees, ou les meres et les +soeurs rangeaient leurs grandes jupes pour faire place: clic! clac!... +en route vers le chateau!... Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses, +l'escarpolette sous les acacias, les volieres pleines d'oiseaux rares, +la piece d'eau avec ses deux cygnes, et la grande terrasse a balustres +ou l'on prend des sorbets le soir. + +D'autres grimpaient dans les chars a banc de famille, a cote de jolies +filles riant a belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermiere +conduisait avec sa chaine d'or autour du cou... Fouette, Mathurine! On +retourne a la metairie; on va manger des beurrees, boire du vin muscat, +chasser a la pipee tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon! + +Heureux enfants! Ils s'en allaient, ils partaient tous... Ah! si j'avais +pu partir moi aussi... + + + +VIII + +LES YEUX NOIRS + +MAINTENANT le college est desert. Tout le monde est parti... D'un bout +des dortoirs a l'autre, des escadrons de gros rats font des charges +de cavalerie en plein jour. Les ecritoires se dessechent au fond des +pupitres. Sur les arbres des cours, la division des moineaux est en +fete; ces messieurs ont invite tous leurs camarades de la ville, ceux de +l'eveche, ceux de la sous-prefecture, et, du matin jusqu'au soir, c'est +un pepiage assourdissant. + +De sa chambre, sous les combles, le petit Chose les ecoute en +travaillant. On l'a garde par charite, dans la maison, pendant les +vacances. Il en profite pour etudier a mort les philosophes grecs. +Seulement, la chambre est trop chaude et les plafonds trop bas. On +etouffe la-dessous... Pas de volets aux fenetres. Le soleil entre comme +une torche et met le feu partout. Le platre des solives craque, se +detache... De grosses mouches, alourdies par la chaleur, dorment collees +aux vitres... Le petit Chose lui, fait de grands efforts pour ne pas +dormir. Sa tete est lourde comme du plomb; ses paupieres battent. + +Travaille donc, Daniel Eyssette!... Il faut reconstruire le foyer... +Mais non! Il ne peut pas... Les lettres de son livre dansent devant ses +yeux, puis, ce livre qui tourne, puis la table, puis la chambre. Pour +chasser cet etrange assoupissement, le petit Chose se leve, fait +quelques pas; arrive devant la porte, il chancelle et tombe a terre +comme une masse, foudroye par le sommeil. + +Au-dehors, les moineaux piaillent; les cigales chantent a tue-tete; les +platanes, blancs de poussiere, s'ecaillent au soleil en etirant leur +mille branches. + +Le petit Chose fait un reve singulier; il lui semble qu'on frappe a la +porte de sa chambre, et qu'une voix eclatante l'appelle par son nom: +"Daniel, Daniel!..." Cette voix, il la reconnait. C'est du meme ton +qu'elle criait autrefois: "Jacques, tu es un ane!" + +Les coups redoublent a la porte: "Daniel, mon Daniel, c'est ton pere; +ouvre vite." + +Oh! l'affreux cauchemar. Le petit Chose veut repondre, aller ouvrir. Il +se redresse sur son coude: mais sa tete est trop lourde, il retombe et +perd connaissance... + +Quand le petit Chose revient a lui, il est tout etonne de se trouver +dans une couchette bien blanche, entouree de grands rideaux bleus qui +font de l'ombre tout autour... Lumiere douce, chambre tranquille. Pas +d'autre bruit que le tic-tac d'une horloge et le tintement d'une cuiller +dans la porcelaine... Le petit Chose ne sait pas ou il est; mais il se +trouve tres bien. Les rideaux s'entrouvrent. M. Eyssette pere, une tasse +a la main, se penche vers lui avec un bon sourire et des larmes plein +les yeux. Le petit Chose peut continuer son reve. + +"Est-ce vous, pere? Est-ce bien vous? + +--Oui, mon Daniel; oui, mon cher enfant, c'est moi + +--Ou suis-je donc? + +--A l'infirmerie, depuis huit jours...; maintenant tu es gueri, mais tu +as ete bien malade... + +--Mais vous, mon pere, comment etes-vous la? Embrassez-moi donc +encore!... Oh! tenez! de vous voir, il me semble que je reve toujours." + +M. Eyssette pere l'embrasse: + +"Allons! couvre-toi, sois sage... Le medecin ne veut pas que tu parles." + +Et pour empecher l'enfant de parler, le brave homme parle tout le temps. + +"Figure-toi qu'il y a huit jours, la Compagnie vinicole m'envoie faire +une tournee dans les Cevennes. Tu penses si j'etais content: une +occasion de voir mon Daniel! J'arrive au college... On t'appelle, on +te cherche... Pas de Daniel. Je me fais conduire a ta chambre: la clef +etait en dedans... Je frappe: personne. Vlan! j'enfonce ta porte +d'un coup de pied, et je te trouve la, par terre, avec une fievre de +cheval!... Ah! pauvre enfant, comme tu as ete malade! Cinq jours de +delire! Je ne t'ai pas quitte d'une minute... Tu battais la campagne +tout le temps; tu parlais toujours de reconstruire le foyer. Quel foyer? +dis!... Tu criais: "Pas de clefs! otez les clefs des serrures!" Tu ris? +Je te jure que je ne riais pas, moi. Dieu! quelles nuits tu m'as fait +passer!... Comprends-tu cela! M. Viot--c'est bien M. Viot, n'est-ce +pas?--qui voulait m'empecher de coucher dans le college! Il invoquait le +reglement... Ah! bien oui, le reglement! Est-ce que je le connais, moi, +son reglement? Ce cuistre-la croyait me faire peur en me remuant ses +clefs sous le nez. Je l'ai poliment remis a sa place, va!" + +Le petit Chose fremit de l'audace de M. Eyssette; puis oubliant bien +vite les clefs de M. Viot: "Et ma mere?" demande-t-il, en etendant ses +bras comme si sa mere etait la, a portee de ses caresses. + +"Si tu te decouvres, tu ne sauras rien, repondit M. Eyssette d'un ton +fache. Voyons! couvre-toi... Ta mere va bien, elle est chez l'oncle +Baptiste. + +--Et Jacques? + +--Jacques? c'est un ane!... Quand je dis un ane, tu comprends, c'est une +facon de parler... Jacques est un tres brave enfant, au contraire... Ne +te decouvre donc pas, mille diables!... Sa position est fort jolie. Il +pleure toujours, par exemple. Mais, du reste, il est tres content. Son +directeur l'a pris pour secretaire... Il n'a rien a faire qu'a ecrire +sous la dictee... Une situation fort agreable. + +--Il sera donc toute sa vie condamne a ecrire sous la dictee, ce pauvre +Jacques!..." + +Disant cela, le petit Chose se met a rire de bon coeur, et M. Eyssette +rit de le voir rire, tout en le grondant a cause de cette maudite +couverture qui se derange toujours... + +Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose +passe entre les rideaux bleus de sa couchette!... M. Eyssette ne le +quitte pas; il reste la tout le jour, assis pres du chevet, et le petit +Chose voudrait que M. Eyssette ne s'en allat jamais... Helas! c'est +impossible. La Compagnie vinicole a besoin de son voyageur. Il faut +reprendre la tournee des Cevennes... + +Apres le depart de son pere, l'enfant reste seul, dans l'infirmerie +silencieuse... Il passe ses journees a lire, au fond d'un grand fauteuil +roule pres de la fenetre. Matin et soir, la jaune Mme Cassagne lui +apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol de bouillon, suce +l'aileron de poulet, et dit: "Merci, madame!" Rien de plus. Cette femme +sent les fievres et lui deplait; il ne la regarde meme pas. + +Or, un matin qu'il vient de faire son: "Merci, madame!" tout sec comme +a l'ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien etonne +d'entendre une voix tres douce lui dire: "Comment cela va-t-il +aujourd'hui, monsieur Daniel?" + +Le petit Chose leve la tete, et devinez ce qu'il voit?... Les yeux +noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!... + +Les yeux noirs annoncent a leur ami que la femme jaune est malade et +qu'ils sont charges de faire son service. Ils ajoutent en se baissant +qu'ils eprouvent beaucoup de joie a voir M. Daniel retabli; puis ils se +retirent avec une profonde reverence, en disant qu'ils reviendront le +meme soir. Le meme soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le +lendemain matin aussi, et, le lendemain soir encore. Le petit Chose est +ravi. Il benit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les +maladies du monde; si personne n'avait ete malade, il n'aurait jamais eu +de tete-a-tete avec les yeux noirs. + +Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose +passe dans son fauteuil de convalescent, roule pres de la fenetre!... Le +matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes +d'or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement +et font, dans l'ombre autour d'eux, de la lumiere d'etoile... Le petit +Chose reve aux yeux noirs toutes les nuits, il n'en dort plus. Des +l'aube, le voila sur pied pour se preparer a les recevoir: il a tant de +confidences a leur faire!... Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne +leur dit rien. + +Les yeux noirs ont l'air tres etonnes de ce silence. Ils vont et +viennent dans l'infirmerie, et trouvent mille pretextes pour rester pres +du malade, esperant toujours qu'il se decidera a parler; mais ce damne +de petit Chose ne se decide pas. + +Quelquefois, cependant, il s'arme de tout son courage et commence ainsi +bravement: "Mademoiselle!..." + +Aussitot les yeux noirs s'allument et le regardent en souriant. Mais +de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tete, et d'une voix +tremblante, il ajoute: "Je vous remercie de vos bontes pour moi." Ou +bien encore: "Le bouillon est excellent ce matin." + +Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie: "Quoi! ce +n'est que cela!" Et ils s'en vont en soupirant. + +Quand ils sont partis, le petit Chose se desespere: "Oh! des demain, des +demain sans faute, je leur parlerai." + +Et puis le lendemain c'est encore a recommencer. + +Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu'il n'aura jamais le courage +de dire ce qu'il pense aux yeux noirs, le petit Chose se decide a leur +ecrire... Un soir, il demande de l'encre et du papier, pour une lettre +importante, oh! tres importante... Les yeux noirs ont sans doute devine +quelle est la lettre dont il s'agit; ils sont si malins, les yeux +noirs!... Vite, vite, ils courent chercher de l'encre et du papier, les +posent devant le malade, et s'en vont en riant, tout seuls. + +Le petit Chose se met a ecrire; il ecrit toute la nuit; puis, quand le +matin est venu, il s'apercoit que cette interminable lettre ne contient +que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les +plus eloquents du monde, et il compte qu'ils produiront un tres grand +effet. + +Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir... Le petit Chose +est tres emu; il a prepare sa lettre d'avance et se jure de la remettre +des qu'on arrivera... Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs +entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. "Bonjour, +monsieur Daniel!..." Alors, lui, leur dira tout de suite, tres +courageusement: "Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous." + +Mais chut!... Un pas d'oiseau dans le corridor... Les yeux noirs +approchent... Le petit Chose tient la lettre a la main. Son coeur bat; +il va mourir... + +La porte s'ouvre... Horreur!... + +A la place des yeux noirs, parait la vieille fee, la terrible fee aux +lunettes. + +Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est +consterne... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec +impatience... Helas!... le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas, +ni le lendemain non plus, ni les jours d'apres, ni jamais. + +On a chasse les yeux noirs. On les a renvoyes aux Enfants trouves, ou +ils resteront enfermes pendant quatre ans, jusqu'a leur majorite... Les +yeux noirs volaient du sucre!... + +Adieu les beaux jours de l'infirmerie! les yeux noirs s'en sont alles, +et pour comble de malheur, voila les eleves qui reviennent... Eh quoi! +deja la rentree... Oh! que ces vacances ont ete courtes! + +Pour la premiere fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans +les cours, pale, maigre, plus petit Chose que jamais... Tout le college +se reveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d'eau. +Ferocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se demenent. Terrible +M. Viot, il a profite des vacances pour ajouter quelques articles a son +reglement et quelques clefs a son trousseau. Le petit Chose n'a qu'a +bien se tenir. + +Chaque jour, il arrive des eleves... Clic! clac! On revoit devant la +porte les chars a bancs et les berlines de la distribution des prix... +Quelques anciens manquent a l'appel, mais des nouveaux les remplacent. +Les divisions se reforment. Cette annee comme l'an dernier, le petit +Chose aura l'etude des moyens. Le pauvre pion tremble deja. Apres tout, +qui sait? Les enfants seront peut-etre moins mechants cette annee-ci. + +Le matin de la rentree, grande musique a la chapelle. C'est la messe du +Saint-Esprit... _Veni, creator Spiritus!..._ Voici M. le principal +avec son bel habit noir et la petite palme d'argent a la boutonniere. +Derriere lui, se tient l'etat-major des professeurs en toge de +ceremonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanites, l'hermine +blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants +de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air +content. _Veni, creator Spiritus!..._ Au fond de l'eglise, pele-mele +avec les eleves, le petit Chose regarde d'un oeil d'envie les toges +majestueuses et les palmes d'argent... Quand sera-t-il professeur, lui +aussi?... Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Helas! avant d'en +arriver la, que de temps encore et que de peines! _Veni, creator +Spiritus!..._ Le petit Chose se sent l'ame triste; l'orgue lui donne +envie de pleurer... Tout a coup, la-bas, dans un coin du choeur, il +apercoit une belle figure ravagee qui lui sourit.. Ce sourire fait du +bien au petit Chose, et, de revoir l'abbe Germane, le voila plein de +courage et tout ragaillardi! _Veni, creator Spiritus!..._ + +Deux jours apres la messe du Saint-Esprit, nouvelles solennites. C'etait +la fete du principal... Ce jour-la--de temps immemorial--, tout le +college celebre la Saint-Theophile sur l'herbe, a grand renfort de +viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme a l'ordinaire, +M. le principal n'epargne rien pour donner du retentissement a ce petit +festival de famille, qui satisfait les instincts genereux de son coeur, +sans nuire cependant aux interets de son college. Des l'aube, on +s'emplit tous--eleves et maitres--dans de grandes tapissieres pavoisees +aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, trainant a sa +suite, dans deux enormes fourgons, les paniers de vin mousseux et les +corbeilles de mangeaille... En tete, sur le premier char, les gros +bonnets et la musique. Ordre aux ophicleides de jouer tres fort. Les +fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d'assiettes se heurtent +contre les gamelles de fer-blanc... Tout Sarlande en bonnet de nuit se +met aux fenetres pour voir passer la fete du principal. + +C'est a la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arrive, on +etend des nappes sur l'herbe, et les enfants crevent de rire en voyant +messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de +simples collegiens... Les tranches de pate circulent. Les bouchons +sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup... Seul, au milieu de +l'animation generale, le petit Chose a l'air preoccupe. Tout a coup on +le voit rougir... M. le principal vient de se lever, un papier a la +main: "Messieurs, on me remet a l'instant meme quelques vers que +m'adresse un poete anonyme. Il parait que notre Pindare ordinaire, +M. Viot, a un emule cette annee. Quoique ces vers soient un peu trop +flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire. + +--Oui, oui... lisez... lisez!..." + +Et de sa belle voix des distributions, M. le principal commence la +lecture... + +C'est un compliment assez bien tourne, plein de rimes aimables a +l'adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun. +La fee aux lunettes elle-meme n'est pas oubliee. Le poete l'appelle +"l'ange du refectoire", ce qui est charmant. + +On l'applaudit longuement. Quelques voix demandent l'auteur. Le petit +Chose se leve, rouge comme un pepin de grenade, et s'incline avec +modestie. Acclamations generales. Le petit Chose devient le heros de la +fete. Le principal veut l'embrasser. De vieux professeurs lui serrent la +main d'un air entendu. Le regent de seconde lui demande ses vers pour +les mettre dans le journal. Le petit Chose est tres content; tout cet +encens lui monte au cerveau avec les fumees du vin de Limoux. Seulement, +et ceci le degrise un peu, il croit entendre l'abbe Germane murmurer: +"L'imbecile!" et les clefs de son rival grincer ferocement. + +Ce premier enthousiasme apaise, M. le principal frappe dans ses mains +pour reclamer le silence. + +"Maintenant, Viot, a votre tour! apres la Muse badine, la Muse severe." + +M. Viot tire gravement de sa poche un cahier relie, gros de promesses, +et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de cote. + +L'oeuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne +en l'honneur du reglement. L'eleve Menalque et l'eleve Dorilas s'y +repondent en strophes alternees... L'eleve Menalque est d'un college +ou fleurit le reglement; l'eleve Dorilas, d'un autre college d'ou le +reglement est exile... Menalque dit les plaisirs austeres d'une forte +discipline; Dorilas, les joies infecondes d'une folle liberte. + +A la fin, Dorilas est terrasse. Il remet entre les mains de son +vainqueur le prix de la lutte, et tous deux, unissant leurs voix, +entonnent un chant d'allegresse a la gloire du reglement. + +Le poeme est fini... Silence de mort!... Pendant la lecture, les enfants +ont emporte leurs assiettes a l'autre bout de la prairie, et mangent +leurs pates, tranquilles, loin, bien loin, de l'eleve Menalque et +Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les +professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le courage d'applaudir... +Infortune M. Viot! C'est une vraie deroute.. Le principal essaie de le +consoler: "Le sujet etait aride, messieurs, mais le poete s'en est bien +tire." + +"Moi, je trouve cela tres beau", dit effrontement le petit Chose, a qui +son triomphe commence a faire peur. + +Lachetes perdues! M. Viot ne veut pas etre console. Il s'incline sans +repondre et garde son sourire amer... Il le garde tout le jour, et le +soir, en rentrant, au milieu des chants des eleves, des couacs de la +musique et du fracas des tapissieres roulant sur les paves de la ville +endormie, le petit Chose entend dans l'ombre, pres de lui, les clefs de +son rival qui grondent d'un air mechant: "Frinc! frinc! frinc! monsieur +le poete, nous vous revaudrons cela!" + + + +IX + +L'AFFAIRE BOUCOYRAN + +Avec la Saint-Theophile, voila les vacances enterrees. + +Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras. +Personne ne se sentait en train, ni les maitres, ni les eleves. On +s'installait... Apres deux grands mois de repos, le college avait peine +a reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal, +comme ceux d'une vieille horloge, qu'on aurait depuis longtemps oublie +de remonter. Peu a peu, cependant, grace aux efforts de M. Viot, tout se +regularisa. Chaque jour, aux memes heures, au son de la meme cloche, on +vit de petites portes s'ouvrir dans les cours et des litanies d'enfants, +roides comme des soldats de bois, defiler deux par deux sous les arbres; +puis la cloche sonnait encore, ding! dong!--et les memes enfants +repassaient sous les memes petites portes. Ding! dong! Levez-vous. +Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong! +Amusez-vous. Et cela pour toute l'annee. + +O triomphe du reglement! Comme l'eleve Menalque aurait ete heureux de +vivre, sous la ferule de M. Viot, dans le college modele de Sarlande... + +Moi seul, je faisais ombre a cet adorable tableau. Mon etude ne marchait +pas. Les terribles _moyens_ m'etaient revenus de leurs montagnes, plus +laids, plus apres, plus feroces que jamais. De mon cote, j'etais aigri; +la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien +supporter... Trop doux l'annee precedente, je fus trop severe cette +annee... J'esperais ainsi mater ces mechants droles, et, pour la moindre +incartade, je foudroyais toute l'etude de pensums et de retenues... + +Ce systeme ne me reussit pas. Mes punitions, a force d'etre prodiguees, +se deprecierent et tomberent aussi bas que les assignats de l'an IV... +Un jour, je me sentis deborde. Mon etude etait en pleine revolte, et je +n'avais plus de munitions pour faire tete a l'emeute. Je me vois encore +dans ma chaire, me debattant comme un beau diable, au milieu des +cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: "A la porte!... +Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C'est une injustice!..." +Et les encriers pleuvaient, et les papiers maches s'epataient sur mon +pupitre, et tous ces petits monstres--sous pretexte de reclamations--se +pendaient par grappes a ma chaire, avec des hurlements de macaques. + +Quelquefois, en desespoir de cause, j'appelais M. Viot a mon secours. +Pensez quelle humiliation! Depuis la Saint-Theophile, l'homme aux clefs +me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma detresse. Quand il +entrait dans l'etude brusquement, ses clefs a la main, c'etait comme une +pierre dans un etang de grenouilles: en un clin d'oeil tout le monde se +retrouvait a sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler +une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son +trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait +ironiquement et se retirait sans rien dire. + +J'etais tres malheureux. Les maitres, mes collegues, se moquaient de +moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil; +il y avait sans doute du M. Viot la-dessous... Pour m'achever, survint +Boucoyran. + +Oh! cette affaire Boucoyran! Je suis sur qu'elle est restee dans +les annales du college et que les Sarlandais en parlent encore +aujourd'hui... Moi aussi, je veux en parler de cette terrible affaire. +Il est temps que le public sache la verite... + +Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front, +et l'allure d'un valet de ferme: tel etait le marquis de Boucoyran, +terreur de la cour des moyens et seul echantillon de la noblesse +cevenole au college de Sarlande. Le principal tenait beaucoup a cet +eleve, en consideration du vernis aristocratique que sa presence donnait +a l'etablissement. Dans le college, on ne l'appelait que le "marquis". +Tout le monde le craignait; moi-meme je subissais l'influence generale +et je ne lui parlais qu'avec des menagements. + +Pendant quelque temps, nous vecumes en assez bons termes. + +M. le marquis avait bien par-ci par-la certaines facons impertinentes de +me regarder ou de me repondre qui rappelaient par trop l'Ancien Regime, +mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire +a forte partie. + +Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de repliquer, en +pleine etude, avec une insolence telle que je perdis toute patience. + +"Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid, +prenez vos livres et sortez sur-le-champ." + +C'etait un acte d'autorite inoui pour ce drole. Il en resta stupefait et +me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux. + +Je compris que je m'engageais dans une mechante affaire, mais j'etais +trop avance pour reculer. + +"Sortez, monsieur de Boucoyran!..." commandai-je de nouveau. + +Les eleves attendaient, anxieux... Pour la premiere fois, j'avais du +silence. + +A ma seconde injonction, le marquis, revenu de sa surprise, me repondit, +il fallait voir de quel air: "Je ne sortirai pas!" + +Il y eut parmi toute l'etude, un murmure d'admiration. Je me levai dans +ma chaire, indigne. + +"Vous ne sortirez pas, monsieur?... C'est ce que nous allons voir." + +Et je descendis... + +Dieu m'est temoin qu'a ce moment-la toute idee de violence etait bien +loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermete +de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit a +ricaner d'une facon si meprisante, que j'eus le geste de le prendre au +collet pour le faire sortir de son banc. + +Le miserable tenait cachee sous sa tunique une enorme regle en fer. A +peine eus-je leve la main, qu'il m'assena sur le bras un coup terrible. +La douleur m'arracha un cri. + +Toute l'etude battit des mains. + +"Bravo, marquis!" + +Pour le coup, je perdis la tete. D'un bond, je fus sur la table, d'un +autre sur le marquis; et alors, le prenant a la gorge, je fis si bien, +des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l'arrachai de sa place +et qu'il s'en alla rouler hors de l'etude jusqu'au milieu de la cour... +Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais jamais cru tant de +vigueur. + +Les eleves etaient consternes. On ne criait plus: "Bravo, marquis!" +On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis a la raison par ce +gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorite +ce que le marquis venait de perdre en prestige. + +Quand je remontai dans ma chaire, pale encore et tremblant d'emotion, +tous les visages se pencherent vivement sur les pupitres. L'etude etait +matee. Mais le principal, M. Viot, qu'allaient-ils penser de cette +affaire? Comment! j'avais ose lever la main sur un eleve! sur le marquis +de Boucoyran! sur le noble du college! Je voulais donc me faire chasser! + +Ces reflexions, qui me venaient un peu tard, me troublerent dans mon +triomphe. J'eus peur, a mon tour. Je me disais: "C'est sur, le marquis +est alle se plaindre." Et, d'une minute a l'autre, je m'attendais a voir +entrer le principal. Je tremblai jusqu'a la fin de l'etude; pourtant, +personne ne vint. + +A la recreation, je fus tres etonne de voir Boucoyran rire et jouer avec +les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journee se passa +sans encombres, je m'imaginai que mon drole se tiendrait coi et que j'en +serai quitte pour la peur. + +Par malheur, le jeudi suivant etait jour de sortie, M. le marquis ne +rentra pas au dortoir. J'eus comme un pressentiment et je ne dormis pas +de toute la nuit. + +Le lendemain, a la premiere etude, les eleves chuchotaient en regardant +la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais +d'inquietude. + +Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants +se leverent. + +J'etais perdu... + +Le principal entra le premier, puis M. Viot derriere lui, puis enfin +un grand vieux, boutonne jusqu'au menton dans une longue redingote et +cravate d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-la, je ne le +connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'etait M. de +Boucoyran le pere. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre +ses dents. + +Je n'eus pas meme le courage de descendre de ma chaire pour faire +honneur a ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluerent pas. +Ils prirent position tous les trois au milieu de l'etude et, jusqu'a +leur sortie, ne regarderent pas une seule fois de mon cote. + +Ce fut le principal qui ouvrit le feu. + +"Messieurs, dit-il en s'adressant aux eleves, nous venons ici remplir +une mission penible, tres penible. Un de vos maitres s'est rendu +coupable d'une faute si grave, qu'il est de notre devoir de lui infliger +un blame public." + +La-dessus le voila parti a m'infliger un blame qui dura au moins un +grand quart d'heure. Tous les faits denatures: le marquis etait le +meilleur eleve du college; je l'avais brutalise sans raison, sans +excuse. Enfin j'avais manque a tous mes devoirs. + +Que repondre a ces accusations? + +De temps en temps, j'essayais de me defendre. "Pardon, monsieur le +principal!..." Mais le principal ne m'ecoutait pas, et il m'infligea son +blame jusqu'au bout. + +Apres lui, M. de Boucoyran, le pere, prit la parole et de quelle +facon!... Un veritable requisitoire. Malheureux pere! On lui avait +presque assassine son enfant. Sur ce pauvre petit etre sans defense, on +s'etait rue comme... comme... comment dirait-il?... comme un buffle, +comme un buffle sauvage. L'enfant gardait le lit depuis deux jours. +Depuis deux jours, sa mere en larmes, le veillait... + +Ah! s'il avait eu affaire a un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le +pere, qui se serait charge de venger son enfant! Mais On n'etait qu'un +galopin dont il avait pitie. Seulement qu'On se le tint pour dit: si +jamais On touchait encore a un cheveu de son fils, On se ferait couper +les deux oreilles tout net... + +Pendant ce beau discours, les eleves riaient sous cape, et les clefs de +M. Viot fretillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, pale de +rage, le pauvre On ecoutait toutes ces injures, devorait toutes ces +humiliations et se gardait bien de repondre. Si On avait repondu, On +aurait ete chasse du college; et alors ou aller? + +Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent a sec d'eloquence, ces +trois messieurs se retirerent. Derriere eux, il se fit dans l'etude un +grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence; +les enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait acheve de tuer +mon autorite. + +Oh! ce fut une terrible affaire! + +Toute la ville s'en emut... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les +cafes, a la musique, on ne parlait pas d'autre chose. Les gens bien +informes donnaient des details a faire dresser les cheveux. Il parait +que ce maitre d'etude etait un monstre, un ogre. Il avait torture +l'enfant avec des raffinements inouis de cruaute. En parlant de lui, on +ne disait plus que "le bourreau". + +Quand le jeune Boucoyran s'ennuya de rester au lit, ses parents +l'installerent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur +salon, et pendant huit jours, ce fut a travers ce salon une procession +interminable. L'interessante victime etait l'objet de toutes les +attentions. + +Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et a +chaque fois, le miserable inventait quelque nouveau detail. Les meres +fremissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient "pauvre ange!" +et lui glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de +l'aventure et fulmina contre le college un article terrible au profit +d'un etablissement religieux des environs.... + +Le principal etait furieux; et, s'il ne me renvoya pas, je ne le dus +qu'a la protection du recteur.... Helas! il eut mieux valu pour moi etre +renvoye tout de suite. Ma vie dans le college etait devenue impossible. +Les enfants ne m'ecoutaient plus; au moindre mot, ils me menacaient de +faire comme Boucoyran, d'aller se plaindre a leur pere. Je finis par ne +plus m'occuper d'eux. + +Au milieu de tout cela, j'avais une idee fixe: me venger des Boucoyran. +Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes +oreilles etaient restees rouges de la menace qui leur avait ete faite. +D'ailleurs eusse-je voulu oublier ces affronts, je n'aurais pas pu y +parvenir; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les +divisions passaient devant le cafe de l'Eveche, j'etais sur de trouver +M. de Boucoyran, le pere, plante devant la porte, au milieu d'un groupe +d'officiers de la garnison, tous nu-tete et leurs queues de billard a +la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards; +puis, quand la division etait a portee de la voix, le marquis criait +tres fort, en me toisant d'un air de provocation: "Bonjour, Boucoyran!" + +"Bonjour, mon pere!" glapissait l'affreux enfant du milieu des rangs. Et +les officiers, les eleves, les garcons du cafe, tout le monde riait.... + +Le "Bonjour, Boucoyran!" etait devenu un supplice pour moi, et pas moyen +de m'y soustraire. Pour aller a la Prairie, il fallait absolument passer +devant le cafe de l'Eveche, et pas une fois mon persecuteur ne manquait +au rendez-vous. + +J'avais par moments des envies folles d'aller a lui et de le provoquer; +mais deux raisons me retenaient: d'abord toujours la peur d'etre chasse, +puis la rapiere du marquis, une grande diablesse de colichemarde qui +avait fait tant de victimes lorsqu'il etait dans les gardes du corps. + +Pourtant, un jour, pousse a bout, j'allai trouver Roger, le maitre +d'armes et, de but en blanc, je lui declarai ma resolution de me mesurer +avec le marquis. Roger, a qui je n'avais pas parle depuis longtemps, +m'ecouta d'abord avec une certaine reserve; mais, quand j'eus fini, il +eut un mouvement d'effusion et me serra chaleureusement les deux mains. + +"Bravo! monsieur Daniel! Je le savais bien, moi, qu'avec cet air-la +vous ne pouviez pas etre un mouchard. Aussi, pourquoi diable etiez-vous +toujours fourre avec votre M. Viot? Enfin, on vous retrouve; tout est +oublie. Votre main! Vous etes un noble coeur! Maintenant, a votre +affaire! Vous avez ete insulte? Bon! Vous voulez en tirer reparation? +Tres bien! Vous ne savez pas le premier mot des armes? Bon! bon! tres +bien! tres bien! Vous voulez que je vous empeche d'etre embroche par ce +vieux dindon? Parfait! Venez a la salle, et, dans six mois, c'est vous +qui l'embrocherez." + +D'entendre cet excellent Roger epouser ma querelle avec tant d'ardeur, +j'etais rouge de plaisir. Nous convinmes des lecons: trois heures par +semaine; nous convinmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel +(exceptionnel en effet! j'appris plus tard qu'on me faisait payer deux +fois plus cher que les autres). Quand toutes ces conventions furent +reglees, Roger passa familierement son bras sous le mien. + +"Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd'hui +notre premiere lecon; mais nous pouvons toujours aller conclure notre +marche au cafe Barbette. Allons! voyons, pas d'enfantillage! est-ce +qu'il vous fait peur, par hasard, le cafe Barbette?... Venez donc, +sacrebleu! tirez-vous un peu de ce saladier de cuistres. Vous trouverez +la-bas des amis, de bons garcons, triple nom! de nobles coeurs, et vous +quitterez vite avec eux ces manieres de femmelette qui vous font tort." + +Helas! je me laissai tenter. Nous allames au cafe Barbette. Il etait +toujours le meme, plein de cris, de fumee, de pantalons garance; les +memes shakos, les memes ceinturons pendaient aux memes pateres. + +Les amis de Roger me recurent a bras ouverts. Il avait bien raison, +c'etaient tous de nobles coeurs! Quand ils connurent mon histoire avec +le marquis et la resolution que j'avais prise, ils vinrent, l'un apres +l'autre, me serrer la main: "Bravo, jeune homme, tres bien." + +Moi aussi j'etais un noble coeur. Je fis venir un punch, on but a mon +triomphe, et il fut decide entre nobles coeurs que je tuerais le marquis +de Boucoyran a la fin de l'annee scolaire. + + + +X + +LES MAUVAIS JOURS + +L'hiver etait venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait +dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et +leur sol gele plus dur que la pierre, les cours du college etaient +tristes a voir. On se levait avant le jour, aux lumieres; il faisait +froid; de la glace dans les lavabos.... Les eleves n'en finissaient +plus; la cloche etait obligee de les appeler plusieurs fois. "Plus vite, +messieurs!" criaient les maitres en marchant de long en large pour se +rechauffer.... On formait les rangs en silence, tant bien que mal, et +on descendait a travers le grand escalier a peine eclaire et les longs +corridors ou soufflaient les bises mortelles de l'hiver. + +Un mauvais hiver pour le petit Chose! + +Je ne travaillais plus. A l'etude, la chaleur malsaine du poele me +faisait dormir. Pendant les classes, trouvant ma mansarde trop froide, +je courais m'enfermer au cafe Barbette et n'en sortais qu'au dernier +moment. C'etait la maintenant que Roger me donnait ses lecons; la +rigueur du temps nous avait chasses de la salle d'armes et nous nous +escrimions au milieu du cafe avec les queues de billard, en buvant du +punch. Les sous-officiers jugeaient les coups; tous ces nobles coeurs +m'avaient decidement admis dans leur intimite et m'enseignaient chaque +jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de +Boucoyran. Ils m'apprenaient aussi comment on edulcore une absinthe, et +quand ces messieurs jouaient au billard, c'etait moi qui marquais les +points.... + +Un mauvais hiver pour le petit Chose! + +Un matin de ce triste hiver, comme j'entrais au cafe Barbette--j'entends +encore le fracas du billard et le ronflement du gros poele en faience--, +Roger vint a moi precipitamment: "Deux mots, monsieur Daniel!" et +m'emmena dans la salle du fond, d'un air tout a fait mysterieux. + +Il s'agissait d'une confidence amoureuse.... Vous pensez si j'etais +fier de recevoir les confidences d'un homme de cette taille. Cela me +grandissait toujours un peu. + +Voici l'histoire. Ce sacripant de maitre d'armes avait rencontre par +la ville, en un certain endroit qu'il ne pouvait pas nommer, certaine +personne dont il s'etait follement epris. Cette personne occupait a +Sarlande une situation tellement elevee,--hum! hum! vous m'entendez +bien!--tellement extraordinaire, que le maitre d'armes en etait encore +a se demander comment il avait ose lever les yeux si haut. Et pourtant, +malgre la situation de la personne--situation tellement elevee, +tellement, etc.--, il ne desesperait pas de s'en faire aimer, et meme +il croyait le moment venu de lancer quelques declarations epistolaires. +Malheureusement les maitres d'armes ne sont pas tres adroits aux +exercices de la plume. Passe encore s'il ne s'agissait que d'une +grisette; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce +n'etait pas du style de cantine qu'il fallait, et meme un bon poete ne +serait pas de trop. + +"Je vois ce que c'est, dit le petit Chose d'un air entendu; vous avez +besoin qu'on vous trousse quelques poulets galants pour envoyer a la +personne, et vous avez songe a moi. + +--Precisement, repondit le maitre d'armes. + +--Eh bien, je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez; +seulement, pour que nos lettres n'aient pas l'air d'etre empruntees au +_Parfait secretaire_, il faudra me donner quelques renseignements sur la +personne.... + +Le maitre d'armes regarda autour de lui d'un air mefiant, puis tout bas +il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l'oreille: + +"C'est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s'appelle +Cecilia." + +Il ne put pas m'en confier davantage, a cause de la situation de +la personne, situation tellement, etc.--mais ces renseignements me +suffisaient, et le soir meme--, pendant l'etude--, j'ecrivis ma premiere +lettre a la blonde Cecilia. + +Cette singuliere correspondance entre le petit Chose et cette +mysterieuse personne dura pres d'un mois. Pendant un mois, j'ecrivis +en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes +etaient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d'Elvire, les autres +enflammees et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait +qui commencaient par ces mots: _"O Cecilia, quelquefois, sur un rocher +sauvage..."_ et qui finissaient par ceux-ci: _"On dit qu'on en meurt... +essayons!"_ Puis, de temps en temps, la Muse s'en melait: + + Oh! ta levre, ta levre ardente! + Donne-la-moi! donne-la-moi! + +Aujourd'hui, j'en parle en riant; mais a l'epoque, le petit Chose ne +riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait tres serieusement. +Quand j'avais termine une lettre, je la donnais a Roger pour qu'il la +recopiat de sa belle ecriture de sous-officier; lui, de son cote, quand +il recevait des reponses (car elle repondait, la malheureuse!), il me +les apportait bien vite, et je basais mes operations la-dessus. + +Le jeu me plaisait en somme; peut-etre meme me plaisait-il un peu trop. +Cette blonde invisible, parfumee comme un lilas blanc, ne me sortait +plus de l'esprit. Par moments, je me figurais que j'ecrivais pour +mon propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes +personnelles, de maledictions contre la destinee, contre ces etres vils +et mechants au milieu desquels j'etais oblige de vivre: "O Cecilia, si +tu savais comme j'ai besoin de ton amour!" + +Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en frisant sa +moustache: "Ca mord! ca mord!... continuez!" j'avais de secrets +mouvements de depit, et je pensais en moi-meme: "Comment peut-elle +croire que c'est ce gros rejoui, ce Fanfan la Tulipe, qui lui ecrit ces +chefs-d'oeuvre de passion et de melancolie?" + +Elle le croyait pourtant; elle le croyait si bien qu'un jour, le maitre +d'armes, triomphant, m'apporta cette reponse qu'il venait de recevoir: +"A neuf heures, ce soir, derriere la sous-prefecture!" + +Est-ce a l'eloquence de mes lettres ou a la longueur de ses moustaches +que Roger dut son succes? Je vous laisse, mesdames, le soin de decider. +Toujours est-il que cette nuit-la, dans son dortoir melancolique, le +petit Chose eut un sommeil tres agite. Il reva qu'il etait grand, qu'il +avait des moustaches, et que des dames de Paris--occupant des situations +tout a fait extraordinaires--lui donnaient des rendez-vous derriere les +sous-prefectures.... + +Le plus comique, c'est que le lendemain, il me fallut ecrire une lettre +d'actions de graces et remercier Cecilia de tout le bonheur qu'elle +m'avait donne: "Ange qui as consenti a passer une nuit sur la terre...." + +Cette lettre, je l'avoue, le petit Chose l'ecrivit avec la rage dans le +coeur. Heureusement la correspondance s'arreta la, et pendant quelque +temps, je n'entendis plus parler de Cecilia ni de sa haute situation. + + + +XI + +MON BON AMI LE MAITRE D'ARMES + +Ce jour-la, le 18 fevrier, comme il etait tombe beaucoup de neige +pendant la nuit, les enfants n'avaient pas pu jouer dans les cours. +Aussitot l'etude du matin finie, on les avait casernes tous pele-mele +dans _la salle_, pour y prendre leur recreation a l'abri du mauvais +temps en attendant l'heure des classes. + +C'etait moi qui les surveillais. + +Ce qu'on appelait _la salle_ etait l'ancien gymnase du college de +la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenetres +grillees; ca et la des crampons a moitie arraches, la trace encore +visible des echelles, et, se balancant a la maitresse poutre du plafond, +un enorme anneau en fer au bout d'une corde. + +Les enfants avaient l'air de s'amuser beaucoup en regardant la neige qui +remplissait les rues et les hommes armes de pelles qui l'emportaient +dans des tombereaux. + +Mais tout ce tapage, je ne l'entendais pas. + +Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les +enfants auraient a cet instant demoli le gymnase de fond en comble, que +je ne m'en fusse pas apercu. C'etait une lettre de Jacques que je +venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris,--mon Dieu! oui, de +Paris,--et voici ce qu'elle disait: + +"Cher Daniel, + +"Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que je +fusse a Paris depuis quinze jours. J'ai quitte Lyon sans rien dire a +personne, un coup de tete....--Que veux-tu? je m'ennuyais trop dans +cette horrible ville, surtout depuis ton depart. + +"Je suis arrive ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le +cure de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m'a protege tout de +suite, et m'a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entre +comme secretaire. Nous mettons en ordre ses memoires, je n'ai qu'a +ecrire sous sa dictee, et je gagne a cela cent francs par mois. Ce n'est +pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait, j'espere pouvoir +envoyer de temps en temps quelque chose a la maison sur mes economies. + +"Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici--du moins--, il +ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois, mais +c'est une petite pluie gaie, melee de soleil, et comme je n'en ai jamais +vu ailleurs. Aussi je suis tout change, si tu savais! Je ne pleure plus +du tout, c'est incroyable." + +J'en etais la de la lettre, quand tout a coup, sous les fenetres, +retentit le bruit sourd d'une voiture roulant dans la neige. La voiture +s'arreta devant la porte du college, et j'entendis les enfants crier a +tue-tete: "Le sous-prefet! le sous-prefet!" + +Une visite de M. le sous-prefet presageait evidemment quelque chose +d'extraordinaire. Il venait a peine au college de Sarlande une ou deux +fois chaque annee, et c'etait alors comme un evenement. Mais, pour le +quart d'heure, ce qui m'interessait avant tout, ce qui me tenait a coeur +plus que le sous-prefet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier, +c'etait la lettre de mon frere Jacques. Aussi, tandis que les eleves, +mis en gaiete, se culbutaient devant les fenetres pour voir M. le +sous-prefet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me +remis a lire. + +"Tu sauras, mon bon Daniel, que notre pere est en Bretagne, ou il fait +le commerce du cidre pour le compte d'une compagnie. En apprenant que +j'etais le secretaire du marquis, il a voulu que je place quelques +tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin, +et du vin d'Espagne, encore! J'ai ecrit cela au pere; sais-tu ce qu'il +m'a repondu: "Jacques, tu es un ane!" comme toujours. Mais c'est egal, +mon cher Daniel, je crois qu'au fond il m'aime beaucoup. + +"Quant a maman, tu sais qu'elle est seule maintenant. Tu devrais bien +lui ecrire, elle se plaint de ton silence. + +"J'avais oublie de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus +grand plaisir: j'ai ma chambre au Quartier latin... au Quartier latin! +pense un peu!... Une vraie chambre de poete, comme dans les romans, avec +une petite fenetre et des toits a perte de vue. Le lit n'est pas large, +mais nous y tiendrons deux au besoin; et puis, il y a dans un coin une +table de travail ou on serait tres bien pour faire des vers. + +"Je suis sur que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus +vite; moi aussi je te voudrais pres de moi, et je ne te dis pas que +quelque jour je ne te ferai pas signe de venir. + +"En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton +college, de peur de tomber malade. + +"Je t'embrasse. Ton frere + +"JACQUES." + +Ce brave Jacques! quel mal delicieux il venait de me faire avec sa +lettre! je riais et je pleurais en meme temps. Toute ma vie de ces +derniers mois, le punch, le billard, le cafe Barbette, me faisaient +l'effet d'un mauvais reve, et je pensais: "Allons! c'est fini. +Maintenant je vais travailler, je vais etre courageux comme Jacques." + +A ce moment, la cloche sonna. Mes eleves se mirent en rang, ils +causaient beaucoup du sous-prefet et se montraient, en passant, sa +voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des +professeurs; puis, une fois debarrasse d'eux, je m'elancai en courant +dans l'escalier. Il me tardait tant d'etre seul dans ma chambre avec la +lettre de mon frere Jacques! + +"Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal." + +Chez le principal?... Que pouvait avoir a me dire le principal?... +Le portier me regardait avec un drole d'air. Tout a coup, l'idee du +sous-prefet me revint. + +"Est-ce que M. le sous-prefet est la-haut?" demandai-je. + +Et le coeur palpitant d'espoir je me mis a gravir les degres de +l'escalier quatre a quatre. + +Il y a des jours ou l'on est comme fou. En apprenant que le sous-prefet +m'attendait, savez-vous ce que j'imaginai? Je m'imaginai qu'il avait +remarque ma bonne mine a la distribution, et qu'il venait au college +tout expres pour m'offrir d'etre son secretaire. Cela me paraissait +la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses +histoires de vieux marquis m'avait trouble la cervelle, a coup sur. + +Quoi qu'il en soit, a mesure que je montais l'escalier, ma certitude +devenait plus grande: secretaire du sous-prefet; je ne me sentais pas de +joie.... + +En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il etait tres pale; il +me regarda comme s'il voulait me parler; mais je ne m'arretai pas: le +sous-prefet n'avait pas le temps d'attendre. + +Quand j'arrivai devant le cabinet du principal, le coeur me battait bien +fort, je vous jure. Secretaire de M. le sous-prefet! Il fallut m'arreter +un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai +avec mes doigts un petit tour a mes cheveux et je tournai le bouton de +la porte doucement. + +Si j'avais su ce qui m'attendait! + +M. le sous-prefet etait debout, appuye negligemment au marbre de la +cheminee et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe +de chambre, se tenait pres de lui humblement, son bonnet de velours a la +main et M. Viot, appele en hate, se dissimulait dans un coin. + +Des que j'entrai, le sous-prefet prit la parole. + +"C'est donc monsieur, dit-il en me designant, qui s'amuse a seduire nos +femmes de chambre?" + +Il avait prononce cette phrase d'une voix claire, ironique et sans +cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il voulait plaisanter et je ne +repondis rien, mais le sous-prefet ne plaisantait pas; apres un moment +de silence, il reprit en souriant toujours: + +"N'est-ce pas a monsieur Daniel Eyssette que j'ai l'honneur de parler, a +monsieur Daniel Eyssette qui a seduit la femme de chambre de ma femme?" + +Je ne savais de quoi il s'agissait; mais en entendant ce mot de femme de +chambre, qu'on me jetait ainsi a la figure pour la seconde fois, je me +sentis rouge de honte, et ce fut avec une veritable indignation que je +m'ecriai: + +"Une femme de chambre, moi!... Je n'ai jamais seduit de femme de +chambre." + +A cette reponse, je vis un eclair de mepris jaillir des lunettes du +principal, et j'entendis les clefs murmurer dans leur coin: "Quelle +effronterie!" + +Le sous-prefet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette +de la cheminee un petit paquet de papiers que je n'avais pas apercus +d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant negligemment: + +"Monsieur, dit-il, voici des temoignages fort graves qui vous accusent. +Ce sont des lettres qu'on a surprises chez la demoiselle en question. +Elles ne sont pas signees, il est vrai, et, d'un autre cote, la femme de +chambre n'a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est +souvent parle du college, et, malheureusement pour vous, M. Viot a +reconnu votre ecriture et votre style...." + +Ici les clefs grincerent ferocement et le sous-prefet, souriant +toujours, ajouta: + +"Tout le monde n'est pas poete au college de Sarlande." + +A ces mots, une idee fugitive me traversa l'esprit: je voulus voir de +pres ces papiers. Je m'elancai; le principal eut peur d'un scandale et +fit un geste pour me retenir. Mais le sous-prefet me tendit le dossier +tranquillement. + +"Regardez!" me dit-il. + +Misericorde! ma correspondance avec Cecilia. + +....Elles y etaient toutes, toutes! Depuis celle qui commencait: _"O +Cecilia, quelquefois sur un rocher sauvage...."_ jusqu'au cantique +d'actions de graces: _"Ange qui as consenti a passer une nuit sur +la terre...."_ Et dire que toutes ces belles fleurs de rhetorique +amoureuse, je les avais effeuillees sous les pas d'une femme de +chambre!... dire que cette personne, d'une situation tellement elevee, +tellement, etc..., decrottait tous les matins les socques de la +sous-prefete...! On peut se figurer ma rage, ma confusion. + +"Eh bien, qu'en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-prefet, +apres un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou +non?" + +Au lieu de repondre, je baissai la tete. Un mot pouvait me disculper; +mais ce mot, je ne le prononcai pas. J'etais pret a tout souffrir plutot +que de denoncer Roger.... Car remarquez bien qu'au milieu de cette +catastrophe, le petit Chose n'avait pas un seul instant soupconne la +loyaute de son ami. En reconnaissant les lettres, il s'etait dit tout de +suite: "Roger aura eu la paresse de les recopier; il a mieux aime faire +une partie de billard de plus et envoyer les miennes." Quel innocent, ce +petit Chose! + +Quand le sous-prefet vit que je ne voulais pas repondre, il remit les +lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte: + +"Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste a faire." + +Sur quoi les clefs de M. Viot fretillerent d'un air lugubre, et le +principal repondit en s'inclinant jusqu'a terre, "que M. Eyssette avait +merite d'etre chasse sur l'heure; mais qu'afin d'eviter tout scandale, +on le garderait au college encore huit jours". Juste le temps de faire +venir un nouveau maitre. + +A ce terrible mot "chasse", tout mon courage m'abandonna. Je saluai +sans rien dire et je sortis precipitamment. A peine dehors, mes larmes +eclaterent.... Je courus d'un trait jusqu'a ma chambre, en etouffant mes +sanglots dans mon mouchoir.... + +Roger m'attendait; il avait l'air fort inquiet et se promenait a grands +pas, de long en large. + +En me voyant entrer, il vint vers moi: + +"Monsieur Daniel!..." me dit-il, et son oeil m'interrogeait. Je me +laissai tomber sur une chaise sans repondre. + +"Des pleurs, des enfantillages! reprit le maitre d'armes d'un ton +brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons... vite!... Que s'est-il +passe?" + +Alors je lui racontai dans tous ses details toute l'horrible scene du +cabinet. + +A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s'eclaircir; +il ne me regardait plus du meme air rogue, et a la fin, quand il eut +appris comment, pour ne pas le trahir, je m'etais laisse chasser du +college, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement: + +"Daniel, vous etes un noble coeur." + +A ce moment, nous entendimes dans la rue le roulement d'une voiture; +c'etait le sous-prefet qui s'en allait. + +"Vous etes un noble coeur, reprit mon bon ami le maitre d'armes en me +serrant les poignets a les briser, vous etes un noble coeur, je ne +vous dis que ca.... Mais vous devez comprendre que je ne permettrai a +personne de se sacrifier pour moi." + +Tout en parlant, il s'etait rapproche de la porte: + +"Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et +je vous jure bien que ce n'est pas vous qui serez chasse." + +Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s'il +oubliait quelque chose: + +"Seulement, me dit-il a voix basse, ecoutez bien ceci avant que je m'en +aille... Le grand Roger n'est pas seul au monde; il a quelque part +une mere infirme dans un coin... Une mere!... pauvre sainte femme!... +Promettez-moi de lui ecrire quand tout sera fini." + +C'etait dit gravement, tranquillement, d'un ton qui m'effraya. + +"Mais que voulez-vous faire?" m'ecriai-je. + +Roger ne repondit rien; seulement il entrouvrit sa veste et me laissa +voir dans sa poche la crosse luisante d'un pistolet. + +Je m'elancai vers lui, tout emu: + +"Vous tuer, malheureux? vous voulez vous tuer?" + +Et lui, tres froidement: + +"Mon cher, quand j'etais au service, je m'etais promis que si jamais, +par un coup de ma mauvaise tete, je venais a me faire degrader, je +ne survivrais pas a mon deshonneur. Le moment est venu de me tenir +parole... Dans cinq minutes je serai chasse du college, c'est-a-dire +degrade; une heure apres, bonsoir! j'avale ma derniere prune." + +En entendant cela, je me plantai resolument devant la porte. + +"Eh bien, non! Roger, vous ne sortirez pas... J'aime mieux perdre ma +place que d'etre cause de votre mort. + +--Laissez-moi faire mon devoir", me dit-il d'un air farouche, et, malgre +mes efforts, il parvint a entrouvrir la porte. + +Alors, j'eus l'idee de lui parler de sa mere, de cette pauvre mere qu'il +avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai qu'il devait vivre pour +elle, que moi j'etais a meme de trouver facilement une autre place, que +d'ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant +nous, et que c'etait bien le moins qu'on attendit jusqu'au dernier +moment avant de prendre un parti si terrible... Cette derniere reflexion +parut le toucher. Il consentit a retarder de quelques heures sa visite +au principal et ce qui devait s'ensuivre. + +Sur ces entrefaites, la cloche sonna; nous nous embrassames, et je +descendis a l'ecole. + +Ce que c'est que de nous! J'etais entre dans ma chambre desespere, j'en +sortis presque joyeux.... Le petit Chose etait si fier d'avoir sauve la +vie a son bon ami le maitre d'armes. + +Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le +premier mouvement de l'enthousiasme passe, je me mis a faire des +reflexions. Roger consentait a vivre, c'etait bien; mais moi-meme, +qu'allais-je devenir apres que mon beau devouement m'aurait mis a la +porte du college! + +La situation n'etait pas gaie, je voyais deja le foyer singulierement +compromis, ma mere en larmes, et M. Eyssette bien en colere. +Heureusement je pensai a Jacques; quelle bonne idee sa lettre avait eue +d'arriver precisement le matin! C'etait bien simple, apres tout, +ne m'ecrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux? +D'ailleurs, a Paris, on trouve toujours de quoi vivre... + +Ici, une pensee horrible m'arreta: pour partir, il fallait de l'argent; +celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais +au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait pretes, puis des sommes +enormes inscrites a mon nom sur le livre de compte du cafe Barbette. Le +moyen de se procurer tout cet argent? + +"Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naif de m'inquieter +pour si peu; Roger n'est-il pas la? Roger est riche, il donne des lecons +en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs a +moi qui viens de lui sauver la vie." + +Mes affaires ainsi reglees, j'oubliai toutes les catastrophes de la +journee pour ne songer qu'a mon grand voyage de Paris. J'etais tres +joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit a l'etude +pour savourer mon desespoir, eut l'air fort decu en voyant ma mine +rejouie. A diner, je mangeai vite et bien; dans la cour, je pardonnai +les arrets des eleves. Enfin l'heure de la classe sonna. + +Le plus pressant etait de voir Roger; d'un bond, je fus a sa chambre; +personne a sa chambre. "Bon! me dis-je en moi-meme, il sera alle +faire un tour au cafe Barbette", et cela ne m'etonna pas dans des +circonstances aussi dramatiques. + +Au cafe Barbette, personne encore: "Roger, me dit-on, etait alle a la +Prairie avec les sous-officiers." Que diable pouvaient-ils faire la-bas +par un temps pareil? Je commencais a etre fort inquiet; aussi, sans +vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai +le bas de mon pantalon et je m'elancai dans la neige, du cote de la +Prairie, a la recherche de mon bon ami le maitre d'armes. + + + +XII + +L'ANNEAU DE FER + +Des portes de Sarlande a la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue; +mais, du train dont j'allais, je dus ce jour-la faire le trajet en moins +d'un quart d'heure. Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre +garcon n'eut, malgre sa promesse, tout raconte au principal pendant +l'etude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette +pensee lugubre me donnait des ailes. + +Pourtant, de distance en distance, j'apercevais sur la neige la trace de +pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le maitre d'armes +n'etait pas seul, cela me rassurait un peu. + +Alors, ralentissant ma course, je pensais a Paris, a Jacques, a mon +depart.... Mais au bout d'un instant, mes terreurs recommencaient. + +"Roger va se tuer evidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela, +dans cet endroit desert, loin de la ville? S'il amene avec lui ses amis +du cafe Barbette, c'est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup +de l'etrier, comme ils disent.... Oh! ces militaires!..." Et me voila +courant de nouveau a perdre haleine. + +Heureusement j'approchais de la Prairie dont j'apercevais deja les +grands arbres charges de neige. "Pauvre ami, me disais-je, pourvu que +j'arrive a temps!" + +La trace des pas me conduisit ainsi jusqu'a la guinguette d'Esperon. + +Cette guinguette etait un endroit louche et de mauvais renom, ou les +debauches de Sarlande faisaient leurs parties fines. J'y etais venu plus +d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui avais +trouve une physionomie aussi sinistre que ce jour-la. Jaune et sale, au +milieu de la blancheur immaculee de la plaine, elle se derobait, avec sa +porte basse, ses murs decrepis et ses fenetres aux vitres mal lavees, +derriere un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse +du vilain metier qu'elle faisait. + +Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de +verres choques. + +"Grand Dieu! me dis-je en fremissant, c'est le coup de l'etrier." Et je +m'arretai pour reprendre haleine. + +Je me trouvais alors sur le derriere de la guinguette; je poussai une +porte a claire-voie, et j'entrai dans le jardin. Quel jardin! Une +grande haie depouillee, des massifs de lilas sans feuilles, des tas +de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui +ressemblaient a des huttes d'esquimaux. Cela etait d'un triste a faire +pleurer. + +Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussee, et la ripaillage devait +chauffer a ce moment, car, malgre le froid, on avait ouvert toutes +grandes les deux fenetres. + +Je posais deja le pied sur la premiere marche du perron, lorsque +j'entendis quelque chose qui m'arreta net et me glaca: c'etait mon nom +prononce au milieu de grands eclats de rires. Roger parlait de moi, et, +chose singuliere, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait, +les autres riaient a se tordre. + +Pousse par une curiosite douloureuse, sentant bien que j'allais +apprendre quelque chose d'extraordinaire, je me rejetai en arriere et, +sans etre entendu de personne, grace a la neige qui assourdissait comme +un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui +se trouvait fort a propos juste au-dessous des fenetres. + +Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la +verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table +peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d'eau.... A travers +la neige dont elle etait chargee, le jour passait a peine; la neige +fondait lentement et tombait sur ma tete goutte a goutte. + +C'est la, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau, +que j'ai appris combien les hommes peuvent etre mechants et laches; +c'est la que j'ai appris a douter, a mepriser, a hair.... O vous qui me +lisez, Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle!... Debout, +retenant mon souffle, rouge de colere et de honte, j'ecoutais ce qui se +disait chez Esperon. + +Mon bon ami le maitre d'armes avait toujours la parole.... Il racontait +l'aventure de Cecilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le +sous-prefet au college, tout cela avec des enjolivements et des gestes +qui devaient etre bien comiques, a en juger par les transports de +l'auditoire. + +"Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde, +qu'on n'a pas joue pour rien la comedie pendant trois ans sur le theatre +des zouaves. Vrai comme je vous parle! j'ai cru un moment la partie +perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le +bon vin du pere Esperon.... Le petit Eyssette n'avait rien dit, c'est +vrai; mais il etait temps de parler encore; et, entre nous, je crois +qu'il voulait seulement me laisser l'honneur de me denoncer moi-meme. +Alors je me suis dit: "Ayons l'oeil, Roger, et en avant la grande +scene!" + +La-dessus, mon bon ami le maitre d'armes se mit a jouer ce qu'il +appelait la grande scene, c'est-a-dire ce qui s'etait passe le matin +dans ma chambre entre lui et moi. Ah! le miserable! il n'oublia rien.... +Il criait: _Ma mere! ma pauvre mere!_ avec des intonations de theatre. +Puis il imitait ma voix: "Non, Roger! non! vous ne sortirez pas!..." La +grande scene etait reellement d'un haut comique, et tout l'auditoire +se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes +joues, j'avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute +l'odieuse comedie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait +fait expres d'envoyer mes lettres pour se mettre a l'abri de toute +mesaventure, que depuis vingt ans sa mere, sa pauvre mere, etait morte, +et que j'avais pris l'etui de sa pipe pour une crosse de pistolet. + +"Et la belle Cecilia? dit un noble coeur. + +--Cecilia n'a pas parle, elle a fait ses malles, c'est une bonne fille. + +--Et le petit Daniel que va-t-il devenir? + +--Bah!" repondit Roger. + +Ici, un geste qui fit rire tout le monde. + +Cet eclat de rire me mit hors de moi. J'eus envie de sortir de la +tonnelle et d'apparaitre soudainement au milieu d'eux comme un spectre. +Mais je me contins: j'avais deja ete assez ridicule. + +Le roti arrivait, les verres se choquerent: + +"A Roger! A Roger!" criait-on. + +Je n'y tins plus, je souffrais trop. Sans m'inquieter si quelqu'un +pouvait me voir, je m'elancai a travers le jardin. D'un bond je franchis +la porte a claire-voie et je me mis a courir devant moi comme un fou. + +La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait +dans la demi-obscurite du crepuscule je ne sais quel aspect de profonde +melancolie. + +Je courus ainsi quelque temps comme un cabri blesse; et si les coeurs +qui se brisent et qui saignent etaient autre chose que des facons de +parler, a l'usage des poetes, je vous jure qu'on aurait pu trouver +derriere moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang. + +Je me sentais perdu. Ou trouver de l'argent? Comment m'en aller? Comment +rejoindre mon frere Jacques? Denoncer Roger ne m'aurait meme servi de +rien.... Il pouvait nier, maintenant que Cecilia etait partie. + +Enfin, accable, epuise de fatigue et de douleur, je me laissai tomber +dans la neige au pied d'un chataignier. Je serais reste la jusqu'au +lendemain peut-etre, pleurant et n'ayant pas la force de penser, quand +tout a coup, bien loin, du cote de Sarlande, j'entendis une cloche +sonner. C'etait la cloche du college. J'avais tout oublie; cette cloche +me rappela a la vie: il me fallait rentrer et surveiller la recreation +des eleves dans la _salle_.... En pensant a la _salle_, une idee subite +me vint. Sur-le-champ mes larmes s'arreterent; je me sentis plus fort, +plus calme. Je me levai, et, de ce pas delibere de l'homme qui vient de +prendre une irrevocable decision, je repris le chemin de Sarlande. + +Si vous voulez savoir quelle irrevocable decision vient de prendre le +petit Chose, suivez-le jusqu'a Sarlande, a travers cette grande plaine +blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville; +suivez-le sous le porche du college; suivez-le dans la _salle_ pendant +la recreation, et remarquez avec quelle singuliere persistance il +regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la recreation +finie, suivez-le encore jusqu'a l'etude, montez avec lui dans sa chaire, +et lisez par-dessus son epaule cette lettre douloureuse qu'il est en +train d'ecrire au milieu du vacarme et des enfants ameutes: + + "_Monsieur Jacques Eyssette,_ + _rue Bonaparte, a Paris._ + +"Pardonne-moi, mon bien-aime Jacques, la douleur que je viens te causer. +Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce +sera la derniere par exemple.... Quand tu recevras cette lettre, ton +pauvre Daniel sera mort...." + +Ici, le vacarme de l'etude redouble; le petit Chose s'interrompt et +distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement, +sans colere. Puis il continue: + +"Vois-tu! Jacques, j'etais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire +autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu: on m'a chasse du +college:--c'est pour une histoire de femme, des choses trop longues a te +raconter; puis, j'ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j'ai +honte, je m'ennuie, j'ai le degout, la vie me fait peur.... J'aime mieux +m'en aller...." + +Le petit Chose est oblige de s'interrompre encore: "Cinq cents vers a +l'eleve Soubeyrol! Fouque et Loupi en retenue dimanche!" Ceci fait, il +acheve sa lettre: + +"Adieu, Jacques! J'en aurais encore long a te dire, mais je sens que je +vais pleurer, et les eleves me regardent. Dis a maman que j'ai glisse +du haut d'un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noye, en +patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore +toujours la verite!... Embrasse-la bien pour moi, cette chere mere; +embrasse aussi notre pere, et tache de leur reconstruire vite un beau +foyer.... Adieu! je t'aime. Souviens-toi de Daniel." + +Cette lettre terminee, le petit Chose en commence tout de suite une +autre ainsi concue: + +"Monsieur l'abbe, je vous prie de faire parvenir a mon frere Jacques +la lettre que je laisse pour lui. En meme temps, vous couperez de mes +cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mere. + +"Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tue parce +que j'etais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l'abbe, vous etes +toujours montre tres bon pour moi. Je vous en remercie. + +"DANIEL EYSSETTE." + +Apres quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une +meme grande enveloppe, avec cette suscription: "La personne qui trouvera +la premiere mon cadavre, est priee de remettre ce pli entre les mains +de l'abbe Germane." Puis, toutes ses affaires terminees, il attend +tranquillement la fin de l'etude. + +L'etude est finie. On soupe, on fait la priere, on monte au dortoir. + +Les eleves se couchent; le petit Chose se promene de long en large, +attendant qu'ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa +ronde; on entend le cliquetis mysterieux de ses clefs et le bruit sourd +de ses chaussons sur le parquet. "Bonsoir, monsieur Viot! murmure le +petit Chose.--Bonsoir, monsieur!" repond a voix basse le surveillant; +puis il s'eloigne, ses pas se perdent dans le corridor. + +Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrete un +instant sur le palier pour voir si les eleves ne se reveillent pas; mais +tout est tranquille dans le dortoir. + +Alors il descend, il se glisse a petits pas dans l'ombre des murs. +La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de +l'escalier, en passant devant le peristyle, il apercoit la cour blanche +de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres. + +La-haut, pres des toits, veille une lumiere: c'est l'abbe Germane qui +travaille a son grand ouvrage. Du fond de son coeur le petit Chose +envoie un dernier adieu, bien sincere a ce bon abbe; puis il entre dans +la _salle_.... + +Le vieux gymnase de l'ecole de marine est plein d'une ombre froide et +sinistre. Par les grillages d'une fenetre un peu de lune descend et +vient donner en plein sur le gros anneau de fer--oh! cet anneau, le +petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures--, sur le gros anneau +de fer qui reluit comme de l'argent.... Dans un coin de la _salle_, un +vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous +l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas trompe, c'est juste a la +hauteur qu'il faut. Alors il detache sa cravate, une longue cravate en +soie violette qu'il porte chiffonnee autour de son cou, comme un ruban. +Il attache la cravate a l'anneau et fait un noeud coulant.... Une heure +sonne. Allons! il faut mourir.... Avec des mains qui tremblent, le petit +Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fievre le transporte. Adieu, +Jacques! Adieu Mme Eyssette!... + +Tout a coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le +milieu du corps et plante debout sur ses pieds, au bas de l'escabeau. En +meme temps une voix rude et narquoise, qu'il connait bien, lui dit: "En +voila une idee, de faire du trapeze a cette heure!" + +Le petit Chose se retourne, stupefait. + +C'est l'abbe Germane, l'abbe Germane sans sa soutane, en culotte courte, +avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit +tristement, a demi eclairee par la lune.... Une seule main lui a suffi +pour mettre le suicide par terre; de l'autre main il tient encore sa +carafe qu'il vient de remplir a la fontaine de la cour. + +De voir la tete effaree et les yeux pleins de larmes du petit Chose, +l'abbe Germane a cesse de sourire, et il repete, mais cette fois d'une +voix douce et presque attendrie: + +"Quelle drole d'idee, mon cher Daniel, de faire du trapeze a cette +heure!" + +Le petit Chose est tout rouge, tout interdit. + +"Je ne fais pas du trapeze, monsieur l'abbe, je veux mourir. + +--Comment!... mourir?... Tu as donc bien du chagrin? + +--Oh!... repond le petit Chose avec de grosses larmes brulantes qui +roulent sur ses joues. + +--Daniel, tu vas venir avec moi", dit l'abbe. + +Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la +cravate.... L'abbe Germane le prend par la main: "Voyons! monte dans ma +chambre; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras la-haut: il y a du +feu, il fait bon." + +Mais le petit Chose resiste: "Laissez-moi mourir, monsieur l'abbe. Vous +n'avez pas le droit de m'empecher de mourir." + +Un eclair de colere passe dans les yeux du pretre: "Ah! c'est comme +cela!" dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture, +il l'emporta sous son bras comme un paquet, malgre sa resistance et ses +supplications.... + +....Nous voici maintenant chez l'abbe Germane: un grand feu brille dans +la cheminee; pres du feu, il y a une table avec une lampe allumee, des +pipes et des tas de papier charges de pattes de mouche. + +Le petit Chose est assis au coin de la cheminee. Il est tres agite, il +parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu +en finir. L'abbe l'ecoute en souriant; puis, quand l'enfant a bien +parle, bien pleure, bien degonfle son pauvre coeur malade, le brave +homme lui prend les mains et lui dit tres tranquillement: + +"Tout cela n'est rien, mon garcon, et tu aurais ete joliment bete de te +mettre a mort pour si peu. Ton histoire est fort simple: on t'a chasse +du college--ce qui, par parenthese, est un grand bonheur pour toi...--, +eh bien, il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit +jours.... Tu n'es pas une cuisiniere, ventrebleu!... Ton voyage, tes +dettes, ne t'en inquiete pas! je m'en charge.... L'argent que tu voulais +emprunter a ce coquin, c'est moi qui te le preterai. Nous reglerons tout +cela demain.... A present, plus un mot! j'ai besoin de travailler, et tu +as besoin de dormir.... Seulement je ne veux pas que tu retournes dans +ton affreux dortoir: tu aurais froid, tu aurais peur; tu vas te coucher +dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin!... Moi, j'ecrirai toute +la nuit: et si le sommeil me prend, je m'etendrai sur le canape.... +Bonsoir! ne me parle plus." + +Le petit Chose se couche, il ne resiste pas.... Tout ce qui lui arrive +lui fait l'effet d'un reve. Que d'evenements dans une journee! Avoir ete +si pres de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette +chambre tranquille et tiede!... Comme le petit Chose est bien!... De +temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarte douce de +l'abat-jour le bon abbe Germane qui, tout en fumant, fait courir sa +plume, a petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches.... + +....Je fus reveille le lendemain matin par l'abbe qui me frappait sur +l'epaule. J'avais tout oublie en dormant.... Cela fit beaucoup rire mon +sauveur. + +"Allons! mon garcon, me dit-il, la cloche sonne, depeche-toi; personne +ne se sera apercu de rien, va prendre tes eleves comme a l'ordinaire; +pendant la recreation du dejeuner je t'attendrai ici pour causer." + +La memoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier; mais +positivement le bon abbe me mit a la porte. + +Si l'etude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire.... Les +eleves n'etaient pas encore dans la cour, que deja je frappais chez +l'abbe Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands +ouverts, occupe a compter les pieces d'or, qu'il alignait soigneusement +par petits tas. + +Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tete, puis se remit a son +travail, sans rien me dire; quand il eut fini, il referma ses tiroirs, +et me faisant signe de la main avec un bon sourire: + +"Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le +voyage, voici pour le portier, voici pour le cafe Barbette, voici pour +l'eleve qui t'a prete dix francs.... J'avais mis cet argent de cote pour +faire un remplacant a Cadet; mais Cadet ne tire au sort que dans six +ans, et d'ici la nous nous serons revus." + +Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps: "A +present, mon garcon, fais-moi tes adieux... voila ma classe qui sonne, +et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette +Bastille ne te vaut rien.... File vite a Paris, travaille bien, prie le +Bon Dieu, fume des pipes, et tache d'etre un homme.--Tu m'entends, tache +d'etre un homme. Car vois-tu! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un +enfant, et meme j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie." + +La-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin; mais, moi, je me +jetai a ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les +deux joues. + +La cloche sonnait le dernier coup. + +"Bon! voila que je suis en retard", dit-il en rassemblant a la hate ses +livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore +vers moi. + +"J'ai bien un frere a Paris, moi aussi, un brave homme de pretre, que +tu pourrais aller voir... Mais, bah! a moitie fou comme tu l'es, tu +n'aurais qu'a oublier son adresse..." Et sans en dire davantage, il se +mit a descendre l'escalier a grands pas. Sa soutane flottait derriere +lui; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il +portait un gros paquet de papiers et de bouquins... Bon abbe Germane! +Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre; je +contemplai une derniere fois la grande bibliotheque, la petite table, le +feu a demi eteint, le fauteuil ou j'avais tant pleure, le lit ou j'avais +dormi si bien; et, songeant a cette existence mysterieuse dans laquelle +je devinais tant de courage, de bonte cachee, de devouement et de +resignation, je ne pus m'empecher de rougir de mes lachetes, et je me +fis le serment de me rappeler toujours l'abbe Germane. + +En attendant, le temps passait... J'avais ma malle a faire, mes dettes a +payer, ma place a retenir a la diligence... + +Au moment de sortir, j'apercus sur un coin de la cheminee plusieurs +vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire, +la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique; puis je +descendis. + +En bas, la porte du vieux gymnase etait encore entrouverte. Je ne pus +m'empecher d'y jeter un regard en passant, et ce que je vis me fit +frissonner. + +Je vis la grande salle sombre et froide, l'anneau de fer qui reluisait, +et ma cravate violette avec son noeud coulant, qui se balancait dans le +courant d'air au-dessus de l'escabeau renverse. + + + +XIII + +LES CLEFS DE M. VIOT + +Comme je sortais du college a grandes enjambees, encore tout emu de +l'horrible spectacle que je venais de voir, la loge du portier s'ouvrit +brusquement, et j'entendis qu'on m'appelait: + +"Monsieur Eyssette! monsieur Eyssette!" + +C'etaient le maitre du cafe Barbette et son digne ami M. Cassagne, l'air +effare, presque insolents. + +Le cafetier parla le premier. + +"Est-ce vrai que vous partez, monsieur Eyssette? + +--Oui, monsieur Barbette, repondis-je tranquillement, je pars +aujourd'hui meme." + +M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de M. +Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui +devais beaucoup d'argent. + +"Comment! aujourd'hui meme! + +--Aujourd'hui meme, et je cours de ce pas retenir ma place a la +diligence." + +Je crus qu'ils allaient me sauter a la gorge. + +"Et mon argent? dit M. Barbette. + +--Et le mien?" hurla M. Cassagne. + +Sans repondre, j'entrai dans la loge, et tirant gravement, a pleines +mains, les belles pieces d'or de l'abbe Germane, je me mis a leur +compter sur le bout de la table ce que je leur devais a tous les deux. + +Ce fut un coup de theatre! Les deux figures renfrognees se deriderent, +comme par magie... Quand ils eurent empoche leur argent, un peu honteux +des craintes qu'ils m'avaient montrees, et tout joyeux d'etre payes, +ils s'epancherent en compliments de condoleance et en protestations +d'amitie: + +"Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez?... Oh! quel dommage! +Quelle perte pour la maison!" + +Et puis des oh! des ah! des helas! des soupirs, des poignees de main, +des larmes etouffees... + +La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre a ces dehors d'amitie; +mais maintenant j'etais ferre a glace sur les questions de sentiment. + +Le quart d'heure passe sous la tonnelle m'avait appris a connaitre les +hommes--du moins je le croyais ainsi--, et plus ces affreux gargotiers +se montraient affables, plus ils m'inspiraient de degout. Aussi, coupant +court a leurs effusions ridicules, je sortis du college et m'en allai +bien vite retenir ma place a la bienheureuse diligence qui devait +m'emporter loin de tous ces monstres. + +En revenant du bureau des messageries, je passai devant le cafe +Barbette, mais je n'entrai pas; l'endroit me faisait horreur. Seulement, +pousse par je ne sais quelle curiosite malsaine, je regardai a travers +les vitres... Le cafe etait plein de monde; c'etait jour de poule au +billard. On voyait parmi la fumee des pipes flamboyer les pompons des +shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux pateres. Les nobles +coeurs etaient au complet, il ne manquait que le maitre d'armes. + +Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces +multipliaient, l'absinthe dansant dans les verres, les carafons +d'eau-de-vie tout ebreches sur le bord; et de penser que j'avais vecu +dans ce cloaque je me sentis rougir... Je revis le petit Chose roulant +autour du billard, marquant les points, payant le punch, humilie, +meprise, se depravant de jour en jour, et machonnant sans cesse entre +ses dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne... Cette vision +m'epouvanta encore plus que celle que j'avais eue dans la salle du +gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m'enfuis... + +Or, comme je m'acheminais vers le college, suivi d'un homme de la +diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maitre +d'armes, semillant, une badine a la main, le feutre sur l'oreille, +mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies... De loin je le +regardais avec admiration en me disant: "Quel dommage qu'un si bel homme +porte une si vilaine ame!..." Lui, de son cote, m'avait apercu et venait +vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts... +Oh! la tonnelle! + +"Je vous cherchais, me dit-il... Qu'est-ce que j'apprends? Vous..." + +Il s'arreta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les +levres. Et dans ce regard qui le fixait d'aplomb, en face, le miserable +dut lire bien des choses, car je le vis tout a coup palir, balbutier, +perdre contenance; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant: il reprit +aussitot son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids et +brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches +d'un air resolu, il s'eloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas +contents n'auraient qu'a venir le lui dire... + +Bandit, va! + +Quand je rentrai au college, les eleves etaient en classe. Nous montames +dans ma mansarde. L'homme chargea la malle sur ses epaules et descendit. +Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale, +regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout dechiquete, et, +par la fenetre etroite, les platanes des cours qui montraient leurs +tetes couvertes de neige... En moi-meme, je disais adieu a tout ce +monde. + +A ce moment, j'entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les +classes: c'etait la voix de l'abbe Germane. Elle me rechauffa le coeur +et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes. + +Apres quoi, je descendis lentement, regardant attentif autour de moi, +comme pour emporter dans mes yeux l'image, toute l'image, de ces lieux +que je ne devais plus jamais revoir. C'est ainsi que je traversai les +longs corridors a hautes fenetres grillagees ou les yeux noirs m'etaient +apparus pour la premiere fois. Dieu vous protege, mes chers yeux +noirs!... Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double +porte mysterieuse; puis, a quelques pas plus loin, devant le cabinet de +M. Viot... La, je m'arretai subitement... O joie, o delices! les clefs, +les terribles clefs pendaient a la serrure, et le vent les faisait +doucement fretiller. Je les regardai un moment, ces clefs formidables, +je les regardai avec une sorte de terreur religieuse; puis, tout a coup, +une idee de vengeance me vint. Traitreusement, d'une main sacrilege, je +retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote je +descendis l'escalier quatre a quatre. + +Il y avait au bout de la cour des moyens un puits tres profond. J'y +courus d'une haleine... A cette heure la cour etait deserte; la fee +aux lunettes n'avait pas encore releve son rideau. Tout favorisait mon +crime. Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces miserables +clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de +toutes mes forces... Frinc! frinc! frinc! Je les entendis degringoler, +rebondir contre les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se +referma sur elles; ce forfait commis, je m'eloignai souriant. + +Sous le porche, en sortant du college, la derniere personne que je +rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot sans ses clefs, hagard, effare, +courant de droite et de gauche. Quand il passa pres de moi, il me +regarda un moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me +demander si je ne _les_ avais pas vues. Mais il n'osa pas... A ce +moment, le portier lui criait du haut de l'escalier en se penchant: +"Monsieur Viot, je ne les trouve pas!" J'entendis l'homme aux clefs +faire tout bas: "Oh! mon Dieu!"--Et il partit comme un fou a la +decouverte. + +J'aurais ete heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le +clairon de la diligence sonnait sur la place d'Armes, et je ne voulais +pas qu'on partit sans moi. + +Et maintenant, adieu pour toujours, grand college enfume, fait de vieux +fer et de pierres noires; adieu, vilains enfants! adieu, reglement +feroce! Le petit Chose s'envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis +de Boucoyran, estimez-vous heureux: On s'en va, sans vous allonger ce +fameux coup d'epee, si longtemps medite avec les nobles coeurs du cafe +Barbette... + +Fouette, cocher! Sonne, trompette! Bonne vieille diligence, fais feu +de tes quatre roues, emporte le petit Chose au galop de tes trois +chevaux... Emporte-le bien vite dans sa ville natale, pour qu'il +embrasse sa mere chez l'oncle Baptiste, et qu'ensuite il mette le cap +sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette (Jacques) dans sa chambre du +Quartier latin!... + + + +XIV + +L'ONCLE BAPTISTE + +Un singulier type d'homme que cet oncle Baptiste, le frere de Mme +Eyssette! Ni bon ni mechant, marie de bonne heure a un grand gendarme +de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait +qu'une passion au monde: la passion du coloriage. Depuis quelque +quarante ans, il vivait entoure de godets, de pinceaux, de couleurs, et +passait son temps a colorier des images de journaux illustres. La maison +etait pleine de vieilles _Illustrations!_ de vieux _Charivaris!_ de +vieux _Magasins pittoresques!_ de cartes geographiques! tout cela +fortement enlumine. Meme dans ses jours de disette, quand la tante lui +refusait de l'argent pour acheter des journaux a images, il arrivait a +mon oncle de colorier des livres. Ceci est historique: j'ai tenu dans +mes mains une grammaire espagnole que mon oncle avait mis en couleurs +d'un bout a l'autre, les adjectifs en bleu, les substantifs en rose, +etc. + +C'est entre ce vieux maniaque et sa feroce moitie que Mme Eyssette etait +obligee de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes +ses journees dans la chambre de son frere, assise a cote de lui et +s'ingeniait a etre utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau +dans les godets... Le plus triste, c'est que, depuis notre ruine, +l'oncle Baptiste avait un profond mepris pour M. Eyssette, et que du +matin au soir, la pauvre mere etait condamnee a entendre dire: "Eyssette +n'est pas serieux! Eyssette n'est pas serieux!" Ah! le vieil imbecile! +il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en +coloriant sa grammaire espagnole! Depuis, j'en ai souvent rencontre dans +la vie, de ces hommes soi-disant tres graves, qui passaient leur temps +a colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres +n'etaient pas serieux. + +Tous ces details sur l'oncle Baptiste et l'existence lugubre que Mme +Eyssette menait chez lui, je ne les connus que plus tard; pourtant, des +mon arrivee dans la maison, je compris que, quoi qu'elle en dit, ma mere +ne devait pas etre heureuse... Quand j'entrai, on venait de se mettre a +table pour le diner. Mme Eyssette bondit de joie en me voyant, et, +comme vous pensez, elle embrassa son petit Chose de toutes ses forces. +Cependant la pauvre mere avait l'air genee; elle parlait peu,--toujours +sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette. Elle +faisait peine a voir avec sa robe etriquee et toute noire. + +L'accueil de mon oncle et de ma tante fut tres froid. Ma tante me +demanda d'un air effraye si j'avais dine. Je me hatai de repondre que +oui... La tante respira; elle avait tremble un instant pour son diner. +Joli, le diner! des pois chiches et de la morue. + +L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous etions en vacances... Je +repondis que je quittais l'Universite, et que j'allais a Paris rejoindre +mon frere Jacques, qui m'avait trouve une bonne place. J'inventai ce +mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis +aussi pour avoir l'air serieux aux yeux de mon oncle. + +En apprenant que le petit Chose avait une bonne place, la tante Baptiste +ouvrit de grands yeux. + +"Daniel, dit-elle, il faudra faire venir ta mere a Paris... La pauvre +chere femme s'ennuie loin de ses enfants; et puis, tu comprends! c'est +une charge pour nous, et ton oncle ne peut pas toujours etre _la vache a +lait_ de la famille. + +--Le fait est, dit l'oncle Baptiste, la bouche pleine, que je suis _la +vache a lait_..." Cette expression de _vache a lait_ l'avait ravi, et il +la repeta plusieurs fois avec la meme gravite... + +Le diner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mere mangeait peu, +m'adressait quelques paroles et me regardait a la derobee; ma tante la +surveillait. + +"Vois ta soeur! disait-elle a son mari, la joie de retrouver Daniel lui +coupe l'appetit. Hier elle a pris deux fois du pain, aujourd'hui une +fois seulement." + +Ah! chere Mme Eyssette, comme j'aurais voulu vous emporter ce soir-la, +comme j'aurais voulu vous arracher a cette impitoyable _vache a lait_ +et a son epouse; mais, helas! je m'en allais au hasard moi-meme, ayant +juste de quoi payer ma route, et je pensais bien que la chambre de +Jacques n'etait pas assez grande pour nous tenir tous les trois. Encore +si j'avais pu vous parler, vous embrasser a mon aise; mais non! On ne +nous laissa pas seuls une minute... Rappelez-vous: tout de suite apres +diner, l'oncle se remit a sa grammaire espagnole, la tante essuyait son +argenterie, et tous deux ils nous epiaient du coin de l'oeil... L'heure +du depart arriva, sans que nous eussions rien pu nous dire. + +Aussi le petit Chose avait le coeur bien gros, quand il sortit de chez +l'oncle Baptiste; et en s'en allant, tout seul, dans l'ombre de la +grande avenue qui mene au chemin de fer, il se jura deux ou trois fois +tres solennellement de se conduire desormais comme un homme et de ne +plus songer qu'a reconstruire le foyer. + + + +DEUXIEME PARTIE + + + +I + +MES CAOUTCHOUCS + +Quand je vivrais aussi longtemps que mon oncle Baptiste, lequel doit +etre a cette heure aussi vieux qu'un vieux baobab de l'Afrique centrale, +jamais je n'oublierai mon premier voyage a Paris en wagon de troisieme +classe. + +C'etait dans les derniers jours de fevrier; il faisait encore tres +froid. Au-dehors, un ciel gris, le vent, le gresil, les collines +chauves, des prairies inondees, de longues rangees de vignes mortes; +au-dedans des matelots ivres qui chantaient, de gros paysans qui +dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites +vieilles avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout +l'attirail du wagon des pauvres avec son odeur de pipe, d'eau-de-vie, de +saucisse a l'ail et de paille moisie. Je crois y etre encore. + +En partant, je m'etais installe dans un coin, pres de la fenetre, pour +voir le ciel; mais, a deux lieues de chez nous, un infirmier militaire +me prit ma place, sous pretexte d'etre en face de sa femme, et voila le +petit Chose, trop timide pour oser se plaindre, condamne a faire deux +cents lieues entre ce gros vilain homme qui sentait la graine de lin et +un grand tambour-major de Champenoise qui, tout le temps, ronfla sur son +epaule. + +Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours a la meme place, +immobile entre mes deux bourreaux, la tete fixe et les dents serrees. +Comme je n'avais pas d'argent ni de provisions, je ne mangeai rien de +toute la route. Deux jours sans manger, c'est long! Il me restait bien +encore une piece de quarante sous, mais je la gardais precieusement pour +le cas ou, en arrivant a Paris, je ne trouverais pas l'ami Jacques a la +gare, et malgre la faim j'eus le courage de n'y pas toucher. Le diable +c'est qu'autour de moi on mangeait beaucoup dans le wagon. J'avais +sous mes jambes un grand coquin de panier tres lourd, d'ou mon voisin +l'infirmier tirait a tout moment des charcuteries variees qu'il +partageait avec sa dame. Le voisinage de ce panier me rendit tres +malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n'est pas la faim dont +je souffris le plus en ce terrible voyage. J'etais parti de Sarlande +sans souliers, n'ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces, +qui me servaient la-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Tres joli, +le caoutchouc; mais l'hiver, en troisieme classe... Dieu! que j'ai eu +froid! C'etait a en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je +prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures +entieres pour essayer de les rechauffer. Ah! si Mme Eyssette m'avait +vu!... + +Et bien, malgre la faim qui lui tordait le ventre, malgre ce froid cruel +qui lui arrachait des larmes, le petit Chose etait bien heureux, et +pour rien au monde il n'aurait cede cette place, cette demi-place qu'il +occupait entre la Champenoise et l'infirmier. Au bout de toutes ces +souffrances, il y avait Jacques, il y avait Paris. + +Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je fus reveille +en sursaut, le train venait de s'arreter: tout le wagon etait en emoi. + +J'entendis l'infirmier dire a sa femme: + +"Nous y sommes. + +--Ou donc? demandai-je en me frottant les yeux. + +--A Paris, parbleu!" + +Je me precipitai vers la portiere. Pas de maisons. Rien qu'une campagne +pelee, quelques becs de gaz, et ca et la de gros tas de charbon de +terre; puis la-bas, dans le loin, une grande lumiere rouge et un +roulement confus pareil au bruit de la mer. De portiere en portiere, un +homme allait, avec une petite lanterne, en criant: "Paris! Paris! Vos +billets!" Malgre moi, je rentrai la tete par un mouvement de terreur. +C'etait Paris. + +Ah! grande ville feroce, comme le petit Chose avait raison d'avoir peur +de toi! + +Cinq minutes apres, nous entrions dans la gare. Jacques etait la depuis +une heure. Je l'apercus de loin avec sa longue taille un peu voutee +et ses grands bras de telegraphe qui me faisaient signe derriere le +grillage. D'un bond je fus sur lui. + +"Jacques! mon frere!... + +--Ah! cher enfant!" + +Et nos deux ames s'etreignirent de toute la force de nos bras. +Malheureusement les gares ne sont pas organisees pour ces belles +etreintes. Il y a la salle des voyageurs, la salle des bagages; mais il +n'y a pas la salle des effusions, il n'y a pas la salle des ames. On +nous bousculait, on nous marchait dessus. + +"Circulez! circulez!" nous criaient les gens de l'octroi. + +Jacques me dit tout bas: "Allons-nous-en. Demain, j'enverrai chercher ta +malle." Et, bras dessus bras dessous, legers comme nos escarcelles, nous +nous mimes en route pour le Quartier latin. + +J'ai essaye bien souvent, depuis, de me rappeler l'impression exacte que +me fit Paris cette nuit-la: mais les choses, comme les hommes, +prennent, la premiere fois que nous les voyons, une physionomie toute +particuliere, qu'ensuite nous ne leur trouvons plus. Le Paris de mon +arrivee, je n'ai jamais pu me le reconstruire. C'est comme une ville +brumeuse que j'aurais traversee tout enfant, il y a des annees, et ou je +ne serais plus retourne depuis lors. + +Je me souviens d'un pont de bois sur une riviere toute noire, puis d'un +grand quai desert et d'un immense jardin au long de ce quai. Nous nous +arretames un moment devant ce jardin. A travers les grilles qui le +bordaient, on voyait confusement des huttes, des pelouses, des flaques +d'eau, des arbres luisants de givre. + +"C'est le Jardin des plantes, me dit Jacques. Il y a la une quantite +considerable d'ours blancs, de singes, de boas, d'hippopotames..." + +En effet, cela sentait le fauve, et, par moments, un cri aigu, un rauque +rugissement, sortaient de cette ombre. + +Moi, serre contre mon frere, je regardais de tous mes yeux a travers les +grilles, et melant dans un meme sentiment de terreur ce Paris inconnu, +ou j'arrivais de nuit, et ce jardin mysterieux, il me semblait que je +venais de debarquer dans une grande caverne noire, pleine de betes +feroces qui allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n'etais pas +seul: j'avais Jacques pour me defendre... Ah! Jacques! Jacques! Pourquoi +ne t'ai-je pas toujours eu? + +Nous marchames encore longtemps, longtemps, par des rues noires, +interminables; puis, tout a coup, Jacques s'arreta sur une petite place +ou il y avait une eglise. + +"Nous voici a Saint-Germain-des-Pres, me dit-il. Notre chambre est +la-haut. + +--Comment! Jacques!... dans le clocher?... + +--Dans le clocher meme... C'est tres commode pour savoir l'heure." + +Jacques exagerait un peu. Il habitait, dans la maison a cote de +l'eglise, une petite mansarde au cinquieme ou sixieme etage, et sa +fenetre ouvrait sur le clocher de Saint-Germain, juste a la hauteur du +cadran. + +En entrant, je poussai un cri de joie. "Du feu! quel bonheur!" Et tout +de suite je courus a la cheminee presenter mes pieds a la flamme, au +risque de fondre les caoutchoucs. Alors seulement, Jacques s'apercut de +l'etrangete de ma chaussure. Cela le fit beaucoup rire. + +"Mon cher, me dit-il, il y a une foule d'hommes celebres qui sont +arrives a Paris en sabots, et qui s'en vantent. Toi, tu pourras dire que +tu y es arrive en caoutchoucs: c'est bien plus original. En attendant, +mets ces pantoufles, et entamons le pate." + +Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui +attendait dans un coin, toute servie. + + + +II + +DE LA PART DU CURE DE SAINT-NIZIER + +Dieu! qu'on etait bien cette nuit-la dans la chambre de Jacques! Quels +joyeux reflets clairs la cheminee envoyait sur notre nappe! Et ce vieux +vin cachete, comme il sentait les violettes! Et ce pate, quelle belle +croute en or bruni il vous avait! Ah! de ces pates-la, on n'en fait +plus maintenant; tu n'en boiras plus jamais de ces vins-la, mon pauvre +Eyssette! + +De l'autre cote de la table, en face, tout en face de moi, Jacques me +versait a boire: et, chaque fois que je levais les yeux, je voyais son +regard tendre comme celui d'une mere, qui me riait doucement. Moi, +j'etais si heureux d'etre la que j'en avais positivement la fievre. Je +parlais, je parlais! + +"Mange donc", me disait Jacques en me remplissant mon assiette; mais je +parlais toujours et je ne mangeais pas. Alors, pour me faire taire, +il se mit a bavarder, lui aussi, et me narra longuement, sans prendre +haleine, tout ce qu'il avait fait depuis plus d'un an que nous ne nous +etions pas vus. + +"Quand tu fus parti, me disait-il--et les choses les plus tristes, il +les contait toujours avec son divin sourire resigne--, quand tu fus +parti, la maison devint tout a fait lugubre. Le pere ne travaillait +plus; il passait tout son temps dans le magasin a jurer contre les +revolutionnaires et a me crier que j'etais un ane, ce qui n'avancait +pas les affaires. Des billets protestes tous les matins, des descentes +d'huissiers tous les deux jours! chaque coup de sonnette nous faisait +sauter le coeur. Ah! tu t'en es alle au bon moment. + +"Au bout d'un mois de cette terrible existence, mon pere partit pour +la Bretagne au compte de la Compagnie vinicole, et Mme Eyssette chez +l'oncle Baptiste. Je les embarquai tous les deux. Tu penses si j'en ai +verse de ces larmes. Derriere eux, tout notre pauvre mobilier fut vendu, +oui, mon cher, vendu dans la rue, sous mes yeux, devant notre porte; +et c'est bien penible va! de voir son foyer s'en aller ainsi piece par +piece. On ne se figure pas combien elles font partie de nous-memes, +toutes ces choses de bois ou d'etoffe que nous avons dans nos maisons. +Tiens! quand on a enleve l'armoire au linge, tu sais, celle qui a sur +ses panneaux des amours roses avec des violons, j'ai eu envie de courir +apres l'acheteur et de crier bien fort: "Arretez-le!" Tu comprends ca, +n'est-ce pas? + +"De tout notre mobilier, je ne gardai qu'une chaise, un matelas et un +balai; ce balai me fut tres utile, tu vas Voir. + +J'installai ces richesses dans un coin de notre maison de la rue +Lanterne, dont le loyer etait paye encore pour deux mois, et me voila +occupant a moi tout seul ce grand appartement nu, froid, sans rideaux. +Ah! mon ami, quelle tristesse! Chaque soir, quand je revenais de mon +bureau, c'etait un nouveau chagrin et comme une surprise de me retrouver +seul entre ces quatre murailles. J'allais d'une piece a l'autre, fermant +les portes tres fort, pour faire du bruit. Quelquefois il me semblait +qu'on m'appelait au magasin, et je criais: "J'y vais!" Quand j'entrais +chez notre mere, je croyais toujours que j'allais la trouver tricotant +tristement dans son fauteuil, pres de la fenetre... + +"Pour comble de malheur, les babarottes reparurent. Ces horribles +petites betes, que nous avions eu tant de peine a combattre en arrivant +a Lyon, apprirent sans doute votre depart et tenterent une nouvelle +invasion, bien plus terrible encore que la premiere. D'abord j'essayai +de resister. Je passai mes soirees dans la cuisine, ma bougie d'une +main, mon balai de l'autre, a me battre comme un lion, mais toujours en +pleurant. Malheureusement j'etais seul, et j'avais beau me multiplier, +ce n'etait plus comme au temps d'Annou. Du reste, les babarottes, elles +aussi, arrivaient en plus grand nombre. Je suis sur que toutes celles +de Lyon--et Dieu sait s'il y en a dans cette grosse ville +humide!--s'etaient levees en masse pour venir assieger notre maison. +La cuisine en etait toute noire, je fus oblige de la leur abandonner. +Quelquefois je les regardais avec terreur par le trou de la serrure. Il +y en avait des milliards de mille... Tu crois peut-etre que ces maudites +betes s'en tinrent la! Ah! bien oui! tu ne connais pas ces gens du Nord. +C'est envahissant comme tout. De la cuisine, malgre portes et serrures, +elles passerent dans la salle a manger, ou j'avais fait mon lit. Je me +transportai dans le magasin, puis dans le salon. Tu ris! j'aurais voulu +t'y voir. + +"De piece en piece, les damnees babarottes me pousserent jusqu'a notre +ancienne petite chambre, au fond du corridor. La, elles me laisserent +deux a trois jours de repit; puis un matin, en m'eveillant, j'en apercus +une centaine qui grimpaient silencieusement le long de mon balai, +pendant qu'un autre corps de troupe se dirigeait en bon ordre vers mon +lit. Prive de mes armes, force dans mes derniers redans, je n'avais plus +qu'a fuir. C'est ce que je fis. J'abandonnai aux babarottes le matelas, +la chaise, le balai, et je m'en fus de cette horrible maison de la rue +Lanterne, pour n'y plus revenir. + +"Je passais encore quelques mois a Lyon, mais bien longs, bien noirs, +bien larmoyants. A mon bureau, on ne m'appelait plus que sainte +Madeleine. Je n'allais nulle part. Je n'avais pas un ami.. Ma seule +distraction, c'etait tes lettres... Ah! mon Daniel, quelle jolie facon +tu as de dire les choses! Je suis sur que tu pourrais ecrire dans les +journaux, si tu voulais. Ce n'est pas comme moi. Figure-toi qu'a force +d'ecrire sous la dictee j'en suis arrive a etre a peu pres aussi +intelligent qu'une machine a coudre. Impossible de rien trouver par +moi-meme. M. Eyssette avait bien raison de me dire: "Jacques, tu es un +ane." Apres tout, ce n'est pas si mal d'etre un ane. Les anes sont de +braves betes, patientes, fortes, laborieuses, le coeur bon et les reins +solides... Mais revenons a mon histoire. + +"Dans toutes les lettres, tu me parlais de la reconstruction du foyer, +et, grace a ton eloquence, j'avais comme toi pris feu pour cette grande +idee. Malheureusement, ce que je gagnais a Lyon suffisait a peine pour +me faire vivre. C'est alors que la pensee me vint de m'embarquer pour +Paris. Il me semblait que la je serais plus a meme de venir en aide a +la famille, et que je trouverais tous les materiaux necessaires a notre +fameuse reconstruction. Mon voyage fut donc decide; seulement je pris +mes precautions. Je ne voulais pas tomber dans les rues de Paris comme +un pierrot sans plumes. C'est bon pour toi, mon Daniel: il y a des +graces d'etat pour les jolis garcons; mais moi, un grand pleurard! + +"J'allai donc demander quelques lettres de recommandation a notre ami +le cure de Saint-Nizier. C'est un homme tres bien pose dans le faubourg +Saint-Germain. Il me donna deux lettres, l'une pour un comte, l'autre +pour un duc. Je me mets bien, comme tu vois. De la je m'en fus trouver +un tailleur qui, sur ma bonne mine, consentit a me faire credit d'un bel +habit noir avec ses dependances, gilet, pantalon, _et caetera_. Je +mis mes lettres de recommandation dans mon habit, mon habit dans une +serviette, et me voila parti, avec trois louis en poche: 35 francs pour +mon voyage et 25 pour voir venir. + +"Le lendemain de mon arrivee a Paris, des sept heures du matin, j'etais +dans les rues, en habit noir et en gants jaunes. Pour ta gouverne, petit +Daniel, ce que je faisais la etait tres ridicule. A sept heures du +matin, a Paris, tous les habits noirs sont couches, ou doivent l'etre. +Moi, je l'ignorais; et j'etais tres fier de promener le mien parmi ces +grandes rues, en faisant sonner mes escarpins neufs. Je croyais aussi +qu'en sortant de bonne heure j'aurais plus de chances pour rencontrer la +Fortune. Encore une erreur: la Fortune a Paris ne se leve pas matin. "Me +voila donc trottant par le faubourg Saint-Germain avec mes lettres de +recommandation en poche. + +"J'allai d'abord chez le comte, rue de Lille; puis chez le duc, rue +Saint-Guillaume: Aux deux endroits, je trouvai les gens de service en +train de laver les cours et de faire reluire les cuivres des sonnettes. +Quand je dis a ces faquins que je venais parler a leurs maitres de la +part du cure de Saint-Nizier, ils me rirent au nez en m'envoyant des +seaux d'eaux dans les jambes... Que veux-tu, mon cher? c'est ma faute, +aussi: il n'y a que les pedicures qui vont chez les gens a cette +heure-la. Je me le tins pour dit. + +"Tel que je te connais, toi, je suis sur qu'a ma place tu n'aurais +jamais ose retourner dans ces maisons et affronter les regards moqueurs +de la valetaille. Eh bien, moi, j'y retournai avec aplomb le jour meme, +dans l'apres-midi, et, comme le matin, je demandai aux gens de service +de m'introduire aupres de leurs maitres, toujours de la part du cure +de Saint-Nizier. Bien m'en prit d'avoir ete brave: ces deux messieurs +etaient visibles et je fus tout de suite introduit. Je trouvai deux +hommes et deux accueils bien differents. Le comte de la rue de Lille +me recut tres froidement. Sa longue figure maigre, serieuse jusqu'a la +solennite, m'intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots a lui +dire. Lui de son cote me parla a peine. Il regarda la lettre du cure +de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser +mon adresse, et me congedia d'un geste glacial, en me disant: "Je +m'occuperai de vous; inutile que vous reveniez. Si je trouve quelque +chose, je vous ecrirai." + +"Le diable soit de l'homme! Je sortis de chez lui, transi jusqu'aux +moelles. Heureusement la reception qu'on me fit rue Saint-Guillaume +avait de quoi me rechauffer le coeur. J'y trouvai le duc le plus rejoui, +le plus epanoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme +il l'aimait, son cher cure de Saint-Nizier! et comme tout ce qui venait +de la serait sur d'etre bien accueilli rue Saint-Guillaume!... Ah! le +bon homme! le brave duc! Nous fumes amis tout de suite. Il m'offrit une +pincee de tabac a la bergamote, me tira le bout de l'oreille, et me +renvoya avec une tape sur la joue et d'excellentes paroles: + +"--Je me charge de votre affaire. Avant peu, j'aurai ce qu'il vous faut. +D'ici la, venez me voir aussi souvent que vous voudrez." + +"Je m'en allai ravi. + +"Je passai deux jours sans y retourner, par discretion. Le troisieme +jour seulement, je poussai jusqu'a l'hotel de la rue Saint-Guillaume. +Un grand escogriffe bleu et or me demanda mon nom. Je repondis d'un air +suffisant: + +"--Dites que c'est de la part du cure de Saint-Nizier." + +"Il revint au bout d'un moment. + +"--M. le duc est tres occupe. Il prie monsieur de l'excuser et de +vouloir bien passer un autre jour." + +"Tu penses si je l'excusai, ce pauvre duc! + +"Le lendemain, je revins a la meme heure. Je trouvai le grand escogriffe +bleu de la veille, perche comme un ara sur le perron. Du plus loin qu'il +m'apercut, il me dit gravement: + +"--M. le duc est sorti. + +"--Ah! tres bien! repondis-je, je reviendrai. Dites-lui, je vous prie, +que c'est la personne de la part du cure de Saint-Nizier." + +"Le lendemain, je revins encore; les jours suivants aussi, mais toujours +avec le meme insucces. Une fois le duc etait au bain, une autre fois a +la messe, un jour au jeu de paume, un autre jour avec du monde.--Avec +du monde! En voila une formule. Eh bien, et moi, je ne suis donc pas du +monde? + +"A la fin, je me trouvais si ridicule avec mon eternel: "De la part du +cure de Saint-Nizier", que je n'osais plus dire de la part de qui je +venais. Mais le grand ara bleu du perron ne me laissait jamais partir +sans me crier, avec une gravite imperturbable: + +"Monsieur est sans doute la personne qui vient de la part du cure de +Saint-Nizier?" + +"Et cela faisait beaucoup rire d'autres aras bleus qui flanaient par la +dans les cours. Tas de coquins! Si j'avais pu leur allonger quelques +coups de trique de ma part a moi, et non de celle du cure de +Saint-Nizier! + +"Il y avait dix jours environ que j'etais a Paris, lorsqu'un soir, +en revenant l'oreille basse d'une de ces visites a la rue +Saint-Guillaume--je m'etais jure d'y aller jusqu'a ce qu'on me mit a +la porte--, je trouvai chez mon portier une petite lettre. Devine de +qui?... Une lettre du comte, mon cher, du comte de la rue de Lille, +qui m'engageait a me presenter sans retard chez son ami le marquis +d'Hacqueville. On demandait un secretaire.... Tu penses, quelle joie! et +aussi quelle lecon! Cet homme froid et sec, sur lequel je comptais si +peu, c'etait justement lui qui s'occupait de moi, tandis que l'autre, si +accueillant, me faisait faire depuis huit jours le pied de grue sur son +perron, expose, ainsi que le cure de Saint-Nizier, aux rires insolents +des aras bleus et or.... C'est la la vie, mon cher; et a Paris on +l'apprend vite. + +"Sans perdre une minute, je courus chez le marquis d'Hacqueville. Je +trouvai un petit vieux, fretillant, sec, tout en nerfs, alerte et gai +comme une abeille. Tu verras quel joli type. Une tete d'aristocrate, +fine et pale, des cheveux droits comme des quilles, et rien qu'un oeil, +l'autre est mort d'un coup d'epee, voila longtemps. Mais celui qui reste +est si brillant, si vivant, si parlant, si interrogeant, qu'on ne peut +pas dire que le marquis est borgne. Il a deux yeux dans le meme oeil, +voila tout. + +"Quand j'arrivai devant ce singulier petit vieillard, je commencai par +lui debiter quelques banalites de circonstance; mais il m'arreta net: + +"--Pas de phrases! me dit-il. Je ne les aime pas. Venons aux faits, +voici. J'ai entrepris d'ecrire mes memoires. Je m'y suis malheureusement +pris un peu tard, et je n'ai plus de temps a perdre, commencant a me +faire tres vieux. J'ai calcule qu'en employant tous mes instants, il me +fallait encore trois annees de travail pour terminer mon oeuvre. J'ai +soixante-dix ans, les jambes sont en deroute; mais la tete n'a pas +bouge. Je peux donc esperer aller encore trois ans et mener mes memoires +a bonne fin. Seulement, je n'ai pas une minute de trop; c'est ce que mon +secretaire n'a pas compris. Cet imbecile--un garcon fort intelligent, ma +foi, dont j'etais enchante--s'est mis dans la tete d'etre amoureux et de +vouloir se marier. Jusque-la il n'y a pas de mal. Mais voila-t-il pas +que, ce matin, mon drole vient me demander deux jours de conge pour +faire ses noces. Ah! bien oui! deux jours de conge! Pas une minute. + +"--Mais, monsieur le marquis.... + +"--Il n'y a pas de "mais, monsieur le marquis...." Si vous vous en allez +deux jours, vous vous en irez tout a fait. + +"--Je m'en vais, monsieur le marquis. + +"--Bon voyage!" + +"Et voila mon coquin parti.... C'est sur vous, mon cher garcon, que je +compte pour le remplacer. Les conditions sont celles-ci: le secretaire +vient chez moi le matin a huit heures; il apporte son dejeuner. Je dicte +jusqu'a midi. A midi le secretaire dejeune tout seul, car je ne dejeune +jamais. Apres le dejeuner du secretaire, qui doit etre tres court, on +se remet a l'ouvrage. Si je sors, le secretaire m'accompagne; il a un +crayon et du papier. Je dicte toujours: en voiture, a la promenade, en +visite, partout! le soir, le secretaire dine avec moi. Apres le diner, +nous relisons ce que j'ai dicte dans la journee. Je me couche a huit +heures, et le secretaire est libre jusqu'au lendemain. Je donne cent +francs par mois et le diner. Ce n'est pas le Perou; mais dans trois ans, +les memoires termines, il y aura un cadeau, et un cadeau royal, foi +d'Hacqueville! ce que je demande, c'est qu'on soit exact, qu'on ne se +marie pas, et qu'on sache ecrire tres vite sous la dictee. Savez-vous +ecrire sous la dictee? + +"--Oh! parfaitement, monsieur le marquis", repondis-je avec une forte +envie de rire. + +"C'etait si comique, en effet, cet acharnement du destin a me faire +ecrire sous la dictee toute ma vie!... + +"--Eh bien, alors, mettez-vous la, reprit le marquis. Voici du papier et +de l'encre. Nous allons travailler tout de suite. J'en suis au chapitre +XXIV: _Mes demeles avec M. de Villele_. Ecrivez...." + +"Et le voila qui se met a me dicter d'une petite voix de cigale, en +sautillant d'un bout de la piece a l'autre. + +"C'est ainsi, mon Daniel, que je suis entre chez cet original, lequel +est au fond un excellent homme. Jusqu'a present, nous sommes tres +contents l'un de l'autre; hier au soir, en apprenant ton arrivee, il a +voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nous +en sert une comme cela tous les jours a notre diner, c'est te dire si +l'on dine bien. Le matin, par exemple, j'apporte mon dejeuner; et tu +rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d'Italie dans une fine +assiette de Moustiers, sur une nappe a blason. Ce que le bonhomme en +fait, ce n'est pas par avarice, mais pour eviter a son vieux cuisinier, +M. Pilois, la fatigue de me preparer mon dejeuner.... En somme, la vie +que je mene n'est pas desagreable. Les memoires du marquis sont fort +instructifs, j'apprends sur M. Decazes et M. de Villele une foule de +choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l'autre. A +huit heures du soir, je suis libre. Je vais lire les journaux dans +un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour a notre ami +Pierrotte.... Est-ce que tu te rappelles, l'ami Pierrotte? tu sais! +Pierrotte des Cevennes, le frere de lait de maman. Aujourd'hui Pierrotte +n'est plus Pierrotte: c'est M. Pierrotte comme les deux bras. Il a un +beau magasin de porcelaines au passage du Saumon; et comme il aimait +beaucoup Mme Eyssette, j'ai trouve sa maison ouverte a tous battants. +Pendant les soirees d'hiver, c'etait une ressource.... Mais maintenant +que te voila, je ne suis plus en peine pour mes soirees.... Ni toi non +plus, n'est-ce pas, frerot? Oh! Daniel, mon Daniel, que je suis content? +Comme nous allons etre heureux!..." + + + +III + +MA MERE JACQUES + +Jacques a fini son odyssee, maintenant c'est le tour de la mienne. +Le feu qui meurt a beau nous faire signe: "Allez vous coucher, mes +enfants", les bougies ont beau crier: "Au lit! au lit! Nous sommes +brulees jusqu'aux bobeches."--"On ne vous ecoute pas", leur dit Jacques +en riant, et notre veillee continue. + +Vous comprenez! ce que je raconte a mon frere l'interesse beaucoup. +C'est la vie du petit Chose au college de Sarlande; cette triste vie que +le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et feroces, +les persecutions, les haines, les humiliations, les clefs de M. +Viot toujours en colere, la petite chambre sous les combles ou l'on +etouffait, les trahisons, les nuits de larmes; et puis aussi--car +Jacques est si bon qu'on peut tout lui dire--, ce sont les debauches du +cafe Barbette, l'absinthe avec les caporaux, les dettes, l'abandon de +soi-meme, tout enfin, jusqu'au suicide et la terrible prediction de +l'abbe Germane: "Tu seras un enfant toute ta vie." + +Les coudes sur la table, la tete dans ses mains, Jacques ecoute jusqu'au +bout ma confession sans l'interrompre. De temps en temps, je le vois qui +frissonne et je l'entends dire: "Pauvre petit! pauvre petit!" + +Quand j'ai fini, il se leve, me prend les mains et me dit d'une voix +douce qui tremble: "L'abbe Germane avait raison: vois-tu! Daniel, tu es +un enfant, un petit enfant incapable d'aller seul dans la vie, et tu +as bien fait de te refugier pres de moi. Des aujourd'hui tu n'es plus +seulement mon frere, tu es mon fils aussi, et puisque notre mere est +loin, c'est moi qui la remplacerai. Le veux-tu? dis, Daniel! Veux-tu que +je sois ta mere Jacques? Je ne t'ennuierai pas beaucoup, tu verras. Tout +ce que je te demande, c'est de me laisser toujours marcher a cote de toi +et de te tenir la main. Avec cela, tu peux etre tranquille et regarder +la vie en face, comme un homme: elle ne te mangera pas." + +Pour toute reponse, je lui saute au cou: "O ma mere Jacques, que tu es +bon!"--Et me voila pleurant a chaudes larmes sans pouvoir m'arreter, +tout a fait comme l'ancien Jacques, de Lyon. Le Jacques d'aujourd'hui ne +pleure plus, lui; la citerne est a sec, comme il dit. Quoi qu'il arrive, +il ne pleurera plus jamais. + +A ce moment, sept heures sonnent. Les vitres s'allument. Une lueur pale +entre dans la chambre en frissonnant. + +"Voila le jour, Daniel, dit Jacques. Il est temps de dormir. Couche-toi +vite... tu dois en avoir besoin. + +--Et toi, Jacques? + +--Oh! moi, je n'ai pas deux jours de chemin de fer dans les reins... +D'ailleurs, avant d'aller chez le marquis, il faut que je rapporte +quelques livres au cabinet de lecture et je n'ai pas de temps a +perdre... tu sais que le d'Hacqueville ne plaisante pas... Je rentrerai +ce soir a huit heures... Toi, quand tu te seras bien repose, tu sortiras +un peu. Surtout je te recommande." + +Ici ma mere Jacques commence a me faire une foule de recommandations +tres importantes pour un nouveau debarque comme moi; par malheur, +tandis qu'il me les fait, je me suis etendu sur le lit, et sans dormir +precisement, je n'ai deja plus les idees bien nettes. La fatigue, le +pate, les larmes... Je suis aux trois quarts assoupi... J'entends d'une +facon confuse quelqu'un qui me parle d'un restaurant tout pres d'ici, +d'argent dans mon gilet, de ponts a traverser, de boulevards a +suivre, de sergents de ville a consulter, et du clocher de +Saint-Germain-des-Pres comme point de ralliement. Dans mon demi-sommeil, +c'est surtout ce clocher de Saint-Germain qui m'impressionne. Je vois +deux, cinq, dix clochers de Saint-Germain ranges autour de mon lit comme +des poteaux indicateurs. Parmi tous ces clochers, quelqu'un va et vient +dans la chambre, tisonne le feu, ferme les rideaux des croisees, puis +s'approche de moi, me pose un manteau sur les pieds, m'embrasse au front +et s'eloigne doucement avec un bruit de porte... + +Je dormais depuis quelques heures, et je crois que j'aurais dormi +jusqu'au retour de ma mere Jacques, quand le son d'une cloche me +reveilla subitement. C'etait la cloche de Sarlande, l'horrible cloche de +fer qui sonnait comme autrefois: "Dig! dong! reveillez-vous! dig! dong! +habillez-vous!" D'un bond je fus au milieu de la chambre, la bouche +ouverte pour crier comme au dortoir: "Allons, messieurs!" Puis, quand je +m'apercus que j'etais chez Jacques, je partis d'un grand eclat de rire +et je me mis a gambader follement par la chambre. Ce que j'avais pris +pour la cloche de Sarlande, c'etait la cloche d'un atelier du voisinage +qui sonnait sec et feroce comme celle de la-bas. Pourtant la cloche +du college avait encore quelque chose de plus mechant, de plus enfer. +Heureusement elle etait a deux cents lieues; et, si fort qu'elle sonnat, +je ne risquais plus de l'entendre. + +J'allai a la fenetre, et je l'ouvris. Je m'attendais presque a voir +au-dessous de moi la cour des grands avec ses arbres melancoliques et +l'homme aux clefs rasant les murs... + +Au moment ou j'ouvrais, midi sonnait partout. La grosse tour de +Saint-Germain tinta la premiere ses douze coups de l'angelus a la suite, +presque dans mon oreille. Par la fenetre ouverte, les grosses notes +lourdes tombaient chez Jacques trois par trois, se crevaient en tombant +comme des bulles sonores, et remplissaient de bruit toute la chambre. A +l'angelus de Saint-Germain, les autres angelus de Paris repondirent sur +des timbres divers... En bas, Paris grondait, invisible... Je restai la +un moment a regarder luire dans la lumiere les domes, les fleches, les +tours; puis tout a coup, le bruit de la ville montant jusqu'a moi, il +me vint je ne sais quelle folle envie de plonger, de me rouler dans ce +bruit, dans cette foule, dans cette vie, dans ces passions, et je me dis +avec ivresse: + +"Allons voir Paris!" + + + +IV + +LA DISCUSSION DU BUDGET + +Ce jour-la plus d'un Parisien a du dire en rentrant chez lui, le soir, +pour se mettre a table: "Quel singulier petit bonhomme j'ai rencontre +aujourd'hui!" Le fait est qu'avec ses cheveux trop longs, son pantalon +trop court, ses caoutchoucs, ses bas bleus, son bouquet departemental et +cette solennite de demarche particuliere a tous les etres trop petits, +le petit Chose devait etre tout a fait comique. + +C'etait justement une journee de la fin de l'hiver, une de ces journees +tiedes et lumineuses, qui, a Paris, souvent sont plus le printemps que +le printemps lui-meme. Il y avait beaucoup de monde dehors. Un peu +etourdi par le va-et-vient bruyant de la rue, j'allais devant moi, +timide, et le long des murs. On me bousculait, je disais "pardon!" et je +devenais tout rouge. Aussi je me gardais bien de m'arreter devant les +magasins et, pour rien au monde, je n'aurais demande ma route. Je +prenais une rue, puis une autre, toujours tout droit. On me regardait. +Cela me genait beaucoup. Il y avait des gens qui se retournaient sur +mes talons et des yeux qui riaient en passant pres de moi; une fois +j'entendis une femme dire a une autre: "Regarde donc celui-la." Cela me +fit broncher... Ce qui m'embarrassait beaucoup aussi, c'etait l'oeil +inquisiteur des sergents de ville. A tous les coins de rue, ce diable +d'oeil silencieux se braquait sur moi curieusement; et, quand j'avais +passe, je le sentais encore qui me suivait de loin et me brulait dans le +dos. Au fond, j'etais un peu inquiet. + +Je marchai ainsi pres d'une heure, jusqu'a un grand boulevard plante +d'arbres greles. Il y avait la tant de bruit, tant de gens, tant de +voitures, que je m'arretai presque effraye. + +"Comment me tirer d'ici? pensai-je en moi-meme. Comment rentrer a la +maison? Si je demande le clocher de Saint-Germain-des-Pres, on se +moquera de moi. J'aurai l'air d'une cloche egaree qui revient de Rome, +le jour de Paques." + +Alors, pour me donner le temps de prendre un parti, je m'arretai devant +les affiches de theatre, de l'air affaire d'un homme qui fait son +menu de spectacles pour le soir. Malheureusement les affiches, fort +interessantes d'ailleurs, ne donnaient pas le moindre renseignement sur +le clocher de Saint-Germain, et je risquais fort de rester la jusqu'au +grand coup de trompette du jugement dernier, quand soudain ma mere +Jacques parut a mes cotes. Il etait aussi etonne que moi. + +"Comment! c'est toi, Daniel! Que fais-tu la, bon Dieu?" + +Je repondis d'un petit air negligent: + +"Tu vois! je me promene." + +Ce bon garcon de Jacques me regardait avec admiration: + +"C'est qu'il est deja Parisien, vraiment!" + +Au fond, j'etais bien heureux de l'avoir, et je m'accrochai a son bras +avec une joie d'enfant, comme a Lyon, quand M. Eyssette pere etait venu +nous chercher sur le bateau. + +"Quelle chance que nous nous soyons rencontres! me dit Jacques. Mon +marquis a une extinction de voix, et comme, heureusement, on ne peut pas +dicter par gestes, il m'a donne conge jusqu'a demain.... Nous allons en +profiter pour faire une grande promenade...." + +La-dessus, il m'entraine; et nous voila partis dans Paris, bien serres +l'un contre l'autre et tout fiers de marcher ensemble. + +Maintenant que mon frere est pres de moi, la rue ne me fait plus peur. +Je vais la tete haute, avec un aplomb de trompette aux zouaves, et gare +au premier qui rira! Pourtant une chose m'inquiete. Jacques, chemin +faisant, me regarde a plusieurs reprises d'un air piteux. Je n'ose lui +demander pourquoi. + +"Sais-tu qu'ils sont tres gentils tes caoutchoucs? me dit-il au bout +d'un moment. + +--N'est-ce pas, Jacques? + +--Oui, ma foi! tres gentils..." Puis, en souriant, il ajoute: "C'est +egal, quand je serai riche, je t'acheterai une paire de bons souliers +pour mettre dedans." + +Pauvre cher Jacques! il a dit cela sans malice; mais il n'en faut pas +plus pour me decontenancer. Voila toutes mes hontes revenues. Sur ce +grand boulevard ruisselant de clair soleil, je me sens ridicule avec mes +caoutchoucs, et quoi que Jacques puisse me dire d'aimable en faveur de +ma chaussure, je veux rentrer sur-le-champ. + +Nous rentrons. On s'installe au coin du feu, et le reste de la +journee se passe gaiement a bavarder ensemble comme deux moineaux de +gouttiere... Vers le soir, on frappe a notre porte. C'est un domestique +du marquis avec ma malle. + +"Tres bien! dit ma mere Jacques. Nous allons inspecter un peu ta +garde-robe." + +Pecaire! ma garde-robe!... + +L'inspection commence. Il faut voir notre mine piteusement comique en +faisant ce maigre inventaire. Jacques, a genoux devant la malle, tire +les objets l'un apres l'autre et les annonce a mesure. + +"Un dictionnaire... une cravate... un autre dictionnaire... Tiens! une +pipe... tu fumes donc!... Encore une pipe... Bonte divine! que de +pipes! Si tu avais seulement autant de chaussettes... Et ce gros livre, +qu'est-ce que c'est?... Oh! oh!... _Cahier de punitions... Boucoyran +500 lignes... Soubeyrol, 400 lignes... Boucoyran, 500 lignes..._ +_Boucoyran.... Boucoyran...._ Sapristi! tu ne le menageais pas, le nomme +Boucoyran.... C'est egal, deux ou trois douzaines de chemises feraient +bien mieux notre affaire." + +A cet endroit de l'inventaire, ma mere Jacques pousse un cri de +surprise.... + +"Misericorde! Daniel... qu'est-ce que je vois? Des vers! ce sont des +vers.... Tu en fais donc toujours?... Cachottier, va! pourquoi ne m'en +as-tu jamais parle dans tes lettres? Tu sais bien pourtant que je +ne suis pas un profane.... J'ai fait des poemes, moi aussi, dans +le temps.... Souviens-toi de _Religion! Religion! Poeme en douze +chants!_.... Ca, monsieur le lyrique, voyons un peu tes poesies!... + +--Oh! non, Jacques, je t'en prie. Cela n'en vaut pas la peine. + +--Tous les memes, ces poetes, dit Jacques en riant. Allons! mets-toi la, +et lis-moi tes vers; sinon je vais les lire moi-meme, et tu sais comme +je lis mal!" + +Cette menace me decide; je commence ma lecture. + +Ce sont des vers que j'ai faits au college de Sarlande, sous les +chataigniers de la Prairie, en surveillant les eleves.... Bons, ou +mechants? Je ne m'en souviens guere; mais quelle emotion en les +lisant!... Pensez donc! des poesies qu'on n'a jamais montrees a +personne.... Et puis l'auteur de _Religion! Religion!_ n'est pas un juge +ordinaire. S'il allait se moquer de moi? Pourtant, a mesure que je lis, +la musique des rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la +croisee, Jacques m'ecoute, impassible. Derriere lui, dans l'horizon, +se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du +toit, un chat maigre baille et s'etire en nous regardant; il a l'air +renfrogne d'un societaire de la Comedie-Francaise ecoutant une +tragedie.... Je vois tout cela du coin de l'oeil sans interrompre ma +lecture. + +Triomphe inespere! A peine j'ai fini, Jacques enthousiasme quitte sa +place et me saute au cou: + +"Oh! Daniel! que c'est beau! que c'est beau!" + +Je le regarde avec un peu de defiance. + +"Vraiment, Jacques, tu trouves?... + +--Magnifique, mon cher, magnifique!... Pense que tu avais toutes +ces richesses dans ta malle et que tu n'en disais rien! C'est +incroyable!..." + +Et voila ma mere Jacques qui marche a grands pas dans la chambre, +parlant tout seul et gesticulant. Tout a coup, il s'arrete en prenant un +air solennel: + +"Il n'y a plus a hesiter: Daniel, tu es poete, il faut rester poete et +chercher ta vie de ce cote-la. + +--Oh! Jacques, c'est bien difficile... Les debuts surtout. On gagne si +peu. + +--Bah! je gagnerai pour deux, n'aie pas peur. + +--Et le foyer, Jacques, le foyer que nous voulons reconstruire? + +--Le foyer! je m'en charge. Je me sens de force a le reconstruire a moi +tout seul. Toi, tu l'illustreras, et tu penses comme nos parents seront +fiers de s'asseoir a un foyer celebre!..." + +J'essaie encore quelques objections; mais Jacques a reponse a tout. Du +reste, il faut le dire, je ne me defends que faiblement. L'enthousiasme +fraternel commence a me gagner. La foi poetique me pousse a vue d'oeil, +et je me sens deja par tout mon etre un prurigo lamartinien... Il y a un +point, par exemple, sur lequel Jacques et moi nous ne nous entendons +pas du tout. Jacques veut qu'a trente-cinq ans j'entre a l'Academie +francaise. Moi, je m'y refuse energiquement. Foin de l'Academie! C'est +vieux, demode, pyramide d'Egypte en diable. + +"Raison de plus pour y entrer, me dit Jacques. Tu leur mettras un peu de +jeune sang dans les veines, a tous ces vieux Palais-Mazarin... Et puis +Mme Eyssette sera si heureuse, songe donc!" + +Que repondre a cela? Le nom de Mme Eyssette est un argument sans +replique. Il faut se resigner a endosser l'habit vert. Va donc pour +l'Academie! Si mes collegues m'ennuient trop, je ferai comme Merimee, je +n'irai jamais aux seances. + +Pendant cette discussion, la nuit est venue, les cloches de +Saint-Germain carillonnent joyeusement, comme pour celebrer l'entree +de Daniel Eyssette a l'Academie francaise. "Allons diner!" dit ma mere +Jacques; et, tout fier de se montrer avec un academicien, il m'emmene +dans une cremerie de la rue Saint-Benoit. + +C'est un petit restaurant de pauvres, avec une table d'hote au fond pour +les habitues. Nous mangeons dans la premiere salle, au milieu de gens +tres rapes, tres affames, qui raclent leurs assiettes silencieusement. +"Ce sont presque tous des hommes de lettres", me dit Jacques a voix +basse. Dans moi-meme, je ne puis m'empecher de faire a ce sujet quelques +reflexions melancoliques; mais je me garde bien de les communiquer a +Jacques de peur de refroidir son enthousiasme. + +Le diner est tres gai. M. Daniel Eyssette (de l'Academie francaise) +montre beaucoup d'entrain, et encore plus d'appetit. Le repas fini, on +se hate de remonter dans le clocher; et tandis que M. l'academicien +fume sa pipe a califourchon sur la fenetre, Jacques, assis a sa table, +s'absorbe dans un grand travail de chiffres qui parait l'inquieter +beaucoup. Il se ronge les ongles, s'agite febrilement sur sa chaise, +compte sur ses doigts, puis, tout a coup, se leve avec un cri de +triomphe: "Bravo!... j'y suis arrive. + +--A quoi, Jacques? + +--A etablir notre budget, mon cher. Et je te reponds que ce n'etait +pas une petite affaire. Pense! soixante francs par mois pour vivre a +deux!... + +--Comment! soixante?... Je croyais que tu gagnais cent francs chez le +marquis. + +--Oui! mais il y a la-dessus quarante francs par mois, a envoyer a Mme +Eyssette pour la reconstruction du foyer.... Restent donc soixante +francs. Nous avons quinze francs de chambre; comme tu vois, ce n'est pas +cher; seulement, il faut que je fasse le lit moi-meme. + +--Je le ferai aussi, moi, Jacques. + +--Non, non. Pour un academicien, ce ne serait pas convenable. Mais +revenons au budget.... Donc 15 francs de chambre, 5 francs de +charbon--seulement 5 francs, parce que je vais le chercher moi-meme aux +usines tous les mois--, restent 40 francs. Pour ta nourriture, mettons +30 francs. Tu dineras a la cremerie ou nous sommes alles ce soir, c'est +15 sous sans le dessert, et tu as vu qu'on n'est pas trop mal. Il te +reste 5 sous pour ton dejeuner. Est-ce assez? + +--Je crois bien. + +--Nous avons encore 10 francs. Je compte 7 francs de blanchissage.... +Quel dommage que je n'aie pas le temps! j'irais moi-meme au bateau.... +Restent 3 francs que j'emploie comme ceci: 30 sous pour mes dejeuners... +dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon +marquis, et je n'ai pas besoin d'un dejeuner aussi substantiel que +le tien. Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac, +timbres-poste et autres depenses imprevues. Cela nous fait juste nos +soixante francs.... Hein! Crois-tu que c'est calcule?" + +Et Jacques enthousiasme, se met a gambader dans la chambre; puis, +subitement, il s'arrete et prend un air consterne: + +"Allons, bon! le budget est a refaire... J'ai oublie quelque chose. + +--Quoi donc? + +--Et la bougie!... Comment feras-tu, le soir, pour travailler, si tu +n'as pas de bougie? C'est une depense indispensable, et une depense d'au +moins cinq francs par mois.... Ou pourrait-on bien les decrocher, +ces cinq francs-la?... L'argent du foyer est sacre, et sous aucun +pretexte.... Eh! parbleu, j'ai notre affaire. Voici le mois de mars qui +vient, et avec lui le printemps, la chaleur, le soleil. + +--Eh bien, Jacques? + +--Eh bien, Daniel, quand il fait chaud, le charbon est inutile: soit 5 +francs de charbon, que nous transformons en 5 francs de bougie; et voila +le probleme resolu.... Decidement, je suis ne pour etre ministre des +Finances.... Qu'en dis-tu? Cette fois, le budget tient sur ses jambes, +et je crois que nous n'avons rien oublie.... Il y a bien encore la +question des souliers et des vetements, mais je sais ce que je vais +faire.... J'ai tous les jours ma soiree libre a partir de huit heures, +je chercherai une place de teneur de livres chez quelque petit marchand. +Bien sur que l'ami Pierrotte me trouvera cela facilement. + +--Ah! ca, Jacques, vous etes donc tres lies, toi et l'ami Pierrotte?... +Est-ce que tu y vas souvent? + +--Oui, tres souvent. Le soir, on fait de la musique. + +--Tiens! Pierrotte est musicien. + +--Non! pas lui; sa fille. + +--Sa fille!... Il a donc une fille?... He! He! Jacques.... Est-elle +jolie, Mlle Pierrotte? + +--Oh! tu m'en demandes trop pour une fois, mon petit Daniel.... Un autre +jour, je te repondrai. Maintenant, il est tard; allons nous coucher." + +Et pour cacher l'embarras que lui causent mes questions, Jacques se met +a border le lit activement avec un soin de vieille fille. + +C'est un lit de fer a une place, en tout pareil a celui dans lequel nous +couchions tous les deux, a Lyon, rue Lanterne. + +"T'en souviens-tu, Jacques! de notre petit lit de la rue Lanterne, quand +nous lisions des romans en cachette, et que M. Eyssette nous criait du +fond de son lit, avec sa plus grosse voix: "Eteignez vite, ou je me +leve!" + +Jacques se souvient de cela, et aussi de bien d'autres choses.... De +souvenir en souvenir, minuit sonne a Saint-Germain qu'on ne songe pas +encore a dormir. + +"Allons!... bonne nuit!" me dit Jacques resolument. + +Mais au bout de cinq minutes, je l'entends qui pouffe de rire sous sa +couverture. + +"De quoi ris-tu, Jacques?... + +--Je ris de l'abbe Micou, tu sais, l'abbe Micou de la manecanterie.... +Te le rappelles-tu?... + +--Parbleu!..." + +Et nous voila partis a rire, a rire, a bavarder, a bavarder.... Cette +fois, c'est moi qui suis raisonnable et qui dis: + +"Il faut dormir." + +Mais un moment apres, je recommence de plus belle: + +"Et Rouget, Jacques. Est-ce que tu t'en souviens?..." + +La-dessus, nouveaux eclats de rire et causeries a n'en plus finir.... + +Soudain un grand coup de poing ebranle la cloison de mon cote, du cote +de la ruelle. Consternation generale. + +"C'est Coucou-Blanc!... me dit Jacques tout bas dans l'oreille. + +--Coucou-Blanc! Qu'est-ce que cela? + +--Chut!... pas si haut.... Coucou-Blanc est notre voisine. Elle se +plaint sans doute que nous l'empechons de dormir. + +--Dis donc, Jacques! quel drole de nom elle a, notre voisine!... +Coucou-Blanc! Est-ce qu'elle est jeune?... + +--Tu pourras en juger toi-meme, mon cher. Un jour ou l'autre, vous vous +rencontrerez dans l'escalier. Mais en attendant, dormons vite.... sans +quoi Coucou-Blanc pourrait bien se facher encore." + +La-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de +l'Academie francaise) s'endort sur l'epaule de son frere comme quand il +avait dix ans. + + + +V + +COUCOU-BLANC ET LA DAME DU PREMIER + +Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Pres, dans le coin de +l'eglise, a gauche et tout au bord des toits, une petite fenetre qui me +serre le coeur chaque fois que je la regarde. C'est la fenetre de notre +ancienne chambre; et, encore aujourd'hui, quand je passe par la, je me +figure que le Daniel d'autrefois est toujours la-haut, assis a sa table +contre la vitre, et qu'il sourit de pitie en voyant dans la rue le +Daniel d'aujourd'hui triste et deja courbe. + +Ah! vieille horloge de Saint-Germain, que de belles heures tu m'as +sonnees quand j'habitais la-haut, avec ma mere Jacques!... Est-ce que +tu ne pourrais pas m'en sonner encore quelques-unes de ces heures de +vaillance et de jeunesse? J'etais si heureux dans ce temps-la... Je +travaillais de si bon coeur!... + +Le matin, on se levait avec le jour. Jacques, tout de suite, s'occupait +du menage. Il allait chercher de l'eau, balayait la chambre, rangeait +ma table. Moi, je n'avais le droit de toucher a rien. Si je lui disais: +"Jacques, veux-tu que je t'aide?" Jacques se mettait a rire: "Tu n'y +songes pas, Daniel. Et la dame du premier?" Avec ces deux mots gros +d'allusions, il me fermait la bouche. + +Voici pourquoi. + +Pendant les premiers jours de notre vie a deux, c'etait moi qui etais +charge de descendre chercher de l'eau dans la cour. A une autre heure +de la journee, je n'aurais peut-etre pas ose! mais, le matin, toute la +maison dormait encore, et ma vanite ne risquait pas d'etre rencontree +dans l'escalier une cruche a la main. Je descendais, en m'eveillant, a +peine vetu. A cette heure-la, la cour etait deserte. Quelquefois, un +palefrenier en casaque rouge nettoyait ses harnais pres de la pompe. +C'etait le cocher de la dame du premier, une jeune creole tres elegante +dont on s'occupait beaucoup dans la maison. La presence de cet homme +suffisait pour me gener; quand il etait la, j'avais honte, je pompais +vite et je remontais avec ma cruche a moitie remplie. Une fois en haut, +je me trouvais tres ridicule, ce qui ne m'empechait pas d'etre aussi +gene le lendemain, si j'apercevais la casaque rouge dans la cour.... Or, +un matin que j'avais eu la chance d'eviter cette formidable casaque, je +remontais allegrement et ma cruche toute pleine, lorsque, a la +hauteur du premier etage, je me trouvai face a face avec une dame qui +descendait. C'etait la dame du premier. + +Droite et fiere, les yeux baisses sur un livre, elle allait lentement +dans un flot d'etoffes soyeuses. A premiere vue, elle me parut belle, +quoique un peu pale; ce qui me resta d'elle, surtout, c'est une petite +cicatrice blanche qu'elle avait dans un coin, au-dessous de la levre. En +passant devant moi, la dame leva les yeux. J'etais debout contre le mur, +ma cruche a la main, tout rouge et tout honteux. Pensez! etre surpris +ainsi comme un porteur d'eau, mal peigne, ruisselant, le cou nu, la +chemise entrouverte... quelle humiliation! J'aurais voulu entrer dans la +muraille.... La dame me regarda un moment bien en face d'un air de +reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa.... Quand je +remontai, j'etais furieux. Je racontai mon aventure a Jacques, qui se +moqua beaucoup de ma vanite; mais le lendemain, il prit la cruche sans +rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins; +et moi, malgre mes remords, je le laissais faire: j'avais trop peur de +rencontrer encore la dame du premier. + +Le menage fini, Jacques s'en allait chez son marquis, et je ne le +revoyais plus que dans la soiree. Je passais mes journees tout seul, en +tete-a-tete avec la Muse ou ce que j'appelais la Muse. Du matin au soir, +la fenetre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet etabli, du +matin au soir j'enfilais des rimes. De temps en temps un pierrot venait +boire a ma gouttiere; il me regardait un moment d'un air effronte, puis +il allait dire aux autres ce que je faisais, et j'entendais le bruit sec +de leurs petites pattes sur les ardoises.... J'avais aussi les cloches +de Saint-Germain qui me rendaient visite plusieurs fois dans le jour. +J'aimais bien quand elles venaient me voir. Elles entraient bruyamment +par la fenetre et remplissaient la chambre de musique. Tantot des +carillons joyeux et fous precipitaient leurs doubles croches, tantot +des glas noirs, lugubres, dont les notes tombaient une a une comme des +larmes. Puis j'avais les angelus: l'angelus de midi, un archange aux +habits de soleil qui entrait chez moi tout resplendissant de lumiere; +l'angelus du soir, un seraphin melancolique qui descendait dans un rayon +de lune et faisait toute la chambre humide en y secouant ses grandes +ailes.... + +La Muse, les pierrots, les cloches, je ne recevais jamais d'autres +visites. Qui serait venu me voir? Personne ne me connaissait. A la +cremerie de la rue Saint-Benoit, j'avais toujours soin de me mettre a +une petite table a part de tout le monde; je mangeais vite, les +yeux dans mon assiette; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau +furtivement et je rentrais a toutes jambes. Jamais une distraction, +jamais une promenade; pas meme la musique au Luxembourg. Cette timidite +maladive que je tenais de Mme Eyssette etait encore augmentee par le +delabrement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu'on n'avait +pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je +n'aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant, +par ces jolis soirs mouilles des printemps parisiens, je rencontrais, en +revenant de la cremerie, des volees d'etudiants en belle humeur, et de +les voir s'en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands +chapeaux, leurs pipes, leurs maitresses, cela me donnait des idees.... +Alors je remontais bien vite mes cinq etages, j'allumais ma bougie, et +je me mettais au travail rageusement jusqu'a l'arrivee de Jacques. + +Quand Jacques arrivait, la chambre changeait d'aspect. Elle etait toute +gaiete, bruit, mouvement. On chantait, on riait, on se demandait des +nouvelles de la journee. "As-tu bien travaille? me disait Jacques, ton +poeme avance-t-il?" Puis il me racontait quelque nouvelle invention de +son original marquis, tirait de sa poche des friandises du dessert mises +de cote pour moi, et s'amusait a me les voir croquer a belles dents. +Apres quoi, je retournais a l'etabli aux rimes. Jacques faisait deux +ou trois tours dans la chambre, et, quand il me croyait bien en train, +s'esquivait en me disant: "Puisque tu travailles, je vais _la-bas_ +passer un moment." _La-bas_, cela voulait dire chez Pierrotte; et si +vous n'avez pas deja devine pourquoi Jacques allait si souvent _la-bas_, +c'est que vous n'etes pas bien habile. Moi, je compris tout, des le +premier jour, rien qu'a le voir lisser ses cheveux devant la glace avant +de partir, et recommencer trois ou quatre fois son noeud de cravate; +mais pour ne pas le gener, je faisais semblant de ne me douter de rien, +et je me contentais de rire au-dedans de moi, en pensant des choses.... + +Jacques parti, en avant les rimes! A cette heure-la je n'avais plus le +moindre bruit; les pierrots, les angelus, tous mes amis etaient couches. +Complet tete-a-tete avec la Muse.... Vers neuf heures, j'entendais +monter dans l'escalier,--un petit escalier de bois qui faisait suite au +grand. C'etait Mlle Coucou-Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir +de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle emigrait effrontement +chez la voisine et n'en bougeait pas.... Que pouvait-elle bien etre, +cette mysterieuse Coucou-Blanc?... Impossible d'avoir le moindre +renseignement a son endroit.... Si j'en parlais a Jacques, il prenait un +petit air en dessous pour me dire: "Comment!... tu ne l'as pas encore +rencontree, notre superbe voisine?" Mais, jamais il ne s'expliquait +davantage. Moi je pensais: "Il ne veut pas que je la connaisse.... C'est +sans doute une grisette du Quartier latin." Et cette idee m'embrasait la +tete. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux--une +grisette, quoi! Il n'y avait pas jusqu'a ce nom de Coucou-Blanc qui +ne me parut plein de saveur, un de ces jolis sobriquets d'amour comme +Musette ou Mimi Pinson. C'etait, dans tous les cas, une Musette bien +sage et bien rangee que ma voisine, une Musette de Nanterre, qui +rentrait tous les soirs a la meme heure, et toujours seule. Je savais +cela pour avoir plusieurs jours de suite, a l'heure ou elle arrivait, +applique mon oreille a sa cloison... Invariablement, voici ce que +j'entendais: d'abord comme un bruit de bouteille qu'on debouche et +rebouche plusieurs fois; puis au bout d'un moment, pouf! la chute d'un +corps tres lourd sur le parquet; et presque aussitot une petite voix +grele, tres aigue, une voix de grillon malade, entonnant je ne sais quel +air a trois notes, triste a faire pleurer. Sur cet air-la, il y avait +des paroles, mais je ne les distinguais pas, excepte cependant +les incomprehensibles syllabes que voici:--_Tolocototignan!_... +_Tolocototignan!_...--qui revenaient de temps en temps dans la chanson +comme un refrain plus accentue que le reste. Cette singuliere musique +durait environ une heure; puis, sur un dernier _tolocototignan_, la voix +s'arretait tout a coup; et je n'entendais plus qu'une respiration lente +et lourde... Tout cela m'intriguait beaucoup. + +Un matin, ma mere Jacques, qui venait de chercher de l'eau, entra +vivement chez nous avec un grand air de mystere et s'approchant de moi +me dit tout bas: + +"Si tu veux voir notre voisine... chut!... elle est la." + +D'un bond je fus sur le palier... Jacques ne m'avait pas menti... +Coucou-Blanc etait dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte; et +je pus enfin la contempler... Oh! Dieu! Ce ne fut qu'une vision; mais +quelle vision!... Imaginez une petite mansarde completement nue, a terre +une paillasse, sur la cheminee une bouteille d'eau-de-vie, au-dessus de +la paillasse un enorme et mysterieux fer a cheval pendu au mur comme un +benitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible +Negresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et +frises comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge, +sans rien dessus.... C'est ainsi que m'apparut pour la premiere fois ma +voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes reves, la soeur de Mimi +Pinson et de Bergerette.... O province romanesque, que ceci te serve de +lecon!... + +"Eh bien, me dit Jacques en me voyant rentrer, eh bien, comment la +trouves...." Il n'acheva pas sa phrase et, devant ma mine deconfite, +partit d'un immense eclat de rire. J'eus le bon esprit de faire comme +lui, et nous voila riant de toutes nos forces l'un en face de l'autre +sans pouvoir parler. A ce moment, par la porte entrebaillee, une grosse +tete noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitot en +nous criant: "Blancs moquer Negre, pas joli." Vous pensez si nous rimes +de plus belle.... + +Quand notre gaiete fut un peu calmee, Jacques m'apprit que la Negresse +Coucou-Blanc etait au service de la dame du premier; dans la maison, on +l'accusait d'etre un peu sorciere: a preuve, le fer a cheval, symbole du +culte Vaudoux, qui pendait au-dessus de sa paillasse. On disait aussi +que tous les soirs, quand sa maitresse etait sortie. Coucou-Blanc +s'enfermait dans sa mansarde, buvait de l'eau-de-vie jusqu'a tomber +ivre morte, et chantait des chansons negres une partie de la nuit. Ceci +m'expliquait tous les bruits mysterieux qui venaient de chez ma voisine: +la bouteille debouchee, la chute sur le parquet, et l'air monotone a +trois notes. Quant au _tolocototignan_, il parait que c'est une sorte +d'onomatopee, tres repandue chez les Negres du Cap, quelque chose comme +notre _lon, lan, la_; les Pierre Dupont en ebene mettent de ca dans +toutes leurs chansons. + +A partir de ce jour, ai-je besoin de le dire? le voisinage de +Coucou-Blanc ne me donna plus autant de distractions. Le soir, quand +elle montait, mon coeur ne trottait plus si vite; jamais je ne me +derangeais plus pour aller coller mon oreille a la cloison.... +Quelquefois pourtant, dans le silence de la nuit, les _tolocototignan_ +venaient jusqu'a ma table, et j'eprouvais je ne sais quel vague malaise +en entendant ce triste refrain; on eut dit que je pressentais le role +qu'il allait jouer dans ma vie.... + +Sur ces entrefaites, ma mere Jacques trouva une place de teneur de +livres a cinquante francs par mois chez un petit marchand de fer, ou il +devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre +garcon m'apprit cette bonne nouvelle, moitie content, moitie fache. +"Comment feras-tu pour aller _la-bas_?" lui dis-je tout de suite. Il me +repondit, les yeux pleins de larmes: "J'irai le dimanche." Et des lors, +comme il l'avait dit, il n'alla plus _la-bas_ que le dimanche, mais cela +lui coutait, bien sur. + +Quel etait donc ce _la-bas_ si seduisant qui tenait tant a coeur a +ma mere Jacques?... Je n'aurais pas ete fache de le connaitre. +Malheureusement on ne me proposait jamais de m'emmener; et moi, j'etais +trop fier pour le demander. Le moyen d'ailleurs d'aller quelque part, +avec mes caoutchoucs?... Un dimanche pourtant, au moment de partir chez +Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d'embarras: + +"Est-ce que tu n'aurais pas envie de m'accompagner _la-bas_, petit +Daniel? Tu leur ferais surement un grand plaisir. + +--Mais, mon cher, tu plaisantes.... + +--Oui, je le sais bien.... Le salon de Pierrotte n'est guere la place +d'un poete.... Ils sont la un tas de vieilles peaux de lapins.... + +--Oh! ce n'est pas pour cela, Jacques; c'est seulement a cause de mon +costume.... + +--Tiens! au fait... je n'y songeais pas", dit Jacques. + +Et il partit comme enchante d'avoir une vraie raison pour ne pas +m'emmener. + +A peine au bas de l'escalier, le voila qui remonte et vient vers moi +tout essouffle. + +"Daniel, me dit-il, si tu avais eu des souliers et une jaquette +presentable, m'aurais-tu accompagne chez Pierrotte? + +--Pourquoi pas? + +--Eh bien: alors, viens... je vais t'acheter tout ce qu'il te faut, nous +irons _la-bas_." + +Je le regardai, stupefait. "C'est la fin du mois, j'ai de l'argent", +ajouta-t-il pour me convaincre. J'etais si content de l'idee des +nippes fraiches que je ne remarquai pas l'emotion de Jacques ni le ton +singulier dont il parlait. Ce n'est que plus tard que je songeai a +tout cela. Pour le moment, je lui sautai au cou, et nous partimes chez +Pierrotte, en passant par le Palais-Royal, ou je m'habillai de neuf chez +un fripier. + + + +VI + +LE ROMAN DE PIERROTTE + +Quand Pierrotte avait vingt ans, si on lui avait predit qu'un jour il +succederait a M. Lalouette dans le commerce des porcelaines, qu'il +aurait deux cent mille francs chez son notaire--Pierrotte, un +notaire--et une superbe boutique a l'angle du passage du Saumon, on +l'aurait beaucoup etonne. + +Pierrotte, a vingt ans, n'etait jamais sorti de son village, portait de +gros _esclots_ en sapin des Cevennes, ne savait pas un mot de francais +et gagnait cent ecus par an a elever des vers a soie; solide compagnon +du reste, beau danseur de bourree, aimant rire et chanter la gloire, +mais toujours d'une maniere honnete et sans faire de tort aux +cabaretiers. Comme tous les gars de son age, Pierrotte avait une bonne +amie, qu'il allait attendre le dimanche a la sortie des vepres pour +l'emmener danser des gavottes sous les muriers. La bonne amie de +Pierrotte s'appelait Roberte, la grande Roberte. C'etait une belle +magnanarelle de dix-huit ans, orpheline comme lui, pauvre comme lui, +mais sachant tres bien lire et ecrire, ce qui, dans les villages +cevenols, est encore plus rare qu'une dot. Tres fier de sa Roberte, +Pierrotte comptait l'epouser des qu'il aurait tire au sort; mais, le +jour du tirage arrive, le pauvre Cevenol--bien qu'il eut trempe trois +fois sa main dans l'eau benite avant d'aller a l'urne--amena le n deg. 4... +Il fallait partir. Quel desespoir!... Heureusement Mme Eyssette, qui +avait ete nourrie, presque elevee par la mere de Pierrotte, vint au +secours de son frere de lait et lui preta deux mille francs pour +s'acheter un homme.--On etait riche chez les Eyssette dans ce +temps-la!--L'heureux Pierrotte ne partit donc pas et put epouser sa +Roberte; mais comme ces braves gens tenaient avant tout a rendre +l'argent de Mme Eyssette et qu'en restant au pays ils n'y seraient +jamais parvenus, ils eurent le courage de s'expatrier et marcherent sur +Paris pour y chercher fortune. + +Pendant un an, on n'entendit plus parler de nos montagnards; puis, un +beau matin, Mme Eyssette recut une lettre touchante, signee "Pierrotte +et sa femme", qui contenait 300 francs, premiers fruits de leurs +economies. La seconde annee, nouvelle lettre de "Pierrotte et sa femme" +avec un dernier envoi de 1200 francs et des rien.--Sans doute, les +affaires ne marchaient pas.--La quatrieme annee, troisieme lettre de +"Pierrotte et sa femme" avec un dernier envoi de 1200 francs et des +benedictions pour toute la famille Eyssette. Malheureusement, quand +cette lettre arriva chez nous, nous etions en pleine debacle: on venait +de vendre la fabrique, et nous aussi nous allions nous expatrier.... +Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia de repondre a "Pierrotte et sa +femme". Depuis lors, nous n'en eumes plus de nouvelles, jusqu'au jour ou +Jacques, arrivant a Paris, trouva le bon Pierrotte--Pierrotte sans sa +femme, helas!--installe dans le comptoir de l'ancienne maison Lalouette. + +Rien de moins poetique, rien de plus touchant que l'histoire de cette +fortune. En arrivant a Paris, la femme de Pierrotte s'etait mise +bravement a faire des menages. La premiere maison fut justement la +maison Lalouette. Ces Lalouette etaient de riches commercants avares et +maniaques, qui n'avaient jamais voulu prendre ni un commis ni une bonne, +parce qu'il faut tout faire par soi-meme ("Monsieur, jusqu'a cinquante +ans, j'ai fait mes culottes moi-meme!" disait le pere Lalouette avec +fierte), et qui, sur leurs vieux jours seulement, se donnaient le luxe +flamboyant d'une femme de menage a douze francs par mois. Dieu sait +que ces douze francs-la, l'ouvrage les valait bien! La boutique, +l'arriere-boutique, un appartement au quatrieme, deux seilles d'eau pour +la cuisine a remplir tous les matins! Il fallait venir des Cevennes pour +accepter de pareilles conditions; mais bah! la Cevenole etait jeune, +alerte, rude au travail et solide des reins comme une jeune taure; en un +tour de main, elle expediait ce gros ouvrage et, par-dessus le marche, +montrait tout le temps aux deux vieillards son joli rire, qui valait +plus de douze francs a lui tout seul... A force de belle humeur et de +vaillance cette courageuse montagnarde finit par seduire ses patrons. +On s'interessa a elle; on la fit causer; puis, un beau jour, +spontanement--les coeurs les plus secs ont parfois de ces soudaines +floraisons de bonte--, le vieux Lalouette offrit de preter un peu +d'argent a Pierrotte pour qu'il put entreprendre un commerce a son idee. + +Voici quelle fut l'idee de Pierrotte: il se procura un vieux bidet, une +carriole, et s'en alla d'un bout de Paris a l'autre en criant de toutes +ses forces: "Debarrassez-vous de ce qui vous gene!" Notre finaud de +Cevenol ne vendait pas, il achetait... quoi?... tout... Les pots casses, +les vieux fers, les papiers, les bris de bouteilles, les meubles hors de +service qui ne valent pas la peine d'etre vendus, les vieux galons dont +les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu'on garde +chez soi par habitude, par negligence, parce qu'on ne sait qu'en faire, +tout ce qui gene!... Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout, +ou du moins il acceptait tout; car le plus souvent on ne lui vendait +pas, on lui donnait, on se debarrassait. "Debarrassez-vous de ce qui +vous gene!" + +Dans le quartier Montmartre, le Cevenol etait tres populaire. Comme tous +les petits commercants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha +de la rue, il avait adopte une melopee personnelle et bizarre, que les +menageres connaissaient bien... C'etait d'abord a pleins poumons le +formidable: "Debarrassez-vous de ce qui vous geeene!" Puis, sur un +ton lent et pleurard, de longs discours tenus a sa bourrique, a son +Anastagille, comme il l'appelait. Il croyait dire Anastasie. "Allons! +viens, Anastagille; allons! viens, mon enfant..." Et la bonne +Anastagille suivait, la tete basse, longeant les trottoirs d'un +air melancolique; et, de toutes les maisons on criait: "Pst! Pst! +Anastagille!..." La carriole se remplissait, il fallait voir! Quand elle +etait bien pleine, Anastagille et Pierrotte s'en allaient a Montmartre +deposer la cargaison chez un chiffonnier en gros, qui payait bel et bien +tous ces "debarrassez-vous de ce qui vous gene", qu'on avait eus pour +rien ou pour presque rien. + +A ce metier singulier, Pierrotte ne fit pas fortune mais il gagna +sa vie, et largement. Des la premiere annee, on rendit l'argent des +Lalouette et on envoya trois cents francs a mademoiselle,--c'est ainsi +que Pierrotte appelait Mme Eyssette du temps qu'elle etait jeune fille, +et depuis il n'avait jamais pu se decider a la nommer autrement.--La +troisieme annee, par exemple, ne fut pas heureuse. C'etait en plein +1830. Pierrotte avait beau crier: "Debarrassez-vous de ce qui vous +gene!" les Parisiens, en train de se debarrasser d'un vieux roi qui les +genait, etaient sourds aux cris de Pierrotte et laissaient le Cevenol +s'egosiller dans la rue; et, chaque soir, la petite carriole rentrait +vide. Pour comble de malheur, Anastagille mourut. C'est alors que les +vieux Lalouette, qui commencaient a ne plus pouvoir tout faire par +eux-memes, proposerent a Pierrotte d'entrer chez eux comme garcon de +magasin. Pierrotte accepta, mais il ne garda pas longtemps ces modestes +fonctions. Depuis leur arrivee a Paris, sa femme lui donnait tous les +soirs des lecons d'ecriture et de lecture; il savait deja se tirer d'une +lettre et s'exprimer en francais d'une facon comprehensible. En entrant +chez Lalouette, il redoubla d'efforts, s'en alla dans une classe +d'adultes apprendre le calcul, et fit si bien qu'au bout de quelques +mois il pouvait suppleer au comptoir M. Lalouette devenu presque +aveugle, et a la vente Mme Lalouette dont les vieilles jambes +trahissaient le grand coeur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint +au monde et, des lors, la fortune du Cevenol alla toujours croissant. +D'abord interesse dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard +leur associe; puis, un beau jour, le pere Lalouette, ayant completement +perdu la vue, se retira du commerce et ceda son fonds a Pierrotte, +qui le paya par annuites. Une fois seul, le Cevenol donna une telle +extension aux affaires qu'en trois ans il eut paye les Lalouette, et +se trouva, franc de toute redevance, a la tete d'une belle boutique +admirablement achalandee... Juste a ce moment, comme si elle eut attendu +pour mourir que son homme n'eut plus besoin d'elle, la grande Roberte +tomba malade et mourut d'epuisement. + +Voila le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-la +en nous en allant au passage du Saumon; et comme la route etait +longue--on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma +jaquette neuve--, je connaissais mon Cevenol a fond avant d'arriver chez +lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne +fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu'il +etait un peu bavard et fatigant a entendre, parce qu'il parlait +lentement, cherchait ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire +trois mots de suite sans y ajouter: "C'est bien le cas de le dire...." +Ceci tenait a une chose: le Cevenol n'avait jamais pu se faire a notre +langue. Tout ce qu'il pensait lui venant aux levres en patois du +Languedoc, il etait oblige de mettre a mesure ce languedocien en +francais, et les "C'est bien le cas de le dire...." dont il emaillait +ses discours, lui donnaient le temps d'accomplir interieurement ce +petit travail. Comme disait Jacques, Pierrotte ne parlait pas, il +traduisait.... Quant a Mlle Pierrotte, tout ce que j'en pus savoir, +c'est qu'elle avait seize ans et qu'elle s'appelait Camille, rien de +plus; sur ce chapitre-la mon Jacques restait muet comme un esturgeon. + +Il etait environ neuf heures quand nous fimes notre entree dans +l'ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres +de fer, tout un formidable appareil de cloture gisait par tas sur le +trottoir, devant la porte entrebaillee... Le gaz etait eteint et tout le +magasin dans l'ombre, excepte le comptoir, sur lequel posait une lampe +en porcelaine eclairant des piles d'ecus et une grosse face rouge qui +riait. Au fond, dans l'arriere-boutique, quelqu'un jouait de la flute. + +"Bonjour, Pierrotte! cria Jacques en se campant devant le comptoir.... +(J'etais a cote de lui, dans la lumiere de la lampe....) Bonjour, +Pierrotte!" + +Pierrotte, qui faisait sa caisse, leva les yeux a la voix de Jacques; +puis, en m'apercevant, il poussa un cri, joignit les mains, et resta la, +stupide, la bouche ouverte, a me regarder. + +"Eh bien, fit Jacques d'un air de triomphe, que vous avais-je dit? + +--Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura le bon Pierrotte, il me semble que... +C'est bien le cas de le dire... Il me semble que je la vois. + +--Les yeux surtout, reprit Jacques, regardez les yeux, Pierrotte. + +--Et le menton, monsieur Jacques, le menton avec la fossette", repondit +Pierrotte, qui pour mieux me voir avait leve l'abat-jour de la lampe. + +Moi, je n'y comprenais rien. Ils etaient la tous les deux a me regarder, +a cligner de l'oeil, a se faire des signes.... Tout a coup Pierrotte se +leva, sortit du comptoir et vint a moi les bras ouverts: + +"Avec votre permission, monsieur Daniel, il faut que je vous embrasse... +C'est bien le cas de le dire. Je vais croire embrasser mademoiselle." + +Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet age-la, je ressemblais beaucoup a +Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n'avait pas vu mademoiselle depuis +quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance etait encore plus frappante. +Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de +m'embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de +larmes; il se mit ensuite a nous parler de notre mere, des deux mille +francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec +tant de longueurs, tant de periodes, que nous serions encore--c'est bien +le cas de le dire--debout dans le magasin, a l'ecouter, si Jacques ne +lui avait pas dit d'un ton d'impatience: "Et votre caisse, Pierrotte!" + +Pierrotte s'arreta net. Il etait un peu confus d'avoir tant parle: + +"Vous avez raison, monsieur Jacques, je bavarde... je bavarde... et +puis la petite... c'est bien le cas de le dire... la petite me grondera +d'etre monte si tard. + +--Est-ce que Camille est la-haut? demanda Jacques d'un petit air +indifferent. + +--Oui... oui, monsieur Jacques... la petite est la-haut... Elle +languit... C'est bien le cas de le dire... Elle languit joliment de +connaitre M. Daniel. Montez donc la voir... je vais faire ma caisse et +je vous rejoins... c'est bien le cas de le dire." + +Sans en ecouter davantage, Jacques me prit le bras et m'entraina +vite vers le fond, du cote ou on jouait de la flute... Le magasin de +Pierrotte etait grand et bien garni. Dans l'ombre, on voyait miroiter le +ventre des carafes, les globes d'opale, l'or fauve des verres de Boheme, +les grandes coupes de cristal, les soupieres rebondies, puis de droite +et de gauche, de longues piles d'assiettes qui montaient jusqu'au +plafond. Le palais de la fee Porcelaine vu de nuit. Dans +l'arriere-boutique, un bec de gaz ouvert a demi veillait encore, +laissant sortir d'un air ennuye un tout petit bout de langue... Nous ne +fimes que traverser. Il y avait la, assis sur le bord d'un canape-lit, +un grand jeune homme blond qui jouait melancoliquement de la flute. +Jacques, en passant, dit un "bonjour" tres sec, auquel le jeune homme +blond repondit par deux coups de flute tres secs aussi, ce qui doit etre +la facon de se dire bonjour entre flutes qui s'en veulent. + +"C'est le commis, me dit Jacques, quand nous fumes dans l'escalier... Il +nous assomme, ce grand blond, a jouer toujours de la flute... Est-ce que +tu aimes la flute, toi, Daniel?" + +J'eus envie de lui demander: "Et la petite, l'aime-t-elle?" Mais j'eus +peur de lui faire de la peine et je lui repondis tres serieusement: +"Non, Jacques, je n'aime pas la flute." + +L'appartement de Pierrotte etait au quatrieme etage, dans la meme maison +que le magasin. Mlle Camille, trop aristocrate pour se montrer a la +boutique, restait en haut et ne voyait son pere qu'a l'heure des repas. +"Oh! tu verras! me disait Jacques en montant, c'est tout a fait sur +un pied de grande maison. Camille a une dame de compagnie, Mme Veuve +Tribou, qui ne la quitte jamais.... Je ne sais pas trop d'ou elle vient +cette Mme Tribou, mais Pierrotte la connait et pretend que c'est une +dame de grand merite.... Sonne, Daniel, nous y voila!" Je sonnai; une +Cevenole a grande coiffe vint nous ouvrir, sourit a Jacques comme a une +vieille connaissance, et nous introduisit dans le salon. + +Quand nous entrames, Mlle Pierrotte etait au piano. Deux vieilles dames +un peu fortes, Mme Lalouette et la veuve Tribou, dame de grand merite, +jouaient aux cartes dans un coin. En nous voyant, tout le monde se leva. +Il y eut un moment de trouble et de brouhaha; puis, les saluts echanges, +les presentations faites, Jacques invita Camille--il disait Camille tout +court--a se remettre au piano; et la dame de grand merite profita de +l'invitation pour continuer sa partie avec Mme Lalouette. Nous avions +pris place, Jacques et moi, chacun d'un cote de Mlle Pierrotte, qui, +tout en faisant trotter ses petits doigts sur le piano, causait et riait +avec nous. Je la regardais pendant qu'elle parlait. Elle n'etait pas +jolie. Blanche, rose, l'oreille petite, le cheveu fin, mais trop de +joues, trop de sante; avec cela, les mains rouges, et les graces un +peu froides d'une pensionnaire en vacances. C'etait bien la fille de +Pierrotte, une fleur des montagnes, grandie sous la vitrine du passage +du Saumon. + +Telle fut, du moins, ma premiere impression; mais, soudain, sur un mot +que je lui dis, Mlle Pierrotte, dont les yeux etaient restes baisses +jusque-la, les leva lentement sur moi, et, comme par magie, la petite +bourgeoise disparut. Je ne vis plus que ses yeux, deux grands yeux noirs +eblouissants, que je reconnus tout de suite.... + +O miracle! C'etaient les memes yeux noirs qui m'avaient lui si doucement +la-bas, dans les murs froids du vieux college, les yeux noirs de la fee +aux lunettes, les yeux noirs enfin.... Je croyais rever. J'avais envie +de leur crier: "Beaux yeux noirs; est-ce vous? Est-ce vous que je +retrouve dans un autre visage?" Et si vous saviez comme c'etaient bien +eux! Impossible de s'y tromper. Les memes cils, le meme eclat, le meme +feu noir et contenu. Quelle folie de penser qu'il put y avoir deux +couples de ces yeux-la par le monde! Et d'ailleurs la preuve que +c'etaient bien les yeux noirs eux-memes, et non pas d'autres yeux noirs +ressemblant a ceux-la, c'est qu'ils m'avaient reconnu eux aussi, et +nous allions reprendre sans doute un de nos jolis dialogues muets +d'autrefois, quand j'entendis tout pres de moi, presque dans mon +oreille, de petites dents de souris qui grignotaient. A ce bruit, je +tournai la tete et j'apercus dans un fauteuil, a l'angle du piano, un +personnage auquel je n'avais pas pris garde.... C'etait un grand vieux +sec et bleme, avec une tete d'oiseau, le front fuyant, le nez en pointe, +des yeux ronds et sans vie trop loin du nez, presque sur les tempes.... +Sans un morceau de sucre que le bonhomme tenait a la main et qu'il +becquetait de temps en temps, ou aurait pu le croire endormi. Un peu +trouble par cette apparence, je fis a ce vieux fantome un grand salut, +qu'il ne me rendit pas.... "Il ne t'a pas vu, me dit Jacques.... C'est +l'aveugle... c'est le pere Lalouette...." + +"Il porte bien son nom...." pensai-je en moi-meme. Et pour ne plus voir +l'horrible vieux a tete d'oiseau, je me tournai bien vite du cote des +yeux noirs; mais helas! le charme etait brise, les yeux noirs avaient +disparu. Il n'y avait plus a leur place qu'une petite bourgeoise toute +raide sur son tabouret de piano.... + +A ce moment, la porte du salon s'ouvrit et Pierrotte entra bruyamment. +L'homme a la flute venait derriere lui avec sa flute sous le bras. +Jacques, en le voyant, dechargea sur lui un regard foudroyant capable +d'assommer un buffle; mais il dut le manquer car le joueur de flute ne +broncha pas. + +"Eh bien, petite, dit le Cevenol en embrassant sa fille a pleines +joues, es-tu contente? on te l'a donc amene, ton Daniel.... Comment le +trouves-tu? Il est bien gentil, n'est-ce pas? C'est bien le cas de le +dire... tout le portrait de mademoiselle." + +Et voila le bon Pierrotte qui recommence la scene du magasin, et m'amene +de force au milieu du salon, pour que tout le monde puisse voir les +yeux de mademoiselle, le nez de mademoiselle, le menton a fossette de +mademoiselle.... Cette exhibition me genait beaucoup. Mme Lalouette et +la dame de grand merite avaient interrompu leur partie, et, renversees +dans leur fauteuil, m'examinaient avec le plus grand sang-froid, +critiquant ou louant a haute voix tel ou tel morceau de ma personne, +absolument comme si j'etais un petit poulet de grain en vente au marche +de la Vallee. Entre nous, la dame de grand merite avait l'air d'assez +bien s'y connaitre, en jeunes volatiles. + +Heureusement que Jacques vint mettre fin a mon supplice, en demandant a +Mlle Pierrotte de nous jouer quelque chose. "C'est cela, jouons quelque +chose", dit vivement le joueur de flute, qui s'elanca, la flute en +avant. Jacques cria: "Non... non... pas de duo, pas de flute!" Sur quoi, +le joueur de flute lui decocha un petit regard bleu clair, empoisonne +comme une fleche de Caraibe; mais l'autre ne sourcilla pas et continua a +crier: "Pas de flute!..." En fin de compte, c'est Jacques qui l'emporta, +et Mlle Pierrotte nous joua sans la moindre flute un de ces tremolos +bien connus qu'on appelle _Reveries de Rosellen_.... Pendant qu'elle +jouait, Pierrotte pleurait d'admiration, Jacques nageait dans l'extase; +silencieux, mais la flute aux dents, le flutiste battait la mesure avec +ses epaules et flutait interieurement. + +Le _Rosellen_ fini, Mlle Pierrotte se tourna vers moi: "Et vous, +monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne +vous entendrons pas?... Vous etes poete, je le sais. + +--Et bon poete", fit Jacques, cet indiscret de Jacques.... + +Moi pensez que cela ne me tentait guere de dire des vers, devant tous +ces Amalecites. Encore si les yeux noirs avaient ete la; mais non! +depuis une heure les yeux noirs s'etaient eteints, et je les cherchais +vainement autour de moi.... Il faut voir aussi avec quel ton degage je +repondis a la jeune Pierrotte: + +"Excusez-moi pour ce soir, mademoiselle, je n'ai pas apporte ma lyre. + +--N'oubliez pas de l'apporter la prochaine fois", me dit le bon +Pierrotte, qui prit cette metaphore au pied de la lettre. Le pauvre +homme croyait sincerement que j'avais une lyre et que j'en jouais comme +son commis jouait de la flute.... Ah! Jacques m'avait bien prevenu qu'il +m'amenait dans un drole de monde! + +Vers onze heures, on servit le the. Mlle Pierrotte allait, venait dans +le salon; offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les levres, +le petit doigt en l'air. C'est a ce moment de la soiree que je revis +les yeux noirs. Ils apparurent tout a coup devant moi, lumineux et +sympathiques, puis s'eclipserent de nouveau avant que j'eusse pu leur +parler... Alors seulement je m'apercus d'une chose, c'est qu'il y avait +en Mlle Pierrotte deux etres tres distincts: d'abord Mlle Pierrotte, +une petite bourgeoise a bandeaux plats, bien faite pour troner dans +l'ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux +poetiques qui s'ouvraient comme deux fleurs de velours et n'avaient qu'a +paraitre pour transfigurer cet interieur de quincailliers burlesques. +Mlle Pierrotte, je n'en aurais pas voulu pour rien au monde; mais les +yeux noirs... oh! les yeux noirs!... + +Enfin, l'heure du depart arriva. C'est Mme Lalouette qui donna le +signal. Elle roula son mari dans un grand tartan et l'emporta sous son +bras comme une vieille momie entouree de bandelettes. Derriere eux, +Pierrotte nous garda encore longtemps sur le palier a nous faire des +discours interminables: "Ah ca! monsieur Daniel, maintenant que vous +connaissez la maison, j'espere qu'on vous y verra. Nous n'avons jamais +grand monde, mais du monde choisi... c'est bien le cas de le dire... +D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou, +une dame du plus grand merite, avec qui vous pourrez causer; puis mon +commis, un bon garcon qui nous joue quelquefois de la flute... c'est +bien le cas de le dire... Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera +gentil." + +J'objectai timidement que j'etais fort occupe, et que je ne pourrais +peut-etre pas venir aussi souvent que je le desirerais. + +Cela le fit rire: + +"Allons donc! occupe, monsieur Daniel... On les connait vos occupations +a vous autres, dans le Quartier latin... c'est bien le cas de le dire... +on doit avoir par la quelque grisette. + +--Le fait est, dit Jacques, en riant aussi, que Mlle Coucou-Blanc... ne +manque pas d'attraits." + +Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble a l'hilarite de Pierrotte. + +"Comment dites-vous cela, monsieur Jacques?... Coucou-Blanc? Elle +s'appelle Coucou-Blanc... He! he! he! voyez-vous ce gaillard-la... a son +age..." Il s'arreta court en s'apercevant que sa fille l'ecoutait; mais +nous etions au bas de l'escalier que nous entendions encore son gros +rire qui faisait trembler la rampe... + +"Eh bien, comment les trouves-tu? me dit Jacques, des que nous fumes +dehors. + +--Mon cher, M. Lalouette est bien laid, mais Mlle Pierrotte est +charmante. + +--N'est-ce pas? me fit le pauvre amoureux avec une telle vivacite que je +ne pus m'empecher de rire. + +--Allons! Jacques, tu t'es trahi", lui dis-je en lui prenant la main. + +Ce soir-la, nous nous promenames bien tard le long des quais. A nos +pieds, la riviere tranquille et noire roulait comme des perles des +milliers de petites etoiles. Les amarres des gros bateaux criaient. +C'etait plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques +me parler d'amour.... Il aimait de toute son ame; mais on ne l'aimait +pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas. + +"Alors, Jacques, c'est qu'elle en aime un autre, sans doute. + +--Non, Daniel, je ne crois pas qu'avant ce soir elle ait encore aime +personne. + +--Avant ce soir! Jacques, que veux-tu dire? + +--Dame! c'est que tout le monde t'aime, toi, Daniel... et elle pourrait +bien t'aimer aussi." + +Pauvre cher Jacques! Il fallait voir de quel air triste et resigne il +disait cela. Moi, pour le rassurer je me mis a rire bruyamment, plus +bruyamment meme que je n'en avais envie. + +"Diable! mon cher, comme tu y vas.... Je suis donc bien irresistible +ou Mlle Pierrotte bien inflammable.... Mais non! rassure-toi, ma mere +Jacques. Mlle Pierrotte est aussi loin de mon coeur que je le suis du +sien; ce n'est pas moi que tu as a craindre bien sur." + +Je parlais sincerement en disant cela, Mlle Pierrotte n'existait pas +pour moi.... Les yeux noirs, par exemple, c'est different. + + + +VII + +LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS + +Apres cette premiere visite a l'ancienne maison Lalouette, je restai +quelque temps sans retourner _la-bas_. Jacques, lui, continuait +fidelement ses pelerinages du dimanche, et chaque fois il inventait +quelque nouveau noeud de cravate rempli de seduction... C'etait tout +un poeme, la cravate de Jacques, un poeme d'amour ardent et contenu, +quelque chose comme un selam d'Orient, un de ces bouquets de fleurs +emblematiques que les Bach'agas offrent a leurs amoureuses et auxquels +ils savent faire exprimer toutes les nuances de la passion. + +Si j'avais ete femme, la cravate de Jacques avec ses mille noeuds +qu'il variait a l'infini m'aurait plus touche qu'une declaration. Mais +voulez-vous que je vous dise! les femmes n'y entendent rien.... Tous les +dimanches, avant de partir, le pauvre amoureux ne manquait pas de me +dire: "Je vais _la-bas_, Daniel... viens-tu?" Et moi, je repondais +invariablement: "Non! Jacques! je travaille...." Alors il s'en allait +bien vite, et je restais seul, tout seul, penche sur l'etabli aux rimes. + +C'etait de ma part un parti pris, et serieusement pris, de ne plus aller +chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'etais dit: "Si tu les +revois, tu es perdu", et je tenais bon pour ne pas les revoir.... C'est +qu'ils ne me sortaient plus de la tete, ces grands demons d'yeux noirs. +Je les retrouvais partout. J'y pensais toujours, en travaillant, en +dormant. Sur tous mes cahiers, vous auriez vu de grands yeux dessines a +la plume, avec des cils longs comme cela. C'etait une obsession. + +Ah! quand ma mere Jacques, l'oeil brillant de plaisir, partait en +gambadant pour le passage du Saumon; avec un noeud de cravate inedit, +Dieu sait quelles envies folles j'avais de degringoler l'escalier +derriere lui et de lui crier: "Attends-moi!" Mais non! Quelque chose au +fond de moi-meme m'avertissait que ce serait mal d'aller _la-bas_, et +j'avais quand meme le courage de rester a mon etabli...: "Non! merci, +Jacques! je travaille." + +Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je +serais sans doute parvenu a chasser les yeux noirs de ma cervelle. +Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce +fut fini! ma tete, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles +circonstances: + +Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mere Jacques ne m'avait plus +parle de ses amours; mais je voyais bien a son air que cela n'allait +pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez +Pierrotte, il etait toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer, +soupirer... Si je lui demandais: "Qu'est-ce que tu as, Jacques?" Il me +repondait brusquement: "Je n'ai rien." Mais je comprenais qu'il avait +quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon, +si patient, il avait, maintenant avec moi des mouvements d'humeur. +Quelquefois il me regardait comme si nous etions faches. Je me doutais +bien, vous pensez! qu'il y avait la-dessous quelque gros chagrin +d'amour; mais comme Jacques s'obstinait a ne pas m'en parler, je n'osais +pas en parler non plus. Pourtant, certain dimanche qu'il m'etait revenu +plus sombre qu'a l'ordinaire, je voulus en avoir le coeur net. + +"Voyons! Jacques, qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant les mains.... Cela +ne va donc pas, _la-bas_? + +--Eh bien, non!... cela ne va pas..., repondit le pauvre garcon d'un air +decourage. + +--Mais enfin, que se passe-t-il? Est-ce que Pierrotte se serait apercu +de quelque chose? Voudrait-il vous empecher de vous aimer?... + +--Oh! non! Daniel, ce n'est pas Pierrotte qui nous empeche... C'est elle +qui ne m'aime pas, qui ne m'aimera jamais. + +--Quelle folie, Jacques! Comment peux-tu savoir qu'elle ne t'aimera +jamais... Lui as-tu dit que tu l'aimais, seulement?... Non, n'est-ce +pas?... Eh bien, alors... + +--Celui qu'elle aime n'a pas parle; il n'a pas eu besoin de parler pour +etre aime... + +--Vraiment, Jacques, tu crois que le joueur de flute?..." + +Jacques n'eut pas l'air d'entendre ma question. + +"Celui qu'elle aime n'a pas parle", dit-il pour la seconde fois. + +Et je n'en pus savoir davantage. + +Cette nuit-la, on ne dormit guere dans le clocher de Saint-Germain. + +Jacques passa presque tout le temps a la fenetre a regarder les etoiles +en soupirant. Moi, je songeais: "Si j'allais _la-bas_, voir les choses +de pres... Apres tout, Jacques peut se tromper. Mlle Pierrotte n'a sans +doute pas compris tout ce qui tient d'amour dans les plis de cette +cravate... Puisque Jacques n'ose pas parler de sa passion, peut-etre je +ferais bien d'en parler pour lui... Oui, c'est cela: j'irai, je parlerai +a cette jeune Philistine, et nous verrons." + +Le lendemain, sans avertir ma mere Jacques, je mis ce beau projet a +execution. Certes, Dieu m'est temoin qu'en allant _la-bas_ je n'avais +aucune arriere-pensee. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques... +Pourtant, quand j'apercus a l'angle du passage du Saumon l'ancienne +maison Lalouette avec ses peintures vertes et le _Porcelaines et +Cristaux_ de la devanture, je sentis un leger battement du coeur qui +aurait du m'avertir... J'entrai. Le magasin etait desert; dans le fond, +l'homme-flute prenait sa nourriture; meme en mangeant il gardait son +instrument sur la nappe pres de lui. "Que Camille puisse hesiter +entre cette flute ambulante et ma mere Jacques, voila qui n'est pas +possible.., me disais-je tout en montant. Enfin, nous allons voir...." + +Je trouvai Pierrotte a table avec sa fille et la dame de grand merite. +Les yeux noirs n'etaient pas la fort heureusement. Quand j'entrai, il +y eut une exclamation de surprise. "Enfin, le voila! s'ecria le bon +Pierrotte de sa voix de tonnerre... C'est bien le cas de le dire... Il +va prendre le cafe avec nous." On me fit place. La dame de grand merite +alla me chercher une belle tasse a fleurs d'or, et je m'assis a cote de +Mlle Pierrotte. + +Elle etait tres gentille ce jour-la, Mlle Pierrotte. Dans ses cheveux, +un peu au-dessus de l'oreille--ce n'est plus la qu'on les place +aujourd'hui--, elle avait mis une petite rose rouge, mais si rouge, si +rouge... Entre nous, je crois que cette petite rose rouge etait fee, +tellement elle embellissait la petite Philistine. "Ah! ca, monsieur +Daniel, me dit Pierrotte avec un bon gros rire affectueux, c'est donc +fini, vous ne voulez donc plus venir nous voir!" J'essayai de m'excuser +et de parler de mes travaux litteraires. "Oui, oui, je connais ca, le +Quartier latin...", fit le Cevenol. Et il se mit a rire de plus belle +en regardant la dame de grand merite qui toussotait, hem! hem! d'un air +entendu et m'envoyait des coups de pied sous la table. Pour ces braves +gens, Quartier latin, cela voulait dire orgies, violons, masques, +petards, pots casses, nuits folles et le reste. Ah! si je leur avais +conte ma vie de cenobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais +fort etonnes. Mais, vous savez! quand on est jeune, on n'est pas fache +de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte, +je prenais un petit air modeste, et je ne me defendais que faiblement: +"Mais non, mais non! je vous assure... Ce n'est pas ce que vous croyez." +Jacques aurait bien ri de me voir. + +Comme nous achevions de prendre le cafe, un petit air de flute se fit +entendre dans la cour. C'etait Pierrotte qu'on appelait au magasin. A +peine eut-il le dos tourne, la dame de grand merite s'en alla a son tour +a l'office faire un cinq cents avec la cuisiniere. Entre nous, je crois +que son plus grand merite, a cette dame-la, c'etait de tripoter les +cartes fort habilement. + +Quand je vis qu'on me laissait seul avec la petite rose rouge, je +pensai: "Voila le moment!" et j'avais deja le nom de Jacques sur les +levres; mais Mlle Pierrotte ne me donna pas le temps de parler. A voix +basse, sans me regarder, elle me dit tout a coup: "Est-ce que c'est Mlle +Coucou-Blanc qui vous empeche de venir chez vos amis?" D'abord je crus +qu'elle riait, mais non! elle ne riait pas. Elle paraissait meme tres +emue, a voir l'incarnat de ses joues et les battements rapides de sa +guimpe. Sans doute on avait parle de Coucou-Blanc devant elle, et elle +s'imaginait confusement des choses qui n'etaient pas. J'aurais pu la +detromper d'un mot; mais je ne sais quelle sotte vanite me retint... +Alors, voyant que je ne lui repondais pas, Mlle Pierrotte se tourna +de mon cote et, levant ses grands cils qu'elle avait tenus baisses +jusqu'alors, elle me regarda... Je mens. Ce n'est pas elle qui me +regarda; mais les yeux noirs tout mouilles de larmes et charges de +tendres reproches. Ah! ces chers yeux noirs, delices de mon ame! + +Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baisserent presque tout +de suite, les yeux noirs disparurent; et je n'eus plus a cote de moi que +Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je +me mis a parler de Jacques. Je commencai par dire combien il etait bon, +loyal, brave, genereux. Je racontai ce devouement qui ne se lassait pas, +cette maternite toujours en eveil, a rendre une vraie mere jalouse. +C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu +sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais +encore la-bas, dans cette prison noire de Sarlande, ou j'avais tant +souffert, tant souffert... + +A cet endroit de mon discours, Mlle Pierrotte parut s'attendrir, et je +vis une grosse larme glisser le long de sa joue. Moi, bonnement, je crus +que c'etait pour Jacques et je me dis en moi-meme: "Allons! voila qui va +bien." La-dessus, je redoublai d'eloquence. Je parlai des melancolies de +Jacques et de cet amour profond, mysterieux, qui lui rongeait le coeur. +Ah! trois et quatre fois heureuse la femme qui... + +Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux +glissa je ne sais comment et vint tomber a mes pieds. Tout juste, a ce +moment, je cherchais un moyen delicat de faire comprendre a la jeune +Camille qu'elle etait cette femme trois et quatre fois heureuse dont +Jacques s'etait epris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce +moyen.--Quand je vous disais qu'elle etait fee, cette petite rose +rouge.--Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre. +"Ce sera pour Jacques, de votre part", dis-je a Mlle Pierrotte avec mon +sourire le plus fin.--"Pour Jacques, si vous voulez", repondit Mlle +Pierrotte, en soupirant; mais au meme instant, les yeux noirs apparurent +et me regarderent tendrement de l'air de me dire: "Non! pas pour +Jacques, pour toi!" Et si vous aviez vu comme ils disaient bien cela, +avec quelle candeur enflammee, quelle passion pudique et irresistible! +Pourtant j'hesitais encore, et ils furent obliges de repeter deux ou +trois fois de suite: "Oui!... pour toi... pour toi." Alors je baisai la +petite rose rouge et je la mis dans ma poitrine. + +Ce soir-la, quand Jacques revint, il me trouva comme a l'ordinaire +penche sur l'etabli aux rimes et je lui laissai croire que je n'etais +pas sorti de la journee. Par malheur, en me deshabillant, la petite rose +rouge que j'avais gardee dans ma poitrine roula par terre au pied du +lit: toutes ces fees sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa, +et la regarda longuement. Je ne sais pas qui etait le plus rouge de la +rose ou de moi. + +"Je la reconnais, me dit-il, c'est une fleur du rosier qui est _la-bas_ +sur la fenetre du salon." + +Puis il ajouta en me la rendant: + +"Elle ne m'en a jamais donne, a moi." + +Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux. + +"Jacques, mon ami Jacques, je te jure qu'avant ce soir..." + +Il m'interrompit avec douceur: "Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sur que +tu n'as rien fait pour me trahir... Je le savais, je savais que c'etait +toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit: "celui qu'elle +aime n'a pas parle, il n'a pas eu besoin de parler pour etre aime." +La-dessus, le pauvre garcon se mit a marcher de long en large dans la +chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge a la main.--"Ce +qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d'un moment. Il y a +longtemps que j'avais prevu tout cela. Je savais que, si elle te voyait, +elle ne voudrait jamais de moi... Voila pourquoi j'ai si longtemps tarde +a t'amener la-bas. J'etais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je +l'aimais tant!... Un jour, enfin, j'ai voulu tenter l'epreuve, et je +t'ai laisse venir. Ce jour-la, mon cher, j'ai compris que c'etait fini. +Au bout de cinq minutes, elle t'a regarde comme jamais elle n'a regarde +personne. Tu t'en es bien apercu, toi aussi. Oh! ne mens pas, tu t'en es +apercu. La preuve, c'est que tu es reste, plus d'un mois sans retourner +_la-bas_; mais, pecaire! cela ne m'a guere servi... Pour les ames comme +la sienne, les absents n'ont jamais tort, au contraire... Chaque fois +que j'y allais, elle ne faisait que me parler de toi, et si naivement, +avec tant de confiance et d'amour... C'etait un vrai supplice. +Maintenant c'est fini... J'aime mieux ca." + +Jacques me parla ainsi longuement avec la meme douceur, le meme sourire +resigne. Tout ce qu'il disait me faisait peine et plaisir a la fois. +Peine, parce que je le sentais malheureux; plaisir, parce que je voyais +a travers chacune de ses paroles les yeux noirs qui me luisaient, tout +pleins de moi. Quand il eut fini, je m'approchai de lui, un peu honteux, +mais sans lacher la petite rose rouge: "Jacques, est-ce que tu ne vas +plus m'aimer maintenant?" Il sourit, et me serrant contre son coeur: +"T'es bete, je t'aimerai bien davantage." + +C'est une verite. L'histoire de la rose rouge ne changea rien a la +tendresse de ma mere Jacques, pas meme a son humeur. Je crois qu'il +souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas +une plainte, rien. + +Comme par le passe, il continua d'aller _la-bas_ le dimanche et de faire +bon visage a tous. Il n'y eut que les noeuds de cravate de supprimes. +Du reste, toujours calme et fier, travaillant a se tuer, et marchant +courageusement dans la vie, les yeux fixes sur un seul but, la +reconstruction du foyer... O Jacques! ma mere Jacques! + +Quant a moi, du jour ou je pus aimer les yeux noirs librement, sans +remords, je me jetai a corps perdu dans ma passion... Je ne bougeais +plus de chez Pierrotte. J'y avais gagne tous les coeurs;--au prix de +quelles lachetes, grand Dieu? Apporter du sucre a M. Lalouette, faire la +partie de la dame de grand merite, rien ne me coutait... + +Je m'appelais Desir-de-plaire dans cette maison-la... En general, +Desir-de-plaire venait vers le milieu de la journee. A cette heure, +Pierrotte etait au magasin, et Mlle Camille toute seule en haut, dans le +salon, avec la dame de grand merite. Des que j'arrivais, les yeux noirs +se montraient bien vite, et presque aussitot la dame de grand merite +nous laissait seuls. Cette noble dame de compagnie se croyait +debarrassee de tout service quand elle me voyait la. Vite, vite a +l'office avec la cuisiniere, et en avant les cartes. Je ne m'en +plaignais pas; pensez donc! en tete-a-tete avec les yeux noirs. + +Dieu! les bonnes heures que j'ai passees dans ce petit salon jonquille! +Presque toujours j'apportais un livre, un de mes poetes favoris, et j'en +lisais des passages aux yeux noirs, qui se mouillaient de belles larmes +ou lancaient des eclairs, selon les endroits. Pendant ce temps, Mlle +Pierrotte brodait pres de nous des pantoufles pour son pere ou nous +jouait ses eternelles _Reveries de Rosellen;_ mais nous la laissions +bien tranquille, je vous assure. Quelquefois cependant, a l'endroit le +plus pathetique de nos lectures, cette petite bourgeoise faisait a +haute voix une reflexion saugrenue, comme: "Il faut que je fasse +venir l'accordeur..." ou bien encore: "J'ai deux points de trop a ma +pantoufle." Alors de depit je fermais le livre et je ne voulais pas +aller plus loin; mais les yeux noirs avaient une certaine facon de me +regarder qui m'apaisait tout de suite, et je continuais. + +Il y avait sans doute une grande imprudence a nous laisser ainsi +toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu'a nous deux--les +yeux noirs et Desir-de-plaire--nous ne faisions pas trente-quatre ans... +Heureusement que Mlle Pierrotte ne nous quittait jamais, et c'etait une +surveillance tres sage, tres avisee, tres eveillee, comme il en faut a +la garde des poudrieres... Un jour--je me souviens--, nous etions assis, +les yeux noirs et moi, sur un canape du salon, par un tiede apres-midi +du mois de mai, la fenetre entrouverte, les grands rideaux baisses et +tombant jusqu'a terre. On lisait _Faust_, ce jour-la!... La lecture +finie, le livre me glissa des mains; nous restames un moment l'un contre +l'autre, sans parler, dans le silence et le demi-jour... Elle avait sa +tete appuyee sur mon epaule... Par la guimpe entrebaillee, je voyais de +petites medailles d'argent qui reluisaient au fond de la gorgerette... +Subitement, Mlle Pierrotte parut au milieu de nous. Il faut voir comme +elle me renvoya bien vite a l'autre bout du canape, et quel grand +sermon! "Ce que vous faites la est tres mal, chers enfants, nous +dit-elle... Vous abusez de la confiance qu'on vous montre... Il +faut parler au pere de vos projets... Voyons! Daniel, quand lui +parlerez-vous?" Je promis de parler a Pierrotte tres prochainement, des +que j'aurais fini mon grand poeme. Cette promesse apaisa un peu notre +surveillante; mais c'est egal! depuis ce jour, defense fut faite aux +yeux noirs de s'asseoir sur le canape, a cote de Desir-de-plaire. + +Ah! c'etait une jeune personne tres rigide, cette demoiselle Pierrotte. +Figurez-vous que, dans les premiers temps, elle ne voulait pas permettre +aux yeux noirs de m'ecrire; a la fin, pourtant, elle y consentit, +a l'expresse condition, qu'on lui montrerait toutes les lettres. +Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que +m'ecrivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les +relire; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par +exemple: + +"...Ce matin, je suis toute triste. J'ai trouve une araignee dans mon +armoire. Araignee du matin, chagrin." + +Ou bien encore: + +"On ne se met pas en menage avec des noyaux de peche..." + +Et puis l'eternel refrain: "Il faut parler au pere de vos projets..." + +A quoi je repondais invariablement: "Quand j'aurai fini mon poeme!..." + + + +VIII + +UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON + +Enfin, je le terminai, ce fameux poeme. J'en vins a bout apres quatre +mois de travail, et je me souviens qu'arrive aux derniers vers je ne +pouvais plus ecrire, tellement les mains me tremblaient de fievre, +d'orgueil, de plaisir, d'impatience. + +Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un evenement. Jacques, a cette +occasion, redevint pour un jour le Jacques d'autrefois, le Jacques du +cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier +sur lequel il voulut recopier mon poeme de sa propre main; et c'etaient +a chaque vers des cris d'admiration, des trepignements d'enthousiasme... +Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre. Jacques m'aimait trop; +je me mefiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon poeme a quelqu'un +d'impartial et de sur. Le diable, c'est que je ne connaissais personne. + +Pourtant, a la cremerie, les occasions ne m'avaient pas manque de faire +des connaissances. Depuis que nous etions riches, je mangeais a table +d'hote, dans la salle du fond. Il y avait la une vingtaine de jeunes +gens, des ecrivains, des peintres, des architectes, ou pour mieux dire +de la graine de tout cela.--Aujourd'hui la graine a monte; quelques-uns +de ces jeunes gens sont devenus celebres, et quand je vois leurs noms +dans les journaux, cela me creve le coeur, moi qui ne suis rien.--A mon +arrivee a la table, tout ce jeune monde m'accueillit a bras ouverts; +mais comme j'etais trop timide pour me meler aux discussions, on +m'oublia vite, et je fus aussi seul au milieu d'eux tous que je l'etais +a ma petite table, dans la salle commune. J'ecoutais; je ne parlais +pas... + +Une fois par semaine, nous avions a diner avec nous un poete tres fameux +dont je ne me rappelle plus le nom, mais que ces messieurs appelaient +Baghavat, du titre d'un de ses poemes. Ces jours-la on buvait du +bordeaux a dix-huit sous; puis, le dessert venu, le grand Baghavat +recitait un poeme indien. C'etait sa specialite, les poemes indiens. +Il en avait un intitule _Lakcamana_, un autre _Dacaratha_, un autre +_Kalatcala_, un autre _Bhagiratha_, et puis _Cudra, Cunocepa, +Vicvamitra_...; mais le plus beau de tous etait encore _Baghavat_. Ah! +quand le poete recitait _Baghavat_, toute la salle du fond croulait. On +hurlait, on trepignait, on montait sur les tables. J'avais a ma droite +un petit architecte a nez rouge qui sanglotait des le premier vers et +tout le temps s'essuyait les yeux avec ma serviette... + +Moi, par entrainement, je criais plus fort que tout le monde: mais, au +fond, je n'etais pas fou de Baghavat. En somme, ces poemes indiens se +ressemblaient tous. C'etait toujours un lotus, un condor, un elephant +et un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s'appelaient lotos; +mais, a part cette variante, toutes ces rapsodies se valaient: ni +passion, ni verite, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une +mystification... Voila ce qu'en moi-meme je pensais du grand Baghavat; +et je l'aurais peut-etre juge avec moins de severite si on m'avait a mon +tour demande quelques vers; mais on ne me demandait rien, et cela me +rendait impitoyable... Du reste, je n'etais pas le seul de mon avis sur +la poesie hindoue. J'avais mon voisin de gauche qui n'y mordait pas non +plus... Un singulier personnage, mon voisin de gauche: huileux, rape, +luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe ou couraient +toujours quelques fils de vermicelle. C'etait le plus vieux de la table +et de beaucoup aussi le plus intelligent. Comme tous les grands esprits, +il parlait peu, ne se prodiguait pas. Chacun le respectait. On disait +de lui: "Il est tres fort... c'est un penseur." Moi, de voir la grimace +ironique qui tordait sa bouche en ecoutant les vers du grand Baghavat, +j'avais concu de mon voisin de gauche la plus haute opinion. Je pensais: +"Voila un homme de gout... Si je lui disais mon poeme!" + +Un soir--comme on se levait de table--, je fis apporter un flacon +d'eau-de-vie, et j'offris au penseur de prendre un petit verre avec +moi. Il accepta, je connaissais son vice. Tout en buvant, j'amenai la +conversation sur le grand Baghavat, et je commencai par dire beaucoup de +mal des lotus, des condors, des elephants et des buffles. + +--C'etait de l'audace, les elephants sont si rancuniers!... + +--Pendant que je parlais, le penseur se versait de l'eau-de-vie sans +rien dire. De temps en temps, il souriait et remuait approbativement la +tete en faisant: "Oua... oua..." Enhardi par ce premier succes, je lui +avouai que moi aussi j'avais compose un grand poeme et que je desirais +le lui soumettre. "Oua... oua...", fit encore le penseur sans +sourciller. En voyant mon homme si bien dispose, je me dis: "C'est le +moment!" et je tirai mon poeme de ma poche. Le penseur, sans s'emouvoir, +se versa un cinquieme petit verre, me regarda tranquillement derouler +mon manuscrit; mais, au moment supreme il posa sa main de vieil ivrogne +sur ma manche: "Un mot, jeune homme, avant de commencer... Quel est +votre criterium?" + +Je le regardai avec inquietude. + +"Votre criterium!... fit le terrible penseur en haussant la voix. Quel +est votre criterium?" + +Helas! mon criterium!... je n'en avais pas, je n'avais jamais songe a en +avoir un; et cela se voyait du reste, a mon oeil etonne, a ma rougeur, a +ma confusion. + +Le penseur se leva indigne: "Comment! malheureux jeune homme, vous +n'avez pas de criterium!... Inutile alors de me lire votre poeme... je +sais d'avance ce qu'il vaut." La-dessus, il se versa coup sur coup deux +ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille, +prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds. + +Le soir, quand je contai mon aventure a l'ami Jacques, il entra dans une +belle colere. "Ton penseur est un imbecile, me dit-il... Qu'est-ce que +cela fait d'avoir un criterium?... Les bengalis en ont-ils un?... Un +criterium! qu'est-ce que c'est que ca?... Ou ca se fabrique-t-il? A-t-on +jamais vu?... Marchand de criterium, va!..." Mon brave Jacques! il en +avait les larmes aux yeux, de l'affront que mon chef-d'oeuvre et moi +nous venions de subir. "Ecoute, Daniel! reprit-il au bout d'un moment, +j'ai une idee... Puisque tu veux lire ton poeme si tu le lisais chez +Pierrotte, un dimanche?... + +--Chez Pierrotte?... Oh! Jacques! + +--Pourquoi pas?... Dame! Pierrotte n'est pas un aigle, mais ce n'est pas +une taupe non plus. Il a le sens tres net, tres droit... Camille, elle, +serait un juge excellent, quoiqu'un peu prevenu... La dame de grand +merite a beaucoup lu... Ce vieil oiseau de pere Lalouette lui-meme n'est +pas si ferme qu'il en a l'air... D'ailleurs Pierrotte connait a +Paris des personnes tres distinguees qu'on pourrait inviter pour ce +soir-la?... Qu'en dis-tu? Veux-tu que je lui en parle?.." + +Cette idee d'aller chercher des juges au passage du Saumon ne me +souriait guere; pourtant j'avais une telle demangeaison de lire mes +vers, qu'apres avoir un brin rechigne, j'acceptai la proposition de +Jacques. Des le lendemain il parla a Pierrotte. Que le bon Pierrotte eut +exactement compris ce dont il s'agissait, voila ce qui est fort douteux; +mais comme il voyait la une occasion d'etre agreable aux enfants de +mademoiselle, le brave homme dit "oui" sans hesiter, et tout de suite on +lanca des invitations. + +Jamais le petit salon jonquille ne s'etait trouve a pareille fete. +Pierrotte, pour me faire honneur, avait invite ce qu'il y a de mieux +dans le monde de la porcelaine. Le soir de la lecture, nous avions la, +en dehors du personnel accoutume, M. et Mme Passajon, avec leur fils +le veterinaire, un des plus brillants eleves de l'Ecole d'Alfort; +Ferrouillat cadet, franc-macon, beau parleur, qui venait d'avoir +un succes de tous les diables a la loge du Grand-Orient; puis les +Fougeroux, avec leurs six demoiselles rangees en tuyaux d'orgue, et +enfin Ferrouillat l'aine, un membre du Caveau, l'homme de la soiree. +Quand je me vis en face de cet important areopage, vous pensez si je fus +emu. Comme on leur avait dit qu'ils etaient la pour juger un ouvrage de +poesie, tous ces braves gens avaient cru devoir prendre des physionomies +de circonstance, froides, eteintes, sans sourires. Ils parlaient entre +eux a voix basse et gravement, en remuant la tete comme des magistrats. +Pierrotte, qui n'y mettait pas tant de mystere, les regardait tous d'un +air etonne... Quand tout le monde fut arrive, on se placa. J'etais +assis, le dos au piano; l'auditoire en demi-cercle autour de moi, a +l'exception du vieux Lalouette, qui grignotait son sucre a la place +habituelle. Apres un moment de tumulte, le silence se fit, et d'une voix +emue je commencai mon poeme... + +C'etait un poeme dramatique; pompeusement intitule _La Comedie +pastorale_... Dans les premiers jours de sa captivite au college +de Sarlande, le petit Chose s'amusait a raconter a ses eleves des +historiettes fantastiques, pleines de grillons, de papillons et autres +bestioles. C'est avec trois de ces petits contes, dialogues et mis en +vers, que j'avais fait _La Comedie pastorale_. Mon poeme etait divise en +trois parties; mais ce soir-la, chez Pierrotte, je ne leur lus que la +premiere partie. Je demande la permission de transcrire ici ce +fragment de _La Comedie pastorale_, non pas comme un morceau choisi de +litterature, mais seulement comme pieces justificatives a joindre a +l'_Histoire du petit Chose_. Figurez-vous pour un moment, mes chers +lecteurs, que vous etes assis en rond dans le petit salon jonquille, et +que Daniel Eyssette tout tremblant recite devant vous. + +LES AVENTURES D'UN PAPILLON BLEU + +Le theatre represente la campagne. Il est six heures du soir; le soleil +s'en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bete a bon +Dieu, du sexe male, causent a cheval sur un brin de fougere. Ils se sont +rencontres le matin, et ont passe la journee ensemble. Comme il est +tard, la Bete a bon Dieu fait mine de se retirer. + +LE PAPILLON + +Quoi! tu t'en vas deja?... + +LA BETE A BON DIEU + +Dame! il faut que je rentre; Il est tard, songez donc! + +LE PAPILLON + +Attends un peu, que diantre! Il n'est jamais trop tard pour retourner +chez soi... Moi d'abord, je m'ennuie a ma maison; et toi? C'est si bete +une porte, un mur, une croisee, Quand au-dehors on a le soleil, la rosee +Et les coquelicots, et le grand air, et tout. Si les coquelicots ne sont +pas de ton gout, Il faut le dire... + +LA BETE A BON DIEU + +Helas! monsieur, je les adore. + +LE PAPILLON + +Eh bien! alors, nigaud, ne t'en va pas encore; Reste avec moi. Tu vois! +il fait bon; l'air est doux. + +LA BETE A BON DIEU + +Oui, mais... + +LE PAPILLON, la poussant dans l'herbe. + +He! roule-toi dans l'herbe; elle est a nous. + +LA BETE A BON DIEU, se debattant. + +Non! laissez-moi; parole! il faut que je m'en aille. + +LE PAPILLON + +Chut! Entends-tu? + +LA BETE A BON DIEU, effrayee. + +Quoi donc? + +LE PAPILLON + +Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne a cote... +Hein! la bonne chanson pour ce beau soir d'ete, Et comme c'est joli, de +la place ou nous sommes!... + +LA BETE A BON DIEU + +Sans doute, mais... + +LE PAPILLON + +Tais-toi. + +LA BETE A BON DIEU + +Quoi donc? + +LE PAPILLON + +Voila des hommes. (Passent des hommes.) + +LA BETE A BON DIEU, bas, apres un silence. + +L'homme, c'est tres mechant, n'est-ce pas? + +LE PAPILLON + +Tres mechant. + +LA BETE A BON DIEU + +J'ai toujours peur qu'un d'eux m'aplatisse en marchant; Ils ont de si +gros pieds, et moi des reins si freles... Vous, vous n'etes pas grand, +mais vous avez des ailes; C'est enorme! + +LE PAPILLON + +Parbleu! mon cher, si ces lourdauds De paysans te font peur, grimpe-moi +sur le dos; Je suis tres fort des reins, moi! je n'ai pas des ailes +En pelure d'oignon comme les demoiselles, Et je veux te porter ou tu +voudras, aussi Longtemps que tu voudras. + +LA BETE A BON DIEU + +Oh! non, monsieur, merci! Je n'oserai jamais...! + +LE PAPILLON + +C'est donc bien difficile De grimper la? + +LA BETE A BON DIEU + +Non, mais... + +LE PAPILLON + +Grimpe donc, imbecile! + +LA BETE A BON DIEU + +Vous me ramenerez chez moi, bien entendu; Car, sans cela... + +LE PAPILLON + +Sitot parti, sitot rendu. + +LA BETE A BON DIEU, grimpant sur son camarade. + +C'est que le soir, chez nous, nous faisons la priere. Vous comprenez? + +LE PAPILLON + +Sans doute... Un peu plus en arriere. La... Maintenant, silence a bord! +je lache tout. + +(Prrt! Ils s'envolent; le dialogue continue en l'air.) + +Mon cher, c'est merveilleux; tu n'es pas lourd du tout. + +LA BETE A BON DIEU, effrayee. + +Ah!... monsieur... + +LE PAPILLON + +Eh bien! quoi? + +LA BETE A BON DIEU + +Je n'y vois plus... la tete Me tourne; je voudrais bien descendre... + +LE PAPILLON + +Es-tu bete! Si la tete te tourne, il faut fermer les yeux. Les as-tu +fermes? + +LA BETE A BON DIEU, fermant les yeux + +Oui... + +LE PAPILLON + +Ca va mieux? + +LA BETE A BON DIEU, avec effort. + +Un peu mieux. + +LE PAPILLON, riant sous cape. + +Decidement on est mauvais aeronaute Dans ta famille... + +LA BETE A BON DIEU + +Oh! oui... + +LE PAPILLON + +Ce n'est pas votre faute Si le guide-ballon n'est pas encore trouve. + +LA BETE A BON DIEU + +Oh! non... + +LE PAPILLON + +Ca, monseigneur, vous etes arrive. (Il se pose sur un Muguet.) + +LA BETE A BON DIEU, ouvrant les yeux. + +Pardon! mais... ce n'est pas ici que je demeure. + +LE PAPILLON + +Je sais; mais comme il est encore de tres bonne heure Je t'ai mene chez +un Muguet de mes amis. On va se rafraichir le bec;--c'est bien permis... + +LA BETE A BON DIEU + +Oh! je n'ai pas le temps... + +LE PAPILLON + +Bah! rien qu'une seconde... + +LA BETE A BON DIEU + +Et puis, je ne suis pas recu, moi, dans le monde... + +LE PAPILLON + +Viens donc! je te ferai passer pour mon batard; Tu seras bien recu, +va!... + +LA BETE A BON DIEU + +Puis, c'est qu'il est tard. + +LE PAPILLON + +Eh! non! il n'est pas tard; ecoute la cigale... + +LA BETE A BON DIEU, a voix basse. + +Puis... je... n'ai pas d'argent... + +LE PAPILLON, l'entrainant: + +Viens! le Muguet regale. (Ils entrent chez le Muguet.)--La toile tombe. + +Au second acte, quand le rideau se leve, il fait presque nuit... On voit +les deux camarades sortir de chez le Muguet... La Bete a bon Dieu est +legerement ivre. + +LE PAPILLON, tendant le dos. + +Et maintenant, en route! + +LA BETE A BON DIEU, grimpant bravement. + +En route! + +LE PAPILLON + +Eh bien! comment Trouves-tu mon Muguet? + +LA BETE A BON DIEU + +Mon cher, il est charmant; Il vous livre sa cave et tout sans vous +connaitre... + +LE PAPILLON, regardant le ciel. + +Oh! oh! Phoebe qui met le nez a sa fenetre; Il faut nous depecher... + +LA BETE A BON DIEU + +Nous depecher, pourquoi? + +LE PAPILLON + +Tu n'es donc plus presse de retourner chez toi?... + +LA BETE A BON DIEU + +Oh! pourvu que j'arrive a temps pour la priere... D'ailleurs, ce n'est +pas loin, chez nous,... c'est la derriere. + +LE PAPILLON + +Si tu n'es pas presse; je ne le suis pas, moi. + +LA BETE A BON DIEU, avec effusion. + +Quel bon enfant tu fais!... Je ne sais pas pourquoi Tout le monde +n'est pas ton ami sur la terre. On dit de toi: "C'est un boheme; un +refractaire! Un poete! un sauteur!..." + +LE PAPILLON + +Tiens! tiens.! et qui dit ca? + +LA BETE A BON DIEU + +Mon Dieu! le Scarabee... + +LE PAPILLON + +Ah! oui, ce gros poussah. Il m'appelle sauteur, parce qu'il a du ventre. + +LA BETE A BON DIEU + +C'est qu'il n'est pas le seul qui te deteste... + +LE PAPILLON + +Ah! dis. + +LA BETE A BON DIEU + +Ainsi, les Escargots ne sont pas tes amis, Va! ni les Scorpions, pas +meme les Fourmis. + +LE PAPILLON + +Vraiment? + +LA BETE A BON DIEU, confidentielle. + +Ne fais jamais la cour a l'Araignee; Elle te trouve affreux. + +LE PAPILLON + +On l'a mal renseignee. + +LA BETE A BON DIEU + +He! les Chenilles sont un peu de son avis... + +LE PAPILLON + +Je crois bien!... Mais, dis-moi! dans le monde ou tu vis, Car enfin tu +n'es pas du monde des Chenilles, Suis-je aussi mal vu?... + +LA BETE A BON DIEU + +Dame! c'est selon les familles, La jeunesse est pour toi; les vieux, en +general, Trouvent que tu n'as pas assez de sens moral. + +LE PAPILLON, tristement. + +Je vois que je n'ai pas beaucoup de sympathies. En somme... + +LA BETE A BON DIEU + +Ma foi! non, mon pauvre! Les Orties T'en veulent. Le Crapaud te hait; +jusqu'au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit: "Ce p... p... +Papillon!" + +LE PAPILLON + +Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces droles? + +LA BETE A BON DIEU + +Moi... Je t'adore; on est si bien sur tes epaules! Et puis, tu me +conduis toujours chez les Muguets. C'est amusant!... Dis donc, si je te +fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part... +Tu n'es pas fatigue, je suppose? + +LE PAPILLON + +Je te trouve un peu lourd, ce n'est pas l'embarras. + +LA BETE A BON DIEU, montrant des Muguets. + +Alors, entrons ici, tu te reposeras. + +LE PAPILLON + +Ah! merci!... des Muguets, toujours la meme chose J'aime bien mieux a +cote... + +LA BETE A BON DIEU, toute rouge. + +Chez la Rose?... Oh! non, jamais... + +LE PAPILLON, l'entrainant. + +Viens donc! on ne nous verra pas. (Ils entrent discretement chez la +Rose.)--La toile tombe. + +Au troisieme acte... + +Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de +votre patience. Les vers, par le temps qui court, n'ont pas le don de +plaire, je le sais. Aussi, j'arrete la mes citations, et je vais me +contenter de raconter sommairement le reste de mon poeme. + +Au troisieme acte, il est nuit tout a fait... Les deux camarades sortent +ensemble de chez la Rose... Le Papillon veut ramener la Bete a bon Dieu +chez ses parents; mais celle-ci s'y refuse; elle est completement ivre, +fait des cabrioles sur l'herbe et pousse des cris seditieux... Le +Papillon est oblige de l'emporter chez elle. On se separe sur la porte, +en se promettant de se revoir bientot... Et alors le Papillon s'en va +tout seul, dans la nuit. Il est un peu ivre, lui aussi; mais son ivresse +est triste: il se rappelle les confidences de la Bete a bon Dieu, et se +demande amerement pourquoi tant de monde le deteste, lui qui jamais n'a +fait de mal a personne... Ciel sans lune, le vent souffle, la campagne +est toute noire... Le Papillon a peur, il a froid; mais il se console en +songeant que son camarade est en surete, au fond d'une couchette bien +chaude... Cependant, on entrevoit dans l'ombre de gros oiseaux de nuit +qui traversent la scene d'un vol silencieux. L'eclair brille. Des betes +mechantes embusquees sous des pierres, ricanent en se montrant le +Papillon. "Nous le tenons!" disent-elles. Et tandis que l'infortune va +de droite et de gauche, plein d'effroi, un Chardon au passage le larde +d'un grand coup d'epee, un Scorpion l'eventre avec ses pinces, une +grosse Araignee velue lui arrache un pan de son manteau de satin bleu, +et, pour finir, une Chauve-Souris lui casse les reins d'un coup d'aile. +Le Papillon tombe, blesse a mort... Tandis qu'il rale sur l'herbe, les +Orties se rejouissent, et les Crapauds disent: "C'est bien fait!" + +A l'aube, les Fourmis, qui vont au travail avec leurs saquettes et leurs +gourdes, trouvent le cadavre au bord du chemin. Elles le regardent a +peine et s'eloignent sans vouloir l'enterrer. Les Fourmis ne travaillent +pas pour rien... Heureusement une confrerie de Necrophores vient a +passer par la. Ce sont, comme vous savez, de petites betes noires qui +ont fait voeu d'ensevelir les morts... Pieusement, elles s'attellent au +Papillon defunt et le trainent vers le cimetiere... Une foule curieuse +se presse sur leur passage, et chacun fait des reflexions a haute +voix... Les petits Grillons bruns, assis au soleil devant leurs portes, +disent gravement: "Il aimait trop les fleurs!--Il courait trop la nuit!" +ajoutent les Escargots, et les Scarabees a gros ventre se dandinent dans +leurs habits d'or en grommelant: "Trop boheme! trop boheme!" Parmi toute +cette foule, pas un mot de regret pour le pauvre mort; seulement, dans +les plaines d'alentour, les grands lis ont ferme et les cigales ne +chantent pas. + +La derniere scene se passe dans le cimetiere des Papillons. Apres que +les Necrophores ont fait leur oeuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi +le convoi, s'approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence +l'eloge du defunt. Malheureusement la memoire lui manque; il reste la +les pattes en l'air, gesticulant pendant une heure et s'entortillant +dans ses periodes... Quand l'orateur a fini, chacun se retire, et alors +dans le cimetiere desert, on voit la Bete a bon Dieu des premieres +scenes sortir de derriere une tombe. Tout en larmes, elle s'agenouille +sur la terre fraiche de la fosse et dit une priere touchante pour son +pauvre petit camarade qui est la. + + + +IX + +TU VENDRAS DE LA PORCELAINE + +Au dernier vers de mon poeme, Jacques, enthousiasme, se leva pour crier +bravo; mais il s'arreta net en voyant la mine effaree de tous ces braves +gens. + +En verite, je crois que le cheval de feu de l'Apocalypse, faisant +irruption au milieu du petit salon jonquille, n'y aurait pas cause plus +de stupeur que mon papillon bleu. Les Passajon, les Fougeroux, tout +herisses de ce qu'ils venaient d'entendre, me regardaient avec de gros +yeux ronds; les deux Ferrouillat se faisaient des signes. Personne ne +soufflait mot. Pensez comme j'etais a l'aise... + +Tout a coup, au milieu du silence et de la consternation generale, une +voix--et quelle voix!--blanche, terne, froide, sans timbre, une voix +de fantome, sortit de derriere le piano et me fit tressaillir sur ma +chaise. C'etait la premiere fois, depuis dix ans, qu'on entendait parler +l'homme a la tete d'oiseau, le venere Lalouette: "Je suis bien content +qu'on ait tue le papillon, dit le singulier vieillard en grignotant son +sucre d'un air feroce; je ne les aime pas, moi, les papillons!..." + +Tout le monde se mit a rire, et la discussion s'engagea sur mon poeme. + +Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et +m'engagea beaucoup a la reduire en une ou deux chansonnettes, genre +essentiellement francais. L'eleve d'Alfort, savant naturaliste, me fit +observer que les betes a bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait +toute vraisemblance a mon affabulation. Ferrouillat cadet pretendait +avoir lu tout cela quelque part. "Ne les ecoute pas, me dit Jacques a +voix basse, c'est un chef-d'oeuvre." Pierrotte, lui, ne disait rien; il +paraissait tres occupe. Peut-etre le brave homme, assis a cote de sa +fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses +mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage +un regard noir enflamme; toujours est-il que ce jour-la Pierrotte +avait--c'est bien le cas de le dire--un air fort singulier, qu'il resta +colle tout le soir au canezou de sa demoiselle, que je ne pus dire un +seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de tres bonne heure, sans +vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne +me le pardonna jamais. + +Deux jours apres cette lecture memorable, je recus de Mlle Pierrotte un +billet aussi court qu'eloquent: "Venez vite, mon pere sait tout." Et +plus bas, mes chers yeux noirs avaient signe: "Je vous aime." + +Je fus un peu trouble, je l'avoue, par cette grosse nouvelle. Depuis +deux jours, je courais les editeurs avec mon manuscrit, et je m'occupais +beaucoup moins des yeux noirs que de mon poeme. Puis l'idee d'une +explication avec ce gros Cevenol de Pierrotte ne me souriait guere... +Aussi, malgre le pressant appel des yeux noirs, je restai quelque temps +sans retourner _la-bas_, me disant a moi-meme pour me rassurer sur mes +intentions: "Quand j'aurai vendu mon poeme." Malheureusement je ne le +vendis pas. + +En ce temps-la--je ne sais pas si c'est encore la meme chose +aujourd'hui--, MM. les editeurs etaient des gens tres doux, tres polis, +tres genereux, tres accueillants; mais ils avaient un defaut capital: on +ne les trouvait jamais chez eux. Comme certaines etoiles trop menues qui +ne se revelent qu'aux grosses lunettes de l'Observatoire, ces messieurs +n'etaient pas visibles pour la foule. N'importe l'heure ou vous +arriviez, on vous disait toujours de revenir... Dieu! que j'en ai couru +de ces boutiques! que j'en ai tourne de ces boutons de portes vitrees! +que j'en ai fait de ces stations aux devantures des libraires, a me +dire, le coeur battant: "Entrerai-je? n'entrerai-je pas?" A l'interieur, +il faisait chaud. Cela sentait le livre neuf. C'etait plein de petits +hommes chauves, tres affaires, qui vous repondaient de derriere un +comptoir, du haut d'une echelle double. Quant a l'editeur, invisible... +Chaque soir, je revenais a la maison, triste, las, enerve. "Courage! me +disait Jacques, tu seras plus heureux demain." Et, le lendemain, je me +remettais en campagne, arme de mon manuscrit! De jour en jour, je le +sentais devenir plus pesant, plus incommode. D'abord je le portais sous +mon bras, fierement, comme un parapluie neuf; mais a la fin j'en +avais honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote +soigneusement boutonnee par-dessus. + +Huit jours se passerent ainsi. Le dimanche arriva. Jacques, selon sa +coutume, alla diner chez Pierrotte; mais il y alla seul. J'etais si +las de ma chasse aux etoiles invisibles, que je restai couche tout le +jour... Le soir, en rentrant, il vint s'asseoir au bord de mon lit et me +gronda doucement: + +"Ecoute, Daniel! tu as bien tort de ne pas aller _la-bas_. Les yeux +noirs pleurent, se desolent; ils meurent de ne pas te voir... Nous avons +parle de toi toute la soiree... Ah! brigand, comme elle t'aime!" + +La pauvre mere Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela. + +"Et Pierrotte? demandai-je timidement. Pierrotte, qu'est-ce qu'il +dit?... + +--Rien... Il a seulement paru tres etonne de ne pas te voir... Il faut y +aller, mon Daniel; tu iras, n'est-ce pas? + +--Des demain, Jacques; je te le promets." + +Pendant que nous causions, Coucou-Blanc, qui venait de rentrer +chez elle, entama son interminable chanson... _Tolocototignan! +tolocototignan!_... Jacques se mit a rire: "Tu ne sais pas, me dit-il +a voix basse, les yeux noirs sont jaloux de notre voisine. Ils croient +qu'elle est leur rivale... J'ai eu beau dire ce qu'il en etait, on n'a +pas voulu m'entendre... Les yeux noirs jaloux de Coucou-Blanc! c'est +drole, n'est-ce pas?" Je fis semblant de rire comme lui; mais, dans +moi-meme, j'etais plein de honte en songeant que c'etait bien ma faute +si les yeux noirs etaient jaloux de Coucou-Blanc. + +Le lendemain, dans l'apres-midi, je m'en allai passage du Saumon. +J'aurais voulu monter tout droit au quatrieme et parler aux yeux noirs +avant de voir Pierrotte; mais le Cevenol me guettait a la porte du +passage, et je ne pus l'eviter. Il fallut entrer dans la boutique et +m'asseoir a cote de lui, derriere le comptoir. De temps en temps, un +petit air de flute nous arrivait discretement de l'arriere-magasin. + +"Monsieur Daniel, me dit le Cevenol avec une assurance de langage et une +facilite d'elocution que je ne lui avais jamais connues, ce que je veux +savoir de vous est tres simple, et je n'irai pas par quatre chemins. +C'est bien le cas de le dire... la petite vous aime d'amour... Est-ce +que vous l'aimez vraiment, vous aussi? + +--De toute mon ame, monsieur Pierrotte. + +--Alors, tout va bien. Voici ce que j'ai a vous proposer... Vous etes +trop jeune et la petite aussi pour songer a vous marier d'ici trois ans. +C'est donc trois annees que vous avez devant vous pour vous faire une +position... Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le +commerce des papillons bleus; mais je sais bien ce que je ferais a +votre place... C'est bien le cas de le dire, je planterais la mes +historiettes, j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me +mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je +m'arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, put +trouver en moi un associe en meme temps qu'un gendre... Hein? Qu'est-ce +que vous dites de ca, compere?" + +La-dessus, Pierrotte m'envoya un grand coup de coude et se mit a rire, +mais a rire... Bien sur, qu'il croyait me combler de joie, le pauvre +homme, en m'offrant de vendre de la porcelaine a ses cotes. Je n'eus pas +le courage de me facher, pas meme celui de repondre; j'etais atterre... + +Les assiettes, les verres peints, les globes d'albatre, tout dansait +autour de moi. Sur une etagere, en face du comptoir, des bergers et +des bergeres, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d'un air +narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes: "Tu +vendras de la porcelaine!" Un peu plus loin, les magots chinois en robes +violettes remuaient leurs caboches venerables, comme pour approuver +ce qu'avaient dit les bergers: "Oui... oui... tu vendras de la +porcelaine!..." Et la-bas, dans le fond, la flute ironique et sournoise +sifflotait doucement: "Tu vendras de la porcelaine... tu vendras de la +porcelaine..." C'etait a devenir fou. + +Pierrotte crut que l'emotion et la joie m'avaient coupe la parole. + +"Nous causerons de cela ce soir, me dit-il pour me donner le loisir de +me remettre... Maintenant, montez vers la petite... C'est bien le cas de +le dire... le temps doit lui sembler long." + +Je montai vers la petite, que je trouvai installee dans le salon +jonquille, a broder ses eternelles pantoufles en compagnie de la dame de +grand merite... Que ma chere Camille me pardonne! jamais Mlle Pierrotte +ne me parut si Pierrotte que ce jour-la; jamais sa facon tranquille de +tirer l'aiguille et de compter ses points a haute voix ne me causa tant +d'irritation. Avec ses petits doigts rouges, sa joue en fleur, son air +paisible, elle ressemblait a une de ces bergeres en biscuit colorie qui +venaient de me crier d'une facon si impertinente: "Tu vendras de la +porcelaine!" Par bonheur, les yeux noirs etaient la, eux aussi, un peu +voiles, un peu melancoliques, mais si naivement joyeux de me revoir +que je me sentis tout emu. Cela ne dura pas longtemps. Presque sur mes +talons, Pierrotte fit son entree. Sans doute il n'avait plus autant de +confiance dans la dame de grand merite. + +A partir de ce moment, les yeux noirs disparurent et sur toute la +ligne la porcelaine triompha. Pierrotte etait tres gai, tres bavard, +insupportable: les "c'est bien le cas de le dire" pleuvaient plus drus +que giboulee. Diner bruyant, beaucoup trop long... En sortant de table, +Pierrotte me prit a part pour me rappeler sa proposition. J'avais eu +le temps de me remettre, et je lui dis avec assez de sang-froid que la +chose demandait reflexion et que je lui repondrais dans un mois. + +Le Cevenol fut certainement tres etonne de mon peu d'empressement a +accepter ses offres, mais il eut le bon gout de n'en rien laisser +paraitre. + +"C'est entendu, me dit-il, dans un mois." Et il ne fut plus question +de rien... N'importe! le coup etait porte. Pendant toute la soiree, le +sinistre et fatal "Tu vendras de la porcelaine" retentit a mon oreille. +Je l'entendais dans le grignotement de la tete d'oiseau qui venait +d'entrer avec Mme Lalouette et s'etait installe au coin du piano, je +l'entendais dans les roulades du joueur de flute, dans la _Reverie de +Rosellen_ que Mlle Pierrotte ne manqua pas de jouer; je le lisais dans +les gestes de toutes ces marionnettes bourgeoises, dans la coupe de +leurs vetements, dans le dessin de la tapisserie, dans l'allegorie de la +pendule--Venus cueillant une rose d'ou s'envole un Amour dedore--, dans +la forme des meubles, dans les moindres details de cet affreux salon +jonquille ou les memes gens disaient tous les soirs les memes choses, ou +le meme piano jouait tous les soirs la meme reverie, et que l'uniformite +de ses soirees faisait ressembler a un tableau a musique. Le salon +jonquille, un tableau a musique!... Ou vous cachiez-vous donc, beaux +yeux noirs?... + +Lorsque au retour de cette ennuyeuse soiree, je racontai a ma mere +Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigne que +moi: + +"Daniel Eyssette, marchand de porcelaine!... Par exemple, je voudrais +bien voir cela! disait le brave garcon, tout rouge de colere... C'est +comme si on proposait a Lamartine de vendre des paquets d'allumettes, ou +a Sainte-Beuve de debiter des petits balais de crin... Vieille bete de +Pierrotte, va!... Apres tout, il ne faut pas lui en vouloir; il ne sait +pas, ce pauvre homme. Quand il verra le succes de ton livre et les +journaux tout remplis de toi, il changera joliment de gamme. + +--Sans doute, Jacques; mais pour que les journaux parlent de moi, il +faut que mon livre paraisse, et je vois bien qu'il ne paraitra pas... +Pourquoi?... Mais, mon cher, parce que je ne peux pas mettre la main sur +un editeur et que ces gens-la ne sont jamais chez eux pour les poetes. +Le grand Baghavat lui-meme est oblige d'imprimer ses vers a ses frais. + +--Eh bien, nous ferons comme lui, dit Jacques en frappant du poing sur +la table; nous imprimerons a nos frais." + +Je le regarde avec stupefaction: + +"A nos frais... + +--Oui, mon petit, a nos frais... Tout juste, le marquis fait imprimer +en ce moment le premier volume de ses memoires... Je vois son imprimeur +tous les jours... C'est un Alsacien qui a le nez rouge et l'air bon +enfant. Je suis sur qu'il nous fera credit... Pardieu! nous le paierons, +a mesure que ton volume se vendra... Allons! voila qui est dit; des +demain je vais voir mon homme." + +Effectivement Jacques, le lendemain, va trouver l'imprimeur et revient +enchante: "C'est fait, me dit-il d'un air de triomphe; on met ton +livre a l'impression demain. Cela nous coutera neuf cents francs, une +bagatelle. Je ferai des billets de trois cents francs, payables de trois +en trois mois. Maintenant, suis bien mon raisonnement. Nous vendons le +volume trois francs, nous tirons a mille exemplaires; c'est donc trois +mille francs que ton livre doit nous rapporter... tu m'entends bien, +trois mille francs. La-dessus, nous payons l'imprimeur, plus la remise +d'un franc par exemplaire aux libraires qui vendront l'ouvrage, plus +l'envoi aux journalistes... Il nous restera, clair comme de l'eau de +roche, un benefice de onze cents francs. Hein? C'est joli pour un +debut..." + +Si c'etait joli, je crois bien!... Plus de chasse aux etoiles +invisibles, plus de stations humiliantes aux portes des librairies, +et par-dessus le marche onze cents francs a mettre de cote pour la +reconstruction du foyer... Aussi quelle joie, ce jour-la, dans le +clocher de Saint-Germain! Que de projets, que de reves! Et puis les +jours suivants, que de petits bonheurs savoures goutte a goutte, aller +a l'imprimerie; corriger les epreuves, discuter la couleur de la +couverture, voir le papier sortir tout humide de la presse avec vos +pensees imprimees dessus, courir deux fois, trois fois chez le brocheur, +et revenir enfin avec le premier exemplaire qu'on ouvre en tremblant du +bout des doigts... Dites! est-il rien de plus delicieux au monde? + +Pensez que le premier exemplaire de _La Comedie pastorale_ revenait de +droit aux yeux noirs. Je le leur portai le soir meme, accompagne de la +mere Jacques qui voulait jouir de mon triomphe. Nous fimes notre entree +dans le salon jonquille, fiers et radieux. Tout le monde etait la. + +"Monsieur Pierrotte, dis-je au Cevenol, permettez-moi d'offrir ma +premiere oeuvre a Camille." Et je mis mon volume dans une chere petite +main qui fremissait de plaisir. Oh! si vous aviez vu le joli merci que +les yeux noirs m'envoyerent, et comme ils resplendissaient en lisant +mon nom sur la couverture. Pierrotte etait moins enthousiasme, lui. Je +l'entendis demander a Jacques combien un volume comme cela pouvait me +rapporter: + +"Onze cents francs", repondit Jacques avec assurance. + +La-dessus, ils se mirent a causer longuement, a voix basse, mais je ne +les ecoutai pas. J'etais tout a la joie de voir les yeux noirs abaisser +leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers +moi avec admiration... Mon livre! les yeux noirs! deux bonheurs que je +devais a ma mere Jacques... + +Ce soir-la, avant de rentrer, nous allames roder dans les galeries de +l'Odeon pour juger de l'effet que _La Comedie pastorale_ faisait a +l'etalage des librairies. + +"Attends-moi, me dit Jacques; je vais voir combien on en a vendu." + +Je l'attendis en me promenant de long en large, regardant du coin de +l'oeil certaine couverture verte a filets noirs qui s'epanouissait au +milieu de la devanture. Jacques vint me rejoindre au bout d'un moment; +il etait pale d'emotion. + +--"Mon cher, me dit-il, on en a deja vendu un. C'est de bon augure..." + +Je lui serrai la main silencieusement. J'etais trop emu pour parler; +mais, a part moi, je me disais: "Il y a quelqu'un a Paris qui vient de +tirer trois francs de sa bourse pour acheter cette production de ton +cerveau, quelqu'un qui te lit, qui te juge... Quel est ce quelqu'un? Je +voudrais bien le connaitre..." Helas! pour mon malheur, j'allais bientot +le connaitre, ce terrible quelqu'un. + +Le lendemain de l'apparition de mon volume, j'etais en train de +dejeuner a table d'hote a cote du farouche penseur, quand Jacques, tres +essouffle, se precipita dans la salle: + +"Grande nouvelle! me dit-il en m'entrainant dehors; je pars ce soir, a +sept heures, avec le marquis... Nous allons a Nice voir sa soeur, qui +est mourante... Peut-etre resterons-nous longtemps... Ne t'inquiete pas +de ta vie... Le marquis double mes appointements. Je pourrai t'envoyer +cent francs par mois... Eh bien, qu'as-tu? Te voila tout pale. Voyons! +Daniel, pas d'enfantillage. Rentre la-dedans, acheve de dejeuner et bois +une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire +adieu a Pierrotte, prevenir l'imprimeur, faire porter les exemplaires +aux journalistes... Je n'ai pas une minute... Rendez-vous a la maison a +cinq heures." + +Je le regardai descendre la rue Saint-Benoit a grandes enjambees, puis +je rentrai dans le restaurant; mais je ne pus rien manger ni boire, et +c'est le penseur qui vida la demi-bordeaux. L'idee que dans quelques +heures ma mere Jacques serait loin m'etreignait le coeur. J'avais beau +songer a mon livre, aux yeux noirs, rien ne pouvait me distraire de +cette pensee que Jacques allait partir et que je resterais seul, tout +seul dans Paris, maitre de moi-meme et responsable de toutes mes +actions. + +Il me rejoignit a l'heure dite. Quoique tres emu lui-meme, il affecta +jusqu'au dernier moment la plus grande gaiete. Jusqu'au dernier moment +aussi il me montra la generosite de son ame et l'ardeur admirable qu'il +mettait a m'aimer. Il ne songeait qu'a moi, a mon bien-etre, a ma vie. +Sous pretexte de faire sa malle, il inspectait mon linge, mes vetements: + +"Tes chemises sont dans ce coin, vois-tu, Daniel... tes mouchoirs a +cote, derriere les cravates." + +Comme je lui disais: + +"Ce n'est pas ta malle que tu fais, Jacques; c'est mon armoire..." + +Armoire et malle, quand tout fut pret, on envoya chercher une voiture, +et nous partimes pour la gare. En route, Jacques me faisait ses +recommandations. Il y en avait de tout genre: + +"Ecris-moi souvent... Tous les articles qui paraitront sur ton volume, +envoie-les-moi, surtout celui de Gustave Planche. Je ferai un cahier +cartonne et je les collerai tous dedans. Ce sera le livre d'or de la +famille Eyssette... A propos, tu sais que la blanchisseuse vient le +mardi... Surtout ne te laisse pas eblouir par le succes... Il est clair +que tu vas en avoir un tres grand, et c'est fort dangereux, les +succes parisiens. Heureusement que Camille sera la pour te garder des +tentations... Sur toute chose, mon Daniel, ce que je te demande, c'est +d'aller souvent la-bas et de ne pas faire pleurer les yeux noirs." + +A ce moment nous passions devant le Jardin des plantes. Jacques se mit a +rire. + +"Te rappelles-tu, me dit-il, que nous avons passe ici une nuit, il y +a quatre ou cinq mois?... Hein?... Quelle difference entre le Daniel +d'alors et celui d'aujourd'hui... Ah! tu as joliment fait du chemin en +quatre mois!..." + +C'est qu'il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait +beaucoup de chemin; et moi aussi, pauvre niais, j'en etais convaincu. + +Nous arrivames a la gare. Le marquis s'y trouvait deja. Je vis de loin +ce drole de petit homme, avec sa tete de herisson blanc, sautillant de +long en large dans une salle d'attente. + +"Vite, vite, adieu!" me dit Jacques. En prenant ma tete dans ses larges +mains, il m'embrassa trois ou quatre fois de toutes ses forces, puis +courut rejoindre son bourreau. + +En le voyant disparaitre, j'eprouvai une singuliere sensation. + +Je me trouvai tout a coup plus petit, plus chetif, plus timide, plus +enfant, comme si mon frere, en s'en allant, m'avait emporte la moelle +de mes os, ma force, mon audace et la moitie de ma taille. La foule qui +m'entourait me faisait peur. J'etais redevenu le petit Chose... + +La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les +plus deserts, le petit Chose regagna son clocher. L'idee de se retrouver +dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait voulu +rester dehors jusqu'au matin. Pourtant il fallait rentrer. + +En passant devant la loge, le portier lui cria: + +"Monsieur Eyssette, une lettre!..." + +C'etait un petit billet, elegant, parfume, satine; ecriture de femme +plus fine, plus feline que celle des yeux noirs... De qui cela pouvait +bien etre?... Vivement il rompit le cachet, et lut dans l'escalier a la +lueur du gaz: + + "Monsieur mon voisin, + + "_La Comedie pastorale_ est depuis hier sur ma table; + mais il y manque une dedicace. Vous seriez bien aimable + de venir la mettre ce soir, en prenant une tasse de the... + Vous savez! c'est entre artistes. + + "IRMA BOREL." + + Et plus bas: + + "_La dame du premier._" + +La dame du premier!... Quand le petit Chose lut cette signature, un +grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu'elle +lui etait apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon de +velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au +coin de la levre. Et de songer qu'une femme pareille avait achete son +volume, son coeur bondissait d'orgueil. + +Il resta la un moment, dans l'escalier, la lettre a la main, se +demandant s'il monterait chez lui ou s'il s'arreterait au premier etage; +puis, tout a coup, la recommandation de Jacques lui revint a la memoire: +"Surtout, Daniel, ne fais pas pleurer les yeux noirs." Un secret +pressentiment l'avertit que s'il allait chez la dame du premier, les +yeux noirs pleureraient, et Jacques aurait de la peine. Alors, il mit +resolument la lettre dans sa poche, le petit Chose, et il se dit: "Je +n'irai pas." + + + +X + +IRMA BOREL + +C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir.--Car ai-je besoin de vous le +dire! cinq minutes apres s'etre jure qu'il n'irait pas, ce vaniteux +petit Chose sonnait a la porte d'Irma Borel.--En le voyant, l'horrible +Negresse grimaca un sourire d'ogre en belle humeur et lui fit un signe: +"Venez!" de sa grosse main luisante et noire. Apres avoir traverse deux +ou trois salons tres pompeux, ils s'arreterent devant une petite porte +mysterieuse, a travers laquelle on entendait--aux trois quarts etouffes +par l'epaisseur des tentures--des cris rauques, des sanglots, des +imprecations, des rires convulsifs. La Negresse frappa, et, sans +attendre qu'on lui eut repondu, introduisit le petit Chose. + +Seule, dans un riche boudoir capitonne de soie mauve et tout ruisselant +de lumiere, Irma Borel marchait a grands pas en declamant. Un large +peignoir bleu de ciel, couvert de guipures, flottait autour d'elle +comme une nuee. Une des manches du peignoir, relevee jusqu'a l'epaule, +laissait voir un bras de neige d'une incomparable purete, brandissant, +en guise de poignard, un coupe-papier de nacre. L'autre main, noyee dans +la guipure, tenait un livre ouvert... + +Le petit Chose s'arreta, ebloui. Jamais la dame du premier ne lui +avait paru si belle. D'abord elle etait moins pale qu'a leur premiere +rencontre. Fraiche et rose, au contraire, mais d'un rose un peu voile, +elle avait l'air, ce jour-la, d'une jolie fleur d'amandier, et la petite +cicatrice blanche du coin de la levre en paraissait d'autant plus +blanche. Puis ses cheveux, qu'il n'avait pas pu voir la premiere fois, +l'embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d'un peu +fier et de presque dur. C'etaient des cheveux blonds, d'un blond +cendre, d'un blond de poudre, et il y en avait, et ils etaient fins, un +brouillard d'or autour de la tete. + +Quand elle vit le petit Chose, la dame coupa net a sa declamation. Elle +jeta sur un divan derriere elle son couteau de nacre et son livre, +ramena par un geste adorable la manche de son peignoir, et vint a son +visiteur la main cavalierement tendue. + +"Bonjour, mon voisin! lui dit-elle avec un gentil sourire; vous +me surprenez en pleines fureurs tragiques! j'apprends le role de +Clytemnestre... C'est empoignant, n'est-ce pas?" + +Elle le fit asseoir sur un divan a cote d'elle, et la conversation +s'engagea. + +"Vous vous occupez d'art dramatique, madame? (Il n'osa pas dire "ma +voisine".) + +--Oh! vous savez, une fantaisie... comme je me suis occupee de sculpture +et de musique... Pourtant, cette fois, je crois que je suis bien +mordue... Je vais debuter au Theatre-Francais..." + +A ce moment, un enorme oiseau a huppe jaune vint, avec un grand bruit +d'ailes, s'abattre sur la tete frisee du petit Chose. + +"N'ayez pas peur, dit la dame en riant de son air effare, c'est mon +kakatoes... une brave bete que j'ai ramenee des iles Marquises." + +Elle prit l'oiseau, le caressa, lui dit deux ou trois mots d'espagnol +et le rapporta sur un perchoir dore a l'autre bout du salon... Le +petit Chose ouvrait de grands yeux. La Negresse, le kakatoes, le +Theatre-Francais, les iles Marquises... + +"Quelle femme singuliere!" se disait-il avec admiration. + +La dame revint s'asseoir a cote de lui; et la conversation continua. _La +Comedie pastorale_ en fit d'abord tous les frais. La dame l'avait lue et +relue plusieurs fois depuis la veille; elle en savait des vers par coeur +et les declamait avec enthousiasme. Jamais la vanite du petit Chose ne +s'etait trouvee a pareille fete. On voulait savoir son age, son pays, +comment il vivait, s'il allait dans le monde, s'il etait amoureux.... A +toutes ces questions, il repondait avec la plus grande candeur; si bien +qu'au bout d'une heure la dame du premier connaissait a fond la mere +Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les +enfants avaient jure de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle +Pierrotte. Il fut seulement parle d'une jeune personne du grand monde +qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un pere barbare--pauvre +Pierrotte!--qui contrariait leur passion. + +Au milieu de ces confidences, quelqu'un entra dans le salon. C'etait +un vieux sculpteur a criniere blanche, qui avait donne des lecons a la +dame, au temps ou elle sculptait. + +"Je parie, lui dit-il a demi-voix en regardant le petit Chose d'un oeil +plein de malice, je parie que c'est votre corailleur napolitain. + +--Tout juste, fit-elle en riant; en se tournant vers le corailleur +qui semblait fort surpris de s'entendre designer ainsi: vous ne +vous souvenez pas, lui dit-elle, d'un matin ou nous nous sommes +rencontres?... Vous alliez le cou nu, la poitrine ouverte, les cheveux +en desordre, votre cruche de gres a la main... je crus revoir un de ces +petits pecheurs de corail qu'on rencontre dans la baie de Naples.... Et +le soir, j'en parlai a mes amis; mais nous ne nous doutions guere alors +que le petit corailleur etait un grand poete, et qu'au fond de cette +cruche de gres, il y avait _La Comedie pastorale_." + +Je vous demande si le petit Chose etait ravi de s'entendre traiter avec +une admiration respectueuse. Pendant qu'il s'inclinait et souriait d'un +air modeste, Coucou-Blanc introduisit un nouveau visiteur, qui n'etait +autre que le grand Baghavat, le poete indien de la table d'hote. +Baghavat, en entrant, alla droit a la dame et lui tendit un livre a +couverture verte. + +"Je vous rapporte vos papillons, dit-il. Quelle drole de +litterature!..." + +Un geste de la dame l'arreta net. Il comprit que l'auteur etait la et +regarda de son cote avec un sourire contraint. Il y eut un moment de +silence et de gene, auquel l'arrivee d'un troisieme personnage +vint faire une heureuse diversion. Celui-ci etait le professeur de +declamation; un affreux petit bossu, tete bleme, perruque rousse, rire +aux dents moisies. Il parait que, sans sa bosse, ce bossu-la eut ete le +plus grand comedien de son epoque; mais son infirmite ne lui permettant +pas de monter sur les planches, il se consolait en faisant des eleves et +en disant du mal de tous les comediens du temps. + +Des qu'il parut, la dame lui cria: + +"Avez-vous vu l'Israelite? Comment a-t-elle marche ce soir?" + +L'Israelite, c'etait la grande tragedienne Rachel, alors au plus beau +moment de sa gloire. + +"Elle va de plus en plus mal, dit le professeur en haussant les +epaules... Cette fille n'a rien... C'est une grue, une vraie grue. + +--Une vraie grue", ajouta l'eleve; et derriere elle les deux autres +repeterent avec conviction: "Une vraie grue..." + +Un moment apres on demanda a la dame de reciter quelque chose. + +Sans se faire prier, elle se leva, prit le coupe-papier de nacre, +retroussa la manche de son peignoir et se mit a declamer. + +Bien, ou mal? Le petit Chose eut ete fort empeche pour le dire. Ebloui +par ce beau bras de neige, fascine par cette chevelure d'or qui +s'agitait frenetiquement, il regardait et n'ecoutait pas. Quand la dame +eut fini, il applaudit plus fort que personne et declara a son tour que +Rachel n'etait qu'une grue, une vraie grue. + +Il en reva toute la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d'or. +Puis, le jour venu, quand il voulut s'asseoir devant l'etabli aux rimes, +le bras enchante vint encore le tirer par la manche. Alors, ne pouvant +pas rimer, ne voulant pas sortir, il se mit a ecrire a Jacques, et a lui +parler de la dame du premier. + +"Ah! mon ami, quelle femme! Elle sait tout, elle connait tout. Elle a +fait des sonates, elle a fait des tableaux. Il y a sur sa cheminee une +jolie Colombine en terre cuite qui est son oeuvre. Depuis trois mois, +elle joue la tragedie, et elle la joue bien mieux que la fameuse +Rachel.--Il parait decidement que cette Rachel n'est qu'une +grue.--Enfin, mon cher, une femme comme tu n'en as jamais reve. Elle a +tout vu, elle a ete partout. Tout a coup elle vous dit: "Quand j'etais +a Saint-Petersbourg..." puis, au bout d'un moment, elle vous apprend +qu'elle prefere la rade de Rio a celle de Naples. Elle a un kakatoes +qu'elle a ramene des iles Marquises, une Negresse qu'elle a prise en +passant a Port-au-Prince... Mais au fait, tu la connais, sa Negresse, +c'est notre voisine Coucou-Blanc. Malgre son air feroce, cette +Coucou-Blanc est une excellente fille, tranquille, discrete, devouee, et +ne parlant jamais que par proverbes comme le bon Sancho. Quand les gens +de la maison veulent lui tirer les vers du nez a propos de sa maitresse, +si elle est mariee, s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi +riche qu'on le dit, Coucou-Blanc repond dans son patois: _Zaffai cabrite +pas zaffai mouton_ (les affaires du chevreau ne sont pas celles du +mouton); ou bien encore: _C'est soulie qui connait si bas tini trou_ +(c'est le soulier qui connait si les bas ont des trous). Elle en a comme +cela une centaine, et les indiscrets n'ont jamais le dernier mot avec +elle... A propos, sais-tu qui j'ai rencontre chez la dame du premier?... +Le poete hindou de la table d'hote, le grand Baghavat lui-meme. Il a +l'air d'en etre fort epris, et lui fait de beaux poemes ou il la compare +tour a tour a un condor, un lotus ou un buffle; mais la dame ne fait pas +grand cas de ses hommages. D'ailleurs elle doit y etre habituee: tous +les artistes qui viennent chez elle--et je te reponds qu'il y en a des +plus fameux--en sont amoureux. + +"Elle est si belle, si etrangement belle!... En verite, j'aurais craint +pour mon coeur, s'il n'etait deja pris. Heureusement que les yeux noirs +sont la pour me defendre. Chers yeux noirs! j'irai passer la soiree +avec eux aujourd'hui, et nous parlerons de vous tout le temps, ma mere +Jacques." + +Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement a la +porte. C'etait la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc, +une invitation pour venir, au Theatre-Francais, entendre la grue dans sa +loge. Il aurait accepte de bon coeur, mais il songea qu'il n'avait pas +d'habit et fut oblige de dire non. Cela le mit de fort mechante humeur. +"Jacques aurait du me faire faire un habit, se disait-il... C'est +indispensable... Quand les articles paraitront, il faudra que j'aille +remercier les journalistes... Comment faire si je n'ai pas d'habit?..." +Le soir, il alla au passage du Saumon; mais cette visite ne l'egaya pas. +Le Cevenol riait fort; Mlle Pierrotte etait trop brune. Les yeux noirs +avaient beau lui faire signe et lui dire doucement: "Aimez-moi!" dans la +langue mystique des etoiles, l'ingrat ne voulait rien entendre. Apres +diner, quand les Lalouette arriverent, il s'installa triste et maussade +dans un coin, et tandis que le tableau a musique jouait ses petits airs, +il se figurait Irma Borel tronant dans une loge decouverte, les bras +de neige jouant de l'eventail, le brouillard d'or scintillant sous les +lumieres de la salle. "Comme j'aurais honte si elle me voyait ici!" +songeait-il. + +Plusieurs jours se passerent sans nouveaux incidents. Irma Borel ne +donnait plus signe de vie. Entre le premier et le cinquieme etage, les +relations semblaient interrompues. Toutes les nuits, le petit Chose, +assis a son etabli, entendait entrer la victoria de la dame, et, sans +qu'il y prit garde, le roulement sourd de la voiture, le "Porte, s'il +vous plait" du cocher, le faisaient tressaillir. Meme il ne pouvait pas +entendre sans emotion la Negresse remonter chez elle; s'il avait ose, il +serait alle lui demander des nouvelles de sa maitresse.... Malgre tout, +cependant, les yeux noirs etaient encore maitres de la place. Le petit +Chose passait de longues heures aupres d'eux. Le reste du temps, il +s'enfermait chez lui pour chercher des rimes, au grand ebahissement des +moineaux, qui venaient le voir de tous les toits a la ronde, car les +moineaux du pays latin sont comme la dame de grand merite et se font de +droles d'idees sur les mansardes d'etudiants. En revanche, les cloches +de Saint-Germain--les pauvres cloches vouees au Seigneur et cloitrees +toute leur vie comme des Carmelites--se rejouissaient de voir leur +ami le petit Chose eternellement assis devant sa table; et, pour +l'encourager, elles lui faisaient grande musique. + +Sur ces entrefaites, on recut des nouvelles de Jacques. Il etait +installe a Nice et donnait force details sur son installation.... "Le +beau pays, mon Daniel, et comme cette mer qui est la sous mes fenetres +t'inspirerait! Moi, je n'en jouis guere! je ne sors jamais.... Le +marquis dicte tout le jour. Diable d'homme, va! Quelquefois, entre deux +phrases, je leve la tete, je vois une petite voile rouge a l'horizon, +puis tout de suite le nez sur mon papier.... Mlle d'Hacqueville est +toujours bien malade.... Je l'entends au-dessus de nous qui tousse, qui +tousse.... Moi-meme, a peine debarque, j'ai attrape un gros rhume qui ne +veut pas finir...." + +Un peu plus loin, parlant de la dame du premier, Jacques disait: + +"....Si tu m'en crois, tu ne retourneras pas chez cette femme. Elle est +trop compliquee pour toi; et meme, faut-il te le dire? je flaire en elle +une aventuriere.... Tiens! j'ai vu hier dans le port un brick hollandais +qui venait de faire un voyage autour du monde et qui rentrait avec des +mats japonais, des espars du Chili, un equipage bariole comme une +carte geographique.... Eh bien, mon cher, je trouve que ton Irma Borel +ressemble a ce navire. Bon pour un brick d'avoir beaucoup voyage, mais +pour une femme, c'est different. En general, celles qui ont vu tant de +pays en font beaucoup voir aux autres.... Mefie-toi, Daniel, mefie-toi! +et surtout, je t'en conjure, ne fais pas pleurer les yeux noirs...." + +Ces derniers mots allerent droit au coeur du petit Chose. La persistance +de Jacques a veiller sur le bonheur de celle qui n'avait pas voulu +l'aimer lui parut admirable. "Oh! non! Jacques, n'aie pas peur; je ne +la ferai pas pleurer", se dit-il, et tout de suite il prit la ferme +resolution de ne plus retourner chez la dame du premier.... Fiez-vous au +petit Chose pour les fermes resolutions. + +Ce soir-la, quand la victoria roula sous le porche, il y prit a +peine garde. La chanson de la Negresse ne lui causa pas non plus de +distraction. C'etait une nuit de septembre, orageuse et lourde.... Il +travaillait, la porte entrouverte. Tout a coup, il crut entendre craquer +l'escalier de bois qui menait a sa chambre. Bientot il distingua un +leger bruit de pas et le frolement d'une robe. Quelqu'un montait, +c'etait sur... mais qui?... + +Coucou-Blanc etait rentree depuis longtemps.... Peut-etre la dame du +premier qui venait parler a la Negresse.... + +A cette idee le petit Chose sentit son coeur battre avec violence; mais +il eut le courage de rester devant sa table.... Les pas approchaient +toujours. Arrive sur le palier on s'arreta.... Il y eut un moment de +silence; puis un leger coup frappe a la porte de la Negresse, qui ne +repondit pas. + +"C'est elle", se dit-il sans bouger de sa place. + +Tout a coup, une lumiere parfumee se repandit dans la chambre. + +La porte cria, quelqu'un entrait. + +Alors, sans tourner la tete, le petit Chose demanda en tremblant: + +"Qui est la?" + + + +XI + +LE COEUR DE SUCRE + +Voila deux mois que Jacques est parti, et il n'est pas encore au moment +de revenir. Mlle d'Hacqueville est morte. Le marquis, escorte de son +secretaire, promene son deuil par toute l'Italie, sans interrompre d'un +seul jour la terrible dictee de ses memoires. Jacques, surmene, trouve a +peine le temps d'ecrire a son frere quelques lignes datees de Rome, de +Naples, de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ces lettres varie +souvent, leur texte ne change guere.... "Travailles-tu?... Comment vont +les yeux noirs?... L'article de Gustave Planche a-t-il paru?... Es-tu +retourne chez Irma Borel?" A ces questions, toujours les memes, le petit +Chose repond invariablement qu'il travaille beaucoup, que la vente du +livre va tres bien, les yeux noirs aussi; qu'il n'a pas revu Irma Borel, +ni entendu parler de Gustave Planche. + +Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela?... Une derniere lettre, ecrite +par le petit Chose en une nuit de fievre, et de tempete, va nous +l'apprendre. + +"_Monsieur Jacques Eyssette a Pise._ + +"Dimanche soir, 10 heures. + +"Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois je ne fais que te mentir. Je +t'ecris que je travaille, et depuis deux mois mon ecritoire est a sec. +Je t'ecris que la vente de mon livre va bien, et depuis deux mois on +n'en a pas vendu un exemplaire. Je t'ecris que je ne revois plus Irma +Borel, et depuis deux mois je ne l'ai pas quittee. Quant aux yeux noirs, +helas!... O Jacques, Jacques, pourquoi ne t'ai-je pas ecoute? Pourquoi +suis-je retourne chez cette femme? + +"Tu avais raison, c'est une aventuriere, rien de plus. D'abord, je la +croyais intelligente. Ce n'est pas vrai, tout ce qu'elle dit lui vient +de quelqu'un. Elle n'a pas de cervelle, pas d'entrailles. Elle est +fourbe, elle est cynique, elle est mechante. Dans ses acces de colere, +je l'ai vue rouer sa Negresse de coups de cravache, la jeter par terre, +la trepigner. Avec cela, une femme forte, qui ne croit ni a Dieu ni au +diable, mais qui accepte aveuglement les predictions des somnambules et +du marc de cafe. Quant a son talent de tragedienne, elle a beau prendre +des lecons d'un avorton a bosse et passer toutes ses journees chez elle +avec des boules elastiques dans la bouche, je suis sur qu'aucun +theatre n'en voudra. Dans la vie privee, par exemple, c'est une fiere +comedienne. + +"Comment j'etais tombe dans les griffes de cette creature, moi qui aime +tant ce qui est bon et ce qui est simple, je n'en sais vraiment rien, +mon pauvre Jacques; mais ce que je puis te jurer, c'est que je lui ai +echappe et que maintenant tout est fini, fini, fini.... Si tu savais +comme j'etais lache et ce qu'elle faisait de moi!... Je lui avais +raconte toute mon histoire: je lui parlais de toi, de notre mere, des +yeux noirs. C'est a mourir de honte, je te dis.... Je lui avais donne +tout mon coeur, je lui avais livre toute ma vie; mais de sa vie a elle, +jamais elle n'avait rien voulu me livrer. Je ne sais pas qui elle est, +je ne sais pas d'ou elle vient. Un jour je lui ai demande si elle avait +ete mariee, elle s'est mise a rire. Tu sais, cette petite cicatrice +qu'elle a sur la levre, c'est un coup de couteau qu'elle a recu la-bas +dans son pays, a Cuba. J'ai voulu savoir qui lui avait fait cela. Elle +m'a repondu tres simplement: "Un Espagnol nomme Pacheco", et pas un mot +de plus.... C'est bete, n'est-ce pas? Est-ce que je le connais moi, +ce Pacheco? Est-ce qu'elle n'aurait pas du me donner quelques +explications?... Un coup de couteau, ce n'est pas naturel, que diable! +Mais voila... les artistes qui l'entourent lui ont fait un renom de +femme etrange, et elle tient a sa reputation.... Oh! ces artistes, mon +cher, je les execre. Si tu savais ces gens-la, a force de vivre avec des +statues et des peintures, ils en arrivent a croire qu'il n'y a que cela +au monde. Ils vous parlent toujours de forme, de ligne, de couleur, +d'art grec, de Parthenon, de meplats, de mastoides. Ils regardent votre +nez, votre bras, votre menton. Ils cherchent si vous avez un type, du +galbe, du _caractere_; mais de ce qui bat dans nos poitrines, de nos +passions, de nos larmes, de nos angoisses, ils s'en soucient autant que +d'une chevre morte. Moi, ces bonnes gens ont trouve que ma tete avait du +caractere mais que ma poesie n'en avait pas du tout. Ils m'ont joliment +encourage, va! + +"Au debut de notre liaison, cette femme avait cru mettre la main sur un +petit prodige, un grand poete de mansarde:--m'a-t-elle assomme avec sa +mansarde! Plus tard, quand son cenacle lui a prouve que je n'etais qu'un +imbecile, elle m'a garde pour le caractere de ma tete. Ce caractere, il +faut te dire, variait selon les gens. Un de ses peintres, qui me voyait +le type italien, m'a fait poser pour un pifferaro; un autre, pour un +Algerien marchand de violettes; un autre.... Est-ce que je sais? Le plus +souvent, je posais chez elle, et, pour lui plaire, je devais garder tout +le jour mes oripeaux sur les epaules et figurer dans son salon, a cote +du kakatoes. Nous avons passe bien des heures ainsi, moi en Turc, fumant +de longues pipes dans un coin de sa chaise longue, elle a l'autre bout +de sa chaise, declamant avec ses boules elastiques dans la bouche, et +s'interrompant de temps a autre pour me dire: "Quelle tete a caractere +vous avez, mon cher Dani-Dan!" Quand j'etais en Turc, elle m'appelait +Dani-Dan; quand j'etais en Italien, Danielo; jamais Daniel.... J'aurais +du reste l'honneur de figurer sous ces deux especes a l'Exposition +prochaine de peinture: on verra sur le livret: "Jeune pifferaro, a Mme +Irma Borel." "Jeune fellah, a Mme Irma Borel." Et ce sera moi... quelle +honte! + +"Je m'arrete un moment, Jacques. Je vais ouvrir la fenetre, et boire un +peu l'air de la nuit. J'etouffe... je n'y vois plus. + +"Onze heures. + +"L'air me fait du bien. En laissant la fenetre ouverte, je puis +continuer a t'ecrire. Il pleut, il fait noir, les cloches sonnent. Que +cette chambre est triste!... Chere petite chambre! Moi qui l'aimais tant +autrefois; maintenant je m'y ennuie. C'est _elle_ qui me l'a gatee; elle +y est venue trop souvent. Tu comprends, elle m'avait la sous la main, +dans la maison; c'etait commode. Oh! ce n'etait plus la chambre du +travail.... + +"Que je fusse ou non chez moi, elle entrait a toute heure et fouillait +partout. Un soir, je la trouvai furetant dans un tiroir ou je renferme +ce que j'ai de plus precieux au monde, les lettres de notre mere, les +tiennes, celles des yeux noirs; celles-ci dans une boite doree que tu +dois connaitre. Au moment ou j'entrai, Irma Borel tenait cette boite +et allait l'ouvrir. Je n'eus que le temps de m'elancer et de la lui +arracher des mains. + +"--Que faites-vous la?" lui criai-je indigne.... + +"Elle prit son air le plus tragique: + +"--J'ai respecte les lettres de votre mere; mais celles-ci +m'appartiennent, je les veux.... Rendez-moi cette boite. + +"--Que voulez-vous en faire? + +"--Lire les lettres qu'elle contient.... + +"--Jamais, lui dis-je. Je ne connais rien de votre vie, et vous +connaissez tout de la mienne. + +"--Oh! Dani-Dan!--C'etait le jour du Turc.--Oh! Dani-Dan, est-il +possible que vous me reprochiez cela? Est-ce que vous n'entrez pas chez +moi quand vous voulez? Est-ce que tous ceux qui viennent chez moi ne +vous sont pas connus?" + +"Tout en parlant, et de sa voix la plus caline, elle essayait de me +prendre la boite. + +"--Eh bien! lui dis-je, puisqu'il en est ainsi, je vous permets de +l'ouvrir; mais a une condition.... + +"--Laquelle? + +"--Vous me direz ou vous allez tous les matins de huit a dix heures." + +"Elle devint pale et me regarda droit dans les yeux.... Je ne lui avais +jamais parle de cela. Ce n'est pas l'envie qui me manquait pourtant. +Cette mysterieuse sortie de tous les matins m'intriguait, m'inquietait, +comme la cicatrice, comme le Pacheco et tout le train de cette existence +bizarre. J'aurais voulu savoir, mais en meme temps j'avais peur +d'apprendre. Je sentais qu'il y avait la-dessous quelque mystere +d'infamie qui m'aurait oblige a fuir.... Ce jour-la, cependant, j'osai +l'interroger, comme tu vois. Cela la surprit beaucoup. Elle hesita un +moment, puis elle me dit avec effort, d'une voix sourde: + +"--Donnez-moi la boite. Vous saurez tout." + +"Alors, je lui donnai la boite; Jacques, c'est infame, N'est-ce pas? +Elle l'ouvrit en fremissant de plaisir et se mit a lire toutes les +lettres--il y en avait une vingtaine--, lentement, a demi-voix, sans +sauter une ligne. Cette histoire d'amour, fraiche et pudique, paraissait +l'interesser beaucoup. Je la lui avais deja racontee, mais a ma facon, +lui donnant les yeux noirs pour une jeune fille de la plus haute +noblesse, que ses parents refusaient de marier a ce petit plebeien de +Daniel Eyssette; tu reconnais bien la ma ridicule vanite. + +"De temps en temps, elle interrompait sa lecture pour dire: "Tiens! +c'est gentil, ca!" ou bien encore: "Oh! oh! pour une fille noble...." +Puis, a mesure qu'elle les avait lues, elle les approchait de la bougie +et les regardait bruler avec un rire mechant. Moi, je la laissais faire; +je voulais savoir ou elle allait tous les matins de huit a dix.... + +"Or, parmi ces lettres, il y en avait une ecrite sur du papier de la +maison Pierrotte, du papier a tete, avec trois petites assiettes vertes +dans le haut, et au-dessous: _Porcelaines et cristaux. Pierrotte, +successeur de Lalouette_... Pauvres yeux noirs! sans doute un jour, au +magasin, ils avaient eprouve le besoin de m'ecrire, et le premier papier +venu leur avait semble bon.... Tu penses, quelle decouverte pour la +tragedienne! Jusque-la elle avait cru a mon histoire de fille noble et +de parents grands seigneurs; mais quand elle en fut a cette lettre, elle +comprit tout et partit d'un grand eclat de rire: + +"--La voila donc, cette jeune patricienne, cette perle du noble +faubourg... elle s'appelle Pierrotte et vend de la porcelaine au passage +du Saumon.... Ah! je comprends maintenant pourquoi vous ne vouliez pas +me donner la boite." Et elle riait, elle riait.... + +"Mon cher, je ne sais pas ce qui me prit; la honte, le depit, la +rage.... Je n'y voyais plus. Je me jetai sur elle pour lui arracher les +lettres. Elle eut peur, fit un pas en arriere, et s'empetrant dans sa +traine, tomba avec un grand cri. Son horrible Negresse l'entendit de la +chambre a cote et accourut aussitot, nue, noire, hideuse, decoiffee. Je +voulais l'empecher d'entrer, mais d'un revers de sa grosse main huileuse +elle me cloua contre la muraille et se campa entre sa maitresse et moi. + +"L'autre, pendant ce temps, s'etait relevee et pleurait ou faisait +semblant. Tout en pleurant, elle continuait a fouiller dans la boite: + +"--Tu ne sais pas, dit-elle a sa Negresse, tu ne sais pas pourquoi il +a voulu me battre?... Parce que j'ai decouvert que sa demoiselle +noble n'est pas noble du tout, et qu'elle vend des assiettes dans un +passage.... + +"--Tout ca qui porte zeperons, pas maquignon, dit la vieille en forme de +sentence. + +"--Tiens, regarde, fit la tragedienne, regarde les gages d'amour que lui +donnait sa boutiquiere.... Quatre crins de son chignon et un bouquet de +violettes d'un sou... Approche ta lampe, Coucou-Blanc." "La Negresse +approcha sa lampe; les cheveux et les fleurs flamberent en petillant. Je +laissai faire; j'etais atterre. + +"--Oh! oh! qu'est-ce ceci? continua la tragedienne en depliant un papier +de soie.... Une dent?... Non! ca a l'air d'etre du sucre.... Ma foi, +oui.... c'est une sucrerie allegorique... un petit coeur en sucre." + +"Helas! un jour, a la foire des Pres-Saint-Gervais, les yeux noirs +avaient achete ce petit coeur de sucre et me l'avaient donne en me +disant: + +"--Je vous donne mon coeur." + +"La Negresse le regardait d'un oeil d'envie. + +"--Tu le veux! Coucou, lui cria la maitresse.... Eh bien, attrape...." + +"Et elle le lui jeta dans la bouche comme a un chien.... C'est peut-etre +ridicule; mais quand j'ai entendu le sucre craquer sous la meule de la +Negresse, j'ai frissonne des pieds a la tete. Il me semblait que c'etait +le propre coeur des yeux noirs que ce monstre aux dents noires devorait +si joyeusement. + +"Tu crois peut-etre, mon pauvre Jacques, qu'apres cela tout a ete fini +entre nous? Eh bien, mon cher, si au lendemain de cette scene tu etais +entre chez Irma Borel, tu l'aurais trouvee repetant le role d'Hermione +avec son bossu, et, dans un coin, sur une natte, a cote du kakatoes, tu +aurais vu un jeune Turc accroupi, avec une grande pipe qui lui faisait +trois fois le tour du corps.... Quelle tete a caractere vous avez, mon +Dani-Dan! + +"Mais, au moins, diras-tu, pour prix de ton infamie, tu as su ce que tu +voulais savoir, et ce qu'_elle_ devenait tous les matins, de huit a dix? +Oui, Jacques, je l'ai su, mais ce matin seulement, a la suite d'une +scene terrible,--la derniere, par exemple,--que je vais te raconter.... +Mais, chut!... Quelqu'un monte.... Si c'etait elle, si elle venait me +relancer encore?... C'est qu'elle en est bien capable, meme apres ce qui +s'est passe. Attends!... Je vais fermer la porte a double tour.... Elle +n'entrera pas, n'aie pas peur.... + +"Il ne faut pas qu'elle entre. + +"Minuit. + +"Ce n'est pas elle; c'etait sa Negresse. Cela m'etonnait aussi; je +n'avais pas entendu rentrer sa voiture.... Coucou-Blanc vient de se +coucher. A travers la cloison, j'entends le glouglou de la bouteille et +l'horrible refrain... _tolocototignan_.... Maintenant elle ronfle; on +dirait le balancier d'une grosse horloge. + +"Voici comment ont fini nos tristes amours. + +"Il y a trois semaines a peu pres, le bossu qui lui donne des lecons lui +declara qu'elle etait mure pour les grands succes tragiques et qu'il +voulait la faire entendre ainsi que quelques autres de ses eleves. + +"Voila ma tragedienne ravie.... Comme on n'a pas de theatre sous la +main, on convient de changer en salle de spectacle l'atelier d'un de +ces messieurs, et d'envoyer des invitations a tous les directeurs de +theatres de Paris.... Quant a la piece de debut, apres avoir longtemps +discute, on se decide pour _Athalie_.... De toutes les pieces du +repertoire, c'etait celle que les eleves du bossu savaient le mieux. +On n'avait besoin pour la mettre sur pied que de quelques raccords et +repetitions d'ensemble. Va donc pour _Athalie_.... Comme Irma Borel +etait trop grande dame pour se deranger, les repetitions se firent chez +elle. Chaque jour, le bossu amenait ses eleves, quatre ou cinq grandes +filles maigres, solennelles, drapees dans des cachemires francais a +treize francs cinquante, et trois ou quatre pauvres diables avec des +habits de papier noirci et des tetes de naufrages.... On repetait +tout le jour, excepte de huit a dix; car, malgre les apprets de la +representation, les mysterieuses sorties n'avaient pas cesse. Irma, le +bossu, les eleves, tout le monde travaillait avec rage. Pendant deux +jours on oublia de donner a manger au kakatoes. Quant au jeune Dani-Dan, +on ne s'occupait plus de lui.... En somme, tout allait bien; l'atelier +etait pare, le theatre construit, les costumes prets, les invitations +faites. Voila que trois ou quatre jours avant la representation, +le jeune Eliacin--une fillette de dix ans, la niece du bossu tombe +malade... Comment faire? Ou trouver un Eliacin, un enfant capable +d'apprendre son role en trois jours?... Consternation generale. Tout a +coup, Irma Borel se tourne vers moi: + +"--Au fait, Dani-Dan, si vous vous en chargiez? + +"--Moi? Vous plaisantez... A mon age!... + +"--Ne dirait-on pas que c'est un homme... Mais mon petit, vous avez +l'air d'avoir quinze ans; en scene, costume, maquille, vous en paraitrez +douze... D'ailleurs, le role est tout a fait dans le caractere de votre +tete." + +"Mon cher ami, j'eus beau me debattre. Il fallut en passer par ou elle +voulait, comme toujours. Je suis si lache... + +"La representation eut lieu.... Ah! si j'avais le coeur a rire, comme je +t'amuserais avec le recit de cette journee... On avait compte sur les +directeurs du Gymnase et du Theatre-Francais; mais il parait que ces +messieurs avaient affaire ailleurs, et nous nous contentames d'un +directeur de la banlieue, amene au dernier moment. En somme, ce petit +spectacle de famille n'alla pas trop de travers... Irma Borel fut tres +applaudie... Moi, je trouvais que cette Athalie de Cuba etait trop +emphatique, qu'elle manquait d'expression, et parlait le francais +comme une... fauvette espagnole; mais, bah! ses amis les artistes n'y +regardaient pas de si pres. Le costume etait authentique, la cheville +fine, le cou bien attache... C'est tout ce qu'il leur fallait. Quant a +moi, le caractere de ma tete me valut aussi un tres beau succes, +moins beau pourtant que celui de Coucou-Blanc dans le role muet de la +nourrice. Il est vrai que la tete de la Negresse avait encore plus de +caractere que la mienne. Aussi, lorsque au cinquieme acte elle parut +tenant sur son poing l'enorme kakatoes--son Turc, sa Negresse, son +kakatoes, la tragedienne avait voulu que nous figurions tous dans la +piece--, et roulant d'un air etonne de gros yeux blancs tres feroces, +il y eut par toute la salle une formidable explosion de bravos. "Quel +succes!" disait Athalie rayonnante.... + +"Jacques!... Jacques!... J'entends sa voiture qui rentre. Oh! la +miserable femme! D'ou vient-elle si tard? Elle l'a donc oubliee notre +horrible matinee; moi qui en tremble encore! + +"La porte s'est refermee.... Pourvu maintenant qu'elle ne monte pas! +Vois-tu, c'est terrible, le voisinage d'une femme qu'on execre! + +"Une heure. + +"La representation que je viens de te raconter a eu lieu il y a trois +jours. + +"Pendant ces trois jours, elle a ete gaie, douce, affectueuse, +charmante. Elle n'a pas une fois battu sa Negresse. A plusieurs +reprises, elle m'a demande de tes nouvelles, si tu toussais toujours; et +pourtant, Dieu sait qu'elle ne t'aime pas... J'aurais du me douter de +quelque chose. + +"Ce matin, elle entre dans ma chambre, comme neuf heures sonnaient. Neuf +heures!... Jamais je ne l'avais vue a cette heure-la!... Elle s'approche +de moi et me dit en souriant: + +"--Il est neuf heures!" + +"Puis tout a coup, devenant solennelle: + +"--Mon ami, me dit-elle, je vous ai trompe. Quand nous nous sommes +rencontres, je n'etais pas libre. Il y avait un homme dans ma vie, +lorsque vous y etes entre; un homme a qui je dois mon luxe, mes loisirs, +tout ce que j'ai." + +"Je te le disais bien, Jacques, qu'il y avait quelque infamie sous ce +mystere. + +"--Du jour ou je vous ai connu, cette liaison m'est devenue odieuse... +Si je ne vous en ai pas parle, c'est que je vous connaissais trop fier +pour consentir a me partager avec un autre. Si je ne l'ai pas brisee, +c'est parce qu'il m'en coutait de renoncer a cette existence indolente +et luxueuse pour laquelle je suis nee... Aujourd'hui, je ne peux plus +vivre ainsi. Ce mensonge me pese, cette trahison de tous les jours me +rend folle.... Et si vous voulez encore de moi apres l'aveu que je viens +de vous faire je suis prete a tout quitter et a vivre avec vous dans un +coin, ou vous voudrez..." + +"Ces derniers mots "ou vous voudrez" furent dits a voix basse, tout pres +de moi, presque sur mes levres, pour me griser... + +"J'eus pourtant le courage de lui repondre, et meme tres sechement, que +j'etais pauvre, que je ne gagnais pas ma vie, et que je ne pouvais pas +la faire nourrir par mon frere Jacques. + +"Sur cette reponse, elle releva la tete d'un air de triomphe: + +"--Eh bien, si j'avais trouve pour nous deux un moyen honorable et sur +de gagner notre vie sans nous quitter, que diriez-vous?" + +"La-dessus, elle tira d'une de ses poches un grimoire sur papier timbre +qu'elle se mit a me lire... C'etait un engagement pour nous deux dans +un theatre de la banlieue parisienne; elle, a raison de cent francs par +mois; moi, a raison de cinquante. Tout etait pret; nous n'avions plus +qu'a signer. + +"Je la regardai, epouvante. Je sentais qu'elle m'entrainait dans un +trou, et j'eus peur un moment de n'etre pas assez fort pour resister... +La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de repondre, elle +se mit a parler fievreusement des splendeurs de la carriere theatrale et +de la vie glorieuse que nous allions mener la-bas, libres, fiers, loin +du monde, tout a notre art et a notre amour. + +"Elle parla trop; c'etait une faute. J'eus le temps de me remettre, +d'invoquer ma mere Jacques dans le fond de mon coeur, et quand elle eut +fini sa tirade, je pus lui dire tres froidement: + +"--Je ne veux pas etre comedien..." + +"Bien entendu elle ne lacha pas prise et recommenca ses belles tirades. + +"Peine perdue... A tout ce qu'elle put me dire, je ne repondis qu'une +chose: + +"--Je ne veux pas etre comedien..." + +"Elle commencait a perdre patience. + +"--Alors, me dit-elle en palissant, vous preferez que je retourne +la-bas, de huit a dix, et que les choses restent comme elles sont..." + +"A cela je repondis un peu moins froidement: + +"--Je ne prefere rien... Je trouve tres honorable a vous de vouloir +gagner votre vie et ne plus la devoir aux generosites d'un monsieur de +huit a dix... Je vous repete seulement que je ne me sens pas la moindre +vocation theatrale, et que je ne serai pas un comedien." + +"A ce coup elle eclata. + +"--Ah! tu ne veux pas etre comedien... Qu'est-ce que tu seras donc +alors?... Te croirais-tu poete, par hasard?... Il se croit poete... mais +tu n'as rien de ce qu'il faut, pauvre fou!... Je vous demande, parce que +ca vous a fait imprimer un mechant livre dont personne ne veut, ca se +croit poete... Mais, malheureux, ton livre est idiot, tous me le disent +bien... Depuis deux mois qu'il est en vente, on n'en a vendu qu'un +exemplaire, et c'est le mien... Toi, poete, allons donc!... Il n'y a que +ton frere pour croire a une niaiserie pareille... Encore un joli naif, +celui-la!... et qui t'ecrit de bonnes lettres... Il est a mourir de rire +avec son article de Gustave Planche... En attendant, il se tue pour te +faire vivre; et toi, pendant ce temps-la, tu... tu... au fait, qu'est-ce +que tu fais? Le sais-tu seulement?... Parce que ta tete a un certain +caractere, cela te suffit; tu t'habilles en Turc, et tu crois que tout +est la!... D'abord, je te previens que depuis quelque temps le caractere +de ta tete se perd joliment... tu es laid, tu es tres laid. Tiens! +regarde-toi... je suis sure que si tu retournais vers ta donzelle +Pierrotte, elle ne voudrait plus de toi... Et pourtant, vous etes bien +faits l'un pour l'autre... Vous etes nes tous les deux pour vendre de la +porcelaine au passage du Saumon. C'est bien mieux ton affaire que d'etre +comedien..." + +"Elle bavait, elle etranglait. Jamais tu n'as vu folie pareille. Je +la regardais sans rien dire. Quand elle eut fini, je m'approchai +d'elle--j'avais tout le corps qui me tremblait--, et je lui dis bien +tranquillement: + +"--Je ne veux pas etre comedien." + +"Disant cela, j'allai vers la porte, je l'ouvris et la lui montrai. + +"--M'en aller, fit-elle en ricanant... Oh! pas encore... j'en ai encore +long a vous dire." + +"Pour le coup, je n'y tins plus. Un paquet de sang me monta au visage. +Je pris un des chenets de la cheminee et je courus sur elle... Je te +reponds qu'elle a deguerpi... Mon cher, a ce moment-la, j'ai compris +l'Espagnol Pacheco. + +"Derriere elle, j'ai pris mon chapeau et je suis descendu. J'ai couru +tout le jour, de droite et de gauche, comme un homme ivre... Ah! si tu +avais ete la... Un moment j'ai eu l'idee d'aller chez Pierrotte, de +me jeter a ses pieds, de demander grace aux yeux noirs. Je suis alle +jusqu'a la porte du magasin, mais je n'ai pas ose entrer... Voila deux +mois que je n'y vais plus. On m'a ecrit, pas de reponse. On est venu me +voir, je me suis cache. Comment pourrait-on me pardonner?... Pierrotte +etait assis sur son comptoir. Il avait l'air triste... Je suis reste un +moment a le regarder, debout contre la vitre; puis je me suis enfui en +pleurant. + +"La nuit venue, je suis rentre. J'ai pleure longtemps a la fenetre; +apres quoi, j'ai commence a t'ecrire. Je t'ecrirai ainsi toute la nuit. +Il me semble que tu es la, que je cause avec toi, et cela me fait du +bien. + +"Quel monstre que cette femme! Comme elle etait sure de moi! Comme elle +me croyait bien son jouet, sa chose!... Comprends-tu? m'emmener jouer +la comedie dans la banlieue!... Conseille-moi, Jacques, je m'ennuie, je +souffre... Elle m'a fait bien du mal, vois-tu! je ne crois plus en moi, +je doute, j'ai peur... Que faut-il faire?... travailler?... Helas! elle +a raison, je ne suis pas poete, mon livre ne s'est pas vendu... Et pour +payer, comment vas-tu faire?... + +"Toute ma vie est gatee. Je n'y vois plus, je ne sais plus. Il fait +noir... Il y a des noms predestines. Elle s'appelle Irma Borel. Borel, +chez nous, ca veut dire bourreau... Irma Bourreau!... Comme ce nom lui +va bien!... Je voudrais demenager. Cette chambre m'est odieuse... Et +puis, je suis expose a la rencontrer dans l'escalier... Par exemple, +sois tranquille, si elle remonte jamais... Mais elle ne remontera pas... +Elle m'a oublie. Les artistes sont la pour la consoler... + +"Ah! mon Dieu! qu'est-ce que j'entends?... Jacques, mon frere, c'est +elle. Je te dis que c'est elle. Elle vient ici; j'ai reconnu son pas... +Elle est la, tout pres... J'entends son haleine... Son oeil colle a la +serrure me regarde, me brule, me..." + +Cette lettre ne partit pas. + + + +XII + +TOLOCOTOTIGNAN + +Me voici arrive aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de +misere et de honte que Daniel Eyssette a vecus a cote de cette femme, +comedien dans la banlieue de Paris. Chose singuliere! ce temps de ma +vie, accidente, bruyant, tourbillonnant, m'a laisse des remords plutot +que des souvenirs. + +Tout ce coin de ma memoire est brouille, je ne vois rien, rien... + +Mais, attendez!... je n'ai qu'a fermer les yeux et a fredonner deux +ou trois fois ce refrain bizarre et melancolique: _Tolocototignan! +Tolocototignan!_ tout de suite, comme par magie, mes souvenirs assoupis +vont se reveiller, les heures mortes sortiront de leurs tombeaux, et +je retrouverai le petit Chose, tel qu'il etait alors, dans une grande +maison neuve du boulevard Montparnasse, entre Irma Borel qui repetait +ses roles, et Coucou-Blanc qui chantait sans cesse: + +_Tolocototignan! Tolocototignan!_ + +Pouah! l'horrible maison! je la vois maintenant, je la vois avec ses +mille fenetres, sa rampe verte et poisseuse, ses plombs beants, ses +portes numerotees, ses longs corridors blancs qui sentaient la peinture +fraiche... toute neuve, et deja salie!... Il y avait cent huit chambres +la-dedans; dans chaque chambre, un menage. Et quels menages! Tout le +jour, c'etaient des scenes; des cris, du fracas, des tueries; la nuit +des piaillements d'enfants, des pieds nus marchant sur le carreau, puis +le balancement uniforme et lourd des berceaux. De temps en temps, pour +varier, des visites de la police. + +C'est la, c'est dans cet antre garni a sept etages qu'Irma Borel et le +petit Chose etaient venus abriter leur amour.... Triste logis et bien +fait pour un pareil hote!... Ils l'avaient choisi parce que c'etait pres +de leur theatre; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils +ne payaient pas cher. Pour quarante francs--un prix d'essuyeurs de +platre--ils avaient deux chambres au second etage, avec un lisere de +balcon sur le boulevard, le plus bel appartement de l'hotel.... Ils +rentraient tous les soirs vers minuit, a la fin du spectacle. C'etait +sinistre de revenir par ces grandes avenues desertes, ou rodaient des +blouses silencieuses, des filles en cheveux, et les longues redingotes +des patrouilles grises. + +Ils marchaient vite, au milieu de la chaussee. En arrivant, ils +trouvaient un peu de viande froide sur un coin de la table et la +Negresse Coucou-Blanc, qui attendait... car Irma Borel avait garde +Coucou-Blanc. M. de Huit a Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa +vaisselle, sa voiture. Irma Borel avait garde sa Negresse, son kakatoes, +quelques bijoux et toutes ses robes.... Celles-ci, bien entendu, ne lui +servaient plus qu'a la scene, les traines de velours et de moire n'etant +point faites pour balayer les boulevards exterieurs.... A elles seules, +les robes occupaient une des deux chambres. Elles etaient la pendues +tout autour a des portemanteaux d'acier, et leurs grands plis soyeux, +leurs couleurs voyantes contrastaient etrangement avec le carreau +derougi et le meuble fane. C'est dans cette chambre que couchait la +Negresse. + +Elle y avait installe sa paillasse, son fer a cheval, sa bouteille +d'eau-de-vie; seulement, de peur du feu, on ne lui laissait pas de +lumiere. Aussi, la nuit, quand ils rentraient, Coucou-Blanc, accroupie +sur une paillasse au clair de lune, avait l'air, parmi ces robes +mysterieuses, d'une vieille sorciere preposee par Barbe-Bleue a la garde +des sept pendues. L'autre piece, la plus petite, etait pour eux et le +kakatoes. Juste la place d'un lit, de trois chaises, d'une table et du +grand perchoir a batons dores. + +Si triste et si etroit que fut leur logis, ils n'en sortaient jamais. +Le temps que leur laissait le theatre, ils le passaient chez eux +a apprendre leurs roles, et c'etait, je vous le jure, un terrible +charivari. D'un bout de la maison a l'autre on entendait leurs +rugissements dramatiques: + +"Ma fille, rendez-moi ma fille!--Par ici, Gaspard!--Son nom, son nom, +misera-a-ble!" Par la-dessus, les cris dechirants du kakatoes, et la +voix aigue de Coucou-Blanc qui chantonnait sans cesse: + +_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._ + +Irma Borel etait heureuse, elle. Cette vie lui plaisait; cela l'amusait +de jouer au menage d'artistes pauvres. "Je ne regrette rien", +disait-elle souvent. Qu'aurait-elle regrette? Le jour ou la misere la +fatiguerait, le jour ou elle serait lasse de boire du vin au litre et +de manger ces hideuses portions a sauce brune qu'on leur montait de la +gargote, le jour ou elle en aurait jusque-la de l'art dramatique de la +banlieue, ce jour-la, elle savait bien qu'elle reprendrait son existence +d'autrefois. Tout ce qu'elle avait perdu, elle n'aurait qu'a lever un +doigt pour le retrouver. + +C'est cette pensee d'arriere-garde qui lui donnait du courage et lui +faisait dire: "Je ne regrette rien." Elle ne regrettait rien, elle; mais +lui, lui?... + +Ils avaient debute tous les deux dans _Gaspardo le Pecheur_, un des +plus beaux morceaux de la ferblanterie melodramatique. Elle y fut +tres acclamee, non certes pour son talent--mauvaise voix, gestes +ridicules--mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours. +Le public de la-bas n'est pas habitue a ces exhibitions de chair +eblouissante et de robes glorieuses a quarante francs le metre. Dans +la salle on disait: "C'est une duchesse!" et les titis emerveilles +applaudissaient a tete fendre.... + +Il n'eut pas le meme succes. On le trouva trop petit; et puis il avait +peur, il avait honte. Il parlait tout bas, comme a confesse: "Plus haut! +plus haut!" lui criait-on. Mais sa gorge se serrait, etranglant les mots +au passage. Il fut siffle.... Que voulez-vous! Irma avait beau dire, la +vocation n'y etait pas. Apres tout, parce qu'on est mauvais poete, ce +n'est pas une raison pour etre bon comedien. + +La creole le consolait de son mieux: "Ils n'ont pas compris le caractere +de ta tete....", lui disait-elle souvent. Le directeur ne s'y trompa +point, lui, sur le caractere de sa tete. Apres deux representations +orageuses, il le fit venir dans son cabinet et lui dit: "Mon petit, le +drame n'est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoyes. Essayons du +vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras tres bien." Et +des le lendemain, on essaya du vaudeville. Il joua les jeunes premiers +comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de la limonade Roge +en guise de champagne, et qui courent la scene en se tenant le ventre, +les niais a perruque rousse qui pleurent comme des veaux, "heu!... +heu!... heu!..." les amoureux de campagne qui roulent des yeux betes +en disant: "Mam'selle, j'vous aimons ben!... heulla! ben vrai; j'vous +aimons tout plein!" + +Il joua les Jeannot, les trembleurs, tous ceux qui sont laids, tous ceux +qui font rire, et la verite me force a dire qu'il ne s'en tira pas trop +mal. Le malheureux avait du succes; il faisait rire! + +Expliquez cela si vous pouvez. C'est quand il etait en scene, grime, +platre, charge d'oripeaux, que le petit Chose pensait a Jacques et aux +yeux noirs. C'est au milieu d'une grimace, au coin d'un lazzi bete, +que l'image de tous ces chers etres, qu'il avait lachement trahis, se +dressait tout a coup devant lui. + +Presque tous les soirs, les titis de l'endroit pourront vous l'affirmer, +il lui arrivait de s'arreter net au beau milieu d'une tirade et de +rester debout, sans parler, la bouche ouverte, a regarder la salle.... +Dans ces moments-la, son ame lui echappait, sautait par-dessus la rampe, +crevait le plafond du theatre d'un coup d'aile, et s'en allait bien loin +donner un baiser a Jacques, un baiser a Mme Eyssette, demander grace aux +yeux noirs en se plaignant amerement du triste metier qu'on lui faisait +faire. + +"Heulla! ben vrai! j'vous aimons tout plein!..." disait tout a coup la +voix du souffleur, et alors, le malheureux petit Chose, arrache a son +reve, tombe du ciel, promenait autour de lui de grands yeux etonnes ou +se peignait un effarement si naturel, si comique, que toute la salle +partait d'un gros eclat de rire. En argot de theatre, c'est ce qu'on +appelle un effet. Sans le vouloir, il avait trouve un effet. + +La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes. +C'etait une facon de troupe nomade, jouant tantot a Grenelle, a +Montparnasse, a Sevres, a Sceaux, a Saint-Cloud. Pour aller d'un pays a +l'autre, on s'entassait dans l'omnibus du theatre--un vieil omnibus cafe +au lait traine par un cheval phtisique. En route, on chantait, on jouait +aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs roles se mettaient dans le +fond et repassaient les brochures. C'etait sa place a lui. + +Il restait la, taciturne et triste comme sont les grands comiques, +l'oreille fermee a toutes les trivialites qui bourdonnaient a ses cotes. +Si bas qu'il fut tombe, ce cabotinage roulant etait encore au-dessous de +lui. Il avait honte de se trouver en pareille compagnie. Les femmes, de +vieilles pretentions, fanees, fardees, manierees, sentencieuses. Les +hommes, des etres communs, sans ideal, sans orthographe, des fils de +coiffeurs ou de marchandes de _frites_, qui s'etaient faits comediens +par desoeuvrement, par faineantise, par amour du paillon, du costume; +pour se montrer sur les planches en collant de couleur tendre et +redingotes a la Souwaroff, des lovelaces de barriere, toujours +preoccupes de leur tenue, depensant leurs appointements en frisures, et +vous disant, d'un air convaincu: "Aujourd'hui, j'ai bien travaille", +quand ils avaient passe cinq heures a se faire une paire de bottes Louis +XV avec deux metres de papier verni.... En verite, c'etait bien la peine +de railler le salon a musique de Pierrotte pour venir echouer dans cette +guimbarde. + +A cause de son air maussade et de ses fiertes silencieuses, ses +camarades ne l'aimaient pas. On disait: "C'est un sournois." La creole, +en revanche, avait su gagner tous les coeurs. Elle tronait dans +l'omnibus comme une princesse en bonne fortune, riait a belles dents, +renversait la tete en arriere pour montrer sa fine encolure, tutoyait +tout le monde, appelait les hommes "mon vieux", les femmes "ma petite", +et forcait les plus hargneux a dire d'elle: "C'est une bonne fille." Une +bonne fille, quelle derision!... + +Ainsi roulant, riant, les grosses plaisanteries faisant feu, on arrivait +au lieu de la representation. Le spectacle fini, on se deshabillait d'un +tour de main, et vite on remontait en voiture pour rentrer a Paris. +Alors il faisait noir. On causait a voix basse, en se cherchant dans +l'ombre avec les genoux. De temps en temps, un rire etouffe... A +l'octroi du faubourg du Maine, l'omnibus s'arretait pour remiser. Tout +le monde descendait, et l'on allait en troupe reconduire Irma Borel +jusqu'a la porte du grand taudis, ou Coucou-Blanc, aux trois quarts +ivre, les attendait avec sa chanson triste: + +_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._ + +A les voir ainsi rives l'un a l'autre, on aurait pu croire qu'ils +s'aimaient. Non! ils ne s'aimaient pas. Ils se connaissaient bien trop +pour cela. Il la savait menteuse, froide, sans entrailles. Elle le +savait faible et mou jusqu'a la lachete. Elle se disait: "Un beau matin, +son frere va venir et me l'enlever pour le rendre a sa porcelainiere." +Lui se disait: "Un de ces jours, lassee de la vie qu'elle mene, elle +s'envolera avec un monsieur de Huit-a-Dix, et moi, je resterai seul dans +ma fange..." Cette crainte eternelle qu'ils avaient de se perdre faisait +le plus clair de leur amour. Ils ne s'aimaient pas, et pourtant etaient +jaloux. + +Chose singuliere, n'est-ce pas? que la ou il n'y a pas d'amour, il +puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c'est ainsi... Quand elle +parlait familierement a quelqu'un du theatre, il devenait pale. Quand il +recevait une lettre, elle se jetait dessus et la decachetait avec des +mains tremblantes.... Le plus souvent, c'etait une lettre de Jacques. +Elle la lisait jusqu'au bout en ricanant, puis la jetait sur un meuble: +"Toujours la meme chose", disait-elle avec dedain. Helas! oui! toujours +la meme chose, c'est-a-dire le devouement, la generosite, l'abnegation. +C'est bien pour cela qu'elle detestait tant le frere.... + +Le brave Jacques ne s'en doutait pas, lui. Il ne se doutait de rien. On +lui ecrivait que tout allait bien, que _La Comedie pastorale_ etait aux +trois quarts vendue, et qu'a l'echeance des billets on trouverait chez +les libraires tout l'argent qu'il faudrait pour faire face. Confiant et +bon comme toujours, il continuait d'envoyer les cent francs du mois rue +Bonaparte, ou Coucou-Blanc allait les chercher. + +Avec les cent francs de Jacques et les appointements du theatre, ils +avaient bien sur de quoi vivre, surtout dans ce quartier de pauvres +heres. Mais ni l'un ni l'autre ils ne savaient, comme on dit, ce que +c'est que l'argent: lui, parce qu'il n'en avait jamais eu; elle, parce +qu'elle en avait toujours eu trop. Aussi, quel gaspillage! Des le 5 du +mois, la caisse--une petit pantoufle javanaise en paille de mais--la +caisse etait vide. Il y avait d'abord le kakatoes qui, a lui seul, +coutait autant a nourrir qu'une personne de grandeur naturelle. Il y +avait ensuite le blanc, le kohl, la poudre de riz, les opiats, les +pattes de lievre, tout l'attirail de la peinture dramatique. Puis les +brochures du theatre etaient trop vieilles, trop fanees; madame voulait +des brochures neuves. Il lui fallait aussi des fleurs, beaucoup +de fleurs. Elle se serait passee de manger plutot que de voir ses +jardinieres vides. + +En deux mois, la maison fut criblee de dettes. On devait a l'hotel, au +restaurant, au portier du theatre. De temps en temps, un fournisseur se +lassait et venait faire du bruit le matin. Ces jours-la, en desespoir de +tout, on courait vite chez l'imprimeur de _La Comedie pastorale_, et on +lui empruntait quelques louis de la part de Jacques. L'imprimeur, qui +avait entre les mains le second volume des fameux memoires et savait +Jacques toujours secretaire de M. d'Hacqueville, ouvrait sa bourse sans +mefiance. De louis en louis, on etait arrive a lui emprunter quatre +cents francs qui, joints aux neuf cents francs de _La Comedie +pastorale,_ portaient la dette de Jacques jusqu'a treize cents francs. + +Pauvre mere Jacques! que de desastres l'attendaient a son retour! Daniel +disparu, les yeux noirs en larmes, pas un volume vendu et treize +cents francs a payer. Comment se tirerait-il de la?... La creole ne +s'inquietait guere, elle. Mais lui, le petit Chose, cette pensee ne le +quittait pas. C'etait une obsession, une angoisse perpetuelle. Il avait +beau chercher a s'etourdir, travailler comme un forcat (et de quel +travail, juste Dieu!), apprendre de nouvelles bouffonneries, etudier +devant le miroir de nouvelles grimaces, toujours le miroir lui renvoyait +l'image de Jacques au lieu de la sienne; entre les lignes de son role, +au lieu de Langlumeau, de Josias et autres personnages de vaudeville, il +ne voyait que le nom de Jacques; Jacques, Jacques, toujours Jacques! + +Chaque matin, il regardait le calendrier avec terreur et, comptant les +jours qui le separaient de la premiere echeance des billets, il se +disait en frissonnant: "Plus qu'un mois, plus que trois semaines!" Car +il savait bien qu'au premier billet proteste tout serait decouvert, et +que le martyre de son frere commencerait des ce jour-la. Jusque dans +son sommeil cette idee le poursuivait. Quelquefois il se reveillait en +sursaut, le coeur serre, le visage inonde de larmes, avec le souvenir +confus d'un reve terrible et singulier qu'il venait d'avoir. + +Ce reve, toujours le meme, revenait presque toutes les nuits. Cela se +passait dans une chambre inconnue, ou il y avait une grande armoire a +vieilles ferrures grimpantes. Jacques etait la, pale, horriblement pale, +etendu sur un canape; il venait de mourir. Camille Pierrotte etait la, +elle aussi, et, debout devant l'armoire, elle cherchait a l'ouvrir pour +prendre un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir; et tout +en tatonnant avec la clef autour de la serrure, on l'entendait dire +d'une voix navrante: "Je ne peux pas ouvrir... J'ai trop pleure... je +n'y vois plus..." + +Quoiqu'il voulut s'en defendre, ce reve l'impressionnait au-dela de la +raison. Des qu'il fermait les yeux, il revoyait Jacques etendu sur le +canape, et Camille aveugle, devant l'armoire... Tous ces remords, toutes +ces terreurs, le rendaient de jour en jour plus sombre, plus irritable. +La creole, de son cote, n'etait plus endurante. D'ailleurs elle sentait +vaguement qu'il lui echappait--sans qu'elle sut par ou--et cela +l'exasperait. A tout moment, c'etaient des scenes terribles, des cris, +des injures, a se croire dans un bateau de blanchisseuses. + +Elle lui disait: "Va-t'en avec ta Pierrotte, te faire donner des coeurs +de sucre." + +Et lui, tout de suite: "Retourne a ton Pacheco te faire fendre la +levre." + +Elle l'appelait: "Bourgeois!" + +Il lui repondait: "Coquine!" + +Puis ils fondaient en larmes et se pardonnaient genereusement pour +recommencer le lendemain. + +C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rives +au meme fer, couches dans le meme ruisseau... C'est cette existence +fangeuse, ce sont ces heures miserables qui defilent aujourd'hui devant +mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Negresse, le bizarre et +melancolique: + +_Tolocototignan!... Tolocototignan!..._ + + + +XIII + +L'ENLEVEMENT + +C'etait un soir, vers neuf heures, au theatre Montparnasse. Le petit +Chose, qui jouait dans la premiere piece, venait de finir et remontait +dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma Borel qui allait +entrer en scene. Elle etait rayonnante, tout en velours et en guipure, +l'eventail au poing comme Celimene. + +"Viens dans la salle, lui dit-elle en passant, je suis en train... je +serai tres belle." + +Il hata le pas vers sa loge et se deshabilla bien vite. Cette loge, +qu'il partageait avec deux camarades, etait un cabinet sans fenetre, +bas de plafond, eclaire au schiste. Deux ou trois chaises de paille +formaient l'ameublement. Le long du mur pendaient des fragments de +glace, des perruques defrisees, des guenilles a paillettes, velours +fanes, dorures eteintes; a terre, dans un coin, des pots de rouge sans +couvercle, des houppes a poudre de riz toutes deplumees. + +Le petit Chose etait la depuis un moment, en train de se desaffubler +quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en bas: "Monsieur +Daniel! monsieur Daniel!" Il sortit de sa loge et, penche sur le bois +humide de la rampe, demanda: "Qu'y a-t-il?" Puis, voyant qu'on ne +repondait pas, il descendit, tel qu'il etait, a peine vetu, barbouille +de blanc et de rouge, avec sa grande perruque jaune qui lui tombait sur +les yeux. + +Au bas de l'escalier, il se heurta contre quelqu'un. "Jacques!" +cria-t-il en reculant. + +C'etait Jacques... Ils se regarderent un moment, sans parler. A la fin, +Jacques joignit les mains et murmura d'une voix douce, pleine de larmes: +"Oh! Daniel!" Ce fut assez. Le petit Chose, remue jusqu'au fond des +entrailles, regarda autour de lui comme un enfant craintif et dit tout +bas, si bas que son frere put a peine l'entendre: "Emmene-moi d'ici, +Jacques." + +Jacques tressaillit; et le prenant par la main, il l'entraina dehors. +Un fiacre attendait a la porte; ils y monterent. "Rue des Dames, aux +Batignolles!" cria la mere Jacques. "C'est mon quartier!" repondit le +cocher d'une voix joyeuse, et la voiture s'ebranla. + +... Jacques etait a Paris depuis deux jours. Il arrivait de Palerme, +ou une lettre de Pierrotte--qui lui courait apres depuis trois +mois--l'avait enfin decouvert. Cette lettre, courte et sans phrases, lui +apprenait la disparition de Daniel. + +En la lisant, Jacques devina tout. Il se dit: "L'enfant fait des +betises... Il faut que j'y aille." Et sur-le-champ il demanda un conge +au marquis. + +"Un conge! fit le bonhomme en bondissant... Etes-vous fou?.. Et mes +memoires?.. + +--Rien que huit jours, monsieur le marquis, le temps d'aller et de +revenir; il y va de la vie de mon frere. + +--Je me moque pas mal de votre frere... Est-ce que vous n'etiez pas +prevenu, en entrant? Avez-vous oublie nos conventions? + +--Non, monsieur le marquis, mais... + +--Pas de mais qui tienne. Il en sera de vous comme des autres. Si +vous quittez votre place pour huit jours, vous n'y rentrerez jamais. +Reflechissez la-dessus, je vous prie... Et tenez! pendant que vous +faites vos reflexions, mettez-vous la. Je vais dicter. + +--C'est tout reflechi, monsieur le marquis. Je m'en vais. + +--Allez au diable." + +Sur quoi l'intraitable vieillard prit son chapeau et se rendit au +consulat francais pour s'informer d'un nouveau secretaire. + +Jacques partit le soir meme. + +En arrivant a Paris, il courut rue Bonaparte. "Mon frere est la-haut?" +cria-t-il au portier qui fumait sa pipe dans la cour, a califourchon sur +la fontaine. Le portier se mit a rire: "Il y a beau temps qu'il court", +dit-il sournoisement. + +Il voulait faire le discret, mais une piece de cent sous lui desserra +les dents. Alors il raconta que depuis longtemps le petit du cinquieme +et la dame du premier avaient disparu, qu'ils se cachaient on ne sait +ou, dans quelque coin de Paris mais ensemble a coup sur, car la Negresse +Coucou-Blanc venait tous les mois voir s'il n'y avait rien pour eux. Il +ajouta que M. Daniel, en partant, avait oublie de lui donner conge, +et qu'on lui devait les loyers des quatre derniers mois sans parler +d'autres menues dettes. + +"C'est bien, dit Jacques, tout sera paye. Et sans perdre une minute, +sans prendre seulement le temps de secouer la poussiere du voyage, il se +mit a la recherche de son enfant. + +Il alla d'abord chez l'imprimeur, pensant avec raison que le depot +general de _La Comedie pastorale_ etant la, Daniel devait y venir +souvent. + +"J'allais vous ecrire, lui dit l'imprimeur en le voyant entrer. Vous +savez que le premier billet echoit dans quatre jours." + +Jacques repondit sans s'emouvoir: "J'y ai songe... Des demain j'irai +faire ma tournee chez les libraires. Ils ont de l'argent a me remettre. +La vente a tres bien marche." + +L'imprimeur ouvrit demesurement ses gros yeux bleus d'Alsace. + +"Comment?... La vente a bien marche! Qui vous a dit cela?" + +Jacques palit, pressentant une catastrophe. "Regardez donc dans ce +coin, continua l'Alsacien, tous ces volumes empiles. C'est _La Comedie +pastorale_. Depuis cinq mois qu'elle est dans le commerce, on n'en a +vendu qu'un exemplaire. A la fin, les libraires se sont lasses et m'ont +renvoye les volumes qu'ils avaient en depot. A l'heure qu'il est, tout +cela n'est plus bon qu'a vendre au poids du papier. C'est dommage; +c'etait bien imprime." + +Chaque parole de cet homme tombait sur la tete de Jacques comme un coup +de canne plombee, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre que Daniel, +en son nom, avait emprunte de l'argent a l'imprimeur. + +"Pas plus tard qu'hier, dit l'impitoyable Alsacien, il m'a envoye une +horrible Negresse pour me demander deux louis; mais j'ai refuse net. +D'abord parce que ce mysterieux commissionnaire a tete de ramoneur ne +m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez, monsieur Eyssette, +moi, je ne suis pas riche, et cela fait deja plus de quatre cents francs +que j'avance a votre frere. + +--Je le sais, repondit fierement la mere Jacques, mais soyez sans +inquietude, cet argent vous sera bientot rendu." Puis il sortit bien +vite, de peur de laisser voir son emotion. Dans la rue, il fut oblige de +s'asseoir sur une borne. Les jambes lui manquaient. Son enfant en fuite, +sa place perdue, l'argent de l'imprimeur a rendre, la chambre, +le portier, l'echeance du surlendemain, tout cela bourdonnait, +tourbillonnait dans sa cervelle... Tout a coup il se leva: "D'abord les +dettes, se dit-il, c'est le plus presse." Et malgre la lache conduite de +son frere envers les Pierrotte, il alla sans hesiter s'adresser a eux. + +En entrant dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, Jacques +apercut derriere le comptoir une grosse face jaunie et bouffie que +d'abord il ne reconnaissait pas; mais au bruit que fit la porte, la +grosse face se souleva, et voyant qui venait d'entrer, poussa un +retentissant "C'est bien le cas de le dire" auquel on ne pouvait pas se +tromper... Pauvre Pierrotte! Le chagrin de sa fille en avait fait +un autre homme. Le Pierrotte d'autrefois, si jovial et si rubicond, +n'existait plus. Les larmes que sa petite versait depuis cinq mois +avaient rougi ses yeux, fondu ses joues. Sur ses levres decolorees, le +rire eclatant des anciens jours faisait place maintenant a un sourire +froid, silencieux, le sourire des veuves et des amantes delaissees. Ce +n'etait plus Pierrotte, c'etait Ariane, c'etait Nina. + +Du reste, dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, il n'y +avait que lui de change, Les bergeres coloriees, les Chinois a bedaines +violettes, souriaient toujours beatement sur les hautes etageres, parmi +les verres de Boheme et les assiettes a grandes fleurs. Les soupieres +rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient toujours par +places derriere les memes vitrines et dans l'arriere-boutique la meme +flute roucoulait toujours discretement. + +"C'est moi, Pierrotte, dit la mere Jacques en affermissant sa voix, je +viens vous demander un grand service. Pretez-moi quinze cents francs." + +Pierrotte, sans repondre, ouvrit sa caisse, remua quelques ecus; puis, +repoussant le tiroir, il se leva tranquillement. + +"Je ne les ai pas ici, monsieur Jacques. Attendez-moi, je vais les +chercher la-haut." Avant de sortir, il ajouta d'un air contraint: "Je ne +vous dis pas de monter; cela lui ferait trop de peine." + +Jacques soupira. "Vous avez raison, Pierrotte; il vaut mieux que je ne +monte pas." + +Au bout de cinq minutes, le Cevenol revint avec deux billets de mille +francs qu'il lui mit dans la main. Jacques ne voulait pas les prendre: +"Je n'ai besoin que de quinze cents francs", disait-il. Mais le Cevenol +insista: "Je vous en prie, monsieur Jacques, gardez tout. Je tiens a ce +chiffre de deux mille francs. C'est ce que mademoiselle m'a prete dans +le temps pour m'acheter un homme. Si vous me refusiez, c'est bien le cas +de le dire, je vous en voudrais mortellement." + +Jacques n'osa pas refuser; il mit l'argent dans sa poche, et, tendant +la main au Cevenol, il lui dit tres simplement: "Adieu, Pierrotte, et +merci!" Pierrotte lui retint la main. Ils resterent quelques temps +ainsi, emus et silencieux, en face l'un de l'autre. Tous les deux, ils +avaient le nom de Daniel sur les levres, mais ils n'osaient pas le +prononcer, par une meme delicatesse... Ce pere et cette mere se +comprenaient si bien!... Jacques, le premier, se degagea doucement. Les +larmes le gagnaient; il avait hate de sortir. Le Cevenol l'accompagna +jusque dans le passage. Arrive la, le pauvre homme ne put pas contenir +plus longtemps l'amertume dont son coeur etait plein, et il commenca +d'un air de reproche: "Ah! monsieur Jacques... monsieur Jacques... c'est +bien le cas de le dire!..." Mais il etait trop emu pour achever sa +traduction, et ne put que repeter deux fois de suite: "C'est bien le cas +de le dire... c'est bien le cas de le dire..." + +Oh! oui, c'etait bien le cas de le dire!... + +En quittant Pierrotte, Jacques retourna chez l'imprimeur. Malgre les +protestations de l'Alsacien, il voulut lui rendre sur-le-champ les +quatre cents francs pretes a Daniel. Il lui laissa en outre, pour +n'avoir plus a s'inquieter, l'argent des trois billets a echoir; apres +quoi, se sentant le coeur plus leger, il se dit: "Cherchons l'enfant." +Malheureusement, l'heure etait deja trop avancee pour se mettre en +chasse le jour meme; d'ailleurs la fatigue du voyage, l'emotion, la +petite toux seche et continue qui le minait depuis longtemps, avaient +tellement brise la pauvre mere Jacques, qu'il dut revenir rue Bonaparte +pour prendre un peu de repos. + +Ah! lorsqu'il entra dans la petite chambre et qu'aux dernieres heures +d'un vieux soleil d'octobre, il revit tous ces objets qui lui parlaient +de son enfant: l'etabli aux rimes devant la fenetre, son verre, son +encrier, ses pipes a court tuyau comme celles de l'abbe Germane; +lorsqu'il entendit sonner les bonnes cloches de Saint-Germain un peu +enrouees par le brouillard, lorsque l'angelus du soir--cet angelus +melancolique que Daniel aimait tant--vint battre de l'aile contre les +vitres humides; ce que la mere Jacques souffrit, une mere seule pourrait +le dire... + +Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, regardant partout, +ouvrant toutes les armoires, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui +le mit sur la trace du fugitif. Mais helas! les armoires etaient vides. +On n'avait laisse que du vieux linge, des guenilles. Toute la chambre +sentait le desastre et l'abandon. On n'etait parti, on s'etait enfui. +Il y avait dans un coin, par terre, un chandelier, et dans la cheminee, +sous un monceau de papier brule, une boite blanche a filets d'or. Cette +boite, il la reconnut. C'etait la qu'on mettait les lettres des yeux +noirs. Maintenant, il la retrouvait dans les cendres. Quel sacrilege! + +En continuant ses recherches, il denicha dans un tiroir de l'etabli +quelques feuillets couverts d'une ecriture irreguliere, fievreuse, +l'ecriture de Daniel quand il etait inspire. "C'est un poeme sans +doute", se dit la mere Jacques en s'approchant de la fenetre pour lire. +C'etait un poeme en effet, un poeme lugubre, qui commencait ainsi: + +"Jacques, je t'ai menti. Depuis deux mois, je ne fais que te mentir." +Cette lettre n'etait pas partie; mais, comme on voit, elle arrivait +quand meme a sa destination. La Providence, cette fois, avait fait le +service de la poste. + +Jacques la lut d'un bout a l'autre. Quand il fut au passage ou la lettre +parlait d'un engagement a Montparnasse, propose avec tant d'insistance, +refuse avec tant de fermete, il fit un bond de joie: + +"Je sais ou il est", cria-t-il; et, mettant la lettre dans sa poche, il +se coucha plus tranquille; mais, quoique brise de fatigue, il ne dormit +pas. Toujours cette maudite toux... Au premier bonjour de l'aurore, une +aurore d'automne, paresseuse et froide, il se leva lestement. Son plan +etait fait. + +Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans +sa malle, sans oublier la petite boite a filets d'or, dit un dernier +adieu a la vieille tour de Saint-Germain, et partit en laissant tout +ouvert, la porte, la fenetre, les armoires, pour que rien de leur belle +vie ne restat dans ce logis que d'autres habiteraient desormais. En bas, +il donna conge de la chambre, paya les loyers en retard; puis, sans +repondre aux questions insidieuses du portier, il hela une voiture +qui passait et se fit conduire a l'hotel Pilois, rue des Dames, aux +Batignolles. + +Cet hotel etait tenu par un frere du vieux Pilois, le cuisinier du +marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et des personnes recommandees. +Aussi, dans le quartier, la maison jouissait-elle d'une reputation toute +particuliere. Habiter l'hotel Pilois, c'etait un certificat de bonne +vie et de moeurs. Jacques, qui avait gagne la confiance du Vatel de la +maison d'Hacqueville, apportait de sa part un panier de vin de Marsala. + +Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement a +faire partie des locataires, on lui donna sans hesiter une belle chambre +au rez-de-chaussee, avec deux croisees ouvrant sur le jardin de l'hotel, +j'allais dire du couvent. Ce jardin n'etait pas grand: trois ou quatre +acacias, un carre de verdure indigente--la verdure des Batignolles--, un +figuier sans figues, une vigne malade et quelques pieds de chrysanthemes +en faisaient tous les frais; mais enfin cela suffisait pour egayer la +chambre, un peu triste et humide de son naturel.... + +Jacques, sans perdre une minute, fit son installation, planta des clous, +serra son linge, posa un ratelier pour les pipes de Daniel, accrocha le +portrait de Mme Eyssette a la tete du lit, fit enfin de son mieux pour +chasser cet air de banalite qui empeste les garnis; puis, quand il eut +bien pris possession, il dejeuna sur le pouce, et sortit apres. En +passant, il avertit M. Pilois que ce soir-la, exceptionnellement, il +rentrerait peut-etre un peu tard, et le pria de faire preparer dans sa +chambre un gentil souper avec deux couverts et du vin vieux. Au lieu +de se rejouir de cet extra, le bon M. Pilois rougit jusqu'au bout des +oreilles, comme un vicaire de premiere annee. + +"C'est que, dit-il d'un air embarrasse, je ne sais pas.... Le reglement +de l'hotel s'oppose... nous avons des ecclesiastiques qui..." + +Jacques sourit: "Ah! tres bien, je comprends.... Ce sont les deux +couverts qui vous epouvantent.... Rassurez-vous, mon cher monsieur +Pilois, ce n'est pas une femme." Et a part lui, en descendant vers +Montparnasse, il se disait: "Pourtant, si, c'est une femme, une femme +sans courage, un enfant sans raison qu'il ne faut plus jamais laisser +seul." + +Dites-moi pourquoi ma mere Jacques etait si sur de me trouver a +Montparnasse. J'aurais bien pu, depuis le temps ou je lui ecrivis la +terrible lettre qui ne partit pas, avoir quitte le theatre; j'aurais pu +n'y etre pas entre.... Eh bien, non. L'instinct maternel le guidait. Il +avait la conviction de me trouver la-bas, et de me ramener le soir meme; +seulement, il pensait avec raison: "Pour l'enlever, il faut qu'il soit +seul, que cette femme ne se doute de rien." C'est ce qui l'empecha de se +rendre directement au theatre chercher des renseignements. Les coulisses +sont bavardes; un mot pouvait donner l'eveil.... Il aima mieux s'en +rapporter tout bonnement aux affiches, et s'en fut vite les consulter. + +Les prospectus des spectacles faubouriens se posent a la porte des +marchands de vin du quartier, derriere un grillage, a peu pres comme les +publications de mariage dans les villages de l'Alsace. Jacques, en les +lisant, poussa une exclamation de joie. + +Le theatre Montparnasse donnait, ce soir-la, _Marie-Jeanne_, drame en +cinq actes, joue par Mmes Irma Borel, Desiree Levrault, Guigne, etc. + +Precede de: + +_Amour et Pruneaux_, vaudeville en un acte, par MM. Daniel, Antonin et +Mlle Leontine. + +"Tout va bien, se dit-il. Ils ne jouent pas dans la meme piece; je suis +sur de mon coup." + +Il entra dans un cafe du Luxembourg pour attendre l'heure de +l'enlevement. + +Le soir venu, il se rendit au theatre. Le spectacle etait deja commence. +Il se promena environ une heure sous la galerie, devant la porte, avec +les gardes municipaux. + +De temps en temps, les applaudissements de l'interieur venaient jusqu'a +lui comme un bruit de grele lointaine, et cela lui serrait le coeur +de penser que c'etait peut-etre les grimaces de son enfant qu'on +applaudissait ainsi.... Vers neuf heures, un flot de monde se precipita +bruyamment dans la rue. Le vaudeville venait de finir; il y avait +des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait: "Ohe!... +Pilouitt!... Lalaitou!" toutes les vociferations de la menagerie +parisienne.... Dame! ce n'etait pas la sortie des Italiens! + +Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue; puis, vers la fin +de l'entracte, quand tout le monde rentrait, il se glissa dans une allee +noire et gluante a cote du theatre--l'entree des artistes--, et demanda +a parler a Mme Irma Borel. + +"Impossible, lui dit-on. Elle est en scene...." + +C'etait un sauvage pour la ruse, cette mere Jacques! De son air le plus +tranquille, il repondit: "Puisque je ne peux pas voir Mme Irma Borel, +veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission aupres d'elle." + +Une minute apres, la mere Jacques avait reconquis son enfant et +l'emportait bien vite a l'autre bout de Paris. + + + +XIV + +LE REVE + +"Regarde donc, Daniel, me dit ma mere Jacques quand nous entrames dans +la chambre de l'hotel Pilois: c'est comme la nuit de ton arrivee a +Paris!" + +Comme cette nuit-la, en effet, un joli reveillon nous attendait sur une +nappe bien blanche: le pate sentait bon, le vin avait l'air venerable, +la flamme claire des bougies riait au fond des verres.... Et pourtant, +et pourtant, ce n'etait plus la meme chose! Il y a des bonheurs qu'on ne +recommence pas. Le reveillon etait le meme; mais il y manquait la fleur +de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrivee, les projets de +travail, les reves de gloire, et cette sainte confiance qui fait rire +et qui donne faim. Pas un, helas! pas un de ces reveillonneurs du temps +passe n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils etaient tous restes dans +le clocher de Saint-Germain; meme, au dernier moment, l'Expansion, qui +nous avait promis d'etre de la fete, fit dire qu'elle ne viendrait pas. + +Oh! non, ce n'etait plus la meme chose. Je le compris si bien qu'au lieu +de m'egayer, l'observation de Jacques me fit monter aux yeux un grand +flot de larmes. Je suis sur qu'au fond du coeur il avait bonne envie de +pleurer, lui aussi; mais il eut le courage de se contenir, et me dit en +prenant un petit air allegre: "Voyons! Daniel, assez pleure! Tu ne fais +que cela depuis une heure. (Dans la voiture, pendant qu'il me parlait, +je n'avais cesse de sangloter sur son epaule.) En voila un drole +d'accueil! Tu me rappelles positivement les plus mauvais jours de mon +histoire, le temps des pots de colle et de: "Jacques tu es un ane!" +Voyons! sechez vos larmes, jeune repenti, et regardez-vous dans la +glace, cela vous fera rire." + +Je me regardai dans la glace; mais je ne ris pas. Je me fit honte... +J'avais ma perruque jaune collee a plat sur mon front, du rouge et du +blanc plein les joues, par la-dessus la sueur, les larmes... C'etait +hideux! D'un geste de degout, j'arrachai ma perruque! mais au moment de +la jeter, je fis reflexion, et j'allai la pendre au beau milieu de la +muraille. + +Jacques me regardait tres etonne: "Pourquoi la mets-tu la, Daniel? C'est +tres vilain, ce trophee de guerrier apache... Nous avons l'air d'avoir +scalpe Polichinelle." + +Et moi, tres gravement: "Non! Jacques, ce n'est pas un trophee. C'est +mon remords, mon remords palpable et visible, que je veux avoir toujours +devant moi." + +Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les levres de Jacques, mais tout +de suite, il reprit sa mine joyeuse: "Bah! laissons cela tranquille; +maintenant que te voila debarbouille et que j'ai retrouve ta chere +frimousse, mettons-nous a table, mon joli frise, je meurs de faim." + +Ce n'etait pas vrai; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu! +J'avais beau vouloir faire bon visage au reveillon, tout ce que je +mangeais s'arretait a ma gorge, et, malgre mes efforts pour etre calme, +j'arrosais mon pate de larmes silencieuses. Jacques, qui m'epiait du +coin de l'oeil, me dit au bout d'un moment: "Pourquoi pleures-tu? +Est-ce que tu regrettes d'etre ici? Est-ce que tu m'en veux de t'avoir +enleve?..." + +Je lui repondis tristement: "Voila une mauvaise parole, Jacques! mais je +t'ai donne le droit de tout me dire." + +Nous continuames pendant quelque temps encore a manger, ou plutot a +faire semblant. A la fin, impatiente de cette comedie que nous nous +jouions l'un a l'autre, Jacques repoussa son assiette et se leva. +"Decidement le reveillon ne va pas; nous ferions mieux de nous +coucher..." + +Il y a chez nous un proverbe qui dit: "Le tourment et le sommeil ne +sont pas camarades de lit." Je m'en apercus cette nuit-la. Mon tourment +c'etait de songer a tout le bien que m'avait fait ma mere Jacques et a +tout le mal que je lui avais rendu, de comparer ma vie a la sienne, mon +egoisme a son devouement, cette ame d'enfant lache a ce coeur de heros, +qui avait pris pour devise: "Il n'y a qu'un bonheur au monde, le bonheur +des autres." C'etait aussi de me dire: "Maintenant, ma vie est gatee. +J'ai perdu la confiance de Jacques, l'amour des yeux noirs, l'estime de +moi-meme... Qu'est-ce que je vais devenir?" + +Cet affreux tourment-la me tint eveille jusqu'au matin... Jacques non +plus ne dormit pas. Je l'entendis se virer de droite et de gauche sur +son oreiller, et tousser d'une petite toux seche qui me picotait les +yeux. Une fois, je lui demandai bien doucement: "Tu tousses! Jacques. +Est-ce que tu es malade?..." Il me repondit: "Ce n'est rien... Dors..." +Et je compris a son air qu'il etait plus fache contre moi qu'il ne +voulait le paraitre. Cette idee redoubla mon chagrin, et je me remis +a pleurer seul sous ma couverture, tant et tant que je finis par +m'endormir. Si le tourment empeche le sommeil, les larmes sont un +narcotique. + +Quand je me reveillai, il faisait grand jour. Jacques n'etait plus a +cote de moi. Je le croyais sorti; mais, en ecartant les rideaux, je +l'apercus a l'autre bout de la chambre, couche sur un canape, et si +pale, oh! si pale... Je ne sais quelle idee terrible me traversa la +cervelle. "Jacques!" criai-je en m'elancant vers lui... Il dormait, +mon cri ne le reveilla pas. Chose singuliere, son visage avait dans le +sommeil une expression de souffrance triste que je ne lui avais jamais +vue, et qui pourtant ne m'etait pas nouvelle. Ses traits amaigris, sa +face allongee, la paleur de ses joues, la transparence maladive de ses +mains, tout cela me faisait peine a voir, mais une peine deja ressentie. + +Cependant, Jacques n'avait jamais ete malade. Jamais il n'avait eu +auparavant ce demi-cercle bleuatre sous les yeux, ce visage decharne... +Dans quel monde anterieur avais-je donc eu la vision de ces choses?... +Tout a coup, le souvenir de mon reve me revint. Oui! c'est cela, voila +bien le Jacques du reve, pale, horriblement pale, etendu sur un canape, +il vient de mourir, Daniel Eyssette, et c'est vous qui l'avez tue... A +ce moment un rayon de soleil gris entre timidement par la fenetre et +vient courir comme un lezard sur ce pale visage inanime... O douceur! +voila le mort qui se reveille, se frotte les yeux, et me voyant debout +devant lui, me dit avec un gai sourire: + +"Bonjour, Daniel! As-tu bien dormi? Moi, je toussais trop. Je me suis +mis sur ce canape pour ne pas te reveiller." + +Et tandis qu'il me parle bien tranquillement, je sens mes jambes qui +tremblent encore de l'horrible vision que je viens d'avoir, et je dis +dans le secret de mon coeur: + +"Eternel Dieu, conservez-moi ma mere Jacques!" + +Malgre ce triste reveil, le matin fut assez gai. Nous sumes meme +retrouver un echo des anciens bons rires, lorsque je m'apercus en +m'habillant que je possedais pour tout vetement une culotte courte en +futaine et un gilet rouge a grandes basques, defroques theatrales que +j'avais sur moi au moment de l'enlevement. + +"Pardieu! mon cher, me dit Jacques, on ne pense pas a tout. Il n'y a +que les don Juan sans delicatesse qui songent au trousseau quand ils +enlevent une belle. Du reste, n'aie pas peur. Nous allons te faire +habiller de neuf... Ce sera encore comme a ton arrivee a Paris." + +Il disait cela pour me faire plaisir, car il sentait bien comme moi que +ce n'etait plus la meme chose. + +"Allons, Daniel, continua mon brave Jacques, en voyant ma mine redevenir +songeuse, ne pensons plus au passe. Voici une vie nouvelle qui s'ouvre +devant nous, entrons-y sans remords, sans mefiance, et tachons seulement +qu'elle ne nous joue pas les memes tours que l'ancienne... Ce que tu +comptes faire desormais, mon frere, je ne te le demande pas, mais il me +semble que si tu veux entreprendre un nouveau poeme l'endroit sera bon, +ici, pour travailler. La chambre est tranquille. Il y a des oiseaux +qui chantent dans le jardin. Tu mets l'etabli aux rimes devant la +fenetre..." + +Je l'interrompis vivement: "Non! Jacques, plus de poemes, plus de +rimes. Ce sont des fantaisies qui te coutent trop cher. Ce que je veux, +maintenant, c'est faire comme toi, travailler, gagner ma vie, et t'aider +de toutes mes forces a reconstruire le foyer." + +Et lui souriant et calme: "Voila de beaux projets, monsieur le papillon +bleu; mais ce n'est point cela qu'on vous demande. Il ne s'agit pas de +gagner votre vie, et si seulement vous promettiez... Mais, baste! nous +recauserons de cela plus tard... Allons acheter tes habits." + +Je fus oblige, pour sortir d'endosser une de ses redingotes, qui me +tombait jusqu'aux talons et me donnait l'air d'un musicien piemontais; +il ne me manquait qu'une harpe. Quelques mois auparavant, si j'avais du +courir les rues dans un pareil accoutrement, je serais mort de honte; +mais, pour l'heure, j'avais bien d'autres hontes a fouetter, et les yeux +des femmes pouvaient rire sur mon passage, ce n'etait plus la meme chose +que du temps de mes caoutchoucs... Oh! non! ce n'etait plus la meme +chose. + +"A present que te voila chretien, me dit la mere Jacques en sortant de +chez le fripier, je vais te ramener a l'hotel Pilois: puis, j'irai voir +si le marchand de fer dont je tenais les livres avant mon depart veut +encore me donner de l'ouvrage... L'argent de Pierrotte ne sera pas +eternel; il faut que je songe a notre pot-au-feu." + +J'avais envie de lui dire: "Eh bien, Jacques, va-t'en chez ton marchand +de fer. Je saurai bien rentrer seul a la maison." Mais ce qu'il en +faisait, je le compris, c'etait pour etre sur que je n'allais pas +retourner a Montparnasse. Ah! s'il avait pu lire dans mon ame. + +Pour le tranquilliser, je le laissai me reconduire jusqu'a l'hotel; +mais a peine eut-il les talons tournes que je pris mon vol dans la rue. +J'avais des courses a faire, moi aussi... + +Quand je rentrai il etait tard. Dans la brume du jardin, une grande +ombre noire se promenait avec agitation. C'etait ma mere Jacques. "Tu +as bien fait d'arriver, me dit-il en grelottant. J'allais partir pour +Montparnasse..." + +J'eus un mouvement de colere: "Tu doutes trop de moi, Jacques, ce n'est +pas genereux... Est-ce que nous serons toujours ainsi? Est-ce que tu ne +me rendras jamais ta confiance? Je te jure, sur ce que j'ai de plus cher +au monde, que je ne viens pas d'ou tu crois, que cette femme est morte +pour moi, que je ne la reverrai jamais, que tu m'as reconquis tout +entier, et que ce passe terrible auquel ta tendresse m'arrache ne m'a +laisse que des remords et pas un regret... Que faut-il te dire encore +pour te convaincre? Ah! tiens, mechant! Je voudrais t'ouvrir ma +poitrine, tu verrais que je ne mens pas." + +Ce qu'il me repondit ne m'est pas reste, mais je me souviens que dans +l'ombre il secouait tristement la tete de l'air de dire: "Helas! je +voudrais bien te croire..." Et cependant j'etais sincere en lui parlant +ainsi. Sans doute qu'a moi seul je n'aurais jamais eu le courage de +m'arracher a cette femme, mais maintenant que la chaine etait brisee, +j'eprouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de +se faire mourir par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment, +lorsqu'il est trop tard et que deja l'asphyxie les etrangle et les +paralyse. Tout a coup les voisins arrivent, la porte vole en eclats, +l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicides le +boivent avec delices, heureux de vivre encore et promettant bien de ne +plus recommencer. Moi pareillement, apres cinq mois d'asphyxie morale, +je humais a pleines narines l'air pur et fort de la vie honnete, j'en +remplissais mes poumons, et je vous jure Dieu que je n'avais pas envie +de recommencer... C'est ce que Jacques ne voulait pas croire, et tous +les serments du monde ne l'auraient pas convaincu de ma sincerite... +Pauvre garcon! Je lui en avais tant fait! + +Nous passames cette premiere soiree chez nous, assis au coin du feu +comme en hiver, car la chambre etait humide et la brume du jardin nous +penetrait jusqu'a la moelle des os. Puis, vous savez, quand on est +triste, cela semble bon de voir un peu de flamme... Jacques travaillait, +faisait des chiffres. En son absence, le marchand de fer avait voulu +tenir ses livres lui-meme et il en etait resulte un si beau griffonnage, +un tel gachis du _doit et avoir_ qu'il fallait maintenant un mois de +grand travail pour remettre les choses en etat. Comme vous pensez, +je n'aurais pas mieux demande que d'aider ma mere Jacques dans cette +operation. Mais les papillons bleus n'entendent rien a l'arithmetique; +et, apres une heure passee sur ces gros cahiers de commerce rayes de +rouge et charges d'hieroglyphes bizarres, je fus oblige de jeter ma +plume aux chiens. + +Jacques, lui, se tirait a merveille de cette aride besogne. Il donnait, +tete baissee, au plus epais des chiffres, et les grosses colonnes ne lui +faisaient pas peur. De temps en temps, au milieu de son travail, il +se tournait vers moi et me disait, un peu inquiet de ma reverie +silencieuse: + +"Nous sommes bien, n'est-ce pas? Tu ne t'ennuies pas, au moins?" + +Je ne m'ennuyais pas, mais j'etais triste de lui voir prendre tant +de peine, et je pensais, plein d'amertume: "Pourquoi suis-je sur la +terre?... Je ne sais rien faire de mes bras... Je ne paie pas ma place +au soleil de la vie. Je ne suis bon qu'a tourmenter le monde et faire +pleurer les yeux qui m'aiment..." En me disant cela, je songeais aux +yeux noirs, et je regardais douloureusement la petite boite a filets +d'or que Jacques avait posee--peut-etre a dessein--sur le dome carre de +la pendule. Que de choses elle me rappelait, cette boite! Quels discours +eloquents elle me tenait du haut de son socle de bronze! "Les yeux noirs +t'avaient donne leur coeur, qu'en as-tu fait? me disait-elle... tu l'as +livre en pature aux betes... C'est Coucou-Blanc qui l'a mange." + +Et moi, gardant encore un germe d'espoir au fond de l'ame, j'essayais +de rappeler a la vie, de rechauffer de mon haleine tous ces anciens +bonheurs tues de ma propre main. Je songeais: "C'est Coucou-Blanc qui +l'a mange!... C'est Coucou-Blanc qui l'a mange!..." + +...Cette longue soiree melancolique, passee devant le feu, en travail +et en revasseries, vous represente assez bien la nouvelle vie que nous +allions mener dorenavant. Tous les jours qui suivirent ressemblerent a +cette soiree... Ce n'est pas Jacques qui revassait, bien entendu. Il +vous restait des dix heures sur ses gros livres, enfoui jusqu'au cou +dans la chiffraille. Moi, pendant ce temps, je tisonnais et, tout en +tisonnant, je disais a la petite boite a filets d'or: "Parlons un peu +des yeux noirs! veux-tu?..." Car pour en parler avec Jacques, il n'y +fallait pas penser. Pour une raison ou pour une autre, il evitait avec +soin toute conversation a se sujet. Pas meme un mot sur Pierrotte. +Rien... Aussi je prenais ma revanche avec la petite boite, et nos +causeries n'en finissaient pas. + +Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mere bien en train sur ses +livres, je gagnais la porte a pas de chat et m'esquivais doucement, +en disant: "A tout a l'heure, Jacques!" Jamais il ne me demandait +ou j'allais; mais je comprenais a son air malheureux, au ton plein +d'inquietude dont il me faisait: "Tu t'en vas?" qu'il n'avait pas grande +confiance en moi. L'idee de cette femme le poursuivait toujours. Il +pensait: "S'il la revoit, nous sommes perdus!..." + +Et qui sait? Peut-etre avait-il raison. Peut-etre que si je l'avais +revue, l'ensorceleuse, j'aurais encore subi le charme qu'elle exercait +sur mon pauvre moi, avec sa criniere d'or pale et son signe blanc au +coin de la levre... Mais, Dieu merci! je ne la revis pas. Un monsieur de +Huit-a-Dix quelconque lui fit sans doute oublier son Dani-Dan, et jamais +plus, jamais plus, je n'entendis parler d'elle, ni de sa Negresse +Coucou-Blanc. + +Un soir, au retour d'une de mes courses mysterieuses, j'entrai dans la +chambre avec un cri de joie: "Jacques! Jacques! Une bonne nouvelle. J'ai +trouve une place... Voila dix jours que, sans t'en rien dire, je battais +le pave a cette intention... Enfin, c'est fait. J'ai une place... Des +demain, j'entre comme surveillant general a l'institution Ouly, a +Montmartre, tout pres de chez nous... J'irai de sept heures du matin a +sept heures du soir... Ce sera beaucoup de temps passe loin de toi, mais +au moins je gagnerai ma vie, et je pourrai te soulager un peu." + +Jacques releva sa tete de dessus ses chiffres, et me repondit assez +froidement: "Ma foi! mon cher, tu fais bien de venir a mon secours... La +maison serait trop lourde pour moi seul... Je ne sais pas ce que j'ai, +mais depuis quelque temps je me sens tout patraque." Un violent acces +de toux l'empecha de continuer. Il laissa tomber sa plume d'un air +de tristesse et vint se jeter sur le canape... De le voir allonge +la-dessus, pale, horriblement pale, la terrible vision de mon reve passa +encore une fois devant mes yeux, mais ce ne fut qu'un eclair... Presque +aussitot ma mere Jacques se releva et se mit a rire en voyant ma mine +egaree: + +"Ce n'est rien, nigaud! C'est un peu de fatigue. J'ai trop travaille ces +derniers temps... Maintenant que tu as une place, j'en prendrai plus a +mon aise, et dans huit jours je serai gueri." + +Il disait cela si naturellement, d'une figure si riante, que mes tristes +pressentiments s'envolerent, et, d'un grand mois, je n'entendis plus +dans mon cerveau le battement de leurs ailes noires... + +Le lendemain, j'entrai a l'institution Ouly. + +Malgre son etiquette pompeuse, l'institution Ouly etait une petite ecole +pour rire, tenue par une vieille dame a repentirs, que les enfants +appelaient "bonne amie". Il y avait la-dedans une vingtaine de petits +bonshommes, mais, vous savez! des tout petits, de ceux qui viennent a la +classe avec leur gouter dans un panier, et toujours un bout de chemise +qui passe. + +C'etaient nos eleves. Mme Ouly leur apprenait des cantiques; moi, je +les initiais aux mysteres de l'alphabet. J'etais en outre charge de +surveiller les recreations, dans une cour ou il y avait des poules et un +coq d'Inde dont ces messieurs avaient grand-peur. + +Quelquefois aussi, quand "bonne amie" avait sa goutte, c'etait moi qui +balayais la classe, besogne bien peu digne d'un surveillant general, +et que pourtant je faisais sans degout, tant je me sentais heureux de +pouvoir gagner ma vie... Le soir, en rentrant a l'hotel Pilois, je +trouvais le diner servi et la mere Jacques qui m'attendait... Apres +diner, quelques tours de jardin faits a grands pas, puis la veillee au +coin du feu... Voila toute notre vie... De temps en temps, on recevait +une lettre de M. ou Mme Eyssette; c'etaient nos grands evenements. Mme +Eyssette continuait a vivre chez l'oncle Baptiste; M. Eyssette voyageait +toujours pour la Compagnie vinicole. Les affaires n'allaient pas trop +mal. Les dettes de Lyon etaient aux trois quarts payees. Dans un an +ou deux, tout serait regle, et on pourrait songer a se remettre tous +ensemble... + +Moi, j'etais d'avis, en attendant, de faire venir Mme Eyssette a l'hotel +Pilois avec nous, mais Jacques ne voulait pas. "Non! pas encore, +disait-il d'un air singulier, pas encore... Attendons!" Et cette +reponse, toujours la meme, me brisait le coeur. Je me disais: "Il se +mefie de moi... Il a peur que je fasse encore quelque folie quand Mme +Eyssette sera ici... C'est pour cela qu'il veut attendre encore..." Je +me trompais... Ce n'etait pas pour cela que Jacques disait: "Attendons!" + + + +XV ........ + +Lecteur, si tu as un esprit fort, si les reves te font sourire, si tu +n'as jamais eu le coeur mordu--mordu jusqu'a crier--par le pressentiment +des choses futures, si tu es un homme positif, une de ces tetes de fer +que la realite seule impressionne et qui ne laissent pas trainer un +grain de superstition dans leurs cerveaux, si tu ne veux en aucun cas +croire au surnaturel, admettre l'inexplicable, n'acheve pas de lire ces +memoires. Ce qui me reste a dire en ces derniers chapitres est vrai +comme la verite eternelle; mais tu ne le croiras pas. + +C'etait le 4 decembre... + +Je revenais de l'institution Ouly encore plus vite que d'ordinaire. Le +matin, j'avais laisse Jacques a la maison, se plaignant d'une grande +fatigue, et je languissais d'avoir de ses nouvelles. En traversant +le jardin, je me jetai dans les jambes de M. Pilois, debout pres du +figuier, et causant a voix basse avec un gros personnage court et pattu, +qui paraissait avoir beaucoup de peine a boutonner ses gants. + +Je voulais m'excuser et passer outre, mais l'hotelier me retint; + +"Un mot, monsieur Daniel!" + +Puis, se tournant vers l'autre, il ajouta: + +"C'est le jeune homme en question. Je crois que vous feriez bien de le +prevenir..." + +Je m'arretai fort intrigue. De quoi ce gros bonhomme voulait-il me +prevenir? Que ses gants etaient beaucoup trop etroits pour ses pattes? +Je le voyais bien, parbleu!... + +Il y eut un moment de silence et de gene. M. Pilois, le nez en l'air, +regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui n'y +etaient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnieres... +A la fin, pourtant, il se decida a parler; mais sans lacher son bouton, +n'ayez pas peur. + +"Monsieur, me dit-il, je suis depuis vingt ans medecin de l'hotel +Pilois, et j'ose affirmer..." + +Je ne le laissai pas achever sa phrase, Ce mot de medecin m'avait tout +appris. "Vous venez pour mon frere, lui demandai-je en tremblant... Il +est bien malade, n'est-ce pas?" + +Je ne crois pas que ce medecin fut un mechant homme, mais, a ce +moment-la, c'etaient ses gants surtout qui le preoccupaient, et sans +songer qu'il parlait a l'enfant de Jacques, sans essayer d'amortir le +coup, il me repondit brutalement: "S'il est malade! je crois bien... Il +ne passera pas la nuit." + +Ce fut bien assene, je vous en reponds. La maison, le jardin, M. Pilois, +le medecin, je vis tout tourner, Je fus oblige de m'appuyer contre le +figuier, Il avait le poignet rude, le docteur de l'hotel Pilois!... Du +reste, il ne s'apercut de rien et continua avec le plus grand calme, +sans cesser de boutonner ses gants: "C'est un, cas foudroyant de +phtisie galopante... Il n'y a rien a faire, du moins rien de serieux,.. +D'ailleurs on m'a prevenu beaucoup trop tard, comme toujours. + +--Ce n'est pas ma faute, docteur--fit le bon M. Pilois qui persistait +a chercher des figues avec la plus grande attention, un moyen comme un +autre de cacher ses larmes--, ce n'est pas ma faute, Je savais depuis +longtemps qu'il etait malade, ce pauvre M. Eyssette, et je lui ai +souvent conseille de faire venir quelqu'un; mais il ne voulait jamais. +Bien sur qu'il avait peur d'effrayer son frere... C'etait si uni, +voyez-vous! ces enfants-la!" Un sanglot desespere me jaillit du fond des +entrailles: + +"Allons! mon garcon, du courage! me dit l'homme aux gants d'un air de +bonte... Qui sait? la science a prononce son dernier mot, mais la nature +pas encore... Je reviendrai demain matin." + +La-dessus, il fit une pirouette et s'eloigna avec un soupir de +satisfaction; il venait d'en boutonner un! + +Je restai encore un moment dehors, pour essuyer mes yeux et me calmer un +peu; puis, faisant appel a tout mon courage, j'entrai dans notre chambre +d'un air delibere. + +Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia, Jacques, pour me +laisser le lit, sans doute, s'etait fait mettre un matelas sur le +canape, et c'est la que je le trouvai, pale, horriblement pale, tout a +fait semblable au _Jacques_ de mon reve. + +Ma premiere idee fut de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras +et de le porter sur son lit, n'importe ou, mais de l'enlever de la, mon +Dieu, de l'enlever de la. Puis, tout de suite, je fis cette reflexion: +"Tu ne pourras pas, il est trop grand!" Et alors, ayant vu ma mere +Jacques etendu sans remission a cette place ou le reve avait dit qu'il +devait mourir, mon courage m'abandonna; ce masque de gaiete contrainte, +qu'on se colle au visage pour rassurer les moribonds, ne put pas tenir +sur mes joues, et je vins tomber a genoux pres du canape, en versant un +torrent de larmes. + +Jacques se tourna vers moi peniblement: + +"C'est toi, Daniel... Tu as rencontre le medecin, n'est-ce pas? Je lui +avais pourtant bien recommande de ne pas t'effrayer, a ce gros-la. +Mais je vois a ton air qu'il n'en a rien fait et que tu sais tout... +Donne-moi ta main, frerot... Qui diable se serait doute d'une chose +pareille? Il y a des gens qui vont a Nice pour guerir leur maladie +de poitrine; moi, je suis alle en chercher une. C'est tout a fait +original... Ah! tu sais! si tu te desoles, tu vas m'enlever tout mon +courage; je ne suis deja pas si vaillant... Ce matin, apres ton depart, +j'ai compris que cela se gatait. J'ai envoye chercher le cure de +Saint-Pierre; il est venu me voir et reviendra tout a l'heure m'apporter +les sacrements... Cela fera plaisir a notre mere, tu comprends! C'est +un bon homme, ce cure... Il s'appelle comme ton ami du college de +Sarlande." + +Il n'en put pas dire plus long et se renversa sur l'oreiller, en fermant +les yeux. Je crus qu'il allait mourir, et je me mis a crier bien fort: +"Jacques! Jacques! mon ami!..." De la main, sans parler, il me fit: +"Chut! chut!" a plusieurs reprises. + +A ce moment, la porte s'ouvrit; M. Pilois entra dans la chambre suivi +d'un gros homme qui roula comme une boule vers le canape en criant: +"Qu'est-ce que j'apprends, monsieur Jacques?... C'est bien le cas de le +dire... + +--Bonjour, Pierrotte! dit Jacques en rouvrant les yeux; bonjour, mon +vieil ami! J'etais bien sur que vous viendriez au premier signe... +Laisse-le mettre la, Daniel: nous avons a causer tous les deux." + +Pierrotte pencha sa grosse tete jusqu'aux levres pales du moribond, et +ils resterent ainsi un long moment a s'entretenir a voix basse... Moi, +je regardais, immobile au milieu de la chambre. J'avais encore mes +livres sous le bras. M. Pilois me les enleva doucement, en me disant +quelque chose que je n'entendis pas; puis il alla allumer les bougies +et mettre sur la table une grande serviette blanche. En moi-meme je me +disais: "Pourquoi met-il le couvert?... Est-ce que nous allons diner?... +mais je n'ai pas faim!" + +La nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l'hotel se +faisaient des signes en regardant nos fenetres. Jacques et Pierrotte +causaient toujours. De temps en temps, j'entendais le Cevenol dire avec +sa grosse voix pleine de larmes: "Oui, monsieur Jacques... Oui, monsieur +Jacques..." Mais je n'osais pas m'approcher... A la fin, pourtant, +Jacques m'appela et me fit mettre a son chevet, a cote de Pierrotte: + +"Daniel, mon cheri, me dit-il, apres une longue pause, je suis bien +triste d'etre oblige de te quitter; mais une chose me console: je ne +te laisse pas seul dans la vie... Il te restera Pierrotte, le bon +Pierrotte, qui te pardonne et s'engage a me remplacer pres de toi... + +--Oui! oui! monsieur Jacques, je m'engage... c'est bien le cas de le +dire... je m'engage... + +--Vois-tu! mon pauvre petit, continua la mere Jacques, jamais a toi seul +tu ne parviendrais a reconstruire le foyer... Ce n'est pas pour te faire +de la peine, mais tu es un mauvais reconstructeur de foyer... Seulement, +je crois qu'aide de Pierrotte, tu parviendras a realiser notre reve... +Je ne te demande pas d'essayer de devenir un homme; je pense, comme +l'abbe Germane, que tu seras un enfant toute ta vie. Mais je te supplie +d'etre toujours un bon enfant, un brave enfant, et surtout... approche +un peu, que je te dise ca dans l'oreille... et surtout de ne pas faire +pleurer les yeux noirs." + +Ici, mon pauvre bien-aime se reposa encore un moment; puis reprit: + +"Quand tout sera fini, tu ecriras a papa et a maman, Seulement il faudra +leur apprendre la chose par morceaux... En une seule fois cela leur +ferait trop de mal... Comprends-tu, maintenant, pourquoi je n'ai pas +fait venir Mme Eyssette? je ne voulais pas qu'elle fut la. Ce sont de +trop mauvais moments pour les meres..." + +Il s'interrompit et regarda du cote de la porte. + +"Voila le Bon Dieu!" dit-il en souriant. Et il nous fit signe de nous +ecarter. + +C'etait le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des +cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place; Apres quoi, le +pretre s'approcha du lit, et la ceremonie commenca... + +Quand ce fut fini--oh! que le temps me sembla long!--, quand ce fut +fini, Jacques m'appela doucement pres de lui: + +"Embrasse-moi", me dit-il; et sa voix etait si faible qu'il avait l'air +de me parler de loin... Il devait etre loin en effet, depuis tantot +douze heures que l'horrible phtisie galopante l'avait jete sur son dos +maigre et l'emportait vers la mort au triple galop!... + +Alors, en m'approchant pour l'embrasser, ma main rencontra sa main, sa +chere main toute moite des sueurs de l'agonie. Je m'en emparai et je +ne la quittai plus... Nous restames ainsi je ne sais combien de temps; +peut-etre une heure, peut-etre une eternite, je ne sais pas du tout... +Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement, a plusieurs +reprises, sa main remua dans la mienne comme pour me dire: "Je sens que +tu es la." Soudain un long soubresaut agita son pauvre corps des pieds a +la tete. Je vis ses yeux s'ouvrir et regarder autour d'eux pour chercher +quelqu'un; et, comme je me penchais sur lui, je l'entendis dire deux +fois tres doucement: "Jacques, tu es un ane... Jacques, tu es un +ane!..." puis rien... Il etait mort... + +...Oh! le reve!... + +Il fit un grand vent cette nuit-la. Decembre envoyait des poignees de +gresil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ +d'argent flambait entre deux bougies. A genoux devant le christ, un +pretre que je ne connaissais pas priait d'une voix forte, dans le bruit +du vent... Moi, je ne priais pas; je ne pleurais pas non plus... Je +n'avais qu'une idee, une idee fixe, c'etait de rechauffer la main de mon +bien-aime que je tenais etroitement serree dans les miennes. Helas! plus +le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace... + +Tout a coup le pretre qui recitait du latin la-bas, devant le christ, se +leva et vint me frapper sur l'epaule. + +"Essaie de prier, me dit-il... Cela te fera du bien." + +Alors seulement, je le reconnus... C'etait mon vieil ami du college de +Sarlande, l'abbe Germane lui-meme avec sa belle figure mutilee et son +air de dragon en soutane... La souffrance m'avait tellement aneanti que +je ne fus pas etonne de le voir. Cela me parut tout simple... Mais voici +comment il etait la. + +Le jour ou le petit Chose quittait le college, l'abbe Germane lui avait +dit: "J'ai bien un frere a Paris, un brave homme de pretre... mais +baste! a quoi bon te donner son adresse?... Je suis sur que tu n'irais +pas." + +Voyez un peu la destinee! Ce frere de l'abbe etait cure de l'eglise +Saint-Pierre a Montmartre, et c'est lui que la pauvre mere Jacques avait +appele a son lit de mort. Juste a ce moment, il se trouvait que l'abbe +Germane etait de passage a Paris et logeait au presbytere... Le soir du +4 decembre, son frere lui dit en entrant: + +"Je viens de porter l'extreme-onction a un malheureux enfant qui meurt +tout pres d'ici. Il faudra prier pour lui, l'abbe!" + +L'abbe repondit: + +"J'y penserai demain, en disant ma messe. Comment s'appelle-t-il?... + +--Attends... c'est un nom du Midi, assez difficile a retenir... Jacques +Eysset... Oui, c'est cela... Jacques Eyssette..." + +Ce nom rappela a l'abbe certain petit pion de sa connaissance; et +sans perdre une minute il courut a l'hotel Pilois... En rentrant, il +m'apercut debout, cramponne a la main de Jacques. Il ne voulut pas +deranger ma douleur et renvoya tout le monde en disant qu'il veillerait +avec moi; puis il s'agenouilla, et ce ne fut que fort avant dans la +nuit qu'effraye de mon immobilite, il me frappa sur l'epaule et se fit +connaitre. + +A partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui se passa. La fin de +cette nuit terrible, le jour qui la suivit, le lendemain de ce jour +et beaucoup d'autres lendemains encore ne m'ont laisse que de vagues +souvenirs confus. Il y a la un grand trou dans ma memoire. Pourtant je +me souviens,--mais comme de choses arrivees il y a des siecles--, d'une +longue marche interminable dans la boue de Paris, derriere la voiture +noire. Je me vois allant, tete nue, entre Pierrotte et l'abbe Germane. +Une pluie froide melee de gresil nous fouette le visage; Pierrotte a un +grand parapluie; mais il le tient si mal et la pluie tombe si dru que la +soutane de l'abbe ruisselle, toute luisante!... Il pleut! il pleut! oh! +comme il pleut! + +Pres de nous; a cote de la voiture, marche un long monsieur tout en +noir, qui porte une baguette d'ebene. Celui-la, c'est le maitre +des ceremonies, une sorte de chambellan de la mort. Comme tous les +chambellans, il a le manteau de soie, l'epee, la culotte courte et le +claque... Est-ce une hallucination de mon cerveau?... Je trouve que +cet homme ressemble a M. Viot, le surveillant general du college de +Sarlande. Il est long comme lui, tient comme lui sa tete penchee sur +l'epaule, et chaque fois qu'il me regarde, il a ce meme sourire faux et +glacial qui courait sur les levres du terrible porte-clefs. Ce n'est pas +M. Viot, mais c'est peut-etre son ombre. + +La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement... +Il me semble que nous n'arriverons jamais... Enfin, nous voici dans +un jardin triste, plein d'une boue jaunatre ou l'on enfonce jusqu'aux +chevilles. Nous nous arretons au bord d'un grand trou. Des hommes en +manteaux courts apportent une grande boite tres lourde qu'il faut +descendre la-dedans. L'operation est difficile. Les cordes, toutes +raides de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes qui crie: "Les +pieds en avant! les pieds en avant!..." En face de moi, de l'autre cote +du trou, l'ombre de M. Viot, la tete penchee sur l'epaule, continue a me +sourire doucement. Longue, mince, etranglee dans ses habits de deuil, +elle se detache sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire, +toute mouillee... + +Maintenant, je suis seul avec Pierrotte... Nous descendons le faubourg +Montmartre... Pierrotte cherche une voiture, mais il n'en trouve pas. Je +marche a cote de lui, mon chapeau a la main; il me semble que je suis +toujours derriere le corbillard... Tout le long du faubourg, les gens se +retournent pour voir ce gros homme qui pleure en appelant des fiacres et +cet enfant qui va tete nue sous une pluie battante... + +Nous allons, nous allons toujours. Et je suis las, et ma tete est +lourde... Enfin, voici le passage du Saumon, l'ancienne maison Lalouette +avec ses contrevents peints, ruisselants d'eau verte... Sans entrer dans +la boutique, nous montons chez Pierrotte... Au premier etage, les forces +me manquent. Je m'assieds sur une marche. Impossible d'aller plus loin; +ma tete est trop lourde... Alors Pierrotte me prend dans ses bras; et +tandis qu'il me monte chez lui aux trois quarts mort et grelottant de +fievre, j'entends le gresil qui petille sur la vitrine du passage et +l'eau des gouttieres qui tombe a grand bruit dans la cour... Il pleut! +il pleut! oh! comme il pleut! + + + +XVI + +LA FIN DU REVE + +Le petit Chose est malade; le petit Chose va mourir... Devant le passage +du Saumon, une large litiere de paille qu'on renouvelle tous les deux +jours fait dire aux gens de la rue: "Il y a la-haut quelque vieux +richard en train de mourir..." Ce n'est pas un vieux richard qui va +mourir, c'est le petit Chose... Tous les medecins l'ont condamne. Deux +fievres typhoides en deux ans, c'est beaucoup trop pour ce cervelet +d'oiseau-mouche! Allons! vite, attelez la voiture noire! Que la grande +sauterelle prepare sa baguette d'ebene et son sourire desole! le petit +Chose est malade; le petit Chose va mourir. + +Il faut voir quelle consternation dans l'ancienne maison Lalouette! +Pierrotte ne dort plus; les yeux noirs se desesperent. La dame de grand +merite feuillette son Raspail avec frenesie, en suppliant le bienheureux +saint Camphre de faire un nouveau miracle en faveur du cher malade... Le +salon jonquille est condamne, le piano mort, la flute enclouee. Mais le +plus navrant de tout, oh! le plus navrant c'est une petite robe noire +assise dans un coin de la maison, et tricotant du matin au soir, sans +rien dire, avec de grosses larmes qui coulent. + +Or, tandis que l'ancienne maison Lalouette se lamente ainsi nuit et +jour, le petit Chose est bien tranquillement couche dans un grand lit de +plumes, sans se douter des pleurs qu'il fait repandre autour de lui.. Il +a les yeux ouverts, mais il ne voit rien; les objets ne vont pas jusqu'a +son ame. Il n'entend rien non plus, rien qu'un bourdonnement sourd, un +roulement confus, comme s'il avait pour oreilles deux coquilles marines: +ces grosses coquilles a levres roses ou l'on entend ronfler la mer. Il +ne parle pas, il ne pense pas: vous diriez une fleur malade... Pourvu +qu'on lui tienne une compresse d'eau fraiche sur la tete et un morceau +de glace dans la bouche, c'est tout ce qu'il demande. Quand la glace est +fondue, quand la compresse est dessechee au feu de son crane, il pousse +un grognement: c'est toute sa conversation. + +Plusieurs jours se passent ainsi,--jours sans heures, jours de chaos, +puis subitement, un beau matin, le petit Chose eprouve une sensation +singuliere. Il semble qu'on vient de le tirer du fond de la mer. Ses +yeux voient, ses oreilles entendent. Il respire; il reprend pied... La +machine a penser, qui dormait dans un coin du cerveau avec ses rouages +fins comme des cheveux de fee, se reveille et se met en branle; d'abord +lentement, puis un peu plus vite, puis avec une rapidite folle,--tic! +tic! tic!--a croire que tout va casser. On sent que cette jolie machine +n'est pas faite pour dormir et qu'elle veut reparer le temps perdu... +Tic! tic! tic!... Les idees se croisent, s'enchevetrent comme des fils +de soie: "Ou suis-je, mon Dieu?... Qu'est-ce que c'est que ce grand +lit?... Et ces trois dames, la-bas, pres de la fenetre, qu'est-ce +qu'elles font?... Cette petite robe noire qui me tourne le dos, est-ce +que je ne la connais pas?... On dirait que..." + +Et pour mieux regarder cette robe noire qu'il croit reconnaitre, +peniblement le petit Chose se souleve sur son coude et se penche hors +du lit, puis tout de suite se jette en arriere, epouvante... La, devant +lui, au milieu de la chambre, il vient d'apercevoir une armoire en noyer +avec de vieilles ferrures qui grimpent sur le devant. Cette armoire, il +la reconnait; il l'a vue deja dans un reve, dans un horrible reve... +Tic! tic! tic! La machine a penser va comme le vent... Oh! maintenant +le petit Chose se rappelle. L'hotel Pilois, la mort de Jacques, +l'enterrement, l'arrivee chez Pierrotte dans la pluie, il revoit tout, +il se souvient de tout. Helas! en renaissant a la vie, le malheureux +enfant vient de renaitre a la douleur; et sa premiere parole est un +gemissement... + +A ce gemissement, les trois femmes qui travaillaient la-bas, pres de la +fenetre, ont tressailli. Une d'elles, la plus jeune, se leve en criant: +"De la glace! de la glace!" Et vite elle court a la cheminee prendre un +morceau de glace qu'elle vient presenter au petit Chose; mais le petit +Chose n'en veut pas... Doucement il repousse la main qui cherche ses +levres;--c'est une main bien fine pour une main de garde-malades! En +tout cas d'une voix qui tremble, il dit: "Bonjour, Camille!..." + +Camille Pierrotte est si surprise d'entendre parler le moribond qu'elle +reste la tout interdite, le bras tendu, la main ouverte, avec son +morceau de glace claire qui tremble au bout de ses doigts roses de +froid. + +"Bonjour, Camille! reprend le petit Chose. Oh! je vous reconnais bien, +allez!... J'ai toute ma tete maintenant... Et vous? est-ce que vous me +voyez?... Est-ce que vous pouvez me voir?" + +Camille Pierrotte ouvre de grands yeux: + +"Si je vous vois, Daniel!... Je crois bien que je vous vois." + +Alors, a l'idee que l'armoire a menti, que Camille Pierrotte n'est pas +aveugle, que le reve, l'horrible reve, ne sera pas vrai jusqu'au bout, +le petit Chose reprend courage et se hasarde a faire d'autres questions: + +"J'ai ete bien malade, n'est-ce pas, Camille? + +--Oh! oui, Daniel, bien malade... + +--Est-ce que je suis couche depuis longtemps?... + +--Il y aura demain trois semaines... + +--Misericorde! trois semaines!... Deja trois semaines que ma pauvre mere +Jacques..." + +Il n'acheve pas sa phrase et cache sa tete dans l'oreiller en +sanglotant. + +...A ce moment, Pierrotte entre dans la chambre; il amene un nouveau +medecin. (Pour peu que la maladie continue, toute l'Academie de medecine +y passera.) Celuici est l'illustre docteur _Broum-Broum_, un gaillard +qui va vite en besogne et ne s'amuse pas a boutonner ses gants au chevet +des malades. Il s'approche du petit Chose, lui tate le pouls, lui +regarde les yeux et la langue, puis se tournant vers Pierrotte: + +"Qu'est-ce que vous me chantiez donc?... Mais il est gueri ce +garcon-la... + +--Gueri! fait le bon Pierrotte en joignant les mains. + +--Si bien gueri que vous allez me jeter tout de suite cette glace par +la fenetre et donner a votre malade une aile de poulet aspergee de +saint-emilion... Allons! ne vous desolez plus, ma petite demoiselle; +dans huit jours, ce jeune trompe-la-mort sera sur pied, c'est moi qui +vous en reponds... D'ici la, gardez-le bien tranquille dans son lit; +evitez-lui toute emotion, toute secousse; c'est le point essentiel!... +Pour le reste, laissons faire la nature: elle s'entend a soigner mieux +que vous et moi..." + +Ayant ainsi parle, l'illustre docteur _Broum-Broum_ donne une +chiquenaude au jeune trompe-la-mort, un sourire a Mlle Camille, et +s'eloigne lestement, escorte du bon Pierrotte qui pleure de joie et +repete tout le temps: + +"Ah! monsieur le docteur, c'est bien le cas de le dire... c'est bien le +cas de le dire..." + +Derriere eux, Camille veut faire dormir le malade; mais il refuse avec +energie: + +"Ne vous en allez pas, Camille, je vous en prie... Ne me laissez pas +seul. Comment voulez-vous que je dorme avec le gros chagrin que j'ai? + +--Si, Daniel, il le faut... Il faut que vous dormiez... Vous avez besoin +de repos; le medecin l'a dit... Voyons! soyez raisonnable, fermez les +yeux et ne pensez a rien... Tantot je viendrai vous voir encore; et, si +vous avez dormi, je resterai bien longtemps. + +--Je dors... je dors...", dit le petit Chose en fermant les yeux. Puis +se ravisant: "Encore un mot, Camille!... Quelle est donc cette petite +robe noire que j'ai apercue ici tout a l'heure? + +--Une robe noire!... + +--Mais oui! vous savez bien! cette petite robe noire qui travaillait +la-bas avec vous, pres de la fenetre... Maintenant, elle n'y est plus... +Mais tout a l'heure je l'ai vue, j'en suis sur... + +--Oh! non! Daniel, vous vous trompez... J'ai travaille ici toute la +matinee avec Mme Tribou, votre vieille amie, Mme Tribou, vous savez! +celle que vous appeliez la dame de grand merite. Mais Mme Tribou n'est +pas en noir... elle a toujours sa meme robe verte... Non! surement, il +n'y a pas de robe noire dans la maison... Vous avez du rever cela... +Allons! Je m'en vais... Dormez bien..." + +La-dessus, Camille Pierrotte s'encourt vite, toute confuse et le feu aux +joues, comme si elle venait de mentir. + +Le petit Chose reste seul; mais il n'en dort pas mieux. La machine +aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se +croisent, s'enchevetrent... Il pense a son bien-aime qui dort dans +l'herbe de Montmartre; il pense aux yeux noirs aussi, a ces belles +lumieres sombres que la Providence semblait avoir allumees expres pour +lui et qui maintenant... + +Ici, la porte de la chambre s'entrouvre doucement, doucement, comme +si quelqu'un voulait entrer; mais presque aussitot on entend Camille +Pierrotte dire a voix basse: + +"N'y allez pas... L'emotion va le tuer, s'il se reveille..." + +Et voila la porte qui se referme doucement, doucement, comme elle +s'etait ouverte. Par malheur, un pan de robe noire se trouve pris dans +la rainure; et ce pan de robe qui passe, de son lit le petit Chose +l'apercoit... + +Du coup son coeur bondit; ses yeux s'allument, et, se dressant sur son +coude, il se met a crier bien fort: "Mere! Mere! pourquoi ne venez-vous +pas m'embrasser?..." + +Aussitot la porte s'ouvre. La petite robe noire--qui n'y peut plus +tenir--se precipite dans la chambre; mais au lieu d'aller vers le lit, +elle va droit a l'autre bout de la piece, les bras ouverts, en appelant: + +"Daniel! Daniel! + +--Par ici, mere..., crie le petit Chose, qui lui tend les bras en +riant... Par ici: vous ne me voyez donc pas?..." + +Et alors Mme Eyssette, a demi tournee vers le lit, tatonnant dans l'air +autour d'elle avec ses mains qui tremblent, repond d'une voix navrante: + +"Helas! non! mon cher tresor, je ne te vois pas... Jamais plus je ne te +verrai... Je suis aveugle!" + +En entendant cela, le petit Chose pousse un grand cri et tombe a la +renverse sur son oreiller... + +Certes, qu'apres vingt ans de miseres et de souffrances, deux enfants +morts, son foyer detruit, son mari loin d'elle, la pauvre mere Eyssette +ait ses yeux divins tout brules par les larmes comme les voila, il n'y +a rien la-dedans de bien extraordinaire... Mais pour le petit Chose, +quelle coincidence avec son reve! Quel dernier coup terrible la destinee +lui tenait en reserve! Est-ce qu'il ne va pas en mourir de celui-la?... + +Eh bien, non!... le petit Chose ne mourra pas. Il ne faut pas qu'il +meure. Derriere lui que deviendrait la pauvre mere aveugle? Ou +trouverait-elle des larmes pour pleurer ce troisieme fils? Que +deviendrait le pere Eyssette, cette victime de l'honneur commercial, +ce Juif errant de la viniculture, qui n'a pas meme le temps de venir +embrasser son enfant malade, ni de porter une fleur a son enfant mort? +Qui reconstruirait le foyer, ce beau foyer de famille ou les deux vieux +viendront un jour chauffer leurs pauvres mains glacees?... Non! non! le +petit Chose ne veut pas mourir. Il se cramponne a la vie, au contraire, +et de toutes ses forces... On lui a dit que, pour guerir plus vite, il +ne fallait pas penser, il ne pense pas; qu'il ne fallait pas parler, il +ne parle pas; qu'il ne fallait pas pleurer, il ne pleure pas... C'est +plaisir de le voir dans son lit, l'air paisible, les yeux ouverts, +jouant pour se distraire avec les glands de l'edredon. Une vraie +convalescence de chanoine... + +Autour de lui, toute la maison Lalouette s'empresse silencieuse. Mme +Eyssette passe ses journees au pied du lit, avec son tricot; la chere +aveugle a tellement l'habitude des longues aiguilles qu'elle tricote +aussi bien que du temps de ses yeux. La dame de grand merite est la, +elle aussi; puis, a tout moment on voit paraitre a la porte la bonne +figure de Pierrotte. Il n'y a pas jusqu'au joueur de flute qui ne monte +prendre des nouvelles quatre ou cinq fois dans le jour. Seulement, il +faut bien le dire, celui-la ne vient pas pour le malade; c'est la dame +de grand merite qui l'attire surtout... Depuis que Camille Pierrotte lui +a formellement declare qu'elle ne voulait ni de lui ni de sa flute, le +fougueux instrumentiste s'est rabattu sur la veuve Tribou qui, pour etre +moins riche et moins jolie que la fille du Cevenol, n'est pas cependant +tout a fait depourvue de charmes ni d'economies. Avec cette romanesque +matrone, l'homme flute n'a pas perdu son temps, a la troisieme seance, +il y avait deja du mariage dans l'air, et l'on parlait vaguement de +monter une herboristerie rue des Lombards, avec les economies de la +dame. C'est pour ne pas laisser dormir ces beaux projets, que le jeune +virtuose vient si souvent prendre des nouvelles. + +Et Mlle Pierrotte? On n'en parle pas! Est-ce qu'elle ne serait plus dans +la maison?... Si, toujours: seulement, depuis que le malade est hors de +danger, elle n'entre presque jamais dans sa chambre. Quand elle y vient, +c'est en passant, pour prendre l'aveugle et la mener a table; mais le +petit Chose, jamais un mot... Ah! qu'il est loin le temps de la +rose rouge, le temps ou, pour dire: "Je vous aime", les yeux noirs +s'ouvraient comme deux fleurs de velours! Dans son lit, le malade +soupire, en pensant a ces bonheurs envoles. Il voit bien qu'on ne l'aime +plus, qu'on le fuit, qu'il fait horreur; mais c'est lui qui l'a voulu. +Il n'a pas le droit de se plaindre. Et pourtant, c'eut ete si bon, au +milieu de tant de deuils et de tristesses, d'avoir un peu d'amour +pour se chauffer le coeur! c'eut ete si bon de pleurer sur une epaule +amie!... "Enfin!... le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n'y +songeons plus, et treve aux revasseries! pour moi, il ne s'agit plus +d'etre heureux dans la vie; il s'agit de faire son devoir... Demain, je +parlerai a Pierrotte." + +En effet, le lendemain, a l'heure ou le Cevenol traverse la chambre a +pas de loup pour descendre au magasin, le petit Chose, qui est la depuis +l'aube a guetter derriere ses rideaux, appelle doucement. + +"Monsieur Pierrotte! monsieur Pierrotte!" + +Pierrotte s'approche du lit; et alors le malade tres emu, sans lever les +yeux: + +"Voici que je m'en vais sur ma guerison, mon bon monsieur Pierrotte, +et j'ai besoin de causer serieusement avec vous. Je ne veux pas vous +remercier de ce que vous faites pour ma mere et pour moi..." + +Vive interruption du Cevenol: "Pas un mot la-dessus, monsieur Daniel! +tout ce que je fais, je devais le faire. C'etait convenu avec M. +Jacques. + +--Oui! je sais, Pierrotte, je sais qu'a tout ce qu'on veut vous dire sur +ce chapitre vous faites toujours la meme reponse... Aussi n'est-ce pas +de cela que je vais vous parler. Au contraire, si je vous appelle, c'est +pour vous demander un service. Votre commis va vous quitter bientot; +voulez-vous me prendre a sa place? Oh! je vous en prie, Pierrotte, +ecoutez-moi jusqu'au bout; ne me dites pas non, sans m'avoir ecoute +jusqu'au bout... Je le sais, apres ma lache conduite, je n'ai plus le +droit de vivre au milieu de vous. Il y a dans la maison quelqu'un que ma +presence fait souffrir, quelqu'un a qui ma vue est odieuse, et ce n'est +que justice!... Mais si je m'arrange pour qu'on ne me voie jamais, si je +m'engage a ne jamais monter ici, si je reste toujours au magasin, si je +suis de votre maison sans en etre, comme les gros chiens de basse-cour +qui n'entrent jamais dans les appartements, est-ce qu'a ces +conditions-la vous ne pourriez pas m'accepter!" + +Pierrotte a bonne envie de prendre dans ses grosses mains la tete frisee +du petit Chose et de l'embrasser bien fort; mais il se contient et +repond, tranquillement: + +"Dame! ecoutez, monsieur Daniel, avant de rien dire, j'ai besoin de +consulter la petite... Moi, votre proposition me convient assez; mais je +ne sais pas si la petite... Du reste, nous allons voir. Elle doit etre +levee... Camille! Camille!" + +Camille Pierrotte, matinale comme une abeille, est en train d'arroser +son rosier rouge sur la cheminee du salon. Elle arrive en peignoir du +matin, les cheveux releves a la chinoise, fraiche, gaie, sentant les +fleurs. + +"Tiens, petite, lui dit le Cevenol, voila M. Daniel qui demande a entrer +chez nous pour remplacer le commis... Seulement, comme il pense que sa +presence ici te serait trop penible... + +--Trop penible!" interrompit Camille Pierrotte en changeant de couleur. + +Elle n'en dit pas plus long; mais les yeux noirs acheverent sa phrase. +Oui! les yeux noirs eux-memes se montrent devant le petit Chose, +profonds comme la nuit, lumineux comme les etoiles, en criant: "Amour! +amour!" avec tant de passion et de flamme que le pauvre malade en a le +coeur incendie. + +Alors Pierrotte dit en riant sous cape: + +"Dame! expliquez-vous tous les deux... il y a quelque malentendu +la-dessous." + +Et il s'en va tambouriner une bourree cevenole sur les vitres; puis +quand il croit que les enfants se sont suffisamment expliques--oh! mon +Dieu! c'est a peine s'ils ont eu le temps de se dire trois paroles--, il +s'approche d'eux et les regarde: + +"Eh bien? + +--Ah! Pierrotte, dit le petit Chose en lui tendant les mains, elle est +aussi bonne que vous... elle m'a pardonne!" + +A partir de ce moment, la convalescence du malade marche avec des bottes +de sept lieues... Je crois bien! les yeux noirs ne bougent plus de la +chambre. On passe les journees a faire des projets d'avenir. On parle +de mariage, de foyer a reconstruire. On parle aussi de la chere mere +Jacques, et son nom fait encore verser de belles larmes. Mais c'est +egal! il y a de l'amour dans l'ancienne maison Lalouette. Cela se sent. +Et si quelqu'un s'etonne que l'amour puisse fleurir ainsi dans le deuil +et dans les larmes, je lui dirai d'aller voir aux cimetieres toutes ces +jolies fleurettes qui poussent entre les fentes des tombeaux. + +D'ailleurs, n'allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir +au petit Chose. Pour si bien qu'il soit dans son grand lit, entre Mme +Eyssette et les yeux noirs, il a hate d'etre gueri, de se lever, de +descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup; +mais il languit de commencer cette vie de devouement et de travail dont +la mere Jacques lui a donne l'exemple. Apres tout, il vaut encore mieux +vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragedienne Irma, +que balayer l'institution Ouly ou se faire siffler a Montparnasse. Quant +a la Muse, on n'en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers, +mais pas les siens; et le jour ou l'imprimeur, fatigue de garder +chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de _La Comedie +pastorale_, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poete +a le courage de dire: + +"Il faut bruler tout ca." + +A quoi Pierrotte, plus avise, repond: + +"Bruler tout ca! ma foi non!... j'aime bien mieux le garder au magasin. +J'en trouverai l'emploi... C'est bien le cas de le dire... J'ai tout +juste prochainement un envoi de coquetiers a faire a Madagascar. Il +parait que dans ce pays-la, depuis qu'on a vu la femme d'un missionnaire +anglais manger des oeufs a la coque, on ne veut plus manger les oeufs +autrement... Avec votre permission, monsieur Daniel, vos livres +serviront a envelopper mes coquetiers." + +Et en effet, quinze jours apres, _La Comedie pastorale_ se met en route +pour le pays de l'illustre Rana-Volo. Puisse-t-elle y avoir plus de +succes qu'a Paris! + +...Et maintenant, lecteur, avant de clore cette histoire, je veux encore +une fois t'introduire dans le salon jonquille. C'est par un apres-midi +de dimanche, un beau dimanche d'hiver--froid sec et grand soleil. Toute +la maison Lalouette rayonne. Le petit Chose est completement gueri et +vient de se lever pour la premiere fois. Le matin, en l'honneur de +cet heureux evenement, on a sacrifie a Esculape quelques douzaines +d'huitres, arrosees d'un joli vin blanc de Touraine. Maintenant on est +au salon, tous reunis. Il fait bon; la cheminee flambe. Sur les vitres +chargees de givre, le soleil fait des paysages d'argent. + +Devant la cheminee, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de +la pauvre aveugle assoupie, cause a voix basse avec Mlle Pierrotte plus +rouge que la petite rose rouge qu'elle a dans les cheveux. Cela se +comprend, elle est si pres du feu!... De temps en temps, un grignotement +de souris,--c'est la tete d'oiseau qui becquette dans un coin; ou bien +un cri de detresse,--c'est la dame de grand merite qui est en train de +perdre au besigue l'argent de l'herboristerie. Je vous prie de remarquer +l'air triomphant de Mme Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du +joueur de flute, qui perd. + +Et M. Pierrotte?... Oh! M. Pierrotte n'est pas loin... Il est la-bas +dans l'embrasure de la fenetre, a demi cache par le grand rideau +jonquille, et se livrant a une besogne silencieuse qui l'absorbe et le +fait suer. Il a devant lui, sur un gueridon, des compas, des crayons, +des regles, des equerres, de l'encre de Chine, des pinceaux, et +enfin une longue pancarte de papier a dessin qu'il couvre de signes +singuliers... L'ouvrage a l'air de lui plaire. Toutes les cinq minutes, +il releve la tete, la penche un peu de cote et sourit a son barbouillage +d'un air de complaisance. + +Quel est donc ce travail mysterieux?... + +Attendez; nous allons le savoir... Pierrotte a fini. Il sort de sa +cachette, arrive doucement derriere Camille et le petit Chose; puis, +tout a coup, il leur etale sa grande pancarte sous les yeux en disant: +"Tenez! les amoureux, que pensez-vous de ceci?" + +Deux exclamations lui repondent: + +"Oh! papa!... + +--Oh! monsieur Pierrotte! + +--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce que c'est!..." demande la pauvre +aveugle, reveillee en sursaut. + +Et Pierrotte joyeusement: + +"Ce que c'est, madame Eyssette?... C'est... c'est bien le cas de le +dire... C'est un projet de la nouvelle enseigne que nous mettrons sur la +boutique dans quelques mois... Allons! monsieur Daniel, lisez-nous ca +tout haut, pour qu'on juge un peu de l'effet." + +Dans le fond de son coeur, le petit Chose donne une derniere larme a ses +papillons bleus; et prenant la pancarte a deux mains:--Voyons!--soit +homme, petit Chose!--il lit tout haut, d'une voix ferme, cette enseigne +de boutique, ou son avenir est ecrit en lettres grosses d'un pied: + + PORCELAINE ET CRISTAUX + + _Ancienne maison Lalouette_ + + EYSSETTE ET PIERROTTE + + SUCCESSEURS + +TABLE + + PREMIERE PARTIE + + I.--La fabrique. + II.--Les babarottes. + III.--Il est mort! Priez pour lui! + IV.--Le cahier rouge. + V.--Gagne ta vie. + VI.--Les petits. + VII.--Le pion. + VIII.--Les yeux noirs. + IX.--L'affaire Boucoyran. + X.--Les mauvais jours. + XI.--Mon bon ami le maitre d'armes. + XII.--L'anneau de fer. + XIII.--Les clefs de M. Viot. + XIV.--L'oncle Baptiste. + + DEUXIEME PARTIE + + I.--Mes caoutchoucs. + II.--De la part du cure de Saint-Nizier. + III.--Ma mere Jacques. + IV.--La discussion du budget. + V.--Coucou-Blanc et la dame du premier. + VI.--Le roman de Pierrotte. + VII.--La rose rouge et les yeux noirs. + VIII.--Une lecture au passage du Saumon. + IX.--Tu vendras de la porcelaine. + X.--Irma Borel. + XI.--Le coeur de sucre. + XII.--Tolocototignan. + XIII.--L'enlevement. + XIV.--Le reve. + XV.--..... + XVI.--La fin du reve. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le petit chose, by Alphonse Daudet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT CHOSE *** + +***** This file should be named 13256.txt or 13256.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/2/5/13256/ + +Produced by Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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